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Title : Revue française de psychanalyse : organe officiel de la Société psychanalytique de Paris

Author : Société psychanalytique de Paris. Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publisher : Presses universitaires de France (Paris)

Publication date : 1988-01

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : French

Format : Nombre total de vues : 73850

Description : janvier 1988

Description : 1988/01 (T52,N1)-1988/02.

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5459065g

Source : Bibliothèque Sigmund Freud, 8-T-1162

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34349182w

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 03/12/2008

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Revue française de psychanalyse

Des biographies

puf


Revue française de psychanalyse

publiée avec le concours du C N L

DIRECTEURS

Il se Barande Claude Girard Marie-Lise Roux Henri Vermorel

COMITÉ

DE RÉDACTION

Jean-Pierre Bourgeron

Anne Clancier

Jacqueline Cosnier

Gilbert Diatkine

Jacqueline Lubtchansky

Jean-Paul Obadia

Agnès Oppenheimer

Colette Rabenou

Luisa de Urtubey

SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION

. Muguette Green

ADMINISTRATION

.

Presses Universitaires de France

108, bd Saint-Germain

75279 Paris Cedex 06

ABONNEMENTS

.

Presses Universitaires de France Département des Revues 14, av du Bois de l'Epine BP 90.91003 Evry cedex

tél. (1)60 77 82 05 télécopie (1)60 79 20 45 CCP 1302 69 C Paris Abonnements annuels (1988) 6 numéros dont un numéro spécial contenant les rapports du congrès des psychanalystes de langue française

Fronce 510 F • Étranger 650 F

Les manuscrits et la correspondance concernant la revue doivent être adressés à la Revue Française de Psychanalyse 187. rue Saint-Jacques, 75005, Paris. Les demandes en duplicata des numéros non arrivés à destination ne pourront être admises que dans les quinze jours qui suivront la réception du numéro suivant.

PUBLICATION OFFICIELLE DE LA SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS SOCIÉTÉ CONSTITUANTE DE L'ASSOCIATION PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE


REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

T O M E L I I

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


TOUS DROITS RESERVES


Des biographies

I. Barande — Des biographies, une introduction, 5

BIOGRAPHIES ET RÉCITS DE CURE

A, Oppenheimer — La « solution » narrative, 17 G. Diatkine — Le regard froid, 37

A. Clancier — Mythe et biographie. De la clinique à la littérature, 51 C. Athanassiou — Le remaniement des souvenirs, 67 F. Bogoratz-Muret - Loise Thurnauer-Barbey — Fantasme et élaboration biographique. Le petit Serguei chez Freud, 91

ÉCRITURES

G.-E. Clancier — Le temps d'un souffle. Notes autobiographiques sur l'autobiographie, 103

P. Schaeffer — De l'épitaphe à l'apologue ou Les excuses de l'anthropophage, 111

P. Weiss — Mon lieu, 117

HISTOIRES

G. Nicolaidis — La biographie grecque (Quelques considérations psychanalytiques), 125 A. Clancier — La biographie à Rome. Suétone, un précurseur de Sade 7, 147 J. Chomarat — Les Confessions de saint Augustin, 153 F. Charpentier — Figure de La Boétie dans les Essais de Montaigne, 175 Cl. Habib — Penser dans la folie, 191 J.-P. Matot — Déchiffrages, 201

SOMMAIRE


A. Fonyi — Construction dans l'analyse littéraire. La mère morte dans

l'oeuvre et la vie de Barbey d'Aurevilly, 213 Ch. Jouvenot — De l'art des ruptures au fétiche dans l'univers de Marcel

Duchamp, 227

LECTURES

J. Guillaumin — L'écriture de soi et l'écriture de l'autre en psychanalyse : de la biographie de l'auto-analyste à l'autobiographie de l'analyste, 241

NÉCROLOGIE

J. Bégoin — Hommage à Jacques Mynard, 251 P.-C. Racamier — Jacques Mynard, 253

Nous remercions G.-E. Clancier, Françoise Charpentier (professeur à Paris VII), Jacques Chomarat (professeur à Paris IV Sorbonne), Antonia Fonyi (CNRS), Claude Habib et Pierre Schaeffer d'avoir bien voulu participer à ce numéro.


ILSE BARANDE

DES BIOGRAPHIES 1 UNE INTRODUCTION

Du commentaire des intégrales de la correspondance freudienne aux aphasies de « la Rue des Boutiques obscures » de Modiano, la préoccupation est biographique. Ilôts repêchés, rassemblés, recevant dans l'aprèscoup du sujet et de l'auteur une forme désormais mémorisable et se voulant d'un seul tenant. A celui qui écrivit ou vécut, cohérence, continuité, logique sont prêtées dont nous percevons pourtant, s'agissant de nous-mêmes, le caractère composé, construit, de rétrodiction.

Si autrui, par extraordinaire disponibilité ou intérêt brûlant, parvient à retenir notre attention, nous n'échappons pas à des impressions contraires qui nous imposent de le percevoir dans ses modulations plutôt que d'organiser cet autre sur le mode de l'identification projective et introjective et de grimer le tout en une rationalité sans faille de sa conduite et de notre pensée.

Les psychanalystes sont amateurs de biographie. Cette fringale est destinée à l'inassouvissement. On peut sans doute avancer que l'impossibilité de la biographie est le présupposé de la possibilité même de la psychanalyse.

Si le monde est investi avant que d'être perçu, cet investissement est, massivement pour les débuts de la vie, puis plus discrètement mais avec permanence, de l'ordre des projections. Avant d'être le mécanisme de défense peu à peu « analysable » cette projection a valeur d'aménagement. Elle est le corollaire du sentiment d'identité des locuteurs fût-ce au prix de malentendus importants. L'étendue de ces malentendus trouve

1. Les Publications de la Sorbonne ont édité les Actes du Colloque de mai 1985 Problèmes et méthodes de la biographie. Ses présentateurs considèrent que la pratique biographique est « demeurée empirique quand bien même elle serait le fruit d'un "bricolage" parfois génial et qu'il s'agit là d'un territoire vierge ». Dans la dernière édition de l'Encyclopédie Universelle la place et le volume de « biographie(s) » ont crû à l'instar de leur prolifération.

Rev. franç. Psychanal.. 1/1988


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sa limite dans les parentés des psychismes individuels : les conditions biophysiologiques et le contexte socioculturel où nous croisons en commun assurent une prolifération en signes et indices affleurant le seuil de la conscience.

A cet égard la biographie pourrait se révéler plus pertinente de l'auteur, par un juste retour depuis la personne élue en tant que son « sujet », que l'autobiographie consciente, avouée ne le permettrait. Expurgée, cette dernière trahit l'attention élective qui guide le biographe, fonda son choix.

Daté de 1930 on peut lire de la plume d'Eduard Hitschmann un éloge enthousiaste de l'apport psychanalytique à la biographie : « la psychographie » inaugurée par Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci en 1910. Cet éloge, suivi d'une bibliographie par A. J. Storfer considérée comme partielle, recense plus de 60 noms de personnalités ayant donné lieu à une ou plusieurs contributions psychographiques 2.

Hitschmann cite Freud qui met une sourdine à son propre appétit biographique en stipulant qu'il s'agit de constructions nées « des réciprocités des impressions de la vie, des destins occasionnels et des oeuvres de l'artiste, de sa constitution et des mouvements pulsionnels en vigueur, c'est-à-dire de ce qui en lui est généralement humain ». Hitschmann ne néglige pas que « l'effet de l'oeuvre d'art sur celui qui en jouit trouve une explication dans ses souhaits inconscients » ; c'est certainement une telle lucidité qui engage Freud à taxer « romans psychanalytiques » son Léonard et son Moïse et nous, ses lecteurs, à trouver dans ces textes inspirés Freud lui-même bien davantage que le sujet, objet de son élection 3. Ce processus en gigogne, où chaque « psychographe » peut en susciter un autre, ne saurait connaître de terme... et c'est précisément sa limite.

Le charme, l'intérêt et la difficulté de la pratique analytique ont contribué à l'enrichissement des instruments de la « psychographie ». Cette pratique se doit de leur échapper. Il en est ainsi en raison de la dimension du temps vécu dans la cure. Le rythme des énoncés et des élucidations porte certes les traces du passé mais aussi celles des remaniements et du développement jamais clos d'une écoute du jusqu'alors inouï auquel le cadre proposé, les possibilités de transfert offrent un maximum d'opportunité.

Dans ses Considérations intempestives, Nietzsche se gausse des histo2.

histo2. Die psychoanalytische Bewegung, t. II, cahier 4, p. 305-313.

3. Avec Le maternel singulier, Freud et Léonard, Aubier, 1977, puis avec De l'assassinat de Moïse comme immolation de l'instinct de mort, Revue française de Psychanalyse, t. XLVIII, j'ai tenté cette exploration.


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riens qui ont vite fait d'aligner, émonder, ôtant la nouveauté de la vie au présent tout comme à un passé utilisé à titre de comparaison et supposé connu.

Au psychanalyste les morphologies innombrables du psychisme apportent séance après séance une dose d'étonnement et parfois de perplexité, car aucune considération théorique ne parvient à figer les modalités et les mobilités de façon entièrement satisfaisante. Sauf à haïr « le mouvement qui déplace les lignes », sauf à lancer des filets conceptuels dont le choix relève d'un autoportrait ignoré, défensif, ayant pour visée d'évacuer toute inquiétude, « toutes ces émotions dont on ne savait rien et dont il fallait s'occuper comme d'une manifestation du monde extérieur » (Freud). C'est souligner ce que chaque analyste peut devoir à sa version nocturne onirique et aux proférations de ses analysants pour sonder ses « autofictions » selon le terme de Doubrovsky et suspendre un patrimoine de savoir dont il ne saurait ni se passer, ni plaquer les doctrines pour convaincantes qu'elles soient.

Postulons donc provisoirement que l'art de la biographie entretient un rapport d'exclusion avec la pratique psychanalytique : la biographie écrite-lue s'opposant à la cure parlée.

1 / La cure pourrait être taxée biologos si ce mot n'était trop proche de celui de « biologie » concernant la vie, tant l'étude de l'évolution des espèces que ses expressions infinitésimales. Négligerait-on cet aspect que le bios s'avère dirigé, de son apparition à sa décomposition, pour l'individu de sa naissance à sa mort. A cet égard, narrative, récit de vie, la biographie en serait plus proche que le cours d'une psychanalyse qui ne vise ni n'obtient cet ordonnancement en forme de chronique. La biographie se plie de façon implicite, inévitable au contexte de l'auteur, avant celle du sujet choisi. Car la latitude du psychisme humain, elle-même génétiquement dosée, n'échappe pas à l'air de son temps. Cela nous est plus clair pour le passé : hagiographique dans le cadre de la chrétienté, la biographie fut auparavant celle des Hommes illustres. Un dessein édifiant sous-tend l'entreprise de l'auteur qui forge une histoire mémorisable... un savoir imprégné des présupposés culturels de l'actualité et des motifs plus individuels qui le portent et qu'il contribue à promouvoir. Sans doute le pendant de la mémorisation est-il fait d'une pratique de l'oubli qui permet les transfigurations.

S'agit-il de divinités, de personnages mythiques ou manifestement mythifiés, le lecteur, malgré son goût des histoires et des destins, demeurera incrédule. Et pourtant les choix des auteurs, l'exploitation des thèmes


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ne sont pas dénués de l'objectivité que confère l'intersubjectivité d'un temps et la dimension généralement humaine que la mythologie comparée impose régulièrement.

2 / Le récit écrit (graphie) est autre que la transmission réciproque, la tradition ainsi établie dans le cadre de la cure orale, associative. Les psychanalystes produisent des écrits; ces « graphies » obéissent aux règles de la lisibilité, de la syntaxe, de la stylistique. Elles s'imposent doublement : Forme et déroulement de la réflexion de leurs auteurs, ceux-ci en bénéficient avant d'atteindre un public que sa jeunesse et son inexpérience pour les uns, la récapitulation et confrontation pour les autres inclinent à ces partages. Il y va de la survie et de la vitalité de tous que ce soit pour réfléchir, opiner ou débattre à partir de l'acquis à reconquérir, au nom de l'avancement du savoir aussi.

Ces élaborations peuvent s'appuyer sur une clinique évoquée, notée, proche quoique médiate, mise en commun le plus fidèlement possible. C'est là un projet et non une possibilité acquise (sauf à introduire une instrumentation d'enregistrement dont les inconvénients semblent dépasser les avantages puisque l'anticipation de la présence d'une ouïe tierce infléchit la situation).

Ce biologos second est le moins altéré, le plus originaire surtout de n'avoir pas donné encore lieu à écriture concertée. Il autorise la souplesse des allées et venues, des incises. Il produit à la seconde puissance l'analysant dont il garde les traces vives.

Choisies, élaborées, mises en forme écrite, les anecdotes éclairantes, les vignettes... les « biographies » analytiques fondent un autre type d'approche. Plus ou moins explicitement elles proposent ou illustrent des constructions théoriques et animent les conceptions qui les enchâssent, qui ont inspiré le découpage et l'écriture. Elles facilitent la mémorisation active de ces configurations; seraient-elles même biaisées, par un contretransfert aveuglé, ces écritures restent susceptibles d'enseigner les auditeurs et lecteurs remis en position d'analyste, et, avec la saisie de la paille dans l'oeil d'un autre, d'accéder à l'insight de leur propre poutre.

Dans sa Selbstdarstellung de 1925, critiquant la topique initiale qu'il proposa, Freud proclame que, des superstructures spéculatives, « chacune peut être sacrifiée ou abandonnée sans dommage si elle s'avère insuffisante ». Nous nous sentons en droit de conserver cette topique, abord premier en comparaison de la seconde plus discursive, complément indispensable à nous acquis, sans nous sentir à l'exemple du créateur, acculés, fût-ce temporairement, à une alternative, nous dont la biographie psychanalytique est si différente de la sienne!


Des biographies, une introduction 9

3 / La fantasmatique dans sa relation à la mémoire trouve son équivalent avec le problème des relations de la perception et de la sensation, la même impasse sans doute. D'Aristote à Sartre en passant par Husserl, l'image n'est pas considérée connue, mais mode de connaissance de l'objet. C'est un type de conscience, visée, intention, formation active d'un inédit et non-évocation d'un contenu déposé. Une perception strictement subjective rejoint et crée son autre moitié, réminiscence. Le vécu « perceptif » constitua la fixation nécessaire à la possibilité même de l'évocation. Mais ce vécu lui-même n'est pas né de la première pluie.

Les multiples éditions de sa vie que chacun donne et se donne au cours d'une cure parlée et entendue à deux n'aboutissent pas à l'épuisement de cette multiplicité. Aucune révision, aucun envisagement fût-il inaugural ne modifie le caractère égocentré autrement que de façon qualitative, ce qui est beaucoup, mais se heurte à la limite de l'investissement massif de soi-même. Il faut bien en penser qu'il est vital pour ce consommateur effréné d'imaginations le concernant que s'avère être chacun de nous.

L'analyste s'engage dans cette navigation, partage ce narcissisme, s'identifie... ce que les transferts spécifiés qui se succèdent les « Mésalliances », comme disait Freud au XIXe siècle eu égard à la position de base, altèrent et ô combien animent! L'analyste consent aux temps et aux lieux, il épouse les mouvements et ne prend distance d'observateur et d'interprète qu'à intervalles souvent importants.

Cet analyste pourrait s'étonner de l'absence du retentissement des événements qui constituent les nouvelles du jour, apparemment de plus en plus envahissants avec la multiplication et la célérité des médias et ceci y compris lorsqu'ils ont une proximité, un effet discernable sur la vie d'un analysant. Seuls quelques lambeaux épiques le captivent à l'occasion et colorent les émotions apparentées, les aspirations confuses à figurer dans des images d'Epinal. Si les dates revêtaient une telle importance en histoire, c'est peut-être par leur contribution à la mise en place de ce qui se passe dans la vie individuelle. Ces épisodes datés de la vie sociale permettent à l'individu de soutenir son inscription temporelle, subjectivement si floue, dans le cadre plus grandiloquent des faits marquants de la communauté locale, nationale et internationale. C'est bien ainsi qu'il n'est pas un voyageur sans bagages.

A ces bagages la forme écrite confère une sorte de crédibilité et pourtant! Mieux que moi un historiographe a de quoi songer. Nous progressons par tranches de cent mille ans quant aux humanoïdes et aux humains : au fur et à mesure que le temps passe et que l'évolution technique s'affine, la préhistoire gagne une ampleur surprenante, de l'homme


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de Tautavel à Lucy l'Ethiopienne. Déjà un Champollion ajouta trois raille ans à l'histoire de l'Egypte, telle qu'on se la représentait avant lui.

Parallèlement l'histoire récente, en réédition permanente, ne cesse de pousser jusqu'à nous et jusqu'à saturation des documents cachés ou ignorés — des contradictions, des enchaînements bouleversants. Elle engendre, chez tout un chacun avec une incrédulité de détective des moments d'émerveillement et de perplexité. Des subversions et des passions apparentées font les ressemblances des mémoires plus collectives et plus individuelles*.

4 I La butée de la fantasmatisation. — Sans doute un analyste ou un analysant peut-il produire une histoire des péripéties de sa vie offrant l'image fonctionnelle que le corps humain trouve dans les localisations, les entrecroisements et les suppléances de son anatomo-physiologie cérébrale. Nous la savons fort différente de notre aspect en pied et ceci malgré sa dissemblance pour soi et pour autrui.

De toute façon la chronique n'aboutit pas à son épuisement et sa durée sera celle de la vie psychique. En contrepartie le déroulement de cette vie qui apporte tant de changements n'obère pas cependant les possibilités de saisir celle des autres. Si le goût et la curiosité y portent, le temps qui sépare n'est pas insurmontable. Avec une limite cependant qu'il me faut souligner!

La fixité qui affecte la génération précédente. Il s'agit de plus que du nécessaire et difficile dégagement du cocon de jadis, d'autre chose encore que d'une compétition où la place de premier, d'initiateur de l'histoire, est revendiquée absolument.

Ceci peut être soutenu de façon d'autant plus générale et lapidaire que notre transfert de jadis, de même les transferts sur nous que la pratique analytique nous apprend jour après jour confirment qu'il en est bien ainsi. En tant que nous-mêmes et comme analystes objet transférentiel nous sommes grand teint. Investis du narcissisme démesuré qui nous veut imputrescibles nous ne rejoindrons une dimension humaine plus habituelle qu'en nous efforçant dans le sens de cette désillusion. Il y faut du tact car il s'agit non de modestie personnelle, mais d'un certain renoncement de la part de notre partenaire auquel il n'est guère enclin;

4. Paul Veyne dans Comment on écrit l'histoire, Seuil, 1971, est passé maître en la matière, et Antoine Prost avance que : « Nos contemporains revendiquent leur personnalité au moment même où ils remplissent leurs rôles sociaux, mais ils jouent dans leur intimité les rôles privés que leur suggère l'opinion », in Histoire de la vie privée, t. V, Seuil, 1987.


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n'oublions pas que la valeur recherchée est absolue, qu'elle soit affectée négativement ou positivement.

Une barrière interposée fait entrer dans le décor ceux qui donnèrent la vie et imprimèrent leur marque à jamais et au-delà du repérable, du dicible, en se constituant en substance tierce, en un sujet tombant en dehors d'eux — qui ne le sera jamais quant à lui — et qui répliquera en pétrifiant les géants.

De quoi méditer tant à l'audition du thème les parents qu'à la lecture de ce que plus d'un ancien analysant et analyste actuel croit pouvoir mettre en scène ou en pièces en caractérisant — figeant les parents aussi bien les siens à travers ceux de son analysant. Caricaturés ou fignolés, voire couverts d'éloges, morts ou vivants, ils ont perdu le don de la vie. La nécessité de se défaire de ces « humains, trop humains » prime le reste. Ils ont toujours été grands et ils ne vieilliront jamais. Le dieu éternel, qui voit et sait, doit sa carrière glorieuse à l'image compensatrice et restauratrice qu'il offre en égard aux outrages du temps, se surajoutant aux procès des géniteurs lors de leur apogée.

Les avoir rendus parents, découverte espiègle de l'enfant comme parent du parent, est tout autre chose que d'assumer la charge d'une récapitulation factuelle et émotionnelle offrant quelques saisies des sujets-parents aux périodes successives de leur vie. Que d'enfants, par l'âge adultes, entendra-t-on dénoncer le laconisme, la discrétion, les mystères opposés aux questions qu'ils ne posaient pas sinon même leur esquive hors de récits dont, brusquement, ils se protégèrent. Ces conduites phobiques doivent être prises en considération lorsque nous insistons sur les méfaits des secrets de filiation ou prêtons à nos associations débridées valeur d'obligation pour une sensibilité autre, aux cheminements différents. Exprimées, les râclées interprétatives actualisent une imago, en tant que telle prisée autant que redoutée, des émois qui sont des accomplissements sollicités de souhaits; mais ils ne vont ni dans le sens d'une appropriation de l'ordre de la liberté, ni dans le sens de l'improbable positionnement de la génération précédente envisagée au cours des temps de sa vie. Sans oublier que ce fossé entretenu des générations peut adopter la figure opposée d'une proclamation d'identité. Cette démesure inverse, assimilation sans résidu qui confond le père et le fils, considérée pieusement comme relevant du « Mystère », remonte à la nuit des temps, pharaonique avant d'être chrétienne.

5 / Le déplacement. — C'est à se demander si les historiens, romanciers, novellistes, les « biographes », les analystes écrivant des histoires


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cliniques ne satisfont pas, à respectueuse distance, un appétit susceptible de s'exercer seulement dans cette méconnaissance de leurs ascendants. Celle-ci est en effet garantie par les glissements des temps et lieux, l'exotisme moyennant lesquels l'intervention interprétative du créateur d'histoire opère avec d'autant plus de témérité qu'elle se sait douteuse, sujette à des révisions de tous ordres; me reviennent en mémoire certains épisodes lorsque telle personne, alors qu'elle ne pouvait plus faire l'économie de l'élucidation douloureuse d'un certain passé familial préhistorique à elle, avant de se muer en son histoire, brusquement, veut devenir psychanalyste! Pour s'identifier à d'autres, ses contemporains, pour envisager à travers eux d'autres parents que les siens propres? Pour accéder plus facilement aux théories pare-excitation qu'offre le savoir mais qui tiennent mal en respect les ressentis propres?

Ne sommes-nous pas avec ces approximations romanesques dans « cet empire de l'imagination », aménageant la transition du principe de plaisir au principe de réalité où l'artiste trouve la satisfaction substitutive et offre à son public une prime de séduction (Freud).

Il importe de se laisser entraîner à réfléchir sous cet angle à l'intérêt de l'analyste pour ces figures renouvelées, à sonder davantage les raccourcis précis dus au survol tandis que la maturation, chez ses partenaires, s'effectue au prix de détours d'une facture toute personnelle, seuls en mesure de convaincre les intéressés.

6 / Le clivage du moi prime-t-il le deuil? — « D'accord papa est mort mais quand rentre-t-il dîner? » est une boutade qui condense Pavant-dernier paragraphe du texte Le fétichisme (Freud, 1927) et témoigne du clivage du moi dans le processus défensif de 1938.

Avec L'homme Moïse et la religion monothéiste il s'agit d'un traitement différent de la mort du père. Hormis mort violente, ce père eût été immortel ; mais la pérennité de son prestige est le bénéfice définitif du meurtre subi, prestige allant de pair avec une culpabilité censée franchir les générations. On peut débattre de la vérité psychique de ce déroulement qui suppose une mémoire phylogénétique, mais c'est bien ainsi que Freud organisa son roman psychanalytique dernier et initia sa propre postérité. C'est une humeur autre que celle de « Deuil et mélancolie » (1914) autre aussi que celle de La fugitivité (1917). Cette Dämmerung (clair obscur) est à la fois l'aube du sujet et le crépuscule du mortel. Aussi nous faut-il relativiser les considérations réitérées qui insistent ces dernières années sur le déroulement d'un deuil d'objet ayant une fin.

La pratique psychanalytique contribue à nous révéler cet état d'esprit


Des biographies, une introduction 13

habité et habitacle à l'occasion des échéances inconsciemment comptabilisées. Lorsque le fils, en ayant atteint l'âge, croit devoir payer de sa personne le malheur qui frappa le père, nous pouvons lire la dette oedipienne, la peur du triomphe souhaité. Mais nous connaissons les conduites phobiques, les évictions conscientes, formations réactionnelles propiciatoires susceptibles de simuler une biographie meurtrie, installant et contournant simultanément la menace. Telle personne en arrivera à geler son évolution ou, si elle l'effectue, à camoufler ce qui pourrait avoir allure de position parentale.

Ces mortifications salvatrices peuvent être étudiées à partir des religions qui les ont collectivisées et dont les rituels marient l'aveu de faute et la protestation d'innocence.

7 / L'autobiographie5 aurait-elle renoncé aux déplacements ? Par rapport à l'encouragement à s'y essayer que pourrait être la cure psychanalytique, il semble que cette entreprise reste rare qu'il s'agisse d'une personne en analyse, au terme de celle-ci ou devenue analyste. Pourtant il est une autobiographie de l'écoute à deux, mais si difficile à transcrire qu'elle justifie pour Freud et pour nous ce qu'il en dit à propos de l'Homme aux loups et porte à en rester au fragment éloquent, mais isolé, ou au panorama. Le recensement de tels écrits les montre donc peu nombreux chez ceux qui ne s'adonnaient pas dès auparavant à l'écriture.

Serait-ce que l'expérience des divagations et errances concernant l'identité personnelle et celles des autres, la mobilité recouvrée sont devenues précieuses et dissuadent de se livrer à des exercices de fixation et de dessaisissement qui furent justement à l'origine de la décision de s'en échapper par la psychanalyse?

Le lecteur sera plus étonné d'entendre ou de lire, officiellement non autobiographiques, certains récits concertés, en porte à faux, censés rendre compte non des parcours mais du contexte vital d'un analysant « compte rendu » silhouettant une famille, un ensemble relationnel donné, reçu et définitif. Un tel constat ne questionne plus le regard posé, l'origine de l'appréciation, le transfert au sein duquel cette photographie s'établit, ni l'écoute non vacillante ainsi sollicitée et consentante. Le « je » de La fugitive (Marcel Proust) nous convaincra mieux que des digressions : ... « A partir de ce moment-là... je commençai à écrire à tout le monde

5. Les rencontres psychanalytiques d'Aix-en-Provence sous la direction d'Alain de Mijolla de juillet 1987 ont proposé ce sujet. Il fut traité par E. Jackson, M. Lejeune, M. Neyraut, S. de Mijolla-Melhor et J.-B. Pontalis. Ces textes seront publiés dans l'édition des BellesLettres.


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que je venais d'avoir un grand chagrin, et à cesser de le ressentir. » Ainsi flétrissent les fresques souterraines au contact d'un milieu qui n'était plus le leur, avant même qu'une éclaircie ait pu les illuminer.

Freud aime l'analogie, la métaphore des fouilles archéologiques non sans se méfier de notre impréparation au « mystère de la structure intime » du psychisme. La proposition radicale de faire en soi le vide et l'oubli voulus par Bion, pour excessive qu'elle paraisse, a le mérite de freiner ce qui risque bien d'être de l'ordre d'une théorie autobiographique défensive.

8 / L'auto-analyse par les Freud-biographies interposées? — Ma reconnaissance vis-à-vis d'auteurs tels E. Jones et M. Schur est intacte. Leurs « Freud » sont des témoignages de contemporains remarquables qui ont réussi à ne pas se substituer à leur génial sujet. La connaissance des biographies s'arrêterait-elle là, que l'accès à un demi-siècle de textes freudiens pourrait en être la justification, l'excuse, voire la fierté.

Il ne me semble ni nécessaire, ni éthique, ni esthétique de poursuivre son auto-analyse inconsciente propre via celles attribuées à Freud, en utilisant à le poursuivre, débusquer, découvrir les possibilités que nous tenons à lui. Pour autant je ne boude pas les « Fictions freudiennes » comme telles annoncées, pour peu qu'elles ne dogmatisent pas en cours de route.

Dans sa postface de 1935 à la Selbstdarstellung de 1925, après quelques pages sur la décennie écoulée, Freud écrit : « Ici venu, je prends la liberté de mettre un terme à ces informations autobiographiques. De ce qui concerne mes circonstances personnelles, mes luttes, mes déceptions et mes aboutissements, le public n'est pas en droit d'en apprendre davantage ? N'ai-je pas déjà été plus franc et sincère dans certains de mes écrits — L'interprétation des rêves, La vie quotidienne — que n'en sont coutumières les personnes qui décrivent leur vie pour leurs contemporains ou la postérité. On ne m'en a guère su gré, mes expériences me font déconseiller à quiconque de m'imiter. »

Comme tout un chacun Freud perd parfois ses traces; admirons au passage tel moment, n-ième après-coup mais non le dernier, dans le texte de 1925; Freud songe à certaines remarques de Breuer, Charcot et Chrobak datant de quarante ans qui auraient pu l'amener dès alors à la conclusion « de la nature sexuelle des émois en cause »... « simplement, je ne saisissais pas où ils voulaient en venir. Ils en avaient dit davantage qu'ils n'en savaient eux-mêmes et ne pouvaient en assumer. Ce que j'entendis alors sommeilla sans effet jusqu'à ce que l'occasion des investigations cathar-


Des biographies, une introduction 15

tiques provoqua le surgissement d'une intelligence apparemment originale ». Dans Moïse, c'est ce que Freud écrira de Paul de Tarse, « les traces obscures du passé » (l'assassinat de Moïse) « guettaient dans son âme prêtes à faire irruption dans des régions conscientes ».

Le recensement critique des Freud-biographies rejoindrait ce qu'écrivit Marcel Proust6 :

« Quel bonheur, quel repos pour un esprit fatigué de chercher la vérité en lui-même, de se dire qu'elle est située hors de lui, aux feuillets d'un in-folio jalousement conservé dans un couvent de Hollande et que, si pour arriver à elle, il faut se donner de la peine, cette peine sera toute matérielle, ne sera pour la pensée qu'un délassement plein de charme. » Il évoque « cette conception d'une vérité sourde aux appels de la réflexion »... « moins à proprement parler la vérité elle-même que son indice ou sa preuve, laissant par conséquent place à une autre vérité qu'elle annonce ou qu'elle vérifie et qui, elle, est du moins une création individuelle de leur esprit » (de l'historien ou de l'érudit).

Sans doute l'impossibilité de la biographie est-elle le présupposé de la possibilité même de la psychanalyse et de la création.

Dr Ilse BARANDE

2, boulevard Henri-IV 75004 Paris

6. In Sur la lecture, préface du traducteur (M. Proust) à John Ruskin, Sésame et les lys, éd. Complexe.



Biographies et récits de cure

AGNÈS OPPENHEIMER

LA « SOLUTION » NARRATIVE

« Dans un certain sens, les interprétations sont décidées par le sujet à qui elles appartiennent, et ainsi se crée un sens quand le sujet et le psychanalyste s'accordent mutuellement sur la lucidité d'un narratif particulier. »

B. Barratt (1976, p. 463.)

La notion de biographie rencontre une ambiguïté fondamentale de la psychanalyse qu'elle pourrait peut-être mettre à l'épreuve. D'un côté, l'on pourrait penser que, grâce à la retrouvaille d'éléments refoulés, l'analysant soit à même de dire son histoire, voire d'écrire son autobiographie; la cure serait alors la condition de la constitution d'une « biographie psychanalytique ». De l'autre, le patient, comme l'analyste, se trouve face à une distorsion fondamentale, à un écran incontournable au coeur d'une narration proférée ou entendue.

Le double mouvement de recherche de « faits » et de détour par rapport à cette quête s'est trouvé présent chez Freud, du passage de la « théorie de la séduction » à celle du fantasme, jusqu'à l'alternative entre l'idéal de reconstruction et la satisfaction obtenue par une construction convaincante. La fiction est parfois plus réelle que la « réalité », mais les deux branches de ce qui s'est présenté comme une alternative sont restées présentes et, malgré son impossibilité structurelle, l'accès à l'événement historique est toujours demeuré une préoccupation majeure de la psychanalyse.

Cette approche contradictoire est devenue objet de controverses jusqu'à ce jour chez les successeurs de Freud, en témoignent les remous soulevés en France par la parution de La construction de l'espace analytique de S. Viderman.

Rev. franc. Psychanal., 1/1988


18 Agnès Oppenheimer

Les débats ont pris différentes formes qui traduisent l'évolution de la psychanalyse tant par rapport à des modèles épistémologiques que dans ses propres « renouvellements ». Ainsi, aux Etats-Unis, la psychanalyse s'est-elle trouvée confrontée à des défis externes issus des philosophes des sciences dont l'épistémologie évoluait par ailleurs. Tributaire de ces questions auxquelles elle a tenté de répondre, elle s'est également développée à l'intérieur de son propre champ; le passé a tendance à laisser la place capitale qu'il occupait au profit du présent, la remémoration cède le pas devant la répétition transférentielle, et l'histoire tend à devenir celle du processus analytique dont l'aspect interactif est l'objet d'interrogations accrues.

Le cours de ces deux évolutions s'est trouvé modifié et remanié par une véritable bataille autour de la métapsychologie définie comme la théorie générale de la psychanalyse dont le statut était remis en question : faisaitelle partie des sciences de la nature ou des sciences de l'homme, de l'herméneutique? Cette dichotomie a elle-même été critiquée dans ses fondements philosophiques ainsi que dans les oppositions qui en découlaient : cause/ raison, mécanisme/sens, etc.

L'apparition de la notion de narrativité est-elle une solution aux dualismes conflictuels? C'est du moins une approche où paradoxalement se rencontrent à la fois certains tenants de l'approche logique et certains adeptes de l'herméneutique. L'aspect narratif de l'explication psychanalytique est ainsi considéré comme la possibilité d'en argumenter la logique (M. Sherwood), et l'intelligibilité « narrative » serait caractéristique de l'analyse (P. Ricoeur); par ailleurs, la vérité « narrative » est revendiquée contre toute vérité « historique » (D. Spence), et la narration d'histoires multiples échoit en partage à l'analysant comme à l'analyste (R. Schafer).

Resterait à s'interroger sur l'impact de ces perspectives théoriques sur la clinique. L'intérêt pour l'interprétation et ses enjeux s'efface quelque peu devant l'attention portée à l'exposé de cas, ou l'histoire de malade dont on peut se demander quels principes président à l'élaboration puis à l'écriture. Le mode d'observation ou d'écoute se trouve par là même à nouveau convoqué : la tension entre une recherche d'objectivité par le biais d'une observation extérieure, opposée à celle d'une écoute parfois qualifiée d' « empathique », de l'intérieur, conduit à nouveau à une dualité. C'est cependant l'oscillation nécessaire entre deux positions qui nous paraît absolument caractéristique du contexte comme de la méthode de la psychanalyse.


La « solution » narrative 19

L'ALTERNATIVE SCIENCE/HUMANISME

La psychanalyse face aux canons scientifiques

La psychanalyse s'est trouvée confrontée à un certain nombre de défis lancés par les philosophes des sciences : tout d'abord, ce fut l'empirisme logique qui entendait tenter de valider les propositions analytiques à l'aide des règles de correspondance entre le langage théorique et observationnel (Nagel, 1959). Des recherches furent entreprises, expérimentations en laboratoire (Sears, Rosenzweig, Stewart, cf. Fonagy), et même au sein de la cure (Luborsky, Madison). L'ensemble s'avéra peu concluant pour les épistémologues qui ont eu tendance à récuser le statut de science empirique à la psychanalyse, du fait que les termes en sont vagues, et les énoncés difficilement confirmables. La théorie psychanalytique serait alors réfractaire à une reformulation en termes traduisibles empiriquement.

Le deuxième défi est venu de Popper avec son « critère de réfutabilité ». Là encore, les avis sont partagés, Grünbaum, par exemple, estimant que certains énoncés théoriques ont été réfutés, comme en témoignerait le passage d'une topique à l'autre.

Il s'appuie sur l'inductivisme éliminatif, pour tenter d'évaluer ce qu'il a dénommé l' « argument de coïncidence » (tally). S'étayant sur la proposition de Freud : « La solution de ses (du patient) conflits et la suppression de ses résistances ne réussissent que lorsqu'on lui a donné des représentations d'attente qui chez lui correspondent (tally) à la réalité » (1917, p. 430), il formule cet argument à la manière d'un syllogisme : la psychanalyse n'est efficace que si le patient témoigne d'un véritable insight, or la cure est un succès, donc il y a insight. La psychanalyse est distinguée de la psychothérapie, l'idée de contamination par suggestion est éliminée, l'issue favorable étant garantie par l'interprétation, et enfin l'auto-observation est possible une fois le refoulement levé. Si Freud a abandonné cet argument (1937), Grünbaum a essayé de le tester, en vain; selon lui, la valeur démontrée d'une variable ne prouve pas que l'une soit la cause et l'autre l'effet, aucune étiologie n'est donc prouvable, la contamination par suggestion n'est pas éliminée, et aucune efficacité de la cure n'est démontrable, pas plus que le lien entre efficacité et vérité. Grünbaum conclut en affirmant la nécessité d'une validation extra-clinique si la psychanalyse revendique un statut de science.

Ce type de débat scientifique qui continue jusqu'à aujourd'hui peut apparaître stérile (cf. Barratt, Oppenheimer, 1984a), d'autant qu'il n'existe


20 Agnès Oppenheimer

guère de consensus au sein du monde scientifique sur un modèle unique de la causalité.

Ainsi M. Edelson mentionne-t-il une position scientifique « The nonstatement view of theory » qui stipule qu'une hypothèse est vraie dans tel domaine et qu'un prédicat théorique n'est pas une entité, mais une décision quant à l'usage d'un terme. On teste une hypothèse en déduisant diverses conséquences empiriques qui seront confirmées ou exclues. Plus une théorie est exclue, plus elle est informative, ce qui renvoie aux thèses de Popper; si l'on invente dans le contexte de la découverte, l'on teste dans celui de la justification. Ainsi on évalue des conjectures par rapport à des énoncés rivaux, et les hypothèses sélectionnent des mondes possibles qui sont des candidats pour le monde réel.

La psychanalyse n'a donc, selon lui, aucune raison de renoncer à un statut scientifique; elle peut travailler sur des énoncés probabilistes et essayer de falsifier des propositions, mais avant tout elle doit clarifier ses formulations, ce sur quoi Edelson reste énigmatique.

Cette position renvoie à une thèse plus radicale encore qui s'insurge « Contre la méthode ». Feyerabend critique ainsi l'empirisme, le positivisme, et même la rationalité, montrant que le progrès scientifique est tributaire d'une « méthodologie pluraliste » où il s'agit davantage de comparer des idées entre elles que de les ramener à l'expérience. Il tente de démontrer à travers l'histoire des sciences que la contre-induction, l'acceptation de thèses incompatibles, et la transgression des règles inhérentes au contexte de la justification sont des facteurs de progrès.

Selon lui, une théorie naissante est vague, et indéterminée, ce qui est naturel, et il convient de juger son programme de recherches par rapport à d'autres et d'évaluer la discipline dans son histoire. Voilà qui s'adapte mieux à la psychanalyse dont les tentatives pour confirmer les propositions selon la méthode empirique les réduisaient souvent à des données observables auxquelles les phénomènes inconscients ne se laissent pas facilement réduire. De surcroît, l'auteur propose d'inventer de nouveaux schèmes conceptuels pour améliorer la connaissance, ce qui s'applique particulièrement bien à l'écoute analytique : « Il nous faut un monde onirique pour découvrir les caractéristiques du monde réel que nous croyons habiter » (p. 29).

Mais la quête du passé, du refoulé dans la cure reste toujours opérante, même si le psychanalyste n'est plus qualifié d' « enquêteur » (Waelder); l'idée de retrouvaille du souvenir permet d'introduire un idéal de validation. La difficulté à s'entendre sur les manières de comprendre cette notion et sur d'éventuelles reformulations à entreprendre engage la définition même


La « solution » narrative 21

de la psychanalyse. Son statut est interrogé lors du débat portant sur l'herméneutique qui refuse de la modeler selon des critères scientifiques réducteurs, lui apparaissant comme un lit de Procuste.

La position « herméneutique » et sa mouvance

Les critiques de la métapsychologie (cf. Oppenheimer, 1985c) se sont fondées sur deux arguments contradictoires : la psychanalyse s'étayait sur une science révolue qu'il convenait de mettre à jour (Peterfreund), ou alors elle n'avait rien en commun avec les sciences dites « de la nature », car elle appartenait à la tradition « herméneutique »; il s'agissait de la refonder dans sa spécificité.

La dualité entre Sciences de la Nature/Sciences de l'Esprit date de Dilthey (1924) qui distingue le domaine de l'explication scientifique, objectif, en quête de causes, et celui de la compréhension psychologique, subjectif, dont l'instrument est l'empathie et dont le but est la recherche du sens symbolique.

« La reconnaissance d'un ensemble biographique qui peut être remémoré est le modèle de l'interprétation des ensembles symboliques » (p. 248), énonce Habermas qui reprend cette dichotomie en différenciant la causalité naturelle de celle du destin, qualifiant la cure d' « autoréflexion », et mettant en avant le mouvement de libération du sujet.

Certains analystes ont défendu la position herméneutique (Steele) en tant que telle, tandis que d'autres se sont appuyés sur cette tradition pour critiquer la métapsychologie avec ses mécanismes, ses réifications, ses anthropomorphismes, enfin son inadéquation par rapport à une psychologie de l'esprit (Gill, 1976; Klein, Schafer). Pour G. S. Klein, il existe deux théories chez Freud, l'une formulée en termes de sciences de la nature, et l'autre qui est une théorie purement psychologique et clinique parfaitement suffisante, d'où sa proposition de « théorectomie ».

Les reformulations de la psychanalyse débarrassée d'un modèle scientifique inapproprié sont variées : une psychologie autour du self (Klein), l' « action language » de R. Schafer (cf. Oppenheimer, 1984c, 1985a), une théorie purement clinique qui se focalise sur le transfert (Gill, 1982; Oppenheimer, 1986), nous y reviendrons.

Le fondement herméneutique de ces nouvelles définitions de la théorie freudienne a été à son tour critiqué comme étant insuffisant, voire inadéquat, pour fonder la psychanalyse. Ainsi, dès 1927, Hartmann a-t-il tenté de prévenir les dangers encourus par la psychanalyse à ne s'étayer que sur la


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seule compréhension. Il a affirmé l'importance des notions de mécanismes et de cause, pouvant seuls permettre de postuler un au-delà de l'expérience, l'existence de processus inconscients. Notons que cet argument n'a pas été pris en considération ni discuté lors de cette controverse, ce qui est étonnant pour des auteurs comme Schafer qui se sont appuyés sur la Psychologie du moi et Hartmann en particulier comme représentant l'orthodoxie psychanalytique critiquée. Eissler avait pourtant défendu la même position que Hartmann en 1968, montrant les limitations de la seule compréhension par rapport à la pluralité des explications rendant compte d'un même phénomène. Rubinstein (1973) argumentera dans le même sens contre les limites de la seule théorie clinique.

D'autres psychanalystes (Meissner, Wallerstein) proposent de conserver une double approche. Mais c'est Ricoeur (1965) qui formule théoriquement la nécessité d'un discours mixte pour la psychanalyse. La « compréhension de soi », l'autoréflexion doivent en effet, selon lui, passer par le détour de l'explication causale. Si la psychanalyse a adopté l'épistémologie des sciences de la nature car ses propositions systématisent, expliquent et prédisent des phénomènes, elle s'apparente aussi à l'herméneutique par la recherche du sens. Sa spécificité serait celle d'être un domaine contradictoire, mélangé de sens et de force, à ne pas unifier. En 1970 (Ricoeur, 1981), il postulera que la cure est le domaine de l'observation psychanalytique analogue au champ d'observation des sciences empiriques; le fait psychanalytique présente quatre réquisits : le dire, le dire à un autre, la réalité psychique et enfin l'aspect narratif, au sens de la cohérence d'une narration qui constitue l'existence comme histoire, après coup. La relation des trois définitions freudiennes ; l'investigation, la méthode de traitement et le rassemblement d'informations, remplacerait la relation duelle entre langage théorique et observationnel dans les sciences empiriques. La validation y sera, certes, circulaire, mais fondée par un renforcement mutuel, ce qui est ignoré par ses critiques.

Wallace soutient une position similaire à celle de Ricoeur, en comparant la psychanalyse et l'histoire. Il affirme l'existence d'une causalité qui s'appuie sur le déterminisme, la nécessité de règles d'inférence, et il s'appuie sur les épistémologies post-empiriques pour défendre l'interaction entre théorie et faits dans les sciences.

Une critique plus radicale va jusqu'à nier l'existence de la dichotomie entre science de la nature et herméneutique. Si Barratt demandait pourquoi l'herméneutique ne serait pas scientifique, Sherwood, Grünbaum, et Blight vont récuser tout dualisme. D'une part, les tenants de l'herméneutique se font une idée fausse de la science, et en particulier de la quantification.


La « solution » narrative 23

La thèse des « domaines séparés » (Sherwood) 1, ce que Popper appelle le « mythe du framework » est largement critiquée. Ce qui confère la scientificité à une discipline, c'est l'unité de la méthode, et non son objet; il existe différents types d'explications selon le contexte, aussi la raison en constitue-t-elle une variante, une sous-classe, et non une catégorie à part, même lorsqu'un facteur pertinent est dit « causal » du fait de la perception consciente dont il est l'objet.

D'autre part l'idée d'un accès privilégié du sujet à ses propres productions psychiques, fondement de l'herméneutique, est récusée au nom de l'erreur (self-deception). Le patient n'est pas l'arbitre ultime de sa cure, comme le soutient Habermas, pas plus que la levée de refoulement, agent de la libération du sujet ne dissout le lien causal; au contraire la perception de ce lien est agent de toute transformation.

Enfin cette division entre science et herméneutique est foncièrement positiviste (Blight), puisque l'empirisme logique adopte comme critère de démarcation scientifique l'observable et le vérifiable. La complémentarité des approches sera refusée au nom de l'unité de la méthode.

La question de la scientificité de la psychanalyse reste donc ouverte, comme elle l'était du temps de Freud. En effet (1940, p. 158, 242) la psychanalyse relevait des sciences de la nature, en raison de l'existence des processus inconscients à prendre au sérieux (1925, p. 58), mais aussi parce que l'esprit lui semblait être un objet d'investigation scientifique (1933, p. 159). La revendication du statut de sciences de la nature pour la psychanalyse la protège du risque d'être une « conception du monde ». Néanmoins, Freud donnait une fin de non-recevoir à Rosenzweig qui lui proposait de tester expérimentalement ses hypothèses.

Malgré l'espoir qui ne le quitta cependant jamais de vérifier la validité des événements, Freud affirme que tout souvenir est toujours-déjà falsifié, en raison des remaniements après coup (1899, p. 125) : « Le souvenir falsifié est le premier souvenir dont nous ayons connaissance ; le matériau des traces mnésiques à partir duquel il a été forgé nous demeure inconnu dans sa forme originaire » (p. 131). Aussi la prise de conscience de l'analysant lui paraîtelle essentielle, ce dernier « doit savoir ce à quoi il avait accès par l'hypnose » (1925, p. 46).

La nature falsifiante du souvenir, loin de gêner, peut donner accès au fonctionnement psychique et permettre d'isoler certaines caractéristiques pathologiques. Ainsi Greenson (1956) évoque-t-il une certaine catégorie

1. L'action humaine s'expliquerait en termes de raisons et non de causes comme en neurophysiologie. L'étude de l'esprit serait un champ séparé de celui du corps, ce qui est sous-tendu par un dualisme récusé par Sherwood.


24 Agnès Oppenheimer

de patients qui falsifient inconsciemment leurs souvenirs pour éviter le déplaisir passé. L'écran est ici au service du déni et de mécanismes de clivages qui empêchent toute intégration. Quant à Kris, il montre, l'aspect défensif d'une certaine façon de raconter son histoire, du « mythe personnel », cela pour préserver une représentation positive de soi. L'identité est ici fondée sur un déni et le mythe se substitue à toute possibilité de biographie authentique. La narration s'avère être ici un critère diagnostique.

Par ailleurs, l'évolution des théories de la cure a suivi l'évolution théorique de la psychanalyse qui est ainsi passée de la Psychologie du Moi, à diverses reformulations qui modifient l'écoute de l'analyste. Nous pouvons noter une tendance générale de l'analyse américaine à effectuer un retour sur le présent, ou sur la relation présente au passé, à critiquer le modèle du psychanalyste « écran de projection », pur récepteur de discours. L'accent est mis de plus en plus sur la participation du psychanalyste, ce qui évacue quelque peu la dimension objectivante liée à une revendication scientifique jugée aujourd'hui dépassée.

« L'analyse du transfert » proposée par M. Gill occupe une place à part que nous pouvons qualifier de paradoxale en fonction de notre propos : champion de la seule et unique théorie clinique, il réaffirme une centrante du transfert dans le hic et nunc de l'interaction entre l'analyste et le patient. Recherchant ce qui du côté de la « réalité » de l'analyste rend plausible l'interprétation de l'analysant, il affirme que l'analyse des processus interactionnels est la seule garantie contre la contamination de la suggestion. Le modèle de « l'analyste écran » est radicalement critiqué et il conduit sa position jusqu'à l'extrême en récusant toute notion de « distorsion » et de « réalité »; malgré cela, il propose une « validation » de ce qui se joue dans l'interaction par l'enregistrement des séances.

L'opposition entre la position dite a herméneutique » et la position dite « scientifique » traverse de part en part les courants psychanalytiques américains. La caractéristique narrative attribuée à la psychanalyse ouvre un questionnement différent par le biais de formulations renouvelées qui ne pourront néanmoins pas évacuer les oscillations entre les mouvements contradictoires exposés précédemment.


La « solution » narrative

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L'INTELLIGIBILITÉ NARRATIVE

La structure narrative des « faits » psychanalytiques

La vérité caractéristique du domaine psychanalytique consiste à surmonter les distorsions à la base de la mécompréhension de soi, cela au sein d'une communication intersubjective, selon Ricoeur. Ainsi l'explication doitelle s'intégrer dans une structure narrative dont elle est indissociable et qui en fonde l'intelligibilité. Même si la quête de vérité est revendiquée à partir d'un fondement non narratif, il convient de la relier à un critère narratif de consistance, de cohérence et de complétude. Les moyens de prouver cette validité ne sont peut-être pas contenus dans la structure narrative, mais ils résident dans l'articulation entre théorie, herméneutique, thérapeutique et narration qui se renforcent et dont la convergence joue comme preuve. La validation dépend d'un engagement narratif et la vérité gît dans l'histoire de cas.

Dans le même sens d'une intelligibilité narrative de la psychanalyse, Sherwood affirme que le caractère narratif de l'explication psychanalytique lui permet de se soumettre aux critères de la logique.

Tout d'abord, il développe la notion d'explication en général, son usage et ses critères scientifiques. Si elle est parfois information, souvent justification, elle suppose toujours une incongruité logique à résoudre. Elle doit être appropriée (appropriate) au contexte et au niveau, adéquate (adéquate) et juste (accurate), non contradictoire. Le modèle conceptuel du processus de causalité est cependant loin d'être établi ; seul un « engagement » dans une structure narrative désignera les causes et les raisons.

L'étude de cas dont les procédures d'observation et de validation n'ont pas été traitées lui apparaît comme la base de toute évaluation. Présentée sous forme de compte rendu narratif, de l'histoire d'un individu et de sa cure, elle seule peut être considérée comme le matériel à mettre à l'épreuve, malgré les distorsions (inévitables qu'aucun enregistrement ne peut résoudre, ce qui le rend superflu). Parmi les cas publiés, faisant l'objet d'un consensus, celui de P. Lorenz est examiné à partir des points suivants : la non-résolution de l'OEdipe et le conflit pulsionnel, la culpabilité liée à la mort du père, l'ambivalence et les conflits liés au choix d'objet, l'obsession des rats et le transfert. Freud a présenté affirme-t-il un modèle élaboré des facteurs évolutifs, en distinguant les causes spécifiques, concurrentes, et déclenchantes. Il s'agit donc d'une véritable explication scientifique liée à des fragments de comportement. Freud isole des mécanismes qu'il utilise comme un fil tissant différents détails biographiques en une narration unifiée


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qui permet de rendre le matériel intelligible. La narration est ainsi un contexte d'intelligibilité et un principe d'organisation. Elle n'est pas abstraite de diverses explications, mais elle se construit comme la toile de fond qui permet de donner un sens aux phénomènes en les faisant entrer dans une temporalité.

L'explication psychanalytique se classe comme les autres explications, en termes d'origine (la source de la haine se ramenant à la période où le sujet croyait que ses pensées étaient connues), en termes de genèse (désir que Gisela reste malade par hostilité et contrôle), en termes de fonction (le monde futur annulant la mort du père), enfin en termes de signification (le régime lié au cousin Dick). Freud utilise aussi des généralisations fondées sur d'autres cas ainsi que des propositions théoriques. La conviction provient de ce que le lecteur suit Freud dans une narration cohérente et complexe et non de l'aspect déductif de ses conclusions.

Les critères d'évaluation exposés semblent correspondre au cas; l'adéquation est satisfaite, les énoncés sont consistants, les contradictions et conflits sont expliqués. En ce qui concerne la justesse, les affirmations sont confirmées par l'observation, il y a prédiction et rétrodiction, même si certains concepts sont mal définis et peu propices à l'établissement de règles de correspondance.

Reste que les différentes théories psychanalytiques ne peuvent faire l'objet d'un choix fondé, pas davantage que leur efficacité n'est prouvable; enfin, même si l'inconscient est une notion ambiguë, la théorie psychanalytique doit clarifier ses énoncés au maximum pour pouvoir être confrontée aux critères de la logique scientifique.

Parmi les critiques rencontrées par cette tentative, c'est l'aspect narratif qui retient l'attention. Il serait responsable de la réintroduction d'un « domaine séparé », à l'insu de l'auteur, écrit Eagle (1973), qui ne retient que le critère de justesse comme spécifique de l'explication scientifique. L'adéquation ne permettant pas de choisir parmi les différentes écoles, seule la correspondance importe, car elle est moteur de vérification. Si l'on veut faire de la psychanalyse une théorie générale, le narratif ne peut être l'unité de base. Rubinstein (1973) demande comment le narratif procède pour les explications particulières et il critique, comme Eagle, la spécificité de raisons humaines; il refuse d'appliquer au seul narratif la fonction explicative.

Sherwood (1976) se défend de réintroduire des domaines séparés : La raison spécifiquement humaine est une sous-catégorie, et l'on peut analyser le narratif selon les mêmes exigences explicatoires que toute science même s'il possède sa logique propre.


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En réalité la notion de narrativité permet à Sherwood d'affirmer que la spécificité de la psychanalyse ne l'empêche pas d'être conforme aux canons de la logique. Aussi est-elle refusée comme caractéristique de la psychanalyse par ceux qui lui récusent la possibilité d'être soumise à l'épreuve de la science. Il est vrai que la qualité narrative de l'exposé de cas substitue subrepticement à la notion de validation, celle d'évaluation.

La vérité narrative

Dans sa tentative de définir la psychanalyse, Spence élève la narration au rang de « vérité narrative » qu'il oppose à la « vérité historique » inatteignable. En effet, aucun fait ne surgit hors d'une dimension contextuelle ou théorique, et, de surcroît, l'inconscient ne possède aucun indice de réalité. Remarquons que ce n'est pas le caractère inconscient du phénomène qui en interdit l'accès; la controverse se joue ailleurs, et la psychanalyse se trouve prise dans les filets d'une épistémologie dualiste, ici dénoncée.

Freud aurait tenu à l'idée de « vérité historique » pour protéger la cure de l'accusation de suggestion, et donner à la psychanalyse un poids scientifique, mais Spence ne s'interroge pas plus avant sur l'éventuelle justification de cet argument.

Le souvenir des faits ne constitue pas une biographie ou une autobiographie. Le narratif n'est pas l'anecdotique, l'ordre n'en est pas le même, la narration n'est pas un compte rendu de faits, mais un principe organisateur dont l'unité est à même de fonder une cohérence historique. Dans la description qu'il donne du processus analytique, Spence semble dénoncer des paradoxes incontournables, celui de l'accès aux faits par rapport auxquels le sujet n'a aucune position privilégiée, et qu'aucune description ne rend — la pensée ne présentant pas de correspondance terme à terme ni avec le discours, ni avec la chose — et celui d'une association jamais libre, qui empêcherait toute « attention flottante ». Il s'agit en fait de renoncer à l'illusion du factuel qui est subordonnée à la narration, pour se concentrer sur le possible, la vérité dite « narrative » qui qualifie une histoire bien construite, et qui doit être convaincante, comme la bonne construction qui remplace la reconstruction.

La conviction entretient des liens étroits avec la narration, le sujet humain, attiré par les histoires, construit perpétuellement la sienne; le fil narratif serait ainsi au coeur de l'identité humaine. Les critères qui l'engendrent se fondent sur les associations entre des événements, les possibilités de réduire les explications à des thèmes singuliers et répétitifs, la


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fréquence et la familiarité, enfin le hic et nunc de l'expérience vécue.

La relativité de toute vérité dépendante du contexte conduit Spence à la reformuler en termes de « devenir vrai » ; l'analyste aide à la transformation des narrations par l'interprétation qui est un événement pragmatique : « Quand une construction a acquis une vérité narrative, elle devient aussi réelle que tout autre type de vérité; cette nouvelle réalité devient une partie significative de la cure psychanalytique » (p. 31). L'événement acquiert une force par le biais de la compréhension narrative.

La conviction colorerait la narration de sa valeur de vérité, elle la validerait, davantage que la réduction des actes, pensées et comportements à des déterminations dynamiques et génétiques. En somme, la narration est créatrice de répétitions qu'elle intègre à son fil conducteur. Outre la clarté, la complétude et la cohérence, la vérité « narrative » doit également satisfaire le critère de justesse en rendant compte d'une histoire individuelle où un morceau du passé est pris comme réel bien qu'il dépende de la manière dont il est narré.

Spence se défend ainsi contre les critiques qui lui sont faites d'exlure les souvenirs et de se soumettre à l'arbitraire de la construction; il critique la vérité historique définie comme description anecdotique, du dehors, des événements vitaux. Il dénonce les interprétations qui se donnent pour des explications (ce qu'il reproche au cas de Dora, 1986) mais il met en garde contre l'aspect fascinant exercé par le narratif.

Aussi va-t-il insister sur une certaine « réalité » qui doit être restituée dans l'exposé de cas. Un psychanalyste qui rend compte d'une cure doit « naturaliser » son texte pour le rendre accessible à ceux qui ont une connaissance « normative », faute de quoi les lecteurs, dont le savoir est « privilégié », fourniront leurs associations, à l'infini, sans pouvoir évaluer les données. Le texte, qui ne gagnerait rien à être celui d'un enregistrement, doit inclure le contexte, la cohérence et la justesse, et son intelligibilité doit permettre au lecteur de participer à l'argument. L'écrit ne correspond pas davantage à une réalité que le discours du patient dont il devient l'analogue pour le public, ignorant des règles de transformations utilisées par l'analyste pour forger ses constructions. Ces mécanismes qui renvoient au fonctionnement de l'analyste devraient être présents d'une manière ou d'une autre dans le fragment clinique.

Il nous semble qu'ici Spence fait une concession à 1' « objectivité » qu'il a par ailleurs dénoncée; peut-être s'agit-il de formuler des critères d'évaluation sur lesquels il n'est pas explicite; il rejoint la position d'Edelson qui exprime clairement la nécessité pour l'exposé de cas de satisfaire à des canons; le cas rend compte de ce qui survient dans le contexte de la décou-


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verte, le clarifie et généralise; il permet de forger de nouvelles hypothèses à tester dans le contexte de la justification. Spence voudrait proposer une méthode pour mesurer les variables, les valider par les observations que sont les changements chez le patient, changements qui, à leur tour, conduisent à reformuler des hypothèses. L'exposé de cas serait un « nouveau genre » (Spence, 1986) illustrant une méthode et une technique.

