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Titre : Le Mouvement social : bulletin trimestriel de l'Institut français d'histoire sociale

Auteur : Institut français d'histoire sociale. Auteur du texte

Auteur : Le Mouvement social (Paris). Auteur du texte

Éditeur : Éditions ouvrières (Paris)

Éditeur : Éditions de l'Atelier (Paris)

Date d'édition : 1976-01

Contributeur : Maitron, Jean (1910-1987). Directeur de publication

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Format : Nombre total de vues : 25638

Description : janvier 1976

Description : 1976/01 (N94)-1976/03.

Description : Collection numérique : Littérature de jeunesse

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k56192006

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-R-56817

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34348914c

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 06/12/2010

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JANVIER-MARS 1976

Numéro 94

Revue trimestrielle publiée avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

et avec la collaboration du Centre d'Histoire du Syndicalisme de l'Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne)

SOMMAIRE

Un instrument pour la réforme : l'Association française

pour le progrès social (1927-1929), par Martin Fine .. 3

De New Harmony à Twin Oaks. A propos de quelques récurrences dans l'histoire des mouvements communautaires américains, par Vincent Prieur 31

Le 1er mai 1890 dans le bassin houiller du Gard, par JeanMichel Gaillard 59

Là grève de 1907 à Briançon, par W. Rabi ........ 77

Pour l'histoire du coup d'Etat, une source à exploiter : Les dossiers des pensionnés du 2 décembre 1851, par Guy Thuillier et Vincent Wright 97

Notes de lecture

LA FRANCE DE 1794 A 1852. — La République bourgeoise de Thermidor à Brumaire (1794-1799), par D. Worbnoff (M. Martin). — Banquiers, négociants et manufacturiers parisiens du Directoire à l'Empire, par L. Bergeron (J. Gaillard); — La vie de Flora Tristan, socialisme et féminisme au XIXe siècle; par J. Baelen (M. Agulhon). — Les saint-simoniens à Limoges (1830-1833), par G. Désiré-Vuillemin (A. Perrier). — Voyage,en Icarie, par E. Cabet (P,Meyer). — 1848 ou l'apprentissage de la république (1848-1852), par M. Agulhon (ïd.). — SUR LA FRANCE CONTEMPORAINE. — Les non-conformistes des années 30, par J.-L. Loubet del Bayle (M. Rebérioux). — Maurice Thorez, vie secrète et vie publique, par Ph. Robrieux (M. Agulhon). — Histoire du mouvement ouvrier français, t. 3, La lutte des classes aujourd'hui, 1950-1972, par J. Bron (Y. Lequin). — Journal du Septennat (19471954). Tome VII (1953-1954), par Vincent Auriol (J.-J. Becker). — Le député français, par R. Cayrol, J.-L. Parodi, C.Ysmal (id.).—La Convention des institutions républicaines, par D. Loschak (Ph. Machefer). — De la SFIO au Nouveau Parti socialiste, par Ch. Hurtig (J.-J. Becker). — Ouverture du ghetto étudiant. La gauche étudiante à la recherche d'un nouveau mode d'intervention politique (1960-1970), par N. de MaupeouAbboud (Cl. Durand). — Ouvriers face aux appareils (J. Gaillard). — Des tracts en mai 1968. Mesures de vocabulaire et de contenu, par M. Demonet, A. Geffroy, J. Gouaze, P. Lafon, M. Toumier (J. Guilhaumou) .. 107

Résumés en français et en anglais 141


Revue fondée par Jean MAITRON

et publiée par l'Association « Le Mouvement social »

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Un instrument pour la réforme : l'Association française pour le progrès social (1927-1929)

par Martin FINE*

La plupart des observateurs ont reconnu que les expériences de la première guerre mondiale ont été décisives en ce qu'elles ont convaincu de nombreux ouvriers et employeurs des vertus de la modernisation économique et de la collaboration de classe. Ceux qui partageaient ces convictions leur sont presque toujours demeurés fidèles, même si les circonstances économiques et politiques en ont modifié la raison d'être latente (1). À partir de 1925-1929, le développement et la diffusion du réformisme en France se sont reflétés dans les activités quotidiennes menées par des Ouvriers et des employeurs respectivement dans leurs organisations syndicales et dans leurs associations patronales ; mais ce qui est plus important, c'est que ce développement et cette diffusion se sont aussi manifestés par la création d'un certain nombre d'associations qui cherchaient à rapprocher les ailes marchantes du monde industriel et du monde du travail.

Le plus influent de ces groupes fut peut-être l'Association française pour le progrès social (AFPS), créée par Albert Thomas et ses associés à Paris et à Genève (2). L'association devait être un forum pour l'échange des idées, mais elle fut aussi et plus directement un groupe de pression qui cherchait à mettre ces idées en pratique. Dans la présente étude, qui est une analyse de l'AFPS, nous examinerons sa création, ses activités et sa contribution à la cause de. la réforme.

La période qui va de 1925 à 1927 fut une période significative dans l'histoire du patronat français. Quand sonna l'heure de la retraite et de la.mort pour les industriels imbus des vieilles méthodes, ils furent peu à peu remplacés par un groupe de gens plus jeunes et plus dyna*

dyna* de Denise BERGER.

(1) On trouvera une analyse pénétrante de ce thème dans Ch. S. MAIER, « Between Taylorism and Technocracy : European idéologies and the vision of industrial productivity in the 1920's », Journal of Contemporary History, t. 5,.1970, n° 2, p. 27-61, et du même, Recasting bourgeois Europe, Princeton, 1975.' (2) J'ai tiré cette étude de ma thèse de doctorat soutenue à l'université de Madisôh, Wisconsin, en 1971 : Towàrds Corporatism : the movement for capitallabor collaboration in France, 1914-1936.


4 M. FINE

miques qui prirent le contrôle des organismes et des institutions patronaux. C'est ainsi que l'abandon par Henri Darcy de son poste de président du Comité des houillères et de la CGPF fut le signal de l'ascension au pouvoir pour Henri de Peyerimhoff et René-P. Duchemin. Par une ironie du sort, c'est le même jour de l'année 1925 que Peyerimhoff devint président.du Comité des houillères et que Duchemin fut choisi pour le polste le plus élevé dé la Confédération générale de la production française (CGPF). Et en 1926, à la mort subite de Robert Pinot, président du Comité des forges, Alfred Lambert-Ribot, et Pierre Waline, ses protégés de longue date, se sont rapidement installés dans les nombreux postes nationaux et internationaux qui étaient les siens. Bien que profondément pénétrés des idées de Pinot, Lambert-Ribot et Waline se montraient bien plus patients et diplomates que leur illustre prédécesseur. Même les hommes qui défendaient et répandaient dans le public les intérêts du patronat étaient d'une race différente. Des journalistes cultivés et talentueux tels que Claude-JfGignoux et André François-Poncet, qui appartenaient respectivement à la Journée industrielle et au Bulletin de la Société d'études et d'informations économiques, exprimaient lucidement les vues et les aspirations de l'élite industrielle nouvellement apparue.

En tant que représentants de la grande industrie, ces hommes continuaient à mener une lutte tenace contre l'anarchie industrielle. Ils vantaient les vertus de l'organisation économique et soulignaient qu'il fallait que les employeurs s'unissent. Lors de l'assemblée générale de la CGPF, en 1926, René-P. Duchemin félicita les membres des progrès qu'ils avaient accomplis pour surmonter leur individualisme traditionnel (3). Il n'en reconnaissait pas moins que beaucoup restait à faire avant que les employeurs puissent créer un code national de la disciplineindustrielle (4).

Lès fonctions d'organismes comme la CGPF, la Fédération des industriels et commerçants (FDIC), le Comité des forges et le Comité des houillères étaient variées. A partir de 1923-1926, la pression exercée par ces groupes et d'autres groupes d'employeurs a entraîné l'adoption de lois qui étendaient beaucoup les capacités légales et les possibilités d'âccuriiulation du capital des sociétés anonymes. Ce processus de développement a été aussi accéléré par l'application graduelle des méthodes modernes de production. C'est surtout dans la grande industrie, qui était en mesure de faire d'énormes investissements, que ces méthodes de production de masse ont été appliquées. Abaissant les coûts et élevant les profits, ces méthodes introduisaient aussi le risque d'une surproduction. En accroissant la concurrence, on risquait de forcer la production jusqu'à des niveaux qui dépasseraient la demande existante de consommation. Comme dans le passé, les organisations d'employeurs servirent d'écran pour les accords de cartel et de partage du marché tant au plan national qu'au plan international (5).

Tandis que la grande industrie prospérait et s'étendait, les petites

(3) R.-P. DUCHEMIN, L'Organisation syndicale patronale en France, Paris, 1940, p. 222-223. (4)Ibid.

(5) H.W. EHRMANN, La Politique du patronat français, 1936-1955, Paris, 1959,

p. 38.


L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR LE PROGRÈS SOCIAL 5

et moyennes entreprises connaissaient un accroissement parallèle (6); A la différence de leurs collègues, les petits patrons ne se sentaient guère ou même nullement contraints, surtout pendant ces temps favorables (7), de s'organiser ou de conclure des accords de cartel. Pour cette raison, l'unité d'un organisme tel que la CGPF était tout au plus superficielle: Il était clair que c'étaient les grands, hommes d'affaires qui faisaient marcher et contrôlaient la CGPF; celle-ci tirait sa force des industries de l'acier, de l'électricité, du charbon et des industres chimiques. La CGPF s'identifiait aux intérêts et aux buts des grands patrons, mais ne put jamais faire naître de réels sentiments de loyauté et de solidarité chez le petit patronat. Bien qu'elle prétendît parler au nom de tous les employeurs français, la CGPF semble avoir incarné le clivage qui' séparait les intérêts de la petite et de la grande industrie.

Les attitudes des employeurs français envers leurs ouvriers et les Organisations ouvrières demeuraient totalement pragmatiques. Les grandes organisations syndicales d'employeurs étaient connues depuis longtemps pour leurs programmes de bien-être social. Si ces efforts ont été et sont demeurés paternalistes ils se sont peu à peu pénétrés de connotations professionnelles. Ainsi dans la profession les ouvriers comme les employeurs avaient leurs devoirs et leurs responsabilités respectifs. Ou, comme l'exprimait un porte-parole du Comité des forges, les ouvriers et les employeurs devaient travailler ensemble pour améliorer leur profession commune (8). Cependant, ce même porteparole, pouvait encore déclarer, sur la même lancée, que beaucoup restait, à faire avant que les organisations, syndicales de la classe ouvrière puissent devenir vraiment professionnelles (9).

Le plus souvent les contacts entre lés représentants des employeurs et des travailleurs se sont accrus au cours des années. Les réunions de l'OIT à Genève et les sessions du Conseil national économique à Paris ont fourni à Pinot, Lambert-Ribot, Peyerimhoff et à d'autres leaders du patronat l'occasion régulière de rencontrer les dirigeants de la CGT et de causer avec eux. En dépit de ces conversations, ces mêmes hommes sont demeurés constamment et obstinément opposés, à travers leurs organisations, aux réformes sociales, par la voie parlementaire, qui menaçaient leurs intérêts. Que l'on ait maintes fois loué publiquement le bon sens croissant des leaders de la CGT (10)

(6) Ibid. Cf. note 38.

(7). Les années 1924-1926 sont caractérisées par une expansion sans précédent de l'industrie française. De 104 en janvier 1924, l'indice de la production n'a cessé de monter jusqu'à 131, en octobre 1926. On a employé de nouvelles sources d'énergie, électrique et chimique et l'industrie lourde en particulier a fait des progrès rapides. C'est ainsi que la production du fer et de l'acier s'est accrue des deux tiers. En 1926, le montant du commerce français a atteint de nouveaux sommets et, pour la première fois depuis la guerre, les importations et les exportations s'équilibraient virtuellement. En 1923, avec un indice de 88, là France était tout juste au quatrième rang de la production industrielle, derrière les, Etats-Unis, la Belgique et la Grande-Bretagne. En trois années, atteignant l'indice 126, elle avait pris la seconde place, dépassant la Grande-Bretagne et la Belgique. Cité par A. SAUVY, Histoire économique de la France entre les deux guerres, 1918-1939, 4 vol., Paris, 1965-1975, t. I, p. 464477.

(8) A. FRANÇOIS-PONCET, Réflexions d'un républicain moderne, Paris, 1925, p. 104. (9) Ibid.

(10) La Journée industrielle, 1er septembre 1925.


6 M. FINE.

n'empêche pas que visiblement les employeurs français profitaient des, divisions, internes du mouvement ouvrier.

A cette époque, l'attitude à double tranchant des employeurs visà-vis de l'Etat ne connut pas de changement notable. Ils n'ont cessé d'insister sur le fait que la menace de l'intervention de l'Etat et du contrôle; étatique constituait le plus grand danger de l'époque. Théoriquement, on considérait l'Etat comme le médiateur entre les intérêts économiques en conflit. Pratiquement, comme nous l'avons déjà vu, les patrons, agissant par l'intermédiaire de leurs groupes de pression et de leurs représentants au Parlement, étaient en mesure de s'assurer une législation favorable dans tous les domaines qui touchaient aux intérêts dés employeurs, depuis les tarifs douaniers jusqu'aux règlements commerciaux. Malgré sa sempiternelle rengaine sur les empiétements de l'Etat, la communauté patronale était largement en mesure d'avoir et de manger à la fois son gâteau capitaliste. Habiles à surmonter des contradictions de cette nature, lès employeurs ont aisément justifié l'alliance naissante entre le libéralisme classique et le capitalisme pragmatique.

Et pourtant, au cours de ces années d'instabilité financière et politique, les employeurs ont de plus en plus critiqué la structure politique. La succession spectaculaire des gouvernements et des ministres des Finances a peu fait pour empêcher la plongée verticale du franc. Le malaise social s'est accru au fur et à mesure que la spirale des prix et du coût de la vie s'élevait de manière alarmante. En 1924-1925, l'activité de grève s'est accrue même si, sur le long terme, le nombre réel des grèves diminuait lentement. Et puis, en dépit de la faiblesse relative du Parti communiste français et de la CGTU, la peur du communisme hantait toujours bien des leaders du monde patronal.

Dans cette étrange atmosphère d'expansion industrielle et de faiblesse financière chronique, des employeurs réformistes ont cherché à revitaliser les institutions économiques et politiques..Si les ouvriers cherchaient chez Proudhon leur inspiration idéologique, les employeurs pouvaient se tourner tout aussi aisément vers Saint-Simon. Tandis que les modernisateurs tels que Lambert-Ribot, Duchemin, Peyerimhoff puisaient dans les idées de ce philosophe les leurs, d'autres tentatives cherchaient à faire de ces mêmes idées la semence d'un Etat patronal contrôlé par les élites des techniciens et des producteurs. En 1925, une partie du nouveau patronat dont nous avons vu la formation s'est jointe au magnat de l'électricité, Ernest Mercier, pour former le Redressement français. Cette organisation élitaire s'appuyait exclusivement sur les techniques de la Science et du management pour apporter dès solutions aux problèmes économiques, sociaux et politiques pressants (11).

Tandis que les employeurs français modernistes tentaient de répondre aux problèmes complexes de la transformation économique et de l'impuissance politique, dans la CGT, leurs homologues de la classe ouvrière continuaient à définir et à renforcer leur adhésion à une politique dont l'axe permanent était la revendication de réformes sociales et économiques;

(11) Cf. R. F. KUISEL, Ernest Mercier : French Technocrat, Berkeley et Los Angeles, 1967, qui traite des méthodes et des buts du Redressement français.


L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR LE PROGRÈS SOCIAL 7.

Les dirigeants de la CGT poursuivaient encore la lente et difficile tâche de réorganisation. Depuis l'étiage de 1923, le nombre des syndiqués avait considérablement augmenté. Au congrès national de 1925, on comptait plus de cinq cents nouveaux syndicats sur les listes de membres. L'adhésion du syndicat national des instituteurs vint renforcer l'organisation! Et puis, en 1926, il apparaissait clairement que l'importante Fédération des fonctionnaires, qui était demeurée neutre lors de la scission de la CGT, choisirait bientôt de réjoindre ses collègues réformistes. Le glissement graduel du lieu géométrique du pouvoir accentuerait la prédominance Croissante des enseignants, et dés fonctionnaires. C'est dans leurs mains et dans celles d'autres grandes fédérations que les procédures de vote nouvelles, adoptées en 1925, ont placé l'essentiel du pouvoir.

La pénétration de ces éléments de là classe moyenne à l'intérieur de la CGT a eu d'importantes implications. Par leur adhésion à la CGT, ces groupes révélaient combien cette dernière était devenue une respectable institution bourgeoise. De par leur situation à l'intérieur de l'Etat, les fonctionnaires — tout comme les enseignants — étaient loin d'être révolutionnaires. Fondamentalement conservateurs, ils oeuvraient au maintien et au renforcement de la perspective réformiste de l'organisation (12).

Comme Jouhaux n'avait plus de révolutionnaires avec lesquels se battre, son contrôle sur la CGT demeurait incontesté. Pour beaucoup, les grèves périodiques et violentes ordonnées par la CGTU n'ont servi qu'à renforcer les prétentions de la CGT à la respectabilité. Les congrès et les meetings devinrent des affaires ternes et sans vie qui ne servaient qu'à applaudir les discours de Jouhaux et à approuver sa. politique. Pour sa part, Ja politique de la CGT resta elle aussi inchangée ; elle mit l'accent sur la réalisation de toute une série de reformes spécifiques qui devinrent l'objectif central de l'activité syndicale. Ainsi, le congrès national tenu à Paris en août 1925 exigea toute une série de mesures qui nécessitaient de nouvelles lois. Elles comprenaient les congés payés, l'inspection de la sécurité dans les usines, la protection des femmes et des enfants au travail, la réforme de renseignement et un programme d'assurances contre les accidents et d'assurances sociales. Bien que l'on parlât à l'occasion, vaguement et du bout des lèvres, des buts révolutionnaires futurs, il apparaissait clairement que la direction de la CGT était à présent obsédée par la quête de réformes à court terme.

Dans son activité journalière, la CGT pratiquait assidûment sa « politique de la présence.» : il's'agissait d'être si possible partout où l'on discutait des intérêts des travailleurs. C'est ainsi que Jouhaux et d'autres leaders de la CGT étaient fiers de participer au Conseil national économique, qui a tenu sa réunion inaugurale en juin 1925. Jouhaux,et Robert Pinot ont été élus à l'unanimité co-vice-présidents du Conseil, qui comprenait aussi bien des employeurs tels que Peyerim(12)

Peyerim(12) les employeurs étaient bien conscients de cette poussée. Dans La Journée industrielle du 9-10 août 1925, son éditorialiste, Claude J. Gignoux, déclarait que l'adhésion du Syndicat national des instituteurs ferait entrer «un élément de modération dans les conseils de la CGT».


8 M. FINE

hoff, Lambeft-Ribot et Etienne Fougère (13) que d'autres membres éminents du monde de l'industrie et de la finance.

Dans les réunions qui se sont tenues au cours des années 1925-1926, le CNE s'est exclusivement consacré au problème de la construction de logements et de bâtiments. En recommandant la création d'une agence nationale qui financerait la construction de logements, le Conseil ne faisait guère,acte d'innovation, mais son importance dépassait de beaucoup les recommandations qu'il pouvait ou voulait faire. Ce Conseil offrait aux employeurs, aux salariés, aux experts, aux universitaires et aux fonctionnaires l'occasion d'examiner, périodiquement, toute la gamme des problèmes sociaux et économiques. Il devint par là même un instrument de documentation et d'éducation pour les leaders du patronat et des syndicats ouvriers. Il est clair que les uns et les autres bénéficiaient de l'échange mutuel d'informations et d'opinions qui se produisait dans ces rencontres.

Toutefois, cet échange n'implique pas nécessairement une amélioration profonde des relations employeurs-salariés ; celle-ci ne pouvait être le fruit que d'une lente évolution. Mais il signifiait la découverte de domaines, d'accord et de consensus, qui permettrait de poser les fondements d'une coopération future. Les employeurs et leurs pendants dans la CGT devenaient de plus en plus conscients des domaines où leurs intérêts, jadis opposés, se rencontraient. Les deux parties semblaient reconnaître les impératifs économiques d'une production accrue et partageaient la conviction que l'une et l'autre pouvaient tirer des récompenses substantielles d'un système capitaliste efficient et harmonieux.

A Genève, l'OIT connut elle aussi ce type d'interaction subtile mais cruciale. Guidés par la médiation d'Albert Thomas, employeurs et salariés y pouvaient chercher des solutions de compromis aux délicats problèmes de la législation internationale du travail. Comme lès rencontres françaises, les rencontres de Genève étaient également importantes parce qu'elles multipliaient considérablement les occasions de contact intense entre leaders du patronat et leaders des syndicats ouvriers. Ces contacts, bien que fondamentalement personnels, facilitèrent et permirent le renforcement des tendances conciliatrices des employeurs modernistes et des salariés réformistes.

Comme la CGT, participait avec les employeurs aux activités dés organisation nationales et internationales, l'influence et le prestige de ses dirigeants ne cessaient de croître. Jaloux du statut qu'ils venaient d'acquérir; des hommes tels que Jouhaux, Lenoir, Million et les autres membres dé la Commission administrative de la CGT répugnaient de plus en plus à modifier une politique qui s'était révélée si fructueuse. Aussi, à la fin de 1926, le pragmatisme réformiste avait mûri et était devenu la nouvelle orthodoxie de la CGT; il devint alors un dogme dont la pratique quotidienne limitait sévèrement et même excluait des domaines potentiels d'activité. Optant pour un réformisme qui s'appuyait sur ses propres forces, la CGT renforça

(13) Etienne Fougère était président de l'Association nationale d'expansion économique, vice-président de la CGPF, et il occupait d'autres postes dans divers groupes patronaux.de sa ville de Lyon.


L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR LE PROGRÈS SOCIAL 9

son adhésion à la respectabilité, au sein du système capitaliste français.

Si quelqu'un à cette époque méritait le titre de leader des « forces réformistes », c'est bien Albert Thomas. En tant que ministre de l'Armement pendant la guerre, puis comme directeur du BIT, Thomas n'avait cessé de plaider la modernisation économique et la collaboration de classe. Il était l'homme de confiance de la plupart des figures majeures du patronat et du syndicalisme ouvrier français. Et, chaque fois qu'il le pouvait, il employait ces relations et bien d'autres pour créer des institutions et assurer une législation favorables à la cause réformiste.

Malgré quelques succès mineurs au début des années 1920, Thomas était hanté par la frustration et l'échec. L'effondrement politique du Cartel des gauches, d'esprit réformiste, avait anéanti les plans qu'il avait forgés pour une offensive législative dans la France de 19241926. Beaucoup d'autres projets précis de Thomas ne réussirent pas, pour un motif ou un autre, à justifier les grands espoirs qu'il avait mis en eux à l'origine (14).

La création du Conseil national économique et la ratification conditionnelle de la convention sur les huit heures en France s'étaient révélées une piètre consolation pour la réputation ternie du BIT. Thomas était déterminé à soutenir et à compléter le travail de cet organisme. Il décida qu'il fallait un nouvel organisme social, composé d'employeurs et de syndicalistes ouvriers, pour exercer là pression nécessaire en vue de permettre la ratification future de la législation du BIT. C'est en pensant à ce but et encouragé par l'augmentation des contacts entre employeurs et salariés qu'il se mit à préparer le terrain pour la création de l'AFPS.

La création d'une Association française pour le progrès social n'était pas une idée neuve pour Albert Thomas. Comme pour beaucoup de ses idées et de ses projets, il en avait planté les jalons avant et pendant la première guerre mondiale. Il n'était pas difficile d'en retrouver les antécédents, étant donné surtout que ceux-ci faisaient inégralement partie de l'expérience qui avait aussi frayé la voie à l'OIT.

En France, au tournant du siècle, un certain nombre d'universitaires et de parlementaires libéraux prirent conscience des problèmes créés par l'industrialisation naissante et l'exploitation économique. Inquiets des risques d'augmentation de la violence sociale à la suite

(14) On trouvera dans M. FINE, op. cit., chapitre IV, des détails sur l'offensive législative de Thomas et sur ses projets particuliers.


10 M. FINE

de l'affaire Dreyfus, ces hommes s'inspiraient des efforts réformistes du cabinet que dirigea René Waldeck-Rousseau. Ces réformateurs, qui cherchaient à internationaliser la législation sociale et ouvrière, tentèrent de nouer des liens avec leurs collègues des autres pays d'Europe, confrontés à des problèmes de même ordre (15). Les efforts d'avant 1900 se sont révélés infructueux, mais, en 1900, une conférence tenue à Paris entraîna la formation de l'Association internationale pour la protection légale des travailleurs.

L'Organisation avait son quartier général à Bâle, en Suisse, et sa fonction première était de récolter des données sur les conditions industrielles et sociales dans les pays membres de l'association. Périodiquement se tenaient des conférences internationales qui rédigeaient des résolutions ; ces résolutions étaient alors soumises aux divers Parlements nationaux. Pendant ce temps, les sections nationales de l'association, créées séparément, oeuvraient à la collecte d'informations et à la propagande pour faire passer une législation sociale et ouvrière.

Jeune député socialiste, impressionnable, Albert Thomas était devenu membre de l'Association française pour la protection légale des travailleurs. C'est là qu'il noua bon nombre des amitiés qui devaient jouer un rôle si important dans ses activités ultérieures. A cette époque, la liste des membres de l'association comprenait des figures aussi éminentes que Robert Pinot, Eugène Schneider, François Simiand, Justin Godart, Arthur Fontaine, Jean Paul-Boncour, Charles Gide et Edouard Herriot (16). Par la suite, deux autres organisations similaires furent créées au niveau national, et international pour compléter les efforts de l'association vis-à-vis de problèmes sociaux spécifiques.

Il s'agissait de l'Association pour la lutte contre le chômage et de l'Association pour le développement des assurances sociales. Chacune de ces trois associations avait son propre secrétariat ; chacune d'elles faisait des recherchés dans le domaine relevant de sa compétence particulière et examinait les problèmes relatifs à ce domaine. Toutefois, ces groupes collaboraient très étroitement et il arrivait assez souvent que certaines personnes appartiennent à ces trois organisations et participent à toutes leurs activités.

Pendant la première guerre mondiale, les divers groupes nationaux furent forcés de réduire radicalement leurs activités. Quant aux associations internationales centrales, elle mirent virtuellement un terme à leurs activités, car les pays membres combattaient dans des camps opposés.

Avec la fin de la guerre, les activités reprirent lentement et difficilement. Les associations nationales parvinrent d'une façon ou d'une autre à reprendre des activités limitées. Toutefois les perspectives des groupes internationaux étaient encore moins brillantes. Presque tous les leaders des associations nationales s'accordèrent pour reconnaître le besoin d'unifier les trois associations dans une, organisation inter(15)

inter(15) trouvera des détails dans J.. W. FOLLOWS, The Antecedents of the international Labour Office, Oxford, 1951, p. 150-170.

(16) Cf. la liste des membres de l'Association nationale française pour la protection légale des travailleurs de l'année 1907, Archives nationales 6 AS 142. Nous utilisons les papiers Max Lazard, déposés aux Archives nationales, qui constituent la série 6 AS.


L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR LE PROGRÈS SOCIAL 11

nationale. Mais les cuisants souvenirs de la guerre grevaient nettement la reconstitution d'une organisation de cette nature. Les dirigeants du groupe français, Léon Bourgeois, Alexandre Millerand et Edouard Fuster (17), demeuraient méfiants envers l'Allemagne et l'Autriche et étaient convaincus que ne devaient devenir membres de la nouvelle association unifiée que les nations qui avaient déjà adhéré à la Société des nations (18). Mais ce n'était pas le seul domaine de désaccord. Il y avait les conflits et les rivalités habituels entre personnalités, sorte de maladie endémique des organisations internationales. Et, en dépit de l'accord général sur le besoin de fusionner, certains dirigeants étaient jalousement déterminés à maintenir l'autorité et l'autonomie de leur propre organisation nationale (19).

Même pendant les années de formation de l'OIT, Albert Thomas était profondément convaincu que cette organisation devait assurer un appui actif à ces trois associations tant au niveau national qu'au niveau international. Dès 1921, Thomas informa ses amis dans les groupes français qu'il désirait « aider discrètement la reconstruction du mouvement des associations » (20). Etant donné l'hostilité générale qui avait salué la formation de l'OIT pendant les années 1920-1923, Thomas pensait que les associations pourraient faciliter le développement de la législation internationale dans deux voies importantes. Agissant principalement comme un instrument de propagande, les associations pourraient « défendre par avance et faire accepter par l'opinion publique les réformes que l'on peut souhaiter voir inscrites à l'ordre du jour de l'OIT » (21). Une fois une telle législation internationale approuvée, les associations pourraient oeuvrer pour obtenir; sa ratification par les Parlements nationaux. Enfin, chaque association servirait d'agence nationale de régulation capable d' « assurer l'application» des réformes de l'OIT (22).

En dépit des efforts déployés en coulisse par Thomas pour promouvoir la fusion des associations, la situation demeura inchangée jusqu'à 1924. A cette époque, des résolutions de fusion avaient été approuvées par les trois groupes, mais il fallait encore aplanir de réels détails administratifs et de structure. Très inquiets devant les difficultés croissantes que rencontrait la ratification des conventions de l'OIT, Thomas était déterminé à tenir un congrès international de politique sociale qui non seulement cristalliserait l'opinion publique européenne en faveur de la législation ouvrière et sociale, mais encore ferait de la fusion une réalité (23). Se servant dé plus en plus

(17) Bourgeois comme Millerand étaient depuis longtemps membres de l'Association française pour la protection légale des travailleurs. Fuster, lui, professeur au Collège de France, était membre fondateur de l'Association française pour,le développement des assurances sociales.

(18) On trouvera la vaste correspondance qui décrit les divers problèmes relatifs à là fusion des trois associations dans AN, 6 AS 145.

(19) Idem.

(20) Mémorandum dicté par Max Lazard, président de l'Association française pour la lutte contre le chômage, à la date du 20 juin 1921. AN, 6 AS 145.

(21) Discours d'Albert Thomas à une réunion; de l'Association internationale pour là protection légale des travailleurs, qui doit avoir eu lieu en 1923. AN, 6

AS 143.

(22) Idem.

(23) Discours d'Albert Thomas à une réunion de l'Association française pour la protection légale des travailleurs. Minutes de la réunion tenue le 16 janvier 1924 à Paris, AN, 6 AS 143.


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et avec ténacité de ses contacts au sein de l'OIT et des trois associations, Thomas put finalement persuader les divers groupes internationaux de tenir leur réunion annuelle à Prague, à la fin de septembre et en octobre 1924.

..... Un nombre impressionnant de personnalités réformistes, comprer nant des représentants de toutes les grandes nations d'Europe (24), participèrent au congrès de politique sociale de Prague. En tant que président, Albert Thomas était bien placé pour garantir que les résolutions du congrès compléteraient le travail du BIT. Ainsi, une résolution sur la journée de huit heures réclama « la ratification immédiate et inconditionnelle de la convention de Washington » (25). Toutefois, une autre résolution sur les conseils d'atelier était bien plus intéressante sinon plus révélatrice. Elle proposait le développement de nouvelles méthodes et de nouvelles institutions grâce auxquelles gérer les relations industrielles. Saluant la création de conseils d'atelier dans plusieurs pays comme étant le début de la démocratie industrielle, le congrès déclarait

[...] qu'il est utile que les travailleurs soient appelés à collaborer [...] dans le cadre de leur profession [...] à l'organisation que réclame une production meilleure et accrue. Dans ce but, il demande que l'on ; institue dans les entreprises!...] des organismes de représentation des ouvriers et des employés chargés, d'accord avec les organisations syndicales, de veiller à l'exécution des clauses du contrat de travail, de collaborer, à l'établissement et au maintien du règlement d'atelier dans les questions se rapportant [...] à la fixation des heures de repos ['...],. au maintien des salaires [...], aux mesures de.[...] prévention des accidents et des maladies professionnelles, à l'entretien et à la transformation de l'outillage, et à l'éducation industrielle et technique (26).

Complétant son analyse, le Congrès affirmait que

la collaboration des organisations syndicales ouvrières et patronales dans les questions importantes de politique sociale et économique devrait être favorisée (27).

Le caractère unanime de cette résolution révélait que presque toutes les grandes nations d'Europe étaient en train d'affronter une période similaire de changement dynamique, tant sur le plan économique que sur le plan social. Une commune préoccupation à l'égard des problèmes de production, de modernisation et de relations industrielles unissait les réformateurs libéraux, influencés par la guerre et effrayés par la Révolution bolchevique. En dépit de différences nationales évidentes, les résolutions de Prague démontrèrent largement que ces hommes, qu'il s'agisse d'ouvriers, d'employeurs, d'universi(24)

d'universi(24) au congrès des représentants de la France, de l'Italie, de la, Grande-Bretagne, de l'Allemagne, de l'Autriche, du Danemark, de la .Suisse, de l'Espagne, de la Belgique, de la Hollande et de la Tchécoslovaquie.

(25) On trouvera des copies des résolutions prises au Congrès de Prague dans AN, 6 AS 143.

(26) Idem.

(27) Idem.


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taires ou de parlementaires, s'étaient tous engagés au même titre à éviter la dislocation, économique et l'agitation sociale.

Le consensus idéologique réalisé à Prague inspira promptemeht un nouvel effort concerté pour consommer la fusion des trois grandes associations de réforme sociale, fusion longtemps retardée. Le congrès terminé, on organisa un comité spécial d'unification qui devait préparer la voie à l'unité. Ce comité fut bientôt remplacé par une autre commission qui entreprit, en janvier 1925, la tâche compliquée d'élaborer les règlements administratifs et les statuts de la nouvelle organisation. Les difficultés de dernière heure furent dissipées au cours des quelques mois qui suivirent et, lors d'une réunion spéciale tenue à Berne, en Suisse, les 21 et 22 septembre, on créa officiellement l'Association internationale pour le progrès social. (AIPS). Selon ses statuts, l'AIPS, qui a son siège à Bâle,

a pour but de promouvoir le progrès social notamment par un travail

- de recherches scientifiques, une préparation de l'opinion publique

en faveur de réformes sociales et une propagande pour la ratification

et l'application des conventions internationales et, plus généralement,

1 pour l'amélioration du sort des travailleurs (28).

Sans aucun doute, à Genève, Albert Thomas se réjouit de la création de l'AIPS. Il accepta une place dans le comité d'honneur de l'association qui comprenait plusieurs personnalités connues comme favorables à: la réforme sociale en Europe. Le comité, composé de figures aussi éminentes qu'Arthur Fontaine, Sidhey Webb, Ernest Mahaim, Lujo Brentano et Monsignor Nolens, donna à la nouvelle AIPS une aura impressionnante de prestige et de compétence. Au sein du comité exécutif de l'association et grâce à ses contacts toujours présents, Thomas pouvait exercer une influence étendue sur la politique de cet organisme. Un des vice-présidents de l'AIPS était Louis Varlez, un Belge qui, par une curieuse coïncidence, était aussi le chef du bureau des problèmes du chômage du BIT. Mais si Variez était occupé ou indisponible, Thomas pouvait alors s'appuyer sur le secrétaire général de l'AIPS, Adéodat Boissard. Ce dernier, catholique social français éminent et ancien député, était depuis longtemps un ami intime du directeur du BIT.

Peu après que l'association eut commencé son activité, en septembre 1925, Thomas écrivit une série de lettres à Boissard qui lièrent solidement les deux hommes et leurs organisations. Exprimant sa sincère confiance en leur accord profond et total, Thomas offrait de prêter son « appui et surtout son concours » aux efforts de Boissard à l'AIPS (29). Dans sa correspondance avec Boissard, Thomas soulignait continuellement qu'il importait de faire de l'AIPS un organe de soutien effectif du BIT. Espérant que cette collaboration serait à la fois « cordiale et confiante » (30), Thomas croyait que l'AIPS pourrait et voudrait se révéler à l'avenir « un des facteurs de succès pour le Bureau international du travail » (31).

(28) Cité dans le Bulletin de l'Association française pour la lutte contre le chômage, novembre-décembre 1925, p. 32-33. AN, 6 AS 74.

(29) Lettre de Thomas à Boissard, 29 septembre 1925. AN, 6 AS 148.

(30) Lettre de Thomas à Boissard du 24 décembre 1925. Idem.

(31) Lettre de Thomas à Boissard du 1er janvier 1926. Idem.


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Le succès de la formation de l'AIPS conduisit à répéter la même procédure au niveau national. En France, les six premiers mois de 1926:virent se réaliser des négociations dont l'apogée fut la fusion des trois associations en une seule : l'Association française pour le progrès social. Boissard, qui jouait un rôle crucial dans ces négociations, rencontrait fréquemment Max Lazard, président de l'Association pour la lutte contre le chômage, et Edouard Fuster, président de l'Association pour le développement dés assurances sociales. Dès le début d'avril, toutes les difficultés majeures étaient aplanies et nul ne s'étonna de la nomination de Thomas au poste de premier président de l'AFPS. Boissard, qui était aussi le secrétaire général de l'AFPS, était plus que tout autre responsable de cette décision et il pressa son ami d'accepter cette position (32).

Au premier abord, Thomas rechigna quelque peu à assumer la présidence de l'association, parce qu'il craignait que cette tâche n'interfère avec son travail à Genève (33). Mais la pression persistante de ses amis, l'échec de ses projets personnels et l'hostilité toujours croissante envers la législation de l'OIT, le poussèrent, finalement à accepter ce poste. Sans aucun doute, Thomas pensait qu'une AFPS viable non seulement améliorerait les relations employeurs-salariés en France, mais servirait,aussi d'exemple dont pourraient s'inspirer les. autres sections nationales,

Une fois qu'Albert Thomas se fut décidé à devenir le président de l'association, Boissard se concentra alors sur la tâche importante du recrutement des membres pour cette nouvelle organisation. Dans les lettres, aux membres éventuels, Boissard se montrait exceptionnellement brutal quant au type d'hommes que l'AFPS était prête à accepter. Il déclarait : « Nous admettons toutes les bonnes volontés sociales, nous n'excluons que fascistes et communistes » (34). On encourageait les employeurs qui étaient d'anciens membres des trois organisations séparées à rejoindre le groupe unifié. Toutefois, certains employeurs étaient méfiants envers la nouvelle association et demandaient si elle maintiendrait effectivement les traditions d'indépendance vis-à-vis de l'Etat de ses prédécesseurs.

Dans une lettre adressée à Boissard, Edouard Gruner, vice-président de l'influent Comité des houillères, souligna ce point en faisant remarquer que seuls des efforts sociaux indépendants de l'Etat pourraient avoir un sens (35). Gruner se vit presque immédiatement secondé par son supérieur au comité, Henri de Peyerimhoff, qui informa Boissard que

[...] le principal du progrès social doit être l'oeuvre de l'initiative privée et que l'action de l'Etat doit être dans cet ordre d'idées plus régulatrice qu'incitatrice (36).

(32) On pourra trouver des détails concernant les ; négociations et le choix de Thomas dans la correspondance échangée par les divers responsables concernés, AN, 6 AS 167. Voir aussi la lettre qui décrit le rôle de Boissard dans la nomination de Thomas. Lettre de Max Lazard à Roger Picard du 6 avril 1926. AN, 6 AS62.

(33) Lettre de Thomas à Boissard du 29 avril 1926. AN 6 AS 167.

(34) Lettre de Boissard à Lalande du 1er février 1927. Idem. ■

(35) Lettre de Gruner à Boissard du 5 août 1926. Idem.

(36) Lettre de Peyerimhoff à Boissard du 5 août 1926. Idem.


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Malgré leurs réserves momentanées, Peyerimhoff et Gruner annoncèrent l'un et l'autre qu'ils réjoindraient l'association. Toutefois, leur méfiance et leur incertitude prolongées allaient bientôt se manifester brutalement sous la forme d'une crise éphémère qui allait sérieusement éprouver l'organisation naissante.

Pendant ce temps, comme prévu, Thomas secondait Boissard dans ses efforts de recrutement. Il enrôla Mario Roques, du bureau parisien du BIT, pour servir de liaison entre Boissard et la CGT (37). En juillet, la commission administrative de la CGT autorisa Jouhaux à accepter un poste au comité exécutif dé l'AFPS (38). Tout le monde était donc convaincu que la CGT deviendrait un supporter dévoué de l'association et de ses tâches. Grâce aux relations qu'il avait dans les cercles catholiques, sociaux, Boissard put aussi s'assurer l'adhésion de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC). En fait, Jules Zirnheld, le président de la CFTC, allait devenir le premier trésorier de l'AFPS.

Au début de 1927, la liste des membres de l'AFPS constituait un véritable Bottin mondain des chefs de l'industrie, de ceux du monde ouvrier et de ceux du monde intellectuel français. Outre Peyerimhoff et Gruner, beaucoup d'autres patrons éminents, comme Ernest Mercier, Jean Borderel, Georges Pascalis et Robert Legouez, rejoignirent l'association (39). Des organisations syndicales d'employeurs et plusieurs grandes entreprises industrielles entrèrent aussi à l'AFPS; Cette liste impressionnante comprenait : le vaste empire de l'acier de Schneider et Cie, l'Union des industries métallurgiques et minières, le Comité des houillères, la Fédération dès industriels et des commerçants, la Fédération nationale de la construction et des travaux publics, la Société industrielle de l'Est et de nombreuses chambres de commerce locales (40). Stimulés par la présence de Jouhaux au comité exécutif de l'AFPS, de grandes fédérations de la CGT et des intellectuels éminents de la classe ouvrière, tels que Hyacinthe Dubreuil et Aimé Rey, adhérèrent à leur tour, tandis} que les universitaires libéraux rejoignaient eux aussi en grand nombre l'association. Dès enseignants et des juristes renommés tels que Célestin Bougie, Charles Gide, Maxime Leroy, Roger Picard, Elie Halévy, Charles Rist, François Simiand et William Oualid fournirent à l'AFPS un réservoir de talents et de compétences que peu d'organisations semblables pouvaient égaler. Elle avait, aussi obtenu la participation de Charles Dulot, Justin Godart, Durafour, Paul-Boncour et Alexandre Millerand. Même le président du Conseil alors au pouvoir, Raymond Poincaré, accepta une place de premier plan dans le comité; d'honneur de l'association. Il était évident que la présence de Thomas à l'AFPS avait attiré bon nombre des plus illustrés noms de cette association. Mais, malgré cette

(37) Lettre de Roques à Boissard du 17 juin 1926. AN, 6 AS 167.

(38) La Voix du peuple, juillet-août 1926, p. 255.

(39) Borderel, Pascalis et Legouez étaient des figures très influentes dans les cercles d'employeurs.; parisiens. Borderel, entrepreneur de travaux publics, était un responsable de la Fédération nationale de la construction et des travaux publics. Pascalis avait occupé de nombreux postes importants dans la puissante chambre de commerce de Paris et à l'Union des industries chimiques. Legouez était demeuré longtemps: vice-président de la Fédération des industriels et commerçants.

(40) On trouvera la liste complète des membres de l'AFPS dans AN, 6 AS 167.


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foule imposante de personnalités, dès la toute première réunion de son comité exécutif, l'association fut plongée, dans une grave crise interne.

Extérieurement, la Session du 30 octobre 1926 du Comité exécutif débuta dans une atmosphère de calmé qui ne permettait absolument pas de soupçonner la crise qui allait se produire. Dans son discours inaugural, Thomas avait appelé à une campagne de propagande en faveur de la journée de huit heures, des assurances sociales et de la protection des libertés syndicales (41). Dans la discussion qui Suivit, certains membres avertirent l'association qu'elle devait sélectionner avec, soin les employeurs qui en seraient membres pour éviter le « danger d'introduire des éléments hostiles au progrès social » (42). Puis, dans une courte intervention, Peyerimhoff lança une bombe en déclarant que l'article II des statuts de l'association, concernant les relations entre l'organisation et diverses institutions sociales de l'Etat, était «inutilement agressif» (43). La troisième section de cet article indiquait que l'AFPS chercherait à « fortifier l'autorité morale» des institutions chargées du contrôle et de l'application des lois sociales. Pour quelqu'un d'aussi sensible aux dangers de l'étatisme que l'était Peyerimhoff, une telle affirmation pouvait vouloir signifier que l'AFPS encouragerait activement l'intervention ultérieure de l'Etat dans les affaires sociales et économiques. Il y eut quelques discussions mineures sur ce point totalement inattendu, mais il était évident que Peyerimhoff ne désirait pas donner lieu à une confrontation abrupte. Il préférait au contraire développer cette question en privé, avec Thomas, pour ne pas mettre en danger l'existence de l'organisation (44).

Dès le lendemain, Peyerimhoff écrivit une longue lettre à Thomas dans laquelle il développait ses critiques sur l'association. Il expliquait que c'était faire preuve d'un manque visible d'ordre et de méthode que de dresser les statuts de l'organisation sans en avoir auparavant consulté les membres (45). Mais ce qui troublait le plus Peyerimhoff, c'était que les statuts comportaient des déclarations de principe et des positions pratiqués qui impliquaient la création d'une doctrine officielle, orthodoxe. Il lui semblait que ceux qui avaient fixé les statuts de l'association ne cherchaient pas à obtenir l'appui le plus large possible; ils étaient déterminés au contraire à exclure tous ceux qu'ils jugeaient indésirables. Peyerimhoff remarquait qu'exclure sélectivement certains employeurs par crainte de provoquer un désaccord serait une grave erreur. Après tout comment pouvait-on s'attendre à ce que de pareils gens se comportent d'une autre manière?

Choqué et surpris à la fois que Thomas ait tenté d'esquiver « une lutté d'idées », Peyerimhoff blâmait le directeur du BIT d'avoir voulu faire de l'AFPS « une chapelle à portes soigneusement closes » (46).

(41) Cf. le résumé de la réunion intitulé : Première réunion du comité directeur de l'Association française pour le progrès social, à la date du 30 octobre 1926. AN, 6 AS 167.

(42) Idem.

(43) Idem.

(44) Cf. les statuts de l'association adoptés le 8 juillet 1926. AN, 6 AS 164.

(45) Lettre de Peyerimhoff à Thomas du 31 octobre 1926. AN, 6 AS 167.

(46) Idem.


L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR LE PROGRÈS SOCIAL 1.7

«Mon cher ami, se lamentait-il, je ne vous reconnais plus (47). » Exprimant succinctement sa position, Peyerimhoff concluait en ces termes :

Au jour où l'association m'est apparue hier soir, je n'y vois donc plus ma place. J'aurais un grand ennui à vous le dire si je ne vous savais d'avance persuadé que lorsque votre appel sera plus dégagé, l'air un peu plus vif, la tâche plus ouverte et plus libre, vous vous sentirez assuré de me retrouver (48).

Moins de deux semaines après, Thomas répondait longuement et en pesant ses mots (49).

Thomas soulignait tout d'abord qu'il n'avait personnellement rien à voir avec la rédaction des statuts de l'association ; ceux-ci, déclaraitil, étaient seulement l'oeuvre des délibérations des membres des anciennes associations. Tout en admettant que certains articles des statuts étaient dépassés, ou confus, Thomas affirmait qu'ils n'étaient nullement définitifs. En tout cas, l'intégration des anciennes associations dans l'AFPS permettrait avec le temps de modifier considérablement les statuts. Thomas expliquait à Peyerimhoff qu'il avait été le premier à faire des réservesvis-à-vis des efforts pour exclure certains employeurs de l'AFPS. Affirmant qu'il voulait une organisation fondée sur la libre discussion et sur la libre critique, Thomas mit au jour les sources de cette politique restrictive. Fondamentalement, les associations d'origine n'avaient pas été seulement créées pour rassembler les personnes qui demandaient une législation de protection du travail, mais elles avaient été aussi créées pour combattre ceux qui ne favorisaient pas ces efforts. Cette position agressive, affirmait-il, était le seul moyen d'obtenir l'appui actif des syndicalistes; des employeurs et des intellectuels qui croyaient dans le progrès de la législation du travail.

Dans l'avenir, ajoutait Thomas, l'AFPS n'interdisait à personne d'en devenir membre. Pourtant, il n'y avait pas de raison non plus d'encourager lés individus hostiles à la législation sociale à adhérer à une organisation qui cherchait à « affirmer ou hâter le développement de la législation sociale » (50). Ce serait là, concluait-il, une politique qui ne ferait que compromettre les chances de succès futur de l'association. L'AFPS devait faire un effort décisif pour attirer les employeurs qui, sans trahir les intérêts de leurs: organisations, pourraient encore aider à, établir et à renforcer la législation du travail. Ce sont ces hommes, pensait Thomas, qui aideraient à convaincre leurs collègues plus sceptiques des vertus de cette, politique.

Enfin,le problème complexe de la définition des buts de l'AFPS était loin d'être insurmontable. Selon Thomas, il fallait s'efforcer de tenter de

définir pour notre pays une politique rationnelle, organique, constructive, où chefs d'industrie et chefs d'ouvriers, parlementaires et techniciens pourraient s'associer pour la grandeur de notre pays (51).

(47) Idem.

(48) Idem.

(49) Lettre de Thomas à Peyerimhoff du 11 novembre 1926. AN, 6 AS 167.

(50) Idem.

(51) Idem.


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Cependant, avertissait-il, une formule trop large serait très suspecte aux yeux de nos collègues de la classe ouvrière qui commencent déjà à se demander si « la politique de rapprochement de 1919 » est encore vivante et s'ils ont été ou non les victimes d'assurances fallacieuses.

Enfin, concluait ce véritable « livre blanc » réformiste, Thomas proposait d'apporter à cette dispute une solution de compromis, fondée sur deux prémisses. La révision des statuts et le besoin d'une discussion libre devaient s'accompagner du maintien de l'association avec ses membres et son programme actuels. Thomas appelait alors Peyerimhoff à se joindre à lui « à côté, en dehors » : l'AFPS est un effort qui combine « notre souci d'organisation, de réformes pour travailler ensemble [...] à créer plus de justice et plus de paix » (52).

Après cet échange de lettres éclairant, Thomas et Peyerimhoff discutèrent et résolurent leur différend en privé (53). Le 14 février 1927, le comité exécutif de l'association abordait de nouveau cette question; A cette date, la question des statuts, celle de la représentation patronale et celle des buts de l'AFPS furent l'objet d'un débat minutieux. A la fin de la réunion, Peyerimhoff affirma être pleinement satisfait de tout ce qui avait été dit. Réitérant sa méfiance envers une intervention de l'Etat, Peyerimhoff souligna son profond engagement personnel en faveur de la coopération employeurs-salariés :

Ce sont en effet les intéressés eux-mêmes qui réalisent le progrès social, c'est-à-dire les masses ouvrières et patronales groupées dans leurs syndicats. Ce n'est plus l'Etat (54).

Peu après cette réunion décisive, Thomas adressa une lettre confidentielle à Broissard dans laquelle il exprimait sa conviction que Peyerimhoff resterait membre de l'association (55). Le succès de ses efforts de réconciliation le remplissait d'exaltation et il était content d'avoir le soutien permanent d'une figure si influente. En outre, il avait toujours apprécié la « remarquable intelligence et [le] désir de paix sociale» (56) de Peyerimhoff. Bien qu'il ait conservé quelques doutes sur des différends mineurs, Thomas croyait fermement que leurs consultations futures seraient fructueuses.

Loin de créer des divisions entre Peyerimhoff et Thomas, cette dispute entre ces deux amis de longue date les avait rapprochés. Si quelque chose trahit l'accord fondamental entre ces deux hommes, c'est bien leur correspondance. A leurs yeux, les problèmes du développement capitaliste moderne ne pourraient être résolus que par la coopération de tous ceux qui y participaient activement et avaient des intérêts dans le processus de production. La négociation et l'accord entre employeurs et ouvriers en constituaient la méthode ; la production efficace et l'harmonie sociale en devenaient les buts ultimes. C'était cette perspective qui cristallisait par essence la « raison d'être »

(52) Idem.

(53) On trouvera des détails de cette réunion in lettre de Thomas à Boissard du 15 novembre 1926. AN, 6 AS 167.

(54) Cf. le compte rendu du comité directeur de l'AFPS du 14 février 1927, 12 pages. AN, 6 AS 168.

(55) Lettre de Thomas à Boissard du 18 février 1927. AN, 6 AS 167.

(56) Idem.


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le l'AFPS. Ne cessant d'affirmer la similitude des intérêts des employeurs et de ceux des salariés, l'association tenterait, par un échange de vues mutuel, d'établir les bases d'une collaboration future au niveau local et national. Renforcée et encouragée par la résolution de cette crise interne momentanée, l'AFPS, dirigée par Thomas, était prête à présent à, se lancer dans ses activités publiques.

A la fin du mois de mars 1927, l'AFPS tint sa première assemblée générale. Le moment essentiel en fut sans' aucun doute le rapport sur les « conséquences sociales de la rationalisation en France », présenté par Ernest Mercier, et attendu depuis longtemps. Mercier à cette époque dirigeait le groupe de sociétés d'électricité le plus vaste et le plus puissant de France, le groupe Messine. Modernisateur convaincu, i1 avait fondé en 1925 le Redressement français qui cherchait à développer et à utiliser des méthodes technocratiques pour résoudre les problèmes économiques, sociaux et politiques. Il n'est pas surprenant qu'un certain nombre dés membres les plus éminents de l'AFPS aient pris part aux activités du Redressement ; Arthur Fontaine, Mario Roques, Charles Gide, Peyerimhoff avaient tous été membres, à un monent ou à un autre, de l'organisation. Si ces hommes étaient attirés par le Redressement, c'est que Mercier avait ressenti, justement à cette époque, le besoin d'une modernisation économique, sociale et politique. Cependant, il n'y avait, jamais eu de coopération entre l'AFPS et le Redressement. Les deux organisations semblaient révéler, mieux que tout autre, l'unité idéologique d'hommes qui croyaient que leurs problèmes réciproques avaient des solutions semblables. Mais, même dans ce cadre, il y avait place pour; de nombreux désaccords quant aux méthodes et aux buts. Les dirigeants de l'AFPS estimaient, en privé, que leur programme était comparativement bien « plus précis» et bien « moins flottant » que le pragmatisme patronal du Redressement (57).

Le rapport Mercier sur la rationalisation révéla l'importance qu'avaient acquise dans la vie économique française des idées et des méthodes de cette nature. En fait, la modernisation était devenue la nouvelle mode dans les cercles industriels et financiers. En dehors de Mercier, Peyerimhoff, Duchemin et Louis Renault firent au mois de mars des conférences qui exposaient en détail les nombreux bénéfices et les multiples conséquences de la rationalisation. La plupart de ces employeurs étaient profondément impressionnés par le succès, des méthodes américaines de production de masse (58). Il était clair qu'ils s'émerveillaient du pouvoir et du prestige de leurs collègues amélicains. Pressentant les implications futures de cette évolution, ces industriels progressistes réalisaient que la survie économique de la France dépendrait de sa capacité à soutenir la concurrence des Etats(57)

Etats(57) de Boissard à Lalande du 2 février 1927. AN, 6 AS 167.

(58) Cf. MAIER, op. cit., p. 54-59, et P. FRIDENSON, Histoire des usines Renault, Paris, 1972, p. 167-174.


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Unis et de l'Allemagne. C'est en se fondant sur de semblables considérations que ces personnalités firent campagne pour convaincre leurs collègues plus conservateurs de la nécessité et de l'importance de la

modernisation.

