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Title : Traité de la rage, par le Dr Victor Babes,...

Author : Babeş, Victor (1854-1926). Auteur du texte

Publication date : 1912

Subject : Système nerveux -- Maladies

Type : text

Type : monographie imprimée

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 700

Description : Contient une table des matières

Description : Avec mode texte

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5462676f

Source : Bibliothèque nationale de France, département Sciences et techniques, 8-TD85-1522

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb31747471v

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 03/08/2009

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TRAITÉ

DE LA RAGE



TRAITÉ

DE

LAN RAGE

Le Professeur Dr Victor BABES

DIRECTEUR DE L'INSTITUT DE PATHOLOGIE ET DE BACTÉRIOLOGIE DE BUCAREST

Avec 11 figures dans le texte, un tableau graphique et 5 planches lithographiques coloriées

PARIS LIBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE ET FILS

19, RUE HAUTEFEUILLE, 19

1912



PRÉFACE

La publication d'un traité renfermant toutes les principales connaissances actuelles sur la rage me paraît être devenue d'une nécessité indiscutableGrâce à l'existence des nombreux Instituts antirabiques, on sait aujourd'hui que la rage est beaucoup plus répandue qu'on ne le croyait jadis. Actuellement, une centaine d'Instituts antirabiques travaillent assidûment au développement de nos connaissances sur cette maladie.

Cependant nous ne possédons pas de travaux spéciaux qui puissent nous renseigner sur tous les faits acquis par la science dans le vaste domaine de la rage.

Il existe en langue allemande un seul travail assez complet sur la rage, il est dû à Högyes. En France, nous ne possédons qu'une étude expérimentale, excellente d'ailleurs, de A. Marie.

Le livre de Marie, ainsi que l'indique son titre, n'est pas une monographie complète; l'auteur s'occupe seulement de la partie expérimentale.

Nous nous sommes proposé également, dans notre monographie, de réserver une large place à l'étude expérimentale de la maladie,maisnousnous sommes attaché aussi à donner une importante étendue à d'autres chapitres qui exigent un plus grand développement.

Ainsi nous avons traité, plus en détail, l'historique de la rage ; nous suivons en ceci le conseil de Roux, qui dit dans la


VI PRÉFACE

préface d'un petit aide-mémoire de A. Marie : « Parmi les « maladies virulentes, il n'en est point dont l'histoire soit « plus intéressante que celle de la rage. » Or, dans les deux livres de Marie, l'histoire de la rage occupe une place tout à fait secondaire.

Les chapitres non moins importants de la législation, de la police sanitaire, de la clinique, de l'anatomie pathologique et surtout ceux qui traitent de la rage chez l'homme sont largement développés dans notre travail.

Nous avons exposé de plus dans ce manuel nos recherches personnelles,ainsi que celles des auteurs peu connus ou dont les idées ont été mal interprétées.

Nous y faisons la critique des dernières recherches sur l'étiologie et sur le traitement de la rage, recherches qui en partie n'existaient pas encore à l'époque de l'apparition du livre de A. Marie.

Nous espérons que celte monographie, née dans un Institut spécial, sera utilement consultée dans les nombreux Instituts antirabiques, où l'on se trouve journellement en face de cas qui exigent un renseignement rapide, ou une orientation précise.

Enfin nous avons consigné dans ce livre, en dehors de nos recherches,nos propres idées personnelles sur touteslesquestions auxquelles nous nous sommes particulièrement attaché.

Dans la rédaction de cette monographie, certains chapitres, marqués par un astérisque (1), ont été rédigés en grande partie par M. P. Remlinger. Je n'ai fait que développer plus amplement mes propres recherches et ajouter des observations critiques et des faits nouveaux sans en changer beaucoup la rédaction.

Je suis bien aise d'exprimer ici toute ma gratitude à ce savant — un des plus compétents en la matière — pour sa très précieuse collaboration.

V. BABES.

(1) A savoir les chapitres V, VIII, XV, XVI, XVII, XVIII, XIX, XXI XXV XXVII XXIX XXXII, XXXIII, XXXV. XXVII XXIX,


TRAITÉ DE LA RAGE

CHAPITRE PREMIER

ORIGINE DE LA RAGE. PREMIÈRES DONNÉES

DÉFINITION. HISTORIQUE DE LA RAGE

JUSQU'AUX TRAVAUX DE PASTEUR

1. Origine. Premières données. — 2. Synonymes ; Définition. — 3. La rage dans l'antiquité. — 4. La rage au moyen-âge. — 5. Ere nouvelle jusqu'au XIXe siècle. — 6. Le XIXe siècle jusqu'à 1870. La rage ne serait qu'une simple psychose. « Les Lysses. » Expériences sur la contagion de la rage. Virulence du sang, du lait, du système nerveux. Rage des herbivores. Spontanéité de la rage. Influences saisonnières. Excitation sexuelle. Colère. Substances putrides pouvant provoquer la rage. Transmission de la rage par l'air, le sperme, la sueur. Transmission par l'homme. Thérapeutique de la rage avant Pasteur. — 7. Les précurseurs de Pasteur.

1. - ORIGINE DE LA RAGE. PREMIERES DONNEES

L'origine de la rage se perd dans la nuit des temps, en sorte qu'il est bien difficile de déterminer l'espèce animale chez laquelle la maladie s'est déclarée tout d'abord. Le fait qu'aujourd'hui dans les contrées civilisées le chien est, par excellence, l'animal propagateur de la rage, n'est pas une preuve suffisante pour avancer que les chiens aient été les premiers animaux atteints. L'agglomération, la promiscuité des chiens expliquent la fréquence de la rage canine et la dissémination de la maladie autour de cet animal. Dans les pays moins civilisés, on observe assez souvent des épizooties de rage parmi les renards, les loups, les chacals, etc. L'origine canine de ces épizooties est donc douteuse. Il est possible que la rage se soit développée primitivement chez d'autres espèces que chez le chien, chez certains rongeurs, par exemple.

A6TT<X et X6<77<x, qui veulent dire « Furie », sont les noms les plus

BABES. — Traité de la Rage. l


2 ORIGINE ET PREMIÈRES DONNEES SUR LA RAGE

anciens que l'on trouve dans la littérature pour désigner la maladie qui va nous occuper.

La Bible mentionne cette maladie, les Egyptiens la connaissaient.

Teucrus, dans l'Iliade, apostrophe Hector en l'appellent x6va Xucaspaou chien enragé. Mais faut-il en conclure qu'Homère connaissait les symptômes de la rage ? Peut-être voulait-il tout simplement comparer Hector à un chien en furie? Ce qui est certain c'est que la rage canine était connue bien avant la rage humaine. Cinq siècles avant Jésus-Christ, Démocrite considère les chiens enragés comme atteints d'une inflammation des nerfs, et ne mentionne cependant pas la rage humaine.

Hippocrate dans ses oeuvres ne fait aucune allusion à la rage. Aristote, 60 ans plus tard, parle couramment de la rage des chiens et des animaux, mais il ignore l'existence de cette maladie chez l'homme. Il affirme en effet que « les chiens sont sujets à la rage en devenant furieux, et que tout animal qu'ils mordent devient enragé. L'homme seul échappe à la maladie ». {Canes tribus laborant vitiis, rabie, angina, podagra; facit rabies furorem, et quoe morderint, omnia furiunt, excepto homine. Intersunt canes hoc morbo, etc.) (1). Doit-on cependant attribuer ce passage à Aristote? Mercurialis (2) en doute, quant à Virchow il est convaincu que l'on se trouve en présence d'un texte mal reconstitué. Xénophon dans l'Anabase décrit la rage canine. Plutarque cite le médecin Athénodon, qui soutient que la rage avait été observée en Italie, cent ans avant Jésus-Christ, à l'époque d'Asclépiade.

2. - SYNONYMES ET DÉFINITION

Beaucoup plus tard,les auteurs romains, Celsus (3),Aurélian (4), Galien (5), décrivent la rage humaine sous les noms d'hydrophobie, rabies, furor, horror aquoe, aquifuga. D'autres synonymes sont employés : Hygrophobia, Aerophobia, Panophobia, Pantophobia, Cynauthropia, Brachypotea.

Plus tard la rage reçoit d'autres noms qui varient avec l'idée que.l'on se faisait soit de l'étiologie, soit des symptômes de cette maladie; ainsi Fothergill (6) lui donne le nom d'Angina spasmodica, Baumer (7), celui de Toxicose rabique, Girard l'appelle :

(1) ARISTOTE, Historia animalium, liber VIII, cap. XII, opéra omnia.

(a) MERCURIALIS, Tractatus de maculis pestiferis et de hydrophobia. Padua, 1080.

(3) CELSUS, De med., lib., V cap. XXVII (trad. Fouquier. Paris, 1824, p. 292)

(4) CAELIUS AURELIANUS, 230 (?) après J.-G. Acutos morbos, lib. VIII, Amstel 1722 p. 218. , 722 >

(5) GALENUS, De locis affectis, lib. IV, cap. v.

(6) FOTHERGILL, Case of Hydrophobia. London, 1778.

(7) BAUMER, Instruction sur une méthode de traiter l'homme et les animaux qui ont été mordus par un chien enragé. Erfurth, 1765, in-4.


ANTIQUITÉ 3

Tétanos rabic; on lui donne aussi le nom de Phobodipsie. En allemand on l'appelle : Hundswut, Tollwut, Wut, Wasserscheu; en anglais : madness, rabidity ; en italien : rabbia; en espagnol: rabia hydrophobre; en hongrois : vesszettség; en roumain : turbare. Le terme « rage » s'applique tout aussi bien à la rage des hommes qu'à celle desanimaux; on désigne simplement la première sous le nom de rage humaine ; l'autre sous la dénomination de rage animale. On mentionne une rage muette, une rage furieuse, paralytique, apoplectiforme, épileptiforme, une pseudo-rage, etc. DÉFINITION. — Il faut considérer la rage comme une maladie infectieuse produite par la morsure d'un animal enragé ou par l'introduction dans une plaie récente, rarement par d'autres voies, de traces de substance spécifique de la rage. Elle est caractérisée : l° par une incubation d'une durée longue et très variable ; 2° par la localisation du virus ; 3° par des lésions pathologiques surtout dans les centres nerveux. L'infection naturelle est ordinairement produite par l'introduction dans l'organisme de salive provenant d'un animal enragé.

La rage est caractérisée par des symptômes d'irritabilité réflexe surtout des centres de la déglutition et de la respiration, ainsi que des centres moteurs, spinaux ; elle est souvent accompagnée d'une hyperesthésie générale avec excitation psychique suivie d'une période de paralysie; dans d'autres cas, la maladie évolue et se termine comme une paralysie bulbaire ou médullaire. La rage humaine déclarée et scientifiquement établie est toujours mortelle; il en est de même de la rage naturelle des animaux. La durée de la maladie est de 1 à 10 jours.

3. - ANTIQUITÉ

Nous avons vu que la rage était connue dès la plus haute antiquité. Mais il faut arriver au premier siècle de notre ère pour trouver des renseignements plus précis concernant cette maladie. Celse, dans une brillante monographie, faisant partie de ses oeuvres médicales, traite non seulement de la rage canine,mais aussi de la rage humaine. Il se rapporte, ainsi que Coelius Aurelianus (1. c.) et Galien (1. c), aux auteurs anciens Artémidor de Cidas et Aridreas deCarest qui,deux siècles avant Jésus-Christ,décrivent la rage humaine. Celse connaissait la transmission de la maladie du chien à l'homme et supposait qu'elle était de nature essentiellement nerveuse. Il donna des indications pour prévenir le mal, ainsi que des remèdes contre la maladie déclarée.

Ces observations n'appartenaient cependant pas à Celsus luimême. Plaute (lta me rabiosa foemina observat canis, Menaechmi, sc. a, acte 5; Dudam uxorem suam aiebat esse rabiosum


4 ORIGINE ET PREMIÈRES DONNÉES SUR LA RAGE

canem. Ibid., se. 5, acte 5); Lucène (Spumat rabies vesana per ora) mentionnent la rage humaine et dans la littérature de leur temps on trouve des conseils multiples pour prévenir et guérir la maladie.Celse n'avait eu qu'à compiler les données antérieures; il conseille d'extraire le virus par des ventouses ou la succion, puis de cautériser la plaie à l'aide de cautère ou de caustiques. La consommation de vins généreux était tout indiquée pour prévenir la maladie. Si toutefois la rage se déclarait, Celse recommande, pour traiter le malade, de le jeter dans un réservoir d'eau froide, de le laisser même couler à fond; après cette immersion violente, on porte le malade dans un bain d'eau chaude. Ce traitement, plutôt héroïque, donnait quelquefois, d'après les auteurs du temps, d'excellents résultats.

Les empiriques de l'école d'Alexandrie se perdent dans de longues et savantes dissertations sans valeur et sans aucune base d'observation. Les médecins arabes ne font, de même, que paraphraser et commenter toutes les doctrines fantaisistes de cette école, en introduisant, de plus, lie nombreuses erreurs thérapeutiques qui vivent encore de nos temps. Ces préjugés transmis par les traditions jusqu'à nos jours ont empêché tout progrès dans la conception et l'étude de la rage.

4. - MOYEN-AGE

Vers la fin de l'Antiquité et pendant toute la durée du moyen âge, de très nombreux écrits traitent de la rage. Dans tous on trouve des doctrines erronées ainsi que des formules mystérieuses et bizarres devant guérir la terrible maladie : claie de Saint-Hubert, potion cabalistique, thériaque fiente de chèvre bouillie dans du vinaigre, etc. (1).

Tous ces ineptes moyens, dépourvus de toute vertu thérapeutique, ne servaient peut-être qu'à calmer les pauvres malades tourmentés par l'angoisse et de terribles appréhensions. Les écrivains les plus illustres, comme Galien(2), Dioscoride (3),Pline(4), Razès, répétèrent et confirmèrent les mêmes doctrines et les mêmes erreurs thérapeutiques. On trouve cependant chez Galien, Sérapion, Aétius (5), Razès certaines recommandations moins fantaisistes; ainsi Aétius recommande de ne pas laisser se refermer la plaie de cautérisation et de la maintenir en suppuration pendant 2 mois. Sérapion et Razès insistent de même sur la cau(1)

cau(1) Sur la non-existence de virus rabique. Lyon, 1827. Essai sur le tétanos rabien, 1809. (2! Lac. cit.

(3) DIOSCORIDE, Opera, lib. VII, cap. 11.

(4) PLIMUS, Opéra, lib. III, cap. 1; lib. VIII, cap. XLI; lib. XXIX, cap. v.

(5) AETIUS, Tetrabillos. Venise, 1534.


LA RAGE DANS L'ÈRE NOUVELLE JUSQU'AU XIXe SIÈCLE 5

térisation des plaies, tandis que Galien (1) préconise l'extirpation de la partie mordue.

Avicenne (2) recommande l'ingestion de cantharide jusqu'à ce que les urines deviennent sanguinolentes et affirme que les caillots sanguins ainsi éliminés sont de petits chiens.

5. - LA RAGE DANS L'ÈRE NOUVELLE JUSQU'AU XIXe SIÈCLE

A l'époque de la Renaissance, on trouve sur la rage quelques données plus justes qui marquent un certain progrès dans la mentalité médicale. Ainsi Fracastor (3) soupçonne la nature vivante de la substance contaminante, en donnant au virus rabique le nom de « semina » (semence morbide). Au XVIIe siècle on trouve quelques recherches anatomiques sur la rage et Martin Lister donne de bonnes descriptions symptomatiques de la maladie.

Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, on s'est contenté de ressasser les vieilles notions, tout en essayant de prévenir et de guérir la maladie par tous les moyens empiriques et superstitieux. Parmi ces derniers le pèlerinage à la chapelle de Saint-Hubert des Ardennes était des plus en vogue.

Le premier ouvrage traitant plus sérieusement de la rage date de 1767, il est intitulé : Tentamen de cane rabioso de Mead (4). Le commentaire de Van Swieten (1771) (5) donne aussi une description assez précise de la rage humaine; on y trouve la première description de la forme paralytique, tandis que Hunauld (6) décrivait la rage muette des chiens. Morgani (7),dans son ouvrage intitulé : De sedibus et causis morborum (opéra VIII), détruit de nombreux préjugés classiques dans l'histoire de la maladie.

On disait ainsi couramment que la rage était due à un ver vivant dans le cerveau; Pline, Aromatorius et Ed. Mûller affirmaient qu'il existait sous la langue des chiens de petits vers qui provoquaient la maladie, si on ne prenait pas la peine de les extraire.

Morgagni démontre le mal fondé de ces préjugés, tout en admettant cependant avec Zwingler que la morsure d'un chien non enragé peut dans certains cas donner la rage à d'autres animaux.

En France, les travaux d'Andrée Enaux, Chaussier (8), Rouge(1)

Rouge(1) cit.

(2) AVICENNE, Canon, liv. IV, f. VI, v. 4, cap. v.

(3) FRACASTOR, De morbis contagiosis, lib. II, cap. X, op. omnia, Venise, 1584.

(4) MEAD (R.), Opéra medic. Goettingen, 1749, I, II, p. 100, et Tentamen de cane rabioso in oper. omnia, t. I, p. 78, in-8, Paris, 1767.

(5) VAN SWIETEN, Commentaire. Parisiis, 1771, vol. III, p. 535.

(6) HUNAULD, Entretiens sur la rage et ses remèdes. Château-Gontier, 1714.

(7) MORGAGNI, De sedibus et causis, etc., 1760. Iva d. Des Paris, 1820, lettre 8, lettre 61.

(8) ENAUX et CHAUSSIER, Méthode de traiter les morsures des animaux. Paris, 1875.


6 ORIGINE ET PREMIÈRES DONNÉES SUR LA RAGE

mont (1) précisent surtout les données que l'on avait à ce moment sur la rage.

6. - XIXe SIÈCLE JUSQU'A 1870

Au commencement du XIXe siècle, Bosquillon (2) et Bellenger soutiennent qu'il n'existe pas de virus rabique et que la peur seule donne l'hydrophobie. Comme preuve à l'appui de leur théorie ils font remarquer que la rage n'éclate jamais ni chez les enfants ni chez les idiots. Girard (3) ne veut pas admettre l'existence de la rage et décrit un tétanos rabique. Ces idées ont eu des partisans jusqu'à la fin du XIXe siècle ; ainsi Lorinser de Vienne affirme avoir vu de nombreux cas de rage sans aucune morsure; il confond ainsi la rage avec un tétanos accompagné de symptômes de furie.

Marochelli (4), en 1821, affirme avoir vu, quelques jours après la morsure, sous la langue des individus mordus, des vésicules qu'il appelle « des Iysses » et dont l'extirpation guérit la rage.

Certains auteurs (5), qui ne semblent pas connaître l'origine ancienne du mot « Lyssa », croient que le nom de Iysses donné par Marochelli à ces vésicules est l'origine de la dénomination allemande « Lyssa » de la rage.

En t867,Auzias-Turenne montre à l'Académie de médecine de Paris la langue d'un chien tué pendant l'incubation de la rage et présentant une soi-disant vésicule rabique (Marochelli). Il s'agissait d'un nodule ou pustule du volume d'un grain de millet, proéminent à la partie droite de la base de la langue. Cette formation ne présentait pas de canal et les tissus environnants étaient normaux. Dans la même séance, Colior et Leblanc considèrent cette formation comme une glande salivaire un peu hypertrophiée et n'ayant rien de caractéristique.

A cette époque paraissent des monographies bien documentées sur la maladie; parmi celles-ci il faut citer les travaux de Krûgelstein (6) (1826) et de Faber (7) (1846).

Depuis 1846 jusqu'en 1870 paraissent des recherches expérimentales, des statistiques et des études cliniques assez importantes.

1° Expérience sur la contagion de la rage. — Plusieurs auteurs se sont occupés de la virulence de la salive. En 1804,

(1) ROUGEMONT (I.-C), Abhandlung von der Hundswnth. Frankfurt, 1798, in-8. (2) BOSQUILLON, Mém. sur les causes de l' hydrophobie. Paris, 1802.

(3) GIRARD, Essai sur le tétanos rabieux, 1809.

(4) MAROCHELLI, Obs. sur l'hydrophobie. Saint-Pétersbourg, 1821. In Journ. de Phys., 1826.

(5) MARIE, la Raye expérimentale. Doin, Paris, 1908.

(6) KRÜELSTElN, Die Geschichte der Hunswuth und der Wasschen. Gotha, 1829.

(7) FARER, Die Wuthkrankheit der Thiere und des Menschen. Carlsruhe, 1846.


XIX° SIÈCLE JUSQU'A 1870 7

Zincke (1) badigeonna, avec de la salive provenant d'un chien enragé, des plaies récentes faites à un chien, à un lapin, à un coq ; tous ces animaux prirent la rage après 8, lI et 12 jours. Il faut cependant faire des réserves sur la valeur de ces résultats; la rage en effet ne se déclare jamais aussi rapidement chez le coq et on ne peut jamais le faire mourir aussi vite par la rage. Le même auteur affirme que la salive traitée par l'acide arsénieux ou par le phosphore a perdu sa virulence. Les expériences de Grimer et du comte de Salm-Reifferscheidt (1813) paraissent être les premières à démontrer que l'on peut reproduire la rage en introduisant de la salive de chien enragé dans une plaie faite à un chien sain.

A la suite d'expériences défectueuses, Huzard et Dupuy affirment la non-virulence de la salive des herbivores enragés.

Le travail de Berndt (2) éclaircit la question de la virulence de la rage dans différentes espèces animales. L'auteur constate que non seulement la bave des chiens, mais encore celle de tout autre animal enragé peut transmettre la maladie ; il établit aussi que chez les chiens l'horreur de l'eau est loin d'être la règle, et que la paralysie médullaire est constante dans les derniers temps de la maladie; il distingue une rage furieuse, une rage tranquille et une rage foudroyante. Magendie (3) (1821) et Hertwig (4) expérimentent d'une façon plus méthodique; ce dernier emploie de la salive pure extraite de la parotide et réussit ainsi à reproduire la rage.

Pendant ce temps, on discutait longuement sur la virulence du sang et des muscles. Gohier (5) publiait deux séries d'expériences faites sur des chiens. Deux de ces animaux étaient morts de rage, l'un 11 jours, l'autre 80 jours après avoir mangé de la viande d'animal enragé. Cependant les expériences de contrôle faites par Delafond, Lafosse (6), Renault, quoique multiples et très variées, n'ont pu confirmer les données de Gohier. Un seul chien de Lafosse mourut de rage.

Hertwig, dans son travail remarquable intitulé: Maladies des chiens, affirme que le virus de la rage, de nature fixe, se trouve aussi dans le sang. Virchow (l.c) à son tour affirme que le sang de la veine jugulaire et du coeur droit serait virulent. Les auteurs français : Bréchet, Magendie,Dupuytren (7), Renault (8) plaident au contraire pour l'innocuité du sang.

(1) ZINCKE, Neue Ansichten der Hundswuth. Iéna, 1804.

I2) BERNDT, Nouvelles expériences sur l'hydrophobie, 1822, et Expériences d'inoculation de la rage des herbivores. In Recueil de méd. vétér., 1826. (3) MAGENDIE, Journal de physiol.,1821-3.

(4) Beitrâge zur naheren Kenntniss der Wutkrankheit. Berlin, 1829.

(5) GOHIER, Mémoires et observations, etc. Lyon, 1813.

(6) LAFOSSE, Traité de qèd. vétérin. 1861.

(7) BRESCHET, DUPUYTREN et MAGENDIE, Comptes rendus de l'Acad. des Sciences, 1840.

(8) RENAULT, Recueil de méd. vêt. I85.


8 ORIGINE ET PREMIÈRES DONNÉES SUR LA RAGE

Renault, après avoir opéré la transfusion du sang d'un chien enragé dans les veines d'un chien sain, n'obtint que des résultats négatifs, tandis que les expériences ultérieures d'Eckel et de Lafosse (1. c), de Toulouse, montrèrent au contraire des résultats positifs. La question était restée dans le doute et ne put être résolue que dans ces derniers temps.

On doit prêter bien peu de foi aux observations citées par Virchow : ce savant prétend que la rage a pu être, dans certains cas, transmise par des instruments ayant servi à la saignée d'animaux enragés, ou par des épées polluées de sang de chien hydrophobe.

Virulence du lait. — Baudot (1), en 1770, dans ses Essais antihydrophobiques, cite le cas d'une femme qui fut, ainsi que ses enfants, atteinte de rage après avoir bu du lait provenant d'une vache enragée.

Cette affirmation est certainement très peu vraisemblable et de nombreux faits démontrent que le lait des animaux enragés n'est pas virulent, au moins quand il est absorbé par les voies digestives. Les expériences entreprises à ce sujet par Baumgarten, Renault (I. c), Valentin (2) n'ont donné que des résultats négatifs. Les quelques observations où des enfants, ou des jeunes animaux, avaient contracté la rage peu de temps après leur naissance ne sont pas concluantes; il est beaucoup plus rationnel, d'invoquer dans ce cas la contagion par les baisers, les caresses et les morsures de la mère. Les urines et les mucosités paraissent de même ne jouer aucun rôle dans la transmission delà maladie.

Les premières années du XIXe siècle virent se dérouler des discussions restées célèbres, sur la virulence de la substance nerveuse des animaux atteints de rage.

Rossi, de Turin, affirmait qu'il avait inoculé la rage en introduisant dans une incision un morceau de nerf crural provenant d'un chien enragé ; Virchow (1. c.) se montre très sceptique sur ces résultats. Bouley, à son tour, se basant sur de nombreuses expériences, conclut à l'innocuité des éléments nerveux (3).

A la même époque, Huzard affirmait que les herbivores n'étaient pas susceptibles de transmettre la rage et Dupuy s'efforçait de démontrer celte thèse en frottant une plaie avec de la bave d'herbivore enragé ; il constatait que les animaux en expériences ne prenaient pas la maladie, tandis que d'autres qui avaient été infectés par de la bave de chien avaient succombé (4). Les mêmes résultats étaient obtenus à Alfort, à Lyon, et à Tou(1)

Tou(1) Essais antihydrophobiques. Paris, 1771.

(*) VALENTIN, Lettre sur la rage. In Journal gèn. de méd. 1807, t. XXX p. 417.

(3) Dict. des sciences médicales. Art. Rage. '

(4) Dict. des sciences médicales.


XIX SIÈCLE JUSQU'A 1870 9

louse par Girard, Rey (1), Lafosse (1. c), Renault (1. c). Cependant Delafond (2) rapporte un cas d'inoculation directe de rage à la suite d'une morsure de vache. En 1826,Berndt (3), de Greifswald, publie des expériences qui prouvent la virulence de la bave des herbivores. Il introduisait de la bave de boeuf enragé dans des incisions faites dans les téguments de quelques moutons; ceux-ci furent atteints de rage paralytique 24 à 3o jours, après l'inoculation. Brechet (4) et surtout Rey (5), répétant ces expériences, virent que la bave du mouton enragé est parfaitement virulente pour le mouton, surtout si on prend le soin de faire des inoculations très profondes à la lancette au niveau des lèvres ou du nez. Ce virus pouvait infecter le cheval, mais non le chien. Rey en conclut que la rage des herbivores est en général moins virulente que celle des chiens ; peut-être à cause de la plus grande viscosité de la salive des herbivores. Cet état réfractaire des chiens, dans les expériences de Rey, indique en partie l'atténuation du virus pour le chien, après passage par le mouton. J'avais en effet confirmé le fait dans une série d'expériences en inoculant au chien de la substance nerveuse provenant d'un mouton et de vaches enragés (voyez le chapitre de la rage des herbivores).

Cependant les cas de transmission à l'homme se multipliaient. Tardieu fait connaître le cas d'un berger qui prit la rage à la suite d'une morsure de mouton. Youatt publie un cas de transmission produite par la morsure d'un cheval enragé. La rage des oiseaux était observée par le docteur Zincke (6), d'Iéna, qui affirmait être parvenu à donner la rage au coq; King, de Clifton, aurait réussi à transmettre la rage du boeuf à une poule qui en serait morte après 75 jours.

Les animaux sauvages peuvent aussi prendre la rage. Tout le monde connaît les casd'hydrophobie du loup. Dans les statistiques françaises officielles, on ne mentionne pas la rage de cet animal. Cependant Hoine, de Dijon (7),décrivait déjà en 1761^ le cas de 17 personnes mordues par un loup enragé. Dans les Indes-Anglaises on avait déjà décrit, en 1829, de nombreux cas de morsures de chacals et de hyènes enragés. On cite en 1838 des épizooties rabiques qui touchaient le gibier, les renards et les blaireaux. Tout en supposant que le rat pouvait contracter la rage, on ne

(1) REY, Inoculation de la rage des herbivores. In Recueil de méd. vél., 1841-2, 1806.

(3) Recueil de médecine vétérinaire.

(3 /BERNDT, Recueil de méd. vét., 1826.

(4) BRESCHET, Journ. de l'Expérience,Vl, I84O.BRESCHET, DUPUTTREN et MAGENDIE, Comptes rendus de l'Acad. des Sciences, 1840.

(5) REY, Incubation de la rage. Gaz. méd. Lyon, 1863. Inoculation de la rage aux herbivores. Recueil de méd. vétér., 1841, 1872, 1856.

(6) ZINCKE, Neue Ansichten der Hundwuth. Iena, 1804.

(7) HOINE, Histoire de 17 personnes mordues par un loup enragé, 1761, t. XV, p. 99.


10 ORIGINE ET PREMIÈRES DONNÉES SUR LA RAGE

connaissait pas de véritables épizooties décimant ces rongeurs.

Spontanéité de la rage. — La spontanéité de la rage a été très longtemps discutée ; on avait cependant renoncé à la faire intervenir dans la rage humaine. Seuls les chiens et les chats pouvaient prendre la rage en eux-mêmes.

En 1841, Fleury rapporte qu'avant 1804 la rage était inconnue au Pérou; à cette époque elle se déclara pendant les fortes chaleurs d'été dans les vallées du Nord et se répandit dans le Sud. La maladie s'attaqua à tous les quadrupèdes; on affirma même que plusieurs personnes présentèrent les symptômes de rage sans avoir été mordues. Le même auteur ajoute que plusieurs personnes devinrent hydrophobes après avoir mangé de la viande d'animaux enragés. En 1808, l'épidémie disparut complètement. Dans la suite on prit des mesures sanitaires rigoureusement observées; on détruisit, au printemps, tous les chiens de Lima.

Ces données, très inexactes en partie, peuvent s'expliquer assez facilement : des chiens enragés s'étaient sans doute introduits par le nord du Pérou, propageant l'épizootie qui devait forcément prendre fin après le massacre de ces animaux.

Les faits sur lesquels repose la conception de la spontanéité de la rage nous paraissent aujourd'hui tout à fait insuffisants. Il est à se demander comment elle a pu persister aussi longtemps et l'on doit s'étonner du manque d'esprit critique et d'observation scientifique de cette époque.

On avait affirmé d'abord que les influences météorologiques produisaient la rage et on citait à l'appui de cette hypothèse des cas de recrudescence périodiques de la maladie dans certaines régions.

Cependant on aurait pu facilement voir que ces contrées se trouvaient dans les mêmes conditions météorologiques que d'autres où l'on ignorait absolument l'existence de cette maladie; on aurait pu de même facilement se convaincre que la disparition de l'épidémie ne coïncidait pas avec les changements météorologiques, mais au contraire avec l'application rigoureuse des mesures sanitaires (destruction des chiens). Une autre preuve venant plaider contre l'influence des agents météorologiques nous est procurée par l'épidémie de rage qui a sévi sur les renards pendant plus de 30 ans (1803-1837) sur la Suisse jusqu'au grandduché de Bade, sur la Bavière, la Hesse, etc.

Pendant cette épizootie, tandis que la rage canine était arrêtée par des mesures sanitaires, la rage des renards n'était nullement influencée par ces moyens; elle dura jusqu'à la disparition de tout le gibier de ces régions.

On s'est demandé pendant longtemps si l'éclosion de la rage ne dépendait pas des influences saisonnières, du climat.

On invoquait les grandes chaleurs: mais comment expliquer


XIXe SIECLE JUSQU'A 1870 11

que, dans de nombreux pays très chauds, la rage est inconnue, tandis que, dans les froides régions arctiques, la rage fait de nombreuses victimes?

Bouley (1) a recueilli 3.096 cas derage qu'il répartit par groupe de 3 mois. Il comptait 755 cas en hiver, 857 au printemps, 788 en été, 698 en automne. La statistique de Bourrel montre 344 cas en hiver, 35o au printemps, 334 en été et 321 en automne. SaintCyr cite 54 cas en hiver et 38 cas en été.

Tardieu (2) considère l'élévation de la température comme une condition prédisposante pour la rage ; Bouley suppose que c'est surtout en automne que la rage diminue. Il explique la fréquence relative de la maladie au printemps en faisant remarquer que cette époque coïncide avec celle du rut; à ce moment, il se fait des agglomérations de chiens, qui constituent une condition favorable pour la propagation de la rage, comme d'ailleurs pour toutes les épidémies.

L'excitation sexuelle envisagée comme cause de la rage. — Capello (3) en 1823 soutient que la rage se développe chez les chiens qui ne peuvent satisfaire leur passion génésique. Cette croyance était basée sur des faits d'observations qui nous paraissent aujourd'hui tout à fait enfantins. Leblanc en 1863 citait les faits suivants devant l'Académie de médecine : « Il suffit d'avoir été témoin de l'état d'exaspération d'un chien qui est à côté d'une chienne en chaleur pour comprendre combien peut être grand le trouble fonctionnel qui résulte des besoins sexuels non satisfaits; j'ai vu encore, tout récemment, un chien qui était resté pendant assez longtemps à côté d'une chienne en chaleur dont il a été séparé par une barrière. Ce chien avait été constamment irrité. Son maître,qui le conduisit à la promenade pour le distraire, remarqua que, contre son habitude, ce chien cherchait querelle à tous les chiens qu'il rencontrait dans la rue; quelques jours plus tard, des signes formels de la rage se manifestèrent ».

D'après Leblanc, la plupart des cas de rage observés à Paris débutent ainsi. On conçoit l'insuffisance de cette argumentation, car la rage existe à Paris pendant toute l'année, tandis que les chiens ne sont en rut qu'au commencement du printemps; on sait de plus que la rage débute très souvent par une agitation sexuelle même sans le voisinage d'une femelle.

Il est inutile de citer d'autres observations du même genre. Dans la plupart des cas, on affirme que le chien n'a jamais été mordu. Cependant Bouley remarque très judicieusement qu'il est très difficile de constater si les chiens même les mieux gardés n'ont

(1) BOULEY, Diction. Encyclop. de Dechambre, 1874.

(a) Enquête sur la rage, 1850-1868. Recueildu comité consult. d'hygiène publ.

(3) CAPELLO, Arch. générales de médecine, t. VI, 1824, p. 271.


12 ORIGINE ET PREMIÈRES DONNÉES SUR LA RAGE

pas eu de contact à un moment donné avec un autre animal (chien, chat, rat) qui aurait pu les mordre en passant. On conserve peu quelquefois le souvenir de certains petits incidents lorsqu'on n'a pas l'attention attirée sur eux; et ceux-ci peuvent avoir cependant une importance capitale. Combien de fois ne nous a-t-on pasaffirmé qu'un chien n'avait jamais été mordu tandis que la plaie provenant de la morsure était évidente. Weber cite ainsi un cas de rage survenu chez une chienne qu'on affirmait n'avoir eu aucun contact depuis des mois avec d'autres chiens; à l'autopsie, on trouva des foetus dans son utérus.

Tout aussi fantaisistes sont les affirmations qui prétendent que la rage peut éclater sous l'influence des matières putrides ou sous l'influence de la colère et de la souffrance. Pour soutenir cette thèse, on confond toujours la cause avec l'effet; ainsi on enlève à une chienne ses petits, immédiatement la rage se déclare. D'autrefois, on conduit un chien au bain et on le jette trois fois dans l'eau froide ; immédiatement le chien sort avec les mâchoires écartées, signe évident de rage paralytique. Cependant, chose difficile à croire, Tardieu, savant si distingué, se basait sur de pareilles observations, tout en sachant très bien que la rage avait un temps d'incubation et que par suite ni la colère, ni la souffrance ne pouvaient produire la maladie. Dans ces cas, les chiens avaient été infectés très certainement quelques jours auparavant et la rage s'était déclarée sous l'influence de ces circonstances.

Certains auteurs affirmaient que la salive pouvait devenir accidentellement virulente sous l'influence de la colère, bien que l'animal ne présentât aucun symptôme de rage.

Tardieu (1) cite à l'appui de cette affirmation l'histoire d'un garçon boucher qui, en 1860, fut mordu par un chien furieux; neuf mois après, il mourut avec des symptômes manifestes de rage.

L'enquête à laquelle Tardieu procéda apprit que l'animal qui avait mordu était encore parfaitement sain.

Un fait semblable a été signalé par le Dr Putegnat, de Lunéville (I. c.),en 1847 : un enfant fut mordu par un chien qui poursuivait une chienne en chaleur; après 18 jours l'enfant mourait avec tous les symptômes de la rage, tandis que la chien incriminé restait sain. Ce docteur conclut que le chien peut dans une fureur vénérienne donner la rage par morsure.

Piètrement (2) rapporte un cas, assez embrouillé d'ailleurs, où un chien en aurait mordu un autre qui serait devenu enragé.

Ce dernier à son tour mord un cheval qui également meurt de rage, tandis que le premier reste sain.

(1) TARDIEU, Expériences nouvelles sur la rage. In Annales d'hygiène, t. IV, 1861

(2) Journal de médecine vétérinaire militaire, 1863, p. 82.


XIXe SIECLE JUSQU'A 1870 13

Decroi publie l'histoire d'un chien enragé qui fut mordu 10 jours auparavant par un autre qui continua à se bien porter. Les symptômes de la rage se déclarèrent déjà le lendemain de la morsure. Pas un seul de ces cas n'est certain et chacun d'eux peut être interprété de différentes façons. Il n'est pas prouvé en effet que les chiens ou les hommes qui meurent enragés n'ont pas été mordus auparavant par des animaux véritablement enragés. Cependant certains faits publiés par Pasteur, Babes, Hoegyes et Loete, sur la possibilité de la guérison, au moins de la rage expérimentale, permettent une autre interprétation qui sera développée dans un des chapitres qui suivent.

Bouley conclut de tous ces faits que la spontanéité de la rage canine n'est qu'une croyance à l'appui de laquelle on ne peut citer aucune preuve d'une valeur véritablement scientifique. Dès 1828, Delabère-Blaine (1) était du même avis.

Les auteurs du XVIIIe siècle (la Rage, par Villernie et Folliet) (2) affirment que l'air, le sperme, la sueur peuvent communiquer la rage à l'homme et aux animaux.

Mais dès le XIXe siècle on était convaincu que la bave seule transmettait la rage à l'homme, lorsque celui-ci présentait une solution de continuité de l'épiderme; la bave était ordinairement introduite dans l'économie par une morsure. Certains auteurs attribuent de la toxicité non seulement à la sécrétion salivaire, mais encore à l'écume bronchique. Raynaud (3) insère une glande parotide d'homme enragé dans une plaie faite à un chien et ne peut ainsi déterminer la rage.

D'autre part, dans la rage, les glandes salivaires paraissent peu altérées, tandis que les voies aériennes sont enflammées.

De tout temps on se figurait que les hommes enragés se jetaient sur leurs semblables pour les mordre; on allait même jusqu'à incriminer leur haleine, comme très dangereuse. La bave rabique peut, disait-on, communiquer la rage, lorsque, par une cause quelconque, elle se trouve déposée sur des téguments absolument sains et dépourvus de toute solution de contuinité.

Sauvage (4) et Van-Swieten (1. c.) citent en effet le cas de deux jeunes gens qui, ayant introduit la main dans la gorge d'un chien ou d'un loup enragé, moururent ensuite de la rage. De petites éraflures de la peau s'étaient produites très probablement, dans ce cas, qui servirent de porte d'entrée au virus rabique. On cite de même des cas (Paulniser, Portat, Mathieu) où le contact des

(1) DELABERE-BLAIN, Pathologie canine. Trad. par DELAGUETTE, Paris, 1828.

(2) VILLERNIE et FOLLIET, Art. Rage. Dict. des sciences médicales. Paris, 1828.

(3) RAYNAUD, Incubation de la rage. Gaz. méd., Lyon, 1863.

(4) SAUVAGE, Diss. sur la nature et la cause de la rage. Toulouse, 1749 et 1769.


14 ORIGINE ET PREMIÈRES DONNÉES SUR LA RAGE

lèvres d'un individu ayant embrassé son chien malade détermina la rage; des personnes ayant bu au verre d'un malade atteint d'hydrophobie prirent la maladie; d'autres sujets devinrent enragés en portant simplement à leur bouche des objets souillés de salive rabique.

C'était une opinion généralement admise que la rage était transmissible par l'atmosphère. Aussi craignait-on d'incinérer les hydrophobes; on se contentait de les étouffer. Pour le même motif on hésitait d'ouvrir les cadavres des individus morts de rage. Souvent, tout le personnel d'un hôpital où l'on avait pratiqué l'autopsie d'un homme succombé à la rage restait pendant des mois dans les transes de prendre la maladie. Cette peur des enragés existe d'ailleurs encore de nos jours. En Roumanie, on refuse, par exemple, dans certains hôpitaux de Bucarest, de recevoir les personnes mordues par des chiens enragés, ainsi que les individus atteints de la maladie.

On s'était demandé cependant depuis fort longtemps si un homme enragé peut transmettre la rage. Souvent des médecins avaient été mordus par des personnes enragées sans prendre la maladie. Cependant, on admet, grâce aux traditions transmises, que la mère de Malpighi mourut de la rage après avoir été mordue par un individu enragé.

Magendie et Brechet (I.c.) en 1813, prenant la salive d'un homme enragé, l'inoculèrent à un homme valide; ce dernier devint hydrophobe.

Plus tard, Earle affirme avoir inoculé, avec succès, la rage de l'homme au lapin et au cobaye. En tout cas, on supposait déjà à ces époques assez éloignées que la rage en passant par l'homme perdait une partie de sa virulence.

Nous ne donnerons pas ici l'historique de la symptomatologie, ni de l'anatomie pathologique de la rage, leur réservant une place à leurs chapitres respectifs.

Quant à la thérapeutique antérieure aux travaux de Pasteur, on peut dire que presque tous les remèdes, efficaces pour les autres maladies, furent essayés dans la rage.

Brouardel, dans l'article « Rage » du Dictionnaire encyclopédique de Dechambre, cite tous ces essais, parmi lesquels certains ont joui pendant longtemps d'une certaine réputation ; aucun de ces remèdes n'avait cependant fait ses preuves. Sans tenir compte des innombrables remèdes populaires et superstitieux, comme l'extirpation des Iysses ou les coupures pratiquées à la partie inférieure de la langue (Roumanie), notons l'électricité, les bains, les douches froides prolongées, l'inoculation de venin de vipère.'

Parmi les remèdes végétaux, l'opium, la feuille de calabare, le haschisch, le kurkumis, la datura strammonium, l'absinthe, l'aï]


XIX 0 SIECLE JUSQU'A 1870 15

la coloquinte ont joui d'une certaine réputation. Les cantharides, l'asa foetida, le castoreum, le musc, le fret, le foie, l'urine, etc., ont de même été employés. Parmi les substances employées pour prévenir la rage, il faut citer : l'ammoniac, l'arsenic, le chlore, le cuivre, la quinine, le tartre stibié et surtout le mercure.

Dans ces derniers temps même, on a cessé d'employer tous ces remèdes, qui n'ont aucun effet, ni sur l'incubation, ni sur le traitement de la maladie.

Il faut tout d'abord distinguer le traitement préventif du traitement curatif. Toutes les manoeuvres et tous les remèdes, destinés à prévenir la rage, sont sujets à caution.

Pas un seul de ces moyens ne résiste à une critique sérieuse et surtout à l'expérimentation. Sachant que la rage ne se déclare que chez 5-10 pour cent, à peine, des mordus, il est facile à comprendre que n'importe quel moyen, employé chez les 90 autres pour prévenir la rage,avait gagné un cercle d'adeptes; ces sujets auraient tout aussi bien échappé à la maladie, s'ils n'avaient suivi aucun traitement.

On peut citer parmi les moyens primitifs la sudation, produite par les bains de vapeur, l'exercice, l'excitation sécrétoirc des fonctions de la peau, des reins, du foie, des intestins, etc.. l'emploi du jaborandi comme stimulant sudorifique. Tous ces moyens ont été recommandés et leurs effets confirmés en partie par des médecins distingués tels que Bouisson, Miroff (1), Gosselin (2) (sudation), Cutinto, Gubler (3) (jaborandi).

Plus tard la médication mercurielle, conseillée par Ravelly (4) (1690) jouit d'une grande réputation: les uns firent prendre le mercure à l'intérieur, les autres en frictions.

En 1783 et en i852, l'Académie de médecine constate que les résultats de ce traitement sont nuls, car les deux tiers à peine des personnes traitées préventivement par cette méthode ont échappé à la maladie.

7. - LES PRÉCURSEURS DE PASTEUR

Les recherches récentes sur la rage, quoique constituant un domaine assez bien circonscrit, touchent cependant à toutes les grandes questions, à toutes les découvertes de la médecine moderne.

Nous avons vu que les recherches sur la rage se sont dégagées lentement de la complication inextricable de préjugés de toutes sortes et d'une quantité de données fausses ou non con(1)

con(1) Rull. de thérapeutique, 1839, XVII, p. 387,

(2) GOSSELIN, Bull, de l'Acad. de méd., 1863.

(3) GUBLER, Bull, de thérapeut., 1874, p. 161.

(4) RAVELLY, Traité de la maladie de rage.


16 ORIGINE ET PREMIÈRES DONNÉES SUR LA RAGE

trôlées, qui les empêchèrent d'être jugées à leur juste valeur.

II n'existe certainement pas de maladie qui n'ait fait couler plus d'encre sur ses causes et sur son traitement, sans donner moins de résultats.

Il est curieux de constater que les travaux des autorités médicales les plus connues n'ont pas été le point de départ des nouvelles recherches sur la rage. Les écrits de Morgagni (1. c), Magendie (1. c), Hertwig (1. c), Virchow (Le), Bouley (1. c), Brouardel (1. c).Bollinger (1. c.) ont fourni, il est vrai, des contributions expérimentales et critiques importantes, mais ces travaux n'ont été en état, ni de détruire les opinions erronées, ni d'établir les principaux points de l'étiologie et de la pathologie de la rage.

Il a été très difficile de démontrer définitivement la contagiosité de la rage, attendu que de nombreux auteurs rapportaient toujours de nouveaux cas de maladie spontanée. Aujourd'hui encore, beaucoup de médecins croient, sinon à la rage spontanée, du moins à une rage produite médiatement chez le chien.

De nombreuses contradictions s'élevèrent entre les différents auteurs, surtout en ce qui concerne la localisation du virus rabique ; Hertwig par exemple soutenait qu'il avait pu transmettre la rage par l'inoculation du sang et jamais par celle des cellules nerveuses.

L'anatomie pathologique de la rage n'avait donné dès le début aucune espèce de constatations caractéristiques et les auteurs s'étaient beaucoup occupés de chercher les Iysses de la langue, dont la destruction devait empêcher l'éclosion de la rage.

Malgré les rares expériences prouvant le contraire, on croyait que la rage des herbivores n'était pas transmissible. On avait démontré depuis longtemps expérimentalement la contagiosité et l'infectiosité de la salive ; mais d'autre part on admettait à la suite des recherches de Virchow (1), Rose (2), Grûndler (3), Putegnat (4), Tardieu, etc., que la morsure des chiens simplement excités ou méchants pouvait donner la rage. On soutenait que les grandes plaies produites par la morsure d'un animal enragé étaient moins dangereuses que les petites, et qu'une certaine constitution ou un certain tempérament nerveux favorisait l'éclosion de la rage, tandis que, d'autre part, on admettait une résistance naturelle contre cette maladie. Aussi l'opinion de certains auteurs, tels que Lorinser (5), soutenant que la rage était une pure psychose produite par

(1) VIRCHOW, la Rage, dans son Manuel de pathologie et de thérapie, 1868.

(2) ROSE, « Verhaltniss des Tetanus zur Hydrophobie »,dans PITHA-BILLROTH, Hdb. d. allg. u. spez. Chirurgie, 1870.

(3) GRUNDLER, « Lyssa hum. » oder spontané Hydrophobie. Deutsche milit. lahrb., 1874.

(4) PUTEGNAT, Lancet, 1860.

(5) LORINSER, Opter Hundswuth Wien, med. Woch., n°s 14 et 15, 1874.


XIX° SIECLE JUSQU'A 1870 17

la crainte de la maladie, comptait beaucoup d'adeptes. On considérait la rage comme une simple inflammation de l'oesophage, de l'appareil respiratoire ou une espèce de tétanos traumatique. La contagion spécifique de la maladie était mise en doute, à cause de la longue période d'incubation pendant laquelle on n'observe aucune espèce de symptômes. La durée variable de cette incubation et le fait qu'un petit nombre seulement de mordus deviennent malades contribuèrent à appuyer cette négation. Enfin,même jusque dans ces derniers temps,on avait publié de nombreux cas de guérison soit spontanée, soit à la suite d'application de différents remèdes.

Vers la fin de l'année 1870 apparaissent différentes observations et travaux critiques combattant la plupart de ces fausses assertions et établissant que la rage est une maladie contagieuse, toujours produite par la pénétration de la salive des animaux enragés dans des plaies. Ces plaies peuvent être soit récentes, produites par la morsure des animaux,soit déjà existantes. Les expériences de Magendie et Bréchet (1), dans lesquelles ces savants avaient produit la rage par l'inoculation de salive de chiens enragés, n'avaient pas été tout d'abord confirmées par les auteurs.

Ce sont surtout les recherches de Galtier (2) qui ont établi définitivement la contagiosité de la rage, en donnant une base solide à l'opinion de certains auteurs plus anciens, tels que de Virchow (3), d'une action fermentaire du virus rabique. Très importants étaient aussi les travaux de Brown-Séquard et Duboué qui, se basant sur des considérations physiologiques, ont rapporté au système nerveux central le siège principal des lésions rabiques. Ces conceptions, quoique non démontrées expérimentalement, ont donné un point d'appui à l'opinion de Boerhave, de Kriegelstein, de Jaccoud (4), etc., qui considéraient depuis bien longtemps la rage du chien comme une maladie nerveuse. Les recherches histologiques du système nerveux central dans la rage ont donné une base certaine à cette conception. Ces résultats,ainsi que les études critiques et statistiques de Bollinger (5), Bouley, Brouardel (6), Leblanc (7), etc., constituent assurément la base principale des travaux décisifs de Pasteur.

Les données fausses sur la rage étaient basées sur une observation insuffisante ou inexacte. Aussi ont-elles pu être corrigées par des observateurs et des expérimentateurs soigneux. La diffi(1)

diffi(1) DUPUYTREN et MAGENDIE, Comptes rendus de l'Acad. des Sciences.,1840.

(2) GALTIER, la Rage du lapin. Comptes rendus de l'Ac. des Sc, 1879.

(3) VIRCHOW, loc. cit. Manuel de pathologie et thérapie.

(4) JACCOUD, Traité de pathol. du syst. nerv. 1871, t. Il, p. 785.

(5) BOLLINGER, Ziemssens Handbuch der Path. n. Thér., Leipzig, 1874.

(6) BOULBY et BROUARDEL, Rage, clans l'Encycl. de Dechambre, 1874.

(7) LEBLANC, Documents pour servir à l'Histoire de la rage, Acad. de Médecine, Paris, 1878.

BABÈS.— Traité de la Rage. 2


18 ORIGINE ET PREMIÈRES DONNEES SUR LA RAGE

culte des recherches résidait dans les conditions spéciales où l'on se trouvait en ce temps ; on ne pouvait, par exemple, obtenir à l'état de pureté la salive virulente.

Les résultats de l'inoculation de la salive étaient tantôt positifs, tantôt négatifs, suivant le degré de virulence de la salive, sa richesse plus ou moins grande en germes pathogènes étrangers et suivant que le virus rabique atteignait ou non les centres nerveux.

Les recherches faites dans de différentes directions s'égaraient souvent; il fallait un esprit critique pour les interpréter et de nouvelles recherches expérimentales très suivies pour les compléter, afin de pouvoir les faire aboutir à des résultats définitifs. Les méthodes statistiques de police sanitaire furent d'abord couronnées de succès. Elles eurent, comme point de départ, les lois appliquées, surtout en Angleterre, pour la prophylaxie des maladies par la lutte contre leur cause. Sitôt que les statistiques eurent démontré que la rage était produite surtout par la morsure des chiens enragés, on appliqua des mesures de police pour régler la question des chiens. On institua des quarantaines, on fit tuer les chiens errants. On ordonna de tenir les chiens en observation, de les empêcher de s'enfuir et de mordre.

Pendant les épidémies de rage on insista sur l'extermination des chiens errants, sur les ordonnances de police forçant les propriétaires à tenir les chiens à la chaîne et à leur mettre des muselières. Cette pratique fut suivie des meilleurs résultats. Partout où elle avait été appliquée, on remarquait que le nombre des chiens et des hommes enragés devenait excessivement petit.

Tandis qu'au commencement du XIXe siècle et même jusque vers 1870 l'Allemagne était considérée comme un pays où les cas de rage étaient des plus fréquents, depuis l'application très sévère des mesures de police sanitaire, la rage a tellement diminué que les victimes de cette maladie ne sont maintenant que de très rares exceptions.

Les ordonnances de police sanitaire, du commencement du XIXe siècle, ont donc été, dans la lutte contre la rage, d'une importance tout à fait capitale.

D'autres expériences, faites dans un tout autre ordre d'idées, amenèrent aussi, avant les recherches de Pasteur, l'élude de la rage à des résultats définitifs; ce furent les recherches des lésions fines du système nerveux central dans la rage.

Dès le début, on rencontre aussi sur ce terrain des erreurs d'observation et de conclusions. A côté de constatations importantes, on décrivit, comme lésions caractéristiques de la rage certaines modifications artificielles, de sorte qu'on avait fini par rejeter comme erronées la plupart des descriptions de lésions réel-


XIX° SIECLE JUSQU'A 1870 19

les du système nerveux central. Aussi peut-on s'expliquer que les lésions rabiques de la substance grise, de la moelle allongée et de la moelle épinière, si nettes et si caractéristiques, ont pu passer inaperçues ou être niées par les neurologistes les plus autorisés, alors que dans d'autres maladies on avait à la même époque décrit et reconnu des lésions beaucoup plus fines du système nerveux. En effet, Meynert, Benedikt et Hammond avaient déjà trouvé des proliférations nucléaires à l'adventice et des foyers miliaires à la périphérie des vaisseaux; à côté de ces lésions, ils ont décrit une série de productions artificielles et des choses insignifiantes comme étant tout aussi importantes (corps gras de Weller, dégénérescence amyloïde des vaisseaux, désintégration granulaire, etc., etc.). D'autres chercheurs considéraient toutes les constatations de Benedikt, comme dépourvues d'importance (Forel, Schultze).

Les minutieuses recherches de Kolesnikow, de Gowers et de Gombault démontrent l'existence de lésions histologiques du système nerveux dans la rage, sans toutefois faire valoir toute leur importance.

L'école même de Pasteur n'admettait au commencement que des lésions insignifiantes et non caractéristiques du système nerveux dans la rage.

Aux vétérinaires surtout revient l'honneur d'avoir envisagé la rage d'une manière plus critique, et de s'être livrés à des expériences suivies et rationnelles. L'article de Bouley dans le dictionnaire de Dechambre ainsi que ses travaux personnels ont jeté beaucoup de lumière sur la question si embrouillée de la pathogénie de la rage.

Galtier (1. c), de Lyon, étudia le premier la rage du lapin, qui devint dans la suite l'animal de choix, pour élucider la pathogénie de celte maladie; cet auteur affirmait que la lymphe des animaux enragés était constamment virulente, assertion non confirmée par les recherches ultérieures.

Cependant il constate l'innocuité du sang et il ne réussit pas à reproduire la maladie chez les lapins, en leur introduisant sous la peau du suc de cerveau et de moelle allongée, provenant de chiens morts de rage (1).

Galtier le premier immunisa des moutons et des chèvres par injection de salive de chien enragé dans le torrent circulatoire (2).

Pasteur, au moment de ses communications sur la rage, avait connaissance de ces résultats qu'il contestait d'ailleurs, et constatait que par ce procédé ou ne pouvait immuniser le chien. Les deux savants ne pouvaient s'entendre sur cette question, car ils

(1) Académie de médecine, 20 janvier 1881.

(2) Académie des sciences, 1er août 1881.


20 ORIGINE ET PREMIÈRES DONNÉES SUR LA RAGE

expérimentaient sur des animaux d'espèce différente; depuis on a démontré que seuls les ruminants pouvaient être immunisés par ce procédé.

Galtier annonce de plus que la salive mélangée avec de l'eau conserve toute sa virulence après 24 et 36 heures. La plupart de ces expériences furent confirmées plus tard par Bouchard. A la même époque, P. Bert démontre la virulence constante des glandes salivaires et desmucosités bronchiques. Nocard (1880) dyalisa la salive pure des chiens enragés, et constata que la partie dyalisable de la salive était dénuée de virulence, tandis que ce qui restait dans le dyaliseur pouvait reproduire la maladie. Nous avons déjà dit que Brown-Séquard insistait sur l'importance de l'élément nerveux dans l'hydrophobie.

Cet auteur regardait la rage comme une névrite ascendante.

Préparés par ces travaux, pleins de renseignements et d'idées fertiles, apparurent les premiers travaux de Pasteur sur la rage.


CHAPITRE II

DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DE LA RAGE, ÉPIDÉMIOLOGIE, STATISTIQUE,

. Distribution de la rage en Europe, Asie, Afrique, Amérique, Océanie. — 2. Epizooties de rage. Fréquence de la rage dans différents pays.— 3. Répartition de la rage suivant les races canines. Répartition suivant l'âge du chien. Répartition suivant les espèces animales. Répartition suivant l'âge des mordus. — 4. Proportion des personnes mordues par un animal enragé et qui (sans traitement) contractent la rage. — 5. Incubation de la rage. — 6. Erreurs dans les statistiques : en ce qui concerne le nombre des chiens enragés ; en ce qui concerne la mortalité des mordus ; en ce qui concerne l'efficacité de la cautérisation.

1- - DISTRIBUTION DE LA RAGE

Europe. — La rage existe avec plus ou moins d'intensité dans toute l'Europe. Dans certains pays, les cas de maladie sont devenus moins fréquents vers la fin du siècle dernier sous l'influence, sans doute, des mesures sanitaires et de la disparition des animaux sauvages. Si cependant, dans ce dernier temps, le nombre des chiens enragés et des personnes mordues paraît être beaucoup plus grand, cela s'explique par le fait que les cas de morsure sont aujourd'hui mieux connus, grâce aux instituts antirabiques. Voici une statistique, due à Dorbert (i), de la fréquence de la rage dans plusieurs pays d'Europe.

PAYS CAS DE RAGE 1902 1903 1904 1905 1906 1907

Prusse... Personnes mordues. 25o 307 365 368 373 4o5

» Animaux enragés... 534 795 g4g 749 614 728

Belgique.. » 15 35 20 g4 68 237

France... Chiens enragés 2.355 2.391 2.3g2 2.308 1043 1.692

Autriche.. Infections g70 1.109 1.011 1.252 1.331 1.008

Russie... » — — — 3.360 4.035 5.874

Pays Bas. Animaux enrages... — 25 1 1 52 41

Italie Anim. domestiques

enragés 4^8 33 22g 310 792 701

Il faut avouer que ces sortes de statistique n'ont que peu de valeur.D'abord on ne connaît pas exactement le nombre des personnes mordues,ensuite le nombre des animaux enragés relevés par le service vétérinaire est ordinairement beaucoup inférieur à

(1) DORBERT, Klinisches Jahrb. 1909, XXI, n° 9.


22 DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DE LA RAGE

celui qui est donné par les instituts antirabiques. Nous verrons

plus loin confirmation de ces considérations.

Asie. — La rage est connue depuis longtemps en Syrie (Sucquet)(1) et dans tout le Levant. Tandis qu'à Constantinople la rage est assez rare chez l'homme (ce qui est dû, d'après les recherches de Remlinger (2),à la forme paralytique de la rage des chiens de Constantinople), la rage dans les provinces turques est assez fréquente. Ainsi, de novembre 1900 à novembre 1902, sur les 1322 personnes traitées, 317 seulement avaient été mordues à Constantinople, le reste venait de provinces et en grande partie des îles de l'Asie Mineure et de Smyrne. La maladie est fréquente dans les Indes anglaises orientales, de même qu'en Afganistan. D'Oramy (3) rapporte que la rage est commune dans la basse Cochinchine et encore plus fréquente au Tonkin et dans l'Annam ; elle est assez commune en Chine et au Japon. Dans ce dernier pays on la connaît depuis les temps les plus reculés; elle est surtout fréquente à Java, dans la presqu'île de Malacca, à Singapoure. Dans cette région, elle est fréquente non seulement chez les chiens errants, mais aussi chez le chacal, le loup, les hyènes. En Sibérie, au Kamtscbatka la rage est inconnue (4).

Elle est au contraire fréquente dans les parties tempérées de la Russie asiatique, où les sujets mordus par les loups sont assez nombreux. D'après Marsden, la rage n'aurait jamais été observée à Sumatra.

Afrique. — La rage était connue depuis longtemps en Abyssinie (d'après les rapports de Baker et de Rochette d'Hericourt). On affirmait au contraire au XVIIIe siècle (Volney (5), Brown (6; Larrey, Alpinns, Prince) que l'Egypte en était exempte, mais des observations plus récentes ont montré que le fait était inexact; en effet, le D1 Pruney (7) a constaté des cas de rage à Alexandrie et Burguieresbey (8) au Caire ; on en observe chaque année d'assez nombreux. En Algérie la maladie était bien connue par les Arabes qui la considéraient comme très commune chez le chien et le chacal. Ils l'appellent incloud, qui veut dire enchienné; depuis l'occupation française les cas de rage sont devenus plus fréquents. On peut aussi affirmer le fait pour lout le littoral méditerrannéen de l'Afrique.La maladie est très rare dansl'Afrique du Sud de même qu'à l'Est et à l'Ouest. Livingstone est porté à croire qu'elle n'existe pas dans le centre et dans la partie tropicale, cependant en 1893 des cas de rage ont été signalés au Cap et tout

(1) SUCQUET, Rapport du 2 mars 1857.

(2) REMLNGER la Rareté de la rage à Constantinople. (Revue d'hyg., avril 1903.)

(3) D'ORAMY, Lettre de Saïgon à Bonlev, 21 juin 1870.

(4) EEMAN, Travels in Siberia, vol. 11.

(5) VOLNET, Voyage en Syrie.

(5) BROWN, Voyage en Egypte, 1800.

(7) PRUNEY, Rapport d'Alexandrie, 7 mai 1858.

(8) BURGUIRESBEY, Rapport du Caire, 23 mars 1857.


EPIZOOTIES DE RAGE 23

dernièrement à Rodesia. Elle a été importée en 1892 à Madère.

Amérique.— En Amérique du Nord, la rage est connue depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle ; elle est surtout fréquente dans les Etats-Unis, surtout à Massachusetts et à Maryland. En 1908, dix états de l'Union n'avaient pas été éprouvés : la Californie, Idaho, Maine, Montana, Nevada, New Mexico, Oregon, Utah, Washington et Wywnial. A ce moment on ne connaissait que III cas de rage chez l'homme sur tout le territoire de l'Union (1).

La rage est fréquente au Mexique, au Brésil, au Chili et à Cuba. Nous verrons qu'elle a été introduite en 1803 au Pérou ou elle a fait de grands ravages (A. Smith) (2). L'épidémie a complètement disparu après le massacre général des chiens en 1808.

La rage sévit de temps à autre au Brésil, mais elle serait inconnue sur le versant oriental des Andes; on ne la connaît pas à l'Equateur à Quito. A Barbades, on ne la connaissait pas avant 1741, à Saint-Domingue avant 1776, à la Jamaïque, à la Guadeloupe avant 1783 ; l'île de Saint-Maurice fut infectée en 1813.

Au Groenland méridional, la rage sévit et menace d'entraîner le dépeuplement de ces régions où l'homme ne saurait vivre sans le chien. Elle est également fréquente dans les régions arctiques. Les Philippines ont été infectées par le Groenland, et Dudley y constate 158 cas.

Océanie. — L'Australie et la Nouvelle-Zélande paraissent indemnes de la rage, ainsi que la terre de Van Diemens, SaintHélène et les Açores (M.-G. Fleming) (3).

2. — EPIZOOTIES DE RAGE

Dans le livre de Fleming: Chronologie Hystoric of animal Plagues, on trouve citées différentes épidémies de rage connues, jusqu'à 1867.

1586. — Epizootie de rage canine dans les Flandres, en Turquie, en Hongrie et en Autriche, pendant l'épidémie de peste qui régnait à cette époque.

1590. — Epizooties de rage sur les loups à Montbéliard (J. Bauchin, Memorabilis historia luporum).

1604. — Grande explosion de rage canine à Paris (Journ. de Fleury, IV, vol. III, p. 221).

1712. — Grande mortalité sur toutes les espèces animales en Hongrie. Les hommes mordus par les chiens étaient atteints de parésie et d'hydrophobie, imitaient leurs aboiements, et cherchaient à mordre ceux qui les approchaient. Plusieurs personnes contractèrent la rage en administraut des gargarismes aux chiens malades (Genselleii, Coresp. épid. inf. Hungarioe).

(1) DUDLEY, J. Am. Méd. Ass. 1908, 41.

(2) A. SMITH, Diseases in Peru, 1881, Edinb. med and chir. Journ.

(3) FLEMING, Rabies and Heydrophobia. London, 1872.


24 DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DE LA RAGE

De 1719 à 1721. Fréquence inusitée de la rage dans différents pays, particulièrement en France et en Silésie (Wirth).

1722. — Apparition de cette maladie en Hongrie.

1725. — En Silésie, elle se propage aux loups.

1734-1735. — En Angleterre.

1741. — Aux Barbades.

1748. — En Ecosse, dans le comté de Fife, beaucoup de vaches et de porcs en périssent.

1750. — La rage est signalée à Charlestown, dans l'Amérique du Sud, par un correspondant du Gentleman' Magazine (janvier 1751).

« Depuis le commencement de l'année 1750, y est-il dit, une espèce de rage s'est manifestée sur les chiens du pays, et a nécessité l'abatage d'un grand nombre. Dernièrement, on l'a observée sur quelques uns des chiens de la ville. On ne se souvient pas que jamais, à une époque antérieure, aucun cas de rage ait été constaté dans cette province. Je n'ai pas entendu dire que des personnes aient été mordues. Mais dès que les premiers symptômes de la rage se manifestent, les chiens s'attaquent à tous les chiens qu'ils rencontrent et ceux-ci, peu d'heures après avoir été mordus, sont dans le même état que les agresseurs. On suppose, à défaut d'autre cause apparente, que cette maladie a été déterminée par les chairs en décomposition de bestiaux morts dont les chiens font leur nourriture. La durée de la maladie n'est que de deux à trois jours. Les porcs en ont été affectés également ».

D'après Lajard, la rage sévissait sur les chiens de Londres et des environs, en 1759 et 1760.

Il l'attribue à la douceur exceptionnelle de l'hiver et à la venue hâtive du printemps. Un ordre fut donné par les magistrats pour que tous les détenteurs de chiens eussent à les tenir en captivité pendant un mois et pour que les agents de police et autres agents de l'autorité missent à mort tous les chiens errants. Une récompense de deux shillings était accordée pour chaque victime. Cette épizootie rabique semble avoir duré jusqu'en 1762.

En 1763, une épizootie canine, se terminant par des symptômes rabiques, est signalée en France, en Italie et en Espagne, par Sagar. Le massacre général des chiens fut ordonné à Asti, à Alexandrie et dans d'autres villes. A Madrid on en tua plus de 900 dans une seule journée.

1768, 1770 et 1771.— Apparitions fréquentes de la rage dans Boston et dans d'autres villes d'Amérique du Nord. Un grand nombre de chiens et de renards en furent atteints; les porcs furent les victimes principales de leurs morsures.

Cette maladie fut considérée comme nouvelle dans cette partie du monde.

1774- — Invasion de la rage dans le Lancashire et toute l'Angleterre.

De 1776 à 1778 la rage apparaît, pour la première fois et sous la forme épizootique, dans les Indes occidentales françaises. On avait cru jusqu'alors les Antilles à l'abri de la rage, car jamais cette maladie ne s'y était montrée.

A la Guadeloupe, la rage revêtit le caractère de rage mue sur les premiers chiens affectés, puis ensuite elle prit celui de la rage furieuse. Beaucoup de personnes de race blanche ou noire périrent de cette maladie (Animal plagues, p. 486).

1783. — Apparition de la rage, sous forme épizootique, à Hispaniola (Saint-Dominique) et à la Jamaïque, où cette maladie était inconnue. Beaucoup de nègres, de chevaux, de cochons et de chèvres furent


EPIZOOTIES DE RAGE 25

mordus et contractèrent la rage. L'origine de celte invasion n'a pas été trouvée.

1785. — Ravage de la rage dans les Etats d'Amérique du Nord; les gazettes du temps abondent en détails sur les terribles effets de cette maladie.

Au dix-neuvième siècle, la rage s'est montrée plus fréquemment, notamment en France, en Allemagne et en Angleterre ; elle a aussi remarquablement étendu ses limites géographiques. Nous avons donné plus haut l'histoire de son apparition au Pérou en 1803.

Elle fut importée en 1806 à la Plata, par des chiens de chasse, appartenant à des officiers anglais, et depuis cette époque elle n'en a jamais disparu.

1803 est la date du début d'une épizootie de rage vulpine des plus importantes ; elle fit en Europe de grands ravages pendant de longues années. Elle apparut, en décembre, au pied des Alpes jurassiennes dans les districts d'Aubonne, de Cussonay, d'Orbe et de Yverdon, et de là, se répandit dans toute la Suisse. En 1804, elle avait envahi le royaume de Wurtemberg et le grand-duché de Bade. En 1819, elle s'était considérablement accrue en intensité et en étendue. Tout le cercle du Danube supérieur ainsi que la Bavière étaient envahis; en 1825, cette épizootie sévissait dans la forêt Noire avec une extrême intensité.En 1821 et 1822, elle régnait dans la forêt de Thuringe. En 1824, les renards de la Hesse supérieure étaient infectés, et l'on a observé qu'elle se propagea, à la manière des maladies contagieuses, de district en district et du sud au nord. A cette époque, elle se répandit dans la Hesse inférieure, jusqu'aux frontières du Hanovre. Dans l'Allemagne du Sud, la maladie se prolongea pendant quelques années; en 1834, on en constata des cas nombreux dans la principauté de Hohenzollern. En l'hiver et au printemps de l'année 1837, des renards enragés furent abattus à Ulm.

Il ne paraît pas que cette épizootie de rage vulpine se soit étendue jusque dans l'Allemagne du Nord.

Les symptômes observés étaient bien ceux de la rage; les renards s'attaquaient à l'homme, dans les bois et jusque sur les grandes routes ; ils entraient même dans les villages. Pendant la durée de cette épizootie, un grand nombre d'animaux domestiques de toutes les espèces, y compris les oiseaux de basse-cour, contractèrent la rage à la suite de morsures. Des blaireaux furent aussi infectés. Dans quelques pays, tous les renards moururent ; la panique était générale parmi les paysans.

En 1806, d'après Delabère-Blaine, la rage était très commune en Angleterre, et surtout dans les environs de Londres. Dans les deux années suivantes elle continua à sévir, puis elle diminua peu à peu d'intensité; mais elle continua à être plus fréquente que les années antérieures.

1807. — La rage revêt à Douvre et dans les villes environnantes une forme épizootique. Les accidents sur l'espèce humaine sont nombreux.

1810. — Apparition de la rage sous forme épizootique dans l'Ameque du Nord et plus particulièrement dans l'Etat de l'Ohio, où les chiens, les loups et les renards sont atteints.

1813. — Fréquence de la rage dans l'Ukraine. Marochetti l'observe sur quatorze personnes.

1813. — Au rapport d'Uniscoille, la rage apparaît, pour la première fois, dans l'île Maurice. On a supposé qu'elle y avait été introduite par un vaisseau anglais, venant de la Baie de Bengale, qui avait à son bord des chiens de pure race anglaise.


26 DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DE LA RAGE

1815. — Fréquence inusitée de la rage en Autriche, et plus particulièrement à Vienne. Au lieu de quatre ou cinq cas de rage sporadique, constatés annuellement à Vienne et dans les environs de 1808 a 1814, on en a compté jusqu'à quarante-six en 1815. D'après le professeur. Waldinger, qui décrivit cette rage, qu'il appelle épizootique, les chiens, au nombre de 43, dont il recueillit l'observation, n'auraient pas été mordus. Waldinger invoque des influences météorologiques pour expliquer la multiplicité des cas qui se sont manifestés à Vienne.

1815. — Apparition de la rage sous forme épizootique, en Danemark d'après Viberg.

1818. — Fréquence de la rage en Podolie, où Marochetti donna ses soins à vingt-six personne affectées d'hydrophobie.

1819. — Mort du duc de Richemond, gouverneur général du Canada, à la suite d'une morsure que lui fit un renard privé, atteint de rage.

1822. — Fréquence de la rage en Hollande, d'après Forster.

1824. — Rage en Suède, sous forme épizootique. Les renards, les loups, les chats et même les rennes en sont affectés.

A la même époque, cette maladie est signalée sous la même forme en Angleterre, en Norvège et en Russie.

De 1823 à 1824, fréquence inusitée de la rage à Berlin, d'après Herting.

182g. — Ravages fait par cette maladie à Dresde, d'après le professeur vétérinaire Prinz.

De 1824 à 1830 (rapport de Bohme). — La rage fut très fréquente en Saxe et en Angleterre. A Vienne, trente-neuf cas furent constatés.

1831 et 1832. — Grande extension de la rage dans le duché de Posen.

1833. — Cette maladie prend aux Barbades un développement alarmant.

1834 et 1835. — Extension de la rage en Saxe et dans la Poméranie. Le gouverneur du canton de Thurgau ordonne la destruction générale de tous les renards .

D'après Fitzvoy, la rage avait envahi le Chili, et tout particulièrement la vallée de Copiapo.

1836. — Progrès de cette maladie en Poméranie. Beaucoup d'accidents rabiques chez les personnes, les chevaux, les boeufs et les moutons. A Paris aussi, les accidents sont signalés plus fréquents que d'habitude.

De 1838 à 1841. — Fréquence de la rage à Vienne.

De 1830 à 1838.— Très peu de cas sont signalés à Vienne, un seul est inscrit dans l'été de 1838 pour cette ville et ses environs immédiats, mais, en 1838, 17 cas sont constatés ; en 1839, il y en a 69; 42 en 1841; le chiffre s'élève tout à coup à 141 ; l'année suivante il retombe à 42, et il n'est plus que de deux en 1843.

Le rapport annuel de l'école vétérinaire de Dresde, par le professeur Prinz, signale la fréquence de la rage en 1838.

De 1839 à 1842, elle revêtit une forme épizootique. Le professeur Hering attribue sa fréquence à la morsure des renards.

Le nombre des chiens enragés, consistés du 1er janvier 1840 à la fin de février 1842, a été de 230 mâles et de 21 femelles.

1839-1840. — Le compte rendu de l'école vétérinaire de Lyon signale très peu de cas de rage. Mais celui de 1840-1841 accuse l'entrée, dans les hôpitaux de l'Ecole, de soixante-quatre chiens suspects à la suite de morsures. Sur ce nombre trente-trois contractèrent la rage et en moururent.


EPIZOOTIES DE RAGE 27

De 1841 à 1842. — La rage fut encore très fréquente à Lyon (rapport du professeur Rey) ; huit personnes périssent des suites de morsures reçues; soixante-six chiens moururent de rage dans les hôpitaux de l'Ecole. Par ordre de l'autorité, plus de trois mille chiens furent abattus dans la ville.

L'année suivante, grâce à l'énergie de cette mesure, les hôpitaux de l'Ecole ne reçurent que 14 chiens.

En 1847, la rage apparaît à Malte, pour la première fois, d'après un rapport transmis à M. Fleming, par un de ses amis, le député contrôleur Rogers. Elle y causa des accidents très sérieux; plusieurs personnes périrent des suites des morsures de chiens et de chats.

Au moment de cette invasion à Malte, la rage sévissait sur un grand nombre de chiens, à Roscommon, en Irlande.

1851. — Une épizootie de rage canine est signalée dans l'Allemagne du Nord. A Hambourg seule, on en constata pas moins de 267 cas sur les chiens; d'après Schrader, il y avait vingt-trois ans que la rage ne s'était montrée dans cette ville.

De sévères mesures de police furent adoptées et près de 1800 chiens furent mis à mort, tandis que les survivants devaient être tenus rigoureusement à l'attache.

Grâce à ces moyens rigoureux, le chiffre des accidents rabiques chez les chiens baissa considérablement, pour augmenter dès que les ordonnances de police furent exécutées moins minutieusement. Cette épi - zootie ne s'éteignit tout à fait qu'en 1856.

Le nombre total des cas relevés pendant sa durée s'éleva à près de 600, d'après les autorités vétérinaires de Hambourg. Schrader a établi que, bien que la rage sévît sur les deux rives de l'Elbe, on n'en observa aucun cas sur les îles de ce fleuve, probablement, dit-il, parce que la contagion n'y fut pas importée.

1857. — La rage aurait été introduite, pour la première fois, à Hong-Kong, île de la baie de Canton, par un chien limier anglais (BloodHound). Depuis cette époque, aucun cas nouveau ne s'est manifesté.

1855 à 1860. — Développement de la rage dans l'Allemagne du Nord, en France et en Espagne. A Vienne, au contraire, les cas sont peu nombreux pendant cette période, si ce n'est en 1855 où leur chiffre s'élève à 60.

1858. — La rage revêt en Algérie un caractère tellement inquiétant, que le gouverneur doit prescrire, par une circulaire, des mesures préventives.

1860. — La rage prend une grande extension dans l'ouest de l'Amérique, grâce au nombre des chiens et à leur liberté complète.

Fréquence de la rage à cette époque et dans les années suivantes, dans les provinces rhénanes, à Vienne et en Saxe, où elle se répandit dans tous le royaume.

Les chiffres relevés de Haubner sont les suivants : 1863 : 10 cas; 1864 : 33; 1865 : 227 ; 1866: 287; 1860 : 280. Au dire de ce professeur vétérinaire, les cas observés en Saxe, avant 1860, étaient très peu nombreux.

Samuel Daker a constaté qu'en Abyssinie existait une maladie qui régnait souvent, sous forme épizootique. Les habitants, pour en préserver leurs chiens, ont recours à la singulière pratique de les faire passer à travers un foyer embrasé.

1864. — La rage prend de telles proportions, dans le Lancashire, que,


28 DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DE LA RAGE

pour prévenir son développement, on dut mettre à mort, à Liverpool seulement, plus de mille chiens.

700 furent détruits par la police, et 300 par leurs propriétaires.

En 1865. — Le nombre des cas à Londres et ses environs fut très considérable au milieu de l'année.

Il en fut de même à Lyon. D'après le rapport du professeur SaintCyr, les hôpitaux de l'Ecole vétérinaire reçurent 78 chiens enrages et 81 suspects, dont 9 succombèrent; en résumé, 87 morts sur les 109 animaux, admis dans les hôpitaux de l'Ecole après morsures rabiques.

1866. — La maladie paraît affecter en Angleterre un caractère de virulence exceptionnelle, spécialement dans le Lancashire, où le Register général rapporte 36 cas de morts. Une ordonnance de police métropolitaine ayant ordonné la saisie de tous les chiens errants dans Londres, les cas de rage diminuèrent considérablement dans cette ville et ses environs.

1867. — La rage se déclare sur les chiens anglais à Schangaï, dans la Chine du Nord, pendant le courant de l'été, et dans les deux mois qui suivirent. Un grand nombre de chiens des résidants européens contractèrent cette maladie.

1868. — Fréquence des cas de rage, en Belgique, où cette maladie est rare d'ordinaire. De janvier en mai (rapport des professeurs Defays et Thiernesse), trente-deux chiens, un chat et un cheval enragés furent reçus à l'école vétérinaire de Bruxelles.

1869. — Manifestation de la rage sous forme dite épizootique, dans le Lancashire d'où elle s'est propagée dans le Yorkshire, jusqu'aux frontières de l'Ecosse. En 1872, elle sévissait encore avec une intensité qui se traduisit par des cas nombreux de transmission aux bêtes.(Voir le livre de M. Fleming.)

Dans ces épizooties et épidémies on trouve plusieurs documents qui plaident en faveur de la contagion. Ainsi on constata qu'en 1806 la rage avait été importée à la Plata par des chiens de chasse appartenant à des officiers anglais. Elle s'est développée de la même façon dans l'île de Maurice (1815), à Malte (1847), à Hongkong (1857), à Schanghaï (1867), à Charlestown (1850),à Boston (1768), aux Indes occidentales françaises (1771), à SaintDomingue et à la Jamaïque (1783). Son apparition coïncide partout avec l'importation des chiens étrangers. Bouley insiste avec raison sur le fait que les villes maritimes, à cause de leurs relations commerciales, ont été des plus touchées par la rage.

FRÉQUENCE DE LA RAGE CHEZ DIFFÉRENTS ANIMAUX EN RAPPORT

AVEC LE NOMBRE DE MORSURES. — LA RAGE CHEZ L'HOMME

DANS DIFFERENTS PAYS DE L'EUROPE

Les données statistiques antérieures à la fondation des Instituts antirabiques sont très incertaines. On peut cependant citer quelques chiffres relatifs à la fréquence de la rage dans différents pays. D'après la statistique de Boudui, la mortalité par la rage en Prusse dans l'intervallede 1854-1858 était en moyenne de 19,5


FRÉQUENCE DE LA RAGE DANS DIFFÉRENTS PAYS 29

par année; en Bavière (1851-1856), 36 par année ; en Belgique (1856-1860), 2-6 par année ; en Angleterre, 10 par année; en Ecosse (1855-1856), 1 par année; en Suède (1776-1855), 5-8 par année.

D'après une autre statistique en Angleterre, de 1848-1885, il y a eu 25 morts de rage par an.

Le nombre des animaux enragés en Angleterre, d'après Fleming, était :

1887 1888 1889 1890

Chiens enragés 217 160 312 129

Bétail à cornes 4 2 9 2

Moutons enragés 5 7 11 —

Porcs enragés 3 — 4 1

Chevaux enragés 4 5 4 2

Daims enragés 257 2 —

Total 490 176 340 134

II est très probable que les chiffres de ces statistiques sont de beaucoup inférieurs à la réalité et que des chiffres plus élevés signifient simplement une enquête plus sérieuse; ainsi en 1882 on ne signale que 35 cas de rage, tandis qu'en 1895 on en constate

719.

En France, de 1862-1872, on ne signale que 383 personnes mordues par des chiens, tandis que depuis l'institution du traitement antirabique, chaque année il se présente de 1.200 à 2.000 personnes mordues. Ainsi :

En 1886 1923 cas. En 1897 1521

— 1887 1425 — — 1898 1465

— 1888 1505 — — 1899. 1614

— 1889 1497 — — 1900 1420

— 1890 1232 — — 1901 1321

— 1891 133 1 — — 1902 1105

— 1892 1584 — — 1903 628

— 1893 1470 — — 1904 755

— 1894 1161 — — 1905 727

— 1895 1263 — — 1906 772

— 1896 1308

Les morsures étaient produites par différents animaux. 1.000 morsures en moyenne étaient dues à des chiens, 50 à des chats, 40 à d'autres animaux : loups, renards, blaireaux, chevaux, vaches. Il résulte de ce tableau que surtout depuis 1893 le nombre des mordus a diminué sensiblement ; ceci dépend d'abord de la création d'un grand nombre d'instituts antirabiques en France et à l'Etranger. La diminution qui se prononce de plus en plus depuis 1902 est due sans doute aux mesures sévères de police sanitaire qui ont été prises surtout à Paris en vue de combattre la rage.


30 DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DE LA RAGE

En comparant cette liste avec la statistique de la fréquence de la rage chez le chien on trouve :

pour l'année 1890 1151 chiens enragés

— 1891 1947 —

— 1892 2166 —

_ 1893 1260

— 1894 1000 —

— 1895 1619 —

— 1896 1673 —

— 1897 1794 —

— 1898 1809 —

— 1899 2206 —

— 1900 2476 —

— 1901 2455 —

Il résulte des statistiques régionales de la France que le nord et l'est ont été les plus éprouvés, tandis que le nord-est et le nordouest l'ont été beaucoup moins.

En Allemagne, il y a moitié moins d'animaux enragés qu'en France.

Le rapport entre le nombre des animaux enragés et celui des personnes infectées est surtout très petit en Allemagne.

Ainsi en 1887, on a compté 450 chiens et 60 bêtes à cornes malades, tandis que 4 personnes seulement mouraient de rage. En 1888, 2 cas de mort; en 1892, 3 seulement; en 1891, 3 personnes; en 1892, 3 personnes; en 1893, 1 seule personne mouraient d'hydrophie.

En 1895 il y avait 129 cas de rage chez le chien; 74, en 1896; 179, en 1897; 74, en 1898; 2, en 1899.

En Allemagne, surtout au centre, on peut constater qu'à la suite des mesures sévères de police sanitaire il n'y a que très peu de cas de rage, même chez les animaux.

Le plus grand nombre des cas de rage survient près, des frontières, surtout à la frontière russe. La Silésie et la Prusse orientale en comptent à elles seules les trois quarts ; puis viennent les localités rapprochées de l'Autriche; en dernier lieu il y a eu des cas de rage près de la frontière française.

Après l'institution du traitement antirabique en Allemagne, ces données ont été un peu modifiées. On a constaté une plus grande diffusion de la rage, un plus grand nombre d'animaux enragés et surtout beaucoup plus de morsures chez l'homme ainsi qu'une mortalité plus grande.


FREQUENCE DE LA RAGE DANS DIFFÉRENTS PAYS

31

Nombre de cas de rage chez les animaux domestiques en Allemagne depuis 1889 jusqu'à 1894.

NOMBRE DE CAS DE RAGE DANS UNE SEULE ANNÉE

COMMUNES ANIMAUX

mence- Pendant , A Devenus enragés, morts ou tués Chiens

mence la fin pendant une année suspects de rage

d'une Année

1889 69 609 620 58 4101 5 63 3 6 1.5562 230 2753

1890 58 815 822 5i 5904 4 98 2 9 2.1643 1446 3097 1891 51 590 604 37 4458 119 70 810 4 1.25311 30 276

1892 37 570 580 27 38712 8 69 7 27 1.30513 60 404

1893 27 541 508 60 41014 3 39 7 4 1.38315 6816 213

1894 60 552 574 38 4717 — 73 — — 1.20118 77 16219

(1) de plus 4 chats; — (2) de plus 18 chats ; — (3) de plus 63 chiens suspects de race, étant restés sous la surveillance des propriétaires; — (4) de plus 11 chats; — (5) de plus 37 chats; — (6) de plus 5 chats; — (7) de plus 29 chiens restés sous la surveillance des propriétaires ; — (8) de plus 3 chats ; — (9) de plus un âne; — (10) de plus une brebis; — (11) de plus 12 chats; — (12) de plus 22 chats; (13) de plus 14 chats et un canard; — (14) de plus 3 chats; — (15) de plus 31 chats 5 poules; — (16) de plus un chat; (17) de plus 3 chats ; — (18) de plus 18 chats; — (19) de plus un chat.

L'Autriche compte chaque année 700 cas environ de rage canine, chiffre sans doute beaucoup inférieur à la réalité. Les statistiques officielles accusent 7.723 cas de rage canine de 1880 à 1889 et 3.822 cas de 1890 à 1894.

En Autriche la maladie est plus répandue en Bohême, en Galicie et surtout en Hongrie ; dans ce dernier pays, avant l'institution du traitement antirabique, on avait constaté de 1809 à 1818 441 morsures chez l'homme avec 252 cas de mort, c'est-à-dire 25 par an; de 1870 à 1880 la mortalité annuelle par la rage a été de 80; de 1881 à 1885 on rapporte 810 morsures par des chiens enragés et 48 cas de mort de personnes.


32 DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE DE LA RAGE

En 1886 il y a eu 232 morsures, 22 cas de rage chez l'homme.

— 1887 — 189 — 9 — —

— 1888 — 177 — 15 — — En 1888 il y a eu 444 animaux enragés; 564, en 1889.

Cette statistique montre une telle disproportion entre les cas de morsures et ceux de rage déclarée qu'on ne peut lui accorder aucune valeur; en effet, immédiatement après l'institution du traitement antirabique, on constata dès la première année 516 morsures; en 1895, 1.084 morsures; dans la suite, le nombre des morsures dépassa 3.000 par an.

En admettant qu'un tiers au moins des cas de morsures n'ont pas été déclarés, on peut supposer que le nombre des personnes mordues par des chiens enragés doit dépasser le chiffre de 4.000.

Les statistiques des vétérinaires et celles des Instituts Pasteur au sujet des chiens enragés sont en général en désaccord. Les Instituts Pasteur donnent un nombre beaucoup plus grand de chiens enragés que la statistique vétérinaire.

En Hongrie la distribution de la rage dans les 62 districts varie beaucoup. Il n'y a que 10 ou 11 districts où on ne signale pas de cas de rage ; ce sont des districts à population clairsemée et possédant peu de chiens. Mais l'explication la plus plausible de ce fait réside peut-être dans la négligence des autorités; celles-ci n'ont simplement pas été averties des cas de rage.

En 1890 on avait constaté 1.286 cas de rage chez le chien; en 1891 : 719; en 1892: 609; 1893:756; 18g4: 1.140; 1895: 1.227; 1896 : 1.274; 1897 : 1282; 1898 : 1.219; 1899 : 1.125; en 1900 : 1.157 cas.

En Belgique, où la déclaration a été faite d'une manière plus rigoureuse, il y a eu en 1889 : 254; 1890 : 182; 1891 : 216; 1892 : 83; 1893 : 65; 1894 : 65; 1895 : 29; en 1896: 67, 1897 : 118, 1898 : 260 ; 1899 : 303 ; 1900 : 122 cas de rage.

La diminution des cas de rage canine en Belgique s'explique probablement par les mesures très rigoureuses qui ont été prises dans ces dernières années.

En Italie, d'après les données empruntées au livre de Hôgyes (1), il n'y a eu de cas de rage en 1889 que dans 10 communes; en 1890 et 1891, on signale 17 communes infectées. Il n'est pas douteux que ces chiffres sont tout à fait erronés, car il y a en Italie un grand nombre d'Instituts antirabiques qui ont signalé des milliers de personnes mordues provenant de toutes les communes presque sans exception.

En Russie, d'après les données des Instituts antirabiques, 3.329 personnes se sont présentées en 1890; 2.976, en 1891; le nombre des animaux mordeurs dans ces deux années était :


FRÉQUENCE DE LA RAGE DANS DIFFÉRENTS PAYS 33

1890 1891

Chiens..... 2.976 2.512

Chats 208 129

Loups 75 119

Porcs 8 9

Vaches. 11 9

Chevaux 16 13

Dans les mêmes années, le service vétérinaire ne relève, pour l'année 1890, que 680 cas de rage canine, 588 cas de rage chez le boeuf et 40 cas chez le cheval :

En 1891 429 chiens 634 boeufs 74 chevaux.

— 1892 433 — 538 — 72

— 1893 521 — 678 — 81 —

— 1894 284 — 662 — 294 —

— 1895 614 — 801 — 203 —

— 1896 864 — 984 — 102 —

— 1897 1367 — 1160 — 247 —

— 1898. 1314 — 1223 — 219 —

En Suisse, en 1889, il y a eu 7 cas de rage chez l'homme, 16 chez les chiens. En 1890 : 5 ; en 1891 : 15; en 1892 : 6; en 1893 : 7 ; en 1894 : 25 ; en 1895 : 129; en 1896 : 74 ; en 1897 : 179; en 1898: 74. Ces données sont sans doute incomplètes. Il faut les compléter par les statistiques de l'Institut antirabique de Berne.

En Bulgarie, en :

1892 il y avait 7 communes infectées par la rage.

1893 — 20 — —

1894 — 30 — —

Dans la Grande-Bretagne, la rage a presque entièrement disparu à la suite d'une intervention sanitaire énergique.

Années : 1890 1891 1892 1893 1894

Rage du chien 129 79 38 93 248

Années : 1895 1890 1897 1898 1899 1900

672 433 155 17 9 6

En Hollande, en Danemark, en Suède, on ne constate que quelques cas isolés. En Norvège, la maladie est tout à fait inconnue.

La Roumanie donne les chiffres suivants (service vétérinaire).

Années : 1893 1894 1893 1896 1897 1898 1899

Rage du chien 24 47 97 74 58 120 108

BABES. — Traité de la Rage. 3


34 DISTRIBUTION! GÉOGRAPHIQUE DE LA RAGE

Nous verrons que cette statistique est tout à fait erronée et doit être rectifiée par les données des Instituts antirabiques.

La rage est fréquente en Espagne, en Turquie et en Grèce.

3 — REPARTITION DE LA RAGE CHEZ LE CHIEN

La répartition de la rage chez les différentes races canines donne certaines indications au sujet de la contamination. Les races les plus exposées à être mordues sont les plus souvent atteintes, ainsi sur 1.525 chiens enragés 419 appartiennent à la race des Terriers. Or ces chiens logent d'habitude dans les écuries, on leur laisse une assez grande liberté; de plus ils servent aussi à détruire les rats ; il faut donc se demander si certains de ces chiens enragés n'ont pas contracté la rage des rats. Après les terriers viennent des chiens bâtards de rues qui fournissent surtout les chiens errants. Le chiffre des cas de rage parmi ceux-ci est 345; viennent ensuite les chiens dits « loups-loups », qui étaient très répandues au moment où on dressait cette statistique ; ils fournissaient 206 cas. Beaucoup plus rares sont les cas de rage chez les chiens de chasse, les griffons, épagneuls, qui ne donnent à eux tous qu'une centaine de cas. Enfin on ne compte que 58 terreneuves, 38 caniches, 38 lévriers, 24 avant-nius, 19 braques; les carlins, les danois ne comptent que quelques cas.

Dans la statistique d'Eckel (1841), les chiens mâtinés de toutes variétés donnent 53 % des cas, la petite race anglaise 12 %; le fox hoond 6 %; les autres races,, les chiens de Poméranie, les mastifs, les dogues de bonne race, les chiens bergers ne donnent que de 1 à 2 pour cent.

L'étude de la répartition de la rage des chiens suivant l'âge donne les résultats suivants. Les chiens d'un à deux ans fournissent de 13 à 14 pour cent des chiens enragés, de 2 à3 ans 17 pour cent; la proportion des chiens plus âgés, jusqu'à 6 ans, est de 10 pour cent; les chiens au-dessus de 6 ans ne fournissent que très peu de cas de rage (4 ou 6 pour cent); enfin les chiens de 10 ans : 2 pour cent.

En résumé les jeunes chiens, notamment de 2 à 3 ans, sont ceux qui donnent le plus grand nombre de cas de rage. On peut en chercher la cause dans l'instinct génésique plus développé qui augmente, pendant la période du rut, les chances de morsures par des chiens enragés. Cette statistique ne comporte pas les petits chiens de quelques semaines, depuis la naissance jusqu'à 1 an; ceux-ci sont cependant assez souvent atteints de rage; leur rage parait être très virulente.


ESPECES D'ANIMAUX MORDEURS

38

4. — ESPECES D'ANIMAUX MORDEURS

D'après le Comité d'Hygiène (1850-1872), dans 717 cas de rage humaine la maladie a été produite par :

Des chiens dans 665 cas.

— loups dans 38 —

— chats dans 22 —

— renards dans 1 —

— vaches dans. 1 —

Le nombre des animaux enragé sen Prusse et en Allemagne, de 1876 jusqu'en 1903, est le suivant :

A. — Prusse (1876-1885)

Année. Animaux. Chiens. Chevaux. Bétail. Moutons. Porcs.

1876/77 720 521 9 139 27 24

1877/78 758 571 6 102 30 16

1878/79 593 474 14 43 48 14

1879/80 710 566 8 97 24 15

1880/81 906 672 15 155 46 17

1881/82 744 532 6 162 10 26

1882/83 553 431 7 87 11 17

1883/84 579 350 7 154 51 13

1884/85 761 352 7 178 8 16

1885/86 491 326 9 89 43 24

B. — Allemagne (1886-1903)

Année. Animaux. Chiens. Chevaux. Bétail. Moutons. Porcs. Brebis. Chats.

1886 578 438 5 92 32 7 1 3

1887 556 423 6 99 6 17 1 4

1888 543 397 7 101 18 17 2 5

1889 493 410 5 65 3 6 — 4

1890 714 590 4 98 2 9 — 11

1891 543 445 11 70 8 4 1 3

1892 500 387 8 69 7 27 — 2

1893 466 410 7 34 74 — 2

1894 557 471 4 35 — 6 — 3

1895 489 431 4 190 8 8 — 1

1896 939 724 8 106 6 8 2 2

1897 905 770 11 223 3 4 1 8

1898 1.202 904 14 171 44 5 3 9

1899 1. 154 911 9 155 38 17 3 7

1900 987 798 6 150 5 13 1 10

1901 676 560 6 78 5 22 — 4

1902 612 516 3 77 2 7 1 6

1903 920 795 5 104 2 6 1 7

Hongrie.

Année. Animaux. Chiens. Chevaux. Bétail. Moutons. Porcs. Chats.

1889 692 460 21 118 7 83 3

1890 1.410 1.286 22 59 9 34 —

1891 788 719 8 29 3 29 —


36 DISTRIBUTION GEOGRAPHIQUE DE LA RAGE

Année. Animaux. Chiens. Chevaux. Bétail. Moutons. Porcs. Chats

1892 676 609 5 32 2 28 —

1893 880 756 15 51 17 44 —

1894 1.348 1.140 19 66 41 82 —

1895 1.397 1. 227 l3 60 1 96 —

1896 1.433 1.274 14 74 8 62 —

1897 1.517 1.272 22 120 40 53 —

1898 1.327 1. 219 11 25 7 5l 21

1899 1.271 1.125 12 10 68 50 11

1900 1 258 1.157 10 27 10 52 —

1901 1.753 1.879 14 101 36 110 —

1902 1.875 1.449 78 147 25 114 82

En Russie, en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie, dans l'Autriche orientale, les morsures par des loups enragés sont assez nombreuses; dans les Indes, l'Afrique du Nord, la morsure par le chacal et la hyène enragés est commune. En Roumanie nous avons traité en quinze ans plus de 300 personnes mordues par des loups enragés et 2 personnes mordues par des ours enragés. Le chameau est assez souvent atteint de rage en Afrique et dans les steeppes kirghises (Vedervikoff).

Il faut, de plus, citer les animaux de laboratoire, les petits rongeurs enragés, tel que le lapin, le cobaye, le rat, la souris.

Nous reviendrons sur la manifestation de la rage chez les différents animaux et sur le danger qu'ils offrent pour l'homme.

5 — LA RAGE CHEZ L'HOMME SUIVANT L'AGE DES MORDUS

Les enfants surtout fournissent un grand nombre de cas de rage; sur 386 cas il y avait :

Au-dessous de 5 ans 24 cas.

De 5 à 15 ans 48 —

De 15 à 20 ans 36 —

De 20 à 30 ans 53 —

De 30 à 60 ans 164 —

De 60 à 80 ans 31 —

D'après Bouley la fréquence de la rage chez les enfants s'explique par l'imprévoyance, la faiblesse, l'amitié des enfants pour les chiens, etc. En effet, on observe que les chiens, même enragés, épargnent souvent les enfants et ne les mordent que poussés à bout par les harcellements continuels auxquels les enfants se livrent sur eux.

La statistique des personnes mortes est loin d'être en rapport avec le nombre des personnes mordues. On ne connaît, en effet, qu'un petit nombre des mordus tandis que les cas de rage déclarés sont beaucoup plus souvent connus. Depuis peu de temps seulement les mordus se présentent plus régulièrement aux Instituts antirabiques.


PROPORTION ENTRE LES PERSONNES MORDUES 37

En Roumanie, près de 20 à 30 personnes par an, mordues par des chiens enragés, meurent de la rage sans s'être présentées au traitement.

Donnons, sous réserve, la statistique de Bouley et celle du Comité d'Hygiène.

Au-dessous de 5 ans 10 morts pour 23 mordus ou 43,48 morts pour 100.

De 5 à 15 ans 30 — 126 — 28,81 — —

De 15 à 20 ans 16 — 33 — 48,48 — —

Ele 20 à 30 ans. 24 — 40 — 60 — —

De 30 à 40 ans 8 — 44 — 63,63 — —

De 40 à 50 ans 23 — 50 — 46 — —

De 50 à 60 ans 28 — 37 — 77,67 — —

De 60 à 70 ans 14 — 21 — 66,66 — —

De 70 à 80 ans 6 — 8 — 75 — —

De 80 à 90 ans 1 — 1 — — — —

Moyenne générale... 180 383 47 — —

Si nous comparons ces résultats avec nos dernières expériences nous voyons que les morsures donnent la rage moins souvent chez les enfants que chez les personnes plus âgées ; ceci ne correspond pas aux expériences récentes; ainsi sur cent personnes au-dessous de 20 ans la mortalité serait de 31 tandis qu'au-dessus de 20 ans elle serait de 62.

On voulait expliquer ces faits en supposant que les enfants jouissent d'une certaine immunité contre la rage; mais on sait aujourd'hui que les enfants sont au contraire plus sensibles au virus rabique. Il en résulte qu'il ne faut pas se fier à des données statistiques incomplètes et basées sur un nombre insuffisant de faits.

6 — PROPORTION ENTRE LE NOMBRE DE PERSONNES MORDUES ET LE NOMBRE DE CAS DE RAGE HUMAINE

L'insuffisance des statistiques rabiques est la cause des résultats insuffisants publiés au sujet du nombre des personnes mortes de rage. Les chiffres publiés sont certainement au-dessus de la vérité.

Ainsi en France, d'après ces statistiques, 30 personnes par an seulement succomberaient à la maladie. On ne peut en tirer aucune conclusion.

Les années où l'on a constaté peu de cas (1870-1871) sont simplement des années de guerre pendant lesquelles la statistique était encore plus négligée. De la statistique du Comité d'Hygiène, il résulterait qu'il y a beaucoup plus d'hommes mordus que de femmes et que la mortalité chez l'homme est de 52 p. 100 tandis que chez la femme elle est de 42 p. 100. On ne peut naturellement tirer aucune conséquence de ces statistiques, car ni chez


38 DISTRIBUTION GEOGRAPHIQUE DE LA RAGE

l'homme ni chez la femme la mortalité après morsure ne peut être de 42 p. 100, ou de 52 p. 100. En effet, elle est de beaucoup inférieure. Plus une statistique est soignée, plus la mortalité paraît petite en rapport arec le nombre dés morsures; c'est-àdire qu'il est beaucoup plus facile de connaître les cas de rage et de mort que les cas de morsure.

La statistique de Bauer, qui est basée seulement sur les morts, est donc plus sûre. Sur 375 morts de rage, il trouve 288 hommes et seulement 87 femmes.

Voici la statistique recueillie par Pasteur sur la fréquence de la rage après des morsures de loups enragés (1) :

1706 à Saint-Julien 8 mordus, 8 morts.

1806 à Bourg 9 — 8 —

1812 à Bor-sur-Ormain. 19 — 11 —

1840 à Darbois 1 — 1 —

1866 à Nant 3 — 3 —

1874 à Rochette 2 — 2 —

1882 à Eau d'Allovard 4 — 4 —

1811 à Avallon » — 5 —

Total 100 — 82 —

Nos statistiques en' Roumanie avant l'institution du traitement antirabique relèvent une mortalité de 60 p. 100 chez les mordus par des loups enragés et de 95 p. 100 chez les personnes mordues à la face. Ces statistiques sont beaucoup plus sûres que celles qui concernent les morsures de chien, car on connaît aussi bien le nombre des mordus par des loups enragés que celui des morts.

7. — DUREE D'INCUBATION

La durée d'incubation, d'après l'enquête du Comité d'Hygiène, est à peu près la même que celle qui ressort des observations des médecins (Brouardel) et des cas recueillis par Bauer. D'après ce dernier auteur, sur 447 cas, sont mortes :

Après 12-25 jours, 33 personnes 7,3.8 %

— 26-30 — 27 — 6,04 —

— 31-33 — 35 — 7,83 —

— 36-40- 35 — 7,83 —

— 41.50 _ 71 _ 15,88 —

— 51-60 — 40 — 8,99 —

plus tard 206 — 46,09 —

Total: — 447 — 19,24 —

D'après notre statistique, celle de Nitsch et de Bauer, l'incubation est plus courte chez la femme que chez l'homme. D'après

(1) Comptes-rendus de l'Acad. des sciences, 1886, 12 avril.


ERREURS DANS LES STATISTIQUES 39

Bauer, dans 375 cas, l'incubation moyenne chez l'homme a été de 80 jours; chez la femme de 65 jours. Ainsi que notre statistique, celle de Nitsch montre une incubation plus courte de 1-2 semaines environ chez la femme.

8. — ERREURS DANS LES STATISTIQUES CONCERNANT LA RAGE

Toutefois il est utile de montrer ici comment on peut faire, au sujet de la rage, de fausses statistiques en se basant sur des données fondamentales insuffisantes. Ces statistiques ont été le point de départ d'affirmations et de pratiques erronées souvent désastreuses.

Erreurs dans le dénombrement des chiens enragés. — Nous avons reproduit plus haut plusieurs statistiques concernant le nombre des chiens enragés; il faut cependant observer que toutes, celles qui sont antérieures au traitement de Pasteur sont absolument fausses. Avant l'institution de ce traitement on ne connaissait que le dixième, à peu près, du nombre des chiens enragés. Voici par exemple la statistique du service vétérinaire de Roumanie comparée à celle de l'Institut antirabique de Bucarest.

Statistique du service vétérinaire. Statistique de l'Institut antirabique.

II y avait en 1895 34 236 chiens enragés en Roumanie.

— 1896 72 225 —

— 1897 60 211 —

La statistique de l'Institut antirabique, elle-même, est nécessairement incomplète, car cet institut n'enregistre que des chiens enragés qui ont mordu des personnes. Un grand nombre d'individus mordus ne viennent pas au traitement et constituent ainsi une autre cause d'erreur dans la statistique. Ainsi en 1900 nous n'avons eu que 780 personnes traitées mordues par 419 chiens tandis qu'en 1906 1.061 personnes traitées avaient été mordues par 654 chiens.

Erreurs dans la constatation de la mortalité des mordus. — On avait affirmé, depuis longtemps, qu'une grande partie des personnes mordues mouraient de la rage ; mais les chiffres donnés à l'appui de ces affirmations étaient tout à fait discordants. Certains auteurs affirmaient que 5 p. 100 des mordus succombaient à la maladie, d'autres allaient jusqu'à 80 p. 100.

Ces données statistiques étaient toujours illusoires, car on ne pouvait jamais satisfaire à la première des conditions nécessaires pour avoir une statistique exacte, c'est-à-dire qu'on ne pouvait jamais connaître le nombre exact de personnes mordues par des chiens enragés. Le nombre des personnes mortes de rage était toujours beaucoup mieux connu. Il en résultait naturellement une


40 DISTRIBUTION GEOGRAPHIQUE DE LA RAGE

exagération du danger. Le chiffre de la mortalité paraissait baisser à mesure que celui des mordus augmentait. Une telle statistique serait même aujourd'hui tout à fait suspecte. Il faut de plus remarquer que bien souvent les morsures proviennent de chiens non enragés. En effet dans un grand nombre de cas on rencontre des personnes mordues par des chiens errants qu'on ne peut plus retrouver.

Une autre source d'inexactitudes est la gravité très variable de la morsure. Il est donc évident que nous ne possédons pas de base assez sûre pour pouvoir apprécier le rapport qui existe entre le nombre des cas de rage et celui des personnes mordues.

Erreurs statistiques concernant l'efficacité de la cautérisation. — Un autre exemple d'inexactitude de la méthode statistique nous est fourni par les chiffres sur lesquels on se basait pour prouver l'efficacité de la cautérisation. Nous verrons que des auteurs très consciencieux sont arrivés par leurs statistiques à des résultats tout à fait opposés. Ainsi d'après la statistique de Brouardel (1) la mortalité des mordus cautérisés serait de 30 %, tandis que celle des non-cautérisés 80 %. La statistique de Proust montre 76 morts sur 117 mordus non cautérisés et 89 décès seulement sur 249 personnes cautérisées. A l'Institut de Bucarest, en s'appuyant sur les résultats donnés par le traitement des personnes mordues par des loups, on est arrivé à des conclusions analogues; il en est de même à l'Institut Pasteur. Cependant, en examinant de plus près ces statistiques, je me suis convaincu qu'elles reposent toutes sur des données tout à fait incertaines. En effet, les résultats ultérieurs, obtenus à l'institut de Bucarest, relatifs à des morsures de loups, ont montré au contraire plus de morts après cautérisation que chez les mordus non cautérisés. Mes expériences sur les animaux ont également confirmé l'inefficacité de la cautérisation dans la plupart des cas. Il en est ainsi dans les cas où la cautérisation est faite plus de 10 à 15 minutes après la morsure. Les statistiques antérieures étaient pourtant basées sur un grand nombre de faits et sur de vastes enquêtes.

(1) BROUARDEL, Diction, encycl. de Dechambre, 1874.


CHAPITRE III LÉGISLATION

1. Historique des dispositions légales contre la rage. — 2. Mesures de police sanitaire prises dans différents pays. — Mesures prises contre la rage des fauves et moyens de prévenir la transmission aux animaux domestiques. — 3. Mesures internationales proposées dans différents pays, surtout contre l'invasion de la rage venue du dehors.

I. - HISTORIQUE DES DISPOSITIONS LEGALES CONTRE LA RAGE

L'intervention de l'Etat pour combattre la rage est de date relativement récente. Cependant, des ordonnances relatives à la rage du chien ont été publiées en Prusse en 1787; en France, les articles 1382, 1383 et 1385 du Code civil établissent d'une manière très nette les responsabilités des propriétaires d'animaux domestiques (de chiens); de même, l'article 459 du Code pénal rend obligatoire la déclaration, de la part de tout détenteur ou gardien d'animaux.

Une taxe sur les chiens a été introduite à Speyer en 1779, à Zurich en 1785. La muselière obligatoire a été introduite à Berlin à 1853, à Munich de 1855-1858.

Au siècle dernier,quand on eut démontré que la contagion jouait le rôle principal dans la propagation de la maladie, des instructions furent données et des règlements furent institués dans différents pays; ils sont du reste devenus très efficaces.

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, il existait déjà des statuts dans différents pays (Allemagne) visant les épidémies de rage. Vers le milieu du XIXe siècle, en même temps que la législation des maladies des animaux et des épizooties, naissaient les ordonnances sur les mesures à employer pour contrôler les chiens pendant les épidémies de rage. Nous citons ici quelques-uns de ces lois et règlements. Une des lois la plus complète est l'ordonnance prussienne de police sanitaire du 8 août 1835. Elle renferme les dispositions suivantes sur la rage.

RÈGLEMENT PRUSSIEN DE 1835 CONCERNANT LA RAGE Diminution du nombre des chiens. — § 92. La rage étant


42 LEGISLATION

très répandue chez les chiens, il faut chercher à réduire le plus possible le nombre de ces animaux. II faut surveiller l'accomplissement des ordonnances de police concernant les chiens ; mais sans tenir compte de l'article dans lequel il s'agit d'une certaine amende ou de punitions corporelles.

Mise à mort des chiens enragés. — § 93. Dès que la rage se manifeste, même sous la forme la plus bénigne, chez un chien, celui-ci doit être tué immédiatement, môme dans le cas où il n'aurait mordu personne. Cette obligation concerne surtout le propriétaire ou celui qui a observé le chien. On doit faire abstraction de la disposition qui prévoit une punition corporelle ou une amende (disposition établie par l'édit du 20 février 1797, 2e seg.).

Avertissement de la police. — § 94. On doit annoncer sans retard à la police, pour éviter une amende de 5 Thl. ou la réclusion pendant 8 jours, les cas de rage et fournir à la police les renseignements qu'on possède sur le chien en question.

Procédés à employer dans le cas où un chien a mordu un homme. — § 95. Si un chien enragé, ou soupçonné comme tel, a mordu une personne, le propriétaire du chien, les plus proches parents ou celui qui a pris le premier connaissance du fait, pour éviter une amende de 10 Thls. ou une punition de 14 jours, doit informer le médecin de la localité ou le chirurgien. Le chien doit être saisi, si cela est possible et ne présente pas de danger, il sera ensuite enfermé pour se trouver sous le contrôle du médecin ; il y restera tenu jusqu'à sa guérison ou jusqu'à sa mort.

Punitions légales en cas de dommages. — § 96. Dans le cas où la morsure du chien enragé a provoqué des préjudices, il faut se rapporter aux disposition légales générales qui ont en vue les préjudices causés par négligence (Allgemeines Landrecht Th. 11, fil. 20, p. 777 et 569).

Enfouissement des chiens enragés. — § 97. Dès qu'un chien enragé aura été tué ou qu'il sera mort, le cadavre devra être enfoui dans un endroit écarté avec la peau, les poils, en évitant de le toucher avec les mains. On doit creuser dans ce but une fosse d'une profondeur d'au moins 6 pieds; il faut ensuite jeter sur le cadavre une poignée de chaux, puis le couvrir avec de la terre et des pierres.

Nettoyage et destruction des objets qui ont été en contact avec le chien enragé. — § 98. Les outils qui ont touché le cadavre, les objets qui ont été en contact avec le chien enragé, les objets qui ont été salis par sa bave, ou par son sang, comme par exemple son gîte, sa chaîne, les instruments dont on s'est servi pour le tuer, doivent être désinfectés.

Il faut procéder de la même façon pour l'écurie dans laquelle a été le chien. On ne peut y loger aucun animal pendant les 12 semaines que suivent l'infection. Les contrevenants à ces dispositions, de même que ceux qui les négligent (§ 97 et 98), seront passibles d'une amende de 5 à 10 Thlr. ou d'une punition de 14 jours.

Mise à mort des chiens mordus par un chien enragé. — Les chiens qui ont été mordus, ou suspectés de morsure par un chien enragé, doivent être immédiatement tués et enterrés avec toutes les précautions nécessaires. Les propriétaires qui contreviennent à cette disposition, ou qui donnent leur chien à une tierce personne sachant qu'il a été mordu par un chien enragé, seront punis conformément au § 93.

Défense de traiter les chiens enragés ou les chiens


REGLEMENT PRUSSIEN DE 1835 CONCERNANT LA RAGE 43

mordus par des chiens enragés par des personnes étrangères à la médecine. — Il n'est pas permis aux personnes étrangères à la médecine de traiter les chiens enragés, ainsi que les chiens qui ont été mordus par ceux-ci.

Les essais de traitements ne peuvent être entrepris même par les médecins ou par les vétérinaires qu'avec la permission de la police et sous sa surveillance. Ils doivent s'entourer de toutes les précautions nécessaires.

Ces dispositions ont été modifiées par les instructions du conseil confédératif du 14 février 1881; dont voici les principales dispositions.

§ 16. Les chiens atteints de la rage, ou qui en sont suspectés, devront être tués par le propriétaire ou par la personne à laquelle ils ont été confiés ; sinon ils devront être enfermés jusqu'à l'intervention de la police. Si le transport d'un pareil chien est indispensable dans le but de l'enfermer à l'abri de tout accident, ce transport doit être effectué dans une cage close.

Si une personne a été mordue par un chien enragé, ou seulement suspecté de rage, le chien ne doit pas être tué. Il doit être enfermé jusqu'à l'arrivée du vétérinaire, qui examinera le chien.

§ 17. La police doit prendre des dispositions pour que le chien suspecté de rage, et qui a été enfermé comme tel, soit examiné par le vétérinaire officiel.

Si l'examen laisse des doutes en ce qui concerne la santé du chien, celui-ci doit être enfermé dans un endroit sûr, pendant 8 jours.

Si le propriétaire possède un certificat du vétérinaire officiel, qui prouve qu'il n'y a plus aucun doute sur la santé de l'animal, le chien peut être mis en liberté.

§ 18. Quand un chien suspect de rage est mort ou a été tué, la police peut demander au vétérinaire officiel de pratiquer l'autopsie de l'animal .

Il peut prendre cette disposition pour les chiens qui ont mordu des personnes ou d'autres animaux.

§ 19. L'article 37 apporte la modification suivante : « La police doit faire connaître l'apparition de la rage en se conformant aux coutumes locales et par la publication des cas de rage dans les journaux désignés à cet effet.

§ 20. L'article 38 apporte le modification suivante : Il est défendu de laisser circuler librement les chiens, sans autorisation de la police, dans les régions infectées par la rage.

Il faut considérer comme infectée toute localité dans laquelle un chien enragé ou suspect a été vu, ainsi que les localités qui sont placées à proximité de ces régions.

L'emploi des chiens destinés au charriage ne doit pas être suspendu, dans le cas où les chiens sont bien attelés et pourvus d'une bonne muselière ; en dehors du temps pendant lequel on les emploie à cet effet, les chiens doivent être enfermés.

L'emploi des chiens de berger, de bouvier, et de chasse peut être admis â la condition qu'ils restent enfermés pendant qu'on n'en fait pas usage ou qu'ils soient pourvus d'une bonne muselière et conduits en laisse à la promenade.

La police doit ordonner la mise à mort immédiate des chiens errants de la région suspecte.


44 LEGISLATION

§ 21. Les dispositions de la police qui se rapportent à l'article 20 doivent être publiées d'après les coutumes locales, dans les journaux désignés pour de pareilles publications.

Le nom des localités infectées doit être de même publie.

B) Chats. — § 22. Les dispositions des §§ 16-21 sont aussi applicables pour les chats atteints de rage ou même suspectés de cette maladie, avec les modifications nécessaires.

C) Autres animaux domestiques. — § 23. Les autres animaux domestiques, enragés ou suspectés d'avoir été mordus par un animal enragé lui-même ou suspecté de rage, doivent être soumis au contrôle de la police pendant toute l'époque que dure le danger.

Ces animaux peuvent être livrés à la boucherie. Toutefois les parties qui présentent des morsures doivent être rejetées.

§ 24. La durée du danger est de 3 mois pour les chiens, de 4 mois pour le bétail, de deux mois pour les moutons, les chèvres et les porcs.

§ 25. Pendant la durée de l'observation par la police, les animaux ne peuvent changer de région sans autorisation préalable. Dans le cas ou les animaux changent de région, par autorisation de la police, leur observation est obligatoire dans la nouvelle région où ils ont été transportés.

§ 26. Si la permission de transporter les animaux dans un autre arrondissement a été accordée, la police de la nouvelle région doit être mise au courant de l'état sanitaire de l'animal transporté ; la police a de même l'obligation d'observer ces animaux.

§27.L'emploi des animaux soumis à l'observation de la police est autorisé. Le propriétaire des animaux ou un de ses employés ont le devoir de faire connaître à la police l'apparition des symptômes qui lui font croire au début de la maladie. La police est obligée en même temps de soumettre les animaux à l'examen du vétérinaire officiel et d'ordonner immédiatement la fermeture des écuries dès qu'on soupçonne l'existence de la maladie à moins que le propriétaire ne préfère tuer ces animaux.

D) Autres animaux. — § 28. Article 35. § 29. Article 36.

§ 30. Les cadavres des animaux morts de rage ou tués à cause de la maladie doivent être détruits par l'application de températures élevées (ils doivent être bouillis jusqu'à la destruction des parties molles, soumis à distillation sèche, ou brûlés). On peut employer des procédés chimiques et utiliser les produits résultant du traitement.

Dans le cas où un pareil traitement n'est pas applicable, il faut enterrer les cadavres après avoir rendu le cuir inutilisable par de nombreuses incisions.

L'autopsie des cadavres est défendue. Elle n'est permise qu'à un vétérinaire expérimenté.

DESINFECTION

§ 31. Les écuries où ont séjourné des animaux malades, les outils et les autres objets qui ont été en contact avec ces animaux malades doivent être désinfectés d'après les indications légales.

Les litières des animaux enragés ou suspectés ainsi que leur cage doivent être brûlées si elles sont en bois ou en paille.

La désinfection doit être faite d'après les dispositions du vétérinaire officiel et sous la surveillance de la police.


DESINFECTION 45

La propriétaire ne doit pas retarder la personne qui s'occupe de la désinfection. Le vétérinaire officiel doit faire un rapport à la police une fois la désinfection accomplie.

Enfin les dispositions suivantes ont été introduites dans l'ordonnance de police sanitaire du Ier mai 1894.

§ 9. Les propriétaires d'animaux domestiques sont obligés de faire connaître immédiatement à la police l'apparition d'un cas de rage ainsi que tous les symptômes que présentent les animaux et qui font croire à la rage. Ils doivent immédiatement éloigner l'animal suspect du contact des autres animaux.

Le vétérinaire ainsi que toutes les personnes qui soignent les chiens sont tenus de faire une déclaration immédiate.

§ 4. Les chiens ou les animaux suspectés de rage, s'ils ne sont pas tués immédiatement, doivent être enfermés par le propriétaire ou par la personne qui s'en occupe, jusqu'au moment de l'arrivée de la police.

§ 35. Il ne faut employer aucun remède pour la guérison des chiens enragés ou des chiens suspectés de rage avant l'intervention de la police.

§ 36. Il est défendu d'abattre les animaux enragés ou suspectés de rage ; il est défendu de vendre ces animaux ou de livrer leur chair à la consommation.

§ 37. Si la rage s'est déclarée chez un chien ou chez un autre animal domestique, il faut le tuer immédiatement; on en fera de même pour les chiens et chats qui sont suspectés d'avoir été mordus par des animaux malades. Si on soupçonne d'autres animaux, ceux-ci doivent être immédiatement soumis à l'observation de la police.

Si on observe chez ceux-ci des symptômes de rage, il faut les tuer immédiatement.

Exceptionnellement on peut admettre la stricte surveillance de la police pendant 3 mois si le propriétaire s'engage à en supporter les frais.

§ 38. Si un chien enragé ou suspecté de rage a vagabondé, il faut ordonner la surveillance de tous les chiens de l'arrondissement.

On peut pendant tout le temps du péril se contenter de tenir les chiens en laisse et de les promener toujours avec une muselière. La police peut ordonner immédiatement la mise à mort des chiens qui ne sont pas muselés.

§ 39. Les cadavres des chiens enragés ou suspectés de rage doivent être immédiatement éloignés de façon à les rendre inoffensifs.

§ 65. Les contrevenants aux articles §§ 34, 35, 36 et 39 seront punis d'une amende de 10 à 150 marks ou d'un emprisonnement de plus de 8 jours à moins qu'une disposition spéciale n'exige une augmentation de la peine.

§ 66. Les contrevenants aux ordonnances relatives aux épizooties (§ 38) seront punis d'une amende de 15o marks ou d'un emprisonnement de 8 jours, à moins que la punition ne doive être augmentée.

§ 67. Si les contraventions aux §§ 65, 66 ont été faites dans le but de s'enrichir ou de dédommager quelqu'un, la punition sera portée de 50 à 200 marks, et l'emprisonnement à 3 semaines au moins, à moins qu'une disposition spéciale n'augmente encore la peine.

On voit donc qu'en Allemagne depuis l'année 1835 jusqu'à ces derniers temps les dispositions contre la rage n'ont pas beaucoup varié. Il importe de les prendre en considération, car la diminution


46 LEGISLATION

évidente des cas de rage en Allemagne à la suite de ces instructions montre leur efficacité.

