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LE MENESTREL

générosité naturelle. Elle vient clore la série des quelques renseignements que j'ai pu réunir sur cette passion bien connue du grand homme pour les fleurs. Si peu nombreux que soient ces renseignements, si chétifs qu'ils paraissent, ils servent pourtant à nous faire connaître davantage l'homme à côté de l'artiste, à compléter la physionomie de l'un et de l'autre et de l'un par l'autre, à serrer de plus près la ressemblance du portrait. A ce titre, ils ne sauraient nous laisser indifférents.

III

Le silence de Méhul à la scène. — Deux lettres intéressantes. — Les symphonies. — Les cantates impériales. — Les rapports officiels. — Les élevés de Méhul et les succès de son enseignement au Conservatoire.

J'ai dit que pendant plus de trois années Méhul s'était tenu éloigné de la scène. On peut croire pourtant qu'il n'y eut pas tout à fait de sa faute, car, dès l'année qui suivit la représentation de Joseph, c'est-à-dire en 1808, il se mit à travailler à un grand ouvrage dont Jouy lui avait fourni le livret, et qui était destiné à l'Opéra. Par quel concours de circonstances cet ouvrage ne put-il paraître à la scène qu'en 1811, alors que Méhul s'était remis depuis un an en communication avec le public à l'aide de son ballet de Persée et Andromède, c'est ce que j'ignore ; mais ce qui est certain; c'est que dès la fin de 1808 il s'occupait activement de sa partition à'Amphion, que Jouy avait hâte de lui voir achever. Gela m'est prouvé par une lettre que Méhul adressait à Guilbert de Pixérécourt aux derniers jours de cette année 1808, lettre que j'ai retrouvée dans l'édition des oeuvres choisies de cet écrivain, plus justement célèbre par ses goûts de bibliophile délicat et éclairé que par son talent d'auteur dramatique (1).

Pixérécourt avait offert à Méhul le livret d'un opéra comique en trois actes, intitulé la Rose blanche et la Rose rouge, qu'il désirait lui voir mettre en musique. Méhul, alors occupé de l'ouvrage dont je viens de parler, ne pouvait prendre d'engagement immédiat ; cependant, ce livret lui plaisait, et il paraissait ne pas demander mieux que de s'en charger ; il demandait donc du temps, posait ses conditions — fort honorables — et, en tout cas, donnait un bon conseil à son ami. Voici la lettre qu'il lui adressait à ce sujet :

Paris, le W décembre 1808.

Mon cher camarade, Campenon m'a communiqué ta pièce. Je l'ai lue avec un immense plaisir, et j'en aurai au moins autant encore à la mettre en musique, si tu veux bien me donner ton consentement. Je ne doute pas que mes inspirations ne soient heureuses, car ton poème est merveilleusement coupé pour la musique. Je te demande un an pour te livrer ma partition ; mais je ne peux me mettre à l'ouvrage qu'à la fin de l'été prochain. D'ici là, je dois terminer Amphion ou la fondation de Thèbes, grand opéra, auquel Jouy tient beaucoup, et je me suis engagé à finir la musique pour le premier août au plus tard. Je fais le mieux possible, mais je travaille lentement. Tu trouveras six compositeurs au moins qui bâcleront ta musique en trois semaines ; mais avant un an ce sera fait do l'ouvrage, on n'y pensera plus. Il n'en sera pas de même de l'oeuvre auquel je veux travailler sous tes auspices. Je t'ai entendu dire souvent qu'à l'Opéra-Comique, le poème seul réussit à la première représentation, et la musique à la centième : une bonne partition dure vingt-cinq ans, donc j'aspire à te faire obtenir un succès de longue durée. Gavaudan, avec sa pétulance ordinaire, voudra donner ton poème à son beau-frère Gaveaux ; mais, je te le répète, si tu cèdes, avant six mois il ne sera plus question de la Rose blanche. Elleviou désire depuis longtemps un grand ouvrage qui présente de l'intérêt et un beau rôle pour lui, dans lequel il puisse déployer son talent chevaleresque, et la sensibilité exquise qu'il nous a montrée dans le Roi et le Fermier. Ces éléments réunis te procureront un succès durable et productif. Crois-moi, accepte ma proposition ; je te demande un an. Que si tu ne veux pas m'attendre, donne au moins ton manuscrit à Berton. A mon défaut,

(1) OEuvres de Guilbert de Pixérécourt. Nancy, 1844, 4 vol. in-8.

c'est le seul qui te convienne ; du moins il te fera de la musiqueappropriée à ton poème. Adieu, cher ami.