Dans son rapport exhaustif à l'AFPS, Mercier soulignait les modalités et les buts de l'organisation scientifique de la production.' Citant le besoin de « rechercher les meilleures méthodes envisageables pour développer la production [...] », Mercier déclarait que l'activité industrielle doit être coordonnée pour assurer le gaspillage minimum des efforts et la réduction maximum des coûts (59). Selon Mercier, il en résulterait une augmentation du pouvoir d'achat du consommateur qui accélérerait le développement du marché intérieur, ce qui signifierait en fin de compte l'élévation des salaires de la classe ouvrière.Il ajoutait que ce véritable, cycle de progrès donnerait au travailleurconsommateur « un rôle plus étendu et plus essentiel dans l'économie nationale [....] » (60), A l'avenir, les salaires devaient être proportionnels à la contribution de l'individu à l'effort productif. Mais cela ne suffisait pas. En fait, la nature complexe de la modernisation, déclara Mercier, « implique obligatoirement un effort de coopération volontaire et intelligente entre tous ceux qui participent à l'effort commun. [...] » (6l). C'est en fonctionnant de cette manière que l'expérience américaine a montré que la rationalisation pouvait établir une communauté effective d'intérêts entre producteurs et consommateurs.

En outre, la rationalisation semblait suggérer une transformation générale de l'économie dans son ensemble. Il fallait supprimer et éliminer, grâce à des accords et à des contrôles, toute concurrence inutile. Qui plus est, déclarait Mercier, puisque l'accélération de la concentration industrielle signifiait une réduction des coûts et une direction plus centralisée, elle était aussi inévitable que nécessaire. Ces évolutions annonçaient immanquablement une époque où il faudrait organiser et coordonner les activités du marché national et du marché international. Enfin, Mercier, insistait sur la nécessité pour une économie rationalisée d'avoir une base financière stable. Réclamant une « monnaie dirigée » virtuelle, il indiquait, qu'un prompt apport de capital d'investissement était le seul moyen effectif pour « assurer un essor rapide à la consommation et par suite à la production» (62).

Dans sa conclusion, Mercier déclarait que la rationalisation était la clé du « progrès social » futur et la base d'« une véritable révolution économique et sociale » (63). La croissance industrielle entraînerait évidemment l'augmentation de la production, l'élévation des salaires et l'amélioration des relations industrielles, indiquait Mercier, mais elle signifierait aussi l'élévation correspondante des revenus dé l'Etat. Ces ressourcés pourraient alors servir à faire face aux problèmes financiers chroniques et à créer de nouveaux program(59)

program(59) la brochure publiée; par l'AFPS : E. MERCIER, Les Conséquences sociales de. la rationalisation économique en France, Paris 1927. Elle comprend aussi les résolutions prisés par l'assemblée générale du 28 avril 1927 (46 pages), p. 4-5.

(60) Ibid

(61) Ibid,, p. 8.

(62) Ibid., p. 14-15.

(63) Ibid., p. 20-21.


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mes de bien-être social. Le seul danger de la rationalisation était, pour Mercier, la menace de chômage. Mais ce ne serait, selon lui, qu'une difficulté temporaire qui ne tarderait pas à disparaître quand la modernisation ferait jaillir une nouvelle expansion économique. ,....

Les résolutions votées à l'unanimité par l'assemblée générale de l'AFPS approuvèrent le rapport Mercier et déclarèrent que la rationalisation était un « moyen sûr et efficace de réaliser le, progrès social tout ;en résolvant les graves problèmes posés par la guerre et l'aprèsguerre » (64). La résolution ajoutait que ce processus devait être soigneusement adapté aux conditions qui étaient celles de la France; Il devait également s'accompagner d'un certain degré de concentration industrielle ainsi que de l'amélioration du niveau de vie de la classe ouvrière. Dans son appel final, l'association demandait à toutes les organisations publiques et sociales ? concernées de s'unir dans une vaste campagne de propagande qui encouragerait la nation à accepter et à appliquer de telles méthodes.

L'intérêt croissant de l'aile marchante du patronat pour ces nouvelles méthodes de production rencontra l'appui immédiat de ses alliés de la classe ouvrière au sein de l'AFPS. Lors jife son congrès national tenu; à Paris à la fin de juillet 1927, la CGT élabora et fit approuver une résolution qui reflétait sa position, a savoir; que la classe ouvrière devait récolter les bénéfices de la modernisation. La CGT traçait un portrait enthousiaste de la rationalisation qui diminuerait l'effort des hommes, accroîtrait la production et développerait les possibilités de consommation (65). La résolution déclarait qu'il fallait étendre à tous les travailleurs, sous la forme d'une élévation des salaires et d'une réduction de la journée de travail, les améliorations résultant de l'application de ces méthodes. Il faudrait aussi prendre des mesures pour protéger les travailleurs tout au long de là période transitoire où la menace de chômage serait à son maximum. Comme le laissaient prévoir les conditions précédentes, la CGT indiquait aussitôt que :

[...] la rationalisation ne peut être appliquée sans le concours et le contrôle, de la classe ouvrière organisée dans ses syndicats, ses fédérations et la CGT (66).

La CGT espérait, que les réunions du Conseil national économique, qui avait été chargé d'introduire la discussion sur la modernisation de l'équipement industriel de la France en proie au vieillissement, déboucheraient sur la conclusion de conventions collectives entre employeurs et travailleurs. Seuls de tels accords permettraient d'établir des conditions de rationalisation équitables, au sein de chaque branche industrielle. Pour les dirigeants de la CGT, qui s'engageaient à travailler au sein de l'économie politique existante, les implications de la rationalisation étaient claires. La réussite de l'application de la rationalisation ne signifierait pas l'élévation souhaitée du niveau de vie, mais, comme pour d'autres réformes, ce serait un instrument

(64) Ibid., p. 45-46.

(65) Confédération générale du travail, Congrès national corporatif. Compte rendu, Paris; 1927, p. 205.

(66) Ibid., p. 206.


22 M. FINE

servant à assurer et à renforcer la participation de la CGT dans la prise des décisions économiques de la nation.

Dès 1923, année de son voyage aux Etats-Unis, Albert Thomas avait reconnu l'importance croissante de l'organisation scientifique de l'industrie. Ses visites des usines américaines et ses consultations avec des industriels l'avaient convaincu que la rationalisation serait le signé de l'avenir. Eh 1926, Edward Filene vint en Europe pour entreprendre des négociations'en vue de la création d'un organisme international, destiné a encourager l'acceptation dans tout le continent des méthodes industrielles modernes. L'idée d'attacher une organisation de ce type à la sienne séduisit presque d'emblée Thomas. Une fois de plus, il prit appui sur ses alliés au sein du gouvernement français pour entraîner Filene à collaborer avec le BIT (67). Au milieu de' 1927, les négociations étaient à leur terme et lès efforts de Thomas couronnés de succès. Le BIT et Inorganisation de Filene, le Twentieth Century Fund (68), devaient financer conjointement le nouvel institut d'organisation scientifique du travail. Les représentants des deux organisations siégeraient à parts égales au sein dé l'équipe dirigeante de l'institut et choisiraient à leur tour les autres membres de l'équipe. Ravi de la création de cet institut, Thomas exprimait son espoir fervent que

le syndicalisme européen peut trouver dans l'effort de rationalisation la plus magnifique occasion de manifester combien est légitime son aspiration à participer au développement et à la prospérité de la production (69).

Il est intéressant de noter que le Twentieth Century Fund n'était pas la seule organisation, américaine à prêter son concours aux organisations internationales dévouées à la cause du progrès économique et de l'harmonie sociale. Adéodat Boissard, le secrétaire général de l'Association internationale pour le progrès social, sollicitait activement les fonds des plus grandes fondations américaines, parmi lesquelles les fondations de Rockefeller, Carnegie et Spellman. De 1927 à 1929, l'AIPS reçut une aide financière substantielle de la Fondation Carnegie (70). Cet appui se serait certainement prolongé dans les années 1930 si la dépression n'avait pas forcé ces organisations à réduire leurs activités, .

Quant àl'AFPS, ses ressources financières provenaient de sources très diverses. Les sommes acquises par les faibles cotisations des membres étaient, relativement maigres et c'était pour l'essentiel sur

(67) Cf. la lettre de Thomas à Durafour du 11 juin 1926. (AN, 94 AP 379), dans laduelle Thomas presse le ministre du Travail du cabinet Briand-Painlevé de 1925 à 1926, Durafour d'encourager Filene à collaborer avec le BIT. 94 AP désigne ici le fonds Albert Thomas.

(68) L'accord original appelait le Twentieth Century Fund à soutenir l'institut pendant trois ans. On trouvera des détails sur la création de l'institut ■ dans Paul DEVINAT, L'Organisation scientifique du travail en Europe, Genève, 1927, publications du BIT, série B 17, p. IX.

(69) Ibid., p. XI.

(70) En ce qui concerne les efforts de Boissard pour obtenir des subsides d'autres fondations, cf. Comité directeur de l'AIPS, Bâle, compte rendu du 5 février 1928, p. 6. Cf. aussi les lettres de la Fondation Carnegie à Boissard respectivement datées du 17 novembre 1927, du 24 février 1928 et du 9 février 1929,

fui accordent pour ces années-là les sommes de $3 000(1927), $2 000(1928) et 1000(1929) à l'AIPS. AN, 6 AS 149 et 165.


L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR LE PROGRÈS SOCIAL 23

les subventions dû gouvernement que reposait la vie même de Tasser dation (71). Ces subsides lui étaient alloués grâce à une disposition qui prévoyait l'aidé financière aux organisations impliquées à divers titres dans le bien-être social. En outré, dans les cas nécessitant des ressources exceptionnelles, il arrivait assez souvent que l'association demandé et reçoive des fonds supplémentaires en provenance de ses membresiès plus riches ou de leurs organisations (72).

L'AIPS partageait l'intérêt du BIT et de l'AFPS pour les méthodes de rationalisation et pour leurs Conséquences. En septembre 1927, l'association tint son assemblée générale à Vienne et élabora, sans surprendre personne, une série de résolutions qui rappelaient de façon frappante le rapport Mercier. Tout en louant les bienfaits de la rationalisation et en mettant en garde contre ses dangers passagers, l'AIPS proclamait qu' « [...] un régime de collaboration sociale doit être comme une conséquence naturelle » de l'application heureuse de .ces nouvelles méthodes ,de production (73). Des résolutions de cette nature confirmaient une fois de plus le fait que la modernisation impliquait beaucoup, plus qu'une simple amélioration des capacités de production. Elle signifiait un tout nouveau regard sur le système écomomique capitaliste. Les bénéfices potentiels futurs de la modernisation constituaient-un ciment qui unissait effectivement les intérêts, de l'aile marchante des employeurs et de leurs ouvriers. Liant l'efficience productrice à l'harmonie sociale, la modernisation était un concept dont la justification allait de soi.

Après une flambée initiale d'activité, au cours de l'année 1927, l'AFPS s'installa tranquillement dans une activité unique sinon uniforme. Les réunions intermittentes du comité exécutif étaient principalement consacrées à la lecture et à la discussion de rapports sur des thèmes soigneusement sélectionnés. La plupart de ces rapports étaient préparés et lus par ceux qui faisaient autorité dans les domaines considérés. Une fois que l'on avait présenté l'ensemble des opinions sur un point particulier, on réunissait une assemblée générale pour élaborer la position définitive de l'association. Les solutions soumises à ces réunions se proposaient de refléter l'accord unanime des divers membres de l'association. On espérait que cet effort consciencieux pour obtenir le consensus sur d'importantes questions sociales et économiques permettrait aux appels de l'AFPS d'avoir le maximum d'effet sur la formation de l'opinion nationale et internationale.

Le journal mensuel de l'association, Les Documents du travail,

(71) Nous ne disposons pas malheureusement de documents concernant de tels subsides pour 1930, mais on peut ensuite constater l'étendue de l'aide gouvernementale à l'association. Le ministre du Travail a successivement accordé ■à.l'AFPS :

—le 14 août 1931 : 30 000 francs,

— le 8 septembre 1932 : 30 000 francs,

— le 4 octobre 1933 : 21150 francs,

— le 11 septembre 1934 : 20 800 francs,

— le 17 mars 1936 : 11 400 francs, —Te 8 jum'T936 : 10 800 francs.

Voir à ce sujet les états de la banque de l'AFPS, Lazard frères et ,Cie, AN, 6 AS.172.

(72) On trouvera un exemple de ce type dans la lettre de Mercier à Boissard du 24 décembre 1927. AN, 6 AS 172.

(73) Cf. résolutions adoptées par l'assemblée générale, de l'AIPS, Vienne, 17 septembre 1927. AN, 6 AS 152.


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fournissait une information régulière sur les réunions et sur les résolutions de celle-ci. Lés responsables du journal, Roger Picard et Max Lazard, offraient maintes occasions aux employeurs, aux ouvriers, aux universitaires, d'exposer leur point de vue sur les questions économiques et sociales. La gamme des articles de ce journal était à la fois impressionnante et étendue, car il s'intéressait à l'évolution sociale dans toutes les grandes nations du monde. En général, la place consacrée aux activités de l'association dans les autres journaux était décevante, La presse syndicale réservait étonnamment peu de place aux travaux de l'association, tandis que la presse patronale n'en consacrait pratiquement aucune. Par une ironie du sort, seul Charles Dulot, membre lui-même de l'AFPS, tenait ses. lecteurs au courant des réunions et des résolutions de l'organisation dans les pages de L'Information sociale.

De 1927 à 1929, trois grands points polarisèrent l'attention de l'AFPS. Outre la rationalisation, il y eut des enquêtes exhaustives sur lès allocations familiales et la réforme de l'Education nationale. L'impression d'inefficacité laissée par cette activité minimale est erronée, car les efforts de l'association offraient un curieux mélange d'échecs et de succès. La procédure lente et mesurée de l'AFPS rendait ses réalisations beaucoup plus subtiles. En pratiquant intentionnellement une politique, de confrontation des points de vue opposés sur un problème donné, l'association révélait de façon frappante et davantage encore à ses membres qu'à qui que ce soit d'autre que les compromis et la coopération sur une base normale étaient possibles entre dirigeants du patronat et dirigeants des syndicats ouvriers. Dans le climat eonfidentièrdu siège de l'association, on encourageait et on développait tout ce qui devait permettre un accord idéologique et pratique sincère entré les uns et les autres. Le résultat était que cette évolution pragmatique justifiait et corroborait les positions déjà adoptées par les uns et les autres. Parce que l'AFPS oeuvrait en privé et discrètement, sans pression de l'extérieur, l'expérience qu'elle représentait semblait avant tout cristalliser et faire revivre le type de conceptions qui avaient prévalu à la fin dé là guerre. Ces conceptions s'exprimèrent de façon frappante dans les écrits et les discours des chefs d'entreprise, dont les vues atteignirent en 1928-1929 un nouveau niveau de complexité.

La crise financière qui durait en France depuis la fin. de la guerre était finalement terminée. Appelé au pouvoir en 1926, Raymond Poincaré, républicain de vieille souche dépourvu d'imagination mais très respecté, enraya la crise avec une aisance remarquable. Il restaura la confiance par un programme qui combinait compressions budgétaires et dévaluation de la monnaie. La dévaluation de 1928 a coïncidé— en la provoquant sans aucun doute — avec l'impulsion donnée à une période d'expansion économique qui s'est prolongée sans rien perdre de sa violence jusqu'à la fin de 1929.


L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR LE PROGRÈS SOCIAL 25

Dans ce contexte optimiste, au moment peut-être où ces paroles étaient le moins nécessaires, les employeurs avancés ont exprimé avec une franchise croissante ce qu'ils pensaient des problèmes et des capacités du capitalisme moderne. Un examen des débats parlementaires, des journaux et des réunions,, des organisations gouvernementales révèle.qu'une campagne officieuse mais intensive a été menée par les industriels modernistes pour convaincre leurs collègues et le public en général que le capitalisme doit transformer et rajeunir ses concepts et ses institutions.

Au cours d'un débat parlementaire sur la politique financière, en janvier 1928; André François-Poncet, député de Paris, et propagandiste du puissant Comité des forges, déclara que le capitalisme moderne n'était plus « [...] cette masse brutale, inintelligente, rebelle à toute évolution, livrée à une espèce d'automatisme de cupidité [...] » (74). De nos jours, exposait-il aux députés, s'est développé un « néo-capitalisme » très diffèrent de cette idéologie archaïque centrée sur le profit qui a alimenté la lutte dès classes. La nouvelle doctrine était « souple, instruite et perfectible » et motivée par la conviction qu'un sentiment sincère de solidarité doit unir tous les éléments impliqués dans le processus de production.. Dérivé de l'expérience américaine, ce nouveau capitalisme devait être soigneusement, adapté aux conditions et aux besoins déjà France. De la stabilité sociale dépendait la réussite de cet effort. Nous n'avons pas seulement besoin, disait-il, de l'assistance des dirigeants les plus « clairvoyants » de la classe ouvrière, ce qui importe davantage c'est qu'il nous faut aussi persuader les ouvriers eux-mêmes qu'ils ont intérêt au progrès de la production. Pour conclure sa description de ce nouveau credo économique, François-Poncet affirmait que :

[...] ce capitalisme, ce n'est pas la réaction ! Nous avons la conviction, au contraire, que c'est le progrès, que c'est l'avenir, qui doit rénover et féconder la notion de politique et nous, enseigner que, comme l'avait annoncé Saint-Simon, la politique, demain, ce ne sera plus autre chose que la science de la production ! (75).

Presque un an plus tard, jour pour jour, Etienne Fougère, alors vice-président de la CGPF, fit écho aux remarques de François-Poncet. Fougère appela ses collègues législateurs à améliorer et à perfectionner le capitalisme en remplaçant ses méthodes désuètes (76). Il blâma ensuite les industriels, ses pairs, de n'avoir pas su tirer tout l'avantage de la loi sur les syndicats de 1884. Si les débuts du développement des syndicats s'étaient effectués « dans une atmosphère de concorde et d'entraide», disait-il, nous aurions aujourd'hui moins de problèmes sociaux et une plus grande sécurité économique (77). Mais on pouvait encore espérer dans l'avenir. Les employeurs français subissaient une période de transformation. Ils ne faisaient que commencer à prendre

(74) Discours d'André François-Poncet, Journal officiel de la République française, chambre des députés, débats parlementaires, session ordinaire du 24 janvier 1928, p. 255.

(75) Ibid.

(76) Discours d'Etienne Fougère, J.O. du 17 janvier 1929, p. 126.

(77) Ibid., p. 129.


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conscience de leurs responsabilités envers les ouvriers, concluait Etienne Fougère.

Pendant cette période, l'avocat le plus acharné — pour ne pas dire provocant— du saint-simonisme parmi les employeurs fût sans aucun doute Henri de Peyerimhoff. Il tenait des conférences en France et à l'étranger, écrivait des articles dans des journaux et des revues et était au premier rang parmi les chefs d'entreprise qui se consacraient à la modernisation de l'industrie et à l'amélioration des relations sociales.

En mars 1928, le Conseil, national économique entreprit l'étude exhaustive de la rationalisation et de ses effets sur les diverses branches de l'industrie. Peyerimhoff, qui travaillait étroitement avec Léon Jouhaux au Conseil, était profondément impressionné par l'accord entre lui-même et le dirigeant de la CGT sur ce problème vital. Il a relaté ces réunions capitales dans un article publié le mois suivant (78). Peyerimhoff pensait que la rationalisation ne s'applique pas seulement à l'organisation de l'industrie, mais qu'elle concerne aussi bien les, relations industrielles. Puisque les travailleurs et les employeurs se sont mis d'accord sur le besoin de prospérité, disait-il, il faut mettre fin au conflit entre ces coparticipants économiques. Il faut plutôt « créer [...] une atmosphère préalable de collaboration [...]» qui imprègne la société de l'esprit « de bon vouloir » (79), La CGT, écrivait-il encore, semble être-animée par cet esprit. Louant chaudement les efforts dépensés par Jouhaux au CNE, Peyerimhoff déclarait que la CGT avait choisi avec sagesse « [...] la ligne américaine de la prospérité et du progrès pour tous contre la ligne moscovite de la détresse et de la régression pour tous. [...] » (80). En outre, continuait-il, c'est là la preuve concluante que la CGT s'intéresse sincèrement au développement de la production nationale.

Pour lui, la tâche future de la communauté patronale était claire. Les employeurs pouvaient et devaient répondre positivement; à ces initiatives. Il n'y avait pas un employeur conscient de ses responsabilités qui puisse refuser de prendre part à « [...] la recherche des procédés qui pourraient permettre une coopération plus étroite, profitable à tous » (81). Il ne s'agit plus, concluait Peyerimhoff, d'un débat entre des travailleurs dont les exigences sont dépourvues de réalisme et dès employeurs refusant de faire des concessions. Au contraire, les travailleurs et les employeurs pleinement conscients de la réalité peuvent et doivent, collaborer pour trouver des solutions efficaces aux problèmes économiques avec lesquels la nation se trouve confrontée. Un certain nombre de thèmes revenaient périodiquement dans d'autres articles et, d'autres discours de Peyerimhoff traitant de la modernisation (82). Il ne cessait de souligner le rôle du syndicat à base professionnelle. Le syndicat, affirmait-il, oeuvrerait à la fois pour l'accrois(78)

l'accrois(78) de PEYERIMHOFF, «Le programme patronal », La Revue des vivants, Paris, 1928, p. 815-821.

(79) Ibid., p. 818.

(80) Ibid. (81) Ibid., p. 818-819.

(82) Cf. par exemple, la conférence donnée à Berlin. Cité in Là Journée industrielle du 19 décembre 1928. L'article de Henri de PEYERIMHOFF, « Les Formules modernes d'organisation, économique», La Revue des Deux Mondes, 15 mars 1929, p. 439-458.


L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR LE PROGRÈS SOCIAL 27

sèment maximum de la concentration industrielle et de la discipline, cependant il permettrait aussi à chaque membre de conserver un contrôlé individuel sur ses affaires économiques (83). De concert avec d'autres groupes économiques et avec les pouvoirs publics, il réduirait là menacé d'une interférence excessive de l'Etat tout en fournissant les moyens de faire face aux problèmes économiques. Peyerimhoff critiquait aussi fortement « [...] les retards, les incertitudes, les insécurités de la procédure parlementaire. [...] » (84). Il réclamait la création d'institutions politiques plus sensibles aux besoins modernes. Le Sénat, proposait-il, doit se transformer en une assemblée économique qui propose une législation qui sera examinée par la Chambre des députés. Composée, de tous les groupes qui s'intéressent aux activités économiques, une institution de ce type serait mieux armée pour s'occuper des complexités de la vie économique moderne.

Apôtre de la modernisation et de la coopération des classes, Peyerimhoff déclarait que des méthodes de cette nature écarteraient le danger des « formes nouvelles de la barbarie » (85). « Le communisme, avertissait-il, est une maladie de misère qui se soigne au moitié autant par la prospérité que par une bonne police » (86). En conclusion, une telle menacé, ne pouvait être prévenue que par une économie disciplinée, organisée, capable de promouvoir l'efficience productrice et l'harmonie sociale.

Depuis ses débuts, en 1927, l'AFPS semblait destinée à jouer un rôle majeur dans le développement du réformisme en France. L'imporfance de cette association ne provenait pas seulement de ses réunions, de sa documentation et de ses résolutions, mais de ce qu'elle révélait quant au changement de mentalité de ses membres.

Une perspective saint-simonienne adaptée à l'économie de l'aprèsguerre mûrissait et se, répandait; dams le monde des entreprises. Pour la première fois les industriels avancés disaient en public ce qu'ils n'avaient pensé jusque-là qu'en privé. Cependant, ces idées pestaient l'apanage des chefs et des représentants de la grande industrie. Cette époque a pu être celle d'un changement dans les milieux d'affaires, mais les vieilles idées et les vieilles méthodes avaient beaucoup de mal à disparaître. Là majorité des patrons français; les chefs des petites et moyennes entreprises répugnaient à modifier leurs idées et leur politique traditionnelles; Ils ressentaient la rationalisation comme une menace. Si l'on poursuivait la rationalisation jusqu'à ses conclusions logiques, la concentration et l'expansion,, elle ne pouvait entraîner, que leur destruction, On peut même considérer dans, une certaine mesure que les efforts de propagande déployés par des modernisateurs tels que Peyerimhoff et François-Poncet étaient leur façon

(83) Ibid., p. 444. (84) Ibid., p. 452. (85) Ibib., p. 458. (86) Ibid.


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d'admettre qu'ils n'avaient pas réussi à persuader, leurs collègues des bienfaits de la rationalisation. La campagne commencée en 1927 se poursuivait toujours, avec vigueur, en 1929. Il était évident qu'on devait encore convaincre beaucoup de gens. La question de la modernisation continuait à provoquer des divergences dans le monde des affairés français, divisé par des intérêts économiques spécifiques.

Il est intéressant à ce sujet d'ouvrir une parenthèse et de.noter que même l'AFPS a pu contribuer à accroître la méfiance du monde des affaires de parle poids de la représentation de la grande industrie au sein de ses membres. Ainsi, par une ironie du sort, l'AFPS, qui s'efforçait d'unir les employeurs et les ouvriers, a pu exacerber.le conflit d'intérêts entre la petite et la grande industrie.

Les idées exprimées par l'aile marchante des employeurs ne doivent pas nous faire perdre de vue que ces hommes., demeuraient en fait fondamentalement conservateurs. Il y avait immanquablement un désaccord chronique entre leurs dires et leurs actes. Même s'ils ont dépeint l'avenir en termes idéalistes, ils parlaient toujours du présent en termes, réalistes et pragmatiques. Le dire, ce n'est nullement critiquer leur sincérité, c'est constater une attitude révélatrice : à cette époque les employeurs, réalisaient qu'ils avaient l'avantage. Aussi l'application pratique de beaucoup de ces idées était-elle repoussée à une échéance lointaine.

Quant au rôle joué par Albert Thomas, TAFPS en a fait le leader avoué des forces réformistes de l'après-guerre. Il était le cerveau, l'homme capable d'influencer les chefs du patronat, du gouvernement et du monde ouvrier aussi bien en France qu'à l'étranger. Grâce à ses contacts et à ses idées, Thomas était le,point focal des efforts entrepris, pour promouvoir la cause réformiste chaque fois et partout que possible. Travailleur infatigable et tenace, il ne craignait ni lés difficultés ni les échecs. Sous cet angle, sa dispute avec Peyerimhoff à l'AFPS est doublement instructive. Non seulement elle a révélé l'accord fondamental entre ces deux hommes, mais elle a témoigné aussi de là volonté de Thomas de faire les concessions capables d'assurer le succès futur de TAFPS. Si une initiative réaffirme la fidélité de longue date de Thomas envers la collaboration de classe, c'est bien la forme prise par TAFPS.

Quant à la CGT, elle s'est réjouie de continuer son intégration dans la société française. Les remarques laudatives des employeurs euxmêmes en sont le signe. Ces remarques ont révélé les nouveaux sommets de respectabilité auxquels, cette organisation est parvenue.

En 1929 TAFPS était devenue un véhicule limité mais cependant efficace de la collaboration employeur-salarié. Par ses activités, liées aux efforts du BIT et du Conseil national économique, elle a donné naissance à un cadre d'employeurs et d'ouvriers auxquels des contacts étendus tant publics que privés ont appris le respect et même la confiance mutuels. En outre des problèmes comme celui de la rationalisation ont fourni, à l'une et à l'autre partie, de plus en plus souvent l'occasion d'affirmer les liens inextricables qui unissaient leurs intérêts et même leur avenir. Il pourrait certainement en aller de même pour d'autres problèmes. Si les états de service de l'AFPS ne sont pas


L'ASSOCIATION FRANÇAISE POUR LE PROGRÈS SOCIAL 29

concluants, sur le plan des résultats pratiques, l'AFPS n'en a pas moins contribué finalement, en rendant possible un consensus idéologique, à faire à la longue du réformisme une alternative politique à la fois acceptable et viable.



De New Harmony à Twin Oaks

A propos de quelques récurrences

dans l'histoire des mouvements communautaires américains

par Vincent PRIEUR

L'apparition des communautés aux Etats-Unis depuis la fin des années 1960 a été l'occasion pour de nombreux chercheurs américains d'ajouter de nouvelles études à l'importante bibliothèque communautaire de l'Amérique du Nord : on ne compte plus les thèses non publiées, et plusieurs ouvrages récemment édités méritent d'être cités (1). Cependant, ces travaux sont souvent marqués,par une perspective étroite qui concentre la recherche sur le phénomène actuel : à part un traditionnel chapitre d'introduction qui veut rappeler que, les communautés ont marqué l'histoire américaine au XIXe siècle (et ce n'est en général qu'un résumé purement factuel), aucun de ces auteurs n'a tenté de voir quels pouvaient être les liens qui uniraient les communautés actuelles à celles du passé, de placer des jalons qui nous permettraient de comprendre l'originalité des aspirations communautaires actuelles par rapport à leurs aînées. Et quand une telle tentative apparaît, le lecteur a le droit d'être insatisfait : Rosabeth M. Kanter, en étudiant les formes d'engagement des individus dans une vie de groupe au XIXe et au XXe siècles, a mené son travail en proposant le même questionnaire aux communautés des années 1800-1880 et aux tentatives actuelles... L'histoire est ainsi exclue d'une telle analyse (2).

(1) R. ATCHESON, The bearded lady ; going on the commune trip and beyond, New York, 1971; 365 p. S. DIAMOND, What the trees said ; life on a new age farm, New York, 1971, 182 p. R. FAIRFIELD, Communes USA; a personal tour; Baltimore, 1972, 400 p. R. HOURIET, Getting back together, New York, 1971, 412 p. K. MELVILLE, Communes in the counter culture : origins, theories, styles of life, New York, 1972, 258,p. R. MUNGO; Total loss farm; a year in the life, New York, 1968; 181, p. R.E. ROBERTS, The new communes : coming together in America, Englewood Cliffs (New Jersey), 1971, 144 p, K. KINKADE, A Walden Two Experiment — The First Five years of Twin Oaks community, New York, 1973, 271 p.

On peut consulter à ce sujet les notes de lectures de J. SÉGUY, « A propos des communautés américaines — note de lecture », in Communautés — ÂISCD, janvier-juin 1973, p. 163 et suiv., dans lequel d'autres titres s'ajoutent à ceux ci-dessus.

Pour l'ensemble de l'histoire communautaire américame, la bibliographie de G. LINDT GOLLIN est la plus facile à consulter : « Religious communitarianism in America : a review of récent research », ibid., juillet-décembre 1970, p. 125On

125On aussi se référer à l'ouvrage collectif dirigé par D.D. EGBERT. et ST. PERSONS,, Socialism and American life, 2 vol., Princeton, 1952; vol. 2 : T.D. SEYMOUR et BASSET, Biblipgraphy — descriptive and critical, 575 p.

(2) R.M. KANTER, Commitment and community — communes and utopias in sociological perspective, Cambridge (Mass.), 1972.

Notons cependant la tentative intéressante (quoique centrée, sur la seule fin du xixe siècle et sur la période actuelle) de L.VEYSEY, The: communal ex-


32 v. PRIEUR

Manque de recul par rapport à une situation vécue, volonté de soutien formel, voire enthousiaste, désir d'approcher les faits de façon la plus serrée possible au détriment d'une analyse plus large, emprise du mode de réflexion fonctionnaliste chez les chercheurs américains ? Ce sont sans doute les causes les plus claires d'un tel manque. Espérons qu'il sera un jour comblé, pour nous faire comprendre une histoire riche en aventures et en péripéties et, surtout, dont les liens extrêmement puissants entre ses divers moments nous éclaireront sur une tradition qui ne semble pas près de s'éteindre.

Car ce ne sont pas les éléments de comparaison entré passé et présent qui manquent. Et un tel essai peut être fructueux si Ton s'attache non pas à faire une comparaison linéaire entre hier et aujourd'hui, mais à marquer les limites de récurrences qui me paraissent essentielles pour comprendre le phénomène communautaire américain dans une dynamique qui lui est propre. Je me bornerai ici à examiner deux « persistances de force », pour reprendre une expression déjà employée au xixè siècle à propos du même sujet. Tout d'abord, je m'attacherai à découvrir une tradition de Movement comme facteur de cohésion de ceux qui participent à l'idéal communautaire ; puis je chercherai à explorer comment la vision américaine de là nature dans les communautés a pu se maintenir et se transformer pour resurgir avec force dans les expériences actuelles.

En me bornant ici à l'étude de ces deux aspects, je n'entends pas être limitatif. D'autres questions surgissent constamment à l'esprit de celui qui s'attache à un tel problème. Ainsi, quels sont lès liens et les ruptures entre les tentatives communautaires et les radicalismes religieux, si nombreux et riches dans l'Amérique du Nord ? Comment s'articulent crise économique et/ou politique et dissidence communautaire ? Où se situe le point de non-retour au-delà duquel le mouvement communautaire se trouve dans une situation marginale par rapport aux luttes sociales, et par rapport à l'ensemble nord-américain tout entier? A quel moment renouveau intellectuel et dissidence culturelle prénnent-ils des formes communautaires?... Dans ce sens, c'est attirer son attention sur une histoire qui dépasse le cadre (relativement) restreint d'une « utopie pratiquée » à une certaine période, et dans laquelle temps court et temps long sont intimement liés, dépassant les ruptures chronologiques (3) pour comprendre comment la tradition se transforme par les apports nouveaux d'une histoire plus large, qui la nourrissent d'une dynamique qui va marquer le visage des communautés actuelles, l'intégrer dans l'Amérique du SDS et de la Convention démocrate en 1968 à Chicago.

perience — Anarchist and mystical counter-cultures in America, New York, 1973, 495 p., qui s'interroge sur «les lignes de force du radicalisme culturel américain » (v. p. 18-73 et p. 409-480).

(3) Qu'il ne s'agit pas d'ignorer — les communautés du' xixe siècle ne sont pas celles d'aujourd'hui... — mais dont il faut accepter les limites si l'on entend s'intéresser à un phénomène dans son. ensemble.


DE NEW HARMONY A TWIN OAKS 33.

I. L'IDEE DE « MOVEMENT »

Si les engagements politiques et la radiealisation des Américains s'expriment par divers courants dans le champ politique aux EtatsUnis, on n'assiste pas à la naissance de tentatives de type « frontiste », qui entendent passer sous silence les divergences politiques et idéologiques au profit d'un programme commun a minima, élaboré, par quelques appareils ou mini-appareils bureaucratiques, souvent élitistes, voire dogmatiques. Au contraire, au sein de la New Left, les divisions sont grandes et on ne les cache pas : on marque la volonté de pousser ses idées jusqu'au bout de leurs contradictions. Cet aspect des luttes populaires n'est pas tout à fait neuf dans l'histoire sociale des Etats-Unis ; bien sûr, le terme « nouvelle gauche » est né par oppor sition à la «vieille gauche «américaine fossilisée et sans capacité, de riposte devant, le maccarthysme des années 1950, et de nombreuses tendances à l'unité d'action jalonnent l'histoire du mouvement ouvrier (Knights of Labor, la jeune AFL, grève Pullman en 1894, combats des TWW pendant les vingt premières années de ce siècle, occupations d'usines avec la naissance du CIO en 1936, ...) ; mais l'échec de la troisième Internationale aux Etats-Unis a laissé sur la « touche » la conception du parti ouvrier centralisateur de type léniniste,, au profit de luttes dont les motivations et la dynamique s'inscrivent dans un combat à unniveau local plus ou moins étendu. :

Dans ce sens, on peut comprendre de façon plus claire la naissance de plusieurs mouvements spécifiques où s'engagent ceux qui se sentent le,plus concernés par les problèmes soulevés par ces luttes et qui tentent de mettre leurs capacités à leur service. Mouvements noirs dans les ghettos, des Indiens, mouvement des femmes, mouvement au sein de l'armée, mouvement écologique, contre la guerre au Viet Nam, « contre-culture » proclamée apolitique, mouvement communautaire ,etc, mènent donc un combat politique décentralisé, qui polarise les activités à un niveau local en s'adaptant à "ses conditions (la lutte écologique dû Seattle Liberation Front n'est pas la même que celle du Bay Àrea Institute à San Francisco), et qui est justifié à la fois par la taille du pays et le fédéralisme américain (on ne risque pas là même peine pour le' même délit dans un Etat du Middle West où de la côte Ouest)!

Mais dans le langage radical américain le terme Movement ne désigne pas seulement un aspect spécifique de la lutte comme nous l'entendons ici. Il a aussi un caractère plus englobant, plus totalisant : le Movement est également l'expression de la volonté de se démarquer à la fois du champ politique traditionnel monopolisé par les partis démocrate et républicain, et du mode de vie de la société dominante Il n'y a pas de luttes de « tendances », mais un esprit de fraternité et d'unité (d'où n'est pas exclu le volontarisme...) qui dépassé les divergences que Ton peut avoir. « On n'entre pas dans le Movement, me disait un militant qui gérait une coopérative de distribution à Berkeley, on évolue avec lui..: » Ainsi Keith Melville peut dire avec raison que le Movement « ne peut être défini ni par ses tactiques ni par ses buts, mais par le sentiment partagé d'un esprit commun » (4). Cet

(4) K. MELVILLE, Communes..., op. cit., p. 19.


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« esprit de mouvement » (Movement minded, expression qui ne peut être rendue en français que par une longue périphrase pour en traduire tous les aspects), vale plus souvent se réaliser dans un « refus pratique » : réseaux parallèles, création de coopératives de production et de consommation, « Free clinics », programmes d'universités gratuites, journaux undergrounds, car « la plus grande force du Mouvement est sans doute sa créativité» (5). Ainsi deux jalons, deux aspirations, intimement mêlés, souvent indiscernables même, marquent tous les instants du Movement : « changer sa. manière de vivre » et « [...] chercher une transformation radicale de l'ordre social », comme le déclarait, en juin 1965, Richard Flacks au congrès du SDS (6).

La vision du monde et de la lutte des radicaux américains se situé donc à la croisée de deux chemins : «contre-culture» apolitique (il faudra bien un jour donner une définition un peu stricte à ce terme...) dès hippies, et radicalisme politisé... Cette rencontre est renforcée dans la vie quotidienne des participants du Movement ; la longueur et l'âpreté des luttes politiques sont à l'origine de beaucoup de découragements, priorisant ainsi les attraits d'un quotidien plus attrayant qu'un combat de longue, haleine. On voit constamment dans le Movement de nombreux militants qui passent le relais à des enthousiastes de plus fraîche daté, pour s'installer dans les nouvelles communautés. Ainsi Ray Mungo, engagé dans le SDS dès 1962 et qui s'est trouvé à la pointe de nombreuses luttes dans diverses villes de l'Est avant d'appartenir à la coordination nationale du Liberation News Service, à Washington, va subitement «décrocher» de toute activité pour fonder en 1968 la communauté de Montague Farm, dans le Vermont.

Les nouvelles aspirations communautaires américaines naissent donc de deux courants pour avoir leur vie propre. Car, si c'est une tendance désordonnée qui naît au gré des espoirs et des déceptions, ces aspirations n'en forment pas moins un, mouvement au sens générique du terme : c'est-à-dire la volonté commune de vivre ensemble dans un milieu donné, et qui se traduit dans des aspects variés.

La revue, trimestrielle The Modem Utopian, publiée à San Francisco par Richard Fairfield, en est un des meilleurs exemples. C'est un effort qui tente de réunir le plus d'informations possible sur toutes les communautés existant aux Etats-Unis. Eclectique, la revue ne se défendrait, pas de l'être; au contraire, cette volonté de regroupement entend dépasser les divisions et les différences de conceptions de la vie communautaire pour,les exposer, mais surtout pour essayer de faire valoir l'expérience communautaire comme une forme, de vie qui a.ses propres qualités. Ainsi elle publie régulièrement son fichier d'adresses qu'elle tient à la disposition de toutes les personnes intéressées par les communautés, où qu'elles soient dans le pays. Ce souci de ne pas frapper d'exclusive un groupe ou un autre est évident pour qui lit la table des matières d'un exemplaire pris au hasard. La revue consacre également plusieurs pages à un « bottin » des communautés, qui n'en présente pas moins de cent vingt-sept, comprenant des tentatives aussi, hétérogènes que la Lama Foundation (groupe orienté

(5) D. JOHNSTONE, « Le Mouvement et la guerre au Viet Nam », in (ouvrage collectif) Les Etats-Unis en mouvement, Paris, 1972, p. 30.

(6) Cité par K. MELVILLE, Communes..., op. cit., p. 56;


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vers le mysticisme zen), la communauté libertaire de Twin Oaks, la Résistance Commune (communauté urbaine du Seattle Liberation Front), le, groupe hippie de Drop City, la communauté sexuelle ..de Harrad West, ou-l'expérience des Yippies et des Panthères blanches à Ann Arbor. The Modem Utopian veut se garder des jugements sommaires et elle est composée d'articles envoyés davantage par les membres des communautés que par des journalistes de l'extérieur. Autre indice qui témoigne qu'elles se reconnaissent dans cet organe qui peut publier côte à côte des essais, contradictoires sur l'idéal communautaire. Et généralement Richard Fairfield se contente d'introduire ces articles ou de faire des «fiches techniques ».

,The Modem Utopian est également à l'origine de l'Alternative Foundation, née à San Francisco en 1971, dont le but est de réunir et, de,publier toutes les informations sur les différentes formes de communautés (7).

Bien sûr, dans cette presse, il y a un confusionnisme qui parfois étonne: La variété des lettres et des articles envoyés par les communautés et publiés sans introduction accentue ce sentiment. Mais audelà. de cet aspect contradictoire, on sent une volonté générale de découvrir d'autres formes de vie, que celles qu'offre la société dominante.

Comme on va le voir, au xixe siècle, le mouvement communautaire s'exprime aussi par un continuel va-et-vient des mdividus d'un groupe à un autre. .Ainsi, à Twin Oaks (8), plusieurs membres ont participé à d'autres,tentatives communautaires. Ruth (9) en est le meilleur exemple. Après avoir quitté une communauté en Californie (dont elle ne donne pas le nom dans son interview) elle entre à Twin Oaks, d'oùelle partira trois mois après. Puis elle y reviendra un, an plus tard avec l'intention d'y rester définitivement. En fait, il y a une mobilité des individus bien plus importante qu'au XIXe siècle. Elle est due à cette impermanence qui n'affecte pas seulement le mouvement communautaire, mais toutes les tentatives radicales actuelles : «Il y a un, amateurisme constant [dans le Movement...] on laisse tomber, on n'achève pas, on se rend ailleurs» (10).

Et il y a bien d'autres indices d'un «mouvement» communautaire> que l'on trouve surtout dans, son idéologie implicite, son sentiment de vivre une aventure commune d'une côte à l'autre, ses désirs communs, une vision du monde qui peut être très floue, mais, qui n'en est pas moins partagée par beaucoup.

■Le sentiment d'une idée commune de la vie se rencontre déjà dans lé vocabulaire. Il faudrait faire le compte exact du nombre de

(7) Cette « fondation » publie (de façon irrégulière) trois revues à San Francisco, Alternative- Newsletters, Alternative News Magazine, People's Directory ; en outre, elle, a édité des numéros spéciaux^ sur la question : Communes USA, Modem man in search of Utopia (1971), et Communes Europe, Utopia-USA (1972).

(8) Voir en particulier R. FAIRFIELD, Communes USA..., op. cit., p. 61 et suiv. (9) La plupart du temps les: auteurs ne citent que les prénoms des personnes qu'ils ont rencontrées dans les communautés.

(10) D. JOHNSTONE, «Le Mouvement... », art. cit., p. 32. En outre, rien (m document ni expérience personnelle) ne peut nous dire où s'arrête ce voyage à travers les communautés...


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fois où l'on rencontre le terme Together (« ensemble ») dans toutes les revues qui ont trait, de près ou de loin, aux communautés. Living together, Gathering together, etc.; ce sont des expessions qui deviennent de véritables litanies à elles seules, et qui commencent à perdre leur sens... à tel point que l'on rencontre de surprenants pléonasmes comme celui-ci : Sharing together ( « Partager ensemble »). Bien évidemment, on trouve d'autres mots qui prennent la même valeur de symbole et qui perdent leur sens original; celui-ci n'est qu'un exemple parmi d'autres.

Ce vocabulaire est également significatif de l'aspiration à voir se réaliser une expérience différente de ce qui existait auparavant. On assiste, avec les communautés, au désir parfois frénétique de créer quelque chose de nouveau. Même s'il y a des références explicites au passé (11), on s'en sert comme rupture avec la société technocratique contemporaine. On essaye de trouver un enrichissement dans ses relations avec autrui ; dans le travail partagé équitablement (comme à Twin Oaks), dans le jeu (par exemple dans le groupe hippie de Morning Star), ou la religion (dans la Lama Foundation, au Nouveau-Mexique).

Ces aspects de la vie communautaire actuelle se fondent dans une vision commune du monde. Chaotique, vague, très mal exprimée, certes, mais qui révèle des tendances communes et qui s'expriment tout d'abord par des refusa

Refus de la famille traditionnelle et du travail régulier fondé sur l'individualisme et rejet des relations sociales qu'il sous-entend : régularité, liaisons espacées entre les individus, souvent artificielles (relations de bureau), où la distraction et le travail sont parcellarisés par des1'circonstances qu'on ne dirige pas. C'est donc un appel commun à une autre forme d'existence revendiquée par tous les membres radicalisés de la « contre-culture » ; c'est le sentiment partagé et unificateur de la destruction de l'homme parla société technocratique de consommation. Et c'est la réhabilitation de l'homme que la contreculture et le mouvement communautaire veulent promouvoir par la recherche d'une vie plus simple, où les rapports sont plus honnêtes et plus approfondis, qui rejette la réification que subissent leurs parents. La formé extrême de ce refus est le retour à la terre et, de là, une idée différente du monde rural. La terre, source de toute vie, est aussi le point de départ d'une vie différente et nouvelle, car travailler là terré demande à la connaître. Un membre d'une communauté de la région de Taos (Nouveau-Mexique) dira :

On doit réellement respecter la terre ici. Le message qui se dit de mille façons est :— Prends soin de, ce que tu as. Parce que si tu baises [sic] la terre, c'est toi qui es foutu [sic] (12).

Et ce respect de l'environnement peut aller plus loin encore. L'extrême célébrité des Indiens Hopi chez les membres des commu(11)

commu(11) communauté de Pittsburg (Pennsylvanie) a été baptisée Oneida II, pour rappeler le célèbre groupe perfectionniste d'Oneida installé à Buffalo (Etat de New York) (1847-1881).

(12) Cité par K. MELVILLE, Communes..., op. cit., p. 145. Les textes et les interviews des communautés sont parsemés d'expressions argotiques qu'il convient de traduire.


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nautés du Nouveau-Mexique s'explique aussi par cette découverte du désert par une jeunesse née dans les villes. Cet engouement va jusqu'à la recherche des mythes indiens à travers leur drogue, le peyotl. On assiste à la recherche de nouvelles formes culturelles où les mythes indiens côtoient les religions orientales.

Cependant, le terme Movement ne date pas d'aujourd'hui. Il apparaît souvent dans les textes dû XIXe siècle publiés sur les communautés. On est donc en droit de penser que c'est un Concept qui a un passé, et que l'originalité de l'idée aujourd'hui n'est pas dans l'invention du terme, mais plutôt dans ce qu'il recouvre de nouveau.

Au XIXe siècle, on trouve l'expression de la manière la plus explicite dans American Socialisrns (1870), ouvrage de John Humphrey Noyés, fondateur de la communauté perfectionniste d'Oneida. Dans le chapitre III, intitulé «.Théorie d'une expérience nationale » (qui témoigne déjà dû caractère unificateur et englobant du travail), Noyés utilise le terme Movement et le justifie :

Le mot Mouvement est très utile, bien que très indéfini. Nous l'utilisons pour désigner les enthousiasmes et les discussions étendues [à l'échelle du pays] sur le socialisme, et qui ont conduit aux expériences que nous résumons. (13).

Pour Noyés, il, n'y a pas d'antagonisme entre les essais owenistes et fouriéristes ; il convient de considérer comme plus important dans les deux essais une volonté commune de changer les rapports sociaux, que les luttes d'écoles qui ont parsemé l'actualité :

Nous ne devons donc pas penser à deux grands phénomènes socialistes, complètement hétérogènes et divisés. Leurs partisans étaient en opposition théorique ; mais, après tout, la grande idée des deux était l'élargissement de la maison — l'extension du cercle familial au-delà du petit cercle mari et femme pour atteindre de grands regroupements. Dans cette idée les deux mouvements ne faisaient qu'un [...] (14).

Pour Noyés, donc, pas d'opposition s'il y a un but commun, quelles qu'en soient les formes.

Il va tenter de démontrer cette profonde conviction tout au long de son livre, qui se révèle ainsi un témoignage utile pour la compréhension du phénomène de Movement dans les communautés du XIXe siècle. En fait, le travail est le résultat d'une gigantesque enquête commencée par un Anglais, A.J. Macdonald, qui avait tenté de recueillir le plus d'informations possibles Sur toutes les communautés américaines en 1840. Sa mort en 1854 va interrompre ce travail, et. les 600 pages publiées par Noyés résultent dû classement de ses notes, où s'introduisent de très grands passages, dus à la plume du fondateur d'Oneida. :

(13) J.H. NOYES, American socialisrns, Philadelphie, 1870, p. 21 (curieusement réédité en fac-similé, aux éditions Dover, sous un titre fort commercial : Strange cluts and utopias of 19th century America, New York, 1966). Le terme « mouvement» est en italiques dans le texte original.

(14) Ibid., p. 23.


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Mais l'enthousiasme de Noyés n'est pas unique au XIXe siècle. On trouve les traces d'une conviction profonde de la justesse de la vie communautaire. comme seule possibilité de transformation sociale, qur entend dépasser les différentes écoles, pour s'intégrer dans une continuité historique.

Car on m'assiste pas, aux Etats-Unis, à la rupture entre une Eglise soucieuse de préserver ses privilèges et les philosophes des lumières qu'a connue la France et qui a donné naissance à un anticléricalisme plus militant que chez les Américains. Si l'ère coloniale a vu naître une première période communautaire, celle-ci va s'éteindre lentement en se transformant, ouvrant la voie à un radicalisme religieux qui va participer au radicalisme social dans un net processus de laïcisation. Ainsi, en 1825, la troisième installation des rappistes (venus aux EtatsUnis en 1804) ne s'appelle par Harmony comme les deux précédentes, mais Economy, toponyme qui marque un intérêt plus grand pour; les questions temporelles qu'auparavant.

L'évolution est encore plus frappante dans la littérature des célèbres millénaristes shakers (1776-1940). En 1808' paraît leur premier livre qui entend introduire le lecteur a la secte. Intitulé,The testimony of Christs Second Appearing, son introduction est purement théologique : « Quel que soit le degré dé sagesse naturelle qui peut être atteint par ceux qui sont, sans Dieu [...], la seule vraie connaissance salvatrice de Dieu .[....] réside dans la révélation de Jésus-Christ » (.15). La seconde histoire des shakers, parue quinze ans plus tard, marque une très nette évolution vers les préoccupations sociales et communautaires ; A Summary View of the Millenial Church offre dés aspects nettement, dégagés de la théologie ; toute, la première partie n'est qu'une histoire factuelle du mouvement shaker. Le même texte sera réédité en 1848, préfacé par un nouveau passage intitulé « Remarques d'introduction : comprenant un court résumé sur la formation des assiciations et des communautés » et qui revêt un aspect nettement socialisant :

[...] parmi toutes les attentes pleines d'espoir, [...], aucune n'apparaît plus évidente que celles qui conduisent à la formation d'associations au sein desquelles tous les membres peuvent jouir dé droits égaux et des mêmes privilèges, physiques et moraux, [...]. La grande inégalité de droits et de privilèges, qui prévaut si grandement de par le monde, est l'évidence frappante de l'importance d'une réforme

réforme

.Parallèlement à l'ouverture des shakers sur le monde social, leur popularité, s'accroît. D'abord considérés, à cause de leur origine anglaise, comme des ennemis infiltrés à l'intérieur pendant la Révolution, ils seront en butte aux attaques.des Américains jusque vers 1817. Puis on va voir naître des relations entre l'intérieur et l'extérieure Phissieurs journaux célèbres, comme le Nile's Register et le Blackwood's

(15) Cite par A. BESTOR, Backwoods utopias — The sectarian origins and the owenite phase of commutarian socialism in America — 1663-1829, Philadelphie, 1950 (seconde édition augmentée, 1971), p. 40. ;

(16) Ibid., p. 4041.


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Magazine, publient des articles sur les Shakers en 1822 et 1823 (17). Plus importants encore, par la dimension internationale qu'apportent leurs contributions, sont les comptes rendus des écrivains étrangers. Ainsi; dans les années 1820, Harriet Martineau écrit plusieurs pages qui insistent sur les aspects économiques des communautés shakers.

Cet engouement des Européens pour les communautés ne s'arrête pas aux shakers. Tous voient dans ces tentatives une volonté de changement social qui dépasse la division mécaniste entre communautés religieuses et communautés laïques. En 1826, le duc de Saxé-Weimar prend l'initiative de faire une comparaison entre Economy et l'expérience d'Owen, New Harmony. Harriet Martineau consacre les années 1834 et 18.36 à faire une comparaison entre rappistes et shakers. Entretemps, d'autres Européens ont produit des travaux moins célèbres. Plus tard, l'exemple d'AJ. Macdonald retiendra plus l'attention par l'ampleur de son projet.

Et l'idée de Movement n'est pas seulement ressentie par les observateurs des tentatives communautaires. Elle imprègne également la conscience de leurs participants. Ainsi, en 1819, Owen visite le village shaker de Niskeqana (Etat de New York), avec son fils Robert Dale. Plus tard, les shakers eux-mêmes porteront un intérêt très vif à la tentative de New Harmony et plusieurs d'entre eux, venus de l'lndiana et du Kentucky, rendront visite à Owen en 1826. Dans ce sens on ne peut considérer la vente d'Harmony par les rappistes à Owen comme une simple passation de biens entre ceux-ci et la New Harmony Society, mais comme le résultat de plusieurs visites de l'homme de New Lanark dans Tlndiana qui ont eu pour premiers prolongements l'envoi de ses publications au père Rapp en 1820.

Dès ses débuts, la communauté de Brook Farm (Massachusetts), qui réunit une élite intellectuelle de la Nouvelle Angleterre, participe à- cet enthousiasme général qui transporte les plus sceptiques. La femme de George Ripley, son fondateur, écrit un récit admiratif sur là communauté allemande de Zoar et The Dial, organe de la communauté paru en 1841, publie des articles sur les shakers, Tes moraviens et les rappistes. L'expérience fouriériste constitue aussi un mouvement en soi. Les trois conférences de décembre .1843 tenues dans le Massachusetts, et les réunions périodiques (Associationnal Conferences) qu'ils tiennent chez les uns et les autres l'année suivante renforcent cette hypothèse. Pas de sectarisme ici non plus, pour la majorité des cas. Le journal The Harbinger, organe officiel du mouvement fouriériste, enquête sur la communauté allemande d'Ebenezer, près de Buffalo, ou sur l'expérience libertaire et apolitique de Skaneatles, tandis que The Communistic, le journal de cette dernière, ne publie pas moins de quatorze exemples de communautés fouriéristes, une enquête sur un groupé oweniste, et des comptes rendus sur sept expériences indépendantes : et cela dans une période de dix mois seulement (1844-1845).

Il ne faut donc voir dans le factionnalisme ou les luttes de tendan(17)

tendan(17) 1828, Emerson visite le village shaker de Canterbury (New Hampshire) et Nathaniel Hawthorne écrit deux nouvelles en 1830, qui prennent les communautés shakers pour toile de fond. A la même époque, Horace Greeley écrit un article sur ce groupe pour le Knickerbocker.