La vérité « narrative » est loin de recevoir l'adhésion de tous. Wallace soutient la vérité historique en comparant histoire et psychanalyse qui ont à faire à la reconstruction d'un passé dont les traces perdurent. Il concède à Spence que les faits ne parlent pas d'eux-mêmes et que tout est réinterprétation, mais il s'agit de construire à partir de l'histoire d'une vie et d'une maladie. Les configurations structurent les faits et, sans vérité historique, pourquoi parler de distorsion? Comment construire à partir de rien?

La notion de narrativité est contestée par Eagle (1984) qui n'en voit pas la nécessité. Il critique l'aspect pragmatique de la vérité qu'il assimile fallacieusement à la persuasion et il récuse le lien que la conviction entretient avec la vérité, et l'efficacité. Il tient à la validation pour permettre d'évaluer les diverses théories psychanalytiques.

Spence qui se réclame de la tradition herméneutique doit reconstituer une dichotomie fait/création, à l'intérieur de son champ. Serait-ce parce que toute définition suppose une démarcation par rapport à ce à quoi elle s'oppose, et qui, en l'occurrence ici n'existerait pas? Il semble que les oppositions soient persistantes et peut-être même nécessaires, comme deux mouvements qui appartiennent à notre manière de penser que l'on ne peut réduire malgré l'idéal de synthèse ou d'unité (Sherwood, Wallace, Eagle).

La vérité, certes, n'est pas réductible à une description de faits qui est toujours interprétative, mais elle pourrait se caractériser par un mouvement qui tient compte des oppositions, comme la cure analyse les résistances qui en sont le moteur nécessaire; les « erreurs » feraient partie de sa survenue, et son surgissement en serait le corrélat. C'est ainsi que Freud la percevait, semble-t-il, quand il évoque le passage de la théorie de la séduction à celle du fantasme : « Mon erreur avait donc été la même que celle de quelqu'un qui prendrait pour vérité historique l'histoire légendaire de la Période royale de Rome suivant le récit de Tite-Live au lieu de la prendre pour ce qu'elle est, une formation réactionnelle, au souvenir d'époques et de situations misérables, qui n'avaient sans doute pas été glorieuses » (1925, p. 58). Ce que Freud qualifie d'erreur serait la condition de la découverte de la formation réactionnelle et de la nature « réelle » de la période dite glorieuse; éviter cette « erreur » aurait empêché de découvrir les mécanismes de défense inconscients.


30 Agnès Oppenheimer

La biographie comme histoire de la cure

La « narrativité » caractérise à la fois la méthode, les stratégies et les structures psychanalytiques pour R. Schafer. L'alternative construction/ reconstruction se trouve éliminée par la notion de construction d'histoires multiples présentes comme passées. Le lien entre présent et passé dépend du contexte de signification et de la stratégie narrative qui sélectionne et organise les reconstructions présentes du passé. Au niveau de la névrose de transfert, le « ici et maintenant » est une version a-temporelle du passé comme du présent, où le passé apparaît comme il n'a jamais été vécu.

La pluralité des narrations remplace toute opposition et n'empêche aucunement la cohérence. C'est dans le cadre de la cure que les « faits » deviennent significatifs, par la prise de conscience vécue, aussi le développement des différentes versions présentes, et présentes du passé, constitue-t-il une histoire plurielle qui est celle du processus analytique, tout jugement de réalité étant suspendu. Les narrations se développent, en incorporant des données biographiques, et elles donnent lieu à des versions de vérité. On ne peut dissocier le dire qui est une action présente, et la manière dont le patient vit ce dire, aussi la biographie n'est-elle jamais indépendante du processus analytique qui en récupère des fragments et redéfinit l'histoire de l'analysant.

Non seulement les narrations sont multiples, mais les « structures narratives » sont variées, comme les théories dont les stratégies sont nombreuses, ainsi l'OEdipe, le ça, etc. Les « structures narratives » surgissent grâce aux catégories du transfert et de la résistance qui sont des « stratégies narratives » ; nous retrouvons là une certaine circularité que nous avions rencontrée chez Ricoeur, mais les interprétations intègrent les narrations dans des contextes anciens qui les justifiaient, aussi, durant le cours de l'analyse, l'analysant devient de plus en plus l'auteur et le narrateur de son histoire; il en est, en réalité, le coauteur, car l'analyste identifie les thèmes et aide à transformer les narrations en d'autres plus complètes, plus cohérentes et plus convaincantes, pour produire une réalité seconde.

L'existence du refoulé, comme des souvenirs, conduit Wallace à soutenir que l'inférence est inhérente à l'interprétation, et qu'aucune redescription n'élimine la causalité. Nous pourrions, à notre tour, accuser Schafer de relativisme, mais il nous semble que sa critique de la causalité qui peut y conduire ne soit pas motivée par l'adhérence à un relativisme absolu; la psychanalyse, méthode narrative, apparaît comme créatrice de réalité, il n'est aucune transparence entre langage et fait, aucune synonymie ni identité entre les phénomènes que toute approche transforme : ce sont donc les « stratégies narratives » qui identifient au sein du matériel narré ;


La « solution » narrative 31

la vérité est donc relative et elle relève de la pertinence narrative. Si les stratégies sélectionnent et président à l'interprétation, elles sont différentes en fonction des écoles psychanalytiques dont elles relèvent, et l'idée de « stratégie narrative » est une lutte contre les interprétations réductrices et une mise en garde contre la croyance en la vérité absolue des énoncés de l'analyste.

Derrière les oppositions et les critiques, semble se proférer une controverse entre subjectivisme et objectivisme, controverse pourtant dépassée pour bon nombre de philosophes. Ainsi, l'indétermination de la référence n'est pas une condamnation à l'arbitraire, soit que les théories soient incommensurables et que chaque champ détermine ses valeurs de vérité, soit que la référence soit une composante de l'interaction (Putman), ici du dialogue psychanalytique. Les critères d'identité, d'identification, ne sont jamais indépendants des procédures de traduction qui constituent la méthode psychanalytique, contre l'objectivisme, et l'intelligibilité renvoie à l'expérience toujours dotée de structure interne, contre le subjectivisme.

La vérité contextuelle est cohérence, et la signification dépend du système conceptuel comme de l'usage. La compréhension du monde émerge d'une interaction, dont l'aspect pragmatique assure un critère de correspondance grâce aux effets qu'elle produit, et dont on peut rendre compte par le biais de métaphores illustrant l'ambiguïté d'une création de sens qui n'annule aucune coïncidence avec l'expérience2.

Si la vie est structurée comme une histoire, c'est autour de l'histoire que s'organise le processus analytique, que ce soit pour en déconstruire la réalité devenue narrative, ou qu'il s'agisse de la transformer en histoire de la cure. Ce qui engendre une vérité serait peut-être la transformation de l'histoire de l'analysant en fonction des changements réels survenus dans le cadre de l'analyse.

L'écrit psychanalytique se devrait de rendre compte de la cure, concession à la science, à condition toutefois que l'écriture ne soit pas la répétition morte d'un enregistrement. Nous voici devant une autre division, celle de la parole vivante opposée à l'écriture, remémorante (Derrida). Mais l'écriture elle-même se redouble en une bonne et une mauvaise graphie, la bonne se désignant dans la métaphore de la mauvaise. L'écriture serait « pharmakon », remède et poison, notion ambiguë qui reflète cette opposition entre l'idéal de validation et la revendication de création dans la psychanalyse. Ces deux idéaux qui proviennent du désir de subjectivité et d'objectivité font partie de notre expérience et de notre compréhension du monde.

2. La métaphore est rationnelle et structure l'expérience comme le montrent Lakoff et Johnson.


32 Agnès Oppenheimer

« Un texte n'est un texte que s'il cache au premier regard, au premier venu, la loi de sa composition et la règle de son jeu » (p. 71).

Qu'est-ce que la notion d'inconscient apporte de plus par rapport à la structure double du langage et de l'écrit qui est de cacher et de voiler? Le surgissement de l'inconscient s'effectue par ses déformations ou distorsions, ce dont il est difficile de rendre compte, autrement que de manière métaphorique. D'autre part, il se dérobe à l'expérience, comme la vérité doit disparaître dans sa présence pour se manifester. Face à toutes les reformulations de la psychanalyse et en particulier le narrativisme, la revendication « scientifique », avec son objectivation si loin de la clinique, est en position de sauver la notion d'inconscient comme réalité au-delà de l'expérience (à condition toutefois de considérer la « scientificité » comme une vue de l'esprit et non d'en suivre le programme à la lettre). Le postulat d'une causalité de l'inconscient protège la psychanalyse contre un retour vers une psychologie de la conscience que la seule perspective narrative nous paraît incapable d'éviter.

La notion contradictoire d'intention inconsciente avec le mouvement dynamique et asymétrique de refoulement et de levée de refoulement s'oppose aussi bien aux dualismes qu'aux synthèses. Il s'agit de prendre " le concept d' "inconscient" au sérieux » (Freud, 1925, p. 53). Seule la métapsychologie comme méthode critique d'évaluation des thèses prévient contre les « théories-reflet » (cf. Oppenheimer, 1985c). La narrativité ne caractérise pas l'histoire des théories psychanalytiques dont elle est un épisode, comme un fragment de biographie. « La psychanalyse définit progressivement les problèmes à analyser au fur et à mesure qu'elle les analyse » (Schafer, p. 209).

Le développement de la psychanalyse s'avérerait ainsi analogue à celui d'une analyse dont les errances sont significatives et ne s'éliminent pas comme les erreurs, mais font partie de la vérité de son histoire. C'est dire que les contradictions appartiennent à sa dialectique et qu'il faut les prendre en compte sans les intégrer dans une synthèse, ni tenter de les réduire.

La dimension narrative de la psychanalyse ne résout pas les oppositions entre fait et création, mais elle les formule autrement; si elle caractérise, certes, un aspect de la cure, elle ne structure pas les phénomènes inconscients qui viennent plutôt la déranger et qu'elle doit intégrer après coup dans une continuité garante de son unité. Quelque chose doit s'effacer pour que le déroulement de l'histoire puisse s'écrire, comme la biographie gomme ou remanie ce qui en dérange l'esthétique; la narration d'analyse peut rendre compte métaphoriquement du surgissement de l'inconscient qu'elle ne capture cependant jamais.


La « solution » narrative 33

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RÉSUMÉ

L'alternative construction/reconstruction qui va à l'encontre d'une « biographie » psychanalytique s'est trouvée remplacée par l'opposition science/" herméneutique ». La notion de narrativité utilisée par les tenants des deux approches n'apporte pas la « solution » attendue. Les dualités restent incontournables et, paradoxalement, l'idéal scientifique nous apparaît « sauver » l'inconscient freudien menacé par l'unique « vérité narrative ».

MOTS CLÉS

Autoréflexion, Biographie, Cohérence, Construction, Correspondance, Distorsion, Dualisme, Explication, Herméneutique, Métapsychologie, Narrativité, Objectivité, Reconstruction, Réfutabilité, Relativisme, Subjectivisme, Théoriereflet, Vérité.

Mme Agnès OPPENHEIMER 134, rue de Grenelle 75007 Paris



GILBERT DIATKINE

LE REGARD FROID

Biographies et écrits intimes

Lélia ou la vie de George Sand [11] se lit comme un roman. Les aventures religieuses, amoureuses, politiques, littéraires et familiales de l'auteur d'Indiana passionnent peut-être plus que celles de ses propres héros. Mais Lélia n'est pas un roman. C'est une biographie. Tous les événements rapportés par son auteur, André Maurois, ont vraiment eu heu. Rien n'est inventé. Tous les faits douteux ont été recoupés à l'aide de plus de 140 témoignages de contemporains ou d'historiens. La généalogie de George Sand, indispensable à la mise en place de sa biographie, est retracée avec la même vérité depuis le XVIIe siècle. Le contexte social, culturel et historique est mis en place avec justesse. André Maurois a ramassé avec un remarquable talent de synthèse le matériel d'une vie qui se disperse dans la vingtaine de volumes d'une Correspondance dont la publication n'est pas encore achevée à ce jour [12].

Contrairement à Lélia, la Correspondance est souvent mensongère : George Sand travestit délibérément la vérité en fonction de ses destinataires; sa lecture déçoit souvent : une intrigue passionnante peut tourner court, parce que la suite des lettres a été détruite (c'est le cas de la correspondance avec Chopin) ou tout simplement parce que le destinataire a rejoint le scripteur. Les détails inutiles pour la clarté de l'action foisonnent, tandis que des faits indispensables à la compréhension des événements ne sont pas mentionnés (bien que l'excellente édition de Georges Lubin évite habituellement au lecteur trop d'incertitudes). Or, malgré tous ces défauts, nous avons en lisant la Correspondance une illusion que Lélia ne parvient pas à nous donner : celle d'entendre, à travers tous ses mensonges, la voix authentique d'Aurore Dupin, alors que nous jetons sur les aventures du personnage de Maurois un regard extérieur.

Pourquoi ce point de vue extérieur nous paraît-il plus froid que le discours contradictoire et lacunaire de la Correspondance! Maurois ne manque

Rev. franc. Psychanal., 1/1988


38 Gilbert Diatkine

pourtant pas de sympathie pour son personnage. S'il ne nous cache aucune de ses trahisons, de ses confusions, ni de ses incohérences, il cherche toujours à les expliquer, et il y parvient avec une rare psychologie. L'empathie ne lui fait pas non plus défaut : sans être psychanalyste, il repère avec précision l'ambivalence des sentiments d'Aurore Dupin pour une mère excitante et frustrante, ou le dangereux mouvement d'identification paternelle qui la pousse à chercher la chute de cheval à l'endroit précis où son père, le colonel Dupin, a trouvé la mort dans les mêmes circonstances. Maurois s'est pénétré des lettres encore dispersées entre les bibliothèques et des collections privées, et il s'est, bien sûr, servi de l'autobiographie de George Sand, L'histoire d'une vie. Pourtant, il ne fait jamais que parler d'un tiers, alors que, dans ses lettres, George Sand parle d'elle-même.

L'intégration des données biographiques dans l'analyse

Quand George Sand a commencé à rédiger L'histoire d'une vie, elle semble avoir intégré sans peine les récits des tiers à ses souvenirs, raffermis par les parties de sa correspondance dont elle disposait; elle avait en effet déjà été l'objet de plusieurs biographies qui lui renvoyaient de multiples images d'elle-même, les unes réalistes, les autres romancées, notamment dans des oeuvres de Jules Sandeau, de Balzac, de Musset et d'ellemême. Elle ne semble pas avoir eu de mal à rendre compatibles ces points de vue interne et externe.

Il en est de même pour bien des patients en analyse : ils parviennent à concilier leurs souvenirs propres, que le processus analytique transformera peut-être en insight, et les éléments de biographie constitués par le regard extérieur et froid porté sur eux par des tiers. Le travail analytique remet alors en perspective sans trop de difficulté les récits qu'on leur a faits des événements survenus avant leur naissance ou effacés par l'amnésie infantile.

Dans Constructions en analyse [6], Freud remarque que le travail spécifique de l'analyste est de construire ce que le patient a oublié. Dans l'exemple qu'il propose, de la naissance d'un puîné, la construction ne comporte que des éléments biographiques. Au cours d'une cure, ces éléments sont toujours associés à d'autres qui, eux, ont été dégagés au cours du travail interprétatif antérieur. Parmi les réponses possibles du patient, Freud envisage plusieurs éventualités favorables : 1) Le patient peut répondre à la construction par une levée de refoulement qui la confirme : il peut répondre par une dénégation ; parfois, et c'est le cas le meilleur pour Freud, quant à la pertinence de la construction, celle-ci prend la forme : « Je n'ai


Le regard froid 39

jamais pensé à ça. » En tout cas, la dénégation est suivie « d'une association qui contient quelque chose de ressemblant ou d'analogue au contenu de la construction », qui se trouve donc par là vérifiée. 2) Il peut aussi ne pas sembler touché et donner à l'analyste l'occasion de reconnaître, sans inconvénient, qu'il s'est trompé. 3) Enfin, le patient, écrit Freud, peut répondre par un « oui hypocrite », qui satisfait la résistance. Freud ne s'attarde pas sur ce cas, finalement le seul défavorable; peut-être n'a-t-il pas grande importance par rapport aux visées qu'il donne à l'analyse en 1937, et qui demeurent pour l'essentiel celles des Etudes sur l'hystérie : « Amener le patient à lever les refoulements des débuts de son développement (le mot refoulement étant pris ici dans le sens le plus large), pour les remplacer par des réactions qui correspondraient à un état de maturité psychique » (6, p. 270). En effet, il lui importe avant tout de ne pas suggérer au patient une inexactitude sur son passé. Le « oui hypocrite » va s'opposer à la levée du refoulement, mais il ne risque pas, estime Freud, de faire que le patient croie à des souvenirs mensongers.

Les successeurs de Freud se sont beaucoup plus souciés du problème du « oui hypocrite », peut-être parce que le but qu'ils assignaient à l'analyse ne pouvait plus être tout à fait le même que celui de Freud en 1937. A côté, ou à la place, de la reconstitution du passé, les analystes ont cherché à favoriser l'épanouissement du vrai self, ou à analyser les personnalités « comme si », ou à dégager le sujet de ses aliénations imaginaires. Chacune de ces formulations renvoie à des théories différentes, qui convergent en un point : la question du « oui hypocrite » est devenue cruciale. Il est devenu capital d'éviter une analyse « comme si », ou que le patient se constitue un faux-self analytique, ou comme le dit autrement Bion, qu'il « ressemble tout à fait à une personne qui aurait fait une analyse », ou que la cure n'aliène encore davantage le sujet.

Trois possibilités schématiques se sont offertes alors : Soit, à la suite de Lacan, étendre les craintes concernant les constructions à l'ensemble des interprétations de transfert et de résistance [9, 10] : dans la mesure où elles représentent le point de vue de l'analyste sur le patient, elles peuvent aggraver ses identifications imaginaires au lieu de l'en délivrer. Cette attitude extrême implique un bouleversement de la technique analytique. Elle repose sur un rejet de la diachronie au profit de la structure, et commande donc l'abandon du recours au matériel biographique 1.

1. Au moins en première approche, car il existe aussi une psychanalyse transgénérationnelle lacanienne.


40 Gilbert Diatkine

Soit, sans renoncer à l'interprétation, réfléchir aux conditions qu'elle doit remplir pour que le patient puisse la reprendre à son compte. Nous allons revenir sur ce qui peut être dit de ces conditions en ce qui concerne le matériel biographique.

Soit, enfin, attribuer à ce matériel un rôle décisif dans la cure; l'inauthenticité du sujet est alors attribuée précisément à l'objet externe, dont la responsabilité doit être reconnue d'une manière ou d'une autre par l'analyste : le patient peut être supposé porteur d'une « crypte », contenant l'incorporation d'un objet perdu dont il n'a pu faire l'inavouable deuil, et l'animant d'une pathologie empruntée [Torok, 14]; il peut être décrit comme blessé narcissiquement par les carences de ses « self-objets », qui assurent mal ses idéaux et son omnipotence [Kohut, 8]; il peut encore être considéré comme ayant souffert du traumatisme réel, résultant de l'incapacité de son objet primaire à assumer son rôle de contenant [J. Bégoin, 3].

Il existe encore bien des manières de théoriser ce recours au matériel biographique. On a parlé de « psychanalyse transgénérationnelle » quand les analystes utilisent dans leurs constructions les faits de la vie des parents, des grands-parents, voire d'aïeux plus lointains encore. On peut déduire de ces théories une règle pratique : quand une analyse stagne, il convient de se demander si elle n'est pas entravée par le poids de quelque événement appartenant à la préhistoire personnelle du patient. La plupart des cas rapportés confirment la validité de cette règle : le recours au matériel biographique est un remède héroïque, mais efficace, contre la stagnation de l'analyse. Ces théories ont encore trouvé d'autres confirmations en éclaircissant des points laissés dans l'ombre de psychanalyses déjà publiées, comme celles de L'homme aux loups [1], ou du Petit Hans [4], sans parler de leur application à des oeuvres littéraires, majeures ou mineures [13]. Leur champ d'extension ne semble guère trouver de limites : on a pu ainsi démontrer, avec le plus grand sérieux, par l'étude de la collection des albums Tintin, que le capitaine Haddock, l'un des personnages principaux de cette bande dessinée, était hanté par le « fantôme » d'un frère cadet bâtard de Louis XIV! Si on souhaite sauver ce que ces théories apportent d'utile à la psychanalyse, il importe d'étudier dans quels cas elles ne sont pas utilisables. Leurs applications à des textes sont irréfutables. En l'absence des associations du patient, elles ne peuvent être ni confirmées, ni invalidées. Il n'en est pas de même pour les cas cliniques originaux, mais rares sont les analystes qui acceptent de publier des cas « qui contredisent leur théorie ». On ne saurait donc être trop reconnaissant à D. Anzieu d'avoir pris ce risque.


Le regard froid 41

Au Congrès international de Psychanalyse de 1987, il [2] a rapporté le cas suivant :

« Mme A... vient me trouver pour envisager l'éventualité d'une seconde analyse. Elle était dans un état de grande angoisse en raison de l'échec actuel d'une première analyse entreprise il y a huit ans. Depuis un an, son psychanalyste, confronté sans doute au fait que cette psychanalyse ne progressait pas, aurait essayé, en vain, de guérir sa fragilité narcissique en introduisant dans les séances, à la manière des techniques actives de Ferenczi, des contacts corporels. Bien qu'il n'ait jamais eu un geste de séduction sexuelle, elle dit qu'elle ressent en le quittant une excitation de plus en plus grande, qui, faute d'être déchargée, accentue son angoisse... Dès la seconde séance, je peux reconstruire le double traumatisme qui me semble à l'origine de la fragilité narcissique de sa patiente, et qui n'aurait pas été élaboré dans sa première analyse. La mère avait procédé à un sevrage brutal du bébé un peu avant un an, lors du retour du père d'une longue mission dangereuse à l'étranger, alors qu'elle avait jusque-là nourri au sein généreusement sa fille. Une semaine plus tard, une erreur de diagnostic du médecin de famille avait failli être fatale : ce praticien, pourtant réputé, avait soigné l'enfant pour des maux de ventre, en fait consécutifs au sevrage, sans voir qu'elle souffrait d'un abcès à l'oreille. Le mal empirait, le médecin se déclarait impuissant, la famille se résignait à une issue mortelle. Que de fois sa mère ne lui a-t-elle pas répété ce récit, et la phrase alors prononcée à haute voix devant la malade : "Elle ne s'en sortira pas!" Un autre médecin, inconnu et appelé en désespoir de cause, avait accompli l'acte sauveur : il avait percé le tympan. Mme A... ressentait encore rien qu'en parlant la douleur physique d'une atteinte à son intégrité corporelle, la douleur morale d'avoir été abandonnée à la mort par ses parents. Deux paradoxes s'étaient entremêlés : le paradoxe d'une douleur qui lui avait fait du bien, le paradoxe d'un amour maternel qui lui retirait successivement le sein et la vie... La répétition transférentielle était claire : il fallait à Mme A... deux analystes comme il y avait eu deux médecins lors de l'épisode traumatique de sa petite enfance. Elle s'adressait à moi qui était inconnu pour elle, et en désespoir de cause. Le premier analyste s'était trompé sur son cas, il la soignait mal, elle revivait avec lui une angoisse de mort considérable mais il était réputé et bien connu d'elle et de sa mère. Elle voulait obtenir qu'il reconnaisse ses erreurs, qu'il cesse les contacts corporels, qu'il la reçoive gratuitement pour réparer son échec, qu'il accepte d'arrêter sa première analyse et lui permette d'en commencer une seconde avec un autre psychanalyste. »

Ce qui fut fait, après une période de quelques mois où Mme A... mena de front deux cures simultanées. Mais la nouvelle analyse de Mme A... semble partie pour durer aussi longtemps que la première, et c'est pourquoi D. Anzieu l'a présentée lors d'un Congrès consacré à Analyse terminée et analyse interminable. Il expose dans le détail les huit motifs différents qui risquent de rendre cette analyse infinie, sans s'attarder sur l'utilisation qu'il a faite du matériel biographique dans sa construction.


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Le problème des conditions à remplir pour qu'un tel matériel puisse être utilisé dans une cure reste donc intact.

Critères de certitude pour l'emploi d'un matériel biographique

Dans un travail récent [5], H. Faimberg a pris clairement position sur cette question à partir d'un exemple personnel. Il s'agit d'un patient qui, tout en tenant visiblement à son analyse, ne semblait pas concerné psychiquement par elle. Il ne semblait pas davantage se soucier de sa situation matérielle. Celle-ci prenait une tournure désastreuse, car, alors que la monnaie du pays se dévaluait vertigineusement, il ne prenait, contrairement à toutes les personnes de son milieu, aucune précaution pour sauvegarder sa fortune. L'analyse était menacée d'interruption, faute d'argent. A un de ses amis qui avait tenté de le convaincre d'acheter des dollars et qui lui avait demandé s'il savait ce que valait un dollar, le patient avait répondu qu'un dollar valait deux pesos. Tout en racontant cela :

« Il fait un geste — à peine perceptible — de la main, comme pour vérifier que quelque chose se trouve encore dans sa poche, un geste amoureux accompagné d'un sourire tendre et secret. Il rapporte en même temps, sur le ton de la distraction et de l'indifférence, que son interlocuteur lui a dit que le dollar valait cinq mille pesos. Il ne semble pas reconnaître qu'il ignorait la valeur du dollar, et son erreur ne l'étonné pas outre mesure. Tout se passe pour lui comme si c'était la réalité qui se trompait » (p. 182).

Son analyste lui dit alors : « Il doit y avoir quelque chose de très important dans votre poche, quelque chose de secret, et qui réclame votre attention au moment précis où nous nous occupons de votre argent, pour assurer la continuité de votre analyse avec moi. Vous me faites part de votre désir de continuer, et de votre angoisse face à l'idée de devoir abandonner l'analyse. Ce qui réclame votre attention est peut-être en rapport avec des dollars qui valent deux pesos. Si cela est ainsi, ils doivent appartenir à une époque lointaine, peut-être aux années quarante. Je ne le sais pas, mais dans ce cas, auriez-vous une idée de leur destinataire? »

Le patient répond immédiatement, avec beaucoup d'ardeur et de vivacité : « Oui, je sais pour qui sont ces dollars, ils sont pour la famille de mon père. La famille de mon père est restée en Pologne, lorsque mon père a quitté son pays dans les années trente. Ma mère m'a raconté que l'immigration avait complètement changé le caractère de papa, et qu'il s'était arrêté de parler. En réalité, il n'est jamais parvenu à parler correctement l'espagnol. Avec la guerre, il s'est mis à envoyer de l'argent à sa famille restée en Pologne, ses frères et ses patents. Il envoyait des dollars : l'un des mandats n'a jamais été touché. Toute la famille a dû être tuée. Mon père n'en a jamais parlé et il n'a jamais fait allusion à ce qui s'était passé. Je pense au fond qu'il n'a jamais su ce qui était arrivé. C'est ma mère qui m'a tout raconté. »


Le regard froid 43

Après cette question, et cette réponse du patient, non seulement il a poursuivi son analyse, en se sentant concerné par ce qui s'y passait, mais la chaîne des générations a pu se différencier pour lui, alors que, jusque-là, elle se présentait comme « télescopée ».

Devant ce matériel impressionnant, l'analyste éprouve la « certitude clinique que cette histoire est partie constitutive du psychisme du patient ». Il me semble que le lecteur n'a pas de peine à partager cette certitude. D'où provient une telle assurance? H. Faimberg l'analyse en lui trouvant trois composantes du côté du patient, et neuf du côté de l'analyste. Je crois qu'on peut les regrouper en deux chapitres principaux :

Les uns se ramènent à l'innocence de l'analyste. Il est le premier surpris, après une longue phase d'angoisse et de méconnaissance, par le fait inédit dans l'histoire du patient qui surgit tout à coup, et qui « permet de résoudre une énigme que pose le transfert »... « ce non-savoir de l'analyste garantit que le propre récit du patient est l'organisateur du nouveau sens; l'interprétation ou la construction ne repose pas, par conséquent, sur quelque chose de su à l'avance; l'analyste n'a pas non plus écouté le patient du point de vue de ce savoir préalable ».

Les autres critères proposés par H. Faimberg concernent le transfert et le contre-transfert : « Le récit est une réponse à une question explicite ou implicite à caractère transférentiel... Le patient se trouve affectivement engagé dans le récit. Il s'adresse à l'analyste de telle manière que celui-ci peut comprendre le mouvement transférentiel. »

« Le nouveau sens qui est révélé à l'analyste l'amène à comprendre rétroactivement sa propre interprétation, ainsi que les questions implicites dans le transfert... Il comprend à présent qui il était, lui, analyste, pour son patient; il apprend quelque chose de nouveau, qui le pousse à s'interroger sur sa propre théorie analytique; le plus souvent, il modifie tel ou tel aspect de sa propre théorie; ce sont des moments de création privilégiés. »

En résumé :

1) L'analyste doit avoir été longtemps dans l'ignorance des faits qu'il découvre.

2) Ces mêmes faits doivent éclairer rétroactivement le transfert, son contretransfert et même son rapport à sa théorie.

Ces deux groupes de critères constituent un pas important dans la résolution du problème qui nous intéresse ; par exemple, le premier manque dans l'observation rapportée par D. Anzieu, puisque c'est dès la seconde séance qu'il découvre la clé du problème de Mme A...


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Cependant, on peut se demander comment ils peuvent être satisfaits tous les deux à la fois. Si l'analyste a posé une « question à caractère transférentiel », c'est qu'il était informé préconsciemment que le matériel était en relation avec des données biographiques; peut-être même avait-il appris une partie de ces données dans des entretiens préliminaires ou des séances antérieures et les avait-il refoulées; peut-être aussi connaissait-il le contexte global de la situation familiale et sociale (ce qui est le cas dans l'exemple rapporté par H. Faimberg).

Le récit du patient est venu s'ajuster avec précision à des éléments divers qui ne faisaient pas sens jusque-là. Si l'analyste avait été dans l'ignorance absolue des faits en question, ces derniers n'auraient pas pu organiser préalablement le transfert et le contre-transfert.

On pourrait, pour aller encore un peu plus loin, imaginer d'avancer dans deux directions : d'une part, réfléchir à ce qui empêche un patient d'utiliser spontanément un tel matériel; d'autre part, s'interroger sur le sentiment de certitude qu'il tend à provoquer.

Quelques obstacles à l'utilisation des données biographiques chez certains patients

La plupart des patients arrivent en analyse porteurs des histoires qu'on leur a racontées sur leur petite enfance et sur leurs ancêtres; le processus analytique peut les inciter à en apprendre encore davantage en interrogeant leurs proches, ou en reconstituant leur arbre généalogique. Ces découvertes s'avèrent parfois d'une grande importance pour la cure; ailleurs, leur valeur devient anecdotique, quand la découverte de la réalité psychique les fait pâlir. Mais certains patients semblent mis en difficulté par le matériel biographique. Schématiquement, on peut distinguer deux éventualités opposées :

Les uns s'emparent avidement de toute information biographique pour s'en construire une pseudo-histoire. Ils n'ont aucun contact affectif avec elle. Elle leur sert seulement de clé pour expliquer tout ce qui leur arrive dans la vie et dans l'analyse. Quand il s'agit de patients surtout narcissiques, ils sont loin d'être convaincus de la vérité de leurs constructions. Ou plutôt, il semble que leur vérité compte moins pour eux que leur conformité à ce qu'ils croient être l'attente de l'analyste. Les patients borderline sont au contraire plus obsédés par la question de la vérité, et leur adhésion à leurs constructions peut prendre une inquiétante teinte délirante.

Les autres refusent au contraire les récits biographiques parce qu'ils se méfient d'une façon générale de tout ce qui leur vient du dehors.


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Mme de... a ainsi en partie échoué dans ses études médicales, et dû se confiner à des travaux de laboratoire, parce qu'elle ne supportait pas que des étrangers aient la prétention « de lui apprendre quelque chose qu'elle ne savait pas ». Sans être vraiment anorexique, elle s'impose un régime extraordinaire pour se protéger du botulisme et de la maladie d'Alzheimer. Favorable aux médecines douces, elle ne prend de médicaments qu'en cas de nécessité absolue. Dans le transfert, elle exerce sur moi une emprise constante, afin de réduire autant que possible la source d'excitation externe que je représente pour elle.

Mme de... a commencé une psychothérapie lorsque, après son mariage, qui satisfaisait aussi bien ses sentiments que ses idéaux sociaux, elle est devenue gravement agora-claustrophobe. Les avions, que sa situation mondaine dans la jet society l'amenait à utiliser très souvent, lui sont devenus tout à coup interdits, sauf pour aller, non sans angoisse, sur la Côte d'Azur ou à Biarritz. Elle ne pouvait plus se déplacer dans la rue sans être accompagnée de son mari, heureusement oisif. Contrairement à mes craintes, Mme de... s'était montrée une patiente sensible et capable d'insight, ce qui nous avait conduit à transformer cette psychothérapie en analyse. Ce changement de cadre eut un effet décevant : Mme de..., qui avait conquis une plus grande liberté de mouvement, cessa de progresser, et le matériel devint monotone et extraordinairement répétitif : il me semblait que Mme de... disait toujours la même chose à chaque séance, qu'elle répétait la même phrase, en la modifiant peu à peu, au cours de la même séance, et même qu'un léger bégaiement clonique la portait à répéter la même syllabe au sein de chaque mot. Bien sûr, je m'exagérais mes souffrances : de temps à autre, un élément nouveau survenait, ou je prenais conscience d'une modification à peine perceptible dans ce qui ne m'était d'abord apparu que comme une pure répétition. Mme de... ne rejetait pas toujours les rares interventions que ces variations à peine sensibles m'autorisaient, mais elle ne croyait pas que l'analyse puisse lui apporter une amélioration; d'ailleurs, malgré la sévérité de son handicap, elle ne se considérait pas comme « malade »; elle n'aurait pas davantage admis de devoir à son mari quoi que ce soit de la position sociale brillante qui était la sienne.

Un souvenir d'adolescence concernant son père revenait fréquemment, car il donnait une forme figurable à ses crises d'angoisse : alors qu'elle volait vers Rio avec lui, une femme était sortie des toilettes des premières, à peu près nue, dans un grand état d'exaltation, et s'était assise sur les genoux de son père. Elle avait lu sur le visage de celui-ci une expression de mépris et de dégoût qui l'avait profondément marquée. Dans la rue, elle avait peur aujourd'hui d'être à son tour saisie de démence, et de se conduire aussi mal que cette inconnue.

Au décours d'une période répétitive particulièrement éprouvante, Mme de... me raconta un jour qu'elle avait découvert un secret concernant sa grand-mère paternelle, décédée peu avant la naissance de la patiente. Son père, d'ordinaire fort réservé sur son passé, lui avait appris que cette grand-mère avait probablement été sujette à des accès maniaco-dépressifs spectaculaires. Le jour même de son mariage, il avait dû la faire hospitaliser, après qu'elle eut proféré des obscénités et se soit à moitié déshabillée devant des invités appartenant à la meilleure société.


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J'eus aussitôt la certitude que ce récit me fournissait la clé de la phobie de ma patiente. Ce symptôme n'était pas que la solution d'un conflit interne. Il défendait aussi la patiente contre l'incorporation de l'image de sa grand-mère, morte dans des conditions où son père n'en pouvait faire le deuil.

L'interprétation que je proposai à Mme de... utilisait une partie de cette construction en la reliant au souvenir de son adolescence et à un matériel actuel transférentiel. Elle suscita un intérêt poli chez la patiente et ne modifia en rien le cours de l'analyse. Il serait possible d'examiner bien des explications à cet échec : peut-être ma construction était-elle inexacte, bien que par la suite, des détails supplémentaires aient accru sa vraisemblance. Avais-je donné une tournure trop surmoïque à ma formulation, soit en mettant trop en cause Mme de..., soit en semblant mettre son père en accusation? Avais-je imputé à Mme de... une position subjective que j'aurais dû assumer, alors que son père ne l'avait pas fait? Je ne discuterai qu'une autre éventualité : il me semble que Mme de... ne pouvait utiliser une interprétation qui incluait un matériel biographique tant que ses angoisses paranoïdes en relation avec un fantasme de fusion n'étaient pas suffisamment élaborées. Le caractère répétitif du matériel, son allure d'ondes stationnaires, exprimaient bien le mouvement perpétuel autour d'un point d'équilibre par lequel elle me maintenait à la distance qui lui convenait.

Plusieurs années après la découverte de l'inconduite de sa grand-mère paternelle, Mme de... commence une séance par le récit d'un rêve traumatique. Elle a, une fois de plus, revu en rêve l'agonie de son père, décédé entre-temps. La veille, elle a rendu visite à un couple ami ; elle a eu la plus grande répugnance à serrer la main de la femme, atteinte d'une maladie de Charcot. Cette main, paralysée, atrophiée et moite, ressemblait au corps de son père dans le rêve. Elle a eu envie de crier des obscénités à cette malheureuse, comme elle est obsédée par celles qu'elle a envie de me dire à chaque début de séance. Les horreurs qu'elle imagine me dire et me faire me réduiraient à l'état de victime passive. En même temps, elle a eu peur de tomber malade à son tour si elle touchait la main de son amie. Aussitôt me revient à l'esprit le souvenir de la séance de la veille : à propos de ses idées obsédantes, Mme de... est revenue sur les circonstances de son attaque agoraphobique initiale; une cousine, peu avant son mariage, lui avait parlé de ses expériences sexuelles; Mme de... s'était sentie atteinte d'une lombalgie aiguë en l'écoutant lui décrire par le menu ses pratiques amoureuses. La veille, nous avions relié son obsession, sa peur de la pénétration, et son refus d'admettre que son mari soit pour quoi que


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ce soit dans sa réussite mondaine. Une hypothèse — non une certitude — me traverse l'esprit : et si Mme de... avait le fantasme d'être séduite par une femme, et non par un homme, comme je me l'étais représenté jusque-là? Mme de... continue à parler de sa peur des maladies, qu'elle vit toutes comme contagieuses : le sida, mais aussi bien le diabète ou le cancer. Elle se demande ce qui les cause, tout en se défendant avec horreur de toute curiosité médicale : si elle était médecin, elle aurait envie de dire des obscénités aux malades, de les maltraiter; elle serait odieuse, surtout avec les malades neuropsychiatriques, surtout avec les personnes en état maniaque. Elle ajoute que, sûrement, je dois penser à sa grand-mère paternelle, mais que ce n'est pas d'elle qu'il s'agit.

Après une longue élaboration de ses angoisses paranoïdes et de son fantasme de fusion, Mme de... a repris dans un fantasme personnel, sous une forme déniée, une partie de la construction que je lui avais proposée quelques années plus tôt. La révélation du secret de famille n'a pas permis la remise en marche du processus analytique. C'est au contraire la perlaboration qui a intégré l'élément biographique à la réalité psychique. On peut tenter d'étendre cette idée aux cas apparemment inverses, où le patient s'empare avidement des éléments biographiques pour construire un faux-self : là aussi le fantasme de fusion et les angoisses paranoïdes qui lui sont liées doivent être analysés avant que le matériel biographique puisse être utilisé par le patient.

Sur le sentiment de certitude

Le sentiment d'évidence que j'éprouve quand je me formule ma construction biographique contraste avec le caractère hypothétique des interprétations et des constructions habituelles; les faits sont pourtant rien moins qu'assurés : leur établissement est tributaire des fantasmes non seulement de Mme de..., mais des personnes dont elle rapporte les propos. Pourtant, tous ceux qui ont été dans cette situation, comme D. Anzieu (« La répétition transférentielle était claire... ») ou H. Faimberg (« ... nous avons la certitude clinique que cette histoire est partie constitutive du psychisme du patient »), ont le sentiment d'avoir un accès direct à la vérité du patient.

Le lecteur de correspondance, lui, sait de source sûre qu'il écoute la voix authentique de l'auteur, car la couverture de son livre lui atteste que la Correspondance contient les véritables lettres de George Sand, tandis que Lélia ou la vie de George Sand est signée d'André Maurois. Toutefois, ces mentions écrites qui accompagnent le texte proprement dit, et que


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Gérard Genette nomme le « paratexte » [7], peuvent être trompeuses. La Correspondance pourrait être un roman par lettres écrit par un autre (par exemple par Jules Sandeau), sous le pseudonyme de George Sand, tandis que Lélia pourrait être un roman d'Aurore Dupin écrit sous le pseudonyme d'André Maurois. L'impression d'authenticité vient de ce que le lecteur d'une correspondance a l'illusion de voir l'envers du décor. En effet, sa position se modifie à chaque changement de destinataire, et lui donne un point de vue sur la relation avec le correspondant précédent. De même, au cinéma, jamais on n'éprouve une telle impression d'authenticité que dans les films de Fellini, où la caméra et l'envers du décor sont dans le champ du spectateur : nous avons la certitude que par un hasard providentiel, l'équipe de tournage de Fellini-Roma se trouvait dans les chantiers du métro le jour où l'on a exhumé une fresque antique qui s'est effacée en quelques minutes à l'air libre, sous la caméra. Plus Fellini multiplie ces constructions, et plus l'impression d'authenticité augmente, alors que les indices de facticité sont pourtant de plus en plus nombreux. Le psychanalyste, tant qu'il reste dans sa position, est normalement frustré de telles satisfactions; il n'entend que ce que lui dit son patient, et ne peut jamais, sauf passage à l'acte, faire varier le point d'où il l'écoute. L'adjonction du regard froid de la biographie lui donne cette vision stéréoscopique dont il a tant besoin; sa construction intègre alors à son écoute normale des sources extérieures multiples. Il lui reste à s'assurer que l'apparente objectivité du matériel biographique ne lui dissimule pas un passage à l'acte contre-transférentiel, et qu'il ne jette pas sur le patient « le regard froid du parfait libertin » [15].

BIBLIOGRAPHIE

[1] Abraham N., Le cauchemar d'enfant de Sergueï Wolfman. Contribution

à la psychanalyse du rêve et de la phobie, Etudes freudiennes, 9-10 avril 1975,

p. 215-228. [2] Anzieu D., Sur quelques modifications du moi qui rendent les analyses

interminables, Rev. franc. Psychanal., 5/1986, p. 1479-1489. [3] Bégoin J., Névrose et traumatisme. Rev. franc. Psychanal., 3/1987, p. 9991019.

9991019. Bergeret J., Le a petit Hans » et la réalité, Paris, Payot, 1987. [5] Faimberg H., Le télescopage des générations, Psa. Univ., 12, 46, p. 181-200. [6] Freud S., Constructions en analyse, in Résultats, idées, problèmes, II, Paris,

PUF, 1985. [7] Genette G., Seuils, Paris, Ed. du Seuil, 1987. [8] Kohut H., The Analysis of the Self London, The Hogarth Press, 1971.


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[9] Lacan J., Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, in Ecrits, Paris, Ed. du Seuil, 1966.

[10] Lacan J., Variantes de la cure type, ibid.

[11] Maurois A., Lélia ou la vie de George Sand, Paris, Hachette, 1952.

[12] Sand G., Correspondance, Paris, Garnier.

[13] Tisseron S., Tintin chez le psychanalyste, Paris, Aubier, 1985.

[14] Torok M., Maladie du deuil et fantasme du cadavre exquis, Rev. fr. Psychanal., 1968, 32 (4), 715-733.

[15] Vailland R., Le regard froid, Paris, Grasset, 1963.

RÉSUMÉ

Tout patient commence une analyse en y apportant le récit de faits importants pour la compréhension de son histoire mais dont il n'a aucun souvenir personnel, parfois parce qu'ils se sont produits avant sa naissance. Ces éléments biographiques peuvent se révéler d'un intérêt capital pour l'analyse, ou au contraire de peu d'importance. Les conditions que doit remplir une construction pour les utiliser restent encore à affiner. Il est sûr qu'ils ne sont pas toujours assimilables pour le processus analytique. Il est probable que leur valeur soit plus grande si l'analyste est surpris par leur découverte, et si ils éclairent d'un jour inattendu des pans entiers du transfert et du contre-transfert; certaines angoisses du patient doivent aussi être élaborées préalablement à leur intégration éventuelle.

MOTS CLÉS

Biographie, Vérité, Construction, Psychanalyse transgénérationnelle.

Dr Gilbert DIATKINE 71, bd Beaumarchais 75003 Paris



ANNE CLANCIER

MYTHE ET BIOGRAPHE De la clinique à la littérature

De nombreux patients croient nécessaire au début de leur analyse de raconter leur vie, signe manifeste d'une résistance à l'association d'idées libres. Ce récit de vie pourra reparaître par fragments au cours de l'analyse, des souvenirs-écran masqueront des fantasmes archaïques que la levée du refoulement laissera venir au jour, de grands pans de la vie oubliés apparaîtront, d'autres seront relégués au magasin des accessoires inutiles. Cette vie prendra peu à peu une forme nouvelle et surtout un sens inimaginable jusqu'à ce jour. Comme l'a exprimé avec humour le poète Raymond Queneau qui a fait une analyse personnelle et a inclus le récit de son analyse dans son autobiographie en vers : Chêne et Chien :

« Je me couchai sur un divan

et me mis à raconter ma vie

ce que je croyais être ma vie

Ma vie, qu'est-ce que j'en connaissais?

Et ta vie, toi, qu'est-ce que tu en connais ?

Et lui, là, est-ce qu'il la connaît,

sa vie?

Les voilà tous qui s'imaginent

que dans cette vaste combine

ils agissent tous comme ils le veulent

comme s'ils savaient ce qu'ils voulaient

comme s'ils voulaient ce qu'ils voulaient

comme s'ils savaient ce qu'ils savaient. »l

On découvre parfois en cours d'analyse que certains sujets se sont inventés des biographies mythiques. On s'en aperçoit lors de références faites par ces patients à des figures culturelles, héros historiques ou mythiques ou encore écrivains, artistes, savants qui représentent pour eux

1. R. Queneau, Chêne et chien, Paris, Gallimard, 1981. Rev. franc. Psychanal., 1/1988


52 Anne Clancier

des figures d'identification parfois conscientes, parfois inconscientes, comme l'a montré Alain de Mijolla 2. Ces faits cliniques rejoignent la thèse soutenue par Ernst Kris dans son étude sur la « Psychologie de la biographie ancienne » 3, étude consacrée surtout à des biographies d'artistes plasticiens. Kris situe l'apparition de la biographie d'artiste dans l'évolution historique de ce genre depuis la Grèce antique mais s'attache surtout à répertorier et analyser les caractères de la biographie pendant la Renaissance en Italie. Ces biographies commencent généralement par une fable inventée par les biographes. Il s'agit souvent de récits fabuleux qui ont trait à un enfant merveilleux dont le don pour l'art serait décelé grâce à un personnage survenu par hasard, épisode que Kris rattache au mythe de la naissance du héros tel que l'étudié Otto Rank. On peut rapprocher ces épisodes de la séquence de la vie de Jésus dans laquelle, enfant, il va enseigner les docteurs. Ce schéma s'applique aussi aux récits hagiographiques, aux vies de saints. Kris analyse les composantes psychologiques du biographe, lequel s'identifiant à un sujet choisi revit sa propre mégalomanie infantile et satisfait ainsi son narcissisme. En effet, la plupart du temps ces enfants sont issus de familles humbles ou immigrées. En revanche, l'homme de génie va s'élever au-dessus de sa condition familiale. L'enfant va ainsi surpasser non seulement le père mais ceux qui auraient dû être ses pairs.

La recherche de figures d'identifications mythiques peut être illustrée par le cas de Marcos originaire d'un pays méditerranéen. Son père vivait dans une petite bourgade où sa virilité était reconnue, on le disait en effet le « coq du village », aussi se maria-t-il fort tard, trop tard sans doute car à peine eut-il eu le temps d'avoir deux enfants dont Marcos était l'aîné, qu'il fut frappé d'une hémiplégie avec aphasie. Marcos avait alors trois ans, et jusqu'à l'âge de douze ans, il vit ce père grabataire, arrivant à peine à articuler quelques mots ; le héros déchu était devenu une véritable loque. Les deux enfants s'amusaient, lorsque la mère avait dû sortir pour faire des emplettes, à le taquiner, on peut même dire à le torturer. Le seul plaisir de ce pauvre homme était de fumer et il réclamait constamment d'une voix zézayante : « Zigarette, zigarette ». Les enfants jouaient alors à allumer une cigarette, à la lui tendre et à la lui retirer dès qu'il tendait les lèvres pour la saisir, et ceci à de nombreuses reprises. On devine la culpabilité que Marcos put avoir plus tard et son intense angoisse

2. A. de Mijolla Les visiteurs du moi, Paris, Les Belles-Lettres, 1981.

3. E. Kris, Zur psychologie der alteren biographik, in Imago, vol. XXI, 1935, p. 320-344. Trad. franc., in Psychanalyse de l'art, Paris, PUF, 1978, chap. II : « L'image de l'artiste, étude psychologique du rôie de la tradition dans les anciennes biographies. "


Mythe et biographie 53

de castration. Ce garçon vivait entouré de cinq ou six femmes, le seul personnage mâle était un vieux grand-père qui gardait un certain prestige car il avait été bagarreur, ayant le fusil facile, dans sa jeunesse. Le rôle d'un instituteur qui prit en affection ce garçon remarquablement intelligent fut capital pour Marcos. Ce pédagogue réussit à persuader la mère de Marcos de le laisser poursuivre des études, et le jeune garçon put accéder à des diplômes de niveau élevé. Cependant, il n'avait manifestement pas donné toute sa mesure, il s'était arrêté à un certain niveau et refusait d'aller plus loin alors qu'il en avait les capacités. Il manifestait une recherche avide de figures . d'identification. Il avait remarqué lui-même un phénomène de mimétisme dont il souffrait. Dès qu'il avait parlé assez longtemps avec quelqu'un, notamment un collègue, il se mettait à imiter sa voix, ses gestes pendant un moment, puis, rencontrait-il quelqu'un d'autre, c'était cette dernière personne qu'il imitait. Marcos décrivait ce comportement avec une grande finesse, il en avait honte, et il se demandait qui il était vraiment. A ce moment-là, nous nous souvenons d'avoir remarqué et étudié le mimétisme chez Guillaume Apollinaire. Les amis de ce dernier disaient que lorsqu'ils le rencontraient, ils devinaient très vite quelle était la personne qu'il venait de quitter car il empruntait la voix, les tics verbaux et même les mimiques du précédent interlocuteur. Or Apollinaire eut une carence de figure paternelle bien plus grande encore que celle de Marcos puisqu'il n'avait, apparemment, pas connu son père. Sans doute eut-il connaissance de son nom à l'adolescence seulement. Il eut cependant lui aussi des personnages salvateurs : un couple de parents nourriciers et ses professeurs. Le mimétisme nous paraît en rapport avec la carence de figure paternelle.

Les figures d'identification qui revenaient souvent dans le discours de Marcos étaient presque toujours des héros mutilés ou dont la fin fut tragique. Parmi eux se trouvait le Christ. Marcos eut trente-trois ans pendant sa cure et il crut dans les quelques mois qui précédèrent cet anniversaire qu'il allait mourir comme Jésus-Christ. Parfois il étendait les bras sur le divan en disant : « Je suis un crucifié. » Il eut aussi pour modèles des héros de son pays, grands généraux, Philippe de Macédoine, qui était boiteux, son fils Alexandre, héros prestigieux mais mort très jeune, et un autre héros méditerranéen, Napoléon qui, après une brillante carrière, finit mal. Toutes ces chutes ou accidents étaient pour Marcos des équivalents symboliques de castration. Il nommait encore souvent Pavese, écrivain dont le talent fut grand, la vie privée un échec et qui finit par se suicider. Pendant l'analyse, des remaniements de ces figures d'identification entraînèrent un choix de héros au destin moins tragique et à la réussite certaine. Il choisit, en particulier, en relation avec le transfert, des écrivains car il


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avait toujours eu des ambitions littéraires mais il avait été inhibé chaque fois qu'il avait voulu passer à l'acte.

Si Apollinaire nous avait aidé pour comprendre Marcos en raison du rapprochement entre le mimétisme et la carence ou la faiblesse de l'image paternelle, le cas de Marcos put éclairer bien des traits d'Apollinaire tant sur le plan du caractère et de la biographie qu'en ce qui concerne les oeuvres.

On trouve dans les textes d'Apollinaire nombre de héros mutilés : le Christ, Osiris, Icare et autres héros ou dieux mutilés ou démembrés, l'enchanteur Merlin, symboliquement châtré par la fée Viviane qui réussit à l'enfermer dans un cercle magique dont il ne pouvait sortir; il est significatif que la première oeuvre majeure d'Apollinaire soit L'enchanteur pourrissant, qui traite de cette légende. La variante choisie par Apollinaire est la suivante : Merlin est enfermé dans un sarcophage, son corps pourrit mais son esprit reste lucide et prestigieux et l'on vient du monde entier pour le consulter dans son tombeau et l'admirer. Notons que Merlin l'enchanteur est le fils d'un diable et d'une mortelle, or être fils de diable comme être fils de dieu est un destin satisfaisant pour la mégalomanie infantile.

On pourrait énumérer les nombreux héros et personnages mythiques cités par Apollinaire, mais en dernier ressort il a choisi pour figure d'identification Orphée, le poète-musicien qui fut mis en pièces par des femmes. On voit apparaître dans ce dernier thème l'angoisse du poète devant l'imago féminine, trait qui le différenciait de Marcos dont l'angoisse de castration était surtout liée à la rivalité oedipienne avec le père.

Les références à des figures mythiques et à des mythes étaient très nombreuses tant dans les textes d'Apollinaire que dans les récits de Marcos. Les fantasmes de ce dernier et certains de ses rêves étaient de véritables mythes où l'on voyait notamment de grands oiseaux ou des serpents ayant une valeur symbolique dans ses récits.

Sans doute les peuples, surtout dans leur jeunesse, ont besoin de s'inventer des mythes fondateurs. Freud a dit que « les mythes sont les rêves séculaires de la jeune humanité » 4, mais qu'en est-il de la pensée mythique sur le plan individuel ? Nous pouvons nous référer à un écrivain très intéressé par les mythes et qui est associé, pour nous, à Freud. Il s'agit de Thomas Mann. Celui-ci, dans sa conférence prononcée à Vienne en 1936 pour les quatre-vingts ans de Freud, montrait l'importance du mythe pour la société, pour l'individu et pour le romancier. Le mythe, dit-il,

4. S. Freud, La création littéraire et le rêve éveillé (1908), in Essais de psychanalyse appliquée, Paris, Gallimard, 1933.


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« fonde la vie; il est le schéma intemporel, la forme sacrée dans laquelle se coule la vie en reproduisant ses caractéristiques à partir de l'inconscient. Il ne fait aucun doute que l'adoption de l'optique typique du mythe marque une nouvelle époque dans la vie du romancier, elle correspond à une singulière élévation de son état d'esprit artistique, à une sérénité nouvelle de la pensée et de la forme, ordinairement réservée au soir de la vie. Car si dans la vie de l'humanité, le mythique représente un stade primitif aux deux sens du terme, dans la vie de l'individu, en revanche, il est à tous égards synonyme de maturité. On y gagne la perception de la vérité supérieure manifestée dans le réel, le savoir souriant d'un immuable, éternellement valable, du schéma dans lequel et d'après lequel vit ce qu'on croit être l'individu. (...) Dans sa relation à lui-même il ne serait qu'inconsistance, perplexité, confusion, trouble, il ne saurait ni sur quel pied danser ni quel visage faire. Sa dignité, la sûreté de son jeu, tient inconsciemment, justement au fait qu'avec lui quelque chose d'intemporel est à nouveau éclairé et devient du présent; c'est la dignité mythique, attribut aussi du caractère misérable et vil, c'est une dignité naturelle car elle naît de l'inconscient »5. Thomas Mann se demande ensuite ce qu'il en serait si le mythe se subjectivait, « s'il se fondait avec le moi en train de jouer et qu'il veille en lui ». Le moi aurait alors la conscience « d'être de retour, d'être typique ». Il se sentirait la réincarnation « d'un archétype fondateur » et l'on pourrait parler « de mythe vécu ». Thomas Mann donne à titre d'exemple la reine Cléopâtre qui se croyait la réincarnation d'IchtarAstarté, Aphrodite ou Hathor-Isis. Sa vie fut jusqu'au bout conforme à ce rôle mythique puisqu'elle choisit de mourir en pressant une vipère contre son sein. La vipère était l'animal d'Isis. On en connaît une statuette où elle tient un serpent contre sa poitrine; les héros anciens s'identifiaient généralement à un personnage mythique dont ils tentaient d'égaler, voire de surpasser les exploits. Alexandre voulait marcher sur les traces de Miltiade, César sur celles d'Alexandre et dans les Temps modernes Napoléon sur celles d'Alexandre également, ce qui, dans une certaine mesure, a motivé la campagne d'Egypte de Bonaparte.

Thomas Mann lui-même suit cette voie en prenant pour figure d'identification mythique le Joseph de la Bible auquel il a consacré un livre entier : Joseph et ses frères.

Notons que Thomas Mann, au lieu de choisir un héros déchu après une vie brillante, s'identifie à l'adolescent persécuté par ses frères qui, après

5. Thomas Mann, Freud et l'avenir, Conférence solennelle prononcée à Vienne le 8 mai 1936 pour les 80 ans de Sigmund Freud. Postface à Das Unbehagen in der Kultur, Fischer Taschenbuch, Verlag (trad. de Françoise Kenk).


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avoir échappé au danger de mort, arrive, en exil, à une situation brillante.

Si le mythe est essentiel dans le fonctionnement du moi du romancier et dans celui de tous les hommes, comment pouvons-nous soutenir notre thèse relative à l'abondance des mythes chez certains sujets? La carence parentale, paternelle ou maternelle, dans leur histoire paraît bien multiplier le recours à des figures mythiques ou héroïques prestigieuses mais souvent mutilées. La cure psychanalytique le confirme pour les sujets qui ont des figures paternelles particulièrement faibles.

Citons seulement quelques exemples d'écrivains ayant souffert de carences parentales et qui firent fréquemment référence à des mythes.

Il est intéressant, pour étudier la psychologie et l'oeuvre d'un écrivain, de voir comment il transforme les mythes, mais nous ne pouvons traiter ici ce sujet.

Les mythes foisonnent dans l'oeuvre de Victor Hugo, qui fut séparé dès les premiers mois de sa vie tantôt de son père, tantôt de sa mère en raison d'une part des campagnes napoléoniennes, d'autre part de la mésentente des parents.

Baudelaire, qui perdit son père dans son enfance, fut aussi un utilisateur et un créateur de mythes. Notons simplement celui de l'albatros, cet oiseau immense et prestigieux qui, blessé, devient un objet de dérision dont se jouent les matelots. Un rêve de Baudelaire, raconté par lui à son ami Asselineau, met en scène un monstre juché sur un piédestal, comme une statue, de sa tête part un long appendice qui traîne à terre. Ce monstre est à la fois objet de dérision et d'admiration. Ceci nous rappelle fort le thème de l'enchanteur pourrissant d'Apollinaire. L'épisode dans lequel l'albatros est l'objet des moqueries et des jeux sadiques des matelots évoque le jeu de Marcos avec son père paralysé. Le rêve de Baudelaire témoigne à la fois de la mégalomanie infantile et de la relation sadomasochiste avec les autres.

Albert Camus, orphelin de père et fils d'une mère silencieuse, a utilisé dans ses oeuvres un grand nombre de mythes, jusqu'à consacrer un ouvrage au Mythe de Sisyphe.

Jean Cocteau, privé jeune de son père, a illustré beaucoup de mythes dans ses oeuvres littéraires et cinématographiques.

Pierre Emmanuel, séparé de ses parents, fait appel presque constamment à des mythes dans ses poèmes.

