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Title : Espaces et sociétés : revue critique internationale de l'aménagement, de l'architecture et de l'urbanisation / dir. publ. Serge Jonas

Publisher : Éd. Anthropos (Paris)

Publisher : Éditions Érès (Toulouse)

Publication date : 1973-10

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 16965

Description : octobre 1973

Description : 1973/10 (N10)-1974/02 (N11).

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k56134231

Source : Association pour le Développement dEspaces et sociétés, 2009-180517

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb343485864

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 17/01/2011

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OCTOBRE 1973

FEVRIER 1974

N°10-11

PU» C E R E B E

Centre de Rpr'-^rr-h» REVUE CRITIQUE INTERNATIONALE DE iJAMENAGEMENT DE L'ARCHITECTURE ET DE L'URBAN^O^ a^a _ mMJ.

m Tél. s 707 51-89

DIRECTION : Henri LEFEBVRE, Anatole KOPP

Collectif de Rédaction

Bernard ARCHER, Manuel CASTELLS, Michel COQUERY, Jean-Louis DESTANDAU,

DESTANDAU, DURAND, Gérard HELIOT, Serge JONAS, BERNARD KAYSER,

Anatole KOPP, Raymond LEDRUT, Henri LEFEBVRE, Michel MARIE, Alain

MEDAM, Edmond PRETECEILLE, Jean PRONTEAU, Henri PROVISOR, Pierre

RIBOULET, Christian TOPALOV, Paul VIEILLE.

Secrétariat: Manuel CASTELLS, Michel COQUERY, Serge JONAS, Raymond

LEDRUT, Alain MEDAM, Jean PRONTEAU, Pierre RIBOULET

SOMMAIRE

Barbara STUCKEY

Samir AMIN Barbara STUCKEY

Atta MILLS

Mohamed DOWIDAR Barbara STUCKEY

Jacques BUGNICOURT

Introduction : Environnement et espace en Afrique — l'alternative : dépendance ou développement ? 3

Les problèmes de l'environnement en Afrique .. 7 L'analyse spatiale et le développement économique 15

Régions et problèmes de planification régionale

dans le contexte des économies africaines 25

Les concepts de mode de production à la région 37 Note de méthodologie concernant l'analyse des

relations ville-campagne 45

Interaction des catégories sociales et groupes sociaux dans les zones « retardées » d'Afrique intertropicale 49

(suite au verso)

EDITIONS ANTHROPOS

Direction- Rédaction-Administration-Abonnements: 12 avenue, du Maine, Paris 15, Tel. 548-42-58

Abonnement annuel pour quatre numéros : France 60 F. - Etranger 65 F.

Les abonnements peuvent se régler par chèque bancaire, mandat-carte, mandat-poste, chèque postal (C.C.P. Paris 8 721 23).

LE NUMERO DOUBLE 25 F.

Directeur de publication : Serge JONAS

espaces et sociétés n. 10/11 -1


Sidi Boumedine RACHID René DUMONT

Alain MEDAM Barbara STUCKEY

Anne RAULIN Jean-Pierre POATY

Planification urbaine et décolonisation en Algérie 83 L'environnement chez les Béni M'Guild (moyen

atlas marocain) 93

Oued Ouchayah, (banlieue d'Alger) 101

Moyens de transport et développement Africain :

les pays sans accès côtier 119

Les femmes devant l'émigration masculine :

l'exemple kabyle 127

Contradictions sociales et formes de conflits sociaux dans une ville africaine : Brazzaville .... 139

COMPTES RENDUS Maureen MACKINTOSH

H. S. MICHELENA H. S. MICHELENA

Johan GALTUNG

Emploi, revenus et égalité : stratégie d'accroissement de l'emploi productif au Kenya 153

Migrations contemporaines en Afrique de l'Ouest. 154 Le tourisme international et les pays en voie de développement 155

« Les limites de la croissance » et la politique des classes 158

Ce numéro d'Espaces et Sociétés consacré à l'Afrique a été préparé par les chercheurs de l'Institut Africain de développement économique et de planification (I.D.E.P. Dakar).


Dans la présentation de ces recherches et réflexions concernant l'espace et l'environnement en Afrique, nous voudrions surtout mettre l'accent sur l'unité de l'ensemble des problèmes qui sont soulevés ici. Car en effet la recherche théorique d'une part et les études de terrain d'autre part ne relèvent généralement pas des mêmes orientations. Malgré les progrès importants réalisés dans le domaine de l'économie (l'analyse du capitalisme périphérique et de la dépendance par les économistes du Tiers monde), la plupart des recherches spécifiques et des études de cas demeurent en dehors de cette optique. Nous voulions donc ici présenter une sélection de contributions parmi les plus avancées dans l'optique théorique évoquée.

La première partie traite de l'esquisse générale et théorique des problèmes de l'espace et de l'environnement dans son ensemble, c'est-à-dire dans son cadre réel défini par les relations étroites qui existent entre le sous-développement de la périphérie et le développement au centre. Amin montre simultanément la signification pour la périphérie du nouvel intérêt pour l'environnement dans les pays industrialisés et le danger pour les pays sous-développés d'Afrique d'adopter la même approche de l'environnement que celle des pays industrialisés. La critique des travaux du Club de Rome par Galtung (voir les compte-rendus) renforce l'argument d'Amin. Par ailleurs, il faut souligner la menace pour l'Afrique de cette optique bornée qui réduit l'environnement aux problèmes de la pollution industrielle, optique qui risque d'être renforcée par le choix de Nairobi pour être le siège de l'U.N.E.P. Les quatre articles qui suivent constituent ensemble une approche cohérente de l'analyse de l'espace en Afrique. Stuckey et Mills interrogent les économistes conventionnels sur leur manière d'envisager les relations entre l'espace et le processus du développement, manière qui constitue jusqu'à présent la base de la planification et de l'aménagement de l'espace dans les pays africains. Les contributions concernant le concept de région (Dowidar) et les relations ville-campagne (Stuckey) font simultanément la critique de l'approche conventionnelle et fournissent les bases d'une réorientation des recherches.

L'expansion du capitalisme, le colonialisme, l'impérialisme, le néo-colonialisme, et les phénomènes visibles en Afrique de dégradation, du milieu rural, d'appauvrissement de la population rurale, de migrations vers les villes et particulièrement des grandes villes côtières, de chômage et d'extension des bidonvilles dans ces villes, sont en fait étroitement liés et ne peuvent être séparés. Ils forment un ensemble qui constitue le sous-développement. Cela n'a aucun sens d'analyser un phénomène isolé sans voir l'ensemble. Cela a encore moins de sens de suggérer des solutions aux


barbara stuckey l'alternative :

dépendance ou développement

« problèmes » isolés sans faire une référence constante à la réalité politique et à la nécessité du système dans son entier de reproduire sa propre structure, c'est-à-dire de se reproduire dans sa totalité, y compris évidemment avec ses contradictions.

La présentation des études s'ouvre avec celles concernant le milieu rural et progresse en direction des problèmes des grandes villes. A propos de l'étude de Bugnicourt relative aux zones retardées et à l'interaction des groupes sociaux dans ces régions, il faut mettre l'accent sur deux points : 1) le rôle de ces régions dans leur ensemble comme fournisseurs de main-d'oeuvre et d'alimentation à bon marché pour le système mondial et 2) le caractère de ces régions dites retardées qui ne sont nullement des régions traditionnelles juxtaposées et exploitées par le système capitaliste. Ces régions ne sont plus du tout des régions traditionnelles, mais sont caractérisées par le fait que les modes de production pré-capitalistes y sont soumis au secteur capitaliste. Les articles sur le Maghreb (Belal et Dumont) et l'article sur le bassin arachidier du Sénégal (Bugnicourt) montrent les conditions spécifiques — historiques et actuelles — de l'appauvrissement rural.

La réponse des paysanneries à ces conditions a été et devient de plus en plus la fuite-migration vers les villes. On sait que les migrations constituent un sujet de recherches parmi les plus populaires.

Il y a des tonnes de statistiques sur les migrations en Afrique; mais la plupart de ces statistiques sont intégrées dans des analyses limitées ou incomplètes. La publication dont Michelena a fait un compte-rendu représente une première' tentative de mettre ces statistiques au service de l'optique présentée ici ; c'est-à-dire d'intégrer le rôle des migrations dans l'ensemble d'une économie politique de la dépendance. La ville et la sécheresse (Dussauze-lngrand) fournit un exemple frappant de la relation étroite qui existe entre la dégradation des conditions de vie à la campagne et la croissance des villes africaines, caractérisée par l'extension des bidonvilles, le chômage, le bourgeonnement de l'administration et la présence étrangère. L'article de Bugnicourt sur les villes présente une formulation globale du problème et des phénomènes urbains dans l'optique de la dépendance. L'indivisibilité des bidonvilles et des quartiers riches, l'administration mimétique et l'aménagement de la ville à la manière européenne doivent être intégrés dans une analyse des exigences de la reproduction du système d'exploitation capitaliste, de la division internationale du travail inégal. Les trois études qui suivent (Adanlette, Lippens et Diarra) complètent celle de Bugnicourt avec des analyses concrètes et spécifiques des phénomènes urbains : chômage, problèmes des femmes et administration au service du développement extraverti. Par ailleurs, il faut souligner la signification du chômage urbain et faire la critique de la tendance actuelle des « experts » des pays développés de répondre au problème par l'approche de la « création d'emplois »,

Mackintosh fait une critique sévère et profonde de cette stratégie formulée récemment dans le rapport du B.I.T. sur le Kenya. On examinera également à ce propos le compte-rendu sur le tourisme en Afrique (Michelena), étant donné qu'actuellement cette activité est proposée comme une voie rapide, par excellence, pour créer des emplois. Finalement, Stuckey, dans une étude sur les transports, soulève la question de la portée de l'infrastructure dans une économie extravertie.

Si telle est l'esquisse de la réalité, que sont donc les choix alternatifs et les stratégies qui leur correspondent. Le dernier article de Barbedette traite du problème


barbara stuckey l'alternative :

dépendance ou développement

de l'action : comment aborder la transition, comment inaugurer un changement dans le cadre du carcan de la réalité extravertie ? Comment formuler les termes de l'alternative ? Que sera l'espace et que sera l'environnement dans un processus de développement autocentré ? Les prochaines publications du programme de l'environnement de l'I.D.E.P. constitueront une première réponse à cette question (compterendu par Bugnicourt). Il faut envisager des relations nouvelles ville-campagne, une action concernant l'environnement et l'amélioration de l'agriculture africaine en liaison étroite avec les conditions spécifiques dans chaque zone climatique et avec l'aménagement des ressources en eau. Surtout, il faut, comme le souligne Dumont, commencer par un retour à l'auto-suffisance dans les zones rurales africaines.



samir amin

Le terme d'environnement est aujourd'hui entré dans l'usage commun. Il est même devenu à la mode de l'associer aux discours les plus divers, comme toute administration qui se respecte dispose maintenant d'un service de l'environnement, tout programme universitaire qui aspire à être up to date doit comporter quelques leçons traitant de ce sujet.

On pourrait se féliciter d'un succès aussi rapide ; mais on pourrait tout autant s'en inquiéter, connaissant la force de récupération que la mode implique dans d'autres.domaines, et l'extraordinaire capacité du système de réduire ce qui pourrait devenir gênant à quelque chose de finalement anodin.

Je voudrais ici jeter quelques idées qui aideront peut-être à rationaliser le débat sur l'environnement. Comme c'est souvent le cas dans ce type de mouvement, le succès a été accompagné, sans qu'on sache très bien où est la cause et où est la conséquence, par la simultanéité d'une série de révoltes « populaires », fussent-elles parfois confuses, et d'une critique théorique des limites de l'analyse économique conventionnelle.

En ce qui concerne les mouvements de protestation populaire qui se sont déroulés pratiquement exclusivement dans quelques pays industriels parmi les plus avancés, on sait qu'ils ont revêtu des formes très variées et se sont attaqué à des problèmes divers, en ordre dis(*)

dis(*) fait à l'IDEP le 10 avril 1972 devant les représentants des Etats africains chargés d'élaborer une plate-forme commune à l'occasion de la Conférence mondiale de l'Environnement, tenue à Stockholm en août 1972. Ce discours est évidemment d'une nature politique générale.

perse, sans que l'on ait eu conscience de la relation qui existait entre ces différents problèmes, sans aussi que les états-majors en place aient été véritablement à l'origine de ces mouvements, quelque peu spontanés. J'ai à l'esprit ici les protestations contre l'urbanisme inhumain et l'envahissement des automobiles, la pollution industrielle, etc.. A ce stade on pouvait penser qu'il s'agissait d'une série de problèmes spécifiques des pays industrialisés avancés, qui ne pouvaient en aucune manière intéresser les peuples du Tiers monde.

On devait néanmoins découvrir que les raisons qui sont à l'origine des maux sociaux dénoncés plongent leurs racines dans les mécanismes essentiels du fonctionnement du système économique et social capitaliste. C'était là que se situait le trait d'union qui relie ces prises de conscience parcellaires et dispersées. C'est à l'économiste japonais Shigeto Tsuru que nous sommes tous redevables de cette première formulation théorique des problèmes de l'environnement (1).

Les observations de départ de Shigeto Tsuru venaient à un moment où le système mondial commençait à s'essouffler au terme de deux décennies d'une croissance économique exceptionnelle. Réfléchissant sur les raisons et la signification de cette croissance, Tsuru remettait en question l'instrument de mesure de celle-ci : les agrégats économiques maintenant communs à travers le monde, et le plus synthétique d'entre eux, le produit intérieur

(1) Notamment au cours de ses interventions dans les réunions préparatoires de la conférence de Stockholm, en particulier à Founex (Suisse) en juin 1971.


samir amin les problèmes de l'environnement en afrique

brut (le PIB). Il remarquait que si les taux de croissance mesurés par cet agrégat ont été, au cours des 150 dernières années, en Occident notamment et au Japon plus tard, particulièrement élevés en comparaison de ceux enregistrés au: cours de toute l'histoire antérieure de l'humanité, c'était très largement parce que l'organisation même du système économique et social du capitalisme dans ce qu'il a de plus essentiel a conduit à des choix qui impliquaient ce qui peut apparaître du point de vue d'une rationalité plus large et à plus long terme un

véritable gaspillage monumental de ce que l'on appelle — mal — les « ressources naturelles » et les « ressources humaines ». Il formulait ceci en précisant que les décisions économiques dans ce système intériorisent pour la firme des économies externes qui reflètent ces gaspillages. A partir de là, il fallait préciser ce que voulaient dire ces expressions d'économies externes, de ressources naturelles et de ressources humaines. Cela conduisait au coeur du problème : à redécouvrir la signification de l'aliénation économiste propre à notre société (2).

(2) Ce n'était pas le lieu, dans cet exposé, d'analyser les étapes de cette redécouverte de la nature et des origines de «Téconomisme ». C'est pourquoi on se référera pour cela à d'autres textes et notamment :

a) aux pages publiées en annexe, tirées de notre Développement inégal (Ed. de Minuit, 1973, pp. 49-60).

b) à notre étude intitulée La fin d'un débat, l'échange international et la loi de la valeur (à paraître, Anthropos 1973, collection Anthropos — IDEP).

c) à notre Eloge du socialisme (à paraître dans l'Homme et la Société, 1973).

Le discours n'analyse donc pas les raisons ultimes pour lesquelles le mode de production capitaliste engendre dans l'ensemble du système des formations centrales et périphériques qu'il définit la série des « maux » décrits dans le corps du texte. Au niveau apparent des phénomènes, ces « maux » se manifestent dans des domaines et des lieux différents ; et la tentation est grande de leur porter « remède » par des mesures dispersées, en apparence appropriées. J'ai tenté néanmoins, dans ce discours, d'aider les hommes politiques africains à prendre conscience de l'unité profonde de l'ensemble de ces phénomènes, en utilisant les expressions en usage (économies externes, ressources naturelles, ressources humaines, etc..) dans le langage de la politique économique en général et des discussions concernant l'environnement en particulier, sans faire la critique théorique de ces expressions.

Dans les textes indiqués ci-dessus, le lecteur trouvera précisément les fondements théoriques de ce discours politique et notamment des réponses aux problèmes suivants :

a) comment l'échange international inégal entre le centre et la périphérie du système doit être défini et analysé, comment cette analyse conduit à prendre conscience de l'unité du système (la prééminence des valeurs internationales sur les valeurs nationales qui se traduit par le caractère universel de la vente de la force de travail), comment cette prise de conscience conduit à

reporter l'analyse du champ des échanges à celui des formes de la domination du mode capitaliste sur des modes de production non capitalistes à la périphérie du système, enfin comment cette dernière analyse impose de sortir de la causalité unilatérale mécaniste de Téconomisme pour s'élever au niveau de l'analyse des rapports dialectiques entre les forces objectives (les mécanismes économiques de l'accumulation) et les forces subjectives (la lutte des classes à l'échelle mondiale) qui déterminent la valeur de la force de travail.

b) comment doivent être analysés les problèmes relatifs à l'intégration de Télément « naturel » dans l'analyse du fonctionnement du mode de production capitaliste, c'est-à-dire plus précisément les problèmes de l'articulation de différents modes de production précapitalistes fondés sur le contrôle des moyens naturels (la terre notamment) et du mode capitaliste, du statut de la rente foncière rurale et urbaine qui en découle, des alliances de classes qui définissent ces articulations au centre et à la périphérie, etc..

c) comment doit être appréciée la soi-disant « rationalité économique» de l'optimal parétien, comment cette rationalisation du comportement de « l'entrepreneur » est limitée par le rapport social essentiel qui définit le taux de la plus-value et les rapports sociaux seconds qui définissent les relations entre les différentes fractions de la bourgeoisie entre elles (et notamment avec la bourgeoisie foncière), comment cette « rationalité » se situe dans un horizon temporel court, qui ne dépasse guère 20 ans et comment cette absence totale de prise sur le temps constitue une dimension essentielle dé l'aliénation marchande spécifique du mode capitaliste.

d) comment la critique de la rationalité du calcul économique renvoie à des concepts beaucoup plus fondamentaux, ceux de l'aliénation, comment la forme spécifique de l'aliénation économiste marchande du capitalisme est liée à la dominance de l'instance économique caractéristique de ce mode, par opposition à l'aliénation religieuse des modes précapitalistes, liée à la

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samir amin les problèmes de l'environnement en afrique

Comme vous le voyez, au départ tout au moins, les « problèmes de l'environnement » paraissaient être tout à fait spécifiques aux sociétés industrielles développées. Or, je crois qu'il n'en est rien. Pourquoi donc? Simplement parce que notre monde est un, c'est-à-dire que les mêmes lois fondamentales opèrent au centre et à la périphérie du système, dans les pays développés et dans les pays surdéveloppés, autrement dit parce que ce que l'on appelle le Tiers monde et ce que l'on pourrait appeler le Premier monde constituent l'envers et l'endroit de la même médaille, parce que le sous-développement et le développement constituent les deux faces d'une même pièce.

Aussi, le gaspillage des ressources naturelles et « humaines » est, comme le reste, inégalement réparti entre lés diverses parties du monde. Certaines zones de notre planète donnent lieu à un « super gaspillage » de ces ressources au bénéfice d'autres régions. C'est ainsi que le centre tire bénéfice de ce gaspillage organisé à l'échelle planétaire, mais distribué inégalement. Il s'agit là d'un élément probablement très important dans l'inégalité croissante de la richesse entre les pays développés et les pays

dominance de l'instance idéologique, comment cette aliénation économiste spécifique est à l'origine de l'expression de « ressources humaines », qui traduit bien que la force de travail de l'homme est traitée comme une marchandise et non comme une force capable de créer directement des valeurs d'usage, comment la médiation de la valeur d'échange domine la valeur d'usage.

e) comment la contradiction permanente et grandissante entre le caractère social des forces productives et le caractère étriqué des rapports de production capitalistes réduit progressivement l'efficacité de la « rationalité économique » et comment c'est cette contradiction qui a fait apparaître la série des « maux » mis à Tordre du jour entre autre avec l'ouverture des discussions autour de l'environnement.

f) comment la dimension spatiale de l'organisation sociale, étroitement liée aux problèmes de « l'environnement », est devenue, dans le mode capitaliste, le support de l'aliénation marchande, comment l'espace luimême est devenu une marchandise (voir, en liaison avec ce problème notre Eloge du socialisme et l'étude de Barbara Stuckey publiée dans cet ouvrage).

qui sont devenus, au cours de ce processus historique d'intégration dans le système mondial, des pays sous-développés.

Pour ma part, je voudrais suggérer que l'on sépare l'examen des problèmes du gaspillage des ressources naturelles de ceux concernant les soi-disant « ressources humaines ». Car le terme d'environnement, je le répète, me paraît personnellement mal choisi, réunissant sous le même vocable des problèmes qui relèvent de problématiques différentes dans l'analyse du système capitaliste.

J'aborde en premier lieu des problèmes qui concernent les « ressources naturelles ». Les ressources naturelles ne sont pas uniquement l'air, l'eau, le soleil, etc., mais également l'ensemble de la base naturelle sur laquelle se construit l'activité économique, à savoir et notamment le sol agricole et l'espace urbain d'une part, les richesses du sous-sol d'autre part.

L'accès à ces conditions naturelles (l'eau, l'air, le sol, le sous-sol) est réglementé, dans le cadre du système économique et social dans lequel nous vivons, par un certain nombre de lois économiques et parfois juridiques. Ces lois aboutissent à une utilisation, qui n'est pas toujours la meilleure, « optimale » du point de vue des intérêts à long terme de l'humanité. L'air et l'eau, on le sait—la théorie économique a longtemps brodé sur ce thème — ont été considérés comme des ressources « non rares», dont l'accès était par conséquent libre. Il en est résulté, comme vous le savez, que, là où les concentrations industrielles les plus importantes se sont faites, l'eau et l'air sont devenus des ressources rares parce que polluées, et que pour la société, il y a un coût de reconstitution ou d'entretien correct de ces ressources rares. Il est bien évident que chez nous, en Afrique, l'air et l'eau sont encore fort peu pollués par l'industrie. L'eau est polluée par la nature et également par la misère humaine, notamment dans les agglomérations urbaines, mais elle n'est pas encore polluée par l'industrie.


samir amin les problèmes de l'environnement en afrique

Cependant, d'autres ressources naturelles sont gaspillées, notamment le sol agricole, les forêts, les richesses du sous-sol, parce que l'accès à ces ressources obéit à des lois qui ne tiennent pas compte suffisamment du coût de leur reconstitution ou de leur entretien. Le système mondial se traduit ici par un système de prix des produits exportés par l'Afrique vers le monde développé qui ne permet pas des allocations suffisantes pour entretenir ou reconstituer ces richesses naturelles.

Un exemple de ces mécanismes de gaspillage concerne l'utilisation du sol agricole. Le système mondial a bénéficié, dans ce domaine, des structures foncières particulières au continent africain, notamment de la propriété dite collective des terroirs de village, c'est-à-dire de l'absence de l'appropriation privative du sol et de rente foncière. Il utilise également les densités de population faibles dans l'ensemble du continent pour utiliser le sol de l'Afrique comme une richesse apparemment illimitée. Aussi, les prix offerts aux producteurs de ces produits agricoles ne permettent pas d'entretenir convenablement le sol. C'est la cause ultime des phénomènes de la désertification et d'autres formes d'appauvrissement que les géographes ont décrit notamment à propos de l'érosion en Afrique du nord et de la latérisation en Afrique tropicale. Ce gaspillage est irréversible dans certains cas. Dans d'autres, le coût de la reconstitution du capital foncier devient énorme lorsque les moyens n'ont pas été mis en oeuvre en temps voulu pour l'entretien convenable de cette richesse naturelle.

M est bien entendu qu'un système économique qui raisonne à dix ou vingt ans d'horizon ne peut pas tenir compte des exigences de l'entretien du sol à long terme. Mais il est évident que des gouvernements soucieux de l'avenir de leur peuple doivent dépasser ces misérables dix ou vingt ans à venir, et concevoir une politique de développement à long terme portant sur plusieurs générations. L'analyse « coûts-bénéfices » ne répond pas à ce problème essentiel.

Quant aux richesses du sous-sol, si elles ont été plus ou moins protégées dans le monde développé (souvent mal d'ailleurs car ici aussi l'histoire a souvent été celle du pillage de ces ressources), soit par la propriété privative du sous-sol, soit par l'intervention précoce d'un Etat national, soucieux, pour diverses raisons politiques, et stratégiques, de défendre les richesses du sous-sol, sur notre continent, on a considéré que ces richesses ne nous appartenaient pas, qu'elles appartenaient à « l'humanité » d'une manière générale, c'est-à-dire en fait aux métropoles dominantes. On a donc accordé des concessions à des conditions qui ne tiennent pas compte de la disparition définitive et de l'irréversibilité de l'épuisement de ces richesses naturelles. Il faudrait donc s'assurer que le prix payé pour nos minerais permette, dans le délai qui correspond à l'utilisation de ces richesses, la reconstitution d'une activité économique équivalente pour l'économie nationale. Par ailleurs, nous devons aussi songer aux étapes ultérieures de notre propre développement : il arrivera un moment où nous aurons nous-mêmes besoin de ces minerais pour notre propre industrie. Si ces minerais ont déjà été intégralement épuisés, nous nous retrouverons dans une position stratégique inférieure.

Un deuxième ensemble de problèmes concerne ce que l'on appelle les coûts sociaux et économiques à long terme des implantations de développement (industrielles, agricoles et urbaines) que le calcul économique ne prend pas en considération. Dans ce domaine, l'analyse « coûts-bénéfices » a fait apparaître — c'est maintenant une platitude - les limites étroites de la « rationalité » des choix micro-économiques opérés au niveau de la firme. Ce n'est là finalement qu'un rappel de ce que nous disions concernant l'intériorisation par la firme des économies externes. On pourrait multiplier les exemples concernant l'irrationalisation du système dans ces domaines. Prenons l'exemple des barrages. Personne, à l'exception de quelques romantiques qui souhaiteraient maintenir la nature dans ses paysages d'origine, ne se pro10

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noncerait systématiquement contre la construction de barrages et l'exploitation de périmètres irrigués. Mais, on le sait, ces périmètres irrigués, s'ils créent de la richesse en un lieu, peuvent aussi créer de la pauvreté en un autre, par expulsion de population, par assèchement et transformation des climats, etc.. Or, nos sociétés ne sont pas des sociétés où les mêmes groupes sociaux tirent les bénéfices et supportent les coûts de ces opérations et le système peut avoir tendance à sacrifier allègrement certains groupes au bénéfice d'autres. Je crois que, dans ce domaine, nous avons un bel exemple, dont il est facile de comprendre la signification et les raisons politiques, c'est celui du barrage de Kabora Bassa que les Portugais construisent au Mozambique. Même si dans l'avenir le Mozambique indépendant pouvait tirer certains bénéfices de ce barrage, celui-ci est conçu à l'heure actuelle pour renforcer l'installation d'une colonisation de peuplement européen, fût-ce au prix de l'appauvrissement définitif de centaines de milliers de paysans africains. Il y a là un exemple dans lequel le choix économique ne peut pas être isolé d'un choix politique, qui est celui du « développement » fondé sur l'apartheid, et la volonté de créer une base sociale, ethnique et humaine solide à la domination des Européens dans cette partie de l'Afrique.

Je crois que si l'on voulait prendre d'autres exemples analogues, il n'en manquerait pas, au Maghreb et au Kenya par exemple. Dans ce dernier pays, la politique que la colonisation anglaise a pratiqué, le refoulement des paysans africains dans des réserves exiguës, était destinée à rendre artificiellement abondantes les terres destinées à la colonisation des planteurs anglais des Highlands et à leur fournir une maind'oeuvre à bon marché sous forme de travailleurs migrants provenant de ces réserves exiguës. Cette politique est à l'origine de l'appauvrissement de la paysannerie du Kenya et de l'épuisement du sol auquel elle a été contrainte.

Un autre exemple : le développement du tourisme dans la région du Cap Bon, en Tunisie. A supposer même que le tourisme rapporte des devises au pays — ce qui est probablement

discutable — les implantations du Cap Bon font de cette activité un consommateur d'eau énorme. Or, dans cette région semi-aride de notre continent, l'eau est une ressource rare. La vie agricole riche et fine du paysan jardinier du Cap Bon est aujoud'hui sévèrement menacée par l'épuisement de l'eau au bénéfice du tourisme. Ainsi le choix, à court terme, du tourisme a-t-il sacrifié les intérêts à long terme de la paysannerie.

Il y a un autre aspect au gaspillage des ressources naturelles. Les Etats industrialisés développés ont maintenant une conscience grandissante du coût énorme des industries dite polluantes. Ceux d'entre vous qui ont voyagé de New-York à Philadelphie savent que s'il fallait redonner à cette zone industrielle un caracère humain, le coût en serait extravagant, même pour les Etats-Unis. Le monde développé a donc pris conscience que le coût réel de son développement était beaucoup plus élevé qu'il ne lui semblait, que s'il lui faut, pour les nouvelles implantations à établir au rytme des découvertes de la technologie moderne, faire en sorte que la vie de ses propres citoyens reste acceptable, il lui faudra consacrer des milliards de dollars supplémentaires qui n'étaient pas prévus dans le calcul économique jusqu'à présent. La tentation est grande pour lui d'implanter un certain nombre de ses industries dans le Tiers monde, où on pourrait accepter de ne pas faire payer à ces industries les coûts analogues à ceux que les pays industrialisés leur imposeront. Dans ce domaine, les arguments nous sont présentés d'une manière apparemment alléchante. On nous dit qu'il n'est pas sage de jouer aux romantiques et de donner la priorité au maintien de la nature dans sa « beauté originelle ». On nous rappelle que le développement, l'emploi et l'augmentation du revenu et de la consommation doivent passer avant le respect de la nature. Je crois que l'on a raison de dire que l'histoire de l'humanité est celle du façonnement de la nature par l'homme. Mais accepter le transfert des industries polluantes c'est aussi simplement accepter de faire payer demain à

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nos peuples ce que le capital veut s'épargner d'avoir à payer aujourd'hui. C'est donc accepter une nouvelle division internationale inégale du travail, accepter le maintien des relations centre dominant/périphérie dominée, dans des formes nouvelles, accepter « l'écart grandissant » des niveaux de vie.

L'autre ensemble de problèmes qu'il nous faut aborder concerne le gaspillage des « ressoures humaines». De quoi s'agit-il ? Pour l'entreprise, l'homme apparaît uniquement comme une force de travail, un «facteur de production », et non comme l'objet du développement. Dans le système capitaliste, on ne retrouve l'homme comme objet final du développement qu'en conséquence indirecte du développement. Par conséquent, une rémunération du travail plus basse constitue un avantage pour la firme et, par une transposition mécanique, cette considération se retrouve au niveau national lorsque l'on nous propose de développer chez nous les secteurs de l'activité qui sont fondés sur une utilisation massive de maind'oeuvre à bon marché. Il s'agit là d'une politique qui tend à perpétuer une division internationale du travail inégale, laquelle reproduit à son tour les conditions d'une main-d'oeuvre à bon marché.

Là encore, bien des aspects du problème pourraient être examinés. Considérons par exemple les déplacements d'hommes qui accompagnent le développement économique. Nul ne pourrait prétendre qu'il faudrait concevoir le développement de tel pays ou de telle région, ou de notre planète toute entière, sans envisager de déplacements d'hommes. Mais si ces déplacements doivent être prévus, ils comportent des coûts. Or, dans ce domaine également, le système prévoit très peu, et, en général, se satisfait des mouvements « naturels » de migrations, c'est-à-dire des migrations engendrées « spontanément » par le développement inégal. L'appauvrissement de certaines régions, contraintes alors à fournir des hommes à d'autres, constitue le moyen par lequel, jusqu'à présent, notre système économique et social a résolu le problème

du déplacement géographique des hommes. Ce moyen est extrêmement coûteux pour les populations en question, puisque ces populations émigrent seulement lorsqu'elles sont déjà réduites à la misère. Là encore nous avons sur notre continent africain, à une échelle fantastique, un « gaspillage humain » qui n'est pas seulement «spontané», mais organisé par des mesures politiques diverses.

Je citerai encore ici le Kenya et l'Afrique du Sud, où la politique des réserves avait ou a encore pour fonction de produire Une maind'oeuvre à bon marché pour les zones de plantations ou pour les zones minières et industrielles du capital. Ces migrations n'ont donc pas été le résultat de la nature ou de l'évolution spontanée, elles ont été imposées aux peuples africains par une administration tout à fait consciente de ce qu'elle faisait et des objectifs de sa politique. Dans ce domaine, c'est donc tout le problème de l'organisation du déplacement des hommes, de la réduction des inégalités régionales dans le développement qui est à reprendre à la base.

C'est ici qu'interviennent les problèmes de l'apartheid. La résolution de l'O.U.A. qui est à l'origine de notre conférence est extrêmement claire et c'est là mon interprétation du sens de cette résolution. Si effectivement l'aparthied fait partie des problèmes pertinents de « l'environnement », c'est parce que derrière cette politique il y a l'affirmation de la valeur inégale des hommes ;. autrement dit, on avoue franchement ici ce que l'on fait sans le dire ailleurs : que les bénéfices obtenus par les uns ne sont pas comparables aux sacrifices imposés aux autres.

Il y a un second aspect aux problèmes de « l'environnement humain » que j'aborde maintenant : ce sont les problèmes créés par le fait que, dans notre système, l'homme est considéré comme une force de travail, un facteur de production. Or, les pays développés seront de moins en moins producteurs de ce que nous appelons la main-d'oeuvre banale et moyennement qualifiée. La révolution scientifique et technologique que nous vivons déplace en effet le centre de gravité de la vie économique, des

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samir amin les problèmes de l'environnement en afrique

industries et activités « traditionnelles » qui ont caractérisé le développement des XIXème et XXème siècles jusqu'à présent (la sidérurgie, la chimie, la mécanique, etc..) vers des branches nouvelles (l'énergie atomique, l'activité spatiale, l'électronique) qui ont une composition qualitative du travail différente qui, avec l'automation, libèrent le travail banal, mais exigent proportionnellement une masse beaucoup plus considérable de travail hautement qualifié. La tentation est grande de concentrer les bénéfices de ces industries les plus modernes au centre, et d'imposer au monde sous-développé une nouvelle division internationale inégale du travail dans laquelle on rejeterait sur nous les industries autrefois réservées aux pays développés, mais qui deviennent moins intéressantes pour l'avenir. C'est ainsi que l'on peut nous proposer, d'une façon apparemment alléchante, non pas seulement les vieilles industries du textile et d'autres de ce genre, mais peut-être des choses plus « attirantes » comme la sidérurgie, la chimie, etc.. Cependant, on se propose fort peu de partager avec nous les bénéfices possibles des industries de demain, celles qui exigent une main-d'oeuvre hautement qualifiée. Cette division internationale du travail, encore une fois inégale, qui se pointe devant nous, se fera donc de plus en plus sur la base de l'inégalité des qualifications de la main-d'oeuvre. On nous proposera donc des schémas de développement

dans lesquels la recherche scientifique et technologique, comme la formation scientifique et technologique, seront de plus en plus concentrées dans les pays développés, le Tiers monde devenant fournisseur de main-d'oeuvre banale. Il nous faut fonc, dans ce domaine également, reconsidérer toutes les politiques de formation, les stratégies de l'éducation, et donner à l'autonomie de la recherche scientifique et technologique une importance qu'elle n'a pas jusqu'à présent (3).

Voici donc la série des problèmes qui me paraissent constituer l'ensemble relevant de la problématique de « l'environnement » dans le Tiers monde en général et en Afrique en particulier. Comme vous le voyez, il ne s'agit pas de transposer servilement les problèmes du monde développé, de suivre leurs « modes ». Les problèmes de l'environnement qui doivent nous préoccuper ne sont pas les mêmes que ceux qui peuvent préoccuper l'Occident ; dans nos pays, ces problèmes ont pour noms le pillage des richesses du sous-sol, la destruction des sols agraires, l'extension de la misère, de la malnutrition et de la famine, la dégradation des conditions sanitaires des grandes masses, la croissance absolue et relative des bidonvilles. Il importera qu'à Stockholm sur tous ces problèmes, la voix de l'Afrique et du Tiers monde sache se faire entendre avec toute la force nécessaire.

(3) Ce n'était pas l'objet de ce discours de donner une réponse aux questions posées concernant la division internationale du travail et la technologie. Il s'agissait ici seulement de montrer que la tendance naturelle du système était de reproduire les inégalités de développement à l'échelle mondiale en s'élevant progressivement des formes anciennes de la division internationale inégale du travail à des formes nouvelles, plus évoluées et plus complexes. Pour répondre à la question «comment s'en sortir», c'est-à-dire remettre en cause réellement la division internationale inégale du travail, il est nécessaire d'analyser correctement la fonction de la technologie dans la reproduction du système. Cette analyse

analyse à la conclusion que la périphérie ne peut pas « rattraper » le centre en l'imitant, c'est-à-dire eo restant dans la perspective d'un développement capitaliste ; qu'elle est donc contrainte de le dépasser d'emblée, en participant activement à la transformation socialiste du monde. Nous avons exprimé ce point de vue dans notre Développement inégal, en faisant la critique de la vision linéaire du développement. Par là même, nous répondions aussi à une question qui n'est pas posée ici, bien que sous-jacente dans les discussions concernant « l'environnement humain », celle concernant l'alternative entre la perspective d'homogénéisation opposée au maintien de la diversité des cultures (ce problème est explicité dans notre Eloge du socialisme).

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barbara stuckey

Le domaine traditionnel des études sur le développement économique a été pratiquement submergé par l'accent mis de nos jours sur les problèmes rencontrés par les nations surdéveloppées d'Afrique, d'Asie, et d'Amérique latine. Le thème des discussions est passé du processus du développement à la localisation du sous-développement, il s'en est suivi un flot d'ouvrages sur le développement, provenant de disciplines comme la géographie, la planification et la science économique régionale. L'espace et la localisation sont devenus les nouveaux points de ralliement pour les théories et les stratégies du développement économique. Cependant, deux décennies de stratégies de ce genre, la dernière ayant été totalement dominée par les spécialistes de l'aménagement du territoire, les planificateurs et les économistes régionaux, n'ont manifestement pas entraîné une accélération du développement dans le Tiers Monde. Et, comme l'admettent eux-mêmes les planificateurs conventionnels (y compris, tout récemment, la Banque Mondiale), le fossé s'élargit. Les « effets de propagation » tant annoncés ne se sont jamais concrétisés, et les nations du Tiers monde se trouvent en présence du triomphe des mauvais « effets de remous ». Dans ce qui va suivre, je vais traiter des contradictions internes de l'analyse théorique qui sous-tend les stratégies, contradictions qui laissaient prévoir un échec dès le début.

L'apparition de remèdes « spatiaux » à la condition de sous-développement découle du

mariage (ou tout au moins de la juxtaposition), de deux lignées de théories et de recherche. La première, la théorie du « comment une région croît », s'est développée directement à partir de la naissance de la science économique régionale, et le meilleur résumé en est sans doute fait par Perloff et autres dans Régions, Ressources and Economie Growth, publié en 1960(1). L'ouvrage est une vaste étude historique de la structure spatiale de la croissance économique aux Etat-Unis. Le modèle fondé sur l'exportation y est décrit comme le mécanisme par lequel des régions croissent et constituent peu à peu une partie du système national. C'est-à-dire que l'origine de la croissance dans une région «jeune» est l'exportation des matières premières ou des produits miniers. Ces recettes d'exportation alimentent un processus d'accumulation et finalement de diversification et de développement régional total. Les auteurs concluent que si la croissance s'est manifestée de façon inégale sur l'espace national, la tendance à long terme est toutefois à un équilibre progressif des revenus régionaux par tête, en raison des améliorations de l'efficacité du marché national du travail. Les auteurs concluent que les effets inégaux des différences structurelles entre régions sur le revenu par tête sont peu à. peu réduits par les déplacements de la maind'oeuvre vers les régions les plus productives, dont la croissance est plus rapide.

(*) Etude réalisée pour la Conférence de l'IDEP sur la Régionalisation de la Planification du Développement et la Planification Régionale en Afrique, Ibadan (Nigeria) : 16 Avril - 12 Mai 1973. Etude revue en Octobre 1973.

(1) H.S. Perloff et al. Régions, Resources and Economie Growth, Baltimore, John Hopkins Press, 1960. Voir le résumé de l'ouvrage ci-dessus H.S. Perloff Vera W. Dodds, How a Région Grows, New-York, Comité pour le développement économique, document supplémentaire N. 17, 1963.

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l'analyse spatiale

et le développement économique

La deuxième source de la planification spatiale pour le développement est une branche de la recherche ayant comme auteur François Perroux, dans ses ouvrages écrits en France vers la fin des années 40 (2). Perroux a inventé la formule fameuse, mais si souvent mal comprise, de « pôle de croissance ». L'évolution de la notion de pôle de croissance a été bien retracée par Darwent dans Growth Pôles and Growth Centers in Régional Planning — A Review(3). Comme le suggère le titre, la notion de pôle de croissance s'est développée peu à peu et a été adoptée par les aménagistes, et nous avons ainsi assisté à l'apparition d'un autre concept important—celui de «centre de croissance». A partir de là, Darwent nous initie à la terminologie du « Centre-Périphérie ». Le modèle « centrepériphérie » mis au point vers le milieu des années 60, a été présenté sous sa forme la plus récente par Friedman et autres dans Urbanization and National Development : A comparative analysis, en 1970(4). Seul le plus récent des trois concepts — pôle de croissance, centre de croissance et centre-périphérie — prend sa source dans le Tiers monde et ce, en Amérique Latine.

La théorie régionale, tout comme la notion de pôle de croissance, découle de l'étude de la croissance et du développement en Amérique du nord et en Europe. Pourtant, à la manière rostowienne, on les a introduites, au cours des années 50 et 60, dans le monde du sous-développement, où elles étaient censées résoudre les problèmes de la pauvreté (5). Par la

(2) F. Perroux, « Economie space, theory and applications » —Quarterly Journal of Economies, LXIV, 1950.

(3) D. F. Darwent, « Growth pôles and growth centers in régional planning—a review », Environment and Planning, vol. 1, 1969, pp. 5-32.

(4) J. Friedman, E. McGIynn, B. Stuckey, C. Wu, « Urbanisation et Développement National : une étude comparative,» Tiers-monde, vol N. 45 Janvier 1971. L'article est reproduit en anglais par TIDEP sous le titre : Urbanization and National Development : A comparative Analysis, Avril, 1973.

(5) Il est important de souligner l'influence diffuse de la théorie Rostowienne d'un processus de dévelopsuite,

dévelopsuite, localisation du sous-développement dans le Tiers monde n'a pas été considérée comme une partie de l'évolution historique de l'économie internationale (6). Les nations de la périphérie ont été inexactement considérées comme des « économies fermées » aux fins de l'analyse et de la planification. Friedman a en partie contourné cette mauvaise hypothèse— par l'utilisation même des termes « centre » et « périphérie » — mais cette reconnaissance des rapports entre les nations sous-développées et Tordre économique et social mondial n'a pas été systématiquement suivie, et elle n'a pas occupé le premier plan de l'analyse; et l'auteur est tombé dans le piège de l'hypothèse d'une économie fermée pour l'analyse d'événements internes aux pays sous-développés.

COMMENT UNE REGION CROIT

Les hypothèses qui sous.-tendent la théorie basée sur l'exportation et la réalité du sousdéveloppement dans le Tiers monde divergent sur deux points en particulier. Dans les nations développées d'Europe, les processus de développement agricole et d'industrialisation ont évolué ensemble, de concert. Il est évident que la rapidité de l'industrialisation anglaise reposait sur les « actes de clôture » (Enclosure Acts), les lois sur le blé (Corn Laws) — c'est-à-dire l'existence et l'exploitation du marché mondial — et l'exode des populations rurales vers les villes qui en résultait. Ces phénomènes, doublés d'un accroissement de la productivité agricole par le biais de techniques meilleures, constituent une

pement historiquement linéaire dans les théories du développement spatial.

(6) En général les travaux britanniques et américains sont menés selon la tradition Rostowienne. Il n'en est pas toujours de même aussi bien dans les ouvrages français que dans ceux d'Amérique latine. Voir : André Gunder Frank, Capitalism and Underdevelopment in Latin America, Etudes historiques du Chili et du Brésil, New york et Londres : Monthly Reviev Press, 1967, Samir Amin, le Développement inégal, Paris, Minuit, 1973 et Walter Rodney, How Europe underdeveloped Africa, Dar Es Salaam, Tanzania Publishing House, 1972.

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condition sine qua non du développement industriel (7).

Aux Etats-Unis, au Canada et en Australie les immigrants européens apportèrent la pratique de l'agriculture moderne. En conséquence, il n'y eut pas de secteurs agricoles traditionnels dans les sociétés nationales qui se développaient. Au Japon l'accroissement de la productivité dans le secteur agricole et la transformation de l'environnement rural japonais furent la contrepartie de l'industrialisation basée sur les villes (8).

De nos jours, dans les pays du Tiers monde, il y a au contraire une domination par un capitalisme moderne et contrôlé de l'étranger, d'une forme d'agriculture traditionnelle intégrée aux marchés mondiaux. La majorité de la population africaine —la paysannerie — cultive des produits agricoles — de subsistance et d'exportation — avec le concours des moyens de production traditionnels, et en concurrence avec les secteurs modernisés. Une grande portion du secteur agricole n'a pas été transformée, c'est-à-dire qu'il n'y a pas eu d'augmentation de la productivité. Les accroissements extraordinaires de la production d'exportation pendant la période coloniale provenaient de l'extension des surfaces cultivées et de l'augmentation de la durée du travail, et non pas d'une amélioration de la productivité par homme/heure. Ce n'est que dans les plantations appartenant à des Européens et dans les zones d'Afrique à peuplement européen qu'il y a eu un accroissement important de la productivité agricole, mais dans aucun cas celui-ci n'a été transféré au secteur traditionnel (9).

Cette absence de développement rural entraîne deux conséquences importantes: 1.) la structure spatiale de la campagne africaine ne s'est pas dégagée comme dans une économie

capitaliste de marché non colonisée, et 2.) la structure de la distribution de revenu entre la ville et la campagne et entre les classes était et demeure fortement inégale. En fin de compte, cette dernière conséquence limite la demande solvable de produits d'industrialisation à la minorité appartenant au secteur moderne. Cela conduit à un modèle de production et de consommation totalement différent — consommation de biens de luxe et non production de biens pour les masses — de celui qui s'est développé dans les sociétés d'origine européenne ou au Japon (10).

L'introduction du système colonial a tronqué le développement du système indigène de marchés dans sa jeunesse et il a superposé à l'espace africain ce qu'on a appelé un système de marché « dendritique » ou extraverti (11). L'apparition d'un réseau intégré de villes et d'agglomérations —évolution d'un système de centres— n'a jamais eu lieu.

« C'est toutefois l'organisation du système de marché ainsi que le contrôle qui compromettent toute intégration véritablement progressive et équitable de la ville et des campagnes. Pour ce qui est de la structure même, la forme essentiellement dendritique reflète une lutte pour le pouvoir entre les villes côtières et l'arrière-pays et entre les bourgades de cet arrière-pays et les zones rurales qui en dépendent. L'incidence fondamentale de ces efforts en vue de contrôler les relations commerciales des communautés agraires avec les villes, les bourgades et les marchés d'outre-mer, affecte la paysannerie dont la liberté de vendre et la capacité d'acheter sont limitées par un système de marchés dans lequel les producteurs d'une large variété de produits agricoles doivent se

(7) Barrington Moore, Social Origins of Dictatorship and Democracy : Lord and Peasant in the making of the modem world, Beacon, Boston, 1967.

(8) Ibid.

(9) Samir Amin, L'échange inégal et la loi de la valeur, Paris, Anthropos, à paraître.

(10) Pour l'élaboration d'un modèle de consommation dans les économies du Tiers monde voir : Moïse Ikonikoff, « Les Deux Etapes de la Croissance en Amérique latine», Dakar, IDEP/ET/CS/2497, Février, 1973.

(11) E. A. J, Johnson, The Organization of Space in Developing Countries ; Cambridge, mars. Harvard University Press ; 1970, pages 83 à 92.

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contenter d'un rôle passif, docile et ingrat » (12).

« Le continent africain a connu l'importante évolution d'un capitalisme et d'une organisation de marché capitaliste mais de natures différentes, un système dendritique de marchés introduits et imposés par l'étranger et non par

l'évolution d'un système de marchés reliés entre eux, c'est-à-dire, la construction continue d'un réseau de marchés indigènes » (13). Cela aboutit évidemment à la situation tant recherchée de « prééminence » dans les pays en voie de développement — l'existence de villages et de grandes villes côtières et l'absence, d'éléments intermédiaires d'une hiérarchie urbaine. (Je souFigure

souFigure Eléments d'un système de marché dendritique

(12) ibid, 85-86.

(13) Ibid. pp. 92-100. Remarquez que l'exemple donné par Johnson d'un système de marché intégré développé est celui de la Chine.

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ligne l'exception que constitue le Nigeria, mais nous remarquons dans ce cas que le réseau urbain était bien développé avant l'arrivée des colonisateurs. Les sociétés Haoussa et Yorouba avaient toutes deux une assise urbaine) (14).

L'ECHANGE INEGAL

Il existe une autre différence d'égale importance par rapport aux situations que connaissent les régions « neuves » des pays développés : l'apparition de l'échange inégal. Une étude de l'effet du secteur d'exportation dans les économies africaines démontre le caractère erroné de l'hypothèse selon laquelle les exportations agissent nécessairement comme catalyseur de la croissance et du développement — comme source d'accumulation. L'échange inégal relie l'absence de développement dans le Tiers monde à la structure de l'économie internationale, et il explique ainsi pourquoi les prédictions des théoriciens classiques du commerce et des auteurs du modèle fondé sur les exportations ne se sont pas réalisées sur le continent africain (15).

Avec la publication de L'échange inégal, Emmanuel (16) frappe au coeur même de la

(14) Voir : Mabogunge, Akin, « The Economie Implications of the Pattern of Urbanization in Nigeria » dans Nigérian Journal of Economie and Social Studies, Vol. VII (mars 1965) pp. 9-30 Akin Mabogunge, Urbanization in Nigeria : A constraint on économie development » dans Economie Development and Cultural Change, vol. XIII N. 4, Paris 5 (juillet 1965) pp. 413-438. Je proposerais un ré-examen de ces études dans les perspectives de l'analyse de Johnson.

(15) Arghiri Emmanuel, Unequal Exhange : A study of the Imperialism of Trade, Londres, The Monthly Review Press, 1972. Arghiri Emmanuel, L'échange inégal, Maspero, 1969. La critique de Charles Bettelheim est présentée dans le volume avec la présentation d'Emmanuel et d'Oscar Braun dans Comercio Internacional e imperialismo Buenos-Aires Siglo Veintiuno Argentina Editores, SA, 1973. Le livre de Braun a été traduit en Français et paraîtra bientôt aux éditions Anthropos (Paris), dans un volume où figureront également des articles de Samir Amin et J. Saigal. Voir aussi Samir Amin, le Développement Inégal, Paris : Minuit, 1973, I Même partie.

(16) Je ne nie pas l'existence d'une mobilité internationale de la main-d'oeuvre ni son importance histothéorie

histothéorie du commerce international selon laquelle :1) le commerce profite nécessairement aux deux partenaires et 2) les « avantages comparatifs » doivent être exploités. L'ouvrage d'Emmanuel, en formulant le mécanisme de l'échange inégal, constitue un démenti direct à l'affirmation selon laquelle le processus de développement dans les nations du Tiers monde peut être axé sur l'exploitation de leurs « avantages comparatifs » respectifs dans la production de biens pour le marché mondial. L'analyse d'Emmanuel révèle la faillite de la description marginaliste du processus de développement : la fameuse « stratégie des exportations » en vertu de laquelle l'accumulation monétaire — par le biais de l'exportation des produits dont on tire un « avantage comparatif » — sert à l'acquisition du savoir-faire technique et de l'équipement permettant de faire démarrer le processus de modernisation et d'industrialisation.

Cependant, de manière plus fondamentale, la réalité de l'échange inégal contredit la théorie linéaire et unidirectionnelle du développement historique selon laquelle le « sous-développement » n'est que la manifestation d'un retard dans la concrétisation de la tendance naturelle vers un niveau homogène de développement dans toutes les régions capitalistes du monde. En bref, Emmanuel soutient que :

1) c'est l'intégration même du Tiers monde et des pays industrialisés qui a abouti historiquement au « sous-développement » et que ;

2) c'est la persistance des relations dans le cadre de l'économie capitaliste internationale

rique dans le peuplement de l'Amérique du riord, de l'Australie et de l'Afrique du sud, mais je soutiens que la mobilité internationale de la main-d'oeuvre actuelle se limite pour l'essentiel à 1) la mobilité de la bourgeoisie (la fuite des cerveaux) et 2) aux mouvements de travailleurs entre les pays les plus avancés (les Italiens dans le Nord de l'Europe). Les mouvements de main-d'oeuvre entre les pays capitalistes centraux et le Tiers monde (Mexicains aux Etats-Unis, Algériens en France, Turcs en Allemagne) sont infimes par rapport à la dimension des marchés du travail d'Afrique, d'Asie et d'Amérique Latine.

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qui renouvelle et intensifie les conditions du « sous-développement ».

Mais ni Emmanuel ni ses critiques — à l'exception d'Amin — n'exploitent la richesse potentielle de la formulation d'Emmanuel :

1) le résultat du processus historique de développement du mercantilisme et de l'impérialisme capitaliste est la prédominance d'un mode de production capitaliste unique, à l'échelle mondiale, et ;

2) ce système international est caractérisé par a) un seul marché international des produits, b) la mobilité internationale du capital et c) l'immobilité internationale de la maind'oeuvre (17).

Comment, alors, cette formulation nous permet-elle de comprendre le mécanisme de l'échange inégal, et pourquoi l'extension du mode de production capitaliste a-t-elle conduit à l'échange inégal et au « sous-développement », et non pas simplement à des inégalités temporaires des taux de salaires dans les régions du monde? En premier lieu, l'existence d'un marché international unique des produits signifie que la main-d'oeuvre dans toutes les parties du monde produit des biens pour lesquels il existe un prix mondial. C'est-à-dire qu'il existe un statut international de la valeur du travail, et non pas une juxtaposition des taux de rémunération nationaux dans laquelle la valeur de la

(17) Remarquez la différence dans la définition de l'échange inégal entre Emmanuel et Amin. Pour Emmanuel, l'échange inégal se produit lorsque le taux salarial dans deux sociétés échangeant des produits est différent. C'est-à-dire que l'existence de l'échange inégal est indépendant du niveau de développement des forces productives, puisque Emmanuel soutient que le centre et la périphérie échangent des produits « non-substituables » dont les productivités ne sont pas comparables. Pour Amin les produits échangés entre le Tiers monde et les pays industrialisés sont des marchandises « substituables », et de ce fait les productivités pour chacun des produits sont comparables ; l'échange inégal se produit seulement lorsque l'écart entre les niveaux des salaires est plus grand que l'écart de productivité. Amin oppose ainsi l'échange inégal au rôle joué par le commerce lointain dans les rapports entre sociétés pré-capitalistes. Voir Le Développement Inégal, p. 24.

force de travail serait déterminée par les rapports de production à l'intérieur de chaque économie nationale. En outre, le niveau de développement des forces productives — et son reflet dans la structure des prix relatifs — dans les pays industrialisés détermine le prix de ces produits internationaux, ce qui aboutit à une rémunération anormalement basse de la maind'oeuvre dans les pays dépendants. Une fois que la domination du mode de production capitaliste sur les modes de production précapitalistes a été établie (et le secteur agricole paysan a été constamment dépossédé de son surplus de production, ce qui créait une réserve permanente de main-d'oeuvre bon marché), même les hausses de productivité qui ont suivi dans les secteurs modernisés des économies du Tiers monde n'ont pas entraîné d'augmentation des taux de rémunération mais plutôt un accroissement de la marge bénéficiaire du capital sous contrôle international.

En second lieu, la coexistence de la mobilité internationale du capital — qui atteint son paroxysme dans la création des sociétés multinationales—et de l'immobilité du travail — due à la juxtaposition d'une multitude de marchés nationaux du travail — empêche pratiquement une homogénéisation du taux de rémunération au sein du mode de production capitaliste. La situation s'est transformée en un état d'inégalité permanent et on doit l'opposer au déséquilibre qui caractérise les écarts régionaux (ou sectoriels) de salaires quand ces inégalités se situent au sein d'un marché du travail unique. Ainsi, la progression historique originellement inégale de la productivité dans les régions s'est cristallisée en des inégalités géographiques permanentes sur le plan de la rémunération du travail dans l'économie mondiale.

POLES DE CROISSANCE :

Le concept à la base de toutes les séries d'ouvrages à commencer par Perroux est celui d'industrie « motrice » agissant dans un espace abstrait.

« Au départ on doit dire qu'il (Perroux) définit les pôles de croissance seulement

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et le développement économique

et spécifiquement par rapport à un espace économique et non par rapport à un espace géo-économique (ou géographique), qu'il écarte en 1950 comme étant « banal »... Ainsi les pôles seraient des firmes ou des industries, ou des groupes de firmes ou d'industries... C'est à l'intérieur de ces pôles que la croissance et les changements sont impulsés, tandis que les liaisons entre les pôles, en termes de flux d'inputs et de d'outputs, transmettent les forces engendrées. Les pôles sont ainsi au mieux considérés simplement comme des secteurs d'une économie représentée par une matrice entrées— sorties dans laquelle les effets de croissance peuvent être transmis à travers les lignes et les colonnes. La croissance dans la matrice est directement liée à l'activité des pôles eux-mêmes, et aussi au degré de liaison entre eux. Une firme ou industrie caractérisée par... une grande interaction avec beaucoup d'autres firmes, un grand degré de dominance, et une grande dimension est dite « motrice » et les firmes ou industries qu'elle domine, « muettes ».(18).

« Un des points essentiels de discussion dans la littérature relative aux pôles de croissance, et qui illustre la profondeur de la confusion qui y existe, a porté sur les effets de la découverte du champ de gaz de Lacq, dans le Sud-ouest de la France... Il n'y a rien dans la notion originelle de pôle de croissance qui suggère que l'exploitation du gaz de Lacq devait attirer la croissance à cet endroit là, car cette notion prétend seulement que le champ de gaz entraînera une croissance dans l'économie (sans référence à un espace topographique). Il se trouve qu'il existe des économies externes plus grandes (associées à des agglomérations) dans d'autres endroits en France et en Europe et, à cause de cela, le gaz est transporté dans ces endroits. Il y a certainement eu crois(18)

crois(18) op. cit., pp. 5-6.

sance mais pas dans le Sud-ouest de la France » (19).

L'analyse de Darwent montre clairement que, par définition, il n'y a pas d'industries « motrices » dont les effets sont localisés dans l'espace africain. La réalité de l'économie internationale est telle que les industries « motrices » — c'est-à-dire les industries qui sont grandes, créatives, et fortement reliées aux autres secteurs de l'économie — relèvent précisément de types d'industries qui ne sont pas situées en Afrique. (Tout au plus des filiales des sociétés multinationales en croissance rapide sont implantées dans les pays sous-développés, mais les sièges et le contrôle des décisions et des profits restent aux mains des dirigeants exécutifs de la société) (20).

De plus la stratégie d'industrialisation acceptée par les gouvernements de la plupart des pays en voie de développement — substitution à l'importation — ne contribue pas à changer cette situation. Le processus de la substitution à l'importation est basé sur trois éléments :

1) une structure de la demande importée des pays plus développés et dépendant d'une structure de distribution très inégale du revenu.

2) la production de produits de demande finale, pour lesquels les effets des liaisons locaux sont tout au plus horizontaux. Les liaisons verticales sont établies avec des firmes qui sont toujours situées en dehors de l'espace africain.

3) la dépendance technologique à l'égard des pays développés pour les matériaux de production (c'est-à-dire produits chimiques), les procédés et procédures, les machines et les techniques de gestion.

Le premier procédé est adéquatement décrit dans l'abondante littérature sur la diffu(19)

diffu(19) p. 8.

(20) F. Frôbel, J. Heinrichs, 0. Kreye, O. Sunkel, Internationalisierung von Kapital und Arbeitskraft, Starnberg, Allemagne de l'Ouest, The Marx Planck Institut, 1973. (Traduit de l'allemand en anglais par B. Stuckey).

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sion de l'innovation et de son rôle dans l'évolution sociale et culturelle des pays en voie de développement — l'introduction d'une société de consommation moderne dans le Tiers monde (21). Les «élites modernes» formées en Occident jouent le rôle d'« innovateurs » et servent de lien principal et de courroie de transmission entre les pays industrialisés et les nations nominalement indépendantes de la périphérie. Le second point a été illustré ci-dessus par l'exemple de Lacq en hrance. C'est-à-dire, même si une industrie « motrice » est implantée dans un pays du Tiers monde — et l'exploitation des minéraux est un exemple spécialement approprié — il ne s'ensuit pas que les effets de l'industrie se polariseront dans l'espace africain. En fait, à cause de la dominance historique des nations développées et de la structure plus récente de sociétés internationalisées, on peut juste s'attendre à ce que le contraire se produise.

En troisième lieu, nous en venons à la question de la dépendance technologique (22). Historiquement, en Angleterre par exemple, les individus qui inventèrent les machines étaient des artisans. Il y avait un rapport de symbiose fondamental entre le travail et la techologie. Aucun grand perfectionnement technique n'était nécessaire au moment où le processus de développement commença. Le niveau culturel de la société et des élites en Angleterre au moment où elle s'industrialisait était plus bas que celui des pays africains d'aujourd'hui. Actuellement, les économies modernes avancées se sont engagées dans une phase entièrement nouvelle de la division sociale du travail, où l'invention intervient en dehors — dans les Universités ou instituts de recherche — du groupe qui utilisera la technologie. C'est ce système qui a été imposé à la plupart des gouvernements des pays en voie de développement et accepté

(21 ) Voir en particulier les travaux de Moïse Ikonicoff publiés par TI.E.D.E.S. Paris.

(22) Pour la formulation d'une autre solution, voir C. Bettelheim, Révolution Culturelle et Organisation Industrielle en Chine, Paris, Maspero, 1973.

par eux, produisant de ce fait un écart énorme entre la capacité d'invention et le type de technologie en usage. Ainsi la dépendance économique est renforcée par un nouveau système de dépendance technique et scientifique, dans lequel la périphérie participant au système capitaliste mondial ne choisit même pas sa technologie, et ne peut pas limiter ou empêcher certains types de développement.

Tout au long de l'histoire du développement capitaliste dans les pays occidentaux il y a eu une cohésion fondamentale, un rapport entre les structures techniques et sociales de la société. La participation et l'éducation allaient relativement de pair avec les processus techniques et économiques. Pour les pays en voie de développement actuels, cependant, les stratégies de développement courantes définissent un processus, non pas d'évolution d'une société en tant qu'unité, mais plutôt une politique de substitution et de remplacement global de ce qui existe, par ce qui est importé — culturellement et techniquement — des économies modernes et avancées.

LE MODELE CENTRE-PERIPHERIE

Finalement Darwent nous conduit à une discussion du modèle centre-périphérie « axé sur l'incidence spatiale de la croissance en tant que reliée aux étapes du développement national » (23). Friedman a formulé un modèle global d'ensemble du développement à l'échelle mondiale, dans lequel c'est le processus historique qui est important-la domination des pays développés sur les économies du Tiers monde.

Le schéma est élaboré en caractérisant l'économie spatiale internationale comme l'interaction de quatre processus: 1) l'apparition et le flux des innovations, 2) les mouvements des personnes-migrations, 3) les flux financement et investissements, et 4) les flux du pouvoir de décision.

(23) Darwent, op. cit., p. 22.

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barbara stuckey l'analyse spatiale

et le développement économique

Figure 2 Un modèle pour l'étude de l'urbanisation

dcmk

C — Zones centrales P — Zones périphériques

Processus d'urbanisation essentiels

e — Innovations naissantes d — Diffusion des innovations c — Contrôle des décisions m — Migration des populations k — Investissement

Structures spatiales de base

SC — Socio-culturelles

OP — Organisation du pouvoir

S — Peuplement

EA — Activité économique

Structures d'intégration principales

SOM — Organisation spatiale de la modernisation (SC+ OP) SOE — Organisation spatiale de l'économie (S+ EA)

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et le développement économique

Les auteurs du modèle, cependant, ont commis une grave erreur dans leur analyse, et de ce fait le modèle centre-périphérie a perdu sa valeur potentielle. Ne réalisant pas la pleine signification de la domination - à savoir que le statut de la valeur-travail à l'intérieur des formations sociales des pays en voie de développement n'est pas déterminé par les rapports de production dans ces sociétés, mais par les rapports de production dans les pays industrialisés—et ignorant l'existence de l'échange inégal — le transfert de valeur, à travers l'échange de marchandises et d'investissement étranger, du Tiers monde vers les pays métropolitains — les auteurs, en dépit du fait qu'ils admettent la domination, ont supposé que les problèmes des pays dépendants pourraient être compris par l'analyse des phénomènes qui se produisent à l'intérieur de leurs frontières géographiques. Mais les flux d'innovations, d'investissements et le pouvoir de décision sont entièrement sous contrôle international et étranger. Le mouvement des personnes — la mobilité de la maind'oeuvre—se limite par ailleurs presque entièrement au niveau national, ou au plus à un niveau continental, comme c'est le cas de l'Afrique (24).

Il n'y a aucun marché international du travail effectif entre le centre et la périphérie. Cette absence de mobilité de la main-d'oeuvre au sein de l'ensemble du système, alliée à l'inexistence d'un système urbain élaboré en

Afrique est la cause de l'immigration en champignon vers les grandes cités côtières. L'appauvrissement des zones rurales est simplement transféré et transformé en chômage et sousemploi dans les villes côtières (25).

Les réserves de main-d'oeuvre à bas salaires se déplacent ainsi vers les zones centrales d'Europe et des Etats-Unis, mais non en leur sein. Mais c'est précisément la mobilité de la main-d'oeuvre qui, dans le modèle de Perloff, devait fournir le mécanisme d'une égalisation éventuelle des salaires entre régions du système. Si le système capitaliste devait fonctionner selon ses propres règles - ainsi qu'il est postulé dans la théorie — un marché international du travail correspondant aux marchés internationaux des moyens financiers et des marchandises serait nécessaire.

Au lieu de cela, l'absence de mouvements internationaux de main-d'oeuvre et l'incorporation d'une agriculture à faible productivité au sein des marchés mondiaux sont devenus les mécanismes par lesquels les bas niveaux de salaires sont maintenus dans le Tiers monde. Bien plus, comme nous l'avons souligné cidessus dans notre discussion de l'échange inégal, l'absence de migration internationale anéantit les espoirs d'une égalisation éventuelle du revenu par tête entre les régions mondiales par le biais de l'expansion de l'économie capitaliste mondiale.

(Traduit de l'anglais)

(24) Friedman, op. cit.

(25) Voir Samir Amin, « Migrations Contemporaines en Afrique de l'Ouest», Dakar, IDEP/ET/CS/ 2347-47, Septembre 1972. Une quantité considérable d'ouvrages portent sur les villes en Afrique, mais ils se limitent essentiellement à une sociologie et une démographie descriptives. En fait aucun travail n'a porté sur l'analyse du rôle des villes africaines dans l'économie internationale, bien que les spécialistes en planification spatiale aient fait quelques analyses nationales. Pour cela voir : E. Soja, The Geography of Modernization in Kenya, Syracuse, N.Y. : Syracuse University Press, 1968.'

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GENESE DE L'INTERET POUR LES INEGALITES REGIONALES ET LA PLANIFICATION REGIONALE EN AFRIQUE

Trois raisons distinctes fondamentales peuvent être données pour expliquer pourquoi différents pays africains ont eu recours à la planification nationale, comme moyen de suppression des inégalités régionales.

La première de ces raisons, la plus importante peut-être, est ce que nous pourrons appeler la motivation politique.

Exemples :

a) des révoltes dans des régions attardées (cas du Soudan du Sud, par exemple), mettent en lumière sur le plan national les injustices régionales et imposent des politiques de décentralisation, tant du pouvoir politique officiel que de l'activité économique, destinées à apaiser les régions attardées.

b) des événements politiques (rebellions de l'armée, par exemple) peuvent modifier la représentation régionale de ceux qui disposent du pouvoir politique effectif dans le sens d'une représentation plus grande des populations des régions attardées, ce qui peut encore entraîner une décentralisation économique.

La seconde raison à la base des tentatives de planification régionale peut résider dans la pression exercée par des institutions qui octroient des aides (Banque Mondiale, Fondation

Ford, F.M.I. etc) et/ou par les gouvernements, lesquels peuvent exiger des plans régionaux comme preuve « du droit à l'aide » (indication qu'un pays envisage avec sérieux de résoudre ses « problèmes fondamentaux »), de même que les plans nationaux constituaient ordinairement ce genre de preuve.

La troisième raison, qui est peut être beaucoup moins viciée, est liée à la remarque (à laquelle nous adhérons) que la planification globale (nationale) telle qu'elle est actuellement pratiquée dans différents pays africains, n'a pas permis d'obtenir des résultats très positifs. La réponse à cette remarque (réponse qui nous semble sujette à caution) est que les gouvernements africains devraient recourir à la planification régionale, soit comme substitut de la planification nationale, soit (plus souvent) en parallèle avec elle. Dans la meilleure formulation de cette opinion, la planification régionale doit « s'attacher à une répartition géographique adéquate sur le plan de la création d'impulsions et d'effets de propagation qui font que les projets de développement peuvent toucher des régions plus vastes (que ce ne fut le cas dans le cadre de la planification nationale » (1).

