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Title : Le Mouvement social : bulletin trimestriel de l'Institut français d'histoire sociale

Author : Institut français d'histoire sociale. Auteur du texte

Author : Le Mouvement social (Paris). Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publisher : Éditions de l'Atelier (Paris)

Publication date : 1988-10

Contributor : Maitron, Jean (1910-1987). Directeur de publication

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 25638

Description : octobre 1988

Description : 1988/10 (N144,SUPPL)-1988/11.

Description : Collection numérique : Littérature de jeunesse

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5617882h

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-R-56817

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34348914c

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 06/12/2010

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Revue trimestrielle fondée par Jean Maitron

en 1960, publiée

par l'Association «Le Mouvement social»

avec le concours du Centre National

de la Recherche Scientifique

et avec la collaboration du Centre de recherches

d'Histoire des Mouvements sociaux

et du Syndicalisme de l'Université Paris I

(Panthéon-Sorbonne)

et diffusée avec le concours

du Centre National des Lettres

COMITÉ DE RÉDACTION

François Bédarida, Robert Boyer, Pierre Broué, Pierre Caspard, Colette Chambelland, Alain Cottereau, Marianne Debouzy, Jacques Droz, Annie Fourcaut, Jacques Freyssinet, Patrick Fridenson, René Gallissot, Noëlle Gérôme, Jacques Girault, Daniel Hémery, Jacques Julliard, Annie Kriegel, Yves Lequin, Jacques Ozouf, Daniel Pécaut, Michelle Perrot, Christophe Prochasson, Antoine Prost, Madeleine Rebérioux, Jean-Pierre Rioux, Jean-Louis Robert, Jacques Rougerie, Danielle Tartakowsky, Françoise Thébaud, Marie-Noëlle Thibault, Jean-Paul Thuillier, Rolande Trempé.

SECRÉTARIAT DE RÉDACTION DE LA REVUE

Patrick Fridenson, Noëlle Gérôme, Christophe Prochasson, Danielle Tartakowsky.

ASSISTANTE DE LA RÉDACTION Aline Fernandez.

Une première série a paru de 1951 à 1960 sous le titre L'Actualité de l'Histoire.


Cher(e) abonné(e),

Le numéro spécial que vous recevez avec la présente lettre, est tout entier consacré à Jean Maitron, fondateur de notre revue.

Il s'agit d'un numéro exceptionnel qui paraît au moment précis où se réalisent des initiatives en hommage à Jean Maitron. Ce numéro spécial s'ajoute, en effet, aux 4 numéros habituels que la revue publie chaque année et dont le quatrième, consacré à « La France et l'aéronautique» vous parviendra fin décembre.

Les Éditions Ouvrières et le Comité de rédaction de la revue ont décidé que ce numéro parviendrait à tous les abonnés pour que les abonnés, qui sont les piliers de la revue, soient pleinement associés à cet hommage amical à Jean Maitron.

Les abonnés recevront ainsi, exceptionnellement en 1988, 5 numéros du MOUVEMENT SOCIAL au lieu de 4. Nous leur demandons, au nom de la revue, pour parfaire le financement de ce numéro supplémentaire, de bien vouloir adresser à notre éditeur, les Éditions Ouvrières, 12, avenue de la Soeur-Rosalie 75013 Paris, un chèque ou un mandat (libellés en francs français) portant la mention « participation au n° spécial Jean Maitron du Mouvement Social » dont le montant est laissé à votre appréciation et qui représentera une contribution essentielle à la réalisation de ce numéro. Celui-ci sera également en vente au prix unitaire de 59 F et 69 F pour l'étranger hors C.E.E.

Dans cet espoir, nous vous exprimons nos sentiments les meilleurs.

Patrick FRIDENSON Madeleine REBÉRIOUX

Directeur du Mouvement Social. Ancienne directrice du Mouvement

Social.

Présidente des Amis de Maitron.

Les Éditions Ouvrières

12, avenue de la Soeur-Rosalie 75013 Paris C.C.P. 1360 14 X paris.



D L P- 6 - 12 - 88053 1 17

SUPPLEMENT AU NUMERO 144 OCTOBRE-NOVEMBRE 1988

AVEC JEAN MAITRON En souvenir..., par Madeleine Rebérioux 3

JEAN-MAITRON SUR LUI-MÊME

Le grand-père, le père et le fils. Trois notices pour le Dictionnaire...,

par Jean Maitron , 15

C'était hier..., par Jean Maitron 23

Une lourde hérédité, par Jean Maitron 27

Bibliographie de Jean Maitron, par Jean-Louis Robert 31

LES ARCHIVES

Du passé faisons l'inventaire ! Jean Maitron et les archives ouvrières,

par Michel Dreyfus 37

L'ANARCHISME

Où en est l'histoire de I'anarchisme ?, par René Bianco 45

La CGTSR, 1926-1928 : un épisode de décentralisation syndicale,

par Claire Auzias 55

Bulletin anarchiste (1978-1988), par René Bianco 67

LE MAITRON

Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, par

Jean Maitron 83

Réflexions provoquées sur Jean Maitron, par Jacques Girault 89

Lire Le Maitron, par Claude Pennetier 95

Sur les intellectuels du « Dictionnaire biographique du mouvement

ouvrier français 1914-1939 », par Nicole Racine 111

Jean Maitron, mon camarade, mon ami, par Justinien Raymond . 121

LE DICTIONNAIRE INTERNATIONAL

Les quatre premiers volumes : notes de lecture, par Madeleine

Rebérioux, Andrew Gordon, Patrick Fridenson, Daniel Hémery 129

Les volumes en préparation, par Jacques Droz, René Gallissot,

Robert Paris, Daniel Hémery 139

Les exilés et émigrés politiques français aux États-Unis, 1848-1914,

par Michel Cordillot et alii 145


NOTES DE LECTURE 149

La Haute-Savoie sous la IIIe République, par J. Raymond (M. Rebérioux). Militants de Châtenay-Malabry entre les deux guerres, par J. Girault (J.-L. Robert). Ernest Montusès, par A. Serézat (M. Rebérioux). Les passagers du solstice, par E. Bortignon et alii (id.). Nowé Grané, par V. Gelu (id.). L'Internationale et l'autre, par C. Weill [id.). La question des nationalités dans la social-démocratie, par O. Bauer [id.) Les Internationales et le problème de la guerre au XX e siècle, par J.-J. Becker et alii (R. Gallissot). Will Thorne, par F. Bédarida (C. Cahm). Labour people, par K.O. Morgan (N. Eybalin). Un anarchiste entre la légende et l'histoire : Fermin Salvochea, par G. Brey et alii (M. Cordillot).

Informations et initiatives 164

Résumé 165

Livres reçus 167

RECHERCHE

Centre de documentation

de l'Institut français d'histoire sociale

(Archives nationales), 87, rue Vieille-du-Temple, 75003 Paris

ouvert les mardis et jeudis de 9 h 30 à 12 h 30 et de 13 h 30 à 18 h, le mercredi de 9 h 30 à 12 h 30.

Centre de recherches d'histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme

de l'Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne)

9, rue Malher, 75005 Paris

ouvert les lundis, mardis,; jeudis de 14 h à 19 h et les vendredis de 14 h

à 17 h.

Le Musée social

5, rue Las Cases, 75007 Paris

ouvert du lundi au vendredi de 9 h à 12 h 30 et de 13 h 30 à 17 h 30.


En souvenir...

par Madeleine REBÉRIOUX

Comment exprimer à Jean Maitron qui nous a quittés le 16 novembre 1987 non seulement ce que lui doit l'équipe du Mouvement social — il nous a, peu ou prou, tous laissés orphelins — mais la reconnaissance de tous ceux qui, en France, ont entrepris, depuis quelque trois décennies, de donner à l'histoire ouvrière, insérée dans une histoire plus globale, sociale et culturelle, politique aussi, un statut jusque-là dénié ? En 1976, quand il prit ce que par dérision, nous appelons la retraite, nous nous mobilisâmes pour lui offrir un volume de Mélanges (1), ces articles scientifiques traditionnellement dédiés aux maîtres légitimes, les Braudel, les Labrousse : presque tout le comité de rédaction de la revue s'était impliqué, toutes générations brassées, et, en outre, Jean Charles et Henri Dubief, Maurice Moissonnier et Antoine Olivesi, Nicole Racine et Justinien Raymond, bref les plus assidus collaborateurs du Dictionnaire. Un an plus tard, à l'occasion du centième numéro du Mouvement social, je ne l'avais pas seulement interviewé, ainsi qu'André Villette qui dirigeait les Editions ouvrières, sur la préhistoire et l'histoire du Dictionnaire ; nous n'avions pas seulement tenté la première analyse spectrale d'une revue au commencement de laquelle il y avait eu « un homme : Jean Maitron » (2). Nous avions en outre demandé à des chercheurs en sciences sociales étrangers à notre équipe, et à notre pays, d'expliciter leur vision du décalage entre le Mouvement social et les recherches dont ils se réclamaient.

Une longue décennie nous sépare de ces textes par lesquels nous nous étions efforcés, collectivement et individuellement, de dire à Jean Maitron notre affectueuse admiration. Les stigmates de la fatigue née de son écrasant labeur, nous n'avons pas su depuis lors les regarder en face : les chênes qu'on abat pour le bûcher d'Hercule... Et maintenant qu'il n'est plus là, nous avons voulu à la fois parler de lui et lui donner la parole, une fois passée la première commotion (3). Il n'est pas du tout dit que ce numéro soit sur la bonne voie. Du moins avons-nous pu tenter ce qui, de son vivant, semblait difficile non pas tant à sa modestie — Jean ne manquait pas d'un juste orgueil — qu'à sa conception de

Ce numéro a été réalisé avec le soutien de la CFDT, de la FEN et de l'Institut CGT d'histoire sociale qui ont tenu à rendre ainsi hommage à Jean Maitron.

(1) Cf. Mélanges d'histoire sociale offerts à Jean Maitron, Paris, Ed. ouvrières, 1976, 283 p. Ce livre témoigne pour un certain rejet des règles traditionnelles du mandarinat, et pour notre reconnaissance au maître d'oeuvre de tant de grandes entreprises.

(2) Cette étude est esquissée, sous l'anonymat de l'éditorial, par Michel Winock avec Guy Bourde. Elle a été, depuis lorsgée et enrichie par Jean-Louis Robert, à l'occasion de la Table ronde « Mouevues italiennes » tenue à Paris les 5-6 juin 1987 : cf. J.-L. ROBERT, « Unu Mouvement social (1960-1986) », Le Mouvement social, janvier-mars 19

(3) Cf. C. CHAMBELLAND, « Letm », Le Mouvement social, janvier-mars 1988, p. 3-5 ; et M. PERROT, « Jea en 1968 », ibid., avril-juin 1988, p. 99-100.

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


4 M. REBERIOUX

l'honneur : parler de son oeuvre. Si j'ai assumé au nom de la revue la responsabilité de ce recueil, ce n'est ni du fait de l'ancienneté de notre amitié — j'ai rencontré Jean Maitron pour la première fois en 1960 lors de cet événement fondateur, le colloque sur « Le militant ouvrier français » (4) — ni en raison d'une association privilégiée au travail qu'il a continué de fournir ces dernières années : je n'ai pratiquement pas été impliquée dans la quatrième tranche du Dictionnaire (1914-1939), à la différence de la troisième. C'est simplement que, assidue collaboratrice de la revue, très engagée en mai 68 dans la collecte de documents d'où est sortie La Sorbonne par elle-même, liée, fortement, à la troisième tranche du Dictionnaire et associée aux séminaires si vivants qui se tinrent 16, rue de la Sorbonne (5) dans le cadre du Centre d'histoire du syndicalisme animé par Maitron depuis 1963, je fus appelée par notre ami non pas à le remplacer, mais à lui succéder, à la tête de la revue, avec un secrétariat de jeunes chercheurs, entre 1971 et 1982. Si bien que je fus directement impliquée en mars 1982 dans les « Amis du Maitron », cette association dont le comité de parrainage compte toujours, outre un quarteron d'historiens, des représentants ès qualités de la CGT et de la CFDT, de FO, de la CFTC et de la FEN.

Il est bien des facettes de l'homme Maitron que ce numéro renonce d'avance à couvrir : amant des biographies, il savait mieux que tout autre que nul récit historié ne peut percer les secrets d'un être ; la poésie peutêtre, ou la musique... Sur sa vie privée, il gardait, comme presque toute sa génération, un silence austère. C'est peut-être Georges Haupt qui a le mieux parlé du petit logement de Courbevoie où il découvrit, en 1958, le père français de l'histoire ouvrière (6). Nous ne dirons rien non plus de Maitron enseignant. Et pourtant, pour avoir entendu maintes fois raconter par divers étudiants d'histoire — de ces soixante-huitards qui n'ont pas tous, plus tard, adhéré au Rotary-club — le bain de jouvence que constituait le séminaire de Maitron, je me dis que ses élèves de l'enseignement primaire, puis secondaire ont eu bien de la chance et qu'il vaudrait la peine de rassembler leurs souvenirs. Ses camarades de Parti — le PCF en 1931-32, puis à nouveau en 1935-39 ; la Ligue communiste entre les deux — ou de syndicalisme — il fut toute sa vie adhérent, et souvent militant, à la FEN —, ses amis de la Révolution prolétarienne, les auditeurs des causeries nombreuses qu'il prononça sur l'anarchisme auraient aussi beaucoup à nous apprendre sur le comportement de Maitron militant ou la conviction argumentée de Maitron orateur, sur la passion à la fois inquiète et raisonnée de ses engagements, de ses dégagements, sur l'honnêteté à la fois accueillante et rugueuse qui émanait de toute sa per(4)

per(4) fut publié dans ce qui s'appelait « numéro double 33-34 » (de l'Actualité de l'Histoire), mais qui fut en réalité le premier numéro du Mouvement social, octobre 1960-mars 1961.

(5) Le numéro 91 du Mouvement social, « Culture et militantisme de la Belle Epoque au Front populaire », est sorti de l'un d'entre eux.

(6) Cf. J. MAITRON, « Vingt ans après », Le Mouvement social, avril-juin 1980, p. 3032.


EN SOUVENIR... 5

sonne. Il suffit enfin de parcourir le gros rapport sur « Les problèmes sociaux au XIXe siècle » qu'il cosigna en 1955 avec Georges Bourgin et Domenico Demarco (7) pour s'assurer que, si Jean Maitron ne s'était pas tout entier investi dans l'anarchisme et le Dictionnaire, il eut pu être aussi un grand historien de tout le mouvement social. Ceux qui l'ont entendu, et vu, affronter ses contradicteurs sur le problème de la répression de la Commune (8) n'en doutent pas... Sa bibliographie au reste le donne clairement à entendre.

Le Monde et l'Humanité, Libération et le Matin, Rouge et l'Action catholique ouvrière, Rencontre communiste hebdo et la Quinzaine littéraire, le Nouvel Observateur, Témoignage chrétien et le Monde libertaire — j'en passe — ont, chacun avec sa voix propre, tenté de dire l'homme et d'évoquer l'oeuvre. Il eut été particulièrement heureux de l'hommage unanime que lui a rendu la presse syndicale. Les revues aussi se sont empressées, des Temps modernes à Communisme, de la Revue de l'économie sociale à la Revue d'histoire moderne et contemporaine et bien sûr à la Révolution prolétarienne. Seule la surcharge des auteurs pressentis a limité le nombre de ces textes qui vont du témoignage ou du regret, plus ou moins fleuri, à l'article savant dédié au maître. Nous n'avons pas voulu les réitérer, non plus que nous ne pouvions recommencer l'hommage de 1976, ou le « numéro 100 » de 1977. Choix difficiles, donc.

Biographie

Biographie d'abord. C'est bien le moins. Lui seul, ici, aura la parole. Avec deux types de textes, récents. Un seul est inédit, pour quelque temps encore : le Dictionnaire atteindra la lettre M en 1989. Il s'agit des notices que Jean Maitron rédigea sur son grand-père Simon, le cordonnier, sur son père Marius, l'instituteur, et sur lui-même. Des modèles de précision, de concision. Des preuves aussi que Maitron, autobiographe, ne s'interdisait pas toute malice. Viennent ensuite deux préfaces. La première fut écrite en 1978 pour un recueil de lettres (9) adressées d'Union soviétique à son frère par un jeune ouvrier italien, Emilio Guarnaschelli, mort en camp de concentration en avril 1939. Maitron l'avait rencontré lors de son voyage à Moscou en août 1933. Au souvenir des jours heureux se mêle cette interrogation, lancinante : pourquoi, pourquoi n'ai-je pas dit à mon retour tout ce que j'avais vu ou pressenti ? Cette manière de « lettre à Emilio », il me l'avait dédicacée en ces termes : « L'URSS et moi : une grande tristesse ». Que dire d'autre à

(7) Il s'agit d'un rapport présenté au Congrès international, des Sciences historiques (Rome, 4-11 septembre 1955). Il a été recueilli dans les Relazioni du Congrès, vol. 5, Storia contemporanea, Florence, Sansoni éd., 1955, p. 53-141. Trop long, difficile à découper, difficile aussi à attribuer à tel des signataires, ce texte n'a pu prendre place dans ce numéro.

(8) Cf. J. MAITRON, « Etude critique du rapport Appert », Le Mouvement social, avriljuin 1972, p. 95-122.

(9) E. GUARNASCHELLI, Une petite pierre. L'exil, la déportation et la mort d'un ouvrier communiste italien en URSS, 1933-1939, Paris, Maspero, «Actes et mémoires du peuple », 1979, 325 p.


6 M. REBERIOUX

cette date ? Aujourd'hui, peut-être... Après la mémoire douloureuse, voici les souvenirs d'enfance et de jeunesse : l'avant-propos qu'il rédigea en 1985 pour la réédition de ce qui avait été en 1950 sa thèse secondaire : la biographie d'un militant de la CGT, Paul Delesalle, un anarchiste devenu syndicaliste révolutionnaire, un ouvrier qualifié qui contribua à la fabrication du cinématographe des Frères Lumière, un libraire enfin adonné à la joie de savoir comme au refus de parvenir. Il y a un peu du grand-père, du père et du fils Maitron dans ce militant, sérieux en diable, et c'est ce que Jean nous dit dans ce texte, un morceau d'anthologie.

Même rationalisées, les échappées du « pacte autobiographique » débordent en quelque sorte le récit. Jean Maitron n'échappe pas à cette quasi règle mise en évidence par Philippe Lejeune (10). A ce titre aussi ces textes nous ont paru importants. Fruits d'une réflexion mûrie, rédigés alors que la guerre chaude, la guerre froide s'étaient éloignées, ils auraient pu être accompagnés d'écrits plus anciens, plus proches des événements dramatiques que Jean Maitron avait vécus et dont ses choix de chercheur se sont toujours ressentis. Non sans regrets, nous avons renoncé à un inédit souvent évoqué dans les chaumières de la gauche engagée même si Jean n'en parlait que rarement : ses réponses au questionnaire diffusé en 1952 par Eric de Dampierre ; elles n'auraient eu de sens qu'en publiant aussi les questions ; elles n'auraient eu leur plein sens qu'en les comparant à celles des autres interviewés ; souhaitons que Dampierre parvienne un jour à publier le tout (11).

Historien de l'anarchisme

On a peut-être trop dit, trop écrit, depuis quelque temps, que Maitron était l'homme du Dictionnaire. L'oeuvre il est vrai fascine par son ampleur, par sa réussite. Mais il fut chronologiquement d'abord, et il resta — son dernier « Bulletin » remonte à une dizaine d'années (12) —, le premier historien de l'anarchisme français : ce mouvement où s'étaient un temps ancrés un Pelloutier, un Monatte, un Frachon et où un Jean Grave, un Sébastien Faure avaient milité jusqu'à leur mort. Esprit libertaire, anarchisme littéraire, foin de tout cela ! Quitte à se trouver en porte à faux — cela lui arriva — avec certains acteurs de mai 68 (13) c'est à l'anarchisme comme famille du mouvement ouvrier qu'il s'est intéressé. Jusqu'en 1914 tout d'abord : tel fut le sujet de sa thèse entreprise pour connaître un courant dénigré par sa famille politique originelle, soutenue en 1950, imprimée en 1951 grâce à Sudel, la maison d'édition fondée

(10) P. LEJEUNE, Le Pacte autobiographique, Paris, Le Seuil, « Poétique », 1975.

(11) Renseignements transmis par Colette Chambelland. Je saisis cette occasion pour la remercier de son aide, discrète mais efficace, à ce numéro.

(12) J. MAITRON, « Bulletin anarchiste », Le Mouvement social, juillet-septembre 1978.

(13) Cf. M. PERROT, « Jean Maitron en 1968 », art. cit. La Sorbonne par elle-même, ce numéro spécial du Mouvement social où ont été répertoriés et reproduits à chaud l'ensemble des textes diffusés pendant le mouvement de mai-juin 1968 dans l'ancienne maison, vient d'être réédité, rappelons-le, par les Editions ouvrières.


EN SOUVENIR... 7

par le syndicat national des instituteurs en 1932 (14). Un quart de siècle plus tard, en 1975, Maspéro lui donna la possibilité de rééditer ce volume, mis à jour, et de le compléter par un second, « De 1914 à nos jours», moins fouillé certes, mais, davantage encore, pionnier : couverture noire, exposé sévère, cent cinquante pages de «sources et bibliographie » ; les chercheurs y ont beaucoup appris, les militants anarchistes — ce qui est bon signe — en ont trouvé « nombre d'idées très discutables » (15), mais lui ont porté estime.

Discutable ou pas, ce volume à la fois nouveau et neuf avait entre autres deux mérites : il attirait l'attention sur des épisodes quasi inconnus de l'activité des anars dans le mouvement ouvrier entre les deux guerres mondiales — ainsi l'épisode de la CGTSR — et il mettait à la disposition de tous un matériel documentaire considérable, naturellement non exhaustif. Nous avons voulu donner une suite à cet effort. Claire Auzias présente, à partir de sa thèse soutenue à Lyon (16), la phase lyonnaise (1926-1928) de la CGTSR : un épisode décentralisateur étonnant, le dernier moment carrément anarchiste de notre histoire syndicale institutionnalisée. Ht René Bianco, comme en écho à l'énorme documentation rassemblée pour sa thèse d'Etat (17), prolonge de façon parfois irrévérente — mais que serait un historien de l'anarchisme respectueux? — la quête des sources entreprise par Maitron : fonds documentaires, brochures et livres, travaux universitaires inédits — il en a recensé une trentaine — donnent leur poids à ce « Bulletin anarchiste », un intitulé qu'avait choisi Maitron. Bianco a présenté trop brièvement sa propre thèse : répertoire foisonnant et systématique de quelque deux mille titres de journaux en langue française sur un siècle, la première partie en somme d'un fichier de toute la presse du mouvement ouvrier, un hommage rendu au maître dont l'absence, lors de la soutenance d'Aix-enProvence, était intolérable. Un hommage, une manière surtout de le rendre vivant parmi nous.

Chasseur d'archives

« Du passé faisons l'inventaire » : c'est Michel Dreyfus qui a trouvé ce joli titre pour un article apparemment quelque peu isolé dans ce numéro, en réalité central. Car la quête des archives ouvrières est consubstantielle à l'oeuvre de Maitron tout entière. Conçue au contact des anarchistes, ces documentalistes passionnés, ces conservateurs de bibliothèques nés, elle irrigue les institutions qu'il a mises sur pied : l'Institut

(14) Lors d'une réunion de travail du groupe FEN-CRHMSS, le 25 mai 1988, Henri Aigueperse a cité un rapport de R. Vives, datant de 1954, où le responsable de SUDEL se félicitait de la publication de l'Histoire de l'anarchie (Jean Maitron), et, en 1953, de l'Histoire du 1er mai (Maurice Dommanget) : deux instituteurs historiens du social.

(15) C'est ce que m'écrivit, sur papier à en tête de la Fédération anarchiste, Roland Bosdeveix, le 30 juin 1975, à la suite d'un compte rendu dans Politique-Hebdo.

(16) C. AUZIAS, Mémoires libertaires, Lyon, 1919-1939, thèse de 3e cycle, Université Lyon II, multigraphié.

(17) R. BlANCO, Un siècle de presse anarchiste d'expression française, 1880-1983, thèse d'État, Université de Provence, 1988, multigraphiée.


8 M. REBÉRIOUX

français d'histoire sociale (1949), le Centre d'histoire du syndicalisme (1963), le premier associé aux Archives Nationales, le second à l'ancienne Sorbonne (Paris I, aujourd'hui), surprise de voir arriver non seulement un homme comme Maitron — elle le lui a fait comprendre — mais un aussi étrange canard institutionnel ; l'histoire ouvrière sentait le soufre et il fallut l'influence combinée de Pierre Renouvin et d'Ernest Labrousse pour imposer la création du Centre, la force de conviction et le labeur de Maitron pour lui conférer son rayonnement social et universitaire. La quête d'archives, elle confère aussi couleur aux biographies du Dictionnaire et goût de vivre à ceux qui les rédigent. Je me souviendrai toujours de la découverte du Cahier tenu par le groupe d'études sociales de Cuisery en Saône-et-Loire (18) et de l'occasion donnée à Jean Marie, un mineur d'Epinac, vétéran du Parti communiste, de faire revivre ses « souvenirs du passé » (19).

Au nom de ces moments de bonheur — chacun de ceux qui ont contribué à la constitution des fonds de l'Institut et du Centre en a connu des dizaines —, prière de ne pas oublier les difficultés matérielles qui, elles, incombaient largement à Maitron et qu'il assumait avec rigueur et bonne humeur. La légende dorée de la chasse aux archives occulte cette face cachée : rédiger et négocier les contrats, de cession ou de dépôts ; obtenir pour le jour convenu la camionnette nécessaire ; trouver les locaux où entreposer le précieux ensemble, et... trouver l'argent pour en dresser l'inventaire. L'histoire ouvrière s'est faite à partir de ces démarches, Jean Maitron vivait les pieds dans la glaise. La joie du chasseur dont le rabatteur a pris un gros gibier est chèrement payée : il le savait.

Père du Maitron

Enfin le Dictionnaire vint. « S'il me fallait être empereur de Chine, je commencerais par écrire un dictionnaire » : à vrai dire cet antique adage vise l'usage des mots plutôt que le visage des hommes, les visages des 100 000 militants qui peuplent « le Maitron ». L'histoire du Dictionnaire mérite à elle seule une thèse. Il s'agit bien en effet d'une entreprise collective, c'est-à-dire sociale. Rien n'eut existé sans Maitron, inventeur et maître d'oeuvre. Rien non plus sans ceux qu'il sut recruter comme auteurs, sans « ses » historiens sociaux. Il les avait découverts département par département, assurant ainsi la base géographique de la collecte. Conservée avec amitié, et prévoyance, riche de questions précises, de directives, de problèmes et parfois de ruptures, la correspondance qu'il a échangée avec eux, classée par années, permettra de dessiner un jour les portraits de ceux qui ne furent pas simplement, Maitron aimait à le dire, des « collaborateurs » du Dictionnaire. Professeurs, instituteurs, militants locaux, sollicités en raison des divers réseaux de compé(18)

compé(18) REBÉRIOUX, « Un groupe de paysans socialistes de Saône-et-Loire à l'heure de l'unité, 1905-1906 », Le Mouvement social, juillet-septembre 1966, p. 89-103.

(19) J. MARIE, « Souvenirs du passé », Le Mouvement social, janvier-mars 1970, p. 31-42.


EN SOUVENIR... 9

tence auxquels ils appartenaient, ils sont eux aussi des représentants d'une certaine France profonde, celle que Jaurès déjà voulut mobiliser lorsqu'il créa en 1903 la Commission d'histoire économique et sociale de la révolution française. Dans un article récent, Claude Pennetier qui a eu accès à cette masse documentaire, sans avoir bien sûr, en raison de ses responsabilités dans le Dictionnaire, le temps de l'exploiter, en a brossé une première esquisse (20). Je ne sais s'ils jouent encore un rôle aussi grand. Et d'autre part, à parcourir les premières pages de chaque série, comment ne pas noter les disparitions — pour quelles raisons ? —, les noms nouveaux aussi ? Une plus grande professionnalisation ? Hypothèse. Nous n'avions hélas ! pas le temps de conduire à fond cette enquête. Mais il faudra se souvenir que quand notre ami parlait du Maitron comme d'une oeuvre collective, il ne faisait pas seulement signe au travail passé, mais à une recherche à venir.

OEuvre nombreuse à la base. Au sommet aussi. Si Jean Maitron a toujours assumé toutes les responsabilités, si un détachement de cinq années au CNRS (1958-1963) lui a permis de mettre en marche cet incroyable projet, il a su faire appel à de grands coordinateurs voués aux « biographies nationales » et à la relecture critique des biographies locales. J'ai assez connu Jean Dautry, l'ancien surréaliste, l'ami de Bataille, le communiste convaincu et critique, le saint-simonien, pour pouvoir témoigner des sueurs froides que lui donnèrent les premiers volumes du Dictionnaire. Ce fut, lui, le spécialiste de cette série, comme Maitron fut celui de la tranche 1864-1871. Au reste nul n'a mieux parlé de Dautry que l'autre Jean : « Jean Dautry qui, reprenant l'oeuvre dans son ensemble, la compléta au prix d'un très gros labeur et la mena à son terme » (21). Mais qui nous parlera de Madeleine Egrot, aujourd'hui disparue, publiquement associée, sur pied d'égalité, à la direction des tomes IV à IX ? Qui nous expliquera pourquoi les annonces ne sont pas toujours suivies d'effet ? Ici, outre le dépouillement de la correspondance, il faudrait des interviews. Songeons que, à l'exception de Justinien Raymond, aucun de ceux qui étaient annoncés de longue date comme coauteurs de la série 1914-1939 ne se retrouve dans la liste finale.

Ces mouvements en ordre dispersé, ou quasi compact, rendent d'autant plus précieux les témoignages, ici rassemblés, de Jacques Girault, Claude Pennetier, Nicole Racine et Justinien Raymond. Ils n'ont pas été sollicités tout à fait au hasard : des générations différentes, des familles idéologiques aussi, des centres d'intérêt divers, et jusqu'à leurs liens avec le maître d'oeuvre. C'est à Justinien Raymond que nous devons le récit daté-et localisé — 22 mars 1955, Brasserie Lutétia — des conditions dans lesquelles Maitron lui demanda, voire lui imposa moralement, d'entrer dans la « colonne héroïque » et de s'y vouer aux militants socialistes. C'est Nicole Racine qui nous raconte comment, croyant en 1970 s'engager pour la mise au point de quelques notices tirées de sa thèse sur Clarté, elle s'est trouvée en proie à une « entreprise qui allait durablement marquer [sa] vie de chercheur ». Et quand on lit Jacques Girault, on devine les problèmes difficiles à régler, les tensions difficiles à

(20) Cf. C. PENNETIER, « Deux ou trois choses que je sais du Maitron », Communisme, n° 15-16, 1987, p. 6-22.

(21) Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, Paris, Éditions ouvrières, tome I, 1964, « Avant-propos général », p. 14.


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résoudre qui ont pu surgir entre les coauteurs du Dictionnaire. Premiers sillons, aurait dit Maitron : en effet.

Sur ses motivations personnelles — avec l'âge Maitron en livrait un peu plus —, sur la structuration chronologique du Dictionnaire et les critères de sélection, qui ont beaucoup évolué, il s'est souvent expliqué. Nous avons retenu la dernière de ces interventions globales : une communication au séminaire organisé à Milan, en janvier 1984, sous l'égide de la fondation Brodolini, sur le thème « Histoires individuelles et mouvements collectifs : les dictionnaires biographiques du mouvement ouvrier » (22). En revanche nous fait toujours défaut, malgré l'interview recueillie pour le numéro 100 du Mouvement social, une évocation sur la longue durée des conditions matérielles dans lesquelles fut élaboré et publié le Dictionnaire. Le soutien des Editions ouvrières, nous le savons, ne fit jamais défaut. Et il serait injuste de s'en prendre à l'absence de tout soutien public : quelque vingt ans après son premier détachement au CNRS qui permit la maturation de l'idée, les aides scientifiques, à partir de 1981 — ce n'est sans doute pas le fruit du hasard —, se multiplièrent : Maison des Sciences de l'Homme, MIDIST (Ministère de la Recherche), Centre National des Lettres, CNRS. En renforçant son soutien par l'attribution d'un deuxième poste, le CNRS, grâce à l'intervention d'Annie Kriegel, a montré, au lendemain de la mort de Jean Maitron, qu'il entendait rendre possible l'impossible : l'achèvement dans un délai bref des vingt-cinq volumes de la dernière tranche du Dictionnaire. Il y a avait déjà quelques années que l'association « Les Amis du Maitron » avait pu relancer la campagne publicitaire et prospecter systématiquement des milieux qui, faute de temps et d'argent, l'avaient été jusque-là de façon un peu impressionniste. Il reste un « trou » de presque vingt ans... De quoi mesurer la validité de ce que m'écrivait Marc Vuilleumier, le 27 novembre 1987, au lendemain de la mort de Jean : saluant son rôle d'« organisateur culturel » et le caractère judicieux des refus qu'il sut opposer aux critiques perfectionnistes, il rappelait que mieux valait faire oeuvre imparfaite et aller de l'avant.

C'est ainsi également que l'oeuvre trouve et trouvera ses nécessaires prolongements. Dans plusieurs directions. En élargissant la quête tout d'abord, en retenant des militants non retenus. Quête géographique : Jacques Girault en a repéré, entre les deux guerres, cent soixante-dix (dont Jean Longuet) (23) à Châtenay-Malabry, en banlieue parisienne, là où le Dictionnaire n'en avait retenu qu'une trentaine (24) ; et Eugène Kerbaul a mis en fiche 1 270 militants communistes du Finistère entre 1918 et 1945 (25). Quête sexuelle aussi, ou plutôt sexuée : Jean Peneff,

(22) Les actes de ce séminaire ont été publiés en 1988, aux Éd. Franco Angeli, à Milan, sous la responsabilité de Felicia Giagnotti. L'intervention de Maitron — à tout seigneur tout honneur — ouvre le bal, après la substantielle introduction d'Alceo Pavaccione, à qui nous devons par ailleurs les belles initiatives internationales liées au centenaire du Premier Mai.

(23) Outre l'article que lui consacre Gilles Candar dans le Dictionnaire de ChâtenayMalabry, voir à son sujet : Jean Longuet : la conscience et l'action, études rassemblées par G. CANDAR, Paris, Éd. de la Revue politique et parlementaire, 1988, 210 p.

(24) Cf. J. GlRAULT, Militants de Châtenay-Malabry entre les deux guerres, Paris, CNRS, GRECO 55, 1987, 183 p.

(25) E. KERBAUL, 1 270 militants du Finistère (1918-1945), Bagnolet, 1985, 280 p., avec un cahier de mise à jour, qui concerne 148 militants, publié en 1986.


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en 1987, dans un article de Communisme, avait évoqué le rôle des femmes comme épouses dévouées, « obscures des obscurs », et s'était interrogé sur les risques de valoriser, à l'excès peut-être, des formes de militantisme dont elles étaient exclues par la loi alors qu'il existait d'autres modes, plus discrets peut-être, de présence militante. Les amies du Maitron — les amis aussi — espèrent qu'aboutira le projet d'un Dictionnaire des femmes du XIXe et du XXe siècles : il devrait être possible d'y faire figurer des militantes qui enrichiraient le Dictionnaire.

Inutile au reste d'élargir son espace pour en approfondir les usages. Nicole Racine suggère qu'en explorant les biographies des intellectuels, on parvienne à mieux percevoir le rôle des générations et des expériences collectives dans les grands partages de la première moitié du XXe siècle. Surtout, la prosopographie, longtemps réservée aux élites, apparaît désormais utilisable pour le monde ouvrier. C'est assurément autour de Claude Pennetier que s'organise et se diversifie au mieux le ballet des usages quantitatifs. Nul mieux que lui ne connaît la dernière tranche du Dictionnaire : associé à sa direction depuis 1981, il l'assume désormais en solitaire. Ses travaux sur les 2 700 conseillers municipaux de Paris et de la proche banlieue se réclamant du mouvement ouvrier font émerger les facteurs discriminants qui permettent de positionner de façon diversifiée ceux qui appartiennent à une même famille politique, à une même tranche d'âge (26). Dans l'article publié ci-dessous il privilégie l'étude des combattants des Brigades internationales. La prosopographie n'a certes pas « d'existence propre comme discipline » (27). Elle n'est qu'une des méthodes de l'histoire sociale. Une des manières en tout cas d'user du dictionnaire. Traiter un texte ne signifie pas forcément le maltraiter.

La typologie des militants s'est donc considérablement affinée. Lors du colloque de 1960 sur le militant ouvrier, les historiens présents s'étaient interrogés sur la possibilité de caractériser les guesdistes, les anarchistes. En 1973, Pierre Naville soulignait l'importance de la jeunesse, ce moment privilégié de l'initiation et la date, précoce, à laquelle commençait souvent à décliner l'action militante (28). Les interrogations et les modes d'approche de type sociologique plus sophistiqués vers lesquels se tournent aujourd'hui certains usagers du Dictionnaire tendent somme toute à les placer sur pied d'égalité avec les professeurs de la faculté des lettres de Paris étudiés par Christophe Charle (29). Ils y perdent l'auréole romanesque du meneur. Ils y gagnent en épaisseur sociale. Deviennent-ils pour autant, comme les professeurs, des professionnels ? Le risque existe pour les permanents. On hésitera cependant à aller

(26) Cf. C. PENNETIER et D. PESCHANSKI, « Partir, se taire, rester : les choix des élus de la Seine» dans Le Parti communiste français des années sombres, 1938-1941, sous la direction de J.-P. AZÉMA, A. PROST, J.-P. RlOUX, Paris, Le Seuil, 1986.

(27) Cf. C. PENNETIER et N. VIET-DEPAULE, « Pour une prosopographie des élus locaux de la Seine (1919-1940). Premier bilan d'une enquête », Paris et Ile-de-France, 1987, p. 205-215, et « Prosopographie des élus locaux de Paris et de la banlieue parisienne », dans Storie individuali et movimenti collettivi, Milan, Franco Angeli, 1988, p. 93-106.

(28) Cf. Préface à A. ANDRIEUX et J. LIGNON, Le militant syndicaliste d'aujourd'hui, Paris, Denoël, 1973.

(29) C. CHARLE, Les professeurs de la faculté des lettres de Paris. Dictionnaire biographique, Paris, Éd. du CNRS, vol. 1, 1809-1908, 1985 ; vol. 2, 1909-1939, 1986.


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jusque-là en se rappelant ce que le mouvement ouvrier dont ils sont les âmes et les mains, mais qui en même temps les dépasse, est susceptible de leur demander et ce qu'il leur est arrivé de lui donner : leur vie en somme. Pour moins d'injustice.

... Sera le genre humain

Étranges étrangers : malgré sa forte nationalisation qui, longtemps, n'a pas peu contribué à le rendre exotique dans les réunions internationales, le mouvement ouvrier français a compté des centaines, des milliers peut-être de militants venus d'ailleurs. Le Dictionnaire leur a souvent fait place. Insuffisamment certes : entre un Cavalier, « érigeant en vertu le désordre », et un Cavelier, « militant allemaniste des Cuirs et Peaux », Tullo Cavallazi, l'animateur des grandes grèves du fer à Thil (Lorraine) en 1905, aurait bien mérité quelques lignes. Impossible surtout de limiter au terroir national le champ d'action du militantisme. L'arrivée en France de Georges Haupt en 1958, les liens d'amitié qu'il avait immédiatement noués non seulement avec Jean Maitron mais avec plusieurs membres du comité de rédaction du Mouvement social (30), l'intensité du militantisme anticolonialiste dans la gauche intellectuelle française ont certainement contribué à inciter le père du Dictionnaire français à pousser sa paternité en direction d'autres pays.

Autrichiens, Anglais, Allemands : des voisins en somme avec qui, depuis l'AIT, les rencontres allaient de soi ; les incompréhensions aussi. Mieux les connaître : une nécessité à l'heure où le problème se pose d'aller vers une Europe qui ne soit pas seulement celle du capital. Encore faut-il des réalisateurs et, pour cela, des manières de complicité entre les chercheurs français et ceux de chaque pays. Essentiel, le rôle de Georges Haupt, d'Yvon Bourdet, de Félix Kreissler dans la fabrication du Dictionnaire autrichien (1971). Capital, celui de John Saville et de ses coauteurs du Dictionnary of Labour Biography (1972-1984) dans l'élaboration du matériau adapté par François Bédarida pour les deux volumes du Dictionnaire britannique (1980-1986). Et que dire de l'action de Jacques Droz dans la mise au point si difficile du Dictionnaire allemand ? C'est à la réalisation de ce travail qu'il faudra passer dès que le Dictionnaire français sera terminé : ainsi l'avait prévu Jean Maitron.

« Il est des camarades qui s'imaginent que le monde s'arrête aux frontières de leur continent. » Ce jugement, désabusé, du socialiste américain De Léon, au congrès de Stuttgart de la deuxième Internationale (1907), a tôt été relevé comme un défi par Jean Maitron et par Georges Haupt. Difficile de tolérer à la fin du deuxième millénaire ce qui, au début du siècle, pouvait passer pour un balbutiement. Mais ici, que de problèmes nouveaux ! Venus de la vieille Europe, les idéaux syndicalistes, les idées socialistes n'ont pas trouvé, outre-mer, des terres vierges :

(30) Pour preuve, entre mille, les numéros spéciaux animés en commun sur Le socialisme et la question coloniale (avec M. Rebérioux, 1963), Historiens américains et histoire ouvrière française (avec M. Debouzy, 1971).


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les traditions rebelles n'avaient pas attendu la révolution industrielle (31). Robert Paris a mis pour sa part en lumière les risques induits par la position d'influence du « socialisme cipaye », ce produit importé, étranger aux réalités profondes latino-américaines : comment saisir à travers ses militants le contenu populaire des luttes révolutionnaires sur le subcontinent (32) ? Et Maitron de conclure (enfin, conclure...) : s'agissant de la Chine, mieux vaut dire « mouvement des travailleurs » que « mouvement ouvrier » (33). Vient enfin la dimension nationale, la lutte contre le colonialisme ouvert — voir les pays maghrébins et indochinois — ou couvert : voir la Chine et l'Amérique latine.. Au total, plus difficiles à trancher que pour la France ou la Grande-Bretagne, plus difficiles à saisir même, en tout cas plus complexes, les obstacles à la réalisation des Dictionnaires non européens s'accumulaient.

Plus que jamais, il a donc fallu, et demain, il faudra, faire appel à la devise mise en oeuvre par Jean Maitron : discutons, mais réalisons ; avançons, d'autres corrigeront. C'est ainsi que sont nés les quatre dictionnaires présentés dans ce numéro par Madeleine Rebérioux, Patrick Fridenson, Andrew Gordon et Daniel Hémery : non seulement l'Autriche et la Grande-Bretagne ; mais le Japon qu'un historien japonais, Shobei Shiota, entouré d'une équipe japonaise, a accepté de faire connaître aux lecteurs français à qui le patronat, bon prince, ne cesse de vanter les vertus des ouvriers de Tokyo ; mais la Chine dont Lucien Bianco, Yves Chevrier et leur équipe — des Français donc, exclusivement — ont eu la responsabilité. C'est ainsi également que s'achèvent, grâce à Jacques Droz, l'Allemagne, grâce à René Gallissot, le Maghreb, et que progressent le Dictionnaire indochinois sur lequel travaille Daniel Hémery et celui de l'Amérique latine sur lequel bûche, de longue date, Robert Paris. Il faudra, avec les Editions ouvrières — toujours elles — et des soutiens publics, assurer au plus vite leur publication.

Ce n'est pas enfin sans un plaisir à peine secret que nous notons des projets nouveaux, fussent-ils étrangers aux préoccupations que Jean Maitron avait enregistrées et auxquelles il croyait possible de faire face. Le concept de mouvement ouvrier international est en effet opaque. Peut-on se contenter de juxtaposer sous sa houlette les biographies de différents pays ? Des solutions diverses sont en cours, explicitement confrontées et comparées à celles que Maitron a su mettre en oeuvre. L'une d'elles a été présentée par Janos Jemnitz lors du séminaire de Milan : il s'agit d'un projet d'encyclopédie internationale, ici à base hongroise, avec forte présence des militants français, russes, suisses, anglais de la première, de la deuxième et de la troisième Internationales. Une autre est exposée ici même par Michel Cordillot, Hubert Perrier, Ronald Creagh et René Bianco : biographier les exilés et les émigrés politiques français aux EtatsUnis de 1848 à 1914. Au pays des Liaisons étrangères, pour reprendre le titre du roman, tôt célèbre, d'Alison Lame, il est bon de pouvoir suivre

(31) Cf. E. HOBSBAWM, Primitive Rebels, Studies in Archaic forms of social movement in the XlX-XXth centuries, Manchester University Press, 1974.

(32) R. PARIS, « Biographies et profil du mouvement ouvrier. Quelques réflexions autour d'un dictionnaire » dans Storie individuali, op. cit., p. 29-51.

(33) J. MAITRON, « Aujourd'hui la Chine », in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international. La Chine, Paris, Éd. ouvrières, 1985, p. 12.


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les « carrières » de militants français et de chercher ce que fut leur apport au mouvement ouvrier américain.

Tant il est est vrai que la vie et l'oeuvre de Jean Maitron, par la médiation de ceux qui ont travaillé à améliorer la vie des opprimés et à changer le monde, appartiennent déjà et, demain, appartiendront davantage encore au genre humain.


par Jean MAITRON

MAITRON Simon.

Né le 9 mai 1844 à Saint-Aubin-les-Forges, canton de La Charité-sur-Loire (Nièvre), mort à La Charité-sur-Loire le 16 novembre 1930. Cordonnier à La Charité, marié, père de cinq enfants. Militant républicain et libre penseur*.

Simon était le. fils de Jean Maitron, cordonnier et de Jeanne Pigoury. Elève de l'Ecole des Frères à La Charité, seule école alors existante, il obtint en août 1856 et août 1857 de nombreux prix et notamment en 1857 le premier prix de Bonne conduite, le premier prix de Dessin et de Géométrie, le premier prix d'Histoire et de Géographie, d'autres aussi, certains conservés, aujourd'hui encore, dans la famille.

Simon accomplit son apprentissage de cordonnier chez son père. Après instruction du 1er octobre au 31 décembre 1865 puis du 5 janvier au 5 mars 1867, il fut incorporé au 4e régiment d'artillerie le 19 mai 1867 et fut 2e canonnier servant jusqu'au 31 octobre 1867. Rayé, des contrôles du corps le 21 mars 1870, avec Certificat de bonne conduite, il fut à nouveau incorporé le 21 juillet 1870 et servit toujours au 4e régiment d'artillerie. Enfermé dans Paris investi par l'ennemi, il fit parvenir à sa famille charitoise une lettre par ballon monté datée 18 décembre 1870 par laquelle il témoignait de ses sentiments : Paris, écrivait-il, « a encore des soldats qui pourront se débarrasser de l'armée prussienne si le gouvernement le veut, mais je crains qu'il ne le veuille pas, car si j'ai confiance en la République, je ne l'ai pas dans ceux qui commandent à Paris » (archives familiales).

Simon fut libéré à Chartres le 22 août 1871. Il était alors en Suisse, à Genève, où il était arrivé le 10 avril 1871 et où il travailla de son métier, s'étant refusé à « servir, même de nom, le gouvernement de Versailles ». Fin juillet, il songeait à constituer, avec d'autres jeunes gens qui, comme

On reconnaît ici le mode de présentation des notices du Dictionnaire, scrupuleusement respecté comme pour les deux autres notices.

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


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lui, avaient déserté « par opinion », « une société de déserteurs français ». Les lettres qu'il écrivait alors à sa famille et à ses amis sont empreintes d'une grande sympathie pour la Commune : « Le véritable incendiaire, le seul, c'est Thiers » ; « si c'était à recommencer, je partirais encore... ».

Le 14 septembre 1872, Simon épousa Victorine Rochet qui lui donna quatre enfants : Emile (1873-1944) qui, comme son père, fut cordonnier, Jeanne née en 1877, Marius (1880-1961), Maria (1882-1949). Victorine, née le 2 mars 1849, mourut le 20 mai 1883.

Aux élections municipales des 4 et 11 mai 1884, Simon Maitron fut élu conseiller municipal de La Charité. Il fit partie de la commission du budget et se montra très assidu et actif. Il fut présent aux délibérations du conseil jusqu'à fin 1885 mais sans doute tomba-t-il alors gravement malade. Une parente lointaine, Angélique Déré le soigna et veilla sur les enfants. Simon l'épousa le 16 juillet 1887. Si l'on en juge par le contrat de mariage alors établi, Simon avait un acquis de 30 000 francs en marchandises, outils, argent et trois maisons dont une achetée durant son veuvage. Angélique, sans fortune personnelle en argent, lui donna le 10 décembre 1888 une fille, Blanche, qui sera institutrice. Cette même année, il avait été à nouveau candidat aux élections municipales, mais il avait échoué.

Simon Maitron fut, à La Charité-sur-Loire, un des fondateurs de la Libre Pensée. Propagandiste actif, il se fit à plusieurs reprises conférencier. Ainsi, le 30 janvier 1880, au théâtre de la ville. Ainsi encore, à l'occasion des obsèques civiles d'adeptes de la Libre Pensée. Il fit paraître une Petite feuille anticléricale qu'il illustrait, reproduisait lui-même et diffusait. Son fils aîné Emile, dessinateur habile, confectionnait des cartes de visite anticléricales. Enfin, ainsi qu'en témoigne le registre des délibérations de la société ou d'une société de Libre Pensée créée ou reconstituée le 5 mai 1901, il en fut le secrétaire à partir du 23 octobre 1904. Une des activités de la société consistait à enregistrer les testaments républicains et laïques de ses membres. La société prit le titre du « Bon Sens » le 21 juillet 1901 puis de « La Raison » le 27 octobre de la même année. Le premier secrétaire en fut un certain Balanger, franc-maçon. Le registre des délibérations a été conservé jusqu'au 9 avril 1905 inclus.

Simon, très au fait des problèmes de la religion et des dogmes, polémiqua à plusieurs reprises, et notamment en 1908, avec l'abbé Ch. Turlin, vicaire de La Charité et on en trouve des échos dans les journaux de l'époque : Le Petit Charitois, 11-18, 25 juillet et 15 août 1908 et dans La Tribune républicaine de la Nièvre.

Simon Maitron fut enterré civilement.

MAITRON Marius.

Né le 17 septembre 1880 à La Charité-sur-Loire (Nièvre) ; mort le 4 octobre 1961 à Pouilly-sur-Loire (Nièvre). Instituteur puis directeur d'école à Pouilly-sur-Loire. Militant syndicaliste, communiste, coopérateur.

Fils de Simon Maitron, Marius fut un bon élève de l'école primaire de La Charité, mais, d'un tempérament accusé, fut surnommé tantôt « Le Pirate », tantôt « Brav'homme » par les Charitois. Sans doute fut-il l'un et l'autre et, devenu adulte, il se plaisait à conter les


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« pirateries » où il avait toujours tenu le beau rôle. Trop amoureux de la Loire, amour auquel il demeura fidèle, il dut être mis pensionnaire à l'école primaire supérieure de La Charité après trois visites des gendarmes en une même semaine. Néanmoins, il se fit remarquer au cours de sa scolarité par certains succès, ainsi le 1er Prix d'instruction civique en août 1892, par ses dessins géométriques d'une grande habileté et surtout, par ses connaissances étendues concernant les animaux et les plantes. Reçu au brevet élémentaire à Nevers en juillet 1896, à l'Ecole normale d'Auteuil le 17 septembre 1898, il fut nommé à Alfortville le 20 septembre 1900 puis le 1er octobre 1902 à Ivry-centre, à Paris, rue Didot dans le XIVe arr., rue des Tournelles dans le IVe arr. en octobre 1905, puis dans la Nièvre, à Saint-Amand-en-Puisaye, en octobre 1907, enfin à Pouilly-sur-Loire le 16 mars 1910. Il y resta jusqu'à sa retraite si l'on excepte un intermède à Garchy (1924-1930) qui lui permit de revenir à Pouilly comme directeur. Marié le 21 avril 1908 avec Hélène Thépénier née le 5 décembre 1888, institutrice fille d'instituteur, puis directrice d'école maternelle, ils eurent trois enfants, Jean — voir ciaprès—, Jeanne — 6 avril-17 septembre 1912, Jeannie, née le 8 juin 1920.

Syndiqué et syndicaliste, Marius Maitron fut aussi un militant politique et il adhéra au POF de Guesde en même temps qu'il s'abonnait à l'Humanité dès sa création en avril 1904. Il fréquentait les milieux « avancés », comme en témoigne sa caricature par H.-P. Gàssier qu'il conserva jusqu'à sa mort. Franc-maçon, il fut successivement rattaché à « l'Avant-Garde maçonnique » de Paris en novembre 1902 puis à «Science et Travail», Paris, février 1905 qui, à l'occasion de son mariage, lui remit une médaille portant les noms de Marius et d'Hélène. Devenu nivernais, il appartint à « l'Humanité » de Nevers en juin 1908 puis à la Loge « Philanthropie et Progrès » de Cosne-sur-Loire en janvier 1910. Il cessa par la suite de fréquenter les Loges sans rompre pour autant avec la franc-maçonnerie.

Comme instituteur, Marius Maitron fut, dès ses débuts, un maître apprécié des familles et de ses supérieurs, non sans problèmes parfois, étant donné son caractère entier. Un de ses inspecteurs, particulièrement difficile, notait à son sujet en mars 1913 : M. Maitron est « quelqu'un comme maître » mais dans le même rapport lui reprochait d'avoir « tendance à trop ignorer ce que font les autres et se croire seul détenteur de la vérité ». Marius excellait en de nombreux domaines, sciences et arts notamment, .et un éditeur parisien lui offrit même d'illustrer certaines de ses collections destinées aux enfants. Mais la Loire l'attirait : pêche et chasse ; il y devint maître durant de longues années et, en janvier 1946, il tentait encore de ranimer la société de chasse « La Sarcelle » qu'il avait fondée à la veille de la guerre avec son ami Théophile Morin, militant socialiste mort en déportation.

Sur le plan politique, Marius Maitron appartint, au lendemain de la Première Guerre mondiale à laquelle il avait échappé en raison d'une surdité qui s'accentua avec les années, au groupe communiste de Pouillysur-Loire. Dirigée par Éloi Bailly, particulièrement sectaire, le groupe se vida peu à peu puis cessa pratiquement de se réunir vers 1924. Ranimée par Jean Maitron au temps du Front populaire, avec Marius Maitron


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comme trésorier et Delhorme comme secrétaire, elle se montra active, organisant de nombreuses réunions à Cosne-sur-Loire et dans la région.

Afin de lutter contre la vie chère au lendemain de la guerre, Marius Maitron avait créé en 1919 la société coopérative « L'Union » qui rayonna très vite sur les communes voisines. Coopérative d'épicerie à l'origine, elle s'étendit au charbon, aux engrais, au vêtement, etc. et, après avoir démarré modestement, elle acquit le plus vaste local de Pouilly. Toutefois, après quelques années d'intense activité, la « Coopé » périclita jusqu'à sa faillite en 1930. Quant à son fondateur, il avait émigré en 1924 à Garchy, distant d'une dizaine de kilomètres, pour revenir comme directeur à Pouilly en 1930. Le 12 février 1934, Marius Maitron et sa femme firent grève, affirmant ainsi leur volonté de défendre la République menacée par les Ligues.

Le Pacte germano-soviétique causa un trouble extrême dans la population pouillysoise et certains habitants rendirent les Maitron responsables de la guerre. La famille Maitron se trouva en butte à des insultes et à des menaces de mort. Afin de prendre date, elle fut contrainte d'adresser une plainte au procureur de la République de Cosne le 24 septembre, qui n'accusa même pas réception. Et les dénonciations se multiplièrent en vue de faire procéder à des arrestations. Une perquisition eut lieu le 3 mars 1940, sans résultats. Finalement, Marius Maitron fut convoqué par le commissaire de police de Nevers. Il rédigea alors une brève déclaration par laquelle il affirmait qu'antihitlérien hier, il demeurait antihitlérien aujourd'hui. Quinze jours plus tard, les armées allemandes envahissaient la France qu'elles occupaient bientôt. La situation demeurait critique et, en septembre 1943, l'arrestation fut envisagée. Prévenus par le commissaire de police de Cosne qui fut par la suite déporté, Maitron père et fils quittèrent la maison qu'ils regagnèrent peu après, la menace ayant momentanément disparu.

Après la Libération, Marius, déjà âgé, demeura fidèle aux convictions de sa vie mais ne milita plus. Il mourut en 1961 et, comme son père, fut enterré civilement.

MAITRON Jean.

Né le 17 décembre 1910 à Sardy-les-Épiry (Nièvre) ; marié le 9 avril 1936, père de trois enfants, Françoise (1937), Michèle (1939), Jean-Louis (1942). Instituteur puis professeur de cours complémentaire jusqu'en 1955, docteur ès-Lettres en 1950, professeur de l'enseignement secondaire (1955-1958), détaché au CNRS (1958-1963), maître-assistant à Paris l-Sorbonne (octobre 1963-octobre 1976). Militant. Historien du mouvement ouvrier.

Fils d'instituteurs, Jean Maitron fut élève dans l'enseignement primaire à Pouilly-sur-Loire. Reçu premier du canton au CEP, il entra au lycée de Nevers en 1922 et y demeura jusqu'en 1929. Elève particulièrement paisible, il souffrit beaucoup de l'internat et du régime de prison qui lui fut imposé : il ne sortait pratiquement pas au cours des trimestres et ne participait pas aux sorties sportives du jeudi qui avaient pourtant lieu sous la direction du professeur de gymnastique. Le résultat en fut la haine de Jean contre un certain type de régime' d'internat, haine qui ne s'atténua pas avec les ans.


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En 1929, après le baccalauréat, Jean connut un second internat mais combien différent, celui du lycée Louis-le-Grand. Elève d'hypokhâgne, il passa une année merveilleuse dans cet établissement, merveilleuse à tout point de vue, particulièrement en ce qui concerne les libres sorties le jeudi et le dimanche. Avec ses camarades, et bien que ne disposant que de ressources modestes, il fréquenta à l'occasion le théâtre, se cultiva plus en une année qu'il ne l'avait fait en sept ans à Nevers, suivit les cours brillants d'Albert Bayet et, à la Sorbonne, les cours de licence. Bref, il passa avec succès deux certificats d'études supérieures en fin d'année scolaire. Malheureusement, affligé d'un manque de confiance en soi, il se refusa à suivre les cours de khâgne alors qu'il y était admis et il prit une place de maître au pair au collège Chaptal où il était possible d'être nommé sans passer par la province. Six mois plus tard, à Pâques 1931 donc, il devenait surveillant d'internat et connaissait à nouveau cette vie sans liberté qui lui rappelait celle du lycée de Nevers. Il réussit néanmoins à passer deux autres certificats qui firent de lui un licencié. Doutant de lui, il s'était toutefois mal orienté et n'avait acquis qu'une licence dite d'enseignement supérieur débouchant sur un professorat d'Ecole normale qu'il n'envisagea pas. Il passa alors aux fonctions d'instituteur suppléant éventuel correspondant à celles de répétiteur dans l'enseignement secondaire et cela dura jusqu'à son service militaire qu'il fit à Saint-Cyr dans la Météo puis au camp d'Avord, terminant lre classe en dépit de rapports le présentant comme « conférencier communiste ». Marié le 9 avril 1936 avec Marcelle Gourdon, licenciée d'Histoire et de Géographie, il fut nommé, de même que sa femme, dans l'enseignement primaire en région parisienne à l'automne 1936, l'un et l'autre s'étant refusés à émigrer en province afin d'éviter l'internat à leurs enfants.

Elevé dans une famille communiste, Jean fut marqué, dès sa prime enfance, par cette orientation. Il avait tout juste onze ans lorsqu'en décembre 1921 il vida sa tirelire pour venir en aide aux affamés de Russie. Au lycée de Nevers, il se faisait apporter à l'occasion et en cachette l'Humanité et participait aux discussions politiques avec ses camarades. Dès son arrivée à Paris en 1929-1930, il adhéra à l'UFE (Union fédérale des étudiants) dominée par les communistes et, l'année suivante, au Parti ; il fut alors rattaché à la cellule de l'hôpital Beaujon qui ne regroupait que quelques unités en dehors de deux Chaptaliens dont Jean-Amédée Costa. De nature politiquement inquiète, Jean n'avait pas adhéré sans problèmes idéologiques et, dès Louis-le-Grand, il avait été d'autant plus sollicité par les oppositions qu'il n'était pas lui-même convaincu de la justesse de certaines prises de position du PC en ces temps dits de la « troisième période », Trotsky préconisant pour triompher du fascisme l'unité d'action avec les socialistes et même, si besoin, « avec le diable et sa grand-mère ». Aussi, dès 1932, Jean quitta-t-il le Parti sans bruit et, durant deux années, se consacra-t-il à la Ligue qu'il n'abandonna que lorsque Trotsky imposa « l'entrisme » : entrée dans la SFIO. Il était alors responsable des cellules adultes et jeunes du XVIIIe arr. qu'il convainquit de son point de vue contre Meichler. Mais le « Vieux » n'était pas un inconditionnel de la démocratie et, au cours de l'été 1934, il imposa, aidé de Molinier, l'entrée dans la SFIO, malgré les désaccords de certains camarades. Hitler avait alors pris le pouvoir en Allemagne et les positions du PC s'infléchissaient en France vers des rap-


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ports moins conflictuels avec les socialistes. Jean Maitron écrivit alors à Marcel Cachin et, sans trop de problèmes, put revenir au Parti communiste où il demeura jusqu'à la guerre. S'il fut un temps secrétaire de la cellule du Haut-Bécon où il habitait, il fut aussi, au cours de ces années, militant du SOI (Secours ouvrier international) que dirigeaient Michel Onof et Alice Duchêne, secrétaire, en 1935, du Comité de lutte contre les bagnes d'enfants et l'exploitation de l'enfance abandonnée qu'il avait fondé peu auparavant et au sein duquel il connut le professeur Wallon, Francis Jourdain, l'avocat Georges Pitard. Durant deux années, il fut professeur d'allemand à l'Université ouvrière.

A cette époque, sur un plan plus personnel, Jean Maitron avait vécu trois expériences originales et enrichissantes.

Dès août 1933, il avait accompli, avec un camarade étudiant, Etienne, membre comme lui du Parti, un voyage en URSS avec Intourist, et donc à ses frais, voyage précédé d'une correspondance avec des Soviétiques. Au lendemain de ce voyage, Jean en rendit compte à Pouilly-sur-Loire et dans la région. Près d'un demi-siècle après, il s'est expliqué sur ses positions d'alors dans la préface qu'il écrivit pour Emilio Guamaschelli, Une petite pierre, Maspero, 1979.

Par ailleurs, comme fils d'instituteur et d'institutrice, licencié à moins de 21 ans, il avait bénéficié d'une bourse de 12 000 francs (Fondation Armand Colin) qui lui permit de passer six mois en Allemagne (1er décembre 1933-1er juin 1934). Il y fréquenta les milieux politiques de gauche, les quartiers de Wedding et de Neukôlln, une société de gymnastique populaire en même temps qu'il parcourait en moto la Suisse saxonne avec un ami chômeur. S'il manqua les 6 et 12 février en France de même que la liquidation de Roehm le 30 juin en Allemagne, du moins connut-il le national-socialisme, participa-t-il au Sport-Palast au premier anniversaire du régime avec discours du docteur Goebbels et assista-t-il au défilé du 1er Mai à Berlin conduit, dans certains quartiers, par Hermann Goering lui-même. Il fut en outre diplômé de l'Institut fur Auslânder de l'Université de Berlin.

En 1935, enfin, il se rendit à Barcelone avec celle qui allait devenir sa femme pour y rencontrer des militants révolutionnaires avec lesquels il était en correspondance et leur apporter un soutien matériel.

C'est dans cette atmosphère de foi militante que la guerre le surprit et, plus que tout, le Pacte germano-soviétique. Qu'il fut traumatisé par l'événement est trop peu dire ; il eut l'impression d'avoir été moralement trahi. Il fut d'autant plus touché que, militant, il avait entraîné sa femme et sa famille dans l'aventure. Les années 1940-1944 demeurèrent pour lui comme un cauchemar. Cependant sa femme et lui s'employèrent à pratiquer, dès 1940, la solidarité envers les prisonniers politiques puis à procéder par la suite, dans le XVIe arr. et à Asnières, à la collecte de fonds pour les enseignants frappés par la répression.

Pour l'essentiel cependant, Jean Maitron faisait oraison et il se retira de l'action. Tout au plus accepta-t-il, en octobre 1944, le poste de secrétaire de la sous-section d'Asnières du Syndicat national des instituteurs, fonction qu'il conserva jusqu'en octobre 1945. Par la suite, il se consacra également aux luttes laïques et prit la tête de ceux qui, à Asnières, au temps de la loi Barangé et, d'une façon générale, de 1950 à 1955, parrainèrent l'école d'Apremont (Vendée). C'est ainsi qu'ils réunirent


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82 000 francs pour la construction d'une cantine pour cette école en butte aux persécutions cléricales. Enfin, en 1959, il adhéra à l'UGS puis au PSU qu'il n'abandonna qu'en janvier 1968 lorsque ce Parti voulut adhérer à la FGDS. A la demande de ses camarades de la section PSU de Courbevoie, il fut même candidat suppléant aux élections législatives de 1962, Raymond Villiers, ouvrier chez Hispano, étant candidat titulaire.