. C'est un bon camarade qui te donne un bon conseil. Ne le repousse pas.

MÉHUL.

Pixérécourt était pressé ; non seulement il ne voulut pas. attendre Méhul, mais il fit précisément le contraire de ce que celui-ci lui conseillait : craignant sans doute que Berton. ne mît trop de temps à écrire la musique de la Rose blanche et la Rose rouge, il donna son poème à. Gaveaux, et réussit à être joué dans un délai de trois mois. Il put voir alors combien Méhul avait eu raison ; il en convint lui-même en reproduisant, dans l'édition de ses oeuvres, la lettre de ce dernier en tête de sa pièce, et en l'accompagnant de la note que voici : — « La prédiction de Méhul s'est accomplie, Gaveaux a terminé sa partition en trois semaines. L'ouvrage a été joué le 20 mars 1809; il a obtenu 42 représentations; depuis lors, il n'en a plus été question. Si cet opéra avait été composé par Méhul, on le jouerait probablement encore. »

On vient de voir le cas que Méhul faisait du talent mâle et pathétique de Berton, auquel, d'ailleurs, l'unissait depuis longtemps une affection profonde et quasi fraternelle. Précisément, dans ce moment même, Berton donnait à l'OpéraComique un nouvel ouvrage important, le Chevalier de Sénanges, et Méhul, après l'avoir entendu, envoyait ainsi ses félicitations à son ami :

Je ne puis résister, mon cher Berton, au désir de te faire mon compliment sur la musique du Chevalier de Sénanges; elle est d'un bout à l'autre élégante, spirituelle, riche d'idées et d'une facture excellente. Il me semble que tu as saisi avec un goût exquis le point où il faut s'arrêter pour ne pas déclamer sans mélodie, pour ne pas chanter sans intention dramatique. Si j'en crois le plaisir que tu m'as fait hier soir, tu t'es placé entre Grétry et Cimarosa, sans cesser d'être Berton.

Tout à toi,

MÉHUL (1).

Pour courte qu'elle soit, cette lettre est intéressante à un double point de vue : d'abord, parce qu'elle nous révèle les sentiments personnels et artistiques qui animaient l'auteur de Joseph à l'égard de l'auteur de Montana et Stéphanie, ensuite parce qu'elle nous fait connaître une fois de plus, en peu de mots, quelles étaient les idées et les préoccupations de Méhul en ce qui concerne l'application de la musique à l'action scénique. Tandis que l'école néo-dramatique enfantée: par les doctrines oppressives de Richard Wagner prétend n'admettre autre chose, au théâtre, que la déclamation pure, et proscrit sans pitié toute espèce d'idée musicale proprement dite, confisquant au profit de l'élément symphonique tout l'intérêt qui s'attachait jusqu'à ce jour à la voix humaine, Méhul, suivant en cela la doctrine de son illustre maître, l'immortel auteur à'Alceste et des deux Iphigènies, émet ce principe qu'on ne doit pas « déclamer sans mélodie », ni « chanter sans intention dramatique ». Il admet donc l'usage de la déclamation et du chant, et pense que l'une et l'autre doivent incessamment se mêler et se confondre. Il me semble que c'est là une théorie aussi sage, aussi logique, aussi rationnelle que possible, et absolument inattaquable (2).

(i) Cette lettre a été publiée par F. Grille, dans 'ses Miettes littéraires (t. III, p. 1S3). Bien qu'elle ne porte pas de date, il est facile de fixer celle-ci d'une façon sinon précise, du moins très approximative, d'aprèscelle même de la représentation du Chevalier de Sénanges. Cet ouvrage ayant été joué le 23 décembre 1808, la lettre est certainement des derniers jours de cette année, à supposer que Méhul n'ait pas assisté à la première représentation et ne l'ait pas écrite dès le 24 décembre. ... ■

(2) C'est à cette époque que se rapporte une autre lettre, dans laquelle Méhul donne encore la mesure du sérieux avec lequel il envisageait le travail de la composition dramatique. Celle-ci était adressée à un jeune musicien, Joseph-Pierre Roger, qui avait été élève au Conservatoire et qui s'était chargé d'écrire la musique d'un opéra comique de Mme Sophie Gay, la Maison à deux porto,lequel d'ailleurs ne fut jamais représente: — « ... Travaillez-vous? lui écrivait Méhul. Surtout, que la sagesse vous guide. Vous entreprenez l'ouvrage le plus difficile à faire. Grétry dans sa