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Ces (18) qu'un aspect mineur dans le mouvement communautaire américain. On peut reprendre l'exemple des shakers, qui offrent souvent leurs conseils à ceux qui cherchent un guide ou différentes idées pour former une communauté. On peut encore trouver la même idée chez Noyés ; comme l'écrit Arthur Bestor « deux décades de succès à Oneida ne [lui] donnaient pas une fierté particulière envers son propre système, mais un sens de la réalité et du pouvoir, de la tradition communautaire dans son ensemble » (19). En effet, Noyes fait preuve de son « esprit de mouvement » en reconnaissant la dette (fort hypothétique,d'ailleurs) d'Oneida envers Brook Farm :

La communauté d'Oneida doit beaucoup à Brook Farm. [...]. Oh

peut dire qu'Onéida est la suite de Brook Farm. Regardez les dates.

Brook Farm est morte en 1847. La communauté d'Oneida a débuté

ennovembre 1847. C'est un simple cas de migration ou, dans un

langage plus moderne, de persistance de force (20).

Il n'est pas sûr que cet héritage soit réel, en fait. Et pas davantage que l'exemple des shakers ait fait naître l'idéal communautaire chez Owen et Fourier, comme le veut son interprétation fantaisiste développée dans plusieurs passages (21). Mais Noyes nous donne ainsi deux précieux, renseignements, en se faisant l'écho de ses contemporains; : les tentatives communautaires appartiennent à un ensemble qui dépasse les expériences individuelles, pour devenir un phénomène dont les racines se prétendent purement américaines (Fourier, héritier des shakers...).

Un autre aspect frappant de cette continuité apparaît avec l'examen du peuplement de ces comumhautés. Les hommes et les femmes qui collaborent à une tentative de vie de groupe ne s'arrêtent, généralement pas à un Seul essai. Souvent ils vont passer d'une communauté à une autre. Dans ce sens, également, les idées sociales l'emportent sur les idéaux religieux. Le meilleur exemple d'une telle situation est celui de Frederick W. Evans (frère de George Henry, éditeur dû Working Man's Advocate avec Robert Dale Owen et Frances Wright),

(18) Cependant, il faut faire une restriction à voir dans toute tentative communautaire une participation consciente à un mouvement global qui ignorerait les différences pratiques et théoriques. Le cas le plus frappant à ce sujet est celui d'Albert Brisbane, « leader » du mouvement fouriériste, qui refuse toute assimilation qui édulcorerait sa conception de la doctrine associationniste : «[...] nous recommandons particulièrement [aux lecteurs] de ne pas confondre le système de l'association que nous proposons avec les essais monotones et

monastiques qui ont été tentés ou pratiqués par Mr. Owen, les rappistes, les shakers et d'autres. » (in, Social destiny of Man, New York, 1840, p. 29). Ce dogmatisme n'affecte pas tout le mouvement associationniste qui se démarque d'une telle pratique à la conférence des associationnistes réunis à New York le 4 avril 1844, mais il est parfois suivi : les membres du groupe de Rochester (Etat de New York); qui prétend fédérer plusieurs phalanstères, traitent les autres théories de « répugnantes et [...] hideuses » (cité par A. BESTOR, Backwoods..., op. cit., p. 52). Quoi qu'il en soit, cette intolérance prouve au moins l'importance qu'ont les autres communautés pour un public qu'il s'agit de convaincre, et de détourner ; de celles-ci.

Dans, ce cas précis, voir l'analysé d'A. BESTOR dans sa thèse non publiée : American phalanxes : a study of the Fourierist socialism in the United States (with specal reference to the movement in western New York), Yale University, 1938, 2 vol., 350 p. et 197 p.: (vol. I, p. 38 à 97),

(19) A. BESTOR, Backwoods..., op. cit., p. 58. (20) Ibid

(21) Cf. J.H. NOYES, American..., op. cit., p. 23-24, 191-192 et 669-670.


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qui a participé à l'entreprise de New Harmony et à continué à militer dans le mouvement oweniste avec son frère et ses amis avant de rejoindre les shakers, dont il deviendra un des chefs de file les plus remarqués (il sera alors connu sous le titre d'Elder Evans) (22).

Dans la décennie 1840-1850, on trouve toujours cette migration entre les groupes, qui brise les barrières idéologiques et parfois même l'obstacle de la langue. Ainsi la North American Phalanx reçoit un ancien shaker et une femme de Hopedale ; Oneida va accueillir plusieurs membres de Skaneatles ; le groupe de Bishop Hill, de langue suédoise, compte parmi ses membres beaucoup de personnes venues de Hopedale (23). Les exemples individuels sont probants également. On va voir de nombreux « vétérans » du mouvement des années 1840 participer aux journaux communautaires de 1870-1880. Le cas d'Alcander Longley (1832-1918), bien qu'exceptionnel par sa longévité, est significatif. Avec son père il est membre à l'âge de douze ans de la Clermont Phalanx (1844). En 1853, il sera accepté à la North American Phalanx, alors à son déclin. Quatre ans plus tard (1857) il va fonder son propre phalanstère à Moore's Hill (comté de Dearborn, Indiana) ; l'essai va vite tourner à l'échec. II va en vivre d'autres dans le Michigan et l'Ohio. Mais ce n'est pas pour le décourager, car on le retrouve en 1867 membre probatoire d'Icarie (dont on doit se rappeler ici qu'elle est de langue française). L'année suivante, il crée un journal à Saint Louis, The Communist, qui durera quarante-neuf ans après avoir changé de titre (The Altruist). Entre-temps, en 1909, à l'âge de soixantedix-sept ans, il aura un nouveau proiet communautaire. Il abandonnera la publication de son journal en 1917, un an avant sa mort (24).

Ce témoignage, parmi tant d'autres, montre la ténacité des individus engagés dans l'idéal communautaire, marquée par un continuel va-et-vient d'un groupe à un autre, souvent d'un échec à un autre (25).

Mais il rie suffit pas de constater que le concept de Movement existe déjà au XIXe siècle. Car, si les communautés d'aujourd'hui

(22) D'autres exemples parmi d'autres : en 1825, deux shakers du Kentucky se présentent à New Harmony ; après l'échec d'une tentative oweniste à Valley Forge, en Pennsylvanie, on retrouvera beaucoup de ceux qui ont participé à cette expérience chez les shakers, dans les années 18274828.

(23) La communauté de Zoar, de langue allemande, admet pendant cette période un. ancien shaker ; de nombreux « anciens » de Bishop Hill vont se diriger vers les shakers de PIeasant Hill, dans l'Illinois.

(24) Un autre « vétéran», Theron C. Leland, écrira à la fin de sa vie : « En un mot, le socialisme, la cohabitation avec des frères dans l'unité, sous quelque forme qu'elle puisse prendre, a été mon rêve, plus ou moins réalisé, de ma jeunesse à mon âge avancé. » (Cité par A. BESTOR, Backwoods..., op. cit., p. 56.) (25) Il faut rappeler, aussi l'influence déterminante des communautés religieuses préexistant aux grands mouvements des années 1824-1830 et 1840-1850. Ainsi entre 1840 et 1849, sur vingt-quatre communautés expérimentales créées dans le Massachusetts, l'Ohio et l'Etat de New York, douze se situent dans un rayon de trente miles et dont le centre est une communauté shaker ou allemande existante, et deux seulement se situent à plus de soixante miles d'un tel point d'attraction. En outre, à des moments différents, les mêmes lieux sont occupés par des essais différents ; on connaît le cas de, l'Harmony des rappistes, devenue la New Harmony avec Owen, citons également celui de la SodusBay Phalanx installée dans un ancien village shaker. De plus, le succès économique des rappistes est un argument de premier choix, souvent utilisé à l'époque, dans les discussions sur les avantages de l'organisation communautaire.


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plongent leurs racines dans une tradition communautaire qui remonte au siècle précédent, cela ne veut pas dire que cette continuité est uniforme, et qu'elle ne souffre pas qu'on lui trouve des apports nouveaux. Au contraire, cette tradition est justement remarquable parce qu'elle se transforme au contact de facteurs historiques nouveaux, attestant ainsi de sa vitalité et de sa modernité.

Que ces deux moments de l'histoire des communautés américaines soient le résultât d'un refus, c'est évident. Cependant, les motivations et les formes de ce refus sont tout à fait différentes. On l'a vu, la contestation de l'ordre familial, du travail, de la vie individualiste est l'expression d'une remise en cause d'une société technocratique, et se traduit par un goût de la nature (que: j'examinerai plus loin), un approfondissement des rapports entre les individus, et surtout par le rejet du modernisme et de la technique; donnant souvent un aspect -passéiste à ces tentatives. Mais peu d'entre elles prétendent avoir une influence qui dépasse les limites du groupe ; on assiste; à la recherche de nouvelles références culturelles qui ne soient pas le reflet de la société américaine dominante. Ainsi la communautaire de Twin Oaks a pu publier en 1969 une brochure, qui célèbre les premiers succès du groupe, intitulée The Revolution is Over : We Won! («La révolution est terminée : nous avons gagné! »).

Au xixe siècle, l'idéal communautaire est en soi un bouleversement et un programme, social. La plupart des essais sont soutenus par une propagande qui tente de faire valoir la communauté comme la seule issue à toute transformation sociale, et souvent cette propagande entend préparer le terrain a la mise en place d'une nouvelle expérience. Ainsi Adin Ballou milite en faveur de la fondation de Hopedale en donnant des conférences (:« Non-Resistance in Relation to Human Governments ») à la New England Non-Resistance Society dès 1839 (on y trouve déjà les idées qu'il développera dans son livre Christian Non-Resistance, publié en 1846), Et la diffusion des idées par le texte lavant la; création d'une communauté est aussi importante : l'énergie des fouriéristes américains a été avant tout consacrée à la rédaction d'articles dans des journaux favorables à la cause et à la publication d'une presse proprement fouriériste (The Future, qui ne durera que pendant l'année 1841, puis The Phalanx à partir de l'année 1843, qui deviendra The Harbinger deux ans plus tard,; pour ne citer que les plus importants...) ; ici aussi les conférences, ont un rôle de premier plan : à partir de 1843 les dirigeants associationnistes élargissent leur zone d'influencé en s'arrêtant dans de nombreuses petites villes de l'Est et du vieux Nord-Ouest. Le mouvement communautaire;au XIXe siècle est donc d'entrée de jeu offensif : la naissance d'une communauté est tout autant le fruit d'une propagande intensive et multiforme (presse, pamphlets, livres, conférences, etc.), que celui du refus pur et simple de la société dominante par les individus qui la composent. Et dans ce sens ces essais sont souvent marqués pari des règles contraignantes (importance de la personnalité du chef de file dans les groupes religieux, comme chez les shakers, les rappistes, ou à Oneida ; rôle prépondérant des dirigeants doctrinaires de l'owenisme ou du fouriérisme). Cependant cet aspect ne doit pas nous faire oublier qu'il existe aussi de nombreux groupes qui comptent sur l'épanouissement


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de chaque individu pour voir leurs tentatives couronnées de succès (l'essai des Equity villages est le meilleur exemple à ce sujet et le groupe de Brook Farm hésitera toujours entre un soutien total et absolu au fouriérisme et les aspirations individualistes de ses origines transcendantalistes...). Ces tentatives sont donc sous-tendues : par une théorisation de la société et une systématisation de l'idéal communautaire: Importance de l'éducation et de l'extension des communautés à travers le monde chez Owen ; avec la lecture de Fourier, l'Américain Albert Brisbane donne la priorité à «l'industrie attractive » et à la constitution d'une hiérarchie de phalanstères ; et Noyes, bien qu'il soit d'une plus grande largeur d'esprit, maximalise le renouveau religieux, précédé en cela par les shakers, les rappistes, Hopedale et toutes les autres tentatives religieuses. Ainsi à l'anarchie sociale, source d'inégalités et d'exploitation, on oppose la rupture et la création d'un monde social nouveau : le monde communautaire. Cela ne. signifie pas que les communautés veulent à tout prix s'isoler du monde extérieur, car les motivations communautaires naissent des réalités sociales, accentuées par la crise économique de 1837-1839, qui met au chômage un tiers de la classe ouvrière: En outre, la communauté à cette époque n'est pas, on le verra plus bas, un refuge, une « enclave confortable », niais un moyen de transformer la société dominante ; le risque de marginalisation par la communauté est souvent ressenti comme une éventualité sans fondement : il y a, avant tout, un monde à. gagner. Bien sûr il faudrait savoir de façon beaucoup plus précise ce qu'ont représenté les luttes sociales pour ceux qui s'engageaient dans le mouvement communautaire ; il faudrait aussi rechercher ce que sont devenus tous ces membres déçus, une fois qu'ils ont été de retour à la vie de la société dominante... Mais ce sont des questions qui demandent un travail approfondi pour que l'on puisse en tirer des conclusions sérieuses ; et ie ne ferai ici qu'une remarque qui me semble à ce propos essentielle. La « solution » communautaire mobilise toutes les énergies une fois qu'on s'y engage : George Henrv Evans participe à part entière à l'expérience de New Harmony, même s'il estimera plus tard que la question agraire est le front principal dans la société américaine ; et dix ans plus tard de nombreux abolitionnistes désireux de s'attaquer aux véritables maux de la société verront dans la communauté la forme d'engagement qui leur paraît la plus radicale : J.A. Collins, par exemple, s'en va fonder Skaneatles après avoir étéle «General Agent » de la Massachusetts Anti-slavery Society et l'organisateur de plus de cent conventions anti-esclavagistes. Il semble que l'engagement communautaire se fasse par deux cheminements qui ne sont pas contradictoires, dans la mesure où ils indiquent de façon égale que la priorité de la voie communautaire est ressentie par ses participants à un moment précis de leur engagement' social : qu'une prise de conscience sociale naisse avec la communauté; ou que cette dernière apparaisse dans l'horizon politique et social d'un individu après d'autres luttes longues et diverses, elle est toute-puissante pour l'empêcher de parcourir parallèlement d'autres chemins tant que l'enthousiasme qu'elle suscite reste vierge de toute désillusion. Au XIXe siècle, l'idée de Movement ne recouvre donc que l'expérience communautaire stricto sensu, même s'il y a des conjonctions entré luttes


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sociales et pratique communautaire à certains moments particuliers, comme la vie politique de Horace Greeley, directeur du New York Tribune (auquel a collaboré Marx) et animateur du mouvement agrarien, ou le soutien qu'a apporté Albert Brisbane à la création de cooopératives de production et de consommation en témoignent.

Aujourd'hui, l'idée de Movement est beaucoup plus totalisante. On peut dire, au risque défaire un jeu de mots facile, qu'il y a des mouvements dans le Movement. Expression du refus d'une forme de vie sans attrait et d'un' découragement devant une lutte politique qui ne donne pas immédiatement satisfaction, le mouvement communautaire est né du Movement, comme il en est un des aspects. Tentative moins politique et, certes; plus isolationniste d'en finir avec le cynisme et l'hypocrisie américains, mais aussi volonté de bouleverser radicalement les rapports entre les individus (et par conséquent leur forme sociale), c'est ce que les plus politisés du Movement ne désavouent pas :

Il est nécessaire de créer, pour nous, parmi les ruines croulantes de cet empire, un nouveau genre de vie plus en harmonie avec l'intérêt du peuple du monde [...]. Cette idée ne signifie pas le retrait dans de confortables enclaves radicales séparées du reste de l'Amérique (26).

Le mouvement communautaire, actuel est donc moins exclusif, intégré dans une contestation, plus, large dont il est un des aspects. Souvent flou, difficile à saisir, à mi-chemin entre le confort individuel et la rupture radicale, il ne frappe pas d'exclusive toute autre forme de vie, et se trouve issu à la fois d'une prise de conscience politique et d'une contestation culturelle souvent plus individualiste.

IL CONTINENT VIERGE ET TERRE LIBRE

Retour à la terre, attrait du monde rural,:renaissance et adaptation des mythes amérindiens, d'une part; rupture d'avec l'Europe, recherche d'un nouvel Eden, vision d'une Amérique idyllique, de l'autre : ce ne sont pas des phénomènes annexes ; mais les éléments d'une approche où domine une certaine conception de l'Amérique qui va marquer profondément son histoire communautaire, dans ses aspirations, hier et aujourd'hui, et dans ses conditions de formation.

Après la guerre d'Indépendance, l'Amérique ne cesse pas d'être «le continent de l'imaginaire», selon l'excellente expression de R. Rémond (27). Mais la vision américaine des Européens se transforme. Bien sûr, les jeunes Etats-Unis peuvent rester une terre d'accueil pour les dernières victimes de l'intolérance religieuse en Europe, comme c'est le cas des rappistes. Mais avec l'Indépendance,

(26) T. HAYDEN, «Trial», extraits parus in Ramparts, juillet 1970, p. 54-55.

(27) R. REMOND, Les Etats-Unis devant l'opinion française (1815-1852), Paris, 1962, 2 vol. Première partie, chapitre II, p. 58 et suiv.


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les treize nouveaux Etats offrent l'aspect d'un pays démocratique dans son gouvernement, tolérant dans ses moeux, libéral dans ses lois, qui va attirer les premières victimes des persécutions politiques. Et ces nouveaux émigrants ne sont pas non plus dépourvus de projets sociaux : du plan (avorté) de Taylor Coleridge et Robert Southey, qui entendent créer un système « Pantisocrate » et « Aspheteristé » (28). au dessein de l'Irlandais Priestley, qui rêve de fonder une « grande colonie pour les amis de la liberté », en passant par l'expérience (plus tardive) de champ d'asile qui fait renaître en France le mythe du soldat laboureur. (29), tous voient dans l'Amérique le lieu où les contradictions sociales laissent le plus de liberté possible à la réalisation de leurs idéaux en matière économique (cf. le physiocrate Du Pont de Nemours), politique et sociale.

Ainsi la mise en valeur rationnelle des possibilités techniques et économiques, l'esprit d'initiative des capitalistes américains (qui s'appellent eux-mêmes « entrepreneurs »), la foi dans le progrès matériel comme condition de toute transformation sociale, sont autant d'aspects qui suscitent l'admiration des saint-simoniens. A « la représentation d'une vieille comédie dont tout le monde a le secret et qui n'est plus applaudie que par les spectateurs à gages » (30), ils opposent « l'Etat industriel » la « République des producteurs » dont les Etats-Unis représentent l'exemple le plus avancé. «L'exploitation savante, réglée, fraternelle du globe » (31), la mise en valeur de la terre par « l'armée pacifique des travailleurs » (32) se réalise d'abord en Amérique. C'est avec cette représentation des Etats-Unis que l'un des plus brillants saint-simoniens, l'ingénieur Michel Chevalier, va faire une enquête sur le chemin de fer américain de 1833 à 1835, et il va écrire plusieurs ouvrages enthousiastes à ce sujet (33).

Mais aux yeux des Européens l'ensemble social et politique est aussi passionnant que le progrès économique. J. Chesneaux a montré l'importance des Etats-Unis dans la pensée de Jules Verne ; c'est un « pays de progrès » (34), mais aussi le pays de la liberté, « où l'appareil répressif d'Etat et les contraintes sociales sont les plus légers » (35) : « On a l'excellente habitude, en Amérique, de se pro(28)

pro(28) un système de gouvernement égalitaire et de propriété collective. Voir M. HOLLOWAY, Heavens on earth — Utopians communities in America, 1680-1880, New York, 1951, 1966, p. 84.

(29) Voir H. de BALZAC, Un ménage de garçon, Paris, 1842. Editions R. Simon, 1936, p. 43-44.

(30) S. CHARLETY, Histoire du saint-simonisme (1825-1864), Paris, 1931, p. 33.

(31) Ibid., p. 38.

(32) Ibid., p. 94.

(33) Michel Chevalier écrit à Brisbane en mai 1832 :

« Vos compatriotes défrichent de vastes et riches territoires où le terroir le plus fertile est noyé sous les eaux, où les fleuves les plus majestueux sont dévastateurs. Ils changent tout cela, les laborieux Yankees. Par eux la terre se couvre de moissons, les arbres de fruits savoureux, par eux les marais se dessèchent ; par eux les fleuves endigués deviennent de bienfaisants irrigateurs et reçoivent sur leur dos des bataillons de steam boats ; pair eux les plaines impraticables sont sillonnées de chemins de fer; par eux les fleuves et les lacs se versent les uns dans les autres à l'aide de canaux ; voilà ce qu'ils font de la terre, du sol inanimé (...). » (Cité par R. FAKKAR, in Sociologie et internationalisme prémarxiste. Contribution à l'étude et l'influence de Saint-Simon et de ses disciples (Bilan en Europe et portée extra-européenne), Neuchâtel, 1968, P. 189.)

(34) J. CHESNEAUX, Une lecture politique de Jules Verne, Paris, 1971, p. 139.

(35) Ibid., p. 142.


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tégér soi-même, sans attendre de l'administration une aide qu'elle est incapable de donner », écrira,Jules Verne en 1899 (36). Et nous avons tous à l'esprit le voyage du jeune juge auditeur Alexis de Tocqueville et de son ami Gustave de Beaumont, partis enquêter sur le système pénitentiaire américain, dont on dit qu'il est un modèle du genre, en 1830...

Tous ces aspects ont pénétré l'esprit de ceux qui ont vu dans l'Amérique une terre d'élection où peuvent s'épanouir de nouveaux rapports sociaux. Ainsi la vision des : Etats-Unis, chez Qwen, est complexe.. Son idée de fonder une communauté nel'oriente pas immédiatement vers le Nouveau Monde ; en 1820, il envisage un moment de demander au tsar Nicolas Ier d'accueillir un tel ensemble. Mais après avoir abandonné cette idée, c'est l'Amérique qui est toute trouvée. Et si Owen ne croit pas qu'il y règne une indépendance totale des individus, c'est qu'elle n'existe nulle part au monde. Car tous les gouvernements sont « faits de force, de fraude et de désunion [...] » (37). Il né cesse de le répéter. Mais cela rie veut pas dire que les Etats-Unis rie sont pas largement en avance sur l'Europe (38). C'est dans cette perspective qu'il fait un discours de propagande au Capitole. Manifestement, il croit pouvoir convaincre les dirigeants américains de la nécessité de faire évoluer un systèmedéjà libéral vers des rapports sociaux plus justes, alors qu'il vient d'échouer en Angleterre : il demande que son projet soit exposé officiellement au public. Faire école aux Etats-Unis, c'est donc pour Owen militer là où les conditions sont les plus favorables pour être entendu. Momentanément donc, Owen marque une rupture d'avec l'Europe du pouvoir établi, de la réaction qui freine les initiatives progressistes. Car la participation à New Harmony d'une brillante équipe de pédagogues et de scientifiques amenée spécialement du Vieux Monde témoigne que ce n'est pas un rejet total et définitif. Ainsi, bien que cet exil soit circonstancié par sa position en Angleterre et sa volonté d'aller plus loin dans la transeformation de la société, nuancé par sa connaissance des luttes et son intuition des théories sociales nouvelles en Europe, qui lui interdisent de voir dans les Etats-Unis une terre Vierge de tous les maux du Vieux Monde, le départ d'Owen ne va pas moins contribuer à accentuer le mythe de l'Amérique, terre d'accueil et tolérante.

D'autant plus qu'il aura une influence déterminante sur les décisions de Cabet en 1847, quand il mettra ce dernier en contact avec les représentants, de la Peter's Company, qui lui vendront 100 000 acres

(36) Le Testament d'un excentrique (1899), cité par J. CHESNEAUX, Une lecture..., op. cit., p. 143. C'est d'ailleurs une image plus, nuancée et plus;ternie qu'on a des Etats-Unis à la fin du siècle ; la phrase de Jules Verne est anachronique; même dans son oeuvre (voir p. 145 à 149).

(37) Discours d'Owen devant les représentants américains au Capitole, le 25 février 1825 (First discourse on a new System of society) ; texte présenté par A. FRIED,Socialism in America — from the Shakers to the third International. A documentary history, New York, 1970, p. 103 et suiv.

(38) «[...] si les gouvernements du Vieux Monde n'altèrent pas graduellement leurs institutions afin de permettre aux sujets de leurs Etats respectifs, de prendre part à des bénéfices similaires (à ceux qu'offriront les communautés d'Owen aux, Etats-Unis), alors la population du Vieux Monde viendra ici ; car, dans ses limites, du Nord au Sud, il y a une abondance de capacités pour soutenir et supporter une multitude beaucoup; plus importante que toute la population actuelle de l'Europe).» (Ibid., p. 110.)


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de terrain au Texas, que l'avant-garde icarienne trouvera impraticable (39). L'enthousiasmé de Cabet(« Allons en Icarie ! ») tranche de façon abrupte avec la réalité. Son optimisme n'a servi qu'à lui cacher la réalité d'une autre Amérique, celle du monde des affaires américain, de l'escroquerie qui règne plus particulièrement sur la frontière, où la loi est malmenée par lès autorités locales souvent Corrompues par les possibilités de spéculations foncières, qui sont d'autant plus faciles à pratiquer que les ventes de terrains se font là plupart du temps par correspondance, et que les publicités mensongères sont parfaitement invérifiables.

L'aventure de Victor Considérant est plus étonnante encore. Avant de s'engager dans une tentative périlleuse, il part faire un voyage de prospection à la fin de l'année 1853, dont il fera un compte rendu dithyrambique dans sa brochure Au Texas :

La prodigalité de la nature fait, au Texas, les dix-neuf vingtièmes de ce que l'homme doit tirer de son travail, de son industrie et de sa science en Europe [...], la nature a tout fait. Tout est prêt, tout est disposé; [...] et rien n'est approprié ni morcelé ; rien ne gêné. Quel champ d'action ! (40).

Une fois encore, c'est la nouvelle terre promise qui apparaît à l'Européen Considérant : « Pour moi, j'avais vu le Buisson ardent (41). » Ainsi l'ardeur de Cabet et de Considerant est plus significative d'une représentation mythique des Etats-Unis, dominée par l'inspiration romantique, que d'une réelle connaissance des problèmes auxquels ils vont être confrontés.

L'image que se font les communautés purement américaines de leur propre pays est tout aussi importante pour comprendre leur histoire.

En premier lieu, cette représentation se révèle dans le mode d'occupation de l'espace américaine La très grande majorité des groupes communautaires naît dans la première moitié du XIXe siècle et ne lui survit pas ; et les tentatives qui subsistent, à part quelques rares exceptions comme celle d'Oneida, ont eu leur heure de gloire au même moment que les autres, et n'offrent plus que des aspects abâtardis (on date bien la fin des rappistes de 1905, mais le groupe original ne survit pas à la mort du père Rapp en 1847, par exemple). Ce grand moment communautaire correspond à la période de mise en place des structures économiques et sociales de l'Amérique contem(39)

contem(39) contrat stipulait que le terrain devait être construit avant le 1er juillet 1848. Or celui-ci était divisé en parcelles (ce qui n'était pas prévu) séparées lès unes des autres : pour occuper la totalité du terrain on aurait donc dû bâtir une cabane par lot acquis. Devant ces difficultés et la maladie (qui fit cinq morts sur quatorze membres), l'avant-garde se résignait à rejoindre Cabet à la Nouvelle-Orléans. A propos des liens entre Cabet et Owen, voir la préface d'H. DESROCHE, qui présente la réédition (à la librairie Anthropos) du Voyage en Icarie, Paris, 1970, particulièrement les p. XXXVII et suiv.

(40) V. CONSIDERANT, Au Texas, Paris, 1854, p. 63. (41) Ibid.; p. 33-34.


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poraine, qui provoque des résistances et des conflits pendant plusieurs décennies (c'est ce que les historiens américains appellent « l'ère de Jackson » — question du rôle de l'Etat et du libéralisme économique, problèmes de l'abolitionnisme, d'un prolétariat naissant et dès premiers mouvements ouvriers, inquiétudes sur l'occupation de l'Ouest et mouvements agrariens, etc.). A ces limites dans le temps s'ajoutent des limites dans l'espace. Géographiquement les communautés se répartissent à égalité dans trois secteurs, l'Est, le Middle West et le vieux Nord-Ouest (Ohio, Indiana, Illinois, Michigan) (42).

Le mouvement communautaire américain n'appartient donc pas au phénomène de la « frontière ». En effet, plusieurs objections viennent infirmer une telle hypothèse. Tout d'abord, les personnes qui ont eu un rôle important dans ce mouvement sont toutes originaires de l'Est ; l'owenisme naît en Angleterre et trouve ses partisans américains dans une zone qui s'étend de la côte atlantique à l'Indiana, le fouriérisme trouve ses dirigeants à Boston et à New York : Horace Greeley vient d'un Vermont protectionniste et s'oriente peu à peu vers une conception néo-jeffersonienne du monde social en travaillant à New York, Albert Brisbane prend conscience des problèmes sociaux en Europe où il adhère au saint-simonisme avant de rencontrer Fourier en 1832, Brook Farm naît des inquiétudes du groupe transcendantaliste de Boston et ne s'éloigne pas de ses amis...

Ce qui pourrait attirer les communautés vers l'Ouest, c'est un facteur « passif », selon l'expression d'Arthur Bestor (43) : c'est l'attrait des terres bon marché qu'on cherche d'abord dans T'Est comme le font les phalanstères de Pennsylvanie et de l'Etat de New York. En fait, les rares communautés installées dans l'Ouest y trouvent plutôt des causes de démobilisation. Car l'état d'esprit de la frontière est antinomique avec l'idéal communautaire : « L'influence que les circonstances de ce pays [l'Ouest] peut exercer sur l'esprit [des membres d'une communauté] en les conduisant de nouveau dans le tourbillon de la compétition est préjudiciable à toute tentative d'égalité sociale », écrit l'oweniste Hunt dans les années 1840 (44). En outre, l'agriculture n'est pas la meilleure source de subsistance pour une communauté, constate Noyes (dont le groupe survit en fabricant des trappes) : « Presque n'importe quelle sorte d'industrie serait meilleure, qu'une ferme ppur subvenir aux besoins d'une communauté», bien que l'on « trouve difficilement les traces d'une [telle] politique » dans les tentatives communautaires. (45).

Rien n'engage donc les communautés à s'installer dans l'Ouest conquérant. La majeure partie d'entre elles se trouvent dans des régions habitées où les activités agricoles et commerciales sont déjà fortement implantées ; et la plupart du temps elles recrutent leurs membres dans la région où elles s'installent.

Cependant, cela ne signifie pas que l'Ouest est indépendant des préoccupations communautaires, comme des inquiétudes de tous lés

(42) La Wisconsin Phalanx est un cas à part, à cause de sa position géographique et par son expérience pionnière.

(43) In Backwoods..., op. cit., p. 233.

(44) Cité en italiques par A. BESTOR, Backwoods..., op. cit., p. 234.

(45) J.H. NOYES, American..., op. cit., p. 19.


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habitants de l'Est. En effet, la prise de conscience des énormes possibilités qu'offre un territoire vierge et de la rapidité avec laquelle l'avancé de la colonisation s'effectue non seulement influence le pionnier individualiste qui s'installe toujours plus loin, mais aussi engage l'Est dans une réflexion approfondie sur l'avenir politique et social d'une nation qui n'a pas d'antécédents avec lesquels il faut composer.

Ainsi la North West Ordinance (ordonnance sur la vente des terres du Nord-Ouest), qui met en place une procédure modèle pour tous les autres gouvernements de territoires à venir, est votée eh juillet 1787 sans préambule. Le texte commence de façon abrupte par la forme d'administration qui va régir les « terres de l'Ouest ». Pour les hommes du Congrès, le problème de Ta future administration de l'Ouest va donc de soi ; c'est former le futur des Etats-Unis, il est inutile delé justifier par des « attendus » qui n'ajouteraient rien à la décision (46).

Jusqu'à ce que la culture de l'Ouest soit définitivement établie (vers la moitié du xixe siècle environ), cette conscience extrêmement lucide des possibilités de ce pays va être l'objet de nombreuses discussions. Le débat est largement suivi dans le champ politique, mais aussi dans les préoccupations religieuses (47) et les mouvements sociaux. Lé combat pour la réforme agraire par la réhabilitation de la petite propriété rurale, mené par le mot d'ordre « Vote Yourself a Farm » de George Heriry Evans et. Horace Greeley, est le meilleur exemple. Et les « compromis » sur la question de l'esclavage élaborés entre le Nord et le Sud sont sans cesse remis en causé par l'expansion vers l'Ouest ; dès 1816, Albert Gallatin exprime cette inquiétude : « Je sais et je vois chaque jour l'importance du sentiment géographique et la nécessité de prudence, si nous voulons renforcer et préserver l'Union» (48).

A cette appréhension, le mouvement communautaire répond également. En premier lieu par ses actes ; l'idéal Communautaire, un noyau social formé à une petite échelle et qui marque une volonté de transformation sociale, croit nécessairement à la souplesse des institutions : si les membres d'un groupe échouent dans leurs tentatives de transformation du monde, ils vont souvent se diriger vers l'Ouest, où les contraintes sociales sont moins rigides, pour y mener une vie se rapprochant le plus possible de leur idéal. Ainsi, au moment où le fouriérisme est à son déclin (la North American Phalanx, installée dans le New Jersey, et qui est considérée comme le modèle des tentatives

(46) On peut encore citer les exemples de l'expédition de Lewis et Clark (1803-1804) patronnée par Jefferson, l'achat de la Louisiane par ce dernier en 1803. L'inlassable militantisme en faveur de l'Ouest d'hommes comme Withney, Gilpin, Benton, répond a posteriori à l'inquiétude de Wilson, délégué de Pennsylvanie, en 1787 (« Quand nous posons les fondations d'un édifice qui va durer des siècles et dans lequel des milliers (d'hommes) sont intéressés, il doit être construit correctement.» Cité par A. BESTOR, Backwoods, op. cit., p. 244), et dont Madison disait qu'il se perdait dans l'ampleur du sujet. Sur ce problème, voir en particulier H.N. SMITH, Virgin land. The American West as symbol and myth, Cambridge (Mass.), 1950, livre I, «Passage to India », p. 13 et suiv.

(47) Ainsi, en 1829, un prêtre de l'Est demande dans un sermon que l'on « considère que le caractère des quatre-vingts à cent millions d'habitants (des plaines à l'Ouest des Alleghanies), d'ici un siècle, dépendra de la direction et de l'influence qu'on donne aujourd'hui (au pays, dans son état de formation)» (cité par A. BESTOR, Backwoods, op. cit., p. 242).

(48) Cité par W.A. WILLIAMS, The contours of American history, Cleveland, 1961, seconde édition Chicago, 1966, p. 181.


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à l'époque, s'éteint en 1853), les dirigeants du mouvement pensent un moment qu'il serait opportun d'aller fonder un phalanstère modèle dans l'Ouest, et George Rippley voit dans cette hypothèse des possibilités qui n'existent pas sur la côte est, où les structures économiques, sociales et mentales sont plus solidement établies : « Une association qui créerait peu de sensation à l'est pourrait produire plus d'effet à l'ouest» (49).

Mais on peut aller plus loin encore dans cette investigation. En dernière instance, Tes expériences communautaires au XIXe siècle visent à l'extension du système à l'échelle de la planète. En ce sens, la naissance d'un pays par une progression constante sur un territoire libre est une chance historique dont les communautés sont très conscientes. Il y a donc une osmose entre l'Est et l'Ouest dans la pensée communautaire de l'époque. L'Ouest est une chance à saisir si on veut établir une société juste ; mais en contrepartie c'est dans l'Est que domine cette réflexion où les luttes pour une transformation sociale sont les plus fortes. Victor Considérant résume bien l'état d'esprit des ambitions communautaires déçues dans l'Est quand il écrit à New York en 1854 :

Si le noyau de la nouvelle société est implanté sur ces terres [c'est du Texas qu'il s'agit], aujourd'hui sauvages, et qui seront envahies par une énorme population demain, des milliers d'organisa tions analogues (à son projet de phalanstère) naîtront rapidement sans obstacle et comme par enchantement au milieu des premiers exemples [de la «nouvelle société»] [...].

Ce n'est pas une désertion de la société qui vous est proposée, mais la solution au grand problème social dont dépend le vrai salut du monde (50).

Officiellement, la frontière voit sa fin en 1890. Si c'est une époque qui se termine, la lente transformation du milieu naturel s'est accompagnée d'une adaptation de l'homme à celui-ci en marquant profondément la culture américaine : le goût de la nature sauvage, de la vie des forêts, du campement au feu de bois ne s'est pas évanoui ; la frontière et la « culture pionnière » ont légué un héritage plus pacifique qu'elles ne l'étaient. On ne doit pas s'étonner aujourd'hui du penchant très vif des Américains pour la nature. En effet, il n'est pas besoin d'être en rupture de ban d'avec la société pour aimer la marche à pied, ou une partie de camping qui peut durer plusieurs jours dans un milieu parfois hostile comme le désert du NouveauMexique. Et il n'est pas nécessaire de s'éloigner très loin d'une ville du Wyoming ou du Nevada pour découvrir une nature qui n'a pas encore été touchée par la main de l'homme (même si elle est en propriété privée). Pas de chemins de transhumance, pas de cabane abandonnée comme on en trouve toujours les vestiges dans une Europe modelée par la main de l'homme depuis plus de deux mille ans.

C'est à ce respect (relatif) de la nature que l'on doit la création des parcs nationaux. Et, paradoxalement, dans le pays où tout doit

(49) Cité par A. BESTOR, Backwoods..., op. cit., p. 221.

(50) V. CONSIDERANT, The great West : a new social and industrial life in its fertile regions, New York, 1854, p. 53.


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être profit, ceux-ci sont souvent aménagés de façon rudimentaire avec lé minimum de créations artificielles. Ainsi, quand on s'insurge souvent isolément contre la détérioration d'un parc naturel en France, il suffit de voir le nombre de personnes de tout âge effectuer la difficile remontée du grand canyon du Colorado après avoir passé deux nuits à la belle étoile pour comprendre que la tentative d'une escroquerie comme l'implantation d'une Station de sports d'hiver dans le parc de la Vanoise relèverait de l'inconscience aux Etats-Unis.

La vie au grand air, la libre disposition de la nature (même si elle est pervertie) font donc aussi partie d'une vision de l'Amérique chez ses habitants aujourd'hui. Intériorisée, perdue dans lès tréfonds de l'inconscient collectif, cette représentation peut réapparaître brusquement dans les prises de conscience des luttes écologiques, ou par la fuite des villes. L'image romantique d'un continent vierge propre à Fenimore Cooper ou à Walt Whitman, qui l'ont décrit en leur temps, ou l'idée jeffersonnienne d'une Amérique agricole vivant sur elle-même, ne s'est pas effacée. Parallèlement à la formidable destruction de l'environnement, elle renaît aujourd'hui dans une nostalgie « physiocratique » (si on peut, utiliser un terme économique dans ce sens...) d'un monde harmonieux réglé sur le cours des jours et des nuits, des saisons.

Cette véritable « soif » de la nature se retrouve dans presque toutes les communautés actuelles. Et on en voit la trace dans différents aspects de la vie communautaire. Le goût pour les citations célèbres, qui se transforment en mots d'ordre et qui sont détournées du contexte dans lequel elles sont nées, est significatif à ce sujet. Par exemple, le « Simplify, simplify... » de Thoreau, qui correspondait à une position de retrait parfaitement élitiste dans un monde où l'on attendait encore de la technique des réalisations plus éprouvées pour le bien-être des hommes, devient un appel à une réaction contre la technologie du profit et de l'outrance. On a vu dans l'analyse de l'idée de Movement la valeur que prenait le terme « Together » dans les communautés. D'autres mots, sans se transformer, ajoutent au confusionnisme par leur ambiguïté. Ainsi le terme, «free» signifie à la fois «libre» et « gratuit » dans le langage le plus courant ; on voit immédiatement où mène cette absence de précision : on entendra parler de terre gratuite, ce qui ne manquera pas d'éveiller également l'idée d'un lieu où il ne s'exerce pas d'oppression, où l'on se retrouve ensemble, où l'on agit librement.

Bien évidemment, l'indice le plus frappant de ce retour à la nature est lé lieu que choisit une communauté pour s'installer. Tous sont des endroits où les terrains sont peu chers, et dont le sol est de mauvaise qualité ; le Nouveau-Mexique (New Buffalo, Hog Farm, Lower Farm, Lama Foundation), le Nord de la côte de l'océan Pacifique (Morning Star Ranch, Tolstoy Farm, Grant Pass Commune, etc.), le Vermont (Montagne Farm..,) et le Nord de l'Etat de New York sont des endroits privilégiés, comme tous ceux qui sont à l'écart des grandes métropoles. Et souvent ces expériences répètent ce que Noyés considérait déjà comme une erreur en 1870, la subsistance du groupe basée sur les activités agricoles qui, souvent, ne suffisent pas pour le faire vivre. Mais cette quête de la nature, au contraire des prédécesseurs du siècle dernier, qui n'hésitaient pas devant l'achat d'une mois-


52 V, PRIEUR

sonneuse quand ils en avaient les moyens, s'accompagne souvent d'une volonté de respect du milieu naturel : agriculture « organique » (c'està-dire sans engrais chimiques), exploitation agricole de subsistance et non de profit. Cette tendance va souvent.prendre une forme passéiste pair le refus des outils mécanisés, même si Certains ne sont pas polluants. A ce sujet on peut citer en exemple presque toutes les communautés rurales actuelles (Twin Oaks est une brillante exception). Ainsi un membre d'une communauté hippie du Nouveau-Mexique déclare :

Pendant un moment, l'année dernière, nous utilisions un tracteur, mais nous l'avons abandonné. C'était cher, et il y avait les gaz d'échappement [...]. Nous avons donc acheté un cheval et un mulet, et la chose formidable c'est que le tracteur ne faisait pas le travail plus vite. Et c'est vraiment difficile de foutre en l'air [sic] la terre avec un cheval et un mulet (51).

On peut encore citer le cas de New Buffalo, installé dans la même région : « [...] il y eut beaucoup de discussions au sujet du tracteur ; commencerions-rious seulement avec un cheval ? » (52).

Il n'est donc pas permis de faire une comparaison linéaire entre les communautés rurales du XIXe et celles du XXe siècle. Contre la production et la consommation à outrance, C'est une réaction primaire de défense qui surgit. Ainsi la vente des livres de « survie » a triplé de volume de 1967 à 1972. Le Mother Earth Catalog, sorte de revue Manufrance, est le pendant « écologique » du célèbre Sears Catalog, cher à Roosevelt, et dont il disait qu'il en aurait muni chaque citoyen soviétique si cela lui avait été possible (! ). Dans les mêmes préoccupations, on peut encore citer le Mother Earth News, qui publie des articles plus détaillés sur les moyens et les recettes nécessaires à une vie autonome hors des villes. Bien sûr, il y a des aspects contradictoires dans cet attrait, et de telles publications sont de véritables mines de dollars pour des financiers qui ont pu être un moment inquiets (53).

Et ces contradictions se retrouvent dans le mouvement communautaire lui-même. Keith Melville raconte qu'il a vu avec surprise les membres d'une communauté acheter le dernier shampooing sorti sur le marché, alors qu'ils venaient de lui expliquer dans un long discours la raison pour laquelle ils n'utilisaient pas de machine agricole, et que leur plus cher désir était de vivre en autarcie complète (54)...

Cependant,-cet ensemble d'inquiétudes et de préoccupations, parfois infantiles et passéistes, est significatif à la fois de la prise de conscience de la destruction d'un environnement social et naturel et, ipso facto, de l'émergence d'une représentation du milieu naturel qui correspond à une tradition purement américaine, vécue de l'intérieur, et qui plonge ses racines dans l'histoire de l'ouverture de l'Amérique du Nord aux Blancs : une terre vierge qui s'offre d'emblée à son occupant.

(51) Cité par K. MELVILLE, Communes..., op. cit., p. 145-146.

(52) Cité par R. FAIRFIELD, Communes USA..., op. cit., p. 193:

(53) « There is cash in all that trash » («il y a de l'argent à faire dans ces ordures ») déclarait un businessman à propos de l'écologie... (54) In Communes..., op. cit., p. 202 et suiv.


DE NEW HARMONY A TWIN OAKS 53

On l'a vu il y a un moment avec Victor Considerant, les communautés du xïxc siècle marquent la volonté de faire « tache d'huile » (55). Lés chefs de file du mouvement communautaire ne présupposent pas toujours de l'endroit pour s'engager dans une tentative, les expériences de Considerant et de l'école phalanstérienne et d'Owen, en France et en Angleterre, le prouvent assez, Mais plus les possibilités du heu sont grandes, plus les conditions sont favorables; c'est bien ce que Considérant sous-entend dans sa brochure de propagande, en 1854.

C'est ce thème de l'extension planétaire du système qui resurgit aujourd'hui, mais également transformé. En 1969, on a vu apparaître l'idée de créer au sein du Movement des « zones libres », des « territoires libérés » de l'oppression du système en place ( « Free zones », « Liberated Territories »). Avec Woodstock Nation, Habbie Hoffman lance.l'idée d'un regroupement des membres du Movement dans les communautés urbaines pour contribuer à la mort du système dominant :

Nous ne vaincrons pas l'Amérike (sic) en organisant un parti politique. Nous le ferons en construisant une nouvelle nation. [...] Cette nation sera bâtie sur l'amour, mais pour aimer nous devons survivre, et pour survivre nous battre [...] (56).

Si le livre d'Abbie Hoffman est ayant tout composé de textes provocants par leur humour, l'auteur n'en est pas moins sérieux sur l'idée maîtresse : créer des endroits où l'oppression du système serait remise en question, s'étendant peu à peu pour faire des jonctions qui formeraient une « nouvelle nation ».

En 1970, Tom Hayden, avec son livre Trial (« Le Procès » - de Chicago) (57), va systématiser certaines idées d'Abbie Hoffman en leur donnant un aspect plus politisé, mais où la perspective de former des petits groupes autonomes dans des lieux politiquement privilégiés est identique; Le procès de Chicago est l'occasion de faire le point sur le Movement en 1969 et de chercher de nouvelles voies. Pour Tom Hayden c'est la lutte contre l'establishment à partir de bases contrôlées par les radicaux qui doit être le moteur du Movement. Quatre points essentiels composent cette volonté de créer des « territoires libres sur la terre natale » :

(55) Owen est également très net à ce sujet : «On découvrira que l'intérêt suprême et permanent de chacun sera défendu de la façon la plus efficace par ces communautés et ces fédérations de communautés, sans aucune limitation, jusqu'à ce que les populations du globe soient cordialement unies dans une même famille, où toutes seront soucieuses de promouvoir leur bonheur naturel. » (Cité par A.L. MORTON, Owen — Textes choisis, Paris, 1963, p. 148.) Cette vision de l'universalisation du système communautaire se manifeste également dans le vocabulaire oweniste qui rebaptise les lieux en fonction de leurs coordonnées géographiques en latitude et longitude par une transcription phonique : Paris devient Oput Tedou, Londres Lufa Tovada et New Harmony Feiba Peveli; et les owenistes attachent autant d'importance que les saint-simoniens aux chemins de fer qui sont appelés à enserrer le globe dans un carcan unificateur. Et Cabet exprime les mêmes espoirs en créant Icarie ; malgré l'isolement du groupe, la propagande faite autour de Nauvoo, les liens entretenus avec la France sont l'expression de la volonté d'une expansion communautaire qui dépasse les limites entre les Etats, de l'élargir au niveau du globe. (56) A. HOFFMAN, Woodstock nation, New York, 1969, p. 96.

(57) Voir note 26.


54 V. PRIEUR

Il doit y avoir des centres utopiques de nouvelles expériences culturelles. [....], les territoires seront internationalistes [....]; une expérience culturelle sans internationalisme est un privilège et l'internationalisme sans révolution culturelle n'est qu'une fausse conscience [...]; ces territoires doivent être les centres d'une constante confrontation, de fronts de bataille à l'intérieur du pays natal [...] soutenus par [...] des centres de survie et d'autodéfense [...] ; [car], nous vivons une époque [marquée par) le désir universel d'un nouvel ordre social, une époque où la révolution totale est à l'ordre du jour : pas un révolution «limitée» pour une identité nationale ici, pour la classe ouvrière là, pour les femmes ailleurs, mais pour toute l'humanité, pour construire une manière de vivre nouvelle et libre par le partagé équitable et fraternel des vastes ressources du; monde (58).

Ici aussi on atteint donc la portée planétaire du système communautaire. Bien sûr, cette idée porte en elle la marque de l'histoire d'aujourd'hui, l'extension des communautés ne dépasse pas, en première instance, l'échelle des Etats-Unis. C'est de la destruction du « monstre » qu'il s'agit, et ipso facto du plus formidable impérialisme que l'histoire ait jamais connu... S'il y a dans le Movement un goût évident de la stratégie et une propension à considérer les rapports de forces moins en termes politiques qu'en termes de carte d'étatmajor, cette idée de faire « tache d'huile », d'établir des points d'appui qui se développeraient en bases s'étendant à l'échelle du continent américain, n'est pas sans rappeler la Chine de Yenan à laquelle les radicaux américains font souvent allusion. Mais il faut comprendre ici que cette idée n'est pas neuve aux Etats-Unis, qu'elle est née de la disponibilité que l'Amérique offrait au xixe siècle, et qu'elle a subsisté de par la taille du pays. Même quand on a fait abstraction des conditions politiques infirmant une telle analyse, on ne peut sérieusement imaginer l'établissement de bases rouges ou une longue marche que dans des pays de la taille d'un continent, la Chine ou les Etats-Unis. Bien sûr, dans cette analyse les facteurs du moment (59) sont surestimés. Néanmoins le gigantisme de l'Amérique du Nord a permis aux jeunes qui croyaient voir poindre le « grand soir » d'imaginer une telle situation.

Respect de la nature, vocabulaire qui se transforme, réactions de plus en plus importantes aux problèmes écologiques, qui peut parfois tourner au passéisme, d'une part ; volonté de gagner du terrain sur l'adversaire, d'établir un « front » à l'intérieur qui fasse pendant à celui de l'extérieur le (Viet Nam) et qui fasse « tache d'huile », d'autre part. Tous ces thèmes sont nés à la fois d'une histoire communautaire inquiète du devenir de l'Amérique et du monde, les fouriéristes et

(58) T. HAYDEN, «Trial», art. cit., p. 55 à 62 ; en italiques dans le texte original.

(59) Les années 1969 et 1970 voient les luttes radicales occuper une partie de l'actualité de façon quasi permanente : People's park, à Berkeley, procès des «huit de Chicago » moratoires contre la guerre au Viet Nam à Washington et dans toutes les grandes métropoles américaines, émergence des Weathermen, radicalisation du Women's Lib, réactions extrêmement violentes des étudiants et de toute la jeunesse radicalisée contre l'invasion du Cambodge, poids politique important des Black Panthers et naissance d'autres mouvements radicalisés des minorités, etc.


DE NEW HARMONY A TWIN OAKS 55

Owen en sont les plus brillants exemples avec les communautés nées de l'abolitionnisme, et de l'histoire plus large, à la fois enthousiaste et criminelle (cf. l'écrasement des Indiens), de la conquête d'un continent réputé vierge.

Ainsi le mythe du continent américain s'est transformé en adaptant les grandes lignes de force qui le sous-tendent à une évolution historique déjà séculaire. D'une vision de l'extérieur, l'Europe et l'Est regardant l'Ouest, on est passé à une représentation de l'intérieur héritée de la première; L'Ouest à conquérir par le système ou la voie communautaire n'est plus une aire géographique, mais c'est une situation politique, une sorte de jeu de Go parsemé de zones noires et blanches créant des fronts multiples à vaincre.

CRISES ET EMERGENCES. COMMUNAUTAIRES

Le phénomène de la crise apparaît constamment en filigrane dans l'histoire communautaire, et il peut marquer la mesure qui sépare les communautés du xixe siècle de celles d'aujourd'hui. ;

Ainsi, dans les années 1820-1840, la crise économique (récession de 1818-1820, crise de 1837-1839) se greffe sur les inquiétudes qui apparaissent dans la société américaine (abolitionnisme, naissance d'un prolétariat surexploité, paupérisation des populations urbaines, spéculations foncières et financières, etc.). Il n'est donc pas étonnant de voir Horace Greeley s'enthousiasmer pour le projet de Social Destiny of Man dont un chapitre entier (expressément recommandé au lecteur pressé) est consacré aux problèmes de l'abolitionnisme et des classes laborieuses. Aux révoltes de caractère luddiste, Brisbane oppose, la construction d'un nouvel ordre social, dont la cellule de base (le phalanstère) est appelée à supprimer la division ville-campagne qui se fait sentir de façon de plus en plus angoissante. A travers différentes formes d'engagement, les Equity Villages de Josiah Warren, Brook Farm, Skaneatles, etc., marquent la volonté de transformer une société qui non seulement ne remplit pas ses promesses, mais encore se fait sentir de façon de plus en plus pesante sur ses membres : se mettre « en marge » par la communauté, c'est donc gagner du terrain sur l'oppresseur. C'est créer une contre-société qui gagnera lentement du terrain sur l'autre : Adin Ballou (fondateur de Hopedale — 18421856) voit dans la construction du système communautaire les débuts d'une révolution égalitaire basée sur la communion de tous ses participants dans la religion chrétienne (60), et Noyes explique les raisons profondes de son engagement communautaire dans, une lettre à Garrison en 1837 : les Etats-Unis ont foulé au pied les traités signés par les Indiens, refusent d'écouter ses citoyens, nient, en les ignorant, les injustices sociales, c'est une autre Déclaration d'indépendance qu'il

(60) Voir de larges extraits du livre d'A. BALLOU (Christian non resistance, in all its important bearings — Illustrated and defended, Philadelphia, 1846 in S. LYND, Non violence in America. A documentary hisfory, Indianapolis-New York, 1966, p. 31 à 57.


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faut écrire, car, dit Noyes : «Mes espoirs dans le Millenium commencent [...] AVEC LE RENVERSEMENT DE CETTE NATION » (61)... On n'assiste donc pas, au XIXe siècle, à une fuite définitive hors de la société par la communauté : Considerant, on l'a vu, est très net à ce sujet. Au contraire, il y a construction d'un monde nouveau : la « marginalité » se veut provisoire, en somme.

Les problèmes du travail, du capital, de la production, de la distribution des richesses, des salaires qui sont soulevés à l'époque, engagent les communautés dans une réflexion qui va au-delà de la simple contestation éthique de la société, pour proposer une alternative économique : la fédération de communautés chez Owen, le travail libre dans un système quasi autarcique dans les Equity Villages, la hiérarchie de phalanstères chez les f ouriéristes...

Aujourd'hui, la question de la crise se pose dans une autre perspective : les premiers catalyseurs des révoltes étudiantes ont été la lutte pour les droits civiques des Noirs, puis l'engagement de l'armée américaine au Viet Nam. Ainsi le problème qui agite le mouvement communautaire de la fin des années 1960 n'est pas la réorganisation de la société dans le but de meilleures performances économiques, mais dans: une remise en cause des institutions américaines, des valeurs dominantes de la société WASP. La communauté est donc « a trip » (un voyage), ou « a scène », (endroit où il se passe quelque chose) par lesquels le projet communautaire vise moins une transformation immédiate du monde.. C'est un projet vague et confus qui ne se précisera que dans des moments d'instabilité politique particulièrement grave (cf. Toril Hayden). En premier lieu, il s'agit donc de s'orienter, vers la « (ré) découverte » d'une vie en commun dans laquelle les problèmes de l'extérieur sont minimisés au profit d'un enrichissement des expériences de chaque individu au sein d'un groupé : de nombreuses communautés se sont baptisées « familles », terme qui çonnote de façon évidente avec les sentiments de cohésion et d'isolationnisme.

C'est un refus « constructif », sans doute, puisque la communauté existe. Mais c'est un monde en soi, formé sur une petite échelle, et qui ne sera appelé à faire « tache d'huile » que dans des moments politiques surdéterminés. L'utopie universaliste du XIXe siècle fait place à l'expression d'Aldous Huxley : « Here and Now » (« Ici et mainteriant »), elle aussi reprise comrne un mot d'ordre.