Jean Maitron avait néanmoins décidé, dès 1940, de se consacrer à l'histoire sociale. Et c'est ainsi que, sous la direction du professeur Renouvin, il entreprit, la paix revenue, une thèse d'Etat sur l'histoire du mouvement anarchiste en France. Il la soutint en 1950, sa thèse complémentaire étant consacrée à un militant anarcho-syndicaliste, Paul Delesalle. Puis il entreprit d'élaborer un Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français et international. Demeuré instituteur de 1936 à 1955, il passa ensuite dans le second degré durant trois ans, puis M. Renouvin, que Jean Maitron tenait au courant de ses travaux, l'encouragea à demander son détachement momentané au CNRS. Ce détachement dura cinq ans et favorisa grandement l'élaboration du Dictionnaire français, oeuvre collective réunissant une centaine de participants.

Chemin faisant, Jean Maitron s'était consacré à la quête d'archives ouvrières et avait fondé le 18 mars 1949, sous le patronage de G. Bourgin et d'Ed. Dolléans, l'Institut français d'histoire, sociale qui fut doté d'importantes archives de militants dont celles de P. Delesalle, d'E. Armand, de P. Monatte, etc. Il en fut le secrétaire durant vingt ans (jusqu'en septembre 1969), créant également en 1951 une revue, L'Actualité de l'Histoire, à laquelle succéda, en 1960, Le Mouvement Social dont les animateurs furent, après lui, Madeleine Rebérioux puis Patrick Fridenson.

En 1963, le professeur Renouvin, de sa propre initiative, fit nommer J. Maitron maître-assistant à la Sorbonne (aujourd'hui Paris I) avec mission de fonder un Centre d'Histoire du Syndicalisme dont le professeur E. Labrousse fut le premier directeur. Jean Maitron fit entrer au Centre la riche bibliothèque d'un enseignant, Gamache, et par la suite, en compagnie du professeur J. Droz qui avait succédé au professeur Labrousse à la tête du Centre, dirigea une collection chez Maspero, publiant un certain nombre d'ouvrages issus des mémoires de maîtrise préparés au Centre.

Jean Maitron prit sa retraite en 1976 et poursuivit l'élaboration et la publication aux Editions ouvrières des Dictionnaires en collaboration avec Claude Pennetier.

Le 5 juillet 1957, le directeur du collège de Courbevoie où il exerçait fit attribuer les Palmes académiques à Jean Maitron qui, en 1982, fut promu chevalier de la Légion d'honneur puis, en 1985, chevalier des Arts et Lettres.

Par lettre du 11 mars 1981, Jean Maitron a fait don au Centre d'Histoire du Syndicalisme et à différents Centres nationaux de sa bibliothèque et de ses archives sociales.

OEUVRE (en 1987) : Histoire du Mouvement anarchiste en France (1880-1914), SUDEL, Paris, 1951, 744 pages, épuisé. Deuxième édition avec préface de G. Bourgin, 1955, épuisé. Réédition en deux volumes chez François Maspero, Paris, 1975. — Le Syndicalisme révolutionnaire.


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Paul Delesalle. Préface d'Ed. Dolléans, Les Editions ouvrières, 1952, 176 pages. Réédité par A. Fayard en 1985. — De la Bastille au Mont Valérien. Dix promenades à travers Paris révolutionnaire, Les Editions ouvrières, 1956, 286 pages, épuisé (illustrations photographiques de A. Fasquel, plans de Y. Godbert). — Ravachol et les Anarchistes, collection Archives, 1964, 216 pages, épuisé. — Publication de textes : H. Messager, Lettres de déportation, 1871-1876, Paris, Le Sycomore, 380 pages, 1979. — Les Archives de Pierre Monatte (en collaboration avec Colette Chambelland), préface de E. Labrousse, Maspero, 1968, 462 pages. — En collaboration avec Lucien Leray : Compléments à Histoire anecdotique du Travail d'Albert Thomas, 1961 (édité par l'Association « Le Souvenir d'Albert Thomas »).

Jean Maitron a fondé et dirigé deux revues : L'Actualité de l'Histoire et Le Mouvement Social dont il a été question en cours de biographie.

Jean Maitron a dirigé aux Editions ouvrières la publication du Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier international : en 1971, L'Autriche avec MM. Y. Bourdet, G. Haupt, F. Kreissler, H. Steiner ; en 1978 et 1979, La Grande-Bretagne avec M. F. et Mme R. Bédarida ; en 1978 et 1979, Le Japon avec M. S. Shiota ; en 1985 La Chine avec MM. L. Bianco et Y. Chevrier. Deux volumes sont en cours d'élaboration : L'Allemagne (J. Droz) et Le Maghreb (R. Gallissot) .

Jean Maitron dirige enfin et réalise, avec la collaboration de plusieurs dizaines, voire de centaines de collaborateurs, un Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français dont 29 volumes ont déjà été publiés qui couvrent les périodes suivantes : 1789-1864 (trois volumes) ; 1864-1871 (six volumes) ; 1871-1914 (six volumes) ; 1914-1939 (quatorze volumes ont déjà été publiés ; l'historien Claude Pennetier collabore notamment à cette dernière série). Tous ces volumes sont édités par les Éditions ouvrières.

Jean Maitron fait état ici des deux volumes les plus avancés. Deux autres projets existent : l'Indochine (D. Hémery), l'Amérique latine (R. Paris). [NDLR].


par Jean MAITRON*

C'est le samedi 12 août 1933 que j'ai rencontré Emilio à Moscou. Il y a quarante-cinq ans. Notre petit cercle international était là. Les Russes : Elena, la correspondante que m'avait fournie L'Appel des Soviets et qui étudiait et travaillait à l'Institut Baumann, Sacha, corps athlétique, sympathique figure taillée à coups de serpe, Varia, permanente de Komsomols, coiffée et vêtue à la diable, victime d'un embonpoint très peu évocateur de famine. En second lieu, « ceux de la délégation française », selon l'expression d'Emilio — étudiants pauvres, ainsi que le proclamait notre journal de l'UFE, id est des étudiants communistes —, Etienne et moi-même venus, à nos frais et après des années d'économies, vivre trois semaines en URSS, avides de connaître le pays du socialisme en marche. Et, pour finir, Emilio, ouvrier italien, beau garçon de grande allure en dépit de la modestie de son costume : veste, casquette et ceinturon des Jeunesses communistes russes. Et, animant cette rencontre, notre juvénile appétit de vie, notre foi dans le communisme et dans l'homme.

Notre séjour se déroula dans l'enthousiasme. Visites diverses : écoles, usines, parc de culture et de repos, participation à des fêtes du Parti et à des compétitions sportives, ponctuées de chants et de rires, souvent sans préparation, marquées de libres propos entre nous, autour de nous. Mais ce qui m'a laissé peut-être le plus durable souvenir, le plus émouvant aussi, fut cette soirée du samedi 12 chez les parents de Sacha. Nous nous retrouvâmes plus d'une dizaine autour de la table familiale pendant cinq heures, buvant le thé, et l'un était au piano, et l'autre jouait de la guitare. Chants russes, français, italiens alternaient. Quelle ambiance ! Le plus jeune de nous tous qui avions vingt ans était le père, bolchevik d'une quarantaine d'années. Et la soirée se termina par l'hymne que nous attendions et que le père, longtemps, refusa, parce qu'il est avant tout un chant de lutte. Il finit cependant par céder, en notre honneur, et, d'une voix grave venue des profondeurs, recueillie, puissante, il lança L'Internationale, ce chant de tous les peuples, symbole à la fois de souffrance et d'espoir.

Et cela dura cinq journées — du samedi 12 au mercredi soir 1-6 —, cinq journées si riches, si pleines qu'elles valaient cinq années et plus. Le 16 au soir donc, le petit groupe se retrouvait à la gare de Moscou, et c'est au chant de La Carmagnole et de Bandiera rossa que les Français partirent pour Kharkov, Rostov, le Dnieproguez, Kiev... C'était hier et tes

Préface de Jean Maitron à Emilio Guarnaschelli, Une petite pierre. L'exil, la déportation et la mort d'un ouvrier communiste italien en URSS, 1933-1939, Paris, Maspero, « Actes et mémoires du peuple », 1979, 325 p. Nous remercions les Éditions La Découverte de nous autoriser à publier ce texte.

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


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lettres, Emilio, tes premières lettres ont ravivé en moi tous ces souvenirs qui correspondent bien, pour les dates et pour les faits, à ce que me restituent ma mémoire et aussi les notes au jour le jour de mon carnet de route qu'au temps de l'Occupation je n'ai pu me résoudre à détruire.

Mais les jours heureux de Moscou allaient céder le pas à des impressions moins riantes, encore que... Pour ce qui me concerne, je retiendrai avant tout les ombres. 1933, c'était le temps de la collectivisation, celui de « l'élimination des koulaks en tant que classe », et cela s'accompagna de souffrances dont témoignèrent certaines scènes de rue à Rostov et à Kiev notamment. Le Parti, que nous avons interrogé, ne le dissimulait pas. Et c'est ainsi qu'un représentant français de l'IC à Moscou nous avait déclaré le 15 août — je recopie mes notes transcrites le soir même : « Koulaks qui résistent envoyés dans camps de concentration : canal de mer Blanche à mer Baltique construit par koulaks dékoulakisés. Enfants, femmes sont venus dans les villes. D'où mendiants et enfants abandonnés. Maisons de rééducation. [...] Quelques-uns s'en vont, mais en général ils restent. » Et le 25, à Kiev, un haut responsable du Parti nous déclara à propos des paysans riches qui résistaient à la collectivisation : « On les a envoyés travailler au canal mer Baltique-mer Blanche. Il est alors arrivé que des familles de koulaks sont mortes de faim. » Impossible aux témoins que nous étions de ne pas savoir, impossible aussi d'oublier les spectacles contrastés qui nous étaient offerts, et c'est ainsi qu'après avoir assisté à une grande fête de pionniers le 24 à Kiev, au cours de laquelle toute une jeunesse heureuse témoignait pour le communisme, je pouvais noter sur mon carnet : « C'est épouvantable », après être passé tout près d'un enfant couvert de mouches, étendu à même le sol devant le monastère de Lavra et dont l'image me hante aujourd'hui encore, après nous être heurtés le soir à une bande d'enfants aux ventres ballonnés et aux yeux fous sortis de l'ombre. Et je notais encore, toujours à Kiev : « Des jeunes gens et des jeunes filles passent en riant ; à deux pas des gosses meurent de faim. A dix ans, on n'est pourtant pas encore contre-révolutionnaire. »

Pour toi, Emilio, les jours lumineux de Moscou allaient faire place, très vite, aux jours d'épouvante de la déportation. Pour des raisons qui tenaient à la situation italienne et à celle de ton frère Mario, tu fis naître des suspicions et toi qui n'avais rien d'un oppositionnel puisque tu avais écrit le 3 mai : « La politique léniniste stalinienne est juste », tu eus la naïveté de croire qu'il était possible d'exprimer des réserves. Et te voilà taxé de trotskysme, accusation la plus grave qui soit, le crime des crimes aux yeux des staliniens. Tu sens alors cette hostilité menaçante et tu demandes un passeport à l'ambassade d'Italie. C'en est trop. Arrêté dans la nuit du 1er au 2 janvier 1935, tu signeras, après deux mois et demi d'isolement, sans avoir pu revoir ton amie Nella, sans même avoir pu communiquer avec elle, des procès-verbaux accusateurs, et ce fut la déportation pour trois ans à Pinéga où tu arrives le 4 avril. Ce n'est que trois mois plus tard, le 21 juin, que Nella peut t'y rejoindre. Et tes lettres nous disent quel fut ton calvaire, sans nourriture et parfois sans feu en


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des lieux maudits où le thermomètre descendit à moins 44 degrés en février 1936. Les colis de Mario et ses envois d'argent vous évitèrent de mourir de faim et de froid, mais le 3 juin 1936 tu étais de nouveau arrêté et ce fut la séparation définitive, « pour toujours », comme l'écrit Nella. Nouveau procès, nouvelle déportation, pour cinq ans cette fois, à Miakit-Om dans la baie d'Okhotsk. Ta mort à Kazan, le 14 avril 1939 aux dires des Russes, ne sera connue de Nella qu'en 1942 et par faveur, grâce à certaines conditions particulières dues à la guerre.

Emilio, tu as gravi le calvaire, assassiné par ceux que tu aimais et au nom de l'idéal qui avait donné un sens à ta vie.

Ce fut ton drame, et quel drame, mais aussi, sans commune mesure certes, ce fut notre drame, et qui demeure — celui de Mario, le mien, celui de tous les communistes.

Tes contradictions, Emilio, celles que soulignait ton frère, entre tes premières lettres et les suivantes, tiennent, non, comme tu l'écris, à la tromperie, aux villages à la Potemkine, pourrait-on dire — ta lettre du 10 mai 1935 —, mais plutôt et avant tout aux deux aspects de l'URSS à cette époque, aspects distincts et opposés, chronologiquement pour ce qui te concerne, selon l'arrivant naïf que tu étais.

Mais les miennes, celles des militants qui, sachant, ont finalement exalté l'URSS en 1933, sans émettre de réserves ? Elles s'expliquent d'autre façon. Il y eut certes des menteurs délibérés qui ne voulurent retenir de la réalité russe que ce qui confortait leur position personnelle. Mais moi, mais nous, les sincères ? Si, déjà, le « socialisme » soviétique connaissait son inquisition et ses bûchers, encore que nous ne les découvrions alors qu'imparfaitement, il nous paraissait impensable de faire chorus avec ses ennemis déclarés — et c'eût été le cas, estimions-nous, si nous avions dénoncé publiquement les crimes staliniens. Aussi ai-je menti, comme d'autres, menti, oui, par omission, jusqu'au jour où, après avoir vécu l'Allemagne nazie et l'Espagne franquiste puis les temps tragiques de l'immoral pacte germano-soviétique je me suis tu, enfin...

Toi, Emilio, tu es demeuré là-bas et pour toujours. Que sont devenus Sacha, Varia, Elena ? Que sont devenus mes camarades allemands et espagnols qui se sont trouvés aux prises avec les polices totalitaires, nazie, franquiste et, pour finir, soviétique ? J'écris ces lignes comme une confession, moi, l'agnostique, non devant Dieu et dans l'attente du Jugement dernier, mais, plus gravement, devant moi-même et en souvenir de toi, Emilio, et de nos vingt ans. Ceux de notre génération ont cru aux utopies de leurs pères, au Grand Soir et à la Grève générale révolutionnaire qui devaient nous faire connaître, après quelques heures, des lendemains qui chantent... Nous savons aujourd'hui que la conquête du socialisme sera longue et résultera d'efforts quotidiens, obscurs mais féconds. Devrions-nous renoncer ? Rejetons, pour commencer, tous les catéchismes, fussent-ils marxiste ou léniniste, et, coûte que coûte, maintenons, et en toute société, un premier droit, celui de dire NON !


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Adieu Emilio. Je ne t'ai pas oublié et je n'oublie pas davantage nos autres morts, les millions de morts victimes du stalinisme — je dis bien du stalinisme et non du seul Staline—, mais ce serait trahir que de renoncer au seul but qui vaille un effort et justifie notre raison d'être : la recherche de plus de justice sociale et de liberté, mieux sans doute : de plus de liberté et de justice sociale.

Adieu Emilio, mon frère, mon Camarade...

août 1978


par Jean MAITRON

Comment l'historien échapperait-il à l'histoire ? Ce n'est pas par hasard que je me suis consacré à l'étude du mouvement anarchiste puis à l'élaboration du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier.

Par ma famille, je suis entré, dès l'enfance, en République comme on entre en religion. Simon Maitron, mon grand-père, était cordonnier-bottier à La Charité-sur-Loire. Ces petits artisans n'étaient pas pauvres ; ils ont même fait en leur temps de bonnes affaires, dirigeant un atelier où une dizaine d'ouvriers fabriquaient encore tout à la main. C'est la guerre de 1914 qui les a ruinés. Le grand-père avait fréquenté l'école des Frères ; il était pourtant républicain laïc et anticlérical. Dans la famille, nous n'avons plus de religion depuis quatre générations ; on se marie et on est enterré civilement. Etre laïc signifie que nous ne comprenons pas Dieu. Cette absence de toute foi religieuse est chez moi congénitale. Cela ne m'empêche pas d'être un inquiet de Dieu et je ne manque pas de demander à tout prêtre que je rencontre : « Pourquoi croyez-vous ? ».

En revanche, la foi en la République, je la trouve affirmée dans l'une des premières lettres de mon grand-père, alors qu'il avait une vingtaine d'années et accomplissait son service militaire à Paris, où il fut surpris par le siège de 1870. C'est par ballon monté qu'il envoyait des nouvelles à ses parents restés à La Charité :

J'ignore complètement ce qui se passe chez nous. Nous ne recevons aucune nouvelle précise des départements et les quelques dépêches qui arrivent sont apportées par des pigeons. Nous avons fait une sortie le 1er décembre ; le combat a duré deux jours à notre avantage. Depuis ce temps il n'y a pas eu d'engagement sérieux.

Quant à nous autres ouvriers, nous travaillons plus fort que jamais. Paris a encore des vivres pour longtemps et des soldats qui peuvent se débarrasser de l'armée prussienne si le gouvernement le veut, mais je crains qu'il ne le veuille pas ; car si j'ai confiance en la République, je ne l'ai pas dans ceux qui commandent à Paris. Je désire me tromper, mais s'il se décide à faire quelque chose c'est que l'opinion publique le poussera.

On voit les doutes qu'il exprime, dans cette lettre du 18 décembre 1870 — donc trois mois après le début du Siège de Paris — sur la confiance qu'un républicain pouvait accorder au gouvernement de la Défense nationale constitué après la proclamation hâtive de la République à la

* Ce texte est l'avant-propos rédigé par Jean Maitron pour la réédition de Paul Delesalle, un anarchiste de la Belle Époque, Paris, Fayard, « Les inconnus de l'histoire », 1985, 207 p. Nous remercions les Éditions Fayard de nous autoriser à le reproduire.

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


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suite de la capitulation de Sedan et de l'abdication de Napoléon III. Une République qui n'a pas été fondée par des républicains, mais dont des hommes comme Simon Maitron s'instituent les défenseurs inconditionnels, ainsi qu'il l'écrit à sa soeur :

Nos vivres s'épuisent et le moral se fatigue. Nous sommes six cent mille hommes, nous avons à peine trois cent mille Prussiens autour de Paris et on ne fait rien. J'ignore ce que l'on attend. On ne sait rien de la province et, malgré tout, Paris, mourant de faim et de froid, a confiance. Dans qui ? Est-ce dans la République ? Je crois qu'elle n'existe que de nom. Peut-être (et je voudrais l'espérer) je me trompe. Dans tous les cas et quoi qu'il arrive, la République ne mourra pas, et si elle tombe elle se relèvera encore car ce n'est pas un parti, c'est le Progrès et il entraîne tout ce qui veut l'arrêter.

Quelques jours après la révolte de Paris contre le gouvernement de Thiers et l'élection de la Commune, Simon Maitron se refuse à servir « même de nom le gouvernement de Versailles » et il déserte « par opinion » avec quelques jeunes soldats. Il arrive à Genève, le 10 avril 1871, et y reprend son métier de cordonnier. Dans les lettres qu'il écrit de Suisse à sa famille, il témoigne de toute sa sympathie pour la Commune : « Le véritable incendiaire, le seul, c'est Thiers ». Il ne regrette donc pas sa décision : « Si c'était à recommencer, je partirais encore ». On m'avait enseigné que la Commune était avant tout un mouvement révolutionnaire et socialiste. Ma surprise, en l'étudiant, a été de constater que les Communards étaient d'abord des patriotes et des républicains.

Ce grand-père a vécu jusqu'en 1930. Il a gardé jusqu'à sa mort le souvenir de la Commune, d'autant qu'une grande figure de cette époque avait fréquenté sa maison, la Communarde et anarchiste Louise Michel, qui visitait toujours Simon Maitron quand ses tournées de conférences la conduisaient à La Charité. Mon père évoquait fréquemment devant moi cette femme courageuse et intrépide qui avait souvent joué avec la mort, notamment devant le Conseil de guerre. Condamnée à la déportation, elle avait été volontaire pour instruire les Canaques en Nouvelle-Calédonie. Elle s'était rangée à leurs côtés lors de leur révolte de 1878, à la différence de bien des Communards. A peine de retour en France, elle s'était montrée plus que jamais anarchiste. Mon père, Marius Maitron, l'un des cinq enfants de Simon, avait été fortement marqué par la personnalité de Louise Michel. Il l'appelait « la bonne Louise » en souvenir de ses visites au cours desquelles elle se montrait attentive aux gens, aux enfants, et aussi aux animaux (elle avait ainsi recueilli un chat de gouttière dans une rue de La Charité). Marius avait vingt-cinq ans en 1905, quand Louise Michel mourut à Marseille âgée de soixante-quinze ans. Il participa à Paris au cortège funèbre qui fut un long défilé révolutionnaire de la gare de Lyon au cimetière de Levallois-Perret. Il m'a souvent décrit cette manifestation grandiose.

Il y eut aussi un autre personnage légendaire dans mon enfance : Emile Pouget, surnommé « le gniaff journaleux », l'auteur du Père Peinard. Dans le langage populaire gniaff signifie cordonnier ; Le Père Peinard était très apprécié dans l'atelier de Simon Maitron et c'est mon père qui était chargé d'en faire la lecture aux ouvriers. Or Emile Pouget, qui


UNE LOURDE HÉRÉDITÉ 29

était originaire d'une famille libérale de PAveyron, avait été élevé par son beau-père conducteur des Ponts-et-Chaussées et ardent républicain. Il était devenu anarchiste par la lecture de La Révolution sociale et du Révolté de Jean Grave. On l'avait envoyé à Londres en 1882 comme délégué au Congrès international anarchiste et, l'année suivante, il avait été condamné avec Louise Michel, pour participation à une manifestation de sans-travail, à huit ans de réclusion ; il en purgea trois à la prison de Melun avec les droits communs. C'est en février 1889 qu'il fit paraître le premier numéro du Père Peinard, écrit dans une langue populaire imagée qui rappelait le ton du Père Duchesne, le journal d'Hébert sous la Révolution. Il y attaquait « les députés bouffe-galette de l'aquarium », l'armée, les patrons et prônait la grève générale, synonyme de Révolution.

Il ne fait pas de doute que les dernières années du XIXe siècle furent d'esprit libertaire beaucoup plus que d'esprit marxiste. C'est au contact du Père Peinard, à la lecture d'Emile Pouget, et dans sa ferveur pour l'épopée de Louise Michel que mon père, Marius Maitron, est devenu de sentiments anarchistes. Comme le fils aîné avait repris l'entreprise familiale, Marius fit des études à l'Ecole normale d'Auteuil pour devenir instituteur. Il exerça dix années à Paris, puis revint se fixer dans la Nièvre et épousa une institutrice, fille elle-même d'un instituteur morvandiau. Mes parents ont aussi été mes maîtres puisque j'ai été l'élève de ma mère puis de mon père. J'ai donc grandi dans le milieu de l'école laïque à Pouillysur-Loire, mais il n'y avait pas de conflit scolaire car il n'existait pas d'école religieuse. Mon père fut pour moi un modèle à bien des égards. Il lui arrivait de me réveiller sur Pair de La Ravachole dont je me rappelle encore les paroles :

De Montbrison, gardons la souvenance !

Il est tombé, martyr de nos idées.

Le jour viendra, nous avons l'espérance,

Oui, Ravachol, nous saurons te venger !

On le voit, mon père était un révolté, ce que je n'ai jamais été. Mais il m'a élevé dans cet esprit libertaire que partageaient beaucoup de socialistes avant 1914. Rappelons, à ce propos, que de nombreux fondateurs du Parti communiste avaient été des anarcho-syndicalistes. Mon père avait d'ailleurs été abonné à L'Humanité dès la fondation de ce journal, puis devint communiste tout en restant profondément anarchiste jusqu'à sa mort et je fus plus impressionné par sa vie et son exemple que par son idéologie.

Par tempérament, je ne crois rien de ce qu'on veut m'imposer. Je ne me sens donc pas anarchiste mais contestataire. J'adhère au Parti communiste de moi-même en arrivant à Paris en 1930, mais pour peu de temps. L'idéologie que je me suis formée, je l'ai acquise par mes études, par mon travail de recherche pour ma thèse consacrée au mouvement anarchiste depuis 1880, par mes rencontres avec Monatte et Rosmer.

Communiste, passionné par la révolution soviétique mais soucieux de constater par moi-même les transformations en cours, je me rends en Russie en août 1933, à mes frais. C'est la période de la collectivisation forcée. Je suis frappé par les affamés que l'on rencontre dans les villes et les campagnes. A mon retour, j'organise des réunions publiques, mais je


30 J. MAITRON

refuse de critiquer le système soviétique parce que mes opposants sont des fascistes.

De même j'ai fait un séjour en Allemagne après la prise du pouvoir d'Hitler et constaté le climat policier qui s'y instaurait. J'y ai passé six mois, de décembre 1933 à juin 1934, en rapport avec toutes les catégories d'opposants : syndicalistes, communistes, socialistes, Juifs. J'y ai fait la connaissance de la vie allemande sous un régime totalitaire.

Je venais de quitter, à la fin de 1933, la Ligue communiste trotskyste quand, l'année suivante, je suis allé trouver Marcel Cachin pour lui demander de réintégrer le Parti. On m'a demandé de faire mes preuves. Je suis devenu professeur à l'Université ouvrière et secrétaire national du Comité de lutte contre les bagnes d'enfants. En 1935 je me suis rendu en Espagne avec ma compagne pour assurer un ravitaillement en armes de camarades espagnols, mais pendant la guerre civile je n'y suis pas retourné, même si j'ai beaucoup aidé par des quêtes et des envois de vivres. Je n'ai jamais été un permanent du Parti communiste, et j'ai cessé d'y militer en 1939, en raison du Pacte germano-soviétique. Pourtant toute ma famille a été dénoncée et poursuivie. Pendant l'Occupation notre survie a été miraculeuse. Je n'ai pas participé à la Résistance, ne désirant pas réintégrer le Parti communiste à l'occasion de la guerre et j'ai seulement pratiqué activement la solidarité.

Elevé dans un tel milieu, je ne pouvais pas être insensible à la Sociale et à ses problèmes. J'aurais dû faire des études d'histoire, mais c'est le militantisme qui m'a toujours passionné. Les militants sont pour moi les hommes de pointe, les meilleurs combattants du pays, des éveilleurs de pensée. En entreprenant ma thèse sur l'Histoire du Mouvement anarchiste en France, soutenue en 1950, j'ai été heureux d'étudier un mouvement que mes grands-parents et mon père avaient pratiqué et que j'avais depuis condamné. Pierre Renouvin, qui a dirigé ce travail, m'a d'abord appris qu'« on doit sympathiser avec son sujet et essayer de comprendre ceux qu'on étudie ». C'est ce que j'ai tenté de faire avec les anarchistes aussi bien qu'avec les militants du mouvement ouvrier dans le Dictionnaire biographique. Je suis le premier à avoir fait cohabiter communistes, trotskystes, socialistes, syndicalistes réformistes et syndicalistes révolutionnaires. Mais à travers ces milliers de vies, de luttes et d'engagé-, ments qui permettent de redonner toute sa dimension humaine à notre histoire sociale, certains visages gardent pour moi une proximité plus fraternelle, surtout lorsqu'ils font naître des échos de ma propre enfance. C'est le cas de Paul Delesalle que j'ai particulièrement étudié au cours de ma thèse, mais dont j'ai aussi conservé un souvenir ému.


par Jean-Louis ROBERT

Sont exclus de cette recension :

— les comptes rendus de livres,

— les notes, entretiens où Jean Maitron a présenté ses différents travaux {l'Histoire du mouvement anarchiste et le Dictionnaire du mouvement ouvrier en particulier) et qui sont très nombreux dans la presse militante. Signalons toutefois « Le Dictionnaire des obscurs du mouvement ouvrier », entretien avec Eric Roussel, Le Monde, 25 juillet 1982.

I. Brochures

Une plaie de la Société... Les bagnes d'enfants (préface d'Henri Wallon), Paris, Secours Ouvrier international, sd (1935).

II. Articles ou contributions à un livre

« Pierre Kropotkine et le manifeste des Seize », Actes du 76e Congrès des Sociétés savantes, Paris, Imprimerie nationale, 1951.

« Les penseurs sociaux et la famille dans la première moitié du XIXe siècle », Renouveau des idées sur la famille, Cahier n° 18 des « Travaux et Documents de PINED », Paris, INED, 1953.

« Les thèses révolutionnaires sur l'évolution de la famille du milieu du XIXe siècle à nos jours », ibid.

« Le mouvement anarchiste en France avant la Première Guerre mondiale », Bulletin de la Société d'Histoire de la IIIe République, 1955, n° 15.

« Les problèmes sociaux au XIXe siècle » (avec G. Bourgin et D. Demarco), Relazioni del X Congresso Internationale di Scienze storiche (Roma, 4-11 settembre 1955), vol. V, Florence, G.C. Sansoni editore.

« Les limitations d'une enquête », in « L'ouvrier d'aujourd'hui », Revue française de sociologie, 1961, II, n° 4.

« Compléments pour 1925-1960 » (avec L. Leray), in A. Thomas, Histoire anecdotique du travail, 3e édition, Paris, Le souvenir d'Albert Thomas, 1961.

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


32 J.-L. ROBERT

« L'Institut français d'Histoire sociale », La Revue du Nord, janvier 1963. « Les effectifs de la Première Internationale en France », in La Première

Internationale. L'institution. L'implantation. Le rayonnement, Paris,

Éditions du CNRS, 1968. « Louise Michel dite Enjolras », La Rue, revue culturelle et littéraire

d'expression anarchiste, 1969, n° 5. « La pensée anarchiste traditionnelle et la révolte des jeunes », in Anarchici

Anarchici anarchia nel mondo contemporaneo (Atti del convegno de

Torino, 5-7 dicembre 1969), Turin, Einaudi, 1971. « Anarchistes (Mouvements) » (avec R. Paris), in Encyclopedia Universalis,

Universalis, vol. I, 1971. « Hommes et femmes de la Commune (étude critique du rapport

Appert) », La Commune, 1976, n° 3. « Le fonds Georges Thomas » (avec Cl. et A.-M. Pennetier), Bulletin du

Centre de recherches d'Histoire des mouvements sociaux et du

syndicalisme, 1979-1980, n° 4. « Les hommes de la Charte », in 1906, le Congrès de la Charte

d'Amiens, Paris, Institut CGT d'histoire sociale, 1983. « Entretiens avec J. Maitron », in « Problèmes et recherches de la

biographie », Sources. Travaux historiques, 1985, n° 3-4. « Introduction », « Conclusion », « Table ronde », in S. Balédent et alii

(dir.), L'oeil et l'oreille de la Résistance. Action et rôle des agents

des PTT dans la clandestinité au cours du second conflit mondial,

Toulouse, Editions Eres, 1986. « Les déchirements des militants », in J.-P. Azéma, A. Prost, J.-P. Rioux

(dir.), Le Parti Communiste Français des années sombres 19381941,

19381941, Éditions du Seuil, 1986. « Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français », in Storie

individuali e movimenti collettivi : i dizionari biografici del movimento

movimento Milan, Franco Angeli, 1988.

L'Actualité de l'Histoire

« A partir des papiers du général Eudes », 1953, n° 5, p. 15-24.

« Le parti blanquiste de 1871 à 1880 : en dépouillant les archives du

général Eudes », 1954, n° 6, p. 5-25. « Edouard Dolléans », 1954, n° 9, p. 2-3. « La Charte d'Amiens dans l'histoire du mouvement ouvrier français »,

1956, n° 16, p. 1-5. « Renseignements sur le communisme allemand et sur les tentatives qui

ont été faites pour propager les idées de cette secte », 1957,

n° 19, p. 14-27. « Jules-Louis Puech », 1957, n° 19, p. 42. « Georges Bourgin, Georges Duveau », 1958, n° 23, p. 1-2. « Albert Thomas », 1958, n° 24, p. 1.


BIBLIOGRAPHIE DE JEAN MAITRON 33

« Appel en vue d'une collaboration au dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français », 1958, n° 24, p. 36-38. « La correspondance de Jean Grave », 1958, n° 24, p. 39-46. « Eugène Fournière : présentation », 1958, n° 25, p. 1.

Le Mouvement social

« Nouvelle étape », 1960, n° 33-34, p. 1.

« La personnalité du militant ouvrier français dans la seconde moitié du

XIXe siècle », 1960, n° 33-34, p. 67-86. « Archives conservées par les Bourses du Travail », 1961, n° 36, p. 2837.

2837. Les communards » (avec J. Rougerie), 1961, n° 37, p. 44-69. « René Martin », 1962, n° 38, p. 96. « L'Internationale et la Commune à Brest » (avec G.-M. Thomas), 1962,

n° 41, p. 46-73. « Le groupe des étudiants socialistes-révolutionnaires internationalistes de

Paris, 1892-1902 », 1964, n° 46, p. 3-26. « De Kilbatchiche à Victor Serge. Le Rétif, 1909-1919 », 1964, n° 47,

p. 45-79. « La bibliothèque et les archives d'André Marty », 1964, n° 47, p. 111122.

111122. L'anarchisme français, 1945-1965 », 1965, n° 50, p. 97-110. « Compléments à une bibliographie de l'anarchisme français », 1966,

n° 56, p. 113-120. « Vie de l'Institut » (avec J. Marillier), 1967, n° 60, p. 139-142. « René Garmy », 1967, n° 60, p. 143-144. « Sources, institutions et recherches en histoire ouvrière française » (avec

M. Perrot), 1968, n° 65, p. 121-161. « Anarchisme », 1969, n° 69, p. 109-120. « Quelques livres récents sur le mouvement ouvrier français », 1969,

n° 69, p. 121-129. «Etude critique du rapport Appert. Essai de contre-rapport», 1972,

n° 79, p. 95-118. « L'anarchisme ici et là, hier et aujourd'hui », 1973, n° 83, p. 3-5. « Un "anar", qu'est-ce que c'est ? », 1973, n° 83, p. 23-45. « La presse anarchiste française de ses origines à nos jours » (avec

A. Droguet), 1973, n° 83, p. 9-22. « Hô Chi Minh anarchiste ? », 1973, n° 83, p. 73-93. « Les dictionnaires biographiques du mouvement ouvrier vus par leur

auteur et leur éditeur » (avec A. Villette et M. Rebérioux), 1977,

n° 100, p. 31-43. « Bulletin anarchiste », 1978, n° 104, p. 95-102. « Vingt ans après », 1980, n° 111, p. 30-32.

J. Maitron a aussi dirigé ou co-dirigé les numéros spéciaux suivants : « Archives de militants » (avec C. Chambelland et J. Julliard), 1964,

n°47. Christianisme et mouvement ouvrier (avec F. Bédarida), Cahiers du Mouvement social, n° 1, Paris, Les Éditions ouvrières, 1975 (reprise

revue et augmentée d'un numéro spécial paru en 1966).


34 J.-L. ROBERT

« La Sorbonne par elle-même » (avec M. Perrot et M. Rebérioux), 1968,

n°64. « L'anarchisme ici et là, hier et aujourd'hui », 1973, n° 83.

« Un de ceux qui firent la CGT : Paul Delesalle », juin 1948.

« Paul Delesalle et la bombe du restaurant Foyot », septembre 1950.

« La condition ouvrière, lettre du Nivernais » (sous le pseudonyme de J. Sardy), mai 1951.

« La personnalité du militant ouvrier dans la seconde moitié du XIXe siècle », mars et avril 1960.

« Anniversaire de la mort de P. Monatte » (avec C. Chambelland), juilletaoût 1962.

« Hommages » (à A. Rosmer), mai 1964.

« Hommages à M. Chambelland », juin 1966.

« La Révolte étudiante », juin 1968.

V. Livres

De la Bastille au Mont Valérien, dix promenades à travers Paris révolutionnaire, Paris, Les Éditions ouvrières, 1956.

Histoire du mouvement anarchiste en France (1880-1914), Paris, Sudel, 1951 (2e édition en 1955 — réédité avec des compléments sur la presse anarchiste et l'histoire de l'anarchisme de 1914 à 1939 sous le titre Le mouvement anarchiste en France, deux tomes, Paris, François Maspero, Paris, 1975, 2e édition en 1983).

Le syndicalisme révolutionnaire — Paul Delesalle, Paris, Les Éditions ouvrières, 1952 (réédité sous le titre Paul Delesalle, un anarchiste de la Belle Époque, Paris, Fayard, 1985).

Ravachol et les anarchistes, Paris, Julliard, collection « Archives », 1964.

Syndicalisme révolutionnaire et communisme, les Archives de Pierre Monatte (avec C. Chambelland), Paris, François Maspero, 1968.

VI. Les dictionnaires

Direction de la publication des Dictionnaires biographiques du Mouvement ouvrier international.


BIBLIOGRAPHIE DE JEAN MAITRON 35

Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français

- 1789-1864 : 3 volumes

- 1864-1871 : 6 volumes

- 1871-1914 : 6 volumes

- 1914-1939 (avec Cl. Pennetier) : 15 volumes parus.

Tous ces ouvrages sont parus aux Éditions ouvrières ; le premier volume est paru en 1964, le premier volume de la série 1871-1914 est paru en 1973 et le premier volume de la série 1914-1939 est paru en 1981.

VII. Préfaces

P.-O. Lissagaray, Histoire de la Commune de 1871, Paris, François Maspero, 1967.

Robert Brécy, La grève générale en France, Paris, EDI, 1969.

Yves Blondeau, Le syndicat des correcteurs de Paris et de la région parisienne, 1881-1973, Paris, Syndicat des correcteurs, 1973.

Élie Fruit, Les syndicats dans les chemins de fer en France (1890-1910), Paris, Les Éditions ouvrières, 1976.

Emilio Guarnaschelli, Une petite pierre. L'exil, la déportation et la mort d'un ouvrier communiste italien en URSS, 1933-1939, Paris, François Maspero, 1979.

Jean Grave, Quarante ans de propagande anarchiste (présenté par M. Delfau), Paris, Flammarion, 1979.

Henri Messager, Lettres de déportation, Paris, Le Sycomore, 1979.


Publication bimestrielle coéditée par le Centre national de la recherche scientifique, l'Ecole des hautes études en sciences sociales et la Fondation nationale des sciences politiques

SEPTEMBRE 1988 : VOL. 39 N° 5

ECONOMIE DES TAUX DE CHANGE

W. MABOIS Présentation

M. GALY Le marché des changes est-il efficient ?

Une comparaison entre les monnaies flottantes et celles du mécanisme de change européen.

G. NANCY Mobilité imparfaite des capitaux et dynamique

J. L. FUGDET des cours de change. Le cas du SME

H. W. LAI TONG

P. VAN TIEL Contrôle des changes et risque politique :

une étude économétrique des cas français et Suisse

P. ABTUS Evolution dynamique des actifs financiers

et dévaluations dans une économie avec endettement extérieur, contrôle des taux d'intérêt et incertitude sur la date de la dévaluation

E. BLEUZE L'interdépendance dans les économies en change

H. SYERDYNIAK flexible : les apports d'une maquette dynamique

R. F. OWEN An international duopoly model under exchange rate

S. PEHHAKIS uncertainty

E. GntABDrN Dépenses publiques anticipées et balance courante.

Un test pour les sept principaux pays de l'OCDE.


par Michel DREYFUS

L'oeuvre de Jean Maitron s'organise autour des quatre directions suivantes, distinctes mais complémentaires : ses recherches sur le mouvement anarchiste en France, la création puis l'animation du Mouvement social, le Dictionnaire et enfin son action pionnière en matière d'archives. Je voudrais évoquer ici cet aspect de son activité, retracer les conditions, difficiles parfois, dans lesquelles elle a pris naissance et pu s'exercer, m'interroger enfin sur ce que nous devons à Jean Maitron dans un domaine à première vue ingrat, indispensable aux chercheurs pourtant et qui toute sa vie lui tint à coeur. La collecte d'archives ouvrières fut pour lui étroitement liée à son métier d'historien : les tâches de sauvetage, de conservation des archives, il ne les séparait pas de l'exploitation qui pouvait en être faite. Cette profonde unité de toutes les facettes de son activité est certainement une des caractéristiques essentielles de l'oeuvre de Jean Maitron. Historien du mouvement ouvrier par excellence, il n'a cessé de rechercher ses traces, ses archives qui permettent d'écrire l'histoire, reliant ainsi à partir d'une conception dynamique du document deux fonctions — celles du conservateur et du chercheur — encore trop souvent séparées.

Avec humour J. Maitron a rappelé en 1983 (1) comment il a été amené à s'intéresser aux archives ouvrières. Menant à bien à la fin des années quarante sa thèse sur le mouvement anarchiste en France il est sensibilisé dans ses recherches aux archives des militants et des organisations. Il prend conscience des conditions précaires de conservation qui sont alors les leurs à une époque où presque aucune structure n'existe pour remplir cette fonction. Soutenu par É. Dolléans, H. Bourgin puis G. Duveau, il obtient un premier succès en mars 1949 avec la création de l'Institut français d'histoire sociale (IFHS). Arrêtons-nous un instant sur cette date. Si, dès ses origines, l'Institut est abrité dans les locaux des Archives nationales — il s'y trouve toujours —, force est bien de recon(1)

recon(1) L'Institut français d'histoire sociale », interview de J. Maitron par G. Bourgeois et M. Dreyfus, Communisme, 1983, n° 4, p. 97-103.

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


38 M. DREYFUS

naître qu'archivistes et conservateurs de bibliothèque ne s'intéressent alors que très médiocrement aux archives ouvrières. Ne relevant ni de l'archivistique ni de la bibliothéconomie traditionnelles, elles se composent de petites brochures, de journaux politiques, syndicaux ou associatifs souvent irréguliers dans leur parution, de bulletins intérieurs d'organisations, de comptes rendus de congrès, etc. certainement moins nobles, moins glorieux dans leur appartenance et par leur contenu qu'un édit royal ou une édition rare du XVIe siècle. A peu près rien dans leur formation ou leur intérêt personnel ne peut amener les professionnels de la documentation à rechercher ce qu'on n'appelle pas encore ce patrimoine. L'intérêt est tout aussi limité du côté des organisations politiques et syndicales. Certes, en 1938, la CGT a bien tenté de mettre sur pied un service d'archives confédérales dont elle a confié la responsabilité à un de ses militants (2). Bien évidemment la Seconde Guerre mondiale, entre autres conséquences plus tragiques, vient mettre fin à cette tentative. Les années 1940-1944 sont au contraire une période de destruction pour de nombreuses archives ouvrières et ceci pour des raisons de sécurité faciles à comprendre. On le voit, presque tout reste à faire à la fin des années 1940.

La création de PIFHS est un premier pas très important. Un premier fonds d'archives de grande qualité y est tout de suite recueilli, celui de P. Delesalle mort l'année précédente. Faisant preuve d'un désintéressement exemplaire, Mme Delesalle remet ces documents à PIFHS, de façon militante, pour lancer la nouvelle institution. De nombreux fonds d'archives provenant de militants tels que E. Armand, C. Brunellière, E. Fournière, P. Monatte, R. Péricat y sont à leur tour déposés et conservés. J. Maitron s'efforce non sans succès de créer une dynamique en collectant ces fonds militants de nature tout à fait spécifique. La transparence est alors la règle : aucune restriction à la consultation, aucun contrôle idéologique ne doivent entraver la communication des documents. Mais J. Maitron nourrit des projets plus vastes. Il envisage de parcourir la France pour repérer les archives des militants et des organisations et les déposer — si elles ne peuvent être conservées nulle part ailleurs — à PIFHS. Il espère obtenir l'appui des syndicats, des coopérateurs et des organisations ouvrières. Sa démarche est ainsi triplement originale. Dans le cadre universitaire il mène une recherche sur un courant marginal du mouvement ouvrier. Il surmonte l'indifférence généralement manifestée par les militants pour sauver des traces de leur propre histoire. Enfin il propose aux archivistes un programme de travail concret et précis pour commencer à combler le vide existant en matière d'archives sociales. Rien d'étonnant si une démarche aussi novatrice ne rencontre que peu d'écho et un soutien bien faible sur le plan matériel : si les coopérateurs apportent une importante contribution, ils sont bien les seuls. La participation des syndicats reste nulle. J. Maitron se heurte également à la conception alors trop figée existant en matière d'archives privées et n'intéresse guère les conservateurs d'archives à l'exception de Bertrand Gille. Il est également désireux de perpétuer le souvenir des lieux significatifs du

(2) « Un service d'archives confédérales », La Voix du peuple, n° 207, janvier 1939. Henri Vieilledent qui en fut responsable relate cette expérience in Souvenirs d'un travailleur manuel syndicaliste, Paris, La Pensée Universelle, 1978, 224 p.


DU PASSÉ FAISONS L'INVENTAIRE ! 39

mouvement ouvrier et de ses épisodes révolutionnaires plusieurs décennies avant la création des Écomusées. Ainsi nous fournit-il un agréable Guide du Paris révolutionnaire (3) ! Ces conceptions restent incomprises aussi bien des militants ouvriers que des archivistes professionnels, ce qui n'empêche pas J. Maitron de prendre d'autres initiatives.

Cette première expérience lui permet d'intervenir au Congrès des sciences historiques à Rome en 1955. Avec G. Bourgin et Domenico Demarco, lors d'un débat il développe les conceptions qu'il défendra toute sa vie : conserver les archives ne signifie pas les mettre en sommeil mais bien au contraire les exploiter, les faire vivre. Dès cette date il envisage la création en France d'une institution originale, à la fois centre de recueil et de conservation mais aussi lieu de recherche et de réflexion sur ces documents. Leur publication est un élément essentiel de ce programme. Les tâches de l'archiviste et du chercheur sont distinctes, elles ne sont pas séparées. En s'épaulant l'une l'autre, elles vont entièrement de pair. Archiviste et chercheur ne font qu'un. Ainsi J. Maitron rompt-il avec la conception traditionnelle qui, en France en tout cas, dissocie plus qu'elle n'unit ces deux activités.

C'est pourquoi, au même moment, il publie auprès de PIFHS une revue d'abord modestement dactylographiée puis imprimée — déjà — par les Éditions ouvrières. L'actualité de l'histoire donne naissance ensuite, en 1960, au Mouvement social. Dans ses premiers numéros la revue manifeste un très grand intérêt à la présentation des sources de l'histoire ouvrière et sociale. Plusieurs articles relatifs à ce sujet y sont publiés au début des années soixante et si, par la suite, la revue a exploré bien d'autres champs scientifiques, elle n'a cependant jamais abandonné ce terrain. Dès 1962, elle accueille dans ses colonnes une enquête menée sous la direction de J. Maitron et présente les archives de onze Bourses du travail (4).

Entre-temps, non sans une certaine lenteur, les organisations politiques et syndicales commencent à faire preuve d'un plus grand intérêt pour leurs archives que par le passé : création en 1957 d'une Bibliothèque marxiste rattachée à l'Institut Maurice Thorez ; organisation en 1958 d'un Service de documentation à la CFTC, largement étoffé ensuite dans le cadre de la CFDT ; constitution de l'Office universitaire de recherches socialiste (OURS) en 1969 ; plus récemment, mise sur pied d'un service d'archives à la FEN à partir de 1978 puis en 1982 à la CGT(5).

Dans le courant des années soixante, bien que mobilisé de façon croissante par d'autres tâches — en particulier l'organisation du Dictionnaire —, J. Maitron n'en poursuit pas moins sa quête d'archives. Il se heurte à des difficultés imprévues qui l'amènent à impulser une nou(3)

nou(3) MAITRON, De la Bastille au Mont Valérien. Dix promenades à travers Paris révolutionnaire, Paris, Editions ouvrières, 1956, 284 p.

(4) J. MAITRON, « Archives conservées par les Bourses du travail », Le Mouvement social, juillet-septembre 1961, p. 28-37. Cf. également M. PERROT, J. MAITRON, « Sources, institutions et recherches en histoire ouvrière française », Le Mouvement social, octobredécembre 1968, p. 121-161. Rappelons ici que les Bourses du travail envisagèrent un moment de conserver ce que l'on n'appelait pas encore la mémoire ouvrière. Ce projet fut très inégalement réalisé.

(5) La CGT met également en place des Instituts régionaux d'histoire sociale qui collectent des fonds d'archives par régions ou départements.


40 M. DREYFUS

velle structure. En 1963 il crée à la Sorbonne le Centre d'histoire du syndicalisme qui ultérieurement émigrera à l'Université de Paris I pour se transformer en Centre de recherche d'histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme (CRHMSS) où sont d'ailleurs-déposées depuis peu ses propres archives (6). Ne quittons pas la Sorbonne sans rappeler — vingtième anniversaire oblige ! — avec quelle passion J. Maitron « suit » les événements qui s'y déroulent en 1968 ! Il recueille alors un important matériel documentaire (tracts, journaux, brochures, etc.) et avec Michelle Perrot et Madeleine Rebérioux le publie très rapidement dans un numéro spécial du Mouvement social (7). Là encore son intervention est originale : c'est presque « à chaud » que sont ainsi présentées les archives ramassées sur le vif du mouvement étudiant ; les archives ne se limitent pas à des documents anciens, elles sont aussi une matière vivante recueillie dans le feu de l'action dont la connaissance par tous a un caractère militant. Ce point de vue ne fut pas toujours compris. Cependant si le principal fonds du CRHMSS s'est constitué à partir des « événements de 68 », il n'est pas le seul. Grâce à l'activité de Madeleine Rebérioux et Jacques Girault notamment, le Centre a pu recueillir les archives ou les bibliothèques de très nombreux militants parmi lesquels Compère-Morel, P. Brizon, V. Bruguier, C. Salembier, P.A. Parenthou dit Dormoy, Maurice Chambelland (fonds sur la Commune), Marcel Hasfeld, J. Zyromski, P. Delanoue et bien d'autres.

Depuis quelques années déjà, J. Maitron ne travaille plus seul. Il est aidé dans sa démarche par une grande partie de l'équipe du Mouvement social. Colette Chambelland, bibliothécaire au Musée social, y a recueilli de son côté les archives Rosmer ainsi que plusieurs fonds émanant de R. Louzon, V. Serge, L. Trotsky. En 1968, C. Chambelland et J. Maitron publient les archives de P. Monatte (8) dans une collection dirigée par G. Haupt (prématurément disparu en 1978) qui a alors terminé depuis peu sa thèse sur les sources de la IIe Internationale en « créant » un nouveau type de chercheur, le bibliographe-chercheur, proche des conceptions du père du Dictionnaire.

J'ai personnellement fait la connaissance de J. Maitron au Xe Congrès de l'International Association of Labour History Institutions (IALHI) en septembre 1976 à Milan. L'IALHI coordonne à l'échelle internationale, principalement en Europe de l'Ouest, l'activité de bibliothèques, d'institutions de recherche et de centres de documentation spécialisés en histoire sociale ou dont une part importante de leurs fonds et de leurs activités sont consacrés à ce domaine. Depuis plusieurs années j'étais conservateur à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC). De façon d'abord empirique j'avais commencé à

(6) Elles sont en cours de classement. Un inventaire en sera fait.

(7) « La Sorbonne par elle-même ». Ce numéro spécial du Mouvement social, 1968, vient d'être réédité. Cf. à ce sujet M. PERROT, « Jean Maitron en 1968 », Le Mouvement social, avril-juin 1988, p. 99-100.

(8) Syndicalisme révolutionnaire et communisme. Les archives de P. Monatte, Paris, F. Maspero, 1968 (Bibliothèque socialiste).


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recueillir des archives de militants ou d'organisations appartenant au mouvement ouvrier ou concernés par lui (9).

J'ai pu continuer cette collecte jusqu'en 1982. Entre-temps j'avais fait la connaissance de C. Chambelland. Comme d'autres collègues, je souffrais alors de l'isolement professionnel dans lequel je me trouvais, de l'ignorance dans laquelle nous étions de l'existence d'autres fonds, du manque de moyens dont nous disposions pour travailler face à Pénormité des besoins. A l'initiative de C. Chambelland se réunit au Musée social un groupe de bibliothécaires spécialisés qui de façon collective entreprit une réflexion sur les carences de la situation en France : dispersion des fonds, méconnaissance de leur existence, mauvaises conditions de conservation, manque de coordination, parcellisation des efforts entre institutions aux statuts très divers, etc. Par la suite il fut possible d'obtenir dans le cadre du CNRS grâce à l'aide du ministère de la Recherche les moyens de mener à bien une enquête nationale sur les sources de l'histoire ouvrière, sociale et industrielle en France depuis le début du XIXe siècle jusqu'à nos jours (10). Dans le cadre de ce travail fut réalisé un premier inventaire complet sinon exhaustif des ressources existantes dans les institutions les plus diverses : Archives départementales, communales, Bibliothèques municipales, universitaires et spécialisées, Centres de recherches, Écomusées, Centres de culture scientifique, technique et industrielle, Unions syndicales, régionales, départementales ou locales, Chambres de commerce, Sociétés savantes, sans oublier les particuliers. Près d'un millier de lieux ont ainsi été visités.

Dans une certaine mesure ce travail, récemment achevé, reprend l'idée formulée par Jean Maitron dès le début des années cinquante consistant à parcourir la France pour rechercher les archives du mouvement ouvrier. Cependant un certain nombre de choses ont changé depuis cette date, tant du côté des institutions (Archives, etc.) que de celui du mouvement ouvrier. A partir d'un examen de la situation présente, tentons de dresser un bilan global de l'oeuvre de J. Maitron en matière d'archives.

Plus que par le passé, le mouvement ouvrier se sent concerné par son histoire, et se donne les moyens de sauver une partie de son patrimoine. Il s'est doté de centres de documentation et d'archives et travaille progressivement à la reconstitution de ses archives historiques. Cependant un grand retard a été accumulé. Par ailleurs si la collaboration des organisations politiques, syndicales, associatives, etc. avec des institutions publiques au sauvetage de leurs propres archives est indispensable, on peut néanmoins se demander si c'est à une organisation militante qu'est

(9) Citons notamment les archives des mouvements trotskystes français et internationaux (de 1929 à 1968) ; les archives « Spartacus » de René Lefeuvre (socialisme de gauche, socialisme, anarchisme en France et à l'étranger, 1925-1980) ; les archives Gabrielle Duchêne, pacifiste, féministe, antifasciste, compagnon de route du Parti communiste (1910-1940) ; les archives des émigrés italiens, L. Campolonghi et L. Rafuzzi {antifascisme italien entre les deux guerres) ; les archives Max Lazard concernant l'organisation du travail de 1900 à 1930 environ ; les archives de Jeanne et Michel Alexandre (socialisme et pacifisme durant la Première Guerre mondiale). Par l'intermédiaire de Claude Pennetier ont également pu être déposées une partie des archives de J. Zyromski, le reste de ce fonds ayant été confié au CRHMSS. Cette liste n'est pas exhaustive.

(10) M. DREYFUS, Les sources de l'histoire ouvrière, sociale et industrielle en France, XK-XXe siècle, préface de J. FAVIER, introduction de M. REBÉRIOUX, Paris, Éditions ouvrières, 1987, 300 p.


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impartie une telle tâche. Conserver des archives nécessite du personnel et des locaux, ce qui est fort coûteux. N'est-il pas préférable que les documents soient versés dans des institutions (archives publiques, bibliothèques) prévues à cet usage, ce qui n'interdit nullement, bien au contraire, une plus grande sensibilisation des militants à leurs archives... et permettra sans doute d'éviter les multiples destructions faites à d'autres époques ? Il y a encore fort à faire en ce sens pour qu'au sein des organisations du mouvement ouvrier un plus grand nombre de militants se sente concerné par les archives même si elles sont physiquement conservées ailleurs. Sur ce point il convient d'ailleurs d'être prudent et de veiller à ne pas « arracher » les archives de leur région (ou département) d'origine mais plutôt les conserver là où elles ont été produites. Archives départementales et bibliothèques municipales offrent en la circonstance une structure d'accueil satisfaisante.

De plus grandes possibilités existent maintenant auprès des « professionnels de la documentation ». Beaucoup plus qu'il y a vingt ou trente ans les archivistes s'intéressent aux archives ouvrières et sociales et en recueillent dans un grand nombre de dépôts départementaux. En 1977, dans un article pionnier (11), un archiviste attirait l'attention de ses collègues sur ce type de documents. En une décennie beaucoup de choses ont bougé. Rappelons ici quelques réalisations : création du Comité d'histoire de la Sécurité sociale en 1973 ; enquêtes sur les archives syndicales faites par les Archives de France en 1979 (12), puis sur « les archives du monde du travail » en 1983 ; lancement du Centre interrégional des archives du monde du travail à Roubaix en 1984. Il serait profondément injuste de passer sous silence toutes ces mutations qu'a pu observer J. Maitron au soir de sa vie. Elles modifient considérablement les conditions de travail : 1984 n'est pas 1949 !

L'élargissement du champ de l'histoire sociale est un autre élément à prendre en compte. J. Maitron a beaucoup fait par l'ensemble de son oeuvre pour que l'histoire sociale soit scientifiquement reconnue. Au début des années soixante il s'agissait alors d'un objet d'étude nouveau. La prise de conscience de son intérêt et de son importance ne fut au départ que le fait d'une minorité de chercheurs qui s'intéressèrent d'abord aux mouvements sociaux les plus visibles, les plus spectaculaires — manifestations, émeutes, grèves, occupations d'usines —, à tout ce qui appartient à la geste épique du mouvement : Commune de Paris, grandes grèves, syndicalisme révolutionnaire antérieur à la Première Guerre mondiale, développement du communisme à partir de 1920, scission syndicale des années 1920 ou 1947, Front populaire, Résistance, Libération, etc. Il ne saurait bien entendu être question de minimiser tous ces événements qui ont puissamment contribué à modeler le paysage social français. Cependant depuis une décennie on multiplie les recherches sur l'histoire du travail (par activité professionnelle, par branche d'industrie), sur l'histoire des entreprises, de la civilisation industrielle et de la protection sociale des travailleurs. Tous ces nouveaux champs d'investigation entraî(11)

entraî(11) CAVIGNAC, « Des archives à sauver, les archives contemporaines du mouvement ouvrier », Gazette des archives, n° 98, 3e trimestre 1977.

(12) M. DUCHEIN, « Les archives des syndicats et du mouvement ouvrier en France », Archwum, n° spécial sur les « Archives des syndicats et mouvements ouvriers (dans 26 pays) », vol. XXVII, 1980, 190 p.


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nent la recherche d'autres archives. Elles ne concernent pas seulement le mouvement ouvrier stricto sensu mais le mouvement social au sens le plus large et sont de plus en plus recueillies auprès de ces institutions nouvelles que sont Ecomusées — le premier d'entre eux étant évidemment celui du Creusot créé en 1974 — et Centres de culture scientifique, technique et industrielle (CCSTI).

Ainsi la notion d'archives sociales évolue, se diversifie ; les archives sociales couvrent un territoire beaucoup plus vaste que celui sillonné par J. Maitron il y a plus de trente ans. Une telle évolution est inévitable et doit être maintenant prise en compte. Mais qu'en est-il de l'histoire ouvrière dans ce vaste ensemble? Ne risque-t-elle pas de se diluer, de perdre une part au moins de sa spécificité ? Il y a quarante ans J. Maitron envisageait la création d'une institution nationale où seraient regroupées les archives de militants — un peu du type de ce qu'est l'Institut international d'histoire sociale d'Amsterdam ou la Fondation Feltrinelli à Milan. Un tel projet n'a pas abouti jusqu'alors. L'enquête nationale à laquelle j'ai procédé a permis de repérer un très grand nombre de fonds dispersés dans les centres les plus variés. Ainsi a été fait un premier état des lieux ; certainement incomplet et perfectible, il peut néanmoins être amélioré, enrichi, grâce aux nouveaux moyens techniques qu'offre maintenant l'informatique. Ne peut-on pas à partir de ce travail envisager la constitution d'une base de données nationales sur les archives ouvrières (archives de militants et archives d'organisations) qui permettrait de mieux savoir ce qui est ? S'il ne semble guère possible ni souhaitable de regrouper physiquement tous les fonds en un même lieu, il est par contre des plus utiles d'en connaître l'existence, la localisation, le contenu, sans oublier d'ailleurs de signaler les fonds qui trop souvent par le passé, mais maintenant encore partent à prix d'or à l'étranger.

Dans une certaine mesure les correspondants départementaux du Dictionnaire ont créé un véritable réseau national d'information et qui plus que le Dictionnaire présente de très nombreuses archives militantes. Mais il faut aller plus loin dans la direction voulue par J. Maitron et se donner maintenant les moyens de mettre sur pied une structure coordonnant à l'échelle nationale l'information nécessaire et l'action à mener en matière d'archives ouvrières.


43e ANNÉE — N° 4 JUILLET-AOÛT 1988

ORAL/ÉCRIT

Annie SCHNAPP-GOURBEILLON, Homère, Hipparque et la bonne parole.

Armando PETRUCCI, Pouvoir de l'écriture, pouvoir sur l'écriture dans la Renaissance italienne.

Christian JOUHAUD, Histoire et histoire littéraire : naissance de l'écrivain (Note critique).

Dominique BLANC, Les saisonniers de l'écriture. Régents de villages en Languedoc au XVIIIe siècle.

Maria Pia DI BELLA, Langues et possession : le cas des pentecôtistes en Italie méridionale.

Histoire culturelle (comptes rendus)

MONNAIE ET POUVOIR

Jean BOUVIER, Sur la Banque de France au XIXe siècle. Marie-Thérèse BOYER-XAMBEU, Ghislain DELEPLACE, Lucien

GILLARD, Métaux d'Amérique et monnaies d'Europe. Alain GUERY, Gilles POSTEL-VINAY, Aux origines de la monnaie

moderne.

LES VILLES ET LEUR ARRIÈRE-PAYS

Jacques BOTTIN, Structures et mutations d'un espace protoindustriel à la fin du xvie siècle.

Jeanne CHASE, L'organisation de l'espace économique dans le Nord-Est des États-Unis après la guerre d'Indépendance.

Summaries of articles. Le choix des Annales. Livres reçus.


par René BIANCO

Les travaux consacrés à l'anarchisme sont déjà nombreux : thèses, mémoires de maîtrise, diplômes divers, ouvrages et articles dus à des historiens ou à des militants...

Les lecteurs du Mouvement social le savent bien pour en avoir été régulièrement informés par celui-là même qui avait consacré à l'anarchisme son premier grand travail (1), je veux parler de Jean Maitron.

Mais cet engouement est somme toute assez récent. En effet, lorsque Jean Maitron a soutenu, en 1950, sa thèse d'Etat sur l'Histoire du mouvement anarchiste en France de 1880 à 1914, cela se passait « sans que soit troublée même légèrement la vénérable Sorbonne... dans une relative indifférence. L'anarchisme ne faisait pas recette » (2). Pour être édité il dut trouver mille souscripteurs ; ce qu'il fit. Or vingt-cinq ans plus tard, pour la 3e édition, il n'était plus demandeur mais demandé. Entre-temps, son ouvrage — « le Maitron » comme on le désignait déjà dans le mouvement anarchiste — qui, lors de sa parution en 1951, n'était pas destiné à faire un succès de librairie, était devenu un objet de spéculation à rendre heureux les bouquinistes. Ceux qui n'avaient pu se procurer que la deuxième édition, amputée de la partie bibliographique, s'efforçaient par tous moyens de compléter leur information et cette bibliographie fut copiée, recopiée, photocopiée pour les plus chanceux. Aussi la dernière mouture de l'oeuvre fut-elle accueillie avec soulagement. Elle le fut même avec bonheur puisqu'il s'agissait d'un travail complété, corrigé, continué, ce qui n'excluait pas parfois une certaine irritation tant on se prenait à souhaiter que Maitron eût été un surhomme pour faire oeuvre parfaite ! Ces regrets ont été renouvelés lors de la réédition de 1982 qui a été

(1) On se reportera aux études et communications de Jean Maitron publiées dans la revue n° 50, janv.-mars 1965, p. 97-110 ; n° 66, sept. 1966, p. 113-120 ; n° 83, avriljuin 1973, p. 73-93 ; n° 104, juillet-septembre 1978, p. 95-102. Nous donnons par ailleurs ci-après un état des travaux universitaires pour la dernière décennie.

(2) J. MAITRON, « L'anarchisme ici et là, hier et aujourd'hui », Le Mouvement social, avril-juin 1973. Rappelons que sa thèse fut éditée par SUDEL avec le concours du CNRS, en 1951, 744 p. Une deuxième édition, illustrée mais amputée de la bibliographie est parue en 1955, 562 p. La troisième édition, revue et augmentée a été publiée chez Maspero en 1975 (rééd. en 1982). Elle comprend deux volumes : tome 1, Des origines à 1914, 481 p. ; tome 2, De 1914 à nos jours, 435 p. (La bibliographie y a été mise à jour jusqu'en décembre 1972).

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


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livrée au public sans les corrections ou indications complémentaires qui auraient pu être apportées. C'est oublier que Maitron s'était alors entièrement consacré à une oeuvre plus monumentale encore — le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français — à laquelle il a indissolublement attaché son nom.