Des dispositions légales analogues se trouvent encore dans les pays suivants : Danemark : Loi du 29 décembre 1857 concernant les maladies infectieuses malignes des animaux domestiques;, Suisse : Loi fédérale du 8 février 1872 sur les mesures de police sanitaire contre les épizooties; Pays-Bas : Loi du 5 juin 1875 pour combattre la rage; Autriche : Loi du 29 février 1880 pour combattre les épizooties; France : Loi du 21 juillet 1881 sur la police sanitaire des animaux; Belgique: Loi du 3o décembre 1882 sur la police sanitaire des animaux; Angleterre : Loi du Ier octobre 1886 sur la rage des animaux domestiques ; Hongrie : Loi de 1888 sur la police sanitaire des animaux domestiques; Roumanie : Loi du 27 mai 1882 sur la police sanitaire vétérinaire.

2) Mesures récentes. — Nous reproduirons ici les règlements français et roumains. Ceux-ci, quoique assez concis et rationnels, pèchent surtout par la manque de garanties de leur exécution ; la loi sanitaire roumaine prévoit premièrement la déclaration obligatoire de la rage et celle des morsures faites par les animaux enragés.

La loi de police sanitaire vétérinaire prévoit la même chose pour la rage canine.

Voici les dispositions de la loi vétérinaire français :

RÈGLEMENT FRANÇAIS

Art. 127. — Quiconque observe chez un animal lui appartenant, ou chez un animal étranger, qui lui a été confié, des signes de rage, ou même s'il soupçonne l'explosion de cette maladie, est obligé ou de le faire tuer ou de l'isoler et de porter le fait à la connaissance de l'autorité locale.

Art. 128.— Les animaux qui présentent des signes qui font soupçonner la rage devront être isolés sous la surveillance d'un vétérinaire, aux frais du propriétaire, à moins que leur propriétaire ne préfère les tuer.

Art. 129. — Tous les animaux qui ont été déclarés enragés, de même les chiens et les chats qui les ont fréquentés seront tués.

Art. 130. — Les animaux domestiques mordus par un chien enragé seront tués immédiatement, excepté dans les cas où le propriétaire voudra les isoler à ses frais : a) Chevaux et bétail à cornes, 4 mois ; b) brebis, moutons, porcs et chiens, 3 mois.

Art. 131. — Si l'autorité apprend que, dans la localité, se trouve un animal vagabond enragé, on avertira, d'une part du fait, les autorités voisines ; d'autre , part, on prendra toutes les mesures nécessaires pour prendre et tuer l'animal enragé.

Art. 132. — Dans les localités où on a constaté des cas de rage, où on a trouvé des chiens vagabonds enragés ou suspects, on pourra ordonner de tenir tous les chiens en laisse et de tuer tous ceux qui seront trouvés sans muselière.


REGLEMENT FRANÇAIS 47

Art. 133. — L'autorité pourra ordonner qu'on fasse des battues pour tuer les chiens, les loups et les renards, etc., dans le cas où l'on suppose que ceux-ci sont enragés.

Art. 134- — Il est défendu de consommer des animaux enragés, d'employer ou de vendre leurs produits ou de soigner les animaux malades ou suspectés de rage.

Art. 135. — Les animaux morts ou tués après avoir été atteints par la rage, seront détruits avec leur peau, conformément à l'article B 4.

Art. 136. — Il ne sera permis qu'aux vétérinaires de faire l'autopsie des animaux morts de rage.

Dispositions légales en France. — La rage, lorsqu'elle est constatée chez les animaux, de quelque espèce qu'ils soient, entraîne l'abatage, qui ne peut être différé sous aucun prétexte.

Les chiens et les chats suspects de rage doivent être immédiatement abattus. Le propriétaire de l'animal suspect est tenu, même en absence d'un des agents de l'administration, de pourvoir à l'accomplissement de cette prescription (code rural, art. 38).

Le décret du 22 juin 1882 contient les dispositions suivantes :

Art. 51. — Tout chien circulant sur la voie publique en liberté, ou même tenu en laisse, doit être muni d'un collier portant, gravés sur une plaque de métal, les nom et demeure de son propriétaire. Sont exceptés de cette prescription les chiens courants portant la marque de leur maître.

Art. 52. — Les chiens trouvés sans collier et dont le propriétaire est inconnu dans la localité sont abattus sans délai. Ceux qui portent le collier prescrit par l'article précédent et les chiens sans collier dont le propriétaire est connu sont abattus s'ils n'ont pas été réclamés avant l'expiration d'un délai de 3 jours passés.

Les chiens destinés à être abattus peuvent être livrés à des établissements publics d'enseignement ou de recherches scientifiques. En cas de remise au propriétaire, ce dernier sera tenu d'acquitter les frais de conduite, de nourriture et de garde, d'après un tarif fixé par l'autorité municipale.

Art. 53. — L'autorité administrative pourra, lorsqu'elle croit cette mesure utile, particulièrement dans les villes, ordonner par arrêté que tous les chiens circulant sur la voie publique soient muselés ou tenus en laisse.

Art. 54. — Lorsque un cas de rage a été constaté dans une commune, le maire prend un arrêté pour interdire pendant six semaines au moins la circulation des chiens qui ne sont pas tenus en laisse. La même mesure est prise par les communes qui ont été parcourues par un chien enragé.

Pendant le même temps, il est interdit aux propriétaires de se dessaisir de leur chien ou de le conduire en dehors de leur résidence, si ce n'est pour les faire abattre. Toutefois pourront être admis à circuler librement, mais seulement pour l'usage auquel ils sont employés, les chiens de berger et de bouvier, ainsi que les chiens de chasse.

Art. 55. — Lorsque des animaux herbivores ont été mordus par un animal enragé, le maire prend un arrêté pour mettre ces animaux sous la surveillance d'un vétérinaire délégué à cet effet. Cette surveillance sera de 6 semaines au moins. Ces animaux sont marqués et il est in-


48 LEGISLATION

terdit au propriétaire de s'en dessaisir avant l'expiration de ce délai, si ce n'est pour les faire abattre. Dans ce temps, il est délivré un laissezpasser qui est rapporté au maire, dans le délai de 5 jours, avec un certificat attestant que les animaux ont été abattus. Ce certificat est délivré par le vétérinaire délégué à la surveillance de l'atelier d'équarrissage. L'utilisation des chevaux et des boeufs pour le travail peut être autorisée à condition pour les chevaux d'être muselés.

RÈGLEMENT ROUMAIN

Le règlement roumain sur la prophylaxie des maladies infectieuses prévoit les dispositions suivantes :

Art. 96.— Dans les districts où les loups font souvent leur apparition, les préfets prendront des mesures pour leur extermination, en organisant des battues. Les chiens qui ont été mordus par des loups seront tués, même dans les cas où il n'y a pas certitude de rage. Seront, de même, tués tous les chiens qui ont été mordus par des chiens enragés, ainsi que tous les chiens enragés. Dans le cas où un chien a été mordu par un autre chien, suspect ou non, le premier chien sera tué ou tenu en observation en laisse et enfermé pendant 3 mois. Il sera tenu tout ce temps sous la responsabilité du propriétaire. Si pendant ce temps les signes de rage ne se sont pas encore manifestés le chien pourra être mis en liberté.

Art. 97. — Dans le cas où il y aura plusieurs cas de rage dans une localité, les préfets des districts et les maîtres des villes prendront des mesures extraordinaires, prescrivant qu'aucun chien ne pourra sortir de la cour du propriétaire sans être pourvu de muselière. Ils publieront en même temps des conseils populaires en ce qui concerne les signes de rage chez les chiens et sur les premiers secours qu'il faut administrer aux personnes mordues. En général, les mairies des communes urbaines veilleront à la diminution du nombre des chiens, en faisant prendre et tuer les chiens dangereux et les chiens vagabonds; ils institueront des impôts sur les chiens.

Art. 98.—Les plaies des personnes mordues par des animaux enragés seront nettoyées avec un chiffon propre, sec, et seront brûlées le plus tôt possible au moyen d'un fer rougi à la flamme. Si cette mesure a été négligée, et si ces plaies n'ont pas été cautérisées avant les 3 heures qui suivent la morsure, les personnes mordues devront aller d'urgence à l'institut de pathologie et de bactériologie de Bucarest pour y être traitées.

L'administration des districts et les maires des communes viendront en aide aux malades pour leur transport et leurs dépenses d'entretien pendant le traitement. Le traitement est surtout recommandé aux personnes qui ont été mordues par des loups enragés et à toutes les personnes qui ont été mordues à la face, à la tête, au cou, par un animal enragé.

Art. 99. — Les personnes qui, après avoir été mordues, sont devenues enragées, doivent être isolées. Leurs vêtements, leurs chaussures, leur linge et leur demeure avec les meubles qu'elles contiennent seront désinfectés comme après un cas d'angine diphtérique ou de variole.

Réglementation récente relative à la rage dans les autres pays. — Autriche. — Abatage des chiens malades. Les chiens


REGLEMENT ROUMAIN 49

ayant mordu sont séquestrés jusqu'à la visite sanitaire (loi du 29 février 1880). Un circulaire du ministère de l'Intérieur, en date du 2 3 octobre 1899, prescrit l'envoi en traitement des personnes mordues.

Belgique. — Abatage des chiens malades et des mordus. Indemnisation du tiers de la valeur pour les bovidés, moutons, porcs, chevaux et autres solipèdes employés exclusivement à l'agriculture, du quart de la valeur pour les solipèdes employés pour tout autre usage (Arrêté du 20 septembre 1883).

Bulgarie. — Les chiens malades ou suspects sont sacrifiés ou isolés. Tout animal mordu par un animal enragé est aussitôt abattu. Les chiens sont enfermés dans les localités où la rage est constatée et dans celles où des chiens enragés ou suspects ont circulé. L'autorité peut prescrire là des battues contre les chiens, les loups et les renards supposés enragés. Tous les chiens errants doivent être capturés et abattus (loi du 14 décembre 1897, art. 96 à 105).

Danemark. — Abatage des chiens malades et des mordus. Indemnité des quatre cinquièmes de la valeur (loi du 14 avril 1893).

Grande-Bretagne. —Abatage des chiens malades et mordus. Les mesures sont prescrites par le ministère de l'Agriculture, qui ordonne le port de la muselière pour les chiens dans les localités infectées et pourvoit à l'abatage des contaminés. (Rabes Order du 23 mai 1897.) L'importation des chiens est interdite, sans licence spéciale. (Dogs Order du 7 mai 1897.)

Hollande. — Abatage des chiens malades et mordus. Les chiens des localités parcourues par des animaux enragés sont séquestrés (loi du 5 juin 1875).

Italie. — Déclaration de tout cas suspect de rage du chien. L'animal, s'il n'est pas tué, est isolé et tenu en observation, sous la surveillance du vétérinaire, pendant quatre mois au moins. Tout animal reconnu enragé est aussitôt abattu. Les animaux mordus par un animal enragé, suspect ou inconnu, sont abattus ou isolés. S'il s'agit d'animaux de boucherie, la viande peut être utilisée, après la période d'observation (4 mois) ou, si l'abatage a eu lieu, pendant la semaine qui suit la morsure, sans avis contraire de l'autorité sanitaire. Dans tous les cas où des personnes ou des animaux ont été mordus, on aura recours, autant que possible, au diagnostic expérimental (art. 154 à 158 du règlement sanitaire du 3 février 1901).

Suède. — Les animaux enragés, ainsi que les chiens et les chats mordus par des animaux atteints de rage, sont immédiatement abattus. Les herbivores mordus peuvent être conservés, à la condition d'être séquestrés pendant cent vingt jours. Les aniBABES.

aniBABES. Traité de la Rage. 4


50 LEGISLATION

maux suspects ou ceux qui ont mordu des personnes sont placés pendant douze jours sous la surveillance d'un vétérinaire (loi du 2 3 septembre 1887).

Suisse. — Afin de prévenir autant que possible l'apparition et la propagation de la rage, soit chez les hommes, soit chez les animaux, les gouvernements cantonaux sont invités à empêcher l'augmentation exagérée du nombre des chiens, en les soumettant à une taxe et en exerçant un contrôle sur ces animaux au moyen d'un registre et de marques distinctives. Les animaux atteints de rage sont immédiatement abattus et enfouis. Les chiens et les chats qui auront [été mordus par un animal enragé seront aussi abattus ou séquestrés et placés en lieu sûr, sous une surveillance active de trois semaines au moins. Les autres animaux domestiques qui auront été mordus par un animal atteint de rage seront surveillés pendant trois mois au moins. Si la rage est très répandue parmi les chats, tous les animaux de cette espèce se trouvant dans la commune ou le village infecté devront être abattus (loi de 1872 et règlement de 1886).

Mesures prises contre la rage chez les fauves et moyens de prévenir la transmission aux animaux domestiques. — Il résulte de la statistique que 94 p. 100 des morsures ont été produites par des chiens. Il n'y en a que 6 p. 100 produites par d'autres animaux parmi lesquelles les morsures produites par les chats et les loups occupent le premier rang.

En Roumanie, on a souvent constate qu'à la campagne les épidémies de rage canine ont été précédées par l'apparition des loups enragés. Le même fait a été constaté en Allemagne pour les renards. Von Tschudi (1) constate que, dans les Alpes, on trouve souvent des renards enragés et que ceux-ci contaminent les chiens. Oertl, en décrivant les épizooties chez les renards constate que ces animaux ont provoqué la rage chez des chiens et même chez l'homme.

En Orient surtout et dans les pays où les fauves sont encore nombreux, des épidémies de rage proviennent souvent de morsures de fauves et il n'est pas du tout prouvé que ce soient les chiens qui aient infecté les fauves. En ce qui concerne les renards nous avons mentionné des épizooties de rage ayant pour cause des renards qui avaient décimé et exterminé non seulement leurs semblables, mais encore tout le gibier de régions très étendues. Mais tandis que la rage des renards peut être regardée comme provenant de morsures des chiens à cause du contact fréquent entre ces deux espèces, surtout à l'époque du rut; chez les loups cette origine est beaucoup moins probable. Il nous semble que la rage des loups qui se voit chaque année en Roumanie, surtout en été, est aussi en rapport avec l'époque du rut; à cette époque, les


REGLEMENTATION INTERNATIONALE 51

loups se rassemblent, se battent et s'infectent réciproquement. Beaucoup d'épizooties de rage chez les chiens, de même que de véritables épidémies chez l'homme, éclatent au moment où les loups sont enragés.

Dans les régions où apparaissaient les loups enragés, il n'y a ordinairement pas de rage canine ; d'autre part, comme les loups sont assez rarement mordus par un chien enragé, tandis qu'au contraire la rage des loups se produit régulièrement et plusieurs fois par an, il est donc hors de doute qu'en Roumanie et en Russie, où les loups sont nombreux, la rage des loups se propage ordinairement non pas par la morsure des chiens, mais par celle des loups eux-mêmes. D'après mes observations il y a même certaines différences, quoique très peu prononcées, entre la rage du loup et celle du chien. Il est certainement très difficile de prévenir la rage chez les loups qui mordent annuellement des centaines d'animaux domestiques et d'hommes. Le moyen le plus efficace pour combattre la rage des loups serait leur extermination. Il existe dans différents pays des prescriptions légales pour l'extermination des loups, dont la peau est bien payée (en Roumanie la peau d'un fauve est payée 10 fr.). La loi de police sanitaire (art. i33) prévoit des chasses périodiques et systématiques pour diminuer le nombre de ces animaux. On ne se conforme cependant pas à ces dispositions, qui prévoient plusieurs battues dans chaque district ; aussi, malgré le grand progrès de la civilisation en Roumanie, il y a encore beaucoup de loups dans les montagnes et dans les parties marécageuses du Danube. Un grand nombre de ces animaux deviennent enragés et il n'est pas rare de voir chaque année des bandes de 4 à 10 individus entrer dans un village et mordre un grand nombre de personnes et d'animaux domestiques. Chez les autres animaux sauvages la rage est beaucoup plus rare et moins dangereuse. Ainsi sur 10.000 personnes mordues, on n'a traité en Roumanie qu'une seule personne mordue par un renard, une par un blaireau, ainsi qu'une seule mordue par un ours enragé.

Pendant le même temps on comptait 315 personnes mordues par des loups.

2. - MESURES EMPLOYEES DANS DIFFÉRENTS PAYS CONTRE L'INVASION DE LA RAGE DU DEHORS

Nous avons vu que, dans certains pays, la rage est beaucoup plus fréquente dans les régions limitrophes des frontières ; en Allemagne surtout la rage est généralement introduite des pays voisins. Il est donc de première nécessité de régler la question des chiens par une entente internationale.


52 LEGISLATION

Il est indispensable que la rage soit combattue partout, non seulement avec les mêmes principes, mais aussi avec la même rigueur. Nous avons vu, en effet, que les dispositions légales contre la rage ne sont pas très différentes, dans les différents pays. Cependant l'Allemagne seule est restée presque indemne de la rage. Il faut attribuer ce fait non aux dispositions existantes, mais à leur exécution rigoureuse. Un pays ainsi organisé est donc en droit de demander la même rigueur de la part de ses voisins. Il est impossible de fermer entièrement sa frontière contre l'invasion des chiens; par suite, le Congrès vétérinaire de 1905 a adopté les dispositions suivantes :

« La rage ne peut être combattue et extirpée dans un état continental qu'à la condition seulement que les mesures prophylactiques de police vétérinaire soient appliquées convenablement et rigoureusement dans les pays limitrophes. Il faut donc exiger d'urgence que les mesures contre la rage deviennent internationales, étant basées dans tous les pays sur des principes uniformes. » Si en Angleterre le nombre des animaux enragés a constamment diminué, on doit l'attribuer non seulement aux mesures rigoureuses employées dans l'intérieur du pays, mais surtout à la loi spéciale qui ne permet l'importation des chiens qu'après avoir fait une quarantaine de six mois.

3. - REGLEMENTATION INTERNATIONALE DES MESURES APPLIQUEES

AUX CHIENS

C'est au congrès vétérinaire international de Vienne en 1865 qu'on a décidé l'établissement d'un règlement uniforme qui devait être introduit dans les divers états. Le Congrès a adopté le règlement suivant :

I° Il faudrait enregistrer les chiens dans toutes les villes et les communes, introduire une taxe pour ces animaux. Il faudrait organiser dans ce but, dans toutes les communes du pays, un cadastre pour chiens ;

2° Chaque chien doit porter dans ce but un collier muni d'une marque ;

3° Il faut réduire autant que possible le nombre des chiens. L'introduction d'une taxe très élevée sur les chiens paraît être un excellent procédé pour en diminuer le nombre. Cette taxe doit être la même pour les deux sexes. Que tous les chiens subissent cette taxe. Un petit nombre des chiens peuvent en être dispensés, ce sont les chiens employés pour un service quelconque. Il est à désirer que ce nombre soit le plus petit possible ;

4° Il faudrait que la circulation des chiens et surtout le vagabondage de ces animaux soit défendu ;


REGLEMENTATION INTERNATIONALE 53

5° Il faut renoncer à soumettre les chiens à la muselière dans les conditions ordinaires. Mais dans les districts où s'est déclaré un seul cas de rage les chiens devraient porter des muselières ;

6° La durée de la portée de la muselière sera établie par l'autorité en accord avec les vétérinaires compétents, pour chaque cas en particulier, en tenant compte des situations spéciales. Dans les pays dans lesquels il n'existe pas de dispositions légales concernant les maladies contagieuses, tous les chiens suspects de rage ou même enragés doivent être portés sans retard devant les autorités ;

7° Les chiens enragés doivent être immédiatement tués; ceux qui ont été mordus ou qui ont été en contact avec les premiers ne doivent être tués que dans le cas où il est bien établi qu'ils ont mordu des hommes. Dans le cas même où une personne aurait été mordue par ces chiens, ceux-ci ne seront tués que lorsqu'on aura constaté leur état sanitaire. Les chiens suspects de rage doivent être tenus sous une stricte observation jusqu'au moment où on aura constaté leur bon état de santé. Si ceux-ci deviennent enragés on devra les tuer. Dans le cas où les chiens ne deviendront pas enragés, il faudra les rendre à leur maître. Dans les cas où les chiens tués comme suspects de rage auront montré à l'autopsie le plus minime signe de rage, on doit tuer tous les chiens qui ont été mordus par les premiers et même ceux qui n'auraient eu que des contacts.

Dans les cas de rage, il faut prendre toutes les mesures de désinfection qu'on pratique en de pareilles occurrences ;

8° Si toutes ces mesures montrent leur efficacité il sera demandé alors de la part du congrès que ces mesures soient appliquées avec les concours de vétérinaires compétents. On devra donner à chaque propriétaire, à l'occasion de l'immatriculation de leurs chiens, une instruction imprimée sur la manière dont il faut procéder pour maintenir l'animal en bon état de santé, sur la façon de reconnaître les symptômes de la rage, sur les moyens qu'il faut employer pour l'éviter et sur les procédés à employer pour faire disparaître les chiens enragés.

Nous ne pouvons entrer ici dans les détails des mesures internationales approuvées par le congrès vétérinaire de 1905 pour empêcher l'invasion d'un pays ou d'une région étendue. Il suffit d'insister sur la nécessité de la déclaration obligatoire qui n'est encore prescrite que pour les animaux enragés ou suspects et qu'on doit étendre pour tous les animaux mordus. La déclaration doit être faite non seulement par le propriétaire, mais par tous ceux qui ont connaissance d'animaux mordus par des chiens enragés (dispositions qui existent dans la législation roumaine, sans être exécutées). Une loi internationale doit encore régler: I° les


54 LEGISLATION

dispositions sur la déclaration, l'impôt et le cadastre de tous les chiens;.2° l'obligation pour tous les chiens de porter un collier avec un jeton mentionnant le nom du propriétaire, le numéro de l'inscription sur la liste des contributions ; 3° les dispositions relatives au port des muselières; 4° l'obligation de la destruction générale et rapide de tous les chiens sans jetons et sans muselière.

Cependant toutes ces mesures, quoique introduites dans la législation de différents pays, n'ont pas été exécutées et on s'est contenté de légiférer certaines dispositions à la suite desquelles les cas de rage ont diminué dans une certaine proportion.

L'exécution rigoureuse de ces principes à Paris a déterminé dans ces dernières années une diminution très considérable des cas de rage chez le chien et la suppression totale de la rage chez l'homme.

En effet, Martel (I) constate bien sur la statistique des cas de rage chez le chien et des morsures pendant 30 ans que, tandis qu'en 1878 on comptait au département de la Seine et à Paris 846 chiens enragés, en 1907 il n'y en avait que 43. La même décroissance s'observe en ce qui concerne les morsures. En 1901, 222 personnes ont été mordues, tandis qu'en exécutant sévèrement l'ordonnance spéciale de 1902 (capture des chiens errants) en 1907 35 personnes seulement ont été mordues; pendant ces dernières années il n'y avait pas un seul cas de rage chez l'homme. Ce résultat ne tient pas aux mesures particulières, mais uniquement à l'exécution sévère des lois et règlements mentionnés, malgré la résistance fanatique de la presse et de la population. Les mesures appliquées n'étaient que la muselière, la taxe sur les chiens et l'extermination des chiens vagabonds.

(I) Martel, la Rage à Paris et dans le département de la Seine.Ann.d'hygiène publ. et de méd. légale, t. X, 1908, p. 385.


CHAPITRE IV PROPHYLAXIE

I. Police sanitaire et Instituts antirabiques. — 2. Mesures destinées à régler la question des chiens. —Emoussement des dents. — Vaccination.— Extermination, massacre des chiens, diminution de leur nombre. — Empoisonnement des chiens errants. — Capture et abatage. — Cadastre des chiens.— Taxes sur les chiens.— Devoirs et responsabilités du propriétaire de chien. — Instructions populaires sur le danger que présentent les chiens et sur la rage. — Interdiction du vagabondage. — Marques attachées au collier des chiens. — Muselière. — Résumé et résultats obtenus.

1. - MESURES DE POLICE SANITAIRE ET INSTITUTS ANTIRABIQUES

L'exemple de l'Allemagne où, grâce à l'exécution rigoureuse de mesures sanitaires, la rage est devenue rare, prouve qu'en effet les mesures de police sanitaire devraient être regardées aujourd'hui comme le plus efficace des moyens pour prévenir la rage. Le traitement antirabique ne contribue en rien à la diminution de la rage canine et ne doit être regardé que comme une mesure palliative nécessaire, tant que les mesures de police sanitaire ne peuvent être appliquées avec toute leur rigueur.

On a constaté, dans certains pays, une recrudescence de la rage et il semble que cette prétendue recrudescence coïncide en partie avec l'activité des Instituts antirabiques. Ainsi, en France, depuis le traitement pasteurien inauguré en 1886, les cas de rage canine et de morsure paraissent avoir augmenté dans des proportions extraordinaires; en Roumanie, après l'institution du traitement antirabique, le nombre des chiens enragés connu a doublé ou même triplé. Ainsi en 1895 le service vétérinaire a constaté la rage chez 10boeufs,9chevaux, 1 porc, 1 chat et 34 chiens; dans cette même année, 892 personnes se sont présentées aux deux Instituts antirabiques, toutes mordues par des chiens. Il est évidemment impossible que ces 34 chiens aient mordu 892 personnes; et, en effet, on a constaté à ces instituts plus de 300 chiens enragés, c'est-à-dire qu'il y avait 10 fois plus de chiens enragés qu'en avait indiqué le service vétérinaire.

En 1896, le service vétérinaire constate 19 boeufs, 2 porcs,


56 PROPHYLAXIE

3 chevaux, 72 chiens et un chat enragés. Cependant, à cette époque, 65o personnes ont été traitées dans les instituts antirabiques. Ces personnes ont été mordues dans 607 cas par des chiens enragés, 28 fois par des chats, 12 fois par des loups et 1 par un porc et deux fois par un boeuf. En 1897, le service vétérinaire cite : 60 chiens, 4 chevaux, 17 boeufs et 3 chats, tandis que les instituts antirabiques traitent 734 personnes; 661 personnes furent mordues par des chiens, 29 par des chats, 21 par des loups, 7 par des lièvres, 2 par des vaches, 4 par des porcs. Ces personnes ont été mordues par 190 animaux, tandis que le rapport vétérinaire ne rapporte que 60 chiens enragés.

Il est donc évident que l'insuffisance des statistiques antérieures au traitement pasteurien et la constatation d'un nombre beaucoup plus grand de cas de morsure depuis ce traitement sont les causes principales de cette multiplication apparente des cas de rage canine.

2- - MESURES DESTINÉES A RÉGLER LA QUESTION DES CHIENS

La première mesure qui s'impose pour régler la question des chiens est le cadastre des chiens, c'est-à-dire qu'il faut connaître le nombre des chiens appartenant à des particuliers pour pouvoir les contrôler, établir les responsabilités, et surtout pour pouvoir les distinguer des chiens errants, qui doivent être exterminés.

Nous avons vu que la mesure la plus rationnelle pour arrêter une épizootie de rage a été l'extermination de tous les chiens de la région contaminée. Cependant cette mesure est totalement exclue pour le moment. Il faut donc se contenter des mesures moins radicales. On a proposé la castration (l'émasculation) des chiens, sauf les exceptions nécessaires pour l'entretien de l'espèce; cette mesure a été suggérée par l'idée que l'orgasme vénérien peut être une cause de rage; mais comme cette idée est erronée, la castration n'aurait pas l'effet désiré. En castrant les chiens on les transformera en des êtres sans intelligence et sans aucune des qualités qu'on apprécie chez ces animaux.

Ce qui importe, c'est la diminution essentielle du nombre des chiens. La principale opposition à des mesures efficaces est un certain sentiment mal placé de protection des animaux. Ainsi en Roumanie depuis vingt ans nous nous sommes efforcé d'introduire les mesures de police sanitaire, qui sont en vigueur dans tous les autres pays civilisés, mais sans résultat, à cause de l'amour excessif de la population pour les chiens. Aussi l'épizootie de rage est endémique à Bucarest et provoque chaque année de nombreuses victimes parmi les chiens et les hommes de sorte

(1) Das Tierlcben der Alpenwelt. Leipzig, 1860.


MESURES DESTINEES A REGLER LA QUESTION DES CHIENS 57

que Bucarest est aujourd'hui peut-être la ville la plus infectée de rage de toutes les villes de l'Europe.

Vaccination des chiens. —Proposée déjà en 1884 par Bouley, cette vaccination a été de nouveau préconisée par Hogyes, qui recommande la vaccination des chiens de maison, de boucher, de chasse et en général des chiens de prix. Pour que cette vaccination devienne efficace, il fallait en effet vacciner tous les chiens, ce qui est absolument impraticable, car en France, par exemple, il y a à peu près 2 millions et demi de chiens; à Paris seulement il y en a plus de 200.000.

Certains amateurs de chiens s'opposeraient de plus à cette pratique, car le grand public est plus prêt à défendre les droits des chiens que ceux des hommes. Dans l'article de Bouley (1), on trouve des phrases comme celle-ci : Gardons-nous de ces mesures excessives et n'allons pas infliger à nos chiens, auxquels la société humaine est si grandement redevable, le supplice d'une mutilation que rien ne justifierait; ce serait tout à la fois de l'injustice et de l'ingratitude.

Avec cette mentalité il est difficile de faire de la police sanitaire. D'ailleurs, à tous les points de vue, la vaccination des chiens est impossible. Nocard a insisté avec raison sur la difficulté de se procurer les lapins et les vétérinaires nécessaires pour faire pendant des semaines des inoculations préventives à tous les chiens.

En adoptant même la vaccination des chiens par une seule injection de sérum-vaccin de Marie (2) (pratique dont l'efficacité n'est pas encore entièrement prouvée), il serait impossible de l'appliquer aux chiens les plus exposés à la rage, c'est-à-dire aux chiens vagabonds.

Si on pouvait même inoculer les chiens de valeur, on n'aurait rien fait pour combattre la rage, car le danger de la rage chez ces chiens de maître est petit en comparaison avec celui que présentent les chiens errants.

D'après nous, l'extermination des chiens errants est la mesure la plus rationnelle et la plus efficace pour combattre la rage ; en effet la vaccination des chiens est elle-même peu sûre, car le chien est moins facile à immuniser que l'homme. Il m'est souvent arrivé de voir des chiens pasteurisés gagner la rage peu de temps après.

L'immunité d'après cette méthode ne dure qu'une année seulement après la vaccination. Il faudrait donc recommencer les vaccinations chaque année.

Emoussement des dents. — Cette mesure a été recommandée

(:) Diction, encycl. de Dechambre, 1874. (2) MARIE, la Rage expérimentale, 1909.


58 PROPHYLAXIE

par Bourell (I), qui propose de désarmer les chiens des parties acérées de leurs dents en les émoussant avec des limes ou avec des cisailles afin que les dents ne puissent plus traverser les vêtements et de ne produire sur la peau même découverte que des lésions très superficielles. En effet, cette mesure, si elle pouvait être généralisée, pourrait, dans une certaine mesure, contribuer à arrêter la propagation de la rage en rendant les blessures moins dangereuses. Il est très probable que la morsure par des dents émoussées rendrait l'inoculation antirabique plus efficace, car ce sont les morsures profondes produites par des dents acérées qui sont les plus dangereuses.

J'ai fait dans ce sens l'expérience suivante : j'ai émoussé soigneusement les dents d'un petit chien que j'ai infecté ensuite par une trépanation avec du virus des rues; le chien est devenu enragé après 13 jours, il a mordu 3 autres chiens au nez et au museaux; deux de ces chiens sont restés sains, tandis que le troisième a contracté la rage après 36 jours; ce dernier présentait une plaie de la conjonctive. Il est probable que si les dents n'avaient pas été émoussées les trois chiens auraient gagné la rage ; cependant malgré cet émoussement un des chiens a gagné la rage tardivement.

Malgré cette efficacité relative il est à prévoir que celte mesure ne pourra être généralisée, elle soulèvevait des résistances fanatiques parmi des amateurs des chiens, et le plus grand nombre des chiens, surtout les plus dangereux, c'est-à-dire les chiens errants, échapperaient à cette mesure. Il faut donc s'adressera des mesures plus efficaces et plus faciles à exécuter et à contrôler.

Extermination des chiens errants. — Nous avons vu qu'au Pérou le massacre des chiens a eu immédiatement raison d'une grande épidémie de rage.

Leblanc constate que depuis 1878 la mesure qui prescrit l'abatage des animaux mordus ou suspects a produit les meilleurs résultats, malgré les nombreux obstacles qui s'opposaient à leur exécution. Les mesures ont été les suivantes :

I° L'abatage des animaux dans les villes et dans la banlieue, alors que ces animaux sont dépourvus de collier portant le nom de leur maître ;

20 Enquête sérieuse sur les cas de rage et application immédiate de la déclaration des animaux mordus ou suspects de rage;

3° Affichage des instructions indiquant les symptômes de la rage et les mesures à prendre ;

(I) BORREL, Emoussement des dents, moyen préventif. Journal des vétér. du Midi, 1867.


MESURES DESTINEES A REGLER LA QUESTION DES CHIENS 59

4° Poursuites contre les propriétaires de chiens qui laissent les animaux vagabonder et contre ceux dont les chiens ont mordu d'autres personnes ;

5° La séquestration ayant été reconnue comme illusoire, l'abatage a été prescrit.

Les résultats de ces prescriptions ont été les suivants. En 1878, il y avait 613 chiens enragés et 103 personnes mordues et 24 cas de mort de rage. En 1879 exécution rigoureuse des mesures mentionnées, et comme conséquence: 285 chiens et 2 chats enragés, 67 personnes mordues dont 12 meurent de rage. En 1890, il n'y avait que 201 cas de rage chez le chien et jusqu'au mois de septembre que 2 cas de mort parla rage chez l'homme. Une dernière mesure consistait de désinfecter tous les lieux où les animaux avaient pu déposer leur salive. Plus tard, toutes ces mesures étant abolies, la rage reprend à Paris avec la même intensité qu'auparavant. Ainsi, en 1893, on ne capturait que 5.992 chiens et comme conséquence le nombre de chiens enragés s'élevait de 392 à 691, et on connaissait en même temps 15 cas de rage chez l'homme. Effrayé de cette épizootie, on capture, malgré l'agitation de la presse, 26.502 chiens en 1902 et le résultat se faisait constater en 1903 où le nombre de chiens enragés diminue jusqu'à 301 et le nombre de cas de rage à 3 personnes seulement.Mais les cris de la population et les protestations de la presse effrayèrent la police. En 1903-05 ne capture que 5-6.000 chiens et la fréquence de rage reprend, même en abattant dans la suite un nombre variant entre 9 et 17.000 chiens. Ce n'est qu'après qu'on eut capturé 2 ans de suite (1901 et 1902) 16 à 17 mille chiens que l'épizootie a été définitivement vaincue et que le nombre des chiens enragés tomba en 1902 de 846 à 428, en 1900 à 179,en 1904 à 172,en 1905 à 120, en 1906 à 74;en 1903 à 43. Dans ces dernières années, il n'y avait plus de cas de rage chez l'homme.

Nous verrons que la capture et l'abatage des chiens sont de beaucoup préférables à la séquestration.

L'Empoisonnement par la boulette de strychnine a été employée sur une large échelle pour l'extermination des chiens errants. On l'emploie même encore en Roumanie dans certains villages où c'est encore le moyen le plus usité pour se débarrasser du grand nombre de chiens errants. Cependant cette mesure ne peut être employée contre les chiens enragés; les seuls chiens qui prennent les boulettes sont justement ceux qui sont bien portants, tandis que les chiens enragés, dont l'appétit est diminué n'en font pas usage.

Cette mesure est exécutée par des sergents de ville qui, observant les chiens errants, leur jettent de ces boulettes de viande imprégnée de strychnine, qui les tuent en quelques minutes. Cette


60 PROPHYLAXIE

pratique a été abandonnée récemment, surtout à cause des empoisonnements fréquents qui se sont produits chez l'homme.

Capture des chiens errants. — Aujourd'hui on attrape les chiens avec des lacets ; on les transporte à la fourrière où on les tient quelques jours pour que les propriétaires puissent les réclamer en échange d'une amende assez élevée. Les chiens non réclamés sont tués ordinairement par le gaz d'éclairage.

Dernièrement on a recommandé la submersion, l'eau tuant les chiens plus rapidement et sans souffrances.

Il est utile de défendre la vente des animaux capturés qui n'ont pas été réclamés, car un certain nombre de chiens capturés peuvent avoir été mordus et infectés de rage.

La capture et l'abatage des chiens errants sont sans doute les mesures les plus efficaces pour combattre la rage. Elles ont l'avantage d'exercer sur les propriétaires de chiens une grande surveillance et d'empêcher les chiens de vagabonder, même en état de santé; elles diminuent enfin le nombre des chiens, car la plupart des captifs ne sont pas réclamés à temps.

A Bucarest, la capture de chiens n'empêche pas leur multiplication. Il faudrait en prendre un nombre double pour que la quantité des chiens errants diminue.

Il faut toujours calculer le nombre des chiens qu'on doit abattre afin de détruire à peu près les chiens errants. Le nombre des chiens capturés et abattus à Marseille par exemple en 1863 et 1864 a été de 3.423. Bouley s'écrie à cette occasion : « Quelle proie enlevée à la contagion. » Je dirai au contraire que ce nombre est trop petit. L'abatage des chiens errants est inutile s'il ne réussit pas à faire diminuer sensiblement le nombre des chiens errants. Le nombre des chiens abattus doit être réglé par rapport au chiffre de la population canine. Cette mesure n'a pas été capable de diminuer le nombre des chiens errants, surtout pendant les épidémies qui sévissent depuis une dizaine d'année à Bucarest; elle ne deviendra utile qu'à condition d'être exécutée avec la plus grande rigueur jusqu'au moment où les chiens errants diminueront sensiblement ou disparaîtront complètement.

La mairie doit faire des contrats bien calculés et très précis avec l'entreprise d'équarrissage. Comme ce service ne donne à l'entrepreneur qu'un petit profit, il faut que la ville contribue aux frais et qu'elle lui donne un appui efficace de la force publique pour exécuter la capture des chiens.

A Bucarest l'entrepreneur n'ose pas capturer les chiens dans les quartiers excentriques de la ville, car il n'est pas suffisamment appuyé par la force publique.

Contrôle des chiens. — En dehors de ces mesures radicales, on emploie d'autres mesures de police sanitaire qui ont pour but


MESURES DESTINEES A REGLER LA QUESTION DES CHIENS 61

de distinguer les chiens de maître des chiens errants ; elles servent en même temps à faire diminuer le nombre dès chiens. Ces mesures sont : la taxe sur les chiens. Le contrôle des chiens. La marque à l'aide d'un collier. Le musellement. La séquestration dès chiens errants. La déclaration des chiens.

La taxe sur les chiens, admise dans la plupart des lois de police sanitaire vétérinaire, est introduite à Bade, en Bavière, en Prusse, en France, en Autriche-Hongrie. Cette taxe existe à Speyer depuis 1779, à Zurich depuis 1783. Elle fut introduite plus tard dans les autres régions. La taxe doit être générale et assez élevée. Son but principal est de faire surveiller les chiens par leur propriétaire et faire diminuer le nombre de ces animaux. Plus la taxe sera élevée, moins on aura de chiens inutiles et plus les animaux seront surveillés ; on peut donc affirmer que la taxe contribue à l'amélioration de la race des chiens.

En France, on avait beaucoup compté sur la taxe pour faire diminuer le nombre des chiens, mais le but n'a pas été atteint : beaucoup de propriétaires échappent à l'impôt qui n'est pas appliqué avec assez d'énergie. Au début, le chiffre des chiens avait baissé, mais dès que les contribuables se furent habitués à la taxe, le nombre des chiens s'accrut de nouveau.

En France, la taxe n'a pas diminué le nombre de chiens pas plus que celui des cas de rage; avant l'introduction de la taxe on constatait 27 cas de rage par an chez l'homme, après la taxe ce nombre a été de 18. Il est donc évident que cette mesure ne peut être couronnée d'aucun succès, si elle n'est accompagnée de la capture et de l'abatage rigoureux des chiens non taxés.

Voici quelques données sur les taxes sur les chiens, empruntées de l'étude de H. Martel (I. c.) sur la rage à Paris. Le nombre des chiens taxés augmente chaque année :

Morsures

En 1880 il y avait 69.000 chiens taxés —

— 1892 — 130.000 — —

— 1902 — 146.000 — 224

— 1904 — 156.000 — ... 84

— 1906 — 163.000 — 20

— 1907 — 170.000 — ..... 35

Il y a donc proportion inverse entre le nombre des chiens taxés et le nombre des chiens enragés et des personnes mordues. A Paris les chiens non déclarés sont surtaxés. Dans ces dernières années, ce n'est que dans la banlieue qu'on appliqua cette punition. Ainsi, en 1907, il y avait à Paris un seul chien surtaxé, tandis qu'il y avait 434 cas dans la banlieue.

Les taxes sur les chiens sont différentes dans les différents pays. On observe également que seules des taxes très élevées et


62 PROPHYLAXIE

progressives ont été efficaces. Ainsi (I), en 1875, il y avait en Bavière 29 1.800 chiens, ce qui revient à un chien pour 15 habitants; pendant la même année il y a eu, malgré la taxe sur les chiens, 458 cas de rage, dont 23 chez l'homme.

La même année la taxe fut doublée (4 Mk. go par chien) et en 1876 il n'y avait plus qu'un chien pour 28 habitants, 740 cas de rage seulement chez les chiens et 13 chez l'homme.

En 1877 14o chez les chiens et 8 chez l'homme.

— 1878.. . 117 — 5 -

— 1879 45 — 1 —

— 1880 42 — —

— 1883 18 — 1 —

— 1884 9 — 0 —

— 1885 11 -- 0 —

Aucun cas de rage n'a été noté chez l'homme de 1883-1889. Depuis ce moment, la rage recommence à se manifester chez l'homme ; on l'attribue à l'introduction de chiens enragés d'Autriche (2).

Il résulte de cette statistique que seule une taxe très élevée produit un effet certain et progressif. A Münich, tous les chiens sont contrôlés plusieurs fois par an.

A Bade, en 1832, la taxe était de 6 Mark et il y avait 26.000 chiens.

En 1844, elle est de 2 M. 60 et le nombre s'élève à 45. 000.

En 1876, les chiens sont taxés 16 Mark; on ne compte plus que 28.000 chiens.

A Berlin, la taxe est de 20 Mark, aussi le nombre de chiens et de cas de rage est extrêmement restreint. A Vienne, la taxe est de 8 couronnes ; il y a beaucoup de chiens et beaucoup de cas de rage.

En Angleterre, en 1886, à la suite de la taxe le nombre des chiens était tombé à 448.000. Dix ans plus tard le chiffre était remonté à 13.062.000.

A Lemberg, depuis que la taxe a été portée à dix couronnes, la rage chez l'homme est presque disparue.

Contrôle des chiens. — Cette mesure est prévue dans la plupart des lois. En effet, pour pouvoir percevoir une taxe, il faut d'abord une loi qui permette de connaître le nombre de chiens qui doivent la payer. Aujourd'hui on fait dans tous les pays civilisés le cadastre des animaux domestiques; rien ne serait plus facile que d'étendre ce cadastre aux chiens. Il faut que chaque

(1) BOLLINGER, Zur Prophylaxis der Wiitkrankheit. Munchner med. Wochenschrift, 1886, n° 12.

(2) KITT, Neueres über die Wutkrankheit. Monalsheft für Tierheilkunde, vol. XIII p. 137.


MESURES DESTINEES A RÉGLER LA QUESTION DES CHIENS 63

chien soit inscrit sur la liste de contributions et reçoive une marque portant le nom du propriétaire, un chiffre de contribution. Cette marque doit être attachée solidement au collier et non pas à la muselière, qui n'est pas fixe. Les chiens sans marque et sans collier sont considérés comme errants, capturés et tués. On exécuta cette mesure pendant quelque temps en France; mais sitôt la rage diminuée, elle fut abolie.

En effet, le préfet de la police déclarait en 1899 qu'il est excessif en cas de perte de la médaille indiquant que le maître du chien a acquitté la taxe légale, de faire payer au propriétaire du chien le prix d'une seconde médaille. A Bucarest, où on avait essayé le même système, on a dû en revenir à cause du vol sur une grande échelle de ces médailles.

On se contente donc du port obligatoire du collier avec marque au nom du propriétaire. Il semble que cette mesure évite des complications et remplit le même but.

En effet, le résultat brillant obtenu dernièrement à Paris par ce système, (sans recourir, ou seulement exceptionnellement, au port de la muselière) plaide hautement pour son efficacité.

Dans les pays où la police sanitaire est exécutée avec sévérité, il n'est même pas nécessaire d'établir une taxe ou une marque. Il suffit d'ordonner que chaque chien porte une marque avec le nom de son propriétaire, les chiens sans marque seront abattus afin d'enrayer les progrès de la rage. Cette organisation fonctionne à Magdebourg, où il n'existe pas de taxe sur les chiens, mais où, depuis 1866, la rage a disparu

Une autre mesure utile est l'institution de la responsabilité du propriétaire.

Cette responsabilité est prévue dans toutes les législations sans être toutefois exécutée dans la plupart des cas. En effet, si le propriétaire est rendu responsable pour chaque morsure de son chien même bien portant, il veillera sur lui et après un certain nombre d'amendes il tâchera de se conformer à la loi ou de se défaire de son chien. Tout dépend de l'énergie du tribunal. Ordinairement on juge ces cas d'une manière indulgente et en conséquence malgré les législations draconiennes, le propriétaire n'est jamais condamné. Nocard dit avec raison que la loi sanitaire française prescrit les mesures les plus énergiques contre la rage et que la rage aurait depuis longtemps disparu si les lois n'étaient faites pour n'être pas appliquées. Les ordonnances draconiennes relatives à la déclaration des cas de rage et à l'abatage immédiat de tous les animaux mordus sont les moins souvent exécutées. Dans ces cas surtout, la responsabilité des propriétaires devrait être engagée.


64 PROPHYLAXIE

On se heurte à l'inertie ou la complicité de ceux qui doivent appliquer la loi.

A Bucarest les propriétaires de la banlieue possèdent ordinairement un grand nombre de chiens mal entretenus et non surveillés, augmentant le grand nombre de chiens vagabonds qui parcourent les rues. La police n'ose pas capturer ces chiens appartenant à des gens violents et souvent influents.

On recommande aussi, comme mesure contre la rage, les instructions populaires données dans les écoles, et l'exposition d'affiches indiquant les dangers que peuvent causer les chiens. Il faudrait, dans ces affiches, insister sur la perversion de l'esprit humain qui protège fanatiquement les animaux au détriment du genre humain. Certains protecteurs d'animaux, qui n'hésitent pas un instant à abattre une grande quantité d'animaux pour la nourriture de l'homme, sont capables de priver les classes les plus nécessiteuses des choses les plus indispensables à leur existence, afin de donner aux chiens une vie de luxe et pour défendre ces animaux contre les atteintes dictées par l'hygiène.

Il est vraiment difficile de s'expliquer cette passion maladive de l'homme pour le chien. Elle réside probablement dans la vanité et l'égoïsme, ainsi que dans une sensibilité et une sentimentalité maladives mai placées et enfin très souvent dans une vraie perversité. Nous verrons d'ailleurs que par des mesures radicales on tue moins de chiens que par la négligence actuelle. De plus, en tuant un nombre suffisant de chiens, on crée aux chiens de maître restants un sort meilleur. On améliore en même temps la race canine.

Dans les villes et même à la campagne les chiens sont beaucoup moins utiles qu'on ne le pense. Ils sont, en grande partie, des animaux de luxe qui menacent par leurs morsures et par leurs maladies la vie et la santé des hommes et des animaux domestiques ; ils introduisent de plus dans les maisons la saleté et une quantité de parasites.

Dans les villages, les chiens sont la cause de grandes pertes. Ainsi, en Roumanie, le nombre des boeufs et des chevaux devenus enragés après la morsure des chiens, est beaucoup plus élevé que celui des hommes. D'après une statistique de Mac Clure dans l'état d'Ochio de 1880 à 1893 plus de 1.000.000 de moutons furent tués et plus de 300.000 furent gra vement mordus par des chiens enragés; la perte était de plus de 2 mil lions de dollars.

Séquestration et fixation. — La séquestration d'office des chiens mordus ou suspects, soit dans des établissements spéciaux, soit sous la surveillance spéciale de l'autorité, est admise dans plusieurs législations. Ainsi, en Roumanie, la durée de l'observation est fixée à trois mois.

Il semble que cette mesure est peu rationnelle. D'abord, il v a des cas où la rage éclate après un délai de plus de trois mois ; ensuite la séquestration surtout à la maison, n'est pas exempte de tout danger. Bouley propose une séquestration de 8 mois tout en


MESURES DESTINÉES A RÉGLER LA QUESTION DES CHIENS 65

constatant que l'abatage doit lui être préféré. Cependant, on se heurte toujours à ces sentiments de propriétaires qui n'admettent à aucun prix l'abatage de leurs chiens mordus. On peut, surtout en cas d'épidémie de rage, user de la fixation à la chaîne de tous les chiens. Si on pouvait exécuter rigoureusement cette mesure en cas d'épidémie, elle serait le moyen le plus efficace, à condition toutefois qu'on tue dans le plus bref délai tous les chiens errants.

Ainsi au Danemark, où la rage s'est déclarée subitement en 1876, cette mesure a débarrassé de nouveau et probablement pour toujours le Danemark de la maladie. La tenue en laisse ne peut jamais remplacer la fixation des chiens, car les chiens tenus en laisse peuvent être mordus tout de même et mordent même après s'être échappés. Cette mesure est appliquée en Allemagne, mais simultanément avec le port de la muselière.

L'usage d'attacher au chien un bâton pour l'empêcher de courir dans les rues n'a qu'un intérêt historique.

Le musellement. — Les opinions sur l'utilité de cette mesure diffèrent beaucoup d'après l'époque et le pays où elle est appliquée. Tandis qu'en thèse générale on met cette mesure en tête des dispositions efficaces contre la rage, certains auteurs nient son utilité. Signol (1) se prononce ainsi :

« Le musellement est une mesure absolument illusoire, simulant des moyens de contention, mais laissant à l'animal toute sa liberté, c'est-àdire sans aucune efficacité. D'ailleurs, en supposant que le musellement fût effectué au dehors, la première chose que l'on fait en rentrant au logis, c'est de soustraire la bête à la torture de la muselière. De plus, quand le chien malade de rage s'échappe de la maison de son maître où il est généralement démuselé, c'est à l'insu de tout le monde, alors l'ordonnance est sans effet. » Signol conteste en tous points les statistiques qui tendent à prouver l'utilité du musellement, celles de Berlin, par exemple. Il nous semble cependant que ses affirmations sont gratuites, car l'auteur ne donne pas les raisons de ses contestations.

Les adversaires de la muselière affirment à juste raison que le musellement n'empêche pas les chiens d'être mordus par les chiens vagabonds. Ordinairement les chiens muselés atteints de la rage se débarrassent avant tout de la muselière, de sorte qu'on ne connaît que peu de cas de rage où les chiens enragés auraient gardé la muselière. En effet, depuis plusieurs années, la muselière a été imposée aux chiens de Bucarest et la rage existe constamment à l'état d'épizootie; chaque année plusieurs centaines de personnes sont mordues par des chiens enragés. On a été en effet assez naïf. On s'est contenté à Bucarest d'ordonner tout simplement

(1) Dictionnaire de JACCOUD, 1881.

BABES. — Traité de la Rage. 5


66 PROPHYLAXIE

le musellement, sans ajouter d'autres mesures pour empêcher l'extension de la rage. Au contraire, on avait confié le service des captures à la société de protection des animaux qui, loin d'exterminer le nombre nécessaire de chiens, revend les chiens capturés. Les chiens sont pris avec tant de ménagement que plusieurs employés de la société ont été mordus par des chiens enragés. Or, nulle part la police n'est plus impuissante qu'en Roumanie. Le pouvoir personnel et politique empêche toute son action. Aussi, personne ne se conforme à l'ordonnance de la mairie, et c'est plutôt une exception de voir à Bucarest des chiens muselés. Cette mesure devait donc rester illusoire et la rage fait à Bucarest de plus en' plus des victimes. Il est évident que ce résultat désastreux n'incombe pas à la mesure même, mais à son exécution vicieuse.

Théoriquement l'application de la muselière semble un moyen efficace pour prévenir la rage, mais nous avons vu que, pour que cette efficacité devienne réelle, il faut des conditions indispensables et très difficiles à réaliser. La première, c'est que l'appareil adopté empêche le chien de mordre.

Ordinairement les prescriptions de police ne sont exécutées qu'en apparence, car les propriétaires, par une commisération mal placée pour leurs chiens, s'efforcent de rendre la muselière aussi inefficace que possible.

Pour que la muselière soit une garantie sérieuse, il faudrait : 1° que l'autorité impose un modèle déterminé; 20 que le musellement fût observé généralement avec une grande rigueur.

En Saxe il existe des instructions officielles relatives à la construction des muselières. La muselière doit être attachée à un collier, être fixée par une bande frontale et par une cuirasse aux parties antérieures pour empêcher complètement de mordre. La loi d'épizootie impose tout simplement une muselière solide et sûre.

Cependant les chiens de la banlieue ou ceux des villages voisins en sont exempts. Il y a à Bucarest une invasion continuelle de ces chiens. Ils entrent dans la ville surtout s'ils deviennent enragés et mordent les animaux et les hommes qu'ils rencontrent. Il faudrait donc absolument que tous les chiens sans muselière soient capturés dans le plus bref délai. Il est tout à fait erroné de faire avec la fourrière un contrat l'obligeant à tuer un nombre déterminé de chiens sans savoir combien il y a à peu près de chiens errants et de chiens sans muselière.

Il faut au contraire que la fourrière s'engage à ce que dans un délai déterminé il n'existe ni de chiens errants, ni de chiens sans muselière. Cette condition est d'autant plus nécessaire que si le port de la muselière garantit jusqu'à un certain point la santé des


MESURES DESTINÉES A RÉGLER LA QUESTION DES CHIENS 67

chiens, ceux qui en sont dépourvus sont certainement suspects. Il faut donc chercher parmi ces derniers ceux qui se sont échappés étant enragés, ou les chiens vagabonds toujours suspects de rage.

Bouley lui-même reconnaît que « le musellement obligatoire ne saurait être d'aucune utilité puisque, par la force même des choses, les chiens en pleine rage sont justement exempts de cette mesure; elle n'est imposée que pour ceux qui sont en parfait état de santé». Comme moyen prophylactique direct et isolé le musellement ne peut donc nullement être considéré comme efficace.

Les résultats obtenus en apparence par le musellement ne sont pas dus à cette mesure, mais à la capture rigoureuse combinée à celle du musellement. On pourrait donc très bien se passer du musellement en décrétant et en exécutant la capture des chiens qui sont sans maître et sans surveillance. La muselière n'est qu'une mesure servant plutôt à reconnaître les chiens de maître et les chiens mieux surveillés. A ce point de vue le musellement rigoureusement exécuté pourrait être efficace puisqu'il force les propriétaires de chiens à s'occuper de leurs animaux. Cependant, il faut se demander si la muselière est le meilleur moyen pour faire cette distinction. Nous croyons que le port de la muselière est plutôt dangereux, en ce sens que les chiens chez lesquels la rage se déclare mordront presque certainement les personnes qui leur mettent ou leur ôtent la muselière. Il est d'autant plus dangereux de se fier au musellement, même en le combinant avec la capture, que cette mesure n'est pas suffisante pour tenir en évidence les chiens de maître. Il faut donc recommander rigoureusement de combiner cette mesure avec le cadastre, en le combinant ou le remplaçant par le port du collier avec inscription distinctive.

Le musellement est adopté dans un grand nombre de villes en France et à l'étranger. A Londres, le chef de police, s'il le juge convenable, peut donner un ordre qui oblige à museler tous les chiens non conduits en laisse et qui autorise la saisie des animaux qui ne sont pas muselés. Cette mesure est sans doute justifiée dans les localités où les cas ou les épidémies de rage sont rares, tandis que, par exemple, à Bucarest, où les épidémies de rage sont presque constantes, avec de certaines oscillations, il nous semble qu'il faut décréter des mesures stables qui doivent rester en vigueur jusqu'à ce que les chiens errants et les cas de rage aient disparu.

Dans certaines régions, où la maladie apparaît d'une façon intermittente, cette mesure, au contraire, a donné les meilleurs résultats. Il faut croire qu'ils sont dus à l'énergie avec laquelle on a supprimé tous les chiens sans muselière. En effet, en voyageant


68 PROPHYLAXIE

en Allemagne, on ne voit plus de chiens non muselés, tandis qu'à Bucharest, où cette mesure est obligatoire, on trouve des centaines de chiens sans muselière; les autres sont des exceptions.

Fleming donne des exemples très démonstratifs recueillis en Allemagne. D'abord il montre que, dans les districts infectés, ni la séquestration ni la mise à la chaîne des chiens n'a pu faire disparaître la rage; on ne réussit qu'avec le musellement obligatoire. En 1864, la rage apparaît dans le Wurtemberg en se multipliant jusqu'au moment où l'usage de la muselière fut rendu obligatoire clans tous les pays. En automne de 1865 l'épizootie a disparu.

Renault (1) décrit les mesures prises par la police sanitaire en 1854 à Berlin pour combattre l'épizootie de rage qui sévissait. On ordonna le musellement général et permanent de tous les chiens non enfermés et non tenus en laisse par leur maître. On avait enregistré auparavant 28 cas de rage par an à l'école vétérinaire, sans compter les nombres des autres non observés; depuis 1854 la rage est devenue au contraire extrêmement rare. Ainsi en

1854 on comptait 4 cas

1855 — 1 —

1856 — 1 —

1857 — —

1858 — —

1809 — o —

1860 — —

1861 — —

Devant ces faits l'administration française fit faire à Berlin une enquête pour étudier l'efficacité du musellement. Le résultat de cette enquête ne fut pas très encourageant. La maladie était, paraît-il, à sa période de décroissance au moment où on décréta le musellement ; à ce moment même, le musellement était loin d'être exécuté avec toute la rigueur, dans les hôtels, cabarets, magasins, jardins. Les chiens n'étaient pas plus muselés à Charlottenburg ; les muselières étaient peu pratiques et ne pouvaient empêcher les chiens de mordre. Cette enquête montre qu'il ne faut pas se fier aux affirmations quand on a à juger des questions aussi compliquées que le musellement des chiens ; elle montre surtout que ce n'est pas le musellement qui a fait disparaître la rage. La muselière la plus parfaite n'aurait pas obtenu ce résultat, si l'on n'avait pas exterminé radicalement les chiens errants.Dans ces conditions il est incontestable que le musellement appliqué en Allemagne est une mesure excellente, non qu'il puisse empêcher les chiens de mordre ou d'être mordus, mais en fournissant un moyen pour reconnaître les chiens bien soignés et les distinguer des autres non muselés, suspects et que l'on peut immédiatement capturer.

Une enquête soigneuse faite en Saxe en 1900 par Schüder montra qu'à la suite de l'épizootie de rage de 1888 on avait imposé la muselière dans les districts infectés; depuis, le nombre des cas de rage, qui était de 16 en cette année, diminua rapidement; aussi au moment de l'enquête il n'y avait plus un seul cas de rage.

En tout cas la muselière présente beaucoup d'inconvénients ;

(1) RENAULT, Bull. de l'Académie de méd., 1854.


MESURES DESTINÉES A RÉGLER LA QUESTION DES CHIENS 69

elle n'empêche pas que les chiens soient mordus par des chiens enragés, elle constitue une vexation pour les chiens, elle est souvent mal supportée et elle peut devenir dangereuse pour le propriétaire du chien. D'autre part, il est absurde d'affirmer que la gêne que produit la muselière constitue pour le chien un tel tourment qu'elle peut déterminer la rage.

Nous dirons donc que la muselière comme mesure isolée n'a que peu de valeur. Elle n'est efficace que si on combine son port avec une taxe élevée sur les chiens ; ceux-ci doivent porter un collier. On doit capturer rapidement les chiens non marqués. Il faut se demander si, en supprimant le musellement, tout en conservant les autres mesures, on n'obtiendrait pas à peu près le même résultat. En tout cas, de toutes les mesures rationnelles qui ont donné de bons résultats pour combattre la rage, le musellement seul est le moins recommandable, car, comme nous avons vu, la muselière constitue, pour les personnes qui doivent la manipuler, plutôt un danger qu'une garantie.

Les inconvénients des mesures incomplètes. — La nonexécution de prescriptions légales empêchait jusqu'à ce jour l'extinction des cas de rage. Cette non-exécution s'explique par les sentiments maladifs qu'ont les hommes pour les chiens et qui viennent empêcher l'application de toute mesure énergique. Ce sentiment est cependant peu justifié; même si l'on veut ménager les chiens, les mesures incomplètes font tuer beaucoup plus d'animaux que les mesures radicales. Il est facile à comprendre qu'en tuant à Paris par exemple à peu près 15.000 chiens par an parmi lesquels il y a plus de 800 chiens enragés, on ne diminue pas du tout le nombre des chiens. Les années suivantes on en a tué en effet le même nombre. On fait ainsi un massacre systématique de chiens sans aucune utilité. Si au contraire on se décidait à tuer en une seule fois au moins 30.000 chiens au lieu de 15.000, la rage diminuerait tellement à Paris que pendant longtemps on trouverait à peine 1.000 chiens à tuer par an. On fait en somme un élevage de chiens à abattre au lieu de supprimer une fois pour toutes cette production continuelle de chiens errants qui vivent dans la plus grande misère. La destruction de tous les chiens errants qui pullulent en France dans les grandes villes s'impose donc.

Nocard montre ce triste état de choses. A certaines époques, alors que la multiplicité de cas ou quelques accidents retentissants jettent l'alarme, l'administration intervient avec plus d'énergie. On prescrit le musellement, la tenue en laisse, on sacrifie un certain nombre de chiens, et puis aussitôt l'émotion calmée, toutes les mesures sanitaires sont délaissées. Cependant on observe toujours à la suite de ces trop courtes interventions énergiques, une diminution extraordinaire du nombre des


70 PROPHYLAXIE

cas de rage. Ainsi en 1878 on comptait 508 cas de rage ; 100 personnes mordues, dont 24 mortes de la maladie. Parmi celles-ci se trouvait un jeune homme haut placé. L'affaire fit grand bruit : la police remit en vigueur pour 2 mois les ordonnances oubliées et les cas de rage, qui avaient été de 15o par trimestre, tombèrent à 53. Il avait suffi pour obtenir ce résultat de sacrifier en juillet et en août 4.000 chiens errants. Même résultat en 1888 : en avril on compte 125 chiens enragés; le préfet de police rend une ordonnance prescrivant de saisir et d'abattre tout chien qui ne sera pas muselé ou tenu en laisse. Comme résultat le nombre de chiens enragés tombe en août à 67 ; en septembre à 52 ; en octobre à 29 ; en novembre à 27. En Angleterre la lutte contre la rage a été beaucoup plus efficace, car on avait empêché par une quarantaine l'entrée des chiens. On avait inauguré en même temps la saisie rigoureuse de chiens errants. En 1889 il y avait 123 cas de rage, on ordonne le musellement, la capture des chiens errants, le nombre des chiens errants tombe immédiatement, en 1890 à 32, en 1891 à 13, en 1892 à 30. En novembre 1892 l'ordre est abrogé, et immédiatement, la rage reprend : en 1893 il y avait 8 cas; en 1894, 12 ; en 1895, 6, et pendant le premier semestre de 1896, 67 cas. Un ordre de la même année prescrit de nouveau le musellement et 33.000 chiens sont abattus de janvier à septembre; immédiatement après, la rage diminue et il n'y a que 10 cas dans le dernier trimestre. Au mois de mars 1897 le « Rabies order » est édicté, le pouvoir conféré aux autorités locales est rapporté au ministre de l'Agriculture. Désormais la muselière est imposée aux districts contaminés ; des inspecteurs sont chargés de faire des enquêtes dans les districts exposés à la contagion. Voici le résultat :

Années : 1895 1890 1897 1898 1899 1900

Rage du chien : 672 438 151 17 9 1

Le même résultat a été obtenu en Norvège, en Suède, en Hollande, et surtout à Paris (voyez plus haut), à la suite de l'application de mesures analogues.

Il en résulte que, pour combattre la rage d'une manière absolument efficace et beaucoup mieux que par tout traitement, il ne faut qu'exécuter rigoureusement les lois et les règlements existants, en acceptant en même temps les mesures rationnelles internationales pour empêcher l'invasion de la rage par les pays limitrophes. En France, le respect de la loi et l'appréciation du danger ne sont entrés que tout dernièrement dans les moeurs publiques pour permettre l'exécution de ces lois sanitaires.

Aujourd'hui surtout, à Paris la rage est devenue rare chez le chien, il n'y avait que 43 cas relatés en 1907 par le service de statistique. Cependant comme parmi ces 43 chiens 11 seulement ont donné la preuve expérimentale de la rage, on peut affirmer qu'il n'y avait que 11 cas,ce qui, pour une ville de 3.700.000 habitants constitue un état extrêmement favorable; depuis plusieurs années on n'y connaît plus de cas de rage chez l'homme.


CHAPITRE V

LA RAGE AU POINT DE VUE DE LA MÉDECINE PRATIQUE. — CONDUITE A TENIR POUR UN MÉDECIN PRATICIEN, POUR UN VÉTÉRINAIRE, POUR UNE PERSONNE MORDUE

. Conduite d'un médecin praticien. S'agit-il d'une morsure? Diagnostic des morsures avec les contusions et les plaies par ratissage. Importance de l'examen des vêtements. Lavage de la plaie. Cautérisation. Qu'est devenu l'animal mordeur? L'animal est mort. L'animal a été tué. L'animal est inconnu ou a disparu. Mise en observation des animaux mordeurs. Différents cas qui peuvent se présenter. Envoi du bulbe à l'Institut antirabique. Enquête sur les méfaits de l'animal mordeur. — 2. Conduite d'un vétérinaire. Examen d'un animal mordeur vivant. Mise en observation. Divers cas qui peuvent se présenter. Examen d'un animal mort. Impossibilité d'une conclusion ferme. Circonspection à apporter dans la rédaction du certificat. Mesures à prendre à l'égard des animaux.. — Conduite d'une personne mordue. Que doit-elle faire? Diagnostic de la morsure. Cautérisation. Mise en observation de l'animal mordeur. Que doit-elle ne pas faire ? Tuer le chien. S'éloigner sans repérer le chien.

Nous pensons être utiles aux médecins praticiens, aux vétérinaires et aux malades eux-mêmes en précisant en termes aussi clairs que possible (en grande partie d'après Remlinger) la conduite que chacun d'eux doit tenir, en présence d'une morsure par un animal enragé ou suspect.

1. CONDUITE D'UN MÉDECIN PRATICIEN

Il n'y a pas solution de continuité. Il est évident qu'alors il n'y a morsure qu'au sens vulgaire que le public attache à ce terme. Il s'agit en réalité d'une plaie par ratissage, produite par le tiraillement des dents de l'animal sur les vêtements de la victime et celleci ne court aucun danger. Les caractères de la plaie corroborent souvent le renseignement fourni par l'intégrité des habits. Au lieu des deux traces de crocs qui d'ordinaire caractérisent une morsure on trouve une plaie linéaire, le plus souvent superficielle et entourée d'une zone ecchymotique. Ces caractères de la plaie sont toutefois accessoires. C'est à l'état des vêtements qu'il convient


72 LA RAGE AU POINT DE VUE DE LA MÉDECINE PRATIQUE

d'accorder la plus grande importance. Cette règle que l'absence de toute solution de continuité contr'indique le traitement antirabique souffre cependant quelques exceptions. La morsure est faite parfois à travers un tissu lâche, celui d'un bas de laine, d'un tricot par exemple. Il n'est pas impossible à la dent pointue d'un chien ou d'un chat de passer entre les mailles de l'étoffe qui se referment ensuite. Le traitement antirabique peut être indiqué. D'autres fois, les morsures sont faites à travers une seule épaisseur d'un tissu fin, gant de fil, pantalon de toile, etc. Ce tissu ne subit aucune solution de continuité, mais il est humidifié par la bave qui, de cette façon, peut venir médiatement au contact de la plaie. Ici encore le traitement sera conseillé. D'autres fois, la morsure a lieu dans une région du corps qui, comme le poignet, est à la limite des parties nues et recouvertes par des vêtements. Il est difficile de savoir si la morsure a été faite à nu ou à travers les habits qui n'auraient été nullement lésés. Dans le doute, on conseillera au mordu de suivre le traitement.

Lorsque le médecin s'est assuré par un examen rapide qu'il se trouve bien en présence d'une morsure et non d'une contusion ou d'une plaie par ratissage, il doit procéder au lavage des plaies et à leur cautérisation. Le lavage, dont l'action est surtout mécanique, peut se pratiquer avec une solution de sublimé ou d'un antiseptique quelconque ou tout simplement avec de l'eau propre. Le lavage abondant d'une plaie superficielle à l'aide d'eau savonnée et puis de l'eau pure pratiqué quelques minutes après la morsure nous a donné chez le chien et chez le rat de bons résultats.

Nous reviendrons, dans un chapitre spécial, sur la cautérisation. Ici nous dirons seulement que la cautérisation sera réalisée à l'aide du thermocautère ou d'un fer rouge ordinaire. A défaut de caustique physique, on recourra aux caustiques chimiques, notamment aux acides forts. Cependant les mordus viennent bien souvent trouver le médecin une demi-heure, une heure et davantage après la morsure et les faits démontrent que, dans ces conditions, les cautérisations sont d'ordinaire inefficaces. Il y a donc lieu de se demander si ce n'est pas imposer une souffrance inutile que de pratiquer alors une cautérisation, qui, dans aucun cas, du reste ne dispense du traitement antirabique. Passé le terme d'une heure et à moins qu'il ne s'agisse de morsures particulièrement graves, nous conseillons l'abstention. Les plaies aseptisées et cautérisées sont recouvertes d'un pansement occlusif. Sa constitution, sa nature peuvent varier avec les caractères de la plaie elle-même. Il n'y a rien de spécial pour la rage. Dans quelques cas exceptionnels, quelques points de suture pourront être pratiqués. Ce serait une faute grossière que de faire subir à un mordu une auto-


CONDUITE D'UN MÉDECIN PRATICIEN 73

plastie en règle, retardant de quinze jours, ainsi que nous l'avons vu une fois, son envoi à l'Institut antirabique.

Quelquefois, le médecin sera consulté non pour une morsure, mais pour des plaies fraîches que de la bave aura souillées, pour des écorchures qu'un chien suspect aura léchées. Le danger est le même que pour les morsures. Le léchage sur des excoriations même fort minimes, comme certaines petites plaies du pourtour onguéal ou certaines gerçures des lèvres, est extrêmement dangereux. Nous avons plus longuement insisté d'autre part sur le danger des coups de griffe.

Nos expériences ( 1 ) sur des chiens et sur des rats ont montré que des égratinures fraîches couvertes de virus des rues donnent souvent la rage surtout chez le rat, tandis que si la plaie est de 24 heures ou plus ancienne, le même procédé d'infection a été inoffensif.

Tout en s'occupant des plaies de son client, le médecin le questionne sur l'animal qui l'a mordu. Quel est l'animal qui vous a mordu? Pourquoi vous a-t-il mordu? et surtout : Qu'est-il devenu ? Telles sont les premières questions à poser. L'animal mordeur peut être mort de lui-même; il peut avoir été tué; il peut avoir disparu ou être inconuu du mordu; il peut être vivant et bien portant, vivant mais malade. Que convient-il de faire dans ces différentes circonstances?

Beaucoup de personnes mordues par un chien ou par un chat malade ne s'inquiètent pas et ne viennent consulter que lorsque celui-ci est mort. En interrogeant le mordu sur les symptômes présentés par l'animal au cours de sa maladie, le médecin, dans quelques cas, acquerra la conviction qu'il était atteint de rage. Rien plus souvent,il demeurera dans le doute; quelquefois il aura la quasi-certitude que l'animal a succombé à une autre affection. D'une façon comme de l'autre, la règle de conduite doit être absolue. Toute personne, mordue par un animal mort moins de dix jours après l'accident, doit suivre le traitement antirabique. Il semble que le traitement doive être suivi même au cas où un vétérinaire ayant suivi l'animal au cours de sa maladie affirmerait qu'il a succombé à telle ou à telle affection. La rage, en effet, peut coïncider avec d'autres maladies, ce qui peut compliquer le diagnostic et surtout la mort peut surprendre un animal alors qu'il est en incubation de rage. Or, nous savons que la salive renferme le virus plusieurs jours, 2 ou 3 dit l'expérimentation; 8 ou 10 affirme la clinique, avant l'apparition des premiers symptômes. Il y a cependant des cas capables de dérouter le médecin. Ainsi nous connaissons plusieurs cas où le chien a été bien portant,

(1) BABES et VASILIU, l'Infection ultérieure des plaies par la rage. Bull, de la Soc. de Biologie, 1911.


74 LA RAGE AU POINT DE VUE DE LA MÉDECINE PRATIQUE

12 à 13 jours après avoir môrdu. Dans l'un de ces cas 2 personnes ont été mordues. La rage éclata chez l'un des chiens le treizième jour et le lendemain déjà, chez l'un des mordus; l'autre, soumis au traitement antirabique, échappe à la maladie. On peut en conclure que, même si le chien mordeur paraît être bien portant et survit plus de 12 jours, le traitement antirabique peut être indiqué.

Lorsque les mordus viennent consulter le médecin, l'animal mordeur peut déjà avoir été tué, soit parce que l'existence de la rage ne faisait aucun doute, soit plus souvent par représaille, ignorance ou bêtise. Ici non plus, il ne saurait y avoir de doute sur la conduite à tenir. Toute personne mordue par un animal tué moins de dix jours après l'accident doit suivre le traitement antirabique. L'autopsie est, en effet, insuffisante à établir le diagnostic de rage. En particulier, la présence de corps étrangers dans l'estomac est à peu près sans valeur. L'existence de lésions organiques capables d'expliquer la mort n'est nullement péremptoire, car la rage peut coïncider avec elles et l'animal peut avoir été tué alors qu'il se trouvait simplement à la période d'incubation. La recherche des nodules rabiques ou des corpuscules de Négri échappe à la compétence du praticien. Les mordus doivent donc être dirigés vers un Institut.

Un certain nombre de personnes ignorent quel animal les a mordues. Elles ont été attaquées la nuit par un chien que, dans les ténèbres, elles ont à peine vu ou même— ainsi que Remlinger l'avait observé plusieurs fois — elles ont été mordues pendant leur sommeil par un animal qu'elles n'ont pas vu du tout. Elles ont été assaillies en plein jour par un chien qui s'est sauvé et n'a pu être retrouvé, par un chien qu'elles ont très bien vu, mais qu'elles ne peuvent reconnaître parce que, dans le village ou le quartier, il y a beaucoup de chiens semblables (le cas se présente très fréquemment en Orient). Dans tous ces cas, ou dans presque tous ces cas, le médecin conseillera à son client de se soumettre au traitement antirabique. Il n'y a d'exception que si le mordu a provoqué l'animal en le menaçant avec un bàton, en marchant sur lui. Si une personne a été mordue par un chien sur lequel elle a marché, il est indispensable de lui demander si le chien s'est levé ensuite et s'est sauvé, ou si, paralysé, il est demeuré au même endroit. En Orient, cette question a une importance toute particulière et ne doit jamais être négligée.

Il peut se faire enfin que l'animal mordeur soit encore en vie lorsque le mordu vient consulter le médecin. Celui-ci conseillera alors la mise en observation pendant dix jours à dater de celui de la morsure. Le mieux est naturellement que l'observation soit dirigée par un vétérinaire. A défaut de vétérinaire, tout médecin peut et doit s'en charger. Différents cas peuvent se présenter.


CONDUITE D'UN MÉDECIN PRATICIEN 75

L'animal peut montrer des symptômes tels que le diagnostic de rage ne fait aucun doute; il sera abattu et le mordu dirigé vers un Institut antirabique.

Voici un tableau instructif construit par Remlinger pour l'orientation du médecin en cas de morsures

ANIMAL MORDEUR

I° Mort moins de 10 jours après la morsure.

20 Tué moins de 10 jours après la morsure.

3° Disparu moins de 10 jours après la morsure.

4° Inconnu du mordu.

Traitement antirabique.

5° Vivant,à mettre en observation pendant dix jours.

à L'animal prend la rage. — Traitement antirabique.

b) L'animal meurt suspect de la rage ou succombe à une autre affection. — Traitement antirabique.

c) L'animal tombe malade. Il n'est pas mort au dixième jour. — Prolongation de l'observation : traitement antirabique, si symptômes suspects de rage.

d) L'animal est vivant et bien portant après 10 jours. — Pas de traitement antirabique.

Il est bien entendu que le médecin n'attendra pas que l'observation de 10 jours soit écoulée, pour envoyer le mordu à l'Institut rabique. Si l'animal vit et est bien portant après les dix jours, le mordu cessera de se faire inoculer.

L'animal peut au contraire ne présenter absolument aucun phénomène pathologique. Au dixième jour, il sera relâché et les mordus seront rassurés définitivement. Si les mordus ont commencé le traitement antirabique, ce traitement sera interrompu. Le chien peut mourir au cours de la période d'observation, mais la mort peut survenir au milieu des symptômes qui laissent place au doute. Le traitement antirabique sera conseillé. L'animal peut présenter certaines manifestations morbides et être encore en vie après les dix jours d'observations. Le cas peut présenter une réelle difficulté, car on a vu la rage (la forme cachectique ou intermittente en particulier) se prolonger au delà des limites de durée habituelles de la maladie. Il sera bon de soumettre l'animal à quelques jours d'observation supplémentaire. Nous ne tenons pas compte de la possibilité de la guérison de la rage clinique chez le chien. Outre que cette hypothèse n'a pas encore subi de façon suffisante la sanction de la pratique, elle est de nature à compliquer par trop la conduite du praticien.

Tels sont les principaux cas qui peuvent se présenter. Certaines situations exceptionnelles n'intéressent pas le praticien. Dans


76 LA RAGE AU POINT DE VUE DE LA MÉDECINE PRATIQUE

le doute, il adresse les intéressés à l'Institut où le spécialiste juge en dernier ressort. D'une façon générale, du reste, il doit être guidé par cette idée, qu'étant donnée l'innocuité presque absolue du traitement antirabique, il vaut mieux le conseiller à cent personnes, chez qui il risque d'être superflu, que de dissuader de le suivre un seul individu chez lequel il serait indiqué. En matière de rage, dans le doute, il ne faut pas s'abstenir, mais au contraire agir. Ne fût-ce que pour mettre sa responsabilité à couvert, le praticien enverra à l'Institut antirabique tous les cas qui lui paraîtront pouvoir prêter à discussion.

Quoique ces principes soient ordinairement faciles à suivre, il se présente des cas plus difficiles à juger. Des personnes craintives demandent souvent aux médecins à être traitées dans des circonstances où une infection est très peu probable. Ainsi, un monsieur qui avait touché de la main la couchette de son chien, qui quelques jours plus tard manifeste les premiers symptômes de la rage remarque quelques petites gerçures à la main, mais il ne se rappelle pas si elles existaient déjà quand il a touché la couchette de l'animal. Ou bien un monsieur portant de petites gerçures a couché avec un chien qui est devenu enragé, il ne sait si ces gerçures sont venues en contact avec le chien.

Un chien qui est devenu enragé après avoir, quelques jours auparavant, léché la main ou la figure de son maître qui croit avoir eu à ce moment des petites égratignures ou gerçures.

Nous verrons que des égratignures fermées datant de 24 heures ne peuvent pas être infectées par le simple contact des substances infectieuses (cerveau rabique). Dans ces cas, l'infection est donc à rejeter.

Un confrère affirmait qu'une personne enragée lui avait craché au visage. Je lui ai expliqué que la salive de l'homme enragé était, dans la plupart des cas, inoffensive et que le simple contact de la salive humaine avec la muqueuse conjonctive, pituitaire ou buccale, n'avait jamais donné la rage, dans mes expériences; je lui ai donc déconseillé de se faire inoculer.

Vu le haut degré d'atténuation que possède pour l'homme le virus fixe, j'ai également déconseillé le traitement aux médecins auxquels des traces du vaccin antirabique de 2 et de 3 jours est entré dans le sac conjonctival.

Lorsque le médecin a posé chez un de ses clients l'indication du traitement antirabique, il doit l'avertir de l'importance qu'il y a pour lui à suivre ce traitement le plus tôt possible et l'inciter à se mettre en route sans tarder. Il est bon qu'il remette au mordu, pour le Directeur de l'Institut antirabique, un court rapport relatant les constatations faites tant du côté de la plaie qu'au sujet de l'animal mordeur. Toutes les fois que la chose lui sera possi-


CONDUITE D'UN VETERINAIRE 77

ble, il prélèvera le bulbe de l'animal et l'adressera à l'Institut dans de la glycérine — neutre et stérilisée — pour la recherche des lésions anatomiques et les inoculations expérimentales qu'il est toujours indiqué de pratiquer dans les laboratoires.

Enfin, il agira sagement en demandant à son premier client si d'autres personnes n'ont pas été contaminées par le même animal (morsures, lèchements, coups de griffe) en les faisant venir et en se comportant à leur égard comme vis-à-vis du premier malade. Bien que ceci soit surtout du ressort des autorités municipales et des vétérinaires, il peut demander aussi si desanimaux n'ont pas été mordus et il conseillera de les abattre, de les mettre en observation ou de les traiter, conformément aux lois, ainsi que nous allons l'expliquer maintenant.

2--CONDUITE D'UN VETERINAIRE

Un vétérinaire peut être appelé à examiner un animal mordeur dans deux circonstances différentes. L'animal peut lui être amené vivant ou mort.

a) L'animal est vivant. — Si l'on en excepte les cas fort rares où le diagnostic de rage s'impose à première vue (voix rabique, paralysie typique des masséters...) le vétérinaire évitera toujours de donner un avis immédiat. L'animal sera mis en observation. Dans la majorité des cas, on pourra, après quelques heures ou au plus tard quelques jours, formuler son opinion en toute connaissance de cause. Les animaux qui présentent des symptômes certains de rage sont abattus dès que le diagnostic est assuré. Ceux qui n'offrent aucun symptôme morbide doivent être conservés en observation pendant dix jours au moins. Nous avons vu que des personnes mordues par un chien, chez qui les premiers symptômes de la maladie ne se sont déclarés que dix jours plus tard, ont contracté la maladie. Les animaux atteints d'une maladie autre que la rage doivent être conservés en observation pendant le même laps de temps, la rage pouvant à la rigueur venir se superposer à la maladie déjà existante. Au cours de l'observation des animaux, l'attention du vétérinaire doit se porter non seulement sur l'existence des symptômes classiques de la rage, mais encore sur la possibilité d'une forme atypique de la maladie (formes apoplectique, épileptique, cachectique, etc.). Il ne semble pas non plus qu'il doive admettre comme un dogme la fatalité du pronostic de la rage et éliminer ce diagnostic chez tous les animaux qui guérissent. Il y a lieu de se demander si certains de ces animaux qui guérissent ne doivent pas être tenus pour « suspects » et s'il ne convient pas de conseiller aux personnes qu'ils auraient


78 LA RAGE AU POINT DE VUE DE LA MEDECINE PRATIQUE

mordues de suivre le traitement antirabique. Cette question est du reste en discussion et nous n'insistons pas. Il m'est arrivé assez souvent que le vétérinaire avait déclaré comme non enragé le chien mordeur qui était, en effet, atteint d'une forme moins typique de rage; aussi nous ne pouvons assez insister sur la nécessité de tenir le chien mordeur en observation, de le déclarer suspect jusque à preuve contraire, et d'envoyer les personnes mordues à un institut antirabique.

b) L'animal est mort. — Souvent on apporte au vétérinaire un animal qui est mort de lui-même ou qui a été tué ; on le prie de déterminer si cet animal est enragé ou non. Ce que nous dirons de l'anatomie pathologique de la rage montre bien l'impossibilité qu'il y a à résoudre ce problème dans les conditions de la pratique courante de la médecine vétérinaire. La recherche des nodules rabiques ou des corpuscules de Négri échappe à la compétence du vétérinaire praticien. En Roumanie le vétérinaire est obligé d'envoyer à l'Institut antirabique le cerveau de l'animal mordeur conservé dans la glycérine, pratique que nous conseillons également aux vétérinaires des autres pays. Les corps étrangers de l'estomac manquent chez un grand nombre d'animaux enragés et se rencontrent fréquemment en dehors de la maladie. Les autres lésions macroscopiques sont des lésions aponiques sans aucune valeur pathognomonique ; d'autre part, des lésions massives susceptibles d'expliquer la mort ne prouvent rien contre la coexistence de la Rage.

A elle seule l'autopsie d'un animal n'est donc capable de fournir à peu près aucun renseignement utile. Rapprochée de certains symptômes observés pendant la vie, elle peut donner des indications intéressantes, mais nullement péremptoires. C'est ainsi que l'absence de lésions macroscopiques, à l'exception d'une forte congestion, souvent avec des petites hémorrhagies des méninges et du cerveau, ou la présence de corps étrangers de l'estomac, rapprochées de symptômes suspects notés pendant la vie, sera un fort argument en faveur du diagnostic de rage. Inversement, l'existence de lésions du poumon ou du coeur, rapprochée de symptômes pulmonaires ou cardiaques notés pendant la période d'observation, permettra de dire que l'animal a succombé à une maladie qui n'a rien à voir avec la rage, circonstance qui, ainsi que nous l'avons fait remarquer, ne contr'indique pas formellement le traitement antirabique.

Le danger des morsures des animaux en incubation de rage doit être bien présenté à l'esprit du vétérinaire, lors de la rédaction de son protocole d'observation et d'autopsie. Il peut classer les animaux en « enragés », « suspect de rage » et animaux ayant succombé à telle ou telle affection autre que la rage, mais dans ce


CONDUITE D'UNE PERSONNE MORDUE 79

cas, il ne doit pas se prononcer sur l'opportunité ou l'inopportunité du traitement pasteurien; il agira sagement en laissant au directeur de l'Institut la responsabilité de la conduite à tenir.

Interrogé sur la conduite à tenir vis-à-vis d'animaux mordus par un animal enragé ou suspect, le vétérinaire engagera à tuer dans le plus bref délai possible, conformément à la loi, les chiens et les chats qui se trouveraient dans ces conditions ou seraient simplement suspects de s'y trouver. Pour ce qui est des herbivores (chevaux, ânes, boeufs, vaches, moutons, chèvres, etc.), il avertira leur propriétaire qu'il a 8 jours pour les livrer à la boucherie, que, passé ce terme, il lui est interdit de s'en défaire pendant trois mois et que, pendant ce laps de temps, ces animaux doivent en principe être maintenus séquestrés. Il conseillera le traitement par la méthode intra-veineuse ou la séro-vaccination et avertira de la nécessité de procéder aux inoculations le plus tôt possible. Chargé de pratiquer lui-mème ces vaccinations, il se conformera scrupuleusement aux indications que nous donnons aux chapitres respectifs.

3- - CONDUITE D'UNE PERSONNE MORDUE

Une personne qui croit avoir été mordue par un chien ou par un chat doit regarder aussitôt si elle a vraiment été mordue, c'est-à-dire s'il existe une plaie — et au cas où l'agression s'est faite par-dessus les vêtements, si ceux-ci ont été perforés ou déchirés par les dents de l'animal. En cas de morsure véritable, elle se fera cautériser le plus tôt possible et se cautérisera au besoin elle-même, de préférence à l'aide du fer rouge. Plus la cautérisation est rapprochée du moment de la morsure, plus les garanties sont grandes. Dix à quinze minutes constituent un délai moyen. Après une demi-heure ou une heure l'effet de la cautérisation est moins sûr. Le mordu doit en même temps repérer l'animal mordeur. La chose est d'ordinaire facile en Occident, où les chiens ont un collier, une plaque, et diffèrent les uns des autres par la race, la robe, etc. Elle l'est moins en Orient où ces animaux n'appartiennent à personne et où tous se ressemblent. Hors le cas où l'animal ne pourrait être saisi sans danger, il doit être appréhendé vivant et soumis à l'observation d'un vétérinaire ou d'un médecin, le mordu doit prendre ses mesures pour suivre le traitement an tirabique le plus tôt possible, au cas où celui-ci viendrait à être indiqué. En thèse générale il y a intérêt à commencer le traitement antirabique aussitôt après la morsure, quitte à l'interrompre si l'animal est reconnu sain ; cependant, le traitement commencé jusqu'au 4e jour après la morsure donne d'excellent résultats. Que faut-il


80 LA RAGE AU POINT DE VUE DE LA MEDECINE PRATIQUE

ne pas faire — et que fait-on, trop souvent — lorsqu'on est mordu par un chien ou par un chat? Dans un mouvement de colère ou dans une minute d'irréflexion, on le tue. Tuer un animal mordeur, c'est souvent se condamner à suivre le traitement antirabique, c'est-à-dire à une perte de temps considérable et à des souffrances peu vives, il est vrai, mais parfaitement inutiles. On peut réparer en partie cette faute en faisant envoyer par un vétérinaire le cerveau de l'animal conservé en glycérine à l'Institut antirabique. Beaucoup de mordus n'attachent tout d'abord à l'incident aucune importance et négligent de repérer le mordeur. C'est quelques heures plus tard seulement, souvent la nuit suivante, qu'elles réfléchissent à leur morsure et que l'hypothèse de la rage se présente à leur esprit. A ce moment, la physionomie de l'animal leur est devenue tout à fait étrangère; elles sont dans l'impossibilité de le retrouver. Ici encore le traitement antirabique doit être suivi alors que, dans un certain nombre de cas, la mise en observation du mordeur eût pu éviter au mordu cet ennui et cette perte de temps.

Nous recommanderons à toute personne mordue par un animal suspect ou ayant eu un contact intime avec un tel animal de s'adresser immédiatement à un institut antirabique ou, s'il n'y en a pas dans la localité, à un médecin, qui disposera l'observation du chien mordeur et, s'il le trouve nécessaire, enverra la personne mordue à un institut antirabique.


CHAPITRE VI

INFECTION RABIQUE ET INCUBATION DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

I. Les morsures, leur gravité : selon l'animal mordeur, suivant le siège de la morsure. Fréquence des morsures dans les différentes saisons. Modification des plaies de morsure. — 2. Incubation. Durée de l'incubation. Fièvre prémonitoire. Douleurs, mélancolie; autres symptômes nerveux. Fausse rage. Maladies pouvant hâter l'éclosion de la rage. Symptômes prémonitoires prolongés.

1. - LES MORSURES

Nous avons vu que la rage est surtout provoquée par les morsures faites par les chiens enragés; puis viennent les morsures des loups, des renards, des chats et, dans les pays tropicaux, celles des chacals. On peut dire que sur 10 morsures 9 sont produites par des chiens. En thèse générale, nous avons vu que, d'après les statistiques antérieures au traitement antirabique, 40 p. 100 des personnes mordues meurent de rage. D'autres statistiques ne donnent qu'une mortalité de 20 ou de 10 p. 100.

Faber (1) trouve, sur 339 mordus, 27 cas de mort, ce qui correspond à une mortalité de 19 p. 100. Kurrimoto (2) trouve à Nagassaki une mortalité de 17 p. 100; en Hongrie, sur 470 mordus il en mourait 44, c'est-à-dire 9,3 p. 100. Sur les mordus de 1870 à 1876, c'est-à-dire sur 995 personnes, la mortalité a été de 15 p. 100.

La statistique de Kirchner (3) pour l'Allemagne comporte 1.453 cas, sur lesquels seulement 38, c'est-à-dire 2,3 p. 100, se sont terminés par la mort. Cette statistique n'est pas comparable aux dernières; probablement un grand nombre de chiens mordeurs n'étaient pas enragés, et d'autre part en Allemagne la rage est rare; or, plus la rage est rare, plus les morsures par des chiens non enragés deviennent relativement fréquentes.

Dans l'enquête du Comité d'hygiène de 1862 à 1872, sur 650 morsures au visage, 44 ont été mortelles.

(I) FABER, Wuthkrankheit u, Tetanus. Zeitsch. f. St. A . K., 1869.

(2) KURIMOTO, Die Behandlung der Lyssakranken in Japan. Virch. Arch., 1899.

(3) KIRCHNER, Uber dic Bissverlezung von Menschen durch toile oder der Tollwuth verdächtige Tiere in Preussen während des Jahres, 1897, 1898, 1899, 1900, 1900-1901.

BABÈS. — Traité de la Rage. 6


82 INFECTION RABIQUE

Voici le pourcentage de l'infection rabique suivant les morsures.

Morsures au visage 50, mortelles 44 inoffensives 6 morts 88 p. 100

— aux mains 113 — 70 — 07 07,20

— aux membres supérieurs 40 12 — 28 30

Morsures au corps 33 — 7 — 15 01,81

— multiples (visage et mains,

6 fois) 8 — 6 — 2

Morsures aux membres inférieurs 33 — 7 — 26 — 21,21

Parmi les personnes mordues par des loups enragés, j'avais constaté une mortalité de 60 à 70 p. 100; les morsures multiples à la face étaient presque toujours mortelles (plus de 90 p. 100), tandis que les morsures aux extrémités et au tronc ne produisaient qu'une mortalité de 30 à 40 p. 100.

En ce qui concerne la fréquence des morsures dans différentes saisons, nos statistiques montrent que, sur 15.400 mordus par des chiens enragés, on en constate 4-500 pendant les mois de mai, juin, juillet; 5.600 pendant les mois d'août,septembre, octobre, et seulement 5.300 pendant le reste de l'année.

Les enquêtes antérieures ont donné des chiffres analogues ; ainsi de 1850 à 1876 en France il y a eu 220 cas durant la période d'été; 180 pendant le printemps; 176 en automne, et 156 en hiver.

Cette distribution s'explique surtout par la période du rut, pendant laquelle les morsures sont plus fréquentes ; la rage éclate alors pendant l'été. Il faut tenir compte du fait qu'en été chiens et hommes vivent plutôt dehors, de sorte que les morsures se produisent plus facilement.

Sexe et âge. — Nous avons vu dans le chapitre des statistiques que ce sont les hommes qui travaillent dehors qui sont le plus souvent mordus ; il en est de même des enfants, qui se gardent moins des morsures; les femmes au contraire sont plus épargnées. En ce qui concerne le siège de la morsure, ce sont surtout les parties découvertes (les mains, le visage) qui sont atteintes; en même temps ces parties sont aussi plus vascularisées, plus riches en fibres nerveuses, ce qui explique les faits plus nombreux de contagion.

Les morsures profondes et multiples sont surtout dangereuses. Je puis établir d'une manière approximative, d'après notre statistique, la série suivante de degré de gravité des morsures :

1° Morsures multiples et profondes produites par les loups, à la conjonctive, au bulbe et au nez, perforation du crâne, grand


LES MORSURES 83

lambeau détaché, enlèvement du nez et des oreilles, des lèvres par les dents du loup,mortalité de près de 100 p. 100 ;

2° Autres morsures profondes et multiples de la face, produites par des loups enragés.Mortalité 80 p. 100;

3° Morsures multiples de la région orbitaire, nasale, produites par le chat. Mortalité 70 p. 100 ;

4° Mêmes morsures produites par les chiens. Mortalité, 60 p. 100;

55 Morsures profondes et multiples des autres parties de la tête faites par les chats et les chiens. Mortalité 50 p. 100 ;

6° Morsures multiples profondes, produites par les loups avec enlèvement des parties molles, au cou et aux extrémités supérieures aux parties découvertes. Mortalité 40 p. 100;

7° Morsures simples à la figure, pas trop profondes, produites par les loups et les chats. Mortalité 40 p. 100 ;

8° Mêmes lésions produites par les chiens. Mortalité 30 p. 100;

9° Morsures profondes, au cou et aux mains, surtout à la pulpe des doigts, produites par les loups ou les chats. Mortalité 20 p. 100;

10° Mêmes morsures produites par les chiens. Mortalité 15 0/0 :

II° Morsures profondes, produites par des loups avec enlèvement des parties molles, au tronc et aux extrémités couvertes de vêtements. Mortalité 15 p. 100;

12° Morsures superficielles ou égratignures produites à la figure, par les dents de loups, de chats ou de chiens. Mortalité 10p. 100;

13° Mêmes lésions aux mains.Mortalité 5 p. 100;

14° Egratignures plus profondes à la figure produites par les griffes de loups. Mortalité 5 p. 100.

15° Morsures profondes au tronc et aux extrémités inférieures à travers les habits déchirés. Mortalité 3 p. 100;

160 Lésions superficielles avec enlèvement de la couche cornée, avec petite hémorragie, aux mains et aux parties non couvertes par les habits. Mortalités p. 100;

170 Mêmes lésions aux parties couvertes par des habits déchirés. Mortalité 0,5 p. 100;

18° Egratignures produites aux extrémités par les ongles des animaux qui ont eu leurs ongles infectés par de la bave. Mortalité I p. 1000 ;

19° Plaies, égratignures récentes, saignantes, qui ont été en contact avec la bave d'un animal enragé. Contact des muqueuses buccales, nasales, conjonctives génitales, même normales ou un peu irritées par le virus rabique. Mortalité un p. 1000.

20° Egratignures fermées datant de plus de 24 heures, en contact avec la bave d'un animal enragé. Mortalité 0.


84 INFECTION RABIQUE

Enfin, nous avons vu qu'on ne peut pas nier absolument la possibilité d'une infection par des morsures qui n'ont pas traversé les tissus des vêtements, si ces habits étaient très minces, mouillés par la bave et surtout si sous cette étoffe la morsure a produit une plaie ouverte.

Les morsures produites par les herbivores ou par l'homme enragé présentent très peu de danger; je ne connais même pas de cas bien établi de contamination d'homme à homme. Le cas cité par Mirsky et Karlowsky (1. c.) n'est pas probant, car ces auteurs affirment que la rage a été transmise par le coït au premier jour de la maladie; comme le coït ne propage pas la rage, le sujet en question a été certainement infecté d'une autre façon, probablement par un chien enragé.

On cite aussi des infections médiates par différents objets, mais on ne connaît aucun cas certain d'infection ainsi provoqué.

Quelques cas rares où des personnes enragées affirment ne pas avoir été mordues, s'expliquent peut-être par des morsures imperceptibles faites par des rats ou des souris enragés ou bien par un contact inconscient d'une plaie récente avec un objet souillé récemment par la bave d'un animal enragé, c'est-à-dire dans des conditions qui ne se réalisent que très rarement.

Dans tous les autres cas non mentionnés ici, la possibilité de l'infection doit être exclue.

La plaie produite par la morsure d'un animal enragé se comporte comme toute autre plaie; elle peut être infectée par les microbes de la salive, ou secondairement par les impuretés du pansement venant du dehors ; on couvre souvent ces plaies avec de la terre ou d'autres substances infectées qui peuvent provoquer une infection grave.

Il n'est pas douteux qu'il existe un certain rapport entre l'infection de la plaie et l'éclosion de la maladie. Nous craignons surtout les plaies sinueuses, profondes, avec dilacération des tissus, et lésions étendues des nerfs ; dans des circonstances analogues une plaie suppurante ou gangréneuse est suivie plus souvent de rage qu'une plaie qui guérit d'une manière aseptique, par première intention.

2. - INCUBATION

Durée de l'incubation. — Le temps qui s'écoule entre la morsure et le début des signes de la maladie déclarée est plus ou moins long, le plus souvent, 35-50 jours. On peut admettre le chiffre de 40 jours comme moyenne; mais il faut combattre la croyance, vulgaire très répandue que l'incubation ne dépasse pas une quarantaine de jours.


INCUBATION

85

Il faut plutôt admettre comme limite, dans la plupart des cas, le 90e jour. En effet, sur 221 cas, la rage s'est déclarée 139 fois jusqu'à 60 jours après la morsure. L'éclosion est encore assez fréquente entre le 60e et le 90e jour ; elle devient rare au delà du 3e mois.

L'enquête du Comité d'hygiène de 1862 à 1872 montre les chiffres suivants :

1er mois du 14e au 30e jour 38 fois

2e — 30e — 60e — 74 —

3e _ 60e — 90e — 55 —

4e _ 90e _ 120e _ 11 _

5e _ 120e — 150e — 6 —

6e — 150e — 480e — 4 —

7e — 180e — 210e _ . 0 —

8e _ 210e — 240e — .. . ... 2 —

En sorte que, sur cent soixante-dix cas, cent quarante-sept fois la rage s'est déclarée dans les trois premiers mois.

Une autre statistique montre à peu près la même proportion.

1er mois 16

2e — 41

3e — 16

4e — 10

5e _ 4

6e — 4

7e — 3

8e — 0

9e — 0

10e — 1

15e _ ... 1

18e — 1

Il résulte de cette statistique, ainsi que d'autres ultérieures, que la plupart des cas de rage (presque la moitié) se déclarent pendant le deuxième mois après la morsure. Les cas où la rage se déclare avant le 15e jour après la morsure sont relativement rares ; ils ne constituent que 5 0/0 de l'ensemble des cas.

Ces faits ont la plus grande importance pour l'appréciation de l'effet du traitement antirabique; en effet, après le traitement roumain, il n'y a pas de mortalité au delà du 20e jour après la morsure,si le traitement a commencé à temps; ce qui prouve que plus de go pour cent des personnes chez lesquelles la rage devait éclater ont été sauvées par ce traitement.

Tous les autres traitements sont inférieurs à celui-ci, car ils n'empêchent l'éclosion de la maladie que 25 à 30 jours après la morsure. Ces différents traitements ne sauvent donc que 70 à 80 0/0 des personnes qui doivent prendre la rage.

On peut dire, en résumé, que 13 0/0 des enragés ont gagné la maladie après le troisième mois. En supposant que 10 0/0 des mordus gagnent la rage, une personne mordue, qui est encore bien portante 3 mois après la morsure a 100 chances contre 1,3 de ne plus gagner la maladie.

L'éclosion de la maladie est tout à fait exceptionnelle après le


86 INFECTION RABIQUE

septième mois, de sorte qu'à cette époque la personne mordue peut être assurée qu'elle ne gagnera plus la maladie.

Les cas de rage à incubation prolongée sont tout de même bien établis ; ainsi Russ et Rowland ont constaté une incubation de 20 mois,Limares constate une incubation de 15 mois. Proust (1) décrit un cas de rage survenu 230 jours après la morsure. Cadet de Gassicourt note un cas ayant une incubation d'un an ; Ferréol (2) un autre cas avec incubation de 2 ans et demi ; Collin (3) décrit à l'Académie de médecine en 1880 le cas d'un homme qui fut mordu en essayant de soustraire un de ses camarades aux attaques d'un chien enragé ; tous les deux furent cautérisés, l'un mourut le 48e jour, le deuxième a gagné la maladie 4 ans et dix mois après la morsure.

Il s'agissait d'un homme d'un tempérament nerveux et qui a subi un choc moral récent de nature à troubler son intelligence. Collin n'avait pas insisté sur les lésions nerveuses et n'avait pas démontré, d'une manière expérimentale, la virulence de la salive; cependant la rage s'est manifestée avec les symptômes les plus caractéristiques.

Dans ces derniers temps, j'ai observé aussi un certain nombre de cas de rage à longue période d'incubation; ainsi sur 12 personnes mordues par un loup enragé, il y en avait une dont le bras était déchiré et qui ne s'était présentée au traitement que 15 jours après la morsure; chez cet homme, la rage paralytique s'est déclarée 2 ans et demi après l'accident. Dans ce cas, ainsi que dans un autre cas d'incubation d'un an et demi, la moelle a été trouvée virulente ; elle présentait des nodules rabiques très nets.

On cite aussi des incubations par trop longues : 10 et 15 années. Mais ces données, fournies par Guènerius, Brassavola, Sauvage (4),Schub (5), sont peu vraisemblables et il est difficile d'exclure dans ces cas la possibilité d'une morsure faite à une époque plus rapprochée de l'éclosion de la rage.

Il n'est pas sans intérêt d'étudier l'incubation de la rage après les morsures des loups. Un loup enragé avait mordu 58 personnes dont 39 succombèrent (peut-être un nombre plus grand; et

(1) PROUST, Résumé d'une enquête sur les divers cas de rage observés en France, depuis 1850. (Bull, de l'Acad. de méd.. 2e série, V-VI, 877). Rapport sur les cas de rage observés en France pendant les années 1859 à 1876. (Recueil des travaux du Comité consultatif, V, VII.)

(2) FERRÉOL, Hydrophobie rabique, note sur un cas d'hydrophobie rabique, survenue deux ans et demi après la morsure d'un chien enragé. (L'Union méd., n°s 91, 92, 93, 1874.;

(31 COLIN, Observ. des deux cas de rage humaine communiquée par le même chien et se développant, l'un, quarante jours après la morsure, l'autre, près de cinq ans plus tard. (Ann. d'hyg. publ., mai 1881.)

(4) SAUVAGE, Dissertation sur la nature et la cause de la rage. (Toulouse 1749, in-4 ibid., 1759, in-4.) '

(5) SCIIUII, Uber Hydroph. (Spital, t. J. 47 u. 48, 1862).


INCUBATION 87

chez lesquelles l'apparition des accidents fut comprise entre le 20e jour et le 7e mois.

Une autre fois un loup enragé mordit, au mois de mai 1784, 17 personnes., dont 10 prirent la rage, la première le 15e jour après la morsure, la deuxième le 18e, la troisième le 19e, la quatrième le 28e jour,la cinquième le 30e jour, la sixième le 33e jour, la septième le 35e jour, la huitième le 43e jour, la neuvième le 35e jour, la dixième le 44e jour, la onzième le 52e jour, la douzième le 68e jour.

Il faut se demander de quoi dépend la durée de l'incubation. Virchow (1) avait soupçonné que l'incubation chez les enfants était moins longue. Il faut tenir compte du siège et de la gravité de la lésion, sans cela les résultats sont contradictoires.

D'après Tardieu (2), la durée de l'incubation chez les enfants serait également inférieure à celle des personnes âgées; ainsi, au-dessous de 10 ans, la moyenne du temps d'incubation serait de moins de 40 jours; au-dessous de 20 ans de 41 jours; au-dessus de 20 ans de 67 jours.

Un autre tableau tend à montrer le contraire. Le temps d'incubation étant, chez les sujets au-dessous de 10 ans, 60 jours; au-dessous de 20 ans, 70 jours ; au-dessous de 2 ans, 63 jours ; au-dessus de 50 ans la moyenne serait de 54 jours.

Cette contradiction disparait si on prend en considération la gravité de la morsure; on trouve alors une petite différence entre la durée de l'incubation des enfants et celle des adultes: l'incubation chez l'enfant étant un peu plus courte.

Sur 139 observations, on a trouvé que la durée de l'incubation après morsures au visage est de 48 jours ; tandis qu'après les morsures aux membres elle est de 69 jours.

D'après cette statistique, nous voyons que, pendant l'enfance, les morsures au visage sont aussi fréquentes que les morsures réparties sur le reste du corps, tandis qu'après vingt ans les morsures du visage ne comprennent plus que le quart du chiffre total des blessures.

Il semble donc que la plus courte durée de l'incubation chez l'enfant dépend plutôt de la gravité plus grande des morsures.

Les statistiques ultérieures sur un plus grand nombre de cas sont plus affirmatives, en montrant que l'incubation chez les enfants est plus courte que chez les adultes. Ainsi, chez nous, en comparant les morsures à peu près de même gravité, surtout les morsures de loups, on a trouvé que les jeunes personnes audessous de 20 ans succombent les premières, quoique leurs morsures n'aient pas été plus graves que celles des adultes : ainsi

(1) VIRCHOW, Manuel de pathologie, t. II, sect. VIII, pp. 342-387, Erlangen, 1855. (2) TARDIEU, Recherches sur la rage. (Gaz. hebdom., 1860, 1861, 1862).


88 INFECTION RABIQUE

sur II personnes qui ont gagné la maladie le 15e jour après la morsure il y avait 8 personnes de bas âge, au-dessous de 16 ans.

Il nous semble que c'est la seule statistique à peu près probante. Pasteur affirme comme un fait bien établi que l'incubation est plus courte chez les enfants; il ne disposait pas de bonne statistique. En tout cas, il est a priori probable (en supposant que le virus se propage le long des nerfs et en tenant compte du fait qu'une plus grande quantité de virus produit plus rapidement la rage qu'une très petite quantité de virus) que chez les enfants, d'une part le virus étant relativement plus concentré et plus abondant, et d'autre part le chemin à parcourir jusqu'au cerveau étant plus court, la rage se déclarera plus vite.

La rage expérimentale montre que les animaux de petite taille ou jeunes gagnent la rage plus rapidement que les animaux grands ou âgés. Ainsi j'ai montré que non seulement les rats et les cobayes gagnent la rage plus rapidement que les lapins, mais encore que, chez les petits lapins, même l'a rage fixe se prononce plus rapidement que chez les grands lapins de l'Institut Pasteur.

FIÈVRE PRÉMONITOIRE

En 1886, j'ai constaté en collaboration avec Högyes qu'après l'inoculation de virus fixe le lapin a de la fièvre à la fin du 4e jour ; en même temps il perd de son poids. Plus tard Himmel (1), Högyes et Lote (2) ont confirmé ces faits.

Cette fièvre, que nous avons dénommée « fièvre terminale », est suivie immédiatement par les premiers symptômes rabiques ; cette fièvre est tout à fait différente de la fièvre prémonitoire établie et décrite en 1886 et 1888 (3).

La rage des rues se manifeste chez le lapin par des symptômes nerveux précédés ou non d'une élévation de température. La rage atténuée n'est pas toujours accompagnée de fièvre.

Souvent de 5 à 8 jours après l'inoculation de virus des rues ou de virus modifié, la température s'élève à 39°9 ou 40° C; cette température est suivie le lendemain et les jours suivants d'une température et d'un état normal. C'est la fièvre prémonitoire.

Dans d'autres cas, cette fièvre recommence plusieurs fois et elle peut emprunter le type intermittent ou récurrent. Cette fièvre est souvent accompagnée de symptômes rabiques. Enfin se déclare une fièvre terminale, suivie d'accès de rage et terminée par la mort. Dans d'autres cas les lapins guérissent totalement.

(1) HIMMEL, « Expérimental researches concerning Pasteur, prophylactic method ». (LANCET, 1886, II, 1124-1126.)

(2) LÖTE, la Temp. et le poids des lapins enragés. (Orvosi hetilap, 1887.)

(3) BABES, Sur une élévation de température dans la période d'incubation de la rage. (Annal, de l'Institut Pasteur, 1888, n° 7, p. 374.)


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Les cobayes inoculés par trépanation avec de la rage atténuée peuvent montrer aussi de 4 à 8 jours après l'inoculation, pendant 1 ou 2 jours, des symptômes très prononcés de rage ; ils courent, crient, mordent, sautent et montrent même une paralysie commençante des membres, mais ils guérissent. D'autres cobayes inoculés en même temps avec le même virus succombent à la rage typique.

Chez le chien inoculé avec un virus faible ou même fort sous la peau, on observe aussi, souvent, entre le huitième et le quatorzième jour après l'inoculation, la fièvre prémonitoire avec ou sans symptômes de rage qui disparaissent en un ou deux jours ou qui provoquent la mort.

Högyes et Löte ont contesté la valeur de cette fièvre prémonitoire. Cependant à la suite d'une réponse à Högyes, Löte (1) est revenu sur sa négation et donne maintenant au contraire une grande importance à ce phénomène fébrile périodique. J'ai de plus constaté cette fièvre chez les personnes mordues gravement par des loups enragés (2). Cette fièvre, qu'il ne faut pas confondre avec la fièvre consécutive aux plaies, apparaît chez les mordus ordinairement après la guérison de celles-ci entre le 5e et le 8e jour qui suivent les morsures et après une période apyrétique. La fièvre atteint rarement 40°, elle se maintient de plusieurs heures à deux jours, pour disparaître ensuite ; elle peut se répéter plusieurs fois pendant la période d'incubation. Cette fièvre est toujours de mauvais augure, elle existe chez les personnes les plus gravement mordues, elle est ordinairement suivie de rage.

On pouvait souvent observer cette fièvre pendant les premières années de notre traitement, à l'époque où nous avions encore des cas de rage après le 30e jour. A la suite de notre traitement actuel, pendant lequel aucun des sujets traités à temps ne gagne la rage après le 20e jour, cette fièvre n'apparaît que d'une façon bien peu prononcée.

En 1888, au début de nos inoculations antirabiques chez l'homme, nous soignâmes 14 personnes mordues très gravement à la face par un loup enragé. Ces individus vinrent 6 jours après la morsure; c'est alors que j'ai commencé immédiatement le traitement intensif, sur les indications spéciales de Pasteur. Je prenais 2 fois par jour la température de ces individus.

Un de ces hommes mourut du traumatisme, 11 jours après la morsure, son cas ne sera pas relaté dans ces résultats.

Sur ces individus, 6 moururent de rage et 7 furent sauvés. Les personnes sauvées avaient eu une faible élévation de tempé(1)

tempé(1) Uber ein Symptom der experimentellen Lyssa (Das sogenannte pramonitorische Fieber). (Central-bl. f. Bact. 1 Abteil. B. XXXIX,, p. 32.

(2) BABES, Annales de l'Institut de Path. et de Bact. de Bucarest, vol. I, 1894.


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rature 0, 1, 1,2,4,3, et 4 fois pendant le traitement, tandis que ceux qui ont succombé avaient montré une élévation de température prononcée 5,5, 5, 5,6, 7 fois pendant les 20 jours qui avaient suivi la morsure. Il faut cependant remarquer que ces individus n'ont pas eu la fièvre initiale qu'on remarque chez les lapins inoculés avec du virus fixe et qui précède d'un jour les manifestations nerveuses de la rage. Il semble donc justifié de regarder les faibles élévations de température dans les premières semaines après la morsure comme des signes prémoniteurs de rage.

Explication de la fièvre prémonitoire. — Il est hors de doute que cette fièvre, qui s'observe pendant l'incubation de la rage, a une très grande importance ; elle ne manque presque jamais chez les lapins inoculés avec le virus des rues ou avec le virus atténué. On observe la même fièvre chez les chiens inoculés avec le virus des rues ou mordus par des chiens enragés. Comme cette fièvre est souvent accompagnée de symptômes de début de la rage, il n'est pas douteux qu'elle représente une manifestation avortée de la maladie. On peut donc supposer que la rage n'est pas tout à fait latente, pendant la période d'incubation.

On peut comparer cette fièvre prémonitoire avec ce qui se passe pendant l'incubation tellement longue de la lèpre (de 5 à 20 ans). Pendant cette incubation, on observe de temps en temps des accès de fièvre et des éruptions qui disparaissent au début, pour s'installer plus tard définitivement.

Nous avons essayé, mais en vain, de surprendre cette fièvre chez l'homme traité contre les morsures des chiens, même après la fin du traitement. On observe souvent, pendant le traitement, des poussées de fièvre à la suite des injections, accompagnées d'irritations locales ou bien sans cause apparente, mais aucun caractère ne peut nous renseigner s'il s'agit là de fièvre prémonitoire. Cette question aurait pu être élucidée en renonçant au traitement antirabique, mais on comprend qu'une telle expérience est impossible.

SENSATIONS PARTANT DE LA PLAIE

Les plaies et cicatrices douloureuses sont d'un plus mauvais augure que les plaies qui ne provoquent aucune sensation de douleur. J'ai observé que les cicatrices exposées aux traumatismes. et qui de temps en temps donnent lieu à des douleurs propagées le long des nerfs, sont souvent suivies de rage; mais d'autre part il ne faut pas croire que ces sensations sont fatalement les précurseurs de la maladie. Nous avons souvent vu à notre Institut des personnes dont la cicatrice et le trajet nerveux correspondant étaient devenus hyperhémiques et douloureux; on


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leur fit subir un petit traitement complémentaire et aucune ne prit la rage.

Nous verrons que les cicatrices profondément cautérisées donnent souvent lieu à des sensations désagréables et à des douleurs ultérieures; ces sensations sont dues à la destruction des tissus; malgré ces signes, les morsures cautérisées donnent plutôt une plus petite mortalité que les morsures non cautérisées.

Vers la fin de la période d'incubation, les malades deviennent ordinairement inquiets ou mélancoliques, ils perdent l'appétit, ils ont la langue chargée, ils dorment mal, ils accusent assez souvent des troubles nerveux au niveau de la morsure et sur le trajet des nerfs correspondant à la région mordue, la cicatrice peut en même temps se gonfler et devenir hyperémique. Les mordus se plaignent de fourmillements, de chaleurs, de brûlures, de picotements et surtout de douleurs fulgurantes centripètes ou irradiées .

La blessure devient plus sensible ou au contraire anesthésique avec hyperesthésie environnante; on observe parfois del'algidité et de la faiblesse des membres où siège la morsure. On constate fréquemment des contractions fibrillaires des muscles, sur le membre mordu. Il existe souvent en même temps une élévation de température, qui en général ne dépasse pas 39°.

FAUSSE RAGE ET CIRCONSTANCES QUI PEUVENT HA TER L'APPARITION DE LA RAGE

Il faut bien distinguer de la pseudo-rage ces prodrômes ainsi que les symptômes de la rage.

Fausse rage. — De toutes ces influences, la crainte de devenir enragé a été considérée comme la plus importante, de sorte que plusieurs auteurs, parmi lesquels : Bosquillon , Gérard, Lorinser (1), ont nié longtemps la réalité de la rage; ils supposaient que la rage n'est qu'une névrose ou un tétanos traumatique, produit par la crainte qu'ont les malades de devenir enragés. Il n'est pas rare de voir en effet se développer après des morsures d'animaux non enragés un état de peur psychique ressemblant beaucoup à la rage.

Il est très probable que beaucoup de ces cas, surtout les cas mortels, étaient de véritables cas de rage, et qu'on n'avait tout simplement pas pu constater la morsure de ces personnes par des chiens. Moi-même, sur plus de 20.000 cas de personnes mordues, je n'ai jamais pu observer une seule fois la rage produite par la

(1) LORINSER, Uber Hundswuth und Hydrophobie. ( Wien med. Woch., XV, 19-21, 1864.)


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peur, quoique souvent les mordus ont vu, à leurs côtés, devenir enragées des personnes mordues par le même chien.

On observe assez souvent, chez les femmes surtout, des symptômes nerveux, plutôt hystériques, parfois des crampes respiratoires, des états de mélancolie, des gastralgies, des vomissements, mais jamais l'ensemble complet des symptômes rabiques.

Depuis longtemps divers auteurs supposaient que les traumatismes, les excès de toute sorte, l'alcoolisme, les abus des plaisirs vénériens, les veilles prolongées, surtout les émotions vives, pouvaient avoir une influence décisive sur l'éclosion de la rage.

Dernièrement j'ai observé une femme de 35 ans, hystérique, qui, à la suite d'une forte émotion avait gagné une hydrophobie prononcée sans aérophobie qui durait quelques jours et qui revenait après des intervalles plus ou moins longs.

En Roumanie, on envoie à notre Institut un grand nombre d'enragés non traités parmi lesquels il s'en trouve qui affirment n'avoir jamais été mordus par un chien enragé.

On a cependant toujours constaté la rage chez ces sujets en inoculant leur bulbe à des lapins qui ont toujours succombé à la rage.

Il est certain que sans cette épreuve, on aurait pu prendre certains de ces cas pour de la fausse rage ; on avait en effet supposé que la fausse rage produite par la peur de la mort pouvait déterminer une issue mortelle. Les sujets, ressentant certains symptômes de rage, mais qui ne sont pas enragés, n'ont jamais succombé à la suite de ces symptômes. Ils ont toujours guéri en quelques jours.

CAUSES DÉTERMINANTES DE L'ÉCLOSION DE LA RAGE

Ces accès de peur n'ont donc rien de commun avec la rage vraie. Les enragés cependant affirment souvent que la rage s'est déclarée chez eux à la suite d'un choc nerveux, d'un traumatisme ou d'un accès de peur.

Il faut se demander si les émotions qu'on accuse souvent comme provoquant la rage ne sont pas déjà la conséquence des premières manifestations de la maladie.

Nous donnons ici quelques exemples :

Un nommé Jacquelin fut appelé par quelqu'un « reste de chien enragé » 40 jours après la morsure que lui fit un chien enragé. Cette interpellation le frappa ; il se rendit tristement chez lui, se plaignit de grandes douleurs au niveau de la blessure et fut aussitôt atteint des premiers symptômes de la rage. Dans un autre cas, une femme fut mordue au visage par un chien enragé ;


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elle entre à l'hôpital, où la plaie se cicatrise. Peu après, elle entend un homme qui s'écrie : « Tiens ! elle n'est pas encore enragée » ; elle rentre tristement chez elle ; éprouve de la difficulté à avaler les boissons, retourne à l'hôpital, et succombe en 8 jours à la rage. On comprend que de telles observations ne sont pas décisives. Un autre cas ne semble pas être plus probant; dans le service de Landouzy, un enfant fut pris subitement de spasmes rabiques, 33 jours après avoir été mordu, en entendant sa mère jeter de grands cris de douleur à l'occasion de la mort d'un autre de ses fils.

Il est vrai que cet enfant avait présenté déjà depuis quelques jours de l'inappétence et de la fièvre vespérale.

Expériences faites pour savoir s'il existe des causes précipitant l'éclosion de la rage.

On sait encore très peu de choses sur les causes pouvant abréger l'incubation de la rage. On sait que, chez les animaux de laboratoire, on peut produire la rage fatalement avec une précision presque mathématique, même après inoculation de virus atténué. On peut de même prévoir le moment où la rage éclatera. Dans ces cas la rage se déclare au moment prévu aussi bien chez les animaux qu'on laisse tranquilles que chez ceux qu'on excite fortement.

Dans notre Institut, tous les sujets mordus ont toujours été placés dans des conditions identiques. Ici les cas où un traumatisme, un excès ou un fort refroidissement ont précédé la rage, sont tellement rares qu'on peut très bien les interpréter comme des coïncidences.

Ainsi une jeune fille m'a affirmé que, quelques jours avant l'apparition des symptômes rabiques, elle s'était cognée violemment à l'endroit de la cicatrice. Chez deux mordus la maladie éclata le lendemain d'excès génésiques et alcooliques. Une fois la rage éclata immédiatement après l'apparition d'un rhumatisme musculaire après refroidissement.

Maintenant, parmi les milliers de mordus traités, aucun ne meurt après le 20e jour de traitement, si le traitement a été commencé à temps ; jamais nous n'avons vu éclater la rage, malgré les chocs nerveux, les crises de peur ou des traumatismes, avant le 13e jour qui suivait la morsure. D'autre part il n'est pas douteux que les malades cherchent à expliquer le début de la maladie par des émotions ou des traumatismes ; il est souvent très difficile de retrouver la vérité au milieu de ces affirmations.Pour éclaircir ces questions j'avais inoculé par trépanation du virus


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fixe à une série de lapin du même poids : quelques-uns furent secoués le 4e ou le 5e jour, dans un appareil ; d'autres furent traumatisés à la tête et chassés; d'autres furent empoisonnés par des acides ou des alcalis, par l'arsenic, la cantharide, la strychnine, ou l'alcool, sans que ces procédés aient précipité l'éclosion,de la maladie.

Högyes a également introduit dans l'organisme des animaux des substances irritantes sans pouvoir constater une précipitation dans la propagation du virus et sans pouvoir raccourcir l'incubation.

Il y a cependant des moyens pour retarder ou pour précipiter l'éclosion de la rage.

Les lapins qui furent constamment tenus dès le quatrième jour dans un thermostat et à 36° dans une atmosphère humide survécurent aux autres lapins, de sorte que les lapins qu'on avait laissés au calme et ceux qu'on avait maltraités devenaient enragés avant les lapins qu'on avait tenus au thermostat : ceux-ci ne gagnaient la rage qu'au 8e ou 9e jour. Pendant les grands froids les lapins montrent une plus grande irrégularité dans l'apparition de la maladie, qui se déclare un peu plus tard qu'à l'ordinaire.

Remlinger (1), en tenant les lapins trépanés plusieurs jours dans l'atmosphère sèche d'un thermostat, à une température supérieure à 40°, a pu abréger le temps d'incubation. Mais cette expérience n'infirme en rien mon résultat, car la température sèche au-dessus de 40° est nuisible aux lapins, tandis que la température humide de 36° est parfaitement supportée par ces animaux.

Il faut donc être très réservé dans l'appréciation des faits qui plaident pour l'éclosion précipitée de la rage à la suite d'excitations nerveuses ou traumatiques de moindre intensité.

Il va sans dire qu'une excitation ou une intoxication grave qui compromet la santé ou la vie d'un lapin bien portant raccourcira aussi la vie d'un lapin étant à la fin de l'incubation de la rage.