Marguerite Yourcenar, qui perdit sa mère au début de sa vie, a eu très fréquemment recours dans ses oeuvres à des mythes ou à des héros historiques, tel l'empereur Hadrien.

Marie Bonaparte, privée elle aussi de sa mère, nous a laissé le récit


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du rêve d'Anubis dans lequel le Dieu des morts égyptiens venait la visiter 6.

La question du nom est particulièrement importante pour les sujets que nous venons de décrire.

Le choix d'un pseudonyme est également souvent typique d'une relation à un père absent ou faible. Ainsi Blaise Cendrars, dont le père a provoqué la ruine de la famille, se choisit un nom dans lequel il condense sa problématique conflictuelle et ses réactions aux deuils successifs qu'il a dû faire des femmes aimées depuis son enfance. Il renonce à son nom, Frédéric Sauser, pour devenir Blaise Cendrars, qu'il définit lui-même comme reposant sur les deux mots braise et cendre. Il s'identifie au phénix qui renaît de ses cendres. Amputé pendant la guerre, l'angoisse de castration fut sans doute réactivée et l'on voit dans les poèmes des années 1917-1920 une identification au Christ.

Apollinaire s'est, lui aussi, identifié au phénix cité dans plusieurs de ses poèmes et il s'est choisi un pseudonyme basé sur le nom du dieu des arts (Apollon), et sur un des prénoms de son grand-père (Apollinaris). Il avait, à sa naissance, été déclaré sous un nom d'enfant trouvé : Dulcigni, sa mère n'ayant pas voulu le reconnaître elle-même, sans doute dans l'espoir que son père lui donnerait un jour son nom. La mairie de Rome fournissait dans ces cas une liste de noms à donner aux enfants nés de parents inconnus. Plus tard, sa mère fit rectifier la déclaration d'acte de naissance et il fut désigné comme Wilhelm Apollinaris de Kostrowitzky. Devenu écrivain, il francisa son prénom en Guillaume et prit le nom d'Apollinaire. Enfant, il fut mis dans une famille de parents nourriciers qui sans doute jouèrent un rôle structurant pour lui et qu'il a mis en scène dans le récit Giovanni Moroni.

Apollinaire, inscrit sur son acte de naissance comme « Italien Russe », se choisit une nouvelle patrie, la France, et une nouvelle langue; il se chercha des figures d'identification culturelle françaises. Dans son adolescence il croyait constamment rencontrer dans les rues de Paris un écrivain célèbre et se trompait régulièrement.

Le poète portugais Fernando Pessoa, qui perdit son père à l'âge de cinq ans, a été, lui, un créateur d'hétéronymes. Il a choisi des noms différents pour écrire des oeuvres très diverses et il a inventé la biographie de ces différents hétéronymes.

En ce qui concerne Marcos, l'identification à un père diminué et la culpabilité l'avaient fait échouer dans bien des entreprises et incité à se

6. M. Bonaparte, L'identification d'une fille à sa mère morte, Revue française de Psychanalyse, 1928, vol. II, n° 3, p. 541-555.


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mettre, parfois, dans des situations dangereuses. S'il avait pu réussir grâce à son professeur à passer des diplômes universitaires comme ce dernier, il n'était pas heureux, il souffrait de malaises divers et avait une santé chétive. Inhibé quant à ses ambitions littéraires, il n'arrivait pas à mettre en oeuvre les nombreux projets qu'il avait en tête, qu'il s'agît d'une thèse ou de textes de création. L'analyse lui permit par l'élaboration du conflit oedipien d'aborder le domaine interdit7.

Dans nombre d'autres cas, la confrontation entre les analyses littéraires et les analyses cliniques a permis de découvrir ou de comprendre d'une part certains textes et la biographie d'un auteur, d'autre part le substrat inconscient des associations d'idées du patient et de sa problématique.

Le fonctionnement mythique de la pensée est dans la lignée du roman familial de l'enfance qui est à l'origine, selon Marthe Robert 8, de la création romanesque.

Une fois l'attention attirée par ce mode de fonctionnement, nous remarquâmes davantage chez les patients certains détails entrant dans ce cadre et nous constations à nouveau qu'il s'agissait souvent de sujets ayant eu des carences parentales. Ainsi, Alexis, fils posthume, a de plus perdu sa mère à l'âge de six ans. Grand phobique, il n'a aucune conscience de l'origine psychologique de ses angoisses. Il les attribue à des causes physiologiques. Ayant cependant accepté de tenter une analyse, il parle continuellement de ses malaises et sans aucun insight. Peu à peu il apporte quelques bribes de rêves et essaie de laisser aller son imagination. Au cours d'une séance il énumère, comme il l'a fait maintes et maintes fois, les situations anxiogènes pour lui : peur de s'évanouir, peur d'être enfermé dans des lieux dont il n'a aucun moyen de s'échapper, métro, ascenseur, avion, etc. Ce jour-là, laissant de côté sa peur de s'évanouir, de ne pas se contrôler, il s'arrête longuement sur sa peur d'être enfermé et il finit par dire : « C'est comme si j'étais dans un labyrinthe. » Peut-il se représenter un labyrinthe? Il essaie et cela l'angoisse. Qu'y a-t-il dans le labyrinthe? Il ne voit rien. Il a pourtant lu des choses sur le labyrinthe, dit-il. Notons qu'il a fait des études classiques et ne peut pas ignorer le mythe du Minotaure.

Il se souvient vaguement de quelque chose mais il n'a aucune idée; il demande à être « éclairé » (évocation des cauchemars nocturnes de l'enfance où seule sa grand-mère pouvait le rassurer). Il est invité à chercher lui-même. A la séance suivante, il revient et dit : « J'ai repensé

7. A. Clancier, Le secours du mythe, Conférence faite à la Société psychanalytique de Paris, 1980.

8. Marthe Robert, Roman des origines, Origines du roman, Paris, Grasset, 1900.


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au labyrinthe. J'ai trouvé quelque chose. Il y a un fil, une histoire de fil. » Le travail sur ce thème pendant la séance nous montre qu'il demande à l'analyste de jouer auprès de lui le rôle d'Ariane, mais il ne va pas plus loin. A la séance suivante, il revient encore sur ce thème. Notons ce nouvel intérêt pour son fonctionnement psychique et sa recherche de la pensée et du rêve en dehors des séances au lieu de prendre perpétuellement son pouls, sa tension artérielle et de se demander s'il pourra aller à tel ou tel rendez-vous car il devra peut-être prendre un ascenseur. En reprenant donc ce thème, il croit se souvenir d'un danger, une bête, peut-être un centaure ou... un monstre... ça doit avoir un lien avec la pédérastie. Par le truchement du mythe il arrive donc à aborder une problématique personnelle. On devait livrer chaque année des jeunes filles et des jeunes gens au monstre. Alexis a retenu l'élément homosexuel. Le travail autour de ce thème a duré pendant de longues semaines, la pensée mythique a été pour Alexis d'un grand secours et a marqué le départ d'un travail psychique.

Jean-Pierre Vernant, étudiant l'évolution de la pensée chez les Grecs 9, montre que la pensée mythique précède la pensée rationnelle, « les Grecs n'ont pas inventé la raison, mais une raison, liée à un contexte historique, différente de celle de l'homme d'aujourd'hui ». Il pense qu'il y a cependant « dans ce qu'on appelle la pensée mythique, des formes diverses, des niveaux multiples, des modes d'organisation et comme des types de logique différents ».

Gaston Bachelard a montré que les différentes sciences reposaient sur des mythes, sur des croyances, sur des fantasmes, différents selon les époques. Ainsi l'astrologie et l'alchimie ont pu servir de substrat et d'élément moteur de la recherche pour l'astronomie et la chimie 10.

Sans doute aujourd'hui les mythes fonctionnent-ils plus comme modèles que comme explication du monde; ils ne s'opposent pas à la pensée rationnelle mais lui servent de fondement fantasmatique. Peut-être le mythe, comme le rêve, est-il devenu une figure du préconscient. Il semble que pour tout sujet, mais plus encore pour ceux que nous venons de décrire, le besoin d'étayer la pensée sur des mythes soit une activité fondamentale de l'esprit.

Pour Freud le mythe a été un élément important du fonctionnement de sa pensée et un modèle pour formaliser ses concepts. Se servant de mythes anciens réélaborés selon ses observations cliniques, il a pu nous

9. J.-P. Vernant, Mythe et pensée chez les Grecs, études de psychologie historique, Paris, François Maspero, 1965.

10. G. Bachelard, Essai sur la connaissance scientifique, Paris, Vrin, 1972.


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fournir des modèles du fonctionnement inconscient qui ont déclenché une révolution dans la façon de concevoir la psychologie humaine. Ainsi le mythe d'OEdipe et le mythe de Narcisse peuvent-ils être considérés comme des modèles fondateurs de la psychologie contemporaine constituée à partir de la psychanalyse.

Nous n'entendons pas ici traiter des différents mythes qui ont soustendu la pensée de Freud. Nous voulons seulement rappeler qu'il s'est intéressé aussi à la biographie. Les récits de cure, notamment les Cinq psychanalyses, comportent une grande part d'éléments biographiques concernant les sujets étudiés. Il a fait également appel à la biographie dans ses travaux de psychanalyse appliquée qui l'aidaient dans ses investigations du psychisme humain. Ainsi en est-il pour ses textes sur Le Moïse de Michel-Ange, Un souvenir d'enfance de Goethe ou encore Une névrose démoniaque au dix-septième siècle.

Freud utilisait aussi volontiers la littérature pour vérifier et étayer ses théories. Comme on le voit dans ses études sur Le thème des trois coffrets, Quelques types de caractères dégagés par la psychanalyse, et L'inquiétante étrangeté.

Il fut tenté sans doute de confirmer ses découvertes par l'étude de la biographie d'un homme célèbre contemporain et d'expliquer la vie et l'oeuvre de cet homme par sa problématique inconsciente. Une occasion allait se présenter à lui. Nous nous arrêtons sur cet ouvrage publié après la mort de Freud, traduit en français tardivement (1967) et qui ne fut pas publié par l'un des éditeurs habituels des oeuvres de Freud, d'où peut-être une certaine indifférence du public envers cet ouvrage. Les graves conséquences du traité de Versailles étaient quelque peu reléguées dans l'ombre à cette époque.

A Berlin, assez triste et déprimé car il venait de subir une intervention chirurgicale, Freud eut une conversation avec le diplomate américain William C. Bullitt. Ce dernier lui apprit qu'il écrivait un livre sur le traité de Versailles comportant des considérations sur les signataires de ce traité : Clemenceau, Orlando, Lloyd George, Lénine et Wilson. « Les yeux de Freud s'allumèrent et il s'anima. »11 Il posa beaucoup de questions à Bullitt puis lui dit qu'il aimerait collaborer à la rédaction du chapitre sur Wilson. Son interlocuteur lui fit alors remarquer que ce livre destiné à des spécialistes des affaires étrangères ne serait pas promis à une postérité

11. S. Freud et W. C. Bullitt, Thomas Woodrow Wilson, twenty-eighth President of United States of America, Psychological study, Boston, Cambridge, Missling Company, Boston and the Riverside Press, Cambridge, 1967. Copyright, 1966. Le Président Thomas Woodrow Wilson, portrait psychologique, trad. de Marie Tadié, Paris, Albin Michel, 1967.


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digne de l'auteur Freud. « Enterrer Freud dans un chapitre de mon livre, dit W. C. Bullitt, serait créer une monstruosité; la partie deviendrait plus importante que le tout. Freud insista, déclarant que son offre, même s'il la trouvait comique, était cependant sérieuse. S'il collaborait à mon livre, il serait forcé de se remettre à écrire; une nouvelle vie s'ouvrirait devant lui. De plus, il n'était pas satisfait de ses essais sur Léonard de Vinci et le Moïse de Michel-Ange, parce qu'il avait été obligé de tirer de vastes conclusions à partir d'un nombre de faits insuffisant; or il désirait depuis longtemps faire l'étude psychologique d'un contemporain au sujet duquel des milliers de faits avaient été établis. Wilson l'intéressait depuis le jour où il avait découvert qu'ils étaient nés tous les deux en 1856. Il ne pouvait pas faire les recherches nécessaires à l'analyse de la personnalité de Wilson, mais ce me serait facile, puisque j'avais travaillé avec lui et connaissais tous ses amis et collaborateurs proches. Il espérait que j'accepterais son offre. » Bullitt demanda à réfléchir car la proposition de Freud l'obligeait à transformer son projet, une étude psychologique de Wilson demandant un long développement dépassant son propos primitif. Deux jours plus tard il revint voir Freud et ils décidèrent de faire ensemble un ouvrage sur Wilson. Ils se mirent aussitôt au travail mais il leur fallut dix ans pour achever une oeuvre supposant la lecture de tous les livres et discours de Wilson, des ouvrages écrits sur celui-ci, notamment celui de Ray Stannard Baker choisi comme biographe par le Président et qui avait eu le privilège de lire les carnets privés de ce dernier, beaucoup d'autres ouvrages encore dont les livres des économistes sur les conséquences de la paix.

Freud prit son étude très au sérieux puisqu'il lut les quinze cents pages dactylographiées par W. C. Bullitt à partir de ces documents. Ils discutèrent ensemble point par point des faits exposés et se mirent à l'ouvrage. Il est intéressant d'apprendre ce que fut cette recherche : « Freud écrivit le premier brouillon de certaines parties du manuscrit, et moi de certaines autres. Ensuite chacun de nous critiqua, modifia ou réécrivit le brouillon de l'autre, jusqu'à ce que l'ensemble s'amalgamât en une oeuvre commune. »

Souvent les deux biographes étaient en désaccord car leurs croyances respectives (l'un chrétien convaincu, l'autre juif agnostique) divergeaient, mais plus ils travaillaient ensemble plus leur amitié se resserrait. Au printemps de 1932, alors que le manuscrit terminé allait être dactylographié, Freud modifia le texte et rédigea de nouveaux passages désapprouvés par Bullitt. Ils décidèrent de ne plus y penser pendant trois semaines puis d'essayer de se retrouver pour se mettre d'accord. Lorsqu'ils se revirent ils n'y réussirent pas. Bullitt était très occupé par la campagne présidentielle de Franklin D. Roosevelt. Il avait été décidé que le livre paraîtrait aux


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Etats-Unis mais ils ne pouvaient le publier sans une entente mutuelleSix années passèrent ainsi; lorsqu'en 1938 Freud dut quitter Vienne pour aller à Londres, William C. Bullitt, qui était alors ambassadeur des EtatsUnis à Paris, alla le voir à la gare à son passage et lui proposa à nouveau de discuter du livre lorsqu'il serait installé en Angleterre. Ensuite, lors d'une rencontre à Londres, Freud accepta la suppression de certains passages et les deux auteurs décidèrent de publier le livre mais seulement après le décès de Mrs Woodrow Wilson. Ce livre parut donc après la mort de Freud.

Freud a rédigé l'introduction de l'ouvrage. Il y explique qu'il éprouvait au départ pour le Président Wilson une antipathie qui ne faisait que croître avec les années pour différents motifs, notamment le fait que pendant sa campagne présidentielle Wilson avait dit : « Dieu voulait que je fusse Président des Etats-Unis. Ni vous, ni aucun mortel ou groupe de mortels n'auraient pu l'empêcher. » Freud pense que quelqu'un qui a de telles illusions et qui est « si sûr d'entretenir des rapports intimes avec le Tout-Puissant n'est pas fait pour s'occuper des hommes ordinaires ». Freud ajoute que, pendant la guerre, dans le camp adverse il y avait un autre enfant « élu par la Providence : le Kaiser », et il montre le danger que ces types de caractère font courir au monde.

Les historiens s'accordent généralement pour considérer la naissance du nazisme et les circonstances déclenchantes de la guerre de 1939-1940 comme une des ultimes conséquences du traité de Versailles ; on comprend donc qu'en 1938 Freud ait accepté quelques coupures afin que ce livre puisse paraître, les événements lui donnant une importance accrue et confirmant sa thèse. Il dit qu'en étudiant les documents relatifs à Wilson son antipathie fit place à une sympathie mêlée de pitié, comme celle que l'on peut éprouver pour le personnage de Don Quichotte. Freud précise aussi que la psychanalyse est la branche de la psychologie qui s'occupe des niveaux profonds du psychisme et qu'il n'a pas pour but de diminuer Wilson. Certains troubles psychiques, dit-il, peuvent se voir chez des hommes qui déclenchent des catastrophes pour l'humanité comme chez ceux qui réalisent de grandes oeuvres belles ou bénéfiques.

Thomas Woodrow Wilson, né en 1856, comme Freud, était le fils d'un pasteur de l'église presbytérienne qui aimait « s'écouter parler » et submergeait de sermons non seulement son église mais sa famille. Le petit Tommy était un enfant chétif, souffreteux, ayant de perpétuels maux somatiques, notamment troubles intestinaux, douleurs d'estomac, migraines et mauvaise vue dès l'enfance. Son père était un très bel homme devant lequel il était en admiration. Freud voit un des traits de la psychologie de Wilson


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dans ses sentiments envers son père. Il souligne qu'un voisin de la famille a écrit : « Je n'ai jamais vu d'affection filiale ou de respect comparables à ceux de M. Wilson pour son père. Il est difficile de dire quel était l'élément le plus fort de cette passion dominante : une sincère admiration pour la compétence de son père, ou une affection sans bornes pour l'homme lui-même. » Freud souligne les mots passion dominante et il relève encore la citation de M. Baker qui a pu lire toute la correspondance entre Wilson et son père : « Il n'y a pas d'autre terme que ceux de lettres d'amour pour qualifier leurs lettres. » Ainsi père et fils s'appelaient-ils : « Mon trésor », « Mon père bien-aimé », « Mon garçon chéri », etc. On n'a jamais relevé dans la vie et dans les écrits de Wilson la moindre critique envers ce père prestigieux qu'il identifiait à un Dieu tout-puissant, luimême s'identifiant à Jésus-Christ. Freud expose ses concepts d'identification et de complexe d'OEdipe en indiquant les différentes voies de résolution du conflit oedipien et notamment la sublimation. L'histoire de la vie de Wilson et tous les épisodes de la signature du traité de Versailles sont décrits par le menu. Freud juge cela nécessaire pour la compréhension des motivations psychologiques de Wilson. Ce dernier cédait lorsqu'il aurait dû résister et s'obstinait lorsqu'il aurait dû céder devant les représentants des autres nations. « Toutes les paroles, les actes de Wilson à la Conférence de la paix, montrent clairement que sa résolution de lutter, en certaines circonstances, ne venait pas de sa formation réactionnelle contre sa passivité envers son père. Elle venait de sa répugnance à trahir les promesses qu'il avait faites aux peuples du monde, c'est-à-dire qu'elle venait de son surmoi et de l'impossibilité où il était d'admettre qu'il n'était pas le Sauveur du monde, c'est-à-dire de son besoin de s'identifier au Christ pour garder ce débouché à sa passivité envers son père. »

Les auteurs de cette biographie montrent comment Wilson, oscillant entre la dépression et les somatisations, eut une grande responsabilité dans ce traité supposé sauver le monde et qui finalement s'avéra désastreux. On connaissait un Freud clinicien et théoricien de la psychanalyse, on découvre aussi dans cet ouvrage un chercheur soucieux d'élucider les soubassements de situations historiques. Sans doute les documents ont-ils été fournis par Bullitt, mais Freud a apporté dans leur utilisation sa clairvoyance, son expérience clinique et ses concepts théoriques. On discerne au cours de ce livre que l'identification à un personnage mythique a joué un rôle essentiel dans la vie de Wilson.

Les relations entre le mythe et la biographie se trouvent ainsi éclairées par Freud.

Dans le matériel rassemblé au cours d'un grand nombre d'observations


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cliniques et d'analyses littéraires nous avons privilégié le domaine du mythe. Le recours à de nombreuses figures d'identification mythiques, notamment dieux ou héros mutilés ou sacrifiés, nous a paru en relation avec des carences parentales, en particulier avec l'absence ou la faiblesse de l'image paternelle.

La pratique de la psychanalyse permet grâce à la souplesse de fonctionnement mental qu'elle exige de repérer des éléments significatifs dans les associations du patient, dans leur succession due à l'inconscient et non au hasard; ceci permet également un abord spécifique de la littérature basé à la fois sur l'observation, c'est-à-dire l'étude minutieuse des textes mais aussi sur les idées, les fantasmes et les affects que le texte suscite chez le lecteur, phénomène que nous avons nommé le contre-texte 12 par analogie avec le contre-transfert. Ce dernier renseigne l'analyste sur le patient et sur lui-même, le contre-texte apporte des éclairages nouveaux sur l'oeuvre et sur son auteur. André Green dit que : « L'analyste ne lit pas le texte mais le délie et le délire. » Un va-et-vient entre les deux pratiques, celle de la psychanalyse et celle de la psychocritique, peut permettre une approche plus pénétrante du matériel clinique comme du texte littéraire. On doit retenir la formulation de Pierre-Jean Founeau : « Si un livre peut susciter une identification, provoquer un intense investissement affectif, exercer une séduction, bref être une source de plaisir ou de jouissance, c'est que dans la lecture s'instaure une relation transférentielle. Parole véritable dans sa valeur de transfert, le texte fait surgir l'enfoui, actualise l'oublié, offre au sujet désirant un objet illusoire où provisoirement se fixer. Lire c'est se lire avec un livre, interroger son inconscient, en approcher le fonctionnement. » 13 Les premiers psychanalystes l'ont senti, qui, à l'exemple de Freud, ont fait des travaux de psychanalyse appliquée, tel, entre autres, Karl Abraham étudiant les conceptions théologiques et la vie d'Akhenaton ou la biographie et les oeuvres du peintre Segantini, Reik faisant une thèse sur Flaubert, et plus tard Melanie Klein illustrant le clivage par l'étude d'un roman de Julien Green et un texte de Colette.

Pour nous en tenir seulement à la littérature, nous dirons en conclusion que le travail sur les textes et les biographies des écrivains permet d'éclairer la problématique de certains patients et de confirmer des hypothèses. Freud nous a encouragés à suivre cette voie, lui qui aimait confronter

12. A. Clancier, Qu'est-ce qui fait courir Boris Vian ?, in Boris Vian, Colloque de Cerisy, vol. 2, Paris, Ed. 10-18, 1977.

13. P.-J. Founeau, Pour une psycholecture, in La Nouvelle Revue française, n° 333, 1er octobre 1980.


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ses découvertes cliniques à des oeuvres littéraires ou artistiques et à des biographies d'écrivains ou d'artistes et consacra ses dernières années à imaginer une nouvelle version du mythe de Moïse.

RÉSUMÉ

Une pratique parallèle de l'analyse clinique et de la critique littéraire a permis de déceler l'utilisation de nombreux mythes ainsi que l'existence de figures d'identification mythiques au destin tragique chez des sujets ayant souffert de carences parentales et notamment paternelles.

Cure analytique et biographie des écrivains peuvent être éclairées l'une par l'autre. Le contre-texte, homologue du contre-transfert, permet de déceler les structures inconscientes du texte.

Le portrait psychologique du Président Wilson par Sigmund Freud et W. C. Bullitt est un exemple privilégié.

MOTS CLÉS

Biographies et récits de cure, Carences parentales, Contre-texte, Critique littéraire et analyse clinique, Mythes, Président Wilson.

Dr Anne CLANCIER 25, av. de Lübeck 75116 Paris

REP — 3



CLÉOPÂTRE ATHANASSIOU

LE REMANIEMENT DES SOUVENIRS

La simple évocation d'un souvenir heureux ou malheureux sollicite en nous le maintien d'un point de vue sur l'identité de ce souvenir. Son remaniement et les conséquences qu'il entraîne demandent au Moi un travail que ce dernier n'est pas toujours prêt à effectuer. Et cependant il semble qu'à peine le Moi devient-il capable de lier certains souvenirs, ceux-ci se présentent à sa porte. La vie psychique tout entière est traversée de ces mouvements qui poussent le Moi à intégrer ses souvenirs et le retiennent cependant au bord de cette intégration.

Tel est le sujet de cet article. La réflexion qui s'intéresse au sort du souvenir se précisera en une étude plus particulière des phénomènes d'aprèscoup. Ce sont ces derniers qui nous offrent, telle une caricature, l'image du remaniement traumatique.

Ainsi l'étude du rapport qu'entretient le Moi avec les souvenirs débouche sur celle qu'il entretient avec ses objets et, par conséquent, sur la genèse conjointe du souvenir et du sens.

Le remaniement d'un souvenir

Remanier un souvenir, c'est rattacher celui-ci au présent et percevoir ainsi l'écart qui nous sépare de l'origine temporelle de ce souvenir. Il serait donc possible que, sans remaniement, c'est-à-dire sans changement de point de vue sur un souvenir, nous conservions celui-ci comme une chose présente en nous et vis-à-vis de laquelle nous entretiendrions un rapport immédiat? Remanier un souvenir c'est donc le repousser dans le temps et renouveler en nous un deuil à son propos? La perception du temps, cette quatrième dimension, s'inscrit dans celle de l'espace psychique et le rapport de distance que notre Moi entretient vis-à-vis des objets internes correspond à l'éloignement plus ou moins important qu'il met entre lui et ses souvenirs.

Rev. franc. Psychanal., 1/1988


68 Cléopâtre Athanassiou

Nous avons convenu, M. A... et moi, qu'il était temps qu'il passe d'un lieu auquel il est très attaché mais où il ne peut me voir qu'une fois par semaine, à un lieu qu'il ne connaît pas encore mais où je pourrai lui donner davantage de séances. Il m'annonce qu'à son avis, le mieux serait de profiter de la « cassure » des vacances, dit-il, pour effectuer ce changement. J'analyse avec lui comment, vivant comme une cassure notre séparation qui se double de celle du lieu qu'il aime, il pense lutter contre ce vécu douloureux en conservant intact le souvenir de ce lieu en lui : il veut cliver mon image confondue avec celle de ce lieu. Si d'un côté je puis être celle qu'il reconnaît comme lui faisant vivre l'expérience des retrouvailles au prix d'un éloignement, d'un autre il veut que je demeure semblable au lieu qu'il aime, immobile et figée dans le temps. Il ne veut pas revoir ce qu'il a quitté car cela lui ferait prendre conscience qu'il l'a quitté. Il ne veut pas revenir au point de départ. Si le lieu qu'il a laissé change au retour, ou s'il aborde un nouveau lieu, tout se passerait comme s'il abordait avec une nouvelle personne un temps qui exclut toute séparation, un temps sans « cassure ». Il conserve dans les parties de son Moi qui ne font pas l'épreuve de la réalité du temps, une seule image : celle d'un lieu ou d'une personne qui, comme le lieu qu'il ne voit plus, demeure inchangé. Le rapport que son Moi entretient avec le souvenir de ce lieu est immuable : le souvenir prend alors la valeur d'une présence concrète; il permet au Moi de s'y coller et d'avoir l'illusion que l'objet n'a jamais disparu. Si le souvenir surgit en face du Moi en tant que souvenir, c'est-à-dire avec l'épaisseur du temps qui le sépare du présent, le Moi doit pleurer la perte de tout un monde : celui où l'investissement du souvenir comme d'une chose permet de dénier le temps.

Commençant d'analyser ce problème avec M. A..., le voici qui apporte le souvenir d'un souvenir. Il fut pris un jour, lors d'un retour de vacances, du désir de faire un détour afin de voir à nouveau, vingt ans après environ, la pension de son enfance, celle où il passa d'heureuses vacances, dit-il. Arrivé sur les lieux et voyant que rien n'avait changé durant tout ce temps, il s'est mis à pleurer abondamment.

Cette association est à comprendre dans la situation que j'ai décrite plus haut : ce patient doit se séparer de moi ainsi que des lieux où il m'a vue jusqu'à présent et il souhaiterait conserver en lui un souvenir qui, tel celui de la pension, demeure inaltéré au fond de lui, non parce que ce souvenir serait un souvenir, c'est-à-dire une représentation ayant intégré le temps, mais parce que le temps au contraire serait chassé d'un éternel présent. En revoyant la pension, ce patient a d'un coup mesuré la distance existant entre la réalité d'autrefois qu'il avait sous les yeux et la représentation qu'il en avait en lui, donnant en même temps à cette dernière le statut d'un souvenir. Tout se serait donc passé comme si des parties du self du patient jusqu'à présent collées à cette représentation comme à un objet interne, avaient dû s'en décoller et voir s'éloigner cette représentation dans le monde des souvenirs. C'est bien l'absence de changement manifeste entre l'objet externe et sa représentation interne qui a permis au patient de mesurer l'écart entre les deux à l'aune du temps et de pleurer son souvenir en considérant l'objet perdu. Si un changement était intervenu dans la réalité externe, tout comme ce patient souhaite qu'un changement intervienne dans la réalité du lieu de nos rencontres, alors l'illusion d'une conservation parfaite, hors du temps, de son rapport au lieu de son premier investissement


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se serait conservée en lui : la confrontation entre l'objet externe et sa représentation interne n'aurait pas soulevé, chez le patient, le décollement d'un souvenir. L'adéquation de l'objet à sa représentation a entraîné la prise de conscience que cette dernière n'était qu'un souvenir et que le temps avait passé depuis sa formation au fond de l'enfance du patient. Le remaniement de ce souvenir demande un travail de deuil semblable à celui qu'il fallut effectuer pour le constituer. De même ce patient espère-t-il, en évitant l'épreuve du retour dans le lieu où il m'aura quittée, oublier que le souvenir de ce lieu, en lui, porte le temps de notre séparation.

Parler de la place du souvenir dans la vie psychique en ces termes pourrait sembler ne dire qu'autrement ce qui fut tant de fois abordé sous les concepts de levée du refoulement, de passage des représentations de choses aux représentations de mots, de deuil et de position dépressive enfin. Mais, outre le fait qu'avoir un autre angle de vue sur un même objet permet parfois de mieux le regarder, il me semble qu'une réflexion sur la manière dont un sujet traite ses souvenirs est à distinguer de la manière dont il traite ses représentations. C'est du moins ce sur quoi un remaniement de nos pensées sur la question pourrait nous aider, par chance, à découvrir.

Dans le chapitre 7 de son Interprétation des rêves (SE, 5, p. 566), Freud aborde, à propos de l'objet de la satisfaction du désir, l'idée que la représentation de l'objet recherché peut être investie totalement et aboutir ainsi à l'arrêt de la recherche : l'objet qui manque n'est plus dehors, il est halluciné dedans. Il me semble que de la même façon, la recherche d'un souvenir peut s'arrêter en chemin. De même que le Moi se satisfait d'une représentation lui permettant, momentanément, de rester chez lui au lieu d'aller au-dehors trouver de quoi assouvir son désir, de même peut-il rester enfermé dans le cercle d'un présent le dispensant de rattacher certaines de ses représentations au passé qui les a vu naître. De même qu'il dépouille alors une représentation de son origine perceptive qui, du dehors, a fondé son existence au-dedans, de même dépouille-t-il un souvenir de son origine temporelle qui, du passé, a fondé son existence au présent.

C'est ainsi que M. A... veut garder l'illusion d'un lieu jamais quitté et c'est ainsi qu'il pleure en le retrouvant inchangé, parce que, alors seulement, peut-il se rendre compte qu'il n'en a conservé que le souvenir. Telle la saveur de la madeleine de Proust, ce souvenir, à l'instant de son surgissement, porte l'objet dans le présent en même temps qu'il en referme la saisie dans un passé révolu. La représentation a repris sa place de souvenir; l'hallucination se dissout qui ramène avec le désir l'écart entre le dedans et le dehors du Moi.


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Dans son étude du deuil, Freud nous montre comment le sujet doit retirer un à un tous les investissements qui le rattachaient à la réalité externe de son objet afin que se forment autant de souvenirs. J'aimerais ajouter qu'il ne serait pas inutile de penser qu'un semblable travail est à renouveler intrapsychiquement lorsqu'un semblable mouvement lié à l'avance du temps, fait se modifier la place de nos souvenirs vis-à-vis d'un Moi en évolution. L'axe de la vie psychique doit prendre alors une direction temporelle et nous savons comme il est difficile de faire le deuil de son enfance : il ne s'agit pas seulement de considérer l'objet disparu, mais aussi l'enfant qui le regardait. C'est-à-dire que nos propres parties enfants, que nous sentons toujours vivre en nous au présent, doivent ellesmêmes, éprouvant l'écart temporel instauré dans notre espace psychique, être considérées comme vivant la vie des souvenirs. Du point de vue de l'adulte, la réalité de ces parties enfants doit se confronter à la réalité externe de la même façon que M. A... confrontait la représentation de sa maison avec la réalité de celle-ci de telle sorte que naissait de cette rencontre la douloureuse transformation d'une représentation en un souvenu. De la même façon naît la douloureuse conscience que nos parties enfants qui revendiquent le temps présent n'ont d'autre place que celle qui les inscrit dans le temps passé.

Loger à nouveau un souvenir dans le passé se ramène donc à un travail du Moi semblable à la constitution de ce même souvenir car changer de point de vue sur un souvenir, remanier le lien que l'on avait avec lui, c'est effectuer un travail de deuil. Nous avons tous à l'esprit le souvenir de certains lieux qui, fréquentés dans notre enfance, demeurent en nous de ce fait, immenses et chargés de Péblouissement qui accompagne cette période de notre vie. Aux images de nos souvenirs s'attache le regard qui les appréhenda. Mais avec le temps ce regard a changé et la souffrance du deuil naît de confronter ce regard nouveau, ce point de vue actuel avec l'ancien. Si les lieux qui nous semblaient immenses nous paraissent à présent petits, nous devons en même temps dire adieu au regard ébloui qui les contemplait. Nous ne pouvons plus être en contact avec les mêmes affects et la perte est irréparable. Il en est de même en ce qui concerne les imagos parentales auxquelles s'attachent les scènes de nos souvenirs. Mais dans tout ce travail, l'important est de considérer qu'il s'agit d'un deuil et non d'un effacement. M. A... nous donne bien l'exemple d'un homme qui veut effacer la possibilité de se constituer un souvenir des lieux qu'il a quittés en effaçant leur trace, en ne retournant pas sur ses pas. Le deuil, au contraire, est le maintien en soi d'une permanence. Il y aurait donc un paradoxe en ce qui concerne la construction et le remaniement


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de nos souvenirs? Non pas si nous considérons que le remaniement d'un souvenir, son réajustement sur un axe temporel en évolution, la transformation des liens qu'il noue avec le Moi et qui va de pair avec le changement de conception que le Moi porte sur ce souvenir, tout ceci est une création nouvelle, une pensée. Ainsi le remaniement d'un souvenir n'est pas un simple dévoilement, une simple perte : c'est la naissance d'un autre sens, sinon d'un premier sens. Il n'est à mon avis pas possible de toucher à un souvenir sans que cet acte même soit générateur d'une signification. C'est à ce niveau que nous devons nous interroger à nouveau sur la conception que Freud a de la levée du refoulement et de son enjeu, sur le projet du travail analytique enfin.

Dans « Constructions en analyse » (SE, 23, p. 268), Freud nous rappelle que le travail analytique consiste à « libérer un fragment de vérité historique de ses déformations et de ce qui le rattache au moment présent afin de le ramener au passé auquel il appartient » 1. Freud met donc surtout l'accent sur le dégagement d'un sens déjà présent sous la barrière du refoulement. Le travail analytique consiste surtout à révéler ce sens à la manière d'un détective qui, menant à bien son enquête, ferait à la fin la lumière sur un acte déjà commis. Le point que je souligne ici à propos du remaniement des souvenirs est que la mise à jour du sens d'un souvenir premier demande, outre le travail d'intégration dans le Moi qu'entraîne la prise de conscience de ce souvenir, tout un travail de deuil lié à la perte des conceptions premières du Moi vis-à-vis de ce souvenir, et surtout tout un travail de pensée se rapportant à l'élaboration de la signification de ce souvenir.

Le sens qui s'attache à ce souvenir n'est ainsi pas un sens uniquement à découvrir, c'est aussi un sens à construire.

Quand M. A... maintient au fond de lui l'image aimée de la pension de son enfance, de la même façon qu'il veut enfouir au fond de lui celle du lieu que je lui propose de quitter, ce qu'il refoule derrière cette image, c'est le lien particulier qu'il entretient avec ce lieu comme avec moi : une partie de son self ne se sépare jamais de l'objet qu'il aime. Nous verrons plus bas que la forme de cet attachement peut s'exprimer dans une perspective qui donne au psychisme une dimension spatiale. La levée du refoulement ne fait pas que de révéler cet attachement, elle met en jeu bien d'autres composantes de la vie psychique. Elle exige du Moi un travail de deuil vis-à-vis de cet attachement : le Moi doit proposer aux parties du self qui perdent ce mode primitif de relation à leur objet, un autre mode de

1. Traduction personnelle.


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relation; pour ce faire, le Moi doit contenir les affects soulevés dans le self du fait de ce changement-là. L'existence de tout ce processus donne un sens à ce remaniement. C'est un Moi en évolution qui pousse M. A... à retourner sur les lieux de son enfance et à se confronter à la perte du premier mode d'investissement de son souvenir. De la même façon, c'est en raison de l'évolution de sa relation avec moi qu'il désire sacrifier en partie sa relation aux lieux où il me voit actuellement. Dans un psychisme en évolution certaines parties du self qui s'accrochent à une identité de perception de leurs souvenirs sont sollicitées à remanier le rapport qu'elles entretiennent avec ces souvenirs. C'est ainsi que M. A... doit regarder la maison de son enfance et prendre conscience qu'elle est perdue. De la même façon à mon retour, il doit prendre conscience que je suis partie et changer son rapport à un souvenir qui ne changerait jamais. Peut-être serions-nous donc en mesure à présent de réfléchir au problème du remaniement des souvenirs en d'autres termes, c'est-à-dire en impliquant dans ce processus un plus grand nombre de composantes psychiques et des mécanismes plus complexes que ceux soulignés par Freud dans la levée du refoulement.

C'est le développement de la théorie de l'après-coup, nous le verrons plus bas, qui nous aidera à préciser ces éléments mais dès à présent nous pouvons mettre en place sur la scène psychique l'enjeu de ce remaniement : une partie du self entretient avec un souvenir, qu'il traite comme une représentation hors du temps, un rapport identique à celui qu'elle entretiendrait avec un objet interne. C'est donc le sens de ce souvenir ou de cette représentation qui est ainsi contrôlé par cette partie du self. Mais en même temps le Moi permet que les choses en restent ainsi car un remaniement de ce rapport entraînerait — on en a eu un aperçu —, un travail de deuil et donc de contention des affects soulevés par lui, que le Moi doit être à même d'assumer. Il doit pour ce faire parvenir à mettre en contact un objet interne suffisamment capable de transformer ces affects et de leur donner un sens nouveau, ou simplement un sens.

Nous voyons donc que toute cette problématique élargit celle qui fut soulignée dans l'étude de la levée du refoulement. La création d'un nouveau rapport entre une partie du self et le souvenir auquel elle est attachée se comprend comme la création d'un sens que prend alors le souvenir dévoilé dans la mesure où il est porté par un objet qui le comprend. Le remaniement des souvenirs dépend des capacités du Moi de supporter l'évolution des rapports existant entre les parties du self concernées et les objets internes qui les contiennent.

C'est l'étude des phénomènes d'après-coup qui nous permettra, à la


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suite de Freud, de poursuivre cette réflexion car c'est à propos de ces phénomènes que nous trouvons intimement mêlées levée du refoulement et création d'un sens.

Le remaniement des souvenirs traumatiques

L'exposé par Freud, dans le cas de l'Homme aux loups en 1918, des phénomènes d'après-coup cerne en la détaillant la formation des souvenirs. Dans un premier temps, se forme une image mnésique qui ne prend pas sens pour l'enfant. Freud va même plus loin; il parle d'un souvenir qui, « sur le coup » — c'est-à-dire au temps (1) de l'après-coup —, « ne fait aucune impression et ne peut en faire qu'en un second temps » (éd. franc., p. 412). Et Freud donne l'exemple de la menace de castration par Grouscha. Voici donc une trace mnésique qui n'a pas de sens, qui n'en a jamais eu au moment de sa formation et qui ne va acquérir un sens qu'à la faveur du « développement intellectuel plus avancé » de l'enfant, de telle sorte que cette image est « réactivée » et peut « agir à la façon d'un événement récent mais aussi à la manière d'un traumatisme nouveau, d'une intervention étrangère analogue à une séduction ». Tel est le second temps de l'après-coup. Le Moi organise alors un refoulement afin de se protéger contre l'impact de ce nouveau traumatisme (p. 409). Enfin, évoquant le rêve fait par l'Homme aux loups, Freud soutient l'idée qu'il constitue un progrès dans l'évolution psychique de cet enfant mais que ce progrès ne peut être maintenu.

L'essentiel de ce sur quoi j'aimerais réfléchir se trouve exprimé là. Peut-être voyons-nous déjà comment la généralisation d'une théorie sur le remaniement des souvenirs passe par un processus analogue à celui que Freud décrit dans « L'Homme aux loups ». Mais deux points font différer une application directe de la conception freudienne de l'après-coup à ce que je comprends comme étant à la base du remaniement des souvenirs. Il s'agit tout d'abord et essentiellement du premier temps de l'après-coup : selon Freud cette première scène, la scène de séduction, n'a d'emblée pas de sens pour le psychisme non mature de l'enfant. Ma thèse vise au contraire à montrer que, tout comme ce que nous avons commencé de voir à propos du souvenir, cette première scène a d'abord eu un sens et que ce n'est que par une opération défensive qu'elle en est dépouillée. Je pense ensuite que grâce à une maturation du Moi, comme le souligne Freud, la trace mnésique issue du premier temps est remaniée. Un sens lui est donné. Mais, à la différence de Freud, je pense que la formation de ce sens résulte du travail de transformation et de contention du premier


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sens, grâce à la transformation du Moi et de l'appareil à penser qu'il a à sa disposition.

Entrons dans le détail de ces deux points.

Il me semble que ce qui a rendu si fertile la découverte par Freud des phénomènes d'après-coup, c'est le fait qu'il a pu mettre en évidence à cette occasion le lien existant entre la signification d'un événement psychique et la capacité du Moi, d'une part de lui attribuer une signification et, d'autre part de supporter l'émotion engendrée par la découverte de cette signification.

Nous sommes là au coeur du problème. En effet, c'est à ce point que se rattache la naissance de toute perception d'un sens par le Moi au travers du lien qu'il noue avec l'objet externe. Le décalage existant entre les deux temps de l'après-coup est comparable, mais comparable seulement, au décalage existant nécessairement entre le self et l'objet au moment où l'un donne sens à ce que lui porte l'autre. La théorie de Bion selon laquelle le self place dans un objet des parties de lui-même qu'il ne peut pas comprendre au sens propre du terme, c'est-à-dire contenir, afin que l'objet les transforme en leur donnant un sens, tandis que le processus même de la transformation prend aussi sens pour le self, cette théorie nous aide à rattacher toute émergence d'une signification pour le Moi à un rapport objectai. La signification issue de cette rencontre est une création, c'est-à-dire qu'elle n'est le fait d'aucune des deux parties prises isolément : ni du self seul, ni de l'objet seul. La rêverie maternelle dont parle Bion, est inspirée par le bébé, mais il est indispensable aussi pour que cette rêverie se poursuive, que le bébé manifeste qu'il répond à cette rêverie par une transformation de lui-même. Autrement dit, la rêverie maternelle n'est entretenue que par la réponse du bébé de la même façon que la direction des projections du bébé n'est entretenue que par la réponse maternelle.

Je souligne tout ceci afin de tenter de rattacher la pathologie du premier temps de l'après-coup à une rupture dans le fonctionnement de ce processus.

Lorsqu'un événement surgit dans la sphère perceptive du bébé ou de l'enfant plus tard, de telle sorte que le cadre qu'elle impose à son univers en soit bouleversé, la soudaineté de cet événement ne permet pas que s'effectue dans l'immédiat le travail de mise en sens dont on vient de parler. Nous retrouvons à ce propos la définition même du trauma comme rupture, effraction au travers d'un cadre ayant valeur de pare-excitation pour le bébé puis l'enfant. Ce dernier se trouve débordé par une excitation qu'il ne peut pas gérer et si nous appréhendons ce phénomène grâce au modèle que nous fournit Bion, nous pouvons dire que l'enfant pris par


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surprise ne peut pas entrer en contact avec un objet qui reçoive et transforme rapidement le vécu de bouleversement de son cadre. Il ne peut que se débrouiller seul avec les moyens de défense qu'il possède. Et c'est à ce point qu'il me semble que la théorie d'E. Bick issue de ses observations des nourrissons peut nous venir en aide. Elle a constaté comment les bébés aplatissent soudain le cadre qui ne les contient plus, lorsqu'ils sont sous l'impact du « trauma » que constitue le changement brutal de ce cadre et la perte brutale de leurs points de repères quand, par exemple, la tenue des bras maternels devient soudain défaillante. Au lieu de se vivre alors dans un creux et comme un creux, dans un contenant et comme un contenant, ils se vivent momentanément collés sur le cadre bouleversé de telle sorte que plus rien alors ne bouge. C'est l'émergence de la tridimensionnalité qui rend possible la mouvance des choses. C'est à l'intérieur d'un espace potentiel, celui où commence à se développer le rapport projectif à l'objet que le bébé peut aussi commencer de donner sens à sa relation et intérioriser dans sa mémoire des événements, le sens que ce processus permet de leur attribuer. Le mot « sens » a réellement là le double sens de direction et de signification. C'est pourquoi la défense naturelle et non pathologique, lors d'un bouleversement du cadre, est la suppression de tout sens : pour éviter l'impact traumatique d'un événement dans son Moi, le bébé se colle à cet événement même de telle sorte que dans un monde immobilisé, sans espace et sans direction ce soit la signification même de l'événement qui soit impossible à construire. Dans cette perspective, la base d'un futur souvenir est réduite à une trace mnésique au sens où l'entend Freud, c'est-à-dire à une trace qui « sur le coup ne fait aucune impression » et qui n'a donc aucun sens pour l'enfant (cf. « L'Homme aux loups », p. 412). Mais on voit ici que cette absence de signification est la conséquence d'un processus défensif que je rattache au bouleversement d'un lien susceptible, lorsqu'il fonctionne, de donner un sens à ce que vit le bébé. Le second temps de l'après-coup doit donc laisser place à ce qui fut bloqué dans le premier.

L'objet qui doucement transforme l'inconnu qui traverse le psychisme du bébé et qui permet que cet inconnu se rapproche de ce que le bébé connaît sans toutefois l'y réduire, cet objet dans le cas des bouleversements que nous décrivons ici, perd soudainement cette qualité. Il s'agit de comprendre que ce n'est que lorsque nous adoptons un point de vue extérieur à la chose que nous percevons l'intrusion d'un tiers traumatique dans le rapport que le bébé entretient avec un « bon » objet. Le bébé, lui, attribue tout à l'objet et c'est l'objet lui-même qui, devenant « traumatisant », déclenche chez le bébé cette réaction adhésive immobilisant tout. Il me


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semble que s'effectue alors un clivage du rapport que le bébé noue avec son objet : il y a l'objet qui contient son vécu et qui permet que ce dernier organise des souvenirs; il y a l'objet qui suscite une adhésivité défensive laquelle ne laisse derrière elle que des traces mnésiques, c'est-à-dire des permanences au coeur du psychisme de ces moments de collage où l'espace d'une signification ne s'est pas engouffré.

Je pense que la formation de ces traces mnésiques et leur remaniement fait partie d'un processus normal. La vie d'un bébé est faite de chocs et de rétablissements. L'objet est au centre de ce mouvement.

Comment s'effectue donc le remaniement en question?

Au niveau infantile, ce qui correspondrait au second temps de l'aprèscoup ne se joue qu'avec la réalité de l'objet externe, à la différence, nous le verrons plus bas, de ce qui se passe plus tard au niveau de l'utilisation de l'objet interne.

Donnons un exemple de la manière dont nous comprenons que l'adhésivité peut être utilisée comme moyen de défense contre la perception d'une perte soudaine de l'objet, ainsi que des émotions soulevées dans le self lorsque cette défense n'est plus utilisée. C'est l'expérience quotidienne des bébés. C'est aussi l'expérience par laquelle passent des enfants en traitement pour des troubles qui comptent dans leur étiologie des ruptures brutales du lien avec leur premier objet.

Bernard est un petit bébé de trois mois qui se porte très bien. Sa mère cependant a souvent tendance à stimuler son activité musculaire plus qu'il ne se doit : elle veut ainsi le rendre fort et soulager sa propre angoisse de ne pouvoir faire face à des exigences dont la principale est la demande du bébé d'être compris psychiquement. Dans la crainte de ne pouvoir rêver suffisamment pour lui, elle le pousse à se contenir lui-même. Mais une frange de relation suffisamment bonne demeure de telle sorte qu'à trois mois un échange ludique s'est instauré, ce jour-là, entre la mère et son bébé. Le père est entré dans la pièce et a retenu l'attention de la mère pendant un petit moment. Immédiatement Bernard s'est « absenté » de tout : il s'est immobilisé, l'oeil fixé sur un reflet de lumière le long d'un radiateur. Il est demeuré ainsi indifférent à l'attention que d'autres personnes autour de lui étaient disposées à lui accorder.

L'oeil de l'enfant qui s'absorbe ainsi dans un collage à l'objet n'a pas la qualité vivante de celui qui observe un détail intéressant. Non, c'est la suspension au contraire de toute réelle attention qui raplatit le monde à ce moment sensoriel. La perte qu'il vient d'éprouver est ainsi immédiatement annulée au détriment de toute capacité de percevoir quoi que ce soit d'autre au monde que ce rayon lumineux sur le radiateur. L'enfant ne bouge plus; l'espace n'existe plus. Tout trajet organisé à l'intérieur de sa tête ferait émerger un sens : celui de la perte de son objet. Tout mouvement amorcé dans un espace qui le décollerait de son identification à la surface brillante du radiateur lui donnerait le sentiment de tomber comme un moment auparavant il s'est senti laissé tomber de l'attention


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de sa mère. Telle est l'identification adhésive : utilisée dans un but défensif, elle annule toute perception de perte au prix d'un aplatissement de l'espace. On pourrait la comparer à un sommeil passager suspendant toute activité psychique.

Que se passe-t-il donc au moment où la mère est à nouveau disponible? Certains bébés demeurent dans cet état au point que le mécanisme qui devait leur permettre d'oublier l'absence de l'objet les entraîne à en oublier de la même façon le retour de sa présence. Mais Bernard, lui, sort immédiatement de son obnubilation à la moindre sollicitation de sa mère et la relation reprend comme si rien n'était advenu : le fil est renoué. La mère le tient, elle lui parle tout en voulant lui faire faire des exercices. Le bébé jubile. Mais voici qu'au bout d'un moment c'est la mère qui, prise d'un soudain accès de fatigue, veut cesser tout cela. Elle dépose le bébé et fait mine de partir. Hurlements du bébé. La mère revient, veut interpréter cela comme un signe de faim et met le bébé au sein. Le bébé ne tète pas. Au bout d'un court instant, il hurle à nouveau. La mère comprend qu'il s'agit d'autre chose mais n'ose pas penser que le bébé désire communiquer avec elle, car elle ne se pense pas capable de supporter cette communication. Aussi est-elle ravie de découvrir que le bébé désire peut-être être changé. Elle lui retire sa couche et comme à la faveur de cette opération, écartant le bébé de sa peau, elle peut lui parler à nouveau, le bébé retrouve lui aussi la joie qu'il avait au départ.

Nous voyons donc ici comment le bébé a su utiliser un rayon lumineux pour aplatir toute réaction émotionnelle. Celle-ci pourrait gronder en lui et le faire hurler comme ce sera le cas quelque temps plus tard. Mais, au moment où il colle son regard contre le radiateur, il aplatit de la même façon en cet endroit toute sa colère en puissance et, avec elle, l'espace psychique qui pourrait l'héberger. Nous voyons aussi que la reprise de la communication avec la mère permet à cette colère d'apparaître en un second temps : cette émotion liée à la perte de l'objet n'était donc pas absente du psychisme du bébé lorsque la mère s'est soudainement détournée de lui au début pour parler au père. Mais elle a pu passer inaperçue de l'entourage et du bébé lui-même dans la mesure où tout fut aplati comme je le décrivais plus haut sur la surface d'un objet. Le psychisme du bébé, réduit à l'épaisseur de cette surface lumineuse, a réduit l'existence de l'objet à cette surface remplaçable par n'importe quelle autre surface brillante. Mais qu'il accepte à nouveau de se laisser pénétrer par la joie de plonger ses yeux dans l'objet et de reprendre l'objet au fond de lui et nous mesurons alors de quoi l'adhésivité le protégeait : la persécution de perdre un objet qui a une signification pour lui.

Je ferais pour ma part l'hypothèse que le bébé, au moment où il perd pour la seconde fois son objet, dans cette courte séquence, perçoit non seulement l'abandon des bras maternels qui le portaient dans leur creux, mais aussi celui du radiateur auquel il n'a plus recours. Autrement dit, lorsqu'il se met à hurler à présent, le bébé garde l'espoir qu'il va être possible de ne pas avoir recours à l'aplatissement de son psychisme sur une surface afin de soulager sa souffrance; mais cet espoir le faisant attendre une mère contenante qui traite son émotion, le maintient un moment dans une position intolérable : il n'a plus sa première défense et


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n'a pas encore de compréhension pour ce qu'il éprouve. Voilà ce qu'il doit tolérer jusqu'à ce que sa mère ait réussi à ajuster son comportement au besoin de son enfant.

Dans le traitement d'Arthur, petit garçon de 8 ans, nous retrouvons ces deux instants en différé sur la ligne du temps qui sépare le moment où il a dû quitter son pays natal à l'âge de 4 ans et le moment qui, après trois ans de traitement, met à jour sa première défense afin de remanier les émotions dont elle prévenait la venue.

Le dossier dans lequel il entasse ses dessins étant rempli au point de ne plus permettre l'ajout de nouvelles feuilles, je fais à Arthur la surprise un jour de lui donner un autre dossier. Quoiqu'il ait toujours à sa disposition l'ancien dossier, il considère le nouveau comme lui faisant perdre l'ancien tout comme sa maison française lui a fait perdre celle de son pays natal. Le dossier ne représente-t-il pas d'ailleurs le lieu où se loger lui-même au travers des dessins qui portent, avec l'expression de ce qu'il y a de plus intime en lui, des parties de lui ? Je crois pouvoir comprendre la façon immédiate qu'il a eue d'utiliser ce dossier, comme le rappel de la défense immédiate qu'il a eue lorsqu'il a quitté son pays. Il s'est collé à la trace mnésique qu'il en gardait au fond de lui afin de n'en pas percevoir la perte. C'est de la même façon, me semble-t-il, qu'il se colle à son nouveau dossier : il ne peut pas dessiner, comme à l'accoutumée, sur les feuilles de papier que je lui donne; non, il dessine sur le dossier lui-même. Ce dossier représente alors l'objet susceptible de le contenir. Or nous voyons là que le changement — perçu par Arthur comme une répétition du changement premier qu'il n'a jamais pu élaborer — a poussé Arthur à se coller contre son objet et non pas à se mettre dedans. Il dessine sur l'objet et ne met pas ses dessins dedans.

La suite des séances me confirmera dans l'idée qu'il apporte ainsi dans le traitement le mécanisme grâce auquel il a coopéré avec la perception d'une perte trop douloureuse à supporter de telle sorte qu'il s'est collé au fond de lui à une trace mnésique plutôt que d'en constituer un souvenir. Tel est à mon avis ce qui constitue le premier temps de l'après-coup. Lorsque je comprends la chose, je l'explique à Arthur et lui suggère par la même occasion de dessiner désormais sur du papier. Il l'accepte mais il me demande de poursuivre avec un dernier dessin ce qu'il faisait en travaillant sur son dossier lui-même. Je l'entends alors me dire qu'il dessine un homme qui ne peut pas décoller son bras du côté de son corps. Mais, y parvenant bientôt, nous voyons surgir un autre personnage susceptible de tuer le premier, puisque Arthur l'appelle le « tueur ». Or il prétend en même temps que le tueur dit que le premier bonhomme, celui dont le bras se décolle est un danger pour lui et qu'il va le tuer s'il ne fait rien...

Je montre alors à Arthur comment avec le « tueur » nous voyons surgir celui qui, au moment où Arthur accepte de se décoller de son objet, comme de ne plus dessiner sur le dossier, de quitter son pays, de se séparer de sa mère enfin, continue de vouloir rester collé et prétendre que de se décoller c'est se tuer, justifiant ainsi l'impulsion meurtrière contre tout processus psychique permettant de reconnaître l'existence avec l'espace et la troisième dimension qu'il comprend,


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de sa dépendance à une relation objectale. C'est donc au moment où j'ai commencé d'interpréter la signification de son collage à l'objet qu'Arthur a remanié son mécanisme de défense. Je pense que c'est une chose semblable qui est en jeu au second temps de l'après-coup : le Moi perçoit qu'un objet est là qui lui permet de contenir les émotions liées à la perte de cet objet. Un objet qui donne un sens à cette perte. Il prend alors le risque de projeter dans cet objet l'extraordinaire violence qu'annulait la constitution d'une mémoire adhésive.

Dans le cas d'Arthur il s'agit donc d'un double remaniement; celui qui élabore le temps (1) de l'après-coup : l'interprétation du collage en tant que défense contre la perception de toute perte lui rappelant la perte inélaborée de son pays natal. Mais il s'agit aussi de l'organisation dans les détails de laquelle je n'entre pas ici, d'une problématique oedipienne immédiate qui porte une violence non encore bien distinguée de celle qu'annulait le temps (1) de l'après-coup. Le « tueur » qui surgit s'est avéré être à la fois la partie d'Arthur qui tue plutôt que de se décoller, et celle qui agresse le père. Si la signification oedipienne est issue du remaniement des traces mnésiques au second temps de l'après-coup, elle libère en même temps des émotions dont la brutalité dénonce qu'elles participent d'un premier temps où la défense, prenant la place d'un réel travail de transformation en lien avec l'objet, a tenté d'annuler leur sens faute d'avoir à disposition un objet susceptible d'effectuer ce travail. Peut-être saisissons-nous mieux, après ces quelques réflexions, en quoi le premier temps de l'après-coup est un temps défensif par rapport à une situation de changement brutal du cadre du sujet. Ce changement se ramène en fin de compte toujours à la perception d'une perte catastrophique. Si la trace mnésique n'est porteuse d'aucun sens, ce n'est pas parce que la situation à laquelle elle se réfère n'en avait pas, comme le souligne Freud (cf. « L'Homme aux loups », p. 412), mais parce que le Moi du sujet n'a pas été à même d'y faire face, n'ayant pas à disposition au-dedans ni au-dehors de luimême d'objet capable de l'aider dans l'élaboration de cette situation en travaillant à lui donner un sens.

Nous comprenons mieux à présent comment une théorie sur le développement de l'identité du Moi et de ses rapports à l'objet peut nous aider, en nous entraînant sur la voie de l'élaboration des mécanismes de formation de la pensée, à mieux comprendre aussi ceux qui concernent le remaniement des souvenirs.

Deux questions se soulèvent aux charnières de ces deux temps de l'aprèscoup. La première concerne l'appréhension d'un sens à venir au temps (1) de l'après-coup et le problème de la préconception d'un sens qui n'adviendra qu'au temps (2). La seconde concerne ce qui mène à la reprise en compte au


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temps (2) de ce qui s'est joué au temps (1). Nous avons commencé de voir, avec l'abord du problème du remaniement des souvenirs, comment le travail effectué sur une trace mnésique risquait d'entraîner une perte de l'idéalisation d'une relation à l'objet : le collage contre cette trace étant l'équivalent d'une immobilisation de la vie de ce souvenir. Nous avons vu quel travail de deuil exigeait le remaniement d'un tel souvenir. Nous avons abordé ensuite, avec l'étude des phénomènes d'après-coup, l'idée que la constitution d'une trace mnésique pouvait être comprise non seulement comme un collage à un souvenir, mais comme une formation prévenant la naissance d'un réel souvenir, de la même façon qu'un collage à l'objet prévient le bébé d'une douloureuse perception de l'espace existant à l'intérieur ou le séparant de cet objet. Nous en venons à partir de là à considérer non pas le souvenir en soi, mais le rapport que le Moi entretient avec lui sur le modèle du rapport que des parties du self entretiennent avec leurs objets internes.