Au reste, Maitron lui-même n'a jamais prétendu avoir fait oeuvre exhaustive et définitive et il a suscité directement nombre de travaux complémentaires ou de recherches qu'il faut évidemment poursuivre aujourd'hui. Il reste en effet quantité de sujets à traiter de manière plus détaillée et plus approfondie. Or l'une des difficultés majeures pour l'élaboration de travaux de ce type réside précisément dans l'absence de bibliographies aussi complètes que possible et dans la méconnaissance de certaines sources. Jusqu'ici, en effet, beaucoup de ceux qui ont traité de tel ou tel aspect de l'anarchisme ont étudié le mouvement dans un cadre chronologique ou géographique donné, et n'ont utilisé qu'une partie des sources disponibles soit par ignorance, soit par facilité. C'est ainsi que dans le meilleur des cas, ces auteurs citent la Bibliographie de Nettlau, publiée en 1897, sans dire (ou sans savoir ?) qu'il ne s'agit en l'occurrence que d'un travail tout à fait partiel, une sorte de « brouillon » comme Nettlau en a fait de nombreux. Rares sont ceux qui font référence à sa monumentale Histoire de l'Anarchie rédigée en langue allemande (3) qui fournit une ample moisson de références et donne au chercheur comme au simple curieux une vision beaucoup plus globale du sujet.

De même, nombre de chercheurs partent du principe que la bibliographie qui figure dans l'ouvrage de Jean Maitron est quasi exhaustive alors que son maître d'oeuvre en a pourtant clairement indiqué les

(3) L'oeuvre de Max NETTLAU (Vienne, 1865 - Amsterdam, 1944) comprend 7 volumes — un peu plus de 3 000 pages — et est restée à ce jour en partie inédite. Elle couvre la période qui va des « origines » à 1914, avec quelques incursions jusque dans les années 1930. Le manuscrit original, en langue allemande, est conservé à l'Institut International d'Histoire Sociale d'Amsterdam. Du vivant de Nettlau 3 volumes ont été publiés par les soins du journal Der Syndikalist, à Berlin. Vol. 1 : Der Vorfrühling der Anarchie : Ihre historische Entwicklung von den Anjangen bis zum Jahre 1864, 1925, 235 p. Un résumé de ce volume, consacré au « Printemps de l'Anarchie », a été publié en espagnol : La Anarquia a traves de los tiempos, Barcelone, 1933. Une traduction italienne (par Giuseppe Rose) est parue à Cesena aux éd. R.L. sous le titre Brève Storia delï Anarchismo. Les chapitres I à III se trouvent dans l'édition française : Histoire de l'Anarchie, Paris, 1971, Ed. du Cercle et de la Tête de Feuille, 290 p. Malheureusement cette dernière traduction comporte de nombreuses coquilles. Vol. 2 : Der Anarchismus von Proudhon zu Kropotkin. Seine historische Entwicklung in den Jahren 1859-1880, 1927, 312 p. Vol. 3 : Anarchisten und Sozialrevolutionare : Die historische Entwicklung des Anarchismus in den Jahren 18801886, 1931, 409 p.

A l'initiative de l'Institut International d'Histoire Sociale d'Amsterdam a été publié en 1972 un petit volume de 56 + XXXVI p. intitulé : Max Nettlau, Geschichte der Anarchie. Erganzungsband. Il contient la nécrologie de Nettlau par Arthur Lehning, une photographie de Nettlau et une bio-bibliographie de l'historien libertaire par Rudolf De Jong (cette dernière étude reprise du texte paru dans International Review of Social History, vol. XIV, 1969). Les pages I à XXXVI contiennent l'index, des noms et périodiques cités dans les 3 volumes publiés à Berlin (index établi par Mlle Maria Hunink). Puis ces 3 premiers volumes ont été réédités en fac-similé par Topos Verlag, à Vaduz (Liechtenstein), en 1984. Entre-temps, le même éditeur a publié également : vol. 4 : Die erste Blùtezeit der Anarchie, 1886-1894, 1981, 514 p. Vol. 5 : Anarchisten und Syndikalisten (1re partie), 1984, 553 p. Quatre ans après, on attend toujours l'édition des deux derniers volumes contenant les 2e et 3e parties (vol. 6, 490 p. et vol. 7, 612 p.).


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limites (4). De la même façon il est frappant de constater que les travaux bibliographiques de Hem Day, Ugo Fedeli, ou Henry Zisly — pour ne citer que ceux-là — sont assez peu utilisés et en tous cas rarement cités. A l'inverse, les rapports de police, la moindre note d'indicateur sont amplement utilisés avec parfois une confiance pour le moins excessive.

Les divers travaux que l'on peut lire s'appuient donc sur des sources limitées. Ils comportent nombre de lacunes et même d'inexactitudes qui se transmettent assez souvent d'une étude à une autre. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple qui nous paraît significatif, le cas d'André Arru qui fut un militant particulièrement actif de 1939 à 1945 : il animait un groupe à Marseille, organisa une officine de fabrication de faux papiers, assura des liaisons régulières sur tout le territoire, tira des tracts, des affiches et même une brochure imprimée de 40 pages et fut enfin l'initiateur du seul journal anarchiste publié en pleine période de l'occupation : la Raison (n° 1, juin 1943) (5).

Cette activité est entièrement passée sous silence dans l'Histoire du Mouvement anarchiste (1945-1975) de Roland Biard qui consacre plusieurs pages (cf. p. 75-79) aux diverses tentatives de regroupement des militants libertaires espagnols — avec lesquels pourtant Arru et le Groupe international de Marseille étaient en rapport réguliers. A l'en croire, au

(4) Jean Maitron a surtout travaillé sur le fichier de la Bibliothèque nationale et il a bien précisé qu'il avait strictement limité son recensement aux journaux anarchistes publiés en langue française sur le territoire national et qu'il avait écarté les Bulletins intérieurs (ou les publications assimilées) de même que « les marginaux de l'Anarchie ». Par ailleurs, sa bibliographie de livres et brochures regroupe seulement «... les écrits [...] publiés en France, mais limités à ceux portant sur l'histoire du mouvement anarchiste français » (tome 2, p. 343).

(5) Précisons qu'Arru (de son vrai nom Jean-René Saulière) est né à Bordeaux le 6 septembre 1911. Insoumis depuis septembre 1939, il s'installe à Marseille en février 1940, dans le quartier Saint-Loup. C'est à son domicile que se réunissait le Groupe international, composé de militants de diverses « nationalités » (Français, Italiens, Espagnols... ou Russes comme Voline). Par l'intermédiaire d'Arru, ce groupe avait noué des liaisons avec d'autres noyaux notamment à Agen, Bordeaux, Foix, Toulouse, Paris, Villeneuve-sur-Lot. Il était également en rapport avec les militants espagnols actifs. Dénoncé par une famille en situation irrégulière à laquelle il avait fourni gratuitement de faux papiers, il fut arrêté le 3 août 1943 avec sa compagne et un autre militant du groupe. La perquisition opérée par la police amena la découverte de tout un matériel de fabrication de faux documents qui avait été largement utilisé. Pour plus de détails on se reportera à la thèse de Madeleine BAUDOIN, Témoins de la Résistance en région 2, Université de Provence, 1977, 3 vol., 840 p. + un vol. de synthèse de 96 p. (voir en particulier les p. 189 à 202 ter).

On pourra également consulter le Bulletin du CIRA Marseille, n° 21/22, été 1984, 67 p., consacré aux « Anarchistes dans la Résistance », qui reproduit le rapport de police du 7 août 1943 concernant les activités d'Arru. Ce dernier, après son évasion de la prison d'Aix dans la nuit du 24 au 25 avril 1944, trouva refuge chez des militants libertaires à Lambruisse (B.-du-R.) d'abord, à Lorgues (Var) ensuite, puis gagna Toulouse à la fin du mois de juin 1944. Il y intégra le groupe clandestin local, lequel diffusa très largement un tract en août 1944 dans les jours mêmes du départ de l'armée allemande de cette ville. Fin 1944, Arru réorganisa la SIA (Solidarité Internationale Antifasciste) dont il fut le secrétaire général. Revenu ensuite vivre à Marseille, où il demeure toujours, il exerça longtemps des responsabilités à l'échelon régional (12e région FA), publia à nouveau un journal (Le Monde Nouveau), écrivit quantité d'articles, organisa de nombreux meetings et prononça des centaines de conférences en tous lieux. C'est seulement à partir des années 1965-1966 qu'il consacra l'essentiel de ses activités à la Libre Pensée. Il était encore ces dernières années président de la Fédération départementale des Libres penseurs.


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cours de ces années, il ne s'est rien passé car, écrit-il, « le mouvement n'était ni mûr ni adapté à l'action clandestine » (6).

Jocelyne Blancheteau, en revanche (7), cite André Arru qui « a tenté de regrouper les anarchistes ». Cependant, si elle croit utile de mentionner son nom c'est à titre d'exemple de ce qu'elle appelle « quelques actions d'une portée plus symbolique que réelle ». Elle fait aussi allusion au journal clandestin la Raison mais en attribue la « paternité » à Voline qu'elle fait arrêter et s'évader « quelques mois plus tard ». De son côté, Jean Rabaut (8) cite également le nom d'Arru et parle d'une des affiches clandestines intitulée « Mort aux Vaches » (9). Selon lui, elle se termine ainsi :

Fichez-les tous à la porte, qu'ils étalent francisques, étoile à cinq branches, croix gammées ou croix de Lorraine.

Il ajoute ce commentaire :

Ce mépris pour les porteurs d'étoile à cinq branches n'empêche pas Arru de confectionner de fausses cartes d'identité pour les Juifs (10).

Enfin, Arru est cité une fois, au cours des 206 pages que Jean Maitron consacre à la période « 1914 à nos jours » (cf. tome 2, p. 61) mais c'est à propos des années 1950, pour signaler qu'il fut — avec d'autres — exclu de la Fédération Anarchiste.

Toujours à propos de cette période (1939-1945) et de l'attitude des anarchistes devant la guerre, Maitron conclut que ceux qui s'y opposèrent « furent très peu nombreux » (11) alors qu'un dépouillement systématique des journaux anarchistes (en particulier des notices nécrologi(6)

nécrologi(6) R. BlARD, Histoire du Mouvement anarchiste, 1945-1975, Paris, éd. Galilée, 1976, 314 p. Il est clair que, pour diverses raisons, l'auteur n'a pas cru devoir effectuer une recherche sur cette période. Par ailleurs, il semble vouloir minimiser les quelques activités qu'il cite : parlant de la réunion clandestine organisée à Toulouse le 19 juillet 1943, il se garde de donner les noms des participants et déclare que cette rencontre « ne fut qu'un échange de vues » (op. cit., p. 85). Le reste de l'ouvrage est à l'avenant et on y relève nombre d'inexactitudes (dates, lieux, noms, etc.). De plus, par certains côtés c'est un travail qui paraît plus polémique qu'historique et il ne peut donc être utilisé qu'avec beaucoup de prudence. Enfin, l'absence d'index et un appareil scientifique réduit à sa plus simple expression (9 pages de notes seulement) en réduisent encore considérablement l'intérêt.

(7) J. BLANCHETEAU, Un militant libertaire : André Prudhommeaux (1902-1968), Mémoire de Maîtrise, Paris I, 1972, p. 204-205.

(8) J. RABAUT, Tout est possible. Les gauchistes français, 1929-1944, Paris, Denoël, 1974. L'éditeur précise que l'ouvrage « s'appuie sur une rigoureuse méthode historique ».

(9) Placard imprimé, 42,7 x 52,3 cm, recto seul, n.d. (juillet 1943). Un ex.original à Marseille au CIRA. Reproduction in M. BAUDOIN, Témoins..., op. cit. et in Bulletin du CIRA-Marseille, n° 21/22 (en fac-similé réduit).

(10). Le texte exact de l'affiche est le suivant : « Crève-les toutes (il s'agit des « Vaches »), qu'elles portent en grelot une croix gammée, une étoile rouge, l'Ordre de la Jarretière, la Croix de Lorraine ou une francisque ». Il faut beaucoup de bonne volonté pour trouver dans ce passage de l'antisémitisme ! On notera par ailleurs que Rabaut fait à deux reprises une curieuse confusion en parlant de l'étoile à cinq branches comme d'un emblème juif !

(11) J. MAITRON, Le mouvement anarchiste..., op. cit., tome 2, p. 36, note 113.


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ques) montre à l'évidence que ce jugement doit, pour le moins, être nuancé (12).

Les remarques et les cas de ce type ne manquent pas. On pourrait sans aucune difficulté en citer un grand nombre s'il était dans notre propos de dresser un « catalogue des erreurs » ! Mais nous ne prétendons nullement faire la leçon aux historiens, parfois excellents, qui nous ont précédé. Il demeure toutefois que de simples inexactitudes peuvent facilement conduire à des interprétations tendancieuses ou même à des affirmations contraires à la simple matérialité des faits et il nous suffira donc de faire remarquer que dans l'exemple que nous avons choisi à défaut de. pouvoir utiliser les fonds d'archives traditionnels le recours aux témoins encore vivants — il en reste, heureusement — et surtout une lecture attentive de la presse anarchiste auraient fourni d'amples matériaux.

Au cours de nos travaux précédents, nous nous sommes heurtés nous aussi à ce problème des sources et, sans y revenir ici dans le détail, nous rappellerons simplement que nous avions alors tenté de définir une méthodologie fondée en grande partie sur l'étude des périodiques (13). Ceux-ci en effet sont une source de renseignements extrêmement précieuse et il paraît clair que le dépouillement préalable de la Révolte — Les Temps Nouveaux (éventuellement du Père Peinard et du Libertaire) est un passage obligé pour toute étude sérieuse sur le mouvement anarchiste dans un département donné pour la période 1880-1914. De même, le dépouillement méthodique du Libertaire s'impose pour la période de l'entre deux-guerres. La presse anarchiste, en effet, a toujours joué un rôle de liaison entre les groupes et les individus — ce fut même en fait sa fonction essentielle — et elle a été de tout temps le véritable trait d'union entre les uns et les autres. Au fil des numéros, dans les « Avis » ou dans les rubriques « Souscriptions », « Petite correspondance », « Communications »... on peut aisément relever quantité de précieuses informations sur les groupes et sur les individus, informations d'autant plus complètes que le dépouillement de plusieurs titres permet les recoupements. Mais pour être à même de pouvoir utiliser ces matériaux, encore faut-il en connaître les titres et surtout avoir réussi à localiser les collections existantes ! La quasi-totalité des chercheurs font état de l'extrême difficulté rencontrée dans ce domaine et, de fait, il est incontestable que l'on a le plus grand mal à mettre la main sur ces publications souvent éphémères. L'expérience nous a appris que dans de nombreux cas ce n'est pas à l'endroit où les journaux ont été édités qu'on a le plus de chance d'en retrouver des exemplaires et qu'il faut même souvent aller au-delà de nos frontières pour mettre enfin la main sur le document recherché ! Pouvions-nous nous douter, il y a 15 ans de cela, lors de notre travail sur la presse anarchiste des Bouches-du-Rhône, qu'il nous faudrait aller à Verviers, en Belgique, pour trouver le deuxième (et der(12)

der(12) Bulletin du CIRA (Marseille), n° 23/25, 1er semestre 1985, a publié sous le titre Témoignages, 1939-1945 un grand nombre de récits recueillis, présentés et annotés par nos soins. Ce numéro de 188 pages est complété par un index de plus de 600 noms de personnes, un index des périodiques et organisations cités et de très nombreux documents sont reproduits en fac-similé.

(13) Voir notre thèse de 3e cycle, Le Mouvement anarchiste à Marseille et dans les Bouches-du-Rhône, 1880-1914, Université de Provence, 1977, tome 1, 438 p. ; tome 2 (dict. biographique), 80 p.


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nier) numéro du Droit social (1885) publié à Marseille ? De la même façon, comment deviner que le Cri du Cheminot qui paraissait à Paris en 1968 est conservé à Genève ? que c'est seulement à Berlin qu'on trouvera un exemplaire du Conscrit de 1906 publié à Paris et que c'est uniquement à Bologne que l'on pourra trouver les trois numéros des Crimes de Dieu parus à Nîmes ? La remarque vaut également pour les journaux publiés à l'étranger et nos voisins belges devront aller à Genève pour consulter le Bulletin mensuel de l'Émancipateur qui paraissait à Liège ! Aussi sommes-nous en droit de penser que les références que nous avons patiemment rassemblées pour constituer notre Répertoire rendront quelques services (14).

De même, l'exploration (et l'exploitation) méthodique des différents centres d'archives existants permettrait dans bien des cas de compléter une documentation trop souvent limitée aux fonds d'archives départementaux. A cet égard il faut remercier Michel Dreyfus de nous avoir donné, en 1983, son indispensable Guide des Centres de documentation en histoire ouvrière et sociale (Editions ouvrières, 238 p.) complété depuis — en 1987 — par un guide documentaire plus précieux encore car il concerne toute la France et non plus seulement Paris : Les Sources de l'histoire ouvrière et sociale en France, publié chez le même éditeur.

Evidemment, pour ce qui touche à l'anarchisme, c'est souvent à l'étranger qu'il faut aller compléter sa documentation (15) puisque les fonds les plus importants sont réunis à Genève, Bruxelles et Amsterdam (16). Mais, dans bien des cas, les matériaux réunis à Paris sont amplement suffisants (17).

(14) Inclus dans notre thèse d'État, ce répertoire (alphabétique) de la presse anarchiste de langue française, 1880-1983, rassemble quelque 2 000 fiches de périodiques. Chaque fiche donne l'identification, la description et la localisation de tous ces journaux avec la liste des responsables et des collaborateurs. Un index des noms (9 200 patronymes et 30 000 références) complète le répertoire.

(15) Dans l'avant-propos de notre thèse d'État, op. cit., nous avons regroupé quelques renseignements sur les divers Centres, Instituts et Bibliothèques répartis à la surface de la terre et qui possèdent un fonds important sur l'anarchisme. Signalons aussi que D. DoWE, Fùhrer zu den Archiven, Bibliotheken..., Bonn, Verlag Neue Gesellschaft, 1984, coll. « Archiv fur Sozialgeschichte », donne également de précieux renseignements à l'historien du mouvement social sur les différents fonds européens.

(16) Le Centre International de Recherches sur l'Anarchisme à Genève — fondé en 1958 — possède aujourd'hui quelque 30 000 livres et brochures anarchistes en 27 langues ainsi que des archives intéressantes (de militants, de groupes et d'organisations). A Bruxelles, la prestigieuse collection de Hem DAY (Marcel DIEU, dit), mort en 1969, a été dispersée. Une partie étant intégrée aux collections de la Bibliothèque Royale, une autre constituant un Fonds spécial aux Archives Générales du Royaume (l'inventaire dactylographié est disponible sur place en salle de lecture), quelques caisses enfin ayant échoué au Musée International de la Presse (Mundanéum) et à la Maison de la Paix.

L'Institut International d'Histoire Sociale à Amsterdam a célébré en septembre 1985 le cinquantenaire de sa création (cf. à ce propos la revue néerlandaise Vrij Nederland, n° 40, 5 octobre 1985, qui lui consacre plusieurs pages illustrées).

Il est bon de préciser qu'il existe aussi une Fédération Internationale des Centres d'Etudes et de Documentation Libertaires (FICEDL), fondée à Marseille en 1979 et qui se développe progressivement puisque le nombre des Centres adhérents a pratiquement doublé — passant de 9 à 17 — entre l'Assemblée générale internationale de Genève d'octobre 1985 et celle de Milan en novembre 1987. Il s'agit bien entendu de Centres qui ne disposent que de moyens fort réduits, fonctionnent avec des bénévoles ce qui. explique que le travail d'inventaire soit assez long et délicat. Ils présentent cependant un avantage sur les autres Centres plus « officiels », celui d'être en contact direct avec la plupart des organisations anarchistes et surtout ils pratiquent le prêt international.

(17) Il faut signaler à ce propos que l'Institut français d'Histoire sociale a eu l'heureuse idée de publier en 1982 un catalogue de 170 p. faisant l'inventaire de ses possessions en


OÙ EN EST L'HISTOIRE DE L'ANARCHISME ? 51

Sans doute nous ne disposons pas encore de bibliographies exhaustives en tous domaines. Il serait utile par exemple de recenser les nombreux placards anarchistes (manuscrits et imprimés) — au moins pour la période 1880-1914. Plusieurs ont déjà été repérés dans les fonds d'archives départementaux ; d'autres ont été pieusement recueillis et conservés par Max Nettlau (18) ou d'autres collectionneurs (19).

Il y aurait également tout un travail de sauvegarde de la « mémoire » anarchiste à entreprendre car il reste encore quelques anciens militants de la période « héroïque » sans oublier leurs compagnes (les grand-mères anarchistes auraient sans doute beaucoup de choses à dire) (20). A ce propos il faut se réjouir de voir que l'intérêt pour les femmes dans le mouvement libertaire va croissant ; nous en rendons compte ci-après dans le « Bulletin Anarchiste ». De même on commence à s'intéresser de plus près au rôle et à l'activité des « anarchistes étrangers » en France, à leur influence éventuelle sur le mouvement de langue française. Se précise également peu à peu la sociologie du mouvement (21).

livres et brochures sur l'anarchisme. De son côté le Centre de Recherches sur l'Histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme possède une belle collection de travaux universitaires et a reçu récemment des fonds importants pour l'histoire de l'anarchisme (dons Nicolas Faucier, Jean Maitron). Il édite par ailleurs un Bulletin annuel (11 numéros parus à ce jour).

(18) Les Archives Nettlau conservées à l'Institut d'Amsterdam, où elles occupent 32 mètres linéaires, présentent un intérêt exceptionnel. On y trouve par exemple le Katalog A, gros registre manuscrit de 254 p. (20 x 24,5 cm), sur lequel l'historien libertaire notait les titres composant sa collection personnelle de périodiques ou ceux qu'il recherchait pour la compléter et le Katalog a (a minuscule) dans lequel figurent les journaux antimilitaristes, anticléricaux et surtout anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires dont un très grand nombre ne figurent pas dans la pourtant remarquable bibliographie de R. BRÉCY, Le Mouvement Syndical en France, 1871-1921, Paris-La Haye, Mouton et Cie, 1963, rééd. en fac-similé avec quelques corrections de détails à Gif-sur-Yvette, éd. du Signe, 1982, XXXVI — 217 p.

Mais le fonds anarchiste ne se réduit pas aux collections de Nettlau et l'Institut d'Amsterdam possède aussi des fonds plus ou moins importants de et sur Louis Bertoni (18721947) ; Gustave Brocher (1850-1931) ; Fritz Brupbacher (1874-1945) ; Victor Dave (18451922) ; Jacques Gros (1855-1928) ; James Guillaume (1844-1916) ; Augustin Hamon (1862-1945) ; Charles Hotz (Edouard Rothen) (1874-1937) ; Gaston Levai (1893-1978) ; L. Mercier-Vega (1914-1977) ; Elisée Reclus (1830-1905).; Jean Wintsch (1880-1943) ; Henri Zisly (1872-1945) auxquels s'ajoutent les fonds Descaves, Louise Michel et ceux des anarchistes italiens, espagnols, hollandais, allemands, autrichiens et russes... Il y a enfin les Archives de la Fédération Jurassienne, celles de la CNT et de la FAI et celles de l'Internationale Antimilitariste (1908-1938) — plus de 10 m linéaires — pratiquement inutilisées jusqu'ici.

(19) Quelques placards ont été rassemblés par Gabriel DE LA SALLE et Augustin HAMON et publiés dans un fascicule intitulé Documents pour servir à l'histoire de notre époque, paru en supplément de l'Art Social, août 1893-fév. 1894, in 8°, 32 p. Devant le nombre et l'intérêt de ces placards, Nettlau lui:même avait suggéré qu'ils soient réunis et publiés en un volume qui, écrivait-il, « pourrait s'intituler : Les Murailles anarchistes ».

(20) Avec un peu de chance, il est parfois possible de remonter assez loin dans le temps. C'est ce qu'ont fait les responsables de l'Association pour une culture libertaire (BP 49, 03400 Yzeure) qui ont réalisé une cassette Le mouvement libertaire dans l'Allier au début du siècle dans laquelle Louis DUBOST — qui milita à Moulins dans les années 19081910 — raconte quelques souvenirs.

De même, Claire AUZIAS a entièrement bâti sa thèse de troisième cycle sur les témoignages oraux recueillis à Lyon et concernant la période de l'entre-deux-guerres (tout son matériel d'enregistrement a été déposé à l'Institut d'Amsterdam).

(21) Dans notre thèse de 3e cycle, op. cit., p. 225 sqq., nous avons montré que le recrutement anarchiste ne prend pas appui sur les révoltes juvéniles et qu'il y a un renouvellement rapide des « générations » de militants. La comparaison avec les données recueillies dans cinq départements : Alpes-Maritimes, Bouches-du-Rhône, Var, Isère et Nord, nous a également permis de préciser les catégories socio-professionnelles qui ont constitué l'ossature du mouvement. Ces éléments contredisent absolument l'image traditionnelle du vieil artisanat en révolte contre la prolétarisation.


52 R. BIANCO

Enfin il convient de noter que dans les autres pays de sérieux et solides travaux ont été menés à leur terme, comme ceux de Jan Moulaert (22) en Belgique, de Ulrich Linse en Allemagne, de Edgar Rodrigues au Brésil ou de Gino Cerrito et Pier Carlo Masini en Italie, sans oublier Leonardo Bettini, prématurément disparu, dont les travaux bibliographiques nous permettent de disposer d'un précieux instrument de travail pour l'étude de l'émigration anarchiste italienne dans le monde (23). D'autres travaux prometteurs sont en cours et nous ne pouvons que nous en réjouir. En tout état de cause, on peut en effet affirmer aujourd'hui que les chercheurs disposeront de quelques modèles méthodologiques et d'instruments de travail suffisamment fiables ce qui devrait rejaillir sur la qualité des travaux à venir.

Peut-être le renouveau que semble connaître actuellement l'anarchisme suscitera-t-il des vocations historiques ? Si tel était le cas, Jean Maitron n'y aura certainement pas été étranger et il faut souhaiter que ces vocations soient nourries de la persévérance et de la passion qui ont caractérisé tous ses travaux.

État des travaux universitaires

consacrés à l'anarchisme, 1978-1988 (en langue française seulement)

La présente liste ne prétend nullement à l'exhaustivité. Les corrections et additions qu'on voudra bien nous signaler seront reçues avec reconnaissance.

AMOROS (Solon), La CNT en Catalogne Sud de 1939 à nos jours, Thèse de 3e cycle, Toulouse-Le Mirail, 1984, 452 p.

AUZIAS (Claire), Mémoires libertaires : Lyon, 1919-1939, Thèse de 3e cycle, Lyon II, 1980, 428 p. + annexes (89 p.).

BlANCO (René), Un siècle de presse anarchiste d'expression française, 1880-1983, Doctorat d'État, Université de Provence, 1988, 7 vol., 3 493 p. (dont un répertoire alphabétique des publications en 3 vol., 2 216 p.).

BlELKA (Alain), L'Antimilitarisme en Meurthe-et-Moselle avant la guerre de 1914, Nancy II, 1978 (complète utilement la maîtrise de Edouard Calduch sur le mouvement anarchiste dans le département, Nancy II, 1975).

BlTLLOCH (Ruben E.), La théorie de la violence dans l'anarchisme argentin, 1890-1910, Mémoire de l'EHESS, Paris, 1982, XXVI - 191p.

(22) J. MOULAERT, Het Vervloekte Staat. Anarchisme in Frankrijk, Nederland en Belgie, 1890-1914, thèse de Doctorat, Université catholique de Louvain, 1979 (une version allégée a été publiée par Epo, Berchem-Amsterdam, 1981, 208 p.).

(23) L. BETTINI, Bibliografia dell'Anarchismo, Florence, Crescita Politica, vol. 1 : Periodici e numéro unici anarchie! in lingua italiana publicati in Italia (1872-1971), 429 p., 1972. Vol. 2 : Periodici e numéro unici anarchici in lingua italiana publicati all'estero (1872-1971), 351p., 1976.


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par Claire AUZIAS

La troisième CGT de l'entre-deux-guerres serait encore inconnue des historiens du mouvement ouvrier sans les quelques pages que Jean Maitron lui consacra dans son histoire de l'anarchisme (1).

A partir des dépouillements des cartons d'Archives départementales du Rhône consacrés à la surveillance dite politique exercée sur les syndicats dans les années 1920, à partir de l'ensemble des sources écrites relatives au syndicalisme révolutionnaire dans le Rhône — étude quantifiée des répartitions syndicales des Premier Mai pour les trois centrales jusqu'en 1939, dépouillement d'archives syndicales, congrès, résolutions et répartition des votes par fédération et par syndicat, presse syndicaliste, notamment Le Combat syndicaliste, organe de la CGTSR —, et enfin, à partir du recueil et de l'analyse des sources orales — corpus majeur et premier de ma thèse —, j'ai étudié cette troisième centrale syndicale dans le département du Rhône. Un département particulièrement intéressant. C'est à Lyon en effet que la CGTSR fixe son siège national lors de sa création les 15 et 16 novembre 1926. C'est là que ce siège reste fixé pendant les deux premières années de son histoire. Un cas exceptionnel dans un pays aussi centralisé que la France. Un cas qui répond à une situation de fait : le département du Rhône est à cette date le seul en France où les syndicats dirigés par les anarcho-syndicalistes, les anarchistes, sont majoritaires. Depuis 1914 ce sont des anarchistes qui, avec Henri Bécirard, ont gardé le siège de l'Union des syndicats du Rhône, y compris au temps de l'Union sacrée.

Cet article ne se veut en aucune façon une histoire de la CGTSR. Pas même une histoire de sa période lyonnaise : il faudrait comme pour toute histoire du syndicalisme la confronter aux autres forces syndicales, à l'histoire du patronat lyonnais, à celle de la municipalité radicale, etc. Il s'agit, modestement, de présenter une chronologie des faits et de contribuer ainsi à une histoire qui reste à écrire. Enfin la nécessité d'équilibrer les différentes composantes de ce numéro dédié à la mémoire de Jean Maitron m'a conduite à limiter à l'extrême le système interprétatif (2).

(1) J. MAITRON, Le mouvement anarchiste en France, tome 2 : de 1914 à nos jours, Paris, Maspero, 1975, 439 p.

(2) Cet article renvoie à ma thèse : Mémoires libertaires, Lyon 1919-1939, Université Lyon II, 1980, 428 pages, annexes, biblio. Le point de départ est une recherche d'histoire orale du mouvement anarchiste entre les deux guerres, constituée d'un corpus sonore de 65 heures d'entretiens, avec des militants nés entre 1890 et 1918, complétée d'un dépouillement d'archives écrites pour les questions d'histoire sociale absentes de l'historiographie restituée par les sources orales. Les archives de cette recherche, enregistrements, documents privés, biographies, photographies ont été déposées à l'Institut International d'Histoire Sociale d'Amsterdam, section Anarchisme, sous la direction de Rudolf de Jong.

Je remercie mes collègues et camarades J.-L. Pinol, R. Bianco et C. Maignien qui ont relu et corrigé cet article et m'ont apporté d'appréciables critiques. Je remercie tout particulièrement Madeleine Rebérioux, pour son exigence éclairée et chaleureuse.

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


56 C. AUZIAS

Il est pourtant nécessaire d'évoquer en quelques mots les origines de la troisième CGT, sans revenir naturellement sur l'ensemble des problèmes complexes qui ont conduit en décembre 1921 (après l'exclusion dès février, par le CCN de la CGT, des syndicats qui se proposaient d'adhérer à l'Internationale syndicale rouge) à la scission entre CGTU et CGT (3). Le débat portait en partie sur les conclusions à tirer, au lendemain de la guerre et de la révolution russe, de la Charte d'Amiens et notamment du paragraphe selon lequel « afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale ». Ce débat fut suractivé par les problèmes posés par l'éventuelle adhésion à l'ISR dont le congrès de fondation se tint à Moscou en juillet 1921. Aux yeux de nombreux anarchistes attachés à une interprétation littérale de la Charte d'Amiens, l'adhésion à l'ISR signifiait l'acceptation de l'existence des « noyaux communistes complètement subordonnés à l'ensemble du parti » et destinés à « conquérir les syndicats au communisme », conformément à la 9e condition d'admission à l'Internationale communiste. Pour coordonner leurs positions un certain nombre d'anarchistes, membres actifs des Comités syndicalistes révolutionnaires, reprenant une tradition anarchiste bakouniniste, signèrent en février 1921 un « pacte » secret par lequel ils s'engageaient à ne placer à la tête de la CGT, quand elle serait en leur pouvoir, que « des camarades purement syndicalistes révolutionnaires, autonomistes et anarchistes ». Verdier, Besnard et Fourcade, que l'on retrouvera quelques années plus tard à l'origine de la CGTSR, étaient les premiers signataires de ce texte : il signifiait l'organisation d'une tendance au sein de la minorité révolutionnaire de la CGT d'où allait sortir la CGTU.

Si, au congrès confédéral de la CGT en octobre 1920 à Orléans, la minorité révolutionnaire s'était encore retrouvée, notamment dans le Rhône où elle obtint, de justesse, la majorité, sur une motion Verdier, si, grâce au Pacte, Pierre Besnard put supplanter Pierre Monatte à la tête des CSR (4) et si en conséquence le bureau provisoire de la CGTU, de décembre 1921 au congrès constitutif de Saint-Etienne (juin 1922), resta placé sous son influence et celle de ses amis, il n'en fut plus de même à partir de Saint-Etienne : la majorité du congrès désavoua le Bureau et la CA. La motion Monmousseau, soutenue par les délégués communistes quoique Monmousseau ne fût pas membre de la SFIC, obtint 848 voix contre 399 à la motion Besnard. La suprématie communiste fut définitivement acquise au congrès de Bourges (novembre 1923) où près des quatre cinquièmes des délégués votèrent l'adhésion à l'ISR.

(3) Cf. A. KRIEGEL, AUX origines du communisme français, Paris-La Haye, Mouton, 1964, 2 vol. ; J. MAITRON et C. CHAMBELLAND, Syndicalisme révolutionnaire et communisme. Les archives de Pierre Monatte, Paris, Maspero, 1968 ; et J. CHARLES, « A propos de la scission syndicale de 1921 », dans Mélanges d'histoire sociale offerts à Jean Maitron, Paris, Les Éditions ouvrières, 1976.

(4) J. MAITRON, Le mouvement anarchiste..., op. cit., p. 65.


LA CGTSR, 1926-1928 57

L'UD du Rhône pour sa. part était restée fidèle à ses positions anarcho-syndicalistes et anarchistes. Les partisans de la CGT, minoritaires, avaient dû quitter le siège historique du syndicalisme lyonnais et au congrès de Saint-Etienne l'UD avait voté à une majorité non négligeable — 34 mandats contre 27 — la motion Besnard. Rien d'étonnant dans ces conditions à ce qu'elle fasse partie des organisations syndicales qui, après Bourges, décident de quitter la CGTU et entrent dans l'autonomie. Elle le fait le 27 février 1924. La direction confédérale en juin' ne parvient pas à rallier les dissidents. Et le 14 décembre 1924 c'est la CGTU qui doit à son tour quitter les locaux du syndicalisme lyonnais et greffer le syndicalisme rouge sur des lieux sans histoire.

Les syndicats qui avaient quitté la CGTU devaient-ils rester dans l'autonomie ? Pierre Besnard avait pris en novembre 1924 l'initiative de les regrouper en une Union fédérative des syndicats autonomes (UFSA). Fallait-il aller plus loin et créer une centrale syndicale autour de cette tendance, ce qui signifiait mettre un terme, au moins provisoire, à l'espérance d'unité ? Tous n'étaient pas d'accord, loin s'en faut. Un Le Pen, délégué du Bâtiment, ne déclarait-il pas que « si nous avons une troisième CGT, c'est deux de trop que nous aurons » (5) ? En tout cas, à la conférence de Saint-Ouen de l'UFSA, le 28 juin 1925, Besnard en devient le secrétaire (6).

C'est finalement de Lyon, et non seulement de Besnard, que viennent les initiatives. Un syndicat unique du Bâtiment s'y organise en aoûtseptembre 1926. Définitivement créé en octobre, il siège 86, cours Lafayette et regroupe les sections des terrassiers, des travaux publics (7), des asphalteurs, parqueteurs, plâtriers-peintres, charpentiers en bois, serruriers, vitriers, ainsi que les ouvriers des fournitures en bâtiment (8). Koch en est le secrétaire (9). Il restera le principal appui, et le plus stable, du syndicalisme, anarchiste de la région lyonnaise. Un mois tout juste après sa création, les 31 octobre et 1er novembre 1926, la création d'une nouvelle confédération fait un pas en avant. L'Union des syndicats autonomes du Rhône tient son congrès au cercle syndicaliste de la rue du Quatre-Août à Villeurbanne, sous la haute présidence de Pierre Besnard.

(5) Le Pen in : Compte rendu sténographique du congrès du Bâtiment, Lyon, 1925, p. 48. Sur ces événements, cf. K. AMDUR, « La tradition révolutionnaire entre syndicalisme et communisme dans la France de l'entre-deux-guerres », Le Mouvement social, avril-juin 1987, p. 34-38.

Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier, sous la direction de Jean Maitron, puis de Claude Pennetier, est publié actuellement, concernant l'entre-deux-guerres, jusqu'à la lettre Kw (vol. 32). A1 la notable exception de Pierre Besnard, d'Henri Fourcade et de Koch (ou Kock), les militants ici cités n'y figurent pas encore ; toutes les biographies des syndicalistes anarchistes cités dans cet article entre 1919 et 1939 sont déposées à l'IIHS (Amsterdam).

(6) Lettre de la commission executive provisoire de l'UFSA (Besnard-Verdier) aux délégués du congrès fédéral du bâtiment, mairie du 7e arrondissement, Lyon ; Compte rendu sténographique, op. cit., p. 35. Et J. MAITRON, Le mouvement anarchiste en France, op. cit.

(7) Le Progrès de Lyon, 20-21 novembre 1926, Archives municipales de Lyon (AML).

(8) Ibid., 26 novembre 1926.

(9) Ibid., 15 novembre 1926. Koch était, au congrès de la Fédération du bâtiment de 1923, le délégué des ouvriers du bâtiment et travaux publics de la région parisienne ; cf. Compte rendu sténographique, op. cit., 1re séance. En juin 1926, il est secrétaire du syndicat des terrassiers du Rhône ; cf. Archives départementales du Rhône (ADR), 10 M 80, 7 juin 1926.


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La première journée est consacrée au rapport moral (propagande, lutte contre le fascisme) ; la seconde, à l'orientation syndicale. La question d'une troisième CGT est examinée ; Fourcade demande la concentration des forces dans une CGT fidèle à l'avant-guerre. Besnard intervient longuement. S'il prône une CGT dans l'esprit de la Charte d'Amiens, il n'en est pas moins sensible aux conditions nouvelles de travail et de vie et met notamment l'accent sur la nécessité d'unir techniciens et scientifiques aux' travailleurs manuels. Une résolution est votée : « L'unité doit être assurée solidement et ne peut l'être que par la constitution d'un nouvel organisme national, lié lui-même organiquement avec les mouvements syndicaux des pays se plaçant sur le même plan. » Enfin, cette CGT doit être « syndicaliste révolutionnaire, fédéraliste et anti-étatique » (10).

Les 13 et 14 novembre, c'est, à son tour la Fédération du bâtiment qui tient un congrès national extraordinaire à la mairie du 7e arrondissement de Lyon. Koch préside aux premiers débats ; Fourcade ouvre le congrès, puis Racamond, de la CGTU, invite l'auditoire à refuser une troisième CGT. Lucien Huart, au nom de l'UFSA, combat cette intervention ; Lansink, au nom de l'AIT, organisation internationale de tendance anarchiste née à Berlin en décembre 1922, face à l'ISR, en appelle à la situation des travailleurs étrangers en France pour démontrer l'urgence d'un rassemblement national conséquent, seul capable d'affronter ces questions.

Une motion clôt la première journée : les congressistes saluent Sacco et Vanzetti et décident de faire appel à la grève générale insurrectionnelle si besoin est, en réponse aux menaces fascistes.

Au matin du second jour, la résolution finale consacre par 52 voix contre 3 et 2 abstentions la constitution de la troisième CGT. L'aprèsmidi est réservée à l'audition des délégués étrangers : Severin, de la centrale suédoise, Buth du bâtiment allemand, Miranda pour la CGT portugaise et Lansink, pour la fédération des Pays-Bas (11). Une séance nocturne envisage la constitution d'une Internationale révolutionnaire du bâtiment.

Sans désemparer, s'ouvre le lendemain matin, lundi 16, l'assemblée des syndicats autonomes, à la mairie du 6e arrondissement. Cette conférence est convoquée par l'UFSA, la Fédération du bâtiment et la Fédération autonome des coiffeurs (12). 89 syndicats y sont représentés par 69 délégués (13). Les quatre délégués étrangers participent au congrès. Lansink représente, en outre, FAIT. Fourcade pour l'UD du Rhône, Madame Bonnefond pour les apprêteurs de Lyon, Charrent des terrassiers constituent le bureau de la première journée. Trois résolutions sont adoptées à l'unanimité en préambule aux délibérations : l'une en faveur de Sacco et Vanzetti, la seconde pour les emprisonnés et persécutés russes ; la dernière pour la création d'un journal et d'une revue.

La discussion sur la constitution d'une nouvelle confédération ne

(10) Ibid., 3 novembre 1926.

(11) Ibid., 15 novembre 1926.

(12) Ibid., 3 novembre 1926.

(13) « Compte rendu analytique du congrès des syndicats autonomes de France (Lyon, 15-16 novembre 1926) », Le Combat syndicaliste, organe officiel de la CGTSR, n° 1, décembre 1926, p. 2 : ADR, presse n° 118. Le Progrès de Lyon du 16 novembre 1926 parle de 87 syndicats et 61 délégués.


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recueille pas l'assentiment de tous les congressistes. Le délégué du syndicat autonome des métaux de la Seine, Albert Guigui, déclare que depuis la création de l'UFSA deux années irrécupérables se sont écoulées qui rendent caduque la constitution d'une confédération. L'affaiblissement des forces signe, à son sens, la faillite du projet besnardien. L'Union autonome d'Amiens et la section du bâtiment de Besançon expriment les mêmes réserves. Les partisans les plus chaleureux d'une confédération « libre, autonome et indépendante » (14) sont autour de Pierre Besnard : Lucien Huart (du syndicat de la chaussure de Paris), Henri Fourcade (de l'UD du Rhône), Clément (des pipiers de Saint-Claude), Raitzon (des métaux de Lyon), Boisson (de la Fédération du bâtiment), Boudoux (du SUB de Paris), Leroy (des coiffeurs de Paris), Aigueperse (des cuirs et peaux de Saint-Etienne), Garros (de l'électricité de Lyon), Demonsais (des communaux de Toulon).

En fin de journée, le congrès affirme « que le premier devoir des syndicalistes consiste maintenant à rassembler d'urgence, dans un même organisme tous leurs éléments épars à travers le pays ; de faire, en un mot, sur leur plan, ce que les deux CGT ont fait sur le leur » (15). La constitution de la Confédération Générale du Travail Syndicaliste Révolutionnaire est votée par 84 voix contre 3 et 2 abstentions. En séance de nuit les quatre délégués étrangers apportent des informations sur le syndicalisme révolutionnaire dans leur pays et expriment leur solidarité morale et matérielle avec la CGTSR. Lansink définit le syndicalisme selon l'AIT et « exprime l'espoir que le mouvement français qui, dans le passé, fut le guide moral du mouvement syndicaliste révolutionnaire mondial reprendra bientôt sa place au sein de l'Internationale Syndicale reconstituée, suivant les principes définis par Bakounine » (16).

La seconde journée du congrès est consacrée à la discussion des statuts, présentés par Lucien Huart. Ceux-ci sont votés à l'unanimité moins deux voix (métaux de Paris et UD d'Amiens) (17). La CGTSR « repose de la base au faîte sur le producteur, garantissant à ce dernier la direction effective de l'organisation des travailleurs ; le congrès manifeste le désir formel de décentraliser fortement l'action confédérale » (18).

Dans cet esprit, la structure de l'organisme confédéral est étudiée et remaniée en unions locales, syndicats d'industrie, conseils d'usine et comités d'atelier. Les fonctions de chaque rouage et des militants responsables sont strictement limitées, selon les principes de la non-rééligibilité, du non-cumul des pouvoirs, de l'apolitisme et du fédéralisme. C'est ainsi que le siège de la confédération est fixé à Lyon, 86, cours Lafayette, sur proposition de la Fédération du bâtiment, par l'article 27 des statuts de la Centrale. Son organe officiel, Le Combat syndicaliste est administré et rédigé au siège de la CGTSR. Un projet de manifeste du syndicalisme

(14) Résolution du congrès de l'Union Autonome du Rhône, 1er novembre 1926, Le Progrès de Lyon, 3 novembre 1926.

(15) « Compte rendu analytique du congrès des syndicats autonomes de France », art. cit., p. 2.

(16) Ibid.

(17) Le 27 novembre 1926, le syndicat autonome des métaux de la Seine, tout en approuvant la position de son délégué, Guigui, au congrès de Lyon, « s'incline devant le désir quasi unanime des syndicats autonomes et donne son adhésion à la CGTSR » Le Combat syndicaliste, n° 1, p. 1.

(18) Ibid., Préambule des statuts de la CGTSR, p. 3.


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révolutionnaire est lu alors par Pierre Besnard. Plus connu sous le nom de Charte de Lyon, ce manifeste reprend les grands axes des résolutions d'Amiens dont il se revendique et s'applique à formuler les conditions modernes faites au syndicalisme révolutionnaire par la concentration industrielle et les régimes fascistes (19). Cette résolution est acceptée par 80 voix dont 30 avec réserve.

En séance nocturne, l'adhésion à l'AIT est adoptée à l'unanimité ; puis on passe à l'élection du bureau confédéral. Fourcade, proposé par nombre de syndicats pour le poste de secrétaire confédéral, se récuse : « ne se sentant pas la force de mener cette rude tâche à bien » (20). L'insistance du congrès ne fléchit point ce refus ; Lucien Huart se propose alors pour un intérim de trois mois. Henri Raitzon est élu secrétaire administratif. Une commission provisoire de seize membres est nommée, parmi lesquels Allègre, Koch, Laplanche, Charrent, Chapuis, Madame Bonnefond.

Lucien Huart s'installe à Lyon pour la durée de son mandat.

Le 17 novembre au soir, la CGTSR invitait les travailleurs lyonnais à la mairie du 6e arrondissement à un meeting de présentation. Les orateurs en sont Lansink, Severin, Buth et Miranda ainsi que Besnard, Huart, Boisson et Boudoux. Allègre préside les débats assisté de Madame Bonnefond et de Pommier. Les thèmes de propagande pour la nouvelle CGT s'appuient sur le constat de la faillite des entreprises politiques libérale (gouvernement travailliste en Grande-Bretagne) et soviétique d'une part, sur le danger fasciste d'autre part (21).

Le 24 novembre, une réunion informative a lieu à la Bourse du travail ; ébénistes, menuisiers en siège, tapissiers, scieurs mécaniques, tonneliers, brossiers, personnel des maisons d'alimentation, ouvriers boulangers de Lyon et banlieue, métallurgistes de toute catégorie, SUB, ouvriers en cuivre sont convoqués (22).

Décembre et janvier sont consacrés à la campagne d'adhésion à. la CGTSR. Ainsi, le 13 décembre, c'est le personnel des maisons d'alimentation qui invite à rejoindre la CGTSR et installe le siège provisoire de son syndicat au « comptoir de la Bourse », 44, cours Morand (23). Une semaine plus tard c'est le syndicat autonome de l'habillement qui vote l'adhésion à la CGTSR (24). Un mois après la constitution de la confédération, cartes, timbres syndicaux et organe de presse sont distribués.

Dans Le Combat syndicaliste de janvier 1927, on peut lire sous la plume de Garros : « l'Union du Rhône qui fut une forteresse révolutionnaire [...] se doit à son passé»; à l'oeuvre donc. Le 23 janvier, le congrès départemental de l'Union autonome se constitue en Union régionale de la CGTSR sous le nom de 8e région CGTSR. Par la voix de

(19) C. AUZIAS, Mémoires libertaires, op. cit., annexe La Charte de Lyon.

(20) Le Combat syndicaliste, n° 2, janvier 1927, compte rendu analytique, suite.

(21) Le Progrès de Lyon, 18 novembre 1926.. Les syndicats organisateurs sont: « asphalteurs, bétonniers, apprêteurs sur étoffe, boulangers, brossiers, chocolatiers, confiseurs, biscuitiers, électricité du Rhône, charpentiers en bois et en fer, chauffage, cuisiniers, ébénistes, guimpiers et guimpières, habillement du Rhône, lithographes, maçons et aides, plâtriers, parqueteurs, serruriers, scieries mécaniques, terrassiers, tonneliers, vitriers, dragueurs du Rhône, débardeurs des gares ». Des syndicats de métier, très spécialisés.

(22) Le Progrès de Lyon, 24 novembre 1926.

(23) Ibid., 13 décembre 1926.

(24) Ibid., 20 décembre 1926.


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Fourcade, le fonctionnement de l'Union régionale est exposé comme le principe fédéraliste le plus adéquat aux nouvelles conditions économiques. En tête de ses revendications, la 8e région place le mot d'ordre de l'AIT : « journée de six heures » (25), qui restera son slogan numéro un. Une intense campagne est développée en ce sens (26). Des unions locales se constituent dans la région ; ainsi, celle de Saint-Etienne en décembre 1926 (27).

Des tournées de conférences, avec Huart ou Fourcade pour orateurs, sont réalisées à Grenoble et Romans qui aboutissent parfois à la constitution d'unions locales : c'est le cas de Grenoble. A Romans, le syndicat des travailleurs des cuirs et peaux vote son adhésion à la CGTSR et anime la propagande syndicaliste révolutionnaire dans cette ville. Une fédération CGTSR est en voie de constitution avec Raitzon pour responsable (28).

Le 13 mars 1927, les syndicats autonomes de la Seine forment à leur tour la première Union régionale CGTSR.

Par ailleurs, la fondation de la confédération suscite des heurts avec la CGTU. Allègre était une cible particulièrement choyée des militants unitaires en raison de ses fonctions de secrétaire de la Bourse du Travail de Lyon depuis 1924. Diverses campagnes de presse avaient depuis cette date discrédité Allègre ; les autonomes avaient fait face verbalement.

C'est le 12 décembre 1926 que le différend, focalisé sur Allègre, éclate physiquement. Ce jour-là, deux réunions parallèles, unitaires et autonomes, se tiennent à la Bourse du Travail. La bagarre se mène à coup de barres de fer et de bancs. Un poêle à charbon en combustion est jeté dans l'escalier, menaçant de mettre le feu à l'établissement. La salle n° 8 est dévastée ; bilan : un militant CGTSR brûlé à la main droite, un second fendu au front. Boudoux s'en sort avec deux dents cassées et le côté droit contusionné ; un autre militant CGTSR a le bras cassé en deux endroits.

Le lendemain 13 décembre, une délégation de cinq personnes se rend auprès de Révol, 5, passage Coste, quérir des explications. Le secrétaire départemental de la CGTU reçoit les syndicalistes, revolver au poing (29).

Cette affaire inaugure, à Lyon, le, temps des violences physiques entre militants des deux confédérations. Elles se succèdent sur ce modèle, s'aggravant jusqu'au tournant de 1934.

Le 1er mai 1927 est choisi par l'AIT comme journée internationale en faveur des six heures et de la semaine de trente-trois heures. La CGTSR pour la France, la CNT pour l'Espagne, l'USI pour l'Italie, les groupements anarcho-syndicalistes de Pologne et de Bulgarie, le Comité d'Emigration enfin, répondent à l'appel de l'AIT.

A Lyon, la CGTSR rassemble 300 auditeurs au meeting de la Bourse

(25) Cf. Le Combat syndicaliste, n° 3, février 1927, p. 1 et n° 4, mars 1927, p. 2.

(26) Par exemple, la conférence du 9 mars 1927 au cercle syndicaliste de Villeurbanne, sur « les six heures » : Le Progrès de Lyon.

(27) Le Combat syndicaliste, n° 2, janvier 1927, avec un article signé F.P. (Fernand Planche?).

(28) Ibid., Une Internationale syndicaliste des métaux, adhérente à l'AIT avait été fondée à Berlin, en septembre 1926.

(29) Ibid., « Les incidents de Lyon » : un article signé du bureau et de la CA de la CGTSR.


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du Travail. Vernadet (du bâtiment), Richard (de la Libre Pensée), Ruault (des lithographes), Huart enfin, développent à la tribune la revendication des six heures, solution contre le chômage. Le Combat syndicaliste du 1er mai, édité conjointement par la CGTSR et le SUB, consacré à ce thème, est diffusé par les syndicalistes. Lucien Huart invite l'assistance à protester contre l'extradition de Durruti, Ascaso et Jover et contre la condamnation de Sacco et Vanzetti (30). L'après-midi, une fête champêtre au Clos Frizon (Villeurbanne) rassemble « quelques centaines » de militants autour de Charles d'Avray et de Renez, chansonniers anarchistes monmartrois, dont le récital est destiné au bénéfice de la CGTSR (31).

Aucune manifestation de rue commune aux trois CGT en cette année 1927. Seule, la CGTU organise un cortège avec 2 000 personnes. Majoritaire chez les militants, la CGTSR ne l'est donc pas quand il s'agit de rassembler des sympathisants.

Dans la région, aucune démonstration CGTSR n'est signalée. A Saint-Etienne, 2 000 manifestants défilent par la ville. A Dijon, Montceau-les-Mines, Le Creusot, seules CGT et CGTU semblent avoir pignon sur rue (32). Nicolas Berthet est le délégué CGTU du Rhône à SaintChamond, et Chabanis à Rive-de-Gier (33).

Les 14 et 15 août 1927 a lieu le 1er congrès national de la centrale CGTSR. Le Clos Frizon, 66, rue du 4-Août, accueille les congressistes. A l'ordre du jour : actualité et situation de la CGTSR- Le congrès a été précédé d'une conférence de Pierre Besnard, la veille, à la Bourse du Travail, sur « la situation financière mondiale et l'unité syndicale » (34).

En mars 1928, un programme de revendications immédiates, inspiré des délibérations du congrès confédéral national est établi. Il tient en huit points pour les revendications ouvrières, en deux points pour les revendications sociales. Ce sont :

1. diminution des heures de travail et application de la journée de six heures ;

2. augmentation générale des salaires ;

3. salaire unique, par industrie d'abord, nationalement ensuite ;

4. contrôle par les conseils d'usine de l'embauchage et du débauchage ;

5. contrôle syndical de la main-d'oeuvre étrangère ;

6. libre exercice du droit syndical pour tous les travailleurs sans distinction de nationalité ou de race ;

7. délégués ouvriers à la sécurité et à l'hygiène pour chaque industrie, choisis par les ouvriers, sous le contrôle des syndicats et révocables par eux ;

8. paiement intégral du salaire aux accidentés du travail.

Les deux revendications sociales immédiates sont :

— l'amnistie totale et la suppression des conseils de guerre ;

— l'abrogation des lois scélérates (35) [il s'agit de la loi de 1920 contre l'avortement et la contraception].

(30) Le Combat syndicaliste, n° 5, 1" mai 1927, p. 1.

(31) ADR, série 10 M : 1er Mai. Le rapport de police se contente de cette approximation numérique. Le Progrès de Lyon du 2 mai 1927 parle d'une « assistance très nombreuse ».

(32) Le Progrès de Lyon, 2 mai 1927.

(33) ADR, série 10 M, 1er Mai, 28 avril 1927 : « prévisions en vue du Premier Mai ».

(34) Le Progrès de Lyon, 13 et 14 août 1927.

(35) Cf. Le Combat syndicaliste, n° 7, 1er mars 1928, p. 2.


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La CGTSR consacre une attention soutenue à ces campagnes pour l'aménagement des conditions de travail : augmentation des salaires, réduction de la journée de travail, paiement des accidents du travail, hygiène et sécurité ; à l'exception de la journée de six heures, toutes ces revendications sont, de nos jours, acquises.

Seule la revendication du salaire unique distingue radicalement la CGTSR des deux autres centrales : elle traduit l'égalitarisme du syndicalisme révolutionnaire. La journée de six heures n'est pas seulement destinée à améliorer la condition morale et matérielle des salariés, notamment aux fins du développement intellectuel tant prôné par le syndicalisme révolutionnaire depuis le siècle dernier. Elle vise aussi à combattre le chômage. Enfin deux revendications concernent la main-d'oeuvre étrangère : contrôle syndical et libre exercice du droit syndical pour tous les travailleurs sans distinction (ce sont les mots de la résolution) de nationalité ou de race.

Loin de s'en tenir à une argumentation déréalisée, il appert que la CGTSR engage sa lutte au nom d'une pensée sociale certes constituée au cours du XIXe siècle, mais sur un terrain qui s'avère, au XXe siècle, d'une certaine pertinence.

Le 1er mai 1928, le rapport des forces des trois centrales n'a pas bougé. La CGT rassembla 800 personnes le matin, pour un meeting à l'Eldorado (3e arrondissement) et la CGTU 2 000 manifestants pour le cortège de l'après-midi. La CGTSR comptait 400 militants au meeting de Villeurbanne (Cercle syndicaliste) ; Koch, secrétaire du SUB, reprit le mot d'ordre des six heures qu'il développa ; Richard s'exprima contre les bagnes militaires ; Andrieux fit campagne pour la CGTSR et, lettre de syndicalistes italiens à l'appui, engagea ses camarades à la lutte antifasciste. J.-S. Boudoux fit l'historique du 1er Mai et invita à resserrer les liens internationalistes pour la défense du prolétariat et de la révolution sociale mondiale (36).

Dès août 1928, la confédération prépare son IIe congrès national. Les syndicats adhérents désignent Lyon comme lieu du congrès, qui se tiendra en novembre. A l'ordre du jour, outre les rapports moral et financier, figurent la formation des Unions et fédérations, les six heures et la rationalisation, la situation économique et sociale de la femme, l'antimilitarisme, la presse ; les questions relatives à l'organisation intérieure de la CGTSR comportent notamment le renouvellement du bureau et de la CA (37).

Les 2, 3 et 4 novembre, c'est au Cercle syndicaliste de la rue du 4Août que délibère ce IIe congrès, sous la présidence d'honneur de LouisPaul Vial (38). Pierre Besnard indique que si la confédération n'a point augmenté ses effectifs depuis sa création, du moins a-t-elle su les conserver. Un effort de persuasion sera tenté à l'égard des syndicats qui, en deçà de la centrale révolutionnaire, maintiennent leur statut d'autonomie.

(36) ADR, série 10 M, 1er Mai ; préfet du Rhône à ministère de l'Intérieur, 2 mai 1928.

(37) Ibid., n° 15, octobre 1928.

(38) Ibid., n° 16, novembre 1928. Pour l'affaire Louis-Paul Vial, condamné au bagne militaire pour désertion en 1918, voir C. AUZIAS, Mémoires Libertaires, op. cit., p. 249. Voir également le Bulletin du Comité de Défense Sociale, n° 4, octobre 1928, entièrement consacré à L.-P. Vial : CIRA-Genève, Bro 6368 f (add. R.B.).


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Dès la première journée du congrès est abordé le problème du renouvellement du bureau et de la commission administrative. Malgré les recommandations et circulaires depuis août, aucune candidature n'est parvenue au bureau pour remplacer Huart, dont l'intérim au poste de secrétaire confédéral dure depuis deux années. Le congrès doit donc désigner un candidat et Lucien Huart propose Juhel, secrétaire fédéral du bâtiment (39). Rien d'étonnant : le SUB alimente massivement la vie syndicale ; à Lyon, il édite son propre organe, Le Réveil du Bâtiment, et il ne cesse de mener campagne pour les revendications de la CGTSR et de l'AIT (40). Juhel proteste et refuse l'offre ; il est élu, à son corps défendant, à l'unanimité, moins les quatre voix des syndicats qu'il représente ; il subordonne aussitôt sa nomination aux décisions de son syndicat.

S'engage alors une polémique inquiète autour de cette nomination. Le congrès et Lucien Huart plus particulièrement, en qualité d'ex-secrétaire confédéral, sont dans la nécessité d'user de leur autorité morale afin de pourvoir la confédération d'un secrétaire général à la hauteur de ses fonctions. Juhel qui remplit les conditions requises se voit ordonné secrétaire par la souveraineté du congrès : « Un syndicat ne peut priver la confédération tout entière de l'homme dont elle a besoin, sous prétexte de garder pour lui seul un militant capable » (41). Huart parle alors du discrédit attaché à la fonction syndicale, cause vraisemblable de l'absence de candidature pour le remplacer. C'est encore lui qui propose Paris comme siège syndical, la première Union régionale lui paraissant apte à fournir les militants nécessaires au bureau et à la CA.

Ainsi en est-il décidé par le congrès : la CGTSR siégera pour les deux années à venir à Paris ; son bureau se compose de Juhel, du SUB de Paris, comme secrétaire ; de Robinet, des coiffeurs de Paris (secrétaire adjoint), d'Andrée Robin, des employés de la région parisienne (trésorière), de Bournier, du bâtiment d'Argenteuil. L'archiviste sera choisi dans le syndicat du chauffage de Paris. Les syndicats de la région parisienne désignent, en Assemblée régionale, le 18 novembre, la commission administrative avec Andrieux (SUB), Besnard (cheminots), Boisson (bâtiment), Dousseau, Lejeune père et fils, Marguerite Pascoueau, Tavernier, Victor Giraud, Guilloret...

Le Combat syndicaliste publie encore son numéro de décembre 1928 à Lyon sous la responsabilité de Huart et la gestion de Fourcade. A partir de janvier 1929 la CGTSR lyonnaise est rendue à des tâches strictement départementales. Elle conserve son siège, 86, cours Lafayette et gère en outre le 193 de la rue Du Guesclin sous le nom de salle Sacco et Vanzetti (42) et le cercle syndicaliste de la rue du 4-Août à Villeurbanne.

(39) Juhel était délégué titulaire du SUB de la Seine en 1925 ; cf. Compte rendu sténographique du congrès de la Fédération du bâtiment, Lyon, 1925, op. cit., p. 55.

(40) Cf. Le Combat syndicaliste, n° 13, août 1928 et Le Réveil du Bâtiment, 19271932, consultable aux ADR n° 732.

(41) Le Combat syndicaliste, n° 16, novembre 1928, p. 3.

(42) Ce local, ex-restaurant « communiste » entre 1914 et 1917, devint une coopérative d'achat gérée par l'USR jusqu'en 1920, puis fut aménagé par Francis Million, secrétaire de l'Union des Syndicats du Rhône avant 1914, en salle de réunion et de conférences. Divers groupements liés à l'USR y siègent ; le 193 de la rue Du Guesclin est alors usuellement nommé salle Francisco Ferrer. Après l'exécution de Sacco et Vanzetti, ce lieu fut renommé en leur mémoire.


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Sa période glorieuse est terminée. Ses effectifs s'effritent, lentement, à l'exception du bloc du SUB, alors que croissent ceux de la CGTU. Quant à la CGTSR nationale qui a fait retour au centralisme ordinaire, elle éprouvera de plus en plus de difficultés à maintenir une activité proprement syndicale.

Comment expliquer l'épisode décentralisé de Lyon, unique dans l'histoire syndicale française et dont la brièveté ne doit pas conduire à sousestimer l'intérêt ? Il n'y eut pas volonté délibérée, cela est clair. Les syndicats autonomes parisiens — Le Pen, du Bâtiment, Guigui, des Métaux, le disent bien — n'étaient pas chauds pour créer une troisième CGT : faut-il en rendre responsable le milieu ouvrier, finalement plus politisé que d'autres, de la capitale et de sa banlieue ? On remarquera alors qu'il en fut de même chez les anars de Limoges. En tout cas, c'est un fait, les militants lyonnais assumèrent les responsabilités. Il serait insuffisant d'invoquer les composantes socio-professionnelles de la région lyonnaise : le SUB reste fidèle, bien après 1928, à la CGTSR, et les Métaux, qui à Paris sont massivement CGTU, la soutiennent longtemps. Il semble plus utile de chercher dans d'autres voies. Et d'abord d'explorer le long terme : la région lyonnaise s'est caractérisée entre 1830 et 1939 par la rencontre de fortes poussées revendicatives et syndicales, de projets révolutionnaires et de formes de syndicalisme d'action directe : des mutuelles de canuts à la première Internationale. Dès 1882 les anarchistes y constituent un noyau considérable, le plus important de là France sans doute. Le milieu ouvrier, très diversifié, facilite le passage d'un métier à l'autre, d'une entreprise à l'autre : on peut « ramasser ses clous » et retrouver du travail. Au XXe siècle cette prédominance de l'anarchisme se maintient, en basses comme en hautes eaux nationales. C'est ainsi que le préfet du Rhône note le 27 octobre 1916 : « En dépit de l'événement, l'élément révolutionnaire du Rhône n'a pas modifié ses opinions et son attitude (43) ». L'afflux, pendant les années 1920, notamment dans le Bâtiment, d'immigrés italiens antifascistes, d'obédience volontiers anarchiste, le rôle d'un militant de talent, Paul Massoubre, qui a conforté, dans les Métaux, l'héritage de Merrheim et des combats des minoritaires de guerre, tout cela demande à être mieux éclairé.

En tout cas, Lyon ne fut pas seulement, pour s'en tenir à la IIIe République, la ville où naquit en 1886 le syndicalisme guesdiste, et un des hauts lieux des premiers syndicats catholiques, notamment féminins, mais pendant deux ans la capitale reconnue de l'anarcho-syndicalisme français (44) : un véritable laboratoire dont la tradition orale a conservé la mémoire (45).

