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Title : Mémoires de l'Académie de Stanislas

Author : Académie de Stanislas (Nancy). Auteur du texte

Publisher : (Nancy)

Publisher : Académie de Stanislas (Nancy)

Publication date : 1936

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : French

Format : Nombre total de vues : 40848

Description : 1936

Description : 1936 (SER6,T33).

Description : Collection numérique : Fonds régional : Lorraine

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k56137447

Source : Bibliothèque nationale de France

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34438627v

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 10/01/2011

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DE

L'ACADEMIE DE STANISLAS

ANNÉE 1935-1936

CLXXXVI» ANNÉE 6* SÉRIE — TOME XXXIII

IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT

NANCY - PARIS - STRASBOURG ia36

Siège de l'Académie : 43, rue Stanislas, Nancy



L'ACADÉMIE DE STANISLAS


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DE

ANNEE 1935-1936

CLXXXVI" ANNEE 6" SÉRIE — TOME XXX1I1

IMPRIMERIE BERGER-LEVRAULT

NANCY - PARIS - STRASBOURG ig36



Extrait du nouveau règlement voté par l'Académie le 28 mai 1915.

ARTICLE 28

Il y a chaque année deux séances publiques.

L'une a lieu dans le courant du mois de mai ; l'autre en novembre ou décembre.

Elles ne doivent pas durer plus de deux heures.

L'heure de la séance est fixée par le président, qui nomme deux commissaires pour en faire les honneurs.

L'ordre de la séance publique de mai est réglé ainsi qu'il suit :

/c Compte rendu annuel;

2° Discours des récipiendaires dans l'ordre de leur réception et réponse du président ;

3° Lectures dont la Société a fait choix pour cette séance ;

4° Proclamation du bureau nouvellement élu.

L'ordre de la séance de novembre ou décembre est réglé ainsi qu'il suit :

1° Lecture des rapports sur les prix accordés par l'Académie ou par les Sociétés qui se sont placées sous son patronage ;

2° Indication des sujets mis au concours ;

3° Distribution des prix.



DISCOURS PRONONCE LE 31 OCTOBRE 1935 AUX OBSÈQUES

DE M. LE DOCTEUR GEORGES ETIENNE

MEMBRE TITULAIRE

Par M. Léon MALGRAS (René d'AYKLL;

PRÉSIDENT

MESSIEURS,

La mort nous frappe durement dans ce qui faisait notre honneur et notre fierté. Après nous avoir enlevé nos excellents et distingués confrères MM. Châtelain et Huffel, voici qu'elle nous force à dire un adieu douloureux à M. le Dr Georges Etienne, professeur à la Faculté de Médecine de Nancy, et l'un de nos membres titulaires éminents.

Rien n'égale, Messieurs, la rapidité du temps, si ce n'est peut-être sa cruauté. N'est-ce pas avant-hier que le professeur Etienne était élu associé-correspondant de votre Compagnie? N'est-ce pas hier qu'il distrayait quelques heures de ses journées si occupées, pour faire consciencieusement et cordialement ses visites rituelles et qu'il prenait place fidèlement, en qualité de membre titulaire, dans l'Académie du roi Stanislas ?

Pour parler de façon plus précise, il y a deux ans à peine qu'il faisait en qualité de rapporteur général des prix de vertu un exposé plein de coeur et de fine pénétration des coins modestement obscurs de l'âme humaine.


VIII DISCOURS PRONONCÉ AUX OBSÈQUES

Le rapport avait cette belle forme claire et appropriée au sujet qui distingue les hommes de science, en même temps que la largeur de vue, la compréhension que donne la culture prolongée au delà des études classiques, pour le seul plaisir de l'esprit et l'ornement de la mémoire, ce qui apparut bien lors d'un récent Congrès médical d'union latine qu'il fut si heureux de présider.

Ce n'est pas uniquement cette culture qui l'avait désigné pour prendre rang parmi nous, c'était un vif amour de la Lorraine que l'on retrouve partout en lui aussi bien dans ses ouvrages que dans ses préoccupations familières.

Étudiait-il le paludisme, c'est sur des cas assez rares de cette épidémie relevés dans la vallée de la Seille qu'il basait ses observations. S'intéressait-il au mystère du nanisme, c'est à Bébé, le favori minuscule du roi de Pologne, qu'il songeait alors. Décrivait-il la peste? Ce ne pouvait être que la peste en Lorraine.

Pendant la guerre, non content de <se dévouer du premier au dernier jour au service des malades de l'hôpital du Bon-Pasteur, il publiait des notes sur ce qu'il avait remarqué dans sa formation et dans Nancy bombardé. Les émotions de la guerre et la pression artérielle étaient aussi étudiées par lui en collaboration avec le Dr Richard, un de nos fidèles associés-correspondants. H constatait aussi l'hypertrophie du coeur chez les hommes de l'air. En 1893, il avait donné une monographie sur quelques pratiques thérapeutiques des plus étranges, en usage dans les campagnes lorraines, pratiques mêlées de sorcellerie qui ont encore cours dans les Vosges, ainsi que l'a dit notre regretté confrère Charles Sadoul.

Le régionalisme prenait aussi chez lui la forme attrayante d'une collection d'art décoratif et tous ceux qui pénétrèrent dans son accueillante demeure ont admiré les pièces de céramique sorties des manufactures anciennes de Lorraine et d'Alsace qu'il rassemblait là avec amour.

Ce bon Lorrain, originaire des Vosges mérita, en sa qualité de médecin, la confiance de celui que l'on a surnommé le grand Lorrain par excellence : le Président Raymond Poincaré. Ainsi l'amour de la petite patrie inclinait tout.


DE M. LE DOCTEUR GEORGES ETIENNE IX

naturellement notre confrère à conserver à la grande le plus longtemps qu'il se pouvait les forces morales et physiques de l'homme d'État illustre, à la fois son malade et son ami.

Avec Georges Etienne vient de s'éteindre une vive lumière de l'intelligence française. Un coeur aussi a cessé de battre qui s'intéressait aux humbles, qui mettait la science au service des oeuvres sociales.

Quand un médecin se sent condamné, que doit être cruelle pour lui pareille certitude! Mais ne nous a-t-on pas assuré que ceci, loin de déprimer notre confrère, n'avait fait que l'affermir dans ses convictions et ses espérances? Lui qui n'était guère ambitieux des honneurs de ce monde, il ambitionna ce qui nous est promis, et ce qu'il méritait si bien, dans l'autre.

Puisse-t-il y trouver le calme que ne connut guère son incessant et fructueux labeur!

Madame, prenant part à votre immense douleur, l'Académie de Stanislas sent avec force la perte qu'elle fait en la personne de l'homme éminent que fut votre mari. Soyez assurée qu'elle ne manquera pas de glorifier son oeuvre en toute occasion et qu'elle conservera pieusement son très cher souvenir.


ÉLOGK FUNÈBRE

DE

MEMBRE TITULAIRE

PRONONCÉ A LA SÉANCE DU 15 NOVEMBRE 1935 Par M. Léon MALGRAS (René d'Avril)

PRÉSIDENT

MESSIEURS,

A la date du 5 août, nous avons eu à déplorer la perte de M. Gustave Huffel qui, élu associé-correspondant lorrain le 21 février 1913, était un de nos membres titulaires les plus aimés et les plus assidus à nos réunions depuis le 30 avril 1920.

Notre confrère était d'une modestie si' grande qu'il avait exprimé, avant sa mort, le désir qu'aucun discours ne fût prononcé sur sa tombe. Mais je crois accomplir mon devoir de président de votre Compagnie et exprimer nos sentiments à tous en honorant ici, ne fût-ce que quelques instants, une mémoire qui nous est chère.

Sous-directeur honoraire de l'École nationale des Eaux et Forêts, officier de la Légion d'honneur, M. Gustave Huffel était un Alsacien, né à Haguenau, au seuil de la grande forêt qui, pendant longtemps, servit de champ d'études aux maîtres de la science forestière française.


ÉLOGE FUNÈBRE DE M. GUSTAVE HUFFEL XI

Cette science, par son enseignement, il contribua beaucoup à la faire progresser en réagissant contre les principes de la « méthode naturelle » qui avaient inspiré ses devanciers. Sorti de l'École en 1881, après quelques années d'apprentissage dans des cantonnements très divers, il fut désigné en 1888 pour remplir une mission auprès du Gouvernement roumain, mission dont les résultats furent très féconds, non seulement pour l'aménagement des' forêts des Carpathes, mais encore pour la formation scientifique du jeune agent qu'était alors M. Gustave Huffel. Celui-ci s'assimila rapidement des connaissances très diverses et par sa pratique de la langue allemande put aussi se tenir au courant de l'énorme production littéraire de nos voisins.

De tout cela profitèrent les élèves de son Cours d'aménagement qui vulgarisa bientôt par ses écrits des notions nouvelles. Deux livres en font foi, l'un de 1893 : Les Arbres et les peuplements forestiers, l'autre en trois gros volumes : L Économie forestière (1904 à 1909).

Mais ensuite notre confrère se sentit de plus en plus attiré vers les questions historiques des origines et des transformations de notre domaine forestier, suivant la voie tracée par Fustel de Coulanges et ses émules.

A cette conception se rattache son oeuvre maîtresse intitulée : Le Comté de Dabo, fruit des recherches qu'il dut faire après la guerre de 1914-1918, concernant la forêt domaniale de l'ancien comté de Dabo. Je ne puis m'étendre longuement sur ce magistral ouvrage, n'ayant pas du reste la compétence de celui qui en parla si excellemment ici-même, M. Charles Guyot.

M. Huffel fit également hommage à l'Académie d'un important mémoire sur Y Influence de la forêt sur le régime des eaux, question toujours d'actualité et d'un livre intitulé : La Méthode de l'Aménagement en France, complément logique de son traité si remarquable de V Économie forestière.

L'énumération de tant d'ouvrages de valeur ne fait que rendre plus vifs les regrets que nous éprouvons de ne plus compter parmi nous cet érudit de la science forestière, alliant aux connaissances techniques, les obser-


XII ELOGE FUNEBRE DE M. GUSTAVE HUFFEL

vations d'une grande grande expérience et le sentiment, corroboré par l'étude, de l'évolution historique dans les matières où il s'était spécialisé.

Après avoir adressé à notre regretté confrère un suprême adieu, nous sera-t-il permis d'émettre un voeu : qu'en^ cette ville où nous avons l'honneur de posséder une École nationale célèbre, nos rangs soient toujours ouverts aux Forestiers d'aujourd'hui, comme ils le furent aux Broilliard, aux Fliche, aux Guyot et finalement à Gustave Huffel.


SEANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

RAPPORT

SUR LES CONCOURS

POUR LES PRIX LITTÉRAIRES

(PRIX OUPEUX. PRIX STANISLAS DE GUAITA ET PRIX DU SOUVENIR) .

Par M. Charles BOHÊME

MHMBRB TITULAIRE

MESSIEURS,

En dépit de certaines critiques, — voire de certaines plaisanteries faciles... et rebattues sur les Académies et sur les récompenses qu'elles décernent, — nombreux sont encore les écrivains de profession, ou « les honnêtes gens », amis des lettres et des recherches désintéressées, qui soumettent leurs travaux au jugement des « immortels » de Paris ou de province, — et qui s'estiment fort honorés de remporter l'un de ces prix par ailleurs si maltraités.

Vous venez, une fois de plus, d'en faire l'expérience, Messieurs, et vous m'avez, selon vos traditions, commis le soin de mettre en lumière les mérites divers des oeuvres, sur lesquelles se sont arrêtées vos préférences pour la répartition de trois prix : le prix Dupeux, le prix Stanislas de Guaita et le prix dit du Souvenir.


XIV SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

I

Suivant le voeu de son fondateur, le prix Dupeux doit aller « au meilleur ouvrage, manuscrit ou imprimé, traitant soit d'un sujet d'histoire ou d'archéologie, soit d'un sujet de science ou de linguistique se rapportant à l'histoire de la Lorraine ».

Votre choix s'est fixé sur deux brochures, présentées par M. Roger Biais, inspecteur adjoint des Eaux et Forêts, et qui ont pour titre, l'un : La forêt de Nancy, l'autre : Esquisse de la propriété dans le massif de VAvantGarde.

I. — La forêt de Nancy ne doit pas être confondue avec la forêt de Haye, encore qu'elle s'y rattache. Elle comprend deux cantons distincts et séparés : la forêt de Sainte-Catherine et la forêt de Maréville.

A vrai dire, la forêt de Sainte-Catherine n'est guère plus, aujourd'hui, qu'un souvenir, associé au nom de la ferme Sainte-Catherine, que connaissent bien tous les Nancéiens.

Jadis, elle couvrait les pentes et le plateau, qui dominent le quartier et la vallée de Boudonville, et confinait aux bois de Maxéville. De par ses origines, elle appartenait au village de Saint-Dizier, qui s'étendait approximativement de Buthegnémont à la porte de la Craffe, mais qui, en 1591, « par ordre du duc Charles III, fut détruit, comme gênant la défense de Nancy.

Devenue propriété de la ville, elle ne fut pour celle-ci qu'une cause perpétuelle d'ennuis et de différends, soulevés par le pâturage des bestiaux et par les délits forestiers qui, continuellement, y sévissaient, si bien que la ville, impuissante à réprimer ces désordres, prit la résolution de se défaire de ce bois malencontreux.

Mais, s'il y a loin de la coupe aux lèvres, il y a parfois plus loin encore de la décision à l'exécution. Ce fut seulement en 1834 que la ville, ayant besoin d'argent pour construire un abattoir au faubourg Sainte-Catherine, put mettre enfin en vente cette part de son domaine,


RAPPORT SUR LES PRIX LITTERAIRES XV

laquelle fut adjugée pour 94.700 francs à M. Demimuid, maître de forges dans la Meuse.

Il était écrit toutefois que ladite forêt porterait malheur à ses propriétaires successifs. De fait, elle ne cessait pas d'être le rendez-vous des maraudeurs et des miséreux, tant qu'à la fin, M. Demimuid la fit abattre, puis défricher; et c'est, sur le terrain ainsi déblayé, que fut, en 1851, bâtie la ferme Sainte-Catherine.

Dès lors, écrit non sans mélancolie M. Roger Biais, « de toute la parure forestière, qui ornait la côte SainteCatherine encore en 1848 », ne subsistent plus que les anciens bois seigneuriaux de Maxéville, propriété de la Société Solvay, avec une maigre bande de la forêt de la ville, dominant la vallée de Boudonville ».

Quant à la forêt de Maréville, en voici l'origine :

En 1541, la ville de Nancy avait acquis, sur le ban de Laxou, en bordure de la forêt de Haye, un terrain pour y établir ses malades, victimes de la peste. Vers l'an 1600, une femme riche et charitable, Anne Fériet, désireuse d'améliorer le sort de ces malheureux, alors fort nombreux, fit édifier des bâtiments et une chapelle, et, pour assurer à ses protégés un lieu de promenade, elle obtint du duc Charles III la concession d'une petite parcelle de la forêt ducale; Henri II augmenta quelque peu ce domaine, lequel, en tout, ne contenait pas plus de 40 arpents, soit environ 2 hectares.

La forêt de Maréville n'est donc qu'un minuscule démembrement de la forêt de Haye, et comme elle dépendait du terrain primitivement acheté par la ville de Nancy, elle appartenait à celle-ci, qui la gérait en toute indépendance.

M. Biais retrace ensuite les vicissitudes, et de la forêt, et de l'établissement dont elle constituait l'annexe.

L'ancien hôpital de pestiférés, relevé de ses ruines, devint, sous le duc Léopold, une maison de correction pour les enfants vicieux. Cette « renfermerie », comme on disait alors, fut, en 1749 et sur les injonctions de Stanislas, cédée aux Frères des Écoles chrétiennes, qui la gardèrent jusqu'en 1794, tandis que la forêt passait d'office au domaine du roi.


XVI SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

La Révolution devait faire de Maréville une propriété départementale. La maison fut transformée en asile d'aliénés. La forêt fut, suivant l'autorisation du Gouvernement, murée, pour servir, comme autrefois, de promenade aux malades : dès lors, elle ne relevait plus de l'Administration forestière.

Messieurs, une monographie comme celle dont je viens de tenter l'analyse, exige une somme considérable de recherches; elle révèle notamment, chez son auteur, une réelle aptitude à dépouiller les archives, unie à l'art de tirer d'une documentation très consciencieuse le meilleur parti.

II. — Ces mêmes qualités, vous les retrouverez dans la seconde brochure de M. Biais, jointes, cette fois, à un sens très vif de la « géographie humaine » et historique.

Je n'ai, certes, point la prétention de suivre, paragraphe par paragraphe, l'auteur à travers tous les développements qu'il donne à son enquête. Je me bornerai à quelques indications nécessaires à qui veut se faire une idée juste de ses conclusions.

« Le massif boisé, qui occupe le quadrilatère Liverdun, Pompey, Marbache et Saizerais », tire son nom de l'ancien château-fort de l'Avant-Garde, dont on voit encore l'emplacement au-dessus de Pompey.

Dans ce massif, il convient de distinguer deux parties : l'une, la forêt domaniale proprement dite de l'AvantGarde; l'autre, la forêt de Marbache.

Ceci posé, M. Biais va rechercher la solution de deux problèmes : « celui de la forêt de l'Avant-Garde et de ses démembrements, et celui de la structure enchevêtrée et tarabiscotée à l'excès de la forêt de Marbache. »

Le premier de ces problèmes n'offre aucune complication :

Au cours des âges, la forêt de l'Avant-Garde subit trois démembrements :

1° En 1406, Henri, Bastard de Bar, seigneur de l'AvantGarde, concède aux habitants de Pompey la partie, qui constitue encore aujourd'hui la forêt communale de cette localité, forêt dont les limites n'ont pas changé depuis le xvie siècle.


RAPPORT SUR LES PRIX LITTERAIRES XVII

Le deuxième démembrement a trait au chemin qui conduisait du château à Saizerais et traversait, en diagonale, la forêt. Ce chemin, tronçon de l'itinéraire de Nancy à Saint-Mihiel, fut, au xvne siècle, considérablement élargi et devint la Grande-Tranchée, large de 120 mètres, sur laquelle les habitants de Pompey avaient droit de vaine pâture.

Toutefois, lorsque fut créée la grand'route allant de Nancy à Saint-Mihiel par Marbache, la Grande-Tranchée perdit son importance et fut, en 1835, vendue pour 10.000 francs à M. Magnin, de Pompey.

Mais, vingt ans auparavant, en 1815, un troisième démembrement avait eu lieu : un canton de la forêt communale de Pompey, dit la Croix-Renard, fut vendu à deux négociants de Metz, puis, en 1826, passa aux mains de M. Collinet de la Salle; celui-ci en fit défricher une vingtaine d'hectares, et sur cet emplacement éleva les bâtiments connus sous le nom de ferme des Haras, qui furent, avec la Croix-Renard, légués par lui aux Hospices de Pompey.

Nous sommes donc là en présence d'une division forestière, nettement définie et fort simple.

Quel contraste avec la partie nord, qui comprend les bois de Marbache ! Ne pouvant entrer dans le détail, nous nous contenterons d'indiquer que, sur un total de 533 hectares, 252 constituent la forêt communale, et que le reste — soit 281 hectares — appartient à quatrevingt-cinq propriétaires particuliers.

Il y a donc là un morcellement extrême, une véritable mosaïque dont l'enchevêtrement fait songer aux bizarres découpures d'un « puzzle ». Encore faut-il ajouter que la forêt de Marbache, elle-même, loin de constituer un bloc, ne comporte pas moins de neuf cantons séparés !

A priori, l'on pourrait croire qu'un pareil émiettement du fonds forestier a pour cause une longue suite d'anticipations et d'accaparements, commis par des riverains envieux, au détriment d'une propriété unique et collective, à son origine.

M. Biais ne partage pas cette opinion. S'appuyant sur un bon nombre de documents anciens, concernant, entre

SÉRIE VII t. xxxni, ig36 B


XVIII SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

autres, l'histoire d'un domaine possédé, sur le ban de Marbache, par les Prémontrés de Sainte-Marie-aux-Bois, il établit que, dès le xme siècle, des particuliers étaient déjà propriétaires de forêts, puisqu'ils en disposaient par ventes ou par donations.

Quoi d'étonnant alors que, quelques siècles plus tard, cette multiplicité des propriétés particulières ait abouti à un morcellement tel, qu'en 1625 il fallut recourir à un remembrement?

Toute cette argumentation très poussée témoigne non seulement d'une érudition puisée aux meilleures sources, mais aussi d'un examen minutieux du sol forestier. Ce qui intéresse par-dessus tout l'auteur, c'est, pour me servir de ses propres expressions, « l'appropriation du sol par l'homme (appropriation qui est finalement la seule gloire du sol) ». Par là, ses recherches s'apparentent à cette « géographie humaine », dont, naguère encore, le regretté Jean Brunhes était, en France, l'un des plus éminents représentants.

Messieurs, c'est donc à bon droit comme à bon escient que vous avez attribué le prix Dupeux à M. Biais, dont le double travail répond d'ailleurs on ne peut mieux aux intentions expressément formulées par le fondateur.

II

Sur les quatre envois de poètes, qui prétendaient au prix Stanislas de Guaita, deux, à première vue, semblaient vraiment dignes de retenir l'attention d'un juge compétent. Mais le prix ne pouvant se diviser, force était de peser très sérieusement les qualités des deux concurrents, et de donner, après nouvel et mûr examen, la palme au plus méritant.

C'est cette méthode qu'a suivie votre Commission des prix littéraires et qui lui a permis de porter, en connaissance de cause, son choix sur un recueil intitulé -..L'Enclos sauvage, et publié sous le pseudonyme d'Elisabeth Servain.

Nous respecterons l'incognito d'un auteur, dont nous


RAPPORT SUR LES PRIX LITTERAIRES XIX

nous ferions un scrupule d'alarmer la modestie; mais la discrétion ne saurait nous empêcher de dire tout le bien que nous pensons de ces poèmes, d'une inspiration toujours élevée, et d'une forme très souvent exquise. A l'exemple de la comtesse de Noailles; Mlle Elisabeth Servain, tout en manifestant un goût très vif pour les fleurs, les arbres et les jardins, sait pourtant, si je puis dire, spiritualiser sa vision des choses matérielles, et l'exprimer en des vers tout pénétrés de fine et délicate psychologie. Écoutez plutôt :

La nuit sur l'horizon drape son voile fin ;

Chaude, mouvante et bleue, à quelque onde semblable,

L'ombre des hauts tilleuls s'allonge sur le sable;

Le ciel calme répand ses baisers de langueur (1).

Et retenez ce vers, qu'eût certainement signé la grande poétesse du Coeur innombrable :

Sur mes lèvres l'air tiède a le goût du bonheur (2).

Voici maintenant un fragment de Y Adieu de Bérénice, où la reine de Palestine, associant la nature entière aux souvenirs de son coeur, murmure à l'oreille de son impérial bien-aimé ces mots si doucement et si mélodieusement évocateurs :

Rappelle-toi les soirs où nous avons rêvé, Heureux, loin des palais et du bruit de la ville, Dans cet enclos discret qu'ombrage la charmille. — Le couchant poudrait d'or son seuil de marbre gris; Les martinets joyeux, avec de petits cris, Jouaient dans l'air tissé d'argent et d'azur mauve; L'humble jardin était comme une tiède alcôve, Dont la nuit lentement baissait les rideaux bleus; Le vent glissait, plus doux qu'un baiser, sur nos yeux ; Pensifs, nous écoutions pleurer une mésange, L'esclave, qui battait les gerbes dans la grange, Les coups sourds du fléau, qui scandaient sa chanson; ... Nos âmes, en mineur, vibraient à l'unisson.

(1) (2) L'Enclos sauvage (p. 12).


XX SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

Et le poème finit sur cette note mélancolique :

... Je pense que jamais nous n'irons plus ensemble

Comme autrefois cueillir, parmi l'or des jardins,

Les fruits, que va rougir l'automne aux belles mains;

Qu'à la coupe des soirs nos deux lèvres unies

Ne reviendront plus boire, amoureuses, ravies; —

Et devant moi, soudain, un instant entr'ouvert,

Mon destin sombre est là, vide comme un désert !

La terre autour de nous semble un vase d'argile,

Où brûlent des parfums; — comme une mer tranquille,

Le ciel violet luit, pailleté d'astres blonds ;

Le silence est pesant, solennel et profond'...

Nos âmes tout à coup dans un sanglot se fondent,

Puis il n'est plus que nos soupirs qui se répondent,

Comme les doux ramiers, que l'on entend parfois,

Pleurer, les nuits d'été, dans le calme des bois (1).

J'ai parlé tout à l'heure de Mme de Noailles : comme elle encore, Mlle Elisabeth Servain a le sens de l'antique, et dans la dernière partie de son recueil, intitulée Pastels, je tombe sur ces vers, que l'on dirait traduits de l'Anthologie grecque :

LA DANSEUSE

Je suis fille des dieux, et je porte en mes flancs Harmonieux et beaux la grâce des gazelles... Mes bras, dans l'air mobile, ont des souplesses d'ailes. Mes deux pieds sont légers comme des oiseaux blancs; Et la nuit, quand je danse au regard des étoiles, Mon corps semble un rayon de lune se jouant Parmi les vaporeux nuages de mes voiles (2).

Enfin, dans la Désenchantée, n'est-ce pas encore un parfum d'hellénisme que l'on croit respirer?

Funèbre Timonier, Caron, Passeur des âmes,

Qui, sans trêve, fendez l'eau noire au bruit des rames,

Abordez un instant sur la rive, où je suis,

Le coeur sans espérance et les yeux pleins de nuit !

(1) Op. cit., p. 20-22.

(2) P. 52.


RAPPORT SUR LES PRIX LITTERAIRES XXI

Je vous dirai quelle est ma détresse profonde Et pourquoi j'entrerai contente dans la ronde Que mènent aux enfers les morts mystérieux I...

O le' cruel tourment

De voir ses rêves fuir, un à un, lentement Comme un envol sanglant de colombes blessées, Ses beaux espoirs gisants, son ardeur ruinée, Et tout ce qui faisait le bonheur autrefois Mourir, tel un bouquet de lys entre ses doigts ! Maintenant j'ai franchi le seuil de la vieillesse; Depuis longtemps mes jours sont tissés de tristesse, Le voile de l'ennui ne quitte plus mon front. J'ai le regret pour pâle et muet compagnon, Et chaque soir, un peu plus lasse, je supplie Les ParqUes de trancher le fil noir de ma vie (1).

Est-ce à dire que, chez Mlle Elisabeth Servain, la pensée religieuse, par une sorte de régression anachronique, ait fait retour au paganisme grec? Loin de là, car, quelques pages plus haut, et sous ce titre : Vers la lumière, l'auteur, après un touchant appel à « la bonne humilité », conclut sur cet acte de foi chrétienne :

... Seigneur, voici ma gerbe, Bénis-la! •—• Mes désirs sont de riches épis Que des soleils d'amour lentement ont mûris. Et puis, afin qu'un jour glorieux tu m'inspires Des accents plus divins, plus tendres, pour te dire Que je t'aime et t'appelle en mon coeur apaisé, Seigneur, voici mon luth!... Alors, ayant chanté Ton nom, alors ayant senti sur mon front pâle Le baiser du bonheur, — sans plaintes et sans râles, Sous un ciel de septembre, à l'ombre d'un beau soir, Je pourrai voir la mort comme un papillon noir Descendre sur mes yeux, tandis que, feuille à feuille, Soeur des roses, que pleure un jardin qui s'endeuille, Mon âme, aux derniers feux du soleil attristé, Montera vers l'azur de son éternité.

Messieurs, vous ne vous étonnerez point qu'un vieux philosophe, resté dévot envers les Muses, ait pris, au

(1) Op. cit., p. 69 et 70.


XXII SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

risque de vous paraître un peu long, grand plaisir à relire devant vous quelques-unes des meilleures pièces de l'Enclos sauvage : quand il s'agit de poésie, ni l'analyse la plus exacte, ni le commentaire le plus ingénieux ne sauraient remplacer la citation directe. Aussi bien de tels vers se recommandent d'eux-mêmes et justifient hautement un choix sur lequel, au préalable, s'était fait l'accord unanime de votre Commission.

III

Après l'enchantement des beaux poèmes, il nous faut, hélas! avec le prix du Souvenir, retourner aux misères, voire aux horreurs criminelles de la Grande Guerre. Mais, si tristes, si poignantes même qu'elles soient, ayons le courage de nous les remémorer. En face d'une Allemagne dont les haines n'ont pas désarmé, et qui prétend absoudre ces atrocités en alléguant l'excuse de la provocation et la nécessité de faire des exemples, s'impose le devoir de rétablir la vérité sciemment faussée par un peuple qui est demeuré, selon le mot célèbre d'un ancien, aptum mendacio genus, « la race faite pour le mensonge ».

C'est à cette tâche que, dans une publication largement répandue sous ce titre : La légende des francs-tireurs de Dinant, se sont voués les deux bénéficiaires du prix : Dom Norbert Nieuwland, bénédictin de l'abbaye de Maredsous, et M. Maurice Tschoffen, procureur du Roi. Pour bien comprendre le sens et la valeur d'une telle oeuvre, il convient à tout le moins d'indiquer les événements auxquels elle se rapporte.

Le 23 août 1914, la 3e armée allemande, arrivée devant la Meuse, va chercher à passer le fleuve, que défend, sur la rive gauche, le 1er corps d'armée français. On se bat à Dinant, puis les Allemands franchissent la Meuse et continuent leur avance, mais en laissant derrière eux, parmi les ruines fumantes, les cadavres de six cent soixantequatorze Dinantais non belligérants, qu'ils ont passés par les armes : à savoir 92 femmes, dont 16 âgées de moins de seize ans; 577 hommes, dont 22 au-dessous de


RAPPORT SUR LES PRIX LITTERAIRES XXIII

quinze ans et 5 inconnus. La plus âgée des victimes avait quatre-vingt-huit ans, et la plus jeune trois semaines.

Les Allemands eux-mêmes n'ont pas contesté ces chiffres, mais, pour légitimer ces massacres en masse, qui avaient soulevé l'indignation du monde civilisé, ils firent, au cours même de la guerre, paraître un Livre blanc, où ils affirmaient qu'à Dinant la population avait pris les armes contre eux, et que, partant, ils n'avaient fait que se défendre, en fusillant des « civils » à qui, de par les lois de la guerre, il était interdit de se mêler activement à la bataille.

Dès 1917, le Gouvernement belge, par la publication du Livre gris, avait fait justice aussi bonne que prompte de ces diffamations calomnieuses.

Mais, en 1927, l'Allemagne revint à la charge sous la forme d'un nouveau mémoire, approuvé par le Reichstag, et dont l'auteur était le professeur Meurer, de l'Université de Wûrtzbourg.

Or, Messieurs, l'ouvrage que vous récompensez aujourd'hui est précisément la réponse audit mémoire. Daté de 1929, il a pour avant-propos une émouvante protestation signée par les autorités communale, judiciaire et religieuse de la cité martyre. Bourgmestre, président du tribunal, curé doyen, tous, avec la pleine conscience des devoirs que leur impose leur charge, estiment ne pouvoir tolérer que, par un odieux renversement des rôles, les bourreaux allemands se posent en victimes, et représentent comme une bande d'assassins une population civile innocente de toute agression contre eux.

Pour réfuter cette « légende », dom Norbert Nieuwland et M. Tschoffen n'entendent point, suivant leurs propres expressions, « opposer témoignage belge à témoignage allemand », ce qui éterniserait la discussion et rendrait même le problème insoluble. Ils adoptent, au contraire, la seule méthode logique : à savoir, s'en tenir uniquement aux documents officiels allemands, mais les examiner en les confrontant avec les données topographiques et les quelques constatations matérielles encore vérifiables

Si les Allemands s'étaient contentés d'alléguer que


XXIV SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

quelques civils, plus ou moins impulsifs, agissant, en tout cas, isolément, avaient fait feu sur leurs troupes, l'accusation pourrait, a priori, offrir quelque apparence de crédibilité. Dans tout pays envahi il se rencontre, de loin en loin, des « têtes brûlées » qui, en dépit de toutes les adjurations, voire de tous les ordres, enfreignent les lois de la guerre, quitte à payer de leur vie leurs condamnables agissements. Mais de là à prétendre qu'à Dinant tous les non belligérants, demeurés dans la ville, femmes et enfants compris, s'étaient armés, avaient pendant de longues heures tenu tête à des troupes régulières, et que, tirant sans répit des fenêtres, des caves, des toits, des jardins, ils avaient opposé à l'envahisseur une résistance remarquable, selon Meurer, « par sa préparation minutieuse et sa grande extension », vous conviendrez, Messieurs, qu'il y a loin, ou plutôt qu'il y a toute la distance de la vraisemblance... à la fable.

Aussi nos deux auteurs ont-ils beau jeu pour établir l'impossibilité physique d'un pareil soulèvement..

Il suffit, en effet, de jeter un coup d'oeil sur le plan de Dinant pour se convaincre qu'une ville comme celle-là, bâtie tout en longueur, enserrée entre un fleuve et des rochers, n'est assurément pas l'emplacement à choisir pour un combat de rues. Ajoutez à cela que la mobilisation, la fuite devant l'ennemi avaient alors réduit à 4.000 ou 5.000 le nombre des habitants et que, parmi ce résidu de population, les gens aptes à porter les armes, si tant est qu'il y en eût, ne devaient former qu'une infime minorité. D'ailleurs, ces armes, où les eussent-ils prises, puisque, dès le 6 août, sur l'ordre du bourgmestre ils ■ les avaient déposées à la mairie? Qui va donc leur en fournir de nouvelles? Enfin, qui va donner le signal du soulèvement en masse? Puisqu'il y a eu « préparation », il y avait donc un chef. Comment se fait-il alors que, ce chef, nul ne l'ait jamais nommé?

Mais, voici mieux encore. Depuis le 6 août, de petites patrouilles allemandes avaient pénétré dans Dinant. A cette date, il eût été facile d'en venir à bout, et cela sans courir grand risque. Or, aucune de ces patrouilles ne fut jamais attaquée. Il faudrait donc admettre que, pour leur

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RAPPORT SUR LES PRIX LITTERAIRES XXV

eoup d'essai, les soi-disant « Francs-tireurs de Dinant » eussent attendu le 23 août, c'est-à-dire le jour où devait entrer dans leur ville la 3e armée allemande, forte de 7 régiments d'infanterie et de 2 bataillons de chasseurs, sans compter l'artillerie ni les pontonniers. Dans ces conditions, la résistance était-elle possible? Et toute tentative, en ce sens, n'eût-elle pas été la dernière et la plus folle des absurdités?

Messieurs, le temps me manque pour suivre point par point la discussion pressante et serrée, à laquelle dom Norbert Nieuwland et son collaborateur ont soumis le mémoire du professeur Meurer.

Il est pourtant des raisons d'ordre psychologique invoquées par nos auteurs, et que je ne saurais passer sous silence.

Si vraiment les Dinantais avaient opposé à l'ennemi cette résistance collective, que l'on nous dit « mûrie et préparée », le premier soin de l'occupant eût été d'en rechercher le ou les organisateurs. Or, au lendemain du 23 août, les Allemands, maîtres de la ville, n'ont ouvert aucune enquête; bien plus, et contrairement à leur méthode habituelle, ils n'ont nullement inquiété les autorités officielles (bourgmestre, magistrats, clergé) que, partout ailleurs, ils tenaient pour responsables de ces manquements réels ou prétendus aux lois de la guerre. Bientôt même, ces autorités reprennent leurs fonctions; les Allemands les traitent avec déférence et les exemptent de certaines corvées, entre autres des appels hebdomadaires, imposés au reste de la population. Cette subite bienveillance, après les cruautés de la veille, n'est-elle pas de leur part comme un désaveu implicite des accusations par eux portées contre leurs victimes?

Aussi bien s'il y avait eu, à Dinant, des francs-tireurs par centaines, la population les eût non seulement connus, mais encore et surtout honnis comme étant la cause des calamités qui s'étaient abattues sur la ville, et des ruines qui jonchaient son sol. Dans ces conditions, comment leurs noms ne fussent-ils pas parvenus, d'une manière ou d'une autre, jusqu'aux oreilles des occupants?

Or, nous le répétons, tant que les Allemands restèrent


XXVI SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

à Dinant, aucun Dinantais ne fut l'objet ni d'une dénonciation, ni d'une information, ni même d'un soupçon à ce propos.

Toutefois, mieux encore peut-être que ces considérations psychologiques, il est un acte, hautement moral, qui, à mon sens, clôt le débat en faveur de la thèse soutenue — avec tant de force et tant de conviction — par nos deux lauréats.

Ici, laissez-moi céder la parole aux auteurs eux-mêmes : « A l'heure de l'immense soulagement qui vit le départ de l'envahisseur, quand, sur les routes toutes proches, on entendait encore le bruit des pas de ceux qui s'en allaient, chassés de leur conquête, voici le premier usage que la population de Dinant fit de sa liberté reconquise : au milieu des décombres des maisons incendiées, groupés autour de leur bourgmestre, à la face du ciel et la main vers leur église à demi ruinée, tous les Dinantais en ont fait à haute voix le serment solennel : « Il n'y a pas eu « de francs-tireurs parmi nous : nous le jurons! »

« Le geste fut auguste et d'une impressionnante loyauté. Tout commentaire ne pourrait qu'en affaiblir la portée (1).»

IV

MESSIEURS,

A l'exemple de dom Norbert Nieuwland et de M. le procureur Tschofîen, je vous laisserai sur la profonde et réconfortante émotion de ce serment, vengeur de la Vérité outragée; et je terminerai par un simple voeu, qui sera comme le bouquet spirituel de ce rapport : Puisse l'Académie de Stanislas n'avoir jamais à récompenser que des oeuvres semblables à celles qu'elle couronne aujourd'hui! Puisse-t-elle, notamment, eh ce qui concerne le prix du Souvenir, recevoir toujours des travaux d'une telle valeur historique et d'une telle probité.

(1) Op. cit., p. 71-72.


MESSIEURS,

Notre mot français « Vertu » évoque un autre mot latin « Vir, viri » par où s'exprime l'être de volonté, de constance et de force. Tels sont les signes, en effet, sous lesquels nous apparaissent chaque année ceux ou celles que vous avez voulu récompenser. Sans doute, les traits effacés qui, de coutume, représentent ces humbles, la nature, aussi, des devoirs tout modestes auxquels ils se sont attachés font-ils que, trop souvent, leur véritable et vigoureux relief s'accuse, sous des regards parfois superficiels, moins qu'il ne serait juste. Et pourtant, malgré le clair-obscur où se voile, parfois volontairement, le secret de ces existences, il faut savoir pénétrer dans cellesci, comme l'ont fait ceux des vôtres chargés de mettre chacune d'elles en lumière. Seules leurs recherches, ici incomplètement résumées, ont pu dégager chaque fois les ressorts par où des êtres exceptionnels ont délibérément produit leur action et restitué, au mot de Vertu, son sens antique et total. Vous pardonnerez, Messieurs, à l'insuffisance d'un interprête qui, inférieur à sa tâche, n'aura su, ni vous les présenter dans la variété vivante de leurs milieux, ni donner à de beaux exemples le relief émouvant, et parfois magnifique, qui en vérité leur est dû.


XXVIII SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

Les prix à décerner par l'Académie de Stanislas en 1935 s'appliquent, suivant les intentions des fondateurs, aux actes les plus remarquables qui ont honoré notre terre lorraine dans l'ordre de la piété filiale, du dévouement maternel, du dévouement aux familles nombreuses, du dévouement tout court. Pourtant, à examiner ces buts d'apparence si divers, reconnaissons-leur un caractère aux uns et aux autres commun. A savoir la glorification de tout ce qui touche à la solidité, à la pérennité de la famille. Ainsi semble-t-il que les donateurs se soient rencontrés, par quelque instinct de race, dans la défense de ce qui fut, de ce qui reste, dans notre pays, à la base de toute institution terrestre. Respectant néanmoins la succession de leurs points de vue, nous allons vous présenter premièrement les titulaires des prix les plus nombreux, de ceux qui ont pour objet d'exalter avant tout la piété filiale.

I. — Piété filiale.

Vous avez attribué les arrérages du prix Gouy à MUe Renée Blanc (1), réalisant par surcroît la mise à l'honneur de la stabilité du foyer, sous quelque forme qu'elle s'affirme. En effet, les vieux parents sur lesquels veille l'attentif dévouement de Mlle Renée Blanc nous donnent l'exemple du plus solide, du plus persévérant équilibre familial, puisque le père, âgé de quatre-vingtsept ans, la mère, âgée de soixante-seize ans, voient le soir de leur longue union tout éclairé par l'effort quotidien que Mlle Renée Blanc s'est donné pour tâche de réaliser. Ainsi vivent-ils, depuis trente-cinq ans, rue de Belfort, non loin des lieux où jadis tomba le Téméraire, dans un quartier qui, décade par décade, a pris autour d'eux figure toute nouvelle. Cette sérénité des jours qui glissent, cette sécurité des lendemains, ceux qui virent à l'oeuvre Mlle Blanc savent à qui ses parents les doivent.

(1) Nancy, 6, rue de Belfort.


RAPPORT DUR LES PRIX DE VERTU XXIX

Car leur fille, dans l'atelier de couture où elle travaille et où elle est hautement estimée, ne songe, sa journée finie, qu'à regagner au plus vite le logis familial où l'attendent les soins du ménage et ceux, plus absorbants, que réclame la santé des deux vieillards à qui elle a voué ses jeunes forces et sa vie. Tout cela ne saurait aller sans inquiétudes, ni parfois sans alarmes : l'an dernier, Mme Blanc dut subir une grave opération, de laquelle elle se remet avec difficulté. Et voilà des charges nouvelles pour sa fille, qui les accepte avec vaillance, quoiqu'elle se voie contrainte par là à ne plus donner à son atelier qu'une demi-journée quotidienne de travail. Votre Compagnie a voulu mettre en lumière des mérites qui s'ignoraient et a décidé d'attribuer en 1935, à Mlle Renée Blanc, le prix de piété filiale prévu par la fondation Jules Gouy.

Mlle Jeanne Collot (1) s'est inspirée, voici des années, des mêmes vues que Mlle Renée Blanc : elle s'y est tenue avec la même fermeté, consacrant sa vie au service de sa famille. Et rien n'a ébranlé cette continuité dans l'effort. Aujourd'hui, elle est âgée de cinquante-quatre ans : en voici trente qu'à la mort de son père, elle a pris fièrement, au foyer, la place du chef disparu. Sa mère est aujourd'hui octogénaire : le gain modeste de la fille assure seul l'existence des deux femmes, existence irréprochable de tenue comme de dignité, et sur laquelle les témoignages recueillis sont unanimes, qu'ils émanent de la mairie de Bouxières, du curé de la paroisse, de la Coopérative des Forges de Champigneulles, où est employée Mlle Jeanne Collot. Laborieuse, trouvant où il faut, grâce à sa piété solide, le réconfort moral qui explique la continuité d'un tel dévouement, MUe Collot est, à Bouxières, pour tous un modèle. Et vos suffrages, lui attribuant la première partie du prix Bour, avaient trouvé, sur les hauts lieux où s'érigèrent les antiques résidences de nos chanoinesses lorraines, une approbation qui, déjà avant votre décision, s'exprimait avec une force singulière,

(1) Bouxières-aux-Dames.


XXX SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

et à laquelle celui des vôtres chargé de l'enquête ne pouvait, de toute évidence, que s'associer sans réserves.

L'un des autres prix de la fondation Bour est attribué à Mlle Blanche-Joséphine Maupoix (1) qui, cadette de trois filles, a sacrifié, en connaissance de cause et comme ont fait ses soeurs, les espoirs les plus légitimes au devoir premier que lui imposait le salut d'un foyer familialmis en danger. Elle a conservé son père, qui a quatre-vingt-trois ans ; sa mère en avait, à sa mort, quatre-vingt-sept. De tels âges, atteints par les fondateurs d'une famille, témoignent de la continuité d'une sollicitude et de soins qui jamais, à leur égard, n'ont dû se relâcher. Car l'union est totale, dans ce milieu où le travail est à l'honneur et où les épreuves n'ont point manqué. Augustine, la fille aînée, est couturière; Léonie, la seconde, employée chez un dentiste de Nancy : l'une et l'autre, très appréciées de leurs clientèles, contribuent par leurs gains à l'entretien du ménage, aidées en cela par la modeste retraite de leur père, un ancien tapissier de la Maison Majorelle. Mais c'est la troisième fille, M1Ie Blanche-Joséphine Maupoix, objet de la distinction attribuée aujourd'hui par votre Compagnie, qui symbolise, pour ainsi dire, le lien qui va assembler le faisceau de ces dévouements et les vivifier. Couturière comme sa soeur aînée, elle a dû renpncer à sa profession et, malgré sa faible santé, vouer tous les jours de sa vie aux soins directs et incessants que réclamait, avec l'entretien du ménage commun, la santé des vieux parents. Au début de cette année, pourtant, la mort de la mère, si longtemps préservée, est survenue au milieu de la douleur des siens. Le père, accablé par cette séparation, presque aveugle lui-même et impotent, a vu, dans son malheur, se reporter sur lui toute la sollicitude, toute la puissance d'affection de filles dont il demeure légitimement fier, car elles répandent discrètement autour d'elles ce qu'il y a de plus sensible et peut-être de plus rare : l'exemple. Nous remercions respectueusement la femme d'un de nos confrères toujours regretté d'avoir bien voulu le

(1) Nancy, 17, rue Gambetta.


