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Titre : La Vie des sciences

Auteur : Académie des sciences (France). Auteur du texte

Éditeur : Gauthier-Villars (Paris)

Éditeur : Diffusion centrale des revues (Montrouge)

Date d'édition : 1985-11

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Format : Nombre total de vues : 6638

Description : novembre 1985

Description : 1985/11 (T2,N6)-1985/12.

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5471020z

Source : Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2008-99652

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb343924404

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 30/12/2008

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ISSN 0762-0969 Tome 2, n° 6, Numéro Annuel 1985, Novembre-Décembre

COMPTES RENDUS

DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES

SERIE GENERALE


LA VIE DES SCIENCES

La Série générale des Comptes rendus intitulée La Vie des Sciences assure la diffusion des travaux et des études de l'Académie d'intérêt général. Elle constitue de fait une publication de haute culture scientifique, résolument pluridisciplinaire dans son objet comme dans son style. Elle fait l'objet d'un fascicule imprimé avec les mêmes exigences de qualité que les trois séries scientifiques des Comptes rendus et offre un ensemble de textes et de documents présentés sous les trois rubriques principales :

• Actualité scientifique : Notes originales et exposés de synthèse et de mise au point;

• Politique scientifique : prises de position de l'Académie sur la politique scientifique et technique nationale et internationale entendue dans son sens le plus large;

• Sciences, Culture et Société : histoire des Sciences, philosophie des Sciences, relations entre Sciences, Techniques et Sociétés.

Directeurs de la Publication :

MM. ROBERT COURRIER PAUL GERMAIN

Secrétaires Perpétuels.

Comité de Rédaction :

MM. MARCEL BESSIS Biologie humaine.

PAUL CARO Chimie.

YVES COPPENS Paléontologie.

PIERRE COSTABEL Histoire des Sciences.

JEAN DORST Biologie animale et végétale

PIERRE Douzou Biologie cellulaire et moléculaire. PIERRE-GILLES DE GENNES Physique.

ANDRÉ LICHNEROWICZ Mathématique-Mécanique.

GEORGES MILLOT Géologie.

JEAN-CLAUDE PECKER Astrophysique.

Secrétaire de Rédaction :

M. THIERRY MONTMERLE.

Responsable administratif :

M. JACK BLACHÈRE.

Académie des Sciences, 23, quai de Conti, 75006 Paris


LA VIE DES SCIENCES



DISCOURS - ALLOCUTIONS

Discours de M. André BLANC-LAPIERRE, Président de l'Académie, prononcé lors de la réception des nouveaux membres (7 octobre 1985), p. 513

« Les interactions du cerveau et du comportement dans le dialogue entre l'individu et son environnement », discours prononcé par M. Pierre KARLI, membre de l'Académie (7 octobre 1985), p. 523

Discours de M. André BLANC-LAPIERRE, Président de l'Académie, prononcé lors de la Séance Annuelle (2 décembre 1985), p. 531

Allocution de M. André BLANC-LAPIERRE, Président de l'Académie (Séance du 6 janvier 1986), p. 539

« L'oeuvre scientifique de Jean-Baptiste Dumas (18001884) », discours prononcé par M. Jean ROCHE, membre de l'Académie (26 novembre 1985), p. 547

« Évocation du centenaire de la naissance de Niels Bohr », discours prononcé par M. Louis MICHEL, membre de l'Académie (21 octobre 1985), p. 555

« Le cinquantenaire de la mort de Victor Grignard (18711935) », discours prononcé par M. Henri NORMANT, membre de l'Académie (16 décembre 1985), p. 559



Discours du 7 octobre 1985

de M. André BLANC-LAPIERRE

Président de l'Académie

Monsieur le Président de la République, qui regrette que les devoirs de sa charge ne lui aient pas permis de répondre positivement à notre invitation, a bien voulu adresser, à cette occasion, un message à l'Académie des Sciences. Il a chargé M. Hubert Curien, Ministre de la Recherche et de la Technologie, d'en donner lecture. M. Curien doit lire ce message au cours de la réception qui suivra cette cérémonie. Dès maintenant, je tiens à dire, ici, combien l'Académie est sensible à ce geste et je tiens à exprimer sa respectueuse gratitude au Président de la République, Protecteur de l'Académie.

Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs,

Mes Chers Confrères,

Vous avez bien voulu, Messieurs les Ministres, Monsieur Jean-Pierre Chevènement, Ministre de l'Éducation nationale et Monsieur Roger-Gérard Schwartzenberg, Secrétaire d'Etat auprès du Ministre de l'Éducation nationale, chargé des Universités, rehausser de votre présence l'éclat de cette cérémonie. Au nom de l'Académie des Sciences et, en particulier, au nom des nouveaux Académiciens que nous honorons aujourd'hui, je tiens à vous exprimer toute notre reconnaissance.

L'Académie est très sensible à ces marques d'intérêt manifestées par le gouvernement pour son action. Votre qualité, Monsieur le Ministre de l'Éducation nationale, de Ministre de tutelle de l'Institut de France, dont notre Académie est une classe, rend particulièrement précieuse votre présence à cette cérémonie qui marque un instant privilégié dans l'évolution et le développement de l'Académie des Sciences.

Je m'adresse tout de suite à vous, Chers nouveaux Confrères, pour vous dire à quel point je souhaite que, par delà la solennité justifiée de cette réception, vous sentiez la chaleur de notre accueil et le plaisir que nous avons à vous associer à nos travaux. L'Académie est heureuse de l'enrichissement que lui assurent vos éminents mérites scientifiques et que lui assure aussi le large spectre de disciplines, manières de concevoir et de pratiquer la science, que vous couvrez.

La Vie des Sciences, Comptes rendus, série générale, tome 2, n° 6, p. 513-522


La Vie des Sciences

C'est la quatrième fois, depuis la réforme de 1976 et, même, depuis sa fondation en 1666, que l'Académie des Sciences reçoit tout un groupe de nouveaux membres — treize aujourd'hui —, les trois autres séances analogues ayant eu respectivement lieu les 25 avril 1977 (23 nouveaux membres), 7 octobre 1979 (21), et le 21 juin 1982 (20).

Avant la réforme de 1976, on élisait, après chaque décès d'académicien, un nouveau membre choisi parmi les candidats. L'élu occupait le soi-disant « fauteuil » du disparu et était inscrit dans la même section.

Actuellement, au contraire, le choix de nos nouveaux membres se fait, comme on vient de le voir, de façon groupée, lors de « sessions » d'élections qui se succèdent avec une périodicité de l'ordre de trois ans. Dans chaque session, il faut respecter une condition d'âge selon laquelle la moitié, au moins, des nouveaux membres doit avoir 55 ans au plus au début de l'année d'ouverture de la session.

Bien que conduisant à des opérations plus compliquées, ce nouveau système présente un certain nombre d'avantages. Il permet une large dissociation entre les élections et les décès. Il donne plus de souplesse dans la représentation, au sein de l'Académie, des diverses disciplines, établies de longue date ou relativement nouvelles, et, par ce moyen, facilite la permanente adaptation de la composition de la Compagnie à l'état de la Science. Cependant, et d'autant plus qu'il s'agit de choisir les meilleurs, la notion de discipline reste très liée aux savants qui les illustrent. Les variables se séparent mal et nous devons, certainement, méditer encore, non sur le principe de la méthode, mais sur l'art de lui donner sa meilleure mise en oeuvre.

Chers nouveaux Confrères, le cérémonial avec lequel vous êtes accueillis aujourd'hui, sous cette coupole, ne traduit pas seulement la reconnaissance de vos éminents mérites scientifiques. Il marque aussi, notamment par la présence des membres du Gouvernement qui participent à cette réception, l'importance du rôle qui sera le vôtre en tant que membres de l'Académie des Sciences. Et, naturellement, rôle implique travail. L'Académie a besoin du travail de ses membres et vous aurez, chers nouveaux Confrères, à résoudre le problème ardu de trouver du temps pour l'Académie tout en maintenant votre activité scientifique propre et celle que vous suscitez! Ce type de difficultés a d'ailleurs, déjà, été directement ressenti, ou pressenti, par plus de la moitié d'entre vous qui avez participé aux tâches de l'Académie comme Correspondants ou comme Membres du Comité académique des Applications de la Science.

Le rôle de l'Académie des Sciences s'est très sensiblement accru depuis quelques années et diverses initiatives récentes permettent d'utiliser plus vigoureusement le capital de savoir, de sagesse et d'indépendance qu'elle représente.

L'essence des missions de l'Académie est définie à l'Article 2 de son règlement intérieur : « Elle (l'Académie) encourage et protège l'esprit de recherche, contribue aux progrès des Sciences et de leur application, et veille à la qualité du langage scientifique ».

L'Académie ne doit pas vivre en vase clos. Il va de soi qu'elle doit avoir le souci d'une bonne interaction avec son environnement scientifique, technique, économique^culturel, social,...

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Numéro annuel 1985, Vie académique

Dans ses rapports avec la Communauté scientifique, l'Académie joue un rôle essentiel par ses publications et ses actions de diffusion de la connaissance. Cette activité prend des formes diverses :

— les Comptes rendus de VAcadémie des Sciences, revue à parution rapide comportant ' quarante fascicules par an, soit un par semaine sur la presque totalité de l'année. Cette publication est, aujourd'hui, trois fois cinquantenaire puisque la décision de la lancer fut prise par l'Académie au cours de la séance du 13 juillet 1835, le premier numéro sorti concernant les travaux de celle du .3 août de la même année (trois semaines après seulement). Les comptes rendus ont, pour l'Académie, une importance prioritaire et je tiens à remercier ici tous ceux qui, au Comité de Lecture, veillent de façon si active à leur niveau;

— la toute jeune publication, La Vie des Sciences, bien accueillie par un public cultivé, mais non nécessairement spécialiste souhaitant se tenir au courant, dans leurs grandes lignes, de l'état de la science, de son évolution, et de la vie de la Communauté scientifique;

— la Présentation de notes en séance et les Exposés publics. Au cours des deux dernières années écoulées, en plus de mises au point n'intéressant chacune, qu'une seule séance, des séries d'exposés ont été mises sur pied sur les thèmes suivants : la notion de Symétrie dans les diverses sciences, l'Épistémologie, l'Évolution, séries d'exposés respectivement organisées par Louis Michel, Jean Hamburger et François Jacob.

Le 28 octobre prochain, nous écouterons le premier exposé d'un ensemble de quatre, sur les Profondeurs de la Terre, organisé par Jean Coulomb.

L'interaction serrée entre recherche fondamentale, recherche appliquée, technologie, a fait naître de grands projets, fortement individualisés mais exigeant la convergence de disciplines et de techniques les plus diverses, comme, par exemple, l'exploration de l'espace, l'utilisation de l'énergie nucléaire, etc. et, simultanément, a suscité le développement sur un immense front, de la multitude des Applications de la science, les uns et les autres ayant des conséquences capitales sur les progrès scientifiques eux-mêmes, mais aussi sur l'évolution de l'économie et, plus généralement, des conditions de la vie. C'est, pour l'Académie, être fidèle à sa mission et c'est aussi faire écho à de nombreuses actions qui émaillent son histoire depuis sa fondation, que d'être capable, à la demande des Pouvoirs publics ou de sa propre initiative, d'effectuer des études et d'élaborer des rapports, de formuler des avis ou d'émettre des voeux sur telle ou telle question du type de celles qui viennent d'être évoquées. Et tout ceci, en gardant très présentes à l'esprit la dimension internationale de tout problème de recherche et l'existence d'une Communauté scientifique internationale de plus en plus vivante.

Je voudrais profiter brièvement de l'occasion qui m'est offerte pour vous exposer rapidement les mesures qu'a prises l'Académie pour mieux répondre aux questions et aux tâches évoquées ci-dessus. Ceci me conduit à parler de l'action de quatre Comités créés par l'Académie au cours des dernières années, à savoir :

— le Comité des Études et Rapports, le CODER, créé le 15 décembre 1980,

— le Comité Académique des Applications de la Science de l'Académie des Sciences, le CADAS, créé le 4 janvier 1982,

— le Comité des Relations Internationales, le CORI, créé le 8 novembre 1982,

— le Comité de Défense des Hommes de Science, le CODHOS, créé le 2 mai 1978, les deux derniers Comités, CORI et CODHOS, étant relatifs à l'aspect international.

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La Vie des Sciences

Pourquoi l'Académie a-t-elle créé le Comité des Études et Rapports et le Comité Académique des Applications de la Science?

En raison de son indépendance et de son autorité, l'Académie des Sciences a été souvent consultée sur des problèmes liés aux Applications ou a été conduite à se saisir elle-même de telles questions. Je voudrais illustrer brièvement cette affirmation par quelques exemples dont deux relèvent de l'histoire, deux autres concernant les toutes dernières années.

Le premier exemple est celui de la création du système métrique

Au xvir et au xvme siècles, des personnalités gouvernementales et scientifiques avaient conscience du désordre qui régnait dans les poids et mesures; des savants se préoccupaient de trouver une unité convenable de longueur, qui ne soit liée à aucun pays particulier, et sur laquelle pourrait être fondé un système de mesures valables pour le monde entier.

Deux propositions très différentes furent faites : l'une tendait à définir cette unité par la longueur d'un pendule simple battant la seconde, tandis que l'autre voulait la rattacher à la longueur d'un arc du méridien terrestre.

La première proposition émanait, en particulier, de Christiaan Huygens et avait reçu l'appui de la Royal Society of London. La question resta pendante durant plus d'un siècle et, si l'Académie des Sciences organisa, au milieu du xvnr siècle, des campagnes de mesures d'arcs du méridien, sur lesquelles je reviendrai, ce n'est pas essentiellement pour résoudre ce problème mais pour répondre à des interrogations sur la forme de la terre. La remise à l'ordre du jour d'une mesure universelle des longueurs a été le fait de l'Assemblée Nationale Constituante au début de mai 1790. Talleyrand soutint le rapport d'un député engageant à rechercher sur ce sujet une collaboration avec l'Angleterre. Cette collaboration s'avéra impossible et, le 22 août de la même année, un décret confia l'étude de la question à l'Académie. Celle-ci désigna une commission composée de Charles de Borda, de Louis de Lagrange, Gaspard Monge et Caritat de Condorcet. Le rapport de cette commission, déposé le 19 mars 1791, conclut au fait qu'il fallait prendre une référence géodésique (équateur ou méridien) à cause des variations trop sensibles de la longueur du pendule simple seconde avec la latitude. L'Académie préférait donc la deuxième des propositions avancées et, sur sa recommandation, l'Assemblée nationale adopta, en 1791, le principe d'un système de poids et mesures fondé entièrement sur une unité de base de longueur, le mètre, défini comme longueur de la dix-millionième partie du quart du méridien terrestre. La référence au méridien avait l'avantage de permettre l'utilisation des mesures déjà effectuées et discutées à propos de la forme de la Terre et de ne nécessiter que des vérifications soignées sur le territoire national, vérifications qui furent la raison de la mission de Jean-Baptiste Delambre et de Pierre Méchain pour une mesure méridienne entre Barcelone et Dunkerque de 1792 à 1798. Les Décrets relatifs à la définition du mètre furent pris sous la Convention (1er août 1793 et 7 avril 1795).

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Numéro annuel 1985, Vie académique

Le second exemple nous transporte, environ, un siècle plus tard, en 1882; c'est la fascinante exposition internationale d'électricité de Paris

Pour la première fois, le public voit une exposition ouverte le soir et brillamment éclairée par de nombreuses lampes électriques. Il est impressionné par l'apparition du téléphone sous la forme du « théâtrophone » : après plusieurs heures de queue en fin de journée, on est admis 2 ou 3 minutes dans une salle capitonnée où, avec une paire d'écouteurs, il est possible de recueillir quelques bribes de la représentation qui a lieu à l'Opéra. Enfin, le public admire l'installation de distribution électrique, avec vingt-sept appareils d'utilisation différents, présentée par Marcel Deprez au sein de l'exposition.

Cette évocation de l'exposition de 1882 est doublement liée à ce qui a été dit à propos du rôle de l'Académie des Sciences dans l'adoption du système métrique. D'une part, elle fut l'occasion de la réunion du premier Congrès International des Electriciens qui jeta les bases des unités électriques et, d'autre part, elle marque le début du développement colossal des applications de l'électricité avec toutes leurs conséquences pour la science, la technique, et l'humanité. Naturellement — et je reviens à mon sujet —, l'Académie ne pouvait être absente d'un tel mouvement. C'est ainsi qu'elle suivit de très près les travaux de Marcel Deprez sur le transport à grande distance et sur la distribution électrique. A cette fin, elle constitua une commission, composée de Joseph Bertrand, Secrétaire Perpétuel, Charles de Freycinet, Ferdinand de Lesseps et Henri Tresca, pour contrôler et analyser les grandes expériences de démonstrations installées par Deprez. Elle établit, en particulier, des rapports détaillés, qui furent longuement discutés à l'Académie sur les expériences réalisées, en février et mars 1883, aux ateliers de la Compagnie des Chemins de Fer du Nord (ligne en boucle passant par Le Bourget), et en octobre-décembre 1885, entre Creil et La Chapelle. L'Académie fit aussi participer certains de ses membres à des commissions plus officielles mises sur pied par les autorités gouvernementales.

Je serai bref sur les deux exemples récents annoncés car ils ont déjà été évoqués dans cette enceinte :

— en 1980, le Ministre de l'Industrie demande à un comité de six Académiciens de prendre connaissance des rapports établis par les experts français officiels sur l'accident de la Centrale « Three Mile Island » et de lui faire connaître ses commentaires;

— en septembre 1979, le Président de la République demande à l'Académie une étude approfondie sur les Sciences mécaniques et l'avenir industriel de la France. Rapport lui fut remis en décembre 1980.

Par la création de Comités nouveaux, spécialement adaptés, l'Académie a voulu élargir le champ des questions d'intérêt national sur lesquelles elle pourrait formuler d'utiles avis.

Le 9 février 1981, l'Académie a mis en place le Comité d'Études et Rapports (CODER) animé par Jacques Blamont. Le CODER est chargé de suggérer à l'Académie des thèmes d'actions importantes dans les voies scientifiques nouvelles et d'établir sur eux des rapports. Il est composé de seize membres de l'Académie auxquels s'ajoutent de droit les quatre membres du Bureau. Pour chacun des thèmes retenus, le Comité d'Études et Rapports constitue, autour d'un petit nombre de membres et de correspondants, un groupe de travail contenant les personnes nécessaires à l'étude à effectuer, choisies à l'intérieur ou à l'extérieur de l'Académie. Le rapport qui résulte du travail de ce groupe

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La Vie des Sciences

est soumis à l'approbation du CODER siégeant en séance plénière. L'Académie décide ensuite par un vote si elle entend s'associer, sous une forme à déterminer dans chaque cas, aux conclusions de ce rapport. Pour être plus précis, voici les titres des études qui, à ce jour, ont été conduites par le Comité d'Études et Rapports :

— les Risques sismiques,

— les Nodules polymêtalliques,

— le rôle des Associations scientifiques et techniques (rapport demandé par M. Chevènement, Ministre d'État, Ministre de la Recherche et de l'Industrie, le 14 janvier 1983),

— pour l'Enseignement de l'Histoire des Sciences dans l'Enseignement scientifique,

— les Ressources génétiques,

— la protection des Observatoires astronomiques et géophysiques,

— les Combustibles fluides de remplacement.

Sur chacun de ces sujets, un rapport a été rédigé et remis aux Autorités compétentes. La plupart de ces rapports ont été présentés à la Presse. Certains sont en librairie.

La création du Comité académique des Applications de la Science, de l'Académie des Sciences, résulte du même désir, avec la volonté d'aller plus loin du côté des applications, de la production, des réalisations, voire même de leurs implications économiques. Décidée par l'Académie le 5 juillet 1982, avec l'approbation des autorités gouvernementales, cette création est le fruit d'un long travail de réflexion accompli par une commission ad hoc, présidée avec talent et énergie par notre confrère Jean Coulomb.

Je ne saurais mieux faire que de rappeler ici les paroles prononcées sur le Comité académique des Applications de la Science par le Président Jacquinot lors de la séance de rentrée du 10 janvier 1983 :

« la nécessité qu'il existe une instance capable de traiter des problèmes relevant des Applications de la Science, avec la même compétence et dans le même esprit qu'une Académie, ayant été reconnue, la commission, puis l'Académie, ont estimé que les deux solutions extrêmes consistant soit à créer ex nihilo une Académie spécialisée, soit à tout confier à l'Académie des Sciences telle qu'elle est, présentaient toutes deux des inconvénients. Ainsi est née la solution originale consistant à créer un Comité académique composé pour moitié de personnalités appartenant à l'Académie, et pour moitié de personnalités élues par l'Académie et appartenant aux milieux où se développent les Applications de la Science ».

Le CADAS a tenu sa première réunion le 10 janvier 1983. Il comptait alors seize membres (huit plus huit) et, ce même jour, il élisait Hubert Curien comme Président. A la fin de l'année 1984, son effectif fut doublé. Les nouvelles fonctions d'Hubert Curien ne lui permirent pas de conserver la présidence du CADAS, dont il reste membre. C'est Alexis Dejou, Président de la Commission d'Électrotechnique internationale, qui l'a remplacé à la présidence du CADAS.

Ainsi donc, dans un souci d'ouverture sur l'activité du pays, le CADAS rassemble, au sein d'un organisme d'intérêt national, de niveau et de type académiques, d'une part des membres et des correspondants de l'Académie et, d'autre part, et en nombre égal, des

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Numéro annuel 1985, Vie académique

personnalités du monde de la production qui se sont illustrées dans leur carrière précisément par leur aptitude reconnue au transfert des acquisitions de la Science vers les Applications.

Le CADAS est un Comité de l'Académie au sein de laquelle il jouit d'une 1res large autonomie. Il bénéficie de l'autorité et de l'indépendance de l'Académie. Comme elle, il possède un caractère de multidisciplinarité très marqué, puisqu'en son sein sont représentées les sciences et techniques sous-tendant de nombreux secteurs industriels, le génie civil, la production agricole, la statistique, la biologie, la médecine, etc. Le système ainsi mis sur pied procède donc d'un pragmatisme raisonnable et possède une grande souplesse. Rien n'empêche, si le besoin s'en fait sentir, de le faire évoluer en tenant compte de l'expérience acquise.

Le CADAS jouit de deux « vertus » académiques :

1. La totale indépendance

Chaque membre émet des avis indépendants de son appartenance à une administration ou à une entreprise.

2. La possibilité de porter des jugements de type académique,

c'est-à-dire, en faisant référence à un thème développé, ici même, par l'un de mes prédécesseurs, le Président Pierre Jacquinot, des jugements prononcés comme expression d'une « conscience ».

Depuis sa création, pourtant récente, le CADAS a étudié les sujets suivants sur lesquels il a formulé des recommandations qui, après approbation par l'Académie, ont été transmises aux autorités compétentes :

— l'Informatique scientifique et technique (deux recommandations),

— Chimie et Biologie : Étude de leurs interactions dans les recherches portant sur le milieu vivant,

— le Peuplement forestier. Une politique pour la sauvegarde des espèces, les « arboretums »,

— le Matériel médical,

— le Génie civil.

Actuellement, sont en cours des études portant respectivement sur :

— les Capteurs,

— la formation des Ingénieurs,

— la Mécanique calculée et optimisée par ordinateur.

Les contacts créés au sein du CADAS ou suscités par lui doivent favoriser le développement des domaines frontières interdisciplinaires qui progressent plus vite dans les Sciences appliquées que dans les Sciences fondamentales. Les champs d'applications (énergie, télécommunications, informatique, commande, médecine,...) font, en effet, intervenir de plus en plus de grands systèmes dont l'étude mobilise de nombreuses disciplines.

Nous pensons que la mise en place de Comités tels que le CADAS et le CODER concourent — par sa structure mixte pour le premier et, pour les deux, par la composition même des groupes de travail sécrétés — à accroître, en France, le rapprochement des chercheurs et des ingénieurs et à promouvoir l'intégration des valeurs techniques dans notre culture.

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La Vie des Sciences

L'Académie nous paraît être un lieu favorable pour faire se rencontrer et travailler ensemble des personnes qui, normalement, en dépit de la proximité de leurs préoccupations, ont peu d'occasions de contacts en raison des cloisonnements ministériels, adminislxatifs ou industriels. En outre, l'indépendance dont elle jouit permet de poser les questions dans le contexte scientifique et national le plus large.

Avant de clore ce propos sur le Comité académique des Applications de la Science, je tiens à insister sur le rôle primordial joué par ses membres du secteur des Applications et de la Production. Je suis pleinement conscient de l'importance de leurs responsabilités et de leurs charges dans leurs entreprises ou organismes respectifs; c'est pourquoi je veux, au nom de l'Académie, les remercier tout spécialement pour le temps, le travail et l'enthousiasme qu'ils consacrent à la marche et à l'efficacité de ce Comité académique.

J'ai également cité deux Comités qui oeuvrent dans le cadre des relations internationales de l'Académie : le CORI — Comité des Relations internationales — et le CODHOS — Comité de Défense des Hommes de Science. Je voudrais encore retenir quelques instants votre attention à leur sujet.

L'universalité des résultats de la Science a toujours donné à cette dernière une dimension internationale. Cependant, au cours des dernières décennies, l'importance de cette dimension a crû de façon rapide. Il y a plusieurs raisons à cela. J'en citerai deux : la première découle à la fois de l'augmentation considérable du nombre des acteurs de la science et de la technique : chercheurs, ingénieurs, ..., du développement prodigieux des possibilités de rencontres, de discussions et d'échanges dont ils disposent à l'échelle de la planète et, enfin, de la diffusion quasi instantanée de la plupart de leurs résultats à la terre entière.

La seconde est liée à l'ampleur des moyens de recherche mis enjeu qui, dans beaucoup de cas, dépassent les limites d'une nation et ne peuvent être mobilisés que dans des coopérations ou des organismes internationaux comme le CERN — Centre Européen de Recherche nucléaire — dans le domaine de la Physique des hautes Énergies, ou l'ESA, Agence Spatiale européenne, pour l'exploration de l'Espace, pour ne citer que deux exemples.

Tout ce qui précède rend très naturel le développement de liens significatifs entre Académies des Sciences de pays différents. Il existe, certes, des membres associés étrangers qui peuvent constituer d'utiles traits d'union, mais de nombreuses questions de relations réciproques se posent au niveau des Académies elles-mêmes. C'est le Comité des Relations Internationales — le CORI — qui les étudie et fait à l'Académie les propositions correspondantes. Bien qu'ayant, aujourd'hui, moins de 3 ans d'existence, l'action du CORI a, sous l'impulsion d'André Guinier, Délégué aux Relations internationales de l'Académie des Sciences, déjà conduit à la signature d'accords de coopération et d'échanges avec des Académies étrangères. Naturellement, ces accords ne font nullement double emploi avec ceux, beaucoup plus étendus, passés par le Ministère des Relations extérieures, par le Centre national de la Recherche scientifique, etc.

Il s'agit, en général, d'échanges en nombre très limité, réservés à des personnalités de haut niveau et à des contacts entre bureaux. Actuellement, de tels accords existent avec la Pologne, l'Inde, la Suède, la Grande-Bretagne; des projets sont en discussion avec l'Australie, la Chine et les États-Unis et des contacts sont pris avec des pays de l'Afrique francophone.

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Pour être complet sur les responsabilités et missions internationales de l'Académie, il faut ajouter deux choses :

(a) L'Académie des Sciences est le représentant français au Conseil international des Unions scientifiques, 1TCSU. A ce titre, elle a des responsabilités dans les initiatives et directives propres à faire valoir, au sein des Unions ou à leur Conseil international, les points de vue de la Communauté scientifique française et propres à assurer une bonne coordination entre les Comités nationaux français correspondant aux diverses disciplines. De plus, l'avis de l'Académie est sollicité par le Ministère des Relations extérieures (Direction générale des Relations culturelles scientifiques et techniques) sur la répartition des crédits pour les Assemblées générales des Unions scientifiques. C'est le Comité français des Unions scientifiques internationales (COFUSI) qui prépare les propositions à présenter à l'Académie au titre de ces actions;

(b) Les tâches internationales de l'Académie dont il vient d'être question sont liées à sa vie actuelle, au xxc siècle. Il est d'autres missions, à résonance internationale, qui font écho à son action passée ou à celle de ses membres. Je n'en donnerai qu'un seul exemple qui nous ramène à des questions de mesures géodésiques déjà effleurées ci-dessus.

En 1735 et en 1736, l'Académie des Sciences, pour trancher un problème posé par la forme de la terre, envoie deux missions mesurer des arcs du Méridien : la première, au Pérou (1735-1743), dirigée par Louis Godin, assisté de Pierre Bouguer et de Charles de La Condamine, tous trois membres de l'Académie, mesure un arc de 3° le long de la Cordillère et la seconde, en Laponie (1736-1737), dirigée par Moreau de Maupertuis, accompagné par Claude Clairaut, Louis Camus et Pierre Le Monnier, eux aussi appartenant à l'Académie, mesure un arc ayant 1° d'amplitude.

Ces mesures confirmèrent la thèse de Newton attribuant à un aplatissement de la Terre par rotation le retard journalier de 148 secondes de l'horloge de jean Richer qui avait été envoyé à Cayenne par l'Académie. Pour célébrer le 250e anniversaire des missions qu'elle envoya en Laponie et au Pérou pour la mesure d'arcs du Méridien, l'Académie organise, du 29 au 31 janvier 1986, un Colloque national sur le thème : « L'Académie des Sciences et la Figure de la Terre — Du xviir siècle à l'Ère spatiale ». Naturellement, on ne peut pas ne pas rapprocher de ces campagnes de mesures, la détermination, par Pierre Méchain et Jean-Baptiste Delambre, de la longueur Dunkerque-Barcelone du méridien correspondant, dont il a déjà été question à propos de l'adoption du système métrique et de la définition du mètre, adoption et définition qui ont donné à la France une situation privilégiée en matière de Poids et Mesures, privilège confirmé par la Convention du Mètre, signée le 20 mai 1875 par 17 états, et maintenant ratifiée par près de 50. Rédigée en français, elle a décidé que le Bureau International des Poids et Mesures (BIPM) serait installé en France au Pavillon de Breteuil (Sèvres) et stipulé que la Conférence générale des Poids et Mesures, qui se réunit tous les quatre ans, siégerait à Paris sous la présidence du Président en exercice de l'Académie des Sciences. La dernière réunion de cette Conférence, la 17e, s'est tenue, à Paris, du 17 au 21 octobre 1983; elle a d'ailleurs adopté une nouvelle définition du mètre, la quatrième, selon laquelle « le mètre est la longueur du trajet parcouru dans le vide par la lumière en 1/299792458 de seconde » ce qui, les connaissances de la physique et la précision des mesures s'étant entre temps accrues, constitue un retour vers l'idée de rattacher la définition de l'unité de longueur aux propriétés d'un phénomène vibratoire. A la demande du Président Jean Bernard, j'ai, en tant que Vice-Président de l'Académie, présidé les séances techniques de

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La Vie des Sciences

cette 17e Conférence générale des Poids et Mesures et j'ai eu l'honneur — et aussi l'émotion — de proclamer l'adoption de cette quatrième définition du mètre.

Le Comité de Défense des Hommes de Science (CODHOS) de l'Académie des Sciences a pour mission de signaler et d'étudier les atteintes aux droits de l'homme dont sont victimes les hommes de science, dans quelque pays que ce soit. Ce Comité, créé le 2 mai 1978 par l'Académie, a été successivement présidé par nos confrères A. Guinier et J. Dausset, puis maintenant, par F. Jacob. Les cas douloureux, que le CODFIOS doit prendre en considération sont malheureusement trop nombreux. Certains sont bien connus du public, d'autres le sont moins, tout en étant, eux aussi, extrêmement dignes d'intérêt.

Le CODHOS se réunit une fois par mois. Il examine les problèmes qui lui sont mentionnés par divers organismes internationaux ou nationaux (comme Amnesty International, le Comité des Mathématiciens, des Physiciens, des Biologistes, ...). Si le CODHOS estime qu'une action de l'Académie puisse être utile, celle-ci peut revêtir diverses formes telles que des lettres, des télégrammes ou même des visites à des responsables d'Académies étrangères. Ces démarches sont faites soit directement par le CODHOS, en la personne de son président ou de ses membres, soit par un Secrétaire Perpétuel ou le Président de l'Académie. Il est difficile de jauger l'efficacité de ces interventions. Nous sommes cependant convaincus que de telles démarches sont nécessaires et qu'elles peuvent apporter une aide utile à des hommes de science dont la vie et la liberté sont menacées.

Messieurs les Ministres,

Mesdames et Messieurs,

Mes Chers Confrères,

J'ai présenté toute une série d'activités liées à ce que j'ai appelé une bonne interaction de l'Académie avec son environnement, c'est-à-dire, d'une certaine façon, liée au rayonnement de l'Académie. Je ne puis pas conclure sans rappeler les remarques fort judicieuses brillamment développées ici par le Président Jacquinot sur le fait qu'un flux sortant important ne peut être rayonné vers l'extérieur que s'il existe une intense activité interne. Cette activité interne c'est la somme, dans l'Académie et les Comités qui lui sont liés, des contributions personnelles de chacun au progrès des Sciences et de leur application, comme il est dit dans notre Règlement intérieur.

Je vous remercie de votre attention.

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Les interactions du cerveau

et du comportement dans le dialogue

entre l'individu et son environnement

Séance du 7 octobre 1985

par Pierre KARLI

Membre de l'Académie des Sciences

Le titre de mon exposé contient implicitement trois propositions majeures que je vais énoncer de façon plus explicite, avant de les commenter et de les illustrer de quelques données concrètes.

(1) Les relations que le cerveau entretient avec le comportement n'ont pas un caractère linéaire et unidirectionnel. Bien au contraire, ces relations sont réciproques et il s'agit d'interactions complexes.

(2) On ne comprend vraiment la dynamique de ces interactions que si on les appréhende dans le cadre de la commune histoire du cerveau et du comportement. C'est le dialogue continu entre l'individu et son environnement qui donne à ces interactions tout leur sens.

(3) Grâce à ce dialogue, l'individu construit son environnement, un environnement qui lui appartient en propre, et il y inscrit sa propre histoire. Les représentations internes dont le cerveau est porteur, sont à la fois le reflet et le moteur de cette histoire.

Ces trois propositions se complètent et s'imbriquent d'une façon que notre discours, nécessairement linéaire, ne peut rendre que de manière imparfaite, car il sépare des processus qui s'éclairent mutuellement. On ne saurait pallier cette difficulté autrement qu'en faisant appel à une certaine redondance.

Certes, le cerveau est le générateur des comportements, des événements d'une histoire individuelle. Mais il est lui-même modelé par le comportement, par le dialogue qu'il conduit avec son environnement. Il subit l'influence structurante du vécu, de l'expérience (du temps, ce grand sculpteur, comme dirait Marguerite Yourcenar!). Un moment important de ce temps — pour toute naissante « trinité » d'un individu, d'une personne et d'un être social — est bien évidemment la constitution, au moment de la fécondation, du pool de gènes qui apporte l'information nécessaire, mais non suffisante, pour que se développe un cerveau humain digne de ce nom. La reproduction génétique des structures et des fonctions du cerveau ne vise qu'à assurer — de façon rigide, mais de ce fait fiable — l'appartenance

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d'un individu à une espèce, en le dotant des moyens d'action propres à cette espèce. C'est à la fois avant cette reproduction génétique — tout au long de la phylogenèse de l'espèce humaine — et après elle — tout au long de l'ontogenèse de l'individu — que des modifications de nature adaptative interviennent du fait même des interactions avec l'environnement.

Si j'envisage la phylogenèse du cerveau humain avant l'ontogenèse du cerveau individuel, ce n'est pas seulement par souci de respecter l'ordre chronologique. En effet, le degré de « plasticité » dont sont doués le cerveau et le comportement d'une espèce donnée, est fonction du niveau d'évolution — du niveau de complexité et d'organisation — que cette espèce a atteint dans le cours du développement phylogénique. Plus un système devient complexe, plus l'influence organisatrice de l'histoire prévaudra par rapport aux contraintes internes du système. Ce n'est donc pas seulement dans l'ordre du temps, mais aussi dans celui de l'impact des contingences organisatrices qui viennent s'y inscrire, que le point de départ de l'ontogenèse procède du point d'aboutissement — provisoire — de la phylogenèse.

C'est assurément la période phylogénique la plus proche de nous, celle de l'hominisation, qui nous intéresse tout particulièrement. L'hominisation s'est réalisée en deux phases qui se sont succédées de façon très graduelle. Dans la première, il s'agit d'une évolution biologique liée à des contraintes d'ordre écologique et qui met donc enjeu des processus évolutifs analogues à ceux qui ont été à l'oeuvre au cours des périodes antérieures de l'histoire évolutive du règne animal. En contraignant nos ancêtres à adopter un nouveau mode de vie, à inventer une nouvelle façon d'aménager l'espace et d'en utiliser les ressources, et à y adapter l'organisation de la vie sociale, cette première phase a jeté les fondements d'une culture dont le rôle moteur s'affirmera de plus en plus tout au long de la phase suivante qui se poursuit de nos jours. La diversification des activités et la complexité croissante de la vie sociale — avec l'obligation de coopérer et de partager — devaient nécessairement promouvoir le développement, au-delà de la communication gestuelle, de nouveaux moyens de communication et de mémorisation permettant de transmettre les « enseignements » tirés des expériences acquises par le groupe et qui sont utiles — voire nécessaires — à sa survie. On peut penser que le langage appréhendait initialement les phénomènes concrets de la vie quotidienne, avant de s'enrichir de symboles nés du développement des rites, en même temps qu'à sa fonction essentiellement « descriptive » venait s'ajouter une fonction « évaluative ». Cette évolution culturelle est allée de pair avec la poursuite de l'évolution biologique, avec vraisemblablement des interactions réciproques complexes, de telle sorte que nous ne savons pas démêler — dans cet écheveau de la co-évolution culturelle et biologique — la nature et le sens des relations de causalité.

Au sein du cerveau, c'est le développement du pôle frontal qui doit être tout spécialement souligné, car le cortex préfrontal semble jouer un rôle essentiel dans les opérations de simulation prévisionnelle, avec les facultés d'attention, de concentration, de jugement et d'initiative qu'elles impliquent. Les lésions du pôle frontal du cerveau humain altèrent ces facultés et, avec elles, l'autonomie de l'individu, c'est-à-dire la possibilité qu'il a normalement d'explorer activement son environnement en fonction des motivations qui lui sont propres, de se dégager de l'emprise des incitations du moment, et de se projeter délibérément dans l'avenir.

Dans le contrôle des fonctions motrices, la part prise par le système pyramidal s'est accentuée. Or, grâce au contrôle direct qu'il exerce sur les motoneurones de la moelle,

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c'est-à-dire sur le « clavier spinal », le système pyramidal peut court-circuiter les contraintes des programmes précâblés (au niveau du tronc cérébral) et instruire la machinerie motrice de la moelle de nouveaux programmes d'action non présents dans son répertoire primitif, génétiquement préprogrammé. Ceci est particulièrement intéressant pour la motricité de la main qui est par ailleurs progressivement libérée des contraintes qu'imposait la locomotion quadrupède, et a conduit au plein épanouissement des adresses manipulatives en permettant une utilisation indépendante des doigts.

A propos de l'évolution du cerveau, je voudrais souligner le fait qu'une notion théorique peut être féconde, aussi longtemps qu'on en use avec discernement, mais qu'elle cesse de l'être, dès lors qu'on en abuse en la « sacralisant ». La notion de la superposition progressive de niveaux fonctionnels de plus en plus élaborés a conduit MacLean à formuler des idées fort intéressantes. Dans sa conception du « triune brain » de l'Homme (trois cerveaux en un, à savoir : cerveau reptilien, cerveau paléo-mammalien et cerveau néomammalien), il assimile le système limbique au cerveau paléo-mammalien, en lui assignant pour fonction majeure la genèse des émotions (emotional mind), et il considère que le développement des fonctions cognitives (rational mind) a été rendu possible par celui du cerveau néomammalien. Mais, si la distinction entre le cerveau des émotions et le cerveau des activités cognitives a donné lieu à des investigations qui se sont avérées fécondes, elle a aussi conduit à des spéculations qui considèrent ces deux cerveaux comme des entités concrètes, bien délimitées et quasi autonomes, dont on dira qu'elles entretiennent des relations « conflictuelles », de « domination » et de « révolte ».

En réalité, il importe de souligner qu'à chaque niveau d'évolution, le cerveau constitue une entité fonctionnelle dotée d'une dynamique qui lui est propre, et qui ne résulte pas de la simple addition de quelque « nouvelle acquisition » à un cerveau qui — pour le reste — serait resté inchangé. Si, comme je l'ai indiqué, l'évolution du système pyramidal a grandement contribué au développement de la motricité, il serait pourtant inexact de considérer qu'en raison de son caractère phylogénétiquement ancien, le système limbique (cerveau paléo-mammalien) n'ait pas poursuivi sa propre évolution et qu'il n'ait pas contribué à l'hominisation. C'est ainsi que, alors que le nombre des fibres du faisceau pyramidal double en passant du Singe à l'Homme, celui des fibres du fomix — principale voie efférente de l'hippocampe (qui est une structure importante du système limbique) — est multiplié par cinq. Et on peut considérer, à certains égards, qu'au développement de chacune de ces deux grandes voies nerveuses (faisceau pyramidal et fornix) est lié, respectivement, celui de l'« habileté physique » et celui de F« habileté sociale » (qui n'est certainement pas un aspect négligeable de l'hominisation!). De plus, les mécanismes cérébraux qui sous-tendent les activités cognitives les plus élaborées, ne fonctionnent normalement que s'ils sont activés et modulés par des substances chimiques libérées par des fibres nerveuses ascendantes dont les corps cellulaires d'origine sont situés dans le tronc cérébral, c'est-à-dire en plein cerveau « reptilien ».

L'information génétique ne constitue que l'une des sources de la spécificité du cerveau individuel qui va se développer à partir de l'oeuf fécondé et qui ne sera à nul autre pareil. Car le programme génétique ne met en place que des « structures d'accueil », et ce sont les multiples influences structurantes de l'expérience, c'est-à-dire des interactions avec l'environnement, qui vont faire naître une personnalité originale dans le cadre et dans les limites du « jeu des possibles » (pour reprendre l'expression de François Jacob). C'est en raison de certains caractères propres au comportement (il intervient surtout dans la vie de relation; il

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met en jeu l'individu dans sa globalité; il assure une fonction régulatrice) que le développement conjoint du cerveau et du comportement résulte du jeu d'interactions complexes — et indissociables — de facteurs génétiques et de facteurs de l'expérience acquise dans le dialogue avec l'environnement. Chez l'Homme, le cerveau et le comportement sont doués d'une grande « plasticité », et c'est à tous les niveaux d'organisation que la mise en place des structures et des fonctions peut ainsi être modulée. Cette plasticité est maximale au cours des phases précoces de l'ontogenèse, mais elle persiste — à certains égards — tout au long de la vie.

Plutôt que d'envisager la mise en place des processus de traitement des paramètres objectifs de l'information sensorielle et celle des processus d'élaboration des réponses motrices, je voudrais présenter quelques données concrètes ayant trait aux réactions émotionnelles qui, dans la genèse des comportements socio-affectifs, assurent une médiation essentielle entre les « entrées » et les « sorties » du cerveau. Prenons tout d'abord l'exemple que nous fournit le septum, une structure du système limbique qui joue un rôle important dans des processus de modération des réactions émotionnelles. Chez l'homme comme chez l'animal, la destruction du septum provoque une accentuation marquée de ces réactions, et l'individu réagit surtout de façon exagérée aux stimuli et aux situations ayant un caractère aversif, désagréable. Or, une hyperréactivité émotionnelle analogue peut être induite en soumettant l'animal à un isolement social total. C'est dire que, dans les conditions normales, le fonctionnement du septum et les contacts sociaux interagissent pour doter l'individu d'un niveau de réactivité approprié. Les contacts sociaux ne peuvent contribuer à façonner cette dimension du comportement sans la médiation qu'assure le septum; et réciproquement, le septum ne peut exercer son action modératrice que s'il a subi l'influence structurante des contacts sociaux. L'expérience vécue de situations conflictuelles contribue à déterminer la réactivité de l'animal, car cette expérience retentit — au sein du septum — sur l'activité d'une enzyme (la tyrosine-hydroxylase) qui intervient dans la biosynthèse des catécholamines; or, ce retentissement d'ordre neurochimique est plus ou moins marqué, selon que l'animal a déjà — ou n'a pas encore — appris une stratégie qui lui permet de faire face à ce genre de situation. Il apparaît donc clairement que le septum fait partie intégrante d'un système qui est, comme l'est le cerveau dans son ensemble, à la fois dynamique et ouvert. Toujours dans le domaine des expériences affectives liées aux interactions sociales, on sait que les endorphines jouent un rôle important dans la genèse des phénomènes d'attachement interindividuel et de cohésion sociale. Chez toutes les espèces étudiées, la naloxone (qui bloque les récepteurs opiacés) accentue — alors que la morphine atténue — les signes de « détresse » que présente l'animal séparé de sa mère ou de son groupe social. Or, si les systèmes opiacés contribuent ainsi au développement des échanges socio-affectifs, ces derniers retentissent — en retour — sur la maturation des récepteurs fixant les morphines endogènes : il suffit de séparer des rats nouveaux-nés de leur mère au cours de trois nuits successives pour constater, quelques jours plus tard, un retard dans la maturation des récepteurs au niveau de l'hippocampe et du cortex cérébral. Un dernier exemple sera choisi parmi les multiples influences modulatrices que les hormones stéroïdes exercent sur le fonctionnement cérébral. Face à une attaque, la tendance d'une souris à adopter une attitude de soumission ne dépend pas du taux de corticostérone plasmatique existant à ce moment-là, mais de l'ampleur de la baisse que ce taux a subi précédemment lors d'une défaite. En d'autres termes, la baisse du taux de corticostérone plasmatique, provoquée par une défaite face à un congénère, détermine — par son ampleur — la façon dont cette défaite est « vécue »

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et mémorisée et partant, la façon dont elle retentit — dans le sens de la soumission — sur le comportement ultérieur de l'animal confronté à la même situation.

Les références du comportement, c'est-à-dire les incitations qui le déclenchent et les objectifs qu'il vise, ne sont pas tellement constituées par les objets du monde environnant en tant que tels, mais bien plus par la relation de l'individu à chacun de ces objets. Un comportement observable est un phénomène qui ne prend tout son sens que si on le replace dans le cadre du dialogue d'un individu riche de son expérience avec un environnement qu'il s'est progressivement forgé et approprié. Dans cette perspective, le comportement ne saurait être réduit à une simple expression du fonctionnement cérébral, à la projection vers l'extérieur des modalités de ce fonctionnement à un moment donné. Bien au contraire, il convient de considérer le comportement comme faisant partie intégrante d'un processus qui part du cerveau pour y revenir. Car en effet, le comportement assure une fonction essentielle pour l'être vivant : non seulement exprimer une relation existante, mais encore créer, préserver, modifier ou abolir une certaine relation à l'environnement. Préserver ou modifier une relation individuelle à l'environnement, cela revient concrètement à agir en vue de préserver ou de modifier la façon dont tel aspect particulier de l'environnement est perçu, interprété, vécu (avec toutes les expériences affectives qui s'y rattachent). En d'autres termes, la fonction essentielle d'un comportement — c'est-à-dire d'une « sortie » du cerveau — sera donc d'agir de façon plus ou moins médiate sur les « entrées » de ce même cerveau.

Dans le dialogue qu'il conduit avec son environnement, l'être vivant poursuit un certain nombre de fins d'ordre biologique et d'ordre psychobiologique. Et la poursuite de ces fins est en quelque sorte « balisée » par des points de consigne et par des repères fournis par des cadres de référence. Dès lors que le cerveau détecte, dans les informations qu'il reçoit du milieu extérieur comme de l'intérieur de l'organisme, un écart par rapport à un point de consigne ou une discordance par rapport à un cadre de référence, la probabilité est grande qu'il mette en oeuvre un comportement qui vise à corriger l'écart ou à réduire la discordance. Il n'est pas douteux que nombre de motifs d'action sont liés, plus ou moins directement, à la préservation ou à la restauration d'un équilibre ou d'une cohérence.

Un dialogue de l'individu avec son environnement présuppose l'existence d'une certaine autonomie, ce qui implique la préservation de l'intégrité physique de l'individu, le maintien de la constance (de l'« homéostasie ») de son milieu intérieur, et la possiblité de contrecarrer les effets des forces de gravité. C'est à partir de cette autonomie que l'individu peut alors structurer son espace extra-personnel et les relations plus ou moins complexes qu'il tisse en son sein. Et la dynamique interactive de ces relations traduit, à bien des égards, la recherche d'une sorte d'homéostasie relationnelle et affective. Lorsqu'aux informations qui tirent leur origine de l'histoire biologique viennent se mêler celles qui sont fournies par un contexte socio-culturel, les « désirs » viennent se mêler aux « besoins », et des « projets » naissent qui visent de nouveaux équilibres et de nouvelles cohérences.

Il peut paraître contraire à la démarche scientifique que d'invoquer des fins qui déterminent la mise en oeuvre, par l'être vivant, des moyens propres à les réaliser. Car en postulant l'existence et la recherche active d'une certaine fin, on peut donner l'impression qu'on postule l'existence d'une sorte d'attracteur vers lequel tend une dynamique; ce qui impliquerait que la flèche du temps puisse être inversée, qu'une certaine « cause finale » — qui préexisterait dans l'avenir — puisse attirer et orienter vers elle l'action présente. C'est oublier que « fin » veut aussi — et d'abord — dire « arrêt d'un phénomène dans le temps » (quand on parle de la fin du monde, on fait allusion à son éventuelle disparition, et non pas à quelque

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destination dernière). Or, ainsi que je l'ai souligné, le cerveau est porteur de repères et de références, et il détecte tout écart par rapport à un repère, toute discordance par rapport à une référence. Le comportement « finalisé » vise alors à mettre un terme à l'écart ou à la discordance ainsi détectée, et non pas à promouvoir quelque perfection idéale, faite d'équilibre et de cohérence. Dans ces conditions, l'objectif visé (c'est-à-dire le retour à un point de consigne, ou le rétablissement de la cohérence avec une représentation interne) préexiste par rapport au comportement (qui doit avoir pour effet de modifier les « entrées » du cerveau dans le sens ainsi prédéterminé), et la flèche du temps pointe donc dans la bonne direction.

Le rôle joué par le cerveau ne se laisse pleinement définir qu'à partir de cette fonction qu'assure le comportement dans l'établissement, l'expression et l'évolution des relations entre l'individu et son milieu. Dans la « gestion » de ces relations, de ces transactions qui s'inscrivent dans l'espace et dans le temps, le cerveau assume une triple fonction de médiation :

— face aux incitations du milieu, il ne génère pas seulement des objectifs et des comportements visant à les/réaliser, mais il enregistre et évalue les conséquences (les « bénéfices » et le « coût ») qui découlent de ces comportements, et il les prendra en compte ultérieurement;

— il inscrit ces comportements dans une histoire qui lui est propre, car il est le dépositaire de cette histoire et le lieu où elle fait l'objet d'élaborations plus ou moins complexes;

— il inscrit ces comportements dans un espace qui lui est propre, car il est porteur de représentations de l'environnement physique et social familier, représentations qui se structurent et qui sont mises à jour par — et pour — les interactions avec l'environnement.