(43) ADR, 4 M 260, Police Politique (PP), 27 octobre 1916.

(44) Selon l'étude de S. JOSPIN, La CGTSR à travers son journal (1916-1937), maîtrise, Université de Paris I, 1974, p. 102, l'expression syndicalisme révolutionnaire est abandonnée dans le Combat syndicaliste au profit d'anarcho-syndicalisme, synthèse d'anarchisme et du syndicalisme. Pour Boudoux, « l'anarcho-syndicalisme fut et reste l'épine dorsale du syndicalisme révolutionnaire ».

(45) Depuis le travail de Samuel Jospin, une thèse est en cours sur la CGTSR pendant l'entre-deux-guerres (Bernadette Siriex).


Publication bimestrielle coéditée par le Centre national de la recherche scientifique, l'Ecole des hautes études en sciences sociales et la Fondation nationale des sciences politiques

NOVEMBRE 1988 : VOL. 39 N° 6

R. ABENA Formation des prix et équilibre classique :

C. FROESCHLE un examen préliminaire A. TORRE

G. CETTE Chômage mixte et politiques économiques :

D. TADDEI un modèle de déséquilibre

R. DELOCHE En marge d'un bicentenaire :

Galiani et l'Apologue

C. LE PEN Réglementation des prix et formes de la concurrence

dans l'industrie pharmaceutique

J. L. MUCCHIELLI Commerce intra-branche et intra-produit F. MAZEROIXE dans la spécialisation internationale de la France

1960-1985

P. BANCE Sur la construction d'indicateurs de séparation

propriété-contrôle

Notes de lecture

J. C. ASSELAIN Histoire économique de la France :

regards nouveaux sur le long terme

P. MORIN A propos de « Dynamique des prix industriels en

France » de D. Encaoua et P. Michel


par René BIANCO

Le dernier « Bulletin » publié dans Le Mouvement social date de juillet-septembre 1978, c'est-à-dire tout juste dix ans. Or ces dix années ont confirmé — semble-t-il — un certain réveil dans le monde anarchiste. Le succès incontestable de l'Histoire du Mouvement anarchiste de Jean Maitron traduit une demande sinon un intérêt, demande qui trouve sa confirmation dans le fait qu'un ouvrage comme l'Increvable anarchisme de Louis Mercier-Vega (1) a été vendu à quelque 20 000 exemplaires (2) avec la seule publicité du bouche-à-oreille.

Maitron lui-même avait pressenti ce phénomène en signalant, dans son dernier « Bulletin » que le Monde Libertaire (n° 1, octobre 1954) était passé hebdomadaire en octobre 1977. De fait, ce journal a depuis non seulement poursuivi sa publication au même rythme — pour un tirage de l'ordre de 12 à 15 000 exemplaires — mais il a, de plus, augmenté sa pagination depuis janvier 1982 ce qui en fait donc l'équivalent de trois hebdomadaires anarchistes d'avant la Première Guerre mondiale lesquels ne comportaient alors que quatre (voire deux) pages. Par ailleurs, la Fédération anarchiste dont il est l'organe s'est dotée entre-temps d'une station : Radio Libertaire qui émet régulièrement (89,4 mHz) depuis septembre 1978 et qui aurait 150 000 auditeurs selon un sondage effectué par la SOFRES en mars 1984. Enfin, depuis 1986 fonctionne le Théâtre Libertaire de Paris (TLP-Déjazet, 4, bd du Temple, Paris 3e) dont une présentation a été donnée dans Paroles et Musiques de novembre 1986. D'autres groupements anarchistes en France déploient une activité renouvelée qui se traduit par une prolifération de titres périodiques et la création d'assez nombreuses maisons d'éditions.

Sans doute ce renouveau ne se limite-t-il pas à l'anarchisme ; il est cependant intéressant de noter que le recensement des périodiques de langue française auquel nous nous sommes livré fait apparaître que ce phénomène peut être également observé en Belgique et en Suisse. On note même pour la période 1967-1983 la publication de titres dans des

(1) Louis Mercier-Vega, né à Bruxelles en 1914, était un militant anarchiste d'envergure. Il avait mené sur plusieurs continents une vie très aventureuse depuis le jour où il était arrivé à Paris, déserteur de vingt ans, sous le nom de Charles Ridel. Il fut tour à tour manoeuvre, ouvrier des cuirs, camelot, plongeur, correcteur, journaliste puis directeur d'un Centre d'études sur l'Amérique latine. En 1974, il avait fondé une revue internationale (polyglotte) de recherches anarchistes : Interrogations. Il a mis fin volontairement à ses jours en novembre 1977. L'année suivante, les éditions Noir, BP 167, Genève 4, ont publié son roman La chevauchée anonyme avec une préface de Marianne Enckell (125 p., ill.).

(2) Publié en 1970 par UGE, coll. 10 x 18, cet ouvrage a été enrichi en 1977 pour son édition italienne. Il vient d'être réédité (1988) dans cette dernière version par les éditions Annalis (BP 28, 33031 Bordeaux) avec une préface d'un universitaire italien, Amadeo Bertolo. De brèves annexes donnent quelques éléments sur le mouvement anarchiste des dix dernières années en Allemagne, France, Espagne, Pologne et Italie.

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


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zones où la presse anarchiste avait disparu depuis longtemps et son apparition dans des régions où elle ne s'était jamais manifestée. Evidemment il est difficile de mesurer l'ampleur réelle de ce phénomène et encore plus malaisé d'en prévoir la durée. Toutefois il semble évident que la période 1940-1965 marque une longue éclipse plutôt qu'un inexorable déclin comme on a eu quelquefois tendance à l'affirmer.

Ceci posé, essayons de rendre compte de la production internationale au cours de ces dix dernières années par un survol qui n'a aucune prétention à l'exhaustivité (3).

France : éditions, rééditions...

On s'efforce toujours de donner une certaine « vision » des anarchistes dans des publications dont nous ne ferons pas ici l'inventaire et qui reviennent pourtant périodiquement à la vitrine des libraires. Signalons par exemple le texte de Claude Dufresne, « Vive l'Anarchie, vive l'argent, la Bande à Bonnot », Historama, n° 31, septembre 1986, ou encore le Directionnaire des Assassins de René Reouven dont une édition revue et augmentée (429 p.) est parue en 1986 chez Denoël. Y figurent inévitablement en bonne place les noms d'une douzaine d'anarchistes dont certains qui n'ont jamais commis le moindre crime ! A côté de ces innocents on trouve évidemment Ravachol, auquel René Dumas a consacré une étude : Ravachol, l'homme rouge de l'Anarchie (Saint-Etienne, éd. Le Henaff, 1981, 204 p.), et ceux de Caserio et Emile Henry qui occupent également plusieurs pages dans le Gaston Leroux, du Capitaine Dreyfus au Pôle Sud publié par Francis Lacassin aux éditions 10 x 18 en 1985. Mais ce genre de « Dictionnaire » ne rendra aucun service aux historiens car les dates sont pour le moins approximatives et l'orthographe des noms incertaine. Il s'appuie (?) en outre sur une bibliographie qui ignore superbement des ouvrages de référence pourtant passablement connus !

Nous laisserons également de côté L'Anarchisme de droite de Pascal Ory (Grasset, 1985) et l'Anarchisme de droite dans la littérature contemporaine de Richard François (PUF) qui n'ont, ni l'un ni l'autre, un rapport quelconque avec notre sujet.

D'autres ouvrages se veulent plus sérieux ou plus scientifiques. Mentionnons par exemple de Paul Feyerabend : Contre la méthode, esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance (trad. de l'anglais, éd. du Seuil, 1979, 350 p.) ou : Rédemption et Utopie de Michaël Lowy, paru aux PUF, intéressant mais limité. Chez le même éditeur, Henri Arvon a donné l'Anarchisme au XXe siècle (232 p.) qui est cependant loin de

(3) La revue trimestrielle Chroniques libertaires (CPCA, BP 21, 94190 VilleneuveSaint-Georges) suit de très près l'évolution de la presse anarchiste internationale et signale régulièrement les titres nouveaux. Elle donne également de précieuses informations sur la vie du mouvement anarchiste (activités de groupements, éditions et rééditions, création de librairies, etc.). De plus, le Bulletin du CIRA (Centre international de Recherches sur l'Anarchisme), BP 214, CH 1211, Genève 13, permet dans une large mesure d'être tenu au courant de la production sur le plan international.


BULLETIN ANARCHISTE (1978-1988) 69

répondre au titre choisi. On ne peut pourtant reprocher à l'auteur de mettre l'accent sur l'éthique anarchiste. Sur ce dernier point sa thèse ne semble pas avoir changé puisqu'il écrivait déjà dans son Que sais-je ?, en 1951 :

A un moment où le monde menacé par un nivellement général se cabre contre la déshumanisation à laquelle le machinisme semble aboutir en fin de compte, l'anarchisme, dans la mesure où il se confond avec un individualisme sain, peut se prévaloir d'une actualité renouvelée.

Comme approche de l'anarchisme on peut cependant lui préférer le petit ouvrage de Daniel Guérin, l'Anarchisme, dont une nouvelle édition augmentée (286 p.) a été publiée par Gallimard (coll. Folio) en 1981, auquel on adjoindra la plaquette de Nicolas Walter Pour l'Anarchisme (50 p.), rééditée par les éditions de l'Entraide en 1982.

André Nataf est l'auteur d'une Vie quotidienne des anarchistes en France (351 p.) parue chez Hachette en 1986, aux portraits souvent imprécis et qui, malheureusement, fourmille d'erreurs. A propos de cet ouvrage qui n'apporte pas grand-chose de neuf, Henri-François Rey note pourtant dans le Magazine littéraire (n° 235, novembre 1986) que « les anarchistes ont toujours été les enfants adultérins du paradis terrestre ».

Enfin, les éditions Goutal-Darly ont publié en 1978 le Drapeau noir, l'êquerre et le compas de Léo Campion, texte légèrement révisé (158 p.), augmenté de quelques illustrations — qui était paru en 1969 sous le titre Les Anarchistes dans la Franc-Maçonnerie.

Parmi les nouveautés qui doivent retenir notre attention figure en premier lieu le livre de Domenico Tarizzo, L'Anarchie, histoire des mouvements libertaires dans le monde, traduit de l'italien et publié en 1978 chez Seghers (324 p.) avec des reproductions en couleurs souvent superbes. Il s'agit d'un survol illustré, parfois anecdotique, de l'histoire des individus et du mouvement anarchiste universel qui comprend certes quelques erreurs minimes, voire certains dérapages, mais la bibliographie est copieuse, l'iconographie richissime et c'est un ouvrage que l'on parcourt avec beaucoup de plaisir.

Dans un autre registre, Michel Auvray nous a donné chez Stock en 1983 Objecteurs, insoumis, déserteurs. Histoire des rêfractaires en France (439 p.). L'ouvrage vise le grand public mais c'est le résultat d'un travail très minutieux.

Signalons enfin l'approche socio-psychologique à laquelle se livre Alain Pessin dans La rêverie anarchiste (1848-1914) (Librairie des Méridiens, 1982, 288 p.) qui nous paraît juste sur de nombreux points, et bien entendu le solide travail de Jacques Julliard, Autonomie ouvrière : études sur le syndicalisme d'action directe (Seuil-Gallimard, 1988, 298 p.) qui permet de confronter le syndicalisme révolutionnaire en France, lequel, comme on sait, ne se confond pas avec l'anarchisme, aux exemples anglais, allemand, russe, américain et polonais.

On peut glaner, ici et là, quelques informations souvent intéressantes pour l'histoire du mouvement anarchiste dans des travaux divers comme ceux de Gérard Jacquemet : Belleville au XIXe siècle (éd. de l'EHESS, 1984) ; de Jean-Paul Brunet : Saint-Denis la ville rouge : socialisme et communisme en banlieue ouvrière, 1890-1939 (Hachette, 1980, 462 p.) ; Claude Torracinta : Le Temps des Passions : Genève 1930-


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1939 (Tribune, 1979, 225 p.) ou Jacques Ramseyer : Les anarchistes de la Chaux-de-Fonds, 1880-1914 (Musée Neuchâtelois, 1985).

Ouvrages sur les théoriciens anarchistes

Daniel Guérin, décédé le 14 avril dernier, avait donné en 1978 son Proudhon oui et non (Gallimard, 248 p.). De son côté Pierre Ansart a publié au Livre de poche un Proudhon, textes et débats (1984, 413 p.) tandis que les éditions Desclée de Brouwer publiaient la thèse de Pierre Haubtmann : P.J. Proudhon, sa vie et sa pensée, 1849-1865 (2 tomes : 444 + 447 p.). Enfin, sous le titre Mémoires sur ma vie (La Découverte/Maspero, 1983, 222 p.) Bernard Voyenne a publié un choix de textes de Proudhon. Si ces « mémoires » sont donc fictives, il n'en reste pas moins que chaque ligne est authentique car les extraits ont été judicieusement puisés parmi les cinquante volumes d'OEuvres, les quatorze volumes de Correspondance et les huit volumes de Carnets !

L'Institut d'études slaves a publié en 1979 sous le titre Michel Bakounine. Combats et débats (256 p.) les Actes du colloque international organisé à Paris en 1911. Par ailleurs, parallèlement à la publication des Archives Bakounine, Arthur Lehning a complété ses deux ouvrages de la collection 10 x 18 : Bakounine et les autres (1976) et De Buonarroti à Bakounine (1977) par un Bakounine et les historiens (Genève, éd. Noir, 1979, 32 p.) qui donne un aperçu de l'intérêt croissant dont le théoricien anarchiste est l'objet en Amérique, en Espagne, en Suisse, en Hongrie ou même au Japon où six volumes de ses OEuvres ont été publiés en 1973-1974.

Pierre Kropotkine ne semble pas susciter tout à fait le même intérêt, bien que les éditions Stock aient réédité en 1976 La Grande Révolution et qu'elles aient donné, en 1979, l'Éthique (406 p.) avec une introduction de Marie Goldsmith. Signalons cependant que Freedom Press en Angleterre a réédité récemment la plupart des ouvrages de Kropotkine et que des rééditions de ce genre sont nombreuses en Espagne notamment. Pour la petite histoire notons que Gilbert Gardes a publié l'Affaire Kropotkine (Roanne, éd. Horvath, 1984), sorte de roman de fiction dont l'intrigue est invraisemblable et dans lequel Sherlock Holmes et Kropotkine jouent ensemble du violon dans une prison lyonnaise. On attend enfin la publication à Londres du grand travail de Caroline Cahm.

Après le reprint aux éditions Stock en 1979 de l'Évolution, la Révolution et l'idéal anarchiste et la publication de Elisée Reclus, historian of nature de Gary S. Dunbar (Hamden, Archon Book, 1978, 193 p.) on a redécouvert le géographe libertaire dans la revue Hérodote n° 22, 3e trimestre 1981 et, l'année suivante, Béatrice Giblin a donné aux éditions Maspero un choix de textes de belle facture : Elisée Reclus, l'Homme et la Terre (2 vol., 182 + 222 p.). Hélas la biographie de Hélène Sarrazin : Elisée Reclus ou la passion du monde (La Découverte, 1985, 262 p.) est un peu décevante. Il faut espérer qu'il n'en sera pas de même avec les Actes du Colloque E. Reclus organisé les 1er et 2 février 1985 par l'Université Libre de Bruxelles de concert avec l'Institut des


BULLETIN ANARCHISTE (1978-1988) 71

Hautes Etudes et la Société Royale Belge de Géographie à l'occasion duquel une exposition avec un catalogue de 56 p. a été réalisée à Bruxelles par l'Alliance Libertaire.

Etant donné que l'anarchisme ne constitue pas un corps unique de doctrine et que chaque militant doit être son propre théoricien, le petit ouvrage d'André Prudhommeaux, L'Effort libertaire sera sûrement une lecture utile pour qui veut comprendre la mentalité anarchiste (éd. Spartacus, 1978, 110 p. avec une belle préface de Robert Pages).

Faut-il ajouter Albert Camus à la liste des théoriciens anarchistes ? C'est au fond la question que pose Téodosio Vertone dans L'oeuvre et l'action d'Albert Camus dans la mouvance et la tradition libertaires (Lyon, éd. ACL, 1985) petit ouvrage préfacé par Roger Dadoun et qui est évoqué dans les Actes du colloque de Nanterre, 5-7 juin 1985 sur Camus et la Politique (éd. L'Harmattan, 1986, 295 p.). La même question est abordée dans le n° 26 de la revue Volonté Anarchiste, 4e trimestre 1984, sous le titre : Albert Camus et les Libertaires.

Signalons aussi deux essais de définitions : Les Mots de l'Anarchie par Roger Boussinot (éd. Delalain, 1982, 150 p.) — aux exagérations parfois puériles — et le plus modeste Lexique de l'Anarchisme aux éd. Akatene, 1985, 55 p., qui fait le tour de la question en 39 mots, 31 personnages et quelques autres termes !

Il faut enfin mentionner le dernier ouvrage de Alexandre Skirda : Autonomie individuelle et force collective : les anarchistes et l'organisation de Proudhon à nos jours (éd. de l'auteur, Paris, 1987, 365 p.), véritable plaidoyer pro domo dans lequel l'auteur condamne sans appel et sans le moindre souci d'objectivité tous ceux qui se sont opposés aux idées développées dans la « Plate-forme » dite d'Archinov, et surtout le numéro spécial de la revue l'Arc intitulé Anarchies (n° 91/92, 2e trimestre 1984) qui réunit de nombreuses et intéressantes contributions (170 p.).

Parmi les théories anarchistes, le courant individualiste semble être passablement à l'honneur. En effet si l'on met à part la thèse de doctorat en droit de Léon Vendermeersch : Les idées économiques de Max Stirner et leur influence (Paris, 1951) ce courant avait jusqu'ici été peu étudié. Or, ces dernières années, des thèses de 3e cycle ont été consacrées à l'individualisme anarchiste en France (par Marie-Josèphe Dhavernas et Gaetano Manfredonia) et quelques mémoires de maîtrise se sont attachés à l'oeuvre de A. Libertad, de E. Armand, etc. Parallèlement les éditions Stock ont réédité en 1976 dans la traduction de Reclaire l'Unique et sa propriété de Stirner tandis que l'année suivante, les éditions l'Age d'Homme à Lausanne nous donnaient une nouvelle traduction (par Pierre Gauissaire et André Sauge) de cet ouvrage fondamental. Par ailleurs, chez le même éditeur a été publié l'ouvrage collectif (sous la direction de D. Dettmeijer) Max Stirner ou la première confrontation entre Karl Marx et la pensée anti-autoritaire (Lausanne, 1979, 270 p.). La même confrontation a également inspiré Hervé-Marie Forest qui nous a livré Marx au miroir de Stirner (Paris, éd. Le Sycomore, 1979, 323 p.) tandis que Alfredo Bonanno soutenait à Catane sa thèse de philosophie sur Marx Stirner e l'anarchismo (1973, 606 p.) et que John P. Clark publiait à Londres (Freedom Press, 1976, 111 p.) son Max Stirner's egoism. Cet intérêt pour l'individualisme anarchiste a également trouvé récemment un écho dans les colonnes des Temps Modernes.


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Le thème de l'éducation, qui a toujours tenu une grande place dans les théories anarchistes, a insçiré à J.-M. Raynaud et Guy Ambauves un petit livre de 126 p. intitulé l'Éducation libertaire publié chez Spartacus en 1978 mais qui reprend — sans les citer — une série d'études publiées dans le Monde Libertaire au cours des années 1960. Signalons la création, en 1984, de l'Institut d'Histoire des Pédagogies Libertaires qui a déjà publié cinq cahiers consacrés à Han Ryner, F. Ferrer, Stirner, Paul Robin, S. Faure (Caradenc, La Harmoye, 22320 Corlay). A noter aussi qu'une thèse d'État est en cours sur Paul Robin et que l'universitaire suisse Hans Ulrich Gruender qui anime un séminaire sur l'éducation à Berne a publié en 1986 un ouvrage sur la pédagogie libertaire (Grafenau, Trotzdemed, 177 p.). De même, après les journées internationales sur l'apprentissage libertaire et ses alternatives organisées à Barcelone en juillet 1984, s'est tenu à Carcassonne, en novembre 1986, un colloque sur l'Education dont les actes ont été publiés l'année suivante aux éditions ACL à Lyon.

Dans le même ordre de préoccupations, on doit mentionner un ouvrage extrêmement agréable, celui de Diana Cooper-Richet et Jacqueline Pluet-Despatin : L'exercice du bonheur ou comment Victor Coissac cultiva l'Utopie entre les deux guerres dans sa communauté de l'Intégrale (Seyssel, éd. Champ Vallon, 1985, 271 p.), dont Le Mouvement social de juillet-septembre 1988 a donné le compte rendu.

Mémoires - Souvenirs

Inspirés peut-être par le grand succès de librairie que fut Une soupe aux herbes sauvages dans lequel Emilie Caries évoquait notamment sa rencontre avec les milieux libertaires dans les années 1920, plusieurs militants et anciens militants nous ont livré leurs souvenirs. Marcel Voisin, un ancien de « La Ruche » de Sébastien Faure, raconte son enfance pénible et sa vie de lutte dans C'était le temps de « la Belle Époque » (éd. La Pensée Sauvage, 1978, 251 p.). Le vétéran Marcel Body — aujourd'hui disparu — nous laisse Un piano en bouleau de Carélie (Hachette, 1981, 320 p.) dans lequel il évoque la révolution russe. Le marin brestois René Lochu, né en 1899, traite également des mêmes événements et de bien d'autres choses dans Libertaires, mes compagnons de Brest et d'ailleurs (Quimperlé, éd. La Digitale, 1983, avec une préface de Léo Ferré et une postface de Maurice Laisant) ; son cadet Léo Campion dresse un bilan positif de ses quatre-vingts ans dans J'ai réussi ma vie (éd. du Borrego, Paris, 1985, 158 p.) tandis que May Picqueray avait connu un certain succès en publiant Pour mes 81 ans d'Anarchie (Atelier M. Jullian, 1979, 247 p.) qui lui valait une « radioscopie » et un passage à « Apostrophes ». Jusqu'à sa mort, survenue le 3 novembre 1983, elle a édité la Réfraçtaire qui soutenait notamment les objecteurs et les insoumis (dernier numéro : n° 83, décembre 1983). De son côté, Maurice Joyeux a publié en 1986 le premier volume (441 p.) de ses Souvenirs d'un anarchiste dont le tome II est actuellement en souscription aux éditions du Monde Libertaire, et


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Lucien Feuillade évoque les années trente — époque où il collaborait au Libertaire — dans Une vie comme ça {éd. Quai Voltaire, 1988, 206 p.). Il faut ajouter à cette liste les Mémoires de prison d'un anarchiste d'Alexandre Berkman (Presses de la Renaissance, 1977, 583 p.) et les Pages d'Amitiés, 1921-1928 paru en 1987 aux éditions Allia, livre dans lequel Pierre Pascal évoque la noble figure de Nicolas Lazarevitch dont le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français publiera prochainement une belle notice. A noter que les mêmes éditions Allia (BP 90, 75862 Paris Cedex 18) ont également inscrit sur leur catalogue les Souvenirs sur Nestor Makno de Ida Mett, compagne de N. Lazarevitch et Ceux de Barcelone de H.E. Kaminski. C'est aussi pour conserver le souvenir d'un jeune militant de vingt-huit ans, tué par la « Contra » au Nicaragua le 28 juillet 1986, que ses amis ont réunis les Paroles et écrits de Joël Fieux (Lyon, éd. ACL, 1987, 71 p.). Nicolas Faucier, de son côté, se montre plus prolixe. Il avait déjà donné ses « Souvenirs d'un permanent anarchiste, 1927-1929 » dans le Mouvement social, n° 83, 1973 ; il nous livre maintenant l'histoire de sa vie : Dans la mêlée sociale, itinéraire d'un militant anarcho-syndicaliste (Quimperlé, éd. La Digitale, 1988, 237 p.) qui complète utilement son Pacifisme et antimilitarisme dans l'entre-deux-guerres, 1919-1939 paru chez Spartacus en 1983 (206 p.). Nous avons gardé pour la fin le texte le plus beau du point de vue littéraire, celui de Georges Navel : Passages (éd. Le Sycomore, 1982, 283 p.) dans lequel il évoque le mouvement anarchiste de son adolescence à Lyon dans les années 1920.

Un certain nombre d'ouvrages de souvenirs ont été également publiés à l'étranger. Retenons au moins un livre truculent : l'Anarchico triestino de Umberto Tommasini (Milan, l'Antistato, 1984, 543 p.) ; le passionnant Mis primeros cuarenta anos de Federica Montseny (Barcelone, Plaza et Janes , 1987, 262 p.) qui s'arrête à 1936 ; les Memorias de um militante anarco-sindicalista de Emilio Santana, ancien secrétaire général de la CGT portugaise (Lisbonne, éd. Perspectivas e realidades, 1987, 400 p.) et les Fragments : Personal recollections... de Sam Dolgoff qui fourmille d'anecdotes sur les soixante-cinq ans de militantisme de son auteur (Cambridge, Refract Publications, 1986, 200 p.).

Biographies, bibliographies

Plusieurs travaux de valeur doivent être signalés. En premier lieu l'imposante thèse de Francisco Madrid-Santos sur Camillo Berneri. Rédigée en espagnol et en cours de publication dans cette langue par l'hebdomadaire Cenit de Toulouse, elle a été traduite et publiée en italien par les soins de l'Archivio Famiglia Berneri à Pistoia (1985, 605 p.) qui a par ailleurs édité deux volumes de correspondance (Epistolario inedito) en 1980 et 1984 et un volume collectif pour le cinquantenaire de la mort du théoricien anarchiste (Camillo Berneri : memoria antologica, saggi critici e appunti biografici..., Pistoia, 1986, 251 p.).

Aux Pays-Bas, Gé Nabrink nous a donné une bibliographie de, sur et en relation avec Ferdinand Domela-Nieuwenhuis qui comprend près de


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mille pages extrêmement soignées, indexées et clairement présentées dans un volume qui servira longtemps d'instrument de travail (Leyde, Brill, 1985, XX — 917 p.). En Allemagne, Peter Wienand a publié la biographie de Rudolf Rocker, der « geborene » Rebell (Berlin, K. Kramer, 1981,479 p.).

Enfin, la première biographie de Bernard Lazare que l'on doit à Nelly Wilson, universitaire britannique, est maintenant disponible en français : Bernard Lazare, l'antisémitisme, l'affaire Dreyfus et la recherche de l'identité juive (Albin Michel, 1985, 471p.).

On sera malheureusement déçu par Le lumineux destin d'Alexandra David-Neel de Jean Calhon (Librairie Académique Perrin, 1986, 565 p.) car celle qui fut en anarchie Alexandra Myrial, puis la voyageuse infatigable que l'on connaît, méritait mieux que cette biographie romantique et langoureuse.

Les femmes de l'Anarchie

Le très petit nombre de femmes citées jusqu'ici pourrait occulter l'intérêt croissant qu'on leur porte dans le mouvement libertaire. Evidemment on pense tout de suite à Louise Michel qui a fait l'objet d'un colloque organisé à Marseille, en juin 1980, par le CEFUP (Centre d'Etudes Féminin de l'Université de Provence) dont les Actes ont été publiés en 1982 (Diffusion Jeanne Lafitte, 178 p.). On a en effet réédité plusieurs ouvrages de la célèbre révolutionnaire comme La Commune chez Stock (1978, 497 p.) puis, chez Plasma, en 1980, le Claque-dents (286 p.) et Les crimes de l'Époque (110 p.), enfin Légendes et chants de gestes canaques (Paris, éd. 1900, 1988, 161 p.). Par ailleurs elle inspire toujours les biographes. Citons parmi les derniers en date le Louise Michel de Xavier de la Fournière (éd. Perrin, 326 p.) ; Louise Michel, la canaque par Françoise d'Eaubonne (éd. Encre, 1985, 238 p.) et le Louise Michel. Aux barricades du Rêve de Claude Helft (Hachette, 1983, 152 p.). Enfin c'est encore à Louise Michel que le premier volume de la nouvelle collection lancée par K. Kramer en Allemagne — Frauen in der Révolution — a été consacré avec de belles illustrations peu connues. Cette dernière série a également publié une judicieuse anthologie sur Emma Goldman et doit publier son autobiographie Living my life, annoncée également en français (4). Désormais Emma Goldman est presque aussi célèbre que Louise Michel et grâce au talent et à l'imagination d'Anne Roche, une pièce de théâtre, créée à l'Espace Massalia en 1983, les fait se rencontrer et échanger leurs souvenirs (cf. Louise et Emma, éd. Tierce, 1983, 91 p., avec une postface de Daniel Armogathe). Il faut donc s'attendre à d'autres publications les concernant. Pour l'heure est parue en espagnol la biographie d'E. Goldman à laquelle José

(4) On dispose déjà d'un extrait, traduit et adapté par C. Bernheim et A. Lévy-Willard, publié chez Hachette en 1979 (316 p.) sous le titre Épopée d'une anarchiste : New York, 1886-Nosen, 1920. Par ailleurs, les éditions Syros avaient donné en 1978 fa Tragédie de l'émancipation féminine suivie de : Du mariage et de l'amour avec une préface, des notes et commentaires de Claire Auzias-Gelineau et ses camarades.


BULLETIN ANARCHISTE (1978-1988) 75

Peirats a consacré beaucoup de temps et de passion et une autre, plus discutable, publiée chez Stock (Rouge Elisabeth par Yvonne SingerLecoq). De son côté, Alice Wexler s'est efforcée au travers de la correspondance personnelle de faire découvrir la femme derrière la militante : Emma Goldman : an intimate life (New York, Panthéon Books, 1984, 339 p.).

Mais au-delà de ces célébrités on s'intéresse de plus en plus aux autres femmes, notamment à Ito Noe — féministe et anarchiste japonaise sur laquelle un volume de 183 p. est paru en 1978 chez K. Kramer, toujours dans la série Frauen in der Révolution qui doit également publier l'anthologie de Mary Nash sur le mouvement espagnol Mujeres Libres (Femmes Libres) dont la traduction française a été donnée par les éditions La Pensée Sauvage.

Par ailleurs, à Genève, les éditions Noir ont réimprimé en 1977 la collection de l'Exploitée, journal suisse romand publié en 1907-1908 par Marguerite Fass-Hardegger, alors secrétaire de l'Union syndicale suisse, et qui était l'organe des femmes travaillant dans les ateliers et les ménages.

D'autres travaux enfin témoignent de cet intérêt (5) comme celui de Marie-Martine Madour : Féminisme et Anarchisme, 1870-1930, Genève, 1987, XVIII — 28 p., etc., ce qui explique la publication de romans comme celui de Vanina : Emma la Noire (éd. Noir et Rouge, 1988, 224 p.), sorte de roman de politique-fiction, à la fois roman noir et roman psychologique où l'on assiste à la révolte d'une jeune fille par l'auteur de La Corse, la liberté par la mort! (Peyrehorade, Acratie, 1983).

Art, littérature, poésie...

L'anarchisme ne se réduit pas à un courant d'idées limité au plan politique et social. Il embrasse bien d'autres sphères dont nous n'avons pas, à rendre compte ici. Cependant il n'est peut-être pas inutile d'y faire allusion et de signaler par exemple que l'écrivain suédois Stig Dagerman (1923-1954) était anarchiste et avait notamment collaboré de 1941 à sa mort au journal anarcho-syndicaliste Arbetaren qui fut un moment quotidien. On commence à découvrir en France son oeuvre littéraire (11 volumes de romans, nouvelles et pièces de théâtre) grâce en particulier aux revues Acres Sud et surtout Plein Chant (cf. n° double 31/32, août-octobre 1986, 228 p.).

De même on notera que Pa Kin (Ba Jin), l'un des plus grands écrivains chinois contemporains, a été fortement marqué par l'anarchisme. Ceux qui en douteraient pourront lire Le Secret de Robespierre et autres nouvelles (Mazarine, 1980) qui réunit onze nouvelles écrites dans le Paris des années 1920 par un jeune Chinois anarchiste qui évoque la solitude, l'exil, l'affaire Sacco-Vanzetti, etc.

Mentionnons aussi l'ouvrage de José Pierre : Surréalisme et

(5) Les éditions ACL de Lyon doivent publier sous peu les Actes du colloque organisé à Lyon en octobre-novembre 1987 : Anarchica : Réflexions sur l'inégalité sexuelle.


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Anarchie : les « billets surréalistes » du Libertaire (12 octobre 1951-8 janvier 1953), éd. Plasma, 1983, 245 p. ; les efforts pour tirer de l'oubli le poète anarchiste Armand Robin, auquel la revue Plein Chant a consacré un numéro en 1979 (avec des inédits) ou le travail entrepris par Thierry Maricourt avec les éditions Le Goût de l'être qui publient des textes anciens ou récents de littérature et de critique sociale (6).

Il faut signaler de même la rétrospective Steinlen, à Montreuil en 1987 ; la publication de la correspondance de Camille Pissarro (18911894) (Vallermeil, 1988, 600 p.) qui réunit 480 lettres adressées par l'artiste à sa famille et à ses camarades ainsi que le beau catalogue établi par Aline Dardel lors de l'exposition du Musée d'Orsay (novembre 1987février 1988) (7). Enfin on pourrait s'intéresser à l'anarchisme dans la science-fiction avec des auteurs comme Régis Messac, Ursula Leguin ; dans le roman noir, policier ou espionnage, etc. (8).

... et cinéma

Parallèlement à la constitution en Angleterre d'une maison de distribution, la Anarchist film Society (121 Railton Road, London SE 24) et aux festivals cinématographiques organisés en France et à l'étranger, le CIRA a établi et publié un dossier (Genève, éd. Noir, 1984) qui répertorie près de cent films et donne une fiche technique de quelque soixante-dix longs métrages. Une nouvelle édition, augmentée de nombreux compléments, est actuellement en préparation.

L'Anarchisme dans le monde

Plusieurs travaux doivent être signalés qui apportent d'indispensables ou utiles contributions à l'histoire de l'anarchisme dans le monde. Notons tout d'abord que la thèse de Robert A. Scalapino et George T. Yu sur le mouvement anarchiste en Chine a été traduite et publiée en Espagne et en Italie. La Chine avait inspiré par ailleurs à Pietro Ferrua un petit opuscule sur le développement des théories anarchistes dans la Chine ancienne (Genève, Université, 1958) et plus récem(6)

récem(6) déjà parus : Les contes de la Chaumière d'Octave Mirbeau ; Ils étaient quatre de Henry Poulaille ; Les Blouses de Jules Vallès — ces deux derniers titres malheureusement dépourvus de toute présentation ; Le Sabotage de Pouget ; un Garde à vous de Gabriel Veillard ; des apologies du refus d'obéissance et des poèmes réunis sous le titre Délit de vie de l'éditeur lui-même.

(7) Les Temps Nouveaux, 1895-1914, un hebdomadaire anarchiste et la propagande par l'image, Paris, Ed. de la réunion des Musées nationaux, 1987, 64 p.

(8) Voir par exemple les ouvrages de Léo Malet, ceux de B. Traven et André Helena parus dans la collection 10 x 18 ou de Didier Daeninckx et Jean Amiga dans la « Série noire » (Gallimard). On n'oubliera pas Georges Simenon dont Le Suspect, réédité en 1980, met en scène un déserteur anarchiste, ou des livres publiés dans la série espionnage au Fleuve Noir comme ceux de Marc Avril ou de Marc Revest.


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ment Jean-Jacques Gandini a donné Aux sources de la révolution chinoise, les anarchistes. Contribution historique de 1902 à 1927 (Lyon, ACL, 1986, 236 p.). Enfin on trouvera des informations sur l'anarchisme en Chine hier et la lutte contre les anarchistes aujourd'hui dans Anarchismus in China, publié en 1977 en langue allemande.

Un militant, Ha Ki Pak est l'auteur de The history of Anarchist movement in Korea (Séoul, 1978, 460 p.) dont la typographie est parfois défectueuse. Sur Osugi Sakae et le mouvement anarchiste au Japon de 1868 à 1905 on dispose aujourd'hui d'un excellent travail de Herbert Worm publié à Hambourg en 1981 (XXI — 542 p.).

Les Anarchistes russes de Paul Avrich, publié chez Maspero en 1981 (332 p.), est un livre extrêmement utile par son index, sa chronologie et sa bibliographie commentée. On pourra le compléter par les Notes sur l'anarchisme en URSS de 1921 à nos jours réunies par la revue Iztok et publiées en 1983 à Saint-Denis par le Vent du ch'min (65 p.). Toujours sur la Russie, les éditions La Digitale à Quimperlé ont publié en 1987 Le Mythe Bolchevik (310 p.), Journal (1920-1923) d'Alexandre Berkman avec une intéressante préface de Moshé Zalcman, et Anthony d'Agostino a essayé d'analyser les idées des différents courants anarchistes russes dans Marxism and the Russian anarchists (San Francisco, Germinal Press, 1977, IX - 279 p.).

On doit à Georges Balkanski une esquisse sur l'Histoire du Mouvement libertaire en Bulgarie (éd. du groupe Fresnes-Antony, 1982, 117 p. ill.) qui comprend une liste de périodiques et des notes biographiques sur une centaine de militants.

Au Danemark — et en danois — Cari Enrich Petersen (9) a publié plusieurs ouvrages entre 1970 et 1981 sur les révolutionnaires danois, les luttes de classe dans les pays nordiques, le syndicalisme révolutionnaire au Danemark... et notamment Den glemte Socialisme (le socialisme oublié), Copenhague, Bibl. Rhados, 1970, 495 p. Il a par ailleurs réalisé en 1979 une belle anthologie de Ch. Christensen, mort en 1960, qui fut un des plus éminents représentants du syndicalisme révolutionnaire danois.

En Allemagne également d'autres travaux de valeur sont venus s'ajouter à ceux de Ulrich Linse (10) comme celui de R. Theissen sur l'anarcho-syndicalisme et la résistance dans la Ruhr et en Rhénanie, suivi de témoignages sur les camps de concentration illustrés par de nombreuses photographies (11) ainsi qu'une belle anthologie de John Most par Heiner Becker, publiée à Wetzlar en 1985 (Buchse der Pandora, 192 p.) qui est un modèle du genre.

Enfin pour l'Italie il convient de mentionner du regretté Professeur Gino Cerrito : Dall'insurrezionalismo alla settimana Rossa : Per una storia dell'anarchismo in Italia, 1881-1914 (Florence, Crescita Politica, 1977), le

(9) Né à Vibourg en 1915, Cari Enrich Petersen a été lui-même un militant anarchiste d'envergure. Depuis 1978 il est Docteur honoris causa de l'Université d'Arhus. Un volume lui a été consacré en 1985 : Anarki og Arbejderhistorie (Anarchie et histoire ouvrière), 259 p.

(10) Ulrich Linse a notamment publié Custav Landauer und die Revolutionszeit, 19181919, Berlin, Karin Kramer Verlag, 1974, 298 p., bibl., ill. et Anarchistische Jugendbewegung, 1918-1933, Francfort, Dipa, 1976, 331 p., bibl., index.

(11) R. THEISSEN, Der anarcho-syndikalistische Widerstand an Rhein und Ruhr, Meppen, Ems-Koff Verlag, 1980, 201 + 80 p., ill.


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livre de Italino Rossi : la Ripresa del Movimento Anarchico italiano e la propaganda orale dal 1943 al 1950 (Pistoia, éd. Errelle, 1981, 284 p.) et de Adriana Dadda : l'Anarchismo in Italia fra movimento e partito. Storia e documenti dell'anarchismo italiano (Milan, éd. Teti, 1984, 408 p.).

Nous complétons ce trop rapide survol par quelques notes sur les réunions internationales de ces dernières années, les anniversaires et autres commémorations.

Anniversaires, commémorations, réunions internationales

Le centenaire de la tragédie de Haymarket à Chicago — mai 1886 — et de la pendaison, le 11 novembre 1887, de quatre de ses « martyrs » a donné lieu à plusieurs manifestations internationales notamment à Chicago (ler 4 mai 1986), Melbourne, Bruxelles, etc. et à un colloque international organisé à Paris en octobre 1986 : A l'ombre de la Statue de la Liberté, immigrants et ouvriers aux États-Unis dont les Actes sont sous presse, aux Presses Universitaires de: Vincennes, sous la responsabilité de Marianne Debouzy.

A propos de ce drame, on retiendra les ouvrages de Paul Avrich : The Haymarket tragedy (Princeton University Press, 1984, 535 p.) ; de William J. Adelman : Haymarket revisided, a Tour guide of Labor History... (136 p.) dont la couverture est précisément illustrée par William Neebe, le petit-fils de l'un des accusés, et le foisonnant Haymarket Scrapbook publié aux éditions Charles H. Kerr à Chicago, réunissant plus de quarante collaborations sous la direction de Dave Roediger et Franklin Rosemont (1986, 255 p.).

Peut-être faut-il faire une place à part au livre de Carolyn Ashbaugh : Lucy Parsons, American revolutionary (Chicago, Ch. H. Kerr, 1976, 288 p.) qui constitue assurément une contribution importante sur ces événements et met en valeur la personnalité et le rôle de la veuve d'Albert R. Parsons, redoutable orateur anarchiste dont les autorités se sont défaites grâce au procès. Plus modestement, le CIRA de Marseille a publié les études de Hubert Perrier : Les anarchistes de Chicago et l'affaire de Haymarket : bilan des recherches et problèmes d'interprétation et de Michel Cordillot : Le mouvement ouvrier français et les événements de Chicago (12).

Ne quittons pas l'Amérique du Nord sans signaler que Ronald

(12) Bulletin du CIRA-Marseille, n° 26/27', 1er sem. 1986, qui contient pour la circonstance la réédition d'une chanson de Charles d'Auray (paroles et musique) intitulée le 1er Mai. A signaler que Michel Cordillot. avait donné l'année précédente, dans ce même bulletin, une étude très documentée (56 p.) sur La Naissance du mouvement ouvrier à Besançon, la Première Internationale, 1869-1872.


BULLETIN ANARCHISTE (1978-1988) 79

Creagh (13), en guide compétent et passionné, a publié en 1983 Laboratoires de l'Utopie : les communautés libertaires aux Etats-Unis (Payot, Paris, 224 p.), suivi l'année d'après par un Sacco et Vanzetti très documenté (éd. La Découverte, 273 p.).

Le cinquantenaire de l'exécution de ces deux anarchistes italiens a donné lieu également à l'édition d'un numéro spécial de la revue Itinéraires (1 bis, av. Emilie, 77500 Chelles) abondamment illustré et à la publication d'un recueil de lettres que Bartolomeo Vanzetti envoya à sa famille de 1908 à 1927 (14).

On notera que les travaux sur le mouvement ouvrier aux Etats-Unis et plus particulièrement sur l'anarchisme sont appelés à se multiplier. De petits ouvrages comme celui de Larry Portis : IWW et syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis (Paris, Spartacus, 1985, 147 p.) et la bibliographie collective sur les anarchistes italiens et français aux Etats-Unis (15) devraient permettre des recherches plus approfondies.

Autre centenaire, celui du journal Freedom, fondé en 1886 à Londres par P. Kropotkine. Un fort album Freedom, centenary édition... (London, Freedom Press, 1986, 86 p.) réunit des essais historiques et théoriques de Heiner Becker, Vernon Richards et Nicolas Walter ainsi que de nombreux rédacteurs anciens et nouveaux, et constitue une source précieuses pour l'histoire du mouvement anarchiste en GrandeBretagne où une nouvelle revue, The Raven a déjà publié dans ses cinq livraisons des études très documentées.

A propos des recherches il faut signaler que quelques historiens britanniques ont constitué un groupe extrêmement actif qui publie un Bulletin (n° 14, septembre 1988) (16) et mentionner le remarquable ouvrage de John Quail : The slow burning fuse paru en 1978 (350 p. + XV) qui fait ressurgir l'activité des premiers clubs anarchistes de Grande-Bretagne, leurs héros oubliés et leurs activités politiques tumultueuses. Le Mouvement social en a rendu compte de façon détaillée.

Du 1er au 4 mai 1986, les anarchistes australiens fêtaient, eux aussi, le centenaire de leur mouvement. Un fort numéro du Libertarian Workers Bulletin est paru à la suite de cette célébration et Bob James a publié à cette occasion, outre une série de brochures sur des personnages de l'époque, sa thèse Anarchism and State violence in Sydney and Melbourne, 1886-1896.

De leur côté, les libertaires portugais ont présenté l'année suivante une grande exposition Un siècle d'anarchisme au Portugal à l'occasion du colloque international « Technologie et Liberté » qu'ils avaient organisé à

(13) Actuellement professeur § l'Université Paul-Valéry (Montpellier) où il a fondé le CIRCAN (Centre d'information et de recherches sur les cultures d'Amérique du Nord), Ronald Creagh avait soutenu sa thèse d'État sur L'Anarchisme aux Etats-Unis à Paris I-Sorbonne en 1977 (1 164 p.). Ce remarquable travail a été édité par l'Atelier de reproduction des thèses de Lille et un premier volume, consacré aux Origines, 1826-1886 a été publié par la Pensée Sauvage, 1981, 350 p. (BP 141, 38000 Grenoble).

(14) B. VANZETTI, Ne pleurez pas ma mort, Paris, éd. Alinéa, 233 p. Cet ouvrage ne doit pas être confondu avec les Lettres de Sacco et Vanzetti publié dans la collection 10 x 18 en 1971 et aujourd'hui épuisé.

(15) Quand le coq rouge chantera, anarchistes français et italiens aux Etats-Unis d'Amérique, par René Bianco, Ronald Creagh et Nicole Riffaut-Perrot, Marseille, éd. Culture et Liberté, 1986, 94 p.

(16) Bulletin of Anarchist Research, Dept. of Politics, University of Lancaster, Lancaster LAI 4YF, Grande-Bretagne.


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Lisbonne. Peut-être faut-il rappeler à ce propos que le vétéran anarchiste Edgard Rodriguez, connu pour ses ouvrages contre la dictature de Salazar, a récemment publié à Sao Paulo, où il s'était réfugié, d'importants travaux sur l'histoire sociale du Brésil. L'une de ces études vient d'être traduite et éditée en Italie sous le titre Lavoratori italiani in Brasile (Galzerano éd., 1985, 258 p.).

L'Ateneo Enciclopedic Popular (Montalegre 5, Barcelone 08001) a également célébré le quatre-vingtième anniversaire de la fondation du journal Solidaridad Obrera par une brochure de 58 p. qui retrace l'histoire de cet organe anarchiste qui fut quotidien à plusieurs reprises, notamment de 1916 à 1923 et de 1936 à 1939.

En 1982, le cinquantenaire de la mort de Errico Malatesta a été marqué par des publications dans plusieurs pays, en particulier en Allemagne et en Italie où deux anthologies méritent d'être signalées : Scritti antimilitaristi (Milan, coop. Sagno Libero) et Rivoluzione e lotta quotidiana que Gino Cerrito a fait paraître aux éditions Antistato. Les lecteurs français ont pu se procurer les Articles politiques, textes traduits, réunis et présentés par Israël Renof (UGE, coll. 10 x 18, 1979, 437 p.) dont la traduction est assez souvent imprécise voire malheureuse et auquel on préférera les Écrits choisis publiés en plusieurs volumes (800 p. au total) par les soins du groupe 1er mai d'Annecy auxquels La Pensée de Malatesta édité en 1980 (168 p.) constitue un utile complément (17).

Cinquante ans après sa mort on s'intéresse toujours aussi à la personnalité de Nestor Makhno dont on connaissait les grandes lignes de l'action en Ukraine par le livre de P. Archinoff — épuisé depuis longtemps — et surtout par la Révolution Inconnue de Voline que Belfond a rééditée en 1969 puis à nouveau en 1986 mais cette fois avec une conclusion restée inédite quarante ans après la première édition.

W. Holota avait déjà consacré une thèse de 3e cycle au Mouvement Makhnoiste ukrainien et au débat sur là Plate-forme (Université de Strasbourg II, 1975, 774 p.) mais on a eu depuis, aux éditions Allia, les Souvenirs d'Ida Mett, que nous avons déjà mentionnés, un Nestor Makhno et la question juive par V. Litvinov (n° 24 de Volonté Anarchiste, 1984), ainsi qu'un petit livre utile et séduisant que Yves Ternon a publié aux éditions Complexe en 1981 : Makhno, la révolte anarchiste. Mais c'est Alexandre Skirda qui a fourni la plus grosse contribution en donnant une traduction de divers écrits de Makhno : La lutte contre l'État et autres écrits (J.-P. Ducret éd., 1984, 145 p.) et un gros livre de 476 p. paru d'abord chez l'auteur en 1982 : Makhno, le cosaque de l'Anarchie et réédité depuis chez J.-C. Lattes avec quelques corrections de détail sous le titre : Les cosaques de la Liberté (couverture illustrée par Flavio Costantini). Cet ouvrage qui apporte de très intéressantes et fort utiles précisions sur plus d'un point pèche malheureusement par son côté hagiographique.

La célébration du roman d'Orwell, 1984, en 1984, a été notamment marquée par une rencontre anarchiste internationale à Venise où plusieurs milliers de participants de toutes nationalités se sont rencontrés du 24 au 30 septembre sur le Campo Santo Margherita et en d'autres endroits de la ville. Deux expositions (Art et Anarchie et Histoire et géo(17)

géo(17) derniers ouvrages sont diffusés par la librairie Publico, 145, rue Amelot, 75011 Paris.


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graphie de l'Anarchie) ont marqué ce rassemblement qui a donné lieu à la publication aux éditions ACL de Lyon des quatre volumes d'Un anarchisme contemporain, Venise, 1984 (1. Anarcho-syndicalisme et luttes ouvrières ; 2. Aventures de la Liberté ; 3. L'État et l'Anarchie ; 4. La Révolution) tandis que le souvenir de cette rencontre était fixé dans un bel album réunissant 250 photos : Ciao Anarchie! (1986, 112 p.).

Parmi les autres rencontres internationales il convient de signaler également le First International Symposium on anarchism organisé du 17 au 24 février 1980 par le Lewis and Clark Collège, Université de Portland (Oregon) ; les Journées libertaires de Lyon (1979), Montpellier (1980), Marseille (1983) ; la Conférence internationale sur le consensus, la dissidence et la répression (Paris, janvier 1980) ; les rencontres sur Anarchie et non-violence (Padoue, sept. 1985 puis Vérone, mai 1986) et différents colloques sur l'Autogestion, la Techno-bureaucratie, l'Imaginaire subversif; le Pouvoir et sa négation... dont les actes ont été publiés à Lyon aux éditions ACL (Atelier de création libertaire, 13, rue PierreBlanc, 69001 Lyon).

Pour le cinquantenaire de l'année 1936, les Cahiers du Vent du Ch'min (5 bis, rue Roland Vachette, 93200 Saint-Denis) ont édité Une forte brochure, i936 à travers le «Libertaire », mais c'est évidemment l'Espagne qui a donné lieu aux publications les plus nombreuses (18). En France, la revue La Rue lui a consacré un numéro spécial et les éditions de l'Entr'aide à Paris ont publié à cette occasion un album photographique de 95 p. : Espagne 1936. Images de la Révolution sociale réunissant 154 illustrations. Enfin Frank Mintz a publié un volume de 207 p. : Explosions de Liberté : Espagne 36, Hongrie 56 (Lyon, ACL). Parmi les éditions ou rééditions en langue française il faut signaler l'Espagne Libertaire, 1936-1939 de G. Orwell (Rudo Iberico, 1977, 564p.), Espagne 1936-1937, la guerre dévore la révolution de Henri Paechter (éd. Spartacus, 235 p.) et bien entendu La Révolution espagnole de Burnett Bollotten (Rudo Iberico, 1977, 564 p.).

Parmi les livres publiés en espagnol, plusieurs se penchent sur l'oeuvre constructrice de la révolution, en particulier sur les collectivités (19), mais celui qui demeure une référence majeure reste sans doute John Brademas, Anarco-sindicalismo y revolucion en Espana, 1930-1937 (Barcelone, éd. Arias, 1974, 295p., trad. de Joaquim Romero-Maura).

Une contribution très importante à l'histoire de l'anarcho-syndicalisme espagnol de 1910 à 1926 a été publiée en 1981 par Antonio Bar : La CNT en los anos rojas, (Madrid, éd. Akal, 832 p.), ouvrage qui vient en quelque sorte compléter celui de Xavier Cuadrat, Socialismo y anar(18)

anar(18) pourra se reporter au compte rendu détaillé qu'en a fait Marianne Enckell dans les revues Volonta d'avril 1986 et Chroniques Libertaires de mars 1987. Voir aussi les compléments qu'elle a apportés dans le Bulletin du CIRA, n° 43, automne 1987.

(19) Par exemple : F. GARCIA, Colectivizaciones campesinas y obreras en la revolucion espanola, Madrid, éd. Zéro, 1977, 266 p. ; J.-L. GUTIERREZ-MOLINA, Colectividades libertarias en Castilla, Madrid, éd. Campo Abierto, 1977, 113 p. ; F. CARRASQUER, Las colectividades de Aragon, Barcelone, éd. Laia, 1986, 295 p. ; S. MOLTO, Una nueva economia : socializacion y colectividades alcoyanas, 1936-1939, Alcay, éd. de l'auteur, s.d., 169 p., et l'ouvrage collectif : Las colectividades campesinas, 1936-1939, Barcelone, éd. Tuquets, 1977, 339 p.


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quismo en Cataluna : los originas de la CNT (Madrid, Revista de Trabajo) qui s'arrêtait, lui, en 1911.

Un autre ouvrage de même valeur que les précédents et qui est très certainement un des meilleurs livres d'anthropologie historique est celui de Jérôme R. Mintz, The anarchists of Casas Viejas (Chicago, University of Chicago Press, 1982, 336 p.).

Dans un autre registre il faut accorder une mention spéciale à l'ouvrage que le vieux militant libertaire Juan Ferrer a inspiré à l'écrivain catalan Baltasar Porcel : La Revuelta permanenta (Barcelone, éd. Planeta, 302 p.) qui a obtenu un prix littéraire. Parmi les autres publications on peut aussi signaler la bande dessinée de Roy Ferrer sur Durruti (éd. Planeta, 198 p.) qui fait le pendant à la sérieuse biographie d'Abel Paz : Durruti, el proletariado en armas (Barcelone, éd. Bruguera, 1978, 602 p.) édition beaucoup plus complète que la version française qu'on connaissait déjà. Signalons aussi la parution à Mexico, en 1984, du 2e volume (Ch à E) de l'Enciclopedia Anarquista dont le premier (ACueva) était paru en 1972 et notons que la revue Anthropos (via Augusta, 64, 08006 Barcelone) a consacré son n° 78, 1987, à Federico Urales (le père de Fédérica Montseny) qui fut militant anarchiste, publiciste et éditeur de 1892 à 1939. Il s'agit là d'un ensemble très solide réunissant une documentation de qualité.

Tout récemment, Jacques Maurice, déjà auteur d'un petit livre paru chez Bordas en 1973, l'Anarchisme espagnol qui avait connu un succès mérité, nous livre aux Presses Universitaires de Vincennes une belle biographie de 157 p. : Firmin Salvochea, un anarchiste entre la légende et l'histoire.

Enfin, si le dixième anniversaire de Mai 68 avait engendré nombre d'ouvrages parmi lesquels Le grand bazar de Daniel Cohn-Bendit (Denoël, 1978, 247 p.), vingt ans après l'intérêt ne s'est pas émoussé : une bonne vingtaine d'ouvrages ont été publiés (20) dont le dernier est le Quid : les dossiers de l'histoire n° 1 (juillet 1988, 359 p.). Du point de vue anarchiste il faut mentionner l'album de Jean-Pierre Duteuil : Nanterre, 1965-1968, vers le mouvement du 22 mars (préface de D. CohnBendit) paru aux éditions Acratie, 240 p., 21 X 30 cm, contenant plusieurs photographies originales. L'ouvrage s'appuie sur plus de cinquante interviews et de nombreux documents.

Là aussi on accordera une mention spéciale au catalogue illustré de la très belle exposition qui a eu lieu du 4 mai au 10 juillet dernier, organisée par le Musée d'Histoire contemporaine à l'Hôtel des Invalides à Paris. Ce catalogue (21 X 30) de 309 p. comprend plusieurs centaines d'illustrations, de nombreux témoignages et des analyses aussi utiles que pertinentes (Madeleine Rebérioux, René Rémond, Pierre Milza, Alain Touraine, etc.). Cela justifie amplement le prix de l'ouvrage (Mai 68, les Mouvements étudiants en France et dans le Monde, sous la direction de Geneviève Dreyfus-Armand et Laurent Gervereau, BDIC, diffusion La Découverte, Paris).

(20) Voir Le Monde, 13 mai 1988 et le dernier recensement publié dans Livres-hebdo, n° 18, 2 mai 1988.


par Jean MAITRON

A l'origine du Dictionnaire français qui compte aujourd'hui 21 volumes, il y a certes un homme, moi-même, mais je dirai qu'il y a plus qu'un homme, plus qu'une vie. Etant donné que je suis le troisième d'une lignée qui a compté au départ Simon Maitron, mon grand-père paternel, cordonnier-bottier qui mourut en 1930, à 86 ans — j'en avais alors vingt — et qui, libre penseur et communard, s'était exilé en Suisse en 1870 afin de ne pas avoir à « servir, même de nom, le gouvernement de Versailles » et qui, là-bas, songea à constituer « une société de déserteurs français » pro-communards. Le second de la lignée fut mon père, Marius, instituteur, mort à 81 ans — j'en avais alors 51 —, mon père, socialiste puis communiste, syndicaliste, franc-maçon et coopérateur, que j'entendis plus d'une fois fredonner La Ravachole ou évoquer Louise Michel. Très jeune, il me fut donc donné de vivre ou de rêver le Socialisme, moins peut-être ses thèmes que ses militants. La révolution russe de 1917 — j'avais alors une dizaine d'années —, les suites terribles qu'elle connut aussitôt m'incitèrent à y prendre la part qui correspondait à mon âge et je vidai ma tirelire pour aider à combattre la famine... Puis vinrent pour moi l'âge adulte et les engagements politiques avant de pouvoir connaître les joies de revivre, grâce à l'histoire, la geste des militants qui, de la révolution de 1789 à nos jours, luttèrent pour la Sociale. Ma thèse de doctorat sur le mouvement anarchiste français soutenue en 1950 constitua ma première réalisation d'historien. Puis ce fut le Dictionnaire, qui eut l'ambition d'évoquer le souvenir de tous ceux qui ont lutté pour l'amélioration du sort de « la classe la plus nombreuse et la plus pauvre » selon le mot de Henri de Saint-Simon.

On peut s'interroger sur ce qui motiva cette passion historienne de découvrir les militants plus que le mouvement. Je répondrai qu'à tort ou à raison, j'estimais que l'homme, le militant, est ce qu'il y a de primordial dans la société. Sans doute, y a-t-il intérêt à étudier l'idéologie, les idéo*

idéo* texte est extrait de Storie individuali e movementi collettivi. I dizionari biografici del movimento operaio, Milan, Franco Angeli, 1988. Nous remercions la Fondation Brodolini, qui avait organisé en 1984 la table ronde d'où ce volume est issu, et l'éditeur, de nous autoriser à reproduire le texte de Jean Maitron. Nous n'y avons apporté que quelques corrections typographiques.

Le Mouvement social, supplément au n° 144,1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


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logies ouvrières, mais elles n'ont été conçues qu'en fonction des hommes, en vue de leur émancipation. Le militant, ce type particulier de notre espèce a éprouvé, au cours des siècles, le besoin de se mettre en avant, qu'il s'agisse de Spartacus ou de Blanqui, de guider ses frères, de se sacrifier parfois, obéissant à un incoercible besoin de se différencier du troupeau, de conquérir une dignité, sa dignité.

Seconde raison de mon engagement : ces hommes, ces militants, qui ont voulu changer le monde, n'avaient pas jusqu'alors fait l'objet d'études destinées à les saisir dans leur ensemble et leur complexité. J'ai énuméré, pp. 11 et 12 du premier volume du Dictionnaire, les essais qui avaient été tentés ici et là, essais méritoires certes mais limités et insuffisants. Alors, parce que je crois au Père Noël, faisant abstraction des obstacles, j'ai décidé de tenter, sans le concours d'institutions privées ou publiques et donc sans argent, sans moyens de quelque nature que ce soit mais en toute indépendance, d'oser et de faire oeuvre, non certes exhaustive mais plus modestement de tracer un premier sillon que d'autres, par la suite, reprendront et approfondiront.

Ce Dictionnaire, comment est-il conçu ? Sans doute eut-il été possible de présenter l'ensemble des militants en une fois et de A à Z. Nous ne l'avons pas fait, compte tenu que le nombre de ces militants, de 1789 à 1939, est de 100 000 et qu'il était utopique de penser accomplir les recherches et procéder à la rédaction de l'ensemble des biographies avant de songer à l'impression. Découper l'histoire, celle de la France ouvrière, en tranches chronologiques a semblé plus rationnel et c'est la raison pour laquelle les volumes du Dictionnaire se présentent en quatre tranches séparées par la naissance de la Première internationale, la Commune, la Première Guerre Mondiale. Quant au choix des militants, il convenait de le justifier. D'où les critères retenus pour chaque période, la première exceptée qui, de 1789 à 1864, recouvre en quelque sorte la préhistoire du mouvement ouvrier français. En l'occurrence, c'est à mon ami Jean Dautry qu'a été laissé, pour l'essentiel, le soin de retenir tel militant plutôt que tel autre et il s'en est expliqué. Pour la deuxième période (18641871) compte a été tenu du fait d'avoir appartenu à la Première internationale ou d'avoir été condamné par un conseil de guerre après la « semaine sanglante ». De la Commune à 1914 figurent tous ceux qui furent délégués à un congrès syndical ou politique. Pour la dernière période enfin, ont été retenus tous ceux qui ont exercé, avant 1939, une responsabilité, aussi modeste soit-elle. Chacun des volumes qui inaugure une période présente par département la liste de ceux dont le nom figurera ensuite à sa place alphabétique. En ce qui concerne la dernière période, 1914-1939, a été ajouté au recensement par département celui des 80 communes de la Seine, alors ceinture rouge de Paris, avec les noms de ceux qui avaient milité dans ces communes. Ajoutons que chaque biographie est suivie de la liste des sources, ce qui permet à tout utilisateur du Dictionnaire de savoir d'où provient chacun des éléments des biographies et éventuellement de procéder à une vérification.

Une question se pose qui porte sur le choix des critères retenus et il n'est pas inutile de s'en expliquer. Ceux qui participent au mouvement ouvrier sont essentiellement de deux types : ceux qui appartiennent aux sommets syndicaux, politiques, coopératifs, les leaders, et ceux de base, non simples adhérents certes mais militants, c'est-à-dire ceux qui, durant


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un temps, ont lutté, bataillé pour la cause, mais sont demeurés néanmoins les obscurs, les sans grades. Si le Dictionnaire leur a donné place, et la plus large, dans la mesure du moins où les sources le permettaient, c'est que trop souvent l'accent en histoire, sociale ou non, est mis sur les leaders, sur ceux qui ont joué certes leur rôle, un grand rôle, et ne risquent d'ailleurs pas d'être oubliés ; mais ce qui est passé sous silence ou minimisé c'est le rôle des humbles, de ceux qui furent pourtant le levain de l'histoire, de ceux qui, en 1848, 1871, 1936, ont été les moteurs des éruptions sociales, éruptions qui ont souvent laissé des traces durables, réformes ou révolution, dans nos sociétés.

Retenir les militants, aider à la résurrection des obscurs, être en quelque sorte leur mémoire, permettre une nouvelle approche de l'humain, tel est le grand but assigné au Dictionnaire. Ceci dit, avonsnous retenu par exemple tous les grévistes ? Certes non car nous n'avions pas à dresser la liste des licenciés, des révoqués de toutes les grandes grèves, mais, plus valablement, à retenir le nom de leurs animateurs, moteurs ou meneurs, tant il est vrai que le militantisme implique une certaine continuité.

Quant aux « étrangers », qui sont avant tout, à mes yeux, des travailleurs comme les autres mais ne possédant pas la carte d'identité « France », le mouvement ouvrier ne saurait les oublier et le Dictionnaire encore moins. Aussi, avons-nous pris soin, pour la Première internationale et la Commune de Paris par exemple, de répertorier, à part entière, les Belges, les Luxembourgeois; les Polonais, les Suisses qui avaient participé au mouvement ou à la lutte (tome IV, p. 11). Pour la période actuelle, il en est de même, et nous n'aurons garde d'oublier un Alfonso Leonetti ou un Thomas Olszanski, mais reconnaissons qu'il n'a pas toujours été facile d'opérer les choix indispensables parmi les Italiens antifascistes, les réfugiés allemands fuyant le nazisme, les Espagnols antifranquistes et, plus généralement, parmi les combattants des Brigades internationales. Nous avons fait pour le mieux, conscients des difficultés. Le cas des Maghrébins fut plus délicat encore et nous avons dû tenir compte de la volonté très affirmée de nos camarades, les Algériens avant tout, de ne pas être colonisés une seconde fois, fut-ce dans les colonnes du Dictionnaire. D'où parfois, en fin de biographie, le renvoi au Dictionnaire Maghreb en cours d'élaboration.

Sans doute convient-il de préciser dans quelle direction nous avons prospecté, bref quelles sont nos sources. La réponse est simple et je ferai mienne la notation de Marc Bloch dans son ouvrage, Métier d'historien : «Le bon historien, lui, ressemble à l'ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier» (1). Et si nous devons regretter toutes destructions d'archives, que ce soit à la suite de guerres, d'incendies ou pour toute autre cause, nous avons prospecté toutes les sources, imprimées, manuscrites, orales ou autres. Dans leur totalité et leur variété, toutes ont été par nous admises, je dirai mieux, recherchées.

