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Title : Bulletin archéologique / publié sous la direction de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne

Author : Société archéologique et historique de Tarn-et-Garonne. Auteur du texte

Publisher : Imprimerie Forestié Neveu (Montauban)

Publication date : 1873

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34429618x

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Format : Nombre total de vues : 4310

Description : 1873

Description : 1873 (T3).

Description : Collection numérique : Fonds régional : Midi-Pyrénées

Rights : Consultable en ligne

Rights : Public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5505226p

Source : Bibliothèque nationale de France, département Philosophie, histoire, sciences de l'homme, 8-LC20-25 (7)

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 19/01/2011

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BULLETIN

ARCHÉOLOGIQUE

PUBLIE SOUS LA DIRECTION

DE

LA SOCIÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE

DE

TARN-ET-GARONNE.

Tome III.

MONTAUBAN,

IMPRIMERIE FORESTIÉ NEVEU, RUE DU VIEUX-PALAIS, 23. 1873



SOCIÉTÉ ARCHÉOLOGIQUE

DE

TARN-ET-GARONNE,

FONDÉE LE 17 DÉCEMBRE 1866.

Membres du Bureau.

PRÉSIDENT D'HONNEUR : Mgr Legain, Evêque de Montauban. MM. MM.

L'abbé F. Pottier, Président.

Le Dr Rattier #, Vice Président.

Devais aîné, Secrétaire-Général.

Edouard Forestié, SecrétaireAdjoint. Le Dr Alibert, Trésorier.

Membres honoraires-nés.

S. Exc. M. le Ministre de l'intérieur. S. Exc. M. le Ministre de l'instruction publique.

M. le Préfet du département. Mgr l'Evêque de Montauban. M. le Maire de Montauban.

Membres honoraires.

MM. MM.

A. de Gaumont (O. *), directeur de l'Institut des Provinces et de la Société française d'archéologie.

De Cours de Labarthe $, inspecteur général de l'Université. De Longpérier (O. *).

Membres fondateurs et titulaires.

•MM.

Alibert (docteur), de la Société d'histoire naturelle de Toulouse : Montauban. D'Arnoux-Brossard, membre de la Société française d'archéologie : résidant

à Saint-Porquier. Bourdonné, de plusieurs Sociétés savantes : Valence-d'Agen. Brécy, architecte: Montauban. Brun (Victor), directeur du Musée d'histoire naturelle ; de la Société des

sciences, belles-lettres et arts : id.


4 LISTE DES MEMBRES

Buscon (Louis), juge ; des Sociétés d'agriculture et d'horticulture ; de la

Société des sciences, belles-lettres et arts ; de la Société française

d'archéologie, etc. : Montauban. Galhiat (l'abbé Henri), de la Société française d'archéologie : Moissac. Caries (l'abbé), missionnaire diocésain : Montauban. Cambon (Ad), peintre d'histoire ; directeur du Musée Ingres; de la Société

des sciences, belles-lettres et arts ; de l'Académie royale d'Amsterdam :

Montauban. Couzeran, avocat : Aucamville. De Coustou-Coysevox %, de plusieurs Sociétés savantes : château de

Pompignan. Devais aîné, archiviste du département, correspondant du ministère de

l'instruction publique ; de plusieurs Sociétés savantes : Montauban. Du Faur ; Larrazet. Forestié Neveu, imprimeur, directeur du Courrier de Tarn-et-Garonne :

Montauban. Forestié (Edouard), de la Société française d'archéologie; de la Société

française de numismatique et d'archéologie : Montauban. Froment (l'abbé), de la Société française d'archéologie; curé de Varen. Gardelle (Léopold), architecte de la ville : Montauban. Garrisson (Gustave), de la Société des sciences, belles-lettres et arts : id. Guiraud (docteur), id. ; de la Société zoologique de France : id.

Guirondet (Louis), ancien juge de paix ; de la Société des sciences, belleslettres et arts de l'Aveyron : Montauban. Jouglar (Gustave), de plusieurs Sociétés savantes: notaire à Bouillac. Labat (J.-B.), de plusieurs Sociétés savantes ; ancien organiste : Aucamville. Lagrèze-Fossat, correspondant du ministère de l'instruction publique ; de

la Société nationale des antiquaires de France : Moissac. Larroque (Edw.), conservateur du cloître : Moisssac. De Layrolles (vicomte Edmond) # : Montauban.

Legain (Mgr), évêque de Montauban ; de la Société française d'archéologie. De Mezamat de Lisle (Charles), propriétaire à Castelsarrasin. Hignot, pharmacien à Saint-Nicolas-de-la-Grave. De Montbrison (Georges), de la Société française d'archéologie : château de

Saint-Roch. Momméja (Jules) : Caussade.

Moulenq (François) O. *, de plusieurs Sociétés savantes: Valence-d'Agen. Nonorgues (l'abbé), de plusieurs Sociétés savantes ; curé de Bruniquel. Olivier *, architecte ; de la Société des sciences, belles-lettres et arts : Montauban.


DE LA SOCIÉTÉ. 8

Pagan (Ferdinand), de la Société française d'archéologie : Montpezat. Pagès (Emile), id. id. ; Saint-Antonin.

De Pérignon (marquis Henri), de la Société française d'archéologie:

château de Finhan. Péron, sous-intendant militaire ; de la Société géologique de France. Pottier (l'abbé Fernand), inspecteur de la Société française d'archéologie;

de plusieurs Sociétés savantes : Montauban. Pouvillon (Auguste), de la Société des sciences, belles-lettres et arts :

Montauban. Rattier (docteur) *, de plusieurs Sociétés savantes: id. Rey-Lescure (Antonin), de la Société française d'archéologie; id. De Ruble (Alphonse), de la Société historique de France : château de

Ruble, par Beaumont. De Saint-Cyr (vicomte Hippolyte de Prévot) *, ancien consul : Montauban. De Saint-Paul (Albert de Cardaillac, baron) : château de Sainte-Livrade. De Satur (Edmond) : Montauban.

Des Sorbiers de la Tourasse (vicomte), de la Société française d'archéologie : Valence-d'Ageu. Taupiac (Louis), de plusieurs Sociétés savantes : Castelsarrasin. Vaissière (l'abbé Félix), curé de Saint-Jacques; de la Société française

d'archéologie : Montauban. De Valada, maire de Réalville. Wallon (Edouard), de la Société d'horticulture ; de la Société Ramond, etc. :

Montauban.

Membres correspondants..

Balestra (l'abbé Séraphino) * , professeur ; membre de l'Académie de Milan : à Côme (Italie).

Barrère (l'abbé), membre de plusieurs Sociétés savantes : Agen.

Le Blanc du Vernet ; château du Vernet, près Toulouse.

Barbier de Montault (Mgr Xavier) C. $, camérier de Sa Sainteté : Poitiers.

De Bonnefoi, inspecteur de la Société française d'archéologie: Perpignan.

Bouchet (du) : Dax (Landes).

Carrière (l'abbé M.-B.), Président de la Société archéologique du Midi; de plusieurs Sociétés savantes : Toulouse.

Cartailhac (Emile), secrétaire de la Société archéologique du Midi ; directeur des Matériaux pour l'histoire de l'homme : Toulouse.

Caneto (l'abbé) *, vicaire-général, président de la Société historique de Gascogne: Auch.


6 LISTE DES MEMBRES DE LA SOCIÉTÉ.

Cattois (docteur) $, de l'Institut des provinces : Paris.

Cérès (l'abbé), secrétaire de la Société des sciences, lettres et arts de l'Aveyron : Rodez.

De Clausade * : Rabastens.

Chambert, architecte ; trésorier de la Société archéologique du Midi : Toulouse.

Couget (Alphonse), juge : Albi.

D'Eichwald (G. O. *), conseiller d'Etat et académicien: Saint-Pétersbourg.

Double (Léopold) *, de plusieurs Sociétés savantes : Paris.

De Glanville (Léonce), de l'Institut des provinces : Rouen.

Gantier, de plusieurs Sociétés savantes : Cazères.

Juillac (vicomte de), inspecteur divisionnaire ; de la Société française d'archéologie : Toulouse.

Lalande (Philibert), de la Société française d'archéologie : Brive.

Magen (Ad), secrétaire perpétuel de la Société d'agriculture, sciences et arts d'Agen.

Morel, de plusieurs Sociétés savantes : Saint-Gaudens.

De Mortillet *, ancien directeur des Matériaux pour l'histoire de l'homme; conservateur du Musée de Saint-Germain : Paris.

Du Moulins (Ch.) *, sous-directeur de l'Institut des provinces : Bordeaux.

Peigné Delacourt, de la Société nationale des antiquaires: Ribecourt (Oise).

Pottier (Raymond) #, de la Société française d'archéologie: Dax (Landes).

Parker (G.-B.) $, de l'Université d'Oxfort, archéologue : Rome et Londres.

Pouech (l'abbé), chanoine, directeur du grand séminaire de Pamiers.

De la Plane (Henri), * secrétaire général de la Société nationale des antiquaires de la Morinie : Saint-Omer.

Roessler, secrétaire de la Société hâvraise : le Havre.

De Rossi (le commandeur) *, commissaire des antiquités : Rome.

Rossignol (Elie), de l'Institut des provinces ; inspecteur de la Société française d'archéologie : Montans (Tarn).

De Rivière (baron), de plusieurs Sociétés savantes : château de Rivières (Tarn).

De Sadouz, professeur au lycée de Versailles.

De Surigny, de l'Institut des provinces: Mâcon.

De Toulouse-Lautrec (Comte Raymond), inspecteur divisionnaire de la Société française d'archéologie : Rabastens (Tarn).

Thierry-Poux (Edgard), de la Bibliothèque nationale: Paris.

Trutat, directeur du Muséum : secrétaire général de la Société d'histoire naturelle ; directeur des Matériaux pour l'histoire de l'homme : Toulouse.

De Verneilh (baron Jules), inspecteur de la Société française d'archéologie: Périgueux.


LIMITES

DES

DIOCÈSES D'AGEN ET DE MONTAUBAN

AVANT LA RÉVOLUTION.

ÉGLISES ET JURIDICTIONS CIVILES,

PAR

M. l'abbé BARRÈRE,

Membre correspondant.

ON sait qu'à peine monté sur le trône pontifical, Jean XXII s'empressa de multiplier les évêchés. C'est alors que fut érigé celui de Montauban (1517), aux dépens de ceux de Cahors et de. Toulouse ; en même temps celui de Condom se formait au préjudice de celui

d'Agen, qui perdait tout le côté gauche de la Garonne.

L'évêché de Montauban fut civilement supprimé en 1790; le Saint-Siége le supprima canoniquement en 1801. Son rétablissement fut arrêté en 1810, et décrété à Rome par une bulle du 11 juin 1817.

Echappé à la tourmente révolutionnaire, l'évêché d'Agen reprit


8 LIMITES DES DIOCESES

une grande partie de celui de Condom; mais ses limites furent très-resserrées du côté de Montauban. S'il gagna sur celui-ci six petites églises : Coupet, Campagnac, Graissas, Saint-Martin, Orillac et Sainte-Croix, il ne perdit pas moins d'epviron cinquante clochers.

Tout le territoire de Montaigu passa dans le diocèse de Montauban. Il comprenait les seize principales églises de ce canton, c'est-à-dire Saint-Amans, Aurignac, Bournac, Sainte-Cécile, Couloussac, Castanède, Ferrussac, Goux, Lacourt, Montaigu, Pervillac, Roquecor, Souillas, Soussis, Valeilles et Saint-Vincent-d'Auriac, et en outre les églises d'Ayrens, Boidessels , Bournazel, Saint-Bauzel, SaintCirice, Couïssel, Lagardette, Saint-Remi et Solemnières.

Dans le canton de Lauzerte : Belvèze, Saint-Jean-d'Olmières, Moncessou, Sept-Albres et Saint-Amans-de-Lespinasse.

Dans le canton de Bourg-de-Visa : Montagudet, Saint-Gervais, Saint-Remi et Saint-Jean-del-Bistou.

Dans le canton de Valence : Espalais, Golfech, Goudourville, Lamagistère, Lalande, Pommevic, Saint-Caprais-de-Corneillas et Valence.

Presque toutes ces églises figurent, avec quelques autres dont je n'ai plus retrouvé la trace, dans un vieux pouillé du diocèse d'Agen. On y voit les deniers qu'elles fournirent à Clément VII, la première et la cinquième année de son pontificat (1378-1382).

Si nous reculons d'un siècle, nous trouverons plusieurs de ces localités dans une lettre de Philippe-le-Bel (1287), portant commission d'assigner sur ses terres au roi d'Angleterre une somme de trois mille livres de rente. Parmi les villes ou paroisses du Querci qui devaient entrer pour une partie de cette somme, on distingue Castelsagrat, Montjoy, dont la paroisse portait alors le nom de Pont-Castel, Corneillas, Lalande, Saint-Jean-de-Castels, Salles, Graissas, Sainte-Croix et Campagnac (1).

Toutes ces paroisses appartenaient alors au diocèse de Cahors.

(1) Catala-Cothure, Hist. du Querci, t. II, pag. 427.


D'AGEN ET DE MONTAUBAN.

Mais il faut remarquer que les juridictions civiles ne suivaient pas toujours dans leurs limites les divisions ecclésiastiques. En effet, bien que du diocèse de Cahors et plus tard de celui de Montauban, les importantes juridictions de Castelsagrat et de Montjoy et celles de Lagarde et de Castels faisaient partie de l'élection d'Agen, comme on le voit dans les archives de cette ville. Des autres localités qui ont passé au diocèse de Montauban, et qui furent chefslieux plus ou moins importants de juridictions civiles, c'est-à-dire ayant leur vie communale et leur administration consulaire, les archives d'Agen nous ont aussi conservé les suivantes : Espalais, Golfech, Goudourville, Lacourt, Lalande, Montaigu, Pommevic, Roquecor, Saint-Beauzel et Valence.

Lagarde, qui n'était qu'une annexe de Perville, était pourtant le chef-lieu d'une petite juridiction, tandis que Perville, église matrice, n'était qu'une simple communauté. Elle avait aussi cette singularité, que pour le spirituel elle dépendit successivement des évêques de Cahors et de Montauban, tandis que pour le temporel elle appartenait à la grande juridiction de Puymirol. Ainsi en étaitil de la paroisse ou petite communauté de Sainte-Croix (1).

Une autre singularité, qui est loin toutefois d'être sans exemple, se rencontre dans l'ancienne paroisse de Salles, aujourd'hui dans la commune de Gasques, canton de Valence. Son territoire était partagé entre les juridictions de Puymirol (grande castrum) et de Castelsagrat.

J'ai dit que toutes ces juridictions avaient, au Moyen-Age et jusqu'à la Révolution, leur vie communale et leur administration consulaire. On trouve aux archives de l'hôtel-de-ville d'Agen plusieurs actes importants qui nous font connaître quelques-uns de ces consuls.

Le premier de ces actes est d'un grand intérêt. Le désastre de Pavie était tombé comme un coup de foudre sur le Querci et l'Agenais. Avec François Ier, les sénéchaux de ces deux pays

(1) Archives de Puymirol.


10 LIMITES DES DIOCESES

étaient restés aux mains de Charles-Quint. Ils ne durent leur liberté qu'au prix d'une forte rançon. Déjà les Etats du Querci s'étaient assemblés pour payer celle de leur sénéchal. C'était Jacques de Genouillac, dit Galiot, grand-maître et capitaine général de l'artillerie. Il était au nombre des grands capitaines qui ne purent, dans les conseils du roi, faire prévaloir leur opinion contre celle de Bonnivet, et l'on sait combien cette dernière fut funeste à l'armée française.

Les Etats d'Agenais furent convoqués le 25 octobre 1 525. Le noble baron Jacques de Fumel leur représenta « comment noble et puissant seigneur Anthoine Raffin, chevalier, seigneur de Puycalvari et séneschal dudit pays d'Agenois et Gascogne, estait ung des grands familiers du Roy, nostre souverain seigneur, et son chambrelan, lequel se trouva à la compagnie des autres seigneurs et gentilshommes à accompagner ledit seigneur delà les monts, où se trouvarent grant nombre de grands seigneurs et capitaines et gens d'armes, oultre la multitude des gens de pied, pour débeller et résister aux ennemis et Espagnouls et autres leurs complices, à la duchié de Millah, où, par inconvénient et grandes surprinses, edit seigneur fut prins, et grand nombre de gentilshommes morts, et les autres prins et destroussés de touts leurs biens qu'ils avoyent par dellà, et ransonnés à grandes sommes de deniers. Et entre aultres fut prins ledit séneschal, despollié de touts ses biens qu'il

avoit par dellà, et ransonné à grande somme de deniers A

quoy a dit et remonstré auxdits gens des estats qu'il estoit bien expédient et raisonnable avoir regard et secourir à la nécessité dudit monseigneur le séneschal, ainsi que ont faict les gens des autres sénéchaussées à leurs dits séneschaulx ; mesmement ceulx du pays de Carcy et Lengadoc, ainsi que a dict estre notoire audit pays; et en ce faisant, lui faire don de mille escus au soleil, veues les choses et ransons dessus dites. »

Après avoir rappelé les désastres dont l'Agenais avait été le théâtre de la part des gendarmes, vagabonds, bandouliers, larrons, meurtriers et détrousseurs de gens, le consul Tucclle de Nadal,


D'AGEN ET DE MONTAUBAN. 11

au nom du corps de ville d'Agen, trouva beaucoup trop élevée la somme de mille écus au soleil, et proposa deux mille livres tournois.

A ce moment, les députés des diverses bastilles sortirent de l'assemblée pour délibérer, et le consul de Duras, Pierre de Beaufort, fut chargé de porter au corps de ville la délibération qu'on venait de prendre. Il dit que les députés étaient venus à Agen pour avoir des nouvelles du roi,' et non pour autre chose que ce fût. En conséquence, ils n'avaient pas charge pour consentir à l'imposition proposée pour la rançon du sénéchal, mais ils en donneraient connaissance à leurs bastides, et rendraient compte des délibérations particulières qu'elles auraient prises sur ce sujet.

On était avide d'avoir des nouvelles du roi, et. il est probable que tous les consulats avaient envoyé leurs députés; mais un grand nombre durent partir après la séance du 23 octobre. Toujours est-il que le lendemain il y eut une nouvelle assemblée, relative à un procès entre le syndic d'Agenais et le collecteur de certaines impositions. Le registre de l'hôtel-de-ville d'Agen donne la nomenclature des députés des bastilles qui furent présents. On y remarque Pierre Vergne, consul de Golfech; Jean Bosc, consul de Pommevic, et Pousset Bemauri, consul de Lalande

Toutes les églises dont j'ai parlé, et qui appartenaient autrefois au diocèse d'Agen, furent visitées par nos prélats. Quelques-uns de leurs procès-verbaux ne manquent pas d'intérêt, et je me propose de les faire connaître. Parmi ces mêmes églises, quelques-unes étaient érigées en prieuré, comme celles de Couloussac, Lacourt, Pommevic et son annexe de Goudourville, où l'on voyait le tombeau des anciens seigneurs de la maison de Lustrae, l'une des plus puissantes de l'Agenais.

On remarquait aussi la commanderie de Golfech, qui n'était pas sans importance. Elle se distinguait par quelques-uns de ses commandeurs, comme nous le dirons plus tard.

Enfin, nous possédons quelques procès-verbaux originaux et d'une indiscutable authenticité, attestant les désastres qui, dans


12

LIMITES DES DIOCESES D'AGEN ET DE MONTAUBAN.

la seconde moitié du XVIe siècle, fondirent sur presque toutes les églises de l'Agenais. La plupart de celles qui passèrent au diocèse de Montauban, figurent dans ce lugubre tableau. La prétendue Réforme était passée par là. Ici je me contenterai de laisser parler nos documents.


UNE SALIÈRE DU XV SIÈCLE.

PAR

Mgr X. BARBIER DE MONTAULT,

Camérier de Sa Sainteté.

Plus un objet est rare, plus il mérite de fixer l'attention des archéologues. A ce titre, je parlerai d'une salière du XVe siècle, trouvée en Belgique, et qui offre un véritable intérêt, à cause de sa forme et du mélange de sacré et de profane que l'on remarque dans ses inscriptions en gothique carrée.

I.

Le R. P. Bossue, de la compagnie de Jésus, a raconté en 1859, dans les Précis historiques (180e livraison), la découverte de ce petit, ustensile, à la fois ecclésiastique et civil. Voici en quels termes s'exprime le savant Bollandiste :

« Vers le commencement de l'année 1859, on démolit le maître-autel de l'église paroissiale d'Enghien (Belgique), pour y en placer un nouveau, en style gothique, conforme à l'architecture

de ce remarquable édifice Dans la maçonnerie et sous le

sépulcre de l'ancien autel, on découvrit un coffret en bois qui renfermait les trois pièces suivantes, superposées les unes aux autres : un vase en terre cuite, recouvert d'une plaque ou tablette en plomb, et sur cette plaque un petit vase en étain ; le tout dans un état de conservation, je dirais de fraîcheur parfaite, quoique le dépôt en ait été fait il y a plus de quatre siècles.

« Le vase en terre cuite est de moyenne grandeur, sans aucun ornement, ni à l'intérieur ni à l'extérieur. On y avait renfermé


14 UNE SALIÈRE DU XVe SIÈCLE.

les reliques de plusieurs saints, enveloppées de soie et recouvertes

d'une touffe de ouate La tablette en plomb est à peu près

carrée et porte sur chacune de ses deux faces une inscription.

« Enfin, sur la tablette se trouvait placé le petit vase en étain, fermé, de forme élégante ; il s'ouvre au moyen d'une charnière. Le couvercle représente un dôme octogone se terminant en pointe et surmonté d'une fleur. On lit à l'extérieur : O MATER DEIJ (1) : O Mère de Dieu. Les lettres sont réparties dans les huit panneaux. La coupe est appuyée sur trois lions, et autour, encore à l'extérieur, sont écrits les mots : SALES BIEN A POINT (salez bien à point). Au fond intérieur on voit un agneau de l'Apocalypse, en relief, avec ces paroles gravées à l'entour : AGNUS DEI, QUI TOLLIT PECCATA MUNDI : L'Agneau de Dieu, qui efface les péchés du monde.

« Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que sur l'agneau on avait placé un corps mince et rond, de la forme de nos hosties consacrées. Je ne doute guère que ce n'en soit une, mais altérée par le temps. Sa couleur jaunâtre, à peu près comme celle d'une éponge, me fait penser qu'avant d'être déposée elle aura été humectée, peut-être même trempée dans le vin eucharistique. On l'a trouvée tout entière, maintenant elle est brisée et rompue en plusieurs fragments d'inégale grandeur. En les examinant de près, on s'aperçoit que c'est réellement du pain azime, mais évaporé, après un séjour de plus, de quatre cents ans dans une pyxide close et maçonnée sous la table de l'autel

« Il nous reste à parler d'un second vase ou boîte en étain, renfermant avec les reliques un petit parchemin qu'on a trouvé dans un autre autel de la même église paroissiale, et qui, sous plusieurs rapports, ne manque pas d'intérêt. D'une forme moins élégante que le premier vase, il nous est aussi parvenu dans un état de conservation moins fraîche. Le couvercle, légèrement bombé et surmonté d'un emblème qu'on pourrait dire pour le moins assez profane (un coq avec une poule), est attaché à la

(1) Je lis DEY.


UNE SALIÈRE DU XVe SIÈCLE. 15

coupe par une charnière. On y remarque des ornements, entre autres une guirlande, qui rappellent la Renaissance ou la fin du XVe siècle. L'inscription suivante est clairement tracée : SALES BIEN A POINT (salez bien à point). C'est absolument la même que celle que nous avons trouvée sur la partie inférieure de l'autre vase. Dans toutes les deux, entre chaque mot, il y a un signe bien distinct dé séparation. Autour de la coupe, à l'extérieur, on lit : TSECH SEL DE PUE ESPESE (sech ou sec sel de pure espèce). Les mots sel, de, espese sont écrits à l'envers : les, ed, esepse, de manière qu'il faut les lire de droite à gauche.. On sait que ces sortes de caprices ne sont pas rares.

« Tout cela peut faire concevoir l'idée que cette boîte n'a pas eu, dès le principe, une destination exclusivement religieuse, et qu'elle n'est autre chose qu'une salière commune et (vu l'emblême) assez profane, dont on se sera servi pour y renfermer les reliques du sépulcre. Ajoutons toutefois que la fleur de lis, placée à la charnière du couvercle, est le signe ordinaire de la localité dans laquelle ces sortes de meubles ont été faits. Or, le lis étant la marque communale de Lille, il est probable que notre boîte provient d'un étainier de cette ville (1). »

II.

Le sel n'est pas seulement un condiment indispensable à l'alimentation humaine. L'Église en fait aussi usage d'une manière symbolique dans sa liturgie : au baptême des enfants, pour la

(1) De tous les arts, l'orfèvrerie fut celui que l'industrieuse population de la Belgique rendit le plus populaire; et dans les vieilles cités, dont la bourgeoisie marchande était si riche, l'art des orfèvres-joailliers ne fut pas voué exclusivement, comme en France, au service des nobles et des grands. Le premier élan donné à cet art dans les provinces flamandes était venu des ducs de Bourgogne ; l'intelligente vanité des bourgeois fit le reste. Pendant tout le cours du XVe siècle, les plus précieux ouvrages des orfèvres de Gand, de Bruges, de Bruxelles et des autres villes à corporations d'orfèvres, allèrent successivement prendre place dans le trésor de Bourgogne ; mais tout l'or, tout l'argent, que les ingénieux artistes de ces villes-là fondaient, estampaient, niellaient, découpaient et ciselaient, où allaient-ils, sinon sur les dressoirs et dans les coffres de la fière bourgeoisie locale ?—(Lacroix, Hist. de l'orfèvrerie, pag. 80).


16 UNE SALIÈRE DU XVe SIÈCLE.

confection, le dimanche, de l'eau bénite et le mélange de l'eau grégorienne (1), réservée aux consécrations d'églises et d'autels. Si donc le sel figure parmi les matières sanctifiées par le culte catholique, on doit retrouver dans les inventaires la mention du vase destiné à le contenir.

Ducange, dans son Glossaire, cite quelques textes qu'il peut être utile de reproduire ici. Jean de Salisbury, en sa 75e épître, appelle la salière le vase au sel : vas salarium. L'ordre de SaintVictor de Paris, au chapitre dix-septième, parle à la fois de bassins, de salières, de chandeliers, de nappes et de manuterges : « Bacinos, et salarias, et candelabra, et mensalia et manutergia... habere debent. » L'histoire des évêques d'Auxerre enregistre quatre petites salières pesant quatre livres, et une autre salière d'une livre, au milieu de laquelle était un homme avec un chien : « Dédit item salariolas quatuor anacteas, quse pensant lib. quatuor. Item salariolam anacteam, pens. lib. 1 : habet in medio hominem cum cane. » L'ordre de Cluny (partie Ire, chap. XXVII) veut que lé surplus du sel béni, qui n'a pas été mis dans l'eau, soit porté par un enfant de choeur, à la procession, jusqu'à la porte du réfectoire, où un des maîtres le prend et en met une pincée dans chacune des salières disposées sur la table des moines : « Cum aqua benedicta fit, unus eorum (puerorum) de sale servit, et quod restai portat ad processionem usque ante ostium refectorii; unus vero magistrorum ibidem illud accipiens de manu ejus,... ponit inde in omnibus salariis refectorii, parum in unaquaque. »

L'inventaire de la cathédrale d'York contient une salière d'argent, dorée à l'intérieur, qui servait à mettre le sel béni chaque dimanche : « Unum salarium argenteum intus deauratum, pro sale in dominicis diebus benedicendo, ponderis 3 unciarum et dinutii. »

Enfin, Flodoard dit que Sonnatius (2) donna à l'église de Saint(1)

Saint(1) la nomme ainsi parce que saint Grégoire-le-Grand en est l'auteur.

(2) Sonnatius fut évêque de Reims de 505 a 631.


UNE SALIÈRE DU XV SIÈCLE. 17

Remy, à Reims, douze cuillères et une salière d'argent : « Cochlearia quoque duodecim et salarium argenteum (1).

En 1550, époque de décadence, l'on n'avait même pas un vase pour mettre le sel destiné à l'eau bénite, et J. Thiboust, valet de Marguerite, duchesse de Berry, en était réduit à creuser « du pain pour faire salières. » C'est ce qui résulte de « la déclaration de ce qui est nécessaire à dédier une église. » (De Laborde, Glossaire, pag. 491).

D'ailleurs, il n'en était pas autrement dans la vie civile (2). « On ferait fausse route, dit le comte de Laborde, si on jugeait de l'ordinaire de la vie du Moyen-Age par le tableau de son luxe. La simplicité et le dénûment le cotoyaient. Pour les salières, dans l'habitude de la vie, on se contentait de morceaux de mie de pain découpés, et cela non-seulement dans de modestes intérieurs, comme ceux décrits dans le Ménagier de Paris, mais aussi sur la table du plus fastueux des ducs de Bourgogne» (Glossaire, pag. 489).

Je ne suivrai pas le docte écrivain dans l'énumération qu'il fait en son Glossaire des textes des XIVe, XVe et XVIe siècles, car il ne cite que « les salières d'une richesse remarquable ou d'une forme particulière, comme il s'en trouvait un grand nombre dans les trésors des princes et des riches seigneurs. » « C'était sur la table la pièce importante; » aussi Aliénor de Poitiers déclarait en 1485 que « la salière devait se mettre au milieu de la table » (Glossam, pag. 489, 491).

Les deux salières exhumées à Enghien me ramènent à des habitudes plus modestes et moins fastueuses. Par elles nous avons à nous occuper d'un ménage bourgeois, qui connaît l'aisance, mais qui ne se sert pas d'argenterie. En effet, toutes les deux sont simplement en étain, que l'art a embelli en lui donnant une forme gracieuse et eu l'ornementant avec goût.

(1) Comme on se servait autrefois de cuillers pour baptiser, il est probable que ce don de cuillers et de salière se référait à l'administration du baptême.

(2) « Le saussier doibt livrer le sel... et doibt avoir le pain... sur quoy on met. le sel pour faire la salière » (1474, Olivier de la Marche).

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18 UNE SALIERE DU XVe SIÈCLE.

Il n'y a pas de doute possible sur la seconde salière, que le parchemin qui l'accompagnait date au moins de l'an 1500, sinon de quelques années plus tôt. Son affectation aux usages domestiques ressort parfaitement, tant de sa double inscription, où il est question de l'emploi du sel et de sa qualité, que du sujet qui en agrémente la crête.

Comment a-t-on été amené à mettre des reliques dans une salière, quand il était facile de fabriquer à peu de frais un vase analogue, présentant au moins l'avantage de ne pas avoir servi préalablement à la vie domestique? Je ne puis m'expliquer, sinon par la date même de la consécration, l'oubli formel des plus simples convenances. L'inscription seule eût dû faire écarter un tel vase, et sans elle on eût parfaitement oublié, à plusieurs siècles de distance, une origine toute profane.

III.

Je ne parlerai ici avec détail que du premier vase, d'abord parce que je puis en offrir une représentation exacte, puis surtout à cause des inscriptions profanes et religieuses qui y sont bizarrement mélangées.

La date de la salière d'Enguien est fixée rigoureusement par la tablette de plomb sur laquelle elle était posée, et qui contient l'acte même de la consécration de l'autel, cérémonie qui fut accomplie en 1442, la veille de la Toussaint, par l'évêque de Dora.

Son élégance est incontestable : on y sent le faire d'une main exercée et d'une époque habile jusque dans les plus petites choses. Du reste, l'étain, qui est une matière fort maléable, s'y prêtait admirablement.

Trois lions (1), assis et appuyés sur une petite tablette dont les angles sont rabattus, offrent complaisamment leur croupe pour y appuyer le petit vase, représenté ici de grandeur naturelle. La

(1) Trois semble le nombre traditionnel pour les pieds des salières : « Unam salariant parrain... cum tribus pedibus » (1547, Invent, du Dauphin). — « Une salière de cristal et d'or... où iij dames qui la tiennent » (1365, Glossaire, pag. 489-490).


UNE SALIÈRE DU XVe SIÈCLE. 19

présence de ces lionceaux, fermes sur leurs pattes de devant, à l'oeil ardent, à la bouche rugissante, n'est pas une nouveauté. En effet, l'inventaire de Chartes V, en 1380, mentionne « une salière sur un lyon séant sur un esmail vert semé de marguerites » (Glossaire, pag. 490). Je ne crois pas qu'il y ait ici pure fantaisie, car tout autre animal eût aussi bien fait les fonctions de supports. Ne faudrait-il pas y voir le double emblème de la force (1) donnée par le sel aux aliments, et aussi de la sagesse que l'Église a symbolisée dans sa liturgie par le sel (2)?

La forme de la salière est celle d'une boîte circulaire ou pyxide. Tels étaient encore, aux XIIe et XIIIe siècles, les petits vases en cuivre doré et émaillé qui servaient à la réserve eucharistique. C'est pourquoi l'inventaire du Dauphin, rédigé en 1347, parlant d'une salière d'argent et voulant spécifier sa forme, ajoute qu'elle ressemble à une pyxide : « Unam aliam saleriam clausam, argenteam, factam ad modum picidis » (Glossaire, pag. 489).

Le corps de la boite est enchâssé d'une manière non vulgaire, entre deux bandes unies qui font saillie en haut et en bas, en manière de corniche et de soubassement. L'inscription qui se déroule sur sa surface recommande de saler à point, ni trop ni trop peu, dans la mesure convenable et rationnelle, pour que les aliments prennent du goût et se digèrent facilement. Comme l'espace ne manquait pas, l'ouvrier a espacé ses lettres, qui demeurent planes et lisses sur un fond guilloché de lignes réticulaires. Par un raffinement qui montre son intelligence des lois de la lumière, il renforce le trait qui se trouve dans l'ombre. Les mots, suivant un usage assez fréquent à cette époque, sont séparés par deux points losanges et superposés, que réunit un filet qui se contourne en S.

La partie supérieure du rebord est ornementée d'un rinceau

(1) Saint Méliton fait du lion le symbole de la force (Pitra, Spicilegium, III. 31-54).

(2) Saint Eucher, dans ses Formuloe minores, nomme le sel condimentum sapientioe (Pitra, Spicilegium, III, 109).


20 UNE SALIÈRE OU XVe SIÈCLE.

courant, qu'interrompt la forte charnière qui joint le couvercle à la boîte.

Le couvercle était exigé par la propreté. Il empêchait la poussière ou tout autre immondice de se mêler au sel. Les salières de ce genre existaient précédemment. Nous avons déjà vu que celle du dauphin était fermée. En 1363, l'inventaire du duc de Normandie parle également de couverture : « Une salière de cristal et d'or, à la façon d'une coupe couverte. » L'inventaire du duc de Berry, en 1416, s'exprime ainsi : « Une salière d'agathe, dont le couvercle est d'or, » et enfin l'inventaire du duc de Bourgogne, daté de 1453, décrit une salière en « façon d'un petit hanap, avec ung couvercle en manière d'une couppe » (De Laborde, Glossaire, pag. 490).

Le couvercle était donc dans les traditions. Quoique de forme octogone, celui de la salière d'Enghien se combine assez bien avec le cylindre, auquel il se superpose. Une tranche unie sert de base à sa pyramide, dont les pans sont guillochés en manière de filet, et portent chacun une des lettres de l'invocation pieuse à la mère de Dieu.

Enfin, ce couvercle en pyramide surbaissée se termine par quatre feuillages disposés en croix et formant une espèce de pomme de pin (1). Ce n'est peut-être pas sans raison, car de même que le sel a la propriété de conserver ce qu'il imprègne, ainsi l'antiquité avait-elle fait du fruit du conifère un symbole de longévité et d'immortalité, à cause de la liqueur résineuse qui durcit sa substance et la rend inattaquable aux insectes.

A la base de cet appendice terminal, quatre crochets s'élancent dans quatre directions différentes, portant chacun un anneau. Ces anneaux ne sont point un motif de décoration inutile, si j'en juge par cet article de l'inventaire du duc de Normandie (1363), qui laisse entendre que les salières étaient munies de chaînes pour pouvoir les suspendre : « Une salière, d'argent à pendre à la cheminée » (Glossaire, page 489).

(1) « Une pomme d'or faicte à pennes » (1528, Glossaire, pag. 456).


UNE SALIÈRE DU XVe SIÈCLE. 21

A l'intérieur et au fond est représenté l'agneau de Dieu avec une légende qui le montre, après la liturgie qui l'a empruntée à l'Évangile, comme ayant mission d'effacer les péchés du monde. Cette invocation en cet endroit, là même où pourrait reposer la sainte hostie, ferait croire à une pyxide. Le R. P. Bossue, qui déclare y avoir trouvé des traces de pâte azime, confirmerait cette supposition. Mais les explications qu'il donne ne permettent pas d'ajouter foi à cette destination, sinon d'une manière accessoire. Cependant, j'ai peine à croire, jusqu'à preuve contraire, à la présence d'une hostie consacrée, jointe aux reliques des saints lors de la consécration de l'autel. Les textes cités pour appuyer cette opinion prouvent l'existence de cet usage, non dans la seconde moitié du XVe siècle, mais à une époque bien antérieure. Ils perdent donc par là même, dans le cas en question, presque toute leur valeur probante.

Si j'osais hasarder une autre opinion, je dirais que nous avons là sous les yeux une boite à Agnus, et je serais d'autant plus enchanté de la découverte, que je n'en connais jusqu'à présent que deux : l'une du XVe siècle, en orfèvrerie et en forme de monstrance (1), au dôme d'Aix-la-Chapelle, et l'autre en nacre, du XVIe siècle, au musée de Narbonne (2). Je n'insiste pas sur cette attribution, que n'infirmerait pas l'invocation du couvercle, mais que ruine complètement la légende toute profane du pourtour extérieur.

Cette salière est vraiment une énigme pour moi. A ne considérer que le Salez à point, on ne peut songer qu'à une salière de table (3). A n'envisager que les deux invocations à la Vierge et à l'Agneau, sa destination religieuse est évidente.

Faut-il chercher quelque explication à cette anomalie? Je

(1) Cette monstrance a été dessinée par le P. Martin et gravée dans les Mélanges d'archéologie, tome I, planche XIX. Le chapitre m'ayant autorisé à l'ouvrir, j'y ai trouvé un Agnus Dei consacré par Eugène IV en 1434.

(2) Sa destination est rendue certaine par l'inscription gothique gravée sur le couvercle ft que n'avait pu lire M. Tournal, à qui j'en signalai toute l'importance.

(3) Cette devise ne conviendrait que bien imparfaitement à un vase baptismal.


22 UNE SALIERE DU XV SIECLE.

puis en donner deux également plausibles. Ce petit vase est réellement une salière ; sa confrontation avec l'autre salière, qui n'a pas de devise religieuse, ne permet pas la moindre hésitation. Alors de deux choses l'une : ou les inscriptions pieuses ont été rapportées après coup, ou elles sont de la même main et de l'époque même de la confection de la salière.

Dans ce dernier cas, l'ouvrier atteignait un double but, et il vendait sa salière aussi bien aux ecclésiastiques qu'aux bourgeois, montrant aux uns et aux autres que l'objet était à volonté ou religieux ou profane. Je n'approuve pas, bien entendu, un pareil procédé, car tout ce qui sert à l'Eglise doit être fait spécialement pour elle, et n'avoir pas d'autre destination possible, en raison de la forme aussi bien que de l'ornementation. Ce laisser-aller me paraît concorder assez bien avec les coudées franches qu'en fait d'art, religieux surtout, savait se donner une époque si voisine de la Renaissance.

Il me serait impossible, en présence du seul dessin donné par le R. P. Bossue, de dire si les inscriptions ont été gravées à deux fois différentes. Pour cela, il faudrait avoir l'original sous les yeux, et peut-être même resterait-il muet devant nos pressantes questions.

Quoi qu'il en soit de ces réflexions, la salière d'Enghien n'en demeurera pas moins un de ces petits meubles domestiques, aussi curieux que rares, et nous remercions l'intelligent Bollandiste qui l'a remise en lumière, d'avoir appelé sur elle les observations des archéologues et des critiques.


MELANGES D'ARCHEOLOGIE.

L'intéressante relation du Banquet annuel des consuls de Montauban, publiée par M. Devais dans la livraison du mois de février 1872, nous a suggéré l'idée de reproduire quelques fragments d'un très-piquant compte-rendu manuscrit d'un festin vraiment pantagruélique, que se seraient donné, en l'an de grâce 1609, les gentilshommes et notables « du païs de Cominge, Nebouzan, vallée de Neste et mesme de la vallée d'Aran , au royaume d'Espaigne, maysqui est de juridiction ecclésiastique de Cominge. »

Nous devons cette communication à la gracieuse obligeance d'un collectionneur érudit dont nous tairons le nom, sur sa prière.

II paraît que cet autre banquet « de haulte resjouissance, » dans lequel « tous plats et ragoûsts eurent toute délicatesse et succulence, » fut donné le cinquième dimanche après « la solennité de Pasques dudict an 1609, en l'honneur du grand roy Henri quastrième, le Victorieulx. »

Ce fut là une de ces manifestations comme il en advenait en ces temps où la foi monarchique embrasait les âmes et les portait à confondre dans un même culte Dieu et le Roy.

C'était donc à cette époque de l'année dont Charles d'Orléans disait si bien, dans son naïf langage :

Le tems a laissié son manteau De vent, de froydure et de pluye, » Tout s'est vestu de broderye,

De souleil luysanet, clair et beau

Le lieu choisi fut une « anticque chastaygneraie qui est du domaine propre de la mayson d'Espaigne. En ce bel endroict uny,


24 MÉLANGES D'ARCHÉOLOGIE.

frais, coupvert, bien guarny d'une herbe courte et drue, de mousse plus soïeuse que duvect, bordé d'ung joly ruisseau d'eau de fontayne sortant de la lande sur ung lict de sable couleur d'or fin, on avoyt dressé douze tables en l'honeur des douze apostres, chascune ayanct son pastron : ainsy, table de monseigneur St Pierre, de monseigneur St Jehan et de mesme jusqu'au dernier... A chascune table tenoyent des siéges et, à tous, le nom du maistre escript en lestres rouges en fasson de plain chant sur une bande

estroicte de parchemin Sous les chastoygniers, tonneaulx de

vin recoupverts de branches de pin avecq guirlandes de laurier, mirte et roses sembloyent dire ; « Nous voicy, faictes à vostre aise. » Plats d'étain, escuelles reluysoient au soleil corne rondasches neufves, aiguières, flascons, gobelets, bassins, gettoyent feux de rubys ou topaze. »

Puis enfin on s'attable : « Grand feust l'estonement à la veue de tant de viandes et ragousts de toute excellence. Donc, passoyent, receues de mieulx en mieulx, truictes des lacs de la vallée d'Aure, anguisles de Barousse, sieiges, carpes, barbeaulx, pièsces de veau farcies, pastés d'andouilles, de venayson, de lapereaulx, d'izards et de chappons de haulte graisse, cochons de laict, oyseaulx de rivière et d'estang, dindes et canards, limassons à la cameline, tous ces morceaulx accompaignés de flascons bien remplis de vin

de Madiran, de Juransson, de la Conque et du Languedoc

Le repas touchoyt vers son couschant quand furent servis gaudynes de Cominge à fleur d'avoyne, puis tourtes, beignets de mouelle, crespes dorées, eschaudés, gauffres, compostes, rissoles, marmelaides et confictures, pruneaulx de Tours, raysins de Chypre, figues de Naples, prunes de Brignolles. »

Tel fut donc, au dire de l'aimable narrateur, la nomenclature appétissante des mets nombreux que les convives, en ce jour de grande liesse, eurent « à clorre et sceller en leur estomach. » On peut y prendre une idée des ressources gastronomiques de nos pères, et quoi qu'il en puisse être de la parfaite authenticité d'un récit empreint d'une charmante « verve galloise, » on ne nous


MÉLANGES D'ARCHÉOLOGIE. 25

saura pas mauvais gré d'avoir recueilli un spécimen inédit de notre vieille langue.

Alphonse COUGET,

Juge à Albi, membre correspondant.

Monnaies trouvées près d'Estivals (Corrèze).

Plusieurs antiques monnaies d'or ont été récemment recueillies par un cultivateur, près du bourg d'Estivals (canton de Brive). Sans être des plus importantes, cette trouvaille offre pourtant un certain intérêt. Une de ces monnaies (que M. Muzac, propriétaire à Estivals, m'a confiée pendant quelque temps) est un sou d'or de l'empereur Honorius ; on peut en conclure que cette partie un peu sauvage de notre Bas-Limousin avait déjà des habitants à cette époque reculée, mais si féconde en événements, de notre histoire nationale (1).

Voici la description de cette monnaie, qui a le diamètre d'une pièce de 20 fr., mais moins d'épaisseur :

Face : buste en profil ; tête jeune et imberbe regardant à droite et coiffée en cheveux, avec un double cordon de perles dont les deux bouts retombent sur la nuque ; manteau ou toge relevée sur l'épaule droite par une fibule. Derrière l'effigie, au pourtour, on lit : DNHONORI, et devant elle : VSPFAVG (Dominus noster HONORIVS, Pius Felix AVGustus) (2).

Revers : — Deux personnages en pied : l'un deux debout, vêtu d'une tunique tombant jusqu'aux genoux, tient de sa main droite une enseigne (signum), sur laquelle il s'appuie en posant le pied

(1) Située sur les limites de la Corrèze et du Lot, la commune d'Estivals n'est pas éloignée de celle de Gignac, où l'on a exhumé des tombes paraissant mérovingiennes, près du hameau de Laquique. (Voir le Bulletin de la Société arch. de Tarn-et-Garonne, 1re année, pag. 177.)

(2) Je dois l'exacte détermination de cette monnaie à la parfaite obligeance de M. Anatole de Barthélemy, le savant secrétaire de la commission de la topographie des Gaules, a qui j'en ai soumis une empreinte.


26 MÉLANGES D'ARCHÉOLOGIE.

droit sur un vaincu à demi-couché sur le dos; le premier personnage tient, en outre, dans la main gauche une sphère surmontée d'une victoire lui tendant une couronne. A droite et à gauche de cette scène, on lit au pourtour : VICTORI AAVGGG (VICTORIA AVGustorum) ; dans le champ, les lettres MD, séparées l'une de l'autre par les personnages, sous lesquels on lit encore cinq autres lettres à la suite les unes des autres et formant le mot COMOB.

D'après M. de Barthélemy, dont la compétence en pareille matière ne saurait être mise en doute, les lettres MD, gravées dans le champ, indiquent que cette pièce a été frappée à Milan, et il est vraiment curieux de la déterrer dans nos contrées, après plus de quatorze siècles! Quant aux lettres COMOB OU CONOB, qui se trouvent sur les aureus romains, à partir du règne de Valentinien II, il paraît que les numismates ne sont pas encore parfaitement d'accord sur leur exacte interprétation. M. de Barthélemy, tout en me donnant la signification probable des lettres CONOB, me dit que plusieurs numismates pensent qu'elles servaient à distinguer les pièces frappées dans les ateliers monétaires d'Orient, et que celles des ateliers d'Occident portaient les lettres COMOB. Or, il y a bien COMOB et non CONOB sur la monnaie qui fait l'objet de cette note (1 ).

A quel épisode de l'histoire d'Honorius le sujet figuré au revers de cette monnaie fait-il allusion? Cet empereur vécut sans gloire (de 395 à 424) dans les murs de Ravenne, pendant que Stilicon, son ministre et son beau-père, déployait de vrais talents militaires pour défendre l'empire d'Occident assailli par les Barbares. La pièce qui nous occupe aurait-elle été frappée pendant la première année du Ve siècle, après la campagne victorieuse pendant laquelle Stilicon força le wisigoth Alaric à évacuer l'Italie? On sait que l'indolent mais vaniteux Honorius profita des succès dus à son général pour donner aux habitants de Rome le spectacle d'un triomphe, triste parodie d'un honneur autrefois si ambitionné, mais

(1) Toutefois, M. de Barthélemy ajoute que si c'est là une règle, elle n'est pas sans exceptions.


MÉLANGES D'ARCHÉOLOGIE. 27

qu'obtenaient seuls les véritables vainqueurs (1). Peut-être aussi a-t-on voulu figurer l'humiliation d'Attale, qu'Alaric avait proclamé Auguste, et qui avait un instant fait trembler Honorius derrière ses remparts ! Mais, plus tard, ce personnage de comédie, abandonné par le successeur d'Alaric, fut pris en mer et conduit à Ravenne. Honorius se donna de nouveau en spectacle aux Romains, en faisant marcher Attale devant son char triomphal. La scène représentée au revers de la monnaie retrouvée à Estivals, pourrait bien (et sauf meilleur avis, c'est ce qui me paraît le plus probable) faire allusion à cet événement, survenu en 417.

L'étude des cinq ou six monnaies recueillies avec celle-ci aurait sans doute présenté un égal intérêt ; malheureusement, elles ont été dispersées.

Ph. LALANDE,

Correspondant de la Société.

(1) Et dix ans plus tard, après l'assassinat de Stilicon, Alaric s'emparait de Rome sans qu'Honorius osât la secourir.


SOCIETE ARCHEOLOGIQUE

DE TARN-ET-GARONNE.

Séance ordinaire du 4 Décembre 1872.

Présidence de M. l'abbé POTTIER.

Sont présents: MM. Pottier, Président; Rattier, Vice-Président; Devals, Secrétaire-général; Alibert, Trésorier; Brécy, Buscon, Forestié neveu, Guirondet, Larroque, Momméja, de Satur, vicomte de Saint-Cyr, Edouard Forestié, Secrétaire.

La séance est ouverte à 8 heures.

Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.

M. Brécy signale à la Société un acte de vandalisme, commis il y a peu de temps à Montauban. Tout le monde connaît notre belle place nationale, dont les étrangers admirent la régularité et la curieuse disposition. Cette régularité vient de recevoir un premier coup, qui peut entraîner les plus déplorables conséquences. Un propriétaire a coupé un pilier de l'une des maisons, et l'a remplacé par quatre pieds droits en fonte. Si l'on commence à entrer dans cette voie, où s'arrêtera-ton? et ne pouvons-nous pas craindre de voir défigurer, dans un temps plus ou moins éloigné, ce beau spécimen de las cobertas des anciennes bastides?

La Société, s'associant aux regrets de M. Brécy, proteste contre cette mutilation, à laquelle l'administration municipale ne s'est point opposée.


SÉANCE ORDINAIRE, DU 4 DÉCEMBRE 1872. 29

M. le Président souhaite la bienvenue à M. le vicomte de SaintCyr, récemment élu membre de la Société, et dont les intéressantes observations, recueillies dans ses nombreux voyages, seront de la plus grande utilité pour notre Compagnie.

M. de Saint-Cyr remercie M. le Président et la Société de l'avoir accueilli, quoique demi-barbare ; mais il espère pouvoir apporter son concours à l'oeuvre commune par la pratique qu'il a acquise dans ses pérégrinations. Les Sociétés savantes travaillent, mais leur action est bornée quand surgit la question des voies et moyens, témoin l'affaire de Beaulieu. Le seul remède à cette impuissance est de susciter parmi des personnes qui peuvent venir en aide, une de ces agitations pacifiques qui amènent souvent un résultat. A notre époque matérialiste, nous sommes ingrats envers le passé, car nous ne savons pas reconnaître que c'est une à une, et après bien des efforts, que se sont réunies, pour en former la civilisation dont nous jouissons, les conquêtes successives de l'art et de l'industrie. C'est là l'idée spiritualiste de l'archéologie.

M. le Secrétaire général donne lecture du titre des ouvrages offerts à la Société.

Recueils et publications périodiques :

Pombal. — Luttes entre l'Espagne et le Portugal, par M. Louis Guirondet, membre de la Société ; M. Michel Nicolas. — L'Académie protestante de Montauban.

L'ordre du jour appelle la question de Beaulieu.