C'est l'étude plus détaillée de l'enjeu des phénomènes d'après-coup, lors des vécus traumatiques retrouvés au cours des cures analytiques, qui peut nous mener vers une réflexion plus approfondie sur ce qu'implique de réelle activité de pensée le remaniement des souvenirs. Cette étude me permettra de discuter les deux points que j'ai soulignés ci-dessus. Je demeure persuadée que derrière les diverses formes que peut prendre l'événement qui, au temps (1) de l'après-coup engendre le vécu traumatique révélé au temps (2), se tient toujours un vécu de perte catastrophique de l'objet. Je pense de surcroît que seul un vécu de terreur a pu mobiliser une fixation adhésive assez puissante pour demeurer figée pendant des années, inaltérée avant que le Moi tente de la remanier et de prendre le risque de libérer à nouveau la terreur qu'elle colmate de la sorte.

La terreur est issue de la perception d'un changement trop brutal de l'objet pour que le Moi puisse l'assimiler à la perception qui lui est familière. Un sentiment de cassure s'instaure immédiatement dans lequel s'engouffre le Moi. La défense la plus appropriée pour arrêter ce mouvement consiste pour le Moi à se coller contre la perception terrifiante et à la fixer ainsi en lui, nous l'avons vu, comme une trace mnésique inamovible. Qu'est-ce en effet que la terreur? N'est-ce pas à elle que nous pourrions appliquer le terme de « peur sans nom » évoquée par Bion? Cette peur est faite de l'angoisse infantile à laquelle s'ajoute celle de la mère. Ne trouvant aucun contenant qui l'enveloppe, pas même celle d'un nom, elle menace d'anéantissement le Moi de l'enfant : si aucun objet n'a contenu son angoisse, il ne la contiendra pas lui-même. Le point que je voudrais souligner ici est que lorsque nous passons du domaine de ce qui est


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contenable au domaine de ce qui ne l'est plus, nous passons du domaine tridimensionnel au domaine bidimensionnel et donc d'un type de défense à un autre type de défense. C'est ce que le travail d'E. Bick nous permet de penser. Par conséquent je ferai de la terreur, cette angoisse impensable, ce qui mobilise des processus de défense par adhésivité car ils ont la « qualité » première de supprimer la pensée. Mais comme ils sont sans nuance, ce qu'ils ont supprimé totalement peut resurgir dans sa totalité. L'adhésivité ne traite pas la terreur; elle ne peut que l'anéantir un moment. Seul l'espace dans sa tridimensionnalité peut être le lieu d'une transformation.

Une scène sexuelle, dite de séduction, surgit au temps (1) de l'aprèscoup. En quoi cela consiste-t-il du point de vue qui nous occupe ici ? Nous pouvons considérer le spectacle qui s'offre aux yeux de l'enfant, ou celui dont il est l'acteur dans l'exemple que je donnerai plus bas, comme une mise en forme, tout à fait incompréhensible au sens courant du terme, à l'articulation d'un sens passé et d'un sens à venir. Je m'explique. L'objet sexuel présenté à l'enfant, la scène à laquelle on l'invite à participer, le saisissent d'emblée pour le mettre à une place qu'il n'a jamais encore occupée. La fonction qui lui est assignée entre dans le champ des fantasmes sexuels des adultes qui organisent cette scène. C'est en ce sens qu'il s'agit tout d'abord de séduction. Nous verrons un peu plus bas en quoi ce sens se complète par la compréhension de la manière dont l'enfant utilise cette séduction-là. Nous nous approchons de l'enjeu d'une scène de séduction lorsque nous pensons à ce que l'enfant saisit soudainement de l'appréhension narcissique que l'adulte a de lui, hors de tout souci, par définition, de l'économie psychique et donc du narcissisme de l'enfant. Ce premier sens, qui a conduit Freud à constituer sa théorie de la séduction, est utile à conserver à chaque fois que nous voulons analyser l'impact de la réalité externe sur le psychisme de l'enfant. Que là-dessus s'articule le monde fantasmatique de l'enfant lui-même tel que Freud l'a souligné dans un second temps, ne peut qu'enrichir notre compréhension des phénomènes mais non pas nous dispenser de penser que pour l'enfant, particulièrement, la réalité interne des adultes qui l'entourent fait partie de son expérience de la réalité externe du monde.

Je pense qu'un aspect traumatique non négligeable de ce que vit l'enfant lorsqu'il est inclus dans une scène de séduction est la perception brutale — dont on peut se demander en quoi le caractère sexuel de la scène en inciterait le surgissement — qu'il est utilisé pour organiser le scénario sexuel de l'autre et non pas le sien propre. C'est en ce sens qu'il perd son objet d'un coup. L'objet, par surprise pourrait-on dire, ne reconnaît plus


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l'identité de l'enfant et non plus, par conséquent, la manière dont il peut recevoir la scène à laquelle il participe, quelle que soit la place qu'il y occupe. L'objet qu'il a investi jusqu'à présent en tant que contenant envers lequel il a de la gratitude, se transforme soudain en un point narcissique qui l'ignore. C'est en ce sens que nous pourrions faire un pont entre l'impact qu'a sur l'enfant la participation soudaine à la scène primitive de ses parents ou l'inclusion, comme je le soulignais plus haut, dans un scénario sexuel organisé par l'adulte. Dans les deux cas la sexualité des adultes est vécue comme issue de leur narcissisme et ferme par conséquent pour l'enfant l'objet qui serait susceptible de comprendre la montée émotionnelle qu'engendre chez lui cette perception-là. Mais un objet qui exclut l'enfant d'une scène sexuelle n'est pas un objet semblable à celui qui l'y inclut. Tel est le point fondamental qui entraîne chez l'enfant la distinction peu à peu entre l'objet dont la sexualité construit la fermeture avec, pour conséquence, la capacité de comprendre l'enfant, et l'objet dont la sexualité utilisant l'enfant anéantit toute capacité future qu'il aurait de le comprendre. Dans la perception d'une scène de séduction c'est donc la solidité de l'objet même qui s'écroule. Comment comprendre la manière dont l'enfant effectue cette distinction-là? Lorsqu'il appréhende une scène sexuelle, l'enfant sait s'il est utilisé ou non pour y participer, à quelque place que ce soit. S'il perçoit qu'il n'est pas utilisé, il perçoit chez les adultes un narcissisme qui, l'excluant, fonde en même temps leur capacité de le reconnaître. De même que les adultes s'isolent et créent un espace pour leur sexualité, de même créent-ils un espace pour l'enfant. Mais si ce dernier perçoit qu'il est utilisé par les adultes ainsi que nous le décrivons, il perçoit en même temps que l'espace où il pourrait se mettre s'écroule. Il n'est plus de barrière alors à son omnipotence et la fiction devient réalité. Que lui reste-t-il donc à fane d'autre qu'à adhérer, au sens propre du terme, à la scène à laquelle il est amené à participer? La sexualité des adultes ne créant plus un espace capable de contenir l'impact qu'elle produit sur l'enfant, ce dernier n'a plus qu'à se coller à cette scène afin de ne pas tomber dans le nulle part, c'est-à-dire dans un espace où nul objet n'existe qui enveloppe avec l'angoisse de l'enfant, la scène sexuelle qui l'a suscitée. C'est dans cette perspective que nous pouvons donner au terme de « séduction » le sens qui lui est attribué dans le langage courant : devant la perte brutale d'un objet qui soumet l'enfant à une scène sexuelle, devant la perte conjointe de ses points de repère ainsi que nous venons de le décrire et la terreur qui risque de l'envahir, nous pouvons dire que l'enfant, en se laissant « séduire » par le rôle qui lui est proposé séduit en même temps sa terreur. Immédiatement colmatée par


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l'adhésion de l'enfant à la scène à laquelle il participe, elle crée en lui ce genre de « souvenir » décrit par Freud sous le terme de trace mnésique dont le but — ainsi que nous le démontrons — est de supprimer l'existence d'une signification à la scène vécue. Le sens qu'elle n'a pas n'est pas seulement celui qui ne pourrait advenir que plus tard, c'est aussi celui qui est anéanti au présent.

Nous voyons donc ici que dans mon hypothèse de travail, la trace mnésique et la scène de séduction qu'elle fige en un « non-sens » se situe au temps (2) de l'après-coup au carrefour de deux perspectives : l'une va du passé vers le futur; l'autre du présent vers le passé. Aussi, lorsque nous analysons son remaniement, est-il bon de savoir laquelle on considère. Si nous envisageons la seconde, nous pouvons dire qu'au temps (2) de l'aprèscoup nous étudions essentiellement ce qui s'est joué de perte brutale de l'objet au temps (1). Donc le temps (2) de l'après-coup est un temps où le Moi perçoit en lui-même l'existence d'un objet interne capable de transformer l'expérience première qui a produit la terreur, en une expérience nouvelle où la terreur se mue en une angoisse contenable par cet objet. La défense par adhésivité à la trace mnésique diminue et le souvenir retrouve de sa vie. Le risque, lors d'un tel remaniement, est que l'ajustement entre le souvenir porteur de l'angoisse libérée et l'objet qui la contient ait des ratés « normaux » : la terreur peut sourdre à nouveau derrière l'angoisse trop intense et l'objet contenant être débordé par la transformation qu'il a suscitée. Telle est la manière dont je comprends le trauma qui surgit au second temps de l'après-coup. Freud l'a rappelé souvent et dans « L'Homme aux loups », il nous parle encore de la « réactivation de l'image » qui agit « à la manière d'un traumatisme nouveau » (p. 409). L'intéressant est que Freud évoque le rêve de son patient comme un « progrès » fait dans cette direction, mais que ce dernier ne peut être « maintenu ». Nous comprenons, à l'aide du modèle de Bion, que le maintien de ce progrès dépend de la capacité qu'a l'objet interne de permettre au Moi de poursuivre le travail de transformation commencé au travers du rêve, de contenir les émotions qu'il suscite et d'arriver enfin à ce que la terreur primitive se mue en angoisse représentable.

L'exemple clinique que je vais donner bientôt nous montre comment au temps (2) de l'après-coup se Temanie ce qui s'est joué au temps (1). Mais dans un axe qui nous conduit du passé vers le futur, c'est-à-dire qui nous situe au temps (1) de l'après-coup, notre interrogation porte sur ce qui, dans la scène (1) elle-même annonce pour le Moi de l'enfant le sens qui ne lui sera attribué qu'au temps (2).

Cette interrogation rejoint celle qui porte sur la nature de la pensée


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elle-même dans la mesure où l'idée d'une « pré-conception » (Bion) y occupe une place centrale.

De la même façon qu'au temps (2) de l'après-coup le Moi hésite à s'engager dans un travail de remaniement de la trace mnésique lui faisant courir le risque de libérer à nouveau la terreur qu'elle colmate, de même au temps (1) le Moi hésite-t-il à utiliser la pré-conception du sens à venir de la scène qu'il est en train de vivre. Bion a d'abord parlé de la préconception de l'objet susceptible de comprendre l'enfant. Il a ensuite parlé de l'utilisation d'une conception — constituée par la rencontre d'une pré-conception de l'objet avec cet objet — comme pré-conception dans une expérience à venir. C'est dans cette mesure que l'on pense, dit-il. Notre pré-conception de l'objet ne rencontre pas ce dernier, mais son absence, et nous devons ainsi transformer notre pré-conception en pensée. La préconception constitue en somme un capital de potentialité susceptible d'être utilisé pour former une pensée dans la mesure où est supportée l'absence de ce qui est recherché par la pré-conception. L'absence d'un objet engendre une pensée sur ce dernier dans la mesure où le Moi possède, dans la conception qu'il s'en est faite grâce à lui, ce qui lui permet d'en appréhender l'absence. Si la rencontre première avec l'objet a changé l'absence en une présence, on peut donc dire aussi qu'elle a permis qu'une présence renvoie à une absence future. C'est de cela que la pré-conception sera faite qui permettra de penser. Elle permet le jeu d'un espace et lie, à la direction qui lui est donnée, le sens qu'il peut prendre.

Comment articuler cela à l'hypothèse d'un premier temps de l'aprèscoup non dépourvu d'une pré-conception sur ce qui se jouera au temps (2) ? Il n'est guère possible de comprendre cela autrement que dans la perspective où l'établissement d'un sens se fonde sur des éléments qui lui préexistent. Ainsi, c'est le travail de transformation par la mère d'une première interrogation que l'enfant a introduite en elle, qui donne à cet enfant les bases d'une future interrogation, ce que Bion appelle une conception qui sera utilisée comme une pré-conception à venir, dans la direction d'une pensée. Au temps (1) de l'après-coup la signification future de la scène que l'enfant est en train de vivre s'approche de sa capacité actuelle de l'appréhender. Je ferai l'hypothèse qu'il existe dans la vie psychique une potentialité de recherche contenue dans la pré-conception que le Moi a d'une situation. Le lien noué entre cette pré-conception et la situation donnée ou l'objet à venir, s'effectue au travers d'une expérience : expérience d'une présence ou d'une absence (Bion). Mais ce qu'il me paraît important d'explorer, c'est ce qu'implique la pré-conception. Elle porte en elle la quête d'un sens à venir et donc aussi l'organisation


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possible d'une défense contre l'émergence de ce sens, dans la mesure où le Moi ne le supporterait pas sans danger. Ainsi nous pouvons poser comme hypothèse d'idée que la naissance d'une signification, la mise en forme et en mots de cette dernière est continuellement soumise à un système de contrôle qui prévoit la capacité du Moi de supporter ce processus. Ce contrôle s'effectue dans le cadre d'une « bonne » alliance Moi - Sur-moi, que je ne développerai pas ici 2, de telle sorte que le Moi ne puisse intégrer que ce que son organisation est capable de tolérer.

L'éclosion d'une pensée à partir d'une pré-conception dépend de la perception par avance, comme « à l'essai » de cette pensée par le Moi : sera-t-il à même de la supporter? L'objet interne sera-t-il capable d'en contenir l'impact émotionnel ? Si la réponse est négative, la pré-conception devra rester à l'état de pré-conception et la pensée attendre, pour se former, que le Moi soit davantage à même de la supporter.

Je pense qu'une des fonctions du Moi est de procéder continuellement à ce genre de prévision du sens que peuvent prendre les événements psychiques ainsi que la transformation éventuelle des traces mnésiques.

A partir de là nous pourrions comparer le rôle que Freud attribue à la censure et celui que je prête au Moi dans le contrôle de l'émergence d'une signification. Je crois comprendre que pour Freud, le sens déjà formé comme Athéna dans la cuisse de Jupiter, doit être maintenu à la place où, dans l'Inconscient, il ne perturbe pas l'activité vigile du Moi. Le passage éventuel, au travers du travail effectué par le Préconscient d'une représentation de chose dans la conscience par sa liaison avec une représentation de mot, signe non pas la formation mais le dévoilement d'une pensée. Dans sa théorisation des phénomènes d'après-coup Freud, de la même façon, n'appréhende pas la formation d'une pensée à partir des éléments qui en feraient le germe au temps (1) de l'après-coup. Il pose au contraire l'hypothèse de la révélation brutale d'un sens à partir d'une trace mnésique qui n'en portait aucun. Or je pense qu'il est intéressant de considérer que le temps (1) porte la pré-conception du temps (2) mais que, de même que la fixation adhésive sur la trace mnésique anéantit momentanément la terreur, ainsi que nous l'avons vu plus haut, de même la mise en forme prématurée d'une pré-conception sur la scène qui lui est proposée anéantit pour un temps toute possibilité de travailler l'écart entre cette préconception et l'objet qu'elle recherche. La quête s'aplatit parce que le but est atteint avant que d'être investi en tant que tel. Autrement dit, ce que

2. Se reporter à ce sujet à mes articles : 1) Déni et connaissance, in Rev. franc. Psychanal., 4/1986 ; 2) Etude des rapports entre les concepts de Moi et d'activité préconsciente, in Rev. franc. Psychanal., 2/1987.


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l'on a trouvé avant que de le chercher perd son sens : la représentation ne sera pas un souvenir mais une simple trace mnésique. Telle est la perspective dans laquelle je propose que nous poursuivions nos recherches : celle où les phénomènes d'après-coup nous enseignent la liaison existant entre la genèse du sens et le remaniement des souvenirs. Le travail du Moi au croisement de deux axes, décolle la double face de la trace mnésique : l'une regarde la terreur des changements catastrophiques, l'autre appréhende l'angoisse des conceptions en puissance. Un exemple clinique illustre ce double mouvement 3.

L'histoire de Martine nous permet d'isoler deux temps qui, dans son enfance, cernent l'organisation d'un après-coup. Tandis qu'elle a vécu jusqu'à l'âge de 3 ans chez ses parents, elle est alors placée chez une vieille tante qui, devenant bientôt gâteuse, se fait soigner par une infirmière qui est perverse. Elle organise en effet un scénario dans lequel Martine doit jouer un rôle central : sous l'ordre et probablement le regard de cette femme elle doit battre le dos de sa tante allongée sur le sol. Un homme de la famille découvre un jour ce qui se passe et renvoie la femme hors de la maison, l'enfant chez ses parents et la tante à l'hôpital. Tel est le premier temps de l'après-coup.

Quelques années plus tard, Martine a 9 ans, la tante meurt. Alors s'organise le second temps de l'après-coup : au cours d'une réunion de famille, elle a le sentiment que tous pointent leur doigt vers elle pour l'accuser d'avoir tué sa tante en la battant ainsi sur le dos.

Depuis ce moment la vie de Martine est un supplice. Elle a une vingtaine d'années lorsqu'elle vient voir sa future analyste : elle ne peut rester dans un endroit sans avoir le sentiment que cette désignation du doigt n'entraîne avec elle une terreur dépassant celle que soulèverait l'accusation la plus monstrueuse. Elle fuit alors éperdument jusqu'à ce que tout recommence... Dans le but d'entreprendre un traitement elle parvient à arrêter sa course à travers le monde.

Elle se montre dans les séances tout à fait incapable de penser : aussitôt que l'analyste l'engage à associer une idée à une autre, la patiente semble se trouver dans une situation semblable à celle où on lui demanderait de passer au-dessus d'un vide; elle est terrifiée et nous pouvons rapprocher cette terreur de celle qui la prend lorsqu'elle sent au bout du doigt qui la désigne l'existence de son Moi occupant une place dans l'espace. Elle veut fuir au loin cette perception qui s'accompagne pour elle de celle d'un vide dont elle craint qu'il n'absorbe son identité. Dans le monde plat où elle s'est réfugiée, il n'y a pas de vide, pas d'espace entre elle et les traces mnésiques qui peuplent sa mémoire. Mais il n'y a pas de pensée non plus, car il n'y a pas de lien qui puisse franchir un espace séparant son Moi d'une trace mnésique. Rien ne renvoie à rien. Et si on lui suggère que son psychisme est fait d'espace puisqu'on lui demande d'y lancer des ponts, c'est la panique du vide.

Dans ces conditions comment procéder? N'est-il pas de première nécessité

3. Je suis extrêmement reconnaissante à Mme Gabrielle Rubin de me permettre d'utiliser ce matériel tiré de la cure d'une de ses patientes. C'est la très belle évolution de cette cure qui m'a inspiré la poursuite d'une réflexion sur les phénomènes d'après-coup.


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de donner à cette patiente le sentiment que l'espace n'est pas le vide et ceci grâce à la perception de la permanence de sa propre enveloppe? De la même façon que le bébé se construit par adhésivité sur la peau de sa mère une enveloppe psychique, de telle sorte qu'il sent qu'il a une peau qui perdure même si sa mère s'absente, que cette peau enveloppe un espace de sécurité à l'intérieur de laquelle il peut vivre, de la même façon cette patiente va se construire par étayage sur le fonctionnement de l'analyste un tissu de liens auxquels elle adhérera et qui peu à peu formeront un contenant qui, décollé de l'analyste, formera l'embryon d'un Moi existant dans l'espace.

C'est effectivement de cette manière qu'a procédé l'analyste. Elle émet des formulations où abondent les mots de liaison, les « comme », les « ainsi que »... et engage la patiente à se coller aux liens qu'elle effectue ainsi pour elle de façon à se constituer pour son propre compte une semblable enveloppe de liens.

Il me semble qu'à ce niveau c'est moins la digestion du contenu proprement dit de la rêverie de l'analyste qui compte pour la patiente que le collage à son activité psychique. La patiente ne lui livre d'ailleurs que des banalités.

Au bout d'un certain temps, à compter en années avec une telle patiente, l'utilisation de cette technique porte ses fruits et l'analyste peut commencer à ne plus être un simple support mais aussi un contenant propre à transformer les projections de la patiente.

La vie onirique de la patiente exprime au mieux cette transformation : elle rêve au début qu'elle se trouve seule dans une chambre. Il n'y a qu'un lit dans la chambre. Elle sait que quelque chose de terrifiant se trouve derrière la porte, mais cela n'a pas de nom. Elle veut essayer de maintenir cela à l'extérieur.

Dans un rêve fait ultérieurement, elle se retrouve dans la même chambre, mais il y a son ami dans le lit et la chambre est meublée. L'ami peut même dormir. Quelque chose qui fait peur se trouve encore à l'extérieur et cela menace de faire intrusion dans la pièce, mais cela a un nom : ce sont des lions, peut-être des hommes... L'ami doit d'ailleurs se réveiller pour aider la patiente à maintenir la porte bien fermée et utiliser aussi pour cela les meubles de la pièce.

Ces deux rêves illustrent remarquablement l'évolution de la patiente. Son Moi n'est plus réduit à l'état d'une surface collée au lieu sur lequel elle demeure et condamné à aller se coller ailleurs aussitôt que s'organisant un espace de vie, une chambre, la terreur que l'adhésivité réduisait à néant, menace à son tour de réduire à néant toute organisation psychique différenciée. Le couplage terreur - adhésivité défensive s'oppose à l'utilisation de l'adhésivité dans un but constructif : celui qui permet qu'un étayage de l'enveloppe du self sur celle de l'objet débouche sur une autonomisation de cette enveloppe qui, telle la chambre du rêve, tient debout toute seule.

Il semble que la première fonction de cette enveloppe soit de transformer le vide en espace. L'espace qui se situe dans la chambre est un vide « contenable », auquel s'oppose la terreur au-dehors. Mais l'équipement constitué par les murs de la chambre permet que s'instaure une barrière de différenciation entre ces deux mondes. Ne pourrait-on pas d'ailleurs définir le contenant, dans sa première fonction, comme le lieu où la terreur n'est pas? Le Moi le reconnaît non pas pour ce qu'il contient — la chambre est d'ailleurs presque vide au début — mais, en négatif, pour ce qu'il ne contient pas et ce de quoi il préserve.

Dans un second temps nous voyons que cette chambre commence à s'équiper


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de meubles, comme le Moi de la patiente de pensées. Celles-ci lui permettent de donner un nom à la terreur, de la repousser, de dormir enfin. L'espace est celui où un minimum de sécurité organise une vie psychique ainsi que les liens entre ses différentes parties. C'est l'évolution de la cure de cette patiente qui permet de penser à la reconstruction chez elle, dans le cadre de son traitement, de ce que les deux temps de son trauma ont démoli. En effet, après qu'elle se soit assurée que la chambre de son Moi, construite sur le modèle de ce que lui a offert son objet, l'analyste, soit assez solide pour y lancer ses projections, ces dernières ont commencé de surgir avec violence. Ainsi lance-t-elle un jour, pour le révéler, à la face de son analyste : « J'ai battu ma tante! »

Ce n'est qu'à ce moment qu'elle peut s'engager à faire le récit des événements de son enfance qui constituent les deux temps de son trauma. Nous voyons donc que ce n'est qu'à partir du moment où un contenant pour ses projections a pu être reconstruit, qu'un sens peut lui-même se construire et, nous le verrons, une transformation de ses traces mnésiques en véritables souvenirs.

Je pense que cette patiente a apporté dans son traitement, avec la pathologie de son Moi celle des défenses dont je parlais plus haut à propos de l'impact traumatique des premier et second temps de l'après-coup. Le scénario pervers auquel elle a participé activement à 5 ans a été utilisé par elle dans le but de mettre fin à la perte catastrophique de son objet : les parents, puis la tante gâteuse sont remplacés par la femme perverse. Une partie du Moi de l'enfant, qui n'est pas psychotique, se clive et conserve un contact avec la réalité : quel que soit l'état de ses objets, ils existent toujours dans la réalité externe. C'est à mon avis cette partie qui a pu décider la patiente à entreprendre un traitement. Mais une autre partie se fixe de façon adhésive à l'exécution du fouettage de façon à supprimer de la sorte la perception que l'objet est perdu non seulement au-dehors mais aussi au-dedans d'elle-même. Ce fouettage restera en elle sous la forme d'une trace mnésique sans signification. Ce n'est qu'en un second temps, alors qu'elle a 9 ans et qu'elle a repris la vie auprès de ses parents, son Moi ayant gagné en maturité et en sécurité, qu'elle peut d'un coup reconsidérer ce premier temps du fouettage : il va prendre une signification nouvelle, fonction du passé et du présent. Elle s'accuse d'avoir tué, en la battant ainsi, sa tante qui vient de mourir.

Au second temps de l'après-coup, à 9 ans, Martine peut tenter d'élaborer la première situation avec un Moi différent de celui qui était le sien au temps (1). C'est l'état de ce Moi que nous retrouvons dans le traitement lorsqu'elle apporte les rêves dont on a parlé. Elle peut tenter de donner un sens à la trace mnésique demeurée en elle. Mais le sens qui essaie de prendre forme en même temps que le Moi prend lui-même la forme d'un contenant, risque de faire éclater ce contenant par l'impact émotionnel qu'il soulève, tout comme la terreur derrière la porte risque de balayer l'espace de la chambre lui-même. La fuite éperdue de Martine avant qu'elle n'entreprenne un traitement, porte le témoignage du danger qu'a toujours constitué pour elle, avec l'organisation de son Moi dans l'espace, l'épaisseur significative de la trace mnésique du temps premier de son trauma. Double sens et double remaniement. Le Moi doit supporter ce qu'il n'a pas supporté à 5 ans : la perte brutale de son objet qui s'est transformé en objet « séducteur » dans l'ignorance totale des besoins d'être compris de l'enfant. La perte de la défense par adhésivité à la trace mnésique de la scène de séduction. Le sens donné à cette scène dans un espace à 3 dimensions où 3 personnage


Le remaniement des souvenirs 89

sont inclus dans une scène primitive perverse. L'accusation surmoïque d'être responsable de tout — de ses fantasmes ainsi que de ceux de la femme perverse — avec leurs conséquences : la mort de la tante. C'en est trop : l'enfant de 9 ans fuit devant la constitution d'un Moi qui, désigné du doigt, entraîne avec lui l'émergence d'un sens inélaborable.

On a vu comment dans le traitement il a fallu commencer par le commencement, c'est-à-dire par la fondation des parois de ce Moi jusqu'à ce qu'une signification puisse lui être donnée à porter.

Les développements du traitement montrent que la patiente ne cesse de travailler à rendre de plus en plus solide en elle avec son imago paternelle, cette troisième dimension attaquée, dans mon hypothèse, lors du premier temps de son trauma. Elle peut, grâce à cela, transformer ses traces mnésiques en souvenirs : elle peut les appuyer sur un fond afin de se les représenter et de la sorte y penser. Elle n'est plus collée à eux, figée comme une image que le moindre déplacement ferait s'anéantir. Elle en rêve : son père va récupérer chez sa propre mère l'héritage des peintures de son enfance, du temps où il était capable de faire des fonds. Et la patiente de le lui faire remarquer : si en ce temps-là il était capable de faire des fonds, il peut l'être encore à présent.

La patiente parle d'elle-même : le traitement lui a permis de transformer conjointement la constitution de son Moi et celle des traces mnésiques auxquelles elle se collait. La mutation de ces dernières en souvenirs a été l'affaire d'un travail analytique dans le hic et nunc des séances ainsi que d'une prise en compte du point de vue historique de la reconstruction de son trauma. L'un irait-il sans l'autre? N'est-ce pas une réflexion plus grande sur les rapports étroits existant dans le monde interne entre la capacité du Moi de construire un sens en lien avec un objet, et sa capacité de remanier la place qu'il occupe vis-à-vis de ses souvenirs qui permet à notre technique de passer d'un niveau à un autre, comme nous passons sans cesse de la réalité externe à la réalité interne lorsque nous considérons ce que vivent nos patients ?

L'évolution du Moi qui permet qu'au second temps de l'après-coup soit reconsidérée la trace mnésique fixée en un premier temps, nous offre l'exemple du travail qui doit s'accomplir lors du remaniement d'un souvenir, quel qu'il soit. De même que le second temps de l'après-coup exige du Moi l'appréhension d'un double point de vue, celui qui faisait de la trace mnésique une défense contre la terreur au temps (1) la dotant au temps (2) d'un nouveau sens qui libère et lie la terreur première, de même le Moi qui remanie un souvenir appréhende-t-il doublement celui-ci : il tient tout d'abord dans le champ de son attention la première vision qu'il portait


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sur celui-ci, faisant ainsi de lui, comme dans le cas de M. A..., une image idéalisée de l'objet que par ailleurs il sait avoir perdu. Mais il regarde en même temps ce souvenir d'un autre point de vue : celui du temps présent. Là, l'objet lui apparaît derrière l'épaisseur du temps passé depuis qu'il l'a quitté. Un travail de deuil doit s'engager alors qui, soulevant son émotion, diminue le clivage entre ces deux points de vue et ramène le passé à sa place. Il constitue un souvenir au sens plein du terme. C'est une représentation à laquelle s'associe la quatrième dimension, celle du temps.

Nous voyons donc que cette appréhension d'un double point de vue sur un souvenir met à l'épreuve la capacité d'effectuer un deuil de l'objet. Mais nous avons vu aussi que cette double saisie pouvait tout faire basculer dans le cas du remaniement des traces mnésiques porteuses de défenses contre le trauma d'une séduction. Dans ce dernier cas, l'identification du Moi au temps (1) de l'après-coup risque de lui faire perdre le contact avec les capacités qu'il a acquises au temps (2); le double point de vue est menacé de l'engloutissement général où sombrerait le Moi débordé par un sens qu'il ne pourrait pas contenir davantage à présent qu'au temps (1).

Il s'agit donc de ne s'engager dans le remaniement d'un souvenir que lorsqu'une bonne distance est maintenue entre les deux points de vue que le Moi s'engage à porter sur ce souvenir. Telle est l'hypothèse que j'ai émise : le Moi, à mon avis, procède à un contrôle permanent de ce qu'il se sent capable d'effectuer. Il ne tente de lier que ce qu'il se sent à même d'attraper et, toujours prêt à lancer des ponts au travers de l'espace psychique, il prévoit cependant et soupèse ce qu'ils auront à porter et ne mésestime pas, en général, leur puissance.

Tel est le point où le travail du Moi sur les souvenirs rejoint celui de la pensée.

RÉSUMÉ

A l'aide de quelques exemples cliniques, l'auteur propose de réfléchir sur les rapports que le Moi entretient avec les souvenirs : ces derniers peuvent avoir poulle Moi une concrétude qu'il ne veut pas lâcher. Le rapport du Moi au souvenir peut être figé dans le temps de telle sorte que pour « enterrer » ce souvenir, le Moi doit souffrir un second travail de deuil : celui-ci s'effectue le long d'un axe de symbolisation qui, dans un premier temps, a constitué le souvenir lui-même.

MOTS CLÉS

Adhésivité, Après-coup, Remaniement, Rêverie, Signification, Souvenir, Trace mnésique.

Mlle Cléopâtre ATHANASSIOU 9, rue Delouvain 75019 Paris


FRANÇOISE BOGORATZ-MURET LOÏSE THURNAUER-BARBEY

FANTASME

ET ÉLABORATION BIOGRAPHIQUE

Le petit Sergueï chez Freud*

Derrière l'Homme aux loups, monument de notre patrimoine analytique, quantités de petits Sergueï se dessinent, à l'image d'un kaléidoscope, toujours redistribué. La richesse du texte freudien, tel un rêve, nous invite aux associations les plus libres, tout en sachant bien qu'elles seront jalonnées par le champ intérieur de chacun, et que l'ombilic n'en sera jamais atteint.

Nous les avons laissées venir, ces associations, nous-mêmes identifiées au petit Sergueï. De ce fait, elles se sont formulées en termes de patient, d'enfant.

C'est ainsi qu'un désir de savoir, devant le déploiement incessant du voile dans le texte sur l'Histoire d'une névrose infantile, nous a mobilisées.

Mais un voile n'en cache-t-il pas toujours un autre?

Telles des enfants, en quête d'explications, même si celles-ci ne sont satisfaisantes que momentanément : à l'image de ces constructions infantiles qui se côtoient, se relaient, dont aucune n'a l'exclusivité, nous nous sommes tournées vers les lettres inédites de Freud, rapportées par Jones. Non publiées, comme voilées, elles nous ont d'autant plus fait fantasmer.

Ainsi, Jones nous révèle une lettre du 13 février 1910, adressée à Ferenczi, le soir de la première séance : Sergueï propose, d'emblée, de se livrer « à des fornications rectales et ensuite de déféquer sur sa tête » (Jones, La vie et l'oeuvre de Sigmund Freud, t, II, p. 293).

* Texte présenté au Séminaire de J. et M. Cournut, à propos du chapitre VIII, 1987. Rev. franc. Psychanal., 1/1988


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Notre stupéfaction est grande. Derrière ce jeune Russe, dont Freud décrit avec tant d'insistance la décence et le raffinement, surgit un petit Sergueï aux prises avec les fantasmes les plus crus : de ce petit garçon-là, Freud ne nous dira mot.

La violence ressentie par nous, nous questionne : Qu'en fut-il de l'éprouvé de Freud? Il peut « expliquer » son besoin pressant de l'évacuer sur Ferenczi, comme Sergueï vient de le faire sur lui. Serait-ce que Ferenczi représentait pour Freud un contenant suffisamment sûr et bon, pour qu'il y dépose un tel poids?

Mais aussi, comment ne pas s'interroger sur le besoin de Freud d'introduire immédiatement un tiers, comme pour réfréner son propre mouvement contre-transférentiel à l'égard de Sergueï?

Freud, nous dit Jones, avait parlé de coup de foudre à propos de sa première rencontre avec l'Homme aux loups : ce fut bien un coup de foudre mutuel.

Reprenons ce premier fantasme :

Cet homme, si décent, fait une double proposition : il incite Freud à une pénétration anale, il se propose comme objet offert. Cette invite serait suivie de sa propre défécation sur la tête de Freud.

C'est là que nous le voyons apparaître pour la première fois transférentiellement.

Un double mouvement successif dans le fantasme : de relâchement et de reprise de maîtrise, de passivité et d'activité.

Ce pourrait être là la preuve d'une bonne économie anale, que de pouvoir en occuper les deux pôles.

Mais, ici, qu'est-ce que l'Homme aux loups nous montre de son fonctionnement psychique? Il s'agit d'une proposition instantanée sans médiatisation intérieure. Ferenczi serait-il le médiateur pour Freud?

Non-élaboration, traversée en direct, sans relais métaphorique, une pulsion qui n'aurait pas été travaillée par les représentations. Cette poussée pulsionnelle pose le problème du relais du préconscient, de la pauvreté de son assise anale. Les processus primaires sont très prégnants. Tout ceci très inquiétant par cet envahissement du quantitatif.

Voici cette immédiateté à l'oeuvre : le petit Sergueï présente son derrière à Freud, la chose la plus excitante, comme lui-même l'éprouvait à l'égard des fesses des femmes.

Serait-ce, d'emblée, le petit Sergueï aux prises avec son rêve traumatique?


Fantasme et élaboration biographique 93

Sous l'impact de la séduction intense qu'il ressent en présence de Freud, à l'invite du « Dites-moi tout », il en redonne une mise en scène :

— Sergueï identifié à sa mère passive;

— Freud-Père pénétrant;

— Le petit Sergueï faisant sa selle, mais à cette différence près : la selle serait faite sur la tête de Freud directement et sur un mode des plus actifs.

Séduction encore : Sergueï répète-t-il activement, dans un mouvement anal régressif, le « Montrons-nous nos panpans » de sa soeur?

Ce premier fantasme, expédié à Ferenczi, sera recouvert pour nous, lecteurs, d'un voile opaque : il n'en sera jamais question dans le texte. Ou bien, est-ce que tout en est dit, au contraire, et tout le temps ? Serait-ce ce qui, précisément d'emblée, mit la puce à l'oreille de Freud, dans l'entendu d'une scène primitive?

Ce fantasme, qui court tout au long de la cure de Sergueï, sera repris en fin d'analyse, lors de l'interprétation du voile. Le désir le plus intime de Sergueï, c'était bien celui-là : être pénétré par son père, puis faire l'enfant excrémentiel. Une boucle bouclée surdéterminée. Mais nous n'en sommes pas là.

En effet, quel contraste entre ce premier fantasme si prometteur de matériel, si chargé transférentiellement, et la « belle indifférence » trois années durant, dont Freud nous fait part.

Séduction massive de Sergueï : « Forniquons ensemble, pénétrez-moi. » C'est de toute évidence le petit garçon, en lui l'Homme aux loups, qui dès sa première séance, allongé, peut énoncer aussi directement et hardiment ce qui le pousse chez Papa-Freud. Il débarque dans le cabinet en grand séducteur.

Rappelons que nous nous sommes identifiées au petit Sergueï. Dans la dynamique de cette écoute, nous est alors apparu le petit Sigmund. Ceci pose, bien entendu, la question de toute démarche biographique analytique : ici, elle brasse d'un mouvement circulaire le petit Sergueï, le petit Sigmund, Freud et nous-mêmes. Ainsi, quel fantasme du petit Sigmund refait soudain irruption à l'écoute de la proposition séductrice de Sergueï? Freud met un voile. Il s'impose de bloquer, chez les deux petits garçons, l'invasion fantasmatique, le trop-plein de quantitatif qui fait effraction. BloquerBlocage : Sergueï devait se retenir. Plus rien ne vient. C'est « la belle indifférence ». Freud nous dit : « Il a fallu une longue éducation pour


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l'amener à partager le travail de l'analyse. » Cet apprentissage ne fait-il pas, dans la tête du petit Sergueï, figure de dressage sphinctérien? Durant tout ce temps, Freud reçoit l' « Homme sous influence ».

Nous ne résistons pas à la tentation de lever un petit voile, révélé par Jones, sur les nombreuses cures de Freud à Carlsbad, entre 1906 et 1916 : essentiellement pour constipation chronique, dont souffrait également Ferenczi. Il en était beaucoup question dans leur correspondance (Jones, t. 2, p. 415). Ajoutons pour l'anecdote, comment Freud, à Palerme avec Ferenczi, écrit à sa femme, regrettant de ne pas être assez fortuné, pour qu'elle partage leurs vacances : « D faudrait que je sois autre chose que psychiatre ou prétendu créateur d'une nouvelle façon de comprendre la psychologie, que je fabrique quelque chose d'utile à tout le monde, comme du papier de toilette... » (Jones, t. 2, p. 418).

Comme nos patients flairant d'emblée ce que nous voilons, le petit Sergueï ne sent-il pas qu'il est au plus près d'une zone particulièrement investie par Freud : « Son pauvre Conrad »? (Jones, t. 2, p. 416).

Plus de trois années passent de belle indifférence. Des modifications, certes, mais surtout une grande rétention : effet de force massivement déployée face aux « assauts » interprétatifs de Freud. Décidément, dans quelle négociation difficile sont engagés Papa-Freud et petit Sergueï?

Soudain, surgissent, c'est le début du chapitre VIII, des souvenirs gardés, jusque-là cachés avec soin... Il s'est donc passé quelque chose...

Dans beaucoup d'analyses, dit Freud, il arrive lorsqu'on s'approche de la fin... que des choses surgissent... Mais par quels moyens s'en approche-t-on? Ici le terme est imposé par Freud.

Comment en parle-t-il ?

— Une décision héroïque;

— Une implacable pression;

— Une mesure d'extorsion.

Que Freud le formule ainsi, montre qu'il avait tout à fait notion du forcing exercé. Ce sur quoi nous nous interrogeons, ici, c'est comment Sergueï a pu ressentir cette mise à terme. Cette décision de Freud a-t-elle pu avoir un effet mutatif sur lui, sur son transfert et le matériel apporté en séance? Imaginons, avec ce que nous savons du scénario intérieur de Sergueï : en lui cela peut-il résonner autrement que comme une pénétration violente, un clystère, un clystère à tout casser ?

Dans un après-coup de plus de trois ans — nous sommes à tout


Fantasme et élaboration biographique 95

instant dans l'après-coup — Sergueï, qui n'osait plus l'espérer, reçoit réponse à sa demande. En termes d'analité, le petit garçon entendrait : « Ton cul m'intéresse, j'y vais. » Voilà enfin le cadeau de Noël tant attendu.

Papa-Freud céderait, il n'en peut plus. N'en peut plus de quoi? A nouveau, cela se dirait : « Il en a plein le cul. » C'est dire que, sous son apparente passivité, Sergueï a été des plus actifs. Que Freud parle d'armée envahissante, qu'il utilise des termes de guerre, pour dire le chemin dès lors parcouru, souligne la souterraine bagarre entre eux, où l'un n'est pas moins actif que l'autre. Mais, ici, quelque chose comme la levée de leur inhibition réciproque apparaît : l'intensité de l'investissement anal se formulerait au plus près du pulsionnel : « Ta merde m'intéresse. » C'est bien de l'intérieur de Sergueï qu'il s'agit, de ce qu'il va pouvoir enfin en sortir. Nous sommes loin de l'étron qui tombe comme un poids mort, entraînant une perte narcissique intense.

Poursuivons notre fantasme :

Sans doute, aidé narcissiquement par Freud qui le désigne comme objet anal satisfaisant, déclenchant en lui, Freud, un désir de violente pénétration, Sergueï peut déchirer le voile à l'occasion de ce clystère : ceci signifierait, idéalement, être en même temps, et le réceptacle pénétré, et l'agent actif, l'un n'excluant pas l'autre. Serait-ce là quelque chose d'une bonne négociation anale qui pourrait se jouer?

Nous pensons que tout ce mouvement prend forme dans un très fort investissement libidinal, qui situe les deux protagonistes aux antipodes de l'effet traumatique du premier fantasme de Sergueï, dont il a déjà été beaucoup question.

Dans notre scénario, identifiées au petit Sergueï, tout se passe comme si Freud pouvait enfin répondre, après trois ans, à la séduction du petit garçon. Il lui répond en reprenant ce même fantasme : « D'accord, je te pénètre pour que tu m'évacues ta merde sur la tête. » Ceci nous est donné par Freud, sous forme de « décision héroïque » (je te), « implacable pression » (pénètre), « mesure d'extorsion » (pour que tu m'évacues ta merde sur la tête). Nous avions parlé d'effraction traumatique initiale. Nous sommes, nous semble-t-il, maintenant beaucoup plus en présence d'un intense mouvement de séduction mutuelle.

Cette pression du terme défini serait pour Sergueï l'occasion d'une élaboration de son complexe de castration, étayé sur une analité dont l'assise a été raffermie. Les fantasmes de pénétration sont devenus moins angoissants. Tout ce mouvement serait-il mutatif pour Sergueï? Le chapitre VIII nous a posé cette question. Qu'il y ait eu élaboration possible, émergence de fantasmes oedipiens, les femmes apparaissent, certes; mais,


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pourtant, en dépit de tout ce travail, le voile reste là comme une chappe : témoigne-t-il de l'effet traumatique répétitif de la mise à terme ?

Deux versants, donc, que nous nous proposons de développer.

Dans le premier, tout semble se passer comme si le terme défini faisait fonction de pierre angulaire oedipienne. Freud, prenant place de père, énonce la loi, la profère en termes de délai qui fait figure d'interdit structurant : Sergueï se met à parler en petit garçon amoureux.

Rappelons-nous : un premier souvenir : « Il était à la poursuite d'un beau et grand papillon rayé de jaune, dont les grandes ailes se terminaient par des appendices pointus, c'est-à-dire d'un machaon. Soudain, comme le papillon s'était posé sur une fleur, il fut saisi d'une peur terrible du petit animal et s'enfuit en poussant des cris. » Ce souvenir-écran, repéré comme tel par Freud, fut longtemps « dédaigné », nous dit-il.

Un jour surgit, timide, indistincte, une sorte de réminiscence, serait-ce l'effet du clystère? Dans son transfert de petit garçon, Sergueï ose parler à Freud de Maman-Grousha. Le souvenir fait apparaître, nous dit Freud, « un petit garçon tout à fait normal ». C'est ainsi que Sergueï ne peut parler de sa mère que dans la confusion d'un prénom condensant celle-ci et une jeune bonne tendrement aimée. Cette voix balbutiante témoigne d'un transfert oedipien. Un affect accompagne ces révélations à Freud : Sergueï honteux balbutie Matrona. Par une série de déplacements, Grousha, Matrona, et d'autres servantes apparaissent comme autant de relais du désir oedipien. Toute une série d'après-coup scandent l'évocation des femmes. Après-coup également centrés autour de la menace de castration. Le souvenir-écran du papillon angoissant ne condense-t-il pas la problématique oedipienne, mais ceci par un effet d'après-coup. Le charmant papillon, gracieux, féminin, image l'attirance de Sergueï : il court après; mais simultanément, dans l'après-coup du rêve traumatique qui marque l'accès à la castration, l'ouverture des ailes devient figuration de la réalité de la castration.

C'est hic et nunc, avec Freud, que Sergueï éprouve la honte et retrouve la menace : le triangle Freud, Grousha, Sergueï est là, déclenchant le rêve : « Un homme arrache ses ailes à une espe. »

Une scène primitive qui évoque la scène primitive traumatique et une de ses interprétations finales : celle d'un coït sadique. Guêpe aux ailes arrachées, le rêve traumatique est-il là présent, inchangé : Papa arrache ses ailes à Maman?

Pourtant, ce rêve semble bien faire preuve d'un certain travail perlaboratif. C'est ainsi que quantité de petits décalages nous sont apparus comme autant de témoignages de cette élaboration oedipienne que nous tentons de repérer.


Fantasme et élaboration biographique 97

1 / Qu'est-ce que Sergueï demande à Papa-Freud?

2 / Comment fait-il apparaître sa mère?

3 / Comment occupe-t-il tous les pôles oedipiens?

1 / Dans le texte manifeste, Sergueï demande clairement à son pèreanalyste de le châtrer. Bien plus, l'homme du rêve accomplit la castration symbolique : il arrache les ailes. Ceci évoque le coup de tête du petit Hans à son père, manifestant ainsi son besoin d'être puni. De même, Sergueï donne un coup de tête à son père-Freud en mutilant la langue allemande : le W manquant à Espe. On se souvient, à propos de Hans, comment Freud, en place de père, avait rapidement repéré le souhait du petit garçon d'être puni. Ici Freud ne nous en dit rien; dans sa démonstration théorique, il nous parle du recours phylogénétique au père totémique-castrateur.

2 / Comment fait-il apparaître sa mère : il court après les papillons dans un mouvement libidinal évident. Défensivement, il ne nous en montre que le versant angoissant. Dans le rêve, c'est une guêpe nantie d'un dard et non un papillon. Devant sa découverte du sexe féminin, il dit tout autant à Freud son désir oedipien que son angoisse de castration.

En effet, ce V redoublé manquant n'est-il pas ce petit « fragment dédaigné », ces ailes de papillon, cette femme aux jambes ouvertes, levant le voile sur le sexe féminin?

Ce W manquant souligne la castration féminine : c'est là où se situe l'ingéniosité de Sergueï, qui vient chercher, alors, Freud sur le terrain même de son fonctionnement d'analyste. L'omission du W ne peut pas ne pas être entendue par Freud. C'est là que Sergueï l'oblige à s'arrêter sur le manque. Il dit son désir par le manque, qui signe le féminin. Il s'était réveillé stupéfié d'angoisse dans le rêve des loups. Comme si, ici, se rejouait la même scène : à cette différence essentielle près que c'est Sergueï maintenant qui amène Freud à s'interroger : il l'oblige à marquer enfin un temps d'arrêt sur le manque. Ainsi entraîne-t-il Freud vers la « clé des plus importants secrets que renfermait la névrose du malade ». Freud a bien remarqué l'ingéniosité de Sergueï, mais il la déplace sur la vengeance. Tout cet accompagnement que Sergueï demandait, à notre sens, en tant qu'enfant oedipien n'apparaît pas.

3 / Les pôles oedipiens, les identifications : Sergueï, héros du rêve, arrache les ailes, s'identifiant ainsi au loup castrateur de la scène primitive. Toujours dans la même position identificatoire, est-ce qu'il ne châtre pas Freud de son savoir interprétatif : c'est le patient qui déchiffre lui-même le rêve. Dans le même temps, il se châtre lui-même : « Mais espe c'est

RFP — 4


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moi », se situant ainsi en place de mère pénétrée sadiquement. Enfin, Sergueï ne pourrait dire à Freud que par le biais du rêve, combien la mise à terme autoritaire l'ampute douloureusement.

Ainsi, à notre écoute, il occuperait toutes les places du triangle oedipien, y compris celle de l'enfant qui regarde la scène. Il y tient tous les rôles : châtrer, être châtré; pénétrer, être pénétré; actif et passif.

Nous avons tenté de repérer, à travers tous ces mouvements, le travail analytique effectué, modifiant la place de Sergueï par rapport à la scène primitive. Nous concevons que Freud ait pu avoir le sentiment que l'analyse était terminée. Ce rêve semblait permettre à Sergueï d'accéder à un niveau oedipien, mutatif. Les femmes sont là : elles auraient pu lui assurer une assise oedipienne structurante, d'autant que Sergueï les fait venir en force, maintenant, comme pour les interposer entre Freud et lui.

Autant vous dire : toutes ces femmes, référées à des mouvements oedipiens, ne nous ont pas convaincues, en tant qu'objets féminins génitalisés. Il suffit d'un seul coup d'oeil : ce sont des croupes, une série de croupes, toutes semblables à s'y méprendre. Elles, et elles seules, les croupes, mobilisent Sergueï, qui plus est sur un mode univoque, celui de la fascination.

Pour tout vous dire, nous y avons vu des objets partiels, hyperinvestis : quelque chose de stéréotypé, systématique et immédiat comme en présence d'un objet fétichisé, inscrit dans les figurations anales de Sergueï.

Seule la charmante Grousha reste un moment entière, vivante, tant qu'elle est associée au papillon, dans le désir comme dans la menace de castration. Mais, reprise dans la systématique de la scène primitive, réduite elle aussi à une croupe, elle perd sa génitalité. Devenue objet partiel, elle figure le déni de la castration.

Toutes ces croupes envahissantes, et encore une fois qui nous ont paru bien fétichisées, ne sont pas assez larges pour cacher le voile de Sergueï. Ce voile, nous avons tenté de le lever sur deux versants différents :

1 / Le voile défensif oedipien : Dans le texte, ces femmes « rabaissées » permettent au petit garçon de laisser le voile sur ses objets oedipiens : sa mère, sa soeur. Qui plus est, ce voile le protégerait de cette femme trop excitante par sa jouissance pour le petit amoureux. Ce n'est qu'à l'expulsion de la selle que cet homme et cette femme redeviennent père et mère. Le voile défensif est alors déchiré.


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2 / Mais ce voile-chappe nous entraîne vers un tout autre registre : Sa plainte, formule d'identification à sa mère; « Je ne peux plus vivre ainsi. »

Cette plainte-mère-intériorisée ne la maintiendrait-elle pas prisonnière de lui secrètement?

On comprendrait bien alors le double bénéfice qu'il aurait à préserver ce symptôme.

Ecoutons maintenant comment Sergueï nous parle d'elle :

— c'est une femme triste;

— c'est une femme en deuil : elle a enterré plusieurs frères et soeurs. Voile de deuil comme Nania chérie en deuil de son fils;

— c'est une femme malade, qui parle sa souffrance à vivre en maux gynécologiques.

Pourtant elle ne nous apparaît pas que meurtrie, loup châtré. Que dire de cette mère qui, presque à la naissance de son fils, lui prépare son linceul (voile), puis le menace de mort : « Tu vas mourir si tu ne manges pas. » Menace de mort formulée pour le protéger, certes, mais cette menace n'est pas sans nous questionner sur ses mouvements inconscients, dévorants et mortifères.

Agressivité terrifiante pour ce petit garçon qui ne peut que répondre à sa façon : « Je ne mange pas, Maman, pour ne pas te dévorer. » Cette formidable violence de l'une à l'autre, on en verrait la reprise dans l'analité, envahie de mouvements sadiques qu'il lui faut sans cesse refouler. Le voile est là aussi à cet effet : toute la rage, qui pouvait s'expulser à trois ans et demi, ne peut plus s'exprimer maintenant, que dans une bagarre de lui à lui, dans son propre corps. Il lui faut le coup de piedclystère quotidien d'un tiers masculin, pour le protéger contre l'anéantissement par la mère. Alors il peut déchirer le voile-bouclier : en laissant sortir la violence excrémentielle.

Une autre façon de parler du voile : que ce voile évoque quelque chose autour du miroir, peut-être. Captation difficile pour Sergueï de son image; une perception voilée. Quelque chose qui n'aurait pu s'organiser, ou s'est désorganisé, nous évoquant le « Stade du Miroir », ceci nous rappelle la phrase de Freud : la libido fendue en éclats. Nous sommes loin de cette fameuse jubilation du petit enfant se percevant de façon anticipatrice dans sa totalité. Avec Sergueï, nous avons le sentiment d'être dans des registres de perception partielle.

Au moment de l'expulsion, lors du passage du bol fécal, ce serait le mouvement de la muqueuse enserrant le bâton qui ferait office de res-


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saisie narcissique unificatrice. Celle-ci viendrait, mais pour quelques instants seulement, déconflictualiser son analité : une levée momentanée du voile.

Alors, ce voile « se volatilisait en une sensation de crépuscules, de ténèbres et en d'autres choses insaisissables, des impressions cosmiques ». Celles-ci n'évoquent-elles pas l'impact traumatique repéré dans les différents temps du traitement?

Dans notre tentative biographique fantasmée du petit Sergueï, les affects traumatiques réactualisés dans la cure font effraction dès la première séance, comme si Sergueï ne pouvait avoir une relation que dans la répétition de la séduction traumatique. Ce trop du quantitatif refait effraction avec la mise à terme. Que Freud n'ait pu quitter son patient si cher, que douloureusement et de ce fait, dans la violence, sûrement. Mais aussi, cette répétition du trauma si longuement repérée par Freud est tout au long de la cure interprétée en termes d'homosexualité passive refoulée à l'égard du père, Freud. Comme si ce fantasme que l'on pourrait qualifier de nodal n'avait pas évolué. Sa perpétuation pose la question de son versant défensif. Ce trop-plein quantitatif serait-il là pour voiler la terreur de Sergueï : celle d'être aux prises avec une mère archaïque, cette mère dont nous avons longuement parlé?

Sa violence effractante : étendue à tout le corps de Sergueï, dont l'ultime recours serait le voile « qui se volatilisait en une sensation de crépuscule... ».

On conçoit mieux comment Sergueï arrive chez Freud, soutenu par deux hommes, qui le portent comme dans un landau.

La présence chaleureuse de Freud, et ses interventions constantes, ont probablement fait figure de contenant, d'enveloppe protectrice. Là où il n'y a plus de re-père, plus d'espace balisé, il lui donne un axe, une assise intérieure qui permettent à Sergueï, quatre ans plus tard, de repartir debout.

Dans cette optique, on peut penser que la mise à terme a fait barrage à ces impressions cosmiques, comme si Freud, derrière l'indifférence de Sergueï, avait suspecté l'inquiétante potentialité d'un débordement psychotique. Il aurait ainsi muselé ces ténèbres et cette volatilisation psychotique. Cet endiguement permet à Sergueï de vivre de façon autonome pendant plusieurs années.

Malheureusement, les années 1923 à 1926 donnent progressivement prise aux terreurs les plus enfouies de Sergueï.

Dans un effet de miroir, l'invasion cancéreuse de Freud, d'abord


Fantasme et élaboration biographique 101

secrète, puis peu à peu dévoilée, atteint l'enveloppe protectrice de Sergueï, qui simultanément se craquèle. Ce que Freud souffre au-dedans, Sergueï le stigmatise sur son visage. Mais ce n'est qu'au reçu de la lettre de Freud lui demandant d'authentifier son rêve aux loups en 1926, dans un effet d'après-coup, que Sergueï ne peut plus faire face. Comme si les invasions autant intérieures qu'extérieures de Freud (Rank) cassaient ce contenant qu'il représentait. Le miroir de Sergueï devenu délirant signe son ravage intérieur.

Comme si, maintenant, Freud faisait effet d'après-coup à la plainte existentielle de la mère que Sergueï porte en lui : c'est cette surcharge effractante qui ferait voler en éclats son miroir intérieur.

L'invasion du quantitatif, sa répétition, signe décidément notre biographie fantasmée de Sergueï.

RÉSUMÉ

Freud, aux prises avec le premier fantasme de Sergueï, lors de la première séance. D'emblée un débordement quantitatif nous entraine dans une lecture autre des mouvements tant archaïques qu'oedipiens de Sergueï.

MOTS CLÉS

Mère archaïque, Mise à terme, Objet fétichisé, Quantitatif, Voile.

Dr Françoise BOGORATZ-MURET 15, rue des Orchidées 75013 Paris

Mme Loïse THURNAUER-BARBHY 32, rue des Volontaires 75015 Paris



Ecritures

GEORGES-EMMANUEL CLANCIER

LE TEMPS D'UN SOUFFLE Notes autobiographiques sur l'autobiographie

Tracé de l'écriture comme espoir d'une trace de la vie. Cette suite de signes noirs ou bleus sur la page blanche devient une sorte de partition : la lire en fera peut-être jaillir une musique — celle des fragments d'existence que l'auteur a transformés ici en langage.

Dès l'adolescence, ces lignes de prose ou ces vers auxquels je me risquais naïvement se proposaient — sans que je pusse alors le savoir — de métamorphoser en un futur présent indéfiniment ravivé, revivifié par la lecture, un présent déjà passé au moment où mes mots s'efforçaient d'en saisir la saveur ou le sens.

D'une certaine façon, tout roman n'est-il pas une autobiographie plus ou moins masquée ? Qu'il le sache ou non, l'auteur ne projette-t-il pas sur ses personnages et dans les événements de leur destin les diverses possibilités de sa propre personnalité, les diverses instances de sa psyché? Expérience vécue ou fantasmes venus du plus profond ne nourrissent-ils pas cette autobiographie revêtue d'un voile à transparence variable ou demeurée à l'arrière-plan d'un monde qui l'occulte? Emma figure autobiographique de Gustave.

Dans mon enfance, ma grand-mère maternelle me contait sa propre enfance de fillette émerveillée et misérable, affamée et ignorante. Sans doute contait-elle si bien, sans doute l'écoutais-je si bien que, dans le souvenir de mon enfance protégée, le souvenir de la sienne si éprouvée demeure profondément inscrit.

Cette double inscription dans la mémoire, ce double jeu du temps perdu-sauvé (perdu par le temps de l'existence, sauvé par le temps de la mémoire puis par celui de la parole, enfin par le temps de l'écriture), je les

Rev. franc. Psychanal., 1/1988


104 Georges-Emmanuel Clancier

retrouve tout au long de mon oeuvre : de mon premier roman Quadrille sur la tour 1 — écrit lors de mes vingt ans — où j'imaginais une enfance villageoise que je situais dans le bourg natal de mon père près d'une tour antique, ruine réelle et légendaire à la fois, jusqu'à l'autobiographie de mes « années d'apprentissage » d'enfant et d'adolescent, dont j'ai publié les deux premiers livres et que je voudrais clore par un troisième ouvrage en cours prenant fin sur l'évocation de mes vingt ans.