RAPPORT SUR LES PRIX DE VERTU XXXI

rendre ici plus efficace encore, en nous signalant les mérites d'une vie toute de sacrifice et de dignité, comme fut celle de Mlle Blanche Maupoix, à qui l'Académie de Stanislas confère aujourd'hui, ainsi qu'elle l'a fait à MIle Jeanne Collot, l'un des prix de la fondation Charles Bour.

Sur Mme Thiriet (1), née Joséphine Nicolle, les témoignages abondent aussi, et concordent. Car sa vie ne fut qu'une longue suite d'épreuves, auxquelles, seule, lui permit de faire face une vaillance toute vosgienne jointe à la foi la plus fermement assise. Née à Moyenmoutier, mariée à Saint-Dié en 1904, abandonnée en 1910, elle se voyait dès lors mise en face de nécessités pressantes, dures et immédiates. Elle ne désespéra pas, organisa sa vie avec décision, vint prendre logis à Malzéville (là même où elle habite encore aujourd'hui) et, couturière habile, bien vite estimée de tous ceux qui l'employaient, elle se mit avec ardeur à l'ouvrage. Mais voici que, trois années à peine écoulées, son père meurt à Moyenmoutier : à elle de recueillir, dans un mouvement de générosité qui fait contraste avec l'abandon qu'elle a elle-même subi, sa mère, malade et isolée. De nouveau le temps coule, parmi les humbles et quotidiennes traverses que connaissent, hélas ! trop de ménages sans appuis, quand, subitement, une nouvelle catastrophe se produit : la mère est frappée de paralysie. Dans le voisinage, on considère que l'état depuis longtemps maladif de la fille va forcément mettre un ternie au long effort de celle-ci et donc que, cette fois, la séparation des deux femmes s'imposera. Point. Mme Thiriet, pendant treize années, va garder à ses côtés une malade recroquevillée dans son lit d'infirme, et totalement incapable de se mouvoir. Les soins, les sacrifices, les calculs constants qui s'ensuivirent pour celle qui avait ainsi voulu prendre ses responsabilités filiales, on devine ce qu'ils purent être. Pourtant, le logement de Malzéville est demeuré d'une tenue, d'une propreté qui sont irréprochables, des heures de travail exactement réparties per(1)

per(1) rue de l'Église.


XXXII SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

mettent à Mme Thiriet de ne pas faillir à la double et providentielle mission qu'elle s'est imposée et qu'elle nomme simplement son devoir. Aussi quand, en 1933, l'infirme meurt, à l'âge très avancé de quatre-vingt-dix ans, les pleurs et la désolation de celle qui avait pu la conserver jusque-là faisaient-ils le plus bel éloge de la mère et de la fille. D'ailleurs, les appréciations portées sur Mme Thiriet par ceux qui la virent à l'oeuvre sont unanimes. Les termes de générosité, de sacrifice, de dévouement sans mesure y sont sans cesse répétés comme l'expression sincère d'une admiration à laquelle vous avez voulu, Messieurs, vous associer en mettant à son tour le nom de Mme Thiriet, née Nicolle, sur la liste des lauréates entre lesquelles le prix Bour a été partagé.

Vous avez décidé que le prix Pister serait, de son côté, réparti, en 1935, entre Mlle Juliette Berne, qui habite à Toul, route de Bruley, et Mme veuve Laurent, qui est de Viterne. Voici les résultats des enquêtes menées, suivant vos instructions, sur ces deux candidatures :

Mlle Juliette-Marie-Franceline Berne (1) est née à Toul le 25 octobre 1904. Sa mère étant morte, son père eut, d'un nouveau mariage, quatre filles et un fils, dont les âges vont aujourd'hui de treize à trois ans. Puis le père mourut, et il arriva qu'à Juliette Berne est échue la charge effective et réelle de toute la maisonnée.

Déjà, elle l'avait prise depuis longtemps. Aussitôt qu'elle s'était sentie apte à travailler, consciente des difficultés qui autour d'elle s'accumulaient, Juliette Berne avait choisi sa voie, modeste, mais sûre et, comme femme de ménage, avait vite conquis l'estime affectueuse de tous ceux chez lesquels elle avait pris service. Leurs attestations recueillies, de même que celles du maire de Toul, du doyen de la cathédrale où est sa paroisse, abondent en qualificatifs élogieux, mais aussi en appréciations toutes objectives et d'un poids plus direct. Sa conduite exemplaire, l'esprit de sacrifice avec lequel elle a toujours refusé les mariages qui se présentaient, son haut sentiment du

(1) Toul, route de Bruley.


RAPPORT SUR LES PRIX DE VERTU XXXIII

devoir, la bonne humeur, enfin, avec laquelle elle accomplit chaque jour sa tâche lourde et multiple, ont suscité autour d'elle des sympathies qui se sont exprimées avec éloquence. Elles attestent qu'en sus de son travail extérieur, Juliette Berne a voué tout son temps à ses jeunes frères et soeurs qui, sans elle, auraient été démunis des soins les plus urgents. C'est elle qui, chaque soir, en rentrant du travail, lave, nettoie les petits, elle qui, le dimanche, fait les lessives et les raccommodages de toute la maisonnée. Et l'une de vos correspondantes, qui l'eut à son service, résume ainsi son impression : « Elle était la Providence des siens, qu'elle entretenait presque à elle seule... D'où qu'elle vienne, et à quelque titre que ce soit, jamais récompense ne sera plus méritée ni plus utile. »

A quoi votre Commission ne pouvait rien ajouter. Cet équilibre admirable, maintenu par la volonté d'une jeune fille dans une famille nombreuse, qui n'a plus son chef et qu'assaillent, dans de tels milieux, tant de causes de destruction, est aussi, aux temps où nous sommes, pour élever dans leur plein jour des mérites plus directs encore et qui sont, si l'on peut dire, d'ordre national. C'est sans doute ce que votre Compagnie a entendu d'abord marquer, en attribuant à Mlle Juliette Berne, de Toul, la première partie des arrérages de la fondation Pister.

A l'opposite de la route de Bruley, et des sévères mas-, sifs toulois qui la dominent, toujours sous les armes : le Mont-Saint-Michel, la Côte Barine, une autre route se détache au sud du vieux noyau central et mène à Bicqueley, d'où l'on accède au village de Viterne. Viterne, où naquit le professeur Sencert, trop tôt enlevé àl'admiration des jeunes étudiants en médecine de Strasbourg et de Nancy, Viterne où, parmi les vignes et les mirabelliers, des familles enracinées depuis des générations sont pour tous, maintenant plus que jamais, de nécessaires modèles. Au pied des forts et des camps fermés où, régiment par régiment, se succédaient les 27.000 hommes de là garnison touloise d'avantguerre, il semble que nos Lorrains aient été saisis pour

SRHIE VI t. xxxm, ig36 G


XXXIV SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

toujours par le voisinage d'austères et simples vertus qui, elles aussi, allaient s'ignorer jusqu'au dernier sacrifice et desquelles l'exemple est demeuré, là plus qu'ailleurs, impératif. Au reste, la rencontre du double choix que vous venez de faire, dans ce vieux pays, des deux lauréates du prix Pister n'en serait-elle pas, elle-même, une preuve fortuite, mais vraiment opérante? Examinons donc comment se résume, à son tour, la vie de Mme Laurent (1), de Viterne.

Elle y est née en 1890, elle s'y est mariée à vingt ans, avec un jeune cultivateur du lieu. Huit ans après, la voilà veuve, avec la charge de trois enfants, de un à six ans. Un quatrième va naître.

Elle ne désespère pas et, sans aide d'aucune sorte, elle trouve dans le cadre de son milieu natal, grâce au travail calculé et incessant qui fait la force comme la sécurité de nos paysans, les moyens d'élever, sobrement mais vigoureusement, les quatre petits. A ceux-ci s'est adjoint depuis lors un pupille de l'Assistance publique (il a quatre ans maintenant) auquel la mère de famille, malgré de trop insuffisantes subventions, s'est attachée de toutes ses forces et dont elle n'accepterait plus, à aucun prix, qu'il lui fût enlevé.

Quoi de plus simple, en apparence, que de telles vertus? Et que d'autres, dira-t-on hâtivement, en sont, de même, capables ! Hélas ! Messieurs, pour en juger si vite, a-t-on en vérité chaque fois étudié, examiné dans le détail (ainsi qu'on eût dû toujours faire, sur d'autres terrains plus tragiques, des efforts de Yexécutant) la tâche de chaque heure, de chaque minute, à la fois monotone et harcelante, que représente, pour une mère de famille paysanne, commandée par d'autres besognes, l'éducation de deux fils et de deux filles, élevés par elle seule, dans tout le haut sens du terme? Au reste, d'amples développements, et trop vrais, ne sauraient tenir ici la place des réflexions peut-être austères que chacun voudra là-dessus s'imposer. Ce fut votre sentiment à vous, Messieurs, qui avez tenu à accorder à Mme veuve Laurent, de Viterne, le juste prix du dévouement maternel institué par la fondation Pister.

(1) Viterne.


RAPPORT SUR LES PRIX DE VERTU XXXV

Avec MUe Solange Durand (1), lauréate du prix Mangeon, nous nous retrouvons à Nancy, rue de la Madeleine, non loin de Nabécor. Cette toute jeune fille (vingt ans à peine) vient pendant toute une année, de soigner, avec un oubli de soi-même absolu, sa mère, atteinte d'une tuberculose osseuse qui, finalement, a nécessité son envoi au sanatorium de Zuitcoote. Et voici qu'à son tour cette enfant va prendre la direction de la famille, car sa mère a laissé à sa charge un petit frère, une petite soeur — dix et huit ans — nés d'un second mariage. Solange Durand doit, par surcroît, tenir le ménage, dont l'aspect reste, comme par le passé, irréprochable et il lui faut s'activer plus que jamais, dans la période difficile que traversent tant de corps de métiers, à sa profession de couturière en chambre afin d'apporter, aux ressources de la petite famille, l'appoint matériel qui leur est nécessaire. Courageuse, toujours de bonne humeur, ardemment attachée à son devoir de piété filiale comme à toutes les obligations qu'il comporte, Mlle Durand s'est toujours montrée d une modestie dans l'effort qui commande l'admiration. On ne s'étonnera pas que l'Académie de Stanislas ait été heureuse de sanctionner chez une si jeune fille de si rares qualités, en décernant à MUe Durand le prix de la fondation Mangeon.

M. Clément Karleskind, qui réside 116, rue de Vaugirard, à Paris, a obtenu l'an dernier un de vos prix littéraires, le prix du Souvenir, duquel les arrérages sont de 1.200 francs. Par une décision qui l'honore, votre lauréat littéraire de 1934 a demandé que l'Académie défalquât, du total, une somme de 500 francs pour l'attribuer en 1935 « à une jeune fille méritante à tous égards ».

Par là s'unissent, comme toujours, et de la façon la plus heureuse, les buts de vos deux Comités : celui des Prix Littéraires, celui des Prix de Vertu. Ce dernier, qui déplore trop souvent son indigence devant tant de mérites qui lui sont en vain présentés, se réjouit sincèrement de ce précédent, un précédent à généraliser, et

(1) Nancy, 4, rue de la Madeleine.


XXXVI SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

qu'il ne saurait oublier. Aussi associe-t-il d'ores et déjà, du fond du coeur, ses confrères du généreux Comité des prix littéraires à ses espoirs de demain, à sa reconnaissance et à sa joie d'aujourd'hui!

Cette joie, Mlle Marie Guéret (1), lauréate du prix Karleskind, la partage, ainsi que vous le pensez, tout d'abord. Née à Nancy en 1894, modiste depuis l'âge de treize ans dans la même maison, rue Maurice-Barres, elle n'a cessé, dès que ses forces le lui permirent, de soutenir par son travail et par ses soins ses parents âgés, quoiqu'elle fût elle-même d'une santé souvent chancelante. Discrète, douce, pieuse, elle est pour ses compagnes d'atelier un modèle intégral : sur elle toutes s'accordent et il n'est point douteux que l'honneur fait par l'Académie de Stanislas à Mlle Marie Guéret ne recueille, chez ceux qui ailleurs 1 ont vue à l'oeuvre, une adhésion qui sera générale.

A Jeandelaincourt, Mlle Jeanne Marsillier (2), employée à la Coopérative de l'Usine, fut, jusqu'à cette année, l'unique appui de trois femmes : sa mère, sa grand'mère, sa tante, de qui l'existence était toute suspendue aux gains modestes qu'une jeune fille de vingt-cinq ans peut rapporter à la maison. Accablée d'infirmités qui furent jusqu'au bout soignées par Mlle Marsillier avec la plus tendre sollicitude, la grand'mère vient de mourir, mais la tâche d'un véritable soutien de famille ne s'en trouve point pour autant diminuée. Car ni la mère ni la tante, atteintes, l'une d'une paralysie de l'estomac, l'autre d'un mal qui la tint, tout récemment encore, six mois alitée, ne sont en mesure de fournir aucune aide aux besoins de la maisonnée. A un âge où tant d'autres ne songent, de nature, qu'au plaisir, voici une jeune fille qui a voulu se donner toute au devoir; à ses yeux, les sacrifices passés né comptent plus : elle est prête à s'en imposer d'autres, et d'autres encore. L'Académie a voulu qu'une si belle vaillance fût, elle aussi, publiquement sanctionnée. Et elle a accordé à Mlle Jeanne Marsillier, de Jeandelaincourt, le prix de la fondation Jeanne Bourgon.

(1) Nancy, 28, rue des Quatre-Ëglises.

(2) Jeandelaincourt.


RAPPORT SUR LES PRIX DE VERTU XXXVII

Jadis, en 1926, l'une de vos récompenses alla à une toute jeune fille, Madeleine Barba (1) qui, orpheline à dix ans, avait été recueillie par son oncle et sa tante et s'était faite aussitôt le soutien des deux vieillards, accablés déjàpar l'âge et parlamaladie. Depuis lors, depuis 1926, la tante de Mlle Barba est morte, laissant sa nièce seule avec son vieil oncle impotent (un ancien sous-officier au 69e), sur lequel elle a reporté toute sa sollicitude, sans égards pour la limite de ses propres forces. Paralysé du côté droit, le malade a exigé des soins incessants, de jour et de nuit, dont le détail a rempli, depuis 1926, la vie de sa nièce et dont l'exposé donnerait, de ce que peut être une abnégation de toutes les minutes, l'impression la plus émouvante. Mais, en même temps, vu la précarité de ressources qu'il fallait pourtant augmenter, Mlle Barba qui, pendant un temps, avait été comptable professionnelle, cherchait à occuper les rares loisirs que lui laissait le paralytique à des copies au greffe de la Cour. Faible appoint, dans un ménage pressé par trop de nécessités. Maintenant, l'oncle de Mlle Barba est mort : elle a rempli jusqu'au bout la tâche que lui commandaient l'affection familiale comme la reconnaissance et il faut espérer que les épreuves de la vie lui seront, dorénavant, moins constamment sévères. Dès aujourd'hui, vous avez voulu que cette noble persévérance dans l'effort fût récompensée et vous avez attribué à Mlle Madeleine Barba, 18, rue Michelet, à Nancy, le prix Charles Nicolas.

II. —■ Dévouement maternel et familles nombreuses.

Parmi ces dernières, la famille Blattner (2) qui habite à Nancy-Villers, route d'Épinal, a été l'objet de témoignages extrêmement élogieux, émanant des personnalités les plus qualifiées et les mieux placées pour apprécier l'ordre, la propreté, la confiance mutuelle qui caractérisent ce beau ménage de Lorraine. Huit enfants vivants (quatre filles, quatre garçons : l'aîné a douze ans) et un neuvième

(1) Nancy, 18, rue Michelet.

(2) Nancy, 20, rue d'Épinal.


XXXVIII SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

malheureusement décédé malgré les soins les plus intelligents : tel est le tableau que nous présente aujourd'hui avec fierté, dans un intérieur modeste, une mère jeune encore, mais avisée et vaillante. Ajoutons que M. Blattner, employé aux tramways depuis 1916, donne aux siens tous, ses instants libres et qu'il montre, par son exemple et son souriant entrain, qu'une vie ordonnée, même avec des charges sévères, parfois angoissantes, permet de faire face aux nobles obligations qu'elle s'est créées. C'est l'honneur de votre Compagnie que de mettre en relief de telles vertus quand leur discrétion même les laisserait dans l'ombre. Et c'est pourquoi vous avez attribué aujourd'hui à Mme Blattner, sur les arrérages de la fondation Jules Gouy, le prix destiné aux familles nombreuses et au dévouement maternel.

Voici comme se présente le cas de Mme Arnette (1), qui habite à Nancy, rue de Saverne, au rapport de celui de vos délégués qui a visité la famille : « ... Veuve depuis huit mois, mère de sept enfants vivants, dont cinq sont mineurs et demeurent à sa charge, cette digne femme, sans autres ressources que son travail de ménagère, élève admirablement sa nombreuse lignée. »

Ainsi se résumerait, de même, le tableau d'une famille d'autrefois. Nous y voyons une mère qui, attachée aux fonctions les plus modestes, fait preuve, dans l'organisation de sa maison, d'un rare esprit d'ordre, de méthode et de prévoyance. Jamais les enfants, toujours extrêmement propres, ne manquent ni à l'école ni aux offices; les responsabilités sont établies et, partout, les plus grands ont la charge des plus petits. Chose plus remarquable, peut-être, dans le milieu où vivent Mme Arnette et les siens : l'admiration pour celle qui est l'animatrice de cette belle famille est générale et se traduit par la profonde et publique estime où la tient l'unanimité de ses voisins. C'est vous dire, Messieurs, que l'honneur que vous vous disposez à faire à Mme veuve Arnette, en lui accordant le prix Audiat, sera non seulement la plus juste

(1) Nancy, 39, rue de Saverne.


RAPPORT SUR LES PRIX DE VERTU XXXIX

des récompenses, mais, par ses répercussions, le plus efficace des exemples.

Dix enfants, dont l'aîné n'a que quatorze ans, sont nés dans la famille Perny (1); un onzième est attendu, qui consolera, par sa venue, des parents infiniment méritants, mais attristés de n'avoir pu conserver, de cette lignée magnifique, que cinq garçons et une fille. Admirons quand même ce foyer demeuré si vivant, cette mère de famille attentive et prévoyante qui tient, avec une ferme douceur, les rênes hautes (comme il convient) à tout ce petit monde, ce père de famille consciencieux autant que travailleur qui, entré il y a huit ans à la tannerie Luc, y a gagné l'entière confiance de ses chefs qui viennent même de lui confier l'emploi de contre-maître. D'où, sans doute, aujourd'hui, une amélioration sensible dans les ressources de la maisonnée. Mais c'est qu'aussi les petits se font grands, les dépenses s'élèvent. Et Mme Perny, malgré des charges pour d'autres absorbantes, a voulu continuer de faire des ménages hors de chez elle, attentive à tout ce qui peut améliorer le sort des siens et préparer, pour eux, l'avenir. Vous avez, une fois encore, voulu mettre ici à l'honneur les vieilles vertus de France, celles qui firent notre Passé et qui, seules, pourraient garantir notre Avenir. C'est pourquoi vous avez attribué à Mme Perny, l'un des prix consacrés, par la générosité de M. Pister, à l'encouragement des mères de famille chargées d'enfants et méritantes. |^

Mme Cayrou (2) habite avec son mari Nancy depuis longtemps : c'est une femme modeste, attachée à son devoir et laborieuse dans l'âme. Elle travailla pendant longtemps aux Doigts de Fée, rue Saint-Dizier, et aussi à Laxou comme femme de ménage, faisant enfin de la broderie chez elle et apportant par là une contribution minime mais nécessaire, à l'entretien d'une famille où affluent les causes de dépense. C'est qu'en effet Mme Cayrou

(1) Nancy, y4, rue Mac-Mahon.

(2) Nancy, 81, rue du 20e-Corps.


XL SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

va avoir son huitième enfant (trois sont morts) et que le salaire du mari, employé aux Pompes funèbres, où il est hautement apprécié par ses chefs, ne pourrait suffire à des besoins d'année en année plus pressants. Que de traverses! Que de difficultés! Mme Cayrou les connaît bien, elle sur qui pèse aujourd'hui, avec l'attente d'une nouvelle et proche maternité, une cruelle infirmité des jambes, desquelles l'une se trouve parfois à demi-immobilisée. La seconde partie du prix Pister ne pouvait aller à une famille plus méritante : ceux qui ont collaboré à votre enquête sont là-dessus unanimes et c'est ainsi que vous en avez décidé.

On sait bien que les villages heureux, comme est Glonville, n'ont pas d'histoire! Si, pourtant. Chaque année, le nom de Glonville réapparaît dans vos Annales avec celui d'une famille du pays qui, comptant au moins quatre enfants vivants, sera la bénéficiaire du prix Virginie Jacquot, spécialement attribué à Glonville. En 1935, votre choix s'est porté sur M. Alfred Robinet et sur sa femme Catherine, née Renard (1), mariés depuis 1928 et dont les quatre enfants s'échelonnent de six mois à six ans. Si difficiles que soient par là les débuts d'un jeune couple, celui-ci sait déjà qu'on trouve aux champs, dans la vue des enfants et des moissons qui grandissent, les plus sûrs motifs d'encouragement. Mari et femme sont eux-mêmes nés à Glonville : que l'union se maintienne dans une famille agrandie et voilà plus tard, pour chacun, la sécurité des lendemains, la vie ordonnée sur le sol natal et, ce qui est plus précieux que tout, l'indépendance. Devant des espoirs qui s'enracinent, on est tenté de rendre grâces, avec le poète latin d'il y a deux mille ans, au bienfait éternel qu'apportaient déjà, en des temps comme aujourd'hui indécis, les certitudes d'une terre maternelle, ouverte à tous : « ... Justissima tellusï »

Maire et curé s'accordent, à Glonville, pour faire le plus bel éloge de la famille Albert Robinet. Nous avons dit

(1) Glonville.


RAPPORT SUR LES PRIX DE VERTU XLI

que l'Académie de Stanislas avait voulu y joindre, avec ses voeux, l'attribution des arrérages du prix Virginie Jacquot pour 1935.

III. — Dévouement.

Les données du prix Lâchasse sont telles qu'elles vous permettent d'inscrire parmi vos lauréats le nom du jeune Auguste Beaucourt (1), né à Baccarat, le 14 février 1908. Malgré son âge, il a déjà connu, comme tant d'autres (usines fermées, emplois réduits en nombre) les pénibles effets d'une crise dont chacun souffre, aggravés pour lui par les obligations qu'il s'est imposées vis-à-vis de sa mère, veuve, malade et sévèrement éprouvée. Renonçant délibérément à d'autres espoirs, il consacre à l'entretien de celle-ci ce qu'il gagne, lui donne en outre tout son temps disponible, trop heureux d'assurer, à celle qui l'a admirablement élevé, la sécurité d'une vieillesse paisible et d'un repos durement mérité. D'une conduite privée exemplaire, d'une abnégation qui ne se dément pas, Auguste Beaucourt, de qui tous ses employeurs font l'éloge, a été choisi par vous comme titulaire du prix de la fondation Lâchasse en 1935.

C'est à un dévouement d'ordre encore plus modeste que vous avez attribué le prix René de Goussaincourt, puisqu'il s'agit d'une de ces personnes d'âge et de discrétion que prennent à leur service les curés de nos campagnes. Celle qui, parmi bien d'autres, vous a été signalée s'appelle Mlle Marie Thévenin (2), elle est née à Puxe (Meurthe-et-Moselle) en 1873 et, de 1898 à 1915, n'a cessé de soigner, avec une abnégation constante, le curé malade d'Onville, l'abbé Ronguevaux, qui mourut en 1915. Malgré qu'Onville fût alors sous le coup de l'occupation ennemie, malgré les difficultés qui s'ensuivaient, malgré les épreuves, Marie Thévenin continua de donner ses soins avec le même zèle — avec la même piété, pourrait-on

(1) Nancy, rue Callot, École Gallot.

(2) Onville (Meurthe-et-Moselle).


XLII SÉANCE PUBLIQUE DU 22 DÉCEMBRE 1935

dire — à la mère du défunt qui, à son tour, décédait en 1921, âgée de quatre-vingt-deux ans. Et, tout de suite, d'autres obligations plus directes vont réclamer celle qui, maintenant, a pris l'habitude du sacrifice : sa propre mère, elle aussi très âgée, des neveux, des nièces qui sont à élever... Est-ce, pourtant, dans le cadre de la famille, le repos? Point. Trois ans à peine écoulés, on la rappelle au chevet d'un autre malade, le nouveau curé d'Onville, M. l'abbé Dégarde, atteint à son tour par l'infirmité et qui, impotent et alité, ne saurait se mouvoir sans une aide extérieure. A ce nouveau devoir, Marie Thévenin ne s'est point dérobée : elle s'y est maintenant consacrée avec une sérénité tranquille qui fait l'admiration de son entourage et des habitants d'Onville, de qui le maire lui-même a voulu se faire l'interprète. C'est pourquoi, en accord complet avec tous ces témoignages, l'Académie a décidé d'accorder cette année, à Mlle Marie Thévenin, les arrérages du prix René de Goussaincourt.

Ici se termine la liste des hauts faits pacifiques desquels bien des Lorraines qui vivent autour de nous furent les héroïnes. Car même une humble gouvernante de presbytère, lauréate de la fondation créée par l'ancien officier de mobiles qu'était René de Goussaincourt, ne nous présente, d'elle à lui, qu'un contraste d'apparence. Les titulaires de nos prix de vertu sont, on l'a remarqué, pour la plupart des femmes. A l'égal des pères, des frères qui, avant-hier, hier, donnèrent au pays leur long et sanglant labeur et parfois leurs vies, elles ont pris place, doucement, mais fermement, sur l'éternelle ligne du front, celle qui ne connaît point d'Armistice et où la lutte contre la souffrance, les épreuves, la maladie ne se terminera jamais. Que du moins un peu de lumière éclaire de temps en temps le champ discrètement fleuri par tant de vertus ignorées, c'est, Messieurs, l'honneur de vos traditions que d'y veiller, la joie de vos amis que d'y applaudir et d'ap porter leur merci aux Lorraines d'aujourd'hui qui, derrière la barrière dressée contre tant d'assauts par le Devoir familial ont, comme ceux d'autrefois, su et voulu « tenir ».


Bien que l'immortalité soit un privilège attaché aux Académies, c'est toujours avec mélancolie que l'on remonte dans leur passé pour rappeler les faits, les actes, les travaux que chaque jour qui passe éloigne davantage de nous et votre secrétaire annuel ressent d'autant plus vivement cette mélancolie qu'il doit évoquer le souvenir de ceux qui vous ont quittés et qui comptent parmi vos confrères les plus anciens et les plus regrettés.

Au cours de cet exercice, votre Compagnie a perdu deux membres titulaires, MM. Hufîel et Georges Etienne, deux associés-correspondants anciens membres titulaires, MM. Châtelain- et Thoulet, trois associés-correspondants, MM. Georges Harmand, Abel Mansuy et Lucien Brocard.

Le 5 août dernier, votre Compagnie rendait les derniers honneurs à l'un de ses membres les plus assidus, M. Gustave Hufîel, sous-directeur honoraire de l'École nationale des Eaux et Forêts, officier de la Légion d'honneur, membre correspondant de l'Académie d'Agriculture.

Vous avez toujours reconnu le rôle important — bien

SÉANCE PUBLIQUE DU 7 MAI 1936


XLIV SÉANCE PUBLIQUE DU 7 MAI 1936

que discret et souvent méconnu — du forestier dans la vie des sociétés humaines. Si loin que l'on remonte dans le passé, on y découvre l'importance économique et sociale de la forêt. Aux époques les plus anciennes, les hommes y cherchaient les fruits, la cire, le miel, le gibier, les feuilles mortes qui leur servaient de couche, les troncs d'arbres qui les abritaient, les branches qui les chauffaient et c'est avec reconnaissance qu'à l'ombre des feuilles, ils recueillaient l'eau claire des sources qui s'offraient à eux en chantant. C'est pourquoi les anciens peuplaient les clairières et les carrefours sylvestres de divinités tutélaires dont le culte parfois s'est prolongé jusqu'à nous.

Pour n'être plus sacrée, la forêt n'en est pas moins indispensable à l'homme, et c'est au forestier qu'il appartient d'en dispenser les bienfaits. Il règne sur le domaine des sources et des arbres, il est le maître des eaux et des bois, qu'il aménage au mieux des besoins des hommes. H doit diriger la vie de la forêt, déterminer les droits de ses usagers, la défendre contre les destructions, la lancer à la conquête de la montagne et des dunes, régler le débit de ses eaux, adapter sa production aux nécessités économiques. Pour accomplir ces missions diverses, le forestier doit être à la fois un naturaliste, un juriste, un historien. Or, votre confrère, M. Hufîel, en possédait les qualités à un degré éminent, il était en outre un lettré dont la clarté d'exposition et l'élégance du style ont facilité — en France et à l'étranger — le rayonnement de la science forestière réservée jusque-là aux techniciens et à quelques initiés.

Gustave Huffel est né le 4 février 1859, dans la vieille cité alsacienne de Haguenau, à la lisière de la grande forêt dont il aimait, dès l'enfance, à suivre, au gré de ses promenades, la vie mystérieuse. L'appel de la forêt le conduisit, en 1879, à l'École forestière, puis en FrancheComté, en Lorraine et en Dauphiné et, en 1888, en Roumanie, dans le massif boisé des Karpathes où il appliqua son esprit observateur et réfléchi, non seulement à l'examen des méthodes pratiquées, mais à l'étude des principes forestiers de la science allemande. Le


COMPTE RENDU DE L'EXERCICE 1935-1936 XLV

12 octobre 1889, Gustave Hufîel était chargé du cours d'économie forestière et d'aménagement à l'École nationale des Eaux et Forêts, où il enseigna pendant trentesept ans.

M. Hufîel a non seulement îormé de nombreuses générations de forestiers, mais a laissé une oeuvre qui fait autorité en France et à l'étranger, notamment en Roumanie, en Allemagne et en Russie. Il est incontestablement l'un des maîtres de la science forestière, dont il a su mettre en lumière les origines françaises en rendant à Réaumur, à Buffon, à du Monceau, l'hommage qui leur est dû.

Il a écrit de nombreux ouvrages parmi lesquels plusieurs sont classiques et ont leur place dans la bibliothèque de tous ceux qui s'intéressent à la forêt.

Tel cet ouvrage sur Les Arbres et les peuplements forestiers, paru en 1893, synthèse des principes essentiels relatifs au développement des arbres et des massifs, et à la formation de la valeur des produits. Tel ce traité à'Économie forestière, en trois volumes, véritable encyclopédie, résultat de quinze années d'études et de réflexion. Telle encore l Histoire des forêts françaises, qu'il décrit depuis les origines jusqu'au début du xixe siècle, avec une maîtrise et une érudition qu'aucun écrivain n'avait atteint jusqu'alors.

En étudiant le Comté de Dabo, ses forêts et droits d'usage et l'histoire de la forêt de son pays natal, La Forêt sainte de Haguenau, M. Hufîel s'est placé au premier rang des historiens locaux de la France de l'Est. Dans certaines pages, l'impassibilité de l'historien disparaît sous l'émotion du fils de l'Alsace qui, après quarante-huit ans d'absence, ne retrouve plus les chênes vénérables, merveilles respectées, qu'il venait visiter comme des amis, chênes tombés sous la hache des barbares qui en vingt ans en ont abattus 100.000.

M. Hufîel était associé-correspondant de votre Compagnie depuis 1913, membre titulaire depuis 1920, vous appréciez la haute valeur du savant dont la vaste et claire intelligence s'étendait à toutes les branches de l'activité humaine ayant rapport à la îorêt, et vous


XLVI SÉANCE PUBLIQUE DU 7 MAI 1936

aimiez en lui la modestie et la simplicité qui étaient le signe de sa délicatesse et de sa droiture.

C'est aussi un savant qui aimait s'effacer avec cette courtoisie dont on a dit qu'elle était la fine fleur de la charité, que votre Compagnie a perdu le 26 octobre dernier, en la personne du Dr Georges Etienne, proîesseur à la Faculté de Médecine, membre correspondant de l'Académie de Médecine, officier de la Légion d'honneur, membre titulaire de l'Académie de Stanislas, depuis le 13 janvier 1932.

M. le proîesseur Georges Etienne était né à Saint-Dié, en 1866; il avait fait ses études de médecine dans votre ville; agrégé en 1895, il fut nommé professeur de pathologie interne en 1913 et professeur de clinique médicale en 1914 à la Faculté de Nancy.

Chercheur infatigable, observateur attentif, il poursuivait dans son laboratoire l'étude des problèmes scientifiques les plus ardus; professeur — dont le savoir avait une étendue encyclopédique — soucieux tout à la fois d'instruire ses élèves et de former leur âme au noble apostolat de la profession médicale, il excellait dans l'art d'enseigner. Il a laissé une oeuvre scientifique considérable, répartie en près de 500 mémoires et rapports et de nombreux élèves qui conservent à leur maître vénéré un sentiment de piété reconnaissante.

Avant tout votre confrère était un médecin, c'est-àdire celui qui guérit parfois, soulage souvent, console toujours; il aimait ses malades et, dès l'abord, son sourire dissipait les angoisses; devant le combat que livrent à notre frêle organisme les forces du mal, il ne désespérait jamais; avec le plus admirable dévouement il soignait ceux qui se confiaient à lui et la justesse de son diagnostic s'alliait à ses connaissances scientifiques, pour soulager les souffrances.

Ce médecin dévoué, ce savant proîesseur était aussi un humaniste, dont l'esprit se plaisait dans le commerce des auteurs classiques. Au IIIe Congrès de la presse latine qu'il présida le 17 octobre 1934, il développait ses vues sur la civilisation méditerranéenne et la mentalité


COMPTE RENDU DE L'EXERCICE 1935-1936 XLVII

latine avec une élévation d'idées, une érudition, un sens de l'actualité qui témoignent de la puissance de sa pensée.

Devant ses collègues émerveillés, il fit surgir du passé les vieilles civilisations phénicienne, mosaïque, égyptienne, grecque, romaine carthaginoise, qui s'étaient enchevêtrées avant de s'épanouir en une seule; il évoqua les peuples divers qui se heurtèrent avant de s'unir sous la même loi et il montra comment ce grand oeuvre ne put s'accomplir que parce que la Méditerranée lui offrait le cercle de ses rivages, l'harmonie de ses climats, l'unité de son ciel.

Et lorsqu'il rappelé l'effondrement de « la vieille et dure civilisation romaine », sous le cosmopolitisme, l'humanitarisme, la corruption des moeurs, c'est une leçon qu'il offrait à la méditation des peuples dont la gloire et la force, si haut qu'elles aient pu s'élever, s'écroulent, lorsqu'ils ne savent plus réagir dans le sens national.

C'est par un appel aux peuples latins d'Italie, d'Espagne, du Portugal, de France, du Luxembourg, de Wallonie, de la Suisse romande et de la Roumanie, et aussi aux Grecs de qui est issu le génie latin qu'il termine son magistral discours, appel à l'union pour maintenir les caractères de logique, de clarté, de synthèse dans la pensée et de droiture, d'énergie et d'enthousiasme dans l'action qui sont la marque du génie latin. Recueillons pieusement l'appel de celui qui nous a quittés trop tôt et, pour rester Français, gardons le respect des humanités et maintenons l'amitié des peuples latins.

Le 2 janvier, succombait, à l'âge de quatre-vingt-treize ans celui qui était votre doyen : M. Julien Thoulet, professeur honoraire à la Faculté des Sciences de Nancy et à l'École supérieure de la Marine, chevalier de la Légion d'honneur, associé-correspondant de votre Compagnie le 6 mai 1892, membre titulaire le 5 mai 1893, redevenu associé-correspondant le 8 novembre 1913, lorsqu'il prit sa retraite et vint se fixer à Paris.

De même que M. Hufîel s'était épris de la forêt dès l'enfance, dans ses courses à la poursuite des papillons, à travers la forêt de Haguenau, de même M. Thoulet


XLVIII SÉANCE PUBLIQUE DU 7 MAI 1936

s'est épris de la mer dès l'enfance, en jouant sur les flots bleus de la Méditerranée qui baignent le golîe de sa ville natale : Alger et l'amour de la mer a îait de votre confrère un poète et un savant.

M. Thoulet avait rêvé d'être marin; mais son rêve ne se réalisa pas : il devint professeur de minéralogie à la Faculté des Sciences de Nancy, où il enseigna pendant trente et un ans; mais ce n'est pas en vain qu'il avait entendu l'appel de la mer, et de notre plateau lorrain sa pensée s'en allait bien souvent vers les océans dont elle étudiait la nature et scrutait les mystères, c'est ainsi que dans celle de nos universités qui est la plus éloignée de tout rivage, vécut l'apôtre d'une science jusqu'alors bien délaissée, la science de l'Océan et c'est dans votre ville que réalisa son oeuvre celui que S. M. le roi d'Espagne Alphonse XIII avait baptisé le patriarche de l'Océanographie.

Chaque fois qu'il le pouvait, il retournait à l'Océan. De ses croisières : à Terre-Neuve, au Cap Vert, aux Canaries, en Méditerranée avec le prince de Monaco, il rapportait des observations qu'il étudiait dans son laboratoire et dont il tirait des études, toujours accueillies par l'Académie des Sciences avec le plus vif intérêt.

L'admirable dans l'oeuvre de Julien Thoulet, c'est la lucidité avec laquelle le savant a discerné par la seule puissance de son esprit ce qui se passe dans les profondeurs océaniques inaccessibles à l'homme. Si l'astronome, de son observatoire, étudie dans la profondeur des cieux, le mouvement des astres, du moins peut-il atteindre ceux-ci grâce à ses instruments. Thoulet, sans sortir de son laboratoire, par la seule puissance de son esprit, par le seul moyen de sa logique et de sa méthode a pu discerner ce qui se passe dans les abîmes de l'Océan.

Il y a vu les courants ébranler l'équilibre des masses d'eau que les savants croyaient jusqu'alors immobiles; il y a découvert les volcans qui projettent la lave et l'eau; il a recherché les cas de la diffusion thermique et de la diffusion saline dans ces profondeurs; il a étudié l'histoire géologique de l'île de Pâques, « infiniment petite, soli-


COMPTE RENDU DE L'EXERCICE 1935-1936 XLIX

tude qui émerge tristement dans l'immense solitude de l'Océan Pacifique ».

Votre éminent confrère fut un savant consciencieux, qui ne retenait de ses recherches que les résultats dont l'exactitude s'exprimait dans une mesure, dans un chiffre ou dans une loi précise. Il fut aussi un poète. Maître des secrets arrachés aux profondeurs des eaux, il s'enthousiasmait devant la puissance des forces marines, et devant la splendeur tantôt farouche, tantôt séduisante, de l'immensité des mers.

Il y a exactement quarante ans, le 7 mai 1896, ici même, M. Julien Thoulet prononçait son discours de réception à l'Académie. C'était, en prose, un hymne à la mer, il y évoquait ses souvenirs d'enfance sur la côte algérienne, dans la lumière, les chants, les odeurs marines, et dans l'exaltation de rêves où le savant devait trouver l'inspiration de toute son oeuvre.

C'est un honneur, qui a son originalité, d'avoir compté dans vos rangs un poète qui fut un grand savant, celui à qui ne peut être contesté le titre de fondateur de la science océanographique dans l'enseignement supérieur français.

Avec M. Emile Châtelain, agrégé de philosophie, professeur honoraire au> Lycée de Nancy, chevalier de la Légion d'honneur, c'est encore un de vos anciens qui, à l'âge de quatre-vingt-sept ans, disparaît.

Né à Nancy le 16 mai 1848, Emile Châtelain était reçu licencié es lettres en 1868 et s'inscrivait à la Faculté de Droit. A la fin de sa première année, il se présentait à l'École normale supérieure où il était reçu avec le n° 1. Sous la direction de Lachelier et de Fouillée, il s'orientait vers la philosophie et après avoir enseigné au Puy, à Moulins, à Tours, à Besançon, il revenait dans sa ville natale former les jeunes Nancéiens à l'étude de la sagesse.

Animé d'une curiosité toujours en éveil et doué d'un sens critique aigu, il réduisait à leur plus simple expression et parfois au néant les conceptions doctrinales de l'apparence la plus solide. Devant son impitoyable exaSÉRIE

exaSÉRIE t. xxxni, ig36 D


L SÉANCE PUBLIQUE DU 7 ' MAI 1936

men, les certitudes semblaient se dérober et les affirmations hésiter.

Ce maître, qui avait fait le tour de tous les systèmes, analysé les oeuvres des plus grands philosophes, étudié les solutions que la science apporte aux problèmes posés par la philosophie, hésitait à fixer sa pensée dans une doctrine. Ce qu'il cherchait dans son enseignement, résultat d'une longue méditation, c'était moins à dogmatiser qu'à « éveiller les idées »; suivant la méthode de la vieille pédagogie, il voulait former les esprits plutôt que les garnir de notions et de principes.

Est-ce le mystère auquel aboutit l'examen des systèmes philosophiques qui incita Emile Châtelain à réserver un jugement qu'il ne voulait donner qu'en toute connaissance, en toute conscience? Quoi qu'il en soit, il n'a rien écrit qui se rapporte à la philosophie et c'est vers l'examen des réalités de la vie politique, économique et sociale qu'il tourna la vigueur de son esprit clair, méthodique et précis. Dans ce domaine, il a laissé une oeuvre éparse dans de multiples études imprimées ou manuscrites, qui le placent au premier rang des économistes de notre époque.

Que ce soit sur le contrat de travail, l'impôt ou le capital, chaque fois qu'elle paraissait, une étude d'Emile Châtelain attirait l'attention des maîtres de la science économique en France et à l'étranger, et des professeurs éminents, comme M. Gide et M. Rist, se sont inspirés largement dans leurs traités d'économie politique des travaux de votre confrère.

Économiste et philosophe, M. Châtelain était aussi « l'honnête homme » d'autrefois, bon, courtois et cultivé, que regrettent tous ceux — et ils sont nombreux — qui ont eu l'avantage et l'agrément de le connaître.

C'est en 1907 que M. Georges Harmand était admis dans votre Compagnie au titre d'associé-correspondant. D'origine lorraine, M. Harmand, avocat à la Cour d'appel de Paris, s'était spécialisé dans l'étude des questions de propriété littéraire et artistique qui intéressent au plus haut point les membres de votre Compagnie.


COMPTE RENDU DE L'EXERCICE 1935-1936 LI

Qu'il s'agisse du contrat d'édition, du droit de reproduction, des brevets d'invention, de la collaboration dans les oeuvres intellectuelles du droit moral de l'auteur, M. Georges Harmand, dans les nombreuses études qu'il publia, apporte des solutions judicieuses, présentées dans un style agréable. Avec M. Harmand, votre Compagnie a perdu en novembre dernier un défenseur averti des droits et des privilèges de cette République des Arts et des Lettres à laquelle vous appartenez.

Cette année, le 29 février, vous aviez la douleur d'apprendre le décès de l'un de vos associés-correspondants les plus actifs, M. Abel Mansuy, membre de votre Compagnie depuis le 24 octobre 1919, docteur es lettres, membre de l'Académie des Sciences de Varsovie (section des belles-lettres et du droit), l'un des Français qui, par la plume, la parole et l'action ont le plus contribué à resserrer les liens qui unissent la Pologne et la France, la Lorraine et la patrie de votre royal fondateur.

Après avoir fait ses études de lettres à la Faculté de. Nancy, où il obtenait, en 1899, le diplôme d'études supérieures d'histoire et de géographie pour un remarquable mémoire sur les Sociétés populaires à Nancy pendant la Révolution, M. Abel Mansuy partait pour la Pologne comme professeur de français. Très rapidement, par son travail, son intelligence, sa grande urbanité, il se faisait une place dans la société intellectuelle de son pays d'adoption.

Ayant appris le russe et le polonais, il s'initiait à la littérature et à l'histoire des pays slaves et publiait plusieurs études sur les poètes, les romanciers et les historiens polonais, et sur les rapports intellectuels et politiques de la France et de la Pologne dans le présent et dans le passé.

En 1912, son livre Le Monde slave et les classiques français aux XVIe et XVIIe siècles, mettait en relief la science de l'historien et la finesse du lettré, mais dans le même temps qu'il évoquait les figures de Pascal, de Cyrano de Bergerac, de Ronsard, et des écrivains polonais de leur époque, il consacrait la plus grande partie


LU SÉANCE PUBLIQUE DU 7 MAI 1936

de son temps à une enquête sur l'administration française en Courlande et en Lithuanie, pendant l'année 1812; oeuvre considérable, résultat de dix années de recherches d'archives, dont s'emparèrent les Allemands lorsqu'ils entrèrent dans Varsovie.

Votre confrère avait étudié aussi la vie de Jérôme Bonaparte, en Pologne, et laissé sur lui une remarquable étude.

M. Abel Mansuy ne fut pas seulement un professeur et un homme de lettres. En tout Lorrain, il y a un homme d'action et M. Mansuy a su réaliser en Pologne une oeuvre où se continue aujourd'hui encore son effort de bon Français. L'école française, fondée par lui en 1919, après la libération de la Pologne, devenue le Lycée français de Varsovie, dont il fut le directeur jusqu'en 1932, maintient en Pologne le prestige de là France.

