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Full notice

Title : La Lecture pour tous : journal illustré

Publisher : (Lyon)

Publication date : 1885-04-02

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 561

Description : 02 avril 1885

Description : 1885/04/02 (A2,N27).

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5535764x

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 4-Z-410

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32805542j

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 06/02/2011

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V2"-A-NKÉIÎ.--'N 0 27.

Le Numéro : D B X Centimes

2 Avril 1885.


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LA LECTURE POUR TOUS

LA

BATAILLE DIÉHA

ET

LE 103e RÉGIMENT DE LMB

Nous empruntons au portefeuille d'un de nos amis qui s'occupe de recherches historiques, quelques lignes intéressantes sur la victoire qui nous ouvrit, en 180G, les portes de Berlin.

C'est, dans les souvenirs personnels de ceux qui ont été mêlés aux grands événements de 1 histoire qu'il faut, surtout, en rechercher le véritable caractère.

En classant récemment des papiers de famille, nous avons eu la bonne fortune de rencontrer des documents curieux relatifs aux grandes guerres du commencement du siècle. C'est entre autre une lettre, tout intime, écrite quelques jours seulement aprè3 la bataille d'Iéna, par le colonel Taupin, commandant le 103' de ligne, lottre remplie de détails inédits sur la nuit qui procéda la bataille et la part brillante qu'y prit son régiment.

Nous laissons la parole au colonel du 103e. Voici sa lettre textuelle, sans corrections et dans tout son style pittoresque. Ce n est pas un académicien qui écrit, mais un brave soldat qui s'est fait luimême.

GRANDE ABMËE Des bonis de )aVistule,23 nov. 1S0G

3» Corps Taupin, colonel du lOS^ré—

lOS^ré— de ligne à son ami

2e DIVISION Heegmann, nëg., a Lille.

« Que faites-vous, que devenez-vous, mon cher ami, depuis un siècle que je n'ai reçu de vos nouvelles. Je pense que vous me négligez, cela n'est pas joli; si le besoin d'apprendre de vos chères nouvelles ne me tourmentait si violemment, je crois que j'aurais attendu réponse à plusieurs lettres que je vous ai écrites avant, de rompre le silence.

« Je ne vous parlerai pas de la destruction de cette formidable armée prussienne qui, huit jours avant la bataille de Iéna, devait nous culbuter comme des capucins de cartes et aller tout d'un trait planter ses aigles noires et ronges sur les tours de Notre-Dame, à Paris. Je présume que les papiers publies se sont chargés du soin et qu'ils l'ont fait avec plus d'exactitude que je n'aurais pu le faire. Je vais donc vous entretenir tout bonnement de mon régiment et de ma personne.

« Pendant la nuit du 13 au 14 octobre, Sa Majesté l'Empereur nous fit gravir une montagne escarpée (c'est-àdire le corps commandé par monsieur lo maréchal Lannes duquel mon régiment fait partie). Le haut de cette montagne est couronné par un plateau très étroit sur lequel chaque corps fut mis en bataille au fur et à mesure qu'il débouchait : le plateau est tellement étroit que nous nous y établîmes sur quatre lignes, nous passâmes le reste de la nuit dans cet ordre de bataille. Sa Majesté l'Empereur était établi au bivacq sur le haut du plateau et voyait arriver tous ses corps, auxquels il disait des choses agréables.

« Vers deux heures du matin, l'Empereur vint à mon bivacq, me fit appeler et me demanda si nos avant-postes étaient poussés loin en avant de noire front. Je lui répondis que je l'ignorais vu que j'étais arrivé le dernier avec mon régiment qui était placé en seconde ligne. Il m'ordonna de faire prendre les armes à une compagnie de voltigeurs, de la porter à cent pas en avant et d'envoyer un officier intelligent jusqu'au factionnaire ennemi sans cependant se faire appercevoir ; de lui ordonner d'examiner les mouvements de l'ennemi et de venir lui en rendre compte de suite. Cet officier étant venu lui rendre compte qu'il se faisait beaucoup de mouvement dans le camp ennemi, il lui dit de le conduire jusqu'à l'endroit où il était allé. Y étant arrivé, il observa le camp ennemi et nous dit : « Il dégarnit sa gauche pour renforcer son centre et sa droite. En voilà assez de vu, allons coucher. » En retournant à notre camp, il prit à gauche et y rentra par un autre endroit. Des avant-postes croyant que c'était un ploton ennemi firent une décharge qui heureusement étant mal dirigée n'atteignit personne. L'Empereur sans être ému dit: « Voilà une jolie réception que vous me faites. J'ai été frisé de près par une balle. » Cet accident eut lieu parce que, étant très près de l'ennemi, on avait déflendu de crier « qui vive » et ordonné do tirer sur tout, ce qui se présenterait sur notre front.

« Le 14, au point du jour, l'attaque commença. L'ennemi fit bonne contenance pendant deux heures. Les deux armées étaient séparées par un ravin assez profond. Nous eûmes assez de peine à le franchir. La position de l'ennemi, qui était très forte par elle-même, était deffendue par deux lignes d'infanterie et de cavallorie et par une artillerie très nombreuse et tiès bien servie. Il a fallut tout le courage et toute la valeur française pour l'en débusquer. Des rangs entiers furent renversés par son artillerie.

« En gravissant la montagne sur laquelle il était établi, forcé de quitter

cette position, il en prit une autre en arrière non moins forte. Mon régiment, qui jusqu'alors avait reçu des coups de fusil et de canon sans pouvoir en rendre entra en'ligne.

« L'Empereur, ayant fait ses dispositions pour déloger l'ennemi de cette seconde position, ordonna à monsieur le maréchal Lannes de la faire attaquer avec vigueur ; mon régiment serré en masse reçut l'ordre de charger, il le fit avec un dévouement et un abandon dont je n'ai point vu d'exemple, il marcha à travers la mitraille et les balles et arriva sur la première ligna la bayonnette en avant. Celle-ci, lorsqu'elle nous vit prêts à joindre le fer, se sauva à toutes jambes pour se replier sur la seconde. Alléchés par cette fuite, nous les poursuivîmes. Lorsque la première ligne eut démasqué la seconde, six pièces chargées à mitraille firent feu sur nous.

« Des pièces placées dans un bois qui se trouvait à notre gauche nous prirent de flanc, et la droite et la gauche qui . n'avaient pas bougées lorsque nous enfonçâmes le centre firent demi-tour à droite et nous mitrailla et nous fusilla par derrière. À moins de quatre minutes, mon régiment eut vingt-trois officiers tués ou, blessés et trois cent quatrevingt-sept soldats Fi érny n a eu le3 deux cuisses traversées par un biscayen. Le chef de bataillon Pasquier que vous avez vu chez vous a eu le bras cassé par un biscayen et un autre au ventre. Ils se portent bien tous deux. Je pense qu'ils ne seront pas estropiés. Le capitaine Génin à qui vous remîtes de l'argent lors de notre départ de Boulogne a été percé comme une lanterne.

« En chargeant, j'étais à cheval, devant le centre de la première division de mon régiment avec le général Cnmpana et ses deux aides de camp. Le capitaine de la première compagnie de grenadiers, son sergent-major et deux sergents furent tués. Son lieutenant Frémyn qui était son sous-lieutenant et le lieutenant du ploton de fusillicrs furent blessés. Cinquante et un grenadiers et fusillicrs furent tués et blessés et aucun do nous ni nos chevaux ne furent atteints. Si un autre que moi vous faisait ce rapport, vous no le croiriez pas tant il est extraordinaire. Pendant huit jours en y pensant je me frottais les yeux croyant rêver après avoir été ainsi étrillé.

« Je fus obligé de me retirer. Je fus assez heureux pour que mon régiment ne se mit pas en déroute. J'opérais ma retraite en passant dans l'intervalle que j'avais faite à la première ligne. Lorsque je reçus l'ordre de charger, l'on m'avait dit que toute la ligne allait en faire autant et que la garde impériale allait nous appuyer. No m'occupant que de l'ennemi, je ne m'apperçus pas que des autres corps avaient reçu contre ordre


LA LECTURE POUR TOUS

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et s'étaient arrêtés, je marchais en avant croyant que toutes les autres colonnes en faisaient autant, m'étant apperçu que j'étais seul au milieu de l'ennemi je fus contraint de me retirer comme je vous l'ai dit plus haut et trop heureux de n'avoir pas été exterminé entièrement.

« Les corps des maréchaux Soult et Augereau étant arrivés à notre hauteur par notre droite et notre gauche, nous les attaquâmes tous à la fois. A moins d'une demie heure tout fut culbuté et enfoncé ; nous les menâmes battant jusqu'au delà du Veyniar. Depuis cette époque ils n'ont pas osé se présenter devant nous.

« Votre ami,

« TAUPIN ».

Le colonel Taupin était originaire du département du Nord ainsi que la plupart des ofliciers cite's dans sa lettre. Il mourut général de brigade et commandeur de la Légion d'honneur.

MADAME UMBELLE

[Suite)

LIVRE SECOND I

« VOUS ÊTES PRIÉS D'ASSISTER... »

« A, B, G, D, E, F... »

A mesure qu'il appelle ainsi à haute voix les lettres de l'alphabet, le docteur Fougerin inscrit chacune d'elles en tête d'une longue et étroite bande de papier qu'il pose ensuite devant lui dans le même ordre alphabétique. •

Tout est silencieux dans l'Hay : les causeries et les veillées sont depuis longtemps terminées ; les lumières s'éteignent une à une aux fenêtres du village ; les dernières, celles des villas bourgeoises ont disparu à leur tour au milieu des massifs ombreux. La nuit se fait plus profonde, plus noire, sans autre lueur que cette poussière diamantée qui scintille en des milliers de points, donnant une douceur de velours à l'immensité céleste.

Partout le repos. Rien ne vient troubler le docteur et son compagnon dans le travail qu'ils ont entrepris.

Ils se sont installés dans la salle à manger, à cause de la grande table ronde à laquelle on a mis deux rallonges pour obtenir une plus grande surface : les plumes, le papier, l'encre et les carnets contenant les adresses s'y étalent à l'aise. Deux lampes, munies de larges abat-jtur verts, concentrent la lumière sur ce point, laissant le reste de la pièce dans l'ombre.