La neurobiologie commence seulement à étudier ces représentations internes, structures dynamiques et ouvertes, qui intègrent les caractéristiques perceptives de l'environnement, les attentes qu'elles suscitent, et les stratégies comportementales susceptibles de les réaliser. Les données expérimentales pertinentes sont fournies d'une part par l'analyse des syndromes de « négligence sensorielle » provoqués par certaines lésions du cortex cérébral (le sujet, homme ou singe, se désintéresse d'une moitié de sa surface corporelle et de l'espace extracorporel attenant), et d'autre part par l'analyse des activités neuronales unitaires enregistrées au niveau du cortex cérébral dans des conditions expérimentales bien définies. On pense actuellement que la représentation interne de l'espace extra-personnel et des moyens propres à l'explorer est assurée par un réseau nerveux intégré comprenant trois composantes complémentaires qui interagissent de façon étroite. D'une part, une représentation sensorielle très élaborée se constitue au sein d'une région particulière du cortex pariétal postérieur (région PG, ou aire 7 a), qui reçoit des informations sensorielles ayant déjà fait l'objet d'un traitement poussé dans les aires d'association unimodale et polymodale. D'autre part, une sorte de « carte motivationnelle » se constitue au sein du cortex cingulaire (sur la face médiane des hémisphères cérébraux), qui représente la répartition dans l'espace des « valences motivationnelles » et des attentes correspondantes. Et ces deux représentations (l'une « sensorielle », l'autre « motivationnelle ») interagissent avec certaines régions du cortex frontal (en particulier, l'aire 8 oculo-motrice) et avec des structures du tronc cérébral (colliculus supérieur et formation réticulaire activatrice) dont nous savons qu'elles jouent un rôle essentiel dans la genèse de l'éveil comportemental et dans l'exécution des mouvements nécessaires à l'exploration visuelle et tactile de l'espace extra-personnel. Les activités neuronales unitaires, recueillies au sein du cortex préfrontal, montrent que ce der528

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nier intervient dans des processus qui permettent que le comportement s'inscrive, de façon adaptée et efficace, dans l'espace et dans le temps. De plus, grâce aux relations anatomiques de type « modulaire » qu'ils entretiennent l'un avec l'autre, le cortex préfrontal et la formation hippocampique interagissent étroitement dans le traitement des informations d'ordre spatio-temporel, lorsqu'il s'agit de comparer le inonde réel actuel avec les représentations internes de l'espace extra-personnel et des séquences comportementales susceptibles de s'y dérouler.

Ces représentations internes, qui sont continuellement mises à jour par — et pour — le dialogue avec l'environnement, constituent, à tout instant, une source essentielle de repères et de références. C'est grâce à leur médiation que le comportement est une action à la fois chargée de sens et génératrice de sens. L'ensemble de ces représentations constitue l'instance centrale de traitement de l'information et de génération des significations, c'est-à-dire l'armature du Moi. Et Paul Valéry avait bien raison d'écrire : « Le Moi est ce qui transforme... toute chose à chaque instant. On peut donc le considérer comme une opération ».

Pour terminer, je voudrais prononcer — brièvement — un double plaidoyer : celui du scientifique qui s'adresse à ses confrères, et celui de l'homme qui s'adresse à ses frères. Le scientifique qui s'intéresse aux fondements biologiques du comportement, chemine encore dans le lit d'une rivière où coule plus sa soif de connaître et de comprendre que les éléments qui lui permettraient de l'étancher. Il a besoin des eaux mêlées que viendraient alimenter conjointement des ruisseaux coulant des deux rives, celle des neurosciences et celle des sciences du comportement. Mais ces deux rives, pourtant verdoyantes l'une comme l'autre, semblent souvent retenir leurs eaux et ne pas être disposées à les voir se mélanger avec celles d'en face. Certes, une interdisciplinarité vraie constitue une pratique difficile, exigeante; mais s'il est un domaine où elle est absolument nécessaire, c'est bien celui-là. Il faut accepter de reconnaître aux différentes catégories de phénomènes et de processus le même statut : quoiqu'en pense quelquefois le neurobiologiste, le fait de tel ou tel processus comportemental n'est pas moins réel que celui de telle ou telle interaction moléculaire. De plus, ce sont les contraintes imposées par — et les performances requises pour — un dialogue efficace avec l'environnement qui définissent les spécifications inscrites au « cahier des charges » du fonctionnement cérébral. Cela revient à dire qu'il ne s'agit pas seulement, en découpant un « instantané » dans la commune lùstoire du cerveau et du comportement, de décrire ce dernier en tenues de neurobiologie. Il s'agit tout autant de comprendre les modalités de fonctionnement du cerveau à partir des fonctions vitales que le comportement doit assurer pour l'être vivant.

Et que dira l'homme, dès lors qu'il a parfaitement conscience de cette nécessaire interaction du fonctionnement cérébral et des influences structurantes de l'environnement? Comment ne pas souligner la nécessaire coopération de la Science et d'un certain Humanisme, d'une certaine vision de l'Homme? Jean Giono a écrit : « L'homme, on a dit qu'il était fait de cellules et de sang; mais en réalité, il est comme un feuillage : il faut que le vent passe pour que ça chante ». Les neurobiologistes se préoccupent essentiellement de ce feuillage dont parle Giono, de son agencement et des sèves qui doivent le nourrir pour que le vent qui viendrait l'animer, suscite de sa part autre chose qu'un gémissement plaintif. Mais il appartient à tous les créateurs et éducateurs de faire en sorte que le vent se lève, que passent dans ce feuillage le souffle de l'esprit et celui du coeur; souffles sans lesquels ce feuillage serait condamné à rester muet, pour lui-même comme pour les autres. Il nous faut donc partager, vis-à-vis du cerveau humain, un même souci fondamental : faire en sorte qu'il puisse pleinement se nourrir et s'enrichir, s'exprimer et s'acccomplir; bref, faire en sorte que soient remplies les conditions premières pour que toute vie humaine chante !

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Discours de M, André Blanc-Lapierre

M. le Président André Blanc-Lapierre en accueillant M. Roger-Gérard Schwartzenberg, Secrétaire d'État auprès du Ministre de l'Éducation nationale, chargé des Universités, s'exprime en ces termes :

Je tiens à vous remercier Monsieur le Ministre, vous avez voulu honorer de votre présence cette séance solennelle et j'ai plaisir à vous exprimer la gratitude de l'Académie des Sciences.

Mesdames, Messieurs, mes chers Confrères,

Je vous convie à une brève réflexion sur le contenu des expressions suivantes : communication, traitement du signal, déchiffrement, ... qui, toutes, font appel à l'idée d'information : information à transmettre, à protéger, à extraire, ...

1. Introduction

Dans toute communication, il y a, à l'origine, une information à transmettre : pensée à exprimer, relation d'un événement, donnée concernant l'espace lointain en observation spatiale, particularité relative à un organe en imagerie médicale, vision d'un paysage... A ce stade, on peut parler du sens de ce que l'on transmet; le mot information, est pris dans son acception courante. En fait, ce sens est signifié à travers un code, langage, écriture, image, etc. et donne ainsi naissance à un message ou signal, par exemple une suite de lettres. C'est là et là seulement que commence le travail de l'ingénieur : il doit construire un système qui transmet au mieux la suite de lettres ou, plus généralement, le message; mais l'ingénieur ne se préoccupe absolument pas du sens qui a donné naissance au message. Son système de transmission sera pour lui d'autant plus performant — et il dira que, pendant un temps donné, il transmet une information d'autant plus grande — qu'il sera capable de transmettre un plus grand nombre de messages distincts dans ce temps et, ceci, indépendamment du sens attaché à chacun. Avec cette vision des choses, il est possible à l'ingénieur et au physicien de donner une définition numérique aux expressions quantité d'information et débit d'information. L'unité de quantité d'injbrmation est le bit; il correspond à la possibilité de choix offerte par un tirage au sort entre deux

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éventualités équiprobables. Le débit d'information d'une transmission s'exprime en bits par seconde (bit/s).

Éclairons tout cela par quelques exemples : la transmission de la parole normalisée correspond à 64 000 bits par seconde, alors que celle de la télévision en couleurs est de 140 millions de bits par seconde, soit, en gros, 2 000 fois plus, ce facteur 2 000 traduisant la grande richesse de choix que confère à l'image le fait qu'elle est à deux dimensions. Au sens retenu ici, la quantité d'information affectée à la Bible — qui traduit la richesse des combinaisons que l'on peut former avec le nombre de lettrés qu'elle contient — est de l'ordre de 100 millions de bits et, par conséquent, du même ordre que celle qui correspond à une seconde de télévision. Le vidéodisque permet de stocker, sur une seule face ayant la taille d'un disque normal, de 10 à 100 milliards de bits (environ 50000 images avec extraction de l'une d'elles en un temps qui se compte en secondes). C'est suffisant pour inscrire 100 fois la Bible.

2. Développements récents

2.1. Performances en matière de télécommunications spatiales

Vous avez certainement vu des reproductions des magnifiques images qui nous ont été envoyées de Jupiter et de Saturne par les sondes spatiales Voyager. Voyager!, pour fixer les idées, qui, après avoir parcouru environ un milliard de kilomètres, est passé, le 9 juillet 1979, à 700000 km de Jupiter, nous a transmis données et images avec un débit d'information de 115 200 bits par seconde. Le 25 août 1981, après un parcours, depuis la Terre, d'un milliard et demi de kilomètres, cette sonde passait à 160000 km de Saturne et nous envoyait ses images avec un débit de l'ordre de 40000 bits par seconde, un peu inférieur à celui de la parole normalisée.

Pour apprécier ces performances, il faut se rappeler qu'en 1964, la sonde Mariner-IV ne nous a transmis ses observations sur Mars, pourtant quatre fois plus près de la Terre que Jupiter, qu'à la cadence de 8 1/ 3 bits/s.

Vous savez que Voyager-2 continue sa mission vers Uranus (trois milliards de kilomètres de la Terre) et Neptune (quatre milliards de kilomètres) au voisinage desquels il doit respectivement passer le 24 janvier 1986 et le 25 août 1989. Nous en escomptons des images transmises avec un débit d'information pouvant dépasser 20 000 bits/s.

Naturellement, actuellement on pense aussi à Giotto, lancé le 2 juillet 1985 par la fusée Ariane. Giotto doit passer, dans la nuit du 13 au 14 mars 1986, à 500 km du noyau de la Comète de Halley. L'ouverture au public de la Cité des Sciences et de l'Industrie à La Villette coïncidera avec cet événement. Outre de nombreux renseignements sur la chevelure de la Comète, Giotto enverra en temps réel des photos en couleur du noyau de celle-ci (photos en quatre couleurs) transmises à la cadence d'une photo toutes les 4 secondes avec un débit d'information de 40 000 bits/s. On espère recueillir des données à grande vitesse au voisinage du noyau durant environ 4 heures. Il n'est pas sûr que ce satellite « survive » au-delà du point d'approche maximale. La « rencontre » aura lieu à environ 150 millions de kilomètres de la terre.

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2.2. L'explosion actuelle des techniques liées à la transmission et an traitement de l'information

A côté des exemples donnés ci-dessus empruntés à la collecte d'information dans l'espace lointain, d'autres auraient pu être cités relatifs à l'exploration de la structure de la matière, à celle du corps humain grâce à l'imagerie médicale, d'autres encore relatifs à l'échange d'information entre les hommes, à sa diffusion, à sa mise en mémoire,...

Une véritable discontinuité s'est produite vers 1940 dans le domaine considéré ci-dessus; elle marque le début d'une importante mutation des télécommunications et, aussi, des techniques d'observation et de mesure. En schématisant, on peut dire que la mutation des télécommunications découle du développement du radar (production, amplification, transmission, réception des ondes décimétriques, centimétriques, millimétriques,... pourvoyeuses de larges bandes de fréquences, banalisation des techniques d'impulsions) joint à l'apparition des possibilités offertes par des composants nouveaux, en particulier semi-conducteurs,...

Cette mutation est également étroitement liée à la naissance — aussi vers 1940 — de deux disciplines nouvelles : le traitement du signal et l'informatique. Une attention particulière sera, sans ce qui suit, portée au traitement du signal.

3. Le traitement du signal

3.1. Une discipline récente mais de nombreux précurseurs échelonnés au cours du temps.

Les techniques de traitement du signal ont pour but de permettre la meilleure extraction ou la meilleure connaissance du signal utile qui véhicule le message, à partir d'un ensemble de données reçues, contenant, évidemment ce signal utile, mais entachées d'erreurs, certaines ou aléatoires, produites par diverses causes de déformations ou par les bruits ou parasites toujours inévitables. Par l'utilisation de modulations ou de codages les mieux adaptés, ces techniques visent aussi à assurer au signal utile la meilleure protection possible vis-à-vis des parasites..., éventuellement, vis-à-vis des indiscrétions. Le traitement du signal peut encore avoir pour mission la détection de l'existence de signaux particuliers, tels que, par exemple, celle d'échos radar pouvant être interprétés comme signalant la présence d'avions amis ou ennemis. Tout cela repose sur l'exploitation à l'extrême des propriétés particulières des signaux susceptibles de permettre leur différentiation vis-à-vis des parasites.

On ne parle de traitement du signal que depuis une date récente, depuis 1940 si l'on veut. Il s'agit cependant, à l'heure actuelle d'un corps de doctrines et de techniques extrêmement développées qui recoupe, en quelque sorte « perpendiculairement » à peu près tous les domaines de la classification traditionnelle des Sciences. Cependant, il est bien évident que, depuis que les hommes scrutent l'Univers, et depuis qu'ils échangent des informations, ils perçoivent des signaux et s'efforcent de les déceler avec sécurité, fidélité et précision. Le traitement du signal est donc aussi vieux que la communication entre les hommes ou que la mesure et l'expérimentation scientifique. Alors, pourquoi

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Tapparition d'une nouvelle discipline et sa rapide croissance? L'explication réside à la fois dans le développement des télécommunications, dans révolution des méthodes et des possibilités de mesure et d'observation, enfin dans F avènement de V informatique et des méthodes numériques avec les immenses possibilités de calcul qu'elles offrent. Les télécommunications ont dû faire face à un nombre croissant d'utilisateurs et à la multiplication des voies de communications. Elles ont dû s'adapter aux très grandes distances, à une demande de débits d'informations importants et ont dû accepter des signaux très faibles. De leur côté, les mesures et les observations sont devenues de plus en plus précises [par exemple, l'unité de temps, la seconde est maintenant définie avec une précision relative de 10~ 13 (un dix millième de milliardième!)].

Les effets des fluctuations aléatoires qui traduisent, à notre échelle, le discontinu microscopique nous sont devenus perceptibles; ils introduisent nécessairement un point de vue statistique qui n'avait pas à être pris en compte dans le cas d'une moindre exigence de précision et constituent une cause inévitable du bruit de fond contre lequel le traitement du signal doit protéger ce dernier.

Les mesures et les observations sont, aussi, devenues de plus en plus complexes. Si l'on ne peut pas mesurer directement la grandeur recherchée, on opère de façon indirecte, en mesurant des quantités qui lui sont liées et qui contiennent une certaine information sur elle, et on extrait, par un traitement informatique qui peut être considérable, la meilleure estimation de ce que l'on désire connaître, Ceci est allé de pair avec le prodigieux développement des techniques numériques digitalisées de l'informatique, qui, au cours des dernières années, ont fourni des moyens de traitement des données d'une efficacité incroyablement croissante. En vingt ans, les vitesses de traitement ont été multipliées par dix mille, le coût de la performance a baissé d'environ 20% par an et le nombre de composants par puce a été multiplié par cent mille. On sait maintenant loger un million de composants dans une surface de l'ordre du centimètre carré, chacun ayant des dimensions de quelques microns; c'est, à peu près, la taille des globules rouges.

Comme les télécommunications, le traitement du signal ignore le sens attaché au message véhiculé par ce signal. S'il s'agit d'un texte, le traitement du signal est sensible à la syntaxe, c'est-à-dire aux signes et aux relations entre signes; par contre, il ignore la sémantique, c'est-à-dire les relations entre les signes et les objets ou êtres signifiés.

3.2. Le traitement du signal avant la lettre

Jusqu'à un certain point, l'homme fait du traitement du signal depuis qu'il communique et depuis qu'il cherche. Examinons quelques exemples qui, en admettant des différences, que nous préciserons, peuvent être considérés comme des précurseurs. L'un sera, relatif à une technique d'observation mise en oeuvre il y a un siècle, les autres étant empruntés au déchiffrement qui, lui, plonge ses racines dans un passé beaucoup plus lointain.

(i) exemple lié à une technique d'observation

En 1877, Ehrlich, encore étudiant, eut l'idée de faire agir sur les tissus biologiques et sur le sang les substances que découvrait en Allemagne l'industrie naissante des colorants. Il put ainsi teinter de façon sélective les différentes structures cellulaires (noyau, cytoplasme, granulations) mises en évidence dans l'observation microscopique des frottis

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sanguins, d'où la possibilité de renforcer la vision de la structure objet d'intérêt (signal) dans une observation donnée, par rapport aux autres, non considérées ou moins considérées dans cette observation (bruit).

(ii) la cryptographie et le déchiffrement

Les exemples qui suivent correspondent à des recherches auxquelles l'homme se livre depuis fort longtemps, en tout cas bien avant 1940. De plus, ils vont nous permettre d'évoquer quelques convergences qui se font jour entre la cryptographie et certains développements récents dans des chapitres les plus purs de la mathématique traditionnelle.

Une remarque préliminaire s'impose. La théorie de la communication et du traitement du signal n'a pu s'ériger en discipline scientifique, donnant prise au calcul et soutenant des applications, qu'en se fixant un cadre strict au sein duquel elle a notamment donné un sens quantitatif à la notion d'information. Ce faisant, elle est devenue la science des messages, de l'aspect formel des messages, de la transmission des messages, etc. en se coupant complètement du sens signifié par ces messages. Or il est bien évident que cette rupture n'existe pas dans le déchiffrement qui est bien antérieur et qui de toute façon ne peut dissocier l'écriture de son sens. Il s'agira donc de traitement du signal avant la lettre, mais aussi de traitement pris en un sens quelque peu différent de celui que nous avons utilisé ci-dessus.

Le dictionnaire Larousse définit la cryptographie par l'expression suivante : écriture secrète au moyen d'abréviations ou de signes convenus. Par extension, on peut dire : science du codage et de la mise au clair du sens des messages secrets.

Les spécialistes du chiffre utilisent le mot déchiffrement pour désigner la restitution du message contenu dans un document chiffré dont on connaît la clef et le mot décryptement pour désigner cette même opération dans le cas où l'on ne connaît pas la clef. Par contre, les spécialistes des inscriptions parlent de déchiffrement bien que, évidemment, la clef des écritures auxquelles ils s'attachent leur soit, a priori, inconnue. Dans le langage de l'informatique et des télécommunications, on utilise les verbes coder et décoder (codage et décodage).

Il y a, évidemment, une certaine ressemblance entre les problèmes posés par une écriture qu'on ne sait pas lire ou par un code secret dont on ne connaît pas la clef et, dans une certaine mesure, on peut user des mêmes procédés pour résoudre l'un ou l'autre. Il existe, cependant, entre les deux, une différence importante. Un code de chiffre est expressément conçu pour décourager le déchiffreur indiscret; l'écriture n'est une énigme que par un accident.

La langue du texte chiffré est, en général, connue. Pour l'écriture ancienne non déchiffrée, il y a trois possibilités :

— la langue du texte peut être connue, en tout ou partie, et c'est l'écriture, seulement, qui est inconnue;

— la forme de l'écriture peut être connue et c'est la langue qui est inconnue;

— la langue et l'écriture sont, l'une et l'autre, inconnues.

Dans ce dernier cas (langue et écriture inconnues), on admet généralement que le déchiffrement n'est possible que si on a un texte bilingue. C'est à partir des trois écritures

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du même message fournies par la pierre de Rosette que Jean-François Champollion obligea ces hiéroglyphes à livrer leur secret. On sait que cette pierre présentait le même message écrit : 1° sous forme de hiéroglyphes; 2° en démotique, graphie de signes menus d'usage populaire alors courante en Egypte et, enfin, en grec : en fait deux langues et trois écritures. La comparaison des noms royaux dans leurs diverses versions fournit les premières équations.

C'est encore une situation où langue et écriture étaient, a priori, l'une et l'autre inconnues, qui correspond au déchiffrement, par Michel Ventris du Linéaire B, cette écriture préhistorique qui figurait sur les tablettes trouvées à Cnossos, en Crète (1900), à Pylos (1939...), puis à Mycènes (1952).

On comprit très vite que ce qui était écrit sur ces tablettes correspondait à des inventaires et à des comptes relatifs à des magasins, des arsenaux, ... On reconnut, également, que ce système graphique comportait des idéogrammes (un dessin pour un objet, pour une action ou pour un concept abstrait), des signes numériques ou métriques et des signes syllabiques (l'élément phonique représenté par chaque signe est, alors, une syllabe entière). Mais le fait qu'il n'existait pas de bilingue rendit difficile, d'une part le déchiffrement de l'écriture et, d'autre part, l'étude et l'identification de la langue sousjacente. La solution de ce problème a hanté les experts pendant un demi-siècle. Elle fut donnée par Michaël Ventris, en 1952. Celui-ci, déchiffra ce graphisme : il classa les signes et donna leur sens; il put, en particulier à partir de l'utilisation de noms de lieux, identifier l'ensemble des valeurs syllabiques et mettre en place le système, complet à très peu près, des consonnes et dés voyelles: Quant à la langue, Ventris montra, à la stupéfaction générale, que c'était du Grec.

Je n'aborde pas les détails techniques du travail de Ventris. Je n'en ai pas la compétence et il y a, dans cette enceinte, tellement de savants spécialistes de ce type de problèmes. Je voudrais simplement insister sur les analogies de telles opérations avec le décryptement des messages chiffrés. Dans les deux cas interviennent les notions de codage, d'analyse fréquentielle (quelle est, dans une langue fixée, là fréquence d'une lettre donnée, d'une paire de lettres données, d'une lettre donnée employée au début d'un mot, etc.?) d'entropie en tant que mesure de la quantité d'information, de redondance, traduction mathématique de l'excès du nombre de symboles effectivement employés par rapport au nombre strictement nécessaire pour représenter les informations à transmettre. ,

La cryptographie a tenté de nombreux savants connus, par ailleurs, pour leurs travaux dans des disciplines traditionnelles. A titre d'exemple, citons François Viète (1540-1603) le père de l'algèbre, qui faillit, à cause de son activité en cryptographie, être condamné pour exercice de magie noire, Jérôme Cardan (1501-1576), mathématicien et mécanicien, Thomas Young (1773-1829), opticien et mécanicien, qui proposa avec succès la valeur d'un certain nombre de signes des hiéroglyphes égyptiens et en voulut beaucoup à Champollion d'avoir donné la solution d'ensemble de leur déchiffrement, Charles Wheastone, célèbre par le pont de mesure qui porte son nom, et qui fit des travaux en acoustique et sur le télégraphe. Dans le même ordre d'idées, il est assez remarquable que Claude Shannon, le père de la théorie mathématique de l'information, ait, simultanément, travaillé aux Laboratoires Bell sur la théorie de l'information et sur la cryptographie, publiant, à un an d'intervalle, deux articles de base respectivement consacrés aux théories mathématiques de l'une et de l'autre.

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L'introduction de l'ordinateur dans l'économie mondiale a ouvert des perspectives nouvelles à un type de cryptographie particulière dite cryptographie privée. A mesure que s'est accru le parc des ordinateurs et que les techniques d'exploitation — temps partagé, télétraitement — se sont affinées, le problème du caractère confidentiel de beaucoup de données stockées ou transmises est devenu de plus en plus aigu. Des grandes sociétés ou organismes, et, en premier lieu, les constructeurs d'ordinateurs, ont cherché à utiliser le chiffrement pour protéger le secret et, ceci, tout en restant dans le cadre des exigences commerciales : rapidité et coût acceptables. Des systèmes normalisés de déchiffrement de données ont été proposés. C'est dans le prolongement de cette perspective qu'on en est venu à l'idée révolutionnaire des systèmes de déchiffrement à clefs publiques. Il s'agit de mettre sur pied un réseau de partenaires permettant des communications chiffrées bilatérales de façon très commode et avec grande protection du secret. Chaque abonné A possédera deux clefs : une clef de chiffrement CA utilisée par les autres abonnés pour chiffrer les messages qu'ils veulent lui adresser et une clef de déchiffrement DA, connue de lui seul, qui lui permet, à lui A, de déchiffrer ces messages. Bien entendu, il existe un lien mathématique entre ces deux clefs puisque la seconde permet de déchiffrer ce qu'a chiffré la première, mais ce lien doit être tel que, si la clef de chiffrement CA peut se déduire aisément de la connaissance de la clef de déchiffrement DA, l'opération inverse, la recherche de DA lorsqu'on connaît CA, est pratiquement impossible c'est-à-dire demanderait un grand nombre d'années, même si on utilisait les ordinateurs actuels les plus puissants. Les clefs de chiffrement peuvent donc être publiques et groupées dans un annuaire; patcontre, chaque utilisateur possède sa clef de déchiffrement qu'il est le seul à connaître et qui n'a dû être portée à la connaissance de personne.

La construction de paires de clefs CA et DA ayant les propriétés requises repose sur le fait que, si l'informatique moderne permet de trouver de très grands nombres premiers, elle n'a pas, à ce jour, apporté de solution satisfaisante au problème de la factorisation de très grands nombres c'est-à-dire au problème de leur décomposition en produits de nombres premiers. A titre d'exemple, la décomposition en nombres premiers d'un nombre d'une centaine de chiffres nécessite, en général, des années de calcul avec les ordinateurs les plus puissants.

Il y a donc un lien profond — qui peut paraître surprenant — entre la cryptographie et un chapitre aussi pur de la mathématique traditionnelle que la théorie des nombres premiers. En fait, tout résultat nouveau sur les grands nombres premiers prend, aujourd'hui, une importance quasi industrielle et militaire. Que dirait Godfred Harold Hardy qui a beaucoup contribué, dans la première moitié de ce siècle, à la théorie de la divisibilité des nombres et ne pouvait, d'aucune façon, concevoir la possibilité du moindre lien entre les Mathématiques pures et les applications ! « Je n'ai jamais rien fait, a-t-il écrit, qui puisse être considéré comme « utile ». Parmi mes découvertes, il n'en est pas une qui fasse ou puisse faire, directement ou indirectement, pour le mieux ou pour le pire, la moindre différence dans la marche des choses de ce monde ».

Dans ce qui précède, la protection du secret jouait un rôle essentiel. Or, on s'est demandé s'il y avait une forme de vie intelligente autre part que sur la Terre et, dans l'affirmative, comment il serait possible d'entrer en communication avec ses représentants. Dans une telle perspective, ce sont des messages aussi faciles à décoder et aussi suggestifs que possible qu'il faut envoyer à des interlocuteurs éventuels dont on suppose seulement qu'ils ont atteint un développement intellectuel et technologique, peut être très différent

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du nôtre, mais de niveau comparable. Un message d'environ 3 minutes fut émis, le 16 novembre 1975, par le radiotélescope de 305 m de diamètre d'Arecibo [Porto Rico] en direction d'un amas d'étoiles distant de 24000 années de lumière, à titre de tentative très symbolique. La seule chose qui nous intéresse est le code utilisé. Il s'agissait de 1679 impulsions binaires (onde porteuse de 12,6 cm de longueur d'onde). L'idée était que 1679 étant le produit des deux nombres premiers 23 et 73, il était naturel de représenter le message en utilisant 23 lignes et 73 colonnes ou l'inverse. Les « plus » (l'un des niveaux binaires) donnaient alors un dessin comportant des représentations supposées interprétables sur les éléments chimiques les plus courants sur la terre, sur ceux qui entrent dans la composition de la matière vivante que nous connaissons, sur la morphologie et la taille des hommes, sur notre système solaire... C'est simplement pour signaler cette façon de coder que j'ai ouvert cette parenthèse. Pour le reste, il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit d'un amas distant de 24000 années de lumière !

4. L'explosion de la communication et l'évolution de l'Humanité

Dans ce qui précède — et surtout dans la première partie de cet exposé — l'accent a été mis sur quelques aspects particuliers de ce qu'on peut appeler Vexplosion actuelle de la communication, explosion qui se traduit par l'accroissement fascinant, dans son accélération et dans son ampleur, de la rapidité des moyens, des débits d'information, des distances atteintes, de la densité du réseau des voies qui nous sont offertes et, même, du volume de l'Univers concerné, non seulement à cause des sondes qui explorent l'espace lointain mais aussi à cause du rôle de plus en plus grand joué par les satellites dans les télécommunications terre-terre, explosion, enfin, qui ne porte pas seulement sur la transmission de l'information, mais, aussi, sur Fart de la traiter, de la coder au sens le plus large du terme, de la diffuser, de la mettre en mémoire,...

Pour conclure, je tiens à insister sur le fait qu'il s'agit là d'Un phénomène majeur dans l'évolution de l'humanité. Il prend vraiment sa place dans la grande suite constituée par le développement du langage, le premier outil qui a permis à l'homme de désigner l'objet ou le concept signifié, par l'apparition de l'écriture facteur essentiel de conservation de l'acquis et condition d'existence de l'histoire, de Y alphabet qui a multiplié singulièrement l'efficacité de l'écriture et, enfin, de l'imprimerie avec la révolution qu'elle a apportée dans la conservation et la diffusion de l'information.

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Allocution présidentielle9 6 janvier 1986

André BLANC-LAPIERRE

Président de l'Académie en 1986

Messieurs les Secrétaires Perpétuels, Mes Chers Confrères,

Vous avez bien voulu, chers Confrères, nous renouveler votre confiance, à Monsieur Horeau et à moi-même, et reconduire, pour l'année 1986, nos fonctions dans le Bureau. Laissez-nous vous exprimer toute notre reconnaissance et vous dire combien nous sommes sensibles à cette marque d'estime et à l'honneur que vous nous faites ainsi.

Le thème de cette allocution me paraît tout tracé : il s'agit de résumer les faits saillants de l'année 1985 et d'esquisser les grandes lignes de ce qui, avec votre accord, pourrait constituer l'activité future, spécialement celle qui concerne l'année 1986. Je m'efforcerai de suivre, autant que faire se peut, le même plan qu'il y a un an, le 7 janvier 1985. Cela permettra de mieux faire le point. Par ailleurs, cela conduit à quelque modestie eh donnant la mesure de la distance qui sépare les désirs des réalités. Mais ne faut-il pas que la vertu Espérance tire et illumine le réel?

I. L'Académie (composition, structure,procédures, méthodes de travail)

1. L'Académie a procédé au cours du premier semestre de Fannée 1985, à l'élection de treize nouveaux membres que nous avons eu la joie d'accueillir, de façon solennelle, sous la Coupole, le 7 octobre dernier. Monsieur le Président de la République, en adressant à notre Compagnie un message lu par Hubert Curien, Ministre de la Recherche et de la Technologie, au cours de la réception, et Messieurs Jean-Pierre Chevènement, Ministre de l'Éducation nationale et Roger-Gérard Schwartzenberg, Secrétaire d'État auprès du Ministre de l'Éducation nationale, Chargé des Universités, en nous honorant de leur présence, ont tenu à marquer l'importance qu'ils attachaient à cette cérémonie fixant un instant privilégié dans le développement et l'évolution de l'Académie.

2. Conformément à l'engagement que nous avons pris en janvier 1984, une réflexion a été entreprise sur les questions touchant à la composition, la structure et les méthodes de travail de l'Académie. Il s'agit d'examiner si, dix ans après la réforme qui régit notre

La Vie des Sciences, Comptes rendus, série générale, tome 2, n° 6, p. 539-545


La Vie des Sciences

fonctionnement actuel, des modifications de règlement ou, plus simplement, des changements de nos procédures internes sont souhaitables. Nous nous sommes engagés à présenter les résultats de cette étude avant la fin de l'année qui commence. Je ne veux pas entrer, maintenant, dans le détail de ce travail d'évaluation, qui est actuellement en cours, à la fois au sein de groupes exploratoires et devant l'Académie toute entière. Je me borne à quelques remarques d'ensemble.

Il s'agit d'une question importante qui conditionne la nécessaire adaptation permanente des actions de l'Académie à l'évolution de la Science, de ses Applications, de la Communauté scientifique et, plus généralement, de la Société. Cette question doit donc être traitée avec sérieux, soin et sérénité — j'ajouterai sans passion excessive.

Cependant, la vie de l'Académie ne peut être suspendue, ni même ralentie, dans ses tâches essentielles parce que nous étudions des modifications éventuelles de notre règlement. Jusqu'à ce que de telles modifications puissent intervenir, nous travaillons dans le cadre du règlement actuel, avec, bien entendu, la possibilité de modifier, à notre gré, tout ce qui ne relève que de décisions internes de l'Académie. Dans ce cadre, l'activité et la vie de l'Académie doivent se dérouler sans hiatus. En particulier, je pense que nous devons procéder rapidement à des élections de Correspondants.

Toujours en ce qui concerne les études en cours sur la composition, la structure, les procédures et les méthodes de travail de l'Académie, on peut, me semble-t-il, faire rapidement le point de la façon suivante :

(a) A la suite du travail effectué dans le groupe exploratoire ad hoc, des discussions en Comité Secret et des réponses écrites aux deux questionnaires adressés à tous les Membres, s'est précisée la position de l'Académie sur l'accroissement du rôle qu'elle souhaite voir tenir par les Correspondants, sur le nombre de ces derniers et sur certaines modalités de leurs statuts.

(b) Deux groupes exploratoires ont préparé, pour l'Académie, l'étude des thèmes suivants :

Organisation des travaux de l'Académie

Il s'agit de l'organisation des séances publiques, des exposés et conférences, des Comités Secrets, des réunions des Sections ou des Divisions ou des réunions scientifiques spécialisées organisées par les Sections et les Divisions.

Organisation. Structures de l'Académie

Il s'agit là, du Bureau (Président, Vice-Président, Secrétaires Perpétuels), de la Commission administrative, des Sections, des Divisions, etc.

Ces groupes de travail ont, l'un et l'autre, présenté, en Comité Secret, l'état de leurs réflexions qui, d'ailleurs, mettent parfois en lumière plusieurs orientations possibles. La discussion en comité secret est à peine amorcée. J'espère, cependant, que l'Académie pourra faire connaître son sentiment sur ces suggestions dans un délai pas trop long.

(c) Il reste encore à étudier diverses questions relatives aux Membres et, en particulier, à réfléchir sur la meilleure mise en oeuvre possible de la procédure de préparation de leurs élections.

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II. Les comités permanents spécialisés de l'Académie : Comité de Lecture, Comité de Défense des Hommes de Science (CODHOS), Comité Des Etudes et Rapports (CODER), Comité des Applications De l'Académie des Sciences (CADAS) et Comité des Relations Internationales (CORI)

Tous ces comités jouent un rôle essentiel, de plus en plus essentiel, dans la vie de l'Académie, dans la démultiplication de ses tâches et dans l'intensité de son interaction avecTenvironnement. Je tiens à remercier chaleureusement tous ceux qui oeuvrent en leur sein ou en liaison avec eux.

De par leur nature même, les actions du Comité de Lecture et du CODHOS se prêtent mal à un découpage et se laissent difficilement jalonner par des dates. Dans leur continuité, elles revêtent, l'une et l'autre, une importance capitale, la première pour le maintien et l'amélioration du niveau des Comptes Rendus de l'Académie et, la seconde, en ce qu'elle exprime l'attachement permanent de l'Académie à la sauvegarde des Droits de l'Homme et'sa solidarité vis-à-vis des hommes de Science.

Le CODER a, durant l'année actuelle, terminé trois rapports portant respectivement sur :

— les combustibles fluides de remplacement;

— la protection des observatoires astronomiques et géophysiques;

— l'histoire des Sciences.

Ces trois rapports ont été, avec votre accord, remis à Monsieur Hubert Curien, Ministre de la Recherche et de la Technologie, le 7 mai 1985 et rendus publics lors d'une Conférence de Presse tenue le 24 juin 1985. Le rapport sur Les Combustibles fluides de remplacement a donné lieu à la parution d'un ouvrage diffusé par la librairie Gauthier-Villars.

Le CADAS, actuellement présidé par Alexis Dejou, Président de la Commission d'Électrotechnique internationale, a tenu deux Conférences de Presse :

(a) le 19 février 1985, au cours de laquelle furent présentés trois rapports portant respectivement sur les sujets suivants :

— Deux recommandations en matière d'Informatique scientifique et technique.

— Chimie et Biologie. Étude de leurs interactions dans les recherches portant sur le milieu vivant.

— Le peuplement forestier — une politique pour la sauvegarde des espèces : les arboretums.

(b) le 17 décembre 1985, avec, aussi, présentation de trois rapports :

— Le matériel médical.

— Le génie civil.

— Informatique et Mécanique : la création de produits et de systèmes mécaniques assistée par ordinateur (CMAO).

Le contenu de ces rapports vous a été exposé dans divers Comités Secrets et vous avez bien voulu approuver leurs conclusions. Ils ont tous été remis aux Autorités compétentes.

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La position du CADAS s'est affirmée au plan international. Pour ne citer qu'un exemple, l'Académie royale suédoise des Sciences de l'Ingénieur, 1TVA, l'a invité à participer aux réunions et colloques organisés à Stockholm, du 24 au 26 octobre dernier, lors des assises annuelles de cette Académie d'Ingénieurs. Monsieur Pierre Fillet, Délégué général du CADAS, et moi-même, avons représenté le CADAS et l'Académie à ces manifestations et participé à des discussions sur la formation des Ingénieurs, sujet sur lequel, d'ailleurs, le CADAS vous soumettra prochainement un rapport.

Depuis qu'ils ont tenu leur première séance, le 9 février 1981 pour le CODER, et le 10 janvier 1983 pour le CADAS, ces deux Comités, ont, comme on vient de le voir, fourni une action très significative, avec, cependant, une certaine baisse de régime pour le CODER au cours de l'année écoulée, même en tenant compte de la mise en chantier de l'étude sur la pollution de la Centrale de Gardanne. Je pense que l'Académie devra examiner, avec ces Comités, comment les couplages Académies ?± Comités pourraient être améliorés, quelles questions l'Académie aurait à poser à ces Comités, comment elle pourrait mieux profiter des résultats de leurs travaux et, aussi, les aider davantage, notamment en ce qui concerne le suivi des effets de leurs recommandations. Personnellement, je crois que l'expérience vécue montre que l'effectif du CADAS doit être augmenté et, pour le moins, très rapidement porté à quarante. Je pense, en outre, qu'à échéance assez proche, l'Académie doit, toujours avec ces Comités, rechercher ce que doit être la meilleure orientation de chacun, à mo3'en et même à long terme.

Le CORI, sous l'impulsion de notre Confrère André Guinier, a continué, en 1985, à développer nos activités communes avec les Académies auxquelles nous lie un accord de coopération et d'échanges [Colloque franco-polonais sur la chimie organométallique organisé à Sulijow (Lodz-Pologne) par Fernand Gallais et Jan Michalski — Colloque franco-suédois sur la diffraction des rayons X organisé par Gunnar Hagg et André Guinier à Stockholm — Conférence Claude Bernard, prononcée en Grande-Bretagne par François Jacob, et Conférence Humphry Davy prononcée par Sir George Porter, ici-même — enfin, visites et missions diverses]. Toutes ces actions tirent leur financement, en ce qui concerne la France, de la Direction de la Coopération scientifique et technique au Ministère des Relations extérieures. L'année 1986 est déjà très largement préparée. Je me borne à mentionner, à cause de sa très grande proximité sur l'agenda, la participation de Bengt Hultquist, de l'Académie royale des Sciences de Suède, au Colloque national, organisée par notre Académie du 29 au 31 janvier 1986, sur le thème : « L'Académie des Sciences et la figure de la Terre. Du xvme siècle à l'Ère spatiale », Colloque qui célébrera le 250e Anniversaire des « Missions de l'Académie des Sciences en Laponie et au Pérou » pour la mesure d'arcs du Méridien, et qui donnera lieu à une exposition. De nouveaux accords de coopération sont en cours d'élaboration avec les Académies des Sciences des Pays-Bas, de Yougoslavie, d'Australie, de Hongrie et du Canada et des échanges, sans que, pour l'instant, des accords formels soient étudiés, .sont prévus avec les Académies des Sciences du Danemark et d'Autriche. Le projet de texte d'accord avec l'Académie des Sciences des Pays-Bas est très avancé. Il va vous être soumis et pourrait faire l'objet d'un échange de signatures le lundi 24 février. Je voudrais, de plus, signaler qu'André Guinier a représenté notre Académie à la réunion organisée à Trieste (juillet 1985) par l'Académie des Sciences du Tiers-Monde et qu'il a, par ailleurs, établi des contacts avec des pays africains francophones. Il faut noter que tous les échanges effectués en dehors du cadre des accords déjà signés, pour étendre le champ des relations internationales de

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l'Académie, n'ont été possibles que grâce à une subvention accordée à l'Académie par Monsieur le Ministre de la Recherche et de la Technologie. Enfin, vous savez qu'a été créé, en 1985, à l'initiative de l'Ambassadeur de Grande-Bretagne à Paris, un prix franco-britannique permettant à un chercheur français de très bon niveau de faire un séjour de plus d'un mois dans un département d'une Université ou d'un Institut de recherche de Grande-Bretagne, afin de développer la collaboration entre ce département et un centre français travaillant sur les mêmes sujets et de profiter de cette occasion pour étudier sur place la politique et l'organisation de la Science en Grande-Bretagne.

III. Publications. Exposés

Comme je l'ai fait il y a un an, je tiens à insister sur l'importance prioritaire qu'il faut attribuer aux Comptes Rendus de l'Académie et nous devons rendre hommage à tous les efforts déployés par Paul Germain et par le Comité de Lecture pour que soit assuré leur bon niveau et améliorée leur image de marque.

La Vie des Sciences continue à être bien accueillie par un public cultivé, non nécessairement spécialiste, souhaitant se tenir au courant, dans leurs grandes lignes, de l'état de la science, de son évolution, et de la vie de la Communauté scientifique. Nous ne devons pas oublier que les publications de l'Académie sont l'affaire de chacun d'entre nous, qu'il s'agisse de leur contenu, de leur qualité, de leur diffusion et de leur impact.

Nous avons eu, durant l'année écoulée, de très bons exposés, fortement appréciés, planifiés, selon la tradition, par le Vice-Président. En commençant par ceux qui se sont succédés dans le cadre d'un thème unificateur, je rappellerai la série de Conférences sur l'évolution (organisateur : François Jacob) et celle sur les profondeurs de la Terre (organisateur : Jean Coulomb). Par ailleurs, André Guinier nous a présenté une véritable fresque sur la puissance et les limitations de la cristallographie, Jacques Blamont nous a portés à la pointe de l'actualité spatiale en nous donnant les Résultats préliminaires obtenus au moyen de deux ballons lancés dans l'atmosphère de Vénus et Sir Georges Porter, dans le cadre de la Humphrey Davy lecture, a traité le sujet passionnant : Photosynthèse, la première nanoseconde. Je suis heureux de remercier, ici, conférenciers et organisateurs.

Dans un ordre d'idées voisin de ce qui précède, j'ai plaisir à vous annoncer que les travaux du Comité Lavoisier, présidé par Alain Horeau, nous permettent de compter sur la sortie, au printemps prochain, du quatrième tome de la correspondance de Lavoisier.

IV. Avis sur des problèmes déformation

Les rapports élaborés par les Comités permanents spécialisés de l'Académie contiennent des avis et recommandations dont certains touchent à des problèmes de formation. Je tiens à mentionner, ici, deux démarches de l'Académie, non issues de ces Comités, et concernant de tels problèmes.

1. La première de ces démarches est liée à l'élaboration, par le Bureau de l'Académie, d'un Mémorandum sur certaines dispositions liées à la volonté gouvernementale de développer et de renforcer les capacités techniques et technologiques de notre pays. Ce Mémorandum a été rédigé à la suite de l'audience accordée le 18 avril 1985, au Bureau

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La Vie des Sciences

de l'Académie, par Monsieur Roland Carraz, Secrétaire d'État auprès du Ministre de l'Éducation nationale, chargé de l'Enseignement technique et technologique. Il porte essentiellement, d'une part, sur l'accroissement du nombre des ingénieurs diplômés et des titulaires d'un Diplôme universitaire de Technologie ou d'un Brevet de Technicien supérieur et, d'autre part, sur le problème de la formation des Maîtres des disciplines techniques.

2. La seconde démarche fait suite au désir, exprimé par le Ministère de l'Éducation nationale, de connaître l'opinion de l'Académie sur les dispositions retenues pour la réforme des lycées. Cette démarche s'est concrétisée par une lettre du Secrétaire Perpétuel Paul Germain à Monsieur Jean-Pierre Chevènement, Ministre de l'Éducation nationale, lettre qui s'appuyait sur les prises de position antérieures de l'Académie et sur les résultats d'un échange de vues auxquels avaient participé une vingtaine de confrères particulièrement attentifs aux problèmes de l'enseignement secondaire.

V. Moyens

Nous devons remercier le Ministère de l'Éducation nationale pour un accroissement significatif de nos crédits de fonctionnement et je tiens à mentionner ici la compréhension manifestée à notre égard par Monsieur Bernard Decomps, Directeur de la Recherche dans ce Ministère.

Nous devons aussi remercier le Ministre de la Recherche et de la Technologie pour sa décision de créer, au CNRS, deux postes de Directeur de Recherche, en vue d'une mise à la disposition de l'Académie des Sciences. Dans le cadre d'une flexibilité indispensable, impliquant notamment que leur soit laissé le temps nécessaire au maintien d'un contact scientifique suffisant, les intéressés pourront exercer, auprès des Secrétaires Perpétuels, leur activité dans le secteur des publications et dans celui des « Études et Rapports », menés tant par le CODER que par le CADAS.

Il est clair que l'installation d'un Télex, qui se révèle de plus en plus utile, ne doit être considérée que comme un précurseur : nous allons étudier, dans les mois qui suivent, l'utilisation systématique de l'aide que pourrait nous apporter l'informatique.

Le problème de l'exiguïté des locaux reste toujours aigu et préoccupant. Grâce aux bonnes relations qui existent entre le Bureau des Longitudes et notre Académie, nous avons pu, encore cette année, bénéficier de deux bureaux supplémentaires dont l'un a permis de donner une bouffée d'air au Secrétariat Général, l'autre rendant possible une meilleure installation des secrétariats du CADAS et du CORI.

Enfin, je voudrais dire un mot de l'idée de Club. Nous avons peu de place, bien peu de place. Mais peut-être une solution minimale pourrait-elle être retenue à condition qu'on en cerne bien l'échelle. Je compte demander à quelques Confrères, trois à cinq, d'étudier cette question afin de voir si quelque chose de significatif ne pourrait pas être réalisé à relativement brève échéance.

Monsieur le Premier Ministre, Laurent Fabius, a bien voulu recevoir votre Bureau le jeudi 5 décembre 1985. Il a marqué son intérêt pour les travaux de l'Académie et pour

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ceux de ses Comités; une attention particulière a été portée à la question du suivi de l'effet des recommandations qui découlent de leurs études et, aussi, au problème des moyens propres à soutenir le développement de nos activités.

Mes Chers Confrères,

C'est dans un esprit de justice, et aussi avec beaucoup de joie, que je tiens à dire, combien l'atmosphère du Bureau a été pour moi, non seulement stimulante mais aussi pleine d'amitié. La bonne entente qui a toujours régné dans ses réunions, même lorsqu'il s'agissait de questions fermement discutées, est des plus toniques et toute pleine de chaleur humaine.

Je suis sûr d'être votre interprète en remerciant notre Vice-Président Alain Horeau qui, en plus de la charge propre aux activités particulières de la deuxième division, nous a apporté tout l'appui de sa notoriété, de sa sagesse et de son expérience, nos Secrétaires Perpétuels Robert Courrier et Paul Germain, qui sont les vrais responsables du bon fonctionnement de l'Institution, nos Confrères Georges Millot et Jean Hamburger pour leur contribution des plus efficaces au sein de la Commission administrative ainsi que Jacques Puel et Jack Blachère qui participent aux réunions du Bureau et leur apportent leur grande connaissance de l'Académie et le fruit de l'attachement qu'ils ont pour elle.

Je tiens à remercier ici tout le personnel du Secrétariat qui, entraîné par Jacques Puel et Jack Blachère, sait faire preuve, jour après jour, d'une efficacité souriante. J'ai une pensée particulière pour Jean Gillon, décédé le 10 septembre 1985, après avoir oeuvré pendant six ans pour l'Académie, dans le cadre du Secrétariat.

Mes Chers Confrères, laissez-moi, en terminant ces quelques mots, vous exprimer tous les voeux que je forme pour vous, du fond du coeur. Que l'année 1986 soit une excellente année pour vous tous, pour ceux qui vous sont chers, pour vos travaux...! Qu'elle le soit aussi pour notre Académie à laquelle nous désirons tous, j'en suis sûr, un développement harmonieux dans l'atmosphère de chaude cordialité que nous aimons tous!

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L9oeuvre scientifique

de Jean-Baptiste Dumas (1800-1884)

Séance du 26 novembre 1984

par Jean ROCHE

Membre de l'Académie

L'oeuvre de Jean-Baptiste Dumas est si originale et si vaste qu'elle est l'une de celles qui domine la prodigieuse évolution des sciences au xrx* siècle. L'Académie des Sciences, dont il a été l'un des membres les plus illustres de 1832 à 1884 et l'un des Secrétaires perpétuels de 1863 à 1884, a tenu à commémorer le centième anniversaire de sa mort. Je n'ai cru pouvoir accepter de lui rendre hommage en son nom que comme étant le plus ancien des membres de sa section de Chimie.

L'un de ses précédesseurs comme Secrétaire perpétuel, Georges Cuvier, a été chargé en 1810 par l'Empereur Napoléon Ier d'établir un Rapport sur les progrès des Sciences accomplis au cours des vingt dernières années. Ce très remarquable document donne une idée précise de ce qu'était la chimie lors de la jeunesse de Dumas ; elle était née avec Lavoisier, dont les deux éditions du Traité de Chimie ont paru respectivement en 1789 et en 1793 (x). Le jugement formulé par A. de Humboldt en 1822, au cours d'une conversation avec Dumas à ce sujet, est à cet égard significatif; le voici : « Quiconque veut apprendre la chimie et qui ne commence pas par se pénétrer du Traité de Lavoisier, ne prendra jamais connaissance des aspects de cette science. C'est le portique même de l'entrée du temple; les autres portes n'en sont que des issues ».

Il peut paraître singulier que le jeune « élève en pharmacie »£ non bachelier, auquel l'un des plus grands hommes de Science de son temps a tenu ce propos, soit venu d'Alès à Genève à dix-sept ans, à pied et sac au dos, et s'y soit rapidement engagé dans la recherche. En effet, il n'avait alors comme formation que celle acquise pendant quelques années de Collège et il n'avait suivi qu'un petit nombre de cours de chimie et de séances de Sociétés scientifiques. Sa vocation s'est manifestée dès cette époque avec deux tendances très marquées le poussant, l'une à acquérir une base d'éducation chimique, l'autre vers l'étude de problèmes biologiques. Le premier travail qu'il a publié, en 1819 avec Le Royer, est un « Essai sur les combinaisons de l'iode susceptibles d'être employées en médecine ». Ce travail a été inspiré par un médecin genevois, J.F. Coindet, qui a reçu en 1831 le Prix Montyon de Médecine et Chirurgie de l'Académie des Sciences, pour des recherches attribuant l'endémie goitreuse des Alpes suisses à une carence en iode, halogène

La Vie des Sciences, Comptes rendus, série générale, tome 2, n° 6, p. 547-554


La Vie des Sciences

découvert en 1813 par Courtois. A la demande de Coindet, Dumas a recherché en 1818 l'iode dans la cendre d'épongés, médicament traditionnellement employé, depuis de longs siècles, par la médecine chinoise comme agent thérapeutique du goitre. Après avoir mis en évidence l'iode dans ce produit, il a préparé pour la première fois l'iodure de potassium, dont il a suggéré l'administration comme agent de prévention du goitre, ce que les Pouvoirs publics des vallées affectées par l'endémie n'ont prescrit qu'environ cent ans après.