M. Mansuy comptait dans le monde des lettres, des arts et des sciences de Varsovie et de Cracovie des amitiés qu'il savait diriger vers sa patrie. Il fut un correspondant dans le sens le plus actif du mot, un intermédiaire serviable et averti entre votre Compagnie et les sociétés scientifiques polonaises et s'il n'a pu assister à vos séances, comme il l'aurait aimé, vous pouvez être assuré que bien souvent, de sa maison de Varsovie, sa pensée s'envolait vers vous, cherchant le meilleur moyen de servir tout à la fois son pays d'adoption, la Pologne, sa grande patrie, la France, et sa province natale, la Lorraine, dont, à ses yeux, vous représentez devant l'étranger, la haute figure spirituelle.

Il y a quelques jours, M. Lucien Brocard, professeur à la Faculté de Droit de Nancy, correspondant de l'Institut de France, chevalier de la Légion d'honneur, votre associé-correspondant depuis le 21 février 1913, était frappé en pleine activité.

Nommé professeur d'économie politique à la Faculté de Droit de Nancy en 1906, M. Brocard répandait son enseignement au delà de l'Université, dans les groupements nancéiens où sa parole était hautement appréciée. C'est sous les auspices de l'Union régionaliste lorraine,


COMPTE RENDU DE L'EXERCICE 1935-1936 LUI

qu'en 1909, il donna l'une de ses premières conférences dont le sujet était : « La Lorraine dans le mouvement économique français ».

M. Brocard a publié de nombreux ouvrages où s'affirment une clairvoyance très grande dans l'examen des faits, un sens pratique des affaires publiques et privées, et le souci de rechercher dans le passé les leçons dont le présent peut profiter. Deux de ses oeuvres ont établi sa réputation d'économiste : « Les doctrines économiques et sociales du Marquis de Mirabeau dans VAmi des hommes » et ses « Principes d'économie nationale et internationale ».

Avec M. Brocard, les Nancéiens ont perdu un guide éclairé au milieu de la complexité de la vie économique moderne et vous-mêmes, un savant qui honorait votre Compagnie.

MESSIEURS,

L'hommage rendu à la mémoire des confrères trop nombreux qui vous ont quittés, me laisse peu de place pour saluer les confrères nouveaux et louer comme il conviendrait les mérites que vous avez reconnus en eux.

Vous avez agréé la candidature de trois membres titulaires : MM. Bonfils-Lapouzade, André Rosambert et Jean Thiry et celle de six associés-correspondants : MM. Adolphe Berlet, Michel François, Georges Sadler, Roger Biais, M. l'abbé Rolin et M. Nicolas Iorga.

M. Bonfils-Lapouzade était procureur général près de la Cour d'appel de Colmar, lorsque vous l'avez élu membre associé-correspondant; c'est à Nancy, où il compte de nombreux amis, qu'il a pris sa retraite et le 5 juillet dernier, vous l'avez nommé membre titulaire.

Il semble que ce soit au contact des provinces reconquises que s'est réveillé le lettré qui sommeillait sous l'hermine du magistrat. C'est en effet vers la fin de sa carrière, en Alsace, à partir de 1920, que votre confrère a entrepris cette série de conférences et d'études qui


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révèlent le talent de l'historien et laissent deviner les préoccupations du patriote.

Attaché, dès l'armistice, aux juridictions d'Alsace et de Lorraine, M. Bonfils-Lapouzade avait aperçu clairement l'oeuvre essentielle que.les fonctionnaires d'Alsace et de Lorraine avaient à remplir. Pendant quarante-huit ans, l'Alsace et la Lorraine avaient vécu sous des lois étrangères; un état d'esprit particulariste s'était formé. Après la victoire, il y avait une vie alsacienne et une vie lorraine qu'il s'agissait de raccorder à la vie française, oeuvre délicate qui exigeait de l'intelligence, du tact et du dévouement.

M. Bonfils-Lapouzade comprit la grandeur de cette mission. A la tête du Parquet général d'Alsace et de Lorraine, il s'y consacra avec un zèle, une foi, une connaissance des hommes et des choses qui devaient contribuer puissamment à ranimer la pensée française là où elle avait paru s'effacer et calmer les esprits qu'agitait l'intrigue autonomiste.

Mais l'écrivain et le conférencier, qu'après l'Académie de Metz vous avez admis dans vos rangs, poursuivit sa mission au delà de l'enceinte des tribunaux.

Dans ses trente conférences de droit pénal comparé français et étranger, dans ses discours sur la Pologne opprimée, sur l'Alsace pendant et après la guerre, sur la Cour de Colmar, sur les gens du Roi près le Conseil souverain d'Alsace, sur l'abbé Wetterlé et sur bien d'autres sujets que le temps ne me permet pas de citer, M. Bonfils-Lapouzade dissipe des préjugés, rectifie des erreurs et fait rayonner, sur les esprits qu'avait tenté d'obscurcir le génie germanique, la claire lumière de la pensée française.

Aux yeux de certains d'entre vous, vétérans des Marches de l'Est, votre confrère a peut-être un autre titre à faire partie de votre Académie lorraine, car il relie notre époque à une époque glorieuse où la France était plus grande et plus forte. Par sa famille maternelle, en effet, famille de soldats au service de la France dont le berceau était Sarrelouis, M. Bonfils-Lapouzade rattache notre génération à celle qui vivait sous la protection de


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de Sarrelouis et de Landau, sentinelles avancées de la France.

M. Bonfils-Lapouzade est un témoin; il peut attester la fidélité française des Sarrelouisiens. Il peut l'attester car il a parlé à de vieux soldats survivants de la Grande Armée, aux descendants des onze généraux, des vingtdeux colonels et des centaines de légionnaires officiers, sous-officiers et soldats qui naquirent dans la citadelle de Vauban.

Il peut dire aussi le prestige dont il était entouré par ses camarades de classe, lorsqu'en 1876, il suivait les cours du collège de Sarrelouis, prestige incomparable qu'il tenait uniquement de sa qualité de Français et peutêtre pourrait-il vous confier quelle tristesse assombrit les coeurs au soir du 13 janvier 1935, dans certaines maisons datant de Louis XIV, où déjà, la même tristesse avait plané, au soir de Waterloo et au soir de Sedan.

M. André Rosambert a été nommé votre associé-correspondant le 1er décembre 1933 et votre rapporteur a pu déclarer que ce qui le distinguait, c'était l'universalité de ses connaissances. Depuis cette époque, le champ déjà immense n'a fait que s'étendre et son activité s'est employée avec une ardeur sans cesse renouvelée dans les domaines les plus divers.

Docteur en droit, lauréat de la Faculté de Droit, licencié es lettres, chargé de cours à la Faculté de Droit, président de l'Alliance française, secrétaire général ou membre du Comité de nombreuses sociétés savantes ou d'entr'aide sociale, secrétaire général de l'Office central des oeuvres d'entr'aide sociale, secrétaire général de l'Association française pour le progrès social, membre du Comité de l'Association lorraine d'études anthropologiques, membre de la Société d'ethnographie de Paris et de la Société d'Archéologie lorraine, M. A. Rosambert a composé une oeuvre littéraire dont la variété reflète la diversité des occupations qu'atteste l'énumération de ses titres.

Juriste, il a écrit sur La Veuve en droit canonique jusqu'au .XIVe siècle, et a rédigé, en collaboration avec Me Dulluc, un Manuel pratique de Droit à Vusage des


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femmes. Sociologue et historien, il a étudié la secte religieuse des Lippowans de Bakovine et la légende des crimes rituels. Passionné d'ethnographie, il a donné sur les pays formés du démembrement de l'empire austrohongrois, des études qui témoignent d'une information très avertie et d'une grande clairvoyance.

L'Autriche, la Yougoslavie et particulièrement cette région du Banat de Temesvar où il est né — de parents français — et où il a découvert des colonies de Lorrains fixées depuis cent quatre-vingts ans, sont l'objet de ses travaux et c'est avec émotion qu'il expose Nos raisons lorraines d'aimer la Yougoslavie, et qu'il raconte comment il s'est attaché à cette petite Lorraine isolée en territoire étranger, dont il nous a dit le charme « délicieusement archaïque » et « la fidélité qui brave les siècles et les dictons malveillants ».

Cette première découverte des villages de Saint -Hubert CharleviUe et Scultour, peuplés de Lorrains émigrés entre 1752 et 1770 incita votre confrère à d'autres explorations et tel le pèlerin de jadis, il s'en est allé à travers l'Autriche, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Roumanie, à la recherche des îlots français en Europe centrale et orientale.

Et lorsqu'il retrouve, comme à Mercydorf, en Roumanie, ou dans la plaine d'Austerlitz en Tchécoslovaquie, des descendants de Lorrains, dont le nom à peine déformé trahit l'origine, et qui vivent au milieu d'objets familiers transportés lentement, voilà bientôt deux siècles, des régions de la Meuse, de la Meurthe et de la Moselle, vers celle du Danube, c'est une grande joie qu'il éprouve et c'est aussi un devoir qu'il s'impose : celui de réveiller dans l'âme de ses frères retrouvés les traditions des ancêtres et la fierté de tenir à la France par le chaînon lorrain.

M. André Rosambert est un pèlerin qu'anime la foi de l'apôtre : il croit à la renaissance des amitiés françaises chez ces Français de l'étranger dont il suffit parfois d'un mot venu du coeur pour ranimer des sentiments que l'on croyait éteints. Dans une de ses dernières études : Ethnographie et propagande, il élargit son action jusqu'à dresser


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un plan de propagande française à l'étranger dont il démontre l'opportunité et propose l'exécution aux hommes de bonne volonté.

L'oeuvre de M. André Rosambert dépasse les frontières de notre Lorraine, c'est parce qu'il est né en Hongrie qu'il a eu l'idée de l'entreprendre et parce qu'il est Lorrain qu'il a le courage de la réaliser.

Vous avez nommé M. Rosambert membre titulaire le 20 mars 1936, dans la même séance vous nommiez également membre titulaire M. Jean Thiry, votre associécorrespondant depuis le 18 mai 1934.

Docteur en droit, docteur es lettres, diplômé des sciences politiques, lauréat de la Faculté de Droit de Paris, lauréat de l'Académie Française, chargé de cours à la Faculté des Lettres de Nancy, économiste et financier, président de la Fédération des Orphelins de guerre, votre nouveau confrère peut rivaliser pour l'activité et l'universalité des connaissances avec M. Rosambert, mais si la diversité caractérise le talent de ce dernier, l'unité caractérise celui de M. Thiry, unité que symbolise l'ordonnance harmonieuse des constructions impériales vers lesquelles il a toujours été attiré.

M. Jean Thiry est l'historien du Sénat de Napoléon. Après l'avoir étudié en détails dans ses thèses de droit et de lettres, il l'a présenté au grand public dans une étude d'ensemble du plus haut intérêt. Il a su mettre en lumière — comme aucun de ses devanciers ne l'avait fait — l'importance de cette assemblée dans laquelle l'Empereur avait voulu rassembler les plus grandes illustrations de la politique, des sciences, des arts, de la magistrature et de l'armée. Il a montré son rôle dans l'établissement de l'Empire, dans le domaine législatif et judiciaire, dans la protection des droits individuels, dans l'organisation militaire de la France et son action primordiale dans la chute de l'Empire.

Ce qui fait la valeur et l'originalité de l'oeuvre de M. Jean Thiry, c'est qu'il ne s'est pas borné à étudier l'origine et le mécanisme d'une institution : il fait vivre cette institution, il met à jour ses ressorts cachés


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et dévoile la psychologie des hommes qui l'ont animée de leur intelligence et de leurs passions, de leur vertu et de leurs faiblesses.

En marge de cette étude sur le Sénat impérial, M. Thiry a tracé un magistral portrait de M. de Cambacérès, archichancelier de l'Empire, l'un de ces grands juristes de la France royale qui, avec notre compatriote Régnier, duc de Massa, ont apporté au régime nouveau la science et l'expérience qu'ils avaient acquises sous l'anciern et ont ainsi relié l'Empire à la Monarchie.

M. Thiry poursuit ses travaux sur l'époque impériale; la chute de l'Empire garde encore bien des secrets qui n'ont pas été révélés et pose bien des problèmes qui n'ont pas été élucidés; nul plus que notre confrère n'a de savoir et de pénétration pour écrire sur cette époque l'ouvrage définitif que nous attendons.

M. Adolphe Berlet, président de tribunal honoraire, juge de paix à Nancy, élu associé-correspondant le 25 octobre 1935, appartient à une famille nancéienne, qui n'est pas tout à fait étrangère à votre Compagnie, et son père, M. le sénateur Edmond Berlet, fut votre associécorrespondant.

Jeune magistrat, Adolphe Berlet a cédé à l'inclination qui le portait vers les belles lettres et dès le début de sa carrière, il donnait des articles de critique artistique et littéraire dans des journaux de Paris et de Nancy. A parcourir la longue liste de ses productions, il semble que l'on ait sous les yeux plutôt l'oeuvre d'un professeur de droit ou de lettres que celle d'un juge chargé de punir le crime et de redresser les torts..

Il a consacré ses loisirs de sa longue carrière à des recherches d'archives d'où il a tiré des études documentées comme celle sur Charles le Téméraire et René II, sur la Municipalité de Bayeux de 1789 à 1799 et sur la Révolte des flotteurs de bois de Clamecy, et des biographies de soldats lorrains et notamment celles de Chevert, le héros de Prague et du général Nicolas Haxo.

Juriste, il collabore aux pandectes françaises, au Recueil de Sirey, au Journal des Parquets, au Répertoire


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général de jurisprudence coloniale, à la Revue pénitentiaire et de droit pénal et publie une dizaine d'ouvrages de droit qui mettent en valeur sa science juridique.

M. Adolphe Berlet, dont la curiosité d'esprit n'est jamais lasse, saura trouver dans nos archives — et peutêtre dans ses dossiers — des études dont le sujet fera l'agrément et l'intérêt de vos séances.

Originaire de Dommartin-lès-Remiremont dans les Vosges, licencié es lettres, sorti le premier de l'École des Chartes, membre de l'École française de Rome, titulaire de la première médaille de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres au concours des antiquités nationales de 1935, M. Michel François, archiviste aux archives nationales a été élu votre associé-correspondant le 20 décembre 1935.

C'est dans la région de Remiremont où l'histoire est toujours vivante et où les monuments évoquent le passé le plus lointain de notre province que M. François a pris le goût de l'archéologie et des archives, témoins de la grandeur et de la décadence, de l'espérance et de l'inquiétude des siècles écoulés.

Très rapidement, il a parcouru les premiers échelons de la hiérarchie chartiste et par ses travaux, a gagné l'estime de ses maîtres et de ses savants confrères. Son ouvrage sur le Comté de Vaudémont est l'oeuvre d'un historien qui sait ordonner un récit, faire la critique des textes et présenter les faits dans un sytle clair et facile. Au dire de votre confrère, M. Pierre Marot, c'est là « un des ouvrages fondamentaux de l'histoire de la Lorraine médiévale ». A l'École française de Rome, votre nouvel associé a commencé sur le cardinal de Tournon des recherches d'archives dont il saura tirer un ouvrage qui consacrera sa réputation d'historien.

Pour être courte, la carrière du jeune érudit qu'est M. François — il n'a pas trente ans — n'en est pas moins bien remplie et aux Archives nationales il poursuit des études dont vous pouvez être assuré qu'en bon « lotharingiste » il saura faire profiter sa province natale et son Académie.


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Lorsqu'il revint se fixer à Nancy, peu de temps avant la guerre, l'artiste qu'est M. Georges Sadler, ancien professeur au Conservatoire de Musique de Bruxelles, paraissait devoir mériter vos suffrages pour l'art de la. Muse Euterpe dans lequel il excellait plutôt que pour une oeuvre de propagande comme celle de la Société Erckmann-Chatrian.

M. Sadler est originaire du pays messin; revenu sur les rives de la Moselle après un long séjour à l'étranger, il entendit l'appel des siens restés sur la terre annexée et qui se croyaient oubliés; il partagea leurs inquiétudes et compatit à leur angoisse, et en communion de pensée avec son vieil ami, votre confrère Emile Nicolas, il fonda, le 16 janvier 1914, à Nancy, la Société Erckmann-Chatrian.

Il fallait dans un langage simple, émouvant, à la portée de tous, dire aux enfants d'Alsace et de Lorraine les aspirations des Français, restés sur le sol de la patrie, qui rie se résignaient pas et qui non seulement y pensaient toujours mais en parlaient souvent.

La voix des romanciers du pays de Phalsbourg, de Saverne et de Sarrebourg parut celle qui pouvait être la mieux comprise. Emile Erckmann et Alfred Chatrian avaient su en effet maintenir dans la mémoire du peuple français le souvenir de Sarrelouis et de Landau vibrant de l'espoir d'être délivrés, lorsqu'en 1830, la Belgique le fut par nos armes. Et leur nom fut placé au fronton de l'Association que fondait Georges Sadler.

L'oeuvre de M. Sadler, avant, pendant et après la guerre, soutenue par de grands français comme le maréchal Lyautey, Maurice Barrés, le Président Poincaré, contribua puissamment à maintenir très haut le moral des Alsaciens et des Lorrains et à faciliter le retour à la patrie des provinces séparées.

D'autres préoccupations sollicitent maintenant M. Sadler. Il n'a pas oublié que Erckmann et Chatrian sont avant tout des écrivains régionalistes ; la Société Erckmann-Chatrian s'est transformée en un Comité qui groupe une élite « exclusivement guidée par le culte de la Lorraine » et qui, chaque année, décerne un prix et


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parmi vous, Messieurs, il en est quelques-uns qui ont eu l'honneur d'être distingués par lui.

M. G. Sadler a fixé sa demeure sur les bords de la Moselle, entre Metz et Nancy, à Novéant; là, il fait la liaison entre les deux cités jadis rivales; membre de l'Académie de Metz et associé de l'Académie du roi Stanislas, il ne peut que travailler avec plus d'activité et de dévouement à la grandeur de la Lorraine...

M. l'abbé Rolin, curé doyen de Nomeny, a déjà été distingué à deux reprises par votre Compagnie qui lui a décerné le prix du souvenir en 1929 et le pris Dupeux en 1932.

Lauréat de l'Académie Française, qui lui attribua le prix Thérouanne, M. l'abbé Charles Rolin était digne à tous égards d'être élu votre associé-correspondant et il l'a été le 6 mars 1936. Votre nouveau confrère, dans ses paroisse de Champenoux et de Nomeny, s'est attaché non seulement à l'exercice de son ministère religieux, mais à la vie de ces villages dans leur passé lointain et pendant la guerre. C'est ainsi qu'il a écrit pour Champenoux La bataille qui sauva Nancy, et La vie d'un village lorrain avant la Révolution, et pour Nomeny, la Défense du Couronné de la Seille.

Il termine, en Ce moment, Nomeny, seigneurie messine et marquisat lorrain, dont quelques chapitres ont paru déjà dans le Bulletin de la paroisse.

Historien des batailles qui ont ensanglanté le front du Grand Couronné, M. l'abbé Rolin sait d'autant mieux animer le récit d'un combat qu'il en connaît mieux les héroïsmes et les souffrances. Il a, en effet, servi pendant toute la guerre dans notre division de fer et, pour sa belle conduite rehaussée d'une blessure, a mérité cinq citations, la Médaille militaire et la Légion d'honneur.

Historien, M. l'abbé Rolin s'est mis avec application au travail du fouilleur d'archives, à la recherche des pièces qui ressuscitent ce qui n'est plus et parfois expliquent le présent. Il sait faire revivre la vie d'autrefois d'après les documents puisés aux meilleures sources et


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dans l'historien paraît un sociologue et un économiste qui peut-être s'ignore.

Pour votre Compagnie, M. l'abbé Rolin sera un correspondant dont vous pouvez espérer une collaboration féconde.

Au concours littéraire de 1935, vous avez décerné le prix Dupeux à M. Roger Biais pour deux ouvrages intéressant la Lorraine : La Forêt de Nancy et une Esquisse de la propriété dans le massif de VAvant-Garde; votre rapporteur, M. Charles Bohême, en vous les présentant, soulignait la valeur de ces ouvrages et vous avez donné à son jugement la plus magnifique approbation en élisant le jeune lauréat associé-correspondant le 20 mars dernier.

M. Roger Biais, inspecteur adjoint des Eaux et Forêts, est sorti en 1929 de l'École nationale des Eaux et Forêts et déjà une dizaine d'études viennent attester que chez les « jeunes » le goût des travaux, de l'esprit et les études désintéressées ne sont pas abandonnés. Que votre nouveau confrère parle du « Séjour en France d'un forestier danois », de « Buffon, pépiniériste », de « L'homme et la forêt », du « Bois d'Anon », de la « Forêt de Haye », du « Massif de l'Avant-Garde », du « Mobilier d'un charbonnier de Champigneulles en 1604 » ou de « La structure du paysage rural français », il le fait avec une égale aisance. Ces études mettent en lumière non seulement la compétence du forestier qui aime la forêt, mais la valeur de l'historien et la pensée du disciple de Le Play et de Brunhes, qui ne sépare pas l'homme de son sol, de sa société et de ses ancêtres. L'oeuvre — qui n'est qu'à ses débuts — de M. Roger Biais est déjà une utile contribution à la « géographie humaine » et vous pouvez être assuré que votre nouveau confrère représentera parmi vous la science forestière avec le même éclat que les Gustave Huffel, les Charles Guyot, les Fliche et les Broilliard.

En janvier dernier, M. Iorga, ancien recteur d» l'Université de Bucarest, ancien président du Conseil des Ministres de Roumanie, sollicitait l'honneur d'être admis


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à l'une de vos séances et d'y présenter une étude sur « Les relations du roi Stanislas avec la Moldavie et l'empire ottoman ». C'est à votre éminent Secrétaire perpétuel, l'historien de Stanislas, qu'il appartiendrait d'apprécier la valeur de cette communication, aussi me bornerai-je à noter que celle-ci vous a paru digne de retenir votre attention et qu'à la courtoisie de l'illustre conférencier, vous avez tenu à répondre en le nommant associé-correspondant étranger, le 3 avril dernier.

M. Nicolas Iorga est l'une des plus remarquables personnalités de la science historique contemporaine.

Ancien élève de l'École des Hautes études de Paris, malgré les charges qu'il assumait dans la direction de l'État roumain, malgré les voyages qu'il fit en Europe et en Amérique comme ambassadeur officieux de sa patrie, il a composé une oeuvre qui est le résultat d'un effort digne du plus laborieux des bénédictins.

Il est avant tout l'historien du peuple roumain, dont il a retracé l'émouvante épopée et le développement notamment dans ses relations avec la France et les États balkaniques.

Ses ouvrages sont écrits en roumain, en italien, en allemand et, ces temps derniers, le plus souvent en français, ce qui peut vous faire espérer de nouvelles communications du correspondant étranger que vous possédez maintenant dans l'Europe sud-orientale, dont il est une des savantes personnalités les plus éminentes.

En mars dernier, l'un de vos membres titulaires les plus fidèles, les plus sympathiques et les plus dévoués M. Lucien Michon, doyen honoraire de la Faculté de Droit, vous demandait de recevoir une démission que son départ de Nancy rendait obligatoire. M. Michon a marqué son passage dans votre Compagnie par une collaboration intellectuelle de près de trente années, il vous laisse un nouveau règlement qu'il a rédigé en 1915 en conciliant le respect des traditions et les nécessités des temps nouveaux; pendant six ans, il a exercé les fonctions de questeur avec une expérience et une amabilité à laquelle vous avez toujours rendu hommage. Vous avez


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estimé qu'il convenait de reconnaître de tels services et dans votre séance du 3 avril dernier, vous avez décerné à M. le doyen Michon le titre de membre honoraire.

Messieurs, cette année l'Académie Française a fêté solennellement le tricentenaire de sa fondation (17-20 juin) ; votre Compagnie y fut représentée par M. le général Colin et une adresse rédigée par votre président, M. Léon Malgras, fut remise à votre illustre soeur. Aux fêtes du tricentenaire du Muséum d'Histoire naturelle, 24-29 juin, c'est M. Lucien Cuênot, membre de l'Institut, qui reçut la mission de vous représenter.

* * *

Au cours de cet exercice, plusieurs de vos membres ont été, à juste titre, distingués.

Votre Compagnie a été honorée en la personne de votre président, M. Léon Malgras, qui, le 15 avril dernier, reçut des mains de votre confrère, M. Fernand Rousselot, l'insigne de chevalier de la Légion d'honneur au cours d'une cérémonie où un juste hommage fut rendu — notamment par votre Secrétaire perpétuel, M. Pierre Boyé — au poète, à l'écrivain, au journaliste.

Vous avez aussi applaudi aux distinctions qui ont reconnu le mérite de plusieurs de vos confrères.

M, le premier président Reiter a été élevé au grade de commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur; M. Edmond des Robert et M. Emile Nicolas ont été faits chevaliers du même ordre. M. André Gain a été nommé président de la Société des études locales dans renseignement publie. M. le chanoine Fiel, élu membre correspondant de l'Académie de Metz, a été couronné par l'Académie Française, pour son ouvrage sur le Chapitre ia Latrtm et la Prmiast tandis que M. le général Coin et M. le colonel Blaison recevaient chacun un prix Monihyon et M, le Dr Gabriel Richard le prix Bloiièat de l'Académie de Médecine.

Pour tenniner ce long rapport, H ne nie reste qu'à jeter un coup d'oeàl rapide sur vos travaux académiques.


COMPTE RENDU DE L'EXERCICE 1935-1936 . LXV

Votre séance de décembre fut consacrée aux prix de vertu et aux prix littéraires et vos autres séances à la lecture de travaux dont je me bornerai à donner la simple énumération.

M. le chanoine Renard a fait le récit de la première installation de la mère Alix Leclerc à Nancy, M. le professeur Michel vous a présenté les portraits de la Faculté de Médecine de Pont-à-Mousson; M. Jean Thiry a étudié successivement la France avant l'invasion de 1814, le siège de Soissons et la bataille de Craonne; M. Louis Sadoul a fait revivre les derniers jours de la Cour impériale à Metz; M. Iorga a étudié les relations du roi Stanislas avec la Moldavie et l'Empire ottoman ; M. A. Rosambert vous a révélé l'existence de villages français dans la plaine de Slavkow (Austerlitz, en Tchécoslovaquie); M. Pierre Boyé a évoqué la vie et la mort du chancelier de La Galaizière ; M. le chanoine Fiel vous a fait le tableau de la bataille de Sainte-Geneviève, d'après les notes manuscrites de Mer Thouvenin, et votre rapporteur a tenté de rechercher les origines lointaines des régions de France.

Il y aura bientôt quatre-vingts ans, en l'année 1857, votre rapporteur annuel, M. Alexandre de Metz-Noblat, exprimait le regret que « le mouvement qui emportait la société vers les sciences se fît sentir jusque dans les Académies », et que l'histoire et la littérature fussent négligées.

C'est peut-être une constatation inverse qu'il faudrait faire aujourd'hui et un souhait qu'il conviendrait de formuler : celui que les savants que compte votre Compagnie se décident à présenter à leurs confrères le résultat de leurs recherches et de leurs méditations, que nous autres, modestes lettrés, nous recevrons avec reconnaissance et profit.

SÉRIE VI. t. xxxm, lg36


MEMMIE TITULAIRE

DISCOUKS DE RÉCEPTION

MESSIEURS,

Vers la fin. du xvie siècle, quand florissaient à Paris Ronsard, joac-him du Bellay et leur docte Compagnie, une petite ville de Lorraine, Charmes, voyait naître une suit» et bien modeste Pléiade* de laquelle l'oeuvre littéraire, parfois multiple, est toujours marquée par quelque retour 1 affectueux sur l'histoire de sa cité natale. Nicolas Reaaay, dans son Discours des Choses advenues en Lorraine, Georges AulMry, dans sa Description de, la Lorraine et de Num's-, Jean Ruyr, dans son Histoire des Saintes Anii§ mités fa ¥èget Nicolas Noniesius, « Charmensis », dans sa Ik'xrripMom du Ètmiëe et ;ses Épîtres dêdîcafovres, s'ingéuitait chaque fois à quelque apport aux récits qui nourrirent leurs enfances charmesiennes et, d'abord, au LaMcaïi des malheurs qui fondirent sur leur petite ville, uni siècle avant leur naissance, aux temps du Téméraire et tfe ses bandes. Sans se douter que lents fils à eux-mêmes seTOal, à leur tour, dès Famvêe des Suédois de la Guerre


GUERRES D AUTREFOIS, LEÇONS D AUJOURD HUI LXVII

de Trente ans, les témoins, à Charmes, d'une nouvelle et aussi totale catastrophe, nos gens de 1580 nous content, bonnement, ce que leurs aïeux ont subi, sans en tirer vanité, ni même (dirait-on) toujours certitude...

Écoutons Jean Ruyr, à la fin de son livre : « Amy lecteur, jouis de ce petit labeur... et donne occasion, aux bons esprits de notre postérité, de faire un jour quelque ouvrage plus accomply, avec les aydes et enseignements que ta diligence et la mienne lui fourniront. » Avait-il donc, ce Jean Ruyr, prévu qu'un Barrés referait derrière lui, dans le même air salubre, la promenade souriante du Haut-duMont et du Pré-des-Gascons? Ou sa pensée s'était-elle portée plus loin, sur ceux qui sont ici, Messieurs, l'honneur de votre Compagnie et qui, par des textes strictement étudiés, scrutés, rapprochés, ont su faire, de notre Histoire lorraine, une réalité plus que jamais exacte, lumineuse et pleine? Qu'il soit cependant permis, même à d'autres, trop indignes de l'honneur que vous leur fîtes en les accueillant, de ramasser des miettes de cette Histoire, pour qu'en profite peut-être un jour quelque Exécutant d'hier, attentif à comparer l'une ou l'autre des vérités de détail d'un passé lointain à celle qu'à leur tour, et dans les mêmes lieux, ses yeux ont vues et ses oreilles entendues.

En effet, les leçons de la guerre, dans un pays éprouvé comme le nôtre, furent de tous les temps et des plus humbles terroirs. Deux anciens épisodes pourtant, tirés, à deux époques, de la vie de la même petite ville mosellane, Charmes, ont paru pouvoir résumer, au cours de leur simple exposé, quelques-uns de ces enseignements. A de brefs et modestes tableaux, le xve siècle d'abord (celui du Téméraire), le xvne ensuite (celui de Richelieu) vont ici servir de cadres.

I. — Prise de Charmes par le Téméraire.

Au xve siècle, la géographie des pays soumis aux ducs bourguignons explique, de la Hollande à la Saône, la


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continuité de leur longue politique. Sans doute, symbole dont ils s'enorgueillissent, quatorze hérauts d'armes portent-ils (total unique au monde) les noms et les couleurs d'autant d'États différents, à eux inféodés. Mais leur domaine n'est point, pour cela, d'un seul tenant. Au Nord, Luxembourg, Brabant, Hainaut, Flandre, Artois, Namur et le reste; au Sud, comté et duché de Bourgogne; plus au Sud, l'alliance savoisienne et, au delà des Alpes, l'alliance milanaise n'empêchent que le couloir soit fermé, qui mènerait, par le plus court, des pays de pardeçà, aux pays de par-delà. Car, entre les deux groupes, il y a une Lorraine interposée qui dérange déjà la commodité des vues et le besoin de symétrie que toute dynastie, comme tout possesseur terrien, porte en soi.

Aussi, par des prévisions lointaines et par le lent travail des générations, les ducs qui se sont succédé en Bourgogne ont-ils tendu chacun, l'un après l'autre, à gagner sur l'obstacle. Et, tout d'abord, à le morceler.

Depuis longtemps, une Maison seigneuriale originaire de la Comté de Bourgogne, la Maison des Neufchâtel, a pris pied, par un mariage avec les Vaudémont, dans la Lorraine moyenne. Rien d'écrit, qui subsiste sur les missions qui purent être transmises alors, de suzerains à vassaux, dans un siècle où, si fréquemment, ordres et instructions se donnaient de bouche à bouche (comme hier, à la Guerre, aux heures d'action). Mais les faits parlent.

En 1475, quand apparaîtra Charles le Hardi, qui n'est point encore le Téméraire, les Neufchâtel détiennent, au centre de notre pays, Châtel-sur-Moselle, Chaligny, Bainville-aux-Miroirs, les vastes terres qui en dépendent et qui se joignent en demi-cercle sur la Moselle. En 1463, Thiébaud de Neufchâtel, maréchal de Bourgogne, a même failli mettre la main sur Épinal : seule, la résistance des bourgeois l'arrêta. Mais les espoirs de sa Maison, liés à ceux du grand-duc d'Occident, restent sans limites : « Outre-Cuydance de Neufchâtel » est l'adage que toujours on leur appliqua. Et, déjà, un Neufchâtel est sur le siège épiscopal de Toul, une Marguerite de Neufchâtel sur le trône abbatial de Remiremont : de bout en bout, le long


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chemin de Moselle est ouvert, la fissure prête qui coupera en deux la Lorraine : le Maître peut entrer.

Seule, pourtant, au milieu des fiefs mosellans des Neufchâtel, une petite place sous la souveraineté directe des ducs de Lorraine, Charmes, si harcelée qu'elle soit par les occupants de sa voisine, Châtel-sur-Moselle, s'est gardée de l'emprise étrangère. C'est l'objectif qui reste à soumettre au coeur du duché : les armes de Charles le Hardi s'en chargeront.

Au reste, celui-ci connaît d'avance son itinéraire et son terrain. En septembre 1473, il a paru à Nancy, aux yeux un peu émus du très jeune René II, duc de la veille, escortant, de Bruges à la chapelle sépulcrale de Dijon, le corps de son père, Philippe le Bon. Son arrivée à Nancy se fit par le Nord et la route classique du pont de Bouxières, son départ par le Sud et la Terre des Neufchâtel, puis par Charmes, Épinal, Remiremont, le pertuis d'Estaye, défilé où s'élevait, près de Bussang, le dernier château de nos limites lorraines, que gardera plus tard, au Ballon de Servance, le premier fort du rideau défensif de la haute Moselle. Ainsi, le cercueil ducal étant passé, à Charmes même, au plus près de Domrémy, Philippe le Bon va-t-il finir son dernier voyage dans notre pays, lui qui, ayant pris jadis à Compiègne la Bonne Lorraine, l'a vendue aux Anglais. Et c'est ici, du reste, dans ce même duché, qu'après deux ans, sans plus, sa dynastie pour toujours s'écroulera.

Pourtant, en 1475, son fils Charles semble, plus que jamais, le Maître de l'heure. Sans doute, le faible empereur Frédéric, sollicité de le faire roi, s'est-il dérobé. Sans doute, de l'autre côté de la Lorraine, voit-il son ancien captif de Péronne, Louis XI, courir avec agilité d'un bout de sa toile à l'autre, de Plessis-les-Tours à Pont-de-Beauvoisin, de Senlis à Picquigny, tissant sans cesse ses fils, les retissant. Charles n'en a cure, puisque, au jour où la Lorraine sera sienne, son pré carré aligné, et donc son royaume bâti, il se créera Roi lui-même, quand et comme il voudra.

Circonstances, prétextes, imprudences d'un défi lancé à contre-temps par René II : tout va le servir. Il lève le


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siège de Neuss, près de Cologne, prend congé de son royal allié d'Angleterre : « Dans deux mois, lui dit-il, j'aurai, de Lorraine, la Seigneurie. » Et, déjà, le voilà sur nos frontières. Il enlève Briey, évite Nancy où il reviendra, prend sa direction sur la Moselle. Mais, entre Moselle et Meurthe, il s'arrête et place son camp sur les hauteurs de Saffais, qui seront l'un des objectifs des armées allemandes de 1914 en marche vers la Trouée de Charmes. Qui n'a suivi, de Nancy à Bayon, cette même vieille route, au tracé rectiligne et tout dégagé, faite jadis, on le devine, pour satisfaire, d'une crête à l'autre, à l'oeil souvent inquiet du voyageur? A Saffais, le duc de Bourgogne paraît déployer pour ses visiteurs, pendant la première semaine d'octobre, la somptuosité d'un camp qui n'aura, plus tard, de comparable que celui du Drapd'Or. Mais, l'Homme de guerre a voulu surtout, de cette position dominante où il stationne malgré lui, prendre d'abord en observation les mouvements des bandes d'ordonnance du roi de France qui, avec le sire de Craon, lui ont été signalées sur son flanc droit, à Haroué. Cependant, voici que son arrangement se fait avec Louis XI; le roi a accepté de retirer ses troupes : la marche vers le Sud va reprendre. Bayon, qui est des terres de Neufchâtel, ayant été traversé le 7 octobre (date qu'il convient de déduire des Chroniques bourguignonnes de Jean Molinet) le camp sera mis devant Charmes, sur les premières pentes du Haut-du-Mont, d'où il dominera : maigres murailles, petit Château, l'obstacle infime qu'on a pensé opposer à Charles le Hardi.

Charmes n'est en effet qu'une place du dernier ordre, avec un Château au point culminant, et ses murs à trois portes enclosent à peine, en superficie, la moitié de la ville actuelle. Sans doute, face à la Moselle, ils surplombent de haut les trois bras de l'époque et les trois ponts de bois qui, successivement, les franchissent. Mais à l'arrière, du côté où sera le camp bourguignon, le reste de l'enceinte, modelé sur la courbe de l'actuelle rue du Four, n'a guère comme protection que son fossé, alimenté vaille que vaille par les étangs de Derrière-la-Ville. Faible défense, qui se raccorde ainsi en demi-cercle à la solide


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ligne de murailles qui regarde les ponts, sans toutefois qu'elle embrasse, au Nord, plus que l'emplacement de l'Hôtel de Ville actuel. Au delà, du côté de Nancy, un petit faubourg développe cependant, en terrain libre, quelques maisons.

Afin de dégager leurs vues, et aussi pour interdire leurs approches, les habitants n'ont pas hésité à mettre le feu à ce faubourg, dès l'ennemi signalé. En hâte, sur l'ordre de Charles, le bailli de Brabant s'y est porté avec douze cents hommes, pour arrêter d'abord, dans l'intérêt de la future attaque, les progrès de l'incendie. Il y réussit. A son tour, le duc franchit la rivière avec ses gros, en vue de la ville : « Mais, raconte Molinet, ceux qui dedans estoient tiroient en l'ost de Monseigneur, lequel passa la rivière de Moselle en très grand danger de sa vie. » Enfin, le camp dressé, Charles apprend que, la veille, un parti mêlé d'isolés français et de Lorrains a surpris ceux des siens qui s'étaient logés dans la Commanderie de Xugney, toute proche. Les Bourguignons y ont perdu armes, chevaux, bagages, trophées que les vainqueurs ont aussitôt emmenés à Bar-le-Duc, où l'on sait que se sont retirés, après Haroué, les soldats du Roi. Triple et intolérable injure, à laquelle la prise d'assaut de Charmes doit répondre.

Huit jours plus tôt, le bailli de Vôge, Jean de Wisse, était venu à Charmes, puis à Dompaire, qui sont de son ressort en temps de paix, de son Commandement en temps de guerre : « Tenez! a-t-il dit. Quand vous ne tenriez que quatre heures, vous serez secourus : les Français sont jà ici venus. » Vérité hier, erreur aujourd'hui, car ceux de Charmes savent bien que le Roi a rappelé ses bandes. Et, dans la ville, qu'elle garnison dérisoire! Quarante Gascons, dit la Chronique de Lorraine, qu'appuient sur place les traditions et les noms de lieux conservés. Vingtquatre hommes d'armes étrangers : Français, Picards, Suisses, Gascons et Allemands, affirme Molinet. Or, en face, le camp du duc Charles compte plus de dix mille combattants : compagnies bourguignonnes de cent lances garnies, chaque lance à huit hommes ; bandes de condottières de tous pays, menées par les capitaines qui, argent comptant, les recrutèrent. Il y a surtout, richesse suprême


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et toute ordonnée dans la prairie, l'artillerie du duc : bombardes qui, déjà, se chargent par une culasse qu'on sait enlever et remettre, longues coulevrines tapies sur leurs chariots, veuglaires qui, le coup tiré, s'éclipsent prestement sous leurs mantelets de chêne, comme sous des boucliers. Il y a les orgues aussi : des canons d'arquebuses qui rangés et fixés côte à côte sur la même plate-forme pivotante, seront à ajuster d'une même visée et qu'une commune traînée de poudre fera, à la fois, partir en rafale. Mais, ces orgues de jadis, à quoi les assimiler de nos jours?... Volcyr, un contemporain, s'émerveillera, quelques années plus tard, que sa génération ait vu d'un coup de tels progrès dans l'armement, progrès que rien, c'est sûr, ne saurait dorénavant dépasser : « ...ces torments, machines et autres manières d'artillerie, qui vont plushaut que ne font oiseaux vollans... Et, afin que la mort parvînt plus tôt à l'homme, on a fait ces oiseaux manuellement, et donné ailes et plumes au fer... ». Qu'on est loin des engins informes de Crécy !

Le maître du plus riche matériel de l'Europe y prend (les chroniqueurs nous le répètent) son orgueil. C'est bien fini de ces masses recouvertes ensemble et bardées : chevaliers et montures, qui paraissaient assurément, à sa jeunesse nourrie de l'Antique, comme autant de chars de guerre assemblés pour l'assaut. Au possesseur de moyens tels que nul n'ira plus loin, tous les espoirs sont permis. Il se rit de la misérable place qui lui fait obstacle, il maintient ses ordres en vue de sa destruction. Une journée, pourtant, celle du 7, s'écoule sans changement. Le lendemain seulement, le 8 octobre, la garnison et, avec elle, les bourgeois décideront de se rendre à merci. Il est trop tard.

Mois fatidique pour une petite ville qui, juste après quatre siècle écoulés, devait revoir, avec les Allemands d'octobre 1870, d'autres massacres et d'autres incendies. Chaque fois, du reste, le but avoué sera d'ériger la terreur en exemple visible et tel que, la Propagande aidant et le moral adverse par là entamé, on s'assure de gagner, aux moindres frais, la guerre. Tactique à la vérité simpliste pour des esprits portés à la facilité, sinon au scru-


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pule, mais qui, à l'user, se révèle le plus souvent, dans notre Pays, inopérante. Ici, continuer jusqu'au bout la résistance, puisqu'elle était commencée, eût été le plus sûr pour les défenseurs de Charmes et, malgré l'apparence, assurément le plus habile. Mais il eût fallu une décision, il eût fallu un chef.

La ville occupée, ce fut donc tout de suite le pillage (réglé, comme il convenait, par des mercenaires qui en vivaient), puis le massacre. Il y eut des épisodes, quasi familiers. Le « capitaine des boute-feux » avait des vues sur la riche femme de défunt Jean Tacquoy, bourgeois du lieu. Aussi, tous les meilleurs biens qu'il pouvait avoir, les portait dans la maison de la dite femme. Puis les voisins de Châtel arrivèrent, pour emmener à leur tour, à grand renfort de chariots, ce qui restait à prendre dans la petite ville rivale, jusqu'aux cloches de son clocher. Quant à la garnison, son sort fut plus simple, car des arbres penderets « l'un desquels se trouve encore debout aujourd'hui » (écrira cent ans plus tard Nicolas Remy) étaient en nombre près de la Justice du lieu, sur les pentes mêmes où l'on avait assis le camp bourguignon. Willwolt de Schauenbourg, chevalier franconien au service de Charles de Bourgogne, nous raconte ce qu'il a vu : « ... Les bourreaux étant trop peu nombreux, le duc garantit la vie à deux valets d'armée de la garnison, à condition qu'ils aideraient à pendre les autres : l'un d'eux était un jeune compagnon et son maître était le Capitaine qui commandait à Charmes, et qui attendait son tour. Le valet eut alors grànd'pitié, et dit à son maître de chercher son chemin pour fuir. Mais le Capitaine répondit : « Je dois mourir, et subirai plus volontiers la mort de toi, afin que tu puisses sauver et conserver ta vie. » Il y eut encore beaucoup de belles paroles échangées entre les deux. Enfin, le valet saisit son maître : avant de le précipiter, il lui demanda pardon puis, après la pendaison, il monta sur ses épaules pour que la corde tirât plus fort et que son maître sortît bientôt de son martyre. Et cela dura si longtemps dans la nuit, que l'on pendit jusqu'à onze heures, à la lumière des torches.

« Tout arriva pour ce motif : à savoir que le duc vou-


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lait imprimer, à tous, une telle terreur de ses volontés qu'aucune ville ni aucun château ne devait tenir devant lui, mais bien se rendre sur l'heure. Deux chevaliers avaient leur tente sous un arbre où étaient déjà trentesept pendus, et ceux-ci tellement bas, qu'il fallait se courber pour entrer. Une branche rompit, et les morts suspendus tombèrent dans la tente. Mais (ajoute le chroniqueur) on ne pouvait en rejeter aucun, car le duc Charles était un prince si sévère et si redouté, que personne n'aurait osé faire cela sans sa volonté. »

Pour la petite ville, enfin, ce fut l'incendie, si total, que dix ans plus tard, une supplique des habitants rappelle à René II que, « sous la tyrannie du duc Charle?, que Dieu absolve, Charmes a été mis en feu et flammes, démolie, aruynée et détruite, les pauvres sujets pris prisonniers, leurs biens ravis et emportés par ses capitaines et gens de guerre, complices et adhérents... tellement qu'elle en est toute inhabitée et que le tiers de ceux qui, présentement, y font résidence, mendie chaque jour...».