Jean Paulhan, un peu avant la dernière guerre, lut le manuscrit de Quadrille sur la tour. Il m'écrivit selon la forme interrogative qui lui était chère, se (me) demandant pourquoi je n'écrirais pas sur mon enfance sans recourir à la fiction? Sans doute croyait-il plus importante qu'elle n'était la part autobiographique de ce roman. Je lus sa lettre avec intérêt, avec respect, mais sans me sentir concerné par sa suggestion. J'avais dû lui dire auparavant combien je prenais plaisir à lire les récits de souvenirs d'enfance (ceux de France, de Loti m'avaient très jeune charmé; Enfance de Jean Blanzat me captivait; je savourais les pages de Mistral sur ses jeunes années); Paulhan me prêta un livre — pratiquement introuvable — de son compatriote Batisto Bonnet qui racontait son enfance dans les garrigues. J'en lus la traduction du provençal (ou languedocien) en français avec un sentiment de bonheur, sentiment que je ressentais de nouveau quatre ou cinq ans plus tard à la lecture du beau livre, Pareil à des enfants, de cet autre Nîmois, Marc Bernard.

Je note cela pour marquer l'attachement que j'éprouvais dans mon adolescence pour les oeuvres où s'éclairait la mémoire d'une enfance. Bien sûr Le grand Meaulnes m'aura fait rêver, comme tant d'autres garçons et filles de mon âge, mais c'était — c'est toujours — la Sylvie de Gérard de Nerval ainsi que les pages d'enfance et d'adolescence du Marcel d'A la recherche du temps perdu que je plaçais — et place — au plus haut dans mon panthéon des verts paradis.

Sans doute, toutes ces lectures, dont je ne me lassais pas, faisaientelles écho, en deçà de ma conscience, au souvenir du récit de son enfance — vert paradis et noir enfer mêlés — que mon aïeule contait jadis à l'enfant que j'avais été, récit qui ne se séparait plus du legs de ma propre enfance.

Proust, Nerval, leurs chefs-d'oeuvre, lus quand j'avais dix-sept ans, me fascinaient comme des métamorphoses géniales de mon autobiographie informulée. Et peut-être, un peu plus tard, le Gide de Si le grain ne meurt, le Jean-Christophe de Romain Rolland, Hans Castorp de La

1. Edit. du Mercure de France.


Le temps d'un souffle 105

montagne magique me renvoyaient-ils, eux aussi, à quelque autobiographie subconsciente.

L'écriture d'un premier roman inversa ce processus du personnage miroir (trouble, ambigu) du lecteur. En somme, voilà que mes mots construisaient un personnage miroir pour autrui. Ou plutôt, il s'instaurait un jeu de miroir sans fin où le réel et son reflet ne cessent de se renvoyer l'un à l'autre — et dans ce va-et-vient s'effectue une constante et réciproque transformation de l'un par l'autre 2. Car le romancier dans son (ou ses) personnage(s) reflète en les transformant des parts — les unes conscientes, les autres (les plus nombreuses) inconscientes — de sa personnalité. Le ou les personnages servent alors, à son insu, de miroirs — amicaux ou hostiles — à leur propre créateur, avant que de jouer un rôle équivalent pour le lecteur à venir.

Pourquoi Je plutôt que il ou elle? Le premier pronom personnel est fréquent dans les premiers romans, leur donnant apparence d'autobiographie. Et sans doute la distance entre l'auteur et le personnage qu'il imagine et que son écriture invente est-elle moindre quand ce personnage dit « je ». En outre, le personnage-narrateur est censé observer la vie autour de lui et/ou en lui-même. Il se confie ou se confesse. Plus exactement, à travers le masque (ce vivant imaginaire) qu'est le personnage, l'auteur donne à entendre une parole faite d'aveux, de songes et de mensonges.

Le premier roman est-il un écho amplifié, une métamorphose esthétique du roman familial? Ce je que je fais parler et agir, et qui n'est pas (exactement) mon double, ne me permet-il pas de rectifier ma vie, de lui donner un autre sens — ou tout simplement un sens?

Ce qui était à l'intérieur, voilà que je l'extrais et le dispose à l'extérieur, de sorte que je puis le regarder et le placer sous le regard des autres (n'est-ce pas là tenter de donner la vie ? — l'on dira d'ailleurs, si l'opération est réussie, que tel ou tel personnage est particulièrement vivant). La création littéraire mime la procréation : celle des humains, ou même parfois la genèse. Balzac, plus qu'à l'état civil, faisait concurrence au démiurge. Supposer l'univers création divine, ce pourrait être supposer que Dieu s'est retourné comme un gant, mettant au jour et plaçant sous son regard ce qui avait été son invisible et ténébreuse intimité.

2. Selon ce schéma (dissimulé) du jeu sans fin des miroirs, j'ai « construit » le roman d'une crise amoureuse sous le titre : Les incertains (Edit. Robert Laffont).


106 Georges-Emmanuel Clancier

Après mon premier roman, j'écrirai les oeuvres suivantes à la troisième personne du singulier et/ou du pluriel. Comme s'il m'importait d'accroître et d'affirmer ma distance de romancier par rapport à l'autobiographie — que celle-ci soit réelle ou, seulement, apparente. Il peut y avoir là un souci de trancher (ou plutôt de faire comme si) le cordon ombilical entre l'auteur et ses « créatures ». Cette coupure, cette séparation assurant (ou feignant d'assurer) l'autonomie, la liberté d'existence des personnages.

J'ai alors écrit de nouveau un roman de l'enfance. Cette fois le pronom elle désignait le personnage. Elle, c'était une petite bergère du siècle passé, illettrée, affamée. C'est dire qu'il ne pouvait s'agir que de roman et non point d'autobiographie. Et pourtant... Ce roman intitulé Le pain noir 3, n'ai-je pas, en l'écrivant, essayé de vivre de l'intérieur la vie de son héroïne, Cathie, ceci pour faire re-vivre à mes yeux comme aux yeux d'autrui, et plus encore aux yeux mêmes du modèle de Cathie, à savoir ma grandmère maternelle, l'enfance de celle-ci, cette enfance dont le souvenir évoqué par elle s'était si étroitement imbriqué au souvenir des heures de ma propre enfance passées à écouter le récit de l'aïeule.

Au fond, Le pain noir, ce pourrait être l'autobiographie que MarieLouise Reix aurait (elle qui ne savait écrire) écrite à travers moi, à travers son petit-fils devenu écrivain (qui sait? — et bien sûr je fus, je suis le premier à ne pas savoir...) pour rendre possible cela, un jour : cette accession d'une vie — démunie à l'extrême des chances du langage, vouée à l'effacement du silence, de l'oubli, de la mort — à son inscription dans le temps.

Cependant la part, du roman proprement dit n'est pas absente du livre. Elle est allée se développant au fur et à mesure que l'héroïne et son entourage s'éloignaient de l'enfance. Cette part propre au romancier eut peut-être sa source lointaine dans le récit parallèle que, lors de mon enfance, tout en écoutant ma grand-mère me conter ses jours de petite bergère, ma rêverie, mon imagination ajoutaient sans doute, en puisant dans ma propre expérience et dans mes fantasmes, à ce que j'entendais et qui m'émouvait si profondément.

Quand j'écrivais la fin du dernier des quatre romans du Pain noir, la situation existentielle, autobiographique, est venue infléchir mon action de romancier. En effet, ces romans qui, en grande partie, constituent la biographie souvent véridique et parfois imaginaire d'une femme, il m'est apparu que je devais les faire se terminer de la façon suivante : un narrateur-auteur, petit-fils de Cathie l'héroïne, décide d'écrire, sous le titre

3. Edit. Robert Laffont, et Edit. J'ai Lu.


Le temps d'un souffle 107

Le pain noir, l'histoire de celle-ci, en allant de la petite enfance à la vieillesse; et Cathie peut lire ce récit. Elle commence donc par lire la première phrase du manuscrit, et c'est sur cette phrase lue que s'achève le dernier des quatre romans (La dernière saison).

Ainsi l'ensemble de l'oeuvre forme-t-il un cercle, et la vieillesse, l'approche de la mort y renvoient au printemps de la vie.

Le cycle romanesque du Pain noir évoquait des générations auxquelles appartenaient mes grands-parents et mes parents. Dix années après avoir terminé cet ouvrage, le désir me vint d'écrire un roman qui, lui, refléterait des aspects de l'histoire de ma propre génération. Ce fut L'éternité plus un jour1. Et ce roman, où des éléments autobiographiques transposés s'associent à d'autres purement imaginaires, se présente sous la forme d'une autobiographie que rédige le narrateur : une amie psychiatre lui ayant conseillé d'écrire cette sorte de bilan pour sortir de la crise morale qu'il traverse. Comme on le voit, en plus des matériaux que l'autobiographie peut apporter au romancier, son simulacre peut lui fournir une forme, un procédé d'ordre esthétique.

Lorsque je préparais L'éternité plus un jour, avant que j'eusse véritablement commencé à l'écrire, alors que je laissais ma rêverie (mon attention flottante) s'orienter sur ou vers les lieux, les images, les faits, les personnages qui seraient peut-être ceux du livre que je projetais de composer, j'ai pu constater, parfois, avec stupéfaction, ceci : certaines scènes que je me plaisais à imaginer comme séquences probables du roman à venir, scènes à mes yeux issues de mon imagination, se révélaient en fait être des souvenirs qui s'étaient effacés de ma mémoire consciente5. Cette révélation me procurait une sorte de vertige à travers le temps : le temps futur de l'imaginaire libre, vivant, ouvert, d'un coup se renversait en temps passé du déjà vécu, du nevermore.

Ainsi, depuis mon premier roman, dans mon écriture romanesque un jeu tantôt évident, tantôt souterrain n'a jamais cessé entre mémoire et imagination, autobiographie et fiction; mais, voici quelques années, je décidai d'écrire cette fois une véritable autobiographie, un livre sans aucune transposition ni métamorphose romanesque et qui porterait sur mes

4. Edit. Robert Laffont.

5. Cf. Anne Clancier, Fantasme» et souvenirs dans la création littéraire, Revue française de Psychanalyse, 1979, n° 4.


108 Georges-Emmanuel Clancier

« années d'apprentissage », celles de l'enfance, de l'adolescence, de la jeunesse jusqu'à mes vingt ans.

Pourquoi cette décision (je devrais plutôt dire : besoin)? Que s'était-il passé? La suggestion que me faisait Jean Paulhan, quarante ans plus tôt' certes me revenait à l'esprit; mais si, à présent, le sexagénaire se sentait prêt à entendre le conseil que le jeune auteur avait rejeté, c'était que pour lui (pour moi) le temps avait changé.

Jusqu'alors, je me plaisais à puiser dans ma mémoire des souvenirs sur lesquels je travaillais, les faisant passer du miroir passif (du moins en apparence) où ils se reflétaient, à travers le miroir actif de l'imagination créatrice où ils se métamorphosaient pour répondre aux visées et aux exigences de l'art. Maintenant, au contraire, il m'importait de retrouver le temps passé comme matin de la vie, de le retrouver le plus exactement qu'il se pourrait : avec sa saveur, sa couleur, sa lumière, sa résonance originelles. Il me fallait retrouver les êtres depuis longtemps déjà disparus mais qui m'avaient fait celui que j'étais, retrouver cet enfant qui portait mon nom et qui, lui aussi disparu, me semblait pourtant veiller encore en moi. Retrouver, et non pas analyser, et non plus commenter ni juger.

Comment mesurer l'indice de réfraction de la mémoire? Comment repérer son degré d'exactitude ou d'inexactitude, et comment déceler ce qu'elle laisse dans l'oubli? Comment revivre cette attente et cette ignorance de l'avenir qui caractérisent l'enfance, l'adolescence? Comment les évoquer, leur redonner vie et vigueur dans le mouvement — qui leur est justement contraire — du souvenir ? Comment appeler à renaître à travers mots et images le révolu? y capter ce qui était par essence permanente évolution? Comment inclure dans ce retour en arrière ce qui procédait de l'élan en avant ?

On voit par ces seules antinomies combien s'avère improbable — sinon impossible — l'entreprise de l'autobiographie. Et pourtant, quelque hasardeuse que soit la plongée dans le passé, et quelque dérisoire que soit le pouvoir des mots face à l'éphémère qu'on rêve de sauver du néant, cette quasi-impossibilité n'arrête pas toujours le défi (ne serait-ce pas celui opposé par l'instinct de vie à l'instinct de mort!).

Si la prise de conscience de certaines aberrations de la mémoire m'avait donné le vertige lorsque je me livrais aux travaux d'approche préliminaires à récriture de L'éternité plus un jour, j'ai éprouvé une autre sorte de vertige à travers le temps en écrivant les livres de mon autobiographie (L'enfant-double6, puis L'écolier des rêves7, et, actuellement,

6. Edit. Albin Michel.

7. Id.


Le temps d'un souffle 109

le troisième volet du triptyque). Ce vertige tient à l'étrangeté tantôt inquiétante, tantôt bienheureuse, de se sentir re-vivre un instant, bien qu'il ait disparu depuis plus d'un demi-siècle : le temps d'un souffle, l'espace de quelques mots, je suis l'enfant d'autrefois avec les êtres aimés qui l'entouraient, qui l'entourent. Ces instants de vertige, je sais qu'ils ne sont pas seulement de l'ordre du miracle laïque de la madeleine chère à Proust : je les traque la plume à la main, et telle suite de souvenirs consciemment recherchés, exprimés, peut provoquer parfois... quoi? illumination? chute temporelle? ce qui est surgissement, reviviscence.

En outre, il se fait un troublant partage en moi entre l'écrivain et le lecteur, entre celui qui tente de saisir dans et par l'écriture un peu de la substance de ce qui fut, de ce qu'il fut, et celui qui, dans le même temps, lit ce texte-tissu du souvenir. La lecture est ici ce qui authentifie l'efficacité de l'écriture. En fin de compte (de conte) ma vie ne redevient vivante à mes yeux, à mon coeur que si l'écriture rend son évocation vivante aux yeux, au coeur des lecteurs. Cette projection d'un lecteur potentiel à l'horizon immédiat de chaque phrase de l'autobiographie ne serait-elle pas une équivalence de ce regard que pouvaient porter jadis les autres (connus ou inconnus) sur ma vie d'enfant et sur celle de ma famille?

L'autobiographe, par cette nécessité qu'il éprouve de partager avec autrui la re-création active de son passé (partage sans lequel cette re-création à la limite n'aurait pas lieu) se distingue fondamentalement du Narcisse auquel suffisait la contemplation passive de son seul reflet. En fait, du livre-miroir où l'auteur a capté le souffle et la buée de sa mémoire, surgit pour le lecteur le film de son propre passé.

Au moment d'arrêter ces propos sur une expérience d'écriture qui se poursuit, je noterai que la structure circulaire naguère choisie pour mes romans du Pain noir (le dernier livre ayant pour fin la phrase initiale du premier, la boucle étant ainsi bouclée d'une oeuvre et de l'existence qu'elle évoquait) pourrait passer pour annonciatrice de ce mouvement qui m'a poussé à revivre, enfin, par l'écriture, les premiers temps de ma vie.

31 décembre 1987-1er janvier 1988.

M. Georges-Emmanuel CLANCIER 25, rue de Lübeck 75116 Paris



PIERRE SCHAEFFER

DE L'ÉPITAPHE À L'APOLOGUE ou Les excuses de l'anthropophage

On n'écrit bien la vie que de quelqu'un de mort. Cette vilaine petite proposition m'a pris à la gorge, et ce n'est pas d'hier. Elle me revient au moment où je commence à rédiger. Pourquoi la rejeter, la refouler, ne pas en faire le tremplin de mon actuelle réflexion? Ainsi le terme lui-même de biographie contiendrait-il son germe pervers, serait ourlé de deuil, serait le signe, sinon d'une agression, du moins d'un débat, d'un combat, où il y a déjà un laissé-pour-compte, un partenaire dont on va régler les comptes, sachant qu'en principe, espérons-le, il a compté pour vous, le biographe. Vous voici impliqué, de quelque façon. La biographie révélerait donc, à tout le moins, et quelle que soit la célébration attendue, un affrontement. Qui va pouvoir s'en tirer à si bon compte?

Laissons de côté, hors du sujet, les insertions biographiques des dictionnaires, des Who's who où l'on demande en général, et c'est prudent, au premier « qui » de gloser sur le second, seule et même personne. Voilà, tiens, au passage, un excellent élément biographique : ce que le vivant disait, de lui-même, en temps utile. Indiquons ce tuyau au biographe, s'il l'avait oublié, et revenons au cas de figure qui nous intéresse. Quelqu'un est mort et quelqu'un d'autre va parler de lui. Voilà le hic.

Dans la foulée, et avant même de réfléchir à ce scabreux sujet (scabreux puisque j'y suis moi-même compromis de diverses façons), je recours aux dictionnaires, et puisque s'impose l'idée d'investissement d'autrui, donc forcément d'agression (intrusion, intrus en tout cas), je vais tout naturellement recourir aux termes militaires, et à la vieille distinction dont il me faut rafraîchir mes idées, la classique opposition/complémentarité : stratégie/tactique. Je trouve finalement une triade, car il manquait un mot : politique. Je conclus en résumant : « En vue d'une politique, une stratégie. En vue d'une stratégie, une tactique. » La cité, les armées, les armes. Ou encore, plus proche des étymologies : à vue de pays, le dispositif. En vue du dispositif, ses moyens : la technique. Je conclus, un

Rev. franç. Psychanal., 1/1988


112 Pierre Schaeffer

peu hâtivement peut-être, que, dans toute biographie, il y a une visée politique (au sens le plus général) puis un dispositif d'investissement, et enfin la tactique pour y parvenir (tactique, mot voisin de technique).

Peut-être, avant d'oser développer mon sujet, et poursuivre sur une lancée trop générale, dois-je vérifier mon hypothèse, par trop grandiose, sur mes propres essais, les quelques biographies que j'ai entreprises, puisque j'ai avoué être ainsi compromis, et plusieurs fois de suite : récidiviste?

Si fâcheuse que soit mon attitude (car j'ai quelque honte à traiter ainsi ces morts, comme des « cas », et mon propre cas, impliqué, étroitement imbriqué), je suis bien obligé de poursuivre, liant ainsi impudemment, sinon impunément, ce que d'ordinaire cache, dissimule ou enveloppe le biographe. L'usage social, le bon goût prescrivent au contraire, en général, que l'auteur se retire sur la pointe des pieds, s'efface à juste titre, après avoir décliné, mais brièvement, son identité. Tel ne fut pas mon cas, comme on va voir. Est-ce par esprit de contradiction? J'en aurais plutôt rajouté et, chaque fois, j'avais mes raisons. Sans avoir l'intention de m'excuser, je vais dire pourquoi, dans chacun des cas où je me suis trouvé. (Cas différents, héros divers, et circonstances aussi? Pas de biographie sans contexte, sans implications, sans histoire.)

Les trois « cas » auxquels je me permets de faire référence, non sans une certaine gêne pour mon sans-gêne, ont le mérite de faire apparaître trois sortes de situations bien distinctes. Ces disparus ne différaient pas seulement par la notoriété, mais par l'âge. Le plus jeune de ces morts, au sortir de l'adolescence, n'était connu que de quelques jeunes gens. L'autre mort, jeune aussi, était connu, en milieu professionnel. Le troisième mort, le vieil homme, était connu par la rumeur.

Ainsi, deux de ces biographies allaient pécher par défaut, l'autre par excès. L'auteur, pour les deux premières, devait « faire l'appoint ». Pour la troisième, il ne pouvait que se mettre en retrait, sachant aussi qu'il s'était mis dans un mauvais cas : non seulement il était mal vu, par la société convenable, de parler de Gurdjieff, mais il n'était pas convenable, pour les initiés, qu'on parlât de Gurdjieff. Et cela pour un ou deux motifs fort raisonnables. L'ésotérisme, ça ne se communique pas ainsi, de façon ordinaire, c'est plus compliqué que ça, ça ne passe pas par la littérature. L'autre raison était le mépris personnel dans lequel Gurdjieff, de son vivant, tenait les littérateurs en général, et les journalistes en particulier. Il se méfiait de toute notoriété, et avait plus d'égards pour sa femme de ménage


De l'épitaphe à l'apologue 113

que pour n'importe quel chroniqueur. Nous l'avions vu faire ainsi tous les jours, comme par conviction, et sans doute aussi par dérision.

Je prenais donc, sans l'avoir expressément voulu, la collectivité à rebours, à rebrousse poil, soit en lui imposant des inconnus (ou du moins des cas si ordinaires qu'ils échappaient à la réputation), soit un cas si marginal qu'il offensait les convenances.

En admettant que ce soit l'esprit de contradiction qui m'animât ou du moins m'aidât dans mes entreprises, il ne pouvait que fonctionner, également, à l'intérieur du témoignage. En effet, il me fallait bien exhausser mes deux héros intimes, même si je ne les érigeais pas en statues. Quant à « M. G... », comme on le désignait parfois entre initiés, c'était l'inverse. Sans le déboulonner tout à fait de son socle, je devais, tout d'abord, l'arracher à sa légende, le démaquiller, voire le démasquer. Tâches égales dans la difficulté, et de signe contraire.

Le comble de la confusion est marqué par l'emploi, quasi indifférent, des deux mots les plus opposés pour désigner le « sujet » ou l' « objet » de la biographie. Ainsi l'auteur, forcément « sujet » du récit d'autrui, dissimule-t-il sa « relation d'objet » avec son héros, comme s'il lui était loisible de se substituer à lui, et en faire le « sujet » de sa narration.

Cette remarque n'est pas inventée séance tenante, pour les besoins de mon exposé. Elle répercute un trouble très ancien, un obscur embarras, lorsque j'entrepris mon premier récit (objet, sujet?) à propos d'un ami mort accidentellement, dont j'entreprenais la biographie. Ce qui m'embarrassait alors, c'était ma jeunesse et mon inexpérience. Je fus autrement embarrassé, beaucoup plus tard, lorsque j'entrepris, une fois encore, de témoigner pour un autre mort, connu de trop de gens, et de trop diverses façons.

Dans le premier cas, j'étais seul à célébrer le disparu, trop jeune pour avoir laissé d'assez lisibles traces. C'était à moi de les révéler, de les deviner plutôt, d'après des signes dont il me semblait être l'un des seuls à détenir la clef. Dans l'autre cas, je n'étais qu'un témoin parmi une foule d'autres, avec ceci de particulier que j'étais seul aussi à oser enfreindre la consigne du silence. Tout le monde connaissait, ou prétendait connaître Georges Ivanovich Gurdjieff, mais il n'était pas décent d'en parler. Pour les uns, c'était frivole, pour les autres, profanateur.

Dirais-je que, dans ces deux cas extrêmes, le même défaut d'auteur (mettons la subjectivité) jouait a contrario? Pour un garçon de mon âge, mort prématurément, je risquais de me substituer à lui ; mon émotion


114 Pierre Schaeffer

le trahissait. Pour le vieil homme Gurdjieff, abordé soit par défaut, soit par excès, par ses admirateurs comme par ses détracteurs, le témoin que j'étais devenait plus probant s'il se démasquait, se démarquait plus nettement. Effet de contraste et d'éclairage. Selon le « sujet », il vaut mieux que la lumière de l'auteur se fasse discrète ou plus concrète. Les marges ne sont pas les mêmes, ni l'ombre portée...

Le premier de ces morts était polytechnicien, connotation déjà encombrante, mais, dans les mouvements de jeunesse catholique, il était scout de France et fervent parmi les aînés qu'on dénommait « scouts routiers ». Ainsi, les jours de congé, il troquait le bicorne pour le chapeau à larges bords, et le règlement des élèves officiers pour les pratiques de la « loi scoute ». Cela fait beaucoup pour un jeune homme. Par chance, il avait des parents peintres, et quelque peu anarchistes. Issu de père et mère si différents des nôtres, il était, pour de jeunes bien-pensants, une véritable aubaine, une sorte d'enfant de troupe. Alors comment faire ressentir à un lecteur quelconque, infiniment plus averti que nous-mêmes, ce qui nous paraissait révélateur, insolite, digne d'émerveillement, autant que d'effroi ? L'entreprise, pour pieuse et respectueuse qu'elle fût, pouvait friser le ridicule.

La biographie de mon ami André Clavé, résistant notoire, rescapé de la déportation, semblait n'offrir aucune des difficultés précédentes : héros insigne en effet, mais de modèle connu. Référence obligée, et aussi révérence. Il suffisait, semble-t-il, de raconter ses hauts faits, aussi bien dans sa période d'exploits que dans celle de sa pénitence, toutes deux marquées de vaillance. Il y avait cette fois, faits et épisodes, et pluralité de témoignages. Il suffisait d'écrire l'histoire de ce vaillant, ce qu'on ne fait guère, par discrétion, qu'après sa mort.

Justement. Dans la mesure où je connaissais assez André Clavé pour l'imaginer lire par-dessus mon épaule ce que j'allais écrire de lui, je ne pouvais qu'imaginer un léger rictus, un sourire complice, ou une modestie offensée. Au choix, selon le cas, l'humeur, la circonstance. Ce qu'attendaient les gens, sans doute, c'était un récit de ces hauts faits, insérés dans l'histoire récente : un de ces témoins qui se font fusiller. Mais, sous réserve de cette relation, que je n'allais pas manquer de faire, à quoi pouvait bien servir ce récit, réduit à l'anecdote héroïque, patriotique, et, en un sens, ordinaire? Ici, l'enluminure, quasi automatique, allait ruiner


De l'épitaphe à l'apologue 115

une autre lumière, toute intérieure, et fort discrète, à laquelle je tenais davantage. Que faire?

Mais que mettre en regard des hauts faits de résistance : attaques à main armée, sabotages et autres performances, autrement héroïques, de la déportation ? L'action de Clavé en Afrique, sous prétexte de mass media, ou de promotion de cadres africains, se mettait à pâlir, à souffrir du contraste. Pour moi, pourtant, c'était le même homme dans les deux circonstances. Et peut-être préférais-je, secrètement, le courage civil, plus rare, au dopage des affrontements violents?

En principe, ces deux activités, éminemment civiques, l'une dans la guerre, et l'autre dans la paix — ou plus exactement l'une vouée à l'agression et l'autre à la réconciliation —, auraient dû paraître complémentaires, faire la paire. En fait, elles collaient mal, faisaient disparate. Il restait à montrer que les mêmes qualités d'endurance, de courage, d'imagination, jouaient dans les deux cas. Il restait à faire sentir que, dans l'action civilisatrice d'une France décolonisée, se livraient aussi des combats d'arrière-garde parfois sans merci où s'entrechoquaient les idées, les politiques, les partis. Mais croit-on que l'antichambre des ministères, les décrets-lois, les intrigues chez le haut-commissaire allaient se prêter au récit épique aussi bien que les maquis, les caches d'armes, les farces et attrapes du courage militaire? Le lecteur, comme tout enfant sage, a horreur de la vertu sans fards, du morne récit des bonnes actions forcément lentes et peu pittoresques. Ce qu'il lui faut, c'est du rapide, du vécu, de la sensation. Les combats pacifiques se prêtent mal à la narration romanesque.

Telles étaient ces deux biographies, pourtant si proches par l'inspiration, l'idéal de vie, l'ardeur de deux héros. Faut-il dire que l'un n'en avait pas assez fait, par manque de temps, et l'autre trop déjà, dans un temps qui n'était pas normal, qui n'était plus le « bon »? J'avais été pourtant approuvé. J'avais même reçu, pour le récit le plus débutant (Clotaire Nicole), un mot d'encouragement de François Mauriac, écrit de sa main, d'une encre pâlotte (pourquoi ce détail indiscret, pourquoi ne garder de ce témoignage spontané d'un aîné, que ce souvenir d'album, cette fleur séchée?) Comme nous sommes étranges... (je veux dire, combien je suis décevant!).

En fait, mon malaise n'était pas là. J'avais eu bien du mal, sans doute, à exposer deux vies auxquelles j'avais été mêlé. En réalité, comme on dit vulgairement, je m'en mêlais. Le même mot concernait deux moments analogues, que séparait la mort en effet. En intervenant


116 Pierre Schaeffer

après coup, je ne pouvais me défendre d'un sentiment de sacrilège.

Retenons ce mot au passage, qui semble nous avoir échappé, et qui est peut-être le bon : s'en mêler, se mêler, mélange, de toute façon. On pourrait sans doute dire, de façon moins triviale, plus savante, ou plus effrontée : projection? Il est bien évident qu'un jeune auteur se projette sur un camarade qui n'est bien connu que de lui seul. S'il a entrepris de le révéler, que va-t-il pouvoir bien en dire? Sauf son attachement, ses propres fantasmes, à l'égard de cet ami rêvé! Mais s'il aborde, de quelque façon, ce vieil homme qu'il a eu la chance de connaître, les mêmes fantasmes, l'attachement qu'il avouera, cette fois sans fards, seront mis en perspective, parmi d'autres témoignages. En fait, dans toute biographie, se pose une question préalable : le mort est-il livré à l'auteur sans défense, ou appartient-il à d'autres témoins, en rase campagne?

Mes amis morts m'étaient confiés, comme à moi seul. Prenant possession de leur courte vie, j'étais en position de force. Le sentiment léger de sacrilège, dont je n'ai pas parlé à l'aveuglette, tenait à cette appropriation. En revanche, si je témoignais d'un homme public, ou du moins partagé, il ne m'était pas livré ainsi, en confidence, en toute propriété. Témoin parmi d'autres, je n'étais plus seul à comparaître. Heureux l'auteur d'une biographie aussi bien défendue : il peut prendre parti, et s'il porte des coups, les vivants sont là pour les prendre.

Ainsi retrouverait-on, dans la pratique biographique, la zone du combat, le ressort de l'agression, ou du moins son transfert. On n'agresse si bien qu'un partenaire vivant; les morts laissent faire. D'ailleurs le pire que puisse nous faire un mort — et aucun d'eux n'y manque — c'est de nous laisser sans voix, sans sa propre voix, qui fera défaut au dialogue impossible.

M. Pierre SCHAEFFER

13, rue des Petits-Champs

75001 Paris


PETER WEISS

MON LIEU 1

Bien des possibilités m'apparurent au début lorsque je supputais quelle résidence humaine ou quel aspect d'un paysage serait le plus propre à être inséré dans cet Atlas. De mon lieu de naissance appelé Nowawes, que je sais par ouï-dire situé tout près de Potsdam, sur la ligne en direction de Berlin, en passant par Brême et Berlin où je fus enfant jusqu'aux villes de Londres, Prague, Zurich, Stockholm, Paris où par la suite j'aboutis, tous ces séjours ont quelque chose de provisoire, sans mentionner les étapes intercalaires plus brèves, ces coins qu'ils s'appellent Warnsdorf en Bohême ou Montagnola dans le Tessin, ou Alingsas dans l'ouest de la Suède.

Il s'agissait d'étapes, elles offraient des impressions dont l'élément essentiel était leur caractère insaisissable, fugitif. Lorsque je m'efforce de dégager que mettre en relief et considérer comme constituant un point fixe dans la topographie de ma vie, cela se dérobe sans cesse et toutes ces villes deviennent des taches aveugles; un seul lieu demeure, où je ne passai qu'une journée.

Les villes où j'ai vécu, les maisons que j'y habitai, les rues parcourues, les habitants rencontrés n'ont pas de contours précis; ils se fondent, ils sont parts d'un monde terrestre unique et variable. Ils charrient un port de-ci, un parc de-là, ici une oeuvre d'art, là une foire, une chambre, une entrée, présents comme la toile de fond de mes pérégrinations, pris et laissés en une fraction de seconde, et leurs particularités sont toujours à réinventer.

Un seul lieu dont j'étais informé depuis longtemps mais que je ne vis que bien plus tard, est, quant à lui, tout à fait à part. C'est un lieu auquel j'étais destiné et auquel j'échappai. Rien ne m'est arrivé en ce lieu. Je n'ai

1. In Atlas, p. 26-36, constitué par des auteurs allemands contemporains qui y insèrent « leur » lieu, à la demande de l'éditeur. Wagenbachs Taschenbücherei, trad. de l'allemand par Ilse Barande, 1re éd. 1965, 2e éd. 1979.

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d'autre relation avec lui que d'avoir figuré sur les listes de ceux qui devaient y être transférés à jamais. Vingt ans après je l'ai vu. Il est invariable. Ses bâtiments ne se comparent à aucun autre ouvrage.

Il porte, tout comme ma ville natale, un nom polonais et me fut peut-être montré par la fenêtre d'un train en marche. Il se trouve dans une région où, peu avant ma naissance, mon père combattait dans une armée impériale et royale. Il est dominé par les casernes que cette armée a laissées. Par commodité pour ceux qui y travaillèrent et y furent établis, on germanisa son nom.

Les trains de marchandises sillonnent la gare d'Auschwitz. Les sifflets des locomotives et la fumée assourdissent. Les tampons s'entrechoquent en cliquetant. Un air embué de pluie, des chemins détrempés, des arbres dénudés et humides. Des usines noires de suie ceintes de barbelés et de murs. Des charrettes de bois passent en grinçant, tirées par des chevaux décharnés, le paysan encagoulé est couleur terre. Sur les chemins, de vieilles femmes enveloppées de couvertures portent des baluchons. Au loin, parmi les champs, des fermes isolées, des haies et des peupliers. Tout cela terne et tailladé. Sans arrêt les trains en haut sur le pont du chemin de fer vont et viennent, lentement; aux wagons des lucarnes grillagées. Des voies de dérivation rejoignent les casernes et, plus loin, parmi les champs déserts, le bout du monde.

A l'écart les habitations, à nouveau occupées, ont un air de guerre se terminant tout juste, on voit les grilles de fer devant l'emplacement maintenant élevé au rang de musée. Des autos et des omnibus occupent le parking, une classe d'écoliers pénètre par le guichet, une troupe de soldats à bérets bordeaux revient de sa visite. A gauche, une longue baraque de bois derrière un guichet, point de vente de brochures et de cartes postales. Les pièces surchauffées des gardiens. Juste derrière la baraque, des murs bas de béton, un talus herbeux grimpe, les joint en toit plat à la cheminée courte, épaisse et carrée. La carte du camp en main, je constate me trouver déjà devant le crématoire, devant le petit crématoire, le premier crématoire, le crématoire à capacité limitée. La baraque qui fait front était la section politique, elle abritait ce qui était intitulé bureau d'état civil. Les entrées et les sorties y étaient consignées. Là siégeaient les employées aux écritures et allaient et venaient les gens à l'emblème de tête de mort.

Je suis venu ici de ma propre volonté. Je n'ai pas été extrait d'un train. Je n'ai pas été rabattu à coups de gourdin dans cette enceinte. J'arrive avec vingt ans de retard.


Mon lieu 119

Des grilles de fer aux petites fenêtres du crématoire. Latéralement, une lourde porte délabrée pend de travers, hors de ses gonds. A l'intérieur, le froid saisit. Un sol de pierres morcelées. A droite dans une loge un gros poêle d'acier. Des rails et un véhicule métallique en forme d'auge de la longueur d'un homme. Au fond de la cave, deux autres poêles avec les civières roulantes sur les rails, les portes des poêles sont grandes ouvertes, pleines d'une poussière grise, sur l'un des véhicules un bouquet flétri.

Sans pensée. Sans autre impression que d'être seul ici, qu'il fait froid, que les poêles sont froids, les véhicules figés et rouilles. L'humidité serpente le long des murs noirs. L'ouverture d'une porte. Elle conduit à la pièce adjacente. Une pièce longue, je la mesure de mes pas, une longueur de vingt pas. Cinq pas de largeur. Les murs sont crépis de blanc et usés. Le sol en béton éculé est plein de flaques. Au plafond, parmi les poutres maîtresses massives, quatre ouvertures quadrangulaires creuses se perdent dans une gouttière épaisse. Un couvercle par-dessus. Le froid. La buée aux lèvres. Dehors, au loin, des voix, des pas. Je marche lentement à travers ce tombeau. Impression nulle. Je ne vois que ce sol, ces murs. Je constate : les ouvertures du plafond servaient à jeter la préparation granuleuse qui lâchait les gaz dans l'air humide. Au fond de la pièce, une porte fermée avec un voyant, au-delà un escalier étroit qui conduit à l'air libre.

Là s'élève une potence. Une caisse de planches ébréchée, au-dessus le poteau avec sa poutre transversale. Un panneau apprend que le commandant du camp y fut pendu. Debout sur la caisse, le noeud autour du cou, il put voir derrière la double haie des barbelés la rue principale du camp encadrée de peupliers.

Je monte le talus, j'atteins la toiture du crématoire. Les couvercles de bois cloués de carton goudronné découvrent les trous d'introduction. Au-dessous la pièce souterraine. Ils étaient masqués ceux qui ouvraient les boîtes vertes en fer blanc, secouaient leur contenu sur les visages levés et refermaient rapidement le couvercle.

Allons. Je suis toujours hors du camp. La potence s'élève sur les murs de fondation de la baraque des interrogatoires qui comprenait une pièce avec un tréteau de bois sous un tuyau de fer. Pendus à ce tuyau, on les balançait, on les broyait au nerf de boeuf.

Les bâtiments des casernes sont proches les uns des autres, le bâtiment administratif, le bâtiment de la Kommandantur, le quartier des gardiens. Une haute rangée de fenêtres domine le bunker du crématoire. De partout, le toit plat où les infirmiers montaient est bien visible. A proximité immédiate, les fenêtres des baraques où on entendait les coups et les cris venus de la chambre du balancement.


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Tout est étroit, tassé. Je suis les colonnes de ciment, en double rangée, porteurs des barbelés. Des isolateurs électriques y sont fixés. Des panneaux indiquent : « Attention, Haute Tension. » A droite, des hangars et des bâtisses genre écurie, quelques tours de surveillance, à gauche une échoppe à fenêtre de kiosque, une planche sous l'auvent du toit, pour tamponner les papiers ; brusquement, le portail avec son texte déroulé où le mot MACHT (pouvoir) culmine. Une barrière rouge et blanche est levée. Je pénètre dans le carré appelé Stammlager.

Sur lui, que n'ai-je lu et entendu! Sur eux qui, dans le petit matin allaient au pas vers le travail aux sablières, à la construction de routes, aux usines des maîtres et revenaient le soir par rang de cinq, portant leurs morts aux sons d'un orchestre qui jouait là, sous les arbres. Que me dit tout cela, qu'est-ce que j'en sais ? Maintenant, je sais juste l'allure des chemins plantés de peupliers, au tracé droit, aux chemins latéraux perpendiculaires et, entre ceux-ci, des blocs égaux de deux étages, 40 m de briques rouges numérotés de 1 à 28. Une petite ville emprisonnée, d'un ordre contraint, totalement abandonnée. Çà et là, dans le brouillard humide, un visiteur dévisage les maisons d'un air de non-appartenance. A distance, près d'un angle, des enfants conduits par leur maître.

Ici, sur la place centrale, les bâtiments des cuisines et, devant, une maisonnette de garde en bois avec son toit surélevé et sa girouette gaiement peinte en sortie de jeu de construction d'un château fort. C'est la maisonnette du rapporteur-chef surveillant les appels. De jadis, je sais ces appels, ces stations d'heures entières dans la pluie et la neige. De maintenant je sais seulement cette place argileuse et vide au centre de laquelle trois poutres plantées portent un rail, et les hommes au bonnet de mort se pendaient à leurs jambes pour leur briser l'échiné. Je l'avais vu devant moi en l'entendant, en le lisant. Je ne le vois plus.

L'impression qui s'impose c'est que tout est plus petit que je ne me le suis représenté. Il n'est nul point d'où la clôture ne soit visible, derrière les barbelés le mur gris clair en blocs de béton. A l'extrême droite, les blocs 10 et 11 sont clos par un mur où un portail de bois ouvre sur la cour au Mur Noir.

Ce mur noir, flanqué de madriers courts pour arrêter les balles, est masqué maintenant de plaques de liège et de couronnes. Quarante pas séparent le portail du mur. Des morceaux de briques ont été piétines dans le sol sablonneux. Au pied du bâtiment de gauche dont les fenêtres sont condamnées par des planches, court le caniveau d'évacuation du sang des fusillés. Au pas de course, nus, ils arrivaient par la porte de droite, descendant six marches, par deux, tenus aux bras par le kapo du bunker.


Mon lieu 121

Et derrière les fenêtres clouées du bloc d'en face gisaient des femmes dont la matrice était remplie d'une masse cimentée blanche.

Le sanitaire du bloc 11. Ceux qui devaient aller au mur déposaient ici leurs misérables vêtements rayés de bleu, dans cette sale petite pièce goudronnée dans sa moitié inférieure, passée à la chaux en haut, pleine de taches et d'éclaboussures noirâtres, entourée d'un récipient métallique percé de tuyaux noirs, traversée par une conduite à douche. Ils se tenaient là, leur numéro inscrit au crayon encre sur les côtes.

Le sanitaire, le couloir de pierre divisé par des grilles de fer, devant la pièce du chef de bloc — avec bureau, lit de camp et armoire, au mur un texte choisi Un Peuple, un Empire, un Führer; un grillage à la porte, une ouverture sur une vitrine. Un panoptique sur la pièce du jugement en face, avec sa longue table de séance, les cahiers des protocoles sur le tapis gris car, de temps à autre, les condamnations étaient aussi prononcées par des hommes qui vivent aujourd'hui dans la probité et jouissent de leur respectabilité civique.

Ici l'escalier descend aux bunkers. On s'est donné la peine de festonner les murs en les peignant en marbre scintillant. Le couloir central, à droite et à gauche les couloirs latéraux, avec les cellules, d'environ trois fois 2,5 m, avec un seau dans une caisse de bois et une fenêtre minuscule. Certaines sont sans fenêtres, avec juste un trou d'aération dans une encoignure en haut. Ils étaient 40 hommes ici, luttant pour une place près de la fente de la porte, s'arrachant les vêtements, s'effondrant. Il y avait ceux qui survivaient à une semaine de jeûne. Il y avait ceux dont les cuisses portaient des marques de dents, dont les doigts étaient arrachés lorsqu'on les tirait dehors.

Je contemple des locaux auxquels j'ai moi-même échappé, je m'immobilise entre les murs fossiles, je n'entends nul bruit de bottes, nul appel de kommando, nul gémissement ni lamentation.

Ici, près de cette étroite chambre, les 4 cellules à station debout obligée. La lucarne au sol, haute et large d'un demi-mètre, puis encore des barreaux; ils y entraient accroupis et s'y tenaient à 4 dans un carré de 90 cm sur 90. En haut, le trou d'aération plus petit que la surface d'une main. Debout huit nuits, dix nuits, deux semaines nuit après nuit, après le labeur quotidien le plus épuisant.

Le long de la façade du bloc, des caisses préfabriquées de béton avec un petit couvercle perforé de fer blanc. L'air pénètre le long des murs clos dans les cellules où ils sont debout, dos et genoux contre la pierre. Ils mouraient debout, le matin il fallait les désenclaver.

Cela fait maintenant des heures que je circule dans le camp. Je sais


122 Peter Weiss

m'orienter. J'ai été dans la cour, devant le Mur Noir, j'ai vu les arbres derrière le mur et je n'ai pas entendu les coups des armes à petit calibre qui détonaient tout près, à la base du crâne. J'ai vu les poutres où ils étaient suspendus par les mains attachées dans le dos, à un pied du sol. J'ai vu les pièces aux fenêtres aveugles où l'on brûlait aux rayons X les ovaires des femmes. J'ai vu le corridor où ils se retrouvèrent par dizaines de milliers et avançaient lentement, jusqu'au cabinet médical, conduits un à un derrière le rideau vert-de-gris, poussés sur un escabeau à devoir lever le bras gauche et recevoir la piqûre dans le coeur; et par la fenêtre, j'ai vu la cour où les 119 enfants de Zamosc attendaient et jouaient au ballon jusqu'à ce que vînt leur tour.

J'ai vu sur le toit de la vieille cuisine peinte en grosses lettres l'inscription : « Il y a un chemin vers la liberté, ses étapes ont pour noms obéissance, application, propreté, honnêteté, authenticité, sobriété et amour de la patrie. » J'ai vu la montagne des cheveux coupés, dans la vitrine. Les reliques des vêtements d'enfants, les souliers, les brosses à dents et les dentiers, j'ai vu tout cela. Tout était froid et mort.

Le cliquetis et le roulement des wagons de marchandises, les bruits sourds des cheminées de locomotives, leur sifflement prolongé persistent. Des trains roulent en direction de Birkenau à travers un paysage plat. Là où le chemin argileux monte vers le quai de la gare et le traverse, les maîtres debout, les mains tendues, indiquaient l'étendue des champs et décidaient de la fondation du lieu des bannis, de ce lieu qui s'enfonce à nouveau dans la terre marécageuse.

Une seule voie se détache de la voie principale. Elle va dans l'herbe disloquée, de-ci de-là, au loin vers une construction étalée, délavée, vers un hangar au toit troué, à la tour renversée, elle traverse son portail arrondi.

Tout était étroit et proche dans l'autre camp; ici, l'étendue va à l'infini, impossible à rassembler sous le regard.

A droite, jusqu'aux landes forestières, les innombrables cheminées des baraques démolies et brûlées. Seuls quelques alignements subsistent de ces taudis pour des centaines de milliers d'êtres. A gauche, démontés et disparaissant dans la brume, les habitats en pierre des femmes emprisonnées. Au milieu, la rampe sur 1 km. L'état des ruines permet toujours d'en reconnaître les principes d'ordre et de symétrie. Derrière le portail du hangar, la voie se divise vers la droite et la gauche. L'herbe pousse entre les traverses, parmi les pierres de la rampe qui dépasse à peine les rails. La distance était haute depuis les portes brutalement ouvertes des trains de marchandises. Ils devaient sauter 1,5 m sur les cailloux acérés,


Mon lieu 123

y précipiter leur paquetage et leurs morts. On dirigeait vers la droite les hommes autorisés à vivre quelque temps encore, à gauche les femmes trouvées aptes au travail. Les vieux, les malades et les enfants se rendaient directement vers les deux cheminées fumantes.

Proche de l'horizon, le soleil brise les nuées et se reflète dans les fenêtres des tours de garde. De part et d'autre, du bout de la rampe, des amas de ruines entre les arbres, les peupliers de la grille du fond sont immobiles, dans une cour de ferme au loin des oies caquettent. A droite, le petit bois de bouleaux. J'évoque le tableau des femmes et des enfants qui y campent, l'une porte son nourrisson au sein et, à l'arrière-plan, un groupe rejoint les locaux souterrains. L'énorme tas de pierres, avec ses piliers métalliques cachés et ses plafonds de béton permet encore de reconnaître l'architecture des lieux. Ici l'escalier étroit descend dans l'antichambre où se trouvaient les bancs et les crochets numérotés aux murs, pour les chaussures et les vêtements. A ces hommes, femmes et enfants nus on recommandait de se souvenir de leur numéro afin de retrouver leurs vêtements après la douche.

Des millions d'êtres ont été éclusés à travers ces fossés de pierres vers les pièces construites à angle droit, avec leurs piliers troués, puis remontés jusqu'aux feux des poêles pour courir en fumée nauséabonde brune et sucrée au-dessus du paysage. Les excavations de pierre, au bas des marches, usées par des millions de pieds sont vides maintenant, revenant à l'état de sable et de terre, paisiblement allongées au soleil couchant.

Ils avancèrent ici, lentement, parvenus de toute l'Europe, contempler cet horizon, ces peupliers — ces tours de garde avec leurs reflets de soleil sur les vitres — voici la porte qu'ils franchissent vers les pièces violemment éclairées, sans douches, avec seulement ces piliers carrés en fer blanc, voici les murs de fondation où ils trouvèrent la fin dans l'obscurité brusque avec le gaz issu des trous. Et ces mots, ces constats ne disent rien, n'expliquent rien. Rien que des tas de pierres couverts d'herbes foisonnantes. De ceux qui sont morts pour rien, arrachés à leur maison, à leur boutique, à leur atelier, loin de leurs enfants, de leur femme, mari, aimé, loin du quotidien et précipités dans l'incompréhensible, la cendre demeure dans la terre. Rien n'est resté que l'absence totale du sens de leur mort.

Des voix. Un autobus s'avance et des enfants descendent. La classe visite les ruines. Pour un temps les enfants écoutent le maître puis ils escaladent les pierres, certains sautent, rient, se poursuivent. Une fillette court le long d'une trace excavée qui s'étend le long des restes de la voie, par-dessus une pièce de béton. C'était la glissoire des corps morts vers les


124 Peter Weiss

wagons. Me retournant sur le chemin du camp de femmes, je vois les enfants parmi les arbres et j'entends le maître qui les rassemble en tapant dans ses mains.

A l'instant où le soleil se noie, les brumes terrestres s'élèvent et s'enflent autour des baraques basses. Les portes sont ouvertes. Je pénètre, n'importe où. Ici la respiration, le chuchotement, le bruissement n'est pas encore complètement couvert par le silence. Ces grabats en trois étages, le long des murs et de la cloison médiane, ne sont pas tout à fait abandonnés; dans la paille parmi les ombres lourdes on devine encore les millions de corps, tout en bas, au niveau du sol, sur le béton froid, en haut sous le toit s'élevant de biais, sur les planches, dans les casiers, entre les murs de soutènement, serrés les uns contre les autres, six par trou ; ici le monde extérieur n'a pas encore achevé de pénétrer, on peut s'attendre à une tête qui se lève, à une main qui se tend.

Mais peu à peu tout se tait et se fige ici aussi. Un vivant est venu et ce qui s'y passa se referme devant lui. Le vivant d'un autre monde qui vient ici ne possède que sa connaissance des chiffres, des informations écrites, des dires des témoins. Ils sont une part de sa vie, il en porte la charge mais, quant à saisir, il ne le peut que de ce qui lui advient. C'est seulement lorsqu'il est arraché de sa table, lorsqu'il est ligoté, lorsqu'il est piétiné et fouetté qu'il peut le savoir. C'est seulement lorsque cela se produit à côté de lui, qu'on les précipite ensemble, qu'on les abat, qu'on les charge sur des charrettes qu'il sait comment cela est.

En ce jour il se tient dans un monde englouti. Il n'a plus rien à y faire. Pour un temps le silence est total. Puis il le sait, ce n'est pas encore fini.

N. du trad. : Né en 1916 à Nowawes (Berlin), mort en 1982 à Stockholm, Peter Ulrich Weiss a donné son oeuvre majeure L'esthétique de la résistance au cours des années 1970. Auteur de nombreux essais et pièces il est connu du public français par son Marat-Sade (La persécution et l'assassinat de Jean-Paul Marat par le groupe théâtral de l'hospice de Charenton sous la direction du marquis de Sade). La première représentation eut lieu à Berlin en 1964 puis, parmi bien d'autres villes, à deux reprises à Paris.


His toires

GRAZIELLA NICOLAÏDIS

LA BIOGRAPHIE GRECQUE (Quelques considérations psychanalytiques)

« Je n'ai nullement l'intention de représenter l'homme tel qu'il est, mais tel qu'il pourrait être. »

Paul Klee.

PROLOGUE

La biographie d'un sujet, du point de vue psychanalytique, qu'il s'agisse d'un patient ou d'un personnage, diffère dans sa construction de la biographie historique; leurs mécanismes et leurs buts sont différents. On pourrait dire que la première (la biographie psychanalytique) est une construction mythico-fantasmatique et que la deuxième est objectiveévénementielle.

Cette différence d'optique est clairement visible dans l'évolution de la pensée et de la pratique de Freud. L'inventeur de la psychanalyse, au début de sa pratique, prenait une « anamnèse » aussi précise, fouillée et détaillée que possible de ses patients, il reconstruisait ainsi leur vie dans les événements de leur passé et cherchait (pour défendre ses thèses) à fixer la chronologie précise d'un événement, à fixer une date (voir par exemple l'obstination avec laquelle il cherche, pour «l'Homme aux loups », la date précise où celui-ci assista à la scène primitive). Freud, ayant déjà en tête sa théorie de la séduction par l'adulte, cherchait en particulier l'événement de cette séduction supposée, considérée par lui à l'époque comme la cause de la psychopathologie du patient et le fondement de l'édifice de sa personnalité.

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126 Graziella Nicolaïdis

Cette hypothèse de travail, la neurotica, comme Freud la nomme dans sa correspondance avec Fliess, présente des analogies avec le mécanisme, la construction et le but du biographe historien qui, lui aussi, cherche les événements importants, « capitaux » de la vie du héros, événements déterminants pour dessiner le relief de cette personnalité; tenant compte du contexte familial et social de l'époque, contexte pris en compte aussi par Freud.

Pour résumer, on pourrait dire que le biographe-psychanalyste, en l'occurrence S. Freud d'avant 1897 (lettre à Fliess n° 71 du 15 octobre 1897) et le biographe historien, auraient des intentions et des buts communs, à savoir : la recherche d'événements pouvant être la ou les causes déterminantes de la personnalité singulière du sujet : héros ou patient.

Pour que cette façon de procéder soit valable « scientifiquement » pour les uns et « historiquement » pour les autres, il fallait éviter les mensonges, les faux, les approximations. Si une telle façon de procéder reste encore valable pour le biographe historien, chercheur de la vérité événementielle, les choses ont beaucoup changé pour le psychanalyste, chercheur de vérité psychique (nous disons bien vérité et non réalité), depuis l'abandon par Freud de la neurotica.

Car Freud, abandonnant la recherche de la réalité événementielle (l'agresseur sexuel), va désormais s'occuper de la construction fantasmatique de cette séduction, même si elle est mensongère, faussée par le souvenir et ses avatars et par les mécanismes de défense. Depuis lors, tout psychanalyste, reconstruisant pour lui l'histoire de la vie de son patient, se contente du récit associatif, des fantasmes et des rêves, des souvenirsécran. Il est attentif au mythe personnel, au roman familial et ne cherche pas à reconstruire fidèlement une histoire événementielle.

Une distinction entre mythe et histoire, bien que ceux-ci soient souvent superposables, est nécessaire si nous voulons entrer dans le vif du sujet. La biographie (historique) présuppose une proximité aussi grande que possible avec la vérité événementielle, l'évitement du faux; par contre, le récit mythique se situe près du désir du biographe et se soucie moins de cette rigueur événementielle.

Il est intéressant de constater comment l'évolution de la biographie en Grèce a suivi un processus inverse de celui de la « biographie » psychanalytique. Nous allons voir dans le détail comment les biographes grecs ont commencé à écrire d'une façon qui se rapproche beaucoup de l'esprit psychanalytique (Homère, Hésiode), c'est-à-dire d'après la neurotica, pour parvenir ensuite graduellement vers une étape « historicomythologique » (Hérodote, Pindare), étape elle-même suivie d'une courte


La biographie grecque 127

période « objectivo-historique » avec peu de biographie (Thucydide), phase que l'on pourrait qualifier de neurotica du Ve siècle. On arrive enfin à une période où la biographie est un savant mélange de neurotica et de postneurotica, avec tantôt la prépondérance d'un ingrédient, tantôt d'un autre.

L'on aboutit ainsi à un parallélisme synthétique avec Plutarque et ses Vies parallèles (ou Vies) que l'on peut qualifier d'histoire nostalgique à cause de sa référence aux personnages du passé qui ont une aura « mythique », ou à cause de l'éloignement chronologique, une valeur imagoïque. On pourrait se hasarder à dire que, lors du parallèle fait par Plutarque des vies d'Alexandre et de César par exemple, le héros grec et son époque pourraient représenter le souvenir-écran et le roman familial du héros romain.

Ainsi, Homère, Hésiode, Pindare, Plutarque sont plus proches de la biographie psychanalytique que Thucydide (historien) et Xénophon. Homère décrit les états d'âme d'Achille, d'Ulysse et d'Hector avec une profonde acuité psychologique et nous brosse, en relief, des images quasi prototypiques des héros. Hésiode fait la même chose avec les dieux dans la Théogonie, Pindare avec les rois et les athlètes dans ses Epinicies. Thucydide, dont l'oeuvre ne contient presque pas d'éléments biographiques, nous donne une idée claire de la démocratie, mais son Périclès ne peut être qu'induit d'après les événements historiques. Xénophon, par ailleurs, nous donne davantage le contexte des coutumes, de l'ambiance de la cour perse que le profil psychique personnel de Cyrus. Quant à Platon (Apologie de Socrate, Phédon), il s'est intéressé à l'enseignement éthique personnel de Socrate et non pas à nous en décrire la vie.

Peut-on penser que les Grecs ont inauguré ce genre littéraire particulier qu'est la biographie, après la neurotica freudienne, et qu'ils ont abouti à une sorte de synthèse historico-mythologique, dans un parcours à rebours de la ligne d'évolution de la pensée et de la pratique psychanalytiques?

Nous allons suivre chronologiquement les péripéties de la biographie en Grèce et constater que cette hypothèse pourrait être plausible.

En voici les tendances, découpées dans leurs grandes lignes comme têtes de chapitres :

1. Après la neurotica;

2. Période historico-mythologique;

3. La neurotica des Grecs;

4. Tentative de synthèse et retour historico-mythologique, contemporains à un mouvement de biographie « historique ».


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Freud s'est intéressé à la biographie et l'on connaît son intérêt pour la psychanalyse appliquée. Il s'y est adonné notamment dans Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci. Dans l'allocution prononcée lors de l'attribution qui lui a été faite du Prix Goethe, il revendique le droit de la psychanalyse à s'intéresser à ce domaine littéraire 1. L'axe de réflexion de ce travail sera plutôt d'étudier la naissance et le développement de la biographie grecque en essayant d'identifier les différents stades de cette évolution et de tâcher de remonter le plus loin possible pour tenter de trouver les traces les plus anciennes de cette naissance, de voir ce qui a pu pousser les Grecs à s'intéresser à ce genre littéraire.

Le sujet est très vaste et nous ne pourrons pas être exhaustifs, il est bien évidemment impossible de citer tous les auteurs, tel n'est d'ailleurs pas le but de cet article.

1 / L'après « neurotica »

Arnaldo Momigliano 2 attribue aux oraisons funèbres ou aux chants en l'honneur des morts une valeur potentiellement biographique. Remontons jusqu'à Homère, dans l'Iliade (chant 24, v. 720 et s.), nous trouvons les cris de douleur et les lamentations d'Andromaque, d'Hécube et d'Hélène sur le cadavre d'Hector. Ces lamentations (surtout celle d'Hécube) contiennent en effet des bribes de biographie d'Hector, mélangées avec des éléments autobiographiques de celui qui chante le thrène. Nous voyons l'importance de l'éloge funèbre pour prendre un exemple ailleurs dans l'Agamemnon d'Eschyle (v. 1548-1550) où le choeur attend que quelqu'un chante les louanges d'Agamemnon mort (trad. Mazon : « Et l'éloge funèbre, qui donc prendra soin de le répandre avec ses larmes sur la tombe de ce héros, d'un coeur qui ne mente pas? »).

En effet, on peut bien dire que la forme rudimentaire et partielle de biographie trouve ses sources dans l'oraison funèbre dans la poésie épique et sera suivie de l'Eloge, de l'Encomium. Mais laissons là les chants funèbres et nous allons voir que toute l'Iliade est truffée de bribes plus ou moins consistantes de « biographies » ou « d'autobiographies » plus ou moins partielles. Lorsqu'un héros, dans le « feu » de la bataille, dans un corps à corps demande à l'ennemi qui lui fait face de se nommer,

1. « Lorsque la psychanalyse se met au service de la biographie, elle a naturellement le droit de ne pas être traitée plus rudement que cette dernière », S. Freud (Le prix Goethe 1930, allocution prononcée à la maison de Goethe à Francfort, trad. franc, in S. Freud. Résultats, idées, problèmes, II, 1921-1938, PUF, 1985).