A côté du docteur, homme de cinquante-cinq ans, d'une figure étrangement intelligente, pleine de caractère , le peintre Pierre Chavreux entasse par petits paquets les timbresposte qu'il sépare avec soin, afin qu'il n'ait plus qu'à les apposer sur les billets.

Longtemps la conversation entre les deux amis est restée languissante, bâchée par une insurmontable émotion, qui à tout instant les arrête en face l'un de l'autre, les yeux pleins de larmes, les lèvres tremblantes. D'un même mouvement ils se serrent alors la main, se raidissant contre la faiblesse qui les attendrit ainsi , étouffant dans leur coeur les regrets inutiles , faisant violemment leurs, bouches muettes, de peur que leur douleur n'éclatât trop haut. Ce geste leur suffit pour se comprendre, pour se redonner du courage.

Les deux amis se trouvaient encore absorbés par les menus détails de leur occupation, lorsque Claudine entra, portant un lourd paquet enveloppé de papier gris. Un homme arrivant de Sceaux venait de le lui remettre.

« Ce sont sans doute les lettres. »

Chavreux défît l'enveloppe, d'où se dégagea une forteodeurd'imprimerie, et, s'approchant de l'une des lampes, lut à mi-voix :

« Vous êtes prié d'assister... »

Il passait rapidement, regardant si l'on s'était bien conformé aux'instructions données, murmurant entre ses dents :

« Bien ! très bien ! »

Ledocteurlisait par-dessus l'épaule du peintre :

« LambelUe n'avait pas d'autre prénom ?

— Un seul, Charles. »

Et Chavreux arrivait aux derniers mots :

«... En son domicile de la rue du

Val, à l'Hay, à l'âge de trente-huit ans. »

Un sanglot les interrompit brusquement.

Claudine pleurait près de la porte : « Pauvre cher maître ! si jeune, si bon !

— Allons! allons! Claudine, un peu de calme, ma bravo fille! reprit Fougerin. Prenez garde de réveiller celle qui se repose peut-être là-haut et tâchez de ne pas lui enlever son courage. Elle en a tant besoin ! »

— Ah ! je n'en puis plus, Monsieur, ça m'étouiïe ! »

Elle fourrait son mouchoir dans sa bouche pour amortir ses plaintes, pour arrêter ses hoquets de douleur.

Chavreux continuait d'examiner la lettre :

« Alors, les noms de M. et de madame Demoissecy figurent?

— C'était difficile autrement. Comprenez donc, madame Demoissec est sa soeur.

— Les convenances sont parfois cruelles.

— Il valait mieux ne pas étaler en public ces discordes de famille. La pauvre veuve, l'excellente et digne créature, malgré toute sa douleur, malgré la perte immense qu'elle fait et les conditions dans lesquelles cette catastrophe s'estproduite, a tenu à ce que tout se passât dans les règles. Les billets sont donc envoyés de sa part et. de celle dosa belle-soeur.

— Viendra-t-elle seulement rendre le.s derniers devoirs à son frère? »

Fougerin eut une moue douloureuse :

« Que nous importe? On se passera bien d'elle. Pour ma part, j'aimerais même mieux cela, craignant quelque violence de Claudine. Le désespoir affole littéralement cette pauvre fille. »

Le docteur, habitué à écrire rapidement, se chargea de mettre les adresses ; le peintre collait les bandes et apposait les timbres.

A quatre heures du matin, au jour, la besogne était terminée. Les lettres destinées aux habitants du village furent confiées à Claudine ; quant aux autres, Fougerin, qui avait besoin de retourner pour quelques heures à Paris, se chargeait de les remettre lui-même à un buneau de poste et de les faire parvenir*A destination. Il devait revenir dans l'aprèsmidi pour procéder avec le peintre à la mise en bière du défunt, ne vou-


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LA LECTURE POUR TOUS -

lant laisser à personne le soin de ce dernier et triste devoir.

Le peintre, qui s'était, à tout hasard, muni de sa boîte à couleurs, de ses pinceaux et d'une petite toile tendue sur châssis, s'installa, dès qu'il vit suffisamment clair pour travailler, dans la chambre mortuaire, en face du lit où dormait du dernier sommeil le docteur Charles Larnbelle.

Il commença une étude d'après cette tête d'une pâleur jaune, d'un calme effrayant, sur l'immobilité de laquelle courait par moments une sorte de frisson , lorsqu'un souffle d'air faisait danser la flamme des bougies allumées au chevet du lit.

Camarade de collège de Charles, Pierre Chavreux était devenu plus tard son beau-frère en épousant une soeur de madame Lambelle. Cne amitié étroite avait succédé à la camaraderie des anciens condisciples, resserrant les liens entre ces deux hommes qui s'estimaient autant qu'ils s'aimaient.

« Chavreux avait deux ans de plus que son ami. A vingt-trois ans il remportait brillamment un second prix de Rome. Des injustices l'empêchèrent de continuer à concourir ; il en fut dédommagé par d'importantes commandes du gouvernement et se consacra exclusivement à la décoration des églises et des monuments publics.

A quarante ans, il était alors dans la plénitude de son talent, sévère, un peu froid, mais très distingué et placé par les connaisseurs immédiatement après celui de Flandrin. Elevé dans la peinture d'histoire, il était resté peintre d'histoire, trop absolu dans son admiration aveugle pour les anciens, mais d'un jugement sain et d'un sens critique très remarquable ; il savait découvrir chez les autres les défauts qu'il ne voyait pas dans ses oeuvres.

La tête un peu relevée par l'oreiller, dont la blancheur faisait ressortir les teintes d'ivoire du front et la meurtrissure plombée des tempes et des yeux, le médecin reposait dans cette rigidité terrible qui agit si puissamment sur les imaginations faibles. Les yeux clos laissaient entrevoir sous les cils baissés un peu des sclérotiques bleuâtres ; les narines se pinçaient, accentuant la courbure du nez, qui s'effilait au-dessus des moustaches. La barbe semblait d'un noir

d'encre au milieu de toutes ces pâleurs.

Les bras s'allongeaient par-dessus le drap, et, des manches boutonnées au poignet. Les mains sortaient décolorées avec leurs ongles bleus. Mais la ligne sculpturale du corps disparaissait sous la moisson de fleurs fraîchement coupée dans le jardin par les amis du défunt.

Les roses, les violettes, les lilas formaient un odorant monceau depuis les pieds jusqu'à la poitrine. Sur la petite table, recouverte d'un linge blanc, un bouquet de violettes de Parme, semées de camélias rouges, s'arrondissait dans son enveloppe de papier entre deux flambeaux d'argent. Les bougies jetaient sur le visage du mort de passagers reflets, quand une porte ouverte ou une brise, venue de la campagne par la fenêtre béante, faisait ondoyer leur flamme jaune montant tranquillement dans un filet de fumée noire.

S'arrachant parfois à l'absorption puissante de son travail, Pierre, laissant tomber sa palette et ses pinceaux, regardait son beau-frère , et une larme, débordant de sa paupière, roulait sur sa joue.

Comme Claudine, il répétait^:

« Si jeune! si bon ! »

Il prêtait l'oreille, croyant entendre quelque bruit inespéré, guettant un souffle sur ces lèvres violacées ; il se levait même pour s'assurer que cette main perdue sous les fleurs, conservait sa froideur affreuse ; il lui semblait voir trembler les paupières ; l'oeil allait s'ouvrir, le regarder ! Rien ; c'était un jeu de lumière, un mirage causé par la longue contemplation, une pénible illusion.

Alors Chavreux se remettait à l'oeuvre, effaçant d'un coup de doigt les larmes sur sa joue, s'essuyant les 3'eux pour faire disparaître le voile trouble soudainement tombé devant ses prunelles.

Sur le fond de la toile la tête du mort ressortait lumineuse, avec ses tons de cire, ses ombres noires, ses méplats sèchement appuyés comme par quelque pouce impitoyable. On ne pouvait s'empêcher de se demander avec terreur quel était le puissant sculpteur qui avait ainsi modelé en pleine chair, comme on modèle en pleine terre, cette tête intelligente, si vivante quelques jours auparavant, si immobile maintenant.

Vers le soir, l'étude terminée était

devenue un véritable portrait, mais un portrait si exact, si douloureux que, placé en face de la veuve, il lui arracha un nouveau cri de désespoir et renouvela ses larmes un moment taries.

C'était bien lui, son mari, son bonheur, son tout ; mais c'était lui mort. Dans un premier mouvement, elle refusa de conserver cette toile, souvenir trop épouvantable de celui qui n'était plus. Rien ne pouvait la persuader.

« Je ne veux me souvenir de lui que vivant, avec son oeil plein de caresse et de fermeté, avec son sourire heureux et confiant. ■

Chavreux, un peu décontenancé, serra son étude, pensant bien que plus tard, quand ces premiers et farouches accès de douleur se calmeraient, Jeanne serait heureuse d'avoir ce souvenir si triste qu'il fût.

Après le dîner, madame Lambelle s'étant retirée chez elle , Claudinevint prévenir le docteur Fougerin qu'on le demandait au salon. Le menuisier apportait la bière.

Il fallait demander à Jeanne de venir embrasser son mari avant de le séparer d'elle à jamais : c'était là une mission difficille , exigeant un grand tact, beaucoup d'habileté. Tandis que Chavreux s'entendait avec le menuisiers et ses ouvriers, le docteur se faisait annoncer chez la pauvre femme.

Introduit clans la pièce où elle se tennit depuis la mort de Charles, il la trouva à genoux devant son lit, en prière, à moitié morte de douleur, les yeux éteints, les paroles vagnes, presque inconsciente. Fougerin fut inquiet.

Peu à peu, grâce à de réconfor-' tantes paroles, à l'autorité de son âge, il parvint à vaincre cette pros-- tration en réveillant dans la malheureuse les sentiments maternels.