MALADIES INTERCURRENTES POUVANT HATER L'ÉCLOSION DE LA RAGE

J'avais souvent observé que, parmi les sujets mordus par des loups enragés, ceux dont les plaies terribles se sont compliquées de septicémie ou qui présentent des plaies gangrenées, sont les premiers atteints de la rage. On observe en même temps que, dans ces cas, la rage est très peu apparente et se termine rapidement par la mort.

(1) REMLINGER, l'Elévation de la température du corps dans le traitement de la rage et des maladies infectieuses. (Comptes rend. de la Société de Biologie, séance du 16 juin 1906.)


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J'ai pu constater le même fait chez un mordu qui prit un typhus exanthématique 20 jours après la morsure. Dans ce cas, la rage ne se manifestait que par un peu d'airophobie et par un peu de paralysie de la jambe droite.

La virulence du bulbe assurait cependant le diagnostic.

Dans un cas, une paralysie bulbaire s'est déclarée chez une femme 26 jours après la morsure ; elle fut suivie de l'apparition de symptômes rabiques sous forme d'une grande dépression, un peu de fièvre, très peu d'excitation des réflexes respiratoires et de la déglutition. La malade succombait le lendemain après l'apparition de ces phénomènes très peu prononcés. L'expérimentation avait confirmé la rage.

Paltauf décrit 3 cas (delirium tremens, apoplexie) qui entrent probablement dans le même cadre, quoique l'auteur leur donne une autre interprétation. Nous reviendrons sur ces faits au chapitre du diagnostic de la rage.

SYMPTOMES PREMONITOIRES PROLONGÉS

Dans un cas décrit par Samson, on observa, pendant les trois semaines qui précédèrent la crise, de la céphalalgie, de l'insomnie, de l'anorexie, des angoisses précordiales, des alternatives de chaleur et de froid. Dans nos très nombreuses observations de Rucarest, nous avons souvent observé chez les sujets plus gravement mordus, même chez les enfants chez lesquels la maladie s'est déclarée, de la tristesse, de l'appréhension, des émotions prolongées au commencement ou vers la fin de l'incubation.

Tous ces faits nous prouvent qu'il existe une action quoique peu manifeste du virus rabique, même pendant l'incubation.

En examinant d'une façon attentive une grande quantité de mordus, on observe souvent non seulement une fièvre périodique prémonitoire, mais en même temps l'apparition d'autres symptômes suspects. Les mordus qui présentent la fièvre prémonitoire commencent également à maigrir rapidement ; ils perdent en 2 ou 3 jours plusieurs kilogrammes de leur poids. Pendant les époques fébriles, ou même entre les accès de fièvre, on observe parfois de l'abattement, un manque d'appétit, de la céphalalgie, de la mélancolie, des insomnies, de mauvais rêves et des excitations accompagnées parfois d'une grande peur. Tous ces symptômes peuvent disparaître pour ne plus revenir, ou bien ils peuvent se répéter deux ou trois fois à des intervalles de 6 à 10 jours. Dans un de ces cas j'ai observé les mêmes symptômes avec fièvre 11 jours avant l'éclosion de la rage.

Le plus souvent la rage se déclare brusquement, sans autres prodrômes et souvent sans élévation de température.


CHAPITRE VII

SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

1. Symptômes. Lysses. Prodrômes. Déclaration de la rage. Fièvre. Rage furieuse. Excitation. Hydrophobie. Dépression. Paralysie. Rage muette et paralytique. Forme tranquille. Formes attténuées. Formes dépressives. Durée de la rage chez l'homme. — 2. Diagnostic des accidents paralytiques à la suite du traitement antirabique. Diagnostic de la poliomyélite antérieure épidémique.

1- - SYMPTOMES DE LA RAGE

Nous avons déjà mentionnées les Iysses comme des prodrômes ou des signes de la rage qui furent le plus discutés, surtout au commencement du XIXe siècle.

Aussi y a-t-il en Roumanie des gens qui prétendent guérir la rage par l'excision de ces prétendues éruptions.

J'ai observé plusieurs cas de mort par hémorragie des artères linguales lésées par ce procédé.

D'après Marochetti ces vésicules siégeraient à l'orifice des canaux excréteurs des glandes sous-maxillaires; elles seraient visibles surtout du 3e au 9e jour après la morsure en apparaissant et disparaissant alternativement, de sorte qu'il faudrait examiner les malades une ou deux fois par jour.

Depuis, nous avons examiné d'une façon systématique des centaines de personnes mordues, sans jamais remarquer sous la langue ces vésicules, dont la forme serait tantôt ronde, tantôt conique, et qui deviendraient par suite transparentes ou d'aspect charnu. Les vétérinaires n'ont pas été plus heureux dans leurs recherches et nous-mêmes n'avons jamais observé de pareilles formations chez les animaux auxquels nous avons inoculé la rage par centaines.

Il n'est pas même probable que les glandes salivaires, dont la virulence se manifeste assez tard, et dont les lésions sont ordinairement assez peu prononcées et assez tardives, puissent présenter dans la période d'incubation de tels signes d'irritation.

On peut donc aujourd'hui faire abstraction de ces prétendues lysses.


SYMPTOMES DE LA RAGE 97

Prodrômes de la rage furieuse. — Quelques-uns de ces symptômes, c'est-à-dire l'élévation de température, l'amaigrissement, le sommeil agité, les cauchemars et surtout les symptômes décrits au niveau de la plaie, constituent souvent un état prodromal. Cependant, d'une part, ces symptômes peuvent faire absolument défaut et, d'autre part, les mêmes symptômes, ainsi que nous l'avons constaté, peuvent se manifester pendant l'incubation de la rage, d'une manière même périodique et parfois sans être suivis de rage. Souvent quelques jours avant l'éclosion de la maladie, la cicatrice ou la plaie deviennent douloureuses, tuméfiées ; la cicatrice est le point de départ de fourmillements centripètes ; on observe parfois une lassitude, des tremblements et des secousses fibrillaires, cependant tous ces symptômes n'indiquent pas fatalement le début de la rage; souvent leur évolution se fait sans que la rage ne se déclare.

On peut citer quelques particularités, concernant les symptômes qui se manifestent au niveau de la plaie.

Une des malades de Trélat se plaignait,quelques jours avant la manifestation de la maladie, de céphalalgie, de douleurs faciales du côté de la morsure ; la malade avait été mordue à la face.

Roux signale, chez un enfant morduau nez, des hallucinations olfactives, qui furent les premières manifestations de la rage; chez un malade de Gamaleia, mordu également au nez, la rage débuta par des éternuements ayant une durée de 1 jour et demi; un autre malade mordu à l'oeil droit présentait tout d'abord des troubles visuels.

J'ai observé, chez les personnes gravement mordues à la face par des loups enragés, des névralgies du trijumeau, précédant de quelques jours l'éclosion de la maladie.

Chez une jeune fille de 14 ans, dont le globe oculaire droit avait été énucléé par un loup enragé, la maladie débuta par des hallucinations visuelles, en même temps que par des douleurs le long du trajet du trijumeau.

Souvent nous avons observé, avant toute autre manifestation la langue chargée, de l'inappétence et des vomissements; ces signes sont de mauvais augure pendant la période critique où l'on craint l'éclosion de la rage. Dans d'autres cas, une température élevée avec frissons et chaleur, un pouls fréquent marquent le début de la maladie.

Nous avons observé des cas où la manifestation de la maladie avait été précédée par un état dépressif de 4 à 6 jours, avec inappétence et sommeil agité. Pendant tout ce temps,le malade tombe dans une tristesse vague ou dans la dépression, il ne prête aucune attention à son entourage, il cherche la solitude ; souvent, alors

BABÈS. — Traité de la Rage. 7


98 SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

même qu'il ignore le danger qui le menace, il se sent fatigué, il a de la répugnanee pour toute espèce de travail.

D'autres sujets éprouvent une inquiétude, une peur vague et un désir de déambulation : ils font de longues courses et trouvent dans la fatigue un peu de repos.

Chez quelques malades on remarque une prédisposition au vagabondage ; ces ymptôme décrit par Hunter et Virchow rappelle le vagabondage de la première époque de la rage du chien. La tristesse s'accentue de plus en plus, jusqu'à une véritable mélancolie accompagnée d'idées fixes ; certains malades sont persuadés que leur vie est menacée par des personnes de leur entourage. L'intensité et la forme de ces sensations et de ces prodrômes sont en rapport avec le tempérament et l'intelligence des malades, de même qu'avec le siège de la morsure. Les malades qui ont conscience du danger qu'ils courent sont les plus anxieux, les plus craintifs ; ils succombent sous le poids de la terreur qui les oppresse. Souvent ils cherchent des raisons pour se calmer et pour éloigner l'idée de rage ; alors surviennent l'insomnie ou des cauchemars terribles; la mélancolie se change en manie de persécution ou de suicide ; quelquefois la tristesse fait place à une gaîté forcée. Les organes des sens sont doués d'une acuité extraordinaire qui va jusqu'à la douleur. Chez les femmes on trouve souvent des confusions mentales hystériques ; les fonctions cardiaques et la respiration deviennent de plus en plus agitées; les troubles gastriques s'accentuent parfois aussi; d'autres fois, au contraire, les malades deviennent calmes avec les progrès de la maladie.

Cette période dure de 2 à 8 jours, mais rarement aussi longtemps que dans le cas cité par Roux, où l'enfant mordu était devenu triste 3 mois avant l'apparition de la maladie.

Si l'on cherche les causes de ces symptômes prodromaux, il semble certain qu'il s'agit de l'excitation de certains centres. Ce sont surtout les centres régulateurs de la température, de la respiration et du coeur, ainsi que les centres trophiques qui sont atteints en premier lieu. En même temps il existe une irritation, de l'hyperesthésie des extrémités de l'appareil sensitif, qui se manifestent par l'irritabilité des organes des sens, ainsi que par l'hyperesthésie de la peau et des organes visuel et auditif. Enfin, le symptôme dominant est un état de dépression mentale, surtout d'ordre psychique, qui détermine la mélancolie et la tristesse.

Période d'excitation et «l'hydrophobie. — Déjà à la fin de la première période on observe une certaine acuité des sens qui va jusqu'à l'hyperesthésie, l'hydrophobie et l'hyperacousie. Au commencement de la deuxième période, celte acuité devient plus grande et on constate des spasmes et une excitation plus pronon-


SYMPTOMES DE LA RAGE 99

cée. Cet état est accompagné dès le début de troubles de la respiration. Celle-ci devient plus pénible, oppressée, souvent même il existe de l'anxiété précordiale.

La respiration devient irrégulière, entrecoupée par des soupirs profonds, l'inspiration se fait par secousses, elle est marquée par des contractions brèves et successives du trapèze, de l'angulaire, de l'omoplate, du diaphragme. Les épaules s'élèvent et se projettent en avant de l'épigastre, à cause de l'abaissement du diaphragme (Vaugham,Gorry, Virchow). Ces troubles résultent sans doute de l'excitation du bulbe. Jusqu'à ce moment, les lésions sont surtout générales, mais peu profondes ; pendant cette période elles se localisent dans le noyau respiratoire du bulbe. Cette première localisation correspond, en effet, aux lésions précoces que j'ai trouvées justement dans ce centre.

Hydrophobie. — Bientôt l'irritation se propage aux centres de la déglutition et en général à tous les muscles innervés par le bulbe. Alors apparaissent les spasmes du pharynx et un peu plus tard ceux du larynx, puis, assez souvent, des crises d'éternuement, des hoquets. En étudiant attentivement ces spasmes, on remarque qu'ils ne sont pas très limités ; les spasmes pharyngiens et oesophagiens ne sont que l'expression d'une excitation prolongée générale du pharynx, du larynx et de tout l'appareil respiratoire.

Il nous semble que le symptôme le plus caractéristique de la rage, l'horreur de l'eau, n'est pas encore bien élucidé.

A un moment donné, lorsque le malade ou la personne mordue, qui était auparavant en bonne santé apparente, approche de ses lèvres un vase rempli d'eau ou d'un autre liquide, immédiatement il se produit dans la gorge une sensation terrible, suivie de contractions convulsives et douloureuses qui se propagent aux organes de la respiration et au coeur. Un frisson parcourt tout le corps, les mains tremblent, le regard est fixe, les mâchoires sont serrées, il y a des palpitations douloureuses, la respiration s'arrête pendant l'inspiration et parfois le sujet émet des sons rauques. Cet accès ne dure que quelques secondes, mais il laisse après lui une terreur telle que le malade, quoique tourmenté par une soif ardente, n'ose même plus penser à boire de l'eau. S'il y est encouragé par son entourage, il essaie à nouveau de boire, mais chaque essai provoque les mêmes spasmes, d'une intensité toujours croissante. Il n'est pas rare de voir ces malades mourir subitement pendant un pareil accès.

Chez beaucoup de malades ces spasmes hydrophobiques ne sont pas produits seulement par le contact du liquide avec la muqueuse buccale, la vue d'un vase brillant, ou l'incitation à


100 SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

boire; le seul fait de penser à un liquide suffit quelquefois pour provoquer le spasme.

Certains malades sont persuadés qu'ils seraient guéris s'ils pouvaient boire; ils parviennent alors à porter le liquide à leurs lèvres et à en boire quelques gouttes, mais aussitôt le spasme éclate. Les cas où les malades peuvent boire du vin, du bouillon, du lait, etc., sont plus rares.

Dans la forme atténuée de la maladie, on observe, surtout chez des enfants ayant subi le traitement antirabique, des spasmes qui sont, ainsi que tous les autres symptômes, excessivement atténués; ce qui indique que l'opinion de Zwingerus, Mead (1), Morgagni (2) affirmant l'existence de la rage sans hydrophobie, ne paraît pas être dépourvue de fondement.

Dans la forme atténuée de l'hydrophobie, j'ai souvent vu les malades laisser fondre dans leur bouche de petits fragments de glace, ou sucer du jus d'orange.

Dès le début de la maladie, on observe un état d'érétisme extrême qui, à celte époque même, peut déterminer des accès multiples; aussi les malades redoutent-ils toutes les nouvelles impressions. Ils ne se trouvent bien que dans l'obscurité et dans un calme absolu; les moindres impressions acoustique ou visuelle sont toujours douloureuses. Les yeux sont brillants, injectés, les pupilles largement dilatées. La lumière, les objets brillants, une surface polie, le reflet d'une glace provoquent des crises, et forcent les malades à fermer les yeux, à chercher l'obscurité, afin d'éviter l'accès.

L'ouïe devient d'une extrême finesse, le moindre bruit fait tressaillir le malade, il entend des paroles prononcées assez loin à voix basse, et souvent les troubles visuels et auditifs dégénèrent en hallucinations.

Une jeune malade de Bergerac entendait sonner les cloches, et voyait sourire des personnes imaginaires.

Un malade de Peter voyait des hommes dans son lit, des enfants sous la table.

Les crises sont provoquées aussi par la moindre irritation de la peau, par les moindres courants d'air, par le souffle d'une personne; le malade se plaint souvent du froid. L'aérophobie est tellement caractéristique que nous nous en servons pour faire le diagnostic différentiel, rapide de la rage.

Parmi les centaines de cas de rage que j'ai observés, j'ai constaté comme le signe le plus caractéristique l'aérophobie (excepté dans deux cas purement paralytiques); en soufflant au visage du malade, celui-ci éprouve un commencement de crise sous la forme

(I) MEAD, Ct. II. p. 3.

(2) MORGAGNI, Ep. VIII, art. 27.


SYMPTOMES DE LA RAGE 101

d'une respiration profonde et pénible. Les odeurs sont très mal tolérées par les malades ; un malade se plaint de l'odeur des lilas dont il est éloigné par une distance de plus de 30 mètres ; un autre est pris d'éternuements incessants en accusant des odeurs que les assistants n'ont même pas perçues. Il s'agit donc d'une irritabilité réflexe du bulbe et du cerveau, que Charcot a comparée à celle qu'on observe dans l'hystéro-épilepsie.

Il est en effet des cas où, dans cette dernière maladie, le réflexe d'irritabilité est plus ou moins localisé ; mais ordinairement il est beaucoup plus généralisé que dans la rage et se manifeste sur tous les points du corps.

Aussi, dans la rage, les accès locaux, primitivement provoqués par des irritations extérieures, deviennent ensuite spontanés. Les spasmes ne sont plus localisés, ils se généralisent sous forme de dyspnée, d'anxiété précordiale, qui menacent les malades de mourir suffoqués: la respiration est interrompue par des sanglots, des frissons secouent les membres, la face est convulsée, les malades se roidissent comme dans un accès de tétanos, les mâchoires sont serrées.

En dehors de ces spasmes on a constaté il y a longtemps un tremblement qui a été étudié par Laufenauer et Moravisik.

Le membre mordu présente souvent des tremblements continus vers la fin de l'incubation.

Les tremblements qu'on observe au début de la maladie ont pour siège la langue et les extrémités.

Ces tremblements ressemblent, comme fréquence, à ceux de la paralysie agitante et, comme intensité, au tremblement hystérique.

Furie. — Certains malades se révoltent contre la douleur, déchirent les liens qui les maintiennent, se précipitent contrel es objets environnants, se frappent la tête contre les murs, se font des plaies profondes, sans en ressentir de douleur.

J'ai observé que la violence de ces symptômes dépend beaucoup de la classe sociale à laquelle appartiennent les gens mordus; les intellectuels, ainsi que les enfants et les femmes, sont plutôt calmes. Ce sont surtout les paysans et les ouvriers qui se livrent à ces excès de spasmes musculaires.

Aussi, à cette période, les malades de cette dernière catégorie cherchent à s'enfuir et souvent frappent ou mordent les personnes qui les entourent.

Souvent les malades, pressentant l'approche des accès de furie, défendent à leurs amis et à leur entourage de les approcher. En proie à un véritable état de furie, ils simulent tantôt les aboiements des chiens, tantôt les hurlements des loups. Les malades deviennent alors repoussants par leurs cris et par la bave dont ils sont couverts ; parfois ils déchirent leurs draps avec les dents ;


102 SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

ils se font eux-mêmes des morsures profondes, mais on ne voit que très rarement des malades mordre d'autres individus. Cela arrive toutefois, lorsqu'on veut immobiliser les malades ou bien si on les empêche de se sauver ou de se faire mal. Généralement les malades avertissent les assistants de l'approche de l'accès et les préviennent de se mettre en garde. C'est surtout la nécessité de se remuer qui se manifeste chez certains malades : sous cette impulsion ils rompent leurs liens, se sauvent, se précipitent dans les champs, résistent aux gardiens et cherchent à leur échapper.

Chez certains malades l'irritabilité est plus prononcée d'un côté du corps que de l'autre. Il y a des malades chez lesquels la photophobie ou l'hyperacousie sont peu prononcées, mais chez qui, par contre, l'hydrophobie et l'aérophobie sont plus manifestes. En même temps on observe une exagération des réflexes abdominaux, crémastérien, rotulien, brachial ; les pupilles réagissent vivement, de sorte que, par suite des excitations périphériques, elles se dilatent et se contractent alternativement comme chez les hystéro-épileptiques ; l'excitabilité des muscles peut se prolonger au delà de la mort. Souvent la mort survient pendant une de ces crises générales, surtout après l'arrêt de la respiration ou pendant la dyspnée.

Intelligence. — Pendant toutes ces fureurs, l'intelligence du malade est plus ou moins conservée et souvent même exaltée, elle est complète dans les intervalles qui séparent les accès.

Niepce rapporte le fait curieux d'un idiot qui, dès le premier symptôme de rage, donna des signes non équivoques d'une grande intelligence.

On observe des changements particuliers dans l'émission de la voix, elle devient rauque, convulsive, sifflant à travers la glotte contractée. La parole est parfois brève, saccadée, basse, mais plus souvent elle est calme et douce, entrecoupée parfois par des éclats de voix. Cependant, chez la plupart des personnes intelligentes, de même que chez les enfants, elle reste affectueuse et douce, surtout pour les parents et les amis.

J'ai souvent observé une grande loquacité ; les malades, quoique gardant leur intelligence, parlent tout le temps avec une rapidité extraordinaire, en manifestant souvent plus d'intelligence que de coutume; les personnes même peu intelligentes, ou taciturnes, parlent avec une volubilité inaccoutumée, en racontant leur accident, leur crainte, et en implorant le médecin de les sauver.

Excrétions. — Vers le 2e ou 3e jour paraît l'expectoration qui augmente encore l'horreur que les malades nous inspirent ; la langue, sèche au début, devient humide; la bouche est remplie d'une écume blanchâtre, mousseuse, qui est rejetée par un crachotement continuel.


SYMPTOMES DE LA RAGE 103

Les malades eux-mêmes éprouvent du dégoût pour ces crachats ; ils crachent partout, autour d'eux, parfois à la figure des personnes; mais ordinairement ils recommandent de ne pas les approcher, ils craignent pour leurs amis, leur contact ainsi que celui de leurs lèvres; ils refusent de les embrasser de peur de leur communiquer leur mal.

La quantité de salive sécrétée est très grande : il y a parfois un véritable lac de salive autour du malade. Au commencement, la salive est fluide, plus tard elle devient muqueuse.

A côté de l'hyperesthésie des sens,on observe souvent le satyriasis, signalé déjà par Galien, Celsus, Aurelianus, van Swieten, etc., et qui peut se montrer dès le début; il est souvent douloureux et s'accompagne quelquefois d'éjaculations. il y a des malades, surtout les gens robustes, qui sont pendant des journées entières en continuelle érection et ont même des pollutions. Ces éjaculations s'accompagnent de sensations voluptueuses et donnent à l'accès des apparences érotiques. Au début surtout les malades cherchent à satisfaire à l'excès leurs besoins vénériens ; ainsi Haller cite le cas d'un malade qui se livra 30 fois en 24 heures au coït; les femmes aussi présentent parfois de pareils accès, mais surtout dans la dernière période de leur maladie.

Toutes les sécrétions du malade sont modifiées; la sueur est abondante au commencement, pour cesser plus tard; l'urine s'élimine en petite quantité, elle est plus dense et renferme de l'albumine (Landrieux) et souvent du sucre (Peter) (1). Il y a souvent dysurie ou même anurie.

Sampson (2) et Chippindale ont observé de l'hémoglobinurie et des cylindres dans l'urine. Landouzy dans plusieurs cas, moimême dans 2 cas, nous n'avons trouvé ni sucre, ni albumine; dans un autre cas il y avait des traces d'albumine.

Les malades sont parfois capables de manger des aliments solides ou demi-solides.

J'ai observé de plus une perversité particulière du goût. Ainsi, plusieurs malades dévoraient du savon avec grand appétit. Ils sont souvent pris de vomissements violents, convulsifs, hémorrhagiques qui provoquent souvent les accès. La digestion se fait plus lentement, il y a souvent de la constipation.

Température. — La température s'élève avant l'apparition de la rage, chez l'homme moins souvent qu'on ne le remarque chez les chiens ; cependant, au cours de la maladie, l'élévation de température est la règle.

J'ai souvent observé une légère fièvre vespérale, chez les malades, surtout chez les enfants. Vers la fin de la maladie, la

(1) PETER, Union médicale, 1868.

(2) SAMPSON, le Meilleur préservatif de la rage, 1860.


104

SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

fièvre augmente souvent, elIe s'élève encore après la mort. Dans nos observations nous avons donc constaté une température rectale de 37° à 38°. Le soir, surtout vers la fin de la maladie, elle monte à 39° et même à 40°. Après la mort elle peut monter jusqu'à 42°. Geoffroy cite un cas où la température s'était élevée jusqu'à 43°.

Dans un cas de Peter, la température axillaire était de 390 ; une demi-heure après la mort, elle était de 40°,8, 1 heure après elle était de 40° et enfin après une heure et demie, de 39° 2. L'activité cardiaque est augmentée, le pouls est dur, irrégulier et même intermittent ; mais au début il est plus plein, on compte jusqu'à 100 pulsations par minute; chez les enfants il est plus fréquent encore; vers la fin de la maladie le pouls devient filiforme et très fréquent. La respiration est difficile, irrégulière, elle affecte souvent le type de Cheyne-Stokes.

Période paralytique de la rage. — La division de la rage en trois périodes est plus ou moins artificielle, car ordinairement pendant la marche de la maladie on ne peut guère distinguer ces trois périodes. Les différents symptômes se suivent et se compliquent d'une manière très variée ; nous avons pu constater que la première période manque très souvent ; de même la période paralytique est ordinairement peu prononcée. On peut même dire que, dans la plupart des cas, la rage se termine par l'épuisement général ou à la suite d'une crise qui précède une agonie de courte durée.

La paralysie, qui se déclare assez souvent quelques heures avant la mort, est ordinairement peu prononcée ; elle est souvent limitée à certains groupes musculaires, souvent on observe des mouvements ataxiques ou des paralysies complètes de la face, de la langue,ou des yeux. Les hémiplégies, les paraplégies, la paralysie générale sont plutôt rares. Souvent la paralysie atteint le coeur.

Dans les dernières heures et quelquefois dans les derniers jours il se produit des améliorations apparentes.

Les malades en s'affaiblissant deviennent en même temps plus calmes, les difficultés de la respiration disparaissent, ainsi que les crampes et les crises ; la déglutition devient possible, les malades commencent à manger, souvent ils peuvent boire, mais en même temps la faiblesse devient excessive, et le malade tombe dans le collapsus ; les pupilles se dilatent davantage, l'irritabilité réflexe,la perception disparaissent; le pouls devient filiforme, la sueur apparaît, la bouche renferme un liquide écumeux et le malade s'éteint graduellement en présentant parfois quelques secousses.

Marche et durée do la maladie. — Le cycle complet de la maladie dure de 1 à 15 jours. Les cas ayant une durée de plus de 8 jours sont très rares.


SYMPTOMES DE LA RAGE 105

Voici une statistique de 429 cas recueillis par Proust : Durée :

1 jour dans 22 cas

2 — 98 —

3 - 91 —

4 - 143 —

5 — 23 —

6 - 33 —

7 - 7 —

8 - 9 -

9 — 2 —

15 — 1 —

Une statistique de Högyes portant sur 96 cas donne les résultats suivants :

La mort arrive le 1er jour dans 17 cas

— 2e — 40 —

— 3e — 14 —

— 4e _ 6 —

— 5e — 3 —

— 6e — 4 —

— 7e — 2 —

Les résultats sont variables, car les observateurs font débuter la maladie à des moments différents : ainsi les uns comptent les jours à partir du premier accès hydrophobique, d'autres les comptent à partir de l'apparition des symptômes moins précis, tels que la mélancolie ; la durée de la maladie dans ce dernier cas est donc plus longue.

Les enfants surtout meurent ordinairement le lendemain de l'apparition de l'hydrophobie. La plupart des cas de mort arrivent du 2e jusqu'au 4e jour. La maladie se prolonge surtout dans la rage paralytique.

Rage tranquille ou paralytique de l'homme. — Hoin (1) a observé, chez 17 individus mordus par des loups enragés, quatre cas de rage tranquille. Des cas analogues ont été cités par van Swieten, La Borde, Roussel, Gamaleia (2) et Laufenauer (3). Ce dernier a observé, dans l'intervalle de deux ans, dix malades atteints de la forme paralytique de la rage. Gamaleia en décrit 20 cas, Högyes a vu, sur 86 cas, 12 cas de rage paralytique. Gamaleia range ses 20 cas en 3 groupes: dans le premier la rage commence par la paralysie du membre mordu ; dans le second cas la paralysie est également précoce, mais elle n'atteint pas le membre mordu ; dans le dernier groupe, la paralysie survient après les symptômes communs de la rage.

(I) HOIN, Journal de médecine, J. XV. 1re série, 1753.

(2) GAMALEIA, Etude sur la rage paralytique chez l'homme. (Annales de l'Institut Pasteur, 1887, pag- 63.)

(3) LAUFENAUER, Budapest. Kp. évkonyv, 1888 orvosegyesulet.


106 SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

Nous ne sommes pas encore bien renseignés sur les conditions dans lesquelles se produit la rage paralytique. Pasteur affirme que chez les chiens les injections de virus dans le sang produisent la rage tranquille, tandis que par les injections intravasculaires on obtient la rage furieuse.

Mes recherches n'ont pas confirmé cette règle, toutefois j'ai constaté que la rage tranquille se déclare fréquemment après l'injection intravasculaire du virus. Mais cette forme de rage se manifeste aussi après la trépanation ou l'injection d'une grande quantité de virus ; en effet, chez l'homme, on observe cette forme surtout à la suite des morsures graves produites par des loups. Ainsi, un jeune homme, à qui un loup avait perforé le crâne dans la région temporale droite, fut pris de rage paralytique 20 jours après la morsure. Dans un autre cas, la rage paralytique s'est déclarée après une très longue incubation (315 jours).

Di Vestea et Zagari (1) affirment qu'il existe un rapport entre le siège de la morsure et la forme clinique de la rage. Ils ont trouvé que la rage furieuse paraît après les morsures à la tête et aux membres supérieurs, tandis que les morsures des membres inférieurs produisent la rage paralytique.

Ni Högyes ni nous-même ne pouvons confirmer cette affirmation ; nous avons vu des cas de rage paralytique à la suite de morsures aux extrémités inférieures. La plupart des cas de rage paralytique sont survenus à la suite de morsures multiples et profondes produites à la tête et à la face par des loups enragés.

Les observations sur les animaux ne peuvent pas résoudre cette question. Ainsi, on ne sait pas pourquoi les chiens de Constantinople prennent habituellement la rage paralytique après avoir été mordus à différents endroits de leur corps tandis que dans d'autres villes cette forme est l'exception. Peut-être s'agit-il d'une disposition particulière de la race ou des individus.

Schagobitsch a observé la forme paralytique de la rage chez les personnes névropathiques, et Podini chez les épileptiques.

J'avais constaté depuis longtemps que ce sont surtout les névropathes qui ont des paralysies à la suite du traitement antirabique, et, d'autre part, j'ai observé que ces mêmes sujets gagnent de préférence la forme paralytique de la rage.

La plupart des cas de rage paralytique observés débutent avec les mêmes symptômes que la rage furieuse.

Dans les cas typiques il y a tout de même certaines différences ; ainsi Gamaleia présente le tableau clinique typique que voici :

(1) Dr VESTEA et ZAGARI (Annal, de l'Institut Pasteur), 1889.


SYMPTOMES DE LA RAGE 107

1) début par une forte fièvre avec malaise général, céphalée, vomissements, courbatures.

2) douleurs localisées dans le membre mordu, douleurs en ceinture.

3) engourdissement, contractions fibrillaires, ataxie, parésies, paralysie des muscles primitivement atteints, sensibilité conservée, ne s'éteignant que beaucoup plus tard.

4) marche envahissante de la paralysie, précédée de douleurs correspondantes, membres, tronc, rectum, vessie, muscles du visage, de la langue, des yeux.

5) lésions tardives du centre respiratoire ; changement de la phase inspiratoire ; difficulté d'avaler les liquides; la lésion respiratoire amène des occlusions dispnéiques des muscles encore actifs.

6) reprise de la respiration normale.

7) mort par paralysie cardiaque après une durée plus longue que dans la rage furieuse.

Dans la rage tranquille, on observe un malaise général, un changement de caractère, des frissons, de la fièvre, des dérangements gastro-intestinaux, des vomissements, de la diarrhée, de la mélancolie, des douleurs fulgurantes centripètes et partant de la morsure, des mouvements ataxiques, etc. Souvent dans cette forme les phénomènes paralytiques partent de la morsure. L'extrémité mordue est raide et éprouve des sensations de lourdeur, ensuite apparaissent des douleurs, des contractions fibrillaires, des contractions convulsives, des tremblements ataxiques. des parésies et même de la paralysie des muscles avec anesthésie. La paralysie s'étend de l'extrémité libre du membre aux autres groupes musculaires dans différentes directions.

Après la morsure des membres supérieurs, Högyes a observé une monoplégie brachiale qui se propage au tronc, au bras opposé et finalement aux extrémités inférieures ; il se produit souvent une ataxie, une paraplégie, une paralysie ascendante, se propageant aux sphincters de la vessie et du rectum, ainsi qu'à la musculature intestinale, en produisant du météorisme et de la constipation.

Les muscles respiratoires et de la déglutition, ceux de la face, de la langue et des yeux sont bientôt pris.

La lésion gagne le bulbe et le cerveau, produisant des paralysies bulbaires, de l'hémiplégie et de l'aphasie.

J'ai observé des cas présentant la forme d'une paralysie de Landry ou d'une myélite ascendante, dont l'expérimentation avait confirmé le diagnostic. Van Gehuchten décrit un cas analogue à longue durée, dont le diagnostic a été confirmé également par l'expérimentation.

Gamaleia, dans un cas de morsure située derrière l'oreille, a vu débuter l'appareil symptomatique avec des vertiges et des mouvements inconscients autour de l'axe longitudinal du corps. Ga-


108 SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

maleia rapporte ces symptômes à une irritation du cervelet, tandis que Högyes admet une lésion traumatique des canaux semicirculaires. Nous partageons plutôt l'opinion de Gamaléia, car nous avons obtenu les mêmes effets chez les lapins, par l'injection intracranienne dans les parties postérieures du cerveau. S'il s'agissait d'une lésion primitive de l'oreille, ces manifestations auraient dû se produire dès le commencement, et d'ailleurs dans la rage nous ne connaissons pas de lésions rabiques localisées à l'oreille interne.

Voici quelques observations de rage muette qui montrent la grande variation des manifestations de cette forme.

Un homme âgé de 79 ans est mordu au poignet droit par un chien enragé. 7 mois après, en causant, il dit : « Je suis horriblement triste sans savoir pourquoi, je broie du noir. » Le lendemain il éprouve des douleurs dans l'épaule du côté mordu ; ces douleurs furent suivies d'une paralysie à peu près complète du deltoïde. Le malade se plaignait d'être obligé de prendre sa main droite avec la main gauche pour faire le signe de la croix. Dans la nuit du 1er août, il a des nausées, des vomissements, et ce n'est que le 9 août au matin qu'apparaît une difficulté dans la déglutition. Le malade mourut le même soir, après avoir présenté de l'agitation, de la loquacité, du spasme pharyngien et des accès de suffocation.

Un autre malade est mordu en plusieurs endroits du bras droit par un chat enragé; le 22 juillet en lavant du linge il est effrayé par une ombre qu'il croit voir dans l'eau. En même temps il ressent de la démangeaison et une grande douleur dans le bras droit, le bras s'engourdit et se paralyse. Le soir et les 3 jours suivants il a de la fièvre, le 4e jour il commence à se plaindre d'une certaine difficulté dans la déglutition, le 5e jour l'hydrophobie est manifeste ; il a des accès furieux ; le 6e jour, du hoquet, de la diarrhée; le médecin constate une hémiplégie et ordonne un bain qui provoque un délire furieux ; puis le malade perd la parole, celle-ci revient le lendemain. Il mourut le 9e jour.

Comme on le voit ici, il s'agit plutôt de cas mixtes, car dans les cas purs de rage tranquille, il n'y a ni hydrophobie, ni spasmes ; ces cas sont d'ailleurs rares.

Un des cas observés par nous présentait le type d'une paralysie ascendante presque pure, sans hydrophobie et sans accès de fureur. Il s'agissait d'un jeune homme, tsigane, mordu à la cuisse droite par un chien, 8-10 mois avant la déclaration de la maladie. Le début a lieu par une espèce d'ataxie, accompagnée de douleurs autour de la cicatrice qui était gonflée et hyperémiée. Le lendemain une hyperesthésie de la jambe se fait sentir; puis une parésie qui passe dans l'autre jambe; peu à peu se prononce une paralysie des extrémités, de la vessie et du rectum et la paralysie se propagea en gagnant en 8 jours la musculature de l'abdomen, de l'intestin, du diaphragme. Le malade meurt le 12e jour de la maladie, quand la paralysie s'était étendue à tous les muscles respiratoires et au coeur. Dans ce cas, un fait était important, c'était la longue durée do l'incubation et de la maladie; comme ce cas ne pouvait être distingué d'une myélite ascendante, on inocula des lapins avec la


SYMPTOMES DE LA RAGE 109

moelle de cet individu et on provoqua la rage en 22 jours chez un des lapins. Le bulbe et surtout la moelle de cet individu, ainsi que les ganglions spinaux, renfermaient des nodules rabiques classiques.

Dans la rage paralytique, la mort arrive ordinairement par paralysie du coeur. Chez nos malades les contractions du coeur étaient irrégulières, intermittentes, rapidement affaiblies et filiformes ; dans d'autres cas, c'est la syncope ou l'asphyxie qui déterminent le mort.

En général les formes où tout état d'excitation ou d'irritabilité manque sont rares. Souvent cette période est à peine marquée; dans d'autres cas on constate dès le début une faiblesse extrême et une paralysie avec flaxidité musculaire, peu prononcée et mal localisée. Dans certains cas, c'est l'hémiplégie partant de l'extrémité mordue qui prédomine, tandis que dans d'autres on constate des hémiplégies d'origine cérébrale.

La forme paralytique dure un peu plus longtemps que la forme furieuse.

Dans 5 de mes observations la rage paralytique a duré dans :

2 cas 4 jours

1 — 5 —

1 — 6 -

I 12 —

Högyes a trouvé dans 2 cas de rage déclarée une durée de 2 jours :

Dans 1 cas une durée de 3 jours

- 2 - 4 -

— 2 — 5 —

- 4 - 6 -

— 1 — • 7 —

Forme tranquille de la rage. — En dehors de la forme paralytique, j'ai observé assez fréquemment une forme particulière de rage qu'il ne faut pas confondre avec la rage atténuée décrite par Högyes. Cette forme tranquille évolue au contraire très rapidement, mais sans symptômes prononcés. Elle se rencontre parfois chez les enfants ou chez les jeunes personnes, et commence par un malaise, accompagné parfois de nausées, de vomissements ; il n'y a cependant ni paralysie, ni excitations. Les malades tombent dans une espèce de mélancolie, de tristesse; parfois il y a un commencement d'irritation réflexe, mais qui n'évolue pas. Puis survient une somnolence, qui fait place aussitôt au collapsus, et la mort arrive sans transition, sans convulsions.

Toute la maladie évolue ordinairement en un ou deux jours.


110 SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

Accidents toxiques. Rage de laboratoire. — On a souvent confondu la rage paralytique avec les accidents toxiques qui se manifestent dans certains cas, après le traitement antirabique.

Il s'agit dans ces cas de modifications morbides apportées par le traitement antirabique. Dans ces cas, on observe parfois les manifestations prodromiques, c'est-à-dire des douleurs à l'endroit de la morsure, langue chargée, vomissements, malaise suivi de troubles sensitifs et d'une paralysie locale ou générale. La maladie peut durer plusieurs jours, ou plusieurs semaines. Dans cette forme les phobies rabiques font toujours défaut.

J'ai montré que la rage paralytique n'a rien de commun avec ces accidents le plus souvent guérissables, qui se produisent à la suite du traitement antirabique, et dont personne n'a prouvé la nature infectieuse.

Dans d'autres cas, malgré le traitement antirabique, les symptômes de la rage apparaissent avec toute leur véhémence; dans un cas même j'ai observé dans ces conditions une rage paralytique présentant les symptômes d'une paralysie bulbaire.

En dehors des cas de rage toujours mortels, on a cité des cas atténués survenus après le traitement pastorien ; nous en parlerons dans le chapitre du diagnostic.

Il y a enfin une autre forme de rage, la rage de laboratoire, qui peut se produire peu de temps après l'inoculation de virus fixe, mais seulement dans des cas où l'organisme n'était pas préparé suffisamment par l'inoculation de virus atténué. Cette forme extrêmement rare évolue comme la rage tranquille ou paralytique; nous en reparlerons au chapitre relatif aux accidents dus au traitement antirabique.

2. - DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

Avant les travaux de Pasteur, le diagnostic de la rage n'était pas toujours facile à faire; on en était réduit à diagnostiquer la maladie d'après les symptômes cliniques, l'issue mortelle rapide et surtout d'après l'anamnèse, c'est-à-dire la constatation que le malade avait été mordu par un chien enragé.

Aujourd'hui on doit y ajouter les preuves expérimentales portant sur l'animal mordeur, sur la virulence de la bave et, après la mort du malade, sur l'examen du système nerveux.

Je n'admets pas, sans preuves expérimentales, l'existence d'une rage imaginaire ou d'une rage guérie chez l'homme. L'ensemble de la marche clinique de la maladie, de l'anamnèse et de l'expérience de laboratoire forment, dans la plupart des cas,


SYMPTOMES DE LA RAGE 111

notre conviction. Le symptôme le plus saillant, c'est-à-dire l'hydrophobie, a été considéré comme caractéristique de la rage; cependant les auteurs anciens, Andry entre autres, avaient déjà insisté sur d'autres maladies accompagnées d'hydrophobie. D'autre part, il ne faut pas abuser de la possibilité de cette éventualité, surtout lorsque les malades succombent après avoir eu de l'hydrophobie ; dans ce cas il faut toujours penser à la rage, même si le malade affirme ne pas avoir été mordu par un chien.

Ainsi Benedict suppose que, dans un des cas observés par lui, il s'agissait de fausse lysse. Il était question d'un malade qui, sans avoir été mordu par un animal enragé, souffrait pendant une semaine de la peur de devenir enragé, l'hydrophobie se déclare enfin ; il continue à vaquer à ses occupations, à écrire des lettres de commerce; en se forçant il boit même de l'eau, malgré les secousses spasmodiques que provoquait cet acte. Benedict croit que cet homme ne serait pas mort s'il n'avait pas été conduit à l'hôpital. Il se base sur le fait bien constaté d'après lui, pour affirmer que l'homme peut mourir de rage sans avoir été mordu par un animal enragé.

D'autre part,on connaît des gens mordus par des chiens enragés, ou réputés comme tels, qui présentèrent des symptômes furieux ressemblant plus ou moins à la rage.

Ainsi Barboutini (1) cite le cas d'un jeune chasseur qui, étant mordu par son chien, le cherche vainement pendant deux jours ; ne le trouvant pas il s'imagine qu'il est devenu enragé ; il devient triste et éprouve des symptômes d'hydrophobie ; il a horreur de l'eau, n'avale plus de liquide. Au 6e jour de la morsure il est pris d'une agitation tellement furieuse qu'on est obligé de le ligoter; pendant deux jours il refuse toute nourriture ; le 5e jour, c'est-à-dire le neuvième après la morsure, on retrouve le chien, bien portant; dès que celui-ci arrive et fait les caresses habituelles à son maître, le jeune homme reprend peu à peu le calme et se remet en quatre jours.

Nous recevons souvent des lettres de personnes s'imaginant avoir été léchées par des chiens enragés; elles se croient enragées, ou bien décrivent les prodrômes de la maladie, de l'hydrophobie; il est souvent très difficile de les persuader qu'elles n'ont rien à craindre.

Les observations de Trousseau, Renault (2), rappellent plus ou moins ces cas. Des personnes apprenant l'état de rage des chiens qui les ont blessées tombent dans la mélancolie, hésitent à boire, accusant de l'hydrophobie ; elles ont des crises furieuses, pendant plusieurs jours, mais ces symptômes cessent quand on arrive à les persuader que leur maladie n'est qu'imaginaire. Parfois le

(1) BARBOUTINI, Journal ital. de physiologie et chimie, janv. 1817, et Journ. de méd., t. XI, p. 362. (2) RENAULT, Rapport sur la rage (Recueil de méd. vét, pratique, 1852).


112 SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

diagnostic est difficile, et plusieurs cas considérés comme guérisons de rage rentrent dans cette catégorie. Ainsi, il faut se demander, si les cas de Laveran, de Roux, de Chantemesse (dans lesquels, peu de temps après le traitement antirabique, on observe de la sensibilité de la cicatrice, de la dysphagie, symptômes qui ne lardent pas à disparaître), ne sont pas susceptibles de cette interprétation.

Un cas semblable a été publié par Novi et Poppi (I); il s'agit d'un malade mordu par un chien enragé, chez lequel le 20e jour du traitement apparaît une fièvre, une angine, la paralysie des extrémités inférieures, dysurie, crampes de la nuque; en continuant le traitement avec énergie, les symptômes disparaissent. Ces symptômes n'étaient probablement que l'effet d'une substance infectieuse ou toxique; elles ne rappellent que de loin la rage typique. Comme on n'avait pas expérimenté la salive de ce malade, on ne pouvait invoquer aucune preuve de rage. Un cas de pseudorage survenu chez un malarique a été décrit par Lebell(2). Hydrophobies non-rabiques. — Pour distinguer la rage des autres hydrophobies, nous passerons en revue, succinctement, les différentes formes d'hydrophobie. Ce symptôme peut se produire à la suite de différentes émotions, d'excitations périphériques, comme le froid, la chaleur, l'absorption de l'eau glacée le corps étant en transpiration.

Il y a des cas où la maladie se termine par la mort, et cependant l'absence de morsure, le défaut d'excitation des sens et du spasme respiratoire permettront de repousser l'idée de la rage. Quoi qu'il en soit, les cas mortels observés dans des circonstances pareilles sont toujours suspects et devraient être contrôlés par l'expérimentation.

Chez les hystériques, surtout, l'hydrophobie n'est pas rare : ainsi Cazelus (3) rapporte le cas d'une femme qui, pendant les 4 premiers mois de la gestation, avait une horreur de liquides, ne pouvant même pas supporter qu'on bût en sa présence ; la vue de l'eau la faisait chaque fois tomber en syncope. Nous même connaissons un tel cas chez une hystérique. De temps en temps, surtout à la suite d'excitations, cette femme présente des crises d'hydrophobie qui ne sont pas accompagnées des autres phobies caractéristiques pour la rage.

Il faut être très réservé sur les faits rapportés d'hydrophobie mortelle, survenue à la suite de morsures non rabiques, datant d'une époque très éloignée.

(I) NOVI et PAPPI, Reforma medica, 1893.

(2) LEBELL, Un cas de pseudo-rage chez un malade atteint de malaria (Ann. Pasteur, 1900).

(3| CAZELUS, Hydrophobie pendant les quatre premiers mois de la grossesse, 1762, t. VI, p. 33.


DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME 113

Ainsi Malpighi rapporte que sa mère mourut d'hydrophobie à la suite d'une morsure que lui fit sa fille, pendant une attaque d'épilepsie. Van Swieten affirme qu'un jeune homme nerveux s'était mordu au doigt et mourut de rage en 24 heures.

Il semble que les spasmes des muscles respiratoires qui précèdent et accompagnent la rage hydrophobique sont un syndrôme jamais observé dans d'autres maladies. Certains cas de tétanos ou d'épilepsie pourraient simuler un tel syndrôme. Cependant les symptômes caractéristiques du tétanos excluent toute confusion. Il serait possible de voir des cas mixtes de rage et de tétanos.

Nous avons vu que certains auteurs affirment, cependant, que la rage n'est qu'une variété de tétanos traumatique. Ainsi Girard, Lorinser sont de cet avis. Nous ne connaissons pas un seul cas où la race ait affecté la forme clinique du tétanos,et réciproquement. On peut admettre tout au plus que la raideur, qui se manifeste aux dernières heures de la rage puisse ressembler de loin au tétanos.

L'épilepsie peut, au même titre que d'autres maladies nerveuses, comme l'apoplexie, le delirium tremens, la paralysie bulbaire, se combiner avec la rage en provoquant parfois la manifestation de la rage se trouvant en état d'incubation; on pourrait admettre qu'il s'agit d'un épileptique mordu par un chien enragé. La dyspnée, l'aérophobie, le spasme provoqué par des objets luisants ont mis Foucher,dans un cas, sur la trace du vrai diagnostic.

Rudneff et Schivardi ont émis une théorie urémique dans la pathogénie de la rage ; cependant, bien qu'il soit possible que des accès urémiques surviennent dans la rage, les symptômes caractéristiques de la rage ne se rencontrent jamais dans l'urémie.

Certains cas d'intoxications agissant sur le bulbe pourraient plutôt être confondus avec la rage. Ainsi Irolliet rapporte le cas d'un enfant qui, après avoir mangé les fruits de datura, est pris d'hydrophobie, d'envie de mordre, de crachements ; il a les pupilles dilatées, le pouls fréquent, de l'hyperesthésie et du délire.

L'empoisonnement par la belladone, ainsi que l'injection de l'essence de tanaisie peuvent produire de pareilles manifestations.

Delirium tremens. —Les maladies qui rappellent le plus la rage appartiennent au groupe des maladies nerveuses; ainsi on peut confondre certaines formes de delirium tremens avec certaines manifestations de la rage. Il y a en effet des cas de delirium tremens qui se présentent sous la forme d'une excitation maniaque : les malades ont des hallucinations de la vue, ils voient courir sur leurs lits des rats,des souris; ces symptômes sont accompagnés de sensations de froid. Les malades veulent s'échapper, rompent leurs liens. Il y a des formes graves de delirium tremens présentant des tremblements comme dans la rage, de l'oppression, une soif extrême. Les traits sont altérés, le corps baigné de sueur; là

BABES. — Traité de la Rage. 8


114 SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

température élevée, le pouls est fréquent ; ces phénomènes s'accompagnent d'une difficulté d'avaler. Dans ce cas, le diagnostic devient difficile et il faut se demander si ces symptômes ne se. rapportent pas à la rage évoluant chez un alcoolique.

En étudiant l'ordre d'apparition des symptômes, on trouve cependant certaines différences ; ainsi, dans l'alcoolisme, le délire et les hallucinations ouvrent la scène, tandis que dans la rage ce sont les spasmes et les troubles respiratoires. En tout cas, il faut toujours être prudent dans le diagnostic de tels cas, car, comme le dit Brouardel, il y a des crises d'alcoolisme qui se compliquent de rage. Il faut se demander si certains cas de rage sans morsure ou après morsures faites par des chiens bien portants, ainsi que les cas dont l'incubation a duré de 5 à 10 ans, n'étaient pas du delirium tremens. D'autre part, j'ai observé que le tableau clinique du delirium tremens peut cacher chez les alcooliques les manifestations de la rage.

Deux des observations de Paltauf (1) entrent dans cette catégorie.

1) Dans le premier cas de Paltauf, il s'agit d'un ouvrier alcoolique de 39 ans, mordu le 20-VI-1889. Le traitement antirabique commence tard, le 9-VII. Peu de jours après se déclare le delirium tremens typique. Le sujet succombe le 13-VIII, 52 jours après la morsure, dans un accès ayant le caractère du delirium tremens. Il avait reçu en tout 5 injections. Un lapin inoculé avec l'émulsion du bulbe de cet individu succombe avec des paralysies.

2) Un ouvrier de 38 ans, mordu le 9-XI-1908, a commencé le traitement le 29-XI, en présentant les signes de l'alcoolisme chronique.

Il tombe malade le soir même de delirium tremens et succombe le I-XII. Il n'avait reçu qu'une seule injection. Son bulbe était également virulent.

Un troisième cas est plus difficile à interpréter. Un paysan de 66 ans a été mordu le 17-V-1906. Le 28-v il commence le traitement; après la huitième injection il tombe frappé d'apoplexie, ce qui n'empêcha pas la continuation du traitement. Après la terminaison du traitement son état s'empire et il succombe le 13-VI. A l'autopsie, on trouve une artériosclérose de la base déterminant une encéphalomalosie étendue du cerveau. Dans ce cas, le bulbe a produit également la rage chez le lapin.

Comme Paltauf n'avait pas observé dans ces trois cas les symptômes de rage, il suppose que ces malades ont succombé simplement aux maladies intercurrentes décrites et que la virulence du bulbe prouve seulement que le bulbe peut être virulent sans que la rage éclate chez les personnes mordues par des chiens enragés.

Cette conception est cependant inadmissible (2) ; nous avons

(1) PALTAUF, Zur Pathologie der Wutkrankheit des Menschen (Wiener klin. Wochensch, 909, n° 39).

(2) I. KOCH. Uber abortive Tollwut (Zeitschrift f. Hygiène, t. LXIV.II. nov. 1909.


DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME 115

plusieurs fois fait la même expérience chez des individus morts de différentes maladies après avoir été mordus par des chiens enragés, de même que chez des animaux éprouvés par des virus atténués (vaccinés ou non), et qui ont survécu. De même que nous, Remlinger (1) a contrôlé les affirmations de Paltauf sans avoir obtenu un résultat positif. Chez le chien et le lapin injectés par le virus des rues, nous avons souvent cherché par notre méthode très sensible le moment où le cerveau devient virulent (2). Jamais la virulence ne se déclarait le lendemain de l'injection, pour se maintenir pendant plusieurs semaines sans que les symptômes de la rage ne se déclarent en même temps. Dans nos expériences, de même que dans celles de Roux et de Nocard, le bulbe devient virulent quelques jours seulement avant la manifestation de la rage. J. Koch (3), qui avait trouvé que les parties terminales de la moelle montrent des lésions graves dès le lendemain de l'infection intramusculaire des chiens, avait négligé de chercher si ces parties étaient virulentes à cette époque, de sorte qu'il n'est nullement prouvé que ces lésions soient de nature rabique.

Il est donc inadmissible que les malades de Paltauf aient succombé à la suite des maladies intercurrentes. Chez eux, à la suite d'une apoplexie ou du delirium tremens, la rage qui se trouvait à l'état d'incubation s'est manifestée. Il se peut que la rage ait revêtu chez ces personnes alcooliques la forme du delirium tremens et que celui-ci ait pu déterminer un ramollissement cérébral. Dans un autre cas de rage avec varices et embolie consécutive, on peut supposer que l'embolie de l'artère pulmonaire qui avait causé la mort coïncidait avec la fin de l'incubation, relatée par le même auteur, où le bulbe est déjà virulent.

Maladie de Landry. — La maladie la plus intéressante qui peut être confondue avec la rage est le syndrôme de Landry. Plusieurs auteurs ont attiré l'attention sur la confusion possible.

Le cas mentionné plus haut a été diagnostiqué comme maladie de Landry aiguë; ce n'est qu'à la suite de notre interrogatoire que le malade a avoué avoir été mordu 10 mois auparavant par un chien. Il ne présentait aucun signe pathognomonique de rage. Après la mort, survenue en 12 jours, le diagnostic avait été fait par la constatation de nodules rabiques typiques, dans la substance grise des cornes antérieures et du bulbe, ainsi que par l'inoculation aux lapins. Voici le résumé du travail de Remlinger (4) se rapportant à des cas semblables.

(1) REMLINGER, Ann. de l'Institut Pasteur, 1911.

(2) BABES, Virchow' s Archiv., 1887, Société de biologie, 1908, lésions précoces de la rage, Académie des sciences, etc.

(3) P. REMLINGER, Accidents paralytiques au cours du traitement antirabique (Ann. de l'Inst. Pasteur, 1900, pp. 625-645).


116 SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

« Il existe en effet une forme de rage paralytique dans laquelle la paralysie débute par les membres inférieurs, gagne la vessie et le rectum, s'étend aux membres supérieurs, puis aux nerfs bulbaires.

« L'hydrophobie se réduit à quelques spasmes pharyngés, qui se produisent pendant les dernières heures de la vie, au moment du passage des liquides. Ces spasmes ne sont nullement caractéristiques. On peut observer un trouble de la déglutition tout à fait analogue, au cours d'une paralysie ascendante non rabique.Nous avons observé un cas typique de cette forme de rage paralytique et nous avons trouvé plusieurs observations semblables dans la littérature médicale. On conçoit combien facilement cette forme de rage peut passer inaperçue. Le seul moyen de la diagnostiquer consiste à s'informer si, quelques semaines ou quelques mois auparavant, le malade n'avait pas été mordu ou léché par un animal enragé ou suspect.

« Cette question doit absolument être réservée. Pour le public, la rage est synonyme d'hydrophobie. A moins d'appartenir à la profession médicale, un malade ne songera pas à établir une relation entre les phénomènes paralytiques et une morsure. Il n'attirera jamais l'attention du médecin sur ce point. Or, il semble que la possibilité de la rage paralytique ne soit pas venue à l'esprit d'aucun des auteurs qui dans ces derniers temps ont traité la maladie de Landry. »

Myélites aiguës. — Il ne faut pas non plus confondre la rage paralytique avec des myélites ascendantes aiguës, pendant lesquelles j'ai trouvé dans la moelle, et surtout dans les cornes antérieures, des microbes, surtout des staphylocoques ainsi que des microbes du groupe du coli et des protéus. Il s'agissait ordinairement d'une localisation de ces microbes dans la moelle et dans des foyers inflammatoires. Les cultures des autres organes n'ont pas donné, dans la plupart des cas, de résultats positifs.

Dans un cas seulement, il y avait une néphrite produite par le même bacille, de sorte qu'on peut supposer que la lésion a dû commencer par une néphrite infectieuse.

Dans tous ces cas, la maladie présentait des symptômes septiques.

Dans un cas publié en 1897, Remlinger a démontré par des cultures et par l'examen de coupes, l'existence des streptocoques.

Ce qui distingue de la rage ces formes de myélite ascendante, ce sont surtout les lésions anatomo-pathologiques.

Ainsi j'ai trouvé, dans un cas de paralysie de Landry, des lésions parenchymateuses de la substance blanche, et peu de modifications dans la substance grise, tandis que, dans la rage


DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME 117

paralytique chez l'homme, je n'ai constaté de lésions caractéristiques que dans la substance grise : nodules rabiques et zones embryonnaires autour des vaisseaux dilatés, leucocytes dans la corne antérieure et dans les noyaux du bulbe. L'inoculation expérimentale donnera toujours des résultats positifs en cas de rage, tandis que,.dans la myélite infectieuse, le lapin inoculé par trépanation succombera souvent dans les premiers, jours après l'inoculation, d'une infection produite par les microbes infectieux de la myélite. Il faut encore attirer l'attention sur les cas de myélite ou de syndrome de Landry survenus à la suite du traitement pasteurien, ou plutôt provoqués par la toxine rabique, renfermée dans les émulsions vaccinantes.

Dans un de mes cas (1), il s'agissait d'une dame très neurasthénique, qui avait été légèrement mordue au doigt; dix jours après le traitement apparaît une parésie des extrémités inférieures qui s'étend lentement à la vessie et au rectum ; elle se transforme en paralysie flasque avec réaction de dégénérescence. On continue la vaccination et malgré cela la paralysie s'étend et gagne après 15 jours les muscles de l'abdomen; après une légère amélioration, elle arrive au diaphragme et aux muscles du thorax; la malade meurt 3 mois après l'apparition de la paralysie. Dans ce cas, la rage même de forme paralytique peut être exclue, vu la longue durée de la maladie; la salive a été injectée dans les muscles d'un lapin et du cobaye, les animaux ont survécu à l'injection.

Ordinairement la paralysie produite dans ces conditions n'a pas d'issue fatale ; les myélites produites par les toxines guérissent elles-mêmes, ainsi que les paralysies des extrémités ou faciales. Leur durée peut cependant être prolongée, ces accidents ne doivent pas être confondus avec la rage.

Accidents paralytiques survenant à la suite du traitement antirabique. — On sait qu'à la suite du traitement antirabique peuvent apparaître des symptômes de parésie, de paralysie, de myélite, qu'on ne doit pas confondre avec ceux de la rage.

Ces cas ont été considérés par Laveran (2), Chantemesse et Brouardel (3), Rondot (4), et dernièrement par De Giovanni (5), comme des cas de rage atténuée par le traitement antirabique.

Rondot parle dans ces cas d'une myélite atténuée avec paralysie ascendante ou descendante. On y retrouve certains caractères particuliers : diffusion, répartition inégale des paralysies,

(1) BABES, Uber Wuttoxine (Crtlbl. für Bacteriologie, 1906, Bd. 27).

(2) LAVERAN, Société médicale des Hôpitaux. 1891.

(3) CHANTEMESSE et BROUARDEL, Acad. de Méd., 22 juillet 1887).

(4) RONDOT, la Rage myélitique atténuée, Bordeaux, Imprimerie du Midi, 1898).

(5) GIOVANNI, Thèse, Lyon, 1907.


118 SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME

troubles respiratoires d'origine bulbaire, inconstance des douleurs dans le membre mordu, manque d'hydrophobie.

Ces symptômes diffèrent sans doute de ceux des myélites ordinaires, mais rien ne nous autorise à regarder ces cas comme étant de nature rabique, pas plus que ceux qui ont été décrites par Paviot et Lesieur (1), par Courmont et Lesieur.

Au Congrès de neurologie de Lille (août 1906), Brissaud, Sicard et Tanon soutenaient qu'il fallait toujours penser à la rage quand on se trouve en face du syndrome de Landry. Il semble qu'il y a en effet des cas atténués de rage paralytique prolongée, dont la nature rabique a été établie par l'expérimentation (2).

En 1902, j'avais montré, dans une étude sur la toxine rabique (3), que, dans la plupart des cas de paralysie faciale ou des membres, survenus après le traitement antirabique, la paralysie n'est pas l'expression d'une rage atténuée, mais qu'elle est due à une intoxication par les toxines rabiques renfermées dans les moelles qui servent au traitement.

Cette intoxication est favorisée par une prédisposition particulière de l'organisme (affaiblissement nerveux, alcoolisme, syphilis). Remlinger (4) confirme cette opinion.

Nous avons eu récemment l'occasion d'observer avec Mironesco un de ces cas de paralysie, dans des conditions particulières: une femme, âgée de quarante ans, maigre et nerveuse, gravement mordue par un chien enragé, entre en traitement six jours après la morsure. Après quatorze jours le traitement, de moyenne intensité, est interrompu à cause de l'apparition des symptômes de paralysie des membres inférieurs, sans aucun symptôme d'hydrophobie.

La paralysie revêtant le caractère d'une paralysie ascendante, type Landry, la malade est transportée, le 28 septembre 1907, à l'hôpital Filantropia, dans le service du professeur Maldaresco ; elle meurt le 29 septembre.

A l'autopsie on constate un oedème des méninges et du cerveau, une destruction étendue de la moelle causée par le ramollissement du segment dorsal inférieur et lombaire. Dans ces régions, on ne pouvait plus distinguer la substance grise de la substance blanche, ces deux substances étant transformées en une pulpe gris-rose ; cette transformation était surtout évidente dans la région des cordons et des cornes postérieures ; à la coupe, le dessin de la moelle n'était visible que dans les parties dorsales. On trouve encore à l'autopsie une lésion assez légère des reins, c'est-à-dire l'irritation et même l'inflammation de plusieurs systèmes glomérulaires rénaux, avec de la sclérose des glomérules et du tissu interstitiel, des hémorragies, des foyers embryonnaires et de la dégénérescence parenchymateuse. On constate un oedème limité, quoique assez prononcé, des poumons. L'inoculation du bulbe rachidien et

(1) PAVIOT et LESIEUR, Etudes cliniques sur 3 cas de rage.

(2) VAN GEHUCHTEN, AC. de Méd. belge, janvier 1908.

(3) BABES, Ueber Wut-toxine, Leyden's Festschrift, 1902.

(4) REMLINGER, Accidents paralytiques au cours du traitement antirabique octobre 1903.


DIAGNOSTIC DE LA RAGE CHEZ L'HOMME 119

de la moelle, pratiquée par trépanation sur des lapins, n'a pas causé la mort des animaux, même plusieurs mois après l'injection.

L'examen microscopique de la moelle, provenant des zones de ramollissement, montre une tuméfaction oedémateuse étendue des fibres nerveuses de la substance blanche, en partie avec tuméfaction ou disparition du cylindre-axe ; les vaisseaux sont entourés par une large zone embryonnaire. De ce point partent de larges réseaux et des cordons formés par un tissu particulier (petites cellules allongées avec un noyau ovalaire et bien coloré), dus en grande partie à la prolifération des éléments névrogliques et conjonctifs. Les vaisseaux de la substance grise, en partie dilatés, renferment une grande quantité de leucocytes également entourés d'une large zone embryonnaire ; la substance nerveuse elle-même est oedématiée et en grande partie remplacée par le même tissu de nouvelle formation.

Les cellules nerveuses sont atrophiées et entourées de zones embryonnaires. Dans le bulbe et dans le cerveau ou observe, des lésions irritatives moins prononcées ; on ne trouve pas de corpuscules de Negri.

Les ganglions spinaux montrent une prolifération cellulaire et du tissu interstitiel. On trouve cependant par places des nodules dus à la prolifération des cellules capsulaires.

Il ne s'agit donc pas là, pas plus au point de vue anatomopathologique qu'au point de vue expérimental, d'un cas de rage. L'étude microscopique des lésions de la moelle, où l'on observe des modifications étendues, même dans la substance blanche, ne correspond pas à la rage (en effet, dans cette dernière, les lésions se trouvent plutôt limitées à la substance grise). Nous pouvons ajouter que la néphrite constatée dans ce cas a dû jouer un rôle important dans la terminaison fatale.

Tout dernièrement un cas semblable a été observé dans notre institut. Dans ce cas, la moelle injectée à 3 lapins ne déterminait pas non plus la rage.

Nous avons l'impression qu'on a confondu jusqu'ici sous le titre de rage paralytique: d'une part les cas mortels de rage paralytique, et, d'autre part, des cas plus ou moins graves d'intoxication rabique.


CHAPITRE VIII

SYMPTOMES DE LA RAGE CHEZ LES PRINCIPAUX ANIMAUX MORDEURS

Liste des principaux animaux mordeurs.— 1) Rage du chien. Son aspect protéiforme. Rage furieuse. Incubation, fièvre prémonitoire et initiale. Modifications du caractère. Irritabilité. Tendance de l'animal à se cacher. Hallucinations. Altérations de la voix. Trouble de la sensibilité générale et des sensibilités spéciales. Accès de fureur. Phase de paralysie terminale. Rage, paralytique. Sa fréquence à Constantinople. Début par les membres postérieurs. Début par les masséters (Rage noire). Autres modes de début. Rage apoplectique. Rage épileptique. Rage cachectique. Diagnostic différentiel de la rage furieuse avec les coliques, les parasites intestinaux, l'épilepsie, l'empoisonnement par la strychnine, le rhumatisme aigu, la forme nerveuse de la maladie du jeune âge, la maladie d'Aujeszkey, etc. Diagnostic de la rage avec les corps étrangers de l'arrière-bouche, certaines paralysies de la mâchoire... etc. Règles générales de conduite. Pronostic de la Rage chez le chien. Curabilité de la Rage expérimentale. Arguments en faveur de la curabilité de la Rage clinique. 2) Rage du loup. 3) Rage du chat. Symptoma.

Symptoma. Diagnostic différentiel. 4) Rage du cheval. Symptomatologie. Diagnostic différentiel. 5) Rage des ruminants, rage des bovidés, Rage du daim, des moutons, de la chèvre, du bouc. 6) Rage du porc. Règles de conduite applicables à tous les animaux enragés ou suspects.

PRINCIPAUX ANIMAUX MORDEURS

Les « animaux mordeurs » appartiennent à des espèces extrêmement nombreuses, mais il s'en faut de beaucoup que toutes présentent la même importance. Le chien constitue par excellence le réservoir du virus rabique. On peut dire que 93 0/0 des morsures lui sont imputables. Le chat vient ensuite, dans la plupart des pays civilisés, avec un pourcentage de 5 0/0. Le loup cause, dans certains pays comme la Roumanie, 6 à 8 0/0 des morsures tandis que, dans les pays où les loups sont rares, il n'y a presque pas de personnes mordues par des loups enragés. Le renard, le chacal, le cheval, l'âne, le mulet, le boeuf, la vache, le veau, le mouton, le porc, la chèvre se présentent après. La fréquence respective de leurs morsures varie beaucoup suivant les différents Instituts. Le blaireau, la hyène, l'ours, la fouine, la martre, le putois, l'écureil, la mangouste ichneumon, le chameau,


PRINCIPAUX ANIMAUX MORDEURS 121

le cerf, le chevreuil, le daim, le rat, la souris,le lapin, le cobaye figurent à titre exceptionnel comme animaux mordeurs dans les statistiques de quelques Instituts antirabiques. Chez tous, la rage se traduit par des phénomènes de même ordre, mais elle revêt, suivant les espèces, une physionomie clinique légèrement différente. Nous étudierons les caractères cliniques de la Rage chez les principales de ces espèces. Nous prendrons pour guide de nos descriptions les pages magistrales que Nocard et Leclainche ont consacrées à ces questions dans leur traité des Maladies microbiennes des animaux.

1° Rage du chien. — Il est classique de décrire chez le chien une forme furieuse et une forme paralytique de la rage. Rien de plus inexact. D'une part, il n'est pas de rage furieuse du chien qui ne se termine par des phénomènes paralytiques et, inversement, il est bien peu de formes paralytiques qui ne s'accompagnent à un moment donné de quelques phénomènes d'excitation.

Il existe, d'autre part, une forme apoplectique de la rage, une forme épileptique, une forme prolongée sans manifestations caractéristiques qu'il est impossible de ranger soit dans la rage furieuse, soit dans la rage paralytique. En réalité, la rage revêt chez le chien les types les plus divers ; c'est une affection essentiellement protéiforme qui échappe à toute description d'ensemble. Celles-ci, en effet, astreintes à ne rendre que la moyenne des manifestations observées, sont inévitablement imprécises. Les symptômes les plus essentiels, les plus caractéristiques, sont associés différemment ou font défaut dans certains cas, tandis que des accidents de divers ordres pourront simuler la rage classique. Le lecteur étant bien prévenu que la rage uniquement furieuse, ou uniquement paralytique, est très rare et qu'il n'existe guère en réalité que des formes mixtes où les deux ordres de symptômes sont associés en proportions variables, il n'y a pas d'inconvénient à décrire séparément, conformément à l'usage, les deux types cliniques extrêmes. Nous dirons ensuite un mot de quelques formes plus rares qu'il est impossible de rattacher à la forme furieuse ou à la forme paralytique.

Rage furieuse. — Furieuse ou paralytique, la rage éclate chez le chien après une période d'incubation très variable suivant le nombre des morsures, leur siège, leur profondeur (1)..., etc. Rarement peu inférieure à 15 jours, elle est d'autre part, exceptionnellement supérieure à 80. C'est du 20e au 50e jour que, dans

( 1) Nous avons vu que la rage spontanée n'existe pas et que tout cas de rage relève d'une contamination antérieure, par morsure, par lèchement..., etc. On conçoit que chez les animaux la porte d'entrée du virus passe facilement inaperçue. Les poils peuvent dérober aux regards une plaie même importante. Tel chien de salon qui ne sort jamais qu'accompagné de ses maîtres et n'a pu, affirment ceux-ci, être contaminé par un autre chien, a pu fort bien être mordu par un chat,une souris ou un rat... etc.


122 SYMPTOMES DE LA RAGE CHEZ LES ANIMAUX MORDEURS

l'immense majorité des cas, les premiers symptômes se manifestent.

Pendant l'incubation, on constate des élévations de température souvent périodiques qui atteignent 39-39°8 se maintenant plusieurs heures et se répétant dans l'intervalle de 5 à 10 jours. Cette fièvre « prémonitoire » arrive enfin à la « fièvre initiale ».

Pendant l'époque d'élévation passagère de température, le chien est parfois agité et a des tendances à mordre. Cependant le bulbe et les glandes salivaires des animaux sacrifiés pendant cette fièvre ne sont pas virulents. On peut citer comme chiffres d'incubation tout à fait extrêmes 8 jours et un an. Ainsi que nous l'avons établi [Babès (1), Ferré (2), von Löte (3)] la manifestation initiale de la maladie consiste en une élévation de température. C'est la « fièvre initiale ». Elle apparaît alors que l'animal ne présente encore aucun changement dans ses allures ; sa valeur diagnostique est considérable.La température s'élève de quelques dixièmes de degré, atteignant 39, 39, 3, 39, 6, elle se maintient pendant 2 et 3 jours ou quelquefois seulement pendant 10 ou 12 heures.

Alors apparaissent les premiers changements dans le caractère du chien. Quelques observations signalent une modification en sens inverse du caractère habituel de l'animal : un chien d'ordinaire grognon et maussade devient affectueux et caressant ; au contraire, un animal bon et doux en temps habituel répond aux appels et aux caresses par des révoltes et des morsures. Très souvent aussi on note un redoublement d'affection du chien pour son maître ; il se refuse à le quitter; il cherche à lui lécher les mains et le visage. Morsures et souillures par la bave sont également dangereuses, car, déjà à cette période prémonitoire,la salive du chien renferme le virus rabique et elle est capable de l'inoculer (Roux et Nocard). Ces simples modifications du caractère peuvent précéder de 12, de 24 et même de 48 heures les symptômes auxquels il est déjà possible de reconnaître la rage et dont le premier est l'agitation. Le chien va et vient constamment; de temps à autre il se repose un instant et s'étend sur le sol, puis il se relève brusquement, comme frappé par une incitation vive, pour reprendre ses mouvements interrompus.

Le chien est évidemment hanté par des hallucinations visuelles ou auditives, il voit des mouches imaginaires qu'il cherche à attraper; il a peur des objets inoffensifs;il aboie pour signaler des personnes imaginaires. A un moment donné, il cherche à s'échap(1)

s'échap(1) Sur une élévation de température dans la période d'incubation de la rage (fièvre prémonitoire) (Annales de l'Inst. Pasteur, juillet 1888).

(2) FERRÉ, Contribution à l'étude séméiologique et pathogénique de la rage (Annales de l'Inst. Pasteur, 1888, p. 187, et 1889.) r

(3) VON LÔTE, Ueber ein Symptom der experimentellen Lyssa (das sogenannte pramonitorische), Ficber. Arlbl. f. Bact., 16 juin 1905.


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per; il commence à mordre dans la cour, surtout les chiens, les chats; il s'en prend aux poules, et enfin il s'attaque aux hommes. Souvent il quitte alors la maison et il parcourt de longues distances en mordant les animaux et les hommes qu'il rencontre. Pendant ce vagabondage il maigrit, il est sale, il a les poils hérissés, la queue baissée ou entre les cuisses, il court ou marche d'une manière irrégulière. Parfois, il rentre dans cet état à la maison; alors il est affaibli, le train postérieur ou la mâchoire sont inertes, il reconnaît son maître, tâche de le caresser, de manger et tombe sous peu en paralysie. D'autres fois, le chien reste à la maison. Au début, l'animal est encore docile, mais il obéit moins vite, distrait par quelque préoccupation dominante. A de courtes périodes de calme ou de somnolence, succèdent des phases d'excitation : le bruit, les attouchements, les émotions de toute espèce provoquent des réactions exagérées. Parfois le chien, irrité par des personnes étrangères, par des enfants, ou surpris par un attouchement imprévu, répond par une morsure. Cependant, l'agitation augmente bientôt. L'animal, enfermé dans une cage, est toujours en mouvement ; il gratte le sol, accumule la paille de sa niche en un tas sur lequel il se couche, puis qu'il éparpille bientôt après. Dans les appartements, il se cache sous les meubles, déchire les coussins et les tapis. L'appétit est conservé et aucun symptôme fonctionnel ne se manifeste encore. Entre ses périodes d'excitation, l'animal reste soumis et caressant ; toutefois, son attention ne peut être longtemps retenue et subitement il échappe à la domination de son maître pour céder à de nouvelles hallucinations; on le voit tout à coup tomber en arrêt, aboyer et se jeter sur des objets imaginaires qu'il semble vouloir déchirer.

Les altérations de la voix apparaissent à cette période. Bouley décrit ainsi l'aboiement du chien enragé : « Il est remarquablement modifié dans son timbre et dans son mode. Au lieu d'éclater avec la sonorité normale, et de consister dans une succession d'émissions égales en durée et en intensité, il est rauque, voilé, plus bas de ton, et, à un premier aboiement fait à pleine gueule, succède immédiatement une série de 5, 6 ou 8 hurlements qui partent du fond de la gorge et pendant l'émission desquels les mâchoires ne se rapprochent qu'incomplètement, au lieu de se fermer à chaque coup, comme dans l'aboiement ordinaire. » Pour Youatt, il n'y a rien qui ressemble à l'aboiement de la rage : « Quand l'animal fait entendre ce son singulier, le plus souvent il est debout, quelquefois assis, le museau toujours porté en l'air. Il commence par un aboiement ordinaire, qui se termine tout à coup et d'une manière tout à fait singulière par un hurlement de de 5, 6 ou 8 tons plus élevé que le commencement. » Il est bon


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d'ajouter que ce symptôme, tout à fait caractéristique quand il se produit, manque fréquemment. Chez certains chiens, on n'entend qu'un aboiement court, rauque, voilé, sans signification; d'autres restent muets pendant toute l'évolution de la maladie et les coups ne leur arrachent qu'une plainte faible et avortée.

A cette période, apparaissent des troubles de la sensibilité générale. Il existe de l'analgésie. Les piqûres, les brûlures, le pincement de la peau sont à peine perçus. Dans quelques cas, il existe du prurit au point d'inoculation; le chien lèche la cicatrice, puis il mord et arrache les tissus sans manifester d'autre impression que la sensation de bien être qui résulte de la satisfaction du prurit. Le sens génital est excité ; le mâle entre souvent en érection et lèche à chaque instant ses parties génitales. La perversion du goût porte l'animal à se jeter avec voracité sur les substances les plus disparates : du bois, des pierres, du papier, de la paille, dont la présence dans l'estomac peut aider au diagnostic de la rage. Il n'y a jamais d'hydrophobie. Le chien boit ou essaie de boire jusqu'au moment où les contractures pharyngiennes s'opposent au passage des liquides. La salive ne peut plus alors être avalée et s'écoule hors de la bouche sous forme de bave.

Cependant les phénomènes d'excitation augmentent d'intensité et l'on voit éclater de véritables accès de fureur. Si on tend un bâton à l'animal, il se jette dessus avec force pour le mordre et, une fois attrapé, il ne le lâche pas. Il ne lâche pas plus une barre en fer chauffée au préalable au rouge; il mord de même les barreaux de sa cage; la vue d'un chien étranger ne manque jamais de provoquer une crise. Il en est de même de l'approche de personnes, des bruits aigus, des menaces, etc.

En liberté le chien enragé, trotte à une allure rapide, la queue basse, l'oeil hagard, indifférent à ce qui l'entoure. Il se jette sur les chiens et sur les personnes sans les rechercher cependant. Les pupilles sont dilatées; le visage exprime souvent la férocité. L'animal peut mourir subitement au cours d'un accès de fureur. Dans le cas contraire, il ne tarde pas à présenter des signes de paralysie plus ou moins étendus. La démarche devient incertaine; le chien est maigre, couvert de poussière et de sang. Bientôt l'animal peut à peine se tenir debout; il chancelle au moindre mouvement; les flancs sont levrettés; il reste assis sur ses pattes de derrière; les yeux, ternes et enfoncés dans l'orbite, donnent à la physionomie une expression de douleur et d'angoisse. La voix est voilée, mais le hurlement ébauché conserve sa forme particulière. A une dernière période, l'animal reste étendu sur le côté; s'il est excité violemment, il soulève encore la tête et les membres supérieurs pour retomber aussitôt. La respiration est pénible, courte et précipitée ; il se produit des contractions de


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certains groupes musculaires, des mouvements choréïques, des membres et du tronc, de la tétanisation; la mort survient dans une prostration complète de deux à dix jours après le début de la maladie. Une période de 4-5 jours est le terme le plus ordinaire.

Rage paralytique.— Dans la plupart des pays,on peut estimer à 15 ou 20 0/0 les cas de rage où les phénomènes paralytiques l'emportent sur les symptômes d'excitation. A Constantinople, on observe chez les chiens de chasse, les chiens d'appartement, etc., une proportion identique, tandis que c'est la proportion inverse que Remlinger a trouvée chez les chiens des rues. De plus,c'est chez ces animaux qu'on a le plus de chance de pouvoir observer la forme paralytique dans toute sa pureté, c'est-à-dire sans le moindre mélange de symptômes d'excitation. La maladie peut se présenter sous deux formes principales suivant que la paralysie débute par les membres postérieurs ou par la mâchoire. La première modalité paraît être la plus fréquente.

Le chien des rues qui va prendre la rage se montre triste et inquiet. Il s'isole, fait bande à part, et cela lui est d'autant plus facile que déjà à cette période prémonitoire ses congénères, avertis par un instinct extrêmement subtil, se méfient de lui et s'en écartent.

L'appétit persiste, quoique diminué, et on voit le chien se promener quelque peu dans le quartier en quête de nourriture. On est frappé alors par sa démarche hésitante, vacillante et on constate que cette allure est uniquement sous la dépendance d'une parésie des membres postérieurs. Si on saisit le chien par derrière et qu'on cherche à le faire tomber, on y arrive très aisément. Cette manoeuvre ne provoque de la part de l'animal qu'une protestation insignifiante. Le lendemain, la parésie des membres postérieurs est devenue une paralysie complète. Le chien est couché le long du trottoir; il ne boit ni ne mange plus et son regard anxieux paraît supplier qu'on le laisse mourir tranquille. Il ne mord aucune des personnes qui passent à côté de lui et le frôlent même de leurs bottines ; il ne mord pas davantage ses congénères, qui, du reste, le fuient de plus en plus. Si on l'excite avec l'extrémité d'une canne ou la pointe du soulier, il tente péniblement de se lever à l'aide de ses membres antérieurs ; il se traîne sur ses membres postérieurs l'espace de quelques mètres et retombe. Ce faisant, il pousse de petits jappements plaintifs et à peine rauques. Si on insiste et qu'on veuille le faire lever à nouveau, sa patience se lasse et il peut mordre, mais il le fait sans fureur aucune et comme à regret. De même, dans un mouvement de défense, il mord les personnes qui par mégarde viennent à marcher sur lui particulièrement la nuit, mais jamais il ne s'acharne après elles. Les morsures faites dans ces conditions sont


126 SYMPTOMES DE LA RAGE CHEZ LES ANIMAUX MORDEURS

toujours uniques. Cependant la paralysie ne tarde pas à envahir; les membres antérieurs et l'animal se trouve complètement immobilisé. Les muscles de la nuque et les masséters se prennent à leur tour. Le chien est dans l'impossibilité de relever la tête ou de rapprocher ses mâchoires. La maladie dès lors marche rapidement ; la respiration devient de plus en plus pénible, de plus en plus courte, de plus en plus précipitée. Les membres et le tronc sont secoués par des mouvements choréïques et la mort ne tarde pas à survenir.

D'autres fois, après quelques heures ou quelques jours de tristesse, d'inquiétude, de tendance à lécher et à flairer les objets, c'est par les masséters que débute la rage paralytique. Le premier symptôme observé est donc la chute de la mâchoire inférieure, que l'animal est dans l'impossibilité de rapprocher de la mâchoire supérieure. La langue est pendante ; un peu de bave s'écoule de la bouche ; le regard exprime une angoisse très vive. L'animal semble avoir un os dans la gorge et il se trouve bien souvent des personnes compatissantes qui lui introduisent la main dans la gueule, cherchant à le lui enlever. L'animal, docile au début, se révolte bientôt et il arrive parfois que, dans un effort désespéré, il arrive à mordre son imprudent ami. Cette circonstance mise à part, le chien reste très calme; il ne répond pas aux provocations; il semble qu'il ait conscience de son impuissance. L'évolution de la maladie est rapide ; la paralysie s'étend bientôt à tous les muscles innervés par les nerfs d'origine bulbaire et la mort arrive le plus souvent après deux à trois jours. Beaucoup plus rarement la paralysie suit une marche descendante, et, à l'inverse de ce que nous avons vu dans la forme précédente, envahit successivement les muscles de la nuque, les membres antérieurs et les membres postérieurs. La maladie dure alors un peu plus longtemps, quatre à cinq jours en moyenne. Dans cette forme de rage paralytique, le chien n'aboie pas ; d'où le nom de rage mue ou muette, qui lui est souvent donné. Les auteurs rapportent que, dans des cas exceptionnels, la rage débute par une monoplégie. La paralysie débute dans un membre, se traduisant par de la faiblesse suivie d'abolition complète de la motilité. Elle se généralise ensuite. D'autres fois, ce sont les muscles des régions dorsales, abdominales ou encore le diaphragme qui sont les premiers affectés ; parfois enfin c'est de l'hémiplégie qu'on observe au début ; ces paralysies erratiques sont rapidement envahissantes ; les animaux succombent par asphyxie en 2 à 4 jours.

Formes exceptionnelles. — La forme apoplectique et la forme épileptique de la rage se définissent d'un mot. La recherche des nodules rabiques et des corpuscules de Négri qui ne se ren-


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contrent ni dans l'épilepsie ni dans l'apoplexie suffit à faire le diagnostic. Une forme très importante à connaître, bien que paraissant peu fréquente, est celle qui se traduit simplement par un amaigrissement progressif et un certain degré d'irritabilité du caractère. L'animal recherche la solitude et mord si on vient le harceler. L'appétit est très diminué et presque aboli. Le chien dépérit rapidement et on ne constate absolument aucun autre symptôme. La mort survient en pleine cachexie, douze ou quinze jours après le début de la maladie.

Diagnostic différentiel de la Rage chez le chien. — La très grande difficulté du diagnostic de la rage chez le chien résulte nettement de la description qui précède. Des états pathologiques nombreux simulent plus ou moins la rage. Les douleurs intestinales provoquent une modification profonde dans l'état des animaux, de la tristesse, du coma et parfois une irritabilité qui se traduit par des défenses et des morsures si les malades sont tourmentés par des personnes étrangères. La coexistence de certains symptômes (vomissements, diarrhée, ictère) et l'évolution de la maladie permettent le diagnostic différentiel. Le séjour dans l'intestin de corps étrangers ou de vers intestinaux, avec ou sans perforation des parois, occasionne une série de manifestations analogues à celles de la rage ; en quelques cas seulement, des signes précis d'obstruction intestinale ou de péritonite aident au diagnostic.

La présence de l Eustrongylus gigas dans le rein (2 obs. de Lisi) ou le développement de cysticerques dans le cerveau du chien (Noack) peuvent provoquer des symptômes rabiformes. L'épilepsie peut être très difficile à distinguer de la rage. D'une part, en effet, la rage peut fort bien simuler l'épilepsie vraie ; d'autre part il existe chez le chien des pseudo-épilepsies rabiformes dont la cause est inconnue et dont le diagnostic avec la rage vraie est très difficile (1).

L'empoisonnement par la strychnine donne lieu à des crises convulsives susceptibles d'être confondues avec les secousses tétaniformes qui se produisent à la dernière période de la rage. Ce diagnostic différentiel se pose souvent à Constantinople où la strychnine est fréquemment employée par les pharmaciens ou par de simples particuliers pour la destruction des chiens des rues. Le mode de début des accidents permet de trancher la question. Certains irritants cutanés (frictions d'essence de térébenthine, d'essence de moutarde) produisent des excitations passagères simulant la rage. Les mêmes symptômes ont été observés sur des chiens à la suite de piqûres de guêpes aux lèvres et à la

(1) MÉGNIN, Simili-rage chez le chien (Académie de Médecine, 19 janvier 1897).


128 SYMPTOMES DE LA RAGE CHEZ LES ANIMAUX MORDEURS

bouche; les animaux succombent et on trouve des corps étrangers dans l'estomac. Le rhumatisme aigu occasionne des douleurs vives lors de l'exploration des régions atteintes : le malade surexcité cherche à mordre au moindre contact. On constate pendant l'évolution de la maladie des jeunes chiens des accidents nerveux qui simulent de près la rage et qui se terminent comme elle par des paralysies envahissantes. La confusion est d'autant plus facile que l'inoculation au lapin, du cerveau des chiens ayant succombé à la forme nerveuse de la maladie, fait apparaître souvent des paralysies chez le lapin. Ces paralysies intéressent toutefois la vessie et l'intestin. De plus, alors que la rage est transmissible en séries, l'inoculation d'un deuxième lapin avec le cerveau d'un premier ne parvient jamais à reproduire la maladie.

Comme, dans cette maladie, les lésions des centres ressemblent à celles de la rage, on ne peut s'adresser à ce moyen de diagnostic pour différencier les deux maladies. La recherche des corpuscules de Negri donnera cependant des indications plus certaines. Nous devons ajouter encore qu'Aujeszky (1) a observé non seulement chez le chien, mais encore chez le chat et chez le boeuf, une maladie nouvelle qui rappelle beaucoup la rage par sa symptomatologie (agitation sans tendance agressive, puis épuisement sans paralysie), son anatomie pathologique (absence de lésions macroscopiques) et sa bactériologie (absence de microbes visibles). Le sang cependant est virulent comme le système nerveux. La durée de la période d'incubation varie entre 30 heures et 8 jours; celle de la maladie déclarée entre 3 et 30 heures. Il existe constamment une lésion locale, cutanée ou muqueuse qui, comme pour la rage, paraît avoir été la porte d'entrée du virus. Le diagnostic différentiel est très difficile dans les cas assez fréquents où un chien étant en pleine santé apparente a mordu ou léché une plaie et qu'on trouve mort le lendemain sans avoir présenté de signes de maladie. Faut-il dans ce cas supposer une rage foudroyante? Il y a en effet des cas où un chien inoculé avec la rage est trouvé, un matin, mort dans sa cage sans avoir présenté de symptômes de maladie. Dans deux de ces cas, de même que dans des cas analogues, survenus chez le cobaye, il s'agissait, en effet, de la rage. Dans la grande majorité des cas, la moelle de ces animaux n'était pas virulente.

Il ne faut pas négliger l'examen histologique du bulbe et de la corne d'Ammon.

Parmi les diverses formes de rage paralytique, la rage mue est la plus facilement reconnaissable. Elle peut cependant être simulée

(1) ALADAR AUJESZKY, Ueber eine neue Infektionskrankheit bei Haustieren (Centr. f. Bact. I Abt. Originale, 5 septembre 1902).


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par des corps étrangers de la bouche ou de l'arrière-bouche, entraînant l'immobilisation de la mâchoire inférieure et l'impossibilité de la déglutition. Dauphin (1) a décrit d'autre part chez le chien une paralysie de la mâchoire inférieure simulant la rage mue, mais tout à fait indépendante de celle-ci et se terminant par guérison. Elle apparaîtrait chez les chiennes non saillies au moment où celles-ci devraient mettre bas.

La rage cachectique présente les plus grandes difficultés diagnostiques. Il y a en effet une série de maladies se terminant par une cachexie en tous points semblable à cette forme de rage. Toutefois il ne suffit pas de trouver à l'autopsie d'un chien mort en cachexie une néphrite, une entérite, une polyartérite chroniques, etc., pour pouvoir exclure la possibilité d'un cas de rage cachectique. L'expérimentation et l'examen histologique sont indispensables pour permettre le diagnostic et pour pouvoir exclure la possibilité de rage cachectique.

Règle générale de conduite. — Dans ces conditions, on conçoit que le diagnostic de rage, déjà difficile dans un grand nombre de cas pour un vétérinaire, soit impossible pour un médecin. Nous devons donc formuler ici quelques règles générales qui, le cas échéant, éviteront de commettre des impairs.

1° Tout chien dont les habitudes et le caractère paraissent brusquement modifiés doit être considéré comme suspect de rage et aussitôt séquestré. L'évolution de la maladie est en général rapide; on sera fixé après quelques jours.

2° Même à la période d'état, le diagnostic de rage n'est pas toujours facile. Le mieux est de séquestrer l'animal et de l'observer minutieusement.

3° Il est impossible d'affirmer par un simple examen extemporané la non-existence de la rage chez le chien; tout animal soupçonné doit être séquestré et observé pendant un certain temps. Cette règle de conduite est indispensable lorsqu'une personne a été mordue. Il faut savoir que la bave du chien peut être virulente non seulement 2 et 3 jours avant l'apparition des premiers symptômes de la rage, comme l'ont montré les expériences de Nocard et Roux, mais encore 8 et 10 jours avant, ainsi que l'ont prouvé certains faits cliniques. On conçoit donc qu'il puisse être indiqué de prolonger l'observation du chien pendant un quinzaine de jours.

4° En dehors des cas où leur capture et leur séquestration présentent de réels dangers, les chiens suspects ne doivent être abattus que lorsque le diagnostic est établi. L'autopsie donne des indications insuffisantes ou nulles, tandis qu'une surveillance de

(1) DAUPHIN, Paralysie de la mâchoire inférieure indépendante de la rage chez le chien. (Recueil de médecine vétérinaire, 15 janvier 1906).

BABÈS. — Traité de la Rage. 9


130 SYMPTOMES DE LA RAGE CHEZ LES ANIMAUX MORDEURS

l'animal peut éviter une fâcheuse incertitude. D'une façon générale tout animal qui a été tué avant d'avoir pu être observé pendant un temps suffisant par une personne compétente doit être considéré comme suspect de rage.

5° L'examen direct de la bouche des chiens ne doit être pratiqué qu'avec les plus grandes précautions, malgré les assurances données par les propriétaires, qui affirment toujours la présence de corps étrangers. Tout chien qui présente des troubles de la déglutition est suspect. Il faut le séquestrer et l'observer.

Pronostic de la rage chez le chien. — A ces règles, il est classique d'en ajouter deux autres : c'est que tout chien qui meurt quelques jours après avoir présenté des symptômes suspects doit être tenu pour enragé et inversement tout chien qui est encore en vie une semaine environ après avoir présenté ces mêmes symptômes doit être tenu pour indemne. Cette dernière proposition érige en une sorte de dogme la fatalité du pronostic de la Rage. Nous désirons présenter à ce sujet quelques observations. La rage expérimentale du chien est susceptible de guérison (Pasteur (1), Roux, Rabès, Högyes (2), Remlinger (3), etc.). Le fait est admis et il a été observé aussi bien avec le virus des rues (Högyes) qu'avec le virus fixe. Pourquoi n'en serait-il pas de même de la Rage clinique? Goldschmidt (4) a observé, au cours de l'épidémie de Madère, un cas de guérison de rage chez un chien ne laissant que peu de doute sur la nature de l'affection. On trouve dans la littérature médicale un certain nombre d'observations analogues empruntées aux meilleurs auteurs : Bouley, Youatt, Camille Leblanc en particulier. D'autre part, certains chiens sont complètement réfractaires à la rage expérimentale et il paraît logique d'expliquer cette immunité par une atteinte antérieure. Il n'est pas exceptionnel non plus d'apprendre dans les instituts antirabiques qu'une personne n'ayant pas subi le traitement pastorien a succombé à la rage, alors que le chien mordeur était encore vivant. Il est donc probable que, dans des cas, exceptionnels il est vrai, la rage clinique est susceptible de guérison tout comme la rage expérimentale. On conçoit, sans qu'il soit nécessaire d'insister, l'importance qu'il y aurait à ce qu'on fût bien fixé sur la valeur de cette hypothèse (5). Si la rage est

(1) PASTEUR, ROUX, Communication orale de M. le Dr Roux.

(2) HÔGYES, Sur la guérison de la Rage chez le chien (Académie hongroise des Sciences, 15 avril 1889).

(3) REMLINGER, la Guérison spontanée de la rage expérimentale du chien (Société centrale de médecine vétérinaire. Séances du 16 mai et du 6 juin 1907).

(4) GOLDSCHMIDT, Une épizootie et une épidémie aiguës de rage à Madère (Annales de l'Institut Pasteur, janvier 1894).

(5) Dans sa séance du 16 mai 1907, la Société centrale de médecine vétérinaire a nommé dans ce but une Commission composée de MM. Chauveau, Barrier Martel, Mollereau et Vallée,


PRINCIPAUX ANIMAUX MORDEURS 131

susceptible de guérison, la survie du chien n'est plus un critérium absolu. Remlinger a démontré de plus que, chez les chiens guéris de rage expérimentale, la salive demeure virulente plusieurs jours après la disparition complète des symptômes. Si donc la rage clinique se comporte comme la rage expérimentale, un chien sain pourrait parfaitement transmettre la maladie. Nous ferons remarquer encore qu'une conséquence de la fatalité du pronostic de la rage chez le chien est la suppression absolue non seulement de toute thérapeutique, mais encore de toute alimentation. Or les quelques observations de guérison de rage clinique chez le chien ont trait à des animaux que leurs maîtres alimentaient de force. Peut-être la maladie guérirait-elle plus souvent si elle n'était pas absolument abandonnée à elle-même et s'il était fait quelque chose pour aider tant soit peu la natura medicatrix.

Toutes ces considérations sont cependant basées sur de simples hypothèses, et tant qu'on ne prouvera pas par l'expérience qu'un chien soit guéri de la rage des rues après avoir donné la rage, ou après que sa salive ait été trouvée virulente, nous ferons bien de garder une grande réserve pour affirmer la guérison de la rage des rues.

2° Rage du loup. — La rage du loup se manifeste par les mêmes symptômes que celle du chien. De même que chez le renard, on peut constater de vraies épizooties de rage de loup. Ainsi en 1895, en Roumanie, 5 loups enragés ont mordu 62 personnes; on a de plus trouvé à la même époque un loup paralysé, qu'on avait tué sans nous envoyer le cadavre. Comme ce loup n'avait mordu ni hommes ni animaux, il s'agissait probablement d'un cas de rage paralytique.

Le loup enragé devient dangereux pour l'homme et pour les animaux quand, quittant sa troupe ou son gîte, il, parcourt de grandes distances sans se cacher ; il semble même chercher des endroits habités et mord tous les hommes et animaux qu'il rencontre. Il se jette avec furie surtout sur les chiens et les hommes, qu'il atteint ordinairement à la tête, à la figure, aux mains en leur faisant plusieurs morsures profondes, brisant souvent même les os ; les autres animaux, boeufs, chevaux, porcs, moutons sont souvent atteints surtout à la tête. Il est plutôt rare qu'un homme ou un animal soit déchiré et tué net par un loup enragé, mais il n'est pas rare qu'un loup enragé morde 30 à 60 hommes et animaux, lâchant l'un pour se jeter immédiatement sur un autre.

Parfois le loup mordeur est déjà faible, présentant une faiblesse du train postérieur; parfois même la gueule pleine de bave est


132 SYMPTOMES DE LA RAGE CHEZ LES ANIMAUX MORDEURS

également faible de sorte que les morsures, quoique multiples, sont moins terribles que dans d'autres cas.

Souvent on tue le loup sans grands efforts; dans quelques cas des paysans courageux l'asphyxient en enfonçant le bras avec force dans sa gueule.

Dans un cas j'ai trouvé dans l'estomac d'un loup enragé des objets indigestes : paille, bois, terre; dans un autre cas, l'estomac était vide et la muqueuse hémorragique.

Le bulbe du loup enragé renferme des nodules rabiques et la corne d'Ammon des corpuscules de Negri de la même grandeur que chez le chien.

3° Rage du chat. — Symptomatologie. — La période d'incubation varie dans les mêmes limites que chez le chien.

Le chat enragé cherche en général le repos et l'obscurité ; il se cache en quelque coin sombre, sous un meuble, dans une cave ; souvent, il ne sort pas de sa retraite et il meurt sans que la maladie ait pu être soupçonnée. S'il est dérangé, il entre tout à coup en fureur et inflige les plus graves morsures à toutes les personnes qui passent à sa portée. L'observation suivante recueillie par Remlinger est typique :

En 1901, dans un bain turc de Constantinople, un chat disparaissait subitement et cela n'était pas sans chagriner beaucoup son propriétaire, qui avait pour lui la plus grande affection. Il se mit en devoir de le découvrir. A un moment précisément où l'établissement était des plus fréquenté, il l'aperçut tout à coup blotti sous un large divan. Il l'appela mais l'animal demeura sourd à ses exhortations. Il voulut le déloger au moyen d'un bâton. Le chat devenu instantanément furieux s'élança sur lui, le mordit à la figure, puis se jeta sur toutes les personnes accourues à ses cris. Une lutte terrible s'engagea au cours de laquelle il attaquait à coups de dents et à coups de griffes. Il mit tout le monde en fuite et mourut le lendemain de paralysie.

Dans d'autres cas, le chat s'enfuit et vague pendant des heures ou des jours, mordant ses congénères, des chiens, d'autres animaux, des hommes. Souvent, il rentre chez son propriétaire affaibli, mais toujours prêt à mordre s'il est dérangé.

Lorsque l'animal peut être observé méthodiquement, des symptômes assez nets sont constatés. Le chat est triste,inquiet,agité; il sommeille pendant quelques instants, puis se relève brusquement, le regard fulgurant. Il flaire les objets et fait entendre des miaulements plaintifs. Le goût est perverti et l'appétit disparaît. La déglutition devient difficile ; la voix est faible, enrouée; le chat est irritable ; il répond par des morsures aux caresses. Il est rare qu'il poursuive et attaque les personnes ou les animaux, mais il se précipite avec fureur s'il se croit menacé. Dans une


PRINCIPAUX ANIMAUX MORDEURS 133

dernière période, la paralysie s'établit ; le train postérieur vacille ; la déglutition est impossible ; une bave abondante s'écoule de la bouche. La mort arrive 3 à 6 jours après la constatation des premiers symptômes.

La rage mue est exceptionnelle. Elle est caractérisée, comme chez le chien, par l'écartement de la mâchoire inférieure et par l'impossibilité de la déglutition. Des signes de paralysie générale sont bientôt constatés et la mort survient après 2 à 4 jours, en moyenne.

Diagnostic différentiel.— Le diagnostic de la rage du chat est rendu difficile par les habitudes sournoises des malades, cachés dans quelque coin obscur, et ne montrant, en dehors des accès, que des symptômes peu précis. Certains empoisonnements, l'obstruction intestinale, la présence de vers intestinaux simulent la maladie. On sait qu'on observe assez souvent chez le chat des troubles nerveux, bruyants, vulgairement désignés sous le nom d'épilepsie et qu'on peut décrire de la façon suivante : l'animal paraît pris d'une frayeur subite ; il se livre à des mouvements désordonnés, se heurte aux objets qu'il rencontre et se précipite contre les murs. Après quelques minutes, il se blottit dans un coin obscur, reste caché pendant quelques heures abattu, et somnolent, puis reprend son aspect normal. Souvent, dans ces conditions, le chat fait des morsures aux personnes qui veulent le saisir. On commet la faute de le tuer et, si l'examen du bulbe et de la corne d'Ammon ne peut pas être fait, dans le doute, les mordus doivent suivre le traitement antirabique.

4° Rage du cheval. — Symptomatologie. — Chez le cheval, la durée de l'incubation est, comme chez le chien, de 15 à 60 jours en moyenne ; elle excède 3 mois dans 15 0/0 des cas. Dans quelques observations, l'incubation aurait atteint 10, 14 et même 20 mois.

La rage débute par de la tristesse, de l'inquiétude et de l'agitation. La sensibilité générale et les sensibilités spéciales sont exaltées; les attouchements, la lumière, le bruit provoquent des défenses et des mouvements désordonnés. L'oeil exprime l'anxiété ; la pupille est dilatée ; le regard fixe devient par moments féroce et menaçant. On observe de l'excitation génésique. Il existe souvent du prurit au niveau de la morsure ; si l'animal peut atteindre la cicatrice avec ses dents, il la mord et cherche à arracher la peau de la région. L'appétit est capricieux et le goût perverti ; le malade laisse l'avoine ou les fourrages pour ingérer la litière ou le fumier ; il déglutit de la terre et des corps étrangers. Bientôt, les aliments et surtout les boissons ne peuvent plus franchir le pharynx et sont rejetés par les naseaux. La salive s'échappe en filets par la commissure des lèvres. Des accès de fureur sont pro-


134 SYMPTOMES DE LA RAGE CHEZ LES ANIMAUX MORDEURS

voqués par une excitation quelconque: les coups, les menaces, la vue d'une personne étrangère, l'impression brusque de la lumière, le bruit, la vue d'un chien surtout. L'animal se précipite pour mordre ; s'il ne peut y parvenir, il se jette sur les corps qui l'entourent, les mordant avec une fureur telle qu'il se brise parfois les mâchoires. Certains animaux tournent leur fureur contre euxmêmes ; ils s'infligent des déchirures profondes dans la région de la morsure d'inoculation, arrachant par lambeaux la peau, les tendons et les muscles. Pendant les rémissions, le malade reste calme, docile et il tolère la présence des personnes qui l'approchent habituellement. Puis les crises se renouvellent à des espaces de plus en plus rapprochés. La faiblesse devient extrême ; la démarche est titubante ; des sueurs inondent le corps ; des paralysies apparaissent, localisées au niveau de la région inoculée ou étendues d'emblée à tout le train postérieur; elles progressent très vite ; le cheval tombe pendant une crise, fait de vains efforts pour se relever et meurt par asphyxie. La durée totale de la maladie est de 3 à 6 jours en moyenne.

Diagnostic différentiel. — La rage du cheval peut être confondue, dans les premiers instants, avec diverses formes de coliques, notamment avec le vertige abdominal, caractérisé par la succession de troubles digestifs et cérébraux. Les diverses formes de méningite, les abcès du cerveau s'accompagnent encore de périodes d'excitation simulant les accès de rage. La colère, la douleur, l'excitation produite chez un animal brusquement séparé de ses compagnons déterminent des phénomènes analogues. Le diagnostic différentiel,facilité le plus souvent par les renseignements obtenus, est basé sur l'observation des paroxysmes,provoqués par la vue d'une personne étrangère ou par celle d'un chien et, à une période plus avancée, sur la constatation des paralysies envahissantes.

5° Rage des ruminants. — A) Rage chez les bovidés.— Symptomatologie. — Chez les bovidés, la rage se déclare le plus souvent de 1 à 3 mois après la morsure. Elle se montre rarement du 14e au 30e jour ou après le 100e. La période maxima paraît être plus longue que pour les autres espèces animales. On a vu la rage apparaître en effet après 20 et 2 3 mois. Chez le boeuf, la rage débute par des phénomènes d'excitation, de l'hyperesthésie, de la fièvre et aussi (que la maladie doive évoluer sous sa forme furieuse ou sous sa forme paralytique) par de la faiblesse des membres postérieurs. Comme chez le cheval, un prurit intense se manifeste au niveau de la morsure et les phénomènes d'irritation génitale peuvent être très violents : le taureau mugit ; il se dresse sur ses jambes de derrière et a des érections fréquentes. Tout au début de la maladie, alors que les symptômes étaient encore


PRINCIPAUX ANIMAUX MORDEURS 135

très obscurs, MM. Bézaguet et Emile Thierry (1) ont observé chez une vache et chez deux boeufs une hyperesthésie de l'origine de l'urèthre au niveau du col de la vessie, qui aurait une grande importance diagnostique. Il est facile d'apprécier l'existence de ce signe par l'exploration rectale. A peine a-t-on exercé une pression sur le col vésical que le sujet manifeste une très vive douleur et se laisse choir. Ce signe serait à rapprocher de la rigidité du pénis, fréquent chez l'homme. On note en même temps de la diminution de l'appétit,du ralentissement de la rumination, quelques rares et légers efforts pour fienter. Ces efforts deviennent de plus en plus violents au fur et à mesure que le mal avance; ils peuvent entraîner le renversement du vagin (2).

Après 12 ou 24 heures, les symptômes de fureur se manifestent. On voit les mâles se précipiter en avant, frappant de la corne et poussant des beuglements rauques. Le tube digestif se paralyse, et particulièrement le feuillet.Les matières se tassent dans cet organe et y durcissent. Il se forme alors une boule énorme faisant saillie sous la paroi abdominale. Puis les troubles de la déglutition apparaissent ; la salive est rejetée sans cesse ; l'animal présente du mâchonnemement, des bâillements.La vue d'un chien réussit souvent, mais non toujours, à provoquer un nouvel accès furieux. D'après Guittard, ce signe manque souvent.

Au cours des accès, le malade cherche à mordre, frappe le mur ou grimpe dans l'auge. Dans l'intervalle des accès, il est somnolent et hébété. La mort peut survenir subitement au cours d'une crise. D'ordinaire, il y a une phase de paralysie débutant soit dans la région de la morsure, soit en plusieurs points à la fois ; d'autres fois la paralysie domine.L'animal tombe, présente quelques actes convulsifs et meurt après 5 ou 6 jours de maladie.

Les ruminants peuvent présenter d'emblée la forme paralytique; ils semblent tristes, agités, ont des coliques légères, de la parésie puis une paralysie véritable des membres postérieurs. Cette paralysie ne tarde pas à se généraliser et la mort survient au bout de 3 à 4 jours.

Diagnostic différentiel. — Chez le boeuf et chez la vache, le diagnostic de la rage peut présenter de sérieuses difficultés. Elle sera différenciée des accidents nerveux observés dans le cours de la méningite, de la congestion cérébrale, par les signes d'agitation du début, les troubles digestifs, l'altération de la voix. Les accidents causés par certaines intoxications, notamment ceux qui sont consécutifs à l'ingestion des marcs de raisin, du coquelicot, de l'ail sauvage, sont associés à du météorisme et apparais(1)

apparais(1) et Emile THIERRY. Un signe précoce et pathognomonique de la rage. (Soc. centrale de médecine vétérinaire, 7 juin 1906.)

(2) GUITTARD. la Rage chez les Bovidés. (Progrès vétérinaire, 25 juillet 1905.)


136 SYMPTOMES DE LA RAGE CHEZ LES ANIMAUX MORDEURS

sent en même temps sur plusieurs animaux. L'empoisonnement par les sels de plomb provoque des contractures musculaires, de l'hyperesthésie générale, de la salivation, du ténesme et de la paraplégie ; les accès de fureur manquent complètement. La pénétration d'acariens dans l'oreille interne (dermanyssus ovinus) après perforation de la membrane du tympan provoque une série de manifestations qui peuvent simuler l'accès de rage. La corne d'Ammon des bovidés succombés de la rage renferme de grands corpuscules de Negri.

B) Rage chez le daim. — Des épizooties de rage ont été observées en Angleterre chez le daim par Cope et Horsley (1), par Adami (2)... etc. Les symptômes en sont assez particuliers .pour mériter une description spéciale. Le premier symptôme à noter chez le daim alors qu'il ne s'est pas encore séparé du troupeau est une attitude particulière de la tête et du cou. Celui-ci est tiré en arrière, peut-être grâce à des contractions opisthotoniques. L'animal renifle l'air et semble excité. Bientôt ses camarades le chassent. Il part alors soudainement, court à une petite distance et s'arrête brusquement. Il regarde autour de lui d'une façon inquiète ou se met à paître pour repartir à nouveau. A mesure que la maladie progresse, la course est de plus en plus irrégulière; le corps oscille de droite à gauche ; l'animal chancelle et offre l'apparence de l'ivresse. Plus tard les jambes de derrière se prennent et il y a une parésie qui va en augmentant, accompagnée de temps à autre par des contractions toniques des muscles du dos.L'animal peut succomber à une généralisation de la paralysie où on peut observer jusqu'au bout une forme de rage dans laquelle la parésie est associée à des spasmes tétaniques. L'animal tombe fréquemment ; il a des spasmes de la tête, du corps et des jambes et il meurt au milieu de convulsions. Ces symptômes peuvent être entremêlés de symptômes de fureur. Un très grand nombre d'animaux mordent leurs pattes, leurs côtés, leurs flancs. Après la mort, on trouve de larges et récentes blessures produites par ces morsures. Il arrive aussi qu'ils s'élancent sur leurs congénères et les mordent cruellement.

C) Rage chez le mouton et la chèvre. — Chez le mouton, la chèvre, le bouc, l'incubation moyenne est de 15 à 30 jours. Dans un dixième des cas, elle atteint 60 à 70 jours.Les symptômes observés ne diffèrent de ceux notés chez le boeuf et la vache que par les attitudes pendant les périodes d'excitation.

Le mouton s'ébroue, grince des dents, flaire et lèche ses compagnons,puis il devient agressif, frappe du pied avec colère et se

(1) COPE et HORSLEY, Rapports sur une épidémie de rage parmi les daims du parc de Richemond. Londres, 1888.

(2) ADAMI, la Rage chez le daim (Annales de l'Institut Pasteur, 1889, p. 658).


PRINCIPAUX ANIMAUX MORDEURS 137

précipite' tête baissée sur les animaux ou les objets qui l'entourent. Les signes sont les mêmes chez la chèvre. Chez le bouc, le sens génésique, déjà très développé chez l'animal sain,est soumis à une surexcitation extrême.

6° Rage du porc.— Dès le début, l'animal inquiet grogne, s'agite, flaire et retourne sa litière en tous sens ; un prurit violent le porte à mordre ou à déchirer la cicatrice de la plaie d'inoculation. Sa voix est altérée, rauque et plaintive. Le malade déglutit le fumier et les corps étrangers. Le bruit, la lumière, les attouchements provoquent des mouvements désordonnés et des cris. Les boissons sont recherchées, mais la déglutition est de plus en plus diffuse. Des accès de fureur se produisent à certains moments, le porc se précipite en avant comme pour provoquer un ennemi ; il mord les auges ou les corps qui l'environnent et cherche à atteindre les personnes ou les animaux. La paralysie s'établit et la mort arrive 2 à 4 jours après le début de l'accident. La maladie paraît être, quoiqu'exceptionnellement, susceptible de guérison. M. Peuch (1) a publié l'observation d'une truie qui, atteinte d'une rage furieuse, puis paralytique, demeura 3 jours dans un coma absolu. Elle se mit alors à prendre quelques aliments, à se soulever sur son train postérieur et la guérison se fit petit à petit. Le contrôle expérimental démontra que l'affection dont cette truie avait été atteinte était bien la rage. A deux reprises différentes, elle fut inoculée très sévèrement avec du virus rabique et ne présenta aucun symptôme morbide. Elle avait acquis l'immunité.

Règles générales de conduite à l'égard des animaux enragés ou suspects. — Nous devons faire remarquer en terminant que les règles générales de conduite que nous avons formulées à propos de la rage du chien s'appliquent également à la rage des autres animaux. Tout animal dont les habitudes et le caractère paraissent brusquement modifiées doit être considéré comme suspect de rage et mis en observation.Cette observation est de rigueur lorsqu'une personne a été mordue. L'observation doit être prolongée pendant une semaine au moins, car la salive des animaux paraît susceptible, comme celle du chien, de renfermer le virus plusieurs jours avant l'apparition des premiers symptômes de la maladie.Le fait a été démontré pour la chèvre par Nicolas. L'autopsie donnant au point de vue du diagnostic de rage des indications insuffisantes, les animaux suspects ne doivent être abattus que lorsque le diagnostic est bien établi. Tout animal qui a été tué, ou qui meurt spontanément après avoir présenté des symptômes suspects, doit,au point de vue du traitement à faire suivre aux personnes mordues par lui, être considéré comme enragé.

(1) PEUCH, Rage chez une truie. Guérison spontanée. Revue vétérinaire, septembre 1890.


138 SYMPTOMES DE LA RAGE CHEZ LES ANIMAUX MORDEURS

Inversement, nous ne croyons pas qu'un animal qui guérit après avoir présenté des symptômes paralytiques ou des phénomènes d'excitation doit forcément être tenu pour indemne. Pas plus chez les autres animaux que chez le chien, la fatalité du pronostic de la rage clinique ne paraît être un dogme infaillible. Peuch (1) a observé, ainsi que nous l'avons vu, un cas très net de guérison de rage clinique chez la truie. Les cas de guérison de rage naturelle sont cependant extrêmement rares,de sorte qu'ils ne devront pas influencer notre conduite à l'égard des animaux enragés. La guérison de la rage expérimentale est sans doute plus fréquente, elle a été notée chez la chèvre (Arloing et Lesieur) (2), chez le lapin (Vincent) (3), chez le rat (Galli-Valerio) (4).

En règle générale, il faut, dans tous les cas, lorsque une personne a été mordue, compléter l'observation de l'animal par la recherche des nodules rabiques et des corps de Negri. Comme, dans mes expériences la présence de ces formations coïncide toujours avec la rage et avec la preuve expérimentale positive, on peut s'abstenir de faire subir le traitement antirabique aux personnes mordues par des chiens suspects de rage qui n'ont pas présenté les symptômes classiques de la maladie, et chez lesquels ces formations font défaut.

(1) PEUCH, loc. cit.

(2) ARLOING et LESIEUR, cités par Courmont et Lesieur. Etudes cliniques sur la rage humaine. (Journal de phys. et de path. générale, 15 novembre 1906).

(3) VINCENT. Sur la possibilité de la guérison spontanée de la rage expérimentale. (Société de Biologie, 4 mai 1901).

(4) GALLI-VALERIO. Recherches expér. sur la rage des rats. (Centr. f. Bakt. I Abt. Orig. 18 sept, et 1er octobre 1906).


CHAPITRE IX ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA RAGE

1) Lésions macroscopiques chez l'homme. — 2) Lésions macroscopiques chez le chien et chez d'autres animaux. — 3) Lésions fines. — Lésions fines du système nerveux, des glandes salivaires, du pancréas et des capsules surrénales, du bulbe oculaire, de la cicatrice de morsure, du sang, du système hematopoïétique, du tube digestif, de l'appareil respiratoire, du système urogénital. Modifications chimiques des liquides et des tissus.

1. - LESIONS MACROSCOPIQUES DANS LA RAGE DE L'HOMME

On a longtemps cherché des lésions particulières dans la rage; nous avons vu qu'on regardait comme telles les lysses, cependant des auteurs très consciencieux n'ont rien remarqué de particulier sur les régions où devaient siéger ces lysses. On a constaté une dilatation des veines de la racine de la langue, parfois une irritation à l'entrée des conduits des glandes salivaires, mais ces signes n'ont rien de caractéristique. En effet, Mead et ensuite Van Swieten avaient constaté qu'en règle générale on ne trouve à l'autopsie aucun signe particulier dans la rage. « Verum aperta aliquotus cadavera hydrophoborum, nulla inflammationes signa dedisse etiam legitur ; celeberrimus Maedies pariter fatetur, quod in tali cadavere, in capite, fauciabus pectore et ventricule nihil insoliti invenit (1). »

Ordinairement on trouve les lésions d'asphyxie plus ou moins prononcées.Toutefois,à la suite de nombreuses autopsies d'enragés, j'ai su trouver des lésions dignes d'être relevées et qu'on ne peut imputer à une simple asphyxie.

Les résultats de l'autopsie sont différents suivant la forme de la maladie.

Dans la forme furieuse, chez des personnes mortes dans un accès de furie, on trouve parfois une congestion de la face, parfois même accompagnée de petites ecchymoses. J'en ai décrit également sur la conjonctive.

On voit souvent des bosses sanguines assez considérables sur

(1) BOERHAAVE, Com., t. III., p. 562.


140 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA RAGE.

différentes parties du corps : aux mains, à la tête ; ce sont des signes de chute ou de violences auxquelles se sont livrés les malades. Les plaies de morsures sont ordinairement cicatrisées, on n'y trouve rien d'anormal, aucun signe d'irritation au niveau des cicatrices. Seules, les déchirures produites par les loups restent souvent béantes, parfois suppurantes ou gangreneuses ; on y trouve souvent des esquilles osseuses.

Les fractures des os superficiels y sont fréquentes ; dans deux cas j'ai constaté une fracture des os du crâne. Dans un de ces cas la fracture avait été consolidée : on voyait au niveau de la région temporale droite une perforation, aux bords émoussés par un processus de réparation, ressemblant à une plaie produite par une arme à feu.

Souvent on trouve de grands lambeaux formés de tissus superficiels et profonds en voie de cicatrisation ; le cuir chevelu surtout est très souvent enlevé par larges plaques, laissant à nu le périoste couvert de bourgeons charnus.

En préparant les nerfs de la région mordue, je n'ai rien trouvé d'anormal. Les nerfs se trouvaient parfois noyés dans un tissu hyperémié, injecté et oedématié, présentant rarement au voisinage de la plaie des petites ecchymoses. Dans 3 cas, les nerfs de la région mordue n'étaient pas virulents ; dans un cas, le trijumeau déchiré par les dents d'un loup enragé a été trouvé virulent.

Le cadavre est ordinairement peu modifié, cependant on observe quelquefois une certaine raideur musculaire, les muscles étant hyperémiques, livides et donnant l'impression qu'on a devant soi le cadavre d'un sujet ayant succombé au tétanos, à une méningite, ou à une mort violente par traumatisme ou par asphyxie. Les pupilles sont souvent inégalement dilatées, les conjonctives souvent injectées; les organes génitaux souvent turgescents,le pénis surtout se trouve souvent en demi-érection, présentant, comme dans la plupart des cas de maladies infectieuses aiguës ou dans les asphyxies, un écoulement de quelques gouttes de sperme ; les testicules de même sont ordinairement turgescents.

Tête. — Cerveau. En ouvrant la cavité crânienne, on trouve la diploë des os de la voûte crânienne injectée ; dans la plupart des cas le cerveau est turgescent, tuméfié, lourd, couvert par des méninges dont le réseau vasculaire est extrêmement rouge,hyperémié. Les vaisseaux des méninges sont injectés comme dans une méningite ; on est porté à rechercher du pus, qu'on ne trouve jamais dans la rage. Les méninges sont humides, comme infiltrées d'une substance un peu gélatineuse, incolore. Il n'est pas rare de trouver des taches hémorragiques, petites ou assez étendues dans les différentes parties des méninges, plus rarement à la convexité, plus souvent aux parties postérieures sur la protu-


LÉSIONS MACROSCOPIQUES DANS LA RAGE DE L'HOMME 141

bérance, sur le bulbe, sur le cervelet ou sur le lobe occipital. Les circonvolutions sont aplaties et les sillons disparus, sous l'effet de l'augmentation de la pression intra-cérébrale.

En soulevant le cerveau, on trouve, à la base du crâne, une quantité de liquide sanguinolent, le cerveau est plus humide, plus mou, plus plastique ; la substance corticale de même que la substanc blanche sont tuméfiées, la substance corticale est d'un grisrose ; la substance blanche est tachée de points sanguins et quelquefois elle présente de toutes petites ecchymoses ; les ventricules renferment peu de liquide, l'épendyme étant ordinairement dans un état de ramollissement. Il n'est pas rare de trouver dans les différentes parties du cerveau des régions plus injectées et des foyers un peu ramollis ou oedématiés. On observe surtout de petites ecchymoses, parfois au niveau du plancher du 4e ventricule, parfois latérales ; ce plancher est souvent le siège d'une hyperémie remarquable, d'une tuméfaction et de petites hémorragies à peine visibles.

Moelle. — Les parties centrales de la moelle épinière, surtout la substance des cornes antérieures et du pourtour du canal central sont ordinairement un peu ramollies, un peu hyperémiques, et souvent tachetées par des petites hémorragies. Une hémorragie parfois assez abondante entre la dure-mère et la pie-mère de la région lombaire se rencontre assez fréquemment. Elle s'infiltre parfois dans la pie-mère de cette région toujours très hyperémiée. Un léger oedème de la moelle y est presque caractéristique ; on trouve aussi une hyperémie des parties centrales, des cornes antérieures, ainsi que des méninges. Le sympathique et ses ganglions, les ganglions spinaux, le phrénique et le pneumogastrique sont également injectés de sang parfois oedématiés et légèrement tuméfiés. Wagner, Krukenberg, Brouardel supposent que la congestion de l'encéphale n'est qu'une conséquence de l'asphyxie.

Il est cependant facile de constater qu'ils se sont trompés : jamais l'asphyxie ne produit cet état d'hyperémie active, de turgescence, de pression intra-cérébrale; elle n'est jamais, comme dans la plupart des cas de rage, accompagnée de foyers de ramollissements plus ou moins localisés au niveau du plancher, de la substance grise médullaire.

Dans deux cas de rage paralytique observés, les lésions furent un peu différentes, car l'hyperémie et la turgescence du cerveau étaient beaucoup moins accentuées : tandis que les lésions médullaires étaient plus prononcées, le ramollissement était plutôt oedémateux, accompagné de pigmentation des méninges : à la section de la moelle, au niveau du renflement lombaire, à la section la substance médullaire faisait hernie et débordait; la sub-


142 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA RAGE

stance blanche était blanchâtre et gélatineuse; la substance grise très hyperémiée et ramollie.

Tube digestif. — Le pharynx est toujours très injecté : j'y ai trouvé souvent de petites hémorragies, surtout au niveau de la glotte. On comprend jusqu'à un certain point la description d'Aromatorius, qui considérait ces hémorragies comme l'origine de la lésion rabique.

On ne peut nier dans la rage cette injection, cette tuméfaction souvent remarquable de l'arrière-gorge, et de la partie profonde du pharynx.

Boerhave et Van Surten décrivirent même des productions pseudo-membraneuses du pharynx. J'ai constaté, par moi-même, de ces fausses membranes produites par des mucosités visqueuses et épaissies.

Les glandes salivaires sont modifiées dans la majorité des cas, souvent elles sont très congestionnées. J'en ai vu qui étaient le siège d'hémorragies plus ou moins étendues. Ces effusions sanguines expliquent la description de Menetrios qui a vu ces glandes presque noires.