2. A. Momigliano, Lo sviluppo della biografia greca, Ed. Einaudi, 1974.


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de lui dire quelle est son ascendance, son origine, sa famille, il y a une trêve momentanée dans la lutte : les deux héros doivent avoir le temps de s'échanger leurs généalogies, de décrire les gestes héroïques de leurs ancêtres.

Ainsi, au chant VI (Iliade) du v. 120 au v. 236, Glaucos et Diomède se rencontrent entre les lignes et brûlent de se battre : « Ils marchent l'un sur l'autre et entrent en contact; et Diomède, au puissant cri de guerre, le premier, dit à l'autre : « Qui donc es-tu, noble héros, parmi les mortels? Jamais encore je ne t'ai vu dans la bataille où l'homme acquiert la gloire... »

Alors, pendant une vingtaine de vers Diomède vante la force de Glaucos, la sienne propre et se demande si son vis-à-vis n'est pas un immortel. Ensuite, « le glorieux fils d'Hippoloque » répond, et du vers 145 au vers 211, Glaucos raconte d'où il vient et récite sa lignée qui remonte à une divinité : Eole; dans la descendance, nous trouvons une liste impressionnante de héros, à commencer par Sisyphe ; les exploits de l'ancêtre Bellérophon sont racontés par le menu (comment il tua la Chimère invincible, de race divine, comment il massacra les Amazones). Son union avec la fille du roi de Lycie, leur descendance, l'union d'une de ses filles à Zeus et il en arrive à nommer son père. Alors Diomède découvre que Glaucos est son hôte héréditaire par les lois divines de l'hospitalité puisque l'un de ses ancêtres reçut chez lui Bellérophon, ancêtre de Glaucos. Et les deux héros, au lieu de s'entretuer, s'échangent leurs armes. Nous sommes bien là en présence d'une biographie partielle de deux héros.

Ainsi, pour glaner un autre exemple, au chant IX (v. 430-605), l'écuyer d'Achille, Phénix, tente de raisonner Achille qui s'est retiré sous sa tente, refuse le combat et les cadeaux de dédommagement qu'Agamemnon lui offre, il refuse également d'écouter les arguments d'Ulysse. Phénix raconte les péripéties qui l'ont amené à quitter le foyer paternel et sa cité, et son arrivée en Phthie chez Pelée, le père d'Achille. Il raconte comment l'enfant Achille s'est attaché à lui. Nous avons ici, dans le récit de Phénix sur les raisons pour lesquelles il a quitté sa maison et a rejoint la Phthie, un morceau narré à la première personne, un morceau « autobiographique ». Ou encore, chant 20, v. 208-241, c'est un face-à-face entre Enée et Achille. Achille apostrophe Enée et le traite plus ou moins de lâche; s'il s'en est tiré auparavant, c'est avec la protection des Dieux.

Enée lui répond qu'il ne saurait l'effrayer par ses mots, qu'ils connaissent les origines l'un de l'autre. Dès le v. 208, Enée raconte sa lignée. Certes, ces vers ne constituent pas une autobiographie, mais plutôt une « carte de présentation généalogique », empreinte de grandiose, de merveilleux, et où la proximité de la divinité est maintes fois soulignée.

RFP — 5


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L'Odyssée 3 dans son ensemble peut être considérée comme une « biographie partielle » d'Odysseus (Ulysse) et même une « autobiographie ». De plus, nous avons dans le texte quelques brèves biographies partielles d'autres personnages qu'Ulysse, par exemple au chant III, Nestor raconte la mort d'Agamemnon à Télémaque, venu en quête de nouvelles sur son père. Au chant IV, Hélène raconte, toujours à Télémaque, un des exploits d'Ulysse à Troie. Ménélas, qui est présent, poursuit le récit sur ce même thème (v. 233-289).

Homère, dès le chant V et jusqu'à la fin du chant VIII, raconte une partie des aventures d'Ulysse. Départ d'Ogygie, l'île de Calypso où il est resté sept ans, Hermès transmet à Calypso l'ordre de Zeus de laisser repartir Ulysse. Aventures diverses d'Ulysse qui est toujours en butte à la colère de Poséidon. Le radeau d'Ulysse est détruit, Leucothée le prend en pitié et lui offre un voile magique qui le sauve. Il arrive enfin en vue de la Phéacie et s'endort épuisé sur le rivage. Il se réveillera aux cris des jeux de Nausicaa venue en compagnie de ses amies laver le linge à la rivière, poussée par Athéna qui lui apparaît en rêve. Ulysse arrive au palais d'Alcinoos, et au chant VII, sans dévoiler son identité, il raconte son arrivée en Phéacie et l'accueil que lui a fait Nausicaa. Au chant VIII, la fête en l'honneur de l'hôte est racontée : concours, lancer du disque, repas du soir. Ulysse, qui est toujours sans nom, demande à l'aède Démodocos de chanter l'histoire du cheval de bois (épisode glorieux d'Ulysse et stratagème qui a permis de conquérir enfin Troie, et qui n'est pas raconté dans l'Iliade). Au chant de Démodocos, Ulysse s'émeut, alors Alcinoos l'invite à se nommer. Au chant IX et jusqu'au chant XII, Ulysse se nomme* et raconte ses aventures à la première personne; nous pourrions appeler ces chants, en prenant une certaine liberté, des morceaux « autobiographiques » et, qui plus est, ils constituent le premier flash-back de la littérature occidentale et peut-être mondiale. Ulysse raconte ce qui s'est passé avant le récit qui commence avec le départ de chez Calypso. Bien sûr, nous n'oublions pas que c'est Homère qui fait parler Ulysse, que l'auteur est Homère, mais « il cède la parole » à Ulysse pendant la longueur de quatre chants! Homère ne parle jamais à la première personne, il ne dit jamais « je ».

A la fin du chant XII, la boucle est bouclée, le morceau « autobio3.

autobio3. terme même Odyssée signifie les exploits, les aventures, ce qui est arrivé à Odysseus (Ulysse). Bien entendu, l'Odyssée est une biographie d'Ulysse, mais mythique ; y a-t-il d'ailleurs une biographie purement événementielle dépourvue d'éléments mythiques ?

4. Chant IX/19-20 : « C'est moi qui suis Ulysse, oui, ce fils de Laërte, de qui le monde entier chante les ruses et porte aux nues la gloire. »


La biographie grecque 131

graphique » du héros et le flash-back sont terminés; le récit est repris par Homère qui nous parle d'Ulysse à la troisième personne et raconte la suite des aventures depuis le départ d'Ulysse de Phéacie, le retour à Ithaque et les événements bien connus jusqu'à l'extermination des prétendants. On pourra objecter qu'Homère ne raconte pas la vie d'un homme, mais celle d'un héros mythique : à cela nous répondrons que pour Homère, les héros dont il parle ne sont pas des personnages mythiques, mais bien des personnes ayant existé. Il croit raconter les souvenirs d'événements d'un temps révolu (la période mycénienne), transmis jusqu'à lui par la tradition orale (absence d'écriture en Grèce entre le Mycénien ou linéaire B et l'apparition de l'alphabet au milieu du VIIIe siècle av. J.-C).

Il n'y a pas de ligne nette qui trace la fin de la période mythique et signe le début de la phase historique. Des théogonies et cosmogonies on passe aux hommes (voir Hésiode, Théogonies et Les Travaux et les jours) avec le « Mythe des races » et l'apparition de la race des hommes 6. La Théogonie est déjà, en embryon, une biographie, même si elle se contente de nous instruire sur les généalogies divines, les unions divines, qui a enfanté qui, en s'unissant à qui. Il semble naturel et évident qu'on s'intéressa d'abord aux dieux et à leur vie, ensuite à la vie des héros, vus comme des personnes ayant vraiment existé dans des temps révolus, ensuite aux hommes, aux simples mortels, suivant ainsi un ordre, sensible lorsqu'on étudie les généalogies divines; les dieux s'accouplent, donnent naissance à d'autres divinités, parfois monstrueuses (surtout au début), à des dieuxfleuves, puis, plus on s'éloigne des origines de ces unions divines avec des mortelles, plus ce sont des mortels qui naissent et qui sont d'abord des héros, si ce sont des hommes, des magiciennes ou des sorcières si ce sont des femmes 6 : des mortels doués de pouvoirs surhumains qui témoignent de leur ascendance divine.

Les Grecs ont montré un immense intérêt pour les héros du passé : Héraclès, Thésée, OEdipe; et ceci a certainement eu une influence directe sur les origines de la biographie. La vie de ces héros constitue le genre de la biographie mythique. On peut y voir un parallèle dans l'architecture, dans

5. Hésiode donne des détails autobiographiques de ses dissensions avec son frère, auquel il donne des conseils (Les Travaux et les jours). Toujours dans cette même oeuvre, il se vante de sa victoire à Calcide. Il raconte sa rencontre avec les Muses.

Hésiode est le premier écrivain occidental qui parle à la première personne et qui se nomme ; Théogonie (v. 22) : « Ce sont elles (les Muses) qui à Hésiode... » et dansiez Travaux et les jours (v. 10), « Moi, je vais à Persès faire entendre la vérité. »

6. Voir Circé, fille d'Hélios et de Perséis (fille d'Océan ou de Hécate), Médée, fille d'Aïetès et de l'Océanide Idyie, petite-fille d'Hélios et nièce de Circé.


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les bas-reliefs, par exemple le Trésor des Athéniens à Delphes (les exploits de Thésée).

Dans le même courant de fascination pour les héros du passé se situent les recherches dont nous avons connaissance sur les vies d'Homère et d'Hésiode au ve siècle av. J.-C.

Avant l'oeuvre d'Homère, nous savons qu'il existait des poèmes (perdus pour nous) qu'on appelait Les Retours, c'est-à-dire les retours des différents héros de la guerre de Troie ; nous avons une connaissance plus précise des périégèses, périples géographiques qui constituaient une sorte de biographie partielle, le récit d'une navigation et des pays vus depuis le navire. Voir Skylax de Cariandre qui explore les côtes de l'Inde jusqu'au golfe Persique pour Darius 1er. Ion de Chios qui, dans ses Epidimiai raconte ses séjours et ses rencontres avec Périclès et Sophocle. Il y a dans ces récits de voyages véritables, davantage de « vérité » que dans les récits mythiques, l'auteur raconte ce qu'il a réellement vu, ou cru voir.

Faisant une brève halte psychanalytique, nous pouvons déjà constater que l'intérêt se déplace pour ainsi dire des fantasmes originaires, dans les Cosmogonies et les Théogonies (origines, différence des sexes, scène primitive, séduction, castration), avec une efflorescence très riche d'accouplements intergénérationnels, de naissances merveilleuses et étranges, d'êtres sublimes et d'êtres difformes, horribles, terrorisants, monstrueux, possédant tous les sexes, unions incestueuses, etc., vers une mise en forme de fantasmes plus secondaires, résumant en quelque sorte l'évolution psychosexuelle du sujet. Il s'agit alors des vies des héros, d'êtres humains idéalisés, héroïsés, mythisés, encore plus proches de l'homme que les divinités. Bien que les Grecs n'aient jamais pensé être très différents de leurs dieux dans leur façon de vivre, l'immortalité et la folie mises à part; les dieux avaient les mêmes passions, les mêmes partis pris, les mêmes aventures que les hommes. Il n'y avait pas chez les Grecs d'interdits à s'intéresser à ces vies divines ou héroïques, la curiosité n'était ni interdite ni pénalisée. Ainsi, les Grecs de l'Antiquité projetaient sur les dieux, les demi-dieux (et les héros) leurs désirs, leurs pulsions; cette projection étant sans doute favorisée par le polythéisme et les projections diffractées qu'il permettait.

Ils ont ensuite franchi un autre pas vers des fantasmes encore plus secondarisés, mettant au centre de leur curiosité et de leur intérêt un personnage et son oeuvre; homme d'Etat, roi, philosophe, auteur tragique, essayant parfois d'établir une relation entre vie et oeuvre, dans un essai de reconstruction, riche de souvenirs-écrans, de ce qu'on pourrait nommer sa « névrose infantile », traversant, pour ce faire, des étapes de plus ou moins grande idéalisation du modèle humain.

Au début de cette lignée, nous pourrions citer brièvement Pindare, dont l'oeuvre se situe dans la première partie du ve siècle; il nous reste de lui surtout les Epinicies, chant triomphal pour l'athlète vainqueur aux différents jeux panhelléniques. Pindare chante les louanges du vainqueur (l'ode est commanditée), donne quelques notices biographiques, insiste surtout sur les mythes qui se rat-


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tachent à la famille du vainqueur ou à sa ville; mais toujours il affirme que c'est le poète qui donne la vraie gloire7.

Il s'agit de biographies partielles, voire très partielles, embellies et liées à ce genre poétique particulier qu'est l'épinicie, où les désirs et les fantasmes du poète prédominent sur le côté événementiel.

2 / Période historico-mythologique (fantasmatique)

L'histoire naît en Grèce, au Ve siècle, avec Hérodote le « père de l'histoire », qui n'est toutefois pas un historien dans le sens donné actuellement à ce terme.

Ses Historiae 8 sont présentées par Hérodote lui-même comme 1' « exposé d'une recherche »; c'est une véritable histoire universelle de son époque, dont la matière et la source principale sont constituées par ce que luimême vit lors de ses voyages. Ce qui le pousse, c'est la curiosité vers les terres lointaines (il naît à Halicarnasse en Carie), les hommes, la géographie, l'ethnographie et l'histoire. Il se sert de ce qu'il apprend par les autres, par la renommée, l'opinion; les sources écrites (inscriptions) étaient muettes pour lui, car il ne connaissait pas les langues des pays qu'il visitait. Hérodote, comme nous l'avons dit, n'est pas historien dans le vrai sens du terme, il ne recherche pas les causes des événements. Ce qui l'intéresse surtout, c'est l'homme. Son but est de raconter afin que le temps ne mutile pas le souvenir. Ses Histoires sont remplies d'hommes, avec leurs passions, leur caractère, non seulement les rois « barbares » (Crésus, Cyrus, Cambyse, Darius, Xerxès), mais aussi des figures d'hommes vus « en passant », humbles ou puissants; des Grecs également : Léonidas, Thémistocle, etc. Les longs récits qui pourraient être des biographies partielles dans l'oeuvre d'Hérodote (sur Cambyse, Crésus, Cyrus ou sur les médecins grecs, comme Démocède, qui suivirent les rois persans), sont présentés par Hérodote selon les principes établis de la biographie : origine, jeunesse, exploits, mort. Ce qu'il y a chez Hérodote de nouveau par rapport aux périégèses antérieures, est le souci de la recherche, et pas seulement dans le but de raconter ce que l'on a vu.

Hérodote reste près du merveilleux et du mythe (malgré des informations parfois solidement historiques, surtout lorsqu'il parle des guerres médiques), ce merveilleux coexiste avec une récolte d'informations sur un passé récent (il ne remonte jamais plus loin qu'un siècle). Son intention n'est pas de

7. Voir par exemple la IVe Pythique : « Pour Acrésilas de Cyrène, vainqueur à la course des chars » où Pindare, remontant à la fondation de Cyrène, raconte l'histoire des Argonautes.

8. Recherche, information, exploration, puis : récit (le verbe toropéw, chercher à savoir, rechercher, rapporter verbalement ou par écrit ce qu'on sait).


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rechercher les causes des actes humains, il recherche toujours une morale. Son intention, c'est la conservation de la civilisation grecque, une manière de ne pas mourir 9. On a pu écrire, et nous croyons à juste titre, en plein accord avec le point de vue psychanalytique, que ce qui a poussé à écrire l'histoire et le fait qu'elle soit née en Ionie, un des nombreux pays colonisés par la Grèce continentale, aurait eu pour cause la nostalgie des origines et la nécessité psychique de retrouver le lien avec ces origines, le désir de ne pas le perdre et de recréer, pourrait-on dire, un « roman familial » commun aux émigrés.

Trois facteurs principaux ont fait éclore l'histoire au Ve siècle en Grèce : la curiosité envers les terres lointaines, étrangères et les institutions de ces pays, le doute sur les mythes et les généalogies, l'intérêt pour les types humains.

Chez Hérodote, les brefs récits biographiques sont entourés de merveilleux, même les causes des événements, lorsqu'elles sont citées, sont plutôt mythiques. On connaît l'aversion de Thucydide pour le détail biographique. Avec Hérodote, nous avons l'impression que l'intérêt pour le détail biographique des personnages politiques était plus vif en Asie Mineure ou dans les régions ioniennes (Hérodote écrit en prose ionienne) qu'à Athènes ou dans la péninsule grecque. L'Asie Mineure était plus ouverte à la diffusion des contes orientaux avec leur goût fortement biographique; cependant la recherche biographique sur les personnalités littéraires et artistiques du passé s'est développée en Grèce en rapport avec les intérêts spécifiques culturels et philosophiques des Grecs et semble avoir évolué indépendamment des influences extérieures.

3 / La « neurotica » grecque

En ce qui concerne Athènes, le ve siècle n'apporte pas une contribution majeure à l'affirmation de la biographie et de l'autobiographie (surtout chez Thucydide); la matière des historiens grecs était l'Etat et non l'individu, même pour Hérodote, les protagonistes des guerres médiques sont les Athéniens et les Spartiates et non Thémistocle et Léonidas : la valeur d'un individu résidait dans sa contribution au bien-être de l'Etat auquel il appartenait. Cette façon de voir excluait l'approche biographique. Le public du Ve siècle était intéressé par la tragédie (les grands mythes) et par

9. Ses brèves biographies s'ouvrent souvent comme une tragédie, par un rêve (voir le livre 1 : Vicissitudes du fils de Crésus) ; comme dans la tragédie, son récit est truffé de victoires sur les monstres ; de même, on y retrouve l'idée que les héros ne peuvent échapper à leur destin (voir Agamemnon, OEdipe, pour la tragédie).


La biographie grecque 135

la comédie. Chez Aristophane, nous trouvons beaucoup d'allusions à des personnages politiques ou artistiques de l'époque contenant quelques éléments biographiques (voir Cléon, Socrate, Euripide...), ainsi qu'à l'art oratoire, à la discussion sophistique.

En résumant, disons qu'au Ve siècle, des oeuvres tant biographiques qu'autobiographiques étaient connues même en dehors du cercle restreint de la biographie littéraire et mythologique, et qu'elles étaient le récit d'une vie, de la naissance à la mort. Nous en savons fort peu sur ce sujet, mais nous mesurons l'étendue de la perte par des citations, allusions et fragments 10.

On dirait que l'on assiste, au niveau du peuple, à l'instauration d'une mise en latence. Les fantasmes débridés des périodes précédentes cèdent le pas à l'exercice d'une activité de recherche appliquée à un domaine où la curiosité et l'intérêt (existant depuis les origines) sont canalisés dans l'obtention de buts plus pratiques, davantage en relation avec la réalité, si l'on songe à l'histoire, ou à la connaissance de l'homme (mais ne nous y trompons pas et évitons de faire des raccourcis dangereux en oubliant la philosophie du VIe siècle av. J.-C). Le doute semble aussi très important et nouveau : doute envers les croyances d'antan, envers les vérités transmises par les ancêtres, de même que l'enfant ne prend plus pour de l'or les vérités énoncées par les parents et s'adonne à ses propres recherches.

Le IVe siècle apporte de grands changements en ce qui concerne la biographie. Nous avons des témoignages plus abondants qui ont trait à la littérature sous tous ses aspects.

Les monuments funéraires confirment cet intérêt accru; les épigrammes sur les monuments contiennent davantage d'éléments biographiques : âge, lieu de naissance, nom du père, cause du décès, enfin, de plus amples informations et plus généralisées qu'aux siècles précédents.

Un nouveau climat politique, social et intellectuel s'installe. Si la Grèce est sortie des guerres médiques grandie et plus consciente de ses valeurs dans tous les domaines, après le désastre de Sicile (guerre du Péloponnèse), Athènes se sent ébranlée, et s'intéresse davantage à ses origines et à ses mythes (figurés sur les monuments), elle se tourne vers son passé en raison de l'incertitude de l'avenir : on voit naître cette école d'historiens appelés les Attidographes (qui écrivent sur l'Attique). La religion est vidée d'une part notable de son contenu en faveur des nouveaux dieux. Les hommes politiques se trouvent dans une position

10. Il nous reste des citations sur les personnages littéraires du passé (par ex. sur la vie d'Empédocle, citée par Diogène Laërce).


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de pouvoir très différente de celle de leurs prédécesseurs du Ve siècle.

Auparavant, ils étaient les serviteurs de l'Etat (même Périclès). Sans entrer dans des détails qui allongeraient notre propos, on voit naître au VIe siècle, en liaison avec une situation politique transformée, une nouvelle race d'hommes d'Etat 11 qui ont une ligne politique personnelle. En tant qu'individus, ils représentent une source accrue d'espoir ou de crainte en comparaison avec les hommes politiques d'Athènes ou de Sparte au siècle précédent. Enfin, les nouvelles tendances de la philosophie et de la rhétorique soulignent l'importance de l'éducation individuelle.

Le IVe siècle av. J.-C. est un siècle de personnalités fortes et obstinées qui offrent aux biographes un bon sujet d'étude.

La biographie au IVe siècle a occupé une position ambiguë entre réalité et fiction. Peut-on en effet appeler le Phédon et l'Apologie de Platon ou les Mémorables de Xénophon des biographies ?

Les Socratiques visaient la saisie de la potentialité plutôt que celle de la réalité des vies individuelles. Il est évident que Platon recherchait l'essence chez Socrate.

Ainsi, Socrate, le protagoniste de leurs réflexions, n'était pas le « vrai » Socrate et l'on ne se proposait pas de parler d'un homme mort dont l'on puisse raconter la vie, mais plutôt d'un guide pouvant emmener le lecteur vers l'exploration de territoires psychiques et spirituels encore inconnus.

La technique employée pour gagner des causes devant les tribunaux ou pour faire de la propagande politique requérait la capacité de savoir présenter sous une lumière propice sa propre vie et celle d'autrui. Les biographies et autobiographies du IVe siècle prennent ainsi en considération un homme dans l'exercice de sa profession, en relation avec son parti politique, avec son école. Il s'agit de portraits de personnages publics et non de descriptions de vies privées.

Isocrate a une place dans l'histoire de la biographie et de l'autobiographie. Le discours intitulé « Sur l'échange », discours que l'auteur ne prononça jamais, prend comme point de départ un procès qu'un certain Lysimaque avait intenté contre Isocrate (le droit attique prévoyait d'attribuer à un citoyen riche la charge coûteuse de la triérarchie, en proposant, en cas de refus, l'échange des propriétés). Isocrate fait semblant d'être contraint par les attaques publiques de son adversaire, à défendre sa vie et son oeuvre.

Un autre de ses discours, l'Evagoras, est une oraison funèbre. C'est

11. Conon, Agésilas, Denis l'Ancien, Epaminondas, Philippe de Macédoine, Dêmosthène et Alexandre le Grand pour n'en citer que quelques-uns.


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l'encomium du souverain défunt, il est composé comme le portrait idéal du prince. L'auteur considère ce discours comme la première tentative d'écrire un encomium en prose (avant lui, Pindare l'avait fait en vers). L'encomium est disposé dans un ordre chronologique, mais ne peut être considéré comme une vraie biographie d'Evagoras de la naissance jusqu'à sa mort. La méthode utilisée par Isocrate consiste à rattacher les faits de la biographie au caractère moral qui les explique et les relie ; il prend soin d'idéaliser le personnage et taira la mort violente du souverain 12. Xénophon, quelques années plus tard, prit l'Evagoras comme modèle pour son Agésilas. Il fit pour Agésilas ce qu'Isocrate avait fait pour Evagoras défunt. Toutefois, à la différence d'Isocrate, l'intérêt pour les exploits véritablement accomplis par Agésilas était bien plus grand que celui qu'Isocrate avait eu pour ceux d'Evagoras. Son encomium est divisé en deux parties; la première écrite par ordre chronologique, comme Isocrate le suggérait, mais il donnait plus d'espace aux faits, on peut dire que cette première partie était plus proche de ce qui plus tard devint la biographie conventionnelle. La deuxième partie se composait d'une revue, non chronologique, mais systématique des vertus d'Agésilas.

La dichotomie entre la revue chronologique des événements et l'analyse systématique des qualités était une tentative qui visait à résoudre le problème de tout biographe : comment définir un caractère sans amoindrir la variété des événements d'une vie individuelle.

Le même Xénophon dans les Memorabilia écrit une défense de Socrate dans un style juridique. Il entrelace une défense de Socrate avec des souvenirs qu'il a de lui. Il est difficile de dire si Xénophon avait l'intention de présenter les discours authentiques tenus par Socrate. Si on observe le discours de près, il est difficile de penser que Xénophon voulait vraiment conserver le souvenir du Socrate réel.

On serait ainsi plutôt face à une biographie, en partie romancée. C'est ce qu'on écrira à propos d'une autre oeuvre « biographique » de Xénophon, la Cyropédie, on dira d'elle que c'est un « roman pédagogique ». Il reste toutefois que la Cyropèdie est sans doute la biographie la plus élaborée de la littérature grecque classique qui nous soit parvenue. On y présente la vie d'un homme du début à la fin en insistant (comme son titre l'indique) sur son éducation. Probablement Xénophon n'eut jamais la prétention

12. Isocrate commence par la description détaillée de l'illustre généalogie d'Evagoras qui remonte à Zeus lui-même. Evagoras est évincé du trône et, lorsqu'il revient, son arrivée est précédée.par des présages, des oracles, « visions dans les rêves » qui le désignaient comme né pour une destinée surhumaine. Isocrate, en plus des exploits de son héros, en décrit aussi le caractère, le comportement privé et politique, énumère ses amitiés, dissimule ses insuccès, décrit sa glorieuse et nombreuse descendance.


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d'écrire un compte rendu véritable d'une vie. On peut se demander si c'est le fait que le thème de son oeuvre était oriental qui a pu amener Xénophon à négliger la vérité historique.

Pour le biographe, l'objectivité, si toutefois elle est recherchée, ce qui ne fut pas toujours le cas, est encore plus difficile que pour l'historien. Le biographe, dans sa reconstruction, a affaire à une personne, à un autre transférentiel qui va mobiliser davantage sa névrose infantile. Freud, dans Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, écrit ce qui suit sur le travail du biographe, et il en savait quelque chose, lui qui était justement en train d'affronter une étude psychanalytique de ce grand génie de la Renaissance : « ... les biographes sont toujours singulièrement "fixés" à leur héros. Le plus souvent ils l'ont choisi pour objet d'étude pour des motifs personnels, d'ordre sentimental, qui le leur rendait à l'avance tout particulièrement sympathique. Ils se livrent alors à un travail d'idéalisation qui cherche à faire entrer le grand homme dans le Panthéon de leurs idéaux d'enfance, voire à ressusciter en lui la représentation éblouie que l'enfant se faisait du père. Dans ce but, ils effacent de sa physionomie et les traits individuels et les vestiges qu'y laissèrent les combats de la vie contre les résistances intérieures et extérieures; ils ne supportent en lui aucune trace de faiblesse ou d'imperfection humaines et ne nous offrent plus alors qu'une froide figure idéale, à nous étrangère, au lieu de l'être humain auquel nous nous sentirions, fût-ce de loin, apparentés. Cette manière de faire est fort regrettable, car ainsi les biographes des grands hommes sacrifient à une illusion la vérité et renoncent en faveur de leurs imaginations d'enfance à pénétrer les plus attrayants secrets de la nature humaine » (Freud, Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, Gallimard, coll. « Idées », trad. de Marie Bonaparte).

Il semble que la vraie biographie aurait été précédée ou du moins inspirée par des oeuvres d'imagination. Nous devons constater que la ligne de partage entre imagination et réalité est plus fragile lorsqu'on écrit une biographie que lorsqu'on écrit l'histoire. L'attente du lecteur était sans doute un élément qui influençait cette façon de faire : il attendait des informations sur les amours, l'éducation, le caractère des héros; et il est en outre certain que dans ces domaines, on peut moins facilement se documenter que sur des faits politiques ou guerriers.

Les directives constantes de l'évolution de la biographie nous semblent avoir été de deux sortes. L'une est la voie qui mène l'intérêt de la vie extérieure, événementielle, à la vie intérieure (caractère, qualités). L'autre ligne de développement est celle qui conduit de l'origine : le « thrène », le chant funèbre, l'éloge pour un mort, à l'encomium d'un personnage célèbre, mort ou vivant, et de là à la recherche d'une objectivité ou « vérité » toujours plus grande, soit dans les événements de la vie du personnage, soit dans la vérité de son essence.

Il est évident que la période de la neurotica de la biographie grecque oscille avec l'après-neurotica qui l'a précédée. Si cela peut sembler paradoxal chronologiquement, ce ne l'est pas psychanalytiquement, puisque le primaire précède le


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secondaire. Ainsi pourrait-on dire que l'axe évolutif de la biographie grecque est davantage conforme à l'évolution psychosexuelle que les étapes évolutives de la découverte freudienne.

4 / Tentative de synthèse et retour historico-mythologique

contemporains à un mouvement de biographie « historique »

L'atmosphère intellectuelle d'Athènes changea après la victoire des Macédoniens en 338 av. J.-C. On assista à la fin des mythes et de la rhétorique d'Isocrate. Le monde devenait plus grand de jour en jour, grâce aux conquêtes d'Alexandre. L'esprit créatif des Grecs qui avait caractérisé la première partie du IVe siècle fut remplacé par un esprit nouveau qui s'exprimait à travers l'analyse et l'étude des connaissances acquises. Aristote prit la place de Platon. Aristote n'avait pas une grande sympathie pour l'historiographie. Dans le chapitre IX de sa Poétique, il écrit : « ... Mais la différence est que l'un dit ce qui a eu lieu, l'autre ce qui pourrait avoir lieu. C'est pour cette raison que la poésie est plus philosophique et plus noble que la chronique : la poésie traite plutôt du général, la chronique du particulier. » On a traduit ici par « chronique » le mot grec îoTopia (Aristote, la Poétique, chap. IX, texte bilingue, Paris, coll. « Poétique », Ed. du Seuil, 1980). Aristote lui-même n'écrivit pas des biographies, ni aucun de ses élèves les plus illustres.

Aristoxène de Tarente (connu par des citations de saint Jérôme) écrivit des biographies et appartenait à l'école du Péripat. Il semble qu'il développa son talent dans l'observation et qu'il montra une grande capacité de relier les différents épisodes dans un schéma biographique.

Saint Jérôme cite, outre Aristoxène, Hermippe, Satyros et Antigonos de Cariste parmi les biographes des générations suivant Aristote. Nous sommes ici dans la biographie savante qui eut une vaste diffusion.

Hermippe (né à Smyrne en 200 av. J.-C. environ) a écrit des biographies sur les législateurs archaïques, sur Pythagore, Gorgias, Aristote et leurs élèves respectifs. Il semble qu'il aimait le frivole, le morbide, et qu'il se soit servi, pour ses biographies, des catalogues de Callimaque. Satyros (né à peu près vers 150 av. J.-C.) a écrit, on le sait par un papyrus publié en 1912, des biographies sous forme de dialogue 13. Antigonos de Cariste imita Aristoxène; il écrivit sur des philosophes de la génération précédente de la sienne et en particulier sur son maître Ménédème. Il aimait parler

13. Le titre que l'on trouve dans ce papyrus est le suivant : « Livre 6 du catalogue des vies de Satyros, avec la vie d'Eschyle, Sophocle et Euripide. »


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des philosophes comme d'êtres humains intéressants et amusants 14.

L'encomium biographique créé par Isocrate continua à avoir beaucoup de succès. On connaît des encomia de Théopompe sur Philippe et Alexandre de Macédoine. Polybe, dont nous parlerons plus tard, auteur lui-même d'un encomium sur Philopoemen en trois livres, nous explique ce que l'on en attendait : « J'éclaircis qui il fut, qui furent ses parents et quelle a été son éducation dans sa jeunesse. Je racontai ses exploits les plus fameux. Un encomium, poursuit Polybe, exige un récit sommaire des exploits du héros » (Fr. Gr. Hist., 173). Beaucoup de livres sur des grands hommes portaient dans leur titre une référence à l'éducation, par exemple : « Comment fut éduqué Alexandre » d'Oneisicrite.

Un ample compte rendu de l'éducation était suivi d'un récit sélectif des entreprises politiques et militaires.

L'écart entre l'encomium et la vraie biographie est mince, on le voit, à tel point qu'une séparation nette devient impossible.

On écrivit sur Philippe II, Dionysos le Jeune de Syracuse, sur Attale I, sur Hannibal. On peut se demander comment on peut séparer clairement ces biographies des livres qui avaient pour but de raconter l'histoire politicomilitaire sous la forme d'une monographie sur tel ou tel roi.

Les mémorialistes des guerres et conquêtes d'Alexandre (Clitarque, Ptolémée, Aristobule), et les historiens des Diadoques et des rois hellénistiques se trouvèrent aussi dans cette position mal commode et ambiguë entre biographie et histoire, comme on l'a déjà vu, il est certainement difficile de poser une séparation claire entre biographie et monographie centrée sur un homme.

Pour l'état de la biographie aux IIe et Ier siècles av. J.-C, nous en sommes réduits à des conjectures. Le peu que l'on sait nous est connu par des citations que nous trouvons dans les Fragments des historiens grecs. Nous savons qu'il y a eu de brèves biographies des Ptolémées au IIIe siècle. A la période hellénistique, il est certain qu'existèrent aussi bien la biographie du type « plutarquien » (disposée selon l'ordre chronologique) que celle du type « suétonien » (ordonnée de façon systématique).

Il exista aussi la biographie sous forme de dialogue (révélée par un papyrus) et un autre papyrus nous révèle encore un autre type de biographie; des biographies brèves, probablement liées entre elles à travers un arbre généalogique. Un autre papyrus (Oxyrhynchus, 2438) nous livre une brève biographie de Pindare. La tradition des écrits apologétiques datant

14. Autres noms connus par citations : Ariston de Kéos, qui écrivit sur Héraclite, Socrate, Epicure. Diogène Laërce définit le livre sur Epicure Une vie.


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du IVe siècle continua à jouir d'une grande popularité à l'époque d'Alexandre et après.

Il semble donc qu'apparemment, il n'existait pas à cette époque une grande uniformité dans ce genre littéraire particulier qu'est la biographie.

En effet, on ne pouvait écrire sur les vies des poètes de la même façon que l'on écrivait sur celle des philosophes et sur les vies des généraux et des rois. En outre, écrire sur des hommes ayant vécu aux siècles précédents n'était pas la même chose que d'écrire sur des contemporains. Les poètes du passé avaient laissé fort peu de mémoires authentiques et l'on peut voir comment les biographies tardives de ces poètes étaient construites : sur la base de fragments se trouvant sur des monuments, sur des déductions tirées de poèmes, des informations tirées de chroniques plus anciennes, de la tradition orale et... de l'imagination.

Le rapport entre poésie et vie encourageait une grande liberté d'interprétation des témoignages littéraires. Les philosophes, quant à eux, avaient laissé des disciples avec lesquels il fallait compter, de même que rois et généraux avaient laissé des traces dans l'histoire, tout cela pesait sur leur biographie.

Certains rois écrivirent leurs mémoires, mais il ne semble pas que les Hypomneumata historiques puissent être considérés comme des « mémoires personnels ». Certains étaient des Ephémérides, c'est-à-dire une sorte de journal de cour ou d'affaires des rois et des ministres. D'autres Hypomneumata avaient un caractère plus privé et intime. La lettre autobiographique continua à exister. L'on sait qu'il y eut des lettres d'Alexandre à sa mère avec des informations sur son expédition en Inde.

Polybe, Plutarque et Arrien de Nicomédie sont les trois auteurs qui ont vécu à l'époque où la Grèce était devenue une province romaine.

Nous pouvons situer une partie de leur oeuvre dans le genre biographique. Le premier, Polybe (né à Mégalopolis vers 200 av. J.-C), est certainement le moins biographe des trois, et il a davantage sa place dans l'historiographie.

Dans son Histoire, nous avons une Vie de Philopoémen. Il en retrace les origines, la jeunesse, la carrière, la brillante conduite, la réorganisation faite par lui de l'armée achaïenne et sa mort violente. Il fait l'éloge de l'homme et de son oeuvre, décrit les monuments et statues érigés à sa mémoire. Polybe nous apprend (livre III) qu'il lui a consacré une monographie en trois livres publiée à part, perdue pour nous.

Plutarque (né en 50 av. J.-C.) doit sa renommée aux Moralia et aux Vies. Il est profondément marqué par Platon et Aristote. Dans les Vies ou Les vies parallèles, il met face à face ou côte à côte un grand homme grec et un grand homme romain, la seule exception étant Artaxerxès. L'idée des Vies parallèles est de comprendre les personnages à travers l'analogie, mais aussi les situations. Puisque l'histoire a déjà été écrite et qu'il s'agit de la comprendre, l'analogie constitue une voie précieuse pour la com-


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préhension, et la biographie (qui privilégie la façon et l'ordonnance) est son instrument le plus approprié. Le genre biographique est pour Plutarque la forme naturelle d'une réflexion actuelle sur le passé, passé déjà raconté par de grands historiens. Ces vies sont un miroir où il regarde les grands personnages pour en prendre exemple, le miroir reflète quelque chose d'ancien, mais les rend familiers — Plutarque vit dans une époque d'érudition et d'humanisme et il a une vision globale des siècle passés avec les personnages qui en émergent. Ce genre de biographies permet de rendre vivantes les phases de l'histoire sans étudier les causes et les effets des événements. Plutarque nous dit aussi comment il procède pour raconter ces vies : il choisit parmi les oeuvres qui sont ses sources, s'efforce de choisir ce qui met le héros en valeur, s'intéresse à l'aspect moral (vices et vertus), de telle façon que même Les Vies sont en fait des oeuvres morales (Moralia).

Les héros de Plutarque sont des guides d'hommes, en temps de paix ou de guerre, d'hommes qui ont fait l'histoire. L'aspect exemplaire de ces vies devait susciter l'émulation et l'imitation. Ces personnages appartenaient à un monde désormais perdu et rappelé par Plutarque avec admiration et regret. Plutarque montre aussi ces grands hommes avec leurs faiblesses et petitesses, ce qui ne les rabaisse pas, mais les rend plus humains.

Alors que, comme on l'a vu, la biographie était née en ayant des buts célébratifs et moralisants, elle devenait une fin en soi (à la suite de Théophraste, Caractères), c'est-à-dire qu'elle s'était adonnée à la construction de figures avec un caractère dominant; Plutarque dépasse cela et renouvelle la biographie. Comme il ne voulait pas écrire de l'histoire, il examine ses personnages de l'intérieur. Mais les buts et les intérêts de la biographie de Plutarque sont aussi moralistes et à thèse. Ce qui exerce le plus d'attraction sur le lecteur c'est son adhésion totale, sa façon de se mettre dans le personnage et de le recréer avec sympathie, sa capacité d'en faire une personne vivante.

Arrien de Nicomédie (né en 95, mort en 175 apr. J.-C.) est le grand historien d'Alexandre. Déjà le titre de son oeuvre L'anabase d'Alexandre se veut un hommage à Xénophon. Il décrit les exploits d'Alexandre depuis son départ de Grèce, ses batailles, ses conquêtes, ses victoires, jusqu'à sa mort. Il se documente aux meilleures sources telles que Ptolémée et Aristobule (compagnon d'armes d'Alexandre). Comme il le déclare lui-même, seulement en cas de désaccord entre les sources, il essaie d'établir quelle est la plus digne de foi ; mais nous sourions lorsqu'il nous dit qu'il donne la préférence à Ptolémée « pour lequel, puisqu'il est roi, mentir


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est plus méprisable que pour toute autre personne ». Il a toutefois su distinguer la divulgation de l'information sérieuse, et il a eu le grand mérite d'empêcher que la figure d'Alexandre le Grand ne devienne une nébuleuse romanesque. Arrien ne se montre pas dépourvu de critique face à sa tâche lorsqu'il écrit : « Il y a évidemment d'autres oeuvres sur Alexandre, et il n'y a pas de sujet sur lequel il y ait autant de versions des faits que d'auteurs qui en parlent... »

CONCLUSIONS

Freud, dans Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, ainsi que dans l'allocution prononcée à la Maison de Goethe à Francfort en 1930 lors de la remise du prix Goethe, se penche sur le contre-transfert du biographe.

Dans cette allocution (op. cit.), où il rapproche Léonard et Goethe, il s'exprime ainsi : « Comment alors se justifie un tel besoin de connaître les événements de la vie d'un homme quand ses oeuvres sont devenues pour nous aussi importantes (il s'agit évidemment ici des oeuvres littéraires). On dit généralement que ce serait le désir de rendre un tel homme humainement aussi plus proche de nous. Admettons; c'est donc le besoin d'avoir des rapports affectifs avec de tels hommes, de les adjoindre aux pères, modèles que nous avons connus ou dont nous avons déjà subi l'influence, avec l'espoir que leurs personnalités seront aussi imposantes et admirables que les oeuvres que nous tenons d'eux.

« Toutefois, nous admettrons qu'un autre mobile encore est en jeu. La justification du biographe contient aussi un aveu. Certes, ce n'est pas déprécier le héros que veut le biographe, mais le rapprocher de nous. Cependant, réduire la distance qui nous sépare de lui va bien dans le sens d'un rabaissement. »

Voilà ainsi posé tout le problème de l'ambivalence inconsciente du biographe face au modèle, car sur lui se fait un déplacement d'investissements originairement liés à des « objets » de l'enfance.

Aux temps archaïques de la littérature grecque, il était impensable qu'un auteur parle de soi ou d'un homme « réel », vivant encore. Le genre épique n'engageait pas à parler à la première personne, ce sont les Muses qui inspirent et guident l'écrivain qui se définit comme l'instrument de cette transmission (comme la Pythie est l'instrument à travers lequel l'oracle est énoncé). Au début, la biographie est mythique; on se soucie fort peu de la « réalité », bien qu'Homère croie raconter des épisodes réellement


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arrivés, concernant des hommes ayant réellement existé autrefois. L'éloge funèbre homérique, que nous avons supposé être le premier acte fondateur de la biographie, nous conduit à une coïncidence intéressante. A peu près à la même époque réapparaissent d'abord sur les grands bases funéraires les figurations humaines qui ont été absentes de la peinture de vases en Grèce pendant environ trois siècles (la période du style dit « géométrique »). La figure humaine apparaît d'abord dans des scènes d'exposition du cadavre avec pleureuses et de transport du défunt au lieu de son ultime repos 15. La proto-biographie apparaît ainsi dans des circonstances qui rappellent la représentation de la mort, le chant funèbre qui assure la mémoire pour la postérité, seule forme de « survie ».

Les catalogues (catalogues des vaisseaux dans l'Iliade), les listes généalogiques humaines ou divines suivent dans la ligne d'évolution le thrène ou leur sont contemporaines, voir les généalogies des héros de l'Iliade. Une première forme que nous avons osé définir comme autobiographique se dessine déjà chez Homère; son origine se situe dans le fait que l'homme doit laisser un souvenir pour la postérité, seule forme de survie comme nous l'avons dit. Ensuite, il y a la louange, l'Encomion pour un vivant ayant accompli des exploits de valeur (guerriers ou athlétiques) où la part de « vérité » est noyée dans le mythe qui est raconté parallèlement aux exploits (voir Pindare).

Le genre « encomiastique » qui aura une longue vie et qui amalgame une réalité et des événements au récit d'un mythe nous renvoie à Freud qui, abandonnant sa Neurotica basée sur un événement supposé réel (réelle séduction par une image paternelle), la remplace par les théories sexuelles infantiles formées à partir du mythe d'OEdipe et d'autres mythes, voire des fantasmes en général.

L'historiographie qui naît au ve siècle av. J.-C. ouvre la voie à une biographie plus proche des conceptions actuelles, et comportera davantage de « vérité » (nous avons vu que celle-ci est une démarche à rebours de celle de Freud), bien que la « vérité » recherchée ne soit pas toujours événementielle. Si l'on songe à Socrate comme objet biographique, la vérité recherchée est l'essence de Socrate, l'enseignement qu'il peut apporter sur un comportement face aux lois de la cité et face à la mort.

La biographie va par ailleurs s'intéresser davantage à l'éducation, au caractère du personnage, à ses comportements. Le côté apologétique va

15. Voir G. et N. Nicolaïdis, Totalisation de l'objet, céramique géométrique et écriture grecque, in Psychanalyse des arts de l'image, Colloque de Cerisy, 1980, Paris, Ed. ClancierGuénaud, 1981.


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s'amplifier de la même façon dans l'autobiographie. D'un autre côté, elle va mettre en accusation, critiquer les idées politiques émises par l'adversaire, et pour ce faire, elle l'attaquera en se défendant du même coup des attaques de l'autre dans un mouvement désidéalisant et antipersécuteur par rapport au modèle biographique, et où les projections jouent un grand rôle.

La biographie peut ainsi prendre un ton mondain (racontars, détails piquants), lorsqu'on pénètre dans la vie intime du personnage, objet de la biographie; elle subit également l'influence du lecteur « frivole », avide de ces détails où l'on retrouve les traces des curiosités et théories sexuelles infantiles. Elle peut devenir savante et s'adonner à la recherche des vies des poètes, législateurs ou sages des temps archaïques, dans un mouvement de recherche culturelle et sublimée. Mais le désir de maintenir en vie le passé glorieux de la cité et de la civilisation dans laquelle on vit ou dont on s'est physiquement séparé pour aller fonder des colonies dans des terres lointaines est aussi toujours présent. Le caractère du personnage est mieux dessiné, bien que déjà dans l'Iliade ou l'Odyssée, les caractères d'Achille, d'Ulysse et d'Agamemnon soient nettement brossés.

La biographie hellénistique s'intéresse aux hommes du présent, mais en même temps elle s'intéresse aux hommes du passé, notamment en ce qui concerne les trois grands tragiques, et pour le passé plus récent à Alexandre le Grand, figure héroïque de taille et sujet « rêvé » pour un biographe : sa naissance, son éducation (par Aristote), ses conquêtes qui mènent les Grecs aux confins du monde connu, jusqu'à l'Indus, ses victoires, son destin exceptionnel et sa mort dans la fleur de l'âge. Sujet se prêtant à une biographie idéalisante, comment ne pas faire un « transfert » (positif) sur un personnage pareil? Et pourtant, sa vie a été fouillée par Arrien dans un souci de recherche historique. Le retour au passé se marque encore plus avec Plutarque et ses Vies parallèles où il compare des personnages d'autrefois. On est tenté d'y voir, en plus de ce que nous avons déjà souligné, une nostalgie profonde pour ce passé glorieux, autrement dit une oscillation historico-mythologique.

RESUME

L'auteur jette un coup d'oeil psychanalytique sur les antécédents, la naissance et le développement de la biographie grecque. Il se penche, en se référant à Homère, sur ce qui donne naissance à la biographie : l'éloge funèbre en l'honneur d'un héros. Il met en parallèle l'évolution de la biographie grecque et le développement


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de la pensée de Freud concenuint la recherche du traumatisme (événement) et le renoncement de Freud à la neurotica avec le centrage de ses intérêts sur les fantasmes. La biographie grecque semble, selon l'auteur, avoir suivi un parcours inverse.

MOTS CLÉS

Curiosité, Eloges, Encomia, Evénement, Fantasme, Généalogies, Historicomythologique, Neurotica, Mythes, Oraisons funèbres, Post-neurotica, Transfert sur le héros de la biographie.

Mme Graziella NICOLAÏDIS 32, route de Malagnou 1208 Genève


ANNE CLANCIER

LA BIOGRAPHIE A ROME Suétone, un précurseur de Sade?

La civilisation romaine donna naissance à de grands historiens tels que Salluste, Tite-Live, Tacite. Le genre biographique, né en Grèce, adopté et modifié par les érudits alexandrins passa ensuite à Rome. Il convint particulièrement à la civilisation romaine soucieuse du passé et des commémorations.

Au Ier siècle av. J.-C. le genre fut illustré par l'encyclopédiste Varron et par Cornélius Népos. Il trouva son épanouissement avec Suétone.

Suétone, né probablement à Rome, vers 70 et mort vers 160 apr. J.-C, fut avocat, écrivain puis fonctionnaire. Sa famille appartenait à l'ordre équestre, ce que l'on peut considérer comme la grande bourgeoisie par rapport à l'aristocratie. Suétone écrivit un grand nombre d'ouvrages dont la plupart sont perdus, à part quelques fragments, le seul qui subsiste intégralement est un recueil de biographies, les Vies des douze Césars.

Pendant son enfance, Suétone entendit raconter par son père, officier de police de la XIIIe Légion sous le règne de Néron, les faits et gestes de plusieurs empereurs presque tous cruels qui périrent de mort violente. Entre juin 68 et décembre 69, quatre empereurs successifs, Néron, Galba, Othon et Vitellius furent massacrés ou se suicidèrent. Suétone avait douze ans quand l'empereur Domitien commença ses exactions et dix-neuf ans quand le même empereur fut poignardé. Il semble que Suétone prit la politique en dégoût. Il choisit la profession d'avocat et consacra une grande partie de son temps à écrire. Il fut craintif et prudent, évitant les sujets qui pouvaient lui valoir des ennuis. Ainsi écrivit-il des livres sur les jeux des Grecs, les jeux des Romains, les costumes, les usages et moeurs des Romains, les courtisanes célèbres, les injures, les défauts corporels, etc. De l'ensemble de ces oeuvres, on peut déduire que Suétone avait un grand intérêt pour la vie privée et la vie quotidienne, à moins que la prudence lui ait dicté ces choix. Ses deux oeuvres majeures sont des biographies : d'une part De virus illustribus, biographies de poètes, orateurs, historiens,

Rev. franc. Psychanal, 1/1988


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philosophes, grammairiens, dont il ne reste que des fragments, d'autre part les Vies des douze Césars, objet de notre étude.

Il avait de grandes qualités intellectuelles, elles le firent remarquer par Pline le Jeune qui le recommanda à l'empereur Hadrien. Celui-ci le prit à son secrétariat particulier où il fut chargé de classer les archives impériales, ce qui l'amena à consulter des documents secrets et des correspondances. Il put ainsi recueillir une masse de documents qui, joints à des lectures et à des enquêtes, lui permirent d'écrire les Vies des douze Césars.

Après la mort de Pline, Suétone eut un nouveau protecteur Septicius Clarus, il tomba en disgrâce en 122 en même temps que celui-ci et dut s'exiler. Suétone avait environ quarante-cinq ans. Il vécut ensuite dans l'obscurité et mourut vers 160 sans avoir reparu à Rome.

Les biographies de Suétone sont un travail d'historien. Il recherche les témoignages et étudie tous les documents possibles pour camper un personnage et retracer son histoire. Prudemment, il ne porte pas de jugement. Il cite à propos de chaque vie des opinions qui vont de la louange à la réprobation. On le sent cependant parfois, à sa façon de décrire, horrifié par la cruauté de ces hommes jouissant d'un pouvoir absolu.

On notera quelques points concernant ces empereurs. Leur avènement fut considéré par les Romains comme le début d'un temps plus heureux puis leur mort comme une délivrance. Dix sur douze d'entre eux périrent de mort violente, assassinat ou suicide. Neuf sur douze ont manifesté une grande cruauté et un vif plaisir à torturer et à tuer. Nous en donnerons seulement quelques exemples où nous rencontrerons l'inceste et le viol, le parricide, le matricide, le fratricide, les perversions sexuelles et toujours le sadisme.

Tibère, adopté par Auguste, semblait dans sa jeunesse promettre l'exercice de la justice et de la bienveillance pendant son règne. Il n'en fut rien car dès qu'il eut le pouvoir il se crut environné d'ennemis et devint le plus cruel des tyrans. Il poursuivit d'abord les amis de sa mère puis ceux de ses petits-fils, de sa belle-fille, de ses amis. Il ne se contentait pas de les faire tuer; il prescrivait de leur infliger avant leur mort des tortures raffinées auxquelles il aimait assister. Il devint célèbre par ses débauches. L'une de celles qui révoltait le plus ses contemporains était « qu'il aurait habitué des enfants de l'âge le plus tendre qu'il appelait "ses petits poissons", à se tenir et à jouer entre ses cuisses, pendant qu'il nageait, pour l'exciter peu à peu de leur langue et de leurs morsures ».

Caligula, accusé d'inceste avec ses soeurs, ne respectait aucune femme, et prenait plaisir à humilier les patriciens.

Néron fut accusé d'inceste avec sa mère Agrippine. Il fit violence à


La biographie à Rome 149

une vestale, crime majeur à Rome, ainsi qu'à des hommes libres et à des femmes mariées. Il voulut transformer en femme un jeune garçon, Sporus, il le fit émasculer puis on le lui amena en grande pompe avec sa dot et son voile rouge. On observa les rites du mariage, et il le traita comme une épouse.

Néron, complice de l'assassinat de l'empereur Claude, fit empoisonner Britannicus. Plus tard, voulant échapper à la férule de sa mère, il la fit assassiner ainsi que ses deux premières femmes, puis Antonia la fille de Claude qui refusait de l'épouser, son beau-fils et son précepteur le philosophe et dramaturge Sénèque.

SUETONE ET SADE

Sur les 440 pages des Vies des douze Césars, environ 230 sont consacrées à la description d'atrocités de toutes sortes dont on retrouve une bonne part dans les 5 000 pages écrites par le marquis de Sade. Mais si ce dernier se bornait, semble-t-il, à en faire de la littérature, les Césars passaient à l'acte allègrement comme nous l'avons vu. Le sentiment de toute-puissance les amenait à connaître le plaisir de soumettre les autres arbitrairement, de les faire souffrir et de jouir de leur souffrance.

Roger Vailland, dans son ouvrage sur Suétone, voit dans l'évolution funeste de ces empereurs une manifestation du « césarisme ». En effet, au début de leur règne, plusieurs d'entre eux, tels Caligula et Néron, avaient fait de bonnes réformes et étaient salués comme des libérateurs. Peu à peu, cependant, jouets des flatteurs, en proie à la crainte d'être assassinés et, surtout se laissant de plus en plus aller à satisfaire leur mégalomanie, ils laissèrent leurs pulsions se déchaîner.

Pour nous les théories de Freud permettent de comprendre de telles évolutions psychologiques. La primauté des pulsions archaïques, notamment sadiques anales, au détriment de la génitalité laisse libre cours à l'hybris qui se manifeste, comme le montre Janine Chasseguet-Smirgel dans son étude sur Caligula, par le désir de changer l'ordre du monde : dénier la différence des sexes et des générations, aplanir les montagnes et rehausser les plaines, immoler le sacrificateur à la place de la victime, s'égaler à un dieu ou même à une déesse (Caligula se costumait en Vénus). « Le but du pervers serait de dénier les pouvoirs (génitaux) du père, d'opérer une transmutation (magique) de la réalité par une plongée dans la dimension sadique anale de l'indifférenciation. Grâce à l'idéalisation de celle-ci, il la décrète supérieure à l'univers génital du père. »


150 Anne Clancier

Albert Camus, dans sa pièce, Caligula, a décrit la « passion de l'impossible » qui caractérisait cet empereur et il oppose le désir de changer les lois de l'univers à l'ordre de la raison, on pourrait dire à l'ordre oedipien.

Guy Rosolato, dans son étude sur le fétichisme, montre que « tout se passe chez le pervers comme s'il devait avant tout, sans cesse, transgresser une loi » et cette loi est celle de la différence des sexes qui, pour le pervers, procède du Père idéalisé; l'acte pervers serait alors le meurtre de ce Père.

On peut s'interroger, comme le font Ilse et Robert Barande sur « La soif de soumission et de servitude » que l'on constate aussi dans les récits de Suétone. L'avènement de ces tyrans fut célébré avec enthousiasme, sans méfiance, jusqu'à ce que leurs excès provoquent un retournement de l'opinion. On a encore vu des phénomènes de ce type en tous lieux et en tout temps jusqu'en ce xxe siècle.

Il faut encore se référer au concept de violence fondamentale de Jean Bergeret et, en dernier ressort, se souvenir des destins de la pulsion de mort freudienne.

LES RAISONS DU BIOGRAPHE

Si un biographe choisit d'étudier telle ou telle personne c'est sans doute, à moins qu'il ne s'agisse d'une commande, en raison d'affinités secrètes.

On peut donc se demander pourquoi Suétone qui traitait généralement de sujets anodins a écrit les Vies des douze Césars. Sur le plan conscient il avait certainement de bonnes raisons de le faire d'une part dans un but éthique pour dénoncer les dangers du pouvoir absolu, ainsi que pour réhabiliter et venger les victimes de la tyrannie, d'autre part dans un but politique. En effet, le nouvel empereur Hadrien se démarquait de la plupart des douze Césars ; admirateur de la civilisation grecque, il s'efforçait d'être juste et de gouverner pour le bien de tous. Les funestes exemples précédents jouaient donc le rôle de faire-valoir des vertus du nouvel empereur.

Sans doute pour tout écrivain existe-t-il en deçà de ses buts conscients des motivations inconscientes. Nous faisons l'hypothèse que les jeunes années de Suétone ont laissé des traces dans son psychisme. Un enfant ne peut qu'être troublé par la violence, elle suscite en lui la remontée de fantasmes archaïques refoulés tels ceux décrits par Melanie Klein et que l'on voit réalisés dans les descriptions de l'historien. Les récits du père de Suétone relatifs aux tortures et aux meurtres commandés par les empereurs


La biographie à Rome 151

ou aux scènes de guerre devaient frapper l'imagination de l'enfant et provoquer en lui dégoût et attrait à la fois.

Freud écrit : « L'homme n'est point cet être débonnaire, au coeur assoiffé d'amour, dont on dit qu'il se défend quand on l'attaque, mais un être, au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d'agressivité. Pour lui, par conséquent, le prochain n'est pas seulement un auxiliaire et un objet sexuel possibles, mais aussi un objet de tentation. L'homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d'agression aux dépens de son prochain, d'exploiter son travail sans dédommagements, de l'utiliser sexuellement sans son consentement, de s'approprier ses biens, de l'humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage, en face de tous les enseignements de la vie et de l'histoire, de s'inscrire en faux contre cet adage? » (Malaise dans la civilisation). Suétone, étant donné les récits de son père, les témoignages qu'il pouvait lire dans les documents que son métier d'historien l'amenait à consulter, aurait-il été d'accord avec Freud?

Sans doute Suétone eut-il la chance d'être au service d'un empereur moins cruel. Toutefois il eut certainement un vif sentiment d'injustice lorsque fonctionnaire zélé, comme son père, il fut renvoyé par Hadrien avec son protecteur et beaucoup d'autres personnes à la suite d'une intrigue de palais. Il dut ressentir cela avec amertume. On ne lui connaît plus d'autre activité officielle à partir de cette date (122). Il est probable qu'il se retira dans un lieu calme où il s'adonna à l'étude. Il avait pu connaître tous les méfaits de l'instinct de destruction et là encore il aurait pu faire sienne l'affirmation de Freud lorsque celui-ci dit que : « C'est dans le sadisme, où il (l'instinct de mort) détourne à son profit la pulsion érotique, tout en donnant satisfaction entière au désir sexuel, que nous distinguons le plus clairement son essence et sa relation avec Eros. Mais lorsqu'il entre en scène sans propos sexuel, même dans l'accès le plus aveugle de rage destructrice, on ne peut méconnaître que son assouvissement s'accompagne là encore d'un plaisir narcissique extraordinairement prononcé, en tant qu'il montre au Moi ses voeux anciens de toute-puissance réalisés. »

Quant à lui, Suétone avait choisi un autre destin pour ses pulsions : la sublimation. Ceci nous amène à la motivation inconsciente qui a soustendu, probablement, la rédaction des Vies des douze Césars. Par l'écriture, peut-être Suétone exorcisait-il ses démons, élaborait-il ses conflits inconscients, ses représentations de scènes primitives sadiques comme a tenté de le faire, quelques siècles plus tard, le marquis de Sade, tout en y trouvant peut-être une secrète jouissance.