« Chère dame, pensez à ce pauvre petit être qui n'a plus que vous et qui dort, calme, plein de confiance en sa mère. Voudriez-vous le laisser seul au monde? Vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas. »

Elle l'écoutait, ne paraissant pas comprendre encore; mais il insista;

« Il vous serait doux de mouri ■, de suivre votre cher mari ; je le comprends, mais ne vous donnet-il pas lui-même l'exemple du devoir? Il en a été victime, il s'est sacrifié; sacrifiez-vous à votre enfant Votre devoir


LA LECTURE POUR TOUS

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est de vivre, comme le sien était de donner sa vie. »

Il sut progressivement l'amener à lai obéir pour ainsi dire passivement. La pauvre créature n'avait plus de révoltes ; elle s'abandonna à ce bras à la fois ferme et doux; le docteur put la conduire, sans qu'elle demandât pourquoi, à la chambre mortuaire.

«: Pleurez et priez ! lui dit-il en la laissant seule. Dans quelques instants je viendrai vous chercher. »

Jeanne saisit à deux mains la tête glacée du mort et colla ses lèvres sur ce front, sans paraître s'apercevoir du froid qui lui coulait dans les veines, de l'immobilité de celui que ses bras serraient si éperdument.

Que dit-elle au mort? quelles promesses lui fit-elle? Personne ne le sut ; mais lorsque Fougerin rouvrit la porte avec la crainte de la trouver évanouie sur le cadavre, elle se leva, affreusement pâle, donna un dernier baiser à son mari et, regardant de ses yeux rougis le docteur :

« Vous le voyez, dit-elle d'une voix saccadée, je suis forte: Charles m'a communiqué son courage.

— Pauvre chère dame ! » murmura Fougerin très ému.

Jeanne tomba en pleurant clans les bras du médecin; elle n'aurait pu ajouter une parole de plus.

II

MATINÉE DE MAI

« Tu sais, Claudine, je ne t'aime pas du tout avec ce vilain bonnet noir?

— Tenez-vous donc tranquille, mosieur Gaston ; ou je ne pourrai jamais venir à bout de vous habiller. »

Elle ne sait plus que répondre aux incessantes questions de l'enfant.

Pourquoi, toujours pourquoi! Pourquoi sa bonne Claudine a-t elle les yeux rouges quand il est sageetqu'il ne la contrarie pas? pourquoi de gros soupirs soulèvent-ils sa poitrine? pourquoi ceci? pourquoi cela? pourquoi n'a-t-il pas vu ni embrassé son petit père depuis trois grands jours, ce qui ne lui est jamais arrivé?

La pauvre fille, à bout de forces, est près d'en perdre la tête.

L'enfant est débarbouillé, peigné, chaussé : voilà qu'il jette une nouvelle exclamation.

Au lieu de ce joli costume bleu que

sa mère aime tant et dont il se montre si fier, Claudine lui fait mettre un pantalon tout noir, une blouse de même couleur, et sur le lit il aperçoit à côté de son chapeau, auquel on a ajouté un large crêpe, une paire de gants noirs. Tout cela lui semble triste et laid comme le bonnet qui lui déplaît sur la tête de la cuisinière.

Que veut dire cette transformation? Il s'étonne davantage, se trouble et son petit coeur se serre sans qu'il sache pourquoi, sans qu'il ose même demander l'explication de ce bouleversement dans toutes ses habitudes. Il n'est pas loin de pleurer.

« Et papa, hasarde-t-il, déjà intimidé, est-ce qu'il va s'habiller en noir comme moi? »

Claudine se détourne brusquement pour essuyer ses larmes ; puis elle embrasse le petit avec frénésie.

« Est-ce qu'il est fâché qu'il ne vient plus m'embrasser?

— Il dort ! » répond-elle d'une voix étouffée.

Elle n'a pu trouver autre chose. Depuis trois jours, à toutes ses questions à ce sujet, Gaston s'entend répondre : « Il dort! »

On lui recommande en même temps d'être bien sage, bien calme, de ne pas faire de bruit, de ne pas courir à travers le jardin, et cela par un temps superbe.

Il joue dans sa petite chambre, inquiet seulement en voyant que sa mère ne cesse de pleurer et se cache de lui, que tout le monde le regarde avec des }reux attendris et des gestes qui le surprennent, que son oncle Chavreux est là avec son bon ami Fougerin.

Que d'événements extraordinaires! Son cerveau se fatigue à essayer de les comprendre. Mais on lui a donné tant d'images et de livres qu'il oublie bientôt toutes ces choses étranges en lisant, en découpant des bonshommes qu'il colle dans un cahier relié. Cela a pu l'absorber pendant ces jours de douleur sans qu'il se doutât de l'immense perte qu'il faisait.

Au moment où, complètement habillé, il se prépare à descendre, car on lui a promis qu'il pourrait bientôt retourner jouer dans le jardin, Claudine le retient.

« Pas encore, monsieur Gaston; plus tard, dans l'après midi. »

Elle le conduit dans une pièce donnant sur la rue, pour qu'il ne puisse pas voir ce qui se passe dans la

grande allée conduisant à la grille d'entrée.

Au bout de quelque temps, ennuyé de n'avoir rien pour s'amuser, il se penche à la fenêtre :

« Tiens, une procession ! Claudine, vite ! vite ! j'aperçois les prêtres et la croix. »

Il montre du doigt une petite troupe qui monte la rue du Val. Les surplis, les aubes étincellent au soleil ; les chantres sont superbes. Les enfants de choeur s'avancent sur deux rangs, portant l'encensoir, les cierges.

Claudine ferme précipitamment la croisée :

« Déjà ! Ah ! mon Dien ! mon Dieu ! » Les larmes la suffoquent, tandis qu'elle emmène l'enfant en lui faisant mettre ses gants et son chapeau. Malgré la pureté du ciel, l'éblouissant éclat du soleil et tous les parfums soulevés et chassés par la brise de cette matinée de mai, le jardin reste triste sous sa parure de fleurs nouvelles et d'arbustes verts. Les jets d'eau pleurent avec un murmure particulier, quelque chose de doux et de heurté à la fois, comme un sanglot qu'on voudrait retenir et qui ne s'arrête pas.

Au fond on remarque une petite serre à moitié construite, sans toiture vitrée. Personne ne la terminera. Tout demeure ainsi interrompu, inachevé. La mort a passé sans pitié pour les petites joies, sans grâce pour les beaux projets, sans écouter les paroles d'avenir sans souci de l'oeuvre en train. Elle demeure insensible aux pleurs de ceux qui vont rester seuls.

La grande allée, la pelouse même, s'étaient couvertes de monde; les hommes dominaient, assombrissant le paysage'de leur uniforme costume noir.

On aurait pu reconnaître et nommer beaucoup de médecins fameux, des célébrités de la science, venant rendre ce suprême hommage au confrère mort en faisant son devoir. Certains étaient venus parce qu'ils ne craignaient plus cet homme qui promettait de devenir plus savant, plus fort qu'eux.

Il en arrivait par la route de Bourgla-Reine, par celle de Villejuif ; on se saluait gravement. Quelques-uns se promenaient à petits pas à travers les haies de rosiers, les bordures d'héliotropes, sous les berceaux de lilas, et jetaient de temps eD temps un coup


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LA LECTURE POUR TOUS

d'oeil discret aux volets fermés de la maison.

Dans le salon, la seule pièce ouverte aux invités, le docteur Fougerin et Pierre Chavreux accueillaient les nouveaux venus.

Dix heures et demie sonnèrent ; le glas commença à tinter dans le clocher pointu, et l'ordonnateur vint prier les parents de se mettre en tête. Fougerin et Chavreux, après avoir cherché ^pendant un instant dans la foule, se jetèrent un regard significatif. Le peintre haussa les épaules sans se cacher.

« Les misérables ! fit-il. — Bah ! reprit le docteur. Je vous l'ai, dit : j'aime mieux ne pas les voir ici ; au moins ce pauvre Charles ne sera conduit à sa dernière demeure que par des amis. »

Un mouvement s'opéra dans les groupes ; on s'écartait avec pitié. Claudine se tenait sur le seuil de la maison, serrant la main de Gaston, qui regardait cette foule, tout interdit. Un murmure sj^mpathique et douloureux s'élevait autour de l'enfant.

Le peintre, après avoir dit quelques mots à voix basse au docteur, alla chercher le fils de Charles. Ils le placèrent entre eux. Celait le moment cruel, il fallut dire à Gaston la vérité. Pierre, le saisissant dans ses bras, le tint une minute pressé contre sa poitrine, très ému, et lui dit :

« Gaston, ton père est mort, tu ne le verras plus.

— Mort ! » répéta machinalement l'enfant qui, voyant pleurer son oncle, se sentit une grosse envie de pleurer ; mais c'était plutôt de l'inquiétude que de la douleur. Ce qui ! impressionnait surtout, c'était la pensée de ne plus voir son cher papa.

Alors, cette idée devenant plus aiguë, il se mit à sangloter sans qu'on pût le calmer durant quelques instants.

Dans le clocher les notes tristes battaient plus fortement, plus pressées; l'heure s'avançait.

Fougerin embrassa Gaston, lui essuya les veux, puis, le faisant passer sous le drap qui barrait entièrement l'allée, se plaça avec lui derrière le cercueil, que Chavreux montra à son neveu en murmurant d'une voix sourde :

« — 11 est là !

— Là! » L'enfant trembla. Comment ! son père était dans cette longue

longue jaune, sous laquelle les porteurs passaient leurs bâtons peints en noir, écartant le drap sombre semé d'étoiles d'argent et les bouquets de fleurs. Il eut envie de l'appeler, de crier: « Papa! papa! »

Il n'osa pas, sa voix s'étranglant dans son gosier, il se contenta de serrer dans ses petites mains celle de l'oncle Chavreux qui pleurait sans pouvoir se contenir, et celle de son tuteur, Fougerin, dont le visage lui semblait tout changé.

Les chantres commencèrent à chanter, le cortège se mit en marche. Gaston se laissa emmener, tout pâli sous le grand soleil, écoutant cette musique d'église qui l'émotionnait vivement et, marchant à petits pas, avec une grande anxiété de savoir son père ainsi porté par ces hommes, sous ce drap noir, tandis que sur le passage du convoi les paysans se découvraient et que les paysannes s'agenouillaient, se coupant la poitrine d'un grand signe de croix.

Voilà donc pourquoi il ne l'avait pas vu depuis trois jours! Voilà donc pourquoi Claudine avait les yeux si rouges et tout le monde l'air si triste ! Son père était mort !