L'injection et la tuméfaction du pharynx se continuent sur la partie supérieure de l'oesophage.

L'estomac, contracté ordinairement, présente une muqueuse injectée, rose-grise, tuméfiée, ramollie, présentant souvent de petites ecchymoses et des érosions hémorragiques. Cette hyperémie se continue dans le duodénum, avec tuméfaction de l'appareil lymphatique. L'estomac est ordinairement vide, la muqueuse couverte ordinairement d'un enduit visqueux, quelquefois sanguinolent.

Les intestins sont plutôt contractés, renfermant peu de matières fécales, la muqueuse hyperémique par places, on y remarque souvent une légère tuméfaction de l'appareil folliculaire.

Le foie est souvent un peu hypertrophié, d'une coloration plus rouge qu'à l'ordinaire. A la section il saigne abondamment et le tissu interstitiel en est rougeâtre.

La vésicule biliaire est remplie de bile foncée.

Le pancréas est parfois tuméfié, ramolli, hyperémié, quelquefois plus humide.

Appareil respiratoire.— La muqueusepituitaire est injectée, parfois oedématiée dans un cas avec de petites ecchymoses.

La muqueuse du larynx, surtout dans ses parties postérieures, au niveau des cordes vocales, est un peu injectée et tuméfiée. Les voies aériennes renferment souvent une grande quantité de substance écumeuse; quelquefois, on constate un état catarrhal; les muqueuses trachéale et bronchique sont alors tuméfiées, ramollies, rouges, et couvertes de mucosités.


LÉSIONS MACROSCOPIQUES CHEZ L'HOMME 143

Les poumons sont gonflés, très injectés, à la base ; souvent ils offrent ici une consistance gélatineuse. En général, à la section des poumons (surtout des parties postérieures),on trouve une grande quantité de liquide écumeux. Dans les parties déclives, ce liquide plus sanguinolent renferme très peu d'air ; on trouve souvent dans les tissus hyperémiés, des foyers mal limités d'hémorragie. Il s'agit donc d'une dilatation aiguë des alvéoles accompagnée parfois d'emphysème interstitiel, qui peut s'étendre au tissu cellulaire du médiastin et devenir sous-cutanée.

A mon avis,les lésions les plus importantes sont l'oedème aigu pulmonaire ou l'oedème moins aigu, combiné avec une grande hyperémie et hémorragie des parties inférieures et postérieures du poumon. Cet oedème est souillé ordinairement d'un grand nombre de pneumocoques.

Autres organes. — Les lésions de l' appareil circulatoire ont été peu décrites jusqu'à présent.

Le coeur est flasque, assez souvent en diastole. Le muscle, pâle, brunâtre, parfois marbré; le péricarde est un peu tuméfié, injecté et gélatineux, montrant parfois de petites ecchymoses. Le sang du coeur est loin d'être toujours liquide, on y trouve au contraire souvent des gros caillots.

Rien à noter au sujet des gros vaisseaux.

Les ganglions lymphatiques sont tuméfiés, surtout chez l'enfant.

J'ai trouvé parfois une forte tuméfaction des ganglions du côté de la morsure. Dans la région axillaire, par exemple, les ganglions dépassent quelquefois la grosseur d'un haricot; ils ont une consistance molle et sont injectés. Dans un cas j'ai pu constater de la tuberculose dans les ganglions, du côté mordu seulement.

Dans certains cas, chez l'enfant et chez le chien, tous les ganglions, ceux du cou, du mésentère, sont également tuméfiés.

On trouve souvent en thèse général une légère hypertrophie de tout l'appareil folliculaire lymphatique, surtout chez les enfants morts de rage.

La rate présente parfois une tuméfaction folliculaire et hyperémique; la pulpe est un peu ramollie. L'organe est assez souvent parsemé de petites granulations jaunâtres, qui ne sont que des follicules en dégénérescence. Dans d'autres cas, cette dégénérescence est plutôt diffuse.

Les capsules surrénales sont parfois plus succulentes; la substance corticale est jaune pâle et un peu transparente ; la substance noire bien prononcée, ainsi que la substance blanche médullaire ont été trouvées gélatineuses et hyperémiques dans certains cas.

Les reins sont ordinairement légèrement tuméfiés; la capsule


144 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA RAGE

se détache facilement, la surface est d'un brun violacé, cyanosée comme dans les cas d'asphyxie. Quelquefois, sur un fond gris jaunâtre, on aperçoit des marbrures produites par une fine vascularisation. La surface est lisse; parfois plus fragile, plus humide , un peu plus pâle que les pyramides, avec quelques vaisseaux injectés.

Les reins se présentent donc cyanosés et en même temps comme dans une maladie infectieuse ou comme au début d'une irritation parenchymateuse ou interstitielle.

Dans la vessie, on trouve de l'urine diluée, souvent presque décolorée, claire; la muqueuse est un peu injectée, ainsi que celle de l'urèthre, des vésicules séminales et de la prostate.

Les testicules sont souvent; turgescents, le parenchyme en est saillant; à la section il est très injecté, d'une coloration rouge jaunâtre. L'épididyme est aussi hyperémié. Dans les cas de rage paralytique ces organes sont.ordinairement flasques et pâles.

Chez la femme, il y a souvent hyperémie et turgescence de la vulve, du vagin. La muqueuse de l'utérus est parfois tuméfiée, ramollie, hyperémique ou hémorragique. Dans la cavité de l'utérus et dans celle des trompes, on trouve parfois du sang ou un mucus sanguinolent.

2 - LÉSIONS MACROSCOPIQUES CHEZ LE CHIEN

Nocard distingue: 1° les lésions disséminées plutôt accessoires variables suivant la forme évolutive de la maladie, et l'espèce animale; 2° les lésions spéciales siégeant dans les centres nerveux et dans les glandes salivaires. Nous ne pouvons accepter cette division, car,d'une part,on trouve souvent de la virulence dans d'autres organes que dans ceux que cite Nocard, et d'autre part j'ai trouvé des lésions dans les organes qui ne sont pas virulents. On pourrait plutôt diviser les lésions suivant les espèces animales et suivant la période de la maladie. Les lésions des carnivores se distinguent généralement de celles des ruminants et des autres animaux. Dans la rage furieuse, les lésions vasculaires et asphyxiques prédominent, tandis que, dans la forme paralytique on trouve plutôt des dégénérescences.

Chez les carnivores il faut noter tout d'abord un amaigrissement extraordinaire, un état de négligence et de saleté, accom. pagné souvent de lésions traumatiques.

Les méninges, le cerveau, la moelle sont toujours très hyperémiés; parfois avec de petites hémorragies méningées, surtout au niveau du bulbe et de la partie lombaire de la moelle.

Le liquide céphalo-rachidien est limpide et l'épendyme est souvent ramolli. La substance grise du bulbe et de la moelle est


LESIONS MACROSCOPIQUES CHEZ LE CHIEN 145

hyperémiée et ramollie. Chez le chien, comme chez l'homme, on trouve parfois des parties où le ramollissement est plus prononcé, avec hémorragie, autour du canal central ; dans les cornes antérieures, on voit des foyer de myélite aiguë, d'où partent quelquefois des dégénérescences ascendantes qui se propagent dans le cordon de Burdach, ou vers la périphérie de la moelle.

Les muqueuses sont tuméfiées et hyperémiées. La muqueuse de la bouche couverte d'un enduit grisâtre sale, peu adhérent, dû en grande partie à de la poussière, à de la terre; elle est sèche, rouge foncé, couverte d'érosions, d'égratignures, avec petites pertes de substance.

La muqueuse du pharynx, de la glotte, de la partie supérieure, de l'oesophage, sont épaissies, couvertes de mucosités visqueuses.

Les glandes salivaires sont ordinairement turgescentes, hyperémiées, entourées d'un tissu conjonctif oedématié, hyperémique, parfois présentant des ecchymoses, ou une infiltration hémorragique.

Les glandes sublinguales et sous-maxillaires sont presque toujours plus modifiées que les parotides.

L'estomac est contracté et vide. Parfois il renferme des corps étrangers : des morceaux de bois, de la terre, des cailloux, de la paille, des poils, de l'herbe, des chiffons. La muqueuse est tuméfiée, hyperémiée, souvent ecchymosée, recouverte d'un mucus brun foncé, sanguinolent, visqueux.

L'intestin est vide et rétracté, renfermant parfois des corps étrangers. Sa muqueuse est dans le même état d'irritation que celle de l'estomac.

Le foie est ordinairement un peu tuméfié et hyperémié; la rate est ordinairement peu tuméfiée, ramollie et hyperémiée présentant dans certains cas des follicules tuméfiés.

Le pancréas est hyperémié, même ecchymose; il est parfois tuméfié, oedématié et ramolli.

Le péritoine est injecté et parfois ecchymosé.

La muqueuse des voies respiratoires est tuméfiée et recouverte d'un abondant liquide écumeux.

Les poumons sont gonflés et oedématiés, les parties postérieures marginales parfois hyperémiques et hémorragiques, parfois atelectasiques ;

Le coeur est ordinairement flasque, le sang noir et coagulé.

Sur les plèvres et sur le péritoine, à la base du coeur, on observe souvent de petites ecchymoses, comme dans l'asphyxie.

Les reins sont tuméfiés, leur surface est cyanosée, ou bien présente un fond pâle très injecté; la substance corticale est ordinairement plus humide et plus pâle que les pyramides. L'urine contient en général du sucre, de l'albumine et des cylindres. BABÈS, — Traité de la Rage. 19


146 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA RAGE

Les testicules sont souvent turgescents, la muqueuse génitale et celle de la vessie injectées.

Les mêmes lésions, à peu près, s'observent chez les loups et les chats.

Chez le cheval, Nocard remarque surtout de la congestion, de l'oedème du pharynx et du larynx. L'estomac et l'intestin grêle sont presque vides, les muqueuses ecchymosées, brunes, contenant souvent des corps étrangers. On trouve les mêmes caractères d'irritation dans le gros intestin. Chez les ruminants, la congestion des méninges est moins prononcée.

Nocard décrit chez les ruminants les lésions suivantes:

Le rumen, distendu par des gaz, contient des aliments desséchés; le feuillet renferme aussi des masses durcies ; la caillette et l'intestin sont vides ; le plus souvent, la muqueuse est congestionnée, ecchymosée. Les reins sont peu ou pas altérés, l'urine paraît renfermer,dans tous les cas,du sucre en abondance (Percher, Rabieaux et Nicolas).

On observe enfin les mêmes lésions chez les daims.

3 - LÉSIONS FINES

Lésions fines des glandes salivaires (1). Pl. I, fig. 3 et 4.— Les glandes salivaires présentent dans la rage du chien des lésions très variées. Dans certains cas, on ne trouve dans la parotide ni de lésions macroscopiques ni de lésions microscopiques. Je n'ai remarqué alors qu'une hyperémie souvent accompagnée de tuméfaction des cellules épithéliales ; ces cellules renferment une certaine quantité de graisse; les cellules péri-vasculaires, fixes, sont un peu tuméfiées et renferment aussi une quantité de granulations graisseuses. Les acini de la glande sont souvent dilatés, le protoplasma est clair, vacuolaire; le noyau ne présente aucune particularité. Dans la lumière des vésicules, on trouve un liquide renfermant de petits corpuscules ronds ou allongés, hyalins, de différents volumes; les uns à peine visibles à l'immersion, colorés en violet par le Mann, et en violet pâle par l'hématoxyline-éosine (gr.) ; ils renferment parfois de petites vacuoles et de petits corpuscules basophiles et ressemblent donc aux corpuscules de Negri.

Dans d'autres cas, on trouve une dégénérescence grave des cellules glandulaires et une vive prolifération du tissu interstitiel (Pl. I, fig. 3).

Mlle Stefanescu (2) a trouvé, dans un cas chez le chien, de tels corpuscules dans le protoplasma des cellules glandulaires, où ils sont beaucoup plus rares que dans la lumière des vésicules.

(1) BABES-V-M. JONESCO, Lésions rab. des gl. saliv. et du pancréas.(Comptes-rend. de la Soc. de Biol., 1909, t. 66, p. 137.)

(2) STEFANESCU, Corpuscules de Negri dans les glandes salivaires (Société de Biologie, 1907).


LÉSIONS FINES 147

Les conduits excréteurs sont dilatés, leur épithélium parfois comprimé ou proliféré, la lumière remplie par une substance albumineuse, colorée en violet pâle par l'hématoxyline-éosine; ils sont d'un aspect vitreux. Dans leur lumière on trouve toujours des corpuscules beaucoup plus grands que les corpuscules de Negri, allongés ou arrondis, colorés en violet pâle, ayant une sorte de capsule fine, plus foncée, avec de petites nodosités.

Dans d'autres cas, la glande, surtout la sous-maxillaire, est beaucoup plus modifiée : elle est turgescente, hyperémique, ou hémorragique ; les lésions histologiques y sont très prononcées.

Elsenberg (1) décrit dans ces cas une prolifération cellulaire abondante et du tissu cellulaire interstitiel. Dans le voisinage des capillaires et des filets nerveux, certains lobules glandulaires sont envahis et effacés, par une infiltration leucocytaire; les cellules sécrétantes, petites, granuleuses, renferment souvent plusieurs noyaux. Les cellules semilunaires sont hypertrophiées, granuleuses. Les acini entourés par des leucocytes émigrés, en dégénérescence granulo-graisseuse.

Ces lésions ne constituent cependant pas la règle, comme le prétend Ellenberg.

Souvent ces glandes ne contiennent que peu de tissu embryonnaire, le long des vaisseaux dilatés ; l'endothélium et les cellules fixes des parois vasculaires sont tuméfiés et souvent infiltrés de graisse.

On trouve souvent une infiltration oedémateuse du tissu interstitiel, avec prolifération des cellules fixes ; plus rarement une invasion leucocytaire dans le tissu glandulaire.

J'ai vu sur des préparations de sous-maxillaire colorées par le procédé de Mann, dans un cas de rage chez un enfant, une infiltration embryonnaire assez prononcée autour des vaisseaux et des conduits sécrétoires. Cette infiltration était formée surtout par des fibroblastes, par des cellules à prolongements, par des lymphocytes et des polyblastes. On pouvait voir de plus une tuméfaction des cellules endothéliales. Certains petits ganglions nerveux présentent des signes particuliers d'irritation et de dégénérescence (Pl. I, fig. 2).

Dans certains acini la lumière était remplacée par une série de petites vacuoles, confluentes. Ces parties glandulaires aux granulations rouges formaient la majeure partie de la glande. Par place, ces granulations manquaient tout à fait dans les canalicules. L'épithélium était bien conservé, la lumière parfois dilatée, renfermant des corpuscules particuliers. Ces corpuscules arron(1)

arron(1) Die anatomischen Veranderungen der Speicheldrüs en bei Wuthkrankheit der Hunde und Menschen (Centralbl. fur die médic. Wissensch., 1881,

p. 325).


148 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA RAGE

dis, plus petits ou plus grands que les globules rouges, se trouvent noyés dans la salive ou fixés aux cellules glandulaires. Souvent ces corpuscules sont irréguliers, confluents, leur périphérie étant mieux colorée que le centre; ils sont colorés en rouge clair. Il serait prématuré de se prononcer sur la signification de ces granulations, de même que sur celle des granulations ressemblant aux corpuscules de Negri qu'on rencontre parfois dans les cellules glandulaires, ou dans la lumière de la glande.

Pancréas. — Cet organe se comporte dans la rage à peu près comme les glandes salivaires; la partie glandulaire est à peine modifiée. On constate parfois une dilatation de la lumière du canal ainsi que de celle des canicules; on y voit une substance homogène ou hyaline. Les îlots de Langerhans sont bien conservés, le tissu interstitiel souvent hyperémie, l'endothélium des vaisseaux ainsi que les cellules de la paroi vasculaire sont tuméfiés, et renferment souvent de la graisse. Le tissu interstitiel contient, par places, du tissu embryonnaire, formé de petites cellules rondes, à noyau vésiculeux, à protoplasma écumeux ou renfermant de la graisse; on trouve rarement des polynucléaires.Dans certains cas ce tissu forme par place de petits nodules autour de petits vaisseaux en prolifération.

Les capsules surrénales montrent en général une disposition assez diffuse de la graisse, dans la substance corticale ; toutefois il y a des cas où la graisse est limitée à la couche glomérulaire, et souvent aussi à la couche réticulée. La couche glomérulaire est souvent un peu proliférée, les cellules glandulaires plus nombreuses et les noyaux plus foncés. La graisse dans la substance réticulée remplace souvent tout le protoplasme de la cellule; dans les couches les plus profondes, elle est remplacée par du pigment. Au milieu de la substance corticale, on trouve des nodules embryonnaires surtout le long des vaisseaux ; ce sont plutôt des cellules fixes à noyaux ronds ou prolongés, se trouvant assez souvent en karyokinèse.

Les petits vaisseaux de cette région sont également proliférés et souvent oblitérés par des masses cellulaires d'origine endothéliale et plus rarement par de la fibrine ou des leucocytes. Dans les cellules endothéliales, on trouve parfois des corpuscules hyalins ressemblant aux corpuscules de Negri.

La substance médullaire est ordinairement peu modifiée, il y a cependant des cas où elle renferme également des nodules embryonnaires, autour des vaisseaux ou autour de certaines cellules nerveuses.

Du Costa (1) avait trouve deux fois chez le cobaye, dans les

(1) DA COSTA, Société des nat. portug., janvier 1908.


LESIONS FINES 149

cellules médullaires de l'organe, des corpuscules présentant certains caractères des corpuscules de Negri, colorables en rouge par la méthode de Mann et renfermant des vacuoles.

Marinescu (1) a décrit dernièrement un cas où la substance médullaire a été envahie par un tissu embryonnaire renfermant d'abondantes cellules nerveuses. Quelques-unes de ces dernières présentaient des corpuscules de Negri.

Dans d'autres cas, la capsule surrénale est beaucoup moins altérée et elle renferme très peu de cellules nerveuses, et pas de corpuscules de Negri. Elles ne présentent qu'une petite prolifération et pas de substance médullaire et des traces d'inflammation à la limite de la substance corticale. On peut voir, le long des vaisseaux, une quantité de petites cellules embryonnaires, de nature leucocytaire.

Sang et vaisseaux. — J'avais signalé en 1887 (2) la leucocytose polynucléaire du sang des chiens enragés, j'ai même constaté l'apparition précoce de ce phénomène.

Courmont et Lesieur (3) signalent aussi cette hyperleucocytose polynucléaire.

Ces auteurs ont trouvé l'hyperleucocytose surtout pendant la période terminale; elle peut aussi manquer chez les lapins et les cobayes. D'après eux cette polynucléose apparaît en même temps que les symptômes nerveux et va en augmentant jusqu'à la mort. L'accumulation des leucocytes que j'avais décrite dans les vaisseaux des centres nerveux existe un ou même plusieurs jours avant la manifestation de ces symptômes.

D'après Courmont et Lesieur, chez les chiens, le nombre des polynucléaires normaux est de 69 tandis que, dans la rage, il serait de 93 ; chez le lapin, les polynucléaires augmentent leur nombre de 45 à 94 ; chez le cobaye, au lieu de 50 0/0, ils montent à 78 0/0.

Le sang prend une couleur foncée; il est diffluent. Son analyse chimique ne révèle rien du particulier.

Ragsky, en 1843, donne les chiffres suivants : sérum, 735; caillot, 292 0/00; eau, 769,6 ; fibrine, 4,8 ; hémoglobine, 133 ; albumine,80,2 ; matières extractives, 12,4.

Udrasisky, en examinant les différents tissus dans la rage, trouve que la teneur en eau du système nerveux est plus grande qu'à l'état normal. Ce fait n'aurait rien de surprenant, vu l'oedème et l'hyperémie des méninges et de la substance cérébrale. J'ai signalé dans les petits vaisseaux (surtout dans ceux des orga(1)

orga(1) Comptes rendus de la Société deBiol., 1909, mars. (2) BABES, Virchow's Archiv., t. 100, 1887.

(3) COURMONT et LESIEUR, Comptes rendus de la Société de Biologie, 1901, p. 98. Compt. rend. de l'Acad. des Sciences, 1898, séance du 15 novembre.


150 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA RAGE

nes modifiés par la rage) une prolifération des parois aux dépens des cellules endothéliales, une infiltration de ces parois par de petites gouttes graisseuses, des masses homogènes, hyalines et vitreuses. Ces productions remplacent souvent le sang des vaisseaux, s'infiltrent parfois dans leurs parois sous forme de globules, ressemblant par places aux corpuscules de Négri.

J'ai décrit ensuite l'augmentation du nombre de leucocytes, surtout de polynucléaires, produisant souvent une thrombose, une oblitération totale ou partielle des vaisseaux.

Ces lésions sont précoces. Cette grande prolifération des parois vasculaires, accompagnée d'une prolifération du tissu péri-vasculaire, peut se rencontrer un ou deux jours avant l'apparition des symptômes; elle est la première manifestation microscopique de la rage.

Dans les vaisseaux, surtout dans ceux des centres nerveux, il faut signaler la présence de cellules, probablement de leucocytes, dont le noyau a subi une modification particulière. Ils ressemblent aux pyroplasmes et rappellent la figure formée par deux poires unies par leur tige. A la place des noyaux, dans les cellules, on voit plusieurs corpuscules fusiformes ou en grains d'avoine (modification qu'on trouve d'ailleurs aussi dans d'autres maladies infectieuses, graves et aiguës). Ces mêmes grains se trouvent aussi dans le tissu embryonnaire qui entoure les vaisseaux. (Pl. II, fig. 7 et 10.) Il faut signaler dans l'intérieur des petits vaisseaux des méninges, auprès des masses hyalines :

1° De fines granulations rondes isolées ou en groupes, probablement de nature albumineuse, qui se colorent par le Giemsa ;

2° Des granulations plutôt anguleuses et colorables par le Ziehl, d'un diamètre d'un µ. environ et, se trouvant souvent dans l'intérieur de ces vaisseaux. Les hémorragies des centres nerveux ne sont pas d'origine asphyxique, ainsi que le prétendent les auteurs, mais elles ont pour cause ces graves lésions spéciales des vaisseaux.

Les gros vaisseaux sont, au contraire, peu modifiés. Je n'ai jamais pu trouver la prolifération des grosses veines. L'endocarde n'est de même pas modifié.

J'ai signalé dans plusieurs cas une sous-péricardite, c'est-à-dire un état hyperémique et gélatineux du péricarde, présentant au microscope non seulement une hyperémie, mais une infiltration embryonnaire plus ou moins intense, diffuse ou localisée en foyer, avec prolifération des parois vasculaires ; elle est parfois accompagnée d'une oblitération des petits vaisseaux par des thrombus leucocytaires. La couche superficielle du myocarde est parfois parsemée de granulations de graisse infiniment petites; le reste du myocarde est rarement altéré. On constate parfois la même


LÉSIONS FINES 151

infiltration graisseuse fine de certains faisceaux musculaires, appartenant au système de His. L'affaiblissement du coeur, si fréquent dans la rage, est donc peu justifié par les lésions fines du myocarde.

Il ne faut cependant déprécier ni la sous-péricardite, ni l'infiltration fine de graisse, ni l'état hyperémique, oedémateux, ni l'augmentation de densité du muscle, que j'ai constatés dans la rage.

Les lésions fines de la musculature sont peu prononcées. La plupart des malades gardent leur force musculaire très longtemps; la paralysie terminale modifie peu la structure du muscle; je n'ai jamais pu, en effet, constater qu'une prolifération des noyaux du sarcolème en certains endroits, ainsi qu'une prolifération modérée des parois des petits vaisseaux.

Lésions des nerfs. — Leurs vaisseaux renferment un sang plus riche en leucocytes. Les petits filaments nerveux des muscles et des différents organes ne montrent pas de lésions appréciables au microscope. Seuls, les nerfs d'un calibre plus gros présentent un peu d'oedème, une prolifération des cellules des gaines et même des cellules situées entre les fibres. Les fibres nerveuses ne présentent ordinairement aucune lésion appréciable.

Système lymphatique. — Dans la plupart des organes, on ne trouve pas de lésions bien prononcées de ce système. Seuls les organes modifiés par la rage présentent quelquefois une dilatation et une prolifération de leur système lymphatique portant sur les racines et les petits vaisseaux qui contiennent une lymphe plus riche en leucocytes. Dans certains cas cependant l'appareil lymphatique est plus altéré. J'ai pu suivre les lésions qui partent de la plaie de morsure; les lymphatiques étaient entourés de tissu oedémateux et proliféré ; la lymphe qu'ils contenaient renfermait une grande quantité de cellules; les endothéliums étaient tuméfiés, les ganglions lymphatiques épitrochléens et axillaires, tuméfiés, entourés d'un oedème jaunâtre avec des points hémorragiques. Les cellules tapissant les sinuosités étaient surtout tuméfiées et proliférées, leur protoplasme spumeux renfermait souvent de la graisse. La grande quantité de graisse contenue dans ces cellules proliférées doit être considérée comme un phénomène tout à fait particulier. Les follicules et les trabécules lymphatiques ne renferment au contraire que peu de graisse; on y trouve des cellules lymphatiques souvent gonflées, et les figures de karyokinèses des centres germinatifs sont rares. Dans certaines régions, les cellules et surtout les noyaux des sinuosités sont devenus plus pâles, et présentent des signes de dégénérescence.

Dans les ganglions, les lésions les plus profondes sont celles des


152 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA RAGE

vaisseaux; ceux-ci présentent une prolifération des cellules endothéliales, qui se transforment par place en des cellules à grands noyaux dont on distingue difficilement le nucléole. Une grande partie des vaisseaux est oblitérée par des lymphocytes et des polynucléaires. La même oblitération cellulaire s'observe dans le plus grand nombre des lymphatiques. Le tissu interstitiel des ganglions est oedématié; quelquefois l'oedème porte non seulement sur les ganglions de l'extrémité mordue, mais encore sur un grand nombre de ganglions. Tous les ganglions présentent alors à peu près le même aspect. On doit en conclure que le système lymphatique n'est pas indifférent au virus rabique. On comprend pourquoi certains ganglions lymphatiques en rapport avec la morsure ont été trouvés virulents. Dans un cas curieux, que j'ai observé, les ganglions hypertrophiés du côté de la morsure étaient devenus le siège d'une tuberculose à tubercules miliaires renfermant des bacilles. Ce cas semble indiquer que le virus rabique, en envahissant certains groupes de ganglions lymphatiques, peut quelquefois réveiller une tuberculose latente.

La rate est parfois un peu hypertrophiée et ramollie ; elle présente une hypertrophie et une prolifération endothéliale des réseaux vasculaires de la pulpe, accompagnée quelquefois d'une accumulation de graisse dans ces cellules endothéliales et dans les grandes cellules mononucléaires. La graisse se trouve surtout au voisinage des trabécules dans les régions moins colorées, contenant des noyaux gonflés et plus pâles, c'est-à-dire dans les régions de moindre vitalité. Dans d'autres cas, les follicules sont le siège d'une irritation et d'une dégénérescence centrale. Les cellules du centre se tuméfient, le noyau devient vésiculaire, pâle; puis elles se chargent de graisse et dégénèrent. Parfois la rate est parsemée de ces follicules à centre graisseux ou même nécrosé.

La figure 5 de la planche I représente un foyer nécrotique de la rate. On y voit, au milieu d'un follicule, un foyer pâle parsemé de grains graisseux (g) et de masses homogènes roses présentant à leur périphérie des noyaux en croissant et à leur centre de petits corpuscules basophiles.

La langue présente ordinairement sous le microscope une prolifération des cellules superficielles de la muqueuse et souvent même une infiltration embryonnaire des papilles et des couches superficielles. Ces phénomènes sont plus prononcés autour des petits vaisseaux sanguins et lymphatiques dont l'endothélium est pâle et gonflé jusqu'à oblitération de leur lumière. On trouve une accumulation remarquable des cellules, surtout autour des conduits des glandes muqueuses. Il existe de même une prolifération cellulaire des parties tendineuses au niveau des insertions


LÉSIONS FINES 153

des muscles, mais pas de lésions remarquables des petits nerfs musculaires.

Les papilles de la base de la langue sont hypertrophiées, et présentent de petits foyers de ramollissement avec une quantité de petites cellules renfermant de la graisse ; la prolifération du tissu est formée surtout par une tuméfaction et une multiplication des cellules fixes, avec prolifération des cellules endothéliales.

Dans deux cas, nous avons constaté chez l'homme une infiltration embryonnaire péri-vasculaire autour des conduits excréteurs des glandes salivaires sub-linguales. Il s'agissait surtout de cellules fixes proliférées ainsi que d'une invasion de polynucléaires.

Les amygdales, ordinairement gonflées et ramollies,présentent sous le microscope une multiplication des cellules lymphatiques, des cellules fixes et des endothéliums ; ces éléments peuvent se trouver en prolifération dans toute la muqueuse du pharynx ainsi que dans les parties voisines. Les tissus présentent par place des foyers, des nodules de ramollissement, au milieu desquels apparaissent une quantité des grandes cellules à petit noyau foncé, renfermant de la graisse.

Les vaisseaux de cette région sont dilatés, renfermant une plus grande quantité de leucocytes, des masses hyalines ou des acidophiles pâles. Les cellules endothéliales sont ordinairement tuméfiées.

On constate les mêmes lésions au niveau des muqueuses de l'estomac, de l'intestin, accompagnées d'hypertrophie ainsi que de petits foyers de ramollissement du tissu lymphatique.

Le foie hyperémique présente sous le microscope peu de modifications du parenchyme. On constate souvent une augmentation du volume des cellules du tissu interstitiel, ainsi que de l'oedème autour des veines sus-hépatiques. Les veines présentent parfois une prolifération des cellules endothéliales avec karyokinèse ; ces cellules remplissent non seulement la lumière des vaisseaux, mais perforent les parois en s'étendant aussi autour de ceux-ci. On voit en même temps de petites hémorragies qui se sont produites à la suite de la destruction des vaisseaux. Ainsi se forment par places de petits nodules constitués en grande partie par des mononucléaires, par des fibroblastes et des cellules endothéliales entourées d'un tissu conjonctif, hyperémique ou hémorrhagique, et oedématié. (Planche I, n° 1.)

On y voit encore des cellules hépatiques, avec plusieurs noyaux pâles. Dans certaines cellules hépatiques on rencontre des granulations assez grandes, ovalaires, éosinophiles.

Ces nodules, quoique en petit nombre, manquant même dans certains cas, semblent être des localisations particulières de l'irri-


154 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA RAGE

tation rabique. Les canalicules biliaires sont entourés parfois d'une zone de cellules proliférées.

Appareil respiratoire. — Le larynx, la trachée, les bronches sont toujours en état d'irritation. Le revêtement épithélial est en état de prolifération et de desquamation partielle. La muqueuse est oedématiée et infiltrée par, du tissu embryonnaire. Les vaisseaux sont dilatés ; leur endothélium est gonflé, présentant même de petites hémorragies. Dans les petites bronches, la desquamation est encore plus prononcée, remplissant souvent la lumière.

Les poumons sont généralement oedématiés, les alvéoles et les tissus périvasculaires renferment une quantité de substance homogène vacuolisée, qui se colore en violet par le Scharlach ; ils contiennent de la graisse, d'une coloration un peu brunâtre. On remarque en même temps une tuméfaction des noyaux du revêtement alvéolaire, et souvent un épaississement oedémateux accompagné d'une infiltration embryonnaire du tissu interstitiel ; avec dilatation des vaisseaux. On constate quelquefois une tuméfaction de l'épithélium embryonnaire même dans les parties non oedématiées. Les alvéoles oedématiées renferment souvent une grande quantité de pneumocoques.

Le revêtement des grandes séreuses de la plèvre et du péritoine est souvent hyperémié et ecchymosé. Le long des vaisseaux hyperémiés, on trouve ordinairement une prolifération modérée des cellules fixes, parfois même du tissu embryonnaire diffus ou limité et en petite quantité renfermant peu de polynucléaires. Les cellules endothéliales des cavités sont également tuméfiées, présentant souvent de la desquamation.

Système uro-génital. — Les reins présentent dans la rage différentes formes et différents degrés d'altération. Chez l'homme comme chez le chien, on trouve souvent une sorte d'oedème de l'organe dû à la présence d'une substance pâle, métachromatique, un peu acidophile, qui remplit non seulement une grande partie des canalicules, mais aussi le tissu interstitiel et un grand nombre des vaisseaux dilatés.

Les tubes de Henle et les pièces intermédiaires contiennent une grande quantité de graisse dans leurs cellules glandulaires. Certains groupes de tubes contournés renferment également de la graisse localisée entre les noyaux et la membrane basale. On trouve aussi de la graisse dans les cellules endothéliales et dans différents vaisseaux, parfois même dans les glomérules autour du hyle.

Dans d'autres cas, les lésions sont moins prononcées ; on ne trouve de graisse que dans le revêtement de Henle, dans les pièces intermédiaires et dans certains tubes collecteurs. Il existe


LÉSIONS FINES 155

alors un peu de tuméfaction des cellules tapissant les tubes contournés.

Autour de certains vaisseaux de plus grand calibre, on constate parfois une accumulation de petites cellules embryonnaires; dans le sang de cet organe on remarque toujours une multiplication des leucocytes.

Chez le chien il y a entre la substance corticale et les pyramides, autour des veines et du tissu conjonctif environnant, une infiltration embryonnaire constituée par des mono et polynucléaires. (Pl. I, fig. 4.)

Dans d'autres cas, enfin, les modifications sont encore moindres. Rien de particulier dans les pièces microscopiques des uretères, de la vessie et de l'urètre.

Les testicules se présentent dans un état différent, suivant l'époque dans laquelle survient la mort. Pendant l'état d'excitation, j'ai observé dans cet organe une spermatogénèse très active, ainsi que la présence d'une grande quantité de karyokinèses. Dans ce cas le tissu interstitiel et notamment les cellules plasmatiques interstitielles sont bourrées de graisse, de sorte que par le Scharlach ce tissu se présente souvent comme une masse compacte et rouge, les cellules des canalicules séminifères sont en karyokinèse, engagées dans la formation des spermatozoïdes.

Vers le centre, avant la formation définitive des spermatozoïdes, il existe de nouveau une zone de masse graisseuse interstitielle, intercalée entre les spermatozoïdes en formation. (Pl. I, fig. 9.)

Dans certains cas on trouve dans l'épididyme de petits foyers de dégénérescence cellulaire; les cellules glandulaires sont plus pâles, les noyaux fragmentés, et entre ces cellules apparaissent de petites vacuoles remplies de graisse renfermée en partie dans de grandes cellules à petits noyaux. Le tissu conjonctif interstitiel est proliféré ainsi que les vaisseaux qu'il contient; on y rencontre de petits foyers embryonnaires. (Pl. I, fig. 8.)

Dans les cas de rage prolongée, l'organe est en repos ; il n'y a plus de spermatogénèse ; le tissu interstitiel ne renferme que peu de graisse, les cellules glandulaires sont en repos et près du centre elles ne produisent même plus de spermatozoïdes; on n'y trouve que peu de graisse.

Dans un cas de rage paralytique, chez un garçon de 17 ans, il n'y avait pas de spermatogénèse active, très peu de graisse interstitielle, mais une trombose graisseuse très étendue des artères testiculaires. (Pl. I, fig. 10, 9.)

Dans un autre cas de rage furieuse, l'organe était au contraire en pleine activité, renfermant beaucoup de graisse dans les cellules interstitielles. De plus ce tissu présentait de petits nodules de cellules mononucléaires.


156 ANATOMIE PATHOLOGIQUE DE LA RAGE

Chez le lapin succombé à la rage de passage, les spermatozoïdes ont subi une transformation particulière ; leur tête est tuméfiée à sa base, la queue manque ordinairement ou bien elle est modifiée, courte et grosse. La tête présente de plus une coloration plus foncée et plus homogène. La figure 7 de la planche I présente l'état normal et la fig. 6 une section de la glande et des spermatozoïdes dans la rage.

L'ovaire présente parfois de petites hémorragies ou de petits nodules envahis par des cellules riches en graisse. Le tissu fondamental paraît être lui-même en prolifération. On ne peut cependant attribuer ces lésions à la rage.

La muqueuse des trompes et de l'utérus, gonflée et ramollie, présente une hyperémie et de l'oedème. Parfois on ne constate qu'une prolifération des cellules fixes, n'ayant rien de particulier.

Résumé. — On trouve donc dans la rage une série de lésions macroscopiques et microscopiques de différents organes, qui seulement en petite partie peuvent être attribuées à l'asphyxie. Parmi ces lésions, les plus accentuées sont les proliférations parenchymateuses et celles du tissu interstitiel des glandes salivaires et du pancréas, des capsules surrénales,des ganglions lymphatiques, des testicules et parfois du foie. Les cellules proliférées sont disposées dans certains cas en nodules périvasculaires, les vaisseaux des centres ayant également proliféré, et présentant souvent de la graisse dans leurs cellules hypertrophiées. Les vaisseaux sont souvent oblitérés par une prolifération endothéliale ou par des thrombus leucocytaires hyalins. Dans ce cas, on y rencontre une thrombose ou une embolie graisseuses ; les petites hémorragies sont la conséquence des lésions vasculaires.

Une autre série de lésions s'observe dans l'appareil lymphatique et hématopoïétïque. Ces lésions consistent en une prolifération, souvent avec infiltration graisseuse, et souvent avec formation et dégénérescence de grands éléments ronds, riches en protoplasme et en noyaux vésiculeux.

Dans la rate, les amygdales et dans certains ganglions on trouve souvent de petits nodules de ramollissement et d'infiltration graisseuse produits par les mêmes processus.

Enfin, comme lésions parenchymateuses, on observe la dilatation des vésicules et des canalicules salivaires avec destruction et compression des épithéliums et des cellules glandulaires. Ces glandes présentent des masses hyalines, albumineuses, renfermant parfois des corpuscules semblables à ceux de Negri.

On observe des lésions analogues dans le pancréas. Les cellules épithéliales ainsi que celles des différents canalicules du rein sont tuméfiées. L'épithélium des glandes, des petites bronches est desquamé. Ces bronchioles sont elles-mêmes oblitérées et oedéma-


LÉSIONS FINES 157

tiées. L'épithélium des alvéoles prolifère aussi abondamment.

Il faut insister sur l'hyperactivité des glandes génitales, et dans certains cas, sur la modification des spermatozoïdes. On constate quelquefois des nodules embryonnaires et de dégénérescence dans le rein, le foie, le testicule. Signalons l'état inflammatoire des lymphatiques, des muqueuses, ainsi que l'irritation des séreuses.

On peut se demander si certaines de ces lésions ne sont pas plus spécifiques les unes que les autres et si certaines d'entre elles ne sont pas la preuve d'une certaine localisation du virus pendant l'éclosion de la maladie. Il faut en tout cas admettre que certaines lésions, surtout celles des voies lymphatiques et celles des petits vaisseaux, semblent être en rapport intime avec le virus rabique.

Nous supposons, en effet, que les cellules endothéliales des petits vaisseaux ou des lymphatiques, surtout celles des nerfs, peuvent être la voie de propagation du virus vers les centres.

Aussi l'hypertrophie des ganglions dans la plupart des cas de rage pourrait être interprétée comme étant l'expression d'une irritation produite par le séjour même passager du virus rabique dans ces organes.

La prolifération et la dégénérescence des cellules essentielles et folliculaires de la rate et de la moelle osseuse peuvent être également en rapport intime avec le processus rabique.

J'ai trouvé, en effet, dans certains cas, la rate infectieuse. Des ganglions lymphatiques ont été trouvés virulents par Helmann et Roux.

Le sang cependant est rarement virulent et la lymphe, qui a été trouvée virulente par Galtier, n'a pas été trouvée telle dans nos expériences.

On pourrait peut-être expliquer ce manque de virulence par la rareté et la petite étendue des lésions rabiques dans la rate et dans les organes lymphatiques.


CHAPITRE X

LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE.

1. Historique. Travaux de Meynert, Albut, Benedickt, Kolesnikoff, Wasilieff, Schultze, Weller, Ivanow, Gianturco, etc. — 2. Travaux plus récents de Babes, Schaffer, Gamaleia. — 3. Lésions cellulaires, localisation des lésions, recherches de Babes, Schaffer.

1. - LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE

1) Lésions générales. — Historique. — L'étude des lésions déterminées par la rage dans le système nerveux central est de date relativement récente. Jusqu'en 1872 les auteurs admettaient comme seules lésions des centres nerveux constatées à l'autopsie: l'hyperémie du cerveau, des méninges et du sinus longitudinal.

Meynert (1) trouva en 1872 dans deux cas de rage (outre l'hyperémie des méninges accompagnée de multiplication nucléaire de l'adventice et de désagrégation granulaire) des cavités microscopiques, une tuméfaction et une sclérose des cellules nerveuses, une dégénérescence de la myéline et du cylindre axe ainsi qu'une transformation amyloïde des vaisseaux.

La dégénérescence granulaire et cavitaire ainsi que la dégénérescence amyloïde des vaisseaux doivent être, dans ce cas, attribuées aux artifices de préparation.

Les lésions étaient plus prononcées dans le renflement lombaire où le réticulum des cordons postérieurs était épaissi par un gonflement excessif des corps étoilés. Cette dernière observation ne correspond pas non plus à des lésions rabiques.

Albut (2), la même année, signale, avec l'hyperémie, une transsudation, un épaississement, une multiplication nucléaire, des hémorragies dans la moelle allongée et l'existence d'une substance réfringente dans les vaisseaux.

Hammond (2) décrit à la surface des hémisphères des gouttelettes graisseuses cl amyloïdes.

Depuis 1875 Benedikt et Kolesnikoff ont publié indépendamment l'un de l'autre une série des travaux dans lesquels ils tâchent de démontrer que le virus rabique détermine dans les centres nerveux des

(I) MEYNERT, Hundswut. Eulcnhurg. Realencyclopédie der pesammten Heilkunde 1872.

(2) ALBUT, Transactions of the Patholog. Society of London 1872, cité d'après

BENEDIKT.

(3) HAMMOND, On the diseases of the nervous système, 1874-1876.


LESIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE 159

modifications profondes qui intéressent les vaisseaux sanguins et respectent les éléments nerveux.

Ces modifications seraient surtout la formation de foyers rappelant des abcès miliaires, l'hyperémie et la dilatation des vaisseaux, gorgés de globules de sang, la formation de thromboses dans les petites veines, l'accumulation d'exsudats plasmatiques et d'éléments migrateurs autour des vaisseaux, l'infiltration nucléaire des parois vasculaires, l'infiltration cellulaire diffuse de la substance grise et de la substance blanche, des épanchements de sang plus ou moins étendus et plus ou moins nombreux, des anévrysmes disséquants.

D'après Benedikt (I), les lésions se présentent sous la forme de foyers miliaires. Ces foyers ne sont pas les nodules rabiques que j'ai décrits plus tard ; ils étaient en effet constitués par une masse granuleuse fine ou par une masse byaloïde, transparente, amorphe. Les masses granuleuses ne proviennent pas de la désintégration, elles ne sont que des artifices de préparations et ne renferment pas d'éléments formatifs.

Les masses hyaloïdes décrites dans l'épaisseur des vaisseaux dépourvus d'endothéliums, tandis que leurs parois intérieures paraissent soudés, ne correspondent pas aux lésions vitales de la rage.

Ces masses hyaloïdes, qui compriment le vaisseau et détruisent son adventice, dérivent d'après Benedikt de l'exsudation des tissus préexistants, ainsi que des éléments qui dérivent du sang. L'exsudat se gonfle, et finalement tout se confond en une masse vitreuse, amorphe. En dehors des masses hyaloïdes, les vaisseaux sont encore enveloppés d'un manteau de pigment, qui les recouvre comme une cuirasse. Dans ce tissu, on trouve des éléments ronds de la dimension des erythrocytes. D'après cet auteur, ces masses hyaloïdes à l'intérieur des vaisseaux dérivent de la transformation du corps protoplasmique des globules rouges, tandis que les masses pigmentaires résultent de la transformation des noyaux.

Benedikt invoque encore les lymphostases des espaces périvasculaires et les thrombus des petits vaisseaux : de nombreux vaisseaux ètaient entourés par des noyaux d'inflammation.

Ces lésions se trouvaient dans le lobe frontal, olfactif et dans le voisinage de la fosse sylvienne.

L'extravasation du sang était plus intense entre les bandelettes optiques et les processus cérébelleux. Les vaisseaux étaient plus dilatés au voisinage du noyau moteur du trijumeau. Ce fait expliquerait les causes qui poussent les chiens enragés à mordre, ainsi que la paralysie consécutive des muscles masticateurs.

La coagulation du sang dans les petites veines doit être considérée d'après Benedikt, comme un processus primitif, comme la première manifestation de l'infection rabique. Cette oblitération d'une partie plus ou moins considérable du système vasculaire produira une augmentation de la pression sanguine et ferait naître l'inflammation hémorragique, l'hémorragie, l'épanchement sanguin dans les tissus irrigués par ces vaisseaux.

Ce processus produit par la coagulation est aussi la cause de l'extravasation particulière qui imbibe les tissus environnants, les gonfle et transforme les éléments de ces tissus ainsi que les éléments du sang en une masse finement granuleuse, ou en une masse vitreuse amorphe ; en

(I) BENEDIKT, Zur pathologischen Anatomie der LYSSA, Virchow's Archiv. Bd. 64, 1875, pag. 557, 565.


160 LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE

même temps les noyaux des globules blancs subissent une atrophie pigmentaire.

D'après Benedikt la rage est donc une intoxication du sang qui, après une longue période la tente, apparaît dans le cerveau et il n'est pas impossible qu'après un examen plus minutieux on ne puisse trouver ces altérations dans d'autres organes. Les symptômes que présente l'animal enragé découlent naturellement des lésions observées. L'augmentation de la pression sanguine consécutive à la coagulation, explique les phénomènes d'excitations, tandis que les exsudations et les hémorragies qui se produisent ensuite nous rendent compte de tous les phénomènes de dépression.

Il résulte de cette description que Benedikt avait vu certaines lésions vasculaires, mais qu'il prenait pour des lésions rabiques une série de modifications qui ne sont que des artifices de préparation.

Kolesnikoff (I) examina le cerveau de 10 chiens enragés. Des modifications pathologiques furent alors trouvées dans les hémisphères, les corps striés, les cornes d'Ammon, le cervelet, la moelle allongée et la moelle épinière. Les altérations les plus accentuées furent trouvées dans les ganglions sympathiques et vertébraux. Kolesnikoff conclut de ses recherches :

I° Les vaisseaux sont très dilatés et remplis de globules rouges. Sur leur trajet on voit des groupes de globules rouges extravasés ainsi qu'une accumulation, dans les espaces périvasculaires, d'éléments ronds indifférents (certainement des leucocytes émigrés). Les parois des vaisseaux sont garnies d'éléments de différentes formes qui se trouvent dans la lumière des vaisseaux, les obstruent parfois en formant des thrombus. A une petite distance de ces masses on observe une accumulation de globules blancs et d'hématies décolorées. Ces deux sortes d'éléments se tranforment en corpuscules hyaloïdes;

2° Autour des cellules nerveuses, dans les espaces péricellulaires, on trouve des amas d'éléments ronds, indifférents qui pénètrent parfois profondément dans le protoplasma de la cellule qu'ils envahissent entièrement. La forme des cellules nerveuses change tellement par la présence des cellules immigrées qu'elles prennent une forme vésiculeuse. D'autres fois les éléments nerveux présentent des dépressions dues aux éléments ronds détachés. Lorsque ces éléments pénètrent dans la cellule ils refoulent le noyau à la périphérie. Enfin, dans d'autres cas, on trouve des groupes de corpuscules ronds à la place des cellules nerveuses.

Ces altérations ont été encore vues par Kolesnikoff dans les cellules nerveuses isolées.

Wassilieff (2) a étudié les lésions rabiques, dans le cerveau d'une femme de 32 ans morte de rage en 1875. Il a trouvé les cellules nerveuses de la moelle moins nettes, avec des contours plus effacés ; des altérations analogues existaient aussi dans les cellules de Purkinje du cervelet. Dans le tissu interstitiel, il a vu des cellules rondes indifférentes surtout dans les espaces périvasculaires, ou elles formaient par places des groupes de 6-10 cellules.

Wassilieff confirma encore les travaux do Kolesnikoff en ce qui concerne la présence des cellules rondes dans les espaces péricellulaires et parfois même dans le protoplasma de la cellule. Les vaisseaux étaient

(I) KOLESNIKOFF, Pathologische Veranderungen im Nervensystem bei der WutthkranKeit Centr. für die medicinischen. W. 1875, p. 853.)

(2) WASSILIEFF, Ueber die Veränderumgen des Gehirns und der Herzganglien bei der Lyssa. (Centralbl. für die Medicimschen Wissenschaften, 1876, page 853.)


LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE 161

dilatés et remplis de globules rouges ; leur endothélium était gonflé par places. D'autres vaisseaux avaient leurs parois formées d'une substance jaunâtre très réfringente insoluble dans l'alcool absolu et l'essence de térébenthine. Dans les espaces périvasculaires de la couche corticale des hémisphères, existait une substance particulière brillante et très réfringente.

Cette substance était accumulée par places autour des vaisseaux; aussi sur des coupes, ceux-ci paraissaient entourés par un anneau irrégulier qui les enserrait et diminuait leur calibre. Ainsi que Benedikt, Wassilieff a observé que cette substance hyaloïde était disposée très régulièrement en petits amas autour des vaisseaux, comme un épithélium. Il remarque que ces grandes masses et foyers de substance hyaloïde se trouvent souvent dans la substance nerveuse mal traitée histologiquement.

Dans d'autres régions du cerveau, les espaces périvasculaires étaient seulement dilatés. Brigidi (I) a observé une accumulation de petites granulations dans les cellules nerveuses de la moelle, ainsi que dans celles des couches optiques. Comme à cette époque ni le microscope ni la technique microscopique n'étaient perfectionnés on ne peut attribuer à ces granulations aucune signification.

Gowers (2) a examiné 4 cas de rage chez l'homme ; il signale des hyperlymphoses énormes des petites veines, de véritables foyers miliaires de leucocytes ainsi que des vaisseaux obstrués par des thrombus décolorés qui se seraient formés pendant la vie.

Friedberger et Pütz (3) ont trouvé, sur des coupes transversales, la lumière des vaisseaux remplie de corpuscules clairs de la grandeur d'un noyau de leucocyte. Les parois d'un vaisseau présentaient une cavité pleine de corpuscules analogues. Les vaisseaux contenaient à leur intérieur une masse translucide formée de corpuscules sanguins ou de substance en dérivant. Cette masse paraissait être, d'après les auteurs, de la fibrine coagulée. Les gaînes des vaisseaux et leur périphérie étaient jaunes.

Bollinger et Reder (4) se prononcent d'une façon très sceptique sur les constatations de Benedikt qu'ils déclarent, de même que Forel et Schultze, n'être que des artifices de préparations.

Coats (5) a trouvé cependant des lésions étendues dans 3 cas de rage chez l'homme : foyers miliaires surtout dans la partie axiale et dans les circonvolutions. Ces amas de cellules étaient accumulés non seulement autour des vaisseaux, mais encore autour de certaines cellules nerveuses. Coats ne peut retrouver les masses hyalines décrites par Benedikt, il décrit très bien les lésions les plus caractéristiques, mais il ne spécifie pas la topographie des lésions.

Forel (6) a examiné l'axe nerveux, chez 2 chiens, 2 chevaux, un boeuf et un homme, tous morts de la rage. Comme seule modification digne d'être signalée, il mentionne une accumulation abondante de cellules lymphatiques dans les espaces périvasculaires et une légère multiplication des noyaux dans les tissus.

(I) BRIGIDI, Recherches sur les lésions des centres nerveux dans la rage. (Le Sprimentale, 1876.) (2) HAMMOND, On the disease of the nervous System, 1874, page 655.

(3) FRIEDBERGER et PUTZ, Zeitschrift für practische Veterinär-Wissenschaft., IV, Iahrg. 1876, page 59.

(4) BOLLINGER et REDER, Zoonosen in Ziemssen specielle Pathologie, 2° édit., 1876,

(5) COATS, Three cases of hydrophobia, (The Lancet, 1877, n° 3.)

(6) FOREL, Ueber die Hiranvendungen bei Lyssa. (Deutsche Zeitschrift für Thiermedicin und veigleichende Pathologie, vol. III, p. 260.)

BABES.— Traité de la Rage. II


162 LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE

Schultze (I) n'a trouvé, dans le cas qu'il avait étudié, aucune altération de la substance cérébrale; le cerveau était tout à fait normal.

Leyden (2) est du même avis. Les vaisseaux du système nerveux central étaient remplis de sang ; dans la lumière et les parois de ces vaisseaux il y avait de nombreuses particules noires punctiformes, provenant d'après l'auteur du pigment du sang. Cette infiltration pigmentaire s'est produite à la suite de l'hyperémie permanente et prononcée qui avait déterminé de véritables hémorragies dans d'autres parties du cerveau. Dans le tissu nerveux central, les particules de pigment se trouvaient seulement isolées.

Les cellules nerveuses du bulbe et de la moelle épinière étaient grandes, bien développées, les cylindres axes n'étaient ni variqueux, ni gonflés. L'auteur n'a pas remarqué de cellules granuleuses des corps amyloïdes ou du tissu embryonnaire.

Schultze conclut de toutes ces observations que la rage fait partie des maladies dont l'apparition doit être expliquée autrement que par des lésions inflammatoires, qui jusqu'alors n'avaient pu être trouvées.

Réciproquement les processus inflammatoires du cerveau et de la moelle ne sont pas accompagnés des symptômes que nous voyons dans la rage, aussi est-il difficile d'affirmer que la rage est due à ces altérations.

Roll (3) et Bollinger (4) décrivent l'hyperémie du cerveau et des méninges comme les seules lésions constantes.

Weller (5) a étudié l'axe nerveux d'un homme et de 8 chiens enragés. Il n'a pas trouvé dans les éléments nerveux de modifications qui mériteraient d'être signalées.

Pour lui la rage se localise dans les centres nerveux sous la forme d'une inflammation qui a son point de départ dans l'appareil vasculaire. Cette inflammation est caractérisée par une exsudation périvasculaire et par une infiltration parfois diffuse du système nerveux, par des éléments lymphoïdes. En même temps des granulations grasses particulières se forment dans les espaces périvasculaires et même dans l'épaisseur des vaisseaux.

Ces granulations grasses ne seraient autre chose que la substance hyaloïde, les amas et les membranes pigmentaires décrits par Benedikt, Kolesnikoff et Wassilieff, mais ces derniers auteurs n'en avaient pas reconnu la nature graisseuse. Elles seraient, d'après Weller, le résultat des altérations de dégénérescence qui se produisent dans les éléments nerveux.

L'inflammation observée dans la rage consiste en une myélite ou encéphalite aiguë, qui ne produit pas de ramollissement, à cause de la courte durée de la maladie. Elle a son siège dans la moelle allongée où elle attaque surtout les noyaux du glosso-pharyngien, du pneumogastrique et du spinal.

Chez l'homme cette inflammation paraît se localiser seulement dans la moelle épinière, dans la moelle allongée, tandis que chez le chien elle envahit également le cerveau.

(1) SCHULTZE, Zur Pathologischen Anatomie à der Chorea minor des Tetanus und der Lyssa. (Deutsche Archiv. für Klinische Medicin., vol. 20).

(a) LEYDEN, Die Klinik der Rükemmarkskrankheiten, Berlin, 1874, vol. 2, page

(3) ROLL, Lehrbuch der Pathologie und Thérapie der Haustièrc, 4» éditioo. Wien, 1876.

(4) BOLLINGER, Zoonosen in von Ziemssens Ilandbuch. 2e édition, Leipzig, 1876.

(5) WELLER, Ueber die Veranderungen des Gehirns und Rückenmarks bei Lyssa. (Archiv. für Psychiatrie uns Nervenshrankheiten. Berlin, 1878, vol.IX, pp. 493-509.)


LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE 163

Les lésions vasculaires, déterminées par la rage dans le système nerveux central, ne seraient pas caractéristiques, d'après Weller ; elles ne seraient que des lésions ordinaires de myélite. Cet auteur avait trouvé la même infiltration, mais encore plus accentuée, dans la moelle épinière d'un chien qui avait succombé à la suite de convulsions nerveuses?

Les corpuscules gras (myéline ou lécithine) se sont probablement accumulés autour des vaisseaux, à la suite des artifices de préparation.

Csokor (1) avait remarqué qu'on trouve aussi des masses hyaloïdes, colloïdes ou pigmentaires dans le cerveau des chiens sains. Ces masses ne sont d'après lui que les différentes phases de transformation du pigment des globules rouges ; ce processus est totalement en rapport avec l'âge de l'animal. Nous ne sommes pas de cet avis, il faut distinguer les modifications séniles des artifices de préparation. Ces derniers donnent dans la plupart des cas les masses hyaloïdes ou granulées décrites par les premiers observateurs. Enfin faut-il distinguer les masses hyalines, qui ont un rapport avec la rage.

En 1878, Benedikt (2) revient de nouveau sur les lésions rabiques en publiant les résultats de l'examen du cerveau d'un cheval enragé.

Il a trouvé des lésions très graves dans ies circonvolutions inférieures de la surface externe. Elles consistent en des lymphostases considérables des espaces lymphatiques sous-adventitiels. Les vaisseaux sont obstrués par des thrombus de globules rouges et leurs parois sont imbibés de sang. A leur périphérie on trouve des masses jaunes pigmentées dues sûrement aussi à des globules rouges.

Dans la substance grise d'une circonvolution, Benedikt trouve un vaisseau rempli de sang, sa continuité est interrompue par une masse hyaline grise. Il trouve aussi les mêmes altérations dans les autres parties du cerveau. La moelle épinière, les cornes antérieures et le commencement des pyramides présentent des foyers miliaires.

Kolesnikoff (3) revient aussi sur la nature et la signification des masses hyaloïdes. Il combat l'opinion de Weller, en ce qui concerne leur nature grasse. Pour lui, ces masses n'ont pas toutes la même composition chimique. A côté de masses formées seulement de matières albuminoïdes ou exsudatives, on trouve encore des masses colloïdes, pigmentaires, mais surtout amyloïdes. Ces masses hyaloïdes ne sont pas pathognomoniques de la rage. Popoff (4) les a décrites dans la cholémie, l'urémie, l'intoxication par le phosphore et d'autres états pathologiques.

Kolesnikoff conclut de ses nouvelles recherches que les altérations du système nerveux central des chiens rabiques sont localisées en général dans les parois vasculaires. Ces lésions sont caractérisées par une dilatation des vaisseaux gorgés de globules rouges et par une altération progressive de leurs parois. Ces lésions consistent (comme d'ailleurs dans tous les processus encé(1)

encé(1) Ueber die Folgen der Unterbindung der Ureteren und der Nierenarterien bei Thieren im Zusammenhang mit einigen anderen patholog. Prozessen. (Virchow's Archiv, 1880, vol. LXXXII, pages 40-88.)

(2) BENEDIKT, Zur pathologischen Anatomie der Lyssa. ( Virchow's Archiv, 1878, vol. LXXII, pages 455-431.)

(3) KOLESNIKOFF. Ueber die pathologischen Veränderungen des Gehirns und Rückenmarks der Hunde bei der Lyssa. (Virchow's Archiv, 1881, vol. LXXXV.)

_ (4) POPOFF, Ueber die Folgen der Unterbindung der Ureterenund der Nierenarterien bei Thieren in Zusammenhang mit einigen anderen pathologischen Prozessen. (Virchow's Archiv, 1880, vol. LXXXII, pp. 493-509.)


164 LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE

phaliques aigus inflammatoires) en une prolifération des éléments des parois vasculaires et en une infiltration de toute son épaisseur par des cellules rondes. Dans le système nerveux central l'infiltration par des éléments ronds n'est pas seulement localisée dans les parois vasculaires, mais elle existe encore le long des vaisseaux, elle forme des ilôts autour des cellules nerveuses dans les hémisphères, dans la moelle et la moelle allongée.

La différence d'intensité entre les altérations des parois vasculaires et celles du tissu interstitiel du cerveau s'explique par la quantité différente de virus rabique et surtout par les durées différentes de la maladie et de son développement. Les altérations des parois vasculaires et du tissu interstitiel existent toujours et d'une façon intense dans les corps striés, la moelle allongée et la moelle épinière. Dans les hémisphères, elles ne sont pas toujours très marquées, dans le tissu interstitiel elles apparaissent sous la forme d'amas diffus. Dans tous les cas de rage on trouve, dans les parois vasculaires et à leur périphérie, des fragments ou des conglomérats amyloïdes, hyaloïdes, pigmentés, colloïdes ou exsudatifs.

Ces fragments et ces masses dérivent d'une part du sang liquide extravasé et des globules rouges, d'autre part des éléments lymphoïdes qui infiltrent les parois vasculaires. A ce changement de forme s'ajoute aussi un changement de leur nature chimique, car la plupart deviennent amyloïdes, et quelques-unes colloïdes ou pigmentées.

Ivanow (1) a remarqué, dans l'axe nerveux des chiens enragés, des modifications qui dénotent un processus inflammatoire aigu, interstitiel, atteignant son maximum d'intensité dans la moelle allongée. Ces modifications consistent en une hyperémie et en l'existence d'éléments lymphoïdes dans les espaces périvasculaires.

Dans quelques cas il avait observé des thromboses. Dans le tissu parenchymateux, les éléments lymphoïdes étaient ramassés sous la forme d'abcès miliaires. Quelques cellules nerveuses étaient atteintes et en voie de dégénérescence, mais ces modifications étaient relativement légères.

Gombault (2) constate également des lésions inflammatoires, surtout dans le bulbe, accompagnées d'une dégénérescence des cellules nerveuses.

Gianturco a fait l'examen histologique d'un cas de rage, observé cliniquement par de Vestea et Zagari, survenu à la suite d'une morsure de la paroi abdominale, il a trouvé les altérations suivantes :

A l'intérieur de la substance grise des cornes antérieures de la moelle épinière, il a observé une infiltration périvasculaire due à des

(1) IVANOW, Ueber die pathologischanatomise. hen Verhaltnisse des centralen Nervensystem bei Rabies canina. Dis. St. Petersburg, 1883. (Neurolog. Centralblatt,

12) GIANTURCO Ricerche istologische sulla rabie. (La Psickiatri, 188; Neurolog Gentralbl, 1889.)


LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE 165

cellules lymphatiques, formant de petits foyers. La même infiltration existait aussi autour du canal central ; les lésions étaient plus prononcées dans la portion lombaire de la moelle périépendymaire, c'est-à-dire autour du canal central de la moelle; elles diminuaient graduellement au fur et à mesure qu'elles s'éloignaient de la région lombaire. Dans le bulbe d'un chien inoculé par de Vestea et Zagari, il avait remarqué une infiltration prononcée de petites cellules dans la gaîne vasculaire.

Se basant sur ces recherches, Gianturco croit que, dans la rage, on ne trouve pas de lésions précises du système nerveux; mais il considère comme pathognomonique de la rage de l'homme les modifications suivantes : l'accumulation des corpuscules lymphatiques dans les espaces périvasculaires et la formation des nombreux petits foyers cellulaires, isolés ou en connexion étroite avec un vaisseau malade.

L'altération vasculaire est prédominante et produit des foyers inflammatoires et nécrotiques, qui sont en relation immédiate avec le siège de la morsure. Les cellules nerveuses ne souffrent que secondairement d'une dégénérescence régressive.

2. - TRAVAUX PLUS RÉCENTS

Moi-même, en 1886 (1) et 1887 (2), à la suite d'une longue série des recherches, je suis arrivé à établir les faits suivants : Chez le chien on observe macroscopiquement que les méninges cérébrales et médullaires présentent des altérations inflammatoires comme l'hyperémie, l'oedème, la présence d'une substance réticulée ainsi que l'exsudation du sang et des leucocytes, en dehors des vaisseaux.

Chez l'homme, dans deux cas de rage j'ai trouvé des épanchements sanguins, symétriques, dans les couches superficielles de la fosse rhomboïdale et quelques petits foyers non systématiques de ramollissement blanc-gris situés longitudinalement.

J'avais constaté les mêmes foyers dans la moelle et le bulbe des chiens morts de rage. Mais, dans d'autres cas, je n'avais pu constater microscopiquement que peu d'altérations appréciables.

Au microscope la surface du cerveau et la base du quatrième ventricule présentaient de petites hémorragies situées symétriquement dans le bulbe des hommes et des chiens morts de rage; elles n'étaient pas libres dans les tissus, mais limitées à la gaine vasculaire externe dilatée. Autour des vaisseaux qui pénètrent dans le cerveau on voit des cellules migratrices, leur endothélium est sou(1)

sou(1) HETILAP. 1886 Tanulmanyokà veszettsogroll.

(2) BABES, Studien über die Wuthkrankheit. ( Virchow's Archiv. 1887, vol. CX., page 562.)


166 LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE

vent gonflé. Les espaces périvasculaires sont dilatés, les cellules des parois vasculaires en voie de division et les vaisseaux pleins d'une masse fibrineuse ordinairement hyaline ou de globules rouges et blancs. Les ventricules du cerveau et le canal central contiennent une substance spéciale hyaline qui se colore en rouge par le violet d'aniline; d'autrefois, ils renferment des globules rouges en quantité variables. L'épendyme du canal central est altéré, tandis que la substance hyaline pénètre dans les lacunes et dans la substance gélatineuse de la périphérie.

La substance gélatineuse et les vaisseaux sanguins du voisinage présentent des altérations hémorragiques et inflammatoires; la gaine des éléments nerveux est envahie en différents endroits par un oedème inflammatoire; elle renferme des gouttelettes graisseuses, parfois elle est finement granuleuse et colorée en jaune, tandis que le cylindre-axe est hyalin et gonflé.

Les cellules nerveuses de certains noyaux de la moelle allongée et des cornes antérieures de la moelle épinière sont atrophiées, plus réfringentes que d'habitude ; leurs bords sont sinueux et souvent entourés par des cellules migratrices. La prolifération cellulaire de la périphérie des vaisseaux manque rarement.

Dans les méninges et dans les couches superficielles du cerveau j'avais constaté la présence de corps sphériques granuleux ou luisants ainsi que celle de cellules contenant des granulations jaunes. Certaines granulations restaient colorées, même par la méthode de Gram.

Ces granulations ressemblaient à des diplocoques de 0,5-0,7 microns.

Chez les animaux morts à la suite de l'inoculation de virus fixe, les altérations du système nerveux central étaient les mêmes, mais moins caractéristiques que celles qui sont décrites cidessus.

J'ai soutenu que ces lésions ne peuvent expliquer suffisamment des symptômes et l'étiologie de la rage. J'ai essayé d'expliquer la différence qui existe entre les lésions produites par le virus des rues et celles que l'on obtient après l'injection de virus fixe, par la rapidité de l'action du virus fixe. Celui-ci agit en effet avant que les lésions visibles n'aient pu se développer.

Schaffer (1), en étudiant la moelle d'une femme de 40 ans, morte de rage, signale des lésions analogues ainsi que l'infiltration diffuse par des cellules émigrées de la substance grise. Dans les

(1) SCHAFFER, Hislolog. Untersnehung eines Falles von Lyssa. (Archiv. fur Psychiatrie 1888, vol. 19, pp. 45-63.) Les travaux de Schaffer datent de l'année 1887, il est erroné si Högyes affirme que Schaffer avait décrit les lésions deux mois avant Babes car la communication de Babes de 1887 n'est qu'une traduction amplifiée du travail de 1886 cité par Högyes lui-même.


TRAVAUX PLUS RÉCENTS 167

cornes postérieures, ces cellules émigrées étaient disposées plus régulièrement que dans les cornes antérieures, elles étaient tantôt groupées, tantôt disséminées.

Le canal central était bourré et oblitéré par des cellules émigrées tandis que l'épithélium n'existait plus ; le canal conservait cependant sa configuration. La substance blanche contenait moins de globules sanguins. On en voyait le long des parois qui relient la pie-mère avec le réseau névrologique du canal central. Les plus gros vaisseaux de la substance grise étaient entourés par des cellules migratrices ; leur lumière était obstruée par des globules rouges et blancs, leur tunique adventice présentait une infiltration cellulaire prononcée.

Les tuniques moyennes et internes des artères ne présentaient pas d'altérations remarquables et leur gaine endothéliale était toujours intacte. Les altérations des artères consistaient par conséquent en une perméabilité de leurs parois et une infiltration de l'adventice ; les veines aussi étaient entourées par des amas de cellules; les gros vaisseaux de la périphérie de la moelle épinière étaient pleins de sang, mais sans infiltration de l'adventice.

Schaffer affirme que ces vaisseaux n'ont pas souffert du processus inflammatoire. Seuls les vaisseaux de la substance grise de la moelle épinière et un peu moins ceux de la substance blanche ont participé considérablement au processus inflammatoire. Les cellules nerveuses des cornes antérieures présentent une atrophie pigmentaire ; leur pigment est sensiblement augmenté, le protoplasma apparaît comme une zone périphérique dans laquelle est encadré le pigment, qui occupe toute la masse centrale. Les noyaux et les nucléoles ont disparu ; à leur place on trouve du pigment granuleux.

Les cellules nerveuses sont entourées par des espaces dilatés renfermant un exsudat inflammatoire qui exerce une pression sur la névroglie, et surtout sur la cellule. On comprend que dans ces conditions la cellule ne supporte pas seulement une compression, mais qu'elle subit aussi des troubles de nutrition; ainsi se produit l'atrophie de la cellule. La prolifération pigmentaire est dirigée vers le centre de la cellule. Le pigment détruit d'abord le protoplasma, puis le noyau et enfin le nucléole. Lorsque le pigment a détruit entièrement la cellule, en la transformant en un simple amas de pigment, les prolongements cellulaires sont séparés de leur centre trophique. Ces prolongements détachés du corps de la cellule forment la masse granuleuse qui entoure la cellule atrophiée et tout à fait dépourvue de prolongements. L'atrophie pigmentaire des cellules motrices ne serait donc, d'après Schaffer, qu'un phénomène purement passif.


168

LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE

Dans les cornes postérieures, ces lésions sont beaucoup plus prononcées.

L'hémorragie pénètre dans les espaces du tissu voisin, simulant les bouchons bruns qu'on trouve dans les gros vaisseaux de la moelle. La névroglie de certaines parties des cornes postérieures est raréfiée ou a même disparu.

La substance grise se trouve être le foyer de l'inflammation, la substance blanche ayant joué un rôle plutôt passif. Les lésions de la rage prédominent donc dans les cornes postérieures; les lésions myélitiques aiguës expliquent les troubles respiratoires, l'hyperexcitabilité réflexe et cutanée. Les lésions des cornes antérieures sont accessoires et secondaires. Ce cas montre qu'on peut obtenir par le virus rabique une myélite aiguë et complète, avec toutes ses altérations structurales.

Sans vouloir contester les localisations rabiques dans le cas décrit par Schaffer, nous pouvons cependant les regarder comme exceptionnelles, car la plupart des lésions inflammatoires et hémorragiques y sont beaucoup moins prononcées et se trouvent plus souvent localisées dans les cornes antérieures.

Pour Gamaléia (1) il n'y a pas de lésions caractéristiques de la rage. Cet auteur avait noté toujours, comme lésions microscopiques de la moelle, des foyers de ramollissement. Il conclut de ses recherches que la rage médullaire est caractérisée par la nécrose en foyers.

Le virus rabique, dit Gamaléïa, n'a pas d'action nocive directe sur le système nerveux; il détermine seulement des troubles de la circulation dans les centres nerveux. La thrombose des capillaires fait éclater les symptômes aigus de la rage, quand la compensation par les collatérales est insuffisante.

Si les troubles de la circulation ne sont pas compensés, ils déterminent l'asphyxie locale et la nécrose en foyers. Gamaléïa avait formulé la conclusion suivante :

Cliniquement et anatomiquement, la rage est caractérisée par l'asphyxie locale et la nécrose en foyers.

Cette opinion, basée peut-être sur quelques cas isolés, ne correspond pas à ce qu'on trouve ordinairement dans la rage, où la nécrose en foyers est loin d'être la règle. On ne peut non plus admettre pour la plupart des cas de rage la lésion atrophique et pigmentaire des cellules nerveuses.

Laufenauer (2), au nom d'une commission médicale instituée à Buda-Pest dans le but d'observer les symptômes cliniques de la rage de l'homme et d'étudier l'anatomie et l'histologie patholo(1)

patholo(1) Sur les lésions rabiques. (Annal, de l'Institut Pasteur, 1887.)

(2) LAUFENAUER, Ueber Lyssa humana. (Centrablatt fur Nervenheilkunde, 1869, pages 258-266.)


LÉSIONS CELLULAIRES 169

gique de cette maladie, affirme que la moëlle épinière est le siège d'une inflammation diffuse qui intéresse en même temps la substance blanche et la substance grise ; elle retentit aussi sur les cellules nerveuses qui sont atteintes par l'atrophie pigmentaire. Cette atrophie est un phénomène purement passif, ainsi que le soutient aussi Schaffer, due à la compression du corps cellulaire par l'exsudat qui occupe les espaces péricellulaires.

Cet exsudat inflammatoire pénètre aussi dans la substance blanche et produit là des modifications dans la gaîne myélinique des fibres nerveuses.

La commission conclut que les recherches histologiques dénotent l'existence d'une myélite aiguë, qui s'étend à toute la moëlle épinière, l'inflammation de la substance grise étant plus intense que l'inflammation de la substance blanche. Les cornes postérieures constituent le foyer d'où l'inflammation s'étend à la périphérie.

Il existerait d'abord une poliomyélite et ensuite une leucomyélite.

Laufenauer, se basant sur ces recherches, infirme les travaux de Benedikt, Kolesnikoff, Forel, Gowers, Coats et Weller, etc. ; mais tous les auteurs qui se sont depuis occupés de l'histologie de la rage ont confirmé les lésions inflammatoires, presque toujours limitées à la substance grise. Les travaux de Laufenauer peuvent donc être regardés comme erronés.

J'avais, au contraire, donné dès le commencement aux lésions parenchymateuses une importance d'autant plus grande qu'elles permettent d'expliquer aisément un certain nombre de symptômes importants.

3- - LÉSIONS CELLULAIRES. LOCALISATION DES LÉSIONS RABIQUES

En 1890, l'anatomie pathologique de la rage entre dans une nouvelle voie, les lésions des cellules nerveuses et leur rapport avec les leucocytes commencent à attirer l'attention des observateurs.

Il est vrai que dès 1875 Pokotiloff (1) avait insisté sur les modifications qui se produisent dans les cellules nerveuses, mais ces modifications avaient été contestées ou considérées comme des lésions secondaires. Elles consistaient, d'après Pokotiloff, en un gonflement du corps cellulaire, un aspect trouble et granuleux du protoplasma et l'apparition d'un dépôt de pigment à la périphérie

(1) POKOTILOFF, Pathologische Anatomie der Lyssa bei Menschen, 1875, Journal der Moskauer Geselschaft für Chirurgie, citation après POPOFF. (Virchow's Archiv., vol. 122.)


170 LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE

du noyau. Parfois la cellule nerveuse disparaissait complètement et était remplacée par une masse finement granuleuse.

Pokotiloff donne à ces modifications une importance considér rable. Il considère, de la sorte, la rage comme une inflammation parenchymateuse du cerveau, sous la forme des petits foyers isolés, plus prononcés dans les lobes frontaux, dans la moelle allongée et dans la portion cervicale de la moelle épinière. Nous avons vu que de pareilles modifications cellulaires ont encore été observées par Meynert, Kolesnikoff, Wassilieff, sans que ces auteurs leur aient attribué une grande importance.

Weller avait dit que les cellules nerveuses des cornes antérieures étaient dépourvues de prolongements et que leurs contours étaient indécis; de même que Kolesnikoff, il avait observé des noyaux lymphoïdes dans le protoplasma de certains éléments nerveux, mais il considérait ces lésions comme secondaires.

Ivanow, Gianturco sont du même avis ; Schaffer avait également considéré l'atrophie pigmentaire des cellules comme un phénomène purement passif et ne lui avait attribué aucun rôle dans la symptomatologie de l'infection rabique. Cette atrophie pigmentaire a été retrouvée par Popoff chez un homme de 40 ans, qui avait succombé à la suite d'une infection rabique.

Contrairement à l'opinion de Schaffer, Popoff (l. c.) considère cette atrophie pigmentaire comme un phénomène actif dû à un trouble particulier de la nutrition cellulaire, dont les causes sont inconnues. Ces troubles cellulaires, dit Popoff, sont plus accusés dans les cornes antérieures, c'est-à-dire dans les cellules à fonctions motrices.

Dans le bulbe, qui est le siège de prédilection du virus rabique, les lésions intéressent aussi plus particulièrement les cellules motrices.

Dans l'écorce cérébrale, les cellules du lobe frontal et du lobe para-central étaient plus lésées que celles du lobe occipital.

De toutes ces constatations, Popoff conclut que le processus pathologique a une prédilection pour les éléments moteurs.

D'après cet auteur, il y aurait ainsi un parallélisme avec les symptômes cliniques, dans lesquels prédominent les troubles moteurs; au commencement, on observe surtout des symptômes d'excitation qui font place bientôt aux symptômes de dépression des sphères motrices.

Popoff n'admet pas l'opinion de Schaffer, en ce qui concerne la localisation du virus rabique; il dit. que les altérations les plus importantes n'existent pas exactement dans la portion de la moelle qui correspond au siège de la morsure.

Comme les lésions décrites par Pokotiloff et Popoff ne sont pas caractéristiques et comme les lésions cellulaires et péri-cellulai-


LÉSIONS CELLULAIRES 171

res essentielles de la rage ne sont pas décrites dans ces travaux on ne peut attribuer aux auteurs le mérite d'avoir prouvé la nature nerveuse parenchymateuse de la rage. Voici les résultats d'une série de recherches que j'ai publiées en 1899 (1). D'après mes constatations, on trouve toujours dans la rage des rues, des lésions, soit générales, soit localisées, du système nerveux et des ganglions nerveux. Les lésions générales sont : 1° l'hyperémie, la diapédèse périvasculaire avec exsudation séreuse, fibrineuse et hyaline, les dilatations des espaces lymphatiques ; 2° les hémorragies du plancher et des cornes antérieures, autour du canal central; 3° la leucocytose polynucléaire et les embolies leucocytaires des petits vaisseaux ; 4° les masses hyalines et les vaisseaux, dans les foyers hémorragiques; 5° les corpuscules particuliers, ovoïdes, hyalins dans les cellules nerveuses ; 6° les granulations particulières dans l'intérieur des leucocytes, dans les vaisseaux, dans les cellules nerveuses, surtout des neurones moteurs; 7° l'accumulation de leucocytes autour et dans les cellules nerveuses surtout du bulbe et des cornes antérieures; 8° une poliomyélite vasculaire et parenchymateuse.

Dans un nouveau travail basé sur l'examen clinique et histologique de 6 cas de rage chez l'homme, Schaffer (2) paraît avoir abandonné l'idée que le virus rabique est localisé habituellement dans la bulbe. Il affirme que l'examen microscopique révèle toujours des lésions importantes, mais ces lésions ne se trouvent que dans la moelle épinière.

La moelle allongée est seulement congestionnée, tandis que les centres nerveux supérieurs ne présentent rien de spécial à part l'hyperémie.

Les altérations de la moelle épinière présentent les caractères d'une myélite complète. Dans la substance blanche, il a trouvé une infiltration très intense; dans la substance grise, l'infiltration était également très intense et les leucocytes étaient disposés par groupes, qui correspondaient aux distributions vasculaires, tandis que dans le corne antérieure ils correspondaient aux distributions des cellules nerveuses. Le canal central était entouré par des amas de leucocytes.

La tunique adventice des vaisseaux était très richement infiltrée. Certains vaisseaux étaient pleins de globules rouges, dilatés ou altérés; c'est cette infiltration qui est la cause des hémorragies capillaires et même de celle des gros vaisseaux de la moelle.

Les hémorragies n'étaient pas seulement localisées dans les cornes postérieures, siège de prédilection dans la rage. Dans un

(1) Annales de l'Institut de Bactériologie, Bucarest, 1889.

(2) SCHAFFER, Pathologie und pathologische Analomie der Lyssn. (Zeigler's Beiträge, 1890, vol. VII.)


172 LÉSIONS FINES DU SYSTÈME NERVEUX DANS LA RAGE

cas très net il en a encore trouvé autour du canal central et dans les cornes antérieures.

Dans les grands foyers d'hémorragie on avait remarqué aussi la dégénérescence de la moelle. L'hémorragie avait refoulé les tissus de côté et déformé la moelle épinière. L'infiltration leucocytaire était répandue tout le long de la moelle.

Le segment dans lequel l'infiltration était la plus considérable correspondait toujours au siège de la morsure. Schaffer croyait même pouvoir de la sorte fixer le siège de la morsure sans savoir où elle avait été faite.

L'endothélium des vaisseaux étant gonflé, turgescent, il remplissait la lumière du vaisseau; l'adventice présentait une infiltration hyaloïde.

Schaffer ramenait l'inflammation de la moelle à deux types :

a) Une infiltration caractéristique par des cellules rondes, masquant presque totalement les éléments nerveux;

b) Des altérations profondes de la structure des cellules nerveuses avec une légère infiltration limitée seulement à l'adventice des petits vaisseaux.

En dehors de ces lésions caractéristiques de myélite, Schaffer revient encore une fois aux lésions des cellulles nerveuses des cornes antérieures. Ces cellules présentaient les modifications les plus variables désignées par Schaffer sous le nom de : dégénérescence fibrillaire, dégénérescence hyaline, tuméfaction homogène, éclatement du corps cellulaire.

Ces lésions étaient caractérisées par un nombre considérable de petites vacuoles, qui donnaient à la cellule un aspect criblé, désagrégation granuleuse, vacuolisation et atrophie pigmentaire, enfin dégénérescence du noyau.

Ces diverses formes coexistaient les unes avec les autres et Schaffer les considère comme les différents états d'une même forme de dégénérescence.

Tandis qu'auparavant cet auteur considérait l'atrophie pigmentaire comme le résultat d'un trouble nutritif déterminé par la pression de l'exsudat péricellulaire, il doute maintenant de la nature de cette atrophie et il soutient que, dans la rage, l'inflammation constitue une excitation qui provoque l'augmentation du pigment et par conséquent la dégénérescence pigmentaire. Les altérations les plus vives existaient au niveau du 4e ventricule. Dans cette région l'infiltration était très grande et au niveau des 8e, 10e et 12e paires crâniennes, l'extravasation des leucocytes était très intense. A la suite de l'injection sous-durale de virus, les lésions dans les centres supérieurs et la moelle allongée, étaient considérables ; si on inoculait dans les nerfs périphériques, les lésions les plus accentuées existaient dans les segments


LESIONS CELLULAIRES 173

de la moelle correspondant à ces nerfs. Les lésions les plus prononcées existaient dans la moelle lombaire, lorsqu'on faisait l'inoculation soit dans le sciatique, soit dans la région cervicale, soit quand on inoculait dans le médian.

Les symptômes spinaux et bulbaires tellement intenses et violents peuvent être expliqués non seulement comme des manifestations myélitiques, mais encore comme le résultat de l'action de la toxine rabique, qui pourrait être comparée à la strychnine.

Les altérations qui apparaissent successivement nous montrent la voie suivie par le virus rabique dans sa propagation ; il n'y a pas d'exception à cette règle.

Schaffer formule ses conclusions de la façon suivante :

1. Il existe dans la rage une myélite complète qui intéresse surtout les éléments nerveux et qui est associée à une nécrose des tissus ;

2. Celte myélite aiguë apparaît sous deux formes: a) infiltration intense sans nécrose remarquable ;

b) Infiltration moins prononcée, mais avec des ramollissements;

3. La destruction de la moelle épinière part de certains points du système nerveux et progresse graduellement vers les centres supérieurs; on peut donc suivre histologiquement la voie suivie par le virus rabique.


CHAPITRE XI

TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES.

1. Travaux sur les lésions rabiques : réseau chromatique, neuro-fibrilles, nodules rabiques. Comparaison entre les lésions fines dans la rage et dans d'autres maladies aiguës des centres nerveux. Valeur diagnostique des lésions rabiques. — 2. Travaux de Golgi. — 3. Rapport du virus avec les lésions de la cellule nerveuse. — 4. Lésions précoces des centres nerveux dans la Rage. — 5. Lésions des neuro-fibrilles dans la Rage. Travaux de Ramon y Cajal et Dalmado, Garcia, Marinesco, Rabes.

1. -TRAVAUX SUR LES LÉSIONS ET LES NODULES RABIQUES

En 1892 j'avais décrit certains caractères des lésions histologiques de la rage, pouvant servir dans le diagnostic de la maladie (1).

Il arrive souvent qu'on n'a pas eu l'occasion d'observer les symptômes de l'animal mordeur; le médecin hésite alors à recommander le traitement antirabique, et le malade tarde à s'y soumettre. Lorsque la rage n'est que probable chez l'animal mordeur il est utile cependant d'avoir aussi vite que possible la certitude du fait, et de pouvoir, le cas échéant, rendre la tranquillité au malade.

Il y a des cas où les symptômes de la rage peuvent être confondus avec ceux d'une maladie différente, l'épilepsie, par exemple. Il y en a d'autres enfin où la moelle de l'animal mordeur nous arrive putréfiée, altérée, ou conservée dans l'alcool; les animaux inoculés avec cette moelle succombent alors par le fait d'une septicémie, ou restent bien portants, cependant que le chien mordeur était enragé.

Toutes ces difficultés m'ont décidé dès le commencement de mes études sur la rage, à chercher un moyen de diagnostic rapide et sûr. Cette maladie, si bien caractérisée par tout son cortège de symptômes si constants, doit présenter aussi des lésions caractéristiques dans les centres nerveux, et notamment dans les noyaux qui président à la production de ces symptômes.

(1) BABES, Sur certains caractères des lésions histologiques de la Rage. (Annales de l'Institut Pasteur, avril 1892.)


TRAVAUX SUR LES LÉSIONS ET LES NODULES RABIQUES 175

J'ai donc cherché l'existence de lésions dans les noyaux moteurs du bulbe, de la moelle, et surtout dans la substance grise qui circonscrit la grande cavité du cerveau.

Le résultat de mes travaux sur les lésions rabiques des centres nerveux relatés dans le précédent chapitre peuvent être résumés de la manière suivante :

1) Chez les animaux morts de la rage des rues, on trouve ordinairement une hyperémie et un oedème aigu général des méninges cérébrales et médullaires, des hémorragies aiguës et localisées autour de certains vaisseaux. On constate une multiplication des cellules plasmatiques, et l'augmentation de la substance réticulaire, de nature fibrineuse, entre les couches des méninges.

2) L'épithélium du canal central cérébro-spinal a proliféré. Dans la substance grise qui entoure le canal, et surtout dans celle du plancher, [on trouve souvent des hémorragies parfois symétriques.

Au microscope on voit souvent une oblitération ou une thrombose des vaisseaux par une substance réticulée, hyaline, pigmentée, par des leucocytes ou des globules hyalins. On observe parfois une dégénérescence hyaline ou une inflammation des tuniques vasculaires. Le sang extravasé renferme aussi beaucoup de substance hyaline. Les hémorragies sont souvent limitées par la gaîne lymphatique des vaisseaux. En même temps on trouve souvent des défauts dans l'épithélium des ventricules et du canal central. Ce dernier est parfois rempli de sang et de masses hyalines ou grenues.

3) On observe parfois à l'oeil nu de petits foyers de dégénérescence dans la substance grise, mais souvent on les cherche en vain.

4) Les lésions les plus constantes sont de nature microscopique; elles se trouvent surtout dans la substance grise qui entoure le canal cérébro-spinal, et dans les noyaux moteurs du bulbe et de la moelle. Ces lésions consistent d'abord en une hyperémie et une accumulation autour des petits vaisseaux, de cellules embryonnaires d'origine épithéliale ou migratrice.

5) Les cellules nerveuses sont quelquefois modifiées ; les lésions de ces éléments sont assez caractéristiques, elles consistent en des signes de prolifération et la présence de petits globules hyalins ayant un corpuscule central entouré d'une zone claire (1).

On constate quelquefois soit la présence de plusieurs petites cellules au lieu d'une seule grande, soit une dégénérescence uniforme et souvent vacuolaire avec réduction ou disparition du

(1) Il n'est pas douteux que les corpuscules que j'avais décrits et figurés en 1892 sont les corpuscules que Négri décrivit plus tard.


176 TRAVAUX PLUS RECENTS. SUR LES LÉSIONS RABIQUES

noyau (pl. II, fig. 13-18) ou de son réseau chromatique. Ces cellules renferment souvent du pigment.

Souvent des éléments ronds mononucléaires, de nature lymphatique, plus rarement polynucléaires, envahissent le protoplasme même de la cellule (pl. II, 8), et remplissent les espaces péri-cellulaires dilatés en formant de petits noyaux.

6) La lésion de la substance médullaire est moins prononcée; elle consiste surtout en un oedème de la gaîne myélinique des fibres nerveuses.

7) On trouve (dans certaines cellules plasmatiques, à l'intérieur et autour des vaisseaux, souvent dans les leucocytes, dans les espaces lymphatiques, dans les parties altérées dans certaines cellules nerveuses, ou dans la gaine dilatée des fibres nerveuses) des grains arrondis ou amiboïdes de ce. de diamètre environ, pigmentés ou colorables par les couleurs d'aniline, et qui en partie semblent posséder des mouvements propres.

Les mêmes lésions ont été décrites plus tard par différents auteurs, qui ont ajouté à ces recherches des détails controversés. Ainsi Schaffer considère, comme quelque chose de particulier, certaines granulations protoplasmatiques ou pigmentaires des cellules nerveuses et du noyau, ainsi que des stries protoplasmatiques plus prononcées.

Il insiste aussi sur l'accumulation des cellules lymphatiques autour des cellules nerveuses, surtout dans les cornes antérieures. Il attribue une certaine importance aux lésions des fibres nerveuses et à l'atrophie pigmentaire trouvées dans la rage ; il insiste sur la localisation des lésions au niveau des noyaux moteurs. Cependant Popoff, et moi-même, nous ne pouvons confirmer les données de ce savant sur la localisation constante indiquée de la myélite, et la spécificité du pigment ou de certaines granulations. J'ai de plus constaté, dans plusieurs autres lésions aiguës de la moelle, les lésions des cellules ganglionnaires décrites par Schaffer.

Dans un travail fait en collaboration avec M. Mihailescu (1), j'ai constaté, outre les lésions indiquées, que l'altération des cellules nerveuses est ordinairement accompagnée d'une modification de leur réseau chromatique, mise en évidence par le bleu de méthylène sur les pièces durcies dans l'alcool. J'ai démontré l'existence de ce réseau et ces modifications au Congrès international de Berlin en 1890 (fig. 1, 2 et 3, pl. VIII).

Ce réseau chromatique, décrit plus tard par Nissl, est disposé dans la rage d'une manière particulière. Tandis que, dans les cellules normales, la substance chromatique est distribuée d'une façon

(1) Annales de l'Institut de bactériol, de Bucarest et Thèse de doctorat Bucarest, 1889.


TRAVAUX SUR LES LESIONS ET LES NODULES RABIQUES 177

régulière dans toute la cellule, dans la rage elle est tantôt accumulée sous forme de masses stalactiformes autour du noyau, tantôt elle se trouve à la périphérie, tantôt elle produit un déplacement périphérique et une compression du noyau. Dans une période plus avancée, le réseau chromatique disparaît complètement.

Dans la même communication, j'ai figuré un autre réseau ou plutôt des fibrilles mises en évidence dans les cellules modifiées par des mordants et qui ne sont que des neurofibrilles épaissies, décrites plus tard par Ramon y Cajal.

Les cellules modifiées sont entourées d'une zone de cellules embryonnaires. Entre ces cellules, on distingue un réseau lymphatique dilaté et un peu de substance rigide, à l'aspect kératinisé, formant des fragments d'un mince réseau. Souvent ce foyer renferme aussi un peu de pigment noir intra et intercellulaire (fig. 7).

Comme l'état embryonnaire des petits vaisseaux, surtout des régions motrices, ainsi que les autres lésions indiquées, se retrouvent dans beaucoup d'autres troubles aigus du système nerveux central, ces lésions, quoique assez constantes, ne suffisent pas pour nous fournir un moyen de diagnostic de la rage. Les petits foyers embryonnaires bien nets, entourant soit une seule cellule nerveuse motrice, soit un très petit groupe de cellules provenant peut-être de la multiplication d'une seule cellule donnent au contraire un ensemble très caractéristique, que je n'ai retrouvé ainsi localisé dans aucune autre maladie du système nerveux.

Les lésions rabiques comparées aux lésions des autres maladies aiguës des centres nerveux. — La lésion inflammatoire occupe, dans certaines de ces maladies, des régions plus étendues, elle envahit les vaisseaux et ordinairement, en même temps, la substance médullaire. La lésion des noyaux moteurs dans les affections non rabiques est plus étendue, plus systématisée et rarement aussi aiguë; on n'y trouve pas, enfin, la localisation indiquée pour les lésions rabiques.

Pour m'assurer de la spécificité des lésions trouvées dans la rage, j'ai examiné chez le chien et chez l'homme un nombre de maladies nerveuses aiguës qui intéressent les régions motrices. Chez le chien, certains cas de maladie des jeunes chiens à forme nerveuse montrent des lésions plus ou moins semblables aux lésions rabiques. Cependant on observe facilement les différences suivantes : 1) clans la maladie des jeunes chiens, la lésion périvasculaire (diapédèse, masses hyalines) est beaucoup plus intense et surtout les foyers sont beaucoup plus étendus que dans la rage ; 2) on ne trouve que rarement une localisation des foyers inflammatoires autour des cellules nerveuses ; 3) on observe ordiBABÉS. — Traité de la Rage. 12


178 TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

nairement des lésions manifestes de la substance blanche; 4) le bulbe, la substance grise autour du canal cérébro-spinal sont moins altérés et ne présentent pas les petits noyaux si caractéristiques dans la rage.

Dans les maladies expérimentales, toxiques ou traumatiques, décrites par Popoff (Beitr. zur Kenntn. d. acuten tox. Myelitis, 1882) et par moi-même avec Irsai (Expérim. Beitr., etc., Arch. f. Dermat., 1878), on observe une lésion plutôt parenchymateuse, avec hyperémie, exsudation de masses hyalines, dégénérescence des cellules et surtout des fibres nerveuses; les lésions inflammatoires des vaisseaux sont moins prononcées. Je n'ai pas pu constater de noyaux embryonnaires localisés autour des cellules nerveuses des noyaux moteurs.

Chez les chiens tués par asphyxie, on observe parfois, avec la congestion, la présence de cellules lymphatiques entourant certaines cellules ganglionnaires. Ces cellules lymphatiques sont peu nombreuses, les cellules ganglionnaires sont intactes; la lésion ne présente pas la topographie décrite pour la rage.

Chez l'homme, c'est surtout la paralysie bulbaire, l'atrophie musculaire progressive, la paralysie infantile et certains cas de paralysie de Landry, qui donnent des lésions quelque peu semblables aux lésions rabiques ; ces lésions cependant ne peuvent jamais donner lieu à des confusions. Dans la paralysie bulbaire, la moelle est généralement intacte. Les lésions commencent par une prolifération de la néyroglie ; celle-ci amène une atrophie des groupes cellulaires, et je n'ai jamais pu constater la zone d'éléments embryonnaires migrateurs, si caractéristique dans la rage.

Ainsi les nodules rabiques, toujours aigus et moins limités aux cornes antérieures, ne pourront jamais être confondus avec les lésions plus anciennes, souvent sclérotiques et atrophiques, de l'atrophie musculaire.

Seule, la paralysie infantile aiguë infectieuse présente régulièrement une poliomyélite avec des nodules autour et aux dépens des cellules nerveuses. Mais ces nodules se distinguent nettement des nodules rabiques par l'apparition presque exclusive de polynucléaires qui produisent, par leur invasion en masse, la destruction plus ou moins complète des cellules nerveuses.

La myélite aiguë de l'homme est, comme on le sait, tantôt systématique, tantôt insulaire ou diffuse, transversale, ascendante ou descendante. Elle présente, même dans des cas aigus, des lésions parenchymaleuses : oedème, prolifération de la névroglie, apparition de cellules granulo-graisseuses; les vaisseaux sont ordinairement moins modifiés. Ces lésions sont de plus rarement limitées à la partie grise et motrice du système nerveux central. On ne pourra donc jamais confondre les lésions bien évidentes et


TRAVAUX SUR LES LÉSIONS ET LES NODULES RABIQUES 179

macroscopiques de cette maladie avec les lésions histologiques de la rage.

La myélite aiguë présente dès le début une dégénérescence bien prononcée, avec apparition autour des vaisseaux du parenchyme de globules granulo-graisseux en grandes masses, avec lésions intenses et limitées aux parties qu'on reconnaît ordinairement à l'oeil nu comme étant les plus atteintes par la maladie. Il y a cependant des cas de myélite aiguë, ou on ne trouve que des lésions nodulaires microscopiques. Mais dans ce cas, pas plus que dans certains cas de maladie de Landry, on ne trouve ni de noyaux d'inflammation limitée aux régions motrices de la substance grise, ni de ces noyaux qui se trouvent autour de certaines cellules nerveuses, dans la rage.

Dans un cas de tétanos chez l'homme et dans un autre d'éclampsie puerpérale (néphritique), j'ai trouvé des lésions du système nerveux central qui ressemblaient fort aux lésions rabiques. Mais dans ces cas les accumulations cellulaires, quoique souvent miliaires, existaient surtout autour des petits vaisseaux; les régions étaient moins limitées, et les petits nodules, dont le rapport avec les vaisseaux n'étaient pas évidents, n'étaient pas situés autour des cellules nerveuses.

En supposant même que les lésions de la rage n'ont absolument rien de caractéristique, et qu'elles peuvent se trouver dans la myélite diffuse très aiguë ou dans la paralysie de Landry, je constate cependant que ni dans les livres, ni dans mes expériences personnelles, je n'ai rencontré un cas semblable. Nous pouvons donc regarder les lésions rabiques comme caractéristiques.

Dans d'autres maladies infectieuses, on avait aussi trouvé des lésions histologiques caractéristiques comme ensemble, quoique composées d'éléments non absolument spécifiques. C'est ainsi qu'on avait reconnu et regardé comme spécifiques les lésions de la tuberculose avant la découverte du bacille qui la produit ; cette maladie n'offrait alors aucun élément absolument spécifique.

Dans la rage (maladie dans laquelle le cerveau et la moelle sont touchés par le virus), la virulence est peut-être liée aux éléments qui font partie des nodules caractéristiques. Il est beaucoup moins probable que ces nodules soient le résultat d'une action toxique éloignée, comme le sont, par exemple, les lésions nerveuses dans le tétanos, où la moelle n'est pas virulente. De plus, nous sommes convaincus que la moelle rabique stérilisée ne produit ni la rage, ni les nodules caractéristiques.

En comparant la moelle rabique avec celle des animaux morts de tétanos ou d'intoxication, on constate souvent, dans ces derniers cas, la même hyperémie, la même infiltration cellulaire et


180 TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

les mêmes masses hyalines dans les parois vasculaires. Mais on cherche en vain une localisation miliaire de ces lésions aux parties indiquées ; on ne trouve pas les îlots inflammatoires péricellulaires de la rage.

Valeur diagnostique des lésions rabiques. — Il résulte de ces examens comparatifs, et des constatations de différents auteurs sur les lésions de la rage, qu'il y a dans cette maladie des foyers miliaires, dans la substance grise et surtout dans les régions motrices. Ces foyers, par leur forme et leur siège, présentent des particularités. Le groupement des noyaux embryonnaires autour de certaines cellules nerveuses modifiées est, d'après moi, la particularité la plus caractéristique.

Pour m'assurer de la valeur diagnostique de l'ensemble des lésions rabiques, et surtout des petits foyers péricellulaires, j'examine depuis de longues années les pièces, moelle ou cerveau, qu'on nous envoie avec les personnes mordues.

Je procède de la façon suivante :

Des tranches de moelle ou de cerveau, de 5-10 mm. carrés sur 3 mm. d'épaisseur, sont durcies dans l'alcool absolu ou dans le formol, tandis qu'une partie de la moelle est inoculée par trépanation à des cobayes ou des lapins. Le lendemain on peut faire des coupes minces qu'on colore par le bleu de méthylène de Löffler ou la fuchsine phéniquée. En quelques minutes les pièces sont colorées ; on les lave à l'eau distillée; après les avoir fait déshydrater, on les éclaircit dans l'essence de girofle et on monte dans le baume de Canada. On peut avoir les pièces microscopiques une heure après l'arrivée du cerveau en mettant une tranche mince du bulbe dans le formol pour 1/2 heure et en faisant des coupes avec le microtome à glace.

Par ce procédé, la substance médullaire n'est pas bien conservée, mais, ainsi que l'ont montré nos recherches, la substance blanche est très peu modifiée dans la rage. Ces modifications elles-mêmes sont très peu caractéristiques. On peut donc les négliger dans cet examen. Au contraire, la substance grise et les produits de prolifération et d'inflammation sont très bien conservés et très bien colorés par ce procédé rapide. On voit déjà à un faible grossissement, d'une manière éclatante, les groupes de cellules motrices des régions intéressées. Parmi ces cellules quelquesunes sont ordinairement pâles, vacuolaires, aux prolongements cassés, à noyau modifié (en karyokinèse avortée parfois), envahies par de petites cellules rondes mono-nucléaires et formant le centre d'un petit nodule, composé lui-même d'éléments migrateurs mono-nucléaires signalés plus haut. On observe, en même temps, les vaisseaux proliférés, souvent dilatés, renfermant beaucoup de leucocytes, et entourés d'espaces lymphatiques dilatés et remplis d'éléments embryonnaires, parfois pigmentés.


TRAVAUX SUR LES LESIONS ET LES NODULES RABIQUES 181

La présence de ces nodules péricellulaires caractérise surtout la lésion.

Voici enfin quelques-uns des premiers cas dans lesquels cet examen nous a donné des renseignements si utiles.

I. — Pétrache Grigoriu, âgé dé 37 ans, de Bâleni (Covurlui), est mordu le 15 octobre par son chien, qui revenait à la maison après une absence de 3 jours. Le même jour l'animal est abattu, et on envoie à l'Institut le bulbe et le cerveau du chien dans la glycérine. L'autopsie a été négligée.

Le 17, on reçoit les pièces ; on les fait durcir dans l'alcool, après les avoir fixées par la liqueur de Flemming. Le 20 octobre, on fait des coupes; on les colore par le bleu de méthylène. On constate d'abondants nodules rabiques autour des cellules nerveuses du bulbe, surtout dans les noyaux du pneumogastrique et du nerf hypogastrique.

Un lapin inoculé meurt de rage.

II. — Un paysan, Gavril Prepelita, âgé de 4° ans, de Ciumulesti (Suceava), est mordu le 22 octobre par un chien étranger, suspect de rage, sur lequel on ne nous donne pas de renseignements.

Le 3 novembre on reçoit le cerveau du chien dans la glycérine. On fait durcir dans l'alcool absolu et le 5 on fait des coupes. On constate au microscope de nombreux nodules rabiques au-dessous de l'épendyme du plancher du quatrième ventricule.

Un lapin injecté meurt de rage après 30 jours.

III. — M. Anton Sichni, âgé de 43 ans, de Roman, est mordu le 31 octobre par un chien suspect, qu'on a tué.

Dans les coupes faites après durcissement dans l'alcool, on observe un grand nombre de nodules rabiques caractéristiques, surtout a utour des cellules nerveuses du plancher du quatrième ventricule au-dessous de l'épendyme.

Un lapin inoculé en même temps meurt enragé le 24 novembre.

IV. — Un chien, présentant des symptômes suspects, meurt de rage à l'Institut. On constate les lésions anatomiques de la rage. On fait durcir le cerveau, le bulbe et la moelle de l'animal dans l'alcool absolu. Deux jours après on peut observer, dans les coupes colorées par la fuchsine, de nombreux nodules autour des cellules motrices dans les noyaux du plancher du IVe ventricule, surtout du nerf hypoglosse, et dans les cornes antérieures de la moelle cervicale.

Un lapin inoculé avec cette moelle meurt de rage 18 jours après la trépanation .

V. — Le même jour on fait abattre un chien suspect, on durcit le bulbe et la moelle dans l'alcool. Le lendemain, on fait des coupes. On n'observe pas de nodules péricellulaires.

Un lapin inoculé avec la moelle de ce chien reste sain.

VI. — Une enfant, Maria-Jonica Ferraru, de Slatina, âgée de 8 ans, est mordue le 7 novembre par un chien présentant des symptômes de rage.

Le 12 novembre on reçoit quelques fragments de bulbe et de cervelet conservés dans la glycérine. Après durcissement dans l'alcool absolu on fait des coupes. On constate, dans les points qui correspondent au IVe ventricule, une dilatation considérable des vaisseaux avec hémorragies, ainsi que quelques petits nodules rabiques.

Un lapin injecté meurt de rage.


182 TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

VII. — Petru J. Stefanescu, ouvrier de Turnu-Severin, est mordu le 18 novembre par un chien suspect et tué le même jour.

Le 25, on reçoit le cerveau de l'animal. On fait des coupes après durcissement dans l'alcool absolu. On constate la présence de quelques petits nodules rabiques autour des cellules de la corne d'Ammon.

Un lapin injecté meurt de la rage.

VU. — Don Dragu Cescu, âgé de 21 ans, soldat de Ramnicul-Vâlcei, est mordu le 6 décembre par un chien suspect qu'on fait abattre.

On reçoit le 10 le bulbe de l'animal. Dans les coupes obtenues par le procédé indique, on constate des vaisseaux dilatés et des hémorragies à la base du 4e ventricule. Certaines cellules nerveuses sont entourées d'éléments embryonnaires, surtout le long du raphé. Ces cellules sont en même temps plus pâles et quelquefois sans noyau.

Dans ce cas la lésion est plus diffuse.

On voit donc que si on possède le cerveau et surtout le bulbe ou la moelle de l'animal suspect, conservés, dans la glycérine, l'examen histologique de ces pièces peut compléter le résultat de l'observation et de l'autopsie du chien et faciliter ainsi le diagnostic rapide de la rage.

On doit faire des coupes intéressant les ventricules, le bulbe ou la partie cervicale de la moelle. Le lendemain, ou même une heure après avoir fait durcir les pièces, on trouvera, avec de l'hyperémie et des foyers embryonnaires périvasculaires moins caractéristiques, de petits nodules formés par une zone de cellules embryonnaires entourant une cellule nerveuse plus ou moins dégénérée ou en prolifération.

Je suis bien loin cependant de regarder cette constatation comme une preuve absolue, ou de vouloir supprimer, par l'usage de ce procédé rapide, les autres moyens de diagnostic, tels que l'observation des symptômes et l'expérimentation sur l'animal, qui donneront des preuves absolues. Mais, dans certains cas indiqués plus haut, la constatation des nodules décrits rendra des services.

Au point de vue pratique, on peut donc conclure qu'à côté de l'observation et de l'autopsie du chien mordeur l'examen histologique de son système nerveux central ne doit pas être négligée.

On ne devrait renoncer à cet examen que si le cerveau de l'animal mordeur est tout à fait macéré ou tellement abîmé que l'orientation anatomique soit devenue impossible.

Si on ne trouve, après un examen minutieux des parties indiquées, aucun nodule miliaire périvasculaire ou péricellulaire, il est très probable que l'animal mordeur n'était pas enragé; au contraire, la présence des lésions décrites et surtout des nodules péricellulaires plaide en faveur de la rage.

Ces nodules sont moins prononcés chez les animaux tués dans la première période de la rage ; ils sont plus apparents chez ceux qui ont succombé à la maladie. Dans les cas prolongés, l'infiltration cellulaire est très prononcée et devient plus diffuse.


TRAVAUX SUR LES LESIONS ET LES NODULES RABIQUES 183

2° - TRAVAUX DE GOLGl

Golgi (1) a publié une série de travaux sur les lésions déterminées par la rage dans les centres nerveux; il les résuma dans un article paru en 1894.

Il dit tout d'abord que la rage expérimentale donne des lésions très typiques. Cette opinion n'a pas été admise par les auteurs qui se sont occupés après lui des lésions rabiques.

Golgi désire attirer l'attention sur le fait que les altérations décrites et reproduites par lui peuvent être mises en évidence seulement par sa méthode de coloration. Il se propose de démontrer que sa méthode ne sert pas exclusivement à l'étude de la structure normale du système nerveux central ; elle peut aussi venir en aide à la pathologie en expliquant de nombreuses altérations pathologiques qui n'auraient pu être observées par d'autres méthodes.

Golgi expose ses recherches de la manière suivante :

I. — Structure des noyaux. — Ces altérations sont examinées par l'auteur :

a) Dans l'endothélium des vaisseaux, dans les cellules de la névroglie, dans les cellules épithéliales de l'épendyme ;

b) Dans les cellules nerveuses ; ce sont alors des altérations diffuses dues surtout à un commencement de développement progressif. Il a vu, dans ces cellules, des formes qui rappellent les différentes phases de la karyokinèse (gonflement, disparition du caractère vésiculaire, apparition des fuseaux, des pelotons équatoriaux étoiles).

Cependant un examen attentif montre que les masses de chromatine ne possèdent pas la régularité et la continuité caractéristique des fibres chromatiques du stroma nucléaire actif.

Au contraire elles se présentent sous la forme de petits fragments courts, irréguliers, ainsi qu'on le voit dans les cellules en régression.

Le caractère granuleux, ridé, la déformation et l'aspect atrophique de la cellule montrent qu'il s'agit plutôt là d'une régression.

Ces altérations ont été trouvées chez des lapins tués avant l'apparition des symptômes de rage paralytique. Les formes classiques de la mitose ont été trouvées dans les cellules de la surface des circonvolutions du cervelet 4 ou 5 jours après inoculation.

Cette constatation prouverait que les manifestations anatomiques de la rage peuvent être observées avant les troubles fonctionnels.

II. — Altérations de la forme et de la structure des cellules nerveuses. — Ces lésions étaient étendues et avaient des caractères différents. L'auteur les a groupées de la façon suivante:

a) Les cellules nerveuses deviennent plus minces, des vacuoles apparaissent dans leur intérieur et se transforment en vésicules. Dans la première phase les cellules paraissent seulement un peu tuméfiées : la substance cellulaire est plus transparente et moins avide de matière colorante ; dans la deuxième phase (de vacuolisation) apparaissent dans

(1) GOLGI, Berliner klin. Woch,, 1894, n° 14.


184

TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

les corps des cellules des cavités plus ou moins grandes (surtout dans la partie profonde des cellules de Purkinje) qui sont parcourues par des ramifications fines, qu'on peut reconnaître comme reste d'une substance cellulaire déchirée.

Le volume de la cellule est augmenté considérablement, mais ce qui est plus caractéristique c'est la transformation vésiculaire de la cellule. Le corps cellulaire est 3,4, 5 fois plus grand qu'à l'état normal. La périphérie est représentée par une ligne peu réfringente qui a l'apparence d'une mince membrane. Le protoplasma cellulaire est représenté par un petit amas protoplasmatique, dans les cellules de Purkinje, occupant leur périphérie, et d'où partent les prolongements protoplasmatiques. Un reste de substance cellulaire se présente sous la forme d'une petite zone très réfringente située dans la profondeur du corps cellulaire et d'où part le cylindre-axe. Le noyau est situé d'habitude à la partie supérieure de la cellule et on le voit assez souvent au milieu de la vésicule. Ces phases d'altérations sont visibles toutes à la fois, soit sur le même animal mort de paralysie rabique, soit chez plusieurs, animaux, qui présentent tantôt une phase, tantôt une autre. Ces altérations existent également dans les cellules nerveuses du cerveau, de la moelle allongée, et de la moelle épinière.

Dans cette dernière partie du système nerveux, Golgi trouve les lésions surtout dans les cas de rage des rues.

b) Les cellules ainsi que leurs prolongements sont plus ou moins altérées, on voit des tuméfactions circonscrites ou diffuses, des rides avec perte de substance, un processus d'atrophie progressive englobant les prolongements protoplasmatiques.

Les altérations des prolongements commencent de leur origine et s'étendent jusqu'aux divisions les plus fines ; ceux-ci ont un aspect encore plus variqueux qu'à l'état normal.

Les ramifications des cellules ganglionnaires des différentes parties des centres nerveux présentent des altérations assez caractéristiques ; elles perdent leur homogénéité et prennent un aspect granuleux avec des renflements diffus, de sorte qu'elles paraissent variqueuses.

Les altérations morphologiques peuvent être mises en évidence par les colorations argentiques. Les prolongements cylindraxiles paraissent plus résistants que les prolongements protoplasmatiques, et dans la substance cellulaire on peut distinguer clairement, même dans les fragments amorphes de cellules, les restes des prolongements cylindraxiles. Les altérations des cellules sont disposées en foyers. A côté de zones plus ou moins étendues formées de cellules altérées de différentes façons, on observe encore d'autres zones dont les cellules présentent un aspect normal.

c) La dégénérescence granulo-graisseuse des cellules nerveuses est très fréquente et représente une phase avancée du processus morbide.

Il existe une véritable destruction des cellules nerveuses, surtout quand la maladie est prolongée.

Le noyau est dévié dans une certaine direction, tandis que le corps cellulaire a un aspect très granuleux tuméfié ou atrophié, présentant une dégénérescence granulo-graisseuse avancée. Ces altérations éloignent la cellule du type ordinaire des cellules nerveuses centrales. Le noyau est disloque, rejeté à la périphérie de la cellule et ordinairement dans la direction d'un prolongement. Cette dislocation du noyau est accompagnée d'altérations de sa structure propre. Le noyau est atrophié, ses contours sont moins précis et parfois il est réduit à un petit amas de substance qui se colore intensivement.


TRAVAUX SUR LES LESIONS ET LES NODULES RABIQUES 185

Dans quelques cellules le noyau manque complètement, tandis que dans d'autres il reste un petit amas de substance granuleuse.

Ce processus atrophique avancé se rencontre dans les phases plus avancées avec des symptômes paralytiques prononcés. Une autre altération des cellules est caractérisée parla formation dans le corps de la cellule d'une zone périphérique à aspect homogène, contenant parfois des noyaux visibles où de petits amas granuleux fortement colorés.

d) Les lésions des ganglions intervertébraux présentaient toujours un ensemble caractéristique; les cellules rondes sont accumulées et les vaisseaux dilatés. Les cellules nerveuses sont envahies par des vésicules, le protoplasma contient des granulations et la périphérie de la cellule paraît homogène. Le noyau allongé et disloqué est repoussé vers la périphérie. Quelquefois il paraît être en dehors de la cellule; il est formé d'une accumulation de granules chromatiques.

Dans la rage il y a donc des altérations anatomo-pathologiques caractéristiques.

En se basant sur ses recherches, Golgi affirme, contrairement, à d'autres auteurs, que la rage détermine toujours des lésions des centres nerveux, mais sans leur reconnaître une spécificité absolue. En les considérant isolément, on les rencontre également dans d'autres maladies ; mais en tenant compte de l'ensemble des modifications, de leur succession et de leur enchaînement on peut les regarder comme caractéristiques de la rage.

La rage détermine tout d'abord un processus inflammatoire dont la première étape est caractérisée par des états inflammatoires avec troubles circulatoires, prolifération des éléments vasculaires et périvasculaires, et infiltration leucocytaire.

Plus tard, apparaissent dans les éléments fixes des modificacations dont le caractère change d'après la nature des éléments que l'on considère.

Il y a enfin des processus régressifs.

Dans son ensemble, le processus anatomique serait une encéphalite parenchymateuse.

En thèse générale, on peut admettre les conclusions de Golgi, quoique cet auteur n'insiste pas sur les lésions les plus fréquentes et les plus caractéristiques de la rage.

Germano et Capobianco (1) ont retrouvé les lésions vasculaires. décrites par la plupart des auteurs qui les ont précédés. Ils admettent que l'altération des cellules nerveuses des cornes antérieures peut aller jusqu'à leur destruction complète. Ils donnent pourtant une importance plus grande à l'hypertrophie de la névroglie.

L'existence d'une myélite est démontrée par une hyperémie prononcée, par l'infiltration leucocytaire progressive et diffuse, par les altérations des parois vasculaires avec hémorragies con(1)

con(1) et CAPOBIANCO, Contribution à l'histologie pathologique de la rage. (Annales de l'Institut Pasteur, 1895.)


186 TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

sécutives, par l'altération des éléments nerveux qui va de la simple tuméfaction jusqu'à leur disparition complète.

En ce qui concerne la spécificité de ces lésions les auteurs croient comme Golgi que, sans être des lésions pathognomoniques, elles sont pourtant constantes dans leurs manifestations, dans leur distribution en foyer et dans leur ensemble. Elles sont, de même, aussi constantes dans leur ordre de succession et dans leur prédominance dans les régions motrices.

3- RAPPORT DU VIRUS AVEC LES LÉSIONS DES CELLULES NERVEUSES.

En 1898, (1), dans une étude sur les lésions des cellules nerveuses de la moelle épinière dans différentes maladies infectieuses, j'ai traité des lésions rabiques dans leur rapport avec le virus.

Jusqu'en 1898 on ne connaissait qu'une seule maladie, la rage, dont le virus était localisé presque exclusivement dans le système nerveux central, en produisant une réaction inflammatoire. En dehors de lésions vasculaires exsudatives et hémorragiques avec prolifération des éléments fixes, j'ai pu trouver dans la rage des rues des altérations inflammatoires au niveau des cellules nerveuses, une accumulation de cellules embryonnaires et des modifications particulières de certains vaisseaux sanguins et lymphatiques qui appartiennent à la cellule. La cellule qui est à l'intérieur de ce foyer inflammatoire est envahie par des éléments étrangers d'une façon toute particulière. Ces altérations sont-elles primitives? La question n'est pas résolue. En tout cas, elles sont caractéristiques de la rage.

Les lapins tués par le virus fixe présentent au contraire à peine une altération microscopique de la moelle épinière; ils montrent seulement une diapédèse insignifiante des vaisseaux de la moelle, ainsi que des altérations localisées dans les cellules des cornes antérieures.

J'avais en 1890 établi les altérations cellulaires de la rage des rues:

1° Altérations particulières des noyaux des cellules nerveuses

(fig. 4);

2° Concentration des éléments chromatophiles autour du noyau (fait décrit aussi plus tard par Marinescu) ;

3° Disparition des éléments chromatiques dans certaines cellules et dislocation du noyau à la périphérie ;

4° Commencement de prolifération de la cellule avec figures karyokinétiques abortives ;

5° Destruction des éléments chromatiques du noyau cellulaire et des prolongements. Vacuolisation du protoplasme avec déformation de la cellule;

(1) BABES, Ueber den Einfluss der verschicdenen Infection en auf die Nervenzellen des Rüchkeumarkes (Berliner klinische Wochenschriftt), 1898, N. I. 2, 3.


RAPPORT DU VIRUS AVEC LES CELLULES NERVEUSES 187

6° Dilatation sinueuse de l'espace virtuel péri-cellulaire occupé en partie par des cellules rondes et leur émigration dans la cellule nerveuse.

La moelle est très virulente dans toutes ses régions et il est très probable que les parties altérées, surtout les nodules rabiques, contiennent les parasites de la maladie.

Il est possible que les éléments hyalins, ronds, encapsulés, que j'avais décrits, qui existent surtout dans la cellule nerveuse (1), parfois même dans les parois des vaisseaux, sont en relation avec la maladie.

J'avais insisté spécialement sur la topographie des lésions rabiques, sur leur distribution qui leur donnent un caractère de spécificité qui ne se rencontre pas dans les autres affections du système nerveux.

Les altérations dues à la rage présentent un caractère particulier. Le virus pénètre en effet dans le système nerveux central, en suivant les nerfs périphériques, ainsi que les lymphatiques, les artères et les veines. Suivant le lieu de sa pénétration, il arrive au cerveau ou au canal vertébral et se localise dans certaines portions du système nerveux, généralement autour du canal central. Le virus produit des altérations vasculaires hémorragiques et inflammatoires, surtout dans les centres moteurs de la moelle allongée et de la moelle épinière. Comme dans les autres infections, on peut reconnaître les endroits premièrement atteints. On distingue :

1° Les invasions par le canal central ou par le sillon antérieur accompagnées d'altérations des parties médianes des cornes antérieures; 2° l'invasion par voie nerveuse ainsi que celle qui s'est faite par les vaisseaux antéro-latéraux des méninges (fig. 1. mx). Celle-ci est accompagnée d'altérations dans les parties latérales des cornes antérieures. On trouve dans la rage quelques grandes cellules des cornes postérieures touchées un peu plutôt et indiquant que l'infection avait attaqué dès le début les cornes postérieures. Dans les cas à marche lente, on trouve aussi autour des cellules nerveuses des lésions graves qui prouvent que les altérations des tissus sont étroitement liées à la présence du virus, qui, par sa multiplication ou par les toxines qu'il produit, provoque un foyer circonscrit, inflammatoire, péri-cellulaire (m).

Le bulbe présente ordinairement les mêmes lésions que la moelle, on y voit (fig. 2) l'épendyme ordinairement intact; audessous de l'épithélium, on observe souvent des globes hyalins. (Planche II, fig. 1-2.) Les vaisseaux de cette région sont dilatés entourés de zones embryonnaires (E), souvent remplis de bouchons leucocytaires ou hyalins; au niveau de différents noyaux de

(1) Décrits plus tard par Negri.


188 TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

cellules nerveuses, on voit des nodules périvasculaires et péricellulaires caractéristiques, n , n",n"',n"".

Par comparaison avec la plupart des maladies infectieuses, dont l'action sur les cellules nerveuses ressemble plutôt à une intoxication qu'à une véritable infection, la rage peut être considérée

considérée le type d'une véritable infection déterminant une poliomyélite aiguë.

On distingue dans la rage à marche lente des lésions péricellulaires. cellulaires et nucléaires.

Au début on remarque une prolifération péricellulaire avec compression consécutive des cellules nerveuses, un commencement de concentration de la substance chromatique au voisinage d'un prolongement cellulaire et l'apparition des granulations chromatiques périnucléaires. La cellule est entourée par de différents éléments, dans lesquels on distingue des parties chromatiques homogènes, détachées de la cellule nerveuse (fig. 3, cn), des endothéliums (fig. 3, c) et des leucocytes, de petits cléments avec noyaux fusiformes bien colorés, parfois à l'état de karyokinèse (c', c"). L'un des prolongements cellulaires est déchiré ; le protoplasma de la cellule nerveuse est plus foncé et plus homogène; il présente des sinuosités, des vacuoles et contient de petits restes oblongs de substance chromatique (x).

Fig. I. — Moelle lombaire d'un chien mort de rage après infection sous-durale par la rage des rues. Bleu de méthylène polychrome ; faible grossissement.

Sa, sillon ant ca, corne antérieure gauche dont la partie antérieure est occupée de nodules rabiques (nr) confluents. Dans la corne postérieure (cp) ; on trouve parmi les cellules normales (cn) des cellules dégénérées, gonflées, pâles. A droite, il y a une série de cellules radiculaires dégénérées (en). D'autres cellules paraissent être normales (cd). Ici les nodules rabiques (nr) se trouvent plutôt à la base de la corne antérieure.


RAPPORT DU VIRUS AVEC LES CELLULES NERVEUSES 189

Les lésions du noyau consistent d'abord en une accumulation de substance chromatique à sa périphérie et une augmentation du nombre de ses granulations. Le nucléole est plus pâle et hypertrophié (fig. 2).

Le caractère des lésions rabiques ne consiste pas en une disposition

particulière de la substance chromatique, mais dans l'ensemble des altérations qui nous indique la voie et l'effet de la pénétration du virus dans le système nerveux central.

La rage montre mieux qu'aucune autre maladie que les altérations visibles de la cellule sont en rapport direct avec la durée de l'influence exercée par le virus.

Chez les lapins, infectés par du virus fixe, on ne trouve, d'habitude, aucune lésion dans les cellules nerveuses; tandis que les animaux infectés avec un virus d'une intensité moindre (virus des rues) présentent la série entière des altérations.