(1) Tormod Hermansen, Growth Pôles and Growth Centers in National and Régional Development — A synthetical Approach (United Nations Research Institute for Social Development) UNRISD/69/C.26, 1969 p. 28.

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La question que ne posent pas les défenseurs de la planification régionale, substitut de la planification nationale, est de savoir :

1) pourquoi les plans ont échoué ?

2) à quel type de plans appartenaient-ils ? ou

3) plus fondamentalement, compte tenu du fait que la quasi-totalité des pays africains sont complètement extravertis, peut-on raisonnablement espérer que les plans seront effectifs ?

Or, toutes ces tentatives de solution des inégalités régionales (indépendamment des raisons qui motivent ces tentatives) doivent partir d'une compréhension des raisons du retard de certaines régions. Nous pouvons tenter ici de présenter une liste (qui ne sera pas nécessairement exhaustive) des raisons que donnent le plus souvent les responsables des politiques en Afrique pour expliquer l'existence d'inégalités régionales.

1) les régions attardées sont en retard parce qu'elles sont éloignées et inaccessibles (ce qui amène à se demander : éloignées de quoi ? inaccessibles à quoi ? ).

2) ces régions n'ont pas de ressources naturelles (ressources naturelles pour quoi ? définies de quelle manière ? ).

3) il n'y existe pas de centres (centres pour quoi ? remplissant quelles fonctions ? ).

4) elles n'ont pas d'infrastructure de base, d'électricité, de réseau de transport, (transports de quelle sorte? accomplissant quelles fonctions? ).

5) elles n'ont pas d'industries (industries de quel type ? produisant quels types de biens? comment? pour qui ? etc).

De ces explications concernant le fait des inégalités régionales, se dégagent des « politiques » applicables aux régions attardées. Voici encore quelques exemples.

1 ) y créer des pôles de croissance ;

2) y créer des centres ;

3) les doter de l'infrastructure de base ;

4) les doter de réseaux de transport (normalement des routes de desserte) ;

5) et quelquefois la liste des moyens devient très longue — y créer des « points de croissance » de premier ou de second ordre, avec des centres pour les techniques agricoles modernes, engrais, pesticides, semences, bureaux de la Banque de Développement Agricole, centres coopératifs, ateliers de réparations mécaniques, etc. ad. nauseam.

Il s'agit donc, nous le voyons, d'explications simplistes, les disparités régionales entraînant des politiques simplistes qui, l'expérience l'a montré, sont complètement inaptes à atteindre le but proposé de développement régional équilibré. Pour expliquer l'échec de ces politiques, on dispose d'explications toutes faites :

1) l'absence de volonté politique de mettre en oeuvre effectivement les politiques régionales avec le sérieux exigé ;

2) l'absence d'institutions adéquates et d'un nombre adéquat de ces institutions pour la mise en oeuvre de ces politiques ;

3) le nombre insuffisant de planificateurs régionaux et autres « experts » ;

4) le manque de coordination entre les différentes politiques de développement régional, etc. ;

Toutefois, dire que les explications concernant l'existence d'inégalités régionales et les politiques recommandées pour les résoudre sont simplistes, ne revient pas à dire qu'elles n'ont pas de base théorique. En fait, nous affirmons que c'est la conscience même qu'ont les responsables des politiques régionales (soit profonde, soit plus probablement superficielle) d'un certain ensemble de théories, stratégies spatiales etc. (conçues pour les pays métropolitains avancés) qui conditionne: 1) leur perception des causes des inégalités régionales ainsi que, 2) les politiques recommandées pour les résoudre. Il n'est guère surprenant, par conséquent, que l'un des diagnostics possibles du problème des régions attardées puisse être l'absence de centres, avec comme solution la création de cen26

cen26


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très. Ce qui est surprenant c'est l'incapacité de ces responsables politiques de reconnaître que le modèle dit des centres de Christaller ne fait que décrire le processus de l'émergence des centres urbains en Europe — et ne comporte pas de recommandations — et que, en tout cas, les centres ne conviennent pas à des économies pour lesquelles le commerce local, inter/intrarégional est moins important que le commerce avec des centres métropolitains éloignés (le problème des espaces contigus comparés aux espaces non contigus). Il n'est pas surprenant, non plus, que l'on mette tant l'accent sur les transports puisque, dans la plupart des théories spatiales, l'espace n'est que la distance géographique— mesurée par les frais de transport (2). Ainsi l'éloignement, la commodité d'accès (et par extension les perspectives de développement) peuvent être considérés comme une fonction simple de l'existence d'un bon réseau de transport.

Toutefois, pour la stratégie des « pôles de croissance», il ne faudra rien moins qu'une critique complète pour arracher les responsables politiques africains à la fascination qu'elle exerce sur eux (en tant que stratégie de planification régionale).

STRATEGIE DES POLES DE CROISSANCE, DES CENTRES DE CROISSANCE, CRITIQUE

Tout d'abord, suivant en cela l'excellente étude du concept de pôle de croissance effectuée par Darwent, nous soulignons que dans l'exposé original de la théorie des pôles de croissance (Perroux), le pôle de croissance se définit par rapport à un espace économique abstrait. Un pôle de croissance est une entreprise, une industrie ou des groupes d'entreprises et d'industries caractérisés par :

a) le dynamisme, c'est-à-dire que c'est au sein des pôles innovateurs que sont lancées dans

une économie donnée, la croissance et la transformation ;

b) la dominance (3) ;

c) de grandes dimensions et un taux de croissance élevé.

Dans l'exposé original, l'accent est donc mis sur les liaisons inter-industrielles classiques entre les pôles et les entreprises dépendantes (satellites), sans aucune référence à l'espace géographique, comme moyens de transmettre les impulsions de croissance des pôles au reste de l'économie. Les extensions ultérieures de la notion de pôle de croissance dans l'espace géographique sont remarquables pour leur incapacité flagrante à combler l'écart entre les pôles (définis spatialement) et les pôles et/ou centres, entités géographiquement identifiables. Cela ne doit cependant pas nous empêcher d'examiner dans le détail le sens des stratégies des pôles de croissance/centres de croissance, lorsqu'elles sont effectivement appliquées.

Alors que semble-t-il, la stratégie des pôles de croissance/centres de croissance laisserait supposer la concentration, il apparaît qu'elle peut être utilisée pour justifier presque tous les types d'organisation spatiale régionale de l'activité économique — du déséquilibre spatial extrême à l'équilibre spatial plus ou moins grand. Ce fait sera plus ou moins mis en évidence lorsque nous examinerons les trois différentes variantes de la stratégie des pôles (4) pour essayer de prédire leurs effets probables en termes de l'organisation de l'activité économique dans l'espace géographique et de la répartition des avantages économiques entre différents groupements

(2) Voir M. Dowidar, Concepts : From Mode of Production to the «Région» IDEP/ET/CS 2461-13, p. 16 (document présenté au Séminaire de l'IDEP sur la Planification Régionale, Ibadan, 1973).

(3) La dominance se définit comme suit :

soit I et J des firmes ou industries. Soit Xij la production de I absorbée comme input par J, X : la production totale de I, donc si :

Xij Xij

Xi Xj

On dit que I est dominant et J dépendant'

(4) Hermansen, op. cit. distingue les mêmes variantes de la « Stratégie des Pôles ».

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socio-économiques et/ou régions. A proprement parler, l'examen ci-dessous des trois variantes de la stratégie des pôles suppose le régime politico-économique suivant :

a) nous avons arraire à une économie d'entreprises privées ou une économie mixte, d'entreprises privées et publiques ;

b) les responsables des politiques peuvent provoquer et provoquent en fait des changements de localisation (en supposant que les décisions d'implantation « spontanées » prises par les directeurs d'usines s'écartent effectivement de ce que les responsables des politiques considéraient comme étant l'optimum) grâce à des subventions, une fiscalité discriminatoire et/ou « la persuasion morale » ;

c) une fois les décisions optimales d'implantation atteintes, les responsables des politiques laissent les directeurs d'usine libres d'acheter leurs facteurs de production (y compris la main-d'oeuvre) à n'importe quelle source, de produire n'importe quelles quantités et de vendre à quelque prix que ce soit pour maximiser leurs profits ;

d) le mouvement de la main-d'oeuvre d'une région à l'autre n'est aucunement limité ;

e) l'économie est « fermée » c'est-à-dire qu'il s'agit d'une économie dans laquelle l'impact des pôles de croissance peut être contenu au sein des frontières nationales.

On notera que ces hypothèses ne sont rien d'autre qu'un énoncé explicite de l'hypothèse implicite sous-jacente à la plupart des théories élaborées sur les pôles de croissance. Nous allons commenter, plus tard, de façon appronfondie l'hypothèse (e).

Dans une perspective strictement nationale, la stratégie des pôles de croissance peut impliquer (et implique en général) la concentration des efforts de développement national (sous forme de regroupements d'activités sans rapport entre elles ou de regroupement d'une firme ou d'une industrie motrice avec des firmes connexes), sur un ou deux pôles géographiques. Il n'est toutefois pas nécessaire de s'attacher activement à la stratégie, c'est-à-dire

qu'il peut s'agir d'une politique passive ou « de non-intervention » consistant à ne rien faire pour neutraliser les forces spontanées entraînant la concentration géographique. L'explication de cette variante de la stratégie des pôles de croissance est directement empruntée à Hirschman (5) : en admettant comme seul critère d'affectation des ressources un taux de croissance élevé, l'affectation optimale des ressources impose (comme condition nécessaire) la concentration des ressources limitées (capital, esprit d'entreprise, etc.) dans les secteurs/régions géographiques où les rendements sont les plus élevés, ces rendements supérieurs résultant d'économies d'échelle ou d'économies d'agglomération. Parmi les conditions nécessaires et suffisantes figureraient alors cette concentration plus l'utilisation d'instruments de politique monétaire et fiscale (si nécessaire) en vue de s'assurer que les profits reviennent à (aux) l'agent (agents) économique (s) (capitalistes, main-d'oeuvre ou secteur public) dont la propension marginale à épargner est la plus élevée. La thèse, selon laquelle la concentration entrafne nécessairement une croissance plus élevée, peut être contestée sur le plan tant théorique qu'empirique (notamment si l'on se place dans une perspective à long terme). De façon plus fondamentale, nous affirmons catégoriquement que l'on ne peut réduire le développement à de simples accroissements ridicules de la production de biens et services. Dans ces circonstances, nous demandons à quel prix il faut payer la concentration économique.

Malgré l'optimisme d'Hirschman qui pense que la croissance des pôles nationaux entraînera d'une façon ou d'une autre une « propagation » de la croissance à la périphérie environnante, les faits empiriques semblent indiquer que les effets dit de « remoux » des pôles ont tendance à dominer à long terme. Les périphéries se caractérisent généralement par le fait qu'elles contribuent plus aux pôles de croissance que l'inverse. Cette contribution prend la forme de capitaux

(5) Albert Hirschman ; The Strategy of Economie Development, Yale University Press, New Haven, 1958.

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de la périphérie vers le centre en quête de rendements supérieurs, de migrations sélectives des jeunes et des individus les plus qualifiés vers les pôles de croissance agricoles ou urbains, etc. Le lecteur est renvoyé au document de Samir Amin, Migrations Contemporaines en Afrique de l'Ouest (6), où il montre de façon très convaincante l'ampleur considérable des coûts (pour les régions d'émigration) ou des çgains (pour les régions d'accueil) résultant simplement des effets de migration de main-d'oeuvre de la stratégie des pôles de croissance, appliquée sciemment ou autrement. De plus, comme le souligne Friedman (7), historiquement, on constate l'absence marquée des rendements décroissant, (d'échelle ou d'agglomération) dans les centres de croissance ; on ne peut donc même pas prétendre, en toute conscience, que tout ce que les périphéries doivent faire c'est d'attendre (dans le cours régulier de l'histoire) d'être à leur tour le centre de l'effort de développement concentré.

Supposons donc que, en Afrique, les régions présentant le meilleur potentiel de développement « prouvé » (c'est-à-dire les régions les plus aptes à être choisies pour des efforts de développement concentré) se trouvent sur la bordure côtière — ce qui est invariablement le cas. Selon cet auteur, donc, il ne semblerait aucunement exagéré de dire que la stratégie de pôles de croissance nationaux justifie la mise en valeur de l'arrière-pays non côtier à la recherche d'une croissance rapide illusoire.

La seconde variante de la stratégie des pôles de croissance est celle à laquelle on se réfère en général lorsqu'on parle de stratégie des pôles de croissance dans le contexte de problèmes de développement régional (8). Nous appe(6)

appe(6) Amin, Migrations Contemporaines en Afrique de l'Ouest IDEP/ET/CS/2347-47, 1972 Voir également Amin, Sous-Développement et Dépendance en Afrique Noire : leur origine historique et formes contemporaines. IDEP/REPRODUCTION/277, p. 25.

(7) John Friedman, Régional Economie Policy for Developing Areas IDEP/REPRODUCTION/241, p. 18.

(8) Voir par exemple P. Sayler et J. Livingstone, Régional Planning in Tanzania. Document présenté à

lerons cette variante, stratégie des pôles dans la perspective régionale. La logique de cette approche est assez simple (bien que pas simpliste) ; elle suppose que si la stratégie des pôles dans une perspective nationale accentue les inégalités régionales, on pourrait alors créer aussi bien d'autres pôles dans d'autres régions pour « contrebalancer » les pôles nationaux existants (9). Dans les pays plus avancés, le surpeuplement urbain, la pollution industrielle, etc., peuvent être évoqués comme des raisons supplémentaires ou des motifs de rechange de cette stratégie dénommée avec justesse « concentration décentralisée » (10). Il faut avouer qu'il est est facile de comprendre que l'on adopte la stratégie des pôles pour combattre les disparités régionales, même si son seul avantage est que chaque région (quelle que soit la façon dont elle est définie) peut se vanter de posséder son propre « pôle de croissance ». Mais nos sympathies ne devraient pas cacher les problèmes réels qu'implique une stratégie de ce genre.

Dans la pratique, la stratégie des pôles régionaux implique la création de pôles de croissance dans des régions où il n'existe aucun pôle de ce genre (stratégie des villes neuves) et/ou de dynamiser les villes possédant un potentiel suffisant, même latent, de pôle de croissance/centre de croissance. Cela implique le transfert dans les centres futurs, d'industries implantées dans des centres existants et/ou le détournement des investissements nouveaux des centres existants (où ils auraient normalement

la Conférence sur la Planification Urbaine et Régionale dans le Développement National, organisée sous l'égide de la Milton Obote Foundation et le Makerere Institute of Social Research, 2-9 Novembre 1969.

(9) L'argument peut être et a été présenté sous une forme plus positive — voir Hermansen dans note 1. Pour l'auteur toutefois, cela revient au même.

(10) C'est la conviction de l'auteur que bien que cet argument puisse être totalement valable pour des pays plus avancés où l'urbanisation est plus poussée, il perd de sa force dans le contexte africain. Peu de pays africains ont des complexes industriels/urbains d'une étendue telle qu'ils permettent l'utilisation des coûts sociaux et économiques d'une expansion ultérieure comme argument pour justifier la décentralisation.

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été affectés) au moyen de subventions, stimulants fiscaux, de la contrainte, etc. Sur le plan pratique, nous notons que puisque la plupart des centres urbains africains existants n'ont pas, à proprement parler, d'activité industrielle débordante, il est très peu probable que le détournement d'industries de ces centres vers les centres futurs suffise à créer des pôles de croissance ou des centres de croissance. A cet égard, il nous faut seulement noter qu'une seule industrie ou même de petits groupes d'industries (notamment si elles sont sans lien entre elles) ne constituent pas et ne peuvent pas constituer des pôles de croissance (11).

Un des problèmes majeurs en ce qui concerne la stratégie des pôles de croissance, solution du problème des inégalités régionales, résulte de l'hypothèse implicite que l'on fait en général que, parce qu'un pôle de croissance est implanté dans une région donnée, son influence s'étendra nécessairement à la région. Cette hypothèse est encore plus difficile à admettre lorsque le pôle de croissance a pour base une industrie à forte utilisation de capital et lorsqu'elle n'est pas intégrée dans l'économie régionale (ce qu'elle ne sera très probablement pas, étant une création artificielle). En disant que l'industrie n'est pas intégrée dans l'économie régionale, nous voulons évidemment dire que l'industrie n'aurait aucune liaison en amont ou en aval avec d'autres entreprises ou industries situées dans la région. L'argument de Darwent (*) (bien construit pour la notion de pôle de croissance complexe industriel aspatial) s'appliquerait avec une force égale pour les pôles de croissance ou les centres de croissance spatialement définis (à moins que nous ne voulions supposer, comme nous l'avons fait pour l'économie nationale, que les économies régionales sont, elles aussi, « fermées »). Après

tout, les « économies d'enclaves » sont plutôt un lieu commun en Afrique.

Nous pouvons ajouter un autre problème à cette liste (qui n'est pas nécessairement exhaustive) de problèmes résultant de l'application de la stratégie des pôles de croissance comme solution des inégalités régionales. Ce problème porte (comme l'ont souligné Saylor et Livingstone dans leur document sur la stratégie des pôles régionaux en Tanzanie) (12) sur la notion même de « justice » que les pôles de croissance régionaux sont supposés réaliser. Evidemment, la justice régionale pourrait vouloir dire a) l'élévation des niveaux de revenu des groupes les plus désavantagés des régions attardées ou b) l'élévation des revenus moyens dans ces régions. Si c'est la première forme de justice que nous voulons réaliser, il n'est pas évident alors que le fait simplement de doter ces régions de pôles de croissance propres (en supposant même que ces pôles de croissance feront ressentir leurs effets dans ces régions) nous permettra de nous rapprocher davantage de l'objectif. En fait le contraire est vrai, à savoir, que les- pôles de croissance régionaux entraîneront une détérioration de la situation de ces groupes. Tous les pôles de croissance'(régionaux ou nationaux) ont, après tout, leurs propres périphéries. Corollairement (et nous empruntons ici à Darwent) ce qui dans une perspective nationale est décentralisation est après tout centralisation dans la perspective régionale (13). Sous cet angle, il est difficile de ne pas conclure que la stratégie des pôles régionaux, à la différence de la stratégie des pôles nationaux n'est guère qu'une tentative de modifier l'explication en passant d'une base géographique (côtes

(11) Sayler et Livingstone, op. cit. p. 12.

(*) Cet argument, simplement formulé, est que rien dans le concept de pôle de croissance ne suggère que la création d'un pôle de croissance dans un lieu donné attirera nécessairement la croissance dans ce lieu.

(12) Ibid. p. 15.

(13) D. F. Darwent, Growth policy and growth centers in original planning, vol. I, 1969, p. 19. Dans les termes mêmes de Darwent : « Il est évident qu'une décentralisation concentrée à grande échelle (de Paris aux métropoles par exemple) devient purement « centralisation » si l'on considère la région plus petite entourant une métropole particulière et ainsi de suite ».

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— intérieur) à une base strictement urbaine — rurale recoupant les frontières géographiques.

Alors que la plupart des discussions sur la stratégie des pôles est centrée sur les deux premières perspectives (c'est-à-dire, la perspective régionale et la perspective nationale) il existe une troisième variante, la perspective locale qui mérite d'être examinée. L'objectif de cette stratégie est apparemment sans ambition. Elle est centrée sur le développement rural, la stratégie consistant à créer un système modeste de centres offrant à la population rurale dispersée les facilités essentielles de commercialisation et des services privés et publics » (14).

De l'aveu général, la notion de « pôles de crois' ance » n'évoque pas une stratégie aussi peu fascinante ; au lieu d'avoir pour but l'établissement de « grandes entreprises ou industries propulsives avec leurs satellites et/ou des regroupements d'activités industrielles», cette stratégie, tout au plus, est essentiellement passive et axée uniquement sur la fourniture des installations et services de base. En eux-mêmes, ces « pôles de croissance ruraux » ne font évidemment pas démarrer la croissance, ils facilitent simplement le développement agricole rural lorsqu'il existe un potentiel, en assurant des « ponts spatiaux » aux villages ruraux isolés. Ces pôles étant modestes (comparativement aux pôles régionaux ou nationaux) une nation peut se permettre d'en avoir en plus grand nombre. Toutefois, dotés d'attraits, les pôles de croissance ruraux deviennent des « points de croissance » de premier et de second ordre, si l'on veut, engagés dans la production, la manutention, le traitement et la distribution de produits agricoles dans le district, des centres majeurs d'industries rurales et artisanales, des centres de desserte des techniques agricoles modernes, engrais, pesticides, semences, nouvelles espèces de bétail ainsi que le siège du bureau du service du crédit agricole de la banque de développement agricole, d'un bureau de la coopérative, d'un entrepôt, d'un atelier de réparations mécaniques

pour la réparation des tracteurs, pompes, camions, véhicules, etc, etc. (15). Dans un document sur l'urbanisation et la stratégie des pôles de croissance en vue du développement régional, par exemple, l'auteur n'identifie pas moins de 39 « points de croissance » de ce genre ainsi qu'un nombre non précisé de centres de services de développement rural (de rang inférieur, hiérarchiquement, par rapport aux « points de croissance »), comme constituant la base prévue de la stratégie des pôles au Ghana (16). Ecrivant en 1972, l'auteur n'a pas pu dire les progrès réalisés dans la création et/ou la dynamisation des points de croissance, mais il note cependant qu'en 1970, un centre de services de développement rural, le Dr. Paul Isert Rural Development Service Center — projet conjoint du Ghana/C.E.A./Danemark — était en cours de mise en place.

Nous pouvons demander quels coûts a impliqué la fourniture de ces installations rurales, etc., (et je pense que ce serait légitime d'autant qu'il a fallu pas moins de trois institutions et/ou gouvernements pour concevoir et exécuter le seul centre de développement rural du Ghana). L'objet de ce document, toutefois, n'est pas de savoir s'il faut ou ne faut pas assurer aux communautés rurales isolées les services de base, ou, aussi bien, s'il faut ou ne faut pas créer, à un certain stade du processus de développement d'un pays, des points de croissance, des pôles de croissance régionaux et/ou nationaux. L'argument que nous cherchons à avancer est que 1)même dans leur application générale et 2) sans parler des particularités du contexte africain, les stratégies des pôles de croissances ne remplacent que médiocrement une stratégie spatiale de développement national bien articulée.

(14) Hermansen, op. cit., p. 30.

(15) Voir, par exemple, C.G.K. Kudiabor, Urbanization and Growth Pôle Strategy for Régional Development in Ghana, document présenté à la Conférence sur la Planification Régionale et le Développement National an Afrique, 19-25 Mars 1972, Université d'Ibadan, Nigeria.

(16) Ibid. p. 6.

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de planification régionale

Dans la plupart des discussions sur la stratégie des pôles de croissance, comme dans les modèles keynésiens de croissance par exemple, on suppose implicitement qu'on a affaire à une économie fermée c'est-à-dire une économie dans laquelle la plupart des effets bénéfiques des pôles de croissance peuvent être contenus au sein des frontières nationales. Bien que cette hypothèse soit soutenable pour certaines économies centrales avancées, un examen même rapide des caractéristiques dominantes des économies africaines suffit à ôter à cette hypothèse tout son sens.

Comme on le reconnaît généralement, « le concept de pôle de croissance a un attrait intuitif et émotif puissant » (17). Mais dans notre précipitation à le mettre en oeuvre dans le contexte africain, il ne faudrait pas oublier que l'on prétend que c'est une théorie « formulée à un tel niveau d'abstraction qu'elle se prête à des généralisations faciles » (18). On ne peut pas définir une voie et un moyen de solution d'un problème en faisant abstraction de la nature du problème lui-même. Car ces tentatives d'emprunt et d'application brutale des théories spatiales élaborées pour les pays métropolitains avancés laissent en fait supposer que nous n'avons pas pu saisir correctement la nature des disparités régionales en Afrique ce qui, par extension, nous amène à ne pas saisir ce qui la distingue de celle qui caractérise les pays capitalistes plus avancés.

LE PROBLEME DES REGIONS ATTARDEES EN AFRIQUE: AUTRE PERSPECTIVE POSSIBLE

Nous partons du fait que l'émergence des « régions » telles que nous les connaissons aujourd'hui et des inégalités régionales en Afrique est liée à l'intégration des sociétés africaines dans le système capitaliste mondial. Ce n'est pas là nier l'existence d'inégalités régionales en Afrique avant l'époque de la pénétra(17)

pénétra(17) F. Darwent, op. cit. p. 5.

(18) Hermansen, op. cit., p. 27.

tion capitaliste. Nous concédons qu'alors, comme maintenant, le développement n'était pas nécessairement homogène spatialement. Dans la mesure où l'Afrique était formée de royaumes différents, d'unités tribales ayant des organisations sociales, politiques et économiques différentes, il existait des différences. Ce n'est pas nier non plus, l'existence de disparités régionales dans les centres métropolitains. Il est, après tout, dans la nature du capitalisme de se développer à travers une série de déséquilibrés en ce qui concerne 1) les différentes classes et groupes socio-économiques 2) le temps — sous la forme de cycles économiques 3) l'espace — la configuration régionale ou spatiale de l'activité économique.

Nous soutenons en fait que la forme particulière des inégalités régionales et des problèmes que rencontrent aujourd'hui les pays africains a son origine dans la périphérie capitaliste, fait que nous ne pouvons ignorer sans courir le risque de proposer des solutions simplistes au problème complexe que sont les disparités régionales en Afrique aujourd'hui.

En Afrique les régions, doivent être définies selon la nature et l'étendue de certaines zones en fonction de leur exposition à la pénétration capitaliste, la nature et l'étendue étant toutes deux déterminées par :

1) leur emplacement, les régions côtières étant plus exposées ;

2) la mesure dans laquelle l'environnement local se prête au développement de cultures commerciales exportables ;

3) la présence de ressources minérales et autres ressources minières d'accès facile.

De ces éléments se dégagent des « régions » telles que :

1) les régions côtières plus urbanisées ;

2) les régions exportatrices de cultures commerciales et de produits minéraux (qui, sur la base des revenus monétaires peuvent sembler mieux nanties, que d'autres régions mais qui, en fonction d'autres critères de mesure (par exem32

exem32


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dé planification régionale

pie la valeur nutritive de la ration alimentaire) peuvent être en fait plus mal loties ;

3) les régions exportatrices de denrées alimentaires principalement vers les régions urbaines et les régions exportatrice de cultures commerciales ;

4) les régions exportatrices de maind'oeuvre et les régions d'agriculture de subsistance.

Ces régions, donc, dans leur action réciproque, donnent sa complexité, à la structure spatiale d'une économie africaine typique, structure que nous décrivons ci-dessous.

On peut dire que l'Afrique de l'agriculture de subsistance est constituée de nombreux petits villages organisés au centre de « zones de commercialisation » peu éloignées (probablement pas plus de 15 à 25 kilomètres) des villages. Ces communautés de commercialisation constituent plus ou moins des îlots isolés d'autarcie. Tout ce qui existait comme commerce indigène dans la zone de marché (commerce qui pouvait déborder les frontières nationales, commerce lointain par exemple) a été laissé sousdéveloppé ou a été brisé à l'avènement du colonialisme (19). Les réseaux de transport modernes, qui devaient principalement servir de routes de desserte ou d'issues alternatives vers les cités côtières, n'ont guère contribué à l'intégration spatiale des régions d'agriculture de subsistance avec les autres régions similaires (20) ; ils ont superposé à cette structure spatiale les zones abritant les enclaves d'exportation (c'est-à-dire, les régions d'exportation de produits agricoles et miniers) qui entretiennent des liens commerciaux plus étroits avec les

(19) Samir Amin ; Sous-Développement et Dépendance en Afrique Noire : leur origine historique et leurs formes contemporaines, IDEP/REPRODUCTION/277, p. 24.

(20) Pour un développement de cet argument, voir Barbara Stuckey, Transportation and African Development : the land-locked countries. Document qui sera présenté au Séminaire de l'IDEP sur la Régionalisation de la Planification du Développement et la Planification Régionale, en Afrique. Ibadan, Nigeria 16 avril - 12 mai 1973.

centres métropolitains que les unes avec les autres comme entretiennent des relations avec les villes côtières qui abritent le secteur industriel moderne, ces cités ne servant que de courroie de transmission des biens destinés aux marchés outre-mer. Mais caractériser de façon générale l'économie sous-développée comme une économie composée « d'îlots isolés de développement économique, souvent tournés vers un marché outre-mer, séparés par une « mer » d'agriculture paysanne stagnante et autarcique » (21) serait farder les subtilités de la scène africaine. « L'isolement » des industries modernes et des secteurs d'exportation par rapport au reste de l'économie est plus apparent que réel : bien qu'il soit exact que ces secteurs (ou les régions les abritant) ne présenteront guère de liaisons « classiques » (c'est-à-dire ne vendront pas leur production aux autres secteurs ou régions ou n'absorberont pas la production de ces derniers), leur domination sur les autres régions est également une réalité. Il faut également admettre que la nature peu classique de cette liaison implique que l'expansion des secteurs industriels et des secteurs modernes d'exportation aura nécessairement un impact négatif sur les régions d'agriculture de subsistance, à l'exception mineure des zones agricoles non-exportatrices qui peuvent se développer autour de la capitale ou des « villes de premier ordre » ou, d'une manière linéaire, le long d'une voie ferrée ou d'une grande route menant à ces cités, lesquelles peuvent peut-être accroître leur production et la commercialisation de leur excédent agricole en réponse à l'expansion des secteurs d'exportation et des secteurs industriels modernes.

L'indépendance politique formelle n'a pas modifié le rôle joué par ces régions. En fait, le plus souvent, ces rôles (et les disparités régionales qui les accompagnent) ont été simplement intensifiés. La création d'industries de substituai)

substituai) Buchman, The Transformation of the Chinese Earth, Praeger Publishers, New-York, 1970, p. 251.

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tion d'importations (concentrées dans les régions côtières urbanisées où les conditions sont plus favorables) après l'indépendance politique (soit comme moyen de réduction de la pression sur la balance des paiements, soit comme résultat d'une politique dite d'industrialisation peu judicieuse) n'a eu d'autre effet que d'accentuer les inégalités entre régions, entre zones rurales et urbaines, etc. La raison pour laquelle des zones.autres que les zones urbaines dans lesquelles ces industries ont été implantées n'en aient pas tiré profit, s'explique par le fait que les effets de liaison de ces industries ne se réalisent pas dans les pays qui les abritent puisque a) les matières premières b) les inputs intermédiaires (semi-finis) et c) le matériel d'équipement utilisé dans le processus de production seront importés. Mais il est certain que les zones urbaines joueront un rôle de parasites par rapport au reste de l'économie, étant donné que leur dépendance vis-à-vis des autres zones pour la fourniture des devises nécessaires à l'importation de ces inputs ou pour la maind'oeuvre ne s'atténuera pas.

Une appréciation correcte du processus historique de la formation des « régions » et des inégalités régionales en Afrique 1) nous permet de définir le concept de « région » le plus applicable au contexte africain, c'est-à-dire un concept centré sur des régions définies par le rôle joué par chacune dans la production et la mobilisation d'un certain type de surplus, destiné aux centres métropolitains, 2) cette appréciation du concept adéquat de région nous permet de nous rendre compte plus clairement que toute tentative de changement de la structure spatiale ou régionale qui ne s'attaque pas aux rôles mêmes que jouent ces régions dans le contexte de leur intégration dans le système capitaliste mondial est vouée à l'échec dès le départ.

Il ne faut cependant pas interpréter cela comme signifiant qu'il faut ou que l'on peut trouver au niveau régional des politiques de lutte contre les problèmes régionaux. En fait, notre argumentation irait dans un sens tout à

fait contraire : s'attaquer aux problèmes régionaux (inégalités régionales) avec des mesures régionales c'est ignorer le fait décisif que le problème ne se pose pas au niveau de chaque région prise isolément— mais qu'il s'agit d'un problème d'intégration des différentes régions dans un système national qui doit être intraverti si a) l'intégration doit s'avérer profitable pour les régions concernées, et si b) l'intégration doit être un succès du point de vue de la nation dans son ensemble.

Ceci admis, à savoir que l'accent devrait être mis sur le système national, nous pouvons aussi affirmer que la question de l'implantation spatiale de l'activité économique n'est pas aussi critique qu'elle pourrait le sembler. A cet égard nous pouvons souligner que l'implantation spatiale de l'activité économique ne détermine pas le caractère, la nature ou le succès de l'effort de développement économique qui détermine la structure spatiale. L'histoire de l'évolution de l'espace en Afrique montre un fait qui doit être exposé en termes clairs pour étayer notre point de vue : ce fait qu'une stratégie de développement mue de l'extérieur conduira inévitablement à un système spatial caractérisé par un système de villes « de premier ordre » ou de préférence « rapaces », situées sur les côtes, à partir desquelles sera basé un réseau de transport dendritique. Ces villes rapaces ne joueront pas le rôle de «pôles de croissance », mais seulement celui de courroies de transmission contribuant à la paupérisation des régions rurales environnantes et à la marginalisation d'une grande tranche de la population ouvrière des nations concernées. En outre, toute tentative de modification de cette structure spatiale (sans modification de la stratégie de développement) serait vaine.

PLANIFICATION REGIONALE : CONTEXTE SUGGERE

Si nous admettons qu'il s'agit non pas de savoir comment implanter les industries afin de promouvoir le développement (et sa répartition équitable dans l'espace) mais plutôt de savoir

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quelle stratégie de développement entraînera la meilleure organisation spatiale de l'activité économique du point de vue de la société, l'accent devra alors être placé sur l'articulation des stratégies de développement national adéquates. Sans développer davantage, nous affirmons que des stratégies de ce genre existent. Mais, évidemment, les politiques économiques nationales ont un impact dans l'espace, impact qui (indépendamment du degré d'adéquation éventuel de la stratégie) peut ou non être homogène pour tous les espaces — qu'ils soient définis au niveau des régions, des communautés villageoises ou de ce que l'on veut. C'est un fait que nous admettons tous trop rapidement et trop volontiers.

Le rôle que nous imaginons pour la planification régionale ou, mieux, la décentralisation de l'élaboration et de l'exécution des plans nationaux est nécessairement étroit. Cette décentralisation 1 ) doit réduire la quantité de données, de connaissances empiriques et d'intuition qu'implique nécessairement la préparation et l'articulation du plan national, et 2) doit attirer les individus au niveau sous-national, pour les associer de façon active à la solution des problèmes posés par le développement de l'économie nationale à laquelle ils appartiennent.

(traduit de l'anglais)

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Dans ma tentative d'établir le rapport entre le « concept » de région et celui de mode de production, je me propose de procéder selon les étapes suivantes :

1 - du processus de production au concept de mode de production ;

2 - du concept de mode de production au mode de production capitaliste ;

3 - du développement du mode de production capitaliste à l'échelle mondiale et sa pénétration dans les sociétés pré-capitalistes africaines à la génération des disparités régionales dans ces sociétés ;

4 - à partir de tout ceci nous arrivons à la région : comment elle se définit dans le cadre de l'analyse traditionnelle de l'espace, la critique d'une telle définition, la définition alternative et partant ce qu'il faut entendre par « analyse régionale ».

I. La production est un processus de lutte collective entre l'homme et la nature. On pourrait la concevoir comme un rapport double entre l'homme et la nature, et en même temps entre l'homme et l'homme.

L'homme est le seul être qui s'oppose à la nature. Il en fait partie, mais il y est opposé. Et en tant qu'être, il a ses besoins qu'il ne peut satisfaire qu'en agissant sur les forces de la nature. Afin de satisfaire ses besoins, il accomplit un effort en direction de la nature.

Cet effort diffère de l'effort des autres êtres en ce sens qu'il est conscient : le travail. Il est conscient d'abord en ce sens que l'homme

(*) Texte d'une conférence pédagogique introductive faite à Ibadan (Nigeria) en avril 1972 ; traduit de l'anglais.

se rend compte de son opposition à la nature. Il est conscient ensuite en ce sens que l'homme est le seul être qui conçoive le résultat de son effort à l'avance (a priori), et qui adopte le moyen qui lui permet de réaliser ce résultat. (Dans ce sens, Aristote nous dit que l'homme est un animal planificateur).

Par le truchement de son effort conscient, son travail, l'homme obtient de la nature ce qui est nécessaire à la satisfaction de ses besoins qui changent et se développent sans cesse.

A un certain stade de son développement, l'homme invente ce qui lui permet d'augmenter la productivité de son travail : les outils, qui sont les prolongements de son pouvoir physique, et les instruments qui sont les moyens de production d'outils. (Dans ce sens, Franklin définit l'homme comme un animal fabricant d'outils). Ces instruments de travail diffèrent d'une activité à l'autre et, au sein d'une même activité, d'un stade à un autre.

L'homme les utilise à tranformer les forces de la nature, les objets de son travail, en produits adaptés à la satisfaction de ses besoins.

C'est ce processus de travail qui implique l'utilisation des instruments de travail, euxmêmes le produit d'un travail antérieur, pour transformer les objets du travail, qui constitue le processus de production : processus qui est le propre de l'homme, car il est le seul animal à produire des moyens de subsistance. Et il ne le fait pas une fois pour toutes, mais de façon continue, sa lutte contre la nature ne s'arrête pas, elle continue dans le temps, d'une période à l'autre. Il s'agit donc d'un processus de production.

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de mode de production à la région

Cette lutte contre la nature, l'homme ne la mène pas individuellement, mais collectivement, en société, car l'homme est un animal social. Il se réalise à travers les autres, en travaillant ensemble, en co-opérateur, chacun effectuant une part du travail spécial.

Ainsi le processus de production est constitué par le processus de travail social qui implique l'utilisation des instruments indispensables (quantitativement et qualitativement) du travail pour la transformation des forces de la nature, des objets du travail, en produits capables de satisfaire les besoins matériels et culturels des membres de la société.

Toutes les sociétés, à une période ou l'autre de leur histoire, se sont montrées capables de pousser plus loin ce processus en vue d'établir de meilleures conditions de vie sociale, c'est-à-dire capables de développement.

Les conditions de ce processus de production sont donc :

— la population active, ayant une certaine formation technique acquise grâce à l'accumulation des connaissances transmises de génération à génération par l'expérience pratique et l'éducation.;

— les instruments de travail.;

— les objets de travail.

Les instruments de travail et ses objets représentent tous les deux les « moyens de production » parmi lesquels figure la terre. Ce sont toujours des moyens de production d'un certain type, ce qui implique un certain niveau de réalisation technologique.

Et, aussi bien la population active, ayant une certaine formation technique, que les moyens de production, dont le type reflète un certain niveau de réalisation technologique, représentent ce qu'on appelle les forces productives de la société. Il va sans dire que la population active doit avoir la formation technique qui lui permette d'utiliser le type de moyens de production disponibles.

Mais le processus de production est un processus collectif. Entre les hommes engagés dans leur lutte sociale contre la nature, il existe des rapports de production. Ces rapports de production articulent les relations variables entre les hommes (relation sociale) par rapport aux moyens de production. La manifestation juridique de ce rapport est la propriété des moyens de production.

Ces rapports de production déterminent pour chaque individu ou pour chaque groupe ou classe son rôle dans le processus de production : utilisateur des moyens de production (producteur direct), ou simple décideur de politique, ou les deux, ou ni l'un ni l'autre, sa part du produit social qui résulte de la lutte collective contre la nature, et, par conséquent, la mesure dans laquelle ses besoins (quantitatifs et qualitatifs) seront satisfaits.

Ce sont là des conditions que le processus de production exige quelle que soit la société dont il s'agit. Mais, vues de cette manière, elles sont considérées dans l'abstrait, sans liaison avec la forme sociale que revêt leur union collective laquelle varie selon le développement de la société.

Comment pourrions-nous reconnaître cette forme sociale (ou ce qu'on pourrait appeler la forme d'organisation sociale) de ce processus de production ?

Premièrement, en déterminant le niveau de développement des forces productives ; c'està-dire en répondant aux deux questions :

— de quel type de population active disposons-nous et quel type de connaissances et de formation techniques a-t-elle ?

— avec quel type de moyens de production effectue-t-elle son travail : par exemple en cultivant la terre, quels instruments utiliset-elle?

Deuxièmement, en précisant quel genre de rapports de production il existe entre les membres de la société ; c'est-à-dire en répondant aux deux questions :

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de mode de production à la région

— qui possède les moyens de production (la terre, les instruments et les objets du travail) ? et comment, par conséquent, les autres en sont-ils privés ?

— quels sont les droits sur ces moyens que possède chaque individu ou chaque groupe ou classe? droit de lés utiliser directement à l'exclusion des autres ou de les mettre à la disposition des autres pour être utilisés par eux en échange d'une partie du produit ?

Troisièmement, en cherchant comment ce niveau. de développement des forces productives, associé au type de rapports de production existants donne à tout le processus du travail social une forme spécifique qui le différencie des autres formes ; c'est-à-dire en répondant aux quatre questions :

— quel type d'activité économique domine, et comment le processus de production est-il mené sur le plan social ? quel est le rôle de chaque membre ou groupe ou classe, dans le processus du travail social ?

— cette activité est-elle menée en vue de la satisfaction immédiate des besoins des producteurs directs ou en vue de l'échange ?

— comment le produit du processus de travail social est-il réparti entre les membres, les groupes ou les classes ? et notamment quel est le destin de cette partie du produit social qu'on pourrait appeler le surplus : ses formes, son appropriation, ses utilisations, etc. ?

— comment la continuité du processus de production et, partant, de la société, est-elle garantie dans le temps ? en d'autres termes, comment est assurée la reproduction sociale ?

La manière précise dont se posent ces questions nous donne la combinaison spécifique qu'on pourrait appeler un mode de production. Enoncée en termes simples, c'est la façon dont une certaine société organise son processus de travail social.

L'histoire de la société humaine a connu différents modes de production. Dans la Grèce antique, par exemple, on a le mode de production esclavagiste, où la terre, qui est à l'origine

un don de la nature, devient propriété foncière (avec différents types d'exploitations : grandes, petites et d'Etat), et le travail, qui est à l'origine l'action consciente de l'homme sur la nature, devient travail servile, l'esclave lui-même étant l'objet de droits de propriété. Si l'on prend l'histoire de l'Europe Occidentale depuis les IXème et XXème siècles, on peut distinguer deux modes de production principaux : le mode féodal et le mode capitaliste.

II. Dans le cadre de l'étude des inégalités régionales dans les pays africains, le mode de production capitaliste acquiert une importance particulière. Car c'est avec le développement d'un tel mode à l'échelle mondiale que ces inégalités sont apparues. Or les principales caractéristiques de ce mode sont :

— que les rapports de production reposent sur la propriété des moyens de production. Il y a donc, trois classes sociales principales : la classe capitaliste, celle des propriétaires fonciers et la classe ouvrière ;

— qu'il est une forme historique particulière de la production marchande, où l'industrie domine et l'agriculture devient elle-même une industrie;

— que l'objectif immédiat de la production, du point de vue de ceux qui prennent les décisions de production, est la maximisation du profit ;

— que toute l'économie fonctionne par le truchement du mécanisme du marché, c'està-dire le mécanisme des prix ;

— que c'est un mode de production de caractère international ;

Dans le processus de son développement, la production et la reproduction ont lieu autour de l'accumulation de capital, qui a comme source le surplus économique dégagé non seulement par le centre capitaliste mais aussi par les sociétés intégrées au marché capitaliste mondial.

Ce mode de production se développe à travers des inégalités :

— dans la répartition du revenu entre les différentes classes sociales,

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de mode de production à la région

— dans le temps : au cours des crises et récessions économiques,

— entre les différentes branches et secteurs de l'économie, et

— entre les régions, au sein de la société capitaliste avancée et de la société sous-développée intégrée.

III. Le processus du développement capitaliste à l'échelle mondiale est donc celui de l'intégration des sociétés précapitalistes, y compris les sociétés africaines.

Pour comprendre les inégalités régionales dans ces sociétés, il faut avoir une idée des modes de production qui ont dominé les sociétés africaines avant la pénétration capitaliste. Je me limiterai ici aux sociétés d'Afrique Occidentale, qui étaient essentiellement agricoles, mais dans lesquelles le commerce jouait un rôle crucial. Ici on peut distinguer trois types d'organisation de la production :

— l'organisation sociale fondée sur la communauté villageoise avec propriété communautaire de la terre (Nigeria de l'est par exemple).

— l'organisation sociale basée sur les petits agriculteurs qui produisaient en partie pour l'échange pendant la période du commerce africain avant la pénétration capitaliste (Nigeria de l'Ouest, par exemple).

— l'organisation de production pseudoféodale dans les royaumes et les grands empires. S'agissant du commerce dans les Etats du golfe de Guinée (donc en Nigeria le Kanen-Bomou et les royaumes haoussa), Oliver et Fage écrivent (dans « A Short History of Africa », p. 110) : la demande d'articles de luxe implique évidemment l'existence d'une classe aisée —celle-ci a été représentée en premier lieu en Afrique de l'Ouest par les Rois et leurs cours et les professions spécialisées — administrateurs, militaires, artistes, travailleurs en métaux, musiciens griots, etc., qu'ils ont pu entretenir du fait qu'ils contrôlaient l'excédent de richesse produit par leurs sujets. Cet excédent affluait dans chaque cour sous forme de tribut et ce sont sans doute les accumulations de tribut sous forme de

produits fort prisés qui ont rendu possible l'initiation du commerce international lorsque la demande extérieure s'est faite sentir». Nous avons donc là une organisation sociale sur une base de classe avec un niveau de développement des forces productives relativement élevé, ce qui permet la production d'un surplus considérable que la classe dominante s'est approprié et a utilisé en partie pour le commerce.

Ainsi, divers modes de production ont dominé dans les différentes parties des sociétés africaines à la veille de la pénétration de celles -ci par le mode de production capitaliste.

Il ne s'agit pas de traiter ici du processus de développement capitaliste à l'échelle mondiale, car le processus de la formation historique du sous-développement en tant que phénomène socio-économique représente toute l'histoire du développement et du sous-développement capitalistes. Pour cela on pourra se référer à l'analyse simple mais profonde de ce processus faite par Walter Rodney dans son livre How Europe Underdeveloped Africa (Tanzania Publishing House, Dar-es-Salaam, 1972), à l'analyse plus sophistiquée de ce processus que l'on trouve dans le livre de P. Baran Political Economy of Growth, publié pour la première fois en 1957, et aussi dans l'ouvrage de Tamas Szentes, The Political Economy of Underdevelopment, (Akademiai Kiado, Budapest 1971).

Ce processus de développement du mode de production capitaliste a eu des répercussions diverses sur les sociétés (modes de production) africaines précapitalistes.

1 - d'abord, le point de départ a été une Afrique pré-coloniale caractérisée par un grand nombre de groupes ethniques ayant des modes de production et des organisations politiques différentes (et partant des niveaux de développement différents) ;

2-ensuite, l'impact externe, surtout européen, a été très divers jusqu'en 1885 en termes géographiques, les côtes étant évidemment plus exposées ;

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de mode de production à la région

3- par ailleurs, le commerce de l'Europe a eu des répercussions variables sur les différents aspects de la vie africaine, l'appareil politique, militaire et idéologique n'étant guère touché jusqu'au stade impérialiste du développement capitaliste;

4-enfin, les caractères dynamiques de l'évolution et du développement indépendants africains (c'est-à-dire ces traits qui existaient avant la pénétration du mode de production capitaliste) ont continué à fonctionner après 1500, mais dans l'ensemble, dans le sens d'une perte des possibilités de développement.

Certes, comme l'ont souligné J. Saul et P. Woods, la situation coloniale a été partout une situation dans laquelle les populations locales (agricoles) étaient à la fois exposées à de nouveaux biens et services et, dans beaucoup de cas, assujetties à des demandes économiques ou de main-d'oeuvre spécifiques, appuyées par l'administration, avec comme résultat la création de besoins nouveaux qui ne pouvaient être satisfaits que par la participation à une économie monétaire de marché. Deux moyens de participation leur étaient ouverts : la vente de leur force de travail, ou celle de leurs produits agricoles.

Au sein de ce processus global, quatre variables ont été d'une importance particulière dans la définition de la nature de l'intégration dans le système global des agriculteurs africains :

1 - La présence ou l'absence de centres de demande de main-d'oeuvre, tels que des mines, des industries, etc. Le déplacement physique des paysans africains par la traite des esclaves (entre le XVIème et le XIXème siècles) vers les pays où existait la demande de main-d'oeuvre — pays du Nouveau monde — a eu des effets différents dans les différentes parties de l'Afrique. Ceci a conduit au développement des paysanneries exportatrices de travail, développement qui, dans certains cas, reflète également le degré auquel les hommes adultes étaient sousemployés dans l'agriculture pré-capitaliste et, par conséquent, la mesure dans laquelle ils

pouvaient être absents sans menacer la sécurité d'une production minimale de subsistance assurant le maintien et la reproduction de la force de travail.

2 - La présence ou l'absence d'un environnement local adapté à la production de cultures marchandes et l'existence de possibilités de commercialisation de ces cultures. Ici les éléments en jeu sont : les dotations naturelles et le degré d'intégration au marché capitaliste. La mesure dans laquelle les paysans pouvaient réagir à l'introduction de cultures marchandes dépendait de la capacité d'adaptation de l'agriculture pré-capitaliste à l'incorporation des cultures nouvelles ou de la production accrue des cultures établies sans que cela ne menace la sécurité d'une production minimale de subsistance.

3- La présence ou l'absence d'un groupe de colons immigrants formé d'agriculteurs capitalistes concurrençant les producteurs africains (1).

IV. Par conséquent, dans chaque territoire, et en fonction des dotations naturelles et du mode de production dominant dans ce territoire avant la pénétration capitaliste, les paysanneries étaient différenciées selon la localité : certaines localités étant exportatrices de travail, d'autres de cultures marchandes, d'autres de cultures vivrières, et enfin d'autres participante toutes ces activités dans des proportions variables.

Souvent ces différenciations coïncident avec des identifications culturelles localisées, fréquemment de nature ethnique ou tribale, et seront renforcées par elles.

Evidemment cette structure ne saurait être une structure statique, mais plutôt une structure qui se transforme dans le temps au fur

(1) Voir J. S. Saul et R. Woods, African Peasantries, in, Peasants and Peasant Society, T. Shamin (éd.) Penguin Readings, 1971, pp. 107 et sqq.

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les concepts

de mode de production à la région

et à mesure que le système se développe dans son ensemble (2).

Si nous ajoutons à cela :

1 - que certaines localités se caractérisent par la dominance de l'agriculture capitaliste (étrangère ou locale) ;

2-que d'autres (urbaines) se caractérisent par l'existence de servives (administratifs, bancaires commerciaux et autres) nécessaires à la production et l'échange entre les différentes localités et l'extérieur (surtout le centre capitaliste) et

3 - que les représentants des sociétés internationales, les colons et commerçants immigrants, les commerçants autochtones, et les soidisant élites indigènes (qui pourraient prendre la relève du pouvoir politique du régime colonial) vivent dans de telles localités urbaines, nous en arrivons aux différences entre les localités, différences qui traduisent des inégalités régionales. Ces inégalités régionales sont le résultat de l'intégration des différents modes de production des sociétés africaines précapitalistes dans l'économie mondiale capitaliste.

Puis, avec l'indépendance politique, une balkanisation de l'Afrique a eu lieu par la création d'unités politiques (Etats) qui ne correspondent ni aux groupements ethniques et culturels, ni à des « régions » plus ou moins homogènes. Comment alors définir une région ?

Dans la période qui suivit la seconde guerre mondiale, des disparités régionales flagrantes sont apparues dans les pays capitalistes occidentaux. Ces disparités nécessitaient non seulement des politiques de développement régional (aménagement des territoires) mais

(2) La dynamique du développement capitaliste tend à introduire un autre élément qui recoupe la différenciation des paysans par localité avec une différenciation basée sur le degré de participation à l'économie monétaire. Ceci implique les tendances éventuelles à la prolétarisation des manoeuvres migrants d'une part et le passage à l'agriculture capitaliste d'autre part, ces mouvements aussi peuvent saper la paysannerie, la tiraillant dans des directions différentes. J. Saul et R. Woods, op. cit., p. 109.

aussi une foule d'analyses spatiales qui ont donné lieu par la suite à des exportations théoriques vers les pays sous-développés.

Selon les défenseurs de ces analyses, on a utilisé trois approches différentes dans la définition des régions :

— la première met l'accent sur l'homogénéité en ce qui concerne une caractéristique physique, économique, sociale ou autre, ou à une combinaison de ces caractéristiques (mais surtout en termes de dotations naturelles et de services de base, notamment les transports) ;

— la seconde met l'accent sur la modalité ou polarisation, généralement autour d'un centre urbain ;

— la troisième est orientée vers la politique, et se préoccupe surtout de la cohérence ou de l'identité administrative entre la zone étudiée et les institutions politiques disponibles pour l'exécution des décisions de politique (3).

Mais toutes ces définitions sont — c'est le moins qu'on puisse dire - extrêmement simples, car elles sont fondées sur une idée erronée de l'espace ; elles manquent d'approche scientifique, approche qui doit être historique lorsqu'il s'agit de phénomènes sociaux.

Prenons d'abord la signification de l'espace. A leur avis, l'espace n'est qu'une distance géographique à mesurer par les coûts de transport. « On admettra, selon Tinbergen et d'autres, que l'aspect de l'espace le plus important en matière économique est l'existence de transports. Par conséquent nous pensons que la meilleure mesure économique de l'espace doit être celle basée sur le niveau des coûts de

(3) Voir Jos G. Hilhorst, Régional Planning. A System approach, Rotterdam University Press, 1971, p. 5 et sqq.

Voir aussi le document CEAEO sur « Comprehensive Régional Development Planning ». Présenté au 6ème séminaire inter-régional sur la Planification du Développement (Planification Régional). Quito, 20 Sept- 1 Oct. 1971, p. 6.

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mohamed dowidar

les concepts

de mode de production à la région

transport pour un certain nombre de produits » (4).

Ceci pourrait être une définition géographique de l'espace mais en sciences économiques, sciences qui traitent des rapports sociaux intervenant par l'intermédiaire des choses matérielles, l'espace ne peut être que la répartition géographique des rapports de production , c'est la localisation de ces rapports de production à travers les territoires de la société. Sur la base de cette idée de l'espace, et s'agissant de « régions » dans le contexte africain, l'approche à leur définition doit être, comme nous l'avons vu, historique, c'est-à-dire qu'il faut commencer par le mode de production dominant dans les sociétés africaines pré-capitalistes, compte tenu de leurs dotations naturelles; et ensuite qu'il faut prendre en considération la division politique de l'Afrique en Etats.

Seule l'adoption d'une telle approche nous permettra de définir des « régions » au sein d'une unité politique, d'un Etat, et d'un ensemble de plusieurs Etats.

Quant aux régions à l'intérieur de l'Etat, les différences entre elles pourraient se manifester, compte tenu des dotations naturelles, sous de multiples formes, par exemple, les suivantes :

— différents modes de production qui ont dominé avant la pénétration capitaliste ;

— différentes modalités de pénétration capitaliste (par la traite des esclaves ou autre modalité) ;

— différent degré d'intégration au marché mondial capitaliste ;

— différence dans le rôle spécifique joué par la région à l'intérieur du système capitaliste dans son ensemble : essentiellement réserve de main-d'oeuvre bon marché, ou essentiellement source de denrées alimentaires bon marché pour la main-d'oeuvre locale, ou essentiellement sour(4)

sour(4) Meunes, J. Tinbergen et J. Waanderburg, The Elément of Space in Developmen Planning. NorthHollan Publishing Company, Amsterdam, 1969 p. 2.

ce de matières premières agricoles (cacao, coton...) ou de minéraux (cuivre, pétrole...) ;

— différences quant à l'offre de services de base (surtout le commerce et les transports) ;

— différences des groupes ethniques et culturels.

.Mais, quelles que soient les différences entre ces régions (au sein de l'Etat), elles ont toutes en commun un caractère subordonné, car elles représentent des parties d'une économie dépendante au sein du marché mondial capitaliste. Une partie de leur surplus économique est mobilisé vers le centre métropolitain. Pour chacune de ces régions, le processus de la mobilisation du surplus s'effectue par une polarisation physique (qui concrétise une certaine subordination socio-politique) autour d'un certain lieu urbain qui représente un relais vers le centre métropolitain.

Depuis l'indépendance, l'Etat joue un rôle d'intermédiaire entre la région et le capital international. Dans cette perspective, une analyse régionale implique, compte tenu des dotations naturelles, une analyse des éléments suivants-:

— de l'organisation sociale de la production dans la région, s'agissant notamment de l'agriculture ;

— du degré d'intégration de cette région dans le marché

— de la structure de classe de la population rurale et non rurale qui donne à la région sa spécificité au sein de l'ensemble (les classes et les couches subordonnées et non nanties, leurs conditions de vie, leur mobilité, etc.).

Elle implique également l'analyse de tous ces éléments au niveau de la région dans le cadre de ses rapports avec les autres régions et avec le centre métropolitain. Il faut déterminer si cette relation est directe ou indirecte — via une autre région — si elle s'établit par la vente de la force de travail et des produits de la région ou par l'achat, ou par les deux voies,

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mohamed dowidar

les concepts

de mode de production à la région

quels sont les termes de l'échange... etc, déterminer laquelle des classes de la région est en contradiction ou en conciliation avec le centre métropolitain.

Il faut examiner en conclusion la situation en ce qui concerne la dite infrastructure et les services de base de la région correspondant à la structure de la distribution du revenu et au rôle joué par la région dans l'ensemble du système.

En conséquence, compte tenu de ses dotations naturelles, une région sera définie selon la spécificité de l'organisation sociale de sa population ; et dans les sociétés sous-développées selon le caractère spécifique de sa subordination au capital, et par conséquent selon le rôle qu'elle joue dans la production et la mobilisation d'un certain type de surplus au profit du centre métropolitain.

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barbara stuckey

La théorie conventionnelle analyse les relations ville-campagne sous l'angle sinon exclusif, du moins principal de la division technique du travail (quels produits la ville et la campagne fournissent respectivement?). Or, il s'agit d'analyser ces relations sous un angle totalement différent, qui est celui des modes de production localisés à la ville et à la campagne, et articulés au sein d'une même formation sociale. En effet, généralement, la distribution géographique des modes de production articulés entre eux, entre les différentes régions ou entre les villes et les campagnes, est spécifique d'une formation sociale. L'examen des aspects de la division technique du travail doit être abordé, seulement ensuite, en fonction de la réponse à la question posée par nous, et non inversement.

Examinons donc rapidement lés implications méthodologiques de ce renversement de la hiérarchie établie entre la division technique et la division sociale du travail dans les situations historiques les plus caractéristiques.

I. Le capitalisme central (1)

Ici, pour autant qu'il s'agisse d'une formation sociale capitaliste centrale avancée, le même mode de production, à savoir le mode de production capitaliste, régit toutes les structures de l'activité à la campagne, comme à la ville. A la limite, la formation sociale se réduit au mode capitaliste.

Il en résulte que la différence entre la ville et la campagne s'estompe, ou, plus exactement, que la campagne en tant que telle, disparaît.

disparaît. le village disparaît, la campagne se vide. La campagne est seulement lieu de travail, tout comme l'usine: lieu de travail caractérisé par une densité des travailleurs plus faible, rien de plus.

Dans ces conditions, la relation villecampagne apparaît effectivement comme pouvant être étudiée sous l'angle des conditions créées par la division technique du travail. Le problème devient pour l'essentiel un problème de coûts de transport affectant l'échange de produits entre des branches de l'activité qui ont toutes le même statut théorique, qui sont des branches d'activités régies par le mode capitaliste. C'est là l'origine, peut-être, de la bévue de la théorie conventionnelle qui privilégie cet angle dans l'analyse des relations villecampagne, et la transpose à travers l'histoire.

Les relations ville-campagne perdent de l'importance relative au bénéfice des relations entre les villes : le problème de la hiérarchie entre celles-ci devient principal, et ce problème apparaît encore largement pouvoir être étudié sous l'angle de la division technique du travail.

II. La transition du féodalisme au capitalisme central (2)

Durant cette longue transition (qui se prolonge selon les pays jusqu'à la fin du XIXème siècle, ou même plus tard), il y a un problème de relations ville-campagne qui relève de la problématique de l'articulation entre différents modes de production.

En effet, le mode de production capitaliste apparaît et se développe d'abord dans les

(l)Pays capitalistes avancés (Europe, Etats-Unis, Canada et Japon).

(2) Europe du XlVème au XIXème siècles.

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barbara stuckey relations ville-campagne

centres urbains (concentration prolétaire), tandis que, dans les campagnes, le mode de production féodal survit, bien qu'il soit désormais dominé par le mode capitaliste urbain. Cette domination et la transformation du mode féodal signifient à la fois persistance de la rente foncière et transformation de celle-ci de rente féodale en rente capitaliste.

C'est en relation avec cette transition qu'il faut étudier le problème de la hiérarchie des villes qui se constituent dans ce cadre historique concret et se transmet à la phase ultérieure du capitalisme central évolué.

III. Les sociétés pré-capitalistes (3)

Presque toujours ici, la formation sociale est très complexe, et articule plusieurs modes de production dans des formules variées d'une province à l'autre, d'une région à l'autre, etc. Il en résulte d'ailleurs une difficulté à cerner les frontières géographiques de la formation sociale, d'autant que le commerce lointain peut mettre en relation des formations sociales qui s'ignorent.

Ici, on peut avoir une concentration de certains modes de production dans les villes (par exemple, le mode de production marchand simple ou la manufacture esclavagiste, etc.) tandis que,dans les campagnes, ces modes de production ne sont pas représentés. Dans ces conditions, l'articulation ville-campagne n'est que l'aspect géographique de l'articulation entre les différents modes de production de la formation.

Cependant, dans ces formations, l'aspect principal de la ville, quand elles existent, est le plus souvent d'être le lieu de centralisation et de dépense du surplus prélevé sur les campagnes, et/ou des bénéfices tirés de l'articulation de formations autonomes (commerce lointain).

L'analyse précise de la part de cet aspect principal et de la part de l'autre aspect signalé plus haut (concentration en ville de certains modes de production et les bénéfices du commerce lointain) détermine la physionomie particulière

particulière villes et des relations ville-campagne et villes-villes dans chacune des sociétés précapitalistes.

En relation avec ces problèmes, il faudrait savoir distinguer clairement le problème de la création du surplus de celui de sa circulation, y compris de sa consommation et de la création de revenus seconds à partir de celle-ci. Ici il faut approfondir l'idée de travail productif, c'est-à-dire productif de surplus dans un mode de production donné et non « productif en général » (de quoi ? ). C'est ce problème que les physiocrates sentent important, bien que leur hypothèse que le surplus est engendré seulement à la campagne ne corresponde pas à la période qu'ils étudient (la fin du XVI llème siècle), mais à une période antérieure (le Moyen Age). Plus exactement, dans les formations féodales européennes, le surplus est crée principalement (sinon exclusivement) à la campagne, mais il l'est aussi accessoirement dans les villes, là où existent des formes d'exploitation du travail, c'est-à-dire des modes de production qui vont au-delà du mode de production marchand simple. Mais s'il n'y a, dans la formation, que mode féodal et mode marchand simple, le surplus ne peut venir que du mode féodal. Dans d'autres formations pré-capitalistes (monde arabe, par exemple), la circulation inter-formations du surplus capté par le commerce lointain joue un rôle décisif.

IV. Le capitalisme périphérique (4)

On doit ici distinguer deux stades de leur intégration dans le système capitaliste international.

Le premier stade est caractérisé par l'absence d'industries de substitution d'importations. Dire qu'il n'y a pas d'industries de substitution d'importations, c'est dire que, dans la formation sociale, il n'y a pas de mode capitaliste, mais seulement la domination du mode capitaliste extérieur sur des modes de produc(3)

produc(3) précoloniales évidemment.

(4) Pays capitalistes dépendants et sous-développés d'Asie, Amérique latine et Afrique contemporaines.

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barbara stuckey relations ville-campagne

tion pré-capitalistes locaux dominés. A ce stade, il n'y a donc pas de prolétariat, ni urbain, ni rural d'ailleurs.

Dans ce schéma il n'y a pas de villes, sauf éventuellement des vestiges de formations antérieures (cas du monde arabe et de l'Asie). Dans celles des formations sociales de ce type qui se rapprochent le plus du modèle « pur » (comme l'économie de traite de l'Afrique noire ou l'économie coloniale de l'Amérique latine du XVIème au XIXème siècles et particulièrement au Brésil, dans les Antilles, etc.), il n'y a pas de villes proprement dites, mais seulement des relais dans l'exploitation des campagnes.

Le deuxième stade, c'est-à-dire le stade contemporain, est caractérisé par le développement d'industries implantées localement. Il y

a donc désormais dans la formation sociale périphérique un mode capitaliste implanté localement. Il s'agit bien sûr d'un mode capitaliste périphérique, c'est-à-dire bénéficiant simultanément de main-d'oeuvre à bon marché et d'une technologie moderne.

On a donc ici ce mode capitaliste périphérique et des modes de production précapitalistes dominés, situés géographiquement dans les campagnes, mais aussi en ville (secteur petit-marchand dominé dans le cadre de la marginalisation etc.). Dans l'analyse villecampagne propre au capitalisme périphérique avancé, il y a donc lieu de mettre l'accent sur les modes de production différents constitutifs de la formation sociale, et non sur la division technique du travail.

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Jacques bugnicourt

L'inégal impact du capitalisme sur le Continent Africain se traduit par des disparités spatiales à la fois quantitatives et qualitatives.

Ainsi, de larges zones de l'Afrique Intertropicale demeurent partiellement des « marches » de l'économie « moderne » qui se développe sur les côtes — notamment là où a débarqué le colonisateur—le long des axes de pénétration et en quelques points particuliers (enclaves minières, par exemple). Le reste —où vit environ la moitié de la population de la zone — tout en subissant déjà l'impact de l'économie marchande, garde semble-t-il, des traits spécifiques. Chaque pays, ou presque, a ainsi sa « zone retardée » — qui inclut parfois la majeure partie du territoire— national — et ces étendues périphériques apparaissent, en un sens comme des fardeaux, coûteuses qu'elles sont à desservir et difficiles à administrer, en un autre sens, comme des atouts possibles, dotées d'un potentiel insoupçonné.

Si l'on y trouve des déserts presque vides, ailleurs, par contre, vivent des populations qu'il serait sage de considérer autrement que sous l'angle muséographique ou statistique. Entre les habitants des zones retardées, et d'autres qui viennent s'y installer pour une période plus ou moins longue des rapports économiques et sociaux s'instaurent. C'est à travers l'action parfois divergente, parfois convergente de divers

groupes humains (1) que va s'accomplir l'évolution de ces zones — et l'on voit combien il est capital, si l'on veut tenter de comprendre l'évolution probable de l'Afrique et de l'infléchir, de savoir quels sont ces groupes, comment chacun d'eux joue son rôle, et quelle est leur interaCtl0n-

interaCtl0n- schéma pp. 50-51).

I. IDENTIFICATION DES MODES DE PRODUCTION DANS LES ZONES RETARDEES ET DES GROUPES OU CATEGORIES SOCIALES

Pour simplifier, on appelera région « A » celle qui se caractérise par un relatif développement : elle est en réalité le relai de l'économie dominante capitaliste et elle exerce sa suprématie sur l'ensemble du territoire. La région « B » représente une zone intermédiaire. La zone « C », par contre, groupe le reste du pays, ce qui est loin des voies de communication, peu pénétré par la monnaie, guère scolarisé, plus ou moins délaissé.

(1) On entend ici par groupe tout ensemble d'individus possédant des caractéristiques communes, souvent des intérêts communs et en ayant parfois conscience. Ce sera un travail long et délicat — mais indispensable — que de préciser ce que sont effectivement les groupes vivant dans les régions retardées ou en relation avec elles.

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espaces et sociétés n. 10/11-4


Jacques bugnicourt les zones « retardées » d'afrique intertropicale

1 -GENRES DE VIE

F—I agriculture dominante

lr • -I «levage dominant

W:7\ ogropasloral

WÊM pêche

L*_*J chasse cl cueillette

mites 1000

0 km» 1000 d'après CD MUROOCK «I C2) PROTHERO

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Jacques bugnicourt les zones « retardées » d'afrique intertropicale

Schéma N. 2

ZONES'RETARDEES* D'AFRIQUE INTERTROPICALE

HYPOTHÈSES PROVISOIRES

zonas retardées" dans le cadre national

zones 'avancées"

Frontière

limite régionale

échelle 0 400 1.000km

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Jacques bugnicourt

les zones <r retardées » d'afrique intertropicale

S'attachant à cette zone « C », il faut tenter, d'abord, de discerner quels sont les techniques de production et le (s) mode (s) de production, puis esquisser une typologie provisoire des groupes dont l'activité concerne la région, en fonction de leurs structures et de leurs objectifs propres.

a) Techniques et modes de production (2)

Pour la majorité des habitants des zones retardées, les techniques, l'organisation sociale, les attitudes et les croyances sont difficilement dissociables — et cette cohérence du plan de la conscience de la population ne doit pas être perdue de vue au cours de l'analyse.

L'essentiel des moyens de production est constitué par quelques outils souvent fabriqués par leurs utilisateurs et ne représentant qu'une faible valeur. On s'en sert soit individuellement, soit en groupes restreints. Les terrains de chasse, les parcours, les secteurs cultivés ne sont pas, en général, appropriés individuellement et ne peuvent être vendus (3). L'organisation du travail varie selon le lieu et selon le type d'activité, avec division des tâches entre les vieux, les hommes, les femmes et les enfants et l'on a pu établir une typologie des processus de travail (réf. MRA). Il faut y inclure des activités comme la confection de dabas, de filets, d'armes de chasse et la construction de cases.