Le mouvement communautaire actuel est l'expression d'une contestation culturelle dans une société d'abondance matérielle et ne priorise pas une transformation économique comme son aîné pouvait le faire avec, enthousiasme. Au XIXe siècle, l'établissement des communautés doit être mondial ou ne pas être. Aujourd'hui, on a « gagné la révolution » dans le seul groupé de Twin Oaks.

De New Harmony à Twin Oaks... Le fil qui conduit les communautés à travers le temps ne s'est pas

(61) Lettre à Garrison, cité par V.L. PARRINGTON, Main currents in American thought,.3 vol.; vol. 2 : The romantic revolution in America. — 1800-1860, New York (1927), édition de 1954, p. 335 et 336. Les majuscules sont dans le texte présenté par V.L. PARRINGTON.


DE NEW HARMONY A TWIN OAKS 57

rompu. Mais il a emprunté les tours et contours d'une évolution longue d'un siècle et demi, donnant ainsi à l'histoire communautaire américaine une vitalité qui rend toujours présentes les tentatives nouvelles, les fait participer directement aux inquiétudes de notre société, tout en faisant appel à une tradition dans laquelle les Américains peuvent se reconnaître. Son histoire n'est pas « immobile » ; elle est récurrente, elle ajoute constamment des éléments nouveaux à ceux du passé : elle a son mot à dire dans le grand débat entre tradition et modernité.


COLLOQUE JAURES.ET LA CLASSE OUVRIERE

Avec le soutien du Centre national de la recherche scientifique, la Société d'études jaurésiennes, le Centre d'histoire du syndicalisme (Paris I), l'Ecole des hautes études en sciences sociales et son Centre de recherches historiques Organisent

à l'Assemblée Nationale les 26-27-28 novembre 1976

un colloque à participation internationale consacré à JAURES ET LA CLASSE OUVRIERE

Les thèmes suivants ont été retenus :

1. Problématique générale : M. REBÉRIOUX : « Jaurès et la classe ouvrière : introduction aux débats. » — G. HAUPT : « Socialisme et syndicalisme. Les rapports entre partis et syndicats au plan international : une mutation. »

2. Classe ouvrière et organisation politique : M. PERROT et Cl. WILLARD : « La classe ouvrière française au début du XXe siècle.» — M. REBÉRIOUX : «La conception du parti chez Jaurès. »

3. Le mouvement ouvrier français et Jaurès : R. TREMPÉ : « Jaurès et les grèves. » — J. JULLIARD : « Le syndicalisme révolutionnaire et Jaurès. »

4. Jaurès et la mémoire collective : R. GUILLANEUF : « La SFIO et Jaurès (1914-1936). » — J. RABAUT : « Le Parti communiste et Jaurès (1921-1936). » — R. ESTIVALS : « L'iconographie posthume de Jaurès.» — M. AGULHON : « Les monuments publics consacrés à Jaurès.»

Le 28 novembre est envisagée une visite du Musée Jaurès à Montreuil.

Le colloque sera préparé par l'envoi d'un matériel de base (bibliographie, statistiques, textes, etc.) et de certaines communications. Toute personne qui désire recevoir les matériaux de préparation du Colloque est priée de le faire savoir d'urgence à M. REBÉRIOUX, 10, rue Saint-Paulin, 94210 La Varenne, et de verser un droit de 20 F (avec la mention Colloque Jaurès) au C.C.P. Madeleine REBÉRIOUX, 21.32.89 Paris.


Le 1èr mai 1890

dans le bassin houiller du Gard

par Jean-Michel GAILLARD

Le 1er mai 1890 peut être considéré comme le véritable «premier 1er mai» de la classe ouvrière française selon le mot de Jules Guesde lors de son discours à la salle Vannier, le soir de cette journée historique. Il a eu dans tout le pays une grande résonance et s'est organisé autour du thème de la diminution de la journée de travail, revendication à la fois quantitative et qualitative. L'intérêt primordial de ce 1er mai 1890 est de nous révéler une forte modification dans la géographie des luttes sociales, modification intervenue sous la Troisième République, dans une France désormais marquée par l'empreinte industrielle. Le mouvement ouvrier français, engourdi par l'échec de la Commune, se réveille peu à peu à partir de 1875 et manifeste clairement ce réveil en 1890, terme de la première phase du combat ouvrier contemporain. Or, ce réveil, où se manifeste-t-il ? Non pas tellement à Paris, haut heu et symbole de tout le mouvement révolutionnaire du XIXe siècle, mais dans les grandes zones industrielles du Nord, de la région lyonnaise, du Massif central, etc. (textile et mines surtout, métallurgie .dans une moindre mesure).

Tout un mouvement, parti des débuts de la Troisième République, aboutit à ce 1er mai 1890. Alors qu'elle était déconseillée par les organisations ouvrières après la Commune, la grève a été peu à peu remise à l'ordre du jour par l'élan de la base, par l'énergie ouvrière. Elle est à l'origine un choix clair des travailleurs et le 1er mai n'est autre que la rencontre entre le vouloir profond de la masse ouvrière et la perception qu'en ont les dirigeants. La forme choisie (la grève) et la date (mai est le mois record des grèves) reflètent alors clairement les désirs de la base (1).

Dé par la forme choisie et les lieux privilégiés où il se déroule, le 1er mai 1890 est bien une date charnière dans l'évolution du prolétariat au XIXe siècle; d'autant plus que dans la conduite de la grève, les chambres syndicales, les bourses du travail ont joué un rôle primordial, signe évident de changements profonds. Mais, à côté de ces aspects très modernes; parce qu'il a été dans certaines régions l'expression d'une vague d'espérance collective empreinte d'un certain messianisme, le mouvement de mai 1890 reste le témoin d'une classe ouvrière non encore totalement débarrassée de ses origines paysannes.

Dans le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais, c'est l'aspect résolu(1)

résolu(1) PERROT, Les Ouvriers en grève, France 1871-1890, Paris-La Haye, 1973, tome 1, chapitre II.


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ment moderne qui l'emporte ; la grève, solidement encadrée par un syndicalisme déjà très puissant, est massive le 1er mai, cependant elle ne dure pas, car les organisations jugent sa prolongation néfaste à leur action d'ensemble. Les ouvriers, disciplinés, acceptant cette conception tutélaire du syndicat, regagnent les puits. Le Sud-Est, lui, est le théâtre d'un mouvement plus ambigu. La grève se prolonge bien au-delà du 1er mai, elle est beaucoup plus de type extrémiste que tradeunioniste comme dans le Nord : mouvementée, riche, en incidents, manifestations et violences diverses, elle est la traduction d'un certain millénarisme mi-ouvrier mi-paysan, dernière révolte primitive d'un groupé social n'acceptant pas encore la prolétarisation et les normes contraignantes de la société industrielle. Cela est net pour le bassin houiller de la Loire où la grève se prolonge quinze jours et encore plus dans celui du Gard, ainsi que nous allons le voir.

Ce bassin houiller est situé à la périphérie de la Cévenne gardoise. Traditionnellement, cette région était caractérisée par trois facteurs. En premier lieu, une agriculture autarcique organisée autour du village avec ses prés, céréales, vignes, légumes, mûriers, châtaigniers, qui fournissent la base alimentaire nécessaire à la vie quotidienne. Ensuite la culture du mûrier et enfin son complément, la filature de soie. En effet, dans de très nombreux villages, on dévide et on file sur place dans de toutes petites filatures ouvertes seulement une partie de l'année. C'est cette multiplicité de gains qui a permis, jusqu'à la crise de la sériciculture dans les années 1880, aux paysans de vivre et d'avoir le peu d'argent liquide nécessaire.

L'ESSOR DU MOUVEMENT OUVRIER (1880-1890)

Les événements de mai 1890 sont l'aboutissement d'une décennie dé lente maturation du mouvement social dans le bassin houiller. Mais, avant d'aborder ce sujet, il est nécessaire d'examiner rapidement la structure industrielle de ce bassin (2). On y trouve en 1890 environ 14 000 mineurs et 2 000 métallurgistes, concentrés en quatre endroits différents :

— La Grand-Combe, dominée par une seule compagnie regroupant plus de 5 000 ouvriers mineurs.

—Bessèges avec d'une part la « Compagnie houillère» occupant 2 300 mineurs et la « Compagnie des mines, fonderies et forges, d'Alès », dont l'antenne de Bessèges emploie 1 600 ouvriers, surtout métallurgistes.

— Alès et ses environs où les deux sociétés de la « Compagnie des minés, fonderies et forges d'Alès » et la « Société anonyme des houillères de Rochebelle » emploient près de 4 000 mineurs et métallurgistes.

— Portes, avec l'effectif de 1100 mineurs de la « Compagnie de Portes et Sénéchas ».

(2) Archives départementales (plus loin AD), 14 M 447.


PREMIER MAI 1890 DANS LES MINES DU GARD 61

Ce bassin, comme tous ceux du Midi à la même époque, est en perte de vitesse, face au prodigieux développement du Nord-Pas-deCalais. De plus en plus concurrencé, dans son débouché naturel qu'est Marseille, par les houilles anglaises, sensible plus que tout autre aux crises de conjoncture, siège de compagnies dont la gestion laisse souvent à désirer (sauf à La Grand-Combe), le bassin houiller du Gard a déjà sa belle époque derrière lui. Les difficultés économiques ont pour conséquence de raidir un patronat peu enclin à la conciliation et ne souffrant aucune contestation de son pouvoir absolu. Alors que le patronat du Nord-Pas-de-Calais, conscient de la santé économique du bassin, finit par accepter une négociation avec les syndicats dans l'optique d'une certaine participation de son personnel aux bénéfices de l'expansion, le patronat gardois, pour qui les bonnes années ne sont souvent que des éclaircies dans une conjoncture maussade, se refuse à toute considération de ce genre. Les bonnes années ne sont pour lui qu'une assurance contre les mauvaises, et il n'est pas question de céder quoi que ce soit, même si des hausses importantes viennent à se produire sur les combustibles.

Imbu de son autorité, ne souffrant aucune forme de contestation sociale, politique ou religieuse, affronté à des difficultés économiques le poussant à raidir encore plus son attitude pour préserver ses profits, tel est le patronat gardois dans les années 1880 et 1890. Or c'est dans cette conjoncture de profit menacé que va poindre une nouvelle Contestation : la naissance d'un mouvement ouvrier organisé, actif, extrémiste et par là radicalement différent de celui du Nord-Pas-deCalais, déjà très trade-unioniste et réformiste.

Comment apparaît et se développe l'anarchisme au sein des syndicats dans les années 1880-1890 ? Le premier embryon d'organisation que se donne le prolétariat de la région houillère est constitué par les « cercles de travailleurs » au sein desquels, généralement dans un café, les mineurs se rencontrent afin de discuter de leurs salaires, de leurs conditions de travail, de l'administration des caisses de secours; bref de tout ce qui concerne leur existence et celle de leur famille. A partir de là, ils débouchent vite sur des préoccupations plus politiques, et ce d'autant plus facilement que les collectivistes révolutionnaires, de tendance guesdiste, sont bien implantés dans la région et y ont déjà créé.de petits groupes comme «L'Avant-Garde» d'Alès. Ces militants guesdistes vont rapidement prendre la direction aussi bien du « Cercle des travailleurs socialistes d'Alès » (1882) que du « Cercle des travailleurs de Bessèges » (1880). Ces cercles ne regroupent qu'une faible minorité d'ouvriers à cause surtout du danger que représente l'adhésion à une telle organisation, les compagnies n'hésitant pas à renvoyer systématiquement tous ceux qui affichent des idées subversives. Pourtant, malgré leur petit nombre, ces militants ont une grande audience auprès des masses ouvrières, audience révélée par les élections législatives de 1881, coup de tonnerre dans le ciel politiquement serein du patronat local (3). Henri Brissac, candidat ouvrier pourtant « para(3)

para(3) 14 M 444.


62 J.-M. GAILLARD

chuté.» de Paris, obtient en effet la majorité à Bessèges avec 1333 voix contré 380 au candidat officiel de la Compagnie et 615 voix à La Grand-Combe face aux 1 313 du candidat officiel. Or le programme sur lequel Brissac a axé sa campagne est nettement collectiviste, audelà de ses revendications pour la réduction de la journée de travail et les augmentations de salaires.

Le succès de ces cercles, regroupant les ouvriers, collectivistes et anarchistes, est donc indéniable à. travers les électeurs de 1881. C'est sur.la lancée, de ce succès que le mouvement ouvrier du bassin houiller, dépassant le stade des «cercles de travailleurs », va.utiliser le cadre légal fourni par la loi de 1884 pour créer des « chambres syndicales », lesquelles vont peu à peu se séparer du guesdisme pour adopter l'idéologie et les méthodes d'action de l'anarchisme (4).

Le mouvement est inauguré à Rochessadoule, localité minière des environs de Bessèges, avec la « Chambre syndicale des ouvriers mineurs de Rochessadoule » regroupant 400 personnes. La localité voisine de Robiac suit rapidement l'exemple donné et enfin, le 7 juin 1886, la « Chambre syndicale des travailleurs réunis de Bessèges » voit le jour. Il est à noter que le mouvement ne touche que Bessèges et ses environs. Il gagnera Alès en 1890 mais ne réussira pas à prendre pied à La Grand-Combe, échec dont les conséquences se révéleront graves.

Cette chambre syndicale de Bessèges, véritable noyau du mouvement ouvrier dans la période qui, nous occupe, est dirigée par un ajusteur, deux mineurs et un maçon. L'organisation en a été confiée à un militant ouvrier éprouvé, Jean Renaud (5), correspondant du journal anarchiste Le Révolté, ami de l'ingénieur Paul Reclus, frère d'Elisée Reclus, alors employé par la « Compagnie des fonderies et forges de Bessèges » . Durant son court passage dans la ville, non seulement Renaud organise la chambre syndicale, mais encore il accélère son passage du guesdisme à l'anarchisme et forme toute une série de militants ralliés à ses idées, comme en témoigne la liste des journaux reçus par le syndicat : Le Révolté, Le Cri du peuple, La Tribune, L'Intransigeant.

Ce passage à l'anarchisme ne nuit pas à l'audience de la jeune organisation, bien, au contraire, puisque, comptant au départ 180 membres, elle en regroupe 1100 en 1887. Poursuivie pour illégalité puisqu'elle regroupe non pas une seule catégorie professionnelle, comme le veut la loi de 1884, mais plusieurs (mineurs, métallurgistes, maçons, menuisiers, boulangers, vanniers, etc.) elle Se dissout le 15 août 1887 pour renaître immédiatement, à travers la « Chambre syndicale des mineurs de Bessèges » et la « Chambre syndicale des métallurgistes », dès le 26 août 1887.

Les organisations syndicales étant créées, voyons plus concrètement en quoi on peut les qualifier d'anarchistes. Elles manifestent d'abord une hostilité tout épidermique vis-à-vis de l'électoralisme, du parlementarisme et des « députés ouvriers », c'est-à-dire les élus des

(4) AD, 6 M 1 114.

(5) Pour tous les personnages cités, voir nos biographies dans Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, dirigé par J. MAITRON.


PREMIER MAI 1890 DANS LES MINES DU GARD 63

«partis révolutionnaires». Le secrétaire de la «Chambre syndicale dés mineurs de Bessèges », Marius Henri, mineur, rendant compte de son mandat au congrès des mineurs de Saint-Etienne, déclare en effet que le Parlement ne fera jamais rien pour les ouvriers, que la Chambre entière est gangrenée et qu'en son sein le député ouvrier est comme une pomme de terre saine que l'on mettrait dans un sac de pommes de terre pourries : il se détériore en vingt-quatre heures. En outre, il cloue au pilori l'action de Basly, qu'il accuse de venir toujours prêcher le calme, la modération, la négociation avec ces « affameurs d'ouvriers » que sont les patrons (6).

Cette critique fondamentale de l'utilisation du bulletin de vote pour améliorer la condition ouvrière, la dénonciation non seulement de l'inutilité du Parlement, mais encore de son pouvoir de corruption, le refus du réformisme des syndicats du Nord Pas-de-Calais sont des thèmes typiquement anarchistes. On les retrouve exprimés aussi nettement au niveau local lorsque les guesdistes, profitant de circonstances favorables, réussissent à entrer au conseil municipal de Bessèges lors d'une élection partielle. Les deux élus avaient reçu le mandat impératif de donner leur démission si le conseil municipal tout entier (les autres membres étant dévoués aux compagnies industrielles) ne se démettait pas après le désaveu infligé par l'élection des deux opposants. Or il n'en est rien : les deux nouveaux élus déclarent dans une réunion qu'il ne serait pas de bonne politique de s'en aller. La réplique ne se fait pas attendre : dès le lendemain divers quartiers de Bessèges sont remplis de petites affiches sur lesquelles on peut lire :« Ne votez plus, bourrez vos fusils de vos bulletins et feu sur les bourgeois » ou encore « A la guillotine les exploiteurs et les cafards » et « Pendons tous les propriétaires, les curés, la bourgeoisie, vive l'Anarchie ». L'origine de ces placards ne fait aucun doute dans la mesure où la veille, lors de la réunion houleuse au cours de laquelle les deux élus avaient déclaré ne pas démissionner, les membres de la Chambre syndicale n'avaient pas caché qu'ils considéraient cela comme une trahison des désirs populaires (7).

Au-delà de la critique du bulletin de vote, c'est l'appel à une certaine violence qui est prôné et notamment lors des grèves. Ecoutons là encore un orateur ouvrier lors d'une des réunions tenues pendant la grève de 1887 :

L'expérience a démontré ce que valent les grèves sans violences. Attendre un résultat des interpellations à la Chambre ou des articles de journaux : non, les grèves n'ont rapporté qu'une seule victoire, le jour où les mineurs de Decazeville ont fait passer Watrin par la fenêtre. N'hésitez pas, plus de platitude et de faiblesse, pendez au premier arbre venu les actionnaires et les administrateurs, sans oublier toute leur valetaille. Faites-les griller dans leurs habitations comme une cohue de rats dans un grenier de flammes. N'étiez-vous pas les mieux outillés pour commencer le branle-bas ? Vous avez dans les mains de terribles armes, sachez vous en servir (8).

(6) AD, 6 M 1 414.

(7) Idem.

(8) Idem.


64 J.-M. GAILLARD

L'allusion à la dynamité dont se servent les mineurs dans leur travail est ici évidente, et nous allons voir que cet appel a été entendu, de même que Celui qui concerne Watrin. Le commissaire de police de Bessèges, dans certains dé ses rapports au sous-préfet d'Alès, fait état de nombre de conversations surprises par les maîtres mineurs sur les lieux de travail au cours desquelles les ouvriers faisaient « l'apologie du meurtre de Watrin » et se demandaient s'il ne faudrait pas, les « watriner» à leur tour pour obtenir satisfaction à leurs revendications (9).

Nous allons d'ailleurs constater que les ouvriers anarchistes n'hésitent pas à passer aux actes et à faire parler la dynamite. Dans la nuit du 8 au 9 mars 1886, une cartouche de dynamite explose au domicile d'un ingénieur des mines à La Grand-Combe, causant de très gros dégâts et blessant légèrement la famille de celui-ci. Parmi les quatre personnes arrêtées comme coupables de cet acte figure un ouvrier mineur récemment renvoyé de la Compagnie pour avoir fait sur le chantier l'éloge des agresseurs de Watrin. Le 6 mars 1887, le siège de l'administration de la « Compagnie de Terrenoire - La Voulte - Bessèges » est ravagé par une forte explosion et, le même jour, l'autre entreprise de là ville, « La Compagnie houillère de Bessèges », voit un incendie se déclarer dans ses locaux, incendie suivi le 9 mars d'une explosion de dynamite. A la fin de mars 1887, c'est au tour de la « Compagnie des mines de Trélys » de voir son siège de Rochessadoule détruit par un attentat du même genre. Enfin le 27 septembre de la même année un ingénieur de Bessèges, réputé pour sa dureté envers ses ouvriers, voit sa maison endommagée par une très violente déflagration.

Ainsi, dans la décennie qui précède 1890, naît dans le bassin houiller du Gard un important mouvement ouvrier, surtout localisé à Bessèges et ses environs. Ce mouvement, d'abord d'inspiration guesdiste, devient rapidement anarchiste et en présente tous les caractères : refus de l'électoralisme et du parlementarisme, hostilité à la pratique politique du socialisme, apologie de la grève violente, recours à la violence individuelle contre l'autorité patronale et ses exécutants.

Certes, l'anarchisme militant est le fait d'une petite minorité. En effet, le fichier des principaux militants établi pour le préfet du Gard en 1886 par ses diverses antennes policières dans le bassin comprend 186 fiches, d'ailleurs très précieuses pour une étude des militants ouvriers (10). Mais il est indéniable que cette minorité incarne dans une très large mesure l'attitude générale du prolétariat de l'époque. L'étude de l'agitation sociale des années précédant 1890 et du mouvement de mai 1890 montrera suffisamment à quel point cette poignée de militants traduit dans son idéologie et son action les aspirations fondamentales d'une masse ouvrière soucieuse de secouer le joug des diverses compagnies minières et métallurgiques.

(9) Idem.

(10) M. PERROT, « Archives policières et militants ouvriers sous la Troisième République », Revue d'histoire économique et sociale, 1959 (2).


PREMIER MAI 1890 DANS LES MINES DU GARD 65

LE MOUVEMENT DE MAI 1890

La grande grève de mai 1890 est l'aboutissement d'une part du mouvement d'organisation dé la classe ouvrière du bassin minier à travers la création des chambres syndicales, et d'autre part -d'une longue décennie d'agitation sociale ponctuée de grèves et de crises au cours desquelles se façonne la conscience de classe et là volonté de lutte du prolétariat, local.

Les premières grèves, celle de décembre 1881 à La Grand-Combe et de février 1882 à Bessèges, s'inscrivirerit dans le cadre des balbutiements du mouvement ouvrier, c'est-à-dire la période des «cercles de travailleurs». De courte durée, deux jours à La Grand-Combe et une semaine à Bessèges, elles témoignent, cependant de l'écho des idées socialistes et confirment le succès électoral de Brissac aux législatives. C'est en outre la première fois que ces ouvriers osent lutter ouvertement contre la toute-puissance patronale particulièrement vive dans cette région où les écoles, les églises, les hôpitaux, les logements, les magasins de commerce sont propriété des compagnies, dont les directeurs et ingénieurs forment en outre les conseils municipaux. A ce titre et malgré leur échec, ces deux grèves sont bien l'acte de naissance de la contestation sociale dans une région jusque-là pratiquement exempté de toute agitation.

Mais elles ne sont, au même titre que les « cercles de travailleurs.» au niveau de l'organisation, qu'une première étape .de faible ampleur comparée à la période 1887-1890. C'est en effet, pendant trois années, une crise à la fois économique et sociale, marquée de la forte empreinte des chambres syndicales de Bessèges, trois années au cours desquelles la mobilisation Ouvrière est totale. D'abord avec une tactique défensive pour éviter que le patronat ne fasse payer à son personnel le prix de la crise économique secouant le bassin, puis offensive afin d'essayer d'obtenir des améliorations en rapport avec le bon état de la conjoncture, voire, et c'est l'aspect messianique du mouvement de 1890, pour bouleverser radicalement la situation existante.

La situation à Bessèges en 1887 est catastrophique pour la classe ouvrière. En effet la crise économique atteint durement les entreprises locales et plus particulièrement la « Compagnie des fonderies et forges ». Celle-ci non seulement fait chômer ses ouvriers à tour de rôle deux jours par semaine— ce qui évidemment aggrave d'autant leurs conditions de vie en diminuant leurs salaires — mais encore manque de liquidités pour payer son personnel. Les arriérés de salaires s'accumulent donc et, à la fin février 1887, le mois de décembre n'est pas encore payé. Alors que, pressés par leurs fournisseurs, les ouvriers ont de graves soucis, d'argent, la Compagnie déclare ne plus pouvoir persister dans la voie du chômage partiel et fait part de son intention d'avoir recours au licenciement massif d'une partie du personnel pour assainir la situation et procurer du travail à temps complet à la maind'oeuvre restante. En fait, le but de la mesure est double, économique certes, mais aussi politique, ainsi que le souligne le sous-préfet d'Alès :

Si la méthode des licenciements est adoptée, c'est qu'elle permet

5


66 J.-M. GAILLARD

de se débarrasser, sous un prétexte économique, des membres de la chambre syndicale (11).

Mais celle-ci est désormais assez puissante pour réagir et prendre les devants : la grève éclate le 3 mars 1887, suivie à quatre-vingt-dix pour cent, animée par la « Chambre syndicale des travailleurs réunis », qui témoigne ainsi de son audience après des ouvriers de la ville. Devant l'ampleur du mouvement, se voyant contestée par tout son personnel, la Compagnie cède et c'est sur une victoire que le travail reprend le 10 mars. Le protocole d'accord règle le problème des arriérés de salaires, qui seront payés de, façon échelonnée jusqu'en juin, et déclare que personne rie sera inquiété pour avoir participé à la grève. Effectivement, le 5 juin 1887, la situation est régularisée de façon définitive et personne n'a été. inquiété pour fait de grève. Inutile de dire à quel point le syndicat est sorti vainqueur de sa première, épreuve de forcé avec le patronat ; cela ne fait qu'accroître son audience après de la population ouvrière de Bessèges.

... Cependant cette victoire n'est qu'un répit, car cette population ouvrière de Bessèges va se trouver confrontée à une autre conséquence dramatique de la crise économique : la faillite de la « Compagnie des fonderies et forges »,, Le 25 janvier 1888, la compagnie cesse ses paiements et demande la liquidation judiciaire de son affaire. Cette faillite frappe la plus grande partie des habitants de la ville : les retraités qui touchaient cinquante pour cent de leur salaire en vertu des prélèvements de quatre pour cent sur les salaires versés lors de leur activité à la Compagnie ; les ouvriers, petits employés et petits commerçants de la ville qui avaient confié leurs économies à la caisse d'épargne Créée par celle-ci avec l'alléchant intérêt de 4,5 % ; enfin, évidemment, tous les travailleurs de l'usiné et de la mine menacés dans leur emploi par les licenciements et les chômages partiels. Ce sont donc toutes les Couchés sociales de la ville qui font les frais d'une crise économique aggravée d'une gestion défectueuse. Il se crée donc un « syndicat des créanciers ouvriers » animé par les membres des chambres syndicales de Bessèges, dont les leaders organisent réunion sur réunion pour dénoncer les méfaits du capitalisme et organiser là défense de toute la Communauté (12).

L'action prend une telle ampleur que les pouvoirs publics doivent intervenir afin de sauver là situation et pousser à la constitution d'une nouvelle société. C'est chose faite le 25 janvier 1890 lorsque la « Compagnie dés forges d'Alès » absorbe les. mines et les usines de l'entreprise en faillite. Mais il est certain que les deux années de misère et d'incertitude vécues intensément.,par une large fraction de la population ont suscité beaucoup de rancoeur contre la toute-puissance du capitalisme local et créé un profond désir d'en finir avec cet état de choses. De plus, les anarchistes, déjà auréolés au prestige de la victoire de 1887, se sont montrés les défenseurs les plus conscients et les plus efficaces de tous les gens menacés par les aléas du système capitaliste. Ils ont démontré une fois de plus qu'il fallait compter avec eux comme force essentielle de contestation de l'autorité patronale.

(11) AD, 6 M 1 414. (12)Idem.


PREMIER MAI 1890 DANS LES MINES DU GARD 67

C'est après ces trois ans de lutte active et largement victorieuse, au cours desquels les mécontentements se sont accumulés contre les compagnies, que va éclater le mouvement de mai 1890. Dans une conjoncture redevenue favorable dans les mines et la métallurgie, une grande vague de grèves secoue le pays en 1889-1890. « Tout pessimisme est balayé » ( 13) : les militants croient en la révolution par la grève. C'est aussi dans ce contexte général d'espoir en des changements prochains,espoir accru à Bessèges par les souffrances endurées, que se prépare le 1er mai dans le bassin houiller (14).

Dans les derniers jours d'avril est diffusé dans tout le bassin le programme général des revendications sociales présenté par tous les ouvriers de France à l'occasion du 1er mai. Cette diffusion est accompagnée d'une activé propagande sur les lieux de travail faite par les syndicalistes et couronnée par l'organisation de nombreuses réunions publiques dans toutes les localités ouvrières. Ces réunions voient les orateurs des groupes socialistes de Bessèges et d'Alès et surtout les anarchistes de Bessèges populariser là notion de 1er mai de lutte de classes, analyser la condition ouvrière en général et celle du Gard en particulier. On constate donc un grand effort de mobilisation, effort qui doit se concrétiser par la grève. En effet, le 1er mai, beaucoup d'ouvriers mineurs, une partie dès métallurgistes de Bessèges et des mineurs de Rochebelle près d'Alès chôment. (Il faut noter ici l'extension très significative du mouvement à Aies.) La grève est perçue comme devant être une grève active. Différents groupes sont constitués dès le matin pour se porter aux entrées et sorties des mines et usines en activité afin de discuter avec les ouvriers et de leur remettre le programme des revendications réclamant : la journée de huit heures, l'harmonisation par le haut des conditions de salaires et des avantages sociaux dans toutes les compagnies, l'harmonisation par le bas des charges (il faut savoir que l'anarchie la plus totale régne dans les diverses exploitations à tel point que dans le bassin la journée de travail varie entre huit et dix heures. Les salaires, à qualification égale, peuvent avoir jusqu'à vingt pour cent de différence, l'ampleur des retenues pour les diverses caisses est variable, etc.),,enfin le renvoi des.directeurs à la Compagnie houillère et à Rochebelle (15).

Le soir a lieu à Bessèges une réunion publique regroupant mille ouvriers ; après un bilan de la journée, ceux-ci décident à l'unanimité de prolonger la grève. Dans le même temps, à Alès, les mineurs de Rochebelle prennent la même décision. Le 2 mai, la grève s'étend et les revendications se précisent autour du programme du dernier congrès de Saint-Etienne. Dans ce bassin si morcelé, où les lieux d'exploitation sont dispersés au creux de vallées profondes, aucune grève d'envergure n'est concevable sans la création d'équipes destinées à toucher les différents puits. Ainsi un groupe se rend à Rochessadoule et une discussion s'engage avec les mineurs non grévistes sur la cause du mouvement : ceux-ci, non encore convaincus, décident de continuer le travail, mais il semble que cela ne durera pas très longtemps. Le 3 mai, les effets de la propagande se font sentir et le

(13) M. PERROT, op. cit., p. 97.

(14) AD, 14 M 444.

(15) Idem.


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mouvement s'étend irrésistiblement grâce à l'activité du noyau anarchiste autour de Marius Henri, leader le plus actif et le plus écouté selon-le commissaire de police:

Cette grève est en grande partie due au rayonnement de Marius

Henri., Chargé d'organiser le 1er mai dans le bassin Houiller, en relation

relation les divers autres centres industriels français et les groupes

anarchistes, il est encore le meneur le plus actif, comme en 1887 (16),

Aussi décide-t-on l'arrestation d'Henri afin de briser le mouvement. Mais lorsque le 4 mai, à 5 heures du matin, la police se présente à son domicile, il s'est enfui. Dans l'après-midi, alors qu'une réunipn regoupe 2 500 grévistes, un orateur fait l'éloge d'Henri et exhorte l'assemblée à l'encourager à se soustraire à la police, ce qui est approuvé à l'unanimité. Les jours suivants, alors qu'Henri reste introuvable, la grève s'étend encore sous l'effet de propagande des multiples bandes de grévistes parcourant le bassin : le 7 mai, 7 800 grévistes paralysent une grande partie des puits ,et des usines ; ils sont unis derrière un homme qui reste introuvable et dont. le personnage commence à s'auréoler d'un singulier prestige. Pour le commissaire.de police de Bessèges, il ne fait aucun doute qu'Henri dirige encore la grève :

Henri se cache dans la montagne boisée qui domine Lalle; là il : reçoit les journaux et donne ses ordres. Quelques grévistes sont chargés de veiller à sa sécurité et, lorsqu'un danger paraît le menacer, Henri se réfugie dans de vieilles galeries de mine abandonnées. La huit venue, il se retire chez un ami en ayant soin de ne pas coucher deux nuits de suite dans la même maison. Il s'aventure quelquefois sur les routés et même dans les rues," mais alors il est précédé et suivi de sa «garde» et d'émissaires qui fouillent le terrain. On dit Imêmé qu'il porte une fausse barbe et s'affuble de manière à être méconnaissable (17).

Nous sommes ici au premier tournant du mouvement. Le « chef d'orchestré clandestin » de la grève est introuvable, celle-ci s'étend, et seuls les 5 200 ouvriers de La Grand-Combe résistent encore à la contagion gréviste; Si ce dernier bastion passe à la grève, les compagnies risquent de se trouver en mauvaise posture. Aussi le préfet décide-t-il de faire appel à la troupe, qui occupe Rochessadoule, Le Martinet, Bessèges, La Grand-Combe. Aussi le 8 mai, lorsque 700 ouvriers envahissent les rues de La Grand-Combe en distribuant le programme du congrès de Saint-Etienne, la troupe les empêche d'accéder aux puits et d'établir un contact direct avec leurs camarades. Dispersés par la force armée, ils regagnent alors leur lieu de résidence. Cet échec sera lourd de conséquences. Du 9 au 14, mai, la grève se poursuit avec comme seul fait notable l'arrestation, d'Henri et l'arrivée de plus en plus massive de troupes qui occupent les différentes localités ouvrières et les campagnes environnantes. L'échec sur La GrandCombe, le quadrillage militaire altèrent le moral de certains et un

(16) Idem.

(17) AD., 14 M 447 et M. PERROT, op. cit., p. 99.


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léger mouvement de reprise du travail semble se dessiner. Aussi les grévistes décidént-ils de durcir le mouvement en poussant les femmes à intervenir dans le conflit. Le 15 mai, mille personnes assistent à la réunion quotidienne et les orateurs insistent sur la nécessité de la participation des femmes à la grève. Effectivement, dès le lendemain celles-ci arrêtent les mineurs qui se rendent au travail, lancent des pierres sur la troupe. Le 18 mai, trois mille personnes se retrouvent à Rochebelle pour lé meeting journalier et marchent ensuite vers la place de la mairie d'Alès pour demander la libération de cinq femmes de mineurs arrêtées pour atteinte à la liberté du travail. Des heurts violents se produisent avec la troupe chargée de disperser le rassemblement (18).

La répression, les multiples condamnations frappant les ouvriers ou leurs femmes, l'inertie de La Grand-Combe, l'argent qui commence à'manquer, tout cela déterminé un mouvement irrésistible de reprise du travail qui s'amorce le 21 mai. Mais il faut attendre le 29 mai pour voir le bassin de nouveau en pleine activité, comme si malgré l'échec certain beaucoup se refusaient encore à croire à la défaite, à retrouver le puits ou le haut fourneau quittés dans l'enthousiasme Un mois auparavant.

La répression patronale est à la hauteur de son inquiétude. L'issue de la grève était en effet primordiale pour les compagnies : ou bien elles cédaient face à un mouvement anarcho-syndicaliste déjà très puissant et elles risquaient à l'avenir de voir se dresser en face d'elles un pouvoir ouvrier capable de traiter d'égal à égal avec elles, ou bien elles tenaient le temps qu'il fallait, aidées en cela par la troupe, afin de réduire à néant une force devenue menaçante et leur contestant le droit de régner sans partage sur la région. Tel était bien l'enjeu de là grève. ; Pour parachever cette victoire que représente la rentrée sans conditions d'un prolétariat épuisé par un mois de lutte, elles se montrent impitoyables : sur les 7 370 ouvriers que comptent les compagnies touchées par la grève, 701 sont renvoyés pour fait de grève, soit près de dix pour cent du personnel. La conséquence première de ces licenciements est d'éliminer de là région tous les cadres de l'anarchisme et leurs plus fidèles soutiens ouvriers. Cette répression exemplaire visé à dissuader tous ceux qui à l'avenir auraient la fâcheuse idée de vouloir s'élever contre le pouvoir patronal.

Tout l'édifice syndical et politique élaboré depuis dix ans est mis à bas, et le prolétariat du bassin houiller va se retrouver plus que jamais sous la coupe des directeurs, ingénieurs et maîtres mineurs.

ESSAI D'ANALYSE ET DE CARACTERISATION

Pourquoi cet anarchisme dans les syndicats ? Pourquoi un mouvement d'une durée si exceptionnelle, alors que les autres ouvriers français n'ont pas prolongera grève du 1er mai 1890, sauf dans la Loire ? Pourquoi ces formes de lutte ? Telles sont les questions auxquelles il faut apporter une réponse. Nous le ferons en utilisant en partie la

(18) AD, 14 M 444.


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méthodologie d'approche des grèves mise, en pratique par M. Perrot dans sa thèse, laquelle apporte une série de directions propres à mieux cerner le phénomène gréviste (19).

La dureté de l'affrontement procède d'abord du type de patronat très, particulier qu'est celui de la Compagnie minière. Son, âpreté s'explique par des considérations diverses : En premier lieu le poids important des salaires dans une industrie essentiellement de main* d'oeuvre ; ensuite la structure du pouvoir, très hiérarchisée, dans laquelle, les ingénieurs,, notamment, agents directs de la politique patronale, font peser sur de personnel une tutelle de tous les instants.: Nous l'avons vu, les explosions de dynamite visent aussi bien les maisons des ingénieurs que les sièges des compagnies. N'oublions, pas non plus que les dirigeants d'entreprises dans le Gard sont monarchistes, détenteurs des mandats législatif s et municipaux. Pour eux, l'avènement de la République, l'essor du socialisme sont des menaces inquiétantes pour la réalité de leur pouvoir tant au niveau de l'entreprise qu'à celui,de la commune ou de l'Etat. En 1888, les municipalités de Bessèges et d'Alès sont tombées aux mains des socialistes, et cela représente pour, eux un grave danger. Enfin, ces directeurs monarchistes sont des cléricaux à la mentalité aristocratique. Ils se considèrent comme les tuteurs légitimes de leurs ouvriers : à travers l'école, l'église, la mine ou l'usine, ils se donnent pour mission d'inculquer à leur personnel une morale fondée sur les deux notions d'ordre (ordre dans le ménage, ordre dans la conduite, ordre dans le travail) et d'épargne (épargne intérieure par le refus du luxe chez soi, dans le vêtement ou dans la vie quotidienne). L'ordre et l'épargne sont deux valeurs que l'on acquiert grâce au travail, élément moralisateur par excellence, et à la religion. Le but est de créer dé petites « théocraties capitalistes » dont le patron, présent au milieu de ses ouvriers, assuré la direction morale. Cela ressort très nettement des réponses faites par les directeurs à l'enquête parlementaire de 1872 (20). A cela, est venue s'ajouter une période de crise où l'on veut préserver le profit en accroissant l'exploitation de la main-d'oeuvre. On en arrive alors à des degrés d'intransigeance, de dureté dans l'application de la discipline proches,de l'insupportable. A cette violence patronale particulièrement nette ici tend à répondre une violence ouvrière exacerbée par des conditions de vie et de travail souvent épouvantables. Lorsque, en plus d'un travail pénible et mal rémunéré, l'ouvrier se sent espionne sans cesse par les maîtres mineurs ou les ingénieurs, menacé de licenciement pour concubinage, affecté aux travaux les plus pénibles parce que militant syndical, à la merci d'une crise qui le prive d'une partie de son salaire, enrégimenté jusqu'au bureau de vote pour mettre le « bon » bulletin dans l'urne, alors la révolte est à la hauteur de la situation : sans compromis; sans frein, elle laisse libre cours à une violence longtemps contenue.

C'est indéniablement l'atmosphère de cette « théocratie capitaliste » qu'est alors le bassin du Gard qui explique dans une large mesure la forme violente de la révolte ouvrière. Nous l'avons vue s'exercer par la dynamité contre les symboles de l'autorité que sont les sièges des

(19) M. PERROT, op. cit., t. 2.

(20) Archives nationales, C 3 021.


PREMIER MAI 1890 DANS LES MINES DU GARD 71

compagnies et les maisons des ingénieurs. Pendant la grève de 1890, elle s'est exercée contre les ventilateurs des mines et contre les écoles religieuses dont les vitres ont été brisées, c'est-à-dire contre ce qui incarne le travail et l'idéologie dominante. La grève de 1890 est donc l'aboutissement d'une situation de tension propre au Gard : il fallait que la tension se libère, car la situation devenait difficile à supporter. La dureté et la longueur du mouvement sont.la concrétisation d'une révolte qui couvait depuis longtemps et dont les motivations prof ondes s'éclaircissent à travers de petits faits intervenus les années précédentes.

Le 14 avril 1887, un ouvrier avait été renvoyé par la «Compagnie houillère » pour participation au syndicat et le dialogue suivant s'était engagé entre l'ingénieur et le licencié, dialogue rapporté par le commissaire de police de Bessèges (21).

—L'ingénieur : «Je vous connaissais déjà depuis l'année dernière; mais aujourd'hui nous savons qui vous êtes et nous sommes certains que vous faites partie de la.chambre, syndicale. »

— L'ouvrier : « Je m'en honore et je continuerai. »

— L'ingénieur : « Vous passerez demain à mon bureau, on vous y fera votre compte. »

— L'ouvrier : « Ce n'est pas une compagnie de discipline, mais ' une tanière d'esclavage ! L'ours dans le bois est plus-heureux que vos

ouvriers, car il est maître de ses mouvements, tandis que. les malheureux n'ont chez vous ni la liberté de parler ni même la faculté de mettre le nez à la croisée quand bon leur semblé, car il survient à ce moment des mouchards qui rapportent et exagèrent le fait, les font renvoyer sans contrôle. »

A ce cri de révolte répond un article encore plus violent paru dans Le Socialiste du Gard sous la plume d'un « jeune exploité, membre de la chambre syndicale» en 1887 :

Oui, nous sommes ivres tous les jours en pensant à toutes les atrocités que nous avons à subir dans votre bagne, capitaliste. Mais cette ivresse, nous la portons gravée au fond de nos coeurs comme tous les meurt-de-faim. Oui, cette ivresse existe, mais elle ne doit sortir des entrailles de l'exploité que lorsque les revendications ouvrières seront favorables et à la merci de tous les affamés. Le jour où elle s'évaporera, la classe laborieuse vous aura anéantis (22).

Ce bagne capitaliste si violemment dénoncé, on le retrouve dans la lettre de deux jeunes manoeuvres renvoyés par là «Compagnie houillère de Bessèges » à l'ingénieur en chef de la compagnie.

Vous aviez eu l'amabilité de nous faire prévenir que le mois ne se passerait pas sans que vous nous fassiez régler. Pour cela vous ayez cherché à,vous couvrir en nous imposant le plus mauvais de vos travaux : traîner du remblais à la couchette, à plat ventre, sous une voûte séparée du sol par une hauteur de soixante-dix à soixante-quinze centimètres, sûr que vous étiez que nous le refuserions et qu'ainsi,

(21) AD, 6 M 1 414.

(22) Idem.


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vous pourriez vous débarrasser de deux jeunes ouvriers qui poussaient l'impertinence, jusqu'à ne pas vouloir faire partie du cercle catholique et de la cohue de vos mouchards. Notre âge, dix-neuf et vingt ans, vous disait que nous consentirions difficilement à nous considérer comme vos esclaves. Nous n'avons pas voulu consentir au travail de forçat que vous nous destiniez, souvenez-vous ! Nous nous souviendrons de vos persécutions que tolère et qu'encourage la faiblesse du gouvernement de la Troisième République. Recevez nos Crachats et notre mépris (23).

Il était nécessaire de donner la parole à ces ouvriers pour avoir une idée exacte de la situation dans les compagnies minières. Le vocabulaire dei ces trois textes, où reviennent sans cesse les mots d'esclave, de bagne, de forçat, traduit mieux que tout les rancoeurs accumulées contre un patronat intransigeant. Il permet de mieux comprendre la réussite de l'anarchisme dans les syndicats et le succès de ces appels à la violence comme seule réplique à une autre violence, celle que subissent quotidiennement les ouvriers sur leur lieu de travail. Tout cela est d'ailleurs corroboré par le commissaire de police de Bessèges, qui écrivait le 26 avril 1890, donc peu avant l'explosion de révolte du 1er mai, au sous-préfet d'Alès :

Les haines les plus tenaces contre les patrons se rencontrent à la «Compagnie houillère de Bessèges ». Il existe parmi les personnes de cette compagnie courbées sous une discipline de fer, un sourd mécontentement. Il y a des haines accumulées et le mot « watrin » est dans toutes les bouches à l'adresse de M. Marsault (ingénieur en chef) (24).

On ne saurait mieux justifier le mouvement de mai 1890, le succès anarchiste et fournir une explication à la durée de la grève.

En effet, au-delà des revendications concrètes, c'est bien un mouvement de libération, un exutoire que cette grève de 1890, d'où sa durée et les difficultés qu'eurent les ouvriers à reprendre le travail malgré l'échec évident dès le 21 mai. La rupture avec la vie monotone et Pénible de prolétaire qu'est toute cessation du travail, ainsi que le souligné M. Perrot, se double ici d'un véritable besoin d'échapper, ne serait-ce qu'un mois, a la « tanière d'esclavage ». L'ouvrier redevient un être humain, exerce sa souverainté à travers les assemblées journalières, parcourt la campagne, discute enfin librement de ses problèmes sans être espionné, manifeste, crie, parle, retrouve une personnalité que le carcan autoritaire des compagnies cherche à lui enlever pour en faire une machiné à produire du charbon et rien de plus. Quoi d'étonnant alors à ce que la grève se prolonge : on se refuse à sauter le pas de nouveau, à retrouver le bagne. D'où aussi le côté messianique, millénariste du mouvement : on souhaite tellement que les choses changent que l'on finit par croire à l'imminence de ce changement. C'est l'ivresse de la libération qui tend à masquer les réalités par une grande vague d'espérance collective, comme en témoigne à

(23) Idem.

(24) AD, 14 M 444.


PREMIER MAI 1890 DANS LES MINES DU GARD 73

sa façon l'ingénieur des mines d'Alès dans son analyse des événements le 14 juin 1890 :

Les mineurs né savaient pas au juste pourquoi ils se mettaient en grève ni ce qu'ils prétendaient réellement obtenir (25).

Observation judicieuse, car c'est au-delà d'un programme de revendications que l'on veut aller et bien plutôt à la recherche d'un autre type d'existence entrevu un instant par la participation à la grève.

Ainsi se trouvent en partie expliquées à la fois l'option idéologique de la révolte ouvrière, l'explosion de mai 1890 et sa durée si étonnante au premier abord. Mais ne faut-il,pas rechercher un facteur d'explication dans le lieu même où se déroule l'action ? Nous sommes en effet dans les Gévênnes. Or, en évoquant le personnage d'Henri, comment ne pas songer à Cavelier, au Mas Soubeyran, au phénomène camisard ? Le leader ouvrier, à l'instar de ces ancêtres cévenols, retrouve tout naturellement le chemin du « désert ». Certes il s'agit d'un « désert modernisé » puisque Henri se réfugie dans les galeries de mine, mais l'analogie est frappante. De même une des femmes d'ouvriers, Amandine Boucher, femme Vemet, qui prit; très souvent la parole au cours des assemblées générales ouvrières journalières, afin d'exhorter ses amies à participer activement au mouvement, avait l'habitude, nous est-il dit, d'arracher régulièrement les larmes à son auditoire. « Voici revenu lé temps des prophètes. » On ne peut que souscrire à cette remarque de M. Perrot (26).

On peut d'ailleurs souligner que parmi ces « prophètes » et au-delà, parmi les membres actifs du mouvement; les femmes occupent une place importante. Dans ces villes industrielles, il n'y a guère d'emploi susceptible d'absorber la population féminine. Il est très rare de voir les femmes de mineurs travailler, car mine et métallurgie, seules industries du bassin houiller, n'ont pas recours à elles, sauf lorsque, jeunes filles ou veuves, elles occupent les postes de trieuses de charbon. Mais cela reste exceptionel et la femme de mineur,est avant tout une femme au foyer, attentive au seul revenu du ménage, le salaire du mari; d'où une sensibilité exarcerbée lorsque, en cas de grève, c'est la subsistance matérielle du ménage qui est en cause.

L'ivresse revendiquée hautement par le jeune ouvrier dans le texte sus-cité, le millénarisme du mouvement, n'est-ce pas la résurgence d'une forme de mysticisme hérité des camisards ? Malgré ce, d'après les renseignements qui nous ont été fournis par Ph. Joutard (27), tous les militants ouvriers fichés en 1886 sont nés dans des localités à quatre-vingt pour cent au moins catholiques. Nous savons par ailleurs que les compagnies recrutaient presque uniquement des ouvriers catholiques, présentant une garantie d'ordre, car royalistes, afin de se prémunir contre l'esprit contestataire du groupe protestant. Ce n'est donc pas dans une filiation directe avec les camisards du XVIIe siècle qu'il convient de chercher la réponse à la question soulevée.

(25) AD, 14 M 447, et M. PERROT, op. cit., t. 1, p. 98.

(26) M. PERROT, op. cit., p. 100.

(27) Ph. JOUTARD a présenté les textes originaux de l'époque dans Journaux camisards, Paris.


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Celle-ci se trouve bien plus: dans le terroir et la mentalité de la région, dans ces Cévennes mal vues des préfets, qui redoutaient une nomination à Nîmes, dans ces Cévennes imprégnées de toute une tradition de révolte à l'oppression, quelle qu'elle soit, terre des, sectes et des pensées rebelles. Il nous semble qu'il y a là Un autre facteur, explicatif des particularités du mouvement gréviste de mai 1890 et des années qui l'ont précédé.

Autre trait caractéristique de la préhistoire du mouvement syndical, la formation des bandes de grévistes parcourant le bassin pour avertir les autres de l'événement, essayer de généraliser l'arrêt de travail. Cette façon de communiquer," ce rôle primordial du gréviste de base traduit l'absence de structurateur, l'absence de véritable centre de décision syndical capable d'impulser la lutte tel qu'il existe déjà dans le bassin houiller du Nord-Pas-de-Calais et tel qu'il se généralisera par la suite. On n'envisage pas encore de se retrouver à travers la médiation syndicale. Ce qui primé c'est le contact direct, le bouche à oreille, la discussion entre ouvriers, la parole, la rencontre, l'être ensemble.

Enfin nous voudrions caractériser le mouvement à travers son discours et nous disposons pour ce faire d'un texte fort précieux, un chant inventé lors du mouvement, la «Chanson de la grève des ouvriers de Rochebelle» (28).

On sait en effet que le souvenir des batailles religieuses de jadis est encore très vivant dans les Cévennes du XIXe siècle et il entretient encore des oppositions et des rancunes qui ont pénétré profondément dans là vie quotidienne. Les trois siècles de formation différente ont eu pour résultât de créer deux psychologiés distinctes, qui sont d'autant plus marquées que la juxtaposition des deux confessions est plus régionale que communale. Le bastion traditionnel du protestantisme se trouve dans les vallées cévenoles alors que le bloc catholique se situé surtout dans la région d'Alès. C'est dans le passé religieux de la région qu'il faut rechercher l'origine de cette répartition. A Anduze, capitale du protestantisme cévenol en révolte contre les armées de Richelieu ou de Villars, s'oppose Alès, toujours fidèle à la cause royale et sur* lequel se sont appuyés les efforts de la reconquête catholique.

Voici, la grève a commencé Allons mineurs prenons courage Tous les ouvriers sont rassemblés Animés d'une même rage. ■ Nous sommés en réclamation Et nous savons bien nous y prendre Nous voulons de l'augmentation .

Quand à Alès il est venu. Ce directeur, chef des mines

(28) AD, 6 M 1 414.


PREMIER MAI 1890 DANS LES MINES DU GARD 75

Gros bouledogue et,vieux têtu

A cm nous prendre par famine N'hésitons pas et soyons sérieux Nous saurons,détourner sa ruse. Et nous serons victorieux

Tous les ouvriers des environs Maudissent ce tigre farouche Aussi tous nous le combattons Jusqu'à la dernière cartouche. Soyons, calmes,braves mineurs Et prêtons-nous main forte ; Soyons unis, et de l'ardeur Pour expulser ce grand despote.

4

Il se fait garder son château Par un bon piquet de gendarmes ;

De peur qu'on les prenne d'assaut Il leur' fait exhiber les armes, Mais plus que jamais les ouvriers Se souviennent de son audace Quand il disait à l'atelier « Laissez passer Monsieur et faites place ! »

Le texte de cette chanson ne fait que confirmer par ses orientations les trois protestations d'ouvriers dont nous avons déjà parlé. Nous n'avons pas affaire ici à un vocabulaire de classe. On ne parle pas de prolétariat ou de classe ouvrière, mais d'esclave, de bagnard, de forçat. La lutte est menée à la fois pour satisfaire des besoins matériels («Nous voulons de l'augmentation») et au nom d'une respectabilité sans cesse bafouée par le patronat ( « Alors qu'il nous croyait des buses »). On veut montrer que l'on n'est pas cet être inférieur ayant besoin d'une tutelle pour savoir ce qu'il doit faire (« Nous saurons détourner sa ruse »). Le capitaliste n'est pas encore analysé en termes modernes, mais plutôt avec un vocabulaire d'Ancien Régime : sa maison, c'est le « château », un château, gardé pour éviter un assaut du type « grande peur » de 1789. Dans cette demeure règne non pas un patron d'industrie, mais un , « grand despote » dont le portrait physique, résumé dans le terme de «gros bouledogue » suggérant l'opulence, l'oisiveté, la jouissance, n'est guère éloigné de celui du grand féodal fustigé lors de la Révolution française. Ce « bouledogue » ne peut avoir que des projets détestables («A cru nous prendre par famine»). Là aussi est repris un thème hérité de la Révolution française, à savoir le complot visant à affamer le peuple. Mais tout cela est voué à l'échec grâce à la levée en masse des exploités ( « Tous les ouvriers sont rassemblés » et « soyons unis »), seule capable de mener à bien la tâche entreprise : la toute-puissance de « l'être ensemble ».


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Si nous avons insisté sur cette courte étude de vocabulaire, c'est dans le but de montrer à quel point le capitalisme est ici analysé en termes peu économiques, peu théoriques. La dénonciation reste largement au niveau des apparences, elle est plus morale qu'économique. Le vocabulaire employé se rattaché beaucoup plus à l'Ancien Régime qu'à la civilisation industrielle, il est marqué de l'empreinte du XVIIIe siècle et peu encore de celle du XIXe. Il révèle une classe ouvrière encore mal détachée de ses racines paysannes et de ses mentalités ancestrales. L'empreinte de la grande industrie, si elle a modifié le genre de vie et le paysage des campagnes cévenoles, n'a pas encore bouleversé les mentalités dont la pesanteur est toujours plus grande que celle de l'économie. Telle est l'ambiguïté fondamentale du mouvement de mai 1890 dans le bassin houiller du Gard : par le cadre dans lequel il se déroule, par les forcés, objectives en présence (prolétaire et capitaliste), il est bien une lutte de classe de type moderne; par ses modes d'action et de propagande, par la façon dont il est vécu, par son discours, son aspect mi-ouvrier mi-paysan, il rappelle plus la jacquerie traditionnelle. Comment alors le caractériser autrement que comme la « révolte primitive » d'une classe ouvrière non encore coupée de ses attaches rurales et refusant, dans un dernier sursaut, l'existence du prolétaire d'industrie, l'horizon de l'usine ou de la mine, les horaires fixes, les cadences de travail, le carcan hiérarchique, l'intégration à la société industrielle?