M. le Président expose la suite de cette affaire. M. le Préfet de Tarn-et-Garonne lui a écrit la lettre suivante :

« Monsieur le Président,

« Les honorables préoccupations de votre Société touchant la vente « de l'antique église de Beaulieu, m'ont déterminé à me rendre un « compte exact des questions engagées depuis longtemps au sujet de « cette précieuse ruine. J'ai pu me convaincre, d'une part, que tous « les efforts avaient été tentés pour faire de ce monument la propriété,


10 SÉANCE ORDINAIRE DU 4 DÉCEMBRE 1872.

« soit de l'Etat, soit du département, soit d'une société reconnue « d'utilité publique, de manière à en assurer l'inaliénabilité et l'indé« finie conservation. Tous ces efforts ont échoué à une époque où « ils avaient plus de chances qu'aujourd'hui de réussir. D'autre part. « la ruine de l'église devenant de plus en plus menaçante, la com« mune de Saint-Antonin, qui ne peut rien pour l'empêcher, et le « propriétaire voisin dont cette ruine compromet la sécurité ou les « intérêts, se réunissent pour réclamer l'exécution de conventions « réciproquement consenties. Forcé de donner mon approbation à « des actes devenus inévitables, j'ai eu, du moins, la satisfaction de « recevoir l'assurance que les intentions de l'acquéreur ne tendent « nullement à la destruction de l'édifice, mais qu'il se dispose au « contraire à faire lui-même successivement les sacrifices que la « commune, le département ou l'Etat n'ont pas pu ou voulu faire « pour sauver cet antique et précieux monument d'une ruine immi« nente. L'administration et le public lui en seront certainement « reconnaissants au nom de l'intérêt historique et artistique du pays.

« Agréez, etc.

« Le Préfet,

« G. VAPEREAU. »

Après discussion, quelques membres ne voient dans cette lettre qu'une fin de non recevoir.

M. le Vice-Président propose de transmettre au ministère les documents sur cette affaire et de demander le classement de Beaulieu parmi les monuments historiques. M. Viollet-le-Duc, qui s'est déjà fort intéressé à cette question, pourrait contribuer puissamment à la réalisation de nos voeux.

Il sera écrit dans ce sens à M. le Préfet, en prenant acte de l'intention de réparer l'édifice, intention que manifeste M. Costes par l'intermédiaire de M. le Préfet.

M. Alibert fait la motion de nommer une commission chargée de s'occuper de la question de Beaulieu.

Cette motion est approuvée, et la Société désigne MM. Brécy, Guirondet et Buscon pour faire partie de cette commission.


SÉANCE ORDINAIRE DU 4 DÉCEMBRE 1872. 31

M. le Président remercie M. Larroque, conservateur du cloître de Moissac, d'avoir bien voulu venir assister à la séance, et rappelle les titres archéologiques de ce modeste savant.

Une lettre de M. Bourdais, du Havre, offre pour le Bulletin sa collaboration, qui est acceptée avec reconnaissance.

M. le Maire de Lavilledieu fait construire une église, et comme il existait autrefois une commanderie du Temple à cet endroit, il désirerait connaître les armes du Temple pour les placer dans les vitraux et à la clef de voûte de son église.

M. le Président connaît les pièces de l'écusson du Temple, mais non les émaux. Il en présente un estampage pris à l'église de Montricoux, ancienne commanderie.

M. Buscon croit que le champ est de gueule et le thau d'or.

M. Pottier en a trouvé un spécimen à Coulommiers, sur lesquelles le champ était de sinople.

M. Guirondet promet de donner les renseignements demandés* par M. le Maire de Lavilledieu.

M. le Président donne lecture d'une lettre de M. Philibert Lalande, de Brive, zélé correspondant de la Société, sur une découverte de monnaies. Cette lettre paraîtra au Bulletin.

A ce sujet, M. Ed. Forestié signale la découverte d'un trésor dans la commune de Castelnau-de-Montratier (Lot). Cette découverte n'offre point un grand intérêt pour l'archéologie, car elle se compose exclusivement de pièces de 24 fr. de Louis XIV. Il y en avait un nombre considérable, puisque on en a vendu aux orfèvres de Montauban pour 15 ou 1,800 francs.

M. Couget, membre correspondant, adresse à la Société plusieurs travaux inédits, entre autres la curieuse relation d'un banquet, dont il est donné lecture. Ce travail sera publié..

M. le docteur Alibert a recueilli plusieurs objets préhistorisques dans sa propriété de Courondes, près Léojac. Parmi ces objets on remarque deux pointes de lance en quartz éclaté très-bien conser-


32 SÉANCE (ORDINAIRE DU 4 DÉCEMBRE 1872.

servées. Les spécimens présentés par le docteur Alibert confirment pleinement les conclusions tirées par M. le docteur Rattier de la découverte d'objets de même nature.

En outre de ces pointes, M. le docteur Alibert a trouvé dans le même champ des quantités considérables d'éclats de silex.

M. de Saint-Cyr se souvient que dans le Kentucky et le Missouri on a trouvé aussi de grandes quantités d'éclats de silex.

M. le Président donne lecture d'une étude fort intéressante sur le sarcophage mérovingien de Massanés, par M. Lagrèze-Fossat, et dépose sur le bureau un travail du P. Minasi sur une pierre chrétienne trouvée dans le cimetière de Sainte-Hélène à Rome.

Sur la présentation de [MM. Pottier et Alibert, M. Péron, sous-intendant militaire, est élu à l'unanimité membre de la Société archéologique.

M. Buscon présente une analyse du dernier numéro de la Revue des Sociétés savantes, et en terminant propose de recueillir tous les proverbes patois pour les réunir et les publier au Bulletin.

M. Buscon est prié de se charger de ce travail.

La séance est levée à 10 heures.

Le Secrétaire,

Ed. FORESTIÉ.


PIERRE CHRETIENNE,

TROUVÉE

DANS LE CIMETIÈRE DE SAINTE-ÉLÈNE, A ROME,

PAR

Le P. MINASI,

Directeur au Grand-Séminaire de Montauban, Membre de la Société archéologique.

Ce précieux monument imprimé par Fabreti (1), est resté jusqu'à présent sans commentaires. Cet auteur affirme que le personnage qui porte un poculum dans la main gauche est un martyr ; c'est toute l'explication qu'il nous donne : « Inter martyres videfur « adscribendus ex vasculo illo quod tanquam sanguine pro Christo « effuso repletum ostentat. » Parmi les ouvrages des archéologues récents, je vois ce monument cité trois fois : dans le Tableau des Catacombes, de M. Raoul Rochette (2); dans les Vetri du R, P. Garrucci (3), et dans le Dictionnaire d'archéologie chrétienne, par M. l'abbé Martigny (4) ; mais ces trois auteurs ne fournissent point d'explication, et n'en disent que quelques mots en traitant d'autres sujets. La planche que nous donnons ici a été copiée sur celle de Fabreti ; la pierre elle-même a très-probablement disparu, car aucun auteur récent ne cite le lieu où elle serait conservée. Le P. Garucci surtout, à qui les musées d'Europe sont très-connus, aurait donné ce renseignement. Etant donc presque sûr de la perte

(1) Inscr. dom., pag. 587.

(2) Pag. 112.

(3) Pag. 174, seconde édition. (4) Au mot sarcophages, n. 4.

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34 PIERRE CHRÉTIENNE

de cette pierre très-rare, j'ai omis même de recourir à mes collègues de Rome.

On voit donc sur cette pierre sépulcrale tracé un sarcophage en forme de vasque (labrum), orné de stries (strigiles) et de deux têtes de lions, semblable en tout à ces sortes d'auges dont les anciens romains se servaient pour les bains. Tout près de l'auge est assis un artiste qui travaille le marbre, appliquant les tarières (terebroe, terebelloe), mues par deux petites cordes tirées alternativement par un enfant ou apprenti.

Arnobe parle de ces terebroe, quand il attaque les adorateurs des idoles, dont il dit : « Ex incudibus et malleis nata, tornis rasa, " descobinata de limis; ferris, perforaculis, asciis, secta, dolata, « effossa ; terebrarum excavata virtigine, runcinarum levigata de « planis (1). » Saint Jérôme, traitant le même sujet, parle ainsi : « Quis possit hoc credere, quod ascia, lima et teretio, molleoque « formatur Deus (2). » Tout ce qu'Arnobe et saint Jérôme affirment, nous le voyons exprimé sur notre monument: on voit aussi épars par terre les autres instruments de l'art du sculpteur.

Derrière celui qui travaille est un personnage à haute stature ; sa tunique est sans ceinture; il a les chaussures aux pieds; un verre est dans sa main gauche, et fait un geste avec le bras droit. De l'autre côté est un marbre déjà travaillé, posé sur quatre pierres ou soutiens; au milieu est un cartouche avec cette inscription : Eù-rpoTroç; quatre dauphins l'entourent, deux de chaque côté. On voit à l'angle droit d'en haut une colombe tenant au bec un rameau. Dans le haut, au milieu, se lit l'inscription suivante, que j'expliquerai plus bas :

(1) Contra Gentes, VI. — Runcinarum levigata de planis, c'est-à-dire avec la partie plane du rabot, d'où le mot plane en français, et pialla en italien. Je crois aussi pouvoir faire remarquer dans ce passage la phrase : «Descobinata de limis, » c'est-à-dire " descobinata de limis scobinarum ; je pense que la scobina était un morceau de fer long, portant aux extrémités des petites dents, limae, de manière que le sens de la phrase citée serait : les idoles râpés avec les limes de la scobina.

(2) In cap. XLIV, in Isaïam; Tertulien, Apol., c. XII; Minutius Felix, dans son dialogue, Octavius.


TROUVÉE A ROME. 515

AH02 6E02EBES

EYTPOnOS EN IPHNH

YIO2 ENOIHZEN. K. IIP. I. K. ïEN

Expliquons maintenant le monument déjà décrit. D'abord, le petit marbre n'est nullement, comme quelques-uns l'ont prétendu, un petit sarcophage : c'est tout simplement le couvercle de l'auge représentée au milieu. En effet, l'inscription du cartouche, où nous lisons EùTpoTToç, se rapporte évidemment à Eutrope, auquel était destiné le monument; et son fils qui l'a élevé, moç èTCoivfGev, selon l'inscription, a voulu se représenter lui-même travaillant le sarcophage, pour démontrer qu'il succédait à son père dans l'art de la sculpture : allusion tout-à-fait indirecte dans notre composition. Si ce marbre était un sarcophage et non le couvercle, son extrême petitesse, relativement à l'autre qu'on travaille, en ferait le cercueil d'un enfant ; il ne pourrait en aucune sorte être attribué au père défunt. D'ailleurs, puisque un ouvrier est représenté travaillant l'auge, il fallait bien supposer le couvercle mis de côté, comme l'exige encore la scène qu'on suppose aussi se passer dans l'atelier de l'artiste. En outre, le cartouche avec les dauphins rappelle à notre mémoire une multitude de couvercles de sarcophages parfaitement identiques au nôtre (1).

En admettant donc que nous avons là les deux parties d'un tout, unissons-les par la pensée; supposons l'une placée sur l'autre, on saisira aussitôt la vérité de mon affirmation : celui qui travaille le marbre est le fils du défunt ; le jeune garçon qui l'aide est un jeune apprenti, comme il est d'usage d'en avoir dans les ateliers. Et qu'on n'apporte pas comme argument contre notre explication l'autorité de certaines pierres sépulcrales sur lesquelles on lit : Se vivo fecit; sibi vivi fecerunt; se vivo emit; formules qui exprimaient l'usage de pourvoir dès son vivant à son propre tombeau. Dans cette hypothèse, on pourrait bien prendre la personne assise pour Eutrope défunt; mais cette explication est exclue par l'ins(1)

l'ins(1) Rom Satt., tav. xx, et alibi.


36 PIERRE CHRÉTIENNE

cription dans laquelle on lit ; îtoç éirotvfoev, filius fecit; donc, l'ouvrier qui travaille n'est autre que le fils d'Eutrope. Du reste, ce que nous avançons ici est encore confirmé par l'explication du troisième personnage, à moins que l'on ne veuille affirmer contre toute vraisemblance qu'un même sujet soit deux fois représenté.

Reste donc le personnage de haute stature, mentionné plus haut. Il n'est autre qu'Eutrope lui-même, le père de l'auteur du monument; mais il importe de comprendre pourquoi il entre ainsi dans la composition.

Inutile d'abord de réfuter l'explication que Fabreti donne du verre ou poculum tenu de la main gauche; personne aujourd'hui ne voudra y reconnaître avec lui un signe du martyre. Cet auteur semble grandement préoccupé de l'explication qu'on donnait des vases enchâssés dans la chaux fraîche, dont on se servait pour fermer les loculi dans les cimetières : explication qu'il a voulu, avec d'autres, étendre aussi aux vases qu'on voit tracés sur les pierres tumulaires dont nous donnerons plus bas quelques exemples. Mais quelle preuve pouvons-nous donner ici pour justifier cette idée de l'artiste qui met un poculum dans la main d'Eutrope, pour nous dire qu'il a été martyrisé? De plus, l'inscription, comme je le démontrerai après, est de l'époque constantinienne, ce qui n'insinue nullement l'explication donnée de ce vase, d'ailleurs si peu plausible en elle-même.

Si l'on veut saisir la véritable signification de ces vases, qu'on voit si souvent sur les pierres sépulcrales, on doit, si je ne me trompe, faire une sérieuse attention à leur forme, qui est trèsvariée, comme on peut le voir dans les oeuvres des collecteurs d'inscriptions antiques et chrétiennes. Mon intention n'est pas d'engager ici une discussion sur la signification de ces emblèmes, qui varie elle aussi selon la diversité de leur forme; l'explication me mènerait trop loin, et d'ailleurs elle n'est pas nécessaire au commentaire de notre monument. Je dirai seulement que lorsque le vase prend la forme de la coupe usitée dans les banquets, quand c'est véritablement un verre de table et à boire, poculum,


TROUVÉE A ROME. 37

paiera, calix, etc., la pensée se porte naturellement au banquet, surtout quand le personnage défunt tient la coupe en main, comme sur le marbre dont il s'agit. Si on observe avec attention le geste que fait Eutrope, on verra qu'il exprime l'admiration, après avoir dégusté la liqueur. Qu'on consulte le célèbre ivoire imprimé par plusieurs archéologues (1), sur lequel on voit l'architriclinus des noces de Cana, debout devant les hydrioe, tenant dans une main la coupe, et faisant de l'autre le même geste que nous voyons faire ici. On avouera sans peine qu'il marque l'étonnement sur l'exquise bonté du vin dégusté.

Or, tous les amateurs d'archéologie chrétienne connaissent depuis longtemps ce que voulaient dire les anciens fidèles par leurs représentations de banquets. Je ne rapporterai pas ici les arguments par lesquels M. l'abbé Polidori fit accepter son opinion à tous les savants, mais je ne puis pas m'empêcher de la rappeler avec les mêmes paroles de M. le chevalier de Rossi : « Id genus picturas " veterum christianorum agapes referre earum interpretes omnes « ante hos proximos annos tradiderant, cum subito exstitit Aloy« sius Polidorius, qui de coelesti convivii parabola intelligenda potius « esse validis sane argumentis evincere aggressus est quam sen« tentiam ipsa a Polidoris adhibita monumenta nunc diligentius « expensa, et novae quaedam nuper repertae picturae ita confirmant, « ut de agape quidem neminem jam cogitaturum existimem (2). » M. de Rossi parle ensuite de quelques célèbres peintures du cimetière de Callixte, c'est une scène de banquet qui, par des raisons tout-à-fait particulières, doit être rapportée principalement à l'Eucharistie.

Quant à moi, une fois décidé à m'en tenir à cette idée, j'ai vu des monuments, difficiles à déchiffrer auparavant, devenir soudainement faciles à comprendre. Donnons-en quelque exemple. On voit sur une pierre, d'un côté un baril, au milieu une colombe

(1) Monachi, Origines, etc., t. I, tav. m, éd. Matranga, 1851. (2) Spicilegium solesmense, t. III, p. 568, n. 24.


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tenant dans ses serres un rameau d'olivier, et, sur le côté opposé au baril, un calice et un vase plus grand armé d'une seule anse, qui sert à verser la liqueur dans le calice pendant les repas (1). Sur une autre pierre, outre la colombe avec le rameau, c'est un homme tenant de la main droite une patère, et de la gauche un vase à long col (2).

Un monument entre tous me semble trancher la question du poculum qui nous occupe, c'est celui de Vincentia (3). Toute l'attitude de la femme exprime une scène de banquet ; la manière dont elle est penchée, ses vêtements, la forme de la chevelure, les vases qu'elle a en main et la façon de les tenir, on dirait une de ces matrones, assise à table, qu'on voit si fréquemment dans les peintures chrétiennes et païennes. De la main droite, Vincentia élève le poculum, comme s'il était plein, semblable tout-à-fait à celui de notre Eutrope ; elle a entre le bras gauche un autre vase (capis) beaucoup plus grand, orné d'une anse; les deux entièrement semblables à ceux que l'on voit dans la planche du trichinium antique édité par Boldetti (4), dans les mains de deux pincernoe ou pocillatores (5). On remarque là aussi la posture des convives identique absolument à celle de Vincentia. Comme la pierre est pour nous d'un haut-prix, et elle détermine aussi un point très-important pour les monuments chrétiens, je la place ici sous les yeux du lecteur (6) ; l'inscription dont elle est ornée : Vincentia in pace, n'est autre chose qu'une explication de la composition que nous avons donnée ; elle fait allusion à la paix céleste ou éternelle jouissance qui est symbolisée dans le banquet par les anciens fidèles. On ne saurait trouver étrange cette représentation de notre patrie véritable, le ciel, séjour des délices et du bonheur. L'Évangile,

(1) Boldetti, Osservazioni, etc., t. II, pag. 388.

(2) Idem, l. c., pag. 367.

(3) Idem, l. c„ t. I, pag. 208. n° 40.

(4) Idem, l. c.

(5) Je rappellerai ici aux archéologues les pièces concernant les pincerna, sur lesquelles on trouve ces deux vases identiques a ceux dont nous parlons.

(6) Voir la planche.


TROUVÉE A ROME. 39

pour ne pas citer les Pères, ne nous montre-t-il pas le divin Maître exprimant, sous le symbole du vin, sa réception dans le royaume de son Père céleste (1)?

Je ne m'attarde pas à réfuter le premier auteur qui a fait connaître ce monument, d'après lequel il faudrait compter Vincentia parmi les pieuses femmes, ardentes à recueillir religieusement le sang des martyrs, pas plus que je n'ai cru nécessaire d'insister sur la réfutation de l'opinion de Fabreti, relativement au vase d'Eutrope. La présence des deux vases aux mains de Vincentia, et surtout leur forme, renverse essentiellement l'interprétation qu'on en avait donnée.

La colombe, avec le rameau qu'on voit aussi en haut sur notre monument, est expliquée par les paroles de l'inscription : EùrpoTraç ê'v îpvfvvi (eïpyi'vTi), Eutropus in pace. En effet, la colombe est le symbole de l'âme du défunt, le rameau celui de l'éternelle paix. Inutile de démontrer ce que tous savent déjà. Il faut aussi appliquer ici l'observation que nous avons donnée à propos de l'inscription qu'on lit sur la pierre sépulcrale de Vincentia.

Pour fournir une explication aussi complète que possible de notre monument, j'ajouterai encore quelques mots sur les deux inscriptions : l'une est dans le cartouche du couvercle tracé sur la pierre, l'autre est en haut et au milieu. Commençons par la première :

Le nom du défunt est écrit avec un double rho, EuTppoiroç; tandis que, dans l'autre inscription, je le vois écrit avec un seul. Si ce n'est pas la faute du dessinateur, ce que je ne crois pas, c'est certainement la faute du sculpteur. Pour peu qu'on soit familiarisé avec les monuments épigraphiques, on avouera sans peine que les quadratarii de l'antiquité n'étaient pas toujours exacts; le nôtre a voulu ranger trois lettres sur trois lignes, voilà la raison de la différence de l'orthographe du même nom et sur la même pierre.

(1) Matth., XXVI, 26.


40 PIERRE CHRÉTIENNE

En outre, nous observons un cartouche avec le nom inscrit, et sur cela je ne puis pas m'empêcher de faire quelques observations. Notre petit couvercle démontre donc quelle était la véritable destination du cartouche ; néanmoins, il faut noter que les cartouches des sarcophages du IVe siècle (1), dont les dimensions sont petites, sont laissés ordinairement vides par l'artiste, comme on peut le voir, par exemple, sur le sarcophage qui sert de soutien à l'autel de la petite et antique église de Saint-Clément, près de Mirande (Gers) (2). Et on ne peut pas affirmer que l'inscription étant peinte au minium, eût été effacée par le temps, car nous savons quelle était la ténacité du minium employé par les anciens, comme quelque inscription d'une haute antiquité en fait foi ; et, d'ailleurs, il serait très-difficile d'expliquer l'absence totale de la

(1) Je dis du IVe siècle, car sur ceux du IIIe, dont il existe un grand nombre de fragments (De Rossi, Inv. chr. ad an. 273), il parait que l'inscription n'était pas généralement omise, malgré les petites dimensions du cartouche.

(1) Dans ce monument inédit, on voit sur la face antérieure de l'auge les quatre saisons, et, dans un cercle, au milieu, le buste d'un personnage. Sur les faces latérales sont sculptées des scènes de vendanges, sujets trop connus pour nous y arrêter ici. Je m'arrêterai de préférence à une scène, bien autrement rare, que nous offre le couvercle. A gauche du spectateur, l'artiste a placé deux enfants ou génies nus qui, à l'aide d'une baguette, frappant l'essieu saillant d'un disque solide, le font tournoyer. A droite, deux autres génies, mais dans une toute autre attitude. Le premier a rompu le disque en deux : une moitié est à terre, il presse l'autre du bras gauche contre sa poitrine, et du revers de sa main droite serrant encore la baguette, il couvre ses yeux comme pour essuyer ses larmes. Le quatrième, à l'angle, a le disque à ses pieds et la baguette à la main ; mais il est en suspens et regarde, étonné, son compagnon qui pleure. A première vue, on serait porté à ne voir là qu'une de ces mille représentations des monuments funèbres, où l'artiste aimait à reproduire les jeux et les scènes de la vie. Je crois qu'on doit plutôt y voir un symbolisme de la mort : le cercle de la vie humaine tourne chaque jour; survient la mort qui arrête tout mouvement et interrompt brusquement nos joies. Le monument ne décrit pas seulement la manière des anciens dans le jeu du disque, il présente, en outre, l'ordre des saisons interverti, à cause, je crois, du symbolisme déjà expliqué. L'hiver, placé sous le génie dont le disque est brisé, est entre l'été et l'automne. Ce génie est vêtu d'une petite tunique, tandis que les autres sont nus ; de sa main droite il porte une corbeille où sont deux canards ; il a un sanglier à ses pieds, et de sa main gauche il tient une fourche. Les emblèmes des autres saisons sont nombreux et quelques-uns répétés. Mais c'est trop nous étendre là-dessus dans une simple note.


TROUVÉE A ROME. 41

moindre trace de couleur sur tous les petits cartouches vides, et cependant il en existe un grand nombre.

Quand, au contraire, le cartouche est dans de larges proportions, il est orné d'inscriptions, comme on peut le voir sur le sarcophage de Bictoria Latobia (1). Il y a pourtant quelques rares exceptions (2), que l'on pourrait appliquer peut-être également à un cartouche orné d'une inscription du XIIe siècle (3), à moins qu'on ne suppose effacée une inscription plus ancienne. Le monument élevé par Saturninus et Musa à leur fils mérite une mention à part (4); un tiers seulement de l'espace est rempli par l'inscription, le reste est lisse et vide. Tout cela nous démontre une chose évidente : l'artiste préparait le monument avant toute commande, l'espace restait libre pour l'inscription, au gré du demandeur. Les pierres tumulaires nous offrent la même démonstration. J'en trouve un exemple dans les oeuvres posthumes du P. Lupi (5) : sur une des pierres éditées par ce savant, je lis au sommet. Apollini sancto fecit. Tout le reste de l'espace de la table de marbre est vide ; il n'y a pas vestige d'inscription. C'était à l'acheteur à y faire ajouter son nom ou tout autre chose. Je suis, dès-lors, trèsporté à croire que les pierres chrétiennes, avec les initiales D. M. (dis manibus), sont d'un ciseau païen ; les chrétiens achetaient la pierre, ornée déjà des initiales sacramentelles, qu'ils ne songeaient pas toujours à effacer, comme je le vois pratiqué ordinairement ; puis, sur le reste de l'espace vide, ils faisaient graver leur inscription. Je viens de lire dans le petit Manuel d'épigraphie de M. Le Blanc (6) une très-courte note qui me confirme dans l'opinion que j'ai proposée ici. « J'aurais cru, dit-il, devoir trouver dans le D. M., sigle de dis manibus, tracé en tête de quelques marbres

(1) Bottari, R. L., tav. xx.

(2) Idem, l. c, tav. CLXII.

(3) Idem, 1. c, tav. L.

(4) Idem, 1. c, tav. XXXVIII.

(5) Tome I, diss. II, pag. 160.

(6) Pag. 34.


42 PIERRE CHRÉTIENNE

chrétiens, une marque d'antiquité. Mais si cette abréviation paraît figurer à Marseille sur une épitaphe du style ancien (n° 550), elle est jointe ailleurs (nos 361 et 470 B) à des formules qui accusent une basse époque. » Longtemps avant d'avoir lu la constatation de ce fait, pour moi très-important, j'avais écrit à quelque amateur d'antiquités que mon opinion me semblait préférable à celle qui soutient que ces pierres, avec les initiales susdites, avaient été enlevées aux tombeaux des païens. Car, d'une part, l'inscription porte quelquefois des signes manifestes d'une haute antiquité, pour être attribuée aux temps de la ruine et de l'enlèvement des monuments païens; et, de l'autre, il me semblait peu raisonnable d'affirmer qu'une grande pierre fût employée par les païens, avec les seules lettres D. M. en haut, laissant tout le reste vide.

J'ajoute une dernière observation. Je ne puis supposer qu'un somptueux sarcophage ait jamais été commandé sans prescrire en même temps l'inscription voulue. D'où cette conclusion : quand nous voyons sur un monument un tout petit cartouche, propre à servir de simple ornement ou à contenir à peine le nom du défunt, il faut le mettre généralement au nombre des travaux exécutés par l'artiste en dehors de toute commande spéciale, et tenus dans l'atelier à la disposition des acheteurs. C'est pourquoi ceux-ci ont souvent laissé le cartouche vide, comme on en voit tant d'exemples; et là où l'espace était plus grand, on procéda tout autrement : ainsi dans le sarcophage déjà mentionné, où Saturninus et Musa firent graver l'inscription du fils défunt. Passons maintenant à l'autre inscription.

Voici comment elle est traduite en latin par Fabretti : Sanctus Deicola Eutropus in pace. Filius fecit, Obiit a. x. kal. sept.

Le premier k de la troisième ligne, dit-il, doit être expliqué obiit, du verbe xaTaXueW; le signe up signifie -rcpàç, ante ; I decimum, le second k, kalendas.

L'explication donnée par cet auteur n'est pas exempte de fautes


TROUVÉE A ROME. 43

d'abord, j'observe que le mot à suppléer au premier k n'est pas xa-TaWetv, mais plutôt xaTaOêcOai. Les anciens fidèles, oubliant les formules païennes positus est, situs est, consacrérent le mot depositus est, depositio (xaTaGesiç), voulant exprimer le dogme de la résurrection des corps qui étaient dans le tombeau, comme en dépôt, pour les reprendre ensuite au jour de notre commune résurrection. Or, l'inscription semble faire allusion à la déposition dans la troisième ligne, ayant déjà parlé plus haut de la mort : Eùrpoiro; ev îpTivij (àvaivaiki). De plus, les mots en usage dans l'épigraphie chrétienne

sont : àvairocuM, Te^eurcéto, àva>.ajj.(3avw, et non xataluw ; d'ailleurs,

tout le monde sait que les premiers verbes cités reviennent fréquemment dans les inscriptions, tellement que je soupçonne non sans raison que sur la pierre que nous expliquons devait se trouver,

au lieu d'un K ou un A (âvairaucraTo, âve'XviçÔT), ou un T (rYiXeuOà),

ou encore un E (ï-KÏ.zvkiaw) ; quelque rare fois, on trouve aussi xaGsuSw, tué®, comme sur la célèbre inscription d'Autun.

Notre inscription ressemble beaucoup à la suivante de l'année 307; je la transcris ici afin que chacun en puisse faire la comparaison :

X-ïi xupia x«i àei(AyYi'<JTW cv[/.[3uo Mapxwc, ôsTiç a^Tiuev erfl -TïTiov ëXaTTOV ~k, À>.UT:IWV eiroivicev. AveirauaaTo 8i TYJ icpo 9i a&wv Aexe^Pptwv, éVi Ma^evriw (1).

Dans la première partie de notre inscription, nous voyons Eutrope être appelé â'yioç ôeocefieç (m'?). Saint Meliton, dans son Apologie en faveur des chrétiens, adressée à Marc-Aurèle, imp., donne le même titre aux fidèles, quand il dit : TO TÔW ôsose'p&w yévoç (2);

(1) Maxentius fere septennis imperavit ab anno nempe 306 ad mensem usque octobrem

octobrem 312 Annis 308, 309, 310, 312, Maxentius consul processif, itaque non

•m Mai-evTÛo, sed MoeÇevnu ÛTCOCTW, scriptum bis annis fuisset; annis autem 306 et 311 mense decembri ordinarios consules urbs agnovit Constantium VI et Maximiniarum VI, Runnuni et Eusebium. Unus ergo restat annus 307, quo exeunte, atque adeo mense decembri, nullos urbs consules agnovit, et nulla eorum cerle nomina urbanis licuit titulis inscribere (Di Rossi, Ins., an. 307).

(2) Spicilegium solesmense, t. II, pag. 53.


44 PIERRE CHRÉTIENNE

on les voit aussi appelés OeoçiT^ffraToç, comme sur une inscription de l'année 238, faite pour le tombeau d'un certain Heraclitus. Saint Cyrille de Jérusalem appelle àyiot les fidèles ; il est important pour notre monument de citer ici ses propres paroles : Âywi -/.al

ûjAeîj, riveupuTOî àywu T«^IW6ÉVT£Ç ÂXviQtéSç yàp eiç ayto; (n. Kp^uTOÇ),

Kp^uTOÇ), âytoî ^(xsîç èi xal ayio; oùCk' où cpuaei, aT^a [MToyjn, xal à<7xïi'oei,

à<7xïi'oei, eùx.-fl (1). Sur ces paroles, qui mériteraient un long commentaire, je ferai remarquer que le saint docteur fait une évidente allusion au baptême dans lequel les hommes, de profanes qu'ils étaient, devenaient sainte par la grâce et les dons de l'EspritSaint. Si les auteurs qui se sont occupés des diverses dénominations dont on qualifiait les anciens chrétiens (2), avaient fait attention au passage ici cité ou à d'autres semblables des écrivains sacrés, ils nous auraient donné la véritable origine de ce mot, attribué aux fidèles dans les premiers siècles de l'Église.

Je ne pense pas que le mot aywç doive, sur notre marbre, être pris comme une dénomination donnée à Eutrope, déjà reçu dans la communion des bienheureux, qui aussi étaient appelés saints : [/.e-rà TWV àyîwv âveAirfjAçÔv] ; on dit de Julia Evarista dans une belle inscription grecque (De Rossi, Ins., p. CXVI).

Donc, notre inscription dit : Eutrope, pieux, fidèle, repose en paix. La phrase sent trop le grec-latin du IVe siècle ; elle est, quant à cela, beaucoup inférieure aux épigraphes dictées au siècle précédent ; le lapicide aurait mieux dit : Eùrpoiros (6) ayw; (xâl) Geoce^/f; ; l'orthographe ressemble aux inscriptions latines écrites avec des lettres grecques : if/iv/i, au lieu de eîpi'vTj, ce qui prouve, soit dit en passant, que les diphtongues étaient prononcées fermées : ei-i, al-e, etc., dont les nombreux exemples sont très-connus. Si l'inscription ne peut pas être attribuée au IIIe siècle, elle ne peut

(1) Catech. XXIII, Mystagogica, V, n. 19, éd Migne.

(2) Mammachi, Origines, etc., t. I, lib. I, § II, n. 4. éd. Matranga, 1841. — Je ne puis pas omettre les paroles de l'apôtre sur ce point : iW ahzrn [n.ùu&inaîav) à-fiâati,

xaTaptaa; TÔ> Xo-rpû TOÛ 5SaTO{ »v pr,|j.«Ta «XX'ïva ^ „"*y'a "*' Jâu-totAo; (Ep. ad Eph ,

cap. V, V. 26-27).


TROUVÉE A ROME. 48

pas descendre jusqu'à la fin du IV et beaucoup moins au Ve siècle; les épitaphes de cette époque portent toujours en tête la formule : èvôcé^e xsîTai, et sont généralement conçues dans un autre style. Je ne m'arrête pas davantage sur l'inscription de notre pierre sépulcrale ; ceux qui connaissent les règles épigraphiques, et qui sont familiarisés avec les monuments, n'auront pas de peine à lui assigner comme date la première moitié du IVe siècle. Du reste, c'est bien au IVe siècle qu'on voit paraître sur les pierres des instruments d'artistes et de lapicides.

En donnant ici l'explication du monument d'Eutrope, j'ai voulu suivre l'exemple d'un grand nombre d'archéologues français, qui, voyant tel ou tel autre monument de la ville éternelle, sans commentaire, en ont fait l'objet d'une étude approfondie, avec un immense avantage pour la science archéologique.

Une inscription chrétienne des premiers siècles.

J'ai reçu, il y a quatre années, la copie exacte de l'inscription que nous imprimons dans votre Bulletin archéologique (planche II, n° 2). On m'a dit que ce marbre, long de 90 centimètres et large de 18, avait été envoyé de Rome, depuis 24 années, avec le corps d'Ermeiati. Voici les paroles des lettres authentiques : « Corpus « S. Ermeiatis martyris nominis proprii, jam de mandato ssmi « D. F. R. Innocentii Papae X, e coemetrio Cyriacae effossum, et « in monasterio B. Virginis septem dolorum de urbe pie fideliterque « asservatum una cum vasculo vitreo sanguine consperso, etc. » Nous avons voulu transcrire ce long passage, parce qu'il contient tous les renseignements nécessaires. Le marbre est brisé en trois morceaux, et ce n'est pas une copie de l'inscription, d'après les communications que j'ai reçues : je crains donc que notre petit monument soit ignoré de M. le commandeur de Rossi.

Pour faire plaisir au possesseur actuel de la pierre, j'avais écrit


46

PIERRE CHRÉTIENNE TROUVÉE A ROME.

une longue dissertation, dans laquelle je traitais du nom Ermeiati, des lettres grecques avec lesquelles on voit écrit une partie de notre inscription latine et du vase avec un rameau, qu'on trouve tracé sur le marbre. Toutes ces questions sont rappelées par bien d'autres inscriptions, et les amateurs d'antiquités s'en sont déjà occupés dans plusieurs publications ; c'est pour cela que je ne m'arrêterai pas sur ces points dans le Bulletin. Je dirai seulement que tout concourt à attribuer l'inscription au temps des persécutions, et cela devait être un motif de plus à ne pas laisser partir le marbre de Rome : une pareille facilité m'a désagréablement surpris.


SOCIETE ARCHEOLOGIQUE

DE TARN-ET-GARONNE.

Séance ordinaire du 8 Janvier 1873.

Présidence de M. l'abbé POTTIER.

Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté.

M. le Président souhaite la bienvenue à notre nouveau collègue, M. Péron, que la Société archéologique est heureuse de compter désormais parmi ses membres. M. Péron remercie la Société.

M. Buscon annonce qu'il a reçu de nombreuses communications de proverbes patois. M. Rossignol, de Caylus, s'occupe en ce moment à en colliger dans sa contrée. M. Buscon demande que le zèle des membres de la Société ne se ralentisse pas.

M. le Président lit une lettre de M. Anthime Saint-Paul, qui a travaillé longtemps à la rédaction de la partie historique des Guides-Joanne, et qui offre sa collaboration au Bulletin de notre Société. Cette offre est acceptée avec reconnaissance.

M. le Ministre de l'instruction publique annonce que la réunion des délégués des Sociétés savantes aura lieu à la Sorbonne les 16, 17, 18 et 19 avril 1873.

M. d'Arnoux-Brossard informe qu'il vient de découvrir dans sa propriété de Saint-Porquier une quantité de monnaies romaines. Il sera rendu compte de cette découverte, dès que M. d'Arnoux en aura communiqué le résultat.

La Société examine avec intérêt la photographie d'un sanglier en bronze, probablement une enseigne, et qui a été découvert, il y a quelques années, près de Labarthe, canton de Molières.

M. le Président annonce à la Société qu'il a adressé à M. le Préfet la délibération prise dans la séance de décembre dernier, au sujet de l'abbaye de Beaulieu, et ajoute que M. le maire de Saint-Antonin lui a assuré que M. Costes était décidé à conserver l'église et même à y faire des réparations.


48 SÉANCE ORDINAIRE DU 8 JANVIER 1873.

M. de Saint-Cyr donne lecture du compte-rendu de l'opussule de M. du Chatellier sur les invasions dans les XIVe et XVe siècles.

A ce sujet, M. Devais signale ce fait que le Quercy fut reconquis par Charles V avec de l'or. Il a trouvé une quittance de 6,000 livres, payées dans ce but à Ratier de Beaufort, consul de Montauban, lequel garda pour sa part 4,000 livres, et ne donna aux autres consuls que 2,000 livres.

M. Edouard Wallon présente à la Société ses récents travaux sur la topographie des Pyrénées. Les cartes et panoramas de M. Wallon, fruit d'études longues et intelligentes, sont examinés avec un grand intérêt par tous nos collègues, et M. le Président remercie M. Wallon de la communication et de l'hommage de sa carte générale de la chaîne centrale.

Une série de plats en cuivre repoussé des XVe et XVIe siècles est placée sur le bureau. Ces objets proviennent de diverses églises de Montauban et de la collection Pottier : le premier porte en relief les armes de Charles-Quint ; le deuxième, entouré comme le précédent de caractères allemands, représente le raisin de Chanaan porté par deux Hébreux ; sur le troisième est repoussée une Annonciation d'un très-beau style. Deux autres présentent, avec une légère variante, Adam et Eve sous l'arbre de la science.

Avant de lever la séance, M. le Président annonce que, conformément aux Statuts, la Société doit procéder au renouvellement de son bureau. Le scrutin donne les résultats suivants :

M. Pottier est réélu Président; M. Rattier, Vice-Président ; M. Alibert, Trésorier; M. Ed. Forestié, Secrétaire.

M. Devais, Secrétaire-Général, ayant été nommé pour trois ans, restera en fonctions jusqu'à la fin de l'année.

M. le Président, au nom de ses collègues du bureau, remercie la Société de la nouvelle preuve de confiance qu'elle a bien voulu leur donner. La séance est levée à 10 heures.

Le Secrétaire, Ed. FORESTIÉ.


RECUEIL

DES

PROVERBES PATOIS

USITÉS

DANS LE DEPARTMENT DE TARN-ET-GARONNE,

PAR

M. L. BUSCON,

Membre fondateur de la Société, Juge a Montauban.

I.

A Société archéologique a bien voulu adopter la proposition que nous avons faite, il y a quelque temps, de recueillir et de publier les éléments épars de l'ancien idiome usité dans notre pays. Elle a résolu de classer ces précieux restes et de

les conserver en les publiant dans le Bulletin, qui paraît périodiquement sous sa direction. Son patronage et son approbation devraient suffire, ce semble, à constater l'utilité de cette mesure, sans qu'il 1873 4


50 PROVERBES PATOIS

fût besoin de rien ajouter pour la justifier. Qu'il nous soit permis, néanmoins, en commençant aujourd'hui la publication des premiers matériaux recueillis, de présenter quelques considérations pour en constater l'opportunité.

Un homme de beaucoup d'esprit et d'érudition, qui fait autorité en matière de bibliographie patoise, M. le docteur Noulet, a prétendu dans son Essai sur l'histoire littéraire des patois du midi de la France, que c'est à un spirituel paradoxe de l'aimable Charles Nodier qu'est dû l'engoûment manifesté, depuis une trentaine d'années, autour des productions de notre vieille langue romane. Il est certain que le savant bibliothécaire de l'Arsenal, avec son talent aussi fécond que brillant, excellait à donner une forme agréable et intéressante aux discussions arides de la linguistique et de la philologie ; mais, que ce soit à sa seule influence qu'on doive attribuer le retour marqué du monde scientifique et littéraire vers les patois, vers cette belle et harmonieuse langue de nos pères, c'est ce qu'il est facile de contester, et il ne serait pas besoin de beaucoup d'efforts pour démontrer que Nodier lui-même, en écrivant sa brillante plaidoirie en faveur des patois, cédait tout le premier à un irrésistible courant. Mais il y a mieux à répondre à M. Noulet; car, dans le but de prouver que cette littérature de nos provinces méridionales ne méritait guère les hommages des érudits, qu'elle ne justifiait en aucune sorte le retour d'opinion qui se déclarait en sa faveur, il a entrepris l'examen critique des oeuvres écrites dans les divers idiomes méridionaux. Seulement, il s'est trouvé que, cédant peut-être à un attrait involontaire, obéissant à son inçu à un charme tout puissant, bien loin de prouver sa thèse, l'érudit docteur toulousain n'a fait que fournir des armes à ses adversaires, en réunissant dans son ouvrage les plus charmantes pièces de nos anciens auteurs, et en les produisant dans un cadre habilement fouillé, où elles se détachent avec le plus heureux relief; à ce point que, — n'était la loyauté bien connue de l'auteur, — on serait tenté de se demander s'il n'a pas voulu user d'un habile et spirituel stratagème, en ayant l'air de


DU TARN-ET-GARONNE. 51

traiter avec un peu de dédain ce qu'il voulait précisément soumettre à l'appréciation de ses lecteurs.

Ajoutons qu'en dépit de la prédiction fatidique du Dr Noulet, « les patoiseries ont fait leur temps, » les recherches sur notre langue populaire continuent à exciter de plus en plus l'attention des littérateurs et des savants : dans toute la France, des travaux de la plus haute importance ont été entrepris et publiés sur cette branche de la philologie, et nous nous contenterons de rappeler que, il y a quelques années à peine, le Comité de l'instruction publique constatait de nouveau combien il était urgent et utile de recueillir tout ce qui se rattache aux idiomes des diverses , provinces. Cette langue, que parle encore aujourd'hui, avec quelques variantes, la moitié de la France, tend en effet, de jour en jour, à disparaître complètement, et pourtant tout le monde convient que sa connaissance est indispensable à quiconque veut étudier la formation des langues, rechercher la filiation des mots, suivre le langage dans ses diverses transformations. Aussi, dans chaque province on s'est mis résolument à l'oeuvre, et nous pourrions faire une nombreuse liste des ouvrages qui ont déjà paru sur cette matière. Citons, pour ne parler que des plus récents : Le Glossaire du centre de la France, par M. le comte Jaubert ; le Glossaire du patois picard, ancien et moderne, par le savant abbé Corblet ; le Dictionnaire de la langue d'oc, par S.-J. Honnorat ; le Dictionnaire du patois normand, par M. Duméril ; l'Essai de grammaire gasconne, publié par M. Cénac-Moncaut, à la suite de son dictionnaire des mots usités dans le département du Gers ; le Tableau de la langue parlée dans le midi de la France, par M. Mary-Lafon ; et enfin le grand ouvrage que vient de publier M. Granier de Cassagnac, sous ce titre : Histoire des origines de la langue française, F. Didot, 1873 ; etc., etc. (1). En présence de travaux vraiment sérieux, et dont le nombre

(1) Cette langue a aujourd'hui un organe officiel, un recueil périodique, la Revue des langues romanes, que, depuis quatre ans, publie avec succès une Société fondée à Montpellier dans ce but spécial,


52 PROVERBES PATOIS

augmente de jour en jour (1), il nous paraît inutile d'insister sur le haut intérêt que peut offrir la conservation de ces vieilles expressions imagées et pittoresques, de ces anciens dialectes, qui vont s'effaçant chaque jour sous la rapide invasion de leur heureux rival ; lui aussi ne fut au début qu'un dialecte usité dans l'unique province de l'Ile-de-France, mais, par le trait du temps et le concours d'heureuses circonstances, il est devenu la seule langue nationale, comme le florentin est devenu la langue de toute l'Italie, et le castillan celle de l'Espagne entière. Est-ce à dire, toutefois, que nous voudrions, avec quelques enthousiastes attardés, recommencer ici un procès définitivement jugé? prétendre que la littérature patoise continue l'oeuvre des troubadours du moyen-âge? soutenir que la langue romane mérite la préférence sur la grande langue française, fixée en même temps qu'immortalisée par les grands écrivains des XVIIe et XVIIIe siècles ? Evidemment, cela ne serait pas sérieux, et une telle intention ne saurait nous être attribuée.

D'un autre côté, est-il nécessaire de faire disparaître, comme une tache fâcheuse, cette langue d'une si verte allure, d'une richesse si luxuriante, et qui se prêtait avec une merveilleuse flexibilité à tous les caprices de la pensée? Est-il indispensable, comme l'ont demandé certains fanatiques (2), d'en poursuivre l'extinction à outrance, sous le spécieux prétexte d'assurer l'unité, ou plutôt l'uniformité, tant recherchée de nos jours? A notre humble avis, ni trop ni trop peu ne sont mesure, et la vérité se trouve entre les deux propositions précédentes. Non, malgré toutes ses beautés, malgré tous ses avantages, le français ne peut avoir la prétention de s'imposer exclusivement, de même que le patois ne peut pousser la présomption jusqu'à vouloir être traité sur le même pied que

(1) Voir l'intéressant Catalogue de la Bibliothèque patoise de M. Burgaud des Marets, Paris, 1873, qui contient plus de 2,000 numéros, tous relatifs aux dialectes de nos anciennes provinces.

(2) Rapport présenté, le 6 prairial an II, à la Convention nationale par Grégoire, sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois.


DU TARN-ET-GARONNE. 53

son rival préféré. Mais, du moins, vaut-il la peine de recueillir, ne serait-ce qu'à titre d'étude historique et philologique, tout ce qui reste encore de cette poétique langue romane; et sans déplorer outre mesure sa défaite, hélas ! irrévocable, sans vouloir tenter une rénovation insensée, qu'il soit permis, alors qu'il en est temps encore, de sauver de l'oubli et de conserver dans leur originaire pureté, ces charmants poèmes et ces naïfs refrains, qui, après avoir délecté nos aieux, ont bercé de leurs échos affaiblis mais toujours harmonieux, les oreilles de la génération actuelle. Nous en connaissons de charmants, dont plusieurs inédits, et qui seraient, nous n'en doutons pas, vivement appréciés par nos lecteurs. La réimpression des oeuvres de nos anciens poètes, tels que Valès, Daubasse, etc., trouverait certainement un accueil favorable.

II.

Un mot maintenant afin d'expliquer pourquoi nous commençons ce travail par la publication des proverbes usités dans le département de Tarn-et-Garonne.

Les proverbes sont, comme on l'a dit bien des fois, la sagesse des nations ; on retrouve dans ces maximes sentencieuses le fonds commun et primitif d'où a été tirée la langue ; presque contemporains de sa formation, ils initient d'une manière positive aux moeurs, au caractère, au tempérament particulier de la nation au sein de laquelle ils ont pris naissance. Ce sont des phrases courtes, le plus souvent pleines de suc, ayant pour but de fixer aisément dans la mémoire des préceptes de morale, d'art ou de science, des souvenirs historiques ou des observations pratiques. Ces sentences se transmettaient autrefois religieusement de génération à génération, et comme elles étaient d'ailleurs coulées dans un moule généralement rhythmé, ou du moins offrant à l'aide de la rime, une certaine cadence, elles avaient chance de ne point se défigurer en passant de bouche en bouche. C'est donc dans les proverbes


51 PROVERBES PATOIS

que l'on peut espérer de trouver les mots les plus authentiques. Aussi, croyons-nous que de tous les vieux éléments de la langue romane, il n'en est pas qui . soient plus intéressants à étudier.

D'ailleurs, les proverbes peuvent être considérés comme un résumé de l'expérience générale, comme une formule de la philosophie pratique, et comme une sorte de monnaie courante, mise à la portée de tous. C'est pourquoi l'on en trouve chez tous les peuples : chez les Hébreux comme chez les Indiens, parmi les Grecs ainsi qu'au milieu des tribus arabes. Le Livre des proverbes de Salomon est connu depuis la plus haute antiquité, et l'on attribue à Pilpay un recueil contenant les" proverbes usités parmi les peuples de l'Inde. Erasme a donné sous le titre d'Adagiorum collectanea (1) un volumineux recueil de proverbes latins, qui témoigne de sa connaissance aussi variée que profonde des classiques de l'antiquité, et dans lequel il a réuni 4,200 adages, locutions et sentences, extraits des anciens auteurs. On doit à Leusth une trèscurieuse et très-intéressante collection de proverbes grecs, qu'il a éditée sous ce titre : Corpus paroemiographorum gracorum, Goettingue, 1839-51. Il serait fastidieux d'énumérer tous les recueils qui ont été publiés, tant au moyen-âge que dans les temps modernes ; nous ne saurions pourtant passer sous silence l'oeuvre immortelle de Cervantes, où Sancho Pança fait éclater sa naïve sagesse dans mille locutions proverbiales (2) ; nous ne pouvons non plus nous dispenser de citer les principales collections de proverbes français : Les Distiques de Calon ; les Proverbes au villain ; les Proverbes ruraux et vulgaux ; le Recueil de Gabriel Meurier, imprimé à Anvers en 1568, in-12, sous ce titre : le Thrésor des sentences, etc.; les Adages de Solon de Voge, par Jean Lebon, Paris, 1569,

(1) Imprimé d'abord en 1500 sous ce titre, puis sous celui d'Adagiorum chiliades, Venetiis, in oedibus Aldi, mense sept. 1508, sous les yeux de l'auteur, qui habitait alors cette ville, le livre des Adages a été réédité maintes fois sous ce dernier titre.

(2) Voir aussi les Proverbii di Messer Ant. Cornazano, imprimés en 1812, à Paris, chez Didot ainé, in-12.


DU TARN-ET-GARONNE. 55

in-8° ; de la Précellence du langage français, par Henri Etienne, Paris, 1579 (1); les Curiosités françaises, d'Antoine Oudin, 1640, in-12; l'Etymologie des proverbes français, par Fleury de Bellingen, La Haye, 1656, petit in-8°. — J'en passe et des meilleurs (2).

En dehors de ces recueils spéciaux, nous pouvons nous faire une idée du goût qu'avaient nos aïeux pour les proverbes, en voyant avec quelle profusion les auteurs de la Renaissance se sont plu à les multiplier dans leurs ouvrages. Et. Pasquier a consacré un livre tout entier (le septième) de ses intéressantes Recherches de la France à donner la signification d'un très-grand nombre de locutions proverbiales, comme : Faire la barbe à quelqu'un ; Laisser le moustier où il est; Quand on parle du loup, on. en voit la queue ; Bâtir des Châteaux en Espagne ; C'est la coutume de Lorry, où le battu paie l'amende, etc.

Pierre Gringoire, l'un des premiers poètes français dont le nom mérite d'être arraché à l'oubli, nous a laissé des poèmes moraux, des satires et des pièces dramatiques, où les proverbes abondent, surtout dans les Contredicts du songe-creux, ouvrage mêlé de prose et de vers, et dans ses Notables enseignements, Adages et proverbes, imprimés pour la première fois à Paris en 1527.

(1) Le même Henri Etienne avait publié, en 1569, un recueil de -payM ou de sentences tirées des comiques grecs, et traduites par lui en latin, qu'il avait fait suivre d'une collection de sentences extraites des comiques latins, notamment de Naevius, Plaute, Pomponius, Publius Syrus, Térence, etc.

Il lit aussi paraître a Genève, en 1594, un ouvrage qui est presque introuvable aujourd'hui, sous le titre de Los prémices ou le Ier livre des proverbes épigraminatizez.

(2) Les Origines de quelques coutumes anciennes, par Moysant de Brieux, Caen, 1673, in-12.

hivers Dictionnaires des proverbes, par : M. le comte de Méry, G. de Backer, P.-D. Le Roux, J.-F. Belin, Lamésangère, Dubois, Caillot, Panckoucke, P.-M. Quitard. Les Proverbes de Joseph Scaliger, Id. du R. P. André Scot,

Id. de Pinciano, de Grutber, d'Howell, de Fielding, de Kelly, etc., etc. Proverbes en rimes ou Rimes en proverbes. Quelque six mille proverbes, par le P. Cahier. Les matinées sénonoises, de l'abbé Tuet, etc., etc.


56 PROVERBES PATOIS

On sait que le prince Charles d'Orléans, fait prisonnier par les Anglais le 24 octobre 1415, sur le champ de bataille d'Azincourt, sut charmer les ennuis de sa longue captivité en composant de charmantes poésies, qui sont restées comme un des premiers monuments de la langue et de la poésie nationales (1). Bien des fois, il a pris un proverbe comme refrain de ses ballades ; nous renvoyons notamment à celle où, pour rassurer ses amis desconfortés par le bruit qui avait couru de sa mort,

Il faict à toutes gens scavoir Qu'encore est vive la souris!