Fig. 2. — Plancher du IVe ventricule. Fuchsine phéniquée, alcool, essence, beaume. Faible grossissement.

E, épendyme, n, nodule périvasculaire, n', autre nodule autour d'un vaisseau dilaté, n", nodule embryonnaire sans rapport évident avec les vaisseaux, n"', nodule rabique, autour d'une cellule nerveuse, t, vaisseau dilaté et rempli de leucocytes, c, cellule nerveuse normale.


190 TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

Dans un travail sur la rage expérimentale, Grigoriew et Iwanow (1) rappellent que la rage provoque une encéphalo-myélite, c'est-à-dire un processus inflammatoire qui retentit sur l'ensemble

du système nerveux central, et surtout sur le tronc cérébral et la moelle épinière.

Fig. 3. — Dégénérescence d'une cellule des cornes antérieures du chien au milieu d'un nodule rabique.

Color. à la thionine, gross. 600 env.

cn, parties périphériques de la cellule détachée; c, cellule fixe endothéliale (?) c', petit élément allongé au noyau fusiforme, c", le même élément en mitose, c"', cellules pâles d'origine névroglique (?). La cellule nerveuse cd renferme des éléments semblables à des vacuoles, le noyau est entouré de masses cbromatophiles. Il renferme des granulations particulières et le nucléole est extrêmement gonflé, pâle.

Fig. 4. — Altération des noyaux des cellules dégénérées des cornes antérieures dans la rage. Thionine, gross. 600.

a, noyau normale ; b, disposition de la membrane du noyau qui est entouré de masses chromatiques, c, dégénérescence granuleuse, hypertrophie du nuciéole. Le noyau est entouré de vacuoles ; d, déformation par dépression du novau, séquestré d'ans un espace limité par une substance chromophile; e, le noyau est isolé du reste de la cellule par des vacuoles confluentes. Dégénérescence granuleuse et nucléole hypertrophie en voie de disparition; f, dégénérescence avec apparition de granulations. disparition du nucléole; g, déformation du noyau hypertrophique et très pâle renfermant des granulations particulières.

(1) GRIGORIEW et IWANOW, Pathologische-anatomisch Veränderungen im centralenund peripheren Nervensystem bei expérimentale; Lyssa (Centralblatt für allgemeine Pathologie und pathologische Analomie, 10 février 1808).


RAPPORT DU VIRUS AVEC LES CELLULES NERVEUSES 191

Ces auteurs ont examiné 7 lapins morts de rage ou tués au commencement des phénomènes paralytiques. A côté des modifications vasculaires observées par tous les auteurs, ils signalent aussi des modifications dans les cellules nerveuses des cornes antérieures, consistant surtout en un degré beaucoup moins avancé de chromatolyse périphérique ou centrale et en de légères modifications du noyau.

Les modifications atteignent d'abord les cellules nerveuses, puis les vaisseaux sanguins et enfin les fibres nerveuses.

Les modifications cellulaires sont des phénomènes primaires et les auteurs n'osent les considérer comme la conséquence d'une infiltration leucocytaire.

D'après eux ces modifications constituent une dégénérescence granuleuse et homogène.

Hôgyes (1) décrit chez l'homme l'existence dans la rage d'une myélite, qui peut se présenter sous deux formes : dans l'une, prédomine l'infiltration cellulaire de la substance grise, sans modification accentuée des éléments nerveux; dans une autre, on trouve une infiltration beaucoup plus profonde, surtout dans les cornes antérieures, où les cellules présentent les différentes étapes de la dégénérescence chromatolytique. Cette dégénérescence est accompagnée d'une accumulation péricellulaire de leucocyles, constituant une modification histologique caractéristique de la rage.

Nagy (2) s'est servi de la méthode de Nissl pour étudier les modifications cellulaires déterminées par le virus rabique. Il signale encore, au commencement de l'infection, un état chromolytique particulier des cellules nerveuses, allant jusqu'à la disparition des éléments chromophiles et suivi par l'atrophie, la fragmentation ou la désagrégation cellulaire.

Marinescu (3) a étudié, en employant la méthode de Nissl, la moelle de deux lapins enragés et a observé des phénomènes de chromolyse centrale et périphérique, qu'il considère comme caractéristiques; ceux-ci provoquent des lésions étendues, qui expliquent le phénomène principal, la paralysie.

Caterina, Daddi (4), Sabrazes et Cabannes (5), Ewing (6), étudiant la rage de l'homme, ne signalent comme phénomènes importants que la chromatolyse des cellules des cornes antérieures, et, parfois, celle de cellules de Purkinje du cervelet et des cellules pyramidales de l'écorce.

(1) HOGYES, Nothnagel's specielle Pathologie « Lyssa ». Wien, 1897, vol. V, Ve partie.

(2) NAGY, Math, es term. tud. ert, 1894 et Magyar err. Archiv., 1895.

(3) MARINESCU, l'Histo-pathologie de la cellule nerveuse. (Revue générale des Sciences pures et appliquées, 30 mai 1897.)

(41 DADDI, Contributo all'anatomia patologica della rabbia nell'nomo. (Boll- Soc. Med. Chir. di Pavia, 1897.)

(5) SABRAZES et CABANNES, Note sur les lésions des cellules nerveuses de la moelle dans la rage humaine. (Nouvelle Iconographie de la Salpètrière, 1898.)

(6) EWING, Studies on ganglion cells. (Archives of Neurologie and Psychopathotogy, 1898, vol. I.)


192 TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

4. - LÉSIONS PRÉCOCES DE LA RAGE

J'avais décrit en 1898 les lésions précoces des centres nerveux dans la rage (1), en employant les méthodes modernes de coloration des cellules nerveuses et de leurs éléments chromatophiles.

Dans certains cas de rage de passage du lapin, les lésions sont très peu prononcées, tandis que, dans d'autres, le virus de passage très exalté, hypervirulent, produit des lésions précoces et très prononcées. Nous possédions à un moment donné un virus qui tuait, non seulement le lapin, mais aussi le chien, en cinq à six jours après injection intracrânienne, en produisant dès le quatrième jour des lésions très prononcées de la moelle et du bulbe.

Goldscheider et Flatau (Fortschritte der Médecin, 1897) ont trouvé, dans le tétanos expérimental, des lésions précoces qui se montrent avant que les symptômes de la maladie ne se déclarent, notamment, une chromatolyse avec tuméfaction de la cellule, ainsi qu'un gonflement et une modification particulière de son noyau. Ces lésions disparaissent en grande partie après les manifestations cliniques. Nous basant sur ces faits, nous nous sommes demandé comment se comportent les lésions précoces de la rage.

Nous avons essayé ainsi de pénétrer le processus intime de la lutte du virus contre l'appareil de défense, au niveau de la substance grise centrale, la seule qui soit sérieusement atteinte dans la rage.

Notre dispositif expérimenta] a été très simple. Nous inoculions à plusieurs reprises des séries de lapins et de chiens par trépanation avec du virus de passage plus ou moins virulent ou avec du virus des rues, en sacrifiant chaque jour un des animaux par décapitation, nous en examinions la moelle et le bulbe, après durcissement dans l'alcool formolisé, par la méthode de Nissl, ou en colorant avec la thionine.

Voici le résultat de nos recherches :

La substance hypervirulente produit souvent dos lésions appréciables dès le troisième jour après l'infection, alors qu'aucun symptôme ne révèle encore la rage. Parfois seulement, il existe à ce moment une faible élévation de température. On observe déjà par places, surtout dans les cornes antérieures, une hyperémie prononcée, une faible leucocytose dans les capillaires du bulbe et des cornes antérieures et une faible tuméfaction des cellules des parois vasculaires, plus prononcée sur les côtés du canal central. On remarque, auprès des petites cellules rondes mononucléaires, des éléments beaucoup plus petits, de 2 µ., ovulaires, souvent en division, colorés fortement par le bleu polychrome. En même temps, quelques cellules nerveuses de cette région ou des parties latérales des cornes antérieures sont plus foncées, avec des éléments chromatiques gonflés et en voie de fragmentation. Leur noyau

(1) BABES, Comptes rendus de l'Académie des Sc , 14 nov. 1898.


LÉSIONS PRÉCOCES DE LA RAGE 193

est gonflé et presque incolore (Pl. III, fig. I) ; auprès de ces cellules, il y a quelques cellules pâles en chromatolyse.

Les lésions vasculaires sont un peu plus prononcées dans la moelle cervicale que dans la moelle lombaire, mais les lésions cellulaires sont partout analogues. Dans certains cas l'hyperchromatose est encore plus prononcée (fig. 2, cn), les vaisseaux sont remplis d'endothéliums prolifères (v) et les cellules nerveuses sont entourées de grandes cellules pâles à protoplasme basophile, probablement d'origine névroglique (cg).

Dès le quatrième jour, les lésions sont beaucoup plus prononcées. On trouve à cette époque, chez le lapin de même que chez le chien, une leucocytose prononcée, les capillaires renferment une grande quantité de leucocytes surtout mononucléaires et des cléments décrits plus haut ; les vaisseaux sont, par place, entourés d'une large zone embryonnaire, la paroi cellulaire des vaisseaux plus grands est épaissie, et l'espace périvasculaire renferme des cellules rondes mononucléaires. Ces cellules migratrices se dirigent surtout vers les cellules nerveuses formant par places de petits noyaux péricellulaires (nodules rabiques). Ce sont surtout les cellules voisines du canal central des parties latérales qui sont entourées de cellules migratrices, elles présentent des lésions très nettes qui consistenten une tuméfaction et un gonflement des éléments de Nissl. Ceux-ci pâlissent et disparaissent. Tantôt cette disparition est complète dans toutes les cellules de la corne antérieure, tantôt un nombre plus ou moins grand de cellules gardent à leur périphérie, ou autour du noyau, des éléments ou des granulations colorées. Le noyau devient plus clair, le nucléole reste ordinairement sur place sans changer d'aspect (Planche III, fig. 3), ou bien il est gonflé, pâle et entouré d'une zone de granulations colorées en violet (fig. 4).

Ces lésions sont également prononcées dans toutes les parties de la substance grise du bulbe et de la moelle chez le lapin et chez le chien infectés par la substance hypervirulente. Le virus de passage ordinaire produit ces effets beaucoup plus tard. Chez le lapin, il faut chercher attentivement pour trouver des lésions quatre jours après l'infection. On trouve cependant, dans certains groupes de cellules de la corne antérieure, quelques cellules gonflées, à éléments chromatiques désagrégés ; on remarque de plus une faible augmentation des éléments des parois vasculaires. Dans le bulbe, on voit, au niveau de certains vaisseaux, une accumulation de petits éléments chromatiques décrits plus haut. Chez le chien on trouve, au contraire, dès le quatrième jour, une hyperémie très accentuée au niveau de certains groupes cellulaires des cornes antérieures et des lésions vasculaires inflammatoires avec de larges zones cellulaires périvasculaires dans le bulbe. On observe surtout le long du raphé, sur les parties latérales et dans les olives, une tendance à la formation de nodules autour des cellules nerveuses qui, à leur tour, subissent les modifications décrites. Il est donc, évident que les lésions rabiques commencent dans le bulbe, dès le quatrième jour après l'infection intracrânienne, par une prolifération vasculaire avec diapédèse assez diffuse.

Chez le chien, les lésions s'irradient vers le bas les jours suivants ; elles sont toujours bien prononcées après la mort. Chez le lapin au contraire on voit (seulement à la suite de l'infection avec la rage des rues ou bien avec la substance hypertoxique) des lésions prononcées des centres nerveux. Souvent ces lésions bien prononcées les quatrième et cinquième jours n'augmentent pas; souvent on trouve après la mort, survenue le septième ou le huitième jour, quelques rares cellules pâles vacuolaires et, par places, de l'hyperémie avec un peu de diapédèse cellulaire.

BABES. — Traité de la Rage. 13


194 TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

J. Koch (1) décrit des lésions de la moelle lombaire chez le chien. déjà le 2e jour après l'infection rabique. Il s'agit de foyers nécrotiques, ramollis, avec destruction des cellules nerveuses dans la substance grise de la moelle lombaire. Nous-même n'avons jamais trouvé des lésions aussi graves et aussi précoces, dans la rage.

Il résulte de ces recherches que la rage produit des lésions vasculaires et cellulaires dans la substance grise; notamment une hyperémie, une leucocytose, une prolifération vasculaire et une diapédèse, ainsi que des lésions particulières des cellules nerveuses qui sont déjà manifestes un ou deux jours avant l'apparition des premiers symptômes rabiques.

5- - LÉSIONS DES NEUROFIBRILLES DANS LA RAGE

Ramon y Cajal et Dalmacco Garcia (2), employant la méthode du premier de ces auteurs (3), qui permet de mettre en évidence les neurofibrilles des cellules nerveuses, ont pu constater dans la rage un épaississement considérable de ces fibrilles. Cet épaississement des neurofibrilles s'observe tout aussi bien dans la rage de passage que dans la rage des rues.

Six jours après l'inoculation du virus de passage, on trouve dans les ganglions rachidiens du lapin une hypertrophie du réseau superficiel des neurofibrilles.

Cette hypertrophie devient plus nette, au commencement de la paralysie.

En même temps le réseau secondaire disparaît et les fibres épaissies se colorent plus fortement.

On observe un épaississement semblable si on expose certains animaux à une basse température. On peut suivre ainsi l'origine de l'épaississement et celle de la coloration plus intense, ou argentophilie. On constate que les fibres fines s'associent par une espèce de coalescence, puis plus tard toutes les fibrilles de la cellule subissent le même épaississement, formant tantôt des fibres isolées, tantôt des anastomoses sous la forme d'un plexus. En colorant les ganglions rachidiens par la méthode de Cajal, on constate que les neurofibrilles sont hypertrophiées, elles envoient parfois des prolongements en dehors de la cellule, tout en emprison(1)

emprison(1) KOCH, Uber abortive Tollwut (Ztschr, f. Hygiène, I, 1909, f. 64).

(2) RAMON Y CAJAL et DALMACCO-GARCIA, las Lesiones del reticulo del las cellulas nervosas en la rabbia Trabbaios del Laboratorie de iuvestigaziones biologicas de le Univ. de Madrid. I III. Dec. 1904, p 213.

(3) La méthode de Ramon y Cajal consiste dans le durcissement de pièces fraîches de 3 mm. d'épaisseur pendant 24 heures dans le liquide suivant : alcool abs. 10 gr. quelques gouttes à 1 cm. c. Laver pendant 3-3 minutes dans l'eau distillée. Ensuite immerger dans une solution de nitrale d'argent 1,50 % 3 à 5 jours à l'étuve à 35°-37°. Les fragments sont lavés durant 1-2 minutes dans l'eau distillée et égouttés. On les met dans un flacon contenant la solution fraîchement préparée d'acide pyrogall, 1-2 gr., Formol 10 cc. Eau dist. 100 cmc. On laisse pendant 24 heures à la température de la chambre et on lave ensuite 1-3 minutes dans l'eau distillée; on égoutte sur du papier buvard et on inclut dans la celluloïdine ou dans la paraffine. On peut colorer les coupes obtenues par le Gicmsa.


LESIONS DES NEUROFIBRILLES 195

nant des phagocytes dans leurs mailles ; plus tard les fibrilles deviennent pâles, ne prennent plus l'argent et subissent une dégénérescence granuleuse semblable à celle que Marinescu a décrite dans le tétanos.

Nos recherches faites avec Marinescu confirment en partie ces données. Il faut cependant observer que cette hypertrophie des neurofibrilles n'est pas en rapport intime avec les nodules de van Gehuchten.

J'ai montré, par la coloration de Cajal combinée avec celle

de Giemsa, que les fibres épaissies ne dégénèrent pas comme dans le tétanos; seule la colorabilité par l'argent diminue. Les fibrilles restent encore colorables par le Giemsa tout en s'épaississant très fortement (planche V, fig. 10). Les mêmes lésions des neurofibrilles existent dans les cellules nerveuses des centres. En thèse générale, les parties périphériques des cellules sont les premières atteintes et elles restent le plus longtemps colorables par l'argent. Les fibres épaissies s'écartent souvent autour d'une vacuole, d'une leucocyte, ou d'un corpuscule de Negri (planche IV, n, et planche V, fig. 12 N).

Les auteurs cités regardent l'hypertrophie des neurofibrilles comme un phénomène

phénomène réaction de la cellule nerveuse. Il n'est pas douteux que la paralysie rabique dépende des lésions cellulaires, mais il n'est pas prouvé qu'elle soit due à la modification des neurofibrilles.

L'épaississement des fibrilles est, en effet, plutôt sous la dépendance immédiate du changement de nutrition, elle n'est pas l'expression d'un état fonctionnel. Marinescu a pu trouver cette hypertrophie chez certains paralytiques.

Les lésions graves du protoplasma, des noyaux ou des cellules nerveuses ne sont probablement pas la cause de la paralysie, car ces phénomènes n'existent ordinairement pas chez les lapins paralysés à la suite de l'inoculation du virus de passage. On peut en dire

Fig. 5. — Cellule nerveuse d'un ganglion spinal provenant d'un enfant mort de rage. Coupe traitée par la méthode de Cajal. On y distingue la capsule avec des noyaux gonflés et, dans la cellule nerveuse, un gros réseau foncé à ramifications plus minces, communiquant avec le prolongement cylindraxil. Hypertrophie des neurofibrilles (Marinescu).


496 TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

de même pour la disparition des corpuscules de Nissl. J'avais observé, en même temps que l'épaississement des neurofibrilles, cette disparition tantôt centrale (avec déplacement périphérique des noyaux), tantôt périphérique.

Bien longtemps avant Cajal et Marinescu (1), sans avoir pu établir les rapports de ces lésions avec les symptômes de la rage, j'avais constaté l'épaississement des neurofibrilles surtout dans les cas de rage très prolongés.

Marinescu et Cajal ont essayé de présenter l'hypertrophie des neurofibrilles dans la cellule nerveuse comme une lésion constante de la rage et ayant une grande valeur pour le diagnostic de la maladie.

Franca a retrouvé cette lésion chez un renard infecté par le virus des rues. Cet auteur décrit dans les ganglions des cellules nerveuses une hypertrophie du réseau fibrillaire dont les mailles contiennent des neuronophages. Plus tard les cellules disparaissent et à leur place on trouve des nodules (2). Il nous semble cependant risqué de vouloir considérer l'épaississement des neurofibrilles comme une manifestation spécifique de la rage; nous avons en effet vu qu'un tel épaississement se produit aussi sous l'influence du froid et de certaines intoxications. D'autre part dans la rage cette hypertrophie n'est pas toujours aussi prononcée, il y a cependant souvent au niveau de la moelle et dans les ganglions spinaux rabiques un épaississement de ces fibrilles (voyez la fig. 6 et les fig. 8, 10, 11 de la planche V) plus prononcé que dans n'importe quelle autre maladie des centres.

La recherche de cette lésion est trop difficile pour pouvoir être employée dans le diagnostic courant et rapide de la rage.

On peut sans doute obtenir des préparations démonstratives en traitant de petits morceaux qui sont restés 24 heures dans l'alcool à 40°, mais il faut ordinairement près de 8 jours pour avoir des bonnes préparations. Il est préférable de colorer les pièces après imprégnation par le Giemsa. Dans ces préparations (voir les figures 6, 8, 10, 11, 12 sur les planches VI et V), on verra non seulement des neurofibrilles épaissies, mais aussi les corpuscules de Negri, les nodules rabiques et les fines granulations que j'avais décrites dans le protoplasma des cellules nerveuses dégénérées.

Résumé des lésions fines des centres nerveux dans la rage. —Avant de quitter ce chapitre, il sera peut-être utile de résumer les faits établis concernant les lésions fines trouvées dans les centres nerveux dans la rage.

(1) RABES, les Lésions rabiques. [Annales de l'Institut Pasteur, avril 1892.)

(2) FRANCA, la Rage chez le renard. (Compte rendu de la Société de Biologie, page 652, an 1905, tome LVIII.)


RESUME DES LESIONS FINES DES CENTRES NERVEUX 197

A. Lésions précoces (planche III). Pas de lésions dans la rage de passage. Dans l'infection par le virus des rues, dès le 3e jour, prolifération endothéliale et oblitération de certains vaisseaux par des mononucléaires. Apparition au milieu de ces cellules, de formations plus foncées, à noyau très foncé, allongé, souvent en karyokinèse. Prolifération névroglique autour des cellules nerveuses; hyperchromatose, plus rarement astromatose de ces cellulesnoyau peu modifié. Dès le 4e jour, lésions vasculaires plus prononcées, formation de nodules formées de mononucléaires, peu de polynucléaires, endothéliums et éléments névrogliques proliférés autour des petites cellules nerveuses. Disparition des éléments chromatiques de leur protoplasma. Commencement de l'invasion des éléments migrateurs dans les cellules. Lésion des noyaux ; apparition des granulations chromatiques et tuméfaction du nucléole. Formations particulières plus petites que les leucocytes, noyaux pyriformes, foncés, dans les foyers cellulaires (planche II, fig. 7, c).

B. Rage des rues déclarée chez le chien et chez l'homme. 1° LÉSIONS PEU PRONONCÉES. — Les mêmes lésions plus ou moins prononcées. Souvent on peut à peine déceler des lésions qui consistent dans l'hyperémie, une faible leucocytose et une diapédèse de certains petits vaisseaux des cornes antérieures et des noyaux du bulbe. Ces vaisseaux montrent encore une faible infiltration graisseuse et une tuméfaction de leur endothélium. On y trouve parfois encore quelques cellules nerveuses à peine modifiées entourées de cellules rondes mononucléaires (planche II, fig. 7, m, n). La fig. 8 montre cette irritation vasculaire présentant encore des leucocytes pigmentés p ; et de petites granulations foncées

2° LÉSIONS PLUS PRONONCÉES. — a) Lésions vasculaires.— Surtout dans les régions mentionnées, en dehors des lésions signalées plus haut on en trouve d'autres plus profondes, consistant en une dilatation (planche II, fig. 12), un gonflement oedématié ou hyalin des parois vasculaires (planche II, fig. 14, et fig. 5), avec infiltration et transformation cellulaire consécutive (fig. 10). Dans tous les cas il existe en même temps un gonflement de l'endothélium vasculaire. Dans d'autres cas, le vaisseau est oblitéré par des masses hyalines, par des leucocytes mono et polynucléaires, par des thromboses fibrineuses ou hyalines renfermant souvent des pigments, ou bien par de fines granulations renfermant des formations particulières fréquentes dans la rage (planche II, fig. 9 c). Souvent le vaisseau est déchiré et laisse échapper du sang et les éléments décrits plus haut. Ainsi, les espaces périvasculaires et leur voisinage peuvent présenter de petites hémorragies.

En analysant les éléments qu'on trouve dans la paroi et au-


198

TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

tour du vaisseau, on y distingue : 1° des cellules endothéliales et périthéliales proliférées (planche II, fig. 10 et n, c. p.); 2° de fines granulations chromatiques, ou achromatiques; 3° peu de polynucléaires; 4° des éléments plus petits que les cellules, allongés et renfermant un noyau homogène allongé, très foncé, souvent en division (planche II, fig. 9, 10 et 11 c,c'); 4° d'autres éléments ronds plus grands, vacuolaires, parfois concentriques renfermant des fragments nucléaires, en croissant ou fusiformes,très colorés, homogènes (c"— c VI); 5° des cellules rondes renfermant des noyaux pyriformes ou ressemblant aux piroplasmes (planche II, fig. 7, c. p.); 6° des cellules irrégulières à noyau périphérique, renfermant dans leur protoplasme une quantité de fines granulations ou de petits bâtonnets colorés par certains mordants (pl. II, fig. 5, cgr. cm.); autour de ces cellules on trouve de ces bâtonnets libres.

b) Lésions cellulaires. — En dehors des modifications mentionnées plus haut les grandes cellules motrices montrent encore les lésions suivantes : 1° dilatation de l'espace virtuel péricellulaire qui renferme souvent des cellules mononucléaires; il existe

une hyper ou hypochromatose peu prononcé , le nucléole est souvent hypertrophié et plus pâle (planche II, fig. 5 et 7n). Les éléments qui se trouvent autour de ces cellules sont souvent plus abondants, formant un nodule rabique (figures 1, nr et 2 nr). Dans certains cas (fig. 5) l'espace pericellulaire très dilaté (oedématié), comprime la cellule, qui présente une lésion rabique plus ou moins prononcée; 2° nature des éléments qui entourent et envahissent les cellules nerveuses modifiées. Il s'agit des mêmes éléments qui entourent les vaisseaux, et en plus de certains éléments d'origine névroglique à protoplasme colorable et à

grands prolongements (dessinés dans la planche II, fig. 2, et dans les figures dans le texte 6, 7, c). Ces éléments entourant la cellule nerveuse sont probablement de même origine ; ils semblent se détacher de la paroi de l'espace péricellidaire qu'ils tapissent, produisant d'abord une dépression à la périphérie de la cellule

Fig. 6. — Eléments qui envahissent peu à peu la cellule nerveuse modifiée dans la rage des rues. Thionine. gross. 600 c, cellule (névroglique) proliférée dans le voisinage de la cellule nerveuse. La cellule nerveuse (c n) est comprimée par une grande vacuole latérale le). On y voit deux cellules tapissant l'espace pericellulaire ; à droite on observe le commencement du détache ment d'un prolongement. Compression et modification du noyau.


RÉSUMÉ DES LÉSIONS FINES DES CENTRES NERVEUX

199

et s'engageant peu à peu dans son intérieur. On y trouve ordinairement de petites cellules mononucléaires rondes ou avec des prolongements. En même temps différentes granulations fines, colorables par les mordants ou les couleurs simples, entrent dans les cellules.

3° LÉSIONS GRAVES DES CELLULES NERVEUSES. — a) Formation de sinuosités à la surface, produites par l'oedème ou par des cellules en voie d'envahissement (planche II, fig. 13, 17, 18; planche III, fig. 3, cn', cn"). b) Détachement des parties périphériques

de la cellule (planche 2 ; fig. 17 d et figure 3 du texte), c) Chromolyse centrale et surtout périphérique, chromolyse générale (planche II, fig. 13-18; planche III, fig. 3). d) Formation

Formation vacuoles multiples au sein du protoplasme et autour du noyau (planche II, fig. 13-18, figures 8 et 9 du texte), e) Hypertrophie des neurofibrilles colorées par le mordant. f) Hypertrophie excessive des neurofibrilles non colorées par le mordant, colorées par le Giemsa (planche IV, fig. 6, et pl. V, fig. 10). g)

Fig. 7. — Cellule radiculaire modifiée d'une manière particulière, dans la rage du chien. Nissl, gross. 600. La cellule est entourée d'un réseau cellulaire (névroglique) abondant (cc). Dans la cellule même en, on observe des vacuoles (v), des fissures superficielles en arcades f, et des éléments fusiformes ou polygonaux qui se trouvent entre ces fissures. Un de ces prolongements s'est détaché au niveau d'une partie chromatophile; c, capillaire.

Fig. 8. — Cellule nerveuse dégénérée des cornes antérieures du chien enragé. Nissl, gross. 600. Cellule en chromatolyse, le noyau étant remplacé par des bâtonnets chromatiques disposés au centre de la cellule d'une manière radiée, simulant une figure de karyokinèse (e); f, fissures en arcades ; v, vacuole ; c, cellules (névrogliques) autour de la cellule.


200 TRAVAUX PLUS RÉCENTS SUR LES LÉSIONS RABIQUES

Disparition des neurofibrilles (pl. V, fig. 10 n'; fig. 9). h) Apparition de fissures, sous forme d'arcades, à la périphérie de,s cellules (figures 7 et 8 e et f du texte). Entre ces fissures se trouvent souvent des éléments qui semblent être de petites cellules fusiformes ou polygonales (fig. 6 e, ec). i). Apparition, dans l'intérieur de la cellule nerveuse, de bâtonnets formant une étoile à son centre. Ces bâtonnets, plus foncés à leurs extrémités, sont plus pâles et granulés à leur centre. Leur signification nous échappe (fig. 8 e).

4° LÉSIONS DES NOYAUX DES GRANDES CELLULES NERVEUSES. — Dans les cas où les cellules nerveuses sont gravement altérées, c'est surtout le noyau qui présente des lésions très manifestes et particulières.

1) Disparition de la zone périnucléaire précise et du réseau chromatique (figure 4 du texte : a, noyau normal, b, noyau modifié). Le noyau devient plus clair, plus vésiculeux, à bords mal limités et entouré de masses chromophiles; le nucléole plus foncé, hypertrophié (planche II, fig. 16).

2) Le noyau devient plus foncé ; il est entouré de vacuoles. Dans son plasma on trouve, à des distances égales, des grains fins chromophiles. Le nucléole est hypertrophié, vacuolisé, pâle, le nucléole vésiculaire (fig. e et pl. II, fig. 14).

3) Les vacuoles périnucléaires deviennent confluentes et le noyau se trouve libre dans une cavité sinueuse qui communique avec l'extérieur. Le noyau est plus foncé avec les grains chromophiles très prononcés, le nucléole très hypertrophié, mais pâle (pl. II; fig. 13, 17 et 18, et fig. 3 et 4, e, du texte).

4) Déformation du noyau, il devient plastique, allongé, bosselé, simulant des formes abortives de karyokinèse avec ses grains bien prononcés, parfois allongés (fig.4, g); parfois il est déprimé. On le trouve carré, séquestré dans un espace limité par une substance hyperchromatique (fig. 4, d).

5) Enfin le noyau disparaît; on ne reconnaît à sa place qu'une ombre plus foncée, mal délimitée (planche V, fig. 10, x').

Cette description sera complétée par celle des lésions des ganglions nerveux et parcelle des corpuscules particuliers découverts dans ces derniers temps.

5° LÉSIONS DES PROLONGEMENTS CELLULAIRES. — a) Epaississement des neurofibrilles dans le prolongement axil ou dans d'autres prolongements. Les fibrilles peuvent se prolonger dans la cellule (pl. IV, fig. 6) ou bien, entrant dans la cellule, elles y disparaissent peu à peu (pl. V, fig. 8). Quelquefois les fibrilles, entrant dans la cellule, deviennent très grosses, se colorent seulement avec le Giemsa (pl. V, fig. 10 n). b). Accumulation de la


TRAVAUX SUR LES LESIONS ET LES NODULES RABIQUES 201

substance chromophile à la base des prolongements et rupture du prolongement à ce niveau (fig. 3 et 6 du texte), c) Gonflement, état sinueux et disparition des fibrilles au niveau des prolongements (pl. V, fig. 9).

6° LÉSIONS DES FIBRES NERVEUSES. — a) Epaississement des fibrilles dans les fibres, surtout dans les neurones longs et dans les prolongements axiles. b) OEdème de la gaine myélinique avec apparition de fines granulations chromophiles. c) Hypertrophie, transformation hyaline avec disparition des fibrilles.


CHAPITRE XII LÉSIONS DES GANGLIONS NERVEUX DANS LA RAGE

d. Lésions des ganglions cérébraux, spinaux et sympathiques décrites par Kolesnikoff, Nepveu, Golgi, Van Gehuchten, et Nelis. — 2. Valeur diagnostique des lésions ganglionnaires. — Critique de Nocard, travaux de Babes, de Van Gehuchten. — 3. Signification des lésions ganglionnaires. Travaux de Crocq, de Babes et Marinesco.

1 - LÉSIONS DES GANGLIONS CÉRÉBRAUX, SPINAUX ET SYMPATHIQUES

Kolesnikoff et Golgi étaient les seuls auteurs qui, jusqu'en 1900, avaient examiné les ganglions intervertébraux des animaux mort de rage. Nepveu étudia les ganglions de Gasser; Kollesnikoff eut la curiosité d'examiner les ganglions sympathiques.

En 1875, Kolesnikoff (1) affirme que les lésions cellulaires et péricellulaires qu'on observe dans l'axe nerveux se retrouvent aussi dans les ganglions intravertébraux et sympathiques. Elles y seraient même là plus intenses que dans les autres parties du système nerveux.

Golgi (2) trouva aussi des lésions dans les ganglions spinaux, mais celles qu'il décrivit n'étaient que des modifications cellulaires, dues probablement aux phénomènes de chromatolyse.

Il est juste, dit van Gehuchten (3), que Golgi parlât de cellules de nouvelle formation qui se trouvent autour des cellules nerveuses, mais l'auteur italien n'accorda à ce fait aucune importance ; il compare ce phénomène à celui des accumulations pericellulaire autour des cellules de la corne antérieure, décrit par Kolesnikoff, Coats, Babes.

Cependant, Van Gehuchten et Nelis, comme nous le verrons plus loin, n'ont apporté aucun fait nouveau, ils ont simplement donné une plus grande importance aux faits déjà établis par ces auteurs.

Nepveu (4) étudia le ganglion de Gasser, la moelle épinière et la moelle allongée d'un jeune homme mort de la rage 4 mois après une morsure au front, au nez et à la commissure labiale droite. Il ne trouva dans l'axe nerveux qu'une forte congestion.

Les ganglions de Gasser étaient très congestionnés, tous les vaisseaux

(1) KOLESNIKOFF, Pathologischo. Veranderungen und Nervensystem bei der Wutkrankheit (Centralblatt fur die medizinischen Wissenschaften, 1875, p. 853).

(a) COLGI CAMILLO, Ueber die pathologische Histologie der Rabies experimentalis (Berliner klinische Wochenschrift, 1894, n° 14).

(3) VAN GEHUCHTEN et NELIS, les Lésions histologiques de la rage chez les animaux et chez l'homme (Bulletin de l'Acad. de Médecine'de Bruxelles, 1900, XXIV, n° 1).

(/1) NEPVEU et POLLAION, Un cas de rage (Comptes rendus des Séances de la Société de Biologie, 1873, p.132).


LÉSIONS DES GANGLIONS CÉRÉBRAUX 203

étaient gorgés de globules rouges ; les troncs nerveux contenaient des cellules incolores, rondes ou ovales. On observait le même phénomène dans le ganglion, qui présentait un grand nombre de leucocytes dans l'intervalle dès cellules ganglionnaires ; on en trouvait aussi dans les capillaires très injectées, et dans les fibres nerveuses.

On pouvait voir encore un grand nombre de ces cellules autour des éléments ganglionnaires ; on en comptait 12, 16 et même plus. Certaines présentaient un aspect hyalin, et n'étaient probablement que des cellules épithélioïdes de la capsule des cellules ganglionnaires ; leur volume était très augmenté.

La présence de ces éléments modifie la forme des cellules ganglionnaires. Sous l'influence de la compression elles prennent un aspect irrégulier, quelques-unes s'aplatissent dans un sens pour s'allonger dans l'autre, d'autres se compriment également en offrant un contour légèrement ondulé. Quelques-unes de ces cellules sont très granuleuses, leur matière colorante a disparu.

Les altérations des cellules nerveuses sont très variables, on trouve d'une part des cellules n'ayant souffert d'aucune modification ; d'autre part, on en voit qui sont tellement entourées de cellules blanches qu'on peut à peine distinguer la cellule primitive ; l'espace intercellulaire est doublé ou même triplé. En de certains endroits, les leucocytes sont réunis en foyer, mais le plus souvent ils sont répandus d'une manière diffuse dans tout le ganglion.

En 1900, Nelis (1) publie son premier travail, relatif à l'examen du système nerveux de 4 lapins et de deux chiens inoculés. Il relate aussi les observations de trois chiens et d'un chat morts de la rage des rues.

Les résultats de ces recherches peuvent être résumés comme il suit :

Les lésions les plus profondes s'observent, dans les ganglions cérébro-spinaux et sympathiques où la chromolyse est très prononcée ; on ne peut cependant la distinguer de la chromolyse expérimentale.

L'atrophie des cellules est caractéristique : elle commence par la rétraction du contour de la cellule qui présente des bords festonnés.

Au delà de la partie déprimée du corps cellulaire, les cellules de la capsule deviennent turgescentes, ensuite les cellules fixes viennent s'interposer entre la cellule nerveuse et la capsule.

Dans l'axe nerveux, Nelis n'a observé qu'une seule fois l'envahissement des cellules nerveuses par les cellules néoplasiques.

Lésions du noyau. — Nelis n'a pas observé de karyokinèse. Il signale la disparition de la membrane nucléaire, la fragmentation du noyau et sa réduction en petits morceaux de volumes très inégaux.

Les nodules rabiques font défaut quelquefois dans la moelle épinière, au contraire ils existent toujours dans les ganglions périphériques. Ils se présentent sous la forme d'un petit nodule, formé par des cellules embryonnaires.

La néoplasie rabique présente ce fait remarquable, dit l'auteur, que les cellules de nouvelle formation commencent par entourer la cellule nerveuse et à l'envahir progressivement.

Le nodule rabique prendrait naissance, d'après Nélis :

1° Dans les cellules endothéliales de la capsule péri-cellulaire;

2° Dans le voisinage des vaisseaux, aux dépens de la névroglie ; dans la moelle épinière aux dépens des corpuscules du système conjonctif et

(1) NELIS, Etudes sur l'anatomie et la physiologie pathologique de la rage (Archives de Biologie, 1900).


204 LÉSIONS DES GANGLIONS NERVEUX DANS LA RAGE

dans les ganglions spinaux. Ces deux genèses s'effectueraient simultanément dans les ganglions spinaux, mais la genèse péri-vasculaire serait plus précoce. Ces deux espèces de proliférations deviennent rapidement confluentes et de leur envahissement résulterait une masse néoplasique d'aspect sarcomateux.

L'envahissement des cellules nerveuses par des cellules fixes et les altérations de leur protoplasma peuvent évoluer indépendamment; on trouve en réalité des cellules intactes déjà envahies, tandis que d'autres cellules présentent, avant la pénétration des éléments fixes, de la chromolyse avec des lésions du noyau.

Lésions vasculaires. — Nelis ne décrit que les lésions observées par ses prédécesseurs, il croit que ces lésions n'ont aucune importance. Ses conclusions sont les suivantes :

La rage est une affection spéciale du neurone sensitif. Les lésions précoces et profondes des ganglions périphériques sont plus utiles que les lésions du bulbe et de la moelle pour établir rétrospectivement dans les cas douteux le diagnostic de la rage.

Dans un travail plus complet, Van Gehuchten et Nelis (1) attaquent la valeur pathognomonique du nodule miliaire de Babes ; ils prétendent n'avoir trouvé que très rarement une accumulation de petites cellules autour des cellules nerveuses de la corne antérieure.

Pour prouver que les centres moteurs de l'écorce et de la moelle sont intacts, si non anatomiquement, du moins fonctionnellement, ces auteurs ont fait les expériences suivantes sur un animal atteint de rage paralytique :

En excitant, au moyen de l'électricité, les racines inférieures motrices, ils ont produit la contraction des muscles du côté opposé. La voie motrice est donc intacte, disent les auteurs ; et si ces cellules motrices présentent de la chromolyse, un déplacement du noyau, etc., ces lésions ne peuvent être que secondaires et on ne peut leur attribuer aucune importance au point de vue des symptômes moteurs présentés par l'animal. Mais si l'axe nerveux présente des lésions finales, on ne peut en dire autant des ganglions périphériques cérébro-spinaux et sympathiques.

Le virus rabique exerce son action nocive, principalement mais non exclusivement, sur les ganglions nerveux périphériques,sur les ganglions cérébro-spinaux et sur les ganglions sympathiques. Il détermine dans ces ganglions une modification profonde, dont la nature intime nous échappe encore, mais qui finit inévitablement par la destruction complète d'un nombre plus ou moins grand de cellules nerveuses. Cette destruction des cellules nerveuses n'est que la fin d'une prolifération active des éléments cellulaires de la capsule dans laquelle chacune des cellules nerveuses est contenue. Ces cellules proviennent probablement des cellules endothéliales de la capsule, en se multipliant activement par voie directe et finissant par envahir complètement la capsule correspondante.

On trouve à ce moment, dans les préparations, de nombreux amas de petites cellules entassées les unes sur les autres. Chacun de ces amas remplace une cellule nerveuse ; c'est une capsule dépourvue de sa cellule nerveuse et remplie dans sa totalité par des cellules nouvelles. Quand le processus destructif est encore plus avancé, les limites même des cellules disparaissent et tout le ganglion est constitué par un tissu nouveau composé des petites cellules au milieu desquelles on peut

(1) VAN GEHUCHTEN et NELIS, les Lésions historiques de la rage chez les animaux et chez l'homme (Bull. de l'acad. de méd. de Bruxelles, 1900, XXIV, n° 1 ).


LÉSIONS DES GANGLIONS CÉRÉBRAUX 205

apercevoir encore des restants de cellules nerveuses et des vaisseaux distendus et bourrés de globules.

Dans les ganglions sympathiques, on observe les mêmes modifications, mais à un degré moins prononcé.

L'intensité des lésions varie d'un animal à l'autre ; ainsi les lésions sont plus prononcées chez le chien que chez le lapin.

Chez le chien la destruction de tous les ganglions est frappante ; les nodules rabiques sont mieux délimités et le tissu de nouvelle formation n'a pas dès le début de tendance à dépasser les limites de la capsule endothéliale.

Chez le lapin, au contraire, la destruction cellulaire est moins prononcée, les capsules endothéliales ne sont envahies qu'à leur périphérie; le tissu de nouvelle formation a une tendance manifeste à dépasser les limites de la capsule, de sorte que la cellule nerveuse échappe à l'envahissement.

L'intensité des lésions varie d'un ganglion à l'autre ; de sorte que les ganglions cérébraux sont moins atteints que les ganglions spinaux. De tous les ganglions cérébraux, le plus sensible au virus rabique serait, d'après ces auteurs, le ganglion jugulaire. Celui-ci serait toujours détruit dans tous ses éléments. Dans les ganglions spinaux, au contraire, les lésions, quoique caractéristiques, respectent quelques cellules nerveuses.

Ces auteurs recommandent donc, pour faire le diagnostic de la rage du chien à l'autopsie, d'examiner le ganglion jugulaire.

Ce ganglion est situé à la partie supérieure de la région cervicale, à la base du crâne, en avant et un peu en dehors du ganglion cervical supérieur du sympathique. Il peut être bien isolé chez le lapin tandis que chez le chien ces deux ganglions semblent former une masse commune.

Van Gehuchten et Nelis ont trouvé chez l'homme une dilatation des vaisseaux de la région bulbaire, une infiltration péri-vasculaire et des épanchements sanguins. Les cellules nerveuses se trouvaient quelquefois dans une achromatose plus ou moins prononcée, avec disparition du contour vésiculeux du noyau, et hyperchromatosie nucléaire.

Degive (1) considère comme enragé tout animal chez lequel les lésions ganglionnaires sont constantes.

Hébrant (2) arrive à la même conclusion.

Nocard (3) a cherché si les lésions qu'on observe chez les chiens morts de rage sont spécifiques, et si elles ne s'observent pas aussi dans d'autres maladies infectieuses des centres nerveux. Il a enfin cherché si elles sont assez nettes dans toutes les périodes de la maladie, pour ne laisser aucun doute sur leur juste valeur.

Pour résoudre cette question, Nocard rappelle les observations de Cuillé et Vallé (4). Ces auteurs ont retrouvé chez neuf chiens morts de rage les lésions décrites par van Gehuchten et Nelis ; ils n'ont jamais trouvé ces altérations, ni chez des chiens en pleine santé ni chez ceux qui avaient succombé à d'autres maladies. Pour établir que ces lésions se manifestent prématurément, Cuillé et Vallé inoculèrent six chiens, en

(1) DEGIVE, Bull, de l'Acad. de Médecine de Bruxelles, n. 1, p. 76, 1900.

(2) HEBRANT, Sur les lésions de la rage chez le chien et sur le diagnostic post-mortem de cette affection. (Annales de Médecine vétérinaire, février 1900, p. 76.)

(3) NOCARD, Sur le diagnostic post mortem de la rage du chien. (Bull, de Acad. de Médec., Paris, 1900, n°s 16, p. 476.)

(4) CUILLÉ et VALLÉ, Sur l'anatomie pathologique et le diagnostic rapide de la rage. (Revue vétérinaire, juin 1900.)


206 LESIONS DES GANGLIONS NERVEUX DANS LA RAGE

s'efforçant de se rapprocher le plus possible des conditions produisant l'infection. Pour arriver à ce but, ils injectèrent dans le muscle demitendineux de chaque chien un demi cc. d'émulsion de cerveau, d'un chien mort de la rage des rues. Trois de ces chiens furent encore indemnes 63 jours après l'inoculation, les trois autres prirent la rage et furent tués plus ou moins vite après la maladie. Le premier chien, sacrifié 17 heures après l'apparition des premiers symptômes rabiques, ne présentait que de rares petits foyers d'infiltration péri-capsulaire,

Le second chien, sacrifié 12 heures après l'apparition des symptômes paralytiques, présentait de superbes lésions ganglionnaires. Le troisième chien fut tué pendant un accès de rage furieuse, après avoir mordu plusieurs chiens et de nombreux moutons. Les lésions ganglionnaires étaient insignifiantes, à peine existait-il un peu d'infiltration péri-capsulaire. Il était donc impossible de se prononcer sur la rage du chien d'après le simple examen des préparations. Cependant cliniquement la rage avait été manifeste et de plus l'inoculation du bulbe à des lapins leur avait donné la rage.

De ces recherches Nocard conclut que le diagnostic histologique de la rage a la même signification que le diagnostic nécropsique; c'est-àdire que si le résultat est positif on peut affirmer que le chien était enragé, mais quand le résultat est négatif, on ne peut pas dire que le chien n'était pas malade.

Dans ce cas, le diagnostic n'est pas établi, dit Nocard, et le vétérinaire est obligé de recommander strictement à la personne mordue de suivre le traitement antirabique.

Van Gehuchten (1) revient sur tous les points qu'il avait déjà étudiés.

Les ganglions spinaux présentent deux espèces de modifications, les unes primitives, qui intéressent directement les cellules nerveuses, et les autres secondaires, consistant dans la destruction des cellules nerveuses par l'accumulation des cellules endothéliales de la capsule.

Les altérations primitives ne sont pas spéciales aux cellules des ganglions cérébro-spinaux, on peut les retrouver dans toutes les cellules de l'axe nerveux.

Les altérations secondaires, au contraire, ne se voient que dans les ganglions périphériques ; quelques-unes de ces altérations ne sont pas spéciales à l'infection rabique, les autres sont au contraire tout à fait spécifiques.

Van Gehuchten reconnaît, avec Nocard et Degive, que si l'existence de ces lésions ganglionnaires est suffisante pour affirmer que le chien était enragé, leur absence n'est pas suffisante pour déclarer, au moins dans l'état actuel de la science, que le chien n'était pas malade.

En publiant sa conférence, Van Gehuchten reconnaît que les lésions capsulaires existent seulement dans la rage des rues et quelles manquent chez les animaux tués par le virus fixe.

Cet auteur remarque de plus que les lésions ne sont démonstratives que si l'animal est mort spontanement.il conseille par conséquent de garder les animaux suspects en observation.

Voici les conclusions des travaux de Sans (2).

Des réactions péricellulaires de nature mixte existent surtout chez les chiens vagabonds enragés, elles se localisent dans le bulbe et dans la moelle (névroglie et cellules migratrices), dans les ganglions péri et in ter capsulaires (cellules endothéliales et migratrices). Ces réactions

(1) VAN GEHUCHTEN, la Rage. Conférence, avril 1900, p. 33.

(2) SANS, Lésions anatomo-pathologiques de la rage chez l'homme et chez les animaux (Annales de la Société Médico-chirurgicale d'Anvers, 1900, mars, avril).


VALEUR DIAGNOSTIQUE DES LÉSIONS DES GANGLIONS 207

produisent des destructions cellulaires dans les ganglions cérébrospinaux et sympathiques. (Babes, Van Gehuchten et Nelis.)

Van Gehuchten (1) répondant aux objections de Nocard, affirme qu'il n'avait jamais soutenu que sa méthode était applicable à tout chien suspect. Cependant chez un chien mort de rage il sera suffisant d'examiner quelques-uns des ganglions cérébro-spinaux, pour avoir la possibilité d'établir un diagnostic, en 24 heures. Il ne s'agit pas d'un diagnostic précoce mais seulement d'un diagnostic rapide.

L'auteur remarque de plus que les lésions ganglionnaires déterminées par le virus fixe, ne sont pas comparables à celles que produit le virus des rues. Dans la rage des rues les lésions destructives des ganglions cérébro-spinaux provoquent la destruction de la majorité des cellules nerveuses du ganglion jugulaire et d'un nombre considérable des cellules des ganglions spinaux. Ces lésions font complètement défaut dans la rage expérimentale.

Van Gehuchten rappelle qu'une constatation analogue a été faite par moi-même en ce qui concerne les foyers embryonnaires péri-vasculaires, lésions considérées comme patognomoniques de l'infection rabique.

Ces deux virus présentent donc une différence d'action fort nette et Van Gehuchten, en suivant mon exemple, croit que cette différence est due à une plus grande activité du virus fixe, qui produirait la mort avant que les lésions eussent le temps de se produire.

Van Gehuchten rétracte donc quelques faits qu'il avait publiés dans sa première communication.

En se basant sur l'examen histologique fait par Nelis sur les ganglions, il croyait que les chiens mort de rage après inoculation duremérienne présentaient aussi des lésions caractéristiques de rage naturelle.

« C'était sûrement une erreur, ajoute-il, notre collaborateur ayant confondu les ganglions dans l'enrobage des pièces. »

La différence de cette altération n'est pas due à une différence du virus, mais seulement au mode d'inoculation. Dans la rage naturelle, la bave est introduite dans l'organisme à une distance plus ou moins grande de l'axe nerveux cérébro-spinal ; clans la rage expérimentale, la substance nerveuse virulente est mise en contact direct avec les centres nerveux.

Van Gehuchten ne croit pas que la variabilité des lésions, suivant les espèces animales, soit due à une inégale résistance des animaux pour le virus rabique. Il admet que cette particularité doit être attribuée seulement au mode d'inoculation. Il se demande si, dans la rage du lapin produite par morsure, les lésions ganglionnaires ne seraient pas plus profondes.

Cuillé et Vallé ont obtenu des résultats ne concordant pas avec ceux de Van Gehuchten ; ces auteurs n'injectaient pas de la salive, mais de la substance cérébrale.

En résumé , Van Gehuchten et Nelis ont d'abord déclaré que les nodules péri-cellulaires de la moelle n'avaient pas l'importance que leur avait attribuée Babes, parce que on ne les trouve pas chez les lapins trépanés avec du virus fixe. Plus tard, ces mémos auteurs furent obligés de reconnaître que les lésions capsulaires décrites par eux font défaut non seulement chez les animaux inoculés avec du virus fixe, mais encore chez les animaux inoculés, soit avec du virus fixe, soit avec du virus des rues.

(1) VAN GEHUCHTEN, A propos du diagnostic histologique de la rage des rues (Semaine médicale, 16 mai 1900).


208 LÉSIONS DES GANGLIONS NERVEUX DANS LA RAGE

Ils affirment même que les expériences de Cuillé et Vallé ne sont pas démonstratives, parce que ces auteurs ont inoculé dans les muscles, non pas de la salive, mais de la substance cérébrale.

Van Gehuchten affirme encore que, dans les cas derage naturelle, les lésions se retrouvent d'une façon constante ; cependant, dans les cas de rage observés chez l'homme, par Sano, les lésions ganglionnaires étaient si peu prononcées que cet auteur a craint de se prononcer sur leur importance.

Les lésions des ganglions sont-elles les altérations primitives de la

rage?

Hébrant (1) répond négativement. Jusqu'ici, dit l'auteur, rien nous autorise à affirmer que la lésion des ganglions nerveux signalée par Nelis soit une lésion primitive. Avant qu'elle ne se développe, il doit exister des lésions dans les centres cérébro-spinaux du bulbe et de la moelle. Les ganglions ne participent à ce trouble que secondairement, en suivant une voie centrifuge, en vertu de l'irradiation du virus qui a son siège principal dans la substance nerveuse cérébrospinale.

Les inoculations sous la dure-mère n'ont produit dans les mains de Hébrant aucune altération ganglionnaire.

Enfin, pour se rapprocher encore plus des conditions naturelles, cet auteur a inoculé deux chiens dans le cordon commun du pneumogastrique et du sympathique ; il a trouvé dans ce cas encore des lésions typiques de rage dans les ganglions plexiforme et de Gasser.

2- - VALEUR DIAGNOSTIQUE DES LÉSIONS GANGLIONNAIRES ET VALEUR DE L'EXAMEN COMBINÉ DES LÉSIONS GANGLIONNAIRES

ET CENTRALES

M. Van Gehuchten, dans ses premières publications, affirme que les lésions des centres nerveux que j'ai décrites dans la rage, et surtout les nodules rabiques, ne sont pas caractéristiques ; ils le seraient seulement dans les ganglions spinaux et pneumogastriques, où, d'après cet auteur, ces lésions se trouvent sans exception dans tous les cas de rage, expérimentale ou naturelle. J'ai affirmé au contraire, dans une communication faite à l'Académie de médecine le 10 avril 1899, que les lésions des ganglions ne sont pas plus caractéristiques que les lésions que j'avais décrites dans la moelle et le bulbe, et qu'elles sont loin d'être aussi régulières et aussi caractéristiques que l'affirme Van Gehuchten.

M. Nocard, d'autre part, a constaté que M. Van Gehuchten s'était trompé, et il a confirmé mon affirmation : que les lésions sont moins caractéristiques chez les animaux tués dans la première période de la rage que chez ceux qui ont succombé à la maladie.

M. Van Gehuchten avoue lui-même dans sa communication, faite dans le numéro du 16 mai de la Semaine Médicale, qu'il s'était

(1) HEBRANT, Sur le diagnostic de la rage chez le chien par l'examen microscopique des ganglions nerveux (Annales de médecine vétérinaire, juin 1900, pag. 202).


VALEUR DIAGNOSTIQUE DES LÉSIONS GANGLIONNAIRES 209

trompé et que, dans la rage donnée au chien par trépanation, on ne trouve pas de lésions caractéristiques dans les ganglions spinaux et pneumogastriques. Il est regrettable que M. Van Gehuchten n'ait pas examiné en même temps le bulbe de ses chiens, car il aurait certainement trouvé les lésions caractéristiques.

Dans une autre publication (1), je constate que, dans les cas où le chien succombe de la rage des rues, les lésions des ganglions sont ordinairement très caractéristiques. M. Van Gehuchten suppose même que je n'ai pas examiné les ganglions de ces animaux. Je dois affirmer, au contraire, que j'ai vu beaucoup de ganglions de chiens morts de rage naturelle et que j'ai constaté le plus souvent mes nodules rabiques ainsi que des infiltrations considérables dans les ganglions. J'insiste cependant sur le fait que, même dans ces conditions, les lésions ne sont pas toujours assez prononcées et assez caractéristiques pour permettre toujours un diagnostic certain.

Au point de vue pratique, je n'oserai donc pas refuser le traitement antirabique aux personnes mordues par un chien ayant succombé à sa mort naturelle, même si on ne trouve pas chez lui de nodules rabiques dans les ganglions. Les lésions de la moelle et du bulbe sont souvent plus prononcées que celles des ganglions, non seulement chez les chiens qu'on a tués, mais même chez ceux qui ont succombé à une mort naturelle. L'examen de la moelle et du bulbe nous donnent donc la certitude, tandis que l'examen des ganglions seuls nous laisse parfois dans le doute.

Me basant sur mes nombreuses recherches, je dois me tenir dans la même réserve sur la signification des lésions des ganglions du pneumogastrique.

Voilà pourquoi j'insiste sur l'examen de la moelle et du bulbe, qui n'est pas plus difficile à faire que celui des ganglions. Je suis loin de suivre l'exemple de M. van Gehuchten, qui néglige absolument l'examen de la moelle et du bulbe, même après s'être convaincu de l'insuffisance de sa méthode ; j'exige l'examen du bulbe et des ganglions, et je suis convaincu qu'un tel examen donne une certitude beaucoup plus grande que l'examen des ganglions seuls.

Pour examiner la moelle ou le bulbe en même temps que les ganglions, on en porte des tranches minces dans une assez grande quantité de formol aqueux (1 p.10). On fixe le lendemain la pièce sur du liège, on coupe, on colore par le bleu polychrome ou la fuchsine phéniquée diluée (de Ziehl). On décolore par l'alcool jusqu'à ce que l'on obtienne une différenciation nette de la subs(1)

subs(1) les Nodules rabiques et le diagnostic rapide de la rage. (Presse Médicale, n° 75, 8 sept. 1900.)

BASÉS. — Traité de la rage. 14


210 LÉSIONS DES GANGLIONS NERVEUX DANS LA RAGE

tance grise colorée en rose ou en bleu foncé. On éclaircit par l'essence de girofle et on monte dans le baume de Canada. On obtient ainsi en 24 heures des préparations démonstratives sur lesquelles on voit (au niveau du plancher, le long du raphé et surtout dans les noyaux du pneumogastrique, de l'hypoglosse, dans

les cornes antérieures de la moelle) des nodules de tissu embryonnaire, autour des vaisseaux et autour des cellules nerveuses, des thrombus leucocytaires dans les petites vaisseaux, et souvent de petites hémorragies et des lésions de chromatolyse allant parfois jusqu'à la destruction des cellules nerveuses.

L'examen des ganglions pourra compléter avantageusement cette observation. La figure 9 A présente l'état normal du ganglion mixte du chien tandis que la figure 9 B montre les lésions très graves du même ganglion dans un cas derage des rues. On y voit, à la place des cellules nerveuses, des nodules cellulaires composés de cellules capsulaires ayant remplacé en grande partie les celFig.

celFig. — A. Ganglion spinal normal. C, capsules;/, fibres nerveuses ; n, cellules nerveuses.

B. — Ganglion spinal dans la rage des rues du chien mort après 5 jours de maladie. C, capsule ; f, fibres nerveuses ; v, vaisseau très dilaté entouré d'un tissu embryonnaire; n, cellule nerveuse normale; nr, nodule rabique remplaçant une cellule nerveuse; nr, formation d'un nodule aux dépens d'une cellule nerveuse.


VALEUR DIAGNOSTIQUE DES LÉSIONS GANGLIONNAIRES 211

lules nerveuses. L'aspect du ganglion est cependant loin d'être aussi démonstratif dans la plupart des cas.

Voici un exemple de la supériorité d'un examen plus complet.

Un chien mord deux personnes, il reconnaît son maître, ne mange pas ; il ne mord que si on l'irrite. Il est triste et succombe le troisième jour à l'Institut avec des symptômes paralytiques peu nets, la sensibilité étant intacte. On ne trouve rien dans l'estomac, les méninges sont injectées. La section des ganglions spinaux, pneumogastriques et de Gasser ne montre que peu de lésions. Il faut beaucoup chercher pour trouver des parties plus riches en cellules embryonnaires autour de certaines cellules nerveuses (figures 10 et 11). Au contraire, dans le même cas, le bulbe

(fig. 2) offre des lésions tout à fait caractéristiques : des nodules rabiques, et par places, une thrombose leucocytaire des vaisseaux entourée d'une zone embryonnaire.

Un lapin, inoculé par trépanation avec la moelle du chien, succombe après dix-huit jours. En se basant : 1° sur cette constatation; 2° sur ma publication relative aux lésions précoces de la rage (Académie des sciences, 18 mars 1898); 3° sur les considérations cliniques qui nous forcent à admettre des lésions essentielles dans les centres nerveux, il résulte que l'examen de la moelle et du bulbe s'impose pour le diagnostic rapide de la rage. En effet, les lésions du bulbe et de la moelle sont souvent

Fig. 10. — Ganglion jugulaire du pneumogastrique du même chien dont le bulbe rachidien est représente dans la figure 2. Faible gross. c, capsule: n, cellules nerveuses ; i, tissu interstitiel. Ce ganglion a une apparence normale ou presque normale.


212

LÉSIONS DES GANGLIONS NERVEUX DANS LA RAGE

précoces, tandis que, dans beaucoup de cas, les lésions ganglionnaires ne deviennent manifestes que plus tard.

J'ajoute encore ce que j'avais mentionné déjà, dans une communication faite dans les Annales de l'Institut Pasteur en 1892, que les lésions rabiques des centres nerveux, spécifiques par leur

origine et par leur topographie, ne le sont pas au point de vue histologique ; dans certaines maladies infectieuses, comme dans la maladie des jeunes chiens, on peut rencontrer, dans différents points du système nerveux, des nodules et des lésions vasculaires analogues. Ce fait a été confirmé par Marinesco (Académie de médecine, juin 1898).

J'avais constaté également des lésions ganglionnaires analogues à la suite de névrites et de traumatismes profonds des nerfs. Pour éviter les erreurs possibles, il faut donc recourir aux examens

Fig. 11. — Ganglion spinal cervical du chien dont le bulbe a été dessiné dans la figure 2 ; faible grossissement.

V. vaisseau, t, tissu interstitiel renfermant les faisceaux nerveux, c, cellule nerveuse normale, n, prolifération peu prononcée du tissu capsulaire autour de quelques cellules nerveuses, ces dernières étant devenues pâles. Il suffit de comparer ces lésions non caractéristiques avec les lésions très prononcées du bulbe dans le même cas pour apprécier la nécessité de l'examen de ce dernier dans le diagnostic rapide de la rage.


SIGNIFICATION DES LÉSIONS GANGLIONNAIRES 213

plus étendus, en tenant compte de la topographie particulière des lésions rabiques.

Celle-ci est beaucoup plus caractéristique que la constatation des nodules ou l'état de prolifération cellulaire trouvé dans un ou deux ganglions spinaux.

J'engage donc les médecins à ne pas se limiter à l'examen des ganglions, pour faire le diagnostic rapide de la rage, mais à employer en même temps mon ancienne méthode, qui consiste à examiner les centres nerveux. Dans le cas seulement où ni le bulbe, ni la moelle, ni les ganglions du chien mordeur ne présenteraient pas de thromboses leucocytaires ou de nodules périvasculaires ou péricellulaires, on peut supposer que le chien n'était très probablement pas enragé. Si le chien a succombé à sa mort naturelle, cette constatation permettra d'exclure la rage, avec certitude.

3- - SIGNIFICATION DES LÉSIONS GANGLIONNAIRES.

Crocq (1) fait aussi des restrictions, quant aux expériences de Van Gehuchten et Nelis, de Cuillé et Vallé. Il constate que si on compare les lésions décrites par Babes et contrôlées une centaine de fois pendant 12 années, avec celles de Van Gehuchten et Nelis, on doit en conclure que les néoformations péri-vasculaires décrites par Babes présentent certains caractères de constance, de localisation et d'évolution, qui leur accordent inévitablement une valeur considérable.

Crocq fait l'examen comparatif des pièces provenant d'un chien mort de rage des rues. Il trouve, dans le cerveau, de la congestion, de la dilatation vasculaire, de la diapédèse, de l'infiltration diffuse de l'écorce par des cellules plus ou moins volumineuses et plus ou moins rondes. Ces cellules arrivent en certains endroits en contact avec les cellules cérébrales pyramidales et polygonales; elles pénètrent quelquefois dans le corps même du neurone. Certaines cellules nerveuses sont profondément altérées ; d'autres conservent un aspect plus ou moins normal ; d'autres, enfin, étant en chromatolyse plus ou moins prononcée, sont, par là même, plus ou moins atrophiées et déformées.

Dans le bulbe, les phénomènes vasculaires sont encore plus accentués ; on trouve de la congestion, de la diapédèse et même des hémorragies. Le tissu nerveux est infiltré par des cellules néoplasiques qui sont, soit disséminées, soit réunies en îlots compacts, formant ainsi les tubercules rabiques.

Dans ces régions, les cellules embryonnaires se mettent en contact avec les neurones ; ils les pénètrent même assez souvent. Les cellules nerveuses sont altérées fort inégalement, quelques-unes ne présentent qu'une hyperchromatose accompagnée d'un léger déplacement du noyau, d'autres se trouvent en chromatolyse diffuse ou périphérique avec projection et hyperchromatie plus ou moins accentuée du noyau.

(1) CROCQ, les Lésions anatomo-pathologiques de la rage sont-elles spécifiques? (Journal de Neurologie, 3e année, n° 13, 3 juillet 1900.)


214 LÉSIONS DES GANGLIONS NERVEUX DANS LA RAGE

Les cellules sensitives sont, d'une façon générale, plus profondément altérées que les cellules motrices, quoique les infiltrations prédominent dans la partie antérieure du bulbe.

Les altérations sont identiques dans les régions supérieures de la moelle. Les cellules des cornes antérieures sont profondément atteintes et souvent en voie de destruction ; la corne gauche est beaucoup plus altérée que la droite, on trouve aussi ici des nodules néoplasiques du bulbe. Dans toute l'étendue de la moelle épinière, les lésions sont les mêmes. On retrouve partout la congestion, la diapédèse, les hémorragies, les productions néoplasiques, la chromatolyse et la destruction plus ou moins profonde des cellules nerveuses.

Le ganglion du pneumogastrique présente le maximum de lésions décrites par Van Gehuchten et Nelis ; il contient des masses de cellules plus ou moins arrondies et volumineuses disposées régulièrement et permettant à peine de reconnaître l'organe qu'on examine. On voit dans quelques endroits une disposition concentrique des noyaux nouvellement formés, rappelant vaguement la place qu'occupaient les cellules nerveuses ; on observe dans d'autres endroits une accumulation de cellules embryonnaires autour des espaces nutritifs. La disposition des masses de nouvelle formation permet de reconnaître la double origine de l'infiltration qui est à la fois vasculaire et capsulaire. On voit par places des cellules nerveuses profondément altérées sur le point de disparaître, etc.. Les ganglions sympathiques présentent des lésions profondes. Un grand nombre des cellules persistent, la grande majorité est en chromatolyse diffuse ou périphérique avec déplacement du noyau. Les altérations cellulaires ne sont pas en rapport direct avec l'envahissement des cellules de nouvelle formation. On trouve réellement des cellules nerveuses profondément altérées, mais dont la capsule est encore intacte, tandis que d'autres, moins atteintes, présentent déjà une multiplication manifeste des cellules endothéliales.

Dans les ganglions sympathiques, de même que dans les ganglions jugulaires, l'infiltration est toujours capsulaire et vasculaire. L'infiltration endothéliale semble cependant se produire avec plus d'intensité autour des capsules endothéliales que dans leurs intérieur.

Un certain nombre de cellules nerveuses sont remplacées par des masses de nouvelle formation ; elles sont moins entassées que dans les ganglions jugulaires. Les nodules rabiques décrits par Van Gehuchten et Nelis sont mieux délimités que dans les ganglions jugulaires, où la phase avancée de l'altération empêche de bien distinguer leur distribution. Crocq finit son exposé en disant que les lésions décrites par Babes et Van Gehuchten sont toutes remarquables et présentent en même temps une telle gravité et une telle netteté qu'il comprend pourquoi ces auteurs sont arrivés à considérer ces altérations comme spécifiques.

Crocq ne croit pas à la spécificité des lésions du bulbe et de la moelle. Cependant il lui semble peu probable qu'elles puissent exister, dans d'autres maladies, avec cette même intensité et cette même localisation.

La congestion, la diapédèse, la formation des nodules néoplasiques, la destruction cellulaire, sur toute la longueur de l'axe cérébro-spinal, présentent, un caractère particulier par leur intensité.

Ces altérations ne sont pas spécifiques par elles-mêmes, elles


SIGNIFICATION DES LÉSIONS GANGLIONNAIRES 215

dénotent simplement un état toxi-infectieux aigu des centres nerveux.

Quoiqu'on n'ait jamais signalé, jusqu'à présent, d'altérations aussi marquées dans les centres nerveux, il faut tout de même admettre qu'elles pourraient se produire aussi sous l'influence d'autres affections.

Crocq se demande ensuite si les lésions décrites par Van Gehuchten et Nelis sont spécifiques.

Ils constate que les nodules rabiques qui, d'après Van Gehuchten et Nelis, se trouveraient primitivement dans les ganglions, dans tous les cas de rage, ne se trouve pas constamment dans la rage des rues.

L'auteur fait à ces auteurs l'objection que ceux-ci avaient faite à Babes. La lésion ganglionnaire ne peut être spécifique parce qu'on ne la retrouve pas dans tous les cas de rage.

Crocq ajoute que la lésion ganglionnaire peut exister aussi dans d'autres maladies, à un degré plus ou moins accentué. Il aurait trouvé dans les ganglions plexiformes d'un enfant mort du croup, toutes les cellules nerveuses altérées ; il trouvait à peine par places quelques cellules à peu près normales. Les cellules nerveuses présentaient à de divers degrés une chromatolyse diffuse ou périphérique. Le noyau hyperchromatique était rejeté vers la périphérie du corps cellulaire qui présentait une couleur plus ou moins foncée. Les contours de la cellule étaient plus ou moins irréguliers ; on apercevait des dépressions dans les neurones les plus altérés. La capsule pericellulaire normale, dans certains endroits, présentait en général une multiplication fort nette des cellules endothéliales. La capsule, au lieu de contenir une série régulière de noyaux disposés autour de la cellule nerveuse, contenait un nombre considérable de noyaux endothéliaux, qui formaient soit un seul capuchon situé d'un seul côté, soit une grosse gaîne régulière.

Ces capuchons et ces gaînes étaient constitués par plusieurs rangées concentriques de cellules. Envisagées dans leur ensemble, ces productions se distinguaient facilement du reste de la préparation ; ils formaient des nodules caractéristiques, au sein desquels se trouvait un corps cellulaire plus ou moins réduit et altéré.

En examinant avec attention ces préparations, on trouvait toutes les formes de cellules en commençant par celles qui possédent une capsule normale jusqu'à d'autres qui étaient entourées d'un capuchon ou d'un gros manchon constitués par des cellules endothéliales. A mesure que la cellule nerveuse diminuait de volume, les cellules endothéliales envahissaient la capsule. Elles pénétraient quelquefois aussi dans le corps cellulaire.

En poussant encore plus loin ses investigations, Crocq trouve des nodules constitués par des masses cellulaires plus ou moins irrégulières, et dont la disposition concentrique ne laissait aucun doute sur leur origine capsulaire.

Dans le croup, comme dans la rage, les altérations cellulaires semblent être indépendantes des altérations capsulaires. Dans les deux cas on trouve des cellules profondément altérées et dont la capsule est peu atteinte, tandis que d'autres cellules aussi modifiées sont enveloppées d'un gros capuchon de cellules endothéliales. Croq n'a cependant trouvé


216 LÉSIONS DES GANGLIONS NERVEUX DANS LA RAGE

ni de congestion, ni de diapédèse, ni de lésions remarquables dans les ganglions sympathiques.

En comparant ces lésions des ganglions, provenant de l'enfant mort du croup, avec celles qu'on trouve dans la rage des rues, l'auteur établit dès le début la différence suivante :

Tandis que dans la rage les lésions sont vasculaires et capsulaires, dans le cas de croup étudié les lésions sont uniquement capsulaires. Crocq considère comme une dissociation des deux lésions, le défaut d'infiltration et de diapédèse, troubles auxquels Van Gehuchten n'attribue avec raison qu'une importance secondaire.

Le manque de lésions vasculaires prouve que l'inflammation seule n'est pas suffisante pour produire des nodules capsulaires. La production du nodule capsulaire n'est donc pas simplement inflammatoire, elle présente une signification plus précise.

L'auteur termine en disant que son but n'est pas de refuser aux lésions ganglionnaires toute importance dans la symptomatologie de la rage. L'existence des lésions ganglionnaires, alors que les lésions de l'axe nerveux sont relativement peu accentuées, prouve que les altérations capsulaires ont, elles aussi, leur importance. L'auteur fait jouer cependant un grand rôle aux lésions cérébrales, bulbaires et médullaires.

Marinescu (1) a trouvé dans les ganglions cérébro-spinaux les altérations spécialement étudiées par Van Gehuchten, mais il ne leur attribue pas la même valeur et n'en donne pas la même interprétation. En général, on pourrait dire que ces lésions sont le résultat de l'irritation exercée par un agent toxique ou infectieux sur les éléments vasculaires et interstitiels d'une part, ou sur les éléments parenchymateux d'autre part.

Le virus rabique exerce aussi certainement une action sur les cellules nerveuses. Le résultat en est très variable ; on trouve tous les degrés d'altération, depuis la plus légère chromatolyse jusqu'à la plus complète chromatose.

Le virus rabique a réellement une action élective sur les cellules nerveuses ; en effet, quand on inocule des lapins avec du virus fixe, on trouve chez ces animaux une achromatose assez prononcée dans les cellules des ganglions spinaux, tandis qu'elle manque complètement dans les cellules vasculaires interstitielles.

Van Gehuchten soutient que les lésions des cellules nerveuses sont banales ; tout aussi banales sont les lésions trouvées par lui dans les ganglions spinaux, ces dernières n'ont même pas la valeur d'une altération infectieuse.

(1) MARINESCU, Communication à l'Académie de médecine de Paris, 1900.


SIGNIFICATION DES LÉSIONS GANGLIONNAIRES 217

Marinescu avait observé aussi des nodules analogues, toutes les fois que la cellule ganglionnaire disparaît.

Ainsi que l'ont montré Ladame et Babes, on trouve des nodules rabiques dans les ganglions jugulaires, même après la section du pneumogastrique.

C'est à tort que Van Gehuchten croit pouvoir expliquer tous les phénomènes de la rage par les lésions des ganglions spinaux et qu'il ne tient aucun compte des autres lésions concomitantes.

Si les lésions des ganglions sensitifs peuvent expliquer l'hyperesthésie, le délire, l'hydrophobie, il est évident que les phénomènes paralytiques ne peuvent s'expliquer que par des lésions médullaires et bulbaires qui existent certainement dans la rage paralytique.

Marinescu termine en disant que si la présence de ces lésions, soit dans le bulbe soit dans les ganglions spinaux, constitue un fait important pour le diagnostic de la rage, leur absence n'exclut en rien cette maladie.

La présence de ces lésions a une grande valeur pour établir le diagnostic ; mais il faut tenir compte du fait que des lésions pareilles se trouvent aussi dans quelques autres maladies infectieuses ou toxiques.

Hébrant (1) publie le résultat de l'examen des ganglions périphériques dans 5 cas de rage expérimentale provoquée par l'injection d'une émulsion préparée avec le bulbe d'un chien sacrifié au cours de la maladie.

Sur onze chiens enragés, six n'ont présenté que des lésions des ganglions plexiformes. Sur ces six chiens, 3 avaient été inoculés directement dans le crâne, un dans les muscles de la patte antérieure droite, un dans le nerf médian et un autre dans le nerf tibial postérieur.

Cet auteur conclut que les lésions ganglionnaires signalées par Van Gehuchten et Nelis, dans la rage des rues, ne sont pas constantes.

Le défaut de ces lésions n'exclut pas l'infection rabique.

Moi-même, sans contester absolument la valeur des lésions ganglionnaires, comme le fait Van Gehuchten à propos des lésions médullaires et bulbaires, je suis d'avis que ce sont surtout les altérations de la moelle allongée et de la moelle épinière qui correspondent aux symptômes qu'on observe dans la rage. Les altérations provoquées dans le système nerveux central par la rage sont spécifiques puisqu'elles sont causées par un virus spécifique et parce que les manifestations de la maladie sont si particulières qu'on se voit obligé d'admettre que les lésions histologiques doivent porter toujours sur certaines parties bien déterminées du système nerveux. Leur spécificité ne réside donc pas autant dans

(1) HÉBRANT, Sur la valeur clinique des lésions des ganglions nerveux signalés dans la rage du chien. (Annales de médecine vétérinaire, 10e cahier, novembre 1900.)


218 LÉSIONS DES GANGLIONS NERVEUX DANS LA RAGE

la forme et le groupement des cellules que dans leur localisation.

Avec cette restriction, on peut considérer comme spécifique l'entassement des cellules, autour de certains vaisseaux et certaines cellules nerveuses, auquel j'ai donné le nom de nodule rabique. La présence de ces lésions dans de certaines régions chez les chiens morts de la rage des rues a toujours été pour moi une preuve de rage, dans près de 1000 cas confirmés par inoculation au lapin. Quand ces lésions ont fait défaut, les lapins inoculés par trépanation ne sont jamais morts de rage.

Technique. Voici comment on procède dans notre institut:

On examine d'abord les bulbes et les moelles qui proviennent soit d'animaux sains tués par asphyxie, soit d'animaux ayant succombé à d'autres maladies, soit enfin d'animaux atteints de rage. Ce n'est qu'après avoir fait le diagnostic basé sur cet examen qu'on nous communique si l'animal est enragé ou non.

Parfois nous sommes restés dans le doute, mais jamais nous n'avons fait de diagnostic inexact.

Pour l'examen microscopique des pièces on procède de la façon suivante : de petites tranches de cerveau, de bulbe, de moelle, sont mises dans une quantité suffisante de formol à 1 pour 10 et gardées pendant quelques heures au thermostat. On fait ensuite les coupes au microtome à glace (à l'acide carbonique). Les coupes sont colorées au bleu polychrome ou à la fuchsine phéniquée (Ziehl) : on décolore ensuite par l'alcool acidulé, on déshydrate à l'aide de l'alcool ou du xylol, et on monte au baume du Canada.

Pour l'étude des lésions fines du système nerveux, on emploie aussi la méthode de Nissl, dont la technique est la suivante :

1° Durcissement de la pièce, dans l'alcool de 96°;

2° Collage des pièces sur le bouchon avec de la colle ou de la gomme arabique;

3° Coupes;

4° Coloration au bleu de méthylène dans un verre de montre, tenu au-dessus d'une flamme à l'alcool (65°-70°), jusqu'à apparition de fines bulles dans la matière colorante.

La solution employée est la suivante : Bleu de méthylène, 3,75. Savon vénitien, 1,75. Eau distillée, 1000 ;

5° Lavage à l'alcool pendant 1 ou 2 minutes ;

6° Séchage des coupes sur la lame. On colore les coupes à l'essence de Cajeput, en enlevant l'excès décolorant avec du papier buvard ; on monte ensuite au baume du Canada.

Si on veut éviter la coloration de la substance blanche, au lieu de laver les coupes pendant 1 ou 2 minutes, on les laisse au contraire plusieurs heures afin de les faire sécher.

Le séchage des coupes sur la lame doit être fait avec beaucoup de précaution ; les préparations doivent présenter une couleur d'un bleu très pâle, qui devient plus foncé par l'emploi de l'huile.

C'est seulement grâce à ce procédé qu'on a pu examiner convenablement les processus de dégénérescence. Les noyaux se colorent mal parce procédé : pour bien les colorer il faut employer les hématoxylines nucléaires après fixation à l'acide nitrique 10 0/0 ou au liquide do Flemming. Nissl a préconisé le procédé de l'équivalent des cellules ;


LESIONS DES GANGLIONS TECHNIQUE 219

cette méthode consiste à tenir compte de l'image microscopique des cellules nerveuses d'un animal sain tué dans certaines conditions.

Toute déviation de l'image de l'équivalent doit être attribuée à des influences inconnues de la technique et ne doit, pour ce motif, être prise en considération.

Toutes les préparations de cellules nerveuses trouvent leurs équivalents dans les préparations provenant d'animaux bien portants ; il est évident que toute modification qu'on ne trouve pas dans les préparations faites pour servir d'équivalent, dénote une altération pathologique.


CHAPITRE XIII

LES CORPUSCULES DE NEGRI ET LES AUTRES FORMATIONS MICROSCOPIQUES PARTICULIÈRES TROUVÉES DANS LA RAGE.

1. Corpuscules hyalins et granulations fines intracellulaires de Babes. — 2. Corpuscules de Negri. Technique de la recherche de ces corpuscules. Méthode de Mann, solution de Giemsa, Ramon y Cajal-Giemsa. Méthodes simples de Babes-Stefanescu, de Volpino, de Bohne, de Lentz, etc. — 3. Morphologie, apparition et distribution des corpuscules de Negri. — 4. Nature des corpuscules, leur valeur diagnostique. — 5. Corpuscules de Babès et de Lentz.

1. -CORPUSCULES HYALINS ET GRANULATIONS FINES INTRA-CELLULAIRES (BABES).

En 1886 (1), j'ai décrit, dans les cellules nerveuses de l'homme et des animaux succombés à la rage, des corpuscules hyalins se colorant bien par les couleurs d'aniline. Ces corpuscules, d'un volume variable, sont entourés d'une zone pâle; dans leur intérieur on observe souvent de petites granulations. On en trouve dans le cerveau, le bulbe, et dans la moelle. Je les ai représentés en 1890 dans notre « Atlas du système nerveux » ainsi que dans les Annales de l'Institut Pasteur dans mon travail « sur les lésions rabiques » (2). Il est hors de doute que ces corpuscules ne sont autre chose que les corpuscules décrits plus tard par Negri. Comme à cette époque je n'avais pu les déceler dans tous les cas de rage, je ne leur avais pas attribué toute l'importance qu'ils méritent.

J'avais de même décrit et dessiné dans mon Atlas d'Histologie pathologique du Système nerveux (Hirschwald, Berlin) des granulations d'une finesse extrême, siégeant dans le protoplasme des cellules nerveuses et se colorant par les méthodes intensives à l'aide de mordants. Toutefois je ne m'étais pas prononcé sur leur signification.

En 1904, Remlinger et de Schüder, en montrant que le virus rabique peut passer à travers certains filtres imperméables pour la

(1) BABES, Tanulmanyok a vesszeltségröl. Orvosi hetilap, 1886. (2) BABES, Annales de l'Institut Pasteur, 1892. Sur certains caractères des lésions histologiques de la rage.


CORPUSCULES HYALINS 221

plupart des microbes, firent comprendre pourquoi les microbes de la rage n'avaient jamais été vus.

Le virus peut être rangé dans la catégorie des microbes « invisibles ». J'ai répété ces expériences et j'ai trouvé que le microbe peut passer à travers des filtres qui peuvent être traversés par de petits microbes ayant un diamètre de 0,1 µ. à 0,2 µ. environ. Le virus rabique est arrêté par les filtres, qui ne laissent pas passer ces microbes. On peut donc en conclure que le virus rabique est constitué par des éléments d'un diamètre d'environ o, 1 µ, à 0,2 µ.. Il m'est arrivé en effet de faire passer certains bacilles extrêmement fins, à peine visibles, isolés de l'eau à travers une bougie Berkefeld imperméable au virus rabique.

Dans une publication faite à l'Académie Roumaine (octobre 1904), j'ai communiqué ce résultat en concluant que le microbe de la rage, quoique très petit, doit être visible. J'ai avancé qu'il est représenté par la fine poudre colorée d'une façon très intense à l'aide des mordants que l'on observe dans les cellules dégénérées.

En effet, en traitant les pièces d'une façon très intensive par le tannin et ensuite par des couleurs basiques anilinisées ou phéniquées, j'ai observé parfois des grains d'une finesse extrême, ressemblant à une poussière colorée, remplissant les cellules nerveuses, en partie leur périphérie et ménageant leur noyau. J'ai figuré dans mon Atlas d'Histologie pathologique du système nerveux, 1898, ces grains ronds, soit doubles, soit en petites chaînettes, soit en forme de petits bâtonnets. Dans ma communication faite à l'Académie Roumaine, je conclus de la façon suivante : « Les faits résultant de nos essais de filtration du virus rabique confirment ceux que nous avions trouvés à l'examen microscopique. On voit en effet, autour des cellules nerveuses modifiées et dans leur intérieur, des régions altérées, des grains ou de petits bâtonnets de 0,1 0,2 µ. de diamètre, qui ne se colorent que difficilement par certaines méthodes de fixation. Ces grains forment une sorte de fine poussière.

Dernièrement, j'ai examiné un grand nombre de microbes et de coupes de centres nerveux par la méthode de Ramon y CajalGiemsa et par celle que Van Ermengem emploie pour la coloration des cils; par ces méthodes, les microbes paraissent beaucoup plus grands. J'ai pu mettre ainsi en évidence des granulations particulières dans les cellules modifiées par la rage. En traitant avec grand soin, pour éviter la formation desprécipités, des coupes de moelle rabique par la méthode Ramon y Cajal combinée avec la coloration intense par le Romanowsky ou le Giemsa, on constate toujours un grand nombre de granulations très fines, noires, analogues à celles que j'avais obtenues. Elles sont moins


222 FORMATIONS PARTICULIÈRES TROUVÉES DANS LA RAGE

apparentes quand on emploie la méthode de Giemsa ou le Ziehl fort, après un autre mordançage préalable.

Nous verrons que les corpuscules de Negri ne représentent pas la forme active du parasite de la rage et qu'on doit donc le chercher dans les cellules nerveuses du bulbe et de la moelle, Nous savons par les recherches de Schüder et de Remlinger que ce microbe passe à travers les filtres qui retiennent la plupart des microbes. Il est donc très petit, si petit que même les corps centraux du corpuscule de Negri ne pourront jamais être regardés comme les microbes intacts de la rage ; étant encapsulés, ils sont probablement gonflés modifiés. En effet, les corps centraux, se colorent d'après Amato et Fragella (1) par le vert de méthyl-pyronine, tandis que mes granulations ne se colorent pas par ce procédé. Ces corps centraux ne sont peut-être que des corpuscules d'origine nucléaire ou protoplasmatique renfermant seulement le virus dit « invisible ».

En traitant des préparations de bulbe et de moelle d'animaux ayant succombé à la rage par la méthode de RomanowskyGiemsa, on observe avec un fort grossissement (par exemple le Hartglasapochromatique Reichert 2 millimètres et oculaire apochromatique 8), dans le cytoplasme des cellules dégénérées, les mêmes grains ronds, entourés d'une zone pâle, colorés en bleu ou en vert pâle, souvent en points doubles ou en petites chaînettes.

En traitant les pièces par l'argent, par la méthode de Ramon y Cajal ou de Levaditi, et en colorant par le Giemsa, on obtient des préparations très démonstratives de ces grains (planche V, 8-11 gr.). Ils sont en partie imprégnés par l'argent, formant une poussière noire d'une grande finesse. Comme l'imprégnation n'est pas toujours de la même intensité, sur certaines préparations, les grains sont un peu plus grands ou plus inégaux. Ces préparations sont moins concluantes que celles où les grains sont très fins, d'un volume à peu près égal, et entourés par une mince zone claire. Souvent on aperçoit, auprès des grains noirs, d'autres grains du même diamètre, qui n'ont pas pris l'argent et qui sont colorés en bleu pâle (pl. V, fig. 9).

Si la préparation est bonne, on ne voit que des grains noirs, d'un diamètre égal, mal limités et n'existant qu'exclusivement dans le cytoplasme des cellules dégénérées dont le noyau est respecté.

On peut voir ainsi, sur des pièces provenant d'animaux abattus au début des manifestations rabiques, que ces granulations n'existent pas dans les cellules saines ; on n'en trouve ordinairement pas dans les cellules qui renferment des corpuscules de Negri. Cependant certaines cellules nerveuses plus petites de la

( 1 ) AMATO et FRAGELLA, Negrische et Körper, etc. (Ztschr f. Hygiène, t.. 45, mai 1910.)


GRANULATIONS FINES 223

corne d'Ammon, de la substance grise des centres, ou des ganglions spinaux, renferment aussi des grains. Ceux-ci sont très nombreux dans les cellules les plus modifiées, c'est-à-dire dans les cellules radiculaires de la moelle et du bulbe, ainsi que dans les cellules des ganglions spinaux (pl. V, fig. 10).

Au début de la lésion, on voit peu de grains entre les neurofibrilles épaissies.

Ces fibrilles deviennent tellement épaisses, tout en perdant leur colorabilité par l'argent, qu'elles occupent toute la cellule ; elles remplacent tout à fait le cytoplasme. Entre ces fibrilles devenues des cordons épais, homogènes, colorés en jaune verdâtre avec bords sinueux, il existe de petits espaces clairs dont la plupart renferment, en leur milieu, un grain noir ou bleu (fig. 10, n).

A cette époque de la dégénérescence, on voit donc un nombre limité de grains entre les neurofibrilles hypertrophiées.

En même temps le noyau devient angulaire, homogène, peu distinct, coloré en brun vert foncé ; le nucléole est gonflé, on le distingue à peine à sa couleur bleuâtre.

Plus tard, les neurofibrilles hypertrophiées et devenues pâles disparaissent en même temps que le noyau; la cellule se présente alors comme une masse amorphe spongieuse, jaunâtre, envahie complètement par une fine poussière noire. Chaque grain, simple ou double, présente une fine zone pâle.

Les prolongements cellulaires participent ordinairement à l'épaississement et à la disparition des neurofibrilles.

Les granulations noires diffèrent des bâtonnets bruns, plus grands, décrits par Cajal; ces derniers sont probablement des restes de neurofibrilles.

Il importe bien de ne pas confondre ces granulations avec des précipités d'argent. Il arrive en effet souvent qu'une préparation est couverte d'un précipité noir formé par des grains plus ou moins fins.

Mais dans ce cas, ces précipités ne sont jamais limités seulement au niveau des cellules dégénérées de certaines régions. Jamais les grains de précipités ne sont entourés de zones claires ; jamais ils ne sont d'un volume tellement uniforme que dans les préparations de moelle rabique. Jamais on ne trouve de granulations bleues auprès des précipités; jamais ces précipités ne ménagent le noyau.

La seule objection à laquelle il est difficile de répondre est celle qui suppose que ces fines granulations colorables ne sont que des produits de la dégénérescence particulière du cytoplasme. Mais ce sont surtout les microbes qui prennent le Giemsa, réduisent l'argent et s'imprègnent d'une façon très homogène en noir tout en paraissant plus grands et plus précis, Il était à prévoir que, si le


224 FORMATIONS PARTICULIÈRES TROUVÉES DANS LA RAGE

microbe de la rage prend l'argent, il se montrera ainsi plus grand et plus précis que par les autres méthodes de coloration. Aussi me semble-t-il que ces granulations noires, que je n'avais trouvées dans aucune autre lésion expérimentale ou pathologique des centres ou des ganglions spinaux (à l'exception de la polyomyélite infectieuse aiguë, maladie qui se rapproche à différents points de vue de la rage), peuvent bien appartenir en propre à la rage ; elles correspondent comme grandeur, comme distribution et comme colorabilité à l'idée que nous sommes en droit de nous faire du microbe de la rage.

Nos recherches sur ces corpuscules ont été confirmées par J. Koch (1) à l'Institut des maladies infectieuses de Berlin. Cet auteur constate que les petites granulations se colorent bien par la méthode de Heidenhain à l'hématoxyline ferrique et que, par ce procédé, on trouve, auprès des corpuscules isolés, d'autres plus grands, formant de petits amas dans le protoplasme cellulaire. Il trouve ces corpuscules dans les cellules des cornes d'Ammon, de la substance corticale du cerveau, dans la substance grise de la moelle t dans les vaisseaux de ces régions. Dernièrement, il trouve les mêmes granulations, n colorant par une méthode spéciale (les pièces ont durcies ans le sublimé-alcool, les coupes colorées par le bleu polychrome d'Unna, traitées par l'acide chromique 2 o/o et ensuite par le tannin 5 o/o). Par cette méthode, les grains se présentent d'une manière méta-chromatique, ils sont plus nombreux et on en trouve aussi en dehors des cellules nerveuses. Czaplewski (2) confirme également mes recherches et mon interprétation.

2.-CORPUSCULES DE NEGRI

Au mois de mars 1903, Negri communiqua à la Société médicochirurgicale de Pavie, qu'il avait trouvé dans les cellules nerveuses, surtout dans les cornes d'Ammon, des animaux succombés, à la rage, des formations particulières qu'on ne retrouve pas dans d'autres maladies. Il considère ces formations comme des protozoaires. Ces constatations avaient été faites d'abord chez des chiens enragés ; plus tard il trouva ces corpuscules dans les cellules de Purkinje, d'une femme morte de rage. Ces données ont été confirmées par : Daddi (3), Volpino (4), Bertarelli (5), Celli (6),

(1) J. KOCH, Zur Aetiologie der Tollwut. (Zeitschr. f. Hygiène, u. Inf., 1910, f. 65 et 66.)

(2) OZAPLEWSKI. Société des bactériologistes allemands 1910.

(3) DADDI, Richerchi sulla rabbin, (Rev. critic. di clin, med., n°s 21-23, 1903.)

(4) VOLPINO, Sulla diagnosi istologica della rabbiari. (Rivista d'igien. e di san. publ., 1903, n° 15.)

(5) BERTARELLI e VOLPINO, Corpi de Negri. (Giorn. della Acad. di med. di Torino, Giugno, 1903.)

(6) CELLI et BLASI, Il virus rabbico è filtrabile. (Revista critica di clinica medica, n° 42, 1900.)


CORPUSCULES DE NEGRI 225

Martinotti (1), d'Amato (2), Pace (3), Luzzani (4), etc. Plusieurs auteurs examinèrent ces corpuscules par des méthodes différentes et décrivirent leur structure fine, ainsi que leur prétendu cycle de développement. (Volpino (5), Schüder (6), Maresch (7), etc.) D'autres examinèrent le système nerveux normal et pathologique de différents animaux et de l'homme, sans y trouver ces corpuscules.

Technique. — Negri affirme pouvoir faire le diagnostic de la rage par un simple examen du cerveau frais, sans aucune préparation. Il admet cependant lui-même que cet examen est difficile et qu'il faut un oeil très exercé pour pouvoir distinguer les corpuscules de certains éléments du système nerveux ainsi que de certaines cellules de névroglie ou de gouttes de myéline. On peut les confondre aussi avec différentes formations hyalines, ainsi qu'avec des globules rouges. Peu d'auteurs ont, en effet, réussi à constater sans les colorer la présence de ces corpuscules . Il est certain que tout observateur peut se tromper en employant cette méthode.

Negri et d'autres auteurs affirment qu'il est très facile de mettre en évidence ces corpuscules sur des pièces colorées. Suivant Negri, les corpuscules se colorent facilement par un séjour prolongé dans l'hématoxyline seule ou suivi d'un traitement à l'éosine ou à la safranine. La fuchsine aussi les colore facilement. D'autres auteurs recommandent également l'examen rapide des frottis colorés. Van Gieson propose de fixer le frottis et de le colorer au-dessus d'une flamme jusqu'à émission de vapeurs, par une solution alcoolique saturée de rosaniline violette et par le bleu de méthylène. Une autre méthode pour mettre en évidence ces corpuscules dans le frottis a été décrite par Frottingham (8) : on fait, sur une lame, un décalque d'une corne d'Ammon en fixant à l'air et en traitant par le mélange d'éosine et bleu d'Unna, puis avec une solution de bleu d'Unna.

A. Williams (9), Williams Lowden (10) traitent d'abord le frottis par l'alcool méthylique ou pendant une demi-heure par le liquide de Zenker. Ils colorent par le mélange de Mallory (éosine-bleu de méthylène) ou la solution de Giemsa. D'après ces auteurs, la méthode des frottis serait préférable à celles des coupes, non seulement à cause de sa rapidité, mais aussi parce qu'elle laisse apercevoir plus facilement la structure fine des corpuscules.Babes-Stefanescu (11), au contraire, en faisant des préparations parallèles, ont trouvé la méthode des frottis inférieure à celle des coupes.

(1) MARTINOTTI, Cervelli gangli spinali di conigli, rabbice. (Giorn. della R. Ac. di meddi Torino, n° 6, 1903.)

(2) D'AMATO, I corpi di Negri. (Riforma medica, ann. XX, n° 25, 1904.)

(3) PACE, I corpi di Negri. (Atti. di Congr. de med. intern., Padova, 1903.)

(4) LUZZANI, Zur Diagnose der Tollwuth. (Zeitschr. f. Hygiene und Infect., 1905, B. 49.)

(5) VOLPINO, Sulla strutura dei corpuscoli contenuti nell' interno dei corpi di Negri. (Rev. d'Igien. e San. publ. 1095, t. XVI.)

(6) SCHUDER, Die Negrischen Erreger der Tollwut. (Deutsche med. Woch., 1903, n°39.)

(7) MARESCH, Ueber die feinere Struktur der Negrischen Körperchen. ( Wien. klin. Woch., 25, 1905.)

(8) FROTTINGAM, The rapid diagnosis of Rabies. (The Journal of med. research, 14 nov., n. 3, p. 471.)

(9) WILLIAMS, Negribodies, (Proceed. of the New York pathol. Soc, 1905.)

(10) WILLIAMS et LOWDEN, The etiology and diagnosis of hydrophobia. (The journal of infect, disease, 1906, n. 3.)

(11) BABES-STEFANESCU, Thèse Bucarest, juin 1907.

BABES.— Traité de la rage. 15


226 LES CORPUSCULES DE NEGRI

Souvent on ne peut même pas reconnaître avec certitude les corpuscules de Negri sur les frottis, tandis que ces formations sont souvent très nombreuses et très visibles sur les coupes prélevées au même endroit de la pièce. Nous avons mis en évidence les corpuscules sur des pièces fixées dans le formol à 10 % pendant quelques heures à la température du corps. On coupe au microtome à glace, on colore par la méthode de Mann pendant 30-40 minutes, en employant la formule suivante : 35 cc. d'une solution aqueuse 1 o/o d'éosine mélangée à 35 cc. d'une solution 1 o/o de bleu de méthyl, ajoutée à 100 cc. d'eau distillée; après coloration on lave pendant quelques minutes à l'eau distillée, on, passe à l'alcool absolu pour déshydrater, enfin on clarifie au xylol et on monte dans le baume. Par ce procédé simple, on obtient dans la même journée des préparations démonstratives, dans lesquelles le protoplasme cellulaire est coloré en bleu pâle, le noyau en bleu foncé, les globules rouges en rouge pâle, les corpuscules de Negri en rouge violet plus foncé, tandis que les corpuscules intérieurs se colorent en bleu. (Voyer les planches IV et V.)

Ordinairement on emploie la méthode de Mann, méthode assez compliquée, mais qui donne de bons résultats. Nous avons simplifié un peu cette méthode pour ne pas détériorer les pièces assez fragiles.

Citons encore la méthode de Bohne, avec laquelle on obtient également rapidement des préparations. On durcit les petites pièces à l'acétone, ensuite on les inclut dans la paraffine à 60° pendant 60 à 70 minutes. Le procédé ne dure que 2 heures et demie. Après avoir enlevé la paraffine, on colore par la méthode de Mann pendant quelques minutes. On traite ensuite par l'alcool, puis pendant 16-20 secondes par l'alcool abs. 30 cc. avec 5 gouttes d'une solution à 1 % de soude. On lave ensuite dans l'alcool abs. et dans l'eau pendant une minute ; eau acidulée deux minutes ; déshydratation ; xylol ; baume. Notre procédé ainsi que celui de Bohne, qui est plus compliqué, peut être appliqué à un matériel putréfié ou conservé longtemps dans la glycérine.

Nous pouvons encore recommander pour l'examen de l'axe nerveux le procédé de Lentz qui est une modification de la méthode de Bohne.

On prélève sur une lame un fragment de la partie postérieure de la corne d'Ammon à peu près du volume d'une lentille ; on l'étend en couche fine après une faible compression préalable à l'aide d'une seconde lame en ayant soin de ne pas détruire les cellules par une pression trop forte.

Les frottis frais sont trempés clans un petit verre renfermant de l'alcool méthylique pendant une minute et ensuite lavés dans l'alcool absolu. Ensuite on les met pour 1 minute dans une solution d'éosine 0,5 pour 100, alcool à 69 %, puis on lave dans l'eau, on trempe pour une minute dans le bleu de Löffler (solution alcool, de bleu de méthylène 30 pour 100 d'une solution de potasse 0,01 %), on lave à l'eau, on sèche et on met dans l'alcool abs. 30 cc. dans lequel on avait mis 5 gouttes d'une solution 1 % de soude caust. La préparation devient rose pâle. La lame est trempée dans l'alcool abs. acidulé (par 1 goutte d'acide acétique 50 %). On lave dans l'alcool absolu et on examine directement.

Toutes ces méthodes donnent de bons résultats dans des mains expérimentées, elles peuvent manquer facilement à la suite de la moindre faute.

D'autres auteurs recommandent différents procédés moins rapides. Ainsi j'ai moi-même inclus souvent les petits morceaux de cerveau dans la paraffine et coloré, d'après Romanowski, par le tanin-orange. D'autres fois, j'ai employé le nitrate d'argent (procédé de Ramon y Cajal) suivi d'une forte coloration au Giemsa. On peut dire en général que


MORPHOLOGIE 227

tous les procédés de fixation, tel que l'alcool, le sublimé acétique (NegriVolpino), le sublimé, le liquide de Zenker, l'acide osmique, l'alcool, le formol donnent de bons résultats. Seuls les sels de chrôme ne doivent pas être employés.

Pour la coloration, les auteurs emploient les méthodes de Mallory (éosine-bleu de méthylène), de Heidenhain (à l'hématoxyline), de Fosoli, d'Apathy-Ehrlich, de Giemsa, de Volpino (carmin et bleu de méthylène), de Bielschofski, d'Unna (bleu-éosine), la méthode modifiée de Nissl avec érytrosine, bleu de méthylène (Held), celle de Gram modifiée, les corpuscules étant iodo-résistants (Néri). La méthode de Stutzer (bleu de Löffler, tannin 1 %) n'est qu'une modification de ma méthode, etc. Par toutes ces méthodes on réussit ordinairement à mettre en évidence les corpuscules. Cependant il est facile devoir qu'aucune méthode n'est absolument sûre. Les résultats les meilleurs et les plus sûrs, ont été obtenus dans nos mains par les méthodes Babes-Stefanescu et celle de Bohne. Il faut surtout disposer de coupes assez minces et éviter d'employer des acides dans le traitement de ces coupes. Souvent la coloration donne une teinte assez précise sans donner une coloration bien distincte des corpuscules. Par la même technique on colore les corps de Negri d'une façon plus ou moins intense et avec des nuances très différentes ; il en est de même pour les corpuscules intérieurs. La même coloration montre tantôt de très nombreux, tantôt de très rares corpuscules.

Certains auteurs trouvent des corpuscules presque dans tous les cas de rage aussi bien dans la rage des rues que dans la rage de passage. Les uns les trouvent dans toutes les parties des centres nerveux et dans les ganglions, tandis que d'autres n'en trouvent pas toujours et les recherchent en vain dans la rage de passage. Il semble que cette diversité des résultats est due en partie à l'imperfection de la méthode.

3.- MORPHOLOGIE, APPARITION ET DISTRIBUTION DES CORPUSCULES

DE NEGRI.

Les corpuscules de Negri correspondent ordinairement exactement à la description et aux dessins que j'ai donnés en 1889 de ces corpuscules hyalins. Ils se présentent dans le protoplasme des grandes cellules nerveuses de la moelle ou du cerveau, comme des inclusions rondes ou ovalaires entourées d'une zone claire et renfermant un ou plusieurs petits corpuscules. Leur volume est très variable et oscille entre quelques µ. et le diamètre d'une petite cellulle; Negri décrit aussi des formes triangulaires ou pyriformes d'un volume de 1 à 27 µ, et chez le chien de 4 à 10 p.. Les petites formes de Negri ont 1 à 5 µ de diamètre longitudinal, les moyennes 10-15 µ., les grandes 2225 µ. et les plus grandes 27 µ.

D'après Lentz (1) le nombre des corpuscules de Negri dépend

(1 (LENTZ, Ganglienzellen Wut-und Stanpekranker Tiere. (Zeilschr. fur Hygiène, 1907, t. LXII, p. 64.)


228 LES CORPUSCULES DE NEGRI

en partie du nombre des corpuscules renfermés dans le matériel d'inoculation, en partie de l'individualité de l'animal inoculé." Leur volume dépend, en partie du volume des corpuscules renfermés dans le matériel inoculé, en partie de la durée de la maladie. Les cas prolongés présentent ordinairement des corpuscules plus volumineux. Il faut ajouter que, chez les grands animaux, on trouve plutôt les grandes formes, chez les petits animaux les lapins, par exemple, les petites formes. Les grandes formes se trouvent surtout dans les cornes d'Ammon. L'infection artificielle par la rage des rues produit les grandes formes, tandis que l'infection naturelle et le virus fixe donnent des formes moyennes et petites. Chez l'homme comme chez le chien, les corpuscules ont un diamètre de 2-8 µ.

D'après Negri ces corpuscules renferment toujours des formations particulières : les unes petites, rondes, réfringentes, les autres plus grandes, ovales ou allongées, ayant une structure fine, granuleuse. Ordinairement, dans un corps de Negri il existe une seule formation plus grande au centre, entourée à la périphérie d'un certain nombre (20 de 30) de petits corpuscules. Negri a mis en évidence ces formations après fixation de la pièce dans une solution alcoolique de sublimé et par la coloration au moyen de l'hématoxyline d'Ehrlich, à la température de 35-45°. A l'aide de ce procédé, Negri constate que quelquesunes de ces formations se colorent d'une manière uniforme et intense tandis que d'autres restent incolores ; dans leur intérieur apparaissent de fines granulations de substance chromatique parfois sous forme de petits filaments. Se basant sur cette affinité pour les couleurs nucléaires, Negri considère ces corpuscules comme des noyaux et la formation entière comme un protozoaire.

Je puis recommander pour la mise en évidence de cette structure l'emploi du tannin (ma méthode ou celle de Stutzer). Chez le boeuf, Negri a trouvé des corpuscules plus grands, d'une structure particulière, c'est-à-dire remplis d'une quantité de filaments, très fins et un peu courbés, bien colorés par l'hématoxyline ferrique de Heidenhain ; il les considère comme une espèce de spore.

En examinant des frottis par la méthode de Romanowski, la masse fondamentale des corps se présente avec une couleur bleue ou violet intense; on voit, à l'intérieur, apparaître les masses nucléaires fortement colorées en bleu ou violet. Par ce procédé, Negri constate chez la vache un état plus avancé des parasites, à savoir : des granulations plus fines, ovales ou rondes, entourées chacune d'une zone incolore, qui remplissent complètement les corps de Negri.

Volpino, en colorant avec les méthodes de Laveran ou d'Ehrlich, constate que les corpuscules sont formés d'une substance homo-


MORPHOLOGIE 229

gène et entourés d'une membrane fine et hyaline. Dans l'intérieur de cette substance incolore existent des corpuscules très fins basophiles de formes différentes :

1° Corpuscules centraux 3-5 µ;

2° Corpuscules périphériques punctiformes. Les formations internes sont considérées par Volpino comme des vacuoles.

Les corpuscules centraux, après coloration par le picrocarmin et le bleu de méthylène basique et différenciation par l'alcool picrique, laissent voir une substance jaunâtre homogène renfermant des éléments basophiles fortement colorés, presque noirs. La même structure des corpuscules a été constatée par d'Amato, Maresch, Bohne, Schiffman, Lowden, Williams, etc. Ces derniers auteurs décrivent encore un corps central chromatique qu'ils interprètent comme des formes de division ou de bourgeonnement.

D'après mes recherches, les corpuscules de Negri sont généralement, chez le chien et chez l'homme, de la grandeur d'un globule rouge ou du noyau d'un leucocyte; tantôt beaucoup plus petits, de forme ovoïde, métachromatiques, éosinophiles, hyalins, entourés par une zone claire produite par la rétraction du protoplasme avoisinant, renfermant dans leur intérieur une sorte de vacuole et une ou plusieurs granulations très fines.

Nos études faites en partie en collaboration avec Marinescu m'ont conduit aux résultats suivants :

Ces corpuscules se trouvent surtout dans les grandes cellules des cornes d'Ammon et du cervelet. Nous en avons cependant trouvé dans les ganglions nerveux et rarement dans la moelle et le bulbe. Sur une très grande série de pièces provenant de lésions expérimentales et pathologiques non rabiques très différentes, nous n'avons jamais retrouvé ces corpuscules. Dans un cas d'intoxication du chien par l'arsenic, seulement, j'ai pu constater que certaines cellules des ganglions spinaux renfermaient des corpuscules analogues. On pouvait voir aussi des corpuscules ronds beaucoup plus grands, qui renfermaient d'autres corpuscules pigmentés (pl. IV, fig. 1, K.)

Dans la rage, on trouve rarement, dans les grandes cellules des cornes antérieures de la moelle, ces corpuscules hyalins ou des masses rondes plus grandes que les corpuscules de Negri, mal limitées, un peu métachromatiques et qui représentent une dégénérescence limitée du cytoplasme.

On a décrit des corpuscules analogues, mais plus petits, dans la corne d'Ammon, du chat non enragé. Dans la rage du chien, les corpuscules de Negri manquent quelquefois. Ils manquent également ou ils sont difficiles à mettre en évidence, dans les cas de rage de passages.

J'insisterai surtout sur les faits suivants :


230 LES CORPUSCULES DE NEGRI

1° La présence presque exclusive et presque constante des corpuscules de Negri dans la rage des rues du chien.

2° Les grands corpuscules siègent ordinairement dans certaines parties d'élection de la cellule et notamment à la périphérie, immédiatement au-dessous du noyau (pl. IV, fig. 4 et 5) et dans le long prolongement cellulaire inférieur (pl. IV,

fig. 2, N, N').

3° Ordinairement la cellule et surtout le noyau de la cellule renfermant les grands corpuscules sont presque intacts (pl. IV, fig. 3 n), tandis que les cellules renfermant un grand nombre de petits corpuscules montrent souvent des lésions (pl. IV, fig. 3 n').

Les petits corpuscules se trouvent plutôt dans une couche inférieure de cellules moins grandes, plutôt piriformes que triangulaires, à prolongement moins long et à neurofibrilles plus minces.

4° Les grands corpuscules possèdent une structure assez compliquée. Leur forme est ordinairement elliptique, ils sont bien limités ; le cytoplasme, rétracté autour des corpuscules, forme une petite vacuole dont les limites sont formées par le cytoplasme condensé. Ils possèdent deux capsules : une capsule extérieure formant la plus grande partie du corpuscule. Cette capsule est homogène, métachromatique (chromatine) ; elle se colore en jaune ou en rose par la méthode de Cajal-Giemsa; elle se perd dans une autre capsule plus foncée, un peu grenue, qui délimite une partie claire, ronde ou ovoïde d'un diamètre variable. Cette partie claire renferme ordinairement au centre un petit corpuscule rond basophile d'un diamètre de 0,5 µ. environ. Ce corpuscule se colore par les couleurs basiques comme le nucléole de la cellule, mais avec moins d'intensité. Auprès de ce corpuscule on trouve ordinairement, au centre du corps de Negri, encore d'autres granulations colorées en jaune ou en brun par la méthode de Cajal combinée avec la coloration intense par le Romanowski-Giemsa.

Dans d'autres corpuscules, il y a plusieurs parties claires ou vacuoles renfermant des corps centraux souvent disposés en rosette ou en roue. Dans ces corpuscules les granulations basophiles (plastine) sont moins évidentes. Rarement la granulation centrale se présente comme un grain noir. Le corps pâle de l'intérieur du corpuscule est parfois excentrique et renferme parfois soit un autre corpuscule comprimé sous forme de croissant ou de lentille biconcave, soit deux granulations basophiles polaires, soit une figure carrée ou triangulaire à angles noduleux (pl. IV, fig. 3 N). Dans les corpuscules de Negri siégeant à la périphérie de la cellule on observe 2 prolongements protoplasmatiques, de sorte que le tout ressemble à une cellule fusiforme dont le corpuscule serait le noyau.

En cherchant l'origine des corpuscules, j'ai réussi à observer


MORPHOLOGIE 231

d'abord une dégénérescence hyaline métachromatique acidophile et segmentaire des grandes cellules (pl. IV, fig. 3, NVI NVII). Dans l'intérieur de cette partie hyaline qui se continue sans limite précise avec le cytoplasme cellulaire, on trouve un ou plusieurs corps pâles centraux renfermant des granulations ou des figures analogues à celles que j'ai trouvées dans les corpuscules de Negri.

A une période plus avancée, la partie hyaline se détache du cytoplasme NVII ; elle devient elliptique, formant une espèce de séquestre au milieu du cytoplasme. il semble, en effet, que la cellule se débarrasse par un processus de séquestration de la masse hyaline qui n'est que le résultat de la nécrose d'une partie de la cellule. Cette nécrose est probablement produite par les petits corpuscules assez irréguliers qu'on observe à l'intérieur de cette masse hyaline.

On pourrait donc interpréter les corpuscules de Negri comme étant le produit d'une défense cellulaire, d'une séquestration des corpuscules spécifiques qui ont fait invasion dans ces cellules. Ces corpuscules produisent une irritation et une dégénérescence limitée de la cellule ; mais la cellule réagit contre cette invasion en produisant autour de ces corpuscules une capsule aux dépens du protoplasma.

En même temps, les corpuscules s'entourent d'une capsule propre. Le tout, siégeant dans une perte de substance du protoplasme, forme un grand corps de Negri.

Il est très probable que les petits corpuscules centraux basophiles sont des parties modifiées du protoplasma ou du noyau renfermant le parasite invisible ou à peine visible de la rage.

Malgré les affirmations contraires, je ne puis admettre que les lésions rabiques portent seulement sur la corne d'Ammon ou le cervelet, ou que les corps de Negri représentent seuls les microbes de la rage. Les lésions rabiques les plus prononcées se trouvent en effet dans le bulbe, dans la moelle et dans les ganglions spinaux, régions qui correspondent aux symptômes rabiques. Le microbe de la rage doit être sans doute répandu dans tous les centres nerveux et surtout dans la substance grise du bulbe et de la moelle, qui est très virulente, quoique ne renfermant pas de corps de Negri, et dont un fragment, à peine visible à l'oeil nu, peut determiner la rage il est même probable que les corpuscules de Negri ne représentent ou ne renferment pas les microbes actifs de la rage, car les cellules qui les renferment sont ordinairement parfaitement saines ou peu modifiées et les cornes d'Ammon présentent une lésion beaucoup moins accusée que le bulbe et la moelle.

Mon interprétation des corpuscules de Negri basée sur les faits et les considérations exposés plus haut est donc la suivante :

Les corpuscules de Negri sont très probablement le résultat


232 LES CORPUSCULES DE NEGRI

d'une encapsulation et d'une séquestration du microbe de la rage par les cellules luttant contre l'action de ce microbe. Cette opinion est contraire à celle des auteurs. D'après mes recherches, ce n'est ni dans le cervelet ni dans les cornes d'Ammon qu'il faut chercher les causes des principaux symptômes de la rage ; au contraire, ces régions et certaines de leurs cellules, étant très résistantes, produisent une capsule autour du microbe et rendent ainsi l'ensemble visible.

Ce même processus a été décrit par Metchnikoff dans la tuberculose où le bacille se trouve encapsulé dans des cellules très résistantes. Lentz arrive également à des conclusions analogues et considère les corps de Negri comme le résultat d'une réaction cellulaire.

5° La résistance des cellules n'est pas absolue. Il me semble que, même dans la corne d'Ammon, il y a des cellules plus accessibles au virus rabique. Dans ces cellules, les parasites se conservent donc en plus grand nombre. La cellule produit une capsule beaucoup plus petite, de sorte qu'on y trouve de corpuscules petits, dépassant à peine la taille des granulations du cytoplasme ; on les distingue toutefois par leur métachromasie. Ces corpuscules, d'un diamètre de moins d'un µ., sont plutôt ronds, peu colorés, renferment un petit corps clair, mais ne montrent pas toujours dans leur intérieur de grain basophile.

Le cytoplasme de la cellule, tout en formant une petite zone claire autour de ce corpuscule, ne produit pas une séquestration manifeste de ces corpuscules. Le noyau de la cellule même montre certains signes de dégénérescence. Cependant, ordinairement, on ne peut parler d'une vraie dégénérescence de ces cellules. Ni les vaisseaux ni leur entourage ne montrent les lésions inflammatoires caractéristiques de la rage.

Il est donc probable que certaines cellules de cette région sont envahies d'une façon plus efficace par le parasite de la rage ; toutefois le parasite ou sa toxine ne peuvent produire, en dehors d'une action locale, cette dégénérescence profonde de la cellule nerveuse qu'on rencontre dans la moelle, et qui commence même avant l'apparition des symptômes rabiques. (Académie des Sciences, 1892, Lésions précoces de la rage.)

Il n'est pas douteux que c'est l'action du microbe sur la cellule nerveuse qui, tout en produisant sa dégénérescence, provoque l'accumulation caractéristique des cellules embryonnaires.

La toxine rabique se développe sans doute après l'invasion de la cellule nerveuse par le microbe. Celui-ci envahit un grand nombre de cellules nerveuses qui lui opposent une résistance variable. Les cellules les plus sensibles sont sans doute les cellules radiculaires de la moelle et du bulbe ; leur résistance est presque


MORPHOLOGIE 233

nulle et il faut s'attendre à une multiplication remarquable du microbe avec une sécrétion intense de sa toxine, surtout dans ces régions et autour de ces cellules.

Le fait que le virus fixe ne produit ni de grands corpuscules de Negri ni des nodules rabiques s'explique facilement par le caractère de la toxine modifiée', qui probablement ne renferme plus de substance chimiotactique positive ; elle produit à peine cette irritation particulière des cellules de la corne d'Ammon, irritation qui amène la dégénérescence hyaline et l'encapsulation du parasite.

6° Les différents auteurs ne sont pas d'accord sur le moment de l'apparition des corpuscules de Negri.

Negri, en inoculant des lapins dans le globe oculaire avec du virus des rues produisant la mort en 18-19 jours, a constaté des corpuscules versée quinzième jour en même temps que les premiers symptômes de la rage. A cette époque les corpuscules sont rares et petits. Le même fait fut constaté chez le chien où les premiers petits corpuscules apparaissent dans les cornes d'Ammon, avec les premiers symptômes de la maladie.

Bertarelli établit la même règle en constatant de plus que la corne d'Ammon est déjà virulente 4 jours avant les premières manifestations de la maladie, alors que le cerveau ne renferme pas encore de corpuscules de Negri.

Williams et Lowden, en prétendant avoir trouvé des corpuscules déjà au 7e jour après l'inoculation de virus des rues et au quatrième jour après l'inoculation de virus fixe, se sont probablement trompés ; en effet, mes recherches en collaboration avec Stefanescu portant sur un matériel abondant montrent que l'apparition des corpuscules précède de peu les symptômes, ou coïncident avec les premiers symptômes rabiques. Ces recherches sont importantes au point de vue comparatif.

Avec Stefanescu j'ai inoculé, par trépanation, du virus des rues à 6 chiens; l'un des chiens servant de témoin avait été inoculé deux jours avant les autres. Dès le 7e jour après l'inoculation on sacrifiait chaque jour un chien ; le chien témoin montrait les premiers symptômes de rage 11 jours après la trépanation ; cependant les chiens tués le 11e jour ne montraient encore aucun symptôme de rage.

Les chiens sacrifiés le 7° jour avaient des lésions assez grandes ; je les ai décrites comme des modifications précoces de rage. Le plancher du quatrième ventricule, les noyaux gris,présentaient une grande quantité d'éléments embryonnaires de deux formes différentes : de grandes cellules à noyau vésiculeux, à protoplasme étoile et d'autres cellules petites, analogues aux lymphocytes. Les premières de ces cellules sont nombreuses surtout autour de certaines cellules nerveuses. La structure de la corne


234 LES CORPUSCULES DE NEGRI

d'Ammon est absolument normale, elle ne renferme pas de corpuscules de Negri. Le bulbe et la corne d'Ammon sont infect tieux et donnent la rage en 11 et 14 jours. Le deuxième chien sacrifié le 8e jour présentait, avec cet état embryonnaire, une hyperémie du bulbe. Pas un seul corpuscule de Negri dans les cornes d'Ammon. Virulence du bulbe et de la corne d'Ammon.

Le troisième chien est trouvé mort le neuvième jour sans symptômes rabiques. Cependant le bulbe renferme une grande quantité d'éléments embryonnaires autour des vaisseaux et des cellules nerveuses. On voit des dégénérescences (chromatolyse); très peu de corpuscules de Negri dans les cornes d'Ammon; pas de corpuscules dans le cervelet, ni dans les autres parties du cerveau.

Chiens sacrifiés le dixième jour (par le chloroforme). Aucun symptôme rabique. Infiltration embryonnaire diffuse de la substance grise du bulbe, nodules rabiques, hyperémie, petite hémorrhagie; dans la corne d'Ammon, près de la fimbrie, une certaine quantité de petits corpuscules de Negri. Pas de corpuscules, ni dans le reste de la corne, ni dans le cervelet, ni dans l'écorce du cerveau.

Chiens sacrifiés le onzième jour. Lésions prononcées, nodules rabiques, dégénérescence cellulaire dans le bulbe, quelques corpuscules de Negri dans la corne d'Ammon ; quelques corpuscules très petits dans les cellules de Purkinje. La même expérience répétée a donné le même résultat : les lésions du bulbe et les nodules rabiques paraissant toujours 2 à 3 jours ayant les corpuscules de Negri, ceux-ci faisant leur apparition dans la corne d'Ammon.

Dans cette dernière expérience, on examina aussi les ganglions spinaux et pneumo-gastriques, dont les lésions sont ultérieures à celles du bulbe et de la partie supérieure de la moelle, et qui coïncident à peu près avec l'apparition des corpuscules de Negri.

Il résulte de mes expériences que la première lésion rabique est celle que j'ai décrite, dans le bulbe et dans la moelle; elle coïncide avec le commencement de la virulence du système nerveux. Deux à trois jours plus tard apparaissent les corpuscules de Negri ainsi que les lésions prononcées des ganglions spinaux. Nous verrons que le virus rabique se propage surtout dans le centre nerveux en cheminant le long des lymphatiques des nerfs. Il est probablement contenu dans des éléments endothéliaux; il irrite d'abord la paroi vasculaire et il se dirige ensuite vers les cellules nerveuses.

Une dégénérescence et une inflammation (nodules périvasculaires et péricellulaires) se produisent dans certaines régions du cerveau et de la moelle, d'abord dans les cellules les plus sen-


DISTRIBUTION DES CORPUSCULES DE NEGRI 235

sibles au virus; ces tissus dégénérés servent de milieu de culture au virus. Plus tard, dans les cellules nerveuses plus résistantes, apparaissent les corpuscules de Negri.

4. - DISTRIBUTION DES CORPUSCULES DE NEGRI

Avant d'aborder cette question il faut insister sur le fait qu'il n'est pas toujours facile de reconnaître les corpuscules de Negri. Nous avons vu, en effet, que dans la rage, ainsi que dans différentes maladies nerveuses, les cellules nerveuses renferment des corpuscules très différents, provenant du noyau, des nucléoles, du cytoplasme, des chromosomes, ou venant même du dehors. Tandis que les grands corps de Negri sont faciles à reconnaître, il n'en est pas de même des formes plus petites ou des formes atypiques. Ainsi j'ai décrit et dessiné toute une série de granulations hyalines, de volume très différent, se trouvant au sein de certaines cellules nerveuses. Il serait facile de construire une série conduisant de ces petites granulations aux petits corpuscules de Negri. De plus, j'ai trouvé avec Marinesco, dans la rage et dans certaines intoxications, des corpuscules simples ou compliqués, hyalins, métachromatiques renfermant parfois de petits corpuscules pigmentés ou basophiles, représentant en partie une dégénérescence limitée du protoplasme cellulaire. Il faut se méfier de toutes ces formations et surtout ne pas confondre les granulations métachromatiques des centrosomes ou du cytoplasme avec les corpuscules de Negri. On trouve figurées sur les planches II, IV et V de telles formations petites et douteuses. Nous nous prononcerons donc, avec une certaine réserve, sur la présence des corpuscules de Negri dans la rage de passage. Nous mêmes avons trouvé, dans les cas de rage, dans la plupart des cellules nerveuses dégénérées, des granulations particulières; seulement ces granulations, décrites bien avant la communication de Negri, n'ont rien de commun avec ces corps. Nous avons vu qu'elles sont extrêmement petites ; leur distribution, leur structure, leur réaction sont tout à fait différentes, et nous avons vu plus haut quels sont, d'après mes travaux, leurs rapports avec les corpuscules de Negri. Il nous semble donc que les auteurs qui, dans la plupart des cas de rage de passage, n'ont pas trouvé de corpuscules de Negri, ont eu raison. Les petites granulations qu'on y trouve ne sont pas des corps de Negri.

Les corps de Negri proprement dits apparaissent d'abord dans les cellules pyramidales de la corne d'Ammon, au point de leur confluence avec la fimbrie (Bohne). Là on trouve des corpuscules dans presque tous les cas de rage des rues, chez tous les animaux. On


236 LES CORPUSCULES DE NEGRI

les a trouvés chez le chien, le chat, les bêtes à cornes, le lapin, le cobaye, les rats, les souris, les oies, etc. Il faut cependant insister sur le fait que, dans certains cas de rage, surtout chez l'homme, les corpuscules de Negri font défaut. On peut affirmer qu'exception faite pour la corne d'Ammon les autres parties du système nerveux renferment rarement des corpuscules de Negri.