La grève de 1907 à Briançon

par W. RABI

A la mémoire d'Albert Bourges (1910-1973) militant ouvrier du Briançonnais.

LE CADRE GEOGRAPHIQUE, ECONOMIQUE ET POLITIQUE

M. Crubellier pense que, depuis le XVIIIe siècle, le Briançonnais a connu une période de crise, qu'il attribue à divers facteurs tels que : la conjoncture politique (conséquence du partage du traité d'Utrecht), la surpopulation (compte tenu de la médiocrité des ressources agricoles et industrielles), le caractère semi-autarcique de l'économie locale, le blocage de la frontière pour des raisons militaires (depuis 1815), l'enclavement et la médiocrité des routes d'accès, enfin ce qu'il appelle « la rupture d'équilibre » entre le potentiel démographique et l'environnement. culturel ( 1 ).

En fait, le Briançonnais n'a jamais cessé d'être en crise. Et tous les remèdes qui furent proposés pour normaliser la situation ne sont jamais parvenus à retirer à cette région le caractère constant de zone excentrique, avant comme après l'année 1884, au cours de laquelle le chemin de fer français a atteint Briançon.

Dans un ouvrage de 1921, H. Petiot (2) apparaît encore relativement optimiste. Il souligne le rôle commercial, militaire, agricole, industriel du Briançonnais (possibilités hydro-électriques considérables, nombreux filons d'anthracite). Mais il sous-estime le rôle du tourisme hivernal (qui,ne peut, certes, constituer qu'un apport d'appoint), et il surestime l'importance de l'usine de la Schappe (filature et peignage de déchets de soie), qui va pourtant fermer ses portes douze ans après. En réalité, le Briançonnais n'a jamais, survécu que grâce à des circonstances accidentelles, qui n'ont eu que des effets temporaires : au XVIIIe siècle, construction de nombreux ouvrages militaires du type Vauban, ce qui se traduisit par des sommes « fabuleuses » que les travaux de fortifications firent jeter comme une pluie sur Briançon ; en 1842, fondation de l'usine de la Schappe ; enl883-1884, construction de la gare terminale à Briançon ; de 1875 à 1900, nouveaux travaux de

(1) M. CRUBELLIER, «Le Briançonnais à la fin de l'Ancien Régime (notes de géographie historique) », Revue de géographie alpine, 1948, p. 259 à 296, et p. 335 à 371.

(2) H. PETIOT, « Briançon, étude de géographie urbaine », Revue de géographie urbaine, 1921. Cet auteur n'est autre que celui qui est devenu dans la suite Daniel-Rops. Il rédigea cet ouvrage a l'occasion d'un séjour climatique dans la région; cf. p. 66 et p. 96.


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fortification, « attirant des ouvriers, des ingénieurs et tout un personnel militaire » ; jusqu'en 1914 enfin, présence d'une garnison de 3 000 hommes ; à quoi il faut ajouter le climatisme pour tuberculeux à partir de 1925, et le tourisme hivernal à partir de 1945, en plus du tourisme estival, qui fut constant.

Le vrai palliatif à une situation économique en continuel,déséquilibre fut en permanence l'émigration, non seulement l'émigration saisonnière, mais aussi l'émigration définitive. Selon R. Muller et Ch. P. Peguy (3), entre 1840 et 1940, en un siècle, l'excédent de l'émigration sur l'immigration, dans l'arrondissement de Briançon, s'est élevé à 14 464 âmes, ce qui représente, compte tenu de l'immigration (en partie italienne) de l'ordre de 11 000 âmes, Une hémorragie d'environ 25 000 âmes en cent ans. On décèle le même phénomène à l'échelon du département, où la population est passée de 133 100 en 1846 à 84 932 en 1946, soit une hémorragie de 48 168 âmes en un siècle (environ trentesix pour cent) - (4). Tel est le destin, somme toute irréversible, de cet arrondissement frontière. Il n'y a plus de place pour les petites cellules montagnardes vivant en semi-autarcie.

En 1842, pour freiner l'émigration Hors dé la région, fut créé à Briançon Sainte-Catherine, par des Briançonnais, les frères Chancel, un établissement de peignage, qui devint rapidement le centre le plus important de France. Après diverses transformations de caractère commercial, en partie par nécessité d'investissements importants, et en partie par nécessité de liaison avec d'autres entreprises de filature, cette société, initialement familiale, s'intégra en 1882 à la Société industrielle pour la « schappe » (Bâle), qui groupait peignage et filature, en Suisse et en France (5).

La création de ce centre industriel avait été rendue possible non seulement, grâce à l'énergique intervention des frères Chancel, mais aussi grâce aux possibilités locales : une certaine disponibilité démographique (neuf villages et hameaux aux environs de Briançon, dont la population était inoccupée pendant l'hiver), une force hydro-électrique; une eau de grande qualité, enfin des filons d'anthracite aisément exploitables selon les critères de ce temps. Il fallait un certain courage pour tenter cette expérience au milieu du siècle dernier. Jusqu'en 1885; en effet, pour gagner Grenoble, il fallait dix-huit heures en été (par le Lautaret) et trente-six en hiver (par Veynes) ; le voyage de Marseille durait trente-deux heures.

L'industrie de la « schappe » est « Celle qui file les déchets de soie ». Ce produit, de nature inférieure à la soie, était obtenu, après une longue préparation, avec les déchets de soie grège de toutes sortes et tes cocons non dévidables. Les balles de déchets arrivaient de Chine et du Japon. Les opérations s'effectuaient en plusieurs stades : 1) triage (classement par Catégories), 2) dégommage, c'est-à-diré traitement per(3)

per(3) MULLER et Çh.-P. PEGUY, «Contribution à l'étude humaine des, Alpes briançonnaises: »;Revue de géographie alpine, 1944, p. 59 et. suiv.

(4) L. ARTHAUD, «Mouvement de là population des Hautes-Alpes au début du xxe siècle», Bulletin de la Société d'études des Hautes-Alpes, 1965, p. 57.

(5) F. MANGOLD et H.-F. SARRASIN, Société industrielle pour la schappe, origines-et développement, 1824-1924 Delachaux et Niestlé, Neuchâtel, 1924; également G. GUÉRIN, « L'industrie de la schappe et les usines de Briançon », Le Courrier des Alpes, Gap, 15 juin, 22 juin et 29 juin 1939.


LA GREVE DE 1907 A BRIANÇON 79

mettant d'enlever la substance gélatineuse qui enrobait les filaments de soie par décreusage (ébullition dans un bain d'eau alcalinée, lavage puis séchage), 3) cardage et peignage (opération qui démêlait les fibres et les à semblait en nappes, après enlèvement de paillés, fétus et cheveux), 4) filature enfin (par allongement des nappes et transformation en rubans).

A Briançon, l'entreprise prit un essor inattendu. Le premier local, un ancien couvent de dominicains, se révélant insuffisant, la direction entreprit en 1860 la construction d'un très grand bâtiment (125 m. de long, 18 de large, 5 étages) qui fut inauguré officiellement en 1863. En présence des autorités civiles, militaires et religieuses, Paul Chancel déclara, entre autres propos, aux 500 ouvriers qui avaient été invités à un repas,gigantesque :

Depuis longtemps vous avez compris que la prospérité des chefs et celle, des ouvriers est inséparable.: En secondant ces premiers par votre travail, vous faites ce qu'eux aussi font dans votre intérêt; la voix de votre coeur a dû vous confirmer cette vérité (6).

C'était là un programme paternaliste courant parmi les chefs d'entreprise à cette époque.

Pendant un demi-siècle, il n'y eut guère de conflit. En 1864, l'entreprise comportait 700 ouvriers, en 1870 1 400, et à la fin du siècle environ 1 200. Le manque de main-d'oeuvre se faisant sentir, une Cité ouvrière fut construite, et l'on fit appel à de jeunes Italiennes, recrutées de l'autre côté de la frontière. Le personnel comportait des adultes, hommes et femmes, et des enfants (il y en avait 300 en 1860, mais par la suite le nombre des enfants tombe à une centaine), qui effectuaient douze heures de travail par jour.

Certes la direction manifestait son souci du bien-être des ouvriers : instruction et catéchisme obligatoires pour les enfants, service médical pour tous, caisse de secours et de retraites, contrôle sévère des ouvrières italiennes. Mais les conditions de travail étaient dures, ainsi que le révèlent les témoignages portant sur le début du XXe siècle. Le livret remis à chaque ouvrier comportait mention du règlement intérieur, avec les dispositions suivantes notamment :

interdiction de s'adresser à là direction sauf « pour les cas sérieux où urgents» (art. 12); amende en cas d'infraction au règlement (art. 23) ; renvoi immédiat avec retenue de douze journées de travail en cas de faute grave (art. 13); responsabilité de l'ouvrier en cas de dégradation de marchandise ou de machiné (art. 9); renvoi sans préavis en cas de chômage produit par le départ subit de plusieurs ouvriers, ou d'accident de machine, ou de retard dans l'arrivée de la marchandise (art. 24) ; enfin, le salaire (on le verra par là suite) était particulièrement médiocre (7).

Les familles de Briançon et des, villages ou hameaux des environs s'en contentaient Cependant. Elles manifestaient même une certaine

(6) Courrier des Alpes, 8 juillet 1863.

(7) Société industrielle pour la schappe, Règlement des usines de SainteCatherine à Briançon, s.d. (la seule indication consiste dans le rappel de la loi de 1874), archives départementales des Hautes-Alpes (plus loin AD), 8° A 1367.


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reconnaissance de l'existence de cette usine, qui permettait d'assurer un minimum de subsistance à la population. C'est ainsi que, afin de permettre l'embauchage des enfants, qui ne pouvait se faire qu'à partir dé douze ans (loi du 19 mai 1874), les familles se fabriquaient des dates de naissance erronées. Et, lors de la visite des inspecteurs du travail, les enfants qui n'avaient pas l'âge étaient cachés, dans les cabinets ou dans les placards.

Mais vint un moment où les conditions sociales et politiques connurent une mutation certaine. L'esprit du temps ne pouvait plus se satisfaire d'un paternalisme qui masquait à peine l'autoritarisme et la recherche du profit En cette grande crise de la fin du siècle dernier, l'autorité patronale et l'idéologie patronale commençaient à être remises en question. Socialisme et syndicalisme soulevaient une vague d'espérance (8). Cela arriva à Briançon, immédiatement après les élections de 1906, qui assurèrent la victoire de l'union des gauches.

Dans le Briançonnais en 1906, pour la première fois, est élu un député socialiste en la personne d'Emile-François Merle. Il a vingtsept ans. Il est né à Briançon et fait partie d'une famille bourgeoise de la ville, commerçante et aisée. Il a fait des études à la faculté de droit de Grenoble et a présenté une thèse remarquée concernant l'impôt sur le revenu. Docteur es sciences économiques et politiques, il exerce la profession d'avocat. Socialiste parlementaire, il fait campagne dans l'arrondissement de Briançon, et est élu, parvenant à battre le député traditionnel Laurençon, député depuis 1877. Dans la France entière, revanche de l'affaire Dreyfus, les élections de 1906 confirment la victoire de l'union des gauches où les radicaux ont la majorité. Au cours de sa campagne, le nouveau député a évoqué la création d'un syndicat dès ouvriers de l'usine de la «schappe». Il dispose d'un hebdomadaire. Le Paysan briançonnais, dont le rédacteur en chef est Mattéi, un ancien surveillant au collège de la ville, qui a épousé une jeune fille du pays. Comme le plus souvent le député est à Grenoble ou à Paris, Mattéi est son agent dans l'arrondissement.

Mais très rapidement, après les élections, des divergences apparaissent entre Merle et Mattéi, pouf des raisons qui demeurent encore obscures; divergences de caractère ? divergences quant à la tactique ? En tout cas le conflit est vif entre les deux hommes. Quelles que, soient les explications données sur ce conflit, par Merle ou par le sous-préfet (9), le débat semble plus profond : plus proche de la masse ouvrière, Mattéi sent mieux que Merle le mouvement qui anime celleci : elle veut le syndicat dont le député tente de repousser la création pour des raisons d'opportunité à la fois locale et nationale.

Donc, le 15 janvier 1907, Mattéi effectue le dépôt à la sous-préfecture de Briançon des statuts d'un Syndicat ouvrier dénommé « Syndicat de l'Usiné de la «schappe» à Samte-Catherine-sous-Briançon»,

(8) P. SORLIN, La Société française, 1840-1914, Grenoble, 1969, p. 165 et 199 et p. 161-203.

(9) Dans Le Paysan briançonnais (31 janvier 1907), Merle annonce qu'il a dû se séparer de Mattei, « fainéant... propre à rien », et que ce Mattéi est devenu, depuis le congédiement, son ennemi. Dans la lettre du 20 janvier 1907 au préfet, le sous-préfet souligne que l'instigateur de la grève serait ce Mattéi, qui aurait ainsi voulu se venger du député en constituant ce syndicat « dont le député n'aurait pas conseillé la constitution en ce moment » (AD, 124 M 19).


LA GRÈVE DE 1907 A BRIANÇON 81

en vertu, de la loi du 21 mars 1884. Est jointe 1a listé du premier conseil. Y figurent : J. Bellet (secrétaire), Aubert (trésorier), FaureBrac, Travail, Courcier, Fourrat, H. Bellet, Ratel, Telmon, Ferraud, Hermil, Blais. Ils sont douze ; pour faire partie du syndicat, il faut être ouvrier à l'usine, Français, et être âgé de seize ans, à l'exclusion des directeur, sous-directeurs, employés, contremaîtres et surveillants. Le sous-préfet l'annonce au préfet dès le lendemain et fait l'analyse de la situation (10).

Le syndicat rassemble 350 membres dès sa formation, sur les 850 ouvriers que comporte l'usine (soit 398 hommes et 452 femmes — dont environ 200 Italiennes —, plus les enfants, si bien que la totalité du personnel peut être évaluée à au moins 1000 individus). Le salaire est indiqué par lé sous-préfet dans son rapport du 30 janvier comme variant, selon les catégories, de 1 f 25 à 2 f pour les femmes, et de 2 f 75 à 4 f pour les hommes (les témoignages recueillis révèlent des salaires inférieurs, même pour les périodes ultérieures) (11). A cette époque, P. Sorlin souligne que le salaire journalier d'un maçon dans le Nord est de 5 francs, et d'un peigneur de Roubaix 3 francs (12).

LA GREVE

Dès l'apparition de ce syndicat l'administration locale de l'usine, dont le directeur est Ernest Audoyer, depuis 1878 (il le sera, jusqu'en 1912 et aura su, dira le livre du centenaire, « diriger ses fabriques à la perfection »), se livre à des vexations à l'égard de certains membres du syndicat. Théophile Hermil est mis à pied, ainsi qu'un nommé Sylvestre. C'est la raison pour laquelle le 30 janvier au matin une délégation se rend auprès d'Audoyer. Il lui demande en quel nom elle, se présente. Elle répond : au nom du syndicat. Alors il refusé de la recevoir. Immédiatement 400 ouvriers quittent l'usine; 380 restent à leur travail (13). Par la suite Audoyer présentera ainsi cette première entrevue, il accepte de recevoir les représentants; s'ils se présentent en tant que délégation ouvrière :

Si au contraire vous vous présentez au nom d'un syndicat formé à l'instigation de quelques agitateurs absolument étrangers à l'usine, je ne puis entrer en conversation avec vous et vous n'avez qu'à retourner à votre travail. ■

Les délégués déclarent qu'ils se présentent en tant que délégation syndicale. Alors le directeur ajoute :

Je ne les ai pas retenus. Ils sont descendus aux ateliers, et sont ressortis aussitôt, entraînant une grande partie de leurs camarades (14).

(10) AD, 124 M 19.

(11) AD, 30 janvier 1907.

(12) P. SORLIN, op. cit., p. 174 et 194.

(13) AD, 30 janvier 1907.

(14) Le Républicain des Hautes-Alpes, 3 février 1907.


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Le même jour, en accord avec le conseil d'administration de Bâle, le directeur décide de « fermer provisoirement l'usine» (15). Et, aux offres de, conciliation faites par le maire de Briançon,: agissant en qualité de juge de paix suppléant (en l'absence du nouveau juge de paix: non encore installé); il répond par un refus ferme et poli. Au débrayage des ouvriers correspond donc un lock-out patronal. Les 30 ét 31 janvier, les grévistes] au nombre de 400 environ, défilent dans les rues : Sainte-Catherine, Pont-de-Cervières, Grand-Villard et Briançon «en une manifestation calme et digne qui a fortement et favorablement impressionné le public ». Ils défilent au chant de La Marseillaise et de L'Internationale. Le 2 février, devant le refus patronal de toute discussion, les. ouvriers,décident « la grève à outrance » (16). Le souspréfet perçoit nettement la nature vraie de ce conflit. Le 1er, février il écrit au préfet :

Audoyer accepterait des pourparlers si la question du syndicat n'était pas, en. jeu [....]. Le syndicat ferait des concessions si Audoyer voulait en admettre le principe, en sorte que nous tournons dans un cercle vicieux (17).

Avec des péripéties diverses, la grève, lock-out dure trois mois. Les portes de l'usine ouvriront de nouveau le 2 mai. La chronologie des événements peut être ainsi présentée :

— 30 janvier, déclenchement de la grève et défilé ; drapeau et chants ; — 31 janvier, défilé, sous les plis du drapeau rouge, et aux accents de

La Marseillaise, de L'Emancipatrice et de L'Internationale ;

— 1er février, la gendarmerie est mise en état d'alerte, et une compagnie

d'infanterie est. consignée ;

— ler février, la direction refuse l'offre de conciliation proposée par le

maire, agissant, en vertu d'une loi de 1892, comme suppléant du juge de

paix.;

— 3 février, la direction décidé un lock-out ; — 9 février, le conseil municipal de Briançon accorde aux, grévistes le

droit de faire le lendemain dimanche une quête publique à leur profit;

— 10 et 14 février, défilés ;

— 13 février et jours suivants, départ des Italiennes ;

— Même semaine, le sous-préfet propose l'arbitrage du citoyen Viviani, ministre du Travail, mais le conseil d'administration refuse ;

— 16 février, une délégation des grévistes accepte de se présenter à la direction locale en qualité de délégation ouvrière ; elle demande la reprise du travail, et présente une liste de revendications ; — 17 février, leslistes de souscription atteignent un total de 813 francs ;

— 21 février, défilé ;

— 23 février, une délégation des grévistes se présente à la direction locale pour recevoir la réponse à l'offre de reprendre le travail moyennant satisfaction faite aux revendications.- « La réponse est négative, »

— 6 mars, pour la première fois, manifestation des «jaunes» aux cris de « A bas les rouges... A bas les grévistes... A bas Mattéi... À bas le syndicat » ; incidents entre « rouges » et « jaunes » ;

(15) AD, 30 janvier 1907.

(16) Le Petit Briançonnais, 3 février 1907, toutes les référencés à cet hebdomadaire sont tirées du fonds. Carretier (archives municipales de Briançon)l

(17) AD, 1er février 1907.


LA GRÈVE DE 1907 A. BRIANÇON 83

— 8 mars, nouvelle entrevue avec la direction-locale, concernant la reprise du travail; la direction promet une réponse; défilé des,grévistes en réponse à celui des «jaunes»; discussions et rixes; — 12 mars, incidents nombreux; les grévistes contrôlent l'entrée et la sortie dé l'usine ; des vitres sont brisées ; des poteaux électriques sont sciés; la ville est occupée par une formation de gendarmerie forte de cinquante hommes et plusieurs compagnies d'infanterie;

— 24 mars, pas de réponse de la direction;

— 28 mars, réunion du conseil municipal de Briançon ; le conseil prend connaissance d'une lettré des ouvriers grévistes rappelant les origines, du conflit; la note rappelle également la liste des revendications; le maire déclare être intervenu auprès de la direction, laquelle lui a promis une réponse pour le 1er avril ; plusieurs communes interviennent pour la réouverture de l'usine (Grand-Villard, Saint-Martin-de-Queyrières, Puy-SaintPierre, Saint-Chaffrey);

— 30 mars, les grévistes diffusent une affiche conviant, à une manifestation afin de démontrer «que le peuple est enfin décidé à ne plus se laisser exploiter et tromper indignement»;

— 2 avril, affiche de là direction annonçant que le travail reprendra le lundi 2 mai ; les ouvriers qui entendent se faire embaucher doivent se faire inscrire en formulant une demande écrite,; le salaire comporte certaines améliorations, notamment : femmes à la tâche, de 2 à 2 f 75 ; hommes aux' décreusage de 3 f 75 à 4 f 50; manoeuvres de 3 f à 3 f 25, nappeurs, 3 f 25 ; peigneurs, 5 f 10 ;

— 3 avril, les ouvriers viennent en grand nombre pour se faire embaucher; « la direction fera un choix » (lettre du sous-préfet, du 3 avril).

— 7 avril, on craint cependant des incidents, puisque ce jour-là un piquet de gendarmerie accompagne Audoyer qui va à la gare; il y a plus de 900 demandes, mais la direction ne reprend que 350 à 400 ouvriers (lettre du sous-préfét du 7 avril) ;

— entre le 7 et le 14 avril, départ du capitaine de gendarmerie Hallard : «Grâce à lui; des incidents violents ont pu être évités malgré l'exaspération des grévistes à un certain moment» (Petit Briançonnais, 14 avril);

— 2 mai, réouverture de l'usine;

— 8 octobre, il faut payer la note ; le conseil municipal, décide du règlement des dépenses de la grève : 407 f (logement des gendarmes), et 500 f (dégâts commis au café Borne, trois, glaces brisées).

LES COMPOSANTES DU CONFLIT

1. Il y a tout.d'abord la résolution patronale. La direction de l'entreprise a été étonnée, sinon stupéfaite, du mouvement qui s'est trouvé déclenché à l'usine. Mais sa résolution n'a pas un seul instant faibli. Elle a parfaitement perçu le,sens et l'enjeu de la lutte, mais elle n'a pas compris l'intensité de la rébellion, ouvrière, C'est pourquoi, pas un seul instant, elle n'a admis la possibilité de reconnaître l'entité syndicale. Sur ce point elle est demeurée intransigeante. A la grève, sans attendre, elle répond par le lock-out. Les ouvriers .comprennent que, sur ce point, il est mutile d'insister, étant: donné de plus la répartition des divers centres industriels de la société. Us capitulent donc très vite, eh usant d'une formulation très alambiquée.

Cette intransigeance patronale apparaît nettement dans l'analyse que fait le sous-préfet, dans sa correspondance au préfet. On a même


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un peu l'impression que le sous-préfet se laisse progressivement intoxiquer par le raisonnement de la direction de l'entreprise. La manufacture de Briançon, dit-il, peut rester fermée plusieurs mois « sans inconvénient pour la direction». Il y avait longtemps que la société n'attendait qu'une occasion pour réduire l'importance de l'usine locale (30 janvier et 1er février). Elle avait prévu cette éventualité, et même celle de « la fermeture définitive». Les ouvriers ont tort de penser que cette usine est indispensable à la société, alors que celleci dispose de dix autres usines en France et à l'étranger (5 février). De plus, là direction locale vient d'afficher un avis aux termes duquel l'usine est fermée « jusqu'à nouvel avis et en tout cas jusqu'au 1er mai ». Il est troublant de constater que la direction s'est tenue à cette proposition, puisque les portés né sont de nouveau ouvertes que le 2 mai. Il y a donc bien de la part de la direction la volonté de mener une lutte résolue et de ne pas faiblir sur ce point. Le même avis annonce que les non-grévistes recevront un demi-salaire, avec un minimum de l f pour les femmes et de 1 f 50 à 2 f pour les hommes (5 février). A la mi-février le sous-préfet propose à là société l'arbitrage du-citoyen Viviani, ministre du Travail. La société réfuse, déclarant : « Nous né voyons aucune nécessité de reprendre le travail à Briançon, et jugeons inutile d'avoir récours à un arbitrage. » Alors vient la capitulation ouvrière.

Le 16 février, une délégation d'ouvriers, accompagnée par Mattéi, se présente auprès d'Audoyer, en son nom propre et non comme représentation syndicale. Moyennant satisfaction donnée à un certain nombre de revendications, elle sollicite une reprise du travail. Mais la société veut auparavant éliminer les meneurs. «Elle n'a qu'un but, écrit le sous-préfet, tuer le syndicat dans l'oeuf. Elle à pour cela le choix des moyens » (18 février); Le 13 février, les petites Italiennes ont commencé à partir, à raison du chômage technique. Elles arborent un ruban bleu, « niais pas la chanson gaie ». Le 23 février arrive la réponse dé la société, elle est faite à une délégation ouvrière : « Ainsi que je l'avais promis, j'ai transmis à l'administration supérieure de la société la demande qu'i m'était faite de reprendre le travail. J'ai le regret d'annoncer que la réponse est négative. Le directeur, Audoyer. » Le souspréfet explique que l'intention de la société est de fermer l'établissement de Briançon (24 février). Et il développe de nouveau, à cette occasion, que la grève a été suscitée par Mattéi, contre l'avis du député Merle, et que les ouvriers sont l'instrument de la vengeance de Mattéi contre Merle. Ici l'intoxication est manifeste. Afin de briser la volonté de lutte ouvrière, on fait courir le bruit que l'intention de la société est de fermer l'usine. Le sous-préfet n'est pas dupe des intentions de la société. Car le 1er mars il communique une note de la société, dans laquelle il lui semblé pouvoir lire entré les lignes que l'usine ne sera ouverte de nouveau que « lorsque la société n'aura plus rien à redouter des meneurs de la grève » et qu'en tout cas seule une partie des ateliers reprendra le travail (1er mars).

Jusqu'alors il n'y a pas eu d'incident. Le premier survient le 6; mars. Ce jour-là, trois ou quatre cents ouvriers et « ouvrières surtout » parcourent les rues de la ville, de 10 heures à 12 heures, et manifestent l'intention de reprendre le travail (6 mars), mais en réalité « sous


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l'influence de l'argent, du vin et des curés du voisinage » (18). Malgré ce défilé des « jaunes », et malgré un défilé en réponse des « rouges », la direction refuse de donner son accord. Elle ne le fera que sur l'intervention massive des diverses municipalités de Briançon et du Briançonnais. Lé 2 avril, elle annonce par voie d'affiches que l'usine ouvrira ses portes lé 2 mai ; le réembauchage se fera au choix, sur demande écrite. Certes le salaire sera l'objet d'une légère augmentation ,mais le syndicat n'est pas reconnu.

2. La résolution ouvrière est aussi vigoureuse, et le demeure, ce qui dément l'analyse faite par le sous-préfet, selon lequel le conflit a pour unique cause l'antagonisme Mattéi-Merle. Mais très vite, devant la manoeuvre patronale, qui transforme la grève en lock-out, le syndicalisme local va connaître l'échec. Quinze jours après, lorsque la délégation ouvrière se présente à la direction, elle accepte de renoncer à sa qualité de délégation syndicale. Car le rapport des forces lui est défavorable. Son objectif est, au premier chef, la réouverture de l'Usine, plus encore que la reconnaissance du droit syndical. Elle accepte de capituler sur ce point, afin de sauver ce qui peut être sauvé.

Les ouvriers connaissent; un second échec : ils ne parviennent pas à entraîner-dans la grève uneminorité qui demeure rétive, ni les ouvriers des autres entreprises qu'ils traitent alors d'« embusqués » : laiterie briançonnaise, minoterie Faure, mines de Villard-Saint-Pancrace (19). Toutefois les manifestations se déroulent dans le calme et la fermeté. On défile derrière le drapeau rouge. On chante des chansons révolutionnaires, ou bien dés chansons que l'on invente sur le tas concernant tel ou tel. Quelque, chose de neuf et de vrai est en train de .jaillir de Cette soudaine prise de parole, au sein d'un peuple longtemps humilié et soumis. Le nombre des adhérents du syndicat augmente.

Le 16 février, la délégation ouvrière qui se présente à la direction soumet un rapport quant aux causes du mécontentement (20). Les griefs sont lès suivants, qui touchent non seulement au salaire et aux conditions du travail, mais en premier lieu à là dignité de l'ouvrier. Ce sont : les bas salaires, la partialité dans la répartition des primés, la partialité dans la répartition des instruments, le chômage forcé en été, les mauvais traitements : menaces et injures de la part des contremaîtres et surveillants ; la corruption dont se rendent coupables quelques surveillants à l'égard des ouvrières ; la pression électorale. Dans l'immédiat le rapport insiste sur : une hausse des salaires, la suppression progressive du travail à la tâche, la reprise des deux ouvriers mis à pied, des garanties contre les renvois arbitraires.

Il n'empêche que, malgré leur détermination, les ouvriers, sans doute sur les conseils de Mattéi qui a senti que, sur ce point, la direction ne fléchirait pas, acceptent implicitement de renoncer, le 16 février, à ce qui fut la cause première du mouvement, à savoir la reconnaissance du syndicat (21). Le syndicat l'admet plus nettement

(18) Le Petit Briançonnais, 10 mars 1907.

(19) AD, 1er février 1907.

(20) AD, 17 février 1907.

(21) AD, 18 février 1907.


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par là suite, lorsqu'il intervient auprès du conseil municipal de Briançon (22).

Nous ne demandons pas qu'on reconnaisse officiellement notre syndicat [...] Mais nous ne voulons pas; laisser violer notre droit et continuer à être tracassés parce que faisant partie d'un syndicat. Nous avons décidé la grève, quand,on a voulu décapiter notre organisation, nous la maintiendrons si on veut l'anéantir.

C'est, selon la formule de Lénine, un pas en arrière, deux pas en avant; Même dans cette bourgade montagnarde lointaine les ouvriers savent qu'ilSibnt raison, mais des motifs tactiques, ainsi que les nécessités, quotidiennes (l'absence de tout autre débouché; industriel sur le plan local), imposent de capituler momentanément sur ce point. ;

Quoi qu'il en soit, les manifestations se déroulent avec une résolution fort digne. Chacun peut admirer; au cours des défilés dans la rue, «l'esprit dé solidarité ainsi que le calme» des grévistes (23). Pas le moindre incident ne s'est produit encore « depuis la mise bas » (24). La grève se déroule au moment même du premier concours international de ski organisé à Montgenèvre (10, 11 et 12 février). Le souspréfet continue à penser que lès grévistes, poussés par Mattéi, en veulent au député Méfié. Ce dernier, toujours absent de Briançon, a offert aux grévistes une forte assistance matérielle (5 000 f en espèces), mais les ouvriers refusent (25);

Tout changé à partir de la manifestation des « jaunes » du 6 mars. Le climat se. modifie. Sur la voie publique, les discussions, rixes et voies de fait commencent à se développer, A tort ou à raison (et plutôt à raison) les grévistes attribuent cette manifestation des «jaunes » (effectivement ils portent des rubans jaunes ostensiblement) à une manoeuvre de la direction. Le 8 mars, une délégation ouvrière demande de nouveau la réouverture de l'usine. L'exaspération s'accroît, au fur et à mesure que tarde la réponse. Les autorités mettent en état d'alerte la gendarmerie et l'infanterie... Une action énergique et pressante est menée auprès des conseils municipaux intéressés (Briançon, Villard-Saint-Pancrace, Saint-Martin-de-Queyrières, Puy-Saint-Pierre). Le maire Briançon annonce au conseil, municipal (dont Audover est un des membres) que là réponse parviendra au plus tard le 1er avril. Il y a donc, sur la direction, des pressions de tous: ordres, afin que Cesse une situation qui risque de compromettre l'avenir économique de la régionet de dégénérer en un mouvement de désespoir.

La réponse parvient; lé 2 avril. Ce jour-là, la direction annonce que l'usine ouvrira de nouveau ses portes, sur réembauchage individuel, le 2,mai..Est-ce là une défaite, ou une victoire ouvrière ? En tout cas l'atmosphère se détend. Le capitaine de gendarmerie, qui a su pendant le déroulement de la grève éviter des incidents majeurs, peut quitter ce poste, entouré de l'estime générale. Certes le sous-préfet craint encore des heurts à l'occasion de la réouverture. Mais il n'y en aura

(22) Le Petit Briançonnais, 9 avril 1907.

(23) Ibid., 10 février 1907.

(24) Ibid., 17 février 1907.

(25) AD, 5 février 1907.


LA GRÈVE DE 1907 A BRIANÇON 87

pas, et liés ouvriers se présenteront massivement pour le réembauchage.

3, La presse locale est fort;divisée, quant au conflit, et traduit les divers courants politiques. Si Le Petit Briançonnais (groupe Carretier, de tendance radicale) est généralement très favorable aux grévistes, les les autres, généralement conservateurs, et catholiques (nous sommes encore dans, une période, proche de la loi de séparation), y sont nettement, hostiles. Le Républicain des Hautes-Alpes (groupe Vollaire) exprime sans tarder,son indignation ; il s'élève contre la grève, contre le syndicat et contre « l'intrusion dans l'administration, d'éléments qui n'avaient rien à y voir » (10 février). Le Réveil des Alpes écrit : « Les excitations de M. Merle portent leurs fruits » (7 février). Plus nuancé, mais tout aussi vigoureux, Le Courrier des Alpes (de Gap) note,: «Les paroles de M.. Merle ont porté leurs fruits » (31 janvier). C'est en effet lui qui, bien qu'il ait reculé,au dernier moment, a suscité ce douloureux conflit (7 février). Et le journal s'indigne de ce qu'il appelle les « prétentions outrées » des grévistes. « Ils oublient que quantité d'ouvrières, de seize à vingt ans, gagnent déjà des journées de 2 f 25 à 3 francs » ( 14 février). Le Petit Briançonnais, rappelant ce propos, s'élève contre l'attitude de son confrère de Gap qui, malgré ses relations avec l'évêché (ou peut-être à. causé de ses. relations), n'a pas un mot de pitié pour les grévistes, ni un geste d'assistance matérielle (24 février).

Mais la population briançonnaise, directement concernée, répond favorablement à la souscription. Les diverses, municipalités, soucieuses de jvoir maintenu d'équilibre économique précaire, de leur région, accroissent ; progressivement la pression sur la direction de l'usine. Même si le conseil d'administration de Bâle avait,vraiment décidé, de la fermeture définitive de, l'usine, les résistances auraient été vives, tant au conseil, où figurait encore un Chancel, qu'à Briançon même, où-Audoyer, en qualité de conseiller, municipal, avait intérêt au maintien de l'usine, après la.sanctioii de chômage forcé-pendant une certaine: période.

QUELQUES INTERPRETATIONS

L'intention de la direction est claire dès le début: Sur le principe, elle ne veut pas capituler. Elle.concède quelques avantages; aux ouvriers, mais elle n'accepte' de le faire que si ceux-ci renoncent au syndicat. C'est pourquoi elle dit, ou laissé entendre, au sous-préfet, qu'au fond la société n'attend qu'une occasion pour réduire l'importance de l'usine à Briançon, que celle-ci peut rester fermer plusieurs mois «sans aucun inconvénient pouf la société » (26), et que l'erreur des ouvriers est de croire que l'établissement local est indispensable à la société (27). Pourtant ce sous-préfet, moins dupe qu'il ne paraît, constate que les marchandises arrivent toujours en gare (28). En fait cette usine continuera à fonctionner jusqu'en 1932, avec un personnel de 1 200 ouvriers et ouvrières, sans compter une annexe à Gap.

(26) AD, 30 janvier 1907.

(27) AD, 5 février 1907.

(28) AD, 18 février 1907.


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Si la direction met-fin au lock-out, c'est à la fois sur la pression ouvrière, sur celle des conseils municipaux concernés, peut-être sur la pression gouvernementale (ici les documents manquent, mais aussi parce que l'usine locale constitue un élément décisif dans l'économie générale du groupe industriel. Un journal local affirme que la direction locale a tout fait pour empêcher la fermeture. « Gloire donc à M. Audoyer, qui a su maintenir l'usine, malgré l'avis contraire de Bâle», comme l'écrit Le Républicain des Hautes-Alpes (7 avril). Tout démontre le contraire. La direction, tant locale que bâloise, n'a qu'un but : maintenir l'usine de Briançon après une période de purgatoire, et gagner la bataille contre le syndicat, mener l'humiliation ouvrière à son terme, en recourant au réembauchage individuel, sur demande écrite.

Psychologiquement les notables n'ont rien compris au mouvement. Qu'est-ce qui arrive à notre brave population briançonnaise ? pensentils. Naturellement ce né peut être que la faute d'éléments étrangers au pays, et, sur le plan local, de quelques excités qui ont entraîné les autres. De l'ère des notables de. Briançon on passe brusquement, en une flambée qui n'a pas de lendemain, à l'ère des luttes sociales. Les notables locaux ne voient pas la misère ouvrière. Elle est dans l'ordre des choses. Mais soixante-six ans après l'un d'entre eux, rappelant cette période, peut déclarer : «Je me mets à la place des ouvriers. J'en aurais fait autant.»

L'exposé des faits, tel qu'il est effectué par le sous-préfét, est généfalement exact, mais il demeure souvent incomplet. C'est ainsi que ce fonctionnaire ne souligne pas les abus de l'entreprise : la médiocrité des salaires, le, système du travail à la tâche, l'arbitraire patronal, le chômage forcé en été (par suite de la dislocation des équipes lorsque certains.ouvriers recommencent à travailler aux champs), l'arbitraire patronal à l'occasion dès renvois ou mises à pied, le refus de respecter la loi de 1884 sur le syndicalisme, la pression politique et électorale qui est exercée sur le personnel. Car on ne peut omettre que le directeur de l'usine, Audoyer, est membre du conseil municipal ; que le sous-préfet de Briançon, nommé en 1901, Bigot, devint sort gendre en 1904, et reste en place jusqu'en 1905, date à laquelle il est remplacé ; qu'enfin une pression constante est faite sur le personnel afin qu'il vote pour le député bien pensant Laurençon, élu en 1877 et constamment réélu à Briançon jusqu'à sa défaite en 1906. Tout cela, le jeune sous-préfet, Signoret, ne peut le dire.

De même l'analyse qu'il présente des origines du conflit est constamment erronée. Il soutient la thèse que la grève est déclenchée par le nommé Mattéi, qui à trouvé ce moyen paur « se venger de M. Merle en le plaçant entre M. Audoyer, directeur de l'usine, son ennemi politique, et le syndicat dont le député a déconseillé la constitution en ce moment» (29). Mattéi aurait ainsi voulu se venger du député Merle, qui l'aurait congédié de la direction du Paysan briançonnais (30). Hypothèse insuffisante. Un mouvement pareil, qui entraîna la majorité des ouvriers de l'usine, n'aurait jamais pu avoir lieu s'il n'avait eu des causes profondes.

(29) AD., 30 janvier 1907.

(30) AD, 24 février 1907.


LA GRÈVE DE 1907 A BRIANÇON 89

Mais l'hagiographie briançonnaise n'a retenu, de l'année 1907, que le concours international de ski à Montgenèvre, occultant; totalement le traumatisme majeur que constitua cette grève. Il y a d'autres cas, dans l'histoire, et d'autres phénomènes d'occultation. Cela ressort de la psychanalyse ou de la psychologie, sociale. S'il est vrai que ce. sont les vainqueurs qui écrivent l'histoire, il est vrai aussi que l'historiographie locale n'a tendance à ne retenir que l'événement qui apporte quelque apaisement. Peut-être y a-t-il, au sein de la population, chez les ouvriers et chez les notables, le désir sourd d'oublier ce qui à l'époque, ne pouvait apparaître, chez les uns et chez les autres, que comme une demi-victoire ou une demi-défaite.

Ce fut une bataille perdue, mais sans doute ne pouvait-il en être autrement, tant le rapport des forées était inégal, et tant le lock-out fut immédiatement beaucoup plus efficace que la grève. Mais la population ouvrière avait besoin de se manifester avec cette résolution. Le .syndicalisme est né de la misère, matérielle et morale, des masses. L'appel,, quasi messianique, du syndicalisme ouvrier avait retenti jusque dans cette marche lointaine, où cependant la fumeur du monde ne parvenait qu'assourdie. L'acte de débrayage subit du .30 janvier libéra une charge émotive violente. Il provoqua une joie comparable « à celles provoquées par des rites religieux ou sexuels » (31);

Paradoxalement, rien, dans les revendications qui sont présentées, ne rappelle le travail des enfants : c'est que ce travail des enfants est nécessaire à l'économie de chaque famille. Indirectement cela confirme le degré de sous-subsistance au sein de la population rurale de cette époque, dans l'arrondissement de Briançon, population qui aspire à Industrialisation. Tous ou presque tous travaillent à l'usine. Tous ou presque tous sont concernés. La médiocrité de l'emploi, est telle que le maintien de l'usine est une nécessité pour la population locale, dès lors qu'elle ne veut pas se résoudre à l'exode. C'est, pourquoi la bataille est perdue d'avance.

Analysant ce qu'ils appellent les; « vagues de grèves » en France, depuis la fin du siècle dernier, Tilly et Shorter (32) en décèlent cinq jusqu'en ,1944, à savoir : ,1890, 1893, 1899, 1900, 1906. Les; « vagues de grèves » sont, dans leur définition, celles oui présentent; un caractère à la fois national et d'intensité. L'année 1907 ne; figure pas dans cette catégorie. La grève de 1907 à Briançon, dans cette optique, doit donc être considérée comme une grève à la fois mineure, locale et marginale. Elle ne semble avoir, au surplus, suscité aucun écho sur le plan national. Aucun ténor, d'ordre politique ou syndical, n'est venu haranguer les grévistes à Briançon et encourager la population. Toute l'action est menée en champ clos, dans les limites étroites d'une région lointaine et excentrique, isolée par les montagnes et les neiges hivernales. Elle révèle un caractère très net d'improvisation. Et l'aide qui est sollicitée a essentiellement un caractère local (33).

(31) D. MOTHE, Le Métier de militant, Paris, 1973. (32) Ch. TILLY et E. SHORTER, « Les Vagues de grève », Annales, juillet-août

1973.

(33) La statistique des grèves (ministère du Travail et de la Prévoyance sociale) signale cependant cette grève lock-out pendant l'année 1907 (p. 470), avec le sommaire suivant : «Demandes : reconnaissance du syndicat; augmentation de salaire. — Intervention du juge de paix le 30 janvier. — Refus de la société.


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Pour cette grève, menée dans des conditions de marginalité particulières, on ne peut retenir les conclusions de Tilly et Shorter : ceux-ci retiennent, comme éléments essentiels, au déclenchement d'une vague de grève, un caractère de lutte politique, une organisation syndicale d'encadrement suffisante, une vulnérabilité patronale, enfin une incitation économique : il n'y a aucun but politique dans l'opération ni d'organisation d'encadrement syndical suffisant préalable; Certes la création du syndicat à précédé là grève, mais elle l'a précédée de trop près (une quinzaine de jours) pour qu'on puisse retenir son caractère d'encadrement. En fait l'ampleur du mouvement est telle que l'on doit évoquer plutôt la notion de spontanéité, et non celle de direction organisationnelie (on comprend dès lors la résistance, du député Merle, qui estime que l'organisation n'est pas, assez forte et que la population n'est,pas,encore mûre pour ce genre,de combat).

Même si l'on se refuse à la thèse spontanéiste, il faut admettre tout au moins ce que M. Perrot appelle « un phénomène de conscience », c'est-à-dire « cette, conscience ;qui n'est pas seulement stratégie ratibnïfelie et calcul clair, mais saturation, irritation, refus, désir, affaire de représentation collective, d'idéologies; d'opinions » (34). Le syndicat est finalement brisé. Mais la lutte a été nécessaire : elle correspond à un besoin irrésistible.

L'APPORT DES TEMOIGNAGES

J'ai interrogé bon nombre d'ouvriers et d'ouvrières. Ils se souviennent avec netteté de l'événement, Certes, dans leurs propos, il y a parfois des confusions de dates et de chiffres. Mais dans l'ensemble le.-rappeldu climat de l'usine m'a paru exact, dans la mesuré où il pouvait être confirmé par les documents d'époque. Ici se trouve fortifiée la thèse de psychologie, selon laquelle l'homme se souvient de la période de son enfance beaucoup mieux que de toute autre période de son existence.

On m'a donc relaté-lés conditions de vie et de travail de cette époque, les réveils dans la nuit vers 4 heures du matin, la marche (pour les femmes en robes longues traînant dans la neige) dans les chemins enneigés, les longues journées de travail a l'usine (une amplitude de douze heures) la manipulation des cocons dans l'eau froide, où dans l'eau tiède acide, ou dans les cuves bouillantes. Pour 1914, les ouvrières se souviennent d'un salaire qui était de l'ordre de vingt sous par jour ou de trente francs par mois; Ce sont des chiffres qui se fixent dans la mémoire. On se rappelle encore la dureté de certains surveillants et surveillantes, et les sanctions lorsque le travail né donnait pas totalement satisfaction (un fétu de paille ou un cheveu demeuré dans la

— La grève continue. — Lock-out. — Transaction. » Mais, compte ténu des documents cités par ailleurs, tout ne paraît pas exact dans l'exposé qui accompagne le sommaire: ainsi Merle aurait offert aux grévistes, qui l'auraient reçu, une somme de 10 000 f ; de même les salaires paraissent surévalués ; enfin, pouf là première fois, on signale la présence d'énfants, mais on n'en indique pas le nombre.

(34) M. PERROT, commentaire à l'article de Ch. Tilly et E. Shorter, Annales, juillet-août 1973.


LA GREVE DE 1907 A BRIANÇON 91

bourre); la principale sanction consistant dans la privation de la chaise pendant huit; jours. Ce qui réduisait en conséquence le. salaire à la tâche. Le sous-directeur déclara, quand il eut connaissance de ce genre de sanctions: que c'était interdit. Peut-être était-il, de bonne foi. La direction trouvait commode de s'en remettre aux contremaîtres et aux surveillants pour faire régner l'ordre, et faire tourner l'usine, On préférait fermer les yeux. N'était-il pas précisé, dans le règlement intérieur, que la direction ne devait être contactée et alertée que dans «les cas sérieux et urgents.» ?- Le système impliquait l'antagonisme entre les ouvriers, soumis cependant à la même condition ouvrière.

Plus discrètement on rappelle même que certains surveillants; et contremaîtres abusaient de l'autorité que leur consentait la direction pour obtenir des faveurs auprès de certaines ouvrières. Le paternalisme autoritaire avait fini par créer, malgré là bonne volonté patronale, une inévitable corruption. La direction ne. la percevait pas. Elle n'en ayait pas le moindre, soupçon ; elle fut stupéfaite dès. la création du syndicat. Les notables continuaient à penser que tel était l'ordre des choses, qu'il y avait des fiches et des pauvres, des gens, destinés à commander et d'autres à obéir. La masse ouvrière et rurale, qui l'avait longtemps pensé, également commençait à se poser des questions. Telle est l'a signification ultime de cette grève.

On peut faire des constatations identiques à propos du travail; des enfants, qui nous paraît aujourd'hui insupportable. Ce travail des enfants à partir de l'âge de douze ans (mais en fait, à un âge moindre, tant les familles elles-mêmes mettent de zèle à camoufler; l'âge réel pour permettre l'embauche et à réduire à néant le contrôle des inspecteurs dti travail), est sollicité parce qu'il est, nécessaire aux 'familles. C'est pourquoi la listé des revendications ne comporte aucune mention du travail de ces enfants, que Muller et Peguy appellent les « gamins ». Ces enfants furent,en permanence une centaine,garçons et filles. Tous; ceux oui participèrent à la vie ouvrière s'en souviennent avec amertume. Mais les autres, ceux qui: faisaient partie de la, petite bourgeoisie locale, n'en ont gardé absolument aucun souvenir. Phénomène psvchologique de refoulement absolu, tout à fait significatif. Ils ne « vovaient » pas ces enfants. Et aujourd'hui ils se refusent à admettre qu'ils aient pu les voir.

La phrase qui revient à plusieurs reprises est la suivante: « Les ouvriers d'aujourd'hui ne devraient pas se plaindre. » C'est-à-dire que ceux, qui connurent une condition d'une telle dureté ne peuvent concevoir les revendications actuelles, qui leur paraissent démesurées. Gfest pourquoi; le débrayage leur parut comme une libération soudaine, et le: mot « syndicat » comme la clé de cette libération. Enfin on se redressait, on prenait la parole, on parlait d'égal à égal. Indépendamment de toute revendication salariale, c'était essentiellement une joie, « une joie pure». L'ouvrier réintégrait sa personne propre. Comme lé rappelle un témoin soixante-six ans après : « Tout à. coup, j'ai vu que les courroies étaient coupées... je me suis dit : qu'est-ce que c'est?... C'est la révolution ?... Puis des gens ont crié : C'est la grève, la grève. » La grève.était le seul moyen d'être soi-même enfin, etde s'affirmer. L'ouvrier assumait le plein sens du terme de mépris qu'on lui lançait; et dont il ne comprenait pas tout à fait le sens : «Alors tu es socia-


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liste? m'a-t-on dit... Je ne savais pas ce que cela voulait dire, mais j'ai dit oui... Maintenant je sais un peu... Je suis, socialiste, mais pas communiste... Mais qu'est-ce que c'est socialiste, d'après vous ?... »

Les témoignages (nous n'en présentons que quelques-uns) apportent quelque lumière non seulement sur les conditions de travail à l'usine et sur la grève, mais sur ce qu'était la famille rurale dans le Briançonnais il y a un demi-siècle à peine. L'aspect qui est le plus caractéristique (outre lé phénomène de créativité populaire, qui se révèle dans la chanson spontanée) est la place importante de la mère au sein du groupe familial. Le père est absent au travail. Celle qui assure la cohésion du groupe, permet son équilibre et transmet la tradition culturelle, celle-là même à laquelle se réfèrent tous ceux que j'ai interrogés, c'est la mère.

Le souvenir de l'événement est toujours vivace. Dès l'énoncé de ma question, ce fut, chaque fois, comme un déclic, et une houle de souvenirs revenaient à la surface en un mouvement violent. Et même s'il n'y avait que cela, la présence de tant de grands-mères italiennes au sein des familles du Briançonnaisconstitue le. rappel le plus évidents Plusieurs, qui maintenant ne sont plus, ont évoqué devant moi leur arrivée à l'âge de dix ou douze ans, avec pour seul bagage un mouchoir à carreaux contenant leurs pauvres objets. Beaucoup d'entre elles se marièrent dans le pays.

L'historien, avec le matériau-brut qui est à sa disposition, effectue un tri et impose son schéma d'interprétation. C'est vrai pour l'historiographie locale. Mais les survivants n'oublient pas. Au Fontenil, dès l'énoncé de ma question, la femme alla droit au tiroir et nie montra une carte postale d'époque représentant un défilé derrière le drapeau. Elle me cita les noms : Hermil, Fourrat, Aubert, Bellet, Mattéi et la Julie Taravellier qui portait le drapeau. Tout cela jaillissait brusquement et violemment, mêlé de tendresse et de rancune.: Et puis vint la conclusion, amère : « Allez, ils ont bien volé les gens. » Ils, c'étaient tous ces notables qui avaient provoqué les ouvriers à la grève. Le dire encore, cinquante-six ans après...

-- ANNEXES

C. R

né en 1908.

Je suis entré ici en 1926, à l'âge de seize ans. Il y avait ici de 1000 à 1100 ouvriers et ouvrières, sans compter le centre de Gap. L'usine comprenait une partie consacrée au décreusage (le périmètre avenue de la Gare, rue Pasteur et la Durance), et une partie consacrée au peignage (le parc de là Sehappe). Dés enfants ? il y en avait. On les appelait des gamins. Il y en avait environ cinquante au décreusage et cinquante au, peignage. On les prenait à partir de l'âge de treize ans. C'était la loi...

Les balles venaient de Chine. On faisait bouillir ces balles dans l'eau acidulée. Le travail était pénible. Mon père, qui avait travaillé à l'usine ,, se plaignait de la poussière. Mais en 1922 on a installé des aspirateurs et des ventilateurs. Dans le, passé; les femmes allaient laver les cocons, en plein Hiver, dans l'eau froide de la rivière. C'est ce qu'on m'a dit. Après il y a eu un lavoir avec de l'eau tiède. Certains ouvriers travaillaient aux cuves pleines d'eau bouillante, ils étaient torse nu.


LA GRÈVE DE 1907 A BRIANÇON 93

La grève de 1907? On m'en a parlé. Pourtant le directeur Audoyer avait la réputation d'être bon. Après la grève, la direction n'a repris qu'au comptegouttes, et a écarté les meneurs et les grévistes. Il y avait des fiches bleues où était mentionné le comportement des ouvriers : gréviste... ne pas.reprendre... C'est ce qu'on m'a dit, mais, avec le temps, on lès a repris, tout au moins ceux qui voulaient, et qui étaient encore là... la direction voulait donner une leçon aux têtes dures, comme elle disait. Elle les a fait languir.

(II me montre, une de ces fiches bleues. Elle concerne Sophie Albert. Née en 1889—— entrée en 1902 {donc à treize ans) — sortie le 30 janvier 1907 (donc le jour de la grève) — gréviste — revenue le 23 octobre1907. Ce qui prouve que certains grévistes ont été repris assez vite. Sophie.Albert eut un enfant peu après.)

Les Italiennes ? Elles étaient pimpantes, par rapport à nos filles qui portaient le costume du pays. Elles avaient des socques de bois, qui faisaient du bruit quand elles marchaient. Quand la cloche sonnait à 6 heures et demie, on disait : «Voici les choules qui rentrent.»

(Il me montre d'autres fiches concernant lés Italiennes. Je lis : — remerciée le 15 février 1907 (jour du. départ en chômage forcé) — revenue en mai (donc après la fin de la grève).

Il y a bien eu en 1922 une petite grève, mais sans manifestation ni cortège, elle n'a duré que deux ou trois jours.

M. C...

née en 1893

J'ai commencé à travailler à l'usine en 1914, jusqu'en 1918. Ma mère, qui est née en 1861, a commencé â y travailler à l'âge de huit ou neuf ans; C'est à l'usine qu'elle a appris le catéchisme. On l'enseignait aux enfants. Il y avait un cours de catéchisme. Comme elle était petite, elle disposait d'un banc pour manier plus aisément les cocons. Comme on habitait loin (au Fontènil), à trois quarts d'heure à pied, on apportait son manger. Les enfants s'occupaient du tri. Après le tri, il y avait le lavoir, puis la cuisson, puis la carderie, puis enfin lès tables... Il fallait éviter qu'il se mêlât une paille à ce qu'on appelait les matons. Enfin venait l'atelier des assortisseuses, les voiles, et les rubans.

(elle se dirige vers un tiroir et en sort une carte postale représentant un défilé de grévistes).

Les patrons c'étaient les Chancel... Allez, ils ont bien voie les gens !

I. F

née en 1899

...Je n'ai travaillé à l'usine que fort peu de temps, et après 1917. Mais mon père y a travaillé, et il m'a parlé de la grève. Il avait commencé à y travailler à partir de sept ans, en 1882 (il était né en 1875). Il fut d'abord commissionnaire : son travail était de porter la cruche aux ouvriers. Ensuite, peu à peu, il est devenu surveillant. Il était pour; la grève, et il fut un des rares surveillants à faire la grève. C'est pourquoi il ne fut pas repris. Il en avait gros sur le coeur : avoir travaillé pendant vingt-cinq ans et être


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renvoyé comme ça. Il a dû chercher du travail à Embrun. Mais en 1914, comme ils manquaient d'ouvriers, ils l'ont repris. En 1907 seuls furent repris ceux qu'on appelait, les mouchards.