Au moment ou le cortège sortait de l'église, se dirigeant vers le cimetière, un coupé de maître, avec un grand tapage de roues, fit retourner les assistants ; il vint se placer derrière la foule.

Sur les panneaux vernis un D majuscule s'étalait et le cocher portait le deuil. Chavreux, interdit, jeta un rapide coup d'oeil en arrière. Los glaces à biseau envoyaient mille éclairs sous le vif rayonnement du soleil ; derrière elles on n'apercevait personne ; le coupé était vide.

Le peintre eut un mouvement si brusque que Gaston dit malgré lui : « Mon oncle, tu me fais mal ! » Ce geste nerveux lui avait endolori la main.

Le docteur Fougerin soupira et murmura :

« Calmez-vous ! Je vous avais prévenu.

— Elle aurait pu se dispenser d'envoj'er son cocher à l'enterrement de son frère !

— Peut-être a-t-elle été contrainte par son mari.

— Docteur, dit Pierre en tendant la main à son voisin, vous êtes trop bon pour comprendre ces monstruosités raffinées.

— La nature en contient de toute espèce ; j'en ai beaucoup étudié dans les pays sauvages.

■— Les monstres civilisés sont plus barbares. »

III

SEULE

Vainement Claudine avait insisté pour emmener sa maîtresse chez une voisine, ou tout au moins pour lui tenir compagnie pendant la triste cérémonie, à laquelle elle ne pouvait assister.

Jeanne supplia qu'on ne s'occupât pas d'elle, qu'on la laissât seule dans sa chambre avec sa douleur, avec son désespoir profond, inconsolable et qui ne voulait pas être consolé.

En présence de cette instance presque maladive et qui, si on la contrariait, amènerait infailliblement quelque violente crise de nerfs, le docteur Fougerin conseilla de laisser la pauvre veuve agir à sa guise, faire comme elle l'entendrait : il valait mieux ne pas irriter ce chagrin.

Après tout, enfermée chez elle, il ne lui arriverait certainement rien pendant le court espace de temps où elle allait se trouver seule. Peut-être même, vaincue par une succession fatigante de nuits blanches , brisée par l'excès de la souffrance, finiraitelle par s'endormir quand rien ne serait plus là pour lui rappeler la perte qu'elle venait de faire, ni personne pour lui en parler.

Elle choisit pour se renfermer la chambre de Gaston, parce qu'elle était plus éloignée que les autres des bruits de la rue et du jardin, et que les pièces environnantes l'isolaient davantage.

Assise dans un .fauteuil auprès du petit lit de l'enfant, les mains crispées sur un mouchoir humide de larmes, elle appuya sa tête pesante sur le drap blanc de la couchette, prenant plaisir à s'abandonner sous un invincible écrasement, les yeux mi-clos, la bouche entr'ouverte, la gorge soulevée d'un reste de sanglots qui venaient effleurer ses lèvres et s'exhalaient en douloureux soupirs.

Après avoir commencé par prier, la veuve songea.

Tandis que sa bouche balbutiait une prière monotone, où le nom de son mari revenait sans cesse, elle avait entendu d'abord comme lé bruit


LA LECTURE POUR TOUS

423

lointain d'une foule qui passait, broyant le sable des allées, ensuite un murmure moins distinct, un bruit plus sourd ; enfin tout s'était peu à peu éteint, se perdant au loin.

A ce moment elle se sentit vraiment seule dans la maison, seule avec ses pensées, seule au monde.

Son coeur eut un déchirement.

Elle se revit jeune fille, travaillant avec ardeur dans l'atelier de son père, un des peintres les plus estimés de son temps , mort quelques mois après le mariage de Jeanne. Charles venait la demander : toute rougissante, feignant de s'appliquer davantage à la copie qu'elle ébauchait, elle essayait de cacher son trouble heureux ; mais son père la prenait par le bras avec un sourire confiant, et, mettant la main blanche de son enfant dans celle du jeune médecin : « Mon ami, je crois en vous, ma fille sera votre femme. » Elle avait eu un mouvement comme pour se jeter au cou du vieillard ; en présence de son fiancé elle nlavait pas osé. Les années de bonheur suivirent : ce furent de petites et de grandes joies. Gaston, ■ en naissant, resserra les liens qui les unissaient déjà si étroitement. L'avenir leur souriait.

Comme tout cela se retraçait vit, joyeux et net dans son esprit! C'était comme une clarté immense, un rayonnement se répandant partout, augmentant d'intensité à mesure qu'il s'étendait.

Des phrases entières traversaient sa mémoire ; une ivresse égale, continue, la tenait sous son irrésistible charme.

Dans une glace placée en face d'elle, Jeanne, en levant les yeux, aperçut tout à coup, au milieu de ce songe charmant, des lèvres qui souriaient, en désaccord avec la pâleur ] des joues et la rougeur fiévreuse des paupières. Alors la vérité lui revint, ' plus dure après cet instant d'abandon à travers les mirages du souvenir. Elle souriait! et là-bas, son mari !.. . Elle se cacha la figure dans srts mains , pleurant avec une violence nouvelle, prise d'un remords à la vue de ce sourire.

Ah ça, devenait-elle folle? D'un

geste elle essuya ses yeux, s'arracha

à l'engourdissement qui l'avait jetée

dans ce fauteuil et alla ouvrir la

• porte de la chambre.

Il lui fallait se remuer, fuir la lan: .gaeur de ce passé qui la'poursuivait,

ne pas oublier comme elle venait de le faire involontairement.

Personne ne se trouvait là pouf la surveiller, s'étonner de ce qu'elle ferait ou contrôler ses actions. Elle voulut en profiter pour revoir toute la maison, pièce par pièce, la visiter du haut en bas, comme le jour où, pour la première fois, Charles l'y avait amenée par surprise, sans l'avoir prévenue, jouissant de ses étonnements, de son bonheur d'avoir une maison à elle avec un jardin plein de fleurs.

Tout était silencieux, muet, fermé. Par où allait-elle commencer ?

Elle s'avança vers l'escalier; mais, sur la première marche, son pied glissa : une feuille de rose avait failli la faire tomber.

En se baissant pour l'écarter, Jeanne remarqua alors une ligne blanchâtre et inégale allant de degré en degré, roulant de haut en bas; elle se prolongeait même sur le palier avec un mélange de feuilles vertes, de pétales de fleurs, de brindilles, se perdant dans l'entrebâillement d'une porte qu'on avait sans doute oublié de fermer complètement.

La lumière se fit brutalement en elle, et ses mains se portèrent, par une involontaire crispation d'épouvante, à sa gorge pour arrêter l'effroyable cri qui allait en jaillir. La porte entr'ouverte donnait dans sa chambre, la chambre mortuaire! ei cette traînée sinistre avait été laissée par la bière, tandis que les porteurs la descendaient du premier étage au jardin!

Glacée d'horreur, ne pouvant ni crier ni pleurer, tellement son angoisse était forte', elle n'osait plus faire un pas : il lui aurait semblé sacrilège de fouler ces vestiges funèbres.

Brusquement, elle redressa, la tête, l'oreille tendue, écoutant ; ses doigts se croisèrent nerveusement.

Dans le lointain une vague harmonie s'élevait, et, s'engouffrant par la porte du rez-de-chaussée, arrivait jusqu'à elle, empruntant de nouvelles sonorités à la cage de l'escalier. Cela ressemblait à un chant d'église.

En effet, l'illusion n'était pas possible , on entendait de mieux en mieux.

Des voix plus aiguës détonnèrent dominant les notes basses, les grondements sourds des chantres renforcés par le serpent ; alors Jeanne

reconnut l'organe des enfants de choeur, elle distingua même certains d'entre eux, se rappelant les av/ùr entendus le dimanche à la messe.

L'office étant terminé, le convoi arrivait maintenant au cimetière.

C'était affreux. Un mur, un étroit chemin, séparaient seuls la maison du docteur Lambelle du cimetière où on le portait en ce moment, et sa veuve entendait tout ce qui s'y passait comme si elle eût assisté à ce dernier acte de la funèbre cérémonie.

Elle avait, beau s'enfoncer les poings dans les oreilles , elle entendait ce chant de mort qui la poursuivait jusque chez elle, implacable, désespérant.

On sentait que ça allait finir à une certaine hâte machinale dans les dernières prières récitées par le prêtre et dans les répons des chantres.

Blême, les }'eux hagards, dans une épouvantable tension de nerfs, la. veuve s'appuyait à la rampe de l'escalier, entendant malgré elle, devinant les détails qui ne lui parvenaient pas, sur le point de devenir folle et ne pouvant se soustraire à la terrible fascination.

Les chants cessèrent. Une voix monta, grave, cadencée, scandant les paroles ; sans doute quelque ami du défunt prononçait un discours, lui adressait ses adieux.

Puis plus rien, un silence plus effrayant que toutes les manifestations précédentes. La jeune femme, involontairement attirée par cet horrible mutisme, se. pencha pour mieux entendre et crut percevoir le bruit des pelletées de terre jetées sur le cercueil.

Alors, avec un grand cri, comme si elle eût reçu un choc en pleine poitrine, Jeanne se renversa, les bras raidis, les yeux clos, l'air d'une morte. Ne paraissant pas même vivre, du moins, elle ne pensait plus, elle ne souffrait plus.

Claudine, en montant l'escalier, la trouva évanouie, les cheveux dénoués se répandant sur les marches du premier étage, les mains glacées. Elle la crut morte.

Dans le jardin, Gaston courait à travers les allés, sans se préoccuper de sa blouse noire, inquiet de la santé des poissons rouges et des canards auxquels il n'avait, pas porté de pain depuis plusieurs jours.

Gustave TOUDOUZE. (A suivre.)


424

LA LECTURE POUR TOUS

LA CAPITANA

{Suite.)

Nous étions donc sur ce terrain du pays de Tendre dont les Mexicaines ne se lassent jamais d'explorer les sentiers, et je ne m'étais pas trompé en supposant que mon interlocutrice manoeuvrait pour m'y amener. Néanmois je fus frappé de la persistance avec laquelle la jeune femme, même dans un instant si critique, ramenait le nom de la prisonnière. Un soupçon me traversa l'esprit; la capitana continuait à se méprendre sur l'intérêt que je portais à la jeune fille ; elle m'en croyait épris, et ma réserve lui semblait un manque de confiance qui l'irritait. Peut-être encore dans ce visible dépit ne fallait-il voir autre chose qu'une jalousie assez commune chez les très jolies femmes qui, j'en ai déjà fait la remarque, veulent les hommages de ceux même qu'elles ne sauraient aimer. Je demeurai un instant silencieux, cherchant un moyen de connaître la vérité.