A côté des autres désastres de la même époque, celui-ci a pris, en effet, une place prépondérante dans l'esprit des contemporains. Elle est telle que l'un d'eux, Pierre de Blaru, au sixième et dernier livre latin de sa Nancéide, y revient comme au seul rapprochement qu'il puisse trouver — punition certaine des crimes commis devant Charmes — à l'embrasement que va subir, deux ans plus tard, le camp bourguignon, à la veille de la bataille de Nancy :

«...Ait moerens ; Tibi, Carole, finis

«Imminet, exustas is Charmas vindicet ignis! » (1).

Moins retentissant, mais identique, avait été le sort des autres petites villes demeurées fidèles. Les envoyés de Milan,, qui suivent Charles d'étape en étape, relatent que le bâtard de Bourgogne, qui s'est porté, suivant les règles militaires, au-devant de son maître par le Sud, a,

(1) Le Génie qui lui apparaît lui dit tristement : « Ta fin, ô Charles, est toute proche et ces flammes seront la vengeance de Charmes incendié! >


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de son côté, détruit plus de douze villes et villages. Pour Charles, la prise d'Épinal, puis celle de Nancy, allaient clore cette première et foudroyante campagne. « Jamais le duc de Bourgogne n'a été si puissant en armes en Lorraine que maintenant », écrivaient les mêmes envoyés milanais à la duchesse de Savoie dès septembre 1475. Pour les représentants d'un pays italien déjà tout réaliste, que devait, en effet, peser, au regard du grand duc d'Occident, un René II maintenant fugitif, sans passé, sans appui, quasi sans famille, et de qui les vingt ans étaient d'hier? C'était pourtant tout près de Milan, et à cette même époque, qu'un André Verocchio venait de modeler la plus admirable statue, peut-être, qui nous reste de tous les temps : un David adolescent, l'épée basse, au lointain sourire de mystère, avec, à ses pieds, la tête tranchée du géant Goliath.

II. — Prise de Charmes par le colonel Gassion.

Franchissant un siècle et demi, arrivons, sans quitter les mêmes lieux, à un second épisode militaire qui, au cours de la guerre de Trente ans, pourra aussi prêter à quelques rapprochements. Les faits, d'ailleurs, comme ci-dessus, les suggéreraient tout seuls.

De Gascogne étaient venus les défenseurs de Charmes, aux temps de René IL Maintenant que le duc de Lorraine s'appelle Charles IV, l'ennemi qui est celui du moment se trouve avoir, ou peu s'en faut, les mêmes origines. Il se nomme le colonel de Gassion, c'est un cadet de famille et, de même que son père, président au Parlement de Pau où naquit le roi Henri IV, il est resté protestant déterminé. Ajoutons, pour mettre dans leur exacte lumière l'époque, l'ambiance et l'homme, qu'on envoya, pour toutes ses études, le jeune Gassion dans un pensionnat de Jésuites, qu'un de ses frères sera reçu docteur en Sorbonne, puis nommé évêque d'Oloron, que sa soeur cadette, enfin, épousera


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quelque jour un petit gentilhomme, dont on sait seulement qu'il détenait, dans sa petite garnison, un petit emploi de lieutenant de Roi, et qu'il.s'appelait d'Artagnan. A quinze ans, Gassion a quitté sa trop nombreuse famille et s'en va vers la Savoie, où le vieux connétable de Lesdiguières lui apprendra la guerre, c'est-à-dire, à l'époque, comment il convient d'investir, d'attaquer et de forcer les places. Il débute au siège de Gavi, dont quelque courtisan de Paris a insinué à Lesdiguières que le fameux Barberousse, jadis, ne l'avait pu prendre. Sur quoi (narre un chroniqueur) le connétable d'abord prit feu et ne dit autre chose pour réponse : Hé bien! BarbeGrise le prendra. Ainsi fut fait.

Mais déjà, voici, après cette trop petite guerre, la paix. Gentilshommes et fils de famille s'en vont en chômage, privés des honneurs attendus et, à la fois, des profits. Notre cadet s'encourt, en toute simplicité, vers le duc de Rohan, qui mène non loin, en Languedoc, la révolte du parti protestant contre Louis XIII. A peine arrivé, nouvelle disgrâce, nouvelle dispersion, car c'est, entre catholiques et protestants, la paix d'Alais. A pied (car il faut vivre) de jeunes aventureux s'en vont ensemble jusqu'à Grenoble où, leur a-t-on dit, le roi de France a maintenant ses logis. Celui-ci, bonnement, est à sa fenêtre : il cause, accoudé, à ces piétons de la rue, qui semblent, après tout, gens de bonne mine. Il apprend leurs souhaits, les envoie sans tarder à deux de ses gentilshommes, auxquels il a donné des commissions pour recruter. Hélas! plus une place, aujourd'hui, dans les régiments français en formation! En route donc, en route, de Grenoble, pour la Suède!...

Car il y a, dans ce pays-là, un autre roi dont on dit merveille. Gustave-Adolphe est son nom. Et, un jour que ce Roi se promène près de Hambourg, tout seul, à son accoutumée, sur la grand'route « pour donner plus de « liberté à ses pensées (explique l'auteur du récit) il voit « venir dix à douze passants qui, à leur manière d'aller « et de rire, paraissoient jeunes gens enjoués, qui venoient « chercher parti ». Il envoie, pour qu'on les interroge, mais personne n'en peut tirer réponse autre que des gestes,


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et toujours de nouveaux rires. Le Roi, intervenu, s'essaie alors à parler latin. Aussitôt, l'un d'eux répond d'abondance et du même langage : c'est le plus jeune, c'est Gassion, fort des leçons des Pérès Jésuites. Voilà le truchement de tous, voilà le chef ! Mais lui aussi vient de trouver son maître.

Car, jusqu'à la journée de Lùtzen et à la mort tragique de Gustave-Adolphe en 1632, Gassion ne le quittera plus, gravissant sous lui tous les échelons. Mort doublement désastreuse pour un colonel de vingt-trois ans qui, venant à peine d'organiser son régiment, doit déjà le refaire. Or, des pays d'Alsace, où il est alors, il apprend que tout près, en Lorraine, le roi de France, allié des Suédois, abandonnerait, dit-on, la partie. Le certain, c'est que le cardinal de Richelieu a tenu à se rencontrer avec le duc Charles IV, dans la petite ville de Charmes, sur la Moselle, et que, du 18 au 21 septembre 1633, ils y ont discuté et conclu un traité qui va mener sans doute à la paix générale. Cruelles incertitudes ! Heureusement pour Gassion, voici ce que le chancelier Oxenstiern, de qui l'influence n'a fait que croître en Suède, décide à son sujet : « ...Quant au Français, nous avons, afin de le consoler, augmenté jusqu'à 12 compagnies son régiment de chevaulégers et lui avons délivré comptant 4.000 thalers. » C'est qu'un Colonel de ce temps-là, maître chez soi de l'argent, des grades, des hommes et des choses, représente (la guerre commencée) toutes les anciennes puissances féodales, mouvantes peut-être, mais plus redoutables que jamais, et qu'on sollicite et qu'on marchande !... Charles de Lorraine a fait offrir à Gassion, s'il venait à son parti, de lui faire compter, dans Strasbourg, l'argent qu'il faudrait pour porter son régiment à 20 compagnies de 100 hommes. Un peu plus tard, le duc insiste : Gassion aura, en outre, une pension personnelle de 600 francs par mois. Et le premier gouvernement vacant sera pour lui ! Mais Gassion refuse : il est lié aux Suédois et, par eux, au maréchal de la Force, chef des troupes françaises en Lorraine. Aussi, les deux années qui suivront vont le voir peu à peu attiré vers le service de France, parmi les sièges rondement menés, les coups de main, les esca-


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lades. Et c'est ainsi qu'il apparaît devant Charmes et qu'il nous faut clore, à notre regret, le Roman vécu d'un cadet de Gascogne au xvne siècle.

Sans doute, l'épisode de Charmes, entre mille autres, ne comptera guère aux yeux d'un aventurier qui est sans cesse à besogner : « Car, soit à la recommandation de la Cour, dit l'abbé de Pure, son biographe, soit sur ses naturelles inquiétudes, le colonel était toujours en action ou en campagne. » Au mois de novembre 1635, on a appris que Charles IV, après un raid en Lorraine où il a semé quelques garnisons dans les petites places qu'il sait fidèles : Bruyères, Charmes, Darney, aurait l'intention de se retirer de sa personne dans Besançon, qui demeure encore (et jusqu'en 1678) «vieille ville espagnole ». C'est, en effet, l'époque des quartiers iïhiver, des effectifs que, par économie, on envoie en demi-chômage, des chefs qui, attentifs à leur avancement, vont se montrer à la Cour, de la trêve saisonnière et tacite entre amis et ennemis. Mais le duc d'Angoulême, nouvellement adjoint au maréchal de la Force (lequel commande toujours en Lorraine), a décidé de riposter de suite à la dernière tentative de Charles IV. Et, dès le 30 septembre, il a mis le colonel Gassion en marche, de l'Alsace, vers l'autre versant des Vosges où Épinal, Mirecourt, Châtel (et naturellement Nancy), sont tenus par les troupes françaises.

Voilà tout de suite Gassion, les montagnes traversées, devant Bruyères, où il se saisit d'un courrier du duc, porteur de lettres chiffrées qui, traduites, fixent ses projets. Il arrive à Épinal, d'où il court à Darney, s'empare en route d'un convoi lorrain, prend position à Mirecourt, ancien chef-lieu de l'un des trois bailliages de Lorraine, le bailliage de Vôge, et point central d'où il pourra voir venir. Sur l'ordre du duc Charles IV qui, de sa personne, stationne encore sur la Seille moyenne, Clinchamp, partisan lorrain, attaque Gassion devant Mirecourt. Il est rejeté et, le 7 novembre, après un raid victorieux contre un détachement croate établi vers Saint-Nicolas, Gassion est rentré à Mirecourt, renforcé de trois régiments français de la garnison d'Épinal :


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les régiments de Navailles, de Ménillet, de Bussy. Mais les nouvelles qui lui arrivent maintenant sont graves.

A trois lieues de là, en effet, dans la petite ville de Charmes, sur la Moselle, qui demeure attachée à la cause lorraine, voilà qu'on signale l'arrivée du fameux Jean de Werth, à la tête de six régiments de cavalerie impériaux. Son attaque, sur les forces stationnées à Mirecourt, ne tarde pas. Elle échoue d'ailleurs, comme a échoué celle de Clinchamp, et Jean de Werth se résoud à une retraite oblique vers le Nord, qui le laissera en observation sur le flanc de son adversaire. Ainsi, s'arrêtet-il dans le triangle Vézelise—Vaudémont—Haroué.

Mais toute l'attention de Gassion se porte maintenant sur Charmes, point de passage sur la Moselle des éléments venus de l'armée du duc Charles. C'est Charmes qui est devenu son objectif le plus urgent. Il décide en conséquence de l'attaquer dès le 22 novembre (1).

Charmes, depuis cent cinquante ans, s'est développé tout comme a pu faire Nancy, la capitale lorraine de l'heureux siècle du duc Charles III. Sans doute, il est des rapprochements qu'on garde pour soi. Mais n'y a-t-il point, à Charmes comme à Nancy, une ville vieille qui, juste, s'arrête aux deux bouts de son antique grantfrue? Et, au delà, n'y voit-on pas aussi des faubourgs s'étaler, dont l'un, celui de la Chapelle (ou des Capucins) réclame déjà sa Porte Neuve? Sans doute, en attendant, faut-il se contenter, de ce côté, d'un retranchement de fortune, appuyé aux murailles, pour se garder au plus tôt des bandes pillardes et des coureurs qui pullulent. C'est pourquoi Charmes s'est donné aussi une compagnie d'Arquebusiers formée de bourgeois, véritable unité de réserve, qui fut elle-même réglée « sur le modèle de celle de Nancy » ainsi que le déclare, en toute netteté, le texte de la lettre ducale de 1625!

Car c'en est fini du calme fortuné et presque anormal où, depuis le Téméraire, on a vécu pendant plus d'un siècle.

(1) Les Archives locales de Charmes donnent une autre date : le 20 novembre. Celle du 22 paraît s'appuyer sur un ensemble de précisions plus sûrement concordantes.


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Au mois d'août de la présente année 1635, puis en septembre, puis en octobre, trois attaques, déjà, ont été dirigées contre la ville. Mais elle a cette fois pour la garder, outre le haut moral des habitants, que rappelle sa devise : Fidélité charme les coeurs, la présence d'un détachement du régiment lorrain de Saint-Baslemont. Et elle compte tout aussi fermement sur ses arquebusiers,.dont le brave Didier Régal, orfèvre et maire de la ville, était, hier encore, le chef. Mais, tombé à l'attaque du mois d'août, il est mort le 12 septembre de ses blessures.

L'aspect général de la petite forteresse a peu changé depuis la reconstruction qui a suivi son incendie par le Téméraire, en 1475. C'est, à l'Ouest, le même demi-cercle de murailles, dominé par le Haut-du-Mont, à l'Est, la même ligne droite de hauts remparts, face à la Moselle. Des trois portes, celle du Nord, ou de la Chapelle, donne accès au faubourg du même nom; celle du Sud, la porte Bazin, recueille deux chemins, venus directement, l'un de Châtel, l'autre de Mirecourt (1). Enfin (issue intermédiaire qui regarde l'Est, les ponts, la rive droite) la porte Moselle ouvre un troisième débouché, celui-ci vers la grand'route longeant de l'autre côté la rivière et par où l'on va, à l'époque, de Nancy à Châtel, puis à Epinal. Si l'on s'en tient aux récits du temps, cette porte Moselle de 1635 correspondrait au pont des Chèvres actuel, la montée d'accès y faisant, de même qu'à la porte Bazin toute proche, de même qu'à la porte de la Crafîe, à Nancy, le coude caractéristique qui doit maintenir plus longtemps l'assaillant sous les coups du défenseur.

A l'extérieur de l'enceinte, enfin, rien de particulier, que les trois ponts de bois au delà de la porte Moselle, un moulin sur la rivière et, à l'Ouest de la porte de la Chapelle, une Croix, qui rappelle l'exécution, par le Téméraire, des défenseurs de jadis. Rappelons aussi l'existence d'un assez long faubourg qui englobe déjà le couvent des Capucins et touche, au delà, le cimetière et sa Chapelle (d'où le nom de la porte). C'est par ce faubourg d'ailleurs, coupé par un retranchement spécial

(1) La vieille route de Mirecourt part toujours du même point.


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raccordé aux murs, que Gassion commencera son opération.

Le lundi 22 novembre, il s'est porté, de Mirecourt, sur Charmes, et il a investi la ville, face aux trois portes, par trois régiments accolés : Ménillet a ses enfants perdus (les tirailleurs d'aujourd'hui (face à la porte de la Chapelle, son gros face à la porte Moselle ; Vierville prolonge Ménillte à sa gauche et le relie à Navailles, lequel s'est arrêté devant la porte Bazin.

Les quarante enfants perdus de Ménillet, sous les ordres de leur lieutenant Bezançon, forcent le retranchement du faubourg, rejettent les défenseurs dans la Ville, pendant que le gros du régiment, commandé par le premier capitaine, le sieur de Neuville « fait ses approches » du côté de la porte Moselle. Mais, ici, les difficultés sont tout autres, la muraille d'une escalade difficile, malgré sa terrasse à mi-hauteur, et les défenseurs aussi déterminés (sinon aussi exercés) que l'assaillant. Car, d'euxmêmes, ils sont sortis de leur enceinte et engagent l'action en terrain libre, au delà du premier pont. Les pertes qu'y fait le régiment de Ménillet sont sensibles : le capitaine de Jonville est blessé d'une mousquetade à l'épaule, le lieutenant de Gudebon a la cuisse rompue, trois ou quatre soldats sont tués ou blessés. Pour en finir, on va (faute de pétards, sans doute) mettre le feu à la porte Moselle. Mais les assiégés, massés sur le haut mur d'enceinte qui joint la porte au Château, descendent en masse pour renforcer en ce point la défense. Avisés de ce mouvement par le régiment de Vierville qui l'a aperçu, quarante mousquetaires, entraînés par leurs officiers : les sieurs de Bresson et Bugnécourt, lieutenants, les sieurs des Ménillerts et des Mothes, enseignes, escaladent, de l'extérieur, la partie un instant dégarnie de la muraille et tombent dans le dos des défenseurs, réduits à s'enfuir maintenant, à travers, ruelles et terrain, vers leur plus proche refuge, le Château. Mais, dans le désordre, un certain nombre d'entre eux, tombés du pont, se noient dans la Moselle, les autres s'entassent devant la porte intérieure du Château : la confusion est à son comble.

C'est le moment où le régiment de Navailles qui, à

SÉRIE VI, t. xxxui, ig36 F


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l'opposite de la porte de la Chapelle, a pris pour son objectif la porte Bazin ainsi que ses abords, va entrer en scène. A leur tour ses enfants perdus, qu'encadrent les lieutenants de Prugnes et de la Rhine, s'élèvent sur le pan de mur qui joint au Château la porte Bazin, apparaissent au sommet même du rempart. Ainsi forcé dans son propre réduit, le baron d'Anglure, qui commande dans Saint-Baslemont, est contraint de capituler. Mais déjà, ainsi qu'aux temps du Téméraire, le pillage de la ville est commencé « à la réserve des églises (ne manquera pas « d'écrire la Relation française) qui furent garanties par « le sieur de Sus, suivant l'ordre qu'il en avait reçu du colo« nel Gassion ». Considérons peut-être que le sieur de Sus, chargé de porter lui-même par la suite, à Compiègne, le compte rendu de l'opération à Sa Majesté Très-Chrétienne, n'avait garde d'en souligner d'avance les parties trop fâcheuses. En fait, même avant la prise du Château, regorgement des femmes et des enfants, qui avaient cherché leur premier abri dans l'église de Charmes, avait été déjà commencé. On put cependant arrêter et racheter le sac de l'église et des réfugiés moyennant 45 pistoles, celui du couvent des Capucins et du couvent des Dominicains pour 300... Des otages, du reste emmenés de Charmes à Mirecourt, en répondront. Entre temps, Gassion a fait entrer au Château, pour désarmer ce qui restait de ses adversaires, les sieurs Deismar, capitaine, Baron et Bugnières, lieutenants, tous trois officiers au régiment de Ménillet. Quant au régiment de Navailles, il a ordre de cesser son action contre le Château et d'aller prendre position dans la ville.

Les pertes lorraines, évidemment exagérées dans le rapport français, y sont évaluées à 200 tués pour les bourgeois, au même chiffre pour le régiment de Saint-Baslemont. Parmi les captifs de marque, on note le baron d'Anglure, le sieur de Saint-Romain, les officiers survivants du régiment de Saint-Baslemont, d'autres gentilhommes aussi, au dire de la même relation, à savoir, « plusieurs « volontaires qui s'étaient venus réjouir avec les ennemis « deux jours auparavant et qui leur tiendront aussi com« pagnie plus longtemps qu'ils ne se l'étaient promis... ».


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Car (c'est toujours le premier résultat) parmi les prisonniers, les uns, ceux d'importance, verront leur rançon ' tarifée suivant une valeur marchande soigneusement étudiée, d'autres, de moindre relief, seront purement et simplement échangés; d'autres enfin, les plus obscurs, n'auront, s'ils veulent vivre, qu'à prendre parti, c'est-àdire qu'à quitter, sans autre forme, les livrées du Duc pour revêtir celles du Roi.

Dès le lendemain de la prise de Charmes, le 23 novembre, Gassion commençait la destruction de la petite place lorraine en brûlant à la fois ses portes, les trois ponts de bois et aussi le moulin sur la Moselle qu'utilisait, pour ses besoins en farines, l'armée du duc Charles. Quant aux denrées disponibles, elles reprenaient, tout comme aux temps du Téméraire, le chemin • de Châtel devenu, maintenant place royale.

Laissons le colonel Gassion poursuivre sa carrière, conquérir à trente-deux ans le bâton de maréchal de France, puis se faire tuer en 1647, au siège de Lens, et revenons aux ruines que son court passage a laissées dans la petite ville. Il n'y reste d'intact que la Maison du Chaldron (1), siège de la conférence d'il y a juste deux ans et du trop bref accord signé entre Richelieu et Charles IV. Partout ailleurs, l'incendie a de nouveau fait son oeuvre.

Sur le sort des personnes, pendant cette période, les Archives locales sont d'une sobre et suffisante éloquence. Car, déjà, depuis trois ans, la peste est dans Charmes et c'est au Bois que, par prudence, on inhume maintenant les cadavres. Au Bois aussi, on a dressé les Loges (souvenirs des maladreries de jadis) pour isoler les contagieux. Et chacun sait, par ailleurs, que tout être vivant rencontré hors des murs fait d'abord, en cette année 1635, figure d'ennemi. Le 1er septembre, Démangeât, fils de Pierre Chenet, a été tué par les Allemands au-dessus des Moulins. Le 18, Georges Thouvenin, retondeur de laine, est trouvé mort près du troupeau communal, ayant été assailli par des Hongrois; le même jour, on a inhumé

(1) La Maison des Loups actuelle.


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Claude Génin, « qui a été battu par les soldats »; le 20, le fils d'un marchand de toiles de Charmes, est à son tour, tué par les Hongrois; le 27, on enterre Demenge Poirot, bourrelier, qui a été blessé par les hommes de Vatronville. Et, pour une petite ville qui compte alors moins de mille habitants, voici des statistiques : « En août, tant tués qu'autres, il est mort à Charmes 35 grandes personnes et 36 enfants. En septembre, il a été inhumé 99 personnes, tant tués qu'autres, et 88 enfants. En octobre, 128 grandes personnes et 61 enfants. » Quant au bilan du 22 novembre, qui fut le jour de l'attaque par Gassion, il est impossible de l'établir, car « parmi les morts ou tués, tant en ville qu'au Faubourg, on n'a pu reconnaître que 24 personnes... ».

Aussi, des cadavres resteront-ils quinze jours et plus sans sépulture. Pourtant, l'esprit malgré tout ordonné de Lorrains administrant des ruines (ainsi feront plus tard, sur leurs Traditions, leurs successeurs, dans nos communes dévastées) sait comment préciser, pour le salut des survivants, des règles qui soient exécutables. Un habitant du village voisin, Portieux, est engagé : il aura la charge de rechercher et d'inhumer tous les cadavres isolés, mais on lui versera 12 francs par grande personne, 6 francs par enfant et en outre, pour lui-même, 4 francs par jour. A Charmes, enfin, les vainqueurs du 22 novembre ont commencé de démolir Château, murailles et portes. Nous verrons celles-ci, cependant, subsister encore vingt ans plus tard, clôture nocturne et nécessaire, qu'on a sans doute jugé impossible de supprimer tout à fait. Mais les ponts sur la rivière, qui furent brûlés, ne seront remplacés que par de simples barques, faisant office de va-et-vient.

Après les succès de Gassion, des garnisons de supplément ont été mises, malgré l'hiver, par le maréchal de la Force dans quelques-unes des petites places lorraines qu'on vient de conquérir. Des adversaires vont ainsi rester face à face et, d'un chef subalterne à son voisin, une petite guerre se poursuivra, qui sera sournoise, sans élégance ni merci. Le sergent français qui commande au Château Fort de Savigny (lequel, proche de Charmes, a donné son nom à l'ancienne famille de ce nom) a ainsi


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pu faire main-basse sur le receveur du régiment lorrain de Saint-Baslemont, Claude Tonnel. Claude Tonnel, sans doute, n'a pu réunir l'argent de sa rançon. Il sera pendu et son cadavre inhumé, sans autre forme, au bois dudit Château.

Hélas! ces garnisons, il faut encore les payer et Charmes, maintenant, se voit taxé par surcroît, de quinzaine en quinzaine, pour solder les compagnies qu'on a mises dans Châtel. Mais, cette fois, malgré trop de précédents, les gens, à Charmes, succombent sous le faix et la Supplique des habitants et du maire, douze ans après, signale « qu'ils ont été les plus surchargés de tous les pays qui ont été affligés par les guerres, qu'ils sont dans une grande misère et que les deux tiers des habitants sont sur le point d'abandonner Charmes, pour aller chercher ailleurs un asile, ne pouvant plus payer leurs créanciers... ».

Pourtant les Charmesiens d'alors, ne quittèrent point leur pays. Mais, derrière eux, leurs successeurs allaientils juger suffisant de maudire, sans plus, des Charles de Bourgogne ou des Gassion, forces de nature, après tout? Ou, choisiraient-ils de demander, à l'infortune de leurs pères, d'autres leçons? A quoi répond, avec une netteté qui se suffit, notre histoire militaire depuis trois cents ans. Toute expérience est faite d'enseignements mais aussi d'épreuves, et celles-ci, plus encore que ceux-là, ont, grâce à nos lointains devanciers, porté leurs fruits. Car, sur les limites d'une France à laquelle leurs fils devaient librement se donner, valeur, obstination, patience et volonté lorraines, allaient prendre spontanément, et plus souvent qu'ailleurs, le cadre naturel de la profession et des vertus militaires. En quoi (les multiples Annales de nos villages en font foi) nos aïeux sont presque toujours devenus des maîtres. Maîtres sur les détails, maîtres sur les principes. C'est qu'un cruel passé leur avait sans doute appris qu'au-dessus de tout l'homme doit placer la Justice. Mais, aussi que, pour la servir, il fallait premièrement avoir su créer, ordonner et se garder la Force.


DISCOURS DE RECEPTION

MESSIEURS,

Il y a un peu plus d'un tiers de siècle que j'eus, pour la première fois, le grand honneur d'assister à l'une des séances publiques de votre illustre Compagnie. C'était à l'occasion de la réception d'un artiste éminent, Emile Galle, que je connaissais depuis plusieurs années. Notre passion commune pour l'étude des plantes avait fait naître entre nous une amitié dont j'étais très fier. Un débutant qui se sent soutenu et estimé par un aîné que la gloire illumine, ne peut envier encouragement plus salutaire.

Le 17 mai 1900, Emile Galle parla du Décor symbolique. Un autre artiste, un lettré et un gentilhomme, à l'esprit hautement distingué, auquel je suis redevable pour une grande part de ma passion pour les arts, M. Charles de Meixmoron de Dombasle, lui répondit. Je sortis émerveillé de ce que je venais d'entendre. Je ne pensais pas à ce moment qu'un jour viendrait, pour moi, de m'asseoir à vos côtés et de prononcer un discours qui ne peut être en rien comparé à ceux qui, naguère, m'éblouirent et me plongèrent dans l'admiration.


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Fervent botaniste, mon attention avait été attirée dès mes débuts par un étalage qui se renouvelait annuellement aux vitrines de M. Paul Couleru, à l'angle des rues Saint-Dizier et de la Fayencerie, magasin qui vient de v disparaître sous les coups impitoyables des démolisseurs. Dès le début d'avril, certains des vases sortant des ateliers d'Emile Galle, étaient fleuris d'orchidées de nos coteaux lorrains. C'étaient pour moi des inconnues et mon désir était grand d'aller en récolter au lieu de leur naissance. Mais j'ignorais les endroits où elles croissaient. Mes moyens étaient d'ailleurs très limités. En examinant ces fleurs précieuses de formes et riches de couleurs, je regardais aussi leurs supports, les vases d'abord et les meubles ensuite. Je compris alors les liens unissant les modèles vivants aux oeuvres d'art qui enchantaient également mes yeux.

Une circonstance inattendue voulut que je puisse entrer en relation avec le botaniste et l'artiste. Mon frère Paul entra en 1893 aux ateliers Emile Galle en qualité de décorateur. L'obstacle qui me séparait de celui que je considérais comme un personnage inaccessible disparaissait. Quelques semaines plus tard j'étais reçu dans les ateliers de la Garenne. Jusqu'à la mort d'Emile Galle je ne cessai d'être tenu au courant de ses recherches botaniques et artistiques.

Un jour il me fit visiter ses ateliers du verre et du bois. Il y consacra toute une après-midi. Il me conduisit dans le hall de la verrerie, auprès des fours. Tout un monde s'agitait dans la lumière vacillante. Les verriers exécutèrent devant moi un vase à plusieurs couches. Il devait épouser la forme d'une jeune courge, dite « gourde de pèlerin ». Ce fut d'abord la cueillette à l'extrémité de la canne d'un peu de verre translucide qui s'étira, puis, après un léger refroidissement, la masse fut plongée dans un creuset où une pâte de verre de couleur jaune était en fusion. Par un tour de main d'une extrême habileté le verre fut recouvert d'une couche de la pâte vitreuse, puis ce fut encore un nouvelle opération du même genre qui vint s'ajouter aux précédentes. La masse s'enfla sous le souffle du verrier. Un modelage compliqué et rapide


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acheva l'oeuvre : un beau vase au galbe rappelant à s'y méprendre celui de la courge pèlerine.

En sortant de ce laboratoire magique, je fus conduit par le maître devant un jardin alpin, appuyé contre la rampe de l'escalier du hall des arts du feu. Là, toutes les plantes de montagnes] se pressaient. Les saxifrages, les sempervivums, les gentianes, les edelweiss, les hélianthes, et beaucoup d'autres, y fleurissaient. C'était là que l'artiste venait souvent consulter ses modèles préférés.

Les ateliers d'ébénisterie, de sculpture sur bois et de marqueterie étaient autant de ruches bourdonnantes. Les bois précieux aux coloris naturels se trouvaient à la portée de la main des exécutants pour être utilisés avec intelligence à des compositions ornementales et évocatrices.

Puis je passai dans la salle des graveurs à la roue, presque contiguë au bureau des recherches de l'animateur. Une autre salle était réservée aux émailleurs et aux graveurs à l'acide dont le travail préliminaire consistait à dessiner, au bitume de Judée, les silhouettes des sujets préparés à l'avance par lès décorateurs proprement dits, travaillant sous la direction du maître.

Cette visite fut pour moi une révélation. Je venais de comprendre la manière de travailler d'un artiste prodiguant son esprit attentif à tout, jusqu'au moindre détail. Ce n'est pas diminuer les mérites d'un tel artiste que de constater qu'il fut surtout l'esprit directeur. Il avait été éduqué par un père, M. Galle-Reinemer, qui mettait en oeuvre l'habileté professionnelle d'artisans que l'on chercherait en vain aujourd'hui, pour décorer des services de table, des vases en faïence et de verre. A la maison paternelle, Emile Galle avait apporté sa collaboration dans la recherche des décors. Mais ces recherches étaient des adaptations d'oeuvres antérieures, de celles de praticiens travaillant autrefois pour les ducs de Lorraine, ou des sujets naïfs de sa composition, fleurs et animaux familiers.

On se rend compte de cette collaboration dans une plaquette extrêmement rare, lithographiée à Nancy chez


EMILE GALLE LXXXIX

Veuve Nicolas et fils, intitulée : « Texte composé par Gallé-Reinemer aux Allégories et Dits de Lorraine dessinées pour le dessert du Bon Roi Stanislas par Emile Galle. »

Voici quelques vers libres dédiés au Tussilage, le vulgaire pas-d'âne de nos paysans. Cette pièce est intitulée : L'Adventure :

C'est la Providence qui guide

les germes de la vie

vers de nouveaux mondes;

les graines des fleurs

vers leur terre nourricière;

le duvet des oiseaux vers les nids,

les parfums vers les coeurs

et ma pensée vers vous, lectrice.

Non Dieu n'a rien confié ici-bas A l'Adventure!

Dans les laboratoires de recherches et les ateliers d'Emile Galle rien n'était laissé à l'aventure.

Quand une idée lui était venue, il la concrétisait en des croquis, presque toujours à la plume. Ces croquis qu'il appelait familièrement ses « Boquillons », il les déposait, en leur absence, devant chacun de ses collaborateurs, qu'il s'agisse des dessinateurs, des graveurs à la roue ou des ébénistes. Ces croquis étaient accompagnés de notes et des modèles vivants qui devaient être utilisés ou de références à des documents, publications, dessins, photographies, herbiers, etc.. Lorsqu'il pensait que l'intéressé avait commencé son travail selon ses indications, il venait le voir, examinait, corrigeait, donnait ses conseils, jusqu'à l'achèvement de l'oeuvre.

Esprit très cultivé, littérateur, poète et savant, il prenait note, au cours de ses lectures, des pensées qui lui plaisaient, des vers qui traduisaient ses sentiments. Il en avait constitué ainsi un recueil dans lequel il puisait selon les circonstances.

Il possédait au plus haut point la mémoire des formes et des couleurs des êtres de la nature qu'il avait vus,


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étudiés et analysés. C'était pour lui des sources d'inspiration qui lui permettaient de mettre en oeuvre les anomalies résultant du hasard. Un vase présentait-il un accident, des taches, des déformations, des plages anormales; un bois était-il strié bizarrement, ou rempli de loupes, qu'il en profitait pour exercer les ressources de sa puissante documentation. Alors qu'un fabricant imbu de l'idée de la perfection de la matière aurait rejeté des objets présentant de tels accidents, lui en tirait des objets d'art les plus inattendus, dont quelques-uns furent des chefs-d'oeuvres.

Si j'avais compris les raisons profondes de l'oeuvre d'Emile Galle, je n'en avais pas saisi toute la valeur esthétique ni la portée véritable. C'est lorsque La Plume publia, en novembre 1895, un numéro spécial consacré à l'École lorraine d'Art décoratif que je fus complètement éclairé sur ces points restés obscurs.

Ce numéro débute par une superbe présentation signée Charles Tenib, anagramme de Charles Binet; puis vient un chapitre sur la Reliure d'art à Nancy, de Henry Marie, pseudonyme de Henry Aimé. Le comte de Montesquiou intitule une page délicieuse : « Cette petite clef-ci ». Puis Emile Galle donne la description poétique de ses vases : le Coudrier, le Beaumier et l'Épave. Emile Hinzelin, en des vers finement ciselés, chante la Lorraine-mère. Enfin, Maurice Barrés relate les étapes d'une excursion idéologique en Lorraine, au cours de laquelle il fixe les épreuves infligées à l'esprit lorrain avant d'acquérir les qualités et les lacunes qui le caractérisent et le différencient.

La lecture de ces écrits ne pouvait qu'inspirer un admirateur passionné. Je m'excuse de parler de moi, mais je tiens à dépeindre l'état d'âme des jeunes de cette époque déjà lointaine. Ce numéro de La Plume m'inspira une lettre dont j'extrais quelques passages :

J'écrivais à Emile Galle :

Parmi vos admirateurs, cher Maître, beaucoup ne vous comprennent pas; ils obéissent trop souvent à l'esprit de mode; que ne puis-je à ceux-là communiquer la flamme qui


EMILE GALLE • XCI

m'anime. Ils s'étonnent du charme de vos oeuvres parce qu'ils sont des aveugles. A peine ont-ils entrevu la Nature dans ses splendeurs. Ils ont limité l'étendue de leur regard à l'horizon borné d'une rue. Leur âme s'est traînée péniblement sur l'asphalte des trottoirs.

La Nature m'émeut à chaque instant du jour et de la nuit. J'admire avec tendresse les lueurs des aurores et des crépuscules, comme vous j'adore les fleurs, elles qui disent si bien nos joies et nos tristesses. Elles sont les soeurs de nos âmes et ne trahissent jamais. Je passe souvent des heures à contempler les brumes légères qui enveloppent, certains matins, les choses et les êtres, faisant paraître au loin les arbres comme des fantômes. J'ai passé des nuits à contempler le ciel étoile, à élever mon âme vers ces lumières énigmatiques, pareilles à des yeux divins de clématites, qui semblent si doux en leur regard de flamme.

Ai-je exagéré en disant de vous, l'artiste divin? Non! Nouveau créateur, vous avez tiré de la Nature les formes les plus idéales, et pour les parer vous y avez, mis un peu de l'infinie beauté. Les fleurs y disent les sentiments poétiques qui animent votre imagination, et pour les envelopper de rêve ce sont tantôt les flottantes buées qui planent sur les ruisseaux murmurants; tantôt c'est la vague caressante de la mer; tantôt ce sont des couchers de soleil teintant de pourpre et d'or les nuages se déployant à l'horizon. Je m'arrête ici; je me sens impuissant à vous exprimer ce que d'autres ont dit avant moi avec plus de compétence et d'autorité.

Emile Galle était un botaniste comme il s'en trouve peu dans le monde. Pour lui, la plante était autre chose qu'un organisme banal. Il lui prêtait une âme; il s'ingéniait à découvrir les raisons de son charme et de sa beauté. Il aimait surtout les plantes étranges, comme celles de la famille des orchidées.

Un jour de juin, il me convia à venir chez lui pour me montrer une orchidée rarissime en Lorraine, qu'il était allé cueillir aux sources du Danube, dans la Forêt Noire, à Danauschingen. C'était Coraïlorhiza Halleri. Plante toute menue, portant quelques fleurs verdâtres, mais dont les racines sont semblables à un corail blanc. Avec d'infinies précautions, il sortit d'une boîte métallique quelques pieds de cette espèce étrange qui reposaient sur un lit de mousse, en attendant que le bon


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modeleur Paul Holderbach en fixât les formes dans la cire. Emile Galle était ravi de cette trouvaille qui compte dans la vie d'un botaniste.

Il put manifester toute son admiration pour les orchidées quand il découvrit, avec son cousin Paul Couleru, une forme aberrante du Loroglossum Hircinum, sorte d'orchis assez commune sur les coteaux calcaires de Lorraine. Cette plante porte des fleurs casquées et munies d'un labelle allongé, bifurqué, contourné, parsemé de taches comparables à des hiéroglyphes purpurins se détachant sur un fond vert clair. La forme trouvée près de Griscourt est privée de son long label. Cette particularité n'était pas isolée, puisqu'elle intéressait plusieurs pieds. A cette occasion, Emile Galle présenta au Congrès international de Botanique tenu à Paris en 1900, une note illustrée intitulée : « Variétés spontanées d'orchidées indigènes », qui fut très remarquée.

Ayant découvert plusieurs exemplaires de l'étrange Limodore, dans la forêt de Hardéval, en 1898, j'en fis don à Emile Galle. Le Limodore est dépourvu de feuilles ; celles-ci sont remplacées par des écailles imbriquées le long d'une tige tortueuse. Écailles et tige sont lavées de violet. La tige est terminée par un épi de fleurs assez grandes dans lesquelles domine aussi le violet. Les pièces florales donnent l'impression d'une tête de reptile, la gueule ouverte. Ce sont ces Limodores qui constituent le thème d'un petit meuble de bureau, « Les Orchidées Lorraines », qui fut l'une des oeuvres les plus parfaites présentées à l'Exposition Universelle de 1900.

Je ne veux pas terminer ce chapitre des orchidées sans rappeler qu'en mai 1900, ayant rassemblé, avec de fervents orchidophiles, dans la vallée de la Moselle, un énorme bouquet de Sabots de la Vierge, ceux-ci ornèrent pendant quelques jours les vases du maître exposés à Paris. Le Sabot de la Vierge était pour Emile Galle la rareté la plus précieuse. Il en cachait religieusement l'endroit. Malheureusement des envieux sans scrupule découvrirent par des recherches laborieuses la station de cette plante et la détruisirent en essayant de l'acclimater dans leurs jardins. Cette espèce meurt dans ces jardins,


EMILE GALLE XCIII

trop près des humains dont elle semble ne pouvoir supporter la proximité.

Ayant publié dans La Lorraine Artiste d'Emile Goutière-Vernolle une présentation des oeuvres exposées par Emile Galle à l'Exposition Universelle de 1900, celui-ci nous adressa plusieurs lettres dont nous nous permettons de citer quelques passages, car ils sont de nature à dissiper d'absurdes légendes. Tout d'abord certains lui reprochaient de ne penser qu'à lui et de mépriser ceux qui s'inspiraient des principes qu'il divulguait.

Le 3 février 1901, il nous écrivait :

J'aurais, mon cher ami, bien mauvaise grâce de me taire plus longtemps de la joie que me cause, sur la fin de ma carrière, la compréhension bienveillante de quelques-uns de mes jeunes concitoyens, pleins de talent, d'intelligence et de sensibilité, à qui l'avenir appartient, à qui la justice est promise.

Je vous remercie donc, mon cher panégyriste, de votre plaidoyer, trop partial sans doute! mais si artiste, si documenté, si sincère, si chaleureux surtout, dans sa peinture des choses nuancées, furtives, que je ne puis qu'être vivement touché.

Et maintenant, il est juste, il est bon que vous produisiez à leur tour les ouvrages de nos divers protagonistes. Il faut que le terrain où nous voulons ensemencer, fonder sur l'entente confraternelle la prospérité des oeuvres d'art de Nancy, ne risque pas de recevoir des germes d'envie, de mauvaise humeur, en raison des éloges donnés toujours aux mêmes.

Si nous réussissons à persuader chacun de venir sans arrièrepensée, se grouper dans une commune et franche idée de solidarité sociale, je prierai instamment nos écrivains de me laisser dans un plan discret, sans que pour cela je m'abstienne de fournir des éléments d'enseignement chaque fois que cela semblera bon. Je compte pour cela sur le sentiment avisé et le tact de nos amis et de vous-même.

C'était le prélude de la fondation de l'École de Nancy.

Quelques jours après, le 6 février 1901, il me manifestait son désir de faire connaître les noms de ceux qui collaboraient à ses productions artistiques. A cette époque les ouvriers d'art élevaient des revendications en vue de voir figurer leur nom à côté des directeurs d'industrie


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d'art, ceux-ci n'étant pas tous des artistes produisant leurs modèles.

Voici ce qu'Emile Galle me communiquait :

Je vois avec plaisir que, depuis notre première rencontre» il y a quelques années, et mon accueil cordial au botaniste, nos sentiments réciproques d'estime et d'amitié ont fait bien du chemin. J'espère que l'avenir les développera de plus en plus. Je serais heureux que vous parliez aux lecteurs de La Lorraine Artiste des autres artistes nancéiens, à l'occasion des ouvrages particuliers de ces bons travailleurs, dont quelquesuns sont en professionnelle confidence de mes recherches. Je me mets à votre disposition pour vous aider à les mettre en relief par la publication des oeuvres personnelles qu'ils ont exécutées pour mes industries, en me réservant le choix des travaux et du moment, ainsi que le texte à mettre sous les reproductions. Je serai enchanté particulièrement de faire moi-même les notices de présentation.

Malheureusement, le projet d'Emile Galle n'a pas pu recevoir d'application. Cependant, Mme Emile Galle et ses enfants ont fait figurer dans le catalogue de l'Exposition des Arts décoratifs de la Société lorraine des Amis des Arts, en 1904, les noms des collaborateurs directs du grand artiste. Qu'il me soit permis de les rappeler. Ce sont : Louis Hestaux, Paul Nicolas, Auguste Herbst, peintres; Paul Holderbach, statutaire; Hippolyte Dubois, marqueteur; Edouard Dignon, sculpteur; Gillet, Roiseux, Meyer, verriers; Meunier, chef décorateur; Ismaël Soriot, Schmitberger, Mercier père et fils, Lang père, graveurs sur cristaux; Heck et Roth, monteurs sur métaux.

Vous me pardonnerez, Messieurs, cette énumération. Vous estimerez avec moi qu'en la faisant j'accomplis un désir qui tenait au coeur de celui dont j'évoque aujourd'hui, avec émotion, le souvenir.

L'année 1900 et celles qui suivirent furent les plus fécondes de la vie intellectuelle et artistique d'Emile Galle. C'est le couronnement de son oeuvre et la proclamation des principes directeurs qui l'on guidé pour la réaliser. On lui a reproché d'être un rêveur et un fantaisiste. Il suffit de relire les notices qu'il distribua, dès


EMILE GALLE

1884, aux membres des jurys chargés de juger ses productions : céramiques, verreries et ébénisteries, pour se rendre compte de la solidité de ses méthodes de recherches et d'inspiration. Ces principes furent complétés par une magistrale mise au point qu'il publia dans la Revue des Arts décoratifs, et intitulée « Le Mobilier contemporain orné d'après la Nature » (1). La partie critique de cet exposé pourrait être consultée avec profit par les constructeurs actuels dont la confusion est grande malgré leur prétention de se conformer aux lois de la géométrie et des mathématiques.

Emile Galle expose ensuite comment l'observation attentive et savante de la nature peut permettre à l'ébéniste et au décorateur de créer des meubles d'une structure normale et d'une ornementation plaisante et évocatrice.

Si le Maître de l'École de Nancy n'a pas été suivi comme il pouvait l'espérer, c'est que les créateurs de mobilier, comme les créateurs de tous les objets usuels à caractère artistique, ne font qu'un faible effort pour sortir de la tradition. Ils cachent leur ignorance en invoquant des principes constructifs dont ils ne pourraient fixer ni la théorie, ni la raison.

Messieurs, il ne faut pas désespérer qu'un jour justice sera rendue à Emile Galle et à ses élèves. On étudiera les théories du Maître; on les appliquera ensuite. Mais pour les aborder avec succès il faut posséder une solide instruction et des connaissances étendues dans tous les domaines de l'intelligence et de l'art. Nous ne devons pas nous dissimuler que, même parmi ses émules de l'École de Nancy, très peu ont compris le sens exact de ses principes.