Je me souviens des: cortèges. Une femme dirigeait le cortège, la Sophie Albert.; Elle était grande et forte, et c'est elle qui conduisait la charrette des cocons: qui arrivaient en gare. Une forte femme avec un corps d'homme. Il y,a des noms qui me reviennent...«Mathieu Bourcier...il tenait une sorte de polichinelle en paille dans la charrette... Mattéi... on criait «Vive Màttéi »... on criait aussi « Vive Merle », «A bas Toy Riont »... Les grévistes étaient calmes. Mais parfois ils venaient crier à la porte des autres... «A bas

Les ouvriers et ouvrières venaient des villages voisins. A pied. De PuySaint-André, Saint-Chaffrey, La Vachette, Le Fontenil, etc. Ceux qui venaient de trop loin (Chantemerle, Le Bez, Les Pananches), de tous ces coinslà, .ils- occupaient des chambrées, rue, Gallice-Bey, chemin Vieux.,. Une femme leur faisait la soupe.

Les Italiennes vivaient à part. Elles habitaient la Cantine, dans l'actuel quartier des Ehrard. Elles avaient leurs chambrés, leur cuisine, leur église... Elles étaient surveillées et elles devaient rentrer à une heure précise le soir. Il n'empêche qu'elles faisaient bien ce qu'elles voulaient. On les appelait les choules... Je ne sais d'où venait ce terme. Les garçons disaient : Alors tu vas voir ta choule ?... Ou bien quand elles arrivaient au bal : Voilà les choules qui arrivent... La route qui monte à l'Izoard était la promenade des : amoureux. Toutes les choules étaient là;.. Beaucoup ont fini par se marier et rester ici.

J'ai donc commencé à travailler en 1917. J'avais dix-huit ans. Je gagnais 3 f 25 par jour. Même en 1917, on faisait onze heures de travail par jour, de 5 heures à 6 heures (plus une pause pour le café d'une demi-heure -à huit heures et d'une heure et demie pour le déjeuner).

née en 1899

J'ai travaille à la fabrique pendant la guerre. Je me souviens de la grève. J'habitais Prelles. Les ouvriers qui faisaient là grève avaient une cocarde rouge, les autres une cocarde jaune. Ceux qui faisaient la grève chantaient

Nous voulons le syndicat Sinon nous ne travaillons pas.

De mon temps, il y avait des enfants de douze à treize ans, surtout du Grand-Villard. Ils aidaient les cardeurs et travaillaient dans l'immeuble situé dans le parc.

Celles qui travaillaient à l'usine étaient à la tâche. La journée était de douze heures, de 6 heures à 6 heures. Comme j'habitais assez loin, je couchais dans une chambrée, chez Mme Jouve, à l'emplacement actuel de la fleuriste, rue Centrale. Je gagnais trente francs par mois, soit un peu plus de vingt sous par jour. On prenait ce qu'on nous donnait. Et on était bien content. J'avais du plaisir à y travailler. Je le faisais avec plaisir et avec goût.

Le travail était surveillé par des visiteuses et au-dessus par des surveillantes. Elles nous infligaient dès punitions. Une des punitions était par exemple d'enlever la chaise. On devait alors travailler debout. C'était la sanction. Et- parfois cela durait huit jours, Le travail s'en ressentait, et aussi le salaire... La faute? par exemple quand on détournait la tête. Certaines surveillantes étaient dures. Il fallait les subir.


LA GRÈVE DE 1907 A BRIANÇON 95

Des enfants ? il y en avait, environ une centaine, des gamins et des filles.

Les Italiennes, on les appelait les choules. Elles avaient aux pieds des sortes de sabots qu'on appelait des kakias, à cause du bruit. Mais elles ne les gardaient pas longtemps. Elles achetaient vite des chaussures. Les patrons aimaient bien les Italiennes : elles étaient' hébergées a là cantine, et c'était tout bénéfice.

Oui, on prenait ce qu'on nous donnait/et on était bien contents. Maintenant les ouvriers ne sont jamais .contents. Par. rapport à nous, ils ne devraient pas se plaindre.

Rosa LUXEMBURG, : Viva la lutte ! Correspondance 18911914, textes réunis, traduits et annotés sous la direction de Georges HAUPT, par Claude WEILL, Irène PETIT, Gilbert BADIA, Bibliothèque Socialiste, E. Maspero, Paris, 1975, 423 pages.

Jean BOUVIER - René GIRAULT : L'impérialisme français d'avant 1914, collection « Le Savoir historique », Mouton éditeur, Paris-La Haye, 1976, 333 pages.



Pour l'histoire du coup d'État, une source à exploiter :

Les dossiers des pensionnés du 2 décembre 1851

par Guy THUILLIER et Vincent WRIGHT

On commence à connaître assez bien la répression de décembre 1851 grâce aux récentes études de Ph. Vigier, M. Agulhon, H.C. Payne et R. Price (1), mais en fait on se contenté trop souvent des dossiers des condamnations et des dossiers d'« hommes dangereux ». On connaît la réaction à cette époque du gouvernement, du corps préfectoral, de l'Eglise, de l'armée, de la magistrature. On connaît également la réaction et le sort de certains républicains — les notables et chefs de. parti — grâce à leurs Mémoires et souvenirs. Mais on ignore à peu près tout de l'histoire de la plupart des républicains — les troupes, les petits — qui étaient touchés par la répression impériale. Or nous avons eu la surprise de trouver aux Archives nationales, dans un fonds comprenant 280 cartons de la sous-série F 15, quelque vingt-huit mille dossiers qui permettent de donner un jour nouveau sur le devenir des victimes du 2 décembre (2). Nous voudrions signaler brièvement l'importance de ce fonds et montrer ce qu'il peut

(1) On trouvera une bibliographie sommaire dans M. AGULHON, 1848 ou l'apprentissage de la République, 1848-1852, Paris, 1972. La meilleure étude d'ensemble est celle de R. PRICE, The French Second Republic : A social History, Londres, 1972. On utilise encore avec profit les ouvrages anciens d'E. TENOT, les listes publiées sous l'Empire par ROBERT (Statistiques pour servir à l'histoire du 2 décembre, 1869), et les dossiers des Archives nationales (BB 30, commissions mixtes, BB 22 grâces). Les fonds conservés dans les: archives départementales sont de valeur très inégale. Rappelons que les archives concernant les déportés en Algérie ont été détruites à Alger en 1930... Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (première partie : 1789-1864:; deuxième partie : 1864-1871), publié par J. MAITRON, donne de nombreuses notices sur les proscrits du 2 décembre 1851.

(2) Ces dossiers (F 15 3964 — 4223 et F15* 54) ont été versés par la direction de la Prévoyance du ministère du Travail (cf. Etat sommaire des versements faits aux Archives nationales par les ministères..., t. II, 1935, p. 336-339). On peut souhaiter qu'un inventaire très détaillé soit établi de ce fonds, qui peut être très utile pour des chercheurs locaux : en effet, 139 cartons (3977 — 4115) concernent les dossiers par département des demandes de pension acceptées (on trouve 16 cartons dans le Var, 11 pour l'Hérault, 10 pour la Nièvre, 8 pour les Basses-Alpes, 7 pour les Pyrénées-Orientales), 35 cartons. (4116 — 4150) les demandes refusées, 22 cartons (4151 — 4172) les demandes tardives (ce ne sont pas les moins intéressantes); les cartons. F 15 4218 — 4220 donnent l'état des pensions allouées par département. On trouve dans F 15 3972 une liste des pensions attribuées aux Alsaciens-Lorrains résidant en France, ainsi que des états de pensions concernant des Français résidant à l'étranger.


98 G. THUILLIER ET V. WRIGHT

apporter de nouveau à la recherche sur les plus humbles victimes du coup d'Etat (3).

La loi du 10 juillet 1881 avait décidé en effet que

des rentes incessibles et insaisissables, d'un chiffre total de six millions,de francs, (seraient) allouées à titre,de réparation:nationale aux citoyens français victimes du coup d'Etat du 2 décembre 1851 et de la loi de sûreté générale du 27 février 1858 (4) ;

des pensions seraient accordées également aux veuves non mariées, ascendants ou descendants dû premier degré. En 18814882, 22 214 demandes furent introduites, 17 519 furent admises (5) ; la loi du 20 décembre 1881 ouvrit de nouveaux délais, 2 101 demandes furent de nouveau admises. Au total,, huit millions de francs furent distribués à 22 720 personnes (pour 17 955 demandes instruites) (6) et les pensions allaient de 100 à 1 200 francs.

Une commission générale révisa sur pièces tous les dossiers étudiés par les commissions départementales, ce qui explique.que le ministère de l'Intérieur ait eu en sa possession lès dossiers originaux des demandés de pension. Le mécanisme complexe de cette loi, les protestations dans l'opinion contre les « victimards » (7), les multiples pétitions — qui durèrent jusqu'en 1906 — pour obtenir la réouverture des délais; (8), et les aspects .proprement politiques du dossier de cette loi de « réparation nationale » (9), mériteraient une étude,particulière. Contentons-nous ici d'examiner à grands traits ce que peut apporter ce.fonds complexe.

Les dossiers de pension contiennent tout d'abord la demande, qui retrace généralement les malheurs du proscrit de 1851 à 1881, les conditions de son arrestation, de son exil, les difficultés de la famille (10).

(3) Sur l'importance de cette répression, cf. M. AGULHON, 1848 ou. l'apprentissage de la République, op. cit. On trouve dans le carton F 15 4217 des listes récapitulatives (par département), dressées par la Sûreté générale, des victimes du coup d'Etat (le total s'élevant à 26 764).

(4) Article 1 de la loi du 30 juillet 1881. Sur les différents aspects de cette loi, cf. AN. C 3314, F 15 4215, 4217.Nous préparons une étude d'ensemble sur cette loi de « réparation nationale ».

(5) Cf. le rapport de la commission générale, JO, 15 juin 1882. On trouvera les procès-verbaux de la commission de révision générale (février 1882-mai 1883) dans le carton F 15 3972.

(6) On trouvera la liste définitive des demandes admises par département dans le rapport Andrieux (Assemblée nationale, n° 3465, annexe au procès-verbal de la séance du 28 décembre 1888), sur la proposition de loi Aristide Boyer et Glovis Hugues (p. 19-21).

(7) La droite s'insurgea contre cette loi. «La victime, ce n'est plus l'assassiné, c'est l'auteur même de l'assassinat» (Le Nouvelliste de l'Yonne, 24octobre 1882, F 15 4215). La publication des listes de. pensionnes provoqua de multiples commentaires et protestations dans les journaux de province (cf. La Patrie, 15 mai 1883).

(8) En 1906 encore, des héritiers de proscrits du 2 décembre demandaient qu'on leur accorde une pension (on trouve ces demandés tardives, classées par département, dans F 15 4151- — 4172, et parfois elles sont très curieuses), En 1904, une Société des victimes du 2 décembre de Montpellier demande une nouvelle loi plus libérale dans une pétition au Sénat (JO, 31 mars 1904)1

(9) Les proscrits s'étaient organisés en comités régionaux à Lyon, Marseille, Toulouse, Montpellier ; il existé même un Journal du proscrit du 2 décembre, et (en 1891) une Fédération des victimes du 2 décembre (cf. F 15 3971). Certains demandaient même (en 1885) le droit de porter une médaille commémorative (idem).

(10) Ces demandes peuvent servir utilement à l'histoire de la répression, en


SUR LE 2 DÉCEMBRE 1851 99

— On trouve très souvent des pièces originales : extraits de jugements-de conseil de guerre, extraits de registres d'écrou, mais surtout les pièces que détient le condamné : passeports, sauf-conduits, et surtout—.chose fort rare — le livret du transporté qui donne le signalement, les « comptes de la masse individuelle » : véritables reliques, mille fois, maniées, crasseuses, mais combien émouvantes, avec les comptes de fournitures (« une flanelle, un bidon, une chemise, une blouse»). Ce sont là vraiment des « archives, des humbles ».

— Chaque dossier contient, en principe, le bulletin individuel établi par le maire, ou le sous-préfet, avec l'avis dû préfet, et. qui dorme des renseignements précis sur le passé dé la victime, ses ressources (11), son activité politique, ainsi que la décision de la commission départementale, avec les considérants, parfois très impératifs.

— Enfin, on trouve des lettres de recommandation ou d'intervention de députés, de sénateurs, des certificats d'anciens détenus, quelquefois des lettres conservées précieusement du temps de la déportation.

L'intérêt de ces dossiers est inégal : maïs la masse de renseignements privés qu'ils apportent est très importante pour l'histoire de la répression du coup d'Etat.

En premier lieu, ces dossiers permettent d'avoir une vue précise, et non administrative, de ce qui s'est passé de 1851 à 1881 : on a ici le point de vue du surveillé, du détenu ou du transporté, et ce qui est encore plus important, de sa femme ou de ses enfants ; car, comme dans toutes les répressions du monde, c'est la femme qui reçoit les coups les plus rudes et sur qui pèse toute la misère. Les dossiers n'apportent pas seulement des précisions importantes sur la répression officielle, les évasions, les mauvais traitements pendant et après les événements de décembre (également pour les déportés à Cayenne) (12), mais ils éclairent cette répression officieuse, diffuse, tacite, qui pèse sur la famille, qui impose — sans tribunal et" sans appel — la misère dans toute la force du terme :

Lorsque mon mari a été condamné à mort, j'étais enceinte, et lorsque j'ai eu appris sa condamnation à mort, j'ai fait une fausse

donnant tel ou tel détail inédit: ainsi un ingénieur, Amiel, déclare qu'il a été «chargé par MM. Michel de Bourges et Ruiz de [se] rendre clandestinement dans ce département [la Nièvre] pour [se] mettre a la tête, s'il en était temps encore, du mouvement qui avait éclaté à Nevers et à Clamecy » : il arriva trop tard et dut errer «pendant un mois dans les forêts de Saint-Benin-d'Azy» avant d'être arrêté (F 15 4016). Bans ces demandes on trouve surtout la révolte vue par le petit artisan, le journalier, qui a suivi ses chefs; mais très souvent les dates sont — après trente ans — assez imprécises...

(11) Quelquefois le maire signalé que le pétitionnaire, qui a 30 000 francs de revenu, « est par sa position, au-dessus de tout besoin, étant un des propriétaires lés plus aisés du pays » : il obtient cependant 100 francs (F 15 4055, dossier Jarre).

(12) Certains transportés en Algérie évoquent les. «mauvais traitements dès sous-officiers corsés choisis exprès pour la surveillance des travaux auxquels [le transporté] n'était pas habitué, tel que casser de la pierre, creuser des ri; vières et faire des terrassements ». D'autres signalent que, étant remis en liberté en. Afrique, ils furent exploités par leurs employeurs : ainsi ce clerc d'huissier à Philippeville, qui ne fut jamais payé par son patron de Philippeville, et à qui ses patrons de Sétif doivent encore 1000 francs (F 15 4016, dossier Bardin).


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r couche, ne pouvant pas travailler et étant dans la misère. Vous dire, monsieur le préfet, tout ce que j'ai souffert, cela serait impossible à décrire. Le peu que je possédais a servi à soulager, mon pauvre mari et je suis restée seule dans la plus grande misère, ne sachant

où tourner là tête... (13).

La misère, c'est le thème essentiel de tous ces dossiers. Le mari jeté en prison, déporté en Algérie, la femme reste seule avec ses enfants, parfois les parents a charge, et sans ressources aucunes. Le peu que possède l'artisan, le cafetier, le meunier, le petit entrepreneur, la femme doit le vendre pour aider le mari, nourrir la famille ; l'autorité oblige, à fermer le débit de vin, il faut vendre tout :

On fit fermer immédiatement la maison et il a fallu se défaire de suite à vil prix de toutes marchandises et mobiliers, car on craignait la confiscation (14).

Ce qu'on trouve aussi, au hasard de ces dossiers, c'est la peur, le mépris craintif des bonnes gens vis-à-vis des familles des déportés qui ne trouvent d'aide nulle part, les vexations des autorités à l'égard des femmes d'hommes dangereux.

Je restai plus d'un mois sans qu'il y eut une seule personne qui osât m'adresser la parole: (15) :

l'a solitude des familles de prisonniers, en tous temps, a été grande. Et la clientèle déserte l'atelier du menuisier (16) ; les ouvriers quittent l'artisan; on ne donne plus d'ouvrage au journalier agricole qui revient d'Algérie, au « bagnard gracié » ; on cherche parfois, par la famine ou les vexations, a obliger ces familles de «réprouvés» à quitter le pays (17) : ainsi, pour tel journalier,

(13) Femme d'Edme Roux, déporté à Cayènne, 31 décembre 1881 (F 15 4135).

(14) F 15 4016, Berry, aubergiste « Au bon coin » à Clamecy. De même la veuve Chevaher (de Clamecy) déclare : « Je tenais de bail un établissement de marchand de vin. Je me vis contrainte par ordre de l'autorité de fermer, un procès nous fut intenté par notre propriétaire pour fermeture de son établissement. Je fus obligée de vendre à vil prix ma marchandise pour sustenter mes enfants en bas âge. A leur retour [du père et du fils], nous fûmes forcés de vendre le peu d'immeubles que nous possédions pour indemniser notre propriétaire et les frais du procès. N'ayant plus d'ouvrage et ne possédant plus rien, nous nous vîmes obligés d'aller habiter à Paris pour pouvoir nourrir notre nombreuse famille...» (F 15 4166). Paris est le mirage de toutes ces; familles de proscrits qui espèrent échapper ainsi aux vexations des autorités et du voisinage.

(15) « Dossier du coup d'Etat de 1851. Misère supportée par Guillaume Thesme et. toute sa famille...», décembre 1880, idem. Là femme de Thesme, fusillé en décembre 1851 à Neuvy, et qui n'avait que vingt-quatre ans, fut obligée de devenir marchande de pâtisserie : «Je ne savais plus comment faire pour vivre, j'avais appris de mon mari à faire la pâtisserie et je conserverai le métier [...] J'ai passé plus de nuits à travailler que de nuits à dormir, et je n'ai jamais reçu d'aide de personne.»

(16) Ainsi, pour un menuisier de Cosne, placé sous la surveillance de la police : «La vie devint impossible, les clients n'osaient plus se présenter dans la crainte de devenir suspects à leur tour et sous le coup d'une arrestation à bref délai, je dus penser à quitter le pays [.„] » (F 15 4166, Bpiron). Quand les suspects avaient quelque fortune,, un atelier d'artisan, un moulin, elle était souvent réduite à rien en.moins d'un an.

(17) Comme l'écrit en 1881. le sous-préfet républicain de Château-Chinon Lucien Guérièau, à propos d'un journalier de Montaron que personne ne voulait occuper, et qui réussit quand même à force de privations à survivre : « On ne


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son titré d'ex-interné le mettait en quelque sorte au rancart de la plupart des chantiers (18).

Et très souvent les maladies contractées en Algérie, les, privations, lechômage forcé condamnent la famille à une misère chronique : elle va cacher à Paris sa misère et son chagrin, parfois elle se dissocie rapidement, et les dossiers contiennent ces chroniques, lamentables" — à la Zola — et la destruction lente de familles qui se trouvaient relativement aisées avant 1851. Ainsi Solvain, qui, avait « une situation très prospère » comme charpentier-entrepreneur au Puy : il occupait cinquante ouvriers et jouissait « d'une aisance qui eût amené la richesse et qui lui promettait, d'envisager tranquillement l'avenir ». Au coup d'Etat, il perdit tout, sa situation, sa fortune, sa santé, et la position de sa famille fut singulièrement compromise (19). Il y eut aussi cet ébéniste de La Charité qui occupait de dix à douze ouvriers :

Gracié en 1852, il revint chez lui, mais son établissement avait périclité et tout dut être vendu;

le débit de boisson que sa femme exploitait avait été fermé. De plus,

lorsque son mari fut arrêté, la darne Grave venait d'accoucher ; elle éprouva [...] une commotion à la suite de laquelle elle garda le lit pendant deux mois. Après son retour en France, son mari mourut des suites des fièvres qu'il avait contractées en Afrique. Sa veuve" resta seule sans ressources avec quatre enfants.

En 1881, elle était laveuse dans un lavoir à Paris... (20), Citons également les tristes sorts réservés aux familles de David, commissionnaire en marchandises a Nantes avec « une belle et lucrative: posir, tion», et de Roux, maître d'hôtel à Agen, qui possédait une.fortune évaluée à 50 000 francs : or ces familles furent entièrement ruinées pendant l'Empire (21).

Sans doute faut-il;.faire, dans cet étalage minutieux de misères, la part nécessaire de l'exagération afin d'obtenir une pension, la tendance à amplifier les souffrances et les privations subies, mais ces humbles lettres de petites gens ont souvent un accent de vérité indéniable : c'est, au sens plein du terme, une forme très significative de littérature populaire féminine (22), et l'on pourrait certainement en tirer quelques pages d'anthologie : on a trop tendance, parce qu'on exploite principalement des archives policières ou judiciaires, à ne voir que la partie

saurait trop recommander ces braves gens auxquels nos adversaires ont toujours cherché à enlever leur pain quotidien, et qu'ils ont voulu réduire à l'impuissance par la famine. » (F15 4135, Blondeau.)

(18) F 15 4135, Fouchart, Nièvre.

(19) FI 5 4044, Solvain, Haute-Loire.

(20) F 15 4135, Grave, Nièvre.

(21) F15 4053, David, Loire-Inférieure; idem, Roux, Lot-et-Garonne. On pourrait multiplier ces résumés de vies brisées : par exemple, l'histoire de la famille d'un vétérinaire de Saint-Pierre-le-Moutier (F 15 4135, Minot, Nièvre) ; ou celle de la famille du colonel Mouton, de Cherbourg (F 15 4053, Mouton, Manche),'du notaire Daugas, de Morlaas (F 15 3968, Daugas, Basses-Pyrénées).

- (22) Mémoireprécité de la veuve Thesme (F 15 4135),: ou le récit des souffrances de la veuve Cirasse (F 15 4061).


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administrative de la répression et à oublier ce qu'a vécu réellement la famille.

En deuxième lieu, les dossiers permettent de reconstituer à peu près ce qu'a fait la victime entre 1851 et '1881, pendant trente ans, et. parfois la continuité est étonnante, de juin 1848 à la Commune (23). On peut suivre là; « carrière «des exilés, des évadés de Cayennè qui restent aux Etats-Unis;, dès ingénieurs qui construisent des chemins dé fér en Espagne (24), des condamnés bu des journalistes' qui restent en Algérie (25) : c'est' là une histoire qui n'a pas encore été faite, et qui mériterait d'être entreprise pour un département ou une région, car certains petits cadres républicains des années 1870 ont été formés a: cette école (26). Mais lé plus souvent les petites gens — artisans, journaliers, ouvriers — n'arrivaient pas à réagir, à retrouver une situation, le ressort, moral est brisé, durablement, ils ne « militent » plus : l'effet dissuasif de là répression a été très souvent atteint. Parfois même ils sombrent dans,la plus grande misère, endettés,,victimes de l'ivrognerie, voire de « dépravitémorale» (27).. Que d'histoires et de drames atroces, vécus et immédiats, et qui ne pouvaient que marquer la mentalité de plusieurs générations républicaines. L'intolérance du. parti républicain des débuts de la Troisième République était née et nourrie par ces événements affreux.

. En troisième lieu, les dossiers présentent un certain intérêt pour l'histoire politique des années 1881-1888 ; au travers des interventions des, députés — parfois eux-mêmes anciens condamnés —, des difficultés de la commission centrale de révision (notamment lors du scandale Drück, un agent secondaire qui modifiait contre argent les chiffres de pensions) (28), on saisit tout un climat singulier; on n'ose pas trop réveiller ces anciennes,histoires, on cherche à éviter que les déportés prennent à partie les magistrats des commissions mixtes encore en fonction (29), certains maires antirépublicains refusent de constituer les dossiers ou oublient de transmettre en temps, utile les pièces (30),

(23) Ainsi le récit des tribulations du journaliste Pierdet (F 15 3972), celui d'Adolphe Boiron (né en 1824), menuisier de Cosné, impliqué dans des procès politiquesen 1862, déporté après l'a Commune- (F 15 4166).

(24) Ainsi Jean-Baptiste Amiel, déporté à Douera jusqu'en 1853, en: exil à Jersey, de 1853. à ,1855, en Irlande et en,Angleterre, de .1855 à 1858, constructeur d'un chemin de fer de Puerto-Real à Cadix, membre du comité d'armement du ler : arrondissement pendant Te siège, : concessionnaire d'un petit chemin de fer dans l'Ariège (F 15 4061). Cf . également, F 15 3968, Claverie, Basses-Pyrénées. (25) Plusieurs exemples in F 15 3968, 4044, 4053, 4111, 4116, 4127. (26) Cf. par exemple, Georges Tillier (voir à son sujet, Mémoires de la Société académique du Nivernais, t. 58, 1973, p. 33-38).

(27) Dans le seul département de la Haute-Loire, on pourrait citer les cas de Ducros, Vauzelles, Jouve et Besseyre (F 15 4044).

(28) Sur cette affaire, qui eut un grand retentissement et qui fit suspecter la-commission de révision et le directeur de la Sûreté;, Schnerb, on serepbrtera au rapport E. Brousse (Assemblée nationale, n° 3152, annexe au procès-verbal de la séance du 8 novembre 1888) sur la proposition d'une enquête générale sur la distribution des pensions.

(29) Ainsi l'ingénieur Amiel dénonce à la commission le juge Lemoine, en 1881 président du tribunal civil de Clamecy (F 15 4061) ; mais en général ces prises à partie sont rares.

(30) Le rapport Montaut conclut à la nécessité d'une loi supplémentaire en raison de « la négligence et du mauvais vouloir » des maires qui n'ont pas remis, à temps les documents: et pièces, et des «renseignements erronés fournis sciemment par certains maires opposés au principe même de l'indemnisation » ; le directeur de la sureté: générale réfuta les allégations de Montaut (rapport du 26 mai 1886, F15 4215).


SUR LE 2 DÉCEMBRE 1851 103

les commissions départementales agissent souvent avec un certain arbitraire et tiennent compte ouvertement des opinions politiques ou religieuses des victimes du 2 décembre :

Considérant que Je pétitionnaire a des idées hostiles: au gouvernement de la République... (31);

on se plaint hautement des lenteurs bureaucratiques, des inégalités dans la distribution des pensions, des manoeuvres de veuves abusives ou d'héritiers avides, qui dépouillent sans scrupule leurs frères, et soeurs (32). Ce qui assurément est le plus curieux dans ces dossiers, ce sont les dénonciations d'anciens déportés « républicains » contre des victimes qui ont servi le régime impérial :

B... F... : Arrêté en 1851, mais sortant quand il voulait pour vaquer à ses affaires.,Connu pour un bonapartiste. A élevé tous ses enfants dans ces idées. Des sa sortie de prison, s'est mis au service de l'Empire et a fait le métier de dénonciateur.

M... : Ne laissant échapper aucune occasion de montrer sa haine

envers ses codétenus.

L... : A sa rentrée d'Afrique, s'est rangé avec les bonapartistes

pour avoir du travail.

R... L... : Bonapartiste ardent, a toujours combattu le parti, républicain.

républicain.

P... : Non content de faire amende honorable, il est devenu,un des persécuteurs acharnés de la veuve et : des enfants du martyr Cirasse, pour" servir la haine de leur ennemi, le maire de Pousseaux (33).

Telle femme, qui a obtenu une pension a démérité :

Une, enquête provoquée par les camarades de déportation de feu... A... a établi que celui-ci s'est toujours plaint de l'abandon de sa

(31) F 15 4135, Boulé (il était sacristain, et le maire de Brèves déclare : « Jamais il n'a voté en faveur des républicains.»). On trouve également comme motifs de rejet : «Bonapartiste militant », « ennemi acharné de la république », « adversaire violent du gouvernement », « réactionnaire avoué », « impérialiste dévoué», « d'un cléricalisme, foncé », « appartient au parti prêtre» :(F 15 3973, 4044, 4053, 4111).

(32) En effet, « des héritiers avides et peu scrupuleux: se sont déclarés seuls successeurs » et dans un souci de rapidité « aucune précaution n'a été prise pour garantir tous les droits de ceux qui ont été frustrés» (rapport Montaut). Ainsi tel dossier : «Ma soeur et moi nous nous étions entendues avec notre frère pour qu'il fît nos demandes; il s'en chargea,.mais n'en fit qu'une seule, la sienne, ne craignant pas d'abuser de notre confiance et dé: notre bonne foi. Cet acte déloyal nous priva de l'héritage dé notre père, il en résulta des troubles dans notre famille [...] Depuis quand les lois: françaises peuvent-elles consacrer le droit d'aînesse et dépouiller les filles au profit de leur frère?» (F 15 4222.) ,: : (33) Mémoire signé Coquard, F 15 3968/A. Ou encore on signale telle pensionnée comme «connue dans la commune comme une ennemie acharnée de nos institutions», on rappelle que tel, quoique garçon, n'a pas fait de service militaire (ainsi pour Georges Tillier), etc. A Corvol, on dénonce tel pensionné, porté à 1200 francs, qui « n'a pas pris part à la défense démocratique depuis, qui n'a pris' part à aucune élection politique et ; a toujours travaillé pour: les aristocrates». Tel pensionné à 1200 francs, «a toujours siégé à la droite du conseil municipal»; tel, « rentré en France, s'est allié à: un sieur Rattier, dénonciateur exécrable, le plus connu à dénoncer les républicains » (dans le canton de Saint-Amand), tel autre, pensionné a 200 francs, détenu au. fort de Bicêtre, «en est sorti pour avoir dénoncé ses camarades par une lettre envoyée au sieur Frottier, maire du 2 décembre ; il a dénoncé Jules Robineau»... (F 15 3968 A).


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femme. Un des cousins de celle-ci, après l'avoir dénoncé, disait-il, a pris sa place et son établissement florissant resta perdu pour lui à son retour d'Algérie. Jusqu'à sa mort, il n'a cessé de répéter les mêmes plaintes.

B... : Agent, secret. A procédé en 1851 à l'arrestation d'une dame amie d'un proscrit que la police espérait pouvoir arrêter en jetant cette dame en prison.

L... : Agent provocateur, s'est constitué le dénonciateur, en plein tribunal, de citoyens qu'il avait attirés dans une société secrète (34),

On voit que trente ans après lés passions étaient encore vives (35) et les comptes en ce domaine (hier comme aujourd'hui) étaient bien difficiles à régler (36) : c'est là pour l'historien un problème irritant (mais ces dénonciations apparemment ne sont pas très nombreuses). Il est vrai qu'on ne pouvait enquêter sérieusement sur 28 000 dossiers (37). Ceux-ci nous donnent des renseignements très précis sur des drames individuels ; ils ont une certaine épaisseur humaine qui les rend bien différents des dossiers judiciaires. Certains de ces 28 000 dossiers pourraient se prêter à une interprétation statistique : on pourrait rapprocher, les listes des pensions des listes de condamnés de 1851 ; on trouvera, par exemple, qu'il y a eu des victimes du 2 décembre dans lès trois départements bretons du Finistère, d'Ille-et-Vilaine et de la Loire-Inférieure où, selon les listes établies par les commissions mixtes, il.n'y a eu aucune répression. Chaque source se complète. Les différences entre les listes de 1851 et celles de 1881 viennent non seulement de ce que nombre de déportés, ou de veuves de déportés, étaient disparus en 1881, mais de ce que les dossiers de 1881 donnent un certain nombre de cas où il n'y a pas eu de poursuites officielles, où le suspect a été emprisonné quelques jours (parfois il ne figure pas sur les registres de la prison), où il ne figure pas sur les registres dés commissions mixtes. Parfois même on s'est contenté de destituer de son emploi le suspect (38) (car la suspicion suffit...), de lui enlever

(34) « Notes présentées par les délégués des victimes... » 20 mars 1882 (F 15 3972) : ces dénonciations rappellent les dénonciations contre; certains résistants.

(35) Le débat du 1er avril 1881 sur le projet, de loi fut houleux. Les pressions étaient bien vives, des deux côtés d'ailleurs, et les déclarations bonapartistes étaient peu faites pour calmer les esprits : pour Le Pays, journal bonapartiste, « il faudrait refaire l'histoire du 2 décembre, et tout le monde la connaît. Il n'y a pas eu de victimes au 2 décembre, il n'y a eu que des insurgés et des imbéciles » (16 février 1881). La Patrie du 15 mai 1883: décrit des pensionnés du 2 décembre comme «les voleurs et les assassins».

(36) Ainsi un Georges Tillier, lors de sa campagne électorale en 1885, est obligé de se justifier longuement devant les électeurs d'avoir reçu 1200 francs, «tandis que tant d'autres, qui ont infiniment plus souffert que lui, qui ont femme et enfants, n'ont reçu que 700 francs » (La Tribune du peuple, Nevers, 3 octobre 1885). Plusieurs députés et sénateurs, pensionnés du 2 décembre, faisaient don de leur pension aux organisations charitables (normalement républicaines et laïques). L'extrême-gauche était néanmoins assez critique (Le Réveil, 18 octobre 1882).

(37) La commission départementale a écarté aussi certains pétitionnaires comme « dénonciateur de 1851 », « a toujours été considéré comme, un mouchard de l'Empire », « a dénoncé ses camarades », « faisait partie de la police bonapartiste » (état F15 3973).

(38) Citons parmi beaucoup d'autres révocations celle de Huet, chirurgien de première classe de là marine à Brest (F 15 4053, Manche), celle de Guillemois, maître d'études au lycée de Nantes (F 15 4053, Loire-Inférieure), celle de M., de Jouenne d'Esgrigny. d'Herville, garde des forêts (F 15 4111, Vienne). On ne trouve nulle trace de ces hommes dans les registres de la répression officielle.


SUR LE 2 DÉCEMBRE 1851 105

son bureau de tabac (39), de l'obliger de céder sa charge à bas prix : ainsi Gambon a été forcé de vendre son étude de notaire dans la Nièvre (40) sur laquelle il a perdu 40 000 francs (.41), et certaines personnes en profitent pour intenter des procès, provoquer des expropriations (42). Par simple ordre préfectoral, on avait le droit également de fermer un café ou un débit de boissons (43). Le fait d'avoir été simplement accusé, voire soupçonné, par les autorités pouvait avoir des conséquences néfastes. Ainsi à Marigny (Manche), la gendarmerie pénétra la nuit du coup d'Etat dans le domicile de Scelles, expertgéomètre, pour y faire une perquisition. Le malheureux fut arrêté, puis transféré à la prison de Saint-Lô. Après avoir subi un interrogatoire, il resta enfermé pendant quinze jours à la prison, puis, faute d'aucune preuve, fut remis en liberté. Mais cette arrestation éloigna sa clientèle, « composée de gens de la campagne alors en grande majorité entièrement hostiles à la République», et Scelles fut ruiné (44). Cette perte de clients touchait non seulement les commerçants, niais aussi les professions libérales (45). Durement touchés par.la répression étaient les libraires et imprimeurs républicains : parmi ceux-ci citons Gallois, propriétaire du journal Le Démocrate vendéen, qui eut ses pressés détruites et subit ainsi plus de 100 000 francs de dommages (46). Une autre raison expliqué les différences entre les listes de 1851 et 1881 : celles-ci concernent, sauf exception, de petites gens, ouvriers, journaliers, artisans sans ressources, les notables y échappent en principe (47). Il serait intéressant pour un département ou une région donnée de comparer ces listes, et d'évaluer l'importance des différences : les départements où l'on a distribué le plus grand nombre de pensions ne coïncident pas toujours avec ceux où les registres dés commissions mixtes donnent le plus grand nombre de victimes (48). Le riche matériel offert par ces dossiers devrait permettre de mieux

(39) Ainsi Parent, secrétaire général de la mairie de Clamecy depuis vingtsept ans, aux appointements de 2 500 francs, s'est vu enlever son emploi, ainsi qu'un bureau de tabac de 1200 francs de revenu dont il jouissait comme ancien militaire et qui était la dot de sa fille.

(40) F 15 3968 A, Gambon, Nièvre. Lavallois, « greffier de la justice de la paix du canton des Vieux, avec une valeur annuelle moyenne de 2 500 francs », a été obligé de vendre son office à très bas prix sous la pression du gouvernement (F 15 4053, Manche).

(41) Ainsi pour Damourette, propriétaire du café des Mille Colonnes à Clamecy (F 15 4166).

(42) Les créanciers font saisir les biens, avec la bienveillance des autorités (cf. le récit de la veuve Thesme, F 15 4135).

(43) Moyen répressif assez souvent employé (F 15 4053, Breillet, Manche ; F' 5 4044, Boular, Colin et Lemarchand, Loir-et-Cher).

(44) F 15 4053, Scelles, Manche.

(45) Ainsi les deux médecins Girault et Piedallu, Loir-et-Cher (F 15 4044).

(46) F15 4111, Gallois, Vendée et F 15 4053, Touret, Manche.

(47) Certaines familles répugnent à demander réparation; d'anciens transportés doivent être secourus par le ministère de l'Intérieur sur ses fonds généraux parce qu'ils n'ont pas réclamé l'indemnité, «étant alors dans une bonne situation» (par exemple, F 15 4246, 1887, 9e état). Des protestations ont été enregistrées : contre les députés ou sénateurs (Nadaud, Lelièvre) qui ont été indemnisés (F 15 4215).

(48) L'état par département des condamnations portées par les commissions mixtes (donné dans F 15 4217) ne coïncide pas toujours avec l'état des pensions accordées en juin 1882 (idem), ni avec l'état définitif du rapport Andrieux en 1888 (cité supra, note 10). En particulier, le nombre des pensions pour la:Seine est faible (alors qu'il y a eu en 1852 2902 condamnations), pour l'Yonne, l'Hérault, le Vaucluse, etc. Certains pensionnés ne figurent pas sur les registres des commissions mixtes, quoique ayant été détenus plusieurs mois.


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saisir l'importance de la répression de 1851 à 1858, qui fut, en partie, une répression diffuse, aveugle, arbitraire dans le sens propre et plein du mot, et qui s'abattit principalement sur les petites gens : comme devait l'écrire en 1881 un des détenus :

L'Empire, dans ses vexations contre ses adversaires, n'employait pas toujours les moyens d'éloignement et de proscription : vexer, anéantir tout,prestige, ruiner en un mot, tel était son jeu (49).

Il faudra bien un j our écrire l'histoire de cette répression officieuse, vexatoire, tracassière, qui dans certaines régions joua un grand rôle et y explique les rancoeurs accumulées contre l'Empire et le personnel bonapartiste.

Une étude systématique de ces dossiers donnerait une vue précise des humiliations gratuites (50), des souffrances vraies, parfois même physiques.(51), endurées par les victimes, et surtout par leur famille. Bien entendu, il convient de montrer une certaine prudence dans l'interprétation de ces dossiers où les événements sont parfois déformés — et pas toujours intentionnellement. Cependant, ce sont des documents indispensables non seulement pour reconstituer l'histoire vraie du coup d'Etat (ils nous éclairent sur bien des détails),.mais également pour, comprendre l'aspect psychologique de la répression. Ils nous expliquent la haine féroce et combien tenace de toute une classe politique française — les futurs « soldats de la République » — contre l'Empire et « ses complices » : l'armée, le corps,préfectoral, la magistrature et l'Eglise. On comprend mieux à la lecture de ces documents, déchirants, accablants, toute la signification politique et soçiopsychplogique de ce moment dramatique que fut le coup d'Etat du 2 décembre 1851.

(49) F15 4053, Scelles, Manche.

(50) Ainsi Vauzelles, instituteur dans la Haute-Loire, est arrêté dans sa classe et devant ses élèves et, une corde autour du cou; est conduit à travers les rues de sa commune en prison (F 15 4044, Haute-Loire). Voir également le cas de Bellangér, petit employé, en Loir-et-Cher (F 15 4044, Loir-et-Cher).

(51) Alphonse Bon, employé dans l'administration de l'enregistrement du département de la Haute-Loire, père de quinze enfants, « entré bien portant dans la prison du Puy et encore jeune, il en sortit courbé et vieilli, et ses cheveux entièrement blanchis » (F 15 4044, Haute-Loirè). Il y a des histoires encore plus atroces de. victimes ayant contracté des maladies en prison ou en exil. Plusieurs sont morts, minés par leurs souffrances physiques et morales.


Notes de lecture

LA FRANCE DE 1794 A 1852

Denis WORONOFF. —La République bourgeoise deThermidor à Brumaire (1794-1799). Paris, 1792, Éditions du Seuil (Nouvelle histoire de la France contemporaine, 3), 236 pages.

Les difficultés sont déjà dans la complexité de la période. Il s'y ajoute que la « révolution finissante n'a guère connu la faveur des historiens », comme le rappelle, l'auteur. Bien des questions sont encore dans l'ombre, faute d'avoir été étudiées. C'est ainsi que l'étude dé la société militaire et des rapports entre l'armée et la nation est seulement en gours de défrichement. Même l'histoire politique, pourtant la mieux connue, n'est qu'inv parfaitement explorée, et personne ne s'est encore intéressé au parti orléaniste sous le Directoire. La bibliographie fondamentale, très lacunaire, est en outre hétérogène, avec de vieux Ouvrages comme le Sciout, qui n'a pas encore été remplacé.

Le problème était pour D. Woronoff de. savoir sous quel éclairage traiter du sujet II a choisi l'équilibre entre l'Hstoire politique, militaire et sociale, celle des idéologies, aussi, plusaieuves ou renouvelées. Il donne donc,, sur la France de 1794 à 1799, une synthèse réussie, fort prudente. En trois chapitres il présente la liquidation du gouvernement révolutionnaire et l'installation du nouveau régime, les conditions de son fonctionnement et les; succès, chargés de menaces, des premières années : à l'intérieur, contre les Egaux au, printemps 1796, puis contre les royalistes en Fructidor ; à l'extérieur contre l'Autriche, grâce aux victoires de Bonaparte; le 18 Fructidor et la paix de Campo-Formio forment cette première phase. Deux chapitrés au milieu du livre donnent un tableau de là vie économique, du renouveau religieux, des efforts pour établir une idéologie officielle, de l'état' des arts, Sur les affaires, la vie religieuse, les fêtes et la vie civique, on a là des pages neuves dans un ouvrage de ce genre, grâce aux travaux récents et aux Curiosités personnelles de l'auteur. Avec les deux derniers chapitres, on revient à une histoire militaire et politique; celle de la seconde coalition et dé la chute du régime. Mais la description de la vie agitée des dernières années du Directoire est rajeunie par les emprunts aux travaux dé M. Reinhard et de J.R. Suratteau C'est une période importante dans l'apprentissage politique de la bourgeoisie, quand l'exécutif apprend à domestiquer les assemblées non seulement par des violences, des pressions sur les élus, mais aussi par des manoeuvres et des intrigues auprès des électeurs — qui, pour être censitaires, n'en sont pas moins souvent indociles.

L'un des grands mérites de D. Woronoff est de montrer les diversités régionales de la France thermidorienne. Le relâchement des contraintes révolutionnaires paraît les avoir ravivées, pendant que les annexions et la constitution des républiques soeurs les multipliaient dans les limites de la « Grande Nation ». Le livre s'en tient fort justement à la France proprement dite, à quelques allusions près. Ses exemples sont malheureusement limités par le nombre des études : la Sarthe (M. Reinhard), la Meurthe (P. Clemendot), le Mont-Terrible (J.R. Suratteau) semblent être tout le territoire de la République. L'échantillon est cependant suffisant pour montrer la variété des situations et surtout, le décalage de la politique par rapport à Paris. Bien souvent, la réaction thermidorienne en province tarda des mois ; dans certains cas, elle ne débuta qu'après la répression des journées de Prairial, en mai 1795. Aux difficultés de circulation s'ajoutait la consoli-


108 NOTES DE LECTURE

dation des «notables de chef-lieu», qui se sont parfois maintenus sans discontinuer dans les administrations locales, à la faveur du désintérêt général pour les affaires publiques. Dans les départements éloignés, les échos des coups d'Etat parisiens arrivaient amortis ; les structures sociales, les traditions locales, la présence de quelque personnalité marquante pesaient souvent plus lourd que l'exemple de la capitale.

Par contre, certains points sont un peu sacrifiés. Les questions de la monnaie et des finances occupent une dizaine de pages,.elles méritaient plus. En outre, elles sont, pour le Directoire, traitées à part, ,ce qui prive certaines crises politiques d'une de leurs dimensions, notamment la conjuration de Babeuf. Mais la séparation la plus discutable concerne la politique intérieure et la guerre,, présentées dans des chapitres différents : ce sont pourtant les exigences de sa politique italienne et de sa diplomatie, ainsi que sa situation, de général victorieux, qui ont conduit Bonaparte à s'engager aux, côtés des fruçtidoriens ; et c'est Fructidor qui a permis CamppFormio. Parler.du 18 Fructidor et dé Campo-Fornuo séparément présente doncTmconvénieht.dé ne pas montrer que la liaison étroite qu'il y avait toujours eue sous la Révolution entre la politique intérieure et la guerre « était devenue tout à coup intime » (Georges. Lefebyre.) Tous les domaines ne sont pas également familiers à l'auteur. La feuille babouvisté n'est pas L'Eclair du peuple, mais L'Ëclaireur du peuple, et le Journal des hommes n'est pas un précurseur de la presse masculine, mais le Journal des hommes libres (p. 62) ; il existe pourtant maintenant] avec l'Histoire générale de la presse française, par Jacques Godechôt pour là période révolutionnaire et napoléonienne, un moyen commode et sûr de vérifier les titres des journaux. La bibliographie est abondante. On comprend d'autant moins l'omission de deux ou trois ouvrages généraux : Le Directoire d'Albert Mathiez n'a pas perdu tout intérêt. Pourquoi ne pas avoir Cité, d'Albert Soboul, dont le « Que sais-je ? » sur Le Directoire et le Consulat est également omis, le tome 2 de l'Histoire de la Révolution française? D'autres histoires générales s'ont mieux traitées.

Ces critiques ne doivent pas faire oublier les qualités d'un ouvrage clair et solide. En ouvrant le livre on s'interroge sur le sens du titre : veut-il dire, que Thermidor marque un,événement ou une transformation ? En avançant, le lecteur apporte lui-même sa réponse. La République bourgeoise de Thermidor à Brumaire est bien le prolongement de celle de l'an II, même, si, «renouant avec les constituants, les thermidoriens voulaient achever de construire la société nouvelle telle que le siècle l'avait préparée» (p. 225). Son histoire restait en effet dominée par « le clivage fondamental qui opposait la France révolutionnaire à l'Europe monarchique» (p. 223) — et à l'Ancien Régime.

Marc MARTIN.

Louis BERGERON. — Banquiers, négociants et manufacturiers parisiens du Directoire à l'Empire.—Paris-La Haye, Mouton, 1976.

La thèse de Louis Bergeron sur les milieux d'affaires parisiens surgit au coeur d'un débat historique actuel sur les incidences économiques dé la Révolution française et des guerres impériales.

« La guerre, disait l'auteur au congrès des économistes qui s'est tenu à Lyon en 1970 (1), a eu pour conséquence essentielle de créer des condi(1)

condi(1) en Europe au XIX' siècle, Paris, 1972.


NOTES DE LECTURE 109

fions d'industrialisation fondamentalement différentes dans le cas du continent européen et dans celui de l'Angleterre.» Entre deux problématiques — qui à vrai dire ne s'excluent point l'une l'autre —, l'une sur le retard économique dont les événements politiques sont responsables, l'autre sur les changements qui affectent l'économie européenne, Louis Bergèron choisit la,seconde;

Ainsi, malgré son titre; ce livre où il est question de l'industrie proprement dite;,-juste ce qu'il faut pour comprendre les. milieux d'affaires parisiens (j'en excepte l'excellent : chapitre sur l'entreprise d'Oberkampf, bonhomme;, Franklin de l'industrie parisienne sur lequel on aimerait en savoir, encore davantage), ce livre concerne en réalité les débuts de la croissance industrielle européenne. D'où les deux termes du bilan qui le clôture : à savoir le caractère « irréversible » du processus d'industrialisation engagé en France et sur le continent, l'étude ?en est encore à faire, et le renforcement de la suprématie bancaire de Paris.,

On voudra bien m'excuser d'être allée directement au bilan final pour en reverser la lumière sous les développements antérieurs de la thèse dont il n'a point encore été question, mais un simple compte rendu ne peut reproduire l'élégance d'une étude où l'auteur conduit discrètement le lecteur sans, jamais anticiper sur les faits, se bornant à introduire les conclusions qui sont les siennes par le biais de descriptions méthodiques et minutieuses. Le didactisme ici est mon fait et non point celui de l'auteur Louis Bergèron, c'est un procédé d'expositions, rien d'autre... Quel est donc lé rapport entre la suprématie nouvelle du milieu bancaire parisien et le processus irréversible d'industrialisation?

Le fait capital, déjà souligné par des travaux antérieurs, c'est la fermeture des ports consécutive aux guerres de la Révolution et. de l'Empire. L'Europe du xviii° siècle était tournée vers le trafic d'outre-mer, celle des années 1800 est bouclée sur elle-même ; les façades maritimes sont désertées par les affaires au point que François Crouzet a pu parler d'une « pastoralisation» des régions côtières (2). En revanche, les conquêtes révolutionnaires organisent l'Europe en un marché relativement unifié qui est à prendre.

Il se produit alors un exode convergent des hommes et des affaires vers Paris. Deux types de régions essentiellement fournissent la capitale : les régions d'industrie cotonnière ou drapière, Suisse, Languedoc, Belgique, Normandie, et les zones portuaires languissantes comme nous l'avons dit, à,l'exception de celles qui desservent le : Ponant et le Levant. «L'attrait qu'exerce Paris semble, plus fort que par le passé », avait écrit Maurice Lévy-Leboyer dans sa thèse (3) ; l'analyse systématique des origines géographiques du milieu d'affaires parisien montre qu'il se produit un repliement en bon ordre des banquiers-négociants provinciaux auquel échappent seulement quelques régions, le Lyonnais par exemple, pourvu d'une organisation financière solide et trop bien adapté aux conditions économiques locales pour supporter, ou même envisager, un transfert.

Il eût été intéressant d'évaluer globalement l'importance des capitaux transférés sur la place de Paris ; à défaut, les archives utilisées par Louis Bergèron (actes de sociétés, inventaires de faillites pu inventaires après décès) montrent que les maisons qui s'installent dans la capitale sont parmi les plus importantes de la province et même de Suisse et de Belgique. Ainsi la convergence des hommes et des fortunes vers Paris est en train de substituer au polycentrisme financier caractéristique de l'ancienne France un véritable centralisme économique. Le Languedoc ne s'en relèvera

(2) L'Industrialisation..., op. cit.

(3) M. LÉVY-LEBOYER, Les banques européennes et l'industrialisation internationale dans la première moitié du XIXe siècle, Paris, 1964.


110 NOTES DE LECTURE

pas. Les rapports de Paris avec les places financières de l'Europe centrale et de l'Europe du Nord apparaissent moins clairement à mon sens dans l'étude de Louis Bergèron.

Pourquoi banquiers et négociants ont-ils choisi Paris alors que Genève ou même Lyon paraissent beaucoup mieux situés géographiquemenf pour exploiter le marché européen ? L'auteur ne manque pas d'indiquer à diverses reprises lés interférences qui désignent Paris plus que toute autre place : la proximité du pouvoir, la promptitude des ■informations dont à .propos des Rothschild Jean Bouvier avait déjà signalé l'importance (4), la variété des affaires qui se présentent dans une ville où gouvernement et particuliers multiphent les ordres d'achat. Tous ces éléments sont d'une importance capitale, surtout en une période de conjoncture politique instable où la fortune se saisit par les cheveux. Genève en particulier, déjà atteinte par la décadence antérieure del'indiennage, se trouve encore écartée des grands courants d'affaires européens par là neutralité de là Suisse. Paris est sacré capitale économique du Grand Empire; il lui restera la nostalgie d'une Vocation européenne dont j'ai moi-même retrouvé la trace sous le Second Empire (5).

Le milieu d'affaires parision, au début du xrxe siècle, est donc un milieu renouvelé plutôt que nouveau. Sur ce point, l'analyse toujours très nuancée de Louis Bergèron met en effet le lecteur en garde contre les surestimations possibles ; le facteur de nouveauté, c'est l'apport au milieu parisien d'une bourgeoisie d'affaires provinciale, lestée d'un actif solide fait d'argent d'abord, mais aussi de relations et d'habitudes. Cette bourgeoisie ne se compose pas ou peu d'hommes nouveaux, elle, vient à Paris pour parfaire sa fortune et non pour la faire Les Rastignac n'entrent pas dans le cadrage de Louis Bergeron.

L'amalgame des nouveaux venus aux anciens au sein d'un milieu d'affaires préexistant n'en est pas moins un facteur de nouveauté dans la mesure où il renforce l'aile novatrice des capitalistes parisiens. Dans son chapitre 1er auquel les chapitres suivants apportent nombre de notations enrichissantes, Louis Bergèron arrive à distinguer grâce aux listes de notabilités parisiennes et aux registres d'imposition deux catégories distinctes de notables. La première, recrutée parrni les anciennes élites (nobles, administrateurs d'Ancien Régime), est généralement plus riche en biens fonciers ; la seconde, beaucoup plus fortunée, constitue les milieux d'affaires proprement dits. A la première les honneurs et les fonctions publiques, qui vont beaucoup moins aux seconds, soit que ces derniers ne les sollicitent point, soit qu'on ne les leur propose point. IL y a donc distorsion entre la notabilité et la richesse.

En outre, le comportement économique de ces deux fractions de notables n'est pas le même. Les milieux d'affairés ne dédaignent ni la fourniture ni le trafic des biens nationaux. « Les biens ruraux de bonne situation et de belle consistance, écrit Louis Bergèron, retiennent l'attention des gens d'affaires. » Il ajoute aussitôt : « Cependant, même hors de Paris, il s'en faut, qu'ils soient en tête de l'acquisition foncière. » En revanche, les anciennes élites, pour lesquelles les valeurs essentielles restent lès valeurs foncières, investissent volontiers dans lés biens nationaux pour arrondir leurs propriétés. Quant aux fournisseurs, « dont le type d'activité et la psychologie s'éloignent... Si nettement des gens d'affaires» (p. 47-48 de l'exemplaire dactylographié. Université de Paris I), ils tâchent le plus souvent dese glisser vers les élites anciennes ; ils sont donc, eux aussi, parmi les gros acquéreurs de biens nationaux.

Cette analyse de la grosse bourgeoisie parisienne, qui est parmi les

(4) J. BOUVIER, Les Rothschild, Paris, 2' édition, 1967.

(5) J. GAILLARD, Paris la Ville (1852-1870), thèse, 1974.


NOTES DE LECTURE 111

mieux venues du livre, explique la dualité des élites, qui occupe en grande partie l'histoire de Paris au XIXe siècle ; les deux catégories de notables que distingue-Louis Bergèron ne se rejoindront que lentement à travers le siècle et leur dualité cessera seulement lorsqu'elles se seront unies à leur tour par des liens d'affaires et d'argent comparables à ceux qui assurent sous le ler Empire la cohésion intérieure de chacune d'elles.

Nous voici au second point du bilan... Quand on connaît l'histoire chaotique du 1er Empire, la série de faillites qui ponctuent chaque crise, l'obstacle que la guerre et le blocus continental opposent à l'arrivée des denrées coloniales et des matières premières, les prélèvements opérés par le gouvernement sur les ressources européennes, on peut s'étonner que le 1er Empire marque un tournant « irréversible » du passé vers l'avenir. Mais « la guerre qui détruit innove et crée » (6)...