— J'ai touché juste? dit la jeune femme en me voyant hésiter.

Je secouai la tête.

— Un jour, lui clis-je, — il y a de cela dix ans — il s'est trouvé sur ma route une de ces belles personnes que la nature semble avoir créées dans un jour de fête, tant elles sont rayonnantes; elle était presque aussi belle que vous.

Les sourcils de la capitana se détendirent; elle se pencha un peu vers moi.

— Après? dit-elle.

— J'étais jeune, très timide, très inexpérimenté. Quelques regards, quelques paroles amicales de cette jolie personne m'enflammèrent et je me persuadai vite qu'elle me distinguait entre ses nombreux adorateurs, qu'elle m'aimait.

m'aimait. me tus longtemps, et malgré mes illusions je me serais toujours tu, si un soir que l'air était tiède, le ciel plein d'étoiles, la brise parfumée, ma belle adorée n'eût pris mon bras sur lequel elle s'appuya avec complaisance tandis que je frissonnais. Provoqué par ses paroles — elle me parlait de ma voix grave, de ma droiture d'esprit, de mon savoir, exagérant les qualités que je puis avoir et excitant mes espérances, — je m'enhardis au point de lui laisser entrevoir combien je la trouvais belle. Cet aveu formulé, je demeurai terrifié de mon audace, surpris, bien que le ciel fut bleu, de n'être pas encore foudroyé. Je le fus. Me laissant retomber de toute la hauteur occupée par les étoiles dans le voisinage desquelles je planais, ma compagne me fit rudement comprendre que mes qualités, qu'elle appréciait autant que personne, me vaudraient certainement la sympathie des femmes ; mais — je traduis ses paroles — elle me conseilla, vu mon physique, ma tournure, mon genre d'esprit, de ne jamais chercher à conquérir que leur amitié. Grâce à l'étude, je me suis peu à peu consolé de ma méprise; mais la leçon m'a profité. Eva est belle, elle est en outre fiancée; elle ne saurait songer à moi, — il y aurait donc folie de ma part à l'aimer.

Un frais éclat de rire de la capitana accueillit ma dernière phrase.

— Une hirondelle ne fait pas le printemps, docteur, me dit-elle, et toutes les femmes, alors même qu'elles sont jolies, n'ont pas la cruelle coquetterie de celle qui vous a blessé et que je tiens pour une sotte.

La vérité m'obligeait à protester.

— Allons délivrer Eva, me dit mon interlocutrice en m'interrompant.

Cette proposition inattendue, cet acquiescement à mon désir le plus vif, alors que je me croyais

si loin du but que je voulais atteindre, est, je crois, une des preuves les plus remarquables de la mobilité de l'humeur des femmes. Que se passait-il dans l'esprit de la capitana, à quel caprice obéissaitelle? Les papillons, aux allures vagabondes, n'ont rien de plus imprévu que les fantaisies d'une jolie femme. Aussi les poètes de toutes les époques ont-ils eu raison de comparer souvent l'un à. l'autre ces deux êtres, si semblables par la grâce et la légèreté.

Ces réflexions ne me vinrent qu'après coup, car à mesure que nous nous rapprochions de la prisonnière je sentais mon coeur se serrer. De grosses larmes coulaient sur les joues d'Eva, et elle ne pouvait les essuyer.

La capitana ordonna de délier les cordes; je me hâtai de les couper. La jeune fille, défaillante, chancela aussitôt. J'allais la soutenir lorsque ma compagne me prévint : entourant de son bras la taille de la prisonnière, elle l'emmena vers le hangar qui lui servait d'abri. Je respira; enfin librement, me promettant de féliciter la capitana d'avoir vaincu sa colère. Le triomphe de la raison sur la violence n'est il pas la plus belle victoire que l'on puisse remporter sur soi-même?

Je me dirigeai vers ma couche de fougère. Rassuré sur le sort d'Eva, je m'inquiétai d'un pauvre insecte. Le matin, au moment où j'avais reçu l'ordre de monter à cheval, mon pentatome était soudain devenu pour moi une grave cause de souci. Devais-je, alors que j'allais je ne sais où, emporter avec moi le précieux hémiptère? Devais-je le confier à l'une des personnes qui restaient au camp ou le cacher mystérieusement dans un endroit sûr? Redoutant les risques d'une course à cheval, etplus encore l'insouciance d'un dépositaire ignorant, très capable de livrer le fragile insecte à la curiosité de ses compagnons, je m'étais décidé pour le dernier expédient. Une étroite fissure, qui


LA LECTURE POUR TOUS

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PRÉPARATIFS DE GUERRE EN ASIE

ENTRE ANGLAIS ET RUSSES

A ALLAHABAD

Le prince indien SOINDIA passe en revue son armée (brigade des éléphants de guerre), qu'il met à la disposition du gouvernement anglais pour aller combattre les Russes


436

LA LECTURE POUR TOUS

se trouvait au-dessus de ma couche, me parut un asile plein de garantie et, à la dérobée, j'avais caché mon pentatome dans cette cachette, en prenant soin de la dissimuler sousune touffe d'herbes. Lorsque je m'approchai de la roche pour reprendre mon trésor je m'aperçus avec satisfaction que, bien qu'un peu flétrie, l'herbe occupait la place où je l'avais posée. J'allais m'éloigner lorsque la tentation me prit de contempler un instant ma trouvaille. J'enlevai l'herbe... hélas! ce souvenir me trouble encore et je ne souhaite à personne, pas même au docteur Neidmann, qui m'accusa autrefois en pleine Académie d'avoir confondu un aspergillum avec un leredo, de se voir soumis à une pareille épreuve.

J'enlevai donc l'herbe et, au lieu d'un pantatome, je vis d'informes débris de'pattes, d'antennes de carapaces. Depuis lors il m'est arrivé plusieurs fois durant ma longue carrière de perdre un insecte, un oiseau où une plante rare; mais je n'étais pas encore aguerri contre de tels malheurs. Cette charmante bestiole unique, inconnue, qui devait être pour moi un titre de gloire, je la retrouvais déchiquetée, anéantie. La douleur d'un général qui voit la victoire lui échapper doit être poignante ; pourtant, alors que tout paraît perdu, il peut encore répai'er sa défaite par quelque manoeuvre savante, par une retraite comme celle de Xénophon. Moi, je ne pouvais que me désoler et je n'y manquai pas. Il ne me restait pas même l'espérance devant ce désastre complet; de même qu'Auguste, c'est en vain que j'eusse demandé à Varus de me rendre mes légions.

Que s'était il passé? Je voulus le savoir. J'eus le courage de me rapprocher de la fissure, de l'examiner. L'accident ne venait pas do l'extérieur; la cachette devait donc renfermer un ennemi.

Je pensai d'abord à un mammifère, souris, musaraigne ou gerboise

gerboise mais l'odeur particulière à leur race les eût trahis. S'agissait-il d'un.'lézard? Ces crocodiles en miniature n'aiment que les proies vivantes. Un fait certain, c'est que le dévastateur habitait la fissure. Je m'armai d'une brindille de bois, je fouillai avec rage la cavité; une énorme araignée parut, et mon premier mouvement fut d'écraser la coupable. Mais je n'ai jamais sacrifié d'êtres vivants que dans l'intérêt de la science, et je fis taire mon ressentiment. Les torts me revenaient tout entiers ; j'avais logé le mouton dans l'antre du loup, devais-je rendre celui-ci responsable d'avoir obéi à son instinct? Je m'éloignai pour ne pas céder à mes désirs de vengeance; je m'en sais encore gré.

Si ma conscience demeura nette, mes.regrets n'en furent pas moins vifs. Vingt fois, depuis ma découverte, j'avais tracé en imagination le brouillon de la lettre que je voulais écrire au célèbre Geoffroy Saint-Hilaire en lui adressant mon pentatome; j'avais moi-même dicté sa réponse. « Monsieur, m'écrivait-il, j'ai présenté à l'Académie votre magnifique pentatome, et je me hâte de vous transmettre l'écho des applaudissements qui ont sal ué votre nom... » Hélas ! cette gloire rêvée s'en allait en fumée, et cela par l'effet d'un misérable arachnide dont la famille, avec sa respiration tantôt trachéenne et tantôt pulmonaire, échappe à toute sérieuse classification.

Je ruminais tristement mon aventure, lorsqu'on vint me prévenir que mon dîner m'attendait. Je mangeai peu, —je me souvenais trop de Perrette et de son pot au lait. La capitana et Eva parurent ; mon air désolé les frappa. Elles m'interrogèrent avec bonté , me croyant indisposé. Presse par leurs questions, il me fallut bien leur raconter la perte qui m'attristait. Elles eurent le tact de ne pas sourire de mon chagrin, ce dont je leur serai à jamais reconnaissant. C'est que j'ai rarement

rarement de personnes, même parmi les femmes pourtant si aptes à comprendre toutes les douleurs, qui sentissent l'importance de la perte d'un insecte, d'une coquille ou d'une plante pour celui qui les a choisis comme sujet d'étude.

La capitana s'occupait avec sollicitude d'Eva, qui froide, réservée, ne répondait guère que par monosyllabes aux questions qu'on lui adressait. Chaque geste de la jeune fille me montrait ses poignets meurtris; je la forçai de les envelopper de linges mouillés. J'aurais voulu causer avec elle, connaître les péripéties de sa fuite; toutefois, je n'osais aborder ce sujet. Je comptais que la capitana aurait à s'absenter, elle ne bougea pas de son hamac. La conversation languissait , mes deux compagnes se retirèrent.