Cette même incompréhension s'est généralisée, et nous avons éprouvé une profonde stupéfaction quand Gabriel Mourey, en 1925, jugeait ainsi l'action d'Emile Galle dans les arts du décor :

Rien de tout cela ne peut faire oublier — écrit-il — que c'est

(1) Les notices de l'exposé dont s'agit ont été reproduits dans le volume Écrits pour l'Art (Paris, Laurens, éditeurs, 1908).


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à lui (Emile Galle) qu'incombe la responsabilité de l'incohérence et du désordre qui furent les seules règles auxquelles se soumirent les artistes décorateurs modernes de la première heure; oui, cet admirable artiste, presque génial, en promulguant par son exemple et par ses écrits ce que l'on sait, a rendu à l'art décoratif le plus mauvais service (1).

Gabriel Mourey a reproché aussi à Emile Galle son symbolisme. Pour lui, un vase, un meuble, ne doivent en rien rappeler une pensée poétique ou simplement humaine. Or, tout art dénué de symbolisme est un art muet voué à une disparition rapide. Nous en avons des exemples à l'heure présente. Les admirables artistes du Moyen Age se sont servis, cependant, de l'art pour rappeler au peuple les grands faits de l'histoire religieuse, et les règles immuables de la foi et de la vertu. Sculpteurs, vitrailleurs, fresquistes, ébénistes, ferronniers, orfèvres et brodeurs ont traduit en leurs oeuvres l'Ancien et le Nouveau Testaments. Le chêne a symbolisé la force; le blé et la vigne, le corps et le sang du Rédempteur; le démon a emprunté la forme des plus vils animaux, dont quelques-uns furent rendus plus hideux et plus répugnants par des formes imaginées.

Pourquoi serait-il défendu à un artiste moderne d'évoquer dans ses productions les aspects les plus émouvants et les plus rares de la nature et des êtres? Pourquoi ne rapppellerait-il pas les sentiments, les pensées et les nobles passions des hommes?

J'ai tenu, Messieurs, à rappeler en toute franchise l'opinion outrée d'un critique d'art qui fut invité par Emile Galle à donner l'une des premières conférences organisées par le Comité de l'École de Nancy. Il nous parla avec enthousiasme de Puvis de Chavanne, l'un des peintres les plus symbolistes de l'époque contemporaine. Sa Sainte Geneviève veillant sur Lutèce n'estelle pas la figure la plus émouvante de l'artiste génial que personne ne conteste et qui fut cependant, lui aussi, l'objet de critiques ardentes et injustes?

(1) Histoire générale de l'Art français de la Révolution à nos jours, tome III. Paris, s. d.


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Le retour des arts plastiques vers la simplicité géométrique et cubique a dérouté les esprits les plus solides. Au lieu de réagir, ils se sont laissé entraîner. Mais, après tout, l'histoire ne nous fournit-elle pas des exemples de ces retours en arrière, de ces contradictions d'attitude et de pensées? On nous a appris à connaître des hommes qui ont brûlé ce qu'ils ont adoré pour adorer ce qu'ils ont brûlé!

Ceux-là sont à plaindre. Ils sont les esclaves de la mode et sont incapables de construire pour les générations futures.

Messieurs, j'aurais voulu m'étendre encore plus longuement sur le caractère d'Emile Galle. J'aurais pu évoquer sa bonté, son amour de la justice, son courage civique dont je fus le témoin. Le faisant, je sortirais du cadre des préoccupations empreintes de sérénité de votre Compagnie.

En rappelant dans cette enceinte les mérites intellectuels et artistiques de l'un de vos confrères les plus illustres, j'ai voulu, non seulement rendre hommage au créateur génial, mais encore proclamer sa largeur d'esprit et sa délicatesse. J'ai voulu aussi dissiper le mensonge qui l'a représenté comme un fantaisiste et un imaginatif désordonné, qu'il ne faut ni suivre, ni imiter. Et cependant, il a posé des principes constructifs qui seront reconnus un jour comme des vérités, parce qu'ils reposent sur les lois de l'harmonie universelle.

La génération actuelle se base sur la science dans tous les domaines de son activité. L'art ne peut s'affranchir de cette emprise. L'art d'Emile Galle fut un art savant. Il a dépassé la civilisation au sein de laquelle il est né et s'est développé. Il est impossible d'admettre qu'il reste à jamais un phénomène unique, car toute pensée logique lancée dans le monde avec conviction et sincérité, doit un jour ou l'autre s'épanouir en réalisations concrètes.

Messieurs, je lui dois une reconnaissance infinie. Il fut pour moi un père intellectuel. J'avais pour lui une admirative confiance.

Il serait à souhaiter que tout homme au début de sa vie pût ^cultive* en son coeur pareil enthousiasme. C'est

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XCVIII SÉANCE PUBLIQUE DU 7 MAI 1936

parce que la jeunesse actuelle n'a plus la vénération des grands hommes de tous les peuples et de tous les temps, qu'elle manque de foi, de direction, de patience et de persévérance.

Messieurs, au risque de passer aux yeux de mes contemporains pour un retardataire, j'ai tenu à proclamer que je suis redevable à Emile Galle du peu que j'ai pu faire pour me rendre utile à mes concitoyens. Si je n'étais pas resté fidèle à sa pensée et à son exemple, si j'avais trahi la confiance qu'il a mis en moi, comme en ceux auxquels il m'associait, je n'aurais pas eu l'insigne honneur d'être le bénéficiaire de votre indulgente bienveillance.

En m'invitant à venir m'asseoir à vos côtés, vous avez couronné partiellement l'espoir que votre illustre confrère avait placé dans les jeunes qui suivaient l'épanouissement de son esprit créateur.

Je vous remercie, Messieurs, de m'avoir permis de rendre un hommage, que j'aurais voulu plus éloquent, au grand artiste, au savant, à cette âme d'élite qui est apparue dans le ciel de la Lorraine comme un astre aux rayons éclatants et féconds.


MESSIEURS,

L'honneur que m'a fait votre Compagnie en m'offrant pour la deuxième fois le fauteuil envié de la Présidence, me permet, aujourd'hui encore, de répondre à deux magnifiques discours.

Il y a dix ans, j'étais déjà à cette place et dans ce Salon qui est celui-là même que notre illustre fondateur assigna à son Académie. J'entendais un maître de la science médicale dont la vie, hélas, a connu, depuis, des jours sombres, et, souvenir plus triste encore, j'écoutais une voix qui s'est tue, celle de notre cher poète et annaliste lorrain Hippolyte Roy.

Je me trouve à présent dans un embarras semblable. Car, si j'étais obligé d'avouer mon incompétence à juger des travaux de M. le professeur Pierre Parisot, je suis tout aussi peu désigné, me semble-t-il, pour apprécier les mérites militaires de notre confrère, le colonel Louis Blaison, de Charmes-sur-Moselle.

J'entreprends, néanmoins, en toute modestie, cette tâche, car par plusieurs points vous rejoignez, Monsieur, les écrivains que rassemble ce Cénacle, et c'est même à ce titre que nous nous sommes empressés de vous ouvrir nos rangs.


C SÉANCE PUBLIQUE DU 1 MAI 1936

N'aviez-vous pas un illustre patronage en la personne de votre compatriote vosgien Maurice Barrés? Il était votre exemple, vous étiez son ami. Ah ! de quelle émotion n'avez-vous pas saisi toute une escorte funèbre, quand, vous avançant, à Charmes, auprès de la tombe du Maître, vous vous êtes écrié, le coeur plein de larmes : « Vous voici donc enfin dans votre terre et parmi vos morts ! » Ainsi, Monsieur, vous meniez le deuil des Lettres lorraines et rien d'aussi beau ne fut exprimé, en ce fatal décembre, que ce que vous dîtes si simplement, mais avec un si noble accent de sincérité.

Une figure telle que la vôtre, aussi bien, était-elle de celles que devait aimer l'auteur des Déracinés.. Non content de vous distinguer par de rares vertus militaires, vertus que consacrait en 1915 une fière citation, avec la rosette de la Légion d'honneur, vous vous plaisiez, et dès votre première garnison, à joindre à l'action la pensée. Capitaine à l'état-major de la place de Belfort, sorti de Saint-Cyr et étant passé par l'École de Guerre, vous avec écrit, à l'ombre géante du lion de Bartholdi, vos premiers ouvrages. Et ce fut, tout d'abord, Une ville de garnison sous la Restauration; Le complot militaire de Belfort en 1822. Vint ensuite, toujours avec Belfort comme sujet : La couverture d'une place-forte en 1815, et enfin ce livre remarquable qui parut en 1912 : Le premier siège de Belfort et le Commandant Legrand. Ainsi que les précédents, il est, par sa précision, par la sûreté de sa méthode de reconstitution, d'une haute valeur documentaire pour l'historien qu'intéresse la défense du sol national. Le siège de 1870-1871, le dernier siège de Belfort, eut, en effet, ses historiens, mais il n'en était pas de même des autres. A point nommé, vous êtes venu d'Épinal, votre première garnison, pour combler cette lacune.

Ce qui ajoute encore à l'intérêt de tels travaux, c'est la sobriété élégante du style. On apprécie d'autant mieux un ouvrage qu'on entre plus aisément, et pour ainsi dire de plain-pied, dans ses développements. C'est le secret des écrivains nés. L'Académie Française l'a compris, qui couronna en vous, à plusieurs reprises, l'auteur aussi bien que l'historien.


RÉPONSE DU PRÉSIDENT AUX RÉCIPIENDAIRES CI

Elle accomplit ce geste notamment, quand vous fîtes paraître, sous le pseudonyme de Jean Tanet, votre recueil de nouvelles : Les défenseurs. Maurice Barrés en écrivit la préface, dont je reproduis avec joie le début :

« Ce Jean Tanet qui vient d'écrire ces douze nouvelles claires, fortes et salubres, il est « mon pays », mon compatriote lorrain, vosgien mosellan, charmesien, bref, Jean Tanet de Charmes-sur-Moselle. S'il te cache, lecteur, son nom véritable et son métier (le plus beau des métiers), il répand devant toi tout notre esprit natif. C'est d'un charmesien de penser, comme nous le dit, à chaque page, ce recueil, qu'à tout champ de blé il faut un homme pour le défendre; que le soldat de tous les temps, sous des armes diverses, garde un caractère tout simple; et qu'enfin notre Lorraine est une terre productrice de défenseurs. »

Les défenseurs, ce sont ceux qui, à travers les siècles, avec des âmes de soldats opposèrent au danger le courage, à la barbarie la civilisation, au rêve et à l'utopie la réalité rude et saine, à de trop séduisants méandres de la vie, la ligne droite du devoir et de la probité. La plupart de ceux dont nous parle Jean Tanet ont des âmes de soldats et de soldats lorrains. Et même quand le drame auquel ils participent n'a pas pour cadre un champ de bataille, on reconnaît chez ces héros une trempe du caractère qui les dénonce de l'Est ou de ces garnisons de l'Est hier encore placées à la frontière.

Tel, Monsieur, le vieil adjudant Rozelle dans votre conte : La digue, un conte ayant pour base effroyable de réalité, la rupture du barrage de Bouzey, près d'Épinal. Mais, non content de décrire le cataclysme en un croquis nerveux que l'on dirait gravé à la pointe sèche, vous en faites la conclusion plus large d'un drame humain. L'adjudant aimait une jeune fille qui vivait au pied de la digue. Il songeait à l'épouser tandis qu'un autre, plus jeune, avait son coeur. Et c'est pour sauver ce rival, emporté par les eaux, que périt à son tour le sous-officier doublement héroïque. L'eau qui gronde, en sa folie furieuse, connaîtra seule le secret de l'âme de trois êtres, trois acteurs d'une tragédie rustique. Avec des


Cil SÉANCE PUBLIQUE DU 7 MAI 1936

moyens d'une grande sobriété, l'auteur arrive, ici, à l'effet vraiment pathétique.

J'admire comment en vous l'imagination est vive et s'extériorise en images. Vous nous avez donné tout à l'heure, le tableau d'un arbre de justice aux branches basses chargées de grappes de pendus. Il est digne du burin de Callot, lequel traita un sujet analogue dans ses planches des Misères et malheurs de la guerre. Mais cette imagination s'unit aux données précises des recherches scientifiques, sans qu'il y ait contradiction.

N'avez-vous pas, en 1924, écrit un article sur l'or du Rhin, l'or du Rhin qui n'est pas ici le mythe initial de la Tétralogie wagnérienne, mais une réalité que nos ancêtres connurent. Le sable du fleuve, en effet, roulait des paillettes de métal précieux dont s'enrichissaient les trésors des cathédrales, les boutiques des changeurs, les « Monnaies » des principautés et des villes libres riveraines. Ce n'est plus qu'un souvenir, et si des peuples avides s'avancent aujourd'hui vers le Rhin, ce n'est pas pour y pratiquer le métier désuet d'orpailleur.

Une telle diversité dans les sujets traités fit de vous le collaborateur, précieux et fréquent, de bien des revues et de quelques journaux. Votre activité y alterne le conte avec l'article. Celui sur l'or du Rhin parut dans la Revue scientifique; VAustrasie, les Marches de VEst, le Pays lorrain, le Gaulois du Dimanche, ainsi que la Revue Bleue se sont honorés de votre collaboration. Des journaux comme la Nation, V Éclair de F Est ont été heureux d'insérer vos articles.

De cette abondante production, il ressort, cependant, que vos titres les plus sérieux à figurer dans notre Compagnie sont de nature historique, avec des travaux de valeur dans le cadre lorrain.

MESSIEURS,

Attaché à Nancy par son mariage au sein d'une famille des plus honorablement connue pour sa haute culture, l'ancien colonel du 146e d'infanterie savoure, dans la capitale lorraine, les joies studieuses du sage, qui étaient


REPONSE DU PRESIDENT AUX RECIPIENDAIRES CIII

celles de Drouot, et je me plais à penser qu'il occupe son siège à l'Académie.

Insisterai-je encore davantage sur sa façon d'animer la matière inerte des textes, sur le don qu'il a de faire revivre le passé? A quoi bon? Ne venez-vous pas de l'entendre en des pages magistrales? Et n'a-t-il pas livré à vos méditations la grave, la toujours actuelle leçon qui se dégage de ses deux chapitres de l'histoire de Charmes? La Lorraine est une proie, un champ de bataille de toujours et peut-être de demain, un carrefour trop souvent sanglant sur la route des grandes invasions. Cette situation lui a valu des héros. Puisse-t-elle lui assurer tant qu'il le faudra, ceux que le talent remarquable de notre confrère décore du beau nom de « défenseurs » !

MONSIEUR,

Une circonstance heureuse qui nous plaça, vous et moi, récemment sous le signe de l'Honneur, révéla aux Nancéiens que nous comptions tous deux un nombre sensiblement égal d'années mises au service de l'Art et de l'Art lorrain avant tout.

Je n'ai point d'autre dessein en rappelant cela (comme le fit, très bienveillant, le maître Prouvé) que de vous dire avec quel puissant intérêt je suivais tout à l'heure, le développement de votre étude-souvenir sur Emile Galle et l'École de Nancy. C'est, en quelque sorte, parallèlement à votre effort, que je n'ai cessé, de mon côté, de vouer un culte enthousiaste aux principes et aux hommes qui ont charmé votre jeunesse, comme ils ont enchanté la mienne.

Pour vous, la lumière de l'Art, sa vivifiante chaleur, elles sont venues vous trouver « dans la poussière du greffe », comme l'a dit Boileau. Mais les sentiers étroits de la forêt de Haye, le carrefour des six bornes, le fond de la crédence ou la Vierge de Chaligny, dans son arbre, vous avaient vu, jetant la robe noire, porter en bandoulière la boîte à herborisation, d'un vert à nul autre pareil.

Aux replis des bois, humides, secrets, presque sauvages, votre oeil exercé de botaniste décelait l'orchidée


CIV SÉANCE PUBLIQUE DU 7 MAI 1936

aux feuilles tigrées de taches malsaines, cependant que quelques gouttes de pluie tombaient sur des fougères avec un son mat et, qu'en un lointain, toujours inaccessible, rêvait, désolé, le chant du coucou.

Puis, venaient les plus beaux jours de notre Lorraine, je veux dire ceux de septembre ou même du début d'octobre :

« On dirait que l'automne est du printemps doré » a dit notre ami, le poète Léon Tonnelier. Et vous voilà de nouveau par les sentes, ou plutôt vous écartant d'elles aux endroits où, près des vieux troncs moussus, l'inquiétant champignon pullule. Inquiétant? Non pas pour vous, certes, qui comme l'Ange du Jugement dernier, séparez les bons des méchants, empochez pour un régal l'honnête bolet comestible et laissez à ses venins de Locuste l'élégante ammanite phalloïde.

Excusez-moi, Monsieur, de mettre en vos recherches purement scientifiques un peu de littérature parasitaire. Il eut suffi, je l'avoue, d'énoncer : Emile Nicolas fut — et reste — excellent botaniste et mycologue distingué. J'ajouterai qu'il occupe, à la Société lorraine d'Horticulture, les fonctions de secrétaire général qui furent celles d'Emile Galle lui-même.

Où vous a conduit, Monsieur, votre amour des plantes ? Vous nous l'avez dit : au jardin d'Emile Galle et dans son atelier où la chaleur du four faisait éclore des fleurs de verre, images immortelles des calices, trop tôt fanés, que vous rapportiez de vos promenades.

Vous avez eu doublement raison d'évoquer la grande figure du fondateur de l'École de Nancy d'abord, parce que l'on parle toujours bien de ce que l'on connaît, ensuite parce que l'Académie a conservé du Maître, par-dessus le remous des passions qui divisent, le souvenir d'une âme charmante et sensible, avec qui l'on pouvait communier aux extases du Beau.

Quelle joute oratoire dont, moi aussi, j'ai souvenance, que celle qui mit aux prises, sur cette estrade, Emile Galle et un autre précurseur des temps nouveaux de l'Art, Charles de Meixmoron de Dombasle! Ce dernier recevait un poète, poète non seulement de la matière


REPONSE DU PRESIDENT AUX RÉCIPIENDAIRES CV

translucide ou des objets assouplis aux formes végétales, mais poète du verbe et de la phrase. Qu'on en juge par cette description, oeuvre du verrier lui-même, pour une de ses pièces les plus originales, celle qu'il intitulait Épave.

« Bouteille de verre, bouteille méplate; parois comme usées, lustrées et polies, polies par des ressacs sur des grèves. Missive vidée de son message, remplie de mystère, toute gonflée d'ombre et de silence. Plus rien ne s'inscrit au dedans que l'herbe marine, verte et bulleuse calligraphie, séchée de sable d'argent. Une algue désarticule des anatomies saignantes. La méduse, auprès collée, fait luire dans la rougeur profonde, le phosphore bleu de ses gélatines, fruit-fleur et prunelle qui guette et qui mange...

« L'autre face du verre raconte que, bercée sur les huiles tièdes des tropiques, elle a bu la couleur aux rayons qui teignent de sang les îles et bariolent, là-bas, de rouge, d'orange et d'indigo, toutes les plumes et toutes les fleurs. »

En décrivant lui-même ses créations, Emile Galle nous ôte à jamais la possibilité de tenter pareille aventure. Les mots, les galbes, les décors et leurs nuances, tout est à lui, bien à lui, rien qu'à lui, symphonie parfaite mais qu'il serait vain de vouloir reproduire.

Pourtant si le mystère du talent nous reste intangible, du moins pouvons-nous essayer de pénétrer le métier, la technique. C'est à quoi ont tendu, et avec succès, vos efforts. Le Maître, en vous admettant dans son intimité, faisait de vous le confident de ses recherches, de ses espoirs. L'empreinte qu'il a laissée dans votre esprit, vous nous la transmettez. Elle marque l'évolution d'une personnalité forte, en même temps que celle d'une École.

C'est donc un chapitre, instructif autant qu'émouvant, de l'Histoire de l'Art en Lorraine, de 1895 à 1914 que vous avez écrit pour nous en le dédiant au souvenir d'Emile Galle. Ce n'est pas d'ailleurs, le seul monument que vous ayez élevé à la gloire de ceux de l'Ecole de Nancy. La Lorraine-artiste, la Revue lorraine illustrée, la revue Art et Industrie, si elles pouvaient à la fois, avec le Pays lorrain, effeuiller leurs pages devant nous, mon-


CVI SÉANCE PUBLIQUE DU 7 MAI 1936

treraient beaucoup d'entre elles consacrées à Victor Prouvé, à l'Art décoratif lorrain et à ses plus attachants représentants. Sous toutes ces études, si précieuses à consulter, une seule signature : la vôtre, Monsieur.

Et que l'on ne croie pas qu'un si beau et si vaste sujet vous absorbe au point que vous n'en puissiez aborder d'autres. Si vous donnez à Vic-sur-Seille mieux que des souvenirs d'enfance, c'est à Nancy surtout, que vous rappelez un passé monumental, tout en lui demandant des leçons pour l'embellissement de la cité d'aujourd'hui. Rien de ce qui touche à la ville ne vous est étranger. Les colonnes de plusieurs journaux s'érigent en témoins de votre activité et vous chargez Emnic d'élucider les points que Sylvestre Urbain n'a pas eu la place ou le loisir de développer tout à fait.

Ce zèle pour l'Art et la Ville d'Art vous conduit en des lieux divers. De la Cour, et devenant alors le président de la Société lorraine des amis des Arts, vous êtes au Musée de peinture, d'où vous gagnez celui des Arts décoratifs. Que si, pourtant, l'on vous cherche, mâchonnant votre moustache d'un air méditatif, devant les vitrines de la fondation Jean-Baptiste Corbin, déjà vous avez franchi les ponts, vous êtes au Nouveau-Nancy et votre oeil ne nous apercevra pas car il concentre toute son attention sur un microscope.

Ici, — c'est-à-dire à l'École des Beaux-Arts et des Arts appliqués — de sévères censeurs vont-ils vous prendre en flagrant délit de trahison envers l'École florale d'Emile Galle? On le croirait en vous voyant prôner le décor géométrique, les symétries. Mais vous répondrez victorieusement : « La plante elle-même me donne ces motifs au goût du jour. Grâce à la micrographie, — objet de mon cours, — je découvre en d'humbles tiges herbacées, des rosaces, des rayonnements étoiles, des motifs réguliers harmonieusement balancés, et tels que n'en imaginèrent pas les artistes du Moyen Age pour les roses épanouies des cathédrales. »

De l'homme, ainsi rapidement décrit, qu'il me soit permis de revenir à l'oeuvre, c'est-à-dire à votre discours académique.


REPONSE DU PRESIDENT AUX RECIPIENDIAIRES CVII

Il sera critiqué, n'en doutez pas. Dès aujourd'hui l'on peut prévoir (et vous les connaissez) les objections qu'il soulèvera. Mais vos adversaires eux-mêmes sentiront quelle force d'émotion s'en dégage. Sa conclusion ne manque ni de grandeur, ni non plus de mélancolie. Car l'École de Nancy n'a que peu survécu à son fondateur. Peut-être l'Art de celui-ci était-il trop parfait, trop achevé, pour pouvoir se perpétuer, susciter d'autres efforts? Peut-être, Galle n'était-il pas, comme il le croyait, le premier chaînon d'une suite d'artistes, mais au contraire, un aboutissant merveilleux — tel, en musique plus d'un compositeur — le produit d'une culture raffinée comme celle des Goncourt ou des décorateurs extrême-orientaux. Et sans doute, aussi étaientils, lui et son École, l'expression d'une époque que la génération qui monte ignore ou ne comprend pas mais que nous, Monsieur, nous sommes fiers d'avoir vécue et connue, époque qui fulgura à Nancy, en apothéose, époque toute de magie des formes, d'enchantement des couleurs, de richesse des harmonies alors qu'en des concerts inoubliables se nourrissait notre intellectualité musicale.

La guerre n'a pas détruit que des foyers et des vies humaines, elle a, pour le spirituel, renversé, bouleversé les valeurs. Avant elle, l'Art lorrain totalisait. Après elle, il faut repartir de zéro. Mais déjà, aux froides et sévères formules de la matière prisée pour elle-même, les nôtres apportent je ne sais quel correctif : du goût... de la mesure...

Laissons faire à leur tact et à leur amour de la distinction naturelle.

Ne prenez, Messieurs, ce que je viens de vous dire que comme de simples suggestions. Le débat, s'il s'engageait, aurait davantage d'ampleur, exigerait d'autres et de plus larges développements.

Mais, ne sommes-nous pas bien éloignés du début de ce discours? Qu'a de commun notre disciple d'Emile Galle avec les sièges de Belfort et les attachants récits de l'ami de Maurice Barrés?

Ceci, cependant. C'est que le récipiendaire, qu'il se


CVIII SÉANCE PUBLIQUE DU 1 MAI 1396

nomme ici Louis Blaison ou Emile Nicolas, place bien haut dans sa pensée l'amour de la petite patrie. L'épée de l'officier ainsi que la plume du critique d'art sont à son service.

Il n'y a pas que le sol à défendre en Lorraine; il y a les idées, les créations de l'esprit. Le soldat qui combat a pour frère l'artiste qui lutte. Si — ce qu'à Dieu ne plaise — nos fils avaient à prendre les armes, ils trouveraient Monsieur, dans vos livres d'Histoire militaire, mainte leçon de courage, et de fidélité. « Fidélité charme les coeurs », c'est la devise de votre ville natale.

Et si se rallumait un jour le four éteint du maître verrier, ce serait, Monsieur, à la flamme de votre enthousiasme.


Il y a plus de quarante-cinq ans, à la fin du mois de novembre 1890, un jeune attaché au Parquet du Procureur général près la Cour d'Appel de Nancy, allait pénétrer un matin dans le Palais d'e Justice de cette ville quand il s'arrêta quelque peu intimidé. La haute Compagnie judiciaire, à laquelle il n'appartenait qu'officieusement et à un degré bien modeste, s'avançait en robes » rouges, précédée de ses deux chefs que la grande hermine et la toque aux quatre galons d'or lui faisaient paraître plus majestueux encore. Toute la Cour était là : le premier président Serre, le procureur général Sadoul, les présidents de Chambre Angenoux et Charmeil, les avocats généraux Villard et Obrin, les quinze conseillers, parmi lesquels le conseiller doyen Audiat et M. Gabriel Thomas, tous deux membres de votre Académie.

Le jeune attaché s'informa et il apprit que la Cour se rendait en corps aux obsèques du Président de Chambre honoraire, baron de Saint-Vincent, officier de la Légion d'honneur, membre de l'Académie de Stanislas, décédé à Nancy, le 20 novembre 1890, à l'âge de quatre-vingttrois ans.

Par un concours de circonstances qu'il était loin de prévoir alors, et grâce à des amitiés précieuses qui ont facilité sa tâche par la communication d'intéressants documents, l'ancien attaché au Parquet général de Nancy va vous parler aujourd'hui du haut Magistrat dont il apprenait en même temps le nom et le décès, il y a près d'un demi-siècle

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2 LE PRESIDENT DE SAINT-VINCENT

Philippe-Hyacinthe de Saint-Vincent était né à Barle-Duc le 16 juin 1807, de Philippe-Marie-Louis et de Anne-Charlotte de Romécourt.

Ses ancêtres, originaires du pays basque, étaient venus se fixer en Lorraine et dans le Barrois au xve siècle et y jouèrent souvent un rôle important. Son grand'père Jacques-François, baron de Saint-Vincent seigneur de Courcelles, Moncel, Parois et Aubréville, émigra pendant la Révolution et tous ses biens furent confisqués. Après ce que M. Louis Madelin a très justement appelé « les arrêtés réparateurs » du Consulat, en 1799, le baron de Saint-Vincent vint se fixer à Nancy où il habita rue de Strasbourg. Il supporta noblement et avec une résignation vraiment chrétienne la perte de sa fortune, naguère considérable, et la mort prématurée de ses deux fils, officiers dans les armées de Napoléon et tués l'un et l'autre à vingt-cinq ans. Le plus jeune, Philippe, Marie-Louis, père du futur Président de Chambre, était lieutenant au régiment d'Insembourg. C'est à l'assaut victorieux du fort de Capri, qu'entraînant vaillamment ses soldats, il tomba frappé à mort le 11 octobre 1808. Peut-être n'est-il pas sans intérêt d'indiquer en passant que le vaincu de cette journée éta'it Hudson-Lowe, qui devait être, quelques années plus tard, l'odieux geôlier de Napoléon.

Philippe-Hyacinthe de Saint-Vincent n'avait qu'un an à la mort de son père. Elevé très modestement et très chrétiennement par sa mère, il fit ses études au lycée de Nancy, puis son droit dans la même ville, et entra dans la magistrature le 20 mai 1830, en qualité de juge auditeur au tribunal de Saint-Mihiel, où son fils devait exercer à son tour quarante-cinq ans plus tard, avec distinction, les fonctions de juge d'instruction.

Les juges auditeurs furent supprimés par une loi du 10 décembre 1830 et ils n'ont pas été rétablis depuis. C'est sous le premier Empire qu'ils avaient été créés par une loi du 20 avril 1810. Leurs fonctions, non rétribuées, consistaient, dit Dalloz, « en un noviciat judiciaire » et ceux qui en étaient investis n'avaient voix délibérative qu'après avoir atteint vingt-cinq ans. Peu après cet âge,


LE PRESIDENT DE SAINT-VINCENT 3

M. de Saint-Vincent fut nommé juge suppléant au tribunal de Metz, le 7 décembre 1832. En 1834, il devint substitut à Rocroi, il y avait alors au moins un subsitut dans chaque tribunal. Il fut nommé ensuite successivement substitut à Sarreguemines en 1835, à Charleville en 1836 et à Metz en 1837. Il resta douze ans à ce poste, d'ailleurs agréable et intéressant et dans une ville charmante. L'avancement était à cette époque généralement plus lent qu'aujourd'hui, les classes des tribunaux étaient plus nombreuses, on se déplaçait moins volontiers et les jeunes magistrats étaient peut-être...un peu moins pressés.

Le 17 mars 1849, à l'âge de quarante-et-un ans, M. de M. de Saint-Vincent obtint un bel avancement. Il fut nommé président du tribunal de Charleville, chef-lieu judiciaire du département des Ardennes, tribunal d'une certaine importance et chargé d'affaires assez nombreuses et délicates. J'en puis parler, j'y ai exercé les mêmes fonctions soixante-ans plus tard. J'y ai vu, dans la Chambre du Conseil, un beau portrait du Président de Saint-Vincent. La finesse, le calme, la dignité de son visage, son regard profond et expressif, son attitude d'une noble simplicité devaient assurément inspirer la plus grande confiance dans l'intégrité, l'équité et la pénétration de ce magistrat vraiment digne de ses fonctions.

Tous ceux qui l'ont vu à l'oeuvre estimaient hautement, en effet, ses vertus professionnelles : l'élévation de ses sentiments, l'étendue de ses connaissances, sa sagacité, son expérience consommée des affaires, son amour de la Justice. Les chefs de la Cour de Metz qui connaissaient et appréciaient ses précieuses qualités ne tardèrent pas à le proposer pour un poste d'avancement et il fut nommé Conseiller à la Cour d'Appel de Nancy, le 16 juin 1852. Il y parvint aux hautes fonctions de président de Chambre le 11 septembre 1875.

Atteint par la limite d'âge, le président de Saint-Vincent terminait le 7 août 1877 sa belle carrière. Après sa mort M. Baradez, alors substitut du procureur général à Nancy, rendait, dans son discours de rentrée du 16 octobre 1891, un éloquent hommage à celui qu'il appelait


4 LE PRESIDENT DE SAINT-VINCENT

« un modèle de magistrat ». Quelques mois auparavant, le 28 mai 1891, M. Gabriel Thomas, conseiller à la Cour d'Appel de Nancy et secrétaire annuel de l'Académie de Stanislas, avait fait, dans son compte rendu de l'année écoulée, l'éloge du confrère qu'avait perdu votre compagnie, à laquelle il avait appartenu pendant trente-sept ans.

C'est le 24 février 1853 que M. de Saint-Vincent qui faisait partie de l'Académie de Metz depuis 1844, fut élu membre de l'Académie de Stanislas. Cette compagnie trouvait en lui un confrère d'un commerce agréable, d'une parfaite courtoisie et dont l'activité et le talent devaient contribuer à son prestige.

Ses études historiques écrites dans un style clair et élégant révèlent un chercheur, un érudit consciencieux et perspicace, un esprit original et fin.

Le discours de réception qu'il prononça le 1er juin 1854 et qui a pour titre : Considérations sur l'histoire des Académies n'était pas seulement, comme le qualifiait dans sa réponse le président d'alors, M. Henri Lepage, « spirituel » et d'un écrivain « qui aurait pu facilement cultiver la littérature fleurie ». C'était une étude complète des Académies de France, depuis l'Académie Palatine fondée par Charlemagne, l'Académie française — cela va sans dire — jusqu'aux nombreuses Académies de Province comme « l'Académie d'Arles », « l'Académie de Soissons », la « Maison Franche de Metz », « l'Association Verdunoise », le « Gymnasium Vosagense » de Saint-Dié et « last but not least », « l'Académie de Stanislas, dont l'éloge amenait le récipiendaire à une saisissante évocation des gloires de la Lorraine « un roi d'Austrasie à la Cathédrale, un roi de Sicile à la Chapelle ducale, un roi de Pologne à Bonsecours, Jeanne d'Arc, qui partit de ce vieux château qui garde encore un lambeau de sa royale broderie de pierre, pour cueillir la double palme de la victoire et du martyre, la reine Marguerite qui le quitta quinze ans plus tard pour guerroyer contre les deux roses »... « Rien n'a manqué à nos gloires, poursuivait éloquemment l'orateur, ni l'auréole des saints, ni le sceptre des rois, ni l'épée du soldat. Quant


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aux artistes ils ont semé sur chacune de nos places leurs gracieuses et immortelles couronnes, découpées dans le fer, la pierre et l'airain ». — Si M. de Saint-Vincent avait pressenti l'avenir, quelle listé magnifique il eut pu ajouter aux noms de ceux qu'il s'était plu à saluer en termes si heureux !

Devenu président de votre Compagnie, M. de SaintVincent eut à répondre le 28 mai 1863 au discours de réception de M. Emile Chasles,. alors professeur de littérature étrangère à la Faculté des lettres de Nancy. Le récipiendaire avait parlé de « Garin le lorrain », poème du Moyen Age assez peu connu encore et dont il avait résumé ainsi les tendances nationales : « L'idée lorraine est devenue l'idée française... c'est la tradition que recèle ce vieux poème de Jean de Flagy, tradition vivante du xne siècle et.qui sans doute pénétra dans les dernières couches du peuple d'où sortit Jeanne d'Arc ».

Le président de votre Académie répondit avec bonheur au beau et patriotique discours de M. Emile Chasles. Après avoir caractérisé ses principaux travaux littéraires et historiques, il le félicita et le remercia d'avoir choisi « un sujet en quelque sorte national pour nous » Lorrains, puis il salua une renaissance locale féconde en travaux de tous genres, dont il se réjouit de constater la manifestation dans tant de domaines, notamment dans « l'histoire de Lorraine qui semblait irrévocablement bornée à Dom Calmet et qui a fourni en peu d'années plusieurs ouvrages remarquables », dans. « l'archéologie qui ne s'est pas contentée de s'établir dans un palais taillé à son image avec ses souvenirs du passé ».

Il termina par ce voeu que je me reprocherais de ne pas reproduire : « C'est surtout à une époque aussi tourmentée que la nôtre par les discordes civiles (nous sommes en 1863, ne l'oublions pas) qu'il est désirable de voir les esprits habiter des régions plus sereines parce qu'elles sont plus élevées, les ignorances, les préjugés et leurs antipathies se fondre à une lumière et une chaleur plus grande, les hommes finissant par se juger avec plus de bienveillance et de justice à mesure qu'ils s'éloignent de ces milieux obscurcis et troublés où se forment les orages ».


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N'est-on pas tenté, Messieurs, de se demander si ce langage plein d'élévation, de patriotisme et de sagesse n'a pas été tenu hier.

C'est aussi une question d'histoire locale que notre ancien confrère traitait quatre ans plus tard, dans un mémoire sur La légende de Maxéville où, « avec la perspicacité de l'historien », pour reproduire le jugement de M. Gabriel Thomas, il examinait « le mystérieux point de départ d'une tradition populaire relative à une prétendue captivité du duc Ferry III de Lorraine ». Quels auraient été les motifs et les circonstances de cette captivité?

A en croire la légende, le sire des Armoises, jaloux et furieux des visites fréquentes que faisait son suzerain toujours pendant ses absences à la dame des Armoises, se joignit à d'autres Seigneurs irrités du retrait de certains privilèges, surprit le duc dans le bois de Laxou, s'empara de lui et l'enferma dans une tour du château de Maxéville, où il resta jusqu'à ce qu'un gentilhomme de sa maison, prévenu par un couvreur qui travaillait sur un toit voisin, vint le délivrer.

Histoire romanesque, mais vraie, ou légende purement imaginaire? Pour répondre à cette question M. de SaintVincent s'était livré à des recherches très sérieuses. Il constatait d'abord qu'aucun des contemporains du duc Ferry ne mentionne cet événement, pourtant digne de remarque et que c'est seulement deux cents ans plus tard que l'évêque Louis Haraucourt en fait, pour la première fois, le récit dans son Mémorial des grands gestes et faits advenus en la province de Lorraine. Il remarquait ensuite que le duc Ferry était contemporain de SaintLouis, alors que le Seigneur des Armoises vivait au xve siècle. Il faisait observer enfin que l'aventure attribuée au duc de Lorraine ressemblait étrangement à celle dont fut victime en 1447 le duc Jean de Lorraine, que ce prince « très redouté et très redoutable » capable de tirer une vengeance éclatante d'une indiscrétion désagréable, ne tenait nullement à ce que cette histoire fut ébruitée. M. de Saint-Vincent concluait qu'Haraucourt « malicieux et courtisan à la fois » avait bien « dressé du fait et sur l'heure même un fidèle procès-verbal », mais avait jugé


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prudent de l'attribuer au duc Ferry dont il n'avait plus rien à craindre puisqu'il était mort depuis deux siècles.

Le président de Saint-Vincent n'était pas seulement l'historien que je viens d'essayer de faire revivre. M. Gabriel Thomas, dans le discours que j'ai déjà cité, a fort bien caractérisé ce qu'il fut dans un autre domaine : « Une égale activité à multiplier les oeuvres de bienfaisance, à répandre les idées de prévoyance et de patronage, est le trait essentiel de celui que l'on a justement désigné sous le nom « d'apôtre de la mutualité », M. Gabriel Thomas n'exagérait nullement.

Dès 1847, en effet, M. de Saint-Vincent soumettait à l'Académie royale de Metz, un remarquable mémoire intitulé Recherches sur le paupérisme. Le jeune philanthrope, il avait à peine trente ans, y affirmait que « la moralisation, le travail et sa juste rémunération, la prévoyance contre les accidents » devaient être les buts incessants, exclusifs de la bienfaisance publique ou privée, de préférence à l'aumône, plus facile mais moins efficace et dont les effets sont déprimants, parfois à la longue dégradants, pour ceux qui s'habituent à la recevoir. Il traitait ensuite de nombreuses questions d'un aussi vif intérêt et dont beaucoup étaient alors presque entièrement nouvelles : « L'amélioration du système pénitentiaire — le patronage des condamnés libérés — les institutions de prévoyance — les sociétés de secours mutuels et de tempérance. »

Ce premier essai, qui était d'un maître, fut suivi de nombreuses et très sérieuses études inspirées également par les sentiments humanitaires les plus généreux. Voici quelques-uns de leurs titres qui suffisent à eux seuls à révéler toute l'importance et l'étendue des recherches de leur auteur : Des secours mutuels en Lorraine; Examen comparé des institutions de prévoyance en France, en Angleterre et en Belgique; Des différentes caisses de retraite existant en France; Des établissements de prévoyance et de secours à fonder dans les campagnes.

On peut dire de M. de Saint-Vincent qu'il fut à cet égard un véritable précurseur, luttant avec autant de


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talent que d'ardeur pour le triomphe de conceptions généreuses que ses convictions religieuses lui rendaient plus chères encore.

M. de Saint-Vincent ne se contentait pas d'écrire, il agissait. En 1847, il fonda à Metz une « Société amicale de secours mutuels », en 1849, il créa à Charleville une « Société de prévoyance et de secours mutuels »; en 1852 ce fut à Nancy « la Société des familles » destinée à venir en aide aux femmes et aux enfants des sociétaires de secours mutuels qui, à l'exclusion des autres membres de leur famille avaient seuls droit auparavant à des secours et à des soins en cas de maladie.

Enfin, en 1871, quand les malheurs de la France contraignirent à quitter leurs foyers beaucoup de ses enfants qui ne voulaient pas supporter le joug odieux de l'étranger, l'ancien magistrat de Metz, qui comprenait le sacrifice et la souffrance de ces exilés volontaires, aida de toutes ses forces à fonder « La société de secours mutuels d'Alsace-Lorraine » et fut nommé président du Comité consultatif de. cette patriotique et bienfaisante association.

Telles furent rappelées, à grands traits, la vie et les oeuvres du président de Saint-Vincent.

Vous penserez, comme moi, j'en suis certain, Messieurs, qu'elles peuvent être résumées dans ce bref mais légitime hommage : Ce fut un magistrat d'une haute distinction, un écrivain élégant et érudit, un homme au coeur généreux et d'un admirable dévouement aux plus nobles causes.


I. — NICOLAS DE LORRAINE DANS L'ÉGLISE.

Un personnage qui, grâce à sa naissance plutôt qu'à ses talents, occupa une place assez belle en Lorraine et même en France au milieu du xvie siècle, est Nicolas, comte de Vaudémont et duc de Mercoeur, fils cadet du duc Antoine. Sa destinée fut toujours flottante et ambiguë : il chercha une situation dans l'Église, puis dans la société laïque, il posséda des titres et des biens en Lorraine et en France et il fut la tige d'une maison qui s'établit en France, comme celle des Guises, autres cadets de la dynastie lorraine, brilla d'un éclat presque aussi vif et s'éteignit aussi rapidement.

Il naquit, le 16 octobre 1524, au château de Bar-le-Duc et fut baptisé, le 10 novembre, à la collégiale Saint-Maxe, toute proche du château. Ces dates et les fêtes dont le baptême fut l'occasion nous sont bien connues, grâce à l'opuscule d'un contemporain, Volcyr de Serrouville (1), tandis qu'on ignore tout cela pour le fils aîné du duc Antoine, François, qui sera le duc François Ier. Selon l'usage d'alors, Nicolas eut deux parrains, un frère de son père, Claude de Lorraine, comte de Guise et d'Au(1)

d'Au(1) Augustin DIGOT dans les Mém. de VAcad. de Stanislas, 1848, p. 147-163, d'après le Liber omnium, précieux cartulaire des Archives de Meurthe-et-Moselle (B. 416, fol. 309-313). C'est le seul récit de baptême que contienne ce recueil.


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maie, gouverneur de Champagne et de Brie pour le roi de France, et un prélat d'origine lorraine, François de Dinteville, évêque d'Auxerre, et une seule marraine, Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas pour son neveu Charles-Quint, qui fut représentée par un chambellan de celui-ci, le comte de Bersel. La France et l'Autriche étaient déjà en lutte et, avec sa prudence habituelle, le duc Antoine avait pris les parrains et marraine de son fils des deux côtés, de peur de sembler pencher vers l'un des belligérants.

Le jeune Nicolas eut pour gouverneur un gentilhomme, Jean du Puy du Fou (1). Comme il était cadet de famille, très tôt ses parents le destinèrent à l'Église, escomptant sans doute pour lui une carrière aussi brillante et aussi lucrative que celle de son oncle, le cardinal Jean de Lorraine, titulaire d'un nombre invraisemblable d'archevêchés, d'évêchés et d'abbayes.Et c'est celui-ci qui fut prié d'assurer l'avenir du jeune homme : parmi les évêchés que Jean possédait, était celui de Metz, doublement intéressant parce que son évêque avait de gros revenus, et parce que la maison de Lorraine tenait beaucoup à maintenir un des siens sur ce siège et à préparer ainsi la réunion de son temporel aux duchés. Jean faisait administrer le diocèse de Metz par un sufîragant, Conrard Le Payen, évêque de Basilie; quand celui-ci mourut, en 1529, il se donna pour coadjuteur, avec succession éventuelle, son neveu Nicolas, alors âgé de cinq ans (2). C'est seulement quand il eut atteint sa vingtième année que Nicolas prit le titre d'évêque de Metz. Entre temps, il obtint en commende l'abbaye verdunoise de Saint-Vanne en 1543 et, en 1544, son oncle lui résigna encore l'évêché de Verdun (3). Son père de son côté ne le néglige pas et lui confie, malgré sa jeunesse, des missions honorables : en juin et juillet 1543, il l'envoie retrouver François Ier dans son camp de Maroilles, près de Landrecies, et un peu

(1) En récompense de ses services, le duc François Ier lui assignera une pension annuelle de 300 francs (Areh. de M.-etrM., B. 1087, fol. 181).

(2) VIVILIE, Dictionn. du départ, de la Moselle, t. I, p. 364.

(3) Gallia christiana, t. XIII, col. 793.


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après, il lui remet 200 écus d'or, valant 675 francs de Lorraine, pour aller en Cour de France (1).