Prenons l'histoire des banques parisiennes auxquelles sont consacrés les chapitres rv, v et vi de la thèse — mais on trouvera aussi des notations importantes dans le chapitre x consacré au commerce proprement dit. Créations, chancelantes : du Directoire ou de l'Empire, les banques étudiées par Louis. Bergèron disparaissent avant même 1815, à l'exception de la Banque de France. Leur histoire n'en est pas moins intéressante; car elle met en valeur des tendances dont la continuité n'apparaîtrait pas si l'auteur s'était borné à focaliser sur la Banque de France. Laquelle est. aussi présente dans le livre, niais sous les espèces nouvelles et renouvelées d'une étude de ses actionnaires. Les. listes de ces derniers retrouvées par Louis Bergèron prouvent que les échecs et les faillites n'ont pas découragé la vocation commerciale des banquiers parisiens puisque, après avoir fondé des établissements particuliers ils sont, aux côtés dés grands dignitaires du régime, les plus gros souscripteurs de la banque nouvelle, suivis — d'assez loin—par le négoce et la. manufacture (p. 313 et suiv.).

J'énumère ici brièvement, au risque de paraître les surestimer, les orientations nouvelles qui caractérisent la banque parisienne :~l° la préférence accordée aux affaires, qui distingue les banquiers de cette époque des financiers de l'Ancien Régime, intéressés avant tout par les tractations avec l'Etat; 2° le choix d'une politique bancaire qui vise à multiplier l'escompte en en baissant le taux et à multiplier les signes monétaires grâce à l'émission de billets ; 3° les tentatives de la banque pour mobiliser la richesse foncière et contrarier la ruralisation des capitaux engendrés par le trafic des biens nationaux (cf. l'expérience de la Banque territoriale, p. 94).

Sans cesse défaillant, sans cesse recommencé, le système fonctionne au profit d'un club de gros négociants qui en sont à la fois les; financiers" et les bénéficiaires. Ils s'entourent d'un luxe de précautions qu'expliquent .des débuts tâtonnants et une vision encore brouillée de l'avenir industriel et commercial. Non seulement les banques ne cherchent pas à élargir leur clientèle, mais à leur clientèle elles prêtent toujours à court terme*

Cependant, par rapport à la province, quelle hardiesse! A,Rouen, par exemple, la banque pratique l'escompte avec des billets couverts par une encaisse parfois supérieure au double ; et quelle distance avec les négociants lyonnais, si pleins de « préjugés » et de « préventions » à l'égard de la monnaie fiduciaire « qu'il y a de l'imprudence à vouloir les attaquer de front» (rapport de la commission de la Banque de France sur les pratiques bancaires à Lyon, p. 356).

A défaut d'aider l'industrie à naître — puisqu'elle ne prête pas à long terme — dans quelle mesure la banque parisienne de l'époque l'a-t-elle aidée à vivre en orientant systématiquement le commerce parisien vers les débouchés européens?

(6) Expression de P. Vilar. Cf. L'Industrialisation en Europe..., op. cit.


■112 NOTES DE LECTURE

La réponse apportée par Louis Bergèron souffre de l'absence d'étude sérieuse sur le commerce du Grand Empire à l'intérieur, de ses frontières et avec les autres pays d'Europe; il apparaît néanmoins que, prenant le tournant, «le négoce et la banque de la capitale se replient. [...] sur le jeu spéculatif en denrées coloniales, matières premières industrielles, secondairement en produits nationaux» (p. 772). De la sorte, Paris devient un « arbitre national des risques ».

Les milieux d'affaires ont donc évité le piège du repliement et du même coup ils ont évité au pays l'asphyxie économique, sans peut-être assurer pour autant à la France un essor industriel équivalant à son rôle commercial. Cependant l'industrie parisienne, et plus généralement l'industrie cotonnière, bénéficie du courant d'affaires entretenu par le gros négociant dans la capitale. L'auteur consacre deux gros chapitres (le VIIIe et le IXe) à l'essor de la manufacture ; ses développements mettent en cause un certain nombre de notions courantes sur l'industrialisation parisienne.

A cette époque, c'est le négoce qui mène le plus souvent l'entrepreneur à la fabrique. Même Richard (de la maison Richard-Lenoir), dont Louis Bergèron déclare pourtant la carrière « atypique» — peut-être en raison de son caractère aventureux —, même Richard, donc, tire directement ou non ses fonds du commerce puisqu'il a été successivement marchand, contrebandier (en toiles anglaises), acheteur de biens nationaux avant d'être commandité par des banquiers-négociants divers pour faire dé la manufacture. Sa: carrière paraît en outre significative d'une génération à laquelle les circonstances permettent le changement dé cap. Ce qui manque peut-être:dans ce chapitre VIII, dont le titre, « Paris capitale du coton», est volontairement évocateur, c'est une typologie. Quelle sorte d'homme parti du négoce va vers la banque, et quelle vers la fabrique, dans un milieu où les fils, (cf. les exemples donnés page 47 entre autres) suivent normalement la carrière de leur père ?

Quoiqu'il en soit, typiques ou non, les industriels élisent Paris pour y installer à tout le moins leur siège social et très souvent même leur fabrique. Une nouvelle lecture des sources permet à Louis Bergèron de revenir sur les conclusions pessimistes de Bertrand Gille, qui date du blocus continental et de la crise de 1811 la décadence irrémédiable du textile parisien. Après 1806, en effet, les manufactures textiles continuent de se former; quant à la crise de 1811 elle n'a pas les conséquences liquidatrices qui lui avaient été prêtées. En effet entre 1800 et 1813 on dénombre cent cinquante entreprises textiles en activité dans la capitale, alors qu'antérieurement au Consulat on comptait seulement une dizaine de filatures mécanisées (P- 558 et suiv.).

L'essor du textile parisien est un fait qui va plus loin que lui-même dans la mesure où il incite à une réinterprétation des rapports entre les conditions urbaines et l'industrialisation. Les handicaps opposés à l'industrie parisienne par le site urbain d'une part, l'hostilité du préfet de la Seine, Frochot, au devenir manufacturier de la capitale de l'autre, ont été antérieurement soulignés par Bertrand Gille et Jean Tulard (7). Ces facteurs contiennent-ils tout le problème? Déjà Maurice Lévy-Leboyér (8) avait mis l'accent sur le stimulant que constitue pour la manufacture parisienne à ses débuts le voisinage d'un artisanat expert et varié. Louis Bergèron, lui, met l'accent sur le rôle particulier de la capitale : la proximité des centres de décision politique et financière avait, attiré la banque, elle fait pencher la balance en faveur de l'industrialisation

(7) B. GILLE, Les essais d'industrialisation de Paris sous la Révolution et l'Empire, colloque sur les fonctions de Paris, Paris, 1962. — J. TULARD, Le Paris de Napoléon 1er coll. Nouvelle histoire de Paris, Paris, 1970.

(8) M. LÉVY-LEBOYER, op. cit.


NOTÉS DE LECTURE 113

En outre, cela ressort de plusieurs chapitres du.livre,si globalement la mise en vente des biens nationaux a contribué à ruraliser les capitaux, à Paris elle a pour ainsi dire contribué à les industrialiser. En effet, les vastes bâtisses conventuelles acquises par les particuliers ne peuvent guère servir que d'entrepôts ou d'ateliers. Oberkampf, Richard-Lenoir,. pour ne citer que les deux plus grands, sont donc parmi les gros acquéreurs de biens nationaux à Paris; ils y installent leurs ateliers et, loin de fuir la ville, Ils se fixent en son sein.

Ont-ils surestimé les facteurs conjoncturels comme le laisse supposer dans un second temps (dès le 1er Empire très souvent) l'émigration des fabriques parisiennnés vers la province? Disons plutôt que parmi les conditions offertes,par la capitale les industriels ont fait le tri. Renvoyant tout ou partie des ateliers en province à la rencontre d'une main-d'oeuvre bon marché et de sources commodes d'énergie hydraulique, soit qu'ils déplacent leurs usines dans leur ensemble, soit qu'ils distribuent une partie du travail à des entrepreneurs provinciaux, dans les deux cas ils laissent à Paris les commandes. Ainsi s'amorce entre Paris et la province un partage du travail beaucoup plus subtil qu'une émigration pure et simple.

Paris reste donc à la. tête d'un empiré industriel à formes et à formules diverses puisqu'il comporte dès entreprises intégrées depuis la matière première jusqu'aux tissus, comme l'entreprise Terneaux, ou des entreprises très fortement décentralisées, comme celle, d'Oberkampf, qui domine de l'amont à l'aval une clientèle de marchands et de fabricants théoriquement indépendants.

L'interprétation relativement moderniste que- donne Louis Bergèron de l'histoire des milieux d'affaires parisiens s'inscrit dans une conjoncture qu'il présente comme différente de celle qui est habituellement proposée. Attentif au sens des crises autant qu'à leur gravité, guettant derrière les catastrophes économiques les transformations de structure en cours, ce n'est pas la crise de 1811 généralement mise en vedette qui paraît la plus intéressante à l'auteur, mais bien la crise de 1803. « Pour le négoce parisien, écrit-il, le XVIIIe siècle est mort en 1803 » ; en effet, cette année-là, les ports français se ferment au commerce intercontinental et les milieux d'affaires parisiens se tournent vers le marché européen.

Cette date marque encore d'une autre façon les annales de la croissance. Autour de 1803, avant la rupture de la paix d'Amiens bien entendu, les acheteurs français, sur la place de Londres, notent, dit Louis Bergèron, qu'il ne s'y vend presque plus de mousselines et de toiles des Indes, mais des mousselines et des toiles britanniques beaucoup moins chères et tout aussi parfaites. L'auteur ne s'arrête par sur ce fait, mais le lecteur n'est pas obligé d'en faire autant. Les progrès de l'industrie britannique ne déclenchent-ils pas dès cette époque un phénomène d'émulation et de concurrence qui va stimuler la fabrique française? Dès 1803, en tout cas, un manufacturier comme Oberkampf est conscient du danger. « Le doublement des droits sur le coton fera un bien infini aux établissements naissants [souligné par nous] en France », donc des établissements antérieurs à la guerre. Louis Bergèron cite d'ailleurs page 616 une lettre où Oberkampf nomme les nouvelles maisons françaises.

Mais la guerre accélère singulièrement les progrès de l'industrie cotonnière nationale. Il faut à l'indiennage des tissus parfaits que les fabricants français ne savent pas encore faire dans les toutes premières années du siècle. Les lettres d'Oberkampf à ses fournisseurs provinciaux, Louis Bergèron en donne de nombreux extraits, présentent d'abord un mélange d'admonestations et dé reprochés bientôt changés en encouragements. Dès 1806, Oberkampf se dit converti aux toiles du pays qui présentent, dit-il, « plus d'avantages que les toiles des Indes ». Le problème de la qualité est donc résolu.

a


114 NOTES DE LECTURE

Mais non point le problème des coûts. La cause profonde des crises qui ponctuent la période, impériale, 1804-1805, 1808 et plus encore 1811, dont Louis Bergèron sous-estime peut-être la profondeur, c'est le prix dont l'industrie, parisienne et l'industrie française aussi doivent payer leurs progrès. Un prix qui fragilise les entreprises et les rend incapables de résister, aux diminutions de consommation. L'exemple d'Oberkampf est typique ; apparemment il est une victime de la crise de 1811, en fait il l'est de ses propres structures. D'abord il porte le poids des méthodes de financement qui lui sont propres, à savoir le recours exclusif à l'emprunt ce qui l'oblige à servir des intérêts fixés, alors que les intérêts de la commandite varient avec le volume des affaires ; en outre, comme beaucoup d'autres manufacturiers, il à immobilisé les sommes empruntées dans le bâtiment et le matériel fixe. Oberkampf aboutit donc au paradoxe suivant : il paraît largement plus riche en 1815 qu'il ne l'était en 1798, son actif se compose de créances valables à 90 %, mais ses ventes ne compensent plus les charges que supporte son capital immobilisé.

Il ressort de cette analyse que la vague industrielle des premières années, du XIXe siècle meurt d'elle-même ; les aléas de la politique impériale font qu'elle a seulement rencontré plus rapidement ses limites. Il reste cependant à Paris un « milieu d'affaires » renouvelé au sein duquel une nouvelle étape se préparé...

Voici donc débrouillé l'écheveau du présent et du passé à ce versant où les temps se mélangent. Sans effet, par le biais d'une analyse qui décrit le milieu social comme il est et les affaires comme elles se font, respectant les trous d'une documentation qui lui permet de déceler les tendances, mais non point de quantifier les phénomènes (9), Louis Bergèron me paraît apporter du neuf dans trois domaines au moins qui ne sont pas joints par hasard dans ma propre conclusion, à savoir l'étude de Paris, celle du milieu d'affaires et celle dés affaires proprement dites. C'est dire qu'il s'est placé à ce point de jonction sensible où les phénomènes réagissentles uns sur les autres pour faire l'histoire.

Jeanne GAILLARD.

Jean BAELEN. — La vie de Flora Tristan, socialisme et féminisme au XIXe siècle. Paris, Editions du Seuil, 1972, 252 pages.

Le personnage et l'oeuvre de Flora Tristan (1803-1844) sont asssez connus de tous ceux qu'intéresse l'histoire du socialisme pour n'avoir pas à être présentés aux lecteurs, de notre revue.

Personne ne s'étonnera du regain d'intérêt qu'ils connaissent depuis quelques années (et peut-être — plus spécialement — depuis mai. 1968) ; le socialisme prémarxiste, la volonté d'organisation autonome de la classe ouvrière, la volonté d'émancipation de la femme, la curiosité ethnographique même (des faubourgs misérables de Londres jusqu'au lointain Pérou) — tout cela est dans le courant, et Flora Tristan a touché à tout cela. II. n'est pas jusqu'à sa vie personnelle, pénible et romanesque, traversée de drames, et prolongée enfin par la naissance d'un petit-fils posthume du nom de Paul Gauguin, qui ne puisse la servir auprès du public d'aujourd'hui. Certes tout — ou presque — avait,été dit sur Flora Tristan par l'historien J.-L. Puech, qui M consacrait en 1925 une belle thèse de doctorat

(9) Les taux de profit par exemple.


NOTES DE LECTURE 115

ès lettres. Mais à cette époque ce genre d'ouvrages n'était guère connu que des spécialistes ; il était en outre, par son volume, difficile, à rééditer de nos jours, si tant est que quelqu'un y ait songé. Seul, en 1947, Lucien, Scheler avait publié un utile recueil de morceaux choisis de l'oeuvre de Flora Tristan, précédé d'une notice. Il y avait donc place aujourd'hui pour d'autres, tentatives. D'où la parution quasi simultanée de deux ouvrages de vulgarisation biographique sur Flora Tristan, ceux de Dominique Des.anti (éd. Payot) et de J. Baelen; bientôt suivis par l'édition intégrale de son Journal de voyage (éd. de la Tête de feuilles, 1973) par Michel Collinet.

Nous n'avons à parler ici que de celui de Jean Baelen, qui des trois est à la, fois le mieux informé et le moins académique. Le mieux informé?; Osons-le dire, nous savons gré à Jean Baelen d'avoir— et lui seul.— pris connaissance de notre propre contribution à l'histoire de Flora Tristan et de l'avoir incorporée à son oeuvre (à Toulon, le voyage de Flora Tristan en 1844, où elle fut accueillie par la Société de l'Union, fut un succès, et ses disciples— loin d'être une poignée de curieux ou d'excentriques —, devaient se révéler en 1845 puis en 1848 comme des dirigeants ouvriers de masse). J. Baelen donne d'ailleurs d'autres preuves de sérieux scientifique, faisant suivre son récit d'utiles « indications bibliographiques », ainsi que: d'une chronologie qui rendra service aux lecteurs pressés, ou peu formés à l'histoire.

Cela dit l'ouvragé n'est pas du tout académique d'allure. Sans-autre prétention que de faire connaître au grand public une femme qui, à coup sûr, mérite de l'être, il adopte d'entrée le ton du conteur («Notre histoire commence dans la province espagnole, au Pays basque, vers la, fin ; du XVIIIIe siècle »...); il accroche dans le prologue la présentation de Flora à la notoriété mille fois supérieure de son petit-fils Gauguin ; il multiplie, en terminant, les réflexions personnelles sur le maixisme et le féminisme d'aujourd'hui. Mais il importe peu. Les spécialistes ès biographies, romamesques en font bien d'autres, et pour des personnages qui sont loin de valoir Flora, soit par l'esprit, soit par le coeur, soit par la qualité des causes servies.

On peut retenir plus spécialement l'importance des passages: que Jean Baelen'accorde à l'oeuvre romanesque de Flora Tristan; c'est l'un des aspects qui rendent, inévitable la comparaison (sur ce point précis, hélas ! accablante) avec George Sand.

Toutefois, si Flora Tristan n'a pas acquis la notoriété historique, la. faiblesse de ses romans n'y est.pour rien; après tout, Pauline Roland, qui n'en a pas écrit, est restée beaucoup plus célèbre. Mais Pauline Roland a vécu assez pour connaître la Seconde République. Flora Tristan, décédée en 1844, âgée seulement de quarante-trois ans, fait partie (comme, dans des domaines voisins, un Godefroy Cavaignac ou un Maurice de Guérin) de cette élite que la tuberculose a empêchée d'atteindre le grand carrefour du siècle, d'y jouer un rôle et d'y prendre peut-être un nouvel élan.

Quoi qu'il en soit de cette dernière réflexion, qui nous est personnelle, sachons gré à J. Baelen d'avoir écrit ce livre, dont nous aimerions que le but soit atteint.

Maurice AGULHON.

Geneviève DESIRE-VUILLEMIN. — Les saint-simoniens à Limoges 1830-1833, p. 27-54 du recueil Mémoires et Travaux publié par l'UER des lettres et sciences humaines de Limoges, 1er trimestre 1974.

L'histoire de « l'école saint-simonienne » de Limoges a été déjà écrite par P. Cousteix : « Formation et éducation du sentiment social : les saint-


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simoniens en Haute-Vienne » dans les Horizons de la Marche et du Limousin en janvier 1953 et dans L'Information historique eh mars-avril 1954, puis par A; Perrier : « Les saint-simoniens en Limousin» dans le Bulletin delà Société archéologique du Limousin; fascicule de l'année 1954.

On connaissait déjà la création de l'école saint-simonienne, le 23 avril 1831, dans un local de la rue Banc-Léger, avec la participation des propagandistes Lemonnier et Bouffard, auxquels s'était joint le jeune Limogeois Moïse Retouret ; puis la mission des trois ouvriers venus de Nantes, Rives, Garnichon, Mathivet, qui, le 12 mai 1833, organisent dans un café de notre ville une prise d'habit, en présence d'un nombreux public, séjournent ensuite quelques jours à Limoges avant de s'embaucher dans une fabrique de porcelaine a Saint-Brice, chez M. Baignol ; enfin le « charivari» dont' fut l'objet, le 25 juillet 1833, à son arrivée à Limoges, le préfet Scipion Mourgues, accuse d'être hostile aux Polonais réfugiés en France après l'insurrection contré le tsar en 1831, et pour lequel l'avocat Th. Bac fut traduit devant le tribunal correctionnel. Ces auteurs avaient travaillé avec les seules sources dont ils disposaient, de minces liasses aux archives départementales de la Haute-Vienne (M 737, police, surveillance à l'égard des saint-simoniens et 4 M 106, affaires politiques).-

G. Désiré-Vuillemrn a repris le Sujet sous le titre « Les saint-simoniens à Limoges 1830-1833 », en utilisant les documents du fonds Enfantin, beaucoup plus important, à là bibliothèque de l'Arsenal à Paris. Elle fait le récit des événements déjà connus, mais en y ajoutant de nombreux développements et précisions. Elle expose les efforts du saint-simonien brivois, Corrèze, pour placer des titres de la rente saint-simonienne créée en 1831 par Olinde Rodrigues, épisode resté ignoré des chercheurs limousins. Elle donne le nom de nombreux sympathisants aux idées saint-simoniennes à Limoges, en particulier un ingénieur des mines, William Manes, auteur en collaboration avec Corrèze en 1832 d'un Mémoire sur les routes et le roulage. Elle montre, à l'aide des correspondances reçues par le journal Le Globe, organe saint-simonien, le rayonnement de la doctrine dans les régions de l'Ouest; de Beauregard, avocat d'Excideuil (Dordogne), raconté comment il fut converti à la doctrine, lors d'une rencontre à Limoges avec Bouffard et Lemonnier, venus en mission. Elle fait connaître la personnalité des missionnaires ouvriers en 1833, Rives, tanneur, et Garnichon, polisseur sur marbre, professions non mentionnées parle Dictionnaire du mouvement.ouvrier de J. Maitron. Elle montre ensuite l'action des propagandistes saint-simoniens, soupçonnés par les autorités officielles: d'être eh relation avec la société «Aide-toi, le ciel t'aidera», ou avec la frâncmaçonnerie, et accusés, à tort, d'avoir organisé le « charivari» contre le préfet Mourgues. Poursuivi pour cette affaire, beaucoup plus comme républicain que comme saint-simonien, devant le tribunal correctionnel, Théodore Bàc fut défendu par le jeune et bouillant Moïse Retouret qui, en juillet 1830, avait sommé par lettre Louis Philippe de quitter les Tuileries et de laisser le gouvernement à Bazard et à Enfantin.

Mme Désiré-Vuillemin donne en appendice une lettre de Rives au docteur Guépin, de Nantes, où il fait le récit de la prise d'habit de la rue Banc-Léger, une lettre du préfet de la Haute-Vienne au ministre de l'Intérieur rapportant ces mêmes faits et une liste de saint-simoniens de Limoges et de la région.

Antoine PERRIER.


NOTES DE LECTURE 117

Etienne CABET.— OEuvres. Tome I : Voyage en Icarie. Préface de Henri DESROCHES. Paris, Editions Anthropos, 1970, 568 pages,

Depuis un demi-siècle, Etienne Cabet et son oeuvre n'ont guère retenu l'attention de la recherche historique française (1); le genre romancé, populiste; des écrits, le défaut de ce génie imaginatif qui fait de nouveau le succès de Fourier, le naufrage au Nouveau Monde des expériences icariennes, expliquent cette désaffection regrettable, si on a à l'esprit la place que tient Cabet dans la galerie des grands utopistes, et le rôle du cabétisme dans l'histoire; des idées et des faits sociaux, de la France au XIXe siècle : n'est-ce point Cabet qui introduisit le terme de «communisme» dans le vocabulaire politique français, qui fonda le premier «parti» communiste français, qu'Engels saluait comme tel en 1844? L'Icarie. ne fut-elle pas, outre une utopie écrite, une utopie pratiquée; dont l'échec explique d'ail: leurs que les traditions, socialisantes aient préféré en refouler le souvenir ?

C'est donc une importante lacune que comble la réédition, sous la direction de Henri Desroches, des principaux écrits de Cabet (2), dont Voyage en Icarie constitue l'oeuvre maîtresse, son seul vrai livre selon j. Prudhommeaux. Imposant (568 pages), l'ouvrage, dont c'est la première édition depuis 1848, est précédé d'une riche préface de Henri Pesrôches : y"'sont minutieusement retracées l'évolution politique de Cabet jusqu'en 1840rdate de son rétour d'exil et de la parution du Voyage, dont il est le fruit, les circonstances de parution de l'oeuvre, sa genèse doctrinale (3). En publiant ce roman politique en même temps qu'il lance le second Populaire, Cabet entend marquer de façon retentissante son retour d'exil,-« récupérer » et intégrer un pré-communisme français qui ne lui doit encore rien, proposer enfin une stratégie à un parti républicain divisé.

Saris aller jusqu'à revendiquer, comme Fourier, le titre de prophète post-curseur, Cabet ne s'en estime pas moins investi d'une mission : celle de propager, à l'exemple du « révolutionnaire et propagandiste» JésusChrist, le message évangélique. La nature, a fait les hommes égaux ; l'inégalité est inhérente à la société, elle est à la base de tous ses maux ; l'égalité seule, prêchée par Jésus-Christ, y .peut donc remédier; or celle-ci exige et: entraîne nécessairement la communauté des biens.; Chimère? Cabet va s'employer à montrer qu'il n'en est rien ; et pour cela il nous entraîne avec Lord William Carisdall, type du grand seigneur anglais ouvert

(1) Depuis la thèse de J. PRUDHOMMEAUX, Icarie et son fondateur Etienne Cabet, contribution à l'étude du socialisme expérimental (Cornély, 1907), outre P. ANGRAND,- Etienne Cabet et, la Révolution de 1848. (P.U.F., 1948), la recherche cabétiste a surtout, été le fait des Anglo-Saxons : la thèse de Christopher A. JOHNSON, Utopian communism in France (période laissée dé côté par. J. P.), Ithaca, 1974, et les thèses, non encore publiées, de J. BUIXERWELL, E. Cabet et le système icarien, et J. FOCION, Cabet and icarian communism. (2) Encore ne s'agit-il pas des. « oeuvres complètes», une telle entreprise nécessitant, au dire de H. Desroches, « quelque chose comme un institut cabétiste dûment parrainé par. Un solide mécénat», vu le nombre, Jà dispersion, l'inégal intérêt des textes de Cabet, dont certains n'ont pas encore émergé des archives... Cette réédition comprend quatre volumes : I. Voyage en Icarie) II. Histoires des Révolutions .(analyses proposées par Cabet des révolutions, de 1789, 1830, 1848) ; III. Le Communisme icarien (d'après, les écrits de 1840 à 1848) ; IV. Icaries pratiquées' (documents relatifs aux expériences icariennes tentées dé 1847; à là fin du siècle). L'ensemble est commenté dans un ouvragé parallèle : H. DESROCHES, Odyssée d'une utopie, de l'Icarie écrite aux Icaries pratiquées.

(3) Paru sous son titre définitif en 1842, l'ouvrage avait été, publié dès 1840 sous le titre Voyages et aventures de Lord William Carisdall en Icarie et sous le nom de «Francis Adams », pseudonyme pris par Cabet pour déjouer la censure.


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et généreux (qui fréquentait chez Lafayette où Cabet le connut), à la découverte d'Icarie.

Premier temps : la description d'Icarie, paradis terrestre depuis que le « bon Icare » l'a libérée de la propriété, de la monnaie et de l'inégalité des fortunes. Abondance, élégance, ordre, fraternité, bouheur infaillible régnent, jusque dans les moindres détails de la vie : nourriture, vêtement, logement, ameublement, travail, santé, religion, mariage; fêtes et plaisirs». Deuxième temps : les moyens : « Comment une grande et vieille nation peut se transformer en communauté » — c'est la description du régime transitoire qui permit à Icarie de devenir en trente ans, le premier pays communiste. Cabet s'attend aux objections et consacre de longues pages à les réfuter, par une vaste fresque historico-philosophique, qui montre que depuis Lycurge (sic) jusqu'à lui-même, en passant par nombre de philosophes enrôlés bon gré mal gré dans; cette constellation pré-icarienne, la pensée humaine a toujours tendu vers l'idéal sinon communautaire, du moins égalitaire. Brochant sur le tout, un double roman : un roman historique, où se laisse lire en filigrane, à travers le récit de la révolution icarienne de 1782 (qui vit la proclamation comme dictateur d'Icare, auquel Çabet prête certains traits de son autobiographie), l'interprétation cabétiste de la Révolution française ; un roman « romanesque », où les personnages de Lord William, Dinaïse et Valmor, sont les reliques— bien pâles— des héros de Là Nouvelle Héloïse, dont l'auteur est d'ailleurs omniprésent dans l'ouvrage.

A la base de l'organisation icarienne, un communisme de production et de distribution, accompagné d'un système planificateur reposant sur le consentement universel. Propriétaire des moyens de production, la République détermine chaque année les objets à fabriquer, lesquels, produits en commun, sont rassemblés dans les magasins nationaux, qui tiennent le tableau des familles à fournir et des quantités à livrer. Tout est fixé : la liste des aliments figurant dans les repas, le nombre de meubles que doit compter chaque maison, les vêtements correspondant aux différentes fonctions, l'heure, du lever (5 heures), des repas, de l'extinction des feux. Qui oserait parler de discipline cénobitique, puisque la multiplication des machines, les repas pris en commun permettent d'économiser temps et fatigue, de réduire à six-sept heures la journée de travail et donc de laisser aux Icariens leurs après-midi libres pour participer aux séances des assemblées populaires ? Loin d'être centralisé, ce système, malgré l'uniformité des règles pour l'ensemble des cellules, repose sur une forme d'autogestion. Si les affaires d'intérêt général relèvent d'une Assemblée nationale élue pour deux ans et formée d'hommes « mûris par l'âge et par l'expérience », ses décisions sont sans cesse discutées au sein des assemblées communales où chaque Icarien peut faire entendre sa voix, et qui sont souveraines pour les affaires de la commune.

C'est à l'intérieur de ce système égalitaire, où un serrurier peut être magistrat, où le président de l'exécutoire est un maçon, système qui a aboli toutes les hiérarchies, que le terme de liberté peut prendre un sens. Mais on doit constater qu'il revient beaucoup moins souvent sous la plume de Cabet. C'est que, dès lors que chaque Icarien possède un droit de proposition dans les assemblées populaires, qu'a-t-il besoin de la liberté de la presse, que Cabet définit comme un mal engendré par un mal encore plus grand : les vices de nos sociétés. Ainsi Icarie se contente d'un journal pour là nation et d'un journal pour chaque comune; rédigés par des fonctionnaires (mais les fonctionnaires sont élus, révocables, temporaires, dès lors le pouvoir ne vient jamais d'en haut ; l'exécutoire est d'ailleurs fondamentalement soumis à l'Assemblée des représentants), fonctionnaires qui né doivent que. relater les faits en s'absentant de toute discussion. De même, il. n'y a que des poètes et des écrivains nationaux, métier auquel on accède par examen en fonction des besoins de la communauté ; la Repu-


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blique a le monopole de l'édition et « certainement », nous rassure Cabet, « elle ne fait imprimer que les bons ouvrages ».

Société égalitaire, la communauté icarienne est bien l'opposé d'une société libertaire telle que pouvait, là rêver Fourier, il est vrai moins épris d'égalité. La loi —librement décidée — réglemente tous les domaines de la vie, y compris de la vie privée; où, du moins ,dans ce domaine,,la majorité impose ses contraintes et ses tabous. Là .s'affiche le morne conformisme moral de Cabet. Dans l'Icarie, lavée des cabarets, des maisons de jeux et des maisons closes, les jeunes filles ne peuvent converser, se promener et aller au bal avec des jeunes gens que sous les yeux de leurs mères ; l'âge minimum du mariage est de dix-huit ans pour les filles et de vingt ans pour lés garçons; la famille, véritable clan biblique uni derrière son patriarche, est la cellule de base de la nation, le mariage est la seule condition admissible, le célibat, le concubinage et l'adultère sont des crimes, et le divorce une solution extrême qui requiert le consentement des familles... Cabet a beau égayer son Icarie de fêtes, de danses et de plaisirs, elle prend parfois davantage la couleur sombre d'un vaste monastère que les teintes riantes d'une société pleinement libérée.

Mais précisément, Icarie n'est-elle pas le royaume de Dieu sur terre, et le divin Icare un ancien prêtre? Le communisme, vrai christianisme, est vécu comme une religion, un peu comme le saint-simonisme: cérémonies civiques, commémoration des héros et surtout du Fondateur (auquel chaque matin les enfants des écoles chantent un hymne...) le rappellent sans cesse ; et si la religion icariennne s'est débarrassée des pratiques.superstitieuses du catholicisme, la société communiste — proche ici d'une communauté quaker — « rejette ceux qui né croient à aucun dieu quelconque». Si Cabet, comme Luther, autorise les prêtres à se marier, Marx n'aurait-il pu lui faire le même reproche qu'au père de la Réforme, Celui de vouloir, tout en métamorphosant les prêtres en laïcs, métamorphoser les laïcs en prêtres ?

Icarie, une société monarchisée ? Il ne faudrait pas pour autant oublier les idées modernes de Cabet : l'acceptation du progrès technique mis au service de la libération de l'homme ; des conceptions pédagogiques, qui recueillent et développent l'héritage rousseauiste («chaque enseignement est un jeu et chaque jeu un enseignement»; le but du pédagogue est « de faire penser ses élèves plutôt que de penser pour eux »).

A l'imitation de Jésus-Christ et d'Icare, Cabet part en croisade, et, eu attendant les disciples, se fait, sinon prophète, du moins propagandiste. Prépare-t-il, dès qu'il en aura réuni une poignée, une nouvelle conspiration des Egaux ? Fatale erreur que de vouloir établir solidement là communauté par la violence ! Ni conspiration ni révolution, lance Cabet aux révolutionnaires babouvistes français qu'il est venu convertir : «Si je tenais une révolution dans ma main, je la tiendrais fermée.» Alors comment transr former la France de Louis-Philippe en communauté ? Par la propagande, la persuasion, comme Jésus-Christ. Et auprès de qui devra-t-on surtout faire cette propagande ? Auprès des riches et des grands. Car non seulement; depuis Agis, Solon, les Gracques, Thomas More, jusqu'à Saint-Simon et Voyer d'Argenson, les grands révolutionnaires de l'histoire ont surtout été des seigneurs ou des riches personnages, mais encore, vu l'influence que détiennent les grands de ce monde, eux convertis, la Terre le sera très vite. Ce.sera peut-être long, mais Cabet se dit patient. En tout cas, pas d'essais de communautés partielles : là-dessus, Cabet reviendra puisque, en 1847, n'ayant pas réussi à convertir Thiers et Guizot, à la communauté, ni Barbes et Blanqui à la non-violence, il se résoudra à aller en Icarie... Ainsi, pour Cabet, l'avenir de la France en 1840 se résolvait dans une propagande qui, immanquablement, devait porter ses fruits. Pour paraphraser Marx et Engels, il n'apercevait « du côté du prolétariat aucune


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spontanéité historique»; il se considérait « comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes » et s'adressait de préférence à la classe régnante ; dans ses buts mêmes, il confondait « communisme et communion».

Alors; Voyage en Icarie : exercice littéraire, carnaval de l'imagination, sabbat de l'esprit? A l'heure d'Auroville, demandons-nous plutôt/ avec Henri Desroches, « pourquoi une société ne peut se dispenser de recourir à des sociétés imaginaires, en quoi l'imagination d'une autre société n'entre pas dans la composition interne d'une société qui, elle, n'est pas imaginaire, et comment ces sur-sociétés que sont les utopies exercent [...] cette position ambiguë qui les fend simultanément fascinantes et redoutables, édifiantes et repoussantes, roses et noires, topiques et atopiques, édéniques et pénitentiaires, pourvoyeuses de totems et receleuses de tabous ».

Pierre MEYER.

Maurice AGULHON. — 1848 ou l'apprentissage de la république, 1848-1852.

Tome 8 de la « Nouvelle Histoire de la France contemporaine », Paris, Editions, du Seuil, collection Points Histoire, 1973, 234 pages, appendice (statistique dé la répression de l'insurrection de décembre 1851), chronologie, bibliographie, index.

Histoire, de la Seconde République, le livre de M. Agulhon est plus. Il est une méditation sur les métamorphoses d'une idée et d'une réalité : « la République ». Laissant, à la veille de 1848, le souvenir de la Terreur et de la guillotine, la « République «subit, dans les embrassements lyriques des mois de février et de mars 1848, une première transformation : elle devient synonyme de romantisme, de mysticisme, de réforme, de générosité; enfin, les années 1849-1851 lui donnent un troisième visage : froidement constitutionnel et lavé de toute mystique populaire, au point de devenir, pour la bourgeoisie royaliste, une réforme de régime possible.

Cette méditation sur les avatars de Marianne, trempée dans le sang de Louis XVI ayant de l'être, dans celui des prolétaires parisiens, en passant par les effluves de février 1848, M. Agulhon s'y livre dès le premier chapitre de son livre en s'interrogeant en ces termes : « Pourquoi la République ? » Comment fut rendu possible l'avènement d'un régime, dont dix années de propagande impériale suivies de dix-huit années de propagande monarchiste accompagnée de légende napoléonienne avaient contribué à discréditer l'idée ? L'auteur insiste, pour répondre à cette interrogation, sur trois thèmes qui, développés, fournissent à l'étude de la Seconde République elle-même sa toile de fond idéologique : la réhabilitation de la Première République, entreprise, dans les années qui précèdent immédiatement 1848, par le plus grand poète de l'époque — entendons : le plus célèbre, — et par son plus brillant universitaire : Lamartine et Michelet; le romantisme :« Il est partout», écrit M; Agulhon; l'ambiance humanitaire qu'il répand dans le monde pensant est propice au développement de l'idée ; la poésie ouvrière, enfin, dans laquelle l'auteur voit le signe d'une « confuse montée des masses vers la culture » et d'un « démocratisme diffus ».

- Mais ce triple courant, historique, poétique, populaire, n'eût pas suffi à faire de la République de 1848 ce qu'elle fut, à savoir une république porteuse d'espérances sociales (et non seulement libérales ou patriotiques comme en 1830). si les souffrances des opprimés, des laissés pour compte de la société française n'avaient atteint, à ce moment, le plus haut degré de l'insupportable : le problème ouvrier se pose dans toute son acuité et l'idée socialiste, depuis une dizaine d'années, n'est plus limités au cénacle des disciples du Père Enfantin; le malaise paysan, que Michelet est un


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des rares intellectuels de son temps à percevoir, est à son comble : la terre retient encore la masse des paysans pauvres que l'application du Codé forestier et la remise en cause des droits d'usage dressent contre les gros propriétaires.

De l'Idée républicaine, l'auteur passe à la République, elle -même, sortie des barricades de février 1848 ; « l'essai et l'échec d'un socialisme (24 février - 4 mai 1848)», tel est le titre du deuxième chapitre du livre; la coupure chronologique de mai, préférée à celle de juin 1848, n'étonnera que ceux qui ne voient pas l'évidence : que le massacré des ouvriers parisiens, l'écroulement du rêve quarante-huitard de conciliation sociale était « écrit », dès l'instant où, à une assemblée élue par là masse des ruraux guidés par leurs notables, le peuple insurgé remit son pouvoir : c'est mai, non juin, qui clôt, par cette abdication de souveraineté, la phase « anticonstitutionnelle», c'est-à-dire la période où il n'existe pas d'autres pouvoir que celui issu de la révolution même, et où le Gouvernement Provisoire a pour seul interlocuteur le peuple en armes, « présent et non pas représenté ». L'euphorie conciliatrice qui domine les premières semaines de la jeune république efface-t-elle .d'ailleurs, autant que les quarante-huitards l'ont prétendu, la lutte des classes ? Non ; un mois à peine après les embrassades de février, ce spectre est réapparu : Lyon, Limoges, Rouen surtout connaissent des émeutes ; l'enthousiasme de la fraternité nouvelle est rompu; juin sera, en quelque sorte, « l'aboutissement logique » de l'évolution politique et sociale des mois précédents.

«Le rétablissement de l'ordre», titre du chapitre suivant, commence donc dès la réunion de l'assemblée ; les journées de juin, l'élection présidentielle de décembre 1848 n'en sont que des étapes ; la coupure chronologique suivante, c'est en juin 1849 que là situe l'auteur ; cette date est importante aune double titre : d'une part elle marque la dernière tentative d'une opposition de gauche d'obtenir un résultat politique à Paris par la rue ; d'autre part, en province, apparaît un socialisme rural conscient : le rythme de l'évolution politique dans la capitale est, on le sait, bien différent de ce qu'il est dans les départements ; au moment où l'on peut croire pour longtemps éteint Je.« volcan des révolutions », la ligne de la lutte des classes se déplace vers le Massif central, le Var et les Basses-Alpes. Dès lors, la clé de l'évolution est simple : Bonaparte et les Burgraves restent face à face « alternativement unis où concurrents suivant que le péril rouge, adversaire commun, paraîtra imminent où lointain». L'oeuvre de répression commune, l'ascension du bonapartisme et le coup d'Etat sont étudiés, et là encore M. Agulhon, refusant décidément aux journées de juin 1848 l'importance qu'on leur accorde en général, réalise un découpage neuf : se fondant sur la profusion, en 1850-1851, des sociétés ouvrières, qui préfigure le bouillonnement de la fin des années 1860, il pense que le coup d'Etat de décembre et le rétablissement de l'Empire ont pesé davantage que le massacre dirigé par Cavaignac sur le mouvement ouvrier français.

Ce serait donner de ce livre une idée bien incomplète que d'en limiter le compte rendu à cette analyse linéaire: Fidèle à l'esprit de là collection et utilisant les contibutions à l'histoire régionale de la période et notamment ses popres travaux (en particulier, La République au village, Pion, 1970), l'auteur donne à cette histoire, en interrompant, au milieu de l'ouvrage, son étude événementielle, par un chapitre statique, l'épaisseur, l'opacité qui la rendent vraiment vivante : description des conditions économiques de l'époque (dépression de l'industrie pas encore reprise en main parles saint-simoniens ; inquiétude d'une plèbe rurale que se disputent les parties) ; étude des forces politiques : celle de la Montagne est particulièrement frappante, on y voit ce réseau de sociétés qui donna à la réaction « cette impression d'organisation occulte et diabolique », structure d'un parti nouveau ; formes de vie sociale héritées de passé qui, à la rencontre


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d'idéaux politiques neufs, constituent de redoutables cadres de lutte r. M. Agulhon est bien sûr très à son aise pour évoquer cette « sociabilité coutumière» qui a fait la force dé la Montagne; il fait revivre le mondé des émissaires, des colporteurs, des chanteurs ambulants promenant dans leur roulotte les chansons politiques confiées par l'éditeur démocrate ; il montre comment le folklore paysan, alors à son apogée dans la France où la culture orale domine encore les efforts d'« instruction publique», a pu être utilisé comme arme de lutte par les républicains l'impression que dans ce domaine aussi on en veut à leur vie coutumière. Quant au Parti de l'Ordre, l'auteur montre son incapacité à établir,, comme le parti republicain, une organisation ne jouant que sur l'influence; il n'est pas inutile de rappeler, comme le fait M. Agulhon, l'hystérie meurtrière qui était celle de ces hommes à rencontre des socialistes, accents qui annoncent ceux d'un Maxime Du Camp après la Commune.

L'ouvrage s'achève en reprenant l'idée initiale : la République a subi durant ces quatre années bien des métamorphoses. Quoi de commun entré celle de 1848, « à conception morale et à contenu maximum», et celle de 1849-1851, «à conception constitutionnelle et à contenu minimum»? Peu de chose, certes, à l'époque même ; mais plus tard la Troisième République n'apparaîtra-t-elle pas comme la synthèse de ces deux courants ? Ne fut-elle pas à là fois ce régime moral, mystique et mystificateur, comme le fut la République de 1848 (à ceci près que la mystique de Marianne remplaça celle du « Christ républicain») et ce régime constitutionnel et froid, celui du Parti de l'Ordre qui, avec Monsieur Thiers, sut tirer ce qui est. sans doute le principal enseignement de cette amère période : qu'une république peut fort bien garantir les valeurs et les intérêts de la bourgeoisie ; tout en étant fort capable, grâce à un extraordinaire pouvoir d'occultation des rapports sociaux servi par un arsenal mystique inépuisable, d'intégrer les masses populaires.

Pierre MEYER.

SUR LA FRANCE CONTEMPORAINE

Jean-Louis LOUBET DEL BAYLE. — Les non-conformistes des années 30,

Paris, Le Seuil, 1969, 495 pages.

Le concept de non-conformisme fait problème. Frère de celui d'avantgarde, mais frère bâtard plutôt que jumeau : l'avant-garde se détache tout en restant liée au corps dont elle prend là tête; les non-conformistes se veulent différents ; avec eux l'accent est mis sur la rupture. S'il s'agit d'idéologie, la novation sera valorisée; si de politique^ on récusera les partis constitués. Le gros volume de J.-L. Loubet del Bayle, dont nous regrettons de rendre compte avec tant de retard, met l'accent sur l'un comme sur l'autre. II y étudie « une tentative de renouvellement de la pensée politique française » pendant l'entre-deux-guerres. Politique et idéologie. Les noms épars sur la couverture disent assez qu'il s'agit d'un nonconformisme qui prend appui à droite, même si tel individu a pu ensuite — la résistance et la décolonisation aidant — évoluer à gauche : Robert Aron et Robert Brasillach, Daniel-Rops et Jean de Fabrègues, Georges Izard et Thierry Maulnier, Jean Lacroix et Denis de Rougemont, Emmanuel Mounier et Pierre-Henri Simon.

A parcourir le livre, ce sentiment s'affirme, mais surtout se diversifie. Trois groupes sont au coeur du mouvement étudié par Loubet del Bayle : la «Jeune Droite» est si proche de l'Action française, malgré de timides libertés prises par rapport à l'orthodoxie maurrassienne, que Jean de Fa-


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brègues reste secrétaire de Maurras ; « Ordre nouveau », avec Robert Aron, Arnaud Dandieu, Alexandre Marc, fait davantage figure de carrefour : un Claude Cheyalley, un Pierre Olivier Lapie y côtoient, dès 1931, Daniel-Rops ; Dandieu vient du, socialisme ; Aron du surréalisme ; Esprit enfin — le premier numéro de la revue paraît en octobre 1932, mais sa préhistoire est assez longue—apparaît dès l'abord comme le plus à gauche de ces groupes, en tout cas le plus independant de toute force politique de.droite constituée. Finalement les tentatives de renouvellement sont moins « droitières » qu'on pourrait le penser. Il reste qu'elles prennent appui sur une idéologie antirationaliste et antidémocratique-qui ne relève certes pas dé la gauche traditionnelle et que maints fils 'Continuent à rapprocher de la droite un' certain nombre de ces audacieux.

Dès lors, trois remarques- surgissent. La première a trait à la fécondité des idéologies de droite pendant ces années : elles sont assez vivaces pour susciter sur leurs, franges contestation et renouvellement. En moins de quarante ans, quels changements ! C'est à gauche aujourd'hui que ces processus se produisent. Il est vrai que — ce sera ma deuxième remarque —del Baylé ignore le non-conformisme de gauche : les petits groupes qui naissent alors des scissions du parti communiste, le mouvement néosocialiste qui, quoi qu'il soit advenu plus tard de ses membres, répond bien à la définition sociologique du non-conformisme esquissée par l'auteur. Il est vrai enfin — troisième remarque — que cette définition peut être critiquée, non pas en soi, mais par les conséquences qu'elle entraîne : refuser à tous les partis constitués le label du non-conformisme, c'est un choix étrange et qui, à cette date, rejette automatiquement vers la droite les recherches et les analyses.

Laissons cela. Ce copieux ouvrage apporte une foule de renseignements, recueillis souvent de première main — témoignages, interviews, correspondance —; sur les groupes étudiés. Certes, leur influencé immédiate/ réduite le plus souvent à Paris, est très limitée ; leurs revues, qu'elles soient relativement luxueuses comme Plans ou ultramodestes comme Réaction, né comptèrent jamais au total et au meilleur moment plus de 10 000 abonnés. Mais les questions posées-n'en sont pas moins, parfois, prémonitoires. « L'esprit dé 1930 » dont parle del Bayle se retrouvera à Vichy comme dans certains courants de la Résistance, dans les programmes du MRP et dans ceux du RPF, dans le langage des mouvements d'Action catholique d'où sont issus tant de militants de l'actuelle gauche chrétienne comme dans les déclarations du CNPF. Raoul Girardet et Jean Touchardl'avaient vu avant l'auteur. ; Mais celui-ci étudie de façon minutieuse, dans sa conclusion/ cette « influence' en pointillé». Je voudrais pourtant, en conclusion moi aussi, lui poser une question : Est-il bien certain qu'il fallut attendre la naissance de « l'esprit de 1930 » pour s'assurer que le XIXe siècle était bien mort ? S'il s'agit, et il ne s'agit encore à cette date que de petits groupes ultraminoritaires, on pourrait dire, avec au moins autant de vérité, que le XXe siècle commence entre 1907 et 1912. Mais ce n'est pas le même XXe siècle. La crise de la civilisation bourgeoise et libérale était susceptible de.diverses analyses et de diverses solutions.

Madeleine REBÉRIOUX. .

Philippe ROBRIEUX. — Maurice Thorez, vie secrète et vie publique. Paris,

Fayard, coll. « Le Monde;sans frontières », 1975, 660 pages. ;

C'est un événement historiographique — cela devrait l'être, en tout cas — que la publication de la première vie de Maurice Thorez, la première du moins qui ait cette ampleur et cette indépendance, et même cette


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double indépendance, par rapport à la dénonciation et par rapport à. I'ha4 giographie.

Ancien communiste lui-même, l'auteur a retiré de ce moment crucial de sa vie la fascination qui le lie à son sujet, la connaissance intime de maints ressorts psychologiques ou administratifs, enfin les relations personnelles grâce auxquelles il a pu susciter d'indispensables témoignages. Tout cela, on en conviendra, est irremplaçable.

Qu'importe pourtant, dira-t-on, s'il en a retiré d'autre part une hargne vengeresse, capable d'occulter ou de déprécier les avantages que l'on vient de dire! Mais ce n'est même pas le cas. Les colères de la rupture finale n'ont pas étouffé chez Robrieux l'admiration qu'il eut pour tant de qualités éminentes, ni l'affection qu'il a gardée pour les proches de Thorez, auxquels il fut familièrement lié. Le choix de la photo qui orne la couverture du livre nous paraît significatif : on aurait pu attendre l'image d'un tribun gesticulant sur l'estrade d'un meeting, ou d'un ministre épanoui entre Vincent Auriol et Georges Bidault, ou d'un leader international recevant tout ému la poignée de main de Staline — mais l'on n'a rien de tout cela : seulement une tête , celle de Thorez simple, à la mise banale, au visage rayonnant d'intelligence et même de douceur, un homme enfin.

Cet attachement à la personne donne les limites de l'ouvrage; elles sont évidentes, et assumées. Certes, Thorez. étant ce qu'il a été, sa vie se mêle intimement à cinquante ans .d'histoire du mouvement ouvrier français, à quarante ans d'histoire du communisme international, à trente années d'histoire politique de la France. A la limite, on pourrait donc soutenir avec quelque raison qu'une véritable biographie de Thorez devrait être écrite par une équipe, paraître dans .dix ans et comporter .quatre ou cinq volumes. Mais le projet propre de Robrieux est mieux suggéré par son sous-titre : « Vie secrète et vie publique»; dans ce projet le « secret» ignoré par définition, importe évidemment plus que «le public», déjà assez notoire.

Ici se posent, pour les lecteurs et les critiques, les interrogations fondamentales : ce parti pris d'étudier l'histoire personnelle d'un leader est-il légitime? Ce parti pris relève-t-il d'une entreprise de dénigrement ? Tout en sachant fort bien que des réponses différentes sont possibles, nous n'hésiterons pas à donner les nôtres ; oui & la première question; non à la deuxième.

Non à là deuxième question d'abord. Cela résulte peut-être davantage d'une impression que d'une certitude démontrable, mais cette impression nous paraît fondée. Il y a, dans l'avertissement que met Robrieux en tête de son livre, et où il se présente avec son projet, un accent indéniable de sincérité; il y a, tout au long de ses pages, une dominante de tristesse, bien plus que de hargne ; une volonté passionnée de comprendre, bien plus que de « régler des comptes ». Au reste ,on ne s'expliquerait pas, s'il en était autrement, que tant de communistes, nommés ou anonymes, aient participé par leur témoignage à l'entreprise de Robrieux. Le fait par exemple que ce livre réunisse les propos, et par conséquent, plus où moins, la caution, d'un Charles Tillon et d'une Jeannette Vermeersch, quand on sait les tensions qui existèrent entre eux naguère, suffirait à prouver l'honnêteté subjective évidente de l'auteur : quel projet autre que l'aspiration à la vérité aurait pu se trouver commun à tous ces témoins, ou, pour mieux dire, à toutes ces victimes ? Généralisons : les dizaines d'anciens militants communistes qui ont parlé à Robrieux, et les centaines qui le lisent aujour-


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d'hui avec passion, ne constituent pas un camp, car on voit mal quelle coalition politique pourraient former des gauchistes avec des gaullistes, des socialistes avec des sceptiques; des « sympathisants » avec des «ennemis »...Leur dénominateur commun est réduit à un refus moral élémentaire : plus jamais Staline! et à une quête intellectuelle insistante : comment cela fut-il possible ?

Tout cela, dira-t-on, ne concerne qu'une fraction de la classe politique française, et l'on pourrait, du dehors, juger bien limitée une oeuvre qui ne serait pas plus qu'une psychothérapie pour «anciens combattants», «renégats » ou « défroqués »... Mais nous croyons que l'histoire tout court peut aussi trouver son compte, et c'est la raison de notre oui à la première question.

L'intérêt d'un livre sur Thorez secret ? Il est double, nous semblet-il. C'est un fait, d'abord, que la biogaphie et la vie personnelle de Maurice Thorez ont été pendant trente années un outil important de la propagande communiste (voir Fils du peuple), et un thème majeur des polémiques anticommunistes (le «déserteur », le ministre, là vie de « pacha », etc.); Le débat sur l'homme-Thorez n'a donc pas été inventé, fabriqué, exhumé par Robrieux, il traîné depuis des dizaines d'années, maintenant;- il était donc bien temps de faire un essai de mise au point; En second lieu, c'est un fait aussi que le stalinisme a comporté, selon l'euphémisme khrouchtchevien, un « culte de la personnalité »,et que le thorézisme, cette complicité périphérique du stalinisme, l'a bien comporté aussi. Comment donc le jeune militant de 1919 est-il devenu une sorte de monarque, et comment a-t-il accepté et vécu cette métamorphose, si même il n'a pas contribué à la susciter — qui niera que ce soit bien un problème réel ? Un problème réel et qui mieux est, un problème spécialement difficile dans notre pays de France, où une classe ouvrière de vieille, culture pratiquait depuis un siècle le refus, démocratique ou libertaire, du chef et de la discipliné?

Voici donc un livre profondément sympathique et profondément légitime par sa visée. Que nous apporte-t-il ?

D'abord — et c'est ce que le grand public retiendra, bien sûr, le plus volontiers — trois grandes et spectaculaires rectifications : Maurice Thorez n'était pas fils d'ouvrier, mais fils naturel d'un épicier ; il ne fut pas mineur, mais.employé dans les bureaux de la compagnie ; il n'écrivit pas lui-même Fils, du peuple. Aucune de ces vérités négatives ne peut lui être imputée'comme un reproche, bien entendu, et Robrieux s'en abstient; ce qui fait problème en revanche, c'est que ces vérités aient été dissimulées et que le parti leur ait pendant quarante ans substitué bruyamment les légendes contraires. Pourquoi? Par quelle curieuse convergence d'une volonté personnelle de mythification et d'une volonté collective de démonstration (pour démontrer que le « parti de la classe ouvière » pouvait susciter un leader ouvrier chimiquement pur, et que ce leader ouvrier, « intellectuel d'un type nouveau», pouvait faire jeu égal avec les hommes de plume héréditaires) ? Le problème reste entier, mais il était nécessaire qu'il soit posé.

On apprendra aussi que Thorez n'est pas né politiquement dans le stalinisme, mais qu'il a connu la période de luttes intestines qui l'a précédé, et qu'il y a participé consciemment, et quelque temps comme trotskyste.

On apprendra encore quelques détails nouveaux sur le célèbre départ pour l'URSS, en 1939.

Nous en passons, et nous évoquerons enfin trois séries de développement dignes d'attention. L'exagération du style de travail « protégé » et


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confortable du leader vieilli et malade, dans les années 1950, ayant et surtout après l'attaque d'hémiplégie et le retour d'URSS. — La crise de la destalinisation, le lien entre l'option stalinienne de Thorez et la querelle de succession au sein du PCUS, son hostilité contre Khrouchtchev, poussée au. point qu'il vit d'abord avec faveur la dissidence sectaire du PC chinois —.; La crise intérieure enfin du PCF en 1960, dite « affaire Servin-Casanova »,: sur laquelle Robrieux, qui, ici, fut à la fois témoin et participant, apporte des données et des impressions nouvelles, sur un mode vécu; que tout lecteur sans parti pris trouvera plus émouvant encore que curieux.