Des contacts avec un jeune médecin genevois très cultivé, Jean-Louis Prévost, le conduisent bientôt à entreprendre avec lui des recherches dans une orientation nouvelle, que l'oeuvre de Lazaro Spallanzani, l'un des plus authentiques fondateurs de la Physiologie, venait d'inaugurer à Pavie, et cela sans que la plupart de ses contemporains en aient pris conscience. Les naturalistes, imbus du rigoureux esprit d'observation nécessaire à la description et à la classification des espèces, n'étaient pas prêts alors à envisager que l'expérimentation puisse donner accès à la dynamique des processus biologiques. Certains des résultats obtenus par Dumas et Prévost de 1820 à 1824 traduisent à la fois leur intérêt pour la physiologie comparée, pour la chimie et pour leurs applications médicales éventuelles. Ces résultats ont, dès la parution des premiers, suscité un tel intérêt que Dumas a été nommé en 1820, membre associé regnicole de l'Académie royale de Médecine de Paris, à vingt ans.

L'étude du sang de diverses classes de Vertébrés a conduit Dumas et Prévost à réaliser en 1821 des transfusions et à montrer qu'elles ne peuvent être tolérées qu'à condition d'être opérées entre des sujets d'une même espèce. Ce fait devait conduire, après la découverte en 1900 des groupes sanguins chez l'homme par Landsteiner et la mise au point de la transfusion du sang citrate en 1916 par E. Hédon et Jeanbrau, à l'adoption universelle de cette dernière technique. Dans le domaine biochimique, on doit aux mêmes auteurs des notions fondamentales en ce qui concerne l'urée, que Vauquelin et Fourcroy avaient isolée de l'urine humaine en 1798. Ils ont établi la présence de l'urée dans le sang des Mammifères de diverses classes et démontré sa formation et son accumulation dans les tissus de chiens néphrectomisés. Leur travail a donc apporté la preuve expérimentale du fait que le rein est un organe d'excrétion, réalisant la concentration et l'élimination urinaire de l'urée sanguine prenant naissance dans l'ensemble des cellules au cours du métabolisme azoté.

Leurs recherches sur le mécanisme de la fécondation et les premiers stades du développement consécutifs à celle-ci, en particulier chez les Mammifères, les Oiseaux, les Reptiles et les Batraciens, ont également apporté un ensemble fondamental de données nouvelles et permis de franchir certaines étapes initiales de nos connaissances à leur sujet. L'étude physiologique de ce domaine avait été ouverte en 1787 par Spallanzani, qui devait trente ans après réaliser les premières fécondations artificielles. Un travail de Dumas et Prévost, publié en 1821, établit que le sperme de tous les Vertébrés renferme des « animalcules » spermatiques dont l'existence avait déjà été pressentie par certains auteurs, que ces cellules flagellées prennent naissance dans les testicules et que le liquide dans lequel baignent les spermatozoïdes ne joue aucun rôle dans la fécondation. Ils démontrent par la suite que celle-ci est due à la pénétration du spermatozoïde dans l'oeuf, dont elle déclenche la segmentation qui marque son début. La découverte de l'oeuf au sein du follicule de de Graaf dans l'ovaire et la description de sa segmentation au début du développement embryonnaire ont été publiées par eux de 1821 à 1824.

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Un ensemble exceptionnel de découvertes biologiques importantes a donc été réalisé par Dumas dans sa jeunesse, en même temps que se développait sa vocation de chimiste. Les premiers essais de recherche inspirés par celle-ci lui ont valu beaucoup plus tard de faire cette réflexion : « on ne saura jamais combien furent difficiles les premiers pas de cette chimie organique aujourd'hui si vaste ». Leur difficulté tenait, à coup sûr, au défaut de données générales fondamentales, à l'établissement desquelles il a bientôt si brillamment pris part. En outre, la synthèse des corps organiques ne devait commencer, très modestement, qu'en 1828, par celle de l'urée due à Wôhler; elle était jusqu'à cette date considérée par tous comme irréalisable. Encouragé par de nombreuses personnalités au jugement sûr, il décide bientôt de s'orienter vers la Chimie, dans le cadre de laquelle il devait accomplir à Paris, à partir de 1824, une oeuvre qui a contribué avec éclat à la création de cette science. Parmi ceux qui l'ont conseillé dans le choix de cette voie se sont trouvés non seulement des hommes de science au renom universel, comme de Humboldt, mais aussi des naturalistes éclairés comme le botaniste de Candolle, qui lui a déclaré : « C'est vers la chimie qu'il faut vous diriger de toutes vos forces; la physiologie sans chimie n'est pas possible ». Pareil propos, tenu en 1822, était véritablement prophétique.

De premières recherches avaient déjà traduit l'intérêt de Dumas pour la chimie, car elles l'avaient conduit en 1819 à retrouver, indépendamment de Berzelius, la loi des proportions définies, établie par celui-ci à partir d'autres exemples. Il avait alors montré que la cristallisation de divers sels minéraux en milieu aqueux les associe à un nombre bien défini de molécules d'eau par molécule de sel. D'autres essais poursuivis à la même époque l'avaient conduit à étudier la formation des éthers et des esters, dont il devait découvrir plus tard le mécanisme. Un ensemble de circonstances lui a fait ensuite consacrer pendant plusieurs années l'essentiel de ses recherches aux problèmes biologiques signalés plus haut, tout en demeurant fidèle à son orientation initiale, dont ses possibilités de travail parisiennes, en grande partie créées par ses propres efforts, ont permis l'épanouissement ultérieur. Le domaine de la chimie était alors si limité que l'oeuvre de Dumas a porté non seulement sur la création de la chimie organique et minérale, mais aussi sur des problèmes aussi généraux que la définition des atomes et des molécules, sur l'établissement des équations de réaction et sur celui de méthodes, parmi lesquelles celle du dosage volumétrique de l'azote dans l'analyse élémentaire des corps organiques, publiée en 1834, est encore en usage sous sa forme microanalytique décrite par Pregl.

Un premier travail sur la théorie atomique expose des recherches et un ensemble de conceptions générales, dont beaucoup ont été reprises longtemps après par d'autres auteurs, auxquels elles ont été attribuées. « Les résultats de la théorie atomique, écrivait Dumas en 1826, sont la base de toutes les recherches de la chimie qui exigent la précision. Les tentatives les plus récentes n'ont fourni que des données trop vagues quant au poids absolu des atomes. Je me suis décidé à faire des expériences pour arriver au poids de l'atome d'un grand nombre de corps au moyen de leur densité à l'état de gaz ou de vapeur ». Les recherches de Gay-Lussac, de Dalton, d'Ampère et d'Avogadro ont constitué le point de départ de celles qui l'ont conduit, le premier, à distinguer « l'atome, particule insécable des corps simples, de la molécule, particule ultime des corps composés ». A ces définitions s'appliquent les hypothèses d'Ampère et d'Avogadro et l'interprétation des résultats qu'avait obtenus Gay-Lussac. Dumas a pris l'hydrogène comme unité de poids atomique, alors qu'auparavant ce rôle était attribué à l'oxygène, avec la valeur 100. Ce choix, devenu définitif, a contribué au développement de ses

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recherches, dont le but essentiel était « de remplacer des données abstraites par des notions positives et, en outre, de procéder à la classification naturelle des corps simples en groupes, fondée sur des caractères assez importants pour qu'on puisse les regarder comme capables de déterminer toutes les propriétés secondaires. Ces caractères sont les divers modes de combinaison d'un corps, sa capacité pour la chaleur, le volume et la figure de ses atomes pris à l'état solide ». L'importance de celle-ci s'est manifestée par la démonstration de la véritable raison de l'isomorphisme de divers corps et sa mise en évidence dans certains cas où il n'avait pas encore été observé.

Pendant la période où Dumas ressent l'importance des problèmes les plus généraux que pose la chimie, il réalise un ensemble de découvertes en cherchant à résoudre ces problèmes par l'étude de corps minéraux, souvent encore mal connus auparavant, mais sans doute choisis parce qu'il avait réussi à en préciser la structure, tandis que celle des corps organiques ne pouvait pas encore être définie. Aussi ses publications de 1825 à 1827 ont-elles apporté à la chimie minérale une contribution de premier plan dans de multiples domaines : détermination du poids atomique de l'arsenic, du bore, du phosphore, du silicium; préparation de l'hydrogène arsénié, de l'hydrogène phosphore, du chlorure d'iode, établissement de la formule de la silice. Le travail décrivant celle-ci a eu un retentissement particulier, non seulement parce que la silice constitue au moins la moitié de la lithosphère — selon Le Chatelier — mais parce que Berzelius avait publié peu auparavant un Traité sur les silicates et leur classification, basé sur l'attribution au silicium d'un poids atomique trop élevé et à la silice d'une formule inexacte, Si03 au lieu de Si02. Le grand chimiste suédois a reconnu rapidement ses erreurs, qui portèrent à la diffusion de son ouvrage un grand préjudice, et il a tenu à rendre hommage dans des termes très élogieux à celui qui les avait rectifiées.

Si importante qu'ait été cette contribution au développement de la chimie minérale, elle n'éclipse pas le relief de celle apportée à la naissance de la chimie générale par la détermination des poids moléculaires. L'application de la règle d'Avogadro établissant une relation directe entre la densité de vapeur d'un corps et sa masse moléculaire a, en effet, permis de définir celle-ci avec précision grâce à une méthode nouvelle. Bien que cette méthode ait été tout d'abord appliquée à un certain nombre de corps minéraux, en particulier à des chlorures volatils, on peut penser que les résultats obtenus grâce à elle ont ultérieurement inspiré certaines des conceptions générales de Dumas. Sa thèse de Doctorat es Sciences physiques, soutenue le 9 juillet 1832 devant la Faculté des Sciences de Paris, dont il devait assurer le décanat de 1842 à 1849, fait pressentir ces conceptions, bien que très brève; elle ne compte en effet que 19 pages et porte modestement le titre de « Dissertation sur la densité de vapeur de quelques corps simples ».

La publication en 1828 du premier des huit tomes d'un « Précis de Chimie appliquée aux Arts » et celle de l'enseignement de la « Philosophie chimique », donné la même année au Collège de France en remplacement du cours de Thénard, devenu Recteur de la Sorbonne, témoignent de son intérêt permanent pour les aspects les plus généraux de la chimie, en dehors de la découverte de nouveaux corps dont il étudie les propriétés. Un travail paru en 1857 sur les « équivalents des corps simples » est l'une des manifestations tardives les plus évidentes de cette tendance, en raison des vues d'ensemble qu'elle présentera une époque où l'activité d'expérimentateur de son auteur était sur sa fin. La nécessité de préciser les proportions des atomes existant dans leurs combinaisons l'a conduit à définir d'abord des équivalents chimiques, puis des molécules et, enfin, à classer

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les corps par types, par espèces ou par familles. C'était là ouvrir la voie à la réduction de la différence entre les termes « atomes et équivalents » à une divergence de conception étrangère aux résultats de l'expérimentation. Ses conclusions sur la détermination du poids atomique de divers éléments : aluminium, cadmium, étain, fer, manganèse, établissent que « des corps analogues par leurs propriétés peuvent avoir des équivalents correspondant à un rapport simple : 1/1 (Co/Ni), 1/2 (O/Si, Mo/Wo, Ni ou Co/S' Fe/Cd) ». Il a dégagé de ces recherches deux propositions :

« 1. La classification naturelle des corps non métalliques est fondée sur les caractères des composés qu'ils forment avec l'hydrogène, sur le rapport en volume des deux éléments qui se combinent et sur leur mode de condensation.

2. La classification naturelle des métaux et, en général, celle des corps qui ne s'missent pas à l'hydrogène, doit être fondée sur les caractères des composés qu'ils forment avec le chlore, et autant que possible sur le rapport en volume des deux éléments qui se combinent et sur leur mode de condensation ».

On peut avoir été surpris que l'ordre chronologique des travaux évoqués jusqu'ici n'ait pas été rigoureusement respecté. Il m'a paru préférable de le faire pour donner un plus grand relief à la contribution de Dumas à l'évolution générale de la chimie, sans pour autant ne pas donner au rôle de premier plan qu'il a assumé dans la création de la chimie organique sa véritable place, qu'il convient maintenant de présenter.

Sa position intellectuelle lors des premiers travaux qu'il a publiés dans ce domaine ne saurait être mieux définie que par la citation de phrases écrites par lui en 1837. « L'étude des matières organiques n'avait jusqu'alors fourni que des règles sans portée, sauf dans le groupe choisi par Chevreul — celui des corps gras d'origine animale — décrit en 1823. Nous nous étions élancés, Liebig et moi, avec la plus vive ardeur dans ce domaine encore inculte; la nature de la plupart des combinaisons était ignorée; leurs différences, leurs analogies, leurs connexions étaient couvertes d'un voile. Pour voyager nous n'avions ni boussole, ni guide, ni méthode, ni lois. Nous avons été conduits à nous former des idées et à choisir des doctrines qui nous étaient absolument personnelles. Les découvertes à accomplir nous paraissaient sans limites et la moisson suffisait à chacun. Ce que nous cherchions, c'était à poser des jalons et à ouvrir des chemins. Il s'agissait moins de découvrir de nouveaux corps que de mettre à leur place les objets et les phénomènes connus ». Liebig, après des discussions parfois ardentes, lui dédia en 1851 ses « Lettres familières sur la chimie » en ces termes : « Depuis plus d'un quart de siècle, une destinée particulière impose la même direction à nos efforts dans la science à laquelle nous avons consacré notre vie. Bien que les moyens d'arriver au but commun aient souvent été différents, nous nous sommes cependant toujours rencontrés et nous nous sommes tendu la main au moment même de l'atteindre. Non seulement votre pays, mais le monde scientifique entier reconnaît l'étendue, la profondeur, l'importance de vos travaux et de vos découvertes; personne toutefois n'apprécie moins que moi les difficultés que votre génie a eu à surmonter pour parvenir aux résultats précieux qui forment la base de notre science moderne ».

Dumas aborde en 1828 avec P. Boullay fils un ensemble de travaux sur les éthers composés — vocable qui désignait à la fois les éthers et les esters, que l'on confondait alors sans les avoir encore définis — en reprenant certains essais réalisés antérieurement par lui à Genève. La constitution de l'oxyde d'éthyle, l'éther ordinaire, est rapidement établie, en même temps que le mécanisme de sa formation à partir de la condensation en

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milieu sulfurique de deux molécules d'éthanol, avec élimination d'une molécule d'eau. Ces résultats sont incontestablement importants en eux-mêmes, mais ils ne pouvaient déboucher que plus tard sur une conception générale de la formation des éthers. Du moins ont-ils, d'une part, montré le mécanisme exact de la formation de l'oxyde d'éthyle ef du sulfate acide d'éthyle et ouvert la voie qui devait conduire à l'équation générale de la formation des éthers et à l'identification de la série des corps de ce type.

Après avoir découvert en 1834 un nouvel alcool, le méthanol, CH3OH, dans les produits de la distillation du bois, Dumas et Péligot, qui le considèrent comme « isomorphe à l'alcool ordinaire », sont aussitôt amenés à une large extension de leurs conceptions initiales, car, écrivent-ils, « découvrir et caractériser un corps comme alcool, c'est enrichir la chimie organique d'une série de produits analogue à celle que représente en chimie minérale la découverte d'un métal nouveau ». Cette phrase a paru mériter d'être citée, car elle exprime l'esprit que faisait naître Dumas par ses recherches et qu'il diffusait dans ses enseignements. La notion de séries homologues devait, en effet, rapidement se dégager de ses travaux sur les esters, car les esters méthyliques de nombreux acides minéraux et organiques, homologues des esters éthyliques correspondants, ont alors été obtenus par des réactions ne faisant intervenir que le groupe OH, radical caractéristique de la fonction alcool et désigné sous le nom d'hydroxyle ou d'oxhydryle. Les esters des acides acétique, benzoïque et nitrique de l'éthanol avaient déjà fait l'objet de recherches antérieures avec Péligot, recherches grâce auxquelles il avait été établi qu'un volume donné de chacun de ces esters est formé par la combinaison d'un volume de vapeur de l'alcool et d'un volume de vapeur de l'acide avec élimination d'un volume de vapeur d'eau. Ainsi s'est trouvé défini le principe général de la formation des esters et, par voie de conséquence, l'équation de la réaction qui en découle.

Les mêmes auteurs l'appliquent bientôt à la synthèse de l'oxalate d'éthyle, à une époque où la notion de diacide n'avait pas encore été introduite en chimie organique. Cette synthèse comporte la fixation d'un volume de vapeur d'acide oxalique à deux volumes de vapeur d'éthanol et l'élimination de deux volumes de vapeur d'eau. L'extension du processus d'estérification à un diacide a contribué à consacrer la généralité de la conception de l'estérification des alcools et l'importance de la notion de séries homologues dans l'évolution de la chimie organique.

Il en est de même de la découverte des amides, laquelle a conduit, en outre, à renforcer la notion de radical. Celle de l'oxamide, a été publiée en 1830. Ce corps nouveau prend naissance lors de la distillation de l'oxalate d'ammoniaque; il libère de l'acide oxalique et de l'ammoniaque sous l'action de la potasse et sa déshydratation conduit au cyanogène. Dumas publie en 1835 sa théorie des amides, admettant que l'ammoniaque est constitué de la même manière que les hydracides et peut perdre tout ou partie de son hydrogène par combinaison de celui-ci à l'oxygène emprunté à divers composés, pour former de l'eau. L'amide, —CONH2, constitue un radical analogue à l'oxygène ou au chlore dans un certain nombre de réactions et sa présence a pu être mise en évidence dans de nombreux dérivés d'acides organiques, dans lesquels ce radical remplace le carboxyle. L'importance de la connaissance des amides a rapidement été reconnue par les contemporains.

Tel a également été le cas de celle des nitriles, dont le radical —C=N existe dans l'acide cyanhydrique, H—C=N, et dans les cyanures d'alcoyle, qui sont ses esters. Un nouveau radical a été ainsi mis en évidence, ainsi que la série des corps organiques qui le renferme,

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R-CsN. Or, comme les cyanures d'alcoyle tirent leur origine de la déshydratation des amides, on peut à ce titre les faire dériver des acides organiques. Les apports de Dumas dans le domaine des radicaux organiques sont donc fondamentaux, à la fois par la nature de ceux qu'il a découverts et par la notion générale dont chacun correspond à une expression particulière. Il en est de même de la notion de substitution, qu'il n'a généralisée qu'après avoir vérifié son application à un très grand nombre de cas, par des travaux dont certains ont été réalisés avec Laurent.

La loi des substitutions, dont la découverte de l'acide trichloracétique en 1839 a permis la publication, est très justement considérée comme exceptionnellement importante dans la création de la chimie organique. Dumas avait déjà montré en 1834 que « quand un corps hydrogéné est soumis à l'action déshydrogénante du chlore, du brome, de l'iode, de l'oxygène, pour chaque atome d'hydrogène qu'il perd, il gagne un atome de chlore, de brome, d'iode ou un demi-atome d'oxygène ». Pasteur commentait ces faits en 1885 en écrivant : « Dumas envisageait les espèces chimiques comme des édifices moléculaires unitaires, dans lesquels on pouvait remplacer un élément par un autre sans que l'édifice fût modifié dans sa structure, à peu près comme on pourrait substituer pierre par pierre aux assises d'un monument des assises nouvelles ». Et Wurtz, successeur de Dûinas à la Faculté de Médecine de Paris, déclarait à la même époque « que cette théorie devait exercer sur les progrès de la science une influence décisive. Elle a pris sa place lentement et avec effort; choquant les idées reçues, elle a rencontré la plus grande opposition. Témoins émus de ces grands débats, les hommes de ma génération, ses élèves, n'ont pu oublier que c'est Dumas qui a soutenu le choc et supporté victorieusement le poids d'une lutte qui était inégale et semblait désespérée ». De tels commentaires de la loi de substitution et de la théorie des types ont une valeur historique, tant par la personnalité de ceux auxquels ils sont dus que pour évoquer les difficultés rencontrées par l'évolution de la chimie organique dans sa phase initiale.

Il nous est difficile, devant ce qu'est devenue aujourd'hui la chimie organique, de concevoir que la découverte d'un ensemble de notions fondamentales sur lesquelles elle repose depuis plus d'un siècle et demi ait été réalisée en quelques dizaines d'années par un seul homme. Il suffit pourtant d'énumérer les principales pour s'en convaincre, en rappelant que nous lui devons les notions de séries homologues, de fonction et de radical fonctionnel entre autres. Comme l'a écrit G. Urbain : « La classification si simple de J.B. Dumas pouvait suffire à la science de son temps. En se compliquant cette science exigera d'élargir ses cadres; mais elle en respectera toujours les principes fondamentaux ».

La participation éminente à la création de la chimie de découvertes dont seules les principales pouvaient être évoquées devant vous, n'a permis d'illustrer qu'incomplètement le rôle qu'a joué leur auteur dans l'évolution générale de cette science. Il convient, en outre, de rappeler l'intérêt permanent qu'il a porté dans ses recherches, comme dans toutes ses hautes fonctions à l'ensemble des domaines de la chimie et à leurs possibilités d'application. La première partie de ses publications a été consacrée à des travaux biologiques auxquels ses contemporains ont donné un grand relief et qu'a retenu l'histoire de la physiologie, car ils ont devancé le développement des sciences biologiques au xix" siècle et annoncé à certains égards l'individualisation de la Biochimie. Mais que dire de ses conceptions générales sur l'exposé desquelles ont porté certains de ses enseignements, dont sa dernière Leçon à la Faculté de Médecine faite en 1841, sur un « Essai de statique chimique des êtres organisés » — publiée par la suite avec Boussingault — est l'un des témoignages. De même, son souci d'applications médicales et pharmaceutiques de multiples découvertes

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ou celui de l'utilisation pratique de techniques chimiques dans les domaines les plus divers. Sa fidélité à cette tendance s'est manifestée dans sa participation, aux côtés de Claude Bernard, à la création de la Société de Biologie en 1848.

il y a lieu de retenir parmi les domaines auxquels il a pris un grand intérêt l'agronomie et le développement de l'agriculture, au sujet desquelles ses réflexions biologiques de 1841 sont significatives : « Les animaux ne créent pas de véritables matières organiques, mais ils les détruisent; les plantes, au contraire, créent habituellement ces mêmes matières et elles n'en détruisent que peu, dans des conditions particulières ou déterminées... Les végétaux verts constituent le grand laboratoire de la chimie organique. Ce sont eux qui, avec du carbone, de l'hydrogène, de l'azote, de l'eau et de l'oxyde d'ammonium construisent lentement toutes les matières organiques les plus complexes. Les animaux s'assimilent et absorbent les matières organiques formées par les plantes ». Avant la connaissance des synthèses protéiques et des actions enzymatiques participant à la vie des cellules animales, avant celle des besoins alimentaires, Dumas a ainsi défini la première étape de nos connaissances nutritionnelles. Aussi, en dehors de ses travaux personnels, a-t-il aidé à la création et au développement de l'enseignement et de la recherche agronomique et invité des Gouvernements successifs, en tant que Ministre de l'Agriculture et du Commerce (1849) ou comme Président du Conseil municipal de Paris (1859-1870), à stimuler l'adoption de nouveaux procédés de culture et à lutter contre des maladies animales ou végétales. D'autres initiatives l'ont conduit à la fondation de grands Établissements destinés à la formation d'ingénieurs ou de techniciens de niveau scientifique élevé, comme l'École centrale des Arts et Manufactures de Paris et l'Institut agronomique de Paris, et sa participation aux enseignements universitaires a exercé une très profonde influence. Son rôle dans ces domaines ne saurait être rapproché que de l'action, inspirée par les mêmes tendances, du grand Ministre de l'Instruction publique qu'a été Victor-Duruy, sous le second Empire.

Évoquer l'oeuvre scientifique de celui dont nous célébrons avec reconnaissance et respect le centenaire de la mort n'est pas seulement rendre hommage à sa participation à la fondation de la chimie, mais aussi à son exceptionnelle personnalité. Les hommes de science les plus éminents de son temps ont tenu à lui rendre le même hommage et bien d'autres l'ont fait par la suite au cours de cérémonies organisées en son honneur. L'anonymat de l'enseignement apporte sans doute depuis de nombreuses générations la preuve la plus objective de fidélité à la mémoire de Dumas comme à l'un des fondateurs de la chimie, en retenant parmi les bases permanentes de celle-ci tout ce qui nous vient de son oeuvre (2).

NOTES

(') A.L. Lavoisier, Traité élémentaire de Chimie, présenté dans un ordre nouveau et d'après les découvertes modernes, seconde édition vol. I, 322 p., vol. II, 331 p., chez Cuchet, Libraire, Rue et Hôtel Serpente, Paris, 1793.

( 2) Je tiens à remercier la famille de J.-B. Dumas, en particulier M. Louis de Vallavieille, de m'avoir confié un important document de 230 p. rédigé par un petit-fils de l'illustre chimiste, le Général J.-B. Dumas.

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Évocation du centenaire de la naissance

de Niels Bohr Séance du 21 octobre 1985

par Louis MICHEL

Membre de l'Académie des Sciences

Cet anniversaire a été fêté avec éclat à Copenhague, la ville natale de ce célèbre physicien, le 7 octobre dernier, au cours d'un congrès scientifique qui avait été précédé de plusieurs autres sur les thèmes suivants :

Description semi-classique des collisions atomiques et nucléaires, Développements récents en théorie quantique des champs, Structure nucléaire.

Les imités du Symposium du centenaire (4 au 7 octobre 1985) étaient tous des scientifiques qui étaient venus travailler à l'Institut du 17 Blegdamsvej, à Copenhague. C'est maintenant l'Institut Niels Bohr.

Après de brillantes études à Copenhague, Niels Bohr partit en septembre 1911 à Cambridge où il espérait discuter avec J. J. Thomson de sa thèse sur la théorie des électrons dans un métal. Là il suivit des cours de Larmor, de Jeans et de Thomson. Mais c'est E. Rutherford, professeur à Manchester, qui lui fit la plus grande impression quand il vint pour une courte visite à Cambridge.

Dès mars 1912 Bohr travaillait à Manchester dans le célèbre laboratoire de radioactivité où Rutherford venait de montrer que les atomes étaient constitués d'un très petit noyau dont la charge électrique positive retenait un cortège d'électrons. Bohr y étudia la théorie de la pénétration des rayons alpha dans la matière tout en réfléchissant à la constitution des atomes. En 1913, en partant d'une conception révolutionnaire sur la nature quantique et la stabilité des états atomiques, il établissait son fameux modèle de l'atome qui expliquait les spectres dej'atome d'hydrogène et de l'ion He+. Améliorée par Sommerfeld et développée par Bohr, guidée par son « principe de correspondance », cefte ancienne théorie des quanta alla si loin dans l'explication des spectres atomiques que Bohr put en déduire que l'élément chimique 72 n'était pas celui baptisé Celtium par notre compatriote G. Urbain, mais un élément à découvrir. Cela fut fait à l'institut de Copenhague par Coster et Hevesy quelques jours avant que Bohr ne reçoive le prix Nobel en 1922. Cet élément fut appelé Hafnium du nom latin de Copenhague; G. Hevesy, qui travaillait en 1911 chez Rutherford était un des brillants jeunes scientifiques que Bohr avait pu attirer à

La Vie des Sciences, Comptes rendus, série générale, tome 2, n° 6, p. 555-557


La Vie des Sciences

Copenhague grâce à la fondation en 1917 (inauguration en 1921) du fameux Institut créé pour lui.

Le rôle de cet Institut dans le développement de la physique théorique du xxe siècle est inégalé. Les idées bouillonnaient, mais Bohr disait plus modestement « nous nous expliquons les uns aux autres ce que nous ne comprenons pas encore ». Heisenberg, Pauli, Kramers, Klein, Nishina, Gamow, Landau et beaucoup d'autres de ces physiciens qui passèrent des années scientifiquement si fécondes de leur jeunesse à Copenhague sont déjà morts (Dirac y vint seulement pour les rencontres annuelles). Heureusement ils étaient encore nombreux au Symposium du Centenaire ceux qui avaient travaillé avant guerre dans cet Institut. Parmi eux : Hund et Waller, tous deux nonagénaires. Quel plaisir et quelle émotion d'entendre les souvenirs de Casimir, Peierls, Weisskopf (tous trois membres: associés de notre académie), de Wheeler et de nombreux autres.

C'est parmi ceux qui travaillèrent à l'Institut de Copenhague après la guerre, que furent choisis les douze conférenciers (dont six prix Nobel) des deux premières journées du Symposium pour nous parler de « La leçon de la théorie des quanta » dans des diverses branches de la physique actuelle et future. Bien sûr, le rôle du principe de complémentarité dans le développement de cette théorie fut souvent évoqué. La troisième journée fut consacrée à Unité de la Science », avec des conférences sur la cosmologie, la biologie et la biologie moléculaire, la linguistique, disciplines qui intéressaient Bohr et sur lesquelles il a eu une certaine influence : Delbrûck avait été parmi les physiciens de son Institut et Hevesy fut le premier à utiliser des traceurs radioactifs, entre autres pour la biologie (ce qui lui valut le prix Nobel).

Le jour anniversaire débuta par deux excellentes conférences faites par des historiens des sciences : M. Klein « Les relations entre Ehrenfest, Einstein et Bohr », et M. Gowing « Niels Bohr et les armes nucléaires ». En 1936 Niels Bohr avait introduit le modèle nucléaire de la goutte liquide. Dès la découverte de la fission de l'uranium par Hahn et Strassmann, Frisch et Meitner, Bohr en avait fait la théorie avec Wheeler et prédit que c'est l'isotope U 235 qui est fissible par les neutrons thermiques. En 1943, dès qu'il s'échappa du Danemark occupé par les Allemands, Niels Bohr, sur l'invitation des Alliés, partit avec son fils Aage en Angleterre puis aux États-Unis pour rejoindre le projet Manhattan. (Kapitza lui avait envoyé à la même époque une invitation semblable pour venir travailler en URSS).

Il réalisa pleinement les conséquences des applications civiles et militaires de l'énergie nucléaire et prédit les tensions qui ne manqueraient pas d'apparaître entre l'est et l'ouest. La solution qu'il préconisait est celle d'un monde ouvert, sans secrets dans le domaine nucléaire, avec une coopération internationale basée sur les échanges scientifiques. Dès 1944 il contactait des membres influents des administrations britanniques et américaines avant de pouvoir exposer directement ses vues à Roosevelt et à Churchill, mais sans succès auprès de ce dernier. En 1950 il écrivit sa « lettre ouverte aux Nations Unies ». Il continuera toute sa vie à insister sur la collaboration internationale dans le domaine nucléaire.

Depuis 1931 Bohr et sa famille habitaient dans la maison gigantesque donnée à l'état par le propriétaire de la brasserie Carlsberg pour y loger le danois le plus célèbre. A la sortie de son bureau une immense serre; l'orangerie était aussi grande que notre salle de séance. Longtemps avant sa mort une rue de Copenhague portait son nom. La fin du congrès se termine donc naturellement en présence de la reine, sous le signe du sourire légendaire et de l'ironie de Bohr. Elle fut agrémentée de musique danoise contemporaine, dont une éblouissante pièce pour percussion solo et un acteur connu fit rire abondamment en pastichant

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Numéro annuel 1985, Vie académique

Bohr. Pour l'occasion un timbre a été émis par les postes danoises : il représente simplement Niels et sa femme Margrethe assis sur un banc de leur jardin.

Un film sur Bohr fut projeté au symposium et la télévision danoise lui consacra plusieurs émissions. Je vis l'une d'elle chez Hans et Ann Bohr où ma femme et moi étions invités un soir du s}fmposium. Plusieurs anciens de Copenhague et la veuve de Heisenberg donnaient leurs souvenirs et des précisions parfois nouvelles. Cette émission fut le sujet de conversation pour le reste de la soirée. Il y avait aussi parmi nous deux autres des fils de Niels Bohr. Ce fut émouvant et j'y appris beaucoup.

L'hospitalité des Bohr était cordiale et légendaire. Lorsque je travaillais à Copenhague (entre 1950 et 1953), à chaque Noël (la fête la plus traditionnelle au Danemark) les jeunes physiciens étrangers étaient reçus avec leurs familles chez les Bohr en même temps que leurs enfants et petits enfants.

Il semble qu'aucun physicien français n'ait été invité à Copenhague avant guerre. Au symposium nous étions cinq venus de France. C'est dire que nous étions moins nombreux que ceux venus de Chine, du Japon, de l'URSS et de la plupart des pays européens. Quarante quatre participants étaient venus des États-Unis.

Niels Bohr avait été élu correspondant de notre académie en 1937 et membre associé en 1945. Son centenaire a été célébré dans de nombreux pays; nous nous devions de l'évoquer lors d'une de nos séances.

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Le Cinquantenaire

de la mort de Victor Grignard (1871-1935)

Prix Nobel de Chimie

Séance do 16 décembre 1985

Henri NORMANT

membre de l'Académie des Sciences

A l'occasion du Cinquantenaire de la mort de Victor Grignard, je me propose de vous exposer brièvement les quatre points suivants :

— la biographie du Savant;

— la Chimie organométallique avant Grignard;

— la découverte de Grignard et ses conséquences;

— le renouveau de la Chimie organomagnésienne après Grignard.

Biographie de V. Grignard

1871 : Le 6 mai naissance de Victor Grignard à Cherbourg. Brillantes études au Collège de cette ville. Demande de Bourse à la ville de Paris, en vue de son entrée à l'E.N.S. rue d'Ulm : refus.

1889 : Entrée sur concours à l'École normale spéciale de Cluny. École supprimée en 1891, les élèves sont renvoyés à la Faculté des Sciences de Lyon.

1891-1894 : Licence es Sciences et Service militaire.

1894 : Préparateur temporaire au Service de Chimie générale à Lyon.

1898 : Délégué comme Chef de Travaux.

1900 : 14 mai : Première Note de V. Grignard à l'Académie des Sciences, présentée par Henri Moissan.

1901 : 18 juillet : Thèse de Doctorat es Sciences à Lyon, moitié du Prix Cahours de l'Académie des Sciences.

1902 : Prix Cahours en totalité et Médaille Berthelot.

La Vie des Sciences, Comptes rendus, série générale, tome 2, n° 6, p. 559-568


La Vie des Sciences

1905 : Maître de Conférences à Besançon.

1906 : Maître de Conférences à Lyon, Prix Jecker de l'Académie des Sciences. 1908 : Professeur titulaire à Nancy.

1912 : Prix Nobel de Chimie.

1913 : Élu Correspondant de l'Académie des Sciences.

1926 : Élu Membre non résidant de l'Académie des Sciences.

1935 : le 13 décembre : décès de V. Grignard à Lyon, à l'âge de 64 ans.

La Chimie organométallique avant Grignard

Dès 1849, Frankland prépare des organozinciques symétriques en chauffant un iodure d'alcoyle (RI) avec du Zinc, sans solvant. Puis il signale l'influence favorable de l'oxyde d'éthyle et recommande pour la synthèse d'opérer en un seul temps :

RI + Zn+réactif -^ Produit

En ce qui concerne le magnésium, on note quelques essais dès 1859-1860 (Cahours) non couronnés de succès.

En 1894, quelques magnésiens symétriques R2Mg ont été isolés (plus ou moins purs) et essayés en synthèse. Ce sont des solides, non volatils contrairement aux zinciques symétriques R2Zn qui sont des liquides distillables.

En 1898, Barbier remplace le zinc par le magnésium, emploie l'éther comme solvant et opère en un temps selon la technique recommandée 40 ans auparavant par Frankland pour le zinc. Il réussit la synthèse du linalol à partir de la Me-hepténone.

Puis il abandonne ce sujet, laissant à Grignard le soin d'étudier la réaction et de la généraliser.

La découverte de V. Grignard

Grignard a eu l'idée de préparer d'abord les magnésiens et, sans les isoler, de les faire réagir sur le composé antagoniste.

Par action d'un composé halogène RX sur du magnésium en tournures, en présence d'un excès d'éther anhydre, il obtient des solutions magnésiennes peu colorées.

A celles-ci il ajoute peu à peu un réactif lui-même dissout dans l'éther. Après réaction, une hydrolyse par de l'eau acidulée permet d'isoler facilement le produit formé :

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Numéro annuel 1985, Vie académique

La technique est simple, elle donne de bons rendements et se montre d'une très grande généralité. En effet dans RX :

X = I, Brou Cl;

R, est un groupement aliphatique ou arylique.

Les solutions magnésiennes réagissent sur presque toutes les fonctions de la Chimie organique et sur de nombreux composés minéraux.

La réaction de Grignard joue de ce fait un rôle fondamental dans la synthèse organique.

Très rapidement, elle a été appliquée dans les laboratoires de chimie du Monde entier. Il n'est pas surprenant que, 12 ans seulement après cette remarquable découverte, Grignard ait été honoré par l'attribution du Prix Nobel de Chimie. Diverses mises au point ont été consacrées à cette réaction, par V. Grignard lui-même en 1913 et 1926, par son élève Ch. Courtot en 1926, sans parler des divers ouvrages français ou étrangers dont le magistral Traité de Chimie Organique conçu et dirigé par Grignard et dans lequel un volume important est consacré aux organométalliques.

Les chimistes de tous les Pays ont fêté à Lyon, en 1950, le Cinquantenaire de cette découverte, puis en 1971, toujours à Lyon, ils ont célébré avec faste le Centenaire de la naissance du Grand Savant.

Je ne reviendrai pas aujourd'hui sur cette période et je voudrais vous parler du renouveau dans la chimie des organomagnésiens après V. Grignard.

Renouveau dans la Chimie des organomagnésiens

Pendant 50 ans, la technique décrite et utilisée par V. Grignard n'a pas subi de modifications notables.

L'utilisation par Henri Normant de solvants plus basiques que l'éther : THF (1954) et HMPT (1964) a conduit à des résultats nouveaux ou même imprévus. A leur tour ces résultats ont suscité des réflexions et des recherches tendant à expliquer le rôle du solvant dans la genèse et la réactivité des organomagnésiens.

Si l'expérience a devancé la théorie, il me paraît cependant plus indiqué, pour la clarté de mon exposé, de suivre ici l'ordre inverse.

(a) Les solvants basiques

Les solvants basiques sont des solvants donneurs d'électrons (bases de Lewis). Ils peuvent se combiner à des composés renfermant un atome présentant une déficience en

solvants sels

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La Vie des Sciences

électrons (acides de Lewis), pour donner des « sels » par liaison de coordination. Ces sels sont d'autant plus stables que la base est forte et, selon une règle ancienne bien connue, une base forte peut déplacer une base plus faible.

Dans la série des éthers oxydes diverses méthodes physico-chimiques ont conduit à la classification suivante de basicité décroissante :

C, solvants des Grignard. B, solvants introduits par H. Normant (1954).

A, réagissent sur RMgX dans les conditions usuelles, mais pourraient servir de solvants aux basses températures (?)

(b) Genèse et réactivité des organomagnésiens

On admet aujourd'hui que la réaction de Grignard débute par une attaque simultanée du cristal métallique par le doublet de l'halogène et par les doublets du solvant (Ch. Prévost). Il se forme une particule transitoire (1) qui peut s'ioniser en (2) dans un solvant basique ou même s'y dissocier si celui-ci a une constante diélectrique e assez élevée :

Diverses évolutions sont possibles; en général la réaction (a) est majeure (réaction de Grignard) :

magnésien magnésien

mixte symétrique


Numéro annuel 1985, Vie académique

L'importance relative de ces réactions dépend de la mobilité de X, de sa nature et, surtout, de la nature du solvant.

Diverses études sur les solutions magnésiennes ont conduit aux conclusions suivantes :

1. Il n'existe pas de preuve expérimentale de l'existence réelle du composé mixte RMgX.

2. Les solutions de Grignard sont formées de deux constituants MgR2 et MgX2. Ceux-ci peuvent s'associer entre eux et avec le solvant.

3. Un solvant basique (ex. THF) est favorable à la préparation des magnésiens à partir des composés dont l'halogène est peu réactif (halogénovinyliques et chloroaryliques).

Un tel solvant ne convient pas, par contre, si l'halogène est mobile (halogénures benzyliques, allyliques, propargyliques); auquel cas on doit s'adresser à Et20 ou au Furanne [(D), p. 4].

Nous pouvons maintenant passer aux résultats expérimentaux obtenus dans les solvants basiques en nous limitant aux plus marquants.

(c) Les magnésiens nouveaux (H. Normant et coll. 1954) 1. les magnésiens vinyliques :

Les halogénovinyliques

ne donnent pas de magnésiens dans l'éther, mais des réactions complexes surtout de dismutation.

agent de synthèse, Vit. A

parfum.. .carotènes

interm. synthèse de la Folliculine 563


La Vie des Sciences

En milieu THF la formation du magnésien est au contraire presque quantitative (rdt 90-98%). Dans ce solvant basique, les réactions de Wurtz et de dismutation sont donc négligeables.

L'enchaînement vinylique peut être dans une chaîne hydrocarbonée ou dans un cycle. Les magnésiens obtenus présentent des propriétés nucléophiles très marquées. Comme ceux de Grignard ils réagissent sur presque tous les composés organiques et sur divers composés minéraux. Mais ils présentent sur ces derniers l'avantage d'apporter un groupement éthylénique, lequel se prête à de nombreuses transformations.

En chimie organique, proprement dite, nous ne citerons que le cas des cétones, sources des alcools oc-éthyléniques.

En chimie organominérale, ils ont conduit à la « Vinylchemistry » : Dérivés vinyliques des métaux et métalloïdes :

2. Magnésiens aryliques

Les composés Ar-X ne donnent la réaction de Grignard que si X = Br ou I.

Dans le cas de Ph-Cl on doit chauffer en autoclave Mg avec un excès de chlorobenzène comme solvant — réaction dangereuse.

En milieu THF, la réaction s'effectue à température ambiante avec d'excellents rendements (préparation industrielle de P(Ph)3 à partir de PC13).

3. Magnésiens des éthers chlorométhyliques

L'éther chlorométhylique EtOCH2Cl n'attaque pas le magnésium dans l'éther à la température ambiante. Par chauffage il se produit des réactions parasites mais pas de magnésien. Il est bien connu par ailleurs que EtOCH2Cl réagit vivement sur les Grignards. Pouvait-on dans ces conditions espérer la préparation de son propre magnésien?

L'expérience nous a montré que cet éther chloré attaque énergiquement le magnésium dans le THF, mais il est facile de maîtriser la réaction par refroidissement. En opérant entre —30 et — 20°C on obtient la dissolution totale du métal. Les solutions magnésiennes obtenues sont même stables pendant 8 jours à — 80°C (Normant et Castro 1963).

Ces magnésiens réagissent normalement sur les cétones :

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Ceci réalise le passage des cétones (A) aux aldéhydes (B); réaction plus générale que celle de Darzens et applicable aux cyclanones, cyclénones et aux cétones terpéniques.

4. Magnésiens des polyhalogénométhanes

Nous venons de voir qu'un même atome de carbone peut porter un groupe magnésien et un groupe qui, d'ordinaire, réagit sur les magnésiens. Ce groupe pouvait-il être un halogène ?

Nous nous sommes adressés au tétrachlorure de carbone CC14. L'attaque directe par Mg n'était pas pensable et nous avons tenté de réaliser un échange Cl-MgCl.

On prépare le Magnésien RMgCl dans le THF et on le fait réagir sur CC14 dans le THF, mais cette fois à — 115°C. Le nouveau magnésien réagit normalement à — 115°C sur un aldéhyde pour donner l'alcool attendu.

(Normant-Villieras 1965) Par cette méthode, nous avons préparé divers magnésiens polyhalogénés :

Ces magnésiens se décomposent plus ou moins rapidement dès —75 à — 45°C selon leur structure. Au-dessous de ce seuil ils manifestent des propriétés nucléophiles vis-à-vis des aldéhydes et des anhydrides d'acides.

HMPT (H. Normant 1964)

Parmi les éthers oxydes le THF présente la basicité optimale requise pour la préparation des organomagnésiens. Pour disposer de solvants oxygénés plus basiques il était difficile d'envisager l'emploi de molécules à groupement carbonyle (cétones, esters, amides) ou nitrile car ces molécules s'additionnent aux magnésiens. De plus, l'atome d'hydrogène situé en a du groupe fonctionnel est mobile (phénomène d'énolisation) et l'arrachement du proton provoque la décomposition du Grignard.

Le choix d'un solvant polaire et aprotonique s'avérait très limité.

Comme au Laboratoire un groupe de chercheurs s'intéressait à la chimie des composés organo-phosphorês, nous avons pensé à utiliser comme solvant un amide phosphorique, rhexaméthylphosphotriamide ou HMPT de formule 0=P(NMe2)3.

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La Vie des Sciences

Sa molécule a une structure pyramidale :

La charge négative de l'oxygène, bien dégagée, est facilement accessible; il en résulte un pouvoir donneur ou basique très marqué.

La charge positive du phosphore est, par contre, encombrée et diffuse : les attaques nucléophiles, donc celle des magnésiens, sont très difficiles.

Les atomes d'hydrogène du groupe CH3, loin de P=0, sont peu mobiles et ce solvant est pratiquement aprotonique.

Enfin, la molécule a un moment dipolaire élevé (u=5,3 D) comparé à celui de Et20 (ii=l,29D), tout en présentant une constante diélectrique forte (e=30).

Ces caractéristiques en font un solvant ionisant et dissociant. Ainsi les magnésiens de type benzylique ArCH2MgX, qui sont incolores dans Et20 et le THF, prennent une coloration rouge sang par addition de HMPT qui provoque la formation de carbanions ArCHf stabilisés par résonance.

Le HMPT solvate fortement les acides de Lewis et les cations métalliques, surtout les cations alcalins; il en résulte la formation d'anions libres (peu solvatés) d'une grande efficacité (carbanions, ions hydrures et amidures) :

Pour la préparation des organomagnésiens, le HMPT convient moins bien que le THF. Par contre, c'est un excellent solvant pour les réactions de dèprotonation.

Les haloformes CHX3 donnent avec les magnésiens un échange Hydrogène-métal et engendrent des magnésiens polyhalogénés :

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Numéro annuel 1985, Vie académique

Rappelons que nous avons préparé ces mêmes magnésiens par échange halogène-métal dans le THF seul à -115°C.

Les cétones sont déprotonées (énolisées) de façon presque quantitative par les magnésiens en milieu HMPT, alors qu'en milieu éther il y a addition (réaction de Grignard) :

Les réactions d'alcoylation (voir ci-dessus, passage de (1) à (2)) se font avec des rendements élevés. Les substitutions nucléophiles sont très accélérées; elles prennent souvent un caractère SN2 ce qui permet de réaliser des réactions stéréosélectives (formation privilégiée de l'un des isomères).

En revanche, les réactions d'élimination de HX sont plus importantes dans ce solvant que dans l'éther ou le THF.

Il est possible souvent, pour réaliser les alcoylations et substitutions, d'opérer en milieu THF auquel on ajoute un peu de HMPT.

Enfin, la molécule de HMPT peut être un accepteur d'électrons. Les métaux alcalins s'y dissolvent en donnant des solutions bleues, paramagnétiques.

Celles-ci ont permis de préparer les dialcoylamidures de lithium (1974) et ceux-ci de passer à divers carbanions fonctionnels, intermédiaires importants de synthèse :

(anion radical) (électron solvaté)

A partir de 1972, la chimie des organomagnésiens a connu de nouveaux développements grâce à l'emploi des métaux de transition comme catalyseurs dans diverses réactions de substitution et d'addition.

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La Vie des Sciences

(a) 1 réactions de substitution 1. Sur un carbone saturé :

F0=fonction OAc, OEt, OH

J. Normant et coll (1975)

La propiolactone réagit sur les Grignards par le groupe CO, mais, en présence de Cu 1, l'attaque se fait au niveau du CH2 relié à l'oxygène :

2. sur un C éthylénique

La substitution de l'halogène vinylique est possible par les magnésiens vinyliques ou saturés en présence des métaux de transition Ni0, Pd°, Fe 1 ou Cu 1 :

et même la substitution d'éthers ou thioéthers d'énols :

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Numéro annuel 1985, Vie académique

3. sur un C ailylique

La substitution est possible avec divers groupes partants et fournit des oléfines :

A=X, OEt, SR, +SR2, OP(0)(OEt)2, NR3+, J. Normant et coll. 1976;

A = S02Ph, M. Julia.

Si le groupe A représente plusieurs alcoxyles, un seul est éliminé avec transposition de la double liaison; les acétals (A=(OEt)2) donnent ainsi des éthers vinyliques et les orthoesters (A = (OEt)3) conduisent aux acétals de cétènes (J. Normant et coll).

(b) Réactions d'addition sur les liaisons multiples carbone-carbone

Les Grignards ne s'additionnent pas à la liaison éthylénique sauf dans des cas très particuliers (addition des magnésiens allyliques sur les allylcarbinols (Felkin).

L'addition sur la liaison acét}'lénique a pu être réalisée grâce aux métaux de transition (Cu'etNi0):

(c) Réaction d'hydromagnésylation

Cette réaction consiste dans l'addition formelle de l'hydrure de magnésyle « HMgX » aux liaisons éthyléniques ou acétyléniques. Elle est réalisable en présence de TiCl4 :

Cooper et Finkbeiner (1962)

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La Vie des Sciences

L'emploi du catalyseur Cp2TiCl2 (Cp=cyclopentadiène) a permis d'étendre cette addition aux diènes conjugués et aux alcynes (Sato, 1980) :

Conclusion

La création est lente et continue, elle bénéficie de la collaboration de tous.

Il arrive cependant un moment où les conditions sont plus favorables, moment à saisir par le chercheur et qu'on appelle parfois sa « chance » !

Cahours, en 1860, n'a pu poursuivre ses recherches sur les combinaisons organomagnésiennes ne disposant que d'un métal impur et très cher à l'époque.

V; Grignard et ses contemporains ne disposaient pas des solvants basiques devenus si communs de nos jours.

L'évolution de la chimie organomagnésienne s'est faite par étapes dont trois nous paraissent marquantes :

l'emploi du THF et des basses températures dès 1954;

l'utilisation du HMPT à partir de 1964;

et des métaux de transition, comme catalyseurs, à partir de 1972;

toutes trois ont conduit à des acquisitions importantes.

Il a été possible de préparer de nouveaux magnésiens dont certains paraissaient à peine concevables, de réaliser des réactions nouvelles et d'améliorer des réactions connues quant à leur rendement ou à leur sélectivité (régio ou stéréo-sélectives).

C'est dire que les « Grignards » sont toujours bien vivants et qu'ils restent des agents précieux pour la synthèse organique.

Bien vivant reste aussi le souvenir de V. Grignard dans le coeur de ceux qui ont eu le bonheur de le connaître — peu nombreux aujourd'hui — mais son nom et son oeuvre sont passés à la postérité mondiale. Il est l'une des plus grandes gloires de la chimie organique.

Notre Compagnie, dont il fut Membre pendant 59 ans, se devait de rendre un hommage d'admiration et de reconnaissance à notre regretté Confrère.

Je suis heureux de saluer parmi nous Monsieur Roger Grignard et sa famille.

Chimiste lui-même, il a pieusement recueilli les notes rédigées par son père pour son cours de Chimie organique professé à Lyon.

Avec la collaboration du Professeur J. Colonge, élève lui aussi du Maître, ces Notes ont été publiées dans le Précis de Chimie Organique de V. Grignard,

Précis qui a connu un très grand succès. 570


Élections de nouveaux membres

Membres élus en 1985

Message de M. François MITTERRAND, Président de la République (séance du 7 octobre 1985), p. 573

Présentation des nouveaux membres :

• Jean-François BACH, p. 574

• Pierre CHAMBON, p. 575

• Georges CHARPAK, p. 576

• Yves COPPENS, p. 577

• Pierre FAURRE, p. 579

• Yves LAPORTE, p. 581

• Jean-Marie LEHN, p. 582

• Pierre LELONG, p. 584

• Xavier LE PICHON, p. 585

• Alexis MOYSE, p. 587

• David RUELLE, p. 588

• Evry SCHATZMAN, p. 589

• Piotr SLONIMSKI, p. 590

La Vie des Sciences, Comptes rendus, série générale, tome 2. n° 6. p. 571-591



Numéro annuel 1985, Vie académique

M. François MITTERRAND, Président de la République, a adressé à M. André BLANC-LAPIERRE, Président de l'Académie des Sciences, à l'occasion de la séance de réception des nouveaux Membres, le message suivant, lu par M. Hubert CURIEN, Ministre de la Recherche et de la Technologie, représentant le Président de la République :

Paris, le 7 octobre 1985

« Votre Compagnie reçoit aujourd'hui treize nouveaux membres.