De même que la veille, un grand feu brûlait au milieu du cratère, et les hommes se groupaient autour du foyer. Les femmes avaient orné leurs cheveux de fleurs, des guitares résonnaient. Je compris qu'on allait célébrer par des danses l'heureuse prise de l'argent du fisc, et ce spectacle valait la peine d'être étudié. Je me rapprochai donc du foyer, chacun se rangea et m'offrit courtoisement sa place. Nul bruit, nulle discussion dans cette réunion d'hommes de covde; on se seraiteru dans un salon. Du reste, le peuple mexicain se montre rarement bruyant; sa gaieté n'est pas expansive, il s'amuse en dedans.

Vu le milieu où ma mauvaise fortune m'avait jeté, je m'attendais à une folle nuit. Les divertissements de mes compagnons se bornèrent à boire de temps à autre une gorgée d'eau-de-vie, à iumer sans discontinuer, tout en regardant les femmes piétiner à tour do rôle en cadence. Le visage des danseuses était agréable, mais sans animation. Quant aux danses exécutées, bien que qualifiées de fandangos, elles n'avaient rien


LA LECTURE POUR TOUS

427

de commun avec les joyeuses et provocantes fêtes espagnoles du même nom. Ces dames sautillaient, reproduisaient à satiété deux ou trois gestes qui leur valaient des applaudissements dont je cherchais en vain la cause. Un peu en arrière , une demi-douzaine de cavaliers jouaient au monté, plus muets, plus graves encore que ceux qui regardaient danser.

— Vos hommes, dis-je au lieutenant qui venait de se rapprocher de moi, semblent contraints et ennuyés ; s'amusent-ils donc par ordre ?

— Par ordre ! répéta mon interlocuteur en me regardant comme s'il ne me comprenait pas. Oubliez-vousque nous sommesdes hommes libres? Bonté du ciel! il n'est personne ici qui ne savoure en ce moment une part du paradis : voir danser de jolies filles en buvant et en fumant, que peut désirer de plus un bon chrétien?

Ma part de paradis, je l'avoue, me semblait un peu morne.

— S'il y avait ici quatre de mes compatriotes, dis-je à mon ami le lieutenant, vous entendriez un beau bruit. Les parois de ce cratère nous renverraient l'écho de leurs rires, et vos danseuses seraient obligées de changer leurs allures de momies, dût-on pour cela leur rendre les baisers qu'elles envoient.

— Nos coutumes peuvent n'être pas les vôtres, répondit le lieutenant d'un ton sec, elles n'en sont pas moins bonnes pour cela.

— Vous avez raison, m'empressai-je de répliquer, et l'expansive gaieté de mes compatriotes est parfois très incommode. Ainsi, vos hommes s'amusent?

— Ne le voyez-vous'pas ?

— Si , certes ; seulement je croyais qu'ils s'ennuyaient. Permettez-moi de vous interroger encore : est-ce pour jouir du spectacle que nous avons sous les yeux, pour savourer cette part de paradis, que vos hommes se condamnent à la vie périlleuse dont j'ai goûté ce matin?

— Pas uniquement, senor; ils ont avant tout l'amour de la liberté. Or l'homme pauvre n'étant jamais libre, notre métier a cela de bon qu'il répare les injustices de la fortune. Avec une expédition comme celle d'hier, nous conquérons pour plusieurs semaines le droit de vivre en repos, sans avoir à nous préoccuper chaque matin de notre pain quotidien. Travailler est une peine, et s'éviter cette peine est le but que doit se proposer d'atteindre une créature sensée, quand Dieu ne l'a pas dotée de patrimoine.

Le lieutenant me développa une suite de paradoxes qui lui semblaient autant d'incontestables vérités. J'aurais eu trop à faire pour redresser ses idées ; aussi le laissai-je dire. Par son éducation, il touchait au monde primitif et se tenait dans la tradition des lois naturelles, qui poussent l'homme à tout sacrifier à ses besoins ou à ses instincts personnels. Mais de cette conversation et de cette fête je tirai un enseignement ; un peu sur la foi des romanciers et des auteurs d'opéras-comiques, je me représentais les bandits buvant les meilleurs vins dans des coupes d'or et menant, au milieu d'un troupeau de demoiselles, une existence de pacha. La vérité, — je parle pour le Mexique bien entendu, — c'est que leur périlleux métier, s'il leur donne les loisirs auxquels ils tiennent tant, ne leur épargne pas les soucis. Ces prétendus hommes libres vivent dans un qui-vive perpétuel. L'argent qu'ils gagnent si facilement, ils s'empressent d'aller le dépenser dans les villes. Et c'est afin de se passer cette fantaisie qu'ils ne paraissent sur les routes que masqués ; ils peuvent ensuite coudoyer impunément ceux qu'ils ont dévalisés.

Je retournai vers ma couche do fougère, mais les sons mélancoliques des guitares m'empêchèrent longtemps de m'endormir. Je songeais à mon pentatome, ce qui n'était pas le moyen d'attirer

le sommeil. Il me semblait que je venais à peine de fermer les yeux lorsqu'on vint me réveiller. Le jour commençait à naître; je fus surpris de voir les chevaux scellés et les mules équipées. Je dus presque aussitôt enfourcher ma monture pour suivre la capitana et Eva, qui se mettaient en route.

S'agissait-il d'une expédition de la même nature que celle de la veille ? Non ; nous nous dirigions vers le défilé que nous avions suivi en venant de la Paz. Je jetai un regard attristé sur le cratère que je n'avais pas eu le temps d'étudier, et je me mis à la file des cavaliers. La clarté du jour nous permit d'avancer au trot, et je m'émerveillais à chaque instant que nous eussions pu suivre dans l'obscurité ce chemin hasardeux, sans avoir eu à déplorer d'accident.

Il ne nous fallut guère plus de deux heures pour atteindre l'hacienda, et je ne passai pas sans émotion près du ravin où j'avais trouvé mon pentatome. Je fus même tenté de mettre pied à terre pour essayer de réparer cette perte. Je dus dompter mon impatience. D'ailleurs j'étais intrigué par le mouvement de cavaliers et de chevaux que je remarquais, là où je croyais retrouver la solitude. Nous pénétrâmes dans la grande cour où flambaient des feux de bivpuacs, et je vis, tout surpris, Juan Santos aider la capitana* à descendre de cheval. Quant à moi, dans le cavalier qui prit les rênes de ma monture je reconnus avec plaisir mon guide, l'honnête Sévérino de la Cruz.

Lucien BIART.

(A suivre.)


428

LA LECTURE POUR TOUS

LES FILLES Dl COLONEL

{Suite.)

Le commandant remonta d'un pas 1 leste dans la Victoria, et lâcha les rênes du steppeur impatient, qui, tout joyeux d'échapper à son rustique voisinage, partit au trop allongé.

Madame Apolline Myonnet, le front appuyé aux vitres du salon, suivit d'un regard noyé de langueur le rapide attelage, et le reporta ensuite avec une certaine satisfaction sur l'étalage d'abondance et de bien-être villageois dont elle avait su tirer un ingénieux parti de mise en scène.

De son côté, pendant sa course à travers le faubourg, le commandant Adalbert de Poitevy ne cessa de répéter :

— Elle doit avoir plus d'un million ! Il était déjà tard. L'heure à laquelle le bel officier avait coutume de traverser le quai et d'envoyer le plus élégant des saluts au balcon du colonel était passée depuis longtemps.

Judith, qui daignait consentir à se laisser voir de celui qu'elle considérait comme un prétendant attitré, ne voulut pas paraître l'attendre, et se retira au fond du salon avec une mauvaise humeur mal dissimulée.

Elle entendit de loin, sur le pavé, le léger roulement des roues sveltes, semblables à de gigantesques araignées ; mais sa dignité ne lui permettait plus de montrer à l'oublieux son visage maussade.

Celui-ci remarqua certainement l'absence de la belle jeune £lle, mais sa tristesse fut mitigée par le développement d'un calcul qu'il poursuivait patiemment.

— Un million de terres ! songeaitil. .. En réalisant les biens-fonds et achetant des titres solides, on doublerait son revenu.

La Victoria toucha au quartier de cavalerie.

— Appelez le maréchal des logis Rulmann, dit M. de Poitevy au planton.

Le maréchal des logis Rulmann ne tarda pas à paraître, la main droite au shako, la gauche à la jonction du cuir et du drap de son pantalon.

Rien qu'à voir son honnête visage

d'Alsacien, tout épanoui de santé et de candeur, on avait confiance en cette primitive nature.

— Rulmann, n'est-ce pas ce moisci que vous quittez le régiment?

— Dans huit jours, mon commandant. .. quinze ans de service?... et pas de chance.

— Et vous allez ?

— Au pays, mon commandant.

— Vous avez sansdouteune place en vue ?

— Malheureusement non, mon commandant ; au village, les places sont rares.

— Mais à la ville?

— Je n'ai pas de protections.

— Seriez-vous satisfait de trouver à vous caser ici-même ?

— Ici !... Ah ! cristi !... quelle veine !

On vit la large face du maréchal des logis s'éclairer d'une flamme joyeuse.

Il pensait à certaine Alsacienne, non moins épaisse, non moins tendre que lui, qu'il fallait abandonner.

Et qui pouvait prévoir si cette ouverture inattendue n'allait pas, au contraire, le rapprocher de sa payse?

— Ici : répétait-il, en roulant des yeux ronds et clairs comme des boules d'agate.

— Voilà, dit le commandant. Ecoutez mes instructions. Vous irez demain, vers dix heures, au faubourg de Pont-1'Ëvêque, chez madame veuve Myonnet, et lui remettrez ceci de ma part. Cela suffira pour être introduit.

Il prit dans son portefeuille une carte armoriée, et au verso de ce nom aristocratique qui hallucinait la veuve, il écrivit, au crayon, ces quelques mots :

« Rulmann, ex-maréchal des logis « de cavalerie, bon, brave, suffisam« ment intelligent, fidèle comme un « barbet, loyauté des temps antiques, « fera un intendant idéal. »

M. de Poitevy remit la carte au sous-officier ahuri.

— Tâchez de plaire à la dame qui veut vous confier ses terres à gérer, dit-il, et revenez, aussitôt après, me rendre réponse chez moi.

La vicloria repartit, et Rulmann resta cloué au sol, tournant et retournant dans ses gros doigts la fragile carte introductrice, sans trop se rendre compte que ce signalement fantaisiste se rapportait vraisemblablement à son inlividu.