Et maintenant, disons quelques mots de ceux et celles qui ont été appelés à les mettre en oeuvre. En premier lieu de l'éditeur. J'ai eu cette

(1) Paris, A. Colin, 1959, p. 4.


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chance, il y a quelque trente ans, d'entrer en relations avec les dirigeants des Editions ouvrières, modeste maison d'édition d'inspiration chrétienne à forme coopérative. M'étant entretenu avec eux du projet Dictionnaire, ils acceptèrent aussitôt et, m'accordant une totale indépendance — jamais ils ne se permirent une remarque ou critique —, ils m'encouragèrent à me mettre au travail et, c'est ainsi qu'en 1964, il y a donc vingt ans, paraissait le tome dans les conditions que j'ai relatées plus haut.

Ce volume, ces volumes étaient l'oeuvre de qui ? De moi-même certes qui avais pris l'initiative, qui étais et suis demeuré le directeur responsable. OEuvre donc individuelle mais aussi collective puisque je fis appel à de très nombreux collaborateurs. Ce fut là un problème que je ne sus résoudre aussitôt de façon satisfaisante, à mon sens du moins. Que sont et devaient être les collaborateurs ? L'équipe qui, aujourd'hui, existe, une centaine de membres, pratiquement plusieurs dizaines très actifs se compose ou s'est composée de ce que j'appellerai des historiens militants. Des hommes de métier d'abord, connaissant et appliquant les règles de la méthode historique ; en second lieu, des militants sympathisant avec le milieu étudié, le connaissant, je dirais de l'intérieur, bénéficiant de la même expérience militante que moi-même et parvenus, pour l'essentiel, aux mêmes conclusions historiennes — je ne dis pas politiques — que moi. Je ne sais si je me fais bien comprendre mais qu'il me suffise de dire que, même pour la dernière période, si délicate, je n'ai pas eu à reprendre la rédaction de telle ou telle biographie et que, lorsqu'il y eut discussion de forme ou de fond, tout se régla aisément. Désirant m'assurer, dans toute la mesure du possible, une collaboration permettant d'envisager l'avenir en toute confiance, j'ai demandé à Claude Pennetier de diriger avec moi, sur un pied de parfaite égalité, la publication des quelque vingt volumes de la période 1914-1939. Ainsi donc, même si l'achèvement du Dictionnaire doit demander encore plusieurs années, toutes recherches étant aujourd'hui, pour l'essentiel, achevées, l'avenir me paraît assuré.

Sur le plan matériel, la fabrication du Dictionnaire a été facilitée par l'aide apportée depuis 1981 par la Maison des Sciences de l'Homme puis le Ministère de la Recherche et de l'Industrie, enfin le Centre national des lettres. Ce concours financier nous a permis et nous permet de compléter notre documentation, notamment en ce qui concerne l'état civil de nos militants. Par ailleurs, la présence à mes côtés de Claude Pennetier, ingénieur au CNRS, aujourd'hui rétribué à ce titre pour le Dictionnaire, assure la poursuite de l'élaboration et de la rédaction de notre oeuvre.

Je me permettrai de porter un jugement de valeur sur cette entreprise que j'ai inaugurée seul et sans moyens. Le pari est-il gagné en 1984 avec vingt volumes parus et un raisonnable espoir d'envisager l'achèvement vers 1990 avec une quarantaine de volumes grâce aux concours reçus ces dernières années, concours financiers et concours rédactionnels ?

M'efforçant de porter un regard serein sur l'oeuvre accomplie, je dirai que compte tenu de ce que j'ai dit et écrit, à savoir ma volonté de tracer un premier sillon et de faire avancer la recherche historique dans le domaine de l'étude du militantisme et des militants, le résultat obtenu à ce jour est positif. Grâce au Dictionnaire, notre connaissance a progressé, globalement d'abord, sur des points particuliers ensuite, et à titre d'exemple, je citerai les résultats auxquels nous sommes arrivés concer-


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nant les hommes de la Première Internationale et de la Commune de Paris à propos desquels on s'en tenait trop souvent à des légendes.

Le fait que le Dictionnaire figure aujourd'hui aux « usuels » des Archives nationales et de la Bibliothèque nationale, qu'il soit cautionné par toutes les Centrales syndicales alors que le mouvement français est si divisé, atteste que notre travail est reconnu comme oeuvre scientifique. S'ensuit-il qu'il soit exhaustif et définitif ? Certes non, je l'ai dit et écrit dès l'origine. Premier sillon, il pourra et devra être repris et approfondi avec d'autres moyens mais il était important qu'il soit entrepris, ce que nous avons fait.

J'aimerais évoquer pour finir une série de problèmes qui me préoccupent et au sujet desquels le débat qui va suivre pourrait apporter des réponses ou du moins aider à les résoudre.

Y a-t-il un type ou des types de militants ? Dans quelle mesure peuton les appréhender ? Une première chose me paraît certaine : pour la première fois, grâce à nos travaux, une typologie du militant sera possible. Sans préjuger les résultats, on peut penser que des types vont se dégager suivant les lieux, les temps, les professions, les âges, etc. mais il est une question qu'il convient de poser : le militant est-il connaissable, j'entends en profondeur et est-il raisonnable de vouloir sonder « les reins et les coeurs » ? J'ai souvent comparé l'homme à un iceberg dont se présente seulement à nous la partie émergée, celle qui, au mieux, apparaît dans le Dictionnaire. Mais celle, immergée, plus importante en volume et en qualité, est-il bien raisonnable que l'historien tente de l'appréhender alors que le sage antique incitait chacun de nous à se connaître luimême, cette tâche étant déjà suffisamment difficile, voire impossible ? Aujourd'hui encore, on disserte sur ce que fut tel ou tel géant de notre Grande Révolution. Il est donc sage de se montrer prudent lorsqu'on veut atteindre l'homme et préciser les mobiles qui le firent agir en telle ou telle circonstance. Et voilà bien pourquoi nous avons évité tout jugement de valeur. Les auteurs du Dictionnaire, plutôt que de vouloir scruter les âmes, ont porté tous leurs efforts vers « le mieux connaître », ce qui ne leur a pas interdit, mais à titre personnel, de se laisser aller à la rêverie.

Si l'essence de l'homme demeure aussi inconnaissable au scalpel de l'historien qu'à celui du chirurgien, le Dictionnaire, oeuvre de science, est aussi, pour ceux qui le pratiqueront en des temps difficiles, un livre d'heures et de foi, « pour du désespoir nous garder ».


N° 109 Avril-Juin 1988

• Jean Maitron, par Madeleine Rebérioux.

• Jean Jaurès et Pierre Loti, par Alain Quella-Villéger.

• Jaurès et la Turquie, par Madeleine Rebérioux.

• Notes de lecture,

par Madeleine Rebérioux et Camille Grousselas.

• Poèmes jaurésiens : Alfred Delcambe et Jean Bédos.


par Jacques GIRAULT

Manière d'hommage : on peut se contenter d'évoquer en Jean Maitron son engagement, sa spécialisation universitaire ou son regard interrogatif pour reconnaître en lui le pionnier d'une forme d'Histoire associant l'approche savante et la passion militante. Une telle démarche peut s'inscrire dans un courant de reconnaissance — souvent tardive — envers une victime d'un système universitaire qui privilégie des types d'approches historiques et des hommes sortis du sérail ou ayant passé les épreuves qui distinguent. A quoi bon ajouter ici un nouveau certificat valorisant ? D'autant qu'à la réflexion, Maitron a connu le même sort que de nombreux enseignants du secondaire ou du supérieur qui, en dépit de la valeur de leurs travaux, n'ont pas accédé aux positions magistrales auxquelles ils pouvaient prétendre. Pourtant, grande différence, Maitron a marqué de son empreinte au moins trois axes importants de l'histoire du mouvement ouvrier : Le Mouvement social, le Centre d'histoire du syndicalisme de la Sorbonne, puis de l'Université de Paris I et le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français. C'est à ce niveau que se situe mon intervention puisque je figure parmi ceux qui ont assuré une partie de sa succession dans ces trois activités.

Faisant partie des jeunes historiens entrés au comité de rédaction du Mouvement social, au début du deuxième semestre de l'année 1969 — avec Patrick Fridenson, Marie-Noëlle Thibault et Guy Bourde — j'ai, au sein du secrétariat collectif de rédaction de la revue où Madeleine Rebérioux faisait fonction de directrice, assuré la fabrication, responsabilité que Maitron considérait comme essentielle, à partir du début de 1971. A nos côtés pendant quelque temps, il annonçait en page 2 du numéro 74:

Directeur-gérant du Mouvement social depuis le premier numéro, paru en octobre 1960, j'ai décidé de me retirer. Je le fais en plein accord et en confiante amitié avec le secrétariat qui, sur mandat du Comité de rédaction, assure la publication de la revue.

Après m'avoir associé vers 1971 au petit collectif préparant les volumes de la période 1914-1939 du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, avec une double responsabilité — qui a évolué par la suite pour des raisons diverses —, le Var et les communistes, quelques années plus tard, à la veille d'une intervention chirurgicale qui lui donnait de grandes inquiétudes, il me désignait comme co-responsable de la poursuite de son entreprise. Heureusement, cette précaution ne reçut pas d'application !

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


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Enfin, la retraite approchant, Maitron me demandait de lui succéder au secrétariat du Centre d'histoire du syndicalisme alors petitement logé au 16 rue de la Sorbonne, faiblement doté en moyens financiers, qui continua pendant quelques années à reposer sur l'énergie militante, pour un type de recherches historiques auxquelles il avait ouvert la voie.

Marque de cette influence, ce volume de mélanges offerts par ses amis à Maitron un certain après-midi de juin 1976. J'y écrivis sur le Var et sur les instituteurs, me reconnaissant parfaitement dans cette phrase ultime de l'avant-propos collectif :

Que ce livre dise à Jean Maitron notre volonté de voir l'histoire ouvrière, à laquelle il apporte tant, continuer à se développer avec lui et, souvent, grâce à lui, et notre aspiration commune à une société plus équitable.

Me voilà donc désigné par la confiance dont il m'entoura pour témoigner sur un ensemble de travaux historiques, résultat d'une démarche cohérente s'il en fut.

Une rencontre relativement tardive

Voici quelques années, le document de présentation des activités du CEDIAS reproduisait une photographie de la bibliothèque du Musée social, bien connue pour sa richesse par tous les chercheurs. Deux lecteurs figurent devant la table de travail : Jean Maitron et Jacques Girault. Document que l'on peut dater : année universitaire 1963-1964. Maitron devait travailler pour le Dictionnaire ; je préparais un Diplôme d'études supérieures sous la direction d'Ernest Labrousse sur le guesdisme dans l'unité sociale (1905-1914), sujet suggéré par Claude Willard. Et personne ne me conseilla alors de parler avec Maitron. Labrousse me mit seulement en contact avec Madeleine Rebérioux. Quand je relis mon travail, occasion d'un article dans la revue qu'il dirigeait et point de départ de mon intérêt pour Lafargue, entre autres imperfections, le manque d'éclairages biographiques me paraît peser lourdement. La perspective dominante demeurait l'étude idéologique dans son rapport avec les situations politiques locales. Premier regret donc, mais aussi première remarque à propos de l'attitude de Maitron. Pourquoi n'a-t-il rien demandé à quelqu'un susceptible d'apporter au hasard de ses lectures de la presse guesdiste des indications qui auraient pu enrichir le travail en gestation sur la période 1870-1914 ? Autre façon de poser la question : Maitron préparait alors les premiers volumes du Dictionnaire ; avait-il une claire certitude que son oeuvre atteindrait le XXe siècle ? Avait-il conçu son travail comme plus collectif que la petite équipe de départ ? Avait-il pensé qu'un étudiant pouvait, tel un vacataire, lui apporter des fiches enrichissantes ?

Je veux raisonner sur un seul exemple. A partir de mon diplôme, l'équipe du Mouvement social me demanda un article sur la révolte des


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vignerons de l'Aube en 1911 pour le numéro spécial sur l'agrarisme préparé sous la direction de Pierre Barrai. Il s'ensuivit une enquête sur le terrain. J'avais sur les militants aubois la possibilité de compléter des notices. Je constate que pour deux d'entre elles notamment, celles de Léandre Nicolas, ancien député, et de Gaston Checq, seul mon article fut utilisé. A aucun moment, Maitron ne me demanda quelques compléments alors que pour le second, bien d'autres renseignements auraient pu être fournis sans efforts supplémentaires.

Premiers jalons, se plaisait à répéter Maitron, que ce Dictionnaire, pour une meilleure connaissance du mouvement ouvrier. Se donna-t-il au début tous les atouts pour l'améliorer ? A une question aussi délicate on ne peut répondre définitivement à partir d'un seul exemple personnel. Il faut noter que rares- étaient alors les historiens à s'intéresser à cette résurrection d'une partie en cours d'immersion de la mémoire ouvrière, au travers de ces profils militants. Maitron, fort de ses convictions, amassait, palliait les défections de collaborateurs imprévoyants, laissant ainsi de côté de possibles apports.

La biographie du militant et la problématique de l'implantation

Ma première rencontre avec Maitron date de 1969. Le pavé des manifestations de mai 1968 qu'il conservait sur son bureau du 16 rue de la Sorbonne, le numéro spécial du Mouvement social, « La Sorbonne par elle-même » qu'il avait coordonné, n'avaient pas contribué à élargir le cercle de ses amis. Pourtant, un grand besoin de mieux connaître l'histoire du mouvement ouvrier planait sur l'Université française. Maitron fut chargé d'un cours de premier cycle sur le syndicalisme et le socialisme français pendant les années universitaires 1968-1970. Devenu assistant de Pierre Vilar à partir de novembre 1969, j'assurais, à sa demande, des séances de travaux dirigés, dont le cours continuait à être assuré par Maitron pour une dernière année. Parallèlement, il m'associait pleinement à l'encadrement des nombreux étudiants préparant un mémoire de maîtrise dans le cadre du Centre d'histoire du syndicalisme. Dès lors, les conditions apparurent pour intégrer sa propre démarche dans ce qui était mon angle d'attaque.

Routes longtemps parallèles que les nôtres où je pus mesurer l'importance de ce que Maitron apportait à la recherche historique. Evoquons pour mémoire quelques aspects : avoir pu et su, secondé par d'autres, répondre à la demande étudiante, impulser des travaux sur l'ensemble du mouvement ouvrier français tout en poursuivant ses propres recherches, en recomposant sa thèse sur l'anarchisme, en développant le Dictionnaire, en élargissant les domaines de ce dernier aux familles jusqu'alors peu concernées. Je veux concentrer ces réflexions sur un aspect peu abordé jusqu'à maintenant : l'itinéraire biographique dans son rapport avec les articulations, l'implantation d'un mouvement en milieu ouvrier.


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Guidé par Pierre Vilar, j'ai cherché à rassembler des éléments d'une approche la plus globale possible du mouvement ouvrier en orientant mes recherches vers ce qui allait devenir la problématique de l'implantation. Cette voie pouvait amener à décentrer la question en privilégiant les seuls effets d'une ligne politique. Les réticences exprimées par Maitron devant une telle menace ont contribué à empêcher une dérive sociologique, voire ethnologique. Première mise en garde de taille ! Toutefois, ce refus d'aborder avant tout les seules questions idéologiques le séduisait. Pourtant, à aucun moment, en dépit de mes avances, il n'accepta de contribuer à nos réflexions — je dis « nos » puisque avec son accord, j'ai pu diriger de nombreux travaux d'étudiants, et nous avons tâtonné entre nous !

Pour se limiter à la seule famille communiste, l'absence de sources autres qu'imprimées empêche de saisir la totalité des débats pour l'élaboration d'une stratégie et d'une tactique françaises, sujettes à révisions fréquentes. Se contenter des manifestations et des retombées nationales d'un ensemble de dimension internationale peut contribuer à fausser des perspectives. En revanche, intégrer le contexte socio-économique, le milieu, l'environnement, apporte des éléments essentiels pour comprendre les inflexions mesurables par divers indices en saisissant les permanences et les décalages historiques.

En rester là rendrait compte d'une rencontre entre la politique, l'organisation et le milieu. La connaissance des hommes, des militants de diverses responsabilités ajoute une composante de premier plan même si les raisons de la promotion des plus responsables n'apparaissent pas toujours clairement. Etablir les faits, apporter des certitudes, suggérer des interrogations, même sans exploitation prosopographique, peut alors conduire à cerner le milieu en saisissant l'interaction entre l'individu et le collectif et à mettre en place les grands moments de la vie militante.

A ce niveau, la méthode Maitron interpelle. Le militant, individu dans un collectif, vit, non pas au sens privé du terme — encore que cet aspect soit parfois éclairant — mais surtout au sens- politique, social du verbe. Questions de formations, d'expériences, apprentissage des luttes, sanctions, mises à l'écart, dissidences, responsabilités, persistance des choix de jeunesse surgissent en vrac, de façon inattendue, toujours explicative, révélatrice d'un milieu idéologique. Ne pas se montrer complaisant, ne pas gommer, ne pas exalter, ne pas dénigrer, telles sont les constantes attitudes de Maitron : comprendre et faire comprendre, trouver des points d'appuis convaincants...

Toujours soucieux de contrôler son travail de recherche, désireux d'assurer un équilibre politique, sans doute victime de sa propre capacité à mener un puissant labeur, Maitron, profitant d'autorisations anticipées de consulter certaines archives des dépôts publics, préféra, un temps, revenir à ses habitudes d'un écrémage méthodique et personnel à finalité unique, le Dictionnaire. Commençant à buter sur les transformations possibles de la méthode d'approche liée à la dilatation des sources, nécessitant à tout le moins un certain recours à la quantification, j'ai préféré me rabattre sur une région, le Var, sur la banlieue, et mener à bien mon projet d'approche historique à volonté globalisante, intégrant la dimension biographique. Là encore, Maitron me donna finalement la possibilité de faire passer dans le Dictionnaire les premiers résultats d'une réflexion en


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cours. Peut-être y eut-il dans cette avancée simultanée — et d'autres y apportèrent leur contribution, je pense à Jean Sagnes pour l'Hérault, à Jean Lorcin pour la Loire, à Roger Pierre pour la Drôme, à Claude Pennetier pour le Cher entre autres — une voie nouvelle ouverte qui portera ses fruits, quels que soient les styles. Maitron a intégré ces premiers résultats dans le Dictionnaire, m'accordant plus de place. Paradoxalement, cette utilisation se fit alors que l'approche de type monographique du mouvement social, et encore plus du mouvement ouvrier, apparaissait à certaines autorités scientifiques comme archaïque et sans avenir. Une belle question qui reste d'actualité.

Transformer Maitron en un positiviste, peu soucieux de faire comprendre les idéologies, conduit à diminuer son apport. Son souci de saisir la diversité des situations au travers des itinéraires politiques des individus l'amène à privilégier les traces tangibles, rapportées ou reconstruites. Peu désireux d'histoire globale, il ne néglige pas pour autant d'intégrer l'apport de réflexions différentes pourvu qu'elles débouchent sur des présentations historiques de ces militants. Par là, le Dictionnaire constitue un complément indispensable d'une histoire d'un mouvement, d'une société, d'une région. Maitron sut le comprendre et permettre à ceux qui lui proposaient de telles tentatives de les mener à bien. Le militant, tel qu'il apparaît alors, représentatif d'un milieu, d'un courant, devient en soi un objet significatif, pouvant être compris, pouvant faire comprendre. Reste pourtant l'inégalité de traitement entre familles, entre régions, entre militants... En directeur d'entreprise lucide „et responsable, Maitron donnait rarement les clefs pour expliquer certaines carences. Un jour, l'histoire de cette recherche pourra être faite...



Lire Le Maitron

par Claude PENNETIER

Le Maitron est une contrée méconnue dans le monde de l'histoire contemporaine. Certains la découvrent et l'explorent. D'autres y font de brèves incursions. Une romancière s'en inspire pour donner chair à ses personnages, un cinéaste y puise matière pour son scénario, le militant recherche des noms familiers, l'étudiant contrôle des références biographiques... le prosopographe rêve de mettre en parallèle ces milliers de notices. Cessons l'inventaire. Chacun fait ce qu'il veut de cette oeuvre peu commune et il est hors de question d'intituler cet article « Le Maitron mode d'emploi ». Tout au plus voulons-nous, en partant du projet de Jean Maitron, inventorier et évaluer les diverses lectures du Dictionnaire.

Un article récent m'a permis de présenter la téméraire et passionnante entreprise à laquelle Jean Maitron consacra trente ans de sa vie, en répondant à quelques interrogations sur les problèmes de méthode et de sources (1). Les critères de sélection des biographies comme les sources ont varié selon les périodes et Jean Maitron prenait soin de présenter, dans chaque introduction des séries, l'esprit qui avait guidé ses choix. Ainsi la définition même du militant a-t-elle évolué. Jean Maitron et Jean Dautry évitaient le terme de militant en présentant la période 1789-1864 puis le vocabulaire s'est précisé autour de la notion de durée et de responsabilité. Peut-on au-delà du singulier des multiples grandes notices légitimer l'existence d'un recueil aussi large de biographies ? La période 1864-1871, celle qui parmi les séries achevées tenait le plus à coeur au maître d'oeuvre, indiquait déjà la richesse des lectures multiples qui pouvaient être faites de 18 000 notices d'« internationaux » et de « communards ». Nous nous en tiendrons pour cette contribution à la quatrième partie : 1914-1939, de la Première à la Seconde Guerre mondiale, la plus importante par l'ampleur, la plus proche des feux de l'actualité. Réfléchir sur le contenu des 37 000 notices publiées, n'est-ce pas pour les auteurs préparer la rédaction et l'édition des 35 000 notices à venir (2) ?

(1) « Deux ou trois choses que je sais du Maitron », Communisme, n° 15-16, 1987, p. 6-22. .

(2) En fait, par son nombre de volumes, la période 1914-1939 peut être comparée à la période 1864-1871 qui ne couvrait que 8 ans.

1789-1864 3 vol. 1 557 p. 11 000 notices

1864-1871 6 vol. 2 572 p. 18 000 notices

1871-1914 6 vol. 2 110 p. 13 000 notices

1914-1939 (A à I) 15 vol. 5 338 p. 37 000 notices

1914-1939 (I à Z) 12 vol. 5 000 p. 35 000 notices

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Lés Éditions ouvrières, Paris


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Le Dictionnaire n'est-il qu'un ouvrage de consultation traditionnel ou peut-il faire l'objet d'exploitations sociologiques ?

Le rédacteur de ces lignes ne prétend pas offrir un regard extérieur et neutre sur le Dictionnaire. Associé depuis de nombreuses années à cette oeuvre et modeste continuateur de l'entreprise, je revendique le droit à la passion, à l'enthousiasme dans la défense et la valorisation du Maitron.

La rencontre de l'homme et de l'oeuvre

Conçu à partir de 1955 et publié dès 1964, le Dictionnaire comptait déjà 6 volumes lorsque j'entrai en contact avec Jean Maitron, en décembre 1969. Je n'ai bien sûr aucune part dans l'élaboration des 9 premiers volumes couvrant les 1re et 2e parties, ni dans celle des 6 volumes de la 3e partie, bien qu'avec Annie Pennetier et André Gosnat nous ayons été associés, au dernier moment, comme correspondants pour le département du Cher. Mais c'est sur la base de mon admiration pour ces premières séries que se sont noués des liens de collaboration et d'amitié qui durèrent près de deux décennies.

Pour un étudiant en histoire qui avait « vingt ans en 68 », les tomes consacrés, entre 1967 et 1971, à la Première Internationale et à la Commune de Paris formaient une oeuvre historique originale, faisant revivre dans sa diversité le peuple combattant parisien ou provincial. La Commune connaissait un regain d'intérêt dans le contexte de mai 1968 et à l'approche de son centenaire. Que l'on se réfère aux pensées marxistes ou libertaires, elle était un passage obligatoire pour la compréhension des mouvements révolutionnaires. Voilà qu'un historien, au lieu de nous offrir une nouvelle présentation des faits et gestes de la Commune, nous livrait des milliers de biographies de militants connus ou obscurs, évocation vivante des engagements multiples, réhabilitation posthume des victimes, riche matériel pour la recherche.

Dans le même temps, la revue que Jean Maitron avait créée et qu'il dirigeait, Le Mouvement social, proposait les articles les plus novateurs sur le XIXe et la première moitié du XXe siècle. Certes elle commençait seulement à être citée dans les bibliographies universitaires. Jeune, militante à sa façon, bouillonnante, n'avait-elle pas su se faire le témoin de l'action étudiante à la Sorbonne pendant les journées de Mai (3) ! Jean Maitron était surtout connu des étudiants pour son Ravachol et les anarchistes publié en 1964 dans la célèbre collection « Archives », plus accessible que sa thèse sur l'histoire du mouvement anarchiste, absente des rayonnages des librairies mais qui fit quelques années plus tard une longue carrière chez Maspero/La Découverte.

C'est donc à l'historien de l'anarchie et au maître d'oeuvre du Dictionnaire que je m'adressai, fin 1969, pour lui demander de diriger, l'année suivante, un mémoire sur les origines du communisme dans le Cher, mémoire qui ferait une large place à l'étude des itinéraires militants. L'homme était chaleureux, jovial même, curieux de connaître l'interlocu(3)

l'interlocu(3) PERROT, « Jean Maitron en 1968 », Le Mouvement social, avril-juin 1988.


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teur et parfois brusque : «Pourquoi ce sujet et pourquoi moi? ». Mes réponses le satisfaisaient visiblement, la référence au Dictionnaire le comblait d'aise, quant au choix du sujet qui s'appuyait sur mes origines berrichonnes et des interrogations sur la nature du phénomène communiste en France, il lui permettait déjà de deviner le militant sous l'apprenti historien. Qualité majeure à ses yeux. Le thème n'entrait pas dans le cadre de son séminaire et il le regrettait visiblement. « Je ne veux pas rester jusqu'à la retraite l'historien de l'anarchie et du syndicalisme révolutionnaire » déclara-t-il, en commentant des documents relatifs à la tactique classe contre classe qu'il se préparait à publier dans Le Mouvement social et évoquant les difficultés que soulevait la publication des premiers travaux universitaires sur le communisme (4).

Des relations s'instaurèrent et débouchèrent quelques années plus tard sur une collaboration durable (5). Les quinze ans de travail commun, dans une harmonie parfaite, furent éclairés par les qualités humaines de Jean Maitron, sa chaleur, sa bienveillance, son respect constant de l'autre. Le charme du personnage naissait du contraste entre sa gentillesse constante et une volonté sans faille. Et il en fallait pour mener à bien une entreprise comme le Dictionnaire, contre vents et marées. Dans son refus de toute distance hiérarchique, il aimait affirmer que nos rapports se plaçaient sur un plan de stricte égalité. En fait il était l'artisan, j'étais le compagnon. Mais nous liaient plus que tout la passion de l'histoire ouvrière et une conception commune de l'approche biographique.

La biographie, Jean Maitron la pratiqua à contre-temps, pendant une période où elle apparaissait comme un genre mineur, plus littéraire que scientifique. Sa vie s'acheva au moment de son retour en force, sous ses formes les plus diverses : redécouverte des grands destins, succès des « histoires de vie », intérêt renouvelé pour l'autobiographie, travaux prosopographiques. Ainsi son Paul Delesalle, quelque peu oublié depuis sa publication en 1952, prit place dans la collection « Les inconnus de l'histoire » chez Fayard, en 1985. Mais la biographie telle que la pratiquait Jean Maitron ne tournait-elle pas résolument le dos à la biographie traditionnelle plus intéressée par les grands hommes que par les multitudes ? Il avait sans doute été marqué par l'oeuvre de Maurice Dommanget, historien de Blanqui et des blanquistes, instituteur comme lui, ou d'Edouard Dolléans qui l'avait introduit aux Editions ouvrières où il dirigeait la collection « Masses et militants ». Le mérite de Jean Maitron est d'avoir su renouveler la biographie ouvrière et de lui avoir évité les écueils de la personnalisation autour de quelques figures phares. Il a su découvrir une forme-nouvelle de dictionnaire biographique en adéquation avec le sujet traité.

Dans le mouvement ouvrier, il n'y a de richesse que d'hommes et de femmes. Et ces militants (parfois, trop rarement, ces militantes) Jean Mai(4)

Mai(4) que je compris à la lecture du numéro suivant du Mouvement social, janvier-mars 1970, consacré à des « Études et documents sur le PCF (1920-1939) ».

C'est donc dans le même Centre d'histoire du syndicalisme, sous la direction de Jacques Droz et de Jacques Girault, que fut réalisé, en commun avec Annie Pennetier, un mémoire sur le communisme dans le Cher entre les deux guerres.

(5) Jean Maitron demanda aux Éditions ouvrières de m'associer par contrat à la préparation de la période 1914-1939 en 1974 et à la direction des collections française et internationale en 1984.


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tron les admirait, les aimait (6). Le mot n'est pas trop fort. Il pensait que leur action donnait un sens à la vie. A ses yeux, l'homme n'était grand que par sa volonté de changer le monde, même au risque de l'échec, peut-être même à celui de l'erreur. On est tenté, pour expliquer comment, vers 1955, il s'orienta vers une oeuvre qui retiendrait tous les acteurs du mouvement ouvrier, de s'interroger sur l'homme, sur le militant, sur le moraliste, serais-je tenté de dire, car il y avait de cela dans sa devise « Doute et agis ». Francis Jourdain, dont Jean Maitron disait qu'il avait été un de ses maîtres spirituels avec Pierre Monatte, Alfred Rosmer et Maurice Chambelland, lui renvoyait son image dans le miroir, dans une lettre de 1948 : « Eh ! n'allez pas, mon cher Maitron, essayer de vous guérir de douter. N'allez surtout pas considérer le doute comme une maladie. C'est tout au contraire la manie de la certitude qui constitue un grave et alarmant danger, un danger mortel [...]. Le Doute ne serait-il pas, en définitive, la seule forme que nous connaissions de la Liberté... ? » (7). C'est la soif de comprendre des itinéraires différents du sien qui faisait « courir » Jean Maitron (8). Il ne pouvait donc pas être le mémorialiste d'un courant, même s'il avait consacré à l'anarchie son oeuvre maîtresse. Sa fierté était d'avoir été l'historien du mouvement dans sa diversité et aussi dans sa multitude. Sa passion de découvrir « les obscurs et les sans-grade » doit être liée à son expérience militante. Il ne fut et il ne chercha jamais à être un homme « d'appareil », de « direction ». Ses qualités naturelles (sens de l'organisation, volonté, force et chaleur dans les interventions publiques) auraient pu le porter vers les responsabilités, si des interrogations n'avaient très vite limité ses ambitions. Les temps forts de son militantisme sont sur le terrain, dans la Nièvre, à Courbevoie... C'étaient ses compagnons de lutte, les modestes animateurs communistes, anarchistes, trotskystes, syndicalistes qu'il voulait faire revivre. Eux et leurs prédécesseurs. Les « obscurs » étaient, à ses yeux, des acteurs du mouvement ouvrier à part entière. Ils contribuaient à l'implantation des organisations dans un milieu géographique ou professionnel, ils diffusaient des idées et des pratiques au travers de leurs actions.

Qui pouvait mieux comprendre ces militants, des plus modestes aux dirigeants les plus prestigieux, que des historiens eux-mêmes passés par le moule du militantisme ? « Pour moi, déclarait Jean Maitron, un correspondant doit répondre à deux exigences : être un historien (on ne s'en

(6) « Ce dictionnaire est un travail militant que j'ai mené parce que j'aime les militants. C'est un peu, pour moi, un poème qui me permet de vivre avec les militants du passé, il fallait que je rêve des militants, non pas que j'écrive ce que je pense d'eux, mais que je rêve sur eux, autant que sur moi. » « Entretien avec Jean Maitron », Problèmes et méthodes de la biographie, Sources, 1985.

(7) Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, Paris, Éditions ouvrières, 1988, t. 32, p. 278.

(8) Pour reprendre la formule d'Yvon Bourdet, un des responsables du dictionnaire Autriche et auteur de Qu'est-ce qui fait courir les militants ?, Paris, Stock, 1976. Dans cet ouvrage, Bourdet, évoquant les dictionnaires français et internationaux, écrivait : « Il est hors de doute que lorsque ces importants dictionnaires seront terminés, il sera possible d'établir d'une façon statistiquement valable, sur plusieurs milliers de cas, les caractéristiques des militants politiques et syndicaux, ainsi que les variations spécifiques selon le temps (sur une période d'un siècle et demi) et selon les diverses régions du globe. Un tel travail — qui ne pourra être que celui d'une équipe — sera facilité par les méthodes modernes d'analyse », p. 69-70.


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passe pas) et avoir milité (ou être militant) afin de savoir ce que c'est de se dévouer corps et âme à une cause » (9).

Le danger n'était-il pas de survaloriser les courants les plus proches des auteurs ? En fait, l'esprit créé par le maître d'oeuvre empêcha cet écueil. Chacun avait à coeur de rendre compte de la diversité du mouvement. Jean Maitron, de son côté, rappelait constamment l'indépendance de l'oeuvre, le respect des militants, le refus de l'hagiographie comme du dénigrement. L'absence de jugement de valeur n'excluait d'ailleurs pas la caractérisation de l'action militante. Pour Jean Maitron, une notice du Dictionnaire ne devait être confondue ni avec l'hommage valorisant, ni avec le long article approfondi qui fait appel aux comparaisons, situe le personnage dans son milieu, multiplie les interrogations. La notice devait rester concise, précise, étayée par des sources clairement indiquées. Une conception différente aurait-elle permis à plus de 260 auteurs de coopérer des années durant ?

Radioscopie du Dictionnaire

Le Maitron est rarement lu en intégralité, de la lettre A à la lettre Z, ou mieux encore de la 1re à la 4e période. Le lecteur a un domaine géographique, politique ou syndical de prédilection. Chacun juge le Dictionnaire sur les biographies qui lui sont le mieux connues, d'où une tendance à croire son domaine de prédilection sous-représenté et pas assez approfondi.

Les multiples petites biographies qui encombrent un spécialiste de l'histoire politique nationale font au contraire le bonheur de l'historien local. Il est dans l'esprit du Dictionnaire de ne pas se limiter aux seuls biographies solidement établies mais de signaler, pour aider à des recherches ultérieures, un nom suivi de quelques renseignements.

L'oeuvre achevée, il sera intéressant de quantifier les notices selon leur importance et leur contenu. Je voudrais seulement, à titre de brefs exemples, présenter ici les résultats d'un sondage sur les biographies du tome 33 (période 1914-1939). Les méthodes de travail et les collaborations évoluant légèrement au fur et à mesure de la publication des volumes, il peut y avoir un léger décalage entre le tome 17 (lettre A), le tome 33 (lettre La) et le tome 42 (vraisemblablement la fin de l'alphabet). Le dernier paru (t. 33) offre l'avantage d'être à mi-chemin et de contenir des patronymes assez représentés dans les diverses provinces françaises.

Comment classer les notices du Dictionnaire par ordre d'importance ? Les auteurs font la distinction entre les biographies « nationales » (qu'il s'agisse de noms connus ou de dirigeants influents qui n'ont pas accédé à la notoriété) peu nombreuses (2,5 % de l'ensemble) et des militants « locaux et régionaux ».

Plus d'un quart de l'ensemble des biographies (28 %) ne comporte

(9) « Entretien... », art. cit., p. 224. On pourrait cependant citer plusieurs correspondants qui n'eurent pour le mouvement ouvrier qu'une curiosité intellectuelle. Sur ce point le chapitre « Plus de 260 historiens pour 100 000.militants », dans « Deux ou trois choses que je sais du Maitron », art. cit.


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pas de prénom. Fallait-il retenir ces glanes fragiles ? S'en priver aurait conduit à ignorer des secteurs géographiques et des organisations peu étudiées. Un autre quart dispose d'une identification plus sûre mais sans que l'état civil soit connu. La moitié restante des notices s'appuie donc sur une connaissance des dates et lieux de naissance offrant ainsi la possibilité, grâce aux actes, de découvrir le métier des parents, la profession lors du mariage et lors du décès. Il est possible d'étudier les phénomènes de génération, la mobilité sociale et la mobilité géographique. Parmi cette moitié, et couronnant l'ensemble, une notule sur dix comporte un chapeau de quelques lignes en caractère gras signalant l'état civil, la profession et les responsabilités principales. Ce résumé est destiné à attirer l'attention sur les notices essentielles. Les notices dépassant une vingtaine de lignes — une sur cinq — portent généralement la signature de leur auteur.

En raison d'une plus grande facilité d'accès à des sources comme les listes électorales et les listes nominatives de recensement, la période 1914-1939 offre plus de précisions que les précédentes (10). Des dizaines de milliers d'états civils sont contrôlés auprès des communes de naissance et de décès. S'y ajoute la démultiplication des possibilités d'enrichissement par l'enquête orale, la correspondance, le questionnaire. Enfin et surtout l'histoire ouvrière s'étant développée, le Dictionnaire dispose d'un réseau de correspondants départementaux plus solide.

La quatrième partie du Maitron a l'ambition de rendre compte de l'extension géographique du mouvement ouvrier qui pénètre villes, cantons et villages, comme de l'expansion sociale du syndicalisme qui touche les fonctionnaires et à partir de 1936 des employés de plus en plus nombreux. Fallait-il limiter la période à six ou sept volumes ? Nous n'aurions alors retenu que les 10 % de longues notices précédées d'un chapeau. Jean Maitron n'a pas souhaité cette rupture avec l'esprit des périodes précédentes. Tout en faisant évoluer les critères de sélection, il a demandé aux correspondants de procéder à une large sélection des militants ayant occupé des responsabilités. Cependant, à la différence de la période 1871-1914, les délégués aux congrès politiques ou syndicaux n'ont pas été systématiquement retenus et leurs noms ont été rassemblés dans le tome d'introduction de cette série, le t. 16. Par son ampleur, la période 1914-1939 se rapproche de la période 1864-1871 qui retenait, sur huit ans seulement, quelque 18 000 notices.

Mais c'est sur la composition sociologique et politique des notices que portent les interrogations les plus fréquentes. SoUs l'influence des sources policières et préfectorales n'avons-nous pas surestimé le poids des militants communistes dont les actions dé propagande, l'intervention dans les mouvements sociaux et dans l'agitation antimilitariste font l'objet de nombreux rapports ? Ou, au contraire, notre volonté de saisir le mouvement ouvrier non seulement dans son organisation interne, politique et syndicale, mais aussi dans sa rencontre avec l'opinion, en particulier à l'occasion des élections, ne nous a-t-elle pas conduits à survaloriser le rôle des

(10) (sur LA) prénom état civil chapeau

Période 1871-1914 46 % 25 % 6 %

Période 1914-1939 71 % 50 % 10 %


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candidats et des élus ? Les oppositions diverses au Parti communiste et au Parti socialiste SFIO ne sont-elles pas trop présentes au regard de leurs existences parfois éphémères et de leur rôle limité ? Enfin les femmes, nous y reviendrons plus longuement, ne sont-elles pas les « laissées pour compte » du Dictionnaire ?

S'il fallait employer de tels termes, ils s'appliqueraient mieux aux étrangers militant en France qui représentent moins de 1 % des notices. Un comptage plus précis réalisé par Jacques Ferrando, dans le cadre de la préparation d'une maîtrise sur « les étrangers dans le Maitron » (11) donne un pourcentage de 1,3 % de militants nés hors de l'hexagone ou qui exercent leur action hors de l'hexagone, arabes et européens d'Afrique du Nord compris. Il faut bien préciser qu'aucun travail spécifique, dans le cadre de la préparation du Dictionnaire, n'a été fait sur les militants belges, espagnols, polonais, italiens (liste donnée dans l'ordre croissant d'importance). Ils sont donc repérés par les correspondants départementaux ou signalés par la police à l'occasion de congrès ou de conflits sociaux. Les sources classiques (presse, résultats d'élection, composition des organismes de direction des partis, syndicats et coopératives) ne permettent pas d'estimer leur rôle réel. Il aurait fallu faire appel plus largement à l'enquête. orale. C'est spontanément, et par un effet en chaîne, que de nombreux juifs polonais nous ont fait bénéficier de leur témoignage sur eux-mêmes et leurs proches. Pour ces militants survivants de la répression et du génocide, poser des jalons biographiques est un devoir sacré dont témoigne par exemple le travail d'érudition considérable de David Diamant (12). Malgré les faiblesses de ce corpus, les premiers tris réalisés par Jacques Ferrando sur 1" 500 fiches sont d'un grand intérêt pour la connaissance des différentes vagues d'immigration.

Les syndicalistes constituent l'ensemble le plus important avec 43 % des fiches, suivis des responsables politiques : 29 %, et des élus : 15 %, loin devant les coopérateurs et les mutualistes (moins de 1 %), les intellectuels (moins de 0,5 %) et les militants d'associations diverses liées au mouvement ouvrier (JOC, près de 1 %, ARAC, SRI...) (13). C'est sur l'équilibre des courants politiques que nous sommes le plus souvent interpellés. Les chiffres nous offrent ici un éclairage utile : sur 100 militants présents dans le Dictionnaire, 30 sont connus pour leur appartenance au Parti communiste entre les deux guerres, 23 pour leur appartenance au Parti socialiste SFIO, 2 pour leurs sympathies anarchistes, 1 seul pour ses liens avec les oppositionnels de gauche. Il reste 44 personnes dont on ne connaît pas l'appartenance politique après le congrès de Tours et qui, pour une partie d'entre elles, se consacraient pour l'essentiel au syndicalisme.

La répartition des courants syndicaux est une indication supplémentaire : sur 100 syndicalistes actifs après la scission de décembre 1921, 48 militèrent à la CGTU, 44 à la CGT, 4 à la CFTC et les 4 restants à la CGT-SR (1), dans des syndicats autonomes (1) ou des syndi(11)

syndi(11) VIII-Vincennes/ Saint-Denis, sous la direction de René Gallissot.

(12) Voir sa notice dans le t. 25 du Dictionnaire avec la liste de ses travaux.

(13) Certains militants sont à la fois des responsables politiques et syndicaux. C'est la responsabilité la plus importante qui a permis de classer dans l'une ou l'autre catégorie. Des militants figurent dans le Dictionnaire pour d'autres formes de militantisme : rôle dans le domaine des idées, présence dans les Brigades internationales...


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cats professionnels. Ne faisons pas trop dire à ces chiffres. Il en ressort une impression d'équilibre avec cependant une légère prime à l'activisme des milieux communistes et « unitaires » plus présents dans les luttes, les mobilisations, les mouvements de solidarité et d'aide à l'Espagne. Ajoutons que l'intérêt de la police pour les militants communistes permet de disposer de précisions plus difficiles à obtenir pour les socialistes. Un exemple parmi d'autres : le 24 mars 1929, la conférence communiste de la région parisienne est réunie à Clichy, salle Reflut. La police tente d'interpeller un « délégué étranger » et le suit jusque dans la salle. A la sortie une bagarre éclate entre les congressistes et la police ; un agent est grièvement blessé (il mourra quelques jours plus tard). La police décide alors l'arrestation des 129 présents et procède à un contrôle complet de leur état civil, adresse et situation professionnelle. Nous avons cité la liste de ces délégués au premier nom qui apparaissait dans l'ordre alphabétique, Maurice Ancelle, et retenu l'ensemble des présents. Or il s'avère à l'usage que nous disposons là du noyau dur de l'encadrement communiste de Paris et de la banlieue. Les Bulletins de la Fédération socialiste SFIO de la Seine nous offrent certes un grand nombre de noms de secrétaires de section, mais sans toujours les précisions de prénom et d'adresse qui permettent un contrôle sur les listes électorales. L'absence d'archives, à l'exception notable des archives de Jean Zyromski, secrétaire de la Fédération socialiste de la Seine, ne facilite pas la tâche du biographe. Pour la province, il n'existe rien de comparable à la grande enquête du ministère de l'Intérieur sur l'influence communiste en 1932 qui permet de découvrir la composition des bureaux de cellule avec parfois l'état civil et le nombre supposé d'adhérents.

Quant à la connaissance du métier, de la catégorie socio-professionnelle et de la branche professionnelle des biographies, il faut attendre l'achèvement de la période pour entreprendre un dépouillement approfondi. Nous pouvons toutefois noter que l'activité professionnelle est connue pour 7 militants sur 10. Parmi ceux-ci les ouvriers sont naturellement majoritaires avec un léger avantage pour les métallurgistes (15 %) suivis des cheminots (12 %). La forte présence des enseignants (15 % des métiers connus, 10 % de l'ensemble) mérite attention. Ces notices proviennent pour l'essentiel de l'apport des collaborateurs départementaux, des biographies « nationales » et de la riche documentation rassemblée par Jacques Girault dans le cadre d'une enquête sur les instituteurs entre les deux guerres. Cette présence reflète, outre l'intensité de l'activité syndicale dans leur milieu professionnel, leur rôle croissant d'encadrement dans les Unions locales et les organisations politiques. Ce nombre est d'autant plus remarquable qu'ils sont très peu représentés parmi les élus municipaux en raison de leur inéligibilité dans leur commune d'exercice. Ne négligeons pas la place des paysans, cultivateurs ou ouvriers agricoles (4 % des métiers connus, 2,5 % de l'ensemble) particulièrement représentés dans les départements d'ancienne tradition « rouge ».

Les informations biographiques ne se répartissent pas également sur les diverses années couvertes par la période : 4 % des notices donnent des informations sur des années antérieures à 1914 et 11 % sur des années postérieures à 1939- La période 1925-1929 (29 %), moment de reconstruction pour le Parti socialiste et de stabilisation avant le recul pour


LIRE LE MAITRON 103

le Parti communiste et ses organisations de masse, est la plus représentée, avec bien sûr celle du Front populaire, 1935-1939 (34 %) (14). Ces quelques chiffres témoignent essentiellement sur le Dictionnaire, ses équilibres, ses richesses, ses méthodes de travail. Ils esquissent des pistes de recherches à valeur heuristique. Mais les dictionnaires collectifs permettent-ils de passer de l'histoire individuelle à l'étude de mouvements collectifs ?

De l'exploitation sociologique à la prosopographie

En 1984, une table ronde réunie à Milan, à l'initiative des Fondations Brodolini et Feltrinelli, avait abordé cette question. La diversité des réponses reflétait la variété des entreprises de biographies ouvrières en Europe (15). En affirmant que « Pour la première fois, grâce à nos travaux, une typologie du militant sera possible », Jean Maitron soulignait la possibilité et la nécessité d'un travail sur le Dictionnaire, tout en donnant priorité, on le comprend, à l'achèvement de l'oeuvre. Il manifestait un intérêt constant et soutenu pour mes essais de prosopographie ouvrière, insistant sur la nécessaire clarté dans la présentation des résultats. Les Dictionnaires français et polonais (dans sa version inédite) (16) présentent de plus larges possibilités d'exploitation que les Dictionnaires italien ou britannique qui n'ont pas retenu les responsables les plus modestes (17).

Quels sont les corpus susceptibles d'une exploitation quantitative ? Il faut différencier ceux, assez peu nombreux, connus exhaustivement et les autres pour lesquels le Dictionnaire propose un panel plus ou moins représentatif.

(14) ensemble femmes avant 1914 4 % 4 % 1914-1918 6 % 7 % 1919-1924 26 % 20 % 1925-1929 29 % 32 % 1930-1934 26 % 38 % 1935-1939 34 % 52 % 1940-1944 . 11 % 24 % 1945-1949 9 % 16 % 1950 et suite 6 % 13 %

L'ensemble est supérieur à 100 % puisque les notices peuvent donner des informations sur plusieurs groupes d'années.

(15) Publication partielle par la Fondazione G. Brodolini : Storie individuali e movimenti collettivi. I dizionari biografici del movimento operaio, a cura di F. GlAGNOTTI, scritti di F. Andreucci, J. Halstead, J. Jemnitz, J. Maitron, A. Panaccione, R. Paris, C. Pennetier, A. Riosa, F. Tych, Milan, éd. Franco Angeli, 1988.

(16) F. TYCH, Slownik Biograficzny Dzialaczy Polskiego Ruchu Robotniczego, A.-D, Varsovie, 1978.

(17) F. ANDREUCCI, T. DETO, Il movimento operaio italiano. Dizionario biografico, 1853-1943, Rome, Ed. Riuniti, 1975-1978, 5 vol.

Dictionary of Labour Biographe, sous la direction de J. BELLAMY et J. SAVILLE, Londres, Macmillan, 7 vol., 1972-1984.


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Les fonctions électives offrent un bon exemple de corpus intégralement représenté : les députés se réclamant du mouvement ouvrier, les conseillers généraux (sauf carence du travail départemental), les maires des grandes villes, l'ensemble des conseillers municipaux de l'ancienne Seine, les conseillers prud'hommes de la Seine. On peut citer également les directions des grandes organisations politiques ou syndicales : Comité directeur puis Comité central du Parti communiste, Commission administrative permanente du Parti Socialiste SFIO, Commission executive de la CGTU, Comité confédéral national de la CGT.

De nombreux ensembles de militants peuvent être étudiés, mais l'entrée socio-professionnelle est celle qui s'impose en premier lieu. L'historien des cheminots Georges Ribeill a été un des premiers à tirer parti de la forte présence d'une corporation dans le Dictionnaire. En 1980, dans Le Personnel des compagnies de chemins de fer, matériaux pour une contribution à la sociologie historique des professions, I, des origines à 1914 (18), il publiait et commentait un tableau croisant les tendances politiques et syndicales des militants de la période 1871-1914 avec les appartenances aux réseaux. Son étude se poursuit dans Les cheminots en guerre 1914-1920. Les métamorphoses d'une corporation où, s'appuyant sur 221 notices, il étudie les groupes d'âge chez les cheminots majoritaires et minoritaires en 1920 (19). Pourquoi ne pas envisager des exploitations similaires sur les métallurgistes, les instituteurs, les paysans ou même des professions plus rares comme les médecins (du « médecin des pauvres » au technicien de l'hygiénisme), les avocats spécialisés dans les causes politiques et sociales, les marchands de vins — parfois des ouvriers victimes de la répression patronale — qui mettent leur local à la disposition des organisations ouvrières... ? Cependant quelques précautions méthodologiques doivent être prises. Mieux vaut étudier deux ou trois mille biographies de métallurgistes dont l'état civil, le lieu de travail, les tendances politiques et syndicales sont connues que de reprendre l'ensemble des quelque 10 000 notices de métallos de la période 19141939.

Les entrées peuvent être également géographiques — les militants d'un département (étude de Jean Sagnes pour l'Hérault (20), les militants originaires d'une région — ou chronologiques : les militants en activité pendant une année ou plusieurs années, ou ceux nés entre telle ou telle année pour étudier le phénomène de génération. Sans oublier la rencontre d'un groupe de personnes avec un événement. On pense en premier lieu aux réactions des militants communistes face au Pacte germano-soviétique étudiées par Jean Maitron dans le cadre du Colloque Le Parti communiste français de la fin de 1938 à la fin de 1941 (21). Les thèmes sont multiples : les militants ayant vécu ou séjourné en URSS avant

(18) DGRST, mission de la recherche, ATP socio-économie des transports, p. 547555.

(19) CERTES-ENPC, août 1988, p. 421-427.

(20) J. MAURIN et J. SAGNES, « Typologie des militants ouvriers de l'Hérault durant l'entre-deux-guerres d'après les analyses de correspondances multiples », Annales du Midi, juillet-septembre 1985.

(21) Le Parti communiste français des années sombres 1938-1941, sous la direction de J.-P. AZÉMA, A. PROST, J.-P. RIOUX, Paris, Seuil, 1986.


LIRE LE MAITRON 105

1939, ceux qui ont fait de la prison pour propagande anticolonialiste et antimilitariste, etc.

Les volontaires français en Espagne entrent dans ce cadre. Jean Maitron, qui, avec sa compagne, avait eu l'occasion de séjourner à Barcelone pendant l'année 1935, attacha un soin particulier à retracer l'action des combattants de la guerre d'Espagne. Il aurait pu retenir les biographies des commissaires politiques et celles de quelques militants bien connus. Comme pour les combattants de la Commune de Paris — rapprochement autorisé par leur destin tragique et les risques d'oublis —, il choisit de les faire figurer tous. Du moins tous ceux dont la trace a été conservée. Combien étaient-ils de Français ou d'étrangers vivant en France à avoir contracté un engagement ? J. Delperrié de Bayac les chiffrait à 9 000 sur un total de 35 000 brigadistes (22). L'AVER (Amicale des anciens volontaires français en Espagne républicaine) donne quant à elle le chiffre de 8 500 Français dont 3 000 moururent en Espagne et 3 000 plus tard dans les combats de la Résistance (23). Des chiffres plus importants ont été donnés par Carlos Serrano sur la base d'une enquête de la préfecture de Paris transmise au ministre de l'Intérieur le 2 février 1937 : 12 825 Français pour les seuls départs de Paris (24). Il ne nous appartient pas de trancher. Toujours est-il que Jean Maitron identifia 3 842 volontaires à partir essentiellement du dépouillement des archives de l'AVER, incomplètes malheureusement car les « classeurs correspondant aux lettres R-Z ont été perdus au cours de déménagements » (25). Quelques noms complémentaires se sont ajoutés grâce à l'index de l'ouvrage d'Andreu Castells, Las Brigadas internacionales de la guerra de Espana (Barcelone, 1974), aux renseignements recueillis dans les départements, aux mémoires (en particulier les souvenirs d'Auguste Gillot), aux publications locales (Eugène Kerbaul pour le Finistère ou Michèle Rault pour Ivry) (26)) ou aux témoignages de vieux militants. Ainsi des anarchistes ayant combattu en Espagne ne figuraient pas sur les listes de l'AVER puisqu'ils ne relevaient pas des Brigades internationales. Au total, c'est donc plus de 4 000 volontaires qui seront présents dans le Dictionnaire.

Les renseignements les concernant sont rares quand il ne s'agit pas de militants déjà actifs avant 1936. Il faut des enquêtes orales, comme celle de Paloma Fernandez, sur les anciens des BI présents dans la région parisienne, pour donner chair aux notices (27). Or, même sur ces bases très tenues, il est possible de tirer partie des notices du Dictionnaire. L'historien qui entreprendrait une telle recherche devrait bien sûr compléter les données. L'apport du Dictionnaire est une base de départ.

(22) Les Brigades internationales, 1968, réédition en livre de poche Marabout, p. 386.

(23) AVER, Épopée d'Espagne. Brigades internationales 1936-1939, s.d., p. 185.

(24) C. SERRANO, L'enjeu espagnol : PCF et guerre d'Espagne, Paris, Messidor/Éditions sociales, 1987, p. 59.

(25) J. MAITRON, « Présentation de la liste des Volontaires français en Espagne républicaine », in Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, op. cit., t. 16, p. 488.

(26) Volontaires en Espagne républicaine, notices biographiques des volontaires ivryens établies par M. RAULT, Ivry, Archives municipales, 1986.

(27) P. FERNANDEZ, Le retour et l'action des anciens volontaires français des Brigades internationales en région parisienne de 1937 à 1945, Mémoire de Maîtrise, Paris (CRHMSS), 1984, 201 p.


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Selon un sondage sur 3 volumes (31-33) et sur 481 notices nous connaissons l'état civil de la moitié des combattants mais le métier de moins de 10 % d'entre eux. Une enquête plus précise sur les combattants partis d'Ivry prouve qu'il est possible de retrouver leur trace sur les listes électorales ou nominatives de recensement et qu'ils apparaissent souvent comme « chômeurs » au recensement de 1936. De même on ignore trop souvent la dernière commune de domicile avant l'engagement. Pour étudier l'origine géographique des combattants nous sommes contraints d'utiliser la région de naissance.

TABLEAU 1 Région de naissance des combattants des Brigades internationales

Région parisienne 26,9 %

Nord-Est 13,9 %

Ouest 11,0 %

Bassin parisien 11,0 %

Nord 5,7 %

Rhône-Alpes 5,7 %

Sud-Ouest 5,2 %

Sud-Est 2,8 %

Auvergne-Limousin 1,4 %

Algérie 2,8 %

Hors de France 12,5 %

dont Paris 17,3 %

Seine-banlieue 7,2 %

dont Alsace 6,2 %

dont Bretagne 9,6 %

dont Espagne 1,9%

Italie 2,4 %

Pologne 4,3 %

Le nombre des militants parisiens, souvent nés en province, est sousévalué. Mais on est frappé par l'importance des Bretons (prémice à leur importante mobilisation dans la Résistance communiste) et du Nord-Est. N'ont été retenus que les « étrangers » qui vivaient en France avant leur engagement et non ceux qui ne font que transiter par la France, d'où un pourcentage faible. Ajoutons que la mémoire des « étrangers » morts en Espagne a été mal conservée.

La répartition par classe d'âge précise le profil de ces combattants.

TABLEAU 2 Année de naissance des combattants des Brigades internationales

1900 et avant Génération du feu 16% (37 ans et plus au cours de l'année 1937)

1901-1905 entre 36 et 32 ans 19%

1906-1910 entre 31 et 27 ans 32%

1911-1915 Génération du Front populaire 30%

entre 26 et 22 ans

1916 et après Mineurs 3 %


LIRE LE MAITRON 107

On attendait de très jeunes gens juste sortis du service militaire. Ce sont pour une partie d'entre eux (dans l'encadrement particulièrement) des hommes mûrs qui ont connu les combats de la Première Guerre mondiale. Le groupe des 27-31 ans domine, or il est formé d'hommes d'expérience ayant déjà plus d'une décennie de vie professionnelle, et éventuellement, de vie militante.

Les chiffres les plus marquants concernent leur destin. Sur 481 combattants, 7 ont été accusés de désertion, 1 réformé, 2 renvoyés en France par mesure disciplinaire, 1 prisonnier, 58 (12 %) blessés, souvent grièvement et 191 (40 %) tués en Espagne. Ajoutons que 8 trouveront la mort dans le cadre de la Résistance ou dans les camps, 14 seront déportés et 38 sont connus pour leur participation active à la Résistance.

TABLEAU 3 Décès des volontaires français en Espagne

Bataille de Madrid (fin 1936-janvier 1937) 12%

Bataille de Lopera (décembre 1936) 4 %

Bataille du Jarama 13 %

Bataille de Guadalajara (mars 1937) 2 %

Batailles de Balsain et de Huesca (mai et juin 1937) 4 %

Bataille de Brunete (juillet 1937) 4 %

Bataille de Cuesta de la Reina (septembre-octobre 1937) 7 %

Bataille de Teruel (décembre 1937-février 1938) 3 %

Bataille d'Aragon (mars-avril 1938) 23 % dont 18 % à Caspe

Bataille de l'Èbre (juillet-novembre 1938) 17 % dont 9 % àTortosa

divers 5 %

sans lieu ni date 6 %

Le sacrifice de ces combattants est impressionnant. Un sur deux seulement survivra à la Libération. On comprend la volonté de faire figurer la totalité de ces militants même si nous ne connaissons que leur nom pour 5 % d'entre eux et si nous ne sommes en état d'établir une biographie complète que pour 5 autres % (28).

Les biographies de femmes posent d'intéressants problèmes. Il est fréquent d'entendre dire ou de lire qu'elles sont peu nombreuses dans le Dictionnaire mais étaient-elles, entre les deux guerres, si présentes dans le mouvement ouvrier ? Si le féminisme conserve pendant cette période une certaine vitalité, « le mouvement ouvrier met une sourdine à la prise de conscience pourtant modeste qui s'esquissait avant-guerre » affirme Michelle Perrot (29). L'emploi des femmes dans l'industrie stagne globalement, fait compensé il est vrai par leur présence de plus en plus importante dans les bureaux, les PTT, l'enseignement, etc.

Le Dictionnaire n'a pas vocation à accueillir le mouvement des femmes dans sa totalité et sa diversité. Il est cependant sensible aux ren(28)

ren(28) politique antérieure à l'engagement n'étant connue que pour 33 personnes (7 % de l'ensemble), il est hasardeux d'attacher trop d'importance à ces chiffres : anarchistes 2, syndicalistes 2, socialiste SFIO 1, JC 5, PC 23.

(29) Préface à : F. BLUM, C. CHAMBELLAND, M. DREYFUS, Les mouvements de femmes (1919-1940). Guide des sources documentaires, Vie sociale 11/12, 1984.


108 C. PENNETIER

contres entre mouvement ouvrier et féminisme autour de la conquête des droits politiques, de la lutte contre la guerre et de la défense des salariés. Le lecteur découvrira, pour ne citer que quelques grands noms, les importantes biographies d'Alice Brisset, ouvrière de l'Habillement, responsable de la section féminine de la CGTU, de Gabrielle Duchêne, fondatrice du Comité intersyndical contre l'exploitation des femmes et dirigeante du Comité international des femmes pour la paix permanente, de Marguerite Lafeuille, dirigeante de la Fédération française des unions de syndicats professionnels féminins (CFTC), de Suzanne Lacore, institutrice socialiste, sous-secrétaire d'État à la Protection de l'enfance au début du Feront populaire, mais non celles de Cécile Brunschvicg, sous-secrétaire d'Etat à l'Education nationale dans le même gouvernement (30) et de Louise Weiss, la bouillante féministe suffragiste. Le cas de Cécile Brunschvicg est révélateur. Fallait-il annexer au Dictionnaire du mouvement ouvrier cette belle figure de militante radicale et féministe, au titre de son intérêt pour les questions sociales et écarter celle de son mari, le philosophe Léon Brunschvicg, qui partagea ses combats ? En d'autres termes, les critères de sélection des biographies doivent-ils différer selon les sexes ? Jean Maitron, Michel Dreyfus — qui a en charge les biographies des féministes et des pacifistes — et moi-même, avons pensé qu'ils pouvaient être infléchis mais pas bouleversés. Nous retenons plus facilement les femmes malgré l'absence de responsabilités connues (ainsi les déléguées aux congrès contre la guerre de 1925 ou les collaboratrices au journal L'Ouvrière) et nous prêtons une attention particulière aux conjointes de militants.

Quelle est la place des femmes dans le Dictionnaire ? Entre 2 et 5 % des notices selon les volumes. Un sondage sur 221 fiches permet de constater que le niveau d'information est comparable à celui des hommes, les périodes chronologiques couvertes sont un peu plus récentes avec une forte présence du Front populaire (voir la note 13), mais surtout la composition socio-professionnelle et politique diffère nettement. Sur 100 militantes, plus de la moitié (53 %) sont communistes contre 16 socialistes seulement. Cet ancrage à l'extrême gauche se renforce de la présence de dissidentes du Parti communiste (8 %), du Parti socialiste (PSOP 2 %), d'anarchistes (5 %) et de syndicalistes révolutionnaires (1 %).

L'appartenance syndicale donne cependant une image plus diversifiée.

TABLEAU 4 Appartenance syndicale des femmes

CGT avant 1922 4 %

CGT confédérée 9 %

CGT après 1935 11%

CGTU 17 %

Fédération de l'enseignement (avant 1922) 1 %

Fédération unitaire de l'enseignement 12 %

SNI 21 %

CFTC 17 %

Syndicats professionnels 3 %

Divers 5 %

(30) Voir sa biographie dans J. JOLLY, Dictionnaire des parlementaires français, t. II, Paris, PUF, 1962, p. 799-801.


LIRE LE MAITRON 109

On est tout d'abord frappé par le nombre des syndicalistes chrétiennes (5 fois plus que pour les hommes), phénomène renforcé par la présence de plusieurs militantes de la JOCF sans appartenance syndicale connue. Celles-ci viennent essentiellement du Nord-Est et sont « employées », tandis que les militantes de la CFTC travaillent en Vendée (ouvrières de l'habillement), dans la Manche (employées), dans le Nord ou dans la région toulousaine. La très forte représentation des syndicats d'enseignants suggère que le commentaire des appartenances syndicales ne peut pas être séparé de celui des catégories socio-professionnelles.

TABLEAU 5 Les CSP des femmes

ouvrières agricoles 0,5 %

commerçantes 1,8 %

salariées supérieures du privé 2,7 %

salariées supérieures du public 38,0 % dont institutrices 30 7 % professeurs 6,1 %

employées du privé 19,6 %

employées du public 6,6 %

manoeuvres du public 3,6 %

ouvrières du privé 21,4%

professions libérales 4,8 % (artistes, médecins, avocats)

divers (étudiantes) 1,0%

Nos militantes bénéficient d'un capital scolaire et d'une situation supérieure à celle des hommes. Elles s'affirment à la fois par leur travail et par leur action sociale, syndicale et politique. Des différences d'âge et d'engagement les distinguent. Les ouvrières sont plus âgées et plus communistes. Mais c'est chez les jeunes employées de bureau que l'on voit se dessiner le groupe de l'Union des jeunes filles de France qui jouera un rôle de premier plan dans la Résistance communiste. Quant aux institutrices, elles appartiennent aux diverses classes d'âge et se répartissent sur l'ensemble du territoire.

Les exemples des volontaires français en Espagne et des femmes soulignent l'intérêt et les limites de tels dépouillements. D'autres corpus sont plus riches. En particulier celui des 2 731 édiles municipaux de l'ancienne Seine se réclamant du mouvement ouvrier, corpus qui présente l'avantage d'être connu exhaustivement, de concerner une gamme de militants, des plus modestes aux plus prestigieux, et de présenter pour tous des renseignements connus : date et lieu de naissance, métier, milieu familial, étiquette politique, dates et conditions d'exercice du mandat. Il est alors possible de passer de la simple exploitation quantitative à une approche prosopographique, c'est-à-dire, dans le cas de l'histoire ouvrière, à la mise en rapport de biographies individuelles pour mieux analyser les liens des militants à la classe ouvrière et à ses organisations,


110 C. PENNETIER

pour saisir les facteurs discriminants qui les dispersent dans les différents courants et aux divers niveaux de responsabilité (31).