Je n'ai pas pu répondre à l'invitation que vous m'aviez faite de présider cette séance solennelle.

Je tiens cependant à vous assurer de l'intérêt que je porte à vos travaux. La communauté scientifique française, que votre Compagnie représente, est d'une qualité exceptionnelle : chacun d'entre vous s'est illustré dans sa discipline, à une époque de mutations très profondes, touchant en cercles concentriques la science, les techniques et la société toute entière à travers ses manières de produire et ses modes de vie.

Ce capital d'expériences et de connaissance que vous représentez vous permet de contribuer utilement à la définition de la politique scientifique de la France; il vous permet aussi d'éclairer les problèmes que posent à notre Société les développements de la science.

Je connais les efforts que vous avez déjà engagés dans ce sens. Je ne peux que vous encourager à insérer encore plus fortement l'Académie des Sciences dans le débat social, pour en faire l'institution active et vivante, ouverte sur les institutions académiques des autres pays, que vous appelez de vos voeux. »

François MITTERRAND

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JEAN-FRANÇOIS BACH, né le 8 juin 1940 à Yvré l'Évêque; Professeur d'Immunologie à l'Université René-Descartes et Chef du Service d'Immunologie clinique de l'Hôpital Necker: élu membre dans la discipline (^IMMUNOLOGIE CLINIQUE.

Après avoir travaillé pendant 20 ans dans le laboratoire de Jean Hamburger, J.F. Bach lui a succédé en 1983 comme Directeur de l'Unité de Recherche U 25 de l'Institut National de la Santé et de la Recherche médicale et du Laboratoire Associé 122 du Centre National de la Recherche Scientifique. Il est l'auteur d'un Traité d'Immunologie, traduit en quatre langues, d'un Précis d'Immunologie, du volume Thymic Hormones paru chez Saunders en 1983 et d'environ 325 publications scientifiques.

La principale découverte de Jean-François Bach est celle du facteur thymique circulant, maintenant nommé Thymuline. Dès 1970, il montrait que la simple incubation de cellules de moelle osseuse immatures avec des extraits de thymus faisait apparaître, en moins de 60 minutes, des marqueurs de cellules T, c'est-à-dire des lymphocytes ayant acquis leur plein pouvoir de réaction immunologique. Il démontrait peu après que le sérum sanguin normal contient une hormone douée des mêmes activités biologiques que celles qu'il avait découvert dans les extraits thymiques, hormone disparaissant du sang chez les animaux dont le thymus a été enlevé. Cette hormone était isolée par son équipe, au cours d'un travail fabuleux utilisant 4 000 litres de sang de porc. La séquence des acides aminés de ce polypeptide était bientôt obtenue et la synthèse de l'hormone réalisée. Jean-François Bach montrait, en outre, que ce peptide n'acquiert sa conformation biologique active qu'après avoir fixé du zinc, dont la présence est donc nécessaire. Plus de 40 analogues de cette hormone étaient ensuite synthétisés, de puissance et de durée d'action variable. Un peu plus tard, les récepteurs spécifiques de cette hormone, présents sur les lymphocytes, étaient isolés.

Cette thymuline, qui circule dans le sang sous forme libre, mais aussi partiellement liée à une protéine de transport, diminue au cours du vieillissement, parallèlement au poids du thymus. Injectée à la souris thymectomisée, l'hormone corrige la plupart des anomalies fonctionnelles créées par l'ablation du thymus.

L'application de cette découverte à la clinique humaine est dès maintenant très prometteuse. Le taux d'hormone dans le sang est modifié au cours d'une série d'états pathologiques où les fonctions immunitaires sont anormales. L'administration thérapeutique de l'hormone dans des états d'insuffisance thymique congénitale semble avoir déjà heureusement transformé l'état de ces enfants habituellement menacés de mort.

En plus de cette découverte, Jean-François Bach a apporté une série de faits nouveaux sur la maturation des lymphocytes, le rôle respectif des signaux cellulaires et moléculaires issus de l'épithélium thymique, les bases cellulaires et génétiques des maladies autoimmunes. Parmi ces dernières, le diabète insulino-dépendant, ou diabète des jeunes, est actuellement l'objet d'un essai de traitement immuno-modulateur, qu'il dirige mais auquel participent tous les diabétologues français, et qui donne déjà de sérieux espoirs de pouvoir vaincre cette maladie redoutable. Parmi les autres maladies auto-immunes, l'équipe de recherche dirigée par Jean-François Bach a découvert le mécanisme de la myasthénie, anomalie des récepteurs de l'acétylcholine soumis à des anticorps spécifiques, et aussi la nature exacte des acides nucléiques et autres antigènes nucléaires impliqués dans le lupus érythémateux disséminé. D'autres travaux encore font de l'oeuvre scientifique de Jean-François Bach un ensemble considérable, connu et apprécié dans le monde entier.

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Jean-François Bach a été membre du Comité consultatif de la Recherche, Président du Conseil scientifique de la Faculté Necker-Enfants Malades, Président du Conseil scientifique de la Fondation pour la Recherche médicale, Chargé de mission à la Direction du Centre National de la Recherche Scientifique pour les problèmes biomédicaux, Président du Conseil scientifique de l'Institut Gustave-Roussy. Il est membre de nombreuses Sociétés savantes internationales. Il a reçu divers prix français et étrangers. L'Académie des Sciences lui a accordé un de ses Grands Prix en 1976, l'a élu Correspondant en 1977 et Membre en 1985.

PIERRE CHAMBON, né à Mulhouse en 1931; Professeur de Biochimie à l'Université Louis Pasteur de Strasbourg; élu membre dans la discipline de BIOLOGIE MOLÉCULAIRE.

Pierre Chambon s'est consacré, avec une continuité et une efficacité exceptionnelles, à la biologie moléculaire et à la génétique des organismes supérieurs. La plupart des spécialistes français et étrangers de ce domaine le considèrent comme l'un de ses plus brillants (et probablement son plus brillant) représentant.

Après avoir mis en évidence il y a plus d'une vingtaine d'années, un nouveau polynucléotide cellulaire, le polyadénosine-diphosphate, découverte qui devait susciter un vif intérêt parmi les biochimistes étudiant le métabolisme des acides nucléiques, il devait marquer par des contributions fondamentales l'analyse du fonctionnement des gènes dans les cellules dites eucaryotiques, c'est-à-dire appartenant aux règnes animal et végétal supérieurs.

C'est ainsi qu'en 1969, malgré les percées remarquables dans la biologie moléculaire du gène — dues pour l'essentiel à des travaux réalisés à l'aide des cellules de microorganismes ou de leurs virus, les bactériophages — les biologistes se trouvaient dans un état de relative ignorance quant à l'organisation chimique et physicochimique du matériel héréditaire des cellules eucaryotiques et quant aux mécanismes qui en permettent le fonctionnement et la régulation.

C'est cet énorme défi que Pierre Chambon a tenté et continue de relever. Il est remarquable qu'à chaque étape il se soit avéré un véritable novateur et un chef de file incontesté. Quatre découvertes d'une importance capitale pour la biologie moderne lui sont dues :

(1) La première se situe vers 1970 lorsqu'il parvient, grâce à l'emploi d'inhibiteurs spécifiques issus de l'amanite phalloïde, l'a-amanitine à démontrer que le copiage des gènes de structure eucaryotiques est catalysé par une RNA polymérase d'un type particulier la transcriptase B, a-amanitine sensible, qui se distingue des autres types d'enzymes assurant le copiage en RNA des gènes responsables de la formation des particules cytoplasmiques et des ARN de transfert. Les fondements moléculaires de l'expression du génome eucaryotique se trouvaient établis. Cette découverte a en effet permis d'étudier l'activité des gènes d'organismes supérieurs en conditions acellulaires.

(2) Mais les progrès dans l'analyse biochimique du fonctionnement génétique continuaient à être limités par le peu de connaissance dont on disposait sur la structure moléculaire fine des chromosones, et singulièrement, de son constituant principal, la chromatine. De là date une des découvertes les plus impressionnantes comme des plus intattendues de Pierre Chambon : combinant l'analyse biochimique à l'étude du matériel génétique par

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microscopie électronique, il est le premier à élucider, en même temps que Ollins et Kornberg aux États-Unis, la nature des interactions entre l'ADN et les protéines du noyau, en observant que le matériel génétique, l'ADN, est enroulé de façon régulière autour d'éléments protéiques complexes en forme de boules; il baptise ces sous-ensembles nucléosomes. Pendant quelques années, il s'illustrera par une série de travaux remarquables sur les modalités de superenroulement de l'ADN en présence des histones et sera reconnu comme l'un des meilleurs biochimistes de la chromatine.

(3) Ces travaux avaient déjà établi sa notoriété, lorsqu'en 1977, il est l'un des premiers biologistes au monde (en même temps que Philipp Sharp aux États-Unis) à établir une propriété surprenante du matériel génétique chez les eucaryotes. Contrairement aux gènes des microorganismes qui sont des séquences linéaires et codantes d'ADN, il démontre, dans le cas du gène de l'ovalbumine (puis sur d'autres modèles) que les gènes des organismes supérieurs sont des mosaïques composées de portions codantes interrompues par des séquences non codantes. Il s'attache à démontrer comment les messagers qui proviennent du copiage de ces mosaïques sont formés et en établit les lois. Cette découverte a eu un retentissement considérable.

(4) Depuis 1980 enfin, Pierre Chambon et son groupe se sont attaqués aux mécanismes de la régulation génétique : c'est une quatrième découverte, celle des séquences activatrices (en anglais "enhancers") qui marque cette époque plus récente de son activité, à quoi il faut ajouter l'analyse des protéines régulatrices nucléaires et une étude de la façon dont les hormones stéroïdes induisent la transcription, c'est-à-dire le fonctionnement de certains gènes.

Organisateur autant que chercheur incomparable, Pierre Chambon s'intéresse aux applications de la biologie et est l'un des animateurs les plus efficaces des travaux biotechnologiques conduisant à la production de protéines nouvelles par les techniques du génie génétique.

Prix Rosen en 1976, Médaille d'Or au Centre National de la Recherche Scientifique en 1979, lauréat du Prix Lounsbery, invité en tant que conférencier en maintes circonstances à des manifestations scientifiques très importantes, Pierre Chambon est membre de l'Académie Royale de Liège depuis 1979.

On peut résumer sa carrière en disant qu'il a été, et continue à être, un pionnier dans le meilleur sens du terme, pour l'étude de tous les aspects fondamentaux de l'organisation et du fonctionnement des gènes chez les organismes supérieurs. Ses découvertes ont joué également un rôle important dans certains développements récents de la recherche biomédicale, en particulier dans les domaines des maladies héréditaires et de la cancérologie.

GEORGES CHARPAK, né à Dabrovica, Pologne, en 1924, naturalisé Français en 1946; physicien au Centre Européen de Recherches Nucléaires depuis 1963; élu membre dans la discipline de PHYSIQ UE.

Georges Charpak admis à l'École des Mines de Paris en juin 1943, a été déporté peu après en Allemagne, à la suite d'activité de résistance et n'est revenu de captivité qu'en avril 1945. Il est entré en 1948 au Laboratoire de Chimie Nucléaire du Collège de France dirigé par Frédéric Joliot. Il est resté attaché à ce Laboratoire pendant une dizaine d'années, y

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préparant une thèse de doctorat soutenue en 1955. Il a été nommé Chargé de Recherches au Centre National de la Recherche Scientifique en 1956.

Sa carrière de physicien s'est développée pendant plus de trente ans avec une grande continuité, d'abord dans le domaine de la physique nucléaire, puis dans celui de la physique des particules de haute énergie. La contribution originale de Georges Charpak, celle qui marque le mieux sa personnalité scientifique, a été d'imaginer et de réaliser une succession d'instruments de plus en plus remarquables de détection et de localisation spatiotemporelle des particules ionisantes projetées par les réactions nucléaires, puis par les collisions frontales de particules de plus en plus haute énergie.

Après sa thèse, Georges Charpak apporta des contributions personnelles à l'invention des chambres à étincelles, qui attirèrent sur lui l'attention des spécialistes internationaux de physique corpusculaire. C'est ainsi qu'il fut appelé au Centre Européen de Recherches Nucléaires en 1959 pour participer à la réalisation d'une expérience importante mais difficile destinée à la mesure du moment magnétique anormal du muon. Cette expérience a été menée à bien en quelque cinq années; elle a abouti à une détermination précise de ce moment magnétique anormal montrant que le muon obéit très exactement aux lois de l'électrodynamiquemantique.

Continuant à montrer une grande imagination dans l'invention et la réalisation de détecteurs de particules ionisantes, Georges Charpak a réussi à associer à la grande surface de détection des chambres à étincelles les caractéristiques avantageuses des compteurs proportionnels. Il a ainsi créé en 1968 les chambres à fils proportionnelles, puis les chambres à dérive qu'il a peu à peu perfectionnées et qui ont été depuis une dizaine d'années de plus en plus utilisées dans les expériences de physique des particules de haute énergie.

La plupart des grandes découvertes de particules de type nouveau faites depuis quelques années n'ont été possibles que grâce à l'utilisation des chambres de Charpak, dont l'invention s'est révélée avoir une importance comparable à celle qu'a eu, une dizaine d'années plus tôt, l'invention et le développement des chambres à bulles.

Georges Charpak a acquis ces dernières années une grande notoriété internationale, ses « chambres à dérive » ayant en quatre ou cinq ans complètement supplanté les autres détecteurs spatiotemporels des particules ionisantes de haute énergie dans tous les grands laboratoires spécialisés.

Ce remarquable succès est l'aboutissement d'une vingtaine d'années d'une collaboration féconde avec les meilleurs expérimentateurs de physique corpusculaire, collaboration dans laquelle Georges Charpak a montré un véritable génie de l'instrumentation électronique.

Les mérites exceptionnels de Georges Charpak lui ont valu de recevoir d'importantes distinctions honorifiques : notamment le Prix Ricard, grand Prix de la Société Française de Physique en 1973, et la nomination comme Docteur Honoris Causa de l'Université de Genève en 1977. Le Grand Prix du Commissariat à l'Énergie Atomique lui a été décerné par l'Académie des Sciences en 1981.

YVES COPPENS, né à Vannes en 1934; Professeur de Paléoanthropologie et Préhistoire au Collège de France, Directeur du Centre de Recherches Anthropologiques du Musée de l'Homme; élu membre dans la discipline à'ANTHROPOLOGIE.

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Yves Coppens appartint durant 13 ans au Centre National de la Recherche Scientifique (1956-1969) et 14 ans au Muséum national d'Histoire naturelle (1969-1983), où il fut sousdirecteur de laboratoire, puis Professeur d'Anthropologie.

Pour évoquer le trajet scientifique de ce Paléontologiste et Paléoanthropologiste, on s'appuira sur quelques points forts qui serviront de jalons.

— Au Tchad. Tchadanthropus uxoris (Coppens, 1965). Alerté par la détermination d'un lot de mammifères fossiles provenant du Nord du Tchad, Y. Coppens entreprit, de 1960 à 1966, 4 missions successives sur des terrains de la fin du Tertiaire et du début du Quaternaire, dont on savait peu de choses. Espèces nouvelles, associations fauniques, stratigraphie de référence pour les 10 derniers millions d'années, cultures archéologiques successives furent décrites. Mais aussi, fut découvert un crâne d'Hominidé, nommé provisoirement Tchadanthropus uxoris (Coppens, 1965) et rattaché depuis à Homo erectus, c'est-à-dire au Pithécanthrope sous sa forme la plus ancienne, premier et pour l'instant seul homme fossible en Afrique occidentale et au Sahara. Ces travaux attirèrent l'attention du maître d'alors, M. Camille Arambourg, qui décida de lui confier l'un des plus beaux chantiers du monde, celui de l'Omo en Ethiopie.

— Les expéditions internationales de l'Omo et de l'Afar en Ethiopie. Parmi les chantiers qu'il illustra, M. Arambourg avait travaillé 30 ans sur plusieurs tonnes d'ossements fossiles ramenés des terrains lacustres plioquaternaires de la vallée de l'Omo en Ethiopie. En 1967, il fonda une expédition internationale avec les Américains et les Anglais, confia la direction de l'équipe française à M. Coppens et fit de lui son héritier. Neuf missions se succédèrent de 1967 à 1972, formées de dizaines de spécialistes de toutes disciplines, avec 15 véhicules et tout le matériel nécessaire en zone aride et inhospitalière.

Parallèlement, grâce à la découverte de nouveaux gisements par M. Maurice Taieb (Centre National de la Recherche Scientifique), dans la dépression de l'Afar à l'Est de l'Ethiopie, fut montée une deuxième expédition qui effectua 5 missions de 1972 à 1976. Au total, 14 campagnes se déroulèrent dont la moisson fut considérable.

— La vallée de l'Omo en Ethiopie. Paraustralopithecus aethiopicus (Arambourg et Coppens, 1967). Dès juillet 1967, lors de la première mission en Omo, survint la découverte d'une mandibule d'Hominidé, la première d'Ethiopie, le plus vieil Australopithèque alors connu au monde (2,5 M.a.). Décrit sous le nom de Paraustralopithecus aethiopicus (Arambourg et Coppens, 1967), il est aujourd'hui rattaché à Australopithecus africanus. Ces gisements de l'Omo ont fourni une séquence de référence pour la fin du Pliocène et le début de Pléistocène avec 6 espèces d'Hominidés, et les suites des faunes, des flores, des climats et des industries au long de ces périodes.

— L'Afar en Ethiopie. Australopithecus afarensis (Johanson, White et Coppens, 1979), surnommé « Lucie ou Lucy ». En Afar, dans les gisements fossilifères découverts par M. Taieb, 4 membres de l'expédition, deux Américains et deux Français, mirent au jour, en 1974, le squelette d'un Hominidé encore plus archaïque surnommé Lucie ou Lucy. S'y ajoutèrent plus de 200 pièces représentant 30 individus. Ce qui permit aux trois chefs de mission, après de multiples études anatomiques, de définir une nouvelle espèce, Australopithecus afarensis (Johanson, White et Coppens, 1979), le plus vieil Australopithèque du monde (3,50 à 2,7 M.a.). Aujourd'hui, par ses caractères archaïques et mixtes, cet arboricole bipède est attribué par M. Coppens à un genre distinct, « Pvë-Australopithecus », aussi distant des Australopithèques que ces derniers du genre Homo.

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— L'arbre phylétique des Hominidés. On considère habituellement Australopithecus afarensis comme représentant un stade d'où seraient issues à la fois la lignée des Australopithèques et celle des Hommes. M. Coppens nous propose une autre hypothèse, après avoir situé chaque forme dans le temps. Le premier rameau serait celui des Préaustralopithèques, rameau sans issue. Sur ce rameau se branche assez tôt, le second, celui des Australopithèques, lui aussi sans issue. Enfin, sur ce dernier se branche assez tôt, le genre Homo, avec ses trois espèces : H. habilis, H. erectus et H. sapiens. Ce schéma est offert à la discussion internationale que chaque découverte enrichit.

— Paléoécologie. Milieu de vie. Apparition des Hominidés. Les découvertes spectaculaires masquent le tissu du travail quotidien sur lequel elles se greffent. Chaque jour, les fossiles découverts et les associations fauniques doivent être datées, ce qui date à leur tour les outillages et les restes humains. Avec le concours des paléoflores, de la sédimentologie et de multiples techniques, on réussit à faire renaître les climats, les paysages, les milieux de vie. Et justement, sur cette question des milieux de vie, M. Y. Coppens nous propose une réflexion pleine d'intérêt. En effet, tout nous indique actuellement que l'Humanité est née en Afrique orientale, à partir des lignées arboricoles, mais pourquoi là? Or, après le Miocène, l'Afrique s'est trouvée coupée en deux par le Rift des Grands Lacs. A l'Ouest, la forêt humide a perduré avec ses grands simiens; pas d'Australopithèques. A l'Est, au contraire, soulevé en plateau et mal arrosé, le paysage s'ouvre et passe à des steppes et des prairies : pas de présimiens, mais les Australopithèques, puis des hommes. Le changement de climat a favorisé la bipèdie, la libération de la main, la régression du museau, le développement du crâne et un nouveau mode de vie qui est le nôtre. La genèse de l'humanité s'inscrirait donc dans une histoire géodynamique.

— Ainsi, s'est accumulée une oeuvre de fouilleur, d'organisateur d'expéditions, de chef d'un grand laboratoire associé au Centre National de la Recherche Scientifique, mais aussi de paléontologue et de paléoanthropologue expérimenté. De nouvelles expéditions sont entreprises à Djibouti, en Afrique de l'Ouest, en Asie. Les équipes perfectionnent la précision des études anatomiques et chronologiques, dont la rigueur permet, seule, d'étoffer la rétrospective du passé de l'homme dans son univers, passé qui conditionne son avenir dans le nôtre.

PIERRE FAURRE, né à Paris en 1942; Professeur à l'École Polytechnique; Directeur général de la Société d'Applications générales d'Électricité et Mécanique (SAGEM); élu membre dans la discipline APPLICATION DE LA SCIENCE.

Les dons naturels de Pierre Faurre lui ont permis d'entrer 1er à l'École Polytechnique à 18 ans en 1960 et d'en sortir 1er encore en 1962. Son goût pour la Science et son ardeur au travail, lui avaient procuré entre temps une thèse de 3e Cycle en Statistique, grâce à un Service Militaire effectué au Centre opérationnel de l'Armée de Terre.

Le libéralisme de l'École des Mines, lui vaut d'abord d'entrer au Centre d'Étude et de Recherche en Automatisme (64-65), rattaché à l'École nationale supérieure d'Aéronautique. Là, il rencontre le Professeur Pellegrin, pédagogue brillant et érudit, qui attire vers l'Automatisme, son élève, et l'enthousiasme. Son jugement est dès lors assez sûr pour qu'il choisisse ensuite de faire une thèse à la Stanford University chez le jeune professeur

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R.E. Kalman, expert aujourd'hui mondialement connu en Automatique. Celui-ci depuis 1960 développe une nouvelle conception de l'Automatique pour de « grands systèmes dynamiques ». Il propose de les piloter au moyen d'un système de commande adapté à leur complexité et de tenir compte au maximum de leur nature réelle c'est-à-dire de prendre en compte des perturbations stochastiques variées et souvent notables, aussi bien que des non linéarités tantôt utiles, tantôt parasites. On doit alors mesurer le plus précisément possible ces contraintes, puis utiliser au mieux toutes ces informations tout au long de l'évolution temporelle du système pour en corriger continuellement la course. P. Faurre arrive assez bien préparé pour participer activement à cette véritable révolution, ce qui le conduit à obtenir un Ph.D., soutenu en 1967. En juin de la même année, il revient en France à l'École des Mines, comme professeur. Il y fonde puis dirige un centre d'Automatique et développe avec ses élèves, des recherches originales qui sont l'objet de nombreuses publications aux Comptes rendus de l'Académie des Sciences et dans les Actes de divers congrès. Ces travaux le mènent bientôt à rédiger un Cours moderne de « Commande optimale et filtrage », pour l'Institut de Statistique de l'Université de Paris, bientôt publié dans des Lecture Notes in Mathematics, n° 132 de Springer. Notre éminent confrère, J.-L. Lions, Professeur à l'École Polytechnique, lui conseille alors de structurer solidement ses résultats originaux dans la rédaction d'une thèse de Mathématiques, qu'il soutient en 1972. Il parcourt alors à l'École Polytechnique, les degrés qui l'ont mené à y devenir Professeur de Mathématiques appliquées en 1982.

Ces récents progrès de l'Automatique relèvent autant de la Physique des mesures que de la Mathématique. Dès 1967, P. Faurre était pleinement conscient de ce caractère pluridisciplinaire qui en faisait le charme aux yeux des pionniers. Il devint alors IngénieurConseil à la Société d'Applications générales d'Électricité et Mécanique pour s'initier à la physique des capteurs, des actionneurs et des gyroscopes, organes des sens et de la motricité pour les systèmes de pilotage automatique. Là encore, ses aptitudes se révéleront comme excellentes. En 1972, il devenait Secrétaire Général de l'entreprise; un long effort commençait qui le mena en 1983 à devenir Directeur Général d'une société qu'il avait puissamment contribué à développer.

En 1964 un collogue conjoint de la DRME et du CNES discutait les progrès des gyroscopes classiques comparés aux gyromètres dits « avancés ». L'évolution de ces deux conceptions n'a toujours pas mené à l'avènement des gyroscopes atomiques, mais les lasers munis d'une bobine de fibre de verre qui multiplie par plusieurs milliers la surface de captation de l'effet Sagnac, atteignent la phase finale de mise au point et une des équipes de Pierre Faurre s'attache à hâter cette réalisation. Ainsi, P. Faurre reste-t-il à la tête du progrès, dans un mouvement international qu'il a si bien promu et décrit dans ses publications et celles de ses élèves, et aussi dans d'importants ouvrages.

Trois d'entre eux ont connu un grand succès :

(a) Un livre d'initiation à l'Automatique moderne, lancé en 1973, traduit en plusieurs langues est épuisé aujourd'hui; il est actuellement renouvelé avec une seconde édition en deux volumes dont le premier est paru en 1984. C'est un exposé très didactique mais extrêmement moderne augmenté d'un exposé magistral de la commande optimale et du filtrage numérique. Le deuxième volume sera consacré à une « Micro-informatique de F automatique » qui est aussi originale. Il est basé sur des travaux poursuivis avec son élève Michel Depeyrot sur les microprocesseurs, à la SAGEM.

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(b) Publié en 1971, Navigation inertielle optimale et filtrage statistique, où P. Faurre et ses élèves résument en 446 pages, l'essentiel de la Physique des gyroscopes « classiques » dans leurs réalisations les plus modernes, les procédés d'observation les plus sensibles de leurs indications directionnelles, la purification et l'organisation de toutes ces données par filtrages statistiques, enfin les méthodes d'emploi de ces organes dans la synthèse des systèmes complexes, mais complets de pilotage dont les plate-formes inertielles ne sont plus qu'un subsystème important. Cet ouvrage a un caractère nettement pédagogique et il a été complété dès sa parution par deux mises au point dans un ouvrage de type American Animal Review; P. Faurre y a rédigé le chapitre « Stochastic Réalisation Algorithms » et son élève S. Attasi, l'analyse des images à deux dimensions avec « Modeling and Recursive Estimation for Double indexed Séquences ».

(c) Publié en 1979 Opérateurs rationnels positifs où 294 pages sont consacrées à l'élaboration d'un formalisme cohérent spécialement adapté à une description efficace des grands systèmes de navigation au sens large qui englobe avions intercontinentaux, satellites et sondes interplanétaires.

Ce travail considérable, cette recherche originale au niveau international n'a pas empêché P. Faurre de participer généreusement à de nombreux et importants Comités scientifiques nationaux : Comité Consultatif de la Recherche Scientifique et Technique 1975-1977, Comité Consultatif de la Recherche en Informatique jusqu'en 1979, Section 02 (Informatique, Automatique) du Centre National de la Recherche Scientifique, 1980-1983, Conseil National de la Filière Électronique, Conseil Scientifique de la Défense. Ce dernier lui a décerné au début de cette année 1985, son prix « Science et Défense » sur rapport conjoint de nos confrères Louis Néel, Prix Nobel, et Jacques-Louis Lions, Président du Centre National d'Études Spatiales, auxquels j'emprunterais volontiers une conclusion. S'adressant à P. Faurre ils déclarent : « Vous êtes un des esprits les plus remarquables de votre génération et vous exercez une grande influence sur ceux qui vous approchent, par la clarté de vos interventions et la netteté de vos analyses dans les questions les plus difficiles ».

YVES LAPORTE, né le 21 décembre 1920 à Toulouse; Professeur de Neurophysiologie et Administrateur du Collège de France; élu membre dans la discipline de NEUROPHYSIOLOGIE.

Les travaux scientifiques du Professeur Yves Laporte ont porté sur un domaine neurophysiologique dans lequel les chercheurs sont peu nombreux. Les résultats obtenus lui ont mérité d'inscrire son nom aux côtés d'illustres neurophysiologistes : Sherrington, Llyod, Lorente de No.

Grâce à l'association de techniques micro-électrophysiologiques, hîstologiques et histochimiques souvent originales, Yves Laporte a fait une oeuvre capitale sur la sensibilité proprioceptive et sur les récepteurs musculaires. Il a particulièrement étudié le fuseau neuromusculaire dont la sensibilité rend compte de l'état du muscle grâce à des capteurs de force, de longueur et de vitesse, et dont le rôle est essentiel dans la constitution des boucles réflexes qui règlent le mouvement et la posture.

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Au niveau des terminaisons fusorales, Y. Laporte a mis en évidence des propriétés sensorielles primaires codant la vitesse des variations de longueur musculaire, et des propriétés sensorielles secondaires qui règlent la longueur instantanée.

Sur les actions réflexes végétatives, on lui doit l'identification des récepteurs qui sont à l'origine des effets réflexes circulatoires et respiratoires qui accompagnent l'exercice physique.

Y. Laporte étudiant la transmission synaptique dans les ganglions sympathiques a démontré l'action inhibitrice exercée par certaines fibres préganglionnaires par le phénomène d'hyperpolarisation postsynaptique.

Il a mis en évidence des fibres cholinergiques vasodilatatrices dans le sytème orthosympathique : le nerf hypogastrique.

Il a découvert qu'une relation linéaire existe entre la vitesse de conduction des fibres motrices et le temps de contraction des unités musculaires qu'ils innervent : le temps de contraction est d'autant plus court que la vitesse de conduction est élevée.

Cette oeuvre considérable de pure science fondamentale trouve de nombreuses applications dans la pratique neurologique.

Le Professeur Yves Laporte a 65 ans. Après l'Internat en médecine des Hôpitaux de Toulouse, il s'est absolument consacré à la recherche fondamentale dans les laboratoires des Professeurs Soula et Bugnard. A la Libération, il a été parmi les jeunes spécialistes qui ont eu l'avantage d'obtenir une bourse du Gouvernement Français pour un long séjour d'étude aux USA. Il a travaillé à Washington, ensuite à New York, avec Lorente de No et Lloyd de 1946 à 1948. La deuxième année, il bénéficia d'une bourse de la Fondation Rockefeller. Il est revenu deux autres années dans ce même laboratoire travailler en qualité d'assistant de l'Institut Rockefeller de 1949 à 1951. En 1953, il a été nommé Maître de Conférences Agrégé de Physiologie. De 1961 à 1972, il a dirigé la chaire de Physiologie de la Faculté de Médecine de Toulouse. En 1972, il a été nommé Professeur de Neurophysiologie au Collège de France.

Parmi ses nombreux titres et ses distinctions, il y a lieu de retenir qu'il est Docent de l'Université de lund, Président du Comité de Direction du Centre d'Études de Physiologie Nerveuse du Centre National de la Recherche Scientifique depuis 1977, Membre du Conseil Scientifique de la Fondation Cino del Duca depuis 1978... Il a été deux fois Lauréat de l'Académie des Sciences : Prix Montyon de Physiologie (1961), Prix du Commissariat à l'Énergie Atomique (1982). Il est Chevalier de la Légion d'Honneur et Médaillé de la Résistance.

Le Professeur Y. Laporte a toujours mérité l'estime de ses maîtres, de ses collaborateurs et de ses élèves pour sa haute valeur morale, pour sa rigueur scientifique et pour sa modestie. Cette estime, cette confiance lui ont valu l'insigne honneur d'être élu Administrateur du Collège de France en 1980.

JEAN-MARIE LEHN, né à Rosheim en 1939; Professeur de Chimie des interactions moléculaires au Collège de France; élu membre dans la discipline de CHIMIE DES INTERACTIONS MOLÉCULAIRES.

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Jean-Marie Lehn a. fait toutes ses études à l'Université de Strasbourg. Après avoir songé à s'orienter vers la philosophie, il y fit une licence de chimie, puis entama la préparation d'un Doctorat dans le laboratoire de Guy Ourisson. Dans un temps record, il acheva une thèse sur les applications structurales de la résonance magnétique nucléaire, qui le mit en contact avec des chercheurs de nombreux pays, puis il effectua un séjour post-doctoral d'un an à Harvard, dans le laboratoire de R.B. Woodward, dont tout le monde savait qu'il n'allait pas tarder à obtenir le prix Nobel. Dans ce laboratoire, il fut initié aux contraintes de la synthèse, et se lia d'amitié avec R. Hoffmann, lui aussi futur lauréat du prix Nobel, avec qui il développa son goût pour la chimie théorique. Il avait ainsi acquis des armes dont il allait constamment faire usage : concepts de la chimie structurale, méthodes de la synthèse, analyses théoriques, mais aussi habitudes de travail intense, goût des problèmes difficiles, à enjeu élevé, et conviction de l'importance des contacts internationaux... Il avait aussi pu démontrer des qualités exceptionnelles, qui lui valurent d'être nommé Maître de Conférences à la Faculté des Sciences de Strasbourg dès son retour des États-Unis, avant 28 ans. Trois ans plus tard, à l'âge légal minimum de 30 ans, il était nommé Professeur Titulaire. Il avait jusqu'alors surtout fait connaître son nom par des travaux de chimie structurale fondés sur la RMN et la chimie quantique. Il pouvait sans risque continuer dans cette voie, féconde; il risqua.

Un tournant décisif fut marqué par la fondation de ce qu'il appela plus tard la Chimie Supramoléculaire, fondation marquée par la conception, la synthèse et l'étude des premières « molécules creuses », les cryptands.

Les atomes, considérés comme des objets, sont sphériques. Leurs assemblages, les molécules, sont généralement convexes, plus ou moins comme des empilements de boulets de canon. Il est cependant possible, en utilisant les lois connues de la stéréochimie, qui régissent l'arrangement dans l'espace des atomes, de concevoir des molécules creuses, délimitant des cavités, des cachettes en leur sein. En choisissant bien la nature des atomes définissant ces cavités, on doit pouvoir en modifier les propriétés, .et par exemple les rendre propres à retenir plus particulièrement tel ou tel type d'autres molécules.

On doit ainsi pouvoir construire des sortes de boîtes moléculaires capables de contenir d'autres molécules, formant ainsi des assemblages supra-moléculaires. Une telle idée héritait bien sûr de l'histoire : on savait que des cristaux peuvent former en leur sein des cavités retenant fermement des molécules : ce sont des composés d'inclusion, des clathrates; Woodward lui-même avait montré, dans la synthèse de la réserpine, l'importance de la concavité locale de certaines molécules, pour en prévoir la réactivité, et, dans l'explication de l'efficacité des enzymes, on faisait appel à la notion de complexation, d'enrobage des molécules du substrat par celles de l'enzyme. Mais le concept de molécule creuse était nouveau. Sa réduction à la pratique, par des voies synthétiques efficaces, était nécessaire pour que ce concept soit autre chose qu'un fantasme. Elle conduisit à une chimie entièrement nouvelle.

Quinze ans plus tard, où en est-on? Jean-Marie Lehn a été nommé fort jeune Professeur au Collège de France; il continue à mener ses recherches surtout dans son laboratoire strasbourgeois. Il a créé des centaines d'objets moléculaires nouveaux, aux propriétés remarquables puisque, selon leur conception, ils complexent sélectivement tel ou tel cation ou anion, telle ou telle molécule, ou même — ce sont les cryptands di-topiques — deux ions ou deux molécules distincts. Ces espèces cryptées, enrobées, sont généralement dissimulées aux réactifs extérieurs; mais parfois, et tout cela est prévisible, tout cela a été

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prévu, a été réalisé en fonction de ces prévisions, parfois ces espèces contraintes à se côtoyer au sein d'une même cage moléculaire sont ainsi amenées à réagir très facilement l'une sur l'autre : Jean-Marie Lehn a ainsi conçu et réalisé les premiers modèles d'enzymes qui ne sont pas des copies simplifiées des enzymes naturels, mais des objets totalement neufs, dont les propriétés n'ont pas été utilisées dans cette Nature-ci...

Il serait lassant d'énumérer tous les domaines de la chimie qui ont été influencés par ces idées, et plus encore par leur réalisation. L'oeuvre de Jean-Marie Lehn est connue et utilisée dans des domaines aussi divers que la catalyse, la chimie analytique, l'êlectrochimie, la biochimie, la photochimie. Il était déjà membre de plusieurs Académies étrangères quand il a été élu parmi nous, présenté certes par les chimistes, mais attendu par toutes nos sections. L'Académie Léopoldine nous a suivis il y a quelques semaines.

PIERRE LELONG, né à Paris en 1919; professeur à l'Université de Paris-VI; élu membre dans la discipline de MATHÉMATIQUE.

Pierre Lelong est ancien élève de l'École normale supérieure; il a été professeur aux Universités de Lille et de Paris-VI. Ses travaux sont consacrés à divers aspects de la grande théorie moderne des fonctions analytiques de plusieurs variables complexes et des Variétés analytiques.

Le xrxc siècle avait été par excellence le siècle de la théorie des fonctions analytiques d'une variable complexe, illustrée par les travaux de Cauchy, Riemann, Weierstrass et Poincaré. Mais la théorie des fonctions analytiques de plusieurs variables complexes présente des phénomènes totalement différents de ce qui se passe pour une seule variable, et nécessite des moyens d'attaque tout à fait nouveaux. C'est seulement après 1930 que la théorie a pris son essor, sous l'impulsion de H. Cartan, P. Thullen et K. Oka. Les techniques de ces auteurs sont inspirées de celles de Cauchy et Weierstrass, utilisant l'expression locale d'une fonction holomorphe par une série entière. P. Lelong a discerné qu'on pouvait aussi, comme l'avaient fait Riemann et Poincaré pour les fonctions d'une variable, enrichir l'arsenal de la théorie par des moyens empruntés à la théorie des fonctions de variables réelles.

A partir de 1943-1945, il a dégagé la notion de fonction plurisousharmonique, sousjacente à certains travaux antérieurs, notamment ceux de E.E. Levi; un exemple est log | cp |, où cp est une fonction holomorphe non identiquement nulle, ce qui fait comprendre le rôle que peuvent jouer ces fonctions en théorie des fonctions de variables complexes. Dans une longue série de mémoires, Lelong en a montré toute la fécondité, notamment dans la caractérisation des domaines d'holomorphie et l'étude des singularités; elle a entre autres l'avantage de se prêter aux techniques de la théorie des équations aux dérivées partielles, comme l'a montré Hôrmander.

L'introduction par De Rham de la notion de « courant », qui généralise aux formes différentielles la théorie des distributions, a permis à Lelong d'élargir sa définition de fonction plurisousharmonique : en effet la forme de Levi associée à une telle fonction /, et qui a pour coefficients des dérivées secondes de/, garde un sens lorsque/est seulement localement intégrable, devenant alors ce qu'on appelle un courant positif. En étudiant ce type de courant, Lelong a introduit en 1957 une nouvelle notion importante, celle de

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courant positif fermé. Un de ses principaux résultats est que si X est une variété analytique complexe de dimension p (donc de dimension topologique 2p), on peut intégrer sur X les formes différentielles de degré 2p, malgré la présence de singularités. Il a aussi défini, pour un courant positif fermé T, une « densité » vT(x) en tout point du support de T; cet invariant (qu'on appelle maintenant le « nombre de Lelong ») a permis une étude plus approfondie des fonctions méromorphes sur une variété, qui à son tour a été utilisée avec profit dans la théorie des nombres transcendants.

Les travaux de P. Lelong lui ont valu une notoriété internationale, et nombreux sont les mathématiciens français et étrangers qui sont ses disciples. Il voyage beaucoup et a été l'animateur ou le participant de nombreux séminaires, où il a notamment des contacts suivis avec des spécialistes des théories quantiques, que ses travaux sur les fonctions de plusieurs variables complexes intéressent particulièrement. Il faut enfin rappeler les services qu'il a rendus à la science française par ses interventions dans les nombreux conseils et comités s'occupant de la recherche scientifique, où il a siégé depuis 1959.

XAVIER LE P1CHON, né à Quinhon (Vietnam) en 1937; Directeur du Laboratoire de Géologie de l'École normale supérieure; élu membre dans la discipline des SCIENCES DE LA TERRE.

M. Xavier Le Pichon, ingénieur Géophysicien de l'Institut de Physique du Globe de Strasbourg, Docteur es Science Physique de l'Université de Strasbourg, est Professeur à l'Université Pierre-et-Marie-Curie et à l'École normale supérieure.

Junior Research Assistant puis Research Assistant au Lamont Geological Observatory de l'Université Columbia à New York; de 1963 à 1968, il participa à l'activité scientifique de ce laboratoire qui fut à l'origine de l'Océanographie géophysique et géologique moderne.

Xavier Le Pichon rentra en France en 1968 alors que se fondaitie Centre national d'Exploration des Océans. Il y fut successivement Conseiller, Chef du Département Scientifique puis Chef de la division du Milieu solide au Centre Océanologique de Bretagne, Conseiller Scientifique du Président Directeur Général enfin.

En 1978, Xavier Le Pichon fut élu Professeur à l'Université Pierre-et-Marie-Curie, poste qu'il a occupé jusqu'en 1984, date à laquelle il a été élu Professeur à l'École normale supérieure.

Physicien venu à la Géophysique puis à la Géologie, passionné par l'étude des océans — toutes campagnes cumulées, il aura passé plus de 4 ans à la Mer — Xavier Le Pichon s'est attaché aux processus dynamiques qui affectent le globe terrestre.

Son activité se divise en trois grandes périodes.

De 1960 à 1968 au Lamont Geological Observatory, il se consacra à une première exploration des Océans qui le conduisit à la formulation de la Tectonique des Plaques. A bord du célèbre trois mâts La Vema, il devait parcourir les océans du Monde, notamment l'Atlantique. A la fin de cette période, il participa à cette fête de l'esprit qui vit se créer la Tectonique des Plaques. Il revint à Xavier Le Pichon d'avoir conçu la Géodynamique de la surface du globe à partir de six plaques fondamentales considérées comme rigides, à la frontière desquelles se disperse l'énergie de la Lithosphère : qu'il s'agisse d'ouverture — dite accrétion —

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au niveau des rides médio-océaniques; ou de fermeture dite, subduction à la périphérie des océans comme le Pacifique, ou collision entre les continents comme l'Eurasie et les continents de l'hémisphère méridional, Afrique, Arabie, Inde, Australie.

De 1968 à 1973, Xavier Le Pichon devait s'appliquer à préciser le modèle de la Tectonique des Plaques en s'appuyant plus particulièrement sur l'Atlantique Nord. Il s'intéressa notamment aux failles transformantes qui découpent l'Océan perpendiculairement à la ride médio-atlantique, à la fracture Gibbs qui court du Labrador à l'Europe en longeant les abords méridionaux du Groenland, à la fracture par laquelle l'Espagne a coulissé vers l'Est en tournant dans le sens anti-horaire, de telle manière que s'ouvre le Golfe de Gascogne tandis que se formaient les Pyrénées. Cette période fut clôturée par la rédaction, en commun avec Jean Bonnin et Jean Francheteau, d'un volume publié chez Elsevier et intitulé Plate Tectonics qui rassemble les données « dures » qui font la Tectonique Globale.

Depuis 1973, Xavier Le Pichon s'est attaché aux déformations qui se produisent aux frontières de plaques.

Tout d'abord à l'ouverture océanique, au niveau des zones d'accrétion : on lui doit la mise sur pied du programme franco-américain FAMOUS (French American Mid Océan Undersea Sampling) consacré à la ride médio-atlantique au niveau des Açores, mettant en jeu pour la première fois l'étude par des submersibles autonomes, YAlvin américain et la Cyana française, tous deux susceptibles de plonger jusqu'à 3 000 m de profondeur.

Ensuite aux zones de subduction : ce fut tout d'abord la campagne HEAT (Hellenic Arc and Trench) en Méditerranée orientale, qui associait les méthodes géophysiques classiques (magnétisme, sismique, gravimétrie) aux levers bathymétriques au sondeur multifaisceaux que venait d'acquérir le CNEXO (Seabeam) et à la plongée par le submersible Cyana; ce fut ensuite le programme franco-japonais KAIKO (kaiko = fosse), dont la première campagne consacrée à l'approche géophysique et bathymétrique (gravimétrie, magnétisme, sismique, Seabeam) a eu lieu en 1984; tandis que les plongées par le nouveau submersible le Nautile, capable de supporter des profondeurs de 6000 m, ont eu lieu pendant l'été 1985.

Enfin, aux zones de collision, dont les traces sont essentiellement à terre et non plus en mer : telle est l'origine du programme TETHYS, conçu en association avec l'Académie des Sciences d'URSS, qui a donné de l'Eurasie méridionale une image conforme à l'évolution géodynamique générale du globe.

Cette oeuvre scientifique considérable, toujours menée aux frontières nouvelles de la Science, qui a donné lieu à plus de 150 publications, fait de Xavier Le Pichon l'un des tous premiers spécialistes mondiaux de la Géophysique marine et des Sciences de la Terre. Dans cette carrière scientifique prestigieuse on demeure frappé de la constance dans la méthode, l'esprit d'entreprise et l'innovation. Un grand nombre de distinctions nationales et internationales ont jalonné son activité, la dernière en date, en 1984, étant la Médaille Maurice Ewing décernée par l'Académie des Sciences des États-Unis pour ses travaux de Géophysique marine; tandis que la Royal Society l'invitait, en 1985, à donner la célèbre William Smith lecture.

Xavier Le Pichon est certainement l'un des savants les plus marquants de notre époque, qui, au-delà de ses très nombreux travaux, est à l'origine de l'une des grandes idées qui ont

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ALEXIS MOYSE, né à Arcueil, le 2 octobre 1912; Professeur à l'Université de Paris, puis titulaire de la Chaire de Physiologie végétale à Orsay de 1960 à sa retraite; élu membre de la discipline de BIOLOGIE VÉGÉTALE.

Les études d'Alexis Moyse à l'École primaire supérieure Arago, puis à la Sorbonne, et son admission comme auditeur libre à l'École normale supérieure, l'ont conduit à obtenir l'Agrégation de Sciences naturelles et à commencer des recherches sous la direction de Lucien Plantefol.

Mobilisé comme Lieutenant d'Artillerie, d'abord en 1938, puis en 1939, il a été pendant cinq ans prisonnier de guerre et a joué un rôle important dans l'organisation d'une Université de Captivité fondée par Jean Leray et Etienne Wolff. Il a été ensuite pendant onze ans (1945-1956) au CNRS, successivement Attaché, Chargé, Maître et Directeur de Recherches. Il a soutenu sa thèse de Doctorat d'État en 1949. Maître de Conférences en 1956, puis Professeur à l'Université de Paris, il a été nommé en 1960 dans une Chaire de Physiologie végétale à Orsay, qu'il a occupée jusqu'à sa retraite, en fin 1980. Il a créé et dirigé le Laboratoire de Photosynthèse du CNRS en 1953 et présidé la Commission de Biologie végétale de cet organisme. Il a effectué de nombreux séjours à l'étranger, en particulier au Canada où il a enseigné dans plusieurs cycles.

Il est Correspondant de l'Institut depuis 1980, Membre de l'Académie d'Agriculture depuis 1981, Officier de la Légion d'Honneur et de l'Ordre national du Mérite.

Ses recherches se situent essentiellement sur le métabolisme des végétaux, concernant initialement celui des protides et sa signification dans les échanges de gaz. Sa Thèse a porté sur l'étude des relations entre la respiration et l'utilisation des substances azotées; elle a permis notamment, en collaboration avec Lucien Plantefol, la mise au point d'appareils d'analyse spécialisés.

Très vite, M. Moyse s'est orienté vers l'étude du métabolisme photosynthétique abordé par le type très particulier des « plantes grasses » et dont il a analysé en détail l'intervention des acides organiques. Il a continué par l'étude du déséquilibre introduit par la carence en azote dans l'équipement enzymatique des feuilles, l'étude des transferts d'électrons et des activités des enzymes des chloroplastes isolés. Il a déterminé la mise en place séquentielle des différents mécanismes mis en jeu dans les plastes, lors de leur verdissement, en liaison avec la structure de leurs membranes.

Un autre aspect particulièrement original de ses travaux est la mise en évidence de différents niveaux du fractionnement isotopique 13C/12C, en rapport avec les mécanismes différents, selon les types métaboliques végétaux, de la fixation et de l'assimilation du bioxyde de carbone, dans leur propre contexte enzymatique.

D'autres recherches portent sur les activités photosynthétiques d'Algues unicellulaires en cultures synchrones et de Cyanobactéries. Parallèlement, M. Moyse a participé aux travaux relatifs à la protection des fresques de la Grotte de Lascaux et à la production en masse de microorganismes chlorophylliens.

Actuellement, M. Moyse participe à des recherches sur les particularités physiologiques de différentes variétés génotypiques d'une même espèce, en particulier sur différents cultivars de Blés, de Mils et de Sojas, notamment au sujet de l'assimilation des nitrates et, à propos des Sojas, de la fixation d'azote moléculaire par diverses associations avec des Bactéries symbiotiques.

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Son oeuvre d'enseignant a été brillante et ses responsabilités dans l'Université importantes. Il a formé de très nombreux élèves en recherche. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages et d'excellentes mises au point sur des problèmes de physiologie et de biochimie végétales, toujours en relation étroite avec la structure des organismes, dans les domaines de la photosynthèse, de la respiration et du métabolisme des protides.

DAVID RUELLE, né le 20 août 1935 à Gand (Belgique); Professeur de Physique théorique à l'Institut des Hautes Études Scientifiques; élu membre dans la discipline de PHYSIQUE-MATHÉMATIOUE et MÉCANIQUE.

La théorie quantique des champs fut axiomatisée à partir de 1955 par Wightman et son école. Pour la relier à la physique il fallait pouvoir en déduire l'opérateur de collision, communément appelé matrice S, défini par l'évolution asymptotique des champs au cours du temps. Il existait alors plusieurs hypothèses sur cette évolution. David Ruelle établit la condition asymptotique de Haag à partir des axiomes de Wightman. Il s'agit d'un travail difficile et fécond fait à partir de sa thèse (ETH, Zurich 1959).

L'influence de D. Ruelle dans l'étude rigoureuse de la mécanique statistique classique et quantique de l'équilibre est considérable et ses deux livres sont les ouvrages fondamentaux dans ce domaine. Dans le cas général d'interactions décroissant assez vite à l'infini, il établit rigoureusement l'existence de la limite thermodynamique. Les états d'équilibre des systèmes infinis peuvent s'obtenir par un principe variationnel sur un espace fonctionnel : par exemple pour maximiser la densité d'entropie. Cette dernière, dans le cas des réseaux, est identifiée à l'invariant de Kolmogorov-Sinaï. La pression est une fonction convexe sur un espace de Banach. L'application de la théorie de Choquet des représentations intégrales sur les convexes compacts permit l'étude approfondie de la structure des états d'équilibre invariants par translation. On peut même se passer de cette invariance comme le montrent Lanford et Ruelle, indépendamment de Dobrushin. Ces travaux aboutissent à la définition des états de Gibbs, qui est basique aujourd'hui en mécanique statistique et dans l'étude des algèbres d'opérateurs!

En 1970 Ruelle et Takens écrivent un article : « On the nature of turbulence » où ils introduisent le concept d'attracteurs étranges et décrivent leur rôle. L'article passa presque inaperçu à l'époque, car ses idées étaient opposées à ce qu'on croyait alors (si on exclut des pionniers comme Lorenz ou Arnold) en suivant Hopf et Landau. Mais ces idées nouvelles étaient vérifiables expérimentalement : la turbulence s'établit bien comme l'avaient prédit Ruelle et Takens. Tout est contenu dans les équations de l'hydrodynamique, mais il fallait des techniques mathématiques nouvelles pour savoir l'extraire. Depuis dix ans David Ruelle développe ces techniques pour l'étude mathématique des systèmes dynamiques, e. g. la mesure de Sinaï-Ruelle-Bowen.