Il y a des cas, assez rares d'ailleurs, où le système nerveux est inondé de ces corpuscules sans qu'on puisse expliquer leur nombre. On en trouve assez souvent dans les cellules de Purkinje et dans celles de l'écorce cérébrale, beaucoup plus rarement dans les noyaux de la protubérance du bulbe, plus souvent dans les ganglions spinaux (pl. V, fig. 12 N) et les ganglions de Gasser. Ils sont encore plus rares dans la substance grise de la moelle. Cette distribution de corpuscules se trouve surtout après l'inoculation intracrânienne de virus des rues. Negri les a trouvés dans les ganglions lombaires et dans la moelle après inoculation du virus des rues dans les sciatiques. Mes expériences n'ont pu confirmer cette règle; j'ai trouvé, ainsi que Bertarelli et d'autres auteurs (dans la rage naturelle après morsure, ainsi qu'après inoculation dans la sciatique) des corpuscules de Negri, presque exclusivement dans la corne d'Ammon.

Nous avons vu qu'il est difficile de préciser le moment de l'apparition des corpuscules de Negri dans la rage de passage. On réussit cependant à trouver des granulations extrêmement petites dans les cellules dégénérées. On peut ajouter que ces granulations n'ont ordinairement pas de tendance à devenir des corpuscules de Negri. Bongiovanni, en atténuant le virus fixe par l'action du radium, n'a pu observer les corpuscules de Negri dans la rage prolongée par ce procédé. Schiffman, en traitant par des passages le virus des rues, a pu observer que les corpuscules de Negri disparaissent peu à peu dans la corne d'Ammon et sont remplacés petit à petit par des corpuscules simples et enfin par des granu lations punctiformes. Cette expérience confirme plutôt mon hypothèse.

E. Stefanescu, de l'Institut de Bucarest, a réussi à trouver dans un cas des corpuscules analogues à ceux de Negri, dans les cellules glandulaires de la parotide; j'ai trouvé des corps analogues, quoique moins caractéristiques, dans la lumière de certaines glandes salivaires rabiques.

Daddi, Bertarelli, Volpino et Luzzoni ont cherché les corpuscules dans les glandes salivaires, mais sans pouvoir, jusqu'à présent, les mettre en évidence ; il est vrai que ces recherches sont encore peu nombreuses.

L'absence des corpuscules de Negri dans les glandes salivaires


DISTRIBUTION DES CORPUSCULES DE NEGRI 237

(organes souvent reconnus virulents dans la plupart de cas) met en doute le rôle pathogénique de ces corpuscules.

La technique employée a été la suivante : les pièces destinées à l'examen microscopique ont été fixées dans le formol et coupées au microtome à congélation, on peut faire ainsi très vile des coupes assez fines, même dans le système nerveux. On colore les préparations par la solution de Mann (35 centimètres cubes des solutions centésimales d'éosine et de bleu de méthylène additionnées d'eau, de façon à porter le mélange à 100 centimètres cubes). Nous avons modifié le procédé de l'auteur, un peu trop compliqué pour des pièces qui, n'étant pas fixées sur des lames, ne peuvent pas résister aux différentes manipulations. Après une coloration de vingt à trente minutes, on lave à l'eau, on déshydrate à l'alcool absolu, on clarifie au xylol et on monte dans le baume du Canada. Les corpuscules se colorent en rouge violet, ce qui permet de les distinguer facilement du protoplasme cellulaire, qui se colore en bleu.

Le cas observé se rapporte à un chien mis en observation à l'Institut, et qui est mort peu de jours après, avec des symptômes classiques de rage furieuse. Mlle Stefanescu, en examinant des portions de la corne d'Ammon, de l'écorce cérébrale, du cervelet, du bulbe, de la moelle épinière et de la glande parotide avait obtenu les résultats suivants :

Dans la corne d'Ammon, les corpuscules de Negri étaient assez nombreux, isolés ou groupés dans le corps et dans le prolongement des cellules pyramidales. Dans les cellules de Purkinje et les cellules de l'écorce cérébrale, on ne trouvait que des très rares corpuscules ; dans le bulbe et la moelle, l'examen était négatif.

La glande parotide un peu hyperémiée montrait, autour des canaux de sécrétion, de légères infiltrations embryonnaires; les cellules glandulaires, d'apparence normale, renfermaient, par places, des corpuscules tout à fait analogues; leur volume était celui des corpuscules moyens, ayant 4-6 µ. diamètre, leur partie périphérique un peu granulée était métachromatique ; dans leur centre on trouvait une petite vacuole renfermant des grains basophiles pâles. Ces corpuscules étaient entourés d'une petite zone claire ; ils contenaient un corpuscule central et deux ou ou trois corpuscules situés dans leur protoplasme granuleux.

Moi-même, en vérifiant la présence de ces corpuscules, j'avais trouvé aussi, par places, dans la lumière de la glande, des corps semblables, métachromatiques plutôthomogènes allongés ou ronds de 1 à 25 µ. de diamètre, renfermant par places de petites vacuoles, mais plus pâles et d'un volume très variable; il s'agissait peutêtre de l'élimination des corpuscules par la glande salivaire.

Dans d'autres cas, provenant du chien et du loup enragés, j'ai trouvé des corpuscules de Negri dans le système nerveux, mais je n'ai pu en déceler dans la glande parotide.


238 LES CORPUSCULES DE NEGRI

Il résulte donc de nos recherches que des corpuscules analogues aux corps de Negri peuvent se trouver exceptionnellement dans la glande parotide des animaux enragés. Nous avons trouvé ces corpuscules en dehors des centres, dans les cellules des ganglions spinaux sympathiques et de Gasser, dans un ganglion nerveux renfermé dans la parotide. Marinescu et moi-même en avons trouvé dans des ganglions nerveux de la substance médullaire des capsules surrénales.

5.-NATURE DES CORPUSCULES DE NEGRI.

Negri a considéré dès le début ces corpuscules comme étant des protozoaires. Moi-même (I. c), qui avais vu ces corpuscules avant Negri dans des régions ou ces corpuscules sont plus rares, je ne m'étais prononcé sur leur signification. Volpino suppose que, seul, le corps central doit être regardé comme le parasite, tandis que la partie périphérique représente un produit de réaction de la part de la cellule. J'ai (I. c.) démontré (planche IV, fig. 3) que les corpuscules se développent aux dépens de petites granulations qui s'entourent de protoplasme dégénéré de la cellule.

Frosch (1) résume les faits qui plaident pour le rôle parasitaire des corps de Negri: 1° leur présence exclusive dans la rage; 2° leur apparition constante (dans 98-99 % de cas) dans l'infection naturelle ou artificielle ; 3° leur localisation dans le système nerveux central; 4° leur structure particulière; 5° les cellules qui les renferment sont bien conservées ; ces formations ne peuvent donc être un résultat de dégénérescence ; ils sont absents dans les cellules dégénérées; 6° leur forme qui s'est adaptée à l'entourage, ce qui plaide en faveur de leur croissance dans la cellule ; 7° certaines recherches expérimentales qui concernent leurs rapports avec le virus rabique.

Contre la nature parasitaire des corpuscules de Negri, Frosch invoque les faits suivants:

1° absence des corpuscules dans la substance virulente des glandes salivaires, dans la salive, les nerfs, leur rareté dans la moelle ; 2° même dans leur siège principal, ils manquent dans la période d'incubation au moment où l'organe est déjà infectieux; 3° le virus rabique passe à travers des filtres par lesquels les plus petites formes de corpuscules ne pourraient passer; 4° la transmissibilité de la rage par des émulsions centrifugées ou très diluées.

1) L'énumération en faveur du rôle parasitaire des corpuscules de Negri est évidemment incomplète. D'abord on ne peut affirmer que ces corpuscules existent exclusivement dans

(1) FROSCH, in KOLLE et WASSERMANN, Microorganismen, 1907.


NATURE DES CORPUSCULES DE NEGRI 239

la rage, car Babes et Marinesco ont trouvé de grands corpuscules analogues dans certaines intoxications par l'arsenic. Pour ce qui est de petits corpuscules, Luzzani (1) trouve chez le chat non enragé des corpuscules qu'on ne saurait distinguer des corps de Negri; j'ai montré, dans différentes lésions nerveuses, de petits corpuscules semblables aux petits corpuscules de Negri, dans les cellules nerveuses de différentes régions (2).

2) Dans nos expériences, les corpuscules de Negri n'ont pas toujours été trouvés dans 98-99 % de cas.

Il est évident que si l'on considère toute espèce de granulations du protoplasme cellulaire comme des corpuscules de Negri, on arrive à ces chiffres élevés. Dans ces cas seulement on arrive à voir leur présence régulière dans la rage de passage.

Je crois avant tout que les plus petites formations ne méritent pas le nom de corpuscules de Negri et qu'une partie des petites granulations protoplasmiques ne sont pas caractéristiques de la rag

3) Leur localisation dans certaines régions du système nerveux prouve simplement l'existence, dans les cellules nerveuses, de formations particulières ; ces formations pourraient être simplement le résultat de quelque dégénérescence limitée, produite par certains éléments irritants. J'ai attiré l'attention avec Marinesco sur les centrosômes des cellules nerveuses décrits par Nelis, présentant une structure à peu près analogue aux corpuscules de Negri. Certaines modifications de ces formations pourraient peut-être donner naissance à des corpuscules de Negri.

4) La structure des corpuscules n'est donc pas, à proprement parler, typique. Tout élément irritant entrant dans la protoplasme cellulaire pourra déterminer la formation d'une espèce de capsule produite par le protoplasme voisin dégénéré. Les centrosômes pourraient être ainsi modifiés. La structure interne des corpuscules est d'ailleurs tellement variée qu'on ne saurait lui attribuer de caractère typique.

5) Les considérations de Frosch plaident plutôt contre leur nature parasitaire, car il serait naturel que le parasite de la rage produise la dégénérescence des cellules; en effet, les cellules dans lesquels devraient se localiser les causes des symptômes rabiques sont dégénérées, sans renfermer des corpuscules de Negri. Il serait au contraire paradoxal de vouloir expliquer la rage par des parasites siégeant dans les cellules bien conservées.

6) La forme des corpuscules ne démontre pas leur croissance ; elle prouve simplement que la partie dégénérée de la cellule qui forme la périphérie des corpuscules, étant devenue hyaline ou

(1) LUZZANI, Zur Diagnostik der Tollwut. (Zeitschr f. Hyg. u. Inf., 1905, Bd. 49.)

(2) BABES, Atlas der path. Hist. d. Neryensyst. Berlin.


240 LES CORPUSCULES DE NEGRI

hydrophile, occupe un volume un peu plus grand que le proto-, plasme sain.

7) Les expériences faites par Daddi (1), d'Amato (2), Bertarelli (.3) di Vestea (4), ne sont pas plus convaincantes; Daddi et Bertarelli trouvent que les corpuscules de Negri sont souvent conservés dans de la substance nerveuse putréfiée ou desséchée, ne produisant plus la rage.

Frosch observe avec raison que ces faits parlent plutôt contre l'importance de ces corpuscules.

Di Vestea veut expliquer la faible virulence du virus filtré en supposant qu'il ne renferme que des parasites très petits et par conséquent atténués. Ce raisonnement est faible, car ce sont justement les corpuscules très fins qui produisent probablement la dégénérescence la plus prononcée des cellules nerveuses. De plus, il faut supposer que ce n'est pas le contenu des cellules qui passe par le filtre en plus grande quantité; le liquide filtré renferme donc très peu de parasites et sa faible virulence dépend probablement de ce fait.

Les expériences d'Amato sont tout aussi peu probantes. Il place un fragment de corne d'Ammon de lapin enragé sur la substance cérébrale d'un autre lapin.

Discussions récentes sur le râle des corpuscules de Negri dans la rage. — Les corpuscules de Negri disparaissent peu à peu et la substance cérébrale du second lapin devient virulente sans montrer de corpuscules de Negri, Il nous semble que cette expérience montre que ce ne sont pas les corpuscules de Negri qui produisent la rage, mais des parasites imperceptibles dont le rapport avec les corpuscules de Negri n'est pas prouvé par cette expérience.

La découverte de corpuscules analogues à ceux de Negri dans la glande salivaire et la salive pourrait être interprétée en faveur du parasitisme de ces corpuscules, malheureusement, dans les glandes salivaires, les corpuscules sont très rares et ne se présentent pas d'une façon assez caractéristique pour qu'on puisse les identifier complètement avec ceux du cerveau. On trouve d'ailleurs aussi bien des corpuscules hyalins dans la glande et la salive non rabiques.

On ne peut donc, jusqu'à de nouvelles recherches, attribuer une grande importance aux rares cas dans lesquels ces corpuscules ont été trouvés dans les cellules glandulaires et dans la salive.

(1) DADDI, Sull'eziologica dell'idrofobia. (Riv. crit. di clin. med., 1903, n° 12, et 1904.)

(2) D'AMATO, I corpi di Negri, (Rif. med. 1904, n° 23.)

(3) BERTARELLI, Modificazioni dei corpi de Negri. (Riv. d'Igien. e san. publ., 1903.)

(4) DI VESTEA, Filtrati rabici. (Ann. d'Ig. sperim., 1905, t. 14. f. 3.)


NATURE DES CORPUSCULES DE NEGRI 241

Rapport entre les corps de Negri et les fines granulations intracellulaires.— Le fait qui plaide surtout contre le rôle essentiel des corpuscules c'est que ceux-ci n'existent pas ou qu'ils sont très rares dans les parties les plus modifiées des centres nerveux.

Les parties contenant les corps de Negri ne correspondent pas, d'après les recherches de Nitsch, aux parties les plus virulentes.

La filtrabilité du virus est également incompatible avec l'hypothèse du parasitisme des corpuscules de Negri. Les corpuscules invisibles qui passent à travers les filtres ne sont certainement pas les corpuscules de Negri, et il n'est pas même prouvé que ces corpuscules invisibles sont en rapport avec ceux de Negri.

En comparant donc les granulations que j'ai décrites avec les corpuscules de Negri, il semble qu'il y a plus de probabilité pour que ces premières formations soient les parasites de la rage.

Ces granulations existent toujours dès le commencement de la virulence, dans les parties les plus malades du système nerveux et notamment dans le bulbe, la moelle, les ganglions spinaux. On les trouve en grande quantité dans les cellules du bulbe et de la moelle, qui sont modifiées d'une façon caractéristique; leur volume est parfaitement compatible avec la filtration. Ils sont en rapport essentiel avec l'hypertrophie caractéristique des neurofibrilles. Leur nature parasitaire est d'ailleurs encore douteuse, de même que celle des corpuscules de Negri, mais ils se comportent vis-à-vis des réactifs, comme certains protozoaires, en se colorant par la méthode de Ramon y Cajal, celle de Giemsa et à l'aide de mordants. Je suis disposé à admettre un certain rapport entre ces corpuscules et ceux de Negri. Certaines fines granulations, à l'intérieur de ces corpuscules, ont en effet la même réaction que les grains que j'avais décrits.

On peut résumer ainsi ce qui concerne ces deux espèces de corpuscules :

Il est probable que certaines granulations très petites (0, 1-0,2 µ.), qu'on trouve exclusivement dans l'intérieur du cytoplasme des cellules dégénérées dans la rage, représentent le parasite de cette maladie en état d'activité. Au contraire les corpuscules de Negri n'ont pas les caractères d'un agent actif de la rage.

Les petits corpuscules — de même que d'autres microbes de très petit volume — se colorent en noir ou en bleu par le CajalGiemsa. Ils sont en rapport intime avec la dégénérescence des fibrilles nerveuses, dans les parties les plus atteintes du système nerveux et dans les localisations des symptômes de la rage. Les corpuscules de Negri siègent au contraire dans les cellules

BABES. — Traité de la rage. 16


242 LES CORPUSCULES DE NEGRI

très peu modifiées, dans des régions qui ne sont pas en rapport intime avec les symptômes rabiques.

Ces corpuscules sont donc probablement des formes encapsulées renfermant le microbe en état d'involution ou de transformation. On peut considérer la formation de ces corpuscules comme le résultat d'une forte réaction locale de la cellule sous l'influence de l'irritation produite par l'invasion du parasite et la dégénérescence limitée de la cellule.

La réaction de la cellule se manifeste par la séquestration du segment dégénéré ainsi que des petites granulations qu'il renferme. De cette façon la partie dégénérée forme une grosse capsule entourant de petites granulations. Ces dernières ne sont pas les parasites isolés de la rage, elles sont probablement des parties de la cellule (substances nucléaires) qui renferment les parasites invisibles. Cette réaction est donc la manifestation d'une grande résistance de la cellule contre le parasite.

Ces cellules ne sont pas détruites par le virus, elles sont au contraire des éléments réfractaires capables d'encapsuler et de séquestrer le parasite. Ces cellules normales et réfractaires ne sont pas le point de départ des lésions rabiques et les corpuscules de Negri ne peuvent pas être les parasites actifs de la rage.

Discussions récentes sur le rôle des corpuscules de Negri dans la rage. — Il faut se demander si les petites granulations, ou les corpuscules de Negri sont des protozoaires, et dans ce cas à quelle espèce ils appartiennent (1). Negri affirme en effet qu'il s'agit de protozoaires qu'il dénomme, d'après Calkins, Neuroryctor Hydrophobial, mais, sans donner de preuves ni pour son affirmation ni pour la réalité du cycle de développement qu'il suppose pour ses corpuscules. En tout cas on ne peut conclure avec Negri que ses corpuscules après certains traitements sont composés de grains ronds renfermant par places des corpuscules de chromatine, car on observe souvent une fragmentation en grains ronds de différentes substances hyalines à réaction différente. Nous sommes donc en droit de garder encore une certaine réserve, même au sujet des dernières publications de Negri.

Williams et Lewden affirment que le cycle de développement serait analogue à celui de Guidosporidies. La plupart des auteurs ne se prononcent pas. Prowazek, se basant sur mes recherches, classe le parasite de la rage parmi les chlamidozoaires. En effet les formations que j'ai décrites dans les cellules nerveuses dégénérées, possèdent les caractères de ces parasites. Elles sont très petites, intracellulaires, se colorent par le Giemsa et après traitement par des mordants. Elles sont enfin

(1) NEGRI, Morphologie in Entwicklungsey dus des Parasiter der Tollwant (Neurosyctes Hydrophobial Calkins). (Zeitchr. f. Hyg., t. 63, 1909, p. 421.)


NATURE D S CORPUSCULES DE NEGRI 243

entourées de capsules à une certaine phase de leur développement.

Les auteurs qui nient la nature parasitaire des corpuscules supposent qu'il s'agit de formations analogues à celles qu'on trouve dans la variole, le vaccin, le molluscum contagiosum, la fièvre aphteuse, le carcinome, etc. On pourrait, d'après eux, expliquer toutes ces formations par une dégénérescence limitée de la cellule, ou par la modification des éléments qui ont fait invasion dans le protoplasme cellulaire. Ainsi certains leucocytes, par exemple, dégénéreraient d'une façon toute particulière dans l'intérieur de ces cellules. Il n'est pas impossible que les corpuscules soient des granulations irritantes, quoique non parasitaires, venant du dehors, qui s'entoureraient d'une zone hyaline métachromatique.

On peut penser, ainsi que nous l'avons fait, à une modification des chromatozomes, prenant l'aspect de corpuscules hyalins à granulations centrales. On ne peut enfin exclure l'hypothèse de formations nucléaires mises en évidence par le microbe ou les toxines de la rage.

Mes recherches, celles de Apolant et Emden, ainsi que celles d'autres auteurs, montrent que les corpuscules de vaccin peuvent être regardées comme des particules nucléolaires émigrés dans le protoplasma, sous l'influence du virus vaccin et donnant lieu à des modifications protoplasmatiques. De telles' formations ne sont pas rares dans les cellules végétales.

Dans les cellules nerveuses, j'ai décrit, avec Marincsco, une série de granulations d'origine nucléolaire ou protoplasmatique, en partie métachromatique. Tous ces corpuscules ne peuvent cependant pas être identifiés avec les corpuscules de Negri.

Les granulations d'origine nucléaire n'entrent pas dans le protoplasme, sans que le noyau ne présente une lésion prononcée. Celle-ci manque ordinairement dans la cellule renfermant les corpuscules de Negri.

Il est moins facile d'exclure l'hypothèse de formations protoplasmatiques. J'ai prouvé qu'une dégénérescence limitée du protoplasme joue un grand rôle dans la formation des corps de Negri, et il se peut que les granulations centrales qui déterminent celte dégénérescence ne renferment pas le parasite de la rage.

C'est au moins l'opinion de Marie et de Lentz. Sans pouvoir exclure cette possibilité, il me semble qu'on est en droit de ne pas admettre l'opinion de ces auteurs, que les corpuscules de Negri ne peuvent pas renfermer le parasite de la rage. En effet, ces auteurs ne produisent aucune preuve appuyant leur négation. Au contraire, comme il n'est pas douteux que le parasite existe dans certaines cellules nerveuses, et comme les corpuscules de Negri


244 LES CORPUSCULES DE NEGRI

sont spécifiques, il est logique de supposer un rapport intime entre le virus de la rage et ces corpuscules.

Je terminerai par les conclusions que j'ai formulées dans ma communication faite à l'Académie Roumaine dans la séance du 30 juin 1906 :

Les faits exposés me paraissent suffisants pour pouvoir supposer que certaines granulations très fines, rondes, colorées en noir ou bleu (après coloration par le Cajal-Giemsa), qu'on trouve dans la rage, exclusivement dans le protoplasme des cellules nerveuses dégénérées des parties les plus atteintes du système nerveux, représentent les agents de la rage en pleine activité. Les corpuscules de Negri, qui se trouvent dans des cellules peu ou pas modifiées, qui ne sont pas en rapport intime avec les principaux symptômes rabiques, ne sont pas les parasites actifs de la rage. Ils ne sont probablement que des formes encapsulées renfermant le parasite en voie d'involution ou de transformation.

Je suis donc disposé à interpréter les corps de Negri comme le résultat d'une forte réaction locale de la cellule, provoquée par l'invasion du parasite et suivie de l'encapsulation et de la séquestration du parasite par la cellule.

Cette réaction est probablement le résultat d'une plus grande résistance des cellules qui renferment les corps de Negri. Ces cellules sont plus ou moins réfractaires au virus rabique et c'est précisément à cause de cet état réfractaire qu'elles aboutissent à encapsuler et à séquestrer le parasite de la rage.

6 - VALEUR DIAGNOSTIQUE DES CORPUSCULES DE NEGRI

Dans sa première communication, Negri insiste déjà sur la grande valeur diagnostique de ces corpuscules, il les constate sur 98 chiens chez lesquels l'expérimentation avait donné un résultat positif.

Dans un seul cas de rage, il n'avait pas trouvé de corpuscules; dans ce cas il n'avait examiné que la corne d'Ammon et le cervelet. Il suppose que s'il avait cherché ces corpuscules dans d'autres parties du cerveau, il les aurait trouvés dans une région présentant une localisation plus rare du parasite.

Les auteurs sont d'accord sur la fréquence des corpuscules dans les cas de rage. Ils considèrent que leur présence constitue la meilleure preuve de la maladie.

La constatation des corpuscules de Negri possède certainement plus de valeur que celle des corps étrangers dans l'estomac, de la polynucléose du liquide céphalo-rachidien (Lesieur) ou des


VALEUR DIAGNOSTIQUE DES CORPUSCULES DE NEGRI 245

lésions musculaires ou surrénales (Nicolas, Bonnamour, Hoschini). Ces lésions, ainsi que nous l'avons vu, ne sont ni constantes, ni caractéristiques.

Nous avons vu au contraire que les lésions rabiques que j'ai décrites, sans être tout à fait spécifiques, ont une grande valeur diagnostique. Elles l'ont surtout si on considère leur localisation; en effet, ni dans le tabès, ni dans la fièvre typhoïde, ni dans la polynévrite, ni dans la maladie des jeunes chiens on ne trouve ces lésions localisées dans les régions où elles se trouvent dans la rage.

Dans plusieurs milliers de cas, la présence de ces lésions a toujours coïncidé avec la preuve biologique.

Il faut donc se demander quelle est la recherche qui est la plus avantageuse aupoint de vue diagnostic : celle des lésions rabiques (Babes, Van Gehuchten), ou celle des corpuscules de Negri.

Stazzi (1) et Frottingham (2) arrivent à conclure que la constatation des corpuscules de Negri est d'une valeur supérieure à celle des nodules rabiques; toutefois ils insislent sur la nécessité de chercher les lésions de Babès pour plus de certitude, surtout dans les cas où les corpuscules n'existent pas.

Mes recherches comparatives avec Stefanescu ont donné des résultats différents. Nous n'avons trouvé les corpuscules de Negri que dans 80 % de cas de rage des rues. Les lésions rabiques ne faisaient défaut dans aucun des cas. Maas (3) rapporte au contraire un cas de rage chez un enfant à l'autopsie duquel on avait trouvé une infiltration embryonnaire très prononcée autour des cellules motrices de la moelle, autour du canal central et des vaisseaux, tandis qu'il était impossible de mettre en évidence les corpuscules de Negri.

J'ai trouvé également deux cas de rage chez l'homme où les corpuscules de Negri faisaient défaut, tandis que les nodules rabiques étaient très prononcés.

Cependant d'après les statistiques, surtout celles des auteurs italiens, les corpuscules de Negri existent dans 98-99 % des cas.

D'après Negri, Volpino, d'Amato et Daddi, sur 297 cas de rage démontrée expérimentalement, les corpuscules ne manquaient que 9 fois.

Luzzani (4) en conclut que « si chez un animal suspect de rage on trouve les corpuscules endocellulaires de Negri, l'animal était

(1) STAZZI, Das Negrische Körperchen und die Schnelldiagnose der Wut. (La Clin, net., 1904, n° 42.)

(2) FROTTINGHAM, The rapid diagnosis of Rabies. (The Journal of medic. researches, 14, n° 3.)

(3) MAAS, Ein Fall von Lyssa humana. (Munchener rnedicinische Woclienschrift, n° 3, 1905.)

(4) LUZZANI, Zur Diagnose der Tolluwut, (Zeitschrift f. Hyg. u. inf., 1905, t. 49.)


246 LES CORPUSCULES DE NEGRI

enragé, et on peut se dispenser de faire la preuve biologique, qui doit être tentée seulement dans les cas négatifs.

Il résulte donc des recherches d'un grand nombre d'auteurs, que les corpuscules ne font défaut que dans 3 à 5 % de cas de rage des rues et que dans les cas positifs la preuve expérimentale est toujours positive. On peut être aussi affirmatif en ce qui concerne la présence des lésions rabiques décrites par moi, surtout pour la rage des rues des chiens. Il faut alors se demander laquelle de ces deux méthodes de diagnostic rapide on doit préférer.

I. Je recommande l'emploi des deux méthodes. Je crois cependant que la mise en évidence des corpuscules de Negri est plus difficile que celle des nodules rabiques. En effet : le bulbe et la moelle des chiens sont plus faciles à trouver (même chez un animal en putréfaction) que la corne d'Ammon et surtout que la partie voisine de la fimbrie.

2. Les lésions rabiques sont plus faciles à reconnaître dans un cerveau en putréfaction que les corpuscules de Negri.

3. Il faut beaucoup moins de connaissances d'histologie fine et des grossissements moins forts pour reconnaître les lésions et surtout les nodules rabiques, visibles et avec un faible grossissement, que les corpuscules de Negri et notamment les petits corpuscules.

4- La technique, pour mettre en évidence les lésions rabiques, est beaucoup plus simple et plus expéditive que celle qu'il faut employer pour les corpuscules de Negri. On peut, en effet, constater les nodules rabiques quelques heures après avoir enlevé une partie de cerveau suspect.

On avait il est vrai, fait les mêmes affirmations pour les corpuscules de Negri. On a fait, dans notre Institut, de nombreux essais pour mettre en évidence rapidement les corpuscules de Negri et on s'est convaincu qu'il était quelquefois bien difficile de reconnaître les corpuscules, surtout sur les frottis. On les met mieux en évidence dans des pièces durcies rapidement par l'acétone ou par le formol ; mais on perd beaucoup de préparation en employant cette méthode rapide. Parfois en employant cette méthode, nous n'avons pas trouvé de corpuscules dans des cerveaux qui nous avaient fournis de beaux corpuscules avec des méthodes moins rapides.

5. Les différenles méthodes de coloration pour mettre en évidence les corpuscules de Negri sont plus compliquées et ne donnent pas toujours le même résultat ; de sorte qu'on peut beaucoup moins s'y lier qu'à la coloration extrêmement simple (bleu de Méthylène) qui sert, à la recherche des lésions rabiques.

C). Le diagnostic de la rage ne peut être fait que si les corpuscules de Negri sont assez grands et présentent leur structure com-


LES CORPUSCULES DE BABÈS ET DE LENTZ 247

plète. Malheureusement, souvent, on ne trouve, par la méthode rapide, que des corpuscules dont la structure est peu apparente. Parfois on ne trouve que des corpuscules petits, peu caractéristiques, de sorte qu'il serait précaire de se fier seulement à leur présence pour diagnostiquer la rage.

La question du diagnostic de la rage est donc plus compliquée qu'on ne le suppose et je crois ne pas me tromper en affirmant que la plupart des auteurs qui ont constaté la fréquence des corpuscules de Negri n'ont pas employé la méthode rapide.

Je dois avouer que je ne suis arrivé qu'à peine, dans plus de la moitié des cas, à avoir en quelques heures des préparations convaincantes de corpuscules de Negri. Ces résultats ne sont même obtenus qu'après une longue expérience. Les lésions rabiques au contraire sont mises en évidence avec la plus grande facilité, toujours quelques heures après l'envoi du cerveau de l'animal suspect.

Il n'est donc pas douteux que, pour faire le diagnostic rapide de la rage, la recherche des lésions rabiques est plus simple que celle des corpuscules de Negri.

On procède de la façon suivante à l'Institut de Bucarest :

On enlève une petite partie du bulbe et de la corne d'Ammon pour chercher et les lésions rabiques et les corpuscules de Negri. On obtient toujours de bonnes préparations montrant les lésions rabiques. Dans la moitié des cas positifs seulement on voit également les corpuscules de Negri. Dans les cas douteux ou en l'absence de lésions caractéristiques, on procède immédiatement à la preuve biologique.

7 - LES CORPUSCULES DE BABES ET DE LENTZ

En dehors des corpuscules de Negri, j'avais décrit et figuré dans la rage plusieurs autres formations particulières (1).

1) On trouve des formations analogues aux corps de Negri en dehors des cellules nerveuses au milieu des réseaux où des formations fusiformes protoplasmiques.

2) On trouve à la surface des cellules nerveuses de petits éléments fusiformes (de petites cellules) dont le noyau est remplacé par un corps de Negri (Planche IV, fig. 2, nII, nIII, fig. 3 sp. NII).

3) Dans certains cas de rage du chien on trouve dans les grandes cellules de la corne d'Ammon des corpuscules de Negri d'un volume extraordinaire. J'avais donné à ces corpuscules le nom de « lymphocytoformes», car ces corpuscules avec leur partie hyaline

(1) BABES, Untors über Negrische Korps. (Zeitschr. f. Hyg., t. LVI, 1907.)


248 LES CORPUSCULES DE NEGRI

mince et leur grand corps central entouré d'une membrane basophile ressemblent à un lymphocyte. Au milieu on trouve un corpuscule pâle comme un nucléole. Le corps est entouré d'une membrane nucléaire.

Il s'agit peut-être en effet d'une petite cellule englobée dans une cellule nerveuse et qui a subi une transformation particulière. On trouve d'ailleurs dans la même pièce des formes de transition entre ces corpuscules et les corps typiques de Negri.

Après quelques heures, Lentz (1) trouve d'une manière constante, dans la corne d'Ammon des lapins qui ont succombé à la rage de passage, des corpuscules analogues à ceux de Negri et donnant la même réaction de coloration.

Il serait cependant erroné de renoncer à la recherche des corps de Negri, car les cas dans lesquels on trouve des lésions et des nodules peu caractéristiques et où on trouve des corps de Negri sont également assez fréquents.

Il a pu se convaincre que ces corpuscules sont le résultat de la transformation des noyaux de certaines petites cellules nerveuses. Cet auteur n'a jamais trouvé cette transformation nucléaire dans les autres maladies ; il l'a constatée une fois seulement sur 134 cas de rage des rues du lapin, 10 fois sur 32 cas dans le second passage du virus des rues sur le lapin et 48 fois sur 53 cas de virus de passage. Aussi attribue-t-il à ces corpuscules un caractère de spécificité pour le virus de passage. Cependant, comme il a pu suivre les développements de ces corpuscules en partant d'une dégénérescence particulière homogène et. acidophile du noyau, et d'une déformation du nucléole et de la substance basophile (Plastine), il se prononce catégoriquement contre la nature parasitaire de ces corpuscules. La partie colorée en rouge par son procédé n'est donc que le noyau de la cellule nerveuse et la partie bleu central représente le nucléole modifié. Lentz interprète de la même façon les corpuscules de Negri. Le corps central ne serait que de la substance nucléaire et la substance rouge une transformation acidophile du cytoplasme.

Il en conclut que les corpuscules de Lentz sont aussi spécifiques que ceux de Negri, mais qu'ils ne renferment pas le parasite de la rage. Leur formation serait due au virus rabique. L'auteur ne donne cependant aucun fait démontrant l'absence de parasistes à l'intérieur de ces corpuscules.

En admettant même que les corpuscules renfermés dans ces corps ne sont pas des parasites, on ne peut exclure la possibilité que ces corpuscules renferment les parasites invisibles de la rage.

(1) LENTZ, Uber spezifische Voränderungen an den Ganglienzellen Wut-und Staupe kranker Tiere. (Zeitschrift. f. Hyg., 1908, f. 62, I, p. 63.)


LES CORPUSCULES DE BABES ET DE LENTZ 249

On peut adresser la même critique à Marie, qui suppose que le corps de Negri est un produit de la toxine rabique.

Plusieurs auteurs se sont occupés de ces corpuscules en arrivant à des conclusions contradictoires; ainsi Kozewaloff (1) trouve dans les corps de passage une substance fondamentale composée de plastine et d'inclusions en fins bâtonnets placés à la périphérie des corpuscules. Il s'agissait donc de parasites. Pizans (2) affirme avoir trouvé des corpuscules de Lentz après intoxication par injection intracranienne de toxine diphtérique. Il nie donc la spécificité de ces corpuscules tandis que Keysser (3), se basant sur de nombreuses recherches de contrôle, appuie sur leur spécificité.

L'apparition de ces corpuscules chez le lapin, dès le 2e passage du virus des rues, indique la transformation rapide du virus des rues en virus fixe. Il faut cependant continuer ces recherches pour voir si tous les virus des rues se comportent de la même façon, ce qui est peu probable. Nous savons en effet que la transformation du virus des rues en virus fixe se produit dans les différents cas avec une rapidité très variable et qu'il existe même des virus qui se comportent dès le début comme un virus de passage.

Lentz recommande la recherche de ces corpuscules « de passage» pour établir si une personne mordue et traitée parla méthode de Pasteur et qui succombe de la rage est morte de la rage des rues ou de la rage de passage (à la suite du traitement).

En attendant de nouvelles expériences, nous réservons notre opinion à ce sujet.

(1) KOZEWALOFF, S., Struckme d. Passage watkorpercher v Lentz. (Ctrlbl. f. Bact., t. LII, 1909, p. 6.)

(2) PIZANI, Vorvammen der Lenfzschen passage watkorperchen. (Centralbl. f. Bact., t. LI, 1909, p. 522.)

13) KEYSSER, Bedeutung à Spezifizitat d. Lenz'scher Pass. Korp. (Ztschr. f. Hyg., t. LXVI, 27 juill. 1910, p. 262.)


CHAPITRE XIV BACTÉRIES TROUVÉES DANS LA RAGE

1) Premières recherches de Hallier, Valli, Klebs, Pasteur, Bouchard, Roux, Gibier, Babès, Fol, Dowsdewel, Rivolta — 2) Recherches plus récentes.— Recherches de Babès. — Théorie des microbes invisibles associés à d'autres microbes accidentels. — Microbes de Bruschettini, de Sormani, de Lévi. — Recherches de Marie, de Abba et Bertarelli. — Bacille de Busila, de Babès et Bobes.

I. -RECHERCHES BACTÉRIOLOGIQUES

Hallier, en cultivant du sang de personnes atteintes de rage, avait isolé une espèce de champignon qu'il désignait sous le nom de Lyssophyton. Polli décrivit des infusoires. Klebs affirme également avoir isolé le microbe rabique. Pasteur, dans sa première communication sur la rage (4), décrit un microbe qui n'était autre que le pneumocoque; il dit qu'il serait téméraire d'affirmer que ce microbe n'a aucun rapport avec la maladie. Dans une autre communication, Pasteur (2) s'exprime de la façon suivante : « N'y aurait-il donc pas de microbe rabique? me disait à ce propos, au mois de mai dernier, notre confrère M. Bouley. Tout ce que je puis vous assurer, lui répondis-je, c'est que si vous me présentiez un cerveau rabique et un cerveau sain, je saurais dire, à l'examen microscopique des matières des deux bulbes : celui-ci est rabique, celui-là ne l'est pas. Tous deux offrent un nombre immense de granulations moléculaires; mais le bulbe rabique en montre de plus fines,de plus nombreuses et on est tenté de croire à un microbe d'une petitesse infinie, n'ayant ni la forme de bacille, ni celle d'un microcoque étranglé ; ce sont de simples points.

« Une seule méthode nous a permis, jusqu'à présent, d'isoler ces granulations de tous les autres éléments de la matière nerveuse.

« Cette méthode consiste à injecter dans les veines d'un animal rabique, au moment où l'asphyxie commence, du virus pur

(1) Sur une maladie nouvelle provoquée par la salive d'un enfant mort de la rage. (Comptes rend., de l'Académie, des Sciences, 14 janvier 1885.)

(2) Nouvelle communication sur la rage. (Comptes rend, de l'Académie des Sciences, 15 février 1884.)


RECHERCHES PLUS RÉCENTES 251

emprunté au bulbe d'un animal mort de rage. En très peu d'heures, soit que les éléments normaux de la matière nerveuse se fixent dans les capillaires, ou plutôt que le sang les digère, il ne reste dans ce dernier fluide que les granulations infiniment petites dont nous venons de parler. En outre dans ces conditions toutes particulières, on peut les rendre colorables aisément par les couleurs dérivées de l'aniline. »

Bouchard et Roux décrivent également des granulations ressemblant aux microcoques qu'ils ont trouvés dans le bulbe ; Gibier (1) trouve des granulations analogues dans l'émulsion de cerveau ainsi que dans les méninges. J'ai constaté aussi des granulations semblables, et les ai identifiées avec les différentes granulations du protoplasme cellulaire, des leucocytes, des cellules plasmatiques et des Mastzellen d'Ehrlich. Fol (2) décrit, en 1885, dans la moelle, des granulations dans les espaces compris entre la névroglie et le cylindre-axe. J'ai vu et figuré (3) des granulations analogues dans les cornes postérieures, mais probablement il ne s'agit pas de microbes, mais d'une décomposition des gaines nerveuses. Les microbes que Fol prétend avoir cultivés appartiennent à des espèces différentes et la maladie produite par eux ne présente pas le caractère de la rage. Dowsdewel (4) décrit des granulations dans le protoplasme des cellules nerveuses sans donner de caractères suffisants pour pouvoir les distinguer des granulations pathologiques de la cellule. Rivolta (5) décrit une méthode par laquelle il affirme avoir réussi de mettre en évidence, sur des coupes des centres nerveux, des microbes particuliers. Moimême, au contraire, dans des centaines de cas, je n'ai jamais trouvé de bactéries dans les coupes de système nerveux frais dans des cas de rage franche.

2. - RECHERCHES PLUS RÉCENTES.

Tout en suivant les progrès de la technique bactériologique,, j'ai (6) fait plus de mille essais de cultures en partant du système nerveux central rabique de différents animaux enragés sacrifiés ou morts de la maladie. J'ai ensemencé sur la gélatine, le bouillon, la gélose simple ou glycérinée le sérum d'homme, de cheval, etc., mais surtout sur des milieux auxquels j'ajoutais de la substance cérébrale de différents animaux, ou même sur cette subs(1)

subs(1) Recherches expérimentales sur la rage. Thèse, Paris, 1884.

(2) FOL, Comptes rend, de l'Ac. des Sc, 14 déc. 1885.

(3) DOWSDEWEL, Thèse. Vétérinair journal, XXIII, pag. 18, 1886.

(4) RIVOLTA, H virus rabide. Giornale di annal, fisical. paTh., XVIII, 1886. (5) BABÈS, Virchow's Arch., tome CX, 1887.

(6) BABÈS, Atlas d'Hist. des Nervensystems, Berlin, Hirschwald.


252 BACTÉRIES TROUVÉES DANS LA RAGE

tance brute. Les tubes ensemencés étaient portés à la température, de la chambre ou à celle du corps. Certains échantillons furent cultivés en présence d'oxygène, d'autres furent traités à la façon des anaérobies.

Dans la grande majorité des cas, les milieux ensemencés, sont, restés stériles. Cependant; dans 150 cas, il y eut un développement de colonies microbiennes. On voyait, surtout dans la profondeur de la gélose, des stries grisâtres à peine visible à la surface. Ces colonies étaient formées par des diplocoques ayant 0,6 à 1 µm de diamètre, disposés parfois en courtes chaînette ou en groupes arrondis plus denses et moins colorés au milieu. Avec un fort grossissement on voyait les microbes divisés par des lignes transversales en' deux ou trois segments colorés d'une, façon différente par le bleu de méthylène ; on pouvait distinguer, des segments bleus et d'autres violet foncé.

Une culture de 8 jours provenant d'une seconde génération; (pour éviter la possibilité de l'action de la partie de système ner-, veux, ensemencée) fut inoculée à 8 lapins et à 6 cobayes par trépanation.

2 lapins succombèrent en 10 et 14 jours avec des symptômes, de rage. Leur bulbe était également virulent.

Un cobaye inoculé de la même façon succombait le 7e jour, de rage, tandis qu'un autre cobaye montrait après 14 jours des symptômes caractéristiques, puis se remettait. Deux lapins inoculés montraient également une fièvre prémonitoire et un commencement de paralysie. Un autre lapin présentait, le 7e jour après, l'inoculation, de la fièvre et une perte de poids; il se remettait ensuite. Les microbes isolés dans d'autres cas très rares d'ailleurs n'ont produit aucun symptôme rabique. Comment expliquer le résultat positif obtenu avec les microbes cultivés dans un assez grand nombre de cas; il s'agit probablement de microbes associés au virus rabique, qui d'une part se cultivent plus facilement que le virus et d'autre part facilitent la culture artificielle de ce virus.

« La rage n'a donc pas été provoquée par ces microbes mais par un autre virus ne pouvant pas être mis en évidence par les moyens actuels d'investigation. » Pour me convaincre de la réalité de cette hypothèse j'ai inoculé par trépanation à trois reprises différentes la gélose à la substance nerveuse que j'avais ensemencée avec de la substance nerveuse rabique, et sur laquelle il ne s'était développé aucune culture visible. Les animaux inoculés restèrent indemnes. La moelle rabique introduite dans ces substances nutritives inoculées à des animaux après un séjour de 8-10 jours à la température du corps n'a pas déterminé la rage.

Malgré cet insuccès, les expériences citées plus haut semblent


RECHERCHES PLUS RÉCENTES 253

indiquer qu'exceptionnellement dans certaines conditions, surtout favorisées par une association bactérienne avec un microbe qui se trouve assez souvent dans les centres nerveux des animaux enrages, le virus rabique est susceptible d'être cultivé artificiellement, tout en s'atténuant beaucoup.

Bruschettini (1) propose une gélatine additionnée de lécithine du jaune d'oeuf ou de cérébrine extraite du cerveau de chien ou de lapin. Il ensemence des parcelles de bulbe d'un lapin mort de rage de passage. Après 24-36 heures (à 36°) apparaissent des petites colonies confluentes, transparentes, constituées par des bacilles courts, très petits, ou des diplocoques rappelant le pneumocoque de Fränkel. Ce microbe cultivé sur bouillon, se colore en violet par le bleu de Löffler, il pousse bien à 16°, mieux à l'air que dans le vide ; il est immobile. Injecté dans la dure-mère, il lue le lapin en 5-8 jours avec paralysie; le bulbe de ce lapin inoculé transmet « la rage ». On retrouve le microbe sur les coupes des centres nerveux. Ce microbe ressemble donc à l'un des microbes que j'ai décrits, ce n'est pas le microbe spécifique de la rage.

En reprenant les expériences de Bruschettini à l'Institut Pasteur, on reconnut qu'on trouve souvent en effet, dans les centres nerveux des lapins enragés un microbe analogue qui provoque des paralysies chez le lapin.

Toutefois : 1° comme on retrouve le microbe chez les lapins non enragés ; 2° comme on ne parvient pas à provoquer la rage furieuse en inoculant ce microbe au chien; 3° comme on ne peut pas rendre réfractaires à la rage les animaux vaccinés avec ce bacille, on ne peut le considérer comme l'agent spécifique de la rage.

On peut ajouter qu'on trouve très souvent des microbes associés au virus rabique. Plusieurs d'entre eux, sans être pathogènes par voie sous-cutanée, produisent parfois des méningites après leur introduction directe dans les méninges ou le cerveau. Il faut se méfier de ces microbes qui souvent ont donné lieu à des interprétations erronées.

Nous ne nous arrêterons pas à la description des microbes signalés par Sormani (2) sous le nom de cocco-bacillus polymorphus Jyssae. Il s'agit de microbes d'un volume et d'une forme variables se développant surtout dans la gélose en cultures aérobies ou anaérobies, sous forme de colonies jaunes. Il s'agit peut-être du

(1) BRUSCHETTINI, Bacteriologische Unters üb. Hundsont. (Ctrlbl. f. Bacteriol., XX, 1896, p. 203.)

(2) SORMANI, Ricerche sperimentali sull'eziologia della rabbia. (Gaz. med. ital., n° 54, 1903.) — SORMANI, Ricerche sull'eziologia della rabia. (La Riforma medica., vol. 19; 1903.)

(3) LÉVY (F.), Contributo all'etiologia e alla patagenesi della rabbia. (Giorn. d. R. Accad. Med. di Torino, 16 genaio, page 797.)


234 BACTÉRIES TROUVÉES DANS LA RAGE

microbe décrit par Lévy (3), cultivé par cet auteur après ensemencement de parcelles de tissus nerveux ou de glandes salivaires sur gélose à 32-25°. Il pousse sous forme de colonies jaunes formées de diplocoques. Comme ces microbes produisent la mort . parfois de 3 à 7 heures après l'injection sous-durale, il n'est pas douteux qu'il ne s'agit pas du microbe de la rage. Abba et Bertarelli (1) ont montré en effet qu'on peut isoler, du système nerveux des animaux rabiques, des microbes semblables produisant la méningite. Le staphylocoque doré peut produire également des symptômes analogues qui sont tout à fait étrangers à la rage.

Recherches de Busila.— Dernièrement, Busila, se basant sur des recherches assidues faites pendant des années à l'institut de bactériologie de Bucarest, est arrivé à cultiver un microbe qui paraissait réaliser toutes les conditions nécessaires pour pouvoir être considéré comme le microbe de la rage.

Cependant M. Busila s'est trompé, car, malgré des essais sur des centaines d'animaux, malgré des cultures nombreuses et des expériences multiples pour prouver la spécificité de son microbe, des erreurs se sont glissées dans ses expériences.

Ce travail formidable nous montre de nouveau les difficultés auxquelles on se heurte quand on entreprend des recherches sur la rage.

Voici la communication de M. Busila telle qu'elle a été insérée dans les Comptes rendus de la Société de Biologie (réunion de Bucarest) du 31 juillet 1908.

Dans les centres nerveux ou dans le liquide céphalo-rachidien d'animaux atteints de rage (rage expérimentale chez le lapin et le cobaye, rage humaine), j'ai très souvent isolé une bactérie qui, inoculée aux animaux, donne une maladie très particulière.

C'est un bâtonnet, légèrement mobile, sporulé dans les cultures, prenant le Gram, de la taille d'un bacille charbonneux et poussant, difficilement d'abord, facilement après quelques passages en tubes, sur les milieux les plus différents (gélose, bouillon, pomme de terre, lait, gélatine). Il forme en bouillon un voile très fin, liquéfie lentement la gélatine et pousse au sortir de l'organisme, surtout sur les tranches de cerveau.

Chez les animaux inocules avec du virus rabique, on ne peut isoler ce microorganisme des centres qu'avant l'apparition des symptômes rabiques : nous ne sommes pas parvenus à l'isoler une lois la maladie déclarée, sauf chez l'homme, où nous l'avons trouvé dans le liquide céphalo-rachidien.

Malgré son aspect banal, ce microorganisme donne lieu à une maladie expérimentale des plus singulières et qui rappelle la symptomatologie de la rage. Nous avons pu reproduire la maladie, aussi bien avec les premières cultures isolées de ranimai qu'avec des cultures du 260e passage en tubes de gélose et qui provenaient de cultures chauffées

(1) ABBA et BARTARELLI, Sul cosi dette « Saccharomy ces aurans lyssac ». (Giorn. di R. Accad. di Med. di Torino, pp. 4-5, 1903.)


RECHERCHES PLUS RÉCENTES 258

préalablement à 110 degrés, dans le but de détruire les formes végétatives.

La maladie se donne aux lapins, cobayes et chiens par inoculations sous-cutanées, intra-musculaires ou intra-cérébrales. L'incubation par voie sous-cutanée est de quinze jours à trois mois ; de douze à vingt jours, par voie intra-oculaire; de sept à quinze jours, par voie intracérébrale.

« L'animal devient triste et se paralyse, la paralysie débutant par le train postérieur, continuant par le train antérieur, puis se généralisant à tout le système musculaire. La maladie déclarée se termine par la mort et dure de un à trois jours. Parfois la maladie prend une l'orme furieuse, surtout chez le chien et le cobaye, rarement chez le lapin.

« Le chien aboie, sans que son cri ressemble au hurlement rabique, il mord les barreaux de sa cage, et mord aussi les animaux qui se trouvent avec lui ; le cobaye crie, court, se heurte aux parois de sa cage, les accès de fureur étant séparés par des intervalles de calme.

« Dans les centres nerveux des animaux morts de cette maladie, on trouve des corpuscules de Negri abondants, surtout dans la corne d'Ammon, et des nodules, semblables aux nodules rabiques, dans le bulbe.

« Ces symptômes et ces lésions se produisent, quelle qu'ait été la voie d'inoculation.

« Les centres nerveux des animaux morts de cette maladie expérimentale la reproduisent en série quand on les inocule à des animaux, constamment, et quelle que soit la voie d'inoculation.

« Nous avons inoculé les centres nerveux de ces mêmes animaux, dans la chambre antérieure de l'oeil, à 3 lapins vaccinés contre la rage par la méthode pasteurienne et dont l'immunité avait été éprouvée par une inoculation intra-oculaire de virus fixe. Ces trois animaux ont résisté, tandis que 4 lapins employés comme témoins, et inoculés dans les mêmes conditions, ont succombé.

« Notre microbe donne une agglutination positive à 1/150 avec le sérum antirabique du Dr A. Marie (Institut Pasteur de Paris), et à 1/125 avec le sérum antirabique de l'institut de Bucarest. Le sérum normal ne donne qu'une agglutination de 1/5.

Nous avons cherché à vérifier ces affirmations suprenantes. Elles nous semblent en contradiction avec nos expériences, et avec nos connaissances générales sur l'étiologie des maladies infectieuses.

Nous avons cherché à isoler le microbe de Busila, mais sans résultat, dans un grand nombre de cas de rage expérimentale ou naturelle du chien, du lapin, du cobaye et de l'homme.

M. Busila nous a confié des cultures de son microbe. C'est un bacille qui (d'après nos recherches en collaboration avec Al. Babes) appartient au groupe du Subtilis. Il serait même difficile de trouver un caractère distinctif entre ce microbe et certains représentants de ce groupe. Nous avons constaté qu'il pousse vile et très facilement à la température de la chambre sur tous les milieux de cultures. Il possède des cils nombreux ; il présente de petites granulations chromatiques qu'on rencontre aussi en dehors du bacille.


256 BACTÉRIES TROUVÉES DANS LA RAGE

M. Busila affirme que ce bacille, en dehors de l'organisme, pousse surtout sur de la substance cérébrale.

En reprenant ce procédé, en travaillant avec toutes les précautions pour éviter l'introduction dans nos milieux d'un subtilis de l'air, nous n'avons jamais rien obtenu.

Il est vrai que M. Busila affirme qu'on ne peut isoler ce microbe de l'organisme dans la rage expérimentale que quelque temps avant l'apparition des symptômes rabiques. Chez l'homme seulement M. Busila est parvenu à isoler son microbe dans la maladie déclarée, notamment dans le liquide céphalo-rachidien.

Ces données sont assez bizarres : en effet, on ne connaît pas de maladies virulentes pendant le cours desquelles on ne peut déceler de microbe, tandis qu'on le verrait facilement avant les symptômes caractéristiques.

Chose bizarre, chez l'homme seul, on trouverait le bacille pendant la maladie déclarée. M. Busila d'ailleurs est revenu sur son affirmation. Il admet aujourd'hui qu'on peut le voir quelquefois une fois les symptômes déclarés. On pourrait l'isoler non seulement sur substance cérébrale, mais encore sur gélose.

Il est peu probable que, chez l'homme, le microbe de la rage se trouve dans le liquide céphalo-rachidien; on sait en effet que ce liquide recueilli avec soin n'est ordinairement pas virulent.

Il existe donc une contradiction entre les résulats de Busila, qui affirme la présence de cette bactérie chez les animaux atteints de rage, et les nombreux faits constatés par nous-mêmes ainsi que par tous les auteurs qui se sont occupés de la question. Personne, en somme, n'a trouvé dans la rage ce bacille si facile à cultiver. L'introduction d'un bacille du groupe du Subtilis de l'air explique seule les données de l'auteur.

M. Busila affirme que ce microbe donne une maladie expérimentale qui rappelle la rage, même après 250 passages.

Nos expériences de contrôle nous ont donné des résultats tout à fait contraires. Sur 25 lapins injectés par voie cérébrale avec ce microbe, aucun ne mourut de 7-16 jours après l'inoculation. Quelques animaux mouraient le lendemain, à cause de l'action irritante de l'injection; tous les autres résistaient pendant des mois.

Six chiens inoculés de la même façon avec des cultures diluées à 1/10-1/20 sont encore vivants, une année après la trépanation.

Les cobayes sont plus sensibles à l'action de ce microbe; la plupart succombent le lendemain de l'inoculation. Cependant, les animaux qui résistent restent souvent bien portants pendant des mois; d'autres succombent de maladies intercurrentes ou de cachexie, rarement de paralysie, mais, même dans ce cas, sans que leur substance nerveuse soit virulente.

Pour éviter l'action immédiate des cultures, nous avons injecté


RECHERCHES PLUS RECENTES 257

non seulement des émulsions très concentrées mais aussi de fortes dilutions. Chez le chien l'injection de plus grandes quantités de cultures concentrées n'a jamais donné ni d'accidents, ni le moindre symptôme rabique. Chez le lapin les cultures concentrées donnent souvent la mort dans les deux jours qui suivent l'injection. Avec des émulsions plus diluées, les animaux résistent.

Les lapins meurent tantôt le lendemain de l'inoculation, tantôt ils résistent ; il arrive cependant que certains animaux succombent plus tard, après des mois, en présentant des symptômes analogues à ceux qu'on observe chez les animaux de laboratoires opérés ou même neufs longtemps enfermés dans de petites cages. On sait, en effet, que les animaux, surtout les lapins et les cobayes, sont difficilement observables pendant des mois. Ces animaux meurent, même sans avoir été expérimentés, d'épizooties, de cachexie ou de paralysie, sans présenter de virulence des centres nerveux. On ne doit pas confondre celte paralysie, avec la paralysie rabique.

Il est donc inexact d'affirmer que le microbe de Busila détermine chez les animaux une maladie analogue à la rage ; en effet, sur une centaine d'animaux injectés par nous avec le bacille, pas un ne montra le moindre symptôme de rage. On ne peut nous objecter que cet insuccès est dû à une faute de la technique de la trépanation, de l'inoculation ou du diagnostic de la rage, puisque dans notre institut, on trépane journellement et toujours avec succès, 3 ou 4 lapins pour les rendre rabiques.

M. Busila affirme qu'après l'inoculation l'animal devient triste, puis qu'il est atteint d'abord de paralysie du train postérieur, puis de paralysie généralisée. La maladie déclarée se termine par la mort après 1 ou 3 jours.

Ces symptômes se rencontrent en effet souvent chez les lapins soumis à différentes expériences et même chez les animaux neufs; ils ne sont pas suffisants pour pouvoir diagnostiquer la rage.

Busila affirme cependant que parfois la maladie prend une forme furieuse surtout chez les chiens et les cobayes. Il trouve de plus, dans les centres nerveux des animaux morts, des corpuscules de Negri et des nodules rabiques. D'après cet auteur, trois lapins vaccinés contre la rage par la méthode pasteurienne ont été éprouvés sans effet, par des centres nerveux d'animaux morts après inoculation du bacille; les témoins auraient succombé. Le microbe donnerait une agglutination positive à 1 : 150 ou 1 : 500 avec le sérum antirabique. Le sérum antirabique donnerait avec ce bacille la réaction positive de Bordet et Gengou. D'après M. Busila, il ne s'agirait donc plus d'une maladie rappelant la symptomatologie de la rage, mais de la rage elle-même.

BABÈS. - Traité de la Rage. 17


258 BACTÉRIES TROUVÉES DANS LA RAGE

Nous avons vu, en effet, certains animaux de M. Busila atteints de rage classique, et présentant à l'autopsie des lésions rabiques dans les centres nerveux.

Nous avons cependant montré que le bacille décrit par Busila ne provient pas d'un animal enragé et qu'il ne produit pas de rage. Nous sommes donc obligé de supposer qu'une erreur s'est glissée dans les expériences de M. Busila. Un des chiens en expérience aurait peut-être pris la rage au moment où il était en expérience et aurait propagé ensuite la maladie en série ? Peut-être aurait-on fait une confusion d'animaux ?

De plus M. Busila n'a pas su éviter une infection accidentelle de ses milieux de culture et il a confondu probablement avec la rage les quelques cas de paralysie qui se sont déclarés chez ses animaux.

Dans nos expériences, au contraire, les quelques animaux succombant après paralysie, ont été soigneusement examinés. Leurs centres nerveux ne renfermaient ni nodules rabiques, ni corpuscules de Negri; leur cerveau, leur moelle, n'étaient pas virulents. Enfin aucun de nos chiens inoculés par trépanation avec le bacille n'a succombé.

Nous n'avons jamais trouvé, pendant la rage ou avant les manifestations de cette maladie, le bacille si facile à cultiver de M. Busila. Nous avons inoculé une centaine d'animaux par trépanation, par voie sous-cutanée, intra-musculaire, intra-oculaire ou sous-méningienne, avec le bacille de M. Busila. Pas un n'est mort de rage. Le bacille de Busila ne peut donc pas être le microbe provoquant la maladie décrite par cet auteur; maladie qui est certainement la rage. Lorsque M. Busila nous montre des animaux et des lésions rabiques, ces lésions ne peuvent être attribuées au bacille ; elles doivent être le résultat d'une confusion.

Nous ne nous sommes pas limités à vérifier les expériences de Busila, nous avons de plus inoculé une série de 19 souris avec son bacille sans obtenir un seul cas de rage. Nous avons trépané des cobayes avec le bacille : plusieurs cobayes sont morts le lendemain ou après 2 ou 3 jours, rarement après plusieurs semaines, sans aucun symptôme de rage. Nous avons, ensuite, avec le cerveau de ces animaux, trépané d'autres cobayes qui ont résisté.

Nous avons aussi trépané des cobayes avec des cerveaux de lapins morts de cachexie ou de paralysie, longtemps après l'inoculation. Les cobayes résistaient ou mouraient à la suite de maladies intercurrentes. Nous avons, avec le cerveau de ces cobayes, trépané d'autres cobayes et lapins, sans jamais reproduire la rage. Comme le cobaye est l'animal de choix pour fortifier et purifier le virus, il est évident que les substances inoculées aux cobayes ne renfermaient pas de virus rabique.


RECHERCHES PLUS RÉCENTES 259

Dernièrement M. Busila reprend la question.

Il affirme qu'il trouve son bacille dans tous les cas de rages, et il montre que l'émulsion de son bacille forme avec le sérum antirabique un système fixant le complément hémolytique. Cependant une émulsion de bactéridie charbonneuse détermine la même fixation. Busila affirme cependant que son bacille ne forme pas ordinairement un système avec le sérum normal tandis que le bacille du charbon fixe le complément en présence du sérum normal.

Il est évident que ces expériences ne prouvent pas que le bacille de Busila soit le microbe de la rage. Le cerveau rabique forme également avec le sérum rabique un système qui fixe le complément, mais cette fixation se produit souvent tout aussi bien en employant comme anticorps le sérum normal.

Il résulte donc de cette critique, et de mes nombreuses recherches de contrôle, que le bacille de Busila ne joue aucun rôle dans l'étiologie de la rage.


CHAPITRE XV SIÈGE DU VIRUS RABIQUE

1. Méthodes.— 2. Le virus rabique dans la salive et les glandes salivaires. Comment arrive-t-il à la sous-maxillaire ? A quel moment apparaît-il dans la salive ? Expériences de Roux et Nocard. Persistance du virus dans la bouche des animaux guéris. Virulence des glandes salivaires dans la série animale? La salive de l'homme enragé est-elle virulente? Innocuité de la salive recueillie après injectionde pilocarpine. Le virus rabique existe-t-il chez les animaux sains? — 3. Le virus rabique dans le système nerveux central et périphérique. Expériences primordiales de Pasteur. Particularités de la répartition du virus. Virulence inconstante du liquide céphalo-rachidien. — A. Le virus rabique dans d'autres organes. Dans les glandes lacrymales, le lait, le mucus bronchique, le pancréas, les capsules surrénales, l'humeur aqueuse, la rate, le sang, etc.— 5. Où ne trouve-t-on pas le virus rabique ? — 6. Passage de la mère au foetus. — 7. Diffusion post mortem. Expériences de Bujwid et de Nitsch. Conclusions.

1 - METHODES

Si la recherche de la localisation du virus rabique a donné lieu à des résultats contradictoires, il faut en chercher la cause dans les méthodes employées.

Faisons abstraction des méthodes défectueuses employées avant Pasteur, et constatons que les auteurs se sont contentés jusque dans ces derniers temps, d'admettre la virulence d'un organe ou d'un tissu dans le cas seulement où un animal inoculé avec ce tissu mourait enragé.

J'avais cependant démontré (1), il y a plus de 20 ans, que la fièvre prémonitoire est une réaction beaucoup plus sensible. J'ai pu aussi constater la virulence du sang, de la rate bien avant la manifestation de la maladie. Il est vrai que l'existence de la fièvre prémonitoire avait été mise en doute par Högyes.

Dernièrement l'ancien assistant de Högyes, M. Löte (2), a dû se rendre à l'évidence, en constatant que la fièvre périodique qu'on observe pendant l'incubation de la rage est une réalité et qu'on ne la trouve jamais chez l'animal normal. Konradi, se basant sur cette fièvre, nommée « rage recurrente » par Löte, a pu con(1)

con(1) Annales de l'Inst. Pasteur. — KONRADI, Centralbl. f. Baklériol., 1908, juill., t. XLVII.

(2) LOTE, Clbl. f. Baktériologie, t, XXXIX.


METHODES 261

firmer la virulence du sang et établir le passage de la rage de la. mère au foetus.

1. Il faut donc : prendre régulièrement la température et le poids des animaux en expérience. Si l'on constate cette fièvre périodique, lors même que l'animal se remet d'une manière définitive, on peut admettre une infection rabique.

2. J'ai insisté (1) sur la sensibilité particulière du cobaye pour la rage qui permet d'arriver au virus fixe après quelques passages seulement. Dans le même travail j'insiste aussi sur la grande sensibilité du rat. Ces animaux peuvent donc servir de réactifs très sensibles plus facilement que le lapin.

3. Comme source d'erreur dans l'appréciation de la virulence des différents organes on peut citer le fait suivant, dernièrement découvert, qu'après la mort de l'animal le virus rabique diffuse d'un organe virulent vers les tissus et les organes voisins. Il faut donc pour établir la virulence d'un organe ne pas attendre la mort de l'animal, mais le sacrifier et séparer immédiatement l'organe à examiner. Nous reviendrons à la fin de ce chapitre sur les particularités de cette propriété du virus rabique.

4. Löte et Konradi (2) insistèrent dernièrement sur le fait que les animaux inoculés avec un poison peu virulent présentent souvent une très longue incubation allant jusqu'à 18 mois; il faut donc observer les animaux d'expériences beaucoup plus longtemps que ne le font les auteurs Sans contester cette possibilité, il me semble que ces auteurs attribuent une trop grande valeur à ces longues incubations. D'après mon expérience personnelle, la rage se déclare rarement chez le lapin, le cobaye et le chien, 2 mois après l'infection, lorsqu'on a employé un virus atténué. D'autre part ces animaux et surtout les lapins ne supportent que difficilement une observation prolongée; ils succombent à différentes maladies, même à des paralysies qu'on ne doit pas confondre avec la rage.

Les données de ce chapitre doivent donc être contrôlées par des méthodes plus sensibles.

Ces données ont toujours leur valeur, car les traces de virulence décelées par ma méthode ou par celle de Löte-Konradi sont importantes du point de vue scientifique, mais sont souvent négligeables dans la pratique.

Il est souvent difficile de dire si un animal est mort de la rage ou d'une autre maladie. Les lapins, par exemple, meurent 8 à 20 jours après la trépanation, même à la suite de l'inoculation de substances toxiques ou même inoffensives.

Certains sujets montrent avant la mort des paralysies analogues à celles qu'on observe dans la rage; d'autres lapins meurent

(1) BABÈS, Virchows' Arch., 1887.

(2) KONRADI, l. c.


262 SIÈGE DU VIRUS RABIQUE

sans symptômes appréciables ou à la suite de cachexie. Souvent le passage de la substance nerveuse ne donne pas de résultats très nets. Il faut alors recourir à la trépanation du chien et du cobaye. Ce dernier animal est surtout indiqué pour fixer la certitude, car il succombe au troisième passage à une rage classique, en 6-10 jours, même avec de très petites quantités de virus.

2- - LE VIRUS RABIQUE DANS LES GLANDES SALIVAIRES

La rage se transmettant par morsure, la démonstration expérimentale de l'existence du virus dans la salive ne devait, semble-til, présenter aucune difficulté et pouvait, de longue date, être réalisée de façon péremptoire.

Il n'en a rien été. Au premier chapitre de cet ouvrage, nous avons consacré quelques pages à ce sujet. Nous ne ferons donc ici qu'en résumer l'historique. Bien que Zincke (1) ait montré dès 1904 l'infectiosité de la salive du chien, cette étude n'a été faite de façon pleinement satisfaisante qu'à une époque relativement récente. Il faut chercher les raisons de cette anomalie dans ce fait que, dans la bave de l'animal enragé, le virus rabique ne se rencontre pas à l'état de pureté, mais mêlé à de nombreux microorganismes. Il en résulte que :

1° Les inoculations ne peuvent être pratiquées ni sous la duremère, ni dans l'oeil du chien ou du lapin, mais seulement dans les muscles ou sous la peau. Or ces procédés exposent à de fréquents insuccès.

Tout dernièrement l'inoculation sous-cutanée des souris nous a donné des résultats meilleurs.

2° Nombre d'animaux inoculés succombent à des infections autres que la rage mais dont les symptômes rappellent cette maladie. Il y avait là une nouvelle cause d'erreur particulièrement importante, à une époque où les infections expérimentales n'étaient pas connues comme aujourd'hui. La longue liste des insuccès et des erreurs dues à l'un ou à l'autre de ces facteurs serait sans intérêt. Pour ne citer que des faits positifs, nous dirons que Magendie et Breschet paraissent avoir reproduit la rage avec la salive humaine en 1823 et Rey avec la bave des herbivores en 1842. C'est à Pasteur qu'on doit d'avoir vu clair au milieu du chaos des expérimentations antérieures.

On sait aujourd'hui que, chez le chien enragé, la salive mixte est toujours virulente et que, recueillies isolément, les salives parotidiennes, sous-maxillaires, sublinguales peuvent également se montrer infectantes. Si on expérimente avec les glandes et non

(1) ZINCKE, Neue Ansicht der Hundswuth, Iéna, 1804, p. 180.


LE VIRUS RABIQUE DANS LES GLANDES SALIVAIRES 263

plus avec leur produit de sécrétion, on obtient des résultats analogues. Toutefois la virulence des glandes salivaires est moins constante peut-être que celle de la salive mixte. Le fait est dû à ce que telle ou telle glande peut n'être point virulente alors que d'autres le sont déjà. L'ordre et le moment de l'envahissement des glandes ne paraissent avoir rien de bien précis. Il faut aussi faire remarquer que ce sont les glandes sous-maxillaires qui ont été le plus souvent trouvées virulentes, tandis que les parotides ont donné des résultats moins constants. En tenant compte de la fièvre prémonitoire, nous avons pu déceler d'une manière presque constante la présence du virus dans toutes les glandes salivaires.

La rage n'est pas une maladie primitive des glandes salivaires, mais du système nerveux. On pouvait donc supposer a priori que c'était par la voie des nerfs périphériques que, des centres nerveux, le virus est transmis à ces organes. La démonstration de ce fait a été tentée par Bertarelli (1).

Il isole d'un côté la sous-maxillaire d'un chien et on lie les nerfs qui s'y rendent. L'animal inoculé par trépanation est sacrifié dès l'apparition des premiers symptômes rabiques; les deux sousmaxillaires sont extirpées et inoculées à des lapins. Les animaux inoculés avec la sous-maxillaire du côté sain contractent la rage, tandis que les autres demeurent indemnes. Si on répète l'expérience en respectant les nerfs, mais en détruisant tous les vaisseaux, on voit que les lapins inoculés avec la sous-maxillaire ainsi isolée contractent la rage, comme ceux qui furent inoculés avec la sous-maxillaire saine. En cherchant à répéter ces expériences, j'ai trouvé parfois, même sans ligature des nerfs, la sousmaxillaire non virulente. Une autre fois, j'ai vu, tout au contraire, que, malgré la ligature des nerfs, la sous-maxillaire produisait la rage. Il faut donc garder une certaine réserve dans l'interprétation des expériences qui précèdent. On peut toutefois en conclure, avec un certain degré de probabilité, que ce n'est pas par voie vasculaire, mais par voie nerveuse, que le virus rabique parvient aux glandes salivaires.

A quel moment y arrive-t-il ? Les recherches de Roux et Nocard ont établi ce fait très important, que deux à trois jours avant l'apparition de tout changement dans les allures d'un chien, sa bave peut être virulente. Ces savants recueillent, au moyen d'un pinceau, la salive d'un chien depuis le jour de l'inoculation jusqu'à celui de l'élévation thermique, première manifestation, comme on sait, de la maladie. Cette salive est délayée dans l'eau, puis injectée dans les muscles du cou de lapins et de cobayes. Ceux de ces animaux qui ont été inoculés 24, 48 ou même

(1) BERTARELLI, Ueber die Wege, auf denen das Wutvirus in der Speicheldrüsen des Hundes gelangt.(Centr. f. Bakt. I Abl., Originale. Bd XXXVII, 17 octobre 1904).


264 SIÈGE DU VIRUS RABIQUE

72 heures avant l'apparition de la maladie contractent la rage. Un chien peut donc avoir toutes les apparences extérieures de la santé et déjà être à même d'inoculer la rage à une personne qu'il aura mordue accidentellement. Les expériences de Roux et Nocard (1) ont été confirmées par de nombreux auteurs. Rabieaux (2) trouve virulente la salive sous-maxillaire d'un chien de 2 à 4 jours avant l'apparition des premiers symptômes. Nicolas (3), qui a expérimenté avec la salive mixte, dit : de 1 à 5 jours. Ainsi que l'avaient prévu Roux et Nocard, les observations cliniques montrent que ces chiffres sont inférieurs à la réalité. Pampoukis (4) a rapporté l'observation d'une personne morte de rage, alors que le chien n'avait présenté les premiers symptômes de la maladie que 8 jours après la morsure. Zaccaria (5) a cité le cas d'un chien qui, mordu 13 jours avant que le mordeur ne prît la rage, contracta néanmoins la maladie. J'ai observé 2 cas analogues dans la même ville (Craiova). Un enfant, gravement mordu par un chien, succombe après 14 jours, alors que le chien mordeur était encore vivant. Ce chien avait montré des signes d'excitation à l'époque où il avait mordu l'enfant ainsi que d'autres personnes ; if s'était calmé ensuite, mais la rage éclata chez lui le douzième jour après qu'il eût mordu. Deux autres personnes mordues ont été soumises avec succès au traitement antirabique, après la mort de l'enfant.

Deux ans après, dans la même ville, un chien avait mordu plusieurs personnes, il s'était calmé ensuite, pour devenir enragé 8 jours après. Les personnes mordues ont suivi le traitement anti-rabique. Remlinger (6) a attiré l'attention sur un phénomène en quelque sorte inverse du précédent. Dans les laboratoires, il n'est pas exceptionnel de voir les chiens guérir de la rage expérimentale et il est très probable que la rage clinique ne se comporte pas d'une façon différente. Or le virus rabique peut persister dans la salive 6 jours au moins après la disparition des derniers symptômes de la maladie. Nous reviendrons sur les conclusions à tirer de ce fait.

Cependant, la virulence de la salive est également à étudier chez des animaux autres que le chien. Les glandes salivaires ne

(1) Roux et NOCARD, A quel moment le virus rabique apparait-il dans la bave des animaux enragés? (Annales de l'Institut Pasteur, t. IV, 1890 p. 163.)

(2) RABIEAUX, Contribution à l'étiologie de la rage, (Société de Biologie, 17 janvier 1903.)

(3) NICOLAS, Apparition de la virulence dans la salive mixte des animaux rabiques. (Société de Biologie, 31 mars 1906.)

(4) PAMPOUKIS, Quelques observations sur la rage. (Annales de l'Institut Pasteur, 1900, p. 111.)

(5) ZACCARIA, Transmission de la rage pendant la période d'incubation. (Giorn. della R. Societa e Accad. veterin. Italiana, 1903, n° 47).

(G) REMLINGER, Persistance du virus rabique dans la salive du chien guéri de la rage. (Société de Biologie, 4 mai 1907).


LE VIRUS RABIQUE DANS LES GLANDES SALIVAIRES 265

paraissent pas participer avec la même activité que dans toutes les espèces animales. Chez la chèvre, les résultats diffèrent peu de ceux qu'on obtient chez le chien. Nicolas (1) a noté la virulence de la salive jusqu'à 6 jours avant l'apparition des premiers symptômes. Chez le rat, les glandes salivaires se montrent virulentes dans la grande majorité des cas (C. Nicolle (2), B. Galli-Valerio (3)). Il n'en est pas de même chez le lapin. Les glandes salivaires des lapins de passage ne sont virulentes qu'une fois sur quatre et ne contiennent que peu de virus (C. Nicolle) (4). Pour Bertarelli (5) il y aurait un rapport entre l'infectiosité de la salive et la durée de l'incubation. Les glandes salivaires seraient plus souvent infectieuses chez les lapins inoculés avec du virus des rues qu'avec du virus fixe, chez les animaux inoculés sous la peau ou dans les muscles, que chez les lapins trépanés. C'est chez l'homme enragé que la bave et les glandes salivaires paraissent avoir la virulence la plus faible et la moins fréquente. En dépit des expériences de Magendie et de Breschet, pour Trousseau, la morsure de l'homme enragé ne déterminait jamais la rage et, en 1891, Pasteur disait ne connaître aucun fait clinique de ce mode de contagion. Depuis celte époque, quelques observations ont été publiées qui rendent probable la possibilité de la contamination humaine. Expérimentalement, les résultats ont été pendant longtemps contradictoires. J'ai pris la sousmaxillaire d'un enfant très peu de temps après la mort; je l'inoculai sous la dure-mère du lapin qui contracta la rage au 21e jour. Dans 4 autres cas (un enfant et 4 adultes) l'inoculation de la glande n'a fourni qu'un résultat négatif; dans un autre cas le lapin inoculé présenta 2 fois la fièvre prémonitoire, mais il guérit. Ces expériences prouvent que les glandes sousmaxillaires de l'homme sont rarement virulentes ou qu'elles présentent un très faible degré de virulence. Bardach (6) donna la rage au lapin avec des glandes salivaires d'homme enragé. Bordoni (7) n'arriva au moyen de la salive recueillie pendant la vie qu'à des résultats négatifs et il incrimina dans les expériences de son devancier une diffusion du virus post mortem. Par la suite, la majorité des auteurs se rangea à l'avis de Bordoni.

(1) NICOLAS, loc. cit.

(2) C. NICOLLE, Faits et expériences concernant la rage. (Annales de l'Institut Pasteur, 25 octobre 1904.)

(3) B. GALLI-VALERIO, Recherches expérimentales sur la rage des rats avec observation sur la rage du surmulot, de la souris et du mulot. (Centr. f. Bakt., orig. Bd., XXXX, H. 2 et 3,16 décembre 1905 et 15 janvier 1906.)

(4) C. NICOLLE, loc. cit.

(5) BERTARELLI, Experimentelle Untersuchungen und Beobachtungen uber die Tollwut. (Centr. f. Bakler. I Abb., Orig. Bd., XXXIX, K. S., 22 sept. 1905.)

(6) BARDACH, Nouvelles recherches sur la rage. (Annales de l'Institut Pasteur, janvier 1888.).

(7) BORDONI, La Rabbia canina e la cura Pasteur. Turin, 1889.


266 SIEGE DU VIRUS RABIQUE

Toutefois il faut se demander comment a pu se produire cette prétendue diffusion. Ce n'est pas par les nerfs de la glande, car le tissu conjonctif qui les entoure n'a jamais été trouvé virulent dans mes recherches.

Remlinger (1) filtre à travers une bougie Berkefeld V la bave de 2 personnes atteintes de rage et inocule le filtrat à la dose d'un cent, cube sous la dure-mère de 8 lapins. Aucun d'eux ne contracta la maladie. Dans une deuxième expérience, un lapin ! qui avait reçu dans les muscles de la nuque 15 cent, cubes de salive d'un enfant enragé demeura également indemne. Bertarelli et Volpino (2) ont obtenu des résultats négatifs avec la salive, les glandes sous-maxillaires, sublinguales et parotides d'une personne morte de rage et positifs au contraire avec ses capsules surrénales et son pancréas. Plus récemment, Bertarelli (3) filtra lui aussi à travers une bougie Berkefeld V la salive d'un enfant enragé et inocula le filtrat sous la dure-mère de 4 lapins; 3 d'entre eux contractèrent la rage après incubation de 18 à 20 jours. L'importance des cas positifs est considérable. La salive de l'homme enragé peut donc être virulente, mais elle ne l'est qu'exceptionnellement.

Même chez le chien, la quantité de virus renfermée dans les glandes salivaires est peu considérable. Si on excite la sécrétion à l'aide de la pilocarpine, la salive recueillie est totalement dépourvue de virulence (Remlinger) (4). Ce fait est à rapprocher du suivant mis en évidence par quelques expérimentateurs. Si on fait mordre par un même chien enragé un grand nombre d'animaux, les derniers mordus ont moins de chance de contracter la maladie que les premiers. Le fait est toutefois beaucoup moins net que pour les morsures de serpent, et chez l'homme il est loin de s'être trouvé vérifié de façon constante. Il s'observe moins fréquemment à la suite des morsures de loup qu'à la suite des morsures de chien. J'ai observé en Bucovine un même loup enragé ayant mordu 30 personnes et 32 animaux domestiques. Plusieurs hommes qui avaient été mordus par le loup en tout dernier lieu succombèrent à la rage. Quant aux animaux, ils prirent tous la maladie, à peu près en même temps, et on ne put constater aucune différence entre ceux qui avaient été mordus les derniers et les premiers. Au contraire, j'ai

(1) REMLINGER, La salive d'un homme atteint de rage est-elle virulente ? (Soc. de Biologie, 23 janvier 1907.)

(3) BERTARELLI et VOLPINO, Morphologische und Biolog. Beobachtungen über einen Fall von Wutkrankheit heim Menschen. (Centr. f. Bakl., I Abb., Orig. Bd., XXXV. n° 2, p. 221.)

(3) BERTARELLI, Experim. Untersurchungen und Beobachtungen über die Tollwut. (Centr. f. Bakt, 1. Abb., Or. Bd., XXXIX., II. 4. p. 408.)

(4) REMMINGER, La salive recueillie chez les animaux enragés après injection de pilocarpine n'est pas virulente. (Soc, de Biologie, 29 octobre 1904.)


LE VIRUS RABIQUE DANS LES GLANDES SALIVAIRES 267

fait mordre à la tête une série de dix chiens, par un chien enragé; 4 des 5 premiers mordus succombèrent du vingtième au trentedeuxième jour, tandis que sur les cinq derniers, trois seulement prirent la rage et presque chaque fois avec un retard considérable (25,35, 62 jours). L'animal mordu le dixième échappa à la maladie.

Quoi qu'il en soit, il y a lieu d'être surpris que la petite quantité de virus rabique déposée par une morsure dans le derme produise si souvent la rage, alors que l'inoculation d'une quantité infiniment plus considérable de salive ou de substance nerveuse virulente demeure fréquemment sans effet. L'agent pathogène de la rage se trouverait peut-être dans la salive sous une forme spéciale. Le fait peut cependant s'expliquer également par la nature du traumatisme, l'attrition des tissus déterminée par la morsure se prêtant à l'ensemencement d'un grand nombre de filets nerveux.

Une dernière question se pose au sujet de l'existence du virus rabique dans la salive : l'agent pathogène de la rage se trouvera-t-il chez le chien normal, comme l'agent de la pneumonie, de l'érysipèle se rencontre chez l'homme sain? Il existe dans la littérature médicale quelques observations de personnes qui auraient contracté la rage après avoir été mordues par un chien nullement enragé ; les faits ne sont pas tous à l'abri de la critique (doute sur le diagnostic de la maladie ayant entraîné la mort, sur l'existence de morsures antérieures à la morsure incriminée et sur l'identité de l'animal mordeur). D'un autre côté, on peut concevoir qu'un animal sain communique la rage sans avoir chez lui le virus à l'état normal, soit qu'il ait eu la maladie et qu'il ait guéri, soit qu'il ait eu récemment les lèvres et la langue souillées par la bave d'un autre chien vraiment enragé. Les recherches de Remlinger sur l'existence du virus rabique dans la bouche des chiens de Constantinople — recherches trop peu nombreuses, il est vrai, pour être absolument probantes — ont donné des résultats négatifs. Rien ne permet donc aujourd'hui d'affirmer la présence du virus rabique dans la salive des chiens sains. Remarquons encore que certains cas cliniques qui semblent plaider pour une telle possibilité peuvent trouver leur explication dans l'existence chez le chien de manifestations abortives de la maladie (fièvre prémonitoire, diminution de poids, irritabilité) parfaitement curables et aussi dans la guérison peut-être plus problématique de cas de rage bien caractérisée.

D'après mes recherches, la rage abortive expérimentale du chien doit être assez fréquente. La plupart des chiens inoculés avec des substances peu virulentes (rate, sang) présentent la fièvre prémonitoire qui n'est que la première manifestation de la rage. Elle disparaît pour se répéter, ou elle évolue en rage


268 SIÈGE DU VIRUS RABIQUE

manifeste. Löte (1), en confirmant la réalité de ma conception (2), a dénommé cette forme de rage, « rage récurrente ». Dans cette forme j'ai trouvé une fois, de même que Konradi (3), le cerveau virulent, tandis qu'un fragment de glande salivaire ne l'était pas.

3. - LE VIRUS RABIQUE DANS LE SYSTÈME NERVEUX

Chez l'animal enragé le virus se rencontre non seulement dans la bave et les glandes salivaires mais aussi dans le système nerveux central ou périphérique. Tel fut le point de départ des brillantes découvertes de Pasteur sur la prophylaxie de la rage. Cette constatation faite par lui— en collaboration avec Chamberland, Roux et Thuillier (4). — Un moyen sûr de conférer la maladie consiste donc à inoculer par trépanation un fragment de système nerveux d'un autre animal atteint de rage.

Quelques auteurs anciens et surtout Duboué (de Pau) (5), en 1879, avaient, il est vrai, émis l'opinion que le système nerveux et surtout le bulbe rachidien devaient être intéressés dans la rage, mais les recherches expérimentales de Galtier (6) qui avaient porté sur le cerveau, le cervelet, la moelle allongée, etc., avaient toutes fourni des résultats négatifs. Pour Pasteur, le virus rabique se rencontre non seulement dans le bulbe rachidien, mais dans tout l'encéphale; il se trouve dans la moelle cervicale, dorsale ou lombaire; il existe au même degré dans la substance grise et dans la substance blanche. Des fragments du nerf pneumogastrique recueillis soit à son origine, à la sortie du crâne, soit en des points plus éloignés ainsi que des fragments de nerf sciatique se sont également montrés capables d'engendrer la rage. Bref, tout le système nerveux, du centre à la périphérie, est susceptible de cultiver le virus rabique. En 1887, j'ai montré (7) que la partie antérieure du cerveau tuait les lapins plus vite que la partie inférieure de la moelle et que si les gros nerfs étaient toujours virulents, les petits, le plus souvent, ne l'étaient pas.

Depuis ces premiers travaux, des recherches très minutieuses et très précises dues en particulier à Nitsch (8) ont permis de serrer le problème de plus près. Le virus rabique ne se trouve pas, ainsi que le croyait Pasteur, également réparti dans les différentes par(1)

par(1) Virchow's Arch., 1887. (2) LOTE, Centralb. f. Baktériol.

(3) KONRADI, Centralb. f. Baktériol., juill. 1908, 47.

(4) BABES, l. c.

(5) PASTEUR, CHAMBERLAND, ROUX et THUILLIER, Académie des Sciences, 30 mai 1881.

(6) DUBOUE, Physiologie pathologique et traitement, rationnel de la rage. Paris, 1879.

(7) GAUTIER, Leçons de la rage. (Journal de médecine vétérinaire et de zootechnie. Lyon, 1886.)

(8) NITSCH, Expérience sur la rage de laboratoire (virus fixe), IIe partie. (Bulletin de l'Académie des sciences de Cracovie, décembre 1904.)


LE VIRUS RABIQUE DANS LE SYSTÈME NERVEUX 269

ties du système nerveux central, dans la substance blanche et la substance grise. La substance blanche est moins virulente. Dans les hémisphères cérébraux, le rapport des deux virulences est de 1/50. Il n'est que de 1/10 dans la moelle. C'est dans les cellules que le virus paraît à peu près exclusivement localisé. Les fibres ne contiennent qu'une petite quantité de virus. La plus grande partie de celui-ci se trouve localisée au voisinage immédiat des cellules. Ces différences sont toutefois moins nettes pour le virus des rues que pour le virus fixe.

Le cerveau serait plus virulent que le cervelet et le bulbe ; ceux-ci sont plus virulents que la moelle; elle-même est plus virulente que les nerfs périphériques.

Dans le cerveau, c'est le lobe frontal qui serait le plus virulent; le lobe temporal vient ensuite, puis les parties postérieures.

Les corps striés, les tubercules quadrijumeaux antérieurs ont une virulence sensiblement égale à celle des lobes frontaux, supérieure par conséquent à celle de la protubérance et du bulbe. Les tubercules quadrijumeaux postérieurs, la couche optique, les lobes olfactifs paraissent un peu moins virulents.

Les auteurs sont peu fixés sur la virulence de la corne d'Ammon. La grande abondance des corps de Negri à ce niveau fit croire à tort à une virulence considérable. La partie moyenne de la moelle paraît moins toxique que les parties antérieure et postérieure. Le grand sciatique, le médian, le pneumogastrique sont 200 fois moins virulents que l'écorce cérébrale ; le moteur oculaire commun 250 fois, le nerf optique 500 fois (Nitsch). La rétine, expansion du nerf optique, est toujours virulente. De la rétine, le virus peut, en vertu probablement de son pouvoir diffusif, imprégner la choroïde, le corps vitré, l'humeur aqueuse (Orloff) (1).

Nous devons faire remarquer, à propos des expériences de Nitsch, que l'appréciation du degré de virulence est chose délicate et sujette à bien des causes d'erreur. Ces expériences ont besoin d'être répétées par différents auteurs avant qu'on en puisse tirer des conclusions fermes. En effet, les travaux récents de Fermi (2) arrivent à un résultat bien différent. Tandis que d'après Nitsch la corne d'Ammon serait relativement peu virulente, Fermi affirme que cette partie du cerveau serait la plus virulente; le cervelet et le bulbe seraient un peu moins virulents.

Beaucoup moins virulents, sont la moelle dorsale, le lobe frontal; celui-ci, d'après Nitsch, serait la partie la plus virulente de l'organisme; puis viennent le lobe occipital, le corps strié et la substance blanche. Cette distribution correspond à la distribution des corpuscules de Negri.

(1) ORLOFF, Weishnik ophtalmologie, t. XXII, 1095, p. 645.

(2) FERMI, Verteilung des Lyssavirus im Nervensyst. (Ctrlbl. f. Bakl., t. XL, 4, p.438.)


270 SIÈGE DU VIRUS RABIQUE

On peut cependant adresser à Fermi les mêmes critiques qu'à Nitsch. C'est en effet l'insuffisance de la méthode employée qui explique les grandes divergences dans les résultats obtenus. Un petit flocon, une cellule nerveuse virulente peut exister dans une dilution très faible d'émulsion rabique et peut produire la rage; au contraire dans quelques gouttes d'une dilution moins faible il peut manquer d'un tel élément particulièrement virulent,

La virulence du liquide céphalo-rachidien a été diversement appréciée; Pasteur l'admettait. Il semble que si, au cours de l'aspiration, on prend soin de ne pas contaminer la seringue avec de la substance nerveuse, ou si l'on prend le liquide immédiatement après avoir sacrifié l'animal les résultats sont négatifs, tandis que si la seringue est contaminée par la substance nerveuse ou si le ' liquide cérébro-spinal est contaminé, en vertu du pouvoir diffusif du virus, on aura un résultat positif. De fait, Wyssokowitch (1) a échoué en inoculant sous la dure-mère du lapin la sérosité ventriculaire de la moelle et celle du quatrième ventricule de 2 hommes et de 3 chiens. Lesieur (2) a eu des résultats négatifs chez 3 hommes; Claudio Fermi (3) chez 21 lapins, 13 chiens et 13 rats. Poor (4) a inoculé sans résultat sous la dure-mère du cobaye le liquide cérébro-spinal d'un enfant mort de rage. Moi-même dans 4 cas de rage humaine, j'avais trouvé une seule fois le liquide cérébro-spinal virulent. Dans 2 cas ce liquide recueilli pendant la vie n'était pas virulent.

4- LE VIRUS RABIQUE DANS QUELQUES AUTRES ORGANES ET TISSUS

La virulence habituelle des glandes salivaires a donné l'idée d'étudier la virulence des organes de structure analogue.

Des expériences faites au Laboratoire de Pasteur ont établi que les glandes lacrymales sont parfois virulentes.

La mamelle et le lait peuvent être virulents. Nocard (5) obtient la rage 1 fois sur 4, par l'inoculation du lait recueilli purement chez la chienne. Roux (6) réussit une fois à transmettre la rage en inoculant le lait et la glande mammaire d'une lapine infectée. Bardach (7) constata de même la virulence du lait chez

(1) WYSSOKOWITCH, Zur Frage von der Localisation des Tollwuthvirus im Organismus der Thiere. (Centr. f. Bakt. und Parasitenheilkunde, 1891, pp. 45-55.)

(2) LESIEUR, Cytologie et virulence du liquide céphalo-rachidien chez les rabiques. (Soc. de Biol., 26 nov. 1904.)

(3) CLAUDIO FERMI, Le liquide céphalo-rachidien des animaux rabiques n'est pas virulent. (Giornale della R. Societa italiana d'igiene, 1906.)

(4) POOR, Pouvoir infectieux des tissus aux différents stades de la rage. (Proc. of the New-York Path. Soc., t. VI, avril et mai 1906, pp. 86-91.)

(5) NOCARD, in NOCARD et LECLAINCHE. Maladies microbiennes des animaux, p. 460. (6) Roux, Comm. orale.

(7) BARDACH, Le virus rabique dans le lait. (Annales de l'Institut Pasteur, 1887,

p. 100.)


LE VIRUS RABIQUE DANS QUELQUES AUTRES ORGANES 271

une femme enragée, la veille et l'avant-veille de la mort. Nicolas (1), par contre, n'a pas réussi à mettre en évidence le virus rabique dans le lait des herbivores enragés, ou de ceux qui avaient reçu dans les veines des émulsions virulentes.

P. Bert (2) et ses élèves ont vu le mucus bronchique virulent. Toutefois il n'a pas été rigoureusement démontré qu'il possédait une virulence propre, C'est-à-dire indépendante de celle de la salive tombée dans la trachée.

La virulence du pancréas, démontrée tout d'abord par Pasteur, a fait l'objet de plusieurs travaux. Högyes, Bordoni, Uffreduzzi, Bertarelli et Volpino (3) ont constaté souvent cette virulence chez les animaux. Par contre, j'ai eu souvent des résultats négatifs. Chez l'homme, Babès, Bertarelli et Volpino ont trouvé fréquemment le pancréas virulent. Dans un de mes cas, j'ai tout récemment obtenu un résultat positif chez un enfant, alors que l'inoculation des glandes salivaires était négative. Nicolle et Chaltiel (4) ont inoculé comparativement à des lapins les glandes salivaires et le pancréas de 4 personnes ayant succombé à la rage. Celui-ci s'est montré virulent presque aussi fréquemment que celles-là (2 fois sur 4 au lieu de 2 fois sur 3). Gargano (5) a fait porter des expériences sur des lapins inoculés avec du virus fixe et des chiens inoculés avec du virus des rues. Certains de ces animaux furent sacrifiés avant leur mort naturelle; on attendit la mort des autres. Des résultats positifs furent obtenus dans chacune de ces conditions, mais de façon inconstante. Pour répondre à l'objection que la pulpe pancréatique agit par les nerfs qu'elle contient, Gargano a fait chez plusieurs chiens une fistule pancréatique par le procédé de Claude Bernard et inoculé sous la dure-mère du lapin le liquide ainsi recueilli. Dans un cas, il a obtenu un résultat positif. La virulence du suc pancréatique a été, d'autre part, constatée par Rabieaux (6), une fois sur 3. Les capsules surrénales (Babès, Bombici (7), Bertarelli et Volpino) (8) ont été trouvées virulentes dans quelques observations. D'après Poor (9), elles le sont une fois sur deux. Nous avons déjà noté la virulence des mem(1)

mem(1) De la non-virulence du lait des animaux rabiques ou soumis à des injections intra-veineuses de virus rabique. (Journal de médecine vétérinaire et de zootechnie, 31 décembre 1905, p. 721.)

(2) P. BERT, Contribution à l'étude de la rage. (Comptes rendus de l'Ac. des Sciences. 4882, p. 1203.)

(3) BERTARELLI et VOLPINO, loc. cit.

(4) NICOLLE et CHALTIEL (Archives de l'Institut Pasteur de Tunis, janvier 1907.)

(5) GARGANO, Virulence du pancréas et du suc pancréatique chez les animaux rabiques. (Rivista crit. di clin. medica, n° 23, 1904.)

(6) RABIEAUX, Contribution à l'étiologie de la rage. (Soc. de Biol., 17 janvier 1903).

(7) BOMBIEI, Sulla virulenza del capsule surrenali dei coniglio della Rabbia (Rif. méd.

1890, VI, 471.)

(8) BERTARELLI et VOLPINO, loc. cit.

(9) POOR, loc. cit.


272 SIÈGE DU VIRUS RABIQUE

branes et des milieux de l'oeil. J'ai constaté, en 1887, dans plusieurs cas la virulence de l'humeur aqueuse des lapins de passage pendant leur vie. Celle de l'humeur aqueuse des lapins de passage après leur port a été particulièrement étudiée par Courmont et Nicolas (1). Ils ont vu que, recueillie à l'autopsie et inoculée par trépanation, elle déterminait, dans la moitié des cas, l'apparition de la rage.

Le sang passait jusqu'à ces derniers temps pour ne jamais renfermer de virus. Magendie, Breschet, Renault, Galtier, Pasteur avaient obtenu des résultats négatifs. Même la transfusion à un chien sain de tout le sang d'un chien enragé avait échoué entre les mains de P. Bert. En 1887, j'avais (2) cependant observé un certain degré de virulence du sang des lapins enragés, mais mes expériences étaient passées inaperçues.

Voici quelques-unes de mes observations. En injectant aux lapins (dans la veine de l'oreille ou dans la jugulaire) du sang d'un animal enragé, ordinairement l'animal survivait, en montrant toutefois le 6e-12e jour après l'injection, une élévation de température parfois répétée de 39,9 — 40,2 et qui se maintient 1 à 3 jours. Cette fièvre prémonitoire périodique doit être regardée comme un réactif beaucoup plus sensible que la déclaration de la rage manifeste. Ainsi le sang des animaux infectés parla voie sanguine introduit dans le sang d'autres animaux ne produit pas la rage, mais seulement une fièvre analogue à la fièvre prémonitoire (3).

En examinant le sang des lapins infectés, pendant la fièvre prémonitoire ou initiale on trouve une certaine irrégularité des hématies qui ne sont modifiées ni comme nombre, ni comme intensité de coloration. On trouve cependant une leucocytose polynucléaire et les leucocytes, renfermant, de fines granulations souvent allongées, jouissant d'une mobilité énergique. Dans le sérum on trouve une grande quantité des plaques sanguines et des grains pigmentés ou incolores.

RécemmentMarie(4)aconstaté, 2 fois sur 20, la virulence du sang chez des rongeurs infectés avec le virus fixe. Dans un cas, il s'agissait d'une souris qui avait reçu sous la peau de la patte 3 cent, cubes du sang défibriné d'un cobaye paralysé depuis la veille; dans un autre cas d'un lapin ayant reçu dans le cerveau 1 cent, cube de sérum sanguin, d'un autre lapin mourant de rage. GalliValerio (5) est également parvenu, dans un cas, à donner la rage

(1) COURMONT et NICOLAS, Etude sur la virulence de l'humeur aqueuse des lapins morts de la rage. (Soc. de Biol., 12 déc. 1903.)

(2) BABÈS, Virch. Arch. 1887, t. CX.

(3) ID., Studien üher die Wulkrankheit. ( Virchow's Arch.. t. CX, 1887, p. 580.)

(4) MARIE, Virulence du sang chez les animaux rabiques. (Soc. de Biologie, 25 mars 1905.)

(5) B. GALLI-VALERIO, Recherches expérim. sur la rage des Rats etc. (Centr. f.

Bakt, 16 déc. 1905 et 15 janv. 1906.)


LE VIRUS RABIQUE DANS QUELQUES AUTRES ORGANES 273

avec le sang d'un rat mort de cette maladie. L'existence dans le sang du virus rabique permettrait d'expliquer certains faits, particulièrement le passage de la maladie de la mère au foetus. Toutefois, Heller et Bertarelli (1), Remlinger n'ont obtenu que des résultats négatifs.

Les recherches récentes de Konradi (2) donnent des résultats positifs. En se servant de ma méthode (recherche chez les animaux en expérience de la fièvre prémonitoire), il put confirmer mes résultats, c'est-à-dire la virulence du sang. Il serait cependant exagéré d'affirmer que le sang est toujours virulent.

Konradi attribue par erreur à Löte la découverte de la forme périodique de la rage ; ce dernier n'avait fait que confirmer mes recherches en donnant à cette forme le nom de rage récurrente.

J'ai étudié l'état de la rate dans la rage (3). J'injecte d'abord du virus de passage dans la jugulaire d'un lapin; l'animal est sacrifié 5 jours après et une émulsion de sa rate est injectée sous la duremère d'un autre lapin. 7 jours après, élévation de température à 40°7. 7 jours plus tard état très irrité, l'animal dans sa fuite se cogne violemment; en même temps une nouvelle élévation de température, inappétence ; 4 jours après, l'animal s'est complètement remis.

Dans un cas sur 6 lapins, un seul inoculé avec de la rate d'un lapin succombé au virus de passage, meurt de la rage après 14 jours.

Un lapin inoculé avec de la rate d'un autre lapin, mort de la rage après inoculation dans le sang de virus fixe, reste bien portant.

Il résulte de ces recherches ainsi que de la présence dans la rate de nodules irritatifs et parfois même nécrotiques trouvés dans certains cas de rage de l'homme et des animaux que cet organe renferme parfois le virus rabique, pouvant produire dans cet organe des lésions analogues à celles des centres nerveux. Il est même probable que la présence du virus dans la rate est précoce et coïncide avec l'apparition de la fièvre prémonitoire, surtout dans certains cas d'injection du virus dans le sang.

Pace (4) a avancé récemment que, chez les personnes qui prennent la rage, la cicatrice de la morsure renferme du virus ; ceci pourrait être en rapport avec les phénomènes phlogistiques et nerveux que cette cicatrice présente souvent au début de la maladie. Cette opinion n'a pas été confirmée par les recherches ultérieures, celles de Bertarelli et Volpino (5) en particulier.

(1) HELLER et BERTARELLI. Beitrag zür Frage der Bildung toxischer Substanzen durch Lyssavirus. (Centr. f. Bakl., I Abl. originale Bd XXXVI, n° 2, 28 mai 1904.)

(2) KONRADI, loc. cit.

(3) BABÈS, Studien über die Wutkrankheit. ( Virchow's Arch., t. CX, 1887, p. 580.) (4) PACE, Sur l'existence du Virus rabique dans le siège de la morsure d'un enfant

mort de rage. (Annales de l'Institut Pasteur, 1903, p. 293.) (5) BERTARELLI et VOLPINO, Morph. und biologische Beobachtungen über einen

BABÈS. — Traité de la Rage. 18


274 SIÈGE DU VIRUS RABIQUE

Tout dernièrement j'avais injecté sans résultat l'émulsion obtenue après trituration fine des cicatrices de trois personnes mortes de la rage, dont deux avaient été mordues par des loups enragés à la face. L'injection de l'émulsion avait été faite sous la dure-mère et dans les muscles.

5. - OU NE TROUVE-TON PAS LE VIRUS RABIQUE ?

Les humeurs, tissus et organes autres que ceux que nous avons cités paraissent ne pas renfermer de virus rabique, surtout si on emploie pour s'en convaincre une autre méthode que celle de la trépanation des lapins en attendant la mort de l'animal.

Si certains auteurs et moi-même avions obtenu des résultats différents, cela dépend en partie de ma méthode qui consiste à établir même un faible degré de virulence. Ainsi, en ce qui concerne la lymphe, Galtier constate dans certains cas un certain degré de virulence de ce liquide. On n'en a pas trouvé dans la bile, dans l'urine. Nous avons vu que certains auteurs de l'époque antipasteurienne attribuent une certaine virulence au sperme,, aux tissus cartilagineux, osseux., médullaire; le poumon, le coeur, le foie ne semblent pas en contenir, de même que les reins, les testicules. Les ganglions, au contraire, ont été trouvés virulents dans des recherches de Roux, et moi-même j'ai constaté un faible degré de virulence (fièvre prémonitoire avec diminution du poids) dans les ganglions hypertrophiés du membre mordu,. etc. Il faut remarquer cependant que le virus rabique se rencontre dans les nerfs périphériques d'un certain calibre. Ceux qui se rendent aux organes splanchniques ne font pas exception. Ou peut donc concevoir que les différents organes et tissus énumérés renferment une petite quantité de virus. Cependant les résultats positifs de quelques expérimentateurs ont été un peu plus fréquents avec le tissu musculaire, plus riche que d'autres en ramrfications et en terminaisons nerveuses.

6. - PASSAGE DU VIRUS RABIQUE DE LA MÈRE AU FOETUS

Le passage du virus rabique de la mère au foetus n'a jamais pu être mis en évidence chez l'homme. Récemment encore, Krokiewicz (1) a publié l'observation d'une femme qui mourut de la rage au neuvième mois de la grossesse. Deux lapins furent inoculés par trépanation, l'un avec le bulbe de la mère, l'autre avec celui de l'enfant. Le premier contracta la rage, le deuxième survécut.

Fall von Wüt-krankheit beim Menschen. (Centr. f. Bakt. I, Abt. Orig. Bd XXXV, n° 2, p. 223.)

(1) KROKIEWICZ, Wiener klinische Wochenschrift, 6 février 1903.


LE VIRUS RABIQUE DANS QUELQUES AUTRES ORGANES 275

Chez l'animal, les résultats sont plus inconstants. Aux nombreux faits négatifs de Pasteur, de Bordach, de Lagari, de Celli et Blasi, de Bombici, d'Högyes, de Galtier, de Babès-Talasescu, d'Abba, de Rotz, on ne pouvait opposer jusqu'à ces derniers temps que deux faits positifs. D'abord il faut remarquer que dans mes cas on pouvait constater une certaine influence de la rage de la chienne sur le foetus; en effet les petits inoculés avec du virus rabique, tout en prenant la rage, montraient une durée très longue (jusqu'à 14 jours) de la maladie. Les cas positifs se rapportent l'un à un cobaye (Perroncito et Carila) (1), l'autre à un lapin (Loir) (2). Une lapine inoculée par ce dernier auteur, met bas neuf jours après la trépanation, un petit qui meurt 4 heures plus tard. Un premier lapin inoculé avec le bulbe prend la rage au huitième jour; un deuxième inoculé avec l'extrémité postérieure de la moelle prend la rage au dixième jour. La mère succombe 3 jours après cet avortement. Il semblerait donc que non seulement la transmission peut s'effectuer mais qu'elle s'effectue encore de façon précoce. La question a été reprise récemment par Konradi (3) ; les expériences ont porté d'une part sur le lapin inoculé avec du virus fixe et d'autre part sur le chien inoculé avec du virus des rues. Des cobayes inoculés par trépanation avec le bulbe des foetus ont, dans chacune des deux séries d'expériences, succombé à la rage mais beaucoup plus tardivement que les animaux inoculés avec le bulbe de la mère, ce qui s'explique par la petite quantité de virus ayant traversé le placenta. La période d'incubation s'est élevée jusqu'à 105, 210, 475 jours même, dans une observation. Konradi insiste sur ce que les inoculations faites avec la substance nerveuse du foetus doivent être pratiquées non pas sur des lapins, mais sur des cobayes plus réceptifs; ces animaux doivent être gardés en observation pendant un an et demi au moins. Nous avons vu que le sang des animaux rabiques peut exceptionnellement, il est vrai, et en très petite quantité, renfermer du virus. De même que pour le charbon, la fièvre typhoïde, la tuberculose... etc., il est très probable que c'est par l'intermédiaire du sang que le virus rabique passe de la mère au foetus.

7 - DIFFUSION DU VIRUS RABIQUE POST MORTEM.

On ne peut qu'être frappé de l'inconstance des résultats obtenus par les auteurs qui, chez l'homme ou l'animal atteint de rage,

(1) PERRONCITO et CARITA, De la transmission de la rage de la mère au foetus. (Annales de l'Inst. Pasteur, t. I, 1887.) (2) LOIR, la Rage dans l'Afrique du Sud. (Annales de l'Inst. Pasteur, 1903, p. 298.) (3) KONRADI, Ist. die Wut wererbbar. (Centr. f. Bakt., I, Abt. Orig , 1908, Bd. XXXVIII H. 1, p. 60.)


276 SIÈGE DU VIRUS RABIQUE

ont recherché la virulence des glandes salivaires, du pancréas, des capsules surrénales..., etc. L'inconstance de ces résultats paraît due en majeure partie au pouvoir que possède le virus rabique de diffuser après la mort, c'est-à-dire de quitter le système nerveux pour envahir les tissus environnants. Le pouvoir diffusif est bien mis en évidence par l'expérience suivante de Bujwid (1).

Bujwid prend un cerveau sain de veau; il le recouvre d'un cerveau rabique et place ces deux organes sur de l'acide pyrogallique dans une atmosphère privée d'oxygène. Après huit jours de contact, le cerveau du veau est capable de donner la rage au lapin. Nitsch, qui a répété avec succès cette expérience, a vu que si on plonge un cerveau rabique dans de l'eau distillée ou de la solution physiologique, le virus apparaît rapidement dans ce liquide. Il a montré qu'une diffusion analogue se produit dans l'organisme animal pendant les heures qui suivent le décès. L'absence absolue d'oxygène n'est pas une condition indispensable à la production du phénomène. Une diminution de ce gaz, comme celle qui se rencontre chez le cadavre, est suffisante. A partir de là douzième heure qui suit la mort, la substance grise abandonne de sa virulence à la substance blanche, en sorte que les deux toxicités tendent à s'équilibrer. Il est vraisemblable qu'une diffusion analogue se produit dans toutes les parties de l'organisme, du tissu nerveux aux éléments qui l'entourent. On conçoit donc que des résultats très différents soient obtenus avec un liquide prélevé pendant la vie ou après la mort, avec un organe extirpé un nombre d'heures plus ou moins considérable après le décès. C'est surtout à partir de la douzième heure que la diffusion s'opère d'une façon active. Si ces recherches sont vérifiées et complétées il sera prudent d'accepter seulement les conclusions des expériences faites pendant les douze heures qui suivent la mort. Celte donnée est de date récente. Tous les expérimentateurs dont nous avons cité les travaux n'ont pas opéré dans ces conditions. Ainsi s'expliquent peut-être les résultats contradictoires signalés, et la nécessité s'impose de reprendre, dans des conditions plus rigoureuses, un certain nombre de recherches qui précèdent.

(1) BUJWID cité, par NITSCH, Expériences sur la rage du laboratoire. Virus fixe, IIIe partie. (Bulletin de l'Académie des sciences de Cracovie, juin 1905.)


CHAPITRE XVI NATURE DU VIRUS RABIQUE

Le virus rabique traverse les filtres. — Notions sur les organismes ultra-microscopiques. — Précautions à prendre pour leur étude. — Enumération des principaux d'entre eux. — Caractères généraux des microbes de ce

groupe. — Démonstration directe de la traversée du Berkefeld V par le virus rabique. — Conditions du passage. — Démonstration indirecte. — Filtration du virus des rues.— Passage du virus à travers les Berkefeld N et W.— Les bougies Chamberland ne laissent pas passer le virus.— Caractères de la rage conférée par le virus filtré. — Allongement de la période d'incubation. — Particularités de la maladie déclarée. — Nécessités des passages en séries.

— Filtration de la toxine indépendamment du virus. — L'agent pathogène de la rage n'est pas un sporozoaire visible.— Expériences de centrifugation du virus filtré. — Ce n'est pas un contage liquide vivant. — C'est un organisme

organisme — Sa place dans la classification. — Dimensions et rapports avec les granulations intra cellulaires et les corpuscules de Negri.

— Mobilité ou immobilité. — État aérobie ou anaérobie. — Production de , toxine.

Nous avons vu où se trouvait le virus rabique; nous avons étudié de quelle manière, expérimentalement ou cliniquement, il était susceptible de pénétrer dans l'économie, puis quels étaient ses modes de propagation; nous avons passé en revue les facteurs susceptibles d'augmenter, de diminuer sa virulence ou au contraire de la maintenir intacte. Nous devons nous demander maintenant quelle est sa nature intime. Chose curieuse, bien que peu de problèmes aient sollicité davantage l'attention des chercheurs, la solution de cette question se fit bien longtemps attendre. Encore comporte-t-elle aujourd'hui plusieurs inconnus.

Nous avons vu qu'après de nombreuses recherches infructueuses, Pasteur avait, avec juste raison, renoncé à chercher parmi les microbes visibles, le parasite de la rage. Déjà en 1881, il émettait avec une intuition merveilleuse l'opinion que le virus rabique était trop petit pour être vu au microscope. Cette conception se heurta malheureusement aux expériences de Nocard et de Paul Bert qui faisant passer à travers du plâtre la salive d'animaux enragés, constataient l'innocuité du filtrat. Ultérieurement, les re-


278 NATURE DU VIRUS RABIQUE

cherches de Puech (1), d'Aurep (2), de de Blasi et Russo-Travati (3), de Guarnieri (4) parurent prouver de même que le virus rabique ne rentrait pas dans la classe des virus filtrables. En 1903, Remlinger (5) et presque simultanément di Vestra (6) démontrent l'inexactitude de cette proposition et fournissent la preuve que, contrairement à l'opinion classique, le virus rabique traverse les filtres (7). Ces travaux furent confirmés bientôt par ceux de Schüder (8), de Bertarelli et Volpino (9), de Belli et de de Blasi (10), de Babès (11)... etc. Il est admis aujourd'hui que le virus rabique rentre dans la classe des organismes ultra-microscopiques. Avant d'étudier en détail le « microbe invisible » de la Rage, nous devons dire un mot sur la classe des microorganismes à laquelle il appartient. Notions sur les organismes ultra-microscopiques.— Les Bactéries sont susceptibles de présenter des variations de dimensions très considérables. Les objectifs les plus puissants ne permettent pas de distinguer un corpuscule de moins de 0 µ 1. Or il est certain que les dimensions des microbes ne s'arrêtent pas justement à celles que le microscope permet d'apercevoir. C'est à ce monde d'êtres invisibles pressenti depuis longtemps, mais auxquels les travaux de ces dernières années seulement ont donné une réalité, que s'applique le terme d' « organismes ultra-microscopiques ». La caractéristique de ces germes est essentiellement fournie par le fait qu'ils traversent les filtres, ou du moins certains filtres. L'expérience est délicate à réaliser car, d'une part, on peut classer sans raison suffisante un microbe parmi ceux qui traversent les filtres, et d'autre part on est exposé à considérer comme

(I) PUECH, Contribution à l'étude de la rage. (Revue Vétérinaire, 1889.)

(2) AUREP, Uber die Ptomaine der Hundsweit. (Petersb. Archiv., f. Vet. Med., 1889. Virch. Hirch Jabrush. 1889, p. 551.)

(3) DE BLASI et RUSSO-TRAVATI, Ricerche sulla Rabbia. (Riforma Medica, 1890, n°s 19 et 20.)

(4) GUARNIERI, Ricerche sulla etiologia e della pathogenesi della Rabbia. (Clin, mod. Firenza Jahrq, IX, n° 14.)

(5) REMLINGER et RIFFOT BEY, Le virus rabique traverse la bougie Berkefeld ( V. Soc. de Biologie, 13 juin 1903) et sur le passage du virus rabique à travers la bougie Berkefeld. (Soc. de Biol., 11 juillet 1903.)

(6) DI VESTRA, De piu recenti studii circa la natura del virus rabido. (Academia me. dica di Pisa, 28 juin 1903.) Ulteriori ricerche sulla biltrabilita del virus della rabbia(Academia medica di Pisa, 8 mars 1904.)

(7) P. REMLINGER, Le passage du virus rabique à travers les filtres. (Annales de l'Institut Pasteur, décembre 1903 et mars 1904.) P. REMLINGER, le Virus rabique traverse la bougie Berkefeld N et W (Annales de l'Inst. Pasteur, 30 janvier 1904.) P. REMLINGER, le Passage du virus rabique à travers les filtres. Une question de priorité. (Ann. d'Ig. sperim., 1904.)

(8) SCHUDER, Der Negrische Erreger der Tollwut. (Deutsche Med. Wochenschrift, 24 septembre 1903.)

(9) BERTARELLI et VOLPINO, Ricerche ed osservarioni sperimentali sulla Rabbia. (Rivista d'Igiene e sanita publica, 19 novembre 1903, p. 874.)

(10) CELLI et DE BLASI, lst das Wutgift Filtrierbar? (Deutsche Med. Wochenschrift, 10 décembre 1903, p. 945.)

(11) BABES, Les corpuscules de Négri et les Parasites de la Rage. (Presse Médicale, 20 octobre 1906. )


NOTIONS SUR LES ORGANISMES ULTRA-MICROSCOPIQUES 279

arrêté par une bougie un germe qui en réalité la franchit. Comment éviter cette double difficulté ?

Pour ne pas conclure trop rapidement à l'infiltrabilité d'un germe, il importe de ne jamais se départir des règles suivantes (1): Qu'elle soit en porcelaine, en alumine, en charbon, en terre d'infusoires, la bougie employée doit être neuve. Elle aura été stérilisée à l'air sec ou à la vapeur d'eau, cette dernière pratique rendant les bougies moins poreuses que la première. La filtration doit être extemporanée. Plus elle est courte et plus la sécurité est grande. Sa durée ne dépassera jamais deux heures. Pratiquer une filtration sous une pression de plusieurs atmosphères est une faute grave. L'idéal serait de se passer de la pression ou de l'aspiration, en se servant d'entonnoirs Garros. Il n'y a cependant aucun inconvénient à effectuer une filtration sous la pression d'une poire de caoutchouc ou avec une aspiration de 50 à 500. mm. de Hgobtenu à l'aide d'une trompe à eau. Les opérations doivent être faites à la température ambiante. Une température un peu élevée, celle de 37°, par exemple favorise beaucoup le passage de germes. Les témoins ont, en la matière, une importance capitale. On les mélangera toujours au liquide à filtrer. La préférence sera donnée aux très fins vibrions qui se trouvent dans la plupart des eaux, l'eau de Seine notamment. Il faut savoir que ces bacilles ne se développent que dans les milieux nutritifs extrêmement pauvres. Les filtrats ne doivent donc pas être ensemencés en bouillon, mais à la surface d'un cube de gélose, ou plus simplement conservés tels quels à la température du laboratoire. A défaut de vibrions des eaux, les microbes mobiles seront toujours préférés, comme témoins aux germes immobiles.

Pour éviter de conclure indûment qu'un germe est arrêté par une bougie, il importe de ne pas se servir d'un filtre trop serré (Chamberland B, Berkefeld W.), mais d'une bougie dont la porosité soit à la limite de la perméabilité pour un témoin convenable. On se méfiera du colmatage des parois filtrantes par les matières albuminoïdes. On forme ainsi sur le premier filtre un deuxième à mailles plus serrées. Le premier moyen d'éviter cette cause d'erreur est d'opérer avec des dilutions étendues, surtout lorsque le liquide à filtrer est albumineux. Le deuxième consiste à pratiquer une première filtration à travers une bougie très perméable, telle que la Berkefeld V usée au couteau à verre. Le filtrat obtenu est à la fois riche en virus et débarrassé à peu près complètement de substances albuminoïdes susceptibles d'obstruer les pores d'une deuxième bougie à travers laquelle une

(1) Roux, Sur les microbes dits, invisibles. (Bulletin de l'Inst. Pasteur, 1903, n°s 1 et 2.)—P. REMLINGER, les Microbes filtrants. Ibid., 1906.


280 NATURE DU VIRUS RABIQUE

deuxième filtration sera effectuée [Remlinger (1)]. Le colmatage est enfin d'autant plus marqué que la durée de l'opération est plus longue. Il peut donc être indiqué de se servir des premières gouttes de liquide fournies par le filtre. Les virus les plus filtrables sont partiellement retenus par les bougies. Il est bon, par conséquent, d'inoculer à la fois une grande quantité de filtrat à un nombre considérable d'animaux, en se rappelant d'une part qu'un seul fait positif, indubitable a plus de valeur que cent faits négatifs ; d'autre part, qu'un seul cas positif sur 100 cas négatifs doit être toujours examiné de très près pour éviter les erreurs auxquelles on est exposé dans les travaux sur la rage et sur lesquelles nous avons insisté à plusieurs reprises. Cette rétention a pour conséquence une prolongation souvent très marquée de la période d'incubation. Il ne faut donc pas se hâter de conclure à un résultat négatif. Il importe enfin de connaître les causes qui peuvent endiguer le flot montant de microbes qui traversent les filtres — les pores de certaines bougies filtrantes paraissent avoir été récemment intentionnellement resserrées (2). Telle bougie qui, il y a quelques mois, se laissait traverser par tel virus, le retient aujourd'hui. Il peut donc y avoir intérêt à employer des bougies de fabrication ancienne ou encore — puisqu'il n'existe pas de rapport mathématique entre le débit d'une bougie et la traversée d'un virus — à se servir de bougies faites sur commande et notées d'après le débit fourni, pour une pression déterminée dans l'unité de temps (3).

C'est en opérant ainsi — à l'abri, semble-t-il, de toute cause d'erreur — qu'on est arrivé dans ces dernières années à constituer un groupe de microrganismes bien distinct, doué de caractères très particuliers et comprenant les agents pathogènes de la fièvre aphteuse, de la péripneumonie, de la peste bovine, de la myxoedematose du lapin, de la mosaïque du tabac, de la horse sickness, de la peste aviaire, de la fièvre jaune, de la clavelée, du molluscum contagiosum, de l'acné varioliforme, de l'agalassie contagieuse des ovins, de la septicémie des merles, de la fièvre catarrhale du mouton, de la vaccine, de la maladie des jeunes chiens, de l'anémie pernicieuse du cheval, de la pneumo-entérite des porcs, etc.. Outre qu'ils sont en général invisibles, incultivables et doués de mouvement, ces différents virus présentent un certain nombre

(1) REMLINGER (P.), les Microbes filtrants. (Bulletin de l'Institut Pasteur, 1006, pp. 337-345 et 380-392.)

(2) P. REMLINGER, Une cause d'erreur dans l'étude des organismes ultramicroscopiques. (Soc. de Biologie, 24 juin 1905.)

(3) Rappelons ici qu'il existe deux types de bougies Chamberland, le modèle B plus dur et le modèle F plus perméable. De même, suivant que les bougies Berkefeld sont très perméables à l'eau, moyennement ou peu perméables, on les désigne par les lettres V (abréviation pour viel qui donne beaucoup d'eau) N (normal) et W (abréviation pour wenig. qui donne peu d'eau.)


LE MICROBE INVISIBLE DE LA RAGE 281

de caractères communs qu'il est intéressant de mettre en relief :

1° Ils sont peu résistants aux différents agents d'atténuation, à la température en particulier;

2° Une conséquence de cette faible résistance est que les maladies à microbes invisibles se prennent presque toujours par contact ou par inoculation directe. L'eau, le sol, les poussières, les vêtements..., etc., ne jouent dans leur étiologie qu'un rôle très effacé;

3° Ils déterminent des lésions anatomo-pathologiques à peu près analogues. Dans toutes les affections à organismes ultra-microscopiques, on rencontre les mêmes inclusions protoplasmiques, que rien n'autorise cependant à considérer comme des parasites. La réaction de l'organisme vis-à-vis du virus se traduit, d'après Borrel, essentiellement par la « prolifération des épithéliums » et, d'après Bosc, par une « prolifération cellulaire pure épithéliale ou conjonctive, de type néoplasique, avec mononuclose légère de la lymphe et du sang ». D'où les noms d'épithélioses, de maladies bryocytiques donnés à ces affections.

De tous les organismes ultra-microscopiques, l'agent pathogène de la rage est certainement un des plus importants et des plus intéressants. Nous devons l'étudier maintenant avec quelques détails.

Le « microbe invisible » de la rage. — a) Son passage à travers les bougies. — Le passage du virus rabique à travers les filtres peut être démontré directement. Les expériences suivantes de Remlinger en font foi :

Expérience I. — Le 16 avril 1903, le cerveau d'un lapin ayant succombé au virus fixe est trituré à l'aide d'une baguette de verre, et converti en une pulpe fine à laquelle on incorpore peu à peu 200 grammes d'eau de conduite. On ajoute 4 tubes de bouillon d'une culture virulente du choléra des poules et on filtre par aspiration à travers Berkefeld V. Le filtrat est ensemencé dans 12 tubes de bouillon et, d'autre part, inoculé à la dose de 1/8 à 1/4 de cent, cube sous la dure-mère de 11 lapins.