On se trouve dans la plupart des zones retardées, à un stade où l'auto-subsistance caractérise l'essentiel de l'activité rurale, c'est-àdire à celui « d'une économie pratiquée par de petits groupes subvenant à leurs besoins et se perpétuant par l'exploitation des ressources pla(2)

pla(2) une synthèse critique sur ces problèmes, voir l'excellente étude de M. Weber (réf. MRK), dont on s'inspire largement ici. Les cas de la zone interlacustre et celui de l'Ethiopie ont paru trop originaux pour être traités en même temps que les autres ; ils appellent des études spécifiques.

(3) Ceci demeure vrai même dans des cas où il y a incorporation au sol de force de travail (forage de puits, défrichements, pour culture permanente, travaux d'irrigation, protection anti-érosive, etc.).

cées directement à leur portée et sans recours au marché» (Claude Meillassoux, réf. MRH). Les rapports de production, à ce niveau, ne sont pas dissociables des rapports personnels entre les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes — soit dans le cadre de chaque « carré » ou soukala (espace délimité où vit et se reproduit le segment de lignage), soit dans le cadre de groupes plus larges (classes d'âges, collectivités villageoises, groupements à base religieuse, etc.). La formation sociale correspondant à ce stade de développement des forces productives se caractérise ainsi par des traits spécifiques. D'abord, il existe une coopération permanente pour la production, la transformation et la conservation des récoltes ou un cheptel, à l'intérieur du « carré » ou de la soukala et des diverses associations. Ensuite, des rapports originaux lient, dans chaque groupe élémentaire, des redistributeurs et des prestataires — notamment, dans les relations aînés-cadets (4).

Les échanges internes reposent, à ce stade, sur la valeur d'usage et s'opèrent selon la règle de la réciprocité. Enfin, les biens de prestige jouent un rôle déterminant, en particulier dans les compensations matrimoniales.

On peut, certes, constater en paraphrasant Georges Balandier, que les dépendants, les mar(4)

mar(4) les aînés sont dépositaires de certains moyens de production et « régulateurs » des produits du travail, ils dirigent la production et contrôlent le produit social : les biens qu'ils détiennent circulent entre eux, notamment contre les femmes, et ils monopolisent l'essentiel du savoir social. En un sens, ils exploitent ceux qui se trouvent dans leur dépendance. Peut-on pour autant considérer que les aînés et les cadets constituent deux classes sociales, à l'intérieur des groupes paysans? La thèse est difficile à soutenir pour les sociétés des zones les moins touchées par l'économie marchande, où tout jeune à vocation tend à devenir un aîné. Par contre, que se produise une redistribution de facteurs de prestige (suite à une migration des jeunes) ou du savoir (suite à la scolarisation) et l'on voit se constituer des groupes de jeunes qui n'ont plus grand chose de commun avec les classes d'âge traditionnelles. C'est une catégorie sociale nouvelle qui s'esquisse, constituée de sous-scolarisés et de migrants : les sociologues les disent « détribalisés » et leurs pères les jugent insolents et sans respect.

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les zones <r retardées » d'afrique intertropicale

chandises et les femmes constituent les éléments d'un même circuit économique (5), ou, formulé autrement, que les échanges avec l'extérieur permettent l'acquisition de biens qui, pour leur part, permettent d'avoir des femmes et des dépendants. Ceci est vrai, mais ce circuit, en divers point de son parcours, ne fonctionne pas identiquement. Il n'est pas commandé partout par les même « lois » notamment celle de l'offre et de la demande). Tout se passe comme si les sociétés se défendaient contre les mécanismes qui risquent de les ruiner : les biens obtenus par l'échange, au lieu de devenir des biens de production, se trouvent souvent réintégrés dans le système « traditionnel », prennent une allure de biens de prestige et échappent à la loi de la valeur.

Un problème surgit ici, qu'il n'est pas aisé de résoudre : le fait que certains biens obtenus par échange soient nécessaires, ou non, à la production ou à la reproduction de la société, est-il déterminant? La question posée vaut pour les biens de prestige qui sont aussi, souvent, ceux constituant la dot : la femme n'estelle pas, en un sens, un moyen de production — et de reproduction ?

Dans la majeure partie des zones « retardées », l'analyse des faits conduit à une réponse nuancée. D'une part, il est indéniable que l'économie marchande s'alimente à l'économie d'auto-subsistance et se prolonge au niveau de l'échange de femmes ; mais, si l'on peut dire, en changeant de logique et de coloration. Il est vrai aussi que ces échanges, où intervient l'économie marchande, s'opèrent, en général, à la périphérie des communautés, portent sur des quantités et des valeurs minimes et restent limités dans l'espace et dans le temps. Mais, d'autre part, des transformations s'esquissent : on voit que, surtout par le biais des biens de prestige, les circuits vont s'élargir, des commerçants s'installer, des notables devenir autre chose que les symboles et les porte-paroles des lignages, des techniques nouvelles s'insinuer — tout ceci entraînant finalement la mutation du

mode de production. Déjà, alors que les contacts avec l'économie marchande restent fragmentaires, on peut déceler, dans certaines zones, un début de spécialisation, notamment aux abords des bourgs. Les premiers retours de migrants et les progrès de la monétarisation commencent à jouer sur la détermination du statut social : ce n'est plus seulement la place fixée à chacun dans la famille ou dans le groupe qui est décisive, la richesse en biens d'origine extérieur, ou en argent liquide, et le degré d'instruction commencent à entrer en ligne de compte.

Ainsi, on lit dans la réalité deux séries de faits majeurs. La première conduit à constater que la majorité de la population des zones retardées d'Afrique est encore engagée dans un mode de production spécifique — lignager (6) ou tribopatriarchal (7) — et qu'on est en face de sociétés segmentaires (8). Ceci signifie notamment qu'à partir de techniques souvent identiques et d'organisations souvent comparables de la production, de formes familiales et classiques souvent analogues, on rencontre une réelle diversié sociale, politique, religieuse...

On est loin, cependant, de cette « immutabilité des sociétés » dont parlait Marx à propos du mode de production asiatique. Les sociétés africaines dont il s'agit ici — et ceci est attesté par une autre série de faits incontestables — apparaissent de moins en moins closes et de moins en moins immobiles. Dans le mouvement qui les anime, apparaissent, il est vrai, d'importants décalages, à tel point qu'on peut, pour nombre de groupes peuplant les zones les moins développées, opposer :

ce qui est en changement et ce qui stagne (9)

structure forces productives

économico-sociale globale structure familiale

dimension des la plupart des éléments

formations sociales de la superstructure

(5) Réf. MRN.

(6) Cf. Réf. MRC.

(7) Cf. Réf. MRE.

(8) Cf. Réf. MRH.

(9) Cf. Réf. MRK.

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Au stade présent, il s'agit bien d'une inadéquation des forces productives, de certains éléments de la structure et de la superstructure à un mode de production dominant et l'on devra poursuivre la réflexion sur ce déphasage, à mesure que deviendront disponibles des études plus approfondies et plus explicites sur la situation des zones marginales et des populations qui y vivent. Pour le moment, dans la plupart des zones les moins développées d'Afrique, on constate la coexistence de modes de production différents au sein d'une même formation économique et sociale — qu'on peut appeler « formation rurale de transition ». Que trouve t-on en comparant, d'une part, la région A et quelques enclaves (centres urbains, bourgs ou entreprises) qui la prolongent en « C » et d'autre part, la zone « retardée ». Des techniques spécifiques, des moyens de production d'une autre nature, des producteurs de type différent... Tout cela conduit à des formes d'organisation particulières, avec partage de facto d'aires géographiques. Dans l'ensemble de la zone retardée, plusieurs groupes sont identifiables et plusieurs d'entr'eux ne sont pas (ou pas encore) des groupes spécialisés de l'économie capitaliste.

Sans aucun doute, c'est le degré et la nature de l'insertion dans les cricuits de l'économie marchande qui est déterminant. Les structures cependant, s'interpénétrent. Il n'y a pas juxtaposition, mais plutôt superposition — et, fréquemment, une certaine complémentarité. M. Weber a raison de constater que « si les formations sociales africaines aujourd'hui se composent de plusieurs modes de production, il ne s'agit pas d'une juxtaposition, mais d'une combinaison dans laquelle le mode de production capitaliste domine les autres ». (Réf. MRK, p. 141).

b) Typologie provisoire des groupes en « zone » redardée

1 - Numériquement et économiquement, les agriculteurs, éleveurs et pêcheurs (Cj) sont les plus importants — mais on ne comprend leur

situation qu'après avoir examiné celle de tous les autres. Fort différentes des paysans, quelques catégories apparaissent directement liées au mode de production capitaliste dominant en «A». Il s'agit d'abord des fonctionnaires, on les caractérisera dans ce qui suit par le symbole (aad). Viennent ensuite les marchands (aacj) qui, pour une large part, résident dans les petites villes de la région « C » (asnu) et, pour le reste, se trouvent en milieu rural (ashr). Quelques entrepreneurs venus de l'extérieur (x) et un petit nombre de techniciens ou cadres de maîtrise (x3 et a3) peuvent également se trouver dans la zone « C ». Il est, enfin, un groupe qui, sans être physiquement à un moment donné dans la zone, y joue un rôle fort important : ce sont ceux qui ont quitté la terre de leurs pères pour tenter leur chance dans les parties plus avancées du pays : les migrants (WCa)-

2- On peut formuler certaines hypothèses à propos de ces divers groupes. D'abord, chacun d'eux possède des caractéristiques propres. Ensuite, les comportements et les intérêts de ces groupés ne sont pas convergents sur plus d'un point. De plus, il paraît certain qu'à chacun de ces groupes correspondent divers centres de décisions, dont l'impact et le champ d'action diffèrent beaucoup (10). Enfin, des combinaisons diverses peuvent exister entre les possibilités d'action de ces différents groupes et, pour un pouvoir qui serait orienté vers un développement auto-centré, les moyens et les types d'actions à envisager apparaissent comme spécifiques à chacun de ces groupes ou à chacune de ces catégories.

Ceci dit, l'on doit se garder de simplifications et d'extrapolations hâtives. Notamment, l'énumération qui vient d'être faite des groupes et catégories se révèle, dans les faits, beaucoup trop sommaire et l'analyse beaucoup

(10) Les découpages hérités de la colonisation

jouent pour ou contre les divers groupes. L'administration s'est installée dans ces limites, mais il se peut qu'elles coupent une entité culturelle ou ethnique et en brisent des dynamismes potentiels.

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les zones « retardées » d'afrique intertropicale

trop indifférenciée. Il est certain que le modèle, qui ne vaut que comme une schématisation consciente de la réalité, devrait être nuancé et complété dans chaque cas, pour chacune des zones retardées que l'on souhaite étudier. On en restera, pour le moment, à ce degré — critiquable-de généralisation, afin de mieux saisir et exploiter comment il semble qu'agisse chacun de ces groupes et chacune de ces catégories sociales.

II. ACTION PROPRE A CHACUN DES GROUPES OU CATEGORIES EN RELATION AVEC LA ZONE « C »

Le terme « action » ne doit pas abuser. Les divers « acteurs » ne se caractérisant pas par un dynamisme égal. Certains jouent un rôle probablement décisif pour l'espace où ils se trouvent, d'autres se signalent plutôt par certaines formes d'inertie.

Il faudra, au long de l'analyse, garder présent à l'esprit deux invités importants. D'abord la nécessité de quantifier chaque fois que ce sera possible : ceci vaut aussi bien pour les effectifs approximatifs de divers groupes, que pour leur niveau de formation ou pour les relations entre groupes (s'il s'agit de différents groupes linguistiques, proportion d'autres langues parlées ; s'il s'agit de groupes ethniques ou sociaux, proportion des unions entre groupes ; dans tous les cas, importance numérique et valeur des échanges pratiqués entre partenaires). A partir de ces éléments chiffrés, il sera plus facile de définir le degré d'homogénéité de chacun des groupes et, ce qui en est le corollaire, les marges d'interférence et de capillarité entre groupes. Enfin, il serai indispensable d'avoir des informations crédibles sur le niveau de conscience des groupes. Ce peut être une conscience ethnique ou une conscience de caste, parfois revendiquée avec fierté, parfois subie avec honte. Ce pourrait être, à l'avenir, la conscience d'intérêts communs du groupe des commerçants étrangers par exemple, ou même à l'ensemble des cultivateurs, éleveurs et pêcheurs — découvrant que le système dominant ne les favorise pas.

Ceci posé, comment chacun des principaux acteurs collectifs joue-t-il son rôle dans la région retardée ?

I - Les pouvoirs publics, à travers ceux qui les incarnent, furent sur le devant de la scène: c'est à eux que l'on songe d'abord, et certains font semblant de croire que c'est à travers eux que le développement régional va s'effectuer (11). Que sont-ils en réalité? Comment agissent-ils ?

II est indispensable de s'interroger d'abord sur l'origine des agents publics qui se trouvent dans la zone « C ». Non seulement, quantitativement, il y a de fortes chances pour que les plus nombreux proviennent de la région «A», mais, de plus, si l'on considère la répartition par catégories hiérarchiques, il apparaît avec évidence que la presque totalité des responsables sont issus de la partie du pays relativement développée et, souvent, de la capitale ou des grandes villes.

Parmi les cadres moyens, le pourcentage est un peu moindre, et c'est seulement au niveau des chauffeurs, des plantons ou des balayeurs que l'on trouve surtout du personnel issu de la zone retardée. Donc, c'est un corps, de par sa composition — et peut-être aussi de par l'optique de ses responsables, qui est étranger à la région où il se situe et qu'il a pour mission de promouvoir...

On ne devrait pas croire, cependant, que c'est la seule façon pour les agents administratifs d'être «comme des étrangers». Ils le sont de bien d'autres manières, et pour des raisons dont ils ne portent nullement la responsabilité. La question à poser est la suivante : y a-t-il adéquation des structures/des procédures.

(11) Il s'agit des agents de l'Etat, des collectivités publiques et des organismes para-publics — en les considérant comme une entité, ce qui exclut tout jugement sur les cas individuels ; il existe, bien entendu, nombre de fonctionnaires qui prennent leurs distances par rapport à la routine et au mimétisme et qui accomplissent avec intelligence et dévouement des tâches souvent ingrates.

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des découpages de l'administration avec la réalité de la zone retardée ?

Le schéma N. 2 appelle quelques commentaires. Si l'on se reporte vers la fin du XVII lème siècle, on trouve dans les pays européens, comme l'Angleterre ou la France, une certaine société, une certaine économie qui ont suscité, historiquement, une certaine administration. A la même époqueé les économies et les sociétés de la plupart des pays africain se trouvent encore peu intégrées : les pointillés qui

entourent les trois cercles signifient que la nation camerounaise ou la nation ivoirienne, ou encore la nation sénégalaise n'existe pas encore, mais que l'on trouve certains agrégats, certaines principautés ou fédérations, certains ensembles linguistiques et ethniques qui sont déjà une unité et qui possèdent, dans certains cas, un appareil administratif relativement élaboré.

Si l'on s'attache, maintenant, aux années 1960-1970, l'évolution de la société de l'économie anglaise ou française a donné une situaSchéma

situaSchéma 3

1- au 16f siècle

ÉCONOMIE ET SOCIETE ANGLAISE FRANÇAISE OU BELGE

entrepreneurs et travailleurs

ECONOMIES ET SOCIÉTÉS AFRICAINES

2 - vers 1960-1970

administration

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les zones « retardées » d'afrique intertropicale

tion nouvelle, mais l'administration est fille —si l'on peut dire —de celle de la fin du XVIllème siècle, et cette administration a pour fonction de répondre aux caractéristiques spécifiques de la société européenne actuelle. Au XVIllème siècle, les acteurs du développement (symbolisés par le triangle) ne devaient que peu de choses aux pouvoirs publics ; la situation a quelque peu changé dans les années 60, mais les grandes banques ou les grandes entreprises se trouvent, souvent, encore entre les mains de responsables qui ne prennent pas leurs instructions auprès de l'Administration ; et il n'est pas rare que ce soit l'inverse qui se produise. Avec quelque approximation, on a donc, dans la genèse de l'appareil administratif français ou anglais, d'une part, le reflet d'une certaine société et, d'autre part, un partage de responsabilités : les privés développent et l'administration assure la régulation du processus.

Pendant ce temps, que s'est-il passé en Afrique ? Que trouve-t-on en 1960 ou en 1970, dans un pays africain donné ? Désormais, le cercle symbolisant la nation n'est plus en pointillé, il existe une personnalité togolaise ou kenyane qui s'est constituée, mais, à l'intérieur, les anciens groupes subsistent, en pointillés cette fois, réels encore, mais plus ou moins engagés dans un processus de fusion. Et, plaquée sur l'ensemble, on trouve la réplique de l'appareil administratif français ou anglais. Ce sont les mêmes découpages, les mêmes appareils, les mêmes procédures qui sont utilisés et qui sont ainsi installés sur une société et une économie dont l'évolution a été différente des pays d'où vient ce modèle qui apparaît ainsi sans guère de relations avec l'histoire spécifique, la sociologie, les habitudes et, l'on peut dire, les aspirations même du pays africain en question. De surcroît, comment attendre d'une administration « à l'européenne », faite pour gérer une économie industrialisée, qu'elle puisse développer des zones rurales attardées ?

Certes, à l'intérieur du carré qui, sur le schéma, évoque l'appareil administratif, une zone ombrée fait ressortir un certain secteur où l'on a tenté d'innover, en créant, par exemple,

des «animateurs», des agents du développement communautaire, ou des adjoints économiques chargés du développement... Mais ce ne sont là que des « rajouts » sans grande portée, et souvent sans garnde efficacité : l'essentiel du système répond à une autre logique et il s'écarte d'autant plus du réel qu'on va vers les zones les moins développées du pays (12).

Si l'on situe approximativement l'impact de cet appareil administratif « importé » par rapport aux différents groupes régionaux, il apparaît toujours que la zone « C » et les groupes qui l'habitent n'ont bénéficié que d'une action administrative limitée. On est donc en face, pour ces portions de l'espace national, d'une administration qui se caractérise à la fois par son insuffisance et par certaines caractéristiques défavorables au développement.

Mais peut-on, maintenant, aller au-delà d'une formulation du mimétisme administratif en général pour se demander ce que font effectivement les agents de l'Etat oeuvrant dans la zone retardée ? L'affectation d'agents publics dans une région retardée signifie-t-elle, au moins, qu'on donne la priorité aux fonctionnaires plus directement engagés dans le développement (13) ?

C'est rarement le cas. Au Mali, on constate ainsi que 48,2 % des fonctionnaires de la région de Mopti relèvent de l'administration « administrante » de même que 46,4 % de ceux de la région de Sikasso (14). Par contre, la

(12) Que les décisions du centre concernant la zone « C » soient presque nécessairement incohérentes et inefficaces, s'explique de plusieurs façons ; la formation des hommes et l'organisation de l'administration ; l'insuffisance, la déformation et la mauvaise circulation de l'information ; le fait que les intéressés ne soient pas associés aux décisions, ou ne le soient que formellement.

(13) Pour un exposé plus général de ce problème, cf. : J. Bugnicourt — « l'inégale répartition territoriale des agents publics dans divers Etats africains « in » Revue juridique et politique : Indépendance et Coopération », Paris, t. 26, N. 2, pp. 233 à 246, juin 1972.

(14) Les agents de l'Etat et des collectivités publiques ont fait l'objet d'un recensement exhausif en

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proportion des agents de développement est relativement élevée dans la région de Ségou (39,6%) et dans celle de Bamako (46,0%). Enfin, les enseignants son relativement plus

nombreux qu'ailleurs dans la région de Cao (28,8 %- contre, par exemple, 18,8% dans la région de Mopti).

Schéma N. 4

REPARTITION FONCTIONNELLE DES AGENTS PUBLICS

PAR REGION AU MALI

Admîn•admtnislranle'*

Développement

d'après des donnas* OfF. M. CE ,1968

août 1966, dont les résultats ont été publiés en 1968 par l'Office de la Main-d'Oeuvre.

On a écarté, ici, le personnel de l'Assemblée Nationale (130), celui des Affaires étrangères (48) et celui de l'Information (93) non ventilés territorialement ;

On a distingué :

a) l'administration « administrante » : administration générale, agents des collectivités publiques, inspection générale de l'administration, justice, administration et inspection du travail, contrôle des sociétés d'Etat, défense, sécurité ;

b) l'administration de développement : agents de développement (y compris génie rural, eaux et forêts), travaux publics, énergie, industrie: agents du

Plan (y compris ceux du service des statistiques), du commerce, des affaires sociales et de la Santé ;

c) l'enseignement : en y incluant les fonctionnaires de la jeunesse et des sports.

Pour les fonctionnaires des Mnances, la majeure partie a été considérée comme accomplissant les tâches de gestion et de contrôle (fisc, solde des fonctionnaires, gestion du budget, douanes...) ; on admet, avec une large approximation, que, par exemple, les agents travaillant au financement du Plan, ceux du service des Domaines, ou certains appartenant à d'autres administrations fiscales, peuvent contribuer également au développement — fraction estimée au 1/5 de l'effectif total : 80 % des agents des finances sont donc comptés avec l'administration « administrante ».

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Il est probable que l'impact des agents de l'Etat dans une zone, diffère selon qu'ils appartiennent essentiellement à l'administration territoriale et aux finances, ou bien qu'ils relèvent surtout de l'agriculture, de l'élevage, des travaux publics... On peut supposer, aussi, que la présence administrative est différemment ressentie selon qu'on se trouve dans le premier cas ou dans le second. Or, dans le cas du Mali, le schéma montre que ce n'est pas dans les régions les plus retardées que les agents de développement sont, en chiffres relatifs — de même d'ailleurs, qu'en chiffres absolus — les plus nombreux.

Même si, en zone C, peu nombreux sont les agents publics qui ont le développement comme tâche principale, il n'est pas sans intérêt de s'interroger d'abord sur les contacts qu'ils ont avec divers éléments de la population. Si l'on parvenait à étudier l'ensemble des contacts pris par l'ensemble des agents de l'administration dans la région « C », au cours d'une période donnée, l'on s'apercevrait, sans aucun doute, que la fréquence la plus grande s'applique à des contacts entre eux : ils se visitent pour les affaires et pour le plaisir, ils se téléphonent, ils se rassemblent, se réunissent, se convoquent mutuellement.

Puis, on décèlerait des contacts, peut-être moitié moindres, avec des notables, ensuite des contacts fréquents avec les commerçants, enfin, représentant peut-être moins de 10% de l'ensemble des contacts, quelques relations avec certains paysans de la zone retardée.

Parmi ces activités de contacts, certaines traduisent l'action économique effectuée au nom de l'Etat. Certes, l'impôt et les taxes mériteraient qu'on s'y arrête. Mais, il paraî plus important de s'attacher aux dépenses. On peut symboliser celles qu'effectuent les agents de l'Etat dans l'exercice de leurs fonctions par l'équation suivante : R'ac| + H'|m + H'|pr où R' représente des traitements payés à des agents publics ou à des auxiliaires, H'des achats locaux, tantôt de produits de consommation, tantôt d'équipements ou de biens de production.

production. l'on examine à quoi correspond une augmentation des crédits dans un espace de type « retardé », on remarque que ce sont surtout un accroissement du nombre des agents publics et un accroissement des installations de ces agents qui vont constituer la première étape de « l'effort » gouvernemental ».

Ainsi, on aura donc R' et H' en fort accroissement, avec un décalage dans le temps entre le second et le premier. Les agents sont d'abord mis en place, et l'on s'aperçoit qu'il leur faudrait des locaux, puis des bureaux, puis des machines à écrire, puis des automobiles — et quand ils sont enfin dotés de tous ces éléments, il n'est pas rare qu'il leur manque le dactylo pour faire fonctionner la machine et l'essence pour pouvoir réellement visiter la zone sur laquelle ils doivent agir. En tout cas, il est peu fréquent que les équipements réalisés soient autre chose que des bureaux ou des routes ou, à la rigueur, des installations du type postes ou dispensaires. C'est-à-dire que ces installations ne vont guère entraîner d'actions productrices nouvelles dans la zone retardée et que, pour leur réalisation même, on fera le plus souvent appel à des entreprises venant de l'autre partie du pays (15), celle qui est déjà relativement avancée — les habitants de la zone « C » n'y travailant souvent que comme manoeuvres. On peut constater, en général, que l'accroissement des dépenses publiques en C n'y induit guère d'accroissement significatif de l'emploi.

Peut-être une catégorie spéciale dans les dépenses supplémentaires mériterait-elle une mention ? Ce sont les crédits affectés à l'ouverture de nouvelles écoles et à l'installation de nouveaux instituteurs. L'action éducationnelle des pouvoirs publics dans la zone « C » va-t-elle mener à l'élévation du niveau de connaissances générales et d'aptitude au développement de cette zone ?

(15) Le signe ^signifie abondant, élevé ou fort, et le signe <rare, bas ou faible.

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Si l'on écrit :

Ascol -*

A M -»■ AWCA

on a transcrit la réalité : l'accroissement du nombre de scolarisés, loin d'amener un accroissement des revenus distribués aux habitants de la région retardée, se traduit essentiellement par des effets d'imitation (y.) qui vont à leur tour entraîner une accélération de la migration vers d'autres régions du pays.

En plus de l'action qui est la leur au nom de l'Etat, les fonctionnaires, par leur seule présence, notamment par leur manière de vivre, exercent diverses autres influences. D'abord, ils dépensent et il est intéressant de constater qu'une part de leur traitement ne vient même pas dans la zone « C », mais est versée directement à leur famille restée dans la région « A ». L'argent qu'ils laissent dans la région « C » consiste très largement en achats de biens de consommation, non pas fabriqués sur place, mais importés, soit de l'extérieur du pays, soit de la région « A ». Enfin, sur ce qu'ils touchent chaque mois, ils essaient de mettre de l'argent de côté pour envoyer ensuite dans la zone dont ils proviennent.

Ce n'est pas seulement par la manière dont les fonctionnaires dépensent leur argent qu'ils sont importants, mais par le fait que dans leur façon de s'habiller, dans leur manière de vivre, dans leur style de relations, ils sont porteurs d'un stéréotype à partir duquel d'importants effets d'imitation vont se produire.

Les plus significatifs, d'ailleurs, on l'a signalé, se manifestent à travers l'enseignement. Il n'est pas surprenant, dans un pays se trouvant au stade de développement de la France ou de l'Angleterre, que le système scolaire ait donné comme seul outil à manier le stylo et comme poste de travail le bureau— c'est-à-dire, les attributs mêmes du fonctionnaire - et ait apporté une formation utile surtout pour le secteur tertiaire qui, d'ailleurs, emploie effectivement une large part de la population active française ou britannique.

Par contre, la chose devient étrange lorsqu'il s'agit de pays en voie de développement ; l'école donne des aspirations dont la plupart ne pourront être réalisées et fournit des capacités qui, le plus souvent, ne trouveront pas à s'utiliser.

On peut objecter, toutefois, à propos de ces fonctionnaires, qu'ils ne sont pas les seuls à tenter de promouvoir le développement et qu'il peut exister, même dans les zones retardées, quelques entreprises qui s'y emploient d'autre façon.

2 - Le rôle dans les zones retardées des entreprises extérieurs et de ceux qu'ils emploient est en général spécifique et limité. Certaines de ces zones ne possèdent aucune entreprise ou mine importante et une double question se présente : d'abord, les entrepreneurs vont-ils vraiment localiser des usines en « C » ? Ensuite, s'ils le font, que se passe-t-il ?

a) Il existe peu d'espoir que les entreprises tournées vers le marché international ou le marché intérieur viennent s'installer dans la zone retardée. Comme l'indique le schéma, un premier aspect réside dans le fait que le marché national se situe essentiellement dans la région «A» (par exemple pour 60%), tandis que la zone retardée toute entière ne dispose pas peutêtre du 10ème du pouvoir d'achat intérieur.

Quant au marché extérieur, on l'atteint uniquement à partir de la zone de contact qui, le plus souvent, s'identifie avec la région « A ».

(Voir schéma p. 61).

Si l'on examine successivement l'accès aux inputs, on constate que pour le capital nécessaire à l'installation de l'usine (K) ou pour le travail qualifié (Wq'), la zone « C » se trouve en mauvaise posture. Elle a, tout au plus, abondance de travailleurs sans qualification (Ww). Par contre, elle peut receler des matières premières présentant un intérêt économique certain et dans ce cas — on pourrait dire dans ce cas seulement—une entreprise de transformation, par exemple une usine de tissage et de filature de coton, ou bien encore une installation de

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Jacques bugnicourt les zones « retardées » d'afrique intertropicale

ACCES AUX INPUTS

Ww> Wq'<

•Sn < %<

ÉCONOMIES EXTERNES: Jf

WW> Wq'>

"•» >

m

ACCÈS AU MARCHE

109b du pouvoir d'achal intérieur

30% »

60 %

vers 90% du marcha extérieur

(1)1* ligne) ligniF/e abondant, élevé ou Fort, cl I* slgn» <rara, bas ou Faible.

raffinage de minerai va se créer. Il est vrai que les économies externes jouent essentiellement dans la région « A » : la mieux équipée, la plus proche du pouvoir central, celle où il existe déjà un certain nombre d'entreprises et de services annexes.

C'est donc seulement s'il existe des matières particulièrement intéressantes qu'en un

point (m) de la zone « C » va se créer une entreprise (Z).

b) Dans le cas où il en serait ainsi, et qu'un entrepreneur s'installe en « C », que se passe-t-il alors en matière d'emplois, de revenus, d'apports technologiques et organisationnels ?

En termes d'emploi, il est probable que l'on aura :

WTz = W5x,a + W6a,b,c, + W7C + Wsha + Wgc

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L'emploi effectif dans la mine ou dans l'entreprise (WTz) se décompose en effet en cadres supérieurs (5), en cadres moyens et maîtrise (6) en manoeuvres (7), ces trois catégories s'employant à l'intérieur de l'entreprise. A ceci s'ajoutent inévitablement des commerçants (Wsh) et des travailleurs auxiliaires peu rétribués (9).

Si l'on s'attache à l'origine géographique de ces différentes catégories, il paraît évident que la première est constituée d'expatriés et de cadres issus de la région « A », la seconde, pour la plus large part, de personnes de la zone relativement avancée, tandis que les contingents importants de manoeuvres et de travailleurs annexes sont recrutés sur place, en « C ». Les commerçants peuvent être assimilés, en première approximation, à des originaires de la région « A ».

Les rapports numériques entre ces différentes catégories dans l'entreprise et le poids respectif des salaires vont dépendre du type d'installation. Si l'investissement a été fortement capitaliste, la part des cadres moyens et de la maîtrise va être déterminante et l'essentiel des salaires sera versé à des originaires de l'étranger ou de la région « A ». Au contraire, s'il s'agit d'une opération «labour intensive», la proportion des ouvriers sans qualification ou de ceux qui peuvent, moyennant une formation professionnelle accélérée, faire l'affaire, sera beaucoup plus importante :

W5x,a W6a,b,c, W7c

Investissement :

a) fortement -H- -m- + capitalisme

b) « labour + + +mintensive »

Ainsi, le niveau technique et la structure en capital des entreprises qui peuvent être créés n'est pas sans importance pour un développement effectif de « C ».

Il reste à examiner les revenus que pourrait engendrer cette entreprise Z :

Rz= (RKx + RWX) + (Rwa + Rsha) + RWC

Si plusieurs éléments de l'équation ont été mis entre parenthèses, c'est parce que ces revenus appartiennent à la même catégorie, c'està-dire, pour le premier membre, aux entrepreneurs eux-mêmes, qui reçoivent une rémunération de leurs capitaux (RKX)# et aux cadres où à quelques ouvriers avec une qualification précise venus de l'étranger (RWX), pour le second membre aux cadres moyens, au personnel de maîtrise et aux ouvriers spécialisés venus de la région relativement avancés A, ainsi qu'aux marchands — également étrangers à la zone « C » ; enfin — et peut-être est-ce la portion congrue - aux revenus distribués à des originaires \ de la zone où se trouve l'usine ou la mine. j

L'important est de savoir ce que vont devenir ces différents revenus. Sans aucun doute, les premiers vont être, pour une large part, transférés vers l'étranger (T'cx)- Pour les éléments du second membre de l'équation, il j faut s'attendre à d'importants transferts de C | vers A (T'CA)- " ne restera donc, dans la région > défavorisée, qu'un certaine proportion des gains ; des deux premiers groupes, ainsi que quelque chose des revenus perçus par les habitants de la ' région elle-même (16).

Comment s'explique cette situation ? C'est précisément parce que la zone « C » est retardée et qu'elle vit en pleine opacité quant ; aux possibilités locales d'investissement et de développement. C'est que l'on y constate une inélasticité locale de I-'offre et, aussi, que les opinions, les habitudes et les attitudes détour- : nent de rechercher les possibilités locales d'utili- ; sation des revenus. Ainsi, c'est à la fois la j logique de l'implantation de l'entreprise, tradui- ! sant elle-même la domination exercée à partir ; de l'extérieur et relayée par « A », et les carac- I

(16) Il faudrait savoir quel % des dépenses en mon- \ naie des originaires de « C » vivant de l'entreprise ou ! de ses activités annexes va repartir vers A ou X. |

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tères propres au milieu où se situe cette entreprise qui expliquent que les revenus distribués ne profitent guère à la région où elle se trouve.

Peut-on dire, au moins, qu'il existe un important apport technologique et organisationnel ? Certes, au début, tout ce qui demande une certaine aptitude technique est apporté de l'étranger ou de la zone relativement avancée. Mais, au contact de ceux qui savent et, aussi, à la faveur de certaines promotions, des originaires de la région « C » vont apprendre à manier de nouveaux outils et à s'insérer dans de nouvelles formes d'organisation du travail. Cependant, le plus souvent, les techniques que l'on apprend sont peu utilisables sur place et elles le sont d'autant moins qu'il s'agit d'une technologie plus élaborée. Le rayonnement technique est en réalité potentiel ; le plus souvent, il n'est pas effectif. Non seulement, il n'existe guère autour de l'usine ou de la mine, de conditions réalisant des économies externes et attirant des investissements, mais on rencontre même quelque chose qui ressemble à une répugnance du milieu pour l'utilisation de techniques avancées (17). Dans un autre contexte, l'apprentissage technique et organisationnel qui s'opère dans le processus même de production de l'entreprise « Z » pourrait être utile aux originaires de « C ». Au lieu de chercher à faire quelque chose sur place, ceux qui réussissent à obtenir une qualification sont plutôt tentés par le départ vers d'autres régions du pays, ou vers l'étranger, là où les salaires sont plus élevés et les chances de promotion plus réelles. Dans l'immédiat, ils ont quasiment perdus pour leur zone d'origine.

3-Il y aurait beaucoup à dire sur les commerçants et il serait important, pour chaque zone « retardée », d'établir la typologie du commerce : modes d'installation (maisons de commerce, boutiques plus ou moins précaires, colportage...), chiffres d'affaires, rayons de des(17)

des(17) doit noter qu'il n'existe rien de semblable en matière de consommation : loin de répugner à l'achat et l'utilisation d'articles fabriqués, la population de « C » en a au contraire le snobisme.

serte, etc.. Il serait essentiel, surtout de connaître l'origine et le comportement de la majorité des marchands, et l'on reviendra sur ces aspects car ils ne sont pas sans influence sur la nature et les conséquences de l'activité commerciale en « C ». Celle-ci se signale, en tout cas, d'abord par les effets qu'elle exerce sur l'autoconsommation et l'auto-production, ensuite par son rôle de généralisation du crédit, enfin par les effets qui jouent à travers les prix, traduisant un véritable détournement du surplus agricole.

a) Les commerçants constituent le groupe par le truchement duquel régresse la pratique de la production par les paysans de leur propre équipement et celle de la consommation de leur propre production. Cette régression, sans doute inévitable, est positive lorsqu'elle traduit une amélioration décisive de l'outillage productif ou des normes de consommation (palliant, peutêtre, certaines carences alimentaires). Cependant, elle est souvent prématurée : ainsi, l'abandon du chadouf ou d'autres modes de puisage artisanaux au profit de moteurs coûteux, fabriqués hors d'Afrique et fonctionnant avec un carburant qui souvent n'est pas, non plus, produit dans le pays, risque de détourner d'autres emplois décisifs pour le développement et de se traduire par des charges supplémentaires qui n'étaient pas inévitables. De même, la généralisation de certains matériaux de construction « modernes » s'opère parfois sans que les avantages du point de vue du confort thermique ou de la santé soient en rapport avec la dépense effectuée.

Si on écrit :

VUc,pr=nAHI,A,X

on indique par là, que la diminution de la production paysane d'outils et d'équipements fabriqués par leurs utilisateurs, de même que la réduction de l'auto-consommation, va entraîner un accroissement des achats de produits et de biens provenant de la zone elle-même (AHI), mais surtout de la région A plus favorisée et même de l'extérieur (AHAX)- Ces achats ris63

ris63


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quent de s'opérer indistinctement, c'est-à-dire de ne pas porter nécessairement sur des biens qui seraient essentiels pour le développement de la production ou sur des denrées répondant à des besoins prioritaires.

b) Pour accroître leurs ventes, et surtout celles qui portent sur des produits nonlocaux—sur lesquels on gagne plus, les commerçants vont déclencher le mécanisme du crédit. L'autre groupe préleveur de monnaie dans un milieu qui n'en a guère — les représentants de l'administration — ne laisse pas aux paysans la possibilité de payer plus tard. Il s'en suit, que, dans les premières étapes de la monétarisation, les paysans ont coutume d'assembler le peu de monnaie nécessaire pour s'acquitter de leurs dettes au fisc et pour quelques achats dont ils connaissent par avance les prix et à propos desquels ils ont réfléchi longuement. Cette habitude va se modifier bientôt, à l'instigation même des commerçants. L'insertion dans le mécanisme du crédit se fait progressivement : il est consenti après une mauvaise récolte, puis en attendant la récolte, puis dans l'espoir d'une rentrée d'argent quelconque...

La généralisation du crédit va conduire, d'une part, bien sûr, à l'accroissement des bénéfices des commerçants, et donc de leurs transferts vers la région d'origine et, d'autre part, à la nécessité pour les paysans de la zone retardée d'aller chercher de l'argent là où l'on en trouve.

On peut écrire :

VUc,pr = m.AWt u,z..., n.AWcA' I.ATCA

On aboutit à la fois à l'accélération des départs de paysans vers les centres proches, vers les quelques mines ou usines (AWtu, z), vers la région A (AWCA) e* à un gonflement des transferts vers A.

c) L'extension du crédit, entraînant un accroissement des chiffres d'affaires, va-t-elle amener une diminution des prix de ce qui est vendu aux paysans ? c'est rarement le cas et, en général, la pratique du crédit dans les zones retardées va de pair avec un renchérissement

sensible des articles ou produits. Les paysans des régions C se trouvent ainsi « laminés », si l'on peut dire, par deux processus jouant en sens inverse. D'une part, à mesure que l'on s'éloigne des villes principales de la région A, les prix de vente des produits fabriqués augmentent progressivement. D'autre part, les prix auxquels les commerçants ou les organismes collecteurs paient les produits des paysans, diminuent généralement à mesure qu'on s'enfonce « dans l'intérieur ». Il devient important alors d'examiner le rapport :

SVCA

SHAC

et l'on constate qu'avec une quantité donnée de produits agricoles (arachide, café...) on a, par exemple, trois fois plus de tissus, ou de sucre, ou de thé... en A qu'on n'en a en C. On se trouve donc en face d'une dégradation spatiale des termes de l'échange au détriment des zones retardées et ce désavantage ne reflète pas seulement des différences de coûts dû à la distance, mais traduit aussi des sur-prix pratiqués par les commerçants et les entrepreneurs de transport—souvent d'ailleurs confondus — reflétant une structure et des pratiques commerciales plus ou moins spécifiques aux zones retardées. Les prix constituent, dans ce contexte, un moyen extrêmement efficace d'exploitation des paysans et de réalisation par les commerçants d'importants bénéfices qui, pour l'essentiel, sont ensuite transférés soit, dans la région relativement favorisée du pays, soit même à l'extérieur des frontières (18).

L'ouverture plus large du marché de C profite surtout à certains groupes en A ou en X.

Si l'action commerciales parvient à se faire sentir même dans les parties les moins accessibles de la zone C, il est quelques lieux où elle

(18) Il serait intéressant de calculer, pour les diverses zones retardées, quel est le rapport dans le transfert des bénéfices commerciaux entre ce qui reste dans le pays et ce qui va à l'étranger (Tcx/TCA).

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se déploie largement : ce sont les bourgs et les centres plus ou moins urbanisés que compte C. Il s'y agglomère une population qui gravite, précisément, pour l'essentiel, autour des fonctionnaires et des commerçants.

4- Dans les régions retardées d'Afrique, il existe certes, peu d'agglomérations urbaines traditionnelles, encore que certains centres aient joué un rôle actif au cours de la période pré-coloniale. Par la suite, les colonisateurs ont développé certains villages et, souvent, créé de toutes pièces des postes, essentiellement lieux d'exercice du pouvoir et de l'échange. En dépit de l'immobilité relative des zones qu'ils ont pour fonction de contrôler, ces points d'urbanisation connaissent une croissance réelle — souvent de l'ordre de 4% par an — et ainsi augmente peu à peu la population urbanisée des zones les moins favorisées sans que cela traduise nécessairement un développement réel. Il n'est pas sans intérêt de s'interroger sur l'insertion des urbanisés dans les activités professionnelles, sur leurs ressources, et, aussi, sur l'évolution que l'on constate dans les mentalités et les attitudes.

En matière d'emploi, la situation dans les bourgs et les centres des zones C se présente souvent ainsi :

Wtu = Wada/C + Wsha + Wi c + Wgc

Parmi ceux qui ont effectivement du travail (Wtu), on compte des employés de l'administration et des organismes para-administratifs (Wadac) des commerçants (Wsha) et, enfin ceux qui viennent des alentours du centre, souvent cantonnés dans des petits métiers annexes, par exemple jardiniers (W1c) ou gardiens, porteurs, domestiques, « femmes libres », artisans divers (W9C). Les emplois urbains ou semiurbains se trouvent ainsi répartis entre des habitants de la zone C et des immigrants venus souvent de A, notamment dans l'administration et le commerce. Mais, il se trouve que, si l'on procède à une analyse de la distribution des revenus, la décomposition du total des revenus de la ville s'écrit :

Ru = Rua + Ruc + N

qui permet de comparer ce qui finalement revient à des originaires de la zone relativement avancée du pays et ce qui revient aux locaux (N représentant le reste) : il est probable que l'on constatera fréquemment que Rua est supérieur à Ruc.

Est-ce à dire que les autochtones ne tirent aucun profit de l'urbanisation qui s'amorce ? Certainement pas. D'une part, ils en ont des miettes, et parviennent souvent à occuper des emplois dans les administrations à un niveau modeste (chauffeur planton, balayeur, gardien...). Ils sont attentifs, aussi, à toutes les possibilités d'une redistribution qui soit faite à leur profit : même ce domestique payé à un tarif dérisoire ou la compagne d'un instant constituent des canaux à travers lesquels une part de ce qui a été de ce qui a été gagné par les fonctionnaires, ou les marchands, retourne à la population de C. Mais il existe une autre forme de compensation : la présence à la ville d'originaires de C les met en contact avec ce qu'on peut appeler le modernisme, c'est-à-dire qu'ils subissent à la fois des influences retardatrices (à travers les effets d'immigration) et des influences dynamisantes. Le niveau d'information et les chances de scolarisation de ces urbanisés sont beaucoup plus grandes que celles des « broussards » et c'est le plus souvent à travers cette population autochtone des bourgs et des centres de la région C qu'une prise de conscience régionale peut se manifester.

Les contacts qui demeurent fréquents entre les urbanisés et leurs familles restées à la campagne constituent aussi truchement pour la diffusion des idées et des comportements nouveaux. Ce rôle est alors comparable, avec certaines différences importantes, à celui que jouent les migrants lorsqu'ils reprennent contact temporairement avec leur milieu, ou lorsqu'ils reviennent définitivement.

5 - Les migrants, par définition, ne se trouvent plus dans la zone retardée — et, pourtant, ils y exercent une forte influence économique, sociale, psychologique.

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espaces et sociétés n. 10/11-5


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La densité de l'immigration, certes, varie souvent sensiblement et les effets des départs vont se faire sentir, dans l'espace «retardé», avec des intensités variables (19).

Partout, cependant, la migration apparaît pour la région « C » comme la perte d'investissements faits dans les hommes. Le coût du départ de jeunes gens en pleine force de travail pourrait être évalué. L'on devrait, pour chaque zone, se demander si l'ensemble des dépenses de nourriture, de soins et d'éducation faites en « C» jusqu'à l'âge de la migration (Edrj-15) et de celles d'entretien des travailleurs à leur retour— y compris les malades et les handicapés (2d 40-60) est inférieur ou supérieur au montant des sommes d'argent transférées de A en C pendant la durée de la migration (20) :

Sdo-15C + £d40-60 * TAC?

De plus, la migration peut s'analyser presque toujours comme une perte de main-d'oeuvre partiellement engagée dans la production: alors que la fraction peu productive de la population rurale reste le plus souvent sur place (21), l'absence des migrants se traduit, en général, par un manque à gagner pour la communauté. Celui-ci, d'ailleurs, ne doit pas seulement

(19) On devrait distinguer notamment, en premier lieu, les centres plus ou moins urbanisés que compte la zone retardée (Cu), ensuite les secteurs proches des routes et marchés (C-]) et enfin les secteurs éloignés des voies de communication (C2L On peut formuler l'hypothèse que, en termes de revenus monétaires, on a :

rCu>rC1>rC2>

La proximité de la route donne à la fois l'accès aux idées « modernes » et aux facilités qui permettent de partir au loin.

(20) Encore faudrait-il que ces divers éléments soient réellement comparables — ce qui n'est pas certain (cf. par exemple, l'importance de la rareté relative de la monnaie en « C », la proportion de migrants se fixant définitivement en « A », etc.).

(21) « Dans bien des régions, les villages se sont vidés. Seuls, les vieux, les vieilles, les femmes et les enfants demeurent et tentent d'assurer la mise en valeur des terres » (réf. NMB, Haute-Volta).

les zones « retardées » d'afrique intertropicale

s'apprécier en termes de production annuelle, [ mais aussi en termes de référence aux opportu- \ nités qui existent de créer des équipements j supplémentaires, par travaux communautaires \ de saison sèche par exemple (irrigation, piste de collecte, installations de conservation et de transformation, etc.). Si la migration s'étend, c'est, à la limite, le potentiel même de dévelop- j pement de la zone qui se trouve mis en ques- ! tion (22). j

Quelles contreparties obtient donc la zone • retardée et les départs entraînent-ils, au moins, ; dans l'immédiat, une décongestion des terres ? ; Si l'on écrit : '

L=Li + Lv+Lu

on exprime le fait que la superficie rurale se décompose en terres cultivées (I), en terres cultivables non encore mises en valeur (Lv) et ; en terrains réservés a d'autres usages (Lu). Or-, deux situations fondamentalement différentes peuvent se présenter. L'une se caractérise par l'équation: L| = f. Wt qui traduit le fait qu'à : chaque actif nouveau correspond un accroissement des défrichements. En simplifiant, on peut parler de sous-peuplement. Et les départs provoquent une contraction, pas nécessairement proportionnelle d'ailleurs, des terres cultivées.

Par contre, on rencontre des terroirs où il n'existe plus d'espaces cultivables non cultivés (Lv= 0) et où, de ce fait, on a (L| = L| = L- Lu) (23). La force de travail disponible ne conditionne pas (ou guère) l'extension de la production, ni en termes de superficie cultivée, ni en volume des récoltes : la zone est surpeuplée. La main-d'oeuvre rurale — tant qu'elle ne dimi(22)

dimi(22) en Côte d'Ivoire, dans la zone des savanes, si l'on veut atteindre les objectifs assignés par le plan pour la période 1975-1980, il va manquer de 20 à 30 % de la main-d'oeuvre paysanne nécessaire.

(23) La situation est, bien entendu, beaucoup plus complexe, et il faudrait, pour la saisir dans sa réalité, tenir compte également du mode d'utilisation du sol, du niveau technologique, des temps de travail, de l'importance des troupeaux, etc.. —éléments qui ne sont pas sans relation avec la densité du peuplement.

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nue pas au-dessous d'un certain seuil — n'est pas une variable et son accroissement n'entraînerait en «C» ni la croissance de l'emploi réel, ni velle du produit régional. C'est seulement dans ce cas que l'émigration va entraîner une diminution de la pression sur les terres. Peut-on, alors, avancer que, en général, le départ de nombreux jeunes hommes va rendre plus facile l'accumulation ? Il semble, en premier lieu, que l'éventualité d'une mobilisation des surplus doit s'apprécier différemment suivant la densité du peuplement et les formes de mise en valeur.

Si l'on se trouve dans une zone « C » surpeuplée, l'éloignement d'une partie de la main-d'oeuvre peut permettre à chacun des actifs restés au village d'avoir un peu plus de terre à cultiver et à chaque habitant de disposer d'un peu plus de produits agricoles: de mil, de riz, de manioc, de poulets (24).

Mais il n'est pas certain que, plutôt que de cette opportunité, ceux qui demeurent en « C » n'attendent pas seulement que les migrants leur envoient une partie de leur nourriture.

Si, au contraire, il s'agit d'une zone souspeuplée, où toutes les terres ne sont pas mises en valeur, l'émigration n'a guère d'effets; tout au plus, peut-on se contenter de cultiver aux abords du village, ce qui facilite les choses, et dispose-t-on d'un supplément de produits pour l'élevage — insuffisant le plus souvent pour faire l'objet d'une quelconque accumulation.

Non seulement, il n'est nullement certain qu'un surplus se dégage, mais— lorsque c'est le cas- il peut être utilisé de bien des manières. Il peut se faire qu'il tombe entre les mains d'un nombre limité de notables traditionnels, ou de chefs religieux, ou qu'il soit confisqué par des marabouts étrangers à la zone, ou par des

(24) Bien évidemment, le bilan de l'émigration reste positif de ce point de vue tant qu'un revenu demeuré identique (R) est partagé entre moins de monde. Ce gain relatif cesse quand les départs, devenus plus nombreux, entraînent une régression de la production : on a dépassé alors ce seuil, important à déceler, que l'on signalait plus haut.

fonctionnaires, et l'important est de savoir quelle destination ils lui donnent.

Il se peut, aussi, que les familles paysannes gardent l'excédent, qui perd ainsi tout « effet de masse ». En fonction du niveau d'alimentation et des coutumes, les utilisations varient, depuis l'élévation de la consommation individuelle, jusqu'à l'accroissement du stockage dans les greniers familiaux ou une fabrication accrue de bière de mil.

Parfois, on opère des achats de bêtes dans un but de thésaurisation. Alors que la demande de produits alimentaires dans la région « A » s'élève rapidement — consécutive notamment à la croissance démographique (où WQA) Joue un rôle — et dans quelques petits centres de la région «C», il est frappant de voir, dans la plupart des cas, comment s'opère mal la commercialisation des excédents que « C » pourrait dégager.

De surcroît, que ce soit chez les paysans ou chez les notables, il est extrêmement rare, mais on reviendra sur ce point, que les excédents disponibles en « C » soient utilisés à des améliorations foncières ou autres investissements en zone « C ».

Le transfert des économies faites en « A » par les migrants joue-t-il pour sa part, un rôle plus positif ? On constate qu'il a un effet accélérateur sur quantité d'éléments — et notamment la pénétration monétaire, les prix, les entrées fiscales, les effets d'imitation... L'accentuation de la monétarisation de l'économie et de la vie sociale constitue peut-être l'aspect le plus spectaculaire. Les échanges de biens et de services tendent à se traduire, maintenant, en termes monétaires alors que, auparavant, ils s'opéraient selon les règles traditionnelles et selon les schémas durables des relations interpersonnelles ou inter-groupes. L'idée fait désormais son chemin que tout pourrait bien avoir un prix...

La monétarisation accrue s'accompagne presque toujours de hausse des prix et celle-ci est sensible, surtout, en ce qui concerne la dot que l'on verse pour prendre femme, ainsi qu'à

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propos des maisons et des champs. Il se produit une transformation du type d'habitat — et le temps viendra où l'habitation prendra une valeur marchande.

De même, à propos de la terre, on ne s'en tient plus dans certaines communautés, à quelques prestations de travail au service de celui qui a donné le champ, ou d'un don symbolique : on commence à parler d'achat de terrain, et selon des normes qui diffèrent de celles que prévoyaient la coutume. Des instruments et objets de consommation manufacturés deviennent plus nombreux dans les boutiques et l'on dépense, pour les acheter, plus d'argent que, auparavant pour les produits artisanaux. La monnaie, elle-même devient un bien moins rare et les différents biens tendent à prendre une valeur relativement fixe en numéraire.

Une autre utilisation des transferts réside dans le paiement des impôts, qui va s'opérer, désormais, plus régulièrement et avec moins de difficultés. Il se peut qu'à ces rentrées fiscales accrues corresponde un accroissement des dépenses administratives réalisées dans la région « C ». Mais ce n'est nullement automatique et, si cela se produit, il faut encore savoir qui en tire profit (cf. supra).

On ne peut contester, en tout cas, que l'accroissement des transferts entraîne un accroissement apparent de l'activité économique. En analysant les choses d'un peu plus prés, on constate toutefois que :

ATCA = J-AH m + k.AH pr + 1.AF' + 6

et que les divers termes de l'équation n'ont pas du tout une importance comparable. En particulier, parler d'achat de moyens de production (Hpr) ne correspond souvent à rien.

En réalité, ce qui se développe essentiellement, c'est d'une part, l'activité du réseau commercial et, d'autre part, la thésaurisation (6). Dans la plupart des cas, on l'a vu, les commerçants sont des « étrangers » et les pro_fjts qu'ils vont réaliser seront rapatriés dans une autre région du pays ou même à l'extérieur.

Les effets socio-psychologiques de l'afflux — même relatif — de monnaie en « C » dépassent de loin ce qu'on soupçonne de prime abord. Aussi bien, ri les transferts et les différentes redistributions auxquelles ils donnent lieu entraînent une conséquence fondamentale pour la zone « C », c'est bien dans le renforcement des effets d'imitation. Et se conjuguent ici les conséquences de l'envoi de fonds par les émigrés et celles des retours temporaires ou définitifs, de ceux qui étaient partis dans la zone relativement plus développée.

Ainsi, le résultat le plus clair des transferts de monnaie opérés par les émigrés réside, d'une part dans l'accroissement de l'achat d'objets fabriqués en « A » ou même à l'étranger et, d'autre part, dans l'incitation à de nouveaux départs. Quand l'argent épargné en « A » par les originaires de « C » est transféré en C, il n'y est guère investi: il renforce directement l'attrait de « A » et sa prospérité.

En compensation, les anciens migrants apportent-ils, à la zone « C » de nouvelles capacités tehniques et organisationnelles ? En regardant les choses de près, on constate qu'il n'en va pas différemment des ouvriers travaillant dans les rares entreprises de la zone retardée (Zc) : d'abord la grande majorité des migrants occupe des emplois de manoeuvres. Ensuite, parmi les « retours», les éléments ayant acquis un métier se trouvent parmi ceux qui repartent le plus vite avec la certitude, d'ailleurs, d'être rapidement réengagés.

Enfin, on le sait, les qualifications acquise dans la zone d'immigration (ouvriers spécialisés, cuisiniers...) ont rarement une utilité dans la région d'origine; celles qui concernent l'agriculture ne présentent souvent aucun intérêt du fait des différences écologiques entre « A » et « C ». Par contre, un acquis reste valable, fait d'aptitude technologique et de mentalité industrielle — conséquence du respect des horaires et de l'accomplissement de tâches relativement complexes—mais ceci paraît difficilement valorisable dans le contexte défavorable des zones éloignées et mal desservies (cf. supra).

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Le migrant revenu au village rapporte avec lui des éléments culturels nouveaux (25). Mais ce n'est pas le plus important : par ce qu'il dit, par la manière dont il se comporte et vit, il encourage la migration. Et il contribue ainsi à accentuer cette situation que l'on constate presque partout où l'émigration revêt une certaine importance : une grave perte de dynamisme social. Tout jeune rural qui a « quelque chose dans le ventre » va suivre l'exemple qu'il a sous les yeux : avec le départ des jeunes les plus capables d'initiatives, c'est son ressort même que perd la communauté.

Ceci sous-entend et aggrave à la fois un grave pessimisme sur l'avenir de la zone «C»(26). Du point de vue de la prise en charge par les habitants des « régions retardées » de leur propre développement, les transferts d'abord, le retour des migrants ensuite entraînant, le plus souvent, les effets démobilisateurs.

Les migrants apparaissent donc, à la fois, comme des vecteurs de l'insertion des communautés rurales dans l'économie marchande et comme un sous-groupe à l'intérieur des masses paysannes.

6- Il est temps d'en venir,enfin, aux partenaires de loin les plus nombreux dans les relations de groupes, ceux sans lesquels les autres n'existeraient pas — mais aussi les plus

(25) « Dans le Nord-Togo, sur le plan culturel, les effets se remarquent dans l'introduction et l'adoption de nouveaux types de tam-tam, chants et danses ; l'usage d'un style nouveau d'habillement, de comportement, d'esprit de créativité qui façonne le raisonnement et permet de critiquer et porter un jugement sur tel ou tel sujet. A Kandé, on doit noter l'introduction du fétiche appelé Atigali qui permet aux gens de se grouper pour certaines cérémonies. Avec le fétiche, on a adopté un nouveau langage». Il existe d'ailleurs des «conséquences linguistiques des migrations : apprentissage de langues européennes et africaines ... permettant les relations ... La principale conséquence culturelle et linguistique de la migration est la diffusion de la langue et de la culture ashanti » ... (P. P. Rey, in réf. TPC).

(26) Ceci a déjà été signalé supra p. 20.

silencieux et les plus exploités (27) — c'està-dire la masse des ruraux — agriculteurs, pasteurs, ou pêcheurs.

Il faut se garder pourtant d'employer, pour le moment, le terme de « paysanneries ». Les groupes paysans — y compris les pasteurs ou les pêcheurs — ont une identité spatiale (28) et l'on est en face d'une réalité beaucoup moins uniforme qu'on ne le pense généralement.

(Voir schéma p. 70).

Non seulement il existe les particularités ethniques, culturelles, linguistiques, religieuses parfois, qui singularisent tel groupe par rapport à tel autre, mais dans le cadre d'un même ensemble, qui peut paraître homogène, des nuances importantes apparaissent. A l'intérieur d'un groupe parlant la même langue, ayant la même culture, on trouve, si l'on examine de près les villages et les hameaux, des points forts et des points faibles, notamment en termes démographiques et sociologiques. La population se trouve en déclin dans certaines communautés. De l'une à l'autre, le rapport entre jeunes et adultes varie beaucoup — surtout si l'on compte à part les migrants. Il est aussi des groupes qui se caractérisent par le dynamisme des jeunes ou celui d'une partie des adultes. On en trouve où les associations — parfois secrètes—traditionnelles ou non, jouent un rôle déterminant. Il est d'autres communautés qui sont totalement internes ou bloquées, par exemple par des conflits de clans. A ceci s'ajoutent, fréquemment, des barrières de castes (au détri(27)

détri(27) entend par exploitation l'appropriation — quel qu'en soit le mode — par un groupe non producteur, du produit du travail de producteurs directs au-delà de la contre-partie fournie.

(28) Celle-ci est souvent dérivée d'une longue histoire. Parfois, elle résulte d'un remaniement moderne et il faut alors se demander, par exemple lorsqu'on constitue des « groupes de villages » ou des « collectivités rurales » comment se décide le rattachement de tel ou tel village ou de tel hameau, qui choisit le centre, qui fixe les limites et quels projets conjoints justifient une vie en commun... Des découpages conçus bureaucratiquement peuvent, au lieu de consolider des groupes paysans, contribuer au contraire à leur émiettement.

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If, Ig , Ih : langues

|K , Ih", Ih : dialectes au sein d'une même langue

21b, S*/e, 10% proportion de migrants par les hommes

adultes selon le groupe t migrants de retour temporairement (r) ou définilivemcnltr")

!•:•: scolarises "lettrés"

art. : artisans

cl : élevage comme activité principale pê : pêche comme activité principale C- groupes vivant en symbiose u : religion m. + : H n.

N.B.là où on ne précise pas, la religion est supposée consister, pour l'essentiel, dans les cultes traditionnels.

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ment des pêcheurs par exemple) et de fréquents conflits entre agriculteurs et éleveurs.

Il est vrai qu'il existe des facteurs jouant en sens inverse. Traditionnellement, les rapports qu'on a appelés de « parenté à la plaisanterie » (kal, en sérère) créent des liens qui chevauchent nombre d'ethnies d'Afrique Occidentale de Dakar ou tu Tchad. D'autre part, on constate presque partout une sorte de mouvement brownien : de petits groupes se déplacent constamment, de nouveaux villages se crééent, souvent avec l'accord d'une communauté déjà installée auparavant... Il y a donc une tendance au mouvement et au mélange, et il est probable, que si l'on disposait de statistiques sur ce point, on constaterait un accroissement lent et continue des unions matrimoniales et des rapports de voisinage entre individus appartenant à des groupes paysans parlant des langues différentes ou relevant de cultures dissemblables. Cependant, le facteur qui paraît décisif est, sans aucun doute, celui des conditions économicosociales qui sont imposées par l'économie marchande dominante aux paysans, aux éleveurs et aux pêcheurs.

A travers les systèmes de prix et de commercialisation, les taxations et diverses pratiques administratives, les ruraux, quels qu'il soient, se trouvent placés en position d'exploités, et une certaine conscience de cette situation commune commence à se manifester—comme le montrent notamment certaines attitudes des paysans maliens ou sénégalais au cours des dernières années (réf. MRO).

L'économie et la société modernes se présentent, aux yeux de la plupart des paysans des zones retardées, sous des traits ambigus, à la fois d'attraction et d'exploitation. Cependant, les prélèvements qui sont opérés sur les agriculteurs, éleveurs et pêcheurs ne s'appliquent le plus souvent qu'à une frange de leur production et les zones retardées sont précisément celles dans lesquelles domine encore l'auto-consommation. Même s'il y a régression de l'habitude de produire pour ses propres besoins alimentaires

alimentaires vestimentaires, de construire soi-même sa case avec les matériaux disponibles aux alentours et de tailler, forger ou tresser ses propres outils, les produits et les articles importés n'ont pas encore éliminé les autres. Ce maintien d'une économie de subsistance constitue une sécurité pour les paysans et, elle permet même, certaines années, et dans certaines conditions, un début de thésaurisation qui s'opère le plus souvent sous forme d'achat de troupeaux ou de bijoux. L'achat de bêtes est sans doute le but immédiat de la plupart des paysans des régions « C », lorsqu'ils ont, par hasard, un excédent monétaire. Ainsi peuvent s'accroître les quantités de bétail sur un espace donné et, si l'on a : Lc= Lr + Lu — c'est-à-dire une répartition des terroires mis en valeur entre des cultures, ou pâturages et d'autres affectations, il ne tarde pas à se produire une recrudescence des conflits entre ceux qui cultivent et ceux qui gardent les troupeaux — même si une partie de ceux-ci appartient maintenant aux agriculteurs. On a beaucoup écrit sur cette préférence des paysans, notamment dans les zones retardées, pour une épargne en troupeaux. Elle relève d'une défiance fondamentale qui semble bien être un trait commun à la plupart des paysans des zones en question. Celle-ci prend racine dans l'organisation sociale elle-même, dont il était question plus haut et sur le fait qu'on vit généralement en milieu clos, où certes, il existe peu de chances de promotion sur place, mais où l'on a, en contrepartie, une garantie minimale contre les aléas. Un autre élément d'explication de cette méfiance paysanne réside certainement dans différentes expériences antérieures, tentative de développement purement bureaucratique qui n'ont abouti, en général, qu'à des résultats décevants. On ne doit pas en déduire que ces paysans sont passifs. Ils sont plutôt pessimistes sur les possibilités immédiates de développement local, et l'on ne peut pas dire que les perspectives réelles leur donnent tort... Mais, qu'ils perçoivent une possibilité de « s'en sortir » en émigrants, ou qu'on leur laisse entrevoir une chance de promotion collective pour leur région — nul doute qu'à ce moment là, dans la

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plupart des cas, ils réagissent avec un dynamisme insoupçonné.

Voici, avec beaucoup d'approximation, quelques traits essentiels des principaux groupes dont l'action concerne les zones retardées.

On peut se demander, toutefois, si ce qui précède n'est pas trop théorique, si l'abstraction ne prend pas trop de distance par rapport à la réalité —et dans quelle mesure, à partir d'études peu nombreuses et d'extension spatiale limitée (29), on peut esquisser un schéma des interactions entre groupes sociaux.

III. INTERACTIONS ENTRE GROUPES SOCIAUX

Il est hasardeux, tant que les matériaux de base demeurent fragmentaires, de proposer dès maintenant un schéma explicatif global des relations qu'ont entr'eux les groupes liés de près ou de loin, aux zones retardées.

On se contentera, pour le moment, de proposer des hypothèses de travail — à propos de deux problèmes importants : d'abord, comment agissent et réagissent les groupes en termes d'activités développantes — ou prétendues telles —ainsi, qu'en termes de prises de décision, et quels conflits peuvent surgir? Ensuite, la situation que l'on, observe le plus fréquemment peut-elle être caractérisée, comme on le fait parfois, de « colonialisme interne » ?

Initialement, les rapports entre groupes, qui se sont dégagés au long de l'histoire, se caractérisent en général, sans pour autant être figés, par une relative stabilité. Dans ce contexte, les agents publics, les commerçants, et peut-être quelques entrepreneurs, vont intervenir et, si l'on peut dire, vont mettre les groupes en mouvement (30).

(29) Par exemple, réf. bibl. GHA, GHH, GIK, TEL, TGA, TPO et de nombreuses observations personnelles non publiées.

(30) Peu d'éléments ont en « C » à la fois les moyens et le prestige nécessaires pour orienter le développement. Les groupes les plus puissants et les personnalités les plus actives jouent le plus souvent dans le sens

a) Cette arrivée en zone « C » d'éléments venus d'ailleurs — notamment de la région « A » et de l'étranger — va se traduire par des initiatives apparemment développantes. Mais, après ce qui a été vu plus haut, on peut se demander si l'action, et même la simple présence de l'Administration, tout comme certains investissements qui peuvent être réalisés en « C » constituent des facteurs de progrès ou, au contraire, de freinage ?

Si l'on essaie de saisir les enchaînements dans ce qu'ils ont d'essentiel, on constate, que des dépenses accrues de l'Administration vont se traduire par une augmentation des effectifs travaillant directement ou indirectement pour l'Administration et que les revenus supplémentaires distribués vont surtout se tourner vers des achats de biens de consommation importés de la région relativement « avancée » ou de l'extérieur. Accessoirement, ces revenus supplémentaires vont amener une hausse des prix dans la zone considérée. Une autre conséquence importante est l'augmentation des effets d'imitation, à quoi, on aboutit aussi à travers l'extension de la scolarisation.

Par ailleurs, si de nouveaux investissements font leur apparition dans la zone « C », il va en résulter un accroissement des revenus, notamment du travail dans la ou les ville(s) et autour de la ou des entreprise (s), qui, luimême va sans aucun doute entraîner une hausse des achats de produits de consommation courante ainsi que peut-être de quelques biens d'équipement importés de « A » ou de « X ». Là aussi, les revenus nouveaux vont jouer à la hausse sur les prix et vont se traduire plus ou moins rapidement par le renforcement des effets d'imitation. A partir de là, les conséquences s'enchaînent selon trois axes principaux : le premier tourne autour de la diminution de l'auto-consommation, le second autour

du drainage. Certaines organisations (par exemple autour de missions chrétiennes ou de communautés musulmanes actives) peuvent, en fonction, parfois, de leurs animateurs, peser soit positivement, soit négativement sur le milieu.

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de la diminution de la production d'outils et d'équipement par les paysans eux-mêmes, le troisième autour de l'augmentation des prix, y compris celui de la compensation matrimoniale. Dans les trois cas, l'explication du processus passe par une insertion plus grande des habitants de la région « C » dans les mécanismes du crédit. Tout cela aboutit à un extension des départs à partir des zones rurales, d'une part vers les centres en voie d'urbanisation à l'intérieur de la zone elle-même, d'autre part vers les régions du pays moins défavorisées ou vers l'extérieur. Si le processus est bien celui qu'on décrit, des impulsions qui paraissent au départ positives, comme l'action gouvernementale et la réalisation d'investissements nouveaux, se trouvent en réalité transmises par des groupes qui jouent chacun un rôle spécifique et dont l'action conduit finalement non pas à développer la région, mais à produire des effets d'expulsion et à renforcer les courants migratoires.

Comment en vient-on à ce que des actions, qui sont censées permettre le décollage de la zone, arrivent au contraire à accentuer son sous-développement et sa dépendance? Il ne s'agit sans doute pas uniquement de la « force des choses » mais, bien plutôt de la manière dont sont prises et exécutées les décisions.

b) Le poids spécifique de chaque groupe se mesure dans le jeu des mécanismes de décision—encore qu'on puisse malaisément mesurer la capacité des différents groupes à faire pression efficacement sur les centres de décision les plus significatifs.