Il faut mentionner aussi des travaux importants, mais isolés, sur les brisures de symétrie en mécanique statistique et en théorie des bifurcations, sur le bruit en 1// sur la prédiction d'états « turbulents » des cristaux, ainsi que des travaux de mathématiques pures. David Ruelle a introduit la fonction zêta de systèmes dynamiques hyperboliques et démontré des propriétés de prolongement analytique. Sullivan et lui ont montré comment caractériser les mesures transverses des feuilletages comme des courants fermés et positifs le long des

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feuilles. Ces élégantes contributions mathématiques ont un potentiel d'utilisation remarquable.

L'oeuvre très originale de David Ruelle a eu un grand impact. Elle est internationalement reconnue (il vient de recevoir le prix de physique mathématique — Heineman — de la société américaine de physique).

EVRY SCHATZMAN, né à Neuilly-sur-Seine, en 1920; Directeur de Recherches au Centre National de la Recherche Scientifique; élu membre dans la discipline d'ASTRONOMIE.

Ancien élève de l'École normale supérieure, Evry Schatzman, au lendemain de la seconde Guerre Mondiale, entre au Centre National de la Recherche Scientifique. Deux ans après son agrégation, il soutient sa thèse, dans laquelle il propose une explication du faible débit d'énergie des étoiles naines blanches. Il occupe à la Sorbonne la première chaire d'Astrophysique, en 1961, après y avoir été, depuis 1954, Maître de Conférences. L'école d'astrophysique théorique qu'il crée en France à cette période, jouit d'une réputation internationale méritée. Evry Schatzman quitte sa chaire en 1975, pour mieux se consacrer à ses recherches d'astrophysique, et revient dans le cadre du Centre National de la Recherche Scientifique; il est actuellement Directeur de Recherches.

Au cours de sa belle carrière, Evry Schatzman a assumé de très nombreuses responsabilités, et reçu des prix très prestigieux, non seulement en France mais en Grande-Bretagne, en Belgique, aux USA, en témoignage de l'importance de ses travaux.

Les recherches d'Evry Schatzman concernent presque tous les domaines de la recherche astrophysique; souvent, les prévisions que ses théories ont permises, ont attendu des années pour que l'observation leur donne enfin une confirmation parfois cruciale.

Au coeur de ces travaux se situe l'étude approfondie de la structure des étoiles, en leur intérieur comme dans leur atmosphère, et des mécanismes physiques de leur évolution, évolution globale ou évolution superficielle.

La théorie des réactions nucléaires, une branche de la physique que Schatzman fait lui-même progresser, lui permet d'expliquer le phénomène spectaculaire d'explosion de nova, qui affecte dans les systèmes doubles, la naine blanche compagnon. C'est l'observation, des années plus tard, qui confirma avec éclat cette importante découverte.

L'évolution des étoiles s'accompagne d'une perte nécessaire de moment angulaire, un phénomène très étroitement associé à la formation des systèmes planétaires. Mais le mécanisme en reste loin d'être clair : Schatzman montre le rôle indispensable de l'activité électromagnétique qui, combiné à l'éjection de matière, permet une interprétation quantitative des phénomènes, et du comportement différent des étoiles comparables au Soleil, et des étoiles chaudes.

Du même coup, on a souligné le rôle des éruptions qui affectent la surface stellaire : leur mécanisme implique la régénération du champ magnétique, grâce à la turbulence magnétohydrodynamique du plasma. Et l'on peut, armé de cette théorie, prévoir l'existence et les particularités des phénomènes éruptifs affectant la surface d'autres étoiles;

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cette prévision encore reçut une belle confirmation, grâce aux observations radioastronomiques des étoiles éruptives.

Autre phénomène essentiel dans l'évolution : la diffusion des éléments, qui s'oppose aux phénomènes qui en provoquent la séparation, très nette dans les étoiles hyperdenses. La théorie de la diffusion en milieu astrophysique permet d'expliquer de nombreux phénomènes. Tout récemment, Schatzman et ses collaborateurs l'ont étendue, en introduisant la notion de diffusion turbulente. Grâce à ces idées nouvelles, on peut expliquer quantitativement, dans le cadre d'un modèle solaire unique, des phénomènes aussi divers que l'abondance du lithium dans l'atmosphère, celle de l'isotope He 3 de l'hélium dans le rayonnement cosmique, le flux des neutrinos, trois fois inférieur aux prévisions des modèles usuels du Soleil, et enfin les oscillations observées de l'atmosphère solaire.

Ce dernier travail a des prolongements cosmologiques, puisqu'il permet de prévoir, pour les amas globulaires, un âge nettement supérieur à celui de 20 milliards d'années qu'on leur attribue actuellement. La détermination de l'âge de l'Univers est en cause!

Dans le milieu interstellaire, dans le domaine des galaxies et de la cosmologie, on pourrait trouver bien d'autres exemples de travaux remarquables. Nous avons voulu nous limiter à ceux-là, dans le domaine privilégié des recherches d'Evry Schatzman, et montrer ainsi à quel point la physique moderne, bien appliquée, peut permettre la compréhension en profondeur de nombreux phénomènes astrophysiques.

PIOTR SLONIMSKI, né à Varsovie, Pologne, en 1922; Professeur à l'Université Pierreet-Marie-Curie; Directeur du Centre de Génétique moléculaire du Centre National de la Recherche Scientifique; élu membre dans la discipline de GÉNÉTIQUE MOLÉCULAIRE.

Quand on parle de Piotr Slonimski on pense immédiatement mitochondrie et réciproquement. Effectivement, c'est à lui qu'on doit une série impressionnante de découvertes concernant la physiologie, la biochimie et la génétique de ces organelles qui fournissent l'énergie des cellules eucaryotiques.

Ses travaux ont d'abord porté sur divers aspects de la physiologie des mitochondries chez la levure. En étudiant les enzymes de la chaîne respiratoire normalement liées aux mitochondries, Piotr Slonimski découvre que certaines de ces enzymes sont absentes chez les mutants cytoplasmiques « petite colonie » trouvés par Boris Ephrussi. Cela conduit Slonimski à penser que le déterminant cytoplasmique pourrait bien être les mitochondries.

Piotr Slonimski et ses élèves s'attaquent à ce problème en utilisant conjointement les outils génétiques et biochimiques. Ils isolent de nombreuses mutations de l'ADN mitochondrial, démontrent l'existence de recombinaisons génétiques entre mitochondries, établissent les règles très particulières qui régissent recombinaison et ségrégation des génomes mitochondriaux et dressent une carte des gènes. Un chapitre entièrement nouveau de la génétique formelle est ainsi écrit.

Mais parallèlement, l'analyse du génome mitochondrial est poursuivie sur un autre plan. La levure capable de fermenter, dispose d'une source d'énergie autre que la respiration. En conséquence, l'absence de segments importants du génome mitochondrial est compatible avec la vie de la levure sur un milieu fermentescible. Profitant de cette

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particularité du matériel, Piotr Slonimski et ses élèves peuvent induire toute une série de grandes délétions ne laissant subsister qu'une portion très limitée du génome mitochondrial. La purification et l'étude physicochimique de très courts segments de chromosomes correspondant à des gènes définis devient alors possible. A côté de la carte factorielle fondée sur la recombinaison, est dressée une carte physicochimique du chromosome mitochondrial fondée sur la composition en base. La possibilité d'analyser le chromosome mitochondrial simultanément par ces deux procédés, fait de celui-ci un matériel extrêmement favorable à l'étude de l'organisation du matériel génétique et de son expression fonctionnelle ainsi que des mécanismes de recombinaison.

Enfin, Slonimski étudie les fonctions exercées par les gènes mitochondriaux. Dans ce domaine également, sa contribution a été de tout premier plan : identification et localisation des gènes gouvernant certains des composants de la machinerie de synthèse des protéines spécifiques des mitochondries : ARNr, ARNt; identification des gènes gouvernant des protéines de la membrane interne des mitochondries (ATPase; cytochrome oxidase et cytochrome c réductase).

Grâce à la confrontation des études génétiques, fonctionnelles et structurales de l'ADN mitochondrial, des situations particulièrement intéressantes ont été mises en évidence : certains gènes mitochondriaux, en particulier celui de la cytochrome c réductase, ont une structure en « mosaïque », des fragments de séquence codant pour le produit du gène étant interrompus par d'autres segments polynucléotidiques. Dans ce système, le rôle des segments insérés peut être abordé : des mutations qui semblent situées dans des segments insérés ont été obtenues. Elles modifient simultanément l'expression génétique de plusieurs enzymes mitochondriaux. Tout récemment, Piotr Slonimski a proposé un modèle original visant à expliquer le mécanisme qui sous-tend l'expression des gènes en mosaïque.

Piotr Slonimski est un Chef d'école incontesté, ayant assumé des responsabilités importantes dans divers organismes de recherche, Piotr Slonimski jouit d'une réputation internationale exceptionnelle. Lauréat du Prix Charles Léopold Mayer en 1978, Docteur Honoris causa de l'Université de Wroclaw en Pologne, en 1976.

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PRIX ET SUBVENTIONS ATTRIBUÉS PAR L'ACADÉMIE EN 1985

Grands Prix :

- Prix Charles-Léopold MAYER, p. 595

- Prix AMPÈRE de l'Électricité de France, p. 595

- Prix du COMMISSARIAT A L'ÉNERGIE ATOMIQUE, p. 596

- Prix Léon VELLUZ, p. 596

- Prix fondé par l'ÉTAT, p. 596

- Prix JAFFE, p. 597

- Prix JOANNIDES, p. 597

Prix de Commissions :

- Commission de Mathématiques, p. 599

- Commission de Statistique-Informatique-Automatique, p. 599

- Commission de Mécanique-Navigation, p 599.

- Commission de Physique, p. 600

- Commission d'Astronomie-Physique du Globe, p. 600

- Commission de Minêralogie-Géologie-Géographie, p. 600

- Commission des Prix Généraux, Première Division, p. 601

- Commission de Chimie, p. 601

- Commission de Zoologie-Botanique-Économie Rurale, p. 602

- Commission de Physiologie, p. 603

- Commission de Médecine et Chirurgie, p. 603

- Commission des Prix Généraux. Deuxième Division, p. 604

- Commission des Applications des Sciences à l'Industrie, p. 605

- Commission des Prix particuliers relevant des deux divisions, p. 606

- Prix de la Commission Administrative, p. 606

Prix de l'Institut décernés sur proposition de F Académie des Sciences :

- Prix VERDAGUER, p. 607

- Prix LEQUEUX, p. 607

- Prix d'AUMALE, p. 608

- Prix Mme Claude BERTHAULT, p. 608

Prix des Grandes Écoles et. Universités :

- Prix LAPLACE, p. 608

- Prix L. E. RIVOT, p. 608

- Prix de l'ÉCOLE CENTRALE, p. 608

Fonds généraux de recherches scientifiques :

- Fondation LOUTREUIL, p. 608

Prix spécial :

- Prix FRANCO-BRITANNIQUE, p. 608

La Vie des Sciences, Comptes rendus, série générale, tome 2, n° 6, p. 593-608



Numéro annuel 1985, Vie académique

GRANDS PRIX

PRIX CHARLES-LÉOPOLD MÀYER (250000 F). - Le prix est décerné à M. Jean Montreuil, Professeur à l'Université de Lille.

Jean Montreuil est un spécialiste mondialement connu dans le domaine des glycoprotéines. Localisés à la surface des cellules, ces composés sont formés d'un assemblage de protéines et de glucides et représentent des signaux intervenant dans les phénomènes de reconnaissance cellulaire. Ils interviennent dans l'association des cellules entre elles et dans la reconnaissance à la surface cellulaire des virus et de nombreuses molécules douées d'activité biologique et pharmacologique comme par exemple les hormones. Les glycoprotéines peuvent subir des modifications conformationnelles. De telles modifications ont été en particulier mises en évidence dans les cellules cancéreuses. Elles sont responsables des changements dans leurs propriétés de surface et sont probablement liées à la diffusion métastasique. Dans tous ces domaines, le Professeur Montreuil a apporté des contributions fondamentales, plus particulièrement dans l'étude de la structure et des modifications conformationnelles des glycoprotéines. Ces recherches débouchent sur des applications importantes, en particulier dans le domaine de la nutrition infantile. Elles ont abouti à l'isolement d'une glycoprotéine spécifique du lait de femme, la lactotransferrine, qui joue un rôle déterminant au plan physiologique puisque chez le nourrisson elle apporte le fer dont il a besoin et que, de plus, elle intervient dans les mécanismes de défense antibactérienne de la muqueuse intestinale.

PRIX AMPÈRE (Électricité de France) (200000 F). - Le prix est décerné à M. Haïm Brezis, Mathématicien, Professeur à l'Université Pierre-et-Marie-Curie.

Haïm Brezis est l'un des spécialistes mondiaux de l'analyse fonctionnelle, discipline relativement récente qui forge actuellement des concepts et des méthodes permettant l'attaque mathématique de problèmes non linéaires profondément nouveaux, capables de modéliser avec réalisme des situations mécaniques, physiques, chimiques, biologiques complexes. Les contributions de Haïm Brezis à cette discipline sont de toute première importance :

— étude complète de la régularité des solutions des inéquations variationnelles pour des opérateurs elliptiques et paraboliques du deuxième ordre;

— résolution de problèmes à frontière libre et étude de la régularité de cette frontière, problèmes que l'on rencontre en dynamique des gaz, en plasticité, en dynamique des milieux multiphasiques...;

— étude systématique de problèmes d'évolution non linéaires — équations du type Schrôdinger notamment — et comportement des solutions pour les grands temps;

— résultats tout à fait nouveaux et parfois surprenants par les équations généralisant l'équation de Thomas Fermi.

Par ses remarquables contributions qui mettent en évidence des phénomènes simples, nouveaux, établis rigoureusement par des méthodes d'une rare élégance, Haïm Brezis se place dès aujourd'hui et indiscutablement parmi les plus grands noms de l'analyse fonctionnelle des dernières décennies.

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La Vie des Sciences

PRIX DU COMMISSARIAT A L'ÉNERGIE ATOMIQUE (180000 F). - Le prix est décerné à M. Pierre Darriulat, Physicien permanent à Genève.

Pierre Darriulat est un ancien élève de l'École Polytechnique. Son activité de recherche, dans le domaine de la Physique des particules élémentaires, s'est déroulée successivement à Saclay, Berkeley et surtout au Centre d'Études et de Recherches Nucléaires à Genève.

Pierre Darriulat a à son actif de nombreuses contributions originales et importantes. Il a joué un rôle décisif dans la conception et la réalisation de l'une des deux expériences qui ont permis de mettre en évidence pour la première fois les bosons intermédiaires W et Z. Ces particules, dont la masse est voisine de cent fois la masse du proton, sont les agents médiateurs de l'une des quatre interactions fondamentales de la nature : l'interaction faible. La découverte de ces particules constitue une des confirmations les plus éclatantes de la théorie électrofaible qui unifie dans un même cadre théorique les interactions faibles et électromagnétiques, et marque une étape très importante dans notre compréhension de la physique subnucléaire.

PRIX LÉON VELLUZ (120000 F). - Le prix est décerné à M. Jean Jacques, Directeur de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique.

La carrière de M. Jean Jacques s'est complètement déroulée au Laboratoire des Hormones du Collège de France à Paris.

Déjà connu pour ses travaux de grande valeur en chimie organique portant sur l'étude du mécanisme de certaines réactions, sur la séparation de molécules chirales, Jean Jacques a développé des recherches de chimie thérapeutique dans deux domaines principaux : celui des hormones stéroïdes et celui d'agents antiparasitaires.

Dans le domaine des hormones stéroïdes, il a été de ceux qui ont contribué à illustrer la notion d'agonistes et d'antagonistes, partiels ou totaux, des structures de liaison ou des récepteurs des hormones stéroïdes. Les conséquences de ces études ont été fructueuses, en particulier pour l'étude des problèmes liés à la fertilité des espèces animales et de l'homme.

Dans le domaine de la recherche de nouveaux agents antiparasitaires, Jean Jacques a contribué à la mise au point de plusieurs dérivés isostères de la fosfomycine qui ont révélé des propriétés filaricides intéressantes.

Le prix Léon Velluz décerné par l'Académie des Sciences, récompense, cette année encore, un chimiste qui a consacré son talent à la mise au point de médicaments importants, en collaboration avec les chercheurs de l'Industrie pharmaceutique.

PRIX FONDÉ PAR L'ÉTAT (50000 F). - Le prix est décerné à M. Stratis Avrameas,

Professeur à l'Institut Pasteur.

Stratis Avrameas a fait ses études à Athènes où il a été Assistant à l'Institut Pasteur. Il est venu en 1960 à Paris. Il est Professeur à l'Institut Pasteur où il dirige l'Unité d'Immunocytochimie.

Stratis Avrameas a considérablement enrichi d'une manière originale la méthodologie immunochimique et immunologique dans le domaine des immuno-adsorbants et, d'une manière plus générale, de la chromatographie d'affinité grâce à des protéines (antigènes, anticorps ou leurs fragments Fab) combinées à des enzymes (peroxydase, p-galactosidase) dont l'activité se dose ou se repère aisément.

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Numéro annuel 1985, Vie académique

Des études de Stratis Avrameas et du groupe très dynamique qu'il anime ont démontré par microscopie électronique des cellules lymphoïdes d'animaux immunisés contre des enzymes, la synthèse, par ces cellules, d'immunoglobulines sans fonction anticorps. Ces résultats ont été étendus à diverses espèces animales et analysés plus récemment quant au rôle des cellules d'origine thymique.

PRIX JAFFÉ (50000 F). - Le prix est décerné à M. Robert Tournier, Directeur de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique.

Robert Tournier est entré au Centre de Recherches de Très Basses Températures du CNRS en 1957 est actuellement Directeur de ce grand laboratoire. La perfection de ses expériences, souvent très difficiles et la profondeur de ses analyses théoriques lui valent rapidement une autorité internationale pour son étude des manifestations du magnétisme aux très basses températures. Il est aujourd'hui le Directeur de ce centre.

Dès 1961, il attribue l'apparition du magnétisme dans les alliages très dilués du cobalt à l'existence d'amas de trois atomes de cobalt, résultat qu'il confirmera 10 ans plus tard en collaboration avec le regretté André Blandin.

En 1965, Robert Tournier applique avec succès le modèle de Néel des grains fins (superparamagnétisme) aux phénomènes magnétiques et thermiques dépendant du temps dans les verres de spin. Ce travail a rendu plus circonspect théoriciens et expérimentateurs sur la notion de transition de phase dans ces matériaux. Par contre dans le verre de Spin Cî^Mn, Robert Tournier apporte la preuve décisive d'une transition de phase en mesurant l'effet magnéto-calorique en 1982.

Il collabore avec les laboratoires de Chimie du Solide de Grenoble, Bordeaux et Rennes et avec les physiciens de Yorktown Heights aux États-Unis sur un sujet d'actualité : la possible coexistence de la supraconductivité et du ferromagnétisme. Il parvient avec son groupe à induire un état de résistance nulle à 20 millikelvins dans la phase ferromagnétique HoMo6S8, état probablement localisé dans les parois des domaines ferromagnétiques.

Il faudrait noter encore beaucoup d'autres travaux, sur l'effet Kondo, les fluctuations de spin, les interactions oscillantes entre impuretés magnétiques. Robert Tournier est dans le peloton de tête des chercheurs actifs dans le domaine du magnétisme aux très basses températures.

PRIX ALEXANDRE JOANNIDÈS (50000 F). - Le prix est décerné conjointement d'une part à M. Henri Korn, Directeur de Recherche à l'Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, et d'autre part à M. Constantino Sotelo, Directeur de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique.

Henri Korn et Constantino Sotelo ont acquis une reconnaissance internationale pour l'ensemble de leurs travaux sur l'électro-physiologie de la transmission synaptique dans le système nerveux central des Vertébrés pour le premier, et sur la morphologie fine de la cellule nerveuse chez l'adulte et au cours du développement pour le second. L'attribution simultanée du Prix à ces deux chercheurs se justifie par la complémentarité des méthodes qu'ils emploient et par les succès de leur collaboration.

Henri Korn, a, en particulier, redonné sa place à la transmission électrique en démontrant sa présence dans le système nerveux central des Vertébrés y compris des mammifères.

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La Vie des Sciences

Il a découvert un nouveau t}'pe d'inhibition électrique par effet de champ et démontré le caractère quantique de la libération de neurotransmetteur dans le système nerveux central des Vertébrés.

Constantino Sotelo, a, en particulier, découvert le corrélat anatomique de la transmission électrique dans le système nerveux central des Vertébrés sous la forme de jonctions étroites ou « gap junctions ». Il a mis en évidence des processus de réorganisation synaptique — ou synaptogenèse réactive — caractéristiques de la restauration fonctionnelle qui se développe après une lésion du système nerveux central. Il a également décrit, au niveau ultrastructural, les principaux traits de l'acquisition de la forme et de la connectivité de la cellule nerveuse sur l'exemple de la cellule de Purkinje du cervelet.

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Numéro annuel 1985, Vie académique

PRIX DE COMMISSIONS

MATHÉMATIQUES

PRIX CARRIÈRE (4500 F). - Le prix est décerné à M. Yves Colin de Verdière,

Professeur à l'Université Scientifique et Médicale de Grenoble, pour ses travaux sur les méthodes géométriques en théorie spectrale.

PRIX PAUL LANGEVIN EN HOMMAGE A LA MÉMOIRE DES SAVANTS FRANÇAIS ASSASSINÉS PAR LES ALLEMANDS EN 1940-1945: René Gosse, Armand Lambert, Jacques Solomon (6000 F). — Le prix est décerné à M. Jean Bourgain, Professeur à l'Institut des Hautes Études Scientifiques, pour ses contributions à la théorie géométrique des espaces de Banach et à l'analyse réelle et complexe.

STATISTIQUE-INFORMÂTIQUE-AUTOMÀTIQUE

PRIX MICHEL MONPETIT (20000 F). - Le prix est décerné à M. Alain Colmerauer, Professeur à l'Université d'Aix-Marseille, pour ses travaux sur le langage Prolog dont il est l'initiateur et qui a retenu l'attention des plus grands projets mondiaux.

PRIX BLAISE PASCAL DU GAMNI-SMAI (10000 F). - Le prix est décerné à M. Patrick Le Tallec, Ingénieur des Ponts et Chaussées, pour ses travaux d'analyse numérique et leurs applications à des problèmes de mécanique.

MÉCANIQUE-NAVIGATION

PRIX HENRY BAZIN (4000 F). - Le prix est décerné à M. Uriel Frisch, Directeur de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur la turbulence.

PRIX PLUMEY (5000 F). - Le prix est décerné à M. Claude Audouin, Directeur du Laboratoire des horloges atomiques du Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses études sur l'horloge à hydrogène et les horloges à laser et pour sa contribution à la réalisation d'un étalon primaire de fréquence et de temps par pompage optique.

PRIX EDMOND BRUN (10000 F). - Le prix est décerné à M. Jean-Jacques Dordain, Coordinateur des affaires spatiales à l'Office National d'Études et de Recherches Aérospatiales, pour ses travaux concernant les différents aspects de la technique des lanceurs spatiaux (aérodynamique, propulsion, acoustique, effet POGO) qui ont largement contribué au succès du lanceur « ARIANE ».

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La Vie des Sciences

PHYSIQUE

PRIX L. LA CAZE (5000 F). - Le prix est décerné à M. Jean-Pierre Chauvineau,

Maître de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur les effets de taille quantique dans les couches métalliques ultra minces par l'étude de la résistivité et du travail de sortie des électrons.

PRIX CLÉMENT FÉLLX (4000 F). - Le prix est décerné à M. Dominique Weigel,

Professeur à l'École Centrale, Directeur du laboratoire de chimie physique du solide du Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur l'étude radiocristallographique des transitions de phase.

PRIX FERNAND HOLWECK (4000 F). - Le prix est décerné à M. Jean-Michel

Raimond, Chargé de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur les propriétés radiatives des atomes de Rydberg placés dans une cavité résonnante.

PRIX HUGHES (4000 F). - Le prix est décerné à M. Michel Orrit, Chargé de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur l'étude des propriétés spectrales et dynamiques des excitons électroniques et vibrationnels dans les cristaux moléculaires.

PRIX SERVANT (10000 F). - Le prix est décerné à M. Jean-Claude Keller, Maître de Conférences à l'Université Paris-Sud, pour ses travaux sur les effets optiques induits par l'interaction entre un faisceau laser et un milieu atomique.

ASTRONOMIE-PHYSIQUE DU GLOBE

PRIX JANSSEN (Médaille). — La médaille est décernée à M. Pierre Lacroute, Directeur Honoraire de l'Observatoire de Strasbourg, pour avoir imaginé le projet du satellite astrométrique Hipparcos de l'Agence Spatiale Européenne et contribué à son élaboration.

MINÉRALOGIE-GÉOLOGIE-GÉOGRAPHIE

PRIX JEAN CUVILLIER (7000 F). - Le prix est décerné à Mme Marie-Thérèse

Peyre-Venec, Chargée de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur la structure et sur l'écologie des Foraminifères.

PRIX FONTANNES (4000 F). - Le prix est décerné à M. Daniel Goujet, Maître de Conférences au Muséum National d'Histoire Naturelle, pour son ouvrage intitulé : « Les poissons placodermes du Spitzberg ».

PRIX LUCIEN CAYEUX. (3 000 F). — Les arrérages sont attribués à MIIe MarieChristine Janin, Attachée de Recherche agrégée au Centre National de la Recherche Scientifique, pour la poursuite de ses travaux sur la micropaléontologie des nodules polymétalliques.

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Numéro annuel 1985, Vie académique

PRIX GENERAUX PREMIERE DIVISION

PRIX PETIT D'ORMOY (8000 F). - Le prix est décerné à M. Alain Léger, Maître de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour avoir suggéré l'existence dans la matière interstellaire de molécules particulières composées d'une cinquantaine d'atomes pouvant expliquer certaines émissions infra-rouge.

PRIX DU GÉNÉRAL MUTEAU (4000 F). - Le prix est décerné à M. Francis Jamet, Ingénieur de l'Institut National des Sciences Appliquées, pour ses travaux sur la radiocristallographie ultra-rapide.

BOURSE JACQUES BOURCART (4000 F). - Le prix est décerné à Mlle Madeleine Griselin, Auxiliaire de l'enseignement secondaire, pour lui faciliter un voyage d'études dans les régions périglaciaires du Spitzberg.

PRIX GAY (4000 F). — Le prix est décerné à M. Pierre Rognon, Professeur à l'Université Pierre-et-Marie-Curie, pour ses travaux sur la géographie du Hoggar, sur les grandes glaciations primaires du Sahara et sur la paléoclimatologie.

PRIX BINOUX (4000 F). - Le prix est décerné à M. Jean-Claude Gaillard, Ingénieur Principal de l'Armement, pour ses travaux sur les apports de l'informatique aux levés bathymétriques et gravimétriques en mer et à leur traduction cartographique.

CHIMIE

PRIX PAUL PASCAL (10000 F). - Le prix est décerné à M. Pierre Bothorel,

Professeur à l'Université de Bordeaux-I pour ses travaux sur la conformation des chaînes moléculaires sur les modèles de membrane et sur la structure des microémulsions.

MÉDAILLE BERTHELOT. - La médaille est décernée à M. Pierre Bothorel, Lauréat du Prix Paul Pascal.

PRIX PAUL LANGEVIN EN HOMMAGE A LA MÉMOIRE DES SAVANTS FRANÇAIS ASSASSINÉS PAR LES ALLEMANDS EN 1940-1945 : Raymond Berr, Gabriel Florence, André Wahl (6000 F). — Le prix est décerné à M. François Mathey, Directeur du Laboratoire de Chimie du Phosphore et des Métaux de Transition au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux originaux concernant la chimie des hétérocycles du phosphore et leur prolongement en chimie organométallique.

PRIX DU DOCTEUR ET DE MADAME HENRI LABBÉ (6000 F). - Le prix est décerné à M. Bertrand Castro, Professeur à l'Université de Montpellier, pour ses travaux sur la physico-chimie des peptides, en particulier sur le système rénine-angiotensine, et sur les inhibiteurs de la gastrine et de la cholécystokinine.

PRIX DHÉRÉ (7 000 F). — Le prix est décerné à M. Lucien Hartmann, Professeur de biologie médicale à l'Université René-Descartes (Paris-V), pour ses travaux sur les isoenzymes de la pyruvatekinase hépatique.

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La Vie des Sciences

PRIX PAUL MARGUERITE DE LA CHARLONIE (5000 F). - Le prix est décerné à M. Marius Chemla, Professeur à l'Université Pierre-et-Marie-Curie, pour ses travaux sur les phénomènes de transport ionique dans les solides et dans les liquides. Il a mis en évidence en particulier l'influence de la solvatation préférentielle sur les propriétés de transport des électrolytes en solvants mixtes et la croissance de couches barrières à l'interface carbone-électrolyte.

PRIX JECKER (6500 F). - Le prix est décerné à M. Bang Luu, Directeur de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour sa contribution à la compréhension chimique de phénomènes biologiques. Il a en particulier établi les bases moléculaires du phénomène de « dot hormonale », par lequel la mère insecte remet à l'embryon une réserve d'hormones de mue dissimulée sous forme de conjugués inactifs.

PRIX EMILE JUNGFLEISCH (10000 F). - Le prix est décerné à Mme Judith Polonsky, Directeur de Recherche Honoraire à l'Institut de Chimie des Substances Naturelles du Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux portant sur les substances naturelles d'intérêt biologique.

PRIX SCHUTZENBERGER (4000 F). - Le prix est décerné à M. Daniel Mansuy,

Maître de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses recherches sur le cytochrome P450 dans le système enzymatique mono-oxygénase, en particulier pour l'explication de la toxicité de molécules polyhalogénées par formation d'un complexe avec P450.

PRIX LESPIAU (10000 F). - Le prix est décerné à M. Hugh Felkin, Directeur de Recherche à l'Institut de Chimie des Substances naturelles du Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux de chimie organique et de chimie organométallique portant en particulier sur l'utilisation d'hydrures réducteurs et de métaux de transition en synthèse organique ou comme modèles d'activation de carbures saturés.

PRIX GRAMMATICAKIS-NEUMAN (7000 F). - Le prix est décerné à M. JeanFrançois Nicoud, Maître-Assistant à l'Université Paris-Sud, pour ses travaux sur les verres organiques à propriétés optiques non linéaires, dont l'intérêt est aussi grand sur le plan fondamental que pour leurs multiples applications.

ZOOLOGIE-BOTANIQUE-ÉCONOMIE RURALE

PRIX TREGOUBOFF (5000 F): - Le prix est décerné à M. Jean-Claude Braconnot,

Chargé de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur les tuniciers pélagiques, et plus particulièrement des doliolidés.

PRIX FOULON (Botanique) (5000 F). - Le prix est décerné à Mme Claude Leddet,

Assistante à l'Université Pierre-et-Marie-Curie, pour ses travaux sur la résistance au froid des cellules végétales aux basses températures et ses études sur la synthèse d'huiles essentielles de quelques plantes aromatiques cultivées in vitro.

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Numéro annuel 1985, Vie académique

PRIX FOULON (Economie rurale) (5000 F). - Le prix est décerné à M. Michel Bounias, Maître de Recherche à l'Institut National de la Recherche Agronomique, pour ses recherches sur le métabolisme glucido-lipidique et sa régulation endocrinienne.

PRIX AUGUSTE CHEVALIER (4000 F). - Le prix est décerné à M. Jean Broutin, Assistant-Docteur à l'Université Pierre-et-Marie-Curie, pour ses travaux sur les paléoflores du Sud de l'Espagne dans leurs rapports avec les climats tropicaux.

PRIX SAVIGNY (4000 F). - Le prix est décerné à M. Philippe Bouchet, MaîtreAssistant au Muséum National d'Histoire Naturelle, pour ses travaux sur la morphologie, la biogéographie et l'écologie des mollusques de la collection J. C. Savigny, dont seules des planches non accompagnées de texte avaient été publiées par Savigny.

PRIX CUVIER (4000 F). - Le prix est décerné à M. Francis Roux, Directeur du Centre de Recherche sur la biologie des populations d'oiseaux au Muséum National d'Histoire Naturelle pour ses travaux sur la biologie des Oiseaux aquatiques et les migrations entre l'Europe et l'Afrique Tropicale.

PRIX RENÉ DUJARRIC DE LA RIVIÈRE (7000 F). - Le prix est décerné à M. Robert Jacquot, Professeur à l'Université de Reims, pour ses recherches sur les facteurs de régulation de l'érythropoièse dans le foie foetal.

PRIX ANDRÉ C. BONNET (5000 F). - Le prix est décerné à M. Roger Saban, Professeur au Muséum National d'Histoire Naturelle, pour ses travaux sur l'encéphale des hommes fossiles et son irrigation exposés dans son ouvrage « Anatomie et évolution des veines méningées chez les hommes fossiles ».

PHYSIOLOGIE

PRIX MAX FERNAND JAYLE (20000 F). - Le prix est décerné à Mme Pierrette Chateaureynaud-Duprat, Maître de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur la description d'une protéine a 2 macroglobuline présentant une action favorisante du maintien du foetus chez les Vertébrés et inhibitrice du rejet de greffe.

MÉDECINE-CHIRURGIE

PRIX MONTYON (6000 F). - Le prix est décerné à M. Pierre Tiollais, Professeur à l'Université de Paris-VII, pour ses recherches sur les gènes de virus responsables des hépatites.

PRIX DUSGATE (4 500 F). - Le prix est décerné à M. Jean-François Delfraissy, Chef de travaux à l'hôpital Antoine-Béclère à Clamart, pour ses recherches sur la production d'anticorps humains in vitro.

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La Vie des Sciences

PRIX LOUIS-DANIEL BEAUPERTHUY (20000 F). - Le prix est décerné à M. Daniel Cohen, Assistant-Hospitalo-Universitaire à la Faculté de Médecine Lariboisière, pour ses travaux sur le polymorphisme des gènes HLA et leur importance en épidémiologie.

PRIX ROY VAUCOULOUX (5000 F). - Le prix est décerné à M. Yves Lazorthes,

Professeur à la Faculté de Médecine à Toulouse, Neurochirurgien des Hôpitaux, pour ses travaux sur le traitement des douleurs d'origine cancéreuse.

PRIX DU DOCTEUR ET DE MADAME HENRI LABBÉ (Enseignement Ménager) (4000 F). — Le prix est décerné à M. Jacques Bourgueil, Professeur à l'École Normale Nationale d'Apprentissage de Paris-Sud, pour son oeuvre originale sur la conservation des aliments dans l'utilisation ménagère et l'alimentation collective.

PRIX DU DOCTEUR ET DE MADAME HENRI LABBÉ (Diététique) (4000 F). - Le prix est décerné à M. Claude Nadal, Maître de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur la croissance des cellules hépatiques.

PRIX GUSTAVE ROUSSY (10000 F) - Le prix est décerné à Mme Jacqueline

Mouriquand, Chef du Département de Cytologie au CHU de Grenoble, pour ses recherches sur le cancer du sein et le diagnostic de son hormonodépendance.

PRIX BARBIER (4000 F). - Le prix est décerné à M. Michel Le Moal, Professeur à l'Université de Bordeaux-II, pour ses travaux sur les mécanismes nerveux et humoraux qui sous-tendent les adaptations comportementales aux situations stressantes.

PRIX ROBERGE (4000 F). - Le prix est décerné à M. Jean Dubousset, AssistantChirurgien Orthopédiste à l'Hôpital Saint-Vincent-de-Paul, pour ses travaux sur le traitement des sarcomes ostéogènes par résection avec conservation du membre sous chimiothérapie.

PRIX EUGÈNE ET AMÉLIE DUPUIS (4000 F). - Le prix est décerné à M. Gérard Tobelem, Maître de Conférences agrégé (Hématologie), Biologiste à l'hôpital Lariboisière, pour ses travaux sur les protéines de membrane des plaquettes sanguines.

MÉDAILLE LOUIS PASTEUR. - La médaille d'or est décernée à M. Claude Hannoun, Chef du service de la grippe à l'Institut Pasteur, pour ses recherches sur les virus de la grippe.

PRIX GENERAUX DEUXIEME DIVISION

PRIX JOFFARD (10000 F). - Le prix est décerné à M. Habib Boulekbache, Directeur de l'équipe de Biologie du Développement à Paris-VII, pour ses travaux sur les facteurs de l'épigénèse expérimentale dans la différenciation des organismes et dans leur métabolisme énergétique.

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Numéro annuel 1985, Vie académique

PRIX ERNEST DECHELLE (6000 F). - Le prix est décerné à M. Philippe Ascher,

Professeur à l'Université Pierre-et-Marie-Curie, pour ses recherches sur la membrane cellulaire et ses canaux ioniques.

PRIX JANINE COURRIER (20000 F). - Le prix est décerné à M1,e Solange Magre, Sous-Directeur de Laboratoire au Collège de France, pour ses travaux sur le développement des cellules endocrines du testicule foetal.

PRIX MARQUET (4000 F). - Le prix est décerné à Mme Sabine Schorderet-Slatkine,

Maître d'Enseignement et de Recherche à Genève, pour ses travaux sur la méiose de l'oeuf d'Amphibien.

PRIX PAUL GALLET (4000 F). - Le prix est décerné à M. Albert Cassuto, Directeur de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux de Cinétique fondamentale des interactions gaz-solides.

PRIX ESTRADE-DELCROS, HOULLEVIGUE, SAINTOUR, JULES MAHYER (5000 F). — Le prix est décerné à M. Richard Lavery, Chargé de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur l'usage des cartes de potentiel pour l'étude de l'interaction de macromolécules biologiques.

PRIX MILLET-RONSSIN (4000 F). - Le prix est décerné à Mme Elk Schneider, Chercheur de l'Unité 25 à l'Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, pour sa découverte d'un facteur assurant la transformation d'arginine en citrulline.

APPLICATIONS DES SCIENCES A L'INDUSTRIE

PRIX ALFRED DURAND-CLAYE (4000 F). - Le prix est décerné à M. Gérard Fortunato, Directeur du Département de Physique à l'École Normale Supérieure de l'Enseignement Technique, pour ses travaux sur la détection de polluants atmosphériques par soectrométrie interférentielle.

PRIX HENRY GIFFARD (4000 F). - Le prix est décerné à M. Jean-Pierre Veuillot, Chef de groupe de Recherche à l'Office National d'Études et de Recherches Aérospatiales, pour la définition de méthodes de calcul en aérodynamique, en particulier pour le calcul des profils d'aubes et de l'écoulement interne dans les turbomachines.

PRIX ALEXANDRE DARRACQ (10000 F). - Le prix est décerné à M. Jean-Baptiste Donnet, Professeur à l'Université de Haute-Alsace, pour ses travaux sur les noirs de Carbone et sur les fibres de verre d'Alumine et de Carbone qui ont trouvé de larges applications dans les industries automobile et aéronautique pour élaborer les matériaux composites.

PRIX ADRIEN CONSTANTIN DE MAGNY (10000 F). - Le prix est décerné à M. Akihiko Sakuma, Physicien principal du Bureau International des Poids et Mesures, pour la construction de gravimètres absolus exceptionnels.

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La Vie des Sciences

PRIX GUSTAVE RIBAUD (10000 F). - Le prix est décerné à M. Georges Mordchelles-Regnier,

Mordchelles-Regnier, Général de la Société Bertin et Cie, pour ses importants travaux sur la thermique et sur les écoulements des fluides, et tout particulièrement pour ceux qui concernent l'énergie nucléaire.

PRIX KASTNER-BOURSAULT (4000 F). - Le prix est décerné à M. Linh Nuyen,

Chef du groupe microstructure et microcomposants électroniques de la Société Thomson, pour ses travaux sur l'épitaxie et ses applications à la fabrication de semi-conducteurs.

PRIX IVAN PEYCHÈS (20000 F). - Le prix est décerné à M. Jean-Marie Georges,

Professeur à l'École Centrale de Lyon, pour ses travaux sur les matériaux et les processus mis en jeu dans les frottements et la lubrification.

PRIX ANIUTA WINTER-KLEIN (17000 F). - Le prix est décerné à M. Robert de

Pape, Professeur à la Faculté des Sciences du Mans, pour ses travaux sur les verres transparents dans l'infrarouge à base de fluorures de métaux de transition, les verres luminescents à base de fluorures de terres rares et pour l'ensemble de son oeuvre en matière de composés fluorés.

PRIX CHARLES FRÉMONT (4000 F). - Le prix est décerné à M. Daniel Balageas,

Ingénieur à l'Office National d'Études et de Recherches Aérospatiales, pour ses travaux sur la détermination des caractéristiques thermiques des matériaux composites et des tissus organiques.

PRIX GÉNÉRAUX RELEVANT DES DEUX DIVISIONS

PRIX GRAMMATICAKIS-NEUMAN (15000 F). - Le prix est décerné à M. Gérard Bricogne, Maître de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour l'établissement de nouvelles méthodes de calcul permettant d'établir, par diffraction de rayons X, la structure précise d'objets biologiques très complexes comme les virus et les grosses protéines.

PRIX TCHIHATCHEF (8000 F), - Deux prix de (4000 F) sont décernés l'un à M. Gilles Reverdin, Attaché de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur le régime des moussons en Mer d'Arabie et les caractères de la structure thermique et dynamique de l'Océan Indien équatorial et, l'autre à M. Herbert Thomas, Chargé de Recherche de Ie classe au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux de paléontologie de terrain en Arabie et leurs implications paléocologiques et paléogéographiques.

PRIX DE LA COMMISSION ADMINISTRATIVE

SUR LA FONDATION CHARLES-LOUIS DE SAULSES DE FREYCINET sont décernés :

— Un prix de (10000 F) à M. Jean-Michel Bony, Professeur à l'Université d'Orsay, pour ses travaux sur les opérateurs para-différentiels et la propagation des singularités des équations aux dérivées partielles non linéaires.

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Numéro annuel 1985, Vie académique

Deux prix de (5 000 F) à :

— M. Jean-Louis Colliot-Thélène, Directeur de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, et M. Jean-Jacques Sansuc, Maître de Conférences à l'École Normale Supérieure, pour leurs travaux sur l'arithmétique des variétés rationnelles.

PRIX THORLET (4000 F). - Le prix est décerné à M. Marcel Lesieur, Professeur à l'Université Scientifique et Médicale de Grenoble, pour ses travaux sur la turbulence.

PRIX NOURY (4000 F). - Le prix est décerné à M. Christian Soize, Ingénieur de Recherche à l'Office National d'Études et de Recherches Aérospatiales, pour ses travaux sur la mécanique aléatoire et ses applications en dimensionnement des structures.

PRIX HIRN (4000 F). - Le prix est décerné à M. Jean Messier, Chef de Laboratoire au Centre d'Études Nucléaires de Saclay, pour ses travaux en physique du solide et plus particulièrement pour l'invention d'une méthode originale pour le dopage du silicium cristallin par irradiation neutronique.

PRIX GEGNER (4000 F). - Le prix est décerné à M. Roger Giordani, Chargé de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses recherches cytologiques et cytochimiques infrastructurales sur l'ontogenèse de deux types de laticifères.

FONDS DOISTAU-BLUTEL : sur ce fonds sont décernés :

— Un prix de (8 000 F) à M. Michel Enselme, Ingénieur à l'Office National d'Etudes et de Recherches Aérospatiales, pour l'ensemble de ses travaux sur la simulation analogique et sur les calculateurs parallèles et leurs applications aéronautiques.

— Un prix de (4000 F) à M. Alain Krief, Professeur à la Faculté de Namur, pour ses travaux de chimie organique et de chimie organique biologique portant sur la découverte de nouveaux réactifs et de nouvelles réactions et la synthèse de molécules naturelles complexes.

PRIX DE L'INSTITUT DÉCERNÉS SUR PROPOSITION DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES

PRIX VERDAGUER (6000 F). - Le prix est décerné à M. Jean Chaline, Directeur de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux de paléobiologie, de biométrie et de dynamique des populations sur les modalités de l'évolution des êtres vivants.

PRIX LEQUEUX (5000 F). - Le prix est décerné à M. Emil Hopfinger, Maître de Recherche au Centre National de la Recherche Scientifique, pour ses travaux sur la turbulence, les ondes en fluide tournant, les écoulements de fluides stratifiés et l'intermittence.

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La Vie des Sciences

PRIX D'AUMALE (3000 F). - Le prix est décerné à M. Mihailo Lj. Mihailovic,

Professeur à l'Université de Belgrade, pour l'ensemble de son oeuvre, et notamment pour la réaction qui porte son nom et qui a été la première permettant l'attaque sélective de liaisons C—H non activées.

PRIX BERTHAULT (3000 F). - Le prix est décerné à M. Jean Pernes, Professeur à l'Université de Paris-Sud, pour l'ouvrage « Gestion de ressources génétiques des plantes », publié par l'Agence de Coopération Culturelle et Technique.

PRIX DES GRANDES ÉCOLES ET UNIVERSITÉS

PRIX LAPLACE. — La médaille en vermeil est décernée à M. Philippe Di-Francesco,

né le 24 octobre 1963 à Aubervilliers, classé premier de la promotion 1985 à l'École Polytechnique.

PRIX L. E. RIVOT. — Des prix sont décernés aux quatre élèves sortis en 1985 de l'École Polytechnique et entrés avec les numéros 1 et 2, dans les Corps des Mines et dans le Corps des Ponts et Chaussées :

— à M. Philippe Di-Francesco, entré premier à l'École Nationale Supérieure des Mines (2000 F);

— à M. Alain Bonnafê, entré second à l'École Nationale Supérieure des Mines (1 500 F);

— à M. Gilles Saint-Paul, entré premier à l'École Supérieure des Ponts et Chaussées (2000 F);

— à M. Frédéric Jumentier, entré second à l'École Supérieure des Ponts et Chaussées (1500 F).

PRIX DE L'ÉCOLE CENTRALE (3000 F). - Le prix est décerné à M. Mathieu Mercadal, classé premier de la promotion 1985 à l'École Centrale des Arts et Manufactures.

FONDS GÉNÉRAUX DE RECHERCHES SCIENTIFIQUES

FONDATION LOUTREUIL. - Les subventions suivantes sont accordées :

— 20 700 F à l'École Nationale Vétérinaire d'Alfort, pour l'achat d'une machine de traitement de texte destinée à sa bibliothèque;

— 4 300 F à l'École Nationale Vétérinaire de Toulouse, pour la bibliothèque;

— 15000 F à l'Institut National Agronomique, pour la bibliothèque.

PRIX SPÉCIAL

PRIX FRANCO-BRITANNIQUE (1985). - Le prix dont l'objet est de financer une mission auprès de Centres Scientifiques de Grande-Bretagne, décerné par l'Ambassadeur du Royaume-Uni à Paris, sur proposition du Président de l'Académie des Sciences, a été attribué à M. Vincent Courtillot, Physicien titulaire à l'Institut de Physique du Globe de Paris, spécialiste de paléomagnétisme.

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NOTICES BIOGRAPHIQUES LUES OU DÉPOSÉES

LORS DE L'ANNÉE 1985

Albert CLAUDE par Jean HAMBURGER, p. 611

Paul CORSIN par Edouard BOUREAU et Yves COPPENS, p. 615

Paul DIRAC par Louis MICHEL, p. 619

Roger FROMENT par Charles DUBOST, p. 623

Haruo KANATANI par Alfred JOST, p. 627

Henry S. KAPLAN par Maurice TUBIANA, p. 631

John Putnam MERRILL par Jean HAMBURGER, p. 635

René MORQUER par Roger DAVID, p. 637

Maurice ROY par Robert LEGENDRE, p. 641

Roger STANIER par Georges COHEN, p. 651

Pol SWINGS par Charles FEHRENBACH, p. 657

Marcel VERON par Michel COMBARNOUS, p. 663

Ivan Matveevich VINOGRADOV par Jean-Pierre SERRE, p. 667

La Vie des Sciences, Comptes rendus, série générale, tome 2, n° 6, p. 609-669



La vie et l'oeuvre d'Albert CLAUDE

par Jean HAMBURGER

Membre de l'Académie

Albert CLAUDE (1899-1983)

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La Vie des Sciences

Albert Claude naquit en 1899 à Longlier, dans les Ardennes belges. Il était le dernier d'une famille de quatre enfants. Son père était le boulanger du bourg et c'est là qu'Albert Claude commence à aller à l'école. Sa mère meurt quand il a six ans. Jusqu'à l'âge de douze ans, il sert de garde-malade à un vieil oncle hémiplégique et ne termine même pas les classes de l'école primaire.

En dépit de cette éducation manquée, le Directeur de l'École d'Arlon prend sur lui de l'inscrire en 4e. Très vite il rattrape le temps perdu et réussit l'examen de fin d'année. Nous sommes en 1914. La guerre éclate au moment même où Claude aurait dû rentrer en classe de 3e. L'école est réquisionnée. C'est la Grande Guerre et la Résistance en Belgique occupée.

L'Intelligence Service anglais demande à Albert Claude de l'aider. Il fait partie d'un réseau de renseignements et recopie des messages codés sur papier pelure, il les roule ensuite dans des plumes d'oies creuses : sa tâche est de compter les wagons des trains de marchandise ennemis. Pour ses services, il sera cité à l'ordre de la nation en 1918 et cette citation est signée par Winston Churchill.

La guerre est terminée. Il travaille comme ouvrier dans une aciérie, puis comme dessinateur. Enfin, il rentre à l'École des Mines de Liège où l'on pouvait par chance s'inscrire sans diplôme, sur un simple examen. La chance continue : un décret est publié qui autorise tous ceux qui n'ont pas pu à cause de la guerre suivre le cours normal de leurs études à s'inscrire à l'Université sans diplôme.

Albert Claude s'inscrit ainsi à la Faculté Libre de Médecine de Bruxelles, où il obtient le titre de Docteur en Médecine en 1928. Il bénéficie d'une bourse pour le Krebsforschung Institut de Berlin, où il désire faire des recherches sur le cancer. Mais il est déçu par les conditions du travail expérimental, qui manquent de rigueur, et demande à se rendre dans le Laboratoire de cultures d'Albert Fisher au Kaiser-Wilhem Institut de Dahlem.

En 1929, il écrit à Flexner une lettre dans laquelle il expose un programme de recherches sur « l'analyse du virus du sarcome de Rous par les méthodes chimiques ». Il part bientôt pour le Rockefeller Institute de New York. Peyton Rous, qui ne travaillait plus lui-même à cette époque sur le virus qui porte son nom, présente Claude à Murphy, chez qui il va travailler dans le Département de Pathologie et Bactériologie. Il restera à l'Institut Rockefeller jusqu'en 1950, d'abord Assistant, puis Associé, enfin Membre de cet Institut.

En 1950, il rentre à Bruxelles et il est nommé Professeur à la Faculté de Médecine, Directeur de l'Institut Jules Bordet et Directeur du Laboratoire de Cytologie et Cancérologie Expérimentale de l'Université Libre de Bruxelles. Puis, sur l'imitation du Recteur de l'Université de Louvain, il dirigera le Laboratoire de Biologie Cellulaire créé dans cette Université à son intention, en même temps qu'il restera Professeur de l'Université Rockefeller de New York.

Il n'est pas fréquent qu'un ouvrier métallurgiste d'une aciérie belge ait une carrière qui le mène au Prix Nobel de Physiologie et de Médecine : Albert Claude reçut cette récompense en 1974. C'est que les recherches d'Albert Claude avaient laissé une empreinte si profonde sur la biologie moderne que nos connaissances dans ce domaine s'en étaient trouvées profondément bouleversées.