Le duc Antoine mourut en 1544 et son fils, François Ier en 1545, après un règne de moins d'un an. Par suite de ces deux décès, Nicolas, qui n'avait pas encore vingt et un ans, se trouva tuteur de son neveu, Charles III un enfant de deux ans, avec la veuve de son frère, Chrétienne de Danemark. Tous deux gouvernèrent conjointement la Lorraine de 1545 à 1552. Nous ne parlerons pas ici de ce gouvernement; dans une étude d'ensemble que nous préparons sur Chrétienne, nous chercherons à déterminer quelle part assez mince y prit Nicolas. Intelligente, énergique, très ambitieuse, la duchesse n'eut pas grande peine à dominer son beau-frère, plus jeune qu'elle et dont la personnalité était assez effacée. Nous noterons seulement que Chrétienne, étant la nièce de Charles-Quint, chercha'toujours auprès de lui conseil et secours, et s'efforça de servir la politique impériale, tandis que Nicolas inclinait vers la France et eut en général de bonnes relations avec les rois François Ier et Henri II.

Sa récompense ne se fit pas attendre,: lorsqu'en 1552, Henri II alla visiter Metz que ses troupes venaient d'occuper, il s'arrêta quelques jours à Nancy pour enlever sa part d'autorité à Chrétienne qui sortait constamment de la neutralité en faveur de son oncle, donner la plénitude du pouvoir à Nicolas, enfin envoyer en France le jeunes Charles III qu'il destinait pour époux à sa fille Claude. D'avril 1552 à janvier 1559, date de la majorité de Charles III, Nicolas, qui est maintenant un homme, gouverne seul la Lorraine, montrant de la sagesse et de la mesure dans des circonstances difficiles et maintenant prudemment la neutralité de la Lorraine entre la France et l'Empire, à l'exemple de son père, le duc Antoine. Nous n'aborderons pas davantage l'histoire de ce gouvernement qui exigerait tout un volume; nous ne faisons ici qu'une simple esquisse biographique.

(1) Arch. de M.-et-M., B. 1071, fol. 183; B. 1072, fol. 96. Cf. Catal. des actes de François Ier, t. VIII, p. 519.


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IL — NICOLAS DE LORRAINE DANS LE MONDE. SES MARIAGES.

Quand il reçut ainsi une pleine responsabilité, Nicolas avait cessé d'être d'Église. Par un abus trop fréquent alors, il était évêque sans être prêtre, sans avoir pris d'engagements; il put donc très légitimement renoncer à ses évêchés et rentrer dans le monde. Selon les pieux auteurs de la Gallia christiana, il avait reconnu que Dieu ne l'appelait pas à le servir dans le sacerdoce (1). Sans doute des considérations plus terrestres intervinrent-elles dans sa décision : son unique frère étant mort, il dut entrevoir la perspective de monter sur le trône ducal, dont ne le séparait que son neveu Charles, enfant très jeune et peut-être de santé débile; et il voulut se mettre en état de recueillir ce brillant héritage. Il se démit de l'évêché de Metz dans les premiers mois de 1548 (2) et prit le titre de comte de Vaudémont, titre purement honorifique, car le comté avait été bien et duement réuni à la Lorraine, lors de l'avènement de René II, et Nicolas n'en eut jamais la possession, mais ce titre paraissait le plus convenable pour les cadets de la maison ducale. A la fin du xie siècle, le comté avait été constitué pour un de ces cadets; à la fin du xive, un autre l'avait obtenu par un mariage, et à la fin du xvie, un troisième sera fait comte de Vaudémont (3).

Il fallait aussi songer à continuer la lignée ducale. A cet effet, Nicolas ne se maria pas moins de trois fois et

(1) T. XIII, col. 793.

(2) L'Histoire de Metz, t. III, p. 27, et la Gallia christiana, t. XIII, col. 793, disent : en 1548, sans préciser davantage, mais une lettre du 3 juillet 1548, publiée ci-dessous, prouve qu'à cette date Nicolas n'était déjà plus évêque, et une autre du 13 mai conclut de même, puisque Nicolas y est qualifié comte de Vaudémont.

(3) Paul. FOURNIER, dans son livre sur Chaligny, 1907, p. 132, avance à tort que, dans un traité passé à Augsbourg en 1548, en présence de Charles-Quint, Nicolas se fit autoriser par cet empereur à prendre le titre de comte de Vaudémont. Il n'y a rien de tel dans ce document, qui est daté du 4 février 1548, n. st., et se trouve aux Archives de Meurthe-et-Moselle, B. 416, fol. 24.


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n'eut pas moins de quinze enfants. Et son premier mariage fut célébré un an au plus après sa sortie du clergé, quand il venait d'avoir vingt-quatre ans.

En janvier 1549 (1), à Bruxelles, en présence de l'empereur, il épousa Marguerite d'Egmont, fille de Jean IV, second comte d'Egmont, conseiller et chambellan de Charles-Quint, qui était mort dès 1528. Les époux étaient assistés, lui par sa soeur, Anne de Lorraine, duchesse d'Arschot, et par son beau-frère, Philippe de Croy, duc d'Arschot; elle par sa mère, Françoise de Luxembourg, comtesse douairière d'Egmont, et par son frère, Lamoral d'Egmont, le même que le duc d'Albe fera décapiter en 1568. Ce mariage avec une sujette de CharlesQuint, fille et soeur de serviteurs très fidèles de ce souverain, ne fut pas sans mécontenter Henri II, avec lequel Nicolas avait été jusqu'alors en fort bons termes. Et le roi de France ne savait sans doute pas que, dès le mois d'avril 1548, l'empereur avait accordé au jeune prince une pension, mais en stipulant que cette libéralité resterait secrète (2). Marguerite d'Egmont mourut le 10 mars 1554, après avoir donné à son mari quatre enfants, dont un seul est à retenir, Louise, née à Nomeny le 30 avril 1553, qui épousa Henri III à Reims le 15 février 1575 et mourut à Moulins le 29 janvier 1601.

Comme c'était alors l'usage, Vaudémont se consola vite : moins d'un an après la mort de Marguerite, le 24 février 1555, à Fontainebleau, sans doute en présence de la Cour de France, il épousa Jeanne (3), fille de Philippe de Savoie, duc de Nemours, et de Charlotte d'OrléansLongueville, mariage bien français qui le ralliait décidément au roi et l'éloignait de l'empereur. Jeanne de Savoie était née à Annecy en 1532; elle mourra le 4 juillet 1568, ayant eu six anfants, dont cinq comptent pour l'histoire : Philippe-Emmanuel, né le 9 septembre 1558,

(1) Le contrat, qui est publié par dom CALMET, Hist. de Lorraine, t. III, preuves, col. 416, est daté du 22 janvier; la cérémonie religieuse dut se faire peu après. Cf. Biogr. nationale belge, t. III, col. 774.

(2) Mèm. de la Soc. d'archéol. lorr., 1923-1925, p. 381.

(3) Et non pas Anne, comme l'écrit dom Calmet dans sa généalogie des ducs de Lorraine.


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qui sera un des chefs de la Ligue, ira ensuite combattre les Turcs en Hongrie et mourra le 19 février 1602 au retour de cette expédition; Charles, né en novembre 1559, qui deviendra évêque de Toul, sera fait cardinal en 1578 et sera appelé le cardinal de Vaudémont, mourra le 30 octobre 1587 avec un renom de sainteté (1); François, né en 1567, qui deviendra marquis de Chaussin et mourra dans des conditions étranges en août ou septembre 1596 (2); Marguerite, née en 1564, morte en 1625, qui épousa Anne, duc de Joyeuse, puis François de Luxembourg, duc de Piney.

Nicolas prit environ dix mois pour pleurer sa seconde femme et, le 11 mai 1569, il convolait en troisièmes noces avec une cousine éloignée et beaucoup plus jeune que lui, Catherine de Lorraine, née le 8 novembre 1550, fille de Claude de Lorraine, duc d'Aumale, lui-même troisième fils de Claude de Lorraine, premier duc de Guise (3). Sa mère était Louise de Brézé, fille de la fameuse Diane de Poitiers; c'était donc encore un mariage tout français que contractait là le prince lorrain. La cérémonie se fit le 11 mai 1569, on ne sait pas où. Catherine eut le bon esprit de survivre à son mari et d'épargner ainsi une quatrième union à cet infatigable épouseur. Elle vivait encore en 1599, quand une infante d'Espagne rendit visite à la Cour de Lorraine, et elle mourra avant le 1er juillet 1606 (4). De cette union naîtront cinq enfants, dont deux seulement ont marqué : Henri, né en 1570, mort en 1601, qui fut marquis de Mouy et comte de Chaligny; Erric, né en 1576, mort en 1623, qui fut un évêque de Verdun beaucoup moins édifiant que son demi-frère Charles, l'évêque de Toul (5).

(1) Ces dates sont établies par P. BOYÉ dans le Bull, de la Soc. d'archéol. lorr., 1923, p. 55-9.

(2) Cf. PFISTER dans le Journal de la même, 1897, p. 193-204.

(3) P. ANSELME, Hist. généalogique,-1. III, p. 491.

(4) Mém. de l'Acad. de Stanislas, 1914-1915, p. 78-79.

(5) Voir Ernest LANGLOIS dans les Annales de l'Est, 1895, p. 277-299, et le chapitre IV de Msr BONNARD, Les relations de la famille ducale de Lorraine et du Saint-Siège, Nancy, 1934, in-8.


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III. — SA FORTUNE. SES COLLECTIONS.

Ayant renoncé à ses deux évêchés et aux revenus importants qu'il en tirait, Nicolas avait à se constituer une fortune, de manière à pouvoir tenir dignement son rang de cadet de la maison de Lorraine. Il ne possédait que la baronnie de Mercoeur qui lui venait de sa mère, Renée de Bourbon, et, qui, assise sur les roches volcaniques de l'Auvergne ne devait pas être d'un grand rapport; de plus, une rente de 2.000 livres que François Ier avait assignée en 1529 au duc Antoine comme part que la duchesse Renée pouvait prétendre dans la succession de son frère, le connétable de Bourbon, Nicolas n'était pas homme à se Contenter de si peu : il paraît, en effet, avoir été assez avide et ne s'être jamais fait scrupule de solliciter. Son aîné, François, est à peine sur le trône qu'il crie misère auprès de lui, bien qu'il touche encore les revenus de ses évêchés, et, en bon frère, le jeune duc lui fait délivrer 12.000 francs de Lorraine « pour subvenir à ses urgentes affaires » (1). Il continue de plus belle à quémander quand son neveu, Charles, un enfant sans expérience et nécessairement crédule, a succédé. En 1559, dès que Charles III commence à gouverner, il octroie à Jeanne de Savoie, la seconde femme de Nicolas, 2.000 écus d'or, faisant 8.000 francs de Lorraine, pour s'acheter les joyaux que Charles lui promit le jour de ses noces (2). Par le traité de Blâmont du 21 novembre 1562, le duc verse à son oncle une somme une fois payée de 200.000 francs pour les peines et travaux qu'il a eus en qualité

(1) Mandement du 1er décembre 1544 (Arch. de M.-et-M., B. 1073, fol. 107).

(2) Ibid., B. 1119, fol. 129. —• Par le jour de ses noces, faut-il entendre le mariage de Jeanne à Fontainebleau, le 24 février 1555, auquel Charles dut assister, puisqu'il était élevé à la cour de France depuis 1552, ou bien le mariage de Charles lui-même, qui se fit à Paris le 22 janvier 1559, nous ne savons. Ce qui paraît certain, c'est que le jeune duc, qui avait douze ans à la première date, seize ans à la seconde, s'est laissé extorquer cette promesse sans en comprendre la gravité.


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de tuteur (1). L'année suivante, il lui assigne une pension annuelle et viagère de 12.000 francs, en raison, dit-il, de la sincère amitié que son oncle lui a toujours témoigée (2).

Puis, Nicolas a des dettes et trouve très commode de les faire payer par son neveu, c'est-à-dire par les contribuables des duchés de Lorraine et de Bar. Par ce même traité de Blâmont, Charles III s'était engagé à les payer jusqu'à concurrence de' 86.145 francs; il tient parole, car on voit que, dans le seul mois d'avril 1563, il s'engage à rembourser en cinq ans 12.000 francs à Pierre de Massières, sieur d'Étaples, et d'ici là à lui en payer l'intérêt à 5 % (3) ; il prend à sa charge un cens de 350 francs que Vaudémont avait promis à Philippe de Nidbruck, capitaine de Boulay (4) ; il assigne une rente de 300 francs à Didier de Landres, seigneur d'Avillers et à Philippe de Lisseras, seigneur de Bosserville, pour une somme qu'ils ont prêtée au comte (5). Le 4 août de la même année, il constitue encore une rente de 1.607 francs en faveur de François et d'Elisabeth Champenois, un frère et une soeur dont le père, Gérard Champenois, auditeur à la Chambre des Comptes, a prêté 32.145 francs à Vaudémont (6).

Tout cela ne suffisait pas encore à l'ambitieux cadet. Pour faire bonne figure dans cette société toujours si féodale, il lui fallait du bien au soleil, de vastes domaines. Il les obtint principalement de ses proches parents, l'esprit de famille étant très puissant dans cette maison de Lorraine. Vaudémont et sa seconde femme, Jeanne de Savoie, avaient acquis, en 1559, la terre de Chaligny, non loin de Nancy, sur le comte de Waldeck et sa femme,

(1) Paul FOURNIER, Chaligny, p. 133, n. 1.

(2) Lettres patentes du 3 janvier 1563 (Arch. de M.-et-M., B. 34, fol. 177). — Après la mort de Nicolas, sa veuve touchera encore moitié de cette pension, soit 6.000 francs (Ibid., B. 1217, fol. 261).

(3) Arch. de M.-et-M., B. 539, n° 40.

(4) Ibid., B. 585, n» 121.

(5) Ibid., B. 653, n° 5.

(6) Ibid., B. 647, n° 31.


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au prix de 22.000 florins d'or (1). Pour arrondir ce domaine, Charles III y ajouta le bourg de Pont-SaintVincent et érigea le tout en un comté de Chaligny dont le comte prit possession le 10 mai 1563 (2). D'autre part, le cardinal Jean de Lorraine, évêque de Metz et oncle paternel de Nicolas avait, le 26 mai 1548, engagé à celuici pour 10.000 francs Nomeny et ses dépendances (3). Trois ans après, le cardinal Charles de Lorraine, successeur de Jean sur le siège de Metz, cède tout à fait Nomeny à Nicolas, qui est son cousin germain; il érige cette petite ville en fief de l'évêché de Metz, de sorte qu'en cette même année 1551, Nicolas et le comte Jean de Nassau-Sarrebruck se disputent la première place dans les États de l'évêché (4). Et comme, le 9 juin 1567, l'empereur Maximilien II érigera Nomeny en marquisat (5), voici que le comte de Vaudémont honoris causa se trouve très réellement possesseur d'un comté et d'un marquisat. Le cardinal Charles ne s'en tient pas là dans sa générosité : en 1551, il remet encore à Nicolas Vie et l'usufruit du ban de Delme, pour l'indemniser, dit-il, des dépenses faites par lui en administrant l'évêché de Metz; et en 1561, il lui inféode le tiers de ce ban de Delme (6).

Après la constitution de ces deux importants domaines des bords de la Moselle et des bords de la Seille, on trouve encore à signaler quelques acquêts secondaires : en 1568, l'abbé de Moyenmoutier engage à Vaudémont pour 40.000 francs la seigneurie de Barbonville ('). En 1574, Bonaventure Rennel fait don à Nicolas et à sa femme Catherine, leur vie durant, de la

(1) Ibid., B. 599, n<> 29; LEPAGE, Communes de la Meurthe, t. I, p. 217.

(2) Lettres patentes du 5 janvier 1563 (Arch. de M.-et-M., B. 34, fol. 175). Cf. Paul POURNIER, Chaligny, p. 130-143. — Chaligny est dans le cant. de Nancy-Nord; Pont-Saint-Vincent dans le cant. de Nancy-Ouest.

(3) LEPAGE, Comm. Meurthe, t. II, p. 233. — Nomeny, chef-lieu de cant. de lîarrond. de Nancy.

(4) LEPAGE, Statist. delà Meurthe, t. II, p. 439.

(5) P-. ANSELME, Hist. généalogique, t. III, p. 793.

(6) LEPAGE, Comm. Meurthe, t. I, p; 273.

(7) Ibid., t. I, p. 96. — Barbonville, cant. deBayon.

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terre de Létricourt, entre Nomeny et Delme, de sorte que le marquisat se trouve arrondi de manière avantageuse (1). Le 30 septembre 1574, Charles III donne la maison forte d'Ancy-sur-Moselle à sa tante, Catherine de Lorraine (2); et le 13 janvier 1575, ce neveu modèle abandonne à Nicolas et à Catherine le droit de rachat qu'il possède sur les seigneuries de Landécourt, Séranville, Franconville, Blainville, jadis engagées par le duc Antoine (3), ce qui aurait permis à l'oncle de préparer l'acquisition de ces quatre terres s'il n'était pas mort peu après.

Grâce à toutes ces libéralités en argent et en terres, Vaudémont put nourrir ses trois femmes successives et ses quinze enfants, élever ceux-ci et. les établir avantageusement. Il put également réunir dans ses châteaux lorrains des livres, des armes, des objets d'art, et se donner ainsi des collections d'une certaine importance. Nous avons les inventaires après décès des meubles et autres objets qui garnissaient ses deux résidences (4) : on y voit figurer des armes de guerre et de chasse, et l'une de ces armes existe encore : c'est un magnifique épieu de chasse, entré en 1880 au Musée de l'armée, dont la hampe est incrustée d'ivoire et dont la lame, gravée et dorée, a trois arêtes entre lesquelles s'insèrent trois canons de pistolets, de sorte que cette arme réunit les avantages de l'arme blanche et de l'arme à feu, un grand siècle avant l'invention de la baïonnette (5). On y voit

(1) Ibid., t. I, p. 585. — Ce Rennel était auditeur de la Chambre des comptes de Lorraine.

(2) Arch. de M.-et-M., B. 44, fol. 172 v°. — Ancy, cant. de Gorze. (3)" Ibid., B. 45, fol. 25 v°. —■ Ces quatre communes font partie des

cant. de Bayon et Gerbéviller.

(4) Ils sont publiés par la Société d'archéologie lorraine dans son Recueil de documents sur l'histoire de Lorraine, t. XVI, 1891 : n° 16, château de Pont-Saint-Vincent, p. 211-230 ; n° 17, château de Nomeny, p. 231-274.

(5) P. 238, n° 50 du Recueil précité. Cette arme est étudiée par M. Ch. BUTTIN dans la Gazette des beaux-arts, 1928, t. I, p. 135-144; elle lui paraît de fabrication allemande et de la seconde moitié du xvie siècle; c'est, assure-t-il, un objet rarissime, peut-être unique.


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des médailles d'or, lorraines et autres, des tapisseries, des cartes de géographie, des portraits peints de plusieurs ducs et duchesses de Lorraine et de personnages français, allemands, anglais, espagnols, même du sultan turc Soliman.

Plus intéressants encore sont les inventaires des bibliothèques du comte de Vaudémont, parce qu'ils révèlent les goûts et les tendances du propriétaire (1). Il avait deux bibliothèques, l'une de 33 ouvrages au château de Pont-Saint-Vincent, l'autre plus importante, au château de Nomeny, qui était sa résidence préférée, comptait jusqu'à 95 ouvrages, presque tous superbement reliés. On y voit des livres en latin et en italien, ce qui donne à penser que Nicolas entendait ces deux langues; on y voit de nombreux livres d'histoire, ce qui permet de croire qu'il aimait ce genre d'étude : pour l'histoire ancienne, les Commentaires de César, les ouvrages de Josèphe sur les Juifs, un recueil de vies des empereurs romains; la Cyropédie de Xénophon, les Vies des hommes illustres de Plutarque; pour l'histoire plus récente, les Chroniques de Froissart et plusieurs autres chroniques anonymes, les Mémoires de Commines, l'Histoire de notre temps de Paradin, une Histoire des Indes, un Épitomé des gestes des rois de France de Pharamond à François Ier, une histoire du royaume de Naples; enfin, pour l'histoire de Lorraine, le récit de la guerre des Rustauds par Volcyr de Sérouville, les divers ouvrages d'Emond du Boullay, une relation du siège de Metz, un livre anonyme en français sur l'histoire de Lorraine et de Metz.

Vaudémont avait donc le goût des livres et sans doute le goût de la lecture. Ne s'en est-il pas tenu là et fut-il un de ces Mécènes dont les écrivains recherchent la protection et auxquels ils dédient leurs livres? On connaît les ouvrages assez nombreux qui furent dédiés à son père, Antoine, à son frère, François Ier, à son neveu, Charles III. Un érudit lorrain nous affirme que l'ouvrage

(1) Ces inventaires sont publiés par Francis de Chanteau dans les Mém. de la Soc. d'archéolog. lorr., 1880, p. 340-358.


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de Jean d'Aucy, Épitome des gestes des soixante-trois ducs de Lorraine, de Lother à Charles III, lui fut dédié (1). Cet ouvrage composé vers 1556 n'a pas été imprimé; sur un de ses manuscrits, qui fait partie d'une collection privée, se lit une dédicace à Nicolas, comte de Vaudémont; mais un autre manuscrit est dédié à la soeur de Nicolas, Anne de Lorraine, duchesse d'Arschot : « lequel petit oeuvre, très cher princesse, te plaise recevoir et prendre en gré (2). » On ne peut donc rien conclure (3).

IV. — NICOLAS DE LORRAINE FAIT DUC DE MERCOEUR.

La Lorraine avait donné à l'ambitieux Vaudémont tout ce qu'elle pouvait lui donner comme fortune et comme honneurs. La France devait faire mieux et lui assurer le titre de duc. Nous avons dit plus haut que, dans la succession de sa mère, Renée de Bourbon, il avait trouvé la baronnie de Mercoeur. Ce nom de Mercoeur est assez fréquent dans le centre de la France; on relève un Mercuer dans la Corrèze, deux dans le Puy-de-Dôme — sans parler du Puy de Mercoeur, une montagne de 1.250 mètres — trois dans la Haute-Loire, et de plus un Mercuer dans PArdèche. Les auteurs de dictionnaires se sont parfois trompés dans l'identification de la baronnie à l'une de ces localités. En réalité, le château de Mercoeur, construit au xme ou au xive siècle et maintenant ruiné, occupait une colline de 945 mètres d'altitude sur le territoire d'Ardes-sur-Couze, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Issoire, département du Puy-de-Dôme (4). Cette baronnie eut longtemps des seigneurs particuliers; en 1426, un mariage la porta dans

(1) Abbé IDOUX, dans le Bull, de la Soc. d'archéol. lorr., 1909, p. 76 n. 1.

(2) Bibliothèque de la Ville de Nancy, manuscrit 727 (81).

(3) DES MASURES a dédié à Nicolas son livre sur Le feu des échecs traduit de l'italien et imprimé en 1557. Voir ce qu'en dit l'abbé Auguste HUMBERT dans Le Pays lorrain, 1936, p. 400-403.

(4) Paul JOANNE, Dictionnaire géographique et administratif de la France, t. I, p. 143; t. IV, p. 2615. — La Couze est un affluent de gauche de l'Allier.


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la maison de Bourbon et quand le connétable de Bourbon eut abandonné François Ier pour passer au service de Charles-Quint, elle fut confisquée en 1523 avec les autres biens du transfuge. On sait comment le connétable fut tué, le 6 mai 1527, à l'attaque de Rome. Un de ses héritiers était sa soeur, Renée, épouse du duc de Lorraine, Antoine. Par une transaction passée à Fontainebleau, le 10 juin 1529, François Ier céda la baronnie de Mercoeur à Renée, tant pour sa dot, qui ne lui avait pas encore été payée, que pour sa part dans la succession du connétable, avec en plus 2.000 livres de rente sur la recette d'Auvergne (1).

C'était la coutume, chez les ducs de Lorraine, de laisser de préférence à leur fils cadet des possessions extérieures et trop éloignées de leurs duchés pour qu'ils pussent les administrer commodément. Ainsi, René II avait assigné à son fils Claude, le comté de Guise en Picardie. De même, Antoine donna à Nicolas cette terre de Mercoeur, si complètement étrangère à la Lorraine, d'un abord difficile et. qu'il n'avait sans doute jamais visitée. Et bien vite, Nicolas, blasé sur son titre de comte de Vaudémont, vit dans ces rochers sauvages et dans ces laves refroidies des échelons pour monter plus haut. Il avait su, nous ignorons comment, se faire bien venir du roi Charles IX, comme son oncle Claude du roi François Ier, ou plutôt de Catherine de Médicis qui gouvernait sous le nom de son fils (2); par lettres patentes de juin 1563, ce roi fit de la baronnie de Mercoeur une principauté. Puis, il l'érigea en duché-pairie, par lettres de décembre 1569 où il fait un grand éloge du comte de Vaudémont. Il s'est rendu, dit-il, bien méritant de nous et de notre royaume « pour plusieurs grands et recommandables services qu'il a faits à nous et à nos prédécesseurs en maintes et grandes charges et occasions, tant en paix que eh guerre, et mesme pour s'estre vertueusement employé à moyenner et establir la paix entre nostredit

(1) Arch. de M.-et-M., cartulaire Mercoeur, B. 410, fol. 1.

(2) Il n'est du reste question nulle part de Vaudémont dans les Lettres de Catherine de Médicis (Documents inédits sur l'histoire de France).


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feu seigneur, et père et nostre très cher et très amé beaufrère, le roy catholicque des Espagnes; aussi, pour la grande prudence, soin, cure et vigilenee avec laquelle il a manié et administré les biens et estats de nostre très cher et bien amé frère, le duc de Lorraine (le bien duquel nous est très cher comme le nostre propre) pendant sa minorité; à quoy ajoutant la grandeur de la maison de laquelle il est extrait, et le lien de consanguinité dont il nous attouche et appartient (1)... »

Voilà Nicolas de Lorraine duc et pair* ce qui est déjà fort beau. Mais il ne montera pas plus haut, il ne sera jamais revêtu d'une de ces charges de cour très honorifiques et très enviées que le roi accordait facilement aux grands personnages. Et, l'avènement d'Henri III, qui épousera sa fille, Louise de Vaudémont, dès le surlendemain de son sacre, ne lui vaudra aucun avantage, aucune distinction nouvelle.

V. — LA MORT. LA SUCCESSION. LA CORRESPONDANCE.

Il est vrai qu'Henri III eût peut-être fait quelque chose pour son beau-père si celui-ci lui en avait laissé le temps; mais il mourut, moins de deux ans après le brillant mariage de sa fille Louise, le 23 janvier 1577. Il n'avait que cinquante-trois ans. Ces hommes du xvie siècle vivaient rarement vieux, même s'ils n'étaient pas frappés par une mort violente, et dans la maison de Lorraine en particulier, personne alors ne fait de vieux os; René II est mort à cinquante-sept ans et ses trois fils ont succombé, Antoine à cinquante-cinq ans, Claude à cinquante-quatre, Jean à cinquante-deux. François Ier n'a vécu que vingt-huit ans et Charles III, dont la vie s'étendit jusqu'à soixante-cinq ans, fait figure de patriar(1)

patriar(1) ANSELME, Histoire généalogique, t. III, p. 789. — La paix rétablie avec l'Espagne est une allusion au traité de Catau-Cambrésis (2 et 3 avril 1559). L'Espagne était représentée aux négociations par Chrétienne de Danemark, belle-soeur de Nicolas, et ces deux plénipotentiaires n'eurent pas de peine à s'entendre.


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che dans sa lignée. Nicolas mourut-il quelque part en France ou dans un de ses châteaux de Lorraine, nous ne savons. Mais s'il ne succomba pas en Lorraine, du moins ses restes y furent-ils rapportés. Il fut enterré dans l'église des Cordeliers de Nancy, qui était la sépulture attitrée des ducs de Lorraine depuis la fondation de ce couvent par René IL Son mausolée en marbre noir et sans inscriptions, qui a été détruit en 1793, est décrit par l'abbé Lionnois. Il est figuré sur son tombeau entre ses deux premières femmes et la statue de la troisième est à genoux à côté du tombeau; ces quatre effigies sont en pierre polie et de grandeur naturelle (1).

Sa succession qu'il fallut répartir entre les enfants de trois lits différents, dut donner lieu à quelques difficultés. Ses bijoux furent mis en dépôt entre les mains de son neveu, Charles III ■— ce qui donne à penser que Nicolas est mort en Lorraine — et ce prince les rendit ensuite aux héritiers de son oncle (2). Charles avait accepté la tutelle des enfants encore mineurs de Nicolas et de Jeanne de Savoie; il prescrivit à son secrétaire, Michel Bouvet, de dresser l'inventaire des meubles, armes et livres qui garnissaient les châteaux de son oncle (3). Nous avons analysé plus haut ces divers inventaires et fait ressortir qu'ils offrent quelque intérêt artistique et bibliographique.

Plus intéressant encore, parce qu'il dénote une orientation et un rôle politique, est le chapitre des pensions que touchait plus ou moins publiquement le comte de Vaudémont. On a vu que, dès 1548, avant même qu'il épousât Marguerite d'Egmont, Charles-Quint lui faisait une pension, sans doute pour l'incliner à entretenir de bons rapports avec Chrétienne de Danemark, sa cotutrice, qui était la nièce très aimée de l'empereur. Philippe II continua à payer cette pension quand, depuis longtemps, la tutelle de Charles III avait pris fin. On

. (1) LIONNOIS, Hist. de Nancy, t. I, p. 120-122.

(2) Biblioth. de l'Institut, Collection Godefroy, ms. 304, fol. 79; ms. 339, fol. 272.

(3) Lettres patentes du 24 janvier 1577 (Arch. de M.-et-M., B. 599, n° 45).


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aimerait savoir quels services secrets, quelles complaisances étaient la contre-partie de cette libéralité. Cette pension s'élevait à 3.000 florins par an; mais, comme toutes les dépenses du roi catholique, elle était payée bien irrégulièrement. En 1561, Marguerite de Parme, gouvernante des Pays-Bas, écrit à Philippe II de faire verser « ce que par pension est dû pour cinq années à M. de Vauldémont, lequel tous les jours pour sondict payement faict fort vive instance. » En- 1563, Marguerite réclame de nouveau; l'arriéré n'est plus alors que de quatre années, ce qui indique qu'une portion avait été payée (1). A la mort de Nicolas, le retard était de nouveau considérable et, dans le partage de sa succession, les arrérages de cette pension, s'élevant à 48.000 livres de France, furent attribués à sa veuve, Catherine de Lorraine-Aumale. Elle réclama dix ans leur paiement; enfin, par une transaction du 20 septembre 1587, Philippe II lui céda la jouissance du comté de Charolais pendant seize ans, pour lui tenir lieu de ces arrérages qu'il était hors d'état de trouver dans ses coffres alimentés pourtant par les mines du Mexique et du Pérou (2). Ainsi, Nicolas de Lorraine était ménagé par la cour de France qui en fit un duc et pair, ménagé par la cour d'Espagne qui lui servait une pension. Et cependant l'homme a bien peu de relief et de personnalité. Il est à noter que Brantôme ne dit pas un mot de lui dans les dix gros volumes de ses oeuvres complètes, ce répertoire biographique si riche de la seconde moitié du xvie siècle, alors qu'il consacre cinq pages au fils de Nicolas, Philippe-Emmanuel de Mercoeur (3). Il ne le trouve pas intéressant et à son exemple, Moréri dans son Dictionnaire, Michaud dans sa Biographie universelle, le Dr Hoefer dans sa Nouvelle biographie générale ont omis de lui accorder une notice. Il nous semble cependant que M. l'abbé Auguste Humbert exagère un peu quand il le

(1) GACHARD, Correspondance de Marguerite de Parme avec Philippe II, Bruxelles, 1867-1881, 3 in-8, t. I, p. 478; t. II,.p. 461.

(2) P. ANSELME, Hist. généalogique, t. III, p. 794.

(3) Ëdit. Ludovic Lalanne, Paris, 1864-1897, Société de l'histoire de France. La notice sur Philippe-Emmanuel est au t. IV, p. 189-194.


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présente comme un homme fort médiocre, dépourvu de toute capacité politique et entièrement gouverné par son secrétaire, Louis des Masures (1). Comme son oncle, Claude de Lorraine, qui fut le premier des Guises, Nicolas de Lorraine, qui fut le premier des Mercoeur, avait une valeur moyenne. L'un et l'autre ont constitué habilement la fortune de leurs maisons, ils les ont établies en France et facilité ainsi la tâche de la génération suivante qui, dans l'une et l'autre famille, s'y élèvera, on le sait, au premier rang.

Les quelques lettres que nous publions en appendice à cette étude sont loin, bien entendu, de former toute la correspondance active et passive de Nicolas de Lorraine. Nous les avons trouvées en réunissant les lettres de son neveu, le duc Charles III; d'autres chercheurs, nous l'espérons, en découvriront de nouvelles et les éditeront.

Les lettres qui suivent, comprises entre 1548 et 1576, et classées dans l'ordre de leurs dates, sont au nombre de treize; deux sont adressées au comte de Vaudémont par le roi de France et par Marie, reine douairière de Hongrie; les onze dernières sont du comte lui-même. A un autre point de vue, une seule de ces lettres, celle du 6 mars 1576, est autographe; trois se présentent à l'état de minutes, le reste est sous forme d'originaux, c'està-dire de lettres dictées et signées par celui qui dicte, ou de copies plus récentes. La lettre autographe est d'une graphie assez fantaisiste, moins étrange pourtant que celle de ces lettres de Claude de France, femme de Charles III, que nous avons publiées précédemment (2).

Quand ils étaient ensemble tuteurs de leur fils et neveu, Chrétienne de Danemark et Nicolas de Lorraine ont écrit, entre autres, aux magistrats de Metz des lettres que tous deux signaient. Nous avons imprimé ces lettres, avec d'autres missives de Chrétienne, dans VAnnuaire de la Société oVhistoire et dû'archéologie de la Lorraine (à Metz), 1931, p. 145-151.

(1) Annales de l'Est, 1934, p. 97, 106. .

(2) Mém. de l'Académie de Stanislas, 1931-1932, p. 153-166.


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Aucune des lettres que nous donnons ici ne se rapporte au temps où Nicolas de Lorraine était simplement évêque de Metz. Le Trésor des Chartes de Lorraine (1) conservait jadis une missive du 2 juillet 1545 par laquelle Nicolas, en qualité d'évêque de Metz, prescrit à son bailli de surseoir au jugement d'un procès entre les habitants d'Avricourt et d'Igney pour gages pris dans une haie. Ce document est aujourd'hui perdu — on le retrouverait peut-être à Paris dans la Collection de Lorraine — et nous n'en avons que l'analyse dans l'inventaire manuscrit des layettes du Trésor des Chartes.

Dans ces textes que nous publions, B. N. Coll. lorr. signifie Bibliothèque nationale (de Paris), Collection de Lorraine. Le sigle n. st. veut dire nouveau style et marque que la date a été corrigée suivant l'usage actuel de commencer l'année au 1er janvier. Quand l'adresse d'une lettre est mise entre parenthèses, c'est qu'elle manque dans le document et que nous l'avons ajoutée.

1548 —13 mai.

A mon cousin, le conte de Vauldémont (2).

Mon cousin, passant dernièrement, à mon retour d'Ausbourg (3), à Pont-à-Mousson, communicquay en vostre présence à ma bonne niepce, la ducesse douaigière de Lorrayne (4), la requeste que ceulx de la cité de Metz m'avoiënt présentée, tendant afïin que les questions, querelles et difïérens d'entre voz officiers de Sainct-Mihiel en Barroiz et eulx fussent par journée de communication amiable terminez et appaisez, pour le bien et tranquillité des subgectz des deux costez,

(1) Layette Blâmont, III, B. 578, n" 41.

(2) Cette lettre émane de Marie d'Autriche, reine douairière de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas pour son frère Charles-Quint.

(3) Augsbourg, en Bavière. Une diète s'y était tenue pendant l'hiver de 1547-1548; Charles-Quint et Marie y assistaient et, la session finie, cette dernière traversa la Lorraine en mars 1548 pour retourner à Bruxelles.

(4) Chrétienne de Danemark, veuve du duc François Ier


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que vous et ladicte ducesse le trouvant bon me dictes estre contens de faire.

Et n'en ayant depuis eu nouvelles, me persuade que pour autres empeschemens la chose pourroit estre demeurée retardée. Et trouvant ladicte voye de communication pour les respectz que dessus fort convenable, n'ay volu délaisser vous requérir Pencheminer le plus tost que convenablement faire se pourra, à ce que les anchiennes rancunes et aigreurs cessent, et quelque bon accord se treuve, au moyen duquel lesdictz subgectz puyssent tant mieulx fréquenter et vivre en amitié et bonne voisinance ensemble; à quoy sera bien que tenez la main et me faire part de ce que s'en fera, comme ensemble je requiers à madicte niepce vouloir faire de son costel. Et sur ce, mon cousin (1), vous longuement conserver en santé.

De Binche, le 13e de may 1548.

Signé : Vostre cousine, MARIE, et par le secrétaire : Despleghem.

(Copie, Arch. munie, de Metz, liasse 332.)

1548 — 3 juillet.

A Messieurs les maistre eschevin, Treze jurez et gens du Conseil de la cité de Mets.

Messieurs, je vous tiens records de l'oultraige et tort que m'avez faict du temps que j'estoys administrateur de l'évesché de Metz, tant pour le curé de Saincte-Croix (3) que autres desquelz pouvez avoir souvenance. Et combien que de longtemps vous aye remonstré et requis instamment que vous m'en feissiez la raison en ensuyvant les traictés que mes prédécesseurs évesques avoient faietz avec voz devanciers seigneurs de Metz, ce néantmoins de vous n'en ay eu aucune satisfaction ny radresse, au contempt et mes(1)

mes(1) le copiste a sauté trois mots : je prie Dieu...

(2) Dans cette liasse est aussi une lettre que Marie écrit le même jour à sa nièce, Chrétienne; le contenu en est tout pareil à celle-ci.

(3) Sainte-Croix, paroisse de Metz.


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pris de moy, ce que ne puis plus dissimuller; qui est la cause que, pour la dernière fois, me suis advisé vous escripre cestes pour vous advertir et adcertes que où desdictz oultraiges et tortz faictz ne me vouldriez faire raison condigne avec satisfaction des intérestz que prétends contre vous, je suis délibéré avec bon conseil de procéder à rencontre de vous par toutes les voyes et moyens que Dieu me donnera, de sorte que j'en auray toute raison. Et sur ce vostre responce par ce porteur pour la dernière, afin d'en avoir mon advis. Messieurs, Nostre Seigneur soit garde de vous. De Nancy, le 3e jour de juillet 1548.

NICOLAS DE LORRAINE. (Copie, Arch. munie, de M'etz, liasse 33.)

1552 — 29 août (1).

(Nicolas, comte de Vaudémont, à la Chambre des comptes de Bar.) De par le conte de Vaudémont, tuteur, etc..

Très chers et féaulx, combien que cy devant vous ayons mandé très expressément d'intériner les lettres de noblesse que Madame nostre seur et nous aurions octroyées au père de Monsieur de Verdun, nonobstant toutes excuses arrière mises, si est-ce qu'il nous a faict entendre le peu de respect que vous avez eu à noz ordonnances et rescriptions. Par quoy vous escripvons derechef cestes, vous ordonnans que, sur peine de désobéyssance, vous ayez, incontinent cestes receues, les luy intéryner selon leur forme et teneur sans plus de renvoy, de sorte qu'il ne vienne devers nous aulcunement pour ce faict, en nous envoyant la taxe par vous faict de la finance pour ce deue, mais qu'il n'y ait faulte. Atant le Créateur vous ait en sa garde.

De Nancy, ce 29e jour d'aoust 1552.

(Minute non signée, Arch. de M.-et-M., B. 692, n° 65.)

(1) Rapprocher cette lettre de celle du 1er mars 1553.


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1552 — 27 octobre.

A nostre amé et féal, Jacques Reynette, capitaine de Spizemberg (1).

De par le conte de Vaudémont, en l'absence de Madame la duchesse douairière (2), etc., tuteurs.

Nostre amé et féal, pour ce que désirons sortir effect ce qui est en termes entre nous et Gérig Schott, marchant de Strasbourg, touchant le prest qu'il a offert nous faire de dix mil florins ou plus, nous vous mandons et ordonnons qu'incontinent la présente receue, vous ayez à vous transporter par devers luy, traicter et adviser de nostre part ce que y conviendra ensemble entendre, ce que par aultres se pourra prester, pour de tout ce que par eulx vous sera proposé, et des auditions qui vous seront mises en avant et desquelles pourrez convenir, soubz nostre bon plaisir, nous advertir, afïin d'arrester le tout et le passer, selon que trouverons estre convenable, nécessaire et expédient. Atant, nostre amé et féal, Nostre Seigneur vous donne sa digne et sainte grâce.

De Nancy, ce 27e jour d'octobre 1552.

NICOLAS. DES MASURES.

(Orig., Arch. de M.-et-M., B. 9653.)

1553, n. st. — 1er mars.

A noz très chers et féaulx, les président et gens de nostre Conseil et des Comptes à Bar.

De par le conte de Vaudémont, en l'absence de Madame la duchesse douairière, etc., tuteurs.

Très chers et féaulx, vous scavez assez ce que cy devant par deux diverses foys vous avons escript pour l'entérinement des lettres de noblesse par nous octroyées à Pierre de Psaul(1)

Psaul(1) aujourd'hui ruiné, près de Saint-Dié.

(2) En avril 1552, Chrétienne avait été dépouillée de la tutelle par le roi Henri II et. obligée de quitter la Lorraine.


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me (1), demeurant à Chaulmont-sur-Ayre (2). Et pour aultant qu'il nous a esté faict rapport de la difficulté que (sans que voz raisons nous soyent cogneues), vous en faictes, nous avons bien voulu vous en faire ceste troysième recharge, d'aultant que, pour l'honneur de feu Monsieur le cardinal (3), nostre oncle (à qui Dieu face paix), que pour gratifier à Monsieur le cardinal de Lorraine (4), nostre cousin, qui tous deux nous ont chascun particulièrement recommandé cest affaire et pour aultres bons respectz, nous désirons ceste chose sortir effect; tendant ceste nostre rescription ad ce qu'après noz précédentes lettres et ceste mesmes dernière (5), vous ne différiez plus avant d'entériner icelles lettres et les rendre audict Pierre Psaulme, sans le contraindre à payer, pour la finance par vous taxée, la somme de 4.000 francs (6).

A quoy ne faisant faulte, ny usant de plus longue dilation, ferez chose qui nous sera grandement agréable, le scet le Créateur qui vous ayt, très chers et féaulx, en sa digne et saincte garde.

De Nancy, ce premier jour de mars 1552.

i NICOLAS, DES MASURES.

(Orig., Arch. de M.-et-M., B. 692, n° 65.)

1557 — 8 mai.

A Monsieur de Salsedo (7), bailly en l'évesché de Mets et gouverneur à Marsal.

Monsieur de Salsedo, j'ay advertissement que voulez contraindre les habitans de Fresne (8) près Chastel-Salin

(1) Marié à Didière Morel dont il eut en 1518 un fils, Nicolas Psaume, qui fut évèque de Verdun de 1548 à 1575 et se fit remarquer au concile de Trente.

(2) Meuse, arr. Bar-le-Duc, cant. de Vaubécourt.

(3) Jean de Lorraine, fils de René II, mort en 1550.

(4) Charles de Lorraine, fils de Claude, premier duc de Guise.

(5) La lettre du 29 août 1552, publiée ci-dessus.

(6) Ces lettres de noblesse sont datées du 9 juillet 1549 (Arch. de M.-et-M., B. 23, fol. 300); elles stipulent que Pierre Psaume n'aura à payer aucune finance, et c'est là ce que la Chambre des comptes de Bar ne voulait pas admettre.

(7) Pierre de Salcède, d'origine espagnole, sera tué en 1572 dans la Saint-Barthélémy.

(8) Fresnes-en-Saulnois, cant. Château-Salins.


NICOLAS DE LORRAINE 31

de fournir cinq ou six chars pour mener vivres et munitions à Metz ou à Marsal (1), et qu'il y a eu quarante de voz gens à cheval qui leur ont jà faict beaucoup de dommaige, ayant là vescu à discrétion et sans paier aucune chose de ce qu'ilz ont prins.

Et pour ce que audict lieu de Fresne Monsieur mon nepveu est souverain, je vous prie, Monsieur de Salsedo, ne vouloir permectre que lesdictz habitans soient ainsi fouliez et chargez, et ne les contraindre à faire chose à eulx impossible, du moins tant difficile que ce leur seroit ruyne et destruction totalle; en quoy je m'asseure aurez esgard, ce que recevray de vous à bien grant plaisir, le scet le Créateur que je prie, Monsieur de Salsedo, vous tenir en sa saincte et digne garde.

A Nancy, le 8e may 1557.

Vostre bon amy, NICOLAS DE LORRAINE. (Copie, B. N., Coll. lorr., ms 231, fol. 86.)

1557 — 23 août.

A Monsieur de Vielleville (2), gouverneur et lieutenant pour le roy à Mets.

Monsieur de Vielleville, je suis adverty que, le 20e de ce mois, aucuns soldatz de la garnison de Mets ont, par force et violance, prins et enmené ung bourgeois de Morville (3), villaige en la souverainneté de Monsieur mon nepveu, et de son marquisat du Pont-à-Mousson. Et pour ce que je ne scey quelle en est l'occasion, je vous prie faire rendre ledict prisonnier et le remectre en ladicte souverainneté, ou me mander les causes et raisons pour lesquelles on auroit ainsi spolié la souverainneté dudict sieur mon nepveu, affin que je puisse pourveoir et donner ordre à la conservation de ses droitz et aucthoritez. Ce faisant, Monsieur de Vielleville, me ferez plaisir très

(1) Marsal, cant. Vic-sur-Seille.