Ici d'ailleurs ce livre, déjà fort long, s'allonge encore en se déséquilibrant quelque peu. Alors que jusque-là l'accent était mis sur l'homme Thorez, aux dépens d'une politique générale plus cursivement traitée, ici la politique collective du parti, parce que l'auteur l'a bien connue par luimême, passe au premier plan. On se demande, à la limite, si Robrieux n'aurait pas eu intérêt à faire deux ouvrages, l'un qui soit la biographie de Thorez, et l'autre, plus bref, qui se présente comme une chronique de témoin sur la crise intérieure de 1960. Mais ce n'est là qu'une réserve bien mince et bien formelle.

Des réserves, il en sera fait d'autres, sans doute. On pourra trouver à première vue insolite un ouvrage d'érudition qui privilégie à ce point les sources orales sur les sources d'archives, et qui cite un grand nombre de sources orales sans en nommer les auteurs, ce qui les rend invérifiables. Cela pourtant ne nous paraît pas décisif, et l'on nous permettra pour terminer deux observations sur ce point. L'une est que l'ouvrage a pourtant franchi la barrière du jugement critique d'un jury universitaire où siégeaient, à côté d'Annie Kriegel, directeur de la thèse, des personnalités de la stature de MM. René Rémond et Maurice Duverger. L'autre est que la responsabilité des imperfections méthodologiques principales doit être imputée à qui le mérite ; si les archives intérieures du PCF étaient — évidemment et a priori — inaccessibles à l'auteur ; et si des témoins communistes de très haut rang lui ont fait promettre l'anonymat afin de pouvoir achever cinquante années de vie militante, sans gâcher leur vieillesse par le draine d'un conflit, voire d'une exclusion, à qui la faute ? Il serait pour le moins paradoxal que le reproche en vienne à Robrieux de ce côté-là de l'horizon. Mais sait-on jamais ?

Concluons : le PCF est en France d'une importance majeure. Thorez fut dans le PCF d'une importance absolument, primordiale. Il fallait donc étaler largement le dossier Thorez. Grâces soient rendues à Robrieux pour y avoir contribué par un apport que sa collection. de témoignages rend présentement irremplaçable. IL sera certes complété, puis plus tard remplacé. Le débat sur la version française du stalinisme ne fait que commencer. Il n'est même pas sûr que les interprétations vers lesquelles Robrieux penche (en valorisant comme il, le fait lé personnel, le contingent) soient celles qui doivent remporter. Mais sa contribution au débat et sa contribution à l'histoire doivent, à nôtre avis, être reçues avec éloge et gratitude.

Maurice AGULHON.


NOTES DE LECTURE 127

Jean BRON. — Histoire du mouvement ouvrier français, t. 3, La lutte des classes aujourd'hui, 1950-1972. Paris, Editions Ouvrières, 1973, 285 pages.

Avec un troisième volume sur le quart de siècle qui vient de s'écouler, J. Bron nous donne le dernier volet d'une oeuvre inégale (1). Il brosse d'abord le cadre économique et social d'aujourd'hui, à l'ère de l'ordinateur et des multinationales, où un capitalisme requinqué par la reprise et l'accélération de la croissance (le livre s'arrête en 1972) plie plus que jamais l'Etat à ses propres fins tout en suscitant des mythologies nouvelles pour intégrer la classe ouvrière. D'où l'élargissement des horizons et de la conduite des luttes — c'est la deuxième partie : que la vieille arme delà grève réajuste son tir et parle d'une autre voix, à Decazeville, au Joint français, sans oublier les grandes vagues de 1953 et de 1968; que l'action spécifique de la classe ouvrière découvre et se déploie sur de nouveaux fronts comme celui de la culture. Enfin, c'est par un survol très rapide, voire sommaire, dés organisations corporatives et politiques que s'achève un livre qui tient plus de l'essai que de l'histoire, même militante; Il est vrai que chacun peut arracher à sa manière le masque de l'histoire; par là, les partis pris de J. Bron seraient moins gênants que dans les volumes antérieurs, n'étaient la médiocrité de certaines analyses en des domaines où la rigueur était de mise (sur les conditions matérielles: de l'existence et du travail ouvrier, par exemple), et, surtout, un ton étrange qui prend souvent des allures de prêche (hé oui ! ) et de discours doctoral.

Yves LEQUIN.

Vincent AURIOL. — Journal du Septennat (1947-1954). Tome VII (19531954). Paris, Armand Colin, 1971, 863 pages (édition établie par Jacques OZOUF).

C'est avec le dernier tome couvrant l'année 1953 que Pierre Nora et Jacques Ozouf ont décidé dé poursuivre la publication du Journal du Septennat de Vincent Auriol, commencé logiquement avec l'année 1947. Si lés raisons de ce choix n'apparaissent pas très clairement, du moins sur le plan scientifique, il a cependant le mérite de souligner les différences de comportement entre le Président fraîchement élu et le président parvenu en fin de mandat. 1947 fut pour Vincent Auriol l'année des angoisses (cf. notre compte rendu du Mouvement social, octobre-novembre 1971, n° 77), l'année des combats pour faire face en même temps aux menaces communistes et gaullistes, pour sauver un régime à peine né et aux fondements si fragiles, mais l'espoir de créer quelque chose de nouveau subsistait alors. En 1953, c'est à peu près l'inverse. Apparemment le régime n'est plus en péril. Assaillis par leurs propres difficultés, conservant la plus grande part de leur électorat, mais ayant perdu un grand nombre de leurs adhérents, privés de Maurice Thorez malade, éliminant des dirigeants aussi prestigieux qu'André Marty ou Charles Tillon, les communistes ne sont ' plus momentanément en état de pratiquer une politique offensive. Contrairement au premier volume, le Journal de V. Auriol leur consacre peu de

(1.) Voir les comptes rendus du tome I dans notre n° 69 et du tome II dansnotre n° 86.


128 NOTES DE LECTURE

place. II ne s'en désintéresse pas pour autant (1) et le président ; s'élève contre tout essai dé rapprochement entre comunistes et socialistes : il est définitivement convaincu que tout Front populaire ne peut plus dorénavant déboucher que sur une démocratie populaire.

L'autre adversaire également est éliminé : Vincent Auriol se flatte d'avoir brisé le RPF et d'en avoir intégré les morceaux au système (p. 9). Pour lui le « gaullisme est enterré » et effectivement commençait la traverséedu désert.

Mais tout au long de ce volume le président Auriol ne cesse de dénoncer les maux qui minent le régime et qui, bien plus sûrement que la guerre ouverte, le mènent à l'écroulement. C'est avec désespoir qu'il montre son impuissance à empêcher la dislocation de l'Etat. « Il n'y a plus de gouvernement, plus d'Etat en France », peut-il s'écrier (p. 384). Les termes de découragement, nausée, tristesse, médiocrité, reviennent sous sa plume : « ...Je me sens le chef illusoire d'un Etat qui fout le camp » (p. 487). L'historien n'a pas pour mission de faire du sentiment, ce n'est pourtant pas sans un extrême malaise qu'on lit bien des pages de ce Journal. L'année 1953 commence avec la difficile constitution du gouvernement René Mayer succédant à celui d'Antoine Pinay, démissionnaire en décembre 1952, mais il ne faut pas cinq mois pour que s'ouvre une nouvelle crise, la plus longue depuis les débuts de la IVe République, plus d'un mois : V. Auriol en conte avec minutie les affligeantes péripéties. Après avoir écarté: entre autres Paul Reynaud et Pierre Mendès-France, l'Assemblée investit Joseph Laniel. Bientôt Vincent Auriol s'interroge : « Laniel est-il inintelligent ou hypocrite? ou trop habile? Je crois plutôt au premier cas! » (p. 383), pour conclure ; « C'est un pauvre homme. Je ne voulais pas l'appeler. »

C'est sous une telle direction que les deux crises majeures d'août 1953, la crise sociale et la crise marocaine, doivent être affrontées. Dans le premier cas V. Auriol s'irrite continuellement qu'on n'invoque l'autorité de l'Etat que face aux salariés : « ... Je me trouve en présence de gens qui ne comprennent pas-la classe ouvrière», dit-il des membres du gouvernement (p. 352), Dans le second cas, ce n'est plus l'incohérence de la politique gouvernementale que relève le président, mais sa totale impuissance : le sultan est déposé contrairement aux ordres formels du gouvernement et il ne reste à ce dernier d'autre issue que de couvrir l'opération...

Mais, en 1953, il n'y a pas eu seulement les grèves et le Maroc. Il y a aussi la CED qui coalise contre elle communistes et gaullistes et divise les autres partis, rendant aléatoire toute majorité. Il y a l'Indochine où la France est maintenant engluée depuis sept ans, il y a la Tunisie où le résident général de Hauteclocque ne rêve que de politique de force. « Le président de la République [...] n'est pas un assassin », oppose Auriol aux exécutions qu'il lui réclame (p. 339).

La IVe République étouffe déjà d'une décolonisation que ses structures politiques et mentales ne lui permettent pas. de dominer. Le Journal de V. Auriol nous apparaît comme le livre de bord d'un médecin qui ne verrait pas de quel mal souffre son patient, mais qui,, jour après jour, en noterait les progrès, tout en se sentant incapable de le guérir.

Un autre grand thème de l'ouvrage est en effet l'impuissance du président de la République : tout eh protestant de son respect du rôle constitutionnel qui lui est assigné, tout en savourant sa popularité personnelle et en s'inquiétant dû mauvais usage qu'un autre que lui pourrait

(1) Pendant quelques semaines, au début de l'année, V. Auriol a intégré dans son Journal les rapports sur les délibérations du bureau politique du parti communiste qui lui étaient transmis par les Renseignements généraux. Mais une certaine crudité dans les affirmations politiques ; qui s'y trouvent permet de s'interroger sur leur authenticité.


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en faire, V. Auriol se plaint sans arrêt des limites qui sont imposées à son action. Il conçoit que son rôle est un rôle d'influence — et pendant son septennat avec des pouvoirs théoriquement moindres'.que ceux des présidents de la IIIe République, il eut une autorité considérable, même si elle a été longtemps méconnue, mais il se rend bien compte que cet ascendant dépend malgré tout largement de la personne du président du Conseil. Or, avec Laniel, incontestablement lecourant ne passe pas : « Actuellement je n'ai aucune influence sur le président du Conseil» (p. 478). Pour ce président laïque et socialiste, même s'il ne se reconnaît plus dans le parti socialiste « sans doctrine, sans idéal, sans, dynamisme » (p. 256) (2), la cohabitation est de plus en plus difficile avec lès hommes de droite que les élections de 1951 et là volonté des socialistes dé se tenir dans l'opposition ont ramenés au premier plan. « Mes idées se sont révélées en contradiction avec la politique que je couvrais » (p. 454) : c'est pour lui une des raisons majeures de refuser un nouveau septennat; "même si malgré ses protestations oh né peut s'empêcher de penser qu'il souhaitait rester, du moins s'il était porté par le consensus national et donc disposait d'une influencé accrue.

Comme lé précédent, ce volume du Journal de V. Auriol ne peut être considéré comme une histoire de l'année 1953 : l'importance donnée aux événements est extrêmement variable. Dés faits notables sont passés 1 sous silence- Il est surtout, en réalité, un incomparable recueil de documents sur l'activité et la pensée présidentielles. Le thème central en est beaucoup plus le président lui-même que la politique française. Ceci est assez commun aux Mémoires, souvenirs..., mais il y a ici le naturel de l'écrit au jour le jour, ce qui est rarement le cas.

Nous avons déjà dit les déchirements du président devant la politique et les hommes politiques français. Face aux problèmes internationaux et coloniaux, qui occupent la majeure partie de l'ouvrage, sa vision paraît beaucoup plus relever du passé que de l'avenir. Hanté par le péril allemand, il ne veut voir dans les succès d'Adenauer qu'une renaissance du nationalisme germanique et il n'est pas loin de confondre Adenauer avec Hitler: S'il sait condamner avec dignité la position humiliante de là France par rapport aux Etats-Unis, s'il pressent la rupture entre la Chine et l'URSS: (p, 89, p. 509), ses idées sont un peu courtes dans le domaine de la décolonisation. Il ne peut concevoir que l'Union française — qui malgré toute la volonté et la bonne volonté de son président n'est souvent que l'empire colonial à peine replâtré — ne suffise pas pour répondre à la volonté d'indépendance des peuples colonisés.

Nous ne redirons pas l'extraordinaire apport à la compréhension de cette période qu'est le Journal du Septennat Plus encore que pour l'année 1947 où la spontanéité était déjà voilée par les essais de mise en forme tentés par V. Auriol, les documents bruts qui nous sont .offerts ici sont un témoignage rare dans un pays où l'habitude est de conserver les archives longtemps sous le boisseau. Nous ne redirons pas non plus combien la présentation et les notes, 145 pages, dues ici à Jacques Ozouf, les annexes, les index, ajoutant encore grandement à l'oeuvre elle-même et feront: de cet: ouvrage, quand il sera achevé, une des sources de référence fondamentales pour l'histoire.des;sept premières années de la IV° République.

Jean-Jacques BECKER,

(1) Il entend d'ailleurs ne pas réintégrer le parti socialiste au terme de son mandat. Il veut le laisser aux « instituteurs » (p. 480) !


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Roland CAYROL, Jean-Luc PARODI, Colette YSMAL. — Le député français.

Fondation nationale dès sciences politiques; Travaux et recherches de science politique, n° 23. Paris, Armand Colin, 1973, 159 pages.

Il n'avait pas été fait jusqu'à présent d'enquête systématique. sur le personnel parlementaire français,»: c'est une lacune que cet .ouvrage a voulu combler. Les auteurs ont soumis un questionnaire de 103, rubriques à tous les députés élus en 1968 et ils ont analysé les réponses .de façon aussi variée qu'ingénieuse, en en tirant une masse considérable de pourcentages, de tableaux, de schémas, de graphiques...

La matière a été divisée en trois parties, socialisation et origines sociales des députés, orientation et traditions politiques, carrières politiques, nourries d'une grande richesse d'informations sur la façon dont les futurs députés sont entrés en contact avec la politique, soit par l'intermédiaire de leur famille, soit par celui d'organisations extérieures (c'est cela que les auteurs appellent leur « socialisation politique »), sur leurs antécédents familiaux et religieux, sur leur pratique religieuse, sur l'enseignement qu'ils ont suivi, sur leurs professions et sur celles des membres de leurs familles, sur l'héritage politique, dont ils sont porteurs, sur les itinéraires; qu'ils ont parcourus, sur la façon dont ils ont accédé à la carrière politique, sur leur cursus, surle rythme de leur, progression.;. :

Les deux premières parties nous ont paru particulièrement intéressantes : d'aucuns leur reprocheront peut-être de démontrer des évidences, mais n'est-ce pas une des caractéristiques de la science politique d'apporter la preuve scientifique de ce que le raisonnement, de l'historien permet dans une certaine mesure seulement ? Quels sont les résultats les plus significatifs ?

L'analyse des origines sociales et familiales, des activités professionnelles des députés, ainsi que de celles de leurs parents et grands-parents, établit clairement que les députés des différents groupes ne sont pas interchangeables : les députés communistes appartiennent aux catégories populaires, les socialistes aux classes moyennes, mais avec enracinement populaire, les députés UDR et républicain indépendants aux classes dirigeantes. Quant au groupe PDM, .plus composite, il fait cohabiter des: agriculteurs, mais qui peuvent être d'importants exploitants, et des industriels.

L'analyse des héritages partisans et des traditions politiques des députés confirme un trait que l'on connaît pour l'ensemble des électorats, la permanence des familles politiques et, mis à part dés cas d'espèce, leur relative imperméabilité.

Pour les auteurs de cet ouvrage, il ne fait pas de doute que l'environnement familial, social, idéologique des députés des différents; groupes déterminé bien une droite et une gauche.

N'y a-t-il donc pas de centre ? L'analyse faite ici lui accorde peu d'existence, tant au niveau des,origines sociales 1 qu'à celui des traditions poli-' tiques de ceux qui. s'en reclament. Ce ne serait que « le refuge d'une droite qui ne veut pas s'affirmer comme telle [ou] le havre de députés qui, ayant vécu dans les familles de gauche, mais ayant rompu avec ce milieu, choisissent pour se définir une catégorie intermédiaire, moins éloignée, pensent-ils, de leur héritage familial que ne le serait la droite» (p. 99).

Il est possible toutefois de se demander si le centre ne ressort pas plutôt d'une pratique politique que de la simple analyse sociologique des députés. En outre, dans notre tradition politique, le centre a, dans une large mesure, été occupé par le parti radical, à peu près moribond dans l'Assemblée de 1968.

Un autre résultat significatif de cette étude, publiée en 1973, est de


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confirmer l'originalité des députés UDR par rapport aux parlementaires républicains, indépendants : apolitisme fréquent de l'entourage familial» pourcentage notable d'athées, fréquentation par la majorité de l'école pu» bliqué, accession plus récente aux classes dirigeantes, alors que les députés républicains, indépendants cumuleraient « tous les traits de l'héritage conservateur » (p.; 103).

La troisième partie de cet ouvrage détermine avec netteté les trois voies possibles de la carrière politique, les fonctions locales, l'activité militante, la participation à un cabinet ministériel. Elle intéressera les candidats à la fonction politique, mais elle aurait gagné à sortir du quantitatif pour présenter quelques carrières. Cela aurait donné un peu de chaleur humaine à un ouvrage assez déshumanisé.

Les quelques points que nous avons soulignés n'épuisent pas la richesse de cette étude. Néanmoins, il est nécessaire de soulever certaines objections.

Dès le départ les auteurs se sont rendu compte qu'il n'était pas possible de considérer qu'il y avait unicité de l'homme politique français et qus leur travail ne présenterait d'intérêt que dans la mesure où les résultats seraient présentés par groupes politiques; ils ont également considéré qu'il ne fallait pas procéder par sondages, mais interroger la totalité des députés. Dans ces conditions, si on comprend que pour des raisons de date ils aient choisi les députés élus en 1968, on peut se demander si faire porter leur enquête sur une Assemblée qui cumulait les déformations dues au système électoral actuel et celles de la conjoncture politique de 1968 ne l'a pas: viciée. Ils se sont trouvés en effet en face d'un, groupe -"DDE. pléthorique et de groupes communiste ou socialiste excessivement réduits s il n'est pas exclu que les traits caractéristiques du député communiste par exemple aient été accusés puisque seuls ont pu être élus les candidats des régions où le parti communiste était fortement et traditionnellement implanté et qu'au contraire ceux du député UDR aient été Muée par prise en. compte de nombreux députés marginaux élus seulement an bénéfice des circonstances.

Pour compenser les déformations d'un système électoral dont le but n'est pas de donner une représentation exacte, une telle étude n'aurait-elle pas gagné en signification en considérant non pas les seuls élus, mais l'ensemble des candidats des principales formations do. moins ? Evidem ment, cela accroissait de façon redoutable l'ampleur de l'entreprise, nous en avons conscience, mais le résultat aurait été plus démonstratif, et aurait atténué le fait. que 1e député français annoncé par le titre de l'ouvrage n'est que celui de 1968 !

Jean-Jacques BECKER

Danièle LOSCHAK, — las Convention des instructions républicaines Paris Dossier Thémis, PUF 1971 96 pages..

Fidèle à l'esprit de cette collection, ce petit ouvrage, sous un volume réduit, nous apporte une excellente analyse se cette organisation, dont le rôle dans la vie politique française de 1964 à 1971 fut sans commune mesure avec la brièveté de son histoire et la faiblesse de ses effectifs Quatre parties historique de la CIR, orientation politique structures composition et implantation. La convention naît du désir de certains clubs, proches du radicalisme, de s'engager dans la bataille politique. Le Club des Jacobins fondé en 1951 par Charles Herme la Ligne pour le combat républicain di sénateur Ludovic Tron, apparenté socialiste, créee au lendemain du 13 mai 1958, condonnent leurs efforts au sein du Centre


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d'action institutionnel pour organiser, en juin 1964, une Convention <p?éparatoiredes'institutions-républicaines. Le document ii° 1, p. 14, donnant la liste des organisations participantes, montre la grande variété des milieux politiques et de pensée concernés, de la franc-maçonnerie, aux catholiques de.gauche des hommes venus de la SFIO,. du PSU, de non-engagés aux Amis de Témoignage chrétien et à Jeune République.' Après l'échec de la tentative centriste de Defferre, la Convention, ralliée d'enthousiasme à la candidature de François Mitterand, lui fournit la plus grand partie de son état-major. Elle est l'élément moteur de la FGDS dont la charte est donnée par le document n° 5, p. 22-23 et demande le resserrement de son unité : il aurait;été intéressant de préciser ici: la.position prudente de Mitterrand entre un Defferre, qui réclame la fusion des trois familles de la FGDS; et un Guy Mollet soucieux de conserver le contrôle de l'appareil SFIO. Après les événements:de 1968, la Convention, que ne.ménagent guère ses amis de gauche,.doit poursuivre seule le combat pour l'unité socialiste et l'union de la gauche, malgré l'opération « stop-Mitterrand » lors des élections prédidentielles de 1969, la création du parti socialiste d'Issy-les-Moulineaux, en juillet. Dans bien des départements c'est l'hémorragie de militants qui gagnent soit le PS soit le parti radical. Il était possible;de prendre quelques exemples plus précis en Val-d'Oise (Léon Hovnanian); enYvelines (Brigitte Gros) et d'indiquer que ces départs eurent au moins l'avantage de permettre un renouvellement de personnel dirigeant au niveau des fédérations, le recrutement d'éléments plus jeunes, et la reconstruction de la CIR sur dès bases numériques plus faibles mais plus militantes. C'est aussi le temps de la réflexion idéologique et de l'élaboration du Contrat socialiste. Mais la CIR peut-elle continuer de vivre seule ? Aux journées nationales dé la Convention, à Château-Chinon,. François Mitterrand, en novembre 1970, propose la fusion PS-CIR. Pour la première fois des courants apparaissent : avec Charles Hernu, qui souhaite l'ouverture vers les radicaux ; avec Gisèle Halimi et Front socialiste hostiles à l'unité organique. Mais aux assises de Suresnes les partisans de la fusion, auxquels s'est rallié Hernu; l'emportent par; 587 mandats contre 102 au Front socialiste; La route est ouverte qui mène à l'unité socialiste d'Epinay-sur-Seine, en juin 1971. :

. L'évolution idéologique est suivie à traversées documents. La CIR, partie d'une position institutionnelle — acceptation de l'élection présidentielle au suffrage universel et stabilité des: institutions —, se rallie au socialisme. Pas de référence au marxisme, pas question de dictature du prolétariat.

Nous trouvons ensuite une analyse des structures, sans oublier les organisations liées à la CIR : Démocratie et Université, Institut d'études socialistes, Socialisme et société.

L'étude de la composition des effectifs de la CIR, 12 000 adhérents reconnus en juin 1971, portant sur un sondage couvrant la moitié des départements, montre la relative maturité d'âge des militants (4,5 % ont moins de vingt-cinq ans), d'un âge moyen de quarante-six ans, la prépondérance des enseignants (32,2 %), ingénieurs, cadres et professions libérales( 13,6 %). La répartition des effectifs révèle les zones de force : vallée du Rhône, Bourgogne, Calvados, vallée de la Loire, Paris.

L'ouvrage nous donne le point actuel de la question. Les travaux poursuivis à l'IEP permettraient d'aller plus-loin.

Philippe MACHEFER.


NOTES DE LECTURE 133

Christiane HURTIG.— De la SFIO au Nouveau Parti socialiste. Paris, Armand

Armand Dossiers U 2, 1970, 128 pages.

La collection « Dossiers U 2» fait plus de place aux documents qu'aux commentaires. De ce point de vue l'ouvrage de C. Hurtig offre, outre des textes, un grand nombre de tableaux fort utiles sur les effectifs de la SFIO de 1905 à 1969, sur la composition sociale de son électorat et de ses adhérents, sur leur répartition géographique, sur l'élèctorat de la FGDS, sur les résultats électoraux des socialistes depuis 1946... Ils sont d'autant plus utiles que la mode actuelle est plus à l'étude du fait communiste que .d'un socialisme considéré comme plus bu moins moribond.

Le but dé C. Hurtig n'est pas cependant: de décrire lé parti socialiste, mais de rechercher pourquoi et comment la SFIO a été conduite à céder la place à un nouveau parti socialiste. L'ouvrage a d'ailleurs été peut-être publié avec trop de précipitation. Il est vrai que dans une période de mutations rapides il, est difficile de saisir.à quel moment une phase; est véritablement achevée ^cependant l'auteur constate que F. Mitterrand n'est pas membre du nouveau parti (p. 9), semble douter que la Convention: ides institutions;républicaines puisse y appartenir un jour (p. 117) et manifeste une grande confiance dans l'avenir de son premier secrétaire, Alain Savary (p. 118). Or le livre est à peine paru qu'A. Savary est remplacé par F. Mitterrand comme premier secrétaire d'un parti auquel la Convention s'est intégrée. N'est-ce pas là le véritable terme d'une évolution et le début d'une période nouvelle dans la vie du socialisme français ?

Cette remarque, n'enlève évidemment pas son intérêt au reste de l'ouvrage. Les textes et documents précédés, de brefs commentaires sont répartis en six parties : —- la « Vieille Maison », le parti socialiste dès origines à la fin de la IVe République ; — le renouveau tenté par,le PSU, première' manière, et les clubs ; — les équivoques du regroupement à travers lés tentatives de la grande fédération de G. Defferre ; — la. candidature Mitterrand, et les succès et les échecs de la FGDS ; — la pénible constitution du nouveau parti contrariée par le départ du général de Gaulle et la campagne pour les élections présidentielles; — le choix d'une politique et lés problêmes de l'alliance avec le parti communiste, et enfin les traits du nouveau parti et son organisation. L'auteur fait notamment remarquer 1 qu'un décalage doit nécessairement se produire entre la réelle rénovation du parti socialiste et le moment où l'opinion en prendra conscience, mais, penset-elle, l'opinion publique ne pourra le croire vraiment que si le nouveau parti est capable de définir une orientation et de s'y tenir.

A notre sens, la rénovation du parti socialiste pose une double interrogation, La première, que l'auteur a bien vue : comment le parti socialiste parviendra-t-il à ne plus être perpétuellement tiraillé entre le parti communiste et le centre, voire la droite? Il est peu historique de croire que les difficultés que la SFIO a connues de ce fait et qui ont incontestablement terni son image ont été uniquement le fait des hommes qui la dirigeaient et non pas aussi la conséquence des réalités politiques et sociales.

La deuxième est celle de la possibilité de la renaissance d'une formation politique en déclin, même si comme dans le cas présent ce -n'est plus tout' à fait la même. L'expérience est intéressante, car elle n'a jamais connu de succès durable; Le parti radical, qui depuis; son apogée a connu un lent, mais inexorable effritement, en offre un bon exemple. Et l'apogée du parti socialiste se placé en 1946, sinon en 1936. Pour l'instant le nouveau partr semblé compter sur une ligne politiques nettement « gauchie» pour reprendre l'élèctorat qu'il a perdu depuis vingt ans. Mais la partie engagée est complexe parce que l'affaiblissement de son électorat s'est fait davantage par glissement vers sa. droite que par glissement vers sa gaucher II


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est donc nécessaire que le nouveau parti parvienne à renverser le courant et à rendre acceptable le projet socialiste à une fraction de. l'élèctorat qui s'en était détournée.

La rénovation du parti socialiste et le petit livre de C. Hurtig ont entre autres mérites de redonner un intérêt nouveau à l'étude de la place et de l'avenir du socialisme démocratique en France.

Jean-Jacques BÈCKER.

Nicole de MAUPEOU-ABBOUD. — Ouverture du ghetto étudiant. La gauche étudiante à la recherche d'un nouveau mode d'intervention politique (1960-1970). Paris, Editions Anthropos, 1974, 386 pages. ;

Cet ouvragé analyse l'histoire, les projets, les pratiques syndicales et politiques dé la gauche de l'UNEF au cours de là décennie 1960-1970. Il montre par quelles transformations successives le mouvement syndical étudiant s'est constitué comme mouvement révolutionnaire : née dans la période de la lutte contre la guerre d'Algérie, la gauche étudiante, à travers lès différentes étapes des transformations sociales et politiques dès années 60, s'est radicaliséeen un mouvement politique qui a trouvé son apogée avec le mouvement dé mai 1968.

Le livre s'appuie non seulement sur les documents historiques, mais sur le témoignage des leaders du mouvement ; il privilégie les pratiques militantes, qu'elles soient syndicales (intervention sur la relation pédagogique) ou, politiques (relations aux syndicats ouvriers et aux partis, formes d'affrontement de l'État).

L'analyse aboutit à un découpage historique en six périodes : période, algérienne (1960-1962), syndicalisme universitaire de gauche (1963-1965), les années critiques (1965-1966), les mouvements néo-radicaux (1967-1968), la crise de mai-juin 1968 et la retombée de l'après-mai (1969-1970).

Chaque période représente une combinaison ; spécifique d'un certain nombre de traits ; caractéristiques de l'action. Les critères constitutifs de la périodisation et de l'interprétation sont de trois ordres :

1.le rapport du mouvement étudiant aux institutions politiques et culturelles;

2. la «forme du mouvement » définie plus précisément par le contenu de la conscience étudiante ; 3. le rapport entre lé mouvement étudiant et le mouvement ouvrier.

Ainsi à; la lumière du premier critère, qu'on pourrait dénommer l'orientation idéologique du mouvement étudiant, on voit, à travers les étapes retracées par son histoire, le mouvement étudiant évoluer d'une action interne aux institutions (syndicalisme corporatif de contrôle axé sur la démocratisation de l'Université) à une action critique des institutions (alternative socialiste-démocratique proposée par le syndicalisme universitaire de,gauche), pour finalement aboutir à une mise en cause radicale de la légitimité des,institutions : remise en question en mai 1968 non seulement de l'Université, mais de l'ensemble du système capitaliste, le champ du politique, s'élargissant aux multiples secteurs de la vie quotidienne;

Du point dé vue du contenu de la conscience étudiante au début de la décennie, le mouvement « syndical » étudiant défendait les intérêts des étudiants comme jeunes travailleurs. Puis tout en restant syndicaliste le mouvement est devenu « politiste», les militants se présentant comme des


NOTES DE LECTURE 135

experts en matière de luttes sociales aussi bien vis-à-vis de leur base: (pédagogie politique de la base) que vis-à-vis de la classe ouvrière.

Dans l'étape de mai; 1968 de son évolution le mouvement étudiant révolutionnaire se déstructure en tant qu'acteur étudiant spécifique aussi bien par la dénonciation du rôle des intellectuels (« chiens de garde de la société capitaliste.».) que par la négation de leur privilège d'experts-théoriciens, des mouvements sociaux.

A la lumière du troisième critère de l'analyse (rapport au mouvementouvrier) le mouvement étudiant va évoluer de l'action «frontiste», de la période algérienne, pu l'organisation étudiante pratique une stratégie" d'alliance avec les organisations ouvrières, à une recherche infructueuse; d'une; « conjonction » avec le mouvement ouvrier : dans les années 1963 à 1967 le mouvement étudiant reste isolé du fait du rejet de ses idées par les forces de gauche. Mais dans son apogée, en mai 1968, le mouvement étudiant trouve enfin la « conjugaison » cherchée et s'opère Une fusion des luttes hors, de leur encadrement organisationnel (comités d'action).

L'ouvrage dérouie ce schéma général d'analyse et d'interprétation à travers les différentes périodes, analyse indéfiniment nuancée par les multiples chevauchements, lès orientations futures étant souvent présentés, au moins sous forme'minoritaire, dans les étapes précédentes. Ces nuances perpétuelles sont indispensables à la'compréhension de la continuité dialectique du mouvement, mais donnent par moments l'impression d'une difficulté à; retrouver dans les enchevêtrements de l'histoire là clarté des classifications annoncées. Ainsi par exemple le syndicalisme universitaire dé gauche (1963-1964) se trouvait-il à la fois réformiste et néo-corporatiste (dans son aile issue de la JEC) et orienté vers une remise en cause de l'institution universitaire (dans son aile socialiste-démocratique). Ces nuances s'expriment avec beaucoup d'insistance dans l'affirmation répétée que le courant politique de gauche ainsi analysé né représentait au départ que la tendance minoritaire dé l'UNEF, et non l'ensemble de là massé étudiante plutôt Corporatiste et apolitique. Ce privilège donné au courant minoritaire de gauche ne paraît nullement abusif, la logique et la chronologie dé son développement démontrent, en dehors de ses sympathies personnelles, la légitimité dû choix de l'auteur.'

Plutôt que de suivre N. Abboud dans les détours dé ces réservés, il semble qu'il vaudrait mieux lui reprocher son excès de modestie et insister sur la réussite.de cette vaste fresque historico-sociologique qui nous permet de comprendre; à travers l'analyse minutieuse de dix années de documents et de témoignages, la dynamique de l'éclosion du mouvement étudiant comme mouvement social et son rôle catalyseur dans l'éclatement de mai 1968.

Claude DURAND.

Ouvriers face aux appareils. Cahiers Libres 183-184. Paris. Editions Masr pero, 1970, 265 pages.

Un témoignage émanant d'ouvriers sur les ouvriers, c'est une aubaine bienrare.

A l'origine de celui-ci, un groupe d'ouvriers et de techniciens, appartenant ou ayant appartenu à l'usine Hispano-Suiza de Colombes entre 1945 et 1970. Unis d'amitié, les auteurs anonymes dé ce livre ne sont jamais devenus.un «groupe» au sens politique strict que l'on donne'à ce terme. Cependant, à partir d'une expérience commune dont ils tiraient des conclusions analogues, ils ont adopté une attitude assez semblable face aux ap^ pareils politiques et syndicaux..


136 NOTES DE LECTURE

Ce livré, étant strictement un rapport sur leur expérience, n'est pas ténu par. la chronologie classique qui commande l'histoire du mouvement ouvrier. Les grèves, sauvages à l'origine, de l'été 1953, sont tout juste mentionnées, tout simplement peut-être parce qu'elles n'ont pas eu de témoin actif dans le groupe. En revanche, les mots d'ordre communistes de 1945-1946 — «Rétroussons nos manches », « La grève arme des trusts»

— sont évoqués à plusieurs reprises pour avoir déterminé un choc dans là consciencede certains membres dû groupe.

Le cadré'de l'expérience n'est pas plus: classique que la chronologie. Certains aspects de la vie ouvrière; vacances, loisirs, négligés par une conception qui tend à identifier le.travailleur et son travail, sont largement évoqués, le contexte montre pourquoi : par les loisirs l'ouvrier échappe à l'aliénation. En ce sens, l'expérience ancienne des Auberges de Jeunesse

— qui fait l'objet, dé plusieurs références— et l'expérience de mai 1968 se rejoignent subtilement; l'une et l'autre ont été, pour les membres du groupe, une ouverture après laquelle, là condition ouvrière leur a paru plus inacceptable que jamais.

Au .plus profond, le groupe n'est pas seulement protestation contre les appareils en place, PC, CGT, mais il est refus des limites, horreur des ghettos ; c'est, pourquoi, dans là, mesure où les groupuscules élèvent des murailles et profèrent des interdits, il englobé ceux-ci dans une réprobation analogue. Refusant de cautionner un appareil, ne pariant jamais qu'en son propre nom, assumant la liberté et la diversité, de, ses membres, le groupe Hispano-Sùiza dépasse les gauchismes et en arrivé à signifier l'essence d'un gauchisme ouvrier.

Nous disons bien ouvrier. Les .auteurs anonymes de ce livre qui utilisaient, paraît-il, le terme « contestation » bien avant 1968 expriment avec beaucoup de pénétration ce qui différencie leur gauchisme du gauchisme étudiant; c'est-à-dire essentiellement le désir « d'abattre les murs du local » au lieu de les utiliser pour la protection de sectes nouvelles. ; Ce que veut le groupe; c'est créer un « lieu de parole «étranger aux conformismes anciens et nouveaux. Des analyses pénétrantes sur l'alchimie qui transforme en fidèles les participants accompagnent l'exposé de ces aspirations. Le lecteur, lui, se demande comment le groupe « antigroupe » s'y prendra pour éviter à son tour la sécrétion: d'un appareil sclérosant.

La logique;d'une attitude qui mise à la fois sur la confiance dans l'homme et sur son droit à l'erreur amène d'ores et déjà le groupe Hispano à définir pour le militantisme ouvrier des objectifs différents de ceux de la CGT. Alors que celle-ci met l'accent sûr les augmentations de salaire, le groupe souhaite d'abord une diminution des temps de travail ; alors qu'elle voudrait diminuer les temps de travail en allongeant les vacances, il souhaite l'augmentation des loisirs journaliers. Contre le syndicat de masse, certains membres du groupe préconisent le retour aux minorités agissantes. Ces indications, qui se présentent dans le livre comme les rudiments, encore épars, d'une réflexion en train de se faire, relèvent d'une perception intimé de là condition ouvrière qui différé de la conception habituelle.

Ouvriers face aux appareils représente un effort énorme pour dépasser les langues apprises du. militantisme. Mais qui est concerné par cet effort et quel en est le rayonnement ? Les noms des participants au groupe importent, beaucoup moins ici que leur qualité (mensuels, salariés horaires ?) leur âge; le temps de leur participation au groupe. De même le Comité de Jeunes qui existe depuis 1968 au sein de l'usine... qui est-il? Comment s'est-il constitué? Ce livre n'apportant pas de réponse, on ne sait pas exactement si le groupe est un groupe marginal comme toute société, ouvrière ou autre-est capable d'en supporter; ou une sorte de ferment dont la seule présence suffit à modifier le corps social.


NOTES DE LECTURE 137

Une autre question prolonge les précédentes : le comportement du groupe Hispano n'est-il pas: typique d'une nouvelle couche ouvrière déjà confrontée aux problèmes d'une société de consommation à laquelle les travailleurs n'accèdent pas encore dans leur masse ? Auquel cas ce livre témoignerait, au-delà des intentions de ses auteurs, sur une mutation en cours dont l'existence même du groupe et la crise de mai sont des signes visibles.

Jeanne GAILLARD.

Miche! DEMONET, Annie GEFFROY, Jean GOUAZE, Pierre LAFON, Maurice - TOURNER. — Des tracts en mai 1968. Mesures de vocabulaire et de

contenu. Fondation nationale des Sciences politiques, Paris, 1975, 491.

pages.

Cet ouvragé est la présentation conjointe des résultats de deux recherches collectives, menées l'une au Laboratoire d'étude des textes politiques de l'ENS de Saint-Cloud, l'autre à l'UER des Sciences psychologiques, sociologiques et ethnologiques de l'Université de Lyon II. Chacun de ces travaux a fait l'objet d'une rédaction distincte. Cependant les auteurs ont pu, sur la base d'un matériau identique (les tracts de mai) et d'un même outil principal de traitement (l'ordinateur), rédiger de concert une première partie où «ils exposent les problèmes qu'ils se sont posés, les principes qu'ils ont dégagés et les données qu'ils ont choisies » (Avant-Propos). Est-il nécessaire de préciser que les auteurs de ce livre ont dû faire un choix dans la production massive de tracts en mai 1968 ? Les deux équipes ont adopté les mêmes critères de sélection pour la constitution des échantillons : une synchronie, (1er mai-16 juin), des textes se référant explicitement aux événements de mai 1968, une limite géographique (Paris et la région parisienne), des tracts de «gauche» (le critère de «gauche» renvoie à une double interrogation : êtes-vous pour la manifestation du 13 mai ? êtes-vous contre le discours de De Gaulle le 30 mai ?). Ainsi ont été constitués trois échantillons.:

El : Les tracts de la Sorbbnne (Comités d'action, FER, JCR, 22 mars, UEC, UNEF, UJCML) d'après les documents rassemblés dans le n° 64 du Mouvement social (juillet-septembre 1968) ;

E2 : Les Comités d'action;

E3 : Les groupes politiques (22 mars, FER, JCR, Situationnistes, Anarchistes, VO, Marxistes-léninistes, PCF, PSU).

Les chercheurs du Laboratoire de Saint-Cloud, qui exposent méthodes et résultats dans la deuxième partie du livre, ont exclusivement travaillé sur les échantillons E2 et E3. Pour caractériser ses méthodes, cette équipe a forgé le néologisme de lexicométrie : «Voulant étudier les rapports numériques et probabilistes entretenus par les items minimaux d'un, texte, nous ayons opté pour une statistique, des emplois : la lexicométrie.» Le principe de base de cette statistique lexicale est d'aboutir, par un inventaire exhaustif des textes, à la reproduction mécanographique d'index (on trouvera un exposé plus détaillé de cette étape du travail dans; un .ouvrage, des mêmes chercheurs : A. Geffroy, P. Lafon, M. Tournier, Enregistrement et traitement lexicométrique dés textes, CNRS-Collection «Calcul et Sciences humaines », janvier 1975).

Ces index ont servi de point de départ à deux séries d'études statistiques.: Dans un premier temps, les données quantitatives permettent de dégager les caractéristiques générales des formes du texte en. dehors de


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leur identité (longueur des tracts, rapports numériques entre les mots pleins (ou lexicaux) et l'ensemble du texte ou coefficient de lexicalité, coefficient dé répétitivité, etc.). Dans un second temps, la statistique linguistique, à l'aide de paramètres plus complexes, fournit des informations sur l'identité des formes. Informations de deux ordres: soit sur la répartition des formes du texte (étude de la répartition de la fréquence d'apparition de chaque mot selon les émetteurs et les périodes ; précisons que les auteurs ont scindé les corpus E2 et E3 en trois périodes : 1er mai-13 mai / 14 mai-30 mai / 1er juin-16 juin), soit sur les parentages lexicaux (analyse factorielle des correspondances) et les rapports de voisinage entre les formes autour d'un mot-pôle (graphes de co-occurrences). Caractéristiques générales, données statistiques aux niveaux syntagmatiques et paradigmatiqués bût permis dé dégager divers traits pertinents de la surface discursive

— L'opposition Comités d'action (CA) - Groupes politiques (GP) (les résultats statistiques confirment la validité de cette distinction) ;

— La mise eh évidence d'un «noyau» de formes communes ou vocabulaire, général pour les CA et les GP, et, par contraste, de formés spécifiques aux CA, aux GP, et aux trois périodes ou vocabulaires «particuliers»;

— A partir du critère de la répétitivité, paramètre le plus significatif des divers outils statistiques, un clivage entre un modèle de vocabulaire «.répétitif» (autour delà FER et du PCF) et un modèle «varié » (autour de la JCR et dès Situationnistes). À ce titre, l'étude des tracts met en valeur «deux politiques de l'écriture» : « Les praticiens de là répétition semblent plutôt porteurs de réponses que d'inquiétudes. Chez eux domine la sloganisation du tissu expressif!...] Les praticiens de la variété [...] essayent des formules à variantes qui évoluent dans le temps ; ils cassent les lexicalisations habituelles » (p. 288).

Lé travail des chercheurs lyonnais, présenté dans là troisième partie, a utilisé de façon systématique la méthode, mise au point par J.C. Benzecri (cf. L'analyse des données, 1973), d'analyse factorielle des correspondances sur l'échantillon El (l'échantillon E3 ne sert que de corpus comparatif). Le type d'analyse utilisé, connu, sous le nom d'analyse de contenu, inventorie des signifiants rassemblés autour d'une grille de catégories («les pôles d'amarrage du discours »). Méthode de traitement non linguistique des textes, elle laisse une large place à l'intuition dans le choix des catégories : «Nous nous sommes laissé guider par un savoir vraisemblable correspondant à un minimum de compétence politique, tout en sachant bien combien ce, concept est lui-même questionnable » (p. 296).

L'inventaire, dans chaque tract, des signifiants attachés aux catégories a abouti à la constitution de tableaux de répartition des occurrences des catégories par rapport aux tracts, aux groupes et à une périodisation donnée (avant et après le 13 mai). Nous ne pouvons détailler le principe de traitement de ce type de tableau. Indiquons cependant que l'analyse factorielle des correspondances a le grand avantage de « condenser » l'information contenue dans tout tableau à double entrée en « isolant » autour d'axes factoriels (comparables aux. axes d'inertie d'un solide) les formes les plus .spécifiques des émis (les catégories), des émetteurs (les groupes) globalement bu par périodes. C'est ainsi que les auteurs ont, selon les niveaux de lecture, dégagé les résultats suivants :

— La lecture dés catégories, montre que « l'attitude envers la "gauche" constitue le facteur dominant du contenu catégoriel ».


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— En surimposant à cette première lecture la lecture des groupes apparaît le «triangle politique ». La polémique généralisée, fondée SUf des jugements posés, se compose d'une position de « gauche » (autour dé l'UEC), d'une position « gauchistes (autour de la FER et de l'UNIF) et d'une position' « antigauche » (autour de l'UJCML). Ainsi s'affirme l'originalité du vocabulaire des maoïstes qui se définit contre la «gauchi» sans utiliser les signifiants du «gauchisme». Au contraire, dans l'éehsatillon E3, les catégories « gauche » et « antigauchisme » se recouvrent dans leur opposition aux catégories « gauchisme » et « antigauche ». En montrant que, dans l'échantillon El, « on voit se produire un décollement entre les éléments gauchistes du discours et les éléments hostiles à la gauche » (p. 477), ces chercheurs, partis de l'hypothèse d'un système bipolaire, entendent répondre aux critiques qui voient dans ce type de méthode la simple redécouverte du découpage catégoriel de départ. Si donc fanalyse de contenu constitue bien une procédure de découverte; s'agit-il vraiment d'une procédure de découverte du fonctionnement discursif dés tracts ?

A la lecture de ce livre et en le confrontant à d'autres recherchés du même type, il nous semble que le débat autour de l'« analyse dé contenu:» (on en trouve un « condensé », parfois partial, p. 28 a 41) serait plus clair si l'on admettait, comme point de départ, la, distinction suivante ;

— Les résultats statistiques obtenus à partir dé tableaux dé données

non linguistiques, de codes extérieurs aux. textes (même si ces codés est des points d'ancrage dans le texte). IL ne s'agit pas de découvrir lé fonctionnement interne d'un, texte (nous dirions volontiers dé mettre sa évidence un objet discursif), maïs d'analyser, de tester une sérié de relations entre des émis et des émetteurs, entre un réfèrent extra-linguistique (les catégories, sorte de «rideau de fond» derrière le texte) et rang listé de signifiants, formes dont le signifié' linguistique échappe à l'analyse (le sens d'une forme n'étant que la somme de ses emplois dans' le texte),. Le but de l'analyse de contenu est de valider des hypothèses historiques sur le rapport, texte-référent.

— Les travaux de statistique linguistique, comme ceux du laboratoire de. l'ENS de Saint-CIoud, qui s'attachent, en prenant pour principe l'exhanstivité de l'inventaire des formés, à l'étude d'un niveau de fonctionnement du discours, à un objet discursif: donné : la « surface discursive » (dont la « théorie » du fonctionnement reste à faire). Ainsi ces travaux sont-ils complémentaires d'autres recherches linguistiques, sur des textes de mai 1968, centrées sur des fonctionnements plus proches de la signification,, des «effets de sens ». Nous en citerons deux : l'article de M. Pê cheux et de J. Wesselius, «Trois organisations étudiantes en mai 1968 » publié dans l'ouvrage de R, Robin, Histoire et Linguistique, 1973 un travail en .cours. à l'UER de linguistique de Paris X-Nanterre sur les journaux et le meeting; au stade Charléty (27 mai) sous la direction de R. Robin et D. Maldidier.



Résumés

M; FINE. — Un instrument pour la réforme : l'Association française pour le progrès social (1927-1929).

Après un certain nombre de tentatives infructueuses, Albert Thomas a finalement réussi à créer en 1927 l'Association française pour le progrès social. Cette association cherchait à rapprocher les réformistes du monde de l'industrie et du monde ouvrier. Sous la direction de Thomas, VAFP S devint plus qu'un simple forum pour l'échange des idées réformistes ; ce fut,aussi un groupe de pression qui espérait mettre ces idées en pratique. L'Association complétait la tâche d'autres organisations semblables telles, que le BIT et le Conseil national économique. Les états de service de l'AFPS ne sont pas concluants, pour ce qui est des résultats pratiques. Toutefois les efforts qu'elle déploya permirent à ta longue au réformisme d'apparaître comme une alternative politique acceptable et viable.

M. FINE. — Instrument for Reform : the French Association for Social Progress, 1927-1929.

After a number of unsuccessful attempts, Albert Thomas finally succeeded in creating the French Association for Social Progress (AFPS) in 1927. The association Soûght to bring progressives in both industry and labor together. Under Thomas' guidance, the AFPS became more than a forum for the exchange of reformist ideas ; it was also a pressure group which hoped to put such ideas into practice. The, association supplemented the work of other similar orgahizations such as the International Labor Organization and the National Economie Council. In terms of practical results the record of thé AFPS was inconclusivè. However, in the long run, its efforts enabled reformism to émergeas an acceptable and viable political alternative.

V. PRIEUR — De New Harmony à Twïn Oaks. A propos de quelques récurrences dans l'histoire des mouvements communautaires américains.

Nous savons tous que les nouvelles communautés américaines sont nées des mouvements de protestation et de révoltes qui ont agité les Etats-Unis à la fin des années 1960. Cependant ce mouvement à des racines qui remontent au XIX* siècle et qu'on a trop souvent négligé de mettre en valeur: C'est d'autant plus regrettable qu'une telle approche permettrait de dégager l'originalité de l'utopie communautaire aux Etats-Unis, que l'on peut grossièrement décrire en une expression : un lent processus d'américanisation. Il ne s'agit pas, dans l'article qui va suivre, d'en montrer toute l'ampleur et d'en saisir toutes les limites, mais d'en explorer deux aspects particuliers qui n'ont qu'une valeur d'exemple pour une recherche plus approfondie, qui est en cours.

V, PRIEUR. — From New Harmont to Twin Oaks. the new American çommunities and their roots in history.

We all know that new american communities emerged from .protést movéments of the sixties. However this. movemént has its roots laying


142 RÉSUMÉS

deep in the 19th century, and this has too often been neglected. This is unfortunate, since such an approach would lead us to discover the sheer originality of the communitarian utopia of the United States, which can be grossly described as a slow process of americanization. The purpose of this article is not to discover the depth and to point out the limits of this approach, but to emphasize two .main examples in this process, as: an idea of what is done in a more thoroughgoing research.

J-M. GAILLARD. --Le 1er mai 1830 dans le bassin houiller du Gard.

Dans la longue histoire de là célébration du 1er mai -par lé mouvement ouvrier-français, le 1èr m'ai 1890 marque le véritable début du processus. Mais,' si l'on connaît parfaitement son déroulement dans les grandes régions industrielles, on:n'a pas assez souligné son caractère original dans dés zones plus■marginales,telle bassin hoiller du Gard. Ponctuée de violences, manifestations, arrestations, licenciements, condamnations, la grève de mai 1890 dans le Gard- se termine par un échec et aboutit à la ruine de l'édifice syndical bâti par les anarchistes pendant près de dix ans.

Comment expliquer l'originalité de ce mouvement, sa durée et son caractère anarchiste ? Il faut en rechercher la cause dans les particularités d'un patronat local âpre, monarchiste, clérical, ainsi que dans la crise économique touchant le bassin avec son cortège de licenciements et d'exploitation accrue de la main-d'oeuvre..La grève prend alors le sens d'une révolte primitive, d'un mouvement de libération, de même que l'adhésion des ouvriers à l'anarchisme dont le côté millénariste et Messianique cadre- bien avec la mentalité cévenole tradtionnelle.

S.M. GAILLARD. — May Day 1890 in the Gard coalfields.

In.the long story of the célébration of May lst by the French workingclass movement; May Ist 1890 is the real beginning of the process. But if this event is perfectly known as far as the big industrial districts are. concerned, its originality in minor places, such as the the coal field in Le Gard, has not been sufficiently underlined. After an outbreak of violence, a lot of demonstrations, arrests, the laying-off of numerous workers, the May 1890: stricke there was finally a failure; and the conséquence of it was the ruin of the unions the anarchists had been working for nearly ten years. :

Hpw can the originality, the length and the anarchist character of this moyement.be explained ? The reason may found in the peculiarity of rough, clérical, monarchist local employers, as weU as in the économie crisis in the coal-mine: district. The strike took the turn then of a primitive revolt, a libération movement, as well as the workers' adhésion to anarchism, whose messianic aspect fits in the traditional « cévenole » mentality.

RABI. — La grève de 1907 à Briançon.

Rien ne laissait prévoir que le Briançonnais, dont la population semblait particulièrement paisible et modérée, serait jamais le lieu d'une grève avec lock-out;rquî'dura trois mois (du 30 janvier au 2 mai 1907). Le mouvement toucha l'usine dépendant de la Société Industrielle de la Schappe, qui traitait les déchets de cocons de soie venant d'Extrême-Orient, et où travaillaient; en 1907, 850 ouvriers, ouvrières et enfants. L'auteur-'analyse, en fonction d'une documentation inédite, les raisons


- RÉSUMÉS 143

pour lesquelles la grève a pu éclater avec une charge émotive d'une violence inattendue. La victoire de la gauche aux élections de 1906, la misère des paysans-ouvriers de la fabrique, et l'appel irrésistible d'un syndicalisme messianique et rédempteur constituent lés motivations les plus évidentes. ■

RABI. — The 1907 strike at Besançon.

Who would have thought that the «Briançonnais» area, the population df which was mainly composed of quiet and moderate peasants, would ever initiate a three month strike with lock-out (frpm January the 30th tô May the 2nd, 1907) in a silk was owned by façtory which the Société Industrielle de la Schappe.

In this essay the author analyses, thanks to an entirely new documenta-- tion, the reasons ,why the 19Ô7 strike had such an emotipnal impact exploded with a totally unexpected violence. The 1906 élections, won by the left, the extrême poverty of thèse mén who were in the same time peasants and workers, and also the irrésistible, almost messianic call of a redeeming syndicalism, are the dearest motives.

G. THUILLIER et V. WRIGHT. — L'histoire du coup d'Etat. Une source utile : les dossiers des victimes du 2 décembre 1851.

Sur les victimes les moins célèbres du coup d'Etat du 2 décembre nous savions jusqu'à présent peu de chose. Cette lacune peut être comblée en consultant aux Archives nationales 280 cartons de la série F 15 où sont rangés les dossiers constitués en 1881 lorsque les républicains ont décidé de pensionner les victimes du coup d'Etat. Ces dossiers soulignent l'ampleur de la répression officieuse et spontanée qui accompagne ou suivit là répression officielle ; ils permettent d'tudier sur le long terme le sort des victimes; ils portent témoignage sur l'atmosphère politique de la période 1881-1888 pendant laquelle ils ont été préparés.

G. THUILLIER et V. WRIGHT. — The history of the coup d'Etat. A useful source : the files of the victims of 2 December 1851.

Of the less importants victims of the Coup d'Etat of 2 December 1851, we know very little. This gap may be filled by consulting the higherto unconsulted 280 boxes of files in séries F 15 of the National Archives which were constituted in 1881 when the Republicans decided to give pensions to victims of the coup d'Etat. Theser files are important in three respects : first, in underlinirig theunofficial and widèspread repression which accont pagnied or followed the officiai repression; second, in enabling a study of the long-term fate of thèse victims ; third, in giving an insight into the political atmosphère of the period 1881-1888 when the files being prepared.

Le gérant : Madeleine REBÉRIOUX.

Imprimerie CORLET, 14110 Condé-sur-Noireau

Dépôt légal : 2° trimestre 1976. N° 57

Commission Paritaire Papier Presse n° 38412