Villon, qui vivait aussi au milieu du XVe siècle, employait volontiers les dictons et adages populaires ; il a même composé entièrement une ballade avec des proverbes :

Tant gratte chèvre, que mal gist ; Tant va le pot à l'eau, qu'il brise; etc.

Presque toutes celles qu'il nous a laissées se terminent par un proverbe choisi avec tant de goût et d'à-propos, que la pièce en reçoit une vraie saveur et un charme particulier. Nous ne reproduirons pas ici celle qui est si connue, sur « les Dames du temps jadis, » et qui a pour refrain ce vers si souvent répété depuis :

Mais où sont les neiges d'antan ? ni cette autre, que les convenances ne nous permettraient pas d'ailleurs de citer tout entière, finissant par ce proverbe : Il n'est thrésor que de vivre à son aise.

Les contes d'Eutrapel, les oeuvres de Rabelais, le Moyen de parvenir (2) et tous les autres recueils de contes, pétillent de proverbes empreints d'une malicieuse bonhomie, qui leur donnent précisément ce piquant et cet attrait auxquels ils doivent d'être

(1) Valet de Viriville, dans sa notice sur les manuscrits conservés au British-Muséum.

(2) La Monnoye voulait, dit-il, dans sa dissertation sur ce curieux et singulier ouvrage, « mener à bonne fin une table générale de tous les proverbes et rébus qui « farcissent le Moyen de parvenir, et citer les auteurs antérieurs qui les avaient employés ». Il est fâcheux que ce savant commentateur n'ait pas réalisé un projet qui nous aurait valu un travail excellent et plein d'érudition.


DU TARN-ET-GARONNE. 87

encore aujourd'hui recherchés par les amateurs. Plus près de nous, Molière et Lafontaine ont abondamment puisé à cette source féconde. Ils n'ont pas dédaigné de consacrer ces locutions proverbiales en les enchâssant dans leurs vers immortels, et nous ne ferons pas l'injure à nos lecteurs de rappeler ici les nombreux endroits où l'inimitable fabuliste et le grand comique ont ainsi rehaussé, par un trait toujours heureux, les grandes vérités qu'ils voulaient faire passer, ou achevé dans un dernier coup de pinceau les tableaux si parfaits de verve, de naturel et de sentiment que leur habile main savait composer avec tant d'art (1).

Une vogue si constante, si durable, ne saurait nous surprendre. En effet, les proverbes ont dû à leur forme à la fois originale, précise et commode, de frapper vivement l'esprit, et en même temps de toucher, — superficiellement, si l'on veut, — mais enfin de toucher à tout ce qui agite et passionne l'humanité. Sous une enveloppe tour à tour austère ou frivole, sévère ou indulgente, grave ou licencieuse, ils avaient le privilége de tout oser, de tout critiquer, de dire à chacun son fait : rois, seigneurs, religieux, riches, personne n'était épargné. Les femmes surtout ont excité l'esprit caustique de nos aïeux, dont les saillies gauloises s'en donnent à coeur joie, quelquefois même en dépassant la mesure, lorsqu'il est question de ce sexe auquel ils prodiguaient d'ailleurs de si ferventes adulations.

Il ne faut donc pas s'étonner que de tout temps les proverbes aient été recherchés et recueillis avec tant de soin, et qu'ils aient eu le don de charmer les esprits les plus délicats. Ils forment, comme Nodier le dit quelque part (2), l'une des parties les plus intéressantes de la lexicologie ; et puisque le nom de l'illustre écrivain se retrouve sous notre plume, qu'on nous permette d'ajouter avec lui, que c'est précisément dans ces locutions populaires, expression intime de l'esprit d'un peuple, qu'il faut chercher les tours propres et les véritables idiologies de son langage.

(1) Voir au tome second du Livre desproverbes, de M. Le Roux de Lincy, l'appendice IV, où sont relatés tous les proverbes employés par les auteurs du XII* au XVIIIe siècle, (2) Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, p. 130.


58 PROVERBES PATOIS

Originalité d'images, hardiesse de figures, étrangeté d'inventions, exemples singuliers d'ellipse et de néologie, recherche piquante d'euphonie, tout y frappe l'attention du grammairien philosophe; aussi les livres qui en parlent avec une certaine autorité sont-ils généralement fort estimés. »

Ces considérations, auxquelles on nous reprochera peut-être d'avoir laissé prendre un développement trop considérable, justifient la place que nous accordons aux sentences et dictons populaires.

m.

Arrivons à la manière dont nous avons cru convenable de diviser les proverbes. Nous avions d'abord pensé à les donner sous la forme alphabétique, ce qui semble le système le plus commode, sinon le plus rationnel ; cependant, après quelques réflexions, nous nous sommes décidé à adopter une autre classification. Nous n'avons pas, en effet, l'intention de faire une compilation de tous les proverbes connus, et de donner asile indistinctement à tout ce qui nous a été communiqué. Nous ne recherchons que ceux qui ont cours dans les diverses localités de notre département, tout au plus dans les cantons limitrophes, et nous sommes bien décidé à n'admettre que ceux dont l'usage, ancien ou moderne, est attesté, soit par notre propre expérience, soit par des personnes dignes de foi. Il nous a donc paru tout simple de les répartir en cinq grandes séries, sauf à subdiviser ensuite celles-ci en autant de groupes qu'il sera nécessaire.

1re série : proverbes ayant trait à la nature physique, — calendrier, — météorologie, — éléments, — agriculture.

2me série : religion, — morale, — superstition, — croyances diverses.

3me série : l'homme et la femme, — noms, — costumes, — passions, — défauts, — caractère, — hygiène.

4me série : bétail de ferme, — oiseaux, — animaux sauvages.


DU TARN-ET-GARONNE. 59

5me série : histoire et géographie, — villes, — fleuves, — particularités locales.'

De cette façon, il sera facile d'ajouter dans chaque série les nouveaux proverbes, à mesure qu'ils se produiront ; car, si déjà nous sommes parvenus à en réunir une assez notable quantité, grâce à des amis bienveillants qui se sont fait un plaisir de nous aider dans nos recherches, nous ne nous dissimulons pas qu'il s'en faut de beaucoup que la collection soit complète. Nous n'avons encore fait que butiner, et notre provision serait bien modeste sans les apports qui nous sont arrivés de tous côtés. Nous sommes heureux de pouvoir adresser ici nos remercîments à ceux qui ont contribué à grossir notre petite râtelée ; nous les prions de vouloir bien nous continuer leur concours pour ce genre de travail, qui ne saurait être une oeuvre personnelle.

On nous objectera peut-être que notre patois ne forme pas un dialecte propre et suffisamment distinct ; que les recueils publiés dans les départements voisins renferment déjà, en grande partie du moins, les proverbes que nous nous proposons d'éditer. Sans méconnaître ce qu'elle a de sérieux, l'objection ne nous paraît pas suffisamment fondée ponr nous arrêter. Les patois varient, parfois considérablement, de village à village ; souvent même il suffit de passer un cours d'eau, pour constater des altérations profondes dans la prononciation, l'orthographe et la syntaxe. Nous en avons des exemples frappants dans notre département, et nous pouvons citer, particulièrement, les dialectes bien tranchés usités chez les riverains de la Garonne, suivant qu'ils occupent la gauche ou la droite du fleuve. Tous ceux qui habitent l'ancienne vicomte de Lomagne changent, comme les Gascons et les Espagnols, les F en H aspirée ou gutturale : hilho, hourco, herral, pour filho, fourco, ferrat. Les cantons situés au nord, se ressentent de la tendance qu'ont les populations du Rouergue et du Quercy à transformer les A en O, les O en ou, ce qui assourdit et empâte la prononciation, et fait que le parler est moins alerte, moins sonore et moins gai. L'idiome roman a eu cela de particulier et de fatal, qu'il


60 PROVERBES PATOIS

s'est transformé presque à sa naissance suivant les localités, de sorte qu'il est impossible de faire un pas, sans s'apercevoir des variations, ou tout au moins des nuances qui s'y sont introduites. C'est là certainement une des causes de sa décadence, et de la facilité qu'a eue le français pour s'emparer de la position. Mais il faudrait tout un volume pour traiter ce sujet ; ne voulant pas prolonger davantage cette digression, nous nous contenterons d'affirmer que notre département peut fournir son contingent spécial, et que, précisément par la position qu'il occupe anx confins de trois grandes anciennes provinces, la Guienne, le Languedoc, la Gascogne, il est à même d'offrir un intérêt tout particulier, à cause des divers dialectes qui y sont usités.

Nous aurions voulu pouvoir faire suivre notre introduction d'un traité sommaire sur la Grammaire patoise, ainsi que d'un petit Glossaire ; mais cela nous eût pris trop de temps et trop de place : nous hasarderons timidement quelques réserves à ce sujet pour une étude postérieure. Nous avons dû nous contenter de donner la traduction des proverbes recueillis, et d'y ajouter de temps en temps une petite note ou quelques brefs éclaircissements.

Que si l'on nous reprochait d'avoir été trop sobre de commentaires et d'explications, nous répondrions que nous n'avons en ce moment d'autre prétention que de rassembler des matériaux et des documents pour l'avenir ; que, d'ailleurs, il serait puéril autant que ridicule de vouloir tout expliquer ; qu'en somme, c'eût été par trop se méfier de l'intelligence de nos lecteurs : nous avons tenu à éviter cet écueil.

En terminant ces quelques lignes, nous avons cru intéressant d'indiquer ici les titres des principaux ouvrages ayant trait aux proverbes usités dans le midi de la France. Cette nomenclature bibliographique, que nous avons essayé de rendre aussi complète, que possible, pourra peut-être éviter des recherches fastidieuses, et fournir des indications utiles à ceux qui voudraient faire une étude plus approfondie de la question.


DU TARN-ET-GARONNE. 61

BIBLIOGRAPHIE.

1° LOTS Movtets gvascovs deov marchait de Voltoire.

Ces proverbes, composés en patois, sont au nombre de 616, et occupent les pages 129 à 195 d'un volume imprimé à Tolose, vefve Colomiez et Raym. Colomiez, 1607, pet. in-12, et intitulé : Le Marchand, traictant des proprietez et particularitez du commerce et négoce, etc.

Il en a été fait récemment une réimpression in-8, qui n'a été tirée, croyons-nous, qu'à 25 exemplaires.

2° Proverbes basques, recueillis par Arnauld d'Oihenart. — Paris, 1656, 2 parties en 1 vol. petit in-8.

Livre peu commun et l'un des plus curieux, dit J.-C. Brunet, qui aient paru sur la langue basque. La première partie contient 537 proverbes, suivis de leur interprétation. Dans un appendix, Oihenart a donné 168 nouveaux proverbes, numérotés de 538 à 706; ce supplément, qui est fort rare, fait partie de l'exemplaire conservé à la Bibliothèque nationale.

Une deuxième édition a été imprimée à Bordeaux, 1847, chez Per Faye, par les soins de MM. Gust. Brunet et Francisque Michel (tiré à 300 exemplaires in-8).

3° Proverbes béarnais, recueillis par J. Hatoulet et Picot, accompagnés d'un vocabulaire et de quelques proverbes dans les autres dialectes du midi de la France.— Paris, Franck, 1862, in-8. Imprimé à petit nombre sur papier teinté, par L. Perrin, de Lyon.

4° Recueil de proverbes météorologiques et agronomiques des Cévennes, suivis des pronostics des paysans languedociens sur les changements de temps, par M. L.-A.-D.-F. (Le chevalier d'HombreFirmas).—Paris, 1822, in-8 de 56 pages.

Travail curieux, et dans lequel on trouve un grand nombre de recherches intéressantes et d'observations utiles.

5° Sentences, proverbes et dictons de la Gascogne, par M. l'abbé Daignan du Sendat, imprimés dans l'ouvrage de G. Be-


62 PROVERBES PATOIS

dout, d'Auch, ayant pour titre : Lou parterre gaseoun. —

Auch, 1850, in-8.

6° Contes et proverbes populaires, recueillis en Armagnac par J.-F. Bladé. — Paris, Franck, 1867, in-8.

7° Proverbes patois en dialecte du Rouergue, par Jules Duval. — Rodez, 1845, in-8.

Extrait des Mémoires de la Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron, et tiré à un très-petit nombre d'exemplaires.

Ce volume renferme 1,027 proverbes, précédés d'une excellente dissertation sur le patois rouergas, et suivis de pièces en dialectes du Midi, extraites de divers auteurs.

8° Recueil de proverbes en usage dans le département de la Haute-Vienne (Limousin), imprimé dans l'ouvrage suivant : Changements survenus dans les moeurs des habitants de Limoges, depuis une cinquantaine d'années, par J. Juge. — 2e édition. Limoges, 1817, in-8.

9° Dictionnaire languedocien-français, par M. L. D. S.

(l'abbé de Sauvages). Nouvelle édition corrigée et augmentée d'une nombreuse collection de proverbes languedociens et provençaux. — Nismes, Gaude P. et F., 1785. 2 vol. in-8.

Les proverbes occupent de la page 371 à la page 395 du second volume.

10° Le Nouveau Dictionnaire provençal-français, précédé d'un Abrégé de Grammaire provençale-française, et suivi de la collection la plus complète des proverbes provençaux, par M. G. (Garcin). — Marseille, veuve Roche, 1823, in-8.

Les proverbes vont de la page 341 à la page 385, et sont imprimés sur deux colonnes.

11° Proverbes patois, insérés dans l'intéressant ouvrage publié par M. Louis Taupiac, sous ce titre : Statistique agricole de l'arrondissement de Castelsarrasin, pag. 298 à 317.

Ceux qui voudraient avoir de plus grands détails touchant les proverbes en général, consulteront avec fruit la Bibliographie paré-


DU TARN-ET-GARONNE.

miologique de P.-A. Gratet Duplessis, ou Etudes bibliographiques sur les ouvrages, fragments d'ouvrages et opuscules spécialement consacrés aux proverbes dans toutes les langues, suivies d'un Appendice contenant un choix de curiosités parémiographiques.— Paris, 1847, in8. Le même auteur a publié : La Fleur des proverbes, Paris, 1851, in-32, et une Petite Encyclopédie de proverbes français, sous le pseudonyme d'Hilaire Le Gay. — Paris, 1852, in-32.

Nous recommandons également le Livre des proverbes français, précédé de recherches historiques, par Leroux de Lincy, 2e édition, revue, corrigée et augmentée, publiée par A. Delahays dans la Bibliothèque gauloise. —Paris, 1859. 2 vol. in-16, papier vergé.

PREMIÈRE SÉRIE. Calendrier, Météorologie, Éléments, Agriculture.

Janvier.

(Le chiffre placé entre parenthèses, dans les proverbes, indique le jour du mois auquel il se rapporte).

Lou prumiè de l'an,

Lous jouns creïssoun d'un pan.

Le premier de l'an,

Les jours croissent d'un pan.

Jenié fa lou pecat, Et mars es accusat.

Janvier fait le péché, Et mars est accusé.

Les gelées de mars ne sont à craindre que si une trop douce température, au mois de janvier, a déjà mis la sève en mouvement. — Jénié est un mot qui commence à n'être plus employé, et que nos paysans ont remplacé par la traduction française Janbié. Jénié avait le mérite de mieux rappeler l'étymologie : Janus.

Jenié, de plèjo chitche, Fa lou paysan ritche.

Janvier, de pluie chiche, Rend le paysan riche.

La Statistique agricole de la France, contenant les résultats généraux de l'enquête de 1862, relate ce proverbe, modifié de la manière suivante, en l'appliquant au Tarnet-Garonne :

Quand il ne pleut pas en janvier,

Il faut étayer le grenier.


64 PROVERBES PATOIS

Can jenie es journalié, Mars b'és pas, ni may fébrié.

Quand janvier est journalier, Mars ne l'est pas, ni février.

C'est-à-dire quand janvier est assez beau pour que l'ouvrier fasse des journées.

Can trouno pel mes de jenié, Pagés, pietjo toun granié !

Quand il tonne pendant le mois de Pagès, étaye ton grenier. [janvier,

Sen Cla porto caranténo (2 janvier).

Saint Clair porte quarantaine.

Sent Antouèno dona l'ioou à las gal[linos (17).

Saint Antoine donne l'oeuf aux pou[les.

pou[les.

C'est, en effet, vers cette époque qu'elles commencent à pondre.

Per sen Bincen (22), L'hiber perd uno den, Ou ne réfa per lounten.

A Saint-Vincent,

L'hiver perd une dent

Ou en refait pour longtemps.

Février.

Néou de Fébrié, Jug de fumérié.

Neige de février Vaut jus de fumier.

La Statistique agricole de 1862 porte, pour le Tarn-et-Garonne, le proverbe ainsi modifié, pour exprimer que la neige se fond rapidement: Neige de février, C'est de l'eau dans un panier.

A mitat febrié,

Mitat granjo, mitat granié.

A moitié février,

Moitié grange, moitié grenier.

Pe'l mes de febrié, Journal entié.

Pendant le mois de février, Journée entière.

L'ouvrier reste à la journée de 6 heures du matin à 6 heures du soir.


DU TARN-ET-GARONNE.

65

Pe'l mes de febrié Flouris l'émelié : S'es pas lou prumié,

Es lou darnié.

Dans le mois de février

Fleurit l'amandier :

Si ce n'est pas le premier (jour du

mois), C'est le dernier.

Flou de febrié Ba mal al poumié.

Fleur de février, Va mal au pommier.

Ce proverbe exprime le danger d'une floraison précoce.

Pe' l mes de febrié Tout'aouco de boun granié Poun su'l fumerié.

Pendant le mois de février, Toute oie de bonne race Pond sur le tas de fumier.

Cu poudo pe'l mes de febrié, N'a pas besoun de desco ni panié. Sous-entendu pour vendanger.

Qui taille (sa vigne) au mois de fé[vrier,

fé[vrier, pas besoin de corbeille ni de [panier.

Can trouno pe'l mes de febrié,

Cal la barrico su'l soulié ; Can pe'l mes de mars trouno,

Y aura de bi la pléno touno.

Quand il tonne pendant le mois de

[février, Il faut mettre la barrique au grenier ; Quand il tonne pendant le mois de

[mars, Il y aura de pleines tonnes de vin.

Bal may un loup din lou troupel Qu'un mes de fébrié trop bel.

Il vaut mieux un loup dans le troupeau Qu'un mois de février trop beau.

Nous en faisons, cette année, la triste expérience.

Pe'l mes de febrié

L'agassé bastis l'agassié,

Noun pas per poundré, ni per coua,

Mes per beyré se ba pla.

Dans le courant de février La pie bâtit son nid, Non pour pondre ni couver, Mais pour voir s'il ira bien.

L'agassié est un de ces jolis diminutifs si fréquents et si expressifs dans le patois, et que le français ne peut rendre exactement.

1873


66

PROVERBES PATOIS

Can, per Nostro-Damo (2), Lou soulel bous cramo, Poudès counta, per un mes, Encaro d'abé de frets.

Quand, pour Notre-Dame, Le soleil vous brûle, Vous pouvez compter d'avoir Encore du froid pour un mois.

Le 2 février est le jour de la Purification de la Sainte-Vierge ou Chandeleur.

Per madamo la Candéliero, Paro tous prats, bergéro !

A l'époque de la Chandeleur, Gare à tes prés, bergère !

On croit généralement dans la campagne que le soleil de la Chandeleur brûle la sole des prés.

Per Sent' Agato (5), Fay ta pourrato.

Pour Sainte-Agathe Fais tes porreaux,

Can en mars trouno, L'annado sara bouno.

Mars.

Quand en mars il tonne, L'année sera bonne.

Pla ba ta trouno, Can mars la souno.

Bon est le tonnerre,

Quand il se fait entendre en mars.

Lou mes de mars pouscous Ran lou bouié orgulhous.

Can l'émellié

Flouris en fébrié,

Y cal ana amb'el panié ;

Mès se per mars flouris,

Paniès et sacs saran ramplits.

Le mois de mars poussiéreux Rend le laboureur orgueilleux.

Quand l'amandier

Fleurit en février,

Il faut y aller avec un panier ;

Mais s'il fleurit en mars,

Paniers et sacs seront remplis.

Il y peu d'espoir d'une abondante récolte, s'il fleurit trop tôt.

Mars aourous, Abriel plébious, Fan lou bouié hurous,

Mars venteux, Avril pluvieux Font le laboureur heureux.


DU TARN-ET-GARONNE.

67

Pla paou bal la marsescado Se quitto pas la ségùel ou prens ou [espigado.

Bien peu vaut mars S'il ne laisse pas le seigle fécondé [ou en épis.

La Statistique agricole de la France porte pour le Tarn-et-Garonne : Si le seigle est sans épis Au mois de mars, c'est tant pis.

Can fa ben lou joun de Rampan, Fa lou memo ben, tout l'an.

Quand il fait vent le jour des Ra[meaux,

Ra[meaux, même vent règne toute l'année.

Le Rampan est la branche de laurier ou d'olivier qu'on bénit le dimanche avant Pâques, en mémoire de l'entrée triomphale de Jésus-Christ à Jérusalem. Ce mot est composé de ram, diminutif de Ramel (rameau) et de pan (pain ou gâteau bénit) qu'on y suspendait autrefois; car cet usage, comme d'autres, va tous les ans en déclinant.

Pascos marsescos, Fosso toumbos frescos.

Pâques en mars,

Beaucoup de fosses nouvellement [creusées.

Can Nostro-Damo luserno (25) Quarante jouns hiberno.

Quand le soleil luit le jour de Notre[Dame,

Notre[Dame, dure encore 40 jours.

Cu bol un boun mélounié Que lou fasqué à Sen-Jousé (19)

Qui veut avoir une bonne melo[nière,

melo[nière, fasse à Saint-Joseph.

Avril.

Al mes d'abriel,

Touto bestio mudo de piel.

Au mois d'avril

Toute bête change de poil.

Pe'l mes d'abriel, Quittes pas un fiel ; Pe'l mes de may, Ço que te play.

Au mois d'avril, Ne quittes pas un fil ; Au mois de mai, Ce qui te plaît.


68 PROVERBES PATOIS

Uno rousado al mes d'abriel,

Bal may que la carretto e l'aïssiel.

Une rosée au mois d'avril Vaut mieux que la charrette et l'es[sieu.

l'es[sieu.

J'avoue que le sens de ce proverbe m'échappe complètement. Un adage du XVe siècle porte, il est vrai: Plvye d'abvril vavt le char de David (la constellation), mais cela ne parait pas beaucoup plus clair.

Pe'l mes d'abriel,

Fiante la sébo coumo un fiel ;

Pel mes de may,

Coumo un pal.

Au mois d'avril,

Plante l'ognon (gros) comme un fil ;

Au mois de mai,

Comme un pieu.

Le Bon Jardinier préconise la plantation, au mois de mars ou d'avril, de trèspetits ognons, comme aussi il recommande de mettre le plant déjà un peu fort, si l'on veut en avoir d'énormes. Comme consécration de notre proverbe, voir les Annales de la Société d'horticulture, février et mai 1818.

Can la pabïèro es en flou,

Filayro, mes la counouilho al cantou.

Quand le pêcher est en fleur, Fileuse, mets ta quenouille de côté.

Parce que c'est le moment où s'ouvrent les grands travaux des champs,

Abriel a trento jouns; sé plébio trenteFaïo pas mal à digun. [et-un.

Avril a 30 jours, s'il pleuvait 31, Cela ne ferait mal à personne.

Cant en abriel pléourio, Lors même qu'en avril il pleuvrait

Que tout lou moundé cridario : Au point que tout le monde criât :

« Tout es négat, tout es perdut, » « Tout est noyé, tout est perdu, »

Encaro aourio pas prou plégut. Encore il n'aurait pas assez plu.

Abriel frech pa et bi dono ; May frech lous meissono.

Avril froid donne pain et vin ; Mai froid les moissonne.

Il importe que tout vienne bien en saison.

Al tens que canto lou coucut, Taléou bougnat, taléou issut.

Au temps où chante le coucou, Aussitôt trempé, aussitôt sec.


DU TARN-ET-GARONNE.

69

Cu bol manja de boun coufit salat, Cal qu'à Pascos l'atche acabat.

Qui veut manger de bon confit salé, Doit l'avoir achevé à Pâques.

Dès que l'été arrive, le confit risque de se corrompre, à moins qu'il ne soit trèsfortement poivré et salé, et dans ce cas il n'est guère bon.

Pasco mollo, Espigo folio.

Pâques mouillée, Epiage avorté.

Persen Jordi (23), Séméno l'ordi ; Per sen Rouber (24), Que sio cuber ; Per sen Mar (25), Saïo trop tar.

Pour saint Georges, Sème l'orge ; A saint Robert, Qu'il soit couvert ; Pour saint Marc, Ce serait trop tard.

Ce proverbe, appliqué à une céréale dont la culture est assez restreinte dans notre déparlement, et qu'on utilise plutôt comme fourrage vert, exprime avec quelle précision il faut procéder aux semailles, puisqu'il n'accorde pas même un jour de répit.

L'hiber es pas passat,

Que luno d'abriel n'ajé trelucat.

L'hiver n'est pas passé Tant que la lune d'avril n'est [entrée dans son plein.

Jélado de luno rousso,

De la binho rouïno la pousso.

Gelée de lune rousse,

De la vigne ruine la pousse.

Cant en abriel lou coucut, Es pas encaro bengut, Cal que sio mort ou perdut.

Qand en avril le coucou N'est pas encore arrivé, Il faut qu'il soit mort ou perdu.

Cant en abriel Ion coucut a pas can[tat, Cal que sio mort ou escanat.

Quand en avril le coucou n'a pas

[chanté, Il faut qu'il soit mort ou étranglé.


70.

PROVERBES PATOIS

Mai.

May fa la fabo,

Mes que la trobé saouclado.

Mai fait la fêve,

Pourvu qu'il la trouve bien sarclée.

Bourrou de may Ramplis lou chay.

Bourgeon de Mai Remplit le chai.

(Parce qu'on n'a plus à redouter les gelées).

Lou mes de may Fresc et gay.

Le mois de mai Frais et gai.

Pichouno pléjo de may Ran tout lou moundé gay.

Petite pluie de mai Bend tout le monde gai.

Pléjo que tombo lou mati Diou pas empacha de parti.

Pluie qui tombe le matin

Ne doit pas empêcher de partir.

De Pascos à Pantacousto Lou desser es uno crousto.

De Pâques à Pentecôte,

Le dessert n'est qu'une croûte.

(Pour traduire ce proverbe en conservant la rime, il faut emprunter le langage du XVIe siècle. Gabriel Meurier, qui a publié un recueil sous le titre de Trésor des sentences dorées, dits, proverbes, etc a pu dire en vers :

Entre Pasques et Penthacouste Le dessert est une crouste

Can pleou lou joun de Pantacousto, Pleou caranto jouns san quitta.

Quand il pleut le jour de la Pentecôte. Il pleut 40 jours sans cesser.

Pla paou bal la bladado, Se may la daïsso pas ou prens ou es[pigado.

Bien peu vaut la bladée,

Si mai ne la laisse pas pleine ou épiée.


DU TARN-ET-GARONNE. 71

Juin.

Pe'l mes de jun, S'en sego qu'aoucun.

Dans le mois de juin,

Il se moissonne quelques épis.

Entré la dalho et lou boulan, Lou paysan mor de fan.

Entre la faux et le volant, Le paysan meurt de faim.

Can pléou lou joun de Sen-Médar (8), La récolto bermo d'un car ; Se pleou pel la Trinitat, La récolto bermo de mitat.

Quand il pleut le jour de St-Médard, La récolte diminue d'un quart ; S'il pleut le jour de la Trinité, La récolte diminue de la moitié.

L'opinion que la pluie de Saint-Médard dure quarante jours, et qu'elle est funeste aux récoltes, est générale en France.

A Sen-Barnabé (11), La séguel per pé.

A Saint-Barnabe, Le seigle perd pied.

Dans nos contrées, il n'est pas rare que l'on commence à scier le seigle dans le mois de juin.

Daban Sen-Jan, plejo bénésido (24), Aprep Sen-Jan, pléjo maoudido.

Avant Saint-Jean, la pluie est bénie ; Après Saint-Jean, elle est maudite.

Can lou coucut su la Sen-Jan abanço,

Quand le coucou sur la Saint-Jean [avance,

Es sinné de grando aboundanço.

C'est signe de grande abondance.

Daban Sen-Jan, bantos pas ta récolto.

Avant St-Jean ne vante pas ta récolte.

Jan et Jan Partissoun l'an.

Jean et Jean Partagent l'année.

Saint Jean-Baptiste, le 24 juin, et saint Jean, évangéliste, le 27 décembre.


72

PROVERBES PATOIS

Entre Jun et Julhet, La faous se y met.

Entre juin et juillet,

La faucille s'y met (aux blés).

Juillet.

Cu bol de boun pourret, Diou semena per julhet.

Qui veut de bons porreaux, Doit les semer en juillet.

Fosso fabo, fosso blat.

Beaucoup do fèves, beaucoup dé blés.

En t'a Sente-Margarido (20), Loungo pléjo es maoudido.

Autour de Sainte-Marguerite, Longue pluie est maudite.

A la Mataléno (22), L'abélan' es pléno, Lou rasin beyrat, Lou blad destrémat.

A la Madeleine,

La noisette est pleine,

Le raisin change de couleur,

Le blé est enfermé.

Août.

Can pléou per Sen-Laurens (10), La pléjo ben pla à tens ; Can pléou per Sen-Bourtoumiou (24), Se t'en foutés, noun pas you.

Quand il pleut pour Saint-Laurent, La pluie vient bien à temps ; Quand il pleut pour St-Barthélemy, Si tu t'en moques, non pas moi.

Can pléou entre Nostros-Damos, Es tout bi et tout castagnos.

Quand il pleut entre les Notre-Dame, C'est tout vin et tout châtaignes.

La Statistique agricole de la France parte qu'on dit dans le département : « Pluie d'août donne miel et bon moût. » L'espace compris entre les deux NotreDame est du 15 août au 8 septembre.

Septembre.

A Nostro-Damo de setembré (8), Lou rasin es bou à prené.

A Nostro-Dame de septembre, Le raisin est bon à vendanger.


DU TARN-ET-GARONNE.

73

De Sen Miquel à Toussan, Acos es lou mes laouran.

Du 29 septembre au 1er novembre.

De Saint-Michel à Toussaint, C'est le mois où l'on laboure.

Octobre.

Can las nousés soun de très en très, Gardo toun blat, pagés ; Et can soun de douos en douos, Ben lou, can pos.

Quand les noix sont de trois en trois, Garde ton blé, pagés ; Et quand elles sont de deux en deux, Vends-le, quand tu pourras.

Cant octobré pren sa fi, Toussans es lendouma mati.

Quand octobre prend sa fin, Toussaint est le lendemain matin.

Novembre.

A Toussans

Lou frech es pes cans.

A Toussaint

Le froid est dans les champs.

Se bas troumpa toun bési, Fumo tous prats à Sen-Marti (11 )

Si tu veux tromper ton voisin, Fume tes prés à Saint-Martin.

Per Sente -Cécilo (22), Cado fabo n'en fa milo.

A Saint-Cécile,

Chaque fève (plantée) en fait mille.

A Sento-Catarino (25), Per tout l'iber faï ta farino.

A Sainte-Catherine,

Pour tout l'hiver fais ta farine.

De Sento-Catarino à Nadal Y a un mes égal.

De Sainte-Catherine à Noël Il y a un mois égal.


71

PROVERBES PATOIS DU TARN-ET-GARONNE.

Décembre.

Annado nébouso, Annado aboundouso.

Année neigeuse. Année abondante.

Se un semenat darnié réussis, Ba digos pas à tous maynatjhés.

Si des semailles tardives réussissent, Ne le dis pas à tes enfants.

A Nadal, mitat granié ; A Pascos, mitat chayé.

A Noël, moitié grenier ; A Pâques, moitié chai.

Cu per Nadal se souleilho, A Pascos brullo sa lénho.

Qui se soleille à Noël, A Pâques brûle son bois.

Can Nadal se trobo sans luno,

De cent oueilhos s'en salbo pas uno.

Quand Noël se trouve sans lune, De cent brebis il ne s'en sauve pas

[une.

Can Nadal es un dijos, Cal bendré carretos et bios ; Can Nadal es un dibendrés, Lou blat rullo pel las cendrés.

Quand Noël est un jeudi, Il faut vendre charrettes et boeufs; Quand Noël est un vendredi, Le blé roule par les cendres.

Dans le Gers, on dit également que Noël tombant un jeudi, c'est marque de famine.

Per Nostro-Damo des Abens (8), Pléjos et vents.

A Notre-Dame des Avents, Pluies et vents.

Per sen Thoumas (21), S'as un porc, douno l'y sul nas. Que noun n'a, n'angue pana, Sen Thoumas lou perdounara.

A saint Thomas, Si tu as un porc, tue-le. Qui n'en a pas, aille en voler, Saint Thomas le pardonnera. (A suivre).


CHRONIQUE.

M. Ph. Lalande, correspondant de la Société archéologique de Tarnet-Garonne, à M. le Président de la Société.

Monsieur le Président,

L'attention de la Société archéologique ayant été attirée sur les fouilles faites aux environs de Nérac, je crois devoir lui signaler l'existence d'ouvrages en terre paraissant fort anciens, et situés non loin des ruines gallo-romaines de Bapteste, si mes souvenirs ne me trompent pas.

J'ai eu plusieurs fois l'occasion d'aller à Nérac, et je me souviens d'avoir envoyé à M. de Coustou, pour le musée de Montauban, une petite série de coquilles tertiaires (ostrea longirostris, échantillons de roches du miocène d'eau douce renfermant des hélices et des planorbes). Mais tout en recueillant des fossiles autour de Nérac, je visitais les monuments antiques des environs. C'est ainsi qu'il m'a été permis d'examiner, ceux dont je vais avoir l'honneur de vous parler. Il s'agit d'un grand tumulus et d'une sorte de petite enceinte de terre.

La butte artificielle connue sous le nom de tumulus de Latucorre (on me l'a également désignée sous le nom de Tombeau du général Quentin) se dresse dans un pré, au confluent de la Baïse et d'un petit ruisseau, près du passage ou écluse de Recaillau, commune de Nérac. Sa forme un peu allongée est celle d'un cône tronqué d'environ 10 mètres de hauteur et ayant 160 mètres de circonférence à la base. Je n'avais encore jamais vu de tumulus d'une telle


76 CHRONIQUE.

étendue. Le sommet offre une surface elliptique dont les deux diamètres ont 20 et 30 mètres de longueur ; le grand diamètre est orienté du nord-est au sud-ouest. Ce tertre, aujourd'hui couvert de taillis, a été construit avec des terres mêlées de cailloux et empruntées aux alluvions de la vallée. Est-ce une butte défensive ou un monument funéraire? C'est ce que des fouilles seules pourraient démontrer.

A une vingtaine de pas de ce monticule artificiel, on remarque une levée en terre ayant la forme d'un croissant presque fermé, dont le diamètre hors oeuvre serait d'environ 30 mètres. Cet ouvrage a été construit dans un coude du petit affluent de la Baïse. Les talus extérieurs ont 9 mètres de hauteur du côté opposé au ruisseau, mais leur relief et leur épaisseur vont en diminuant vers les extrémités tournées du côté de l'eau. Le diamètre intérieur est de 12 à 14 mètres; le niveau de l'enceinte est au-dessus de celui du pré environnant; elle est ouverte au sud.

Je crois me souvenir d'avoir remarqué des débris de tuiles à rebords dans un champ voisin.

Je m'abstiendrai de tout commentaire sur l'âge et la destination de ces deux ouvrages en terre, me bornant à les décrire d'après les notes que j'ai prises en les examinant. Je n'ai vu leur existence signalée nulle part (1).

Le coeur de Charles VIII. — L'Impartial du Loiret donne les détails suivants sur une découverte qui vient d'être faite dans l'église de Notre-Dame-de-Cléry par M. le comte de Vernon, membre de la Société archéologique de l'Orléanais.

M. de Vernon rencontra, à environ un mètre au-dessous du dallage actuel, au côté sud de la nef, et dans une position symétrique au tombeau de Louis XI, un petit caveau construit en pierre de taille, dans lequel se trouvait une boîte en plomb, soudée avec

(1) Cette lettre a été communiquée à MM. Teulieres et Dubourg, qui ont dirigé avec tant de zèle et d'intelligence les fouilles de Rapteste. Ces messieurs avaient été frappés par la forme de ces ouvrages en terre et se proposent de les fouiller.


CHRONIQUE. 77

soin et intacte, de forme carrée et d'environ 16 centimètres de longueur sur 12 de hauteur.

Au milieu de la nef, entre ces deux caveaux et à la même profondeur, les fouilles mirent à découvert un petit cercueil de plomb de 48 centimètres environ de longueur, renfermant une étoffe de fine laine ayant enveloppé le corps d'un enfant nouveau-né.

Bien que ce cercueil ne porte aucune inscription, tout permet de croire qu'il contenait les restes du jeune enfant de Louis XI, inhumé près de son père.

Sur l'invitation de M. de Vernon, une commission de la Société archéologique se transporta le jeudi 27 mars à Cléry, pour constater ces importantes découvertes.

La petite boîte de plomb, trouvée dans le caveau parallèle à celui de Louis XI, fut ouverte en sa présence. Cette boîte renfermait un coeur enveloppé d'étoffe de laine.

L'oxidation du métal ne permit pas, tout d'abord, d'y reconnaître une inscription.

Grâce à un examen plus attentif, M. de Vernon a pu y lire, en caractères du XVe siècle, l'inscription suivante :

C'est le coeur du roy Charles huitième. 1498.


SOCIETE ARCHEOLOGIQUE

DE TARN-ET-GARONNE.

Séance ordinaire du 5 Février 1873.

Présidence de M. l'abbé POTTIER.

Présents: MM. Pottier, Président; Rattier, Vice-Président; Devais, Secrétaire-général; de Layrolles, Guirondet, de Satur, Momméja, Forestié Neveu, Buscon, Ed. Forestié, Secrétaire.

La séance est ouverte à 8 heures.

Après la lecture du procès-verbal, qui est adopté sans observavations, M. le Secrétaire-général lit le titre des publications déposées sur le bureau.

M. le Président dépouille la correspondance.

M. Roberty, ancien architecte du département de Tarn-etGaronne, aujourd'hui bibliothécaire à Valence (Drôme), a exprimé à M. Devais son désir d'être nommé membre correspondant de notre Société. M. le Président croit qu'il serait bon de demander à M. Roberty l'indication de ses travaux. — Adopté.

M. l'abbé Pottier donne lecture de la partie archéologique du programme du congrès scientifique de Pau.

On lit dans la chronique du Moniteur de l'Archéologue et du Collectionneur que le musée de Saint-Germain a acquis la statuette de sanglier trouvée récemment à Cahors, dont il a été question dans une précédente séance.

M. le Président est heureux d'annoncer que le Bulletin monu-


SÉANCE ORDINAIRE DU 5 FEVRIER 1875. 79

mental est sur le point de paraître de nouveau, sous la direction de M. de Cougny, successeur de M. de Caumont ; l'oeuvre des congrès archéologiques et scientifiques ne sera pas non plus abandonnée.

M. le Secrétaire donne lecture d'une note de M. l'abbé Barrère sur les églises et les juridictions civiles de l'Agenais, qui sera publiée au Bulletin.

M. Philibert Lalande, de Brives, membre correspondant, a adressé à la Société une lettre qui trouvera place également au Bulletin, sur des monuments antiques voisins de Bapteste.

M. Buscon, depuis la dernière séance, a reçu de nombreuses communications de proverbes. M. le docteur Rolland et M. Pagan, de Montpezat, et M. Momméja, de Caussade, ont bien voulu lui en adresser de très-intéressants.

Invité par M. P. de Viviers à visiter une habitation troglodytique, découverte sous son château de Tauriac (Tarn), M. le Président s'y est rendu avec MM. Devais et Calhiat, après avoir visité Brunique!, le château de Larroque, Puycelsi et Saint-Urcisse. Une partie de l'habitation souterraine, située sous le château, avait été visitée en 1749 et coupée par des murs, afin de consolider le château; un plan, accompagné d'indications, en a même été conservé. M. Devais a relevé exactement la partie qui a été' découverte dernièrement, et il donne des renseignements sur l'ensemble et les dispositions de cette habitation. Cette communication sera l'objet d'une note pour le Bulletin.

Une commission, composée des membres du bureau de la Société, s'est rendue en janvier dernier à Aucamville, où elle a reçu l'accueil le plus empressé de notre collègue M. Couzeran. Des fouilles faites d'une manière fort intelligente, ont mis à nu des substructions considérables, autour des ruines de l'église SaintPierre de Merdans. On n'a pu, dans cette visite rapide et à cause du mauvais temps, déterminer l'âge de ces diverses constructions ; mais on y trouve des spécimens du Moyen-Age et de l'époque


80 SÉANCE ORDINAIRE DU 8 FÉVRIER 1873.

gallo-romaine, notamment une cuve ou auge carrée en briques, revêtue de stuc. Ces constructions sont entourées d'un talus formant parallélogramme et d'une hauteur de 1 mètre à 1 mètre 50 centimètres. Plusieurs objets recueillis dans ces fouilles ont été offerts à la Société et sont déposés sur le bureau. Parmi eux, on remarque un fragment de corniche en marbre blanc et des briques offrant des dessins au trait.

M. Devais a retrouvé dans les archives de Verdun un titre de 1278, mentionnant le territoire des Septenis. Notre Secrétairegénéral continuera ses recherches dans cette voie, et il n'est pas éloigné de croire qu'il y ait en cet endroit de très-intéressantes découvertes à faire.

Du reste, M. Couseran, dont on ne saurait trop louer le zèle et le dévouement aux intérêts de la science, continue activement les fouilles, et dès qu'il aura découvert de nouvelles fondations, la Société sera appelée à les visiter.

La séance se termine par la communication de documents trèsimportants, concernant l'instruction publique au Moyen-Age, que M. Devais a recueillis dans les archives de la ville de Montauban, et qui trouveront place au Bulletin archéologique.

La Société décide l'envoi de ce mémoire au congrès des Sociétés savantes de la Sorbonne, qui aura lieu les 17, 18 et 19 avril prochain.

La séance est levée à 10 heures.

Le Secrétaire,

Ed. FORESTIÉ.


LES

ÉCOLES PUBLIQUES A MONTAUBAN

DU Xe AU XVIe SIÈCLE,

PAR

M. DEVALS AINE,

Secrétaire-général de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne, Correspondant du Ministère de l'Instruction publique pour les travaux historiques, en

A question de l'enseignement public dans les siècles qui ont précédé le nôtre, est une de celles qui, en ce moment, ont le privilége de préoccuper les esprits éclairés. Soulevée et chaudement patronnée par le précédent ministre de l'instruction

publique, M. Jules Simon, elle donne lieu à d'actives recherches, qui permettront d'écrire l'histoire généralement ignorée de nos anciennes écoles, et de rectifier bien des idées accréditées jusqu'à ce jour. J'ai tenu, moi aussi, à apporter ma pierre au monument qu'on veut aujourd'hui élever aux études anciennes, et montrer que, sous le rapport de renseignement public, la ville de Montauban 1873 6


82 ÉCOLES PUBLIQUES A MONTAUBAN

sut autrefois prendre une place des plus brillantes et devancer bien des réformes que, de nos jours, on croit pouvoir attribuer exclusivement au progrès moderne.

Qu'étaient, pendant le Moyen-Age, les écoles publiques à Montauban? Il serait difficile de fournir, à cet égard, des détails bien circonstanciés, car on n'a, pour se guider à travers les épaisses ténèbres de cette période lointaine, que de rares et faibles lueurs. Ces éclairs suffisent néanmoins pour permettre d'établir que, dès les temps les plus reculés, l'enseignement public, dans la vieille et la nouvelle ville de Montauban, avait pour objet les lettres, la théologie et même le droit. Deux anciens documents, l'un de l'année 985, l'autre du mois de février 1255, renferment en effet là-dessus des indications explicites.

Nous voyons dans le premier que l'abbaye de Saint-Théodard, appartenant à l'ordre de Saint-Benoît, possédait une de ces écoles monastiques qui avaient succédé aux écoles municipales, établies par les Romains dans les principales villes des Gaules, et que la jeunesse de Montauriol allait s'y livrer à l'étude des lettres et de la théologie (litteras audire et apprehendere sapientiam Domini). C'est ainsi que s'exprime l'acte de donation du domaine de Luperciac, consenti, vers 985, en faveur de Gausbert, sacristain de l'abbaye de Saint-Théodard, avec réversibilité sur l'abbaye, par Ebles, habitant de Montauriol, à condition que son fils Roger serait initié, dans l'abbaye, au genre d'études indiqué dans cet acte (1 ).

Quant au second document, il en résulte clairement que la science des lois était professée, à Montauban, vers le milieu du XIIIe siècle, puisque l'article 4 de l'ordonnance rendue, en février 1255, par le conseil général de la ville sur les objets soumis à l'impôt, exempte formellement de la taille « les livres de droit dans lesquels on étudie pour le profit de la ville » (Item, aordenero

(1) Archives de Montauban, série GG, fonds de l'abbaye de Saint-Théodard, Car tulaire D, f° 80.


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que libre de dreg en que hom estudia a profeg de la vila no sia comptat en talha) (1). Je me garderais toutefois d'avancer qu'il existait alors à Montauban une école de droit, puisqu'il est avéré qu'au MoyenAge la France ne possédait d'autres écoles de droit que celles tenues par des professeurs privés, tels que Placentin, qui, pendant le XIIe siècle, avait ouvert à Montpellier un cours de droit romain. Seulement, l'enseignement du droit à Montauban laisse supposer que les études préliminaires dans les écoles monastiques ou municipales, devaient être sérieuses et suffisamment développées.

A partir de l'année 1255 jusque dans la seconde moitié du XVe siècle, nos archives municipales gardent un profond silence sur la question de l'enseignement public à Montauban. C'est que la vieille querelle de la France et de l'Angleterre s'étant rallumée, les hostilités avaient recommencé en 1324 pour finir seulement en 1449. La ville de Montauban, que sa position faisait alors considérer comme « clef de païs et chiefs du duchié de Guienne, du costé du païs de Langue-d'Oc » (2), devint, surtout après l'expulsion, en juin 1369, de la garnison anglaise qui l'occupait en vertu du désastreux traité de Brétigny, le point de mire des efforts incessants de l'ennemi. Impuissants à la prendre de vive force, les Anglais s'emparèrent de quatorze châteaux situés dans les environs, et la bloquèrent étroitement durant de longues années, et dès ce moment la peste et la famine décimèrent la population, au point qu'en 1442, il était devenu impossible de trouver assez d'hommes capables d'occuper les charges consulaires (5). Comment admettre

(1) Archives de Montauban, série AA, Livre des Serments, f° 62; Livre Rouge, f° 68.

(2) Titre du 8 mars 1404, archives de Montauban, série AA, Livre Armé, f° 94.

(3) Attendu que pour cause des ennemiz... qui tiennent et occupent chasteaulx et forteresses près ladicte ville de Montalban, et aussi qui courrent le pays d'environ, lesdits suppliantz ne puent ne sont ozés ni hardis de labourer ou fère labourer ne cultiver leurs terres et possessions. (Titre du 24 novembre 1583, archives de Montauban, série AA, Livre Armé f° 86 v°.)

Mesmement que les consuls et habitans de la ville et cité de Montalban sont en frontière des ennemis et ont quatorze forteresses alentour de ladicte ville, détenues par lesdictz ennemis. (Titre du 25 avril 1386, archives de Montauban, série AA, Livre Armé, f° 85.)


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qu'en face d'une pareille situation, la question de l'enseignement public pût trouver place dans les préoccupations de nos magistrats municipaux?

Avec la paix, les écoles municipales se rouvrirent à Montauban (vers 1450). Les documents de la seconde moitié du XVe siècle les montrent en pleine activité et en possession définitive de l'organisation longuement décrite dans les documents ultérieurs. Voici en quoi consistait cette organisation :

Le personnel des régents se composait d'un maître ès-arts ou philosophe, portant le titre de principal des écoles et chargé, en outre, du cours de philosophie ; d'un orateur ou poète professant la rhétorique, d'un grammairien et d'un bachelier ou quartus, chargé de l'instruction des jeunes enfants (1).

Le principal et les régents n'étaient nommés que pour une année, commençant le jour de la fête de saint Jean-Baptiste et finissant à pareil jour ; mais l'année scolaire ne commençait, en réalité, que

Pour le fait et occasion de nos guerres qui ont longuement duré... en nostre païs de Quercin et eu ladicte ville de Montalban qui... encores est en frontière, où il a plusieurs forteresses d'Angloiz,... iceulx supplians aient perdu la plus grant partie de jeurs biens, cens, rentes, revenus et béritaiges, par quoy et pour les mortalitez... icelle ville.... est moult grandement diminuée de peuple, et ceulx qui y sont demeurans sont tellement diminuez et amoindriz... que à grant peine ont eulx dont ils puissent soustenir leurs povres vies. (Titre du 8 mars 1404, archives de Montauban, série AA, Livre Armé, f° 94.)

Les Consulz et habitanz de Montalban sont de toutes partz en païs de frontière, près de plusieurs forteresses que à présent tiennent et occupent nos ennemis,... dont ils ont eu et encores ont et soustiennent chascun jour plusieurs griefs, oppressions et domaiges irréparables. (Titre du 7 août 1405, archives de Montauban, série AA, Livre Armé, f° 93 v°.)

Civitas Montis-Albani tam propter guerras nostri ducatus Aquitanie, in cujus frontiera existit situata, quam propter fructuum caritates, mortalitates et alias angustias que, proh dolor! eidem civitati incessanter contigerunt evenire in diminutionem virorum et divitiarum, nunc in tantum devenit, quod numerus dictorum consulum, nec vestes ipsorum solvendi facultas reperiri potest. (Titre de l'an 1442, archives de Montauban, série AA, Livre Armé, f° 113).

(1) Archives de Montauban, série BB, Registres des Conseils, de 1522 à 1560;—série GG, fonds de l'abbaye de Saint-Théodard et du Chap. cath., Livre des Délibérations du Chapitre, de 1567 a 1600, f° 25.


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le jour de la fête de sainte Madeleine, c'est-à-dire le 22 juillet (1). Il y avait donc, à la fin de l'année scolaire, un mois de vacances. Il arrivait quelquefois que le maître ès-arts et les régents fussent maintenus dans leurs fonctions par les nouveaux consuls, mais il fallait une nouvelle nomination et une nouvelle institution (2).

Les candidats à la charge de maître ès-arts ou de principal des écoles devaient, avant la fin de l'année scolaire, subir un examen devant le maître ès-arts en fonctions, « devant les consulz, plusieurs « gens de sçavoir, tels que des graduez et practiciens des courtz « de la ville » et les écoliers (3). Cet examen consistait en « une lecture ou oraison et en disputes et argumentations publicques (4).» Lorsque le candidat « en ses dictes oraison et argumentation n'a« voit poinct hésité et qu'il avoit bonne frase et bonne érudition, « bons termes et bonne locution,» il était retenu et accepté par les consuls «pour maistre principal des écolles » (5), sous la réserve « du bon vouloir de M. l'évesque de Montauban ou de son vicaire « général » (6), et à la condition formelle de « se pourveoir dans « le plus brief délay d'ung orateur ou poète, d'ung grammaticque « ou gramarien et aussi d'ung bachelier ad dicendam lectionem pue« ris, ydoines, souffisans, bien morigénez et agréables aux scouliers « et auditeurs desdictes scolles et par eulx. trouvés ydoines (7). »

Bien que la discipline des écoles fût séculière et regardât la police des villes, néanmoins, « comme les instructions chrétiennes

(1) Archives de Montauban, série BB, Registres des Conseils, des années 1549-1550 et 1552-1555.

(2) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1550-1531.

(3) Archives de Montauban, série BB, Registres des Conseils, des années 1557-1538, 1546-1547 et 1.558-1559.

(4) Archives de Montauban, série BB, Ibid.

(5) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1558-1559.

(6) Archives de Montauban, titre du 17 juillet 1475, série GG, fonds de l'abbaye de Saint-Théodard et du Chapitre cathédral, Livre Saint-Genès, coté F, n° 6, f° 292 v°; — série BB, Registres des Conseils, de 1522 a 1560.

(7) Archives de Montauban, série BB, Registres des Conseils, de 1522 a 1560.