Il existe, dans la plupart des pays, un certain nombre d'instances : conseils de village, cheferies, conseils municipaux (pour les chefs lieux), conseils de districts ou de circonscriptions, comités régionaux de développement, assemblée régionales... etc. Les divers groupes et catégories sociales des zones retardées s'y trouvent, dit-on, représentés. L'on doit se demander, cependant, si cette représentation est effective, et si elle est efficace — ce qui amène à s'intéresser aux modes de désignation, à l'origine,

l'origine, la formation, aux fonctions de ceux qui siègent et à la conception qu'ils ont de leur rôle. Lorsqu'il s'agit de personneî qui pourraient être des représentants authentiques des paysans, il est fréquent qu'ils ne soient pas préparés à jouer un rôle utile pour la prise de conscience et pour le développement. Ils pensent souvent qu'on n'attend pas d'eux qu'ils jouent ce rôle. En effet, le style sur lequel on a conçu et mis en place ces différents organes donne à réfléchir : excepté pour ce qui est tout proche des communautés de base, où l'on a généralement respecté l'organisation que les paysans eux-mêmes se donnent, le reste a été souvent conçu et mis en place à partir des bureaux de la capitale, selon un processus ne prévoyant guère la participation réelle des intéressés. Beaucoup de ces organes sont d'ailleurs purement et simplement copiés sur des modèles métropolitains —et l'on a souligné, plus haut, ce que cela signifie. De surcroît, il est douteux que ces diverses instances juridiques aient vraiment une stratégie propre... Pour les membres de ces instances que l'on dit être l'émanation du groupe le plus nombreux et le plus démuni, la participation reste muette : les paysans, quand ce ne sont pas des notables qui ont déjà une optique propre et des intérêts spécifiques, parfois ne s'expriment pas du tout.

Parfois, ils parlent seulement pour parler (31). Il n'est nullement certain qu'on puisse

(31) On doit insister, sans doute, sur les difficultés de communication. Il n'est pas rare,d'abord, que la langue officielle soit peu ou mal parlée par certains membres des assemblées ou commissions, ou que l'on ne saisisse pas nien le langage économique ou juridique des agents de l'administration. Ensuite.il est fréquent qu'on ignore tout de la vision que peut avoir chacun des membres de ces instances et des intérêts du groupe auquel il appartient, et de l'avenir de la zone. On peut se demander si la représentation d'une part, les cheminements de la pensée, d'autre part, permettent de trouver aisément un langage commun au fonctionnaire venu de la capitale, au commerçant local et au chef traditionnel. La formulation des problèmes comme l'identification des solutions possibles risquent d'apparaître sous des jours tout à fait différents. A ce niveau, le formulisme et l'apparente unanimité, masquent souvent de graves divergences.

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lire à travers des institutions et leurs débats les diverses opinions exprimant les intérêts des groupes ou sous-groupes en présence, ni qu'on puisse en tirer des éléments pour une orientation cohérente des efforts de développement.

Ceci amène à poser avec netteté le problème de la situation des groupes et catégories de la zone C par rapport au pouvoir économique et politique. On dispose malheureusement de fort peu de données sur ce point.

Des analyses partielles permettent d'esquisser le schéma des lieux où se prennent les décisions et les flux décisionnels (cf. schéma)- (Voir schéma p. 75).

Bien entendu, la puissance comparée des centres de décision, aussi bien que l'intensité décisionnelle d'origine A ou X dans une zone donnée varient sensiblement, en Afrique intertropîcale, d'un pays à l'autre. Mais, lorsqu'une politique cohérente et énergique permet de minimiser les flux 1 et 11, ceci se traduit en général par un report du pouvoir décisionnel sur A—presque jamais sur C. On commence dans certains pays, non sans hésitations et sans mécomptes, à se préoccuper d'abord de faire coïncider le niveau de décision avec celui où se posent les problèmes, ensuite de faire effectivement participer les groupes paysans aux décisions qui les concernent — ce qui paraît indispensable, notamment parce que c'est sur leurs propres efforts que l'on compte, en définitive pour un développement effectif.

N'est-il pas vain, en effet, d'attendre que des paysans prennent, sur une large échelle, des initiatives de développement, s'ils ont de bonnes raisons de croire qu'ils vont travailler surtout pour la gloire d'une administration et les profits de quelques commerçants (cf. réf. MRO?). Existe-t-il vraiment des perspectives de développement des zones retardées qui soient « neutres » et valables indépendamment des groupes en présence? Peut-on faire comme s'il y avait convergence des « projets » des groupes et passer sous silence les conflits latents ou patents ?

c) Il faut s'entendre sur ce que conflit veut dire, pour les zones retardées (32). Certains conflits internes aux groupes paysans ont des racines historiques anciennes, mais demeurent vivants à travers certaines marques de dépendance ou à travers le bilinguisme — qui s'avère souvent un instrument de domination (33).

L'on doit être prudent en abordant un autre type de conflits latents : celui qui oppose les ruraux et les divers agents publics, inséparables de leurs fonctions. Pour les paysans, l'administration est attractive— répulsive. En un sens, elle incarne le modernisme et tous les parents souhaitent que leur fils soit fonctionnaire. De plus, c'est une instance, dont on peut, parfois, tirer quelque chose et qui rend quelques services — fort limités, il est vrai, dans les zones retardées. En un autre sens, l'administration est souvent ressentie comme inutile, tracassière, arrogante... Il faudrait encore nuancer. L'infirmier ou le vétérinaire ne sont pas perçus (ni reçus) comme l'agent du fisc ou le garde des eaux et forêts. On n'a, sur ce point, que quelques notations, et' l'on manque d'études faites sur le terrain (34).

(32) C'est peut-être un trait encore plus accusé dans les zones retardées que dans d'autres parties des pays qu'il n'existe guère de mécanisme effectif ni pour que les conflits entre groupes puissent se manifester, ni pour qu'on puisse les régler, ceci constituant une différence fondamentale avec ce qui se passe au niveau des communautés villageoises traditionnelles.

(33) Certains groupes se trouvent pratiquement contraints de parler la langue de ceux qui ont la suprématie, sans qu'il y ait nécessairement réciprocité.

(34) On doit à M. Althabe (réf. GIK) d'excellentes observations sur la manière dont certains côtiers voient les fonctionnaires servant en zone rurale. Au Maroc, MM. Pascon et Bentahar ont souligné l'attitude, sur ce point, des jeunes ruraux : « les réprésentants de l'autorité n'appliquent pas les directives du Roi ; ils suivent toujours l'argent » ; « le maghzen ne favorise que les fonctionnaires et ceux-là ne nous disent même plus bonjour » (in : « Ce que disent 296 jeunes ruraux », UNICEF, Rabat, 1970, ronéotypé, p. 51). Ceci recoupe nos propres observations au Sénégal Oriental : « vous pouvez tous les supprimer, ces fonctionnaires ... laissez-nous seulement le vétérinaire pour nos vaches et l'infirmier pour nos enfants » ; « les agents du plan, on ne les voit pas ; on a bien entendu le plan à la radio, mais ici on n'a

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les zones <r retardées » d'afrique intertropicale

capitula» des pays dispensant "l'aide -

MARCHE MONDIAL

centres de formation

des prix du marche

mondial

commerces(A> 8.9chef-lieu

8.9chef-lieu C_ sous- préfectures—^

communautés paysanes

familles,

PAYS AFRICAIN

décisions concernant: 7_|a détermination des champs d'action

des responsables administratifs et 1- les prix leur choix

2-la nature et la quantité' de production 8.les marges commerciales 3_ la nature le montant et localis. desaides. 9-l'orientation de la consommation <_ le montant et la répartition lo.le choix des responsables locaux

des crédits régionaux 11 -l'orientation générale du système

S-le prélèvement fiscal A-réglementation économique et commerce

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les zones <c retardées » d'afrique intertropicale

Encore qu'il y ait interférence partielle avec ce qui précède, c'est à un autre niveau que se situent les oppositions plus ou moins globales entre groupes. D'abord, les agriculteurs, éleveurs, pêcheurs en « C » sont les producteurs - mais d'autres, souvent venus de A, détiennent

détiennent du pouvoir économique et politique et ils en usent plus ou moins, suivant les pays—pour à la fois exploiter et brimer les paysans.

Le mécanisme du prélèvement sur les paysans est apparemment complexe (cf. schéma).

Schéma N. 8

KECABISME SIMPLIFIE DU PRELEVEMENT SUH LES PAYSANS

1. achats et ventes 1°-

2. impôts (par le truchement des notables)

3. impôts et taxes (payés directement) 11.

4. traitements, indemnités, avantages

en nature des fonctionnaires servant en "C 12.

5. impôts et taxes payés par les fonotionnaires

6. "oadeaux" et ventes sous-payées des paysans 13. aux fonotionnaires

7. "oadeaux" et ventes sous-payées des paysans aux notables

8. achats effectués par les fonotionnaires 14.

9. oadeaux et crédit non remboursable faite par

les commerçants 15commandes

15commandes marchés de

l'Etat.

impôts et taxes payés par

les commerçants

achats et ventes des notables

aux commerçants

Transferts monétaires des

commerçants vers la région

moins défavorisée ou ver»

l'étranger

transferts monétaires des

fonctionnaires

exportation de main-d'oeuvre

bon marché.

H B. L'Etat est figuré par un triangle en tirets parce que, en fait, il ne

constitue qu'un cadre juridique utilisé notamment, à leur profit, par le groupe des fonctionnaires et par oelui des commerçants.

rien ; nous, notre plan, c'est ca » ! (et il brandit sa daba) (« Enquête ressources humaines », IDEP, 1969, sous la direction de Mme Dussauze-lngrand).

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Cependant, au-delà de la diversité des flux, les rapports essentiels apparaissent clairement. Quand il arrive que notables et commerçants se trouvent plus ou moins confondus, les choses sont encore plus évidentes.

En tout cas, on voit mieux maintenant comment joue la réalité socio-économique de l'Etat : comme moteur de la pénétration de l'économie marchande dans les zones retardées.

Cette action de l'Etat et cette progression du capitaliste ne s'opèrent pas identifiquement dans l'ensemble du territoire et n'ont pas les mêmes conséquences pour tous les groupes.

Certains espaces reçoivent moins que ce que l'on tire d'eux et, à l'intérieur de ces

espaces, c'est essentiellement une catégorie — les paysans - qui fait les frais du prélèvement, (cf. schéma).

Une politique « nationale », telle qu'on la conçoit dans bien des cas, tendant à réduire le prélèvement par l'extérieur-risque souvent de profiter, à travers l'administration et le commerce, aux groupes dominants de la région la moins défavorisée (aA et shA>- Ceux-ci vont investir principalement dans la capitale : la région retardée n'en tire guère d'avantages...

En définitive, on a, d'une part, les groupes paysans des zones les plus déshérités qui commencent à être et vont être de plus en plus à la fois exploités économiquement et aliénés par les flux culturels relayant les influences

Schéma N. 9

ITINERAIRE BU PRELEVEMENT ET GROUPES ASSOCIES AU DRAINAGE

relais

CENTRES EXTERIEURS

Zone de drainage "passif"

PATS AFRICAIN

groupes associés au drainage i

ad : fonctionnaires i i industriels étrangers ou locaux 100 .. : indioe imaginaire exprimant la puissance comparée

sh t commerçants

po : responsables politiques

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les zones <r retardées » d'afrique intertropicale

extérieures (35) et par le jeu des effets d'imitation—et, d'autre part, plusieurs groupes qui tirent profit de cette situation : certaines firmes internationales, quelques entrepreneurs étrangers ou nationaux (36), des commerçants et des fonctionnaires (37).

Les rapports, dont plusieurs aspects viennent d'être évoqués, entre les régions relativement avancées (A) et des zones retardées (C) ne traduisent-ils une sorte de « sub-colonialisme » ? Pour se prononcer, il faut d'abord préciser le champ de ces relations, revenir rapidement sur les formes qu'elles revêtent et évoquer enfin, les réactions qu'elles entraînent.

Tout d'abord, si le fait que la zone la moins développée se trouve, ou non, à l'intérieur de frontières natioanles, constitue un élément important d'appréciations ; il n'en reste pas moins que les traits essentiels du phénomène demeurent identiques. L'un des rôles important des frontières semble bien de permettre la réduction des contreparties que pourraient fournir aux zones drainées les zones bénéficiaires du drainage.

Or, il se trouve que, historiquement, les entités les plus pauvres, n'ont pas toujours eu la possibilité d'obliger par la force les plus riches à rester avec elles. C'est le cas des territoires de l'ancienne A.O.F. par rapport à la Côte d'1 voire, du Mali par rapport au Sénégal (du temps de la Fédération), de l'ancienne A.E.F.

(35) L'on ne reprend pas ici l'analyse des flux culturels relatifs aux zones retardées (Cf. J. Bugnicourt — « Flux culturels et action administrative dans l'espace africain », in Bulletin de l'Institut International d'Administration Publique, N. 13, 1970, pp. 75 à 114 et in « La migration contribue-t-elle au développement des zones retardées ? », à paraître en 1973, dans une publication collection de l'International Africain Institute Londres).

(36) Parfois en C — mais la plupart en A, où ils exploitent les travailleurs immigrés.

(37) Ceux-ci, il faut le rappeler, sont considérés ici collectivement — ce qui ne préjuge pas de l'ouverture et de l'efficacité personnelle de chacun d'eux.

par rapport au Gabon —tandis que le Nigeria a frnalement maintenu en son sein le Biafra (38).

Quelles formes revêt ce « sub-colonialisme » ou, s'il s'agit d'un même pays, ce « colonialisme interne » ? Le premier aspect, celui qui sous-tend tous les autres, c'est la domination économique : les villes et les régions dans lesquelles l'économie capitaliste s'est le plus développée utilisant les zones périphériques comme des réserves de matières premières et de main-d'oeuvre, et y vendent soit les quelques produits fabriqués en A, soit ceux qui, importés de l'extérieur, transitent par A. Egalement, c'est à partir des régions relativement « avancées », souvent côtières d'ailleurs, que sont prises des décisions importantes concernant l'avenir économique de l'ensemble des territoires liés entre eux par des échanges.

Un autre aspect réside dans l'insuffisante participation des zones retardées aux décisions communes. S'il s'agit de pays souverains, la règle générale, c'est que les représentants des pays les plus « pauvres », n'ont pas, au sein des organismes communautaires, le même poids effectif que ceux de leurs partenaires des régions avancées — même s'ils sont juridiquement sur un pied d'égalité. Si l'on se trouve dans le cadre des mêmes frontières, la composition des équipes ministérielles et des grands

(38) Ce n'est peut-être pas un hasard si les sympathies les plus actives en Afrique Occidentale pour le Biafra se trouvaient notamment au Gabon et en Côte d'Ivoire —ces deux pays reconnaissent dans la tentative biafraise la même démarche que celle qui avait été la leur : rechercher un développement d'une zone côtière active et riche de potentiel, en la débarrassant du fardeau d'hinterlands retardés, conduit tout naturellement à réclamer à leur profit une redistribution des gains réalisés dans la partie la plus riche de l'ensemble territorial.

On doit ajouter que l'intérêt des entreprises internationales (et des puissances qui appuient leur action) paraît de soutenir un pouvoir local dans les parties du continent africain où l'on peut escompter, dans des délais rapprochés, une certaine croissance, c'est-à-dire des profits, et de se contenter d'une influence plus diffuse, par le truchement de relais africains, sur les zones retardées.

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corps montre, le plus souvent, que les originaires des régions retardées y sont fort peu nombreux et, généralement, ne sont guère écoutés. Presque toujours, les zones retardées n'ont pas, dans la prise de décisions d'intérêt national, une proportion comparable, par exemple, à celle de leur population.

Ceci s'explique en partie par la confiscation des contreparties de l'insertion dans le système capitaliste mondial : ailleurs, ce rattachement s'accompagne de la création d'installation diverses, d'équipements — dont certains ont un intérêt économique ou social - et de progrès de la scolarisation et de l'information sous toutes leurs formes — même si certaines engendrent des blocages supplémentaires. Or, les habitants des régions retardées ont le sentiment que les prélèvements qui sont opérés à leur détriment ne sont pas compensés par de tels

avantages. L'essentiel des efforts d'équipement et de formation, à tous les niveaux, et surtout aux niveaux secondaire et supérieur, se trouve en général concentré dans les régions les plus « avancées ».

A cela s'ajoute souvent une frustration culturelle, les régions où se trouvent les grandes villes fournissent aussi le plus d'élites et entrent pour une part plus que proportionnelle à leur poids démographique dans l'élaboration de la culture commune. La plupart des fonctionnaires qui servent dans les zones « retardées », y compris les instituteurs, constituent inconsciemment des véhicules de l'ancienne culture coloniale et, aussi, de l'influence de certains groupes de la région A. On oublie, au niveau national, qu'il existe en C des langues, des coutumes, des religions qui peuvent différer de celles de A ou de B, parfois même, on les méprise., (cf. schéma)

Schéma N. 10

COÏNCIDENCE DES LIGNES DE PARTAGE ÉCONOMIQUES, SOCIALES, CULTURELLES

®

\

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les zones <f retardées » d'afrique intertropicale

L'ensemble des facteurs qu'on vient d'évoquer peut se combiner de diverses manières. Si plusieurs groupes linguistiques ou ethniques se trouvent à cheval sur A et C, la situation n'est pas dramatique. Par contre, là où elle devient extrêmement préoccupante, c'est lorsque la ligne de partage entre la partie du pays la plus avancée et celle qui est retardée délimite également des zones où l'on trouve des groupes aux langues, aux cultures et quelquefois aux religions différentes. Le schéma ci-dessus exprime

ces deux situations. Il est évident qu'il va en résulter des conséquences politiques fort dissemblables.

Il est peu probable, en effet, que la population de C reste éternellement insensible à l'emprise qu'exercent en C des originaires des régions A. Les prélèvements économiques aussi bien que certaines formes d'oppression administratives, politiques ou culturelles risquent d'être ressenties comme insupportables par certains éléments vivant en C (39).

Schéma N. 11

RÉACTION DES GROUPES DES ZONES'RETARDEES"

FACE A LA DOMINATION DES GROUPES DES ZONES"AVANCEES*

1 - élimination en C des originaires de

A

2.tentative de c de faire se'cession

3.prise du pouvoir en A par un groupe originaire de C

(39) En un sens, le « colonialisme » de A à l'égard de C est surtout le fait d'une catégorie sociale dominante, relayant, pour une part, des influences extérieures. En un autre sens, cependant, c'est une proportion

proportion large de la population de A qui tire profit ou s'imagine tirer profit de l'exploitation deC (fournisseur de vivres et de main-d'oeuvre souvent sous-payée).

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les zones <r retardées » d'afrique intertropicale

A partir de là, plusieurs réactions paraissent possibles, la première est du type de celle qui s'est produite dans le nord du Nigeria, contre les Ibos qui monopolisaient une large part du commerce et coccupaient nombre de postes supérieurs dans les secteurs public et para-public : expulsion et, à la limite, massacre. Une seconde solution correspond aux tentatives faites dans le nord du Tchad, dans le sud du Soudan et, peut-être, dans le balé éthiopien : les habitants d'une régions retardée, se jugeant opprimés s'engagent dans une lutte plus ou moins sécessionniste. C'est à une troisième solution que font penser les exemples du Togo ou du Congo-Brazzaville : comme c'est surtout à la zone retardée que l'on demande de fournir des contingents militaires, les responsables de l'armée constatent un jour qu'ils ont entre les mains les moyens de s'emparer du pouvoir et, peut-être, d'imposer un changement fondamental dans les orientations spatiales du développement.

On se trouve ainsi en présence d'une situation qui par bien des aspects, évoque en effet le colonialisme, et en face de risques qui ne sont nullement illusoires sans pour autant que les solutions violentes soient inéluctables. Ce qui va se passer dépend, en réalité, de la manière dont va évoluer l'action des différents groupes en contact, et de la prise de conscience d'intérêts communs, d'une part, à l'intérieur des zones retardées elles-mêmes et d'autre part, au niveau du pays et du groupe de pays.

Les diverses tentatives des zones C pour répondre au sub-colonialisme n'ont guère été étudiées du point de vue de l'antagonisme entre groupes sociaux qu'elles révèlent brutalement. Il semble qu'on ait affaire d'une part, à des mouvements de type jacquerie, où s'engage la masse des pays, d'autre part, aux menées de quelques fonctionnaires ou commerçants de la clientèle locale, toutes choses qui, pensent-ils leur reviennent de droit.

En partant d'un exemple précis, on a donc examiné rapidement quelques-uns des rapports

rapports sociaux, culturels et politiques entre zones —en insistant sur le rôle que jouent divers groupes dans ces relations. Ces groupes sont finalement les acteurs essentiels, certains accélérant, certains freinant l'évolution vers le développement, vers l'intégration nationale ou vers la coopération entre Etats voisins.

CONCLUSION

« Le planificateur — a-t-on dit — ne voit souvent pas les hommes dans leurs espaces » (B. Lecomte). C'est vrai, mais il faut ajouter qu'il ne les voit pas dans leurs groupes sociaux, notamment parce que l'approche par la quantification globale, la comptabilité nationale et les indices sectoriels de production expriment, plus ou moins, une certaine conception du développement qui ignore et l'existence des groupes ou catégories sociales et le profit que tirent certains d'entr'eux de la situation présente et des orientations choisies implicitement ou explicitement.

Peut-être est-il temps de mettre l'accent sur une approche plus globale — et l'on s'est efforcé, dans les pages qui précèdent, d'avancer, à partir de la situation de certaines des zones les moins développées d'Afrique, quelques hypothèses de travail et de suggérer quelques pistes pour des études plus approfondies.

L'explication esquissée, ici, sur quelques « acteurs » collectifs et sur quelques mécanismes, n'est sans doute pas suffisante, et peut-être pas pertinente : il faut absolument poursuivre recherches et discussions. Il ne faut pas perdre de vue, non plus, que l'explication, n'a nullement valeur absolue, et qu'elle aurait été différente pour d'autres zones du continent africain. Ce qui est acquis, par contre, c'est que le jeu des forces productives et l'interaction des groupes sociaux caractérisent un type d'espace particulier—qu'on appelle ici «zone retardée». Ce sont ces éléments-là qu'il faut connaître en priorité. A partir de là, l'étude régionale, telle

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espaces et sociétés n. 10/11-6


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les zones <f retardées » d'afrique intertropicale

qu'on l'entend communément, retrouve sa justification (40).

On ne doit surtout pas laisser croire que le mode de production rural transitionnel constitue une structure figée. D'appartenance de la majorité des habitants des zones retardées, la majeure partie du temps, à des sociétés lignagères ou segmentaires reste vraie. Mais les relations et antagonismes entre groupes et catégories évoluent et se modifient, la pénétration

de l'économie marchande s'accélère et, souvent, la domination qui s'exerce sur les zones retardées s'accentue.

Sans prise de conscience de ces dynamismes, propres à certains espaces, il paraît peu probable qu'on puisse répondre aux aspirations de la masse de la population des régions « retardées » et mettre en oeuvre une politique réellement efficace de prise en charge par les groupes paysans de leur propre développement (41).

(40) En effet, la démarche classique de la géographie ou de l'économie régionale risque souvent de masquer derrière une certaine perfection méthodologique, les problèmes essentiels liés à la domination.

(41 ) Sur quelques aspects d'une des orientations envisageables voir : J. Bugnicourt — « Perspectives d'aménagement des zones retardées en Afrique Intertropicale», Séminaire sur la Régionalisation, Univ. d'Ibadan, Mars 1972, p. 69, ronéotypé.

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I. HISTORIQUE SUCCINCT

Au lendemain de l'Indépendance Nationale les tâches les plus urgentes ont été de remettre en route l'économie nationale avec les faibles moyens humains et matériels disponibles.

Ces tâches ont rendu très vite nécessaire de regrouper au niveau central le maximum de cadres pour impulser l'action au niveau de l'ensemble du territoire : cette concentration sur Alger, capitale de l'essentiel de l'activité, n'a pas manqué d'avoir des effets sur les modalités de décision tout autant que sur le fonctionnement de la ville elle-même.

D'une certaine manière, étant donné que le colonialisme avait développé les ports et les villes côtières en fonction de ses objectifs propres, cette cristallisation — nécessaire —ne pouvait manquer de confirmer certains déséquilibres préexistants et déjà graves.

Aussi, en même temps que les premières actions se sont appuyées sur ce qui existait (suite du plan de Constantine de 1961) pour pouvoir préparer les moyens d'action (notamment le cadre organique administratif et technique), les premières implantations industrielles ont commencé à apparaître sur le territoire, mais encore à proximité immédiate des côtes et des ports.

La deuxième phase que nous pourrions appeler de pré-planification a consisté à mener des actions concertées dans les Milayas (département) les plus déshéritées, celles où la colonisation n'a trouvé aucun intérêt suffisant pour y mettre en place des infrastructures économiques ; c'est ainsi que des programmes spéciaux intersectoriels ont été appliqués dans les zones sahariennes-, l'Arvès, la grande Kabylie, les piémonts

piémonts l'atlas Saharien et les hauts plateaux. Cette action se poursuit encore dans les willayas relativement développées au profit de zones peu équipées: monts de Constantine, bande frontalières entre l'Algérie et la Tunisie, etc., mais en appui des actions prévues régulièrement aux plans quadriennaux.

C'est pendant cette même période (jusqu'en 1969-1970 environ) qu'ont essaimé dans les villes moyennes des industries de transformation : textiles, cuirs, alimentaires, etc.. et des programmes de mise en valeur, (reboisement, défense et restauration des sols, irrigation, etc.).

Entre temps, un plan-test triennal a permis de commencer à roder des actions de planification : mise sur pied de structures à l'échelon national, perspectives à long terme, analyse de l'activité économique et tentative de régionalisation (la région formée de 3 ou 4 willayas).

C'est 8 ans après l'Indépendance (1970) que l'amélioration de la coordination et de la programmation s'est traduite par un plan national qui a porté le nom de 1er plan quadriennal et qui fixait les actions à mener au niveau.de chaque willaya : il y a donc eu effectivement affinement au niveau prévisionnel en même temps qu'il apparaît alors possible d'agir à un niveau plus pertinent que les régions utilisées pour le pré-plan (le triennal). Cette nouvelle période des premières années 1970 correspond aussi au moment où se sont installées et renforcées à des degrés divers les A.P.G. (Assemblées Populaires Communales) et A.P.W. (Assemblées Populaires de Willayas), ce qui permet de s'appuyer sur elles pour le 2ème plan

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planification urbaine

et décolonisation en algérie

(1973-1977) en vue de l'élaboration des Plans Communaux.

Ce terme de Plan Communal recouvre toute une série de points qui concernent les modalités d'élaboration des plans quadriennaux ; c'est à travers ces modalités que l'on peut voir comment la planification urbaine est introduite comme partie du plan total et non plus au sein d'une organisation de l'espace à la manière traditionnelle (en effet, les plans communaux appliqués aux grandes villes sont les Plans de Modernisation Urbaine).

Pendant toutes ces phases où s'est élaborée petit à petit, avec du succès et des erreurs, la démarche actuelle, que s'est-il passé dans le domaine qu'on appelle encore urbanisme ?

En fait l'un des premiers plans élaboré dans la démarche classique (SDAU) a été le plan d'Alger (1968) : on retrouve là tous les éléments connus comme le plan de zonage, les servitudes, d'infrastructure, l'épannelage, exactement en prolongement des règles et règlements français en la matière.

L'effet de la création et de la consolidation des A.P.C. et A.P.W. que nous avons signalé auparavent, a permis, sous couvert de confier aux A.P.C. le soin de faire élaborer des plans d'urbanisme, de permettre à ces dernières de confronter la capacité de réponse des modèles d'élaboration urbanistique à leurs problèmes immédiats, très nombreux et très aigus au demeurant.

C'est ainsi que la procédure de fixation de termes au Plan d'Urbanisme par tranche de cinq ans (court, moyen, long terme à 15 ans), a permis pour le court terme tout au moins la création de groupes de travail au niveau des A.P.C., avec la contribution des représentants locaux des Ministères techniques et des techniciens des bureaux nationaux d'urbanisme.

Ces groupes de travail ont eu pour mérite de montrer qu'en fait la notion d'organisation spatiale pouvait être vide de sens, si elle n'était pas suivie de mesures appropriées, mieux, si elle

n'était pas seulement une partie d'une action plus vaste qu'il était essentiel de définir dans toutes ses dimensions.

Dans la nouvelle démarche de planification, par l'élaboration des Plans de Modernisation urbaine, ce sont les A.P.C. qui déterminent pour quatre ans (plan quatriennal) ce qui devrait être fait en matière d'emploi, logement, équipements publics. Les programmes communaux sont synthétisés au niveau de la willaya qui transmet aux Services du Plan les besoins exprimés : pendant ce temps, les choix politiques au niveau gouvernemental, définissent les priorités par secteur à l'échelon national (industrie, hydraulique, agriculture, etc.) ; chaque willaya reçoit alors une affectation de crédits sectoriels qui sont à leur tour réaffectés par commune après confrontation entre les demandes des A.P.C. et les possibilités réelles définies au niveau du Plan.

Il est évident à ce stade que des plans régionaux de développement s'imposent et qu'une problématique doit être posée : on ne peut échapper à la nécessité de l'analyse du préexistant colonial et de ses implications sur les choix de développement (territorialisés) pas plus qu'on ne peut échapper à la nécessité de la définition d'une doctrine du développement régional.

A ce titre, les séminaires se sont multipliés ; on peut citer : séminaire sur l'aménagement de l'espace rural (Alger 1972) organisé par le COMEDOR, Séminaire consacré aux villages de la révolution agraire (Alger Club des Pins, 1973), ainsi que d'autres séminaires universitaires portant sur l'économie, la sociologie, etc.

Plusieurs thèmes de réflexion qu'on ne peut citer ici exhaustivement ont été abordés ; nous ne noterons que ce qui peut toucher au sujet de ce texte :

1 - Le thème du déséquilibre : dans certaines études de développement régional, a été mis en évidence le fait que la politique de mise en valeur pratiquée pendant la période coloniale renforçait la capacité productive des domaines

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et décolonisation en algérie

des colons sans jamais s'étendre aux terres des paysans pauvres (algériens). C'est ainsi que les versants des zones montagneuses à la limite des plaines, ne constituaient que des réservoirs de main-d'oeuvre à bon compte : la destruction de la propriété collective (de la période précoloniale) par les mesures d'expropriation massive et la naissance du capitalisme agraire colonial ont précipité vers les fermes puis vers la ville les paysans dépossédés. Par la même occasion, les réseaux de communications pratiquement limités aux seuls villages ou villes habitées par les colons, avaient pour rôle essentiel le drainage des richesses vers les ports pour l'expédition en France. Les conséquences de cette situation sont très nettes ; pour peu que l'on se préoccupe de rééquilibre interne à une région donnée, s'impose la nécessité de créer des activités nouvelles, articulées de manière à freiner sinon à stopper l'influence de la polarisation économique ancienne.

2 - Cette nécessité du développement local et régional crée un autre point de débat : qu'est-ce qu'une zone homogène ? Puisqu'on ne peut définir la région sous le critère formel de l'homogénéité physique ni sous le critère des limites administratives, comment définir les zones socio-économiques pertinentes au niveau de l'action de réquilibre. En effet, on ne peut se passer de la réflexion sur les effets propres d'une action dans la zone considérée mais aussi sur ses effets dans les zones limitrophes : peutêtre ce type d'analyse est-il maintenant classique ?

3 - En tout état de cause on ne peut négliger que toutes ces réflexions sont liées au développement d'actions fondamentales comme la révolution agraire : limitation de la propriété privée, création de coopératives de production sur les terres distribuées aux paysans sans terre ; il va de soi que l'application des différentes politiques nationales en terme de culture, éducation, santé, habitat, ne peut être conçue comme une somme d'interventions ponctuelles : la naissance de nouveaux rapports de production qu'il faut renforcer et le principe de l'égalité

l'égalité droits de tous les Algériens supposent que les interventions soient définies dans un cadre conceptuel nouveau.

Effacer les conséquences de la domination coloniale et édifier une économie nationale indépendante sont deux objectifs qui incitent à la réflexion.

II. A PROPOS DES RAPPORTS VILLESCAMPAGNES: RELIRE L'ESPACE

■ Parfois, il est question du rôle de la ville par rapport à son territoire, dans une vision qui voudrait saisir le système des relations dans lequel sont impliqués la ville et le territoire associé (doit-on dire sa dépendance ? ).

Il est peut-être possible, sans nier les originalités historiques particulières, d'englober dans une même analyse les villes de la fin du 19ème siècle en Europe en disant qu'elles ont des fonctions homologues : en particulier on peut voir peut-être que ces villes sont le lieu privilégié de la concentration des forces productives, et des différents pouvoirs.

Cette vision de la ville et du territoire dans un système de relations ne nous donne aucune indication décisive, quant à la nature et au sens de ces relations.

Pourquoi, en effet, y aurait-il un même mode de structuration du territoire, dont fait partie la ville, alors même que les conditions de la genèse de cette structuration sont différentes ? Les concentrations sous forme urbaine de productions particulières ne dépendent pas du lieu (site ou pays) mais bien du fait que ces productions s'inscrivent dans un mode de production déterminée.

Par exemple, Paris et Alger ne sont pas comparables par le fait qu'elles sont des villes mais parce que dans le système capitaliste français, c'est à Paris que sont concentrés un certain nombre de pouvoirs (par rapport à la répartition en France et la matérialisation dans l'espace français du capitalisme à différents moments) tandis qu'à Alger il y a concentration

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de pouvoirs ou de productions liée à l'appendice colonial du capitalisme français.

Ce raisonnement est valable pour les territoires « métropolitains » et coloniaux : ce ne sont ni les mêmes productions ni les mêmes manifestations de l'exploitation qui sont matérialisées : il n'y a donc aucune raison pour que les rapports internes (sur le territoire français) entre capitale et territoire soient assimilables à ceux qu'il peut y avoir entre Alger et l'Algérie coloniale.

De même les classes sociales constituées dans le fonctionnement du capitalisme « in situ » n'ont pas d'équivalent dans le territoire colonial à ceci près, qu'il y a bien processus d'exploitation, mais sous des formes trop différentes socialement, économiquement, historiquement pour qu'on puisse s'attendre à trouver des similitudes dans la matérialisation spatiale des différentes relations.

Le développement historique de ces villes est par conséquent non comparable : la Casbah a accueilli pendant la période coloniale les prolétaires d'Alger et aussi ceux, expulsés des campagnes par le capitalisme agraire colonial ; que ce quartier, centre historique soit dégradé s'explique par le rapport de domination coloniale mais on ne peut sous le prétexte formel que le Marais est aussi un centre historique dégradé, en profiter pour en inférer une assimilation avec la Casbah.

En conclusion, le spatial (structure physique du territoire bâti ou non) ne peut servir de point de référence ; au contraire, seule l'analyse historique des formations sociales ou se trouvent ces matérialités peut donner la clé pour lire les espaces urbains comme signifiants sociaux : à ce titre le sens, l'objet, la nature des interventions modifiant-la structure de l'espace (même historique) ne sont déductibles que de la lecture de la formation sociale.

L'indivisibilité de la notion de système de relation (inter —extra muros), ayant ainsi identifié système de relations comme rapports économiques déductibles du mode de production dominant, permet de poser dans une même

problématique la question des bidonvilles, les rapports ville-campagne et par conséquent peut permettre de fournir les éléments pour une analyse correcte de l'urbain et de définir la nature, le sens de la planification urbaine et ses instruments.

Si on examine ce qui est contenu dans la formulation traditionnelle du rapport villecampagne, on peut constater qu'il s'agit aussi bien de :

— la circulation des biens et marchandises ;

— la circulation des personnes (le très célèbre « exode » Wal) ;

— les rapports qu'entretiennent des groupements de personnes (classes) résidant en ville, avec d'autres groupements résidant dans les campagnes ;

— la représentation idéologique d'un mode de vie urbain non assimilé par des «réseaux» qui viennent tout à la fois envahir, dégrader, perturber, etc.

Qu'en est-il réellement?

La division technique et sociale du travail a pour résultat (logique? ) que les produits de la terre circulent des campagnes vers les villes et que les produits ouvrés (manuels ou intellectuels) circulent des villes vers les campagnes. Il est connu, pai ailleurs, que les villes (certaines villes) sont le lieu de l'accumulation des forces productives et le lieu où se concentrent spatialement les pouvoirs politiques et économiques. Effectivement, des critères de rentabilité peuvent suggérer une explication de la concentration de la production dans les villes mais doiton en conclure pour cela que le pouvoir de la bourgeoisie capitaliste prend sa source dans cette concentration ? Au contraire, ne faudrait-i I pas ne pas perdre de vue que c'est sur le lieu de production (l'usine, l'atelier, le bureau) que se cristallise et prend source le processus d'extorsion de plus-value et d'exploitation ? Si l'usine s'implante dans un village, elle ne cesse pas tout à la fois d'être le siège de la production de produits ouvrés et de la production de

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plus-value : le lieu d'implantation ne fait rien à l'affaire. De même la puissance des féodalités agraires tient à leur qualité de latifundiaires et non au fait qu'ils résident au Chef-Lieu ; leur domination éventuelle sur un appareil administratif découle de leur puissance de classe non de leur position géographique.

Certes, les espaces où sont concentrés (villes) les bourgeoisies et leur système de production et de pouvoir sont mieux aménagés, plus équipés, etc.. mais l'opposition que l'on voudrait établir entre ville-campagne est en fait d'une autre nature si on prend en considération que d'autres espaces urbains occupés par les classes dominées ne sont pas aménagés et équipés plus qu'il n'est au pouvoir des classes dominées, de le faire.

Dans ce même raisonnement, il devient évident que circulation physique afférente des biens de consommation (dont font partie produits agricoles ou produits transformés) sur les routes (ou dans les rues) ne peut être confondue avec la structure de répartition de ces produits : l'effet de masse, qui tient à la quantité de produits agricoles qui sont dirigés vers la ville (où résident les populations les plus nombreuses) ne peut et ne doit pas cacher que tous les urbains ne sont pas également destinataires de ces produits pas plus que les ruraux ne sont également destinataires des produits ouvrés, provenant des usines urbaines.

En définitive puisque la circulation des biens entre zones urbaines et zones rurales est impliquée dans la relation ville-campagne, il ne faut pas lui faire dire plus que cela ; le signifiant réel n'est pas ici le volume ou l'intensité du flux, pour l'essentiel, mais bien les rapports de production qui impliquent ces modalités de la circulation des biens; la lecture n'est pas spatiale mais bien sociale : qu'est-ce qui est produit? par qui? destiné à qui? On voit bien ici que seul le « résidant où ? » reçoit sa réponse dans l'examen du volume et du sens de la circulation des biens.

Et ce « résidant où ? » est manifestement exclu de l'imagerie traditionnelle de « l'exode

rural » vers les villes ou « la périphérie » des villes comme si ces dernières étaient des forteresses ? L'homogénéité des espaces urbains tout comme l'homogénéité des occupants de la ville que présuppose une telle représentation ne résiste pas à l'examen le plus sommaire. Mais s'il est communément admis que les espaces urbains sont différents les uns des autres par leur occupation sociale (les groupes ou classes qui les occupent) la relation entre ce fait d'occupation différentielle et le fait d'arriver vers la ville est séparée comme par magie. Tout se passe comme si la circulation vers la ville était isolée et isolable de la circulation dans la ville. Cette dichotomie est encore plus accentuée parce que l'on traite le fait urbain comme un phénomène spécifique et le fait du mouvement vers la ville comme un autre problème où coexistent deux entités antagoniques « ville et campagne ! »).

Et cette dichotomie est d'autant plus aisée qu'elle n'est pas toujours débarrassée du relent : idéologique du jugement sur l'envahissement de la ville par les ruraux.

III. LA VILLE CREATION PLASTIQUE ?

Cette conception de la ville comme une totalité dont en définitive la seule spécificité est d'être un cadre bâti, transformé physiquement jusqu'à la disposition totale (ou presque) du « naturel » a différentes origines.

La ville comme totalité plastique est un concept architectural qui va de pair avec deux autres thèses qui se renforcent mutuellement et se rejoignent facilement dans la dissimulation .de l'urbanisme comme rapport politique et social. En effet, la persistance du mythe de l'architecte créateur et transformateur d'espaces a des origines historiques et des prolongements actuels : les exemples de Brasilia et/ou Chandigash sont assez explicites tout à la fois dans leur projet et dans leurs conséquences pour qu'il ne soit pas nécessaire de les critiquer ou démentir ici. Paradoxalement et dans cette même tradition, c'est l'urbanisme Hausmannien qui était le plus critiqué (les percements des boulevards comme

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système, déstructuration) alors qu'il était le plus clairement politique (la répression des travailleurs) ; tandis que Brasilia organisait, sous le prétexte d'une rationalité (dont les principes n'ont pas été explicités), la ségrégation sociale et la produisait (quartiers ouvriers) : ici ce n'est pas le fait de cet échec « urbain » qu'il nous faut considérer mais le fait que tout projet urbain (architectural) est objectivement ségrégationniste, dans son principe de ce type (latent) et dans ses conséquences (patenter).

Ce mythe de la « création d'espaces » par l'architecte baptisé urbaniste par la même occasion va de pair avec la volonté idéologique de «neutraliser» l'urbain dans une même démarche mystificatrice que celle qui tend à dissimuler sous le mot de culture, l'effet de la domination d'une culture (présentée comme la culture).

Somme toute, il en va de la représentation de l'urbain comme de toutes les productions sociales : l'imposition d'un modèle dominant passé par la neutralisation sociale du champ de cette production.

Cette conjonction aboutit à la réduction de l'urbanisme à deux éléments complémentaires : l'urbanisme comme technique (1ère réduction) ou somme de techniques (pluriinterdisciplinaires) et l'urbanisme comme science de l'organisation des espaces idéaux (2ème réduction).

Le transfert est ensuite facile vers les domaines où se modèlent des « cadres de vie » qui concilient tout à la fois le chez soi, l'écologique, le Central... ou toute autre considération qui associe la sauvegarde de l'individu libre face à l'écrasement par la ville, le retour (qui y est associé) à la nature (soigneusement domestiquée) et le bon usage des vertus urbaines (shopping, etc.) ; les P.O.S., C.O.S., S.D.A.U., Z.A.C., Z.A.D., etc. sont des noms de code qui permettent à l'urbanisme technique d'expliquer, justifier et légitimer (quel est le rôle du sociologue et des économistes dans la pluri-interdisciplinarité ? ) la ségrégation sociale objective.

Loin d'être inconciliable avec la dichotomisation de la ville et de la campagne, cette constitution de la « spécificité » urbaine comme lieu où s'organisent les espaces transformés « fonctionnellement » dans une vision plastique, permet au contraire d'opposer le mode de vie urbain et le mode de vie rural, espaces organisés et espaces non organisés (espaces marginaux et/ou périphériques), etc.

Le rural est donc caractérisé par le « non urbain » c'est-à-dire des caractéristiques spécifiques qu'on peut expliquer par référence à l'appartenance à l'une des deux totalités : la ville ou la campagne : non pas par la référence à l'appartenance à l'un des groupes, classes, couches, caractéristiques dans la formation sociale considérée (quel que soit leur lieu de résidence).

La structure territoriale ne dépendrait pas du mode de production historique dans lequel elle a été produite pas plus que des populations (différenciées) ne circuleraient alors entre des espaces (différenciés) produits de ce même mode.

Le propriétaire foncier et le saisonnier agricole seraient des ruraux, le manoeuvre et le gros commerçant des urbains : le processus de dépossession par le capitalisme agraire du travailleur saisonnier et son expulsion vers l'armée de réserve qui habite les bidonvilles sont alors séparés du processus d'exploitation par le capitalisme du manoeuvre dans sa forme industrielle ; le fait que ces deux individus soient victimes tous deux, sous des formes similaires, de la domination capitaliste est effacé, masqué sous les catégories formelles de l'urbain et du rural.

Il est alors aisé de rationaliser les deux procédures d'expulsion au niveau spatial par les opérations de rénovation urbaine ou par les interdits qui frappent les bidonvilles (illégalité).

Le thème de l'envahissement sert alors à légitimer toutes les mesures qui sont objectivement impliquées dans le fait de la domination coloniale : si l'on construisait pour eux des logements décents, ils abimeraient tout, ils ne

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respecteraient rien, ils ont trop d'enfants, ils ne sont pas adaptés à la ville, etc.

Il n'est pas étonnant alors de voir fleurir au nom de cette logique des cités « d'urgence », de « recasement », parfois même «pilotes» si ce n'est « évolutives » ; la solution est donc trouvée : faire des logements (c'est tellement urbain et humain par la même occasion) adaptés (c'est mieux que les gourbis), peu coûteux (ils les dégradent si vite).

Le processus d'exploitation se double du processus de ségrégation spatiale : le bidonville explique la saleté et l'entassement, l'entassement et la saleté expliquent l'habitat économique, l'habitat économique explique le zonage des urbanistes (zone à faible densité, un niveau, habitat type « économique ») qui explique qu'on ne peut pas faire autrement pour éviter la bidonvillisation.

Les « analyses de l'état actuel » des urbanistes coloniaux étant ce qu'elles sont, on trouve d'abord à Alger en 1959 des bidonvilles à proximité immédiate ou dans les quartiers habités par les Algériens (90 à 100% d'algériens), puis, à la place des « cités de recasement » baptisées allègrement cité des accacias, cité El Amal (l'espoir). Bel Air, Bellevue, etc.. et qui comptent maintenant pour près de 30% des bidonvilles d'Alger (1).

L'urbanisme institutionnel colonial, qui est une production du capitalisme, a servi à organiser, justifier, légitimer, sous le couvert des organisations spatiales formalisées dans des schémas, un découpage arbitraire du territoire en rural et urbain et a contribué par conséquent, à justifier, expliquer, légitimer, la structuration du territoire national en vue du meilleur fonctionnement de l'exploitation coloniale.

De fait, on peut montrer facilement qu'en tant que discipline constituée dans des formations sociales capitalistes, elles ne pouvaient que

(DQui ont diminué de 50% depuis l'Indépendance si l'on compte ces cités comme bidonvilles (et de 65 % si on ne les compte pas). Recensement de 1973.

procéder d'un émiettement de la réalité sociale totale (réduction à la notion d'organisation de l'espace) et ne pouvaient partir que du « donné » social : à savoir un certain mode de partition et de réorganisation de l'espace.

Parler de l'urbanisme dans le tiers-monde implique qu'on ait auparavent montré que l'urbanisme existe (donc qu'il est identifiable comme une totalité scientifique cohérente) et qu'on ait démontré que les concepts, notions, rattachés à cette discipline sont bien de nature permettre d'abord de rendre compte du fait urbain dans les formations économiques et sociales du tiers-monde, puis de permettre une action en rapport avec la réalité socio-historique dans les formations sociales considérées.

IV. A PROPOS DE L'URBANISME COLONIAL

Pourquoi l'urbanisme produit dans le monde capitaliste colonial est-il incapable de répondre aux problèmes de planifications spatiales ?

Les plans d'occupation du sol qui traduisent les propositions d'organisation spatiale ne font —en dehors des matérialisations de réseaux divers —que rationaliser l'occupation sociale de l'espace telle qu'elle résulte du rapport de force entre classes dans la formation sociale considérée. Le vocabulaire de « vocation naturelle du site » prête déjà à critique parce qu'il suggère une espèce de prédestination immanente surgie du sol, alors qu'il n'est que le résultat de la réinterprétation de l'usage qu'on en peut faire, c'est-à-dire social ; il est aussi un alibi commode pour la hiérarchisation des zones destinées à tel ou tel usage ou à telle ou telle classe.

Ils ne sont appliqués que là où ils sont applicables et quand ils peuvent l'être : c'està-dire quand ils ne sont pas en contradiction trop forte avec les intérêts des classes dominantes ; aussi, le soin de l'application du plan est-il laissé aux Municipalités pour les équipements et aux promoteurs partout où c'est rentable ; le développement urbain n'est alors pas « harmonieux » et l'état de déséquilibre de la ville n'en

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est pas un moment dialectique mais un état permanent structurel et les interventions de l'Etat (en tant qu'appareil contrôlé par la bourgeoisie) se réduisent alors à mettre en place les équipements nécessaires à la rentabilisation capitaliste (aménagements routiers, espaces verts, ou équipements sociaux).

C'est dans cette logique que les terrains disponibles pour les logements dits sociaux sont rejetés à l'extérieur de la ville, là où les investissements d'aménagement de l'Etat sont trop faibles pour qu'il y ait survalorisation des sols, les habitants en sont quittes de les payer en fatigue et en temps de transports pris sur la durée nécessaire à la restauration de leur force de travail.

Dans cette logique, la matérialisation spatiale constitue l'un des instruments qui contribuent à la reproduction des rapports sociaux de production : les travailleurs habitent trop loin des temples de la culture, pour avoir encore la force ou le courage de se perfectionner, ceci pourrait se résumer en « chacun à sa place et les vaches seront bien gardées » significatif du maintien d'un ordre social (2).

Ainsi donc l'urbanisme institutionnel colonial ne peut pas être taxé de « non fonctionnel » ou de « dis-fonctionnel » : bien au contraire, il est un des instruments du capitalisme colonial.

Le fonctionnalisme formel qui apparaît dans les documents opératoires peut faire illusion dans la mesure où certaines dimensions spatiales sont étudiées : rapports de distances, espaces réservés à des activités, fixation des densités de population et des systèmes de communications, tout laisse croire que les systèmes de relations ont été examinés et reçoivent une solution logique, scientifique.

En fait, l'on peut se demander sur quels critères se base un tel travail pour parvenir à proposer une certaine manière d'articuler les espaces dont il est pourtant évident, puisqu'on fixe des paramètres d'occupation du sol, qu'ils seront occupés par des catégories sociales différentes qui utiliseront de manière différente et à des degrés divers les différentes zones où se concentrent des activités de production ou de service (3).

Là encore, on peut voir que l'organisation formellement rationnelle des espaces ne peut et ne doit pas faire illusion : seule une lecture de la formation sociale ou s'élabore un tel plan, peut fournir la clé pour lire le sens réel de cette organisation.

V. QUELS DESEQUILIBRES ?

Dans quelles conditions peut-on dire que les déséquilibres constituent un moment du développement urbain ? Seulement si les mécanismes essentiels de la transformation sont maîtrisés :

1 - Maîtrise des moyens de production qui permet une action économique planifiée : c'est après la socialisation de ces moyens qu'il est imaginable de matérialiser dans l'espace une cohérence qui procède de choix de développement nationaux. Ainsi, seulement peutêtre envisagé dans une même démarche un programme d'aménagement du territoire où zones urbaines et rurales s'inscrivent dans une même totalité (4).

2 - Maîtrise des sols : il ne peut y avoir organisation cohérente des espaces où se matérialisent des actions sectorielles (politiques culturelles, de la santé, etc.) que si l'espace ne peut plus être objet de spéculation. C'est seulement si cette condition est remplie que des politiques

(2) Par exemple : pendant la guerre de libération le système du sens unique de circulation à Alger n'améliorait pas la circulation mais facilitait considérablement le verrouillage par un faible nombre de patrouilles (et la mise en place de chicanes en barbelé dans les quartiers « arabes »).

(3) Cet usage différentiel des espaces est très connu, par exemple en ce qui concerne les équipements culturels (théâtre, cinéma) ou de services : on ne peut pas séparer les pratiques sociales d'une catégorie du lieu où se manifestent ces pratiques.

(4) Cf. Les résolutions du Séminaire consacré aux villages agricoles. Alger, mars 1973.

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cohérentes de l'habitat et de l'équipement peuvent être envisagées : c'est alors qu'on peut avoir à s'interroger sur l'articulation spatiale et procéder à des affectations de sols à l'abri de surenchères spéculatives qui privent la collectivité de moyens d'action et servent à détourner une part du revenu national.

3-Maftrise des moyens juridiques et financiers : le cadre juridique hérité de la période coloniale est fortement marqué par la prévalence des intérêts privés, ce qui peut contribuer à paralyser l'action des pouvoirs publics (exercice du droit d'expropriation, droit de préemption) par des procédures interminables. Il s'agit donc de le remodeler complètement pour le mettre au service de la collectivité nationale, sur la base de principes précis.

4-Structures de concertation et de planification : l'association du principe de décentralisation des décisions au niveau le plus large, et de la concertation (plan) doit être matérialisée dans des structures permanentes capables de traduire les oppositions politiques de rééquilibre en termes opérationnels, et d'en examiner les implications au niveau territorial.

5- Définition d'une charte fixant les principes d'action : comment traduire dans l'espace les choix politiques comme d'un côté, la scolarisation totale, la santé gratuite, des logements récents pour tous et de l'autre, le rééquilibre entre zones d'inégal développement (qu'elles contiennent ou non des villes qui relèvent de la même problématique) sur le plan économique.

Ensuite peuvent être précisés des éléments comme : priorité des transports en commun, décentralisation et banalisation des équipements, etc.. et tous éléments de ce type qui guident l'action quotidienne de résolution des problèmes urbains.

VI. CONCLUSION

C'est seulement lorsque les points précédents sont acquis, qu'il est possible de

réaliser une planification effective, ce qui semble tomber sous le sens, mais qu'il est possible aussi de parler du déséquilibre urbain comme moment, les différents rythmes qui caractérisent la vie d'une population se traduisant par des contradictions (vieillissement dépopulation, changements dans la structure sociale) en plus de celles que produit l'action menée (scolarisation massive des enfants qui rend plus aiguë la nécessité d'un plus grand nombre de lycées, universités...).

En fait, répondre à ces problèmes qui constituent la manifestation de la vitalité d'un pays dans un processus dialectique, attire l'attention sur ce point précis qu'est la programmation urbaine : appliquer des principes de manière continue à une réalité mouvante dont on maîtrise les mécanismes essentiels. Cette maîtrise et la capacité de réponse ajustée qu'elle peut entraîner passe par la nécessité de la participation du plus grand nombre à la gestion de la ville, ce qui s'appelle démocratie.

Ce souci a animé les participants au Séminaire consacré aux villages agricoles et qui ont souligné que les paysans doivent participer au processus d'élaboration, au niveau national, régional puis local, des politiques qui seront appliquées ensuite avec leur contribution consciente. Ce rôle imparti aux Unions Paysannes, est décisif quant à la réussite de l'action qui vise à la réapropriation par les paysans, de leur monde (la terre comme moyen de production et les éléments de leur cadre de vie : habitat, culture...). Il est clair que, comme il a pu apparaître dans le bref historique en début d'article, les structures se rodent et se renforcent dans l'action, en même temps que s'affine notre connaissance des problèmes et notre capacité de les dominer.

C'est ainsi qu'il faut comprendre ce texte : comme une série de remarques pragmatiques, en contribution à notre souci collectif : mieux comprendre pour agir mieux.

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La conférence de Stockholm, organisée par les Nations-Unies, s'est inquiétée à juste titre de l'avenir de notre petite planète. Un des documents les plus importants qui a été présenté, intitulé « Only one Earth » (1). (Une seule Terre) souligne le proche épuisement de certaines ressources minérales, la pollution croissante, l'impossibilité totale d'assurer, dès le prochain siècle, le niveau de vie «américain» à une population mondiale si rapidement croissante. L'érosion et la modification de l'atmosphère constituent des menaces spécialement redoutables.

Dans les pays en voie de développement, P. Bairoch (Le Tiers-Monde dans l'impasse), Tibor Mende (De l'aide à la recolonisation), R. Dumont et B. Rosier (Nous allons à la famine) et bien d'autres, ont signalé que la production alimentaire s'essoufle à suivre la progression de la population. L'échec de la conférence de la CNUCED dû à l'égoïsme des pays nantis, risque encore d'aggraver la situation. De plus en plus, les pays sous-développés ne peuvent plus « compter que sur leurs propres forces ».

En Afrique du Nord, la situation est pire encore. La production agricole algérienne n'aurait pas retrouvé son niveau d'il y a 10 ans; en Tunisie et au Maroc, la croissance de la production agricole reste inférieure à celle de la population ; au Maroc, cette dernière progresserait de 3 à 3,3 %, contre 2 à 2,2 % pour l'agriculture, semble-t-il.

Un gros effort a été fait et se poursuit en matière d'irrigation au Maroc, tout récemment dans le Gharb. Cependant, seules 20% des

(1) Barbara Ward et René Dubos, Norton — NewYork 1972.

ressources en eau du Maroc seraient aujourd'hui captées ; et les cultures irriguées restent, sauf de rares exceptions, très en dessous de leurs possibilités.

Certains posent le problème en terme de choix prioritaire simpliste : faut-il pousser d'abord l'irrigation, ou surtout les cultures sèches ? Pour ces dernières, des dépenses plus modestes, si elles étaient judicieusement réparties et les innovations généralement acceptées, pourraient avoir d'importantes répercussions, se montrer très rentables. Pourraient : mais cela ne se généralise guère ; sauf quand une culture toute nouvelle apporte une véritable rupture, comme la betterave à sucre dans le Gharb ou le Tadla.

En matière d'irrigation, la grande hydraulique coûte très généralement beaucoup plus cher à l'hectare que la petite hydraulique, surtout en matière de devises. Cependant, le Maroc met plus l'accent sur la grande hydraulique, qui est plus spectaculaire; avec des résultats jusqu'ici fort insuffisants.

Dans la tribu des Béni M'Guild au Moyen Atlas, dont nous n'avons trop rapidement analysé ces jours-ci qu'une petite fraction, le déséquilibre alimentaire paraît s'aggraver. La population augmenterait moins vite que dans l'ensemble du Maroc rural pour la fédération des Ait Abdi, nous dit G. Beaudet (2). Cependant, il indique 30 % d'augmentation de population de 1936 à 1960, et depuis cette dernière date la vitesse de croît semble augmenter, si l'on en juge du fait que la proportion de jeunes enfants s'élève rapidement.

(2) Les Béni M'Guild du Nord, Revue de Géographie du Maroc 1969.

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Pour le douar de Toufelstelt, qui nous a retenu, on noterait 254 enfants de moins de 10 ans pour une population totale de 720 habitants : proportion de 35%, qui souligne à elle seule un croît très rapide de la population. L'examen des photos aériennes de 1962, comparé à la vue du terrain actuel, n'indique par contre guère d'accroissement des surfaces cultivées : par tête d'habitant, elles ont donc diminué. Et les rendements à l'hectare ne paraissent guère avoir augmenté. Il semble que les ressources alimentaires par tête d'habitant soient plutôt en recul. Or Mr. Audat souligne une malnutrition poussée, spécialement marquée pour les protéines, très graves pour les mères enceintes et allaintantes, les jeunes enfants, surtout au sevrage.

Ceci est d'autant plus inquiétant que les pacages des troupeaux, constamment surpâturés, ne donnent que des ressources très réduites, qui sont probablement en voie de diminution. La réduction récente des pacages d'hiver (King ranch, reboisements) aggrave cette situation, augmente la surcharge des autres pacages. D'autant plus que certains gros éleveurs tendent à s'attribuer la jouissance de certaines fractions de pacages notamment en creusant des puits, et interdisent ensuite l'accès des secteurs ainsi desservis aux autres.

Tout ceci fait peser sur les pacages, et sur la forêt, elle aussi pacagée, une menace croissante. Les champs les plus en pente sont aussi touchés par l'érosion. La menace pesant sur l'environnement ne cesse donc de s'aggraver. Dans une telle situation, certains opposent développement et environnement, craignant que le premier n'entraîne forcément la dégradation du second.

Heureusement, il n'en est rien. Cette liaison, en tout cas, n'est nullement inéluctable. Il nous reste à tracer le schéma d'intensification qui pourrait concilier ces deux points de vue, et développer sans dégrader. Précisons que ce schéma a été élaboré sans connaissances suffisamment poussées, mais en tenant plus compte des connaissances antérieures, et des

avis des spécialistes, que de nos observations sur le terrain, lesquelles, si elles avaient été seules, eussent été forcément très insuffisantes.

Il nous a été demandé si ce secteur a une vocation céréalière. Certes, le douar de Toufestelt, à 1400 mètres d'altitude, que nous avons étudié, ne présente pas les conditions les meilleures du monde pour les céréales. Mais elles n'y sont absolument pas contre-indiquées, et les rares fellahs qui cultivent bien dans les environs en situations comparables, y dépassent les 15 quintaux/hectare, nous dit Mr. Papy (3). Avec les maïs hybrides irrigués et fortement fumés, on pourrait même récolter beaucoup plus. L'orge et le blé pourraient dépasser 20 quintaux.

Les progrès des céréales nous paraissent, dans les conditions actuelles, constituer un premier pas logique de progrès, car avec des rendements plus élevés, on pourrait y consacrer moins de surface, la région ne devant pas, à mon avis, rechercher d'abord l'exportation de céréales, et pouvant se contenter pour le proche avenir, et en première approximation, de l'autosuffissance. Ce progrès céréalier passe d'abord par une meilleure préparation du sol, avec une petite charrue le retournant bien, utilisation éventuelle de petites sous-soleuses brisant la semelle de labour, enfouissement des semences à une profondeur plus régulière et plus faible en moyenne par l'usage de la herse d'abord, du semoir en lignes ensuite, après épierrage.

Sur les petits champs en pente garnis de pierres et de roches, l'usage de la traction animale sera la plus économique, pour une période de temps encore assez longue. Son rendement serait amélioré si on substituait le collier de cheval à la bricole actuelle, qui comprime la trachée-artère et réduit par là de 30 à 40% les possibilités de traction d'un même animal. Ce collier a déclenché en Europe un progrès agricole essentiel, du Xème au Xllème siècle. Il exige une organisation de l'artisanat de production et non plus seulement de

(3) qui a fort justement contesté, lors de la réunion d'Azrou, la notion même de vocation naturelle.

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tourisme. Le Protectorat a négligé longtemps l'agriculture musulmane, puis il a cherché, en 1945, avec Berque et Couleau, à le moderniser par le tracteur, dans le cadre des secteurs de modernisation du paysanat, devenus depuis les centres de travaux. Dès 1947, je soulignais en vain la nécessité de faire plus pour la traction animale.

Le sous-emploi très poussé de la population rurale évoque la possibilité de mobiliser d'importantes masses de « forces productives cachées », comme disent les Chinois, en vue des améliorations foncières, si spectaculaires en Chine depuis 1949. Dans le douar que nous avons étudié, on pourrait d'abord améliorer beaucoup l'entretien des séguias, pour y réduire les pertes d'eau. Plus tard, on les bétonnerait; et on pourrait ensuite conduire l'eau sous tuyau dans les maisons et les jardins. L'épierrage constituerait un second type de progrès ; en commençant par les secteurs où il serait le moins coûteux, et où le travail peut être fait à la main, avec portage des pierres sur le dos des ânes et des mulets. En terme d'argent, il peut coûter cher. Mais, même si la productivité de ce travail restera modeste, elle serait, dans l'ordre économique, préférable au. chômage, donc la productivité est nulle. Encore, faut-il préférer le travail au loisir ce qui constitue une attitude philosophique discutable, mais indispensable au développement.

Un désherbage amélioré permettrait d'envisager, après une utilisation plus poussée du fumier, des déjections animales, sinon plus tard des fèces, l'usage généralisé des engrais chimiques et des variétés améliorées. A ce moment, l'augmentation des rendements permettrait d'envisager l'utilisation économique des motoculteurs type japonais dans les champs épierrés. Ces outils sont plus urgents pour le pays que les motocyclettes japonaises, qui se répandent vite, pour les loisirs des urbains. Ceux-ci ont la priorité sur le travail des ruraux.

Sous le climat assez arrosé, la jachère, qui produit peu de fourrages spontanés, ne serait dès lors plus justifiée économiquement. Le passage à la culture continue du sol permettrait de

généraliser les cultures fourragères actuellement sporadiques (quelques vesces, quelques luzernières, de petites surfaces). La vesce-avoine, ou le mélange orge-avoine, ou l'orge fourrage fanée à la floraison, en constituent les étapes les plus faciles. La luzerne débute à l'irrigation ; on pourrait l'étendre, même au sec, en soignant bien la culture (binage à la houe attelée après semis en lignes). A ce moment, on pourrait développer plus encore et sans danger l'élevage ovin, déjà répandu dans la région ; tout en ménageant les pacages, qui deviendraient ainsi plus productifs.

Du même mouvement, ou même avant, car c'est commencé, on pourrait envisager une certaine extension des cultures en d'autres régions du pays que le poivrier, moins exposé au gel que le noyer, l'amandier ou le figuier. Cependant, le risque du gel et les difficultés de la commercialisation conseillent une certaine prudence. Les cultures maraîchères s'étendent aussi, promues par les dynamiques Rifains, qui font la culture en association. Elles posent de plus en plus, elles aussi, le problème de la commercialisation. L'achat en commun d'un camion serait à conseiller, si l'entente entre producteurs était réalisable : pour le moment, cela paraît très difficile.

Dans ces conditions, l'axe essentiel de développement passerait par l'élevage, l'axe secondaire par la forêt. Les hautes potentialités des pacages améliorées vont être démontrées par le King Ranch : il faudra les étudier, pour chercher commentées utiliser dans l'intérêt de l'agriculture régionale et locale. La visite régulière du ranch par des groupés organisés de fellahs nous semble constituer une revendication minimum (le problème du ranch est traité par ailleurs, nous n'y faisons ici qu'une brève allusion, il est évidemment très complexe).

Les cultures fourragères pourraient faciliter en procurant d'autres ressources la mise en défense provisoire des pacages et leur utilisation modérée ; seuls moyens capables d'accroître fortement leur production, avec le semis d'espèces productives. Comme les trèfles souterrains, l'utilisation d'engrais et d'amendements, le pâturage

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sans cesse rationné. Seule une telle technique permettrait de réaliser la conciliation du développement agricole avec la protection de l'environnement. Les champs trop en pente menacés de destruction par érosion à court et à moyen terme pourraient être reboisés ou mis en pacages améliorés. Les pacages n'étant plus surpâturés protégeraient mieux les sols par leur couvert, on n'aurait plus besoin de pacages sur réponses forestières, on respecterait la production sylvicole, si importante quand on tient compte de la valeur ajoutée par les industries du bois, etc.

Le seul ennui de ce schéma typiquement « technocratique » est que, dans l'ambiance socio-économique actuelle, il paraît à peu près inapplicable. C'est du reste pourquoi nous avons surtout cherché à approfondir, dans le peu de temps que nous pouvions consacrer à ce village, les problèmes de structure sociale, de taille des exploitations et des forces productives : terre, eau, cheptel de trait, forces de travail. Cette analyse s'est révélée plus difficile encore que prévue, et tous les chiffres recueillis restent suspects. On peut cependant en dégager une image approximative, mais suffisamment parlante de la situation ; en partant d'abord des chiffres officiels, recueillis au Caïdat d'Aïn Leuh.

Pour la fraction des Ihdane, englobant les villages, (inclus Toufestelt) et de dimensions à peu près comparables, on relève 1420 hectares de blé dur, 900 d'orge, 280 de blé tendre, 2 de lentilles et 3 de fèves. Sur Tonfestelt, on pouvait prendre en première « approximation » le quart de ces chiffres, soit 650 ha de céréales classiques, plus 8 ha de pommes de terre en 1971 (bien moins en 1972) et 12 ha de maïs en 1972 (sans doute plus, je pense). La dominance écrasante des blés et de l'orge est une caractéristique des campagnes marocaines les moins évoluées ; le progrès agricole exigera une diversification, que nous avons déjà axé vers les fourrages, après lesquels on aura de meilleurs rendements en céréales, par amélioration de la structure du sol, des ressources accrues en traction et en fumier, etc. Les jachères sont en gros

égales aux surfaces de culture, soit peut être 650 ha, dans ce douar. Les parcours jamais labourés ont sans doute une surface un peu inférieure à ce chiffre, si on ne tient pas compte des pacages d'altitude, du J'bel.

J'ai essayé de dégager l'idée générale en comparant les diverses agricultures à travers le Monde (et en première approximation, car on pourrait trouver des exceptions, notamment en Asie Orientale), que les agricultures étaient d'autant moins évoluées qu'elles cultivaient plus de céréales. Le progrès de Tonfestelt nous semble devoir passer par la généralisation de la culture fourragère : d'abord sur le sol actuel de jachère, pratique que le climat ne justifie nullement; puis sur une fraction des terres actuellement en céréales. Cette extension pourrait se faire à la fois en culture sèches et à l'irrigué. Nous n'avons pu déterminer la proportion de cultures irriguées avec précision, car beaucoup de terres dominées par les canaux ne sont pas arrosées. En unités de semences en mouds de 36 kg, on nous a indiqué à Aïn Leuh 118 mouds en irrigué, correspondant peut-être à 56 hectares (2,1 mouds par hectare). En sec, on nous a donné 1344 mouds, soit peut-être 640 hectares, en tout 700 ha. Ce dernier chiffre constitue un bon recoupement de l'estimation antérieure.

Ce qui frappe tout de suite, c'est la faible proportion de cultures irriguées. Même en y ajoutant le verser, on aurait peut-être un dixième de cultures irriguées, si ces données sont exactes : elles nous ont paru sous-estimées. A première vue, les ressources en eau (qu'il serait bon de jauger) permettraient d'irriguer sensiblement plus. Des agriculteurs déclarent du reste qu'ils n'utilisent pas toute l'eau de nuit. Le droit d'eau nocturne se vendrait trois fois moins cher, à débit égal, que l'eau de jour, preuve 'qu'elle n'est vraiment pas estimée. Par ailleurs, il se perd beaucoup d'eau le long des séguias; et les méthodes d'arrosage en gaspillent beaucoup. Epierrage et planissage permettront de l'économiser, en attendant l'arrosage par aspersion, qui coûtera cher, mais permettra un nouvel accroissement de la surface cultivée.