Il y avait à peine cent ans qu'était née ce qu'on appelait la théorie cellulaire, à savoir l'affirmation que chaque être vivant a pour formation élémentaire la cellule, cellule unique pour les êtres unicellulaires, cellules innombrables et rassemblées en groupes spécialisés

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Numéro annuel 1985, Vie académique

pour les autres. On savait que la cellule comporte un noyau entouré de cytoplasme, mais, en matière de structure fine de la cellule, on ne savait à peu près rien. Comme il est si fréquent en matière de progrès scientifique, c'est le développement des techniques qui allait permettre un bond prodigieux dans le développement de notre connaissance de la structure cellulaire. L'instrument principal fut d'abord le microscope électronique. Vers les années 1940, Albert Claude, qui venait d'arriver dans le laboratoire de Murphy à l'Institut Rockefeller, tente pour la première fois d'appliquer à la cytologie les possibilités de grossissement qu'offrait un microscope RCA emprunté à l'industrie. Les éléments cellulaires sont vus avec un grossissement 30 à 50 fois supérieur à ce que permet le microscope optique. Aussitôt le travail de pionnier d'Albert Claude et de ceux qui suivent cette voie ouvre les portes d'un nouveau monde : le cytoplasme cellulaire apparaît bientôt comme une architecture complexe, avec dans son sein une série de membranes très fines limitant un système de microcavités internes, ergastoplasme, réticulum endoplasmique, et une série d'organites qui devaient peu à peu laisser entrevoir leur individualité : ribosomes, lysosomes, etc. Bientôt la géographie interne de la cellule est révélée dans toute sa finesse.

Albert Claude aperçoit aussitôt que ces découvertes morphologiques ne prendront leur sens que lorsqu'on aura pénétré la signification fonctionnelle de chacune des structures nouvellement découvertes. Le premier pas, pense-t-il, est l'analyse chimique du contenu de chacun de ces éléments de la cellule. Mais comment les séparer? Albert Claude s'attache alors au développement d'une méthode qui devait se révéler remarquablement fructueuse : le fractionnement des divers constituants de la cellule par des procédés physiques, broyage et éclatement mesuré des cellules suivis d'une centrifugation différentielle dans un milieu approprié.

Albert Claude était préparé à l'étude biochimique des fractions cellulaires ainsi séparées. Il avait déjà caractérisé les ribonucléoprotéines du virus responsable d'une tumeur du poulet, le sarcome de Rous. Il applique aux éléments de la cellule des méthodes analytiques analogues et inaugure ainsi une ère de recherches qui connut le développement que l'on sait et qui pénétrait pour la première fois dans les processus élémentaires exprimant, à l'échelle moléculaire, les fondements mêmes de la vie.

Toute cette aventure passionnante de la biologie ne fut pas, bien entendu, l'oeuvre d'un seul homme. Elle ne fut même pas l'oeuvre d'une seule équipe, celle que formèrent les hommes travaillant en collaboration avec Claude, les Palade, Porter ou de Duve. Elle résulta d'une collaboration internationale sans précédent, où s'illustrèrent au reste plus d'un Français parmi lesquels quelques-uns font partie de l'Académie des Sciences. Mais s'il est vrai que le progrès scientifique n'est plus aujourd'hui le fait d'hommes isolés, il y a cependant des hommes dont le travail de pionnier, l'imagination, le pouvoir d'animation sont tels qu'ils jouent dans l'affaire un rôle décisif. Albert Claude fut de ceux-là.

Il fut nommé Membre associé de l'Académie des Sciences en 1975. Il devait décédé huit ans plus tard, en 1983, à l'âge de 85 ans.Il restera dans la mémoire de tous comme un des grands fondateurs de la biologie cellulaire moderne.

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La vie et l'oeuvre de Paul CORSIN

par Edouard BOUREAU et Yves COPPENS

Membres de l'Académie

Paul CORSIN (1904-1983)

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La Vie des Sciences

Paul Corsin est né à Sologny en Saône-et-Loire, le 13 mai 1904. Après son baccalauréat obtenu en septembre 1922, il fit ses études supérieures à Lille et prépara la licence es sciences naturelles de 1923 à 1926. C'est alors qu'il entra dans le Laboratoire de Paléobotanique que dirigeait le regretté Paul Bertrand. Sous la direction efficace de ce Maître incontesté, il soutint en 1937 une thèse de Doctorat es sciences avec un excellent mémoire sur les curieuses Fougères anciennes du groupe des Inversicaténales, groupe mal connu, entièrement disparu et qui attira l'attention de tous les Paléobotanistes.

Paul Corsin a gravi rapidement tous les échelons universitaires. D'abord Maître d'Internat en 1921, puis Répétiteur dans l'Enseignement secondaire de 1922 à 1925, il devint Assistant de 1926 à 1928, Maître de Conférences de 1938 à 1944 et enfin, pendant trente ans, de 1944 à 1974, Professeur de Paléobotanique et de Paléontologie houillère, à la Faculté des Sciences de Lille.

Sa longue carrière a été jalonnée de nombreuses distinctions honorifiques, depuis la médaille Gosselet en 1927 jusqu'au Prix Kuhlman en 1942 à la Société des Sciences de Lille dont il est devenu membre en 1950. Deux fois lauréat de l'Institut de France avec le Prix Henri Wilde en 1935 (conjointement avec Paul Bertrand, notre regretté confrère Pierre Pruvost et Georges Waterlot), puis avec le Prix Coincy en 1945, il devint Correspondant de l'Académie des Sciences, le 9juin 1958; enfin diverses décorations lui ont été accordées dans l'Ordre des Palmes Académiques (1939, 1972), dans l'Ordre de la Légion d'Honneur (1961) et dans l'Ordre du Mérite (1971). Paul Corsin s'est éteint à Lille le 25 avril 1983, à l'âge de 79 ans.

Préoccupé à la fois et de façon égale par l'anatomie, la systématique, la phylogénie et la biostratigraphie, Paul Corsin était le spécialiste incontesté des plantes du Dévonien, du Carbonifère et du Permien de France. Appelé par tous les Géologues des temps primaires dès que la moindre florale était mise au jour, il a ainsi eu l'occasion d'exercer ses compétences dans les Bassins du Nord et du Pas-de-Calais qui demeuraient évidemment ses terrains d'élection, dans ceux du Carbonifère ou du Permien du Briançonnais et de l'Isère, dans l'horizon des Lydiennes phosphatées du Carbonifère de l'Hérault, dans les gisements viséens des Vosges ou dans les Bassins houillers de la Sarre et de la Lorraine.

Avant tout, Paléobotaniste, Paul Corsin s'est beaucoup consacré à la description et à la classification des végétaux des temps primaires. Son apport dans ce domaine a été considérable. Il concerne aussi bien les Algues anciennes (Nematophycus ou Pachytheca) que les Fougères (Inversicaténales, Psaroniales ou Cladoxylales) ou que les Ptéridospermales c'est-à-dire les Phanérogames primitives (Calamopityées). En collaboration, il a même mis au point une nouvelle classification comportant une nomenclature particulière des spores et des pollens, classification dans laquelle il distingue les sporonites ou spores de Champignons, les sporites ou spores de Cryptogames vasculaires et les pollenites ou pollens de Préphanérogames et de Phanérogames. Son travail sur les Fougères dont l'arc formé par les vaisseaux allant de la tige à la feuille est en forme de croissant à pointe dirigée en sens inverse de celui de l'arc des vaisseaux des autres Fougères et que pour cela on nomme Inversicaténales, est particulièrement remarquable. Il regroupe les genres Anachoropteris, Botryopteris, Tubicaulis et Grammatopteris dont il étudiera, par ailleurs, sur des spécimens du Permien d'Autun, l'intéressant mode de ramification. Cet Ordre partage avec toutes les autres Fougères un ancêtre commun que Paul Corsin situe très

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Numéro annuel 1985, Vie académique

près des Rhyniales considérées comme les premières plantes vasculaires à structure conservée. Un autre mémoire particulièrement important est celui qu'il a consacré aux Psaroniales, Ordre qu'il crée pour regrouper dans trois familles, les Caulopteridacées, les Hagiophytinacées et les Mégaphytinacées, caractérisées par la forme et le mode de groupement des sporanges de leurs genres, ce que l'on appelait de manière très générale les Pecopteris. Il revient d'ailleurs souvent sur ces Fougères arborescentes dont il décrit par exemple, vingt-quatre formes nouvelles dans un travail volumineux sur les plantes fossiles du Bassin Houiller de la Sarre et de la Lorraine. Il faut évidemment ajouter à ces « monuments », de multiples travaux sur des points particuliers d'anatomie, les fructifications des Pteridospermées, les « graines » des Préphanérogames, la stèle d'Ankyropteris du Namurien de Haute-Silésie, la tige et les faisceaux des SigiUaria des mines de Charbon du Bourbonnais, etc.

Mais Paul Corsin est un vrai paléontologiste : il conserve en permanence tout au long de son oeuvre, le souci de la position stratigraphique rigoureuse des flores qu'il étudie et par voie de conséquence celui de leur signification biochronologique; ses notes, en collaboration avec des géologues, sont à cet égard extrêmement nombreuses : citons la flore du Dévonien inférieur de Rebreuve dans le Pas-de-Calais (avec P. Pruvost), celle du Viséen de Fellering dans les Vosges (avec C. Gagny et M. Mattauer), celle de la base du Permien inférieur de Saint-Étienne-de-Tinée dans les Alpes (avec A. Arevian), celle du sommet du Stéphanien moyen du bassin de Blanzy, en Saône-et-Loire ou encore la florale de l'Autunien tout à fait supérieur du massif de la Serre en Franche-Comté (avec J. Devaux); sa préoccupation principale est alors d'obtenir, par les associations des plantes qu'il détermine, la plus grande précision stratigraphique possible, et ceci est si vrai qu'il lui arrive souvent d'écrire, avant de livrer la liste des formes qu'il a reconnues, qu'il n'y mentionnera pas les espèces dépourvues d'intérêt stratigraphique. Utilisant cette expérience répétée chaque fois qu'une flore est recueillie quelque part, il va réaliser d'importants travaux de synthèse de biostratigraphie extrêmement précieux, comme on peut l'imaginer, pour les géologues et ingénieurs des mines de ces grands étages du Paléozoïque; c'est le cas de sa très belle étude des caractéristiques botaniques des faisceaux du Namurien et du Wesphalien du terrain houiller du Nord de la France (Assises de Braille, de Flines, de Vicoigne, d'Anzin et de Bruay); c'est le cas de son travail sur les zonations du Stéphanien du bassin de la Loire; il y précise d'ailleurs, au sein de chacune des associations caractérisant une zone, la valeur de chacune des espèces qui composent cette association; l'espèce est-elle normalement présente? Vient-elle d'apparaître? Est-elle particulièrement abondante? Est-elle à son apogée, ou ne représente-t-elle là, au contraire, qu'une persistance, un sursis avant sa disparition? Citons encore l'inventaire des listes floristiques des gisements à plantes du Viséen inférieur des Vosges méridionales, l'établissement de l'âge Rhétien de sédiments du Boulonnais par la mise en évidence de la fourchette chronologique commune à toutes les plantes présentes. Son excellent guide paléontologique du terrain houiller du Nord de la France et du Pas-de-Calais s'inscrit évidemment encore dans ce même éclairage biostratigraphique de son oeuvre.

Enfin il est intéressant de noter aussi les quelques travaux de Paul Corsin ayant trait à la genèse de certaines fossilisations. Son travail sur les coalballs, ces nodules formés de parties aériennes de plantes transportées et de radicelles de Lépidophytes in situ, est, à cet égard, exemplaire. Il parvient, en effet, à mettre en évidence un processus complexe de cinq événements successifs, établissement d'une couche tourbeuse qui deviendra la

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La Vie des Sciences

veine de houille, puis d'un sol sur lequel s'installe une forêt, érosion de la forêt et du sol et installation du toit d'origine marine, pour expliquer la présence de ces concrétions à plantes dans une formation marine.

Voici donc trop succinctement résumée l'oeuvre botanique et géologique d'un grand naturaliste, digne successeur d'Adolphe Brongniart et de René Zeiller, proche de Charles Barrois et de Pierre Pruvost, qui a su faire honneur à la Chaire de Paléobotanique et de Paléontologie houillère de notre grande région minière du Nord qu'il a occupée pendant trente ans. Paul Corsin aura profondément marqué de son nom la connaissance des flores et celle de la stratigraphie du Paléozoïque de France.

En terminant, rappelons que Paul Corsin, avait été aussi, malgré une apparence tranquille et effacée, un actif et authentique résistant. Son attitude pendant la deuxième guerre mondiale a été digne d'éloges. Il avait appartenu au réseau franco-anglais du Capitaine Michel. Et à ce titre, il avait reçu la Médaille commémorative de la Libération de la guerre de 1939-1945 et avait reçu, en 1946, un Diplôme d'honneur en témoignage de reconnaissance du Gouvernement britannique pour l'aide qu'il apporta pendant l'occupation allemande aux aviateurs et prisonniers britanniques.

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La vie et l'oeuvre de Paul DIRAC

par Louis MICHEL

Membre de l'Académie

Paul DIRAC (1902-1984)

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La Vie des Sciences

Paul Adrien Maurice Dirac est né le 8 août 1902 à Bristol en Angleterre dans une famille d'origine huguenote dont la langue était encore le français.

Dirac est un des grands génies de la physique. Les équations de Maxwell de Félectromagnétisme et celle de Dirac pour le champ de l'électron sont les équations de base de Félectrodynamique quantique, la théorie physique la plus raffinée que nous possédions actuellement : par exemple la valeur qu'elle prédit pour le moment magnétique de l'électron est en accord sur onze chiffres significatifs avec la valeur mesurée expérimentalement. Sous une forme généralisée, ces équations appliquées respectivement aux bosons de jauge et aux quarks et leptons sont, avec les équations d'Einstein pour la gravitation, à la base de toute notre connaissance de la matière, comme le suggère l'unification en cours de la physique.

L'équation de Dirac est ainsi un des monuments impérissables à la gloire de l'esprit humain. Elle conduisit son auteur à faire en 1931 une prédiction extravagante, mais si simple à comprendre : l'existence de l'antimatière.

Après de brillantes études d'ingénieur électricien qu'il termina à 19 ans, Dirac poursuivit encore à Bristol des études de mathématiques avant de venir travailler en 1923 à Cambridge sous la direction de R.H. Fowler au Saint John's Collège dont il devait devenir le membre le plus ancien. Fowler lui passa les épreuves du premier article (1925) de Heisenberg sur la mécanique quantique. Dirac le comprit immédiatement : la physique théorique a besoin d'utiliser des grandeurs mathématiques qui ne commutent pas! Grâce à sa connaissance profonde de la mécanique hamiltonnienne Dirac donne alors son élégante formulation de la mécanique quantique : le commutateur de deux observables quantiques est égal à leur crochet de Poisson multiplié par m (où h est la constante de Planck divisée par 2 n). Au premier trimestre <ie 1926, trois articles expliquaient indépendamment le spectre de l'atome d'hydrogène par la nouvelle mécanique : ils étaient dus respectivement à Pauli, Dirac et Schrodinger.

Pour son formalisme général de la mécanique quantique Dirac inventa la fonction ô qui après avoir été considérée comme pathologique par les mathématiciens, est devenue une respectable distribution de Schwartz. Indépendamment de Heisenberg et de Fermi, Dirac réalisa que Fantisymétrie de la fonction d'onde de plusieurs électrons les faisait obéir au principe de Pauli, ce qui l'amena à la formulation de la statistique de Fermi-Dirac. Il introduisit indépendamment de von Neumann et de Landau la matrice densité en mécanique quantique. Enfin il fut le premier à traiter de l'émission et de l'absorption de radiation par la « seconde quantification » du champ électromagnétique, ce qui était la résolution du paradoxe que semblait exiger la théorie de la lumière par son aspect à la fois ondulatoire et corpusculaire.

Dès 1926, Schrodinger avait considéré la généralisation relativiste de son équation d'onde; cela avait aussi été proposé par Klein et par Gordon. Cette équation souffrait de deux défauts graves : elle n'expliquait pas la « duplexité » des états de l'électron due à la valeur h/2 de son spin et elle comportait des états d'énergie négative. Par un argument général de symétrie, Dirac voulait obtenir une équation relativiste qui soit linéaire dans les dérivées premières par rapport aux coordonnées d'espace et de temps. Pour cela, il réinventa les algèbres de Clifford (car il ne connaissait pas l'existence de ces algèbres non commutatives découvertes cinquante ans auparavant) et décrivit le champ de l'électron par un spineur à quatre composantes (1928). Son équation donnait la structure fine du spectre de l'hydrogène et une bonne approximation du moment magnétique de l'électron puisqu'elle impliquait le facteur 2 dû à la précession de Thomas (1926). Mais l'équation contenait aussi

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Numéro annuel 1985, Vie académique

les états d'énergie négative et ne permettait donc pas d'éviter les transitions quantiques vers ces états. En supposant qu'ils étaient presque tous occupés, Dirac montra que grâce au principe de Pauli, seuls les trous dans la mer des états d'énergie négative ont des effets physiques : ils se conduisent comme des particules de charge électrique positive. Il les assimila aux protons et il obtenait ainsi une théorie unifiée de toute la physique connue! Bien mauvaise théorie puisque, comme le montrèrent très rapidement Tamm, Oppenheimer et Dirac lui-même, toute la matière était instable : les atomes d'hydrogène se désintégraient spontanément en moins d'un milliardième de seconde. Oppenheimer indiqua cependant un moyen de sortir de ce marasme. Deux mois après, le 28 mai 1931, Dirac envoie pour publication aux Proceedings of the Royal Society un article intitulé « Quantification des singularités du champ électromagnétique » dont l'introduction est un des textes les plus remarquables de la physique.

Commençant par « Le progrès continu de la physique requiert pour sa formulation une mathématique de plus en plus avancée... et abstraite », le paragraphe 1 conclut que ce processus d'abstraction toujours croissante ira de pair en physique et en mathématique. Le paragraphe 2 commence ainsi : « Des problèmes fondamentaux de la physique théorique attendent leur solution, par exemple la formulation relativiste de la mécanique quantique et la nature des noyaux atomiques (ils seront suivis par d'autres encore plus difficiles, comme le problème de la vie); ces solutions requerreront probablement une révolution comme on n'en a jamais vue, de nos concepts fondamentaux ». Au paragraphe 3, Dirac donne ses propres vues sur l'avenir de la physique théorique ce qui l'amène à parler de ses travaux récents sur son équation et à conclure, au milieu du paragraphe 4 à l'existence d'une « nouvelle sorte de particules, encore inobservées, ayant même masse que l'électron mais de charge électrique opposée. Nous pourrions les appeler anti-électrons ». Dirac explique comment les produire, comment ils s'annihileront par paire e+ e~ mais seront stables dans le vide. Le paragraphe 5 prédit l'existence des anti-protons. Le sixième et dernier paragraphe introduit enfin le sujet de l'article : Dirac va montrer la possibilité de l'existence de monopoles magnétiques, leur charge minimum étant quantifiée par la relation ftc/eu=2. Dans la conclusion de l'article il avoue « c'est plutôt une déception de trouver la réciprocité quantique entre électricité et magnétisme au lieu de la condition hc/e 2 = 137 » mais il y discute aussi pourquoi les monopoles magnétiques ne sont pas observés.

Cinquante ans plus tard des physiciens cherchent à les observer car les monopoles de t'Hooft et Polyakov, généralisation sans singularités des monopoles de Dirac aux théories de jauge non abélienne, sont contenus dans l'ébauche actuelle de théorie unifiée des interactions fondamentales de la physique. Les anti-électrons, que nous appelons maintenant positrons furent observés par hasard, dès l'année suivante, par des physiciens qui ignoraient la prédiction de Dirac. Dès 1945, les physiciens américains conçurent un accélérateur de particules pour faire des antiprotons; ceux-ci furent enfin observés à Berkeley en 1956.

En 1932 Dirac succédait à Larmor comme « Lucasian » professeur de mathématiques à Cambridge (la chaire qu'avait occupée Newton). L'année suivante il recevait le prix Nobel. La seconde édition de son livre (1934) : The principles of quantum méchantes eut un très grand impact : on y trouve de nombreuses idées développées plus tard. Ce livre est caractéristique du style de Dirac : bref et clair. Dirac continuera à développer la mécanique quantique, nous enseignant par exemple la quantification des systèmes non holonomes.

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La Vie des Sciences

Il nous faudra encore plus de recul pour juger de ses contributions plus récentes. Par exemple, depuis quinze ans la distance de la Terre à la Lune est mesurée à quelques centimètres près, ce qui donne une limite supérieure à la variation dans le temps de la constante de gravitation, variation qui avait été suggérée par Dirac. Quelle partie de la physique dépend de l'histoire de notre univers? Nous ne pouvons plus éviter cette question qu'il fut le premier à poser.

Dirac avait aussi un goût très concret de la physique. Il avait inventé une méthode de séparation des isotopes. Ce problème étant devenu d'actualité pendant la guerre, il donna des suggestions très pratiques à l'équipe de physiciens d'Oxford qui testèrent sa méthode. Souvent dans un groupe on le trouvait assez silencieux, mais je me souviens combien son attitude était cordiale quand on lui parlait de physique. Quand il le voulait il savait aussi se montrer brillant et toujours très original dans les conversations.

En 1963 notre Compagnie l'accueillit comme associé étranger. Il prit sa retraite de Cambridge en 1969 et depuis il était professeur de physique à l'université d'état de Floride. Accompagné de sa femme (soeur de Wigner) il participa à d'assez nombreux colloques ou écoles de physique jusqu'à l'été 1982; depuis sa santé ne lui permit plus de le faire. Il est mort le 20 octobre 1984.

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La vie et l'oeuvre de ROGER FROMENT

par M. Charles DUBOST

Membre de l'Académie

Roger FROMENT (1907-1984)

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La Vie des Sciences

Après Pierre Soulié et Jean Lenègre, Roger Froment, dernier survivant du brelan d'as de la cardiologie française, vient de nous quitter à son tour.

Et, au moment d'entamer l'éloge de ce grand disparu, défilent devant mes yeux tous les souvenirs de ces quatre dernières décennies, faits à la fois de réminiscences cardiologiques et aussi d'instants inoubliables partagés, au bord de notre Méditerranée, ou aux confins du Moyen-Orient qu'il aimait tant.

Roger Froment fut l'un dès fondateurs de la cardiologie française moderne : une amitié fraternelle l'unissait à Jean Lenègre et ils demeurèrent attachés l'un à l'autre par une estime réciproque.

Le chirurgien cardiaque que je suis ne peut oublier l'aide précieuse apportée par ces grands aînés, lors des premiers balbutiements de la cardiologie chirurgicale. Les samedis de Broussais, poursuivis pendant près de vingt années permettaient au chirurgien de devenir un peu cardiologue, à l'écoute de ces sages, auxquels il nous arrivait parfois de reprocher l'usage d'un frein qui nous paraissait superflu.

Né à Lyon en 1907 d'un père médecin, R. Froment fit de brillantes études de médecine : Interne à 20 ans, il entre dans le service de Gallavardin qui devait décider de l'orientation de sa carrière.

Médecin des Hôpitaux à 28 ans, agrégé à 32, il est chef d'un service vétusté, où l'exercice de la cardiologie s'avère impossible. Il lui faudra attendre 1948 pour que, succédant à Paul Savy, il devienne professeur de clinique médicale. C'est là, à l'hôpital E. Herriot, qu'il va orienter son service vers la cardiologie; entouré de collaborateurs enthousiastes, il créé des laboratoires d'explorations fonctionnelles et d'hémodynamique.

Dans le même temps, une étroite collaboration s'établit avec Paul Santy, animateur de la chirurgie cardiaque lyonnaise. Il faut attendre 1958 pour qu'une chaire de prophylaxie et de clinique cardiovasculaire créée à son intention lui permette de donner sa mesure.

Mais son plus beau fleuron restera sans conteste la création de l'hôpital cardiovasculaire et pneumologique de Lyon, vaste ensemble de 500 lits de médecine et de chirurgie, auxquels sont adjoints, plateau technique, laboratoires, unités de recherche INSERM : ce centre unique en France ouvrait en 1969 et permettait à l'école médico-chirurgicale cardiologique de Lyon de se situer dans le peloton de tête.

Car, R. Froment, travailleur infatigable, grand clinicien, enseignant passionné, avait, en dépit de toutes ses réussites, conservé une sorte de timidité, qu'il se plaisait à faire confondre avec une humilité bien peu légitime, mais toujours présente, chaque fois qu'il prononçait le mot de Paris, toujours avec une intonation de regret admiratif et d'envie non satisfaite, que nous réfutions, nous les Parisiens, avec une conviction si sincère qu'il finissait par admettre que « oui, peut-être, enfin ».

Ses travaux lui valurent d'emblée l'estime de ses collègues : quelques livres dominent :

En 1943, Étude Clinique des Maladies du Coeur.

En 1948, chapitres consacrés à la cardiologie dans le Traité de Médecine (Masson).

En 1962, Précis de clinique cardiovasculaire.

En 1966, Actualités cardiovasculaires médico-chirurgicales.

Ce sont là les principaux édifices entre lesquels se situent de très nombreuses publications qui couvrent pratiquement tous les domaines de la cardiologie, avec une prédilection pour

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Numéro annuel 1985, Vie académique

l'étude du système de conduction mtra-cardiaque, les maladies des artères coronaires, les affections du péricarde.

Les honneurs qu'il ne rechercha jamais, devaient venir récompenser ses efforts : il fut Président de la Société Française de Cardiologie, Membre du Haut Comité Médical de la Santé Publique. Correspondant national de notre Académie, il était officier de la légion d'honneur et commandeur de l'ordre national du mérite. Il était membre de nombreuses sociétés savantes françaises et étrangères, avait tissé des liens privilégiés avec les Écoles de Cardiologie de Broustet à Bordeaux, de Jouve à Marseille, de P. David à Montréal et de I. Chavez à Mexico.

C'est le caractère international de ses activités qui lui valent, il y a 20 ans, une invitation en Iran, où j'eus le privilège de l'accompagner et de goûter à ses côtés les charmes d'une immense culture, qu'il n'étalait pas volontiers; mais il savait aussi se réjouir et je me souviens de dîners, à Ispahan ou ailleurs, où le rire éclatait, soudain, inextinguible, à l'évocation d'une anecdote ou encore au récit d'une bonne histoire, Madame Froment n'étant pas la dernière à se réjouir de voir son professeur d'époux si détendu, loin des soucis de la cardiologie, fut-elle lyonnaise.

Lui et moi aimions la Méditerranée et il avait, sur ses rivages, une charmante maison, à quelques minutes de la mienne : le jardin était notre souci et nous partagions nos secrets : j'appliquai certains de ses conseils et je peux m'énorgueillir aujourd'hui de quelques beaux arbres dont il m'avait vanté la remarquable adaptation à ce rude climat.

Mais son intellect dominait, et le livre était sa vraie passion.

A la mort de Roger Martin du Gard, Camus, Malraux, Delay, Schlumberger, ont pour mission de publier son journal, publication à la préparation de laquelle R. Froment va tenir une grande place. Il s'attelle à la besogne avec toute la fougue dont il est capable, mais, pour des raisons indépendantes de sa volonté, il n'assistera pas à la parution de ces oeuvres posthumes.

C'est alors qu'implacable, la maladie le frappe, l'affligeant d'un tourment physique alors que l'intelligence demeure : il m'en fait l'aveu, un mardi à l'Académie de Médecine, avec pudeur, presqu'avec honte comme s'il était affecté à l'égard des autres, de cette cruelle déchéance que rien ne fut capable d'enrayer.

J'imagine, Madame, ce qu'ont pu être les heures passées auprès de lui dans ses ultimes moments : nul doute que le réconfort de votre présence a su atténuer les souffrances qui anéantissaient sans appel une si remarquable intelligence.

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La vie et l'oeuvre de HARUO KANATANI

par Alfred JOST

Membre de l'Académie

Haruo KANATANI (1930-1984)

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La Vie des Sciences

Le Professeur Haruo Kanatani a été vaincu par un cancer du pancréas le 13 février 1984, à l'âge de 54 ans. Il s'était fait connaître par les biologistes de la reproduction il y a plus de vingt ans. C'est en effet très jeune qu'il a entrepris les expériences qui devaient le conduire en peu d'années à une série de découvertes d'importance majeure, relatives à la maturation de l'ovocyte.

Avant de rappeler la démarche expérimentale et les découvertes de ce savant, il convient d'indiquer succinctement comment s'est développé l'homme que les biologistes ont admiré. Né le 3 février 1930 à Ashiya, Hyogo-Ken, au Japon, Haruo Kanatani a reçu toute son éducation au Japon. Ses études secondaires, puis universitaires ont été faites dans son pays, de même que l'essentiel de ses recherches. Son goût pour l'exactitude scientifique et l'expérimentation fut éveillé très tôt par le Professeur Takaya, à qui d'autres biologistes japonais doivent beaucoup également. Le Professeur Yoshita Nagahama, l'un de ses associés à l'« Institut National pour la Recherche Fondamentale » d'Okazaki signale également que dès l'adolescence Haruo Kanatani avait un intérêt particulier pour la littérature et la science françaises.

C'est aussi à l'Université de Tokyo, dont il a été l'étudiant de 1952 à 1957, qu'il réalisa ses premières recherches sur le déterminisme de la polarité des planaires, sujet de sa thèse de Sciences (1961), réalisée sous la direction du Professeur Fujii. Dès 1957, il était nommé comme enseignant (Joshu) à la station de Biologie Marine de Misaki, puis en 1965 à l'« Institut de Recherche Océanique », tous deux dépendant de l'Université de Tokyo. En 1977, il était appelé comme Professeur de Biologie de la Reproduction, à l'« Institut National pour la Biologie Fondamentale » à Okazaki, dont il devenait Directeur en 1983, un an avant sa mort.

L'essentiel de l'oeuvre de Haruo Kanatani porte sur le contrôle de l'ovulation et de la dernière division méiotique de l'ovule des Étoiles de mer. C'est en 1962, à la recherche d'un modèle expérimental fiable, qu'il analyse l'ovulation des Étoiles de mer. Chaet, aux ÉtatsUnis, venait de montrer que l'injection d'un extrait aqueux de nerf radial provoquait l'émission des gamètes dans les deux sexes. Kanatani, avec Noumura, commence une analyse minutieuse de cette action. Une série d'expériences réalisées sur diverses espèces d'Astéries, montre bientôt que le facteur du nerf radial agit en fait sur les cellules ovariennes pour leur faire produire une autre substance, qui, elle, déclenche la méiose (meiosis inducing substance, MIS). Les deux hormones, la gonadostimulante produite par le nerf radial et la MIS produite par les cellules folliculaires, sont alors étudiées activement.

La première s'est révélée être un polypeptide de 22 acides aminés. L'hormone provoquant la maturation a pu être identifiée par Kanatani et ses collaborateurs en 1969. C'est la 1-méthyl-adénine, produite par les cellules folliculaires pèriovulaires.

Cette substance est active sur l'ovule des Étoiles de mer, mais elle n'agit pas dans d'autres groupes. Son équivalent chez les Batraciens est la progestérone. Presque simultanément en 1969-1970, Kanatani et Hiramoto observaient que l'injection de 1-méthyl-adênine dans l'ovocyte d'Astérie ne déclenche pas la maturation, et d'autres auteurs travaillant sur la grenouille notaient que la progestérone injectée dans l'ovocyte n'a pas non plus d'action sur la méiose. Ces deux hormones agissent si elles sont ajoutées au milieu dans lequel baigne l'ovocyte. Ces données suggéraient que dans les deux cas l'hormone doit agir en surface, au niveau de la membrane. De nombreuses et fort intéressantes investigations sont nées de cette observation : elles ont conduit à rechercher un facteur intracellulaire provoquant la maturation (Maturation Promoting Factor : M.P.F.). Kishimoto et Kanatani, en 1976,

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mettent un tel facteur en évidence de la manière suivante : un ovule est traité par la 1-méthyl-adénine. On prélève alors un peu de son cj'toplasme et on l'injecte dans un autre ovule. Ce cytoplasme déclenche la maturation.

On se trouve donc en présence d'un système faisant agir successivement l'hormone gonadostimulante du nerf radial, l'hormone ovarienne produite par les cellules folliculaires (la 1-méthyl-adénine) et enfin un facteur intra-ovocytaire (MPF).

Il est évident qu'une oeuvre de 20 ans ne se réalise pas dans l'isolement. D'autres chercheurs ont apporté des faits fort importants dans ce chapitre, mais les découvertes de Kanatani ont joué un rôle crucial dans le développement des idées. Même si les molécules en cause diffèrent selon les groupes zoologiques, la cascade d'influences découvertes par Haruo Kanatani et ses collaborateurs a été vérifiée aussi dans les processus de maturation de l'ovocyte d'autres espèces, en particulier des Batraciens. Ultérieurement, ces recherches devaient conduire à de nouvelles conceptions concernant le déterminisme de la division cellulaire en général.

Dès 1970, Haruo Kanatani se voyait attribuer la médaille d'or de l'Académie Pontificale. Il recevait ensuite des Prix de la Société Japonaise de Zoologie (1971) et de la Matsunaga Mémorial Science Foundation (1974). Notre Académie l'élisait comme Associé Étranger en 1981.

Bien que connaissant son oeuvre depuis longtemps, je n'avais pas rencontré le Professeur Kanatani avant 1982. J'ai été séduit par sa personnalité. Ses élèves m'ont exprimé l'affection qu'ils avaient pour lui et leur admiration pour ses qualités humaines, pour son oeuvre et pour sa contribution au rayonnement de la biologie japonaise. L'un de ses amis de longue date, le Professeur Hideo Mohri de l'Université de Tokyo, vient de parler de lui chaleureusement, en rappelant des souvenirs personnels, dans un fascicule spécial dédié à Haruo Kanatani, de la revue Development, Growth andDifferentiation (tome 27, fascicule 3, 1985).

Notre Académie perd prématurément en Haruo Kanatani, un Associé du plus grand mérite et un confrère d'une rare qualité.

N.B. : Une liste des publications du Professeur Haruo Kanatani est déposée au Secrétariat de l'Académie des Sciences.

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La vie et l'oeuvre de HENRY S. KAPLAN

par Maurice TUBIANA

Correspondant de l'Académie

Henry S. KAPLAN (1918-1984)

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La Vie des Sciences

Henry Seymour Kaplan est mort le 2 février 1984 à Stanford. La carrière de cet éminent médecin est à maints égards exemplaire. Il était né le 24 avril 1918 à Chicago. Alors qu'il avait quinze ans, sa jeunesse avait été marquée par un drame, celui de la mort de son père, décédé à l'âge de quarante-cinq ans d'un cancer du poumon, ce qui éveilla chez son fils deux ambitions : être médecin et combattre le cancer. Par une tragique ironie, après avoir consacré toute sa vie à lutter contre le cancer, et en particulier à mener campagne contre le tabac, facteur responsable de 95% des cancers du poumon, Henry Kaplan qui n'avait jamais fumé de sa vie, est mort d'un cancer du poumon à l'âge de 65 ans après une maladie de quatre mois, car hélas la tumeur s'était révélée résistante à tous les traitements.

Dès son enfance donc, Kaplan avait voulu être médecin et il y parvint malgré la situation financière difficile dans laquelle il s'était trouvé après la mort de son père. Après ses études médicales menées à Chicago et une spécialisation en radiologie effectuée à l'Université du Minnesota, Kaplan devint radiothérapeute et occupa successivement des fonctions à l'Université de Yale puis au National Cancer Institute de Bethesda à Washington, avant d'être nommé en 1948, à l'âge de 30 ans, Professeur titulaire de radiologie et Chef du Département à l'Université de Stanford à San Francisco. C'est là que, pendant trente-cinq ans, il accomplit l'essentiel de son oeuvre.

Celle-ci est remarquable car Kaplan, à la fois clinicien et chercheur, parvint à mener de front une oeuvre scientifique de très haut niveau et une carrière médicale particulièrement riche puisque, pratiquement jusqu'à sa mort, il consacra chaque semaine plusieurs dizaines d'heures à voir des malades et à les traiter.

Son oeuvre scientifique se situe aux confins de la radiobologie, de la virologie, l'immunologie et la cancérologie. Ses découvertes les plus importantes sont celles concernant les leucémies radio-induites de la souris. On sait que chez certaines lignées de souris, des doses relativement modestes de rayons X provoquent une proportion importante de lymphomes du thymus. Kaplan s'attacha à l'étude de ce problème et montra que selon les conditions d'irradiation, la fréquence de ces leucémies était extrêmement variable. En particulier, la protection d'une partie de l'organisme, ou l'injection après l'irradiation, de cellules de moelle osseuse non irradiées, suffit à diminuer considérablement la fréquence de la leucémogénèse. Ceci suggérait donc la sommation de deux types de phénomènes : d'une part, une action directe due à l'irradiation des tissus hématopoïétiques, d'autre part sans doute une prolifération active de ces tissus irradiés, prolifération qui ne s'observait pas lorsqu'une partie de la moelle avait été protégée et pouvait donc assurer la totalité de Fhématopoïèse. Restait à comprendre le mécanisme d'action; Kaplan y parvint. Avec Myrian Leberman ils montrèrent qu'un virus était directement impliqué dans ce type de radio-leucémogénèse. Cette découverte a joué un rôle important, d'une part en ouvrant un nouveau domaine de recherches : celui du rôle des virus dans les cancers radio-induits, d'autre part en illustrant la complexité des interactions entre différents facteurs dans la leucémogénèse.

En immunologie, Kaplan a contribué à l'obtention d'anticorps monoclonaux d'origine humaine grâce à la fusion de lymphocytes humains d'origine splénique et capables de sécréter des anticorps avec des cellules d'un cancer, le myélome, capables de proliférer indéfiniment.

Parallèlement à ces recherches de laboratoire sur les cancers des cellules lymphoïdes murines et sur les tissus immunocompétents, Kaplan se consacrait au traitement des malades atteints de cancers atteignant ces mêmes tissus chez l'homme.

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Numéro annuel 1985, Vie académique

En effet, l'oeuvre à laquelle le nom de Kaplan restera associé est la victoire sur la maladie de Hodgkin. Il a joué un rôle capital dans les progrès qui, au cours des années 60, ont transformé cette affection jusque-là inexorablement et rapidement mortelle, en l'un des cancers pour lesquels le taux de survie est le plus élevé puisque l'on estime actuellement que près de 80% des malades atteints de maladie de Hodgkin peuvent être définitivement guéris. Kaplan n'a pas été le seul acteur; d'autres avant lui, après lui, à côté de lui, ont contribué aux succès obtenus; néanmoins, il est juste que l'on associe le nom de Kaplan à cette lutte triomphale car il a mené la bataille avec une méthodologie et une rigueur exemplaires, progressant pas à pas, améliorant progressivement les résultats grâce à l'identification méthodique des causes d'échecs. On avait autrefois tendance à opposer le médecin et le scientifique, la qualité essentielle du premier étant la perception rapide des caractéristiques du malade et l'intuition; celle-ci était nécessaire car il fallait prendre vite une décision thérapeutique, même en ne sachant pas tout du malade et de la maladie. A l'opposé, le scientifique, refusant toute hypothèse non contrôlée, soumet sans cesse des hypothèses bien élaborées au contrôle des faits afin d'en tirer les bases de nouvelles hypothèses destinées à être à leur tour l'objet de nouvelles expériences. L'oeuvre de Kaplan est l'une de celles qui montrent que cette antithèse facile n'est que le souvenir d'un passé lointain. Il est l'un de ceux qui ont démontré que grâce à des essais thérapeutiques dans lesquels on compare deux groupes de malades semblables à tous égards mais traités de façon différente, on peut poser des questions et obtenir des réponses avec autant de rigueur qu'au cours d'une expérimentation animale. Mieux encore, chacun de ces essais peut servir de soubassement à l'essai ultérieur et permettre ainsi, non seulement une amélioration progressive du traitement, mais une compréhension de plus en plus fine des causes d'échecs ou de succès. Ainsi Kaplan en un temps remarquablement court, une quinzaine d'années, contribua à faire passer le pourcentage de malades guéris de 20 à 80 %, et en même temps améliora la compréhension de ce groupe de maladies. Ce succès dépasse largement la maladie de Hodgkin elle-même et constitue un modèle pour toute la cancérologie. Kaplan n'a pas été l'inventeur des essais thérapeutiques avec tirage au sort mais il a été, sans doute, le premier à en faire la base d'une stratégie à long terme élaborée pour vaincre une maladie. A un moment où d'autres avaient presque honte d'effectuer des essais, craignant que ceux-ci ne fussent mal perçus par les malades ou les confrères, Kaplan s'enorgueillissait d'y avoir recours car, disait-il, il n'est pas éthique de traiter un malade sans penser aux autres malades, et le traitement de chacun d'entre eux doit permettre un progrès dont les autres bénéficieront. Non seulement cette attitude dépourvue d'ambiguïté ne rebutait pas les malades, mais l'on accourait des quatre coins du monde pour se faire traiter à Stanford, ce qui permit, en un temps relativement très court, à Kaplan de mener à bien ces essais. Les malades en étaient d'ailleurs les premiers bénéficiaires puisqu'ils profitaient immédiatement de chacun des progrès accomplis.

Je me rappelle un symposium sur la maladie de Hodgkin que Monsieur Jean Bernard, en 1963, m'avait demandé d'organiser à Paris à un moment où l'on commençait à parler de guérison possible mais où cette idée restait controversée. Kaplan démontra avec tant de force les progrès que les essais avaient permis qu'à la fin de la réunion, plusieurs équipes dont la nôtre décidèrent de créer des groupements destinés à effectuer de tels essais.

Une autre grande contribution de Kaplan aux progrès de la cancérologie a été l'introduction des accélérateurs linéaires. A l'Université de Stanford, ceux-ci étaient utilisés dans le département de physique. Il a raconté comment, au cours d'un repas, au début des années 50, avec des collègues physiciens et ingénieurs, l'idée lui vint d'utiliser les accélérateurs

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linéaires pour obtenir des rayons X de grande énergie pouvant être utilisés en radiothérapie. A cette époque, on ne disposait comme source de rayons X de haute énergie que de Bétatrons, difficiles à manier car volumineux et nécessitant un entretien constant, et de sources de télécobalthérapie n'émettant que des rayons gamma d'énergie relativement faible. Rapidement, Henry Kaplan se convainquit, et fut capable de convaincre ses interlocuteurs, que l'accélérateur linéaire représenterait un progrès important en raison de sa souplesse de fonctionnement, de sa maniabilité, de l'énergie élevée des rayons X obtenus et des petites dimensions de la source, ce qui évitait toute pénombre géométrique. Mais il fallait encore réaliser cette idée. Kaplan était un homme tenace; il parvint à réunir la somme nécessaire (cent-cinquante-mille dollars) et à convaincre ses amis physiciens et électroniciens de s'intéresser à l'aventure. En quelques années, ils construisirent le premier accélérateur à usage médical qui commença à fonctionner en 1956. Le succès fut tel qu'un de ses collègues de Stanford quitta l'Université pour fonder une compagnie (Varian), aujourd'hui le premier producteur d'accélérateurs linéaires et l'un des plus gros producteurs dans le monde de matériel radiologique. En effet, l'accélérateur linéaire est devenu l'outil de base de la radiothérapie moderne; il y a en France près d'une centaine d'appareils et plusieurs milliers dans le monde.

Méthode, force, rigueur, ténacité, courage, sont les mots qui viennent lorsqu'on parle de Kaplan. L'homme était en effet d'un bloc, peu disposé aux compromis, intransigeant sur la qualité des données et n'hésitant pas une seconde au cours d'un congrès à dire aux autres ce qu'il pensait de leurs méthodes ou de leurs résultats. Cependant, s'il était abrupt, Kaplan était aussi profondément humain, avec ses malades d'abord, avec ses élèves et ses collaborateurs ensuite. Il portait au plus haut niveau le sens de la dignité de l'homme et des responsabilités du médecin envers l'ensemble de l'humanité. Il a milité pour les droits de l'homme, il est un de ceux qui ont fait beaucoup pour améliorer la condition des malades, non seulement aux États-Unis, mais dans les pays en développement. Il s'est enfin constamment intéressé aux problèmes des étudiants de son Université, non seulement sur le plan de la pédagogie, mais aussi sur celui de leur développement intellectuel et humain.

La créativité de Kaplan, sa rigueur intellectuelle, lui avaient valu une très grande audience dans le monde scientifique. Il avait été le premier médecin radiologiste à faire partie de l'Académie Nationale des Sciences à Washington, il avait été aussi lauréat de nombreux Prix, en particulier il avait été le premier récipiendaire en 1979 du Prix Kettering, la plus haute distinction pour un cancérologue.

Ses liens avec la France étaient particulièrement étroits, il y avait beaucoup d'amis et aussi beaucoup d'élèves avec lesquels il entretenait des liens constants. Le Service qu'il dirigeait à Stanford avait été une extraordinaire pépinière pour les radiothêrapeutes et les cancérologues du monde entier, et nombreux ont été les Français qui y ont fait des séjours plus ou moins longs. Francophone et francophile, il était un bon connaisseur de la civilisation française et les services qu'il avait rendus à la culture de notre pays lui avaient valu d'être nommé Chevalier puis, en 1982, Officier de la Légion d'Honneur. Il y avait obtenu le Prix Griffuel de cancérologie en 1975. En 1982, il avait été élu membre associé de l'Académie des Sciences, distinction dont il avait été très fier.

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La vie et l'oeuvre de JOHN PUTNAM MERRILL

par Jean HAMBURGER

Membre de l'Académie

John Putnam MERRILL (1917-1984)

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La Vie des Sciences

John Putnam Merrill a été un des plus grands médecins américains de ce siècle. Il naquit à Hartford dans le Connecticut le 10 mars 1917. Après des études à l'Université Harvard à Boston, il devint Professseur de Médecine dans cette Université et Médecin Chef du Service de Cardiologie-Néphrologie de l'Hôpital Peter Bent Brigham.

Il fut à la fois le créateur de la néphrologie américaine et un pionnier de l'histoire des transplantations d'organes.

Parmi ses réalisations, on lui doit d'abord le premier rein artificiel américain. Jusqu'aux années 1950, toutes les tentatives d'application à l'homme d'un rein artificiel dans l'urémie aiguë s'étaient terminées par un échec. Le rein de Merrill fut le premier qui sauva d'innombrables malades, bientôt suivi par le rein français dont la réalisation avait largement bénéficié des travaux de John Merrill.

Dans le domaine des greffes de rein chez l'homme, il joua un rôle décisif. Vers les années 1954, deux équipes seulement s'attaquaient au problème, la sienne et à Paris celle de l'Hôpital Necker. L'équipe de John Merrill réussit les premières greffes de rein entre jumeaux vrais, démontrant ainsi que les problèmes chirurgicaux n'étaient pas insurmontables et que seuls restaient à résoudre les problèmes du rejet immunologique. Sur la manière de résoudre ces problèmes, il travailla en étroite collaboration avec notre pays et demeura à Paris pendant une année sabbatique. Puis, en 1959, il réussit une des deux premières greffes rénales entre faux jumeaux, l'autre étant réussie à Paris. Dans les années qui suivirent, il introduisit l'usage d'un immunosuppresseur, la 6-mercaptopurine, qui fut le premier médicament déprimant la réaction de rejet et constituant encore aujourd'hui, sous la forme d'un de ses dérivés, l'azathioprine, un facteur essentiel de réussite des greffes d'organes.

En même temps, il apportait en néphrologie et en cardiologie une série de contributions de grande valeur, qui donnèrent lieu à quelque 400 publications scientifiques originales. Il créa à l'Hôpital Bent Brigham de Boston un Centre cardio-rénal exemplaire, prototype des unités de soins intensifs pour le traitement de l'infarctus du myocarde.

D'autre part, il jouait un rôle notable dans l'organisation de la recherche médicale en Amérique. Il fut Président de l'American Society for Clinical Investigation, Président de l'American Heart Association, Président de la Société Internationale de Néphrologie, Fondateur de la Société américaine de Néphrologie. Il avait reçu de nombreuses récompenses telles que l'Amory Prize de l'American Academy of Arts and Sciences en 1962 et le Gardner Foundation Award en 1969. Il fut en 1974 nommé Docteur Honoris causa de l'Université René-Descartes, et Associé étranger de l'Académie des Sciences le 23 mars 1981.

John Merrill était en outre un homme remarquable par la diversité et l'étendue de ses dons. Joueur de tennis classé, compositeur de musique, excellent clarinettiste, auteur de réflexions sur la science et la médecine de ce temps où se révèle un humaniste de rare qualité, ce médecin éminent était en outre un ami fidèle de notre pays. Il parlait bien le français. Il saisissait toutes les occasions de démontrer son amour de la France et c'est grâce à lui que deux grandes Sociétés internationales, la Société internationale de Néphrologie et la Société internationale de Transplantation sont, par leurs statuts, bilingues, les deux langues étant l'anglais et le français.

Il mourut accidentellement le 4 avril 1984.

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La vie et l'oeuvre de RENÉ MORQUER

par Roger DAVID

Correspondant de ïAcadémie

René MORQUER (1893-1982)

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La Vie des Sciences

René Morquer est né à Paris le 16 décembre 1893. A l'issue de ses études secondaires, se conformant à la tradition familiale il fit des études de droit et obtint la licence en 1915. Mais, suivant ensuite le goût très vif qu'il avait manifesté dès son jeune âge pour la botanique et la zoologie, il prépara et obtint en 1918 la licence es sciences naturelles ainsi que le certificat d'études supérieures de chimie générale.

Il eut pour Maîtres : Bonnier, Molliard, Combes. II s'intéressa tout d'abord à divers aspects de la physiologie et de la systématique des champignons, et plus particulièrement des Micromycètes.

En étudiant les champignons qui attaquent le bois il mit en évidence l'existence d'enzymes qui provoquent la délignification, grâce à l'utilisation d'un réactif permettant une double coloration de la lignine et de la cellulose. Ce réactif qu'il mit lui-même au point est constitué par du phloroglucinol iodhydrique convenablement enrichi en iode : il colore simultanément, en rouge vif les parois lignifiées et en violet la partie cellulosique. René Morquer put ainsi montrer que, chez les Châtaigniers atteints par la maladie de l'encre, la lignine de la paroi des cellules des racines quitte cette paroi et se trouve absorbée par des produits de sa gélification.

Cherchant à savoir dans quelle mesure l'acidité du milieu externe influence la biologie de divers champignons polymorphes peu connus sous le rapport de leur développement, René Morquer constata une action sur la germination des spores, la production des organes de multiplication et la pigmentation.

En étudiant plus spécialement l'un de ces champignons, le Dactylium macrosporum, il montra que le pourcentage le plus élevé de germination de ses spores (97 %) est obtenu pour un pH égal à 5. La zone compatible avec son développement est considérable : elle est comprise entre pH = 2,6 et pH = 9,8. Cependant la formation des spores est fortement influencée par le pH : la sporulation est abondante seulement entre pH = 3 et pH = 5,9. En outre, lorsque le champignon se développe en milieu alcalin il synthétise un pigment rouge ayant les caractéristiques des caroténoïdes; pour des pH compris entre 3 et 5,6 c'est un pigment jaune qui se développe.

Utilisant comme matériel expérimental non seulement le Dactylium macrosporum mais aussi le Pénicillium palitam, il put faire d'intéressantes remarques relatives à la pression osmotique. Ainsi, les cellules qui constituent les organes de multiplication présentent les plus fortes pressions osmotiques; de même, les appareils conidiens condensés en capitules ont toujours une pression interne plus réduite que les arbuscules fertiles formés de verticilles superposés. De plus, la valeur de la pression externe détermine des modifications de l'appareil conidien.

Mais c'est en étudiant le comportement des champignons sur des milieux de culture de composition variée que René Morquer put mettre en évidence l'influence morphogène de l'aliment.

En ce qui concerne la nutrition carbonée il constata notamment que la carence relative du carbone détermine des morphoses consistant en une dégradation progressive de la forme verticillée; il constata en outre, à partir de cultures monospores, et en faisant varier la quantité de glucose dans le milieu de culture, que la proportion des conidies à trois cloisons varie en raison inverse de la concentration initiale du carbone assimilable.

La conclusion la plus nette qui se dégage des recherches sur la nutrition azotée est que la 638


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septation des conidies s'accroît en fonction de l'épuisement de l'aliment azoté aussi bien que de la carence relative du carbone; en outre, l'équilibre entre le carbone et l'azote assimilables influe sur le cloisonnement des spores de multiplication.