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« qui se faisoient dans les écoles étoient regardées comme l'objet le « plus considérable, et que cet objet étoit de la puissance ecclé« siastique, » les conciles, les ordonnances et les arrêts avaient de tout temps chargé les évêques, les curés et autres personnes ecclésiastiques de veiller sur les moeurs et la doctrine des maîtres, et par suite leur avaient donné le droit de les examiner, de les approuver et instituer (1). En conséquence, aussitôt après son admission, le maître ès-arts était présenté par les consuls au vicaire général, qui presque toujours, après « plusieurs exhorta« tions,» luifaisait «prester sérementsur le Missal de bien et deue« ment exercer ledict estat de maistre ez arts ausdictes escolles et « de ne y lire et mostrer aulcune chouse escandaleuse et prohibée,» et lui donnait l'institution « en luy permettant de faire les correc« tions légières entre ses scolliers tout ainsi que doibt faire ung « bon et honneste précepteur (2). » Toutes les fois que l'exigeait la gravité des cas, tels que la violation des règlements, les querelles et les rébellions, c'étaient les consuls qui intervenaient, à la réquisition du principal, et qui « y pourvoyoient de telle sorte « que ce fût un exemple pour les autres escolliers (3). »

Une fois institué, le maître ès-arts recevait son brevet de régence des mains du vicaire général (4).

Les régents choisis par le principal, qui devaient être « non « moins d'honneste vye et bonnes meurs que sçavans et doctes, « tant pour donner bon exemple et érudition à leurs escolliers, « que les aprendre et adresser aulx bonnes lettres, pour fère par ce « moyen double fruit (5), » étaient, à leur tour, obligés de passer un examen devant le maître ès-arts et « un auditoire » ou jury composé de « plusieurs gens de sçavoir de la ville et des escol(1)

escol(1) de Maillanne, Dictionnaire de droit canonique, verbo Ecole.

(2) Archives de Montauban, série BB, Registres des Conseils, de 1522 à 1560.

(3) Archives de Montauban, série AA, Règlement de 1497, Livre Armé, f° 222. — Série BB, Registre des Conseils, de l'année 1349-1550.

(4) Archives de Montauban, série BB, Registres des Conseils, de 1522 à 1560.

(5) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1857-1558.


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« liers (1). » Il y avait parfois plusieurs candidats qui se présentaient en même temps pour une des chaires : ce qui donnait lieu à un véritable concours public (2). Sur le rapport fait par le maître ès-arts, au nom des assistants, « sur la suffisance ou insuffisance » des candidats, les consuls admettaient ou rejetaient ces derniers et, en cas d'admission, les instituaient directement et leur faisaient « prester sérement sur les Sainctz-Evangilles de bien « et deuement faire leur débvoir en leur charge (3). » Il y a néanmoins, en 1536 et 1537, des exemples de l'institution des régents par le vicaire général (4).

Les écoles municipales de Montauban ne possédaient pas d'internat comme les lycées et les colléges de nos jours, et les jeunes gens étrangers qui, en grand nombre, suivaient les cours, étaient tous logés en ville, ainsi que l'atteste ce passage de l'enquête faite au mois d'août 1579 : « Jaçoit la ville de Montauban soit fort com« mode pour y dresser et entretenir ung collieige, tant à cauze « qu'elle est assize en bon et fertille païs, que aussy pour la com« modicté des lotgis pour y lotger les escoliers, comme a esté faict « d'autres fois (5). »

On a pu voir, par la composition du corps enseignant, que les écoles municipales de Montaudan réunissaient ce qu'on appelle aujourd'hui l'enseignement primaire et l'enseignement secondaire. Il n'est pas sans intérêt de connaître en quoi consistaient ces deux genres d'enseignement.

L'enseignement primaire comprenait l'alphabet, le Psautier, les Matines, les parts ou rudiments, les auteurs, les règles et la grammaire (6).

(1) Archives de Montauban, série BB, Registres des Conseils, des années 1537-1538, 1557-1558, 1559-1560.

(2) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1537-1538.

(3) Archives de Montauban, série BB, Registres des Conseils, des années 1527-1528, 1544-1545, 1557-1558 et 1559-1560.

(4) Archives de Montauban, série BB, Registres des Conseils, des années 1536-1537, 1537-1558.

(5) Archives de Montauban, série AA, Livre Bailhonat, f° 161.

(6) Règlement de 1497, archives de Montauban, série AA, Livre Armé, f° 222.


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Quant à l'enseignement secondaire, il avait pour objectif l'étude des auteurs latins, tels que Cicéron, Virgile, Térence, Boëcc, etc., la logique et la philosophie (1). Les consuls ajoutèrent, en 1557, à ce programme l'étude de la langue grecque et des auteurs grecs, sous la direction de Jean Didier, orateur, « homme docte à ladicte « science et doctrine (2). » Il y avait en outre, les jours de fête, des leçons sur l'Ecriture-Sainte, notamment sur les psaumes de David, les évangiles et les épîtres de saint Paul, et sur les Pères de l'Eglise (3). Mais, quelque temps avant l'introduction de la Réforme, il fut rendu des « arrestz prohibitifz à tous régents d'es« colles de lire publiquement en la Saincte-Escripture sans per« mission et licence de l'évesque et ses vicaires (4). »

Dans le principe, le maître ès-arts et les régents devaient faire six leçons par jour, depuis la rentrée des classes, qui avait lieu le 22 juillet, jusqu'à la fête de saint Luc, qui tombait le 22 octobre. A partir de ce jour jusqu'à la fin de l'année scolaire (24 juin), les leçons étaient réduites à cinq par jour (5). Les consuls modifièrent depuis cet article du règlement, et, par leur arrêté du 29 juin 1557, le maître ès-arts et les régents ne furent plus astreints qu'à « faire quatre lectures chesque jour ordinairement et une « le jour des festes, hors mys les dimanches et autres solemp« nes (6). »

Le traitement du maître ès-arts et des régents fut sujet à de nombreuses variations. Jusqu'en 1528, le maître ès-arts n'eut d'autres appointements que les « collectes » ou la rétribution scolaire qu'il percevait tant sur les écoliers de la ville, que sur les écoliers étrangers. Il partageait le produit de ces collectes au pro(1)

pro(1) de 1497, archives de Montauban, série AA, Livre Armé, f° 222.

(2) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1557-1558.

(3) Archives de Montauban, série BB, Registres des Conseils, des années 1522-1531, 1837-1538, 1559-1560.

(4) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils de l'année 1559-1560.

(5) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1522-1531, à la date du 24 mai 1529.

(6) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1557-1858.


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rata entre lui et les régents (1). C'était là une porte ouverte à une infinité d'abus et de vexations ; aussi, dès l'année 1497, les consuls voulurent-ils remédier au mal, du moins pour ce qui concernait les écoliers de la ville et de sa juridiction, en fixant la rétribution scolaire suivant l'importance de la classe et en défendant au principal, sous peine de 25 livres d'amende, de poursuivre les habitants de la ville et de la juridiction de Montauban en paiement de la rétribution scolaire, autre part que devant le sénéchal, le juge ordinaire, l'officialité et leur propre tribunal. Ils lui défendirent aussi de faire donation ou transport à autrui des rétributions qui lui seraient dues, « afin que les habitants ne fussent ni fatigués, ni vexés, » et ils lui imposèrent, en outre, l'obligation de donner l'instruction gratuite aux religieux des couvents de la ville, qui tous, au nombre de quatre, appartenaient aux ordres mendiants, les Augustins, les Dominicains, les Carmes et les Cordeliers (2). Tous les ans, avant d'être institué, le maître ès-arts devait prêter serment, entre les mains des consuls, d'observer toutes les prescriptions du règlement de 1497 (3).

Malgré les précautions prises par les consuls, il dut y avoir encore, de la part des maîtres ès-arts, assez d'exactions et de vexations, à propos des rétributions scolaires, pour déterminer nos magistrats municipaux à en finir une fois pour toutes. C'est ce qui eut lieu en 1528. Comme équivalent des rétributions payées par les écoliers indigènes, les consuls accordèrent à Jean Maurus, maître ès-arts, un traitement de 30 livres tournois pour l'année, à condition de recevoir gratuitement dans les écoles municipales les enfants et les jeunes gens de la ville et de la juridiction, ainsi que ceux qui y étaient domiciliés depuis cinq ans (4). La gratuité de l'en(1)

l'en(1) de Montauban, Registre des Conseils, de l'année 1558-1559, à la date du 2 juillet 1558.

(2) Règlement de 1497, archives de Montauban, série AA, Livre Armé, f° 222.

(3) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, des années 1522-1531, aux dates du 6 juin 1525 et du 27 mai 1527.

(4) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1522-1531.


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seignement, mais seulement pour la jeunesse locale, fut en quelque sorte dès ce moment érigée en principe, et ce principe fut scrupuleusement respecté jusqu'à la chute des écoles municipales. Les collectes perçues sur les écoliers étrangers furent laissées en entier au maître ès-arts, et l'orateur, rétribué directement sur les fonds municipaux, reçut dès-lors un traitement annuel de 150 livres tournois (1).

Marin Lelièvre, maître ès-arts, qui avait souscrit à ces conditions en 1529 et 1530, déclara, en 1531, ne pouvoir plus accepter « la régence des escolles aulx gaiges de 30 livres, offrant toutesfoys « en demeurer à la délibération du Conseil de ladicte ville, qui à « ces fins seroit assemblé (2). » Le résultat de cette délibération n'est pas connu, mais on est autorisé à penser que rien ne fut changé au chiffre fixé par la délibération de l'année 1528, puisqu'on retrouve cette même somme de 30 livres tournois allouée à Jacques Heurtance, nommé maître ès-arts le 24 mai 1546 (3).

Le traitement du principal fut élevé à 100 livres tournois, le 6 juin 1549, en faveur de Charles Bellefleur « pour le selaire des « enfans et escoliers natifz et habitans de ladicte ville et juri« diction d'icelle tant seulement. » Le maître ès-arts continua de percevoir en entier « les collectes et selaires de ses auditeurs forains (4). »

Six ans après, la peste menaçant d'envahir la ville de Montauban, les écoles municipales commencèrent d'être désertées par les étudiants étrangers. Le principal appelé par les consuls, Me Simon Romicle, dit le Cecus, en présence d'un déficit assuré, refusa de « prendre charge de lever les collectes, » et demanda « que la ville « les prist et fist lever » pour son propre compte. Il exigea en dé(1)

dé(1) de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1522-1531, a la date du 17 mai 1529.

(2) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1522-1551, pièce annexée au f° 126 v°.

(3) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1546-1547.

(4) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1549-1550.


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dommagement « trois cens livres de gaiges, » qui lui furent accordées le 10 juin 1555, par le conseil général (1). Les consuls « baillèrent alors charge à M. Gabriel Grammat, escolier, de lever « les deniers des collectes deuz par les escoliers auditeurs desdictes « escolles, qu'est trois carolus de chescun pour chesque mois (le « carolus valant 10 deniers, la rétribution mensuelle était de 30 « deniers ou 2 sols 6 deniers), et en faire rolle et icelluy commu« niquer ausdicts MM. consulz;... et ce moyennant ung soul pour « chesque livre que lévera, que ont promis lesdicts MM. consulz « donner audict Grammat (2). »

Au bout de quelques mois, les premiers ravages de la peste mirent en fuite le principal Simon Romicle et bon nombre d'écoliers étrangers. Un pauvre hère, nommé Jean Bourgeois, se présenta, au. commencement de l'année 1556, pour remplir les fonctions de maître ès-arts, à la place du Cecus, et consentit « à prendre la « charge de régence, moyennant la moytié seulement des collectes « que seraient levées des escoliers forains, auditeurs ausdictes es« colles. » Un mois et demi ne s'était pas écoulé que l'infortuné Bourgeois venait déclarer aux consuls (13 février 1556) « que, « pour la stérilité de l'année et aussi les maladies que regnoient « audict Montauban, n'estoient venuz que bien peu d'escoliers aus« dictes escolles, tellement que ne s'estoient levez que trente-cinq « livres desdictes collectes » (ce qui, à raison de 2 sols 6 deniers par mois et par écolier, donne seulement un contingent de 312 écoliers, au lieu de 1200 à 1500 qui, peu de temps auparavant, fréquentaient nos écoles municipales), et que, « pour sa part, ne « seroyt que la moytié : de quoy il ne sçauroyt vivre. » Le conseil général, ému de pitié, délibéra, le 13 février 1556, « que la ville « debvoit donner audict Bourgeois soixante livres sur toute l'année, « oultre sa part desdictes collectes, et sans conséquence (3). »

(1) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1555-1556.

(2) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1555-1556, à la date du 31 juillet 1555.

(3) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1555-1556; a la date du 13 février 1556.


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L'année suivante, la contagion étant en voie de décroissance, les consuls voulurent rendre aux écoles municipales leur splendeur passée et y rappeler les écoliers étrangers. Dans ce but, ils firent choix de « régens sçavans et dilligens, » en faveur de qui ils obtinrent, le 2 juin 1557, du conseil général un traitement convenable: 150 livres tournois pour le maître ès-arts, autant pour l'orateur, et 100 livres pour le grammairien. Ils firent en même temps décider qu'à l'avenir, « ne debvoit estre permys ausdicts régens lever « aulcunes collectes des escolliers, affin les forains et estrangiers « escolliers, sçaichans que en ladicte escolle ne auroit poinct exac« tion desdictes collectes, vinssent plus voluntiers en ladicte ville « et en plus grand nombre : qui seroyt grand proffict à ladicte « ville (1). »

Ces louables projets échouèrent malheureusement devant la

tenacité de celui à qui nos consuls avaient réservé la charge de

principal, de Jean Carvin, « fort homme de bien, d'ailleurs, et

« meslé en plusieurs sciences, mesmes en théologie et médecine et

« autres artz. » Ce personnage qui, peu d'années après, devait

jouer un certain rôle à Montauban, comme diacre d'abord, puis

comme ministre de l'Eglise réformée, déclara, le 4 juin 1557, aux

consuls que, « pour raison des petitz gaiges. il n'avoit cause de soy

« destourner de son advocation de la médecine, que luy seroit

« plus proffitable de icelle continuer que de accepter ladicte régence

« ausdictz gaiges. » Il offrit néanmoins de s'en charger « en luy

« baillant gaiges de deux cens livres et du boys pour le chauffaige

« de sa maison (2). »

La proposition de Jean Carvin fut soumise au conseil général, dans sa séance du 29 juin, et il fut « conclud par le plus grand « advis, savoir: que ledict Carvin debvoit estre receu à la princi« pale charge de arcien ès dictes escolles, aux gaiges de deux

(1) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1557-1558, a la date du 2 juin 1557.

(2) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1557-1558, à la date du 4 juin 1557.


DU Xe AU XVIe SIECLE. 93

« cens livres,... à charge de visiter les pouvres malades des « hospitaux, » ce qui fut accepté par Carvin. Le conseil vota en outre un traitement de 100 livres tournois pour l'orateur et autant pour le grammairien, et devant le surcroît de dépenses qu'il était obligé de s'imposer, revenant sur la sage délibération du 2 juin, il rétablit « le droict des collectes acoustumées lever des escoliers « forains oyans ez dictes escolles, » dont il alloua la moitié à l'orateur et au grammairien, « l'autre moytié desdictes collectes « délieurant entièrement à la ville. » Le 15 et le 26 août suivant, les consuls mirent à profit le changement du grammairien pour réduire son traitement à 70 livres tournois, mais sans toucher à sa part des collectes (1).

L'année suivante, la peste continua de sévir à Montauban et tint à l'écart les écoliers étrangers. Jusqu'alors la part des collectes qui revenait à la ville avait, malgré la diminution qu'elle avait subi depuis deux ans, à peu près suffi à servir aux régents des écoles le traitement qui leur était alloué ; mais au moment de renouveler les régents, les consuls s'aperçurent « que les deux « cens livres données, l'année passée, à M. Carvin, artien ès dictes « escolles, et autres deux cens livres tournois aux autres deux « régents, oultre la moytié des collectes, estaient gaiges grans et « écécifz, actendu la rareté des escoliers qui estaient en ladicte « ville, et que ladicte ville estait fort en arrière de deniers. » En conséquence le conseil général prit, le 9 juin 1558, une délibération portant « que si M. Carvin et autres régens de l'année « dernière vouloient continuer ladicte charge à moindres gaiges, « sçavoir suivant les gaiges anciens des collectes, qu'on les « acceptast, ou bien y pourveoir le mieulx qu'on porroit, ayant « esgard à la puissance de ladicte ville » (2).

Communication de celte délibération fut immédiatement donnée

(1) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1557-1558, aux dates du 29 juin et des 15 et 20 août 1557.

(2) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1558-1559, à la date du 9 juin 1558.


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par les consuls à Jean Carvin et à ses co-régents, « lesquelz « demandèrent leur estre offert gaiges raisonnables, autrement ne « voloient ne entendoient prendre ladicte charge. » Le conseil général fut assemblé de nouveau, le 2 juillet suivant, « et il fust « conclud, suivant la mayeur opinion, qu'il seroyt constitué gaiges « de cinquante escus à M. Carvin, principal ; de cent livres tour« nois à M. Didier, orateur, avec les collectes entre eulx partables, « et de quatre-vingtz livres au gramarien. » Sur l'offre de ce traitement, qui lui fut faite par les consuls, Jean Carvin « reffuza « ladicte régence, sinon moyennant les gaiges qu'il avoit, l'année « dernièrement passée, » et Jean Didier en fit de même. Les consuls traitèrent alors, le 10 juillet 1558, avec Jean Menier, maître ès-arts, « qui s'estait présenté et ouffert pour aveoir la « régence et place d'arssien aux escolles de ladite ville,... aux « gaiges de cent livres et de la moytié des collectes, » et, le 22 du même mois, avec René de Breil, de la ville d'Angers, « qui « s'estait présenté pour obtenir la charge de l'orateur et poète ez « escolles, » aux conditions énoncées dans la délibération du 2 juillet (1).

Jusqu'à ce que « les moyens de vacquer à l'estude des bonnes

« lettres furent oustés en la ville de Montauban, pour ce qu'il

« n'y avoit plus ny escolles ny colliège, pour raison des guerres

« qui avoient regné en ce païs » (2), le traitement des régents ne

subit d'autres modifications qu'une augmentation de 20 livres

tournois sur celui du grammairien. Par sa délibération du 9 juin

1559, le conseil général statua, en effet, « qu'on debvoit donner

« ausdits régens trois cens livres de gaiges, sçavoir cent au

« gramarien, suivant l'ancienne coustume, et ausdicts orateur et

« philosophe deux cens et le droict des collectes entre eulx deux

« partables et comuns » (3). C'est encore ainsi que les appointe(1)

appointe(1) de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1558-1559, aux dates des 9, 10 et 22 juillet 1558.

(2) Enquête du 5 août 1879, archives de Montauban, série AA, Livre Bailhonat, f° 161.

(3) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1589-1560.


DU Xe AU XVIe SIÈCLE. 95

ments du principal et des deux régents des écoles municipales figurent au Livre des comptes municipaux, de l'année 1564-1565 (f° 126 v°), et en 1567, dans le Livre des délibérations du Chapitre cathédral de 1567 à 1600 (fos 15 v°, 25, 50, 56 v° et 53) (1).

Puis vient la levée de boucliers des réformés, de la Saint-Michel 1567, et dès-lors il n'est plus question des écoles municipales, sauf pendant quelques mois après l'édit de pacification du 8 août 1570,

Ce n'est que le 13 août 1577 que l'école, pâle reflet des écoles d'autrefois, se rouvre « pour la joinesse de la ville » sous la direction d'un seul régent, Jacques Bertrand, qui n'était lui-même qu'un écolier, et à qui le conseil général alloua jusqu'à la fin de l'année scolaire la somme de 81 livres tournois (2). L'année suivante, on retrouve encore ce même Jacques Bertrand à la tête des écoles, cette fois avec un régent nommé Jean Morlane, chargé « de aprendre les petitz enfans, » mais la situation financière de la ville n'avait permis d'accorder à chacun de ces deux régents qu'un maigre traitement de « deux escuz sol » par mois, ou 72 livres tournois par an (3).

En sus du traitement, le conseil général allouait, tous les ans, aux régents des écoles municipales une somme de 100 livres tournois pour leurs robes (4).

Je reprends le récit historique interrompu par les détails que je viens de donner sur l'organisation des écoles publiques, sur la nature de l'enseignement et sur le traitement des régents.

Vingt années s'étaient à peine écoulées depuis la réorganisation des écoles, vers le milieu du XVe siècle, que la peste éclata, au commencement de 1472, dans la ville de Montauban, et força par ses ravages nos magistrats municipaux de fermer de nouveau les

(1) Archives de Montauban, série GG.

(2) Archives de Montauban, série CC, Livre des comptes municipaux de l'année 1577-1578, f° 24 v°.

(3) Archives de Montauban, série CC, Livre des comptes municipaux de l'année 1578-1579, fos 61 et 79 v°.

(4) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1537-1538, à la date du 10 avril 1558.


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écoles. Vers la fin de l'année 1474, la contagion ayant à peu près cessé, les consuls appelèrent Bernard Barroyer, de Montauban, qui était allé au loin compléter ses études, et, le 15 décembre, lui confièrent pour un an la direction des écoles publiques. La nomination de Barroyer eut lieu suivant les règles usitées : examen préalable, délibération du conseil de ville, présentation au vicaire général et institution par ce dernier. Néanmoins, après le renouvellement des consuls, qui eut lieu l'année suivante, dans les premiers jours du mois de mai, selon l'usage, deux des nouveaux consuls, Raymond d'Engelbaud et François de Merlanes, sans tenir compte des droits de Barroyer, et malgré l'opposition formelle de leurs collègues, prirent sur eux de nommer à la régence principale des écoles un certain Léodégaire Cheyron, personnage inconnu et peu capable, et trouvèrent moyen de lui faire donner l'institution par un prêtre nommé Pierre Aymeri, lieutenant de l'official. Barroyer fit aussitôt appel devant la cour métropolitaine de Toulouse, mais Cheyron n'en fut pas moins installé concurremment avec lui, et ne cessa jusqu'à la fin de l'année, en dépit des protestations réitérées de Barroyer, de s'immiscer dans l'exercice de ses fonctions, et de donner ainsi lieu à des tiraillements continuels, dont les écoles eurent considérablement à souffrir (1).

On ignore quel était primitivement le local affecté aux écoles, mais, à partir de l'année 1478, tous les documents où il en est fait mention témoignent que les écoles municipales étaient une annexe du château consulaire, avec lequel elles communiquaient (2).

(1) Archives de Montauban, série GG, fonds de l'abbaye de Saint-Théodard et du Chapitre cathédral, Livre Saint-Geniès, coté F, n° 6, f° 292 v°.

(2) La maison où sont les escolles joinct le chasteau consular (Archives de Montauban, séri BB, Registre des Conseils, de l'année 1548-1849, f° 35).

Nétoyé l'escole grande, où les immondices de la thuilade de la sale grande, qui avoit esté recouverte, estoient tombés, et icelles avoir jetté par la galerye du chasteau consular (Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux, de l'année 1573-1574, f° 38).

Payé à Miquel Rauzet 16 solz pour avoir recouvert le toit de l'escolle respondant sur la basse-court du chasteau consular (Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux de l'année 1580-1581, f° 96).


DU Xe AU XVIe SIÈCLE. 97

C'est là, en effet, qu'elles furent installées, après que les consuls eurent fait, en 1476, l'acquisition de la maison alors connue sous le nom de l'Hôtel de l'Evéché (l'Ostal ciel Avescat), qui leur fut vendue, au prix de 250 écus d'or, par le chapitre cathédral (1). Cette maison, située dans la rue actuelle de la Comédie, jadis de l'Aiguillerie fine, avait été achetée, vers 1390, par Bertrand-Robert de SaintGéal, évêque de Montauban. Ce prélat l'avait léguée à ses successeurs par son testament du 18 avril 1398, après l'avoir, toutefois, chargée d'une rente de 28 livres tournois en faveur de son chapitre. Le roi Charles VII y avait logé pendant deux mois environ, depuis la mi-décembre 1442 jusqu'à la mi-février 1443, et l'avait anoblie par ses lettres-patentes du 19 mars suivant. Les consuls firent du palais épiscopal leur Château consulaire, et, après la ruine de l'ancienne Maison-commune, située sur la Place-Royale, cet édifice prit le nom d'Hôtel-de-Ville, qu'il garda jusqu'à son abandon en 1790. Il a servi depuis comme caserne de gendarmerie. Les écoles municipales et le collége, qui leur succéda en 1579, y restèrent jusques en 1599, époque à laquelle le collége fut transféré dans le bâtiment spécial que les consuls venaient d'élever sur le fonds de l'ancien hôpital de Parias, à l'angle des rues Cour-de-Toulouse et de l'Ancien-Collége.

J'ai déjà dit que les abus et les vexations commis par le principal des écoles municipales, au sujet des rétributions scolaires, avaient en 1497, forcé les consuls d'intervenir et de soumettre la question au conseil général, qui prit immédiatement une délibération pour prévenir le retour de ces actes scandaleux. Le règlement qui sortit de cette délibération fut rédigé en langue romane; il jette un grand jour sur la question de l'enseignement à la fin du XVe siècle, et mérite, à ce titre, d'être reproduit intégralement. En voici la traduction littérale :

« S'ensuivent les statuts et ordonnances faits par les honorables

(1) Archives de Montauban, série GG, fonds de l'abbaye de Saint-Théodard et du Chapitre cathédral, Livre Saint-Géniès, côté F, n° 6, fos 112 v°, et 114 v°. 1873 7


98 ÉCOLES PUBLIQUES A MONTAUBAN

« seigneurs messieurs les consuls de la présente cité de Montau«

Montau« sur le régime et la taxe des écoles de Montauban, en conseil

« et par délibération des habitants de ladite ville, l'an 1497,

« réservant auxdits seigneurs le droit de pouvoir augmenter ou

« diminuer les salaires des enfants de ladite ville et de sa juri«

juri«

1°. — « Les maîtres qui dirigeront lesdites écoles de Montauban « seront tenus de bien et duement et en grande diligence instruire « et enseigner, ou faire enseigner tous les enfants et écoliers qui « viendront auxdites écoles.

2°. — « Ils ne contraindront ni ne feront contraindre, citer ou

« ajourner aucun habitant de ladite ville et de sa juridiction, pour

« le salaire qui leur sera dû à cause desdites écoles, devant aucun

« juge, à moins que ce ne soit aux cours de Montauban, telles

« que la cour de monsieur le sénéchal, du juge ordinaire du

« Quercy, devant monsieur l'official et devant lesdits messieurs

« consuls de Montauban. Ils n'en feront non plus donation ou

« transport à aucun autre par qui les habitants soient harcelés ou

« vexés. Et ce sous peine de 25 livres au profit du Roi et de la

« ville et de la perte de leur salaire.

3°. — « Ils ne percevront des habitants de ladite ville et de son « honneur et juridiction, pour leur salaire, qu'en la forme et de « la manière qui s'ensuivent :

LA TAXE.

1°. — « Lesdits maîtres percevront des petits enfants apprenant « l'Alphabet, les sept Psaumes et les Matines, s'ils ont un maître « particulier, parce que les écoles ne leur coûtent rien, 2 sols, et « s'ils n'ont point de maître particulier, ils percevront 4 doubles « (8 deniers tournois).

2°. — « Quant aux enfants qui apprendront les Partz (ou rudi« ments) et les auteurs, ils percevront de chacun d'eux, s'ils ont


DU Xe AU XVIe SIECLE. 99

« un maître particulier, 5 sols, et s'ils n'ont point de maître par« ticulier, 8 doubles (1 sol 4 deniers).

3°.— « Pour les enfants qui apprendront les règles et la gram« maire, ils percevront de chacun d'eux, s'ils ont un maître parti« ticulier, 8 doubles (1 sol 4 deniers), et s'ils n'ont point de maître « particulier, 10 sols (1).

4°. — « Quant à ceux qui étudieront la logique, la philosophie, « Cicéron, Virgile, Térence, Boëce et autres écrivains, ils perce« vront de chacun d'eux 15 sols, et dans le cas où ils auraient un « maître particulier, 10 sols (2).

5°. — « Ils ne prendront aucun salaire des religieux des cou« vents de Montauban, mais ils les laisseront apprendre aux écoles « pour l'amour de Dieu.

6°. — « Ils ne permettront qu'aucun écolier porte épées, dagues « ou autres armes par la ville ni aux écoles. Et s'il y avait des « écoliers qui ne voulussent pas bien se régir et gouverner, ni « observer les règlements de l'école, lesdits maîtres seront tenus « de le dire et notifier auxdits messieurs les consuls, afin d'y « pourvoir de telle sorte que ce soit un exemple pour les autres.

« GRELIER, notaire ordinaire (5). »

A ce moment même, les traditions de la société antique, imporportées de l'Orient après la chute de Constantinople, l'invention de l'imprimerie et la découverte de l'Amérique avaient partout secoué la torpeur et reculé les horizons du monde artistique, littéraire et scientifique. Une ardeur indicible pour l'étude s'était emparée des esprits, et les universités, les colléges, les écoles étaient envahis par des flots pressés de jeunes gens, avides de savoir. Les écoles municipales de Montauban ne restèrent pas en arrière de ce

(1) Il y a eu évidemment ici une transposition de chiffre de la part du scribe communal, parce que, comme il résulte des deux premiers articles, il était naturel que la rétribution fût plus élevée avec un repétiteur que sans répétiteur.

(2) Même obsevation que pour l'article précèdent.

(3) Archives de Montauban, série AA, Livre rouge, f° 222.


100 ÉCOLES PUBLIQUES A MONTAUBAN

magnifique mouvement intellectuel. Grâce à l'impulsion donnée par nos consuls et au concours de professeurs distingués, elles devinrent en peu de temps « les plus fameuses que autres escolles « que feussent ez environs et en autres lieux esquelz eust collièges « et exercice des bonnes lettres (1). » Aussi, à partir du commencement du XVIe siècle, les écoliers y affluèrent-ils de toutes parts, et, en 1518, les consuls furent-ils obligés de faire construire des hangars au-devant et sur les côtés de la grande salle de l'école, qui était devenue insuffisante pour le nombre toujours croissant des jeunes gens qui suivaient les cours (2). Un document du 29 juin 1536, mentionnant les écoles publiques de Montauban, nous apprend, en effet, qu'elles étaient alors fréquentées par « les enfans « natifz en icelle ville et sa juridiction et aultres survenans de « divers pays et en gros nombre (3). » Ce « gros nombre » est précisé dans l'enquête qui fut ouverte, le 5 août 1579, au sujet de la création projetée d'un collége dans la ville de Montauban. Plusieurs témoins étrangers à la ville, mais qui y avaient fait leurs études, vinrent attester, comme l'ayant vu eux-mêmes, que, de 1544 à 1554, « en ladicte ville de Montauban y avoit eu aux « escolles de doutze à quinze cens escoliers et davantaige (4). » Au moment où la prospérité de nos écoles municipales touchait à son apogée, Jean de Lettes, évêque de Montauban, qui montrait alors, pour l'avancement de l'instruction publique, une ardeur qu'il ne devait pas tarder à mettre au service de ses passions, voulut donner une nouvelle impulsion et encore plus d'extension à l'enseignement, en fondant un collége à Montauban. Le 5 juillet 1548,

(1) Enquête du 5 août 1579, archives de Montauban, série AA, Livre Bailhonat, f° 161.

(2) Item, lo XXIII del mes de Hoctobre, ferem comensa de fa los baletz a la gran sala de l'escola, a causa que los clercz no i podian cabe, cant lo magister legia las lissos. (Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux, de l'année 15181519, f° 154.

(3) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1536-1537, f° 10 v°.

(4) Archives de Montauban, série AA, Livre Bailhonat, f° 161.


DU Xe AU XVIe SIECLE. 101

le consul Bardon fit coanaître au conseil général, assemblé dans le château consulaire, « comment révérend père en Dieu monsieur « l'évesque de ladicte ville, esmeu de bon zelle envers la cause « publicque de ladicte ville et pour le grand bien et utillité d'icelle, « avoit conceu et pourpencé en soy de fonder et instituer ung « colliège de scouliers en ladicte ville, si la ville et les habitans « d'icelle y vouloient entendre et secourir, car luy seul y donne« roit ung béneffice plus prochain de ladicte ville, premier vac« quant, valant jusques à troys cens livres tournois chesque année, « pour l'entreténement d'iceluy. Et affin que feust encomancé et « continué, voloit bailler ladicte somme de IIIe livres contantes, et « qu'on advisast le lieu le plus comode et convenable, où l'on « devrait mètre ledict colliège le plus tost que faire se pourrait. »

Pour se dispenser de bourse délier, le conseil général se retrancha, comme on l'a presque toujours fait depuis, quand il s'est agi de dépenses utiles, derrière la mauvaise situation financière de la ville, et, après un appel chaleureux à la libéralité du prélat et de ses amis, il fit à la généreuse proposition de Jean de Lettes ce que aujourd'hui on appelle plaisamment « un enterrement de première classe. » Voici le texte de cette délibération :

« Par l'adviz desdictz assistans oppinans les ungs après les « aultres, hormys de cinq (sur 98 présents), a esté arresté que « jaçoit que ladicte fondation et institution de colliège doibve estre « de grans despens, et que la ville pour le présent ne y puisse « bonnement entendre pour la pouvreté et indigence de deniers « comuns qu'est en icelle, toutesfois pour ung comancement d'une « telle euvre méritoire et très louable et fort proufitable à la cause « publicque de ladicte ville pour l'advenir à perpétuité, considéré « que après estre encomancé ne se discontinuera, grace à plusieurs « de y faire quelque ayde et secors, et après avoir déduictes plu« sieurs raisons, lesdicts messieurs consulz doibvent accepter ladicte « offre faicte par ledict seigneur évesque, et ce nonobstant luy « démonstrer la pouvreté de la ville, laquelle a bon vouloir de soy « adhérer à ce que ledict colliège soyt institué et y supplir dé ce


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« que pourra, et que luy plaise l'avoir pour recomandé envers ses « aultres amys, qui auront bon zelle envers la cause publicque « pour y ayder. Et que jaçoyt que ladicte ville soyt bien fort en « arrière et pouvre, et l'édiffice et équipaige dudict colliège coustera « beaucoup, toutesfoys soy confians après de plus grands secours « dudict seigneur et de ses amys, par son intercession et moyen, « car aultrement la ville ne se pourrait charger de si grosse entre« prinse pour le présent. Et quant audict lieu, qu'on advise le lieu « plus comode où pourra estre assiz. Et cependant jusques avoir « aultrement advisé et pourveu en son comancement, lesdicts mes« sieurs consulz le fassent tenir à la maison où sont les escolles, « joinct le chasteau consular, et aultres maisons icelluy joignantes, « par manière de louaige ou aultrement. »

« Et les aultres cinq estaient d'adviz de ne accepter pour le « présent ladicte offre, veu la pouvreté de la ville, considéré que « si elle la accepte, elle se charge de le faire hédiffier et garnir, « et que coustera plus de deux mil livres tournois, à quoy ladicte « ville ne pourra entendre : que pourrait estre cause de quelque « indignation et malice envers iceulx ausquelz elle aura promys le « hédiffier (1). »

Jean de Lettes, nommé évêque de Montauban en 1539, ne fit son entrée dans sa ville épiscopale que le 24 décembre 1551. On pourrait croire qu'il tenait à s'y faire précéder par ses bienfaits, car, - loin de se laisser décourager par l'insuccès de sa proposition relative à la fondation d'un collége, il revint à la charge au commencement de l'année 1551, mais cette fois, au lieu d'un collége, ce fut une université qu'il proposa d'établir à Montauban. Le prélat se trouvait en ce moment au château d'Escatalens, dont il était seigneur en qualité d'abbé de Moissac. Au nombre des hauts fonctionnaires de son diocèse qu'il y recevait journellement, se trouvait, le 2 février, Jean de Lacoste, lieutenant principal du sénéchal de Montauban. L'évêque lui fit part de ses intentions au sujet de la

(1) Archives de Montauban, série AA, Registre des Conseils, de l'année 1548-1549, f° 35 et 56.


DU Xe AU XVIe SIÈCLE. 103

création d'une université dans sa ville épiscopale, et le lendemain un conseil particulier de dix membres ayant été convoqué au château consulaire de Montauban, « fust remonstré par Me Jehan de « Lacoste comment luy estant hier aux Cathelenx, au chasteau de « monsieur de Montauban, ledict sieur évesque luy avoit démonstré « comment il aurait grand intention, pour la commodité de ladicte « ville et pour l'exercisse de la jeunesse et enfans de ladicte ville « et pour fornyr à plusieurs autres fraiz que les habitans font en « envoyant leurs enfans dehors, pour les faire aprendre et endoc« triner, instituer et dresser en ladicte ville une universsité ez « artz libéralz et théologie. Et en ce faisant, promist contribuer « et ayder à ces fins de trois cens livres de revenu chesque année « et, pour ce faire, bailler ung béneffice dans le diocèse tel que « serait advisé, et le faire unir à ladicte université et faire en sorte « que ladicte université jouyroit dudict béneffice, et avoir permis« sion du Roy de faire dresser et ériger ladicte université. Et se « démonstroyt y avoir grand affection, tellement qu'il dist en fin « qu'il ne y plaindroyt poinct l'ayde de deux cens escus quant il « cognoistroyt le bon voloir de la ville, après la fondation faicte, « pour avoir quelques bons régens en ladicte université. »

Après une assez vive discussion, pendant laquelle deux des conseillers, Jean Guibert et Guillaume de Bosco, se récrièrent contre l'insuffisance de la somme offerte par le prélat, la majorité fut d'avis « que ladicte offre fust acceptée et cependant soy informer « des charges et ce que cousteroit ladicte fondation et adviser la « meilleure forme que faire se pourrait pour ce faict, avec plus « ample conseil, et adviser le mieulx que faire se pourrait et selon « le conseil contribuer ce que serait advisé (1). »

J'ai cherché vainement, dans le registre des Conseils de cette année et dans ceux des années suivantes, la séance de ce « plus ample conseil, » à l'examen duquel la proposition de l'évêque avait été renvoyée. Le conseil général ne parait même pas avoir été con(1)

con(1) de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de 1550-1851, à la date du 3 février 1551,


104 ECOLES PUBLIQUES A MONTAUBAN

voqué, et le projet de création d'une université alla rejoindre, dans les cartons du château consulaire, le projet d'établissement du collége. Cette indifférence de nos magistrats municipaux et du public démontre clairement qu'on était loin de ce temps où une noble émulation animait tous les esprits, et où, comme en 1541, les fermiers du souquet, la ville et les écoliers eux-mêmes contribuaient à l'envi pour donner un second orateur aux écoles publiques (1). Du reste, de fâcheux symptômes de décadence commençaient déjà à se produire. Les consuls constataient, le 50 juin 1552, « que les « escolles avoient esté, l'année dernièrement passée, grandement « despourvues et desbauchées : que fust ung grand dommaige à la « ville (2). » Quatre ans après, on voyait l'orateur, au lieu de faire son cours, détourner ses élèves de leurs études pour jouer aux cartes avec eux, ainsi que le déclara, le 2 juin 1557, l'avocat Raymond du Fiel en plein conseil général : « En outre, Me Ramond « du Fiel a dict que, si cas est que Camylus, qui estait orateur et « poëte l'année précédente, estoyt arresté cest an cy, il seroict bon « et nécessaire luy fère prohibition, à la peyne de la carce et pri« vation de ses gaiges, ne plus user de ses termes de joueur : de « quoy il est mal famé et est en réputation de fère estat du jeu, « spécialement avec ses escolliers et disciples, à beaucoup desquelz, « comme ledict du Fiel a ouy dire et sçait-il pour avoir plaidé « comme advocat pour ung desdictz escolliers contre ledict Camy« lus, qui, au jeu de cartes, après avoir semond et induict ledict « escollier son disciple, luy gaigna dix ou doutze escuz, en sorte « que ledict pouvre escollier feut contrainct après vendre ses livres « par nécessité : ce qu'est grand escandalle et mauvais exemple « pour les disciples et escolliers, qui, au lieu d'estudier et se ac« tandre à leur devoir, se abhorreroyent et prandroyent mauvaise « voye avec telz desbauchemens (3). »

(1) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1541-1542, à la date du 24 juin 1541.

(2) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1552-1353.

(3) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1557-1558.


DU Xe AU XVIe SIECLE. 105

Vers la fin de l'année 1555, la peste envahit la ville de Montauban, et s'y maintint jusqu'au milieu de l'année 1559. Le fléau éloigna pendant tout ce temps les écoliers étrangers, portant ainsi un rude coup aux écoles municipales, et, quand il eut disparu, un nouvel élément de dissolution avait déjà commencé son oeuvre au sein des écoles. Il est essentiel de reprendre les choses de plus haut.

Une tentative encore timide de propagande luthérienne avait eu lieu déjà en 1537, dans les écoles publiques, à Montauban. Un carme, nommé Michel de Affinibus, appelé par les consuls à succéder, dans la régence principale des écoles, à maître Amaise Albonita, fit, suivant l'usage, « certaines lectures ez présences des « maistres présens, régens et escolliers ouyans ausdictes escolles et « des messieurs consulz, ensemble de plusieurs gens de sçavoir de « ladicte ville y à ces fins appeliez. » Quand les consuls présentèrent, le lendemain 16 juin 1537, Michel de Affinibus à l'institution du vicaire-général, celui-ci, prévenu par Me Albonita, qui avait déclaré « entendre impugner le religieux carme de heresi, » rappela « audict de Affinibus que, lisant la veille ung epistre de sanct « Paul, il avoit propousées certaines propositions héréticques, » et dit « qu'il n'oserait ne ne debvoit recepvoir et instituer iceluy de « Affinibus à ladicte régence, saltem donec ipso purgato de ce que

« ledict Albonita le entendoit impugner, offrant de instituer et

« admettre icelluy de Affinibus cependant aulx sciences et lectures « inférieures ausdictes escolles » : ce qui fut accepté, sans trop de répugnance. Seulement, Michel de Affinibus ne fut admis comme régent de cette classe inférieure qu'avec la défense formelle de lire l'Ecriture-Sainte « ausdictes escolles et alibi, là où la poyssance et « domination du sieur évesque se extendoit, donec ipso purgato (1). »

Suivant toutes les apparences, les doctrines de la Réforme durent être secrètement propagées parmi la jeunesse des écoles par le médecin Jean Carvin, qui fut trois fois principal pendant les années

(1) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1537-1538.


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1546-1547, 1552-1555 et 1557-1558, et qui, une fois le calvinisme établi à Montauban, déploya une ardeur infatigable pour prêcher, en qualité de diacre, puis de ministre, les nouvelles doctrines à Albias, à Lauzerte et à Moncuq.

Il est, en effet, aisé de reconnaître que le terrain était admirablement préparé, lorsque la chaire d'orateur aux écoles municipales fut confiée, le 12 juin 1559, à Jean de La Rogeraye. Cet homme, dont les opinions religieuses étaient suspectes à la plupart des habitants, fut subrepticement installé par trois consuls seulement, dont deux au moins, Coffinhal et Saint-Just, devaient secrètement professer les mêmes principes. Le lendemain, les. consuls Formosi et Semenat « remonstrèrent à leurs collègues Coffinhal, Saint-Just « et de Moncade, avoir entendu qu'ils avoyent receu à l'estat et « place d'orateur ez escolles dudict Montauban, pour ladicte année, « Me Jehan de La Rogeraye, oultre le voloir de pluspart des habi« tans, comme incapable et inutile à la République, de sorte que « plusieurs escoliers, mescontans de ce, voloyent laysser ladicte « ville. Par ainsin déclairèrent qu'ils n'entendoyent avoir conscenti « à la réception ne prestation de sérement dudict de La Rogeraye, « comme aussi ne y avoir esté présens. Ains protestèrent contre les« dicts Coffinhal, Sainct-Just et de Moncade de tous despens, domai« ges et intérestz que porroyent survenir pour ladicte réception. » Cette vigoureuse protestation fit ouvrir les yeux au consul de Moncade, qui dit alors « estre vray que fust présent lorsque ledict « Coffinhal fist prester sérement audict Rogeraye, mais qu'il auroyt « despuis entendu l'incapacité et escandalle que porroyt advenir « pour ledict Rogeraye. Il déclaira qu'il n'entendoyt avoir conscenti « à ladicte réception, ains dict qu'il avoyt esté en ce suplanté, et « fist semblables protestations que lesdicts Formosi et Semenat. » Les consuls Coffinhal et Saint-Just se bornèrent à répondre « qu'ilz n'entendoyent avoir mesfaict ny conscentir ausdictes « protestations, » et les choses en restèrent là pour le moment (1).

(1) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1559-1560.


DU Xe AU XVIe SIECLE. 107

Jean de La Rogeraye, se voyant ainsi soutenu, ne tarda pas à lever le masque et à faire la plus active propagande, au sein des écoles municipales, en faveur des doctrines calvinistes. Ce fait produisit dans la ville une assez vive émotion, aussi les consuls « advertis que, aux escolles de ladicte ville, Me Jehan de La « Rogeraye, orateur en icelles, lisoyt publiquement certaines « leçons en la Saincte-Escripture, combien que par arrestz de la « court de Parlement de Tholoze eust esté et feust prohibé, de « sorte qu'il y avoyt desjà plaincte en ladicte ville, à ceste cause « mandèrent, le lundi 9 octobre 1559, quérir ledict de La Roge« raye, régent, auquel fust remonstré lesdictes plainctes et arrestz « prohibitifz à tous régens d'escolles de lire publiquement en la « Saincte-Escripture sans permission et licence de l'Evesque ou « ses vicaires, Et aux fins que aulcun escandalle ni autre incon« vénient ne survinct ausdicts sieurs consulz ny à ladicte ville, « et qu'on ne les peust accuser de tollérance, lesdicts messieurs « consulz prohibèrent et deffendirent audict de La Rogeraye et « autres régens, parlant à sa personne, de lire publiquement « èsdictes escolles ne autrement en la Saincte-Escripture, sans per« mission et licence de Monsieur l'Avesque de Montauban ou ses « vicaires, à peine de la carce et autre contenue ausdicts arrestz. »

La Rogeraye répondit « qu'il ne lisoyt poinct èsdictes escolles « aulcunes leçons en la Saincte-Escripture, hormis une ou deux « leçons d'ung poëte nommé Eubamis Esus, ayant traduict en « carme latin les Pseaulmes de David, inprimés avec priviliège de « Roy de l'imprimerie de Paris, desquels il lisoyt une ou deux « leçons, les jours des festes seulement, pour contenter les escol« liers auditeurs desdictes escolles : en quoy il n'entendoyt mesfaire « ny escandalizer, car ce n'estoyt poinct aulcun docteur de l'Esglize, « Esvangiles ny Epistres, ny autres livres de sainct Pol. Et « en ce qu'on luy prohiboyt lire ledict livre d'Esus, protesta en « apeler et avoir recours où il apartiendroyt (1). » Il est superflu

(1) Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1539-1560.


108 ÉCOLES PUBLIQUES A MONTAUBAN

d'ajouter qu'il continua, devant ses écoliers, d'interpréter à sa guise les Psaumes de David, en dépit des arrêts du parlement de Toulouse et de la défense des magistrats municipaux.

Sous-peine dé voir leur autorité compromise, et même d'engager leur propre responsabilité, les consuls ne pouvaient guère se dispenser de mettre fin à cette propagande et d'appliquer la loi. C'est ce qu'ils firent le 28 du même mois. La Rogeraye fut arrêté; mais, la nuit suivante, une main amie vint ouvrir la porte de sa prison. Le parlement de Toulouse eut beau envoyer sur-le-champ, à Montauban, une commission composée des conseillers Jean Coignat et François de La Garde, et de Bertrand Sabatéry, procureur général, pour faire une enquête sur cette évasion. Malgré la promesse officielle de cinq cents écus en faveur de ceux qui feraient des révélations, les commissaires durent retourner à Toulouse sans avoir pu « rien découvrir de ce qu'ils cherchoient (1 ). »

Ce fut là incontestablement une heureuse journée pour la

Réforme, à Montauban. A compter de ce jour, le mouvement, né

dans les écoles municipales, ne s'arrêta plus et se propagea dans

la ville avec une extrême rapidité. Mais les écoles publiques, en

proie depuis quelques années à un travail latent de dissolution,

ne purent résister au souffle révolutionnaire qui partout jonchait

le sol de débris, et, après avoir péniblement lutté pendant

quelque temps, reçurent enfin le coup de grâce et disparurent

dans la tourmente. Comment eût-il pu en être autrement avec

« une jeunesse tellement desbauchée par les guerres civiles,

« comme dit l'enquête du 5 août 1579, qu'elle estait entièrement

« desbordée et ne s'adonnoit qu'à dissolution, sans aulcunement

« vacquer à l'estude des bonnes lettres (2)? »

Quelques jours avant l'arrivée à Montauban de MM. de Bordilhon, maréchal de France, et de Beaune, maître des requêtes de l'hôtel du roi, commissaires chargés de surveiller l'exécution de

(1) Théodore de Bèze, Histoire des Eglises réformées au royaume de France, édition Leleux, t. I, page 206.

(2) Archives de Montauban, série AA, Livre Bailhonat, f° 161.


DU Xe AU XVIe SIECLE. 109

l'édit de pacification, donné à Amboise le 19 mars 1563, la grande salle basse de l'école, veuve de ses écoliers, fut, le 3 mars 1565, provisoirement « acoutrée pour prescher » et les consuls y firent « muer la chaire et bancz qu'estoint soubz les couvertes « de la place, où se disoict la presche (1). » Après l'arrivée des commissaires royaux (fin mars 1565), Bertrand Aliès, procureur du roi près le sénéchal de Quercy, les requit « d'interdire à ceulz « de la nouvelle religion de ne prescher ailleurs que à l'escolle, « jusques à ce que aultrement feust prononcé et ordonné par le « roy, » et les commissaires rendirent à ce sujet l'arrêt suivant : « Lesdicts de la religion se contenteront de l'escolle, entre eulz « ordonnée, par provision, pour l'exercice de leur religion (2). » Cette transformation en temple n'empêcha pas les consuls de faire servir l'école de lieu de dépôt pour les matériaux provenant de la démolition des édifices religieux de Montauban, puisque, le 6 mars 1565, ils payèrent « à Jehan Barrière, dict Gaubert, exécuteur « de la haulte justice, 5 livres 12 sols 6 deniers, pour avoir « faict appourter 14 miliers 660 tyeulles-canal du fort dez « Jacobins aux escolles de la ville (5). »

Le matériel qui, au commencement du mois de mars 1565, avait été porté à l'école pour le prêche, fut transféré, le 21 avril suivant, « dans le temple noveau dudict Montauban (4). » Les consuls s'occupèrent alors de la réorganisation des écoles municipales, dont ils confièrent la régence principale, pour l'année 1565-1566, à Jean Albaret (5). L'année suivante (1566), ils voulurent, en

(1) Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux, de l'année 1564-1565, f° 98 v° et 213.

(2) Archives de l'évêché de Montauban, Mémoires manuscrits pour servir à l'histoire de l'église cathédrale, cahier I, page 151.

(3) Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux, de l'année 1564-1565, f° 125.

(4) Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux, de l'année 1661-1565. f° 112 v°.

(5) Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux, de l'année 1564-1565, f° 126 v°.


110 ÉCOLES PUBLIQUES A MONTAU BAN

vertu d'une ordonnance royale, contraindre le chapitre cathédral et le chapitre collégial de Montauban à contribuer, chacun pour le revenu d'une prébende théologale, à l'entretien des régents de l'école, et ils obtinrent du sénéchal de Quercy, siége de Montauban, un jugement contre les deux chapitres. Ceux-ci firent immédiatement appel devant le parlement de Toulouse, mais le chapitre cathédral n'en paya pas moins, en 1567, aux régents catholiques et calvinistes la somme de 100 livres tournois (1). Le 29 septembre 1567, eut lieu, sur tous les points de la France, la célèbre levée de boucliers du parti calviniste. Les écoles municipales cessèrent aussitôt de fonctionner à Montauban, et ne se rouvrirent qu'environ dix mois après la promulgation de l'édit de pacification de Saint-Germain-en-Laye (8 août 1570). En effet, au commencement de juin 1571, on voit les consuls donner la régence principale des écoles à Constantin, et, le 5 du même mois, « M. le consul La Barthe, M. de Lacroix, conseiller « au séneschal, le capitain Amély, le capitain Forges partirent « et allèrent trouver M. l'evesque de Montauban à Picquecos, pour « luy remonstrer que fust son plaisir vouloir contribuer à l'estol« lement (relèvement) des escolles, où estait arresté M. Cons« tantin et autres. A quoy ledict seigneur evesque promeit faire « tout debvoir. » (2). Peu de temps après, les consuls tentèrent de faire appliquer à l'entretien des régents les revenus de deux canonicats, ainsi que l'atteste l'article suivant des comptes municipaux de 1571-1572: « Le 29 décembre 1571, ay payé à « M. Me Jehan de Lacroix, conseiller en la court de M. le sénes« chal de Querçy, siége de la présente ville de Montauban, la « somme de 17 livres 18 sols, pour certaines fournitures par « luy faictes et vaccations par luy exposées à la court du Roy,

(1) Archives de Montauban, série GG, Registre des délibérations du chapitre cathédral, de 1544 a 1566, à la date du 13 décembre 1566, et Registre des délibérations dudit chapitre, de 1567 à 1600, f° 13 v°, 25, 30, 36 v° et 53.