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En regardant de plus près la répartition des cultures par foyer, nous avons isolé ceux qui cultivent plus de 21 mouds en sec (donc environ plus de 10 hectares) avec plus de 3 mouds à l'irrigué (plus d'un hectare), et qui constituent, à notre avis, les seules exploitations agricoles valables, capables de dégager et d'investir les surplus nécessaires à un progrès continu. Nous en avons relevé 18, plus deux sans droits d'eau mais cultivant en sec 32 et 43 mouds, soit, en tout, peut être vingt « exploitations valables ». Les surfaces qu'elles cultivent représentent 77 mouds à l'irrigué, soit 65%, près des deux tiers des cultures arrosées. En sec, cela fait 779 mouds, soit 58 %. Sur un total de 80 foyers cultivant, les 20 premiers, le premier quart en ferait donc nettement plus de 60 %. Le village comptant 120 foyers, on pourrait estimer à un tiers de la population les foyers de «sans terre », et à une moitié de proportion de « microfondiaires ». Seul un sixième pourrait «s'en sortir».

Reprenons le même problème en comptant les bêtes de trait. 27 foyers comptent 2 grosses bêtes de trait ou plus, les ânes étant exclus, donc juments et mulets ou chevaux. Ce chiffre nous inciterait à allonger un peu la liste des « agriculteurs vrais ». Cependant, sept de ces foyers ne disposent probablement pas de la terre suffisante pour assurer le plein emploi de leur « jouga », si elle était bien nourrie. Dans ce groupe de 27, je compte quatre exploitations avec 4 bêtes de trait, une avec cinq et une avec six bêtes. Après ces 27 « privilégiés », si on ose les appeler ainsi. Il exploitations à une bête de trait. Les semi-microfondiaires qui peuvent encore labourer avec leur voisin aussi doté qu'eux, en associant leurs deux bêtes pour labourer les champs (4). Avec les fermes à 3 bêtes, on compte en tout 48 « exploitations » dotées d'une grosse bête au moins ; plus 59 foyers munis d'un âne, animal de transport, et 13

(4) Une telle pratique était répandue en France, notamment dans le Gatinais de Montargis jusqu'en 1914, et dans d'autres régions d'agriculture pauvre d'Europe, notamment la Pologne.

prolétaires intégraux ne possédant ni animal de trait, ni même de bât. De l'un d'eux, on nous disait « qu'il n'avait même pas une poule ».

Voyons maintenant le cheptel de rente. Les «gros», que nous avons arbitrairement définis comme ceux qui possèdent plus de 5 bovins et de 45 ovins, se compteraient d'après les chiffres officiels (ici plus suspects encore, surtout pour les ovins), au nombre de 20 : rejoignant le chiffre relevé pour les terres ; si ces deux catégories peuvent ne pas coïncider absolument dans la grande majorité des cas, elles se confondent. En tout il y aurait 68 propriétaires d'animaux de rente, soit 57 % du total des foyers. Le premier groupe de 20 renferme la très grosse majorité des troupeaux recensés, soit 438 bovins sur un total de 524, donc 83 % des bovins. Et 2760 ovins recensés (en réalité très notablement plus) sur un total de 3647, donc certainement plus des trois quarts.

De ce tableau, se dégage une stratification sociale certaine. D'un côté, nous dit le Khalifa d'Ain Leuh (en l'absence du Caïd, qui n'a pas daigné nous recevoir. Les problèmes agricoles ne paraissent pas l'intéresser beaucoup, il a tort), les «vrais Chleuh sont d'abord des pasteurs», qui n'aiment pas labourer, beaucoup d'entre eux sont récemment sédentarisés, qui s'inquiètent d'abord de leur troupeau.

Ceux-là cultivent avec des Khammès, ce qui ne constitue pas un facteur favorable au progrès agricole. Pour eux, le métier de laboureur est encore considéré comme dégradant d'une certaine manière. Autrefois, on utilisait à cette fin des captifs ou des adoptés. Une petite partie est cultivée en association pour le maïs ou les cultures légumières, signe de progrès. Mais on aperçoit tout de suite les énormes obstacles qui s'opposent à la vulgarisation des cultures fourragères.

D'un côté, nous avons donc une aristocratie d'éleveurs faisant cultiver leurs terres par des khammès ou parfois des associés et faisant garder leurs troupeaux par des bergers payés au quart du croît et de laine, ou encore des

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salariés. Ces éleveurs sont très peu sensibilisés aux progrès de l'agriculture ; ils préfèrent la cueillette des pacages collectifs surpaturés à la culture fourragère. En dessous d'eux, sous leurs ordres, on trouve khammès et salariés, prolétaires sans grand espoir de promotion sociale, sauf pour les Rifains associés aux cultures intensives.

Il y faut ajouter les bûcherons, les charbonniers, dont une partie vient du village et une autre de l'intérieur. Dans le cadre général de sous-emploi, la forêt fournit un surcroît de travail intéressant, avec des salaires supérieurs à ceux du khammès, sur les 6 DH de salaire journalier du bûcheron-charbonnier. Dans le Gharb, nous avons relevé des salaires de 2,50 DH pour enfants et femmes, 4 DH pour les hommes, en agriculture musulmane ; mais de 4 et 5 DH par jour chez les colons. 2.50 DH sont consacrés à l'alimentation et aux cigarettes ; il leur reste 3,50 DH/jour, et nombre de charbonniers ne sont pas mariés ; ce qui souligne leur pauvreté, leur prolétarisation. Ils se plaignent de ne pouvoir se défendre, se syndiquer. S'ils le faisaient, ils perdraient leur place ; si le patron se plaint d'eux, les autorités sévissent. S'ils ne sont pas réglés, ce qui peut arriver, ils n'ont aucun recours réel. En cas d'accident, aucune indemnité, et des cas précis de ce genre nous ont été cités.

Dans une telle situation, on note une volonté générale de fuite, la plupart des jeunes rencontrés au village nous ont demandé de les aider à partir en France, de départ vers la « terre promise », l'emploi à l'étranger, notamment en France. Certains se plaignent d'avoir versé dans ce but des sommes importantes à certaines autorités. Dans un tel contexte, peu favorable à tout projet de développement agricole, l'école semble jouer un rôle important, et pas toujours positif.

L'école coranique développe les mécanismes de mémoire, sans faire assez appel aux ressorts de l'intelligence, pourtant plus faciles à éveiller dans le jeune âge, notamment des gosses

à travers le terroir, des vergers aux jardins, du bour à l'irrigué, du pacage à la forêt toute proche, les éveillerait à la compréhension de leur milieu naturel, de leur douar. L'école publique reçoit une proportion notable des garçons, très faible des filles. Un seul instituteur y est chargé de 4 classes, ce qui ne lui permet pas de donner un enseignement correct. Celui-ci est servilement copié sur l'Europe, nullement intégré à la vie du village = pas de jardin scolaire, pas d'activité manuelle, chacun y va en vue de poursuivre l'enseignement classique, pour se dégager de l'« esclavage » de l'agriculture. Un pays ne peut se contenter de former des tertiaires et chacun rêve d'entrer dans l'administration (5).

Mais dès qu'il faut aller à Aïn Leuh, et surtout ensuite à Azrou ou Khénifra, la pension coûte trop cher pour les foyers pauvres. En l'absence très générale des bourses, seuls les riches peuvent continuer, ce qui va encore aggraver la ségrégation, les inégalités sociales.

La dynamique probable pour le proche avenir nous semble risquer fort de prolonger les tendances actuelles. Or, on note un enrichissement constant des gros, qui s'appuient sur l'autorité. Ainsi, le mokkadem est celui qui donne accès au crédit agricole : en tire-t-il un profit ? Le commerçant d'Aïn Leuh vend à crédit: est-ce une forme d'usure? En cas de déficit des pacages, seul le gros éleveur peut acheter du fourrage : le petit, s'il est ruiné, devient son berger. On note au cours des récentes années une paupérisation certaine des plus démunis, un accroissement du nombre des prolétaires, sans terres, ni eau, ni animaux de trait. Comme leur taux d'emploi tend à diminuer, que la forêt du village va être coupée en proportion élevée, les voici qui vont faire des moissons ailleurs ; mais cela ne dure pas longtemps, et les moissonneuses batteuses leur prennent du travail.

Quand on a ainsi cherché à faire le tour de la question, on pourrait se prendre à déses(5)

déses(5) ce que j'ai écrit à ce sujet dans « l'Afrique Noire est mal partie » (le Seuil, 1962).

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pérer de l'avenir de cette région. Avec ses céréales à 7 quintaux la haute mortalité des ovins en hiver, le sous-emploi croissant, la paupérisation accrue, l'approfondissement des inégalités sociales, on tend vers un horizon de tensions sociales, donc politiques, peut être explosives. Dans ces conditions, le schéma technocratique proposé ci-dessus perd à peu près toute signification, et l'on ne sait plus guère quoi proposer à sa place.

Personnellement, dans de telles circonstances, je tendrais à évoquer le modèle chinois. Si la structure sociale, ou la pression sociale, incitait chacun à fournir le maximum d'efforts, on verrait vite des possibilités énormes d'aménagement pastoral avec clôtures et pâturages rationnés, amélioration de l'irrigation et de l'épierrage, des cultures soignées, du reboisement et de l'extension des vergers, du maraîchage intensif. Tout ceci pourrait donner, dans le cadre du village, le plein emploi à tous (6) surtout avec un artisanat capable de les employer en hiver (cf. la Suisse).

Encore faudrait-il que tous acceptent cette dure discipline, dont la base première serait la suppression préalable des inégalités sociales. L'histoire sociale et politique du Maghreb ne ressemble guère à celle de la Chine; le modèle chinois vaut surtout pour la Chine et ses voisins immédiats : il est impossible d'envisager une copie servile ici.

Cela ne veut pas dire que certaines leçons n'en puissent pas être tirées. L'école mi-travail, mi-étude cesserait d'enseigner, comme aujourd'hui, le mépris du travail manuel. Le paysan qui cesserait d'être exploité par certaines autorités serait plus encouragé à investir son travail.

Mais c'est justement ce paysan, ce personnage, qui domine la scène rurale chinoise, et dominait la France au siècle dernier, dont on cherche en vain l'équivalent ici. Comment faire des laboureurs, soucieux du progrès des cultures fourragères, avec des pasteurs qui se contentent de suivre leurs animaux, de surveiller leurs bergers ?

A ce stade de notre raisonnement, on pourrait conseiller des coopératives de services, de crédit, de commercialisation ; des groupements d'éleveurs assurant la gestion et l'amélioration des pacages ; l'adoption par tous des pratiques modernes, qui soient aussi soucieux de l'environnement. Techniquement, nous l'avons dit, cela est parfaitement réalisable.

Le développement des Béni M'Guild, associé à la protection de l'environnement, se présente donc comme un problème particulièrement difficile, qui risque vite de devenir redoutable. C'est d'abord un problème politique, et dès lors l'expert étranger se voit contraint à une certaine réserve. C'est ensuite un problème d'éducation, car une révolution politique — dont le Maroc ne pourra peut-être pas faire l'économie — ne suffira pas à changer les mentalités.

L'Europe a mis des siècles pour passer du pastorat aux cultures fourragères. Les progrès démographiques, alors très lents, lui permettaient de souffler. Le Maroc est obligé d'évoluer bien plus rapidement, du seul fait de l'explosion démographique et de la compétition internationale. Ce ne sera pas là une tâche aisée. Nous demandons aux sociologues de. nous aider à élaborer, sinon des solutions complètes, du moins des propositions d'actions immédiates.

(6) Une production agricole accrue, une meilleure répartition de son revenu, le plein emploi assuré à tous pourraient constituer les bases d'une politique agricole rationnelle.

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En 1962, l'Algérie accède à l'Indépendance politique. Le pays entier se retrouve, alors, dans un tel état de bouleversement de ses structures sociales, économiques, mentales, qu'il est impossible, ou hors de propos, de rendre compte, ici, même de façon incomplète, de tout ce contexte. Or, l'expérience singulière dont il va être question maintenant, ne peut se comprendre en dehors de lui : aussi, allons-nous essayer de donner, en temps utile, quelques indications de cet ordre, afin que soit perçue, néanmoins, la toile de fond sur laquelle cet événement s'est inscrit.

Un groupe d'hommes, en juillet 1962, prend le Pouvoir; jusqu'en 1965 va être, plus ou moins confusément, improvisée ce qui nous apparaît rétrospectivement comme une politique de socialisme autogestionnaire; peut-être, faudrait-il dire : un essai de socialisme essayant d'être autogestionnaire. Les hommes qui sont au Pouvoir tentent, à ce moment là, de reprendre en main, de reconstituer peu à peu, un appareil d'Etat que l'Administration coloniale a laissé brisé à tous ses niveaux. Dans le même temps, après sept années de guerre, le pays bouge ; il attend de voir surgir les miracles de l'Indépendance mais il ne les attend pas passivement : d'où, très vite, une très forte poussée sociale en vue de la reprise en main des fermes, des établissements et des usines qu'a quitté, dans la hâte, la population française. Dans ces circonstances, on voit que le recours à l'autogestion populaire devient un impératif, une nécessité de l'heure. Il n'a pas été un choix mûrement réfléchi : il s'agit surtout de faire confiance à « ce qui se passe », là où il se passe quelque chose de significatif ; de « décentraliser l'initiative». Il s'agit, en fait, pour les hommes

politiques, d'être présents dans le pays, en entérinant ce qui s'y produit d'important et, si possible, de contribuer à son accomplissement total. Que faire de mieux, en effet, sans appareil d'Etat organisé et dans une société dont on ne perçoit plus vraiment tous les mouvements, tous les soubresauts et toutes les exigences ?

Situation dangereuse, sans doute, pour un pouvoir politique. En 1965, il y est effectivement mis fin, au profit d'une perspective de direction plus centralisée du développement économique et de canalisation plus autoritaire du changement social. Il reste, cependant, que l'intermède a eu lieu ; qu'il était peut-être — lorsqu'il a eu lieu, comme un moment d'improvisation brouillonne mais aussi d'explosion créatrice — tout aussi nécessaire que la phase de réorganisation plus discrète, mais moins spontanément inventive, qui devait alors le suivre.

En 1962, donc, entre autres problèmes urgents, se pose celui de l'habitat en bidonvilles et du chômage urbain. Problème presque « classique » dans un état généralisé de sous-développement, mais qui se trouve aggravé, en l'espèce, par les multiples destructions de villages et stérilisations de terres que la guerre a provoquées : l'exode rural vers les villes a été massif, pendant plusieurs années; il va s'avérer, souvent, sans espoir ni possibilité de retour à la campagne. Or, ce problème de l'emploi, et donc, de la survie élémentaire, n'est pas dissociable, dans les bidonvilles péri-urbains, de celui du logement : dans ces bidonvilles habite environ le tiers de la population algérienne ; de ce point de vue, encore, la gravité de la situation ne peut que se maintenir longtemps en l'état : les rares possibilités de départ sont largement compensées, sur place, par de nouvelles arrivées

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ou de considérables accroissements démographiques.

Comment faire face, alors, à cette double difficulté : de l'emploi et du logement ? Elle ne semble pas pouvoir être résolue grâce à la construction massive de logements sociaux de conception habituelle : même une très large part du budget algérien ne pourrait suffire à la réalisation de programmes de ce type, et cette masse budgétaire serait distraite, ainsi, d'autres possibilités d'investissement plus productives. En outre, la mise en oeuvre de tels programmes impliquerait l'utilisation d'un matériel assez mécanisé qui fait relativement défaut et doit être consacré à l'édification industrielle. Enfin, le relogement en immeubles collectifs de populations, il y a peu de temps encore, rurales, n'apparaît pas opportun ; d'autant moins, que dans les bidonvilles, avec les moyens du bord, se sont reconstituées diverses communautés de vie, en fonction de leurs origines régionales ; ces organisations solidaires que la précarité de l'existence quotidienne rend indispensables, risqueraient de se démanteler sous les contraintes d'un relogement de type administratif.

Ces quelques considérations, jointes à l'urgence qu'il y a à trouver des solutions adéquates à cette douloureuse situation du logement, conduisent, alors, le gouvernement Algérien à envisager un autre ordre de réponse. Celle-ci prend, précisément, en compte l'aspect socio-économique du problème : c'est-à-dire l'état quasi général de sous-emploi dans lequel se trouvent ces populations mal logées, souséquipées, sous-urbanisées. A cet égard, deux faits sont retenus : d'une part l'existence de crédits dits « de chômage » qui ont été jusqu'alors gaspillés car considérés comme de simples crédits d'assistance (utilisation artificielle des chômeurs pour le balayage des rues, la peinture des murs de cimetières, etc.) ; d'autre part, les comportements de certaines populations des bidonvilles qui, elles, sans crédits ni conseils d'aucune sorte, ont entrepris collectivement des travaux d'équipement de leurs quartiers.

A partir de là, le projet va être peu à peu précisé, selon trois directions :

1 - Les crédits publics seront, en principe, consacrés à la seule construction d'équipements collectifs dans les quartiers de bidonvilles, et non à la réfection de logements individuels. Il semble bien en effet, après enquête, que la demande des populations, en ce qui concerne l'intervention d'une aide extérieure, porte prioritairement sur des réalisations de cet ordre : travaux d'assainissement, de voierie, de création d'écoles. Ceci pour deux raisons. D'une part, ces populations sont incapables de concevoir et de mener à bien de tels travaux dès qu'ils deviennent complexes; elles peuvent, par contre, toujours — avec leurs propres moyens et connaissances — tenter d'améliorer leurs logements. D'autre part, ces populations considèrent que la réalisation d'équipements adéquats dans leurs quartiers, permettrait de compenser (au moins partiellement) — la précarité de leurs modes familiaux de vie et d'habitat (en ce qui concerne les enfants, notamment : santé, scolarité).

Ces observations, et le fait qu'en dépit de toute difficulté, certaines populations tentent, dans les bidonvilles, de s'organiser pour autoconstruire quelques uns de ces équipements, conduisent, alors, le gouvernement Algérien à concentrer sur ces derniers l'essentiel de son effort. Il interviendra, comme on va le voir, par le moyen de financements mais aussi par une mise à disposition, auprès des populations, de conseils de conception technique.

2-N'oublions pas que ce choix est imposé par une situation de pénurie. Il n'a pas, en effet, dans l'esprit des responsables, la prétention de répondre, de façon définitivement satisfaisante, à la question de la sous-urbanisation de masse. Mais il devrait permettre d'esquisser, de façon transitoire, une politique de l'habitat valable pour une trentaine d'années. Après quoi, un « décolage » ayant été opéré dans les secteurs économiques productifs — dans l'agriculture et l'industrie — l'effort public pourrait porter plus fortement, sur la substitution

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progressive d'un nouveau patrimoine immobilier à toutes les baraques (ou « gourbis ») qui constituent le fond des innombrables bidonvilles.

Cette perspective de long terme a, de ce fait, une double implication. En premier lieu, elle suppose une continuité d'action : on imagine donc que durant ces trente ans, l'expérience et les acquis de chaque chantier d'équipement de bidonville devront être réinvestis, de façon opportune, dans un autre chantier ; de façon plus précise, l'encadrement professionnel et la main d'oeuvre qualifiée qui seront ainsi formés « sur le tas » devraient pouvoir être organisés ensuite en des coopératives ouvrières et se porter, alors, sur de nouvelles opérations. Les ouvriers des premiers chantiers constitueraient, de la sorte, le « fer de lance » de nouveaux chantiers : d'où la diffusion rapide d'un état d'esprit et des enseignements des premières expériences dans l'ensemble du pays. Mais cette perspective a, en outre, une seconde implication. Celle-ci concerne les conceptions de l'aménagement, elles-mêmes : il ne faudrait pas, en effet, en équipant les bidonvilles sur place -c'est-à-dire, là où ils se trouvent, dans des espaces de « rejet » et de ségrégation qui correspondent souvent à des sites peu favorables à l'urbanisation — risquer de «durcir», de «geler», une situation de fait. Il ne faudrait donc pas — sous le prétexte d'agir avec les moyens dont on peut immédiatement disposer et là où les hommes se trouvent, avec leurs insatisfactions leurs exigences — prendre le risque d'hypothéquer un état de choses qui est l'héritage du sous-développement et d'une période de colonisation révolue. Il faudrait, ainsi, savoir être sélectif quant aux bidonvilles «méritant» équipement — pour que leur équipement ne porte pas, pour autant, préjudice à l'équilibre à venir des organisations urbaines. Mais il faudrait savoir être circonspect, aussi, en ce qui concerne le choix des lieux d'implantation des équipements dans les bidonvilles qui seront effectivement rénovés. Ce double niveau de sélection nécessitera, par conséquent, la conception d'une véritable stratégie et d'une programmation

programmation l'aménagement péri-urbain dans l'ensemble du pays.

3- Les crédits publics affectés à ces opérations d'équipement serviront à rémunérer les ouvriers des chantiers et à l'achat de matériaux de construction. A cet égard, plusieurs options sont définies : la main-d'oeuvre des chantiers sera constituée, pour l'essentiel, par les populations qui habitent les quartiers mis en chantier ; tous les approvisionnements en matériaux seront en priorité commandés à des entreprises organisées, elles-mêmes, en auto-gestion ouvrière ; les populations des bidonvilles participeront, autant que possible, à la conception des plans d'aménagement et au choix des équipements prioritaires ; enfin, les chantiers ne seront quasiment pas mécanisés, en sorte qu'ils puissent utiliser le maximum de main-d'oeuvre.

Chacune de ces options aura, elle-même, des implications particulières. D'une part — que les populations des bidonvilles deviennent salariées des chantiers d'équipement collectif de leurs propres quartiers — cela devrait avoir pour effet qu'une partie des revenus ainsi distribués puisse être réinvestie par ces populations, en vue de l'amélioration de leurs logements individuels. D'autre part, une formation professionnelle accélérée sera mise en oeuvre, dans ce milieu sous-prolétarien, parallèlement à la conduite des chantiers ; ceux-ci serviront donc, à cette occasion, de terrains de travaux pratiques. Ensuite, la main-d'oeuvre ainsi qualifiée de façon progressive, pourra envisager de s'organiser, comme on l'a vu, en coopératives, c'est-à-dire selon des formes autogestionnaires; ce qui donne, ici, un nouveau sens aux contacts établis, à travers les approvisionnements, avec d'autres entreprises expérimentant déjà l'autogestion. Enfin, ces populations participeront d'autant plus réellement aux transformations de leurs quartiers, aux choix des implantations des bâtiments et de leurs formes architecturales, qu'elles travailleront de façon plus massive et active, sur des chantiers les intéressant directement.

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Toutes les dimensions de ce projet n'ont pas été, à vrai dire, définies immédiatement. Si certaines d'entre elles étaient pressenties, voire affirmées, au départ, c'est au cours d'une première expérience pratique que plusieurs autres ont été précisées et mieux articulées. Sur la base d'une première intuition — consistant, donc, à joindre l'utilisation de crédits « de chômage » à des tentatives d'auto-construction d'équipements dans les bidonvilles —un premier « chantier populaire » a été ouvert, en Algérie, dès le mois de janvier 1963 (1). Le quartier choisi s'appelle Oued Ouchayah et se situe dans la banlieue d'Alger ; il comprend 2.000 logements et rassemble environ 9.000 habitants. Au début des réalisations 600 travailleurs ont été mobilisés par le chantier mais leur nombre s'est ensuite élevé à 2.000, en pleine période de construction. En fin de travaux, c'est-à-dire en début 1965, étaient réalisés : deux groupes scolaires représentant 48 classes, un centre de santé, cinq lavoirs, une salle polyvalente, un centre commercial, divers travaux de V.R.D., la création de plusieurs routes nouvelles accompagnant la rénovation ou la reconstruction d'environ 500 logements, et la couverture, enfin, sur cinq kilomètres, d'un oued pollué, cause jusqu'alors de paludisme, transformé ainsi en collecteur.

Ces quelques chiffres évoquent l'ampleur du chantier, il est certain que cet aspect quantitatif de l'opération avait son importance : il fallait, notamment, montrer qu'avec une population au départ sous-prolitarienne, traumatisée par la guerre — et, plus encore sans doute, marquée par sa situation d'exclue (des campagnes et de la ville) — il était possible de construire, techniquement, de façon correcte mais aussi, du point de vue de l'organisation du

(1 ) Peu de temps après — et de façon parallèle — un autre chantier était ouvert dans le quartier des « Planteurs » aux alentours d'Oran. Pour l'essentiel, les architectes, sociologues, ingénieurs, conducteurs de travaux, venus en Algérie pour concevoir et conduire ces opérations, étaient membres de deux organismes français d'étude et de réalisation, ayant choisi, eux-mêmes, la forme coopérative : le B.E.R.U. et Etudreal.

travail, d'édifier sur une très grande échelle. Ce pari, dans ses apparences quantitatives, avait donc une portée fondamentalement qualitative. Celle-ci nous renvoit, à nouveau, à l'analyse de l'appropriation concrète.

De quoi, en effet, s'est-il agi à travers cette expérience ? De quoi se serait-il agi si elle avait été suivie par d'autres, jusqu'à la mise en oeuvre de toute une nouvelle politique du logement et de l'équipement urbain ? En bref, de provoquer, si possible, une rupture radicale dans les conceptions mêmes de la transformation de l'habitat et, plus largement, dans les conceptions et les modalités, elles-mêmes, de la transformation des villes algériennes. Il s'agissait donc de reprendre, sous un angle entièrement nouveau, la problématique de la planification urbaine, jusqu'à tenter d'en faire celle de l'appropriation de-la ville par les plus expropriés de ses habitants. Ou encore, on peut dire qu'il s'agissait de construire, de façon pratique, un nouveau projet politique cohérent sur la base d'une simple exigence latente (mais, éventuellement, explosive) de reconquête subversive de tout un milieu de vie et de tout un mode de vie.

Or, le projet s'appuyait, dans son principe, sur l'existence de pratiques concrètes d'appropriation sbciale : en sortant, en effet, de leurs logements et en essayant de transformer leurs rues et leurs environnements immédiats, les habitants des bidonvilles avaient déjà entrepris, d'une certaine façon, ce travail d'appropriation. Ce qu'il y avait, dans celui-ci, de positif, tenait en la volonté de négation d'une double négativité. D'une part, la négativité de l'univers même de la ville : ville de la spéculation financière, de la ségrégation coloniale ; ville dont les mécanismes tous puissants mais abstraits avaient conduit ces populations —par de successives expulsions dénégatrices ou par l'imposition de barrages — à vivre dans la déjection. D'autre part, était niée la négativité du sous-développement qui conduit les populations des bidonvilles, entre autres, non seulement à l'état de non-travail endémique, mais encore à la conviction qu'aucune nouvelle possibilité de

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travail ne pourra jamais surgir d'elles-mêmes. On sait, en effet, que la précarité quotidienne de l'existence peut susciter — une fois dépassés certains seuils critiques du tolérable — des demandes d'assistance, des attitudes de mendicité répétées au jour le jour, des renoncements délinquants, désespérés ou angoissés ; cette intolérable précarité ne conduit qu'exceptionnellement à la formulation de revendications collectives et à l'invention de nouveaux possibles. On peut donc considérer que le projet, puis la réalisation de l'expérience de Oued Ouchayah, ont eu pour objet de structurer, de façon tangible et suivie, certaines de ces tentatives de « négation de négations ». En bref, il fallait réussir à concrétiser, à travers toute la complexité d'une opération d'envergure, le refus d'une double abstraction dominante : celle de la ville-censure et celle du non-travail. Et il s'agissait d'y parvenir en se situant dans la position de ceux qui, précisément, essaient de se subvertir. Il fallait donc éviter de se substituer, sous des prétextes de technicité et d'organisation, à la position de ceux qui, sous la ville, ont à accomplir, eux-mêmes, le travail concret de l'appropriation. Cela signifie qu'il ne fallait surtout pas adopter et imposer la position dominante d'une nouvelle sorte de planificateurs : en l'espèce, la position des planificateurs de la subversion signifiante. Il importait, en d'autres termes, de ne pas substituer un désir à un autre : le désir d'individus supposés compétents, même s'il s'agissait là de compétences « de gauche », à celui d'hommes aliénés, donc incompétents, dont on aurait alors supposé et fabriqué — comme par un hypnotisme de la générosité — des désirs de principe.

Etait-ce possible? Il nous semble bien, aujourd'hui, avec le recul, que cela ne l'a pas été. L'engagement même d'un groupe d'individus dans cette expérience, leur a sans doute masqué — dans une sorte d'ivresse subjective de l'action, entretenue pendant deux ans — les paradoxes objectifs de leurs propres positions investigatrices et opératoires. Il importe donc d'analyser attentivement, ici, ces paradoxes. Ceci non pas pour émettre après coup, des

jugements trop faciles sur cette opération qui reste, à notre connaissance, malgré toutes ses difficultés, d'une qualité exceptionnelle par son ampleur, le sérieux de sa conception, l'audace de sa conduite. Mais pour ouvrir une plus large réflexion sur les transformations possibles ou impossibles ae la ville ; plus largement encore, sur les possibilités paradoxales d'organiser la négation de la négation ; de rendre, en somme, positif et constructif le refus plus ou moins absolu d'une certaine condition sociale ; sur les possibilités, encore, de se rendre soi-même solidaire, sans être soi-même aliéné — en tant qu'investigateur et organisateur dont la compétence est, de toute façon nécessaire — de ceux qui subissent un certain sens aliénant de la vie, de la ville. De ceux-là qui tendent, sans autres compétences que leurs propres désirs, de modifier ce sens.

Revenons en 1962. Dans le contexte politique, social et institutionnel de l'époque, le gouvernement et le peuple algérien, tout au moins certains de ses militants —après une longue lutte, centrée principalement sur le thème de l'Indépendance — sont à la recherche de nouveaux possibles, de nouvelles perspectives révolutionnaires. A ce moment là, les responsabilités de militant de membre du gouvernement ou de l'appareil d'Etat, tendent à se confondre. L'appareil d'Etat est, en effet, en quête de militants convaincus, compétents, imaginatifs ; les militants de base, eux — à travers un parti politique unique: le F.L.N.— considèrent que l'appareil d'Etat n'est, après tout, qu'un lieu d'action et de responsabilité parmi d'autres, et, de fait, les nouveaux membres actifs de cet appareil d'Etat — y compris ceux qui sont au Gouvernement— ne partageaient-ils pas, il y a très peu de temps, la même clandestinité, les mêmes luttes, les mêmes prisons ?

Nous évoquons, ici, cette ambiance sociale peu commune, pour bien souligner combien

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étaient singulières, les circonstances dans lesquelles prenait alors jour le projet de Oued Ouchayah : d'une part, un appareil d'Etat qui ne surplombait pas encore, de façon bureaucratique— qui ne pouvait pas et qui ne voulait pas surplomber — les problèmes qu'il avait à résoudre, et qui d'ailleurs ne disposait, à cette fin, d'aucun moyen et d'aucune perspective ; d'autre part, une « poussée » confuse en provenance de la base sociale du pays qui — à travers des militants nombreux, de multiples affinités et de complexes liens affectifs — ne connaissait pas, alors, de difficulté majeure à faire sentir son existence jusqu'au niveau, même, du Chef de l'Etat.

Ces circonstances, cette atmosphère, vont s'avérer particulièrement favorables à l'opération ; on peut même dire qu'elles étaient indispensables à la naissance de son projet. Dans un autre contexte, il aurait été inconcevable. Il apparaît moins aberrant, en effet, de vouloir changer le sens fondamental de la planification, lorsque un Appareil d'Etat qui est habituellement bourré de normes, de schémas préfabriqués, de préjugés, en est totalement vidé, par la force des choses ; de même, lorsqu'une société — qui est habituellement vidée, idéologiquement, du droit à son imaginaire — déborde, pendant un temps, de toutes ses insatisfactions et de ses espoirs symboliques.

Dans ces circonstances singulières, éphémères, peu importait, nous semble-t-il, que des militants français — qui se trouvaient être architectes, ingénieurs, chefs de travaux, sociologues et qui avaient aidé le F.L.N. clandestin — se soient retrouvés dans cette opération, au côté de militants algériens brusquement, placés eux-mêmes, en situation de pouvoir. Le leit-motiv, souvent trop commode, de la « double culture», ne nous paraît pas pouvoir être invoqué, ici, pour expliquer les difficultés de l'opération entreprise. Celle-ci, de façon plus fondamentale, affrontait tout le monde — Algériens ou Français — à une seule et même question de sens : que peut-on faire de « différent», lorsque on est proche du pouvoir, lorsqu'on

lorsqu'on est, et lorsque ce pouvoir — parce qu'il est encore faible, institutionnellement —tente de tirer son unique puissance de ce qu'il se veut proche de la base sociale du pays? Est-il alors, possible de percevoir le signification d'un changement radical, à travers le regard même des opprimés ? Peut-on être, tout à la fois, dans la position de ceux qui doivent canaliser, consolider le changement, et de ceux qui doivent le désirer et le vivre; ces opprimés qui, tantôt, n'osent pas désirer vraiment le changement, tantôt s'impatientent, au contraire ; tantôt sont paralysés ; tantôt ne peuvent être qu'insatisfaits de toute consolidation - qui est, en effet, une fixation et une récupération — de leurs désirs irrépressibles ?

Reprenons l'histoire de Oued Ouchayah : pour équiper un bidonville, il faut d'abord savoir quels équipements y font vraiment défaut, dans quelles limites financières ils pourraient être construits, s'il faut renoncer à certains d'entre eux, en quels espaces disponibles du quartier, il conviendrait au mieux de les implanter. Questions de bon sens dira-t-on. En réalité, questions qui deviennent des questions fondamentales de sens dès lors qu'une perspective de planification non bureaucratique se trouve en cours d'expérimentation. A Oued Ouchayah, sur,ces différents points, les conditions d'une discussion élargie avec la population sont très vite instituées ; cette tentative de discussion connaîtra, en fait, différentes phases dans son déroulement. Il semble intéressant de les résumer ici :

1 - Les architectes s'informent auprès de la population. Double étonnement : d'une part, cette population qui avait pourtant entrepris, à son initiative, des travaux d'équipement, mais qui les avait entrepris à l'échelle de la rue, se considère — dans un premier temps, (sauf à demander des écoles) — inapte à réfléchir à l'échelle de tout son quartier; seconde constatation : les militants locaux du F.L.N., issus du quartier, cherchent à se poser comme les portes-parole exclusifs des aspirations sociales de tout le quartier ; ils constituent donc, même de bonne foi, un véritable écran institutionnel. Ils

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ne vont que renforcer la population dans sa conviction qu'elle n'est pas habilité, ni en mesure, de se prononcer en quoi que ce soit, à ce niveau.

2 - Les architectes s'impatientent parce que le temps presse ; il importe en effet, de mettre très vite au travail un nombre important de travailleurs ; il faut vérifier que le projet est, à tous égards, viable. Une première proposition de « grille » d'équipement, accompagnée d'une première esquisse de localisation, est alors présentée au Ministère des Affaires Sociales qui est devenu, entre temps, le maître d'ouvrage officiel de l'opération. Le Ministère consulte à son tour les militants du quartier qui, eux-mêmes, sont sensés s'informer auprès de la population. Un circuit court du débat est ainsi établi, et il l'est pour d'indiscutables raisons d'efficacité. Mais ce circuit, s'il maintient, en principe, un réel entretien démocratique sur le projet, ne participe pas moins, déjà, d'une sorte de centralisme démocratique de l'expression et de la connaissance des désirs.

3 - Ce débat avec la population, dans le cadre même de cette organisation, n'en va pas moins réserver d'importantes surprises. La plus remarquable est sans doute celle-ci : les architectes ont, notamment, prévu la création de plusieurs micro-équipements (des salles polyvalentes, par exemple) à l'échelle des diverses «unités de voisinage» (de 100 à 300 logements) qui peuvent être discernées dans le quartier. Or, la population va demander à ce que l'on renonce à ces micro-équipements — à volume financier égal consacré à l'opération - au profit de la canalisation de l'Oued Ouchayah, véritable égoût à ciel ouvert, qui traverse tout le quartier. Cette modification du programme est, bien sûr, immédiatement adoptée. Les plans d'architecture et de chantier sont rapidement revus en conséquence. Mais il est remarquable que cette nécessité d'équipement - devenant pourant évidente, à partir du moment où elle était signalée — n'ait été perçue par aucun des urbanistes, architectes ou socioloQues, engagés dans l'opération. Leur travail

attentif sur les « grilles », et sur les formes architecturales — adaptées aussi bien que possible au milieu spécifique d'un bidonville — leur ayant précisément masqué la carence qui apparaissait cruciale aux yeux de ceux qui vivaient dans ce bidonville. Et la subissaient.

4-Enfin, cette élaboration relativement collective va faire apparaître un nouvel ordre de contradictions. Y a-t-il compatibilité entre l'intention de satisfaire les désirs de la population « tels qu'ils s'expriment » et les articulations « organiques » des échéances de programmation et des formes d'aménagement de l'espace; ceci, compte tenu des contraintes techniques du bâtiment et de l'irréversibilité de tout travail engagé ? En bref, peut-on construire n'importe quoi, à n'importe quel moment, n'importe où ? Cette contradiction est assez vite perçue par la population, par les militants, les techniciens et les responsables de l'opération. Elle est l'objet de discussions collectives. Mais si cette prise de conscience permet, alors, d'éviter de nombreuses illusions et des malentendus, elle n'en menace pas moins l'un des aspects principaux du projet : celui qui précisément consiste, comme par induction — grâce à la distribution de revenus à la population nouvellement salariée, grâce aux effets pédagogiques exercés sur elle, du fait du déroulement général du chantier—à faire surgir, chez elle, de nouvelles initiatives. Celles-ci pourront alors être réalisées, notamment, par « auto-construction » ; l'autoconstruction pourrait donc prolonger le chantier ; elle constituerait, en quelque sorte, son « secteur libre ». Elle pourrait, certes, porter sur l'amélioration des logements individuels, mais aussi sur des réalisations plus collectives quoique relativement simples (arbres, placettes, petites salles de réunions). Pour laisser place à l'expression de l'auto-construction (immédiate ou future), les architectes vont ainsi essayer de maintenir libres, dans le quartier, ce que l'on peut appeler des « espaces en attente ». Dans le même temps, les conducteurs de travaux organisent des équipes volantes de conseillers techniques. Ils mettent en place des circuits groupés

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de distribution de matériaux de construction, vendus à bas prix. Cette solution, dans ses principes, paraît raisonnable. Elle semble parvenir à faire la part des choses entre un vaste et contraignant chantier d'équipement - à propos duquel, cependant, un débat sur les priorités doit se poursuivre —et ce qui pourrait devenir un second chantier : plus diffus, plus diversifié, plus spontané. Là encore, on voit que cet effort de souplesse contrôlée, évoque — mais au plan opérationnel, cette fois-une sorte de centralisme démocratique de l'organisation du travail et de l'aménagement.

Du fait de la contradiction indiquée plus haut, même la mise en oeuvre de cette formule ne va pas s'avérer évidente. Il est, d'une part, difficile, dans l'organisation cohérente d'une texture, de maintenir vides certaines cases, comme des « armatures d'espace » ayant seulement à se remplir dans l'avenir. D'autre part, cette perspective est contrecarrée par le sousdéveloppement social du quartier : les matériaux de construction, vendus à bas prix, sont aussitôt revendus par les plus pauvres, pour satisfaire leurs besoins alimentaires ; ce qui suscite un marché noir rapidement incontrôlable ; en outre, sous la pression démographique, les petits espaces laissés libres tendent à être « squatérisés». Ils se remplissent de gourbis, improvisés par les nouveaux arrivants. Enfin, il arrive que les habitants des bidonvilles identifient l'action d'amélioration de leurs propres logements, par auto-construction, à une attitude défensive contre des innovations architecturales : ils peuvent ainsi s'attacher à la suppression de certaines ouvertures, par exemple, introduites par les architectes, au nom de l'intimité familiale et de la traditionnelle condition dominée de l'épouse au foyer.

Toutes ces considérations, toutes ces difficultés, nous paraissent avoir posé, à travers cette opération et de façon pratique, diverses questions. Dans quelle mesure, tout d'abord, des concepteurs, des architectes, peuvent-ils

accepter de suivre, entérimer, les désirs et les comportements « bruts » des populations concernées par leurs réalisations? Si ces comportements ne devaient pas leur apparaître « opérationnalisables », s'ils devaient sembler conduire à la négation même de l'acte d'architecture (auto-construction désordonnée, revente de matériaux), s'ils devaient être ressentis comme « rétrogrades » (défense contre les ouvertures), ces concepteurs auraient-ils, pour autant, le droit «d'anticiper» sur ces comportements? Seraient-ils légitimés à considérer— eux, qui, effectivement, construisent pour trente ans, au moins —qu'il s'agit là de modes de vie temporaires ? Seraient-ils justifiés à les ignorer, sous prétexte que leur évolution est inéluctable ? Ne tendraient-ils pas, alors —parce qu'ils seraient convaincus, précisément, de cette inéluctabilité —à en accélérer, si possible, l'évolution, en imposant aux forces sociales existantes, des formes de vie qui devraient, provoquer leur changement? Dans ce cas, ces concepteurs — bien que partis du dessous de la ville pour y ressentir, pour y opérationnaliser, comme à Oued Ouchayah, toutes les forces latentes d'un désir de changement — se retrouveraient, à nouveau, dans cette position singulière où, du haut de leur compétence, ils jugeraient de la pertinence de ce désir. Ceci, jusqu'à en venir à normajiser, formellement, les forces mêmes de ce désir.

La nécessaire « positivité » inhérente à tout acte d'organisation — à plus forte raison lorsqu'il s'agit de bâtir, de bâtir à grande échelle, rapidement et «en dur», pour plusieurs générations — semble conduire l'organisateur d'un refus subversif, à devenir nécessairement le traumaturge d'une nouvelle « vérité ». A Oued Ouchayah, deux milles sous-prolétaires, en deux ans, se sont retrouvés, concrètement, bâtisseurs d'un vaste projet qui niait un univers qui les déniait : celui de l'exclusion urbaine. Mais, ces sous-prolétaires, nouveaux bâtisseurs, ne pouvaient se passer, pour opérer toutes leurs transformations, de compétences adéquates. Si — dans une hypothèse extrême — il avait été

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attendu de ces compétences qu'elles suivent, de façon fidèle, patiente, passive, toutes les hésitations, incohérences, contradictions, qui accompagnent douloureusement tout geste collectif de libération, l'opération de Oued Ouchayah, ellemême, aurait sans doute été compromise. C'est dire que, dans son ensemble, aurait alors été menacée toute l'opérationalisation positive d'un indiscutable désir de libération.

A ce premier dilemme —celui de l'accomplissement racical d'une négation, ou de l'organisation rapide, à partir d'elle, d'une réponse positive — nous semble en correspondre un autre : celui de l'ouverture délibérée d'une opération à sa propre complexité, à son environnement, afin d'y manifester le plus possible d'effets d'entraînement et de démonstration ou, à l'inverse celui de sa fermeture efficiente sur elle-même, comme en un coup de poing. Celui de la main ouverte ou du poing efficace. A Oued Ouchayah, tout au long de l'évolution du chantier, ce dilemme a été fortement ressenti. Ainsi, le temps passé à « professionnaliser », à alphabétiser, la population du quartier, à s'ouvrir à elle, venait toujours au détriment d'une conduite technique rapide et économique des travaux. D'où, alors, la tentation d'intégrer, de «mettre dans le coup», une main d'oeuvre extérieure, sans doute moins concernée, mais plus qualifiée. De même, la préférence accordée—parmi les fournisseurs de matériaux — à des entreprises en autogestion encore fragiles, qui tenaient mal leurs délais, qui commettaient souvent des erreurs de devis, ne pouvait que porter préjudice à la régularité comme à l'équilibre du chantier. Il devait arriver que certaines équipes soient arrêtées pendant plusieurs jours, jusqu'à faire monter ainsi, gravement, les prix de revient. Fallait-il alors, se fermer au secteur autogéré? Fallait-il, au bénéfice de l'utilisation des crédits — donc à l'avantage, en fin de compte, des habitants les plus pauvres de Oued Ouchayah — abandonner ces entreprises ou, au contraire, distraire du chantier, du temps et des compétences, afin de les consacrer à leur organisation progressive? Etait-il, également, possible, au cours de ces deux années, de transformer

transformer cadres techniques, les militants et les cadres politiques locaux du F.L.N.? Ceux-ci avaient fait la guerre mais le maquis ne les avait pas formé aux subtilités organisationnelles d'un chantier aussi important. Comment arbitrer, alors, lorsque des conflits éclataient entre d'anciens ouvriers des chantiers français, « a-politiques » mais compétents, et d'anciens maquisards? Que ces militants portent une légende, une aura, cela était incontestable, mais ils portaient aussi avec eux toutes les difficultés de réinsertion que connaissent les héros, lorsqu'une nouvelle société civile est en train de prendre forme.

Le pouvoir politique allait, lui-même, être mis en question par les développements de l'opération. A ses débuts, il s'agissait donc de concevoir et d'adopter un ensemble original de principes d'action ; comme l'appareil administratif se trouvait, à ce moment-là, en complète réorganisation, cette adhésion ne pouvait provenir que du niveau le plus élevé dans la hiérarchie de l'Etat : c'est-à-dire, de l'instance qui est remise en place, en toute priorité, dans cette sorte de circonstance : celle du chef de Gouvernement. L'influence de celui-ci étant, par ailleurs, prépondérante sur le parti politique unique, on imagine aisément combien pouvait alors être décisive, sa conviction personnelle. On conçoit, cependant aussi, que cette conviction ne pouvait jamais se fonder sur la connaissance détaillée d'un quelconque projet. Il s'agissait d'aller vite, de parer au plus pressé et, on y revient, d'avoir l'audace de faire confiance. Paradoxalement, cette absence du politique pouvait alors se transformer en une omniprésence : tout dépendait, certes, du « flair » et de l'intuition ; mais dès lors qu'une action était ressentie comme juste, elle était publiquement autorisée à exister dans sa globalité, une fois pour toute, dans toutes ses implications, quelques qu'en soient les conséquences.

La prise de risques était donc grande mais l'impulsion conférée à une action, par là même, considérable ; lorsqu'une opération se donnait pour objet un programme de subversion contre

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une situation oppressive de fait, on ne pouvait pas savoir, à priori, jusqu'où une telle subversion pourrait aller. Dès son départ, il aurait dû être mieux prévu, par contre, à mesure de son déroulement, que l'Etat — responsable de son lancement — aurait à s'y engager de façon toujours plus contraignante et manifeste.

A Oued Ouchayah, comment allait évoluer, en effet, l'engagement de l'Etat? Cet engagement allait-il devoir s'accroître tandis que l'opération, elle-même, deviendrait plus complexe; donc moins aisément maîtrisable? Il faut ici, pour s'en rendre compte, analyser quelques difficultés pratiques. Tout d'abord, celle relative à la paye régulière des travailleurs : on le rappelle, les circuits administratifs étaient grippés à cette époque. Il était néanmoins indispensable, en tout domaine, d'agir tout en préservant en même temps les règles de fonctionnement élémentaire de la machine administrative ; notamment, celles de la comptabilité publique. Une ligne budgétaire précise avait été affectée, par conséquent, par le Ministère des Affaires Sociales, à cette nouvelle politique de chantiers populaires d'équipement de bidonvilles. Mais, ensuite, que faire lorsque, tous les quinze jours, pour diverses raisons de formulaires mal remplis, ou non remplis à temps, par les services de ce même Ministère, cinq cents, puis plus tard deux mille hommes, se retrouvaient privés de leur salaire? Il devenait indispensable d'alerter le Ministère lui-même. Celuici, ne pouvant, violer ses propres règles de comptabilité, était alors contraint de se retourner, à son tour et pour accord politique, vers le chef du Gouvernement. L'instance supérieure de l'Appareil d'Etat voyait donc revenir à elle, «en boomerang», l'opération lancée il y a peu de mois. Il était mis au pied du mur. Il avait à choisir. Devait-il défier l'impatience légitime des travailleurs et prendre ainsi le risque d'une manifestation populaire; devait-il défier son propre appareil administratif qui, déjà, lui échappait, ne s'y retrouvait plus, en contraignant cet appareil à appliquer de nouvelles procédures exorbitantes au droit commun ?

La seconde difficulté retenue, ici, à trait au programme même de l'opération. Entièrement financé sur la base d'anciens crédits-de chômage qui dépendaient du seul Ministère des Affaires Sociales, celui-ci —au départ — n'avait été limité en rien par la nécessité de concertations de type interministériel. Or, le Ministère des Affaires Sociales, en créant des écoles, des centres de soins, des logements, des routes, créait, en fait, tout un nouveau patrimoine public. « Qui » allait en être propriétaire et gestionnaire ? Le Ministère des Affaires Sociales, lui-même? Mais comment aurait-il pu, alors, recruter des maîtres pour les écoles, des infirmiers pour les centres de soins? En quoi aurait-il été compétent pour entretenir, plus tard, les routes; pour recevoir des loyers? Ces responsabilités ne l'auraient-elles pas détourné de sa véritable fonction ; lancer de nouveaux chantiers, initier de nouvelles actions d'équipement dans d'autres bidonvilles ? Fallait-il, alors, remettre tout ce patrimoine à la population de Oued Ouchayah, elle-même ? Organiser institutionnellement celle-ci, jusqu'à pouvoir en faire un gestionnaire collectif recevant, à cette fin, des attributions spécifiées de droit public ?

De fait, cette dernière hypothèse devait être envisagée pendant un temps. Mais son adoption, en un milieu social encore sous-prolétarien, analphabète, était finalement rejetée, après examen. Dans ce refus, à des considérations ctîncemant le phénomène socio-politique local, se mêlaient, sans doute, des arguments d'un tout autre ordre : relatifs, ceux-ci, aux risques de démantèlement de la notion d'Etat et des éléments constitutifs du nouveau patrimoine national. Ce socialisme à vocation autogestionnaire, en effet, dans un pays sous-développé, avait, en même temps, à préserver, voire à instituer, une idéologie de la Chose Publique; une autogestion «sauvage», irréfléchie, aurait pris figure, ici, de démission : de privatisation irresponsable des premiers acquis du pays entier.

Dès lors, la remise des réalisations du chantier dans les mains du Ministère des Affai110

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res Sociales ou celles d'un collectif populaire, ne pouvait pas être retenue. On se trouvait conduit à nouveau, ainsi, à un cas de figure plus classique : par exemple, l'appropriation des écoles et la prise en main de leur fonctionnement, par le Ministère de l'Education Nationale; celle du fonctionnement des centres de soins par le Ministère de la Santé Publique ; de l'entretien et de l'amortissement des routes et des logements, par le Ministère des Travaux Publics et de l'Habitat. C'est alors qu'une contradiction nouvelle apparaissait : ces divers ministères, sous différents prétextes, « refusaient » de recevoir .ces réalisations ; sous le prétexte, par exemple, du non respect de certaines normes (purement formelles et héritées, d'ailleurs, de l'Administration Française), d'une insuffisance de maîtres et d'infirmiers (tout en refusant de poser, dans ces circonstances exceptionnelles, le problème des critères de leur sélection). En réalité, il n'y avait pas à se leurrer. Derrière ces prétextes, se dessinaient les termes d'un conflit plus profond.

En cette époque, l'opération de Oued Ouchayah — entre autres innovations sociales, expérimentées dans le pays —allait révéler ce conflit et en catalyser l'évolution. Il se situait au sein même de l'Appareil d'Etat. On peut schématiser ainsi l'alternative sur laquelle il s'articulait. La politique devait-elle modeler le politique; l'action devait-elle imposer ses contraintes à l'Administration ; la réalisation simultanée et combinée d'équipements, dans le cadre d'une même opération, avait-elle à imposer une concentration nouvelle, presque de tout instant -budgétaire, gestionnaire, politique — entre différents Corps Publics, intervenant jusqu'ici de façon séparée ? Au contraire, le schéma devaitil être tout autre ? Au nom de la réorganisation primordiale de l'Etat-c'est-à-dire du pouvoir publique—ne fallait-il pas éviter d'engager des bouleversements trop rapides, trop importants, à travers les actions politiques mises en oeuvre ? N'aurait-il pas fallu attendre, en l'espèce, que chaque Ministère donne effectivement son avis, son accord, sur les réalisations l'intéressant directement ? Qu'il remette, à ce moment-là

seulement, sa quote-part budgétaire dans un même « pot-commun» de financement? Chaque Corps Public aurait été, ainsi, intéressé de façon progressive, mais irréversible, à la réussite de l'opération. Sans doute ; mais on doit se demander aussi, dans cette hypothèse, si l'opération aurait jamais eu lieu.

En dépit de ses prérogatives exceptionnelles, le Chef de l'Etat, et-de fait-du Parti Politique, n'allait pas pouvoir arbitrer, à l'époque, cette contradiction fondamentale. Cependant, chaque jour le chantier avançait : chaque mois apportait avec lui de nouvelles classes, de nouveaux kilomètres de voirie, de nouveaux groupes de logements rénovés. Sur place, la position des responsables de l'opération devenait donc toujours plus inconfortable. La population maintenant plus consciente, commençait à les questionner, précisément, sur ces problèmes de statut. Ces responsables renvoyaient, alors, les questionneurs à l'adresse de l'instance politique. Celle-ci —qui avait au départ accordé une grande attention au projet — se trouvait, désormais, submergée d'autres problèmes graves (réforme agraire, industrialisation). Aussi, les réponses ne venaient pas, sinon de façon fragmentaire, insatisfaisante. Nous venons d'ailleurs de voir qu'elles ne pouvaient sans doute pas réellement venir. Que faire, alors? La négation de la négation — dans sa nouvelle positivité, maintenant concrète, concrétisée —allait-elle se retrouver laissée en déshérence ? La subversion du sens, dans quoi le pouvoir avait initialement engagé son indiscutable puissance, ses indispensables moyens, allait-elle déboucher sur un nouveau non-sens : ceci, du fait même des contradictions internes du pouvoir ?

Le refus de l'exclusion urbaine, à Oued Ouchayah, semblait alors devoir se poursuivre par une contestation des éléments du pouvoir jugés rétrogrades. Il n'était pas simple, cependant, de définir à quel titre on pouvait considérer tel ministre ou tel fonctionnaire, comme rétrograde. Quoi qu'il en soit, il n'appartenait pas aux responsables techniques de l'opération (français, pour plusieurs d'entre eux) d'en

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juger ; seule la population d'Oued Ouchayah, elle-même, selon ses propres perspectives, aurait pu avoir droit, ici, à la parole. Etait-ce possible? A ce niveau, se situe précisément, l'analyse d'une nouvelle difficulté : la société d'un bidonville ne rassemble pas des individus placés dans d'identiques conditions d'existence. A l'intérieur d'une même situation globale, dominée par la précarité, le bidonville a ses exploiteurs, en effet, et ses exploités. Il faut entendre par là, pour utiliser ces termes à bon escient, que l'exploiteur n'est jamais, en l'espèce, que le possesseur de quelques terrains ou de cinq ou six baraques ; il les loue, en valeur relative, à des taux prohibitifs; en fait, en valeur absolue, dérisoires. L'exploité, dans ce contexte, est celui qu'un loyer équivalent à quarante francs par mois prend à la gorge, qui doit s'endetter pour y faire face et dont l'abri familial dépend, quotidiennement, de son dérisoire exploiteur. Le bidonville récèle donc des insurgés qui s'ignorent mais aussi des conservateurs conscients.

Or, la subversion de la position du bidonville au regard de son environnement, lorsqu'elle se produit, n'est pas dissociable d'une subversion de tous les rapports sociaux établis à l'intérieur même, du bidonville. C'est ce qui est apparu avec clarté, à Oued Ouchayah. En un certain stade du déroulement de l'opération, en effet, celle-ci, dans sa logique, devait mettre en question la plupart des modes et droits de propriété qui prévalaient dans le quartier. Il se trouve que ce stade allait précisément correspondre à ce moment où était posée, au niveau de l'Etat et dans les termes contradictoires qu'on a vu, la question des concertations interministérielles et du statut des réalisations du chantier. Dès lors, ces deux situations conflictuelles allaient, en quelque sorte, se refléter mais aussi s'annuler l'une l'autre : les contradictions inhérentes aux rapports sociaux dans le quartier, mises à jour par l'opération, interdisaient à la population de se solidariser en une seule et même action revendicatrice, à l'égard ou à rencontre de l'Etat; les partenaires

publics affrontés dans les débats sur Oued Ouchayah, prenaient, eux-mêmes, argument des contradictions sociales révélées dans le quartier, pour défendre leurs positions respectives : pour justifier donc, pour certains d'entre eux, un retour à des formes d'action plus orthodoxes; pour revendiquer, au contraire, selon d'autres, une plus forte radicalisation politique de l'opération, jusqu'à pouvoir subvertir, à travers celle-ci, tous les rapports existant dans le quartier.

La similitude de ces oppositions - à l'échelle du quartier et au niveau de l'Etatallait devenir évidente dans la seconde année de l'opération. Dans l'absolu, la propriété de tout élément du quartier transformé par l'action publique, aurait dû revenir à la Collectivité Publique (quelqu'en soit, en l'espèce, le mode local de représentation) ; en fait, dans la logique singulière de l'opération, l'action publique mise en oeuvre allait compliquer encore plus les problèmes d'appropriation. Elle allait porter sur la réfection de logements de statut privé, en effet, ou sur la construction d'équipements collectifs dans les quelques espaces encore libres du quartier, espaces correspondant, eux-mêmes, à des terrains de statut privé. Fallait-il, alors, exproprier les petits propriétaires, exploiteurs dérisoires d'une situation absurde? Dans l'affirmative, c'eût été sans doute commettre une injustice sociale : être propriétaire, même de deux appartements, ou de trois terrains, dans un bidonville, représente souvent l'investissement de vingt ans d'épargne quotidienne. Cette épargne est immobilisée afin de s'assurer une garantie contre le sous-emploi. Une telle garantie est donc plus importante, par sa régularité, que toute éventuelle indemnité d'expropriation. Dans la négative —si l'on avait choisi, par conséquent, de ne pas exproprier — on aurait compliqué encore, le statut des réalisations (et, donc, hypothéqué, encore, leur futur fonctionnement) : les propriétaires privés des logements rénovés par l'Etat, par exemple, n'allaient-ils pas profiter de cette rénovation pour augmenter, même en sous-main, leurs loyers ; des équipe112

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ments publics pouvaient-ils être édifiés sur des espaces demeurant privatifs ?

Il était impossible, en l'espèce, de choisir de façon absolue : on ne pouvait, en effet, dépasser ce dilemme par la seule affirmative ou la seule négative. Il fallait être sélectif. Mais qui pouvait l'être? En principe, l'Etat, dégageant progressivement une perspective politique nuancée, cohérente ; pouvant avoir force de loi. Mais, une fois encore, l'Etat sous quelle forme? En vertu de quelle perspective cohérente, alors même que l'opération de Oued Ouchayah faisait apparaître, en cette époque, les profondes incohérences internes de l'Etat ?

Le pouvoir, maître d'ouvrage, avait donc lancé une opération qui n'en finissait pas de s'en remettre à nouveau à lui : pour régler, par exemple, la paye des ouvriers, la concertation des services publics et des financements, l'appropriation actuelle et future des réalisations. Quant aux responsables, maîtres d'oeuvre, qui pensaient avoir conçu un processus cohérent de subversion, ils découvraient que son opérationalisation concrète n'arrêtait pas de les prendre en défaut : au niveau, par exemple, de l'anticipation légitime des formes sur les moeurs, de la délimitation, plus ou moins restrictive, des actions mises en oeuvre et assumées par le chantier. Or, toutes ces difficultés ne pouvaient être mises au compte de négligences du maître d'oeuvre ou du maître d'ouvrage : elles étaient objectives; inhérentes à l'opération elle-même; elles ne pouvaient être découvertes qu'en cours de route ; elles le seraient, sans doute, aujourd'hui encore, si une telle opération était à nouveau entreprise dans un tel contexte. A l'époque, cependant, on ne pouvait se contenter de résoudre ces difficultés au coup par coup : comme on l'a vu, l'opération avait un caractère expérimental ; elle devait préparer la définition d'une politique de plus long terme étendue à l'habitat suburbain de l'ensemble du pays.

Dès lors, se posait la question d'un cadre institutionnel adapté à la généralisation d'une telle politique. Il semblait nécessaire de concevoir une institution dont le statut soit d'ordre interministériel et le champ de compétence national ; sa finalité devait être, de ce fait même, bien spécifiée : elle concernerait, grâce à la conjonction de financements adéquats et de convenables prérogatives juridiques, le seul équipement des bidonvilles « méritant » intervention publique; l'équipement et la rénovation de ces bidonvilles étant réalisés par le moyen de chantiers populaires salariant, chaque fois, de nouvelles populations locales. Cette institution — prenant donc figure d'un Office Public

— pourrait faire travailler, également, des coopératives ouvrières ou des entreprises autogérées ; elle serait habilitée à choisir —au nom de l'Etat, mais en fonction de ses stratégies et de ses équilibres financiers — les bidonvilles prioritairement transformés ; elle aurait compétence, enfin, pour adopter les programmes d'équipement coordonné et leurs plans d'architecture ; pour mettre en oeuvre, en conséquence — au niveau local — d'opportunes et progressives modalités de « désapropriation » foncière et immobilière.

Que dire de cette solution ? Elle était certainement, dans son contexte, raisonnable. D'une part, elle devait permettre d'éviter, en principe, que toute contradiction rencontrée

— dans la perspective, maintenant, d'une politique plus généralisée—ne remonte, chaque fois, pour arbitrage, jusqu'au sommet de l'Appareil d'Etat. D'autre part, elle devait mettre l'intervention publique à l'abri — à travers tous le pays — de pressions locales souvent démagogiques, dominées encore par les notables ou les nantis locaux. Il faut cependant remarquer à quel point l'adoption de cette formule pouvait être paradoxale : partant d'une idée de subversion du sens de la ville, un pouvoir politique en venait à devoir bureaucratiser cette subversion. Or, fondamentalement, s'il la bureaucratisait, ce n'était pas ici, pour l'annihiler, pour la dévier de ses fins. C'était, tout au contraire, pour pouvoir en opérationaliser la finalité. Cette

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situation doublement renversante et, en définitive, absurde — par quoi ce qui devait renverser était, en toute bonne foi, renversé avant qu'il n'intervienne — ne pouvait pas ne pas poser le problème de cette finalité subversive ; et celui de son opérationalisation.

Dans les années 64, cependant, aucun des concepteurs ou des responsables de Oued Ouchayah, n'était en mesure de revenir « à chaud » sur ces problèmes. L'état de fatigue et de tension auquel deux années de travail intensif avaient conduit ces concepteurs rendait cet examen impossible; de même, le recul était-il sans doute insuffisant et l'ambiance « opérationnelle » encore trop prégnante. Pourtant, quelques questions de base étaient des alors en germe. Fallait-il, en définitive, « fabriquer » à Oued Ouchayah ? Fallait-il « équiper », y construire des équipements jusqu'alors absents ? Fallait-il, pour pouvoir financer ces équipements, pour salarier à cette fin la population du bidonville, accepter d'engager un pouvoir politique dans l'opération ? N'était-il pas, a priori, inévitable — dès lors qu'un pouvoir s'y serait identifié — qu'il soit conduit à s'y engager toujours plus ? Ceci, jusqu'à vouloir normaliser, en fin de compte, l'opération, et bureaucratiser les prolongements qui pourraient lui être donnés. Dans ce cas, aurait-il été possible de concevoir et d'opérationaliser une autre politique de subversion ? Politique pouvant et devant se dispenser, par principe fondamental, de l'intervention du pouvoir central. En bref, les concepteurs de gauche n'avaient-ils pas été victimes d'une réduction de leur regard ; réduction opérée sous l'influence —quoi qu'ils en veuillent — des idées officielles et reçues, en matière de planification urbaine? Ces concepteurs ne s'étaient-ils pas trompés lorsqu'ils avaient assimilé les actions d'équipement entreprises à l'initiative des populations des bidonvilles, aux véritables «finalités désirantes » de celles-ci ? Ou encore, ces actions manifestes n'étaient-elles pas simplement les signes, les symptômes, de « quelque chose » de plus profond, de moins visible, dont la « réalisation » n'aurait pas eu à passer, peutêtre, par la mise en oeuvre d'un chantier ? Cette

réalisation n'aurait donc pas nécessité l'intervention prédominante et, en définitive, normalisante, récupératrice, d'un pouvoir d'Etat. •

Ces questions, une fois posées — et dans la mesure où elles le sont ici — ne permettent pas d'en éviter une autre : comment pourraient être repensées les formes et les fins de la Révolution, par référence à une évolution absolue du sens social dans un bidonville ? A supposer qu'une telle question puisse avoir un sens et être formulée de façon correcte, appartenait-il à des architectes, à des ingénieurs, à des sociologues—mêmes si, en l'occurrence, ils n'avaient pas été français — de la poser ? Le débat, à cet égard, semble demeurer ouvert difficile:on peut, en effet, considérer qu'il revient de façon exclusive, aux militants politiques d'un pays.de définir —et, si possible, «à la base»-un projet subversif ; projet permettant de condenser socialement, les désirs latents des populations aliénées. Sans doute. Mais n'est-ce pas se réfugier, alors, dans un mythe consolateur: celui du militant introuvable? Qu'il demeure inscrit, socialement, dans un réseau d'aliénations qui conditionnent chaque jour, inconsciemment, ses propres actions militantes. N'est-ce pas oublier que « le militant » n'est jamais, dans la pratique, un lieu de pureté théorique? Qu'est en oeuvre, à travers lui — pour reprendre la formule de M. Bourboune (2), l'action d'un outil ébréché à rencontre d'un outil qui l'ébrèche : contrainte, comme on l'a vu, qui a été fortement ressentie à Oued Ouchayah. Faut-il alors considérer, selon une autre perspective.ee problème d'une condensation, d'une expression, de certaines finalités désirantes? En d'autres termes, dans des situations subversives, une autre position de l'intervention des concepteurs ou des sociologues, est-elle concevable? Lorsque ceux-ci tentent de situer leurs propres perspectives depuis le dessous d'un sens à subVertir, leur revient-il — en liaison étroite, bien sûr, avec une population, ses militants, mais

(2) Ecrivain et poète Algérien ; chef de cabinet — dans ces années là — du Ministre des Affaires Sociales.

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sans concession — d'appréhender en quoi peut consister un certain désir social de changement ?

On ne refait pas, bien sûr, l'histoire et, entre autre, on ne saurait refaire l'histoire de Oued Ouchayah. De façon très rapide, tentons pourtant d'imaginer ce qu'aurait pu impliquer, , dans la pratique, la mise en acte d'une telle | hypothèse. Pour cela, nous commencerons par |. suivre quelques propositions avancées par S' F. Guattari au cours d'une journée de travail, tenue en 1973 (3) : dans une perspective semblable, il aurait sans doute été important de savoir refuser, en premier lieu, la problématique manichéenne de l'urgence et du quantitatif à Oued Ouchayah; il n'aurait pas fallu entrer, en d'autres termes, dans la problématique du Pouvoir. Ceci, même si ce Pouvoir apparaissait alors, béant, en tant qu'institution et même si-en tant que lieu d'action militante —il apparaissait alors disponible à la mise en oeuvre de toutes nouvelles expériences. Accepter de connaître les difficultés réelles du politique, en même temps que celles des populations suburbaines, c'était en effet prendre le risque d'opé rer, d'entrée de jeu, un télescopage de finalités ; c'était, de façon plus immédiate, exprimer la subversion dans les termes trop positifs d'une nécessaire couverture de besoins insatisfaits et impérieux : que ces derniers soient relatifs à la disparition du sous-emploi, ou bien à la création d'équipements collectifs.

Plus profondément, c'était ainsi condamner à une nouvelle forme d'abstraction — celle d'un « programme », même de gauche — ce qu'il pouvait y avoir de concret et de complexe dans la négation de cette négation abstraite que constitue la ville et ses bidonvilles. C'était donc

(3) Cette réunion a rassemblé à l'Ecole Spéciale d'Architecture, MM. M. Bourbonne, M. Conan, L. Brams, H. Donzet, F. Guahari, Fabre, A. Kopp, B. Archer et A. Medam.

accepter de réduire, en ces termes mêmes, toute la finalité désirante réelle des populations des bidonvilles. C'était ainsi accepter de méconnaître cette finalité en même temps que vouloir, pour partie, la connaître ; c'était en l'exprimant, la censurer. Plus loin encore, c'était, ainsi, dévier le désir de son sens réel : celui-ci, socialement, ne porte pas, en effet, sur un seul objet abstrait appelé, si l'on veut, « pouvoir» : pouvoir de se cultiver, de se soigner, de se loger. Il ne porte donc pas, entre autres, sur le « pouvoir avoir de nouveaux équipements ». Ce désir est plus vaste, même s'il ne connaît

— comme expression manifeste, lorsqu'il est aliéné et pour réussir à se faire connaître — que la seule revendication quantitative de nouvelles unités d'équipement.

Sur quoi porte donc, socialement, le désir? A quel niveau aurait-il, peut-être, fallu tenter de le cerner à Oued Ouchayah ? Si ce désir ne s'objective pas sur un seul objet, c'est

— pour reprendre les termes de F. Guattari — qu'il se situe dans un processus de succession d'objets; c'est qu'il est «machinique»: ou encore, qu'il est à la fois « déterritorialisé » et « techniciste ». C'est-à-dire? C'est-à-dire qu'il est un désir d'appréhension, de compréhension, d'appropriation, d'une certaine centralisation machinique : par exemple, l'usine ou encore, la ville. Il est donc, d'abord, global et non fixé, avant qu'il ne soit conduit à se spécifier sur un objet précis : par exemple, tel équipement. C'est en cela, précisément, qu'il est « déterritorialisé » (et qu'il porte, potentiellement, sur tout le « rêve du monde » lorsque le monde, en son sens machinique entier, s'étend). Mais il est aussi, et d'abord—en tant qu'il est un désir « techniciste »—actuel, moderne, innovateur, contemporain. Ceci, avant de se laisser codifier, catégoriser, dans des normes et des formes établies : par exemple, et à nouveau, celles des équipements collectifs.