L'exploitation du Dictionnaire ne sera fructueuse que si elle est accompagnée d'une volonté d'enrichissement et de mise à jour. L'informatisation complète des volumes en cours va dans ce sens (32). Outre sa fonction de rationalisation du travail et d'économie dans le processus de fabrication, elle permet la constitution d'une base de données évolutive et comprend une section compléments/correctifs qui s'alimente de l'apport des auteurs, correspondants et lecteurs (33).

Le Dictionnaire a été conçu par Jean Maitron comme un outil vivant, une incitation à la recherche, une oeuvre à parfaire, à prolonger. Les courtes notices locales ont vocation à être reprises et complétées comme l'ont fait récemment Jacques Girault pour Châtenay-Malabry (34) ou Michèle Rault pour Ivry. Les initiatives se multiplieront sans doute, par région, par profession, par courant.

Un des mérites de Jean Maitron aura été d'avoir créé les conditions de la pérennisation de son oeuvre, au Centre d'histoire du syndicalisme, pour le Mouvement social comme pour les dictionnaires français et étrangers.

Le maître d'oeuvre du Dictionnaire aura su maintenir de bout en bout sa volonté militante de conserver le souvenir du plus grand nombre d'acteurs du mouvement ouvrier tout en préservant le sérieux scientifique de l'oeuvre. Il fallait de la passion militante pour concevoir et mener presque à terme une entreprise aussi gigantesque. Il fallait de la rigueur pour éviter les procès d'intention. Cette réussite — qu'il tenait toujours à partager avec sa femme qui l'avait constamment soutenu, aidé, conseillé, et avec les auteurs —, il l'avait payée de maints tourments politiques et personnels et d'un travail acharné, méthodique qui était peut-être son principal réconfort.

(31) Sur l'exploitation de ce corpus, voir C. PENNETIER et D. PESCHANSKI, « Les conseillers municipaux communistes de la Seine face aux événements de 1939-1940 : étude quantitative des notices du Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français », Colloque Le Parti communiste français de la fin de 1938 à la fin de 1941. Le texte (réduit) a été publié, sous le titre « Partir, se taire, rester : le choix des élus de la Seine », dans Le Parti communiste français des années sombres, op. cit.

C. PENNETIER, « Prosopographie des élus locaux de Paris et de la banlieue parisienne : étude quantitative des notices du Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français », in Storie individuali e movimenti collettivi, op. cit.

C. PENNETIER, N. VIET-DEPAULE, « Pour une prosopographie des élus locaux de la Seine (1919-1940) : premier bilan d'une enquête », L'administration locale en Île-de-France, publié par la Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Paris et de l'Ile-deFrance, 1987.

(32) Participent à ce travail d'informatisation Nathalie Viet-Depaule pour la conception et la rédaction, Jean-Louis Panne pour la rédaction, la mise en forme et la saisie et Aline Fernandez pour la saisie.

Les fiches sont saisies sur Word III (Macintosh) et conservées dans une sauvegarde sur bande.

(33) Les compléments peuvent être envoyés à Claude Pennetier, GRECO 55, 9, rue Malher, 75004 Paris.

(34) Militants de Châtenay-Malabry entre les deux guerres, Paris, CNRS, GRECO 55, « Travail et travailleurs », 1987, 179 p.


par Nicole RACINE

Au début des années soixante-dix, Jean Maitron me demanda de collaborer au Dictionnaire pour les notices de « quelques intellectuels » de la période 1914-1939. Je suivais alors son séminaire sur l'histoire du mouvement ouvrier au Centre d'Histoire du Syndicalisme, 16, rue de la Sorbonne. J'acceptais, pensant qu'il ne s'agirait que de reprendre les informations contenues dans ma thèse de troisième cycle sur Les écrivains communistes en France de 1920 à 1936, soutenue en 1963 à la Sorbonne, sous la direction de René Rémond, et suivie aussi par Jean Touchard dans le cadre du Cycle supérieur d'études politiques de la Fondation nationale des Sciences politiques. Je ne pouvais alors imaginer que j'allais participer à une entreprise qui allait durablement marquer ma vie de chercheur, ni que les quelques notices allaient atteindre la centaine...

Jean Maitron avait établi avec les collaborateurs du Dictionnaire (qu'il préférait appeler les « auteurs » du Dictionnaire) des rapports d'égalité et de respect de leur personnalité propre ; il mettait un point d'honneur à ne pas modifier leurs textes, sauf naturellement pour y intégrer des renseignements nouveaux. Chacun avait donc sa part reconnue ; cependant si forte était chez Jean Maitron la passion de conduire une oeuvre collective que plusieurs d'entre nous prirent naturellement de lui l'habitude de noter pour d'autres toute découverte utile dans les archives ou dans la presse. Que le Dictionnaire fut une oeuvre portée par un esprit commun, je n'en veux pour preuves que les nombreux échanges que j'ai eus avec ceux qui avaient en commun avec Jean Maitron le souci d'écrire une histoire sereine du mouvement ouvrier. Colette Chambelland qui a partagé avec Jean Maitron tant d'entreprises m'a toujours fait bénéficier de sa connaissance des sources et de sa culture historique ; Claude Pennetier, en laissant, comme le faisait Jean Maitron, les biographies « ouvertes » jusqu'à leur remise à l'éditeur, leur donne ainsi une chance supplémentaire d'enrichissement ; en les lisant avec une minutie historienne, en en discutant avec les auteurs, il permet non seulement qu'elles approchent une plus grande rigueur, mais qu'elles soient reliées entre elles dans un ensemble où toute biographie en appelle une autre. Michel Dreyfus, Jacques Girault m'ont, de leur côté, aidée de leurs notes ; enfin de plus jeunes chercheurs m'ont fait part de leurs suggestions sur des biographies qui leur étaient familières, Michel Trebitsch sur Henri Lefebvre et Norbert Guterman, Bernard Laguerre sur Jean Guéhenno. Jusqu'à la fin, Jean

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


112 N. RACINE

Maitron s'était senti responsable du destin du Dictionnaire ; à la veille d'entrer de nouveau à l'hôpital de Créteil, à la mi-septembre 1987, il appela certains d'entre nous, pour leur dire, d'une voix inhabituellement lasse, que le Dictionnaire continuait. Peu de jours après sa mort, Claude Pennetier, qui, depuis des mois, allégeait pour lui les tâches les plus contraignantes du Dictionnaire, disait sobrement que travailler avec Jean Maitron avait toujours été une joie. C'est un peu de cette joie de la recherche près de Jean Maitron que j'aimerais témoigner, cette recherche que Jean Maitron apprenait à mener avec opiniâtreté et modestie, avec la conscience du caractère perpétuellement inachevé du travail. Enfin, je voudrais évoquer le « féminisme » discret de Jean Maitron, rare chez les hommes de sa génération, qui lui faisait distinguer les femmes parmi les auteurs des notices : il avait tenu que le prénom de celles-ci apparaisse en toutes lettres et non avec une simple initiale comme c'était la règle typographique pour les hommes — et cela pour qu'il n'y ait nul doute sur leur identité...

Aujourd'hui que l'histoire des intellectuels est reconnue comme part intégrante d'une histoire politico-culturelle revenue en force, que la réflexion sur leur rôle et leur statut est florissante, on apprécie peut-être moins l'originalité de Jean Maitron qui avait fait figurer dans le Dictionnaire, dès les débuts de l'entreprise, les intellectuels dont certains se situaient « aux marges du mouvement ». Jean Maitron se rattachait ainsi à la lignée des historiens pionniers qui s'étaient intéressés à l'histoire intellectuelle et culturelle du mouvement ouvrier français, Georges Bourgin, Edouard Dolléans, Georges Duveau. Rappelons que dans les années soixante l'historiographie du mouvement ouvrier depuis 1914, alors en démarrage, multipliait les travaux sur les organisations politiques et syndicales du mouvement ouvrier ainsi que sur leur implantation sociologique, délaissant un peu l'histoire culturelle.

Pour désigner ces militants parfois éphémères du mouvement ouvrier, ces alliés épisodiques, Jean Maitron avait choisi de reprendre l'expression « compagnons de route », forgée par Trotski au début des années vingt, lors des discussions sur la création d'une littérature révolutionnaire en Russie soviétique, expression qui désigna communément dans les années trente les alliés des communistes et de l'URSS dans la lutte contre les fascismes. Dès le début de la quatrième série du Dictionnaire (1914-1939) une place à part entière fut reconnue aux intellectuels, à côté d'autres grands secteurs qui recouvraient les militants communistes, socialistes, anarchistes, coopérateurs, syndicalistes. La dénomination de « compagnons de route » n'était pas sans pertinence dans la mesure où nombre d'intellectuels n'avaient milité que dans des organisations de front commun ou des organisations satellites d'un parti politique ; la plupart de ces intellectuels, par leurs origines sociales, leur formation et leurs conceptions de leur culture n'appartenaient pas au mouvement ouvrier organisé. Peu à peu, cependant, la dénomination de « compagnons de route » pour désigner les militants intellectuels s'estompa au profit de celle d'« intellectuels » qui rendait mieux compte de la diversité des engagements de ceux qui, indépendamment des intellectuels compagnons de route des années trente, étaient devenus, tels Aragon ou Nizan, des « intellectuels de parti », ou de ceux qui, appartenant au monde ouvrier, avaient choisi de travailler à l'avènement d'une culture prolétarienne. A propos de ces derniers, je voudrais évoquer le souvenir de Jean Prugnot,


SUR LES INTELLECTUELS DU « DICTIONNAIRE BIOGRAPHIQUE » 113

mort en 1980, ancien ingénieur, militant syndicaliste et pacifiste, romancier, critique, ami d'H. Poulaille et de M. Martinet, homme de la famille de La Révolution prolétarienne qui avait pratiqué à sa manière le « refus de parvenir ». Jean Maitron s'était adressé à lui pour la biographie des « écrivains ouvriers ». Jean Prugnot, qui avait amassé, avec la patience d'un archiviste, une exceptionnelle documentation, aurait aimé faire figurer dans le Dictionnaire tous ceux qui, du plus humble au plus connu, avaient contribué à l'expression littéraire d'une révolte du prolétariat, en dehors de toute orthodoxie de parti ; mais la règle établie par Jean Maitron ne lui permit de retenir parmi ces artisans de la plume que ceux qui avaient été des militants par leur appartenance à des groupes ou à des revues. Enfin, certaines notices du Dictionnaire ont été signées par des spécialistes de l'histoire littéraire et culturelle comme Pierre Bardel pour Eugène Dabit, Jean Relinger pour Henri Barbusse, Pascal Ory pour Charles Koechlin et Daniel Lazarus, Anatole Kopp pour Le Corbusier.

Les critères qui ont présidé au choix des intellectuels ont été les mêmes que pour les autres militants du Dictionnaire : ceux d'une responsabilité publique avant 1939. Cette césure de 1939 explique que des deux fondateurs de l'Ecole des Annales, seul figure Lucien Febvre qui a milité en 1934 au CVIA, puis à l'Union des intellectuels français (UDIF) ; Jean Maitron regrettait d'ailleurs que Marc Bloch soit absent du Dictionnaire, mais Marc Bloch lui-même avait reconnu dans L'Étrange défaite n'avoir pas eu de vie militante avant la guerre. Si le critère de la coupure chronologique est simple, celui du degré de responsabilité militante est plus difficile à évaluer. Le fait, par exemple, d'avoir signé, même à plusieurs reprises, un ou plusieurs manifestes de gauche suffit-il à transformer un intellectuel en militant ? Il a semblé que non ; ainsi René Lalou, Jean Painlevé dont on trouve la signature au bas de certains appels ont été malgré cela écartés. Le fait,d'avoir écrit dans'des revues ou journaux de gauche a semblé peu signifiant si cela n'était pas assorti d'autres responsabilités militantes ; on n'a donc pas forcément retenu les intellectuels qui avaient accepté de collaborer aux pages culturelles de L'Humanité de 1935 à 1938. Peut-être faut-il regretter que n'ait pas été retenu Albert Crémieux, premier directeur de la revue Europe, dont le militantisme n'est pas apparu assez nettement à travers nos sources. En revanche, René Arcos et Léon Bazalgette,.rédacteurs en chef d'Europe dans les années vingt, figurent dans le Dictionnaire car ils ont, comme proches de Romain Rolland, joué un rôle dans les projets d'internationale intellectuelle de l'imm.édiate après-guerre ; naturellement Jean Guéhenno, rédacteur en chef de la revue de 1929 à 1936, qui en fit la première tribune du CVIA, et co-dirigea Vendredi, figure de plein droit.

Comme toute liste, celle qui a été retenue peut être contestée. Elle n'a pas la prétention d'être exhaustive, ne peut d'ailleurs l'être, la définition de l'intellectuel étant elle-même à dimension variable et changeante selon les périodes considérées. Pour la période de l'entre-deux-guerres, on a retenu une définition large de l'intellectuel, impliquant le caractère primordial des activités de création et de médiation, avec la conscience de la difficulté qu'il y a, comme on l'a rappelé plus haut, à délimiter de façon incontestée un corpus d'intellectuels militants. On pourrait juger qu'elle accorde une place trop grande aux écrivains, aux écrivains-journalistes. Sur les 79 biographies dont j'ai eu la charge (5 d'entre elles ayant


114 N. RACINE

été confiées à d'autres collaborateurs) de la lettre A à la lettre L (Lar) — et sans prendre en compte les biographies d'écrivains-ouvriers et de syndicalistes faites par Jean Prugnot — on dénombre 45 biographies d'écrivains ou/et d'écrivains-journalistes ; la majorité de ces écrivains et journalistes vit de sa plume uniquement, à l'exception de Luc Durtain et d'Elie Faure qui exercent la profession de médecin, de Georges Demartial, fonctionnaire, Gustave Dupin-Ermenonville, maître-verrier, Gouttenoire de Toury, officier. On dénombre également 21 professeurs dont 12 de l'enseignement secondaire et 9 de l'enseignement supérieur et de la recherche ; certains de ces enseignants du secondaire sont connus ou commencent à être connus comme écrivains, Alain, J. Decour, J. Guéhenno ; bien que l'échantillon soit trop petit pour calculer des pourcentages significatifs, notons tout de même que sur 12 professeurs de l'enseignement secondaire, 6 sont de formation philosophique, et que les scientifiques avec une proportion d'un quart (5 dont 4 de rang supérieur) commencent à devenir une minorité qui compte. Le nombre des membres de l'enseignement paraîtra peut-être réduit ; cela tient au fait qu'ils n'ont jamais constitué un secteur à part du Dictionnaire et qu'ils figurent sur la liste des intellectuels moins comme militants du syndicalisme enseignant que comme militants d'associations politicointellectuelles : ainsi Jean Baby, Charles Hainchelin, Henri Mineur.

Si on peut constater la part prépondérante prise par les écrivains, les journalistes et à moindre titre par les enseignants, il faut remarquer que nombre d'entre eux devinrent des intellectuels militants comme Aragon, Henri Barbusse, Jacques Decour, Jean Fréville, Pierre Herbart, Henri Lefebvre, Raymond Lefebvre, Georges Politzer, ou des compagnons de route engagés comme Jean-Richard Bloch, Jean Cassou, Élie Faure, Georges Friedmann, Jean Guéhenno. Les membres des professions artistiques dont l'écho militant est moindre que celui des hommes de plume ou du verbe sont nettement moins représentés ; on peut relever dans l'échantillon 5 membres des professions artistiques, grands noms de la peinture, de l'architecture, de la musique, du théâtre ; ce secteur aurait sans doute mérité des collaborateurs spécialisés ; ainsi peut-on déplorer l'absence de Louis Durey, un des présidents de la Fédération musicale populaire en 1936 alors que Charles Koechlin, autre président de la FMP, plus connu comme compositeur y figure. De même sont peut-être sous-représentés les militants du théâtre prolétarien et de la chanson, étudiés par ailleurs par Joseph Bessen ou Robert Brécy ; mais grâce à Robert Brécy, certains d'entre eux sont présents.

La nécessité de prendre en compte la spécificité du militantisme intellectuel, qui s'épanouit plus fréquemment dans des groupements créés par et pour les intellectuels que dans les organisations strictement partisanes, a conduit à étudier des organisations de masse influencées par le PC comme le Mouvement Clarté et l'Association républicaine des anciens combattants dans les années vingt, Les Amis de l'Union soviétique, le Mouvement de lutte contre la guerre et le fascisme dans les années trente ; des organisations traditionnelles ou récentes de gauche comme la Ligue des Droits de l'homme, la Ligue internationale contre l'Antisémitisme, des associations antifascistes (CVIA, UDIF), des associations culturelles fondées par les partis (AEAR, Mai 36), des groupements pacifistes (Ligue internationale des Combattants de la paix, Ligue internationale des


SUR LES INTELLECTUELS DU « DICTIONNAIRE BIOGRAPHIQUE » 115

femmes pour la paix et la liberté), des cercles de réflexion intellectuelle (Cercle de la Russie neuve, Association pour le développement de la culture soviétique, Groupe d'études matérialistes). Les revues et périodiques politico-intellectuels ont été dépouillés avec particulièrement d'attention ; citons rapidement Clarté, Philosophies, La Révolution prolétarienne, La Révolution surréaliste, Le Surréalisme au service de la Révolution, Europe, La Revue marxiste, Monde, Nouvel Age, Prolétariat, A contre-courant, Commune, Esprit, Vendredi, Les Cahiers des Droits de l'Homme, Vigilance, Regards, Feuilles libres, La Patrie humaine, Le Barrage, La Pensée.

Sources

Certaines des sources qui ont servi à la rédaction des notices biographiques des intellectuels — les archives de police — sont communes à celles utilisées avec les réserves d'usage par les historiens des autres militants. Ont donc été consultés aux Archives Nationales plus de trente cartons de la série F7 constituée par les fonds versés par le ministère de l'Intérieur : notes et rapports des Renseignements généraux de 1920 à 1934, dossiers sur la propagande pacifiste en France et en Suisse, pendant la Première Guerre mondiale, sur l'activité du parti socialiste et du parti communiste, sur celle de la Ligue des Droits de l'Homme, du Secours rouge international. Des archives du même type ont été consultées à la Bibliothèque de la Préfecture de Police : une quinzaine de cartons sur l'activité d'organisations pacifistes (Ligue internationale des femmes pour la paix permanente) ou antifascistes, sur certaines associations comme Front Commun, Les Amis de l'Union soviétique, sur les syndicats de l'enseignement. Enfin l'ouverture des archives de Gabrielle Duchêne à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine a permis de consulter de nombreux dossiers sur le pacifisme et le féminisme. On ne peut faire l'économie de ce travail de dépouillement d'archives, bien que puisse sembler décourageante la disproportion entre le volume de documents brassés et celui des renseignements glanés. Il existe peu de dossiers consacrés à des personnalités qui soient communicables ; j'ai cependant consulté aux Archives de la Préfecture de Police ceux d'Anatole France, Raymond Lefebvre, Paul VaillantCouturier. Sans cette plongée dans les archives, il aurait été presque impossible de donner les renseignements biographiques de base tels que date et lieu de naissance pour un certain nombre de militants, renseignements qui peuvent ensuite être vérifiés. Ainsi ai-je souvent trouvé des données précieuses dans les rapports de police rédigés par des commissaires aussi zélés que compétents ; dans ces rapports qui s'emboîtent au fil des ans comme des poupées russes, on peut apprendre beaucoup sur les origines familiales, l'évolution intellectuelle et politique d'un Henri Guilbeaux, d'un Frans Masereel, d'un Jean Fréville pour n'en citer que quelques-uns, surveillés comme pacifistes ou communistes. Aussi étonnant que cela paraisse, c'est seulement dans un rapport sur Le Canard Enchaîné que j'ai trouvé mention de la date de naissance de son fonda-


116 N. RACINE

teur, Maurice Maréchal. Enfin on a utilisé les ressources de l'état civil, avec la surprise d'entrer parfois en correspondance avec des fonctionnaires de mairie férus d'histoire locale comme à Fréjus sur Noël Garnier, à Aubervilliers sur Firmin Gémier.

A côté de ces sources classiques, d'autres nous paraissent plus spécifiquement liées au militantisme intellectuel : les correspondances privées, exceptionnellement nombreuses et riches pour cette période de l'entredeux-guerres. Moins austère que le dépouillement des cartons d'archives et que la confrontation des différents états des notes de police, la consultation de ces correspondances permet d'éclairer les itinéraires individuels et de dessiner les réseaux de relations. La lecture de ces sources littéraires requiert une bonne connaissance du milieu intellectuel, des périodiques politico-littéraires afin de saisir les allusions éparses, les jugements à l'emporte-pièce qu'on peut parfois trouver dans une lettre. La consultation de ces correspondances est sans prix car elle permet d'entrer dans l'intimité de ceux qui les ont écrites même si ces derniers ne livrent que ce qu'ils pensent pouvoir être lu par d'autres : ces lettres fourmillent de libres confidences, de commentaires spontanés sur les hommes et les événements. Les fonds les plus intéressants pour le Dictionnaire se trouvent à la Bibliothèque Nationale : le Fonds Jean-Richard Bloch dont la correspondance comporte plus de cinquante volumes reliés (dont une importante correspondance avec Roger Martin du Gard, Romain Rolland), le Fonds Marcel Martinet (dont une correspondance avec Michel et Jeanne Alexandre, Magdeleine Paz) et le Fonds Romain Rolland en cours de classement qui comporte d'inestimables richesses. Il faut citer aussi les correspondances reçues par Paul Langevin, déposées au Centre de ressources historiques, et celles reçues par Gabrielle Duchêne, à la BDIC. J'ai également consulté les photocopies des lettres de Victor Serge à Marcel Martinet et à Henry Poulaille à la Bibliothèque du Musée Social.

J'ai cherché à recueillir les souvenirs des témoins toujours vivants ; les contacts établis à l'occasion de ces rencontres comptent parmi les expériences les plus attachantes de cette recherche. J'ai rencontré Pierre Abraham, Marcel Fourrier, Georges Friedmann, Luce Langevin, JeanPaul Le Chanois, Henri Lefebvre, Claude Le Maguet à Genève, André Wurmser. J'ai eu, à de très nombreuses reprises, des entretiens avec Jeanne Alexandre — qui m'a parlé de Michel Alexandre et d'Alain et m'a communiqué de nombreux documents —, Claude Aveline qui rédigeait ses mémoires avec le soin d'un chartiste, Jean Cassou dont la culture d'écrivain et de poète transfigurait le récit, Paul A. Lôffler qui m'a laissé consulter ses dossiers sur la littérature prolétarienne, François Walter dont la probité intellectuelle m'a beaucoup aidée, Ferdinand Teulé qui était toujours disposé à faire partager son érudition et à extraire de sa « boîte » des Quais un livre épuisé.

J'ai également rencontré les proches des disparus ou ceux qui pouvaient me donner un témoignage : Colette Audry m'a parlé de ses camarades du CVIA ainsi que Maurice Lacroix, Irène Allier m'a parlé de son père, Georges Altman, Renée Caiazzo de son beau-père René Arcos, Claude Bloch de son père Jean-Richard Bloch, Suzanne Lehman de son premier mari André Chennevière, Annie Guéhenno de Jean Guéhenno, Sabine Lods de son père Jean Lods et de son beau-père, Léon Moussinac, Marcel Caloin de Philéas Lebesgue, Victor Fay de Jean Fréville,


SUR LES INTELLECTUELS DU « DICTIONNAIRE BIOGRAPHIQUE » 117

Jean Cassou de Louis Martin-Chauffier, Renée Martinet de Marcel Martinet, Paul Labérenne de Henri Mineur, Mounette Dutilleul de Jean Nicolas, Hélène Langevin-Solomon de Jacques Solomon, Henry Poulaille m'a longuement entretenue des écrivains qu'il avait connus. J'ai correspondu brièvement avec Marie Dujardin, dernière épouse d'Edouard Dujardin, avec André Margueritte, belle-fille de Victor Margueritte, avec Marc Bernard, Marcel Ollivier, plus longuement avec Denise Decourdemanche, soeur de Jacques Decour, avec Norbert Guterman aux EtatsUnis. Que ces entretiens ou ces échanges de lettres aient été brefs ou approfondis et répétés, ils m'ont toujours apporté quelque chose que la seule fréquentation des sources écrites ne livre pas. Certains de ces entretiens ont été émouvants ; je pense particulièrement à ceux de Suzanne Chennevière, d'Hélène Solomon qui, malgré la blessure toujours vive, ont accepté de parler. D'autres entretiens, fréquents, parfois empreints d'amitié, m'ont permis de comprendre de l'intérieur un climat intellectuel, l'envers de comportements publics, et ce facteur irréductible des données individuelles. Comment mieux saisir la féroce lutte de tendances qui agita le CVIA qu'en écoutant une pacifiste « intégrale » comme Jeanne Alexandre, un pacifiste antifasciste comme François Walter, des antifascistes communistes ou communisants comme Luce Langevin et André Wurmser ? N'est-ce pas Jean Cassou reconnaissant la fascination intellectuelle sur lui exercée par Aragon qui permet en partie d'expliquer son accession à certaines responsabilités militantes dans des organismes ou des revues sous influence communiste ? Plus généralement ces entretiens m'ont éclairée sur la difficulté pour un acteur — si modeste fut-il — de se faire l'historien de ce qu'il avait vécu, de s'abstraire de l'expérience première qui l'avait jeté en militantisme, que ce soit celle des tranchées de la Première Guerre mondiale, celle des manifestations unitaires antifascistes ou celle des luttes des diverses oppositions de gauche. D'autre part, rares sont ceux qui remettent en cause certains moments de leur vie militante ; peu de pacifistes, par exemple, à l'instar de Colette Audry et de François Walter reconnaissent les erreurs d'appréciation des pacifistes ; rares également sont ceux qui, comme Jean Cassou, reconnaissent avoir fait taire leur malaise au moment des procès de Moscou.

Quelques-uns de mes interlocuteurs se sont pris au jeu de la mémoire et sont revenus d'eux-mêmes sur leur passé en donnant un témoignage écrit. C'est ainsi que Jeanne Alexandre, à l'âge de 88 ans, ayant gardé de son métier de professeur le goût d'exposer et de convaincre, rédigea à mon intention une -soixantaine de feuillets retraçant les origines familiales, les années de formation, l'évolution intellectuelle de Michel Alexandre ; d'autre part, elle écrivit pour moi quelques pages sur l'action politique selon Alain ; François Walter, d'abord un peu réticent à évoquer ce CVIA qu'il avait contribué à fonder mais dont la fin lui laissait une impression d'amertume, a accepté de discuter de sa propre biographie ; Claude Aveline a, de son côté, proposé des précisions. Quant à Annie Guéhenno, elle a recherché des documents concernant l'attitude de Jean Guéhenno durant la guerre d'Algérie et les a commentés par écrit. Marie Romain Rolland, après m'avoir fait subir l'épreuve de son esprit incisif, a également recherché pour moi certaines lettres.


118 N. RACINE

Les notices

D'une longueur variable les notices vont d'un peu plus ou un peu moins d'une colonne du Dictionnaire (Paul Gsell, Victor Cyril, Victor Crastre, René Blech, Ivan Goll, André Chennevière) à un peu plus de vingt (Aragon) ; mais la longueur de cette dernière notice reste exceptionnelle, les biographies les plus longues tournant entre cinq et dix colonnes (Gabrielle Duchêne, Marcel Fourrier, Claude Aveline, Jean Baby, Jean Fréville, Henri Guilbeaux, Jean Cassou, Jean Giono, Elie Faure, Célestm Freinet, Georges Friedmann, Jean-Richard Bloch, Jean Guéhenno, André Breton). La longueur moyenne des biographies parues jusqu'à la lettre H (tome 31) est d'un peu plus de trois colonnes et demi, c'est-à-dire moins de deux pages du Dictionnaire. La longueur de ces biographies n'est pas toujours proportionnelle à l'importance militante, mais est généralement fonction de l'abondance des sources. Jean Maitron pensait qu'on devait utiliser au mieux (ce qui ne voulait pas dire avec excès) les sources disponibles. Les responsabilités militantes, les interventions publiques ont été recensées le plus précisément possible, puisque là réside l'originalité du Dictionnaire. Pour rendre compte de la singularité de chaque itinéraire militant, on a cherché à l'éclairer par le rappel de l'évolution de la biographie politique et intellectuelle. Ce faisant, il fallait éviter le risque de déborder le cadre de la biographie militante pour épouser de trop près celui de la biographie tout court. Lorsqu'il s'agissait d'écrivains dont la vie et l'oeuvre avaient fait l'objet de nombreuses études, on a cherché, tout en donnant le maximum de repères précis et datés, à rendre intelligible leur activité politique et sociale qui n'est pas toujours traitée comme un tout cohérent. Dans le cas d'Anatole France, plus de la moitié de la notice est consacrée délibérément aux années 1918-1923 qui virent se manifester l'activité socialisante et communisante de l'écrivain. De même, pour André Gide, n'a-t-il pas paru nécessaire de rappeler son rôle dans la littérature française, ni son influence littéraire ; nous avons fait pratiquement commencer sa biographie en 1932, date de ses premières déclarations en faveur de l'URSS et du communisme et nous l'avons close quasiment à la veille de la Seconde Guerre mondiale. En revanche, dans le cas de militants moins connus, il s'est agi moins de faire un choix parmi un grand nombre d'informations, de les ordonner pour aboutir à une vision cohérente d'un itinéraire intellectuel que de relever systématiquement toute trace de militantisme, toute information éparse dans les archives, dans la presse et l'historiographie ; ainsi fut-il fait, par exemple, pour certains des premiers animateurs de l'ARAC ou de Clarté, Victor Cyril, Noël Garnier, Fernand Gouttenoire de Toury pour lesquels nous avons utilisé pratiquement tout ce que nous avions pu trouver. Dans d'autres cas, l'abondance des renseignements, fournis parfois par le témoin lui-même, a conduit à des notices un peu développées par rapport au rôle militant réel ; ainsi Jean Maitron ne pensa-t-il pas me faire raccourcir la biographie de Claude Aveline car elle contenait des renseignements qu'on ne trouvait nulle part ailleurs et aussi, me dit-il, puisqu'il s'agissait de l'historien de La Charité-sur-Loire... La tentation est grande, pour qui s'intéresse aux intellectuels, d'échapper à l'impitoyable déroulement chronologique, de rompre le rythme austère de l'énuméra-


SUR LES INTELLECTUELS DU « DICTIONNAIRE BIOGRAPHIQUE » 119

tion des responsabilités militantes pour rendre la parole aux êtres qu'ils furent. S'il a été fait parfois largement usage de la citation, c'est moins pour l'agrément du lecteur que pour restituer un climat et permettre de comprendre de l'intérieur des expériences vécues, en général, avec intensité. Ainsi chacune de ces notices est-elle différente des autres, même si chacune d'entre elles s'applique à fournir les mêmes renseignements de base.

Ces notices biographiques n'ont donc pas l'homogénéité de celles qu'a modélisées Christophe Charle dans les dictionnaires biographiques consacrés aux professeurs de la Faculté des Lettres de Paris ou aux professeurs au Collège de France, notices qui, pour chaque corpus, mettent l'accent sur la dimension sociologique des données biographiques en formalisant leur présentation (origines sociales, études, carrière, opinions, etc.) et ont clairement une ambition prosopographique. On est donc amené à souligner à la fois le caractère « littéraire » des notices des intellectuels du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français qui adoptent la forme du récit, tentent de prendre largement en compte des éléments commes les motivations individuelles — et leur caractère historique puisqu'elles essayent non seulement de dérouler en priorité des actes et des itinéraires militants, mais de les insérer dans une époque donnée avec ses expériences collectives, ses phénomènes d'âge et de génération. Ce double caractère ne devrait pas être un obstacle à une utilisation plus systématique des notices du Dictionnaire, notamment en histoire culturelle.

On aimerait conclure avec l'espoir que les différentes méthodes d'étude des professions et des milieux intellectuels permettent de mieux définir et de mieux connaître les militants intellectuels, militants sur lesquels le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français a voulu attirer l'attention, en en soulignant à la fois la spécificité et les liens avec les autres militants.


sous la direction de Henry ROUSSO

Ce livre offre une série d'éclairages historiques pour comprendre le déclin du Plan en France. Il analyse le rôle des Commissions du Plan et leur faculté à promouvoir un dialogue entre syndicats, patrons et État. Il s'interroge sur l'impact du Plan dans l'évolution de quelques secteurs économiques. Il pose la question de sa survie à l'horizon d'un marché européen unifié.

Cette fin de l'âge d'or du Plan est aussi éclairée par les témoignages de quinze personnalités du monde économique et social.

Postface de Pierre BAUCHET.

230 pages Prix : 90 F ISBN 2-222-04094-9

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par Justinien RAYMOND

Nous avions à quelques mois près le même âge : il était né le 17 décembre 1910 à Sardy-lès-Epiry (Nièvre). J'avais vu le jour à Mieussy (Haute-Savoie), le 26 septembre 1911. Il nous arrivait de nous découvrir ou de nous croire des traits semblables de caractère, notamment un certain entêtement, commun, dit-on, au Morvandiau qu'il était et au Savoyard que je suis.

Nous nous sommes connus à l'automne de 1935 alors que, sursitaires tous deux, nous fûmes incorporés dans une petite unité militaire, que nous avions choisie, à laquelle nous étions admis après concours, la Compagnie de Météorologie militaire, stationnée au Fort de Saint-Cyr l'Ecole, alors en Seine-et-Oise. Cette phalange peu guerrière de l'Armée de l'Air, qui avait compté dans ses rangs Jean-Paul Sartre et qui comptera plus tard Claude Mauriac, convenait à nos esprits pacifiques. Elle enrégimentait essentiellement aux dires d'un de nos plaisants camarades « enseignants, curés et assimilés ». Nous y étions soumis à une formation assez intense, théorique et pratique, et entraînés à l'utilisation du matériel météorologique. Le théodolite et son maniement en trois temps : orienter, niveler, mettre au point (ONM) n'avaient plus de secrets pour nous. Après quelques mois de cours « magistraux » et d'exercices sur le terrain, nous fûmes dispersés à travers la France, pour les plus jeunes qui devaient dix-huit mois ou même deux ans de service, dans divers postes de météorologie des bases aériennes, pour les sursitaires astreints au service d'un an et qui allaient être bientôt démobilisés, au camp militaire d'Avord (Cher), où alla Maitron, et au sein du contingent militaire qui comprenait alors l'Office National Météorologique de Paris où je fus affecté en ma qualité « d'homme marié » et bientôt père de famille.

Nous étions donc séparés et allions l'être aussi par nos affectations universitaires et, plus encore, à partir de 1939, par la guerre et la défaite, par l'occupation allemande du territoire et par la ligne de démarcation. Mais nous ne pouvions plus nous oublier, tant nous nous étions liés de coeur et d'esprit par ces mois de vie commune... en une époque hors du commun, celle qui vit naître et triompher le Front Populaire. Nous appartenions aux deux forces principales qui le composaient et je peux dire que si elles avaient tissé entre elles des liens aussi forts que ceux qui nous unissaient, le Front Populaire aurait été indestructible. Nous étions d'accord en effet, lui membre du PCF mais qui avait déjà fait l'expérience d'un autre militantisme, et moi, qui, ancien élève-maître de l'Ecole Normale d'Instituteurs de Bonneville, avais adhéré à dix-sept ans aux Etudiants socialistes, pour réaliser l'unité d'action des deux grands partis ouvriers : elle nous paraissait indispensable au maintien de la paix auquel

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


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j'étais aussi attaché que peut l'être un pupille de la nation, orphelin de la grande guerre, et à la résistance aux agressions des pays fascistes. Nous partagions aussi la même volonté de voir se forger l'alliance entre les pays démocratiques et l'URSS. Faut-il ajouter que Jean Maitron n'a jamais abandonné l'action syndicale embrassée en 1929 par l'adhésion à l'Union Fédérale des Etudiants et porteuse d'unité : en 1944-45 on le retrouvera secrétaire de la sous-section d'Asnières du Syndicat National des Instituteurs (SNI).

Aussi ne fûmes-nous pas étonnés de nous retrouver une trentaine d'années plus tard au Parti socialiste unifié (PSU). Lui-même avait quitté définitivement le PCF en 1939 au lendemain du Pacte germano-soviétique qui lui semblait rompre le front antifasciste international au nom d'une vision égoïste et mal fondée des seuls intérêts nationaux de l'Union soviétique et s'il avait vécu, alors, très proche de l'équipe de la Révolution prolétarienne — Chambelland, Monatte, Rosmer — il n'avait adhéré à aucune organisation politique avant de rejoindre l'Union de la Gauche socialiste (UGS), puis, par son canal, le PSU. Quant à moi j'y arrivai, pour quelque temps, avec le Parti socialiste autonome (PSA), cohorte de militants ayant rompu avec la SFIO pour protester contre son enlisement au pouvoir et sa compromission dans les guerres coloniales.

A vrai dire, sous l'uniforme, quand nous nous étions connus, nous avions aussi beaucoup discuté, avec la gravité qu'imposaient ces temps troubles, porteurs d'inquiétudes. Au cours de ces échanges, j'avais déjà mesuré deux des traits que j'ai toujours retrouvés chez Jean Maitron : une conviction inébranlable sur l'essentiel et une capacité peu commune à ce degré d'écouter, d'admettre, de prendre en compte des nuances de pensées sur l'accessoire. C'est qu'il avait de qui tenir. Par mon mariage, en 1933, lié à mon activité militante, je me trouvais, au lendemain des élections législatives de 1936, le gendre d'Amédée Guy, député socialiste de Haute-Savoie, élu du Front Populaire dans un département qui avait choisi trois députés de droite au premier tour de scrutin, élu contre un candidat de la droite extrême, ci-devant Secrétaire général des Jeunesses Patriotes de Pierre Taittinger, une des premières ligues « factieuses » à avoir battu le pavé parisien. Maitron avait dans son passé familial un tout autre palmarès. Alors que je venais d'un milieu paysan où le socialisme était tout simplement ignoré si ce n'est d'un oncle maternel qui avait travaillé à Genève et adhéré à une section cantonale de la SFIO avant 1914, Maitron avait trouvé l'idée dans son berceau même et dans la force des traditions familiales qui le marquèrent pour la vie. Il a raconté lui-même, dans l'avant-propos qu'il a rédigé en 1985 pour la réédition de sa biographie de Paul Delesalle, ce que furent, pour lui, son grand-père Simon, le cordonnier, et son père Marius, l'instituteur. Et il m'avoua un jour que s'il avait toujours gardé ne serait-ce qu'un semblant de moustache, c'est parce que, en la portant, il savait être fidèle à un comportement auquel son père tenait.

Cette tradition de fidélité aux grands idéaux du socialisme, Jean Maitron a pu la transmettre, aussi pure et aussi forte qu'il l'avait reçue. Le 9 avril 1936, il épousa à Garches (alors en Seine-et-Oise) une collègue du corps enseignant, Marcelle Gourdon, qui a été au sens fort du mot sa compagne de coeur, d'esprit et de travail. Qui a fréquenté leur foyer ne peut imaginer l'un sans l'autre. Et, cependant, depuis ce triste


JEAN MAITRON, MON CAMARADE, MON AMI 123

16 novembre 1987, Marcelle Maitron est seule. Seule, mais elle trouve chaleur et réconfort dans l'affection et dans la fidélité aux traditions familiales de ses trois enfants, Françoise et Michèle nées en 1937 et 1939, et Jean-Louis né en 1942. Ils avaient déjà comblé de bonheur leur père par cette affection et cette fidélité, mais aussi par leur travail, leur belle réussite... et par les petits-enfants qu'ils lui ont donnés et dont il m'a souvent parlé avec tant de tendresse. Ces petits-enfants étaient sans doute seuls à pouvoir distraire leur grand-père du dur travail qu'il s'imposait à Pouillysur-Loire, pendant les mois d'été, pour relire, corriger, compléter, classer les notices biographiques des futurs volumes du Dictionnaire. Jean entrait pleinement dans leurs jeux échevelés de Tarzan et de Sioux. Un jour, son petit-fils s'étant blessé au front dans leurs joutes, le grand-père se fit une réelle éraflure au même endroit afin de dédramatiser la situation...

Au-delà de cette communauté de pensée et d'idéal, Maitron et moi avions encore d'autres raisons de nous comprendre. Nous nous destinions tous deux à l'enseignement et nos cursus universitaires, sans être absolument parallèles, présentaient les mêmes caractères atypiques par leur cheminement sinueux et la longueur de leur déroulement. Je venais de l'enseignement primaire supérieur de la IIIe République : école primaire d'un village de montagne, certificat d'études primaires, cours complémentaire cantonal avec mention d'études complémentaires, sorte de CEP bis, Ecole Primaire Supérieure d'Annecy et Ecole Normale d'Instituteurs de Bonneville. Deux ans de « pionicat » dans cette même Ecole Normale puis deux ans d'études à Paris m'avaient conduit aux deux concours (lre et 2e parties) du Certificat d'aptitude au Professorat des EPS et des EN quand je connus Maitron à Saint-Cyr l'Ecole. Après son CEP où il prit la tête des candidats du canton de Pouilly-sur-Loire où ses parents enseignaient, Maitron parcourut le cycle des études secondaires au lycée de Nevers. Bachelier (Latin-sciences puis philosophie), en 1929, il entra pour un an en hypokhâgne au lycée Louis-le-Grand. Il suivait, lui, la voie royale. Mais admis en khâgne, il y renonça pour préparer, en gagnant sa vie, une licence qu'il devait conquérir en 1931. Il devint maître au pair puis surveillant d'internat au collège Chaptal que je devais fréquenter une année après son départ. En 1933, Maitron prit un poste d'instituteur (il devait l'occuper jusqu'en 1955). Nous en étions là quand nous nous rencontrâmes. La suppression des Ecoles Normales par le gouvernement de Vichy m'obligea à changer de voie. Après une licence es Lettres (1941-1944), un Diplôme d'Etudes Supérieures d'histoire (1944) et l'agrégation (1948), je me mis, pour l'amour du sujet et sans ambition de carrière, à la rédaction d'une thèse sur la Haute-Savoie sous la IIIe République que je devais soutenir en 1979 alors que j'étais retraité depuis bientôt deux ans. Maitron opéra une réorientation plus rapide. Pendant et après la guerre, transférant « sur l'histoire ouvrière ses espérances politiques déçues, mais non reniées », il s'adonna à un travail de recherches historiques dans le droit fil des options familiales qui avaient marqué son adolescence et sa jeunesse. En 1950, sous la direction de Pierre Renouvin, il soutint avec succès sa thèse de doctorat es Lettres, étonnant le corps universitaire par la singularité de son parcours et le caractère explosif de son sujet : Le Mouvement anarchiste en France. 1880-1914. De 1955 à 1958, jusqu'à son détachement au CNRS pour travailler au Dictionnaire, Maitron enseigna au Collège de Courbevoie.


124 J. RAYMOND

Ce n'est qu'en octobre 1963 qu'il franchira une porte qui lui fut longtemps et injustement fermée pour devenir maître-assistant à la Sorbonne.

Si Maitron s'est finalement imposé dans l'enseignement supérieur, même si ce n'est pas au niveau qu'il méritait, c'est que, tout en élaborant cette thèse au sujet neuf, il avait mis sur pied une institution au service de la recherche historique touchant le mouvement ouvrier sous tous ses aspects. Dans le but de découvrir, de rassembler et de conserver les archives de la vie ouvrière, il avait créé, avec l'appui d'Edouard Dolléans et de Georges Duveau, l' « Institut français d'histoire sociale ». A compter de 1951, il anima et il rédigea, pour l'essentiel, le bulletin de cet Institut, l'Actualité de l'histoire, auquel succéda, en 1960, une revue vivante d'un autre format et avec d'autres ambitions, Le Mouvement social qu'il dirigea encore pendant dix ans. Mais surtout, et c'est pour s'y consacrer tout entier qu'il abandonna la direction du Mouvement social, il avait mis en chantier la rédaction d'un Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français de 1789 à 1939, une oeuvre apparemment folle dans sa nouveauté et dans ses dimensions et que, pourtant, il menait tambour battant à la tête d'une équipe qu'il avait constituée et qu'il galvanisait.

Tout naturellement, si l'on veut se rappeler notre passé commun, notre amitié, nos convictions croisées, j'étais appelé à faire partie de cette cohorte héroïque, et plus spécialement chargé de la rédaction de biographies de militants socialistes de la Commune à 1939. Lorsque Maitron me fit part de ses intentions deux sentiments violemment contradictoires m'envahirent et me laissèrent littéralement pantois : l'ampleur effrayante de la tâche à accomplir, alors que j'étais attelé à la rédaction d'une thèse et chargé d'un lourd service de lycée, et le sentiment qu'il me serait impossible de me «défiler» si j'en avais eu l'intention. «Tu vas réfléchir », me dit Maitron, après m'avoir exposé son projet, « et dans quelques jours je te téléphonerai pour recevoir ton accord », c'est à peu près sur ces paroles et après la vigoureuse poignée de mains par laquelle il prenait congé que nous nous séparâmes après avoir pris un demi à la brasserie Lutétia, le soir du mercredi 22 mars 1955. Nous sortions d'une conférence avec débat, donnée par Maitron devant les auditeurs de la « Société d'Histoire de la IIIe République », à l'Institut d'études politiques, 28 rue Saint-Guillaume. Ce public assez mélangé était plutôt friand des grandes questions traditionnelles et « nobles » de la politique, de la vie militaire et diplomatique et de l'évocation des grandes figures du personnel politique républicain. Avait-on voulu sortir des sentiers battus en invitant Jean Maitron à venir traiter du « mouvement anarchiste en France avant la Première Guerre mondiale » ? Peut-être et, alors, ce fut un bon calcul. Je le confirme pour y avoir participé et on peut s'en convaincre en lisant le long compte rendu de vingt-trois pages consacré à cette séance par le Bulletin (n° 15, Nouvelle série) d'octobre 1955 de cette Société d'histoire. Maitron s'attacha particulièrement à deux moments de son sujet, celui de la propagande par le fait, c'est-à-dire les attentats (1892-1894), et celui de l'action syndicale menée par les anarchistes (1894-1906). Dans la discussion qui suivit son exposé nourri, Mai-


JEAN MAITRON, MON CAMARADE, MON AMI 125

tron, s'en tenant avec rigueur aux archives, aux témoignages, aux preuves, aux faits, défendit le caractère singulier du mouvement, dans son inspiration, dans ses protagonistes, dans ses gestes, contre les affabulations d'interlocuteurs souvent plus préoccupés de raisonnements en apparence logiques, quand ce n'était pas d'interprétations hasardeuses, que de démonstrations solidement argumentées.

Ainsi allait commencer une collaboration qui ne devait cesser qu'avec la mort de Jean Maitron. Pendant des années nous nous sommes rencontrés, d'abord dans des réunions élargies à d'autres coopérants, quand il s'est agi de cerner le terrain à explorer, de fixer le but à atteindre et d'établir les voies et moyens pour y parvenir, puis en tête-à-tête quand fut répartie la tâche entre nous. J'ai gardé de ces réunions de travail à deux un souvenir impérissable. Maitron tenait à les multiplier pour éviter tout dérapage, tout retard personnel qui aurait ralenti la marche générale de l'équipe, pour s'assurer que les règles de rédaction fixées étaient bien respectées. Rien ne le rebutait. Nul petit détail ne lui échappait : il ne fallait pas qu'un des rédacteurs mette, par inadvertance, un point où d'autres mettaient, comme il en était convenu, un point et un tiret. Il fallait prévenir, par une bonne calligraphie, les fautes de frappe qui, alourdissant le travail de correction, multiplieraient les risques de « coquilles » dans le texte définitif. Que de soucis ai-je causés à ce cher Maitron par la difficulté de distinguer les u et les n de mes manuscrits ! Quand il s'excusait de ses rappels à l'ordre, je le rassurais en lui disant qu'il avait en mon petit-fils Olivier un allié qui me faisait la même remarque. Ce travail de direction, de stimulation, d'unification, Maitron le menait en se mettant de plain-pied avec son interlocuteur. Quand ce n'était pas dans un lieu choisi d'un commun accord, il tenait à ce que ces rencontres de travail se déroulent alternativement au domicile de l'un et de l'autre. Il fallait vaincre ses scrupules pour lui éviter ces déplacements et le laisser à la tâche de direction écrasante qu'il assumait.

D'une toute autre ampleur étaient les problèmes de fond. Maitron s'engageait dans une voie neuve. Aucun ouvrage n'avait eu l'ambition de faire revivre sur une aussi longue période, cent cinquante ans, les militants de toutes les composantes du mouvement ouvrier français, du plus modeste des combattants de base au chef de file le plus charismatique, du plus humble des exécutants du rang au théoricien, au penseur qui éclaire la route et définit le rythme de marche du mouvement de libération des travailleurs. Maitron abordait la tâche ardue qu'il s'était fixée, avec une audace étonnante et des exigences contraignantes, mais aussi avec une grande modestie. Il a répété à satiété qu'il voulait « tracer un premier sillon que d'autres, par la suite, reprendront et approfondiront ». Je ne pense pas que naisse demain l'émule qui prétendra faire mieux que Maitron. Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français restera longtemps le classique de référence qu'il est devenu dans les grandes bibliothèques, dans tous les centres de recherche et qu'il devrait être pour les syndicats et les partis politiques qui se réclament de la classe ouvrière. Comme il retient les militants de tout grade qui ont laissé une trace, le Dictionnaire reflète tous les aspects du mouvement ouvrier sans en privilégier aucun. Les rédacteurs aussi étaient divers et Maitron l'avait voulu obstinément. Ils étaient nombreux également tant le travail à accomplir était immense : une bonne « centaine de membres » dont


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« plusieurs dizaines très actifs » composaient, et composent toujours, une équipe d'« historiens militants ». En somme, des femmes et des hommes de métier pour explorer un champ de recherches presque vierge. Mais aussi des femmes et des hommes qui ont milité ou militent encore dans une coopérative, un syndicat, un parti politique ou qui nourrissent des sympathies éclairantes pour l'ensemble du mouvement ouvrier. Dans leurs mains le document revivra plus intensément, mais ils resteront hommes de métier et donneront toute garantie d'une honnêteté intellectuelle qui n'est pas la fausse neutralité. Par ailleurs, le Dictionnaire ne peut être qu'une oeuvre collective, ayant son unité de ton et de fond, comme il a une unité de typographie et de présentation matérielle. A cette unité profonde Maitron devait aussi veiller. Il le fit avec une double exigence : le respect du document, du témoignage, de la preuve qui doivent, seuls, fonder une affirmation ; le rejet de toute hagiographie qui n'interdit pas l'admiration et l'éloge, mais recherche le débat, la critique, à condition que rien ne soit avancé gratuitement. Les grandes biographies étant signées, elles engagent évidemment, en même temps que celle de tout l'ouvrage, la responsabilité de leur auteur. Je peux en témoigner, Maitron avait à un haut, à un très haut degré, le respect de l'auteur qui signe son papier. Il pouvait bien, il le devait, attirer l'attention sur un mot, une expression, un jugement abrupt, mais c'était pour en débattre et trancher d'un commun accord. Sachant qu'il est difficile de sonder « les reins et les coeurs », Maitron souhaitait éviter « tout jugement de valeur ». Plutôt que de « scruter les âmes », il nous demandait de chercher à « mieux connaître », mais il ne nous interdisait pas « à titre personnel » de nous « laisser aller à la rêverie ». Maitron a révélé luimême que « pour la dernière période si délicate », il n'a « pas eu à reprendre la rédaction de telle ou telle biographie, et que, lorsqu'il y eut discussion de forme ou de fond, tout se régla aisément ».

Ma collaboration personnelle concernait donc les deuxième, troisième et quatrième parties du Dictionnaire, de la Commune à 1939. Elle couvrait toutes les tendances du mouvement ouvrier en ce qui concerne les deux départements savoyards : pour des raisons historiques, ce n'était pas une tâche écrasante d'autant que notre ami Yves Lequin y apporta une collaboration précieuse, plus spécialement pour les militants syndicalistes. Dans cette galerie de militants savoyards on relèvera une figure originale, celle de l'instituteur Jean-Marie Chappaz qui voulait unir les hommes par le « langage instantané ». Pour l'ensemble du pays j'étais spécialement chargé des militants socialistes de toutes tendances. Mais ce n'était pas une chasse gardée. Les socialistes de tel ou tel département « revenaient » tout naturellement à un chercheur attaché à ce département. Tous les lecteurs du Dictionnaire apprécieront le beau travail accompli dans les Bouches-du-Rhône par Antoine Olivesi et dans le Var par Jacques Girault. Tel militant appartenait de droit à un collaborateur en raison de ses travaux antérieurs ; les exemples en pourraient être multipliés, mais je n'en citerai qu'un : les usagers éclairés du Dictionnaire seraient étonnés de ne pas trouver au bas de la biographie de Jean Jaurès la signature de Madeleine Rebérioux. Parmi les biographies des autres pères fondateurs, si j'ai seul étudié Jean Allemane, Edouard Vaillant et Jules Guesde, c'est avec Maitron lui-même que j'ai signé la biographie de Benoît Malon.


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Dans l'équipe des rédacteurs je compte au nombre de ceux qui sont à la fois des historiens et sont ou ont été des militants. Ce n'est pas à moi mais aux lecteurs d'apprécier si mes attaches avec le mouvement socialiste animent, éclairent les vies personnelles que je retrace sans jamais en contraindre le déroulement par des jugements affectifs, comme je crois y être parvenu sans effort. Pour prendre un exemple : je crois que le fait d'avoir milité de longues années dans la SFIO ne me disqualifiait pas pour évoquer la vie de Léon Blum. Comme beaucoup de collaborateurs du Dictionnaire, plus que d'autres peut-être à cause de mon âge, j'ai été amené, pour la période la plus récente, à évoquer des connaissances personnelles, plus que des camarades de parti, des amis, parfois très chers : Amédée Dunois, Edgard Milhaud, Ernest Labrousse, Michel Catonné, Marceau Pivert. Tout en m'abritant avec précaution derrière une sécheresse voulue, je n'ai pas cru devoir taire les qualités ou cacher quelques travers qui me paraissent tels, indépendamment de mon admiration ou de mon amitié.

Me permettra-t-on d'évoquer, enfin, comme pourrait le faire chaque collaborateur du Dictionnaire, les joies piquantes éprouvées devant la découverte du cours insolite de certaines vies ? Quel destin que celui de Lucien Deslinières ! Après avoir été, dans l'Allier, le chef de file des républicains opportunistes et un farouche ennemi du socialisme, il changea de camp, adhéra au Parti socialiste SFIO, se fit entendre dans ses congrès où, renouant avec l'utopie, il opposait au marxisme son « socialisme reconstructeur » pour, enfin, se faire donneur de leçons de socialisme dans la Russie révolutionnaire de 1919-1920. Mieux encore. Que de rencontres enrichissantes, émouvantes, tant pour l'historien que pour le militant, faites au cours d'enquêtes auprès de grands survivants des combats du passé ! Le 15 décembre 1956, dans sa demeure d'Enghien-les-Bains, j'ai conversé une longue demi-journée avec Arthur Groussier, alors dans la 94e année et à moins de deux mois de sa mort. J'avais devant moi, pleinement lucide, le militant à la longue barbe légendaire, dernier survivant de la législature de 1893 qui vit la première entrée en force des socialistes au Parlement. J'écoutais un combattant des luttes intestines entre fractions socialistes rivales, avec les allemanistes contre les broussistes, en tête de l'Alliance communiste révolutionnaire contre l'ouvriérisme d'Allemane et de son parti, la liaison avec le parti de Vaillant, puis l'unité, l'amitié avec Jaurès. J'écoutais l'ancien député, père du Code du Travail, paladin de la représentation proportionnelle, premier vice-président socialiste de la Chambre depuis Jaurès, et, pendant la Première Guerre mondiale, vice-président du groupe des députés de la Seine à la suite de Denys Cochin devenu Ministre d'Etat en 1915...

Fruit d'un travail communautaire, le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français est pourtant, et d'abord, l'oeuvre de Jean Maitron. Il en a eu l'idée, folle, redisons-le. Il en a fixé les grands traits et défini l'esprit. Il en a assuré l'élaboration, sans doute un peu aux dépens de sa santé, et jusqu'au-delà de sa propre vie puisque .Marcelle Maitron, son épouse, y a été associée si étroitement qu'elle peut à tout moment


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répondre à une interrogation que poserait ta poursuite de la rédaction, et qu'il a fait de son plus proche collaborateur, notre ami Claude Pennetier, l'animateur capable d'assurer la parution régulière de la douzaine de volumes à venir dont la matière est, pour l'essentiel, déjà pétrie. Et pourtant, il a fallu toute l'insistance de ses amis les plus anciens et les plus proches, la pression amicale de Madeleine Rebérioux, d'Antoine Prost et des Editions ouvrières pour que Jean accepte de faire violence à sa modestie et à ses principes et laisse donner son nom à l'association qui patronne la diffusion de l'ouvrage. L'usage l'avait déjà consacré : le Dictionnaire c'est bien « le Maitron », comme l'écrivait déjà Jean-Marie Mayeur dans Le Monde des 21-22 avril 1974.

Une amitié sans faille de plus de cinquante ans, une collaboration étroite et confiante de plus de vingt-cinq ans à une grande oeuvre, cela compte dans une vie. C'est ce que je dois à la chance d'avoir rencontré Jean Maitron.


Sous la direction de Jean MAITRON et Georges HAUPT. — Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international : L'Autriche. Ouvrage collectif réalisé par Yvon BOURDET, Georges HAUPT, Félix KREISSLER, Herbert STEINER, Paris, Editions ouvrières, 1971, 360 pages. Historique de Michel CULLIN. Préface de Jean MAITRON.

C'est le Dictionnaire « autrichien » qui a ouvert, très tôt somme toute — en 1971, la série française qui couvrait la période allant de la Commune à la Grande Guerre n'avait pas encore commencé de paraître — les Dictionnaires consacrés au mouvement ouvrier international. Ce statut, pionnier, est assurément associé à ce qu'on appelle des. « questions de personnes », et tout d'abord à l'active présence, aux côtés de Jean Maitron, de Georges Haupt dont la culture autrichienne ne connaissait guère de limites et dont les liens personnels étaient solides tant avec Michel Cullin à qui fut confié le récit historique qu'avec Herbert Steiner, auteur d'une Bibliographie du mouvement ouvrier autrichien qui fait toujours autorité. On doit aussi la précocité autrichienne à la présence, en France, d'un noyau de chercheurs passionnés par l'austro-marxisme et la brève vitalité de Vienne-la-Rouge : Yvon Bourdet et Félix Kreissler en tête. A vrai dire les médiations n'auraient pas dû manquer : c'est en France — ô honte ! — que Rudolf Hilferding, l'auteur du Capital financier, fut livré à la Gestapo par le gouvernement de Vichy ; c'est en France aussi que se réfugia en 1938 Otto Bauer et qu'il mourut d'une crise cardiaque. Et, tardivement certes, c'est aussi en France que, depuis une vingtaine d'années, les mouvements régionalistes en métropole et les immigrés porteurs de cultures lointaines ont suscité la redécouverte des thèses élaborées en 1907 par le même Bauer et soumises ensuite à critiques en Europe centrale comme dans la social-démocratie russe.

Voici donc ce volume, qui compte déjà plus de quinze printemps. Le Mouvement social aurait pu et dû le présenter bien des fois. Mais notre revue est ainsi faite — elle le doit sans doute pour une part à son fondateur — qu'elle n'a jamais servi de support aux oeuvres qu'elle aurait pourtant eu toutes les raisons de promouvoir... Une chronologie bien utile pour le lecteur français — elle va de 1867, date de la fondation de l'Arbeiterbildungsverein, à la réélection en 1971 du socialiste Franz Jonas à la présidence de la République d'Autriche —, un historique d'une vingtaine de pages, en constituent le discours d'accompagnement. Une seule « image », mais une tout de même : un beau dessin dû à Hans Escher, représentant Victor Adler « fondateur et leader prestigieux du parti social-démocrate autrichien », comme dit la notice qui lui est consacrée, un dirigeant mort

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


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assez tôt, en 1918, pour n'avoir été mêlé ni aux scissions des années révolutionnaires, ni aux tragédies fascistes.

Les quatre « réalisateurs » de ce volume — ainsi se désignent-ils sous la houlette de J. Maitron et... d'un des leurs, G. Haupt — ne se faisaient pas d'illusions sur l'exhaustivité de leurs recherches. Ils savaient que, même à s'en tenir à la « petite Autriche », ils n'avaient pu enquêter suffisamment sur les chrétiens, sur les provinciaux : les lecteurs de Thomas Bernhard que nous sommes tous ont du mal à vrai dire à se représenter les militants ouvriers de l'Autriche rurale... C'est à bon droit en revanche qu'ils ont voulu mettre l'accent, quitte à les retrouver plus tard dans un Dictionnaire allemand — il est en voie d'achèvement sous la responsabilité de Jacques Droz — ou tchèque, sur ces commis-voyageurs en socialisme européen qu'ont été tant de sociaux-démocrates autrichiens. Ce n'est pas pour rien que le mouvement ouvrier d'Autriche-Hongrie passait, avant 1914, pour une « petite Internationale », pas pour rien qu'il compta dans ses rangs — Otto Bauer en tête — tant de polyglottes : Kautsky, Hilferding, Ruth Fischer ont commencé leur carrière politique en Autriche avant de la poursuivre en Allemagne ; et ce n'est pas un privilège des socialistes : né en Bohème, Gustave Habermann, par exemple, a fréquenté à Paris, puis aux États-Unis, entre 1888 et 1896, les milieux anarchistes, avant de devenir, à partir de 1897, un journaliste célèbre dans son pays d'origine.

Même si le volume d'un Dictionnaire international ne permet pas, sauf exception, d'y inclure les militants peu connus, les obscurs, les sans-grades auxquels c'est la gloire du Dictionnaire français de faire large place, on est frappé à parcourir ces fiches substantielles par un certain nombre de traits qui confèrent une étonnante identité au mouvement ouvrier autrichien. Ainsi le poids, particulièrement lourd pour les premières générations, des ouvriers : imprimeurs, relieurs, mais aussi tailleurs, cordonniers, menuisiers, tourneurs, et encore : maçons, voire manoeuvres. Est-ce là que s'enracine ce que d'aucuns appellent l'ouvriérisme du socialisme autrichien ? Les femmes en tout cas y sont, dès la fin du xixe siècle, relativement nombreuses : Adelheid Popp, dont on a réédité chez Maspero l'émouvante Histoire de la jeunesse d'une ouvrière, n'est pas une exception ; la SocialDémocratie autrichienne n'a pas donné aux femmes autant de possibilités que le parti allemand, davantage tout de même — ce n'est pas difficile — que la SFIO. Au xxe siècle on est en revanche frappé par le poids de l'intelligentsia, et notamment de l'intelligentsia juive venue au socialisme, à Vienne, à partir de milieux sociaux souvent fortunés : les Adler — ils sont nombreux —, plusieurs Bauer — mais pas celui qu'on surnomme «le petit » —, Wilhelm Reich, Carl Grunberg, Bruno Kreisky pour ne citer que des noms célèbres, sans compter les victimes du génocide : Robert Danneberg, Viktor Stein ou le communiste Franz Koritschoner.

En nommant ce dernier, je prends conscience du poids, majeur, de la Social-Démocratie dans ce pays. Il y eut certes des communistes, des anarchistes qui ont marqué son histoire. Il y eut des syndicalistes. Mais le rayonnement de ce qu'il faut bien appeler la société socialiste, son ancrage dans les organisations syndicales, sociales et culturelles de masse, ont été tels que c'est bien l'hégémonie social-démocrate que, fût-ce en en tournant les pages, ce dictionnaire permet de découvrir.

Madeleine REBÉRIOUX.


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Sous la direction de Jean MAITRON et Georges HAUPT, Shiota SHÔBEI. — Dictionnaire Biographique du Mouvement Ouvrier International : Le Japon, Paris, Éditions ouvrières, tome I, 1978, 381 pages et tome II, 1979, 429 pages. Shôbei SHIOTA (dir.). — Nihon shakai undô jinmei jiten, Tokyo, Aoki shoten, 1979.

La réalisation de ce dictionnaire représente un cas assez rare de réussite dans le domaine de la coopération universitaire internationale. Cette entreprise fut initialement impulsée par Jean Maitron et Georges Haupt, les responsables du Dictionnaire Biographique du Mouvement Ouvrier International en langue française et en plusieurs volumes. Ils convainquirent le Professeur Shiota Shôhei, membre fondateur de la Société Japonaise d'Histoire du Mouvement Ouvrier, de constituer une équipe de chercheurs qui rassembleraient les matériaux pour un volume ayant trait au Japon, destiné à être traduit pour l'édition française. Parallèlement à cette dernière, le Professeur Shiota Shôhei et ses collègues publièrent une version japonaise considérablement augmentée.