(2) Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux, de l'année 1571-1572, f° 85.


DU Xe AU XVIe SIECLE. 111

« pour sonder s'il pouroit obtenir du Roy les fruictz de deux « chanoineryes de Montauban, pour l'entretènement des régens « des escolles de ladicte ville, pour instruire et advancer la « jeunesse (1). »

Lorsque M. de Caylux, « chevalier de l'ordre du Roy, » et M. de Charron, « gentilhomme de la chambre du Roy, » arrivèrent à Montauban, le 15 juin 1572, pour s'assurer si l'édit de pacification de Saint-Germain-en-Laye y avait été exécuté, et « si la « volonté du Roy y estait accomplye et entretenue suivant l'édit, » les commissaires royaux se rendirent immédiatement à l'église Saint-Louis et ordonnèrent « que dans lendemain matin, à huit « heures, ledict Sainct-Loys seroict vuidé et la clef d'icelluy baillée « aux catoliques pour y exercer leur religion. Et pour à ce « pourvoir, dix brassiers travaillèrent, toute la vesprée, à tirer et « vuider dudict Sainct-Loys les pièces d'artillerie et rouaiges « que y estoint, et le tout admener et conduire dans l'es« colle et peyrier du chasteau consular. » Les consuls firent aussi « tirer et houster des crampons de fer que tenoient ung « grand banc qu'estait dans l'escolle, que, de commandement de « de M. de Caylux, feust baillé aulx catoliques et par eulx emporté « audict Sainct-Loys. comme leur appartenant. (2). »

Après la Saint-Barthelémy, les consuls réinstallèrent dans l'église Saint-Jacques l'arsenal et la fonderie des canons. Le 25 septembre 1572, ils employèrent quatorze brassiers « à descendre de l'escolle « haulte et galerie d'icelle (où ils avaient été déposés le 14 juin « précédent) les roages, afustz des artilleries, meubles et utins « des fontes desdites artilleries, et la grand roue à forer les pièces « d'artillerie, pour le tout mètre dans l'escolle basse, pour les « conduire dans le temple Sainct-Jacques (3). »

(1) Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux, de l'année 1571-1572, f° 119.

(2) Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux, de l'année 1572-1373, fos 11 v° et 12 v°.

(3) Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux, de l'année 1872-1873, fos 27 v° et 29.


112 ECOLES PUBLIQUES A MONTAUBAN

La guerre qui suivit la Saint-Barthélemy amena, pour la troisième fois, la fermeture des écoles municipales. Quand elles se rouvrirent, après la promulgation de l'édit de pacification du 6 juillet 1573, elles ne purent reprendre le rang élevé où elles avaient jadis brillé d'un si vif éclat, et sous la direction d'un seul régent, qui n'était lui-même qu'un écolier, elles ne furent guère plus, de 1574 à 1579, qu'une simple école primaire (1) : ce qui, du reste, est parfaitement justifié par le langage du syndic de la ville, lors de l'enquête du 5 août 1579 : « La jeunesse ne s'adonne qu'à « dissolution, sans aulcunement vacquer à l'estude des bonnes « lettres, dont aussy les moyens sont oustés en ceste ville pour ce « qu'il n'y a ny escolles ny colliège (2). »

Tout s'était écroulé : il fallut reconstruire. Aussi bien le parti conservateur qui, dans les premières années de la Réforme, avait dû suivre le torrent pour ne pas être englouti par lui, avait-il fini par se dégager des étreintes de la démagogie et par ressaisir la direction des affaires publiques. Nos consuls mirent donc à profit la période de calme qui suivit la paix de Bergerac et les conférences de Nérac, pour réaliser le projet relatif à la création d'un collége, qui avait si malheureusement échoué en 1548, et qui, sans la révolution politico-religieuse de 1559, eût probablement été repris et exécuté dès cette époque. Cette question avait, en effet, continué de préoccuper les esprits éclairés, et, le 9 juin 1559, Bernard Allés, avocat du roi, avait, à propos de la nomination des régents, déclaré, au sein du conseil général, « qu'il seroyt ung grand bien « de créer ung colliège en ladicte ville (3). » Cette fois, l'affaire fut vigoureusement conduite. Le 4 août 1579, « les habitans de « la ville de Montauban, assemblés en corps de ville, délibérèrent « de supplier Sa Majesté leur permettre dresser ung collieige

(1) Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux, de l'année 15731574, f° 26 v°; Livre des Comptes municipaux, de l'année 1577-1578, f° 24 v°, et Livre des Comptes municipaux de l'année 1578-1579, f° 61.

(2) Archives de Montauban, série AA, Livre Bailhonat, f° 161.

(5). Archives de Montauban, série BB, Registre des Conseils, de l'année 1859-1560.


DU Xe AU XVIe SIECLE. 113

« à ladicte ville. » Le lendemain, une députation, composée de Guillaume Leclerc, premier consul, et de Guillaume de Corneille, syndic de la ville, se rendit au château de Piquecos, où résidait en ce moment « révérend père en Dieu messire Jacques de Montpezat, « évesque de Montauban, » et représenta « audict seigneur éves« que que, pour l'institution de la jeunesse de ladicte ville de « Montauban et des environs, il estait nécessaire dresser quelque « exercice ez bonnes lettres : ce qu'ilz n'avoient voleu fère sans le « remonstrer audict seigneur évesque et obtenir ausdictes fins son « consentement : de quoy très-humblement ilz le supplièrent. Et « entendeu la requeste desdits Leclerc et Corneille faicte au nom de « ladicte communaulté, ledict seigneur évesque, inclinant à icelle, « agréa telle délibération et consentit à l'exécution d'icelle, et que « Sa Majesté seroict suppliée de la auctorizer et permettre le esta« blissement dudict collieige (1). »

Le 6 août, le syndic de la ville présenta requête au sénéchal pour demander une enquête de commodo et incommodo sur la création projetée, et, le lendemain, l'enquête s'ouvrit devant Hugues Calvet, conseiller au sénéchal, et dura cinq jours. Dix témoins y furent entendus : noble Antoine de Viguier, sieur d'Aric, habitant de la ville d'Agen ; Hugues Naces, marchand, de CastelnauMontratier; Raymond Girbault, notaire à Molières ; Jean Pachin, marchand, de Puycornet ; Guillaume Benoît, docteur en droit, de Toulouse ; Jean Rolland, marchand, de Montpezat ; Guillaume de Lavialle, avocat en parlement, de Toulouse ; Guillaume Barathe, notaire à Escatalens ; Jean Caminel, notaire à Belfort ; est Jean Pinard, licencié en droit, de Viteaux, en Bourgogne. Tous furent unanimes pour déclarer que « quand ledict collieige pour l'exercice « des bonnes lettres seroict redressé et entretenu en ladicte ville « de Montauban, seroict ung grand proffict et commodicté pour « tout le païs, pour la facillité de faire instruire la jeunesse de « ladicte ville et des environs, où il en y avoict grand nombre « très-mal institués ; estant ladicte ville bien acomodée de lotgis

(1) Archives de Montauban, série AA, Livre Bailhonat, f° 181.

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114 ÉCOLES PUBLIQUES A MONTAUBAN

« pour loger commodément de doutze à quinze cens escoliers, « en laquelle les vivres y estoient communément à bon prix, pour « raison de la situation du païs, qu'estoict bon et fertille, s'y « reculhissant grand abondance de bledz et de vins et y ayant de « bestailh à corne et à layne en grand nombre (1). »

Le syndic de la ville expédia aussitôt à la cour l'autorisation de l'évêque, l'enquête de commodo et incommodo, et une requête dans laquelle il représentait au Roi « qu'en la ville de Montauban « et ez environs il y avoit grand nombre de jeunesse, la plus « part de laquelle, à cause des guerres qui avoient eu cours en « ce royaulme, s'estaient tellement desbauchés, qu'à présent il « estoict bien difficile de la pouvoir ranger à quelque bonne « instruction et enseignement, et que doresnavant, pour obvier à « telles desbauches et desbordemens, et que l'instruction et ensei« gnement d'icelle aux bonnes lettres et artz libéraulx feust le « vray fondement et moyen de la retirer et l'acheminer à la vertu, « iceulz consulz, manans et habitans d'icelle ville, estans assem« blez, auraient advisés et resoleuz de supplier Sa Majesté leur « permettre faire establir et dresser ung collieige en ladicte ville « pour l'instruction d'icelle. » Cédant aux instances de nos consuls, fortement appuyées par le roi de Navarre, le roi Henri III, par ses lettres patentes du mois d'octobre 1579, leur permit « de faire bastir, establir et dresser ung collieige en ladicte « ville de Montauban, en telle place, lieux et endroictz publicqs « ou vacquans que la comoditté le requerrait,... pour par ledict « collieige, et les régens servans actuellement en icelluy collieige « et qui auraient esté mis, nommez et esleuz par lesdictz évesque, « consulz et habitans, avoir, jouir et uzer des honneurs, aucto« rités, prérogatives, prééminances, franchises, libertés, immu« nitez, droictz, proffictz, revenuz et esmolumens qui y apparte« noient et tout ainsi qu'en jouyssoient les autres des autres « collieiges du royaulme (2). »

(1) Archives de Montauban, série AA, Livre Bailhonat, f° 161.

(2) Archives de Montauban, série AA, Livre Bailhonat, f° 164 v°.


DU Xe AU XVIe SIECLE. 115

Ces lettres patentes furent publiées et enregistrées au sénéchal de Montauban, le 24 novembre suivant. Quelques jours après (6 décembre), Henri, roi de Navarre, déclara, par son ordonnance donnée à Mazères, « qu'ayant esté prié par les consulz, manans « et habitans de la ville de Montauban d'intercéder envers le Roy « pour leur permettre de dresser ung collége en icelle pour « l'institution de la jeunesse, il n'avoict pas voleu seulement les « assister de sa faveur et recommandation envers Sa Majesté, « mais leur ayant esté par elle accordé de construire ledict collége, « il l'avoit voleu dotter d'une pention annuelle et perpétuelle de « la somme de deux cens livres en tesmoignage de l'affection et « bonne volonté qu'il portait au bien, accroissement et esplandeur « de ladicte ville. A ces causes, désirant qu'ilz joyssent de l'effect « de ceste intention, il manda très-expressément au trésorier et « receveur-général de ses maison et finances que par le receveur« général de sa conté de Roddès, et des premiers et plus clairs « deniers de sa charge et recepte, doresnavant et par chacun « an, aux termes de Noël et Sainct-Jehan, par esgalles portions, « il fist payer, bailler et délivrer comptant aux consulz ou sindic « de ladicte ville de Montauban ladicte somme de deux cens livres « tournoys, sans qu'elle peust estre employée ailleurs (1). »

Avant qu'on donnât suite aux lettres-patentes relatives à la création du collége, le syndic de la ville retourna au château de Piquecos, vers le commencement de l'année 1580, pour les communiquer à l'évêque de Montauban, et pour lui demander « l'exécution d'icelle provision obtenue par ledict sindic. » Le prélat « accorda estre souvenant de la responce qu'il avoit faicte audict « sindic sur la requeste à luy faicte au nom de la comunauté de « ladicte ville, le 5me du moys d'aoust, » mais il opposa aux réquisitions verbales du syndic une fin de non-recevoir, basée sur des considérations parfaitement justes, il faut bien le reconnaître, mais qui n'étaient pas opportunes. En effet, c'est par suite de son consentement, donné devant un notaire et quatre témoins, sans la

(1) Archives de Montauban, sérié GG, Fonds du collège, original en parchemin.


116 ÉCOLES PURLIQUES A MONTAUBAN

moindre réticence et de la manière la plus formelle, que cette affaire si importante pour la ville de Montauban s'était engagée et avait reçu une solution ; et si alors il n'avait cru devoir faire aucune réserve ni stipuler aucune condition, la situation n'ayant nullement été modifiée depuis, son opposition actuelle avait perdu toute raison d'être et avait, de plus, l'inconvénient de pouvoir être interprétée, comme on dut le faire dans le camp des Réformés, d'une manière fâcheuse pour le caractère du prélat. Quoi qu'il en soit, voici textuellement les paroles de l'évêque :

« Du quoy ledict seigneur évesque respond et déclare que fai« sant la responce susdicte, son intention a tousiours esté d'agréer « ladicte érection du collége, à la charge que, par ung préalable, « avant qu'il soit procédé à l'installation ny construction dudict « collége, l'édict de paciffication soit entiérement mis à exécution, « les esglises rédiffiées et le divin service remis en icelle ville, " ensemble les ecclésiastiques et autres personnes catholiques réin" tégrées en leurs biens et droictz, pour les pouvoir jouyr en toute « asseurance et liberté nécessaire au divin service et religion catho« lique, appostolique et romaine, d'autant que se seroict hors de « propos de pancer à une érection novelle, que préalablement les « érections antiènes ne soyent remises et establyes, mesmement « celles que tandent à mesmes fins de l'institution de la jeunesse « en la piété et religion catholique : auquel effect, par les ordon" nances de Sa Majesté, est affecté le revenu d'une prébende en « chescune esglise cathédrale. »

« Donc, quand ledict seigneur évesque et ses chappitres seront « réintégrés avecques asseurance dans ladicte ville, ce sera lors que « ledict seigneur évesque a entendu et entend estre procédé à la " construction dudict collége, pour y mectre ung précepteur que « soit esleu et nommé par ledict seigneur évesque en la forme « pourtée par lesdictes ordonnances et sainct concilie de Trente, « promectant de sa part sattisfère à icelluy, estant remis et les " autres catholiques en la paysible possession de leurs biens, et au « paravant ne consent ny n'entent consantir à aucune construc-


DU Xe AU XVIe SIECLE. 117

" tion nouvelle d'aucung collége en ladicte ville, veu qu'en icelle « les catholiques ne pourraient avoir libre accès, ny fère instruire « et enseigner leurs enfans en seurté de leurs personnes, ny ayant « en ladicte ville aucune seurté pour Iesdicts catholiques, ny pour « son clergé, sans le voulloir duquel aussy il n'est raisonable qu'il « face rien, veu l'intérest d'icelluy, ainsy que ledict scindic cognoist « assez par la réquisition qu'il luy faict d'y prester consentement : « recognoissant par la requeste qu'il faict qu'il est véritablement « son prélat et père.

« Pour a quoy satisfère et effectuer le désir qu'il a que la jeu« nesse de la ville de Montauban et autres lieux de son diocèze « soient diligement instruicts tant en bonnes lectres que aux meurs « et religion catholique, ledict seigneur évesque, en attendant qu'il « plaise à Dieu par sa bonté remectre ladicte ville au premier " estat, offre, avec ses chapitres cependant, contribuer ce qu'est « pourté par les ordonnances du Roy et sainct consille, voire devan" taige s'il est nécessaire, pour l'érection d'ung collége en une des « villes de son diocèse où ses chapitres sont translatés pour la néces« sité de la guerre, comme desjà il a commancé de procéder en « la ville de Chasteau-Sarrazin, où est assize et translatée son « évesché et esglise cathédrale : protestant, tant pour soy que au " nom dudict scindic de tout le clergé de son diocèse, n'entendre " autrement consentir à ladicte érection de collége, ny pour icelle « contribuer aucune chose en ladicte ville de Montauban, mesme « qu'il ne seroict raisonable que luy et son clergé contribuassent « à l'instruction de la jeunesse en autre religion que de la « catholique, appostolique et romaine, comme est pourté par « ledict consille. Et au surplus proteste de ce qu'il peut et qu'il « doit. » (1)

Les protestations et le refus de l'évêque n'empêchèrent point nos consuls de passer outre, puisqu'on trouve le collége définitivement organisé dans le courant de cette même année 1580(2).

(1) Archives de Montauban, série GG, Fonds du collége, minute originale sur papier. (1) Le 1er septembre 1580, a esté payé à Me Loys Bonnier, professeur et second


118 ÉCOLES PUBLIQUES A MONTAUBAN

Seulement il est permis d'avancer que, suivant la déclaration faite par l'évêque au syndic de la ville, le clergé refusa toujours de « contribuer à l'instruction de la jeunesse en autre religion que « de la catholique, apostolique et romaine, » car, seize ans après (29 mai 1596), le chapitre cathédral prenait la délibération suivante, qui se passe de commentaire :

« En ce que concerne le payement des gaiges des régens, que « les consulz dudict Montaulban demandent, voulant aulx despans « dudict chappitre, faire aprandre la junesse à l'érésie, contre" venir au comendement de Dieu et de la religion catholicque, « apostolicque et romaine ; qu'il n'en sera rien payé, ains sera « poursuyvi la descharge contre lesdicts consulz de Montaulban « en Parlement de Tholose on ailheurs (1). »

Ma tâche est maintenant terminée. J'ai essayé de retracer l'histoire de nos écoles municipales depuis leur origine jusqu'à leur transformation en collége. Cette transformation fut le point de départ d'une ère nouvelle de splendeur pour l'instruction publique à Montauban. Peut-être me sera-t-il donné de pouvoir, un jour, en étudier tontes les phases et de compléter ainsi le travail que j'ai entrepris sur cette question si peu connue et pourtant si intéressante de l'enseignement dans notre ville, et dont ce mémoire ne doit être considéré que comme la première partie !

« régent au colliége de ladicte, la somme de 12 livres pour fin de paye de 18 livres a " luy ordonnée par nos derniers prédécesseurs. »

« Le 11 octobre 1580, a esté payé à Me Ramond Paloque, troysiesme régent au « colliége de la présent ville, la somme de 45 livres en déduction des gaiges à luy " ordonnées par nos prédécesseurs. » (Archives de Montauban, série CC, Livre des Comptes municipaux de l'année 1580-1581, fos 53 et 60 v°).

(1) Archives de Montauban, série GG, Registre des délibérations du Chapitre cathédral, de 1567 a 1600, f° 439.


TABLEAU des régents des écoles publiques de Montauban, depuis l'an 1474 jusqu'en 1579.

MAITRES ÈS ARTS OU PHILOSOPHES. ORATEURS OU PORTES. GRAMMAIRIENS.

1474-1475. Bernard Barroyer.

1475 Leodégaire Cheyron

1525-1526 Frère Jean Carcenal. 1525-1526 Jean Maurus

1527-1528. Antoine Divion.

1528-1529. Jean Maurus. 1528-1529. Marin Lelièvre

1529-1530. 1529-1539. Jean Maurus.

1530-1551. Marin Lelièvre. 1551-1552.

1516-1557. Amaise Albonita. 1556-1557. Jean Flignens.

1537-1538 . Fre Michel de Affinibus, carme.

1540-1541 . 1559-1540 . Birdes.

1541-1542. Michel Vissoze. 1540-1541. Claude.

1543-1544 1541-1542. Thébée.

1545-1544. Lescot.

1544-1545 Jean Cunigan.

1546-1547 Jacques Heurtance.

1546-1547 . Jean Carvin. 1546-1547. Alexandre Sym. 1516-1547. Jean Philiteau.

1549-1550 . Charles Bellefleur.

1552-1553 . Jean Carvin 1552-1355. Simon Romicle, dit le Cécus.

1555-1556 Simon Romicle, dit le Cecus. Jean Bourgeois.

1556-1557. Camillus.

1557-1558. Jean Carvin. 1587-1558. Jean Didier. 1557-1558 Raymond Bordanove.

Jean de Manas. 1558-1559. Jean Menier. 1558-1559. Maurel. 1558-1559. Jean de Manas.

Jean Du Pred.

1559-1580. Pierre Brossot. 1559-1360 Antoine Porrat. 1559-1560 Vital des Cassaulx.

Pierre Berthelier. 1559- 1360 Jean de La Rogeraye. 1559-1560 . Bernard Loupsans.

1565-1566. Jean Albaret. 1565-4566. Pierre de Bury. 1505-1566. Jean de Manas.

1566-1567. Louis Boyer. 1566-1567 . Bernard de Spona.

1571-1572. Constantin. 1571-1572. Jean de Manas.

1573-1574

1577-1578. Jacques Bertrand.

1578-1579.


MELANGES D'ARCHÉOLOGIE.

Le trésor du roi Priain.

La Gazette d'Augsbourg vient de publier une intéressante lettre du docteur H. Schliemann sur les fouilles de l'ancienne Ilion :

« Il semble, écrit le docteur Schliemann, que la Providence ait voulu me récompenser d'une manière éclatante de mes efforts vraiment surhumains pendant les trois années que j'ai consacrées à mes fouilles d'ilion.

« En effet, au commencement de ce mois, j'ai rencontré à 8 mètres 1/2 de profondeur, sur la grande muraille de l'enceinte troyenne, dans la direction de l'ouest-nord, à partir de la porte Scée, et immédiatement à côté de l'édifice que j'avais déjà reconnu comme devant être la maison de Priam, un objet en cuivre d'un fort gros volume et d'une forme remarquable, qui attira d'autant plus mon attention, que l'on remarquait de l'or derrière cet objet. Au-dessus s'élevait une couche de 1 mètre 1/2 à 1 mètre 3/4 d'épaisseur d'une cendre rougeâtre, dure comme de la pierre, et de débris calcinés, qui supportait à son tour un mur de forteresse large de 1 mètre 80 centimètres, haut de 6 mètres, et qui doit dater des premiers temps qui ont suivi la destruction de Troie.

« Le premier objet extrait fut un grand ustensile plat en cuivre. Le diamètre de cette espèce de plat mesure 49 centimètres, et il est entouré d'un rebord haut de 4 centimètres ; le diamètre de l'enfoncement est de 11 centimètres, et sa profondeur de 6 centimètres ; la rainure qui l'entoure a 18 centimètres de diamètre et 1 centimètre de profondeur. Très-vraisemblablement c'est un bouclier qui rappelle à l'esprit les descriptions d'Homère.

« Le second objet que je parvins à extraire fut un chaudron en cuivre, avec deux anses horizontales, et dont le fond est plat.


MÉLANGES D'ARCHÉOLOGIE. 121

« Vint ensuite un plateau également en cuivre de 1 centimètre d'épaisseur, 10 de largeur, 44 de longueur, ayant à l'une de ses extrémités deux roues non mobiles avec axe; sur ce plateau se trouve un vase en argent de 12 centimètres de hauteur et de largeur, qui y adhère solidement et que je suppose aussi y avoir été comme soudé accidentellement par le feu.

« Après cela, je sortis successivement un vase de cuivre de 14 centimètres de hauteur sur 11 de diamètre ; une bouteille ronde comme une boule, de 15 centimètres, de hauteur, pesant 483 grammes de l'or le plus pur, et portant un ornement en zigzag non achevé ; — une coupe de 9 centimètres de hauteur, pesant 226 grammes, également d'or pur; — une autre coupe de même métal, haute de 9 centimètres, pesant environ 600 grammes: elle a la forme d'un vaisseau et deux grandes anses ; sur les côtés, elle offre deux embouchures pour boire; ce doit être cette coupe dont, après l'avoir remplie et avoir bu lui-même à la petite embouchure, celui qui recevait un hôte à sa table faisait boire cet hôte à la grande embouchure.

« Je dois insister sur ce que le vase dont je viens de parler, est fondu, et que les anses non complétement massives dont il est pourvu y ont été ultérieurement ajustées. Au contraire, la coupe d'or et la bouteille d'or, précédemment mentionnées, ont été repoussées au marteau.

« Le trésor contenait en outre une petite coupe pesant 70 grammes, de 8 centimètres de hauteur sur 6 1/2 de diamètre, en or allié de 25 0/0 d'argent; elle paraît avoir été destinée à être tenue dans la main pour être portée à la bouche et non pour reposer sur la table.

« J'ai trouvé là encore six pièces d'un mélange d'or et d'argént repoussées au marteau, de la forme de grandes lames, dont une des extrémités est arrondie, l'autre découpée en forme de croissant. Très-vraisemblablement ce sont là des talents homériques, qui ne devaient pas être considérables, puisque, par exemple (Iliade, XXIII, 269), Achille propose comme premier prix d'un combat une femme


182 MÉLANGES D'ARCHÉOLOGIE.

esclave; comme second prix, un cheval; comme troisième, une chaudière, et comme quatrième, 2 talents d'or.

« Après cela j'ai découvert trois grands vases d'argent, dont le plus considérable, avec une anse, mesure21 centimètres de hauteur; le second 17 centimètres, et le troisième 18 centimètres. Tous trois sont ronds en-dessous, et ne pouvaient, par conséquent, se tenir ni debout ni appuyés ; il faut y ajouter une coupe d'argent, haute de 8 centimètres 1/2 sur 14 de diamètre, une tasse du même métal, de 14 centimètres de diamètre, et deux petits vases, aussi d'argent, admirablement travaillés, dont l'un mesure, avec son couvercle, 20 centimètres de haut et 9 centimètres de diamètre à la partie la plus renflée, et est pourvu de deux petits anneaux de chaque côté, pour être suspendu à un cordon, tandis que l'autre n'a qu'un anneau de chaque côté, et mesure 17 centimètres sur 8.

« En partie au-dessus, en partie tout près de ces objets en or et en argent, j'ai trouvé treize pointes de lances de cuivre de 17 1/2, 21, 21 1/2, 23 et 32 centimètres de longeur sur 4 à 6 centimètres, au point de la plus grande largeur. A leur extrémité inférieure existe un trou, dans lequel est encore, en général, le clou qui les fixait aux hampes de bois, Les lances troyennes étaient donc différentes à cet égard des lances grecques et romaines. J'y ai rencontré également quatorze de ces armes de cuivre, qui n'ont encore été découvertes nulle part ailleurs, c'est-à-dire qui se terminent à une extrémité presque en pointe, et à l'autre par un large tranchant ; je les tenais précédemment pour une espèce de lance particulière, mais je suis aujourd'hui arrivé à la conviction qu'elles n'ont pu être employées que comme haches de combat ; elles sont longues de 16 à 31 centimètres, épaisses de 1 1/4 à 2 centimètres, et larges de 3 à 7 centimètres 1/2, les plus grosses pesant 1,365 grammes. J'ai de plus mis la main sur 7 grands poignards de cuivre, à deux tranchants, ayant à leur extrémité une poignée de 5 à 7 centimètres de longueur, qui forme angle droit avec l'arme, et qui a dû jadis être révêtue de bois ; le plus grand mesurait 27 centimètre de longueur sur 5 1/2 de largeur. Je n'ai


MÉLANGES D'ARCHÉOLOGIE. 123

rencontré dans le trésor qu'un seul couteau à un tranchant, mesurant 15 centimètres 1/2 de longueur; mais je ne dois pas oublier un fragment d'épée, de 22 centimètres de longueur sur 5 de largeur, et une barre de cuivre quadrangulaire de 38 centimètres de longueur, finissant en tranchant, qui paraît avoir pu aussi servir d'arme.

« Comme je trouvai tous les objets ci-dessus désignés rassemblés pêle-mêle sur ce mur d'enceinte, dont Homère attribua la construction à Neptune et à Apollon, il paraît certain qu'ils étaient entassés dans une caisse de bois, telle que celle qui est mentionnée, comme se trouvant dans le palais de Priam, par l'Iliade (XXIV, 228). Cela est même d'autant plus évident, que, tout à côté de ces objets, j'ai relevé une clef de cuivre, longue de 10 centimètres 1/2, dont le panneton offre la plus grande ressemblance avec celui des grosses clefs dont on use dans les banques.

« Chose singulière ! cette clef a eu un manche en bois, et celuici, comme dans les poignards, formait un angle droit avec la clef.

« La précipitation, l'angoisse avec laquelle on avait entassé les objets précieux que je viens d'énumérer, est suffisamment prouvée par le contenu du plus grand des vases d'argent, tout au fond duquel j'ai trouvé deux magnifiques ornements de tête en or, un diadème et quatre superbes pendants d'oreilles, travaillés de la manière la plus artistique, et en or également ; au-dessus de ces objets se trouvaient 56 boucles d'oreilles en or, de formes trèsremarquables, et des milliers de très-petits anneaux, des boutons, etc., du même métal, appartenant évidemment à d'autres, parures ; par-dessus encore étaient 6 bracelets en or, et tout en haut du grand vase d'argent, les deux petits vases d'or.

« Comme j'espérais faire à cet endroit de plus amples découvertes, et que je désirais aussi mettre au jour la vieille muraille construite par les dieux pour Ilion, jusqu'à la porte Scée, j'ai complètement enlevé, sur un espace de 17 mètres 1/2, la muraille postérieure qui pèse en partie sur elle ; j'ai dû déblayer aussi


124 MÉLANGES D'ARCHÉOLOGIE.

l'énorme amas de terre qui séparait de la grande tour mes tranchées de l'ouest et du nord-ouest.

« Le résultat de ces nouvelles fouilles a été intéressant pour la science, car j'ai pu découvrir plusieurs parois, et une chambre de 6 mètres carrés, du palais royal, sur laquelle ne pesait aucune construction des temps postérieurs.

« Parmi les objets que j'y ai trouvés, je ne mentionne qu'une inscription parfaitement gravée sur une pièce d'ardoise rouge, carrée, munie à son extrémité supérieure de deux trous non entièrement percés, et encadrée d'une rainure (jusqu'à présent, ni mon savant ami Emile Burnouf, ni moi-même, n'avons absolument pu découvrir à quelle langue elle appartient), et quelques terrescuites intéressantes, entre autres un vase tout semblable à un tonneau moderne, percé d'un canal au milieu pour introduire et faire sortir le liquide.

« On a rencontré encore sur le mur troyen d'enceinte, à 1/2 mètre au-dessous de la place où le trésor a été découvert, trois tasses en argent, dont deux ont été brisées en enlevant les déblais, mais dont je possède tous les morceaux. Elles appartiennent sans doute au trésor lui-même.

« Je donnerai une description minutieuse du trésor dans mon ouvrage sur les fouilles de Troie, qui se trouve en ce moment à l'impression, chez M. F.-A. Brockhaus, à Leipzig. L'atlas, qui formera une partie de cette publication, recevra un accroissement de 216 planches photographiques par le fait de la reproduction qui s'y ajoutera des nombreux et remarquables objets formant le trésor dont je viens de vous entretenir. »


SOCIETE ARCHEOLOGIQUE

DE TARN-ET-GARONNE.

Séance ordinaire du 6 Mars 1873.

Présidence de M. l'abbé POTTIER.

La séance est ouverte à 8 heures.

Lecture est donnée du procès-verbal de la dernière séance, qui est adopté.

M. le Secrétaire-général énumère les publications périodiques déposées sur le Bureau.

A ce propos, M. le Président fait remarquer que le Bulletin monumental a reparu, sous la direction de M. De Cougny, successeur de M. de Caumont, lequel a légué une subvention à l'Institut des Provinces, qui doit avoir un de ses bureaux à Toulouse. L'an prochain, il est probable que le Congrès archéologique tiendra ses séances dans un des départements voisins du Tarn-et-Garonne.

M. Ed. Forestié pense que, dans ce cas, il serait utile de réorganiser le Musée de la Société archéologique, qui est en assez mauvais état, et même d'organiser une exposition rétrospective qui serait le but d'une excursion des membres du Congrès.

M. le Président communique une lettre de notre collègue M. Couzeran, d'Aucamville, invitant la Société à venir examiner les fouilles qu'il a fait exécuter dans le cimetière de Saint-Pierrede-Merdans. Ces fouilles ont été visitées par les membres du bureau, qui ont constaté leur importance. En conséquence, la Société décide qu'une délégation se rendra, dans le courant du mois, à Aucamville et rendra compte de ses découvertes.

M. Devais signale une indication précieuse qui lui a été fournie par un acte des archives de Verdun, dans lequel on trouve mentionné le territoire des Septenis, qui paraît être celui


126 SÉANCE ORDINAIRE DU 6 MARS 1872.

de Saint-Pierre. Ce sont des lettres-patentes, en date du mois de janvier 1271, données par Philippe III à la communauté de Verdun.,

M. Devais espère que des recherches ultérieures confirmeront cette dénomination, d'après laquelle on aurait tout lieu de supposer qu'il y avait en cet endroit une cité ou un village galloromain ; cette hypothèse est autorisée d'ailleurs par la découverte de substructions et de briques de cette période.

Deux objets : un trident pour la pêche aux gros poissons, trouvé au fond de l'Aveyron, et un fragment d'écusson en fer repoussé, ont été offerts à la Société par M. Castella, meunier à Loubéjac. Le trident, dont l'usage s'est conservé chez les marins, qui le nomment fouine, fait supposer, par ses proportions, que les poissons de nos rivières parvenaient autrefois à une très-grande taille.

On a signalé à M. l'abbé Pottier la découverte d'une habitation troglodytique près de Cagnac, dans laquelle il y avait quinze squelettes. Il espère recueillir prochainement des renseignements précis à ce sujet.

M. Devais fait remarquer que la présence de ces squelettes n'est qu'un fait accidentel, qui ne peut prévaloir contre l'opinion admise aujourd'hui, de l'habitation de ces souterrains. Seulement, après leur abandon, à une époque moins barbare, on a pu les utiliser en les transformant en nécropoles.

M. Buscon signale des peintures dans l'ancien château de Lacapelle-Livron, appartenant à M. Rossignol. Sous une peinture à fresque, représentant une bataille navale, il a relevé l'inscription suivante: « 1596. Gaspard Gerolamo Cornaro, capitaine-générai des Vénitiens, assisté de Fr. Claude de Moreton, bailli de Chabrillant, général des galères de Malthe et commandant celles de S. S. Alexandre VIII ottoboni. »

En outre, dans une grande salle du même château, se trouve une pierre sculptée portant deux blasons accolés, dont le premier

porte de à la croix de le second de

aux trois merlettes de posées 2 et 1 ; en chef, une

croix de


SÉANCE ORDINAIRE DU 6 MARS 1873. 127

Plusieurs membres avaient déjà constaté l'existence de ces peintures.

M. Rey-Lescure analyse verbalement un ouvrage de notre collègue, M. Guirondet, intitulé Pombal, ou la lutte entre l'Espagne et le Portugal, dont il fait ressortir tout l'intérêt historique et diplomatique.

M. Devais indique sommairement les divisions d'un travail sur l'enseignement au Moyen-Age, destiné au concours de la Sorbonne.

Les plus anciens documents recueillis dans les archives de Montauban, sur cette question, remontent à l'année 980. A cette époque, les moines de Saint-Théodard se vouaient à l'instruction de la jeunesse de Montauriol. Plus tard, à Montauban, en 1254, on enseignait le droit dans les écoles, ainsi qu'il résulte d'une ordonnance des consuls pour l'imposition des tailles qui exemptent d'impôt les livres de droit étudiés dans l'intérêt de la ville. L'enseignement fut probablement fort peu florissant sous la domination anglaise, mais en 1449 les écoles se rouvrirent et furent bientôt en grande prospérité.

En 1472, les consuls nommaient un principal, qui choisissait les autres professeurs. Ces derniers portaient les noms d'orateurs, de poètes et de grammairiens, et le principal celui de maître èsarts. Les professeurs devaient plaire aux écoliers et être agréés par eux. L'institution des professeurs et du principal appartenait à l'évêque.

Les maîtres n'avaient le droit de faire que des corrections légères.

En 1497, les écoles sont règlementées par les consuls, qui désignent les auteurs expliqués dans les différentes classes, et fixent le prix de chaque catégorie. On y trouve Cicéron, Virgile, Térence, Boèce, la logique, la philosophie.

Les écoliers devaient rester sur les bancs jusqu'à un certain âge, puisqu'on leur défend de porter ni dague ni épée.

En 1537, des conflits entre l'évêque et un principal entaché d'hérésie, se terminèrent par la soumission de ce dernier.

En 1548, Jean de Lettes proposa la création d'un collége, et


128 SÉANCE ORDINAIRE DU 6 MARS 1875.

en 1551, celle d'une université. Les écoles publiques étaient alors fréquentées par 1,200 à 1,500 jeunes gens. Les consuls ne donnèrent aucune suite aux propositions de l'évêque de Montauban. Bientôt, avec les nouvelles idées religieuses, les désordres s'introduisirent dans les écoles, à ce point qu'un professeur fut révoqué pour avoir gagné 30 écus à un de ses élèves. Quelque temps après, en 1565, on ne trouve qu'un seul professeur, simple écolier lui-même.

Enfin, en 1579, une enquête démontra la décadence complète des écoles.

M. le Président remercie M. Devais de son intéressante communication, qui sera publiée dans le Bulletin de la Société.

M. Teulières, sur l'invitation de M. le Président, a bien voulu porter à la séance les dessins des mosaïques découvertes à Bapteste, près Moncrabeau. Ces planches, exécutées avec le plus grand soin et la plus scrupuleuse exactitude, donnent une haute idée de l'opulente demeure qu'elles ornaient. Le plan des substructions est expliqué par M. Teulières, qui indique successivement quelles sont les salles contenant encore des mosaïques. La disposition de ces substructions rappelle très-fidèlement celle adoptée généralement dans les maisons de campagne de la période romaine. M. Teulières informe la Société que, grâce à une subvention de l'Etat, les plus belles de ces mosaïques sont désormais à l'abri de toute destruction.

La Société remercie M. Teulières, par l'organe de son Président, et fait des voeux pour que le Ministre de l'instruction publique complète son oeuvre en classant les ruines de Bapteste parmi les monuments historiques.

La séance se termine par la lecture de nouveaux proverbes patois, recueillis par M. Buscon.

La séance est levée à 10 heures.

Le Secrétaire, Ed. FORESTIÉ.


ÉTUDE

SUR

L'ABBAYE DE MOISSAC,

PENDANT LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE,

PAR

M. A. MIGNOT, Membre titulaire de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne.

HANC TIBI CHRISTE DEUS, REX INSTITUIT CHLODOVEUS.

(Inscription commémorative de la dédicace de l'église abbatiale de Moissac en 1063.)

A période de notre histoire, sous la race mérovingienne, offre à l'archéologue un attrait tout particulier; la rareté des monuments de cette époque, les nombreuses lacunes de l'histoire, laissent aux inductions

inductions une si large carrière, que, malgré toutes les études, le champ reste toujours ouvert à de nouvelles investigations.

L'abbaye de Moissac, dont la fondation remonte au début de cette période et dont les commencements sont entourés de tant 1873 9


150 ÉTUDE SUR L'ABBAYE DE MOISSAC

d'obscurités, en- fournit, selon nous, un exemple intéressant. La tradition assigne une date précise à sa fondation, mais la critique historique ne trouvant aucun document pour la confirmer, la renvoie à une époque un peu plus rapprochée de nous.

La tradition et la critique sont donc ici en opposition, et le but, peut-être ambitieux de cette étude, est de tâcher d'abord d'établir l'accord, de rechercher ensuite l'action, selon nous fort longue, que saint Amand, son fondateur après Clovis, exerça non-seulement sur le monastère de Moissac, mais encore dans nos contrées, nous nous proposons d'étudier ensuite la personnalité de saint Ansbert et celle de saint Léotade; considérés comme les continuateurs de l'oeuvre de saint Amand dans la construction de l'abbaye. Nous tâcherons de retrouver quelques restes de ce premier établissement monastique, et nous nous arrêterons pour le moment à l'époque où, après les invasions sarrasines, le monastère de Moissac, ruiné par ces barbares, attend pour sortir de ses ruines les bienfaits d'une autre famille royale.

§ 1er.

La tradition rapporte que l'église de Saint-Pierre de Moissac fut fondée par Clovis Ier, après la bataille de Vouillé, alors qu'étant parti de Bordeaux, il allait assiéger Toulouse qu'occupaient les Visigoths. Deux légendes, qui sont venues jusqu'à nous, donnent à l'origine de cette fondation par le premier roi chrétien deux motifs différents. La première, recueillie par Aimery de Peyrac, l'attribue à un songe de Clovis : dans son trajet de Bordeaux à Toulouse, il vit pendant son sommeil deux griffons, tenant dans leur bec des pierres, se transporter dans une vallée, et, dans ce lieu, il commençait lui-même la construction d'une magnifique église. Le lendemain, traversant une vallée profonde, il aperçut deux oiseaux d'une dimension extraordinaire ; se rappelant sa vision nocturne, il crut y voir une inspiration divine, et sur-le-champ il jeta les fondements d'une vaste église, qu'il dédia a saint Pierre et à saint


PENDANT LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE. 131

Paul. Une mosaïque, placée près du maître-autel de l'église abbatiale, rappelait le fait merveilleux, origine du monument. On y voyait la figure de Clovis entre deux griffons (1).

La deuxième légende est tirée d'un manuscrit de la fin du XVIIe siècle (2), et voici dans quels termes elle y est rapportée : « Clovis eut une si malheureuse rencontre des infidèles, à l'entrée « d'un des vallons qui avoisinent Moissac, qu'il y perdit, marquent « les archives de son abbaye (3), mille ou douze cents gentils« hommes, ce qui lui fut si sensible, qu'en mémoire de leur mort, « il fonda au pied dudit vallon et dans un lieu fort bas et aqueux, " dont le nom de Moissac doit son étymologie, un couvent pour « autant d'hommes nobles, lequel, avec plusieurs des rois ses suc« cesseurs, il renta de beaux et bons revenus, donna de grands « priviléges et mit sous la conduite des religieux de saint Honoré, « abbé de Lerins. »

Sans donner à ces légendes l'autorité qui leur manque, nous ne pouvons cependant nous empêcher de penser que le merveilleux cache toujours un fond de vérité, et qu'ici le merveilleux est dans le récit, et la vérité dans la fondation de Clovis.

Suivons maintenant la tradition, se perpétuant à travers les âges. Le manuscrit que nous venons de citer rapporte que l'on voyait, à gauche du choeur, une inscription ancienne et en lettres gothiques, gravée sur une planche de bois, ainsi conçue : Chlodoveus, rex christianus, hujus monasterii patronus, anno Domini DVI. Cette planche fut conservée aux archives lorsque le choeur fut changé (probablement lorsque l'église fut reconstruite) dans la première moitié du XVe siècle (4). Le même manuscrit dit encore

(1) Aimery de Peyrac, f° 103, v°. Des débris de cette mosaïque pourront être reconnus dans les restes d'une mosaïque conservée encore dans le dallage de l'église.

(2) Histoire abrégée des abbés et de l'abbaye de Saint-Pierre de Moissac, depuis sa fondation par Clovis jusqu'à la mort du cardinal Mazarin. (Manuscrit appartenant à M. de Saint-Paul.)

(3) Les documents de l'abbaye sont dans un procès agité en 1582 entre Jean de Narbonne, abbé, et quelques uns de ses moines. (Note du manuscrit.)

(4) Une suite de tableaux sculptés dans l'église, et qu'on y voyait figurer au moment


152 ÉTUDE SUR L'ABBAYE DE MOISSAC

que l'on voyait sur la muraille du cloître, du côté qui conduit au clocher, un écriteau où se lisaient ces vers :

L'an de grâce cinq cent six Cëans fonda le roi Clovis.

Duchesne, dans son ouvrage des antiquités des villes de France,

s'exprime ainsi « Finalement, Charles-le-Grand a érigé

« l'église que Clovis y avait fait bâtir, et en laquelle repose le « précieux corps de saint Cyprien, évêque de Carthage. »

Au siècle précédent, Belleforest, dans sa Cosmographie de la France, disait: « Toutefois, Charles-le-Grand (ainsi qu'il appert « par les chartes du Moustier) fonda l'abbaye qui est en cette « ville, et la mesme église fondée par Clovis, et y mit religieux « de l'ordre de Saint-Benoît : et puys Loys le débonaire, roi « d'Aquitaine, la doua de gros et riches revenus »

Empruntons à M. Jules Marion son analyse de la chronique

d'Aimery de Peyrac, qui constate combien était vivace, à la fin du

XIV siècle, la tradition de la fondation de l'abbaye de Moissac

par Clovis : « Mais la reconnaissance des moines ne s'était pas

« bornée à faire représenter en mosaïque une des circonstances

« du miracle auquel leur maison devait l'existence, des fondations

« pieuses et charitables, soigneusement entretenues, consacraient

« à perpétuité la mémoire de leur puissant bienfaiteur. Deux

« cierges brûlaient constamment en son honneur devant le maître«

maître« de Saint-Pierre, et chaque jour on célébrait une messe

« à son intention. On fesait mémoire de Clovis à toutes les heures

« canoniales de la nuit et du jour, et lui et ses successeurs

« avaient part à toutes les bonnes oeuvres et oraisons des religieux,

« en qualité de frères de l'abbaye. Enfin, on distribuait tous les

« jours de l'année des pitances à trois pauvres, dont chacun avait

« une part de moine, en pain et en vin, et le Jeudi-Saint deux

de notre révolution de 89, représentait la fondation de l'abbaye par Clovis dans tous ses détails et ses circonstances. Ces tableaux ont été détruits, ou du moins ont disparu. On en a vainement cherché les traces et les débris, mais des témoignages irrécusables en établissait l'existence. (Note de M. l'abbé Marty, curé de Montricoux.)


PENDANT LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE. 133

« cents pauvres, réunis dans les galeries du cloître, recevaient du « pain, du vin et de l'argent (1). »

Lorsque, après la guerre des Albigeois, le comte de Toulouse fut rentré en possession de Moissac, il ne pardonna pas aux moines leur hostilité durant la guerre, et surtout leur conduite lors de la prise de la ville par Simon de Montfort ; aussi se permit-il sur l'abbaye toute espèce de vexations et d'empiètements de droits. Raymond de Roffiac, qui était alors abbé, s'adressa, vers 1234, au roi de France, pour se plaindre de l'oppression sous laquelle les tenait Raymond VII. Il lui rappelle dans sa lettre que Clovis et quelques-uns de ses successeurs ayant fondé l'abbaye, le roi de France en est considéré comme le patron, et c'est comme tel qu'il en réclame la protection royale contre les exactions du comte de Toulouse. Aimery de Peyrac, qui rapporte cette lettre, dit encore que l'une des causes de l'oppression que Raymond VII faisait peser sur l'abbaye, avait sa source dans le propos public et accrédité, que Clovis et quelques-uns de ses successeurs en étaient les fondateurs (2).

Citons encore les leçons de l'office de la translation des reliques de saint Cyprien, qui eut lieu sous l'abbatiat de Roger, dans la première moitié du XIIe siècle, où il est dit aussi que l'abbaye de Moissac fut fondée par Clovis Ier (3).

Et enfin l'autorité la plus précieuse, l'avant dernier vers de l'inscription commémorative de la dédicace de l'église abbatiale en 1063 :

(1) Jules Marion, Bibliothèque de l'Ecole des chartes, 3e série, tom. I, novembre, décembre, 2e livraison. — Aimery de Peyrac, f° CLXV v°.

(2) Aimery de Peyrac, f° 163 r°.

(5) Ad ultimnm vero Deo disponente, et mirabilia magna, pro meritis beati Cypriani operante, corpus ejusdem translatum est tempore domini Rogerii abbatis, tertio nonas julii, in eadem dioecesi, ad abbatiam Regalem quae Mossacus nuncupatur, quam quidem abbatiani Chlodoveus primus, rex Francorum, in honorera apostolorum Petri et Pauli oedificavit, et beatus Amandus episcopus qui primas in epdem monasterio abbas extitit, Childorici regis opera, postea eonsummavit. (Ordo à l'usage du chapitre de Moissac pour l'année 1771. Ces leçons, dit l'auteur du manuscrit de M. de Saint-Paul, ont été tirées d'un vieux manuscrit sur parchemin.)


134 ÉTUDE SUR L'ABBAYE DE MOISSAC

Hanc tibi Christe Deus, rex instituit Chlodoveus.

Telles sont les traditions qui de temps immémorial, soigneusement entretenues dans les chartes du monastère, se continuent d'époque en époque et deviennent, selon nous, une autorité si imposante, qu'il nous est impossible de n'en pas tenir le plus grand compte. Jetons maintenant un coup-d'oeil sur le fait mémorable de la conquête de Clovis sur les Visigoths.

Après avoir vaincu les Romains et conquis sur eux le nord de la Gaule, Clovis, devenu chrétien, se montra le protecteur zélé de sa nouvelle religion (1) ; de là l'affection de ses nouveaux sujets galloromains, et le désir des habitants des provinces méridionales soumises aux Visigoths de partager ces avantages (2). Le génie de Clovis lui dit assez qu'il fallait encourager cette disposition des esprits pour en profiter et assurer la durée de ses conquêtes; aussi, lorsque déclarant la guerre aux Visigoths, il vient s'emparer de nos contrées, tous ses efforts tendent à s'attirer la sympathie des habitants orthodoxes : il élève des églises et protége les établissements religieux ; alors les populations se soumettent à l'envie, tandis que les Visigoths, ariens et oppresseurs, dont la différence de religion avait empêché l'assimilation avec leurs vaincus, fuient et devant Clovis et devant le soulèvement des peuples.

Au printemps de l'an 507 ou plutôt de l'an 508, Clovis partant de Bordeaux pour aller assiéger Toulouse, suivit-il l'une des routes romaines qui passaient à Moissac ? La ville d'Auch réclame l'honneur de son séjour et de ses largesses ; mais nous trouvons, une preuve établissant qu'il séjourna dans cette dernière ville à son retour, dans un document fourni par le Cartulaire d'Auch, à la date de l'an 509, où nous lisons : Qu'étant dans cette dernière ville, accompagné de la reine sainte Clotilde, entre autres dons, il offrit à Dieu

(1) Le véritable intérêt de la guerre que Clovis fit aux Bourguignons ariens, est au point de vue religieux ; la protection qu'il accorda* aux catholiques, et les satisfactions qu'il obtint pour eux en sont une preuve. (Loi Gombette.)

(2) Amore desiderabili. — Grég. Turon, Hist. eccl., liv. II, col. 23. — Saint Avitus, évêque de Vienne, écrivait à Clovis : Vos combats sont nos triomphes.


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et à la Sainte-Vierge sa tunique et sa chlamyde, ainsi que le vase d'or qui servait à laver les mains au roi et à la reine, et il déposa lui-même sur l'autel cent sols d'or pour en faire des couronnes (1). L'une d'elles a été conservée jusqu'en 1793 : on l'appelait la couronne de Clovis; cet or, déposé dans ce but pieux, avait été pris sans doute dans le trésor conquis à Toulouse sur les Visigoths.

Nous admettons donc, comme premier point nécessaire, que Clovisse rendant de Bordeaux à Toulouse passa par Moissac, et qu'à son retour seulement il traversa la Gascogne, conquise l'année précédente par ses lieutenants.

Aimery de Peyrac, recherchant l'étymologie de Moissac, qu'il fait venir de Moys et de saccus ou sacus, rapporte un fait d'une grande valeur qui mérite d'être cité : « Denique in multis locis harum « partium in agris et viis publicis apparent antiqua paviment aquae « faciunt intersigna villarum antiquarum et penitus destructa« rum (2). » Moissac était, en effet, une ancienne ville galloromaine ; ses aqueducs qui existent encore en partie, son pont dont les restes ont disparu de nos jours, des chapiteaux romains que l'on voit déposés dans le cloître et dans l'église en sont les témoins ; le magnifique linteau du portail était assurément aussi une frise d'un monument romain, et ces restes de dallages que, du temps d'Aimery de Peyrac, on voyait encore dans les champs et dans les chemins, en fournissent une preuve incontestable.

Mais, au Ve siècle, les barbares vinrent apporter leurs ravages dans nos contrées ; la ville de Moissac fut alors saccagée ou détruite, et lorsque Clovis y arriva, il dut la trouver en ruine. La position en était bien importante cependant : ses routes qui rayonnaient vers tant de points, le pont qui rendait facile le passage du Tarn, sa distance à deux journées de Toulouse qu'il allait assiéger, tous

(1) Inter caetera doua, quae enumerare longum et forte supervacaneum esset, obtulit rex Deo et Beatae Mariae tunicam et chlamydam suam, nec non et urceolum aureum quo effundebatur aqua ad lavandas manus regis et reginae. Obtulit etiam propria manu in altari centum solidos aureos, ut coronas aureas inde facerent ad accedenda luminaria etc. (Cartulaire d'Auch, cité par Monlezun, Histoire de la Gascogne.)

(2) Aimery de Peyrac, fol. 61 r°.