Répondre, par conséquent, à ce désir en le « satisfaisant » à travers un objet partiel et normalisé, c'est, en pensant le satisfaire, le réduire mais le détourner, en même temps, de

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sa finalité réelle. C'est le faire porter sur l'espoir de conquête d'une centralisation institutionnelle, bureaucratique: de celle-ci dépend, en effet, la production et la distribution de ces objets partiels et normalisés de pouvoir que sont, par exemple, les équipements urbains. Revendiquer des équipements, c'est donc enfermer le désir social dans une problématique de demande à l'égard de la centralisation institutionnelle. Or, sur ce terrain — que le pouvoir maîtrise bien — le désir en son entier va être maîtrisé à son tour. On lui aura, tout simplement, fait oublier que sa problématique est autre : qu'elle est machinique. Que son terrain de satisfaction et de déploiement est ailleurs : au niveau, par exemple, de la globalité de la ville, de ses significations, de sa modernité. Ce qui, à ce stade, signifie quoi, si l'on tente de revenir maintenant à Oued Ouchayah ? Rien de précis, sans doute. Sinon qu'il aurait peut-être fallu, dans cette perspective, refuser par principe, tout « plan » et tout « programme ». Qu'il aurait fallu savoir discerner, d'abord, et opérationnaliser — hors, donc, de toute urgence et de toute grille programmatique — la globalité et la modernité d'une demande latente des populations du bidonville. Demande latente portant sur quoi ? Sur tout l'univers machinique de la ville et de la société. Mais de quelle façon l'opérationnaliser ? En mettant, notamment, à jour les résistances internes au bidonville — qu'elles proviennent des petits propriétaires, des exploiteurs dérisoires, des militants politiques ou des plus exploités et aliénés du quartier—à Rencontre des productions d'un désir global supposé présent dans tout le quartier. Aurait-on alors affaire à un projet opératoire ? Sans doute pas. Mais, sans doute, est-ce déjà là — même formulée en des termes encore aussi vagues, voire suspects — une intuition de problématique importante.

Il nous semble, en fin de compte — si on l'analyse avec un recul suffisant — que l'opération de Oued Ouchayah pose plusieurs questions encore mal résolues, aujourd'hui. Pour conclure, nous en retiendrons quelques-unes : elles nous paraissent essentielles. D'une part, la

socialisation accrue d'une population urbaine ségréguée constitue-t-elle, ou non, à ses yeux

— de son propre point de vue — un « progrès » ? Traduit-elle l'expression profonde d'un désir ? D'autre part, la condensation sociale de ce désir — lorsqu'il existe, et s'il existe — implique-t-elle, ou non. entre autres nouveaux rapports sociaux (à l'emploi, à la culture, au politique...) que soient créés aussi de nouveaux rapports à la ville, au quartier, à l'habitat, aux équipements ou au territoire? Dans l'affirmative, ces nouveaux rapports — dès lors que prédomine, comme dans un bidonville, une situation de pénurie, de précarité — peuvent-ils, ou non, atteindre une effectivité qualitative sans procéder par une opération de transformation quantitative : c'est-à-dire, par la création de nouveaux logements, de nouveaux équipements, par l'aménagement de nouveaux territoires? Enfin, si une telle modification quantitative

— matérielle, architecturale, urbanistiques'impose, peut-on, ou non, la mettre en oeuvre, d'un point de vue technique, organisationnel, institutionnel, sans dévier ou appauvrir la finalité qualitative du désir d'une condensation sociale ?

Lorsque, en dépit de toutes ces incertitudes, une telle expérience est néanmoins tentée, est-il alors concevable de la conduire à bien en se dispensant de toute intervention (financière, idéologique, réglementaire) de l'Appareil d'Etat ? En outre, lorsque, dans les circonstances relativement exceptionnelles, il se trouve un Etat qui — « pour la Révolution »- tente de déléguer ses pouvoirs aux désirs socialement opprimés, lui est-il, ou non, tolérable de supporter longtemps un tel dessaisissement ?

En bref, on doit se demander par quels chemins opératoires spécifiques doivent procéder la subversion du sens social, son appropriation par ses expropriés, ses ruptures qualitatives par ceux qu'il a ébréché ? Ces chemins, d'ailleurs, existent-ils ? Sans doute ne peuvent-ils pas exister dans le seul univers de la ville lorsque - dans le même temps - une société entière se ferme à eux. Mais parviennent-ils, en

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fait, à exister lorsque, comme en Algérie, après son Indépendance, une société semble s'ouvrir à de nouveaux possibles ? N'était-ce là qu'une apparence d'ouverture ? A quand, alors, dans l'histoire, la « vraie de vraie » ouverture d'une société entière? Quand, dans les villes, la «vraie» subversion de leur sens depuis leur intériorité sera-t-elle possible? Les sociétés réussiront-elles, un jour, à se remettre en forme, dans leurs villes, parce qu'elles s'y seront remises en force en se réappropriant leurs formes : c'est-à-dire, désormais, toutes les formes de leur corporéité sociale? Peut-être n'est-ce là, après tout —et ici encore — qu'un fantasme. Non plus le fantasme par lequel un « planificateur » voudrait se persuader qu'en surplombant, il maîtrise ; mais un fantasme inverse : celui par lequel un « révolutionnaire » voudrait croire, lui, qu'il subvertit en s'enfonçant toujours plus dans la boue où vivent les opprimés ; ceci pour

en ressortir tout armé, il l'espère, de leurs forces.

Un fantasme n'est, sans doute, pas une « erreur » ; mais il est un masque. Les sociétés vivent tous les jours de leurs fantasmes : ceux de la subversion sont, sans doute, comme d'autres, nécessaires à la poursuite de la vie sociale. Un masque, par nature, obscurcit cependant le sens du réel : tout incite les forces dominantes, leurs pouvoirs, à préserver, « entre chiens et loups », cette obscurité ; mais il n'en va pas de même pour les formations socialement dominées. Celles-ci, avant toute autre arme, doivent savoir forger, en effet, leur lucidité critique et autocritique. Si, elles également, sont contraintes de se servir de fantasmes pour opérationnaliser leurs désirs, il importe qu'elles en deviennent conscientes; et avec elles, ceux qui tendent de se solidariser à ces formations dominées ; de mettre à leur disposition, leurs propres « compétences ».

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Il est courant de commencer toutes les discussions sur les moyens de transport et le développement par des déclarations de ce genre : « l'insuffisance des moyens de transport constitue un des obstacles majeurs au développement» (1). Mais est-ce là une affirmation raisonnable ? Je pense que non. On devrait plutôt partir d'un autre point de vue, à savoir : l'insuffisance des moyens de transport est un reflet de l'état de sous-développement. Commencer par parler « d'obstacle » revient en fait à masquer le point le plus important dans une discussion sur le développement des moyens de transport : les rapports structurels existant entre les moyens de transport et la vie économique d'une société.

L'interaction entre la population et la technologie à l'intérieur d'un espace national produit une structure de peuplement et un système de liaisons entre ces centres de peuplement; les marchandises et les populations circulent à travers ces liaisons. La structure du peuplement et le réseau des voies de communication constituent l'expression spatiale de la vie économique et sociale d'une société. Tant que le peuplement est constitué simplement d'unités familiales vivant en économie de subsistance, les liaisons ont peu ou pas d'importance économique. Cependant dès lors que les échanges commerciaux commencent, les liaisons en tant

(1) Par exemple : « La voie barrière au développement représenté par les obstacles que constituent les moyens de transport, que les africains devaient franchir, était trop élevée pour leur permettre de la surmonter tout seuls — ils avaient besoin d'une aide extérieure ». Tiré de : Andrew M. Kamarek, The Economies of African Development, New-York, Praeger Publishers, 1971, p. 218.

que voies par lesquelles les marchandises et les .populations circulent, prennent de plus en plus d'importance. Ce processus continue à se développer historiquement jusqu'à l'établissement de structures commerciales régulières, d'un système de marchés et d'un réseau de voies de communication au sein de la société. Les marchés et les centres de peuplement deviennent des noeuds d'un système de voies de communication (2). Les liaisons —les routes —et les moyens de transport constituent le réseau de transport.

La politique des transports peut mettre l'accent soit 1)sur l'addition de nouvelles liaisons au réseau, soit 2) sur l'amélioration des moyens de transport le long des voies existantes. Mais cette distinction ne peut se faire de façon catégorique ou intemporellement. Par exemple dans une région sillonnée de pistes et dans laquelle se pratique le portage, la construction d'un chemin de fer constitue en fait une nouvelle liaison, car celui-ci a peu ou même rien à voir avec le système de communication qui existait avant lui. Au contraire, si l'introduction des bicyclettes devait constituer l'étape suivante dans le développement des moyens de transport, il serait inconcevable de penser que les aménagements en conséquence des pistes sont de nouveaux tronçons du réseau. Il est plutôt évident que l'on a amélioré les moyens de transport à l'intérieur du réseau existant. C'est lorsqu'on saute des étapes normalement successives dans la construction de nouveaux

(2) Pour une discussion plus approfondie sur les rapports entre l'organisation de l'espace et le développement économique voir : E.A.J.P. Johnson, The Organisation of Space in Developing Countries, Cambridge, Presses de l'Université Harvard de Massachusett, 1970.

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moyens de transport que l'on peut dire que l'on a créé une nouvelle liaison. Il y a une telle discontinuité dans l'échelle et la gamme des moyens de transport, qu'en fait un nouveau système apparaît et se superpose à l'ancien.

La succession historique des modes de transport laisse derrière elle une structure spatiale variée. Les dispositions spatiales des villages correspondent à des moyens de circulation lents, à dos d'animal ou par portage. Le chemin de fer laisse dans son sillage une structure spatiale très différente et accroît considérablement la gamme des marchandises et le champ de la mobilité humaine. L'automobile rend le réseau davantage complexe et allonge la portée des voyages à pied. Les voyages par avion permettent le rapprochement des régions distantes.

En Europe, où l'évolution de l'économie spatiale et celle de la technologie des moyens de transport se sont faites simultanément, on n'abandonna jamais d'un seul coup les anciens systèmes. Le réseau évolua plutôt. Les anciennes voies furent progressivement aménagées et de nouveaux moyens de transport y furent introduits. En dépit des changements intervenus dans le mode de transport dominant — du cheval au rail, de l'automobile à l'avion — une fois qu'une infrastructure de communications fût établie et que le processus du développement économique fût bien entamé, la croissance économique ne dépendit plus essentiellement de la nature du système de transport. Les moyens de transport facilitèrent le progrès économique — et l'amélioration des moyens de transport constitua certes un aspect du progrès économique — mais le développement économique ne dépendait plus entièrement des services de transport. Un certain pourcentage des activités économiques découla directement de l'apparition des nouveaux moyens de transport, mais pour l'essentiel ceux-ci permirent l'expansion des activités locales et l'intégration de marchés antérieurement isolés les uns des autres.

En Afrique au contraire, le niveau et le type d'activités économiques dans le secteur

moderne sont le plus souvent déterminés-a priori — par le mode et la structure spécifiques des moyens de transport. Les activités économiques modernes ne naissent pas indépendamment des moyens de transport, parce que les capacités productives locales et les structures de marché ne constituent pas les bases sur lesquelles sont établies les systèmes de transport modernes. C'est sur un autre continent qu'il faut chercher l'épicentre géographique technique et économique des réseaux de transport modernes des pays colonisés. Le réseau de transport moderne en Afrique est pour l'essentiel une extension du système de transport de l'économie coloniale. Il est l'extension périphérique d'un système extraverti. Ce n'est précisément pas un système de transport modelé sur les liens internes d'une structure de peuplement indigène. Cela donne naissance à une sorte de dualisme très' curieux : un dualisme dans la structure spatiale aussi bien qu'un dualisme dans la technologie du transport ; tous deux reflètent l'existence d'une structure économique « dualiste ».

On trouvera à la page suivante un schéma simple expliquant l'origine de cet état de fait actuel. Au cours de la période pré-coloniale (dessin 1 A) il y avait en Afrique des réseaux de sentiers et de pistes empruntés par les hommes et les animaux qui reflétaient la structure spatiale des activités économiques et sociales autochtones. C'était un système extensif et continental avec des voies trans-sahariennes. La colonisation introduisit le rail et les grands ports (dessin 1 B). Pour permettre et faciliter l'exploitation des ressources et produits primaires des territoires africains, les administrations coloniales ont construit des systèmes de chemins de fer allant de la côte vers l'intérieur. Ces réseaux se sont superposés à ceux des sentiers et des pistes. La technologie — le rail — et les routes construites par les investissements coloniaux n'avaient rien à voir avec les structures spatiales et économiques autochtones, les voies commerciales inter-africaines ou les réseaux locaux de marchés africains.

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Dessin 1 A - B — C

Côte

Avec l'indépendance, on reconnut la nécessité d'intégrer les territoires nationaux, car, visiblement, les réseaux de transport coloniaux avaient à peine permis l'intégration des régions des nouvelles nations. Mais au delà de cette reconnaissance, quelles politiques, quelles stratégies furent élaborées ? En fait, au cours de la période qui a suivi l'indépendance, des efforts ont été faits pour intégrer les territoires nationaux par la construction de nouvelles voies reliant les différents pôles de l'ancien système colonial extraverti (dessin 10). On doit souligner que ces tentatives d'intégration furent faites pour la plupart sur une base nationale, c'est-àdire dans le cadre de divisions politiques qui étaient les expressions spatiales de la période coloniale. Ce que nous voyons ainsi est un

ensemble de voies reliant les points antérieurement séparés des systèmes coloniaux. Mais le réseau moderne dans l'ensemble reste superposé à la structure de peuplement indigène et aux voies de transport traditionnels. L'impulsion des réseaux de transport modernes provient des secteurs d'exportation des économies nationales. Pendant ce temps, les marchés locaux et les routes commerciales africaines traditionnelles (routes trans-sahariennes) restent vétustés :

Le résultat visible de cette politique de la période postérieure à l'indépendance est la construction d'aéroports internationaux et d'autoroutes pénétrant les villes de manière à relier étroitement le monde extérieur aux secteurs modernes des économies africaines. Le service du secteur import-export s'améliore.


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alors que la majorité du monde paysan continue de dépendre du portage, des charrettes à boeufs etc.. Les transports facilitent les échanges commerciaux à destination d'outremer et entravent le développement du commerce intra et interafricain (3). En somme, la politique des transports dans la période postérieure à l'indépendance n'a fait que renforcer et étendre le système colonial. On n'a pris, comme base d'amélioration de l'infrastructure routière, ni les voies indigènes locales ni les voies continentales.

Un excellent exemple de cette façon de penser est donné par le schéma du « type idéal de succession dans le développement du transport » tel que souligné par Taaffe pour le Ghana (4). (Voir dessin N. 2). La première impression d'ensemble est que le territoire Ghana est un espace vide — à l'intérieur duquel seuls des mouvements extravertis sont valables (Voir dessin 2 A). La structure du peuplement indigène pré-colonial ne joue aucun rôle dans ce schéma. La succession historique montrée par Taaffe dans les dessins 2 B — 2 F illustre le processus du développement extraverti des transports. C'est-à-dire que toute l'infrastructre subséquente des transports modernes s'est greffée sur les voies de pénétration coloniales et les ports. Il y a de ce fait un écart énorme entre le niveau du service et de la technologie des transports dans le secteur de l'import-export et celui du système des marchés et du peuplement indigènes. Le réseau des transports africains modernes — bien que recouvrant artificiellement l'économie indigène — est une partie intégrante et cohérente du système international des transports et sert bien à l'exportation des produits primaires et minéraux vers les centres métropolitains.

(3) Pour l'extension de cet argument au système monétaire voir : A. A. Ali et C. A. Mills, Obstacles to Infra-African Trade and African Development : Some preliminary views, publications de l'IDEP, février 1973. Voir aussi Nicolas G. Plessz, Problems and Prospects of économie intégration in West Africa Montréal, Presses de l'Université Me Gill, 1968.

(4) E. J. Taaffe, Richard Morill et Peter Gould, « Transport Expansion in Underveloped Countries : a

Peter Gould (5), dans un article récent, pousse plus loin ce raisonnement. Il admet que dans les premières phases du développement, les routes et les rails servent de « ponts » entre les régions plutôt qu'elles n'en constituent des « axes d'organisation ». Cela aboutit d'après lui à l'apparition d'« ilôts de développement » entourés de périphéries non participantes. Dans le dessin 2 B, lt et l2 — peut-être des centres miniers ou des zones de plantations—représenteraient ces « îlots de développement » typiques. Mais cela n'est vrai que si l'on regarde seulement le tracé des structures des transports modernes qui ont été implantées pour l'extraction des ressources. Ce que Gould ignore complètement, c'est que ces « périphéries non participantes » sont en réalité des espaces organisés—non pas autour du secteur d'importexport, mais dans une économie de subsistance autochtone. Du point de vue de la métropole, les premières voies de transport modernes dans un pays dépendant sont en fait des « ponts » ; avec la vision que confère la technologie moderne uniquement, on ne voit pas les maillons du système de transport indigène.

La politique des moyens de transport peut mettre l'accent soit sur l'addition de nouvelles voies au réseau, soit sur l'amélioration des moyens de transport sur les voies existantes. Mais dans tous les cas, nous ne devons pas perdre de vue que le transport est une fonction essentiellement passive, même s'il est un stimulant économique. C'est-à-dire, par définition, le transport consiste à transférer une chose d'un endroit à un autre. S'il n'y a rien à déplacer, le plan de transport le mieux conçu ne sert à rien. Mais il semble y avoir un réel danger dans les pays en voie de développement dans le fait que le transport se substitue à des activités productives. Cela est dû partiellement à un aspect en quelque sorte unique du transport : son attrait

Comparative analysis», Geographical Review Vol 53, (1963) pp. 503-29 (dessin de la page 504).

(5) Peter Gould : « Tanzania 1920-63 : The Spatial Impress of the Modernization Process » in World Politics vol 22 N. 1 (Janvier, 1970) pp. 149-70.

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barbara stuckey les pays sans accès côtier Dessin 2A-B-C-D-E-F

Succession typique du développement des transports

Ports éparpillés

Début des liaisons

Voles de pénatration et B concentration de ports

Liaisons complètes

Développement C voies de desserte

Apparition de F « Rues principales » à haute priorité

Transport : Géographical Review 1963

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simple et universel. Les raisons en sont bien évidentes : il est facile d'établir des projets de transport, relativement facile de les réaliser, et facile de les évaluer en termes de coûts — bénéfices ; et enfin ils constituent des investissements hautement visibles. En bref, les projets de transport sont vendables. De plus, dans beaucoup de pays en voie de développement, les ministères des travaux publics et les agences de transport sont déjà des institutions bien établies et fonctionnant bien (6). Les potentialités de mise en route des projets sont ainsi renforcées. Bien plus, l'aide internationale est souvent aussi canalisée vers la « valeur des systèmes de transport » trop souvent admise (7), parce qu'elle favorise un développement extraverti.

Les moyens de transport font circuler les personnes et/ou les marchandises ; mais l'essentiel des discussions se rapportant au développement des moyens de transport dans les pays du Tiers monde se limite au problème de la circulation des marchandises. Le transport des personnes est souvent considéré comme étant d'importance secondaire. Selon le développement historique occidental, le déplacement personnel régulier et sur de longues distances est le sous-produit du processus de développement et l'indice d'un revenu en augmentation (8). Cette hypothèse n'est cependant pas valable pour l'Afrique où les déplacements sur une grande échelle et sur de grandes distances font partie de la tradition historique et de la vie économique. Les ceintures climatiques des zones et l'existence de longues saisons sèches et humides imposent aux populations africaines des migrations saisonnières. Ce n'est pas le cas dans les pays européens à climats tempérés.

(6) Charles Stokes, Transportation and Economie Development in Latin America New-York, Praeger Publishers 1968 p. 5.

(7) Wilfred Owen : « Spécial Problems Facing Underdeveloped Countries : Transportation and Economie Development » dans American Economie Review vol XL!X §2 (Mai 1959) pp. 179-187.

(8) Wilfred Owen, Strategy fer Mobility, Washington D. C. Institution Brookings, 1964.

On doit donc tenir compte du problème des migrations en planifiant le développement des moyens de transport en Afrique. Si les moyens de transport sont sur-développés par rapport au niveau et aux perspectives des activités économiques, la réaction la plus fréquente des populations pourrait se traduire par l'émigration. L'expérience que les Etats-Unis ont tiré d'un vaste projet de développement régional dans la zone sous-privilégiée des Appalaches atteste de ce fait. De grandes sommes d'argent furent investies pour l'amélioration du réseau de transport alors que les dépenses pour l'accroissement des activités économiques de la région étaient insuffisantes. Le résultat net semble avoir été une accélération du mouvement d'émigration (9). Les pays africains sans accès côtier sont confrontés à un danger spécial provenant du rapport qui existe entre l'amélioration des réseaux de transport et les migrations, étant donné les tendances historiques des migrations saisonnières et permanentes en direction des zones côtières (10).

On distingue deux sortes de stratégies dans l'abondante littérature consacrée au développement des ' transports : l'une met l'accent sur l'offre et l'autre sur la demande. La stratégie de la demande est une réponse à des besoins en moyens de transport déjà établis. Le problème consiste donc, une fois qu'une demande est manifeste, à choisir le plan et le mode particuliers permettant de satisfaire cette demande. Mais dans les pays en voie de développement, il est rare d'avoir l'occasion d'appliquer une stratégie de demande dans le secteur moderne (11). Le problème le plus fréquent est

(9) John M. Munro « Planning the Appalachian Development Highway System : Some Critical Questions», Land Economies, vol XLV, 72 (Mai 1969), pp. 149-161.

(10) Voir Samir Amin, Les Migrations Contemporaines en Afrique de l'Ouest Publication de l'IDEP, IDEP/ET/CS/2347-47, Septembre 1972.

(11) Bien que la stratégie de la demande soit moins utile, c'est précisément ce type de projet qui est le plus facilement financé : « En matière de transports, la stratégie d'investissement la plus sûre est d'attendre

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de mettre en service un système de transport qui engendrera un flux. Cette approche est connue comme une stratégie d'offre. Des moyens de transport sont mis en place avant l'existence d'une demande effective dans l'espoir qu'ils stimuleront ou permettront le développement économique. (On appelle souvent la stratégie d'offre stratégie d'entraînement, et celle de la demande stratégie de retardement). Le but de la stratégie d'offre est d'intégrer les ressources inutilisées — humaines et matérielles - dans le système économique et social national (ou international) — c'est essentiellement un problème d'accès. On espère exploiter le potentiel économique latent en permettant aux ressources de parvenir plus facilement aux marchés.

Mais en Afrique la stratégie de l'offre elle-même qui est censée être Une stratégie de développement, est en fait menée dans la perspective du développement exclusif du secteur extraverti de l'économie. De ce fait, une nouvelle ligne de chemin de fer destinée à promouvoir l'exportation des produits primaires est appelée projet de développement. En fait c'est une stratégie d'offre, mais qui se place dans le cadre d'une économie extravertie et qui ne représente rien d'autre que des tentatives de renforcer et d'accentuer la dépendance. Ni la stratégie de l'offre, ni celle de la demande, telles qu'elles sont conduites, ne servent le développement réel ; ni l'une ni l'autre n'amènent ou ne contribuent au changement structurel des économies africaines.

que l'accroissement de la production ou le développement d'un programme d'investissement dans d'autres secteurs fasse clairement apparaître les besoins d'infrastructure, c'est-à-dire d'attendre que les goulots d'étranglement se produisent ou que les volumes de trafic et des tendances bien définies apparaissent, puis de prendre les mesures nécessaires pour accroître la capacité ou réduire les frais de transport pour une clientèle assurée. Etant donné la pénurie des fonds susceptibles d'être investis, cette stratégie est utilisée assez couramment et a été adoptée dans la plupart des Projets financés par la Banque — Des Transports : Etude Sectorielle, Washington, D.C. Banque Mondiale, janvier 1972, p. 6.

Nous voyons donc que la croissance et les investissements s'effectuent dans le cadre d'un système extraverti dont l'épicentre se trouve en Europe. Mais cela ne constitue pas pour les nations ou le continent Africain un développement économique et qui nécessite des changements structurels. Nous devons faire la distinction entre croissance dans le cadre d'une structure — aboutissant à des gains à court terme et développement, qui dépend d'un changement de structure. On peut donc modifier ou améliorer le secteur des transports modernes dans les pays africains pour faciliter l'exploitation des produits primaires et des minéraux sans pour autant avoir progressé dans la mise en place d'un secteur des transports modernes desservant les structures indigènes de l'activité économique.

En considérant le développement du transport sous cet angle, nous en venons maintenant, dans une nouvelle perspective, aux questions les plus importantes : le transport pourquoi et pour qui ? Bien que n'ayant considéré que le problème des moyens de transport, nous avons insisté sur le rôle des transports dans le schéma du développement général. Il n'y a aucun sens à critiquer ou à essayer de réaménager le système de transport — qui est une réfaction de la stratégie de développement de l'import-export — sans contester cette orientation fondamentale. C'est-à-dire que le transport peut faciliter ou être un facteur de développement dans le processus d'une croissance tant extravertie qu'autocentrée. La décision fondamentale ne repose pas sur le secteur de transport lui-même ; le problème est plutôt de savoir s'il faut rester dans le cadre de développement de l'économie d'exportation, et de la substitution à l'importation. Si l'on maintient ce type de stratégie de développement, il n'est que logique que l'amélioration du réseau de transport produise le type « idéal » dont parlait Taaffe.

Ce n'est pas par hasard que le commerce entre pays africains et même entre régions d'un même pays est beaucoup moins important que celui qui relie chaque zone avec les pays métropolitains. L'infrastructure du transport qui per125

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met la circulation des produits est conçue ainsi. (Une observation attentive du réseau routier africain — dessin 3 A — laisse nettement voir le caractère extraverti du réseau continental).

Quelle conclusion peut-on tirer de l'examen des moyens de transport et des pays sans accès côtier en Afrique ? De la façon la plus simple, on constate qu'aussi longtemps que le développement africain restera dépendant du commerce avec les pays métropolitains, les pays sans accès côtier se ressentiront des inconvénients de leur situation géographique. Ils se trouvent à la périphérie de la périphérie ; ils ont peu ou pas d'accès aux marchés métropolitains. Dans ces circonstances, les pays côtiers continueront à maintenir leurs avantages substantiels. Il y a cependant une alternative à la stratégie de développement basée sur les exportations. C'est-à-dire que si le développement africain

s'appuyait sur les strurctures propres à l'Afrique et s'effectuait continentalement, les pays sans accès côtier se trouveraient dans une autre situation. Ils seraient placés au coeur de l'espace économique ; leur position géographique constituerait plutôt un avantage qu'un inconvénient car l'épicentre de l'économie africaine continentale se trouverait précisément dans les pays sans accès côtier du centre de l'Afrique. Plutôt que d'être les pourvoyeurs périphériques d'un réseau de transport et d'un système économique tourné hors du continent, ces pays seraient les centres naturels de communication et de distribution du continent Africain — (voir dessin 3 B). Les désavantages de localisation au sein du système actuel se transformeraient en avantages dans le cadre d'une stratégie indépendante du développement de l'Afrique (12).

(Traduit de l'anglais)

(12) Cette étude a été rédigée il y a plusieurs mois. Depuis, l'auteur est devenue parfaitement consciente de ses insuffisances. 1 ) Les sociétés dites « traditionnelles » ont été un peu trop légèrement considérées comme telles, alors qu'elles ne sont en réalité que des sociétés pseudo-traditionnelles, soumises à l'exploitation capitaliste et de ce fait déformées ; l'usage de l'expression «dualisme» fût-il placé entre guillemets, témoigne de cette insuffisance. 2) La grande mobilité des travailleurs à l'intérieur de l'Afrique contemporaine n'est pas, comme le suggère l'article, une caractéristique «historique», héritée de la tradition, elle accompagne l'intense processus de prolétarisation en cours ; de ce fait, cette grande mobilité est analogue à celle qui a accompagné en Europe, du XIV au XIXèmesiècle, l'accumulation primitive; c'est seulement après l'achèvement de la révolution industrielle que le prolétariat européen s'est plus ou moins stabilisé. 3) Mais la critique la plus essentielle que je ferai

aujourd'hui est de m'être placée dans cet article d'un point de vue critique de la stratégie extravertie du capitalisme périphérique, en lui opposant in abstracto une stratégie autocentrée sans me soucier suffisamment de définir celle-ci ; il en résulte que cette dernière stratégie ainsi esquissée peut induire dans l'erreur de croire à la possibilité d'un développement capitaliste (ou socialiste d'Etat) autonome en Afrique ; or, il n'en est rien ; il en résulte également que les étapes de la transition vers un développement africain autonome ont été télescopés et l'étape ultime d'une intégration inter-africaine considérée comme l'objectif immédiat; ici encore, il n'en est rien, et la priorité immédiate n'est pas cette intégration, mais la restructuration de sociétés autonomes à tous les niveaux en partant de la base villageoise voir l'article de R. Dumont qui insiste à juste titre sur ce premier pas nécessaire) ; d'où l'accent mis dans l'article sur la « dimension des marchés », à tort, puisque le problème n'est pas mûr.

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L'émigration des Kabyles vers la France suit de très près la conquête de cette région par les armées françaises. S'il existait auparavant des formes de migrations saisonnières ou de colportage dans le reste de l'Algérie ou dans les autres pays du Maghreb, l'intervention coloniale a provoqué, par la spoliation des terres à blé de plaine, le renchérissement des impôts... un appauvrissement général rendant indispensable le départ des hommes vers de nouvelles ressources.

Cette émigration vers la France qui date donc d'un siècle maintenant, est restée exclusivement masculine et n'a pris aucune forme d'exode rural — caractérisé par le départ de main-d'oeuvre vers de grandes villes d'Algérie ou de France entraînant une dépopulation de plus en plus accentuée par la fixation des familles dans les lieux d'émigration — ceci strictement, au moins jusqu'à l'Indépendance.

Malgré la ruine économique provoquée par la colonisation, les structures sociales en présence ne se sont pas trouvées brisées par cette paupérisation et par sa conséquence directe, la nécessité pour les hommes d'aller travailler loin de chez eux. Au contraire, l'émigration s'est déterminée et se détermine encore en fonction de l'organisation traditionnelle de la vie villageoise kabyle : celle-ci a intégré à sa marche, à ses rythmes, à ses valeurs et à sa culture l'absence des hommes, économiquement nécessaire.

La fermeté et l'efficacité de ces structures sociales est sans aucun doute la manifestation d'une forme de résistance contre la colonisation.

Le rôle des femmes et de la collectivité qu'elles composent semble décisif dans ce processus de conservation sociale. Elles subissent le contrecoup de l'absence des hommes, en particulier dans le cadre familial qui se renforce et se raidit devant les dangers que peut causer le départ définitif des hommes. Leur organisation propre, bénéficiant d'une insertion totale mais autonome par rapport aux autres instances de la société, est capable par son unité et sa fixité de s'opposer à une profonde remise en question de la société.

C'est le fonctionnement de cette vie féminine en tant qu'il est un facteur déterminant de résistance à la désagrégation de formes traditionnelles villageoises qu'il s'agit donc d'exposer.

Avant d'examiner cette question, il est nécessaire de donner quelques éléments sur les conséquences économiques de l'émigration en Grande Kabylie — également déterminantes pour comprendre la permanence des structures villageoises, et de préciser le cadre de cette étude.

Elle est le résultat d'une enquête menée dans trois villages de Grande Kabylie. Le choix s'est porté sur BouNouh, village des flancs du Djurdjura, encore assez isolé et traditionnel, marqué par une solidarité sociale effective où s'inscrit l'émigration et mettant en valeur sa production artisanale dans le cadre des structures économiques nationales; sur Tizi-Hibel, situé sur la crête des Béni Douala, extrêmement perturbé par une longue et forte tradition d'émigration qui influence tous les aspects de la vie de ce village dont Mouloud Féraoun est originaire ; enfin sur les Béni Yenni, groupe de villages de tous temps les plus favorisés, grâce à

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une position politique dominante, un artisanat diversifié (armes, bijoux, fausse monnaie, ébénisterie...), puis à une forte scolarisation : les Béni Yenni amorcent déjà, grâce à la qualification de leurs habitants un exode rural vers Alger et réduisent considérablement leur émigration vers la France.

Ces trois villages, ou groupes de villages présentent ainsi une évolution dans les caractères de l'émigration et de l'organisation sociale dont elle est issue.

L'ECONOMIE DES VILLAGES

A partir du recensement de 1966, on peut établir pour les villages cités, un tableau de répartition de la population active (en précisant que le pourcentage de la population active sur la population totale — de 24% à 29% selon les villages —demeure faible: cette situation est due à l'élimination des femmes, des jeunes et des vieux qui en réalité fournissent un travail domestique ou agricole)

Boghni (BouNouh) :

30 % de la population active est au chômage

41 % de la population active est émigrée

23 % de la population active travaille en Algérie.

Béni Douala (Tizi-Hibel) :

30 % de la population active est au chômage

53 % de la population active est émigrée

17 % de la population active travaille en Algérie.

Béni Yenni :

21 % de la population active est au chômage 20 % de la population active est émigrée 59 % de la population active travaille en Algérie, (les 2/3 à Alger)

Ce tableau révèle entre les villages des disparités assez importantes. Elles s'expliquent aisément lorsqu'on sait qu'un des résultats de l'émigration a été de favoriser le développement de l'enseignement — une qualification étant un investissement non négligeable dans le cadre du travail salarié non agricole.

Or, les Beni-Yenni, de par leur position politique et économique dominante, ont bénéficié de l'attention des Pères Blancs et de l'enseignement public plus que tout autre village. Par contre, la région de Boghni, à cause de son isolement et de sa pauvreté, n'a pu profiter de la même « promotion ».

Aussi le taux de scolarisation reste-t-il extrêmement variable selon les villages de Grande Kabylie, même si dans l'ensemble cette région bénéficie depuis l'Indépendance d'un grand développement de l'enseignement.

Vis-à-vis de l'émigration et du chômage, la disparité s'est accentuée car, au lendemain de la guerre, après le départ des Français, la qualification des habitants des Benni-Yenni s'est révélée tout-à-fait indispensable et précieuse. Un grand nombre d'émigrés qualifiés et même hautement qualifiés sont donc rentrés en Algérie où ils ont trouvé à s'employer, le plus souvent à Alger.

L'analyse globale de la répartition de l'emploi en Grande Kabylie précise la fonction de l'émigration dans la situation économique.

La partie 'de la population qui se consacre à des activités agricoles représente maintenant une minorité (30 à 40%). Mais il faut insister sur le fait que parmi les activités extra-agricoles, la majorité des emplois sont tenus par des résidents habitant le plus souvent à Alger, et par des résidents résidant à l'étranger (RAE), c'est-à-dire en France. Ainsi selon le recensement de 1966.

- les RAE occupent 75 % du secteur industriel et les RAA en occupent 20 % ;

- les RAE occupent 50 % du secteur « bâtiment » ;

- les RAE et les RAA occupent 47 % de la restauration et 45% des activités commerciales.

C'est dire que la grande majorité de la population active qui travaille dans des activités non agricoles est émigrée. Sans oublier qu'il existe environ 25% de la population au chômage.

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Ce qu'annoncent ces statistiques, c'est que l'apport économique des travailleurs émigrés n'a aucun retentissement sur la situation de la production : les devises des émigrés, quant elles ne servent pas à l'entretien direct des familles, ne se réinvestissent jamais dans des activités productives, telle que l'industrie. Les investissements en provenance de l'émigration touchent par contre le secteur tertiaire, en particulier le commerce, les transports, la restauration, les services publics. L'émigration n'offre ainsi aucune solution à long terme à la Kabylie car elle se renforce elle-même en expatriant la plupart des hommes non qualifiés et en dirigeant vers les grandes villes ceux qui ont pu acquérir une formation.

Le problème de l'industrialisation en Kabylie reste donc entièrement posé au gouvernement algérien, d'autant plus que c'est un des points sur lesquels la population est particulièrement attentive : les émigrés attendent la création d'emplois grâce à l'implantation d'industries—secteur où ils trouvent à s'embaucher en France. De plus, l'orientation politique de l'Algérie est, dans un premier temps, de réaliser son indépendance économique grâce au développement industriel.

Or, la période coloniale n'avait vu aucun investissement dans le secteur secondaire, à part quelques unités d'une centaine de personnes dans l'industrie du bâtiment. En 1967, la première grande réalisation industrielle a été achevée ; l'usine de textiles de Draâ Ben Khedda. En 1968, dans le cadre du Plan Triennal (janvier 67—décembre 69), a été mis en place un programme spécial d'implantation industrielle, qui prévoyait le renforcement des investissements productifs et l'électrification des villages. Mais les résultats au niveau des unités de production sont considérés comme encore nettement insuffisants par la population.

Dans cette situation, le secteur tertiaire qui comprend ici le commerce, la restauration, les transports et tout le secteur public apparaît comme surdéveloppé. Les investissements réalisés dans ce secteur ne concernent pas tous la

Kabylie, comme le révèlent les pourcentages des résidents absents et des résidents présents par secteur. Cependant, les commerçants et les restaurateurs demeurent pour plus de 55% en Kabylie.

Le commerce constitue une des possibilités de réinsertion des ancieos-yémigrés. La consommation est largement favorisée par les envois de mandats des émigrés, qui rendait le niveau de vie de la Kabylie complètement disproportionné avec son niveau de production. Le colportage est encore assez présent en Kabylie, puisqu'il touche plus du quart des commerçants. La constitution de grosses fortunes dépassant souvent le cadre régional entraîne le développement d'une bourgeoisie commerçante qui a joué un rôle important dans la situation politique et économique de l'Algérie au lendemain de la Guerre de Libération.

Cependant les réseaux étatiques se développent de plus en plus, et réussissent à contrôler de nombreux secteurs grâce à l'ONACO, ON ATA (tourisme et artisanat), SEMPAC (céréales), SONITEX (textiles)... Parallèlement, il faut noter une tendance à l'urbanisation qui touche en particulier les anciens centres administratifs français : la Kabylie possède en effet une structure essentiellement villageoise qui a empêché le développement de centres sur le plan quantitatif même lorsqu'ils bénéficiaient de fonctions commerciales ou administratives.

En ce qui concerne les problèmes démographiques, l'émigration ne paraît pas avoir de conséquences intéressantes dans cette région. La Kabylie, malgré la présence en France de 200 000 Kabyles (1/3 de l'émigration algérienne) conserve un taux d'accroissement de population de 3,2 % par an, et une moyenne de 200 à 250 habitants au km2 pour une population totale de 850 000 habitants. En effet, cette émigration temporaire (retours fréquents, de plus en plus réguliers d'hommes seuls) 90 % des absents à l'étranger ont émigré seuls et jeunes (60% ont moins de trente ans), ne provoque pas véritablement de baisse démographique. L'émigration définitive, entraînant tou129

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te la famille, soulage la pression démographique mais elle réalise une perte brute pour le pays d'origine puisqu'elle ne fournit plus de devises.

Sur le plan national comme sur le plan régional, l'émigration représente à l'heure actuelle une nécessité. Elle comble le déficit de la balance commerciale et diminue la pression sociale. Cependant, il se peut qu'en définitive, elle renforce des disparités régionales. Cet apport de monnaie favorise la consommation de produits courants. Par contre coup, il stimule la production industrielle de ces marchandises qui se poursuit dans les régions déjà les plus développées de l'Algérie.

La réinsertion des travailleurs dans leur pays d'origine se trouve confrontée aux mêmes alternatives. Les travailleurs de retour en Kabylie, même s'ils ont acquis une formation professionnelle en France, ne peuvent s'employer dans l'industrie et tâchent d'établir un petit commerce avec l'argent économisé. Ou bien, ils vont s'embaucher dans les complexes industriels de ces régions développées, les quittant définitivement avec leur famille.

Cependant, cette solution ne touche encore que fort peu de familles kabyles. D'une part, parce que les salaires sont comparativement plus élevés en France; d'autre part, les structures sociales kabyles permettent difficilement l'autonomie de la famille conjugale.

PLACE DES FEMMES

Sur le plan économique, l'émigration masculine ne fait donc que renforcer une situation préalable. Cette permanence trouve son corollaire dans la stabilité des rapports sociaux, et en particulier dans la solidité familiale. Les causes de cette continuité ne sont pas seulement structurelles, mais elles reposent sur l'existence d'une force sociale, les femmes, dont la présence est majoritaire dans les villages.

Leur place dans le maintien et la reproduction des rapports sociaux et de parenté, ne peut être saisie qu'en regard de leur existence en tant que groupe spécifique, développant des

comportements propres à son statut au sein de la réalité villageoise.

Malgré une apparente dispersion due à l'intégration des femmes dans leur famille respective, un mode de vie communautaire, hors de la présence des hommes, entretient les liens des femmes entre elles et favorise une forte cohésion de groupe.

Ce qui frappe dans la vie collective des femmes, c'est son caractère non officiel. Il n'existe en effet aucune réglementation, même coutumière, fixant les réunions de femmes entre elles, à la différence des rassemblements d'hommes. Le seul impératif absolu étant l'absence des hommes, les femmes se rencontrent partout où elles peuvent garantir leur propre intimité.

Traditionnellement la maison est le lieu privilégié de la femme. C'est là qu'elle se tient pour ses activités une grande partie de la journée. Mais la maison n'est pas close. Dès le matin de bonne heure, les voisines viennent et y discutent entre elles. On s'offre une tasse de café ; on peut aussi manger ensemble, les occasions de visite ne manquant pas pour se rendre la générosité. •

Il est admis par tout le monde que la maison représente pour les femmes ce que la djema (lieu d'assemblée) est pour les hommes. Aussi, par respect, un homme ne s'approche jamais d'une maison sans s'être fait précéder par un enfant, qui lui indiquera s'il peut y venir. C'est la raison pour laquelle les maisons des veuves, des sans famille sont particulièrement appréciées car elles sont d'une plus grande liberté d'accès et d'une plus grande sécurité.

Il n'est pas anodin que les femmes se rencontrent souvent chez elles, et le plus souvent en présence des enfants et des bellesmères : grâce à cela, elles ont une grande connaissance de la situation matérielle et affective de leurs voisins et voisines, et ce sont elles qui — bien plus que les hommes — savent quand il est nécessaire de venir en aide à une famille ou qui se font une idée des possibilités de mariage avec leurs propres enfants. Elles constituent au niveau du village des agents de com130

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munication très efficaces et on entend souvent dire que les femmes sont au courant de tout ce qui arrive dans les familles, mais que les hommes peuvent ignorer très longtemps si les femmes y sont décidées.

Ces visites et ces activités communes ne sont pas manifestes au premier abord car les femmes, sauf en des cas bien particuliers que l'on verra par la suite, ont en dehors de chez elles un comportement assez réservé qui pourrait laisser penser à un strict isolement. Mais cela ne tient qu'à la présence des hommes dans les ruelles du village.

Mouloud Féraoun juge important de décrire cette vie féminine malgré son caractère fermé et peu spectaculaire. « Pourtant les femmes entre elles s'abordent se fréquentent, se retrouvent tout comme les hommes dans leur djema ou leur café. Ce n'est pas seulement sur le pas des portes qu'elles se tiennent. Le temps est bien partagé. On sait les moments où l'homme est à la maison. Quand il va à ses affaires, la femme va aussi aux siennes. Elle doit aller chez telle voisine pour la féliciter d'une naissance, aller consoler telle autre dont le mari vient de partir en France, voir le métier d'une tisseuse, fureter par-ci, par-là, en quête d'une nouvelle, d'un renseignement, flâner par là où l'on s'amuse, s'apitoyer là où l'on pleure. Les instants d'absence du mari ne sont jamais perdus pour elle. Tout autant que l'homme, la femme a son existence double : privée et publique en quelque sorte ». Le ton de ce texte témoigne de l'ignorance de cet aspect de la vie des femmes, en particulier parmi le public français auquel M. Féraoun s'adresse.

Mais, ajoute-t-il, « le lieu de réunion le plus spectaculaire est la fontaine. Là, les femmes ne connaissent ni Dieu ni Maître. Les jeunes sont chez elles et en prennent à leur aise : libres propos, plaisanteries osées, chants. Quelquefois, elles sont vraiment déchaînées. Souvent la cruche d'eau n'est qu'un prétexte pour sortir, se montrer, exciter des jalousies ou parler d'un « parti ». La fontaine tient une

place inestimable dans le coeur de la jeune Kabyle ». (La terre et le sang).

Jusqu'à présent les fontaines se trouvaient à la périphérie des villages, à une distance de deux ou trois cents mètres ou plus. Aller chercher de l'eau représentait donc une petite expédition et les femmes appréciaient ces endroits un peu isolés du village. On dit que c'est là que les mères choisissaient une femme pour leur fils. Tout comme la maison, la fontaine est respectée par les hommes. S'ils y vont l'été pour s'y rafraîchir, un d'entre eux se poste alors pour prévenir à temps de l'arrivée des femmes. Un manque de respect à cet égard tombe inévitablement sous le coup de la djema.

Maintenant, l'importance de la fontaine tend à diminuer. Dans de nombreux endroits elles ont été rapprochées du village pour soulager les femmes d'un trop long transport ; dans d'autres, l'eau a été branchée dans les maisons.

Par ailleurs, il existe d'autres rassemblements là où il est possible de garantir la non-mixité. Dans les ruelles peu fréquentées, au seuil des portes, les femmes s'entretiennent et se délassent entre deux travaux. A Tizi-Hibel, il est étonnant de voir le nombre de femmes qui se réunissent à la sortie du dispensaire tenu par les Soeurs Blanches. Les femmes y viennent avec leurs jeunes enfants qu'elles font soigner et y reçoivent des médicaments. Les jours d'ouverture, l'allée qui mène au dispensaire ne désemplit pas d'une trentaine de femmes : elles profitent de leur nombre pour échanger entre elles différents objets, en particulier ceux qui leur viennent de France par l'intermédiaire de leur mari.

A BouNouh, c'est également devant la maison des Soeurs Blanches que s'est installé le marché des femmes. Le marché étant en Kabylie une activité exclusivement masculine — seuls les hommes y vendent, seuls les hommes y achètent — on voit donc l'originalité d'un marché tenu et fréquenté uniquement par des femmes : celui de BouNouh est le seul de toute la région et sans doute de toute l'Algérie.

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les femmes devant l'émigration masculine

L'origine de ce marché date de la présence des Soeurs Blanches, et se tient sur un terrain leur appartenant, cette proximité garantissant aux yeux des hommes, la non-mixité. Cependant, son existence même a suscité de nombreuses oppositions, surtout parmi les hommes des autres villages.

Les femmes apportent deux fois par semaine des tissus, des robes, des bijoux, des légumes de leur jardin, des oeufs et quelques poteries : celles-ci requièrant un travail très long et qualifié ne sont que rarement commercialisées (les femmes n'en produisent pas plus qu'il n'est nécessaire à leur propre consommation). Les bénéfices réalisés servent à alimenter le pécule personnel des femmes.

La maison de la vannerie où les femmes viennent déposer les travaux qu'elles réalisent à domicile, est également un lieu privilégié de rencontres, puisqu'elles sont les seules à la fréquenter. Ce sont les Soeurs Blanches qui sont à l'initiative de cette industrie — extrêmement récente donc en Kabylie. La vannerie n'a aucune fonction domestique traditionnelle et est commercialisée par l'intermédiaire de l'ONATA (réseau nationalisé) : bien que les jours d'ouverture de la vannerie correspondent à ceux du marché, ces travaux n'y sont jamais vendus.

En dehors de ces lieux publics il resterait à parler des multiples fêtes qui jalonnent traditionnellement l'année en Kabylie, où les femmes d'un même voisinage s'entr'aident pour les préparatifs généralement considérables. Les fêtes ont une grande importance communautaire, ne sont pas propres à la vie féminine.

A partir de la description de cette vie publique des femmes —qui favorise une cohérence certaine entre elles, on voit déjà comment les Missions, en l'occurrence les Soeurs Blanches, peuvent être intégrées à la vie de la communauté par l'intermédiaire d'activités qui s'adressent particulièrement aux femmes. Dans les villages où les femmes ne sont nullement en perte de vitesse vis-à-vis de leurs droits publics, les Missions ne font qu'utiliser une réalité sociale de leur vie. Par contre, dans des endroits où

la communauté villageoise n'a plus la possibilité de fonctionner, leur rôle peut se justifier par cette absence même de vie publique.

On peut citer à ce propos le cas de la daîra (sous-préfecture) de Larbaâ naît Iraten. Ses fonctions administratives — qui datent delà colonisation — ont entraîné une urbanisation qui se traduit essentiellement par une hétérogénéité de la population, et une sédentarisation des petits commerces. Les femmes ne peuvent plus, dans ces conditions, participer à une vie sociale collective. Toutes les possibilités ont disparu : visites, fontaines, sentiers dérobés... et il arrive que des femmes ne sortent pas de leur appartement pendant des années. L'acuité de ce problème est renforcé par la présence des militaires, Fort National étant depuis la colonisation une ville de garnison.

En 196.6, c'est précisément ce problème qui a mobilisé la commune et toute la population de Larbaâ, afin d'empêcher le départ des Soeurs Blanches : leur maison représentait en effet pour les femmes le seul lieu neutre où elles gardaient la possibilité de se réunir, de briser leur isolément. Après diverses interventions en haut lieu, les Soeurs Blanches sont restées à Larbaâ où elles sont maintenant salariées de la daïra ; elles ont ouvert une école ménagère et un ouvroir où elles se chargent de la transmission des façons potières et du tissage kabyles en perte de vitesse dans cette région, l'enseignement et la santé étant assumés par l'Etat algérien.

L'importance de cette vie publique est donc perçue par tous les membres de la société malgré une absence de reconnaissance culturelle et politique de son fonctionnement. Elle n'est pas l'objet d'une valorisation culturelle dans le sens où son statut n'est que de tolérance ; ses fonctions sont implicites et sous le couvert d'autres nécessités : « aller chercher de l'eau..., aller prendre des nouvelles..., aller au dispensaire... ». D'autre part, les femmes, tant collectivement qu'individuellement, sont exclues de la représentation politique, c'est-à-dire de la djema.

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les femmes devant l'émigration masculine

Cette communauté n'est pas l'expression de l'élément dominant de cette société. Au contraire, les femmes se trouvent placées dans une situation de dépendance complète en ce qui concerne leur réalisation sociale, en l'occurrence leur vie matrimoniale : devant l'arbitraire et le pouvoir auquel les femmes sont soumises en ce domaine, elles développent des attitudes de solidarité. Cet aspect de la vie féminine, qui révèle la nature des problèmes auxquels elles se trouvent confrontées, renforce fondamentalement les liens des femmes entre elles.

Mouloud Féraoun donne son point de vue sur les formes d'oppression qui caractérisent la vie des femmes : « Il semble que la femme de chez nous soit encline à la sympathie, mieux que beaucoup d'autres. Chez nous, la femme est vraiment le sexe faible ; elle le sait et se prend en pitié. Elle qui est sensible, la vie la contraint à l'insensibilité : certaines partagent le lit avec une rivale officielle ; d'autres sont condamnées au célibat ou à la chasteté ; et nombre d'entre elles sont tenues d'accepter celui qu'elles n'ont pas choisi, fut-il vieux, difforme ou vicieux. Elles se soumettent, étouffent la voix du coeur ; il leur reste, avec une déception parfois sans bornes, non le dégoût qui empoisonne l'existence, mais une espèce de scepticisme qui leur fait supporter leur sort et absoudre par avance tout acte de rébellion auquel peut se livrer l'une des leurs ». (La terre et le sang).

Elles ont ainsi une très grande conscience de leur « destinée », c'est-à-dire du fait que leur responsabilité et leurs initiatives sont réduites au minimum, à l'extérieur de leur propre cercle. La solidarité commence avec la relation de mère à fille. Car si la naissance d'un fils enlève à la mère la crainte d'être répudiée, « la femme que Dieu n'a pas gratifiée d'une fille se sacrifie en vain. C'est la fille qui connaît à fond le coeur de sa mère; c'est elle qui connaît ses difficultés; c'est elle qui a le droit de savoir le montant de son pécule. Elle se tuerait pour sa mère ».

La mère connaît le sort qui attend sa fille. Si l'éducation que reçoit le garçon a pour

but d'en faire un « homme d'honneur », la fille, elle, apprendra à « supporter » ; car « les maisons étrangères » (la femme va habiter dans la famille de son mari) sont pénibles : si elles ne font pas mourir d'un coup, elles vous tuent à petit feu. Autrement dit, la fille n'est élevée qu'en vue d'un mariage qui ne comporte aucune garantie pour elle, c'est-à-dire pour sa vie quotidienne, s'il peut en apporter à sa famille d'origine.

La solidarité de la mère envers ses filles se manifeste concrètement par la constitution d'un pécule. Il provient des sources les plus variées accessibles aux femmes ; lapins, poules, lait de brebis ou de chèvre, tricots ou tissages, légumes du jardin, glanage des olives, cueillette des figues, préparation de poudre de piment et larcins... Les femmes commencent leur pécule dès qu'elles ont des enfants : il servira en effet à subvenir aux besoins domestiques (le café en particulier, que les femmes apprécient beaucoup), et surtout à constituer un trousseau pour les filles ou à « acheter » les mères des garçons afin de réaliser les meilleurs mariages.

A cet accord entre mère et filles, on peut opposer l'antagonisme belle-mère, belle-fille. Bien que la belle-mère ait tout intérêt à ce que son fils se marie (il est ainsi fixé à la maison de ses parents), elle accepte difficilement de voir son affection et son pouvoir concurrencés. Elle défend violemment le caractère de sa famille, d'autant plus violemment qu'elle même sait la difficulté qu'elle a eu à s'y intégrer.

Le thème de la belle-mère et de sa jalousie revient constamment dans les problèmes matrimoniaux : « les femmes kabyles n'ont pas expérimenté la valeur du sacrifice maternel : il lui faut trouver une femme dont son fils ne s'éprenne pas, sinon c'est elle qui le perdra». On dit que la femme kabyle a trois âges : elle est pubère et vierge, on cherche à la marier ; elle est mariée et devient mère ; elle est vieille et belle-mère : sa solidarité avec les autres femmes présente alors une faille —elle a des droits sur des hommes, ses fils, et elle en use : « il prend des femmes, et sa mère les répudie ».

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Les cas les plus fréquents de répudiation sont dus à la stérilité; la belle-mère veille à la descendance, mâle en particulier. Cette situation est dictée par le fait que l'autorité et la puissance familiale, tant sur le plan économique que politique, sont précisément liées à l'importance de la descendance masculine : c'est elle qui accroît les ressources par son travail agricole ou salarié, et qui est en devoir de défendre les intérêts de la famille au niveau du village. Si les pratiques d'entraide sont utilisées par les femmes dans de nombreux actes de la vie quotidienne, la plupart ont donc pour fin de lutter contre la stérilité, ou de favoriser certaines unions. Certaines de ces pratiques sont communément considérées comme des « recours à la superstition », sans que ces termes indiquent la fonction de défense spécifique d'un groupe devant l'implacabilité de la logique sociale.

Ainsi, de par les attitudes que les femmes ont adopté devant leur fonction dans la reproduction familiale, la force d'intégration de la collectivité féminine semble encore intacte à l'heure actuelle; l'impossibilité complète d'adopter, vis-à-vis de l'habillement traditionnel féminin, des comportements originaux même pour des femmes en visite au village, en est une autre preuve. Le comportement des rares femmes françaises mariées à des émigrés kabyles et installées dans la région confirme également cette réalité : il leur est absolument nécessaire de suivre strictement le mode de vie des villageoises, ce qu'elles font la plupart du temps avec énormément de scrupules.

CONSERVATION SOCIALE PAR LES FEMMES

La mise en évidence de l'aspect collectif de la vie des femmes est primordiale pour l'analyse des caractères de l'émigration. On a en effet souvent expliqué l'ancienneté et l'importance de cette émigration par l'originalité des structures familiales kabyles : « la forte cohésion et la solidarité du groupe agnatique procurent à l'émigré l'assurance que sa famille... bénéficie en son absence de la protection des

parents masculins restés au pays » (P. Bourdieu, Sociologie de l'Algérie).

Cette analyse, tout en soulignant une fonction sociologique effective, n'aborde pas le problème de la réalité telle qu'elle est vécue par les individus directement concernés, les femmes en l'occurrence. Elle les laisse sociologiquement « neutres » dans le processus de conservation des structures sociales. Or, il s'avère qu'elles sont les agents fondamentaux de l'intégration sociale: leur vie collective favorise une grande cohérence et une stabilité dans leur mode de vie, et fonctionne comme « repère culturel et économique» pour les hommes.

Si ce mode de vie féminin n'a pas été perturbé, la famille a subi l'influence très forte de l'émigration. On peut la définir comme point d'interférence entre les deux communautés féminine et masculine. La rigidité de ses structures tend à masquer la pénétration de la situation migratoire, bien que les comportements familiaux en soient profondément bouleversés. On envisagera tout d'abord les réactions des femmes dans un tel contexte puis l'adaptation des émigrés aux nécessités sociales auxquelles ils sont contraints.

Le mariage s'inscrit dans le contexte communautaire et comme tel, il est le résultat de la situation décrite plus haut : les femmes ne se connaissant qu'entre elles, le choix de l'épouse revient à la mère du fils, qui tient compte des intérêts familiaux. Ce choix revêt une très grande importance : « Le jour où la mère s'en va, bien décidée à trouver un parti pour son fils, il y a vingt ans déjà qu'elle ouvre l'oeil» (Belaïd). La belle-fille est en effet amenée à vivre en cohabitation avec la belle-mère de façon beaucoup plus constante qu'avec son mari, et ceci d'autant plus sûrement que le mari émigré. Le sentiment de rivalité entre les deux femmes trouve cependant toujours à s'exprimer malgré l'absence du mari.

Pourtant, la belle-fille joue un rôle important dans la prospérité familiale : ses intérêts vont dans le même sens que ceux de la famille de son mari. Plus elle mettra au monde de

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garçons, plus sa situation sera stable et moins elle aura à craindre l'autorité de la belle-mère : la sécurité vient avec la fonction maternelle. Pour la famille, la sécurité est également en rapport avec le nombre d'enfants mâles : « les garçons sont l'assurance d'une représentation multiple au sein de la tajmaït et de ressources supplémentaires » (C. Lacoste, Le conte kabyle).

Ce parallélisme de la croissance familiale,

économique et politique avait déjà été indiqué dans le cadre de la solidarité féminine contre la stérilité. L'émigration s'inscrit encore parfaitement dans cette dynamique : plus nombreux sont les parents qui émigrent, plus prospère sera la famille. A la condition toutefois que les émigrés ne rompent pas leurs attaches avec le village : c'est une des raisons qui poussent les parents à retenir les femmes et leurs fils chez eux et qui empêche l'autonomie de la famille conjugale. A l'heure actuelle, la diversification sociale résultant de l'émigration ne semble pas encore assez avancée — sauf quelques exceptions — pour pouvoir remettre en question le principe de la solidarité familiale. C'est pourquoi la conséquence immédiate de l'émigration des hommes a été le resserrement des liens de dépendance de la femme vis-à-vis de la famille, et non une brèche vers une plus grande liberté.

L'autorité des parents reste extrêmement ferme. Vis-à-vis des garçons, les cas ne manquent pas où ceux-ci ont dû agir contre leur gré et sous la pression de leur père. Cependant, une relative indépendance se réalise grâce à la possibilité d'un travail salarié... « Lorsque les parents forcent (les garçons) à prendre une fille qu'ils n'ont jamais vue, ou une fille du village qu'ils connaissent mais qui ne leur plaît pas, il y en a qui vont en ville, laissant la maison vide ; la France le leur prend et ils ne profitent ni de la bru ni de leur fils ». Mais l'autorité des frères et des oncles, qui garantissent le système d'héritage, continue à s'exercer avec force sur les filles de la famille, même si leur situation est jugée difficile.

Ainsi le mariage est d'abord l'affaire des parents : il assure leur autorité et leur subsistance

subsistance s'inscrit bien dans un processus de reproduction sociale. Cependant, malgré la solidité reconnue de la famille kabyle, on ne peut nier que l'émigration constitue une certaine remise en question de la filiation; et tant au niveau du père que de la mère, il existe une frustration.

Dans une telle situation, certains émigrés adoptent une formule qui satisfait apparemment tout le monde : ils acceptent le mariage traditionnel en Kabylie et se remarient ou bien vivent « en ménage » en France.

L'absence de livret de famille et la libre circulation des hommes entre l'Algérie et la France, laissaient les émigrés libres de se remarier (ceci n'a rien à voir avec des pratiques polygames, qui sont très rares et peu appréciées en Kabylie). Depuis l'Indépendance, les formalités de mariage se sont officialisées et, depuis 1968, les algériens doivent s'inscrire dès leur arrivée et fournir leur Etat Civil à la Préfecture de leur lieu d'émigration. Il n'en reste pas moins que ce phénomène continue à marquer la vie familiale, où s'échafaudent les situations les plus inaccoutumées : jeunes femmes apprenant le remariage de leur mari alors qu'elles sont enceintes de leur premier enfant — dans ce cas, la famille intervient pour « limiter les dégâts » c'est-à-dire faire en sorte que d'autres enfants ne proviennent de cette union « trahie », la femme pouvant d'autant moins se remarier qu'elle a d'enfants à charge; réception de la famille française par la femme kabyle pendant les congés ; navettes d'émigrés entre leurs deux familles au gré des événements personnels ou politiques : retraite, fin de la guerre d'Algérie...

Tous ces cas révèlent effectivement un drame pour la femme kabyle qui, mariée, passe sa vie humiliée, sans pouvoir réagir de quelque façon que ce soit contre cette situation. Ce texte, recueilli auprès de femmes par H. Genevois, décrit comment le scandale jaillit et comment il se fige pour être récupéré par les impératifs familiaux.

« Le dévoyé, celui qui a quitté sa patrie et se conduit comme s'il ne s'était pas marié,

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nous disons de lui : cet homme a renié la terre de ses pères ».

Depuis qu'il est parti, il n'a même pas rapporté une pioche à sa famille. Dieu a fait disparaître toute clarté de son visage, dissimulant celle qui y brillait derrière les pierres du kanoun. Il ne se souvient plus de ses vieux parents qui se sont sacrifiés pour lui. Il a trompé sa femme, la rendant veuve de son vivant. Sa maison regorge d'enfants, dont on doit dire qu'ils sont des orphelins de père encore en vie. Il s'est laissé séduire par une fille à la taille fine, au long nez fin, au parler catégorique.

Lorsqu'elle lui a enlevé toute force, qu'elle lui a sucé la moelle des os, le laissant inutile comme une ruche vidée de ses abeilles, il ne peut plus marcher droit, trébuchant de droite et de gauche. Elle l'a abandonné, incapable de rien acheter, incapable de rien donner, tel la charrue démolie. Elle l'a complètement retourné, lui faisant perdre la notion du droit chemin. De sa bourse épuisée, il ne reste qu'un mégot.

Il existe un dicton : le coeur se fait entendre, même au fond du capuchon. Quand il reprend souvenir de sa femme et de ses enfants, quand il se rappelle le souffle de l'amitié, il revient, les mains dans ses poches qui sonnent le creux. De sa belle prestance d'autrefois, il ne reste qu'une ombre : il a subi tant de déboires. Sa femme croit apercevoir un assassiné quand il se présente au seuil de la porte. Il a tellement changé : il a perdu à jamais jeunesse et beauté. Il marche comme le sommet d'un arbre agité par le vent.

Mais elle ne le regarde même pas : elle s'en tient à sa décision : son coeur ne ressent plus pour lui que mépris : elle l'a en dégoût. Si ce n'étaient ses enfants et sa mère, remplis de compassion, tout serait perdu. Mais ils ne veulent pas que les voisins puissent se réjouir ou parler de leur malheur. Ils s'arrangent entre eux ; à cette situation, ils apportent le remède radical. La mère, elle, n'est que pitié pour son fils : son amour maternel ne peut se résoudre à

le rejeter ou à l'abandonner. Ne dit-on pas : un homme peut rester absent pendant des années, il finira par revenir à sa mère et à son pays :

Suprême guérisseur.

Tu retourneras à mes pieds.

Un jour, on le ramènera mort ou il reviendra désespéré.

Sans parler de remariage, dans chaque famille, on rencontre toujours une femme touchée par l'absence d'un homme. En particulier, les jeunes filles peuvent être « retenues » encore longtemps chez leurs parents, après les « accordailles ». Cette situation est dangereuse et peu appréciée par la famille de la fille, mais courante dès qu'il s'agit d'émigrés : il faut attendre leur retour parfois pendant des années.

Au conformisme forcé des femmes et à leur dépendance vis-à-vis de la reproduction sociale, s'oppose la relative liberté des hommes. Ces derniers n'hésitent pas à rendre hommage au travail des femmes, à leurs difficultés à élever les enfants, à reconnaître leur curiosité et aussi à craindre leurs magies. Cependant, de plus en plus de la part des jeunes hommes, ce respect n'empêche pas l'expression de leur insatisfaction : ils critiquent les limites, la fermeture du monde féminin. Face à des traditions ressenties comme intransigeantes, face à un ensemble trop cohérent et collectif, ils ne voient de solution qu'individuelle : il faut émigrer, il faut repartir... bien que cette décision ne soit pas exempte de difficultés.

Au terme de cette approche des comportements sociaux féminins et masculins, une opposition nette se dégage entre la constance des premiers, et la mobilité des seconds. Car ce qu'il importe de souligner ici est l'extraordinaire faculté d'adaptation que les hommes déploient tant à leur arrivée en France qu'à leur retour en Algérie. Le problème des « double mariages » le concrétise à un niveau matrimonial, mais le même phénomène se réalise à propos du travail (de la petite agriculture à l'usine ou au chantier), des rapports sociaux (du mode dévie et des institutions communautaires à l'isolement, bien que les émigrés tâchent de recréer

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les femmes devant l'émigration masculine

en France les conditions d'une vie en communauté), du passage de la campagne à la ville le plus souvent hostile...

Hommes :

adaptation

mobilité

changement

individualité

contact-ouverture

Femmes :

invariabilité

fixation géographique et historique

tradition-repère

communauté

isolement-clôture

En plus de cet antagonisme, il faut ajouter le cloisonnement des deux systèmes : les possibilités de « clandestinité » ont déjà été évoquées en ce qui concerne les femmes, mais elles sont dans l'ignorance complète de la vie d'émigration des hommes pendant que ce sujet tient une place importante dans la conversation des hommes. Ces expériences individuelles d'exil sont venues enrichir les traditions de la communauté masculine villageoise : la djemaâ est en contact avec les émigrés de France et sert de lieu d'information et d'éducation pour les nouveaux candidats. Ainsi, malgré la dispersion des hommes, une force originale d'organisation politique villageoise se maintient; elle a joué un rôle décisif dans la lutte de libération nationale et elle continue à exercer une certaine pression depuis l'Indépendance.

Pour les femmes, les possibilités de remise en question de leur rôle traditionnel apparaissent donc, dans ce contexte, extrêmement réduites. En dehors des rares cas où la femme émigré avec son mari, il semble que les solutions individuelles se limitent à quelques exceptions.

Ce dernier problème amène à évoquer la nature du travail féminin. Le travail ménager est dévalorisé : « Le travail de l'homme est aimé de Dieu : il a un sens, il est noble comme lui. Quant au travail de la femme, Dieu le dissimule dans son giron : elle s'agite comme une mouche dans le petit lait : au dedans, elle n'en finit pas et à l'extérieur, on ne voit rien ». Le travail des champs est soumis aux activités et décisions du mari ; seul le jardin est laissé à leur initiative.

Par contre, la production artisanale connaît un essor lié à sa commercialisation. Cependant, elle s'effectue à domicile et ne permet qu'un gain très limité.

Quant aux très rares femmes salariées — institutrices, aides-soignantes —elles ne peuvent exercer qu'à la condition de rester dans leur village et leur autonomie est quasiment nulle. Si l'extension de la scolarisation ne peut, à long terme, qu'amener des transformations dans la vie des femmes, elles se heurtent pour le moment aux structures sociales : les filles se marient comme de coutume, malgré cela. De plus, l'acquisition d'une qualification ne concerne qu'une infime minorité.

CONCLUSION

Ainsi apparaît l'importance de la fonction historique des femmes. Devant le départ des hommes qui assurent la possibilité économique de reproduction de la société, l'intégration des femmes à leur milieu se traduit par une dépendance familiale renforcée. La soumission aux structures sociales est aggravée par l'absence du mari et la conscience de cette situation est éveillée par l'attente et la rivalité sociale extérieure au village.

Face à cette dépendance familiale réactivée et à cause de l'absence d'instances politiques où elles puissent s'exprimer, les femmes ont tendance à conserver leurs liens, malgré la concurrence qui peut les opposer. Elles maintiennent donc une vie communautaire « publique » ainsi que des formes de solidarité originales. Par cette unité, elles réalisent une stabilité propre à s'opposer à un facteur de désintégration aussi puissant que l'émigration des hommes.

Cette fonction effective ne leur donne pas droit à une quelconque reconnaissance collective sur le plan politique. Aussi, ces réflexions sur la reproduction des structures villageoises kabyles ne trouvent-elles pas de caution explicite parmi les éléments dominants de cette société : les hommes en effet proposent une analyse reconnue par leurs instances politiques

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anne raulin les femmes devant

l'émigration masculine

et religieuses et tiennent peu compte des forces situation des femmes dans ce contexte : poussociales

poussociales en sont exclues. sées à se refermer sur leurs activités et leur vie

Car, si les structures de la société sont spécifiques, elles demeurent prises dans un proparadoxalement

proparadoxalement ou même renforcées cessus de ségrégation sociale qui bloque toute

dans leur ensemble par le phénomène d'émigra- ouverture collective sur une réalité extérieure à

tion des hommes, il en va de même pour la elles.