2 lapins meurent accidentellement : le premier le 20, le 2e le 22 avril. Les préparations et ensemencements pratiqués avec le sang du coeur, les pulpes hépatiques et spléniques ne dénotent la présence d'aucun microorganisme, en particulier, aucune pasteurellose. Le 26 avril (10e jour), un 3e lapin présente un commencement de paralysie des membres antérieurs. Le 27, rage paralytique classique. Mort dans la nuit du 27 au 28. On fait un passage avec le bulbe. Le lapin pris le 10e jour succombe le 12e et la rage est ensuite transmise régulièrement de lapin à lapin à l'aide de ce virus. Le 1er mai (15e jour) un 4e lapin présente des phénomènes paralytiques ne différant en rien de ceux de la rage ordinaire. Il meurt le surlendemain. Le bulbe sert à faire un passage chez 2 lapins. Ceux-ci sont pris le 12 mai (9e jour) et succombent le 14. Un nouveau passage fournit un résultat identique. 7 lapins sont demeurés indemnes. Les ensemencements sont restés stériles, aussi bien à 37° qu'à 22.

Expérience II. — Le 12 mai 1903, le cerveau d'un lapin ayant succombé au virus fixe est pilé dans un mortier et converti en une pulpe extrêmement fine. On lui incorpore très lentement 200 grammes d'eau


282 NATURE DU VIRUS RABIQUE

de conduite et on obtient de la sorte une émulsion plus ténue et plus homogène que dans l'expérience précédente. On ajoute 4 tubes de bouillon d'une culture virulente de choléra des poules et on filtre à travers Berkefeld V. Le filtrat est inoculé après trépanation sous la dure-mère de 10 lapins mais cette fois à la dose de 1/4 à 1/2 cc.

Aucun lapin ne succombe soit accidentellement soit du choléra des poules.

Un 1er lapin présente le 29 mai (onzième jour) une paralysie classique et meurt le 31. Passage chez 2 lapins. Ceux-ci pris le 8 juin (huitième jour) succombent le 10.

Un 2e ou 3e lapins pris le 30 mai (douzième jour) meurent le 1er juin. Ici encore les passages viennent confirmer le diagnostic de rage.

Enfin, un 4e lapin pris le 30 mai, comme les deux précédents, meurt comme eux le 1er juin. Les symptômes étant identiques, on juge inutile de faire un passage.

6 lapins sont demeurés indemnes. Les ensemencements du filtrat à 37° ou à 22° sont demeurés stériles.

Expérience III. — Le 1 juin, le cerveau d'un lapin ayant succombé au virus fixe est pilé au mortier et converti en une pulpe très fine. Cette pulpe est incorporée peu à peu à 300 grammes d'eau de conduite. On ajoute 4 tubes de bouillon d'une culture virulente de choléra des poules. Le tout est filtré au travers d'une bougie Berkefeld V, neuve et stérilisée à l'autoclave. La filtration est opérée rapidement par aspiration à la trompe et le filtrat (stérile d'après les ensemencements) est inoculé à la dose de 1/2 à 1 cm. cube sous la dure-mère de 8 lapins.

Le 20 juin, un de ces lapins présente de l'anorexie et de la tristesse. Le 21, commencement de paralysie des membres postérieurs. Le 22, l'a rage paralytique est classique. Mort le 23 (douzième jour). Le bulbe est inoculé sous la dure-mère de 3 lapins. Tous succombent à la rage dans les délais habituels.

Le 22 juin, début de la paralysie chez un deuxième lapin. Mort le 24 (treizième jour). Il est fait 2 passages. L'un et l'autre confirment le diagnostic

diagnostic rage. Le 21 juin (dixième jour), un troisième lapin montre de la tristesse, de la somnolence, de l'anorexie et on croit qu'il va prendre la rage. De fait, le lendemain, il présente un commencement de paralysie des membres antérieurs. Il est trouvé mort le 23 au matin. Passages négatifs.

Sur 29 lapins inoculés dans ces 3 expériences, 3 ne doivent pas entrer en ligne de compte, 18 sont demeurés indemnes (69, 23 %), 8 ont pris la rage (30, 76 %). C'est cette proportion de 30 % qui se retrouve à peu près identique dans la majorité des expériences. Mais de même que nous avons donné les conditions générales de réussite des expériences de filtration, nous devons indiquer quelques conditions particulières à la filtration du virus rabique.

1° Il faut opérer sur un cerveau de lapin entier qu'on triturera dans un mortier à l'aide d'un pilon, de façon à convertir la substance nerveuse en une pulpe extrêmement fine. A cette pulpe, on incorporera goutte à goutte de 300 à 400 grammes d'eau de conduite. Cette façon de procéder est indispensable pour l'ob-


LE MICROBE INVISIBLE DE LA RAGE 283

tention d'une émulsion homogène, bien exempte de grumeaux ;

2° Le filtrat doit être inoculé sous la dure-mère du lapin à raison non pas de quelques gouttes, mais de 1/2 à 1 mc. cube et au delà par tête d'animal. L'injection étant poussée lentement, progressivement, il ne s'en suit de troubles d'aucune sorte.

3° Il est nécessaire d'opérer chaque fois sur un nombre élevé de lapins, une dizaine par exemple. Pour des raisons que nous indiquerons, le diagnostic de rage sera toujours assuré par la méthode des passages.

Le passage du virus rabique à travers les filtres peut non seulement être démontré directement, ainsi que nous venons de le voir, mais encore prouvé de façon indirecte. Cette preuve est fournie par la possibilité d'immuniser le lapin contre la rage à l'aide d'inoculations sous-cutanées de virus filtré. Beaucoup moins sensible à la rage par la voie sous-cutanée que par la voie sous-duremérienne, le lapin ne prend qu'exceptionnellement la maladie lorsqu'on lui injecte sous la peau une petite quantité de filtrat Berkefeld V et il acquiert de ce fait un certain degré de résistance qui pourra devenir une immunité complète, si les inoculations sont répétées à doses croissantes, convenablement choisies et espacées. Lorsque la dose totale injectée sous la peau dépasse 500 cm. cubes, il supporte sans réagir l'épreuve sévère de l'inoculation intra-oculaire et parfois même celle de l'inoculation sousdure-mérienne de virus fixe. Ce fait constituera une preuve de la traversée de la bougie V par le virus rabique, s'il est démontré que cette immunité n'est due ni à des cadavres microbiens, ni à une toxine. Or cette démonstration résulte avec beaucoup de probabilité des deux constatations suivantes :

1° L'injection sous-cutanée de virus filtré à travers une bougie plus serrée que Berkefeld V, c'est-à-dire Berkefeld W ou Chamberland F ne confère au lapin aucune immunité ;

2° La stérilisation par l'éther fait perdre au virus filtré à travers Berkefeld V toutes ses propriétés immunisantes.

a) L'inoculation sous-cutanée de virus filtré à travers la Bougie Berkefeld V immunise le lapin contre la rage.

Expérience. — Un lapin de 1.500 grammes reçoit sous la peau, du 21 mars au 6 juin 1903, 500 cmc. de virus rabique filtré à travers la bougie Berkefeld V. La progression a été la suivante :

12 mars, 10 cmc. ; 28 mars, 10 cmc. ; 9 avril, 15 cmc. ; 16 avril, 20 cmc. ; 20 avril, 20 cmc. ; 30 avril, 40. cmc. ; 4 mai, 40 cmc. ; 10 mai, 60 cmc. ; 16 mai, 65 cmc. ; 21 mai, 70 cmc. ; 30 mai, 70 cmc. ; 6 juin, 80 cmc. ; Total : 500 cmc.

Le 12 juin, l'animal est trépané avec du virus fixe. Alors que deux témoins succombent dans les délais classiques, il ne présente aucun symptôme pathologique. Une 2e trépanation est également demeurée sans résultat.


284 NATURE DU VIRUS RABIQUE

b) L'inoculation sous-cutanée de virus filtré à travers Berkefeld W ne confère aux lapins aucune immunité.

Expérience I. — Du 2 juillet au 14 septembre, 2 lapins reçoivent sous la peau chacun 500 cm. cubes de virus rabique filtré à travers la bougie Berkefeld W. Le 17 septembre, ces animaux sont trépanés à l'aide de virus fixe. L'un d'eux est pris le 26 septembre et meurt le 27 (dixième jour). Le second pris le 27 meurt le 28 (onzième jour).

Le 17 septembre également, on trépane avec le même virus et dans des conditions identiques un lapin qui, du 17 juin au 15 septembre, avait reçu sous la peau 500 c. cubes de virus rabique filtré à travers Berkefeld V. Cet animal n'a présenté aucun symptôme pathologique.

Expérience II. — Du 2 juillet au 24 septembre 1903, un lapin reçoit sous la peau 700 cm. cubes de virus rabique filtré à travers Berkefeld W. Du 27 juin au 24 septembre, un second lapin reçoit sous la peau 500 cm. cubes de virus filtré à travers Berkefeld V. Ces animaux sont trépanés à l'aide du virus fixe le 26 septembre. Le premier présente à la date du 5 octobre (neuvième jour) les symptômes caractéristiques de la rage paralytique et succombe le surlendemain. Le second (500 cmc. du virus V) n'a montré aucun phénomène pathologique. Il est demeuré vivant et bien portant.

c) La stérilisation par l'éther fait perdre au virus filtré à travers la bougie V ses propriétés immunisantes.

Expérience. — Un cerveau de lapin ayant succombé au virus fixe est converti dans un mortier en une pulpe très fine et incorporé à 3oo cm. cubes d'eau de conduite. L'émulsion obtenue est filtrée à travers Berkefeld V. Le filtrat versé dans un flacon stérile est additionné d'une égale quantité d'éther sulfurique et laissé 24 heures en présence, en ayant soin d'agiter de temps en temps. Au bout de 24 heures, l'éther est évaporé dans une cloche à vide et le filtrat injecté à doses progressivement croissantes sous la peau de deux lapins. Du 11 août au 24 septembre, ces 2 animaux reçoivent de la sorte 500 cm. cubes de virus filtré à travers Berkefeld V puis traité par l'éther. La progression a été la suivante :

14 août, 15 cmc.; 19 août, 40 cmc. ; 27 août, 40 cmc. ; 3 septembre, 80 cmc. ; 7 septembre, 100 cmc. ; 17 septembre, 120 cmc. ; 24 septembre, 105 cmc. ; Total 500. Le 26 septembre, trépanation avec le virus fixe. Un troisième lapin ayant reçu dans le même espace de temps 500 cm. cubes de virus filtré à travers Berkefeld V mais non stérilisé sert de témoin. Cet animal n'a présenté aucun symptôme de rage. Les deux autres ont été pris le 4 octobre (huitième jour) et sont morts le 6.

Ainsi le virus filtré immunise le lapin contre la rage. Cette immunisation n'est le fait ni de la toxine rabique puisqu'elle ne se produit pas avec le filtrat W ni des cadavres microbiens puisqu'elle n'est pas réalisée avec le filtrat V stérilisé par l'éther. Il faut donc qu'elle soit causée par le virus rabique lui-même. Donc le virus traverse la bougie Berkefeld V.

Le passage du virus rabique à travers les filtres étant démontré, nous devons signaler quelques particularités de ce passage :

Le virus des rues traverse les bougies comme le virus rabi-


LE MICROBE INVISIBLE DE LA RAGE 285

que fixe (Remlinger, Celli et de Blasi-Bertarelli et Volpino), le virus de la salive le traverse comme celui de la substance nerveuse (Bertarelli) (1). Chez un enfant atteint de rage, cet auteur recueille une certaine quantité de salive. Elle est filtrée à travers Berkefeld V et inoculée sous la dure-mère de 4 lapins. Trois meurent de la rage du dix-huitième au vingtième jour. Le quatrième survit. Nous hésitons à accorder à cette expérience une valeur absolue, vu que la salive de l'homme enragé n'est ordinairement pas virulente. Il est facile d'obtenir le passage du virus rabique à travers 2 ou 3 Berkefeld V successives. Cette bougie ne donne du reste pas exactement la limite de perméabilité des filtres Berkefeld pour le virus rabique. L'organisme ultra-microscopique de la rage paraît arrêté par les filtres moins en raison de ses dimensions que du fait du colmatage des parois filtrantes par les matières albuminoïdes de l'émulsion. On peut diminuer ce colmatage en usant au couteau une bougie Berkefeld V, en filtrant une première fois au travers l'émulsion rabique, puis en faisant traverser à ce filtrat une Berkefeld N ou W. Dans ces conditions, le passage du virus s'observe habituellement. Il est bon d'expérimenter sur des lapins jeunes et d'injecter sous la dure-mère de chacun d'eux de 1 à 1 cent. 1/2 de liquide.

Expérience I. — Le 5 janvier 1904, un cerveau de lapin est émulsionné dans 250 cmc. d'eau. L'émulsion est passée à travers une Berkefeld V dont les parois ont été usées au couteau. La filtration s'opère rapidement, beaucoup plus facilement qu'avec une bougie Berkefeld ordinaire. Le liquide obtenu est légèrement louche.

Deuxième filtration à travers Berkefeld V. Le liquide passe clair. Il est inoculé à la dose de 2 cmc. 1/2 sous la dure-mère de dix jeunes lapins. Deux animaux ont succombé le 17 et le 18 (douzième et treizième jours à une rage paralytique classique. Passages positifs).

Expérience II. — Le 6 janvier 1904, un cerveau de lapin est émulsionné de même dans 200 cmc. d'eau. Passage à travers une Berkefeld V usée au couteau. Le filtrat est louche. Passage à travers Berkefeld W. Le liquide est clair. Il est inoculé à la dose d'1 cmc. à 1 cmc. 1/2 sous la dure-mère de 10 lapins. Le 17 janvier, le plus petit des 10 animaux inoculés (poids : 1 kilogr.) présente une légère paralysie du train postérieur. Le lendemain, la rage paralytique est classique. Mort le 19 (treizième jour). Le bulbe sert à faire 2 passages. Ces 2 animaux sont pris l'un et l'autre le 26 janvier (septième jour). Ils ont succombé, l'un le 27 (huitième jour), l'autre le 29 (dixième jour).

Di Vestea est arrivé 2 fois sur 8 à faire traverser au virus rabique la bougie Chamberland. La bougie Maassen lui a fourni un résultat positif et un autre douteux. Remlinger, Bertarelli et Volpino n'ont obtenu dans ces conditions que des résultats négatifs.

Une particularité constante dans la transmission de la rage à

(7) BERTARELLI, Expérimentale ùntersuchùngen und Beobachtùngen uber die Tollwut. (Centr. f. Rakt., I. Abb. Originale, 22 sept. 1905.)


286 NATURE DU VIRUS RABIQUE

l'aide du virus filtré est le prolongement de la période d'incubation, conséquence du petit nombre de germes inoculés sous la dure-mère. On n'observe jamais de période d'incubation inférieure à dix jours. La grande majorité des animaux est prise le onzième ou le douzième. On peut cependant observer des incubations de 13 ou 14 jours, et même à de 16 et 19 jours.

Observation. — Le 14 janvier 1904, un cerveau de lapin est émulsionné dans 250 c. cubes d'eau. Filtration à travers une bougie Berkefeld V très perméable (débitant 769 c. cubes d'eau à la minute sous une pression de 3 atm.) Inoculation du filtrat à la dose de 1 c. cube sous la dure-mère de 7 lapins. 5 d'entre eux ont présenté les premiers symptômes de la rage le 24 janvier (10e jour) et sont morts le 26 (12e jour) ; un 6e lapin se porte très bien jusqu'au 30 janvier (16e jour), c'est seulement à cette date qu'il présente un peu de tristesse et d'inappétence. Le 31 janvier, commencement de paralysie du train postérieur. La paralysie est manifeste le 1er février et l'animal meurt le lendemain (19e jour); un 7e lapin demeure en excellente santé jusqu'au 2 février (19e jour). A cette date, le train postérieur apparaît légèrement parésié. Le lendemain, la paralysie est plus accusée. Le 4 février, état stationnaire. Le 5, la paralysie progresse mais très lentement. L'animal est couché le 6 au matin. Il meurt le 6 au soir, 5 jours après le début de la maladie, 23 jours après l'inoculation. Le diagnostic de rage a été confirmé par deux trépanations.

L'allongement de la maladie déclarée noté dans l'observation précédente est exceptionnelle. En général, la durée de la maladie est la même, qu'il s'agisse ou non du virus filtré. Elle aurait plutôt une tendance à être plus courte avec le virus filtré et dans ces cas exceptionnels il est vrai, la maladie peut revêtir une forme complètement atypique. La paralysie peut durer une journée seulement ou quelques heures. D'autres fois, on est surpris de trouver un matin, mort dans sa cage, un lapin qui, la veille au soir, présentait seulement de l'inappétence, de la stupeur et une parésie douteuse du train postérieur. Les passages sont alors indispensables pour savoir si l'animal a succombé à la rage. On sera convaincu de la nécessité de pratiquer les passages, dans tous les cas, lorsque nous aurons ajouté qu'il n'est pas exceptionnel de voir la toxine rabique traverser les bougies, particulièrement la Rerkefeld N et W, indépendamment du virus, et amener la mort des animaux dans les délais classiques, avec des symptômes paralytiques tout à fait identiques à ceux de la rage, à cette différence près qu'ils ne sont pas susceptibles d'être reproduits en série... Nous reviendrons sur ces faits en détail lorsque nous étudierons la toxine rabique.

Place du virus rabique dans la classification. Ses caractères morphologiques et biologiques. — Quelles déductions peut-on tirer des faits que nous venons de relater, au point de vue de la nature du virus rabique? S'il est démontré que ce virus traverse la bougie


LE MICROBE INVISIBLE DE LA RAGE 287

Berkefeld, dans des conditions où celle-ci retient les autres microorganismes, il s'ensuit que l'agent pathogène de la rage ne saurait être un microbe qui, de dimensions analogues à celles des microbes pathogènes ordinaires, se déroberait à l'investigation... grâce à des réactions spéciales vis-à-vis des matières colorantes, par exemple. Il semble dès lors que les seules hypothèses à discuter se réduisent à trois :

a) L'agent pathogène de la rage est un sporozoaire visible;

b) Le virus rabique est un contagium vivum fluidum (Beijerinck) ;

c) La rage est causée par un organisme ultra-microscopique. 1° A priori, l'hypothèse d'un sporozoaire visible paraît peu

compatible avec la constatation du passage d'un virus à travers une bougie filtrante. On sait cependant que le Micromonas mesnili qui est à la limite de la visibilité traverse les filtres et Schaudinn a émis l'hypothèse que certains protozoaires peuvent exister sous des formes très petites capables, en s'étirant, de traverser des filtres. Il ne semble guère que, pour la rage, cette hypothèse soit admissible. En effet, si le virus filtré doit ses propriétés à un parasite assez gros pour qu'il ne puisse traverser les filtres qu'en s'étirant, ce parasite se centrifugera facilement et les inoculations comparées avec le culot et le filtrat superficiel donneront des résultats très différents. Or, il n'en est rien, ainsi que le montrent les expériences suivantes.

Expérience I. — Le 13 juillet, un cerveau de lapin est réduit en pulpe et incorporé à 400 c. cubes d'eau de conduite. On filtre à travers Berkefeld V et une partie de ce filtrat est centrifugée pendant i heure à l'aide de l'appareil de Kraus. 7 lapins reçoivent sous la dure-mère du virus non centrifugé; 7 autres reçoivent la partie supérieure du filtrat contenu dans les godets et 7 autres la partie inférieure, la partie moyenne du liquide ayant été rejetée. Les lapins du 2e groupe sont tous demeurés indemnes. Dans chacune des 2 autres séries, un animal a contracté la rage. Il est à noter que les 2 lapins inoculés avec les dernières gouttes des godets à centrifugation ont échappé à la maladie.

Expérience II. — Le 3 août 1903, un cerveau de lapin est incorporé de même à 300 c. cubes d'eau distillée et l'émulsion est filtrée à travers Berkefeld V. Une partie du filtrat est centrifugée pendant 1 heure 1/4 à l'appareil de Kraus, puis 30 lapins sont inoculés sous la dure-mère, 10 avec du virus non centrifugé, 10 avec le virus centrifugé superficiel, 10 avec le virus centrifugé profond. Tous les animaux — à l'exception de 2 appartenant au 2e groupe — ont succombé à la rage. Les ensemencements pratiqués avec le virus filtré sont demeurés stériles aussi bien à 37° qu'à 22°. La proportion extrêmement élevée des animaux qui ont succombé au cours de cette expérience doit être attribuée vraisemblablement à une perméabilité fortuitement plus considérable de la bougie.

Expérience III. — Même expérience le 5 septembre. Centrifugation pendant 1 heure 1/4 à l'aide de l'appareil de Kraus. Trépanation de


288 NATURE DU VIRUS RABIQUE

24 lapins. Sur 8 inoculés avec le virus non centrifugé, 1 a pris la rage. Dans le groupe des animaux ayant reçu le virus centrifugé profond, 2 animaux ont contracté la maladie. Sur 2 lapins trépanés avec les dernières gouttes restant dans les godets de centrifugation, l'un a pris la rage et l'autre est demeuré indemne. Enfin les 8 lapins trépanés avec le virus centrifugé superficiel ont tous résisté.

Expérience IV. — Même expérience le 29 septembre 1903. Centrifugation pendant 1 heure 1/4 à l'aide de l'appareil de Kraus. Trépanation de 21 lapins. Aucun des 7 lapins inoculés avec la partie superficielle du virus centrifugé n'a pris la rage. Chacun des 2 autres groupes a présenté une atteinte. L'animal qui a reçu sous la dure-mère la dernière goutte de 2 godets a résisté.

Ces expériences montrent que la centrifugation a une action évidente sur le virus rabique. Trois fois sur quatre, nous voyons la partie superficielle du virus centrifugé devenir complètement inactive, ce qui prouve que la rage est bien causée par un agent figuré et non par un contage liquide vivant. Cependant pour si nets qu'ils soient, les effets de la centrifugation ne sont que moyennement intenses. Dans l'expérience II, nous voyons le liquide superficiel encore virulent après 1 heure 1/4 de centrifugation. Les lapins inoculés avec le virus profond n'ont présenté qu'une fois sur quatre une mortalité supérieure à celle des lapins qui avaient reçu le virus non centrifugé. Enfin les animaux inoculés avec les dernières gouttes des godets échappent d'ordinaire à l'infection. Il ne semble pas que les choses se passeraient ainsi si le parasite de la rage était un sporozaire ayant traversé la bougie à la faveur d'un étirement spécial de son protoplasma. La constatation d'une action évidente — quoique peu marquée — de la centrifugation est au contraire en faveur de la nature ultramicroscopique du virus rabique. On conçoit en effet qu'un organisme ayant traversé la bougie à la faveur de ses très petites dimensions centrifugera, mais centrifugera de façon imparfaite, ainsi que nous l'avons vu dans les expériences relatées plus haut.

2° On sait que Beijerinck, ayant filtré sur porcelaine des feuilles de tabac atteintes de « mosaïque », parvint à reproduire la maladie avec le suc filtré aussi facilement qu'avec le suc non filtré. Il en conclut que la mosaïque était due à contage fluide vivant traversant le filtre comme une substance dissoute et l'expérience suivante lui parut en faveur de cette hypothèse. Des feuilles malades sont triturées et déposées à la surface d'une couche de gélose ; après quelques jours la couche superficielle est enlevée; la couche profonde mise à nu contient le virus, puisqu'elle transmet la maladie à des plantes saines. Quelle que soit la valeur de cette expérience ou du moins celle des conclusions qu'en tire l'auteur, il a paru intéressant à Remlinger de la reproduire avec le virus rabique de la façon suivante :


LE MICROBE INVISIBLE DE LA RAGE 289

Autour de tubes à essai renfermant de 2 à 3 travers de doigt de gélatine droite, on fait à l'aide du couteau à verre un trait circulaire à 1/2 centimètre au-dessous du niveau supérieur du milieu nutritif, de façon à rendre ultérieurement facile et rapide la section du tube en cet endroit. Par dessus la gélatine, on introduit

1 à 2 c. c. d'une émulsion de virus fixe bien aseptique et on laisse quelques jours en contact à la température de la chambre; au bout de 2 à 6 jours, l'émulsion est aspirée soigneusement avec une pipette, et le tube est sectionné au niveau du trait marqué au couteau. Au moyen d'un fil de platine chauffé, le cylindre de gélatine est alors divisé en trois disques, un disque supérieur qui, souillé par l'émulsion est rejeté; un disque inférieur adhérent au tube à essai et rejeté également, enfin un disque intermédiaire, soigneusement préserve au cours des opérations précédentes de toute contamination par le virus. Ce dernier disque est recueilli dans un verre flambé, liquéfié rapidement à l'étuve à 37° et injecté après trépanation sous la dure-mère des lapins. Aucun des animaux ainsi inoculés ne contracte la rage ou ne présente de phénomènes pathologiques quelconques. Le virus rabique n'a donc pas diffusé dans la masse de la gelatine à la façon d'une substance soluble.

Il n'est donc pas dû à un contagium vivum fluidum pour employer l'expression de Beijerink. Du reste, le fait que le virus rabique est complètement arrêté par les bougies Chamberland était déjà bien peu en faveur de celte hypothèse. Les expériences de centrifugation relatées plus haut lut sont complètement opposées.

3° La rage ne peut être causée, comme la péri-pneumonie, la fièvre aphteuse, la peste bovine... etc., que par un organisme ultra-microscopique. Sans trop s'aventurer dans le domaine de l'hypothèse., que peut-on dire de ses principaux caractères?

L'agent pathogène de la rage est-il une bactérie ou un sporozoaire? Organisme ultra-microscopique ne veut pas forcément dire bactérie. Le microbe de la fièvre jaune traverse les filtres. Or, le fait qu'il accomplit la plus grande partie de son existence chez la Stegomya fasciata (Finlay), le l'ait aussi que ce germe peut passer dans l'oeuf de cet insecte (Marchoux et Simond), sont des arguments très importants en faveur de son rattachement aux Protozoaires. En est-il de même pour le virus rabique? La chose n'est pas impossible et la faible résistance du virus à la chaleur peut être un argument en faveur de cette opinion.

Quelles sont ses dimensions? Le microbe de la péripneumonie traverse le Chamberland F. L'agent pathogène de la rage est de dimensions plus considérables puisqu'il est arrêté par elle. Cependant le microbe de Roux et Nocard est — quoiqu'imparfaitement — visible au microscope. Le microbe de la rage serait-il lui

BABÈS. — Traité de la Rage. 19


290 NATURE DU VIRUS RABIQUE

aussi, juste à la limite de la visibilité (1)? J'ai vu qu'il peut passer par des filtres qui traversent certains petits microbes ayant un diamètre de o, 1 µ. à 0,2 µ. environ. Les filtres par lesquels ces microbes ne passent plus arrêtent le virus rabique on peut donc conclure que le virus rabique est constitué par des éléments d'un diamètre d'environ 0,1 µ. — 0,2 µ.. J'ai fait passer certains bacilles extrêmement fins, à peine visibles par une bougie Berkefeld V sur laquelle le virus rabique ne passait plus. Le microbe de la rage, quoique très petit, doit donc encore être visible. Il est très probable que le parasite de la rage est représenté par la fine poudre colorée de façon très intense à l'aide du mordant et qui se trouve dans les cellules nerveuses dégénérées. Ce sont des granulations très petites, rondes, noires ou bleues, après coloration par la méthode de Cajal-Giemsa (voyez planche 3 et 4) et exclusivement rencontrées dans le protoplasma des cellules dégénérées des parties les plus atteintes du système nerveux (2).

J. Koch en répétant ces recherches (3) a pu les confirmer par la méthode de Heidenhain (les coupes fixées sur lame sont traitées pendant 3 à 12 heures dans une solution de 2 à 5 % ¨d'alun de fer violet. Ensuite on colore les coupes lavées par l'hématoxyline en solution de 0, 5 %. Les coupes y restent de 12 à 36 heures. Puis on met les lames avec les coupes de nouveau dans l'alun de fer jusqu'à une différenciation suffisante. On lave par un courant d'eau et traite par xylol et baume). En dehors des corpuscules décrits par moi, Koch trouve encore des amas de granulations rondes colorables un peu plus grands que les corpuscules. Dans une autre publication cet auteur recommande une autre méthode de coloration des corpuscules. On colore pendant 5 minutes dans le bleu polychrome, on lave et traite ensuite par une solution à 2 % d'acide chromique pendant quelques minutes, ensuite par l'acide tannique 5 %. On lave et traite par l'alcool, le xylol et le baume. Par cette méthode on peut colorer en dehors des corpuscules de Negri une quantité de petites granulations assez inégales, entourées d'une zone mince. Ces granulations se trouvent dans les cellules nerveuses et dans le tissu

(1) BABÈS, les Corpuscules de Negri et le parasite de la rage. (Presse Médicale. 20 octobre 1906.)

(a) Ici encore il convient d'admirer la merveilleuse intuition de Pasteur.

— N'y aurait-il donc, pas de microbe rabique? lui disait un jour Bouley.

— Tout ce que je puis vous dire, répondit Pasteur ; c'est que si vous me présentiez un cerveau rabique et un cerveau sain, je saurais dire à l'examen microscopique des matières des deux bulbes : celui-ci est rabique et celui-là ne l'est pas. Tous deux offrent un nombre immense de granulations moléculaires ; mais le bulbe rabique en montre de plus fines, de plus nombreuses et on est tenté de croire à un microbe d'une petitesse infinie, n'ayant ni la force d'un bacille, ni celle d'un microcoque ; ce sont comme de simples points.... (PASTEUR, CHAMBERLAND et ROUX, Comptes Rendus de l'Académie des Sciences, 25 février 1884.)

(3) J. KOCH et PIESSLING. Z. Actiologie de Tallwut. (Ztschr. f. Hyg. und Infect., 1910, t. LXV, p. 85, et .910, t. LXVI, p. 143.)


LE MICROBE INVISIBLE DE LA RAGE 291

environnant. J'hésiterais à identifier toutes ces granulations avec mes corpuscules. Nous reviendrons plus loin sur ces formations.

Quel est le rapport entre ces corpuscules et les corpuscules de Negri.

Les corpuscules de Negri sont très probablement le résultat d'une encapsulation et d'une séquestration de cet agent par des cellules qui résistent à l'action de ces microbes. On sait qu'un processus identique a été décrit par Metchnikoff dans la tuberculose où, le bacille de Koch se montre encapsulé dans les cellules des animaux résistants.

L'opinion de Lenz est différente de ce point de vue. Il admet la spécificité des corpuscules, tout en les regardant comme des produits de dégénérescence. En effet, les corpuscules centraux n'ont pas les caractères de parasites, ils présentent des réactions un peu différentes des petites granulations libres intra-cellulaires. Je suppose donc que les corpuscules qu'on trouve dans les corpuscules de Negri ne représentent qu'en partie les microbes de la rage ; ce sont en partie des formations protoplasmatiques ou nucléaires mais qui peuvent bien renfermer les microbes invisibles ou peu visibles de la rage. D'autre part ces corpuscules., étant dégénérés et encapsulés, ont perdu en partie leur colorabilité. On en trouve toutefois qui se colorent de la même manière que mes granulations intra-cellulaires.

En ce qui concerne les corpuscules de Negri (1), la dernière publication de cet auteur sur le neurosyctes hydrophobioe (corpuscules de Negri) ne m'ont pas complètement convaincu que ces corpuscules représentent le parasite de la rage. La composition des corps de Negri, quoique un peu analogue à celle des amas des corps de la conjonctivite granuleuse et dont la nature est loin d'être élucidée, ne nous autorise pas à supposer qu'il s'y agit du cycle de développement d'un parasite particulier. Une partie des dessins de Negri sont probablement dus aux artifices de préparation. Nous renvoyons le lecteur pour les détails au chapitre traitant les corpuscules de Negri.

Au point de vue de ses dimensions, le microbe de la rage doit donc très vraisemblablement se rapprocher de 0,1µ. Il doit être très voisin du microbe de la péripneumonie, du virus claveleux (qui, retenu par Chamberland F, passe à travers F4 et F5), du virus vaccinal... etc.

Est-il mobile ou immobile ? Le virus péripneumonique est « mobile » (Roux et Nocard) et même « très mobile » (Cotton et Mouton). On pouvait penser que le virus rabique, plus diffici-

diffici- NEGRI,..Uber Morphologie und Entwicklungscyllus des Parasiten d. Tallwut, (Ztschr. f. Hyg. u. Infect., Bd. 63, 1908, p. 421-)


202 NATURE DU VIRUS RABIQUE

lement visible que le virus péripneumonique, quoique arrêté par des bougies que celui-ci traverse, était au contraire immobile. On. conçoit en effet que le défaut de mobilité puisse entraîner à la fois une difficulté plus grande de passage à travers les bougies et de visibilité au microscope. Tel n'est point l'avis de Nitsch (1) pour qui le virus rabique doit être mobile. Si on superpose un cerveau infecté et un cerveau sain, le virus rabique passe rapidement de l'un à l'autre. Il a donc des mouvements propres. L'existence de ces mouvements trouve également un argument dans le cheminement du virus le long des nerfs. On peut même supposer que le degré de mobilité n'est pas sans influence sur la nocivité du virus. Elle favoriserait l'aggression des cellules nerveuses. Le virus fixe aurait ainsi des mouvements plus développés que le virus des rues. Nous ne nous prononcerons pas dans cette discussion d'ordre essentiellement spéculative.

L'agent pathogène de la rage est-il aérobie ou anaérobie ? Dans l'obscurité et à la température de la chambre, le virus rabique fixe passe d'un cerveau infecté dans un cerveau sain lorsque les deux organes sont placés dans une atmosphère d'hydrogène. A l'air libre, le passage ne s'effectue jamais (Bujwid) (2) Nitsch) (3). On peut en inférer à la fois que le virus rabique est aérobie (Nitsch), le virus se dirigeant vers les endroits où il y a de l'oxygène ou au contraire anaérobie (Siedlecki) (4), la présence de l'oxygène étant si pernicieuse qu'elle rend impossible le passage du virus dans un cerveau sain. Dans l'impossibilité où l'on est de cultiver le virus rabique, il est bien difficile de choisir entre l'une et l'autre de ces deux opinions. Un fait moins sujet à controverse est que le virus rabique agit non seulement par sa multiplication dans l'organisme mais encore par une toxine qu'il met en liberté. Ce point très important de l'étude de l'agent pathogène de la rage sera étudié en détail dans un chapitre spécial.

C'est pour aplanir en partie les contradictions, en ce qui concerne la nature du virus, que Prowatschek a imaginé un groupe de microorganismes très petits qu'il place à l'extrémité inférieure des protozoaires et qu'il désigne sous le nom de clamydozoaires. A ce groupe appartiendrait le microbe de la rage. En effet les petits grains décrits plus haut (colorés par la méthode de Ramon y Cajal, par la méthode employée par Loffler pour la coloration

(1) NITSCH, Expérience sur la rage de laboratoire, 5e partie.(Bulletin de l'Académie des Sciences de Cracovie, juillet 1906.) (a) BUJWID, cité par NITSCH.

(3) NITSCH, loc. cit.

(4) SIEOLECKI, cité par Nitsch, Expériences sur la rage de laboratoire, 5e partie. p. 674.


LE MICROBE INVISIBLE DE LA RAGE 293

des cils des microbes, ou colorés par le Giemsa) possèdent les (caractères des clamydozoaires.

J'accepterais donc avec une certaine réserve la conception de Prowatschek.


CHAPITRE XVII

LES MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE *

1. Variation de virulence de la rage dans la nature. Virus normal. — Virus naturellement renforcés. Virus naturellement atténués. Modification de la virulence dans les laboratoires.—2. Exaltation. Passage par le lapin. Obtention du virus fixe. Caractères du virus fixe. Passage par le cobaye, par les muridés, par le chat, par les herbivores, par le renard, par le loup...etc. — 3. Atténuation. Atténuation vraie et simple, affaiblissement. Passage parle chien, par le singe, par les oiseaux. Action de la chaleur. Action de la lumière. Action de la dessiccation. Atténuation des moelles destinées aux vaccinations pastoriennes. Action de la dessiccation sur le virus rabique étalé en couche mince. Action de la dilution, du broyage, des substances chimiques, de la bile, du suc gastrique, du sérum d'animaux immunisés ou normaux, de la salive humaine. — 4. Conservation. Action du froid, de la pression atmosphérique, des rayons de Roentgen, du radium, de la putréfaction, de l'eau, de la cocaïne. Pouvoir fixateur de la glycérine à l'égard du virus rabique. Actions de la substance nerveuse normale et de diverses pulpes d'organes.

I- - VARIATION DE VIRULENCE DE LA RAGE DANS LA NATURE

Le virus rabique existe dans la nature à des degrés de virulence très variables. Dans la grande majorité des cas, les lapins inoculés sous la dure-mère avec le bulbe d'un animal mordeur succombent vers le quatorzième jour. Ce délai correspond à la force moyenne du virus. Mais il existe en outre des virus naturellement exaltés. D'après les expériences de Remlinger et les miennes, ces cas sont assez rares, nous l'avons noté. D'autres ont été publiés par des auteurs italiens : (Bordoni, Uffreduzzi (1), Calabrese (2), Abba (3), d'Amato (4).

Dans d'autres cas le virus est naturellement atténué.

Certains virus inoculés sous la dure-mère du lapin le tuent dès le 7e ou le 8e jour. Parmi ceux-ci, il en est, il est vrai, quelques-uns,

(1) BORDONI-ULFREDUZZI, la Rabbia canina e la cura Pasteur. Turin, 1889.

(2) CALABRESE, Sur l'existence dans la nature d'un virus rabique renforcé. (Annales de l'Instit. Pasteur, 1896.)

(3) ABBA, Statistique de l'Institut antirabique de Turin. (Annales de l'Institut Pasleur, 1898.)

(4) D'AMATO, Sur l'existence dans la nature d'un virus rabique renforcé, (informa medica, 10 février 1904.)


VARIATION DE VIRULENCE DE LA RAGE DANS LA NATURE 293

qui, inoculés ensuite à d'autres lapins fournissent alors un résultat différent; le délai très court observé lors de la première inoculation étant le fait moins de l'exaltation du virus que du défaut de résistance de l'animal inoculé. Mais il en est d'autres qui, régulièrement, à chaque passage, amènent la mort de l'animal en 7 et 8 jours. Deux de nos cas rentrent dans cette catégorie. D'emblée par conséquent, ils se comportent comme un virus fixe. Ce sont les « virus renforcés » très importants à connaître, car ils rendent compte de certains échecs du traitement antirabique. Il faut cependant noter que toutes les personnes (1) mordues par les chiens atteints de rage naturellement renforcée sont restées bien portantes après avoir subi le traitement antirabique à Constantinople et à Bucharest.

L'existence du virus renforcé explique l'experience d'Amato, qui inocule au lapin le bulbe d'un chien enragé conservé en glycérine; le lapin meurt après 7 jours. En passant de lapin à lapin, ces animaux gagnent la rage le 4e, le 8e et le 6e jour. Il s'agissait sans doute d'un virus renforcé, qui s'est atténué un moment, le deuxième lapin étant inoculé peut-être par une trop petite quantité de virus; dans la suite le virus avait regagné sa virulence initiale (2).

Inversement, on observe des lapins qui, inoculés sous la duremère avec le bulbe d'un animal mordeur, succombent seulement au vingtième, au trentième jour et même bien au delà; Abba (3) a noté la mort après 97, 98, 104, 122, 150 jours; dans un cas, Bordoni, Uffreduzzi (4), a vu survenir la mort 203 jours après l'inoculation. Ce sont les virus naturellement atténués, non moins importants à connaître que les virus renforcés. Il est certainement plus difficile à juger si le virus est atténué que s'il est fortifié. Nous avons déjà insisté sur les paralysies et cachexies non rabiques des lapins, simulant la rage et déterminant parfois plusieurs mois après l'inoculation, la mort des animaux en expérimentation. Dans ces cas le passage du virus sur des lapins nouveaux s'impose. Ils expliquent pourquoi certaines morsures, bien que faites en partie par des animaux certainement enragés et nullement traités, ne sont point suivies d'effets nocifs. Il serait pourtant erroné de vouloir juger la virulence d'un virus pour l'homme uniquement d'après le résultat de l'inoculation au lapin. Ainsi j'ai montré que le virus de loup, d'une virulence extrème pour l'homme, fait mourir souvent les lapins après une incubation prolongée et que cette propriété se maintient après plusieurs passages.

(1) BABÈS, Ann. de l'Institut de Bucarest, 1888.

(2) D'AMATO, Sull'existenza in natura di virus rabico rinforzato.(Rif. med., 1904, t. XX, n° 6.)

(3) ABBA, loc. cit.

(4) BORDONI, UFFREDUZZI, loc. cit.


296 MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

Il est facile d'obtenir dans les laboratoires des modifications de virulence analogues à celles qui se trouvent réalisées dans la nature. Certains facteurs permettent d'exalter cette virulence, d'autres de l'atténuer. D'autres enfin sont sur elle sans influence ou même permettent de la fixer. Nous devons étudier successivement ces divers ordres de faits.

2. - EXALTATION DE LA VIRULENCE

Les procédés les plus efficaces dont on dispose dans les laboratoires pour augmenter la virulence d'un microorganisme donné consistent à le cultiver, dans un sac de collodion ou de roseaux enfouis dans le péritoine d'un animal réceptif ou mieux encore à faire ce qu'on appelle des passages. Le microbe est inoculé à un animal approprié; on le reprend à la mort de l'animal ou un peu avant celle-ci ; on l'inocule à un second animal de même espèce et ainsi de suite. La virulence s'exalte parallèlement. Le premier de ces procédés est tout à fait inapplicable au virus rabique. Les essais de culture en sac dans le péritoine du chien ou du lapin sont rapidement suivis d'une disparition complète de la virulence (Remlinger) ; au contraire le passage par des animaux appropriés, tels que le lapin et le cobaye, constituent la meilleure façon d'augmenter le pouvoir pathogène. Le point très important sur lequel repose toute la vaccination antirabique a été découvert par Pasteur, Chamberland et Roux et lumineusement exposé par Pasteur au congrès de Copenhague. Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire ses paroles dont l'importance scientifique se double aujourd'hui de l'intérêt historique.

a) Passage par le Lapin. — « Dans les derniers mois de l'année 1882, quinze vaches et un taureau mouraient de rage dans une ferme des environs de Melun, à la suite de morsures faites le 2 octobre par le chien de la ferme qui était devenu enragé.

La tête d'une des vaches, morte le 15 novembre et adressée à mon laboratoire par M. Rossignol, vétérinaire à Melun. Des expériences multipliées faites sur des chiens prouvèrent que toutes les parties suivantes, seules éprouvées, de l'encéphale, bulbe, cervelet, lobe frontal, lobe sphénoïdal, étaient rabiques. Les lapins inoculés par trépanation à l'aide de ces parties du cerveau furent pris de rage le 17e, ou le 18e jour après leur inoculation. Avec le bulbe d'un des lapins morts, on inocule deux nouveaux lapins. L'un d'eux est pris de rage le quinzième jour et l'autre le 23e après leurs inoculations respectives. Le bulbe du premier de ces lapins morts est inoculé à deux nouveaux lapins, toujours par trépanation. L'un d'eux est pris de rage après 10 jours, l'autre


EXALTATION DE LA VIRULENCE 297

après 14 jours. Avec le bulbe du premier mort, on inocule encore deux nouveaux lapins; cette fois, la rage se déclare en 10 jours pour l'un, en 12 jours pour l'autre. Au 5° passage par 2 lapins, la rage s'est déclarée en 11 jours pour chacun d'eux; en 11 jours également pour le 6e passage; en 12 jours pour le 7e, en 10 et 11 jours pour le 8e, en 10 jours pour le 9e et le 10e passages; en neuf jours pour le onzième, en huit et neuf jours pour le douzième et ainsi de suite, avec des variations de 24 heures au plus jusqu'au 21e passage où la rage s'est déclarée en 8 jours et ultérieurement toujours en 8 jours jusqu'au 50e passage qui vient d'avoir lieu ces jours derniers ». Ultérieurement, après une centaine de passages, la durée de l'incubation est tombée à 6-7 jours et elle est demeurée fixée à ce taux. Moi-même et Högyes (1) avons signalé qu'on pouvait gagner un peu de temps en faisant les passages chez de petits lapins et non chez des lapins adultes. En procédant ainsi, nous avons noté que la durée de l'incubation était descendue à 7 jours au 16e passage et qu'au 65e passage elle était arrivée à 6 jours où elle s'était maintenue.

Nous verrons qu'en passant le virus par le cobaye on obtient le même résultat après 2 ou 3 passages. En thèse générale, en passant le virus fixe par le cobaye on obtient après quelques passages un virus qui donne aux lapins la rage en 4 jours et la mort en 6-7 jours (2).

A partir du moment où l'incubation a atteint ainsi sa durée minima, elle ne subit plus que des variations insignifiantes et on dit que le virus des rues a été transformé en virus fixe ou de passage. Devenu « fixe » le virus rabique conserve indéfiniment ses propriétés. Inoculé à un animal autre que le lapin, par un procédé moins sévère que la voie sous-dure-mérienne, après avoir été atténué par l'une des nombreuses méthodes que nous étudierons dans un instant, il peut amener la mort après un temps fort variable, mais repris et inoculé à nouveau au lapin par trépanation, très rapidement, souvent même après un seul passage, il retrouve ses propriétés et produit la rage après une incubation de 6 à 8 jours. Deux remarques importantes doivent trouver leur place ici.

1° Il ne faut pas exagérer la « fixité » du virus et prétendre que les lapins de passage doivent tous mourir les 9e et 10e jours, après avoir présenté une incubation de 6 et de 7 jours. Ainsi que nous l'avons déjà mentionné, de notables différences existent à ce point de vue entre les divers instituts antirabiques. La période d'incubation peut varier de 5 et même de 4 jours à 8 et à 9. La mort peut survenir du 7e et même du 6e jour au 12e et même au

(1) HOGYES, Orvosi Hetilap, 1886, n° 47 (2) BABÈS, Connaissances médicales, 1887.


298 MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

13e. Dans un même Institut, on peut également observer certaines variations. L'âge des lapins, leur poids, la température extérieure, la quantité de virus demeurée sous la dure-mère après l'inoculation, sont autant de facteurs susceptibles d'intervenir pour modifier dans les limites que nous avons indiquées la durée de l'incubation ou de la maladie déclarée. Nous reviendrons à la signification de ces variations;

2° Il ne faut pas exagérer davantage la rapidité avec laquelle le virus fixe inoculé à un animal autre que le lapin recouvre pour celui-ci sa durée d'incubation propre et prétendre, par exemple, qu'un moyen certain de savoir si un homme ou un animal a succombé au virus des rues ou au virus fixe, consiste à trépaner un lapin avec son bulbe et de noter la date de sa mort. Nitsch (1) a montré la fausseté de cette opinion. Il inocule du virus fixe sous la peau ou dans les muscles d'un certain nombre de lapins, puis, à leur mort, il fait des passages sous la dure-mère d'autres lapins. Les périodes d'incubation observées sont très variables. L'existence dans la nature de virus rabiques renforcés est susceptible de constituer une nouvelle cause d'erreur dont il importe de tenir le plus grand compte.

b) Passage par le Cobaye.—Ainsi que l'ont signalé Pasteur, Chamberland et Roux dès 1884 (2), le passage par le cobaye a, sur le virus rabique, la même action exaltante que le passage par le lapin, à cela près qu'elle tue le cobaye, plus rapidement. J'ai montré que 7 à 8 passages par le cobaye, souvent même 2 ou 3 passages suffisent pour parvenir au virus fixe. La virulence se fixe alors à une durée minimum de cinq jours. L'action, sur le virus rabique, du passage par le cobaye a été, par la suite, étudiée tout particulièrement et j'ai établi de plus qu'il résulte de mes recherches qu'en passant le virus des rues par 2 ou 3 cobayes il devient du virus fixe pour le lapin. On peut aussi obtenir rapidement du virus fixe par le passage par le rat (3).

Comme le montre le tableau ci-joint, le virus fixe obtenu de la sorte par quelques passages par le cobaye conserve sa fixité pour le lapin pendant toute la série des passages par cet animal. Si le virus fixe de Pasteur s'atténue ou devient irrégulier dans son action on n'a qu'à passer ce virus par un cobaye pour obtenir de nouveau du virus fixe très fort.

En inoculant pendant une longue série de passages tantôt des lapins et de temps en temps des cobayes, on obtient un virus par(1)

par(1) Expérience sur la rage de laboratoire (virus fixe), 1re partie. (Bulletin de l'Académie des Sciences de Gracovie, juillet 1904.)

(2) PASTEUR, CHAMBERLAND et ROUX, Comptes rendus de l'académie des Sciences, 19 mai et 11 août 1884.

(3) BABES, Studien uber die Wuitkrankheit. (Vrich. Arch , 1887.)


EXALTATION DE LA VIRULENCE 299

ticulièrement fort pour le lapin qui, après une incubation de 3 ou 4 jours, fait mourir les animaux en 6 jours. Le virus peut par ce procédé gagner une plus grande virulence et une plus grande toxicité aussi pour d'autres animaux et même pour l'homme.

c) Passage par les Muridés. —Comme je l'avais montré le passage par l'organisme de la souris et du rat a donc également sur le virus rabique une action tout aussi rapide (1). Il y a là un moyen excellent et économique de remonter la virulence d'un virus, quels qu'aient été le mécanisme et le degré de son atténuation. En passant de rat à rat ou de souris à souris, un virus rabique des rues quelconque s'exalte très vite et on voit les animaux succomber après des périodes d'incubation de moins en moins considérables. Reporté sur le lapin, ce virus se montre très actif. Trois à quatre passages par le rat suffisent pour amener la mort du lapin en 8 à 10 jours, à la suite de l'inoculation sous duremérienne et pour transformer le virus des rues en virus fixe. On peut néanmoins observer que ce virus continue à donner la rage furieuse aux Muridés. Notons enfin que la virulence du virus fixe lui-même peut se trouver renforcée par le passage par le rat. L'incubation qui était de 7 ou de 8 jours descend rapidement à 6 et même à 5 jours.

d) Passage par le Chat. — Le chat paraît être un peu plus sensible à la rage que le chien. Inoculé avec du virus des rues, il meurt le plus souvent en dix jours. Son bulbe transporté en séries sur d'autres chats, donne bientôt un virus très actif qui tue régulièrement cet animal en cinq jours (de Blasi et Russo-Travati (2). Reporté sur le lapin et sur le chien, il leur a donné la mort en cinq jours également. Mes propres recherches n'ont confirmé ces données qu'en partie. Jamais je n'ai obtenu la mort du chien 5 jours après inoculation de la rage du chat et dans deux cas le passage de chat à chat m'avait donné au contraire 10 jours et 14 jours après l'inoculation de la rage affaiblie et prolongée. Le virus fixe ne paraît subir aucune modification dans sa virulence, quel que soit le nombre de ses passages par le chat.

e) Passage par les Herbivores.—Les herbivores peuvent, eux aussi, fournir un virus renforcé. Avec le bulbe d'un mouton mort en vingt jours, Calabrese (2) a tué un lapin en huit jours. Pampoukis (3) a vu de même qu'en passant chez le lapin le virus d'une vache enragée, on obtient après 3 à 5 passages un virus fixe donnant la rage au lapin après sept jours d incubation.

(1) DE BLASI et RUSSO-TRAVATI, la Rage expérimentale de chat. (Annales de l'Institut Pasteur, t. VIII, 1894, p. 338.)

(2) CALABRESE, Sur l'existence dans la nature d'un virus rabique renforcé. (Annales de l'Inst. Pasteur, 1896, p, 97.)

(3) PAMPOUKIS, le Virus rabique chez les herbivores. (Comptes Rendus du Congrès médical panhellénique, Athènes, 6-11 mai 1903.)


300 MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

Les expériences de Pasteur ainsi que les miennes, ont cependant montré que ce fait relaté est loin d'être la règle, mais qu'ordinairement le virus obtenu des vaches enragées ne donne du virus fixe qu'après un grand nombre de passages.

f) Passage par le Renard, le Loup..., etc. — Nocard (1) a montré qu'après sept ou huit passages successifs de renard à renard, on obtenait un virus qui tue régulièrement le lapin en 6 jours. Di Mattei (2) a obtenu chez le loup des résultats analogues et il est très probable qu'un certain nombre d'autres espèces animales, le chacal, le mangouste par exemple, ne se comporteraient pas de façon différente. Mes propres recherches sur le virus du loup m'ont cependant donné des résultats différents. Le cerveau (bulbe) de 4 loups enragés a donné, après inoculation sous dure-mérienne, la rage en 20-24 jours et je n'ai pas réussi de fortifier ce virus par le passage par le lapin. Au contraire dans deux séries le virus s'est encore atténué et avait cessé, après 8 passages, de donner la rage.

Il est possible que ce résultat final soit dû au fait que le cerveau du loup a été un peu décomposé et que plusieurs lapins ont succombé à la suite d'une infection secondaire. On conçoit malheureusement les difficultés de toute nature que présentent ces sortes d'expérimentations. Ces différents virus exaltés jouissent d'un certain nombre de propriétés communes, quel que soit le mode de passages auquel on a eu recours pour obtenir leur exaltation. Inoculés sous la dure-mère du lapin, ils tuent cet animal dans le minimum du temps. Reportés sur le chien, ils donnent un virus rabique de chien qui dépasse de beaucoup la virulence habituelle de la rage canine et on observe du reste une exaltation analogue pour la plupart des autres espèces animales. De ce qu'un virus fixe obtenu à l'aide de trois ou quatre passages par l'organisme du chat, du rat ou du renard présente un grand nombre de caractères communs avec un autre virus fixe, résultat d'une centaine de passages par le lapin, il ne faudrait cependant pas conclure que l'un et l'autre peuvent être appliqués au même titre et avec la même innocuité à la vaccination pasteurienne. Nous aurons l'occasion de revenir sur ce point fort important.

3. - ATTÉNUATION DE LA VIRULENCE

Ce terme sert à embrasser deux ordres de faits légèrement différents :

L'atténuation conférée au virus rabique peut persister si on

(1) NOCARD, in NOCARD et LECLAINCHE. Maladies microbiennes des animaux, 3e édition, pane 374

(2) DI MATIEI, Studien uber die Weilkrankheit. (Arch. f. Hyg., Bd 33, 1898.)


ATTÉNUATION DE LA VIRULENCE 301

fait passer le virus de lapin à lapin. Les animaux continuent à mourir avec une prolongation de la période d'incubation. C'est l'atténuation vraie telle que celle qui est produite par certains passages.

D'autres fois, l'atténuation, tout à fait éphémère, ne vaut que pour le virus même sur lequel elle s'est exercée. Elle est susceptible d'être obtenue rapidement à l'aide d'un très petit nombre de passages, et parfois même d'un seul passage. C'est le simple affaiblissement tel que celui qui résulte de l'action sur le virus de la plupart des agents physiques ou chimiques.

Cette distinction, une fois posée, il n'y a aucun inconvénient à étudier ces différents faits dans un même chapitre.

Passage par le chien. — Le passage par certains animaux, au lieu d'avoir sur le virus rabique une action exaltante, semble, d'après certains auteurs, exercer sur le chien au contraire une action atténuante très marquée. Ces données cadrent mal de prime abord avec le rôle majeur que joue le chien dans la propagation de la rage; c'est chez cet animal qu'on a observé l'action atténuante la plus manifeste.

Déjà, Magendie avait remarqué qu'après un cinquième passage, la rage du chien n'était plus susceptible de se transmettre par morsure. Mais ce sont surtout les expériences de Celli et de Zuppi (1), qui semblent avoir démontré ce fait. Ces auteurs font passer le virus des rues de chien à chien. Dès la sixième trépanation, les animaux prennent la rage paralytique au lieu de la rage furieuse. Plus tard, la maladie ne se traduit plus par une paralysie mais par un amaigrissement graduel qui se poursuit jusqu'à la mort. A ce moment, la virulence est si bien perdue que le bulbe du chien ne provoque plus aucun trouble chez le lapin. De Blasi et Russo-Travati (2) ont obtenu des résultats identiques.

Se basant sur ces recherches on ne pouvait expliquer la continuation de la rage canine ; aussi de Blasi et Russo-Travati émettent l'hypothèse que la rage canine disparaîtrait après quelques passages, s'il n'y avait pas d'autres animaux perpétuant la rage. Ils pensent surtout aux chats, dont la rage ne s'atténue pas par des nombreux passages. Ces auteurs pensent donc que, pour se perpétuer, la rage du chien a besoin de passer de temps en temps par l'organisme du chat. Otto Heller (3) donne une autre explication de la continuation de la rage chez le chien ; il suppose que le parasite de la rage doit subir en dehors de l'organisme du chien quelques phases de son cycle évolutif.

(1) CELLI et ZUPPI, Sulla transmissione del virus rabido da cane a cane. (Annal. d'Inst., d'Igiena della R. Univ. di Roma, 1982, vol. II.)

2) DE BLASI et RUSSO-TRAVATI, La rage expérimentale chez le chat. (Annales de l'Inst. Pasteur, 1891.)

(3) OTTO HELLER, Schutzimpfung gegen Lyssa, Fischer, Iéna, 1906.


302 MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

A. Marie (1), considérant que Pasteur n'avait jamais observé cette prétendue atténuation progressive du virus chez le chien,' supposant même que le virus est fixé pour le chien, reprend les expériences des auteurs italiens. Marie prend un virus des rues et un virus d'homme qui n'avait pas subi le traitement pasteurien.

Chacun de ces virus servait pour des passages sur chien. Dans les deux cas les chiens inoculés, présentaient au premier passage une légère augmentation de l'incubation, 16 et 13 jours, mais déjà le deuxième passage donne la rage après 15 et 10 jours, enfin après quelques oscillations le virus gagne dès le sixième ou le septième passage une certaine fixité qu'il garde encore au quinzième passage. A cette époque les chiens inoculés (par trépanation?) gagnent la rage entre le septième et douzième jour dans une des séries, entre le huitième et neuvième jour dans l'autre. Pas une seule fois les chiens ne manquaient de succomber à la rage furieuse.

Nos recherches personnelles ainsi que celles de plusieurs auteurs sont arrivées aux mêmes résultats.

Il semble donc que dans les expériences des auteurs italiens il s'agissait de cas exceptionnels ou bien que la technique d'inoculation étant défectueuse il est arrivé à ces auteurs, ce qui arrive souvent dans ces conditions, que le virus s'est atténué étant ou impur ou injecté en quantité insuffisante à des endroits peu sensibles à l'action du virus.

Passage par le singe. — Une atténuation évidente s'observe, ainsi que l'ont vu Pasteur, Chamberland et Roux (2) à la suite de passages par le singe. Si l'on passe du chien au singe, disent-ils, et ultérieurement de singe à singe, la virulence du virus rabique s'affaiblit à chaque passage. Lorsque la virulence a été diminuée par ces passages du singe au singe, si le virus est ensuite reporté sur le chien, sur le lapin, sur le cobaye, il reste atténué.

En d'autres termes, la virulence ne revient pas immédiatement à la virulence du chien succombant à la rage des rues. L'atténuation, dans ces conditions, peut être amenée facilement parmi petit nombre de passages de singe à singe jusqu'au point de ne jamais donner la rage au chien par des inoculations hypodermiques. L'inoculation par la trépanation, méthode si infaillible pour la communication de la rage, peut mêmene produire aucun résultat en créant néanmoins pour l'animal un état réfractaire à la rage. Alors qu'après un premier passage sur le singe le virus tue encore le lapin en quinze jours environ, le sixième singe donne un virus qui tue le lapin en trente jours seulement.

(1) A. MARIE, L'étude exp. de la rage. Paris, 1909. :

(2) PASTEUR, CHAMBERLAND et ROUX, Comptes Rendus de l'Académie des Sciences, 11 août 1884.


ATTÉNUATION DE LA VIRULENCE 303

L'homme se comporte-t-il vis-à-vis du virus rabique de la même façon que le singe? La chose est fort possible. On sait que les cas de rage d'origine humaine sont extrêmement rares et même contestés. Il est possible qu'un des facteurs de cette rareté soit l'affaiblissement que subit le virus du chien en passant sur l'homme; la cause principale de la grande rareté de la contamination par l'homme enragé est cependant le manque de virulence ou la faible virulence de sa salive.

Nous pouvons citer ici les expériences de Bertarelli sur des marmottes réveillées et en léthargie. Chez les marmottes réveillées la. rage éclate en 19-32 jours, tandis que chez les animaux en léthargie seulement 64-88 jours après l'infection du sciatique.

Toutefois le virus n'est pas atténué à la suite de son passage par la marmotte.

Passage par les oiseaux.—Le passage par l'organisme des oiseaux a sur le virus rabique une action atténuante extrêmement rapide. Que le virus usité ait été le virus fixe ou le virus des rues, et alors même que les expériences ont porté sur les espèces les plus réceptives, on n'arrive jamais à faire plus de trois passages au maximum. Dans l'immense majorité des cas, la virulence se perd si rapidement qu'un deuxième passage est déjà rendu impossible. Reporté sur le lapin ou sur un autre mammifère, le virus des rues montre une atténuation considérable. Après un seul passage, l'activité est déjà très diminuée. L'infection du lapin est encore possible, mais elle est incertaine et on observe toujours une augmentation très marquée de la période d'incubation. Le virus fixe récupère assez vile ses propriétés par des passages en série chez le lapin.

Chaleur. — La chaleur, la lumière, la dessiccation, comme du reste un grand nombre d'autres agents physiques et chimiques atténuent rapidement le virus rabique. Ainsi que nous l'avons déjà noté, cette action diffère de celle des passages, en ce qu'elle n'est plus susceptible de se transmettre en séries. A la chaleur, le virus résiste particulièrement peu. Une émulsion de moelle rabique perd sa virulence en 24 heures à 45 degrés et en moins d'une heure à 50 degrés (Celli) (1). La virulence est affaiblie après 5 minutes de chauffage à 58° ; elle a disparu après 30 minutes à 60°, en quelques minutes à 65° et presque immédiatement à 270 degrés (Babès et Talacescu) (2). D'après Gallier (3), une température de 47-48°, maintenue pendant 10 et même 5 minutes, suffirait à faire perdre au virus toute son activité. Les filtrats rabiques sont plus sensibles encore à la chaleur que les

(1) CELLI, Alcune proprieta del virus.(Rabbico. Bull, della Soc. di Med. di Roma, 1886, p. 470.) (a) BABÈS et TALACESCU, loc. cit. (3) GALTIER.. Sur la Rage. (Journal de méd. vét., février-mars 1898.)


304 MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

émulsions. 10 minutes à 45 degrés suffisent à les stériliser (di Vestea) (1).

Lumière. — La lumière agit puissamment. Ainsi que l'a démontré Celli (2), une exposition de 40 heures à la lumière solaire détruit le virus rabique, même si le thermomètre ne dépasse pas 30 degrés.

Dessiccation. — L'influence atténuante de l'air et de la dessiccation est la base de la méthode pasteurienne du traitement de la rage. Elle a fait l'objet d'études très minutieuses. Quelques inconnus subsistent néanmoins quant à son mode d'action.

Dans leur communication du 26 octobre 1885 à l'Académie des Sciences, Pasteur, Chamberland et Roux nous apprennent que des tronçons de moelle virulente, recueillis purement, suspendus dans l'air sec, perdent leur activité continuellement et régulièrement et que celle-ci finit par disparaître complètement. Le temps nécessaire pour l'extinction de la virulence varie avec l'épaisseur dès morceaux de moelle et aussi avec la température extérieure. Plus la température est basse et plus durable est la conservation de la virulence. Exposées pendant 5 à 6 jours à 23 c. les moelles ne donnent plus la rage aux animaux, même par inoculation directe. La dessiccation était obtenue à l'aide de fragments de potasse déposés dans les flacons à deux tubulures où étaient suspendues les moelles. L'étuve à 23 degrés était plongée dans l'obscurité de ■ façon à supprimer l'atténuation par la lumière, si variable selon les conditions de temps, de lieu, etc.

Le mécanisme de l'atténuation a été à nouveau étudié par Viala (3). La sécheresse de l'atmosphère a pour lui une part prépondérante. En effet dans le vide à 23 degrés, le virus conserve son activité même après une exposition de 33 jours. Dans l'air humide et toujours à 23 degrés, la virulence est détruite en 10 à 12 jours. Dans l'hydrogène, dans l'acide carbonique, les moelles restent actives pendant 20 et 30 jours.

Si au lieu d'agir sur des tronçons de moelle, la dessiccation s'exerce sur des couches minces de substance nerveuse, elle détruit le virus plus rapidement encore. Gallier (4) expose à l'air du papier à filtrer, imprégné de pulpe nerveuse et constate la destruction complète en quatre jours.

Ces différentes notions sont bien difficiles à concilier avec l'expérience suivante de Vansteenberghe (5). Cet auteur dessèche

(1) DI VESTEA, Di alcune proprieta Biologiche dei filtratition vatia in confronta con le emulsioni ditersulio nervoso du cui prorengono. (Acad. med. di Pisa, 24 janvier 1905.)

(2) CELLI, loc. cit.

(3) VIALA, Sur les causes de l'atténuation des moelles rabiques. (Annales de l'Institut Pasteur, t. V, 1891, p. 695.)

(4) GALTIER, loc. cit.

(5) VANSTEENBERGHE, Procédé de conservation du virus rabique à l'état sec. (Société de Biologie, 19 décembre 1903.)


ATTENUATION DE LA VIRULENCE 305

rapidement à l'obscurité et dans le vide sulfurique une bouillie de cerveau rabique étalée en couche très mince. Il constate que non seulement la poudre obtenue est capable de donner la maladie aux lapins dans le même délai que le cerveau frais, mais encore .qu'elle n'est plus susceptible de s'atténuer par un séjour prolongé à 23 degrés sur de la potasse; à condition d'être gardée à l'obscurité, elle conserve sa virulence primitive pendant de longs mois. Remlinger et Osman Nouri (1) ont vu qu'il y avait dans les propositions précédentes une notable exagération, mais que néanmoins la bouillie de cerveau rabique rapidement desséchée en couche mince était susceptible de demeurer virulente pendant une vingtaine de jours.

Ce fait s'observe du reste même lorsque la dessiccation n'a pas été opérée en présence d'acide sulfurique. On était dès lors en droit de se demander si, dans l'atténuation des moelles par la méthode pastorienne, la température de 23 degrés ne jouait pas un rôle beaucoup plus important que la dessiccation.

Pour tenter d'élucider cette question, Remlinger et Osman Nouri suspendent dans les flacons à deux tubulures, en usage dans les Instituts antirabiques, les moelles cervicale, dorsale et lombaire de deux lapins de même poids, ayant succombé le même jour après trépanation et injections de virus fixe. Ces flacons sont, les uns garnis de potasse, les autres en sont dépourvus.

Tous sont conservés à l'obscurité et à 23 degrés. Les 4e, 5e, 6e, et 7e jours de la dessiccation, des tronçons égaux sont coupés dans les flacons garnis ou non de potasse et, après émulsion dans une même quantité d'eau, sont injectés à dose égale sous la dure-mère d'un certain nombre de lapins. Ces expériences donnent toutes des résultats concordants, montrant que les moelles desséchées sur de la potasse perdent leur virulence beaucoup plus rapidement que celles qui sont atténuées par un simple courant d'air et la température de 23 degrés. Par conséquent, à moins qu'on n'admette que la potasse agit non comme dessiccateur, mais comme antiseptique, la dessiccation joue dans l'atténuation des moelles par la méthode pastorienne un rôle très marqué et peut-être prépondérant. Reste à interpréter les faits en partie exacts signalés par Vansteenberghe. Dans des récentes recherches, Remlinger, en desséchant la moelle au-dessus de l'acide sulfurique, constate qu'elle conserve longtemps toute sa virulence (Remlinger). Il faut avouer que l'action de la dessiccation sur le virus rabique ne nous est pas encore connue dans

(1) Expériences inédites.

BABES.— Traité de la rage.


306 MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

tous ses détails et qu'elle paraît encore susceptible de donner matière à des travaux intéressants.

Dilution. — La dilution a sur le virus rabique une action atténuante qu'on peut rapprocher de celle de la dessiccation et de la chaleur. Pasteur (1) a le premier expérimenté avec le virus dilué.

Il affirme que ce procédé atténue le virus sans lui donner de propriétés vaccinantes. Pour Högyes (2), une dilution de virus fixe à 1/10000 inoculée au lapin par trépanation ne le tue plus. Une dilution à 1/5000 ne leur donne pas toujours la rage, et l'incubation est très longue; enfin les dilutions plus faibles donnent des incubations de plus en plus courtes; à 1 1/10, à 1/100, à 1/200, elles sont aussi actives que les dilutions les plus concentrées. Les dilutions depuis 1/10000 jusqu'à 1/6000 correspondraient à des moelles desséchées à 23 degrés sur de la potasse de 14 à 8 jours. La dilution à 1/5000 équivaudrait à une moelle du 7e jour; les dilutions à 1/1000, à 1/500, à 1/200 équivaudraient à une moelle du 7e jour. Les dilutions à 1/1000, à 1/500, à 1/200 correspondraient aux moelles des 6e, 5e, 4e jours, etc. Mes propres recherches confirment celles de Högyes, à l'exception des résultats expérimentaux obtenus par cet auteur dans la vaccination antirabique par des virus dilués, de beaucoup inférieurs dans mes essais. Pour Nitsch (3), les chiffres précédents ne sont pas rigoureusement exacts. L'innocuité de la dilution à 1/10000 n'est pas absolue ; elle dépend de la quantité d'émulsion injectée. Ainsi un lapin qui reçoit sous la dure-mère un ou deux cm. cubes d'une émulsion à 1/10000 succombe toujours, tandis que celui qui a reçu seulement un ou deux dixièmes de centimètre cube ne meurt pas.

Il faudrait tenir compte également du point du système nerveux d'où provient le virus. Le bulbe est, d'après certains auteurs, moins toxique que la partie postérieure des hémisphères cérébraux. Les chiffres donnés par Högyes peuvent toutefois être tenus pour exacts.

Broyage. — Le broyage, dans certaines conditions tout au moins, atténue le virus rabique et cette atténuation peut aller jusqu'à une innocuité absolue. Barratt (4) a vu que la substance cérébrale broyée avec du sable, dans l'appareil de MacfadyanRowland, où l'acide carbonique, a été remplacé par de l'air liquide, est encore virulente après cinq minutes. Broyée pendant

(1) Voyez les chapitres sur la vaccination antirabique.

(2) HOGYES, Lyssa. 1897, p. 70. (3) NITSCH, Expériences sur la race de laboratoire (virus fixe, 1re partie. (Bulletin de l'Académie des Sciences de Cracovie, juillet 1904.)

(4) BARRATT, Gentrifugalisation and désintégration in relation to the virus of Rabies, (Proc. Roy. Soc., 31 sept. 1903, et Centr. f. Balct. 1. Abt. Originale, 18 février et 19 mars 1904 . )


ATTENUATION DE LA VIRULENCE 307

une demi-heure, elle ne donne généralement plus la rage. Broyée plus longtemps, elle ne la donne jamais. Or, le rôle capital dans cette disparition de la virulence reviendrait à l'action mécanique, car un séjour de trois mois de la substance cérébrale rabique à la température de l'air liquide ne lui enlève pas sa virulence. Ces faits ont été récemment confirmés par Heller (1), pour qui l'atténuation est cependant moins rapide. 3 à 4 heures de trituration seraient nécessaires pour détruire complètement la virulence d'un gramme de virus fixe. Le virus ainsi traité conserverait des propriétés toxiques dues à la persistance de la toxine rabique. Se basant sur ces données, Heller a tenté de déduire une méthode nouvelle de vaccination contre larage. Nous la retrouverons plus tard. Substances chimiques. — On a étudié l'action atténuante, sur le virus rabique, d'un très grand nombre de substances chimiques. Un certain nombre d'auteurs se sont contentés de déterminer en combien de temps une solution titrée d'un acide, d'une base ou d'un sel quelconque était capable de détruire le virus. Nous publierons plus loin les résultats obtenus par nous-même (2). Le tableau suivant fixe les résultats obtenus surtout par des auteurs italiens (3) :

Substance chimique Pourcentage de la Le virus rabique est tué en :

solution.

Acide borique 4 % 15 min. (de Blasi et Russo Travali).

Acide citrique 6 % 10 min. (Galtier).

Acide chlorhydrique... 5 % 5 min. (de Blasi et Russo Travali).

Acide phénique 3 % 1 heure

— 2 % 2 heures —

Acide salicylique 5 % 5 min.

Acide sulfurique 10 % 5 min. —

Alcool 25 % 5 jours (Celli et de Blasi).

— 50 à 90 % 24 heures (Celli et de Blasi).

Ammoniaque. concentré 10 min.(de Blasi et Russo Travail).

Créoline 1 % 3 min. —

Nitrate d'argent 50 % 5 min. —

— 25 % 10 min. — Permanganate de potasse 2,50/00 24 heures (Celli et de Blasi).

— 1 % 20 min. (de Blasi et Russo Travali). Potasse caustique 5 % immédiatement.

Sulfate de cuivre 10 % 10 min. (Celli et de Blasi).

Sulfate de zinc 1 % ¨10 min. (de Blasi et Russo Travali).

Sublimé 1 0/00 immédiatement (Celli, de Blasi et

Calabun.)

Jus de citron ? 3 min. (Galtier).

Acide acétique ? 5 min. (de Blasi et Russo Travali).

Ajoutons encore que Sertoli et Stefanelli (4) ont vu qu'une

(1) HELLER, Die Schützimtfung gegen Lyssa. Versuche zur Herstellung eines nicht infektiösen Impfstoffes, Iéna (G. Fischer), 1906.

(2) BABES et TALASESCU, loc. cit.

(3) Emprunté à FERMI, l'Actione di vari agenti chimici sul virus Rabido-Scanzano, 1905.

(4) SERTOLI et STEFANELLI, Action désinfectante de la formaline sur le virus rabique. (Rivista d'igiene e sanita publica, 1903.)


308 MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

solution de formaline à 5 % mélangée à parties égales avec une émulsion de virus fixe détruisait complètement sa virulence en sept minutes, soit in vitro, soit sous la cornée.

Contrairement aux auteurs précédents, Fermi (1) a mis à profit la grande réceptivité des souris et des rats à l'inoculation sotiscutanée de virus rabique, pour rechercher quelle dose minima d'une substance chimique était capable de détruire en un quart d'heure une émulsionfà 1/10 de virus fixe et à quelle dose maxima de cette même substance cette émulsion résistait encore. Les conclusions auxquelles il est arrivé sont les suivantes :

L'action rabicide des acides organiques, acétique, citrique, lactique se montre toujours sensiblement identique. Elle s'exerce dans la proportion de 1/675 environ et ne s'exerce plus autour de 1/3000. Celle de l'acide sulfurique est plus élevée. Il se montre actif aux environs de 1/1020 et inactif autour de 1/1346. Plus actifs sont quelques acides minéraux. Par exemple, l'acide sulfurique tue le virus à 1/20200 et ne le tue plus à 1/40200. L'acide chlorhydrique détruit le virus à 1/5100 et ne le détruit plus à 1/10100.

Le fluorure de sodium (1/766) est plus actif que le permanganate de potasse (1/620).

L'ammoniaque (1/2100) est beaucoup plus actif que le carbonate de soude (1/105), plus actif lui-même que l'alun (1/93).

De toutes les substances expérimentées, c'est le chlorure de sodium qui a montré l'action rabicide la moins énergique (1/8). L'iode exerce une action moyennement énergique. Celle-ci est plus intense si on emploie l'iodolbacide, iodure d'albumine contenant 10 % d'iode en combinaison intramoléculaire.

Le sulfate de cuivre (1/2600) est plus actif que l'iode, le permanganate de potasse et l'acide phénique.

Quelques composés d'argent exercent une action rabicide très énergique. Il faut citer en première ligne le bactiol (actif à 1/67000, inactif à 1/130000), puis le nitrate d'argent (actif à 1/13500 et inactif à 1/36000), l'iltargan (actif à 1/13000 et inactif à 1/33000), l'argent colloïdal (actif à 1/10200 et inactif à 1/22000). En dernier lieu vient le protargol (actif à 1/1100 et inactif à 1/1350). Le sublimé est naturellement le corps qui exerce l'action atténuante la plus manifeste. Il est actif à 1/135000 et inactif à 1/260000. L'hermophénil exerce une action infiniment plus faible. Il est actif à 1/1350 et inactif à 1/2600.

L'eau oxygénée exerce une action rabicide très faible (active à 1/20, inactive à 1/26). De même le chloroforme (actif à 1/67, inactif à 1/130). Le thymol (actif à 1/1350, inactif à 1/2600),

(1) FERMI, Azione di vari agenti chimici sul virus rabido. Scansano, 1950 (74 pages).


ATTENUATION DE LA VIRULENCE

309

exerce une action rabicide beaucoup plus énergique que l'acide phénique (actif à 1/420 et inactif à 1/520); et encore plus que l'isoforme (actif à 1/220 et inactif à 1/270).

L'alumnol et l'asaprol sont peu actifs. (Alumnol actif à 1/1100; inactif à 1/1350 ; asaprol actif à 1/1350, inactif à 1/2600.) L'action du bisulfate de quinine est faible ; il est actif à 1/220 et inactif à 1/686.

Certaines couleurs d'aniline sont douées d'une action rabicide assez-énergique. La larycithe (active à 1/1100, inactive à 1/1300) se montre supérieure au vert de malachite (actif à 1/2600, inactif à 1/3400), et surtout au bleu de méthylène, le moins actif des trois (actif à 1/340, inactif à 1/670). Ces différentes données se trouvent résumées dans le tableau suivant (Fermi).

Substances Pourcentage de la Dose à laquelle le virus Dose à laquelle le virus

solution. fixe résiste encore. fixe est détruit.

Acide acétique 2/100 1/1300 1/675

Acide salicylique.... 5/100 1/1346 1/1020

Acide citrique 2/100 1/1300 1/675

Acide lactique 2/100 1/1300 1/675

Acide chlorhydrique. 1/100 1/10100 1/5100

Acide sulfurique 1/200 1/40200 1/20200

Permanganate de K. 5/100 1/686 1/520

Alun..., 10/100 1/110 1/93

Chlorure de sodium.. 50/100 1/12 1/8

Fluorure de sodium.. 1/100 1/1100 1/766

Carbonate de soude.. 20/100 1/130 1/105

Ammoniaque 1/100 1/2600 1/2100

Iode 1/100 1/2600 1/1350

Iodalbacide 1/100 1/5100 1/2600

Sulfate de cuivre 1/100 4/5100 1/2600

Nitrate d'argent 1/100 1/5100 1/3443

Tachiol 1/200 1/40,200 1/20,200

Utargan 1/500 1/25500 1/17166

Protargol 1/100 1/1350 1/1100

Largine 1/100 1/2600 1/1350

Argonine 1/100 1/2600 1/1350

Sublimé 1/1000 1/260000 1/135000

Ermophényl 1/100 1/2600 1/1350

Acide phénique 5/100 1/520 1/420

Thyniol. 1/100 1/2600 1/1350

Lysoforme 5/100 1/270 1/220

Aluninol 1/100 1/1350 1/1100

Asaprol 1/100 1/2600 1/1350

Bisulfate de quinine. 5/100 1/686 1/210

Chloroforme 1/5 1/130 1/67

Eau oxygénée 1/25 1/20

Bleu de méthylène 1/100 1/6733 1/3433

Vert malachite 1/100 1/3433 1/2600

Larycithe 1/1000 1/13500 1/11100

Il résulte de mes expériences sur l'action de divers agents antiseptiques sur le virus rabique (1) que ce virus est peu sensible

(1 ) BABES, Connaissances médicales, mai 1887.


310 MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

à l'action de l'acide phénique. Le mélange de moelle filtrée sur papier Joseph avec 1/100 d'acide phénique conserve sa virulence pendant plusieurs heures. Il la conserve encore de quinze à trente, minutes avec 5 p. 100 d'acide phénique.

Fermi constate également que l'acide phénique en dilution à 1/420 détruit en un quart d'heure le virus rabique et que cette substance n'exerce aucune action en dilution à 1/520.

D'après certains auteurs, la virulence de l'émulsion non filtrée mélangée avec l'antiseptique s'est conservée plus longtemps.

Fermi (1) affirme que l'émulsion virulente au dixième mélangée à 1 p. 100 d'acide phénique peut être employée avantageusement dans le traitement antirabique. En effet, 39 p. 100 des animaux infectés sous la dure-mère ont été sauvés par l'injection sous-cutanée de 20 à 30 centimètres cubes d'émulsion phéniquée. Le meilleur moyen de combattre chez les rats l'infection sous-cutanée par le virus des rues serait de les vacciner avec 30 centimètres cubes d'émulsion fraîche additionnée de 1 p. 100 d'acide phénique et inoculés en 15 à 20 séances et en 10 à 20 jours. Ce procédé sauve 100 p. 100 des animaux. Pour cet auteur, l'efficacité du traitement dépend plutôt du nombre des inoculations et du temps employé pour la vaccination que de la quantité de vaccin. Cet auteur, en supposant que l'émulsion phéniquée a perdu toute virulence, affirme donc qu'on peut vacciner, tout aussi bien avec une substance qui a perdu toute virulence qu'avec des émulsions virulentes. Fermi recommande donc de remplacer le traitement pasteurien par l'injection d'émulsions phéniquées faciles à préparer, à conserver et à transporter, ces émulsions donnant chez le rat des résultats supérieurs.

Nos expériences faites en collaboration avec Bobes (2) ne concordent pas avec cette manière de voir :

D'abord, j'ai montré que les substances rabiques qui perdent leur virulence perdent ordinairement en même temps leur action immunisante et qu'on ne peut employer comme vaccin que certaines substances à la limite de leur virulence. Ainsi, on ne peut pas vacciner des chiens avec nos moelles séchées sept jours; seule la moelle de six jours montre un faible pouvoir immunisant (3). La moelle chauffée à 80 degrés possède un pouvoir immunisant très faible, tandis que celle qui a été chauffée à 60 degrés, employée en beaucoup plus petite quantité, constitue un bon vaccin. Enfin, il est bien constaté dans tous les instituts antirabiques que, pour immuniser des personnes gravement mordues, il faut donner de grandes quantités de vaccin et des vaccins virulents. La vaccination de l'homme contre les morsures graves au moyen de moelles dont la virulence a été abolie par l'acide phénique constituerait donc une exception à cette règle.

De plus, j'ai montré, en 1 889, qu'une émulsion dont la virulence a été abolie par la chaleur possède des propriétés toxiques; il faut donc encore

(1) Contr. sp. allo stud. della rabbia. (Giorn. della S. d'hygiène, 1906.)

(2) BABES-BOBES, Recherches sur l'act. de l'acide phén. sur le virus rabique. (Soc. de Biol. déc. 1908.)

(3) BABES-LEPP, Ann. de l'Inst. Pasteur, juillet 1889.


ATTENUATION DE LA VIRULENCE

311

se demander si les émulsions phéniquées de Fermi sont inoffensives. Pour étudier ce problème nous avons préparé des émulsions à 1/5 et à 1/10 avec de l'acide phénique à 1 p. 100 que nous avons en partie filtré sur coton et papier. Voici les résultats obtenus en injectant sous la dure-mère d'un certain nombre de lapins une émulsion préparée le 10 juin, à la dose de 0,2, 0,3 :

N°s ÉMULSION DATE DE L'INOCULATION RESULTATS

1 Non filtrée. Avec l'émulsion toute fraîche. Rage le 17 juin.

2 Filtrée. — Rage le 17 juin.

3 Non filtrée. Avec l'émulsion de 3 heures. Rage le 18 juin.

4 Filtrée. — Rage le 18 juin.

5 Non filtrée. 11 juin. Rage le 18 juin.

6 Filtrée. — Rage le 18 juin.

7 Non filtrée. 13 juin. Rage le 20 juin.

8 Filtrée. — Accident le 15 juin.

9 Non filtrée. 17 juin. Rage le 26 juin.

10 Filtrée. — Rage le 27 juin.

11 Non filtrée. 22 juin. Accident le 24 juin.

12 Filtrée. — Rage le 3 juillet.

Voici les résultats obtenus avec une émulsion préparée le 28 juillet :

Inoculation : le 24 août. N° 13 + le 8 sept. Cachexie. Moelle non virulente, le 24 août. N° 14 + le 25 août. Avec accidents. le 28 août. N° 15 + le 4 sept. Sans symptômes rabiques. le 2 sept. N° 16 + le 13 sept. Sans symptômes rabiques. le 6 sept. No 17 + le 14 sept. Avec paralysie. Moelle non virulente, le — N° 18 + le 14 sept. Avec paralysie. Moelle non virulente.

le 23 sept. N° 19 + le 3 oct. Sans symptômes. Moelle non virulente.

Emulsion préparée le 30 septembre. Trépanés ;

le 30 sept. N° 20 + le 7 oct. Rage. Preuve expérimentale.

le — N° 20 + le 11 oct. Rage.

le 10 oct. N° 22 non filtrée + 31 oct. Rage.

le — N° 23 filtrée + 26 oct. Paralysie. Rage confirmée par passage.

passage.

le 20 oct. No 24 + le 26 oct. Sans symptômes.

le — N° 25 + le 27 oct. Sans symptômes. Lapin trépané le 1er novembre.

Inoculé : le 1er nov. N° 26 non filtrée, le — N° 27 filtrée + 11 novembre. Paralysé.

Les expériences relatées ci-dessus prouvent que les émulsions de Fermi sont loin d'être inoffensives. Nous hésitons donc pour le moment à employer dans le traitement antirabique de l'homme une substance ayant un effet aussi peu constant sur le lapin.

Bile. — La bile jouit également de la propriété d'atténuer le virus rabique. Frantzius (1 ) avait prétendu que la bile des seuls lapins

(1) FRANTZIUS, Die Galle toller Thiere als Antitoxin gegen Tollwuth. (Centralblatt f. Bakt.,1, Abb. Originale, Bd, 23, 1898, p. 682.)


312 MODIFICATIONS DET VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

enragés détruisait le virus et qu'il s'agissait par conséquent d'une action antitoxique. Lebell (1) s'était rangé à ses conclusions. Vallée (2) a démontré qu'on se trouvait tout au contraire en présence d'un effet antiseptique, la bile de lapins sains fournissant des résultats identiques. L'expérimentation comparée avec de la bile de lapins sains et de lapins rabiques a donné à Kraus (3), à Galavielle et à Aoust (4) les mêmes résultats qu'à Vallée.

La question a été récemment reprise par Lesieur (5). Les expériences ont porté non seulement sur de la bile de lapin, de boeuf, de porc ou de mouton, mais encore sur de la bile humaine. Qu'elles proviennent d'animaux normaux ou rabiques, toutes sont capables de neutraliser le virus in vitro au bout de quelques minutes de contact. Les sels biliaires isolés ou associés en solutions de concentration semblables à celles de la bile possèdent le même pouvoir. Enfin les injections de virus rabique neutralisé par la bile ou par les sels biliaires ne possèdent aucune action préventive sur les inoculations ultérieures de virus rabique pur.

Suc gastrique. — De l'action de la bile sur le virus rabique il faut rapprocher celle du suc gastrique démontrée par les travaux de Wyrsikowsky (6), de Tizzoni et Centanni (7), de Babès et Talasescu (8), etc. Déjà dans les dernières années du XVIIIe siècle, Percival avait eu l'idée de traiter par le suc gastrique des carnassiers., en particulier du chien et du chat, les morsures faites par des animaux enragés. D'après Wyrschikowsky, les émulsions de moelles virulentes sont stérilisées en trois heures à des températures de 16 à 36 degrés, par le mélange d'une solution d'acide chlorhydrique à 3 p. 1000 avec un extrait [glycérine de glandes à pepsine de l'estomac du lapin, du boeuf, du cheval, du mouton ou du rat. Centanni, qui a essayé de tirer de l'atténuation du virus rabique par le suc gastrique artificiel un procédé de vaccination, donne des chiffres qui diffèrent sensiblement des précédents.

Si, à 37 degrés, on mélange une émulsion de virus fixe avec du suc gastrique artificiel, l'atténuation n'est manifeste qu'au bout

(1) LEBELL, Recherches sur l'antitoxine dans la bile des animaux enragés. (Centr f. Bakt., Bd, 26, 1899.)

(2) VALLÉE, Action de la bile sur le virus rabique. (Revue vétérinaire, 190-1, tome XXVI, p. 21.)

(3) KRAUS, Besitzt die Galle Lyssavirus schädigende Eigenschaften. (Zeitschrift fur Hygiène und Infektionskr. 1900, Bd 34. p. 31.)

(4) GALAVIELLE et AOUST, Expériences sur les propriétés de la bile rabique à l'égard du virus fixe et Aoust. Contribution à l'étude de la vaccination antirabique. Thèse de Montpellier, 1900.

(5) LESIEUR, Neutralisation du virus rabique par la bile ou les sels biliaires. (Soc. de Biol., 29 décembre 1906.)

(6) WYRSIKOWSKY, Action du suc gastrique sur le virus rabique. (Archivas de méd. vétérin. Russes 1891.)

(7) ZIZONNI et CENTANNI, Il metodo italiano di vaccinazione antirabbica. (Riforma medica, 1892, VIII, n° 102-104.)

(8) BABÈS et TALASESCU, Etudes sur la rage. (Ann. de l'Inst. Pasteur, 1894.)


ATTENUATION DE LA VIRULENCE 313

de 12 heures et la perte de la virulence n'est complète qu'après 20 heures. Babès et Talasescu ont étudié l'action, sur le virus fixe, du suc gastrique naturel de chien, obtenu à l'aide d'une fistule. A 20 degrés l'émulsion d'un gramme de moelle virulente perd au contact de 20 cent, cubes de suc gastrique sa virulence en 5 heures. Après 3 et 4 heures, le mélange tue encore les animaux sans augmentation de la période d'incubation. La perte de la virulence est donc plutôt rapide. Centanni (1) est cependant arrivé à saisir certains états intermédiaires au maintien de la virulence et à sa perte définitive. Pour cet auteur, il y aurait, dans l'action du suc gastrique sur le virus, atténuation au sens propre du mot. Celle-ci en effet persisterait au cours des passages de lapin à lapin et les animaux continueraient à mourir avec une prolongation de la période d'incubation.

Qu'on admette les uns ou les autres des chiffres cités plus haut, on voit que l'action atténuante du suc gastrique vis-à-vis du virus rabique se passe dans des limites assez étroites. Toutefois, le contenu de l'estomac peut être virulent, si la salive a été déglutie depuis peu. Cette virulence est constante chez les animaux abattus pendant la première période de la maladie alors que la déglutition est encore facile et des vétérinaires ont pu contracter ainsi la rage à la suite d'une inoculation par le contenu stomacal pendant l'autopsie (Nocard et Leclainche) (2).

Sérum d'animaux normaux et immunisés. — Il nous suffira de signaler ici que le sérum d'animaux immunisés contre la rage (moutons, chiens, etc.) est capable de détruire très rapidement le virus rabique. L'action est immédiate et singulièrement énergique, une goutte de sérum (3) pouvant neutraliser jusqu'à 50 gouttes d'une émulsion centésimale de virus fixe. Evangélista (4) a prétendu que le sérum du chien normal pouvait, à la dose de 8 cent, cubes, neutraliser en 24 heures et à 37 degrés 50 cent, cubes d'une émulsion épaisse de virus fixe. Ce fait a été infirmé par Kraüsi (5), par Marie (6), et il est admis aujourd'hui que le sérum des mammifères non immunisés (lapin, cobaye, chien, mouton..., etc.) n'exerce aucune action antirabique. Il n'en est pas de même du sérum de certains oiseaux. Gibier (7) a vu que le sang du pigeon, qui jouit d'une immunité naturelle contre la rage, détruit en quinze

(1) CENTANNI, loc. cit.

(2) NOCARD et LECLAINCHE, Maladies microbiennes des animaux, II, p. 465.

(3) BABÈS et LEPP, Ann. de l'Institut Pasteur, 1889, BABÈS et CERCHEZ, Ibid.,1889. (4) EVANGÉLISTA, Riforma medica, 1891, n° 276.

(5) KRAUS et MARESCH, Uber die Bildung von Immunsubstanzen gegen das Lyssavirus etc.. [Zeitsch. fur Hygien, 1902, p. 527.)

(6) MARIE, Recherches sur le sérum antirabique. (Annales de l'Institut Pasteur, janvier 1905.)

(7) GIBIER, Recherches expérimentales sur la rage chez les oiseaux. (Comptes-rendus, de l'Acad. des Sciences, 1884, p. 531.)


314 MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

heures la virulence du virus fixe et Marie (1) a constaté que cette destruction s'opérait même avec du sérum d'oiseaux parfaitement réceptifs. Inversement, la tortue terrestre, complètement réfractaire à la rage, possède un sérum entièrement dépourvu de propriétés rabicides.

Salive humaine. — Nous mentionnerons simplement, pour terminer, quelques expériences anciennes d'où il résulterait que la salive de l'homme sain serait également susceptible d'atténuer le virus. Au commencement du siècle, Zinke inocule différents animaux avec un mélange de bave de chien enragé et de salive humaine normale. Aucun d'eux ne contracte la maladie. En faveur de l'hypothèse de l'atténuation du virus par la salive, on peut citer l'impossibilité de produire la rage par inoculation dans les glandes salivaires.

4.- CONSERVATION DE LA VIRULENCE

Froid. — Un certain nombre d'agents physiques et chimiques sont sans action sur le virus rabique. De ce nombre est le froid. Roux (2) a vu qu'une température de 60° prolongée pendant plusieurs heures n'exerçait aucune action sur le virus et Barratt (3) a constaté de même qu'un séjour de 3 mois de la substance cérébrale rabique à la température de l'air liquide ne lui enlevait rien de sa virulence. Viala (4) maintient à l'abri de l'air, à une température oscillant entre — 4° et + 4°, un cerveau de lapin rabique et constate qu'au bout de cinq mois il est encore actif. Jobert (5) a conservé de même le cadavre d'un lapin entre — 10 et— 25 degrés.Dix mois plus tard, le bulbe était encore virulent. Une moelle conservée à — 4 degrés pendant 3 mois tuait le lapin après une incubation de 18 jours (Frotingham) (6). Par contre, les filtrats rabiques congelés perdent rapidement leur virulence (di Vestea) (7).

Pression atmosphérique. — L'influence de la pression atmosphérique est également nulle. Le virus est intact après 60 heures de séjour dans l'air comprimé à 7 ou 8 atmosphères (Celli) (8), et

(1) MARIE, Note sur la rage chez les oiseaux. (Comptes-rendus de la Soc. de Biologie, 26 mars 1904.

(2) Roux, Note sur un moyen de conserver les moëlles rabiques avec leur virulence. (Annales de l'Inst. Pasteur, janvier 1887.)

(3) BARRATT, loc. cit.

(4) VIALA, Sur les causes de l'atténuation des moelles rabiques. (Annales de l'Institut Pasteur, 1891, p. 695.)

(5) JOBERT, Sur la résistance du virus rabique à l'action du froid prolongé. (67. R. de la Soc. de Biologie, 1891, p. 277,)

(6) FROTINGHAM, cité par NOCARD et LECLAINCHE.

(7) DI VESTEA, Di alcuue proprieta biologiche dei filtrati rabici, in confronto con le elmulsioni di tessato nervosoda cui proncugono. (Acad. med. di Pisa, 24 janv. 1905.)

(8) CELLI, Alcune proprieta del virus rabico, (Bull, della Soc. di med. di Roma, 1886, p. 175.)


CONSERVATION DE LA VIRULENCE 315

après 24 heures dans l'acide carbonique comprimé à 60 atmosphères (Nocard et Roux) (1).

Rayons de Röntgen. — Les rayons de Röntgen ne sont pas plus actifs; Frantzius (2) l'a signalé le premier. Calabrese (3) a, dit que si on fait agir pendant une demi-heure ou une heure les rayons de Röntgen sur le virus rabique des rues, la virulence n'est en rien modifiée. Les lapins inoculés meurent avec la même période d'incubation que les témoins et c'est tout au plus s'il se manifeste parfois un retard de 24 à 48 heures. Il en est de même avec le virus fixe. Si on fait agir les rayons de Röntgen sur des lapins inoculés dans l'oeil ou par trépanation avec du virus fixe et qu'on prolonge leur action pendant huit jours consécutifs, à raison de deux heures par jour, on ne sauve aucun lapin. Les trépanés meurent comme les témoins. Exceptionnellement, on peut observer, comme l'a noté Ceni (4), un retard variant d'un à six jours chez les lapins inoculés dans la chambre antérieure. Calabrese n'attache à ces retards aucune importance.

Radium.— Le Radium se comporte-t-il d'une façon différente des rayons de Röntgen? Tizzoni et Bongiovanni (5) ont avancé qu'une émulsion à 1/100 de moelle rabique soumise à l'action du Radium était rendue inoffensive pour la dure-mère du lapin et transformée en un vaccin très actif. Bien plus, si on inoculait un lapin avec le virus rabique et si on dirigeait ensuite le rayon du Radium dans l'oeil de l'animal, il échappait à la Rage. Le traitement réussissait alors même que la paraplégie du train postérieur avait déjà commencé. La paralysie rétrocédait et les animaux guérissaient alors que les témoins mouraient le sixième jour. Mêmes résultats chez le chien. Malheureusement aucun des auteurs qui ont cherché à reproduire ces expériences (Calabrese (6), Novi (7), Danysz (8), n'a pu y parvenir. Il convient donc de ne les accepter qu'avec réserve.

Putréfaction. — La putréfaction ne détruit le virus que très

(1) NOCARD et ROUX. Cité par NOCARD et LECLAINCHE.

12 ) FRANTZIUS, Einige Bemerküngen uber die Wirkung der Rontgensutrhlen auf das Gift der Toltwuit. (Centr.f, Bakt. I, originale, 1897, p. 261.)

(3) CALABRESE, Action des rayons de Röntgen sur le virus rabique. (Riforma medica, 1905, n° 47.)

(4) CENI, l'Azione del Raggi di Röntgen sul virus rabido. (Clinica moderna, n° 30, 26 juglio 1905).

(5) TIZZONI ET BONGIOVANNI, l'Action du Radium sur le virus rabique. (Académie des Sciences de Bologne, 9 avril 1905, 28 mai 1905.) Riforma medica, 6 mai 1905, 29 juillet 1905, 16 décembre 1905. Congrès international de Liège, pour l'étude de la Radiologie, septembre 1905. (Gazetta degli ospedali, 22 oct. 1905, etc... etc.)

(6) CALABRESE, Action du Radium sur le virus rabique XVe Congrès de la Société italienne de médecine interné (Gênes, 1905). Congrès de Médecine interne de Rome, octobre 1904. (Riforma medica, 1905, n° 47.■ etc.)

(7) Novi, Action du Radium sur le virus rabique et sur la Rage. (Cor. à l'Acad. des Sciences de Bologne, 20 nov. 1905.)

(8) DANISZ, Action du Radium sur le virus rabique, (Annales de l'Institut Pasteur, 25 mars 1006.)


316 MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

lentement. Tous les auteurs sont unanimes sur ce point. Galtier (1) obtient la transmision par l'inoculation de centres nerveux provenant de cadavres entiers enfouis depuis 23 jours pour le lapin, depuis 31 jours pour la brebis, depuis 44 jours pour le chien.Chez le loup, Mergel (2) trouve la matière cérébrale virulente quatorze jours après l'enfouissement. Russo Travali et Brancolione (3) constatent la virulence dans des cerveaux de lapins enfouis depuis 38 jours ou putréfiés à l'air depuis 21 jours. Von Ratz (4) conclut de ses recherches que la putréfaction des centres nerveux du lapin pendant 15 à 16 jours détermine seulement un affaiblissement peu marqué de la virulence. Mazzei (5) a vu des cerveaux rabiques résister à la putréfaction jusqu'à 69 jours. A cette date, les émulsions filtrées à travers une bougie Berkefeld selon le procédé de Remlinger donnaient encore la rage.

Eau. — Dans l'eau, comme dans l'air humide du reste, le virus rabique est susceptible de conserver 20, 40 et jusqu'à 88 jours, son pouvoir virulent.

Cocaïne. — Parmi les substances chimiques sans action sur le virus, nous citerons la cocaïne et l'olocaïne. Fermi (6) a appliqué le fait à la pratique des vaccinations antirabiques dans le but de rendre les inoculations moins douloureuses.

Glycérine. Son Pouvoir fixateur.— Roux (7) a découvert un fait beaucoup plus intéressant. La glycérine neutre à 30° Beaumé est non seulement sans action sur le virus rabique, mais elle possède encore à son égard un véritable pouvoir fixateur. Des bulbes de lapins enragés conservés pendant quatre semaines en glycérine à la température de la chambre donnent la maladie aussi rapidement que le virus frais. Des moelles maintenues à l'étuve à 23 degrés de l'Institut antirabique pendant 10,8,6, 4 jours et immergés ensuite en glycérine conservent pendant un mois au moins la virulence correspondant à leurs degrés d'atténuation respectifs. Cette propriété très importante de la glycérine a été appliquée par Calmette à la vaccination antirabique et a été très étudiée. Combien de temps la virulence se conserve-t-elle dans ces conditions et de quelle façon disparaît-elle ? Pour Loir (8), la

(1) GALTIER, Résistance du virus rabique à la dessiccation et à la décomposition cadavérique. (Journ. de Méd. vét., 1888.)

(2) MERGEL, Zur Frage über die Tenacität des Wutcontagiums. Pet. (Arch. f. Vet., octobre 1887.)

(3) Russo TRAVALI et BRANCOLEONE, Sulla Resistinza del virus rabido atta putreforione. (Riforma med., V., 1889).

(4) VON RATZ, Die Wiederstandsfahigkeit des Virus der Tollwuthgegen Fäulniss.(Centr. f. Bakt.,1 Abt. Orig. 1900 p. 825).

(5) MAZZEI, Résistance du virus rabique à la Putréfaction. (Riforma medica, 22 sept. 1906).

(6) FERMI, l'Azione di vari agenti chimici sul virus rabido.

(7) Roux, Note sur un moyen de conserver les moëlles rabiques avec leur virulence. (Ann. de l'Inst. Pasteur, janvier 1887.)

(8) Loin, Statistique de l'Institut antirabique de Tunis. (Annales de l'Inst. Pasteur, mai 1886.)


CONSERVATION DE LA VIRULENCE 317

virulence des cerveaux de lapin disparait brusquement sans transition après 2 mois 1/2. Rodet et Galavielle (1) ont vu que ce délai était trop court. Après dix mois, un cerveau conservé en glycérine peut encore être virulent. De plus, la disparition de la virulence ne s'opère pas aussi brusquement que le croit Loir. Particularité intéressante, dans les cerveaux ainsi conservés, le pouvoir vaccinant survit à la virulence et on peut, à l'aide de substance nerveuse devenue inoffensive, conférer à des lapins ou à des chiens un degré notable d'immunité. Inoculés dans l'oeil ou par trépanation, ces animaux ne prennent pas la maladie, ou succombent avec un retard très marqué sur les témoins. Fermi (2) a noté que le fait d'employer de la glycérine concentrée ou diluée à 1/2 ou à 1/4 était sans importance. Conservé dans l'un ou l'autre de ces liquides, le virus fixe de l'Institut de Sassari était encore au bout de vingt jours virulent, par voie hypodermique et la période d'incubation, n'était en rien diminuée. Fermi a noté pour les Muridés, comme Loir, la disparition brusque de la virulence. Notons enfin que, d'après di Vestea (3), la glycérine conserve beaucoup moins longtemps la virulence des filtrats que celle des émulsions non filtrées.

Enrobage. — Le virus rabique peut être enrobé également dans des poudres inertes ou antiseptiques.

Le virus séché d'une manière rapide enrobé dans le camphre a été trouvé encore virulent après 34 jours, dans le talc, après 40 jours, dans l'acide borique après 42 jours, dans le sucre après 52 jours, dans le sel marin après 61 jours, dans le carbonate de soude après 14 jours (4).

Substance nerveuse normale. Pulpes d'organes. — Babes et Riegler (5) ont vu que les animaux infectés par un virus atténué auxquels on injecte sous la peau des quantités considérables de substance nerveuse normale résistent ou présentent des retards appréciables sur les témoins. Fermi obtient les mêmes résultats sur des muridés., nous y reviendrons aux chapitres de la vaccination antirabique. In vitro, la substance nerveuse n'exerce sur le virus rabique aucune action atténuante. Alors même que deux émulsions à 1/10 de substance nerveuse, l'une normale, l'autre rabique, sont mélangées l'une à l'autre dans les proportions

(1) RODET ET GALAVIELLE, Expériences sur le pouvoir immunisant de la matière nerveuse rabique conservée en glycérine. (Soc. de Biologie, 19 janvier 1901, 21 décembre 1901, et 5 juillet 1902.)— GALAVIELLE ET MARTIN.) (Soc. de Biologie, 7 juin 1902.— MARTIN, Contribution à l'étude expérimentale de la vaccination antirabique. Thèse de Monpellier, 1902.

(2) FERMI, l'Azione di vari agenti chimici, p. 69. (3) DI VESTRA, Di alcune proprieta..., etc.

(4) REMLINGER, Enrobage du virus rabique dans des poudres inertes et antiseptiques. (Arch.de Méd. expérim. t. XXII, 1910, n° 6.)

(5) BABES et RIEGLER, Sur le traitement de la rage par l'injection de substance nerveuse normale. (Comptes rendus de l'Ac. des Sciences, 28 mars 1898.)


318 MODIFICATIONS DE VIRULENCE DU VIRUS RABIQUE

de 20 parties de la première pour une de seconde, on ne constate pas la moindre atténuation de virulence. Cette atténuation ne s'observe même pas avec le cerveau d'animaux réfractaires à la rage comme la tortue terrestre (Remlinger) ; les pulpes hépatique, splénique, rénale..., etc., ont été expérimentées dans les mêmes conditions que la substance nerveuse et les mêmes résultats négatifs ont été obtenus (1). Rappelons que le sérum des animaux non immunisés contre la rage est en général dépourvu de toute propriété rabicide.

(1) REMLINGER, Expériences inédites.


CHAPITRE XVIII

CONTAMINATION CLINIQUE ET PROPAGATION DU VIRUS RABIQUE*

1. Contamination par morsure. Principaux; facteurs de gravité des morsures.

— 2. Contamination par d'autres procédés. Contamination par léchage des plaies cutanées ou des muqueuses. Contamination par coup de griffe. Quelques

Quelques exceptionnels de contamination de la rage. Contamination professionnelle des vétérinaires. Différentes étapes du virus rabique. —3. Propagation du virus rabique. Le virus rabique se propage par les nerfs. Expériences de di Vestea et Zagari, de Babes, de Nicolas..., etc. Le virus rabique peut-il se propager aussi par voie sanguine ? par voie lymphatique ?

-4. Vitesse de la propagation du virus. Notions sur la vitesse de propagation du virus rabique. Envahissement du système nerveux central. Période de latence du virus. Eclosion de la maladie. Diffusion centrifuge du virus.

1. CONTAMINATION PAR MORSURE

Dans l'immense majorité des cas, c'est à la suite d'une morsure, que le virus rabique pénètre dans l'économie. Cette morsure peut être si minime que la victime n'y prête nullement attention ; l'accident a presque totalement disparu de son souvenir lorsque la maladie vient à éclater. Le pronostic de la morsure varie suivant un grand nombre de conditions. Les principaux facteurs sont :

1° Le siège de la morsure. Plus une région est riche en filet nerveux (visage, doigt, mains) et plus elle est rapprochée du système nerveux central (lèvres, nez et surtout régions orbitaires), plus il y a de chance pour que la rage s'en suive. Chez les animaux, ce sont les morsures du nez (chien), des naseaux (ruminants) qui présentent le maximum de gravité.

2° L'état de l'épiderme, qui peut être nu (visage, mains, pieds), recouvert de vêtements (homme) ou de poils (animaux). On conçoit que, lorsqu'une morsure est faite à travers les vêtements, une partie du virus se trouve absorbée par ceux-ci et que le danger soit moindre. Il peut même se faire que les vêtements n'aient subi la moindre solution de continuité. Dans ces conditions, il n'y a morsure qu'au sens vulgaire du mot. Il s'agit en réalité d'une


320 CONTAMINATION CLINIQUE

plaie par ratissage, et le danger est nul. Chez les animaux, les bêtes à longs poils (caniches, épagneuls, moutons à laine) sont contaminés dans une proportion bien moindre que les bêtes à poils courts (dogues, bassets, moutons tondus..., etc.). Remarquons qu'il n'est pas toujours facile de dire si une personne a été ou non mordue. Il arrive que celle-ci ne se rappelle pas si une petite plaie qu'elle porte résulte d'une morsure ou d'un autre traumatisme. Souvent aussi elle ne se souvient pas plus si la bave d'un animal enragé est venue ou non au contact d'une plaie ancienne ou récente. Au poignet, au cou de pied, c'est-àdire dans les régions situées à la limite des parties nues et des parties recouvertes par les vêtements, le diagnostic entre, une morsure à nu et une plaie par ratissage à travers des vêtements n'ayant subi aucune solution de continuité peut présenter des difficultés.

Enfin, lorsque la morsure est faite à travers un tissu lâche comme celui d'un tricot ou d'un bas de laine, on est souvent embarrassé pour dire si la dent a pénétré ou non. Lorsque le tissu interposé entre la dent et la plaie est très fin (gant de fil, pantalon de toile, par exemple), on peut aussi se demander si la bave de l'animal mordeur n'a pas pu mouiller le linge qui lui ensuite aura contaminé la plaie...;

3° La nature de l'animal mordeur, ainsi qu'on l'a vu plus haut;

4° Le nombre des morsures, leurs dimensions, leur profondeur, toutes choses qui favorisent l'ensemencement, par le virus, d'un plus grand nombre de filets nerveux;

5° La souillure plus ou moins grande de la plaie par des microorganismes autres que le virus rabique a également son importance. Soit que ces germes étrangers absorbent à leur profit l'activité phagocytaire ou le pouvoir bactéricide des humeurs, soit que par leur action sur les tissus ils favorisent l'absorption du virus, l'infection rabique peut de ce fait se trouver favorisée.

2 - CONTAMINATION PAR D'AUTRES PROCÉDÉS

Le virus rabique est susceptible d'infecter l'économie en dehors de toute morsure. Bien que moins fréquemment réalisées, ces circonstances ne sauraient être trop présentes à l'esprit du médecin. Il n'est pas rare de voir la rage se manifester à la suite de léchage de plaies superficielles, telles que ces coupures, ces crevasses, ces « envies », ces écorchures, ces gerçures qu'on a si souvent aux mains, particulièrement dans certaines professions.


CONTAMINATION PAR D'AUTRES PROCÉDÉS 321

Dans quelques observations, ce sont des gerçures des lèvres qui ont servi de porte d'entrée. Au début de sa maladie, le chien est pris assez souvent d'un redoublement d'affection pour ses maîtres; il se livre alors à des effusions dont on saisit tout le danger. On a vu la rage se déclarer à la suite de lèchements particulièrement bizarres. Pace (1) a relaté l'observation d'un homme de 47 ans qui, pour bien démontrer à ses camarades que son chien n'était nullement enragé, se fit lécher par lui l'intérieur des fosses nasales et succomba à la maladie. Remlinger (2) a publié de même l'histoire d'un Grec qui, au moment où il se relevait après avoir satisfait ses besoins, dans une rue de Stamboul, fut léché à l'anus par un chien qui, cinq jours plus tard, mourait de la rage. Lui-même succombait au 40e jour. Chez ces deux malades, les muqueuses nasale ou anale ne présentaient au début de la maladie déclarée de solution de continuité d'aucune sorte. Ils prétendirent qu'il en était de même au moment de l'accident initial. Dans plusieurs observations de rage consécutive à des léchages de mains (Leclerc et Sorvonnat (3) ; Paviot et Nicolas (4), etc.), les malades ne se souvenaient pas davantage avoir eu à ce niveau la plus petite écorchure.

Voici une série d'expériences faites en collaboration avec Vasiliu (5) qui montrent le degré de danger que présentent les différentes plaies antérieures au contact virulent.

Il arrive souvent qu'aux instituts antirabiques il se présente des personnes portant des plaies, des gerçures, des égratignures qui ne sont pas produites directement par des animaux enragés, mais qui ultérieurement sont venues en contact d'une manière ou d'autre avec la salive d'animaux enragés.

En présence de ces cas, il faut se demander quelles sont les plaies susceptibles d'être infectées par la rage et à quel moment ces plaies peuvent être infectées.

Nous avons entrepris plusieurs séries de recherches pour élucider ces questions.

SÉRIE I. — Six chiens ont subi des égratignures à la tête sur une longueur de 3 centimètres. Ces blessures très superficielles n'ont donné que des traces de sang ou n'ont pas saigné du tout. Ces égratignures ont été enduites par de la substance bulbaire provenant de chiens morts de

(1) PACE, la Muqueuse nasale de l'homme peut-elle absorber le virus rabique? (Atti del congresso di med. interna. Padoue, 1903.)

(2) REMLINGER, les Travaux récents sur la rage. (Bulletin de l'Institut Pasteur, 1904, p. 794.)

(3) LECLERC et SARVONNAT, Rage humaine par lèchement sans morsure de la peau. (Société médicale des hopitaux de Lyon, 21 juin 1904.)

(4) PAVIOT et NICOLAS, Un cas de rage consécutif à de simples lèchements. (Société méd. des hôpitaux de Luon, 27 juin 1905.)

(5) BABÈS et VASILIU, l'Infection ultérieure des plaies par le virus rabique. (Soc. de Biologie, 1911, 70, 104.

BABÈS. — Traité de la Rage. 21


322 CONTAMINATION CLINIQUE

la rage des rues. On avait vérifié l'existence du virus rabique chez ces animaux (nodules, Negri, expériences).

RÉSULTATS

Chien 1. A été infecté immédiatement après la production des égratignures. Mort après 123 jours.

Chien 2. A été infecté immédiatement après la production des égratignures.. Vit après 7 mois.

Chien 3. Infecté 24 heures après, les blessures s'étant fermées Mort après 114 jours, sans symptômes ni lésions rabiques.

Chien 4. Infecté 24 heures après, les blessures s'étant fermées. Vit après 7 mois.

Chien 5. Infecté 48 heures après, les blessures s'étant fermées Mort après 108 jours, sans symptômes suspects.

Chien 6. Infecté 48 heures après, les blessures s'étant fermées Mort après 113 jours, sans symptômes suspects.

C'est-à-dire que les chiens en expérience sont restés en vie ou bien ne sont morts que quatre mois ou plus tard même après l'infection, sans présenter de symptômes ni de lésions rabiques. Les lapins inoculés avec leur bulbe ont survécu.

SÉRIE II. — Sur six autres chiens on a pratiqué des égratignures ou des coupures un peu plus profondes intéressant l'épiderme et la surface du derme de manière à faire sortir quelques gouttes de sang. Le bulbe d'un chien mort de rage des rues vérifiée a servi à infecter les petites plaies qui ont été légèrement enduites par la substance nerveuse.

RÉSULTATS

Chien 1. Infecté immédiatement après la production des plaies Mort après 23 jours, l'animal présentait la rage furieuse.

Chien 2. Infecté immédiatement après la production des plaies Vivait encore 6 mois après.

Chien 3. Traité 24 heures après, les blessures étant fermées Mort après 135 jours, sans symptômes suspects.

Chien 4. Traité 24 heures après, les blessures étant fermées Vivait après 6 mois.

Chien 5. Traité 48 heures après, les blessures étant fermées Vivait après 5 mois.

Chien 6. Traité 75 heures après, les blessures étant fermées Mort après 163 jours, sans symptômes suspects.

Un seul des deux chiens dont la plaie fraîche a été mise en contact avec la substance virulente a succombé par la rage, tandis que les autres ont survécu ou bien sont morts d'autres maladies (pas de nodules et de Negri, expériences appliquées à d'autres animaux négatives).

SÉRIE III. — On pratique sur la tête de six chiens, au-dessous de l'oeil, des blessures profondes pénétrant dans les muscles, coupant les nerfs et ayant déterminé une hémorragie assez abondante. On introduit ensuite dans la profondeur de la plaie de la substance bulbaire d'un chien mort de rage de rue et conservée pendant deux jours dans la glycérine.


CONTAMINATION PAR D'AUTRES PROCEDES 323

RÉSULTATS

Chien 1. Infecté immédiatement après la production des plaies Mort après 30 jours, de

rage furieuse. Chien 2. Infecté immédiatement après la production

production plaies Vit encore après 5 mois.

Chien 3. Infecté 24 heures après, les plaies étant

encore ouvertes Mort après 28 jours, de

rage furieuse. Chien 4. Infecté 24 heures après, les plaies étant

encore ouvertes Vit encore 6 mois après.

Chien 5. Infecté 72 heures après par le bulbe frais

d'un autre chien ; plaie suppurée Mort 17 jours après,de la

rage furieuse. Chien 6. Infecté 72 heures après par le bulbe frais

d'un autre chien Mort 25 jours après, de la

rage furieuse.

Les mêmes séries d'expériences ont été entreprises en employant des souris blanches à la place des chiens.

Le résultat paraît être analogue et sera publié après une longue observation. D'ores et déjà, il résulte de nos expériences faites sur des chiens, chez lesquels l'infection a été essayée par des substances beaucoup plus virulentes et plus concentrées que la salive des chiens enragés, que l'infection des plaies antérieures mises en contact avec le virus n'est pas facile à obtenir.

En résumé : 1° Dans deux cas les égratignures toutes fraîches, superficielles et qui ont à peine saigné, n'ont pas pu être infectées ultérieurement par un léger frottement avec le virus de rue ;

2° Même les égratignures fraîches plus profondes traitées par le même procédé n'ont donné la rage qu'une fois sur deux ;

3° Dans 8 cas, les égratignures fermées mises en contact avec le virus de rue vingt-quatre, quarante-huit et soixante-quinze heures après n'ont pas donné la rage ;

4° Au contraire, les plaies profondes de la tête ont pu être facilement infectées par le même procédé même après soixantedouze heures. Il est vrai que parfois, même en introduisant dans de telles plaies fraîches un virus de rue un peu atténué, une partie des chiens éprouvés ne gagnent pas la rage.

On peut donc s'abstenir de faire le traitement aux personnes portant des légères égratignures fermées et qui ont été atteintes vingt-quatre heures après avoir reçu ces égratignures, ou plus tard, par la salive d'un animal enragé.

Les expériences de Remlinger (1), confirmées par celles de B.Galli Valerio (2), sur l'absorption du virus rabique par la peau

(1) REMLINGER, Absorption du virus rabique par la peau fraîchement rasée. (Soc. de Biologie, 22 juillet 1905.)

(s) B. GALLI-VALERIO, Recherches expérimentales sur la Rage des Rats. (Centr. f. Rakt, 1 Abt. Orig., Bd XLII, 1906, p. 302.)


324 CONTAMINATION CLINIQUE

fraîchement rasée ont montré combien il suffit d'une érosion insignifiante de l'épiderme pour servir de porte d'entrée au virus. La contagion par léchage peut également se présenter chez l'animal. Wermter (1) a rapporté un cas de rage du boeuf dû au léchage des plaies de castration par un chien enragé. Chez les herbivores, la contagion se réalise parfois par le dépôt de bave virulente sur des plaies récentes résultant de coups de cornes. Un coup de griffe, une égratignure causée par un chien, un chat ou un loup enragé peut donner la rage au même titre qu'une morsure ou un léchage.

Très démonstratif est le cas du vétérinaire croate Hugo Hartmann (de Gareschima) (2). Le 2 novembre 1905, il est griffé à la lèvre inférieure par un chien de 18 mois chez lequel il venait de diagnostiquer une simple indigestion. Huit jours plus tard, le chien succombait sans avoir présenté ni modification du caractère ni paralysie. Le bulbe est envoyé à l'Institut antirabique de Budapest, qui, le 23 novembre, se basant sur les passages, télégraphia qu'il s'agissait de rage. Le traitement est commencé le 1er décembre, mais la rage éclate le 8. Mort le 11.

Moi-même j'ai eu l'occasion d'observer deux personnes qui, simplement griffées par un loup enragé, contractèrent la rage. Ces personnes, d'après les affirmations de leur entourage, n'avaient pas été mordues, mais griffées. Objectivement on ne constatait pas les délabrements considérables des morsures de loup, mais, à la face et aux mains, on constatait des plaies allongées, superficielles, parallèles les unes aux autres qui paraissaient bien avoir été causées par des griffes. Ces personnes succombèrent l'une (un enfant) 21 jours, l'autre 28 jours après l'accident. Une vingtaine d'autres personnes également griffées par des loups enragés ont échappé à la maladie, quoique n'ayant subi aucun traitement.

Le mécanisme de l'infection dans ces cas est facile à comprendre. Le chien, le chat, le loup contaminent leurs pattes et leurs griffes directement en les léchant ; le chien et le chat peuvent les contaminer aussi indirectement par l'intermédiaire de la litière sur laquelle la bave se répand. On conçoit enfin qu'en griffant les animaux dilacèrent un grand nombre de filets nerveux sur lesquels le virus s'ensemence très facilement.

Nous ne signalerons que pour être complet certains modes de contamination tout à fait exceptionnels. Palmirski et Karlowski (3) ont publié l'observation d'un homme de 33 ans qui coucha avec sa servante au Ier jour de la maladie de cette dernière. Il con(1)

con(1) Rapports sanitaires prussiens. (Arch. für Thierheikunde, t.XXV, 1899. p. 192).

(2) LIPPATL, Tierärzlliches. Centralblatt, 10 mars 1906.

(3) PALMIRSKI et KARLOWSKI, Un cas de transmission de la rage par le coït. (Medycyna, 1900, n° 4.)


CONTAMINATION PAR D'AUTRES PROCÉDÉS 325

tracta la rage. Comment se fit la contagion ? Par les baisers? Par une morsure au cours du coït ? Par la souillure d'une petite plaie qu'il avait à la main ? C'est ce que l'enquête ne put établir. On est même en droit de se demander si, dans cette observation, la servante fut bien la source de la contagion.

Bien que le virus, peu abondant dans la salive, ainsi que nous l'avons vu, ne paraisse pas pouvoir vivre longtemps en dehors de l'organisme, on a signalé quelques cas de contagion médiate. Dans une observation, une écuelle où avait bu et mangé un chien enragé fut nettoyée par une vieille femme dont les mains portaient des écorchures. La rage s'en suivit. Plus fréquente est la contamination professionnelle chez les vétérinaires, au cours de l'autopsie d'animaux enragés. Le contenu stomachal — virulent souvent à cause de la salive déglutie — est incriminé dans la majorité des observations; mais on peut concevoir qu'une plaie souillée par de la substance nerveuse, de la pulpe pancréatique, surrénale... etc., peut-être exceptionnellement même par du sang, puisse également engendrer la maladie.

Il est intéressant de noter que, les cas d'infection rabique à la suite de morsure d'homme enragé sont tous plus ou moins sujets à contestation. Il n'existe en tout cas aucune observation de rage contractée à l'autopsie d'individus ayant succombé à cette maladie. Dans les instituts bactériologiques et antirabiques, le maniement du virus fixe n'a jamais été non plus la source d'infection rabique. Le fait ne paraît pas devoir s'expliquer uniquement par l'usage des inoculations préventives. Nous le retrouverons à l'occasion de la comparaison du virus fixe et du virus des rues.

Nous ferons remarquer, en terminant, que, particulièrement en Orient, il n'est pas rare d'observer des cas de rage assez paradoxaux; le malade et son entourage affirmant que jamais ils n'ont été ni mordus, ni griffés, ni léchés par aucun animal enragé ou suspect. Récemment encore un médecin municipal digne de foi rapportait à Remlinger qu'il avait examiné, quelques heures après l'accident, un groupe de villageois, qui avaient été assaillis par un loup enragé. Deux d'entre eux n'avaient été ni mordus, ni griffés; leurs téguments ne montraient pas la plus petite solution de continuité. Ils racontaient qu'ils avaient simplement senti contre leur visage l'haleine chaude du loup. Ils ne furent pas dirigés vers l'Institut antirabique et du trentième au quarantième jour tous deux succombèrent à la rage. Nous ne voulons pas nous risquer à interpréter de pareils faits...Peut-être est-il préférable de les ranger simplement dans un groupe d'attente et d'attirer sur eux l'attention des directeurs d'instituts antirabiques et des médecins cliniciens.