130 ÉTUDE SUR L'ABBAYE DE MOISSAC

ces avantages commandaient au génie de Clovis de ne pas négliger cette position, d'y former un établissement qui, après avoir ménagé sa retraite en cas d'insuccès, pût dans la suite, s'il était vainqueur, favoriser son influence dans les pays d'alentour. Or, si nous considérons l'époque à laquelle Clovis faisait la guerre aux Visigoths, le but qu'il poursuivait et les moyens qu'il devait employer pour réussir, nous dirons qu'il dut vouloir rétablir l'ancienne cité de Moissac, du moins comme point stratégique, et que, pour arriver à ce résultat, une fondation pieuse était le moyen indispensable pour rappeler des habitants dans ces murs détruits ou abandonnés. Mais s'ensuit-il que Clovis fonda un monastère tel que ceux que l'on vit plus tard? Non sans doute; ce qu'il dut ordonner, ce fut la construction d'une église; il la dota largement et avec d'autant plus de facilité, que les Visigoths en se retirant laissaient bien des terres sans maître. Le clergé, appelé à desservir cette église, avait un chef qui prit peut-être le titre d'abbé, car nous voyons dans les lettres du roi Dagobert, pour confirmer l'élection de saint Didier de Cahors, ces mots : « Nous accordons aux suffrages des citoyens et dos abbés de Cahors qu'il soit leur évêque, » alors que la vie de ce saint marque qu'avant lui il n'y avait pas de monastère dans Cahors (1). On donnait sans doute alors le nom d'abbé aux ecclésiastiques qui avaient d'autres clercs sous leur juridiction, et la signification du mot (2) l'explique suffisamment. Le rapprochement d'une église fondée par Clovis, ayant à la tête des clercs qui devaient la desservir, un chef portant le titre d'abbé, n'explique-t-il pas jusqu'à un certain point l'origine de la tradition? Mais poursuivons : Pour cultiver les terres nécessaires à l'entretien du culte et à la nourriture du clergé, selon les moeurs et l'état social de l'époque, une congrégation de cénobites dut se former ; la tradition nous dit qu'ils suivirent la règle de saint Basile ou celle de saint Honorat de Lerins, et tout porte à croire que la décadence ne tarda pas à envahir une institution dont le

(1) Vita Sancti Desiderii. — Labbe, Biblioth. nov.

(2) Abbas, hebr. Pater.


PENDANT LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE. 137

lien n'était guère solide, décadence dont les exemples sont si nombreux alors.

Telles sont les inductions qui nous portent à conclure que Clovis I" fonda réellement l'église de Saint-Pierre de Moissac ; que, par suite, une congrégation de moines ou plutôt de cénobites put bien se grouper autour, mais que la tradition a fait de cette conséquence une attribution. La fondation de saint Amand, que nous allons maintenant rechercher, nous fournira, je l'espère, d'autres preuves à l'appui de cette opinion.

§ 2.

Saint Amand était issu d'une illustre famille d'Aquitaine; fils du duc Serenus et d'Amantia, il naquit vers l'an 590. Renonçant très-jeune encore aux brillantes destinées qui semblaient lui être réservées pour se consacrer tout à Dieu, après avoir passé les premières années de sa jeunesse dans un monastère qui existait dans une île, près de La Rochelle, il fut reçu, à la suite d'un pèlerinage au tombeau de saint Martin de Tours, dans le clergé de cette église; après cela, s'étant rendu à Bourges, il y resta reclus pendant quinze années! Au bout de ce temps, il fit un pèlerinage à Rome, et une nuit qu'il était en prière à la porte de l'église de SaintPierre, il reçut d'une manière surnaturelle la mission d'évangéliser les Gaules. Retournant alors dans son pays, il commença avec le plus grand succès à convertir les peuples et à fonder des monastères (1); nos contrées durent des premières attirer son zèle, car son frère était duc des Gascons (2).

En 626, Clotaire Il et les évêques contraignirent saint Amand d'accepter l'épiscopat, mais sans résidence; n'était-ce pas pour reconnaître les services qu'il avait rendus en contribuant à l'apaisement d'une révolte des Gascons à peine soumis? Lorsque Dago(1)

Dago(1) 6 feb.

(2) Les nombreuses églises dédiées à saint Amand, dans la Gascogne et dans le Querci, attestent encore l'influence considérable que le saint prélat exerça dans notre pays.


138 ÉTUDE SUR L'ABBAYE DE MOISSAC

bert succéda à son père Clotaire II en 628, il refusa tout partage de la succession paternelle avec son frère Caribert; ce dernier, qui avait épousé Giselle, fille du duc Amand, se retira alors dans nos contrées, où il dut trouver un appui chez son beau-père (1). N'avons-nous pas lieu de penser encore que saint Amand ne fut pas étranger à la paix qui se fit entre les deux frères, c'est-à-dire à la concession de Dagobert à son frère Caribert du royaume d'Aquitaine ? Ce fut probablement à la suite de cette pacification que saint Amand, tranquille sur le sort de sa famille et croyant à la pacification de son pays, se dirigea vers la Belgique et y commença son oeuvre de conversion ; mais peu de temps après, lorsque notre saint évêque reproche à Dagobert ses moeurs dissolues, et que le bannissement est la suite de sa hardiesse, il se retire dans les états de Caribert. Le roi repentant l'invite bientôt après à venir baptiser son premier né ; saint Amand se rend à son désir, et aussitôt la cérémonie terminée, il reprend son bâton de pèlerin et, s'en retourne (2). Caribert meurt, Chilpéric, son fils aîné, victime de l'ambition de Dagobert, le suit dans la. tombe ; mais deux autres enfants plus jeunes, neveux de saint Amand et recueillis par leur grand-père le duc des Gascons, survivent encore (3) : ce n'est point alors que saint Amand va abandonner le voisinage des lieux que la guerre menace et où habitent ses parents malheureux.

En 636, le duc Amand prenant en main les droits de ses petits-fils, se révolte contre Dagobert et est vaincu. Nous croyons encore que saint Amand aida à la pacification, et que son influence ne fut pas étrangère à la donation que fit Dagobert à ses neveux Boggis et Bertram, à titre de duché héréditaire, du royaume de Toulouse, c'est-à-dire de la partie de l'Aquitaine qui avait appartenu à Caribert. Le roi donna en même temps à ces princes l'avouerie sur tous les monastères de ce duché, à condition qu'ils tiendraient l'un et l'autre à foi et hommage de la couronne (4).

(1) Histoire de Languedoc, livre VII, chap. I (note 78).

(2) Baudemont, Vita Amandi.

(3) Hist. de Languedoc, livre VII, ch. v.

(4) Hist. de Languedoc, livre VII, ch. XIII (note 4). Charte d'Alaon, ibid (preuves).


PENDANT LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE. 139

Aimery de Peyrac fait sans doute allusion à cette guerre, lorsqu'il raconte, en commençant son histoire des abbés de Moissac, que « le roi Dagobert, à la tête de ses troupes, suivi des chefs « de son armée et des grands de sa cour, marchant contre les « Gascons révoltés, arriva dans les lieux où saint Amand prêchait « assiduement la parole de Dieu, il le trouva dans le monastère « de Moissac, fondé par Clovis Ier dans le pays de Cahors ; et « comme il avait pour notre saint une grande amitié et une grande « vénération, il lui donna comme chef du monastère de grands « biens qui servirent à agrandir son couvent (1). » Quoique nous ne sachions pas que Dagobert soit jamais arrivé jusqu'à Moissac, cette citation a cependant une grande importance, car elle vient à l'appui de notre opinion sur le long séjour que saint Amand fit dans nos contrées ; non pas que sa résidence y fût continuelle, mais nous croyons que tant que la guerre menaça nos provinces du sud-ouest et que la sécurité de sa famille appelée à les gouverner fut menacée, il revenait toujours à Moissac, lieu parfaitement situé pour le siége de sa médiation entre les parties.

Mais après la mort de Dagobert, lorsque son fils Sigebert, que saint Amand avait baptisé, gouverna ses états sous la tutelle du bienheureux Pepin de Landen, voyant ses neveux Boggis et Bertram en possession de leurs domaines et la paix assurée dans nos contrées, saint Amand quitte alors le monastère de Moissac, pour aller dans la Belgique poursuivre des travaux déjà commencés et s'y dévouer d'une manière plus absolue. Quoique éloigné d'un pays gouverné par sa famille et où son séjour avait laissé de si profondes traces, son influence continua cependant de s'y faire sentir. Si l'histoire est muette, nous pouvons cependant en tirer la preuve dans un voyage que saint Amand, accompagné de saint Eloi, fit encore dans nos contrées vers 652, et dans l'alliance qu'il ménagea à ses neveux avec une noble famille austrasienne du pays de Gand (2).

(1) Aimery de Peyrac, f° 152 v° et 153 r°.

(2) Hist. de Languedoc, — Boll., Vita Amandi.


140 ÉTUDE SUR L'ABBAYE DE MOISSAC

Ces nombreuses citations nous amènent à conclure que, de 625 jusqu'à 652 et même longtemps après, la direction du monastère de Moissac appartint à saint Amand. Recherchons maintenant quelle fut l'action de saint Amand dans la création de notre monastère et, selon nous, de sa réformation.

Nous avons vu saint Amand commencer ses prédications dans les Gaules, à la suite de son premier voyage à Rome ; nous avons dit comment nos contrées durent tout d'abord attirer son zèle : Arrivant donc à Moissac, il y trouva l'institution, conséquence de la fondation de Clovis, dans un état de décadence fort commune à cette époque; mais comme le lieu était convenable au but où il tendait, il s'y installa, entreprit la réforme du clergé et en fit probablement le centre de ses missions dans nos contrées. Ajoutons encore qu'il avait sans doute rapporté d'Italie la règle de saint Benoit, encore presque inconnue dans les Gaules, mais qui allait, quelques années plus tard, être généralement appliquée aux nombreux monastères que tant de saints personnages élevèrent sur tous les points de notre sol, et il dut vouloir l'introduire clans notre abbaye. Mais, pour arriver à ce but, il fallait réunir dans des lieux réguliers les cénobites disséminés dans les collines d'alentour; il commença alors les constructions nécessaires à la pratique de la règle qu'il introduisait. Mais les négociations politiques où il se trouva si souvent mêlé, ses nombreuses missions en Belgique et ailleurs et l'insuffisance des ressources ne lui permirent pas de terminer l'édification des lieux claustraux ; ce soin appartint à ses successeurs et contemporains, saint Ansbert et saint Léotade, dont nous allons maintenant rechercher la personnalité et les oeuvres.

§ 3.

La tradition fait de saint Ansbert, deuxième abbé de Moissac, le même personnage que l'évêque de Rouen, du même nom, et de saint Léotade, l'associé de saint Ansbert dans l'achèvement du monastère, le même personnage encore que saint Léotade,


PENDANT LA PERIODE MEROVINGIENNE. 141

évêque d'Auch. Mais si nous nous rapportons aux autorités qui font venir saint Ansbert et saint Léotade à Moissac, sous l'épiscopat de saint Didier de Cahors, la chronique s'oppose formellement à cette attribution de personnes, et cependant notre opinion est qu'ici encore la tradition est dans le vrai. Comamençons par la rapporter.

On lit dans Aimery de Peyrac :

« Ansbert fut le digne successeur de saint Amand. Ses mérites « le firent plus tard considérer comme saint ; et si l'on se rapporte « aux actes des deux premiers abbés, on voit que les rois des « Francs continuèrent, sous son abbatiat, à avoir pour le monastère « de Moissac une affection toute spéciale, et à s'en considérer « comme les fondateurs et les protecteurs généreux (1). » Notre chroniqueur rapporte encore qu'en l'an 868, sous l'abbatiat d'Andraldus, « le corps de saint-Ansbert, archevêque de Rouen, qui « avait été enseveli à Fontenelle, fut transporté à Moissac, sur les « frontières du royaume d'Aquitaine, dont il avait été abbé, et là « il fut déposé dans une église qui portait le vocable de Saint« Martin, et qui prit depuis celui de Saint-Ansbert (2). »

L'auteur de l'Histoire abrégée des Abbés de Moissac rapporte à son tour : « que saint Ansbert, abbé de Fontenelle, vint diriger « l'abbaye de Moissac, à la prière de saint Didier, évêque de « Cahors, son ami et son parent, vers l'an 633, saint Amand en « étant alors absent; qu'il gouverna l'abbaye jusqu'en 677, et « qu'alors il en laissa le gouvernement à Léotade, dans le dessein « d'aller finir ses jours à Fontenelle. Mais saint Ouen étant mort, le « roi Thierry et les évêques l'appelèrent pour le remplacer en 681, « et qu'enfin il mourut en 693 au couvent d'Aumont, d'où son « corps fut transporté à Fontenelle. » Nous ferons ressortir dans la suite les erreurs dont fourmille ce récit ; l'auteur ajoute que cependant les reliques de saint Ansbert sont depuis longtemps

(1) Aimery de Peyrac, f° 153 r°.

(2) Aimery de Peyrac, f° 156 v°.


142 ÉTUDE SUR L'ABBAYE DE MOISSAC

dans la sacristie de l'église de Moissac, et là-dessus il rapporte une légende toute miraculeuse. Les reliques seraient arrivées toutes seules pendant la nuit ; la rivière du Tarn les aurait apportées, et les cloches de l'église voisine se seraient mises à sonner d'ellesmêmes pour annoncer leur présence, etc.

Citons enfin l'Ordo à l'usage de l'église collégiale et du chapitre de Moissac, qui fixe la fête de saint Ansbert et le qualifie de deuxième abbé de Moissac.

Februarius 9. Sancti Ansberti, ep. rhotomagensis. II. abbas Mossiaci.

Don Mabillon et les auteurs de la Gallia christiana sont d'accord avec le manuscrit de M. de Saint-Paul, sur la venue à Moissac de saint Ansbert, sous l'épiscopat de saint Didier, évêque de Cahors (1). Mais s'il en était ainsi, il serait tout-à-fait impossible que saint Ansbert, abbé de Moissac, fût le même personnage que l'évêque de Rouen, par la raison péremptoire qu'il était a peine né alors. En effet, j'eune encore, saint Ansbert occupait auprès de Clotaire III, qui commença à régner en 656, la charge de chancelier; il abandonna ses fonctions la septième année du règne de ce prince, c'està-dire vers l'an 663, pour aller à l'abbaye de Fontenelle, où saint Vandragésile le reçut à profession e cancellario monachum, comme dit Aigrade, son historien (2). Ce ne fut donc qu'après cette époque qu'il put venir à Moissac; mais saint Didier, dont on le dit parent (3), était mort depuis plus de huit ans : nous serions donc forcément amené à conclure qu'il y a eu deux personnages bien distincts à peu près contemporains, portant le même nom d'Ansbert, l'un abbé et l'autre évêque. Mais comme saint Ansbert, abbé de Moissac, est inséparable de saint Léotade dans la construction de notre abbaye, étudions la vie de ce dernier ; nous espérons y trouver les éclaircissements nécessaires à l'opinion que nous avons émise.

(1) Don Mabillon, Ann. ord. Sti Bened., tom. I, page 358, Gall. christ., 1, col. 158.

(2) Boll., 9 feb.

(3) Manuscrit de M. de Saint-Paul.


PENDANT LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE.

M. le chanoine Monlezun, dans son Histoire de la Gascogne (1), en parlant de saint Léothade, dit que, d'après le cartulaire d'Auch, il appartenait à la famille de Charles Martel, et que, d'après la chronique d'Auch, il était proche parent d'Eudes, duc d'Aquitaine, double parenté qui s'explique par le mariage d'Eudes avec Valtrude, fille du duc Valchise, de la famille de Pepin (2). Cette double parenté avec deux familles qui devaient être si ennemies, n'a donc rien de surprenant. L'auteur ajoute que « saint Léothade parut « digne de commander à une communauté naissante. Saint Ans« bert, le fondateur de Moissac, venait de mourir ; les voeux de « tous les religieux lui donnèrent aussitôt Léothade pour succes« seur, etc. » Ainsi, d'après l'auteur de l'Histoire de la Gascogne, qui appuie son sentiment sur le manuscrit de M. d'Aignan de Sendat(3), Ansbert, abbé de Moissac, serait un personnage différent de l'évêque de Rouen. Si à cela nous ajoutons l'extrait suivant de la Gallia christiana : « In veteri martyrologio Silvae« Majoris ( Grand-Selve ) legitur : Pridie k. octobris, mussiaco « monasterio, sancti Ansberti, abbatis (4), » fixant la fête de saint Ansbert au mois d'octobre, au lieu du mois de février, la conclusion à laquelle nous sommes amené encore est que saint Ansbert, abbé de Moissac, est tout-à-fait distinct de saint Ansbert, évêque de Rouen.

Nous ne nous rendons pas cependant à cette conclusion, car nous ne pouvons croire que la tradition ait erré d'une manière aussi complète. En effet, d'après le texte de la vie de saint Didier : « Nam et moissiacense coenobium polo ante regiis expensis initia« tum, hujus tempore a viris laudabilibus Ansberto et Leothadio « competenter expletum est (5), » les auteurs de la Gaule chré(1)

chré(1) Hist. de la Gascogne, 1 vol., page 320.

(2) Dom Vaissete, Hist. de Languedoc. — Charte d'Alaon.

(5) Monlezun (préface). — M. d'Aignan de Sendat fut vicaire-général sous trois archevêques d'Auch ; collecteur infatigable, il entassait des documents, et commençait à rédiger une histoire assez complète.

(4) Gall. christ.

(5) Gall. christ.


144 ETUDE SUR L'ABBAYE DE MOISSAC

tienne concluent à la venue simultanée à Moissac de saint Ansbert et de samt Léotade : « Sanctus Léothadius laudatus in vitâ sancti « Desiderii, socius Ansberti in structura moissiacensi monasterii, « ipsi surperstes, abas in ejus loeum eligitur (4). » Les M. M. de sainte Marthe font encore remarquer l'impossibilité que saint Léotade, abbé de Moissac, l'associé de saint Ansbert dans l'achèvement du monastère, et venu avec lui, sous l'épiscopat de saint Didier, soit le même personnage que l'évêque d'Auch, du même nom, qui mourut en 718; et cela avec juste raison, car, entre ces deux époques, un trop grand laps de temps se serait écoulé. Mais cette opinion ne tomberait-elle pas d'elle-même, si, au lieu de venir à Moissac sous l'épiscopat de saint Didier, saint Ansbert et saint Léotade y sont venus quelques années plus tard, comme nous le pensons? En effet, comment saint Léotade aurait-il pu venir à Moissac, sous l'épiscopat de saint Didier, et être parent d'Eudes, duc d'Aquitaine, puisque celui-ci naquit au plus tôt vers l'an 650 ? Ce qui est certain, c'est que bien longtemps après la mort de saint Didier, saint Léotade était abbé de Moissac ; la charte de la donation de Nizezius et d'Instrude, datée de la neuvième année du règne de Thierry, c'est-à-dire de 680, nous en fournit une preuve incontestable (2).

Au milieu de toutes ces dates et de ces faits se contrariant l'un l'autre, notre embarras est grand et notre sentiment difficile à se former; nous nous arrêtons cependant, malgré tout son côté hasardeux, à l'opinion qu'il doit exister une erreur dans fa vie de saint Didier. Ne pouvons-nous pas être, en effet, autorisés à penser que l'acteur de la vie de saint Didier, écrivant quelques années après sa mort, a pu rapporter à son épiscopat la venue à Moissac de saint Ansbert et de saint Léotade, qui n'y seraient réellement venus que quelques années plus tard? Alors tout s'expliquerait sous le rapport chronologique, et nos deux personnages auraient bien été abbés de Moissac et plus tard évêques.

(1) Gall. christ.

(2) Aimery de Peyrac, Gall. christ.


PENDANT LA MÉRIODE MÉROVINGIENNE. 145

Essayons de développer cette opinion. Nous avons dit plus haut que saint Amand ne dut quitter nos contrées qu'après la mort de Dagobert Ier ; mais saint Didier vivait alors. Nous savons tout le zèle que le saint prélat employa durant sa vie à la propagation de l'institut monastique ; l'absence de saint Amand ne nuisait en rien à la régularité de l'abbaye de Moissac ; mais, après sa mort, il ne dut plus en être ainsi. La décadence menaça de nouveau d'envahir cet établissement ; saint Amand, trop éloigné pour gouverner le monastère, chercha un moyen pour suppléer à son absence et assurer son oeuvre et celle de saint Didier. Il jeta les yeux sur le jeune Ansbert, dont la piété était rehaussée par sa naissance et ses anciennes fonctions à la cour. Saint Vandragesille, à qui saint Amand dut le demander, acquiesça à son désir, et saint Ansbert fut envoyé à Moissac. Mais son séjour ne devait y être que temporaire. Aussitôt sa venue, il chercha autour de lui un homme qui pût continuer son oeuvre, et son choix se porta sur Léotade, jeune homme d'une grande piété et d'une illustre famille; sa parenté avec le duc d'Aquitaine, qui avait l'avouerie sur tous les monastères, devait attirer sur celui de Moissac une puissante protection. Les espérances de saint Ansbert ne furent pas trompées ; les grands du pays s'empressèrent alors de concourir à l'oeuvre, et c'est par leurs dons que saint Ansbert, avant de s'éloigner, acheva la construction des lieux claustraux (1), lesquels aussitôt terminés, assuré de laisser à la tête de l'abbaye un successeur pieux et puissant, il rentra à Fontenelle (2).

Si l'opinion que nous venons de développer n'était pas admis(1)

admis(1) de M. de Saint-Paul.

(2) Il fut découvert en 1856, derrière des boiseries, dans la crypte de la cathédrale d'Auch, un sarcophage mérovingien en marbre blanc, que M. l'abbé Caneto croit avoir été le tombeau de saint Léotade. La Revue de l'Art chrétien rendit compte, l'année suivante, de cette intéressante découverte et en donna les dessins. Les détails d'architecture et de sculpture, les reliefs symboliques qui le décorent, rappellent le monument du même genre que possède encore l'église abbatiale de Moissac, et qu'on dit avoir renfermé les restes du bienheureux Raymond de Montpezat. Il est impossible, dès le premier coup d'oeil, de ne pas attribuer à l'un et a l'autre une même origine. Le chrisme qui occupe le centre des deux tombeaux, les pampres qui se déroulent des deux côtés semblent sculptés par le même ciseau ; enfin le sarcophage d'Auch, comme celui de

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146 ÉTUDE SUR L'ABBAYE DE MOISSAC

sible, il s'en suivrait que ni saint Ansbert, évêque de Rouen, ni saint Léotade, évêque d'Auch, n'ont été abbés de Moissac ; mais si une erreur est concevable pour l'un, il est fort difficile d'admettre qu'il y en ait une toute semblable sur l'autre. Aussi aimons-nous mieux admettre que l'auteur de la vie de saint Didier, qui était l'un de ses disciples, écrivant son histoire quelques années après sa mort, a voulu joindre à l'époque de son épiscopat l'oeuvre cependant postérieure de nos saints personnages.

Quant aux restes des constructions mérovingiennes, oeuvre de saint Ansbert et de saint Léotade, nous croyons les retrouver d'abord dans le mur de l'ouest de l'église de Saint-Martin, qui fut aussi sous le vocable de Saint-Ansbert. Ce mur, avec ses deux contreforts bâtis en petit appareil, en pierre et sans assises de brique, est selon nous un des rares débris de cette époque.

Le manuscrit appartenant à M. de Saint-Paul nous dit que saint Ansbert fit bâtir un cloître assez suffisant (sic), traduction exacte du mot competenter de la vie de saint Didier ; nous croyons retrouver encore un reste de cette construction dans le mur de l'ouest du cloître actuel, dont la partie inférieure est bâtie en petit appareil de pierre semblable à celui de l'église de Saint-Martin.

Tels sont les seuls restes des monuments dont nous croyons devoir attribuer la construction aux deux abbés dont nous venons d'étudier la personnalité.

Après que Léotade eut été élevé sur le siége d'Auch, saint Paterne fut élu abbé de Moissac. Les auteurs de la Gallia christiana, Aimery de Peyrac, le manuscrit appartenant à M. de Saint-Paul, disent qu'il succéda aussi à saint Léotade comme évêque (1), mais

Moissac, est en marbre blanc, et la forme de l'un et de l'autre est absolument identique. L'existence de ces deux monuments mérovingiens, d'une parenté si évidente, dans les deux églises d'Auch et de Moissac ne peut guère s'expliquer qu'en admettant des relations toutes spéciales entre elles. Les moines de Moissac n'auraient-ils pas voulu fournir aux restes précieux du saint prélat, qui avait été leur abbé, avant d'être placé sur le siége auscitain, un sépulcre digne à la fois de la haute réputation de vertu de saint Léotade et des religieux dont il devait a jamais attester la vénération ? (Note communiquée par M. l'abbé Marty, curé de Nègrepelisse.) (1) Hist. de Languedoc. — Aimery de Peyrac. — Don Mabillon. — Gall. christ.


PENDANT LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE. 147

Oihennard donne Patrice pour successeur immédiat à ce dernier (1). Il pourrait bien se faire que Paterne II, dernier métropolitain d'Eauze, soit le même que l'abbé de Moissac, mais il nous est impossible de rien conclure à cet égard : les documents nous manquent complètement.

Saint Amarande, qui succéda à saint Paterne, aurait aussi été dans la suite évêque d'Albi (2); mais une obscurité plus grande encore enveloppe la vie de ce dernier abbé. Aimery de Peyrac, qui sait fort peu de chose sur ces deux derniers personnages, s'en excuse' en disant que si l'on ne célèbre pas leur fête d'une manière solennelle, c'est que ces deux saints abbés ne terminèrent pas leurs jours dans le gouvernement de l'abbaye (3).

Les noms de leurs successeurs sont seuls aussi arrivés jusqu'à nous : Retroalde, Chlodorine, Dédarame, Remède, Dieudonné, furent abbés durant les invasions des Sarrasins. Le monastère de Moissac n'échappa point aux ravages des enfants du prophète ; ses possessions furent pillées, les lieux claustraux saccagés et détruits. Aimery de Peyrac nous dit tristement que nos contrées furent plusieurs fois dévastées et que la désolation y fut plus grande encore qu'à l'époque de la persécution de Dioclétien et de Maximin (4).

Mais plusieurs invasions sarrasines sont venues ravager nos contrées du sud-ouest, nous voudrions dire quelles sont celles qui sont arrivées jusqu'à Moissac. Nous connaissons toute la difficulté de cette recherche ; les événements saillants de l'époque, qui eurent lieu à de grandes distances, laissent entre eux des lacunes qui ne seront peut-être jamais comblées ; aussi n'espérons-nous pas éclairer ces ténèbres, mais dans cette nuit rechercher quelque lueur qui diminue un peu l'incertitude historique qui s'étend sur ces époques troublées.

(1) Notitia Vasconiae, Gall. Christ.

(2) Aimery de Peyrac. — Gall. Christ.

(3) Aimery de Peyrac.

(4) Aimery de Peyrac.


148 ÉTUDE SUR L'ABBAYE DE MOISSAC

La tradition nous dit que nos contrées et l'abbaye de Moissac, entre autres lieux, furent plusieurs fois la proie des infidèles :

« Ista patria fuit multocies vastata et destructa ( 1 ) » Nous

savons que les Sarrasins franchirent les Pyrénées, tantôt au midi et tantôt au couchant; toutes les provinces méridionales furent tour à tour victimes de leurs barbares invasions (2). Moissac dut être une première fois leur victime, lorsque, au commencement de l'an 221, El-Samah, déjà maître de Narbonne, vint assiéger Toulouse (5). Pendant deux mois, les Sarrasins tinrent cette ville assiégée (4), et tandis que le duc Eudes appelait à son secours les Gascons et les Aquitains afin de les repousser, ils étendaient leurs ravages dans les pays d'alentour. Il y avait pour eux nécessité de s'étendre au loin, car ils avaient à nourrir nonseulement une armée nombreuse dont la cavalerie faisait la principale force, mais encore les familles qui suivaient les combattants. Les Sarrasins connaissaient le terrible adversaire contre lequel

(1) Aimery de Peyrac.

(2) Hist. de Languedoc.

(3) Hist. de Languedoc.

(4) M. du Mège, Hist. de Languedoc, chronique de Moissac et d'Aniane. — Don Vaissete, s'appuyant sur les Annales d'Aniane, la Chronique de Moissac, Isidore de Beja, le P. Pagi, etc., établit d'une manière irréfutable que les Sarrasins s'emparèrent de Narbonne vers la fin de l'année 719, ou au moins au commencement de 720. Il prouve que les Sarrasins vinrent mettre le siége devant Toulouse le troisième mois de l'année 721, et que la victoire que le duc Eudes remporta sur eux eut lieu dans le mois de mai suivant.

M. du Mège, citant les savants orientalistes modernes, M. Fauriel et M. Rainaud, nous fait voir qu'ils ne contredisent en rien l'opinion de l'auteur de l'Histoire de Languedoc. En effet, M. Fauriel nous dit qu'El-Samah vint mettre le siége devant Narbonne, et s'en empara dans le courant de l'année 710. M. Rainaud, ainsi que M. Fauriel, placent l'invasion de l'Aquitaine à l'an 721 ; ainsi donc, le texte des Annales d'Aniane et de la Chronique de Moissac doit s'appliquer, comme le fait Don Vaissette, au mois de mars de cette dernière année ; la bataille devant Toulouse ayant eu lieu dans le mois de mai suivant, c'est donc deux mois que les Sarrasins restèrent devant celte ville.

Entre la prise de Narbonne et l'arrivée des Sarrasins devant la capitale de l'Aquitaine, seize mois environ s'écoulèrent. Pendant ce temps, El-Samah étendit ses conquêtes dans la Septimanie, pourvut au gouvernement des pays conquis, et alla ensuite attaquer le pays dos Francs. Le duc Eudes entra en lutte avec les envahisseurs ; le sort des armes ne dut pas lui être favorable, et alors, comme le dit M. Fauriel, il dut aller a


PENDANT LA PERIODE MÉROVINGIENNE. 149

ils auraient bientôt à lutter, le duc Eudes, qui ne leur livrerait pas, sans essayer de la défendre, Toulouse, la capitale de ses états, et les plus riches provinces de sa souveraineté ; aussi partout où l'ennemi pouvait se présenter, durent-ils former des camps d'observation pour surveiller sa venue. Les contrées qui bordent le Tarn et la Garonne durent d'autant plus attirer leur surveillance, que non-seulement ces barrières naturelles pouvaient retenir l'armée du duc d'Aquitaine, mais encore ces pays plantureux, la riche abbaye de Moissac dont ils foulaient les domaines depuis les environs de Toulouse, offraient un attrait tout particulier à leur convoitise, et d'abondantes denrées pour approvisionner l'armée. Nous pensons que la position de Castelsarrasin, à proximité des deux rivières, fut le lieu qu'ils choisirent et qu'ils fortifièrent pour mettre à l'abri le produit du pillage qu'ils exercèrent tant sur l'abbaye de Moissac que sur les établissements voisins.

Eudes arriva enfin, Toulouse était au moment de se rendre; mais quelle route avait-il suivi ? Par où attaqua-t-il les infidèles ? Ce lieu que les chroniqueurs arabes désignent sous le nom del balat, était-il sur la route de Carcassonne, sur celle de Toulouse à Moissac ou sur toute autre? Nous ne pouvons ni ne nous sommes proposé de le rechercher; ce qui est certain, c'est que l'armée du duc d'Aquitaine était fort nombreuse et supérieure en force à celle des Sarrasins. Toutes les populations d'en deçà de la Loire, et celles de la Gascogne avaient fourni leur contingent, et étaient venues se ranger sous ses étendards. Eudes enveloppa l'armée ennemie,

Bordeaux afin d'y réunir les milices de ses états. Aussitôt que ces secours lui furent venus, il traversa la Gascogne, ramassant en passant toutes les forces qu'il put, et arriva enfin devant Toulouse avec une immense armée ; on sait quelle fut l'issue de la bataille. La conséquence rigoureuse de ce qui précède et des autorités que nous venons de citer, étant que les Sarrasins restèrent devant Toulouse environ deux mois, comment penser que, pendant ce laps de temps, les riches plaines qui s'étendaient devant eux furent il l'abri de leurs incursions. Aussi n'hésitons-nous pas il dire que la dévastation du monastère de Moissac par les Sarrasins eut lieu entre le mois de mars et le mois de mai de l'an 721. (Hist. générale de Languedoc annotée. Tome II, pag. 72, 73, 74, note 3. Preuves cbron. pag. 587. — Addition et notes de M. du Mège, pag. 9, 10, 11).


150 ÉTUDE SUR L'ABBAYE DE MOISSAC

la victoire fut complète ; El-Samah y perdit la vie, et le massacre des Musulmans continua pendant leur retraite (1).

Ne pourrait-on pas trouver encore une preuve du grand rayon que les Musulmans dévastèrent autour de Toulouse, dans les chroniques rapportant à tort à la deuxième invasion de 725 les ravages exercés par les infidèles dans le Rouergue, l'Albigeois, le Querci et le Périgord, ainsi que la prétendue défaite qu'Eudes leur aurait encore fait essuyer dans ces contrées, événements qui doivent bien plutôt se rapporter à la campagne de 721 (2).

D'après ces données, il nous semble impossible d'admettre que l'invasion sarrasine de 719 à 721 ne soit pas arrivée jusqu'à Moissac, et qu'alors notre abbaye n'ait pas été une première fois ravagée par les Sarrasins.

Les Sarrasins vinrent encore piller l'abbaye de Moissac, lorsque Abdérame (Ab-el-Rahman), se dirigeant par la Navarre, franchit les Pyrénées, dévasta la Gascogne; traversant ensuite la Garonne, il s'empara d'Agen et vint succomber dans les plaines de Poitiers, sous la masse d'armes de Karle Martel. Si, à leur départ, les Sarrasins ne vinrent pas jusqu'à Moissac, ils ne manquèrent pas, à leur retour, de venir en achever la ruine. On sait, en effet, qu'à la suite de leur défaite, ils ne furent pas poursuivis, et qu'ils se retirèrent en portant le fer et le feu dans le Limousin, le Querci et le Toulousain pour rentrer dans la Septimanie, dont ils avaient conservé la conquête (3). Et ne pourrait-on pas induire de leur marche que ces contrées leur étaient déjà connues, car, dans le cas contraire, ils auraient repris la route par laquelle ils étaient déjà venus.

Nous ne poursuivons pas plus loin notre étude. Qu'à la suite de la victoire de Charles Martel l'abbaye ait été réparée, que les moines aient pu, par sa protection, trouver un abri au milieu des ruines, il y a bien loin de là à l'importante restauration de

(1) Hist. de Languedoc (note de M. du Mège).

(2) Hist. de Languedoc.

(3) Hist. de Languedoc.


PENDANT LA PÉRIODE MÉROVINGIENNE. 151

Charlemagne ou plutôt de son fils Louis-le-Débonnaire, roi d'Aquitaine. Nous nous proposons de rechercher plus tard les constructions que là générosité de ce dernier fit élever dans notre monastère; quant à présent, ici s'arrête notre essai.

Aurons-nous atteint le but que nous nous sommes proposé? Aurons-nous convaincu nos lecteurs de la fondation de l'église de Saint-Pierre de Moissac par Clovis Ier, dégagé de leur obscurité la personnalité de saint Ansbert et celle de saint Léotade, fixé enfin les époques de la dévastation de l'abbaye par les Sarrasins? Nous n'osons trop y compter, mais nous serions heureux si notre étude en suscitait de plus compétentes et surtout de plus savantes, auxquelles nous nous soumettrions, nous félicitant de les avoir provoquées.


RAPPORT

SUR

UNE EXCURSION A AUCAMVILLE,

CANTON DE VERDUN (TARN-ET-GARONNE),

PRÉSENTÉ PAR M. L. BUSCON,

Membre fondateur de la Société.

Vous avez bien voulu, Messieurs, me charger de rendre compte à la Société de l'intéressante excursion qui a été faite à Aucamville, la semaine dernière, dans le but d'examiner les fouilles entreprises à Saint-Pierre de Merdans, par notre zélé et dévoué collègue M. Couzeran. Quoique je me sente peu capable de faire revivre devant vous tous les charmants détails qui ont marqué cette journée, vous avez insisté avec tant de bonne grâce, que j'ai dû, malgré mon incompétence, m'exécuter; et puisqu'enfin j'ai pris part à ces travaux, quorum pars parva fui, je vais tenter de retracer, à grands traits, les diverses étapes de notre course. Je ne le ferai, toutefois, qu'en vous priant d'accueillir mon récit avec une extrême indulgence, et de m'excuser si vous ne retrouvez pas dans ces notes fugitives et tracées à la hâte, ce parfum de fraîcheur et ce charme naturel qui est certainement au fond des souvenirs de tous ceux qui ont participé à cette excursion. Je dois d'autant plus compter sur votre bienveillance, que c'est un peu votre faute si vous avez choisi un rapporteur aussi peu zélé et surtout aussi peu compétent. Mais ce sont là, maintenant, des regrets superflus ; et en vidant devant


UNE EXCURSION A AUCAMVILLE. 153

vous le sac où j'aurais dû mettre en réserve la récolte facile à cueillir pendant une journée si bien remplie, où il semble que devrait se trouver une recette abondante, je m'estimerai trop heureux si nous parvenons à y trouver ensemble quelques pièces, qui ne seront peut-être même que du billon.

Partie de Montauban par le train de sept heures, la commission, composée de MM. l'abbé Pottier, président; Devais, secrétairegénéral; vicomte de Saint-Cyr, Péron, sous-intendant; vicomte de Layrolles, Rrécy, Alibert, Forestié neveu et Ruscon, a fait escale à Dieupentale, où est venu la rejoindre M. de Coustou-Coysevox, propriétaire du château de Pompignan. Nous avons pris pédestrement la route de Verdun, et en traversant le village nous saluons du regard un oppidum placé à quelques mètres de la route. Nous nous arrêtons quelques instants pour visiter l'église, dont le chevet, prismatique au lieu d'être circulaire, semble remonter au XIIIe ou au XIVe siècle-; les contreforts du chevet ont été transformés en colonnes, et nous remarquons que dans la construction des murs de l'église ont été employées des briques de grand appareil. D'où provenaient ces matériaux ? Evidemment de constructions romaines, dont le sol ne garde pourtant plus aucune trace.

La litre qui environnait autrefois l'extérieur, a presque entièrement disparu, et si l'on distingue encore quelques-uns des écussons, il est presque impossible d'y retrouver les armoiries des seigneurs de Dieupentale, qui, ayant été les constructeurs ou les bienfaiteurs de cette église, avaient ainsi acquis le droit d'avoir leurs armes peintes sur ce large cordon noir.

La nef se compose à l'intérieur de deux parties, dont une seule peut offrir encore quelque intérêt : c'est le choeur à pans coupés, éclairé par trois fenêtres ouvertes dans des arcatures du plus gracieux effet ; deux ont été murées par suite de l'adossement des murs du presbytère ; à droite et à gauche de chaque fenêtre s'élèvent de jolies colonnettes en pierre, couronnées par de gracieux chapiteaux, malheureusement recouverts d'une épaisse couche de peinture simulant le marbre. Les piliers qui séparaient la nef du sanctuaire ont


154 UNE EXCURSION A AUCAMVILLE.

été rétrécis, et l'arc doubleau brisé, de façon à dégager le choeur. Nous ne saurions trop regretter la facilité vraiment déplorable avec laquelle s'accomplissent ces mutilations, prétendues améliorations, apportées aux anciens édifices ; pour celui-ci notamment on a, par suite des travaux effectués, fait complètement disparaître le caractère spécial qui marquait la date de la construction. D'ailleurs, un choeur légèrement resserré au-delà de la nef ne nous déplaît nullement ; il prend ainsi une sorte de teinte mystérieuse, parfaitement appropriée aux cérémonies religieuses du culte catholique. En présence de ces remaniements, qui sont en ce moment à l'ordre du jour, nous faisons des voeux pour qu'il soit constitué un conseil des bâtiments diocésains, sous la présidence de Mgr l'Evêque de Montauban, afin que rien ne puisse être entrepris désormais par les curés qu'avec l'approbation de ce conseil, qui resterait, bien entendu, tout-à-fait distinct et indépendant du conseil des bâtiments civils. En parcourant l'église, M. l'abbé Pottier prend note d'un lutrin en fer forgé d'une très-jolie forme, et monte avec un de ses collègues jusques au clocher, où il constate l'existence d'une petite cloche portant le millésime de 1698, et cet exergue : Loué et adoré soit à jamais le très-saint sacrement de l'autel. Pendant que nous visitions l'intérieur ; M. Brécy croquait rapidement l'église, et, à notre sortie, nous admirions le dessin fidèle et pittoresque reproduit par l'habile crayon de notre confrère.

Mais le temps marché ; il faut abréger la visite et gagner Verdun, où nous attendent les voitures qui doivent nous transporter à Aucamville. Nous passons la Garonne sur un pont suspendu en fil de fer, qui a déjà été plusieurs fois emporté par le fleuve, et dont quelques années ne tarderont pas à avoir de nouveau raison. Combien ce fragile monument du progrès au XIXe siècle jurerait avec la vieille tour de Verdun, que les siècles avaient respectés et que l'indifférent vandalisme de notre époque, plus encore que les fureurs des guerres civiles, ont fait tomber en ruines. A la place des murs séculaires de cette redoutable forteresse, si célèbre par la résistance des juifs assiégés par les Pastoureaux, s'élève un


UNE EXCURSION A AUCAMVILLE. 158

kiosque sans aucun style, surmonté d'un minaret prétentieux. Nous faisons une courte halte pour visiter les lieux où s'élevait la tour, dans laquelle, au rapport de Guillaume de Nangis, les Juifs, aimèrent mieux, plutôt que de se rendre, périr sous la hache de l'un d'entre eux, qui accomplit jusqu'au bout sa sanglante besogne, non sans y laisser la raison.

Les membres de la commission, rentrant ensuite dans Verdun, jettent un coup-d'oeil sur le nouvel hôtel-de-ville, qui n'est pas encore terminé, et dont les constructions un peu lourdes et massives sont agrémentées d'enjolivements en terre cuite portant les chiffres du maire, de l'adjoint, de l'architecte et sans doute aussi du garde-champêtre.

Heureusement l'église de Verdun est à deux pas : nous admirons sa double nef, séparée par des colonnes au sommet desquelles viennent s'épanouir les arcs de la voûte, et qui sont d'un très-gracieux effet ; nous notons en passant des bancs de confréries, recouverts par de vieux tapis sur l'un desquels nous relevons la date de 1729.

Après avoir visité une maison particulière, qui était autrefois un couvent de Minimes, et où se trouvent encore quelques restes de peinture provenant de l'ancienne chapelle, la commission se dirige vers Aucamville. Elle a été reçue avec une affabilité et une bienveillance extrême par M. Couzeran, qui, avant de la conduire aux fouilles exécutées à ses frais sur l'emplacement de l'ancien temple romain ou gallo-romain, lui a offert une hospitalité dont la magnificence s'alliait à une franche et douce cordialité.

Arrivés sur le champ où M. Couzeran a fait procéder à de grands travaux, destinés à dégager complètement les ruines si intéressantes de Saint-Pierre de Merdans, nous avons pu constater que, grâce à l'intelligente direction du confrère que la Société est heureuse de compter parmi ses membres les plus savants et les plus dévoués, les fondements des anciens édifices étaient complètement à découvert. La commission s'est longuement occupée à les examiner, puis à écouter les ingénieuses explications du problème


156 UNE EXCURSION A AUCAMVILLE

archéologique que chacun s'est évertué à trouver. Les uns ont vu dans les constructions adossées au fanum primitif ou sacellum, des bains ou des piscines, et il semblerait que cette attribution pourrait être soutenue avec quelque vraisemblance, s'il y avait clans les environs une source dont les eaux eussent pu être amenées dans cet endroit ; mais pas la moindre trace d'aqueduc ni de conduite d'eau. M. Couzeran avait pensé que c'était un temple dédié à Isi ou Eleusis, dont les Romains avaient emprunté le culte aux Egyptiens ou aux Grecs, et que les trois semi-rotondes étaient les lieux secrets où s'accomplissaient les mystères de la déesse ; l'absence de communication entre le temple et les autres constructions, auxquelles il semble qu'on ne pouvait arriver qu'à l'aide d'un corridor très-étroit, sorte de boyau ménagé entre les murailles et les contreforts du temple pour introduire les initiés, pourrait peut-être autoriser cette supposition.

Du reste, il a été complètement impossible à votre rapporteur

de tenir note de toutes les savantes observations qui se sont

échangées ; il lui serait plus difficile encore d'en retracer le

■souvenir, avec cette verve et cet entrain qui animaient cette

intéressante causerie.

Nous devons donc nous borner à mettre sous vos yeux les dessins très-exacts qui ont été relevés avec le plus grand soin par MM. Brécy et Pottier. Peut-être qu'à l'aide de ces plans, d'autres seront assez heureux pour découvrir enfin la mystérieuse destination de cet édifice.

Avant de terminer ce trop long compte-rendu, permettez-nous Messieurs, de rappeler encore une fois les sentiments qui s'élevaient dans les coeurs de tous les membres de la commission pendant l'accueil si bienveillant et si gracieux qui leur a été fait à Aucamville. Nous ne sommes ici que l'écho bien affaibli des expressions de remerciement que tous ont adressé en partant à celui dont nous avons été les hôtes, et qu'un léger accident a privé d'être jusqu'au bout présent à nos côtés.


SOCIETE ARCHEOLOGIQUE

DE TARN-ET-GARONNE.

Séance ordinaire du 1er avril 1873.

Présidence de M. l'abbé Pottier.

Présents : MM. Daunassans, Préfet de Tarn-et-Garonne, Pottier, Président ; Rattier, Vice-Président ; Devals, Secrétaire-général ; Alibert, Trésorier; Buscon, Brécy, Guirondet, Forestié neveu, Momméja, Péron, de Saint-Cyr, de Satur, Edouard Forestié, Secrétaire.

La séance est ouverte à 8 heures.

M. le Président se félicite, au nom de ses collègues, de la présence de M. le Préfet, qui veut bien s'intéresser à nos travaux. Il rappelle combien l'action des Sociétés savantes de province est minime, malgré tous les efforts, si, dans les questions importantes et intéressant l'art, elles n'ont pas pour les aider l'influence et le concours de l'administration. M. le Président remercie donc M. Daunassans, qui, dès l'arrivée dans notre département, a témoigné à notre compagnie la plus vive sympathie.

M. le Préfet répond qu'il s'intéresse beaucoup aux recherches archéologiques. Connaître les moeurs et les institutions d'autrefois, c'est se préparer à bien comprendre celles d'aujourd'hui. M. le Préfet serait donc heureux de s'associer à nos études ; mais ce n'est pas seulement l'administrateur officiel qui désire être admis


158 SÉANCE ORDINAIRE DU 1er AVRIL 1873.

dans le sein de la Société, c'est M. Daunassans qui, à titre de membre, conserverait, après avoir quitté le département, d'agréables et utiles relations avec notre compagnie.

M. le Préfet s'étonne de ce que les Sociétés savantes de Montauban n'ont pas reçu l'hospitalité à la Préfecture. Cependant, l'espace ne manque pas, et M. le Préfet se propose de demander au Conseil général d'affecter les salles inoccupées des archives à la Société archéologique.

M. le Président remercie M. le Préfet de cette bienveillante proposition, tout en lui faisant remarquer que la Société a dû, pour conserver plus de liberté, choisir un lieu de réunion qui lui appartienne en propre, et où elle a réuni les archives et les documents qu'elle possède. Dès sa fondation, l'administration municipale a, du reste, mis une salle de l'hôtel-de-ville à sa disposition. Quant au musée, il est installé dans les salles inférieures de la mairie, et quoiqu'il soit, en ce moment, par suite des dépôts faits pendant la guerre, un peu désorganisé, il espère que prochainement il pourra être ouvert aux visiteurs.

A ce propos, M. Ed. Forestié fait observer qu'il a obtenu de M. le Maire quelques légères réparations, qui rendent désormais l'accès et la clôture des salles beaucoup plus facile.

M. le Secrétaire donne lecture du procès-verbal de la séance du mois de mars, qui est adopté.

Plusieurs publications et revues périodiques sont déposées sur le bureau.

M. Péron demande si la Société voudrait bien faire l'échange de son Bulletin avec celui de la Société de l'Yonne, dont il est membre. Cette proposition est adoptée.

M. le Président a la douleur d'annoncer la mort de notre collègue M. Jouglar, de Bouillac. L'un des premiers dans le département, il a consacré son intelligence et ses loisirs aux recherches et aux travaux historiques. On peut compter parmi ceux-ci les Monographies de Grand-Selve, du Mas-Grenier, les Notices sur


SÉANCE ORDINAIRE DU 1er AVRIL 1873. 150

Beaupuy, et de nombreuses communications aux diverses Sociétés dont il était membre. Son dévouement et ses études lui avaient acquis une grande autorité dans l'histoire locale, et sa mort laisse un vide dans la Société, qui s'associe pleinement aux regrets exprimés.

M. le Président ajoute que M. Jouglar avait non-seulement enrichi notre Bulletin de ses travaux, mais aussi notre musée par les nombreux chapiteaux de Grand-Selve qu'il nous a donnés. En ce moment, plusieurs sculptures appartenant à la Société sont déposées chez lui, et l'on s'occupera ultérieurement de les retirer!

Lecture est donnée d'une Notice critique sur les restaurations de Sainte-Cécile d'Albi, de M. A. Coujet, dont le zèle ne se ralentit pas.

M. le Président lit une lettre de M. de Rivière, annonçant l'envoi d'un travail.

M. Buscon présente le compte-rendu de la dernière excursion à Aucamville. Ce rapport, qui rappelle si bien à ceux qui en ont fait partie les charmes de. ce voyage, sera publié dans le Bulletin.

M. Brécy demande à ajouter quelques mois sur la porte de l'église d'Aucamville, dont les chapiteaux offrent le plus vif intérêt. Il déplore seulement la restauration ou plutôt la mutilation de la façade, et fait des voeux pour qu'un projet de reconstruction du clocher reçoive une prompte réalisation.

M. Brécy signale également deux tableaux de Boucher : l'Assomption de la Vierge et saint Etienne, provenant de Grand-Selve, et qui sont aujourd'hui à la cathédrale de Montauban.

M. le Président présente à la Société et met à la disposition des membres une quantité de registres et documents concernant GrandSelve, Montech et autres localités du Tarn-et-Garonne. Parmi ces papiers offerts libéralement à notre Compagnie par M. Berger, de Grenade, il y a des parchemins et des titres du plus haut intérêt et dont les plus anciens remontent au XIVe siècle. Il y a même des


160 SÉANCE ORDINAIRE DU 1er AVRIL 1873.

cahiers de recettes et de dépenses journalières des moines, tenus en manière d'Agendas dont ils affectent même la forme.

La Société archéologique vote des remerciements à M. Berger.

M. Momméja possède également des Agendas du même genre et provenant d'une autre abbaye.

M. de Saint-Cyr analyse sommairement le dernier numéro de la Revue des Sociétés savantes, qui ne contient rien de bien intéressant au point de vue local, mais qui renferme cependant plusieurs articles dont il fait la critique.

M. l'abbé Pottier rappelle à la Société l'état actuel de la question du presbytère de Moissac. Il constate combien M. l'abbé Cheval s'est intéressé à cette affaire malheureuse. Il espère qu'une solution conforme aux intérêts de l'archéologie viendra terminer le différend, et soumet à l'examen de M. le Préfet un plan des lieux.

M. de Saint-Cyr présente plusieurs volumes sur les ruines de Palanquè et autres antiquités mexicaines, qui sont examinés avec la plus vive attention.

La séance est levée à 10 heures 1/2.

Le Secrétaire, Ed. FORESTIÉ.


LA CHAPELLE

DE

NOTRE-DAME D'ALEM,

PAR

M. Louis TAUPIAC.

Membre de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne.

NOTRE-DAME d'Alem est aujourd'hui une petite , moderne et gracieuse chapelle , située sur le chemin de fer du Midi, à deux kilomètres au nord ouest de Castelsarrasin (Tarn-etGaronne). Elle n'est guère qu'à quatre kilomètres de Moissac. Elle domine les deux

vallées de la Garonne et du Tarn, se confondant presque sous ses murs, et par son gai paysage, par les terrains fertiles qui l'entourent par les hameaux populeux qui la pressent de toute part, elle semble ne justifiée, en rien son premier vocable de Sainte-Marie du désert (1).