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L'objet de ce texte est de tenter d'établir un lien entre une forme particulière de conflit (luttes dites tribales, mouvements des jeunes) et les contradictions sociales issues des formes d'organisation de la production et des conditions de reproduction de la force de travail en milieu urbain. Nous sommes amenés, de ce fait, à concevoir la ville comme un centre privilégié où s'expriment les contradictions sociales propres à une société donnée. Comme l'écrit Mr. M. Castells :

« Il n'y a pas de théorie spécifique de l'espace, mais tout simplement déploiement et spécification de la théorie de la structure sociale, pour rendre compte d'une formation sociale particulière, l'espace, et de son articulation à d'autres formes et processus historiquement donnés » (1).

Deux moments d'analyse apparaissent nettement à partir de cette notion de l'urbain : d'une part l'étude de la structure urbaine, d'autre part son insertion dans un contexte historique et culturel donné. En conséquence, la forme des conflits sociaux ou la pratique sociale urbaine ne dépend pas seulement de la nature des contradictions sociales mais aussi des parti(1)

parti(1) Castells La Question Urbaine, Maspero, 1972, P. 164.

cularités de la superstructure juridico-politique et des formes historiques de lutte.

PROCESSUS D'URBANISATION ET VILLE DEPENDANTE

Il convient de présenter rapidement les traits généraux de l'urbanisation et d'une ville coloniale du Congo avant d'en étudier le contenu.

Avec un taux d'urbanisation de 38,5 % en 1967, le Congo est parmi les pays les plus urbanisés de l'Afrique noire. Ce sont les formes spécifiques de « réalisation » et de développement de l'économie coloniale, ainsi que sa faiblesse démographique qui expliquent ce fort pourcentage. Le tableau ci-après en résume les principales étapes.

Cette forte urbanisation est directement liée à la déstructuration du monde rural. Les formes historiques de domination que nous avons décrites en déterminent le contenu. Cette urbanisation garde les traits caractéristiques de toute urbanisation dépendante, c'est-à-dire :

1 - L'accélération croissante de l'urbanisation dont le contenu est marqué par le gonflement du tertiaire, la stagnation ou le faible développement du secondaire.

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Tableau 1 Processus d'urbanisation au Congo

Forme de domination pop. urb. Centres

économique et politique pop. rur. Brazaville Pointe-Noire Dolisie Jacobs secondaires

1890-1930 1920

Domination des compagnies

concessionnaires : économie de

traite fondée sur l'obligation

pour les « indigènes » de « vendre »

caoutchouc, ivoire, oléagineux au

maître du domaine 1,7 %

Système d'encadrement paramilitaire

impôt de capitalisme en argent pop. tôt.

et en nature 600.000 10.000 3.GD0

1930-1945 (1930)

Domination administrative directe

travaux forcés dans l'infrastructure

de l'économie de transit 2,5% 17.000 5.000

ports, chemin de fer, industries 7.000

minières (1945) (1936)

Mode pénitencier d'organisation 7,3% 43.000 12.000

du travail — impôt en pop. tôt.

argent 750.030

1945-1960 (1948-50)

Relance de l'économie de transit 20% 70.000 28.000 ï

(G. Saulter)

Statut libre de la main-d'oeuvre (1954-55)

« indigène » (conférence de Brazaville 17% 87.300 31.000

de 1944) — forte scolarisation (P. Vennetier)

pauvreté de l'économie rurale ' (1958)

exode rural-chômage urbain 21% 100.000 56.000 10.000 6.000

1960-1968 (1961)

Domination coloniale indirecte pop. tôt.

(relève administrative par les 850.GD0 135.000 61.000 12.500 12.000

indigènes lettrés) (1963)

Continuation de l'économie +38% +135.000 80.000 12.500 15.00 75.000

Coloniale — pauvreté de l'économie (1968)

rurale — exode rural — chômage pop. tôt.

intensification des contradictions

. Sociales — crises politiques — 1963-1968 95O.0DO +160.000 + 100.000 15.000 +20.000 | I

Ï

ï

§

I

!

I5


jean-pierre poaty conflits sociaux à brazzaville

2 - « La constitution, comme l'écrit Mr. M. Castells, de concentration de population sans développement équivalent de la capacité productive, à partir de l'exode rural et sans assimilation des migrants dans le système économique des villes »(2). D'où la marginalisation d'une grande partie des citadins.

3 - La tendance à la concentration de la population vers les pôles économiques situés sur l'axe routier Brazzaville — Pointe-Noire.

4 - Le développement de la ségrégation spatiale et de la différenciation sociale à l'intérieur de ces centres urbains; enfin l'absence ou l'impossibilité de planification urbaine.

Il faut ajouter à ces traits généraux, des particularités propres à l'économie coloniale. Le capitalisme colonial est totalement tourné vers les demandes de la métropole. Il ne couvre que certains secteurs de l'économie. Il consiste en une spoliation des ressources naturelles et humaines sans considération de leur renouvellement. Comme l'écrit Mr. E. Laplace :

« Le capitalisme primitif n'a pas, en effet, intérêt à employer un véritable prolétariat, c'est-à-dire un groupe de travailleurs, dépendant, pour assurer leurs besoins matériels, du capitalisme. Celui-ci cherche en effet à obtenir le travail au coût le plus bas possible, en ne couvrant pas tous les besoins des travailleurs et de leur famille. Le capitalisme colonial ne prévoit pas d'assurance-chômage, d'allocations familiales, de retraites pour les vieux travailleurs, de sécurité sociale, etc.. Pour satisfaire ces besoins vitaux du travailleur, on compte sur la famille paysanne, demeurée à la campagne pour accueillir le chômeur et le nourrir, récupérer le travailleur trop vieux, prendre soin de ses enfants pendant son absence, etc ». Il s'agit là d'une politique systématique du capitalisme colonial, comme en témoignent

témoignent déclarations de certaines sociétés ou gouvernements »(3).

Il en résulte au niveau urbain une intensification de la marginalisation :

1 - au niveau économique: 52,8% de la population active masculine et salariée, doivent leur revenu à ces activités de type moderne — industries, services. Les autres doivent se débrouiller par de petits métiers, le petit commerce, l'agriculture urbaine, etc.

2-au niveau spatial : séparation nette entre ville européenne et ville africaine, constitution de zones bien bâties pour fonctionnaires africains ;

3-au niveau culturel: constitution de microcosmes socio-culturels où se reformulent les anciens rapports sociaux lignagers et l'idéologie lignagère. L'importance d'une telle marginalisation justifie à elle seule la tendance chez beaucoup de chercheurs à étudier le monde noir (son mode de vie, ses conflits tribaux) pour lui-même. D'aucuns pensent que la saisie de ce monde particulier passe par la constitution d'une méthode originale, africaine. Pour nous, les activités économiques des citadins, leurs formes de regroupement (lignage, ethnie, associations d'entraide), leurs particularités culturelles ne peuvent être conçues comme des attributs socio-culturels propres au monde africain mais comme des résultats d'un type particulier de développement de la société.

I. ECONOMIE URBAINE ET STRUCTURE SOCIALE

Le tableau des professions de la population africaine de Brazzaville montre clairement que près de la moitié des citadins tire ses revenus d'une activité située en dehors ou à la marge du système de production capitaliste.

(voir tableau p. 142)

(2) M. Castells, Espaces et Sociétés N. 3, 1971, p. 10.

(3) E. Laplace, l'Afrique recolonisée ? cah. études socialistes N. 65-68. déc. 1966, p. 19.

141


Population Salariés 52,8 % indépendants Autres Ens.

active 12,3% 34,9% 100%

Manoeuvres Ouvriers Employés Cadres Militaires Artisans Agriculteurs Apprentis Non Ens.

Quartier ouv. agric. qualifiés techniciens prof, liber. policiers commerçants petits aides actifs

patrons marchands

Poto-Poto 82 28,3 13,5 1,1 2,0 7,3 6,6 3,5 29,6 100

Bacongo 6,7 25,5 15,5 0,4 2,6 6,1 3,1 3,9 36,2 100

Ensemble 7,7 27,1 14 1,0 -3,0 6,8 5,5 3,6 31,3 100

(nb. absolu) 2867 10.088 5.203 390 1113 2558 2037 1359 11.666 37.443


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Depuis 1940 tous les rapports gouvernementaux insistent sur le désoeuvrement d'une grande partie de la population urbaine. Un secteur d'activités variées s'est développé pour ces citadins que le système ne peut intégrer.

1 - Système de production capitaliste

L'économie brazzavilloise s'est construite autour de sa fonction de point de rupture de charges (passage des produits importés ou exportés du fleuve au chemin de fer). L'infrastructure industrielle rudimentaire date d'avant 1940, port, entrepôts, entreprise de réparation. Le développement du marché urbain a incité les industriels européens à implanter sur place des fabr.ques d'anciens produits de traite : boissons, bibelots divers, textiles. Capitale fédérale de l'ancienne A.E.F. depuis 1907, Brazzaville centralise les services administratifs publics et privés. Cette dernière branche est la seule qui emploie les lettrés locaux. En 1961, les services administratifs, l'armée, la police occupent environ 5 000 personnes contre 6 389 ouvriers du secondaire. Le tertiaire emploie 40 % de la population active contre 17% dans le secondaire. A Brazzaville, les entreprises industrielles se comptent au bout des doigts; le poids de la fonction publique est indéniable.

2 - Secteur des activités d'appoint

A l'exception de quelques commerçants, petits entrepreneurs, armateurs, ravitaillant Brazzaville et assez riches, ce secteur marginal se caractérise par la modicité des capitaux investis et des revenus distribués. Il s'agit le plus souvent de petits travaux indépendants, individuels, dont les maigres gains sont immédiatement utilisés par la consommation de la famille. C'est en ce sens que nous parlons d'activités d'appoint. Nous n'en décrivons pas les multiples formes. Nous pouvons distinguer 3 types :

1 - une petite production marchande de type primaire (cultures maraîchères, cultures vivrières, pêche) de type artisanal (vannerie, bijouterie, peinture, etc.) ;

2 - un service de redistribution ou petit commerce des rues, de marché, de case qui s'apparente à une forme d'épargne, ou de fructification de petites sommes d'argent. Tout est vendu en quantité très réduite à l'unité monétaire ; l'huile au petit verre, les fruits à l'unité, cigarettes, bonbons également. Chaque produit a son vendeur, parfois son intermédiaire ;

3 - de multiples services de type moderne : couture, construction de case, réparation de vélos, de pneus, de radio, menuiserie, etc.

Il s'agit en général d'unités de production inidividuelles dont les gains assurent la consommation quotidienne des ménages. Les gains dépassent rarement le salaire d'un boy, soit 4 000 à 7 000 F C.F.A. par mois, sauf dans certains métiers comme la couture, la menuiserie, le grand commerce, le transport. Ces activités prospères sont détenues par les africains étrangers, ou des congolais anciens salariés qui ont pu investir beaucoup d'argent. La misère de l'économie rurale, l'accession tardive au grand commerce pour les indigènes n'a pas permis de développer une bourgeoisie commerçante prospère comme dans plusieurs villes africaines. Elle est ici embryonnaire à tel point que le haut fonctionnaire fait figure de bourgeois. 3 - Structure sociale

Elle se dégage de l'étude des diverses activités économiques de Brazzaville et se divise en 5 groupes principaux :

1. Le sous-prolétariat urbain

Il regroupe tous ceux qui attendent un travail salarié ou tous ceux qui ont recours aux activités d'appoint. A l'exception de quelques couturiers, commerçants, qui sont assurés de rentrées régulières d'argent, tous se déclarent chômeurs (31,3%) ou en attente d'un travail meilleur. Ce manque de travail touche aussi les jeunes déscolarisés. En 1957, 1/3 des chômeurs ont été à l'école, savent lire et écrire le français. Rejetées du monde du travail, alors que l'école a toujours été le premier passe-droit colonial pour des travaux rémunérateurs, rejetés par

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leurs parents qui ne peuvent les entretenir, cette couche sociale est très agitée et disponible à toute forme de mobilisation ou d'embrigadement : dans la J.M.N.R., jeunesse du mouvement national de la révolution ou dans l'armée.

2. Le prolétariat urbain

Il paraît favorisé par rapport à la couche précédente. Mais il se compose essentiellement de manoeuvres (2/3 des salariés en 1961). Ils bénéficient d'un cadre historique de mobilisation politique : le syndicat. Ce sont les « lettrés » qui dans cette organisation dirigent encore l'action.

3. La bourgeoisie européenne

En dehors de quelques entreprises familiales où les propriétaires des moyens de production sont dans la ville, la population européenne se compose d'administrateurs, cadres, militaires qui sont plutôt les représentants d'autorités économiques résidant en Europe. La bourgeoisie commerçante et industrielle passe souvent par le biais de la représentation politique (ambassade) pour influencer la politique économique des nouveaux administrateurs.

4. La bourgeoisie commerçante africaine

Elle regroupe quelques grands commerçants et transporteurs africains. Quel que soit son faible niveau de culture (elle est souvent illettrée) elle sait habilement utiliser son autorité d'aînée auprès des intellectuels de la même région. Mais elle reste faible. Il faut aussi noter l'existence de commerçants africains d'autres pays, très riches, victimes dans les moments de flambées nationalistes de la haine des citadins pauvres.

5. La petite bourgeoisie intellectuelle

Elle ne constitue une couche sociale importante que dans le cadre du système néocolonial. Elle rassemble 1 % de la population active, cumule les plus hauts salaires — 50 % des

revenus distribués dans la ville. Par ses hautes fonctions et la connaissance qu'elle a du système de production, cette couche sociale peut tirer à son profit les multiples avantages de la combine: d'où apparaît chez elle une forte tendance à détourner les fonds publics, à constituer des groupes, des factions opposées à base ethnique, à des fins personnelles. Il ne s'agit pas d'une catégorie socio-professionnelle mais de tous ceux qui par leurs places de responsabilité — commis ou cadres supérieurs peuvent user de leur influence pour des besoins personnels d'enrichissement. Elle n'a pas de base sociale solide. L'école a permis à des fils de chefs, de paysans et citadins à accéder au pouvoir ; d'où son comportement d'arriviste, et son autoritarisme. Seule sa formation universitaire légitime ses hautes fonctions. Sa situation d'intermédiaire lui confère un statut ambigu. Sa pratique tyrannique et désordonnée est le signe de son statut ambivalent. Elle est gestionnaire des capitaux étrangers et symbolisée comme l'organisatrice de la prospérité nationale. Elle n'agit que sous la pression des problèmes sociaux immédiats. Elle ne peut se comporter comme une bourgeoisie nationale sinon elle aurait une politique économique précise liée à des intérêts précis de maximisation du profit. Sans assise sociale et économique, ballotée entre les possibilités d'enrichissement personnel et les multiples pressions populaires elle peut s'allier à la bourgeoisie internationale ou se radicaliser. Sa place dans l'histoire des luttes politiques en Afrique lui confère encore une influence importante dans les formes actuelles de conflits sociaux.

II. CONDITIONS DE REPRODUCTION DE LA FORCE DE TRAVAIL A BRAZZAVILLE

Lorsqu'un système économique et social ne peut intégrer au niveau des formes d'obtention des revenus 50% de la population, il lui faut trouver un moyen original pour assurer les conditions de vie de celle-ci (alimentation, habitat, transport, aménagement de l'espace). Nous verrons comment l'économie coloniale ne par144

par144


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vient pas à prendre en charge les conditions de reproduction de la force de travail.

1 - Conditions de consommation immédiate

La misère des citadins est frappante à Brazzaville ; 62,7 % des ménages (unité de consommation) ont une personne qui rapporte un revenu; 19,3% n'ont ni salarié, ni actif. Les ménages ont en moyenne 4 à 7 personnes. Les plus riches sont forcés de recueillir les parents pauvres. Plus de la moitié du revenu est consacrée à l'alimentation. Celle-ci se compose essentiellement de farine de manioc et de poisson. La viande est un mets rare. Tout cadeau de nourriture venant de la brousse est toujours bienvenu :

« Un nombre élevé de citadins, écrit Mr. P. Vennetier, doit se contenter, non de vivre, mais de subsister tant bien que mal, aux limites de la misère physiologique » (4).

Il faut ajouter à ces dépenses, celles en habillement, et celles à caractère social (décès, naissances, mariages, etc.). Le salaire colonial ne tient pas compte de la famille du travailleur. Dès lors conserver les liens avec les parents restés au village, avec les parents riches devient une nécessité.

2 - Le logement

En tant que marchandise, le logement comme les produits vivriers sont intégrés dans un processus particulier, marginal de production. L'administration coloniale distribue les lots et chacun doit se débrouiller pour bâtir. Il faut cependant distinguer trois processus de production de logement correspondant à trois types de logement : villas et immeubles pour européens, maisons sommairement équipées pour les fonctionnaires africains, et cases individuelles.

La population européenne participe au même type de logement qu'en Europe : villas

(4) M. P. Vennelier, Banlieue noire de Brazzaville, cah. Outre-Mer, t. 10, N. 38, 1957.

individuelles construites par des entrepreneurs, location et achat d'appartements dans de grands ensembles modernes. Beaucoup de cadres d'entreprises et des services administratifs occupent des maisons de fonction.

Pour la population solvable africaine (fonctionnaires) une société immobilière coloniale se charge de bâtir à la périphérie ou à l'intérieur des quartiers africains des maisons de 3 à 4 pièces équipées en eau et électricité. Elles sont vendues à plusieurs millions par versement de mensualités de 10 000 F. pendant plusieurs années.

Le système individuel de construction est le fait de la majorité des citadins. La municipalité qui s'est appropriée une zone déterminée, la fait bâtir et distribue les lots moyennant un versement de 2 000 à 3 000 F C.F.A. Détenteur du titre de propriété, le citadin construit comme il peut, en terre, en bois, en ciment. Ainsi la villa de pierre voisine facilement une case en terre.

L'extension démesurée de la ville éloigne les habitants de la périphérie des lieux de travail. Plusieurs jeunes ménages louent 1 à 2 pièces dans le quartier central de Poto-poto en attendant de pouvoir s'installer ailleurs. 42,2% des ménages sont locataires à Brazzaville, plus de 60 % dans le quartier de Poto-poto. La location de petites pièces permet à de vieux citadins, des retraités, d'obtenir un peu d'argent, l'investissement dans la construction lucrative et spéculative est limité aux fonctionnaires ou aux grands commerçants. Cette spéculation immobilière est très faible par rapport à d'autres villes africaines.

3 - Le transport et la politique urbaine

Quelques entreprises assurent le transport de leurs ouvriers, ceux qui travaillent dans les services administratifs, le commerce ont le recours au mode individuel de transport. Le service de transport public est lent et peu rentable.

La politique coloniale d'aménagement de l'espace est très simple. Propriétaire du domaine urbain, la municipalité trace les rues, divise les

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espaces et sociétés n. 10/11-10


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parcelles et les distribue aux citadins. Elle installe quelques points d'eau ou fontaines publiques. Les rues bitumées et éclairées sont très rares. Bitumage et éclairage apparaissent comme des symboles. De temps en temps, on goudronne une rue, pour donner l'illusion d'une participation à la rue moderne. Une enquête faite à Pointe-Noire en 1958 révèle que 85 % de la population africaine s'éclaire à la lampe à pétrole, 10,3% à la lampe à pression, 3,6% à l'électricité, 90% s'alimentent en eau à la fontaine publique. Les taux doivent être équivalents pour Brazzaville. Toute politique d'aménagement de l'espace autre que cette forme coloniale d'organisation suppose une transformation totale de tout le système économique et social.

A cette marginalisation au niveau spatial s'ajoute au niveau socio-culturel la division en

quartiers ethniques, le maintien de microcosmes culturels.

4 - Organisation sociale et culturelle

Constitution de quartiers ethniques

Pour des commodités de gouvernement et pour une meilleure adaptation et intégration à la société moderne, l'administration coloniale a favorisé le regroupement des « indigènes » par ethnie. Il y a des rues de M'Bochis, des caris, des dahoméens, etc. Mais la résistance politique Bakongo qui fait suite à l'attestation de leur leader en 1930 a poussé l'administration à changer de politique. Cependant les Bakongos restent majoritaires à Brazzaville et la dispersion n'est pas réalisable. Le quartier bakongo comme son nom l'indique reste majoritairement bakongo.

Tableau 3

Composition ethnique par quartier en 1961 (Recensement 1961)

^"\^^ Ethnie dont

^^^^ Lari

^^"\^ Sundi

Quartier ^"^^^ Kongo Kongo Téké Bochi Autres Ens.

Agglo - Poto-Poto 53,8% 45,3 19,1 132 13,9 100

Poto Poto(centre) 26,9 19,1 14,6 26,1 32,4

Moungali 752 63,5 11,5 52 8,1

Ouenzé 50,4 45,4 32,1 12,1 5,4

Agglo - Bacongo 94,4 99 3,7 02 1,6 100

Bacongo (centre) 95 90,3 3,7 0,1 1,2

Makélékélé 95,6 90,4 3,1 0,1 1,1

Moukoundji 89,4 79,1 5,4 0,7 4,5

Ville africaine entière 66,6 59 14,1 9,1 102 100

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Le regroupement d'originaires d'une même région sur un même espace n'est pas une preuve suffisante de leur cohésion. Cette cohésion n'existe pas au niveau social, les différents groupes ethniques et quartiers ont une même composition sociale, aucun groupe n'en domine un autre économiquement.

Le monde culturel est cependant maintenu quotidiennement à travers la langue commune, les règles d'alliances matrimoniales, l'impact de la parenté proche et lointaine sur les comportements de ses membres. Le lignage est la véritable et seule unité sociale qui peut véhiculer l'idée d'appartenance à un groupe particulier. L'ethnie comme la nation n'a de contenu politique réel qu'à travers un contexte historique donné. La constitution de quartiers ethniques ne suffit pas pour engendrer des conflits.

— La parenté en milieu urbain

Principale cellule sociale qui modèle le comportement des citadins, la parenté n'a plus les mêmes contours qu'autrefois. Elle se réduit souvent à un groupe de parents proches maintenant entre eux des obligations d'entraide. Comme le note Mr. Balandier dès 1953 :

« Les groupes fondés sur la parenté n'ont plus, ici la netteté qu'ils maintiennent au sein de l'organisation villageoise. Dans le cas des ethnies qui restent les plus liées à leur pays d'origine, les groupements familiaux ont pu prendre le caractère d'unités distendues dont les éléments ruraux et citadins participent à un même réseau d'intérêts et d'obligations » (5).

Seules les relations préférentielles d'oncleneveu, d'aînés, cadets ont survécu. C'est autour de la personnalité la plus riche et la plus.

Tableau 4 Composition socio-professionnelle par quartier

1 »__^ Quartier

Bacongo Poto-Poto Moyenne

Professions »^__^

Agriculteurs-petits marchands 3,1 6,6 5,5

Artisans, commerçants petits

patrons 6,1 7,3 6,8

Salariés manoeuvres-ouvriers

agricoles 6,7 8,2 7,7

Ouvriers qualifiés 25,5 28,3 27,1

Employés - techniciens 15,5 13,5 14,0

Prof, libérales - cadres 0,4 1,1 1

Militaires, gendarmes

policiers 2,6 2,0 3

Apprentis et autres actifs 3,9 3,5 3,6

Inactifs 36,2 29,6 31,3

(5) M. G. Balandier, Sociologie des Brazzavilles noires, A. colin, Paris, 1955, p. 126.

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influente que se reconstitue la famille. Ainsi les conditions matérielles nouvelles marquent de leur poids l'organisation sociale actuelle.

— L'idéologie lignagère

Dans les sociétés lignagères précoloniales la reproduction des rapports sociaux passe par le maintien, la reproduction du lignage. L'idéologie lignagère en repensant les rapports aux choses, à la vie, la mort, le malheur, les rapports entre les hommes, modèle les comportements et devrait assurer le renouvellement des rapports sociaux Cette conception fort complexe de la vie, de la mort dans laquelle tout malheur, tout déséquilibre a une cause sociale, influence encore la vie quotidienne des citadins. C'est toujours un parent ou un membre de la communauté qui est responsable du malheur. En brandissant la culpabilité commune, cette philosophie sociale concourt à maintenir la cohésion du groupe. Elle entretient une atmosphère mythique : d'où les recours fréquents au féticheur pour tout malheur individuel ou communautaire. Elle tend ainsi à masquer les rapports de dépendance et de classe. Comme l'écrit Frantz Fanon :

« L'atmosphère de mythe et de magie, en me faisant peur, se comporte comme une réalité indubitable. En me terrifiant, elle m'intègre dans la tradition, dans l'histoire de ma contrée ou de ma tribu, mais dans le même temps, elle me rassure, elle me délivre un statut, un bulletin d'Etat-Civil... « C'est la pérennité d'un monde mien, d'un monde nôtre qui se trouve ainsi affirmée. Les « Zombies » croyez-moi, sont plus terrifiants que les colons et le problème, dès lors, n'est plus de se mettre en règle avec le monde bardé de fer du colonialisme mais de réfléchir trois fois avant d'uriner, de cracher ou de sortir dans la nuit » (6).

Ce monde de la peur, de la négation de tout rapport d'exploitation n'est pas propre à l'Afrique. Il ne suffit pas à masquer les difficultés de la vie quotidienne. La crise du système colonial se situe à tous les niveaux du travail et des conditions de reproduction de la force de travail. Cette crise ne suffit pas pour susciter une forme particulière de lutte. Le contexte historique, les formes antérieures de lutte, les particularités des couches sociales en présence, le contexte juridique et politique en déterminent la forme. Comme l'écrit Engels (7) ;

«La situation économique est la base, mais les divers éléments de la superstructure— les formes politiques de la lutte des classes et ses résultats — les constitutions établies une fois la bataille gagnée par la classe victorieuse, etc.. Les formes juridiques, et même les reflets de toutes ces luttes réelles dans le cerveau des participants, théories politiques, juridiques, philosophiques, conceptions religieuses, et leur développement ultérieur en systèmes dogmatiques, exercent également leur action dans les luttes historiques et dans beaucoup de cas, en déterminent de façon prépondérante la forme ».

III. PARTICULARITES DES MOUVEMENTS POLITIQUES HISTORIQUES ET FORMES ACTUELLES DE CONFLITS SOCIAUX

1 - Le rôle historique des « lettrés »

C'est le mouvement social pour l'indépendance qui donne à la couche des « lettrés » une place privilégiée dans l'histoire des. luttes politiques en Afrique noire française. Par rapport à la domination britannique qui utilise à son profit les chefferies tranditionnelles, le

(6) Frantz Fanon, Les damnés de la terre Maspero, p. 23.

(7) Engels, Lettre d'Engels à Bloch du 21 sept. 1890. Marx et Engels : Etudes philosophiques , Editions sociales, p. 128.

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système français se caractérise par la mise en place d'un encadrement militaire, la domination totale qui réduit le pouvoir des autorités traditionnelles. Etre lettré ou assimilé au système culturel du colon est la seule forme de participation au pouvoir. A partir de 1907, date de création de la fédération des territoires d'Afrique Centrale, seuls les indigènes sachant lire et écrire, ont des rapports privilégiés avec la population européenne. Les lettrés apparaissent comme les premiers représentants de leur région d'origine ou du territoire. L'« amicale » fondée par André Matsona en 1926 est d'abord une association des lettrés de l'A.E.F. Ge sont les événements historiques ultérieurs qui expliquent la régionalisation du mouvement politique pour l'indépendance pris en charge par l'ethnie bakongo.

2 - De l'« amicale » à l'identité politique des bakongos

Le monde urbain que nous avons décrit ne peut constituer la base de l'unité ethnique. Les difficultés de la vie quotidienne sont telles que même le lignage dont la reproduction est assurée provisoirement par l'idéologie lignagère, subit des mutations. La création de microcosmes culturels n'est pas propre à l'Afrique. L'identité politique d'un groupe passe par un contexte historique de lutte ou sa situation dans la structure sociale. Nous avons vu qu'aucun groupe ethnique n'en domine un autre sur le plan économique. La cohésion politique bakongo est liée à un contexte historique particulier, elle se construit autour de l'histoire de l'« amicale » et de son fondateur. André Matsoua. Ancien catéchiste, puis douanier à Brazzaville, il parvient à aller en France en 1925 où il s'engage comme tirailleur. En 1926 il fonde à Paris l'« amicale », association des lettrés originaires de l'A.E.F. Cette association de secours mutuel, d'entraide et de prévoyance a pour but d'élever le niveau culturel des africains; ce qui suscite l'admiration des autorités de la métropole. Les autorités coloniales sont contraintes de l'accepter et l'encourager. Des délégués sont

envoyés au Congo pour populariser le mouvement. Les discours prononcés passent des voeux, des louanges à la politique coloniale à des revendications politiques précises. Mais l'information ne touche que la région des Bakongo du Pool. Les délégués sont arrêtés en }929. L'émotion est vive dans la population. Le 3 avril 1930 les dirigeants de l'amicale sont condamnés à la prison. C'est alors que succèdent la répression et la résistance des Bakongos. Les héros rentrent dans la légende, sont déifiés et feront l'objet ultérieur d'un culte (le matsouanisme). De 1930 à 1940 l'agitation se poursuit. Les fidèles à la pensée du maître refusent de payer l'impôt jusqu'en 1960. De 1945 à 1958 les bouleversements institutionnels se succèdent. La loi cadre en 1956 permet la constitution d'assemblées territoriales composées de représentants locaux. Le référendum de 1958 marque la fidélité des territoires autonomes à la communauté française. Tous les indigènes peuvent participer à la vie politique. Le système parlementaire attise la mobilisation politique par région. Le groupe bakongo majoritaire revient en force sur la scène politique.

3 - Système parlementaire, jeu d'associations ethniques et conflits ethniques de 1959

Les mutations successives du statut juridique des indigènes dues essentiellement au succès des mouvements autonomistes dans les colonies françaises transforment la vie politique à l'intérieur des colonies.

La conférence de Brazzaville en 1944 déclare la suppression des travaux forcés, l'accession des « indigènes » lettrés à la citoyenneté et leur participation possible dans les assemblées politiques locales. La guerre d'Algérie, d'Indochine, les mouvements de lutte au Cameroun et dans d'autres pays précipitent les transformations constitutionnelles. En 1956 la loi-cadre ouvre la vie politique à tous les indigènes lettrés ou non qui pourront voter leurs représentants. C'est à cette date que la vie politique des partis africains est très mouventée. Le M.S.A (Mouvement Socialiste Africain) et le P.P.C. (Parti

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Progressiste Congolais) pratiquent une franche collaboration avec l'administration coloniale. L'entrée sur la scène politique de l'U.D.D.I.A. (Union Démocratique de Défense des Intérêts Africains) bouleverse l'équilibre antérieur. Fondé par l'Abbé Fulbert Youlou, ce parti essentiellement ethnique (Bakongo), très dynamique, construit l'échec du P.P.C., se tribalise et pousse la tribalisation du M.S.A. La lutte est ardue pour les sièges de l'assemblée territoriale. L'administration coloniale attise les rivalités, tente de maintenir l'ancienne majorité parlementaire détenue par le M.S.A. et qui défend bien les intérêts de la bourgeoisie européenne. Le bouleversement de la majorité parlementaire en novembre 1958 (42 sièges pour M.S.A contre 43 pour l'U.D.D.I.A.) suscite l'indignation du M.S.A. Des émeutes tribales éclatent à Pointe-Noire en novembre 1958 puis en février 1959 à Brazzaville. Après trois jours d'émeutes on dénombre à Brazzaville, 120 morts, 200 blessés. Ce fut un véritable carnage au service des rivalités de la petite bourgeoisie. Les émeutes tribales sont la première forme de mobilisation des citadins pauvres au service des factions rivales de la petite bourgeoisie africaine.

4 - Contexte néocolonial et fonction politique de l'idéologie tribaliste

Le système néocolonial est une forme de gouvernement colonial indirect. Les autochtones au pouvoir servent d'intermédiaires aux intérêts européens et se substituent en écran entre les revendications de la population et les exigences de la bourgeoisie internationale. Cependant cette couche sociale sans base sociale (impuissance économique) ne peut avoir une politique économique précise. Les dissensions sont multiples. On s'entoure, pour conserver le pouvoir, des lettrés de sa région ; le parti se tribalise. La répression est la seule forme d'affirmation du pouvoir.

Les groupes rivaux s'accusent mutuellement de tribalisme. Le parti unique ne résout pas la contradiction, la poussée des idéologies

nationalistes non plus. Les lettrés sont toujours prêts à mobiliser les sous-prolétariats urbains au nom de l'ethnie pour leurs propres intérêts. Mais la petite bourgeoisie ne peut pas investir à long terme dans cette idéologie, tant que les conditions de vie, la misère des citadins ne trouvent pas de solution. Impuissante,économiquementé divisée en factions rivales elle ne peut mettre en oeuvre un programme de réorganisation des conditions de vie de la population urbaine et rurale. Elle manifeste son pouvoir par l'autoritarisme accru et n'arrête pas de sécréter d'autres contradictions. Elle tente de contrôler les syndicats et le mouvement des jeunes.

Le développement des idéologies politiques nationalistes et socialistes n'est pas le fait du génie de cette couche sociale mais une réponse à la pression sociale. Tant que la petite bourgeoisie reste la couche sociale la plus aisée, la plus à même de jouer de ses influences, de la combine pour accumuler du capital, les divisions les rivalités ne peuvent disparaître et les tensions ethniques peuvent éclater à tout moment.

CONCLUSION

L'analyse de la structure urbaine nous aura permis d'affirmer que les conflits dits ethniques mettent en oeuvre, engagent toute la structure sociale. Ils sont une forme de mobilisation des citadins et des ruraux au service des factions rivales de la petite bourgeoisie qui tente de se constituer comme classe économique à partir du pouvoir politique.

Le lien que nous avons établi à la structure urbaine nous permet aussi de saisir les conditions de dépassement de cette forme de conflits. L'idéologie tribaliste ne parvient pas à masquer la crise du système d'organisation de l'espace (logement, transport, travail, consommation, etc.). C'est la particularité de la superstructure juridico-politique actuelle (parti unique, association des « lettrés » par région) qui rend conjonctuTellement dominante cette forme

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de conflit. Les limites de non développement naître son impuissance économique, la nécessité les conditions de sa transformation sont don- de remettre en cause son statut actuel d'internées par les contradictions sociales propres à médiaire, de ne point s'arrêter au partage des l'économie urbaine et aux conditions de repro- miettes coloniales, mais de favoriser parle duction de la force de travail. Cette petite développement les luttes contre l'impérialisme bourgeoisie est forcée, tôt ou tard, de recon- le mouvement de libération nationale.

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Une critique détaillée de ce livre exigerait sinon la rédaction d'un ouvrage aussi long, tout au moins un certain nombre de pages. Ma critique ne portera donc ici que sur les deux points qui me semblent les plus importants : a) le concept d'emploi « productif » et de création d'emploi dans le secteur « parallèle » et ; b) le caractère tendancieux et inadéquat des recommandations en ce qui concerne les objectifs mêmes du rapport, et les raisons qui l'expliquent.

Le rapport distingue deux catégories d'emploi dans le secteur «parallèle» : les «activités marginalement productives » comme celles des petits cireurs et des camelots et les « activités productives par implication » comme celles des tailleurs, menuisiers et chauffeurs. On pense que ces dernières dominent par le nombre, et, par conséquent, on considère comme bénéfiques les accroissements de l'emploi dans ce secteur parallèle, puisqu'ils impliquent des exemples de développement d'« activités économiques florissantes », selon les termes mêmes de l'étude.

Si l'on exclut la prolifération des camelots, il existe trois types d'accroissement de l'emploi dans le secteur parallèle : des accroissements qui entraînent une simple redistribution du revenu entre des individus déjà mal rémunérés et qui n'entraînent donc pas un accroissement de la richesse globale, des accroissements qui opèrent au dépens de l'emploi dans le secteur sous contrôle étranger, et des accroissements qui impliquent une augmentation du revenu global.

L'augmentation du nombre des tailleurs ou des ateliers de réparation de véhicules à Dakar fournirait un exemple ; j'en suis certaine, du premier type. Pourquoi ? Qu'est-ce qui détermine donc les dimensions du marché des entreprises du secteur parallèle ? Je prétends que ce secteur est tributaire du secteur sous contrôle étranger, et qu'il est limité par ce secteur. Il n'existe en effet que par l'effet créateur des villes dans ce dernier secteur. Il est alimenté chaque mois par les injections de salaires en provenance de l'industrie étrangère et de l'Etat. Les entreprises de ce secteur sont également fortement tributaires des contrats accordés par ces deux mêmes sources. Les effets multiplicateurs de ces deux sources de revenu, dont le volume dépend à son tour de la mesure dans laquelle le secteur produit ses propres biens de consommation et de la mesure dans laquelle les biens intermédiaires

et les matières premières nécessaires aux entreprises sont également produits dans ce secteur, déterminent en grande partie les dimensions du marché interne du secteur parallèle. Or, sans modification des contraintes ou de la structure, on atteint un seuil de saturation au-delà duquel l'augmentation du nombre des producteurs de biens et de services entraîne seulement la substitution des uns aux autres, sans entraîner une modification des revenus globaux. Il en est de même, mais de façon beaucoup plus simple, pour un nombre limité de contrats publics. Le rapport ne pose pas ce problème (un bref commentaire, dans le document technique N. 22, soulignant que « les éléments déterminants du secteur parallèle lui sont extérieurs », n'est pas poussé plus loin) et tente encore moins de déterminer si ce seuil de saturation a été atteint à Nairobi. Qu'en est-il des recommandations visant à l'augmentation des sous-contrats de substitution du travail du s ecteur parallèle au travail du secteur officiel ? L'argument à la base est que les entreprises qui ont recours à ces sous-contrats utilisent des techniques qui exigent davantage de main-d'oeuvre. Dans la mesure où cela est vrai (et aucune preuve n'est fournie concernant le cas souligné du sous-contrat industriel), l'effet d'accroissement du revenu salarial global est neutralisé par le fait qu'il est peu probable que les entreprises privées passent des sous-contrats plutôt que de produire ellesmêmes les biens si cela ne leur revenait pas meilleur marché. Dans la mesure où les revenus globaux du travail ne sont pas accrus, ce passage au sous-contrat n'implique pas un accroissement de la richesse totale dans le secteur parallèle parce que, comme il a été souligné plus haut, la plupart des ouvriers du secteur sous-contrôle étranger travaillent seulement dans ce secteur: en termes clairs ils vivent dans le secteur parallèle : leurs salaires entretiennent une grande famille dont la consommation est très semblable à celle des familles dont le chef gère, par exemple, un petit atelier de menuiserie.

Les accroissements d'emploi dans le secteur parallèle qui ne sont pas substitutifs ou involutifs se trouvent, par exemple, lorsqu'il y a une augmentation de la production de biens de consommation ou de biens intermédiaires fondée, en partie au moins, sur des matières indigènes et/ou le traitement de produits agricoles. Les auteurs de ce rapport n'en sont pas tout-à-fait inconscients, comme le montre le fait que

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les seules propositions faites par eux qui impliquent une réorganisation radicale concernent le secteur agricole. Ce sont évidemment les propositions que le gouvernement kenyan a rejetées le plus fermement.

Nous touchons ici vraiment à la lacune centrale du rapport. A plusieurs reprises il apparaît dans l'ouvrage qu'au moins certains membres de l'équipe croient qu'il ne peut guère y avoir d'accroissement véritablement souhaitable de l'emploi du kenya sans une réorganisation du secteur agricole et une amélioration de sa productivité et sans une réorientation de l'économie en direction de traitement et de l'utilisation de ses produits localement. Ce sont là les implications du rapport dans ses commentaires à propos de l'investissement étranger. La propriété publique est, en effet, jugée préférable sauf lorsque la technologie ne peut être acquise sans investissement direct, ou lorsqu'il faut des réseaux extérieurs de commercialisation pour écouler les biens traités. Le fait de prendre très sérieusement en considération ces deux critères laisserait, je l'imagine, peu de place à l'investissement étranger. Mais puisque cela n'est jamais formulé de façon explicite, les propositions concrètes, à la seule exception de la distribution de terres sur une échelle assez grande, n'entraînent pratiquement aucune transformation de l'organisation économique actuelle. Les auteurs parlent d'arrêter l'augmentation des revenus au sommet et d'élever les revenus à la base, mais leurs recommandations sont soit vaines (comme le sont, ils l'admettent eux-mêmes, toutes les propositions fiscales), soit substitutives, c'est-à-dire tendant seulement à une redistribution des revenus à la base, comme il a été montré plus haut, soit simplement facultatives (cessation de l'octroi de licences aux petites entreprises) et de la nature des voeux pieux et des promesses (recherche sur les méthodes à forte utilisation de main-d'oeuvre), soit encore vagues (désapprobation de la mécanisation inutile de différents métiers).

Le rapport doit sa nature aux circonstances dans lesquelles il a été écrit. Un groupe avait été créé pour conseiller le gouvernement kenyan. Ce groupe devait se fonder sur des documents de l'Etat, partir des objectifs fixés par le gouvernement ; il ne s'agissait pas d'une mission habilitée à recueillir des témoignages : ce groupe ne pouvait donc pas déterminer l'ampleur de la dépendance du secteur parallèle à l'égard du secteur officiel, et n'était pas disposé à formuler le problème en ces termes. En termes plus énergiques, le rapport est un de ces produits du nombre croissant d'« experts

du développement » qui vont d'un pays à l'autre, y restent rarement longtemps, discutent principalement entre eux et avec les « élites » du pays, et dont les productions reflètent leur situation privilégiée. Le fait que le rapport concerné ait été le produit de l'aile libérale de ce groupe est la cause de ses contradictions internes, contradictions dont quelques-unes ont été mentionnées plus haut. Une critique sérieuse de gauche ne doit pas consister à rester confortablement assis et à relever certains points logiques, mais à établir des termes d'argumentation différents, basés sur une connaissance directe des problèmes.

(traduit de l'anglais)

Maureen MACKINTOSH

SAMIR AMIN ET AUTRES

Migrations contemporaines

en Afrique de l'Ouest

En mars 1972, a eu lieu à l'I.D.E.P., Dakar, une Conférence Internationale sur le caractère, la signification et la nature des migrations contemporaines en Afrique Occidentale.

Faisant suite à cette Conférence, l'I.D.E.P. a sélectionné, en collaboration avec l'International African Institute (I.A.I.) de Londres, un ensemble de textes offerts au public sous la forme de livre. Celui-ci sera publié prochainement par Oxford University Press.

Le livre a été édité par le professeur Samir Amin, directeur de l'I.D.E.P., qui présente, en outre, une vaste étude introductive au phénomène migratoire contemporain en Afrique de l'Ouest.

Nous ne pouvons commenter ici in extenso cette oeuvre qui paraîtra bientôt. Cependant, nous ne voulons pas laisser échapper l'occasion qui s'offre à nous pour attirer l'attention des lecteurs et leur recommander la lecture du livre. La qualité des diverses contributions, ainsi que l'importance du thème, recommandent largement la lecture de cet ouvrage.

H. S. MICHELENA

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ROBERT ERBES Le tourisme international

et les pays en voie de développement

O.C.D.E., Paris, Juin 1973, pp. 157

Cet ouvrage, intéressant à plusieurs titres, est cependant décevant. Nous allons voir pourquoi. Page 74, paragraphe 6, l'auteur écrit :

« Un auteur a parlé des « implications » du tourisme qui ne peuvent pas être analysées en termes de Livres, Shillings et Cents, et des aspects non monétaires du tourisme, pour conclure que l'analyse économique ne pouvait pas les prendre en considération parce que la « théorie établie » ne procure pas les concepts aptes à le faire. La réalité ne peut être expliquée par la théorie établie ? Laissons de côté la réalité ! Mais on peut concevoir une autre attitude, qui consisterait à dire : la théorie actuelle est inadéquate, mais la prise en considération de la réalité prime ».

C'est-à-dire que, pour l'auteur, si la théorie ne coïncide pas avec la pratique, tant pis pour la théorie. Cela est sans aucun doute une attitude correcte ; mieux encore c'est la seule attitude scientifique possible.

Cependant, déjà dans l'Introduction (page 2), l'auteur déclare « la présente étude s'attachera à constater en termes économiques, c'est-à-dire de coûts et de recettes... ». C'est-à-dire que la « théorie établie » est critiquée et défiée, mais les termes économiques de l'analyse sont réduits au rapport coût/bénéfice pur et simple. C'est précisément ici la grande faiblesse de cet ouvrage. En effet, de ses 157 pages, moins de 10% sont consacrées à l'introduction de ces « éléments non quantifiables », ou aux implications du tourisme en matière de dépendance et d'impact sur le milieu ambiant. Et même dans ces dernières le thème est traité sous une forme confuse et peu convaincante.

Mais disons quelque chose au sujet du contenu de l'ouvrage. Il est divisé en 4 chapitres :

Dans le chapitre I, on caractérise l'industrie par une analyse offre/demande bien conduite et rigoureuse. L'auteur montre clairement comment, du côté de l'offre, ce que l'on appelle l'industrie touristique ne présente pas des avantages aussi évidents qu'on le prétend, comparativement à l'industrie manufacturière.

Erbes montre comment les immobilisations sont considérables (il qualifie le tourisme d'industrie lourde), comment la capacité est, inévitablement, mal utilisée ; comment la division du travail entre les pays industrialisés dont partent les touristes et les pays « en

voie de développement» (sic I) est défavorable à ces derniers dans la mesure où les grands promoteurs de voyages-vacances (P.V.V.), producteurs d'un service aussi spécialisé et nécessaire que les vacances-voyages organisés (V.V.O.), sont situés au centre ; et comment ces services contrôlent, modèlent, stimulent et dirigent la demande.

D'ailleurs, la caractérisation des P.V.V. et l'identification de son « produit » — le V.V.O. — nous paraît très réussie ; une telle distinction permet de conduire l'analyse avec une clarté et une rigueur plus grandes.

L'examen des conditions et des caractéristiques de l'emploi dans l'industrie touristique nous paraît également adéquat. L'auteur met en évidence comment cette industrie exige 50 % de personnel qualifié, le caractère saisonnier et la mobilité d'un établissement à l'autre, caractéristiques d'une grande signification dans cette branche économique.

L'analyse de la demande nous semble également adéquate, car elle montre de manière convaincante ses caractéristiques les plus importantes. En ce qui concerne l'accroissement de la demande que l'on observe depuis 1960, l'étude fait ressortir très justement, que la part qui va aux « pays en voie de développement » continue a être faible.

Quand il considère le tourisme comme une industrie d'exportation, l'auteur fait cette constatation qui nous paraît très lucide : « beaucoup de P.V.D. en sont venus à considérer le tourisme comme la grande chance qui s'offrait à eux pour s'accrocher à la locomotive de la croissance des pays développés, par l'intermédiaire de la consommation touristique des résidents de ces dernières » (p. 39). Observation correcte, bien entendu, mais qui, une fois de plus (et c'est pour cela qu'au début nous parlions de frustration) ne va pas plus loin. Or, cela exigerait une analyse plus approfondie et plus étendue pour mettre à nu le fond du problème. Nous reviendrons plus loin sur ce sujet.

Les chapitres 2 et 3 sont consacrés à un recensement des indicateurs les plus utilisés pour l'estimation des bénéfices et des coûts du tourisme. Il s'agit ici encore d'un travail bien fait. Il faut mettre en relief surtout les critiques « techniques » que l'auteur adresse à la fiabilité des indicateurs et des techniques de comptabilité les plus adéquates pour évaluer les entrées et les sorties de devises au titre du tourisme. Il faut

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noter ici cette observation qu'il fait « pour connaître les différentes sorties de devises au titre du tourisme, il faut abandonner l'optique de la balance de paiements et adopter celle d'un compte d'exploitation du tourisme » (p. 61). Et plus loin il propose une énumération et une classification des principaux postes qui entraînent une sortie de devises.

Mais ce qui nous paraît en réalité plus important et significatif, ce sont les observations contenues dans le paragraphe 6 (les coûts du tourisme insuffisamment quantifiés) du chapitre 11 et celle du paragraphe 6 (tourisme international et dépendance) du chapitre III. On regrette seulement la brièveté et le manque d'articulation des idées qui y sont exprimées.

Dans le premier paragraphe précité (les coûts du tourisme) et- au milieu d'observations moralistes (« le tourisme peut entraîner une destruction de normes sociales... la prolifération de belles de nuit »... Il y a donc le développement d'un fléau social qui risque d'atteindre profondément le moral et la santé de la génération » ; Erbes fait ces deux remarques importantes, que cependant il ne relie pas :

(i) « Enfin dans ce que faute d'un mot plus précis on peut appeler la bourgeoisie nationale, l'expansion du tourisme international entraîne le développement d'une fraction dont la seule fonction est d'assurer les satisfactions diverses de la clientèle touristique, des capitales du jeu et de la prostitution et des zones touristiques devenir, comme l'annonçait F. Fanon, le « bordel » des pays développés. Une fraction de la bourgeoisie locale lie de la sorte son activité à certaines exigences des touristes venus des pays développés, et contribue à faire de son pays une zone de bronzage et d'amusements pour ressortissants des pays les plus riches. Il n'y a guère d'autonomie du développement qui soit possible sur cette voie, ou du moins, elle devint le plus en plus improbable, parce que la population locale devient de plus en plus dépendante des consommations de loisirs des résidents des pays industrialisés.

(ii) « Un quatrième type de coûts tient à ce que le choix fait dans un P.V.D. en faveur d'une expansion prioritaire du secteur touristique tend à préserver la structure sociale existante, et donc le statu quo social... les groupes sociaux qui veulent des transformations sociales voient leur importance numérique amoindrie par le développement du secteur touristique »... En ce sens, l'expansion du secteur touristique est un choix conservateur » (p. 79).

C'est dans cette direction qu'il fallait approfondir l'analyse. Ce n'est que par une analyse de ce type — c'est-à-dire une analyse de classes — que l'on pouvait découvrir le caractère véritable de la dépendance, qui n'est pas quelque chose de tangible (la dépendance des exportations quel que soit le produit) mais une forme d'articulation entre deux classes sociales : la classe

dominante du centre et la classe dominante-dominée de la périphérie. Le choix conservateur que le tourisme implique est, en effet, le choix conservateur d'une classe sociale dominante-dominée qui favorise « le développement du sous-développement » (Gunder Frank) et qui, pour cette raison, ne présente aucun caractère « national ».

Un des aspects les plus importants du tourisme est son impact sur le milieu ambiant et l'induction d'un certain type d'urbanisation et d'utilisation de l'espace. En effet, c'est un fait bien établi que les grands complexes touristiques, d'architecture monumentale et luxueuse, s'établissent en chaînes le long des plages, et transforment au passage une ressource sociale — la plage — en patrimoine privé d'une élite. Entre tourisme, milieu ambiant et développement, il existe un ensemble de rapports fondamentaux qui exigent une attention minutieuse.

Sur cet aspect fondamental, le texte d'Erbes ne nous dit pratiquement rien. A peine quelques lignes à la fin de la page 79. Et rien de plus. Dommage.

Dans la section intitulée « le tourisme international et la dépendance», nous avons également un essai timide de discussion de la problématique du tourisme dans le cadre de la théorie de la dépendance. Des observations nuancées s'y retrouvent, comme par exemple :

(i)« ... en misant sur le développement du secteur touristique, un P.V.D. ne fait que substituer une dépendance par une demande actuellement en expansion à une dépendance par une demande déclinante, sans avoir de garanties sur sa stabilité » (p. 102).

(ii) « ... l'hôtelier dans le P.V.D. récepteur consentira d'autant plus aisément des prix de pension relativement plus faibles au P.V.V. (promoteur de voyagesvacances) qu'il peut... faire supporter plus facilement certaines de ses charges à l'Etat, et surtout maintenir basse la rémunération de la main-d'oeuvre » (p. 106).

(iii) En rapport avec la différence de salaires entre deux pays A et B qui possèdent cependant des secteurs touristiques comparables, les salaires dans A étant plus élevés que dans B, Erbes montre une forme particulièrement intéressante d'échange inégal. « Supposons à présent —dit Erbes — que des résidents de A aillent faire du tourisme en B ; ils vont bénéficier de ce fait d'un accroissement de revenu réel qui est équivalent à la différence des rémunérations du travail entre A et B. Cela revient à dire que dans le cadre de ces hypothèses, les pressions à la baisse sur les salaires exercées en B permettent de transférer un revenu en A, et que ce transfert de revenu handicappe le développement de B(p. 106).

(iv) « ... l'introduction d'infrastructures et de services publics sur le modèle de ceux qui existent dans les pays industrialisés émetteurs... doit s'analyser com156

com156


me un phénomène qui accroît la dépendance du P.V.D. récepteur à l'égard des modes de consommation dans les pays développés. Les chances pour les P.V.D. concernés de trouver une voie de développement plus appropriée à leurs conditions propres sont donc amoindries » (p. 107).

Mais une fois de plus, de telles observations apparaissent comme dispersées au hasard, produit d'une intuition rebelle qui lui permet de deviner le fond du véritable problème, et non comme le produit d'une théorie cohérente de ce qu'on appelle « les pays en voie de développement » (P.V.D.).

Nous arrivons ici au coeur de notre critique. Erbes possède d'excellentes qualités d'analyste « technique », il se déplace aisément à l'intérieur de l'enceinte étroite de l'analyse coût-bénéfice ; il constate, il perçoit l'étroitesse d'une telle enceinte, il lance un cri d'alerte, mais il n'est pas capable d'incorporer la critique dans une nouvelle dimension théorique, plus vaste. En un mot, Erbes ne possède pas un ensemble cohérent

d'hypothèses concernant la problématique des pays sous-développés (P.S.B.) qui ne sont certainement pas « en voie de développement ».

En effet, l'emploi acritique de ce terme (P.V.D.) indique qu'Erbes se place en dehors de la théorisation la plus récente et la plus lucide sur les pays exploités de la périphérie. Réinterprétées à la lumière de la théorie de la dépendance et de l'accumulation à l'échelle mondiale, ses remarques, ses analyses et ses institutions prendraient une vigueur et une cohérence admirables. Et si, en déployant cet effort analytique, on parvenait à intégrer les manifestations concernant les formes de dépendance qu'engendre le tourisme dans la théorie de l'espace et de l'environnement, on aurait alors enrichi un travail monumental. Plus encore, nous aurions une arme puissante à offrir aux peuples du « Tiers-Monde », si mal nommé, dans leur lutte contre la nouvelle et honteuse division du travail que l'on entrevoit : faire du « Tiers-Monde » la poubelle des pays du centre.

H. S. MICHELENA

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I. INTRODUCTION

Cet article porte sur l'étude intitulée, The Limits to Growthd) (les limites de la croissance) effectuée par un groupe de recherche du MIT, à la demande du « Club de Rome » et basée sur un modèle de « la dynamique du monde» développé par Jay Forrester. Toutefois, cet article prend ce livre uniquement comme point de départ pour présenter quelques idées sur certains aspects du mouvement écologique qui prévaut actuellement dans de nombreux pays industrialisés riches surtout en Occident, mouvement qu'on peut peut-être appeler « écologisme ».

Cet article étant de tendance critique, dans l'ensemble, précisons dès maintenant que l'étude LTG est à la fois significative et pertinente car le problème est bien réel. Mais notre sentiment est que l'analyse est erronée et que cela entraînera de graves implications pour les conséquences de l'action.

Le message, comme la méthodologie du livre LTG sont clairs. Le message figure déjà dans le titre luimême : il existe des limites à la croissance. Evidemment beaucoup l'ont affirmé depuis longtemps et si le livre a retenu particulièrement l'attention des gens ce n'est pas seulement à cause de ses excellentes relations publiques (2), mais également parce qu'il s'est engagé dans une voie déjà tracée par d'autres. Nous allons, quant à nous, exposer dès maintenant notre principale thèse, à savoir que le message du livre porte sur le

(*) Cette étude représente l'aboutissement de nombreuses discussions sur le livre Limits to Growth et le Club de Rome, notamment au cours de la Conférence de Recherche sur l'Avenir du Tiers monde, Bucarest 3-10 septembre 1972 et aussi à l'Université d'Oslo et l'Université de Trondheim, octobre 1972. Elle s'identifie comme « PRIO-publication N. 27-7 du International Peace Research Institute, Oslo».

(1) Nous nous référons ici à l'édition américaine, publiée par Universe Books, New-York, 1972, par Potomac Associates.

(2) Selon le rapport de conférence mentionné à la note 13 ci-dessous « les conclusions préliminaires ont été publiées sous forme d'un livre intitulé «The Limits to Growth», dont 15 000 exemplaires ont été expédiés à des leaders politiques et sociaux à travers le monde ». Le projet a été appuyé par les fondations Ford, Fiat et Volkswagen.

caractère fini de la nature, l'augmentation de la pollution et la diminution des ressources de façon tout à fait acceptable aux élites de ce monde. Le message du livre est présenté sous une forme qui semble être « apolitique » : ainsi les constantes et variables politiques ne figurent nulle part dans le livre. Il présente le monde avec ses pays riches et ses pays pauvres, avec ses oppresseurs et ses opprimés, avec nous tous, comme s'il s'agissait d'un système écologique ayant quelques composantes animales et quelques composantes non-animales, d'un système thermodynamique, mais le monde est surtout un système social.

Notre seconde thèse est que ce livre a seulement pu être accepté — et même converti, dans une certaine mesure, en un document politique célèbre, la lettre que Sicco Mansholt avait adressée à la Commission de la Communauté Européenne (lettre destinée à ne s'adresser qu'à lui-même) —dans la mesure où les élites citées ci-dessus pouvaient sentir que les difficultés en question pouvaient être aplanies dans les limites établies par le système politique et économique qui prévaut dans le monde, et n'impliquaient pas de changement fondamental du système : bref, qu'il existe des solutions techniques.

Pour pousser plus loin la discussion, nous allons examiner brièvement la méthodologie employée dans cette étude ainsi que le message qu'elle contient.

L'étude est faite dans ce qu'on pourrait appeler la « tradition malthussienne ». Nous définissons cette tradition comme une approche à l'étude du monde à la manière d'un budget, avec ses entrées positives et négatives. Pour Malthus, l'entrée positive était constituée par les disponibilités alimentaires et l'entrée négative par la population, ce qui signifie implicitement la demande de denrées alimentaires. Dans sa célèbre étude (intitulée Essai sur le Principe de la Population, publiée en 1798), il affirmait que les moyens de subsistance augmentent en progression arithmétique alors que la population augmente en progression géométrique. Le résultat est considéré comme une catastrophe en ce sens que trop de gens luttent pour trop peu, d'où l'entrée en jeu de certains facteurs pour mettre des limites à la croissance démographique. Dans la première version de son livre, la guerre, la famine, et la maladie étaient considérées comme les seules limites, dans la version revisée (publiée en 1803), l'idée d'une « contrainte » morale avait été introduite. Comme chacun le sait, ceci a servi de point de départ au

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contrôle des naissances par le système moderne de planification familiale.

L'étude LTG a ajouté deux éléments au travail de Malthus. Premièrement, les auteurs ont augmenté le nombre de variables du côté positif et du côté négatif. Du côté positif, le capital industriel a été ajouté, et du côté négatif, la pollution et l'épuisement des ressources. Ceci porte leur nombre à cinq, les deux premières variables identifiées par Malthus et les trois nouvelles. (Incidemment, il est intéressant de noter que dans la liste des références, qui, fait assez caractéristique, ne contient que des sources américaines pour l'étude de la «condition générale de l'humanité» (3), il n'y a aucune référence à leur père spirituel).

Deuxièmement, l'étude a ajouté à ce que Malthus avait fait, l'idée de systèmes de rétroaction non linéaire à plusieurs boucles, et d'un ordinateur pouvant fournir les solutions à condition d'être alimenté par des données, estimations et hypothèses appropriées concernant les rapports fonctionnels (4).

Mais en dehors de cela, il n'y a pas beaucoup de nouveautés dans cette étude qui est apparue presque deux siècles plus tard, ce qu'on peut considérer comme étant à l'honneur de Malthus ou—comme cela devrait être le cas — au discrédit du Club de Rome et du groupe MIT.

Ce que Malthus désigne sous le nom de progressions arithmétique et géométrique apparaît maintenant sous la forme de courbes linéaires et exponentielles de

(3) Bien sûr, la tendance aux Etats-Unis de citer surtout des sources américaines ne se limite pas à cette étude. Une foi dans l'auto-suffisance culturelle a toujours caractérisé les «grandes» puissances, et contribue à leur déclin parce qu'elles deviennent insuffisamment sensibles à ce qui se passe en dehors de leurs propres milieux culturels. A cet égard, dans le cas des Etats-Unis, comme dans celui des autres « grandes » puissances, une connaissance très limitée des langues étrangères est un facteur important.

(4) Dans sa critique de World Dynamics — l'un des trois prédécesseurs de l'étude LTG, tous écrits par Jay Forrester (les deux autres étant Industrial Dynamics et Urban Dynamics) Martin Shubik souligne le fait que le livre «préconise» de façon flagrante et insensible la construction de modèles mal fondés sur une vaste échelle ». (Science, vol 174, 1971). Mais ce n'est pas là notre propos. Les modèles remplissent une fonction importante : ils servent de base, de point de référence à la réflexion, notamment la réflexion critique. En tant que telle, l'étude LTG a également rempli une fonction importante, celle de provoquer une vaste littérature critique.

croissance dans l'étude MIT. On y prédit la catastrophe sous l'hypothèse ceteris paribus et les mêmes mécanismes sont invoqués pour l'écarter. La contrainte morale est également invoquée, cette fois non pas sous la forme d'une abstinence sexuelle, il ne s'agit pas de relation entre l'homme et la femme mais de la relation entre l'homme et la nature. L'homme devra gaspiller moins de ressources, éviter la pollution au maximum (5) prévenir le danger à venir et agir en conséquence.

II. LA COMPATIBILITE AVEC LA CULTURE CHRETIENNE

Il importe de s'arrêter ici un instant pour voir comment ce type de message s'adapte à la cosmologie sociale chrétienne occidentale. Plus précisément, trois points semblent avoir une certaine signification ici.

Nous venons d'en citer un : le puritanisme, la morale de l'épargne soit de l'argent, soit du sperme, soit de la nature — la « contrainte morale ».

Ensuite, il y a la manière dont le message des trois maux — les producteurs de population, de pollution, et d'épuisement des ressources— peut être utilisé pour établir une liste et même une classification des pêcheurs, selon l'ampleur du mal qu'ils ont commis. La manière dont beaucoup de protestants considèrent les catholiques ou les autres personnes qui ont dix ou plus de dix enfants, et la manière dont les fractions croissantes de la société ont commencé à considérer les industriels en fonction de l'ampleur de la pollution et de l'épuisement des ressources qu'ils provoquent, sont significatives ici. Lorsque la catastrophe est prédite, il est bon d'avoir une base pour établir la liste des pécheurs et même leur classification d'après l'ampleur de leur péché, correctement calculée comme des indices sociaux négatifs.

Mais, plus significative encore, est l'applicabilité de l'Evangile chrétien : le pécheur et le désaveu de son propre péché. Celui qui fait beaucoup d'enfants peut cesser de le faire, ou du moins, limiter le mal. Ceci pourra se faire par une compréhension accrue, une prise de conscience accrue, une connaissance des techniques existantes et un nouveau genre de vie. Ainsi, l'industriel qui prend des mesures en vue de supprimer la pollution et de recycler les ressources est comme le couple qui respecte la «contrainte morale » en utilisant soit des moyens mécaniques-techniques

(5) Le psychanaliste pourrait tirer quelque chose du double sens du mot « polluer » qui peut s'appliquer aussi bien au surpeuplement qu'à la surpollution. Les implications puritaines des deux connotations lorsqu'on introduit la «contrainte morale » sont évidentes : gardez vos déchets, y compris vos spermes pour vous I

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tolérés par les Eglises protestantes soit des moyens non techniques tolérés par l'Eglise catholique. Nous nous empressons de dire ici, qu'aucune liste de pécheurs n'est annexée à l'étude LTG. Il est plus probable que l'aile gauche de l'ensemble de la société mondiale et nationale désignera d'un doigt plus accusateur les dix ou cent premiers de cette liste que ne le ferait l'aile droite qui a assuré cette étude LTG. Ils parleront en termes plus généraux, mais en agissant ainsi, ils fourniront une base pour l'identification aussi bien que la conversion plus ou moins volontaire des pécheurs (6). Et chaque pécheur converti épargne au système une conversion plus approfondie.

Troisièmement, il y a l'idée de l'apocalypse. Cette idée —qui signifie non seulement que le séjour de l'homme sur terre et la terre elle-même d'ailleurs, sont limités, mais que la fin prend la forme d'une catastrophe, la fin du monde — est partagée à la fois par le christianisme traditionnel et l'étude LTG. Ceci prouve l'existence d'une comptabilité générale entre le message du livre et la culture générale de base. Evidemment personne ne sera cru s'il prédit la fin du monde pour demain ou pour l'année prochaine, il sera classé parmi ces sectes qui se réfugient dans les hautes montagnes pour regarder le monde s'enflammer. Les lecteurs regarderont simplement par leur fenêtre, ne verront aucun signe de catastrophe imminente et se mettront à hausser des épaules. Toutefois, si l'auteur fixe l'apocalypse à un délai beaucoup plus éloigné — par exemple dans cinq cents ans — on ne le prendra pas davantage au sérieux, cette fois non pas parce qu'on ne le croit pas, mais parce que personne ne sent la menace. Du point de vue psychologique, peu de gens ont un horizon temporel plus long que celui qu'ils identifient à leur propre descendance biologique qui, dans la plupart des cas, ne dépasse pas leurs petits-enfants, peut-être leurs arrières petits enfants — si bien que le délai maximum qui permette de prendre l'apocalypse au sérieux est inférieur à un siècle. Et c'est précisément là que l'étude LTG situe l'apocalypse, quelque part au milieu du 21 ème siècle, suffisamment éloigné pour être vraisemblable, et suffisamment tôt pour être une menace. On a restauré l'apocalypse !

III. COMPTABILITE AVEC L'IDEOLOGIE DE LA CROISSANCE ECONOMIQUE

Ce que nous avons dit jusqu'ici c'est que les implications de cette étude en matière d'action sont de nature telle qu'elles peuvent, du moins à court terme, être mises en oeuvre dans les limites établies par notre culture et notre système. Si on ne peut pas augmenter le capital industriel ou les disponibilités alimentaires, suffisamment pour que les entrées positives soient en équilibre avec les entrées négatives, on peut alors s'attaquer aux trois entrées négatives par la régulation

des naissances, la lutte contre la pollution et contre l'épuisement des ressources. Concrètement, la lutte contre la pollution et l'épuisement des ressources prendra la forme de ce qu'on pourrait appeler les « anti-usines ». Pour chaque produit polluant fabriqué il y aura une autre usine fabriquant un anti-produit qui, associé au premier, annule son effet. Pour chaque usine de fabrication de voitures, on pourrait construire une usine « anti-voiture » si bien que chaque voiture peut être équipée d'une anti-voiture, en plaçant par exemple sous la voiture une boite remplie de matières pour absorber tous les polluants qui s'échappent.

Lorsque la boite est saturée, une lampe rouge s'allume quelque part dans la voiture et le conducteur doit immédiatement se rendre à un poste "d'essence où la boite est retirée et remplacée par une boite propre moyennant une rémunération raisonnable. De même, pour ce qui est de l'épuisement des ressources : on établit un budget pour les matières, s'il y a menace de pénurie, la reprise des atomes et molécules est non seulement recommandée mais rendue effective par des processus dé recyclage, et ce recyclage prend la forme d'une anti-usine qui sera rattachée à d'autres usines (7).

Comme l'ont déjà (8) souligné les économistes américains, ceci offrira des possibilités considérables au monde des affaires, et ne constitue nullement une menace au système actuel. La croissance économique

(6) Nous ne serions pas étonnés si dans les pays industrialisés, les pires « pollueurs » étaient précisément parmi les premiers à proposer cette liste hiérarchique, et s'ils se lançaient ensuite dans la concurrence pour avoir les meilleures positions sur cette liste. Le degré de conversion dépend non seulement de la mesure dans laquelle on est devenu bon aujourd'hui, mais de la mesure dans # laquelle on était mauvais hier — c'est la distance qui compte. Nous pouvons envisager de grandes réunions d'industriels disant à eux-mêmes et au reste du monde combien ils' étaient grands pollueurs hier et quel grand bond ils ont entrepris.

(7) Evidemment, la voiture et l'anti-voiture, l'usine et l'anti-usine, ne s'annulent pas mutuellement comme le font la matière et l'anti-matière, ne laissant que l'énergie. Plutôt elles se complémentent ou se compensent dans une certaine mesure en ce qui concerne certains types de pollution et d'épuisement. Mais c'est précisément là notre propos : la recherche d'une technologie nouvelle ne mène pas à de nouveaux produits mais seulement à une technologie compensatrice ou complémentaire.

(8) Un exemple typique est l'article de James Brian Quin, « Next Big Industry : environment improvement», Harvard Business Review, Sept-Oct, 1971, pp. 120-131.

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peut non seulement continuer mais même s'accélérer : ce sont des formes de traitement qui toutes les deux entrent d'une certaine façon dans la circulation des valeurs de la société, si bien que la pollution comme l'anti-pollution, l'épuisement comme le recyclage des ressources peuvent être classés parmi les contributions positives au produit national brut. Loin de limiter la croissance, ceci peut même l'accélérer (9).