Il est à supposer que, protégé par

ce talisman, dont il ne soupçonnait pas la toute-puissance, le maréchal des logis sut trouver, dès le premier abord, le chemin des bonnes grâces de madame Myonnet.

Après l'avoir sommairement examiné, lui avoir adressé pour la forme quelques questions sur ses connaissances en agriculture et en arithmétique, elle se montra très satisfaite.

Elle le renvoya avec la promesse formelle du titre d'intendant, lui confiant la surveillance de ses rentrées locatives, de ses réparations foncières ou immobilières, du soin de renvoyer les fermiers insolvables et d'installer les titulaires nouveaux, etc., etc..

Le tout aux appointements de deux mille quatre cents francs.

Jamais, au grand jamais, dans ses rêves les plus ambitieux, les plus insensés même, le digne Alsacien n'avait osé entrevoir de semblables mines de Golconde.

Deux mille quatre cents francs !... c'est-à-dire l'indépendance, le confortable, une maison à soi, le mariage... et le bonheur avec Gretchen !!!

Madame Myonnet put comprendre, à l'intime béatitude qui rayonna sur le front de son futur intendant, qu'elle venait de s'annexer un dévouement à toute épreuve.

Au pas de course, — chose merveilleuse pour un cavalier, — Rulmann revint du faubourg de Pontl'Evêque chez le commandant.

Il avait bien envie, cependant, de passer d'abord chez Gretchen .. mais la discipline l'emporta.

M. de Poitevy, revenu de bonne heure de la pension des officiers supérieurs, se promenait de long en large dans sa chambre, plongé dans des méditations d'une insondable profondeur.

La vue du visage empourpré, semé de gouttes de sueur du triomphant sous-officier, lui arracha un sourire.

— Eh bien, mon brave?

— Mon commandant, je n'oublie rai jamais... ô mon commandant ! c'est à vous que je dois mon avenir.

— Vous plaisez à madame Myonnet?

— 11 parait que j'ai cette chance, mon commandant; c'est la première de ma vie.

— Elle vous a engagé?

— Sur l'heure.

— Ah ! ah !

— El. u ne solde, mon commandant.. Deux cents francs par mois !

— Bien, cela !


LA LECTURE POUR TOUS

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— Et une dame si bonne !

— Oui ! très bonne, en effet.

— Et si riche !

— On le dit.

— C'est sur, mon commandant. Son intendant ne se croisera pas les bras.

— Alors vous comptez sur du travail ?

— Pour cela, oui. Elle m'a dit tout net que sa fortune était divisée en deux parts, le notaire administrerait ses titres, et que je serai chargé des terres et des maisons ; que ce serait pour ma moitié, cinquante mille livres de rentes dont j'aurais à lui rendre compte.

— Cinquante mille...

— Cinquante mille livres de rentes, mon commandant.

— Je vous félicite, dit le commandant d'une voix indistinctement adoucie, en «'adressant au futur administrateur de celte affriolante fortune.

— Elle a deux millions ! pensa-t-il en congédiant d'un geste protecteur la créature dévouée qu'il venait d'introduire dans la place.

Pas n'est besoin de dire qu'en quittant M. de Poitevy, Rulmann reprit le pas gymnastique et ne le quitta qu'au quatrième élage de la maison de Gretchen.

Il y eut fête ce soir-là dans la chambrette de l'Alsacienne.

Malgré les vents violents qui, suivant le cours du Rhône, balayent le littoral à cette époque de l'année, la fin de mai et le commencement de juin furent torrides à Vienne.

Chacun prit la fuite vers les champs, les habitants aisés possédant presque tous un petit château, une maison de campagne ou tout au moins un pied à terre dans les environs.

Il ne resta bientôt plus dans la ville que les étrangers, contraints par leurs fonctions publiques à ce stationnement sans trêve, ou les Viennois assez avisés pour avoir élu domicile sur le verdoj'ant coteau, dominé par la statue colossale de Notre Damede-Pipet, où l'on arrive par une pente raide, pittoresquement nommée Coupe-Jarrets.

La famille de Clarande voyait avec dépit ces départs successifs. Il était vraiment de mauvais ton de rester dans la ville poudreuse, tandis que l'émigration devenait générale.

Madame de Clarande, habituée à paraître, en souffrait dans sa vanité;

Judith se plaignait amèrement ; Hortense se réjouissait, au contraire, par l'espoir de réaliser quelques épargnes dans la saison chaude.

Le colonel avait les oreilles rompues de doléances, et se demandait soucieusement si ce ne serait pas un bon moyen à employer que de céder au désir de Judith pour lui rendre sa gaieté.

Ah ! il y avait beaucoup à faire pour effacer les nuages de ce front capricieux, car la blonde fille souffrait, dans le secret de sa pensée, toutes les tortures de l'inquiétude, sans redouter encore, toutefois, la honte de l'abandon.

La conduite du commandant de Poitevj à son égard devenait de plus en plus indéchiffrable. Il ne la fuyait pas encore, mais il ne la recherchait plus. Elle se sentait battue en brèche, sans deviner d'où venait l'occulte rivalité dont son instinct féminin s'alarmait.

Les cancans de la société, pour se propager maintenant de château en villa, n'en étaient pas moins acérés.

Ce qui ressortait le plus clairement des apparences, même pour les plus myopes, c'est que le commandant retardait à plaisir une solution, se montrait plus rarement chez le colonel, ne poursuivait plus Judith de ses galants hommages, et portait en tous lieux un front chargé de préoccupations profondes.

Les très bien informés affirmaient, en outre, que sa Victoria stationnait plusieurs fois par semaine, des heures entières, devant la maison de madame M3ronnet.

Il fut également remarqué que la veuve s'étant établie dans une belle propriété qu'elle possédait au bord du Rhône, le commandant de Poitevy prenait un peu plus souvent que de raison, pour but de sa promenade à cheval, la gracieuse vallée d'Estressin, où madame Myonnet jouait à la châtelaine.

Ces derniers détails, Judith les ignorait absolument.

Ce qu'elle ne pouvait ignorer, en revanche, c'est que !e coeur dont elle se croyait souveraine incontestée lui échappait insensiblement.

Ses joues pâlirent, ses yeux se noyèrent de mélancolie. Madame de Clarande prit peur de se changement.

— Il faut l'air de la campagne à cette enfant, déclara t-elle à son mari, ce n'est point une question de mode, c'est une question de santé.

— Cherchons une propriété à louer, répondit docilement le colonel.

LoUer une propriété!... Hortense jeta des cris d'aigle à une telle décision. Comment ! quand il était si difficile de faire marcher de pair les revenus invariables avec les dépenses inattendues !... quand on venait de marier Marcelle !... de pourvoir au trousseau et à la dot !... et que la villégiature ne dispensait pas de conserver le logis du quai du Rhône !

Le colonel ne lui répondit qu'en montrant le visage altéré de sa favorite, et la soeur dévouée se résigna.

Le colonel monta à cheval le jour même pour entreprendre une tournée de découverte autour de la ville dans un rayon de quelques kilomètres.

Il en fit cinq au petit trot, avant de fixer son choix sur une grande maison délabrée, mais commode, plantée sans grâce au bord de la route de Vienne à Beaurepaire, ombragée de vieux arbres touffus, et entourée d'un clos très vaste qui pouvait, à la rigueur, mériter le titre de parc.

Cette propriété s'appelait la Boidetière ; elle appartenait à un négociant lyonnais sur le point de faire faillite.

Moyennant deux cents francs par mois, le colonel en devint locataire pour la saison, avec jouissance des meubles, des fruits et de la bassecour.

Ces arrangements pris, il conduisit triomphalement sa famille dans l'éden rustique qu'il lui avait découvert.

Madame de Clarande déclara la maison suffisante, l'allée de platanes superbe, et certain bois feuillu, qui limitait la propriété, tout plein de poésie champêtre.

Judith promena sur toutes choses ses grands yeux indifférents ; elle remarqua seulement que, de la fenêtre de sa chambre, on dominait la grande route, qu'on entendrait de loin sonner sur le pavé le sabot de Solférino, le cheval du commandant.

Mais combien de fois devait retentir à ses oreilles ce bruit si désiré!

Hortense fit le tour du verger, constatant avec satisfaction que la vigne était pleine de promesses, que les pommiers ployaient sous les fruits, et que les groseillers nains fourniraient largement sa provision de confitures.

La basse-cour lui offrit aussi des ressources consolantes en oeufs frais et volailles, ce qui réconcilia quelque peu l'excellente ménagère avec le


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LA LECTURE POUR TOUS

surcroit de charges, qui lui incombait.

Les trois dames s'installèrent tant bien que mal, en faisant les plus louables efforts pour se persuader que ce nouveau séjour leur était particulièrement agréable.

Judith y gagna, du moins, de cacher aux yeux inquisiteurs et indiscrets l'inquiétude grandissante qui la mordait au coeur.

Le colonel venait, après le rapport, passer en famille une partie de la journée ; il regagnait Vienne dans la soirée, à la fraîcheur sereine, laissant son joli cheval arabe piaffer d'impatience sous l'allure modérée à laquelle il le condamnait.

Parfois, on attelait la calèche, et l'une de ces dames venait surprendre le colonel, faire des emplettes matinales ou s'assurer de la présence de quelques visiteurs de l'intimité pour le dimanche suivant.

C'était là, du reste, la.seule distraction de cette vie paisible.

Marcelle et son mari passaient régulièrement un ou deux jours par semaine à la Boulelière.

Le commandant Adalbert de Poitevy, M. et madame Fontilie, la petite famille du capitaine Aubépin et deux ou trois officiers triés sur le volet, composaient la série ordinaire des invités.

Ces jours-là, la Boulelière prenait un grand air d'animation. On dressait la table sous les platanes ; on causait gaiement et longuement à la clarté douce de la lune et l'on reprenait le chemin de la ville, le plus tard possible, en caravane, en se donnant rendez-vous pour le dimanche suivant.

Claire DE CHANDENEUX.

(A suivre.)