L'impiété a démoli à plusieurs reprises ce sanctuaire, mais

(1). Sainte-Marie du Désert ou d'Alem. C'est son premier vocable dans les temps reculés, et ce vocable nous donne l'étymologie du nom d'Alem qui lui est resté. Alem n'est que la corruption du mot latin herem, heremus, désert. On trouve dans de vieux titres Sancta-Maria de Helemo, pour Beremo, puis Sancta-Maria de Helino, d'Aelim, enfin d'Alem. 1873 11


162 NOTRE-DAME D'ALEM.

constamment la foi a rebâti ses murs et rétabli son culte. Son origine, on n'a jamais dit plus vrai en parlant ainsi, se perd dans la nuit des temps. L'état des lieux, même encore, fait supposer à nos antiquaires qu'à la place qu'occupe l'église moderne dut exister un retranchement, militaire, datant de l'occupation romaine. Ce petit camp, placé à l'extrémité de la Narbonnaise, aurait défendu le passage étroit de l'ancienne voie qui conduisait de Toulouse à Agen, et aurait formé comme les premières approches du vaste plateau dont Castelsarrasin était ou devint le centre.

Ses environs, du reste, ont depuis les temps gaulois reçu l'empreinte et gardé le souvenir des envahisseurs successifs de notre Midi. Dans l'extrême voisinage, tout parle à l'historien et à l'érudit. Du côté du nord, on aperçoit le clocher de la petite église de Gandalou. Gandalou, oppidum gaulois, puis camp romain, reçut les Vandales au Ve siècle, et leur emprunta son nom de Wandalor, Gandalou, qui a prévalu. A l'ouest, séparé à peine par le mince vallon formé par le ruisseau de Courbieu (1), était la Bourgade, le vieux burgus, qui eut plus tard son château féodal (2). Un peu plus loin et regardant Moissac, on trouvait une agglomération connue au VIIe siècle sous le nom de Villa-Novolio, et possédant une église sous le vocable de SaintMédard. Enfin, Castelsarrasin au midi, avant son baptême arabe et sous un,nom qui est resté problématique, rattachait à ses fortifications redoutables le poste avancé d'Alem (3).

Dès les premiers temps du christianisme, ce pays avait été

(4) Curbus rivus, vallum de Curbo rivo, Courbnou, et non l'appellation grossière qui désigne aujourd'hui ce ruisseau.

(2) Varennes, ainsi appelé du nom de son possesseur, le sire de Varennes, sénéchal de Toulouse en 1304.

(3) Castelsarrasin était une place forte dans les premiers âges de la monarchie: son origine remonte au VIIe siècle, celle de son château se perd dans l'obscurité des temps (voir Mémoire pour la province de Languedoc contre celle de Guienne. — Montpellier, veuve Martel, imprimeur des Etats, 1768.)

La grande tour du château de Castelsarrasin passait pour la plus haute et


NOTRE-DAME D'ALEM. 163

évangélisé par saint Alpinien, disciple et collaborateur de saint Martial, l'un et l'autre contemporains du Sauveur. C'est avec Zachée ou Amateur (Amadour) et Véronique, l'amie familière et de coeur de la Sainte-Vierge, que ces saints apôtres convertirent à la foi nos provinces (Origines chrétiennes de Bordeaux, chap. I, II et III). Mais combien d'efforts ne fallut-il pas ensuite pour consolider cette conquête pacifique, si souvent compromise par la barbarie ! Pendant les longues ténèbres de ces nuits orageuses, l'abbaye de Moissac vint à posséder nos plaines et nos coteaux, défricha,, assainit, planta, mit en culture, construisit des églises et des villages, et lutta; par ses opiniâtres et pieux Bénédictins pour la civilisation chrétienne. Une donation faite à ce monastère, vers l'année 680, par un riche seigneur du nom de Nizezius, comprend dans son immense extension tout le territoire qui s'étendait depuis l'embouchure et les : rives du Tarn, en remontant la Garonne, et embrassant l'éminence prolongée qui sépare la. vallée du haut plateau, jusqu'aux environs de Grisolles. Cette charte répand quelque lumière sur ces temps éloignés. Elle a pu suffire presque, à reconstituer l'état géographique de la contrée, au VIIe. siècle (1), Mais Dieu seul se souvient des prières qui lui furent alors adressées par l'intercession de saint Alpinien, de saint Médard et de sainte Marie d'Alem. Déjà, peut-être, captivé par la solitude des lieux et par le charme de l'immense horizon de verdure, qui s'offrait un peu plus loin à ses regards, quelque ermite,, quelque saint homme, un religieux de Moissac, saint

la plus belle de la sénéchaussée de Toulouse. — Reconnaissances au Roi, Archives municipales de Castelsarrasin.

(1) Voir la notice de M. Devais, archiviste du département, sur l'arrondissement de Castelsarrasin pendant la période mérovingienne (1868). On regrette que l'auteur, en reproduisant son intéressant travail dans le volume publié en 1872, par la Société des sciences de Montaubah, n'ait tenu aucun compte, n'ait pas fait mention des objections sérieuses qui lui ont été soumises; et qui infirmeraient un grand nombre de ses assertions sur Castelsarrasin et sur d'autres lieux,


164 NOTRE-DAME D'ALEM.

Ansbert ou saint Léotade, s'était arrêté sur ce point, alors désert, et y avait fondé un oratoire qui devint plus tard notre chapelle.

Quoiqu'il en soit de ces origines, près de six siècles s'écoulent, l'histoire et la tradition restant muettes, depuis la charte de Nizezius, qui nous révèle au moins l'existence certaine de notre voisin saint Médard, jusqu'au premier titre pouvant attester l'existence de Notre-Dame d'Alem. Cet acte est la concession faite par Raymond VI, comte de Toulouse, à l'abbaye de Moissac des dîmes qui devaient appartenir à ce puissant seigneur sur ses fiefs (honores), entre Sainte-Marie d'Alem (d'Aelim) et le Tarn. Mais il est plus que probable que déjà en 1210, date de cette concession, l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem avait pris possession des lieux dont nous parlons, et nous croyons que ces chevaliers doivent être considérés comme les véritables fondateurs de l'ancienne église de Sainte-Marie d'Alem (1).

Nous arrivons heureusement en des temps où il va nous être permis de sortir des conjectures. Un acte de 1519, collationné sur original et conservé dans la Bibliothèque nationale de la rue de Richelieu, à Paris, dans le recueil déjà cité, constate que la commanderie de Saint-Jean de Castelsarrasin, établie dans cette ville, depuis le XIIe siècle, comprenait dans ses possessions la chapelle de Sainte-Marie d'Alem, sous l'autorité du recteur de l'église de Saint-Jean. Ce point historique ressort d'une transaction intervenue entre l'ordre des hospitaliers de Saint-Jean et les consuls et habitants de Castelsarrasin, à l'occasion des droits sur les mariages et sur les enterrements. Il est fait mention dans ce titre du droit particulier à acquitter pour les enterrements dans le cimetière de la bienheureuse Vierge d'Alem. Ainsi, l'existence de cette dévotion

(1) Dans son Histoire de Moissac, M. Lagrèze-Fossat donne, tome Ier, page 361, l'accord entre Raymond VI et l'abbaye de Moissac, d'où nous extrayons notre citation. Mais dans les copies de cet acte, qu'il nous a été permis de consulter dans le recueil si connu des érudits sous le nom de Fonds Doat, nous avons lu : Sancta-Maria Daelim, là où notre ami, un bénédictin pourtant par sa sagacité, a cru trouver : Sancta-Maria Laclive.


NOTRE-DAME D'ALEM. 165

en 1319 ne saurait être douteuse, et il est même à remarquer qu'une précision de l'accord témoigne de l'importance et de la considération dont jouissait alors déjà cette église. En effet, ses droits pour son cimetière sont supérieurs à ceux acquittés dans le cimetière de Sainte-Foi, qui touchait aux remparts de Castelsarrasin, et égaux à ceux du cimetière de Saint-Jean, renfermé dans la ville (1).

Mais on sait que le grand événement qui a surtout illustré Notre-Dame d'Alem est le célèbre voeu de Sancerre. Louis de Champagne, comte de Sancerre, maréchal de France, connétable

(1 ) L'exposé de l'accord de 1319 est remarquable aussi. Il intéresse l'histoire de l'ordre de Saint-Jean, et prouve, qu'en 1319 encore, la commanderie de Lavilledieu, dont cet ordre venait d'être mis en possession par suite de la suppression des Templiers, était distincte de celle de Castelsarrasin, qui toujours avait appartenu aux chevaliers de Saint-Jean.

Voici cet exposé : « Lis et controversia inter nobilem et religiosum virum « dominum Bemardum de sancto Mauricio militem praecep torem domûs « hospitalis sancti Johannis Yerosolimitani Castri-Sarraceni et fratrem Aus« torgium de Besso capellanum seu rectorem ecclesiae dictae domus hospitalis « sancti Johannis ejusdem ordinis et potentem virum dominum Guilhelmum « Botbaldi militem praeceptorem domus hospitalis sancti Johannis Villaedei « ejusdem ordinis syndicum et procuratorem majorem domorum dicti hospi" talis in tota seneschalia Tholosana à venerabile et religioso viro domino « fratre Pelro de Ungula priore Tholosae constituto pro se, — ex parte unâ ;

« Et Hugonem Grimoardi, Bemardum Oliverii, Geraldum de Podio Her« merio, P. de Compatre, P. de Bellaserra et Guilhelmum Gimonis consules » Castri-Sarraceni, etc — « ex parte alterâ : »

Après avoir déterminé les droits sur les mariages, l'accord fait ainsi mention des enterrements :

« Si aliquis, vel aliqua dicta? universitatis... in cimiterio sancti Johannis " quod est intus villam Castri-Sarraceni praedicti, vel in cimiterio beatae Mariae « Virginis de Elim sepelietur habens aetatem septem annorum, vel ultra, quod « pro sepultura et terragio solvere teneatur, tantum modo sex denarios Tholo« sanos, dicto capellano, seu rectori, et si minore oetate fuerint nisi dumtaxat « tres denarios Tholosanos, solvere teneantur, et quod si in cimiterio Sanctae« Fidis quod est ultra portam Moyssiascensem, cujuscumque oetatis, sint « dumtaxat tres denarios Tholosanos solvere teneantur.


166 NOTRE-DAME D'ALEM.

du roi Charles VI, le rival et le compagnon de Du Guesclin et de Clisson, commandait les armées royales en Languedoc et en Guienne, dans les dernières années du XIVe siècle. C'est vers cette époque, sans qu'on puisse préciser là date exacte, que rencontrant en avant de Castelsarasin, et au passage étroit du vallon de Courbieu, des troupes anglaises ou des compagnies à la solde de l'Angleterre, il livra à ces profanateurs de la patrie, un sanglant combat. L'importance de la rencontre est démontrée par le voeu même du célèbre capitaine, dont la valeur s'était éprouvée contre de tels adversaires (1). Voyant la victoire indécise, il invoqua Notre-Dame d'Alem en se faisant un rempart des vieux murs de son église, et pour prix des secours qu'il attendait d'elle, il lui jura de réparer son sanctuaire fort endommagé par les vicissitudes des temps et d'y entretenir son culte. Sancerre fut vainqueur. On n'invoqua jamais en vain la Mère de Dieu! Il repoussa l'ennemi et pacifia bientôt toute la province. Fidèle à sa promesse, il restaura immédiatement l'église d'Alem, et y installa un chapelain (2).

Sur le champ du combat, à quelques pas de l'église, à la bifurcation du chemin qui y mène et de la grande voie qui conduisait de Toulouse à Agen, on éleva une motte en forme de tumulus,

(1) Ces compagnies se battaient terriblement. Le 14 août 1366, après deux jours de combat autour de Lavilledieu, les troupes royales avaient été complètement défaites sous les murs de Montauban, alors ville anglaise, et les vicomtes de Narbonne et d'Uzès, les sénéchaux de Toulouse, de Carcassonne et de Beaucaire avaient été blessés et faits prisonniers par les compagnons, avec une centaine de chevaliers, plusieurs écuyers, et un grand nombre des principaux habitants de Toulouse et de Montpellier. — Dom Vaissette, Hist. de Languedoc, t. VII, p. 252.

(2) L'institution des chapelains par la famille de Sancerre se maintint. Le dernier chapelain de Notre-Dame d'Alem, avant 1789, a été l'abbé Pages de Beaufort, de Castelsarrasin, nommé à cet office par brevet de la princesse de Conti, représentant alors les droits et obligations de l'ancienne maison de Sancerre. — Chaudruc de Crazannes, Notice sur Notre-Dame d'Alem, pag. 11.


NOTRE-DAME D'ALEM. 167

surmontée d'un tombeau massif en maçonnerie, sous lequel furent inhumés les compagnons de Sancerre, morts glorieusement dans la mêlée. Leurs ossements attestèrent là l'indépendance nationale, jusqu'au jour où les exigences d'une voirie ridicule les firent transporter dans l'humble cimetière qui touche à l'église (1).

Le renom des faveurs qu'on obtenait de la bienheureuse Vierge d'Alem était déjà grand ; mais on conçoit qu'il s'étendit bien plus

(1) Les chroniqueurs du Midi et dom Vaissette lui-même ne disent pas un mot de la bataille d'Alem. A quelle époque a-t-elle eu lieu? Chaudruc de Crazannes, dans sa notice déjà citée, circonscrit la date de ce combat entre les années 1389 et 4401. C'est, dit-il, la durée du commandement de Sancerre dans nos provinces..

Cependant, l'histoire ne signale dans cet intervalle aucun mouvement dès Anglais ou des compagnies. En 1390, le comte d'Armagnac, qui déjà en 1387 avait traité avec eux, obtient des Anglais l'évacuation des dernières places qu'ils détenaient en Quercy. En effet, en conséquence de ce traité, le comte de Sancerre, commandant dans la province, assiste, le 5 mars 1391, au serment de fidélité que le sénéchal français du Quercy, Guichard Dulphe, prête à Aymery de Peyrac, abbé de Moissac. Quant aux compagnies, si Sancerre alors s'en occupa, ce fut aussi pour traiter avec elles, en convenant de leur donner une certaine somme, prix de l'évacuation des dernières places occupées par ces bandits.

Nous croyons donc qu'il faut rapporter à des temps antérieurs, et vers 1385 ou 1386, la victoire de Sancerre à Alem. Il est incontestable qu'à cette époque, ce général avait suivi à Toulouse le duc de Berry, rappelé précisément par les succès et l'audace des Anglais. Des lettres de ce prince, en date à Paris du 25 avril 1385, constatent qu'ils détenaient quatorze forteresses autour de Montauban. Le duc, par une autre lettre du 9 juillet, reproche au comte d'Armagnac d'avoir permis aux Anglais de dépasser leurs limites, et d'avoir toléré que les habitants de Moissac et plusieurs autres, jusques à deux lieues de Toulouse, « se fussent appatisés à l'ennemi et mesmement ceux de Castelsarrasin qui oncques mais ne le furent. »

C'est quelque temps après, vers le mois de septembre 1385, que le duc de Berry rentra à Toulouse, accompagné du comte de Sancerre, et c'est alors certainement que ce dernier, dont les talents militaires s'imposaient, reçut la mission de repousser les Anglais. La bataille d'Alem, livrée bientôt après, fut décisive, et amena les trêves dont nous avons parlé. — Voir dom Vaissette, Hist. de Languedoc, t. VII, p. 320 et suiv.


168 NOTRE-DAME D'ALEM.

loin encore, après la victoire et le voeu de Sancerre. Nous avons un témoignage ancien et bien précieux de cette dévotion dans la fondation que fit Bernard, évêque de Xaintes, vers la fin du XIVe siècle et à une époque qui précéda ou suivit de bien près le grand événement que nous venons de rapporter. Ce prélat, par une donation de 1598, institua une chapelle particulière, dans l'église de Sainte-Marie d'Alem, et chargea les religieux carmes de Castelsarrasin d'y célébrer une messe chaque jeudi de l'année et à perpétuité, pour le repos de l'âme de ses soeurs et de ses autres parents, vivants ou morts (1).

Les fondations dont nous venons de parler n'étaient point les seules qui fussent attachées à Sainte-Marie d'Alem. Une très-grande quantité de dons et de droits seigneuriaux lui appartinrent pendant plusieurs siècles et jusqu'à la Révolution. Une confrérie vénérable régissait ses intérêts de tout ordre. Pour donner une idée de ses

(1) Nous donnons l'extrait suivait de la fondation : « Dominus Bernardus, « divina providentia episcopus xantonensis, motus pura et vera devotione, « et affectione quam habebat ad beatarn dei genitricem et ejus ecclesiam de « Helim nuncupatam et prope locum de Castro-Sarraceno sitam. . .

« ad redemptionem sororum suarum et aliorum de genere suo vivorum et

« defunctorum, ordinaverit et stabiliverit unam capellam perpetuo dura«

dura«

« mediante certa pecunia infra scripta

« debeant et teneantur in singulis diebus jovis in perpetuum dicere et

« decantare unam missam cum notacanto de beata Virgine cum duabus

» collectis una pro vivis et alia pro defunctis inter horas primae et meridiae

« et alias per modum ac. « cum conventiculis infra scriptis

« quod dominus prior sancti Johannis. .

« cui dicta capella beatae Mariae de helim pertinet.

(Fonds Doat, vol. XXXII, p. 534.)


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richesses, nous nous contenterons de rappeler que l'église et confrérie de Notre-Dame d'Alem possédait, dans les temps les plus reculés, le plus considérable des hôpitaux de Castelsarrasin. C'est dans cet établissement que se réunirent en 1360 les nombreuses maisons hospitalières de cette ville : les hôpitaux Saint-Louis et Saint-Jacques et la maladrerie, supprimés par les édits récents de nos rois. L'hôpital de Notre-Dame d'Alem faisait face à l'église de Saint-Jean, et occupait tout le moulon entre la rue de ce nom, les remparts de la ville, la rue de la Mirande, aujourd'hui la souspréfecture, et la petite ruelle dite de l'Hospice. Dano ces locaux, déjà vastes et agrandis plus tard, furent installées, le 1er juin 1697, les soeurs de la charité, qui depuis, par leur dévouement et leur piété, n'ont cessé d'édifier nos populations (I).

Le recteur de Saint-Jean et le chapelain de Notre-Dame d'Alem jouissaient aussi, avant 1789, de biens nobles importants dépendant de ce bénéfice.

Si quelques bienfaiteurs particuliers avaient généreusement doté cette église, les habitants de Castelsarrasin s'étaient constitués ses protecteurs d'une manière générale. Non-seulement les Carmes, mais tous les ordres religieux rivalisaient de zèle pour rehausser les cérémonies de son culte. On y fêtait de la manière la plus solennelle la nativité de la Vierge. On y célébrait aussi des offices avec le plus grand éclat, à d'autres époques de Vannée. Le premier jour des Rogations, tout le clergé de la ville, le curé de Saint-Sauveur officiant, accompagné du curé de Saint-Jean, entouré des quatre consuls avec

(1 ) Elles furent amenées de Paris par le zèle d'un citoyen honorable de Castelsarrasin, dont le nom mérite d'être conservé. Il s'appelait Raymond Duton. Il légua, plus tard, tous ses biens à l'hôpital.

Il existe dans les archives de l'hôpital actuel un vieux registre intitulé : Lo libre de las recognoyssansas de l'hospital e vénérabla confreria de NostraDama d'Alem. — En 1682, l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, devenu l'ordre de Malte, délaissa aux hôpitaux réunis, en 1560, les biens et revenus particuliers de l'hôpital de Notre-Dame d'Alem. D'après la lieve ou relevé des rentes dues à ce dernier, et encore distinctes en 1757, quatre-vingt-trois habitants de Castelsarrasin figuraient parmi ses débirentiers.


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chaperon et cierge allumé, et suivi des ordres religieux et de la population tout entière, se rendait à Notre-Dame d'Alem pour y célébrer une messe chantée, et pour attirer sur les fruits de la terre les bénédictions du ciel.

Un pieux ermite résidait de temps immémorial dans l'humble oratoire bâti à une faible distance, en avant de la chapelle; Il se chargeait des recommandations, des visiteurs, et, en retour de quelques modestes offrandes, donnait des conseils de piété et distribuait des chapelets. La communauté de Castelsarrasin allouait tous les ans, sur ses revenus, une aumône de dix livres à cet ermite.

Les arts s'étaient aussi chargés de consacrer la gloire et les miracles de Notre-Dame d'Alem. Dans le fond de la nef, au-dessus du maître-autel, une peinture murale rappelait aux fidèles les épisodes de" la victoire, de Sancerre. Mais les riches offrandes, les ex-voto nombreux, les ornements somptueusement brodés , les ostensoirs et les calices d'or et de vermeil ont disparu avec les ruines de l'ancienne église (1). Une cloche seulement est restée, respectée, on ne sait comment, en 1793, malgré la pureté de son métal. Elle porte une inscription baptismale qui révèle sa noble origine. En tête des noms inscrits figure celui du comte Sixte-Ange de Ricard, commandeur de Saint-Jean de Castelsarrasin. Ce nom est là pour attester, à cette date (1749), les droits et prérogatives de l'ordre, qui resta en possession de l'église jusqu'en 1789.

La cloche du comte Ricard n'est peut-être pas le seul débris soustrait aux profanateurs de cette époque. Un petit et ancien tableau à l'huile (sans grande va- leur, il est vrai), que l'on a accroché aux murs de la nef moderne, rappelle encore le voeu de Sancerre. Il nous représente ce chevalier dans le costume guerrier, à genoux. Son casque, son bouclier et son épée sont déposés à ses pieds. A gauche est son cheval de bataille, tenu en bride par son écuyer. A droite est l'église d'Alem, en partie ruinée. C'est

(1) Exceptons un très-beau calice d'argent, style Renaissance, dont l'origine nous est inconnue, et qui, contraste avec le pauvre mobilier qui reste. C'est probablement un don fait à l'église actuelle.


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au-dessus de l'église qu'apparaît sous forme de vision, au milieu d'une gloire, l'image de la Sainte-Vierge tenant son divin Fils. Dans le lointain, on reconnaît le paysage de Castelsarrasin. Ce tableau, fraîchement retouché, reproduit une gravure du XVIII* siècle, placée dans la sacristie actuelle, et dont on retrouve la pareille à la Bibliothèque nationale de la rue Richelieu, à Paris, ainsi que dans le cabinet de quelques collectionneurs érudits (1). Une seconde gravure, grossière et sur bois, sans être la reproduction de la première, représente la même scène du voeu de Sancerre. Le général est à genoux devant l'image de la Vierge et de son divin Fils, planant au-dessus. L'enfant Jésus est couronné et porte un sceptre dans une main, et un globe crucifère dans l'autre. Ces personnages divins sont entourés d'anges qui tiennent des palmés, des branches de lis et des couronnes. Dans la partie inférieure de la gravure, on à naïvement figuré un combat, et autour de tout cela, on a imprimé un cantique d'action de grâces, à l'honneur de la très-sainte Vierge, et qui se chantait

(1) Cette gravure est d'Antoine Benoît, à qui sont dues des oeuvres du plus grand mérité, notamment les batailles de Fontenoy, de Raucoux, etc. Cet artiste de renom vivait sous Louis XV.

La légende imprimée au bas du tableau et de la gravure d'Antoine Benoît, contient de nombreuses erreurs. Elle est surtout à reprendre en deux points elle a tort d'avancer d'abord que la chapelle a été érigée par le comte de Sancerre, sous l'invocation de Notre-Dame d'Allen, ce qui voudrait dire Notre-Dame de Bonne-Espérance. Nous avons déjà établi que Sancerre n'était point le fondateur de cette église, existant depuis des siècles avant qu'il parût. C'est Alem et non Allen qui devint le vocable adopté, et rien ne prouve d'ailleurs qu'Alem ou Allen signifie bonne espérance. Quant au second fait allégué à tort par la légende, et consistant à faire vaincre les Albigeois par Sancerre, personne n'ignore aujourd'hui que la guerre des Albigeois est du commencement du XIIIe siècle, c'est-à-dire eut lieu à près de deux siècles de distance de la bataille d'Alem. Il est possible que l'erreur vienne d'une fausse tradition ayant cours dans ces temps, et qualifiant d'hérétiques et d'Albigeois ces compagnies anglaises, qui avaient dû admettre parmi les aventuriers de toute espèce qui les composaient, quelques descendants des anciens Albigeois eux-mêmes.


172 NOTRE-DAME D'ALEM.

dans la chapelle la veille de la Nativité. On distribuait cette gravure autrefois aux nombreux pèlerins qui venaient visiter l'église (1).

(1) Chaudruc de Crazannes, Notice sur Notre-Dame d'Alem, p. 10.— Cette gravure fut imprimée à Toulouse.

Nous ne donnerons pas ici textuellement ce cantique, parce qu'il accrédite la prétendue défaite des Albigeois, et qu'il importe de redresser cette erreur. Le poète y lutte d'ailleurs d'inexpérience et de médiocrité avec le dessinateur de la gravure. Voici néanmoins quelques couplets relatifs au voeu et à la reconstruction de église :

Il jette (Sancerre) sa brillante armure, A genoux, et d'un air soumis, Grande Reine, dit-il, je jure Que si je vaincs mes ennemis, Un nouveau temple à votre gloire Paraîtra bientôt en ces lieux ; Nos neveux y verront l'histoire De votre secours précieux.

Sacrés murs, vous prenez naissance, Sancerre a son voeu satisfait, Il règle tout par sa présence, Et dans peu le temple est parfait. Le ciel favorisant son zèle, Par ses merveilles nous surprend, Dans cette fameuse chapelle L'aveugle voit, le sourd entend.

Le poète, dans ce cantique, ne veut point s'oublier :

Sainte Vierge, étoile mystique, Mère de mon divin Sauveur, Recevez ce petit cantique, Que je consacre à votre honneur. Avant de vous être infidèle, Que je perde plutôt le jour. Mes aïeux m'ont transmis leur zèle, Daignez accepter mon amour.


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L'église moderne date seulement du commencement du siècle. Nous avons dit que, détruite à plusieurs reprises par l'impiété, la foi l'avait constamment relevée de ses ruines : ce qui prouve, entre parenthèses, que les profanateurs passent, mais que le culte de la Mère de Dieu restera éternel.

On raconte qu'un citoyen notable de Castelsarrasin, du nom de d'Espaigne, retenu prisonnier ou courant de grands dangers; et à la veille de périr; fit voeu, comme Sancerre avait fait, quatre siècles auparavant, de rebâtir l'église de Notre-Dame d'Alem, si, par l'intercession de cette infaillible protectrice, il échappait à une mort certaine. D'Espaigne fut sauvé : des circonstances favorables retardèrent son exécution, et amenèrent bientôt sa misé en liberté. A peine fut-il libre, qu'il tint sa promesse. L'église actuelle est ainsi; due à la piété de ce citoyen (1). Elle

Souffrez qu'humblement je vous prie De combler de vos doux bienfaits Cette dévote confrérie Qui veut vous servir à jamais. Vous êtes sa douce espérance : Garantissez de tous les maux Ceux qui brûlent d'impatience De se ranger.sous vos drapeaux.

(1) L'église fut reconstruite vers 1804. Une lettre du 5 thermidor an XI, de Monseigneur Primat, archevêque de Toulouse (l'évêché de Montauban n'était pas encore rétabli), constate que la pétition des habitants réclamant l'autorisation d'ériger la chapelle de Notre-Dame d'Alem, a été favorablement accueillie par le gouvernement. Il résulterait de cette lettre, que d'Espaigne fut aidé dans son oeuvre par le concours, tout au moins moral, de ses concitoyens. La vérité est que cet homme de bien se servit de la voie du pétitionnement général pour être autorisé; mais' il résulte des titres les plus authentiques, communiqués par ses héritiers, que lui seul fit exécuter à ses frais tous les travaux, depuis les fondations jusqu'aux plus simples décors. Roch-Alexandre-Galatoire. D'Espaigne appartenait à une famille ancienne de Castelsarrasin, qu'un dévouement traditionnel recommandait à l'estime générale.


174 NOTRE-DAME D'ALEM.

forme un parallélogramme avec une seule nef, sans voûte et à plafond plat; elle se termine par des pans coupés, faisant la moitié d'un octogone, et comme une abside à quatre côtés, qui enveloppe le choeur. Deux petites chapelles latérales s'ouvrent dans les murs de la nef, et représentent une manière de transept. La chapelle à droite du maître-autel, regardant l'entrée, est dédiée à sainte Agathe. Cette sainte, l'une des protectrices du pays, est particulièrement invoquée par les femmes, par ces pauvres mères qui éprouvent le martyre avant les, douceurs de l'allaitement. Un tableau au-dessus de l'autel reproduit dans un contraste merveilleux le sein profané de la jeune vierge et ses traits gracieux, dont le bourreau n'a pu altérer la beauté.

A gauche du maître-autel est la chapelle de saint Médard. On est heureux de retrouver là saint Médard, après la perte de son église mérovingienne, recueilli par sa bonne voisine, comme une épave du flot révolutionnaire. Dans sa nouvelle chapelle, le grand saint de la pluie a aussi son tableau, où il est peint en costume d'évêque. On dirait qu'il s'avance vers les assistants, parmi lesquels sa douce figure et sa main bénissante semblent reconnaître les fils de ses anciens fidèles de Villa-Novolio. Sur le second plan du tableau, qui doit remonter à l'époque de la construction moderne, on aperçoit une mêlée de guerriers, et dans le lointain les fortifications, les hautes tours et les portes de la ville de Castelsarrasin. C'est évidemment une réminiscence du combat et de la victoire de Sancerre, à qui, peutêtre, servit aussi l'intercession de saint Médard (1).

Avant d'entrer dans l'église on passe sous un porche à clochetons, qui rappelle l'ancien porche figurant dans la,gravure du voeu de Sancerre. Après le porche, à auche, est une construction en chartreuse,' qui pourrait suffire à un presbytère, et qui sert aujourd'hui de logement au gardien de la chapelle. A droite, est le cimetière

(1) Nous croyons pouvoir affirmer que les tableaux de sainte Agathe et de saint Médard sont dus au pinceau du peintre Roques, de Toulouse, une de nos belles réputations méridionales,: et qui entre autres mérites eut celui de donner les premières leçons au célèbre Ingres.


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parsemé de croix noires, où l'on enterrait pour six deniers de Toulouse, et où dorment aujourd'hui les compagnons de Sancerre, vainqueurs des Anglais.

On le voit, si les souvenirs pieux de la tradition né rattachaient pas les croyants à Notre-Dame d'Alem, combien de pures émotions y appelleraient encore l'antiquaire et le poète (1). Les uns et les •autres, mus par des sentiments de même source, voudront concourir au prochain rétablissement de cette antique dévotion. Déjà les malheurs de la patrie y ont ramené nos populations. Pendant la guerre contre la Prusse hérétique, le clergé de Castelsarrasin eut l'heureuse idée de s'y rendre en pèlerinage. La glace et la neige de décembre n'arrêtèrent personne. La paroisse de Gandalou, conduite par son pasteur, y vint dans ce même but bientôt après. Nos séminaires ont aussi visité naguère ce sanctuaire, et y ont fait entendre ces concerts de voix enfantines si éloquentes auprès de Dieu. Enfin, des âmes pieuses, inspirées par des traditions de famille, et attachées depuis longtemps à Notre-Dame d'Alem, se sont vouées spécialement à son culte. Grâce à leur générosité, cette église va redevenir digne de son ancien renom. Déjà l'art, dirigé par la foi, a transformé l'humble chapelle et en a fait un joyau précieux. Le maître-autel en bois dépeint, et le dôme massif en plâtre, recouvrant l'image dérisoirement sculptée de la Vierge, ont fait place au bel autel de pierre du style ogival le plus pur. Une colonne partant du tabernacle supporte, sur un socle aux fines sculptures, la nouvelle statue de la Vierge, richement parée de sa robe d'or et de. son manteau bleu fleurdelisé. Comme Notre-Dame de Chartres, la Vierge offre

(1) Tous ceux qui recherchent les mouvements de la piété et les jouissance de l'art, après avoir visité cette chapelle, ne sauraient manquer d'aller admirer les beaux vitraux de l'église de Saint-Sauveur de Castelsarrasin. Ils retrouveront là, sur une des rosaces du transept, la légende de Notre-Dame d'Alem, reproduite avec un talent et une exactitude incomparables. M. Joseph Villiet, de Bordeaux, dont la réputation si légitimement acquise est aujourd'hui, on peut dire, plus qu'européenne, n'a, du reste, rien peint de plus pur et de plus suave que les verrières de Saint-Sauveur.


176 NOTRE-DAME D'ALEM.

à notre adoration l'enfant Jésus nimbé. Les peintures murales qui entourent le choeur rappellent le jubé de la Sainte-Chapelle de Paris. Des verrières du même ton interceptent le jour et portent au recueillement. Tous ces travaux sont pleins de goût et honorent les artistes qui les ont exécutés et l'architecte éprouvé qui en a eu la direction. Mais arrêtons-nous, n'anticipons pas sur l'appréciation d'une oeuvre inachevée, et que compléteront bientôt les auteurs modestes de cette restauration. C'est une générosité bien méritoire que celle qui s'exerce envers la Mère de Dieu! et, dans nos temps d'épreuves, il n'est pas de protestation meilleure contre les négations des incrédules.


UN CHAPITRE

DE

L'HISTOIRE DES FAIENCERIES DU QUERCY,

PAR

M. Edouard FORESTIÉ,

Membre de la Soeiété.

MANUFACTURE ROYALE D'ARDUS.

(1re PÉRIODE.)

RDUS est un petit village de quelques maisons, pittoresquement assis au pied des fertiles coteaux d'Aussac et au bord de l'Aveyron, à sept kilomètres de Montauban. Il forme aujourd'hui une section de la commune de Lamothe-Capdeville, tandis que l'autre section

comprend le hameau de Cos, où des découvertes importantes ont attesté l'existence, dans les premiers siècles de notre ère, d'une grande cité gallo-romaine, Cosa. Cette ville, indiquée dans l'itinéraire de Peutinger comme l'une des étapes de l'antique route de Toulouse à Cahors, était célèbre, au temps de la domination romaine, par ses toiles et aussi par ses poteries, dont on

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178 FAIENCERIE D'ARDUS.

exhume tous les jours encore de nombreux fragments portant le nom de leurs fabricants. Ceux-ci avaient à leur portée une terre d'une plasticité extrême, avec laquelle ils modelèrent des coupes, des patères, des urnes, aux ornementations délicates et artistiques, imitant parfaitement la poterie de Samos, et dont plusieurs sont marquées COSA, COSIVS VRA, COSPIRES, etc., etc.

Cette brillante civilisation, qui se révèle, en outre, par des mosaïques, des fûts de colonne et des chapiteaux, par des monnaies et des" objets en bronze de toutes sortes, exécutés avec art, fut anéantie par le flot envahisseur des Vandales, au commencement du ve siècle.

Le passé historique d'Ardus ne remonte pas si haut. A partir de l'an 961, ce fief seigneurial passa successivement dans plusieurs mains. Il dépendit des comtes de Rouergue, de l'abbaye de Moissac, des maisons d'Armagnac, de Valette, de Lentilhac.

En 1628, pendant les guerres religieuses, Saint-Michel, capitaine calviniste, s'empara d'Ardus, dont il fît raser le château, après avoir pillé et saccagé le village.

La baronnie d'Ardus devint ensuite la propriété de la famille de Bar. Marguerite de Bar épousa Jean-Charles de Frère, seigneur de Gratens: Après sa mort, ses biens passèrent à ses trois filles Jeanne-Isabeau, Marguerite et Jeanne, dont la première fut mariée en 1702 à Louis de Noailhan, seigneur de Pouy; la seconde en 1708 avec François Duval, « écuyer, conseiller secrétaire du roy en la chancellerie près la Cour des Aides de Montauban ; » la troisième passa à l'étranger « pour cause de religion. »

François Duval, par un acte du 3 mai 1713, retenu par Me Delmas, notaire à Montauban, acheta à son beau-frère et à sa belle soeur leur part de « la terre et seigneurie dé Lamothe d'Ardus et de la Bergounho, avec toute la justice, haute moyenne et basse, dépendant desdites seigneuries, château (1), garennes,

(1) Le château n'était plus à ce moment qu'une masure ruinée.


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métairies, terre, prés, vignes, bois, rentes directes; la moitié du moulin d'Ardus, et moulin à foulon, maison où loge le meusnier, four et fournière, la moitié des ports et passages d'Ardus et Cos, etc. » François Duval prit dès-lors le titre de baron de Lamothe.

Dans ce polit village florissait au siècle dernier une faïencerie, dont la réputation s'étendait, non-seulement dans' tout le Quercy et dans la Gascogne, mais aussi dans toutes les provinces du centre et du sud-ouest de la France.

D'après un document officiel émané de l'Intendance de Montauban, la faïencerie d'Ardus aurait une origine très-reculée : ce rapport, présenté en 1788, par M. Caminel, sur les usines de sa subdélégation, signale, dans la communauté de LamotheCapdeville, l'existence « d'un four à faïence, appartenant au président de Varaire, » et ajoute : « Ce four est si ancien, qu'on n'en connaît pas l'origine. »

Quelle foi faut-il avoir dans les termes de ce rapport? On sait comment se faisaient et se font encore les enquêtes industrielles. D'ailleurs cette indication est bien vague, et aucun autre document n'est venu la confirmer.

Malgré d'actives recherches dans les archives nationales, dans celles de la ville et des notaires, je n'ai pu découvrir aucun acte concernant la fondation de cette manufacture. Néanmoins je crois devoir la placer entre les années 1737 et 1739, pour les raisons suivantes :

Dans l'acte d'achat précité (1713), toutes les dépendances de la seigneurie sont énumérées ; il n'y est pas question d'une faïencerie. En 1734 le baron de Lamothe fait le « dénombrement détaillé de ses domaines, devant les Commissaires généraux députés par le Roy pour la confection d'un nouveau terrier, » et l'on y trouve mentionnée une tuilerie. Si la fabrique de faïence avait existé à cette époque, elle aurait été « dénombrée » comme les autres possessions du déclarant. On ne peut prendre pour un four à poterie celui qui est indiqué , dans les


180 FAIENCERIE D'ARDUS.

deux actes, avec les dépendances et communs du domaine.

D'un autre côté, j'ai relevé avec soin dans l'étude de Me Delmas, notaire de la famille Duval, les divers contrats passés par le seigneur d'Ardus. Il n'y est nullement question de l'achat d'une usine, tandis qu'en 1752, la faïencerie était en pleine activité. Il faut donc supposer qu'elle fut fondée par le baron de Lamothe.

Ce dernier, en 1734, faisait construire, pour remplacer l'ancien château, une élégante villa sur les bords de l'Aveyron. Il ne put voir, sans en être frappé, l'excellente qualité de la terre employée à la fabrication de la tuile. Son attention avait été d'ailleurs éveillée par les nombreux débris de poterie antique trouvés dans les environs.

J'ai déjà mentionné quelle impulsion féconde les intendants généraux communiquèrent à l'industrie céramique. Pajot, qui resta à la tête de la généralité de Montauban de 1724 à 1740, poussa activement le seigneur d'Ardus dans cette voie et s'empressa de lui fournir les moyens de réussir.

Selon toutes probabilités, on procéda ici comme dans la généralité d'Auch. Sur le rapport de l'intendant, le Roi accorda, en même temps que l'autorisation d'établissement, un privilége pour un certain nombre d'années et pour une région déterminée. Un fait précis est l'obtention du titre de manufacture royale, qui est indiqué dans plusieurs documents, dont le plus ancien est daté de 1766 (1); mais ce titre étant presque inséparable du privilége, il faut admettre qu'il a été donné en même temps que celui-ci.

En résumé, puisque la faïencerie n'existait pas en 1734, tandis

(1) « Je soussigné, en qualité de subrogé à la fayencerie royale d'Ardus, certifie qu'Antoine Delfour est l'enfourneur de ladite fayencerie depuis le 5 juin 1765. En foi de quoy avons signé le présent.

« A Ardus, le 1er may 1766.

LAPIERRE. »


FAIENCERIE D'ARDUS. 181

que plusieurs faïences portent la date de 1739 et le nom d'Ardus, je crois être dans la vérité en fixant entre ces deux dates l'époque de la fondation de l'usine.

J'ai relevé, en effet, sur quelques plats la marque suivante, toujours écrite de la même main :

Trois de ces pièces méritent une description particulière.

La première, qui appartient à M. Cazalis de Fondouce, de Montpellier, a été découverte à Montauban. C'est un plat hexagone, profond, et peu chargé de dessin. Le marli est couvert d'une bordure rappelant les vignettes typographiques du XVIe siècle. Deux personnages vêtus en paysans et coiffés du grand chapeau traditionnel dans nos contrées, tiennent, sur le poing, des oiseaux, vraisemblablement des faucons. Ils sont placés sous un baldaquin de style Bérain. — Pl. I, fig, 2.

Condamné à une destruction inévitable, dans une auberge de campagne, le deuxième plat est artistement traité. Sous un élégant portique, supporté par de gracieuses figurines terminées en gaîne, le Temps préside la scène, assis sur un énorme melon. A gauche, un jeune seigneur, joyeux de montrer le produit de sa pêche, se livre à un entrechat ; à droite, une sorte de Scapin fait la pirouette, tenant d'une main un poulet embroché, et de l'autre un verre de vin. Comme accessoires, des amours mignons jouent du tambourin, de la flûte, de la viole, tandis qu'au sommet de la composition, des singes font de comiques grimaces; ornementation vivante, animée, pleine de gaîté et de verve. — Pl. II, fig. 2.

La troisième faïence de 1739 fait partie de ma collection. C'est un petit plat très-craquelé, et d'un émail vitreux légèrement azuré. On y trouve le même marli que dans les deux premiers. Un buste de femme et deux amours jouant du tambour de basque, forment, avec quelques guirlandes et arabesques, tout le sujet de la décoration. — Pl. II, fig. 1.


182 FAIENCERIE D ARDUS.

Ces trois céramiques, peintes en bleu foncé, et sans doute à main levée, sont vraiment intéressantes par la correction du dessin, le goût et la verve qui dominent dans la composition. La seconde, surtout, mérite de prendre place à côté des oeuvres les plus délicates de Moustiers.

La seule pièce polychrôme de cette époque que je possède, assez simple d'ailleurs, est une assiette ornée d'une simple bordure du genre provençal, vert, bleu et jaune orangeat, et d'une marguerite grossièrement dessinée. Elle porte également la marque :

Beaucoup d'autres faïences, présentant les mêmes caractères, se retrouvent fréquemment dans le pays, mais les quatre que je viens de décrire sont, je le crois du moins, les seules datées de 1739. A défaut de signatures, ces céramiques peuvent se reconnaître à l'émail bleuté, à la terre rouge qui forme la pâte, au bleu foncé de la peinture, aux craquelures nombreuses qui sont l'indice d'une fabrication à ses débuts.

Recherchons maintenant quels furent les ouvriers qui produisaient ces oeuvres gracieuses : des étrangers, au courant de tous les secrets du métier, ou des compatriotes, envoyés dans les grandes manufactures pour y apprendre la fabrication.

L'état civil de la paroisse Notre-Dame d'Ardus aurait pu être d'un grand secours dans ces investigations; par malheur, les prêtres, chargés de tenir les registres, ont omis, pendant longtemps, d'indiquer la profession de leurs paroissiens. Cependant, malgré cette lacune regrettable, j'ai recueilli quelques indications sur deux céramistes.

En compulsant l'état civil de 1737 on trouve, à la date du 30

juillet, l'acte de décès de Françoise Jourda, d'Ardus, dont les

témoins furent : « Messieurs Denis Molinié et Charles Vidal; »

ce dernier était foulonneur au moulin de M. Duval de Lamothe.

Dès le XVIIe siècle résidait à Nègrepelisse, petite ville voisine


FAIENCERIE D'ARDUS. 183

d'Ardus, une famille de potiers du nom de Molinié. Le plus ancien, Jean, « maistre potier de terre, » était né en 1698 ; il mourut en 1746, et plusieurs de ses enfants exercèrent le métier de leur père. Denis Molinié, qui signait dans l'état civil d'Ardus en 1737, était sans aucun doute un fils de Jean et avait dû, selon l'usage, aller travailler dans les grandes villes, à Moustiers ou à Nevers. Sa présence à Ardus coïncide avec la fondation de la manufacture ; d'un autre côté, M. André Albrespy, de Montauban, possède dans sa collection un magnifique plat, timbré d'un écusson portant, comme armes parlantes, un moulin à vent, et signé :

Molinié fecit.

Ce plat est entouré de rinceaux, de quadrillés et de lambrequins, qui couvrent le marli. Le fond est occupé par une composition de l'école de Bérain, pleine de caprice. Sous un baldaquin rehaussé d'arabesques, de mascarons, de chimères et d'oiseaux, deux singes, costumés en cuisiniers, surveillent le rôti d'un lapin embroché au-dessus d'un brasero. — Pl. I. fig. 1.

Cette pièce, remarquable par le goût qui a présidé à son ornementation et par l'élégance de ses formes, montre combien Molinié sut mettre à profit les leçons qu'il avait reçues. Je n'hésite pas à l'attribuer aux fours d'Ardus, non-seulement pour les raisons que je viens d'énumérer, mais surtout à cause des nombreux traits de ressemblance qu'elle présente avec les autres pièces décrites plus haut. Email, décor, couleur, craquelé, tout dénote dans ces céramiques une commune origine.

Comme je l'ai dit, j'ai retrouvé dans l'état civil d'Ardus la trace de l'un des compagnons de Molinié.

Le 18 septembre 1837 eut lieu le baptême de : « AnneMarie-Josephe-Henriette, fille de Jacques Dupré et de Louise Grenier, de Montpellier, à présent habitants de la paroisse d'Ardus. » Cette enfant eut pour parrain le président Duval de Varaire et pour marraine Mlle Anne de Varaire. Plusieurs nobles


184 FAÏENCERIE D'ARDUS.

et magistrats apposèrent leur signature au bas de cet acte. Un an après (18 octobre 1738), on retrouve le baptême d'un autre enfant de Dupré et de Louise Grenier, « habitants de cette paroisse d'Ardus depuis trois ans. »

Des recherches dans l'état civil de Montpellier m'ont démontré que Dupré n'était point né dans cette ville, où il n'existait au commencement du siècle dernier aucune famille de ce nom. Parmi les renseignements recueillis par M. Du Broc de Ségange sur les ouvriers faïenciers de Nevers (1 ), j'ai remarqué le nom de Jacques Dupré, faïencier, né à Nevers en 1686, et qui dut quitter cette ville de bonne heure, puisque M. de Segange ne donne pas d'autres indications sur ce céramiste. De plus, la famille Grenier (2), a fourni aux fabriques nivernaises plusieurs ouvriers.

Ne suis-je pas autorisé à conclure que Dupré, après avoir habité quelques années Montpellier, vint ensuite à Ardus à l'époque de la fondation de la manufacture? Sa présence n'expliquerait-elle pas, d'ailleurs, l'influence du genre franco-nivernais qui se retrouve sur certaines pièces attribuées par la tradition aux fours du baron de Lamothe ?

Plusieurs faïences, ornées d'une simple bordure, mais présentant tous les caractères des produits de la première période d'Ardus, portent la marque

D

peinte en bleu ; aussi je n'hésite pas à considérer cette lettre comme l'initiale du nom de Dupré.

Quelques années après son séjour à Ardus, Molinié, qui avait épousé une fille de Dupré, se retira de l'industrie ; on le retrouve en 1753 maire de Caussade.

On doit classer encore comme datant de cette époque, des

(1) La Faïence, les Faïenciers et les Emailleurs de Nevers, p. 112.

(2) La Faïence, les Faïenciers et les Emailleurs de Nevers, p. 95-109.


FAIENCES D'ARDUS

PL I.









FAIENCERIE D'ARDUS. 185

plateaux oblongs, sur lesquels l'artiste a représenté des vases de fleurs ou des figures de saints, « pièces commandées par des particuliers ou des religieux, et portant l'image de leur patron. » Le dessin est en camaïeu bleu, rehaussé de violet; le marli est couvert d'une guirlande de feuillages. Une de ces pièces est conservée par les descendants de François Duval ; j'en possède une autre ornée d'un saint Laurent.

Tels furent les divers genres de décoration employés par les premiers peintres d'Ardus. Il ressort de l'examen des faïences de cette époque, que la fabrication était très-soignée. L'influence du baron de Lamothe s'y faisait sentir et contribuait puissamment à la prospérité de la manufacture.

Il est hors de doute que Dupré et Molinié ne furent pas les seuls peintres employés à Ardus pendant ce temps. D'autres céramistes travaillèrent de concert avec eux et apportèrent également de précieuses indications pour la composition de la pâte, de l'émail et des couleurs. Plusieurs de nos compatriotes apprirent, sous la direction de ces ouvriers, les éléments de leur art, et Ardus devint peu à peu la pépinière où se recruta plus tard le personnel des ateliers de la région.

Le 12 octobre 1744, Messire François Duval (1), baron de Lamothe d'Ardus, La Bergonie, Varaire, Cos et Monmilan, ancien capitoul de Toulouse, etc., décéda à Montauban à l'âge de 75 ans. »

De ses quatre enfants, un seul resta dans le pays : ce fut l'aîné, Joseph de Varaire, président à la Cour des Aides de Montauban. Suivant l'usage des familles nobles, le cadet, Philippe de Lamothe-Duval, était officier au régiment de Monaco infanterie; le troisième, Jean Duval de Monmilan, était abbé commendataire de l'abbaye Notre-Dame-lès-Gourdon; enfin, Anne

(1) Les armes de François Duval de Lamothe étaient : d'azur au chevron d'or, accompagné de 3 fers de lance d'argent, deux en chef et un en pointe (AUG. BRÉMOND. Nobilaire Toulousain, t. 1er, p. 323.)


186 FAIENCERIE D'ARDUS.

Duval, sa fille, était mariée avec messire François Bonnet de Lavergne de Tulmont, comte de Nègrepelisse.

Le président de Varaire, que ses hautes fonctions empêchaient de résider constamment à Ardus comprit qu'il ne pouvait conserver la direction de la manufacture. Aussi, dès que son père fut mort, il la confia à des fermiers ou régisseurs, qui prirent le titre de « subrogés à la faïencerie royale d'Ardus. » (Voir la note de la p. 180.)

Les livres laissés par Lapierre, relatifs à ses opérations commerciales à Ardus, portent la mention suivante :

" 31 janvier 1753. Payé à M. Delmas, cy-devant un des fermiers de la manufacture de faïencerie, la somme de 3861 182 6d, pour du vernis en liqueur, estain fin en barres, et autres effets, qu'il nous a vendus, ou ses associés, montant ladite somme de cy, 3861 188 6d. »

Tel est le seul renseignement que j'ai pu recueillir sur ce Delmas, dont le nom est, du reste, très-commun à Montauban.

J'avais appris par la tradition qu'une femme avait dirigé pendant plusieurs années la fabrique d'Ardus. Une récente découverte a confirmé ce fait et m'a fourni quelques détails sur cette céramiste.

Vers 1735, un sieur François Pichon, machiniste d'une troupe de comédiens français et italiens, de passage à Montauban, se fixa dans cette ville. Son fils, Hyacinthe-Dieudonné, se maria en 1742, le 9 janvier, avec la fille d'un pastourés (enfourneur de pain), nommée Louise Ruelle, de la paroisse de Villenouvelle. Celle-ci avait seulement 17 ans ; mais, douée d'un esprit vif et entreprenant, elle se créa une occupation lucrative en apprenant à peindre sur faïence. En effet, dans un acte passé en l'étude de Me Plancade, notaire à Montauban, le 28 août 1746, Pichon reconnaît à sa femme « l'argent qui lui est provenu de ses biens particuliers, et du commerce qu'elle fait distinctement, sans le secours ny assistance et hors de la maison de son mary, et notamment des appointements qu'elle gagne par les soins quelle


FAIENCERIE D'ARDUS.

187

se donne depnis plusieurs années à la faïencerie d'Ardus. »

En même temps son père et sa mère, par acte du 29 août de la même année, l'émancipèrent, « pour qu'elle pût à l'avenir tester, contracter, négocier, faire profit particuliers, acquérir, demurer en jugement, et générallement faire tout ce qu'une personne libre et fille émancipée peut faire, etc., etc. »

Cet acte permit donc à Louise Ruelle de s'associer avec Delmas pour l'exploitation de la manufacture, et c'est elle, sans aucun doute, qui est désignée dans la note citée plus haut.

Pichon mourut le 29 janvier 1750, à l'âge de 41 ans, et il est qualifié « bourgeois » dans l'acte de décès. Sa jeune veuve continua à diriger la faïencerie, de concert avec Delmas, jusqu'à la fin d'août 1752, et y réalisa une assez jolie fortune. Elle se maria en secondes noces, quelques mois après (20 novembre 1752), avec un chirurgien de Montauban, Antoine Tremolet, originaire du Vivarais.

J'ai retrouvé la signature de Louise Ruelle sur deux assiettes dont la décoration est trop simple pour permettre de juger son talent de céramiste.

Je reproduis ici ces deux marques, qui sont en même temps une


188 FAIENCERIE D'ARDUS.

nouvelle preuve de l'association formée entre Delmas et la veuve Pichon, née Ruelle.