326 CONTAMINATION CLINIQUE

L'innocuité de certaines morsures pratiquées par des animaux sûrement enragés s'explique par la faible virulence de la salive ou par la minime quantité de virus qui est entrée dans la plaie.

3. - PROPAGATION DU VIRUS RABIQUE

Le virus rabique, déposé au niveau d'une effraction du revêtement cutané ou muqueux par l'un des mécanismes que nous venons d'indiquer, est quelquefois entraîné par un lavage ou détruit par une cautérisation pratiquée en temps opportun. Il peut également être détruit sur place à l'aide des seules ressources de l'organisme.

D'autres fois, il poursuit en avant sa marche offensive, susceptible encore d'être entravée à l'une ou à l'autre de ses étapes. Nous devons étudier ces différents points.

D'autres facteurs, non plus extérieurs à l'organisme, mais inhérents à lui, sont donc capables de neutraliser le virus et on peut concevoir que cette neutralisation soit le résultat d'une destruction au point même de l'inoculation, peut-être grâce à la phagocytose, à l'action bactéricide des humeurs ou à d'autres causes qui, dans l'état actuel de la science, nous échappent encore. Certaines expériences permettent de saisir sur le vif cette destruction du virus au point même où il est déposé. Des émulsions épaisses de substance nerveuse, voire des cerveaux entiers d'animaux enragés, perdent rapidement dans le péritoine du lapin ou du chien tout pouvoir pathogène. Après douze heures, la perte de virulence est absolue (Remlinger) (1). Une disparition analogue a été constatée dans des sacs de viscose enfouis non plus dans le péritoine, mais sous la peau. Ni la doctrine de la phagocytose, ni celle du pouvoir bactéricide des humeurs ne paraissent pouvoir donner de ces faits une explication suffisante. D'une part, en effet, la destruction du virus s'est, dans un grand nombre d'expériences, opérée plus rapidement lorsque l'émulsion était enfermée dans un sac de viscose que lorsqu'elle était injectée directement dans le péritoine. D'autre part, le liquide péritonéal jouit d'un pouvoir rabicide beaucoup moindre in vitro.

L'existence de filets nerveux dans la région où a été déposé le virus paraît avoir, au point de vue du développement ultérieur de la maladie, une importance majeure.Le tissu nerveux vient-il à manquer? Le virus meurt sur place. Existe-t-il? Il exerce sur le virus une attraction comparable à celle de l'aimant sur le fer. Et le virus va poursuivre sa marche offensive.

(1) REMLINGER, Sur la destruction du virus rabique dans la cavité péritonéale. (Société de Biologie, 23 décembre 1905.)


PROPAGATION DU VIRUS RABIQUE 327

Ainsi que l'avait théoriquement affirmé, dès 1879, Duboué (1) (de Pau), c'est par les nerfs que s'opère le transport du virus de la périphérie aux centres. La démonstration en a été donnée à peu près en même temps par di Vestea et Zagari (2) dans des expériences classiques et par moi-même (3). Ces auteurs ont vu que le virus déposé dans les nerfs atteint les centres en cultivant petit à petit le long de ces organes. Il suit le nerf jusqu'à ses origines, arrive au cerveau ou à la moelle et continue à cultiver de proche en proche jusqu'à l'infection de tout le système nerveux central. Si le point d'arrivée dans les centres est situé dans les parties postérieures de la moelle, comme dans le cas d'une inoculation par la sciatique, la section de la moelle en avant empêche l'envahissement du cerveau et du bulbe.

Inversement, lors de la pénétration du virus par les nerfs crâniens, la section limite la virulence aux parties antérieures. Une fois qu'il a cultivé dans le système nerveux central, le virus rabique passe du côté opposé à celui de la morsure ou de l'inoculation et, par voie non plus centripète, mais centrifuge, il envahit tout le système nerveux périphérique.

Les expériences de di Vestea et Zagari ainsi que les miennes ont été confirmées par celles de nombreux savants, Roux (4), Bardach (5), Cantanni (6), Nicolas (7),.... etc. Ce dernier auteur sectionne les nerfs sciatique et saphène interne du chien. Tous les opérés résistent aux inoculations consécutives dans les bouts périphériques de ces nerfs ou dans le tissu conjonctif sous-cutané, tandis que les témoins deviennent enragés. Les sections du radial et du cubital donnent des résultats identiques, alors que l'inoculation du virus rabique à doses fortes dans une région énervée ne détermine jamais la maladie ; les témoins inoculés dans les mêmes conditions deviennent enragés dans la proportion de 58 sur 70.

Après avoir enlevé un fragment de la moelle épinière entre la dernière vertèbre dorsale et la première lombaire, Nicolas inocule plusieurs chiens dans le tissu conjonctif sous-cutané et dans le nerf sciatique gauche. Les opérés restent indemnes tandis que les témoins prennent la rage. Il est à noter que le virus progresse

(1) DUBOUÉ (de Pau), Physiologie pathologique et traitement rationnel de la rage. Paris, 1879.

(2) DI VESTEA et ZAGARI, Transmission de la rage par voie nerveuse.(Annales de l'Institut Pasteur, 1887, tome I, p. 492, et 1889, tome III, p. 237.)

(3) BABÈS, Tanulmanyok aveszettsegröl, 1887 août, et Studien üb. die Wutkrankheit. (Virch. Arch, 1887. déc.)

(4) Roux, Notes de Laboratoire sur la présence du virus rabique dans les nerfs. (Annales de l'Inst. Pasteur, t. II, 1888, p. 18, et t. III, 1889, p. 69.)

(5) BARDACH, Nouvelles recherches sur la Rage. (Annales de l'Inst. Pasteur, t. II, 1888, p. 9.)

(6) CANTANNI, la Diffusione del virus rabico lungo i nervi a le inoculazioni préventive di Pasteur. Giorn. internaz. di science med. Napoli, 1888, pp. 657-660.)

(7) NICOLAS, Sur la Pathogénie de la Rage. (Journal de médecine vétérinaire et de zootechnie, 30 juin 1906.)


328 CONTAMINATION CLINIQUE

dans les nerfs et que le sciatique droit non inoculé peut à son tour donner la rage. Un chien opéré, inoculé sous les méninges, prend la rage, mais la substance nerveuse située au delà de la solution de continuité de la moëlle ne se montra pas virulente. Cette solution interrompt donc dans un sens comme dans l'autre la marche des éléments virulents.

Le transport du virus rabique par les nerfs étant bien démontré, la question se pose de savoir si cette voie est seule susceptible de conduire le virus jusqu'aux centres. En faveur du transfert par voie sanguine, on peut citer la possibilité de la transmission de la rage de la mère au foetus, la fréquence de la contamination à la suite des inoculations intra-vasculaires et aussi la rapidité de l'absorption dans certaines circonstances. Pasteur a vu que la rage se déclarait chez le lapin après inoculation dans la veine marginale de l'oreille, malgré l'amputation immédiate de cet organe. On peut objecter cependant qu'injecté dans les vaisseaux le virus en sort par diapédèse et reprend la voie nerveuse pour arriver aux centres. Cette transsudation est d'autant plus facile que l'injection virulente est plus copieuse et les endothéliums vasculaires moins résistants. De fait, on voit la maladie se déclarer à la suite de ces injections, d'autant plus sûrement qu'elles sont plus massives et pratiquées sur des animaux plus jeunes (Nicolas).

De Blasi et Russo Navali ont expliqué par une absorption lymphatique la rage qui se manifeste parfois à la suite de l'inoculation intra-péritonéale; à l'appui du rôle des lymphatiques, on peut aussi faire remarquer que E. Roux a trouvé plusieurs fois virulents les ganglions axillaires prélevés du côté de la morsure chez des hommes morts de rage. Toutefois, ce ne sont pas là des arguments péremptoires. Moi-même, en examinant les ganglions axillaires dans deux cas de morsures aux mains suivies de mort, j'avais trouvé ces ganglions tuméfiés et dans un cas tuberculeux sans autres lésions tuberculeuses manifestes. Dans les deux cas, les ganglions n'étaient pas virulents. Remlinger (1), voulant se rendre compte de la possibilité du transport par les lymphatiques, inocule le virus dans des ganglions pathologiquement hypertrophiés (tuberculose). La maladie se déclare seulement une fois sur quinze.

L'inoculation, pratiquée dans d'autres organes, le rein et le testicule, en particulier, donne une proportion d'atteintes légèrement supérieure. On doit en tirer la conclusion que ce n'était pas par la voie des lymphatiques, mais par celle des nerfs ganglionnaires que s'était fait le transport du virus dans les rares expériences positives. On ne voit pas en effet pourquoi les nerfs des organes splanchniques feraient exception et ne pourraient pas

(1) REMLINGER, le Virus rabique et le vaccin antirabique se propagent-ils par voie lymphatique. (Société de Biologie, 24 mars 1907.)


VITESSE DE PROPAGATION DU VIRUS RABIQUE 329

eux aussi servir de conducteurs. Remarquons toutefois que, lorsqu'on dit que le virus rabique se propage par les nerfs, cela n'implique pas nécessairement qu'il chemine dans le cylindre-axe luimême, et non dans les gaines ou dans les lymphatiques périnervins. L'agent pathogène de la rage appartenant à la classe des orgarnismes ultramicroscopiques, il est bien difficile d'être fixé sur ce point, dont nous reparlerons plus loin.

4.-VITESSE DE PROPAGATION DU VIRUS RABIQUE

Avec quelle vitesse se propage le virus rabique ? On sait que, chez l'homme comme chez les animaux, l'incubation de la rage est extrêmement irrégulière puisqu'elle peut varier de quelques jours (12 à 13) à plusieurs mois et même à plusieurs années (3 ans dans quelques observations non critiquables). Cette variabilité du temps d'incubation est-elle en rapport avec la variabilité de la progression ? Oui, si on admet que la rage éclate dès que le virus rabique parvient aux centres nerveux. Mais l'inexactitude de cette notion paraît résulter des expériences suivantes (Remlinger) (1). On choisit un certain nombre, une trentaine au moins, de lapins ou de cobayes de même poids, et on leur inocule sous la peau ou dans les muscles en un point identique une égale quantité d'émulsion de virus fixe. Quelques jours après l'inoculation, on sacrifie un de ces animaux et son bulbe sert à inoculer deux lapins sous la dure-mère. La même opération est répétée chaque jour jusqu'à l'apparition des premiers symptômes de la rage chez les survivants. On se rend ainsi compte très facilement que les centres nerveux peuvent être virulents à une période précoce de l'infection rabique, onze et douze jours avant la mort du lapin ou du cobaye, de 8 à 10 jours après l'inoculation. Il est logique, de supposer que, chez des animaux inoculés avec du virus des rues à incubation beaucoup plus longue, la virulence du cerveau se manifesterait à une période plus précoce encore. La démonstration de ce fait se heurte malheureusement à de grandes difficultés pratiques et à de graves causes d'erreur.

Ni l'inoculation du bulbe de personnes succombant à une maladie autre que la rage quelque temps après avoir été mordues par un animal enragé, pratiquée par Paltauf, ni la comparaison des lésions anatomo-pathologiques suivant que l'incubation a été courte ou longue, n'ont pu fournir à l'appui de ce fait des arguments irréfutables.

(1) P. REMLINGER, A quel moment le bulbe des lapins rabiques de passage devient-il virulent? (Société de Biologie, 13 mai 1905.) — A quel moment le cerveau des hommes et des animaux mordus par un chien enragé devient-il virulent? (Société de Biologie, 10 juin 1905.)


330 CONTAMINATION CLINIQUE

Dans une deuxième série d'expériences, deux lots comprenant un nombre égal de cobayes reçoivent en un même point de tissu cellulaire une égale quantité de virus. Le premier lot est sacrifié 15 jours après l'inoculation et la virulence du cerveau éprouvée par l'injection sous la dure-mère du lapin. Les animaux de deuxième lot sont abandonnés à eux-mêmes; ils succombent peu à peu à la rage ou résistent à la maladie. Dans la majorité des cas où cette expérience est pratiquée, on constate que les animaux dont le cerveau est virulent au 15e jour sont plus nombreux que ceux qui ont succombé à la rage dans le 2e lot. Le virus rabique est donc détruit au point d'inoculation ou au cours de son ascension vers les centres moins souvent qu'on ne le croit d'habitude. Il chemine vers ces centres avec une vitesse moins inégale qu'il n'est admis. Celle-ci, toutefois, est susceptible de varier encore dans certaines limites. C'est ainsi, par exemple, que le virus du loup paraît cheminer le long des cordons nerveux bien plus rapidement que le virus du chien. Le virus des rues cheminerait plus lentement que le virus fixe...,etc. Au contraire,le virus rabique arrive aux centres nerveux plus souvent et à une époque plus rapprochée de l'accident initial qu'on ne paraissait l'admettre. Ces expériences semblent encore montrer de plus que la rage ne se développe pas franchement une fois que le virus est arrivé aux centreset elle n'éclate pas toujours aussitôt que le virus y est parvenu. Puis tout à coup il manifeste sa présence et la maladie éclate.

De même que le virus peut être détruit au point d'inoculation et très probablement aussi dans les cordons nerveux au cours de sa progression, il peut être détruit dans ces centres. Remlinger suppose donc qu'il peut demeurer dans le cerveau pendant des semaines, des mois, des années en vie latente, sans que sa présence se trahisse par aucun symptôme.

Je ne serai pas pourtant si affirmatif, car les expériences citées ne sont pas absolument probantes. Il faut notamment se demander si les lapins de contrôle ont été assez longtemps observés pour pouvoir exclure une éclosion tardive de la rage. De plus, comme les lapins succombent souvent à d'autres maladies, il faut bien savoir si des animaux morts d'autres maladies n'ont pas été comptés dans le nombre des animaux enragés.

Quelquefois la manifestation de la rage se produit sans cause. D'autres fois, c'est un refroidissement, une émotion morale, un traumatisme en particulier céphalique qui, par une sorte de phénomène de déclanchement, dont le mécanisme intime nous échappe encore, aboutissent à l'apparition des phénomènes rabiques. Ainsi que nous l'avons vu, le virus diffuse alors du système nerveux central vers le système périphérique. Il envahit par voie centrifuge les nerfs qui se rendent aux glandes salivaires et tout le système


VITESSE DE PROPAGATION DU VIRUS RABIQUE 331

périphérique en général. La mort ne tarde pas à survenir. Les glandes salivaires sont atteintes les premières, bien avant que la maladie se traduise par des symptômes appréciables. Leur proximité du centre nerveux est probablement une des raisons de la localisation précoce du virus à leur niveau. Les glandes plus loin situées (mamelle, pancréas, capsule surrénale,., etc.) sont envahies plus tardivement. Il peut même se faire que la mort se produise avant que cet envahissement n'ait eu le temps de se réaliser.

Pour ce qui est des autres tissus et humeurs de l'économie (foie, rate, rein, etc.), il est possible que leur action bactéricide détruise — tout au moins en partie — le virus amené par les nerfs à leur niveau.

En effet, le virus se trouve très dilué dans ces organes. La rate seule peut en renfermer une plus grande quantité, surtout après l'infection par le sang. Dans ce cas elle peut devenir virulente, d'une manière précoce.

Nous ferons remarquer, en terminant, que 1° l'éclosion tardive de la rage, après un refroidissement, par exemple ; 2° l'intensité des lésions des cellules nerveuses et de la névroglie chez certaines personnes ou chez les animaux morts de rage après une longue incubation ; 3° un grand nombre d'autres points un peu obscurs de l'histoire de la maladie s'expliqueraient peut-être plus facilement si on acceptait que le virus rabique peut séjourner dans le cerveau un temps plus ou moins long avant de déterminer la rage, si on admettait l'éclosion de celle-ci aussitôt ou peu après que le virus a atteint les centres.

Le fait que les incubations de plusieurs mois et de plusieurs années s'observent à peu près exclusivement à la suite des morsures aux membres inférieurs n'est pas un argument péremptoire en faveur de l'hypothèse que la variabilité de la période d'incubation est en rapport avec la variabilité de la progression du virus. La durée plus longue de l'incubation ne paraît pas en effet devoir s'expliquer uniquement par la longueur plus grande du trajet à parcourir. Il faut vraisemblablement tenir compte également de la diminution de l'activité du virus au cours de ce long parcours (voyez le chapitre XXIII). Une preuve en est qu'avec le virus fixe, mieux adapté au système nerveux des mammifères que le virus des rues, la longueur de l'incubation ne présente en général pas de ces différences. Elle est à peu de chose près la même, que l'inoculation ait été faite dans une région ou dans une autre, sous la dure-mère ou dans les muscles. Schüder a même pensé tirer de là un argument en faveur de la transmission du virus rabique par d'autres voies que la voie nerveuse.

Nous nous résumerons en disant qu'à notre avis l'étape cérébrale n'est pas la moins importante de celles que franchit le virus


332 CONTAMINATION CLINIQUE

rabique avant de déterminer l'éclosion de la maladie. Sans pouvoir exclure d'une manière absolue le rôle de certains organes lymphatiques ou hématopoïétiques dans l'incubation de la rage, c'est dans les centres nerveux tout aussi bien qu'au point d'inoculation ou le long des nerfs périphériques que se décide le sort du mordu.

Tout en admettant (d'après mes expériences sur les lésions et la virulence précoce des centres) que le virus rabique peut arriver rapidement aux centres, nous sommes loin d'accepter la conception de Paltauf et de Kraus, qui nient la propagation du virus le long des nerfs, ainsi que le rapport qui existe entre la région mordue et l'époque de l'éclosion de la maladie.

L'arrivée très rapide du virus aux centres nerveux n'est pas la règle et même dans ce cas la longue latence du virus dans les centres supposée par Paltauf n'est pas prouvée.

Au contraire, les recherches de Remlinger (1) montrent que la neutralisation du virus par le traitement antirabique se produit, comme je l'avais affirmé en 1887, pendant que le virus chemine le long des nerfs vers les centres. Voici les expériences de Remlinger à l'appui de cette conception. Deux séries de cobayes et de chiens ont été inoculées, par voie sous-cutanée et intramusculaire, avec du virus fixe ou du virus des rues. Après l'éclosion de la rage chez le premier animal, une partie des animaux ont été sacrifiés et leur bulbe inoculé à 2 lapins. Chez les animaux sacrifiés, le bulbe a été trouvé virulent seulement dans un certain nombre de cas, tandis que le bulbe de 10 cobayes et de 5 chiens qui ont survécu et qui ont été sacrifiés 2-3 mois après l'infection n'était pas du tout virulent. Ces recherches montrent donc qu'au moment où le virus est arrivé aux centres en déterminant la rage chez d'autres animaux inoculés en même temps que le premier, mais chez lesquels la rage n'a pas éclaté, le virus n'a pas encore, dans certains cas, pénétré dans les centres. De plus, chez aucun des animaux qui ont survécu pendant 2 et 3 mois on ne pouvait déceler la présence d'un virus latent; mes propres recherches portant sur un grand nombre d'animaux qui ont survécu ou qui sont morts de maladies intercurrentes, plusieurs mois après l'infection rabique, ont donné le même résultat négatif.

(I) REMLINGER, Contribution a la latence du virus rabique dans les centres nerveux. (Ann. de l'Institut Pasteur, t. XXIV, 1910, p. 798.)


CHAPITRE XIX

DIFFÉRENTS PROCÉDÉS D'INOCULATION DE LA RAGE DIAGNOSTIC EXPÉRIMENTAL *

1. Différents procédés d'inoculation de la rage. Inoculation sous dure-mérienne. Inoculation intra-cérébrale. Différentes façons de pénétrer dans le cerveau. Inoculation intra-médullaire. Inoculation intra-oculaire. Inoculation intra-musculaire. Inoculation intra-nerveuse. Inoculation sous-cutanée. Inoculation intra-dermique. Inoculation sur la peau rasée. Inoculation intra-veineuse. Différences entre les herbivores et les carnivores. Inoculation intraartérielle. Inoculations inlra-péritonéale et intra-pleurale. Inoculation par ingestion. Inoculation à la surface des muqueuses saines, en particulier de la pituitaire et de la conjonctive. Inoculation sur les muqueuses excoriées. Inoculation dans les organes splanchniques. Inoculation dans la glande sousmaxillaire. Application au diagnostic expérimental de la rage. Quelques causes d'erreur. Utilité des passage en séries.— 2. Diagnostic expérimental de la rage. — 3. La poliomyélite antérieure aiguë expérimentale.

1- PRINCIPAUX MODES D'INOCULATION DU VIRUS RABIQUE

Après avoir vu comment le virus rabique pénètre dans l'économie cliniquement, nous devons étudier de quels procédés on dispose dans les laboratoires pour l'inoculer expérimentalement.

L'inoculation sous-dure-mérienne est de beaucoup la plus répandue. Elle est d'un usage journalier dans les Instituts antirabiques, pour la pratique des passages ainsi que pour le diagnostic expérimental. Elle se réalise très simplement chez le lapin à l'aide d'un petit trépan dont la couronne mesure environ 5 millimètres de diamètre. L'animal est fixé sur le ventre. Un aide maintient la tête appliquée sur le plateau. Les poils ayant été coupés aux ciseaux courbes et la peau désinfectée, on pratique sur la ligne médiane, à hauteur de l'oeil, une incision de 3 centimètres de longueur environ, allant jusqu'à l'os. L'aide écarte les bords de la plaie (on peut les maintenir également écartés avec un blépharostat). On applique alors, sur la paroi osseuse et vers le milieu de l'incision, une couronne de trépan Collin, en s'assurant de temps en temps de la profondeur à laquelle on a pénétré. Quand la rondelle est détachée, on l'enlève avec un crochet ou simplement avec une pince. La dure-mère apparaît. Le sinus longitudinal se des-


334 DIFFÉRENTS PROCÉDÉS D'INOCULATION DE LA RAGE

sine sous forme d'une traînée bleuâtre ; on pousse l'injection sous la méninge en ayant soin de l'éviter. L'aiguille courbe sera pour cette opération préférée à l'aiguille droite. Si une petite quantité de liquide vient sourdre par l'orifice et s'étaler à la surface de la dure-mère, on l'essuie avec une boulette de papier de soie stérilisée. On suture la peau et on lave une dernière fois à la solution antiseptique.

Pour éviter le sinus longitudinal supérieur, on trépane le chien au niveau de la fosse temporale. Les chèvres et les moutons se trépanent à la base d'une corne. Pour les petits animaux : cobaye, rat, on supprime la couronne de trépan.

J'ai recommandé (1) d'employer un foret (sans couronne de trépan) dont la pénétration est limitée par une rondelle. L'emploi du foret est beaucoup plus commode que celui du trépan. Par le petit orifice on introduit l'aiguille courbée entre les méninges.

Leclainche et Morel (2) ont conseillé de substituer à l'inoculation sous-dure-mérienne l'inoculation intra-cérébrale. Elle peut à la rigueur se pratiquer après trépanation, mais il est plus commode de se servir d'un foret semblable à ceux qui sont d'usage courant pour le travail du bois découpé. Le crâne ayant été perforé avec cet instrument, on introduit l'aiguille à un centimètre de profondeur, par l'orifice formé, et on pousse l'injection. La plaie cutanée est fermée par un point de suture.

Ces deux modes d'inoculation constituent de beaucoup les procédés les plus sévères et il est absolument exceptionnel qu'un mammifère leur résiste.On peut même voir un animal fournir un sérum actif contre la rage et ne pas être en état de supporter l'inoculation sous dure-mérienne de virus des rues ou de virus fixe.

Oshida (3) a conseillé de pénétrer dans le crâne à travers la fente sous-orbilaire. Chez le lapin, ce procédé a pour lui la facilité et la rapidité de son exécution. Il est d'un emploi beaucoup plus délicat chez les autres animaux. Même chez le lapin il est aveugle et irrégulier dans ses effets. Des animaux inoculés par le procédé d'Oshida ont présenté des retards de plusieurs jours sur les témoins comparativement avec d'autres animaux injectés sous la dure-mère ou par la méthode de Leclainche. Quelquesuns même sont demeurés indemnes (Remlinger).

Galli-Valerio (4) a attiré l'attention sur la possibilité de péné(1)

péné(1) Virchows Archiv. ,1887.

(2) LECLAINCHE et MOREL, Inoculation intra-cérébrale du virus rabique. (Annales de l'Inst. Pasteur, 1899.)

(3) OSHIDA, Uber die prophylaktische Impfung von Lyssa. (Mitteilung der mediz. Gesellschaft zü Tokio, Bd XVI, 1902, n° 80.)

(4) GALLI-VALERIO, cité par NOCARD et LECLAINCHE.


PRINCIPAUX MODES D'INOCULATION DU VIRUS RABIQUE 333

trer dans le crâne par le trou occipital. Lebell (1) a préconisé l'injection intra-médullaire, l'aiguille passant entre la première et la deuxième vertèbre lombaire. Ces différents procédés sont très inférieurs à l'inoculation sous-dure-mérienne et à l'inoculation intra-cérébrale telles que nous les avons décrites. Ils n'ont pas de valeur pratique.

Après les divers modes d'inoculation intra-crânienne, l'inoculation intra-oculaire est celle qui donne les résultats les plus constants. Elle constitue un moyen certain de donner la rage au lapin et au cobaye ; elle est inférieure cependant à la trépanation, car une dose minima inactive pour l'oeil est active pour le cerveau. Chez le chien et le mouton, elle échoue parfois, quoique exceptionnellement. Les indications de l'inoculation intra-oculaire sont nombreuses. On l'emploie en particulier dans les laboratoires pour le diagnostic expérimental de la rage. Elle constitue le procédé de choix lorsque la pureté de la matière à inoculer est douteuse. L'inoculation intra-oculaire peut se pratiquer sous la conjonctive (Szpilmann) (2) ou dans la chambre antérieure. Ce dernier procédé est de beaucoup le plus usité. L'animal est immobilisé ; on maintient l'oeil ouvert avec un blépharostat et on laisse tomber sur la cornée quelques gouttes d'une solution à 1/20 de chlorhydrate de cocaïne. La seringue ayant été incomplètement remplie avec l'émulsion virulente, on fait pénétrer l'aiguille au niveau du cercle sclérotico-cornéen, sans glisser entre les lamelles de la cornée. On aspire un peu d'humeur aqueuse en tirant le piston de la seringue, puis on pousse doucement l'injection. Lorsqu'on s'est assuré par le trouble de l'oeil que l'émulsion a bien pénétré dans la chambre antérieure, on retire doucement la canule. Une petite quantité d'humeur et de liquide injecté peut s'écouler par la plaie cornéenne sans que le résultat de l'inoculation soit compromis. L'inoculation d'un produit impur entraîne parfois la suppuration de l'oeil. Chez le lapin, plus souvent que chez le chien, cet accident peut être suivi d'une méningite qui amène rapidement la mort ou qui marque l'évolution de la rage. Aussi est-il utile d'inoculer plusieurs animaux. Notons encore que c'est par la voie des nerfs ciliaires et non par la voie du nerf optique que se fait la transmission du virus.

L'inoculation intra-musculaire est également d'un usage courant dans les Instituts antirabiques. Elle est employée pour le diagnostic expérimental lorsque le produit est trop souillé pour pouvoir être inoculé dans l'oeil. Les muscles qui conviennent le

(1) LEBELL, Ein neuer Vorgang bei der Inoculation von Thieren mit Rabiesvirus. (Gentr.f Bakt, I Abt. Originale, Bd 26, 1899 p. 221.)

(a) SZPILMANN, Berichtüber die Arheiten des Lemberger Instituts sur Diagnose der Wut. Osterreich. (Monatsschrift fur Thierheilkunde, 1900, pp. 1 et 49.)


336 DIFFÉRENTS PROCÉDÉS D'INOCULATION DE LA RAGE

mieux sont ceux de la nuque (proximité des centres) ou de la cuisse (présence d'un grand nombre de filets nerveux). Entre autres avantages l'inoculation intra-musculaire a celui de se prêter à l'injection de fortes doses de matière virulente. Galtier (1) a réalisé par ce moyen l'infection de 122 cobayes sur 126 inoculés (97%) et de 47 lapins sur 52 (90 %). C'est donc un procédé très sûr.

L'inoculation intra nerveuse paraît moins fidèle que l'inoculation intra-musculaire. De prime abord, le fait semble paradoxal, puisque l'injection dans les muscles doit son efficacité uniquement à la grande abondance des terminaisons nerveuses. Il s'explique principalement par la difficulté de la technique et l'impossibilité d'injecter dans un nerf une quantité de virus un peu considérable. De fait si Di Vestea et Zagari (2) et moimême (3) nous avons obtenu toujours l'infection chez le lapin et chez le chien par l'inoculation dans le sciatique et le médian, Nocard et Roux (4) échouent par l'inoculation dans le nerf plantaire chez le cheval, l'âne et le mouton. Chez le chien la réussite, est loin d'être aussi complète que permettraient de le supposer les résultats obtenus par di Vestea et Zagari. Pour ces auteurs, l'abondance du tissu conjonctif dans les nerfs du chien constitue souvent un obstacle à l'injection du virus dans la substance nerveuse même et c'est ainsi qu'ils expliquent la différence des résultats.

Chez le cobaye, il n'est pas rare d'observer également des résultats négatifs, ce qui tient vraisemblablement à la petitesse du nerf chez cet animal.

Chez le lapin les résultats sont beaucoup plus constants. Cependant Bardach (5) a montré que même chez cet animal, l'injection peut échouer quand le virus est introduit dans le névrilemne et non dans l'épaisseur du nerf. D'autre part, on échoue constamment si on injecte du virus rabique autour d'un filet nerveux dont l'intégrité est conservée.

A défaut de l'injection dans le tronc nerveux lui-même, la technique suivante est souvent employée avec succès (di Vestea et Zagari) (6). On fait une incision à la peau en un point où l'on sait découvrir un rameau nerveux superficiel ; on isole ce rameau; on le coupe, puis on fait tomber une goutte de virus de façon à baigner les deux tronçons. La peau est alors suturée. Chez le lapin, la réussite est à peu près certaine.

(1) GALTIER, Sur quelques modes de transmission de la Rage. (Journal de méd. vét., 1890, p. 622.)

(a) DI VESTEA et ZAGARI, Sur la transmission de la Rage par voie nerveuse. (Annales de l'Inslit. Pasteur, 1889.) Nuova ricerche sulla Rabbia. La transmissione per i nervi di fronte a quella per ivasi. (Giorn. intern. per le sciense mediche, 1889 n° 2.)

(3) RADES, loc. cit., Virch Arch.

(4) NOCARD et ROUX, in NOCARD et LECLAINCHE, IIIe édition, vol. II, page 466.

(5) BARDACH, Nouvelles recherches sur la Rage. (Annales de l'Inst. Pasteur, 1888.).

(6) DI VESTEA et ZAGARI, loc. cit.


PRINCIPAUX MODES D'INOCULATION DU VIRUS RABIQUE 337

L'inoculation intra-dermique par dépôt de virus sur des piqûres, des scarifications, etc., donne assez souvent des résultats positifs. Elle a l'avantage de reproduire expérimentalement les conditions réalisées journellement dans la clinique humaine ou animale. Chez le cobaye, Galtier (1) obtient l'évolution de la rage dans 95 % des cas en inoculant la matière virulente par scarifications cutanées ; Fermi (2) a montré que les muridés contractaient très facilement aussi la rage dans ces conditions. Il existe toutefois, dans les résultats obtenus, des différences assez considérables suivant la région inoculée, la quantité de virus employée, sa nature, etc. La réussite est d'autant plus fréquente que la région inoculée est plus rapprochée des centres et plus riche en terminaisons nerveuses (face, extrémités des membres). Elle est plus rare avec le virus fixe qu'avec le virus des rues.

On peut également obtenir des résultats positifs au moyen d'inoculation non plus intra-dermiques,mais intra-épidermiques. Déjà Galtier (3) avait insisté sur la possibilité de donner la rage aux animaux en infectant avec du virus rabique des plaies extrêmement superficielles. Remlinger (4) a montré que la rage était transmissible au lapin et au cobaye au moyen de badigeonnages sur la peau fraîchement rasée, lorsqu'on évite avec le plus grand soin de faire d'autres lésions épidermiques que celles très superficielles produites par le feu du rasoir. Les expériences ont porté sur des cobayes et des lapins ; les animaux étaient rasés au niveau du dos sur une surface de 5 à 10 cent, carrés. On frottait ensuite légèrement avec un tampon d'ouate hydrophile trempé dans une émulsion de virus fixe. Une première expérience a porté sur 3 lapins et 4 cobayes. Les quatre cobayes ont succombé à une rage paralytique classique du 15e au 19e jour après l'inoculation. Les lapins ont survécu. Dans une deuxième expérience, trois cobayes et deux lapins ont pris la rage du 19e au 22e jour après l'inoculation; quatre lapins et un cobaye sont demeurés indemnes. Ces recherches, confirmées par celles de Galli-Valerio (5), rendent compte du danger de morsures insignifiantes, à première vue, ainsi que du léchage par des animaux suspects, sur des surfaces en apparence saines.

Les effets de l'inoculation sous-cutanée sont très inconstants. Le virus rabique introduit et localisé dans le tissu cellulaire sous

(1) GALTIER, loc. cit.

(2) FERMI, Réceptivité des Muridés à l'égard de l'Injection sous-cutanée du virus rabique. (Centr. f. Bakler. Originale, 17 janvier 1907, et Giornale della Reale Societa Itatiana d'Igiene, 1906.)

(3) GALTIER. loc. cit.

(4) REMLINGER, Pénétration du virus rabique par la peau fraîchement rasée. (Soc. de Biologie, 22 juillet 1905.)

(5) GALLI-VALERIO, Recherches Expérimentales sur la Rage des rats, avec observations sur la Rage du surmulot et du campagnol, Ier octobre 1906. (Centr. f. Bakteriotogie, I Abt., Originale, 18 septembre 1906.)

BABÈS.— Traité de la Rage. 22


338 DIFFÉRENTS PROCÉDÉS D'INOCULATION DE LA RAGE

cutané ne produit pas l'infection. Il est susceptible au contraire de conférer l'immunité. L'issue de l'inoculation est liée à l'absorption du virus par les filets nerveux dilacérés. Les résultats varient par conséquent suivant l'animal et la région inoculée. Les résultats sont plus souvent positifs chez le lapin et chez le cobaye que chez le chien; Fermi (4) a montré que les muridés présentaient sur les autres animaux de laboratoire l'avantage d'une réceptivité bien plus considérable vis-à-vis de l'injection souscutanée du virus rabique. Cela tient à ce que les tissus très délicats du lapin, du cobaye, de la souris, du rat sont facilement déchirés par le liquide injecté qui, de la sorte, est facilement absorbé par les nerfs. Helman (2) a montré que si on opère chez le lapin entre les deux yeux, là où le tissu cellulaire est le moins délicat, l'injection du virus rabique peut être faite impunément.

Chez le chien et chez les ruminants, les tissus plus grossiers se laissent plus difficilement meurtrir par l'injection et, par suite, le développement de la rage, après l'inoculation sous-cutanée, est exceptionnel. Non seulement les chiens contractent rarement la maladie, mais encore, s'ils ont reçu sous la peau une quantité de virus suffisante, ils acquièrent l'immunité.

Les résultats de l'inoculation sous-cutanée varient également avec la façon de la pratiquer. Une même quantité de virus pourra conférer la rage à l'animal ou l'épargner, au contraire, suivant qu'elle aura été poussée brutalement ou introduite doucement et progressivement dans le tissu cellulaire. La nature du virus employée est enfin loin d'être indifférente. Toutes choses égales d'ailleurs et exception faite peut-être pour le lapin, la réussite de l'inoculation sous-cutanée est beaucoup plus fréquente avec le virus des rues qu'avec le virus fixe. Le fait est tout particulièrement net chez le chien.

Enfin il nous suffira de signaler ici que si on introduit du virus des rues sous la peau d'un chien, du virus des rues ou du virus fixe sous la peau d'un lapin, la maladie se produit d'autant plus sûrement que la quantité inoculée est plus considérable.

Chez le chien, au contraire, plus est grande la quantité de virus fixe injectée sous la peau, et moins l'inoculation paraît susceptible de déterminer la rage. (Pasteur (3), Kraïouchkine (4), Remlinger (5).) Nous reviendrons ultérieurement sur cette particularité en apparence paradoxale.

(1) FERMI, loc. cit.

(2) HELMAN, Action du virus rabique introduit soit dans le tissu cellulaire sous-cutané, soit dans les autres tissus. (Annales de l'Institut Pasteur, 1889, p. 15.)

(3) PASTEUR, cité par KRAIOUCHKINE.

(4) KRAIOUCHKINE, Sur les effets de l'injection sous-cutanée du virus fixe de la Rage, Saint-Pétersbourg, 1897.

(5) REMLINGER, l'Adaptation du virus rabique fixe à l'organisme du lapin. (Journal de Physiologie et de Path. générale, 15 mars 1905.)


PRINCIPAUX MODES D'INOCULATION DU VIRUS RABIQUE 339

Nous insistons enfin sur les particularités qu'offre l'inoculation par morsure. C'est un mode d'infection assez sûr, à condition qu'on fasse mordre la tête rasée d'un chien par un autre chien enragé. Ce moyen d'infection a été employé de préférence par Pasteur.

Les effets des inoculations intra-vasculaires sont des plus intéressants. Chez le lapin et chez le chien, l'injection de virus rabique dans la veine jugulaire détermine le plus souvent la rage. (Pasteur.) L'opinion de Krasmitski n'a été que partiellement confirmée par la suite; pour cet auteur, l'injection intra-veineuse du virus rabique est inoffensive à condition que l'émulsion soit diluée, filtrée et poussée avec lenteur. En suivant scrupuleusement les données de Krasmitski (1), Remlinger et Mustapha Effendi (2) ont vu la rage se déclarer chez le chien dans la moitié des cas. Chez les ruminants et les équidés, l'injection de salive rabique ou d'émulsion de bulbe dans la jugulaire donne la maladie beaucoup plus rarement. En outre, les animaux peuvent se trouver immunisés. (Galtier (3), Roux et Nocard (4).) Nous reviendrons à propos du traitement sur ce point très important. Il importe toutefois de faire remarquer dès maintenant que l'innocuité pour les herbivores de l'inoculation intra-jugulaire de virus rabique n'est pas absolue. Remlinger et Mustapha Effendi (5) ont vu la rage se déclarer chez le mouton dans un cinquième des cas, alors qu'ils opéraient avec des dilutions étendues et des doses faibles (5 à 10 cent, cubes) alors que les chiens dont il vient d'être question succombaient dans la moitié des cas.

Entre les herbivores et les carnivores, il n'existe donc pas, au point de vue de la réceptivité à l'inoculation intra-jugulaire, de démarcation absolue, mais un degré différent de susceptibilité que les chiffres précédents permettent de mesurer. On a voulu expliquer ce fait curieux en prétendant que, chez les herbivores, une structure spéciale des vaisseaux capillaires s'opposait au passage du virus rabique dans les centres nerveux ou permettait sa neutralisation dans le poumon. Cette explication ne cède pas à l'examen et il est préférable d'avouer notre ignorance sur ce point.

(1) KRASMITSKI, Injections intra-veineuses de virus rabique. (Annales de l'Institut Pasteur, 1902 p. 393.)

(2) REMLINGER et MUSTAPHA EFFENDI, Deux cas de guérison de la Rage expérimentale chez le chien. (Annales de l'Institut Pasteur, avril 1904.)

(3) GALTIER, les Injections du virus rabique dans le torrent circulatoire ne provoquent pas l'éclosion de la Rage... etc. (Comptes rendus de l'Acad. des Sciences, 1881, p. 284.)—Nouvelles expériences tendant à démontrer l'efficacité des injections intraveineuses de virus rabique. (Ibid., 1888, pp. 798 et 1189.)

(4) ROUX et NOCARD, Expériences sur la vaccination des Ruminants contre la Rage par injections intra-veineuses de virus rabique. (Annales de l'Inst. Pasteur, 1888,

p. 341.)

(5) REMLINGER et MUSTAPHA EFFENDI, Vaccination des herbivores contre la Rage. (Recueil de Médecine vétérinaire, 15 mai 1904.)


340 DIFFÉRENTS PROCÉDÉS D'INOCULATION DE LA RAGE

L'inoculation, non plus intra-veineuse, mais intra-artérielle, n'a été l'objet que d'un petit nombre de recherches. Injecté dans l'artère carotide, le virus rabique pourrait provoquer la rage tandis que l'inoculation dans l'artère crurale aurait les mêmes effets que l'inoculation intra-jugulaire. Cette question très intéressante appelle de nouvelles études ; il en est de même pour l'inoculation de virus rabique dans les différentes veines des herbivores.

L'inoculation du virus rabique dans la plèvre est souvent suivie de l'éclosion de la maladie.

L'inoculation dans le péritoine donne des résultats différents. Remlinger (1) a montré que le liquide péritonéal exerçait vis-àvis du virus fixe un pouvoir rabicide très énergique. Des émulsions épaisses de substance nerveuse, voire des cerveaux entiers, perdent rapidement dans le péritoine tout pouvoir pathogène. L'atténuation du virus déjà sensible au bout d'une heure est absolue au bout de douze. Malgré la rapidité de cette destruction, on arrive parfois à donner la rage du chien au lapin et au cobaye par voie péritonéale, à condition d'injecter une quantité très élevée de virus. Les résultats sont bien plus fréquemment positifs avec le virus des rues qu'avec le virus fixe.

Les voies digestives se prêtent très mal à la contamination. Il n'est pas impossible que celle-ci s'opère au niveau des premières voies lorsque le virus est donné à l'animal sous une forme susceptible de léser la muqueuse buccale ou pharyngée (présence d'aiguilles osseuses), ou lorsque ces muqueuses sont le siège d'ulcérations qui s'ensemencent au passage. On peut s'expliquer de la sorte les résultats positifs obtenus par Gohier (2) avec deux chiens (sur 3 en expérience) auxquels il avait fait manger de la viande de cheval et de brebis enragés; par Galtier (3), qui faisait ingérer au lapin (3 résultats positifs sur 60) des émulsions de moëlles virulentes ou lui badigeonnait la muqueuse buccale avec la même matière (4 résultats positifs sur 60).

Le virus rabique s'atténue rapidement au contact du suc gastrique et la contamination par ingestion proprement dite, c'està-dire par voie stomacale ou intestinale, ne paraît pas susceptible de s'effectuer. La plupart des auteurs ont obtenu des résultats négatifs. Nocard (4), en particulier, fait ingérer à un renard le cerveau et la moëlle de six autres renards et de plusieurs chiens morts de rage furieuse. L'animal n'est nullement incommodé. Babes (5) réussit, en faisant ingérer à 2 chiens 60 cerveaux de

(1) REMLINGER, Sur la disparition de la virulence du virus rabique dans le péritoine dulapin. (Soc. de Biologie, 23 décembre 1905.)

(2) GOHIER, Mémoire et observations de Lyon, 1813.

(3) GALTIER, Traité des maladies contagieuses, etc., t.. II, art. Rage, Paris, 1892.

(4) NOCARD, Non-absorption du virus rabique par les voies digestives. (Comm. à l'Acad. des Sciences, le 24 février 1900.)

(5) BABES-TALASESCU, loc. cit.


PRINCIPAUX MODES D'INOCULATION DU VIRUS RABIQUE 341

lapins enragés, de les rendre réfractaires même contre l'épreuve sous-méningienne. Claudio Ferrari (1) a prétendu récemment qu'à l'inverse du renard, du chien, du lapin, du chat, usités par ses prédécesseurs, le rat et la souris pouvaient contracter la rage en ingérant de la substance nerveuse rabique ; 60 % des Muridés en expérience auraient contracté la maladie de cette façon. Le rat serait un peu plus réceptif que la souris : les animaux demeurés indemnes auraient acquis l'immunité contre l'injection sous-cutanée du virus des rues ou du virus fixe, et beaucoup des résultats négatifs obtenus dans les tentatives de transmission de la rage par ingestion s'expliqueraient par la rapidité avec laquelle les animaux s'immuniseraient parce procédé. Remlinger (2), se servant peut-être d'un virus rabique moins bien adapté que celui de Ferrari à l'organisme des Muridés, n'est pas parvenu à reproduire ces expériences. Même soumis pendant longtemps à l'ingestion de substance rabique, les souris et les rats n'ont jamais contracté la maladie et ils n'ont présenté aucune diminution de réceptivité vis-à-vis de l'inoculation sous-cutanée ou intramusculaire de virus fixe. C'est ainsi, en particulier, que trois rats blancs ayant consommé, du 27 décembre 1906 au 31 janvier 1907, chacun douze cerveaux de lapin de passage et n'ayant jamais présenté le moindre symptôme morbide sont éprouvés le 12 février par inoculation de virus fixe dans les muscles de la cuisse. Deux d'entre eux succombent le treizième jour, le troisième rat au dixseptième, à une rage typique démontrée par les passages. Il semble donc que la possibilité de la contamination de la rage par les voies digestives doit être tenue pour douteuse, aussi bien chez les Muridés que chez les autres animaux.

L'absorption par les muqueuses saines est très controversée. Galtier (3) voit la rage évoluer 11 fois sur 15 chez le lapin après dépôt de matière virulente sur la pituitaire et 1 à 3 fois sur 10 après souillure de la conjonctive. Comte (4) obtient des résultats analogues. Remlinger (5) obtient des résultats positifs (7 fois sur 12) en laissant tomber du virus rabique dans les fosses nasales du lapin. Par contre ses résultats sont négatifs avec la conjonctive. Nicolas (6) instille sur le globe oculaire de 57 animaux

(1) FERMI, les Rats peuvent-ils contracter la Rage en ingérant des produits rabiques? (Giornale della R. Societa Ilaliana d'Igiene, 1906.)

(2) REMLINGER, Vaccination antirabique par voie rectale. (Société de Biologie, 27 avril 1907).

(3) GALTIER, Transmission de la Rage par les muqueuses, (Recueil de Médecine vétérinaire, 1890. p. 218,)

(4) COMTE, Sur l'absorption du virus par les muqueuses. (Revue vétérinaire, 1983, p. 568.)

(5) REMLINGER, Absorption du virus rabique par la muqueuse pituitaire, (Soc. de Biologie, 9 janvier 1904.)

(6) NICOLAS, Absorption du virus rabique par la muqueuse oculaire (Journal de médecine vétérinaire et de zootechnie, novembre 1904.)


342 DIFFÉRENTS PROCÉDÉS D'INOCULATION DE LA RAGE

(cobayes et lapins) une émulsion de virus rabique. 12 contractent la rage.

Il en tire la conclusion que la conjonctive indemne de toute lésion absorbe le virus rabique et que la projection de matières virulentes dans les yeux n'est pas exempte de danger. Par contre, Galbiati (1), dans ses expériences portant sur les différentes muqueuses (vagin, anus, estomac, conjonctive, pituitaire) et Garcia à Izcara (conjonctive, pituitaire) n'ont eu que des résultats négatifs.

Cette question, qui de prime abord semblerait très facile à résoudre, demeure donc en suspens. Il est difficile de se rendre compte si la pituitaire ou la conjonctive d'un animal en expérience sont rigoureusement saines et si elles ne renferment pas des lésions très minimes, suffisantes pour servir de porte d'entrée au virus.

Or, pour peu que les muqueuses soient légèrement excoriées avant le dépôt de la matière virulente, elles absorbent celle-ci avec la plus grande facilité, avec plus de facilité même que la peau, les terminaisons nerveuses étant au niveau des muqueuses plus abondantes et plus délicates. La pituitaire se montre dans ces conditions une voie d'absorption très favorable. Galli-Valerio et Vera Salomon (2) obtiennent à coup sûr l'infection en traumatisant légèrement cette muqueuse avec un tampon d'ouate fixé sur une tige métallique et imprégné d'une émulsion virulente. Au moyen d'un tube de caoutchouc adapté à une seringue de Roux, Remlinger (3) injecte daus le rectum d'une série de lapins une émulsion épaisse de virus rabique. L'anus est obturé pendant une heure au moyen d'une pince à forcipressure et les inoculations sont répétées chaque semaine. Pendant les premières semaines, la moitié environ des animaux succombent à la rage, puis la mortalité cesse. Les lapins qui ont résisté sont immunisés contre l'épreuve sévère de l'inoculation intra-oculaire, dès qu'ils ont reçu dans le rectum 6 à 7 cerveaux.Il ne s'ensuit nullement que le virus rabique soit inoculable à travers la muqueuse intestinale saine.

Celle-ci, en effet, est certainement lésée par le tube de caoutchouc introduit dans le rectum. L'application à l'anus d'une pince à forcipressure produit également des fissures que le virus souille fatalement.

Il n'est pas impossible que,dans les expériences positives d'inoculation du virus rabique à travers la conjonctive ou la pîtui(1)

pîtui(1) les Muqueuses saines absorbent-elles le virus rabique? (Centr. f. Bakt.. I Abt., Originale, 10 mars 1906.)

(2) GARCIA E IZCARA, L'absorption du virus rabique par les muqueuses intactes. (Boletin del Instituto de Seroterapie. 31 décembre 1905.)

(3) GALLI-VALERIO et VERA SALOMON, in VERA SALOMON, Expérimentalle Untersüchüngen über Rabics. Thèse de Lausanne, 1900.


DIAGNOSTIC EXPERIMENTAL DE LA RAGE 343

taire, des corps étrangers, des débris alimentaires, par exemple, aient créé des voies d'entrée analogues.

On peut également arriver à déterminer la rage en inoculant le virus dans les organes splanchniques : le poumon, le foie, le testicule, les reins, les ganglions lymphatiques et même la trachée artère (Remlinger) (1). Les insuccès sont fréquents. Le petit nombre des résultats positifs est certainement en rapport avec la faible quantité de tissu nerveux que contiennent ces divers organes. La rage observée dans ces conditions ne se distingue par aucun caractère de celle qui se manifeste à la suite de l'inoculation sousdure-mérienne ou intra-musculaire. On ne peut donc pas décrire une « rage splanchnique » comparable au « tétanos splanchnique » de Rinot.

Celli (2) aurait vu dans un cas la rage se développer à la suite d'une inoculation de virus dans la glande sous-maxillaire d'un chien. Bertarelli (3), qui s'est appliqué à répéter cette expérience, en se mettant soigneusement à l'abri de toute les causes d'erreur, n'a eu que des insuccès.

Ce résultat négatif aune certaine importance théorique en raison des hypothèses qu'il suggère : élimination rapide du virus, propriétés antirabiques de la salive ou des éléments cellulaires des glandes salivaires, existence d'un cycle spécial du parasite de la rage dans ces mêmes glandes (4), etc.

2. — DIAGNOSTIC EXPERIMENTAL DE LA RAGE

Il est facile de faire l'application des notions qui précèdent au diagnostic expérimental de la rage. Veut-on savoir si un animal donné a succombé à cette maladie? Le cerveau et les premières portions de la moelle sont mis à découvert le plus aseptiquement possible ; avec des instruments flambés on prélève — de préférence au centre de l'organe — un fragment de bulbe d'un demi-centimètre cube de volume environ et on le dépose dans un verre stérile. La substance nerveuse est broyée au moyen d'une baguette de verre flambée et, tout en continuant la trituration, on ajoute goutte à goutte une petite quantité d'eau stérilisée. Lorsqu'on a obtenu une émulsion bien homogène, on l'aspire dans une seringue stérile et on se dispose à pratiquer l'inocula(1)

l'inocula(1) Vaccination antirabique par voie rectale. (Sté de Biologie, 27 avril

(2) REMLINGER, Propagation de virus rabique et du vaccin antirabique. (Sté de Biologie, 24 mars 1906.)

(3) CELLI, Congrès pathologique, 1903, cité par BERTARELLI .

(4) BERTARELLI, Uberdie Woege auf denen das Wutvirus zu den Speicheldrüsen des Hundes gelang. (Centrabl. f. Bakteriologie, I Abt., Originale, 17 octobre 1906.)


344 DIFFÉRENTS PROCÉDÉS D'INOCULATION DE LA RAGE

tion. Celle-ci se pratiquera sous la dure-mère ou dans le cerveau du lapin lorsqu'on est sûr de la pureté du virus, dans la chambre antérieure du même animal si cette pureté est douteuse ; dans les muscles de la nuque du cobaye si la souillure est notoire. Il est prudent, du reste, d'inoculer toujours quelques cobayes dans la nuque en même temps qu'on injecte des lapins sous la duremère ou dans l'oeil. A l'Institut des maladies infectieuses de Berlin, on inocule en plus d'un lapin deux rats tachetés qui donnent également des résultats sûrs. Quel que soit le mode d'inoculation usité, il faut toujours employer plusieurs animaux. II va de soi que la quantité d'émulsion virulente n'étant pas limitée pour les muscles de cobaye comme elle l'est pour la dure-mère ou la chambre antérieure, il y a intérêt à injecter dans ce cas de fortes doses de virus.

Fermi a fait remarquer qu'étant donnée la grande réceptivité des Muridés à l'inoculation sous-cutanée de virus rabique, ces animaux pourraient être utilisés au même titre que le cobaye pour le diagnostic expérimental de la rage. Il est certain que les laboratoires réaliseraient de ce fait une économie nullement négligeable. Malheureusement, et ainsi qu'il résulte des travaux de Fermi lui-même, les rats et les souris présentent une sensibilité du virus rabique très variable selon la provenance de celui-ci et ce fait doit rendre très circonspect au sujet du parti qu'on pourrait être tenté de tirer de ces animaux dans un but de diagnostic expérimental.

Les animaux inoculés doivent être marqués avec grand soin,car il arrive qu'ils demeurent au laboratoire pendant un temps fort long ; on doit les examiner chaque jour avec une grande attention. On évitera de prendre pour de la rage une maladie intercurrente fortuite ou plus fréquemment des accidents infectieux causés par la souillure du produit injecté.

La chronologie des accidents fournira un premier élément d'appréciation. Les phénomènes d'infection générale ou méningée suivent d'ordinaire d'assez près l'inoculation. Au contraire, la date d'apparition des premières manifestations rabiques varie nécessairement avec la nature du produit inoculé (virus des rues, virus fixe; salive, substance nerveuse, autres produits), avec sa virulence (virus atténué, virus renforcé... etc.), avec le mode d'inoculation, mais elle n'est jamais inférieure à 7 ou 8 jours. L'affirmation de J. Koch que les lapins peuvent succomber même deux ou trois jours après l'inoculation de la rage est dénuée de fondement. Même si l'on ne trouve pas dans ces cas de mort précoce une infection de la plaie ou un traumatisme, on n'est pas en droit de supposer la rage sans en avoir la preuve histologique et expérimentale.

La durée maximade l'incubation rabique est plus difficile à pré-


DIAGNOSTIC EXPÉRIMENTAL DE LA RAGE 345

ciser. En général, la période d'incubation est de deux à huit jours, plus longue avec l'inoculation intra-oculaire qu'avec l'inoculation intra-cérébrale. Elle est bien plus prolongée en cas d'injection intra-musculaire, et peut alors atteindre plusieurs mois.

La symptomatologie lèvera les doutes dans un grand nombre de cas. Toutefois la symptomatologie de la rage expérimentale est moins caractéristique qu'il ne le semble de prime abord. Les phénomènes d'excitation et de fureur ont, lorsqu'ils viennent à être observés, une importance supérieure à celle des phénomènes paralytiques susceptibles d'être notés au cours d'affections autres que la rage. Beck (1) a signalé une cause d'erreur particulièrement intéressante. L'inoculation au lapin de substance cérébrale ou médullaire provenant de chien ayant succombé à la forme nerveuse de la maladie du jeune âge tue le lapin après quatorze à quinze jours, parfois après huit à dix-jours, avec de la paralysie des membres, de la vessie et du rectum, qui peut parfaitement simuler la rage. Cette paralysie se produit à la fois après l'inoculation intra-cérébrale et intra-musculaire, mais alors que la rage est transmissible en séries, l'inoculation d'un deuxième lapin avec le cerveau d'un premier ne parvient jamais à reproduire la maladie.

Brissaud, Sicard et Tanon (2) ont attiré l'attention sur des faits très analogues. Soupçonnant la nature rabique d'un cas de maladie de Landry, ils prélèvent à l'autopsie un fragment de bulbe qu'ils inoculent à une série de lapins. Ceux-ci présentent, dans les délais classiques, des phénomènes paralytiques, qui sont pris pour de la rage. Ce furent les passages en série, qui montrèrent qu'il s'agissait d'une autre infection.

En dehors de ces causes d'erreur, la plus fréquente est la paralysie du train postérieur, à la suite d'une maladie naturelle du lapin. En effet, les lapins gardés pendant des mois au laboratoire présentent assez souvent, surtout à la suite de différents traumatismes, une paralysie transitoire ou une paralysie mortelle avec cachexie ressemblant parfaitement à la rage. Dans ces cas, ce n'est que le passage du bulbe sur d'autres animaux, ainsi que la preuve histologique qui nous donneront la certitude (3).

S'il s'agit de virus fixe, on trouvera des corpuscules de Negri dans la rétine ; ce fait nous autorise à diagnostiquer la rage dans les cas douteux (4).

L'examen de la température, du poids, de l'urine de l'animal

(I)BECK, Tollwut und Hundestaupe.(Arch. f. Thierheilkunde, 1902, p. 506.)

(2) BRISSAUD, SICARD et TANON, Syndrôme de Landry. Valeur pronostique de la polynucléose rachidienne. (XVIe congrès des médecins aliénistes et neurologistes de France, Lille, août 1906.)

(3) BABES, Abortive Wut. (Ztschrft f. Hyg. u. Infectionskin, 1910.)

(4) CORNWALL ET KESAVA PAI. Diagnosis of rabies in inocul. animals. (Journ. of trop. vet.V.I, 1910, p. 148.)


346 DIFFÉRENTS PROCÉDÉS D'INOCULATION DE LA RAGE

éprouvé, quoique utile, ne nous donne pas une certitude absolue. Quelle que soit l'époque à laquelle se produise le décès des animaux inoculés avec du virus rabique et quels que soient les symptômes ayant précédé la mort, l'autopsie ne doit jamais être négligée.

L'absence de lésions et l'absence de cultures microbiennes fournies par le sang et les organes constituent, en faveur de la rage, une simple présomption. D'autre part l'existence de lésions, même fort accusées, ne prouve pas que l'animal n'a pas en réalité succombé à la rage ou qu'il ne se trouvait pas en incubation de la maladie. Remlinger (1) a démontré en effet que les centres nerveux des animaux inoculés avec du virus rabique peuvent être virulents à une époque beaucoup plus rapprochée de l'inoculation qu'il n'était admis.Tous les doutes seront en fin de compte levés par la méthode des passages qui, eux aussi, selon le degré d'infection du système nerveux central, pourront être pratiqués dans le cerveau ou sous la dure-mère, dans la chambre antérieure de l'oeil ou dans les muscles. Il faut s'adresser au cobaye surtout s'il s'agit d'un virus atténué, car chez le lapin l'incubation peut traîner en longueur et l'animal meurt souvent de maladies intercurrentes, tandis que chez le cobaye la rage se déclare plus rapidement et le virus se fortifiera rapidement en passant par le cobaye. Ce que nous venons de dire des causes d'erreur signalées par Beck et par Brissard montre aussi que, dans certains cas, ce n'est plus à un seul, mais à une série de passages qu'il faudra avoir recours. Les passages en série constituent en définitive le seul moyen certain d'établir le diagnostic de rage chez un animal donné ; en présence du moindre doute, c'est à lui qu'il convient de s'adresser.

Il ne faut pas négliger non plus l'examen histologique du cerveau et de la moelle de l'animal; la constatation des lésions rabiques et des corpuscules de Negri assureront dans beaucoup de cas le diagnostic.

3 — LA POLYOMYÉUTE ANTÉRIEURE AIGUË EXPÉRIMENTALE

En 1895 (2), j'avais insisté sur l'analogie que présentent, avec la polyomyélite aiguë, certains cas de rage paralytique. Surtout au point de vue anatomique, la rage se présente ordinairement

( 1 ) REMLINGER, A quel moment le bulbe des lapins rabiques de passage devient-il virulent? (Sté de Biologie, 13 mai 1905.) — A quel moment le cerveau des hommes et des animaux mordus par un chien enragé devient-il virulent? (Sté de Biologie, 10 juin 1905.)

(a) BABES, Myélites infectieuses. (Ann. de l'Inst. bactériol. de Bucarest. 1905)., Congrès français de médecine, Bordeaux, 1906.)


LA POLYOMYELITE ANTERIEURE AIGUË EXPERIMENTALE 347

comme une polyomyélite très aiguë ou une lésion analogue du bulbe. Les cas de polyomyélite aiguë épidémique mortels, surtout chez l'enfant, semblent être, depuis cette observation, plus fréquents. La maladie se développe souvent à la suite d'autres maladies infectieuses (scarlatine, coqueluche, rougeole). Dans les cas aigus épidémiques, on ne trouve souvent pas de maladies infectieuses antérieures. Dans ces cas, on observe souvent des symptômes bulbaires. La maladie commence par une élévation brusque de température en même temps avec une paralysie flasque d'un ou de plusieurs membres (souvent de l'extrémité inférieure gauche). Dans d'autres cas, on observe tout d'abord une grande agitation, une respiration difficile, l'aphonie (par paralysie du larynx), paralysie de la déglutition ainsi qu'une paralysie de certains muscles du cou. Ensuite se développent, dans les cas mortels, des paralysies des muscles respiratoires et des bronchites ou pneumonies par paralysie du larynx.

La maladie s'améliore ordinairement, mais les membres paralysés ou seulement certains muscles s'atrophient et dégénèrent sous l'influence de la réaction de dégénérescence.

Les lésions spinales et bulbaires des cas aigus ressemblent beaucoup à celles qu'on trouve dans la rage.

Les vaisseaux des cornes antérieures et du bulbe sont dilatés et entourés de leucocytes. Les cellules nerveuses, surtout celles des cornes antérieures, sont en voie de dégénérescence ou d'atrophie et sont entourées de zones de cellules embryonnaires (leucocytes et cellules d'origine névroglique).

Landsteiner et Popper (1), en inoculant à deux singes (Cynocéphale Hamadrias et Macacus Rhesus) dans le péritoine une émulsion de la moelle des enfants morts de la polyomyélite aiguë, ont produit après une incubation de 6-8 jours une maladie identique. Knöpfelmacher (2), en répétant ces expériences, est arrivé aux mêmes résultats.

Krause et Mainecke (3), en injectant le virus sous la peau et en l'introduisant par voie digestive, n'ont pas déterminé de maladie chez le singe, tandis que Leiner et V. Wiesner ont montré que l'injection par la voie péritonéale donne des résultats incertains, mais que la méthode la plus sûre est celle de la voie intracrânienne. Par cette voie ces auteurs ont passé le virus par 6 générations de singes. Les singes tombent malades sans fièvre avec des paraly(1)

paraly(1) et POPPER, Ubertragung der Poliomyilitis acuta auf Affen. (Zeitschs. f. Immunitäls forschung u. exp. Ther., 1909, Bd 2. H.4.)

(2) KNÖPFELMACHER, Experimentelle Ubertagung der Poliomyelitis acuta aut auf Affen, (Med. Klin. 1909, n°44.)

(3) KRAUSE et MAINIKE, Actiol. d. ak. epid. Kinderlähmung. (D. med. Woch., 1909, n° 42.)


348 DIFFÉRENTS PROCÉDÉS D' INOCULATION DE LA RAGE

sies des membres et parfois avec une paralysie faciale; ils succombent souvent en peu de jours, après avoir présenté de l'hypothermie.

Ces auteurs n'ont pas pu reproduire la maladie par l'injection de liquide céphalo-rachidien de rate ou de sang.

D'autres animaux, notamment le chien, la poule et le lapin sont réfractaires.

Landsteiner et Levaditi (1) ont repris ces études en constatant que la maladie peut être transmise également par voie oculaire, déterminant une lésion plus prononcée des membres antérieurs. Le virus se propage par la voie nerveuse (infection des nerfs). Les glandes salivaires sont virulentes. Le virus est filtrable par la bougie Berkefeld 12a ; le virus filtré agit plus lentement (1).

Il résulte de ces recherches que cette maladie est infectieuse, qu'elle présente une grande analogie avec avec la rage ; elle s'en distingue nettement par les caractères suivants. Chez l'homme, elle possède une durée beaucoup plus longue que la rage, elle produit la dégénérescence de certains muscles et une réaction de dégénérescence; elle guérit dans la grande majorité des cas. Chez l'homme, elle ne présente que rarement des phénomènes bulbaires (2). Elle n'est transmissible ni au chien ni au lapin. Chez le singe elle ne présente pas d'atténuation de virulence (3). On ne réussit pas à vacciner ou à immuniser par les mêmes procédés que dans la rage (Landsteiner et Levaditi). La dessiccation de la moelle ne produit pas d'atténuation successive comme dans la rage.

Il sera donc toujours facile de distinguer par leurs symptômes, de même que par l'expérimentation,les deux maladies qui présentent toutefois assez d'analogies pour pouvoir affirmer leur étroite parenté.

(1) LANDSTEINER et LEVADITI, la Paralysie infantile expérimentale. (Comptes rend. de la Société de Biologie, 1909, 18 déc, t. LXVII, p. 787.)


CHAPITRE XX SYMPTOMATOLOGIE DE LA RAGE EXPÉRIMENTALE*

1. Rage du lapin. Description générale de la maladie chez les lapins de passages. Etude spéciale des phénomènes thermiques, respiratoires, urinaires, sanguins. Anomalies dans la marche de la paralysie. Possibilité de phénomènes d'excitation. Mort subite. La rage chez les petits lapins. Durée plus longue de la maladie l'été que l'hiver. Modification dans la marche de la maladie suivant le virus employé, le mode d'inoculation. Allongement de la durée de l'incubation.Allongement de la période morbide. — 2. Fièvre prémonitoire. Rage à évolution intermittente. Possibilité de guérison. — 3. Rage du cobaye. — 4. Rage du chien. Forme furieuse; forme paralytique. Possibilité de guérison de la rage expérimentale chez le chien. — S. Rage du chat. — 6. Rage de la souris et du rat. Conjonctivite rabique. Exaltation du virus. Réceptivité variable des différentes espèces de Muridés. — 7. Rage du hérisson. Rage de la marmotte. — 8. Rage des oiseaux. — 9. La rage chez les animaux à sang-froid. La grenouille peut-elle contracter la maladie? — 10. Animaux réfractaires à la rage. Existe-t-il, dans les espèces réceptives à la rage, des individus naturellement réfractaires? Chiens réfractaires. Lapins réfractaires. Quelques moyens de triompher de la résistance des animaux au virus rabique.

1 — RAGE DU LAPIN

Nous avons étudié dans un précédent chapitre les symptômes de la rage clinique, tels qu'on les observe en médecine vétérinaire chez les animaux mordeurs. Cette étude a besoin d'être complétée par celle des symptômes de la rage expérimentale, tels qu'ils se présentent dans les laboratoires à la suite de l'inoculation soit du virus des rues, soit du virus fixe. Parmi les animaux que nous allons passer en revue, les uns — tels le chien et le chat — appartiennent à la fois aux animaux mordeurs et aux animaux de laboratoire. D'autres gagnent la rage exclusivement (lapins, cobayes) ou à peu près exclusivement (rats, souris) à la suite d'expériences de laboratoire. Enfin, il est intéressant d'étudier les manifestations de la rage chez des animaux d'exception (oiseaux, hérisson, marmotte, etc.) et de voir comment se comporte le virus rabique chez les espèces réfractaires (tortues, poissons, reptiles). Nous prendrons comme type de description de la rage expérimentale celle qui s'observe journellement dans les


350 SYMPTOMATOLOGIE DE LA RAGE EXPERIMENTALE

Instituts à la suite de l'inoculation du virus sous la dure-mère du lapin. Nous verrons ensuite les particularités que la maladie présente chez cet animal suivant son poids, la nature du virus employé, le mode d'inoculation, etc. Nous étudierons enfin la rage expérimentale chez les autres animaux.

Si, avec du virus fixe de Paris, on inocule une série de lapins de 2 kilogrammes ou plus sous la dure-mère, qu'on sacrifie chaque jour un de ces animaux et qu'avec son bulbe on fasse un passage sous la dure-mère d'un autre lapin, on constate qu'à partir du troisième jour le bulbe est virulent (Remlinger). Le lapin ne présente, cependant, au 3e jour, pas plus du reste, qu'au quatrième et au cinquième, aucun symptôme morbide.C'est le sixième ou le septième qu'apparaissent les premières manifestations de la maladie, sous forme d'élévation de température d'une diminution du poids de l'animal, de modification du caractère et de symptômes cérébelleux. En même temps que le thermomètre s'élève à 39,9 ou à 40, on remarque que le lapin, jusque-là vif et alerte, se tient comme s'il était pensif dans un coin de sa cage. Il a l'air de méditer et, alors que dans un grand nombre de maladies infectieuses, les animaux mangent pour ainsi dire jusqu'à la dernière minute,il refuse absolument toute nourriture.

Il n'est pas rare, à ce moment, de voir le lapin présenter du mâchonnement et du grincement des dents. Souvent aussi sa tête présente de petits mouvements d'oscillation. L'état général n'est pas encore altéré. Si on cherche à prendre le lapin à la main, le plus souvent il se laisse faire facilement. D'autres fois, dès qu'on l'a remis en place, il se met à tourner en cercle autour de sa cage ou sur lui-même. Au cours de ces évolutions, il arrive qu'il enroule autour de sa patte de derrière toute la litière de sa cage et ne peut en être délivré qu'à grand'peine. Ce petit signe, lorsqu'il se produit, serait tout à fait caractéristique de la rage (Nitsch) (1). La paralysie est alors bien prêt d'apparaître.

Dans l'immense majorité des cas, elle débute par le train postérieur. Pour se convaincre de son existence, il faut heurter l'animal subitement assez fort et par derrière de droite ou de gauche. Un lapin bien portant possède une sûreté et une agilité étonnantes des extrémités postérieures et il est impossible de le renverser.

Le lapin rabique heurté par derrière chancelle au contraire plus ou moins, parfois il se renverse sur le côté, et tâche de reprendre l'équilibre en agitant violemment les pattes postérieures; il se relève enfin avec plus ou moins de peine, et ceci se répète chaque fois qu'on heurte l'animal. La paralysie des membres postérieurs ne tarde pas à s'accentuer et à gagner les antérieurs.

L'animal, dès lors, se met à maigrir considérablement. Il

(1) NITSCH, Expériences sur la Rage du Laboratoire, 1re partie, p. 344.


RAGE DU LAPIN 351

meurt en accomplissant des mouvements de reptation ; vingtquatre à trente-six heures après le début de la paralysie, cette progression elle-même devient impossible. Le lapin reste étendu sur le flanc et présente parfois quelques contractions brusques, convulsives, des membres et du tronc. Le thorax est encore secoué rythmiquement par des mouvements respiratoires très étendus, ceux-ci s'atténuent de plus en plus et la mort se produit lentement par asphyxie ou par syncope, du 9e au 11e jour après la trépanation.

Il est fréquent qu'alors l'animal ait perdu jusqu'à la moitié de son poids. La plupart des symptômes dont il vient d'être question méritent d'être étudiés en détail.

Température. — La température normale du lapin est, comme on le sait, de 38°,8 à 39°,5. Le sixième jour après la trépanation — quelquefois dès le cinquième — elle s'élève subitement d'un degré et se maintient à ce niveau jusqu'au moment où l'animal s'étend sur le côté ; à partir de ce moment, elle baisse progressivement et descend jusqu'à 37°, 36° et parfois même bien au-dessous. Nous rappelons ici que la fièvre prémonitoire de la Rage caractérise essentiellement le virus des rues et ne s'observe pas par conséquent chez les lapins de passage des Instituts antirabiques (Babès).

Respiration. — Les troubles de la respiration chez les lapins trépanés ont été étudiés très minutieusement par M. Ferré (1). Immédiatement avant la phase paralytique, il se produit uneaccélération de la respiration. Au moment où la paralysie s'établit, elle fait place à un ralentissement. Celui-ci s'exagère de plus en plus; quelques heures avant le moment où la mort va se produire, il est si marqué que les secousses respiratoires sont souvent à peine perceptibles. Pour Ferré, il n'y aurait aucune relation de cause à effet entre les phénomènes thermiques et les phénomènes respiratoires, le maximum de la température se produisant du sixième au septième jour, le maximum d'accélération respiratoire du quatrième au cinquième, et, dans beaucoup de cas, le ralentissement respiratoire final a déjà commencé à se produire quand le maximum de la température est déjà atteint. D'après Remlinger l'accélération respiratoire se produit à une période plus tardive que ne l'a observé Ferré et il y aurait une corrélation fort étroite entre les phénomènes thermiques et les phénomènes respiratoires, comme aussi entre les phénomènes thermiques et les phénomènes circulatoires. Le pouls en effet présente également deux phases très nettes, l'une d'accélération où il peut s'élever jusqu'à 200 pulsations et une autre de ralentis(1)

ralentis(1) Contribution à l'étude séméiologique et pathogéuique de la Rage.(Annales de l'Institut Pasteur, 1888 p. 187, et 1889, p. 604.)


352 SYMPTOMATOLOGIE DE LA RAGE EXPERIMENTALE

sement. Accélération et ralentissement nous ont toujours paru dans un rapport rigoureux avec l'augmentation et l'abaissement de la température.

Symptômes urinaires. — La polyurie est à peu près constante et apparaît peu de temps après la fièvre (Löte) (1). Les animaux, qui jusque-là n'urinaient qu'assez rarement, urinent plusieurs fois par jour jusqu'à la mort et la quantité d'urine excrétée équivaut souvent à la perte de poids du corps. En même temps que la polyurie, apparaît l'albuminurie (Kraiouchkine) (2), puis un peu plus tard la glycosurie (Nocard (3), Colasauti (4), Kraïouchkine (5), Porcher (6)... Rabieaux et Nicolas (7), etc.).Le dosage peut donner jusqu'à 16 et 20 grammes par litre. MM. Arloing et Pélissier (8) ont montré que cette glycosurie était constante quoique d'apparition tardive. Il ne s'agit pas d'un diabète rénal, car le sucre est très abondant dans le sang. Il n'y a pas non plus de superproduction de glucose dans le foie, car il y a plutôt hypoglycogénie. La glycosurie paraît être le résultat d'une économie dans la consommation du sucre chez le lapin enragé ou plutôt la conséquence de l'envahissement du bulbe par le microbe et les lésions rabiques.

Amaigrissement. — Celui-ci, quelquefois peu accusé, atteint d'autres fois 26 à 40 %. Löte a noté qu'il débutait avec la polyurie et qu'il était en rapports étroits avec elle, la perte de poids du corps étant sensiblement équivalente d'ordinaire à la quantité d'urine excrétée.

Phénomènes sanguins. — Ils ont été signalés dans mon travail des Archives de Virchow en 1887 et dans mes communications ultérieures. Ils ont été étudiés plus tard par Courmont et Lesieur (9), puis par Nicolas (10), ces auteurs n'avaient pas connaissance de mes travaux antérieurs. L'hyperleucocytose totale est inconstante, souvent même on voit de l'hypoleucocytose. Par

(1) LÖTE. Temperatur und Gewichtsverhältnisse des Kaninchens nach Wutimpfungen. (Centr. f. Bakt , Bd II, 1887, p. 292.)

(a) KRAIOUCHKINE, Sur les effets des injections sous-cutanées du virus fixe de la Rage, Saint-Pétersbourg, 1897.

(3) NOCARD, in NOCARD et LECLAINCHE,

(4) COLASAUTI, Uber die Glyco-albuminurie bei der Lyssa. (Moleschott's Untersuchungen zur Naturlekre, 1894, t. XV, p. 285.)

(5) KRAIOUCHKINE. Sur l'effet des injections sous-cutanées de virus fixe de la Rage, Saint-Pétersbourg, 1897,

(6) RABICAUX et NICOLAS, la Glycosurie dans la Rage. (Journal de Physiologie et de Path. gén. 15 janv. 1902.)

(7) PORCHER, Recherches sur l'urologie de la Rage. (Journal de médecine vét. et de zootechnie, décembre 1906, et Bulletin de la Société centrale de médecine vétérinaire, 1898.)

(8) ARLOING et PELISSIEE . Société des Sciences vétérinaires de Lyon, 7 juillet 1901.)

(9) COURMONT et LESIEUR, la Polynucléose de la Rage clinique ou expérimentale. (Comptes rendus de la Société de Biologie, 1901, p. 188.)

(10) NICOLAS et BANCEL, Leucocytost au cours de la vaccination antirabique chez l'homme et les animaux. (Sté de Biologie, 17 juin 1905, et Journal de Physiologie, 10 nov. 1905.)


RAGE DU LAPIN 353

contre la polynucléose est intense et constante. Même avec de l'hypoleucocytose, les polynucléaires sont toujours très augmentés de nombre par rapport aux autres leucocytes. La moyenne est de 82 % presque double de la normale. La marche de cette polynucléose est la suivante. On peut en observer quelque poussées passagères pendant les premiers jours de l'inoculation. En tout cas, vers le quatrième ou le cinquième jours, le taux des polynucléaires peut rester ou revenir à la normale. C'est au septième jour, au début des phénomènes paralytiques, que la polynucléose commence réellement à s'accentuer et marcher de pair avec les symptômes paralytiques. Notons encore que chez les lapins trépanés avec du virus fixe, l'examen cytologique du liquide céphalo-rachidien donne constamment des résultats négatifs.

Variantes. — Telle est la marche la plus habituelle de la rage chez les lapins trépanés et infectés par le virus de passage. Sa symptomatologie est toutefois susceptible de présenter certaines variantes qu'il est important de connaître.

La paralysie, au lieu de débuter par les membres postérieurs et de s'étendre ensuite aux membres antérieurs, peut frapper simultanément les quatre membres ou débuter au contraire par les pattes de devant, ce qui arrive surtout après l'inoculation du virus dans le bulbe oculaire (Babès), et gagner ensuite les pattes de derrière. Beaucoup plus rarement, on observe de l'hémiplégie suivie d'une généralisation rapide.

La maladie, au lieu de débuter par de la somnolence, de la tristesse, de l'immobilité dans un coin de la cage, peut débuter par une phase furieuse précédant la phase paralytique. Le plus souvent, l'animal est inquiet ; ses oreilles sont aux aguets, son regard a une vivacité particulière et si on veut le prendre à la main il s'élance et mord ; après quoi la paralysie se déclare et la maladie rentre dans le cadre classique. Plus rarement, les phénomènes furieux sont plus caractérisés ; l'animal fait des bonds désordonnés; il se jette sur les parois de sa cage et peut se fracturer les os. Lorsque la paralysie se manifeste, elle est entrecoupée de périodes d'excitation où le lapin cherche à se relever, à mordre; il pousse des cris perçants. Cette forme est d'autant plus exceptionnelle que le virus fixe employé provient d'un passage plus avancé et que la technique de la trépanation est plus perfectionnée.

La mort, au lieu d'être le résultat d'une asphyxie lente et progressive, peut se produire subitement — vraisemblablement par syncope — quelques heures après le début des phénomènes paralytiques. Cette terminaison anormale paraît plus fréquente lorsque des symptômes furieux se sont trouvés associés aux phénomènes paralytiques.

L'âge et le poids du lapin inoculé, la température extérieure

BABÈS. — Traité de la Rage. 23


354 SYMPTOMATOLOGIE DE LA RAGE EXPÉRIMENTALE

exercent sur la marche et la symptomatologie de la maladie une action très appréciable. Les jeunes lapins sont plus sensibles à la rage que les vieux (Pasteur, Högyes (1), Babès (2), Nitsch (3); la fièvre apparaît chez eux déjà dès le quatrième jour, la paralysie commence le quatrième ou le cinquième jour et les amimaux succombent le septième ou huitième jour après la trépanation ; mais souvent chez eux la maladie est moins typique et les différentes phases qu'on décrit dans la rage de l'animal adulte chevauchent les unes sur les autres. La maladie est toujours plus courte que chez les lapins âgés; elle peut ne durer que quelques heures. La mort subite est plus fréquente et peut se produire presque sans symptômes. On note souvent un allongement de la période d'incubation ; mais, malgré cela, les petits lapins meurent toujours plus tôt que les gros.

Chez les lapins trépanés, l'incubation de la rage est sensiblement la même en hiver qu'en été, mais la maladie déclarée est susceptible de durer un et même deux jours de plus dans la saison chaude que dans la saison froide. C'est ainsi qu'il n'est pas rare, en juillet et en août, de voir un virus qui d'ordinaire tue le lapin le quatrième ou le dizième jour n'amener la mort que le onzième ou le douzième jour. Quoique ce fait ne présente d'inconvénient d'aucune sorte, on s'efforcera de maintenir dans la pièce où sont conservés les animaux de passages, une température à peu près constante.

La description qui précède concerne la rage telle qu'elle s'observe dans les Instituts antirabiques chez les lapins de passages; suivant la nature du virus employé et le mode d'inoculation, la maladie est susceptible de présenter dans sa marche et sa symptomatologie des modifications que nous mentionnerons rapidement (4).

a) Nature du virus employé. — Chez les lapins inoculés avec du virus des rues, les phénomènes furieux notés à titre tout à fait exceptionnel chez les animaux inoculés avec du virus fixe s'observent assez fréquemment. Un mélange en proportions très variables de phénomènes furieux et paralytiques est pour ainsi dire la règle. Il existe du reste entre les divers virus les différences les plus grandes. Les animaux inoculés avec des virus des rues présentent presque constamment des accès fébriles prémonitoires de l'apparition de la maladie, se produisant d'une manière périodique avec des intervalles de quatre à huit jours. Enfin, toutes choses égales d'ailleurs, la période d'incubation est susceptible

(1) HÖGYES, Orvosi Hetilop, 1886, n° 47.

(2) BABES, Untersuchungcn über Hundswul. (Centr. f. die med. Wissensch., 1887.)

(3) NITSCH, Expériences sur la Rage de laboratoire, 1re partie, pp. 327-332.

(4) BABES, Sur une élévation de la température dans la période d'incubation de la Rage. (Annales de l'Institut Pasteur, 1888, p. 374.)


RAGE DU LAPIN 355

de varier dans des limites très étendues. Il existe dans la nature des virus rabiques « renforcés » qui, inoculés au lapin par voie sous-dure-mérienne, amènent d'emblée sa mort après un délai identique à celui qui eût été obtenu avec une égale quantité de virus fixe. On rencontre des virus naturellement « atténués » qui, bien qu'injectés dans le cerveau, ne tuent le lapin qu'après plusieurs semaines. Et entre ces deux extrêmes se placent tous les intermédiaires. Il nous faut du reste noter que les virus fixes des divers Instituts antirabiques présentent eux aussi, au point de vue de la longueur de l'incubation, des différences assez sensibles. Si, dans la majorité des Instituts, les lapins de passages sont « pris » le sixième ou le septième jour et meurent du neuvième au onzième, dans d'autres (Italie, Roumanie... etc., chez les lapins de 1.000 à 1.500 grammes, employés pour le passage du virus fixe), la maladie débute le quatrième ou le cinquième jour et la mort survient le sixième ou le septième ; ailleurs les animaux sont pris le huitième, parfois le neuvième jour et la mort qui le plus souvent se produit le onzième peut se faire attendre jusqu'au treizième. Tous ces virus sont cependant également des virus fixes et ils jouissent de propriétés thérapeutiques identiques. Le virus fixe de Sassari (Fermi) mérite une mention particulière, surtout en ce qui concerne son action sur les Muridés. C'est un virus produisant la rage non seulement très régulièrement le quatrième jour chez le lapin, mais aussi chez la souris et le rat, et notamment chez ces derniers animaux après inoculation sous-cutanée.

Notre virus de Bucarest jouit à peu près des mêmes propriétés. Il a gagné cette haute virulence, de même qu'un haut degré de toxicité, à la suite de fréquents passages par le cobaye;

b) Mode d'inoculation. — Les modifications observées peuvent porter sur la durée de l'incubation, celle de la maladie déclarée et la symptomatologie. On peut observer tous les intermédiaires entre l'incubation de cinq à six jours, qui est celle d'un virus renforcé inoculé par voie sous-dure-mérienne, et les longues incubations d'une année et davantage, qui se voient à la suite du dépôt sur des scarifications cutanées, par exemple, d'une petite quantité d'un virus atténué. Dans ce dernier cas, la maladie déclarée,au lieu de durer 24 ou 48 heures, peut se prolonger pendant cinq, six, sept jours et même bien au delà : douze, vingtquatre, quarante jours dans certaines observations (?). Elle peut présenter des alternatives d'amélioration et d'aggravation, montrer des rémissions complète de durée plus ou moins longue, et même guérir définitivement.


356 SYMPTOMATOLOGIE DE LA RAGE EXPERIMENTALE

2. — LA FIÈVRE PRÉMONITOIRE ET LA RAGE INTERMITTENTE

Pasteur, Chamberland et Roux (1),les premiers, ont observé de ces intermittences dans l'évolution de la rage; dans un cas, les symptômes paralytiques qui s'étaient manifestés 13 jours après la trépanation disparurent complètement et ils ne se manifestèrent à nouveau que 43 jours plus tard. L'animal mourut rabique le 46e jour.

Dans une note publiée dans le « Journal des connaissances médicales » du 26 mai 1887, j'ai signalé, chez le lapin inoculé avec le virus de la rage des rues, une élévation assez fréquente de température qu'il ne faut confondre ni avec la fièvre qui suit souvent la trépanation, ni avec celle qui précède immédiatement les symptômes nerveux terminaux. Cette fièvre se montre ordinairement de quatre à dix jours après l'inoculation intracrânienne du virus de rage des rues ou d'un virus fixe modifié. Elle fait monter la température à 39°,9 ou à 40°, mais ne dure que un à deux jours, après quoi la température redevient normale. Ordinairement, cette fièvre recommence plusieurs fois.

M. Hôgyes croit ne pas devoir lui attribuer d'importance. M. Högyes prétend que les lapins en bonne santé montrent aussi parfois une pareille élévation de température. Je ne saurais accepter cette objection, car, sur 745 lapins, sains en apparence, je n'ai vu que deux cas, dans lesquels l'animal eut, au bout de quelques jours, une maladie intercurrente avec fièvre.

Dans 25 cas d'inoculation avec des moelles de différents chiens morts de larage des rues, j'ai constaté 23 fois la présence de cette fièvre. Elle a commencé dans neuf cas,quatre jours et demi, et dans cinq cas cinq jours et demi après l'inoculation. Dans les autres cas, elle a commencé de six à dix jours après l'infection.

Dans 20 cas elle a été intermittente et a produit deux ou trois accès, d'une durée de 12 heures à deux jours, avec des intervalles également courts de un à deux jours.

Dans la plupart des cas, tous ces symptômes prémonitoires avaient pris fin dix à douze jours après l'infection, et la température redevenait normale jusqu'au moment où commençaient la fièvre terminale et les symptômes nerveux.

La fièvre prémonitoire commence en général plus tôt, chez les lapins qui meurent de treize à dix-sept jours après l'inoculation, que chez les lapins qui meurent plus tard.

Après l'inoculation intra-crânienne de virus fixe, la fièvre prémonitoire manque d'ordinaire, et on observe presque toujours une fièvre terminale, précédant immédiatement les symptômes nerveux. Au contraire, chez les lapins inoculés par la même voie

(1) PASTEUR, CHAMBERLAND et Roux, Nouvelle Communic, sur la Rage. (Comptes Rendus de l'Académie des Sciences, 25 février 1884.)


RAGE DU LAPIN 357

avec le virus de la rage des rues, la fièvre prémonitoire est presque la règle, tandis que la fièvre terminale est moins fréquente. Elle a fait défaut neuf fois sur vingt-cinq.

Pour voir enfin si la fièvre « prémonitoire » n'est pas duc au fait de la trépanation ou de l'inoculation intra-crânienne, j'ai trépané deux lapins en injectant entre les méninges de l'eau simple. Ces lapins, examinés pendant un mois, n'eurent pas de fièvre. En inoculant dans les méninges, ou dans la cavité péritonéale, la substance cérébrale rabique. filtrée à travers le filtre Pasteur-Chamberland, les lapins inoculés ne présentèrent pas non plus de fièvre. Ces expériences furent répétées plusieurs fois et toujours avec le même résultat. Nous avons observé exceptionnellement une élévation de température analogue, mais irrégulière, après l'introduction intra-crânienne de microbes peu offensifs et de leurs produits (bacille de Busila).

Ce phénomène est donc assez régulier et évidemment lié à l'action du virus. Son importance s'accroît, quand on songe qu'il se manifeste pendant une période où il n'y a pas d'aulres symptômes de rage. Cette fièvre prémonitoire est sans doute l'expression de l'action du virus rabique dans sa période d'incubation, longtemps avant la manifestation de la maladie.

On peut donc regarder ces manifestations fébriles, qu'on rencontre aussi chez d'autres animaux et même chez l'homme surtout après les morsures terribles du loup (voir plus haut), comme l'expression d'une rage intermittente. En effet l'apparition de la fièvre prémonitoire est accompagnée d'une diminution de poids (surtout le lendemain de la fièvre), de polyurie, parfois de leucocytose, et de signes d'irritation. Parfois la fièvre intermittente disparaît et l'animal guérit.Voici quelques tableaux de fièvre prémonitoire du lapin.

Inoculation sous-durale de rage des rues à 2 lapins. — 1) Avant l'inoculation, température: 39°5; poids: 1.310 gr.

jours température poids

1 39,6 1.312 gr.

2 39,7 1.320

3 39,7 1.320

4 39,4 1.314

5 39,5 1.310

6 39,5 1.312

7 39,2 1.315

8 39,8 1.312

9 40,5 1.300 fièvre prémonitoire.

10 39,6 1.322

11 39,2 1.380

12 39,4 1.335

13 39,6 1.315

14 40,3 1.313 fièvre terminale.

15 35,7 1.258

16 35,5 1.207

17 33,4 + —


358

SYMPTOMATOLOGIE DE LA RAGE EXPÉRIMENTALE

2) Température : 39,2; poids : 850.

jours température poids jours température poids

1 39,4 850 gr. 12 39 720

2 39 820 13 39,2 760

3 39,5 826 14 39 780

4 39,3 840 15 39,4 782

5 40,2 820 16 39,9 760

6 39,6 750 17 39,6 740

39,5 782 19 39,9 700

8 39 800 19 39,9 700

9 38,9 790 20 38 680

10 40,1 760 21 36,2 +

11 39,9 736

Inoculation sous-durale de virus fixe chauffé à 58° C. pendant 12 minutes.—Température avant l'infection : 39°1 ; poids: 760 gr.

jours température poids jours température poids

1 39 760 gr. 11 39,6 589

2 39,1 762 12 40,3 625

3 39,2 760 13 39,9 625

5 38,2 700 14 39,7 650

7 383 650 16 39,7 650

8 38 648 17 40,2 675

9 38,5 650 18 39,5 630

10 39 600 19 36,8 600 +

Inoculation de virus atténué par sélection, en choisissant pour la transmission les animaux succombés les plus tard. Le lapin inoculé par trépanation ne succombe plus, tout en présentant la fièvre prémonitoire. Température : 39,2; poids : 600 gr.

jours température poids jours température poids

1 39,1 616 gr. 9 40,2 585

2 39 590 10 39,9 590

3 39,2 625 11 39,3 592

4 38,9 632 12 39,2 600

5 39,5 628 13 39,1 615

6 39,5 610 14 39 620

7 40 600 15 39 618

8 "39^9 _580_ l6-40 38,9-39,2 620-630

reste bien portant.

Loete, qui avait prévu, ainsi que Högyes, la signification de cette fièvre, s'est convaincu à la suite que le lapin sain ne présente jamais cette élévation de température et que cette fièvre correspond en effet à un accès de rage avorté. Il parle (dans les cas de rage avec, incubation prolongée présentant de temps en temps cette fièvre prémonitoire) d'une rage chronique et inter-


BABÈS, Mage, p. 358



RAGE DU LAPIN 359

mittente (1). Il me semble pourtant que Loete exagère un peu la signification et la régularité de cette élévation de température, qui possède pour nous surtout de l'importance dans le diagnostic de la rage même dans le cas où l'animal survit. C'est une preuve d'activité du virus pendant la période d'incubation.

Plusieurs fois pendant l'incubation, le virus est sur le point de faire éclater la maladie, mais il est encore trop faible ; il ne produit que des manifestations abortives en devenant de nouveau latent; puis il se multiplie pour envahir, irriter et détruire certains centres, jusqu'à ce que ce but soit atteint. Alors la fièvre se complique des autres symptômes de la rage, puis la mort survient.

Un lapin infecté par Konradi (2) par scarification cutanée avec une émulsion de glande salivaire de chien enragé se met à présenter, 412 jours après l'infection, du tremblement de la tête. Les extrémités, et en particulier le membre antérieur droit, présentent une contraction spastique. Cet état dure quelques jours, puis l'animal se rétablit. Au 567e jour, il tremble à nouveau, ne mange pas, se paralyse tout à fait et meurt. Les passages ont démontré qu'il s'agissait bien de la rage.

Un lapin, infecté de la même façon par le même auteur, présente des symptômes de rage après 507 jours et meurt après 22 jours de maladie. Son bulbe sert à faire un passage sous la dure-mère d'un deuxième lapin; onze jours plus tard, cet animal présente de la fièvre; celle-ci dure sept jours; le lapin est triste; il ne mange pas; il a perdu 200 grammes, puis il se remet et regagne et au delà le poids perdu. 157 jours après l'infection, il tombe de nouveau malade et présente des symptômes typiques de rage qui amènent la mort après 9 jours de maladie. Ces faits semblent prouver qu'il faut observer pendant un temps très long les lapins inoculés avec du virus rabique, avant de conclure au résultat négatif d'une inoculation.

Ces dernières données doivent être acceptées avec une certaine réserve, car souvent les lapins tenus pendant longtemps en cage succombent d'une paralysie ressemblant à celle qui se manifeste après l'inoculation rabique, mais sans que l'animal ait été infecté de rage. Il peut arriver qu'une série de lapins trépanés succombent successivement de paralysie non rabique.

Il faut donc, pour pouvoir se prononcer avec certitude, arriver à des incubations moins longues, ce qu'on peut obtenir au moyen du passage par le cobaye (3).

Il n'est pas impossible enfin de voir la rage du lapin guérir

(1) BABÈS, loc. cit.

(2) KONRADI.Weitere Untersuchungen zur Kenntniss der Symptome und Prophylaxie der experim. Lyssa. (Centr. f. Bakt., I. Abb., Orig. Bd XXXVIII, H. 2.)

(3) BABÈS, Studien üb. Wutkr., 1887, p. 688.


360

SYMPTOMATOLOGIE DE LA RAGE EXPÉRIMENTALE

définitivement. M. Vincent (1) a observé un lapin qui, inoculé cependant par voie sous-dure-mérienne avec du virus des rues, se mit à présenter quatorze jours plus tard les symptômes d'une rage furieuse qui le faisait se jeter sur ceux qui essayaient de l'approcher et mordre violemment tout ce qu'on lui présentait. Après une semaine, survint, une parésie des membres postérieurs en même temps que s'atténuaient les signes de rage furieuse. Cet animal finit par guérir de façon complète.

3. — RAGE DU COBAYE

La rage du cobaye a été mentionnée dès 1884 par Pasteur, Chamberland et Roux (2), qui ont signalé, dès cette époque, l'exaltation que subissait le virus à la suite de son passage par l'organisme de cet animal.

En effet le cobaye est plus sensible à la rage que le lapin.

Voici quelques données sur la rage expérimentale ducobaye (3). Ordinairement, le virus des rues ou atténué détermine la rage chez le cobaye après inoculation intracrânienne en 10-20 jours. Le virus de passage inoculé par la même voie produit ordinairement après 6 jours la rage furieuse. Les animaux sont très inquiets, ils s'effraient au moindre bruit, ils crient souvent continuellement, font des sauts désordonnés, mordent les parois de la cage, se battent et se mordent entre eux, mordent d'autres animaux. Ils montrent une grande excitation sexuelle. Peu à peu, les animaux se calment, ils présentent le plus souvent une paralysie du train postérieur peu de temps avant la mort. Dans d'autres cas la mort survient brusquement ou après de brèves convulsions. Le virus des rues, qui tue le cobaye en 12 jours après 2-3 passages par le même animal, le tue maintenant en 6 jours, comme le virus de passage. Ce virus gagne rapidement toutes les propriétés du virus de passage pour le lapin, de isorte qu'on peut obtenir rapidement du virus de passage en passant le virus des rues 2-3 fois par le corps du cobaye. (Voy. pl. I.)

Parfois le virus des rues produit chez le cobaye une rage paralytique analogue à celle du lapin. Dans ces cas, les cobayes, après quelques signes d'excitation, gagnent une faiblesse et une paralysie du train postérieur qui se maintient 1-3 jours, jusqu'à la mort, qui survient par la généralisation de la paralysie.

Nous fortifions notre virus de passage en le passant de temps

(1) VINCENT, A propos de la guérison de la rage expérimentale chez le chien. (Société de Biologie, 4 mai 1907.)

(3) PASTEUR, CHAMBERLAND et ROUX, Nouvelle communication sur la rage. (Comptes Rendus de l'Académie des Sciences, 27 février 1884.) (3) BABÈS, Virchow's Arch, 1877, t. CX, p. 573.


RAGE DU CHIEN 361

en temps par le cobaye, lorsque ce virus montre de la tendance à s'atténuer. Par le même procédé nous obtenons la stérilité de notre virus de passage, dans le cas où le cerveau de nos lapins de passage contient des microbes.

4. — RAGE DU CHIEN

La rage expérimentale du chien peut, comme la rage clinique, affecter deux formes principales : la forme furieuse et la forme paralytique. Qu'il s'agisse de l'une ou de l'autre de ces deux formes, l'incubation varie de 10 à 35 jours si les animaux ont été infectés par morsure. En laissant mordre la tête préalablement rasée d'un chien, par un autre chien enragé, la rage se déclare plus vite, en 10-20 jours, et d'une manière plus certaine; L'incubation est aussi plus courte si les animaux ont été inoculés avec de la substance nerveuse sous la peau (13 à 20 jours), dans l'oeil (11 à 18 jours), dans le cerveau ou la dure-mère (10 à 15 jours).

a) Forme furieuse. — Elle s'observe surtout avec le virus des rues. Le chien montre d'abord, dans la période d'incubation, un ou plusieurs accès de fièvrre prémonitoire dans des intervalles plus ou moins réguliers (de 4-8 jours). Le premier symptôme est une nouvelle élévation de température, qui parfois précède de plusieurs jours les modifications du caractère.

Celles-ci consistent en de la tristesse, de l'irritabilité et un état d'instabilité, d'inquiétude spéciale difficile à décrire. Souvent le chien lèche ou gratte l'endroit où il a été mordu ou inoculé.

On observe en même temps une diminution de l'appétit. S'il refuse sa nourriture habituelle, en revanche il dilacère et dévore le bois, le papier, la paille qu'il peut trouver à sa portée. L'instinct génital est augmenté; la conjonctive oculaire s'injecte; les pupilles se dilatent; la respiration s'accélère et déjà à ce moment on peut observer de la paresse et de la difficulté de la marche. Bientôt les symptômes s'accentuent; la voix devient rauque; l'animal a de la tendance à mordre; il se jette avec fureur sur le bâton, même une barre de fer chauffée au rouge qu'on lui tend et qu'on arrive difficilement à lui arracher; si on lui présente un autre chien, il le mord avec acharnement, surtout à la face et à la tête. La lumière vive, les bruits aigus provoquent des accès analogues. Cet état peut durer deux ou trois jours, au cours desquels le chien s'affaiblit et s'amaigrit de plus en plus, cependant que les membres postérieurs se paralysent. La démarche du chien est hésitante et vacillante, puis la paralysie gagne les membres antérieurs ; la tête pend, la langue sort de la bouche et il s'écoule en même temps une bave sanguinolente. Le chien n a plus la force de mordre et n'aboie à peu près plus. La respira-


362 SYMPTOMATOLOGIE DE LA RAGE EXPÉRIMENTALE

tion est accélérée et irrégulière. On voit apparaître des convulsions dans quelques parties du corps et parfois dans tout le corps. La mort arrive lentement, le plus souvent cinq à six jours après l'apparition des premiers symptômes, quelquefois plus tôt — au troisième jour par exemple — d'autres fois plus tard.

La maladie est susceptible de guérison spontanée, ainsi que Pasteur, moi-même (1) et Högyes (2) en avons cité des exemples.

b) Forme paralytique. — Entre la forme furieuse de la Rage expérimentale du chien et la forme paralytique, il n'existe pas de démarcation nette, mais de très nombreux états intermédiaires. On a d'autant plus de chance d'observer une forme paralytique pure qu'on a injecté à l'animal un virus fixe plus éloigné de son origine canine. Pasteur affirme avoir obtenu la rage paralytique par l'injection du virus dans les veines de l'animal. La perte de l'appétit est généralement le symptôme qui attire le premier l'attention. On constate aussi que l'animal se tient couché dans un coin de sa cage, triste, pensif, et qu'il éprouve à se lever la répugnance la plus grande. Si on le force à le faire, on voit que la démarche est hésitante, titubante, et que cet état est dû à une parésie des membres postérieurs. Celle-ci fait des progrès rapides et, en quelques heures, se transforme en une paralysie complète, qui bientôt s'étend aux membres antérieurs. L'animal alors n'a plus la force de se lever: il chancelle et tombe aussitôt. Les muscles du cou sont pris à leur tour et le malade ne peut plus relever la tète, qui reste appliquée contre le sol. Le tronc et les membres sont, par intervalles, secoués par des crises convulsives. L'animal perd connaissance; la respiration s'éteint peu à peu et la mort survient du 3e au 5e jour après le début de la paralysie.

Une autre forme débute par la mâchoire inférieure, qui, avant tout autre symptôme, se paralyse. La langue pend hors de la bouche ; les mets et les boissons introduits avec beaucoup de peine ressortent immédiatement; la sécrétion salivaire est très exagérée ; la voix est rauque. Finalement les membres postérieurs, puis les membres antérieurs se paralysent, eux aussi, et la mort se produit au milieu de convulsions partielles ou généralisées.

Le pronostic de la Rage paralytique expérimentale paraît moins grave que celui de la Rage furieuse, qui est lui-même moins sévère que celui de la Rage clinique. Dans un certain nombre de cas rares, on voit l'animal, qu'on croyait déjà à peu près mort, reprendre petit à petit connaissance et chercher à s'alimenter. La paralysie rétrocède lentement d'abord, très rapidement ensuite, et en une ou deux semaines la guérison est complète. Pasteur,

(1) BABES, Studien üb Wutlcrankheit. (Virch. Arch., 1887, déc.)

(2) HÖGYES, Guérison de la Rage chez le Chien. (Académie hongroise des Sciences. 15 avril 1889.)


RAGE DE LA SOURIS ET DU RAT 363

Roux (1), Babès (2), Högyes (3), Kraïouchkine (4), Courmont et Lesieur (5) ont eu ainsi l'occasion devoir des animaux présenter les principaux symptômes de la rage paralytique, puis guérir. Remlinger (6) a vu la guérison survenir deux fois chez des chiens inoculés avec du virus fixe dans la veine jugulaire et une fois chez un chien inoculé dans la chambre antérieure. Le diagnostic de Rage fut vérifié soit par l'inoculation de bave dans les muscles de la nuque du cobaye, soit par la mise en évidence des propriétés rabicides du sérum et par l'inoculation sous-dure-mérienne de ces mêmes chiens, inoculation qui demeura sans résultat, les animaux ayant acquis l'immunité. Nous reviendrons ultérieurement sur l'intérêt que peut présenter au point de vue pratique la possibilité de la guérison expérimentale des chiens.

5. — RAGE DU CHAT

Le chat présente une grande réceptivité à la Rage expérimentale. Les virus atténués retrouvent vite chez lui leur virulence initiale; le virus fixe ne s'atténue jamais en passant par son organisme et les virus des rues,en passant dechat à chat, prennent beaucoup plus rapidement que chez le lapin les caractères du virus fixe. Le virus rabique trouve donc chez le chat un terrain extrêmement favorable (de Blasi et Russo Travali) (7) et nous aurons à revenir sur l'importance que présente ce fait. La symptomatologie de la rage expérimentale chez le chat diffère peu de celle de la Rage clinique d'une part, de celle de la Rage expérimentale du chien. Il suffit de remarquer d'après mes expériences que la rage furieuse est plus fréquente chez cet animal et que la rage déclarée peut traîner en longueur. Aussi la guérison de la maladie semble être plus fréquente que chez le chien. Plus difficile à manier que les autres animaux de laboratoire, le chat n'est du reste employé que rarement dans les laboratoires pour l'étude de la rage.

6. — RAGE DE LA SOURIS ET DU RAT J'avais décrit la rage de la souris et du rat en 1887, en insis(1)

insis(1) Communic. orale de M. le Dr ROUX.

(2) BABÈS, loc. cit.

(3) HÖGYES, loc. cit.

(4) KRAIOUCHIKNE, Sur les effets des injections sous-cutanées du virus fixe de la Rage. (Archives des Sciences biologiques de Saint-Pétersbourg, t.V, n°s 2 et 3, 1897.)

(5) COURMONT et LESIEUR, Etudes cliniques sur la Rage humaine ; rage chronique ; rage curable. (Journal de Physiologie et de Pathologie générale, 15 novembre 1906.)

(6) REMLINGER et MUSTAPHA EFFENDI, Deux cas de guérison de la Rage expérimentale chez le chien. (Annales de l'Institut Pasteur, 1904.) — P. REMLINGER, la Guérison spontanée de la Rage expérimentale du chien et la persistance du virus rabique dans la salive des animaux guéris. (Soc. centrale de médecine vétérinaire, 16 mai et 6 juin 1907.)

(7) DE BLASI et RUSSO TRAVALI, la Rage chez le Chat. (Annales de l'Institut Pasteur, 1894.)


364 SYMPTOMATOLOGIE DE LA RAGE EXPÉRIMENTALE

tant sur le fait que ces animaux sont très réceptifs à la rage. Chez le rat, le virus fixe injecté sous la dure-mère tue l'animal en huit à dix jours. La mort est précédée parfois par des signes de furie et des symptômes paralytiques ; la souris succombe en neuf à douze jours de la rage paralytique, même après l'inoculation sous-cutanée (1). Galli-Valerio et Fermi, qui ont étudié, depuis, la rage des muridés, n'ont pas eu connaissance de mes recherches antérieures. La souris et le rat peuvent être inoculés à l'aide de tous les procédés en usage dans les laboratoires.

Avec le virus fixe, la symptomatologie est celle de la rage paralytique. Il n'est pas rare cependant d'observer de la tendance à mordre. Une particularité intéressante de la rage expérimentale chez la souris blanche et le rat blanc (Remlinger) (2) est l'apparition, la veille des manifestations paralytiques, d'une conjonctivite séreuse, puis purulente bilatérale. Elle permet de prédire l'éclosion de la maladie à brève échéance. Plus rarement, cette conjonctivite n'apparaît qu'avec la paralysie. L'animal n'ouvre les yeux qu'avec difficulté ; les paupières sont agglutinées par un exsudat abondant jaune pâle, puis jaune foncé. Au microscope, cet exsudat est constitué par de nombreuses cellules épithéliales polyédriques et de très rares leucocytes. Cette conjonctivite manque chez la souris grise et le rat gris.

Avec le virus des rues, chez la souris comme chez le rat, c'est la forme furieuse de la maladie qu'on observe. Ils se jettent avec impétuosité sur les objets qu'on leur présente ; ils ont plus de tendance encore à mordre les êtres vivants et se jettent volontiers à la figure de l'homme ; ils doivent être considérés comme très dangereux ; il a été en effet démontré expérimentalement que la glande sous-maxillaire était virulente et que les animaux mordus contractaient la maladie (R. Galli-Valerio) (3).

Que le rat et la souris aient été inoculés avec du virus des rues ou du virus fixe, il n'est pas rare non plus de les voir mourir rapidement de maladie après quelques heures seulement et sans symptômes caractéristiques. Les passages sont indispensables alors pour établir le diagnostic. En général, la maladie déclarée dure de un à trois jours. La période d'incubation varie naturellement avec un certain nombre de facteurs, dont le plus important est le mode d'inoculation. Toutefois elle n'est jamais très prolongée et varie le plus souvent entre huit et vingt jours. Ainsi que nous le verrons, la virulence du virus rabique s'exalte rapide(1)

rapide(1) Studien über die Wutkrankheil. (Virchow's Arch., 110, t., 1887, p. 574.)

(2) REMLINGER, Rage expérimentale de la souris et du rat. (Société de Biologie, 9 janvier 1904.) — Rôle de la souris et du rat dans la propagation, de la Rage.

(Revue scientifique, 31 mars 1906.)

(3) BRUNO GALLI-VALÉRIO, Recherches expérimentales sur la Rage.(Centralblatt für Bakteriologie, I Abb. Originale, 16 décembre 1905 ; 15 janvier 1906 ; 18 septembre et 1er octobre 1906.)


RAGE DU HERISSON, DE LA MARMOTTE, ETC. 365

ment par le passage chez le rat et, au bout d'un très petit nombre d'inoculations, on observe une diminution de cette période d'incubation et en même temps une. fréquence plus grande des atteintes. Galli-Valerio a noté que souvent les premiers rats et surmulots inoculés avec le virus des rues succombent presque sans symptômes, tandis que ceux-ci deviennent très nets après quelques passages. Notons encore que tous les muridés ne paraissent pas présenter à la rage une réceptivité absolument égale. Fermi (1) les range par ordre de sensibilité décroissante :

a) petites souris noires ;

b) vieilles souris noires ;

c) jeunes rats blancs ;

d) jeunes rats noirs ;

e) jeunes souris blanches ; f) vieilles souris blanches ; g) vieux rats blancs.

Galli-Valerio a observé un cas de guérison de la rage expérimentale chez le rat.

J'ai montré que le virus des rues se fortifie rapidement par le passage par le rat en tuant, après 2-4 passages, l'animal en cinq à six jours. Ce virus fortifié pour le rat garde ses qualités. En le passant par le lapin ou le cobaye, on peut obtenir très vite le virus fixe. Une particularité importante est la possibilité de tuer les muridés d'une façon certaine et rapide par l'inoculation sous-cutanée de certains virus de passage (Sassari) et très souvent aussi par le virus des rues (Fermi).

7. — RAGE DU HÉRISSON, DE LA MARMOTTE, ETC.

La rage expérimentale du hérisson a fait l'objet d'une étude fort intéressante de C. Franca (3). Deux faits caractérisent l'évolution de la maladie chez cet animal : la longueur de la période d'incubation et la longueur de la maladie déclarée. Celleci peut durer quinze jours et au delà. Elle est souvent entrecoupée de périodes d'accalmie, pendant lesquelles l'animal semble être en pleine santé. Les phénomènes paralytiques dominent, mais la tendance à mordre s'observe assez fréquemment. On observe d'ordinaire une salivation, abondante et, chez les mâles, il est fréquent de voir apparaître, dans les dernières périodes de la vie, une inflammation de la verge et un écoulement

(1) FERMI, Différence de virulence de virus rabique de provenances diverses. (Centralblatt f. Bakteriol., I Abt. Originale, 17 janvier 1907.)

(2) BABES, Studien üb. Wut (Virchow's Arch.., 1887.)

(3) CARLOS FRANCO, la Rage chez le Hérisson. (Revista de Medecina veterinaria, 1905, n° 40, et Archivos do Real Instituto Bacteriologico, Camara Pestana,tome 1, fasc. II, janvier 1907, Lisbonne.)


366 SYMPTOMATOLOGIE DE LA RAGE EXPÉRIMENTALE

urétral. Il n'y a jamais de conjonctivite. La maladie se termine par une phase de paralysie totale, qui peut durer quatre à cinq jours, pendant laquelle l'examen minutieux de la respiration permet seul d'affirmer que le malade vit encore. L'affection peut, quoiqu'exceptionnellement, se terminer par guérison. La marmotte est plus réceptive au virus des rues qu'au virus fixe. bertarelli (1) a signalé ces particularités intéressantes que les corps de Negri font toujours défaut et que la maladie dure plus longtemps chez les animaux en hibernation que chez ceux qui se trouvent à l'état de veille. Le virus fixe ne s'atténue cependant pas chez la marmotte en hibernation, car, celle-ci terminée, il peut encore tuer le lapin en six jours.

8. — RAGE DES OISEAUX

Les oiseaux, qui ne paraissent pas susceptibles de contracter la rage clinique, la prennent expérimentalement avec assez de facilité. (Pasteur (2), Chamberland et Roux (3), Gibier (4), Krauss et Clairmont, Marie (5), von Löte (6). La poule, l'oie, le hibou, le pigeon sont facilement infectés par l'inoculation sous la dure-mère de virus fixe ou de virus des rues. Les rapaces ou encore le très jeune poulet ou le très jeune canneton constituent les animaux de choix. Le pigeon adulte ne peut être contaminé qu'à la suite d'un jeûne prolongé. Rien que les voies intra-oculaires, sous-cutanées, intramusculaires aient donné des résultats positifs, la meilleure voie d'inoculation est la voie intra-cérébrale. L'incubation est de quatorze jours en moyenne; elle peut atteindre quarante jours et au delà chez la poule. La forme observée est toujours la forme paralytique. L'animal perd l'appétit et maigrit ; il présente de la somnolence et de la parésie des extrémités, une anémie extrême qui se traduit par la décoloration de la crête ; on ne note aucun autre symptôme. La maladie peut être de très longue durée, présenter des accalmies et des reprises se terminer même par guérison. Il est exceptionnel que le cerveau des oiseaux rabiques puisse transmettre la maladie à d'autres oiseaux.

Marie a vu qu'en passant ainsi par l'encéphale des oiseaux le virus de la rage, non seulement perdait son activité, mais encore

(1) BERTARELLI, la Rage chez la Marmotte pendant l'hibernation et pendant la Veille. (Centr. f. Bakt,, 1905.|

(2) PASTEUR, CHAMBERLAND et ROUX, Nouvelle commun, sur la Rage. (Académie des Sciences, 25 février 1884.)

(3) GIBIER, Recherches expérimentales sur la rage des oiseaux. (Comptes-rendus de l'Académie des Sciences, 1884, p. 531.)

(4) KRAUS et CLAIRMONT, Uber exper. Lyssa bei Vögeln. (Zeitschrift f. Hygiène,

t. XXXIV, 1900, p. 1.) (5) A MARIE, la Rage chez les Oiseaux. (Soc. de Biologie, 26 mars 1904.) (6) JOSEPH VON LÖTE, Contribution à l'étude de la rage expérimentale des oiseaux._

(Cent. f. Bakteriologie, l Abb. Originale, 19 mars 1904.)


RAGE DES ANIMAUX A SANG FROID 367

se comportait comme un vaccin vis-à-vis de l'organisme des mammifères. Malheureusement l'impossibilité de réaliser des passages en séries empêche d'appliquer ce fait aux vaccinations.

9. — RAGE DES ANIMAUX A SANG FROID

Les animaux à sang froid paraissent être réfractaires.

Chez les poissons, les amphibiens, les reptiles, les expériences, qu'elles aient été entreprises avec du virus des rues ou du virus fixe, ont régulièrement échoué. L'inoculation intra-cérébrale pratiquée chez un reptile de grosse taille, comme le Varanus Varius, a elle-même donné un résultat négatif (Bertarelli) (1).

Remlinger (2) a tenté par tous les moyens, y compris l'inoculation intra-cérébrale, de contaminer la testudo graeca et n'a pu y parvenir. Il a essayé de diminuer la résistance des tortues par plusieurs procédés, en particulier en les faisant vivre à l'étuve à 35 degrés. Même dans ces conditions, toutes ont résisté. »

Cette immunité ne s'explique par l'existence de propriétés rabicides ni du sérum sanguin, ni de la substance nerveuse elle-même. Des recherches dirigées dans ce sens ont fourni un résultat complètement négatif. Il se peut qu'elle soit en rapport avec l'état très rudimentaire du système nerveux des Cheloniens, dépourvus d'activité psychique, et réduits pour ainsi dire à la vie végétative. Högyes (3) dit avoir triomphé de la résistance de la grenouille en la faisant vivre à la température des mammifères, mais Babès (4), Remlinger (5), Galli-Valerio (6) n'ont jamais réussi à répéter cette expérience. Récemment, von Löte (7), inoculant des grenouilles dans le cerveau, est arrivé à conclure que la rage était transmissible des animaux à sang chaud à la grenouille, de la grenouille à la grenouille, puis de la grenouille aux animaux à sang chaud. L'incubation serait très longue et varierait entre 162 et 465 jours, et les principaux symptômes ne seraient qu'un amaigrissement et une anémie considérables. On conçoit que les expériences précédentes puissent être entachées de ce chef d'une grave cause d'erreur. La question de la transmission de la rage à la grenouille ne doit pas encore être tenue pour résolue.

Contrairement à ce qui s'observe chez les animaux à sang

(1) BERTARELLI, Recherches sur la réceptivité à la rage des animaux à sang froid. (Centr. f. Bakt., I Abb., Orig., 22 septembre 1905.)

(2) REMLINGER, la Tortue terrestre est réfractaire à la rage. (Soc. de Biologie, 17 décembre 1904). — REMLINGER et OSMAN NOURI. Réaction de la Tortue terrestre à quelques maladies infectieuses. (Ann. de l'Institut Pasteur, 1905, p. 266.)

(3) HÔGYES, Mathematikai ès termès zertudomànyi èrtesitö IV.

(4) BABÈS, Studien über die Wutkrankeit. (Virchow's Archiv, 887.)

(5) REMLINGER, loc. cit.

(6) GALLI-VALERIO. Centr. f. Bakt., I Abb. Originale, Bd XL, pp. 197 et 318.

(7) VON LÖTE, la Rage est-elle transmissible à la grenouille ? (Centr. f. Bakt.,I Abb. Originale, 15 août 1906.)


368 SYMPTOMATOLOGIE DE LA RAGE EXPÉRIMENTALE

chaud et aussi chez la tortue terrestre, il semble que le virus rabique puisse demeurer un temps assez long soit dans le cerveau, soit dans le sac lymphatique de la grenouille, sans y être détruit. Il résulte de nos recherches (1) que la lymphe de la grenouille atténue le virus rabique en le transformant peu à peu en vaccin. 15 jours après l'introduction de particules de moelle rabique, cette moelle est encore virulente. In vitro, la lymphe de la grenouille rend inoffensive l'émulsion du virus fixe.

10 — ANIMAUX RÉFRACTAIRES A LA RAGE

Les animaux à sang froid (poissons, batraciens, reptiles) ne sont donc probablement pas réceptifs à la rage. Mais existe-t-il, dans les diverses espèces animales réceptives à la maladie, des individus naturellement réfractaires? La question a été étudiée chez le chien et le lapin.

Pasteur et après lui presque tous les auteurs qui se sont occupés de la rage ont eu l'occasion d'observer des chiens qui, très résistants au virus, ne contractaient la maladie qu'à la suite de l'inoculation sous-dure-mérienne.

Plus rarement, les animaux ont paru complètement réfractaires. C'est ainsi qu'Hertwig (2) a inoculé inutilement pendant trois ans un chien par toutes les voies possibles, et toujours sans succès. Högyes (3) a cité des faits analogues. Il est possible que l'immunité de ces chiens fût le fait d'une atteinte antérieure, et non d'une immunité naturelle. La première de ces hypothèses, très vraisemblable chez le chien, l'est moins chez le lapin, où des états réfractaires ont également été signalés. Sur 900 lapins inoculés sous la dure-mère par Frisch, 14 survécurent, soit 1, 5 p.100. Cette proportion paraîtra à bon droit beaucoup trop élevée. Remlinger a eu cependant l'occasion d'observer une fois un lapin complètement réfractaire à la rage. Cet animal, acheté quelques jours auparavant au marché de Stamboul, est trépané le 22 février 1903 à l'Institut antirabique de Constantinople et ne présente consécutivement aucun symptôme morbide. Il est trépané à nouveau le 14 avril. Même absence de réaction. Troisième trépanation, cette fois extrêmement sévère, le 9 mai. Toujours pas de réaction.

Il n'est donc pas impossible que certains individus appartenant à une espèce réceptive soient naturellement réfractaires à la rage et il est intéressant de faire l'application de cette notion à

(1) BABÈS et CERCHEZ, Atténuation du virus rabique. (Ann. de l'Institut Pasteur, 1891.)

(2) HERTWIG, cité par A. Fermi. (La Recettivita dei Muridi verso l'Infezione épodermica del virus rabido, pp. 28-29.)

(3) HÖGYES, id.


ANIMAUX REFRACTAIRES A LA RAGE 369

l'espèce humaine. Des faits analogues ont été cités du reste pour presque toutes les maladies infectieuses.

Cette question nous amène à dire un mot des moyens dont on dispose dans les laboratoires pour triompher de la résistance plus ou moins grande que certains animaux peuvent présenter au virus rabique. La rage ne se comporte pas différemment des autres maladies infectieuses et les procédés généraux d'atténuation de la résistance lui sont applicables (1). L'inoculation sousdure-mérienne ou intra-cérébrale — de beaucoup la plus grave, comme on sait — permettra de triompher des immunités incomplètes. Les animaux jeunes sont en général plus sensibles à la rage que les adultes. Mes recherches (2) ainsi que celles de Kraïouchkine ont montré que la présence de microbes, déterminant une suppuration ou un phlegmon, favorisait l'apparition des symptômes de la rage. Le refroidissement du corps favorise puissamment l'infection chez les chiens inoculés sous la peau. (Kraïouchkine), et Marie (3) a montré qu'un traumatisme cérébral, une injection sous-cutanée de sulfate de quinine ou d'extrait de substance nerveuse normale pouvaient exercer une action analogue. Par contre (Kraïouchkine) le jeûne incomplet ou une perte de sang même considérable demeureraient sans influence. Il faut rappeler qu'avec le virus fixe l'augmentation des doses peut renforcer la résistance du chien au lieu de l'atténuer. Une dose faible de virus fixe détermine beaucoup plus sûrement l'apparition de la maladie qu'une dose forte, contrairement à ce qui s'observe avec le virus des rues et tous les virus en général. On peut expliquer ce fait paradoxal en apparence par la présence de substances vaccinantes dans le virus fixe. Comme une plus grande quantité de virus fixe renferme une plus grande quantité devaccin, elle devient capable de paralyser l'effet du virus. Le virus des rues, ne renfermant au contraire que peu de vaccin, ne présente pas ce phénomène.

(1) Voyez NICOLLE et REMLINGER, Traité de technique microscopique, pages 256-260.

(2) KRAÏOUCHKINE, Sur les effets des injections sous-cutanées du virus fixe de la rage. (Archives des Sciences Biol.de Saint-Pétersbourg, t. V, n°s 2 et 3, 1897.)

(3) MARIE, Faits relatifs à la suppression de la résistance de certains animaux à la Rage. (Soc. de Biologie, 26 janvier 1907.)

BABÈS. — Traité de la rage.


CHAPITRE XXI VIRUS DES RUES ET VIRUS FIXE *

Différences entre les deux virus. — Durée différente de l'incubation après l'inoculation sous dure-mérienne. — Différences quantitatives. — Différences entre les virulences respectives de la substance blanche et de la substance grise. — Atténuation du virus fixe pour le singe, pour le chien, pour l'hon}= me. — Atténuation du virus fixe pour les tissus autres que ceux du système nerveux ; Renforcement à l'égard de ce dernier. — Non-parallélisme de la dose injecté et de la durée de l'incubation, après l'inoculation sous-duremérienne de virus fixe. — Non-parallélisme de la dose injectée et des chances d'infection, après l'inoculation sous-cutanée. — Propriétés actives ou offensives d'une part, passives ou protectrices d'autre part, inégalement développées dans les deux virus. — Adaptation du virus fixe au lapin et désadaptation vis-à-vis des autres mammifères. —2 Différences essentielles entre les deux virus. — Théorie de la différence quantitative. — Hypothèse du développement plus rapide du virus fixe. — Hypothèse d'une différence de toxine. — Hypothèse d'une affinité différente pour les cellules nerveuses, — Théorie mixte, — 3. Applications pratiques. — Causes d'erreur au cours des expériences sur la rage. — Le virus de transition diffère du virus fixe,