Ainsi, en faisant varier les conditions du milieu de culture, René Morquer constata dans la morphologie des spores, des variations d'une amplitude comparable aux différences qui avaient permis jusque-là, la séparation des genres et des espèces. De sorte que certaines formes décrites dans la classification apparaissent comme des formes de jeunesse ou des morphoses dépourvues de valeur systématique.

De nombreuses autres observations ont été faites par René Morquer grâce à la réalisation d'expériences originales effectuées non seulement avec le Dactylium macrosporum mais aussi avec d'autres organismes fongicoles mal connus tels que le Blastotrichum. Toutes ces recherches ont fait l'objet de sa thèse de Doctorat qu'il n'a soutenue qu'en 1931 après avoir accumulé un grand nombre de résultats. Cette thèse fut couronnée, dès 1932, par l'Académie des Sciences (Prix Desmazières), à la suite d'un rapport très élogieux de M. Molliard.

C'est à la Faculté des Sciences de Toulouse où il avait été nommé Assistant que René Morquer acheva donc sa thèse. La proximité de l'École nationale Vétérinaire et de l'Institut agricole lui permit d'orienter ses recherches vers l'étude des champignons pathogènes.

Chez l'homme, il décrivit un nouvel agent de l'aspergillose, YAspergillus cameus, dont la culture sur le Millet provoque la mort de la Perruche ondulée en 70 heures à l'état mycélien, et en cinq jours sous forme de conidies entraînées par l'air.

Apportant sa collaboration à l'étude d'une actinomycose sous-cutanée aponévritique du cheval, il mit en évidence les caractères biochimiques de VActinomyces qui en est la cause : il étudia notamment son mode de croissance et sa nutrition sur les milieux naturels et synthétiques les plus variés, apportant ainsi des connaissances intéressantes sur la biologie de ce champignon.

A la suite de l'étude d'une blastomycose pseudo-tumorale du chien, il isola une forme levure d'un type nouveau chez laquelle il réussit à provoquer la formation d'un pseudomycélium après un an de culture sur des milieux constitués de glucosanes et de globulines, en anaérobiose. L'étude biochimique mit en évidence des propriétés fermentaires très étendues de cette espèce nouvelle, le Candida pseudotumoralis.

René Morquer s'est intéressé aussi à d'autres espèces de champignons : il put prouver le pouvoir pathogène de plusieurs espèces de Mucor et de Geotrichum chez les animaux du bétail.

Une mention particulière est à faire pour la collaboration qu'il apporta à François Nysterakis pour l'étude d'une mycose nouvelle déterminant une mortalité élevée du Phylloxéra de la Vigne à l'intérieur des galles foliaires. En réalisant l'infestation expérimentale de l'insecte par la pulvérisation sur les cécidies foliaires d'une suspension aqueuse de conidies, il démontra : que le Fusarium lateritium en est la cause et qu'il passe ainsi de l'état saprophytique à l'état parasitaire.

Mais René Morquer fut aussi, et peut-être surtout, un phytopathologiste. Nombreux sont ses travaux qui se rapportent à cette discipline. Je citerai notamment l'intérêt particulier qu'il porta à la lutte contre PArmillaire, champignon qui attaque, entre autres, diverses espèces de Pins. Il mit en évidence plusieurs hyperparasites de ce parasite, notamment le

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Trichoderma viride et quelques autres champignons antagonistes dont il utilisa les propriétés nutritionnelles différentielles pour combattre l'Armillaire.

Si René Morquer était un biologiste de laboratoire il était aussi un naturaliste de terrain. Le voisinage des Pyrénées l'a incité à étudier les végétaux « alpins ». Si l'influence exercée par ce milieu montagnard sur la distribution géographique des phanérogames avait déjà été étudiée, si l'on connaissait ainsi leur structure, leur pigmentation, leurs adaptations, leur répartition en étages de végétation, les champignons étaient beaucoup moins connus à ce point de vue. René Morquer étudia donc les modifications du cycle des spores des Urédinales sous l'influence, non seulement du climat du Pic du Midi, mais aussi du climat boréal, en Islande. Il démontra l'abréviation du cycle de plusieurs catégories de spores par la disparition des aecidiospores et des urédospores, seules subsistant, à haute altitude, les probasides et les basidiospores. Il montra que ce raccourcissement du cycle sporal ne se produit que progressivement après plusieurs générations.

Pour exprimer toute l'ampleur de l'oeuvre de René Morquer, peut-être me sera-t-il permis de donner l'opinion que Lucien Plantefol avait eu l'occasion d'exprimer à l'Académie : notre éminent collègue, aujourd'hui disparu, pensait que l'on retrouve fidèlement dans l'ensemble des travaux de René Morquer les orientations de pensées qu'il avait déjà exprimées dans sa thèse. L'étude des actions exercées sur les formes des champignons et sur leur multiplication par les conditions de milieu les plus diverses en constituent sans doute la partie principale; mais ses recherches relatives à l'influence du climat « alpin » sur les micromycètes montrent comment, des études analytiques que permet l'expérimentation, on peut passer au problème fourni par la nature, dans sa complexité biologique, climatique et même sociologique. Il faut encore ajouter que, sous ce dernier angle, René Morquer devait être conduit à l'étude des associations de champignons liés à une utilisation commune du milieu, au parasitisme et à la pathologie.

J'ai assez peu connu René Morquer mais suffisamment pour apprécier sa grande amabilité et son désir de rendre service dans toute la mesure de ses possibilités. J'eus personnellement l'occasion d'apprécier sa courtoisie et sa compétence lorsque, en 1961 et en 1962, les Pins des Landes furent victimes d'une attaque sérieuse de Rouille vésiculeuse des aiguilles. René Morquer voulut absolument déterminer le parasite qui en était la cause car plusieurs espèces peuvent sévir sur les Pins en provoquant le même type de Rouille. Pour cela il fallait connaître l'hôte intermédiaire qui est nécessaire pour la propagation de la maladie. Plusieurs espèces étaient possibles. René Morquer, après avoir constaté la présence de Séneçons dans les régions atteintes, contamina expérimentalement des plantes de cette espèce avec une suspension d'écidiospores prélevées sur des aiguilles de Pins maritimes malades. Le résultat ayant été positif (formation de pustules d'où s'échappent des urédospores puis des probasides) il en déduisit que le parasite était le Coleosporium senecionis et il donna en conséquence des conseils utiles aux sylviculteurs.

Nommé Assistant à la Faculté des Sciences de Toulouse en 1921, il fut Maître de Conférences en 1945 et Professeur en 1948. Au cours de sa carrière, qui se déroula donc entièrement à Toulouse, il a formé de nombreux élèves, auxquels il sut inculquer la rigueur du raisonnement, et qui ont constitué une véritable École dont il fut le Maître.

Sa valeur scientifique fut reconnue par l'Académie des Sciences qui l'a élu Correspondant le 8 avril 1968.

Il était chevalier de la Légion d'Honneur, Officier de l'Ordre National du Mérite et Commandeur de l'Ordre des Palmes Académiques.

Il nous a quittés le 9 février 1982. Avec lui l'Académie perd un authentique naturaliste et un mycologue particulièrement estimé.

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La vie et l'oeuvre de Maurice ROY

par Robert LEGENDRE

Membre de l'Académie

Maurice ROY (1899-1985)

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La Vie des Sciences

Notre confrère Maurice Roy fut enlevé à l'amitié et à l'estime qui lient les membres de notre Compagnie, le 23 juin de cette année. Il décéda après huit semaines de souffrances à l'hôpital de Besançon où il avait été transporté à la suite d'un grave accident d'automobile alors qu'il se rendait à une invitation de ses amis d'Aix-la-Chapelle.

Parti plusieurs jours à l'avance, il faisait un détour par Divonne où il aimait passer ses vacances en réfléchissant et jouant longuement au golf. Ce sport, qu'il pratiquait aussi dans la région parisienne et sur les côtes de la Manche, entretenait sa robuste santé. Sa vivacité d'esprit, intacte, faisait de lui un magnifique vieillard.

La France a perdu un grand ingénieur, un grand professeur, un grand organisateur, un grand savant.

Maurice Roy naquit le 7 novembre 1899 à Bourges. Sa famille n'était pas originaire du Berry mais son père, officier d'artillerie, s'intéressait à la conception et au contrôle des armes. Il jouait le rôle qui fut ultérieurement dévolu aux ingénieurs du Corps des Fabrications d'Armement.

A l'époque, les officiers étaient fréquemment mutés. Maurice Roy et ses soeurs durent changer souvent de résidences et d'écoles. Ceux d'entre nous, qui sont assez âgés pour avoir souffert de l'occupation ennemie, ou d'exodes répétés pendant la première guerre mondiale, échouant dans des écoles privées de leurs meilleurs maîtres, savent ce qu'il fallait de volonté et de travail personnel pour progresser dans leurs études.

Surmontant ces difficultés, Maurice Roy fut reçu à l'École Polytechnique alors qu'il n'avait pas encore 18 ans. lien sortit — major de trois promotions — s'amusait-il à dire, car des promotions spéciales avaient été constituées d'anciens combattants.

Il retrouva à l'École des Mines Emile Jouguet, qui avait été son professeur à l'École Polytechnique. Les deux hommes se lièrent d'une solide et durable amitié. Le tout jeune ingénieur des Mines était déjà admis dans le groupe des éminents mécaniciens, constitué par : Emile Jouguet, Henri Villat, Emile Barrillon, Dimitri Riabouchinsky, dont les noms figurent dans l'index biographique de l'Académie.

Le major d'une grande École doit nécessairement dominer des connaissances étendues. Il doit être en mesure de s'exprimer clairement et élégamment. Les plus anciens d'entre nous se souviennent de la netteté, de la densité de pensée, de la concision de ses interventions à l'Académie.

Cependant, sa prédilection pour la mécanique et la thermodynamique s'accentuait rapidement. Elle était assortie d'une véritable passion pour l'aéronautique. Une illustration est fournie par sa demande d'entrevue avec Ludwig Prandtl, l'illustre savant allemand. Jeune officier dans l'armée d'occupation d'une partie de l'Allemagne, puis élève à l'École des Mines, il obtint l'accord de Prandtl pour une discussion de questions purement scientifiques, excluant toute allusion à la situation délicate d'un ardent patriote d'une nation vaincue. Prandtl devint ainsi le premier des nombreux savants étrangers qui furent ses amis.

Depuis l'achèvement de son service militaire; Maurice Roy mena en parallèle une intense activité scientifique et une profession d'ingénieur. Si chacune de ces activités réagissait sur l'autre, il est plus clair de les commenter séparément.

Nommé par la Direction des Mines au « Contrôle d'État sur les Chemins de Fer », il y exerça pendant treize ans, enrichissant ses connaissances en technologie dont il se vantait, à juste titre.

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Numéro annuel 1985, Vie académique

Il ne s'intéressait pas qu'au matériel ferroviaire, et ne perdait pas les occasions de visiter les usines d'industries diverses ainsi que les bureaux d'études, poursuivant une formation à laquelle son père l'avait initié.

Appuyé sur des connaissances étendues, ses rapports sur les accidents de chemins de fer sont des modèles de perspicacité et de clairvoyance. Ils sont constructifs et substituent à la critique une grande pondération dans ses recommandations pour n'évoquer que ce qui est raisonnablement accessible.

La Direction des Mines a pour judicieuse tradition de laisser à ses brillants ingénieurs assez de loisirs qu'ils savent utiliser pour le plus grand bien du pays. La première partie de la carrière de Maurice Roy fut à la fois facile et féconde.

Il est plus difficile de commenter sa carrière ultérieure dans les industries du matériel ferroviaire, de l'automobile, de l'aéronautique. Il n'aimait pas s'étendre sur les déceptions qu'il y avait éprouvées.

Il est cependant impossible de passer sous silence sa brillante réussite de l'autorail pour la ligne Biskra-Touggourt, riche d'innovations ingénieuses et efficaces. Elle préparait son grand projet de transsaharien qui fut bientôt abandonné car les difficultés n'étaient pas uniquement techniques.

Dans l'industrie automobile, il fut essentiellement un organisateur ou plutôt un réorganisateur pratiquement imposé par la Défense Nationale.

Dans l'industrie aéronautique, il collabora dès cette époque avec Louis Bréguet, qu'il estimait, et dont il resta le conseiller scientifique écouté jusqu'à la mort de ce grand constructeur.

Après la défaite de 1940, il fut chargé par l'Ingénieur Général René Norguet, avant la déportation de celui-ci, de veiller à limiter, autant que possible, l'emprise de l'occupant sur l'industrie française. Il devait, en outre, analyser les domaines de science, technique et technologie dans lesquels notre notre pays prenait inévitablement du retard, afin de préparer un redressement rapide, à la fin des hostilités.

Dès la libération du nord de la France, il fut chargé de remettre en route l'industrie du matériel ferroviaire lors d'une mission menée avec son ami Louis Armand, notre confrère de l'Académie des Sciences Morales et Politiques et ancien chef de la « Résistance Rail ». J'en fus le témoin et accessoirement chargé d'exhorter les ouvriers à se remettre activement au travail. L'immense majorité n'en demandait que les moyens.

En raison du développement explosif de la propulsion des avions par réaction, prédit par Maurice Roy dès 1928, — et ce n'est pas son moindre mérite —, il fut nommé Président de la Commission Interministérielle de la Turbine à Gaz, puis Président de l'Association Technique pour la Turbine à Gaz, groupant les industriels susceptibles de participer au développement des diverses applications de ce type de moteur.

Puis vint l'époque des longues missions dans tous les pays industriels, difficiles à mener à bien avant la capitulation du Japon. Il préparait les constructeurs français à établir des contacts indispensables à une mise à jour de leurs techniques, les quelques fabrications de machines, poursuivies en cachette de l'occupant s'étant révélées périmées, non moins d'ailleurs, fort heureusement, que celles saisies.

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La Vie des Sciences

Peu après la création de l'Office National d'Études et de Recherches Aéronautiques (ONERA) il assuma une charge de Conseiller Scientifique et de Chef d'un petit groupe de thermodynamiciens. En 1949, l'année même de son élection à l'Académie des Sciences dont il était correspondant depuis 1937, il fut nommé Directeur Général de l'Office, avec mission de remettre de l'ordre dans un fonctionnement quelque peu anarchique et un recrutement massif et hâtif. Il illustra une fois de plus ses dons d'organisateur.

En moins d'un an, il créa un ensemble coordonné de gestion, veillant au contrôle des demandes d'achats, des appels et ouvertures d'offres, de la passation des marchés et de la surveillance de leur exécution, de la justification des fabrications dans les ateliers de l'Office.

Parallèlement, il redressait l'orientation des recherches et les coordonnait autour de thèmes généraux.

Pendant douze ans, il bénéficia de l'appui constant des Directeurs des Constructions Aéronautiques et put préserver pour l'Office l'indépendance indispensable à la prospective à long terme. Les critiques de subalternes ne lui firent pas défaut. Elles s'accumulèrent au niveau supérieur insuffisamment informé de l'action prévoyante de Maurice Roy et sensible aux besoins immédiats tardivement prévus. Il décida de démissionner en 1962, pour conserver son indépendance et sa dignité.

Pendant ces douze années d'une action féconde, les Directeurs Techniques des Sociétés Aéronautiques purent trouver à l'Office les fruits de recherches déjà sérieusement mûris souvent antérieures de plusieurs années à la divulgation de résultats étrangers, conservés secrets jusqu'à la réalisation de prototypes et dont il découvrait soudain le besoin urgent. Il est exact que furent évincés ceux qui demandaient que ces recherches laissent place à la priorité de l'analyse, relevant de la compétence de leurs ingénieurs, des causes de rupture d'une pièce.

A partir de sa nomination à la direction de l'ONERA, l'activité professionnelle de notre confrère ne se sépare plus de ses activités scientifiques et du développement de ses relations internationales. Il convient donc de reprendre depuis le début de sa carrière la présentation de ses oeuvres.

Il me sera difficile de ne pas évoquer ma coopération enthousiaste avec celui de mes maîtres qui survécut le plus longtemps, puisque, depuis son début, ma carrière fut étroitement associée à la sienne.

C'est dans le cadre de l'Association Technique Maritime et Aéronautique et dans quelques autres sociétés savantes que se réunissaient souvent les savants mécaniciens précités. Maurice Roy, déjà célèbre puisqu'il fut invité en 1935 à participer à Rome, au « Convegno Volta », précurseur des congrès de l'Union internationale de Mécanique Théorique et Appliquée, voulut bien s'intéresser à l'intêgraphe que j'avais imaginé pour construire, à partir d'hodographes des champs de fonctions analytiques, répondant aux demandes d'Emile Barrillon et Henri Villat. J'adressai quelques résultats à Paul Levy, mon professeur à l'École Polytechnique et à Ouivet auquel plusieurs d'entre nous doivent leur formation initiale. A partir de cette époque, Maurice Roy ne cessa jamais de me prodiguer ses conseils, avant de m'associer plus étroitement à ses activités professionnelles.

Dès son entrevue avec Ludwig Prandtl, notre confrère entreprit la rédaction d'un ouvrage sur la théorie des surfaces portantes, dite aujourd'hui théorie des lignes portantes

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en raison de l'extension des possibilités de calcul par les ordinateurs. L'ouvrage fut publié par Gauthier-Villars dès 1923, puis refondu en 1928. Il ne se bornait pas à faire mieux connaître en France les théories de Prandtl car il amorçait des généralisations au calcul des hélices aériennes et donnait des aperçus sur ce que serait un calcul tridimensionnel lorsque les moyens deviendraient disponibles.

A la même époque, il réhabilitait, avec Henri Villat, la théorie de la couche limite de Prandtl, mieux connue en France, mais dédaignée par les mathématiciens internationaux en raison de son origine empirique.

Depuis, des générations de chercheurs ont travaillé sur la couche limite et l'emploi des ordinateurs ne permet pas encore de s'en passer entièrement. Cette théorie illustre d'une manière saisissante, ainsi que l'a montré Maurice Roy, les mécanismes qui établissent la résistance, aussi bien pour le vol subsonique des avions que pour les vitesses supersoniques des projectiles. Elle transforme l'ancien paradoxe de d'Alembert en une première approximation, suffisante pour un calcul approché de l'écoulement mais stérile pour la prévision de la résistance.

Ces travaux furent critiqués constructivement par Emile Jouquet et Henri Villat. Ils sont aujourd'hui classiques. Ils firent l'objet de plusieurs publications, à l'Académie, dans le Journal de l'Ecole Polytechnique, dans les Annales des Mines et des Carburants, dans la revue « Sciences Aériennes » qu'il dirigeait. Le Mémorial de l'Artillerie Française accueillit les études supersoniques.

Il entreprenait parallèlement une refonde de l'enseignement de la mécanique du vol, critiquant et réduisant les hypothèses pour écarter le plus possible l'empirisme, en faisant nécessairement appel à des informations sur les performances. Il n'est pas encore possible de calculer sur plan, avec toute la précision désirable, les coefficients de stabilité et d'évolution instationnaire.

Il s'adressait à des Sociétés Savantes plus proches des applications pour les faire bénéficier de ses réflexions sur les appareils moteurs, leur conception, leur réalisation technologique. C'est ici qu'il faut rappeler la série d'articles qu'il publia pour prédire l'avenir de la propulsion des avions par réaction. Il discutait ses idées depuis longtemps avec Emile Jouguet et Auguste Râteau. Bien que ce dernier ait inventé la suralimentation des moteurs d'aviation pendant la première guerre mondiale et fourni à Armengaud et Lomole le compresseur de la turbine à gaz qui démontra clairement la faisabilité de ce nouveau type de moteur, il était réticent mais coopératif en aidant Maurice Roy à préciser et concrétiser ses idées.

Notre confrère Maurice Roy voyait au contraire que l'hélice aérienne s'essoufflait à l'approche de la vitesse de vol vers la célérité du son. Il n'envisageait pas encore des avions à réaction supersoniques, mais déjà des missiles supersoniques propulsés par turboréacteurs, concurrents des fusées, grâce à l'utilisation de l'air à la place d'oxydants qu'il faut transporter. Il remettait à l'époque des vols hypersoniques l'utilisation des statoréacteurs.

Toutes ces vues se révélèrent exactes au cours des trois quarts de siècle qui suivirent. Elles s'appuyaient sur une étude approfondie de l'évolution aérodynamique et thermodynamique des fluides dans le compresseur et la turbine ainsi que de la tuyère propulsive, subsonique ou supersonique.

Il présenta en collaboration avec Henri Villat, un mémoire sur les solides élastiques en torsion.

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Plusieurs volumes rassemblèrent les travaux antérieurs en les coordonnant et en accroissant leur portée.

Il s'intéressait aussi au vol stratosphérique des avions bien avant que les appareils rapides aient été imaginés, ainsi qu'aux missiles, qu'il disait torpilles volantes, qui furent développés en Allemagne pendant la seconde guerre mondiale et il présenta au « Convegno Volta » en 1935 un remarquable résumé de ses réflexions sur la propulsion par réaction.

Il renonça à publier pendant l'occupation. Les charges qu'il assumait après la libération, ses nombreuses missions à l'étranger, sa nomination à l'École Polytechnique en 1947, sa nomination de Directeur de l'ONERA en 1949, l'amenèrent à différer l'exposé de ses idées, mais celles-ci se révélèrent fécondes dès qu'il prit en main la coordination des recherches.

Il connaissait la loi des aires de couples d'Emile Barrillon reliant, en première approximation, la résistance des vagues à l'évolution des aires des sections transversales d'un

navire.

Il avait écouté Théodore Von Karman présenter au « Convegno Volta » sa célèbre formule de l'accroissement de la résistance transsonique des corps effilés qui est également une loi des aires. Il savait que Betz préconisait pour les vols transsoniques et supersoniques l'emploi d'ailes en flèche ou en delta. Il fixa donc pour problème orienteur des recherches de l'Office la préparation de vols supersoniques, malgré les critiques d'hommes ne disposant que de vues étroites sur leurs problèmes urgents.

Pour concrétiser la recherche, il dessina un avion expérimental, le Deltaviex, dont il confia la construction à l'industrie. Ne disposant pas de crédits qui auraient été nécessaires à une étude complète, heurtant d'ailleurs des spécialistes ombrageux, il fixa un programme modeste d'exécution de sauts de puce pour l'étude des conditions de décollage et d'atterrissage d'un avion dont l'aile fut en queue d'aronde, sur proposition de René Hirsch. Un objectif aussi peu ambitieux était associé à un programme de recherches en souffleries subsoniques et supersoniques. Il devait animer la Résistance des Structures non préparée à l'étude des ailes en flèche, les Directions de l'Énergie et des Matériaux, devant prévoir l'évolution des moteurs nécessaires au vol supersonique, la Direction de Physique pour l'étude des asservissements indispensables.

Maurice Roy, compétent en mécanique du vol, n'eut pas de honte à étudier lui-même le comportement des ailes en flèche à l'aide de modèles en papier. Il fit confirmer ses observations sur un modèle de terrain d'atterrissage qu'il fit aménager à l'ONERA.

Grâce à de telles initiatives, les constructeurs trouvèrent à l'Office des réponses immédiates à des questions qu'ils n'avaient pas encore eu le temps de se poser, telles que plusieurs méthodes :

— d'optimisation du vrillage et de la cambrure des ailes supersoniques;

— du choix de la variation des aires des couples;

— de conception des prises d'air supersoniques;

— d'étude du comportement des ailes à forte flèche aux grandes incidences.

Après comparaison de l'état d'avancement des études, les deux constructeurs de Concorde se mirent d'accord pour confier à l'Office le calcul du vrillage et de la cambrure de l'aile. Ils adoptèrent le modèle de prise d'air qui n'était conçu que pour une recherche fondamentale.

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Maurice Roy assumait, outre la Direction de l'Office, le rôle d'animateur ou de Directeur Central des Recherches. Il inspirait ses collaborateurs, notait leurs idées originales et encourageait leur approfondissement.

Par ailleurs, il avait pressenti avant la guerre le développement rapide des missiles d'intérêt militaire ou scientifique. Dès son arrivée à l'Office ou quelques balbutiements avaient été amorcés sans but précis, il constitua progressivement à la Direction de la Physique une équipe de tir, lançant des missiles de plus en plus gros. Il en confia ensuite la direction à notre confrère Contensou qui avait développé plusieurs engins spéciaux pour la Marine. Le CNES devait puiser plus tard dans cette équipe quelques ingénieurs riches d'expérience qui poursuivirent une brillante carrière au bénéfice du programme spatial français.

Tous les missiles antérieurement tirés étaient justifiés par des recherches scientifiques ou technologiques dont les résultats ont permis à la France de ne pas prendre trop de retard sur les nations disposant de ressources considérables pour la conquête de l'espace, dominant largement les recherches qui leur servaient souvent de prétextes. L'épreuve de force d'un alunissage est, pour l'instant, plus importante que la collecte de quelques cailloux.

Transmettant ses idées à ses collaborateurs et disposant de son cours de mécanique à l'École Polytechnique où il pouvait mettre en valeur des idées nouvelles, Maurice Roy n'en continua pas moins à publier des travaux personnels mais la priorité fut donnée à de grandes synthèses, présentées lors de réunions internationales.

Son enseignement est aussi varié que ses activités. Professeur de machines à l'École Nationale des Ponts et Chaussées, alors qu'il n'avait pas encore 24 ans, puis ultérieurement à l'École du Génie Rural, il fit essentiellement bénéficier ses élèves de ses connaissances en technique et technologie. L'École nationale de l'Aéronautique et de l'Espace eut le privilège d'un enseignement plus scientifique s'appuyant sur sa documentation et ses recherches. Il en fut de même beaucoup plus tard au Centre d'Études Supérieures de Mécanique, fondé par Henri Villat.

Mais c'est principalement à l'École Polytechnique qu'il put mettre en oeuvre et coordonner la totalité de ses connaissances en mécanique.

Inspiré par l'Énergétique de Duhem, qui va jusqu'à subordonner la mécanique à la thermodynamique, il rompit la tradition des exposés purement axiomatiques de la mécanique rationnelle qui laissaient les élèves anxieux de connaître l'origine de la mystérieuse loi complémentaire, probablement isentropique mais qui escamotait les irréversibilités et la transmission de chaleur qui auraient multiplié les équations.

Sans remonter jusqu'aux cycles de Carnot qui établissent l'existence d'une température absolue et d'une entropie, il retint des axiomes simples pour la thermodynamique en évitant d'évoquer la complexité des états de la matière, spécialement quand elle est solide.

Il n'abusait pas de l'axiomatique, donnant lieu à de très belles synthèses, mais qui va en sens inverse de la découverte à laquelle il faut préparer les étudiants. Il faut exercer la pensée des élèves, sans souci d'économie, et attendre qu'elle ait suffisamment mûri pour lui donner des forces nouvelles par la synthèse. La mécanique des milieux continus doit précéder son interprétation, encore imparfaite, par la théorie cinétique.

En plus de son activité de Directeur Général et de Directeur des Recherches à l'ONERA, en plus de ses enseignements, Maurice Roy exerça une très large action internationale. Sa

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psychologie, son habileté, faisait de lui l'arbitre modéré de conflits de personnalités. Aussi fut-il élu pour de nombreuses présidences d'organismes internationaux.

Co-fondateur avec Von Karman du groupe consultatif pour les Recherches et Développements Aéronautiques (AGARD), ainsi que du Congrès International des Sciences aéronautiques (ICAS). Il fut plusieurs fois secrétaire puis Président puis Vice-Président de l'Union Internationale de Mécanique Théorique et Appliquée, Président du Comité International de recherches spatiales (COSPAR). Il se fit de nombreux amis parmi les savants, à l'est comme à l'ouest. Il ne négligeait pas cependant l'animation de sociétés savantes nationales.

Il fut Président de l'Association Technique pour la Turbine à Gaz, Président de la Société Française des Mécaniciens, Vice-Président de l'Association Technique Maritime et Aéronautique, Président de l'Association inter-syndicale MESUCORA.

Maurice Roy fut titulaire de nombreuses distinctions françaises et internationales.

Il fut Ingénieur Général des Mines, Grand Officier de la Légion d'Honneur;

Membre et ancien Président de l'Académie des Sciences, Administrateur de la SNECMA et du CETIM;

Docteur es Sciences de l'Université de Strasbourg;

Membre du Conseil Scientifique du CNES;

Président de la Société Mathématique de France;

Président du Conseil du Progrès Industriel;

Docteur Honoris Causa des Universités de Bruxelles, d'Aix-la-Chapelle, de Sarrebrùk, de Québec, d'Oxford;

Membre associé de l'Académie des Sciences des États-Unis, d'Autriche et de Pologne, Fellow of the American Institute of Aeronautics and of the Royal Aeronautical Society de Grande-Bretagne;

Membre d'honneur de la Wissenschaftliche Gesellschaft fur Luftfahrt und Raumfahrt;

Titulaire de la Médaille d'or de la Société d'Encouragement pour la Recherche et l'Invention;

Porteur de la bague Ludwig Prandtl;

Titulaire de la Médaille d'or Lomonosev de l'Académie des Sciences d'URSS;

Membre d'Eurospace.

Il fut particulièrement fier que sa Présidence de l'Académie coïncidât avec les cérémonies du troisième centenaire. Il eut l'occasion de prononcer un discours bien équilibré, résumant d'abord le passé historique de l'Académie en n'oubliant pas l'appui qu'elle avait donné à la technologie, bénéficiant de la science mais aussi inspiratrice de recherches. Il brossa ensuite un tableau de l'état de la science et des techniques, esquissant le rôle que peut jouer l'Académie pour encourager tous les types de recherches.

Il convient maintenant de dire quel homme fut Maurice Roy.

Ferme, autoritaire, sûr de sa valeur, quelquefois dur envers les prétentieux lui faisant obstacle, il était profondément bon et droit. Si son regard pénétrant intimidait, il savait écouter

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et encourager les hommes de bonne volonté. Travailleur infatigable, il était aussi meneur d'hommes, davantage par l'enthousiasme qu'il insufflait que par autorité de droit. Il savait cependant élever modérément la voix pour imposer le silence aux importuns, alors qu'il était bienveillant envers tous ceux dont il reconnaissait le mérite.

Avec ses amis, français ou étrangers, il était accueillant, fidèle et scrupuleusement discret. Il craignait de déranger, prodiguant cependant les conseils qui lui étaient demandés, en veillant à laisser sa liberté de décision au responsable. Il savait réconforter lors de périodes pénibles. Il adorait sa femme et fut d'un dévouement complet lorsqu'elle fut gravement malade. S'il regrettait de n'avoir pas eu d'enfant, il trouva une famille avec son fils adoptif et ses proches. Il eut la joie d'être grand-père.

Il était très attaché à l'Académie même s'il était clair qu'il n'en approuvait pas toujours l'évolution. Aucun ne pouvait lui refuser son estime.

Tous les membres de l'Académie, conscients de la perte qu'ils ont éprouvée, partagent la peine de sa famille et de ses fidèles collaborateurs qui ont tenu à être présents aujourd'hui.

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La vie et l'oeuvre de Roger STANIER

par Georges COHEN

Correspondant de l'Académie

Roger STANIER (1916-1982)

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La Vie des Sciences

Roger Y. Stanier naquit en 1916 à Victoria en Colombie britannique, d'un fils d'émigrés anglais. Son grand-père était venu au Canada en 1888, chassé par la crise agricole qui sévissait en Angleterre pendant les années 1880. Profondément découragé par le cruel hiver canadien, il retourna en Angleterre accompagné de sa seconde femme et de ses jeunes enfants. Les enfants du premier mariage, dont le père de Roger Stanier, restèrent au Canada. Le père de notre confrère s'établit comme médecin praticien. Quant à sa mère, elle avait émigré en 1912 et était devenue institutrice.

L'enfance de Roger Stanier fut malheureuse. Atteint d'une endocardite à l'âge de 3 ans, il en guérit à 5 ans et fut placé de 7 à 14 ans dans un internat privé qu'il a lui-même qualifié de « colonie pénitentiaire pour pensionnaires ». Sous-alimenté, transi de froid et battu, il ne dut d'en sortir qu'à une pneumonie compliquée d'une pleurésie. Ces cinq années lui permirent, lors de son voyage en Europe en 1936, de mieux comprendre l'horreur du national socialisme qui était la réplique à l'échelle d'une nation de la promiscuité, du sadisme et de la perte de liberté qu'il avait endurés à l'école. En 1931, il termina ses études secondaires et entra au Collège de Victoria où il passa trois ans. En 1934, il commença des études universitaires à l'University of British Columbia à Vancouver où il étudia la bactériologie jusqu'en 1936. Il décida alors de visiter l'Europe et d'étudier la chimie à l'Université de Munich. Il n'avait qu'une très vague idée de ce qu'était le national socialisme. Il ne lui fallut pas longtemps pour se rendre compte que cette université qui avait été célèbre autrefois, avait été détruite par les nazis. Il fut convaincu qu'il fallait quitter ce pays et il voyagea en Angleterre, en France, en Italie et en Tchécoslovaquie, persuadé que s'il y retournait jamais, l'Europe serait en ruine. Sa seule chance de poursuivre des études était aux États-Unis. Il choisit l'Université de Californie à Berkeley et s'inscrivit au département de bactériologie. Il suivit les cours d'été de C. B. van Niel qui dispensait un enseignement remarquable de microbiologie à la Hopkins Marine Station de l'Université de Stanford. De 1938 à 1939, il occupa son premier poste rétribué à l'Université de Californie à Los Angeles et y réussit à isoler deux souches de Cytophaga qui décomposaient la gélose. Ces deux souches se montrèrent très difficiles à purifier mais lui permirent de démontrer de manière non ambiguë leur méthode de locomotion. De 1939 à 1942, il retourna à la station marine avec John Ingraham et y continua ses études sur les Cytophaga en étudiant leur nutrition. A la même époque, il étudia aussi d'autres espèces qui décomposaient la gélose. De 1942 à 1945, il retourna au Canada pour y étudier la production du 2.3-butanediol (un précurseur du caoutchouc synthétique) par fermentation en utilisant l'espèce Bacillus polymyxa. Au début de 1946, il travailla dans la branche canadienne de Merck et Cie à l'établissement de l'industrie de la pénicilline au Canada. En 1945, il retourna à la paix et à ses activités microbiologiques. Il avait l'impression qu'à l'âge de 30 ans, il n'avait pas encore réalisé grand-chose. Il obtint une bourse de la Fondation Guggenheim et partit en GrandeBretagne dans le laboratoire de Marjory Stephenson et d'Ernest Gale, deux biochimistes microbiens bien connus. Il y rencontra E. G. Pringsheim qui s'était échappé quelques années auparavant de l'université allemande de Prague dix jours avant l'occupation nazie, en emmenant sa riche collection de cultures d'algues pures avec lui. En 1946, il isola et caractérisa une nouvelle espèce de Cytophaga qui était chitinolytique. En 1946-1947, il passa une année non productive à l'Université d'Indiana. En 1947, il rejoignit l'Université de Berkeley où il devait rester jusqu'en 1971. Durant cette période, en collaboration avec Michael Doudoroff et Edward Adelberg, il écrivit un traité de microbiologie The Microbial World dont la cinquième édition est actuellement en préparation. Cet ouvrage est encore

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le meilleur dans sa discipline et est utilisé dans pratiquement toutes les universités américaines. Parallèlement, les recherches de Roger Stanier se développèrent considérablement pendant cette période. De nombreuses bactéries aérobies et des champignons peuvent utiliser des composés aromatiques comme seules sources de carbone et d'énergie, un des caractères nutritionnels qui implique des voies spécialisées du métabolisme à travers lesquelles ces substrats sont convertis en métabolites intermédiaires aliphatiques. Une des voies principales des microbes pour l'utilisation des composés aromatiques est la voie de l'acide tx-cétoadipique. Cette voie fournit un mécanisme pour l'utilisation de beaucoup de substrats primaires différents (par exemple : le tryptophane, le mandélate, le vanillate, le quinate, le benzoate, le phénanthrène, le naphtalène et l'anthracène), et se retrouvent dans de nombreux genres bactériens et de champignons. Les voies de dégradation des substrats aromatiques étaient totalement ignorées quand Stanier, en dépit de son peu de connaissances en biochimie, décida de s'y attaquer. Il faut se souvenir qu'à l'époque on ne disposait pas de techniques pour préparer des extraits acellulaires actifs. Tout ce que les biochimistes pouvaient faire, était d'isoler et de caractériser les intermédiaires possibles qui s'accumulaient dans les milieux de cultures liquides auxquels on avait ajouté un composé aromatique. Par utilisation de méthodes manométriques, Stanier s'aperçut que des cellules non croissantes de pseudomonades fluorescentes consommaient de l'oxygène en présence de substrats aromatiques. Cette consommation était immédiate si les cellules avaient été obtenues à partir de milieux contenant ce substrat, mais présentaient un temps de latence important si la culture avait lieu sur un substrat non aromatique. Il fit une étude systématique des pseudomonades fluorescentes dont la croissance avait eu lieu (qui étaient « adaptées ») sur une grande variété de substrats aromatiques et fit un certain nombre d'observations significatives. Des cellules ayant crû sur mandélate par exemple, étaient non seulement « adaptées » au mandélate mais à tout une chaîne d'intermédiaires métaboliques potentiels, le benzoyl formiate, le benzaldéhyde et le benzoate. Par contre, des cellules ayant effectué leur croissance sur benzoate n'étaient pas « adaptées » aux composants de la voie de dégradation du mandélate. Il lui parut évident que ces observations permettraient d'établir les voies spécifiques métaboliques. Avec quelques collaborateurs, il établit que l'a-cétoadipate était un intermédiaire obligatoire de la dégradation. Il établit aussi la voie de dégradation du tryptophane en acide cynurénique par les pseudomonades, et publia cinq articles sur ce sujet. Avec Hayaishi il caractérisa, avec des préparations acellulaires, tous les enzymes qui conduisaient les substrats aromatiques étudiés jusqu'aux intermédiaires du cycle de Krebs. Les détails biochimiques complets de la voie a-cétoadipique prirent 10 ans de travail à Stanier et à ses collaborateurs.

En 1950, il commença à s'intéresser aux Athiorhodaceae et la première découverte fondamentale qu'il fit avec Howard Schachman et Arthur Pardee fut celle des chromatophores, particules impliquées dans la photosynthèse de ces organismes. En 1951-1952, il passa une année sabbatique dans le laboratoire de Jacques Monod où il fit la connaissance de Germaine Cohen-Bazire qu'il devait épouser quelques années plus tard. Avec elle et Bill Sistrom, il étudia la cinétique de la synthèse des pigments par les Athiorhodaceae et la régulation de cette synthèse. Des mutants pigmentaires furent obtenus, en particulier un phénotype vert dépourvu de carotène coloré mais accumulant des précurseurs, le neurosporène et l'hydroxyneurosporène. Le système de pigments photosynthétiques des Athiorhodaceae est constitué de bactériochlorophylle et d'un ou plusieurs pigments caroténoïdes. La synthèse de tous ces pigments est couplée à tous les facteurs de l'environnement que l'on peut imposer à la cellule, aérobiose ou anaérobiose, lumière ou obscurité.

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Un autre mutant bleu-vert de Rhodopseudomonas sphaeroides fut obtenu qui accumulait un précurseur incolore en C40, le phytoène. L'expression de cellules de ce mutant ayant effectué leur croissance à la lumière et à l'air conduisait à la mort des cellules et à la destruction de la bactériochlorophylle. Cette destruction était due à l'absence de pigments caroténoïdes et pouvait être obtenue également chez le type sauvage sous l'effet de la diphénylamine qui inhibe la synthèse des caroténoïdes colorés. Ces observations conduisirent Roger Stanier à étudier la chimie de la biosynthèse des caroténoïdes. Avec Synnove Liaaen-Jensen il entreprit l'analyse qualitative et quantitative des interconversions complexes des pigments caroténoïdes de Rhodospirillum rubrum et établit leur voie de biosynthèse depuis le phytofluène jusqu'à la spirilloxanthine.

Roger Stanier avait de nombreuses cordes à son arc. Il élucida avec son élève Charles Spotts le mécanisme d'action de la streptomycine : il fit l'hypothèse que c'était une protéine ribosomale qui était génétiquement modifiée chez les mutants streptomycinodépendants et que cette protéine n'était pas fonctionnelle en l'absence de streptomycine. Avec d'autres étudiants il étudia la différenciation cellulaire dans le genre Caulobacter qui comprend des bactéries qui peuvent exister sous une forme nageante ou fixée à un support solide par une tige. Une oeuvre considérable consiste en la mise en ordre taxonomique des pseudomonades aérobies qu'il entrepris avec Michael Doudoroff et Norberto Palleroni. Cette taxonomie fut établie sur des bases surtout nutritionnelles mais aussi par des tests soigneusement sélectionnés de nature physiologique ou biochimique, y compris la composition en bases de leur ADN. A partir de 1000 cultures indépendantes, 29 espèces furent clairement déterminées alors que des centaines de noms avaient préalablement embrouillé la situation.

En 1971, Roger Stanier décida de quitter Berkeley et de s'installer à l'Institut Pasteur de Paris. Ses motifs étaient à la fois politiques et académiques. Elie Wollman, au congrès international de Mexico, l'invita à l'Institut Pasteur. Le nouveau bâtiment de biologie moléculaire était en construction et il fut invité à partager avec Georges Cohen les locaux préalablement occupés par Jacques Monod et François Jacob dans le vieux bâtiment. Leur technicienne, Rosmarie Rippka qui travaillait avec eux à Berkeley, vint rejoindre le groupe de Roger et Germaine Stanier. A Paris, il établit une nouvelle définition et une classification taxonomique des algues « bleu-vert » qu'il établit être dès procaryotes photosynthétiques typiques, et qu'il renomma Cyanobactéries. Les Cyanobactéries ne purent être étudiées sérieusement qu'après avoir établi une collection de cultures pures axéniques.

Durant les quinze ans de travail du laboratoire de Roger Stanier, l'explication du caractère fréquent d'autotrophie obligatoire de ces bactéries fut donnée et les études chimiques comparées de la composition en acides gras des Cyanobactéries, les études chimiques sur les phycobiliprotéines, les analyses de la composition chimique et de Pultrastructure des phycobilisomes cyanobactériens furent effectuées; la découverte d'une cyanobactérie unicellulaire dépourvue de thylakoïdes fut établie. L'existence et la distribution de l'adaptation chromatique chez les cyanobactéries furent décrites; l'ordre des Pleurocapsales fut étudié, et enfin les gènes codant pour la fixation de l'azote chez les cyanobactéries dépourvues d'hétérocystes furent mis en évidence. Les conclusions taxonomiques de Stanier ont été résumées dans une publication d'environ 100 pages.

Très grand, les yeux bleus derrière des lunettes d'écaillé, le plus souvent un large sourire aux lèvres, Roger Stanier était une personnalité particulièrement chaleureuse et

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attachante. Esprit ouvert, il était curieux des sujets les plus variés. Esprit tolérant, il se montrait toujours intéressé par les gens et généreux avec eux. Esprit critique aussi, il n'hésitait pas à juger sévèrement des institutions qui lui semblaient désuètes et à rechercher des solutions nouvelles pour les deux domaines qui lui tenaient le plus à coeur : l'Enseignement et la Recherche.

L'Institut Pasteur et la France ont acquis en s'attachant Roger Stanier, une personnalité qui est le dernier en date d'une filiation intellectuelle de microbiologistes alliant l'esprit d'un naturaliste averti à la juste appréciation de ce que la génétique et la biochimie peuvent apporter à la physiologie. Sa disparition prématurée est une grande perte pour l'Institut Pasteur et la Microbiologie.

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La vie et l'oeuvre de POL SWINGS

par Charles FEHRENBACH

Membre de l'Académie

Pol SWINGS (1906-1983)

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La Vie des Sciences

Pol Swings, notre Associé Étranger depuis 1964, nous a quitté le 28 octobre 1983 très paisiblement, mais après une longue maladie qu'il a supportée avec beaucoup de courage.

Né le 24 septembre 1906 à Ransart, près de Charleroi, dans une famille modeste, il fut remarqué par ses instituteurs pour ses exceptionnelles qualités intellectuelles. Ses parents firent de lourds sacrifices pour l'envoyer en 1917 à l'Athénée de Charleroi. Pendant cette dure épreuve de l'occupation de la Belgique par l'armée allemande, il dut se rendre à pied à son lycée et il se rappelait toujours les rigueurs de l'hiver 1917-1918 dans son pays meurtri.

Il fit des études excellentes et reçut tous les ans le prix d'excellence. En seconde, ce prix comportait un exemplaire de Y Astronomie Populaire de C. Flammarion. Il fut fasciné par les splendeurs révélés par cet ouvrage qui a suscité de nombreuses vocations d'astronomes au début de ce siècle. Il entra à l'Université de Liège dont il suivit les cours de 1923 à 1927, il fut reçu à de nombreux diplômes de physique et de mathématiques théoriques, et il compléta ses études par la topographie et des applications mathématiques aux finances et aux assurances. Mais il était attiré par l'Astronomie et tout naturellement, il s'adressa au Professeur de la Chaire d'Astronomie, Marcel Dehalu, pour préparer une thèse d'astronomie qu'il soutint en 1927 sur « Les essais de correction de la loi de Newton et les orbites à périhélie mouvant ». C'était alors un sujet de grande actualité, car l'avance du périhélie de Mercure venait d'être expliquée par la relativité générale, mais la théorie d'Einstein n'était pas admise par toute la communauté scientifique.

Les mérites de Pol Swings furent rapidement reconnus, car il fut reçu premier au Concours de bourse du Gouvernement Belge. Ce succès eut une influence décisive sur sa vocation car il choisit de passer l'année 1927-1928 à Paris. Il suivit les cours de la Sorbonne, de l'Institut d'Optique et du Collège de France. Mais il fut surtout en contact avec l'Observatoire d'Astrophysique à Meudon. Il me raconta un jour qu'il devait analyser des morceaux de plomb, prélevés sur les toits de l'Observatoire de Paris, pour essayer de trouver des variations de composition dues au rayonnement cosmique, qui ne portait pas encore ce nom.

Ce séjour lui révéla les lacunes de sa formation de spectroscopiste, qu'il combla par un travail assidu. En 1929-1930, il a séjourné à l'Institut de Physique de l'Université de Varsovie où il étudia, sous la direction du Prof. S. Pienkowski, la fluorescence de la vapeur diatomique de soufre, qui fut l'objet de sa thèse spéciale (Liège, 1931). Il noua des liens d'amitié indissolubles avec ses collègues polonais et après la guerre, il accueillit de nombreux chercheurs de ce pays. Certains vinrent, sur ses conseils, travailler à l'Observatoire de Haute Provence.

En 1931, il reçut une bourse de la fondation américaine CRB (Commission for Relief in Belgium), créée à la fin de la première guerre mondiale. Cette bourse sera prolongée par une autre fondation Belgo-Américaine. C'est l'occasion pour Pol Swings de rencontrer O. Struve, le grand astrophysicien de l'Observatoire de Yerkes de l'Université de Chicago. Une solide amitié le lia à ce dernier descendant d'une illustre famille d'astronomes. Cette amitié ne s'éteignit qu'en 1963 à la mort de O. Struve.

En 1932, Pol Swings est nommé Chargé de Cours à l'Université de Liège. Dès cette époque, il donna une impulsion nouvelle à l'Institut d'Astrophysique où il invite son ami d'étude, le grand physicien Léon Rosenfeld, son ancien condisciple de Charleroi, puis S. Chandrasekhar, le futur Prix Nobel, qui fit des cours sur le transfert d'énergie dans les atmosphères stellaires. Ils publièrent ensemble deux articles. Il attira définitivement Boris

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Rosen à Liège et ce fut le début d'une grande époque pour l'astrophysique dans cette université. Dès cette époque, Pol Swings était l'auteur de 80 publications et d'un livre de spectrographie appliquée, préfacé par Charles Fabry.

Le séjour de 1928-1929 aux États-Unis était le premier d'une grande série. Celui de 1939 le bloqua aux États-Unis. Il participa dès 1943 à l'effort de guerre des alliés à Pasadena en développant des instruments d'optique pour la Marine américaine.

Mais malgré cette active collaboration à l'effort des États-Unis, alliés de son pays, il eut une très intense activité scientifique. Il semble que c'est surtout à l'Observatoire Lick, en Californie, qu'il réalisa pleinement la nature des mécanismes d'émission des bandes de comète ceci, après sa découverte avec B. Rosen des premières molécules interstellaires, établit définitivement sa place éminente parmi les astrophysiciens du monde entier.

Revenu en Belgique en 1947, il est nommé Professeur à l'Université de Liège et Directeur de l'Institut d'Astrophysique de cette ville. Il fit avec ses collègues, dont B. Rosen, que nous avons déjà nommé, notre membre associé P. Ledoux et M. Migeotte, pour ne nommer que les plus anciens, de cet établissement un institut exceptionnellement actif dans la recherche et dans l'enseignement. Il est important de mentionner ici le très grand succès des Colloques d'Astrophysique de Liège, dont le premier eut lieu en 1949. J'ai eu le grand honneur de présider, en présence du roi des Belges, le 20e, qui a eu lieu en 1975, à l'occasion de la nomination de Pol Swings comme Professeur émérite. Ces colloques ont eu un retentissement mondial et ils représentent pour les astronomes d'Europe l'événement le plus important entre les Assemblées Générales de l'Union Astronomique Internationale. Tous ces colloques ont été publiés par la Société Royale de Liège. Ces ouvrages sont essentiels pour les astrophysiciens.

Avant de donner des détails sur quelques-unes des contributions exceptionnelles à la science de Pol Swings, je désire montrer la place qu'il occupa dans l'astronomie mondiale, en citant le nom des amis avec lesquels il a travaillé ou publié. Je commencerai par les plus éminents : Urey, Herzberg et Chandrasekhar, trois Prix Nobel. J'ai déjà cité O. Struve, L. Rosenfeld, j'ajouterai A. Me Kellar, avec lequel il a beaucoup publié. Il n'est pas possible de citer tous les savants avec lesquels il travailla aux États-Unis, en Pologne, en Suède. Je citerai néanmoins B. Edlen, notre Associé, dont la contribution à l'explication des raies coronales a été fondamentale et qui est à l'origine des découvertes des raies du Fer ionisé dans les étoiles.

En France, il travailla avec J. Dufay, membre de l'Académie et alors directeur de l'Observatoire de Haute Provence. Notre regretté président, André Couder, fut un ami intime et j'ai même eu la chance de le rencontrer vers 1948. J'ai toujours été très heureux de la chaude amitié qu'il nous témoigna, et j'ai été particulièrement heureux lorsque fut prise la décision d'installer en Haute Provence un télescope de Schmidt, commun à l'Université de Liège et au Centre National de la Recherche Scientifique. Cet instrument, réalisé avec la collaboration essentielle d'André Couder, sert à la fois à l'observation des comètes et à la mesure des Vitesses Radiales. Grâce à cet instrument, les contacts entre les deux établissements sont permanents et de nombreux résultats ont été obtenus.

Le nombre des publications scientifiques de Pol Swings dépasse 250 dont la moitié est consacrée à l'étude de spectres d'étoiles anormales, une cinquantaine est relative aux spectres de molécules dans les étoiles et un nombre égal concerne les spectres de comètes.

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Il n'est pas possible dans le temps qui m'est imparti de faire une analyse complète de cette oeuvre. Aussi me limeterai-je à exposer trois des découvertes fondamentales faites par Pol Swings.

C'est lui qui, avec son ami B. Rosen, a montré en 1937 qu'une raie fine, présente dans les spectres des étoiles chaudes et dont l'origine était une grande inconnue, était expliquée par une raie résiduelle de la molécule CH.