152 Anne Clancier

BIBLIOGRAPHIE

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et coll., Paris, Payot. Barande I. et R. (1987), De la perversion, notre duplicité d'être inachevé,

Lyon, Césura. Bergeret J. (1984), La violence fondamentale, Paris, Dunod. Camus A. (1945), Caligula, Paris, Gallimard, 1958. Chasseguet-Smirgel J. (1984), Ethique et esthétique de la perversion, Seyssel,

Champ Vallon. Collectif (1972) (I. et R. Barande, C. David, J. Mac Dougall, R. Major,

M. de M'Uzan, S. Stewart), La sexualité perverse, Paris, Payot, 1972. Fornari F. (1964), La psychanalyse de la guerre, Rev. franc. Psychanal., vol. 30,

1966, numéro spécial. Freud S. (1930), Malaise dans la civilisation, Paris, PUF, 1971. — (1932), Pourquoi la guerre? (lettre à A. Einstein), Rev. franc. Psychanal.,

1957, n° 6. Khan Masud (1979), Figures de la perversion, Paris, Gallimard, 1981. Kristeva J., Les pouvoirs de l'horreur, Paris, Le Seuil. Rosolato G. (1967), Le fétichisme, in Le désir et la perversion (P. AulagnierSpairani,

AulagnierSpairani, Clavreul, F. Perrier, G. Rosolato, J. P. Valabrega), Paris, Le Seuil. Suétone, Vers 122 apr. J.-C, Vies des douze Césars, trad. et notes de Henri

Ailloud, Les Belles-Lettres, 1931-1932, préface de M. Benabou, Paris, Gallimard, 1975. Vailland R., Suétone, Paris, Buchet-Chastel.

RÉSUMÉ

Suétone, avocat, écrivain, fonctionnaire auprès de l'empereur Hadrien, est le plus illustre représentant du genre biographique à Rome. La plupart de ses ouvrages ont disparu mais ses Vies des douze Césars restent un témoignage du pouvoir absolu (le césarisme).

Cette oeuvre qui relate de multiples atrocités suggère un rapprochement avec les écrits de Sade.

MOTS CLÉS

Biographies romaines, Sadisme, Suétone, Vies des douze Césars.

Dr Anne CLANCIER 25, av. de Lübeck 75116 Paris


JACQUES CHOMARAT

LES « CONFESSIONS » DE SAINT AUGUSTIN

Faut-il considérer les Confessions de saint Augustin comme une autobiographie? On peut en douter. S'il avait voulu faire le récit de sa vie (quelque chose comme De Vita mea) certaines omissions seraient inexplicables; il ne parle pas de la mort de son père à sa place chronologique, mais y fait allusion plus loin, deux ans après l'événement; il ne dit rien de ses frère et soeur qui ont bien dû jouer un rôle dans sa propre enfance, on ne sait pas quel était l'aîné, et on est tout étonné de découvrir la présence de ce frère sans nom au chevet de leur mère mourante à côté d'Augustin (livre IX, chap. XI, § 27), il ne reparaîtra plus et nous ne savons pas s'il était chrétien; nous ignorons le nom de la concubine d'Augustin et celui de son meilleur ami qui mourut à dix-neuf ans; nous n'apprenons rien sur son retour en Afrique, le récit s'arrête à la mort de sa mère en 387, dix ans avant l'année où Augustin commence à rédiger ses Confessions; certes ces silences ont une signification, mais ils ont une moindre portée si le dessein de l'écrivain n'a pas été de raconter sa vie. Inversement une bonne partie de l'ouvrage est étrangère à l'intention autobiographique : si l'on peut considérer le livre X avec ses belles réflexions sur la mémoire et ses analyses de la concupiscence et de la continence comme une conclusion et un bilan de ce que fut sa vie, les livres X à XIII, consacrés aux premiers versets de la Genèse, n'ont plus rien à voir avec un projet autobiographique. Peut-être sommes-nous en partie égarés par l'oeuvre de Rousseau qui est, elle, une autobiographie, inspirée par le dessein de rejeter sur la société, sur les autres et leur jugement une culpabilité dont il ressent sourdement en lui la présence intolérable 1. L'intention d'Augustin est de raconter ses péchés, bien plus que ses réussites ou ses bonnes actions. Le titre choisi évoque intentionnellement l'acte central du sacrement de pénitence et c'est un évêque qui parle. Avant de rechercher si la psychanalyse peut nous aider à comprendre la genèse

1. Voir René Laforgue, Psychopathologie de l'échec, Paris, 1944, chap. IX. Rev. franç. Psychanal., 1/1988


154 Jacques Chomarat

de l'oeuvre, il a paru indispensable de préciser quelle était l'intention consciente de saint Augustin et quel sens il attribue aux événements qu'il a rapportés; pour éclairer le premier point il ne sera pas mauvais de rappeler brièvement ce qu'étaient à cette époque le sacrement de pénitence et l'acte de la confession, en ayant recours aux historiens du christianisme1.

I

Saint Ambroise, évêque de Milan, qui a joué un rôle important dans la vie spirituelle d'Augustin, explique que faire pénitence, malgré les nombreuses opinions aberrantes qui avaient cours à ce sujet parmi les fidèles, c'est avouer ses fautes à Celui qui d'avance les connaît, car l' « aveu rougissant des péchés délivre de la culpabilité » 3; mais cet aveu fait à Dieu doit s'accomplir devant témoins, en public, non point qu'on exige du pénitent un récit détaillé, mais il doit reconnaître globalement sa culpabilité en présence des fidèles; cet acte solennel, réservé aux péchés graves, ne peut être accompli qu'une fois, comme le baptême; c'est pourquoi Ambroise recommande de le repousser après « l'âge où l'effervescence des passions » rend les rechutes presque inévitables 4; si la confession est publique, la pénitence, c'est-à-dire l'acte compensateur ou réparateur — prière, jeûne, aumônes, larmes 6 — n'exige aucun témoin et s'accommode du secret.

Augustin lui-même, devenu évêque, a développé dans un de ses sermons* une doctrine semblable de la pénitence; il distingue d'abord la rémission des péchés qui a heu une fois, par le baptême, et celle qui se fait tous les jours par la récitation du Notre Père (« Pardonne-nous nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ») pour les péchés légers qui sont inévitables, « sans lesquels nous ne pouvons vivre » 7. Et puis il y a la pénitence publique : « Ceux que vous voyez faire pénitence ont commis des crimes, par exemple des adultères ou d'autres énormités. Voilà pourquoi ils font pénitence. Si leurs péchés étaient légers, la prière

2. On a utilisé Joseph Tunnel, Histoire des dogmes, Paris, Rieder, 1936, t. VI : La Pénitence, etc., ouvrage souvent tendancieux et polémique, mais qui cite beaucoup de textes.

3. De Poenitentia, 2, 41 ; cité par Tunnel, p. 171.

4. Ibid., 2, 107, Turmel, 173.

5. Sur les différentes formes de pénitence, en particulier sur les larmes (si fréquentes, si abondantes dans les Confessions), voir le De poenitentia de saint Jean Chrysostome dont Turmel cite des extraits p. 197.

6. Sermon 213 dont Turmel présente l'analyse et des extraits, p. 224 ; voir aussi p. 225 le passage de l'Enchiridion, 71.

7. Sermon, 58, 6, Turmel, p. 224.


Les Confessions de saint Augustin 155

quotidienne suffirait à les détruire. »8 Cette pénitence solennelle était précédée par l'exclusion temporaire de la communauté (excommunication) et était suivie de la réconciliation; mais le point central, l'effacement des péchés, était accordé par Dieu à la suite de l'aveu public, de la reconnaissance de culpabilité adressée à Lui, en présence des fidèles. La pénitence était rarement imposée par un jugement épiscopal (par exemple à la suite d'une condamnation par les tribunaux), elle était le plus souvent demandée spontanément par le coupable lui-même.

Augustin devient évêque d'Hippone en 396; il a quarante-deux ans et a été baptisé neuf ans plus tôt. Or dès l'année suivant son entrée en charge il se met à écrire ses Confessions qu'il achèvera quatre ans plus tard9. C'est donc parce qu'il est évêque qu'Augustin a décidé de publier une oeuvre qui porte pour titre le nom d'un sacrement, ou du moins de son acte essentiel. On peut sans imprudence penser qu'il a voulu donner l'exemple à ses fidèles, les encourager à avouer leurs péchés devant Dieu, à lui en demander pardon, et à solliciter, le cas échéant, une confession publique et une pénitence si leurs fautes leur paraissent graves (et si l'évêque, consulté, est de cet avis). Les Confessions sont un acte du ministère épiscopal de saint Augustin.

Il y a une difficulté dans son entreprise : elle réunit l'aveu détaillé des péchés, tel qu'on le pratique secrètement, dans la seule présence de Dieu, en silence, et la reconnaissance de culpabilité qui est publique. Augustin parle tantôt comme s'il s'adressait à Dieu seul, tantôt comme s'il parlait aux hommes; voici quelques formules panni bien d'autres qui vont dans le premier sens : « Cependant, Maître, laisse-moi parler en présence de ta miséricorde, moi, terre et cendre; laisse-moi parler, puisque, voici, c'est à ta miséricorde, et non à l'homme, mon persifleur, que je parle » 10; « Voici mon coeur, mon Dieu, voici son intérieur "11; « Vois mon coeur, Maître, toi qui as voulu que je me rappelle cet épisode et que je te le confesse. » 12 Mais en sens inverse : « A qui est-ce que je raconte ces choses ? non, ce n'est pas à toi, mon Dieu : mais en ta présence je les raconte à mon espèce, à l'espèce humaine, si minuscule soit le nombre de ceux qui

8. Sermon, 213, Turmel, p. 224-225.

9. Pour la chronologie voir Peter Brown, La vie de saint Augustin, traduit de l'anglais par Jeanne-Henri Marrou, Paris, Seuil, 1971 (édit. origin. en anglais, 1967).

10. Livre Ier, chap. VI, § 7,1. 1-4 ; on cite d'après l'édition Labriolle (CUF) ; on a tiré le plus grand profit de la traduction de ce savant, mais on ne l'a pas reproduite, en particulier pour ne pas introduire le vouvoiement de politesse ; Augustin tutoie Dieu, comme on tutoyait tout le monde en son temps.

11. IV, VI, 11,21.

12. VI, VI, 9, 5-6. Il parait impossible de rendre en français le jeu étymologique correcordarer.


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peuvent tomber sur ces textes de moi » 13; « Que celui qui, appelé par toi, a écouté ton appel et a évité les fautes que j'ai moi-même commises, dont il lit ici le rappel et l'aveu, ne se moque pas en voyant que j'ai été guéri de ma maladie par le médecin grâce auquel il n'est pas tombé malade ou plutôt l'a été moins gravement. » 14 Les deux se mêlent : « Et en ce moment, Maître, je me confesse à toi dans ce texte. Le lise qui voudra et qu'il l'interprète comme il voudra et s'il trouve que j'ai péché en pleurant ma mère quelques instants (...) qu'il ne se moque pas de moi, mais plutôt, s'il a une grande charité, qu'il pleure lui-même pour mes péchés devant toi, père de tous les frères de ton Christ » 15; « Je veux faire la vérité dans mon coeur devant toi par ma confession, et par ma plume devant de nombreux témoins. » 16 Enfin voici la synthèse la plus accomplie qui illustre parfaitement l'aspect pastoral de ces Confessions : « Mais toi, médecin de mon âme, rends-moi clair le fruit de cet ouvrage. Car les confessions de mes fautes passées, que tu as remises et effacées afin de me rendre bienheureux en toi, changeant mon âme par la foi et par ton sacrement, réveillent le coeur de celui qui les lit ou les entend, elles l'empêchent de dormir dans le désespoir et de dire "Je ne peux pas", elles le tiennent éveillé dans l'amour de ta miséricorde et la douceur de ta grâce qui rend fort le faible devenu par elle conscient de sa faiblesse. » 17 Augustin est donc un exemple privilégié de la miséricorde divine : nul pécheur ne doit désespérer de l'obtenir puisque lui-même l'a obtenue. A la fois secrètes et publiques ces confessions réalisent ce qu'Augustin souhaitait pouvoir faire avec les manichéens dont il avait partagé longtemps les croyances : il aurait voulu qu'ils l'entendent prier sans être lui-même informé de leur présence car il n'aurait pas parlé à Dieu de la même manière s'il s'était senti écouté et regardé et eux de leur côté n'auraient pas interprété ses paroles dans le sens qu'elles avaient pour lui dans son tête-à-tête avec Dieu18».

Quoi qu'il en soit de cette antinomie et de la manière dont Augustin l'a résolue, comment s'adresse-t-il à Dieu? le plus souvent deus ou deus meus avec en apposition souvent des noms variés tels que amor meus, gaudium meum ou bien uita mea, dulcedo mea; il est rare qu'Augustin invoque telle ou telle personne de la Trinité : on rencontre quelquefois pater dans les derniers livres et il apostrophe une fois au moins Christe

13. H, m, 5, 8-11.

14. II, VII, 15, 16-20.

15. IX, XII, 33, 10-16.

16. X, I, 1, 9-11.

17. X, III, 4, 1-10.

18. IX, IV, 8, 15-28.


Les Confessions de saint Augustin 157

Iesu, adiutor meus et redemptor meus 19, jamais le Saint-Esprit; si les formules théologiques explicites sont impeccables, au simple point de vue psychologique le Christ apparaît en général comme un auxiliaire ou un instrument de Dieu : « Exauce-moi (dit Augustin à Dieu) par le remède de mes blessures qui fut suspendu au bois de la croix et qui, assis à ta droite, te parle en notre faveur » 20 ; c'est à la troisième personne qu'il est presque toujours nommé. L'expression de beaucoup la plus fréquente, avec deus, et peut-être davantage, est domine; dès les premiers mots du livre I : Magnus es, domine, et un peu plus loin dans le même chapitre : Da mihi, domine... Quaeram te, domine... Inuocat te, domine, fides mea. L'usage est établi de traduire ce mot par « seigneur », qui pourtant fait allusion aux réalités sociales et juridiques du Moyen Age et fausse la pensée d'Augustin; de même il se dit le seruus de Dieu 21 et on fausse le sens si on le rend banalement par « serviteur »; ces deux mots sont corrélatifs et désignent à l'époque de l'Empire romain tardif comme aux temps de la République, l'un l' « esclave » et l'autre son « maître »; l'esclave est la chose du maître, il n'a point de volonté propre (ou alors c'est qu'il se révolte) ni de droit; et c'est bien ce que veulent dire les Confessions; « Que votre volonté soit faite, et non la mienne »; le pardon des péchés accordé par Dieu ne peut être obtenu par l'aveu qu'en fait le pécheur, il n'y a pas de do, ut des, de « J'avoue pour que tu me pardonnes »; non, l'aveu comme le pardon sont tous deux le fruit de la miséricorde du Maître; d'où cette formule étrange qui se rencontre à plusieurs reprises avec de légères variantes : Confiteantur tibi miserationes tuae, deus meus22; le mouvement par lequel Augustin avoue ses péchés n'est pas une initiative personnelle, mais l'effet en lui de la grâce, de la miséricorde divine : « Que tes miséricordes, mon Dieu, te fassent ma confession. » Il est peu de mots qui reviennent aussi souvent dans les Confessions que misericordia ou les termes apparentés misereri ou miseratio.

Augustin n'apostrophe personne d'autre que Dieu; point de paroles adressées à ceux qu'il a aimés et qui sont morts, ni l'ami très cher de sa vingtième année, ni son père, ni même sa mère Monique. Personne? pas tout à fait : « Malheur à toi, fleuve de la coutume humaine! » 23,

19. Pater, IX, IV, 9, 2 ; X, XLIII, 69, 1-3 (avec un humour tragique involontaire). L'apostrophe au Christ : IX, I, 1, 18-19.

20. IX, XIII, 35,4-7; la formule est surprenante, mais pas plus que : « Reçois le sacrifice de mes confessions de la main de ma langue » (V, I, 1, 1-2).

21. I, VII, 12, 20 ; II, III, 7, 13-14 et XII, XXIV, 33, 7 ; cf. I, XV, 24.

22. V, X, 20, 15-16 ; VII, VI, 8, 3-5.

23. I, XVI, 25, 1 (l'apostrophe se prolonge).


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cette coutume est celle qui fait étudier aux enfants des poèmes aussi corrupteurs que l'Enéide ! l'image du fleuve est celle d'un courant qui entraîne vers l'abîme : « Et pourtant, ô fleuve infernal, on jette dans ton cours les fils des hommes, avec des honoraires, pour qu'il les apprennent! »24 Ou encore plus nettement : « Malheureux que j'étais, qu'est-ce que j'ai aimé en toi, ô mon maraudage, ô mon forfait nocturne de la seizième année de mon âge! » 26; et un peu plus loin toujours à propos du même vol de pommes : « O pourriture, ô monstre de vie et abîme de mort! » 26 Son péché personnifié ou la corruption des moeurs traditionnelles cause de certains de ses péchés, voilà avec Dieu les êtres qu'Augustin apostrophe; et ce sont bien, si l'on ose dire, les protagonistes opposés du drame : le péché est agression, rébellion contre Dieu, et celui-ci l'efface par le pardon miséricordieux accordé au pécheur.

II

Augustin ne se contente pas de raconter ses péchés et d'analyser les sentiments qu'il éprouvait lorsqu'il les commettait (c'est la part autobiographique de l'oeuvre), il réfléchit de façon plus générale sur les différentes sortes de péchés et sur la nature profonde de tout péché. Le récit et l'analyse psychologique sont l'illustration d'un traité théologique qui est peut-être l'essentiel de l'oeuvre et sa raison d'être. L'évêque Augustin compose une oeuvre didactique, pédagogique même, pour ses ouailles et tous les fidèles. Il existait encore il y a quelques décennies pour les candidats à la confession des listes de péchés classés par catégories pour aider les fidèles mal habitués à l'examen de conscience. Il n'est évidemment pas question de réduire à de tels précis élémentaires et utilitaires les Confessions, mais à un niveau bien supérieur c'est un peu quelque chose de ce genre que l'on rencontre chez saint Augustin. « Mon péché consistait en ce que je recherchais non point en Dieu lui-même, mais dans ses créatures, moi et toutes les autres, les plaisirs, les grandeurs, les vérités, et ce faisant je me précipitais dans les douleurs, les promiscuités, les erreurs. Je te remercie, mon dieu, toi qui es ma jouissance, ma gloire, ma certitude, je te remercie de tes dons, mais toi conserve-les-moi. » 27

24. I, XVI, 26, 1-2.

25. II, VI, 12, 1-3.

26. II, VI, 14, 15.

27. I, XX, 31, 17-22. Inutile de souligner que les trois séries se correspondent terme à terme.


Les Confessions de saint Augustin 159

Le chapitre VI, § 12 à 14, du livre II énumère plusieurs sources de péchés : superbia, ambitio, saeuitia, blanditiae, curiositas, ignorantia, ignauia, luxuria, effusio, auaritia, inuidentia, ira, timor, tristitia qui toutes cherchent hors de Dieu ce qui ne peut se trouver qu'en Lui : « Ainsi l'âme fornique, quand elle se détourne de toi et cherche en dehors de toi ce qu'elle ne trouve pur et certain que lorsqu'elle revient vers toi. » 28 Au livre III Augustin distingue flagitia (mauvaises moeurs) et facinora (qui cherchent à nuire à autrui) : « Tels sont les sources de l'iniquité qui se multiplient par l'effet du désir de dominer, de regarder ou de sentir, soit un seul, soit deux d'entre eux, soit les trois à la fois. » 29 On reconnaît la même tripartition que dans le texte cité plus haut. Dans le livre IV, XV, 25 aux flagitia et facinora s'ajoutent les errores. Enfin, le livre X analyse en détail les diverses « concupiscences » ou désirs tournés vers un autre objet que Dieu : concupiscence de la chair (désir sexuel, plaisir de manger et de boire, voluptés de l'odorat, de l'ouïe), concupiscence des yeux (dont dérive la vaine curiosité, le plaisir des spectacles), désir d'être aimé ou craint non point à cause de Dieu, mais à sa place, amour de la louange, complaisance en soi-même 30. En tous les cas le péché consiste donc à préférer à Dieu, seul digne d'être aimé pour lui-même, une créature qui ne mérite de l'être que par amour pour Dieu 31. On conçoit que l'un des péchés dont la pensée obsède le plus saint Augustin soit le plaisir sexuel 32, sans doute à cause de l'intensité de la jouissance, telle qu'il est impossible de la subordonner, au moment où on l'éprouve, à l'amour de Dieu 38! C'est pourquoi tout être humain est conçu par un péché 34 et est donc pécheur par cette provenance; il n'y a pas d'enfant innocent,

28. II, VI, 14, 1-3.

29. III, VIII, 16, 10-12. La triade vient de Platon : voûç, 6O[A6Ç, émOu^Ca, avec inversion des deux premiers.

30. X, XXX-XXXIX, 41-64. Dans tout ce développement Augustin parle de luimême.

31. Augustin dit de son ami : « J'ai senti que mon âme et la sienne n'avaient été qu'une seule âme en deux corps » (IV, VI, 11, 29-30) et pourtant « ce n'était pas une véritable amitié », car « il n'y a de véritable amitié que lorsque Tu la noues entre personnes qui sont attachées à Toi par la charité répandue dans nos coeurs par le moyen de l'esprit saint qui nous a été donné » (IV, IV, 7, 6-10).

32. C'est le plaisir sexuel qui retarda longtemps sa conversion effective au christianisme ; voir tout le livre VI (III, 3, 6 ; XI, 20, 7-9 ; XII, 22, 6-14) ; voir aussi X, XXX, 41-42. La « fornication », péché par excellence, devient le nom de tout péché.

33. Ce n'est pas Augustin qui donne cette explication, mais elle me parait évidente.

34. I, VII, 12.17-19 ; c'est une citation de Ps. 50, 7. Pour Augustin l'acte sexuel, même en mariage légitime, est toujours un péché, mortel si c'est en vue du plaisir qu'il est accompli, véniel s'il a pour fin la conception (De nuptüs et concupiscentia, I, 17 et 27). Que telle soit restée la doctrine de l'Eglise est attesté par la proclamation, en 1870, du dogme de l'Immaculée Conception, privilège de la seule Mère du Christ.


160 Jacques Chomarat

comme le confirme l'observation des bébés, goulus, jaloux, despotiques à l'égard des adultes 36.

Si « l'attachement pour ce monde est fornication loin de toi » 36, que fera l'être humain à la recherche du bonheur, de la uita beata, c'est-à-dire de Dieu37, sinon se détourner du monde et se tourner vers Dieu. Ce bonheur il ne pourra être atteint dans sa plénitude qu'après cette vie et alors « la délectation des sens charnels, si intense qu'on la suppose, dans une lumière corporelle si intense soit-elle, à côté de la jouissance de cette vie-là paraîtrait indigne de lui être comparée et même d'être rappelée »38. Cette jouissance peut-elle être anticipée avant la mort? On reviendra sur l'extase d'Ostie; ailleurs, Augustin dépeint la délectation que lui procurent certaines recherches où la lumière de Dieu l'éclairé et il ajoute : « Et parfois tu me fais entrer dans un sentiment intense inhabituel tout intérieur qui va jusqu'à je ne sais quelle jouissance; si elle atteignait en moi sa complétude, ce serait un je ne sais quoi qui ne serait plus cette vie-ci. » 39 C'est donc une extase inachevée et brève; aussitôt après, continue Augustin, c'est la rechute dans la vie habituelle et ses fardeaux misérables 40. Car cette vie se passe à lutter contre l'attirance vers ce monde, inscrite dans notre nature; cette lutte n'a point de cesse, car les tentations renaissent interminablement; tel est le thème de toute la deuxième partie du livre X; Augustin mène une guerre quotidienne contre le plaisir de manger et de boire, il s'est habitué à ne considérer les aliments que comme des médicaments 41, du moins il s'y efforce; il a renoncé au mariage et au concubinage, mais il ne peut rien contre les rêves érotiques qui viennent l'assaillir la nuit et lui donnent l' « illusion de l'acte »42. Il serait vain de poursuivre; c'est la vie qui est permanente source de tentations, puisqu'elle est désir, « impureté du désir » 43. Les stoïciens invitaient à maîtriser les passions et à s'en défaire. Augustin approfondit cette conception et lui donne un accent tragique, car il n'a point le cri d'orgueil du vainqueur de soi-même, mais le soupir de détresse de celui qui mène un combat sans fin : il appelle Dieu à l'aide : « Pauvre de moi ! voici : je ne cache pas mes blessures : tu es médecin, je suis malade;

35. Tel est le thème du livre I ; voir en particulier VII, 11,4. Pourtant il n'a pas soupçonné l'existence d'une sexualité enfantine.

36. I, XIII, 21, 8-9.

37. X, XX, 29, 2.

38. IX, X, 24, 1-5.

39. X, XL, 65, 27-30.

40. Ibid., 30-31.

41. X, XXXI, 44, 1-2.

42. X, XXX, 41, 12 (trad. Labriolle).

43. X, XXXI, 46, 13.


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tu es miséricordieux, je suis misérable. La vie humaine sur terre est-elle autre chose qu'une tentation? » 44 Tentation, c'est le risque permanent de la rechute dans le péché, c'est la culpabilité toute proche qui vous poursuit. Cette vie est donc une permanente misère, une contradiction vécue qui ne prendra fin qu'avec la mort 46.

Pendant plusieurs années, depuis l'adolescence, Augustin s'était fait manichéen; bien qu'on ignore les circonstances accidentelles de cette conversion, c'est-à-dire de cet abandon du christianisme dans lequel il avait été élevé, le sens en apparaît clair : le manichéisme le déchargeait de sa culpabilité; en effet, il affirme l'existence d'un principe du mal qui est la cause des péchés, le pécheur n'est donc pas responsable; Pierre Bayle dira : « S'il y a un principe du mal, il n'y a plus de mal dans le monde » 48; saint Augustin dans les Confessions explique bien cette innocence qui découle du manichéisme : « Il me semblait que ce n'est pas nous qui péchons, mais que c'est je ne sais quelle nature autre que nous qui pèche en nous; (...) j'aimais m'excuser et accuser un je ne sais quoi d'autre qui était avec moi et que je n'étais pas. » 47 Mais quand il écrit cela Augustin ne voit dans cette manière de s'innocenter qu'un péché de plus, et fondamental puisqu'elle le détourne de la guérison. Donc le retour au christianisme est un retour à la culpabilité. Augustin a besoin de se savoir pécheur, en quelque sorte il aime se sentir coupable pour obtenir son pardon de la miséricorde divine. Ce qu'il faut comprendre c'est la source vécue de ce retour et de ce besoin.

III

La première réponse qui vient à l'esprit est d'incriminer le christianisme; et il est vrai que saint Paul identifie la chair, le péché et la mort dans l'Epître aux Romains; vrai aussi que le Christ lui-même invite à se châtrer pour le royaume des Cieux (Matthieu, 19, 12). Mais ce raisonnement est insuffisant car il faut expliquer pourquoi Augustin a choisi cette doctrine, pourquoi il a renoncé au manichéisme moins exigeant, et pourquoi il a

44. X, XXVIII, 39, 11-14. (Cette formule vient de Job 7, 1). Voir encore : X, XXXVII, 60, 1-2.

45. Cette contradiction vécue explique le goût d'Augustin pour l'oxymoron : 1, VI, 7, 7 ; I, V, 5, 15 ; I, VI, 10, 28-29 ; I, XII, 19, 9-11 ; II, IX, 17, 18 ; III, III, 6, 10 ; VIII, VIII, 19, 20 ; X, XXVIII, 39, 5 ; XII, V, 5, 7 ; et de manière voisine : X, XL, 65, 33-34.

46. Dictionnaire historique et critique, art. Manichéens (cité par Simone Pètrement, Le dualisme..., p. 4.)

47. V, X, 18, 9-11 et 14-15.

RFP — 6


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interprété le christianisme de cette manière rigoureuse qui fait de la « continence », du combat contre le plaisir et le désir, le contenu de la vie chrétienne; on peut imaginer un christianisme mettant au centre la charité envers le prochain; le christianisme de saint François, celui d'Erasme sont assez différents de cette guerre harassante contre la vie et contre soi. Saint Augustin aurait pu interpréter quelque peu différemment les textes évangéliques et pauliniens; il n'hésite pas, au moyen de l'exégèse allégorique, à trouver dans les textes ce qu'il veut y trouver; ainsi, lorsque le Christ proclame l'innocence des enfants, dit que le Royaume des Cieux leur appartient et les propose en modèle aux chrétiens 48, Augustin a recours à l'allégorie pour écarter cette leçon, qui manifestement contredit sa conception de la lutte incessante contre les désirs spontanés, il feint de penser que c'est seulement la petite taille des enfants, symbole d'humilité, que le Christ invite ses disciples à imiter; dans les trois derniers livres des Confessions, dépourvus de tout élément autobiographique et consacrés à l'exégèse des premiers versets de la Genèse, il fait des efforts extravagants d'interprétation : le « firmament » créé par Dieu n'est autre que la Sainte Ecriture 48; les « serpents » sont les sacrements 60. Le sentiment de culpabilité et l'autopunition sous le nom de continence. Augustin les a donc apportés dans sa conception du christianisme plus que celui-ci ne les lui a imposés. Cela est d'une grande conséquence historique puisque la force de son génie a fixé pour plus d'un millénaire son christianisme comme le christianisme occidental jusqu'à Luther et à Port-Royal. Les Confessions permettent de donner une réponse à la question ainsi posée à condition de les lire en s'aidant de la psychanalyse comme l'a fait C. Klegeman 61. On se bornera ici à présenter un peu différemment ses interprétations, dont la plupart d'ailleurs apparaissent comme presque évidentes; la sensibilité d'Augustin et par suite la manière dont il a compris sa propre expérience se sont formées dans ses relations avec sa mère Monique. C'est elle qui a fait naître chez son fils un sentiment de culpabilité auquel il a essayé de se soustraire; et ce que racontent les Confessions c'est l'histoire de ce combat finalement perdu par Augustin; c'est à juste titre que le récit autobiographique s'achève à la mort de sa mère qui est aussi sa victoire; la vie de son fils ne sera plus dès lors qu'une longue autopunition.

48. Matthieu, 18, 1-5 et 10; 19, 14.

49. Gen., 1, 6 ; Conf, XIII, XV, 16.

50. Gen., 1, 20; Conf., XIII, XX, 26, 1-10.

51. C. Klegeman, A psychoanalytic study of the Confessions of St Augustine, Journal of the American Psychoanalytic Association, 5, 1957, p. 469-484.


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Monique était née dans une famille chrétienne et fut élevée par une vieille servante qui la traitait ainsi que ses soeurs avec « une sainte sévérité »52 qui leur ôta le goût de ce qui n'était pas convenable 63. Pourtant, adolescente et chargée d'aller chaque jour puiser du vin au tonneau, elle avait pris l'habitude d'en boire de pleines coupes; la servante qui l'accompagnait (ce n'était pas la précédente) se moqua un jour d'elle, la traitant de « buveuse »54; elle fut aussitôt guérie; orgueil, maîtrise de soi, force de volonté apparaissent dans ce petit épisode. L'âge venu elle fut mariée à un homme qui la trompait; on peut penser, avec Klegeman, qu'elle subissait par devoir les caresses conjugales, sans leur répondre, qu'elle resta frigide, ce qui expliquerait les infidélités d'un homme de fort tempérament 66. Son mari était bon, mais coléreux, il n'était pas chrétien; elle ne lui faisait jamais de reproches, ne l'affrontait pas dans ses moments de colère, attendait qu'il eût retrouvé son sang-froid pour lui expliquer ce qu'elle avait fait; elle se considérait comme la servante (ancilla) de son mari 68. Il est certain que par cette méthode de diplomatie, de douceur, de dévouement elle prit peu à peu l'ascendant sur celui-ci, tout comme elle avait désarmé l'hostilité de sa belle-mère, auprès de qui des servantes l'avaient calomniée, à force de prévenances, de patience et de douceur; quand la belle-mère, conquise, demanda à son fils de faire fouetter les calomniatrices, Monique n'intervint pas en leur faveur. Pour finir elle réussit à convertir son mari 67. On voit dans tout cela, sous la douceur insinuante une grande force de caractère et une volonté de domination qui apparaissent en d'autres circonstances (sans parler des relations avec son fils Augustin). Devenue veuve, elle resta chaste et sobre, se répandant en aumônes, dévouée et soumise aux hommes de Dieu, faisant chaque jour une offrande à l'autel et se rendant deux fois par jour, le matin et le soir, à l'église pour écouter des lectures de l'Ecriture et pour prier 68, bref une grande dévote. Lorsqu'elle prit le bateau pour rejoindre son fils en Italie, loin d'être effrayée par les périls de la traversée, c'est elle qui rassura les matelots inquiets, leur annonçant qu'ils arriveraient à bon port. C'est

52. IX, VIII, 17, 31.

53. Ibid., 43.

54. IX, VIII, 18, 31 : meribibulam, littéralement « buveuse de vin pur », alors que l'usage imposait de le mêler d'eau dans un cratère ; une traduction par « ivrognesse » serait peut-être plus fidèle. Labriolle forge le néologisme « biberonne ».

55. IX, IX, 19, 7-10.

56. IX, IX, 19, 3-4 ; et plus loin, dans ses conversations avec des femmes que leurs maris battent, elle dit qu'elles « auraient dû considérer le contrat conjugal comme l'acte officiel qui les réduisait en esclavage » (1. 21-24).

57. IX, IX, 22, 1-2 ; cf. II, III, 6, 13 : Augustin a seize ans et son père est catéchumène depuis peu, il mourra l'année suivante en 371.

58. V, IX, 17, 6-13.


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qu'elle avait eu une vision qu'elle considérait comme envoyée par Dieu 69, mais où l'on voit aisément la réalisation d'un désir, comme dans les rêves qu'elle fit au sujet de son fils, on le verra plus loin. A Milan elle renonce sans difficulté, sur la demande d'Ambroise, à la coutume africaine de faire des offrandes aux tombeaux, ce qui permettait de boire un peu de vin, sa seule faiblesse, semble-t-il 80. Lorsque la mère de l'empereur Valentinien, arienne, se mit à persécuter Ambroise, et que « la foule des fidèles passait les nuits dans l'église, prête à mourir avec son évêque », Monique tenait le premier rang dans ces veillées inquiètes et ne vivait plus que de prières 81. Pendant le séjour d'Augustin et de son ami Alypius à Cassiciacum près de Milan elle reste avec eux, muliebri habitu, uirili fide, anili securitate, materna caritate, christiana pietate! L'extérieur est celui d'une femme, l'assurance est d'un homme, la tranquillité d'une vieillarde, la tendresse d'une mère, la piété d'une chrétienne 82.

Face à cette femme si forte, le père d'Augustin pouvait-il constituer un contrepoids, lui offrir un soutien pour l'affirmation de sa personnalité, un modèle à qui s'identifier? non, car lui-même était dominé par sa femme qui d'ailleurs faisait son possible pour ruiner toute supériorité du père : « Car elle s'évertuait, mon Dieu, pour que tu me fusses un père plutôt que cet homme, et tu l'aidais à l'emporter sur son mari à qui, malgré sa supériorité, elle obéissait, parce qu'en agissant ainsi elle t'obéissait de toute façon puisque tu l'ordonnes. » 63 Sans aucun doute il a aidé son fils autant qu'il l'a pu dans ses études et ses projets de réussite littéraire, de carrière ; mais ce faisant il n'agissait pas autrement que Monique; pour des raisons différentes les deux parents souhaitaient également le succès de leur fils et même, pour ne pas nuire à ses études et compromettre son avenir en ce monde, Monique écarte l'idée de marier l'adolescent, ce qui maintiendrait dans les bornes d'une affection légitime ses instincts sexuels fortement déclarés; elle tolère des écarts qu'elle réprouve; c'est du moins ainsi qu'Augustin présente les choses 84; car on peut se demander si elle ne redoutait pas que le mariage n'écarte son fils d'elle d'une façon plus profonde et plus durable que ne le faisaient ses frasques. Sur deux points cependant Patricius a pu par son exemple aider d'une certaine manière

59. VI, I, 1, 13-15.

60. VI, II, 2 ; on y apprend que « la plupart des hommes et des femmes devant un cantique de sobriété ont la nausée comme les gens imbibés de vin devant un verre d'eau ». Inutile de préciser que la mère d'Augustin n'était pas dans ce cas.

61. IX, VII, 15, 9-10.

62. IX, IV, 8, 5-7.

63. I, XI, 17, 25-28. La fin fait allusion à Eph. 5, 22-24.

64. II, III, 8, 6-19.


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Augustin à affirmer son indépendance; ses propres infidélités fournissaient une sorte de légitimité aux écarts de conduite de l'adolescent; d'ailleurs Augustin raconte avec quelle joie et quelle ivresse en quelque sorte le père découvrit un jour aux thermes les premières preuves de la virilité de son fils; comptant déjà sur des petits-enfants, il rapporte le fait à Monique qui s'en désole, met en garde Augustin contre la fornication et l'adultère, bref s'efforce par ses remontrances et ses conseils de le châtrer 66. De fait, si elle ne détourna pas d'abord son fils d'une vie sexuelle active, du moins elle lia celle-ci pour lui à un sentiment de culpabilité : « Adolescent fort misérable, misérable dès l'entrée dans l'adolescence je T'avais même demandé la chasteté et j'avais dit : "Donne-moi la chasteté et la continence, mais pas tout de suite!" car je craignais que tu ne m'exauces trop vite et ne me guérisses trop vite de la maladie de la concupiscence, que je préférais voir assouvie plutôt qu'assoupie. » 88 D'autre part, le fait que le père n'était pas chrétien à l'origine a certainement permis au fils une plus grande liberté religieuse que si ses deux parents avaient été chrétiens invétérés : Augustin a quitté sans crise majeure au début le christianisme dans lequel sa mère l'avait élevé. Reste que la conversion du père devenu catéchumène, la victoire de Monique sur son mari achevaient de faire passer du côté de la mère le principe viril et étaient à Augustin les dernières possibilités d'identification au père. Par la suite on constate chez Augustin à plusieurs reprises la recherche d'un père de substitution et son échec. Il croit d'abord retrouver une autorité paternelle dans l'évêque manichéen (il était alors luimême manichéen) Faustus, qui vint à Carthage alors qu'Augustin avait vingt-neuf ans; ce fut une grande déception, Faustus était incompétent pour résoudre les problèmes que se posait le jeune homme et il le reconnut de bonne grâce 67. Plus tard, à Milan, Augustin sera séduit par l'éloquence de l'évêque Ambroise, sans pour autant être attiré dans la voie catholique ni parvenir à avoir avec lui un entretien particulier 88; cet échec ne répétait-il pas l'échec qu'avait constitué l'impossibilité de relations intimes authentiques entre Patricius et Augustin?

Ainsi reconnu le rôle du père-parèdre, on peut analyser les relations de la déesse-mère avec son fils. Le premier point évident c'est l'amour intense et possessif de la mère qui a reporté sur son fils toutes les possibilités de tendresse passionnée qu'elle ne trouve point dans la vie conjugale.

65. II, III, 6, 4-16 et 7, 1-8. Klegeman pense que pubescentem et inquiéta indutum adulescentia (6, 5-6) ferait allusion à une érection ; cela est plausible, mais on pourrait peut-être aller plus loin (masturbation?).

66. VIII, VII, 17, 12-18.

67. V, III, 3 et VI-VII, 10-13.

68. VI, IH-IV, 3-6.


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Augustin a été conscient de ce qu'il y avait d'excessif et de quasi incestueux dans cet amour maternel : « Elle aimait ma présence avec elle à la façon des mères, et beaucoup plus intensément que beaucoup d'entre elles » 80 et quand il la quitte pour Rome : « Elle était folle de douleur et remplissait tes oreilles (...) de ses plaintes et de ses hurlements » 70, elle éprouve pour l'absent « un désir charnel de le revoir » 71. C'est comme si elle n'en finissait pas de le mettre au monde, ne parvenant pas à se séparer de lui et à couper en quelque sorte le cordon ombilical; elle pleure et sanglote, « cherchant avec des hurlements ce qu'elle avait enfanté avec des hurlements »72; mais « la mère de ma chair enfantait avec plus d'amour dans son coeur pur mon salut éternel » 73. Car elle a élevé Augustin dans la foi chrétienne, bien qu'elle ne l'ait pas fait baptiser, celui-ci se demande pourquoi 74; même quand il sera passé au manichéisme il gardera au fond du coeur le nom du Christ appris de sa mère dans la petite enfance 76. A Cassiciacum celle-ci aura envers Augustin (et ses amis) le même dévouement qu'elle avait montré envers le père 78. Ici une question se pose; ces sentiments excessifs et étouffants, Monique les avait-elle également pour tous ses enfants ou pour le seul Augustin? Tout dans les Confessions, y compris les silences, plaide en faveur de la deuxième hypothèse. D'où venait le frère qui se tient debout près d'Augustin au chevet de la mère agonisante? l'avait-il accompagnée lorsqu'elle était venue à la recherche du fils prodigue? mais dans ce cas pourquoi Augustin n'en souffle-t-il mot? se trouvait-il à Rome quand y arrivent sa mère et son frère sur le chemin du retour? Il est impossible qu'il ait été mandé d'urgence d'Afrique quand Monique est tombée malade. La seule scène rapportée dans les Confessions peut se comprendre comme l'expression d'une préférence pour Augustin; le frère proteste quand la mère demande à être enterrée à Ostie même, il préférerait qu'elle meure dans sa patrie, ce serait moins triste; la mère se tourne vers Augustin : a Vois ce qu'il dit », puis aux deux frères, comme pour apaiser une dissension naissante : « Enterrez-moi n'importe où, ne vous faites pas de souci là-dessus. » 77 Dans le fait que le livre ne parle nulle part ailleurs de ce frère (ni de la

69. V, VIII, 15, 28-20.

70. Ibid., 24-25.

71. Ibid., 27-28.

72. Ibid., 33-34 (pour gemitus on peut hésiter entre « gémissement » et « hurlement »).

73. I, XI, 17. Voir encore V, IX, 16 : « Elle m'enfantait spirituellement avec plus d'angoisse qu'elle ne m'avait enfanté charnellement. » Et encore : IX, IX, 22, 11-12.

74. I, XI, 18. Sans doute faisait-elle comme Ambroise retardant la pénitence (note 4).

75. III, IV, 8, 25-31.

76. IX, IX, 22, 15-17 ; IX, IV, 8, 5-7.

77. IX, XI, 27, 10-18.


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soeur), faut-il voir une mise à l'écart symbolique d'un rival? Y a-t-il eu autrefois entre les deux frères une jalousie inexprimée semblable à celle qu'Augustin vit un jour sur le visage d'un petit enfant 78? D'autre part, faut-il attribuer quelque importance au fait que la mère n'ait pas seule allaité Augustin qui fut de surcroît confié à des nourrices? ce sont là questions insolubles. Demeure la passion maternelle pour Augustin.

Cet amour avait quelque chose de despotique; ce dévouement était un moyen d'ôter toute indépendance, toute autonomie à un fils qui devait rester sa chose. Un rêve étonnant le révèle; Augustin n'a pas encore dix-neuf ans et il a rejoint le manichéisme; le père est mort; Monique pleure sur Augustin plus que s'il était mort lui aussi; pour le ramener à la Vérité elle essaie d'abord de la violence : elle le chasse de la maison et lui interdit sa table; sans doute espérait-elle une capitulation qui ne vint pas, aussi permit-elle le retour à la maison; un rêve lui donna l'espoir qu'un jour Augustin rentrerait dans la bonne voie. Elle était debout, dans le rêve, sur une règle en bois; un jeune homme (dans lequel le lecteur reconnaît le Christ) vient la consoler dans ses larmes; il lui dit, rapporte Augustin, que « là où elle était, j'étais moi aussi ». Quand un rêve fut-il aussi manifestement la réalisation d'un désir? « Quand elle m'eut raconté cette vision, comme j'essayais de la tirer dans le sens qu'elle ne devait pas désespérer d'être un jour ce que j'étais, elle répliqua aussitôt sans la moindre hésitation : « Non, il ne m'a pas été dit : là où il est, toi aussi tu seras, mais : là où tu es, lui aussi il sera. » 79 Certitude absolue d'être dans le vrai, exigence absolue de voir le fils se plier à la règle de la mère; est-ce Monique qui sert la religion, ou la religion qui devient instrument pour obtenir la soumission totale du fils? Le moyen de contraindre Augustin constamment utilisé par la mère pour faire céder le fils, ce sont les larmes. Jamais on n'a tant pleuré dans une oeuvre littéraire que dans les Confessions : larmes de la mère, larmes du fils, larmes de la dépression, larmes du reproche, larmes tyranniques, larmes du repentir, larmes de la reconnaissance et de la joie. A la suite de ce rêve, la « veuve chaste, pieuse et sobre », désormais « plus ardente à espérer, mais non pas ralentie dans ses pleurs et ses cris, ne cessait à chaque heure de ses prières de t'adresser ses lamentations à mon sujet » 80; qu'on se représente la scène à laquelle Augustin doit souvent assister! Monique cherche aussi à obtenir que des hommes influents moralement (un évêque)

78. I, VII, 11, 26-34. Pour les nourrices : I, VI, 7, 12-13.

79. III, XI, 20, 1-6. Augustin dit qu'il fut plus ému par la réponse de sa mère que par le rêve lui-même.

80. Ibid., 20-23.


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fassent pression sur le fils rebelle pour le ramener à la sagesse; ledit évêque refuse de se charger de cette redoutable mission : « Quand il eut parlé, ma mère refusa d'acquiescer, elle le pressait, en redoublant ses prières et en pleurant d'abondance, de me rencontrer et de discuter avec moi »; l'évêque, lassé et un peu irrité, lui dit : « Va-t'en, laisse-moi; sur ta vie, il est impossible que périsse le fils de ces larmes. » 81 Un évêque même est donc agacé et se débarrasse de cette mère abusive dont les larmes, toutes sincères qu'elles sont, apparaissent aussi comme un terrible instrument de chantage sentimental; elles semblent dire : « Voyez comme mon fils me rend malheureuse! » et à Augustin lui-même : « Fils sans coeur, tu feras mourir ta mère! » Quand Augustin s'évade, elle le rejoint bientôt à Milan; elle a recours à ses deux armes, le dévouement et les larmes : « Elle me pleurait devant toi comme mort, mais destiné à ressusciter » (Augustin a quitté le manichéisme); à Augustin elle annonce avec certitude qu'il sera catholique (le rêve a commencé à se réaliser), « mais devant toi, source des miséricordes, ses prières et ses larmes étaient plus pressées »32.

IV

Il faut imaginer Augustin soumis à cette pression : elle tend à développer en lui un profond sentiment de culpabilité. Il doit ou bien admettre cette culpabilité, c'est-à-dire se soumettre, ou bien exister par lui-même, et le seul moyen, à la fin, c'est d'échapper à Monique, en emmenant concubine et enfant (la liaison s'est formée l'année même de la mort du père, quand Augustin a dix-huit ans, le fils est né l'année suivante). Augustin à vingt ans quitte Thagaste pour Carthage, neuf ans plus tard il s'enfuit à Rome. Quelles que soient les raisons professionnelles de ce départ, en effet, elles sont un arrachement à la mère : « Mon départ la jeta dans d'atroces transports de douleur et elle me suivit jusqu'à la mer. Elle s'accrochait à moi furieusement soit pour me retenir soit pour partir avec moi; mais je la trompai et lui fis croire que je ne voulais pas quitter un ami qui attendait que le vent se lève pour prendre le large. Et je mentis à ma mère, et à une telle mère, et je lui échappai. (...) Cependant elle refusait de repartir sans moi, je la persuadai non sans peine de passer la nuit dans un endroit proche de notre navire, dédié à saint Cyprien. Mais la nuit en cachette je partis, tandis qu'elle restait à prier

81. III, XII, 21.

82. VI, I, 1, 22 et 34-35.


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et à pleurer. » 83 Cette scène pathétique en un sens a aussi quelque chose de vaudevillesque : on voit chez Feydeau de telles ruses quand un homme veut échapper à une vieille maîtresse pour se marier. Mais cette délivrance ne pouvait aller sans remords, sans donner au sentiment de culpabilité un nouveau développement : arrivé à Rome, Augustin tombe malade et l'évocation de cette maladie est toute pleine de l'image des peines infernales méritées par Augustin; 84 l'origine morale de ces troubles, de cette dépression, est manifeste.

La mère n'a pas renoncé. Deux ans plus tard elle arrive à Milan où Augustin, désemparé, a rejeté le manichéisme, sans avoir trouvé une nouvelle certitude, malgré la lecture de Plotin et d'autres néo-platoniciens. D'emblée il capitule cette fois-ci : la concubine dont il partageait la vie depuis quinze ans est réexpédiée en Afrique; Augustin, qui verse tant de larmes sur ses péchés, n'a pas un pleur sur cette cruauté : la femme au nom inconnu est séparée, définitivement, de son fils Adéodat à qui Monique tiendra lieu de nouvelle mère. La preuve que Monique en agissant ainsi était mue par le désir de se débarrasser d'une rivale dans le coeur d'Augustin est fournie par le fait qu'elle ne s'oppose pas ensuite à ce qu'il prenne quelque temps une nouvelle concubine pour satisfaire ses sens 86. Un projet de mariage est formé pour lui ; mais la promise ne sera nubile que dans deux ans et il faut attendre; au reste, Monique fait alors la demande à Dieu de lui confirmer par un rêve son approbation de ce mariage, mais elle n'obtient aucune réponse 86. Bref, elle veut son fils tout à Dieu, tout à elle.

Le remords de rendre sa mère malheureuse, de faire couler ses pleurs a-t-il pris naissance seulement quand Augustin a quitté le christianisme? On peut penser que le doux despotisme castrateur de la mère s'était manifesté bien plus tôt; pourquoi aurait-elle changé de nature? toujours elle a voulu son fils pour elle seule, et de toute manifestation prononcée d'indépendance, elle a su faire naître chez le fils un sentiment de culpabilité. Celui-ci à son tour engendrait un ressentiment contre la cause du pénible remords, c'est-à-dire la mère. Il a dû y avoir de bonne heure un cercle vicieux, un noeud de sentiments complexes chez le fils à l'égard de celle-ci : attachement, désir d'être aimé et protégé, mais aussi désir d'être soi-même, libre, donc remords, puis rancune contre celle qui le rendait coupable en

83. V, VIII, 15, 2-7 et 13-17.

84. V, VIII, 16 ; Augustin ne décrit pas les symptômes de sa maladie sauf les fièvres (1.13) ; pour les peines infernales : 1. 2-3 ; 1. 14-15.

85. VI, XV, 25.

86. VI, XIII, 23.


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l'accablant de ses larmes; le sentiment de culpabilité engendre un ressentiment allant jusqu'à une haine et un voeu de mort inconscient, pour être délivré de cette situation vécue intolérable; ce voeu de mort produit à son tour un nouveau sentiment de culpabilité. C'est l'interprétation que suggère l'épisode de la maladie romaine qu'on a rappelé plus haut : libéré de sa mère, Augustin se dit qu'il l'a tuée; pour faire disparaître la culpabilité qu'elle entretenait en lui, il s'est chargé d'une culpabilité pire. Klegeman a très judicieusement attiré l'attention sur un souvenir d'Augustin, sans pourtant l'analyser jusqu'au bout; Augustin rappelle qu'écolier il versait des larmes sur la mort de Didon abandonnée par Enée 87; le parallèle est frappant entre Augustin aimant sa mère mais l'abandonnant pour accomplir sa propre vocation d'homme, et Enée délaissant Didon qu'il aime et qui l'aime pour être fidèle à sa mission; Carthage et l'Afrique d'un côté, l'Italie de l'autre, le parallélisme est parfait; mais Klegeman aurait pu ajouter que Didon lance contre le fuyard des imprécations, qu'elle le menace d'un châtiment lointain à venir, qu'elle le rend responsable de sa mort. Si Augustin pleurait sur cet épisode, n'était-ce pas aussi par un sentiment obscur qu'il voulait la mort de sa mère sans bien sûr en avoir clairement conscience; c'étaient des larmes de culpabilité; parlant de la petite enfance ailleurs il développe l'idée que la conscience n'est pas nécessaire pour qu'il y ait péché 88; on peut penser que cela n'est pas vrai seulement des petits enfants et qu'il n'était pas indispensable que le jeune garçon se fût avoué à lui-même son voeu matricide pour en ressentir la culpabilité.

On peut remonter plus loin encore pour trouver un épisode où il a dû sans doute souhaiter la mort de ses parents. On met l'enfant à l'école pour qu'il apprenne ses lettres; il ne voyait pas à quoi cela servait et se montrait paresseux, par suite de quoi il était battu ; telle était la coutume et les adultes trouvaient cela très bien, mais non l'enfant : « Je me mis à Te prier, Toi mon aide et mon refuge, et je rompais les noeuds de ma langue pour T'invoquer et je Te priais, tout petit que j'étais avec une ardeur qui n'était pas petite, pour ne pas être battu à l'école. Et comme Tu ne m'écoutais pas, ce qui ne répondait pas à ma sottise, les adultes et jusqu'à mes parents eux-mêmes qui ne voulaient pas qu'il m'arrive rien de mal, se moquaient des coups que je recevais, mon grand et cruel

87. I, XIII, 21, 2 et 11. On peut se demander si on ne doit pas trouver un sens personnel aussi dans un autre souvenir scolaire : Augustin devait faire parler Junon irritée et malheureuse de ne pouvoir empêcher le roi des Troyens (toujours Enée) de venir en Italie (I, XVII, 27, 6-7).

88. I, VII, 11-12.


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malheur de ce temps-là. » 88 On ne peut qu'être ému par cette détresse enfantine à qui les coups apprennent sa culpabilité et qui de ceux qu'il aime, dont il attend secours et protection, n'obtient que des rires humiliants; est-il gratuit de supposer que cette cruauté et cette méchanceté (ainsi les ressent l'enfant) suscitèrent chez celui-ci en réplique un mouvement de rancune allant jusqu'au souhait de mort, comme le bébé jaloux souhaite la mort du frère qui tète la même mère ou la même nourrice que lui. Si l'on revient maintenant à l'adulte Augustin en proie à sa mère, il apparaîtra hautement vraisemblable qu'il ait souhaité la mort de celle-ci — encore une fois sans formuler ce voeu et sans en avoir conscience — et qu'il ait éprouvé à partir de là une recrudescence de culpabilité.

L'hypothèse d'un voeu de mort récurrent permet d'éclairer un peu différemment l'extase d'Ostie et la mort de Monique. Seuls à Ostie, la mère et le fils connaissent ensemble, après avoir échangé des paroles d'une grande douceur où, oublieux du passé (ce passé de conflit que nous avons vu), ils s'élancent vers l'avenir, c'est-à-dire l'éternité divine, un moment où ils touchent à cette éternité de délices 80; le même jour Monique avouera à Augustin qu'elle n'attend plus rien en cette vie 81, maintenant qu'il est revenu à la foi catholique, et de fait cinq jours plus tard elle se mit au lit avec de la fièvre et après huit jours de maladie elle mourut. Quelques mois plus tôt Augustin avait reçu le baptême et il devait maintenant revenir à la terre natale pour ne plus la quitter. C'était donc le triomphe pour sa mère 82. Le fils avait renoncé à la lutte, il accomplissait et allait accomplir la volonté maternelle. Cette extase amoureuse dans laquelle communient mère et fils a-t-elle cependant résolu entre eux tous les problèmes? On notera d'abord que peu après son baptême et au moment où il va abandonner pour toujours son métier de rhéteur, Augustin présente des symptômes psychosomatiques : une difficulté à respirer et une douleur à la poitrine 83. N'est-ce pas une protestation du

89. I, IX, 14. Augustin redoute qu'on le raille ; sans vouloir étudier à fond cet aspect de sa personnalité, on peut renvoyer aux textes cités ici même aux notes 10, 14, 15 et aussi : I, VI, 9, 18 ;I, IX, 15, 10; III, X, 18, 1-6; IV, 1,1, 16; IV, I, 1, 25-26 ; VI, VI, 9, 1 ; VI, XIV, 24, 29 ; X, XII, 19, 17-18 ; XI, XV, 18, 12-13 ; cette liste ne prétend pas être complète ; ce qu'il y a de plus remarquable c'est la représentation d'un dieu moqueur et cruellement moqueur ; cela ne fait-il pas songer aux grandes personnes et aux parents raillant l'écolier battu ? Par ailleurs, le sens de l'humour est particulièrement discret chez l'évêque d'Hippone.

90. IX, X, 23-24 ; les considérations théologiques qui sont le contenu de la conversation ne sont pas authentiques et viennent de Plotin (voir Paul Henry, La vision d'Ostie. Sa place dans la vie et l'oeuvre de saint Augustin, Paris, Vrin, 1938 ; trad. all. dans Zum Augustin-Gespräch der Gegenwart, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1962).

91. IX, X, 26 : 5-12 : nulla re iam delector in hac uita.

92. VIII, XII, 30 : apprenant la conversion d'Augustin : exultât et triumphat.

93. IX, V, 13, 4-5 : dijficultate spirandi ac dolore pectoris.


172 Jacques Chomarat

corps contre la conversion et contre la mère? On connaît des exemples d'asthme chez d'autres écrivains; ils témoignent d'une difficulté dans les relations avec la mère, par exemple chez Proust, au style duquel on a parfois comparé celui d'Augustin 84. Sans vouloir abuser de ce rapprochement avec l'auteur des Sentiments filiaux d'un parricide' 6, on peut penser que la fusion dans l'extase d'Ostie n'a fait que refouler davantage le désir de mort de la mère sans y mettre fin. Quand celle-ci disparaît réellement, Augustin, comme il arrive dans le deuil, se sent coupable de cette mort; il est certain qu'un drame se joue alors en lui : sa souffrance est violente, mais sèche, il n'arrive pas à pleurer, ni à maîtriser son déchirement intérieur 96; il se dit que cette mort est naturelle et qu'il ne devrait donc pas tant être déchiré 97; n'est-ce pas presque reconnaître qu'il doute en réalité au-dedans de lui du caractère naturel de cette mort; son voeu criminel inavoué ne vient-il pas de s'accomplir? et en même temps la fusion amoureuse est définitive, rien ne pourra désormais lui nuire. L'idée lui vient alors de se rendre aux bains dans l'espoir, dit-il, que le bain chassera l'anxiété de son âme 98; malgré l'explication étymologique présentée par Augustin pour cette envie, n'est-il pas plus vraisemblable de penser qu'il désirait inconsciemment laver son âme de la souillure que constituait sa faute contre sa mère; ne cherchait-il pas un nouveau baptême en quelque sorte ? vain espoir, l'amertume du chagrin reste enfermée dans le coeur. C'est seulement après une nuit de sommeil que la douleur s'allège et que coulent des larmes réparatrices et douces 99. Une décision était prise, un mode de vie fixé : s'y uniront soumission à la mère (à Dieu en d'autres termes) et sentiment d'une culpabilité ineffaçable à effacer. L'étalage de péchés des Confessions ne serait-il pas d'une certaine façon destiné à voiler le seul qui ne soit pas dit ou plutôt à l'avouer sans y penser. Telle serait la source inconsciente de l'oeuvre. C'est de là que vient le rôle central que joue le péché dans la religion d'Augustin. Il ne cessera d'expier

94. Jacques Fontaine, La littérature latine chrétienne, coll. « Que sais-je ? », n° 1379, p. 102.

95. « "Qu'as-tu fait de moi ! qu'as-tu fait de moi !" Si nous voulions y penser, il n'y a peutêtre pas une mère vraiment aimante qui ne pourrait, à son dernier jour, souvent bien avant, adresser ce reproche à son fils. Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l'inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. (...) Chez la plupart des hommes, une vision si douloureuse (à supposer qu'ils puissent se hausser jusqu'à elle) s'efface bien vite aux premiers rayons de la joie de vivre. Mais quelle joie, quelle raison de vivre, quelle vie peuvent résister à cette vision ?(...)», in Contre Sainte-Beuve, coll. « Pléiade », 1971, p. 158-159.