Un des arguments contre ce type de raisonnement est qu'il est basé sur un type « d'optimisme technologique » qui ne repose sur rien : simplement parce que la technologie n'existe pas. A cela on peut répondre de deux manières. Premièrement, il ne s'agit pas d'une vision optimiste mais d'une vision pessimiste. Tout ce qui est dit c'est que le type d'analyse donné par le groupe MIT dans l'étude LTG est tout à fait compatible avec de telles initiatives, et chacun peut vérifier lui-même si elles n'ont pas été poussées assez loin déjà. La vision est pessimiste en ce sens qu'elle envisage une croissance accrue par un épuisement accru des ressources humaines, une division plus élaborée du travail dans la société par l'institution d'une nouvelle profession, les experts en matière d'anti-pollution et antiépuisement, et davantage de contrôle dans la société par l'introduction de bureaucraties dont la tâche consiste à veiller à ce que les budgets affectés à la pollution et à la lutte contre l'épuisement des ressources soient maintenus dans les limites fixées. (Ainsi, le conducteur qui se n'arrête pas à un poste d'essence alors que sa boite est saturée et que sa lampe rouge s'est allumée se verra évidemment infliger une lourde amende, tout comme l'automobiliste qui la nuit continue à rouler sans avoir acheté des ampoules neuves alors que ses feux sont éteints). Bref, ce qu'elle envisage c'est : une division verticale plus poussée du travail dans la société, un contrôle plus strict, une centralisation plus poussée, une croissance économique accrue.

De plus, nous nous demandons si de nouvelles technologies ne vont pas faire leur apparition et ceci beaucoup plus rapidement que l'étude LTG ne le suppose. Une des raisons qu'on peut entrevoir en examinant l'aptitude de la société industrielle occidentale à se mobiliser en temps de guerre est que : lorsque la menace est réellement sentie, et s'est bien propagée dans la société et que personne n'en doute plus, il est incroyable de voir combien de ressources humaines, non humaines et même inhumaines peuvent être mobi(9)

mobi(9) le souligne Quinn : « Loin d'être une ponction coûteuse sur l'économie, le mouvement «écologie» pourrait fournir des nouveaux marchés rentables pour l'expansion des affaires », et les nouvelles industries pourraient représenter une nouvelle addition importante au PNB.

Usées. Les auteurs de l'étude LTG n'incluent pas parmi leurs hypothèses, la possibilité pour un ensemble de facultés, des universités, des armées d'hommes de science et de techniciens, de travailler à plein temps sur les problèmes de la pollution et de l'épuisement des ressources de la même manière qu'ils l'ont fait pour les militaires en ce qui concerne les problèmes de destruction. Les auteurs n'envisagent pas une croissance de nouvelles technologies qui peut être beaucoup plus qu'exponentielle et dans une certaine mesure stimulée également par leur propre livre — mais toujours dans les limites établies par le système actuel.

Toutefois, il y a une autre objection à notre propre raisonnement, objection qu'on aura certainement à admettre bien qu'il soit difficile d'avoir une opinion déterminée là-dessus. Nous sommes en train de penser à la pollution thermique et à l'épuisement de l'énergie. Quelque part sur le tableau, la seconde loi de la thermodynamique entre en jeu et fixe les limites à la possibilité de régénération. Si on voulait recycler le gaz qui s'échappe des voitures et le reconvertir en essence, l'énergie nécessaire devrait correspondre à l'énergie fournie à la voiture pour la faire rouler et manifestement cet effort ne ferait qu'augmenter la pollution et/ou l'épuisement. Par ailleurs, on pourrait envisager que dans un futur relativement proche, on aura acquis tant de connaissances sur le cycle de production total que des cycles tout à fait nouveaux seront planifiés de manière à soumettre chacun des deux maux à un contrôle raisonnable. Une des possibilités est déjà bien connue : les polluants d'un procédé industriel sont les ressources d'un autre, ainsi le dioxyde de carbone provenant de certains procédés industriels est acheminé dans des tuyaux vers d'énormes serres couvertes de plastique si bien que l'atmosphère de C02 devient plus dense et la production de denrées alimentaires augmente. En fait, il y en a même qui soutiennent que l'une des sources de la révolution verte ne vient pas des variétés à haut rendement, mais de la pollution de l'atmosphère. Inutile de dire que ceci pourrait être valable pour certains polluants dont le C02, mais pas pour d'autres.

On a prédit plusieurs fois la mort thermo-, dynamique de notre environnement dans l'univers ; mais que ces prophéties soient bonnes ou mauvaises ce qu'on pourrait dire, c'est que si les deux maux que sont la pollution et l'épuisement des ressources pouvaient être supprimés en partie par des procédés contraires et orientés vers la pollution thermique, l'horizon temporel de la catastrophe pourrait reculer. En fait, il pourrait reculer tellement qu'il dépasserait les limites d'une menace perceptible. Résultats : l'apocalypse perdue mais la croissance économique regagnée !

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espaces et sociétés n. 10/11-11


IV. ECOLOGIE: UNE IDEOLOGIE DE LA CLASSE MOYENNE

Jusqu'ici nous avons souligné pourquoi ce type d'étude est, non seulement tout à fait acceptable aux forces de l'aile droite nationale, mais est même à la mode et même louable. Evidemment, il peut y avoir un enthousiasme occasionnel pour la croissance économique provoquée par l'industrie, de la part de ceux qui ne voient aucune justification à la « contrainte morale » et qui n'ont pas encore compris les mécanismes de l'absorption. Beaucoup parmi ces personnes seront localisées encore plus à l'extrême droite que les forces à la base de cette étude et seront certainement utilisées par les forces LTG, consciemment ou inconsciemment pour situer une position politique encore plus à droite si bien qu'eux-mêmes apparaîtront comme des « radicaux ». Mais ils ne le sont pas et nous allons essayer d'en montrer la raison de façon quelque peu détaillée.

Pour cela donnons la parole à quelques jeunes hommes de science venant des pays en voie de développement qui sont eux-mêmes plus proches de la réalité de ce monde que le groupe MIT. Nous pensons à quelques jeunes savants du « Oi Committee International » (auteurs d'une Approche critique et globale du développement et de l'Environnement humain) du groupe « Ote Iwapo ! » (tiré du proverbe Swahili qui signifie : « tout ce qui est doit être considéré ») (10).

A la Conférence des Nations Unies à Stockhlom sur l'Environnement Humain, en juin 1972, ils ont publié une déclaration qui, entre autres dit ceci :

Nous rejetons avec vigueur les modèles de stagnation proposés par certains alarmistes occidentaux qu'ils soient écologistes, économistes, industriels, ou fanatiques de l'ordinateur, et affirmons que le fait de rendre la croissance économique proprement dite responsable des maux de l'environnement n'est qu'un moyen de détourner l'attention des véritables causes du problème qui résident dans la motivation intéressée (axée sur le profit) des systèmes de production du monde capitaliste. Nous affirmons de même, que le niveau de consommation (l'abondance) n'est pas en soi une cause

(10) Pour les publications de « Oi Committee International », s'adresser à Astreavâgen 5, S-181 31 Lidingô 1, Suède (pour l'Europe) ou Box 1126, Washington University, St. Louis, Missouri 63130, USA. (pour l'Amérique du Nord). Une importante publication de ce cercle est « The careless technology, ecology and international development », édité par M. Taghi Farvar and John P. Milton (Natural History Press, distribué, pour l'Amérique du Nord par Doubleday and Co., New-York, et pour- les autres pays par Feffer et Simons, Nederland, Rijnkade 70, Weest, Pays-Bas).

des problèmes de l'environnement. Par conséquent, la masse des prétendus « mouvements écologiques » dans les pays industrialisés qui insistent sur la morale personnelle du recyclage et de la non consommation sont au mieux des tactiques de diversion qui n'arrivent pas à mettre l'accent essentiellement sur la destruction du système de production axé sur le profit.

Beaucoup de ces jeunes savants avaient participé à la conférence sur la Population et la Crise de l'Environnement que l'UNESCO avait organisée à leur intention (à Paris du 2 au 4 Mai 1972). Dans le rapport de la Conférence il est dit ceci (11) :

Les critiques les plus sévères du modèle étaient cependant d'ordre politique. La plupart- des participants pensaient que, du fait des cinq paramètres de base choisis et qui sont purement techniques, le modèle ne s'appliquait pas au monde réel. Les échecs qu'il prévoit si les tendances courantes restent inchangées sont le résultat de l'interaction de ces cinq facteurs, alors qu'on pourrait soutenir que les échecs dans le monde réel qui apparaissent déjà dans les pays en voie de développement et dont on pourrait prédire l'intervention ailleurs, à l'avenir, dépendent de facteurs tout à fait différents. On se demandait alors pourquoi la guerre, le commerce des armes, le colonialisme et l'impérialisme étaient rejetés comme facteurs spécifiques qui pouvaient, et qui d'ailleurs étaient déjà la cause des échecs ? Pourquoi n'avait-on pas inclus dans l'analyse la répartition inégale des ressources tant entre les nations qu'au sein des nations ? Comment un modèle de ce genre, qui exclut précisément ces facteurs largement considérés comme la cause première de tous ces maux, pouvait-il être qualifié d'« apolitique » par ses propres inventeurs ? Au contraire il était largement admis que le modèle était destiné à l'élite (comme le prouve l'utilisation faite du livre publié récemment) et que toutes les hypothèses dépendaient d'un statut quo inchangé sur le plan mondial : c'était un modèle « n'impliquant aucun conflit » destiné à un monde qui en réalité était déchiré par des conflits.

Pourquoi ces termes énergiques, pourquoi cette critique fondamentale ? Ne pouvait-il pas s'agir seulement d'une critique amère et négative de la part d'hommes de sciences (et non pas seulement des pays en voie de développement) jaloux de la réputation rapidement acquise par le groupe MIT par la publication de l'étude LTG ?

La réponse peut être donnée en une seule phrase : précisément par ce que « ce modèle dynamique du monde » est politiquement aveugle, et que ceci constitue en lui-même un point de vue politique qui fausse totalement la présentation et qui explique très bien

(11) Document UNESCO ED-72/CONF; Jeunes Scientifiques/3. La citation est tirée de la page 3.

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pourquoi ce livre est favorablement accueilli dans les milieux soutenant le même point de vue.

L'expression la plus simple, mais également une des plus rebutantes, se trouve dans la notion même d'une «crise imminente». Quelle est la nature de cette crise ? Exprimée selon les termes contenus dans l'étude, la crise comporte trois éléments : surpeuplement, excès de pollution, épuisement excessif des ressources. La crise laisse l'humanité vivre dans des conditions de surpeuplement, dans un environnement empoisonné, et dans une pénurie de ressources. Ce qui est presque incroyable c'est que les auteurs de LTG ne soient pas frappés par le fait que ce sont là précisément les trois conditions dans lesquelles vit déjà depuis longtemps une proportion très élevée de la population du monde, peut-être même la majorité. Nous n'avons pas besoin d'invoquer Calcutta pour voir cela : il suffit de prendre n'importe quel taudis ou même n'importe quel district de la classe ouvrière dans de nombreuses grandes villes de la périphérie politique et économique du monde. Et si nous nous reportons un peu dans le passé, si nous revoyons les conditions décrites, par exemple, par Marx, dans lesquelles vivait le prolétariat industriel britannique au milieu du siècle dernier, nous obtenons une illustration vivante de la «crise imminente» prévue par l'étude du MIT. Les aliments empoisonnés, l'air et l'eau empoisonnés, la saleté et les ordures tout autour, le surpeuplement, la rareté des denrées alimentaires et d'ailleurs du « capital industriel » aussi, ont été les conditions dans lesquelles vivent de larges fractions de l'humanité, depuis si longtemps qu'il est étonnant que le groupe MIT n'ait pas pu s'en rendre compte.

Pourquoi crier à la catastrophe précisément maintenant ? une explication simple : parce que, du fait de certains changements intervenus dans l'organisation de la production et de la technologie, certaines de ces conditions ont récemment gagné les classes moyennes des pays pauvres comme des pays riches (12). On peut le voir dans beaucoup d'endroits du monde : comment l'eau qui baigne les rivages sur lesquels vivent les gens de la classe ouvrière, toujours près des usines et des

(12) Ceci est également souligné par un autre critique de l'étude LTG, W. Beckerman, Welt am Sountag, 2 juillet 1972, P. 9 : « Bien des privilèges des classes moyennes sont menacés par la croissance économique». Le point souligné par Beckerman est que, pour lutter centre la pollution et l'épuisement des ressources, il faut poursuivre la croissance économique et qu'il faut prendre en considération les implications immédiates aujourd'hui, notamment pour les travailleurs, plutôt que les conséquences demain pour le monde entier. Nous ajouterons à ceci qu'il faut également changer complètement la conception de « croissance ».

dépôts de déchets de toute sorte, est devenue premièrement non potable et ensuite impropre à la natation, et comment ces conditions sont en train d'atteindre d'autres parties des villes et villages et de menacer également les classes supérieures de la société (évidemment les hautes classes réelles ne sont pas menacées puisqu'elles ont des moyens à leur disposition pour se réfugier dans les lieux du monde non encore pollués). Mais manifestement, les auteurs ne pouvaient pas exprimer leurs conclusions en de pareils termes. Cellesci doivent être exprimées en termes généraux, en un langage signifiant que « nous sommes tous dans la même situation ». Mais n'étions-nous pas déjà dans le même bateau ? Pourquoi sommes-nous seulement dans la même situation alors que le bruit, la saleté et même les flammes gagnent les étages supérieurs du bateau ?

L'étude traite du monde dans son ensemble, en tant qu'agrégat en termes de tendances générales et de moyennes générales. Cette méthodologie est compatible avec l'idéologie du slogan : « nous sommes tous dans le même bateau », et masque toutes les différences. A cela, le groupe MIT peut répondre qu'une telle critique doit être prise au sérieux, car une moyenne générale ne correspondra pas suffisamment à une situation régionale quelconque pour donner letype de « crédibilité » nécessaire. Certains endroits peuvent être meilleurs et d'autres pires, aucun d'eux n'étant exactement identique à l'autre et surtout égal à la moyenne générale. D'où la nécessité d'études et de spécifications régionales plus poussées.

Toutefois ce n'est pas l'objection. L'objection ne porte pas sur les variations horizontales d'une région à une autre (13). Au contraire, si on procède en faisant des études pour des régions telles que l'Amérique latine ou l'Afrique ou pour des pays comme l'Argentine et le Nigeria, dans la tradition des études de zones qu'on trouve dans certaines universités ici et là dans le monde (14), ce ne serait qu'une façon d'échapper une fois de plus au problème réel.

(13) De façon typique, il semble que la suite donnée à cette étude soit précisément ce genre d'analyse banale axée sur la géographie qui reflète la vision « administrative » du monde qu'on trouve chez les ministères des affaires étrangères divisés en sections et en « bureaux », chez les sociétés multinationales, etc.*

(14) Ce type d'études est à présent encouragé par les universités nordiques, et même sur la base d'une division du travail avec un Institut Nordique des études africaines en Suède, des études asiatiques au Danemark, des études de l'Europe orientale en Finlande, etc. Il s'agit simplement de moyens de découper le monde par lesquels la structure est détruite de sorte qu'on ne peut plus la voir. Il serait beaucoup plus significatif d'étudier le monde en termes de relations

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Le véritable problème réside dans les différences verticales entre riches et pauvres, oppresseurs et opprimés, exploitants et exploités. Pour mieux saisir ces différences on doit étudier la production économique et les cycles de consommation dans le monde, qui d'ailleurs ne respectent pas le type de division du monde enseigné dans les écoles primaires lorsque les petits enfants sont confrontés pour la première fois avec la carte du monde et le globe. Seuls ceux qui ignorent tout de la politique croiront qu'une division du monde en «continents» et «pays» peut aider à comprendre son fonctionnement. La véritable carte du monde est écrite en des langues et images par des représentations totalement différentes, et pas encore enseignées, même bien au delà de l'école primaire.

CYCLES ECONOMIQUES, POLLUTION ET EPUISEMENT DES RESSOURCES

Nous avons montré qu'une des représentations indispensables du monde est celle qui part des cycles économiques. Ce n'est pas le lieu d'entrer dans les détails, disons seulement que les cycles économiques sont caractérisés par les flux de biens économiques dans les deux sens (entrées et sorties) et qu'ils passent par la nature comme par l'homme. Un cycle simple réduirait la nature à quelques palmiers, et l'homme à Robinson Crusoé se servant essentiellement des palmiers pour son alimentation, son habillement et son abri, leur donnant en retour du fumier (en prenant en outre de l'oxygène dans l'atmosphère pour rendre du dioxyde de carbone). Un tel cycle aurait trois caractéristiques : équilibre écologique, accumulation égale, étendue limitée.

Les équilibres écologiques sur lesquels repose la nature, et dont certains sont statiques et d'autres dynamiques, ne sont pas détruits, il n'y a aucune accumulation inégale dans ce cas puisque Robinson Crusoé est seul à accumuler, à un modeste niveau (ce qui change lorsque Vendredi entre jeu), et le cycle économique est de portée si limitée que celui qui y participe le comprend. Voici la différence avec le cycle économique induit ou géré par n'importe quelle grande société multinationale aujourd'hui : déséquilibre écologique, accumulation inégale, étendue illimitée.

Par « déséquilibre naturel » nous entendons précisément la pollution et l'épuisement des ressources au point que les mécanismes régénérateurs de la nature ne suffisent plus pour réparer les dégâts. Par « accumulation inégale » nous entendons l'exploitation de ceux

de dépendance en général, des facteurs favorisant et entravant la croissance militaire etc. — parcourant les secteurs plutôt que les zones, et gardant le monde intact pour que l'on puisse voir la vraie nature des cycles économiques et autres.

qui gagnent le moins par ceux qui gagnent le plus. Par «étendue illimitée» nous entendons une aliénation causée par l'incapacité de voir et de comprendre la portée et la nature des cycles économiques auxquels nous participons volontairement ou non, sciemment ou non.

Les cycles économiques d'aujourd'hui englobent le monde et sont caractérisés par la négation des trois propriétés du cycle de Robinson Crusoé. Ceci n'équivaut pas à un plaidoyer en faveur d'une retour au mode de vie de Robinson Crusoé, mais à un plaidoyer général en faveur des trois vertus que renferment les cycles de Robinson Crusoé, selon cette optique.

Notre idée de base, qui n'est certainement pas originale, est que les cycles économiques ne doivent pas nécessairement comporter ces trois propriétés négatives. Mais si les cycles économiques fonctionnent, sous l'hypothèse du capitalisme, les trois conséquences se produiront. On peut en voir la raison si au lieu de nous concentrer sur ceux qui détiennent les moyens de production (les capitalistes privés, les capitalistes d'Etat, les particuliers), nous nous concentrons sur un autre aspect du capitalisme : l'extrême mobilité des facteurs de production. Concrètement, le capitalisme est basé sur l'idée que le capital, la nature sous forme de matières premières, et la main-d'oeuvre sous fome de main d'oeuvre « banale » et qualifiée, se déplacent vers des points d'accumulation ou « pôles de croissance ». Ces points d'accumulation deviennent les centres du système, le reste devient là périphérie. L'épuisement des ressources, la pollution et l'accumulation inégale en sont les conséquences immédiates, de même que l'étendue illimitée ou les moyens de transports et de communications améliorés.

Revenons-en à l'étude LTG et tirons deux conclusions. Premièrement il a été, et il est encore dans la nature du capitalisme d'organiser le cycle économique de telle sorte que les principaux effets négatifs de la pollution et de l'épuisement des ressources soient supportés par les faibles. Par «faibles» nous entendons à la fois la nature en général et la périphérie entre et au sein des nations. Les faibles ont été les cibles, les destinataires, de la pollution et de l'épuisement des ressources. La nature a été violée et privée de ses matières premières et a reçu en retour divers types de poisons, les faibles qui se trouvent entre et au sein des nations ont subi le dépôt des déchets. Récemment, et aujourd'hui encore, ceci a revêtu la forme d'un épuisement des sources de matières premières dans les pays du Tiers monde, matières premières qui sont traitées dans les pays riches qui sont ainsi pollués, et ensuite revendues traitées aux pays pauvres. Il est assez clair que ceci devait conduire à une accumulation inégale du fait des termes de l'échange et du fait également des effets accessoires du traitement des matières premières. Ce qui est nouveau c'est le fait que, étant localisée essentiellement dans les pays indus164

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trialisés, la pollution non seulement menace les habitants de ces pays comme on l'a signalé plus haut, mais pourrait, d'une manière négative qui lui est propre, rendre le cycle économique moins inégal. Les richesses accumulées grâce à la division verticale du travail qui caractérise le cycle économique dans le système capitaliste pourraient diminuer dans une certaine mesure, sous l'influence de la pollution excessive.

Nous avons montré plus haut comment on peut lutter contre la pollution par des anti-technologies (qu'on doit distinguer de la technologie humaine et même de la technologie nouvelle d'ailleurs). Penser en termes de cycles économiques permet à présent d'élaborer une autre stratégie dans laquelle se sont déjà engagés les pays développés : implanter les industries polluantes ailleurs dans le cycle économique. Au lieu de l'ancienne division du travail qui faisait des pays faibles du Tiers monde des sources de matières premières et des débouchés pour les biens de consommation et les biens d'équipement, cette nouvelle division du travail ferait d'eux les hôtes des industries polluantes, produisant surtout les types de biens produits dans les premières phases de la révolution industrielle dans les pays placés aujourd'hui au sommet de la division verticale du travail (15).

Ainsi, à l'exception de la pollution qui apparaît actuellement (ou peut-être mieux est apparue depuis quelques années), les maux sont distribués d'une manière précise entre les différents pays et ont toujours été ainsi inégalement distribués entre les pays et dans les pays. On s'est toujours arrangé simplement pour installer la classe ouvrière dans des districts situés près des usines, par exemple. Ce qui est digne d'éloges dans l'étude LTG, c'est qu'elle introduit ici une variable où « le problème » n'est pas étudié comme d'habitude, en termes de faire quelque chose pour « les pays en voie de développement ». En effet le « problème démographique » par exemple a toujours été traité de la manière suivante : ce problème découle de la simple notion capitaliste selon laquelle la croissance économique est synonyme d'accroissement du PNB par habitant, que s'il est difficile d'accroître le PNB ( et cela est très difficile car le PNB sert à mesurer le niveau atteint sur l'axe « division verticale du travail/ degré de traitement », axe sur lequel les positions élevées ont été réservées pour les pays haut placés), il est possible, au moins, de diminuer l'élément « par habitant » par la planification des naissances, etc. Ceci incite les agences de l'assistance technique des pays riches à considérer les pays en voie de développement d'un point de vue administratif. La variable « pollution

pollution par contre n'est pas dans cette catégorie à présent. Ainsi, nous pouvons exprimer brièvement ce que nous craignons : à savoir, pour qu'il y ait compatibilité avec la nature générale du cycle économique traité, et avec l'opinion mondiale générale qui considère « les problèmes » comme étant localisés géographiquement dans le Tiers monde, la solution logique serait d'y transférer les industries polluantes plutôt que de lutter contre la pollution.

Toutefois la dimension verticale de la pollution, l'épuisement des ressources a une conséquence autre que sa répartition inégale. Lorsque les maux sont rejetés sur les faibles ils ne rencontrent aucune résistance et ne sont même pas signalés car les faibles sont trop faibles pour le faire. A travers le monde, les pauvres qui luttent pour leur survie ne sont pas en mesure de protester contre des phénomènes aussi abstraits que l'épuisement des ressources et la pollution lorsque la vie est pour eux une lutte pour obtenir des biens primaires essentiels tels qu'un peu de nourriture, quelques vêtements et un abri sommaire. Ces besoins sont primaires en ce sens qu'ils sont prioritaires et aucune alarme au LOUP (16) imprimée par un ordinateur situé au centre même de la partie centrale du monde ne peut changer ces priorités. Ce n'est que lorsque ces maux atteindront les gens haut placés et les nations haut placés et gagneront les classes moyennes, que des potentiels d'organisation assez puissants pour conduire par exemple à une Conférence comme celle de Stockholm seront exploités. La Conférence était organisée par l'Internationale- des Classes Moyennes (World Middle Class International) — un syndicat puissant, beaucoup plus puissant que ceux qui regroupent les véritables victimes des maux inscrits à l'ordre du jour.

L'autre partie faible est, ou plutôt a été, la nature. La nature a été violée et amenée à jouer un rôle d'esclave dans le cycle économique. La relation entre l'homme et la nature est devenue une relation de domination totale, certainement pas une relation d'association. Et dans ce processus, on doit signaler la présence de facteurs non économiques pour avoir un tableau d'ensemble. On ne peut s'empêcher de blâmer largement le Christianisme en tant que cosmologie. Les cosmologies religieuses peuvent être classées d'après la manière dont elles répartissent l'âme, et le Christia(15)

Christia(15) suffit ici de mentionner le plan Colonna et le plan Tinbergen pour indiquer les nouvelles tendances dans ce sens.

(16) Citant le titre de la critique de Cari Kaysen dans Foreign Affaire (Juillet 1972, pp. 660-668) «The Computer that printed out WOLF ». Kaysen soulève de nombreux points, mais il est difficile d'admettre que son point concernant le mécanisme des prix en tant que facteur limitant sévèrement la demande de ressources non renouvelables n'est pas abordé dans l'étude LTG.

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nisme en fait une répartition extrêmement dissymétrique. Premièrement, elle considère la nature comme inanimée, sans âme, l'animisme est considéré comme une « superstition ». Deuxièmement, il a fallu beaucoup de temps pour que le christianisme attribue une âme à tous les êtres humains — et l'âme, comme beaucoup d'autres droits et qualités humaines n'a dépassé les limites fixées par des choses comme la race, le groupe ethnique, le sexe, qu'après une lutte considérable. Troisièmement, même si les autres êtres humains ne sont pas « désanimés » et dépourvus d'âme comme la nature, il n'y aucun doute que l'âme chrétienne est considérée comme ayant une qualité supérieure à l'âme non chrétienne. Inutile de dire que de telles idées étaient tout à fait compatibles avec le rôle assigné à la nature et aux autres peuples, dans les grands cycles économiques du monde qui devaient apparaître après les « grandes découvertes ».

Une nature sans âme est facile à détruire, mais une nature dotée d'une âme convie à l'association, au respect et à l'équilibre. Nous signalons ce facteur parce que, dans les pays socialistes actuels, on s'est nettement rendu compte qu'un changement de la structure du cycle économique, surtout en vue d'une accumulation moins inégale, ne suffit pas pour protéger la nature (17). La nature peut être violée avec la même cruauté pour servir tant l'accumulation égale que l'accumulation inégale.

Le fait est simplement que lorsque.le cycle économique conduit en outre à l'accumulation inégale, ceux qui sont le plus touchés par la pollution et l'épuisement des ressources ne sont pas en mesure de se défendre. Dans un pays socialiste dont les besoins primaires sont satisfaits et où l'accumulation est relativement égale, une prise de conscience de l'écologie aurait plus de chance d'entraîner une restructuration des cycles économiques que dans un système capitaliste, parce que l'ensemble de la population serait également touché et aurait les mêmes possibilités de se mobiliser. Donc, bien que la composition chimique et la cause physique de la pollution puissent être les mêmes ou très proches dans les économies capitalistes

(17) Ainsi, la politique industrielle cubaine d'aujourd'hui vise certainement le point 2 en ce qui concerne les cycles économiques mentionnés : une accumulation moins inégale. Elle ne prend pas trop au sérieux l'équilibre écologique, comme on le voit notamment d'après l'atmosphère de la Havane, elle ne se préoccupe guère non plus de l'effet aliénant des cycles économiques parcourant les organismes de planification où sont prises toutes les décisions importantes. Mais nous le répétons : avec une accumulation moins inégale, les forces contre la pollution et l'épuisement, et contre l'aliénation, peuvent être plus facilement mobilisées.

et dans les économies socialistes, les structures socioéconomiques qui les causent et par lesquelles elles peuvent être combattues sont différentes.

La nature a perdu son âme mais récemment, elle s'est montrée capable de mobiliser une sorte de défense. Nous ne pensons ni à la lente asphyxie pouvant être provoquée par une atmosphère empoisonnée, ni à la disparition progressive sous l'eau de villes comme Venise (certainement à cause des déséquilibres provoqués par l'usage excessif de l'eau industrielle par la grande ville industrielle voisine de Mestre) (18), mais plutôt aux tremblements de terre pouvant être provoqués par les vides créées lorsqu'une trop grande quantité de pétrole, d'eau et de gaz a été extraite, ou lorsque l'eau souterraine s'est enfoncée .trop profondément. La nature peut se défendre par accroissements progressifs, l'asphyxie lente dont on parle en est un exemple, ou par bonds qualificatifs comme les tremblements de terre. La nature devient alors une force stratégique, elle réagit en frappant quand on s'y attend et quand on ne s'y attend pas et ceci peut conduire à un respect que l'homme, devenu arrogant, a perdu — sinon à la réintroduction d'une certaine forme d'individualité dans la nature en la mettant davantage sur un pied d'égalité avec l'homme.

VI. QUELQUES HYPOTHESES DANS L'ETUDE LTG

Bref, le cycle économique classique créé par le capitalisme rencontre maintenant quelques difficultés, mais celles-ci ne sont pas encore exprimées assez vigoureusement. Des livres tels que l'étude MIT, au lieu de clarifier la question, contribuent directement à l'obscurcir. Comment cela arrive-t-il ? Comment ces gens-là pensent-ils pour ne pas voir la relation qui existe entre le système économique et les phénomènes qu'ils analysent ? Le livre donne une réponse au lecteur qui essaye d'en comprendre le sens philosophique sous-jacent.

« Si nous voulions prévoir exactement la hauteur que peut atteindre une balle lancée ou l'endroit et le moment exact où elle touchera le sol, il nous faudrait nécessairement faire un calcul détaillé basé sur des renseignements précis concernant la balle, l'altitude, le vent et la force initiale de lancement. De même, si nous voulions prévoir la dimension de la population de la terre en 1993 à quelques pourcentages près, il nous faudrait un modèle beaucoup plus compliqué que celui

(18) Selon un article dans le Broadsheet d'une Société d'Amitié Anglo-Chinoise, ceci ne s'applique pas à Shanghai parce qu'on y a bien compris la situation. Les trous sont remplis, l'eau est recyclée etc. et Shanghaï n'est plus en train de s'enliser. Mais est-ce que cela a un rapport avec les attitudes envers l'industrialisation et la croissance économique ?

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qui est décrit ici. Il nous faudrait également des renseignements beaucoup plus précis et complets que ceux dont on dispose actuellement sur le système mondial » (LTG, p. 93).

Ce dont on a besoin pour faire des prévisions exactes c'est l'introduction d'un plus grand nombre de variables et la collecte de données plus précises. Les systèmes sociaux ne diffèrent pas des systèmes naturels ; un pont est établi entre les deux par l'emploi de l'expression « de même que ».

C'est là un excellent exemple de l'application sans discernement aux questions sociales d'une approche propre aux sciences naturelles. C'est une approche mécaniste, plus précisément dans l'optique de Laplace : si on connaît toutes les caractéristiques de l'ensemble des composantes d'un système au temps tn, on les connaîtra alors au temps tn+ p' autrement dit à tout jamais. L'état futur d'un système est contenu dans son état actuel. L'approche n'indique nullement que les systèmes peuvent se transcender eux-mêmes, qu'ils peuvent subir des ruptures discontinues avec leur passé et leur présent, et qu'ils peuvent changer de nature si radicalement qu'on ne puisse pas supposer que des régularités valables de t0 à tn seront valables en tn+ p. Evidemment on peut avoir des intuitions quant au futur système, mais ce n'est pas la même chose que le genre de connaissances nécessaires pour faire le genre de prédiction acceptée dans ce passage particulier : on pourrait rétorquer que ce passage est simplement naïf du point de vue philosophique, la conséquence naturelle d'une certaine déformation dans la formation universitaire. Quoi qu'il en soit, c'est un passage dangereux qui a des conséquences politiques bien déterminées qu'on va voir plus clairement dans le passage suivant :

« Le stock de capital n'est pas permanent. A mesure que le capital s'use et devient désuet, on l'écarté. Pour modeler cette situation, nous devons introduire dans le système du capital une comptabilité à boucle de réaction négative (feed back) pour l'amortissement du capital. Plus le capital est important, plus le volume de son amortissement annuel moyen est grand et moins l'excédent disponible pour l'année suivante l'est. Cette boucle de réaction négative est exactement analogue au taux de mortalité dans le système démographique. Comme dans le système démographique, la boucle positive domine nettement dans le monde actuel, et le stock de capital industriel du monde augmente de façon exponentielle», (LTG, p. 41).

On voit clairement à nouveau les graves dangers inhérents à l'approche par système général : l'amortissement du capital dans le système du capital est considéré comme « exactement analogue » au taux de mortalité dans le système démographique. C'est là un genre de conclusion à laquelle les auteurs ne peuvent

aboutir que s'ils considèrent le système économique capitaliste qui prévaut actuellement dans le monde (bien qu'il ne prévale que depuis moins de 60 ans) comme le « système normal » en quelque sorte, et que tous les autres systèmes n'étaient que des aberrations. En fait, comme la plupart des économistes occidentaux, leur vision de l'économie est si limitée qu'on devrait l'appeler plus convenablement « la capitalistique » ou science du système capitaliste (19).

Plus concrètement, le terme « exactement analogue » conduira à une « analogie » importante : tout comme le taux de mortalité présente un minimum, la dépréciation du capital aura également un minimum. Mais s'il y a quelque chose qui caractérise le capitalisme (en dehors des trois propriétés que nous avions citées à savoir les cycles économiques et la mobilité des facteurs de production), c'est précisément son besoin intrinsèque d'un taux élevé d'amortissement du capital. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer dans les détails, il suffit seulement de dire que si l'on construisait beaucoup plus de choses, et de manière qu'elles durent éternellement, ou du moins un temps très long, il n'y aurait pas besoin de remplacer ni les biens de consommation, ni les biens d'équipement, et s'il n'y avait aucun besoin de remplacement, on n'aurait pas à continuer à faire fonctionner les machines de la même manière. La dépréciation du capital, surtout sous la forme d'un « vieillissement planifié » est une condition nécessaire pour la stabilité du système économique capitaliste. Guidé par la morale puritaine, on peut faire certaines économies et réduire quelque peu la dépréciation du capital, un peu comme le taux de mortalité est réduit par la baisse de la mortalité infantile (due à l'utilisation d'insecticides polluants, etc). Mais ce n'est pas la même chose que le fait de s'écarter du système capitaliste en l'observant à partir d'un point où il apparaît comme une manière, parmi d'autres, d'organiser l'économie, et où la dépréciation du capital est considérée non seulement comme un paramètre pouvant subir des variations, mais comme un pivot fondamental de la configuration totale susceptible non seulement de variation mais également de transcendance.

L'inaptitude totale à sortir du système capitaliste et l'inaptitude à relier à ce système les problèmes de la pollution et de l'épuisement des ressources se retrouve dans de nombreuses parties du livre. Un exemple typique est fourni par les idées exprimées sans discernement sur les données de la croissance écono(19)

écono(19) ne revient pas à nier que la « capitalistique » est très significative puisque le capitalisme est si significatif, et que les deux branches de la « capitalistique » —la branche apologétique qui s'appelle économie libérale et la branche critique qu'on trouve dans la théorie marxiste — sont fondamentales pour notre compréhension du monde.

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mique et de la croissance démographique, recueillies auprès de la Banque Internationale pour la Reconstruction et le Développement (LTG, 42). Les taux de croissance économique les plus faibles du tableau sont pour le Nigeria (-0,3) et la Chine (0,3). Les auteurs ne sont pas frappés par le fait que ce dernier chiffre peut en dire davantage sur le PNB en tant que mesure que sur la Chine elle-même. Ils ne se rendent peut-être pas compte de l'incapacité du PNB à refléter le type d'économie existant dans une large mesure en Chine, économie organisée en communes populaires visant à l'autarcie et surtout à la satisfaction des besoins primaires. La production de denrées alimentaires pour l'auto-consommation peut augmenter énormément, sans se refléter pour autant dans le Produit National Brut, à moins d'être traitées et commercialisées. Il n'est pas si étonnant que la Banque Mondiale produise exactement de telles données, mais dans cette étude, ceci reflète le modèle global du monde sur lequel ils fondent leurs conclusions.

On retrouve la même attitude dans le débat sur « les effets accessoires de la technologie », mettant l'accent particulièrement sur la Révolution Verte (LTG, pp. 146f). Il y a une grande discussion sur « les effets sociaux marginaux » et on donne une analyse tout à fait acceptable dès effets nets de la Révolution Verte : « chômage agricole, migration accrue vers les villes et peut-être même malnutrition accrue, puisque les pauvres et les chômeurs n'ont pas les,moyens d'acheter les denrées alimentaires nouvellement produites » (p. 147). Mais on lit ensuite cette remarque surprenante : de tels effets « doivent être prévus et écartés avant l'introduction sur une vaste échelle, de la nouvelle technologie » (p. 148).

Ce ne sont pas là des «effets marginaux », et il n'y avait aucune difficulté à les prévoir ! N'importe qui ayant les connaissances les plus élémentaires sur le fonctionnement d'un système économique capitaliste le saurait parfaitement à l'avance. Une production à plus forte utilisation de capital entraînera nécessairement de nouveaux flux des facteurs de production, par exemple dans les directions indiquées. Si l'objectif est une répartition équitable, il doit être inclus dès le début, dans le processus économique, il n'intervient pas comme « effet marginal ». En fait, on peut développer une façon plus intuitive de prévoir ce qui semble avoir été imprévu pour les auteurs de l'étude LTG, en posant une seule question : l'économie capitaliste existe depuis des siècles — pourquoi y-a-t-il moins d'égalité que jamais ? Et y avait-il dans l'organisation économique et sociale de la Révolution Verte, quelque chose de différent des cycles économiques capitalistes en général ?

Bref, l'étude s'arrête là où elle devrait commencer : posant des questions fondamentales sur les aspects des cycles économiques, autres que le déséquilibre avec la

nature. L'étude aurait dû commencer par une analyse des cycles, étudiant ainsi l'accumulation inégale et l'étendue illimitée des cycles qu'on trouve aujourd'hui. Elle aurait dû voir comment l'exploitation et l'aliénation impliquées nécessairement conduisent 1) à une répartition également disymétrique des maux que sont la pollution et l'épuisement des ressources, et 2) à une répartition inégale quant à la capacité de réagir contre ces maux. Ceux qui sont les plus touchés sont les moins capables de réagir, et ceux qui sont les plus capables de réagir ne sont touchés qu'indirectement par le déséquilibre avec la nature qu'on a signalé. Ceci signifie que leur motivation sera abstraite, quelque chose à transmettre par l'intermédiaire d'un livre comme l'étude LTG —alors que la motivation de ceux qui sont le plus directement touchés sera très concrète, mais sera probablement beaucoup plus dirigée contre l'exploitation et l'aliénation que contre le déséquilibre avec la nature.

C'est là le véritable drame de notre situation. Tout changement politique fondamental doit être entrepris par des acteurs puissants, et les cycles économiques qui se développent à travers le monde sont de nature telle qu'ils créent des acteurs ayant des intérêts très divers. Il n'est pas surprenant que l'étude LTG se termine (p. 177) par une liste de types de «découvertes pratiques qui accélèrent le fonctionnement d'une société en état de « stabilité ». Celles-ci englobant, premièrement, les deux techniques « d'antiépuisement » contre la pollution et l'épuisement des ressources qu'on a mentionnées plus haut, ensuite « une meilleure conception des produits » permettant de diminuer la dépréciation du capital (sans un mot sur ce qui peut arriver à la capacité de production ainsi libérée I), ensuite trois propositions techniques qui semblent excellentes sur le papier (un usage accru de l'énergie solaire, la lutte naturelle contre les pestes, en laissant les insectes se détruire entre eux (l'insectisation ? ), et les progrès médicaux pour réduire le taux de mortalité. Et enfin, davantage de progrès en matière de contraception. Ces propositions sont toutes relativement concrètes, mais tout ce qui a trait à la structure économique et sociale, dans l'étude, reste vague et tient davantage du souhait que de la réflexion.

CONCLUSION

Nous ne reprochons pas ici à l'étude LTG, d'être sans pertinence ou sans importance. L'étude signale la contradiction qui existe entre la croissance économique d'une part et le caractère limité du monde d'autre part, et ceci avec vigueur. Elle examine le système de l'extérieur, l'étudiant comme une boite noire, regardant les entrées et sorties des biens et leurs corrélations, et reste ainsi incapable de voir ce qui se passe à l'intérieur et comment la boite noire pourrait

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changer ses équations avec l'entourage. Partant de ce point de vue, l'étude donnera des solutions dans certaines directions et non dans d'autres, et sera assimilée par certains milieux et non par d'autres.

Plus précisément ce que nous craignons c'est que ce type d'analyse :

— ne conduise pas à une politique d'équité, d'égalité et de justice, puisque celles-ci n'ont jamais constitué les variables principales de l'étude, mais ont été considérées comme de« « effets marginaux »,•

— ne conduisent pas à une nouvelle technologie avec moins de déséquilibre écologique, moins d'accumulation inégale et moins d'aliénation dans les cycles économiques,

— ne mobilise pas la population en vue de mener une lutte commune non seulement contre le surpeuplement, l'excès de pollution et l'épuisement excessif des ressources, mais également contre leur répartition inégale,

— ne décentralise pas les initiatives jusqu'au niveau de l'Etat-nation le plus petit et le district le plus petit à l'intérieur de l'Etat-nation,

— ne conduise pas à une harmonie plus profonde et une association plus poussée avec la nature, une compréhension de l'unité de l'homme et de la nature, mais conduise plutôt à davantage de « politique de croissance » dans le but de créer toutes les antitechnologies nécessaires pour neutraliser les effets des technologies naturelles ; à la création d'antitechnologies pour l'anti-pollution et le recyclage ; à la seule façon de « lutter » que notre système connaisse : la constitution d'une nouvelle classe d'experts, les experts de la lutte contre la pollution et l'épuisement des ressources (tout comme nous avons depuis longtemps des «experts de la population»), ayant une approche technique et administrative du problème et un ensemble de techniques manipulatives à leur disposition ; à les centraliser pour les raisons ci-dessus, favorisant les super-Etats (comme la Communauté Européenne) pour des besoins de planification et dans le but d'exercer un contrôle sur les contrevenants ; à davantage de la vieille relation Herr-Knecht dans laquelle l'homme est le maître de la nature, mais seulement en mettant davantage l'accent sur la manière dont l'homme peut exploiter la nature pour ses besoins recréatifs que pour la production.

L'étude LTG est le genre d'étude qu'on pourrait attendre de la branche technologique de l'élite. C'est une étude dangereuse parce qu'elle peut être interprétée comme la toute dernière version de l'idéologie « croissance d'abord, répartition après » : « croissance zéro d'abord, répartition après » (20). Elle est dangereuse

dangereuse que ces auteurs et beaucoup d'autres semblent croire qu'ils ont découvert les trois maux cités. Le fait est que ces maux sont très bien connus et ont été signalés par la protestation et la lutte sociales depuis des siècles. Ce qui est nouveau c'est le fait seulement que la protestation se situe maintenant à un échelon plus élevé de la société. Ce serait une bonne chose si elle permettait d'insister davantage sur une politique d'égalité à l'intérieur et entre les nations plutôt que sur la politique de croissance. Mais nous craignons que cela n'en soit pas la conséquence. Une étude qui considère un problème politique comme un problème technique peut très bien traduire la solution politique en solutions techniques et administratives. Qui veut lutter contre ces solutions faciles et dangereuses doit également lutter contre l'analyse dont elles découlent, si louables soient les intentions de leurs auteurs.

(Traduit de l'anglais) Johan GALTUNG

(20) Ainsi, nous trouvons peu satisfaisante la conclusion majeure du commentaire écrit par le Club de Rome (ibid, pp. 192 f) « A défaut d'un effort fait à l'échelle mondiale, les écarts et inégalités actuels, déjà explosifs, continueront à s'augmenter. Cela ne peut aboutir qu'au désastre, que ce soit à cause de l'égoïsme des pays individuels qui continuent à agir uniquement selon leurs propres intérêts, ou à cause d'une lutte de pouvoir entre les pays en voie de développement et les nations développées. Le système mondial n'est tout simplement pas assez ample ou généreux pour s'accommoder beaucoup plus longtemps à un comportement aussi égocentrique et conflictuel de la part de ses habitants. Plus nous nous approchons des limites matérielles de la planète, plus ce problème sera difficile à aborder ». Donc, vous autres pauvres de ce monde : notre barque commune ne peut plus s'accommoder d'aucun conflit ! Mais que peuvent faire les nations « en voie de développement (c'est-à-dire qui ne se développent pas) alors qu'il existe un tel manque de compréhension de la part de l'élite du monde qui produit un tel ouvrage ! Alors qu'on écrit une analyse où la division internationale (et intra-nationale) du travail n'est pas mentionnée une seule fois ! Ce qui ne va pas, ce n'est pas que les « pays individuels continuent à agir uniquement selon leurs propres intérêts », mais que le système est conçu de telle façon que, lorsqu'ils le font, ils produisent déséquilibre, exploitation et aliénation. Et ceci conduira à la « lutte de pouvoir » tant que la structure persiste, indépendamment de toute estimation faite par le Club de Rome de l'ampleur et de la générosité du monde.

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SOMMAIRE N. 1

Henri LEFEBVRE : Réflexions sur la politique de l'espace. Anatole KOPP : L'art de gauche, instrument de transformation sociale. Pierre RIBOULET : Eléments pour une critique de l'architecture. Alain MEDAM : La ville appropriée. Roberto SEGRE : Signification de l'architecture cubaine dans le monde contemporain. J. LOJKINE et E. PRETECEILLE : Politique urbaine et stratégie de classe. J. L. DESTANDAU : A propos de la question régionale. Raymond LEDRUT : L'image de la ville. Manuel CASTELLS : La rénovation urbaine aux Etats-Unis. Eric HOBSBAWN : La ville et l'insurrection. Raymond LEDRUT : Plasti-Cité. Michel COQUE RY : Régional Shopping Centres. Anatole KOPP : The City in the Zionist Ideology.

SOMMAIRE N. 2

Henri LEFEBVRE: La ville et l'urbain. J. BOBROFF-GUTKIN et F. NOVATIN-LATIVE : La politique d'Albin Chalandon : nécessité tactique et stratégie de classe. Alain GOUHIER : Le pouvoir et les lieux du pouvoir. M.deMICHELIS et M. VENTURI : Le centre de direction de Bologne : ou comment le P.C.I. gère le problème urbain. Marcos PAVIA : Le paternalisme urbain. Pierre RIBOULET : De quelques mots creux employés par la commission des villes : la préparation du VlèmePlan. François ALQUIER : Contribution à l'étude de la rente foncière sur les terrains urbains. Jean LOJKINE : Y a-t-il une rente foncière urbaine? Bernard ARCHER : Géographie volontaire ou laisser-faire planifié ? L'exemple de la zone minière du Pas-de-Calais. Alain MEDAM : Un centre de censure : les Halles. M. & R. FICHELET et J. M. FOURCADE : La formation des architectes: un système de contradictions non-résolues. Francis GODARD : La rénovation urbaine à Paris : l'opération « Italie 13 ». J. VERDES-LEROUX : L'idéologie communale des élus locaux.

SOMMAIRE N.3

PROCESSUS D'URBANISATION EN AMERIQUE LATINE

Manuel CASTE LLS : L'urbanisation dépendante en Amérique latine. Emma SCOVAZZI : Sur le rôle de la ville coloniale et néo-coloniale dans la formation sociale sud-américaine. Milton SANTOS : L'urbanisation dépendante au Venezuela. Jacqueline WEISSLITZ : Migration rurale et intégration urbaine au Pérou.

STRUCTURE URBAINE ET MARGINALITE SOCIALE

Anibal QUIJANO : La formation d'un univers marginal dans les villes d'Amérique latine. Humberto MUNOZ, O.de OLIVEIRA et Claudio STERN : Ville de Mexico. Ramiro CARDONA-GUTIERREZ : L'urbanisation sauvage en Colombie.

POLITIQUES D'URBANISME ET DU LOGEMENT

Gabriel PUMARINO : Politique du logement et développement urbain au Chili. Amaro de VILLANOVA : Au-delà de Brasilia. Jean-Pierre GARNIER : Une ville et une révolution - La Havane

SOMMAIRE N. 4

Henri LEFEBVRE : Engels et l'utopie. THOREAU : La gauche américaine et la question de l'écologie. François ASCHER : Quelques critiques de l'« économie urbaine ». Danielle BLEITRACH : Le rôle idéologique des actions régionales d'aménagement du territoire - L'exemple de l'Aire métropolitaine marseillaise.


TRAVAILLEURS IMMIGRES : LES REPROUVES DE LA VILLE

Pierre RIBOULET: Avant-propos - Quelques faits divers. José RODRIGUES DOS SANTOS et Michel MARIE : Migrations et force de travail. Uli WINDISCH : Travailleurs immigrés, xénophobie et capitalisme : le cas de la Suisse. E. M. 68 : Les nouvelles classes dangereuses. Bernard KAYSER : Mythes et réalités de l'émigration. Gérard HELIOT : Le logement des travailleurs immigrés. M. POINARD : Les étrangers dans l'agglomération lyonnaise. Marieclaire VIGUIER : De quelques idées reçues sur les travailleurs portugais en France. Gérard HELIOT : Bibliographie sur les travailleurs immigrés et liste d'organismes. Alain NOGUES : Reportage photographique « Bidonville de Nanterre ». Jean REMY : Utilisation de l'espace-Innovation technologique et structure sociale.

SOMMAIRE N. 5

Henri LEFEBVRE: Les institutions de la société «post-technologique». F.VANDERSCHUEREN : Mobilisation politique et lutte pour le logement au Chili. Franco FERRAROTTI : Rome, capitale à la périphérie. Micheline LUCCIONI : Processus révolutionnaire et organisation de l'espace en Chine - Vers la fin des séparations entre villes et campagne. Monique SEGRE : Politique scolaire et aménagement du territoire en France. TRASHMAN : Mass média et pratique urbaine - Quartier de Schilderswijk à La Haye. Katherine BURLEN : La réalisation spatiale du désir et l'image spatialisée du besoin.

SOMMAIRE N. 6-7

MOUVEMENTS SOCIAUX URBAINS

Manuel CASTE LLS : Introduction : Lutte de classes et contradictions urbaines : l'émergence des mouvements sociaux urbains dans le capitalisme avancé. José OLIVES : La lutte contre la rénovation urbaine dans le quartier de « la cité d'Alîarte » (Paris). François BONNIER : Les pratiques des associations de quartier et les processus de « récupération ». Collectif Chili : Revendication urbaine, stratégie politique et mouvement social des « pobladores » au Chili. XXX : Logement et lutte de classes : compte rendu d'une pratique militante de quartier à Paris.

PRODUCTION DU CADRE BATI

François ASCHER : Contribution à l'analyse de la production du cadre bâti. Pierre RIBOULET : Une construction primitive pour une société développée.

RECHERCHES

Paul VIEILLE : L'utopie urbaine de la technostructure. Mary Otis STEVENS : City as a fourletter word. Fredj STAMBOULI : Sous-emploi et espace urbain : les bidonvilles au Maghreb.

SOMMAIRE N. 8

ETUDES

Bernard KAYSER : Le nouveau système des relations ville-campagne.Henri LEFEBVRE : Le mondial et le planétaire. José RODRIGUES DOS SANTOS et Michel MARIE : L'immigration et la ville. Bandera ROJA : Les communistes et la lutte dans les quartiers en Espagne. Gabriel DUPUY : L'idéologie des jeux urbains.

CONTRADICTIONS SOCIO-ECONOMIQUES ET STRUCTURE URBAINE

Alain MEDAM: Formations urbaines et structures spécifiées. Edith FAUDRY-BRENAC et Pierre MOREAU urbanisation et développement capitaliste. Pierre KUKAWKA : Planifier les villes : pourquoi faire ? — Approche conceptuelle.

RECHERCHE Sylvie BIAREZ, Claude BOUCHET, Guy du BOISBERRANGER, Christian MINGASSON, Catherine POUYET avec la collaboration de Pierre KUKAWKA : Le traitement politique de l'aménagement urbain par l'institution communale.

CRITIQUE Jean-Pierre GARNIER : A propos de « la question urbaine ».


SOMMAIRE N.9

ANTHROPOLOGIE ET SEMIOLOGIE URBAINE I

Raymond LEDRUT : Parole et silence de la ville. Richard FAUQUE : Pour une nouvelle approche sémiologique de la ville. Marion SEGAUD : Anthropologie de l'espace : catalogue ou projet.

RECHERCHE Bernard DUBOR : Néo-capitalisme et situation de l'architecte.

MOUVEMENT SOCIAUX URBAINS II

Eddy CHERKI : Le mouvement d'occupation de maisons vides en France. Françoise LENTIN : Le quartier de la Mouffe en rébellion. Etienne HENRY : Les « campamentos » et la création d'un pouvoir populaire au Chili. François PINGEOT et Michel ROBERT: Environnement, lutte urbaine et intérêts de classe. Ricardo G. ZALVIDAR : Capitalisme, pollution et mouvements sociaux : I '« exemple » de Bilbao.

NOTES ET DOCUMENTS

Michel COQUERY : Les marxistes et la crise des centres urbains en Italie. André LELONG : A propos de Villeneuve de Grenoble.

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N.28

Avril-Mai-Juin 1973

LINGUISTIQUE, STRUCTURALISME ET MARXISME

Débats, études théoriques, synthèses

Adam SCHAFF : Grammaire générative et conception des idées innées. Serge LATOUCHE : Linguistique et économie politique. Ferrucio ROSSILANDI : Le langage comme travail et comme marché. Augusto PONZIO : Grammaire transformationnelle et idéologie politique. Henri-Pierre JEUDY : Essais sur la néologie.

Etudes critiques

Henri GIORDAN : Occitanie : langue, culture, lutte des classes. Tahar Labib DJEDIDI : Langue arabe et sexualité. Redjala M'BAREK : Remarques sur les problèmes linguistiques en algérie.

Colloques Comptes-rendus Revue des revues

Prix du numéro :18F Abonnements 1 an (4 numéros) France : 60 F Etranger : 70 F

Revue trimestrielle

Direction :

Serge JONAS - Jean PRONTEAU

Direction - Rédaction - Administration - Abonnements 12, avenue du Maine, Paris 15, Tél. 548-42-58 - 222-76-82

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Editions Anthropos

Direction - Rédaction - Administration - Abonnements 12, avenue du Maine, Paris 15, Tél. 548-42-58 - 222-76-82

N- 24-25 Septembre-Décembre 1973

les bolcheviks et le contrôle ouvrier 1917-1921

par Maurice BRINTON Traduction de N. C. et R. B. revue par Henri E. Morel

Préface : La révolution dans l'Histoire par Yvon Bourdet.

Note sur le groupe solidarity

Introduction

1917

1918

1919

1920

1921

Epilogue

Conclusion

Manifeste du groupe solidarity (ce que nous sommes, ce que nous voulons)

Bibliographie complémentaire

Le cahier : 10 F.

Souscription à 4 cahiers : 36 F.

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AUX EDITIONS ANTHROPOS

JEAN-PIERRE GARNIER

une ville, une révolution :

la havane

de l'urbain au politique

Quel impact peut avoir sur l'espace urbain un processus révolutionnaire de transformation socialiste ? Dans quelle mesure l'espace influe-t-il à son tour sur le cours même de la révolution ? Le propos de cet ouvrage est de répondre à ces deux questions par le biais de l'analyse des rapports entre une ville, La Havane, et une révolution, la révolution cubaine.

Aux justifications politiques et aux explications idéologiques, l'auteur oppose une interprétation marxiste. Les ambiguïtés et les aléas de la politique du gouvernement cubain à l'égard de la capitale expriment aussi les contradictions du processus révolutionnaire lui-même. La critique de cet espace urbain ne renvoit-elle pas en fin de compte, à la critique du devenir de cette révolution ?

1 volume broché 400 p. au prix de 40 F.

SAMIR AMIN

l'échange inégal et la loi de la valeur

la fin d'un débat

Samir Amin clôt ici un débat engagé depuis plusieurs années autour des problèmes de l'échange international inégal entre les métropoles et le Tiers monde. Comme les autres discussions relatives à la théorie de la valeur (et particulièrement celles qui concernent la « transformation » des valeurs en prix, et la loi tendancielle du taux de profit), ce débat a été dominé par une interprétation étroitement économiste de l'analyse du mode de production capitaliste. L'auteur s'élève contre l'interprétation mécaniste et linéaire du matérialisme historique qui découle de cette vulgarisation. Samir Amin fait ici apparaître à travers le débat sur les valeurs internationales, la prééminence de l'unité du système mondial.

1 volume broché 190 p. au prix de 20 F.

176


AUX EDITIONS ANTHROPOS

JEAN-MARIE VINCENT

fétichisme et société

de Weber à Marx

Fétichisme et Société ne prétend pas apporter de solutions aux problèmes que se posent aujourd'hui les marxistes. Il s'agit bien plus d'une tentative pour élucider les rapports entre les sciences sociales contemporaines et la critique marxiste de l'économie politique. Jean-Marie Vincent, en fait, n'a pas essayé de faire une synthèse entre les développements des disciplines universitaires et les différents courants du marxisme. A partir de Hegel, de Max Weber et de l'Ecole de Francfort, il s'est au contraire efforcé de démontrer que la science marxiste de la société rompt radicalement avec toutes les sciences de l'action aujourd'hui prédominantes.

1 volume broché 360 p. au prix de 40 F.

JEAN DUVIGNAUD

l'anomie

hérésie et subversion

On parle de mutation, de changement. Mais la sociologie ne dispose d'aucun concept pour analyser l'un ou l'autre...

Découvert par Durkheim dans Lte Suicide, puis escamoté ou galvaudé, le concept d'anomie permettrait à la pensée sociale de se donner 4 elle-même une dimension qu'elle recherche obscurément : dans les périodes de crise l'émergence de phénomènes collectifs ou individuels « anomiques » rend possible une analyse spectrale de la vie sociale. Et loin de réduire l'individuel au collectif, la dialectique pourrait savoir comment, à partir du collectif, il existe de l'individuel.

1 volume broché 188 p. au prix de 20 F.

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espaces et sociétés n. 10/11-12


AUX EDITIONS ANTHROPOS

BERNARD CHARBONNEAU

le système et le chaos

critique du développement exponentiel

Il n'y a pas à se demander si le taux de croissance baissera ou non, mais quand et comment: délibérément ou à la suite d'une crise. Car l'économie ne se développe pas dans le vide comme le croient les économistes, mais dans de la viande : de la nature et du social. L'économie en explosion ravage l'espace-temps, rompt les équilibres naturels et humains. La croissance systématique engendre le chaos et le seul moyen de le dominer est de raffiner le système industriel : d'augmenter encore la production afin de perfectionner le contrôle. Mais du coup, là où il échoue, le trouble et la révolte s'exaspèrent. Ainsi, l'organisation et son contraire s'engendrant mutuellement, notre société se voit acculée au dilemme, dans les deux cas inhumains, du système et du chaos total. A moins que...

1 volume broché 416 p. au prix de 40 F.

MAURICE BARDET BERNARD CHARBONNEAU

la fin du paysage

essai sur I' « anarchitecture » rurale en France

1 volume broché 19 x 25 220 p. au prix de 40 F. 2ème édition actualisée

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AUX EDITIONS ANTHROPOS

RAYMOND LEDRUT

les images de la ville

La ville est signes et sens. Les rapports que nous entretenons avec elle, dans l'expérience urbaine, sont sources de sens. S'il y a une sémiologie urbaine, c'est donc dans la dépendance d'une anthropologie et d'une sociologie de l'expérience urbaine. Les significations de la ville sont liées à nos façons «d'habiter », de vivre les lieux collectifs. Ce livre a été consacré, pour l'essentiel, non seulement à mettre en lumière les caractères actuels de la symbolique urbaine et les codes de connotation qui apparaissent dans le discours collectif, mais aussi à révéler les ruptures et même les contradictions de l'expérience urbaine présente et son mode spécifique «/'aliénation.

1 volume broché 388 p. au prix de 35 F.

YVES DURRIEU

l'impossible régionalisation capitaliste

témoignage de Fos et du languedoc

Les Français, déjà très sensibilisés aux injustices sociales, sont de plus en plus conscients de la nécessité de lutter contre l'organisation centralisée de la France et, par là même, contre les inégalités régionales qui interdisent aux natifs des régions pauvres d'y vivre décemment et les obligent à s'exiler vers les grandes concentrations urbaines.

Le régime actuel, confronté aux difficiles problèmes de développement de l'Ouest et de conversion du Nord, considère néanmoins les opérations de Fos et du Languedoc comme le test principal de sa réussite en matière d'« aménagement du territoire ».

1 volume broché 270 p. au prix de 25 F. 179


A PARAITRE PROCHAINEMENT AUX EDITIONS ANTHROPOS

Jean-Clarence Lambert tente ici de faire une première synthèse générale des différentes formes de la plus grande mutation artistique du XXème siècle depuis le surréalisme. Témoin engagé (car il y a pris part lui-même à différents niveaux) Jeah-Clarence Lambert montre qu'il s'agit d'une transformation radicale de l'activité artistique et de ses rapports avec la société actuelle. Il rejoint ainsi les recherches critiques de la sociologie contemporaine (Lefebvre, Goldmann, Me Luhan) et celle de la prospective (Buchminster Fuller, Moles, Constant), présentes dans ce volume grâce à un réseau de références et de citations qui constituent avec les nombreux documents iconographiques, pour la plupart inédits en France, l'illustration du texte.

180


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opus

■/^INTERNATIONAL

« Paroles données » SERALD GASSIOT-TALABOT NOVEMBRE 1973 - N" 47

GEORGES BRAQUE

Textes illustrés (Cahiers)

Un homme sans Idées 20 DOMINIQUE LE BUHAN Comité de Direction

~ JEAN HELION ~~ 0*™"" Gaeelot-TeUibot. Cette réalité qu'il faut A'.']£££"• ,„„,„„„ regarder et peindre en face 25 Propos recueillis par uiîh«i ■?«?£ "mB9rt' PATRICK D'ELME Mlchel Tr0Che

CLAUDE VISEUX Directeur de la publication

Des Instables aux multlcorps 28 Georges Fall

TETSUMI KUDO /..IL.

Dialogue et monologue 30 Interview de HARYU Î7"!.ctpï01,9^■phl'<u•

, - - Michel Gulllet

ROBERT FILLIOU

Gap Analysls (Extrait de Flux Shoe) 36 Couverture

BERNARD DUFOUR Gaetano Pesce Qu'est-ce qui est en train

de disparaître 7 37 Dialogue avec Secrétariat ALAIN JOUFFROY Ariette Deneufve

CUECO

La règle du |eu 40 SÏÏSJZr™*"

RUTH FRANCKEN

Attention, ils coupent... 42 Publicité

DANIEL POMMEREULLE *"* Editions Georges Fall

. A suivre 45 331.33.20

ANTONIO RECALCATI Correspondante à l'étranger La Faim de tout 46 Dialogue avec Amsterdam : Irlna Paslarlu ALAIN JOUFFROY „,,„ . L||iane Toura|n<J

SCHLOSSER Barcelone : Josep Palau

Histoire d'une poche 49 et Joan Catala

MIRALDA Belgrade : Irlna Subotlc

Le banquet et la bataille 50 Texte de Bruxelles : Anne Brochait

_, ^ CLAUDE BOUYEURE Hambourg : Sevlm Rledlnger

CLAUDE BELLEGARDE Milan : Joie de Sanna

Méditations organiques 54 Entretien avec J.-M. GIBBAL New York : Kim Levln

GAETAN0 PESCE ; Rome : Enrlco Crispoltl

ri. ,» n,,.^ f,??,len„'lmhl«r « 0PUS International est édité de ce que jal su jusque hier 58 . par ,„ Ed|l|onB GeorgeB Fa||

JOCHEN GERZ tS, rue Paul Fort, 75014 Paris

S'identifier dès lors, 331-33-20

ne pouvait que sembler chose facile... 61

CADERE, LAURENT SAUERWEIN. ST^no" WxT M" TÏMÏO 61 58

TOMAS et MUCHA MARAIS vla Nlno Bixl 0' 32 - ™' »>•«■■* HERVE FISHER

Choses à dire 62 Propos recueillis par La revue n eat Pas responsable CLAUDE BOUYEURE e manuscrit8 ou documents

qui lui sont adressés.

JEAN-LUC PARANT , „ „„,„,„„„ A„,

i «- rcu~*M* cfi Les opinions émises Les gitertéts 66 par noa co||abora,8ura

UGO NESPOLO sont strictement

En zigzaguant 69 Conversation avec personnelles ;

GIOVANNI JOPPOLO elles n'engagent

HERMAN DAMEN don 0 t,Ue leUrs »'Br»t»1nM.

Manifeste of semiotic théâtre 73 9 Editions Georges Fell

ANTONI TAPIES Tous droits' de reproduction La vocation et la forme 74 Traduit et présenté par et de traduction réservés EDMUND RAILLARD

OPUS ACTUALITES 77 JEAN-LOUIS PRADEL J"*"" 8 Vente de ce numér 0 :

GERALD GASSIOT-TALABOT ls K

ALAIN JOUFFROY Abonnements :

JACQUES LEPAGE „ _ ,_ . „ _ ,_

PHILIPPE COMTE M F (France), 65 F (Etranger) RENE DENIZOT 12 numéros :

DANIEL MARCHESSEAU lOOFIFrancal IMIF/Ftmnnort

MARTINE CADIEU 1ooF(France).120F(Etranger)

PIERRE DHAINAUT Etablir tous les règlements au

GERARD DUROZOI nom des Editions Georges

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MICHEL SANDRAS Paris - C.C.P. 8277-18 Paris

JOLE DE SANNA I I

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GENEALOGIE DU CAPITAL

1. les équipements du pouvoir

Ce numéro de Recherches porte sur l'histoire des villes, des territoires et des « équipements collectifs ». Nous avons appelé tous ces objets « équipements du pouvoir » en songeant à ce qu'on appela au siècle dernier l'équipement national, à l'équipement humain de l'espace de Fernand Braudel, aux équipements collectifs du discours urbanistique et planificateur français d'aujourd'hui : une réalité historique qui s'esquisse au point de rencontre du pouvoir, du territoire et de la production. La généalogie que nous esquissons ici aboutit à la remise en question :

1. de la notion de ville, qui perd sa consistance familière et apparaît comme pure métaphore des forces réelles qui agissent dans l'histoire. La ville en soi éclate et se disperse dans un réseau de villes implantées sur les territoires façonnés au cours de l'histoire ;

2. des équipements collectifs, dont la création est traditionnellement expliquée par la nécessité de satisfaire des besoins d'éducation, de soins, de culture, etc., et qui se révèlent ici, au-delà de leur fonction d'utilité, comme instruments de l'appareil de pouvoir ;

3. de l'économie politique, qui a comme pierre angulaire la famille conjugale, origine et finalité des processus économiques ; ce qui n'est possible qu'à méconnaître la fonction réelle des équipements collectifs ;

4. du marxisme, qui, partant d'une conception de la société comme modede-production, ne s'interroge pas vraiment sur le statut du pouvoir dans l'histoire ;

5. et enfin du chercheur lui-même, qui est ici collectif, et qui — dans des « interventions » spontanément écrites en adjacence au travail proprement historique —, éclaire certains aspects des formations inconscientes du désir ; ces formations, souvent peu avouables, n'en constituent pas moins la trame réelle du processus de la recherche et le fondement de ses ambitions « scientifiques ».

N° 13 - décembre 1973. 280 pages. 32 F

2. l'idéal historique

Les problèmes épistémologiques posés par la « généalogie » des équipements du pouvoir nous ont conduits à démonter le mécanisme de lu métaphore historique : qu'est-ce qui se dissimule derrière ces réalités familières pourtant aux historiens : l'Homme et le Monde, la Structure, le Capital, la Praxis, la Longue Durée ? Notre réponse s'ordonne autour de deux repérages-clés : l'appareil de pouvoir, la libido, et met en question simultanément l'idéal historique et l'idéal militant.

N° 14 -janvier 1974. 150 pages. 20 F

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la

REVUE

d'ESTHETIQUE publie (1973, N. 2-3-4) un numéro spécial :

• Le cinéma, théorie, lectures

avec la collaboration de : Romar JAKOBSON, Pier Paolo PASOLINI, Christian METZ, Erwin PANOFSKY, Roland BARTHES, Raymond BELLOUR, Claude OLLIER, Jonas MEKAS, Dominique NOGUEZ, Jean MlTRY, Jean-François LYOTARD, Michel DUFRENNE, etc.

La collection d'esthétique

Vient de publier :

• Essais sur la signification au cinéma. Tome 2

par Christian METZ 24F.

Tome! 24F.

Pour Roland BARTHES les travaux de M. Christian METZ constituent à la fois une analyse éclairante et dialectique de la métaphore linguistique du « langage cinématographique » une exploration de cette métaphore en s'inspirant des méthodes linguistiques, un début de typologie générale des traits filmiques et la démythification d'un certain nombre de préjugés

F. REISS (Le Monde)

...En débroussaillant tant de notions confuses et d'idées approximatives pour poser les fondements logiques d'une approche enfin précise et conséquente du cinéma (et qui ne prétend d'ailleurs être qu'une des approches possibles), Christian Metz donne du même coup à ses lecteurs l'un des rares textes indispensables d'une littérature pourtant particulièrement florissante.

J. A. FIESCHI (Quinzaine Littéraire)

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l'éditeur: 11, rue de Lille 75007 Paris

Imprimerie Besson, 25, avenue du Maréchal Joffre, 78 400-Chatou