Cette découverte était importante car on ne pouvait imaginer à cette époque que des molécules puissent subsister dans l'espace interstellaire. On sait qu'au laboratoire, les spectres de molécules sont très complexes, comprenant des milliers ou des dizaines de milliers de raies ordonnées en bandes. Cette complexité s'explique par le fait que les niveaux d'énergie des molécules ne sont pas de simples niveaux d'énergie électroniques. Mais à cette énergie s'ajoutent une énergie de vibration et une énergie de rotation qui sont l'une et l'autre quantifiées. Aux hautes températures du laboratoire et des étoiles, tous ces niveaux sont peuplés. Et les raies s'expliquent par les innombrables transitions possibles. D'ailleurs toutes les transitions de rotation ne sont pas permises. Le nombre de rotation J qui caractérise l'état de rotation de l'état initial ne peut changer que de 0 ou 1 unité. Dans certains cas, la transition 0 est elle-même interdite. Pol Swings a montré que si la température était très basse, la molécule CH devait se trouver à l'état où les énergies de vibration et de rotation étaient minimales (presque nulles).

L'analyse du spectre complexe de laboratoire, situé vers 4 300 A et qui est aussi très intense dans le soleil, permet de reconnaître les raies résiduelles. Pol Swings s'attaqua à ce problème et montra que la raie interstellaire 4 300,3 A des étoiles chaudes est bien la raie résiduelle de la molécule CH : découverte importante de la première molécule interstellaire. Depuis ce temps des milliers de molécules ont été découvertes grâce aux mesures dans le domaine des ondes hertziennes et millimétriques. Découverte essentielle aussi parce qu'elle montrait que la température de l'espace était de l'ordre de quelques degrés absolus. La découverte en 1965 du fond continu à 3K était ainsi déjà entrevue.

Mais il restait d'autres raies interstellaires inconnues, notamment situées à 4232, 3 957 et 3 747 A. Dans un colloque, Pol Swings proposa qu'elles pourraient être dues à des molécules diatomiques ionisées. Il en proposa cinq possibles, dont on ne connaissait d'ailleurs pas les spectres. L'identification avec CH+, proposée par Pol Swings, fut discutée par E. Teller, G. Herzberg, et ensuite confirmée. Cette molécule est aussi présente dans les comètes.

On sait que les spectres des comètes montrent de nombreuses bandes d'émission de nombreuses molécules. Mais le mécanisme de l'émission n'était pas connu. C'est Pol Swings qui a montré que l'émission des bandes violettes de la molécule CN est due à un mécanisme de fluorescence. A l'état initial, la molécule est à l'état fondamental, et son énergie de rotation est caractérisée par le nombre J=0. Cette molécule est portée à un niveau excité par absorption d'une radiation solaire bien définie. Le nombre de rotation qui caractérise la molécule varie de 1. Elle passe donc à J = l. Mais de là, elle redescend, après émission de deux raies, à J = 0 et 2, puis de là, par absorption, elle passe à J=l et 3, et ainsi de suite, tous les niveaux se peuplent jusqu'à équilibre.

H se trouve que le spectre solaire, qui excite la molécule, contient les raies de CN en absorption. Le mécanisme varie donc beaucoup avec la vitesse radiale de la comète par rapport au soleil et le spectre varie au passage au périhélie.

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Plus tard, un de ses élèves a pu faire le calcul complet avec un grand ordinateur et a pu comparer les intensités, calculées avec celles des spectres à grande résolution que nous avions obtenus à l'Observatoire de Haute Provence. L'accord entre la théorie et l'observation est parfait. Ce mécanisme s'applique aussi à d'autres molécules.

Des bandes situées vers 4 050 A ont été étudiées par Pol Swings et retrouvées par A. Me Kellar dans les étoiles froides. Il s'agit de bandes dues à la molécule tri-atomique C3. Ces bandes portent le nom de bandes de Swings.

Nous ne pouvons détailler toutes les autres contributions de Pol Swings à notre connaissance des comètes. Signalons toutefois la publication d'un excellent atlas de spectres cométaires avec son élève L. Haser. Un nouvel atlas, tenant compte des progrès extraordinaires de la spectrographie, a été mis en route et sera publié par l'équipe de Liège.

Je désire encore donner un autre exemple des découvertes de Pol Swings : B. Edlen à Lund avait fait une analyse très détaillée du spectre de l'atome de Fer deux fois ionisé FelII. Il identifia, avec son collègue Pol Swings, les raies de cet élément dans le spectre des étoiles chaudes. Mais c'est surtout l'identification de la raie 4658, une raie non observable au laboratoire car elle correspond à une transition entre des états métastables, qui fut remarquable. Cette identification, après celle des raies de la Nébuleuse d'Orion par I. Bowen, fit sensation. B. Edlen et W. Grotrian devaient plus tard identifier les raies de la Couronne Solaire.

Ce ne sont que quelques exemples des résultats marquants obtenus par Pol Swings. Naturellement, elles lui valurent une notoriété universelle et là encore, je ne citerai que quelques-unes de ses distinctions. Il reçut de nombreux Prix de l'Académie Royale, de notre Académie. Il fut Docteur Honoris Causa de nombreuses Universités (Marseille, Bordeaux, Prague, Toronto), Président de nombreuses Commissions Internationales et notamment Président de l'Union Astronomique Internationale dont il dirigea le Congrès à Prague en 1967.

Il fut Professeur dans de nombreuses Universités américaines, souvent dans les chaires les plus illustres. Membre de l'Académie Royale de Belgique en 1955, Membre Associé de notre Académie en 1964, il fut aussi Membre Associé des Académies de Boston, Washington, Munich, etc.

Il était également Commandeur de l'Ordre de Léopold, Grand Officier de la Couronne, Officier de la Légion d'Honneur.

Ce choix de quelques titres montre le renom national et international de Pol Swings.

Mais je désirerais terminer par une note personnelle car j'ai une très grande dette envers Pol Swings. Bien qu'il fut mon aîné de 10 ans, une amitié profonde nous a unis. En scientifiques, nous discutions de nos recherches que nous avons quelquefois entreprises en commun, mais cette amitié se prolongeait dans la vie de tous les jours et je me rappelle avec émotion nos promenades à Saint-Michel l'Observatoire ou à l'étranger. Je me permets de rappeler deux circonstances. Son arrivée inopinée à Saint-Michel, car il avait appris pendant un séjour dans les Pyrénées l'apparition de la Comète Mrkos. Nous l'avons observée ensemble. Notre séjour commun à Montréal, où il avait tenu à assister à l'Assemblée Générale de l'Union Astronomique Internationale bien qu'il fut sévèrement atteint par la maladie qui l'a emporté. Il a assisté à de nombreuses réunions, puis nous avons fait une excursion dans la Forêt Canadienne et nous nous sommes presque perdus.

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Nous sommes rentrés en pleine nuit à Montréal. Nous étions inquiets pour sa fatigue. Il garda, et nous aussi, un souvenir exceptionnel de ce voyage.

Avec Pol Swings disparaît un savant de très grande valeur, dont les travaux restent et resteront valables. Son épouse, son fils qui a suivi sa voie et qui, à côté de ses recherches, assume les fonctions de Secrétaire Général Adjoint de l'Union Astronomique Internationale, ont perdu un époux et un père d'une très grande distinction.

Nous perdons avec lui ce très grand savant, un ami, mais son oeuvre et son souvenir restent et resteront vivants dans nos coeurs.

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La vie et l'oeuvre de Marcel VÉRON

par Michel COMBARNOUS

Correspondant de l'Académie

Marcel VÉRON (1900-1984)

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Marcel Véron, né à Paris le 28 novembre 1900, décédé le 24 août 1984, a pendant plus d'un demi-siècle profondément marqué la thermique française par l'impact considérable qu'il a eu dans deux directions où il a donné libre cours à son talent, la formation des ingénieurs et la recherche au service des réalités industrielles.

Nommé dès 1930 professeur à l'École centrale des Arts et Manufactures, école dont il était ancien élève, puis professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers, en 1935, il a, dans ces deux établissements à la fois, durant plus de quarante années, donné le meilleur de lui-même, formant un nombre considérable d'ingénieurs qui ont fortement contribué au renouveau technique français après la seconde guerre mondiale.

Les programmes couverts embrassaient les transferts thermiques dans toutes leurs dimensions : la thermodynamique de base, les processus élémentaires que sont conduction, convection et rayonnement, les systèmes réactifs et la combustion, une égale importance étant accordée à l'étude des régimes permanents et aux champs nouveaux qu'ont constitué ces dernières années les régimes transitoires les plus variés. Dans les présentations orales, comme dans ses écrits, Marcel Véron excellait dans l'analyse la plus fine des phénomènes complexes comme dans la mise en perspective des connaissances pour de meilleures compréhension, maîtrise et conception des grands S3'stèmes thermiques industriels.

Les documents écrits qu'il rédigeait chaque année, en les améliorant sans cesse, dont il n'avait jamais voulu de publication définitive malgré de nombreuses demandes d'éditeurs potentiels, parce qu'il les estimait toujours imparfaits, constituaient pour chaque élève un guide précieux qu'il consultait sa vie professionnelle durant, ce que font encore de nombreux ingénieurs et chercheurs. Ne raconte-t-on pas que lors des stages qu'effectuaient outre-Atlantique, il y a quelques décades, certains jeunes ingénieurs après leurs études, la considération dont ils jouissaient dépendait fortement du nombre de polycopiés qu'ils pouvaient laisser au laboratoire à leur départ (polycopiés rédigés, bien sûr, en français!). Légende ou tissu d'authentiques anecdotes, cette assertion est à la mesure tout à la fois de la qualité exceptionnelle de l'enseignant qu'a été Marcel Véron et de l'estime respectueuse, teintée d'affection, que lui ont porté et lui portent tous ceux, plus de 15000, qui l'ont eu comme professeur.

Dans le cadre de ses recherches, Marcel Véron a abordé une très large gamme de problèmes dont les éléments de solution qu'il a proposés ont d'ailleurs été marqués par une quinzaine de brevets. On notera, en particulier, ses études sur les chaudières à vapeur, sur le réchauffage de l'eau par prises de vapeur étagées, dont il a été parmi les premiers à montrer la justification thermodynamique à une époque où les spécialistes des grandes centrales en contestaient le principe, ainsi que sur la stabilisation du réglage de la surchauffe et de la resurchauffe par un recyclage des fumées, universellement adopté aujourd'hui dans les grandes chaufferies et dont il a été l'initiateur.

Bien d'autres travaux ont été menés par Marcel Véron, ingénieur-conseil dans diverses sociétés au premier rang desquelles a figuré longtemps la Société française Babcôck et Wilcox, devenue depuis Babcock-Atlantique : invention de brûleurs-sirènes à Ultra-sons exploités aux États-Unis, intérêt pour le chauffage central urbain dont il a été, à Paris, l'un des promoteurs acharnés, puis l'énergie nucléaire et la cryogénie. Ces nombreux travaux et les réflexions qu'il a menées sur les aspects fondamentaux des transferts thermiques ont conduit à plus d'une vingtaine d'ouvrages spécialisés et près de deux cents publications et notes.

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Sa contribution à la pénétration de la science dans l'industrie résulta également d'une infatigable activité d'initiateur et d'animateur. Dès 1933, en effet, presque tous les congrès nationaux et internationaux intéressant la thermique le comptent comme conférencier, organisateur ou rapporteur général. Le rôle unique qu'il a joué, de leur définition générale aux petits détails de publication, dans la dizaine des congrès de l'Institut français des Combustibles et de l'Énergie, consacrés entre 1950 et 1970 à des sujets aussi variés que la combustion des solides pulvérulents (1957) ou les fluides caloporteurs organiques (1968), est présent à l'esprit de chacun de ceux qui ont pu y participer.

Convaincu de la nécessité de ces lieux de rencontre que doivent constituer sociétés savantes et associations techniques, Marcel Véron a créé nombre d'associations, qu'il s'agisse de l'Association Française de Régulation et d'Automatisme (1956) ou de la Société Française des Thermiciens (1960), et participé à l'activité de maintes autres en suggérant qu'elles se coordonnent toujours davantage, au sein, par exemple, de l'Union des Associations Scientifiques et Industrielles Françaises qu'il avait créé en 1947.

Impressionnante par l'ampleur de l'action accomplie, avec une remarquable continuité, qu'elle pourrait relater, cette notice biographique serait néanmoins infidèle si elle ne tentait d'évoquer ce qui, au-delà de sa soif de connaissance et de son attachement à son pays et son dynamisme industriel, a constamment sous-tendu l'action de Marcel Véron, une grande rigueur vis-à-vis de lui-même et un tranquille amour d'autrui. De cette rigueur personnelle qu'il s'efforçait de faire partager à tous, maints traits peuvent être retenus : la préparation minutieuse, à l'aube, de chacun de ses cours magistraux, la précision avec laquelle il souhaitait que soient transcrits ses propres propos, comme ceux de chacun, lors d'interventions dans des réunions et colloques, la grande rigueur d'expression, enfin, de ses publications.

Plus discret dans les relations personnelles qu'il entretenait avec sa famille, comme avec ses nombreux élèves, Marcel Véron ne pouvait empêcher qu'en quelques occasions importantes leur exceptionnelle qualité n'éclate au grand jour, exaltée par tous dans des propos qui ne devaient rien aux circonstances. Ainsi, alors qu'en juin 1969, lors de la remise des insignes de Commandeur de la Légion d'Honneur, il rendait hommage au rôle important de ses parents et d'un oncle maternel, comme témoignait du soutien et des grandes joies que lui avaient procurés épouse, enfants et petits-enfants, lui répondaient, en écho, les propos unanimes de collègues et amis sur les qualités d'homme qu'il avait manifestées, sa vie durant, auprès de ses élèves auxquels il s'attachait, comme il le disait lui-même, à restituer l'affectueuse mise en confiance dont il avait bénéficié lui-même dans sa jeunesse et dans laquelle il voyait, dans le cadre d'une éducation alliant austérité et apprentissage de la volonté, les clés importantes d'une vraie réussite.

Dans les relations de Marcel Véron avec l'Académie, on retrouve tous les traits de caractère qu'il manifestait dans sa vie professionnelle. Membre étranger de l'Académie des Sciences, Arts et Lettres de Belgrade, docteur honoris causa de l'Université de Louvain et de l'École Supérieure Technique de Hanovre, titulaire de médailles d'or d'instituts français et européens prestigieux, il avait été élu Correspondant de l'Académie des Sciences en février 1975, dans la Division des Applications de la Science à l'Industrie. Heureux de cette distinction, Marcel Véron a suivi avec intérêt et assiduité les travaux de cette institution, en intervenant souvent pour qu'elle maintienne un harmonieux équilibre entre accroissements des savoirs et prospectives d'action. Maints documents

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La Vie des Sciences

adressés à l'Académie, rédigés à la main de cette écriture régulière que ses polycopiés ont rendu célèbre, attestaient de sa constante humilité devant les faits mais de sa volonté farouche d'une meilleure maîtrise des actes.

En une époque, enfin, où l'on redécouvre, en les exaltant parfois avec l'enthousiasme que donne l'innocence, les relations entre milieux de recherche, d'enseignement et les autres partenaires socio-économiques, il est bon de ne pas perdre de vue que des hommes, chercheurs et enseignants éminents, ont de tout temps consacré leur vie aux interactions permanentes entre savoir et action. Améliorant sans cesse les acquis dans leurs aspects les plus fondamentaux, soucieux de problèmes bien réels, ils n'ont de cesse de voir se concrétiser leur souci de servir leurs contemporains. Marcel Véron était de ceux-là.

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La vie et l'oeuvre de IVAN MATVEEVICH VINOGRADOV

par Jean-Pierre SERRE

Membre de l'Académie

Ivan Matveevich VINOGRADOV (1891-1983)

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Ivan Matveevich Vinogradov, correspondant de l'Académie depuis 1946, est mort à Moscou le 24 mars 1983.

Il était né le 14 septembre 1891 dans le village de Miloyub, province de Pskov, où son père était prêtre. Il fit ses études à l'École Technique de Velikie Luki (1903-1910), et à l'Université de Saint-Pétersbourg (1910-1914). Il devint ensuite Professeur à l'Université de Perm (1918-1920), puis à l'Institut Polytechnique et à l'Université de Petrograd. Pendant près d'un demi-siècle (1932-1983) il dirigea avec autorité l'Institut Mathématique Steklov de l'Académie des Sciences de l'URSS.

La réputation internationale de Vinogradov était considérable. Il était membre des Académies des Sciences d'Italie et des USA, et membre honoraire de la Royal Society de Londres. En URSS, il était membre de l'Académie des Sciences depuis 1929, et avait reçu de nombreuses distinctions, notamment l'ordre de Lénine (cinq fois); il avait été nommé héros du travail socialiste.

Ses travaux concernent la théorie analytique des nombres, et tout particulièrement la méthode des « sommes trigonométriques » — appelée aussi « méthode de Vinogradov ». Il avait publié là-dessus deux ouvrages, traduits en de nombreuses langues :

Éléments de théorie des nombres, Moscou-Leningrad, 1936;

La méthode des sommes trigonométriques en théorie des nombres, Travaux de l'Inst. Math. Steklov, Moscou, 1947.

Parmi ses résultats les plus connus, on peut citer :

(1) Problème de Waring

On sait depuis Hilbert que, pour tout exposant n entier ^ 0, il existe un entier r tel que tout entier N assez grand puisse s'écrire sous la forme N=x\ + . . .+x", les x; étant entiers ^ 0.

Soit G (H) la plus petite valeur de r possible, pour un exposant n fixé : ainsi, d'après Lagrange, on a G (2) =4. La démonstration originale de Hilbert donnait une majoration assez grossière de G(n), qui avait été améliorée par Hardy etXittlewood, par des méthodes analytiques. Vinogradov a perfectionné ces méthodes, et obtenu des majorations très fines :

puis :

(2) Terme d'erreur dans le théorème des nombres premiers

Soit 7i (x) le nombre des nombres premiers <x. On sait, d'après de la^ Vallée-Poussin, que

Vinogradov a montré en 1958 que l'exposant 0,5 peut être remplacé par 0,6. 668


Numéro annuel 1985, Vie académique

(3) Sommes de trois nombres premiers En 1937, Vinogradov a démontré que :

tout entier impair assez grand est somme de trois nombres premiers.

Ce résultat a fait sensation, tant par la simplicité de son énoncé que par la difficulté de sa démonstration. C'est un pas important dans la direction du problème de Goldbach (tout entier pair ^4 est-il somme de deux nombres premiers?), problème qui n'est toujours pas résolu, mais sur lequel il y a eu de grands progrès récemment.

Ivan Matveevich Vinogradov a profondément marqué tout le développement de la théorie analytique des nombres dans les dernières soixante années. En sa personne, notre Académie perd l'un de ses correspondants les plus illustres.

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CHRONIQUE DES PLIS CACHETÉS

Pli cacheté n° 1174 du 24 novembre 1851, rapport de P. Ozenda et É. Thellier, p. 673

Pli cacheté n° 1472 du 3 janvier 1855, rapport de R. Schnell, p. 673

Pli cacheté n° 1308 du 21 mars 1853, rapport de M. Barrère, p. 674

Pli cacheté n° 1143 du 4 août 1851, rapport de F. Gallais, p. 674

Pli cacheté n° 843 du 31 juillet 1848, rapport de A. Cohen et R. Bâtes, p. 676

Pli cacheté n° 1068 du 6 janvier 1851, rapport de A. Cohen, p. 677

Pli cacheté n° 1348 du 16 août 1853, rapport de A. Missenard et Giblin, p. 678

Pli cacheté n° 1569 du 14 avril 1856, rapport de N. Felici, p. 678

Pli cacheté n° 1583 du 30 juin 1856, rapport de N. Felici, p. 680

La Vie des Sciences, Comptes rendus, série générale, tome 2, n° 6, p. 671-680



Numéro annuel 1985, Vie académique

Chronique des plis cachetés

Les dispositions prévues dans La Vie des Sciences, tome 2, n" 2, 1985, p. 189 sont ici appliquées pour la deuxième fois. Rappelons que la Chronique des plis cachetés est consacrée à une information concernant les documents qui méritent d'être signalés soit avec la publication du rapport auquel ils ont donné lieu, soit au moyen de quelques explications brèves tirées du rapport ou rédigées par P. Costabel.

Il est prévu qu'en 1986, la troisième Chronique sera publiée dans le numéro de fin d'année.

Pli cacheté tt° 1174 du 24 novembre 1851, ouvert le 9 juin 1983.

Recherches sur l'appareil nerveux des végétaux, par F. Leclerc.

Rapport de P. OZENDA et É. THELLIER.

... L'hypothèse que les végétaux possèdent un appareil nerveux, non recevable aujourd'hui au pied de la lettre, informe les procédures de l'auteur dans l'expérimentation du contrôle des mouvements de la plante sensitive et du mode de transmission des messages par stimulation extérieure. Les résultats de cette expérimentation posent des questions auxquelles la seule description présentée dans le pli ne permet pas de répondre. Restent des éléments de la préhistoire d'effets que Pélectrophysiologie a permis depuis de retrouver et réinterpréter de manière précise...

*

* *

Pli cacheté n° 1472 du 3 janvier 1855, ouvert le 9 mai 1984.

Observations sur l'arbre appelé bois-amer, par Ch. Bélanger.

Rapport de R. SCHNELL.

Ce pli a malheureusement conservé au secret des observations qu'il eût été utile de diffuser à l'usage des botanistes et des pharmaciens. Les propriétés de l'arbre en thérapeutique fébrifuge sont aujourd'hui connues, et le seul intérêt du pli cacheté est de constater

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La Vie des Sciences

que cet arbre (aujourd'hui appelé Picrasma antillana) était à l'époque confiné dans le nord des Petites Antilles alors qu'il est actuellement répandu jusqu'à la Guadeloupe et la Martinique...

PU cacheté n° 1308 du 21 mars 1853, ouvert le 15 mars 1984.

Mémoire relatif à un nouveau procédé pour la production et le surchauffage de la vapeur, par P. Gossart.

Rapport de M. BARRÈRE.

... Le mémoire de cet ingénieur, « commissaire des poudres et salpêtres », répond au souci de réaliser des appareils peu volumineux et de réduire la dépense de combustible. Remplaçant les serpentins, utilisés jusque-là, par des tubes plus courts contenant de la grenaille métallique et utilisant le bain de l'appareillage dans les mélanges chimiques à haute température d'ébullition, l'auteur prétend avoir réalisé le moyen de limiter le volume d'eau à chauffer à celui que l'on veut transformer en vapeur et mis en oeuvre un système de régulation de la température...

PU cacheté n° 1143 du 4 août 1851, ouvert le 9 juin 1983.

L'action exercée par l'électricité sur les gaz, par E. Frèmy et Ed. Becquerel.

Rapport de F. GALLAIS, Membre de l'Académie.

La Note de MM. E. Frémy et Edmond Becquerel, déposée à l'Académie le 11 août 1851 traite des effets d'une « électrisation prolongée » de certains gaz. Les auteurs ont fait les observations suivantes :

1° En présence d'une solution aqueuse d'iodure de potassium, l'oxygène pur finit par disparaître totalement lorsqu'il est soumis pendant longtemps dans un eudiomètre à l'action de l'étincelle électrique.

2° Dans les mêmes conditions expérimentales mais en remplaçant la solution d'iodure par du mercure humide, le gaz ne disparaît pas totalement mais son volume diminue tandis qu'un produit jaunâtre se dépose à la surface du mercure.

3e Ces résultats s'observent, que les étincelles électriques soient produites dans « la machine électrique ordinaire » ou dans la bobine de Rhumkorf.

4° En utilisant un arc voltaïque, l'ozone ne se produit plus, mais il se forme dans Pair des vapeurs rutilantes (il est supposé que cet effet puisse être dû à la présence de platine volatilisé, ce qui expliquerait aussi la formation d'ammoniac dans un mélange d'hydrogène et d'azote).

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5° Les auteurs mettent principalement l'accent sur un résultat entièrement nouveau et qui « fait surtout le sujet de la présente Note ». Il s'agit de l'action prolongée des étincelles électriques sur Pli3'drogène pur placé dans un eudiomètre au contact d'une solution aqueuse de nitrate d'argent : le volume d'hydrogène diminue en même temps que le liquide noircit et les auteurs en concluent fort justement que l'hydrogène s'absorbe en réduisant l'argent. Ils en déduisent aussi que l'hydrogène électrisé acquiert des propriétés nouvelles au même titre que l'oxygène électrisé jouit de facultés originales et ils pensent que l'on peut trouver là une explication de l'action des gaz à l'état naissant ou de celle qu'ils ont au moment où ils se dégagent aux pôles d'une pile.

« Les propriétés des gaz à l'état naissant tiendraient donc dans cette hypothèse à ce que les molécules des gaz viennent d'être soumises à des actions électriques qui ont modifié leurs propriétés ».

En résumé, cette Note relate de manière très exacte :

(a) La possibilité de transformer complètement l'oxygène en ozone dans la mesure où ce dernier est éliminé du champ de la réaction au fur et à mesure de sa production. (Réaction 03+r +H+ ^ 02 +1° + H20.)

(b) La transformation aisée d'oxyde jaune de mercure par l'action d'ozone sur le mercure humide.

(c) La possibilité de faire la synthèse directe de l'oxyde nitrique NO en faisant éclater un arc électrique dans Pair.

(d) La possibilité, en soumettant l'hydrogène à des étincelles électriques, de lui donner l'activité réductrice particulière (Ag+ donnant Ag°), caractéristique des gaz « naissants ». Selon toute apparence, il s'agit là d'une molécule d'« hyzone », H3, dont l'existence n'a jamais pu être établie.

On peut conclure de tout ceci que MM. Frémy et Becquerel avaient fait d'excellentes observations et qu'ils avaient su les interpréter au mieux, compte tenu de l'époque à laquelle ils travaillaient.

Pour l'ozone, soupçonné depuis 1785 et identifié par Schonbein en 1840, l'originalité du travail décrit consiste dans la mise en évidence de la possibilité de transformation complète de l'oxygène en ozone dans les conditions expérimentales appropriées. Compte tenu de la présentation des auteurs, la description de l'oxydation du mercure par l'ozone humide serait également originale.

Ils semblent être aussi les premiers à avoir mis en évidence la formation dans l'arc électrique d'un hydrogène activé comparable à l'hydrogène naissant et à en avoir attribué les propriétés à une « action électrique » — même s'il a fallu attendre 1912 (Langmuir) pour savoir qu'il s'agit là d'hydrogène atomique.

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La Vie des Sciences

Par contre, dès 1784, Cavendish avait déjà montré que l'acide formé par l'étincelle électrique dans l'air est un mélange nitrique et nitreux.

Pli cacheté n° 843 du 31 juillet 1848, ouvert le 18 mai 1982.

Orgues à parties multiples, par P.-J. Haùy.

Rapport de A. COHEN et R. BÂTES, Stanford University.

On possède peu de renseignements sur la biographie de P.-J. Haûy, sauf qu'il fut le neveu de René-Just Haùy (*). D'ailleurs, on ne le connaît que par ses livres publiés en 1840 et 1845 (2), et par les mémoires qu'il présenta à l'Académie des Sciences à Paris de 1831 à 1848 (3), le tout sur divers sujets scientifiques pratiques (de physique appliquée, mécanique appliquée, chimie appliquée, et hygiène publique). Même son mémoire sur les orgues, bien qu'il s'agisse d'un sujet musical, s'intéresse à la physique appliquée aux changements mécaniques sur l'instrument, afin d'apporter des « perfectionnements... à la facture des orgues à claviers ».

Haùy partage son mémoire en deux parties. Dans la première, il remarque que « tous les morceaux d'orgue sont monotones, même les plus brillants ». Les fugues, le contrepoint, le solo — comparativement à l'orchestre — manquent de « la vérité des diapasons », ce qui donne à l'orgue « cette monotonie peu supportable ».

« Pour remédier à ces graves inconvénients », Haùy propose de modifier l'orgue, en multipliant le nombre de ses claviers, et ainsi le nombre de ses organistes jusqu'à quatre (pour les orgues de premier ordre). Dans cette disposition, les claviers et les tuyaux de chaque orgue sont répartis entre les organistes, les registres (aussi répartis) se manoeuvrent avec les pieds, et les jeux ordinaires de pédales se jouent sur le clavier.

Haùy remarque qu'une « conséquence directe » de sa nouvelle disposition « serait une dureté très difficile à surmonter, dans la partie du clavier destinée à la main gauche de l'organiste auquel est confiée la basse ». Dans la deuxième partie de son mémoire, il propose l'emploi d'un mécanisme particulier pour réduire la résistance du mouvement des soupapes, qui cause cette dureté. Le mécanisme, « une simple application du levier brisé » (c'est-à-dire, une sorte de manivelle double; voir la figure), a pour but l'amélioration de cette résistance. « A l'état actuel de l'orgue », dit Haùy, « si... on abaisse une touche avec une vitesse uniforme, la soupape suit... avec une vitesse également uniforme ». Avec les perfectionnements qu'il propose, « la vitesse de la touche étant encore uniforme, la soupape d'abord avancée d'une très faible vitesse, s'accélère de plus en plus jusqu'à la fin de sa course ». Ce qui donne un grand avantage à l'organiste puisqu'il serait « extrêmement facile d'amener rapidement la touche à fond ».

Il est évident que l'orchestre symphonique de son époque inspira à Haùy d'augmenter le son de l'orgue, et il ne fut pas le seul à s'y intéresser. Même Aristide Cavaillé-Coll, le plus grand facteur d'orgue en France en ce temps-là, défendit l'influence de l'orchestre sur le jeu d'orgue (4).

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Également, Haùy ne fut pas le seul à chercher un moyen de régler la résistance du vent sous les soupapes de l'orgue. Quelques facteurs d'alors s'occupent du même problème (5). Quoique les auteurs aient imaginé des solutions différentes, il semble que Haûy fut le premier à appliquer le principe du « levier brisé » à la difficulté. Ceci fut un principe bien connu de la machine à vapeur, mais pas encore appliqué au mécanisme de l'orgue.

Parmi les solutions apportées à ce problème, il y en avait une destinée à réussir mieux que les autres : le levier pneumatique, que Charles Barker introduit en France (brevet de 1839), adopté par Cavaillé-Coll en 1841, et approuvé éventuellement par la plupart des facteurs d'orgues en France. On peut supposer que la grande réussite de la machine Barker explique pourquoi Haûy n'a pas renouvelé son invention du pli cacheté n° 843.

NOTES

(') Lettre communiquée à Gay-Lussac, Annales de chimie et de physique, 46, 1831, p. 308-312.

( 2) Essai sur la théorie des parallèles, Paris, Bachelier, 1940; Réflexions sur l'emploi des pompes à feu du Cornouailles pour élever l'eau du Rhône destinée à la ville de Lyon, Paris, Crepelet, 1845.

( 3) Procès-verbaux des séances de r Académie, IX, 1828-1831, p. 723; C.R. Acad. Sci. (Paris), 4, 1837, p. 521; 21, 1845, p. 89; 27, 1848, p. 120-453.

(A) Dans la Revue de la musique religieuse, populaire et classique, 1847.

( 5) V. des exs., Nouveau manuel complet du facteur d'orgue de Pierre-Marie Hamel, Paris, 1849.

Pli cacheté n° 1068 du 6 janvier 1851, ouvert le 9 juin 1983.

Note sur le trombone de la résonance du corps sonore, par A. F. N. Léonard de la Tuilerie.

Rapport de A. COHEN.

... Léonard de la Tuilerie n'est pas connu que par son mémoire sur le trombone, dans lequel il écrit qu'il est né le 4 décembre 1794 à Paris, et fut « ancien élève de l'École Polytechnique ».

Il adressa « des réflexions au sujet de l'instrument de musique appelé Trombone » à l'Académie des Beaux-Arts (Section de Musique), le 22 janvier 1846 (1). Manquant de réponse convenable, il a remis son mémoire à l'Académie des Sciences, le 23 décembre 1850 (2).

Dans sa « Note » à l'Académie des Sciences, Léonard de la Tuilerie décrit le trombone comme un instrument musical qui renferme en lui-même « les rudiments d'une langue musicale toute entière », sur lequel on peut démontrer « la base de toute théorie d'acoustique musicale ». Il affirme « qu'un corps sonore mis en vibration fait entendre, outre le son principal, la douzième et la dix-septième majeures de ce son », comprenant l'accord parfait; le « son primitif » d'ut produit l'accord : ut, mi, sol (3). Il soutient d'ailleurs, « qu'un accord de septième diminuée y est aussi « contenu » : sib. Puisqu'on peut tirer ces sons du trombone sans difficulté, il prétend qu'on peut expliquer, par le moyen de cet instrument, toutes les tierces mineures en musique. En effet, Léonard affirme que le

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La Vie des Sciences

trombone est un instrument de précision, à peu près comme la baromètre et le thermomètre en science, duquel on peut dériver les notes diatoniques et chromatiques, ainsi qu'enharmoniques, de la musique.

Il faut remarquer que les idées acoustiques de Léonard, exprimées dans sa « Note », ne contiennent presque rien de nouveau. Avant lui, en France, entre autres, Jérôme-Joseph de Momigny, avait décrit des phénomènes semblables (4). Mais à vrai dire, Léonard de la Tuilerie fut peut-être le premier à démontrer ces idées pour le trombone...

NOTES

O Imprimé à Paris : P. CORDIER, 1846 (BN-V p. 3612).

( 2) Imprimé à Paris : P. CORDIER, s. d. (BN-n° 4 v. pièce 2732).

( 3) Il cite des paroles de Leibnitz, tirées du Traité élémentaire de physique (1803) de R.-J. Haùy, pour soutenir ses théories.

(*) Voyez, par exemple, son article « Harmoniques » dans Y Encyclopédie méthodique : Musique, II (Paris, veuve Agasse, 1818).

PU cacheté n° 1348 du 16 août 1853, ouvert le 15 mars 1984.

Observations sur l'usage des couples en dynamique, par M. Gascheau.

Rapport de A. MISSENARD et GIBLIN.

[Ce mémoire d'un professeur à la Faculté des Sciences de Toulouse met en évidence les ambiguïtés qui subsistaient à l'époque dans le vocabulaire que Poinsot s'était efforcé de diffuser pour dégager la Mécanique de l'emprise totale des méthodes analytiques. Mais tandis que Poinsot ne s'abusait pas en désignant sous le nom de couple accélérateur la dérivée du moment cinétique par rapport aux axes principaux d'inertie, l'auteur du mémoire croit que le terme désigne le couple des forces d'inertie et ne s'aperçoit pas de la raison de la différence.] (P. Costabel).

Pli cacheté n° 1569 du 14 avril 1856, ouvert le 15 novembre 1984.

Sur la force électro-motrice, par François-Marie Raoult.

Rapport de N. FELICI.

L'auteur du pli est François-Marie Raoult (1830-1901) savant français connu pour ses travaux sur la cryoscopie, l'ébulliométrie, la tonométrie, élu Membre correspondant de l'Académie des Sciences en 1890.

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Le travail de Raoult concerne la relation entre affinité chimique et force électromotrice. Il adhère sans réserve à l'interprétation chimique de la force électromotrice, bien établie par Faraday vingt ans auparavant, et critique au passage la théorie voltaïque de la force électromotrice due au contact de métaux, qui conservait sans doute encore quelques partisans attardés.

Raoult montre clairement qu'une force électromotrice constante est attachée à une réaction chimique donnée, par ex., AzO 5, AgO+Zn-> AzO 5, ZnO+Ag; que cette force électromotrice prend la valeur symétrique quand la réaction est inversée, que deux réactions équivalentes à une troisième additionnent leurs forces électromotrices de façon algébrique. En particulier, une anode et une cathode conduisant à un bilan chimique nul (Cu; AzO 5, CuO; Cu) donnent une force électromotrice zéro.

Raoult affirme que température et concentration salines, qui ne changent pas la nature de la réaction, n'ont pas d'influence sur la force électromotrice. Nous savons que c'est inexact, mais cette erreur est bien pardonnable à un physicien de 26 ans travaillant au Lycée de Reims en 1856.

Ce travail d'une valeur certaine est dans la ligne des préoccupations des savants qui cherchaient une mesure de l'affinité chimique et une relation entre celle-ci et la force électromotrice. De ce point de vue, Raoult précède la thermochimie de Berthelot. Leurs énoncés sont quasi parallèles en remplaçant force électromotrice par chaleur. En revanche, Raoult avait été devancé par Lord Kelvin, qui affirmait dès 1851 que la force électromotrice pouvait se déduire de la chaleur dégagée par la réaction chimique. Il est à remarquer, d'ailleurs, que la notion d'énergie est absente du travail de Raoult et qu'il ne s'agit pour lui que d'une analyse combinatoire de forces électromotrices, sans aucune référence à une autre mesure de l'affinité.

A distance, nous pouvons, bien sûr, penser que Raoult avait (sans le savoir) mis le doigt sur le phénomène le plus représentatif de l'affinité chimique, Pélectrochimie réversible, alors que Berthelot et Lord Kelvin croyaient qu'elle se mesurait simplement par l'enthalpie. Raoult, cependant, était bien loin de soupçonner la différence entre enthalpie et énergie libre, lui qui, à l'époque, semblait ignorer l'énergie elle-même. N'oublions pas que, vers 1890, le « travail maximum » de Berthelot était encore vigoureusement défendu malgré les travaux de Gibbs et Helmholtz.

Au demeurant, un travail intéressant, d'une valeur incontestable pour l'époque, dû à un jeune savant sans doute démuni de moyens de recherche. La facture dénote l'homme de mérite que Raoult sera plus tard, un savant fort honorable, mais non pas de la classe de Berthelot, de W. Thomson et d'autres physico-chimistes contemporains.

Dans la thèse du doctorat que Raoult soutint par la suite, il est revenu sur la relation entre affinité, force électromotrice, et enthalpie, complétant ainsi de façon importante le contenu du présent pli cacheté. Il a noté, en particulier, que la relation proposée par Lord Kelvin ne s'applique pas toujours.

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La Vie des Sciences

PU cacheté n° 1583 du 30 juin 1856, ouvert le 15 novembre 1984.

Le tracteur simultané, par Théophile Sibon.

Rapport de N. FELICI.

... Encore un inventeur méconnu, pourrait-on dire, qui a découvert la pierre philosophale du xixc siècle, le moteur électrique ! Théophile Sibon est bien cela; il se plaît dans le rôle qu'il a choisi, d'artiste dévoué au bien public et ignoré des gens du monde et des autorités. Même s'il nous fait sourire, son style solennel et pompeux mérite une lecture : c'est l'époque de Jules Vernes et du « Great Eastern » qui revit pour nous, par ses naïvetés et ses sottises.

L'intérêt du pli est justement là : comment un homme sans originalité, qui a quelques rudiments de physique, voit le problème du moteur électrique. Les obstacles insurmontables, qui ont arrêté les autres inventeurs, sont bien décrits : cherté de l'électricité des piles, altération des contacts mobiles; impossibilité d'obtenir, avec des électro-aimants, une force intense, constante, et agissant sur une longue distance. Théophile Sibon est tout l'opposé de Théodose du Moncel, qui avait inventé l'anneau bobiné et voulait utiliser la force électromagnétique transverse, comme on le fait aujourd'hui. Il reste sur le terrain solide de P électro-aimant à attraction axiale.

Son idée est de mettre 40 électro-aimants l'un derrière l'autre, leurs pôles espacés de 5 mm. Quand le courant passera, ils s'attireront l'un l'autre et le déplacement résultant sera donc 40 x 5=200 mm.

La force exercée étant supposée 20 kgf voilà un travail de 4 kgm et il n'y a plus qu'à recommencer. L'idée que cela pût se faire en 1/60 de seconde est d'un optimisme délirant; notre auteur ignore l'inertie. Mais c'est bien typique d'une époque et d'un certain style d'invention...

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TABLES ANNUELLES

Actualité scientifique

Présentation de Notes aux Comptes rendus

BELLUCI Sylvia (voir CAEN Jacques P.).

CAEN Jacques P. (en collaboration avec Sylvie BELLUCI), « Le phénomène d'agrégation : une des multiples

fonctions de la plaquette sanguine humaine », tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 295. CLOIX Jean-François (en collaboration avec Marie-Aude DEVYNCK et Philippe MEYER), « Isolement

et purification d'un composé digitalique endogène. Rôle physiologique et pathologique », tome 2, n° 3,

mai-juin 1985, p. 201. DEVYNCK Marie-Aude (voir CLOIX Jean-François). DUFOUR Sylvie (voir FONTAINE Yves-Alain). FONTAINE Maurice (voir FONTAINE Yves-Alain). FONTAINE Yves-Alain (en collaboration avec Sylvie DUFOUR et Maurice FONTAINE), «Un vieux

problème très actuel : la reproduction des anguilles », tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 1. MEYER Philippe (voir CLOIX Jean-François). QUÉRÉ Yves, « Bulles gazeuses et bulles solides dans les cristaux », tome 2, n° 2, mars-avril 1985, p. 113.

Séries d'exposés :

Exposés sur la Symétrie

BOULIGAND Yves, « Brisures de symétrie et morphogenèse biologiques », tome 2, n° 2, mars-avril 1985, p. 121.

KAGAN Henri, « Chiralité en chimie », tome 2, nc 2, mars-avril 1985, p. 141.

MICHEL Louis, « La symétrie dans les sciences », tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 11.

MICHEL Louis, « Symétrie en physique », tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 27.

SOURIAU Jean-Marie, « Les symétries de l'Univers », tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 213.

TITS Jacques, « Symétries », tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 13.

Exposés sur YÉpistémologie

ABRAGAM Anatole, « Théorie ou expérience : un débat archaïque », tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 69. ANDLER Daniel, « Les sciences de la cognition », tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 375. GERMAIN Paul, « L'êpistémologie à l'Académie », tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 347. GRANGER Gilles, « Pour une épistémologie du travail scientifique », tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 367. HAMBURGER Jean, « Introduction aux débats de l'Académie sur la philosophie des sciences », tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 349.

JACOB Pierre, « Qu'est-ce que la philosophie analytique des sciences ? », tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 353.

THOM René, « La méthode expérimentale : un mythe des épistémologues (et des savants?) », tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 59.

La Vie des Sciences, Comptes rendus, série générale, tome 2, n° 6, p. 681-686


La Vie des Sciences

Exposés sur l'Évolution

JACOB François, « L'évolution », tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 405.

PERNES Jean, « Évolution des plantes cultivées : l'exemple des céréales », tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 429.

TINTANT Henri, «L'évolution des Céphalopodes: gradualisme ou ponctualisme? », tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 409.

Exposés ou articles de Synthèse

GOLDMAN Maurice, « Les principes physiques du magnétisme nucléaire », tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 243.

GUINIER André, « Puissance et limitation de la cristallographie », tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 395.

LAGAGE Pierre-Olivier (en collaboration avec Michel SPIRO), « Vers l'astronomie des neutrinos », tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 311.

LHOSTE Jean-Marc, « Les applications médicales de la résonance magnétique nucléaire », tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 259.

SCHWARTZ Maxime, « De l'étude d'un système bactérien à l'analyse de quelques processus biologiques fondamentaux », tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 37.

SPIRO Michel (voir LAGAGE Pierre-Olivier).

Politique scientifique

CADAS, « Le matériel médical », tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 337.

CADAS, « Le génie civil », tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 473.

CODER, « Pour l'histoire des sciences et des techniques dans l'enseignement scientifique », tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 51.

CODER, « La protection des observatoires astronomiques et géophysiques » tome 2, n° 2, mars-avril 1985, p. 157.

DAUSSET Jean, « La responsabilité scientifique », tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 275.

TEILLAC Jean, « De la recherche à l'industrie : les quarante ans du C.E.A. », tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 449.

Sciences, culture et société

AUBOUIN Jean, « Les grands programmes scientifiques internationaux et nationaux en cours dans les Sciences de la Terre », tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 79.

GRIVET Pierre, « Les automobiles électriques », tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 281.

LEGRAND J.-P., « Jean-Jacques Dortous de Mairan et l'origine des aurores », tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 487.

TRILLAT Jean-Jacques, « Les premiers pas de la photographie », tome 2, n° 2, mars-avril 1985, p. 173.

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Numéro annuel 1985, Vie académique

Numéro annuel : Vie académique

Discours, p. 511

Membres élus

BACH Jean-François, p. 574 CHAMBON Pierre, p. 575 CHARPAK Georges, p. 576 COPPENS Yves, p. 577 FAURRE Pierre, p. 579 LAPORTE Yves, p. 581 LEHN Jean-Marie, p. 582 LELONG Pierre, p. 584 LE PICHON Xavier, p. 585 MOYSE Alexis, p. 587 RUELLE David, p. 588 SCHATZMAN Evry, p. 589 SLONIMSKI Piotr, p. 590

Palmarès

Grands Prix

Prix Charles-Léopold MAYER, p. 595

Prix AMPÈRE de l'Électricité de France, p. 595

Prix du COMMISSARIAT A L'ÉNERGIE ATOMIQUE, p. 596

Prix Léon VELLUZ, p. 596

Prix fondé par l'ÉTAT, p. 596

Prix JAFFÉ, p. 597

Prix Alexandre JOAHNIDES, p. 597

Prix de Commisions

Commission de Mathématique, p. 599

Commission de Statistique-Informatique-Automatique, p. 599

Commission de Mécanique-Navigation, p. 599

Commission de Physique, p. 600

Commission d'Astronomie-Physique du Globe, p. 600

Commission de Minéralogie-Géologie-Géographie, p. 600

Commission des Prix généraux. Première Division, p. 601

Commission de Chimie, p. 601

Commission de Zoologie-Botanique-Économie rurale, p. 602

Commission de Physiologie, p. 603

Commission de Médecine-Chirurgie, p. 603

Commission des Prix généraux. Deuxième Division, p. 604

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La. Vie des Sciences *

Commission des Applications des Sciences à l'Industrie, p. 605 Commission des Prix généraux relevant des deux Divisions, p. 606 Prix de la Commission Administrative, p. 606

Prix de F Institut décernés sur proposition de l'Académie des Sciences

Prix VERDAGUER, p. 607

Prix LEQUEUX, p. 607

Prix d'AUMALE, p. 608

Prix Mmc Claude BERTHAULT, p. 608

Prix des Grandes Écoles et Universités

Prix LAPLACE, p. 608

Prix L. E. RIVOT, p. 608

Prix de l'ÉCOLE CENTRALE, p. 608

Fonds généraux de recherches scientifiques Fondation LOUTREUIL, p. 608

Prix spécial

Prix FRANCO-BRITANNIQUE, p. 608

Notices biographiques

CLAUDE Albert, p. 611 CORSIN Paul, p. 615 DIRAC Paul, p. 619 FROMENT Roger, p. 623 KANATANI Haruo, p. 627 KAPLAN Henry S., p. 631 MERRILL John Putnam, p. 635 MORQUER René, p. 637 ROY Maurice, p. 641 STANIER Roger, p. 651 SWINGS Pol, p. 657 VERON Marcel, p. 663 VINOGRADOV Ivan Matveevich, p. 667

Chronique des Plis cachetés, p. 671

Index des auteurs

ABRAGAM (Anatole) : tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 69. ANDLER (Daniel) : tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 375. AUBOUIN (Jean) : tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 79. BARRERE (Marcel) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 674.

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Numéro annuel 1985, Vie académique

BATES (R.) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 676.

BELLUCI (Sylvia) : tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 295.

BLANC-LAPIERRE (André) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 513, 531, 539.

BOULIGAND (Yves) : tome 2, n° 2, mars-avril 1985, p. 121.

BOUREAU (Edouard) : tome 2, n" 6, novembre-décembre 1985, p. 615.

CADAS : tome 2, n" 4, juillet-août 1985, p. 337.

CADAS : tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 473.

CAEN (Jacques P.) : tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 295.

CLOIX (Jean-François) : tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 201.

CODER : tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 51.

CODER : tome 2, n° 2, mars-avril 1985, p. 157.

COHEN (Albert) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 676, 677.

COHEN (Georges) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 651.

COMBARNOUS (Michel) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 663.

COPPENS (Yves) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 615.

COSTABEL (Pierre) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 678.

DAUSSET (Jean) : tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 275. DAVID (Roger) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 637. DEVYNCK (Marie-Aude) : tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 201. DUBOST (Charles) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 623. DUFOUR (Sylvie) : tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 1.

FEHRENBACH (Charles) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 657. FELICI (Noël) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 678, 680. FONTAINE (Maurice) : tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 1. FONTAINE (Yves-Alain) : tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 1.

GALLAIS (Fernand) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 674. GERMAIN (Paul) : tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 347. GIBLIN : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 678. GOLDMAN (Maurice) : tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 243. GRANGER (Gilles) : tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 367. GRIVET (Pierre) : tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 281. GUINIER (André) : tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 395.

HAMBURGER (Jean) : tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 349. HAMBURGER (Jean) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 611, 635.

JACOB (François) : tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 405. JACOB (Pierre) : tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 353. JOST (Alfred) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 627.

KAGAN (Henri) : tome 2, n° 2, mars-avril 1985, p. 141. KARLI (Pierre) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 523.

LAGAGE (Pierre-Olivier) : tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 311. LEGENDRE (Robert) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 641.

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La Vie des Sciences

LEGRAND (J.-P.) : tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 487. LHOSTE (Jean-Marc) : tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 259.

MEYER (Philippe) : tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 201.

MICHEL (Louis) : tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 11, 27.

MICHEL (Louis) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 559, 619.

MISSENARD (André) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 678.

MITTERAND (François) — Président de la République : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 573.

NORMANT (Henri) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 559.

OZENDA (Paul) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 673.

PERNES (Jean) : tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 429.

QUÉRÉ (Yves) : tome 2, n° 2, mars-avril 1985, p. 113.

ROCHE (Jean) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 547.

SCHNELL (Raymond) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 673. SCHWARTZ (Maxime) : tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 37. SERRE (Jean-Pierre) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 667. SOURIAU (Jean-Marie) : tome 2, n° 3, mai-juin 1985, p. 213. SPIRO (Michel) : tome 2, n° 4, juillet-août 1985, p. 311.

TEILLAC (Jean) : tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 449. THEILLIER (Emile) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 673. THOM (René) : tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 59. TINTANT (Henri) : tome 2, n° 5, septembre-octobre 1985, p. 409. TITS (Jacques) : tome 2, n° 1, janvier-février 1985, p. 13. TRILLAT (Jean-Jacques) : tome 2, n° 2, mars-avril 1985, p. 173. TUBIANA (Maurice) : tome 2, n° 6, novembre-décembre 1985, p. 629.

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La Vie des Sciences, Série générale des Comptes rendus, est diffusée dans le monde entier par :

C.D.R., Centrale des Revues, 11, rue Gossin, 92543 Montrouge Cedex, France.

Tarif d'abonnement — un an — Tome 2 :

France 320 F (TTC)

Étranger 360 FF

Numéro séparé 50 FF

En 1985, le service de La Vie des Sciences, Série générale, est assuré gracieusement à tous les abonnés des Comptes rendus.

« Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l'auteur, ou de ses ayants-droits ou ayants-cause, est illicite (loi du 11 mars 1957, alinéa 1 de l'article 40). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du code pénal. La loi du 11 mars 1957 n'autorise, aux termes des alinéas 2 et 3 de l'article 41, que les copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective d'une part et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et d'utilisation. »

© Académie des Sciences, Paris, 1985


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DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES

LA VIE DES SCIENCES

Tome 2, Série Générale, n° 6, Numéro Annuel 1985 SOMMAIRE

Discours -.- 511

Élections de nouveaux membres 571

Liste des Prix et Subventions. .. . , .. . . ". 593

Notices biographiques 609

Chronique des plis cachetés... 671

Tables générales 1984 :

par rubriques 681

par auteurs 684

Les Comptes Rendus de l'Académie des Sciences sont une publication imprimée et diffusée par GAUTHIER-VILLARS, Société anonyme, constituée pour 99 ans, au capital de 3 089 600 F.

Siège social : 17, rue Rémy-Dumoncel, Paris. P.D.G. : J.-M. BOURGOIS. Actionnaire : BORDAS S.A. (99,8 % des parts).

Directeurs de la publication et responsables de la rédaction : MM. les Secrétaires Perpétuels de l'Académie des .Sciences, P. GERMAIN et R. COURRIER.

4205-85 Dépôt légal 1985 : Imprimeur 2781 CPPP 66025 Imprimé en France