La version française comporte 500 entrées, dues à 33 collaborateurs différents. Les deux volumes dont elle se compose sont préfacés par un exposé synoptique de 35 pages sur l'histoire des mouvements ouvriers et sociaux au Japon, auquel s'ajoutent 10 pages de chronologie détaillée des événements importants, ainsi que trois pleines pages fort utiles de diagrammes permettant de se repérer dans l'histoire souvent embrouillée des différents courants et tendances du mouvement syndical ouvrier; des partis prolétariens et des organisations syndicales paysannes. La version japonaise est considérablement plus développée, avec 1 500 entrées rédigées par 68 collaborateurs. Elle réussit à tenir en un seul volume, avec deux colonnes par page, mais demeure cependant étonnamment facile à lire. Elle comprend en outre un excellent index, qui donne les noms, avec les pages où ils sont mentionnés, de tous les individus dont il est fait état dans le dictionnaire, y compris de ceux qui n'ont pas droit à une entrée spécifique. Grâce à cet index, le lecteur a accès, au moins sous forme de mention brève, à des informations concernant environ 4 000 personnes.

Pour la plupart des lecteurs, c'est la langue qui imposera le choix de l'une ou l'autre édition. Ceux qui comprennent le français et le japonais trouveront à chacune ses qualités et ses défauts : ce sont là en effet des ouvrages différents, quoique apparentés. La vertu majeure de l'édition japonaise réside évidemment dans l'ampleur du domaine qu'elle couvre, encore que la commodité de l'index et la maniabilité de l'ouvrage lui-même, puisqu'il est compris en un seul volume, constituent aussi des avantages importants. En revanche, bon nombre d'entrées sont plus développées dans l'édition française, et possèdent en conclusion une ou deux phrases interprétatives qui portent appréciation, de façon utile, sur l'importance de l'individu. Les diagrammes et la chronologie rendront aussi des services importants, tant au chercheur expérimenté qu'au novice. Au Japon, les organisations changent de nom et de programme politique d'une façon souvent déroutante, et les carrières des individus sont sujettes à de brusques changements : d'où l'importance décisive de cette information, qui permet de replacer les entrées dans le contexte approprié.

Les individus que chacune des deux éditions donnent à connaître représentent une grande variété d'activités sociales : mouvement ouvrier, partis politiques prolétariens, organisations syndicales des paysans non-propriétaires, intellectuels de gauche, littérature et arts, droite ultra-nationaliste, quelques dirigeantes de mouvements féministes, étudiants, organisateurs


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de la communauté des exclus (burakumin), quelques juristes et journalistes progressistes. Chacune des deux éditions témoigne aussi d'un sérieux effort pour faire toute leur place aux militants des villes de province et du milieu rural, et pas seulement aux responsables nationaux des diverses organisations. A cet égard, l'édition japonaise est plus réussie.

Les deux éditions souffrent d'un certain déséquilibre sur deux points précis. Les membres du Parti Communiste du Japon sont sur-représentés, par rapport aux responsables politiques et syndicaux non-communistes, si l'on considère la faiblesse numérique de leur organisation (pendant l'essentiel de la période d'avant la guerre, le P.C. est illégal et ses militants pourchassés). L'estimation rapide à laquelle je me suis livré sur un échantillonnage partiel tend à suggérer qu'environ un individu sur quatre dans l'édition française et près de 50 % dans la version japonaise ont été membres du P.C. à un moment ou à un autre de leur carrière politique. D'autre part, même s'il est certain que le mouvement des femmes ne constitue qu'une partie relativement modeste dans l'ensemble du mouvement social d'avant la guerre, les entrées concernant les femmes sont vraiment peu nombreuses par rapport aux autres, en nombre et en pourcentage. Cela vaut surtout pour l'édition japonaise.

Ces défauts mineurs mis à part, je ne saurais assez souligner à quel point ce dictionnaire constitue un instrument de travail précieux, et en fait indispensable, pour quiconque étudie l'histoire japonaise contemporaine. Dans le cadre de mes travaux de recherches sur l'histoire politique et sociale du Japon moderne, c'est quotidiennement que je suis amené à me référer à ce dictionnaire, et je suis continuellement surpris d'y trouver mentionnés même d'obscurs responsables d'organisations syndicales locales. Le projet de ce dictionnaire, initialement dû à des chercheurs français : Jean Maitron et Georges Haupt, a eu d'autre part au Japon un effet induit des plus intéressants : stimulée en grande partie par l'expérience positive de préparation du dictionnaire, ainsi que par l'accueil non moins positif qui lui a été réservé, une équipe de chercheurs universitaires, dirigée par le Professeur Nimura Kazuo, de l'Institut de Recherches en Sciences Sociales Ohara, et qui est lui-même l'un des co-responsables du dictionnaire, a publié en 1986 une magnifique Chronologie du Mouvement Ouvrier et Social au Japon, 1868-1985 en 4 volumes. C'est là un ouvrage qui, utilisé conjointement avec le Dictionnaire, rend la recherche sur le mouvement social dans le Japon moderne beaucoup plus facile qu'il y a une dizaine d'années.

Andrew GORDON. (traduction de Jean-Michel Galano)

Sous la direction de Jean MAITRON : Joyce BELLAMY, David MARTIN, John SAVILLE. — Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international : La Grande-Bretagne.

Adaptation et introduction de François BÉDARIDA. Traduit de l'anglais par Renée BÉDARIDA. Paris, Éditions ouvrières, tome I, 1980, 301 pages, et tome II, 1986, 313 pages. Préface de Jean MAITRON.

Comme pour le dictionnaire consacré au Japon, il existe de celui qui traite de la Grande-Bretagne deux versions. L'une, en langue anglaise, le


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Dictionary of Labour Biography comporte sept tomes, parus à Londres de 1972 à 1984. L'autre, en langue française, tient en deux tomes, adaptés de la version anglaise par les soins éclairés de François Bédarida. Celui-ci avait présenté aux lecteurs du Mouvement Social dans notre numéro 100 (1977) les caractères principaux de la version anglaise, ce qui me dispense d'y revenir ici.

La version française n'est pas seulement une sélection des militants les plus représentatifs ou les plus importants de Grande-Bretagne, choisis parmi les notices de la version anglaise. Elle comporte trois parties qui lui sont spécifiques et qui sont dues également à F. Bédarida. Une esquisse historique du mouvement ouvrier britannique de la fin du XVIIIe siècle à 1979 — commode coupure : l'achèvement du tome I du Dictionnaire a coïncidé avec l'avènement de Margaret Thatcher — constitue la meilleure synthèse (en 41 pages) disponible en langue française sur les sept étapes qu'a connues ce mouvement.

Le texte est précis, vigoureux, sans concession, aussi bien à l'égard du Labour Party, dont il souligne les divisions, qu'à l'égard du syndicalisme : celui-ci « demeure le principal môle de résistance à l'État, même s'il est alourdi par sa bureaucratie et sa routine et s'il doit compter avec un fort degré d'apathie ouvrière ». La fonction d'outil de travail du Dictionnaire est ensuite illustrée par une chronologie copieuse (16 pages) et variée. Enfin une bibliographie sélective, classée par périodes et composée en majorité de travaux, précède et complète utilement les références bibliographiques qui, conformément à la tradition du Dictionnaire, terminent chacune des notices biographiques. Elle souligne le déplacement de l'historiographie vers « l'analyse du mouvement social, des mentalités et de la culture », vers les « particularismes locaux » et régionaux, vers « les multiples composantes concrètes des pratiques sociales », ainsi que vers l'histoire des femmes. Il faut y ajouter, à la fin du tome II, deux pages de compléments bibliographiques (et aussi biographiques) sur les ouvrages parus de 1981 à 1985. Enfin la traduction des notices elle-même est excellente.

Ce Dictionnaire nous donne, selon mes calculs, 387 notices biographiques. Il s'ouvre sur un coopérateur et se clôt sur un député travailliste. Il donne des militants britanniques dans leur diversité une image dont Jean Maitron souligne dans sa préface deux originalités par rapport à la France : présence de militants issus des milieux conservateurs, association chez certains militants de la religion, de la tempérance et du syndicalisme. Ce dictionnaire ne s'adresse pas aux seuls spécialistes de la Grande-Bretagne, trop rares dans notre pays. Il s'adresse d'abord aux enseignants, qui y trouveront de copieuses notices sur des écrivains comme Bernard Shaw, George Orwell ou William Morris ou sur des dirigeants politiques comme Attlee, Wilson, Callaghan, et aux chercheurs spécialistes d'histoire ou de science politique de l'Europe qui y prendront les indispensables comparaisons avec la Grande-Bretagne ou s'intéresseront aux militants ayant entre tenu des rapports avec la France ou y étant venus eux-mêmes. Cet instrument de travail impeccable, oeuvre des meilleurs spécialistes rassemblés autour de la Society for the Study of Labour History, est donc recommandé pour des usages très variés et — je puis le dire par expérience personnelle — appelle une consultation très fréquente, considérablement facilitée par les ajouts introduits par François Bédarida.

Patrick FRIDENSON.


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Sous la direction de Jean MAITRON. — Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international : la Chine.

Ouvrage collectif rédigé sous la direction de Lucien BIANCO et Yves CHEVRIER. Paris, Éditions ouvrières et Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1985, 845 pages. Préface de Jean MAITRON.

S'interrogeant, en préface à ce volume, sur les raisons de ses choix de publication, Jean Maitron évoquait ce « quelque chose d'autre, assez indéfinissable mais dont je dirai qu'il est l'attirance très forte pour un sujet qui, des années durant, me retiendra, en dépit des obstacles. Ce fut le cas de la Chine... ». Sans doute cette attirance participait-elle de cet esprit de réceptivité attentive, fréquent dans le mouvement libertaire du début du siècle, à l'égard des hommes et des cultures du nouvel Orient extrême. A tout le moins d'une sympathie instinctive et pas seulement contemplative, car Maitron fut aussi du petit nombre de ceux qui se levèrent en 1930 pour défendre les insurgés de Yen Bay. Lancée en 1972, l'entreprise du dictionnaire Chine fut confiée à l'équipe des sinologues groupés autour de Lucien Bianco et d'Yves Chevrier : Jean-Luc Domenach, François Godement, Jacques Manent et Alain Roux — treize autres collaborateurs ont rédigé diverses biographies —, qui devait mener à bien la préparation d'un instrument de travail qui n'a, à l'évidence, aucun équivalent dans l'immense littérature consacrée à la Chine du xxe siècle.

A sa parution en 1985 ce volume a fait date, mais il ne risque pas de dater avant longtemps. Achevé pour l'essentiel en 1978, le texte a été l'objet d'une mise à jour en 1983. Si ses auteurs n'ambitionnaient pas de parvenir à une impossible exhaustivité dans l'approche biographique du mouvement social chinois, ils l'ont en revanche atteinte dans la collecte patiente des informations, comme l'attestent, au bas de chaque notice, la richesse et la diversité des sources chinoises et occidentales mobilisées. Conformément à la méthode mise en oeuvre par Maitron, beaucoup de matériaux proviennent de leurs recherches personnelles, de celles d' A. Roux sur les militants shanghaiens, de L. Bianco sur les mouvements paysans, de J.L. Domenach sur le Henan, d'Y. Chevrier sur l'élite intellectuelle, ou encore des souvenirs de l'ancien militant trotskyste Peng Shuzhi recueillis par L. Bianco. Il faut aussi souligner la maniabilité de l'ouvrage. Des cartes, une liste de mots-clés, deux glossaires (événements et institutions, personnages) aident à situer aisément les itinéraires personnels dans le contexte historique global et, à l'intérieur des notices, un système de renvois très simple permet au lecteur de ne jamais s'égarer dans la luxuriance des événements et des hommes.

Avec ce volume, le Dictionnaire international affrontait l'épreuve des mouvements sociaux de ce qu'il est encore convenu d'appeler le TiersMonde. Épreuve qui équivalait à une véritable mise en question de son concept fondateur, car qu'est-ce que le mouvement ouvrier dans les sociétés à peine engagées dans la voie du développement capitaliste ? Elle imposait des options difficiles, obligeait à des choix de méthode particulièrement contraignants, excluait plus encore que dans les volumes consacrés aux sociétés à prolétariats développés tout ouvriérisme historique. Le parti ici retenu est en définitive le seul qui soit raisonnable. Le dictionnaire Chine dépasse délibérément les limites du mouvement ouvrier au sens européen du terme (associations, presse, groupes, syndicats, partis ouvriers), son horizon se confond avec celui du mouvement social au sens très large, bien que les auteurs aient veillé à mettre en relief, lorsqu'elles existaient, les dimensions proprement ouvrières de chaque biographie individuelle. L. Bianco s'en explique d'entrée de jeu : dans le cas chinois — et il ne saurait en être autrement pour les


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autres pays du Tiers-Monde : en matière d'histoire ouvrière, au moins, la Chine est un modèle — seul un dictionnaire du mouvement révolutionnaire, incluant les ramifications ouvrières des populismes contre-révolutionnaires, est concevable, étant donné la présence limitée des ouvriers dans les contestations populaires au xxe siècle. En raison aussi de la place qu'ont tenue dans ces contestations leurs composantes non ouvrières, la paysanne bien sûr mais aussi l'intellectuelle, sans oublier la nouvelle classe dirigeante, en formation dès avant 1949 dans les bases rouges, d'une révolution déjà devenue État, celle des « cadres » communistes. Pour le reste, ce volume Chine obéit aux règles habituelles définies par J. Maitron, fidélité aux faits, refus du panégyrique et de toute hagiographie : c'est d'un regard « froid » que sont généralement scrutés les faits et gestes de ces acteurs du mouvement révolutionnaire chinois, leurs passions comme leurs infidélités, leurs hésitations comme leurs reniements. Avec néanmoins une sympathie discrète pour les grands caractères, modérée toutefois par un irrespect sainement démystificateur, sans pitié pour les faiblesses des chefs, qui tourne parfois à l'humour noir, plus rarement à l'enflure : on se prend quand même de pitié pour le Grand Timonier mis groggy par divers qualificatifs dont un très impertinent « poussah suprême » (p. 56)... Chen Duxiu, Li Dazhao, les pères spirituels de la révolution, Peng Pai, l'inventeur des Unions paysannes au Guangdong en 1922, Qu Qiubai, éphémère secrétaire général du Parti communiste (19271928), « communiste au coeur tendre » passionné de littérature et de Bouddhisme, ont droit à autant de pages que Mao ou Zhou Enlai, sinon davantage. A posteriori au moins, justice est ainsi rendue aux pionniers de l'innovation sociale, surtout lorsqu'ils ont été vaincus. La défaite n'est-elle pas, après tout, aussi révélatrice que la prise du pouvoir des véritables significations, des limites et des impasses de la révolution ? Ajoutons aussi que le dictionnaire Chine risquait de n'être qu'une galerie des hommes illustres du socialisme chinois. Les auteurs ont su y faire place à ceux qui n'ont rien écrit ni dirigé, aux sans voix et aux sans grade, qui n'ont apporté à la révolution que leurs rêves, leur vie et leurs douleurs ; au fil des pages font de fugitives apparitions les leaders improvisés, simples acteurs sans visage d'une parcelle d'histoire, de ces innombrables et obscures émeutes paysannes locales qui tout autant que les grandes grèves ont tissé la trame de l'histoire sociale chinoise tout au long du siècle.

Ainsi s'égrènent les biographies de quelque 380 militants dont beaucoup sont devenus les dirigeants ou les grands commis de la Chine populaire. Biographies critiques au meilleur sens du terme, qui constituent à ce jour les plus sûres mises au point sur des histoires de vies souvent si controversées. Les opposants, les minoritaires, les vaincus de l'histoire, sans lesquels la tragédie de la révolution perd son sens, figurent en bonne place dans le volume : anarchistes des années 1920, trotskystes des années 1930, nonconformistes des années 1950, « hommes sans illusions » de l'après-Révolution culturelle, dissidents du mouvement démocratique des années 1980, tous ont la parole. Le dictionnaire s'est voulu davantage représentatif qu'exhaustif. Pari tenu. Nulle démonologie : traîtres et anti-communistes du mouvement ouvrier ont droit à leurs notices, qu'il s'agisse de communistes passés dans le camp adverse comme Gu Shunzhang qui « donna » ses camarades de Shanghai en 1931, des activistes ouvriers de la « Bande Verte », des cadres du syndicalisme officiel à l'époque du Guomindang comme le célèbre Ma Chaojun, patron des syndicats officiels après 1927, ou des syndicalistes modérés, marqués par les corporatismes de métiers si influents dans les années 1920. Nombreuses sont également les carrières militaires présentées, révélatrices des faibles virtualités d'un mouvement ouvrier coincé entre la puissance des forces rurales et le militarisme. Place importante aussi que celle du deuxième cercle du mouvement ouvrier, d'où sont sortis tant de novateurs et de compagnons de route qui acceptèrent d'assumer les yeux


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ouverts les déchirements de la révolution : femmes, comme Qiu Jin, vouée au double engagement nationaliste et féministe, animatrice vers 1905 de la Société d'Amour Universel qui luttait pour l'indépendance économique des femmes, exécutée par les Mandchous en 1907; nationalistes de gauche comme Deng Yanda, fils de paysan, jeune officier nationaliste dans les années 1920 qui toute sa vie resta fidèle à la pensée de Sun Yatsen, fondateur du Tiers Parti en 1927, assassiné par les Chemises Bleues en 1931. Écrivains et intellectuels enfin. L'un des principaux apports du dictionnaire est de mettre en évidence la constance des difficultés qui ont marqué précocement les rapports que ces derniers entretinrent avec l'appareil politique du Parti communiste. Les biographies de Lu Xun, de Ba Jin ou de Ding Ling sont à cet égard éloquentes, mais plus encore peut-être celles, particulièrement réussies, des grands pionniers des sciences sociales qui dans les années 1930-1950 ont pensé avec une intense sûreté de vues la crise rurale, tels le sociologue et démographe Chen Da, l'historien économiste Ji Chaoding, l'économiste Chen Hansheng, l'anthropologue Fei Xiaotong, le publiciste libéral Chu An Ping, ou le réformateur Liang Shuming, visionnaire d'une utopique reconstruction rurale. Politiquement inclassables mais attirés vers 1937 par le communisme national maoïste, tentés par l'idée de Troisième Force et par sa fragile incarnation, la Ligue Démocratique de 1946, critiques lucides du régime après 1949, ils ont, à la différence des intellectuels de bonne compagnie comme le célèbre historien de la philosophie Feng Youlan, fait vivre au sein de la « Nouvelle Démocratie » maoiste une autre idée de la démocratie jusqu'à ce qu'au lendemain de la Révolution culturelle des ouvriers-intellectuels — aujourd'hui captifs —, Wei Jinsheng, Fu Shenqi, Wang Xishe, présents eux aussi dans le dictionnaire, la réactualisent.

Tout aussi frappante est la qualité problématique d'un très grand nombre de biographies et de l'introduction historique due à Y. Chevrier. Débats et combats de la révolution sont mis en place avec une densité d'expression et une clarté peu communes. La biographie de Chen Duxiu est à cet égard un modèle. Elle abonde en analyses heureuses. Chen, « l'inventeur de la modernité en Chine », a été l'opérateur du passage des intellectuels à l'intelligentsia, mais sa fin solitaire est le révélateur de la grandeur comme de l'impuissance de la modernité chinoise. Au contraire, son ami Li Da Zhao se réclame en pleine Aufklârung de mai 1919 du thème de la Nation prolétaire qu'il développe en termes populistes en définissant une voie nationaliste d'accès au marxisme ou plus exactement à sa version léninienne. Il expérimente avant même la création du Parti communiste l'action populiste parmi les ouvriers de Pékin. Ces deux biographies et bien d'autres sont en fait autant de mises en perspective des grands enjeux du débat intellectuel ininterrompu qui a peu à peu cimenté l'intelligentsia réformiste et révolutionnaire et jeté les fondations idéologiques de son héritière, la bureaucratie communiste d'aujourd'hui : quel contenu social et culturel donner à la modernisation, quelles limites assigner à l'individualisme et à la démocratie pour que la Chine accède à un véritable statut national ? D'autres débats sont clarifiés avec non moins de sûreté : stratégie kominternienne après 1930, bien plus ouverte qu'on ne l'a dit à la guérilla rurale, polémique littéraire anticipatrice entre Lu Xun et Zhou Yang à la fin des années 1930, etc. A la différence des ouvrages biographiques américains classiques (ceux de D.W. Klein et A.B. Clark, de H.L. Boorman et R.C. Howard) le dictionnaire Chine peut être en fait utilisé comme une véritable encyclopédie problématique des idées et des modes d'engagement révolutionnaires, de leurs opérateurs collectifs qu'ont été non seulement les partis et les armées, mais, pour une part tout aussi importante, les sociétés de pensée, les revues, les associations et les syndicats ouvriers.

Cette approche des mouvements sociaux est donc à entrées multiples. Elle est ainsi une permanente incitation à de multiples questionnements. A


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commencer par celui de la gestion maoïste de l'État tant évoquée au fil des biographies, mais davantage abordée dans une optique moins sociale que subjective ; sa figure explicative reste Mao. Certes, biographie oblige, le genre a ses contraintes. Néanmoins tant de données réunies incitent à souhaiter que le maoïsme n'échappe pas à la dé-maoisation et à une analyse historique approfondie dont, précisément, bien des éléments essentiels se trouvent ici réunis. Questionnement plus classique, celui que soulève le vieux problème du rapport des diverses forces sociales en présence dans la longue durée de la révolution, en général évoqué sous la forme du constat. De la période qui précède 1949 l'on retire la vision d'un projet révolutionnaire modernisateur et nationaliste, réceptif aux idéologies du progrès +— c'est en tant que tel que le marxisme bolchevik fera sa percée en Chine. Il est d'abord assumé par les forces bourgeoises et militaires du Guomindang appuyé par un communisme qui leur fournit leurs appuis populaires jusqu'à ce que le « coq rouge » paysan effraie la gentry rurale et suscite le sanglant retournement contre-révolutionnaire du Guomindang en 1927, puis finalement mené à bien par les communistes à la faveur d'un paradoxe historique imprévu : leur implantation en milieu paysan. Pourtant la double extériorité dû communisme par rapport à la classe ouvrière urbaine et au monde paysan ne cessera pas, comme le souligne Y. Chevrier : « Intellectuel nationaliste et occidentaliste issu des couches aisées, voire lettrées, de la société rurale : tel est le portrait robot du militant communiste des origines et, par voie de conséquence, du (futur) dirigeant communiste... » (p. 26). Les ouvriers sont une minorité au sein de la nouvelle élite révolutionnaire, quoique non négligeable : 14 sur 34 militants recensés à la lettre C, 20 sur les 94 recensés à la lettre L. Leur présence n'est pourtant pas sans portée historique durable, le prolétariat chinois a d'ailleurs produit ses grandes figures comme Lin Weimin, l'un des fondateurs du puissant syndicat des marins, ou Su Zhaozheng, l'un des dirigeants du Syndicat Général Pan-chinois en .1925, sans compter que certains leaders communistes reviennent socialement de très loin, tel Li Xiannian, issu d'une famille misérable du Hubei. Mais il faut bien se rendre à l'évidence, ce statut de minorité — paradoxalement légitimatrice — n'a jamais été dépassé. Un seul ouvrier, le typographe Chen Yun, accédera durablement aux plus hautes responsabilités d'un Parti communiste qui ne comptait en 1949 que 5 % d'ouvriers parmi ses membres contre 15 % d'intellectuels et 2/3 de paysans. Le rôle des intellectuels dans le mouvement social moderne a été par contre déterminant et, en pratique, toujours dirigeant. Pas de grève d'importance sans participation active à son encadrement — et à ses risques — de l'intellectuel urbain, telle la grande grève du Pékin — Hankeou en 1923 qu'animent à l'égal des cheminots Yang Defu et Lin Xianqian les intellectuels communistes Lin Yunan, Li Qinshi, Chen Tanqin, Li Hanjun, qui finiront exécutés ultérieurement.

Généralement issu des familles de la gentry rurale — ceux qui « contrôlent le gain » —, l'intellectuel reconverti en militant ouvrier a souvent accompli, parfois même en France comme étudiant-travailleur en 1920-1922, plus souvent au Japon, des études généralement écourtées par l'engagement révolutionnaire. Rares sont ceux qui ont vécu la pauvreté extrême des masses chinoises, comme ce fut peut-être le cas du célèbre Chen Boda, présumé fils de paysan pauvre, longtemps porte-plume de Mao Zedong avant de devenir le porte-parole du gauchisme bureaucratique pendant la Révolution Culturelle, mais même pour lui le chemin de la révolution fut d'abord celui de l'Université de Shanghai. Cas de figure plus classique, l'intellectuel révolutionnaire passe par l'épreuve d'une réelle prolétarisation, souvent après avoir connu la condition « prolétaroïde » du non-diplômé sans emploi. Parmi d'innombrables itinéraires, celui de Deng Zhongxia est somme toute très représentatif: intellectuel humaniste du 4 mai 1919, il


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devient après 1920 militant syndical parmi les cheminots de Chine du Nord ; l'un des principaux organisateurs des grandes grèves anti-impérialistes de 1925-1927, il meurt fusillé par le Guomindang en 1933. Au seuil des années 1930, nombreux sont ceux qui évoluent vers le stalinisme, comme l'idéologue Cai Hesen, l'ami de Mao, l'un des premiers marxistes chinois. C'est cette élite politique qui parvient à prendre le contrôle des campagnes entre 1925 et 1949.

Suivant le mot de L. Bianco, écrit Y. Chevrier, « les paysans euxmêmes n'auront été que la "piétaille" d'une révolution qu'ils n'auront ni voulue, ni conduite, et dont les fins ultimes leurs sont imposées (comme au reste de la société) par la petite élite révolutionnaire qui a su capter et canaliser leur potentiel de fureur aveugle et dispersée » (p. 33). Des trois termes de la négation les deux derniers ne font pas de doute, ces biographies le démontrent cent fois : nouvelle élite politico-sociale contre ancienne classe dirigeante, tel fut bien le sens ultime de la lutte ; voilà qui relativise la plus grande révolution de l'histoire, mais aussi, par ricochet, bien d'autres idéologies du progrès qui elles n'ont rien de maoiste... Le premier fait cependant problème. Totalement aveugles, inconséquents, nonconsentants, ces millions de paysans enrôlés, mobilisés ? Ne furent-ils pas partie prenante au plein sens du terme au projet historique par l'intermédiaire duquel ils pénétraient dans l'âge politique ? N'investirent-ils pas autant le communisme — auquel ils fournirent d'ailleurs une bonne partie de son personnel subalterne — qu'ils n'en furent investis ? Ne furent-ils pas autant sujets qu'objets d'une histoire qui pourtant les dépassait ?

Dès lors ne faut-il pas appréhender en termes plus incisifs le rôle qui a été jusqu'à présent imparti aux couches ouvrières urbaines dans l'histoire chinoise ? La faible autonomisation du monde du travail urbain, son attachement prolongé aux formes traditionnelles de l'agitation rurale sporadique et violente, son quadrillage par les guildes de métiers, les amicales régionales, les sociétés secrètes vont faire, comme l'a montré A. Roux, que c'est du communisme qu'il apprendra l'art de l'organisation moderne et de la grève. D'origine exogène, les intellectuels communistes ont pris la relève de son encadrement traditionnel et ont été ses « médiateurs politiques » et ses « intercesseurs sociaux » (A. Roux). Ce n'est que plus tard, au cours de la dernière guerre civile, que le mouvement ouvrier devait commencer à accéder à l'autonomisation par rapport au pouvoir en place dans les villes. Mais il était bien tard et 1949 signifia pour lui l'entrée dans une seconde mise en dépendance par l'absorption de ses organisations au sein de l'appareil du Parti-État. Peut-être doit-on élargir encore cette problématique de l'histoire ouvrière chinoise et admettre que jusqu'à présent le développement du mouvement ouvrier moderne, notamment sous l'aiguillon de l'intelligentsia révolutionnaire, matrice de la future bureaucratie communiste, a représenté le préalable indispensable pour que cette dernière puisse résoudre à son profit la crise des élites intellectuelles modernes ouverte à la fin du XIXe siècle. L'action ouvrière lui aura permis de construire le noyau initial de la force sociale et politique — un « communisme national » de massé — qui devait lui permettre de mettre en oeuvre son propre projet de société et d'État. Ce faisant elle absorbera et amalgamera la maigre élite ouvrière. En ce sens, la modernité si souvent évoquée, en termes quelque peu elliptiques, dans ce passionnant volume, dont rêvaient les intellectuelsouvriers généreux des années 1920 n'aura pas été qu'une vaine illusion. Quant à l'autonomie ouvrière, si elle n'était certes pas inscrite à son programme, elle n'en a pas moins été une réalité récurrente avec laquelle tous les pouvoirs politiques ont dû — et devront ? — compter.

Daniel HÉMERY.


Les volumes en préparation

Jacques DROZ : l'Allemagne

Lorsque Jean Maitron me demanda de prendre en mains la composition du Dictionnaire du mouvement ouvrier allemand, Alexandre Adler avait déjà rédigé une liste de personnalités dont il comptait relater l'histoire, accompagnée de précieuses notes biographiques. Plus que tout autre, il eut été capable de diriger un tel travail. Des raisons personnelles l'ayant empêché de poursuivre cette oeuvre, je pris la suite de cette direction, mais dans un cadre beaucoup plus étroit qu'il n'avait été primitivement prévu par les Editions ouvrières et limité à un seul volume regroupant 400 biographies environ. D'accord avec Maitron, je décidai de supprimer les biographies des personnalités qui n'avaient joué aucun rôle dans le mouvement ouvrier avant 1945 : il ne pouvait être question de faire apparaître le personnel actuel du monde syndical et des partis ouvriers.

De l'avis de Maitron, je me suis entouré de collaborateurs uniquement français : il était nécessaire d'éviter de trop fortes divergences entre historiens des deux Allemagnes. Mes collaborateurs, d'orientation d'ailleurs très diverse, ont été Pierre Aycoberry, Gilbert Badia, Alain Boyer, Pierre Broué, Annelise Callede-Spaethe, Serge Cosseron, Jacques Grandjonc, Irène Petit, Alain Ruiz, Claudie Weill.

Les restrictions dont nous avons convenu en commun ont porté essentiellement sur l'étude des doctrines politiques et économiques. Un effort considérable a été par contre tenté pour rendre compte des différentes scissions qui se sont produites dans le cadre du mouvement socialiste allemand et pour situer les diverses tendances les unes par rapport aux autres. Quant aux deux biographies de Marx et d'Engels, qui posaient problème, elles ont été réduites à l'étude de leur comportement envers le seul mouvement ouvrier allemand.

La mise en oeuvre de ce Dictionnaire s'imposait d'autant plus qu'il n'existait en langue allemande aucun travail satisfaisant du même ordre : le Biographisches Lexikon, publié par l'Institut du marxisme-léninisme à Berlin-Est en 1970, est, à part quelques articles, un plaidoyer contre le parti social-démocrate ; celui qu'avait publié en 1960 Franz Osterroth à Hanovre pèche par des appréciations apologétiques à l'égard du socialisme. Il a donc été le plus souvent nécessaire d'accomplir un ouvrage de synthèse personnelle, facilitée bien entendu par les publications et les fichiers des grands centres qui s'occupent de l'histoire du temps présent et plus spécialement du mouvement ouvrier, comme Amsterdam, Bonn, Bochum ou Munich. Les remarquables bibliographies sur l'histoire du mouvement ouvrier allemand mises au point par l'Archiv für Sozialgeschichte, rédigées notamment par Dieter Dowe, Kurt Klotzbach, Klaus Tenfelde et Gerhard A. Ritter, permettent de connaître l'action des personnalités marquantes. Et de quelle richesse est le Handbuch der

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


140 LES VOLUMES EN PRÉPARATION

deutschsprachigen Emigration nach 1933 (1980) pour la connaissance de la lutte des militants ouvriers contre le fascisme !

J'ai fait précéder ce Dictionnaire d'une introduction destinée à retracer l'ensemble du mouvement ouvrier allemand depuis les origines jusqu'au milieu des années 1970, date où ont disparu la plupart des personnalités (à l'exception cependant de Willy Brandt) qui avaient fait l'objet d'une étude biographique. Cette introduction suppose connus les points principaux de l'histoire politique, économique et culturelle de l'Allemagne contemporaine. Elle vise à faire comprendre les directions différentes qu'a suivies le mouvement ouvrier, à expliquer le profond attachement qu'a suscité le parti social-démocrate parmi les travailleurs, le drame qu'a constitué pour ceux-ci depuis la 1re Guerre mondiale la persistante hostilité entre socialistes et communistes, hostilité qui a survécu même au péril nazi et qui a permis en fin de compte la rupture du monde germanique en deux Etats antagoniques.

Il va de soi que les biographies ne se limitent pas au monde socialiste et aux syndicats qui en dépendent : une place importante a été réservée aux personnalités protestantes, apportant une vision souvent conservatrice des rapports sociaux, et aux milieux catholiques qui ont eu une influence considérable sur l'organisation du prolétariat allemand. Dans la mesure du possible il a été aussi fait place aux préoccupations culturelles qui le concernent.

Bien que parfaitement conscients des lourdes fautes commises par certains leaders, les auteurs de ces biographies ne peuvent cacher l'admiration qu'ils éprouvent souvent pour l'énergie, l'abnégation, et, dans les moments de persécution (législation bismarckienne, terreur nazie), le courage devant l'adversité qu'ont déployés tant de militants, d'origine en majorité modeste, mais décidés à surmonter un destin qui les acculait à la misère. Ce travail aura atteint son but s'il élargit l'intérêt porté trop souvent aux seuls leaders du mouvement ouvrier à l'ensemble du peuple des travailleurs qui a fait la preuve de sa diligence à l'égard des libertés et n'a pas succombé aux funestes erreurs dont ceux qui les exploitaient ont été la plupart du temps les thuriféraires.

René GALLISSOT : le Maghreb

Le dictionnaire du mouvement ouvrier Maghreb est-il un Dictionnaire international ? La base de départ n'est autre que les 1 500 notices qui sont déjà insérées dans le Dictionnaire français puisque pour Jean Maitron entraient de droit tous ceux dont l'action militante s'était inscrite dans des organisations françaises du mouvement ouvrier. Or la CGT et la CGTU, la SFIO et la SFIC devenue PCF, pour ne rien dire des tentatives anarchistes et des groupes minoritaires, ont eu en Afrique du Nord des fédérations, des unions, des rayons, des sections, des cellules..., que ce soit dans les départements d'Algérie ou sous le régime des protectorats. Mais par attachement à la lutte anticolonialiste qui faisait partie de l'« action anti » comme l'on disait aux débuts du communisme, Jean Maitron a nourri la volonté d'aller au-delà de ce tribut


LES VOLUMES EN PRÉPARATION 141

colonial du mouvement ouvrier français ; c'est ainsi que fut décidée la préparation d'un Dictionnaire Maghreb où entreraient en force des Marocains, des Tunisiens, des Algériens, qu'ils aient appartenu ou non à des organisations métropolitaines. Pour le Dictionnaire français, la notice était alors condensée mais l'annonce était faite : « cette biographie sera développée dans le Dictionnaire Maghreb ». L'on a toujours dit Maghreb pour ne pas reprendre le terme de « nord-africain » qui fit époque et est devenu un stéréotype racial.

Tout en prenant comme limite chronologique l'indépendance de ces colonies, le Dictionnaire Maghreb devenait tout à la fois colonial et national et par là inter-national comme dictionnaire des nationaux du mouvement ouvrier au Maghreb dont le nombre ne cessait de grossir : plus de 2 000 biographies pour l'Algérie en abandonnant les notices qui ne seraient que mentions, de l'ordre de 800 pour le Maroc où le mouvement est tardif, et presque autant pour la petite Tunisie qui anticipe aussi bien l'histoire ouvrière que l'histoire nationale en donnant l'exemple du syndicalisme national et en poussant le parallèle entre mouvement ouvrier et mouvement national. C'est au reste l'intérêt pour cette annonce nationale en Tunisie, au travers des engagements des syndicalistes-communistes qui comme Robert Louzon allaient passer à la Révolution Prolétarienne, qui orientait Jean Maitron vers les positions et les luttes de libération nationale. Cette question nationale et coloniale fut la grande question posée au socialisme et au communisme ; il suffit d'évoquer les noms de Charles-André Julien et de Messali Hadj et l'on sait l'importance des conflits et d'un contentieux, la résurgence d'un débat (qui sévit encore) dans la guerre d'Algérie.

Ce n'est pas seulement parce qu'il rend compte d'un mouvement ouvrier naissant et qui joue un rôle politique qui outrepasse la base ouvrière proprement dite en unissant très intensément intellectuels et travailleurs prolétaires que le Dictionnaire Maghreb s'impose avec une ampleur qui dépasse le volume Chine, mais parce qu'il conjugue un mouvement national ou plutôt des mouvements nationaux, qui se réfèrent à l'internationalisme socialiste, et l'évolution nationale et nationaliste du mouvement ouvrier français. Cette histoire renvoie à ce que j'appelle la double nationalisation, inégale et contradictoire, des classes et du mouvement ouvrier, et que renouvelle l'immigration en France des « travailleurs nord-africains » que l'on appelle aujourd'hui des maghrébins ou des immigrés. Cette immigration et la question de la citoyenneté et de la nationalité redoublent encore l'importance de ce dictionnaire en lui donnant un caractère d'actualité. Par cette double détermination ou cette interface qui s'exercent dans chacune des nations devenues et se retrouvent en France même, plus qu'un dictionnaire international, le Dictionnaire Maghreb est un dictionnaire internationaliste. Dans la vision de Georges Haupt, les dictionnaires internationaux étaient aussi les témoins de l'internationalisme, mais sur un autre mode, d'extériorisation en quelque sorte ; ici c'est de l'intérieur, au travers de ces vies militantes, que l'on suit ce qui fut la pratique nationale difficile et heurtée de l'action ouvrière, et que l'on touche au plus profond, la contradiction de l'internationalisme.


142 LES VOLUMES EN PRÉPARATION

Robert PARIS : l'Amérique latine

Le projet de réaliser — ou de susciter — un Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier d'Amérique latine est né, chez moi, d'une rencontre : d'une part, une recherche sur Mariâtegui — et bien vite, à travers lui, sur le mouvement ouvrier d'Amérique latine — que j'ai engagée en 1964 sur l'instigation bienveillante de Ruggiero Romano, et, d'autre part, la publication, la même année, du DBMOF de Jean Maitron. L'exploration du mouvement ouvrier péruvien signifiait la rencontre d'une foule d'acteurs et de protagonistes, le plus souvent inconnus d'une historiographie elle-même assez réduite, et où tout ou presque était à découvrir ; d'où la nécessité de constituer sans tarder un inventaire — de petits classeurs d'écolier firent l'affaire — pour répertorier et classer mes personae dramatis. La parution du 1er volume du DBMOF a donné un sens nouveau à cette entreprise (1) et il fut convenu assez vite avec Jean Maitron que je m'attellerais à un dictionnaire consacré à l'Amérique latine, qui, dans son esprit, aurait dû adopter le profil des autres dictionnaires internationaux.

Je ne referai pas ici l'histoire de ce travail, que j'ai poursuivi, dans mon coin, pendant quinze ans, faisant flèche de tout bois pour remplir mes petits classeurs... A partir de 1979, l'arrivée de réfugiés argentins, auxquels vinrent s'agglutiner d'autres étudiants, m'a enfin permis d'organiser, en marge de mon séminaire de l'EHESS, un groupe de travail bimensuel consacré à ce Dictionnaire qui devint peu ou prou l'affaire de tous. Entreprise, il convient de le préciser, restée toujours artisanale — sans aucun appui financier ni logistique — et reposant sur la seule bonne volonté et le seul enthousiasme des participants. Entreprise démesurée, au demeurant...

Ayant déjà évoqué ailleurs les problèmes théoriques et épistémologiques que posait ce travail (2), je me bornerai ici à en rappeler deux : détermination du champ et périodisation. Amérique latine ? On sait la charge idéologique que charrie cette formule. Forgée, semble-t-il, à l'époque du Second Empire, l'Amérique « latine » n'a peut-être qu'une unité, voire une existence, sinon imaginaire, tout au moins en creux ou négative. Latins les indiens du Pérou, de Bolivie, du Paraguay ? Les « nègres » de Saint-Domingue ? Les anglophones du Bélize et de la Jamaïque .? Sans parler de ceux qui récusent l'appartenance : les Argentins (jusqu'à la guerre des Malouines), les Brésiliens, passés maîtres ici dans l'art de la dénégation... La périodisation ? Force est ici de s'avouer que les grandes dates européennes — 1830, 1848, 1871, 1905, 1914, 1917, 1939, etc. (3) — cessent de fournir les grandes articulations chronologiques et que l'historien, tel le conquérant d'Heredia, doit s'accoutumer à des constellations nouvelles et se donner de nouveaux repères : la Révolution mexicaine plutôt que la Révolution bolchevique, l'avène(1)

l'avène(1) me permets de renvoyer à mon compte rendu, dans Movimento operaio e socialista, juillet-décembre 1964, p. 330-331.

(2) Cf. R. PARIS, « Biographie et "profil" du mouvement ouvrier : quelques réflexions autour d'un dictionnaire », Babylone, n° 4, 1985, p. 86-109.

(3) J'ai garde de n'y inclure 1936 qui, à travers la guerre d'Espagne et ses suites, intéresse toute l'Amérique latine.


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ment de Peron plutôt que Stalingrad, l'assassinat de Gaitân plutôt que le massacre de Deir Yassine...

La principale difficulté, au vrai, gît dans la démesure, et de l'objet, et du projet. L'objet, d'abord, infini, à l'image de ces horizons, toujours lointains, toujours renouvelés, que découvre l'Européen qui parcourt l'Amérique latine. Et là, déjà, le projet initial a dû éclater, se diversifier en une série d'ouvrages en chantier : Argentine, Pérou, Mexique, Brésil, Paraguay, Guatemala, etc. (4). Choix combien légitime, au demeurant, quitte à renoncer à l'unité, peut-être chimérique, de l'Amérique « latine » qui imaginerait, par exemple, de rassembler, sous une même rubrique, ici, l'Inde, la Chine et le Japon, et, là, l'Italie, la France et l'Espagne (outre, bien entendu, le Portugal, la Belgique et la Suisse romande) ? Mais démesure, aussi, du projet, à savoir : celui d'un dictionnaire qui, à la différence des autres volumes internationaux, volontairement sélectifs, se veut calqué sur le DBMOF, c'est-à-dire totalement ouvert, comme ce dernier, à la foule de ces « hommes obscurs et agissants » qui sont au coeur des « classes subalternes ».

Un tel choix obéit à plusieurs motifs (outre la fascination, toujours renouvelée, que peut apporter cette « réhabilitation » des oubliés de l'histoire). Le plus important, décisif même, tient au caractère relativement « atypique » de l'« ouvrier » (et, souvent, de son expression), qui interdit, ici, de dégager de ces hiérarchies pyramidales sur lesquelles se fondent peu ou prou les autres volumes internationaux. Mais, aussi, force est de souligner que, si les volumes consacrés à l'Autriche, à la Grande-Bretagne [en attendant, espérons-le, l'Italie) peuvent toujours renvoyer le lecteur plus curieux aux dictionnaires existant dans les langues de ces pays (encore qu'aucun n'ait l'ampleur du DBMOF), l'entreprise, s'agissant de l'Amérique latine, n'a, jusqu'ici, pas d'exemple, ni, hélas !, point d'imitateur.

Daniel HÉMERY : Indochine ou Asie du Sud-Est ?

Jean Maitron s'était mis d'accord avec l'équipe de l'Université de Paris VII (G. Boudarel, P. Brocheux et moi-même) pour que soit mis en chantier un Dictionnaire Indochine.

Vers 1982 un groupe de travail a été constitué autour de notre équipe avec divers chercheurs vietnamiens (Ngo Van Xuyet, Nguyen Giap Thoi, Nguyen Duc Nhuan). Un important travail de documentation

(4) Le volume le plus avancé (quelques milliers de bibliographies et de fiches) concerne l'Argentine ; il a été conduit avec la collaboration d'Edgardo Bilsky, Eduardo Bitlloch, Osvaldo Coggiola, Ricardo Falcon et Bernardo Gallitelli. Le Pérou, assez avancé, est traité avec l'aide de Ricardo Melgar Bao, universitaire péruvien établi à Mexico. Le Mexique, commencé avec Sylvie Didou, Miguel Rodrîguez, Georges Rouvalis et Javier Torres Parés, attend de nouvelles « bonnes volontés ». Le Brésil, entrepris avec Jacy Alves de Seixas et Claudio Batalha, devrait bénéficier de l'appui du département d'histoire de l'université de Campinas, dépositaire des très riches Archives Edgard Leuenroth. Deux dictionnaires, enfin, ont été ou sont réalisés, en marge de leurs thèses, par de jeunes chercheurs : le Guatemala par Arturo Taracena Arriola et le Paraguay par Milda Rivarola.


144 LES VOLUMES EN PREPARATION

a été réalisé jusque vers 1985 et environ 1 500 dossiers ont été constitués, d'ampleur évidemment très inégale. Un certain nombre de biographies (plusieurs dizaines) ont été rédigées.

Quel avenir envisager aujourd'hui pour ce projet ? Deux hypothèses de travail sont à mon avis possibles :

1) Continuer dans l'optique initiale et rédiger un volume Indochine, dont l'essentiel porterait évidemment sur les militants ayant été actifs avant 1945.

2) Intégrer l'Indochine dans un ensemble plus vaste couvrant l'Asie du Sud-Est qui serait le pendant des Dictionnaires Chine et Japon. Il comporterait 5 parties : Indochine, Malaisie-Singapour, Indonésie, Philippines, Thaïlande et éventuellement la Birmanie. L'on pourrait, au besoin, prévoir deux tomes.

Les chercheurs-auteurs seraient ou plutôt pourraient être : l'équipe de Paris VII pour l'Indochine, complétée éventuellement par Philippe Devillers, J. Leclerc pour l'Indonésie (membre du CERI), Armando Malay (assistant à l'Université des Philippines, Quezon City) pour les Philippines, J. Baffie (sociologue) pour la Thaïlande, J.-L. Margolin (auteur d'une excellente thèse sur Singapour) pour la Malaisie et Singapour.

Pour ma part, je pense que cette seconde hypothèse de travail est plus logique.

Enfin, si ce dictionnaire était mis en chantier, il pourrait bénéficier du patronage du Centre d'Etude des Relations Internationales (dont le directeur, Jean-Luc Domenach, nous a dit son intérêt pour le projet) et, éventuellement, faire l'objet d'une coédition Editions ouvrières/Presses de la Fondation des Sciences politiques, à l'exemple du volume Chine.


par Michel CORDILLOT et alii

Terre d'asile et de refuge, les États-Unis d'Amérique accueillirent durant la deuxième moitié du XIXe siècle et jusqu'à la Première Guerre mondiale des milliers d'exilés et d'émigrés politiques français dont la trajectoire personnelle et les activités militantes (en particulier la publication de journaux en langue française) restent mal connues.

Déjà, de nombreux républicains étaient arrivés des Antilles au tout début du XIXe siècle. Mais le mouvement d'émigration politique vers le Nouveau Monde entra dans une phase nouvelle avec l'arrivée des partisans de Cabet, après que ce dernier eut finalement choisi le Texas pour la fondation de son Icarie. Au moment même où est proclamé l'avènement de la Deuxième République — ce qui provoque quelques hésitations dans les rangs des candidats au départ — plusieurs centaines de communistes s'embarquent avec l'espoir de construire une société nouvelle qui, par l'évidence de sa réussite, pourra entraîner une imitation générale et amorcer ainsi une transformation radicale du monde. Du Texas à la Californie en passant par l'Illinois et l'Iowa, l'aventure icarienne, malgré discordes, scissions et échecs, se prolongera jusqu'à la fin du siècle, non sans fournir nombre de cadres aux groupements socialistes francophones des Etats-Unis. Moins de dix années après les Icariens, dans un contexte de réaction politique en France et en Europe, une cohorte de pionniers fouriéristes, emmenés par Victor Considérant, tente à son tour de fonder une société modèle à Réunion, petit village des environs de Dallas (Texas). L'échec est rapide et sans appel, mais après la dissolution de fait de la colonie en 1858, plusieurs dizaines de socialistes fouriéristes s'installeront définitivement aux Etats-Unis, certains d'entre eux jouant quelques années plus tard un rôle non négligeable au sein des sections françaises de l'AIT, notamment à Dallas et à La Nouvelle-Orléans.

Entre temps, sont arrivés les premiers exilés, victimes des soubresauts de la Deuxième République (vaincus de juin 1848, militants compromis dans la journée du 13 mai 1849) et surtout du coup d'Etat du 2 décembre 1851. Dans cette émigration fortement politisée, se recruteront d'éminentes figures du mouvement socialiste francophone comme Joseph Déjacque, le tailleur Latour, Claude Pelletier, Frédéric Tuefferd, Daniel Debuchy, etc. D'autres n'arrivent qu'après la guerre de Sécession, tel Victor Drury, qui quitte Londres en 1867 pour s'installer définitiveLe

définitiveLe social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


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ment outre-Atlantique où il jouera un rôle de premier plan dans l'histoire du mouvement ouvrier. Enfin, plusieurs dizaines de proscrits — parmi lesquels Edmond Mégy, Eugène Portier, E. Fonde ville, ou encore les frères Gustave et Elie May — débarquent après l'écrasement de la Commune. Au cours des trois décennies précédant la Première Guerre mondiale, l'émigration politique vers les Etats-Unis se tarit progressivement, et c'est essentiellement au sein de l'émigration économique, par exemple parmi les mineurs français et belges de Pennsylvanie, que les différents groupes francophones d'inspiration socialiste ou libertaire recrutent le gros de leurs militants et de leurs sympathisants.

Tout au long de la période considérée, on relève la présence aux Etats-Unis, principalement dans les grandes villes et en premier lieu à New York, de multiples organisations regroupant sur une base linguistique les républicains avancés et les socialistes des diverses écoles. Ainsi, dès 1854, on note l'existence à New York d'une « section de la Montagne » qui célèbre l'anniversaire du 24 février. Quelques années plus tard, les socialistes français de New York, Saint-Louis et La Nouvelle-Orléans sont partie prenante de « l'Association Internationale », ancêtre directe de l'AIT. Après une éclipse due à la guerre de Sécession (1861-1865), le mouvement social francophone se réorganise avec la fondation, à Saint-Louis, le 20 octobre 1868, de l'« Union Républicaine de Langue Française » (URLF), qui regroupe sur une large base les partisans d'une République démocratique et sociale alors même que semblent comptés les jours du Second Empire. Plusieurs de ses fondateurs sont d'anciens Icariens, tels J. Loiseau, B. Mercadier, G. Bauer et Vincent Côeffe. Rapidement, des sections de l'URLF se constituent dans toutes les villes comptant une colonie française de quelque importance : New York, Paterson, Paducah (Ky), Newark, Boston, Philadephie, La Nouvelle-Orléans, Chicago, Carrondelet (Mo), San Diego (Cal), etc.

L'impact énorme de la commune de Paris parmi les francophones se traduit par la fondation de sections françaises de l'AIT (qui non seulement propose un programme socialement plus audacieux que celui de l'URLF mais aussi transcende les limites d'un rassemblement purement national), et par une rupture entre les éléments les plus avancés et les républicains modérés, ces derniers condamnant les « excès » des révolutionnaires parisiens. Ceci est tout à fait net à La Nouvelle-Orléans, où l'on assiste à une véritable cassure du mouvement, les modérés derrière Charles Testut et son journal L'Équité s'opposant à la majorité des membres de la section 15, partisans de Charles Caron, rédacteur du mensuel La Commune. Au total, sur la cinquantaine de sections de l'AIT fondées aux Etats-Unis entre 1870 et 1873, 17 sont des sections françaises. Par la suite, on voit également apparaître une association de réfugiés de la Commune, puis divers groupes révolutionnaires (se réclamant encore de l'Internationale) ou anarchistes. On relève même l'existence de sections françaises du Socialistic Labor Party, depuis sa fondation en décembre 1877 jusque dans les premières années 1880, ainsi que des sections locales francophones isolées des Knights of Labor au milieu de cette même décennie. Quelques groupes socialisants resteront actifs jusqu'à la Première Guerre mondiale.

L'existence d'organisations regroupant des Français, ou plus exactement des francophones, car il n'est pas toujours aisé de distinguer entre


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Français de France (majoritaires) et Acadiens, Canadiens, Belges, Luxembourgeois, Suisses, voire Italiens s'explique en partie par le fait qu'au départ, peu d'exilés et même d'émigrés volontaires envisagent de s'établir définitivement outre-Atlantique. De fait, nombreux sont ceux qui, jamais totalement intégrés, s'en retournent dans leur pays d'origine, même au bout d'une trentaine d'années comme Benjamin Flotte, Frédéric Tuefferd ou Latour. Il est d'ailleurs frappant de constater l'intérêt somme toute mesuré que portent au mouvement social américain ces grands organes de la presse internationaliste francophone que sont le Bulletin de l'Union Républicaine et Le Socialiste, et qui contraste fortement avec l'attention accordée à la situation politique dans l'hexagone. En outre, l'activité des internationaux français est dans une large mesure en rapport direct avec les péripéties du mouvement social dans la mère patrie (par exemple, collecte pour les ouvriers grévistes du Nord, pour les veuves et orphelins de la Commune, pour les déportés de Nouvelle-Calédonie) ou avec les grandes dates de son histoire démocratique (célébration par des banquets ou des meetings rassemblant parfois des centaines de personnes du 24 février, du 18 mars, du 14 juillet et du 22 septembre). Dans leurs écrits politiques, les dirigeants du mouvement socialiste francophone font référence en premier lieu aux valeurs jacobines et à l'héritage de la Révolution de 1789, mais aussi à Fourier, Proudhon et Blanqui, et plus tard aux théories anarchistes d'Elisée Reclus et Kropotkine. Parallèlement, ils se montrent le plus souvent hostiles aux conceptions à leurs yeux exagérément centralistes et rigides des militants germano-américains qui dominent alors le mouvement socialiste des Etats-Unis. A vrai dire, que l'on considère leurs organisations en général ou les militants les plus en vue, les francophones n'ont semble-t-il joué qu'épisodiquement un rôle central dans le mouvement ouvrier et révolutionnaire (socialiste et anarchiste) étatsunien. Il y eut pourtant des exceptions, comme la contribution des sections françaises aux débuts de la fédération nord-américaine de l'AIT, ou encore l'apport éminent, mais imparfaitement cerné à ce jour, d'hommes comme Victor Drury ou Lucien Sanial.

En tout état de cause, il faudra encore beaucoup de recherches avant de pouvoir conclure sur la place tenue, au total, par les francophones au sein du mouvement social américain. C'est là assurément l'un des enjeux essentiels de notre projet, qui vise aussi à repérer la présence et à retracer la carrière américaine d'un maximum de militants, l'objectif concret étant de réaliser un Dictionnaire biographique des exilés et émigrés politiques français. D'ores et déjà, le dépouillement de quelques fonds d'archives, de plusieurs journaux publiés en français aux Etats-Unis et de divers ouvrages de référence nous permet d'avoir un aperçu de la tâche à accomplir, mais aussi des résultats que nous sommes en droit d'espérer. Ainsi, pour la seule période 1868-1876, nous avons pu recenser nominativement 1 238 francophones, membres ou sympathisants de l'URLF ou de l'AIT (parmi lesquels 105 communards ayant dû s'exiler pour échapper à la répression). A ceux-là viendront s'ajouter — estimation provisoire et probablement en dessous des chiffres réels — environ 400 Icariens, 300 Fouriéristes, 200 républicains avancés, 200 ou 300 anarchistes et insoumis et un nombre indéterminé de socialistes.

Ce projet bénéficie de l'appui officiel de différents centres et organismes de recherche (Centre international de recherche sur l'anarchisme,


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Marseille ; Centre d'histoire du mouvement ouvrier, Université de Franche-Comté, Besançon ; Centre d'études sur le syndicalisme nordaméricain, Université de Paris XII ; Centre de recherche sur le mouvement ouvrier et les mouvements radicaux aux Etats-Unis, Université de Paris VIII ; Centre d'information et de recherche sur les cultures d'Amérique du Nord, Université P. Valéry, Montpellier ; Institut Français d'Histoire Sociale, Paris), et nous savons déjà pouvoir compter sur le soutien d'un certain nombre d'historiens français et étrangers, ainsi que d'institutions comme l'Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis (IISG) d'Amsterdam et la Fondazione Giangiacomo Feltrinelli de Milan. En outre, des contacts sont en train de se nouer avec divers centres de recherche étatsuniens. Pour autant, les moyens matériels et financiers dont nous disposons sont encore fort modestes au regard des problèmes à affronter et des dépenses à engager, et nous souhaitons vivement que toute personne, toute institution, tout organisme — et tout éditeur — intéressé(e) se manifeste en prenant contact avec nous. En particulier, nous espérons pouvoir mettre sur pied un vaste réseau de correspondants couvrant les pays européens francophones aussi bien que les EtatsUnis, afin de procéder à diverses recherches ou vérifications locales.

Aspirant à nous situer dans le prolongement du grand Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français réalisé par Jean Maitron et ses collaborateurs, nous espérons que notre travail pourra aider tant les chercheurs français (en complétant les biographies de nombreux militants connus ou obscurs) que les chercheurs américains. Car paradoxalement, alors que les Etats-Unis se sont constitués à partir d'un courant d'immigration d'une ampleur et d'une diversité sans précédent, notre travail constituera, dans ce pays, une première et, qui sait, sera peut-être l'étape intiale d'un projet beaucoup plus ambitieux.

Pour joindre les auteurs : M. Cordillot, Centre d'histoire du mouvement ouvrier, Faculté des Lettres, 30, rue Mégevand, 25030 Besançon Cedex ; H. Perrier, Professeur de civilisation nord-américaine, Université de Paris-Nord, ave. J.-B. Clément, 93430 Villetaneuse ; R. Creagh, CIRCAN, Université P. Valéry, BP 5043,34032 Montpellier Cedex ; R. Bianco, CIRA, BP 40, 13382 Marseille Cedex 13.


Notes de lecture

Justinien RAYMOND. — La Haute-Savoie sous la IIIe République. Histoire économique, sociale et politique, 18751940. Seyssel, Éd. du Champ Vallon, 1983, 2 vol., 1 170 pages.

Après la thèse de Pierre Barrai sur l'Isère sous la IIIe République et celle de Jacques Lovie sur la Savoie de 1860 à 1875, la Haute-Savoie manquait à cet appel venu du ranz des vaches. Or, malgré le voisinage et le cousinage — les traits communs en somme —, les différences sont nombreuses non seulement entre « la Hiaute », comme on dit au pays, et le Dauphiné, ce vieux rival, mais entre les terres gérées à partir d'Annecy et le pays des Ducs, la vaste combe chambéryenne. N'en retenons que deux. La HauteSavoie regarde quasi tout entière vers la Suisse, comme l'exprime, lors de l'annexion, en 1860, la constitution en zone franche des trois quarts du département et, d'autre part, la capitale lui échappe avec Chambéry : en 1876 les trois villes principales de la Haute-Savoie ne totalisent que 17 000 habitants: le département est le moins urbanisé de toute la France. Aussi faut-il se réjouir qu'un haut-savoyard d'origine, Justinien Raymond, bien connu de tous ceux qui utilisent « le Maitron », puisqu'il en a rédigé et continue d'en rédiger les notices consacrées aux socialistes, ait accepté de consacrer une partie de sa vie à retracer l'histoire de ce département. Un travail à la fois énorme, en raison de l'abondance de la documentation utilisée, classique, en fonction du découpage départemental et d'un plan quasi labroussien - géographie et équipement, modes de production économique, vie des hommes enfin —, enfin un travail riche en aperçus neufs et en informations inédites, fermement pensé et agréable à lire.

Il est rare qu'une recherche qui concerne toute la IIIe République ne marque pas une coupure décisive lors de la grande guerre. C'est tout à fait savamment que, ici, il n'en en est rien. En matière rurale, la guerre, en effet, ne modifie pas vraiment le régime, original, des fruitières, « facteur capital du progrès de l'économie rurale en Haute-Savoie » (p. 220) : c'est dès le tournant du siècle qu'au système dit du « tout » se substitue la location de la fruitière à un fromager qui doit acheter le lait à tous les sociétaires tout en exploitant sous son entière responsabilité. Quant à l'industrie, ce n'est pas la guerre mais la promotion de la houille blanche qui marque le tournant décisif : c'est alors en particulier que démarre, dans la cluse, l'industrie du décolletage. Quant au tourisme, il faut attendre les conquêtes sociales du Front populaire pour qu'il cesse d'être mis au service des seules classes aisées.

Dans un département resté aussi profondément rural et montagnard, rien d'étonnant si le paysan tient une grande place : la couverture affiche la couleur à travers une eau-forte d'André Jacques (1880-1960), célèbre dans la région, qui met en scène un savoyard reconnaissable entre mille grâce à ses bras encombrants, « ses longues moustaches et son chapeau rond posé très en arrière du front ». Le faire-valoir direct, l'exploitation familiale ont très longtemps assuré la cohésion de ces petits propriétaires

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exploitants. Des paysans pas tout à fait comme les autres : leur pratique catholique est associée à un attachement viscéral à la République anticléricale ; n'oublions pas que, comme en Savoie, tous les députés du département ont voté en 1905 la loi de Séparation de l'Église et de l'État. Vote audacieux ? ou, comme le suggère J. Raymond, vote conservateur, manière de se prémunir contre ceux qui voudraient faire revenir la France au passé, cette France à laquelle les Savoyards sont si profondément attachés ?

Alors, depuis 1860, pas de changement ? Mais si ! « L'entrée dans l'ère ferroviaire » désenclave la Haute-Savoie sans que s'affaiblissent les liens avec Genève. Le tourisme d'été, puis d'hiver, apporte dans les stations de l'argent liquide et « un peu de la féerie urbaine ». L'industrie naissante, la circulation des idées nouvelles, sèment l'inquiétude : la HauteSavoie tout entière penche à droite et c'est à grande peine, en 1936, que le beau-père de Justinien Raymond, un socialiste, Amédée Guy est élu député du Front populaire à Bonneville. L'après deuxième guerre mondiale tendra plutôt à renforcer ces rejets. Mais, qui sait ? Au deuxième tour des présidentielles, en mai 1988, dans le bourg montagnard de Verchaix, François Mitterrand a obtenu une voix de majorité...

Madeleine REBÉRIOUX.

Jacques GIRAULT. — Militants de Châtenay-Malabry entre les deux guerres. Paris, CNRS, GRECO 55 « Travail et Travailleurs en France aux XIXe et XXe siècles », 1988, 179 pages.

Châtenay-Malabry n'est pas de ces communes phares de la banlieue parisienne qui ont fondé le mythe de la « banlieue rouge ». Pourtant cette sémillante cité constitue, comme Puteaux ou Suresnes, un laboratoire du socialisme municipal dans l'entre-deux-guerres.

En effet, c'est à Châtenay-Malabry que fut implantée une de ces citésjardins édifiées sous l'égide de l'Office des HBM de la Seine, et qui se voulaient un modèle de l'habitation moderne et sociale : la cité de la ButteRouge. Mais c'est aussi à Châtenay-Malabry que se construit en 1931 une « cité nouvelle », lieu de vie collective où se rassemblent 72 habitants d'idéologie naturaliste et libertaire.

La personnalité du maire socialiste est également exceptionnelle. Jean Longuet assure, en effet, ces fonctions sans discontinuer de 1925 à 1938, la conquête de la Mairie résultant d'une implantation vieille de plus de dix ans.

Avec une introduction, présentant la ville et quelques données sur le socialisme et le communisme, suivie des biographies des militants, Jacques Girault nous livre un volume précieux, non seulement pour l'histoire municipale, mais aussi pour tout historien du mouvement ouvrier. Notamment, la reconstitution minutieuse de l'environnement familial des militants et du devenir de leurs enfants constitue un travail tout à fait remarquable par sa précision et son intérêt.

L'historien trouvera, aussi, bien des compléments d'informations inédites. Ainsi le spécialiste de la Grande Guerre que je suis a retrouvé, avec quel plaisir, la trace d'Alexandre Bagot, ce formidable meneur des grèves de mai 1918 à Paris. Celui-ci, disparu dans les années 1920 du champ national et parisien, réapparaît à la Libération comme militant du PCF et de l'Union des Vieux de France (il a 70 ans). Toujours vert,'il se remarie dix ans plus tard. Le militantisme conserve !


NOTES DE LECTURE 151

Enfin, le vrai plaisir d'un dictionnaire, c'est la promenade. Le lecteur découvrira des femmes et des hommes, divers par leurs origines et leurs idées, mais tous attachants par leur dévouement à la cause ouvrière : le militant de la MOI, Daniel Anker, l'architecte « rouge » André Lurçat, le garagiste socialiste Guillaume Renon, et bien d'autres.

On peut se procurer ce volume (au prix de 65 F) auprès de J. Landelle, 32, rue Léon-Martine, 92290 Châtenay-Malabry.

Jean-Louis ROBERT.

André SÉRÉZAT. — Ernest Montusès, un écrivain dans le mouvement ouvrier bourbonnais sous la IIIe République 18801927. Nonette 63340, Éd. Créer, 1987, 318 pages.