Cette période vit éclore une série d'oeuvres remarquables, dues au pinceau d'un peintre de talent, attaché aux ateliers d'Ardus, et que l'on retrouvera plus tard à Auvillar. Ce peintre, nommé Mathieu Rigal, était né à Saint-Clair, aux environs de Valence d'Agen. Il vint à Ardus en 1745, et plusieurs pièces, signées de lui, montrent que ce faïencier aurait pu en remontrer à plus d'un artiste des ateliers de Nevers ou de Moustiers.

Rigal mérite par son originalité, par le fini de ses dessins, par la sûreté de leur exécution, enfin par son goût, d'être placé en première ligne parmi les faïenciers du Quercy.

Toutes les faïences de Rigal sont peintes en bleu, sur un émail légèrement azuré; la peinture est rehaussée parfois de quelques retouches plus foncées. Deux de ces pièces, deux portraits de femme, portent la date de 1747 et le nom du peintre.

La première est une plaque encadrée d'une bordure en relief, simple baguette couverte d'arabesques. L'artiste a dessiné à main levée le portrait d'une dame en costume de l'époque, vue à micorps, sur une terrasse, d'où l'on aperçoit la campagne. — Pl. III, fig. 3. — (Collection Goulard, de Montauban).

Dans des cartouches, placés en haut et en bas, sur le cadre, on lit :

1747.

Ce TOVRREL

de Ruelle. Rigal Pinxit.

Catherine Ruelle, épouse Tourrel, était la soeur de Louise Ruelle veuve Pichon.

Si l'on pouvait douter que cette peinture ait été faite à Ardus, la deuxième viendrait lever tous les doutes. Ici le nom du modèle manque, mais la tradition s'est chargée de l'indiquer : c'est le portrait de Louise Ruelle. Elle est coiffée suivant la mode du


FAIENCERIE D'ARDUS. 189

temps, et tient un bouquet à la main. Ce dessin est.exécuté en camaïeu bleu, au fond d'une assiette de dimension ordinaire, conservée chez l'arrière petit-fils de Pichon. On y lit :

DE MÀTHIEV RIGAL,

Peintre à Ardus. 1747.

La bordure en est gracieuse et dans le genre nivernais. — PL m, fig. 5.

Les portraits furent les motifs favoris de Rigal, qui dut en faire un certain nombre ; il serait intéressant de retrouver plusieurs de ces céramiques, afin de pouvoir les étudier et les comparer entre elles. Rigal ne se borna pas à cette spécialité; on lui doit d'autres oeuvres non moins remarquables. L'une d'elles mérite une description particulière.

Sur une assiette bordée d'un marli rappelant les plus fines productions de l'école de Moustiers, Rigal a dessiné un sujet religieux, dont l'exécution révèle une grande habileté de main. Le Sauveur et saint Jean-Baptiste jouent dans un gracieux paysage avec un agneau. On sent l'influence des peintures de la Régence dans cette composition. Elle est signée

F. P. RIGAL.

qu'il faut traduire : fait par Rigal. — Pl. III, fig. 2.

Les deuxpièces que je viens de décrire m'ont été gracieusement communiquées par M. Sernin, de Castelsarrasin.

En comparant attentivement la dernière avec un grand plat de ma collection, je crois pouvoir le classer parmi les oeuvres de Rigal.

Le marli se compose de cartouches contenant des oiseaux habilement dessinés ; une frise à écailles de poisson relie ces cartouches. Le fond du plat est occupé par un dessin représentant une chasse à la pipée. Quatre jeunes chasseurs ont placé


190 FAÏENCERIE D'ARDUS.

une chouette au milieu d'un bouquet d'arbres, dont les branches sont enduites de glu; les oiseaux, attirés par les cris de la chouette, se prennent aux pièges qui leur sont tendus. Les chasseurs attendent, cachés derrière des berceaux de feuillage, le succès de leur stratagème. — Pl. m, fig. 4.

Cette peinture, fort soignée, est sans contredit une réminiscence des Chasses de Stradan le céramiste a seulement simplifié le dessin du graveur flamand, l'agencement, les costumes, la pose des personnages sont les mêmes.

Il me reste à parler d'une série d'objets qu'il est possible d'attribuer à Rigal, ou qui, du moins, remontent à son séjour à Ardus. Ce sont des plats décorés sur la face extérieure, et destinés à être appliqué sur une muraille. Le plus intéressant est une enseigne de chirurgien-barbier, malheureusement cassée (1), qui est dans ma collection. Les armoiries de la corporation des maîtres chirurgiens barbiers : d'azur aux trois porte-savonnettes d'argent, posées 2 et 1, et en abîme une fleur de lys d'or, sont placées dans un écusson surmonté d'un cartouche, soutenu par deux anges, et dans lequel on retrouve la devise célèbre de Figaro.

CONSILIOQVE MANVQVE.

Au-dessous de l'écusson, l'artiste a réuni les instruments servant à l'exercice de cette profession. La cassure a sans aucun doute fait disparaître le nom du chirurgien-barbier, possesseur de celte belle enseigne, et peut-être aussi celui du peintre. — PL m., fig. 1.

Deux autres pièces de ce genre sont encore encastrées dans le mur d'une maison de campagne, entre Ardus et Montauban, ayant appartenu à la femme de Pichon. Sur l'une d'elles, placée au-dessus de la porte, on lit ces vers qui ne sont pas sans ana(1)

ana(1) le dessin, la partie détériorée a été ajoutée.


FAIENCERIE D'ARDUS. 191

logie avec les joyeusetés de Nevers, popularisées par M. Champfleury. C'est là ce qu'on appelait la « faïence parlante, " fort rare d'ailleurs dans nos pays.

HVRTÉS CÉANS VNE OV DEVX FOiS

ET VOVS VERRES QVEl QVN PAROITRE

s'il VOVS FAVT ALLER jVSQU'A TROiS

CET QVE L'ON N'y EST pAS OV Q'VON N'Y

VEVT PAS ÊTRE

RD. F.

Les deux dernières lettres, qui sont évidemment les initiales du peintre, ne peuvent s'adapter à aucun des céramistes que j'ai cités. Je ne connais pas, en effet, dans cette liste, de nom commençant par un R et finissant par un D. Faut-il également considérer l'F comme la première lettre d'un nom de famille ou simplement signifiant fecit? Dans tous les cas, il résulte de l'examen de cette pièce que c'est l'oeuvre d'un commençant, comme l'enseigne de barbier et la plaque que je vais décrire sont dues au pinceau d'un maître.

La seconde plaque est placée sur la porte voisine de la première; elle est ornée d'une gracieuse bordure. Le peintre y a dessiné un écusson, entouré de lambrequins, supporté par deux levriers et surmonté d'une couronne de comte, avec cette devise assez peu modeste :

IN MAXIMUM SPERAT MAGNUS.

L'écusson porte : de gueules au coq marchant d'or au chef cousu d'azur chargé de trois étoiles d'argent.

Je crois pouvoir rapporter à cette époque deux assiettes de la collection Goulard, au fond desquelles l'artiste a posé deux paysages, dont l'un paraît être le château d'Ardus.

Rigal eut avec lui, pendant son séjour à Ardus, comme élève plus que comme compagnon, Antoine Tesseyre. Celui-ci était né


192 FAIENCERIE D'ARDUS.

à Montauban en 1732. Parent par alliance de Pichon, sa présence à Ardus s'explique facilement. Je ne connais aucune pièce, signée de lui, que l'on puisse rapporter à cette période, mais il est évident qu'il dut imiter la manière de Rigal.

Parmi les autres ouvriers de l'usine on trouve encore un mouleur nommé David Lestrade. Ce dernier, né à Toulouse en 1720, d'une famille originaire de Montauban, arriva à Ardus en 1747 , comme l'indique son acte de mariage (1753), dans lequel il est dit que ce peintre habite Ardus depuis six ans. Il était parent de Tesseyre et de Pichon.

Telle fut la première période, pendant laquelle l'art domina constamment dans les productions des fours d'Ardus (1).

(1) Pendant la deuxième période de la faïencerie d'Ardus, les fabricants s'inspirèrent aussi des beaux modèles. On peut en juger par les pièces représentées, Pl. IV, fig. 1 à 5.


LES RESTAURATIONS

DE

SAINTE-CÉCILE D'ALBI,

PAR

M. Alphonse COUGET,

Membre correspondant de la Société archéologique de Tarn-et-Garonne.

OUT le monde a entendu parler de la grande restauration, entreprise en 1850, à la cathédrale Sainte-Cécile d'Albi. Cette oeuvre importante est confiée à M. César Daly, esprit aussi distingué qu'architecte de grande valeur. Dans les travaux exécutés sous cette habile

direction, on ne saurait trop louer ceux qui ont eu pour objet le système de toiture adopté par l'architecte. Les précautions infinies qui ont été prises pour garantir les peintures des infiltrations pluviales, protégeront désormais contre toute détérioration la vaste et splendide épopée catholique qui se déroule sur les voûtes célèbres de Sainte-Cécile. Mais cette partie du travail ne s'aperçoit pas de 1873 13


194 LES RESTAURATIONS

l'extérieur ; ce qui frappe les regards, c'est le couronnement qui règne aujourd'hui sur le pourtour de l'édifice. Nous voudrions dire quelques mots de l'effet produit par les constructions nouvelles, alors même que nous nous exposerions à des redites. On ne saurait trop s'intéresser, en effet, à un monument qui est une des gloires du midi de la France et dont la restauration extérieure, maintenant interrompue, modifie profondément la physionomie primitive. « Je connais, a dit Chateaubriand, la plupart des églises de la « chrétienté : aucune ne ressemble à Sainte-Cécile. Si d'autres « sont plus riches, plus importantes, plus magnifiques, l'architec« ture de celle-ci est charmante et ses peintures sont au-dessus de « ce qui existe en ce genre; ce n'est pas seulement une église, c'est « un véritable musée. »

Lorsqu'il s'agit de l'achèvement d'un édifice historique, comme de toute oeuvre d'art, c'est une vérité de bon sens qu'on doit se pénétrer de la pensée qui a présidé à sa conception, au plan primitivement suivi. Or, jusqu'à présent, on avait cru que la cathédrale, telle qu'elle était avant les travaux actuels, avait, sauf des compléments de détail et d'ornementation, réalisé, d'une manière définitive à l'extérieur, l'idée qui dirigea ses constructeurs. Pour ceux-ci, l'architecture devait en être simple et sévère, ainsi qu'il convenait à un édifice formant le centre d'un ensemble de constructions féodales , qui l'environnaient de leurs murailles fortifiées.

Voici comment, vers la fin du XVIIe siècle, était décrit l'extérieur de Sainte-Cécile (1) : « Son architecture, diversifiée au « dehors par autant d'ancoules que sa nef a de chapelles au« dedans, forme d'elle-même une vue et un aspect agréables, " dont la perspective cause du plaisir, soit de loin, soit de « près, par ses demi-obélisques fréquents et dans une distance « égale, qui ont tous la même forme, je veux dire d'être émoussés

(1) Description sensible et naïve de l'insigne cathédrale Sainte-Cécile, par M. de Boissonnade, avocat au parlement de Toulouse.— Bibliothèque de l'archevêché.


DE SAINTE-CECILE D'ALBI. 195

" et coupés par le haut, sans pointe pyramidale, pour n'inter« rompre point la continuité de son couvert égal, bien fait et « bien entretenu. »

Comment donc M. Daly a-t-il été conduit à surélever les ancoules ou tourelles et à les surmonter d'un clocheton à double étage évidé? Il faut que les raisons qui ont déterminé l'éminent architecte aient été bien puissantes, pour qu'il ne se soit pas arrêté devant l'improbation presque unanime du public et les critiques les plus formelles des gens de l'art.

Lors du congrès archéologique tenu à Albi en 1863, M. Daly répondit aux objections qui lui étaient faites, notamment, paraît-il, par M. de Caumont, que la construction d'une flèche sur chaque tourillon lui avait paru suffisamment prescrite par l'existence d'une tourelle conique sur le côté méridional de l'église, au moment de sa restauration, ainsi que par la découverte des souches d'autres clochetons dans le voisinage de la grande tour. Sans doute, M. Daly s'est assuré que ces constructions accessoires étaient contemporaines du corps de l'édifice ; qu'elles avaient eu leur place dans le plan initial ; que l'église avait été de tout temps destinée à recevoir un tel couronnement. Sans une certitude complète à cet égard, on conçoit que l'architecte actuel puisse être justement taxé d'innovation téméraire.

Eh bien ! nous devons le dire, la plupart des hommes compétents pensent que les appendices signalés par M. Daly, en supposant qu'ils datassent de la construction de la cathédrale, n'indiquaient pas d'une manière irrécusable la conclusion à laquelle il s'est arrêté. N'aurait-on pas, en effet, dans les descriptions qui ont été faites de Sainte-Cécile à travers les siècles, considéré cette église comme inachevée et réclamant cette couronne uniforme de clochetons dont on la surcharge aujourd'hui? Nous avons beaucoup questionné sur ce point, et à part quelque vague tradition, très-incertaine et contredite, à part l'existence prétendue à Milan d'un dessin fort ancien de Sainte-Cécile, où l'on voyait une ligne de clochetons alternant avec des statues, — version qui n'a jamais pu être vérifiée, — nul


196 LES RESTAURATIONS

document ne peut être opposé au silence de la Description sensible, où l'auteur n'a pas même mentionné le clocheton unique dominant l'abside, et où il insiste, au contraire, avec une sorte de prédilection, sur ces demi-obélisques émoussés et coupés par le haut, sans pointe pyramidale. Certes, personne peut-être, dans les temps passés, ne s'est complu à décrire avec plus d'amour l'insigne cathédrale que ne l'a fait M. de Boissonnade en son langage incorrect et naïf. Aussi a-t-on peine à comprendre que, dans le cours de son opuscule, il n'y ait pas trace des préoccupations que devait inspirer l'inachèvement de l'édifice.

Ce qu'on est, du moins, fondé à faire remarquer, c'est que rien ne justifiait l'exhaussement des murs de l'église au niveau du bahut qu'on a construit sur le pourtour du couvert. Comment, en effet, pourrait-on admettre qu'il fût entré dans les vues des premiers architectes de compléter de cette manière la cathédrale ? N'est-elle pas du XIIIe siècle, quoiqu'elle n'ait été terminée qu'à la fin du XIVe ; tandis que les détails qui couronnent le vaisseau sont empruntés, avec beaucoup d'exactitude, il est vrai, à la grande tour, qui date du XVe?

On voit que M. Daly a voulu raccorder la galerie inférieure de celle-ci avec la grande ligne terminale du vaisseau. Tel a été son point de repère. Sans doute, l'exhaussement considérable des murs augmente sensiblement la masse générale de l'édifice. Il est des points, dans la ville, d'où l'on ne l'aperçoit précisément que de la partie ajoutée et dominée par les clochetons ; mais si les innovations dont il. s'agit ont imprimé à l'ensemble du monument quelque chose de plus imposant au premier coup-d'oeil, si la silhouette sévère de la cathédrale s'est agrandie, les transformations qu'elle a subies n'en sont que plus profondes, et il est permis de les trouver regrettables. Ce supplément considérable de maçonnerie rend assurément plus vrai ce qu'écrivait, il y a déjà longtemps, M. Mérimée, en disant de la cathédrale d'Albi « qu'elle est l'une des plus grandes « constructions de briques qui existent en Europe. » L'exhaussement exagéré des murs et surtout celui des flèches n'en ont pas


DE SAINTE-CECILE D'ALBl. 197

moins rompu l'unité de conception, le plan de Bernard de Castanet ; l'harmonie première n'existe plus, et ne doit-on pas le déplorer d'autant plus, que l'illustre sanctuaire est placé sous le vocable de la céleste patronne du plus harmonieux des arts?

Pour répondre aux critiques, M. César Daly alléguait que l'élévation du pourtour supérieur lui avait été commandée par la nécessité d'isoler le plus possible les surfaces exposées aux intempéries et de préserver les voûtes. Mais était-il absolument nécessaire de détruire, ainsi qu'on l'a fait, les anciennes proportions de l'édifice? Et si le but de M. Daly a été de simuler une plate-forme, pourquoi voit-on le jour de distance en distance, à travers la partie du mur que surmonte immédiatement la galerie? Un autre inconvénient provient de cette disposition nouvelle, et il suffit de le signaler pour montrer ce qu'il a de choquant au point de vue architectonique. Aujourd'hui, le sommet ogival des fenêtres, ainsi que la ligne des gargouilles, sont à six mètres environ au-dessous de la balustrade à trèfles qui sert de couronnement au bahut.

C'est surtout par rapport à la tour du clocher, que la disproportion est actuellement frappante. Cet énorme bloc de briques est écrasé, alourdi par l'ensemble des constructions surajoutées. Que sera-ce lorsque cette longue rangée de clochetons se déploiera, ainsi qu'un front d'armée, tout autour du vaisseau? Autrefois, la majestueuse tour de Louis d'Amboise dépassait la ligne de faîte de 45m 55c ; l'élancement n'est plus que de 22m 05c au-dessus de la croix qui surmontera invariablement toutes les tourelles. Cette hauteur est désormais insuffisante pour une si lourde masse. Aussi, quand on contemple la cathédrale de profil, la tour produit-elle l'effet d'un cou qui rentrerait dans les épaules, ou, pour reproduire la spirituelle comparaison d'un des historiens du monument, « la tour de Sainte-Cécile ressemble fort à la cheminée trapue « d'une immense locomotive. » Or, les constructeurs de ce haut massif, qui atteint 78m 75c au-dessus du sol, avaient autrement établi les proportions entre lui et le corps de l'église. Ils avaient voulu que ses puissants reliefs et ses étages nettement marqués


198 LES RESTAURATIONS

dominassent avec majesté tout le reste, et voici comment s'exprimait encore sur cette partie importante de l'oeuvre, la Description naïve et sensible : « Son beau clocher forme toujours un rare « spectacle. Il est assis en carré ou cube parfait sur quatre ou cinq « belles galeries qui le ceignent et l'environnent de toutes parts et « terminent agréablement ses fréquentes reprises et les divers cou« ronnements de bâtisse magnifique, faite de la même brique que « les murs. Ce beau clocher est appuyé sur deux grandes colonnes « ou pyramides qui ont servi autrefois de bornes fameuses à deux « grands et florissants Etats, le royaume de France et le comté « de Tholose. »

Aussi bien ce clocher, avec sa plate-forme octogone et ses deux tourelles secondaires, qu'on a ingénieusement comparées, vu leur amincissement graduel vers le haut, « à des longues-vues étirées, » n'avait-il pas tout ce qu'il fallait pour inspirer à l'architecte une autre manière d'achever là cathédrale? La plate-forme quadrangulaire et celle des tourelles sont entourées d'une galerie ajourée, ornée par intervalles de lancettes ou pinacles qui rompent assez heureusement l'uniformité des lignes. Pourquoi ne pas s'emparer de ce modèle et ne pas le reproduire sur l'entier pourtour de l'église? Sans en exhausser les murs outre mesure, on n'aurait eu qu'à continuer la galerie à trèfles sur l'arrondissement des contreforts, au lieu de terminer ceux-ci par ces dispendieux clochetons qui représentent chacun, en quelque sorte, un monument particulier ; puis on aurait pu intercaler, comme on l'a fait au-dessus de l'abside, des pinacles de pierre ornés de fleurons ou de crochets. Tel eût été probablement, nonobstant les vestiges qui ont déterminé le plan de l'architecte restaurateur, l'idée qui se fût présentée d'elle-même à l'esprit de M. Daly, s'il avait su se dégager d'une préoccupation dont le principe nous paraît erroné.

Pourtant, ce que M. Daly a réalisé ne lui avait point paru tellement indiqué dès l'abord, que nulle autre idée ne lui semblât digne de préférence. Ainsi qu'il le déclara lui-même, lors du congrès archéologique d'Albi, n'oubliant pas que le bâtiment devait


DE SAINTE-CÉCILE D'ALBI. 199

tenir de la forteresse, il avait pensé à surmonter les murs de créneaux et de mâchicoulis. Une telle disposition n'eût pas été absolument nouvelle, car on la remarque dans quelques églises du Midi ; néanmoins, « on renonça à cet appareil guerrier, dit un « article anonyme publié dans le Magasin pittoresque ( 1 ), « parce que les raisons qui eussent justifié cet aspect défensif, « par exemple pendant la guerre des Albigeois, n'existaient « déjà plus en 1282, et surtout durant les deux siècles sui« vants. »

Aussi comprend-on les hésitations que l'architecte a lui-même accusées, surtout lorsqu'il pouvait se demander si des raisons d'utilité pure n'avaient pas suggéré l'idée du fameux clocheton, situé, nous a-t-on dit, vers le chevet de l'église. On avait fini par y placer une horloge. Dans tous les cas, M. Daly n'a pu se déterminer, on aime à le croire, et quoi qu'on en ait dit, par cette pyramide sans caractère, restée debout sur l'un des côtés de la chapelle ruinée du couvent de Fargues, dans le quartier de l'Archevêché. Quoi qu'il en soit, son parti une fois pris, M. César Daly ne se laissa ébranler par aucune critique. Elles furent nombreuses cependant, et, pour le dire en passant, lorsqu'on entend leur écho sortir de certaines bouches « qui avaient alors du " pouvoir là-dedans, » pour parler comme M. de Boissonnade, on est conduit à déplorer que celles-ci n'aient pas eu, en temps opportun, le courage d'empêcher ce qu'elles condamnent si vivement aujourd'hui.

On serait en droit, il faut en convenir, d'exiger de nous, qui sommes sans compétence personnelle pour faire ainsi le procès à M. Daly, que nous invoquions quelque autorité digne d'être opposée à cette personnalité marquante. Mais la plus entière discrétion nous est ici imposée. Voici du moins, à défaut d'hommes de l'art que nous puissions nommer, le sentiment d'un archéologue érudit, chargé il y a plusieurs années par le minis(1)

minis(1) 1872, pag. 178.


200 LES RESTAURATIONS

tère de recueillir des documents relatifs à l'histoire de SainteCécile (1) :

« Tandis que j'admirais l'élégante, gracieuse et légère voûte due « au talent de M. César Daly, j'ai appris qu'il allait travailler à « l'élévation des demi-obélisques, émoussés et coupés par le haut, « sans pointe pyramidale. Préoccupé de cette pensée, j'ai voulu « encore, il y a peu de mois, revoir, examiner et bien com« prendre cette oeuvre de reconstruction. Or, ce nouvel examen « m'a pleinement convaincu que l'on ne pouvait trouver de « meilleur modèle pour terminer la cathédrale, que dans les « bâtiments de l'archevêché et dans quelques parties de la tour « de l'église. Il suffirait donc de joindre les contreforts par une « galerie continue, et on devrait se garder d'élever au-dessus « d'eux une foule de pyramides, qui n'ont aucune raison d'être. " Si on ne consent pas à les laisser tels qu'ils ont été pendant « quatre siècles, je crois devoir déclarer ici que, dans mon opi" nion, c'est d'abord une erreur, puis un mensonge à léguer à « la postérité, et enfin une déplorable idée de vouloir sur« charger un édifice qu'on n'a pas voulu primitivement embellir, « et qui, dans l'esprit de ceux qui le construisirent, devait avoir « plutôt l'aspect d'une forteresse que d'une église. »

Quant à M. Mérimée, devenu inspecteur général des monuments historiques, il s'expliquait la présence autour de Sainte-Cécile de ces contreforts arrondis, pareils du reste à ceux qui flanquent, du côté du Tarn, la grande terrasse de l'archevêché, par ce motif unique « que les constructeurs, se défiant de leurs matériaux, avaient « voulu seulement éviter les angles saillants, prompts à se dété" riorer lorsqu'ils sont bâtis en brique. » Quoi qu'il en soit, sept d'entre eux ont déjà reçu le complément que leur assignait le nouveau plan, et la grande tour carrée est condamnée à voir se dresser autour d'elle cette légion de tourelles pointues et monotones,

(1) M. d'Auriac, de la bibliothèque nationale.


DE SAINTE-CÉCILE D' ALBI. 201

qu'un prélat, voyant leur dessin à Paris, comparaît spirituellement « à un énorme jeu d'échecs. »

M. Daly annonce bien le projet, pour rendre au monument l'unité qu'il a perdue, de couronner, à son tour, le clocher d'une flèche. Mais c'est là une bien grosse entreprise et qui soulève de puissantes objections. La première de toutes, c'est, selon nous, que le clocher est fini tel qu'il est, et qu'on n'est nullement autorisé à le transformer à ce point. Tout au plus pourrait-on admettre que, sans modifier ainsi l'oeuvre de Louis d'Amboise, l'on cherchât à harmoniser le clocher avec le vaisseau, en surmontant, par exemple, la plate-forme des deux tourelles latérales d'un clocheton ou campanile, reproduisant dans des proportions réduites et plus gracieuses, comme il conviendrait à ces hauteurs, les pyramides du couronnement d'en-bas. Cela ne serait pas sans précédent, car nous avons sous les yeux les gravures des cathédrales anglaises d'York et de Cantorbéry, où les plate-formes crénelées dés grandes tours sont flanquées aux angles de véritables clochetons. A M. Daly d'apprécier ce qu'il pourrait y avoir de réalisable dans cette idée.

Mais en voilà déjà trop sur ce sujet ; poursuivons notre aperçu des autres réparations dont l'église s'est enrichie à l'extérieur.

Le temps et la main des hommes avaient exercé leurs ravages sur « le. premier portail qui regarde la grande place d'Albi, » et qui fut édifié en 1380, sous l'épiscopat de Dominique de Florence, de l'ordre du saint dont il portait le nom. C'est une sorte de propylée ogival, en pierre blanche, surmonté de créneaux et de barbacanes. Il s'appuie d'un côté au flanc occidental de l'église, et de l'autre à une tourelle crénelée, dernier reste du mur d'enceinte qui défendait la cathédrale. Cet élégant monument, « tout empreint « de grâce italienne (1), " que quelques archéologues on crut devoir cependant critiquer, a été l'objet d'une restauration qui sera complète le jour où les statues dont il était orné lui auront été

(1) M. H. Crozes (Monographie).


202 LES RESTAURATlONS

restituées. « Il y avait, en effet, quinze ou seize personnages, « relevés en bosse aux parois de cette première entrée, d'une « pierre ferme et grisâtre, comme noircissant par les injures du « temps où ils sont exposés (1). »

Voici, selon la description de M. de Boissonnade, quels étaient les sujets qui décoraient au XVIIe siècle la façade de ce premier porche.

« On y voit d'abord l'image de sainte Cécile tenant le milieu, « et ayant au-dessus de sa tête deux anges en grand qui tiennent « chacun une couronne, en posture et en action de l'en vouloir « couronner. »

A droite de sainte Cécile était figuré l'évêque Dominique de Florence, agenouillé aux pieds de saint Dominique lui-même, qui le présentait à la sainte patronne de l'église. « A côte de saint Dominique, saint Louis, évêque de Tholose, assis sur une chaise à bras, revêtu pontificalement, sans crosse pourtant ni bâton pastoral; comme n'ayant pas juridiction particulière sur Albi. » Après saint Louis, et du même côté, on voyait un chanoine de Sainte-Cécile, à genoux avec son aumusse au bras. D'après des manuscrits, il était vêtu d'un habit et d'un rochet, « tels que les chanoines « d'Albi les portaient quand ils étaient chanoines réguliers de « Saint-Benoît. »

Après saint Louis, continue la description, « est figurée, de ce « même côté et à l'extrémité du cercle que forment les peris sonnages aux deux côtés de sainte Cécile, saint Bernard, comme « un saint qui avait déjà affermi par ses prédications la vraie « religion en cette ville. » A gauche de sainte Cécile, on voyait l'image de sainte Magdeleine, « comme d'une sainte qui a sa « paroisse dans Albi, au bout de son pont sur la rivière du « Tarn qui arrose le pied de ses murailles.

« Après sainte Magdeleine, est le relief d'un autre évêque, sans « nom ni inscription, qui apparemment représente saint Salvy

(1) Description naïve et sensible.


DE SAINTE-CÉCILE D'ALBI. 203

« de cette ville, qui fut renvoyé du paradis eu ce monde, étant « mort une première fois (1), pour être évêque d'Albi, après une « vacation de cinquante ans de siége. Saint Clair, qui en fut le « premier évêque, n'ayant laissé d'autre vestige de son épiscopat « dans cette ville que d'y avoir porté la foi, n'y ayant pas fini « ses jours... Après ce saint évêque, il y a un autre chanoine « à genoux, les mains jointes en la même posture et de la même « qualité que le premier, avec une aumusse au bras, et après lui « un autre religieux de l'ordre de Saint-Dominique, qu'on croit « être Vincent Ferrier.

« Au-dessous de sainte Cécile, et sur le cercle inférieur, au côté « droit d'en-bas de sainte Cécile, sont représentés, à prendre « des pieds de la sainte jusqu'à l'exrémité du cercle, saint « Jacques-le-Majeur, saint Pons et saint Thomas d'Aquin, figuré « avec l'habit de saint Dominique et, au milieu de l'estomac, « le soleil qui fut le symbole particulier de sa science et de ses « lumières qui ont éclairé le monde de sa doctrine. Au-dessous « encore de sainte Magdeleine, de l'autre côté et au cercle infé« rieur, sont ces trois saints, chacun avec une marque de son « martyre ou dé sa sainteté qui peut le distinguer des autres : saint « Jean l'évangéliste, saint Tiburce et saint Valérien ; saint Pierre (2), « martyr, encore de l'ordre de Saint-Dominique, désigné par un « glaive court, dont il a le tranchant en travers et par-dessus la « tête.

« Tous les religieux de cet ordre, qui sont là représentés, « démontrent la prédilection que le" bienfaiteur et l'auteur du « portail avaient pour l'ordre de Saint-Dominique. Ils forment là « comme autant de blasons, n'en ayant pas d'autre en qualité de « religieux de cet ordre, qu'il a toujours fait gloire de porter, bien « qu'il ait été deux fois évêque d'Albi et enfin archevêque de

(1) C'est une pieuse tradition, d'après laquelle Salvias ou Salvy, sur le point d'être enseveli, revint à la vie, et fut placé par acclamation sur le siége épiscopal d'Albi.

(2) Pierre Gonzalès, religieux espagnol, que les marins ont adoplé pour patron.


204 LES RESTAURATIONS

« Tholose, ce qui l'a obligé de faire mettre l'image de saint Louis « après la sienne. »

Des fac-simile en plâtre occupent aujourd'hui la plupart des niches restées si longtemps vides, et donnent une idée de ce que sera le portique après son achèvement. Il n'est pas douteux que M. le sculpteur Nelli, chargé du travail, ne se conforme avec exactitude à la description près de deux fois séculaire que nous venons de reproduire, et l'oeuvre de Dominique de Florence sera ainsi reconstituée dans son ensemble comme dans ses plus charmants détails.

Nous ne dirons qu'un mot de l'escalier qui conduit de l'arceau de l'entrée au palier d'où l'on accède à la cathédrale. Remanié à diverses reprises, il avait autrefois cinquante degrés et il n'en a plus que quarante, sans compter les premières marches partant du sol du parvis. Il est permis de se demander si la « hauteur de ce « beau degré» est aussi commode qu'elle l'était en 1684, « avec « sa montée douce et insensible, qui lui faisait appliquer ce qu'un « auteur ingénieux et pieux a dit de quelques collines dans la para« phrase du benedicite omnia opera Domini :

« Qu'on y monte avec un travail « Plus doux que le repos même. »

Dans son intéressante Monographie, M. H. Crozes exprime le regret qu'en le reconstruisant, on ne se soit pas borné à suivre fidèlement le plan primitif.

Quoi qu'il en soit, le haut de ce long perron est dominé par le magnifique baldaquin des XVe et XVIe siècles, servant de porche et recouvrant une plate-forme de douze mètres carrés. Commencé par Louis Ier d'Amboise, ce beau travail fut tour à tour continué par les évêques Adrien et Aymar de Gouffier, par le cardinal Jean de Lorraine et par le cardinal Duprat, l'ancien premier président du parlement de Paris. A la fin du XVIIe siècle, il était « en forme « de ciel ouvert. Il se trouve borné aux quatre angles d'autant de « pyramides d'une belle et solide pierre qui semble mépriser les


DE SAINTE-CÉCILE D'ALBI. 205

« injures du temps où elle est exposée. Elles sont rehaussées et « enrichies de quantité de beaux fleurons qu'on a taillés et comme « semés d'une ciselure grande et belle autant qu'elle est hardie, « quoique d'un art et d'une beauté communs, auprès de l'art « miraculeux de l'église et de son choeur, où le ciseau, conduit « par la main d'un excellent ouvrier, a employé toute la finesse « et toute la délicatesse, comme à l'envi du plus délicat pinceau... « Le faîte et le comble de ces pyramides sont faits d'un même art « et de la même ciselure que leur corps, finissant par des bou« quets de pierre qui les couronnent agréablement et les embellis« sent beaucoup. »

Cet admirable dais n'avait probablement jamais été achevé, car, d'après le naïf manuscrit auquel nous avons tant emprunté dans le cours de cet article, vers 1684 il était encore « en forme de ciel « ouvert. » Quoi qu'il en soit, il est aujourd'hui reconstitué dans son entier, et ce travail fait le plus grand honneur à l'artiste qui l'a exécuté. L'ingénieuse disposition de la voûte est rétablie, grâce à des moulages exacts et à la découverte de deux jolies clefs pendantes qu'on y a adaptées et qui décoraient, nous a-t-on dit, deux portes de jardin. L'oeuvre est donc complète, et si l'auteur de la Description sensible pouvait le revoir en ce moment, il trouverait sans doute l'expression nouvelle d'une admiration extatique en présence de la gracieuse restauration du grand portail que précède le porche, et dont le vitrail, serti de fines dentelures de pierre, était resté longtemps, paraît-il, obstrué par de la maçonnerie. Son grand arceau est richement fouillé, et si l'on y peut regretter quelque chose, c'est la trop grande raideur, l'expression trop froide des statues d'anges et de saints qui se développent en double cordon le long de la voussure. L'ensemble n'en est pas moins trèsbeau, et M. de Boissonnade pourrait redire : « Il semble que « l'ouvrier ait voulu s'égayer là par avance et comme pour préluder « aux merveilles du dedans. »

Telles sont, d'une manière rapide, les diverses restaurations dont la cathédrale d'Albi a été l'objet dans ces dernières années. Tous


206 LES RESTAURATIONS DE SAINTE-CÉCILE D'ALBI.

ceux qui ont quelque sollicitude pour ces vénérables monuments, témoins de la foi de nos pères, doivent souhaiter que les malheurs des temps n'arrêtent pas d'une manière trop prolongée le grand oeuvre de leur résurrection. Nous exprimons surtout ce voeu à l'égard de notre célèbre sanctuaire, sur lequel toute une succession de riches et puissants prélats avaient, à travers les siècles, concentré leur prédilection et leurs largesses.

Nous nous proposons de parler plus tard des divers travaux qui s'exécutent en ce moment à l'intérieur du monument et des peintures dont est chargé M. Engalières, de Toulouse.


MELANGES D'ARCHEOLOGIE.

NOTE SUR UNE FRAMÉE MÉROVINGIENNE

TROUVÉE A UZA (Landes).

Dans le courant de l'année 1872, des ouvriers travaillant à démolir les substructions de la vieille chapelle seigneuriale d'Uza, trouvèrent, adossée extérieurement à l'une des parois de la nef et à gauche de la porte d'entrée, une sépulture qu'au premier aspect ils jugèrent appartenir à une antiquité fort reculée ; ils ne se trompaient pas, car ils étaient en présence d'une sépulture mérovingienne.

La nature du sol des Landes, presque partout sablonneux, s'oppose, en raison de sa grande perméabilité à tous les agents atmosphériques, à la conservation de toute substance organisée; aussi, c'est à peine s'il restait trace du cercueil primitivement en bois, et la présence même du cadavre n'était indiquée que par de petits amas de phosphate de chaux, résultant de la décomposition des os, par quelques pincées de cheveux qui avaient résisté à l'action du temps et des dissolvants atmosphériques, et enfin par une arme suffisamment conservée, qui, elle, pouvait servir à caractériser l'époque de l'ensevelissement.

Cette arme est un fer de framée, dont l'un des côtés est plus fortement corrodé par la rouille que l'autre. Sa longueur totale est de 0m 39 centimètres, la longueur de la douille de 0m 08. La distance qui sépare la pointe de l'aileron de l'arête médiane servant à la consolidation de la lame, de 0m 03. La forme générale de l'arme présente le type de la feuille de sauge assez nettement accusée ; une douille évasée, mesurant 0m 03 centimètres dans son plus grand diamètre, servait à l'emmanchement de cette arme


208 MÉLANGES D'ARCHÉOLOGIE.

redoutable, mais elle est actuellement empâtée d'un sable ferrugineux concrétionné, qui non-seulement obstrue l'intérieur, mais encore forme à l'extérieur de petits bourrelets sous lesquels disparaissent les trous des rivets destinés à fixer l'arme à la hampe. Avant de la placer dans le tombeau, on avait fortement entaillé la lame vers son milieu, et on l'avait incurvée légèrement au point où elle présentait moins de résistance, de façon à la mettre hors de service; on en usait ainsi, dit l'abbé Cochet, dans la Normandie souterraine, pour presque toutes les armes placées dans les tombeaux des guerriers mérovingiens.

La trouvaille d'une arme de cette époque est assez rare dans nos provinces du sud-ouest de la France; toutes les précautions ont été prises pour assurer sa conservation.

Uza, remarquable aujourd'hui par ses forges, et dont l'habile et intelligent directeur, M. H. Démoulin, a su faire une verte et plantureuse oasis au milieu du désert des Landes, était encore au Moyen-Age une localité d'une certaine importance.

Edouard III, en 1358, accordait à Zamut de Pomiers, seigneur d'Uza, des priviléges énoncés par ce titre ;

« Pro Guillelmo Zamutii de Pomoeriis et uxore, habendis justi« tiam in castro de Uzar et naufragium baloenas et alià ad costas « maris de Biscarrossâ et de Sancto-Juliano, seu de Sart emer« gentia (Catalogue des rôles gascons). »

H. de B.


EGLISES DU CANTON DE MONTAIGU.

MONTAIGU, GOUX ET BOURNAZEL,

PAR

M. l'Abbé BARRÈRE,

Membre de plusieurs Sociétés savantes.

J'ai déjà dit que tout le canton de Montaigu dépendait autrefois du diocèse d'Agen. Au Moyen-Age, presque toutes ses églises appartenaient à l'archiprêtré de Ferrussac : Ferrusaguensis ou Fornissaguensis. Il tirait son nom de l'antique château seigneurial, dont les formes rajeunies se voient encore sur les bords de la Séoune, dans la commune de Saint-Maurin (Lot-et-Garonne). Plus tard, tous lesarchiprêtrés du diocèse d'Agen furent dédoublés, et celui de Ferrussac céda la moitié de son territoire au nouvel archiprêtré de Tournon. Toutes les paroisses du canton de Montaigu firent partie de ce dernier.

S'il faut en croire une ancienne tradition, adoptée par les généalogistes les plus autorisés, la maison de Montaigu descendait des anciens ducs de Bourgogne. Un membre de cette famille, Vital, fils de Simon de Montaigu, contracta une alliance, en 1235, avec Geneviève de Mondenard, aussi de noble race.

Un de leurs fils, Arnaud de Montaigu, se maria avec Esclarmonde de Lomagne. Son frère, nommé Sicard, embrassa l'état

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210 ÉGLISES DU CANTON DE MONTAIGU.

ecclésiastique, devint chanoine et ensuite évêque de Cahors. C'est ce prélat qui fit terminer la grosse tour du château de Montpezat. Il avait aussi bâti dans sa cathédrale la chapelle de Sainte-Catherine, où l'on voyait son tombeau. Il mourut en 1300.

Cette même année, un de ses neveux, Arnaud , deuxième du nom, épousait Jeanne de Lusignan, issue des rois de Chypre et de Jérusalem. De ce mariage provint Arnaud de Montaigu, dont le fils aîné, Auger, épousa Jeanne de Lomagne, héritière du comté de Lomagne et de celui d'Astaffort, dans l'Agenais. Jean de Montaigu fut le premier fruit de cette union. Il est qualifié baron de Montaigu de Lomagne (1), seigneur de Nègrepelisse, comte d'Astaffort, chambellan du roi et son sénéchal du Quercy. Il épousa l'héritière de la maison de Cuzorn, l'une des grandes baronnies de l'Agenais. Leur fils, Jacques de Montaigu de Lomagne, comte d'Astaffort, fit alliance avec Anne de la Tour d'Auvergne, fille du vicomte de Turenne et d'Anne de Beaufort.

De Raimon-Bernard, second fils d'Auger et de Jeanne de Lomagne, descendit une postérité qui contracta des alliances avec les Gaulejac d'Espanel, les Chasteigner du Poitou, les Genouillac de Vaillac et les Salignac de Lamothe-Fénélon.

Bertrand de Montaigu , fils puîné d'Arnaud de Montaigu et d'Esclarmonde de Lomagne, fut apanagé par son oncle Sicard de la terre de Mondenard, première baronnie du Quercy. On trouve dans la Chesnaye-des-Bois une intéressante généalogie de cette branche des Mondenard de Montaigu. Je me contenterai d'en signaler les alliances avec les maisons d'Albret, de Galard de Brassac, de Villiers de l'Isle-Adam, de Barrau, d'Aydie, de de Faudoas, de Durfort, de Montluc, de Laurière, de NarbonneLara, du Gout ou de Goth, d'où descendit le pape Clément V; de Monlezun, de d'Esparbès de Lussan, de Grossolles de Flamarens. Elle portait pour armes : Ecartelé au 1 d'Albret; au 2 de Villiers

(1) En épousant Auger de Montaigu, Jeanne avait exigé que leur fils aîné porterait le nom et probablement aussi les armes de Lomagne.


EGLISES DU CANTON DE MONTAIGU. 211

de l'Isle-Adam ; au 3 du Gout; au 4 de Grossolles; et sur le tout : écartelé d'argent et d'azur, qui sont celles de Montaigu.

Parlons maintenant de nos chères églises, d'après les archives de l'évêché d'Agen :

Celle de Montaigu ne fut d'abord qu'une simple chapelle seigneuriale, située au-dessous du château. Elle était sous le vocable de Saint-Michel. L'église paroissiale était Notre-Dame de Gouts ou de Goux, aliàs de Montaigu, ayant pour annexe Saint-Martin de. Bournazel. Elle figure pour dix francs dix tournois dans le rôle des procurations imposées par le pape Clément VII, la première année de son pontificat (d'Avignon), 1378.

Pierre Ruphin gouvernait l'église de Goux dans la première •moitié du XVIe siècle. Ce bénéfice devait être d'une assez grande valeur ; et quand il le résigna, en 1536, en faveur de Geoffroi de Bonneval, il en reçut en échange les deux canonicats de la cathédrale Saint-Etienne d'Agen et de la collégiale Saint-Front de Périgueux.

Geoffroi de Bonneval, selon la coutume, peut-être alors trop souvent usitée, ne résidait pas dans son bénéfice ; mais, pour le faire servir, il ne payait pas moins de quatre vicaires. Il est vrai qu'alors la chapelle Saint-Michel était annexée à l'église matrice, aussi bien que Bournazel. Ces quatre vicaires avaient nom Barthélemy Trémolières, Antoine Pouset, Guillaume Alart et Antoine Chambert. Ces prêtres eurent l'honneur de recevoir la visite canonique de Jean de Valier, évêque de Carles et vicaire-général d'Agen. C'était en 1551.

Ce prélat passa dans cette paroisse les jours du 28 et du 29 septembre. Il célébra pontificalement dans l'église de Goux, où il administra le sacrement de confirmation à un grand nombre de fidèles, ainsi qu'à Bournazel et à Saint-Michel de Montaigu.

Geoffroi de Bonneval fut condamné à la résidence, pour s'opposer à la doctrine de Calvin, qui commençait à faire de grands ravages dans le diocèse. Il se remit de ce soin entre les mains de noble Foucault de Boucherat, protonotaire apostolique, auquel il résigna


212 EGLISES DU CANTON DE MONTAIGU.

son bénéfice en 1554. Foucault fut installé le 16 décembre de la même année.

S'il s'opposa aux progrès des novateurs, il ne put, du moins, préserver ses églises des désastres qui fondirent sur tout l'Agenais. Les ruines y furent amoncelées, et quand les commissaires de Charles IX se présentèrent, le 9 mars 1572, ils trouvèrent les trois églises entièrement découvertes, et pour peu que le temps fût mauvais, il était impossible d'y célébrer le service divin.

Les mêmes désastres tombèrent sur la maison presbytérale, qui fut rendue inhabitable. Ces malheurs furent officiellement constatés par une enquête du 31 janvier, pardevant le juge de Montaigu.

Cependant, les guerres de la prétendue Réforme se succédaient* avec une effrayante rapidité. Les novateurs étaient les maîtres dans la contrée ; le culte y fut entièrement abandonné, et les ruines s'accumulèrent encore dans l'église de Goux. Nicolas de Villars, l'un des quarante qui composaient le conseil de Mayenne, fut envoyé comme un ange réparateur pour gouverner l'Eglise d'Agen. Il fut un de nos plus grands évêques. Le 22 septembre 1594, il donna l'église de Goux et ses annexes Saint-Martin de Bournazel et Saint-Michel de Montaigu, à Me Jean Dupeyron, prébendier de la cathédrale Saint-Etienne. Nicolas de Villars nous apprend que cette nomination fut faite après une longue interruption du service divin.

L'année suivante, le saint prélat vint passer trois jours à Montaigu. C'était au mois de novembre, et l'église de Goux était alors presque entièrement ruinée. Toutefois, encouragés par le monarque qui venait d'abjurer le calvinisme et de monter sur le trône de saint Louis, les habitants s'étaient livrés à l'espérance et avaient commencé la restauration de leur église. Il n'était pas encore possible d'y célébrer les saints mystères, et la chapelle de Saint-Michel était beaucoup trop étroite pour contenir une population depuis trop longtemps privée des cérémonies du culte catholique. La halle fut décorée à l'envi, et c'est dans ce temple improvisé


ÉGLISES DU CANTON DE MONTAIGU. 213

que le prélat célébra pontificalement. Il donna la confirmation à 2,000 fidèles accourus des paroisses circonvoisines.

A Jean Dupeyron succéda Jean Auzol, qui reçut en 1620 la visite canonique de Mgr de Gélas, successeur de Nicolas de Villars. Sur l'invitation du seigneur, le prélat alla loger au château de Montaigu. Il nous apprend que les châtelains avaient leur tombeau dans une chapelle de l'église matrice. Le maître-autel était orné d'un tabernacle doré, surmonté d'un dôme abritant la statue de Notre-Dame.

Après Jean Auzol, nous trouvons Jean Plantade, du diocèse de Tulle, remplacé le 25 août 1627 par Charles de Fonmartin, chanoine de la cathédrale d'Agen. Celui-ci eut pour successeur un autre Agenais d'une grande distinction : c'était noble Jean d'Estrade, frère du maréchal de ce nom. Il fut nommé recteur de l'église de Goux et de ses annexes, le 30 août 1630. Montaigu peut justement se flatter d'avoir eu les prémices du ministère de ce prêtre, non moins distingué par l'éclat de ses mérites que par celui de sa naissance. Aussi bien d'autres destinées l'attendaient : il fut promu à l'évêché de Périgueux ; mais, avant d'en prendre possession, il fut transféré au siége de Condom.

L'an 1648, le dimanche de Quasimodo, Jean d'Estrades fut sacré à Agen, dans la chapelle des Jésuites, par Mgr d'Elbène, aidé du saint évêque de Cahors, Alain de Solminhiac, et des évêques de Bazas et de Comminges.

Parmi les procès-verbaux des visites pastorales, on distingue, aux archives de l'évêché d'Agen, ceux de Jules Mascaron, qui ne brilla pas moins sur le siége de Caprais qu'à la cour de Louis XIV. Trois fois Mascaron visita canoniquement les églises de Montaigu, de Goux et de Bournazel; mais ces procès-verbaux, d'ailleurs si intéressants, ne nous apprennent sur la question qui nous occupe rien de nouveau, sinon une foule de petits détails qu'il serait trop long de consigner dans cette Notice. Qu'on me permette donc, en finissant, de faire connaître ici, avec toute la modestie dont je ne voudrais jamais me départir, la part que j'ai donnée à


214 ÉGLISES DU CANTON DE MONTAIGU.

Montaigu, dans mon Histoire religieuse et monumentale du diocèse d'Agen (2 vol. in-4°).

Et d'abord, j'ai fait connaître Bertrand de Montaigu parmi les Agenais qui coururent, en 1217, à la défense de Toulouse, assiégée par Simon de Montfort. Vingt-cinq ans plus tard, un autre Montaigu, du nom d'Arnaud, combattit aussi sous les drapeaux du comte de Toulouse. Après la paix de Lorris, il fut au nombre des seigneurs de l'Agenais qui prêtèrent serment à saint Louis, le 7 avril 1243, dans l'église de Notre-Dame, sous les murailles de Castelsarrasin.

De la maison de Montaigu sortit encore un ecclésiastique d'une grande distinction. Il portait le nom de Bertrand et fut bachelier en droit civil et ecclésiastique, chanoine et prieur de Saint-Caprais, officiai d'Agen, curé de la cathédrale et archiprêtre du siége. Il reçut la pénible mission de procéder aux informations contre un religieux du prieuré bénédictin de Sainte-Livrade, dont les scandales avaient affligé les habitants de cette ville. Je fais connaître cette procédure, qui finit par la condamnation du religieux et par la privation de son bénéfice (1467).

Bertrand de Montaigu mourut en 1482. Par son testament il laissa aux chanoines de la collégiale une certaine somme, à cette condition que j'ai fait remarquer : « Pourvu cependant qu'ils chantent une messe en l'honneur de notre bienheureux patron saint Caprais, évêque et martyr, et qu'ils exposent à la vénération des fidèles, sur son autel, la châsse où repose le corps de notre saint avec son chef et celui de notre patronne sainte Foi, vierge et martyre. »

Ce précieux témoignage est au nombre de ceux que, dans mon travail, j'ai opposés aux détracteurs modernes de l'épiscopat de saint Caprais.


TABLE DES MATIÈRES.

Pages.

Aucamville (Excursion à), rapport par M. Buscon. 79, 125, 152 Banquet des gentilshommes et notables de Comminges, par

M. A. Couget. 23

Chapelle de N. D. d'Alem, par M. Louis Taupiac. . . . 161

Château de Lacapelle-Livron . 126

Chronique 75, 119

Coeur de Charles VIII. . 76

Ecoles publiques à Montauban, du Xe au XVIe siècle, par

M. Devals aîné 81, 127

Eglise de Beaulieu 29, 47

Eglises du canton de Montaigu (Montaigu, Goux, Bournazel),

par M. l'abbé Barrère 209

Fouilles de Bapteste (Lot-et-Garonne) ......... 128

Faïencerie d'Ardus (un chapitre de l'Histoire des Faïenceries

du Quercy), par M. Edouard Forestié 177

Framée mérovingienne trouvée à Uza (Landes) 207

Grandselve (abbaye de), Documents 159

Habitation troglodytique à Tauriac (Tarn) 18

Idem à Cagnac (canton de Molières) . . 126 Inscription chrétienne des premiers siècles, par le P. Minasi. 45 Limites des diocèses d'Agen et de Montauban avant la Révolution, par l'abbé Barrère 7

Liste des membres de la Société 3

Mélanges d'archéologie 23, 120, 207

Moissac (Etudes sur l'abbaye de), par M. A. Mignot. ... 129


216 TABLE DES MATIERES.

Pages.

Monnaies trouvées à Estival, par M. Ph. Lalande 25

— — à Castelnau de Montratier 31

— — à Saint-Porquier 47

Objets préhistoriques 31

Pierre chrétienne trouvée dans le cimetière de Sainte-Elène

à Rome, par le P. Minasi 33

Place nationale de Montauban 28

Plats en cuivre repoussé, des XVe et XVIe siècles 48

Procès-verbaux des séances 28, 47, 78, 125, 157

Proverbes patois du Tarn-et-Garonne, par M. L. Buscon. 49

Pyrénées (Travaux de M. Wallon sur les) 48

Restauration de Sainte-Cécile d'Alby, par M. A. Couget. . 193

Salière du XVe siècle, par Mgr Barbier de Montault. ... 13 Sanglier en bronze trouvé à Labarthe (canton de Molières). 47, 78

Trésor du roi Priam 120

Tumulus de Latucorre (Lot-et-Garonne), par M. Ph. Lalande. 75

FIN DE LA TABLE.