SANS FAMILLE

DEUXIÈME PARTIE

{Suite)

Il nous fit monter dans cette voiture qui n'était pas close par devant, et au moyen d'un petit judas ouvert dans la capote il engagea un dialogue

avec le cocher ; plusieurs fois le nom de Bethnal-Green fut prononcé et je pensai que c'était le nom du quartier clans lequel demeuraient mes parents ; je savais que green en anglais veut dire vert et cela me donna l'idée que ce quartierdevait être planté de beaux arbres, ce qui tout naturellement me fut très agréable ; ceia ne ressemblerait point aux vilaines rues de Londres si sombres et si tristes que noirs avions traversées en arrivant; c'était très joli une maison dans une grande ville, entourée d'arbres.

La discussion fut assez longue entre notre conducteur et le cocher ; tantôt c'était l'un qui se haussait au judas pour donner des explications, tantôt c'était l'autre qui semblait vouloir se précipiter de son siège par cette étroite ouverture pour dire qu'il ne comprenait absolument rien à ce qu'on lui demandait.

Mattia et moi nous étions tassés dans un coin avec Capi entre mes jambes, et, en écoutant cette discussion, je me disais qu'il était vraiment bien étonnant qu'un cocher ne parut pas connaître un endroit aussi joli que devait l'être Bethnal-Green ; il y avait donc bien des quartiers verts à Londres? Cela était assez étonnant, car d'après ce que nous avions déjà vu, j'aurais plutôt cru à de la suie.

Nous roulons assez vite dans des rues larges, puis dans des rues étroites, puis dans d'autres rues larges, mais sans presque rien voir autour de nous, tant le brouillard qui nous enveloppe est opaque ; il commence à faire froid, et cependant nous éprouvons un sentiment de gêne dans la respiration comme si nous étouffions. Quand je dis nous, il s'agit de Mattia et de moi, car notre guide parait au contraire se trouver à son aise ; en tout cas, il respire l'air fortement, la bouche ouverte, en reniflant, comme s'il était pressé d'emmagasiner une grosse provision d'air dans ses poumons, puis, de temps en temps il continue à faire craquer ses mains et à détirer ses jambes. Ei>t-ce qu'il est resté pendant plusieurs années sans remuer et sans respirer?

Malgré l'émotion qui m'enfièvre à la pensée que dans quelques instants, dans quelques secondes peut-être, je vais embrasser mes parents , mon père, ma mère , mes frères, mes soeurs, j'ai grande envie de voir la ville que nous traversons : n'est-ce pas ma ville, ma patrie?

Mais, j'ai beau ouvrir les yeux, je ne vois rien ou presque rien, si ce n'est les lumières rouges du gaz qui brûlent dans le brouillard, comme dans un épais nuage de fumée ; c'est à peine si on aperçoit les lanternes des voitures que nous croisons, et, de temps en temps nous nous arrêtons court, pour ne pas accrocher ou pour ne pas écraser des gens qui encombrent les rues.

Nous roulons toujours ; il y a déjà bien longtemps que nous sommes sortis de chez Greth and Galley ; cela me confirme dans l'idée que mes parents demeurent à la campagne; bientôt sans doute nous allons quitter les rues étroites pour courir dans les champs.

Comme nous nous tenons la main, . Mattia et moi, cette pensée que je vais retrouver mes parents me fait serrer la sienne ; il me semble qu'il est nécessaire de lui exprimer que je suis son ami, en ce moment même, plus que jamais et pour toujours.

Mais au lieu d'arriver à la campagne, nous entrons dans des rues plus étroites, et nous entendons le sifflet des locomotives.

Alors je prie Mattia de demander à notre guide si nous n'allons pas enfin arriver chez mes parents ; la réponse de Mattia est désespérante : il prétend que le clerc de Greth and Galley a dit qu'il n'était jamais Venu dans ce quartier de voleurs. Sans doute Mattia se trompe, il ne comprend pas ce qu'on lui a répondu. Mais il soutient que thieves, le mot anglais dont le clerc s'est servi, signifie bien voleurs en français, et qu'il en est sûr. Je reste un moment déconcerté, puis je me dis que si le clerc a peur des voleurs, c'est que justement nous allons entrer dans la campagne, et que le mot green qui se trouve après Bethnal, s'applique bien à des arbres et à des prairies. Je communique cette idée à Mattia, et la peur du clerc nous fait beaucoup rire : comme les gens qui ne sont pas sortis des villes sont bêtes !

Mais rien n'annonce la campagne : l'Angleterre n'est donc qu'une ville de pierre et de boue qui s'appelle Londres ? Cette boue nous inonde dans notre voiture, elle jaillit jusque sur nous en plaques noires ; une odeur infecte nous enveloppe depuis assez longtemps déjà ; tout cela indique que nous sommes dans un vilain quartier, le dernier sans doute avant d'arriver


LA LECTURE POUR TOUS

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dans les prairies de Bethnal-Green. Il me semble que nous tournons sur nous-mêmes, et de temps en temps notre cocher ralentit sa marche, comme s'il ne s'avait plus où il est. Tout à coup, il s'arrête enfin brusquement et notre judas s'ouvre.

•Alors une conversation ou plus justement une discussion s'engage: Mattia me dit qu'il croit comprendre que notre cocher ne veut pas aller plus loin, parce qu'il ne connaît pas son chemin ; il demande des indications au clerc de Greth and Galley, et celui-ci continue à répondre qu'il n'est jamais venu clans ce quartier de voleurs : j'entends le mot thievcs.

Assurément ce n'est pas là Be' hnalGreeu.

Que va-t-il se passer?

La discussion continue parle judas, et c'est avec une égale colère que le cocher et le clerc s'envoient leurs répliques par ce trou.

Enfin le clerc, après avoir donné de l'argent au cocher qui murmure, descend du cab, et de nouveau il nous fait « psit, psit »; il est clair que nous devons descendre à notre tour.

Nous voilà dans une rue fangeuse, au milieu du brouillard ; une boutique est brillamment illuminée, et le gaz reflété par des glaces, par des dorures et par des bouteilles taillées à facettes, se répand dans la rue où il perce le brouillard jusqu'au ruisseau : c'est une taverne, ou mieux ce que les Anglais nomment un gin palace, un palais dans lequel on vend de l'eaude-vie de genièvre et aussi des eauxde-vie de toutes sortes qui, les unes comme les autres, ont pour même origine l'alcool de grain ou de betterave.

— Psit! psrt! fait notre guide.

Et nous entrons avec lui dans ce gin palace. Décidément nous avons eu tort de croire que nous étions dans un misérable quartier; je n'ai jamais vu rien de plus luxueux ; partout des glaces et des dorures, le comptoir est en argent. Cependant les gens qui se tiennent debout devant ce comptoir ou appuj'és de l'épaule contre les murailles ou contre les tonneaux sont déguenillés, quelques-uns n'ont pas de souliers, et leurs pieds nus qui ont pataugé dans la boue des cloaques, sont aussi noirs que s'ils avaient été cirés avec un cirage qui n'aurait pas encore eu le temps de sécher.

Sur ce beau comptoir en argent notre guide se fait servir un verre

d'une liqueur blanche qui sent bon, et, après l'avoir vidé d'un trait avec l'avidité qu'il mettait quelques instants auparavant à avaler le brouillard, il engage une conversation avec l'homme aux bras nus jusqu'au coude qui l'a servi.

Il n'est pas bien difficile de deviner qu'il demande son chemin, et je n'ai pas besoin d'interroger Mattia.

De nouveau nous cheminons sur les talons de notre guide; maintenant la rue est si étroite que malgré le brouillard nous voyons les maisons qui la bordent de chaque côté; des cordes sont tendues en l'air de l'une à l'autre de ces maisons, et çà et là des linges et des haillons pendent à ces cordes. Assurément ce n'est pas pour sécher qu'ils sont là.

Où allons-nous? Je commence à être inquiet, et de temps en temps Mattia me regarde; cependant il ne m'interroge pas.

De la rue nous sommes passés dans une ruelle, puis dans une cour, puis dans une ruelle encore; les maisons sont plus misérables que dans le plus misérable village de France; beaucoup sont en planches comme des hangards ou des étables, et cependant ce sont bien des maisons : des femmes tète nue et des enfants grouillent sur les seuils.

Quand une faible lueur nous permet de voir un peu distinctement autour de nous, je remarque que ces femmes sont pâles, leurs cheveux d'un blond de lin pendent sur leurs épaules ; les enfants sont presque nus et les quelques vêtements qu'ils ont sur le dos sont en guenilles : dans une ruelle, nous trouvons des porcs qui farfouillent dans le ruisseau stagnant d'où se dégage une odeur fétide.

Notre guide ne tarde pas à s'arrêter; assurément il est perdu; mais à ce moment vient à nous un homme vêtu d'une longue redingote bleue et coiffé d'un chapeau garni de cuir verni ; autour de son poignet est passé un galon noir et blanc; un étui est suspendu à sa ceinture ; c'est un homme de police, un policeman.

Une conversation s'engage et bientôt nous nous remettons en route, précédés du policeman ; nous traversons des ruelles, des cours, des rues tortueuses, il me semble que çà et là des maisons sont effondrées.

Enfin nous nous arrêtons dans une cour dont le milieu est occupé par une petite mare.

— Red lion court, dit le policeman.

Ces mots que j'ai entendu prononcer plusieurs fois déjà signifient : « Cour du Lion-Rouge », m'a dit Mattia.

Pourquoi nous arrêtons-nous? Il est impossible que nous soyons à Bethnal-Green ; est-ce que c'est dans cette cour que demeurent mes parents ? Mais alors ?..

Je n'ai pas le temps d'examiner ces questions qui passent devant mon esprit inquiet ; le policeman a frappé à la porte d'une sorte de hangar en planches et notre guide le remercie ; nous sommes donc arrivés.

Mattia, qui ne m'a pas lâché la main, me la serre, et je serre la sienne.

Nous nous sommes compris : l'angoisse qui étreint mon coeur étreint le sien aussi.

J'étais tellement troublé que je ne sais trop comment la porte à laquelle le policeman avait frappé nous fut ouverte, mais à partir du moment où nous fûmes entrés dans une vaste • pièce qu'éclairaient une lampe et un feu de charbon de terre brûlant dans une grille, mes souvenirs me reviennent.

Hector MALOT„

(A suivre)

Le Gérant .- EVRARD Itnp. F... DELAROCIIB ET Cic, 10,place delà ChaiitéLyoc


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