Voici la première biographie d'Ernest Montusès, un militant montluçonnais socialiste, puis communiste dont on a récemment réédité l'Histoire de Montluçon (1912) et Le député en blouse (1913), un beau texte, écrit à la gloire de son beau-père, le légendaire « Christou » Thivrier, un texte que préfaça Jaurès. Montusès a droit à une grande demi-colonne dans le tome 14 du Dictionnaire : une notice fort bien informée, un peu sèche, conformément aux consignes de Jean Maitron. Le récit que publie André Sérézat témoigne justement de la distance entre la notice et la biographie. Il est intéressant à bien des égards. D'abord parce que le personnage biographie est à la fois hors du commun et dans le commun. Ernest Sémonsut — Montusès est un anagramme —, jeune instituteur tuberculeux — à l'époque, on dit «fragile» — doit renoncer dès 1900, à vingt ans, à l'enseignement pour devenir bibliothécaire, puis journaliste, et en outre socialiste, à Montluçon. En fait, il a toujours écrit des poèmes — rimes, roses, d'amour, rimes rouges, d'espérance, rimes noires, de détresse —, des pièces de théâtre — Contre son roi, « pièce historique en quatre actes et en vers », est joué au théâtre de Montluçon en avril 1914 — et, pour finir, des romans : L'Age de fer (1919), Les Cîmes (1924). Cela ne l'a pas empêché, bien au contraire, semble-t-il, de faire carrière, si l'on ose dire pour cette époque, dans le socialisme municipal : adjoint au maire de Montluçon de 1908 à 1912, il devient conseiller général en 1919 et, s'il est battu aux cantonales en 1924, c'est que, depuis Tours, il a adhéré au PCF. Bref, une figure d'écrivain militant comme le vieux socialisme français en compta finalement assez peu, surtout dans le courant guesdiste d'où, comme tout bon montluçonnais, il était originaire.

L'intérêt de ce livre ne vient pas seulement d'un système narratif qui, mêlant les deux Mbntusès, sait faire place à son oeuvre littéraire comme à son oeuvre politique ; il se nourrit aussi des riches archives familiales, aujourd'hui déposées à la Bibliothèque municipale de Montluçon. On en retiendra en particulier les dossiers — journal quotidien, correspondance avec ses parents, cahiers d'élèves— qui concernent, de 1896 à 1899, ses années d'École Normale à Moulins, une sorte de bagne selon lui : « la prison qui a nom École Normale ». Il est toujours rafraîchissant d'entendre un autre son de cloche que l'officiel. Rien d'étonnant si un adolescent délicat y devient, malgré le lait au rhum qu'on lui distribue de ci de là, définitivement atteint de « bacillose avec hémoptysies fréquentes ». On y trouvera aussi la trace des liaisons bourbonnaises : Brizon, Guillaumin, mais aussi, moins connus aujourd'hui, le peintre Florane, Buriot d'Arsiles, le directeur des Cahiers du Centre, et l'auteur des Voix intimes, Louis Adam : tout un milieu littéraire régional, trop souvent sous-estimé.


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A. Sérézat, dans cette biographie, ne cache son admiration ni pour le mouvement communiste, ni pour ses racines guesdistes. Mais il ne cherche pas pour autant à dissimuler ce qu'il appelle lès « errements de Montusès » : son adhésion à l'Union sacrée, l'enthousiasme avec lequel en novembre 1917 il salue la venue d'Albert Thomas. Ce qu'on a appelé la parenthèse de la guerre, il l'a vraiment vécue comme telle : dès qu'elle est terminée, il retourne à l'option révolutionnaire de sa jeunesse, et, puisqu'elle acquiert une forme politique : « allons donc ! soyons communistes ». A lire la lettre que Marcel Cachin — il venait de la même famille socialiste que lui — lui adresse le 27 février 1924, on comprend les inquiétudes qui ont dû assaillir les communistes de cette génération à l'heure du « Bloc Ouvrier et Paysan ». Mais le choix était fait et il arrivait que la fidélité allait de soi. On ne peut s'empêcher de penser, s'agissant de Montusès, que ses choix socialistes relèvent largement de son activité journalistique : un statut intermédiaire entre l'écriture et le militantisme politique.

Madeleine REBÉRIOUX.

Élia BORTIGNON, Daniel LAUMESFELD, Smaïn MEBARKI, Jean-Philippe RUIZ. — Les passagers du Solstice. Mémoire et itinéraires en Lorraine du fer. Thionville, Éd. Serpenoise, 1987, 330 pages. Préface de Claude CHABROL.

Les quatre auteurs de ce livre se sont « longuement entretenus », comme le dit la prière d'insérer, avec vingt-six personnes représentant toutes les communautés qui vivent dans la vallée de la Moselle : Thionville et environs. Raffaele Tida, de Sardaigne ; Marie Muller, lorraine qui parle le francique (1) ; Conchira Ruiz-Pedraga, venue d'Espagne en 1959 pour rejoindre son mari ; Alia Bouziouane, qui a quitté Oran en 1973 ; Laurenço Lopez, créole portugais né dans les Iles du Cap Vert ; Hgok Merstein, le gitan; José Cuevas Blanco, l'antifranquiste arrivé, lui aussi, en 1958; Mohamed Mebarki, le Kabyle ; Julie Duru, la slovène ; Orlando et Rosetta Redolfi, les milanais ; Irma Feprzowski, Italienne aussi mais dont le mari est Polonais ; Aynur Gunbay, la kurde partie de Turquie en 1975; Zorali Zakoum, l'Algérien, etc.

L'énumération a quelque chose de choquant. Mais aussi de révélateur. Nulle tentative'de synthèse, mais quelle richesse d'information ! quelle liberté de ton chez les interviewés, même les plus récemment arrivés ! Et quel foyer international, ce coin de Lorraine, plus divers encore, certes, que le Longwy de Gérard Noiriel. Comme le dit Dino Zanetti : « après guerre, à Thionville, on entendait encore parler le platt (2), mais aussi un peu toutes les langues : l'italien, le russe, le polonais, le français ». Et d'oublier le slovène ! Et de ne citer ni l'arabe ni le turc : les travailleurs algériens, marocains, kurdes sont arrivés plus tard.

Autant que cette extrême diversité, bien mise en valeur, à la fin de chaque interview, par une présentation de l'histoire, de la langue, de la géographie de la région ou de la nation d'origine, les rapports des gens entre eux fascinent. Le brassage Culturel est évoqué comme sans y

(1) Le francique est un dialecte allemand.

(2) « platt (deutsch) » : le mot est employé pour désigner les parlers allemands populaires, souvent différents de l'allemand académique.


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penser : rôle de la musique chez les hommes, de la cuisine chez les femmes ; conscience de la richesse qui naît de l'usage de plusieurs langues ; désir exprimé par les grands-parents que leur petits-enfants disent encore « grand-père » en slovène, etc. Et un antifascisme général, originel parfois — fuir Franco ou les militaires turcs —, acquis souvent au contact de la Lorraine occupée.

Ce n'est pas un livre d'histoire. Pourtant, ces itinéraires croisés, soutenus par de solides bibliographies, éclairés de belles photos, si ce n'est de l'histoire... On comprend que Claude Chabrol lui ait réservé une préface chaleureuse.

Madeleine REBÉRIOUX.

Victor GELU. — Nouvé Grané. Aix-en-Provence, Université de Provence, 1987, 230 pages.

Nouvé Grané, Nové Granet : tels sont, en « dialecte marseillais » d'abord, puis en langue d'oc « classique », les noms de Noël Granet (en français), héros et narrateur de « cette boutade... qui n'est ni un roman, ni une nouvelle, ni une satire, ni un pamphlet, ni un simple récit, ni une épître, ni un discours, ni enfin un poème et qui est un peu de tout cela ». Ainsi s'exprimait sur son oeuvre en 1859 le marseillais Victor Gelu dont le centenaire de la mort a été marqué en 1985 par un excellent colloque (3). Le travail de traduction en occitan et en français moderne est dû à une équipe animée par Gérard Goniran, les annotations linguistiques et ethnologiques, fort savantes, à Guy Martin. Le texte se lit d'une seule coulée.

Il s'agit en fait — c'est ce qui alimente la curiosité de l'historien — du récit d'une visite à Paris effectuée en 1855 par un paysan provençal à l'occasion de l'Exposition universelle, dont les richesses et les misères sont longuement évoquées. Voilà qui nous change des traditionnelles « visites à l'Expo », tout en rentrant d'une certaine manière dans ce cadre, à la mode pendant toute la deuxième moitié du xix» siècle. L'originalité ne vient pas seulement du dialecte marseillais assurément savoureux mais que je m'avoue incapable de goûter, mais du ton satirique sur lequel sont traités ce que nous aurions appelé, il y a quelques années, les dégâts du progrès. Si l'hypothèse que j'ai naguère défendue — les premières expositions universelles ont eu pour but, à Paris, d'acculturer les Français à la modernité industrielle — est exacte, le moins qu'on puisse dire c'est que, du côté de Gelu, l'échec est total. De Paris, il ne retient que la pourriture humaine et morale, le rythme des bistrots — un toutes les deux portes —, les parties infernales qui se jouent à la Bourse et l'horreur de l'Hôtel Dieu où il découvre, mourante, dans un coin, son ancienne bonne amie : « il faut continuellement à l'ogre des villes sa pâture de chair fraîche» (p. 61). De l'Expo, une fois franchi le tourniquet — « c'est un peu comme les moutons à la barrière de l'octroi » (p. 71) —, il ne voit d'abord qu'une prodigieuse accumulation d'objets entreposés en désordre. Viennent ensuite les machines de diverses sortes : machines agricoles, machines à tuer, machines à coudre. L'horreur, à ses yeux : des engins propres à ôter le travail des mains des travailleurs et à établir sur eux la domination des riches. « Le puissant aime à prôner l'instrument qui sert à sa domination » (p. 86).

(3) Victor Gelu, poète de Marseille, Marseille, CREO de Provence, 1985.


154 NOTES DE LECTURE

Conclusion : « Seuls les paysans sauveront la France. » Gelu ou le paysan de Marseille.

Madeleine REBÉRIOUX.

Claudie WEILL. — L'Internationale et l'autre. Les relations interethniques dans la IIe Internationale. Paris, Éd. Arcantère, 1987, 163 pages.

Un titre un peu accrocheur : « l'autre », voilà bien un concept inutilisé par les socialistes avant 1914. Un titre bauerien cependant, non dans sa formulation, mais dans son sens : il se nourrit des communautés culturelles. Un titre somme toute judicieux : les autres, à l'époque, ce sont ces nations sans histoire que Marx et Engels croyaient vouées à l'intégration dans les États nationaux, mais qui peu à peu s'éveillent et, du coup, font des histoires : Tchèques, Polonais, Juifs, Finlandais, Arméniens et Géorgiens. Pour nous, aujourd'hui, ce sont « nos » ex-colonisés, mais aussi ces prolétaires que le développement inégal du capitalisme chasse de leurs terroirs vers quelque Eden, bref « nos » travailleurs immigrés. Au reste le problème se posait déjà avant la grande guerre.

Ce livre regroupe une série de textes — les plus anciens datent de 1981 — qui prolongent et actualisent le recueil Les marxistes et la question nationale publié par Georges Haupt, Claudie Weill et Michael Lowy en 1974. La notice bibliographique plus qu'utile sur laquelle il s'achève met en évidence le rôle des historiens américains et allemands dans l'établissement des faits et l'élaboration des problématiques. La part des travaux de langue française n'est pourtant pas négligeable : l'intérêt porté, de France, aux Arméniens (Anais Ter-Minassian), aux musulmans de Russie (Chantai Quelquejay), aux organisations ouvrières juives (Henri Minczeles et Bernard Sucheky) a ses causes propres ; le débat sur les cultures régionales a été, pendant quelques années, largement français. Surtout, derrière chacun de ces noms rayonne le dynamisme intellectuel de Georges Haupt. Et c'est encore dans sa mouvance que s'inscrivent les deux premiers chapitres de ce recueil consacrés aux positions de Kautsky, en mouvement entre 1887 et 1908, et à celles de Renner (1905) et de Bauer (1907).

Les pages suivantes ouvrent sur un panorama neuf et riche. L'extrêmegauche tout d'abord qui nie, avec Pannekoek et Strasser, l'existence même du fait national quand on se place au point de vue des intérêts prolétariens ; la descendance de ces « internationalistes intransigeants », de plus en plus étrangement coupée de la réalité, vient d'être étudiée dans la thèse de Philippe Bourrinet (4). Viennent ensuite les éléments du débat sur les migrations ouvrières qu'un colloque récent a permis de situer dans un contexte social plus large (5). L'intérêt se déplace enfin vers l'est de l'Europe, vers la social-démocratie russe ; la pression déjà ancienne du Bund dont l'antiterritorialisme est plus militant que celui de Bauer, celle, plus récente, des divers courants du Poale/Tsion, ces sionistes de gauche

(4) Cf. P. BOURRINET, AUX origines du courant international communiste des Conseils. La Gauche communiste hollandaise (1907-1950), thèse de 3e cycle, Université Paris I, 1987, multigraphiée.

(5) Cf. A l'ombre de la statue de la liberté. Immigrants ouvriers et citoyens dans la République américaine 1880-1920, sous la direction de M. DEBOUZY, Presses universitaires de Vincennes, 1988.


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fort divisés entre eux mais qui tous appartiennent à « la génération de 1905 », placent au coeur du débat la question de l'autonomie culturelle et celle du territoire. On ne savait guère que Lénine en avait été largement l'inspirateur. Et pas davantage que, dans sa pensée, où les problèmes du parti prévalaient sur ceux de l'État, c'était surtout le projet du Bund — aller vers un parti fédéraliste et décentralisé — qu'il s'agissait de contrer. Enfin, le réductionnisme politique, le retentissement historique aussi de la brochure de Staline publiée en 1913 et où des millions de communistes, ou d'apprentis communistes, apprirent plus tard à déchiffrer la « question nationale », en avaient occulté le caractère synthétique : certes le territoire et la langue y sont proclamés éléments majeurs pour la constitution d'une nation et son droit à l'indépendance, certes le concept bauerien de communauté culturelle est récusé, mais les éléments qui lui sont liés figurent dans la définition finale.

Deux regrets seulement, qui font désirer un livre où serait embrassée la totalité du débat : sur Rosa Luxemburg le développement pourrait être plus étoffé ; sur la relation entre la « petite patrie » et l'Internationalisme chez Jaurès, la thèse de Ulrike Brummert a tout récemment apporté des lumières nouvelles (6). Nul n'est mieux armé que Claudie Weill pour écrire un jour le grand ouvrage de synthèse sur ce beau sujet. En attendant elle a eu raison de nous livrer ces pièces toutes chaudes de son dossier. Nous en sortons plus instruits et plus intelligents.

Madeleine REBÉRIOUX.

Otto BAUER. — La question des nationalités et la Social-Démocratie. Montréal-Paris, Guérin-EDI-Arcantère, 1987, deux tomes, 594 pages. Préface de Claudie WEILL.

Voici donc enfin disponible en français ce livre qui compte quatre-vingt printemps. Que de temps perdu ! L'incuriosité socialiste, la conviction préalable communiste — pourquoi lire Otto Bauer (1907) puisque Staline (1913) lui a répondu ? —, la certitude, douce au coeur des Français, que, sur la nation, Renan a tout dit, se sont conjuguées pour tenir à l'écart l'oeuvre majeure de cet intellectuel autrichien, aussi doué qu'un Jaurès et qui, à dix ans, composait un drame en cinq actes, La fin de Napoléon, et traduisait en allemand les tragiques grecs. Il y eut pourtant des hirondelles : Yvon Bourdet, Georges Haupt, au cours des dernières décennies. Pour Claudie Weill qui a préfacé ce livre et qui avec Alain Le Guyader l'a annoté et en a revu la traduction due à Nicole et Johannès Brune, il s'agissait de mener à bien le travail d'analyse et d'édition commencé par Georges Haupt (7) et prolongé avec René Gallissot dans les colonnes de Pluriel. Pour nous, lecteurs de la fin des années 1980 qui avons à riposter à la démagogie nationaliste des partisans de la « préférence nationale », à saisir les composantes du problème basque et à prendre position sur les droits du peuple palestinien, il s'agit moins peut-être d'intégrer un modèle proposé aux états multinationaux que de comprendre la méthodologie marxiste

(6) Cf. U. BRUMMERT, L'universel et le particulier dans la pensée de Jean Jaurès. Fondements théoriques et analyse politique de la question méridionale en France, Thèse d'État en sciences politiques. Université de Toulouse I, 1987.

(7) G. HAUPT, M. LÖWY, C. WEILL, Les marxistes et la question nationale, 1848-1914, Paris, Maspero, 1974.


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d'Otto Bauer : ce jeune homme — il a vingt-six ans lorsque son livre paraît à Vienne — s'est en effet refusé à déduire dogmatiquement de quelques principes la politique des nationalités dont avait besoin l'Autriche-Hongrie : il a choisi d'observer l'évolution des sociétés européennes, ses contemporaines, avant d'en tirer quelques conclusions politiques.

Car Bauer appartient bien non seulement à la même école de pensée mais au même type d'homme que Marx et Engels : des intellectuels pour qui la pensée scientifique, qui suppose l'établissement des concepts fondamentaux de la connaissance historique, est inséparable de l'expérience ; des militants dont la réflexion théorique a pour horizon des millions d'êtres humains et doit donc prendre forme dans des stratégies. Ainsi en allait-il quand Marx louangeait les nations irlandaise et polonaise, mais méprisait les slaves. Au moment où Bauer écrit La question des nationalités et la Social-Démocratie, ses propos visent en fait son pays, et lui seul : la Turquie, la Russie, ces autres états multinationaux, ne sont convoqués qu'in extremis et marginalement ; plus précisément encore c'est à la rédaction du programme du Parti social-démocrate autrichien qu'il entend contribuer ; un congrès qui doit faire face aux problèmes posés lors des assises syndicales de décembre 1905 au cours desquelles la demande formulée par les syndicats tchèques d'obtenir « l'autonomie nationale » au sein du mouvement syndical avait été rejetée à une forte majorité par ceux qui étaient prêts à l'accepter dans le cadre du Parti. Si bien que ce livre croise aussi un autre grand débat de l'Internationale, celui des rapports entre parti et syndicat (8).

A trop souligner l'importance de la conjoncture, on risque d'oublier trois points importants. Et tout d'abord la personnalité d'Otto Bauer (9). La culture de cet adolescent polyglotte qui a découvert le marxisme avec le Capital a de quoi stupéfier. Quelle époque, celle où tant d'intellectuels vraiment grands consacraient leurs forces au socialisme ! Marx n'est pas seul dans son bagage. Ami personnel de Freud, il est aussi contemporain du premier âge ethnologique : les pages qu'il consacre aux rapports entre les intelligentsia tchèque et allemande relèvent de cette modernité. Au reste la conjoncture historique déborde l'Autriche-Hongrie et le début du siècle : la « question nationale » est objet de débat dans l'Internationale depuis le congrès de Londres (1896) et ne va pas cesser de l'être jusqu'à la guerre (10) ; c'est que les nations dites « sans histoire » par Marx et Engels se réveillent ; c'est que les oppositions sociales revêtent désormais un sens national : y compris les oppositions de classes fondamentales dès lors que, en Autriche justement, « les classes dominantes sont devenues allemandes ». Comment ne pas souligner enfin la place accordée par Otto Bauer aux pratiques et aux conflits culturels largement promus par les intelligentsias ? De la discussion ouverte par Kautsky dans Die neue Zeit en 1890 à celles qui ont dominé l'affaire Dreyfus, on entend les échos chez ce brillant produit de l'Université autrichienne et de la culture socialdémocrate : inséparable de « cette couche sociale indéfinie que nous avons l'habitude d'appeler le public », l'intelligentsia marque de son sceau la culture en création des nations sans histoire. Exemple : la nation tchèque. Et cette culture nouvelle devient le lien qui unit « la couche nouvelle des gens cultivés issue de toutes les couches tchèques, la démocratisation de la vie publique permettant d'y impliquer les larges masses ».

(8) Cf. G. HAUPT, « Socialisme et syndicalisme au plan international : une mutation ? », dans Jaurès et la classe ouvrière, Paris, Éd. ouvrières, 1981.

(9) Une brève biographie de Bauer aurait contribué à éclairer ce texte : l'homme en vaut la peine. Lire en tout cas la notice qui le concerne dans le Dictionnaire autrichien.

(10) Cf. Cl. WEILL, L'Internationale et l'autre (compte rendu dans ce numéro du Mouvement social).


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Les conclusions tiennent en moins de cinquante pages, mais c'est sur elles que les feux de la critique se sont croisés. Au-delà du langage diplomatique — ne s'opposer ouvertement ni à Kautsky, ni même à Renner son prédécesseur et camarade autrichien en la matière — qu'a donc dit Otto Bauer ?

• Il est vain, au nom de l'Internationalisme, de récuser la nation ou de limiter la question des nationalités à un projet suranné, fruit du romantisme : « moi aussi, j'aurais préféré poursuivre mon travail dans des zones familières... mais ».

• Les nations sont des réalités historiques en perpétuel devenir dont la classe ouvrière, le mouvement ouvrier ne peuvent s'abstraire.

• L'État et la nation ne coïncident pas toujours : les problèmes nouveaux sont justement posés à la social-démocratie par les Etats multinationaux.

• Ni le territoire, ni même la langue ne suffisent à définir une nation — voici le point de divergence avec Kautsky —, il y faut une « communauté de culture » que le prolétariat cherche à s'approprier, il y faut une « communauté de destin ».

• Les États multinationaux doivent faire droit, juridiquement parlant, à l'exigence d'autonomie nationale à base culturelle qui, en Autriche, permettra par exemple aux Tchèques de Vienne comme aux Tchèques de Bohème de se sentir parties prenantes de la même communauté dans un état profondément transformé : il faut déterritorialiser la question nationale. Karl Renner avait fait un pas timide dans cette voie. Il n'était pas allé jusqu'au bout. Il n'en avait pas établi les fondements.

Dans la préface qu'il rédigea en 1924 lors de la réédition de ce travail, Otto Bauer écrivait : « L'histoire a laissé loin derrière elle le programme politique que je défendais en 1907. Mais ma présentation historique de la genèse et du développement du problème n'a pas été infirmée. » En effet : Otto Bauer un grand intellectuel social-démocrate ; ce livre un grand livre.

Madeleine REBÉRIOUX.

Les Internationales et le problèmes de la guerre au XXe siècle.

Actes du colloque organisé par l'École française de Rome (Rome, 22-24 novembre 1984). Université de Milan et École française de Rome, 1987, 390 pages.

Parce que l'histoire s'écrit généralement dans l'inconscience d'une fidélité à ('État qui est, pour les temps contemporains, l'État national, il est rare que des historiens rompent avec le conformisme qui fait suivre les deux voies académiques appuyées sur la dignité des « archives » qui sont des archives d'État : l'histoire nationale et l'histoire des relations internationales qui traite précisément des rapports entre États : l'attention ne se porte donc guère sur les mouvements transnationaux. Même l'histoire économique mondiale est à comptabilité nationale étatique. L'intérêt du colloque de l'École française de Rome est donc, ce qui est de plus en plus rare, de franchir les frontières et de considérer à la fois les internationales ouvrières qui ont été quelque peu étudiées et les internationales « autres » : pacifistes, franc-maçonne, « verte » ou paysanne, celle du Bureau agraire de Prague dans les années 1920 dont l'étude est curieusement placée dans la 3e partie pour sa position entre l'Est et l'Ouest, et les « internationales » religieuses, protestante allusivement, catholique princi-


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paiement. Il est vrai que s'exerce encore le privilège d'État, en parlant de l'attitude et de l'action du Saint-Siège plus largement que de l'évolution des courants d'idées si ce n'est du point de vue théologique.

Ce qui est dit sur les internationales socialistes et plus rapidement syndicales, en particulier sur la IIe Internationale, n'est pas très neuf ; le propos de Jean-Jacques Becker revient fréquemment aux positions d'Edouard Vaillant en évitant toute problématique qu'il aurait fallu aller chercher dans les travaux d'histoire précisément internationale et non plus française, comme la Storia del Marxismo (Einaudi) pourtant publiée avant la tenue du colloque en 1984, et les débats de la « Conférence internationale des historiens du mouvement ouvrier » de Linz, en particulier sur la question coloniale traitée par Pierre Guillen. Aussi l'exposé de Lily Marcou sur la IIIe internationale qui a été beaucoup moins objet d'études est-il à la fois plus original et plus risqué. Le plan d'ensemble n'étant pas chronologique, il faut sauter à la 3e partie consacrée à la guerre froide pour retrouver la dimension internationale des mouvements socialistes et communistes (Sergio Romano pour la période et Alfredo Canavero sur Pietro Nenni et les socialistes italiens s'efforçant de restituer une sorte d'Internationale II et demi). L'information historiographique qu'apporte Pierre Broué sur le trotskysme confime combien les éléments biographiques qui donnent des jalons d'itinéraires militants et idéologiques sont précieux pour éclairer les lieux et les moments.

Il y a beaucoup plus de nouveauté dans la communication sur la francmaçonnerie, la guerre et la paix (José Gotovitch) que dans les réflexions sur le défaitisme révolutionnaire (Jean-Paul Joubert). Les franc-maçons, hommes d'État, ceux qui précisément sont évoqués, sont en effet au centre de la contradiction entre l'humanisme pacifiste et la patrie ; la Marseillaise maçonnique ne reprenait-elle pas l'appel militant de « guerre à la guerre » ? Le parallélisme est bien mis en valeur pour l'entre-deux-guerres, entre les prises de position et les agissements des socialistes « nationaux » de l'Internationale ouvrière et socialiste et la maçonnerie internationale en dépit de la force de son partage qui trace une ligne de continuité nationaliste des loges prussiennes au compromis avec le national-socialisme. Tout en restant exclusivement européenne, l'approche a l'avantage de n'être ni française ni italienne.

Le gros oeuvre est donc l'étude de l'« internationale » institutionnelle et spirituelle qu'est l'Église catholique, ce qui vaut d'abord un exercice de clarification pour les deux guerres mondiales (Roger Aubert, Philippe Levillain, René Rémond), plus fouillé toutefois pour la lre que pour la seconde. Les positions controversées de Pie XII sont envisagées sur le mode des relations diplomatiques et de la souveraineté vaticane et papale ; elles sont rapportées à la très haute idée de la mission de ce Pape-Souverain qui entend exercer sur le monde le vicariat de Dieu en matière de guerre et de paix. Mais c'est ainsi passer bien légèrement sur ce fondement traditionaliste qui, tout en permettant d'apporter des secours à des individus victimes, fait couvrir par le silence sinon par le compromis la convergence du service de la cause divine et des pires exercices de la violence étatique, car c'est le communisme qui est satanique et non pas le nationalisme d'État et ses oeuvres. La communication de Jean-Marie Mayeur scrute l'approfondissement des motivations intellectuelles qui font passer la doctrine catholique de la position de balance distinguant les guerres justes et les guerres injustes à un doute de plus en plus grand et de plus en plus exprimé dans ces dernières années sur la légitimité même de la guerre comme à des interrogations sur les luttes de libération. Certes cette histoire des idées s'attache à des courants (Ligue des catholiques français pour la paix, Jeune République) qui restent minoritaires, sur l'exemple du catholicisme français, mais elle restitue de nouvelles lignes de partage qui éloignent du


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monopole de la paix de Dieu par l'Église, pour reconnaître quelque signification aux organisations internationales, aux droits des peuples voire aux droits de l'homme et quelquefois conduisent à refuser la soumission au Souverain et à la patrie. La dépendance patriotique du catholicisme est reconnue.

Le rapport de Charles-Robert Ageron intitulé : « Les forces internationales et la décolonisation de l'Afrique du nord » présente bien plutôt une étude de cas, celle des influences des États-Unis, de la Ligue arabe et de l'ONU dans la libération du Maghreb, qui sont minimisées, celle de l'action de la Confédération Internationale des Syndicats Libres qui est plus explicitement mentionnée, mais ces interférences et ces pesées ne sont guère situées dans les changements des rapports mondiaux, ce qui permet d'exalter le rôle décolonisateur de De Gaulle et de reprendre pied dans une histoire toute française. Que la contribution directe de la Ligue arabe ait été extrêmement faible ne règle pas la question de la force contagieuse et intrinsèque des mouvements nationaux ; ce sont bien eux qui constituent en États de facto et de jure et en arabisme mythique un monde qui était colonisé et où la prétention d'une « Algérie française » était devenue anachronique et impossible à maintenir au travers d'une guerre de sept ans ; De Gaulle savait reconnaître « la force des choses ».

En dépit de ce regard porté à la décolonisation et de son ouverture sur des internationales différentes, ce colloque rencontre deux limites : l'européo-centrisme de la vision internationale, et l'extrême retenue sinon l'interdit de toucher à la sacralité de la nation. Pierre Milza fait oeuvre de synthèse, mais son étude du mouvement de la paix ou plutôt des deux mouvements de la paix, celui des années de guerre froide et celui des « nouveaux mouvements » : jeunes, verts, antinucléaires s'arrête au « centre » européen atlantique. Le mouvement de la paix des années 1950 n'aurait-il rien à voir avec les guerres coloniales, avec Suez, avec le conflit israélo-palestinien, sans compter qu'il s'est développé dans le prolongement de la Ligue antifasciste, de l'antifascisme de 1936, de la guerre d'Espagne à la Résistance autant dire jamais évoquée ? Une grande question reste en suspens : pourquoi ne considérer que les guerres mondiales, la guerre générale comme il est dit, en mettant à l'écart les guerres censées être locales et qui sont donc dés guerres généralement acceptées ? Pourquoi a-t-on appelé guerre mondiale la guerre de 1914-1918 qui ne l'était pas dans ses origines et ne l'est pas véritablement devenue ? Mais c'est la paix de Versailles qui fut mondiale en imposant son ordre au monde, c'est-à-dire un nouveau partage de domination. Le « pacifisme » qui accompagne la Société des Nations tout en acceptant les guerres locales n'a-t-il pas contribué à la préservation de la domination des grandes puissances ? Ces contradictions sont assez bien observées pour les mouvements pacifistes allemands des années 1920 entre pacifisme libéral-socialiste et pacifisme révolutionnaire (Georges Kreis). A exorciser comme simplification marxiste la notion d'impérialisme, l'on ne fait guère de progrès dans la compréhension des rapports internationaux inégaux qui doivent bien jouer quelque rôle dans la guerre et dans la paix, et la paix elle aussi peut être faite de violence, d'où les guerres de libération.

En dressant une typologie des guerres et des mouvements, les conclusions de René Rémond passent vite et peuvent se terminer sur le mot mystère, devant la question de l'absolu de la nation et de l'intérêt d'État. Que l'internationalisme se tienne à droite (internationales religieuses) ou à gauche (internationales socialistes) ou dans la laïcité de l'universalisme humaniste, il bute sur le patriotisme ou le nationalisme. Faire entrer l'internationalisme dans l'histoire, c'est aussi rendre historique la question de la


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nation en osant relativiser l'histoire et les histoires nationales. Y a-t-il pour l'historien une légitimité du droit d'État ?

René GALUSSOT.

François BÉDARIDA. — Will Thorne. La voie anglaise du socialisme. Paris, Fayard, 1987, 301 pages. «Les Inconnus de l'Histoire ».

La- plupart des histoires du syndicalisme britannique font allusion à la figure de Will Thorne, fondateur et leader du Gasworkers Union (syndicat des gaziers), syndicat né lors de la vague de « nouvel unionisme » de 1889, et qui est à l'origine de l'actuel General and Municipal Workers Union (syndicat des ouvriers des services généraux et municipaux). Mais il existe peu d'études portant sur son rôle dans le développement du mouvement socialiste en Angleterre et ce malgré le fait qu'il ait participé très activement aux tentatives en vue d'obtenir une représentation ouvrière au sein des conseils municipaux et à la Chambre des Communes. Il croyait en effet que des changements radicaux sur le plan économique et social ne pourraient être réalisés que par une majorité ouvrière au Parlement. Et même s'il n'a jamais occupé de poste ministériel dans un gouvernement travailliste — comme c'était le cas pour ses amis John Clynes et Margaret Bondfield —, il a été député aux Communes pendant plus de quarante ans, comme représentant de West Ham puis de Plaistow (1906-1945). La seule biographie qui lui a été consacrée est due à G. et L. Radice (Will Thorne — constructive militant, Londres, Allen and Unwin, 1974) ; c'est un livre écrit sur commande à l'occasion du cinquantième anniversaire de la fusion en 1924 du Gasworkers Union avec d'autres syndicats pour former le General and Municipal Workers Union, et qui, s'il donne un solide récit détaillé de la vie de Thorne, est sans relief, et traite essentiellement de la carrière de Thorne comme leader syndical.

La vie et la carrière de Will Thorne présentent cependant un intérêt particulier pour tous ceux qui s'intéressent à l'histoire du socialisme en Angleterre, car elles illustrent fort bien les liens très étroits existant entre un syndicalisme qui, de tout temps, s'est orienté surtout vers des objectifs pratiques d'amélioration des salaires et des conditions de travail, préférant une tactique légaliste à l'action directe, et un mouvement socialiste qui depuis le début des années 1890 a gardé un caractère parlementaire et réformiste plutôt que révolutionnaire. Malgré toute sa ferveur militante, Thorne a toujours conçu sa tâche de leader syndical comme consistant surtout à développer, sur une base très étendue, une forte organisation nationale capable d'obtenir des concessions spécifiques comme la journée de huit heures sans recourir à la grève. S'il était toujours prêt à aller jusqu'à la grève, il a cherché à l'éviter, s'opposant ici à la tactique du syndicalisme révolutionnaire et, pour finir, à la grève générale de 1926. Militant fidèle de la SocialDemocratic Fédération depuis le début de sa carrière à Londres, il était parmi, les premiers des leaders du « nouvel unionisme » à insister sur la nécessité d'établir un parti politique de la classe ouvrière, afin d'obtenir des changements radicaux dans le système économique et social. Il a joué un rôle de premier plan en 1918, lors de l'insertion de l'article sur les nationalisations dans le programme du Parti Travailliste. C'était néanmoins — sauf en ce qui concernait la Chambre des Lords dont il voulait l'abolition — un partisan enthousiaste du système démocratique britannique, qui devenait, avec les années, de plus en plus réformiste.


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François Bédarida vient de publier une nouvelle biographie dans la série « Les Inconnus de l'Histoire » : s'il ne fait qu'esquisser la carrière de Thorne dans ses années de déclin, son livre offre dans l'ensemble au lecteur français un tableau beaucoup plus intéressant et plus complet de l'homme, à la fois comme socialiste et comme syndicaliste, que la biographie des Radice. Bédarida situe Thorne d'abord avec grande précision dans le contexte de l'histoire ouvrière de l'époque. Il dresse un tableau vivant de la société ouvrière des slums, des taudis de Birmingham, où Thorne a passé ses premières années. Il présente également une analyse détaillée des données sociales, politiques et économiques concernant le quartier de West Ham à Londres où Will Thorne a passé le reste de son existence et où il a pu créer une forte base ouvrière à sa dévotion qui est restée d'une si grande importance pour le développement de son action syndicale et politique. Bédarida souligne son identification permanente avec les ouvriers non-qualifiés, et son engagement à leur égard. Obligé de travailler depuis l'âge de six ans, n'ayant pas fait d'études, il avait déjà participé, au moment de son arrivée à Londres à 24 ans, à plusieurs grèves, dont une seule avait eu un succès relatif. Sa carrière de député lui a valu plus tard l'amitié de figures aristocratiques comme la très pittoresque duchesse de Warwick, qui avait adhéré au socialisme, ou Lady Astor, député tory et première femme élue député en Grande-Bretagne. Il a su cependant rester fidèle à son style de vie ouvrier, refusant tous les honneurs et tout avancement. Il lui a semblé difficile, sinon impossible, dans sa vieillesse, de céder la direction de son syndicat à plus jeune que lui, et il a gardé son mandat de député jusqu'à un an de sa mort, survenue à l'âge de 84 ans.

Bédarida montre bien que Thorne a partagé à la fois les préjugés et les idéaux de la classe à laquelle il appartenait. Malgré son souci des droits syndicaux des femmes et son amitié avec Margaret Bondfield, il ne considérait pas les femmes comme de bons syndicalistes. Et tout en étant ardent internationaliste en temps de paix, il était, sur la question de la guerre, avant tout un patriote, qui, s'il n'était pas « jingoïste » avéré, a été partisan de la conscription pendant la Première Guerre mondiale et grand admirateur de Churchill lors de la Deuxième Guerre. Il détestait l'oppression tsariste, mais après sa participation à la délégation syndicale envoyée en Russie en 1917, il a manifesté un vif dégoût pour le communisme, qui n'a pas cessé depuis lors de caractériser le socialisme de la classe ouvrière en Angleterre.

Le livre de François Bédarida forme une biographie scientifique vivante qui, sans se lancer dans des analyses approfondies, ne manquera pas d'intéresser les historiens tant anglais que français.

Caroline CAHM (traduction d'Éric Cahm).

Kenneth 0. MORGAN. — Labour people. Leaders and lieutenants : Hardie to Kinnock (1900-1987). Oxford, Oxford University Press, 1987, 370 pages.

Auteur d'une remarquable histoire du gouvernement travailliste d'immédiat après-guerre (Labour in power, 1945-1951), Kenneth Morgan fait oeuvre d'historien engagé dans son dernier ouvrage sur les leaders travaillistes au XXe siècle ; vingt-huit courts essais biographiques (de cinq pages pour l'excentrique Victor Grayson à seize pages pour Bevan et Wilson)


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groupés en quatre parties chronologiques présentent la carrière et l'apport des principales figures du mouvement travailliste de Hardie à Kinnock.

Les deux premières parties du livre sont assez convenues : récits un peu fades et légèrement ennuyeux (Arthur Henderson) ; jugements très mesurés où s'opposent de façon conventionnelle qualités et défauts, réussîtes et échecs des grands ancêtres (Ramsay MacDonald est ainsi absous du péché de trahison même si Morgan n'excuse pas son comportement d'août 1931) avec néanmoins l'exception du très acerbe chapitre consacré aux époux Webb, accusés d'inhumanité et de léninisme. Morgan groupe sous cette expression clairement péjorative l'incompréhension et le mépris de l'intellectuel théoricien envers le travailleur manuel.

Le récit s'anime à l'approche de 1945. Dans le chapitre consacré à Harold Laski, Morgan parvient à suggérer la valeur et la complexité de « ce petit titan sans prétention » et nous permet de comprendre l'attrait et la séduction qu'il a pu exercer sur ses étudiants de la London School of Economies entre les deux guerres. C'est surtout dans la troisième partie que le livre prend tout son intérêt. Morgan est davantage à son aise dans un domaine qu'il connaît parfaitement, soit pour l'avoir étudié de très près, soit pour en avoir été le contemporain. Le récit est plus vif, la caractérisation des personnages plus aiguë, les jugements sont plus nets et dénués de l'indulgence ou de la retenue obligées et finalement irritantes des premiers chapitres.

Le chapitre consacré à Attlee démontre la maîtrise que Morgan a de son sujet et sa capacité à établir en une quinzaine de pages un jugement clair, équilibré et qui fait autorité. Le premier ministre le moins transparent de l'histoire politique anglaise nous est révélé comme un homme d'une immense force morale et d'une volonté d'acier qui fit preuve d'une extrême habileté dans la direction d'un gouvernement comportant des personnalités aussi fortes et aussi opposées que Morrison, Cripps ou Bevan ; un véritable leader qui prit souvent des décisions capitales à la place de ses ministres (indépendance de l'Inde, création du National Health Service) mais maîtrisait mal les crises complexes (avenir de la Palestine, crise financière d'août 1947). Dans la querelle, désastreuse pour le parti, qui opposa dans les années 1950 Hugh Gaitskell, technocrate brillant mais homme politique maladroit et inexpérimenté dont le court passage à la tête du parti (19551963) fut un temps de rivalités et de déchirements internes, à Aneurin Bevan qui fait l'objet du portrait le plus attachant du livre, Morgan n'hésite pas à prendre parti pour ce dernier, victime des provocations de la droite du mouvement travailliste.

Les deux chapitres consacrés à Wilson et Callaghan sont sans doute les deux meilleurs du livre. La sévérité du jugement porté sur Wilson, « plus soucieux de s'emparer du pouvoir que des objectifs pour lesquels ce pouvoir pourrait être utilisé », contraste avec la sympathie et le respect qui entourent James Callaghan, ministre et premier ministre solide et efficace qui sut rester à l'unisson des instincts de l'électeur travailliste moyen.

Les derniers chapitres témoignent du projet politique du livre. Morgan prend parti contre Tony Benn et les trotskystes de la tendance Militant et soutient les efforts de Neil Kinnock pour recentrer le parti après la désastreuse défaite électorale du printemps 1983. Kenneth Morgan avait souligné dans son introduction que son livre constituait une modeste contribution au renouveau travailliste en fournissant une sorte de modèle de leader qui permettrait au parti de retrouver le chemin du pouvoir sans sombrer dans l'opportunisme wilsonien. Le portrait de ce leader idéal n'est jamais clairement dessiné mais il apparaît par touches successives dans les jugements portés sur chacune des personnalités qui ont dirigé le parti depuis le début du siècle. Sa principale qualité est d'être à l'écoute du mouvement et de l'électorat travaillistes, en ne cédant ni au fanatisme idéologique, ni


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au fade et réaliste consensus centriste butskellien. Morgan appelle de ses voeux un « prophète pragmatique » qui sache concilier de solides convictions socialistes, le sens des responsabilités, le respect scrupuleux du parlementarisme et qui comprenne les nuances du Labour comme mouvement divers et non comme simple appareil électoral. Attlee, Bevan, Callaghan et dans une moindre mesure Foot, que Morgan crédite d'avoir neutralisé la gauche benniste et ainsi préparé la voie à un redressement, pourraient se reconnaître dans ce miroir du leader. Gaitskell, Wilson et Benn représentent ceux qui ont perdu le contact avec le parti et la réalité.

Le livre de Morgan ne déploie aucun appareil de recherche originale. Chaque portrait s'apppuie sur des biographies récemment publiées (en particulier pour les leaders d'avant 1945), des recherches antérieures (les ministres de la grande période 1945-1951) ou une connaissance intime. Le mérite de Morgan est de mettre ces témoignages à notre disposition et d'éclairer dans un style animé les variations récentes du socialisme anglais.

Nicolas EYBALIN.

Un anarchiste entre la légende et l'histoire : Fermin Salvochea, ouvrage collectif (contributions de Gérard BREY, JeanLouis GUERENA, Jacques MAURICE, S. SALAUN et Carlo SERRANO). Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 1987, 159 pages.

Ce petit ouvrage se veut fort modestement une reconstruction « tâtonnante » de la biographie de Fermin Salvochea, c'est-à-dire de l'un de ceux qui, comme F. Ferrer, B. Durruti ou F. Montseny, pour rie citer que les noms les plus connus du grand public, restent des figures emblématiques de l'anarchisme espagnol.

A mon sens, il mérite pourtant notre attention à deux titres au moins. Tout d'abord parce que, à l'écart des mythes et des polémiques partisanes — qui restent vivaces pour tout ce qui touche à l'histoire du mouvement libertaire outre-Pyrénées —, ce travail est avant tout un travail de recherche rigoureux, ainsi qu'en témoignent les appareils scientifiques des différentes contributions. Faisant le point sur ce qui est effectivement connu de l'histoire de F. Salvochea, il s'efforce dans le même temps d'analyser la genèse de sa légende et son impact, et de montrer comment elle a pu finalement être récupérée pour partie par le courant républicain populiste.

Ensuite parce qu'il s'agit d'un travail authentiquement collectif qui, s'il n'évite pas tous les écueils du genre — certaines des contributions se recoupent partiellement, d'où des redites —, a du moins le mérite d'exister et de mettre en évidence la richesse potentielle du travail en équipe, d'une recherche-confrontation fruit d'approches sous des angles différents d'un même objet d'étude, que tous nous appelons plus ou moins de nos voeux.

On trouvera donc dans cet ouvrage l'esquisse d'un portrait historique de l'apôtre de l'anarchisme andalou (1842-1907) replacé dans son contexte (J. Maurice), une biographie intellectuelle (G. Brey), puis politique (J.L. Guerena) ; une analyse des écrits de Salvochea (S. Salaun), puis de la représentation (mythique et mystificatrice) qu'a donné de ce dernier le romancier Blasco Ibénez (C. Serrano), le tout accompagné d'annexés.

Bref, un petit livre parfaitement stimulant.

Michel CORDILLOT.


Informations et initiatives

Sur les traces des Communards

Dans ce numéro consacré à Jean Maitron, comment ne pas placer en tête de nos « Informations et initiatives » la publication de ce « Guide de la Commune dans le Paris d'aujourd'hui » dû à Jean Braire, le secrétaire de l'Association des Amis de la Commune qu'il reconstitua en 1962 ? De celui qui fut pendant vingt ans, de 1963 à 1982, le secrétaire de la Bourse du Travail de Paris, on attendait une enquête dans les rues du Paris ouvrier, du Paris révolutionnaire. On savait en même temps qu'il ne pouvait se proposer de refaire les Dix promenades à travers Paris révolutionnaire, de la Bastille au Mont Valérien, que Maitron avait publié en 1956.

Il en est bien ainsi : Sur les traces des Communards nous entraîne à travers le Paris postérieur aux annexions haussmanniennes, le Paris des vingt arrondissements, dont une partie du noyau central et une part du pourtour avaient résisté à la volonté affichée de chasser du centre de la ville le peuple travailleur pour en faire une « capitale ». Jeanne Gaillard l'a démontré dans Paris, la ville et Jacques Rougerie a fait de la reconquête de la cité par ceux qui en avaient été exclus l'essentiel de Paris libre, 1871.

Admirablement illustré, mêlant les visages des hommes, les croquis des lieux et des événements et les plans des arrondissements, le livre de J. Braire publié par « Les Amis de la Commune » nous promène de l'Hôtel de ville au Luxembourg, du XIe arrondissement au Père Lachaise et jusqu'au mur des fédérés dont M. Rebérioux a raconté la constitution en lieu de mémoire dans le premier volume coordonné par Pierre Nora sur ce thème et intitulé La République.

Jean Maitron aurait aimé ce guide-album. De même qu'il aurait été sensible au projet de reproduire ses Dix promenades... que nourrit l'École Estienne.

La politique culturelle de la France

Sous ce titre, et sous l'égide du Conseil de l'Europe, la Documentation française vient de publier un volume de 394 pages qui « constitue l'aboutissement de la première expérience d'évaluation de la politique culturelle d'un pays européen dans le cadre du conseil de l'Europe ». Il contient à ce titre le rapport du groupe d'experts européens commis à cette mission — il est rédigé par Robert Wangemet, professeur à l'université libre de Bruxelles — et le rapport national, oeuvre de Bernard Gournan, professeur à l'Institut d'études politiques de Paris. Un document, un guide, sans complaisance. Le premier livre d'une série. L'occasion de dire ce que la recherche institutionnelle sur la culture doit à Augustin Girard qui en porte la responsabilité au ministère. Les facettes de la politique culturelle française sont ici replacées dans une perspective historique.

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


Résumé

Varii auctores. — Avec Jean Maitron.

Dédié à Jean Maitron qui fonda en 1960 le Mouvement social et le dirigea jusqu'en 1971 (cf. le n° 100 de la revue), ce numéro, réalisé sous la direction de Madeleine Rebérioux qui en a rédigé l'introduction, regroupe essentiellement des témoignages indispensables à la connaissance de l'oeuvre multiple de celui qui fut le plus grand entrepreneur d'histoire ouvrière en France, et des travaux qui visent à prolonger cette oeuvre.

Après un ensemble de textes autobiographique — trois notices inédites rédigées par Jean Maitron, ainsi que deux préfaces —, un article de Michel Dreyfus présente « le chasseur d'archives » ; la quête des archives, une pratique consubstantielle à toute la vie de Jean Maitron comme l'atteste sa bibliographie établie par Jean-Louis Robert. C'est à l'historien de l'anarchisme que sont dédiés ensuite l'article de Claire Auzias sur la CGTSR pendant sa période lyonnaise (1926-1928), le bulletin anarchiste de René Bianco et une mise au point du même historien intitulée « Où en est l'histoire de l'anarchisme ? ».

Parmi les quatre articles consacrés au Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français — 32 tomes parus, 10 encore à paraître — celui de Claude Pennetier, qui co-dirigeait l'entreprise avec Jean Maitron depuis le début de la quatrième série (1914-1939) et qui va maintenant en assurer seul la direction, insiste sur les possibilités d'exploitation prosopographique de ces milliers de notices. Les articles de Jacques Girault, Nicole Racine, Justinien Raymond, tous trois collaborateurs de longue date du Dictionnaire, constituent des témoignages sur le travail collectif qui a présidé à son élaboration, sur son évolution et ses difficultés. On ne pourra plus s'en passer pour une histoire intellectuelle et sociale du Dictionnaire, sur laquelle une communication récente de Jean Maitron, prononcée à Milan, apporte le point de vue essentiel du maître d'oeuvre.

Le dernier volet de ce numéro est consacré aux Dictionnaires internationaux : compte rendu de ceux qui sont parus — Angleterre, Autriche, Chine, Japon —, brève présentation de ceux qui sont prévus — Allemagne, Amérique latine, Asie du Sud-Est, Maghreb — et d'une initiative autonome qui concerne les Français immigrés aux États-Unis.

Varii auctores. — Avec Jean Maitron.

Dedicated to Jean Maitron, who founded the journal Le Mouvement social in 1960 and was its editor up to 1971 (cf. the hundredth issue of the journal), this issue, which was surpervised by Madeleine Rebérioux, consists mostly both of personal accounts of the multidimensional work of a man who was the greatest entrepreneur in French labour history and of research articles carrying forward the same type of research.

After an introduction and several autobiographical papers — three unpublished biographical entries by Jean Maitron and two of his récent forewords —, an article by Michel Dreyfus présents his quest for archives : a sport which was essential to his whole life, as one can see

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


166 RÉSUMÉ

from Maitron's bibliography (established by Jean-Louis Robert). The history of anarchism in France, a second direction, is represented union confédération, the CGTSR (1926-1928), by René Bianco's survey of récent historical work, and by his article on new trends of research on anarchism.

Four articles are devoted to the Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français — 32 volumes published, 10 more to appear —. The first is by Claude Pennetier, who was Maitron's co-editor for the fourth séries (1914-1939) and who now remains its only editor. He insists on the potential for prosopographical research for thèse dozens of thousands of entries. The articles by Jacques Girault, Nicole Racine, Justinien Raymond, three long-time authors of the Dictionnaire, tell the collective work which was at the basis of the Dictionnaire, how it changed and overcame lots of difficulties. They are an indispensable source for a future intellectual and social history of the Dictionnaire, and are supplemented by a récent paper of Jean Maitron himself, which he read at Milan.

The last part of this issue is devoted to the international dictionaries which Jean Maitron and Georges Haupt have launched : a review of the published volumes (Great Britain, Austria, Japan, China), a summary of those to appear (Germany, Latin America, South-East Asia, Maghreb), a project about french political exiles in the United States.

— L'en dehors, Bordeaux

— Le Glas, Niort

— Ombres blanches, Toulouse

— Privât, Toulouse

— Vents d'Ouest, Nantes

— Librairie de l'Université, Grenoble

— Le Furet du Nord, Lille

— La boîte à livres, Tours

— Contact, Angers

— Vents du Sud, Aix

— FNAC, Marseille

— Plurielle, Le Mans

— Flammarion, Marseille

— Decitre, Lyon

— LEO, Lyon

— Librairie Nouvelle, Lyon

— La proue, Lyon

— Flammarion Bellecour, Lyon

— FNAC, Lyon

— FNAC, Grenoble

— Notre temps, Valence

— Plaine, Saint-Étienne

— FNAC, Annecy

— L'Université, Aix

— Duramps, Montpellier

— Les Alpes, Grenoble

— Lire et Écrire, Vannes

— Les Matinales, Rennes

— Forum du livre, Rennes

— Siloé, Laval

— La Brèche, Montpellier

Paris

— Le Tiers Mythe (5 e)

— Point du jour (5e)

— Sublico (11e)

— La Brèche (11e)

— Les Herbes sauvages (19e)

— Montholon Services (9e)

— Dans les 2 FNAC Forum et Montparnasse

— Chez Gibert Joseph et chez Gibert Jeune

— Aux PUF, 49, boulevard SaintMichel (5e)

— A la librairie Racine, 24, rue Racine (6e)


Livres reçus

W. ABELSHAUSER (dir.), Konflikt und Kooperation. Strategien europaïscher Gewerkschaften im 20. Jahrhundert, Essen, Klartext Verlag, 1988, 214 p. « Institut zur Erforschung der europaïschen Arbeiterbewegung (IGA) ».

Fondazione ASSI, Annali di storia delï'impressa, n° 3, Milan, Franco Angeli, 1987, 522 p.

J.-P. BLAIE, A. KURL, L'évaluation en travail social, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1988, 213 p.

J. BRAIRE, Sur les traces des communards, Paris, Les Amis de la Commune, 1988, 224 p. Préface de C. WILLARD.

M. CAHEN, Mozambique. La révolution implosée, Paris, L'Harmattan,

1987, 170 p.

P. CHASKIEL, M.-C. V1LLEVAL, Pompey. Crise, fermeture, reconversion, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1988, 164 p.

H. van DIJK, Burgertum, Bûrgerlichkeit und burgerliche Gesellschaft. Eine Bibliographie, Bielefeld, Zentrum fur interdisziplinâre Forschung der Universitat, 1988, 155 p.

P. DOCKÈS et B. ROSIER, L'histoire ambiguë. Croissance et développement en question, Paris, PUF, 1988, 335 p. « Économie en liberté ».

M. DREYFUS, La Mutualité : une histoire maintenant accessible, Paris, Mutualité française, 1988, 119 p. «Racines mutualistes». Préface de R. TEULADE.

R. HUDEMANN, Sozialpolitik im deutschen Sûdwesten. Zwischen Tradition und Neuordnung, 1945-1953, Mayence, Hase Koehler Verlag,

1988, 615 p.

J. KOCKA (dir.), Burgertum im 19. Jahrhundert. Deutschland im europaïschen Vergleich, Munich, DTV, 1988, t. I : 468 p., t. Il : 450 p., t. III : 495 p.

P. LAMARD, Histoire d'un capital familial au XIXe siècle : le capital Japy (1777-1910), Belfort, Société belfortaine d'émulation, 1988, 358 p. Préface de L. BERGERON.

R. A. LEBRUN, Joseph de Maistre. An intellectual militant, Kingston-Montréal, McGill-Queen's University Press, 1988, 366 p.

Y. M AREC, 1848 à Rouen. Les mémoires du citoyen Cord'homme, oncle de Maupassant, Luneray, Bertout, 1988, 228 p.

Mutualité et protection sociale. Colloque national d'AIbi, Paris, Mutualité française, 1988, 107 p.

Le Mouvement social, supplément au n° 144, 1988. © Les Éditions ouvrières, Paris


168 LIVRES REÇUS

A. PANACCIONE (dir.), May day célébration, Venise, Marsilio Editori, 1988, 214 p.

L. PASSERINI, Storia e soggettività. Le fonti orali, la memoria, Florence, La Nuova Italia, 1988, 226 p. « Biblioteca di Storia ».

L. PORTIS, Les classes sociales en France. Un débat inachevé (17891989), Paris, Éditions ouvrières, 1988, 190 p., « Portes ouvertes ».

J. RABAUT, Féministes à la Belle Époque, Paris, Éditions France-Empire, 1985, 234 p.

M. RIDOLFI, Dalla setta al partito, Rimini, Magglioli Editore, 1988, 337 p. Préface de G. SPADOLINI.

S.A. SCHUKER, American « réparations » to Germany, 1919-1933 : implications for the Third-World debt crisis, Princeton, International Finance Section, 1988, VI-170 p. « Princeton studies in international finance ».

J.-F. SIRINELLI, Génération intellectuelle. Khâgneux et Normaliens dans l'entre-deux-guerres, Paris, Fayard, 1988, 721 p.

A. SUMMERS, Angels and citizens. British women as military nurses, 1854-1914, Londres-New York, Routledge and Kegan Paul, 1988, 371 p.

Jacques ROUGERIE

La Commune, 1871

Presses universitaires de France

Pierre BROUÉ Trotsky

Librairie Fayard

Yves LEQUIN (sous la direction de) La mosaïque France

Larousse

Le gérant : Patrick FRIDENSON

Achevé d'imprimer par Corlet, Imprimeur S.A., 14110 Condé-sur-Noireau

Dépôt légal : novembre 1988. N° 10544

Commission Paritaire de Presse n° 38412


sponibles les numéros spéciaux suivants :

FRANCE EXPORT a l'Automobile, n° 81, sous la direction de P. Friden40,00

Friden40,00 50,00 F

socialisme allemand, n° 95, sous la direction de Jacroz

Jacroz F 50,00 F

femmes dans la France du XIXe siècle, n° 105, pré)n

pré)n M. Perrot 40,00 F 50,00 F

a boutique, n° 108, sous la direction de H.-G. Haupt

/igier 40,00 F 50,00 F

jpt parmi nous, n° 111, présentation de M. Rebé59,00

Rebé59,00 69,00 F

irise et politique, n° 114, sous la direction de H.-G.

et Ph. Vigier 59,00 F 69,00 F

isme et nationalisme : les mouvements étudiants sns, n° 120, sous la direction de Y.Cohen et

59,00 F 69,00 F

l'usine, n° 125, sous la direction de M. Perrot .... 59,00 F 69,00 F

ouvriers espagnols et questions nationales, 936, n° 128, sous la direction d'A. Elorza, M. Ralle,

ano 59,00 F 69,00 F

plastique au XIX° siècle, n° 131, sous la direction de

érioux 59,00 F 69,00 F

lisations d'après-guerre en Europe occidentale,

sous la direction d'A. Prost 59,00 F 69,00 F

sie allemande. Un siècle d'histoire (1830-1933),

sous la direction de J. Droz 59,00 F 69,00 F

immes, n° 140, sous la direction de M. Perrot .... 59,00 F 69,00 F

rimes XIX°-XIX° siècle, n° 141, sous la direction d'A.

au 59,00 F 69,00 F

histoires de 1968, n° 143, sous la direction de L.

59,00 F 63,00 F

s d'hier et d'aujourd'hui, n° 144, sous la direction

ebouzy 59,00 F 69,00 F

Les CAHIERS DU MOUVEMENT SOCIAL et Collection « LE MOUVEMENT SOCIAL »

et monde ouvrier, études coordonnées par F. Bédarida et

110,00 F

de 1871. Colloque universitaire pour la commémoration du

re de la Commune, Paris, 21-22-23 mai 1971 110,00 F

léologies. Le discours comme objet de l'Histoire, présentaI.

présentaI. 73,00 F

istoire sociale offerts à Jean Maitron . . 105,00 F

autre front, études coordonnées et rassemblées par P. Fri105,00

Fri105,00

uvrier, communisme et nationalisme dans le monde arabe,

Dordonnées par R. Gallissot 110,00 F

de la seconde industrialisation, études rassemblées par

Leboyer 105,00 F

asse ouvrière, études rassemblées par M. Rebérioux 105,00 F

ns la société française, études rassemblées par A. Thépot . 240,00 F

s populaires 1899-1914, par L. Mercier 120,00 F

le l'histoire ouvrière, sociale et industrielle en France, par

JS 330,00 F


168 LIVRES REÇUS

A. PANACCIONE (dir.), May day célébration, Venise, M 1988, 214 p.

L. PASSERINI, Storia e soggettività. Le fonti orali, la même La Nuova Italia, 1988, 226 p. « Biblioteca di Storia ».

L. PORTIS, Les classes sociales en France. Un débat ina 1989), Paris, Éditions ouvrières, 1988, 190 p., « Porte;

J. RABAUT, Féministes à la Belle Époque, Paris, Éditions F 1985, 234 p.

M. RIDOLFI, Dalla setta al partito, Rimini, Magglioli Editore, Préface de G. SPADOLINI.

S.A. SCHUKER, American « réparations » to Germany, 1919l cations for the Third-World debt crisis, Princeton, Finance Section, 1988, VI-170 p. « Princeton studies n finance ».

J.-F. SIRINELLI, Génération intellectuelle. Khâgneux et Noi l'entre-deux-guerres, Paris, Fayard, 1988, 721 p.

A. SUMMERS, Angels and citizens. British women as m 1854-1914, Londres-New York, Routledge and Kegar 371 D.

Jacques ROUGERIE

La Commune, 1871

Presses universitaires de France

Pierre BROUÉ Trotsky

Librairie Fayard

Yves LEQUIN (sous la direction de) La mosaïque France

Larousse

Le gérant : P

Achevé d'imprimer par Corlet, Imprimeur S.A., 14110 Condé-sur-Noi Dépôt légal : novembre 1988. N° 10544 Commission Paritaire de Presse n° 38412


Sont disponibles les numéros spéciaux suivants :

FRANCE EXPORT

Le Monde de l'Automobile, n° 81, sous la direction de P. Fridenson

Fridenson F 50,00 F

Aspects du socialisme allemand, n° 95, sous la direction de Jacques Droz 40,00 F 50,00 F

Travaux de femmes dans la France du XIX° siècle, n° 105, présentation de M. Perrot 40,00 F 50,00 F

L'atelier et la boutique, n° 108, sous la direction de H.-G. Haupt

et Ph. Vigier 40,00 F 50,00 F

Georges Haupt parmi nous, n° 111, présentation de M. Rebérioux

Rebérioux F 69,00 F

Petite entreprise et politique, n° 114, sous la direction de H.-G.

Haupt et Ph. Vigier 59,00 F 69,00 F

Entre socialisme et nationalisme : les mouvements étudiants européens, n° 120, sous la direction de Y.Cohen et C. Weill 59,00 F 69,00 F

L'espace de l'usine, n° 125, sous la direction de M. Perrot .... 59,00 F 69,00 F

Mouvements ouvriers espagnols et questions nationales, 1868-1936, n° 128, sous la direction d'A. Elorza, M. Ralle, C. Serrano 59,00 F 69,00 F

L'expression plastique au XIX° siècle, n° 131, sous la direction de

M. Rebérioux 59,00 F 69,00 F

Les nationalisations d'après-guerre en Europe occidentale,

n° 134, sous la direction d'A. Prost 59,00 F 69,00 F

La bourgeoisie allemande. Un siècle d'histoire (1830-1933),

n° 136, sous la direction de J. Droz 59,00 F 69,00 F

Métiers de femmes, n° 140, sous la direction de M. Perrot .... 59,00 F 69,00 F

Les prud'hommes XIX°-XI°siècle, n° 141, sous la direction d'A.

Cottereau 59,00 F 69,00 F

Mémoires et histoires de 1968, n° 143, sous la direction de L.

Passerini 59,00 F 69,00 F

Paternalismes d'hier et d'aujourd'hui, n° 144, sous la direction

de M. Debouzy 59,00 F 69,00 F

Les CAHIERS DU MOUVEMENT SOCIAL et Collection « LE MOUVEMENT SOCIAL »

Christianisme et monde ouvrier, études coordonnées par F. Bédarida et

J. Maitron................................. 110,00 F

La Commune de 1871. Colloque universitaire pour la commémoration du

Centenaire de la Commune, Paris, 21-22-23 mai 1971 110,00 F

Langage et Idéologies. Le discours comme objet de l'Histoire, présentation de R. Robin 73,00 F

Mélanges d'Histoire sociale offerts à Jean Maitron . . 105,00 F

1914-1918. L'autre front, études coordonnées et rassemblées par P. Fridenson

Fridenson F

Mouvement ouvrier, communisme et nationalisme dans le monde arabe,

études coordonnées par R. Gallissot 110,00 F

Le patronat de la seconde industrialisation, études rassemblées par

M. Lévy-Leboyer 105,00 F

Jaurès et la classe ouvrière, études rassemblées par M. Rebérioux 105,00 F

L'ingénieur dans la société française, études rassemblées par A. Thépot . 240,00 F

Les Universités populaires 1899-1914, par L. Mercier 120,00 F

Les sources de l'histoire ouvrière, sociale et industrielle en France, par

M. Dreyfus 330,00 F


Jean Maitron

Dictionnaire biographique

du Mouvement Ouvrier

Français

Troisième période: 1914-1939

Vient de paraître Tome 33

Lettre Lab à Laz

Avec notamment : Robert Lacoste, Adrien Langumier, Léo Lagrange

Prix : 260 F TTC

Le Dictionnaire biographique du Mouvement ouvrier français, plus connu sous le nom de MAITRON, publie son 33e volume au moment même où diverses initiatives marquent le premier anniversaire du décès de Jean Maitron. Citons parmi celles-ci la publication de ce numéro spécial du Mouvement social sur son oeuvre et la décision de donner le nom de Jean Maitron à la bibliothèque du Centre de recherches d'histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme de l'Université Paris I.

Jean Maitron a consacré plus de trente ans à répertorier les militants du mouvement ouvrier, des plus célèbres aux obscurs, dans leur diversité, et à rédiger, avec l'aide de plusieurs centaines de collaborateurs, près de 100 000 notices, bel hommage au « levain de l'histoire » que furent les militants.

Le Dictionnaire se divise en quatre séries. La première couvre les années 1789-1864, de la Révolution française à la Fondation de la Première Internationale, offrant en trois volumes des biographies particulièrement précieuses en cette période de bicentenaire. La deuxième série (six volumes), 1864-1871, fait revivre les créateurs de la Première Internationale et les combattants de la Commune de Paris. La troisième série (six volumes), 1871-1914, concerne la période de constitution du mouvement syndical. Pour la quatrième série (1914-1939), Jean Maitron associé à Claude Pennetier (qui poursuit la publication du Dictionnaire) a voulu retenir le plus grand nombre de responsables syndicaux, coopératifs, mutualistes. Dix-huit volumes de cette partie sont déjà parus, huit environ restent à paraître.

LES EDITIONS OUVRIERES

12, avenue de la Soeur-Rosalie 75621 Paris Cedex 13

ISSN 0027-2671