(2) François de Scépeaux, maréchal de Vieilleville, fut gouverneur de Metz pour le roi de France de 1553 à 1571.

(3) Morville-sur-Seille, cant. Pont-à-Mousson.


32 NICOLAS DE LORRAINE

agréable, ce sceit le Créateur que je prie vous donner en santé longue vie. A Keures (), le 23e aoust 1557.

De sa main ; Vostre bien bon amy NICOLAS DE LORRAINE.

(Orig., Arch. de M.-et-M., E. 111.)

1557 — 20 novembre.

De par le conte de Vaudémont, tuteur, au greffier des Comptes de ce lieu (1), salut.

Nous vous mandons et ordonnons que, dès incontinent, vous ayez à délivrer à nostre très cher et féal conseiller, auditeur desdictz Comptes et trésorier de nostre baronnie de Mercueur, maistre Bonaventure Rennel (2), ung vidimus authenticque des lettres de transaction et accord faict par feuz le roy Françoys et noz très chers père et mère, que Dieu absolve, touchant ladicte baronnie, avec ung autre vidimus des lettres de renonciation faicte par ledict feu roy, à la faculté de réachapt d'icelle baronnie, estant soub le seau de la court de Saincte-Menehould, signé de deux notaires royaulx, Amyot et Hennequin, en date du 20e febvrier 1541, pour d'iceulx nous servir en certain procès qu'avons présentement à cause de ladicte baronnie. Et par le présent mandement tant seullement vous en serez bien deschargez, tant envers nous que partout où il appartiendra. Car tel est nostre vouloir.

Donné à Nancy, le 20e jour de novembre 1557.

NICOLAS. GLEYSENOVE.

(Orig., B. N., Coll. lorr., ms. 217, fol. 232.)

(1) Koeur-la-Petite, Meuse, arr. Commercy, cant. Pierrefitte.

(2) Le greffier de la Chambre des comptes de Lorraine était alors le célèbre Thierry Alix. — Sur la baronnie de Mercoeur, voir le paragr. IV de l'étude qui précède ces lettres.

(3) Rennel avait été anobli en 1553; il mourra en 1584, âgé de 75 ans.


NICOLAS DE LORRAINE 33

1558, n. st. — 13 février.

(Le comte de Vaudémont au roi.)

Sire, le sieur de Reinfelden, porteur de cestes, m'a faict entendre ce que Vostre Majesté luy avoit commandé me déclairer; et m'a esté la response de tant plus aysée quant j'ay cogneu l'oestime et bonne opinion que Vostre Majesté a de mon affection envers Monsieur mon nepveu (1) et à la conservation de ses estatz et pays; à quoy le droict de nature et le debvoir de la charge et administration que j'ay receue, conjoinctement avec Madame ma soeur (2), par l'advis et consentement des Estatz des pays m'ont si avant obligé que encors que ledict sieur mon nepveu feust en aaige suffisant pour retirer à soy le gouvernement de ce que luy appartient, et que la commodité de temps le permist, si est-ce que ne m'en voldroys départir, sinon avec celle mesme solemnité que j'y suis entré.

Or estant la disposition du temps présent telle que Vostre Majesté la scait trop mieulx considérer, et ledict sieur mon nepveu encors en cest aaige qui, pour son bien et grandeur, doibt plustost estre régy que de régir et gouverner, je veul et puis asseurer Vostre Majesté, Sire, que je prendray telle peine à le conserver et ses estatz et pays en neutralité et si bonne amytié avec aultres princes ses alliez voysins et confédérez qu'ilz n'auront occasion de penser aultre chose de moy que ce qu'ilz en ont cogneu par expérience jusques icy; et quant le temps viendra plus à propos de le mectre hors de tutelle, je feray, Dieu aydant, observer et garder en cest act ce qu'appartient en Testât d'ung prince souverain, et à l'acquit de si grande charge que celle que j'ay accepté, et est ceste mon intention comme cedict porteur le pourra déclairer à Vostre Majesté; et m'en remectant à sa suffisance, prie le Créateur donner à Vostre Majesté, Sire, en continuelle santé très heureuse et très longue vie.

De Nancey, ce 13e febvrier 1557.

(Copie, sans adresse ni signature, B. N., Coll. lorr., ms. 12, fol. 119.)

(1) Le jeune duc Charles III.

(2) Chrétienne de Danemark, belle-soeur de Nicolas.

SÉRIE VI, t. XXXIII, 1936


34 NICOLAS DE LORRAINE

1559, n. st. — 18 février.

Translat (1) de la responce que Mgr. de Vaudémont, tuteur, a faicte aux lettres que les comtes de Neunar et de Horn luy ont escriptes de Bruxelles, en date du 6 febvrier 1558.

Messieurs, j'ay receu voz lettres du 6e de ce présent mois, par lesquelles m'advertissez que dès long temps, et mesme du temps de feuz d'heureuse recordation, les duc Charles, roy René et duc Anthoine (que Dieu absolve), voz prédécesseurs avoient meu et suscité quelques actions prétendans droictz à la terre et seigneurie d'Ancerville (2). Escleron (3) et Rodemachen (4), et pour quelque somme de deniers, et par voz mesmes lettres nous escripviez qu'en cas de long dilay et subterfuges, vous adviserez avec vostre pouvoir et l'assistance de voz amys de recouvrer ce que vous prétendez.

Pour à quoy respondre, je trouve fort estrange ceste façon d'escripre, entendu qu'il y a sy long temps (comme mesmes le mandez), que ce débat et contention a esté meue, qu'il excède non seulement mon souvenir, mais aussy la mémoire des plus anciens de par deçà, et ne me faictes déclaration particulière à quel filtre ny par quelle action vous dictes avoir droict es pièces susdictes, lesquelles (comme jà je vous ay escript cy devant) sont du tout hors des mains de monsieur mon neveu (5) et me seroit difficile, voire impossible, d'entendre et diviner vostre droict, sans m'en avoir donné plus plaine congnoissance ; mais quand vous n'advertirez des mérite et raisons de vostre poursuytte, j'adviseray, pour la charge que j'ay de la tutèle dudict sieur mon neveu, de vous en faire responce plus ample. Et tenant ledict sieur mon neveu le lieu et renc entre les princes qu'il tient, je m'asseure qu'il ne demeurera sans assistance sy vous essaiez d'entreprandre quelque chose contre luy. Que sera l'endroict où je priray le Créateur vous donner, etc.. De Nancy, ce 18e febvrier 1558.

(Minute non signée, Arch. de M.-et-M., B. 496, n° 49.)

(1) Traduction du flamand.

(2) Ancerville, Meuse, chef-lieu cant. de l'arr. Bar-le-Duc.

(3) Eclaron, Haute-Marne, cant. Saint-Dizier.

(4) Sans doute Rodemack, Moselle, arr. Thionville, cant. Cattenom.

(5) Ces lieux avaient été laissés aux Guises, tout en restant sous la souveraineté de la Lorraine.


NICOLAS DE LORRAINE 35

1559, n. st. — 3 mars.

A Monsieur de Sanneterre (1), lieutenant de Monsieur de Vielleville, à Metz.

Monsieur de Sanneterre, j'ay veu ce que m'avez escript pour les deniers de l'ayde générale jectez sur les subjectz de Morville (2). Je scauray des commis à ce faire les occasions qui les ont meu. Et quant à aultre différent pour ledict Morville, je seray très aise qu'au retour de Monsieur de Vielleville, l'on suyve l'amyableté de laquelle je luy ay escript par cy devant, priant cependant le Créateur, Monsieur de Sanneterre, qui vous doint en santé bonne et longue vie.

A Nancy, ce troisième mars 1558.

De sa main : Vostre bon amy NICOLAS DE LORRAINE.

(Orig., Arch. de M.-et-M., EMU.)

S. D. (1559) (3).

(Le roi au comte de Vaudémont.)

Mon cousin, j'ay entendu les plainctes qu'on m'a faictes de vostre part sur les oultraiges et pilleries que dictes journellement estre faictes par les gens de guerre des garnisons de noz villes frontières sur les subjectz de mon filz de Lorraine, passans et repassans par ces pays. Et d'autant que c'est contre mon voulloir et intention, et que je n'ay jamais entendu ny

(1) François de Sennetaire fut lieutenant du roi à Metz de 1559 à 1561.

(2) Morville-sur-Seille, cant. Pont-à-Mousson.

(3) Cette lettre doit avoir été écrite en février ou mars 1559. En effet, le roi qualifie le jeune Charles III de « mon filz de Lorraine », entendez gendre; or le mariage de Charles III avec Claude de France fut célébré le 22 janvier 1559. D'autre part, le roi parle de la neutralité de la Lorraine (entre la France et l'Espagne), et cette neutralité cessa, parce qu'elle n'avait plus de raison d'être, après les traités de CatauCambrésis signés les 2 et 3 avril 1559.


36 NICOLAS DE LORRAINE

voulu aulcune moleste ou vexation estre faicte sur sesdictz subjectz, ains les conserver et garder singulièrement en leur neutralité, comme de ce avez heu par cy davant assez ample tesmoignaige par le commandement aux gouverneurs de mes villes frontières de faire faire telle pugnition desdictes gens de guerre malversans et faisans oultraiges ez pays de mondict filz contre ladicte neutralité, qu'elle fust exemplaire ; affin que congnoissez de plus en plus par eiïect le désir que j'ay à la conservation d'icelle neutralité et repos des subjectz de mondict filz, et que de vous mesmes vous obviez que cy après ilz ne soient vexés ou pillez par lesdictes gens de guerre ou autres soubz leur nom, je vous prie, mon cousin et consens que doresenavant, si lesdictes gens de guerre qui sont à nostre soulde sont trouvez ez pays de nostredict filz faisans oultraiges, paieries ou destrousses à ses subjectz, vous en faictes faire la pugnition selon lé mérite du délict, information préalablement faicte et le faict deuement vériffié par voz depputez et commis, ad ce que cy après n'aiez occasion de nous en faire plaincte. Et sur ce, mon cousin, je prie Dieu qu'il vous ayt en sa saincte garde.

(Minute sans date ni signature, B. N., Coll. lorr., ms. 232, fol. 56.)

1576 (?) —6 mars (1).

(Au roi de France.)

Sire, sant allant le barron de Haussonville devers Vostre Majesté, n'ay voullut faillir vous faire ce mot de lettre pour me ramentevoir très humblement à vostre bonne grâces et vous asseurer que n'avez jamais ung plus affectionné serviteur que moy, quant l'ocation s'ofrirat, estan bien mary, Sire, que voz affares ne sont en meilleur estât que voudrois bien. Mais j'espère que ce bon Dieu aurat pitié de vous et de vostre réaume, et vous metrat bientôt en repos. Si ma santé porroit

(1) Cette lettre n'a pas de date d'année; une main plus récente a écrit en haut la date 1576 qui paraît vraisemblable. Vaudémont parle de la triste situation du royaume, qui est en effet en pleine guerre civile ; le roi de Navarre s'est évadé en janvier et la Ligue s'est constituée à Péronne le 15 février.


NICOLAS DE LORRAINE 37

porter, jay ne faudroy vous aller trouver pour avoir ceste honneur de recevoir voz commandement, que j'obéiroy de bien bon coeur, comme scet le Créateur auquel je prie, Sir, vous donner très heureuse et très longue vie. De Nancy, ce 6 de mars.

Vostre très humble et très obéissant obligé serviteur,

NICOLAS DE LORRAINE.

(Autogr. (1), B. N., Cinq-Cents Colbert, ms. 8, fol. 93.)

(1) L'étiquette prescrivait à tous, hommes et femmes, de n'écrire au roi que de leur main propre, sans faire appel à un secrétaire.


La vie de cette princesse, soeur du duc Charles III, a déjà été retracée, il y a plus d'un demi-siècle, par Edouard Clesse (1). Mais Clesse a ignoré bien des faits, entre autres le second mariage de Dorothée. Il s'est contenté des renseignements bien insuffisants trouvés dans divers ouvrages d'histoire et de généalogie et n'a fait aucun usage des documents d'archives, au moins de ceux qui étaient restés inédits. On ne peut guère le lui reprocher, car alors les archives étaient encore presque inconnues et inutilisables parce que leur classement et leur inventaire venaient seulement d'être entrepris. A l'aide de ces documents, maintenant si faciles à consulter, nous sommes à même de compléter et de rectifier son récit sur bien des points. Et nous publierons en appendice quelques lettres missives écrites par Dorothée ou à elle adressées.

I. — L'ENFANCE ET LA JEUNESSE.

Dorothée est un enfant posthume. Son père, le duc de Lorraine François Ier, était mort le 12 juin 1545 et elle vit le jour le 24 août de la même année. Sa mère était Chrétienne de Danemark, fille de Christiern II, roi de Danemark, et d'Isabelle d'Autriche, ce qui faisait de

(1) Mém. de l'Acad. de Stanislas, 1873, p. 152-160.


DOROTHÉE DE LORRAINE 39

Chrétienne la nièce de l'empereur Charles-Quint. Dorothée naquit et fut sans doute baptisée à Deneuvre, gros bourg qui faisait partie du douaire de Chrétienne et où celle-ci s'était retirée après la mort de son mari. On ne sait pas qui fut son parrain; sa marraine fut Dorothée de Danemark, soeur de Chrétienne et femme de l'électeur palatin, qui dut assister au baptême, car dès qu'elle apprit la mort du duc François, elle vint trouver sa soeur pour la consoler.

Dorothée eut pour nourrice Marie Lambert, femme de Mansuy Grantsomme, braconnier, c'est-à-dire veneur du duc (1). Plus tard, sa soeur un peu plus âgée, Renée, et elle eurent pour gouvernante la princesse de Macédoine, dame d'origine italienne attachée depuis longtemps à leur mère (2). Elle fut alors atteinte d'une grave maladie, car nous lisons dans le compte du trésorier général de Lorraine pour 1551 et 1552 qu'il a versé la grosse somme de 2.000 francs de Lorraine à un médecin sans doute espagnol, don Diego de Alava, « en faveur et considération du service qu'il a faict, passé longtemps, à la cure et solicitude de la guarison de Madame Dorothée » (3). Et c'est là tout ce que nous savons sur l'enfance de cette jeune fille.

Depuis la mort de son mari, Chrétienne de Danemark gouvernait la Lorraine avec le titre de tutrice pour le compte de son fils Charles III, encore enfant. En avril 1552, elle vit arriver à Nancy le roi de France Henri II, avec une puissante armée, pour se mettre en possession des villes impériales de Metz, Toul et Verdun. Ce roi était, à juste titre, irrité contre Chrétienne qui respectait fort mal la neutralité de la Lorraine entre la France et l'Empire et faisait parvenir toute sorte de renseignements à son oncle, Charles-Quint. Son premier acte fut de dépouiller la duchesse de la tutelle et d'envoyer en France le jeune duc qu'il destinait pour mari à. sa fille, Claude. Chrétienne ne voulut pas rester dans un pays où elle

(1) Arch. de M.-et-M., B 1088, fol. 103.

(2) Annales de l'Est, 1933, p. 283.

(3) Arch. de M. et-M., B 1092, fol. 100 V.


40 DOROTHÉE DE LORRAINE

n'avait plus aucun pouvoir, où elle avait, par contre, beaucoup d'ennemis, pour n'avoir pas su se concilier la noblesse lorraine ; elle partit avec ses deux filles pour les Pays-Bas que gouvernait alors, au nom de l'empereur, la soeur de celui-ci, Marie d'Autriche, reine douairière de Hongrie, et s'établit auprès d'elle, à Bruxelles. Elle y resta jusqu'au traité de Cateau-Cambrésis, en 1559, qui lui permit de rentrer en Lorraine.

Ce séjour de sept ans dans cette Belgique, où elle avait déjà passé plusieurs années avant que son mariage l'amenât en Lorraine, avait donné à Chrétienne de Danemark une connaissance étendue des affaires de ce pays. Aussi, quand la reine de Hongrie en abandonna le gouvernement en même temps que Charles-Quint abdiquait, elle put espérer lui succéder, d'autant mieux qu'une partie de là noblesse belge était favorable à sa candidature. Et alors surgit une combinaison, avant tout politique, qui aurait en même temps assuré un fort beau parti à la jeune Dorothée. Guillaume d'Orange, comte de Nassau, qui devait plus tard mener si rude guerre contre Philippe II, pensa à l'épouser, calculant qu'avec sa belle-mère gouvernante des Pays-Bas, il deviendrait tout puissant dans ces riches provinces et dominerait facilement le res'te de la noblesse (1). Mais Marguerite de Parme fut préférée à Chrétienne pour cette importante mission, Dorothée ne se maria pas et revint en Lorraine où elle vécut dès lors auprès de son frère, à la cour de Nancy.

Y eut-il alors pour elle d'autres projets dé mariage, nous ne le savons pas. En 1561, deux ans après son retour en Lorraine, Dorothée avait seize ans, l'âge où, au xvie siècle, beaucoup de princesses se mariaient. Par sa belle-soeur, la duchesse Claude, elle avait des relations à la cour de France, par sa tante et marraine, l'électrice palatine, elle devait être connue des princes de l'Empire, sa mère enfin pouvait lui trouver un parti aux Pays-Bas. Si des négociations matrimoniales s'engagèrent, elles

(1) Note d'Edmond POULLET à la Correspondance du cardinal Granvelle, t. I, p. 126 (Bruxelles, 1878-1896, dans la collection des Chroniques belges inédites).


DOROTHÉE DE LORRAINE 41

n'ont pas laissé de traces. Peut-être le mauvais état de santé de la princesse fut-il alors un obstacle à son mariage : dans une lettre à sa belle-soeur, la duchesse Claude, qu'elle appelle affectueusement « ma seurette, m'amie », elle se plaint d'être affligée par la goutte et la gravelle (1). Elle est donc arthritique, comme sa mère, comme son père et son aïeul qui ont succombé prématurément à ce mal.

II. — LE PREMIER MARIAGE

C'est quand elle comptait plus de trente ans et semblait donc avoir passé l'âge du mariage, en ce siècle où les femmes étaient précoces (2), que Dorothée trouva enfin un mari. C'était Eric ou Ernest II, duc de Brunswick et de Lunebourg, comte de Clermont. L'année précédente, 1574, Dorothée était avec sa mère en Bavière, auprès de Renée, sa soeur aînée, qui avait épousé le duc de ce pays (3) ; on peut admettre qu'elle aura vu là Eric. Le contrat fut signé à Nancy le 30 novembre 1575; il est rédigé en latin langue internationale, comme l'avait été, en 1568, le contrat de Renée : Dorothée recevait une dot de 100.000 couronnes d'or payable à la foire de Francfort par annuités de 25.000 et, pour sûreté de ces payements, hypothèque était donnée à Eric sur les châteaux de Sierck, Boulay et Siersberg. Moyennant cette dot, elle renonçait à toute revendication sur les successions de son père et de sa mère. De son côté, Eric assignait à son épouse en douaire 40.000 florins de Brabant que lui devait le roi d'Espagne (4).

(1) Biblioth. nationale, Collection de Lorraine, ms. 29, fol. 205. — Cette lettre est datée du 15 septembre sans indication de lieu ni d'année elle est sûrement antérieure au mois de févier 1575, où meurt Claude de France.

(2) Cependant Marguerite de Valois, fille de François Ier, avait près de trente-six ans quand elle épousa Emmanuel-Philibert, duc de Savoie Est-il besoin d'observer que ce mariage était avant tout politique, devant servir de garantie à la paix de Cateau-Cambrésis.

(3) Voir la lettre de Dorothée publiée ci-dessous. — Selon Clesse, p. 155, Eric avait quarante-sept ans et était veuf sans enfants de Sidonie de Saxe.

(4) Arch. de M.-et-M., B. 414, fol. 8-14.


42 DOROTHÉE DE LORRAINE

Les fêtes du mariage eurent lieu le mois suivant et c'étaient sans doute les premières fêtes que voyait la cour de Lorraine depuis la mort de la duchesse Claude en février de la même année. Le 19 décembre arrivait à Nancy Elisabeth d'Autriche, veuve du roi Charles IX, qui retournait à Vienne et qui était en rapports affectueux avec la maison de Lorraine, car, un an auparavant, elle avait été la marraine de la dernière fille du duc Charles III. Les fiançailles d'Eric et de Dorothée furent célébrées le même jour. Le lendemain, 20 décembre, la bénédiction nuptiale leut fut donnée en la collégiale Saint-Georges, paroisse de la Cour, en présence de la reine douairière de France. Le célébrant était Pierre V, cardinal de Gondi, évêque de Paris, venu à Nancy pour accompagner cette reine, et qui y demeura jusqu'au 26. La soeur de Dorothée, Renée, et son mari, Guillaume, duc de Bavière, qui étaient probablement conviés aux noces, n'arrivèrent que le 22 décembre; ils quittèrent Nancy le 3 janvier 1576, escortant la reine de France (1).

Peu de temps après ce mariage fut frappée, sans doute à la Monnaie de Nancy, une médaille d'argent portant la date de 1575, les noms d'Eric et de Dorothée et l'inscription Ad perpétuant foelicis connubii memoriam (2). C'était sûrement la moindre des dépenses, faites à l'occasion de cette union qui donna lieu à des fêtes brillantes : à Conflans-en-Jarnisy, on chassa pendant huit jours pour envoyer de la venaison au festin de noces, et de Lamarche vint aussi abondance de gibier (3). Le duc paya 64 francs aux tabourins et aux fifres, 50 francs aux hautbois et aux violons qui jouèrent pendant le festin(4). Et la rédaction du contrat entraîna aussi des dépenses accrues par le fait que les époux parlaient des langues différentes et relevaient de coutumes dissemblables. Pour le dresser, ainsi que l'acte de renonciation, on dut faire venir à Nancy trois hommes de loi, le docteur Hertzpach, avocat du

(1) Journal de la Soc. d'archéol. lorr., 1876, p. 108-112.

(2) Catalogue des collections Noël, n° 3099.

(3) Arch. de la Meuse, B. 2172, 2439.

(4) Arch. de M.-et-M. B. 1166, fol. 271.


DOROTHEE DE LORRAINE 43-.

duc en la Chambre impériale de Spire, Nicolas Jacquot ou Jacob, notaire impérial à Badonviller, qui toucha 100 francs pour sa peine, Claude Rogeti, chanoine de Toul, qui reçut aussi 100 francs (1).

Dorothée accompagna son mari en Allemagne et c'est, là qu'il faudrait chercher sa trace pendant les années suivantes. Cette union, qui resta inféconde, ne dura que peu d'années : Eric mourut en novembre 1584, à Padoue d'après Clesse, à Paris d'après Hippolyte Roy (2), à Pavie d'après Davillé (3). Il laissait une situation assez embrouillée. Par son testament, qu'il avait rédigé le 21 décembre 1575, lendemain de son mariage, il donnait à sa femme le château de Trendenthal et 20.000 aureos rhenenses (4). Philippe II lui devait de grosses sommes pour les services qu'Eric lui avait rendus à la guerre et on a vu que ces sommes constituaient, le douaire de Dorothée (5). Enfin, Eric avait prêté 360.000 livres au roi de France, Charles IX, et de ce fait avait droit à une rente annuelle de 11.435 livres sur la recette générale d'Orléans (6). Donc héritage composé surtout de créances, et dont la réalisation était difficile en ce temps où les souverains ne se décidaient pas volontiers à payer leurs dettes. Par suite, Charles III fut occupé plusieurs années, après la mort de son beau-frère, à négocier de tous côtés pour faire reconnaître les droits de sa soeur. En 1587 encore, il demande au margrave Philippe II de Bade aide et conseil contre le duc Jules de Brunswick qui usurpe sur le douaire de Dorothée (7).

Outre cette rente sur la recette d'Orléans, Eric possé(1)

possé(1) B. 1166, fol. 272, 275, 303, v°.

(2) La vie à la cour de Lorraine, p. 20.

(3) Prétentions de Charles III à la couronne de France, p. 39. — Le fait que plusieurs lettres de ces trois noms de lieu leur sont communes donne à penser qu'il y a là trois façons de lire un même document.

(4) Dom CALMET, Hist. de Lorr., 2e éd., t. VII, col. CX des dissertations sur divers sujets.

(5) DAVILLÉ, Prétentions, p. 37-39.

(6) Noël VALOIS, Inventaire des arrêts du Conseil d'État, règne de Henri IV, n° 13.366.

(7) Inventaire des Archives du grand-duché de Bade, t. II, p. 79, n° 72. ■ :.


44 DOROTHÉE DE LORRAINE

dait en France le comté de Clermont-en-Beauvaisis et la seigneurie de Creil. Pour en toucher les revenus, il avait, en 1583, choisi un gentilhomme lucquois établi à Paris, Etienne de Poggio. Quand, il mourut, Charles III jugea expédient de continuer à Poggio, dans l'intérêt de sa soeur, cette délégation, ce qu'il fit par lettres patentes du 22 février 1585 (1), Et c'est ainsi que cet Italien entra au service de la maison de Lorraine où il devait faire une belle carrière : il devint trésorier général de l'évêque de Metz, le cardinal Charles de Lorraine, fils de Charles III, et agent de ce duc à Paris ; les documents lorrains francisent habituellement son nom en Pogges ou Pogge (2). Après la mort d'Eric, Dorothée avait quitté l'Allemagne où rien ne la retenait. Tantôt elle est à Nancy, par exemple en décembre 1586 où elle signe un acte notarié pour le compte de sa mère (3), tantôt elle est auprès de celle-ci, à Tortone dans le Milanais où Chrétienne s'est retirée dès 1578. Elle y est en janvier 1585 (4); elle y est encore en 1589 quand Christine, la fille ainée de Charles III, est fiancée à Ferdinand, grand duc de Toscane. Il faut une femme de la maison ducale pour mener la jeune fille à son futur époux; Dorothée s'en charge, vient au devant de sa nièce jusqu'à Lyon et par Marseille et Gênes la conduit à Florence (5).

Chrétienne de Danemark mourut à Tortone le 10 septembre 1590 et dès lors Dorothée, qui était auprès d'elle à cette date, revint de nouveau en Lorraine et se fixa à Nancy. Elle eut des velléités de s'y construire une résidence près de la porte Saint-Nicolas, mais renonça à ce projet (6) et resta au Palais ducal où elle avait sa maison à elle, une dame d'honneur, Lucrezia de Capua Cavalchina, qu'elle avait sans doute ramenée de Tortone (7), un secrétaire, Italien également, Muzio Manfredi, poète plus

(1) Arch. de M.-et-M., B 54, fol, 248 v°.

(2) H. LEPAGE, Lettres et instructions de Charles III, p. 103, note 1.

(3) Arch. de M.-et-M., 2 E 1096.

(4) Collect. de Lorr., ms. 534, fol. 251.

(5) H. LEPAGE, op. cit., p. 91,116,117.

(6) LIONNOIS, Hist. de Nancy, t. III, p. 170.

(7) Collect. de Lorr., ms. 546, fol. 7.


DOROTHEE DE LORRAINE 45

fécond qu'inspiré, qui ne se plut pas à Nancy et en partit en 1595 pour retourner dans la péninsule (1). Son frère, le duc Charles III, est plein d'attentions pour elle et défend énergiquement ses intérêts : il lui assigne une rente viagère de 9.515 francs sur les salines de Rosières (2) ; envoyant, en 1588, M. de Lenoncourt au roi Henri III pour régler diverses affaires, il lui recommande de se plaindre du retard que met le receveur général d'Orléans à payer, la rente de Dorothée (3); enfin, quand il conclut avec Henri IV, en 1594, le traité de Saint-Germain-en-Laye, il stipule, dans les articles 14 à 16, que Dorothée sera remise en possession du comté de Clermont et de la seigneurie de Creil, qui lui viennent du duc Eric, et qu'elle touchera les arrérages de leurs revenus (4). Tout semble indiquer que la duchesse douairière de Brunswick n'a qu'à se louer de son entourage et de la vie qui lui est faite.

III. — LE SECOND MARIAGE.

Il est d'autant plus surprenant que Dorothée renonce à tous ces avantages, à ce titre flatteur de duchesse, pour contracter, à l'âge de cinquante-deux ans, avec un homme d'une condition inférieure à la sienne, une union que sa famille parait avoir vue d'un fort mauvais oeil. Ce remariage est une de ces énigmes comme il n'en manque pas dans le règne, assez mal connu jusqu'à présent, de Charles III. Est-ce là un geste de passion tardive, un brusque retour de jeunesse, ou bien Dorothée veut-elle échapper à la tutelle de son frère qui était peut être aussi gênante que bienfaisante? Aucune explication dans les documents contemporains et ici, comme sur bien d'autres points de l'histoire lorraine du xvie siècle, on souffre du manque de chroniques ou de mémoires qui n'omettraient

(1) Journal de la Soc. Sarchéol. lorr., 1889, p. 29-35.

(2) Collect. de Lorr., ms. 543, fol. 231.

(3) Lettres et instructions de Charles III, p. 41.

(4) CALMET, Hist.de Lorr., lTe édit., t. III, preuves, col. 351. — Dans sa Notice de la Lorraine, t. I, p. 240, Calmet confond ce comté de Clermont-en-Beauvaisis avec le comté de Clermont-en-Argonne.


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pas de signaler ce fait surprenant et de l'expliquer vaille que vaille. Les assertions des mémorialistes sont évidemment fort sujettes à caution, mais rien ne peut y suppléer dans certains cas.

C'est en 1597, (1) et sans doute dans la seconde moitié de l'année (2) que se fit, nous ne savons où, le mariage de Dorothée avec un personnage de bonne noblesse et de bonne renommée guerrière, Marc de Rye, marquis de Varambon. Cette maison est de la Bresse (3). Elle doit sa, fortune à Claudine de Rye, veuve de Jean de La Palu, qui légua ses biens, entre autres Varambon, à son neveu, Marc de Rye, à condition de prendre le nom et les armes des La Palu (4). Ces armes sont : de gueules à la croix d'hermines ; quant aux armes de Varambon, elles sont : d'azur à Vaigle d'or. Varambon avait été érigé en marquisat par le duc de Savoie, le 9 mars 1576, en faveur de Claudine de Rye. L'héritier de celle-ci, Marc de Rye était entré jeune dans l'armée du roi catholique, et ceci était très naturel : il y avait plus à gagner et à s'illustrer au service du puissant roi d'Espagne qu'au service du petit duc de Savoie, et pendant cette partie du xvie siècle, la Savoie et l'Espagne étaient étroitement alliées, puisque le duc de Savoie commandait les troupes de Philippe II en 1557 à la bataille de Saint-Quentin. Marc leva pour le compte de ce roi un régiment de Wallons et de Bourguignons dont il fut colonel et, en septembre 1587, il arriva

(1) Date donnée par Jules BORGNET, Mémoires sur le marquis de Varambon, Bruxelles, 1873, in-8, p. VIII-IX.

(2) En effet, en juin de cette année, Dorothée est aux bains de Plombières avec son frère, Charles, et son neveu, François (HAUMONTÉ PARISOT, Plombières ancien et moderne, Paris, 1905, in-8, p. 160) et il semble que le mariage n'a pu se faire qu'après.

(3) Varambon est dans l'arrondissement de Bourg, canton de Pontd'Ain. La généalogie de cette famille a été dressée par Samuel GuiCHENON, historiographe du roi et avocat au présidial de Bourg-enBresse, dans son Histoire de Bresse et de Bugey, Lyon, 1650, in-folio, p. 283-306.

(4) GUICHENON, op. cit. et LA/CHENAYE-DESBOIS, Dictionn. de la noblesse, t. XV, p. 379 et XIX, p. 495. — Cette maison de La Palu est également une des premières de la Bresse et a fourni à l'Église un cardinal, Louis de La Palu, ou de Varambon, qui reçut le chapeau en 1440.


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avec ce régiment au secours du duc Charles III pressé par les reitres et les lansquenets du baron de Dohna (1). Il devint gouverneur de la Gueldre et fut nommé chevalier de la Toison d'or le 27 avril 1586, sur la proposition du duc. de Parme, gouverneur des Pays-Bas. Le 10 août 1590, Philippe IL lui donna l'important-gouvernement de l'Artois, province frontière (2).

Varambon était donc un parti fort honorable, et de plus un homme aimable et séduisant, car le cardinal Granvelle écrit que ses propos « sont doulx et courtois à son accoustumé » (3), mais il n'était pas, comme Brunswick, d'une maison souveraine; c'était un simple gentilhomme et un simple colonel à la solde du roi d'Espagne, et la très fière et susceptible maison de Lorraine ne dut pas être fort satisfaite de ce mariage qu'elle tint peut-être même pour une mésalliance. Aucun document lorrain ne parle de la marquise de Varambon; bien après ce second mariage et jusqu'à la fin de sa vie, elle sera toujours dénommée duchesse de Brunswick, et ceci explique que les quelques écrivains qui ont parlé de Dorothée, dom Calmet, Clesse et Lepage, par exemple, n'aient pas connu sa seconde union. Celle-ci est néanmoins certifiée par divers, documents : une minute du traité de mariage de Dorothée avec Varambon (4) ; un mémoire non daté sur les prétentions de Madame de Brunswick au sujet de son mariage avec le marquis de Varambon (5); un autre mémoire, daté de 1598, sur les droits de Dorothée de Lorraine à la succession du marquis de Varambon, son mari (6). Et enfin l'auteur de la généalogie de cette famille nous apprend que Marc de Rye « n'ayant laissé enfans de Dorothée de Lorraine, sa femme, veuve du duc de Brunswick », ses biens passèrent à un neveu (7).

(1) DAVILLÉ, Prétentions des ducs de Lorraine, p. 124; CHATTON, Itinéraire des reitres, p. 92.

(2) Collect. de Lorraine, ms. 543.

(3) Correspond, du cardinal Granvelle, t. X, p. 239.

(4) Collect. de Lorraine, ms. 545.

(5) Ibid., ms. 537.

(6) Biblioth. de Besançon, Collect. Chiflet, ms. 45, fol. 148.

(7) GUICHENON, op. cit., 2e partie, p. 120.


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Ce second mariage dura moins encore que le premier : Marc de Rye mourut en décembre 1598 (1). Il laissait de grosses dettes, car de 1600 à 1603, sa veuve fut en procès avec ses créanciers, et ce procès forme un dossier volumineux (2). C'est peut être sa fille d'un premier mariage, c'est en tous cas une personne de sa famille que cette Jeanne-Philippe de Rye, fille du marquis de Varambon, qui est mentionnée en 1628 comme chanoinesse de Remiremont (3).

IV. —LES DERNIÈRES ANNÉES.

Après ce nouvel et infructueux essai de se créer une vie indépendante, Dorothée n'avait plus, semble-t-il, qu'à revenir en Lorraine auprès des siens. Mais elle n'y revint pas aussitôt après la mort de son second mari. Elle est certainement à Bruxelles jusqu'à la fin de l'année

1600, car elle écrit de cette ville, le 1er juin et le 14 décembre 1600, à Claude de Vergy, comte de Champlitte, gouverneur de Franche-Comté (4). Elle y est encore en

1601, comme le fait voir la seconde des lettres de Villeparoy publiées plus loin. Le compte du trésorier général de Lorraine pour l'année 1603 inscrit une dépense de 5.380 francs faite par la duchesse de Brunswick pendant les huit derniers jours d'octobre et les mois de novembre et de décembre de cette année (5), et peut être est-ce là l'indication de son retour à Nancy. Elle y passe toute l'année 1604, car sa dépense pour les douze mois de cette année s'élève à 19.413 francs (6). Elle est présente en mai 1608 quand meurt son frère, le duc Charles IIÏ (7). Elle

(1) BoRGNET, Op. cit.

(2) Collect. de Lorraine, ms. 552. , (3) Arch. des Vosges, G 928.

(4) Biblioth. de Besançon, Collection Granvelle, ms. 88, fol. 1,10.

(5) Arch. de M.-et-M., B 1274, fol. 100. — A rapprocher d'une autre mention de compte portant qu'en 1603 on prépare des lits au château de Condé-sur-Moselle pour Dorothée et pour ses gens (Ibid., B 4949).

(6) Ibid.,B 1281, fol. 106.

(7) Claude DE. LA RUELLE, Discours des cérémonies, honneurs et pompes funèbres...


DOROTHEE DE LORRAINE 49

tient une place honorable à la cour de son neveu, Henri II, qui traite avec beaucoup d'égards cette survivante d'une génération disparue. Elle a son appartement dans le Palais ducal, ses chevaux et ses carrosses à elle (1). Il semble qu'elle a de l'influence sur ce prince, car c'est à elle que s'adresse un. ancien serviteur de sa mère, Pierre Barthélémy, pour que le duc lui paye les gages qui lui sont dûs comme contrôleur de la recette de Blâmont pendant les années 1607 et 1609 (2).

On la voit occupée à diverses combinaisons financières pour améliorer sa situation. Dès 1599, elle cède à son , frère tout ce qui lui appartient dans le comté dé Clermonten-Beauvaisis et dans la seigneurie de Creil, et peu après, Charles III assigne ces terres à son plus jeune fils, François, comte de Vaudémont, « pour son entreténement » (3). En 1608, elle cède à son neveu, Henri II, la rente de 11.435 livres qu'elle touche sur la recette générale d'Orléans (4) et Henri s'engage à lui en tenir compte (5). Et malgré tous ces efforts, elle n'est pas très « accommodée », comme on disait alors, car en 1607, elle est obligée d'emprunter 29.000 francs, au taux de 7 % à ses cousin et cousine, le marquis et la marquise d'Havre, et le duc se porte garant de l'intérêt annuel (6). Dans toutes ces opérations, elle est guidée par Charles Masselin, son conseiller et receveur général, qui mourut vers 1618 (7).

Les écrivains qui ont parlé de Dorothée de Lorraine sont en grand désaccord sur la date de son décès : Mo(1)

Mo(1) Roy, La vie à la cour de Lorraine sous le duc Henri II, p. 19, 84-86.

(2) Collect. de Lorraine, ms, 29, fol. 32.

(3) Lettres patentes du 9 novembre 1599, aux Arch. de M.-et-M., B 70, fol. 156.

(4) Noël VALOIS, op. cit., n° 13.366.

(5) Lettres patentes du 10 septembre 1608, aux Arch. de M.-et-M., B 78, fol. 46 V.

(6) Ibid., B 650, n° 13. — Cet emprunt se fait par le moyen d'une rente constituée de 2.030 francs sur les salines de Château-Salins {Ibid:, B 604, n° 11).

• (7) Ibid., B 7389.

SÉRIE VI, t. xxxm, tg36 4


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réri (1) et Soliman Lieutaud (2) le mettent en 1587. Dom Calmet reconnaît qu'elle vivait encore en 1618. Emmanuel Briard et Léon Germain prolongent son existence jusqu'en 1624 (3). Clesse et Hippolyte Roy placent sa mort en 1621 et le dernier, qui a étudié de près les comptes de cette année, y a vu que les dépenses de Dorothée cessent d'y être inscrites à partir du mois de juillet et conjecture qu'elle a dû mourir vers ce moment (4) Il ne se trompe pas, mais il n'y avait pas besoin de conjecture pour connaître la vraie date, année, mois, jour et même heure de ce décès. A la cour ducale vivait un certain Balthasar Guillerme, qui avait été nommé en 1584 secrétaire ordinaire du duc. Il se mit, surtout à partir de 1595, à écrire ce qu'il appelle improprement des « Mémoires ». En fait, c'est une brève énumération, avec dates très précises, de tous les événements qui se sont produits dans la ville de Nancy, et principalement à la cour, et que Guillerme était, par ses fonctions, en situation de bien connaître. Ce document si utile a été publié intégralement dès 1869 (5). Et voici comment il retrace les événements de ce printemps de 1621 : le 10 mai, le prince de Vaudémont, Charles, le futur duc Charles IV, épouse sa cousine Nicole; le 11, le baron d'Ancerville, comte de Boulay, épouse Henriette de Vaudémont, soeur de Charles ; le 24, le comte de Vaudémont, François, père de ces deux mariés, offre en son hôtel de Salm un festin où sont le duc Henri II, son frère, Catherine, abbesse de Remiremont, leur soeur, et la duchesse de Brunswick, leur tante. Le lendemain, 25 mai, entre 3 et 4 heures du matin, cette duchesse est atteinte d'un catarrhe (sans doute d'une pneumonie) dont elle meurt le 2 juin après-midi.

On peut avoir quelque surprise que ce texte, publié dès 1869 dans un recueil fort répandu n'ait été connu ni

(1) Le grand dictionnaire historique, t. IV, col. 1029.

(2) Liste alphabétique de portraits de personnages nés en Lorraine, p. 194.

(3) Journal de la Soc. d'archéol. lorr., 1889,p . 31 ; 1894, p. 12.

(4) La vie à la cour de Lorraine, p. 20.

(5) Dans le Journal de la Soc. d'archéol. lorr., p. 67-83. Le passage allégué est à la. p. 81.


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de Clesse en 1873, ni de Briard en 1889, ni de Germain en 1894, ni de Roy en 1914. Il arrive que la recherche obstinée de l'inédit fasse omettre de recourir aux documents imprimés.

Dorothée était âgée de près de soixante-seize ans. Elle n'avait pas eu d'enfants; son frère et sa soeur étaient morts depuis des années. Ce furent des neveux et des nièces qui menèrent son deuil, après avoir chargé Jean Callot, héraut d'armes de Lorraine, de peindre des armoiries pour le service funèbre (1). Elle fut inhumée en l'église du noviciat des jésuites dans la ville neuve de Nancy. Ses restes furent transférés en 1772 dans la Chapelle ronde de la ville vieille et nous avons le texte de l'épitaphe latine gravée en son honneur dans cette chapelle, qui mentionne son mariage avec le duc de Brunswick, mais ne dit mot du marquis de Varambon (2).

Il semble qu'à l'exemple de ses deux maris, Dorothée laissa une succession pas très claire, car la liquidation n'en était point encore terminée en 1628, bien que deux personnages entendus, Bourgeois et Luyton, conseillers d'État, fussent chargés d'y vacquer (3).

V. — LES PAPIERS DE DOROTHÉE. SA CORRESPONDANCE.

Il y avait autrefois dans le Trésor des chartes de Lorraine une layette entière intitulée Mariage de Dorothée de Lorraine avec Errich, duc de Brunswick (4). Cette layette a été enlevée avec plusieurs autres en 1740 et transportée à Paris. On en retrouve les éléments, joints à beaucoup d'autres, dans 39 volumes de la Collection de Lorraine à la Bibliothèque nationale contenant un total de plus de 12.000 feuillets (5). Ces documents ne se rapportent pas

(1) Arch. de M.-et-M., B 1421.

(2).LIONNOIS, Hist. de Nancy, t. I, p. 180; t. III, p. 192.

(3) Arch. de M.-et-M., B 1466 bis.

(4) H. LEPAGE, Le Trésor des chartes de Lorraine, dans les Mémoires , de la Soc. d'archéol. lorraine, 1857, p. 212.

(5) Ce sont les n° 3 421, 422, 487, 488, 493, 524-530, 534-558, 583, 604 de cette Collection.


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tous à Dorothée elle-même; un certain nombre relatent les affaires et surtout les campagnes de ses deux maris, le duc de Brunswick et le marquis de Varambon. Néanmoins, le dépouillement attentif de cette masse de papiers, qui demanderait plusieurs mois, apprendrait beaucoup sur cette princesse et en général sur l'histoire de la Lorraine au xvie siècle et au commencement du xvne.

On y rencontrerait en, particulier nombre de lettres écrites par Dorothée ou à elle adressées. Comme nombre de personnages de son temps, elle parait en effet avoir beaucoup écrit, et sa correspondance active ou passive est éparse, non seulement dans les 39 manuscrits indiqués plus haut, mais dans le reste de la Collection de Lorraine, dans d'autres collections et dans le fonds français de la Bibliothèque nationale, enfin dans les manuscrits de la Bibliothèque de Besançon et sans doute aussi de diverses bibliothèques de Belgique et. d'Allemagne.

Cette correspondance est restée presque entièrement inédite. Un érudit italien, Bertolotti, a publié quelques lettres adressées par Dorothée au duc de Mantoue de 1590 à 1596 (1). Comme lettres à elle adressées, on ne voit qu'une lettre du cardinal Granvelle, écrite à Madrid le 21 avril 1582, et faisant un grand éloge des services rendus au roi catholique par le duc Eric, son mari (2), et une lettre de son neveu, Charles, cardinal de Lorraine, datée de Nancy et du 8 juin 1600 (3).

Nous publions ici une lettre de Dorothée au chapitre de Saint-Dié, datée du 8 novembre 1574, un an avant son premier mariage, et deux lettres sans dates à elle adressées. Celles-ci demandent quelques explications; elles sont signées toutes deux VILLEPAROY. Ce nom est celui d'un village du canton de Vesoul et certains membres de la famille franc-comtoise de Thomassin ont sub(1)

sub(1) un opuscule sur le secrétaire de Dorothée, Muzio Manfredi, paru à Rome en 1888. Cf. Journal de la Soc. d'archéol. lorr., 1889, .p.. 29-35. ■ •

(2) Correspondance du cardinal Granvelle, t. IX, p. 141 (Bruxelles, Chroniques belges inédites).

(3) PPISTER, Hist. de Nancy, t. II, p. 675, note 2.


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stitué à leur patronyme le nom de ce village qu'ils tenaient en fief. Ces Thomassin étaient de noblesse de robe et ont fourni des conseillers et même un président au Parlement de Dôle (1). A la fin du xvie siècle, des hommes de cette maison s'implantèrent en Lorraine, où ils ne sont connus que sous le nom de Villeparoy et où ils occupèrent des charges honorables. En 1597, un Villeparoy est maitre d'hôtel du duc de Bar, gouverneur du comté de Blâmont, capitaine de Darney (2). Plus tard, en 1611, on trouve l'indication de l'arrivée d'un Villeparoy à la cour de Nancy (3). Plus tard encore, en 1630, un Villeparoy qui est déjà conseiller d'État et maitre de l'hôtel du duc est pourvu en outre des importantes fonctions de grand gruyer de Lorraine (4).

Par malheur, nous ne connaissons le prénom d'aucun de ces Villeparoy et le correspondant de Dorothée ne donne pas non plus son prénom. Il n'est donc pas possible de tenter une identification entre les personnages nommés dans ces différents textes, de savoir même s'il y a eu un ■ ou plusieurs Villeparoy en Lorraine.

Ces deux lettres ne portent aucune date, ni chronologique ni topographique et l'adresse manque. Il est assez aisé de rétablir ces précisions. Villeparoy doit écrire de Nancy, puisqu'il donne des nouvelles de toute la famille ducale, et Dorothée doit être à Bruxelles, puisque Villeparoy lui mande avoir appris qu'on trouve des crevettes dans cette ville et la prie d'en envoyer. La reme douairière dont la première lettre relate le décès doit être Louise de Vaudémont, veuve d'Henri III, qui mourut à Moulins le 29 janvier 1601. Cette même lettre dit que la grossesse de la reine continue; il s'agit de Marie de' Médicis qui devait accoucher de son premier enfant, le futur

(1) Nous devons ces renseignements à l'obligeance de notre confrère, M. Max Prinet, un spécialiste de l'histoire de la Franche-Comté. La généalogie des Thomassin a été faite par DUNOD DE CHARNAGE, Nobiliaire du comté de Bourgogne, Besançon, 1740, in-4, p. 294.

(2) Arch. de M.-et-M., B 3318, fol. 114. Ce document est de 1600, mais allègue un mandement de 1597.

(Z) Ibid.,B 7717.

(4) Mém. de la Soc. d'archéol. lorr., 1869, p. 250.


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Louis XIII, le 27 septembre 1601, et dont la situation pouvait être connue en Lorraine en mars ou même en février 1601. Dans la seconde lettre, Madame qui se croit enceinte de trois mois est Catherine de Bourbon, soeur d'Henri IV, qui avait épousé, le 31 janvier 1599, Henri de Lorraine, duc de Bar, fils aine de Charles III; comme à plusieurs reprises, au cours dé ses cinq ans de mariage, elle crut avoir des espérances de maternité, il n'y a aucun usage à faire de cette indication. Du reste, les autres nouvelles suffisent, et nous pouvons avancer que ces deux lettres ont été probablement écrites à la fin de février ou en mars 1601, à peu d'intervalle, et dans l'ordre où nous les plaçons : en effet, la première dit que le comte de Vaudémont, troisième fils de Charles III, va partir pour Paris dans quelques jours, et la seconde nous apprend qu'il est à Paris.

Outre ces nouvelles sur divers hauts personnages de la cour de France et de la cour de Lorraine, ces deux lettres nous donnent un renseignement inédit sur le cardinal Charles de Lorraine, évêque de Metz et second fils de Charles III. On savait depuis longtemps qu'il' avait une- santé déplorable, ayant été de bonne heure tourmenté par la goutte et les rhumatismes qui l'emportèrent quand il venait d'avoir quarante ans (1). Mais on ne savait pas qu'en désespoir de cause, et après avoir fait appel à tous les médecins hommes, il avait recouru aux soins d'une femme, cette comtesse de Sousse ou Soulse, qui est nommée dans les deux lettres. Il est vraisemblable que cette dame était allemande et que nous avons ici la forme francisée de son nom, Sultz où Solms.

Ce qui ressort enfin de ces deux lettres, c'est que, tout en étant éloignée de sa famille et peut-être en froid avec elle, Dorothée se tenait soigneusement au courant de pe qui se passait en Lorraine et surtout dans la maison ducale. Aucun de ses deux maris né lui avait fait oublier les siens.

(1) Voir ce qu'en dit Piister dans les Mémoires de l'Académie Stanislas, 1906-1907,-p. 151, 163-164.


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1574 — 8 novembre.

A Messieurs les vénérables doyen et chapistre de l'esglise de Saint-Diey.

Messieurs les vénérables, ayantz entendu que la pluspart des promesses de vostre chapistre par cy devant accordées seroient à présent la pluspart effectuées, et qu'il n'en resteroit qu'une à provoir, est l'occasion que pour les bons et aggréables services qu'ast faict messire Jacques Jénin, tant en l'endroit de Madame (1) qu'au nostre, et qu'il continue encor ordinairement au service de sa charge de clerc de chappelle, vous avons bien voulu prier, qu'en contemplation de nous et de la première requeste qu'avons jamais faict à vostre chapistre, luy vueiliez en nostre faveur accorder et octroyer la seconde prommesse, ou bien la première qui par cy après viendra à vaquer, eschéante soub vostre mois de l'ordinaire, en le voulant avant tous aultres préférer et promovoir à ce que dessus. Et oultre l'obligation que ledict messire Jacques Jénin vous en aura, nous donnerez occasion de recongnoistre ce plaisir partout où poulrons et que vostre susdict chapistre nous vouldra employer. Et nous conflantz que ne nous esconduyrez de ceste nostre susdicte première prière, sera l'endroit où, ne la vous faisant plus longue, prierons le Créateur, Messieurs les vénérables, estre vostre saincte protection et garde.

De Fridberg (2) ce 8e de novembre 1574.

Nous vous prions nous advertir par ce porteur de vostre intention.

De sa main : Vostre bonne amie,

DOROTHÉE DE LORRAINE. (Original, Archives de Meurthe-et-Moselle, I F 30.)

(1) Chrétienne de Danemark, duchesse douairière et mère de D orothée.

(2) Friedberg, Bavière, près d'Augsbourg; Chrétienne de Danemark, avec Dorothée, faisait alors un séjour assez long chez sa fille aînée, Renée, duchesse de Bavière.


56 DOROTHÉE DE LORRAINE

S. D.

A l'Alteze de madame la duchesse de Brousevique.

Madame, je suis par trop l'obligé de Vostre Alteze du resouvenir qui luy at pieu avoir de moy, sans avoir le moyens le mérité par mes service; se sera quant il plaira à Dieu en faire nestre ung suject. Je luy donnerée asurance de la santé de Son Alteze et mesieurs les prinse vos neveus, sauf monseigneur le cardinal qui se resant tousjours de sa flucsion (1) acoutumé. Il s'at resou se faire traité par madame la confesse de Soulse, laquel est hicy pour cest efïect, et a jà commansé à donné des remède. Il s'at mis en ses mains de sa seulle résolution, contre l'advis de Son Alteze et de tous les docteur médisin, pour ne savoir de quoy estoit conposé ses remède, pour ne l'avoir voulu diveulgé.

Madame commansé à se mieux porté, encore qu'elle at tousjours mauvais visaige, et se resant souvent de son mal de mère, avec des inquiestude et desbilité.

Monseigneur de Vaudémont part dans la fin de cest semainne pour aller trouvé le roy à Paris, et vat par la poste avec quatre gentilhomme seullement. La grosesse de la rainne continue. Nous tenons hicy la mort de la rainne doirière (2), encore que Son Alteze n'an n'at asurance exprès, qu'est le suject pourquoy ilz n'ont encore prin le deul. A toute ocation, je ne manquerés a donné à Vostre Alteze advis de ce qu'il se pasera par dessa, et la servirée toute ma vie de telle fidélité que je désire de demeurer de Vostre Alteze le très humble et obéissant serviteur,

VILLEPAROY.

(Autogr., B. N., Coll. lorr., ms. 32, fol. 69.)

(1) La goutte.

(2) Louise de Vaudémont, veuve d'Henri III.


DOROTHÉE DE LORRAINE 57

S. D.

A VAlteze de madame la duchesse de Bronsteswique.

Madame, pour effectué le commandement qu'il at pieu à Vostre Alteze me faire par les dernière qui luy at (plu) m'onorer de m'escrire, je luy donnerée advis de la santé de Son Altesse, lequel se retrouve fort travaillé de voir monseigneur le cardinal en Testât qu'il est à présant, qu'est qu'il at tousjours ses grande fluction, et s'estoie mis entre les mains de la comtesse de Sousse, qui se tient à Metz, laquel luy avoit donné asurance de le gairir. Mais depuis qu'il at husé de ses remède, il se retrouve plus travaillé, avec de grande douleur d'estoumac. Il n'at auquns repos et commansé à désespérer de sa gairison, qui nous travaille infiniment ; toutefois, l'on en espère bien, ce que Dieu vueille.

Madame veut croire qu'elle est ensainte de trois mois; il hy en at plusieurs indisse. Dieu le vueille pour le repos de toute vostre maison. Elle désire de manger des chevrette (1), qui sont petite esgrevise de mer. Il ne s'en est point trouvé à Paris; l'on luy at faict entandre qu'il y en avoit à Bruselle, et ainsy ëstoit et qui pleult à Vostre Alteze luy en envoier, vous luy férié grand plaisir, et à monseigneur le duc.

Monseigneur de Vaudémont (2) est aller à Paris trouvé le roy; de là il doict paser vers la rainne Marguerite (3). Voillà ce qui se passe à présens par desà. Je ne manquerés à toute ocation à vous 1 donner advis de ce que j'aprandrée. Je suplierée très humblement Vostre Alteze me conserver tousjours en calité de Vostre Alteze le très humble et très obéissant serviteur,

VILLEPAROY.

(Autogr., B. N., Coll. lorr., ms. 32, fol. 67.)

(1) Crevettes.

(2) François, comte de Vaudémont, le plus jeune fils de Charles III.

(3) Marguerite de Valois, la première femme d'Henri IV; soeur de Claude, duchesse de Lorraine, elle était donc la tante de François.


L'Académie décernera, dans sa séance publique de décembre 1937, les prix suivants :

PRIX LITTÉRAIRES ET SCIENTIFIQUES

1° Prix Dupeux, de 3oo francs, attribué au meilleur ou vrage, manuscrit ou imprimé, traitant soit d'un sujet d'histoire ou d'archéologie, soit d'un sujet de science ou de linguistique, se rapportant de préférence à la Lorraine.

2° Prix Stanislas de Guaita, de 35o francs, pour récompenser les efforts ou le mérite d'un littérateur, ou pour venir en aide à un jeune homme, appartenant à la région lorraine, se destinant aux lettres.

3° Prix du Souvenir, de 1.000 francs, attribué a une personne ou collectivité, de préférence française ou belge, qui, de quelque façon, jugée efficace et de haute valeur morale, par un livre, une pièce de théâtre, une oeuvre d'art, une propagande de conférences, soit par son enseignement, soit par quelque initiative ou quelque acte, aura contribué à entretenir et fortifier le souvenir des responsabilités et des crimes commis par l'Allemagne durant la Grande Guerre.

Pour ces prix, les demandes avec pièces à l'appui, manuscrits, ouvrages imprimés — ceux-ci en double exemplaire, — devront être déposées, avant le ier juillet 1937, à l'adresse du secrétaire perpétuel, au siège de l'Académie, 43, rue Stanislas (Bibliothèque publique).

Les manuscrits ne sont pas rendus.


CONCOURS 59

Sont de fait hors concours les ouvrages ou mémoires déjà récompensés par une des Académies de l'Institut de France, ou par toutes autres Sociétés savantes de France pu de l'étranger.

2° PRIX DE VERTU

1° Prix Jules Gouy, de 55o francs, pour récompenser le dévouement maternel.

2° Prix Jules Gouy, de 55o francs, pour récompenser la piété filiale.

(Sont admises à concourir, pour ces deux prix, les personnes domiciliées à Nancy depuis douze ans au moins.)

3° Prix Charles Bour, de i.65o francs, a partager, par sommes de 55o francs, entre des jeunes filles catholiques, pour récompenser leur bonne conduite et leur dévouement à leurs parents.

4° Fondation Pister, de 1.800 francs, dont 900 francs à employer en deux prix à des jeunes filles les plus méritantes pour les soins donnés à leurs parents, et 900 francs en deux prix à deux mères de famille chargées d'enfants et méritantes.

5° Prix Virginie Jacquot, de 45o francs, en faveur du père ou de la mère d'une famille d'au moins quatre enfants vivants (les morts de la Grande Guerre comptant comme tels), habitant depuis dix ans dans la commune de Glonville, ou, à défaut de candidats méritants, une commune rurale du canton de Baccarat.

6° Prix Marguerite Pitoy, de 55o francs, pour secourir une famille modeste ayant au moins sept enfants.

7° Prix Gharles Nicolas, de 900 francs, destiné à récompenser une jeune fille honnête et vertueuse de Nancy.


60 CONCOURS

8° Prix de Monseigneur Jérôme, de 1.000 francs. Laissé à la libre disposition de l'Académie.

9° Prix René de Goussaincourt {ancien officier au 54e mobiles), de45o francs, pour récompenser des dévouements de nature diverse d'après les intentions du fondateur*

Les demandes concernant les prix de vertu devront être déposées, avant le Ier juillet 1937, à l'adresse du secrétaire perpétuel, au siège de l'Académie, 43, rue Stanislas (Bibliothèque publique).

Les candidatures des personnes qui se recommandent elles-mêmes ne seront pas prises en considération.


DES ASSOCIÉS-CORRESPONDANTS

COMPOSANT

L'ACADÉMIE DE STANISLAS (,)

SUIVANT L'ORDRE D'ÉLECTION

Juin 1936

BUREAU

Président : M. le chanoine Edmond RENARD. Vice-Président : M. Charles BERLET. Secrétaire perpétuel : M. Pierre BOYÉ. Questeur : M. le comte Antoine DE MAHUET. Secrétaire annuel : M. Jean JOLY. Bibliothécaire-archiviste : M. Jean COLIN.

I

MEMBRE HONORAIRE

1936. 24 Avril. M. MICHON (Lucien), Doyen honoraire dé la Faculté de Droit de l'Université de Nancy (Associé le 18 décembre 1908, Membre titulaire le 5 mai 1911), 5, rue Vauquelin, Paris (5<=).

(1) L'ACADÉMIE DE STANISLAS, fondée à Nancy le 28 décembre 1750 parle roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, a été reconnue institution d'utilité publique par décret impérial du 21 juin 1864.


62 MEMBRES TITULAIRES

II

MEMBRES TITULAIRES

1897. 16 Juill. M. MARTIN (le chanoine Eugène), Docteur es lettres, Doyen du Chapitre de la Cathédrale, (Associé le 7 juillet i8g3), 146 bis, rue Jeanned'irc, Nancy.

1900. 27 Avril. M. BOYÉ (Pierre), Docteur es lettres et en droit,

Président honoraire de la Société d'Archéologie lorraine et du Musée historique lorrain, Secrétaire perpétuel de l'Académie du 28 mars 1930 (Associé le 18 novembre 1898), 71, rue des Jardiniers, Nancy.

1901. 25 oct. M. lMBEAtjx(le Dr Edouard), Ingénieur en chef des

Ponts et Chaussées en retraite, membre correspondant des Académies des Sciences de Paris et de Stockholm (Associé le 22 avril 1898), 18, rue Emile-Gallé, Nancy.

igo5. 5 Mai. M. MELIN (Gabriel), Docteur en droit, Maître de conférence honoraire à la Faculté de Droit de l'Université (Associé le 16 mars 1900), 39, rue de Boudonvillé, Nancy.

1907. 4 Janv. M. DUVERNOY (Emile), Docteur es lettres, Archiviste honoraire de Meurthe-et-Moselle (Associé le 21 octobre igo4), 3o, rue des Tiercelins Nancy.

1912. 2 Févr. M. PKOUVÉ (Victor), Artiste-peintre, Directeur de l'Ecole des Beaux-Arts (Associé le 20 juillet 1906), avenue Bofirand, Nancy.

19 Juill. M. PARISOT (le Dr Pierre), Professeur honoraire de Médecine légale à la Faculté de Médecine, membre correspondant de l'Académie de Médecine (Associé le 16 mars 1900), 34, quai Glaude-le' Lorrain, Nancy.


DE L'ACADÉMIE DE STANISLAS 63

1918. i5 Févr. M. BOHÈME (Charles), Professeur honoraire au

Lycée Henri-Poincaré (Associé le 6 mars 1914)» 83, rue Isabey, Nancy.

1919. n Juill. M. DES ROBERT (Edmond), Président de la Société

d'archéologie lorraine et du Musée historique lorrain (Associé le 6 janvier 1911), 48, rue Hermite, Nancy.

1920. 16 Avril. M. MALGRAS (Léon) [René d'AVRIL], Homme de

lettres (Associé le 2 février 1912), 12, rue Félix-Faure, Nancy.

1922. 17 Févr M. DE MAHUÉT (le comte Antoine), Vice-Président

de la Société d'archéologie lorraine (Associé le 24 janvier 1913), 38, rue Gambetta, Nancy.

1923. 18 Mai. M. AUBIN (Ernest), Inspecteur général honoraire

des Ponts et Chaussées, 8, place de la Commanderie, Nancy, et à Mont-sur-Meurthe par Blainville.

Id. M. CUÉNOT (Lucien), Professeur à la Faculté des

Sciences, Membre non résident de l'Académie des Sciences, Membre de l'Académie pontificale des Sciences (Associé le 5 janvier 1923), 89, rue de Metz, Nancy.

1924. iôJanv. M. BRETAGNE (Pierre), Docteur en droit, Avoué

à la Cour d'appel (Associé le 21 mai 1920), 9, rue Kléber, Nancy.

1926. 18 Juin. M. RENAHD (le chanoine Edmond), Directeur du Collège de La Malgrange (Associé le 3 février 1922), Jarville, et 17, rue des Glacis, Nancy.

1927.21 Janv. M. BERLET (Charles), Docteur en droit, Agriculteur (Associé le 24 janvier 1919), 8, rue Lyautey, Nancy, et domaine de la Gaye, à Réméréville, par Saint-Nicolas-de-Port (Meurthe-etMoselle).

1928. 6 Janv. M. SADOUL (Louis), Président de Chambre à la Cour d'appel (Associé le 4 février 1921), 25, rue de Boudonville, Nancy.


64 MEMBRES TITULAIRES

1928. 20 Janv. M. LAURENT (Joseph), Doyen de la Faculté des

Lettres (Associé le 7 janvier 1921), 147, rue Jeanne-d'Arc, Nancy.

1929. 18 Janv. M. BLAISON (Louis), Colonel en retraite (Associé

le 21 janvier 1927)^32, rue de Toul, Nancy.

Id. M. MAURE (Marcel), Avocat (Associé le 17 février

février 3, cours Léopold, Nancy.

,er Févr. M. NICOLAS (Emile), Publiciste, Président de la Société lorraine des Amis des arts (Associé le 21 novembre 1919), rue de Beauregard (au château), Nancy.

Id. M. REITER (Julien), Premier Président honoraire

de la Cour d'Appel, 11, rue de la Ravinelle, Nancy.

1930. 17 Janvier. M. MICHEL (le Dr Gaston), Professeur de clinique

clinique à la Faculté de Médecine (Associé le 18 décembre 1927), 16, rue Lyautey, Nancy.

6 Juin. M. COLIN (Jean), Conservateur de la Bibliothèque

publique (Associé le 6 décembre 192g), 43, rue Stanislas, Nancy.

7 Nov. M. MAROT (Pierre), Archiviste de Meurthe-etMoselle,

Meurthe-etMoselle, au Musée historique lorrain (Associé le 24 mai 1929), 1, rue de la , Monnaie, Nancy.

ig3i. 16 Janvier. M. BRUNTZ (le Dr Louis), Recteur de l'Université de Nancy (Associé le 4 juillet ig3o), 56, boulevard AlberHer, Nancy.

20 Mars. M. PÉNET (le Général Hippolyte), ancien Commandant du 20e corps d'armée, 4o> rue Hermite, Nancy.

24 Avril. M. GAIN (André), Professeur d'histoire de l'Est de la France à la Faculté des Lettres, 10, rue de Rigny, Nancy.


DE L'ACADÉMIE DE STANISLAS 65

19.33. 6 Févr. M. HARMAND (René), Professeur honoraire de lettres au Lycée Henri-Poincaré (Associé le 5 juillet 1918), 5, rue Dom-Calmet, Nancy.

1934. 20 Avril. M. COLIN (le Général Henri), ancien Commandant de l'Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr et de la 1 ie division d'infanterie (Associé le 9 janvier ig33), i5, rue de Thionville, Nancy.

6 Juill. M. JOLY (Jean), Président du Tribunal civil (Associé le 20 février ig33), 67, rue de la Ravinelle,

Nancy.

ig35. i5 Mars. M. FIEL (le chanoine Paul), Aumônier de l'Ecole nationale professionnelle de l'Est (Associé le 21 novembre 1932), 66, rue des Tiercelins, Nancy.

5 Juill. M. BONFILS-LAPOUZADE (Edmond), Premier Président honoraire de la Cour d'appel de Colmar (Associé le 5 janvier 1934), 23, rue de Boudonville, Nancy.

1936. 20 Mars. M. ROSAMBERT (André), Docteur en droit, Avocat à la Cour d'appel, Président de l'Alliance française (Associé le ier décembre ig33), 17, rue du Grand-Verger, Nancy.

id. M. THIRY (Jean), Docteur es lettres et en droit,

Président de la Fédération nationale des Orphelins de guerre (Associé le 18 mai ig34), 20, avenue Boffrand, Nancy.

SÉRIE VI, t. XXXIII, ig36


LISTE DES ASSOCIÉS-CORRESPONDANTS NATIONAUX ET ÉTRANGERS (i)

I

ASSOCIÉS-CORRESPONDANTS ANCIENS MEMBRES TITULAIRES

1889 5 Juill. M. BARTHÉLÉMY (François), Archéologue (Titulaire du 5 juin i8g2 au 29 juin 1900), 2, place Sully, Maisons-Laffitte (Seine-et-Oise).

1902. 21 Nov. M. VILLAIN (François), Ingénieur en chef des Mines (Titulaire du 2 décembre 1904 au 7 juin 1917), 25, rue de Clichy, Paris (9e).

1907. i5 Févr. M. PERDRIZET (Paul), Professeur d'archéologie et d'histoire de l'art à la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg, Membre non résidant de l'Académie des Inscriptions et BellesLettres (Titulaire du 21 juillet 1908 au 7 mars 1924), 2, avenue de la Garenne, Nancy.

6 Dec. M. SCHAUDEL (Louis), Receveur principal des Douanes en retraite(Titulairedu9Juin 1911 au 11 juillet 1919), i3, avenue de la Chapelotte, à Badonviller (Meurthe-et-Moselle).

1920. 16 avril. M. BRUNEAU (Charles), Professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris (Titulaire du 19 mars 1926 au 18 mai ig34), 3, rueMariéDavy, Paris (i4e)

1920. 7 Mai. M. RENARD (Georges) [Frère RAYMOND de l'Ordre des Frères-Prêcheurs] (Titulaire du 18 mai 1923 au 23 janvier 1933), couvent du Saulchoir, Kain (Belgique).

(1) Le titre de Membre de l'Académie est exclusivement réservé par le rè. glement aux Membres honoraires et aux Membres titulaires. La qualification S Associé-correspondant national ou étranger est la seule qui puisse être prise par les personnes dont les noms suivent.


LISTE DES ASSOCIÉS-CORRESPONDANTS 67

II

ASSOCIÉS-CORRESPONDANTS NATIONAUX

1888. 29 Juin. M. le baron HULOT (Etienne), Secrétaire général de la Société de Géographie de Paris, 170 bis, rue de Grenelle, Paris (7e).

1892. 8 Janv. M. BRUNOT (Ferdinand), Membre de l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres), Doyen honoraire de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, 8, rue Leneveux, Paris (i4e)-

7 Juill. M. DIEHL (Charles), Membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Professeur d'histoire byzantine à la Faculté des Lettres de l'Université de Paris, 72, avenue de Wagram, Paris (17e).

1897. 8 Janv. M. MARICHAL (Paul), Conservateur aux Archives nationales, 11, avenue de Paris, Sceaux (Seine).

1904. 22 Janv. M. PICARD (Emile), Membre de l'Académie française,

française, perpétuel de l'Académie des Sciences, Membre de l'Académie pontificale des Sciences, 25, quai Conti, Paris (6e).

1905. 6 Janv. M. LEVALLOIS (Henri), Bibliothécaire à la Bibliothèque

Bibliothèque 12, place Saint-Sulpice, Paris (6e).

17 Janv. M. ADAM (Charles), Membre de l'Institut (Académie des Sciences morales et politiques), Recteur honoraire de l'Université de Nancy, 48> rue Monsieur-le-Prince, Paris (6e).

1906.27 Avril.M. FERTÉ (Georges), Proviseur honoraire du Lycée Louis-le-Grand, Directeur général de la Maison Universitaire, 55, boulevard Sainte Germain, Paris (5e)

1907. 18 Janv. M. POULET (Henry), Conseiller d'Etat, ancien Commissaire de la République, à Colmar, aoi, faubourg Saint-Honoré, Paris (8e).


68 LISTE DES ASSOCIÉS-CORRESPONDANTS

1907. 7 Juin. M. SIMONIN (Armand), Avocat à la Cour d'appel

de Paris, 174, avenue Victor-Hugo, Paris (16e)-

1908. 21 Févr. M. MAY (Gaston), Professeur honoraire à la Fa.

culte de Droit de l'Université de Paris, 12, rue de Longchamp, Paris (16e).

1910. i3 Mai. M. MADELIN (Louis), Membre de l'Académie française, 45, boulevard Beauséjour, Paris (16e).

1912. 2 Févr. Mgr BONNARD (Fourier), Prélat de la maison de Sa

Sainteté, Recteur de Saint-Nicolas des Lorrains, 17, Via di Tor Sanguigna, Rome XI.

2 Févr. M. D'OLLONE (le Général Comte Henri-Marie-Gustave), 46; rue Hamelin, Paris (16e).

5 Juill. M. POTTECHER (Maurice), Homme de lettres, 5, rue de la Santé, Paris (i3e).

25 Oct. M. HINZELIN (Emile), Homme de lettres, 10 bis, rue Saint-Charles, Villemonble (Seine).

1913. 24 Janv. M. DE DuMAST(le baron René GUERRIER), 38, place

de la Carrière, Nancy.

7 Nov. M. AIMOND (l'abbé Charles), Supérieur de l'Ecole Saint-Louis (Esplanade du Château), Bar-leDuc (Meuse).

21 Nov. M. BERTIER (Georges), Directeur de l'Ecole des Roches, Membre du Conseil supérieur de l'Instruction publique, Verneuil-sur-Avre (Eure).

1917. 25 Mai. M. GRENIER (Albert), Professeur au Collège de France, 11, rue Monticelli, Paris (i4e)-

Id. M. CONSTANTIN (le chanoine Charles), Aumônier du Lycée Henri-Poincaré, 2, rue de la Visitation, Nancy.

igig. 16 Mai. M. COUTIL (Léon), Correspondant honoraire du ministère de l'Education nationale, Lauréat de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, rue de Fontanges, Les Andelys (Eure).

5 Dec. M. GARNIER (Georges), 29, rue Gambetta, Epinal.


DE L'ACADÉMIE DE STANISLAS 69

1920. 16 Avril. M. JEANTON (Gabriel), Président du Tribunal de Mâcon.

Id. M. TOURNEUR-AUMONT (Jean), Professeur à la

Faculté des Lettres de l'Université de Poitiers, 8 ter, rue de la Chanterie Saint-Hilaire, à Poitiers.

2 Juill. M. DE LA CHAISE (le baron François), 8, rue de la Garde, Metz.

Id. M. MAUJEAN (Léon), Secrétaire de l'Académie

de Metz, 66, rue de Strasbourg, Metz-PIantières.

Id. M. THIRIA (Michel), Peintre-Verrier, Directeur de

la Revue du Pays messin et de Lorraine, 5o, place Saint-Louis, Metz.

1922. 20 Janv. M. COSMAO-DUMANOIR (Marcel), à Monneville (Oise).

.17 Févr. M. PHILIPPE (André), Archiviste et Conservateur du Musée du département des Vosges, Epinal.

17 Mars. M. BAUMONT (Georges), Professeur au Collège, 12, rue du Nord, Saint-Dié (Vosges).

5 Mai. M. DONNADIEU (A.), Docteur en médecine, Conservateur du Musée de Fréjus, 27, rue de la Pépinière, à Nancy, et villa Mosella, à SaintAygulf (Var).

ig Mai. M. BAUDOUIN (Charles), Chargé de cours à l'Université de Genève, Saconexe d'Arve, Genève.

1922. 19 Mai. M. MASSÉ (Henri), Professeur à l'Ecole Nationale des Langues orientales, 19, avenue du Parc, Sceaux (Seine).

7 Juill. M. SURCHAMP (Henri) [Jean NESMY], Inspecteur des Eaux et Forêts, 6, place Saint-Pierre, Troyes.

27 Oct. M. DIMOFF (Paul), Profeseur de langue et littérature françaises àla Faculté des Lettres, 2, rue de la Monnaie, Nancy.


70 LISTE DES ASSOCIÉS-CORRESPONDANTS

1922. 27 Oct. M. LEMASSON (Nicolas-Constant), Principal honoraire,

honoraire, Belair, 9, rue E, VandceuvreNancy.

1923. 2 Mars. M. MIRMAN (Léon), Conseiller-maître à la Cour

des Comptes, 12, rue François-Millet, Paris (16e).

16 Mars. M. ARBELTIER DE LÀ BOULLAYE (Ernest), ancien Inspecteur des Eaux et Forêts, 38, rue de la Monnaie, Troyes.

Id. M. GAUDEL (Henri), homme de lettres, Bayon (Meurthe-et-Moselle).

18 Mai. M. LAMASSE (le Père Henri), missionnaire apostolique, Moukden-Mandchoukono {via Sibérie).

1924. ier Févr. M. TANANT (le Général A.), ancien Commandant

du 10e corps d'armée, Saint-Dié (Vosges).

4 Avril. M. GUINIER (Philibert), Directeur de l'Ecole nationale des Eaux et Forêts, Membre non résidant de l'Académie d'agriculture, 12, rue Girardet, Nancy.

1926. 5 Févr. M. LEFÈVRE-PONTALIS (Pierre), Ministre plénipotentiaire,

plénipotentiaire, avenue Pierre-I" de Serbie, Paris (i6«).

3o Avril. M. ERRARD (Paul), Président de la Société des naturalistes et archéologues du Nord de la Meuse, à Fresnois-Montmédy (Meuse).

19 Nov. M. DE HENNEZEL D'ORMOIS (le comte Jehan), lauréat de l'Institut, Président de la Société historique de Haute-Picardie, château de Bourguignon, par Mons-en-Laonnois (Aisne), et 92, avenue Mozart, Paris (16e).

1927. 18 Févr. M. LUDVIG (l'abbé Henri), Chanoine honoraire,

81, rue des Quatre-Eglises, Nancy.

Avril. M. DE BARRIGUE DE MONTVALON, Conseiller à la Cour de Cassation, 48, avenue de Saxe, Paris (7e)- Ier Juillet. M. PUTON (Bernard), Président honoraire du tribunal civil, Remiremont (Vosges).


DE L'ACADÉMIE DE STANISLAS 71

1927. iet Juillet. M. GUÉMARD (Gabriel), Chef de service au Crédit Foncier Egyptien, au Caire.

ig28. 17 Févr. M. RICHARD (le Dr Gabriel), 1, rue Kléber, à Nancy, et villa Milton, à Royat-les-Bains (Puyde-Dôme).

2 Mars. M. GÉRARDIN (le chanoine Eugène), Aumônier de Saint-Julien, 71, rue des Jardiniers, Nancy.

16 Mars. M. CONIGLÏÀNO (Henri DE), Colonel en retraite, Conservateur des Musées, 1, rue des Capucins, Lunéville.

4 Mai. M. SPILLMANN (le Dr Louis), Doyen de la Faculté de Médecine, 14, rue Saint-Léon, Nancy.

ig29- 18 Janv. M. BENOIT (Charles), Ingénieur en chef honoraire des manufactures de l'Etat, 5, rue IsraëlSylvestre, Nancy.

7 Juin. M. TOUSSAINT (Maurice), Homme de lettres, g, rue Pasteur, à Gagny (Seine-et-Oise).

25 Oct. M. FLORANGE (Jules), à Sierck (Moselle).

i5 Nov. M. BRAYE (Lucien), Avoué, Secrétaire de la Société des Lettres, Sciences et Arts, Bar-leDuc (Meuse).

tg3o. 16 Mai. M. D'ARBOIS DE JUBAINVILLE (Paul), Archiviste honoraire de la Moselle, 6, place-d'AUiance, Nancy 24 Oct. M. SÉRiEYx(le Commandant William), Conservateur de la Bibliothèque de la Ville, Procheville, Pont-à-Mousson.

ig3i. 6 Févr. S. Ex. Mgr PELT (Jean-Baptiste), Evêque de Metz.

6 Mars. M. BULARD (Marcel), Professeur à la Faculté des Lettres de l'Université de Nancy, 10, rue des Chanoines, Nancy.

1931. 24 Avril. M. RISTON (le baron Jacques), Ingénieur agricole, Président du Syndicat d'initiatives et de la Société centrale d'horticulture, Val-au-Mont, Malzéville, près Nancy. 3 Juill. M. SENN (Félix), Doyen de la Faculté de Droit, i5, rue de la Ravinelle, Nancy.


72 LISTE DES ASSOCIÉS-CORRESPONDANTS

1932. 2g Janv. M. COLLIN (le Dr Remy), Professeur à la Faculté de Médecine, Membre correspondant de l'Académie de médecine, 33, boulevard Gharles-V, Nancy.

Id. S. Em. le Cardinal TISSERANT (Eugène), 34, via

Mercadante, Rome (i36).

29 Avril. M. HUBAULT (Etienne), Inspecteur des Eaux et Forêts, Professeur de zoologie à l'Ecole nationale des Eaux et Forêts, 5o, rue des Tiercelins, Nancy.

ig33. 23 Janv. M. GÉRARD (Charles), Colonel d'artillerie en retraite, 5, cours Léopold, Nancy.

20 Mars. M. LOEVENBRUCK (Pierre), Rédacteur à l'Administration centrale (Bureau du Chiffre à la Direction politique), 116, rue de la Convention, Paris (i5e).

22 Mai. M. GARÇOT (Maurice), Homme de lettres, 25, rue de Bitche, Nancy.

2 Mars. M. BARBÉ (Jean-Julien), Archiviste de la ville de Metz, 5, rue Belle-Isle, Metz.

20 Avril. M. KASTENER(Jean), Sous-Archiviste départemental des Vosges, Epinal.

1934. 6 Juill. M. MALYE (Jean), Administrateur-directeur de' la Société d'édition « Les Belles Lettres », 96, boulevard Raspail, Paris (6e).

7 Dec. S. Ex. Mgr RUCH (Charles), Evêque de Strasbourg.

ig35. ier Févr. M. ROUSSELOT (Fernand), Président de l'Union de la presse nancéienne, Homme de lettres, Lunéville.

18 Mars. M. KLIPFFEL (le Commandant Lucien), 21, rue dés Fleurs, Strasbourg.

25 Oct. M. BERLET (Adolphe), Président honoraire de tribunal civil, 24, rue Victor-Hugo, Nancy.

20 Dec. M. FRANÇOIS (Michel), Archiviste aux Archives nationales, 27, avenue Emile-Zola, Paris (i5e).


DE L'ACADÉMIE DE STANISLAS 73

1936. 17 Janv. M. SADLER (Georges), Président du Comité Erckmann-Chatrian, Novéant-sur-Moselle (Moselle). 6 Mars. M. ROLIN (l'abbé Charles), Curé-doyen de Nomeny

(Meurthe-et-Moselle). 20 Mars. M. BLAIS (Roger), Inspecteur-adjoint des Eaux et Forêts, 26, avenue Sainte-Anne, Laxou (Meurthe-et-Moselle).

III

ASSOCIÉS-CORRESPONDANTS ÉTRANGERS

igi3. 4 Avr. M. HYDE (Janies-H.), 67, boulevard Lannes, Paris (16e), et 23, West 5oth Street, New-York (États-Unis).

1924- 4 Janv. M. KOSKOWSKI (Bronislas), Professeur de pharmacie galénique à l'Université de Varsovie, 35, rue Elektoralna, M. I\, Varsovie (Pologne).

1925. 12 Juin. M. KOSGHEMBAHR-LYSKOWSKI (Ignace de), Professeur de droit romain â l'Université de Varsovie (Pologne).

ig3o. 6 Juin. M. DE PULASKI (François), Ministre plénipotentiaire de Pologne, Délégué de l'Académie polonaise des Sciences et des Lettres, 6, quai d'Orléans, Paris (IVe), et 19, rue Czackiego, Varsovie (Pologne).

1931.20 Nov. M. HILAROWICZ (le Professeur Thadée), Président de l'Institut polonais de Droit administratif, 5i, rue Lowicka. m. 43, Varsovie (Pologne).

1932. 5 Dec. M. POLITIS (Nicolas), Ministre plénipotentiaire de Grèce en France, 17, rue Auguste-Jacquerie, Paris (16e).

1935. 1" Févr. S. Ex. M. DE CHLAPOWSKI (Alfred), Ancien Ambassadeur

Ambassadeur Pologne en France.

1936. 3 Avril M. IORGA (Nicolas), Ancien président du Conseil du

Royaume de Roumanie, «ancien recteur de l'Université, Bucarest (Roumanie).


LISTE DES DONATEURS ET BIENFAITEURS

I

DONATEURS (i)

M. BRACONNOT (Henri), Membre titulaire 1809-1854, président de l'Académie en i833, décédé le 24janvier i855.

M. LALLEMENT (Edmond), Professeur à la Faculté de Médecine, Associé le 22 juin 1866, membre titulaire le 16 février 1867, décédé le 27 février 1889.

M. LEUPOL (Louis), Homme de lettres, Associé le 3o décembre 1859, Membre titulaire le 7 février 1862, Membre honoraire le 16 juin 1882, décédé le 29 octobre 1896.

M. CHASSIGNET (Modeste), Sous-Intendant militaire en retraité, Associé le 5 mai 1882, Membre titulaire le 4 août 1882, décédé le 25 février 1898.

M. LEJEUNE (Jules), Homme de lettres, Associé le 22 novembre 1872, Membre titulaire le ier février 1878, Secrétaire perpétuel de l'Académie le 6 juin 1884, décédé le 6 août 1898.

S. Em. le Cardinal MATHIEU (Désiré), Membre de l'Académie française, Membre titulaire le 23 janvier 1880, Membre honoraire le 21 juillet 189g, décédé le 26 octobre igo8.

M. AUDIAT (Edgard), Président de chambre honoraire, Associé le 4 décembre i885, Membre titulaire le 21 janvier 1887, décédé le g septembre 1911.

M. DE METZ-NOBLAT (Antoine), Associé le 4 juin 1880, Membre titulaire le 5 août 1881, Questeur de 1893 à 1895 et de 189g au 8 mai ig'4» décédé le g mai igi4M.

igi4M. GOUSSAINCOURT (René), ancien Officier au 54e bataillon de mobiles, Associé le 1" juillet igo4, décédé le 14 janvier ig24.

M. AMBROISE (Emile), Docteur en droit, Associé le 16 décembre 1887, Membre titulaire le 2 février igi2, Questeur de 1914 à ig3o, décédé le 3 janvier ig3o.

(1) Les membres honoraires et titulaires et les associés-correspondants peuvent acquérir la qualité de donateur en versant une somme d'au moins mille francs. Leurs noms sont inscrits perpétuellement dans les Mémoires de l'Académie.


LISTE DES DONATEURS ET BIENFAITEURS 75

M™e la Marquise D'EYRAGUES, Associée le 16 décembre igo4, décédée le 9 février ig3o.

M. GUYOT (Charles), Ancien Directeur de l'École nationale des Eaux et Forêts, Associé le ig janvier i883, Membre titulaire le 18 janvier 1884, Secrétaire perpétuel du 3 novembre ign au 27 mars ig3o, décédé le 24 décembre 1930.

M. CUÉNOT (Lucien), Membre de l'Institut et de l'Académie pontificale des Sciences, Professeur à la Faculté des Sciences de l'Université de Nancy, Membre titulaire en exercice.

M. MAGNANT (le Dr Ernest), Docteur en médecine à Gondrecourt (Meuse), Associé le 7 juillet 1910, décédé le 10 mai 1932.

M. HOTTENGER (Georges), Publiciste, Docteur en droit, Associé le 9 janvier 1914, Membre titulaire le i5 février 1918, décédé, le 18 janvier ig34.

M. HUFFKL (Gustave), Sous-Directeur honoraire de l'Ecole Nationale des Eaux et Forêts, Associé le 21 février igi3, Membre titulaire le 3o avril ig20, décédé le 5 août 1935.

M. MICHON (Lucien), Doyen honoraire de la Faculté de Droit de l'Université de Nancy, Membre honoraire en exercice.

M. ETIENNE (le Dr Georges), Professeur à la Faculté de Médecine de l'Université de Nancy, correspondant de l'Académie de Médecine, Associé le 7 février ig3o, Membre titulaire le i5 janvier ig32, décédé le 26 octobre ig35.

II

BIENFAITEURS (1)

M. BONFILS (Paul), Préparateur de chimie, décédé en i856.

M. TRAMPITSCH, Administrateur des Grandes Brasseries et Malteries de Champigneulles.

M. le chanoine BARBIER, Curé-doyen de Blâmont.

M11* THIRIET, décédée à Nancy, le 22 juillet ig22.

(1) Les personnes étrangères à l'Académie peuvent acquérir le titre de bienfaiteur en faisant à la Compagnie une libéralité d'une valeur d'au moins mille francs, sans atïectation spéciale. Leurs noms sont inscrits perpétuellement dans les Mémoires de l'Académie.



Pages Discours prononcé le 31 octobre 1935, aux obsèques de M. le Dr Georges ETIENNE, membre titulaire, par M. Léon MALGRAS (René D'AVRIL), président . . . . vu

Éloge funèbre de M. Gustave HUFFEL, membre titulaire, prononcé à la séance du 15 novembre 1935, par M. Léon MALGRAS (René d'AvRiL), président . . x

Séance publique du 22 décembre 1935.

Rapport sur les concours pour les prix littéraires (prix Dupeux, prix Stanislas de Guaita et prix du Souvenir), par M. Charles BOHÊME, membre titulaire . . xin

Rapport sur les prix de vertu, par M. le Colonel BLAISON,

membre titulaire xxvn

Séance publique du 7 mai 1936.

Compte rendu de l'exercice 1935-1936, par M. Charles BERLET, secrétaire annuel XLIII

Guerres d'autrefois, lointaines leçons, par M. le colonel

Louis BLAISON, membre titulaire LXVI

Emile Galle, par M. Emile NICOLAS, membre titulaire . LXXXVI

Réponse du président M. Léon MALGRAS (René D'AVRIL) aux récipiendaires : MM. le colonel Louis BLAISON et Emile NICOLAS xcix

Le président de Saint-Vincent, par M. Edmond BON-

BON- membre titulaire 1

Nicolas de Lorraine, comte de Vaudémont, duc de Mercoeur, par M. Emile DUVERNOY, membre titulaire. . 9


78 TABLE DES MATIÈRES

Pages Dorothée de Lorraine, par M. Emile DUVERNOY, membre titulaire 38

Concours de 1937. — Prix littéraires et scientifiques . . 58

Tableau des membres et des associés-correspondants composant l'Académie de Stanislas, suivant l'ordre d'élection 61

IMPRIMERIE liERGER-IKVBATIIiT, SANCÏ-PARIS-STRASBOURG — 1937

à



La collection des Mémoires de l'Académie de Stanislas forme cinq séries distinctes :

1* Mémoires de la Société royale des sciences et belleslettres, fondée en 4750, par Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar ; 4 vol. in-12, 1754 à 1759 (très rares).

2° Précis analytique des travaux de la Société des sciences, lettres et arts de Nancy ; 12 fascicules ou volumes in-8°, de 1804 (an XII) à 1833 (en partie épuisés).

3° Mémoires de la Société royale des sciences, lettres et arts de Nancy (Académie de Stanislas) ; ,35 volumes in-8", de 1S35&1866. :

4" Mémoires de l'Académie de Stanislas; 15 volumes in-8", de 1867 à 1882.

5" Mémoires de l'Académie de Stanislas; 20 volumes in-8°, de 1883 à 1902-1903.

6" Le volume de 1903-1904 ouvre une sixième série.

Une table des matières comprises dans les trois premières séries a paru en 1870; elle a été rédigée par M. le docteur Simonin père. .

Une Table alphabétique des publications de l'Académie de Stanislas {1750-1900), rédigée par les soins de J. Ftfvier et précédée de l'Histoire dé l'Académie par M. Ghr. Bfistef, a été publiée en 1902.

IMPBJUSRIE BKKOER-LEVRAOIT, NAHCY-PAR18-9TRASBOTR0