96. IX, XII, 31, 12-18; 32, 1-6.

97. Ibid., 11-17.

98. Ibid. Augustin rapproche BaXaveïov « bain » de BàXÀto « chasser, rejeter ».

99. IX, XII, 33, 4-9 ; ces larmes sont comme une couche sur laquelle Augustin étend son coeur pour qu'il s'y repose ! N'y a-t-il pas là comme un élément sexuel ?


Les Confessions de saint Augustin 173

la faute envers sa mère bien-aimée, celle de vouloir vivre sans être sa chose. L'existence par elle-même est pécheresse, vivre, c'est être tenté; prendre plaisir à boire un verre d'eau, c'est offenser Dieu. Il faut sans cesse être pardonné parce qu'on est sans cesse coupable. C'est seulement à la mort que cessera la tentation et la culpabilité et que l'âme trouvera le repos 100. Augustin avait voulu chercher en dehors de sa mère, en dehors de Dieu, ce qui ne pouvait se trouver qu'en Lui, qu'en elle. Ce repos final est comme un retour au bonheur de la vie prénatale 101.

Toute sa vie Augustin a été un homme malheureux. A Milan, un jour où il allait prononcer un panégyrique mensonger de l'empereur devant un public point dupe mais tout prêt à applaudir, il croise un mendiant déjà ivre, plaisantant et joyeux, et cela lui inspire un retour sur sa propre vie d'efforts, d'anxiété et d'inquiétude : il la compare à celle de ce mendiant 102. Plus tard, peu avant le baptême, il se hait lui-même 103. Mais le christianisme ne l'a pas rendu plus heureux, il lui a seulement inspiré un renoncement définitif au bonheur dans cette vie, un effort héroïque pour combattre ses désirs naturels (et par là mauvais), l'espoir du repos et de la béatitude en Dieu après la mort. « Pauvre de moi! Maître, aie pitié de moi! » 104

La raison de cela, on l'a vu, c'est le sentiment de culpabilité; certes, ce sentiment est normal chez l'homme, qu'il distingue de l'animal, mais point lorsqu'il prend une intensité et une place aussi monstrueuses presque que chez l'auteur des Confessions. Celui-ci est, non pas seul, mais plus que tout autre, à l'origine de l'hypertrophie du sentiment de culpabilité qui caractérise le christianisme médiéval et moderne 106. C'est à sa mère qu'Augustin doit cela; mais elle-même, avec son amour quasi hystérique par moments pour son fils, n'a connu qu'une existence de frustration, d'humiliation et de souffrance; et que savons-nous de sa propre enfance, de sa formation ? elle a élevé son fils comme elle a pu, parce qu'elle-même avait subi des hommes et des événements une certaine éducation. Soit

100. 1, 1, 1, 11.

101. I, VI, 9, 9 sq. ; Augustin ne se borne pas à évoquer sa vie « dans les entrailles de sa mère », il forme l'hypothèse d'une vie antérieure (1. 14-15), hypothèse d'origine platonicienne qui se retrouve ailleurs (De Libero arbitrio, III, XX, 57-58). Elle est implicite lorsque Augustin explique que la recherche du bonheur suppose qu'on en ait une idée qui ne peut être fournie que par la mémoire (X, XXI, 31, 1-2) : « Où et quand ai-je donc eu l'expérience du bonheur personnel, pour que j'en aie le souvenir et l'amour et la nostalgie ? » Ensuite Augustin définit le bonheur, avec un hiatus, comme gaudere ad te, de te, propter te (X, XXII, 32, 6) « se réjouir devant toi, à ton sujet, à cause de toi ».

102. VI, VI, 9 (1. 32-33); mais il n'aurait pas voulu être le mendiant.

103. VIII, VII, 17, 3-4.

104. X, XXVIII, 39, 8.

105. Voir les beaux travaux de Jean Delumeau sur La Peur en Occident.


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par imitation, soit en prenant le contrepied, chaque parent éduque selon la manière dont il a lui-même été éduqué; ainsi se transmettent de génération en génération misères et malformations morales. C'est dans cette transmission qu'est la vraie réalité du péché originel, qui pour saint Augustin était l'explication de notre condition.

RÉSUMÉ

Les Confessions de saint Augustin sont un aveu, devant Dieu et devant les fidèles, de ses innombrables péchés (= désirs) et un historique de ses relations avec sa mère, dominatrice et castratrice : efforts pour s'affirmer, pour la fuir, voeu inconscient qu'elle meure, sentiment aggravé de culpabilité, puis soumission et acceptation ; sa mort fixe Augustin dans cette attitude.

MOTS CLES

Péché, Désir, Mère, Dieu, Servitude, Mort.

M. Jacques CHOMARAT

Professeur à l'Université de Paris IV-Sorbonne

1, rue Victor-Cousin

75230 Paris Cedex 05


FRANÇOISE CHARPENTIER

FIGURE DE LA BOÉTIE DANS LES « ESSAIS » DE MONTAIGNE

Non nommé, le fantôme de La Boétie surgit à un moment décisif, et tardif, de l'écriture : celui où Montaigne, après un long parcours, décidé à suivre à son gré les caprices d'abord mal prévus du fil que dévide sa plume, peut retracer la genèse du livre. Que faire? Question éthique : comment se conduire dans « la mer trouble et agitée » des affaires humaines? Problème qu'abordent par mille côtés les essais des deux premiers livres. Question plus pressante posée à celui qui, « dépourvu et vide », ne trouve d'autre recours que celui de se jeter dans l'aventure du livre : quoi écrire? Création, fille de la mélancolie : cette grande représentation est l'un des modèles majeurs de la réflexion esthétique du XVIe siècle 1. C'est aussi l'expérience intime de Montaigne : « C'est une humeur mélancolique (...) produite par le chagrin de la solitude en laquelle il y a quelques années je m'estoy jette, qui m'a mis premièrement en teste cette resverie 2 de me mesler d'escrire » (II-8) 3. Deuil et mélancolie : ici, silence sur le deuil, du côté de La Boétie comme du père, Pierre Eyquem; mais la place vide de l'objet perdu, où résonne silencieusement son nom, et le repli mélancolique sur le moi, apparaissent dans la phrase suivante : « (... d'escrire). Et puis, me trovant entièrement despourveu et vuide de toute autre matiere, je me suis presenté moy-mesme à moy, pour argument et pour subject » (II-8, p. 385).

Dans un grand ajout à un essai du livre I (40, Considération sur Ciceron) 1

1. L'association de mélancolie et création remonte aux Problemata d'Aristote, 1-30. Parmi de nombreux travaux on lira avec profit l'étude de Panofsky sur Melencolia I : Erwin Panofsky u. Fritz Saxl, Dürers Melencolia I, 1923. Egalement : E. Panofsky, Dürer (2 vol.), Princeton, 1945, t. I, p. 157 sq.

2. Au XVIe siècle, « resverie », « resver » = folie, être fou.

3. Les Essais sont cités dans l'édition dite Villey-Saulnier, Paris, PUF, 1965. Pour éviter une surcharge inutile de notes, les références seront données dans le texte.

4. Rappelons que la première édition des Essais, 1580, comporte deux livres de respectivement 47 et 37 chapitres, mais de volume sensiblement égal (couche A). Après deux éditions intermédiaires peu différentes paraît en 1588 (événement décisif) une édition en trois livres : le « troisième allongeait » comporte 13 chapitres et égale en longueur chacun des deux premiers

Rev. franc. Psychanal., 1/1988


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où il réfléchit sur ce que c'est qu'écrire, Montaigne donc médite sur sa propre démarche vers le livre et rappelle ses premières perplexités. Le livre est pour lui une relation (on devra aller jusqu'à dire : une recherche de l'autre perdu, ou inaccessible), et l'une des premières formes qui l'a tenté est la lettre (le genre épistolaire, dont précisément il a parlé à propos de Pline et Cicéron, était l'objet d'un vif engouement). C'est ici que vient le hanter le souvenir de l'ami :

(B) Sur ce subject de lettres, je veux dire ce mot, que c'est un ouvrage auquel mes amys tiennent que je puis quelque chose 5. (C) Et eusse prins plus volontiers ceste forme à publier mes verves, si j'eusse eu à qui parler. Il me falloit, comme je l'ay eu autrefois6, un certain commerce qui m'attirast, qui me soustinst et souslevast. (...) J'eusse esté plus attentif et plus seur, ayant une addresse forte et amie, que ne suis, regardant les divers visages d'un peuple 7 » (1-40, 252).

Cette préoccupation de la « réception », ici évoquée en termes contemporains, n'est pas si moderne qu'elle pourrait le sembler. La figure de l' « ami lecteur », le « tu » qui lui est adressé, sont loin d'être sans exemple chez les écrivains du XVIe siècle, notamment chez les contemporains de Montaigne — pour rester dans une période délimitée. On peut cependant marquer la singularité de Montaigne. Ces adresses au lecteur, ou aux lecteurs, peuvent être rhétoriques; elle peuvent être un hommage, amical ou social, à un destinataire particulier : le roi, un grand, un ami poète. Chez d'Aubigné, elle a la véhémence polémique de la littérature « de résistance » : « Voici le larron Promethee, qui, au lieu de grâce, demande gré de son crime... » Parfois la relation se retourne (rhétorique ou narcissisme? les deux sans doute) sur le livre, représenté ou non comme un fils :

Va Livre, tu n'es que trop beau... (D'Aubigné).

Mon fils, si tu sçavois que Ion dira de toy,

Tu ne voudrais jamais déloger de chez moy... (Ronsard).

livres ; ces deux premiers livres eux-mêmes sont truffés de nombreuses et importantes additions (plus de 600) : livre absolument « nouveau » en comparaison de celui de 1580 (couche B). De 1588 à sa mort, Montaigne ne cesse d'insérer dans les marges de son propre exemplaire (conservé aujourd'hui à la Bibliothèque municipale de Bordeaux) de nouvelles additions dont beaucoup sont des développements entiers (couche C). Ces ajouts préparent une nouvelle édition que Montaigne n'aura pas le temps de réaliser. C'est cet « exemplaire de Bordeaux » qui sert de base à toute édition complète des Essais. On peut dire que l'activité d'écriture de Montaigne se répartit sur deux grandes périodes, séparées par le voyage en Europe de 1580 à 1581 (un an et demi) et l'expérience de la « Mairie ». Sans doute s'est-il remis aux Essais avant même la fin de son mandat de maire.

Il est évidemment précieux, à de nombreux points de vue (genèse de la pensée, production de l'écriture...) de pouvoir comme en radioscopie percevoir cette sédimentation du texte : c'est le parti que prennent les éditions « abécédaires » des Essais.

5. Pour lequel (...) j'ai du talent.

6. Souligné par moi.

7. « Peuple » = public.


Figure de La Boétie dans les Essais de Montaigne 177

Montaigne entretient avec le destinataire inconnu une relation inquiète. En 1580, après un premier parcours de sept ou huit ans dans l'écriture des Essais, au moment de quitter le livre, de l'abandonner à sa destinée publique (aux divers visages d'un peuple), il signe une préface ambiguë et retorse, à la fois d'invite et d'exclusion mêlées de provocation :

Ainsi, lecteur, je suis moy-mesme la matiere de mon livre : ce n'est pas raison que tu employés ton loisir en un subject si frivole et si vain. A Dieu donq...

Ce n'est que dans ce deuxième temps d'écriture si différent, qui prépare l'édition de 1588 (et les additions manuscrites postérieures appartiennent à ce même mouvement) qu'il peut s'expliquer sur cet appel de l'autre qu'est le livre — au moment où il y a renoncé : où il a, littéralement, « fait son deuil » de cette « adresse forte et amie ». Deuil entièrement accompli, renoncement sans appel? En un tout autre endroit du livre, mais à une même période de rédaction 8 que ce fragment cité de la Considération sur Ciceron, Montaigne se permet de rêver :

(B) ... Plusieurs choses que je ne voudroy dire à personne, je les dis au peuple 9, et sur mes plus secrètes sciences ou pensées renvoyé à une boutique de libraire mes amis les plus feaux. (...) Si à bonnes enseignes je scavois quelqu'un qui me fut propre, certes je l'irois chercher bien loing; car la douceur d'une sortable et aggreable compaignie ne se peut assez acheter à mon gré. O un amy! (III-9, « De la vanité », 981).

Cet essai central « De la vanité » enroule, dans une complexe et savante combinaison, les motifs du voyage, des « temps malades », de la vie privée, de la mort, autour de celui, essentiel, de l'écriture et des Essais. C'est ici peut-être que Montaigne s'exprime le plus clairement sur son projet. Dans « La vanité » il fait le bilan de l'inconstance du monde et de l'être, qu'il veut assumer dans leur mouvance et tenir, en quelque sorte, ou plutôt encore, comme il dit, former par l'écriture :

(B) Je ne laisse rien à désirer et deviner de moy. Si on doibt s'en entretenir, je veus que ce soit véritablement et justement. Je reviendrais volontiers de l'autre monde pour démentir celuy qui me formerait autre que je n'estois, fut ce pour m'honorer. Des vivans mesme, je sens qu'on parle tousjours autrement qu'ils ne sont. Et si à toute force je n'eusse maintenu un amy que j'ay perdu, on me l'eust deschiré en mille contraires visages (III-9, 983).

8. Sans ici en donner des preuves, je considère que la répartition des essais dans le livre, des développements dans les chapitres, n'obéissent pas à l'aimable fantaisie ou nonchalance que l'on prête à Montaigne (et que d'ailleurs il affecte), mais à des intentions rigoureusement préméditées. Dans cet esprit, voy. : J.-Y. Pouilloux, Lire les « Essais » de Montaigne, Paris, Maspero, 1970 ; A. Tournon, Montaigne, la glose et l'essai, Presses Universitaires de Lyon, 1983.

9. Voir n. 7.


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L'écriture a donc charge de ravauder sans relâche une déchirure, de maintenir l'identité de l'être dans le « branle » du monde, dans l'instabilité des apparences et du moi lui-même. Dans ce tissage patient Montaigne ne distingue pas ici ce qui touche son moi propre et le visage de l'ami perdu. On peut noter la douleur secrète de la dernière phrase, mais Montaigne dans son texte la laisse fugitive et passe rapidement à un autre propos.

Ainsi peut-on mesurer la place d'Etienne de La Boétie dans le projet et dans l'écriture des Essais : oeuvre née d'un deuil, dont il est préférentiellement l'objet 10. Produit du deuil, l'oeuvre en est aussi d'abord, dans un premier temps, le cérémonial : Michel Butor a montré de façon décisive comment le livre I des Essais est conçu comme un « tombeau de La Boétie " 11. Mais La Boétie n'est pas simplement l' « occasion » du livre; il est étroitement hé à la genèse de l'écriture, et l'on voit comment il apparaît silencieusement aux moments brefs et intenses où Montaigne évoque son travail d'écrivain.

Ces apparitions silencieuses sont le versant caché d'une célébration manifeste. Montaigne mentionne « la Boitie » — il l'orthographie indifféremment la Boitie ou la Boétie, transcription d'une même prononciation (« la Bouëtie ») mais c'est sous la première forme que le nom est d'abord écrit — Montaigne donc fait apparaître la Boitie pour la première fois sans crier gare au chapitre 26 du livre I « De l'institution des enfans », incidemment : « (B)... une seule sillabe, qui est Non, donna peut estre la matière et l'occasion à la Boitie de sa Servitude Volontaire » (p. 156). Mais cette Servitude volontaire fut en réalité comme le médiateur de l'amour entre Montaigne et La Boétie, et cette phrase incidente a été ajoutée, dans l'édition de 1588, comme un jalon ou une pierre d'attente vers le chapitre 28, « De l'amitié », qui est à la fois récit, hymne, déploration, portique et prologue du chapitre 29 qui devait offrir, enchâssé au coeur de ce livre I des Essais, le Discours de la Servitude volontaire. Montaigne y renonce quand il constate l'usage politique, dévoyé à ses yeux, qui en est fait, et se propose de le remplacer par « vingt et neuf sonnets d'Estienne de la Boetie » qu'il a par chance recueillis. Finalement, comme une édition à part en avait été faite 12, il les supprimera mais maintiendra

10. Cette question est examinée ailleurs : voy. F. Charpentier, Ecriture et travail du deuil dans les Essais, de 1580 au troisième allongeail ; à paraître dans les Actes du Colloque de la SHLF, Paris, 21-23 novembre 1987.

11. M. Butor, Essais sur les Essais, Paris, Gallimard, 1968.

12. Butor fait même l'hypothèse que cette édition pourrait être purement imaginaire. La phrase « Ces vers se voient ailleurs », qui remplace les sonnets, serait a l'optatif : idée bien subtile, mais qui renforcerait le sens donné à cette « place » vide (Butor, op. cit., p. 79).


Figure de La Boétie dans les Essais de Montaigne 179

vide la place de ce chapitre 29, cénotaphe de toute oeuvre possible de La Boétie.

La Boétie mourant, à Montaigne qui veille à ses côtés : « Mon frere, mon frere, me refusez-vous doncques une place? » Montaigne répond raisonnablement « qu'il respiroit et parloit, et qu'il avoit corps, il avoit par conséquent son lieu ». Mais le cri est réitéré, et La Boétie ajoute : « ... et puis quand tout est dit, je n'ay plus d'estre » 13. Tel est le sens de cette place vide. Tels sont ces deux chapitres 28 et 29, centre du monument à la mémoire de La Boétie, centre de ce livre qui comporte 57 chapitres.

« Il n'y a pas, dans la littérature française, de sujet plus illustre, et moins bien connu, que l'amitié de Montaigne et de La Boétie. » Ainsi s'exprime tout récemment l'un (ou plutôt l'une) des meilleur(e)s spécialistes actuel(le)s de Montaigne qui, dans ses deux livres riches et passionnés n'affronte pas directement la question 14. Historiquement, on sait beaucoup sur La Boétie et ses relations avec Montaigne : mais de « sa"» relation on ne parle guère. Michel Butor, dans son livre sensible et beau 16, en dévoilant la structure maniériste des Essais a eu le courage d'en montrer l'arrière-plan passionné. Dans un ouvrage qui a aussi fait date dans les études montaignistes 16, Hugo Friedrich tente quelques pages sur l'amitié, mais reste (me semble-t-il) au seuil du problème, peut-être même en deçà. Sa conclusion prudente pourra-t-elle aider à le poser? Montaigne, écrit-il, « n'a pas connu la grande passion, celle qui l'eût touché au plus profond de son être, et il n'en eût pas voulu. Elle lui aurait ravi sa liberté et sa juste mesure ».

Si l'on s'arrête au seuil de cette histoire, si l'on dit qu'elle est inconnue, ou si on la place hors d'atteinte de la passion, si l'on n'ose pas, en somme, y toucher, c'est parce qu'il s'agit d'amour. Montaigne pourtant en a dit tout ce qui était dicible — car comme pour toute passion, il y a un moment où la parole s'arrête : « (A) Il y a, au delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulièrement, ne sçay quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union » (1-28,

13. « Fragment d'une lettre que Monsieur le conseiller de Montaigne escrit à Monseigneur de Montaigne son père, concernant quelques particularitez qu'il remarqua en la maladie et mort de feu Monsieur de La Boétie. » Dans Montaigne, OEuvres complètes, Paris, Ed. A. Thibaudet et M. Rat, Bibliothèque de la Pléiade, 1962, p. 1359-1360.

14. Géralde Nakam, Montaigne et son temps. Les événements et les Essais, Paris, Nizet, 1982, p. 62. Egalement : Les Essais de Montaigne, miroir et procès de leur temps, Paris, Nizet, 1984. Ces deux ouvrages, partant d'une position rigoureusement historique, vont extrêmement loin dans la pensée, l'affectivité et l'anthropologie montaigniennes.

15. Voir n. 11.

16. H. Friedrich, Montaigne, A. Francke Verlag AG, 1949, trad. franc., Paris, Gallimard, 1968, p. 253-259.


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188). Mais Montagine est quelqu'un qui a pris le parti de tout dire, jusqu'aux limites de l'impudeur : « (A) Si j'eusse esté entre ces nations qu'on dict encor vivre sous la douce liberté des premieres loix de nature, je t'asseure que je m'y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout nud » (Avis « Au lecteur », p. 3). Il se dira encore, aux derniers temps des Essais, dans son plus voluptueux chapitre, « affamé de (se) faire connoistre » (III-5, « Sur des vers de Virgile », 847). Si donc il a écrit ces pages « De l'amitié », prélude à la page restée blanche que devait orner l'oeuvre de La Boétie, ce n'est pas seulement pour le célébrer, mais aussi pour faire connaître cette amitié si exceptionnelle « que c'est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles » (p. 184). Ce sont ces pages qu'il nous faut scruter, à l'invite même de Montaigne.

Ici la comparaison de la version de 1580 et de l'édition définitive est nécessaire : car dans son premier texte, Montaigne a spontanément versé ses confidences les plus chaleureuses, mais non sans de brusques arrêts, des hésitations visibles (ou devenues visibles par la lecture du texte final). La seconde version (texte de 1588 et les additions manuscrites) a un caractère double et singulier : elle rationalise ou met en ordre des idées confuses en 1580, présentant comme des sortes de plans partiels de son exposé : par exemple, avant de parler de l'amitié en général, il énumérait et analysait les divers types de relation qui peuvent lier les hommes entre eux ; dans les ajouts il se donne la peine de préciser, presque scolairement, « ces quatre espèces anciennes : naturelle » (selon les liens familiaux), « sociale, hospitalière, venerienne » (amoureuse). Mais, de tout autre façon, ce second texte, et surtout dans ses derniers moments (ajouts manuscrits) semble libérer les questions les plus brûlantes et les formulations les plus passionnées retenues jusque-là.

Dès sa première version, Montaigne : a) établit un parallèle entre l'amour et l'amitié, à l'avantage de cette dernière; b) distingue les amitiés ordinaires, dont il a vivement le goût et pour lesquelles il se dit doué, de l'amitié qui l'a lié à La Boétie; c) donne à cette rencontre tous les caractères d'un événement romanesque. Il se dit pourtant très amoureux des femmes et reconnaît à l' « amour » (dans son acception habituelle) quelque chose de plus piquant que l'amitié : « (A) Son feu, je le confesse, (...) est plus cuisant et plus aspre. Mais c'est un feu temeraire et volage, ondoyant et divers, feu de fiebvre, subject à accez et remises, et qui ne nous tient qu'à un coing » (à savoir : la sexualité). Il y a chez Montaigne un donjuanisme, une impossibilité de réaliser l'amour, avec une sorte de nostalgie : « Qui plus est, en l'amour, ce n'est qu'un désir forcené apres ce qui nous fuit (...). Aussi tost qu'il entre aux termes de l'amitié, c'est à dire en


Figure de La Boétie dans les Essais de Montaigne 181

la convenance des volontez, il s'esvanouist et s'alanguist. La jouyssance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujecte à satiété » (p. 186). Dom Juan : « On goûte une douceur extrême (...) à mener doucement (une jeune beauté) où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il n'y a plus rien à dire ni rien à souhaiter; tout le beau de la passion est fini... » (Dom Juan, acte I, sc. 2). La jouissance de Montaigne, comme celle de Dom Juan, serait-elle une forteresse vide? Cette conclusion serait hâtive, et dans les nouveaux Essais de 1588, au livre III, Montaigne (avec toute sa misogynie, dont il y aurait beaucoup à dire) consacrera ses pages parmi les plus délicates et les plus ardentes à la relation des hommes et des femmes (III-5, « Sur des vers de Virgile »).

Montaigne en 1580 reconnaît, ou croit reconnaître que quelque chose du corps manque à l'amitié, propos qu'il développera encore dans les nouveaux Essais (III-3, « De trois commerces). Il en parle pourtant en termes corporels : « (A) En l'amitié, c'est une chaleur generale et universelle » (en comparaison du « feu de fiebvre » de l'amour) « temperée au demeurant et egale, d'une chaleur constante et rassize (= calme), toute douceur et polissure, qui n'a rien d'aspre et de poignant » (p. 186). Il spiritualise ce lien de l'amitié, mais en termes de jouissance : « L'amitié est jouye à mesure qu'elle est desirée, ne s'esleve, se nourrit, ny ne prend accroissance qu'en la jouyssance comme estant spirituelle... » Quel dommage, soupire Montaigne, que l'autre sexe soit trop faible pour « soustenir restreinte d'un neud si pressé et si durable. (...) Il est certain que l'amitié en seroit plus pleine et plus comble. Mais ce sexe par nul exemple n'y est encor peu arriver » (p. 186-187). De ce parallèle il conclut : « Ainsi ces deux passions 17 sont entrées chez moy en connoissance l'une de l'autre; mais en comparaison jamais : la première maintenant sa route d'un vol hautain et superbe, et regardant des daigneusement cette cy passer ses pointes bien loing au dessoubs d'elle » (p. 186).

Evénement romanesque que cette rencontre. Montaigne pour l'évoquer parle de « je ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette union ». Mais il faut attendre les ajouts manuscrits postérieurs à 1588 pour qu'il laisse se développer librement ce récit d'amour. Comme dans La Princesse de Clèves, les protagonistes entendent parler l'un de l'autre

17. Ce terme devrait donner lieu à une étude qui ne peut entrer dans le cadre de cet article. Sommairement on peut suivre le Dictionnaire d'Antoine Furetière (1686), qui reflète sur ce point assez bien l'état de langue du temps de Montaigne. Passion « se dit des mouvements qui agitent l'âme » : que nous appellerions affects ou sentiments ; mais « il se dit essentiellement de l'amour » et comporte les connotations que nous lui donnons aujourd'hui. L'emploi du terme chez Montaigne peut être volontairement ambigu.


182 Françoise Charpentier

et sont déjà en « désir de l'autre » avant que de se voir (et Montaigne souligne le caractère irrationnel de cet état que l'on pourrait appeler préamoureux). Comme les héros de Mme de La Fayette, ils se rencontrent dans le cadre brillant d'une fête :

(C) Nous nous cherchions avant de nous estre veus, et par des rapports que nous oyïons l'un de l'autre, qui faisoient en nostre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je croy par quelque ordonnance du ciel : nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre première rencontre, qui fut par hazard en une grande feste et compagnie de ville, nous nous trouvasmes si prins, si connus, si obligez entre nous, que rien des lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre (1-28, 188).

On ne saurait parler que de coup de foudre. D'une façon tout à fait irrationnelle dont il est peu coutumier, Montaigne indique comme une prémonition que cette amitié avait peu à durer. En effet, La Boétie devait mourir trois ans et demi plus tard, en août 1563. Mais ici encore il s'agit d'une notation tardive. Une attention précise permet de voir ce qu'il veut bien dire en 1580, dans les premiers Essais; et devant quoi il bute, qu'il dira plus tard :

(A) Ce n'est pas une spéciale considération; ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille : c'est je ne sçay quelle quintessence de tout ce meslange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne 18.

« Volonté » : c'est par excellence au XVIe siècle ce que nous pourrions appeler, selon la seconde topique de Freud, une puissance du Moi. Montaigne accepte de dévoiler cette force irrationnelle qui déborde le moi, mais à laquelle le moi donne son accord. Ce qu'il signale aussi, c'est le vertige amoureux, la menace et même la réalité d'une perte, la menace de perdre les limites de ce moi, qui s'étend jusqu'aux limites de l'être d'un autre : possible dépossession. Montaigne sent cette menace, mais non pas peut-être dans toute son ampleur (« Je dis perdre à la vérité... », voy. ci-dessous). Mais en tout cas, il lui faut attendre le temps des ajouts manuscrits à la fois pour en corriger l'expression, et la laisser s'exprimer dans une rhétorique passionnée :

... qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne; (C) qui ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille. (A) Je dis perdre à la vérité (= véritablement parlant), ne nous reservant rien qui nous fut propre, ny qui fut ou sien ou mien (p. 189).

18. Souligné par moi.


Figure de La Boétie dans les Essais de Montaigne 183

Y aurait-il comme un regret tardif, le soupçon d'une réciprocité moins totale qu'il l'avait crue, et qu'il veut conjurer par cet ajout?

« Affamé » de se faire connaître, « faim » de fusion passionnelle. Sans doute la psychologie moderne nous a-t-elle rendus plus sensibles qu'on ne le fut au XVIe siècle au danger psychotique de cette perte des limites; Montaigne ne le perçoit nullement. Mais aussi n'en est-il pas menacé : s'il y a en lui une tendance mélancolique 19, s'il ressent clairement ce danger-là, connaissant bien la nosologie et la nosographie mélancolique de son époque, il est toujours en deçà, largement en deçà de la pathologie — et l'on aurait envie de dire que, même dans sa lutte avec des éléments névrotiques, Montaigne est le plus sain des écrivains de son temps, de tous les écrivains peut-être. Cependant, sans connaître quels gouffres il côtoie de loin, il tient à marquer (et cela dès 1580) le caractère exceptionnel de cette identification réciproque, qui permet à chacun de s'aimer en l'autre dans une contemplation fascinée, satisfaisant ainsi un narcissisme à peine secret; et il laisse deviner par toutes ses métaphores corporelles la force de l'attirance que comportait une telle identification :

(A) Nos ames ont charrié si uniement ensemble, elles se sont considérées d'une si ardante affection 20, et de pareille affection descouvertes jusques au fin fond des entrailles l'une à l'autre, que, non seulement je connoissoy la sienne comme la mienne, mais je me fusse plus volontiers fié à luy de moy qu'à moy (p. 189-190)21.

Cette longue description, cet hymne à l'amitié et à l'ami perdu, Montaigne sans doute les sentait nécessaires pour expliquer l'ampleur de son deuil, exceptionnel lui aussi, et qui garde en 1580, sept ans après la mort de La Boétie, l'accent profondément mélancolique d'un deuil inaccompli :

(A) Car, à la vérité, si je compare tout le reste de ma vie, quoy qu'avec la grace de Dieu je l'aye passée douce, aisée et, sauf la perte d'un tel amy, exempte d'affliction poisante, (...) si je la compare, dis-je, toute aux quatre années qu'il m'a esté donné de jouyr de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdy, (...) je ne fais que traîner languissant; et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte (p. 193).

19. Voy. : Jean Starobinski, Montaigne en mouvement, Paris, Gallimard, 1982, chap. 1-6. Des apports intéressants aussi dans Michael Screech, Montaigne and Melancholy, Londres, Duckworth, 1984.

20. Au XVIe siècle, « affection » = tout affect. Mais ici, le sens moderne s'impose.

21. Souligné par moi.


184 Françoise Charpentier

Et ici réapparaît la hantise de la « place » due et jamais rendue à La Boétie :

(... le regret de sa perte.) Nous estions à moitié de tout; il me semble que je luy desrobe sa part.

Par une sorte de chance, cette bizarre arithmétique de l'amour permet au moi montaignien de retrouver ses frontières, moi mutilé mais cohérent :

J'estois desjà si fait et accoustumé à estre deuxiesme par tout, qu'il me semble n'estre plus qu'à demy (ibid.).

Il semble qu'à l'époque du troisième livre (Essais de 1588 et ajouts manuscrits), la figure de La Boétie, si dangereusement introjectée, ait pris une place distanciée, d'où elle peut être saisie et enfin justement pleurée22. Mais ce deuil poignant gardera toujours sa pointe et connaît des résurgences émouvantes, dont nous n'avons quasi aucune trace : une pourtant, qui n'était pas, dans l'esprit de Montaigne, destinée à être imprimée (livrée au « peuple ») laisse deviner l'existence des autres. C'est lors du voyage en Italie l'incident des bains Della Villa, dix-huit ans après la mort de La Boétie :

Ce même matin, écrivant à M. Ossat, je tombai en un pensement si pénible de M. de La Boétie, et y fus si longtemps sans me raviser, que cela me fit grand mal 23.

Stupeur muette de la tristesse. 1580 : « (A)... cette morne, muette et sourde stupidité qui nous transit, lorsque les accidents nous accablent surpassons nostre portée » (1-2, « De la tristesse », p. 12) 24. En 1588, en ouvrant ce même chapitre, Montaigne ajoutera une phrase inaugurale pour se déclarer « des plus exempts de cette passion » (la tristesse), qu'il « (n)'ayme ny (n)'estime », ajoutera-t-il encore à la main dans les marges. Déni? plutôt témoignage de lucidité d'un moi vigilant, à la conquête — toujours compromise — de lui-même.

Il est impossible, ici arrivés, de ne pas nous poser le problème d'une homosexualité de Montaigne. D'autant moins possible, ou même d'autant plus obligatoire, que lui-même le pose, et donc y invite son lecteur.

22. F. Charpentier, « Ecriture et travail du deuil... », art. cité, note 9.

23. Montaigne, Journal de voyage, éd. Fausta Garavini, Paris, Gallimard (« Folio »), 1983, p. 277.

24. Souligné par moi.


Figure de La Boétie dans les Essais de Montaigne 185

Sortons un instant du XVIe siècle pour en indiquer les éléments dans nos propres termes, anachroniques ou non : une amitié qui est de l'amour, et qui tient de l'attrait du corps. Une misogynie si complexe et si délicate qu'elle devrait faire l'objet d'une autre étude et que l'on ne peut que la mentionner. Une inconstance, une incapacité à se fixer à un objet féminin, un donjuanisme toujours déçu. Ajoutons encore un aspect qui ne peut être ici développé mais doit être mentionné, la place de Montaigne dans sa constellation parentale : outre une relation conflictuelle, mais en dernier ressort maîtrisable, avec l'image du Père, une relation terrifiée, ou plutôt un silence accablant sur l'image maternelle, une mère dont on peut, par ailleurs, discerner l'hostilité, voire une sorte de haine silencieuse pour Michel, son fils aîné 26. Voilà de quoi esquisser la vraisemblance d'une structure homosexuelle.

Retour à Montaigne, qui n'a pas esquivé ce problème. Ou plutôt qui tente de l'esquiver, dans une étonnante mise en scène d'écriture de l'édition de 1580.

Il faut savoir que la division en paragraphes que nous lisons dans les éditions actuelles des Essais est une invention des éditeurs des XVIIe et XVIIIe siècles 26. En particulier, la négligence affichée de Montaigne pour les questions d'orthographe et de ponctuation (mais qu'est-ce que ce masque, cette défense?) se fait sentir dans l'édition de 1580, de lecture massive, mal ponctuée, sans alinéas, sans autres blancs que ceux que ménagent les citations en vers : presque irrespirable. Force est donc — par la ruse, consciente ou non, de l'auteur — d'attribuer à cette négligence la façon dont est introduite une certaine proposition, au moment où Montaigne vient d'évoquer les différents liens « naturels, sociaux, hospitaliers, vénériens » qui attachent les affections humaines, après ce regret que les femmes n'aient jamais pu soutenir « l'estrainte (de ce) neud si pressé » de l'amitié, après aussi une virgule et comme si le « et » reliait tout naturellement deux propositions de même nature sémantique; donc la façon dont s'introduit cette proposition coordonnée :

(A) Mais ce sexe par nul exemple n'y est encor pu arriver, et cet autre licence Grecque est justement abhorrée par nos meurs.

Point final en 1580. Aussitôt après Montaigne enchaîne sur le paragraphe justement célèbre qui se conclut par : « Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois... », que nous réservons à une analyse ultérieure.

25. F. Charpentier, L'absente des Essais : quelques questions autour de l'essai II-8 « De l'affection des peres aux enfans », BSAM, n°s 17-18, janvier-juin 1984.

26. Sur ce sujet, un article décisif de Bernard Croquette, Les Essais mis en pièces, dans Cahiers Textuel 34/44, Montaigne, les derniers essais, janvier 1986.


186 Françoise Charpentier

Il n'y a pas le moindre rapport entre ce qui précède immédiatement et « cet autre licence grecque », non nommée, et bizarrement accordée au masculin pour « cet » et au féminin pour « grecque »S 7. En revanche on pourrait trouver qu'elle a un lien logique puissant avec l'énumération des différentes sortes d'affection que Montaigne vient de développer : mais à celle-ci il n'accorde que quelques mots d'exclusion («justement abhorrée »), autant dire le silence quasi total. Pulsion de dire, et censure. Il faut noter pourtant que ce court scénario est Testé, de la volonté de l'auteur, inscrit dans le texte imprimé.

Passons sur le fait que cette licence grecque ait pu être « justement abhorrée de nos meurs » sous le règne d'Henri III, qui a connu, comme on sait, une poussée notoire d'homosexualité masculine et féminine; or Montaigne, malgré des réticences marquées à l'égard d'Henri III, en est un loyal sujet, et familier de sa cour comme de celle de ses prédécesseurs : il ne saurait en ignorer les moeurs : « (B) Je ne suis pas ennemy de l'agitation des cours; j'y ai passé partie de la vie (...) » (III-3, « De trois commerces », 823) : à tout le moins y a-t-il là une sorte de protestation ou de dénégation vertueuse. Et à la vérité, tout libres d'esprit qu'ils soient, les Essais de 1580 manifestent un rigorisme qu'ils perdront dès l'édition de 1588. Il reste que ce bout de phrase est comme une incise, et que tout est fait pour qu'il passe inaperçu, presque inaperçu. Car comment cacher quelque chose au lecteur vraiment diligent, après lequel Montaigne n'a cessé de soupirer?

Il laisse passer la nouvelle édition de 1588 sans toucher à ce passage. Mais dans les marges d'après 1588, il se décide, de façon voyante, et consacre à cette question un ajout massif de plus d'une page et demie.

Le couple d'amants qu'il évoque, conforme au modèle platonicien, repose à ses yeux sur un profond malentendu. Il en donne une description passionnée et retenue à la fois :

(C) Cette première fureur inspirée par le fils de Venus au coeur de l'amant sur l'object de la fleur d'une tendre jeunesse, à laquelle ils (= les « Académiques ») permettent tous les insolents et passionnez efforts que peut produire une ardeur immodérée, estoit simplement fondée en une beauté externe, fauce image de la génération corporelle. Car en l'esprit elle ne pouvoit (se fonder) (...) (p. 187).

Montaigne esquisse les romans possibles de cette configuration amoureuse : un amant d'étoffe moyenne, entretenant sa liaison de « richesses, présents

27. Dans les éditions suivantes, une apostrophe après « cet' » transforme la faute — ou te lapsus — en forme élidée.


Figure de La Boétie dans les Essais de Montaigne 187

(...) et telle autre basse marchandise ». Un amant exceptionnel, « philosophique », « généreux »... Liaisons de toute façon vouées au fiasco par la prompte flétrissure de l'objet d'amour, qui n'attache l'amant que par une beauté périssable.

Il éclate aux yeux que ce modèle pédérastique ne saurait d'aucune façon convenir à l'exemple de Montaigne et La Boétie, que seulement trois années d'âge séparaient. Montaigne affecte-t-il de croire que d'autres formes d'amour ne puissent exister pour un objet du même sexe? Il faut s'en tenir au protocole que lui-même a posé : « C'est icy un livre de bonne foy. » Qu'il éprouve de l'amour pour La Boétie ne fait pas de doute : il le dit clairement en maint endroit. Qu'il se plaise à la relation virile, dans une civilisation misogyne, où le rapport des hommes et des femmes est mauvais, cela ne fait pas non plus de doute.

De cet état social serait témoin ce livre que Montaigne juge, avec une imperceptible pointe de dédain, « gentil (...) pour son estoffe » : l'Heptameron de Marguerite de Navarre. Là, du sein d'une Utopie heureuse (la halte des dix jours à l'abbaye de Serrances), échangeant des contes et des devis où circulent souterrainement le désir, le rêve d'égalité et de plaisir entre les sexes, les Devisants décrivent dans leurs récits réalistes la douloureuse guerre des sexes, et, le plus souvent, puisque Marguerite est une femme, l'impossible rêve féminin de trouver en le mari l'ami (= l'amant), en l'ami le mari. Montaigne, lui, aime une société « forte et virile », et très consciemment laisse sentir que c'est là une attirance de tout l'être, non de l'esprit seulement :

(B) J'ayme une société et familiarité forte et virile, une amitié qui se flatte en l'aspreté et vigueur de son commerce, comme l'amour, es morsures et esgratigneures sanglantes (p. 924).

Mais ce n'est pas une relation qui « ne nous tient qu'à un coing », génital, sexuel.

Montaigne est trop lucide pour que l'on puisse parler d'homosexualité refoulée, de trop « bonne foy » pour parler d'une homosexualité cachée. Faut-il parler d'une homosexualité de structure? Mais : structure sociale, structure personnelle? accidentelle, ou stable? Toute description clinique, tout diagnostic tombent devant ce qu'il a voulu décrire. Ce que l'on peut saisir cependant, à travers ses ruses, ses Tepentirs, ses détours, c'est le versant ténébreux, conflictuel de cette relation, que toute une critique idéalisante, voire bénisseuse (le Montaigne du XIXe siècle) donnait comme le bel exemple d'un couple idéal d'amis. Montaigne lui ne s'y trompait


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pas, et savait que « dans les profondeurs opaques de ses replis internes » 28 il trouverait des matières explosives. Explorateur de l'inconscient, il a tenté l'aventure d'amener au jour ces fragments brûlants, de les rendre à la sérénité et à la lumière de l'écriture.

Dernière apparition d'Etienne de La Boétie (dans l'ordre de lecture du livre) : c'est à l'avant-dernier essai, « De la phisionomie », dans ce livre III où Socrate, détrônant César, le « jeune Caton » et Alexandre, est devenu le héros presque idéal 29 des Essais :

(B) Socrates, qui a esté un exemplaire parfaict en toutes grandes qualitez, j'ay despit qui eust rencontré un corps et un visage si vilain, comme ils disent, et disconvenable à la beauté de son ame, (C) luy si amoureux et si affolé de la beauté. Nature luy fit injustice. (...) Mais nous appelions laideur aussi une mesavenance au premier regard, qui loge principallement au visage, et souvent nous desgoute par bien légères causes : du teint, d'une tache, d'une rude contenance, de quelque cause inexplicable sur des membres bien ordonnez et entiers. La laideur qui revestoit une ame tres-belle en La Boitie estoit de ce predicament (111-12, 1057).

Il fallait bien qu'un essai sur la physionomie, si important par sa place terminale, parle de La Boétie, associe La Boétie à Socrate. N'y a-t-il pas là en outre une sorte de litote pour rappeler que La Boétie, avec un rude visage, était bel homme? Mais l'aveu n'en vient qu'au temps des ajouts manuscrits (en même temps que le rappel de la passion de Socrate pour la beauté...).

Montaigne a tout fait pour qu'on ne puisse classer cette histoire dans une catégorie connue (à peine le hasard en produit-il une semblable en trois siècles...). Il donne à sentir — tout ce long essai « De l'amitié » en témoigne — qu'il s'agit de dire de l'indicible. Cet effort d'explicitation est comme résumé, symbolisé par la genèse de la phrase lapidaire qui a fixé dans la mémoire des lecteurs l'image jumelle de Montaigne et de La Boétie. Il avait d'abord écrit en 1580 :

Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que cela ne se peut exprimer.

Ici encore, il s'est tu dans la seconde édition. C'est sur l'exemplaire de Bordeaux qu'il ajoute d'abord :

(... exprimer.) (C) qu'en respondant : Par ce que c'estoit luy.

28. Cette expression saisissante se trouve en II-6, « De l'exercitation », C 378.

29. Presque : parce que désormais Montaigne ne pliera plus devant aucune autorité ; et parce que dans ses ultimes pages, il reproche à Socrate une tendance à l'irrationnel, à l'incontrôlé, et regrette « ses humeurs transcendantes », « ses ecstases et ses demoneries » (111-13, « De l'experience », C 1115).


Figure de La Boétie dans les Essais de Montaigne 189

Enfin dans un ajout d'une autre encre — mais combien de temps plus tard? —, retrouvant peut-être enfin son identité devant l'image de l'autre, il fixe ce fragment dans la forme où pour toujours nous le connaissons :

Si on me presse de dire pourquoy je l'aymois, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en respondant : Par ce que c'estoit luy; par ce que c'estoit moy.

RÉSUMÉ

L'amitié de Montaigne et de La Boétie passe pour une sorte de sujet honteux : démodé ou inutile, ou une affaire réglée. Il s'agit ici d'entendre l'accent passionnel de cette relation et de tenter de voir comment Montaigne lui-même, « affamé » de tout dire, l'a affrontée dans sa dangereuse singularité. Ici comme ailleurs, sa perspicacité courageuse anticipe et rejoint les acquis de la psychologie moderne.

MOTS CLES

Amitié, Amour, Deuil, Ecriture, Fusion, Homosexualité, Identité, Mélancolie, Passion, Vide.

Mme Françoise CHARPENTIER Professeur à l'Université Paris VII 2, place Jussieu 75005 Paris



CLAUDE HABIB

PENSER DANS LA FOLIE

« Et qu'on n'objecte pas que n'étant qu'un homme du peuple, je n'ai rien à dire qui mérite l'attention des lecteurs. »

Ebauche des Confessions.

La carrière philosophique de Rousseau, commencée en 1750 avec la publication du premier Discours, se termine en 1762. A cette date, après la condamnation d'Emile et Du Contrat social, Rousseau décide de « cesser » d'écrire : silence jalonné par trois oeuvres, Les Confessions, les Dialogues de Rousseau juge de Jean-Jacques et Les rêveries du promeneur solitaire. Aucune des trois n'est destinée à être publiée, la dernière est presque explicitement destinée à ne pas l'être, « le désir d'être mieux connu des hommes s'étant éteint dans mon coeur... » 1. Ce sont les oeuvres du silence de Rousseau, comme il y a celles de la surdité de Beethoven.

En janvier 1765, quand Rousseau rédige le préambule des Confessions, il a cinquante-deux ans. Lorsqu'il meurt, laissant inachevée la Dixième promenade, cela fait plus de vingt-trois ans qu'il écrit sur lui-même : près de deux fois le temps qu'il avait consacré aux écrits de doctrine. A ceux-ci, plusieurs liens rattachent le massif autobiographique. Le premier, le plus visible, c'est le thème de la justification. Rousseau, parti pour sauver l'humanité de ses maux, a recueilli le blâme et l'opprobre. S'en défendre est une urgence quasi théorique, car si l'auteur supportait un tel traitement, il discréditerait par là même ses écrits. Telle est la présentation que Rousseau donne fréquemment du motif autobiographique. Ecrire sur soi, ce n'est pas seulement s'enfoncer dans les méandres et les replis du particulier : puisqu'il s'agit pour Rousseau de rétablir son honneur, et ce faisant de soutenir et d'attester la vérité d'une doctrine qui a pour enjeu

1. Les rêveries du promeneur solitaire, Pléiade, t. I, p. 1001. Rev. franç. Psychanal., 1/1988


192 Claude Habib

le bonheur de l'homme, l'écriture la plus intime reste liée au souci de la généralité. Comme un cordon ombilical, le thème de la justification rattache l'autobiographie à l'imaginaire théorique.

Cet argument signale aussi la puissance de l'autobiographie à l'intérieur de l'ordre théorique lui-même : de quelle espèce, en effet, est cette théorie qui tomberait s'il était avéré que son auteur est un lâche? Comment se fait-il que l'homme et l'oeuvre soient à ce point solidaires ? Rousseau a proclamé hautement cette complète adhérence à son oeuvre; il en a parfaitement perçu le caractère exceptionnel : « J'en ai vu beaucoup qui philosophaient bien plus doctement que moi, mais leur philosophie leur était pour ainsi dire étrangère. Voulans être plus savans que d'autres, ils étudioient l'univers pour savoir comment il étoit arrangé, comme ils auroient étudié quelque machine qu'ils auroient aperçue, par curiosité. Ils étudioient la nature humaine pour en pouvoir parler savamment, mais non pour se connoître. »2 Chez lui, au contraire, l'activité de connaître ne se laisse pas séparer d'une autoanalyse, et les concepts ont toujours deux faces. Mettre à jour l'état de nature, c'est renouer avec soi-même. Trouver les termes du contrat social, fonder la société sur le droit, c'est aussi, quoique de manière moins apparente, une façon de quêter l'accord où se joue l'humanisation de l'homme — de soi. « La philosophie, c'est l'histoire de son âme » 8, écrit fort justement Bernard Groethuysen. Ainsi, avant même d'être écrite, l'autobiographie est déjà à l'oeuvre dans la philosophie de Rousseau.

De la théorie au récit de soi, les ressemblances fourmillent : « Commençons donc par écarter tous les faits... », demandait le théoricien du Discours sur l'origine de l'inégalité; et cette mise entre parenthèses allait permettre le saut vers un nouveau modèle de l'état de nature. Il retrouve spontanément le même geste lorsqu'il commence Les Confessions. Cette fois, la mise à l'écart des faits lui permet de passer d'une forme d'écriture de soi à une autre : des mémoires, qui valent selon la grandeur des événements dont leur auteur fut le témoin, à l'autobiographie moderne, qui s'annonce ici comme un projet démocratique : « Les faits ne sont ici que des causes occasionnelles. Dans quelque obscurité que j'aie pu vivre, si j'ai pensé plus et mieux que les Rois, l'histoire de mon âme est plus intéressante que celle des leurs. »5

Rousseau, qui peut se montrer si tatillon dans l'établissement des faits, si procédurier parfois, a des instants de majesté où il se permet de les

2. Op. cit., Troisième promenade, p. 1012.

3. Bernard Groethuysen, Jean-Jacques Rousseau, Gallimard, « Idées », 1983, p. 11.

4. Discours sur l'origine de l'inégalité, o.c, Pléiade, t. III, p. 133.

5. O.c, Pléiade, t. 1, p. 1150.


Penser dans la folie 193

congédier au profit de l'invention : alors le préjugé commun de la force des choses cesse d'avoir cours. Rien de plus frappant que ces commencements : d'où vient donc ce pouvoir de suspendre toute chose, cette soudaine autorité de l'irréel? La tradition qui porte à nous Rousseau pèse sur nos réactions de lecture et les contient; mais on comprend qu'une partie de ses contemporains l'ait tenu pour un charlatan, l'autre partie pour un prophète.

Prophète ou pas, Rousseau invente bel et bien une nouvelle manière de parler de soi, et ce bouleversement ne reste pas confiné dans un genre, il retentit sur le statut général du littéraire : « Les lecteurs ont pris le goût de deviner la présence de l'auteur (de son inconscient) même derrière des productions qui n'ont pas l'air autobiographiques... » 6, souligne Philippe Lejeune. Bon gré mal gré, nous sommes tributaires de cette manière nouvelle qui ne fait pas le tri entre le haut et le bas, entre le digne et l'indigne. La nouveauté radicale de Rousseau, c'est en effet de tout dire. Nous avons quelque mal à nous représenter le scandale des premiers lecteurs qui dans l'ensemble s'offensèrent non de l'orgueil de Rousseau, ni de sa folie, mais bien de sa bassesse. De la même façon, les contemporains de Racine s'étaient trouvés gênés par son manque de grandeur, reproche quasi incompréhensible de nos jours 7. Dans les deux cas, le motif du rejet est enraciné dans un narcissisme nobiliaire dont nous n'avons plus l'intuition. L'homme noble, c'est celui qui n'a pas à rougir. Or ce qui est perçu comme méprisable et roturier, chez Racine ou chez Rousseau, n'est-ce pas un progrès dans le réalisme psychologique, progrès accompli sous la pression de la culpabilité? Sans doute il y a bien des différences : chez Racine, la culpabilité provient d'une réflexion janséniste sur le péché, chez Rousseau, d'un sentiment personnel. Celui-ci se débat contre une faute qui n'est pas nommable, celui-là illustre les conceptions de Port-Royal, conceptions qui, pour être nouvelles, ne sont pas dépourvues de lettres de noblesse. Cependant, dans les deux cas, la figuration de la condition humaine peut sembler attentatoire. A quoi ? Il faut avoir perdu toute notion de la noblesse pour se le demander. « Rousseau croit devoir à sa sincérité, comme à l'enseignement des hommes, la confession des voluptés suspectes de sa vie », écrit Chateaubriand sur le ton de la douairière. « Si je m'étais prostitué aux courtisanes de Paris, je ne me

6. Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, le Seuil, 1975, p. 45.

7. Il a fallu toute l'intelligence de Paul Bénichou parlant de « naturalisme racinien » pour nous faire pénétrer le léger dégoût qu'un public aristocratique, habitué à des caractères héroïques, put éprouver devant la nouvelle psychologie tragique. Cf. Morales du grand siècle, Paris, Gallimard, « Idées », 1973, p. 214 et s.

RFP — 7


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croirais pas obligé d'en instruire la postérité. »8 Cette hypothèse à peine émise, l'auteur des Mémoires d'outre-tombe précise qu'il n'en fut rien : preuve qu'après Rousseau, on est toujours comptable de ce qu'on ne dit pas. Que Chateaubriand le veuille ou non, Rousseau a inauguré une ère du soupçon à partir de laquelle il n'existe plus de noblesse héréditaire. La noblesse peut bien subsister comme une pose, une emphase, bref un genre qu'on se donne — vu l'ouverture d'esprit démocratique, pourquoi pas? Rien n'interdit de se draper. Mais elle a définitivement perdu son naturel ; il est passé de l'autre côté, du côté de l'homme nu, et pis que nu, blessé : intus et in cute. Aussi il nous semble que Chateaubriand fait exprès de ne pas comprendre lorsqu'il écrit : « Il ne faut présenter au monde que ce qui est beau. (...) Ce n'est pas au fond que j'aie rien à cacher; je n'ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon ami mourant dans la rue, ni déshonoré la femme qui m'a recueilli, ni mis mes bâtards aux Enfants-Trouvés. »9 Donner des Confessions ce résumé obtus, c'est s'accrocher aux faits au mépris de l'intention déclarée de Rousseau : « J'écris moins l'histoire de ces événements euxmêmes que celle de l'état de mon âme, à mesure qu'ils sont arrivés. » 10 Mais c'est également ne pas reconnaître que Rousseau a rempli son intention : il est effectivement parvenu à faire une histoire de l'affect, histoire à partir de laquelle la perspective édifiante, invoquée ici par Chateaubriand, paraît une entreprise quelque peu désuète, une affaire de bienpensants.

Avec la liberté de paroles qu'on peut avoir en faisant cours, Gilles Deleuze parlait des Confessions comme d'un « livre admirable qui commence par "je vais les avoir" et se termine par "ils m'ont eu" ». Ce n'est pas le moins étrange, en effet, qu'un tel livre hanté par la persécution, et par endroits dicté contre elle dans la plus forte angoisse et sans la moindre liberté, qu'un tel livre soit parvenu à ressaisir l'allégresse des débuts, la grâce des commencements. Rousseau surprend toujours par son aptitude à retrouver en lui le sentiment intact, comme miraculé. En dépit des trames affreuses dont il se sent enserré, malgré les maux du corps, malgré le poids de l'âge, il aura recréé jusqu'au bout la clarté insolite de l'innocence, la luminosité diffuse de l'extase. Jusqu'au bout, jusqu'au chant de cygne de la dixième promenade : « Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec Madame de Warens. Elle avait vingt-huit ans alors... »

8. Mémoires d'outre-tombe, liv. IV, chap. 8, Pléiade, p. 125.

9. Op. cit., liv. XV, chap. 7, p. 526.

10. Ebauches des Confessions, op. cit., p. 1150.


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On pourrait multiplier les exemples de piété. Les objets varient, le souvenir demeure : un sein entrevu, une voix de fille; un lac de montagne, un brin d'herbe ou le ciel... Mais ce lyrisme paisible et doux coexiste avec une autre inspiration — ou vaudrait-il mieux parler de suffocation? Comment oublier tant de passages qui respirent la haine et la souffrance? Ceux que les anthologies contournent prudemment : la fin des Confessions, les trois quarts des Dialogues, et celles des Rêveries qui ressemblent à des cauchemars? Alors l'euphorie de la connaissance se mue en un tourment incompréhensible : « Oui, sans doute, il faut que j'aie fait sans que je m'en aperçusse un saut de la veille au sommeil ou plutôt de la vie à la mort. » 11

C'est un phénomène particulièrement inquiétant de retrouver dans les pages noires l'écho sans doute involontaire des réflexions d'autrefois. On a alors le sentiment que Rousseau devient fou dans les termes de son système, comme si les concepts qu'il avait produits se retournaient contre lui : c'est un autre lien de la théorie à l'autobiographie que ce boomerang sinistre. Comment ne pas établir de rapport, par exemple, entre l'éducation solitaire qu'il prescrit pour Emile et la situation de « Jean-Jacques » que nous décrivent les Dialogues : « Je l'ai vu dans une position unique et presque incroyable, plus seul au milieu de Paris que Robinson dans son Ile... »11? L'éducation idéale et le complot sinistre réalisent donc la même formule : « On l'enchaîne en le laissant libre. » 13 Rousseau semble alors vérifier tragiquement ses propres énoncés, et ce qui est vrai dans l'ordre de la pédagogie vaut également pour la théorie politique : la grande figure du législateur adhère étrangement à la personne de Rousseau. Considérons la position qu'il a décrite comme sienne à la fin de sa vie. On dirait un négatif et son tirage : le législateur fait l'unanimité autour de lui, le théoricien, pour finir, fait l'unanimité contre lui 14. Et dans les deux cas, aux dires de Rousseau lui-même, il y a prodige. Manifestement, le fantasme du contrôle total ne surgit pas ex nihilo durant les dernières années, Rousseau a pu le trouver tout formé dans ses écrits : il suffisait, dirait-on, d'en inverser le signe pour que l'auteur en devienne la victime. Carlyle a pressenti ce retournement de l'idée contre le penseur : « Il s'était déclaré à la fin une sorte de folie en lui; ses Idées le possédaient comme des

11. Les rêveries du promeneur solitaire, première promenade, o.c, Pléiade, t. I, p. 995.

12. Deuxième Dialogue, o.c., Pléiade, t. I, p. 826.

13. Emile, liv. IV, o.c, Pléiade, t. IV, p. 522. Sur les correspondances formelles entre la théorie et la persécution, voir notre article La pédagogie, prélude à la crise, Textuel, n° 19, 1987.

14. Nous devons ce rapprochement à l'enseignement de Patrick Hochart, cours d'agrégation sur les Rêveries, Université de Paris VII, 1985.


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démons; l'entraînaient ainsi çà et là, le poussaient aux précipices. » 15 D'autres grands commentateurs ont retracé cette tragédie 16 qu'il est impossible d'ignorer — et si le récit de ses malheurs n'était que l'expression de son délire ? aucun lecteur des Confessions n'ignore tout à fait ce doute —, mais qu'il est extrêmement difficile de circonscrire et dont il est devenu malaisé de parler pour des raisons qui tiennent à la philosophie de Rousseau et à son rôle sur le plan historique.

La question de la folie de Rousseau a agité la critique, un peu comme fait aujourd'hui la question du nazisme de Heidegger, pour des raisons comparables : peut-on suivre une philosophie qui conduit à la barbarie, ou qui, du moins, passe par là? Angoisse de suiveurs : et si nous avions pris un guide dévoyé ?

Pour ce qui est de suivre, la génération révolutionnaire avait battu des records : « ... si vous attaquez Rousseau devant les siens, vous leur causez une sorte d'horreur religieuse, et ils vous considèrent comme un scélérat » 17, note Volney sur le moment. Et Quinet, plus tard, revenant sur l'époque, évoque aussi le fanatisme : « La lettre, dans les ouvrages de Rousseau, devenant aussi sacrée que l'esprit, ses livres peuvent être le Coran d'une guerre d'extermination. » 18

Retournement sans surprise : sous la Restauration, la folie de Rousseau devient un thème dominant : c'est un des enjeux de l'argumentation contre-révolutionnaire. La Révolution, ne serait-ce pas la mise en pratique, à l'échelle d'un pays, de la démence d'un seul? Cela produit un négatif de l'image d'Epinal : Rousseau apportant la lumière aux hommes, versus le penseur fou menant le peuple à la Terreur. Au XIXe siècle, il y aura deux Rousseau : celui des progressistes, c'est généralement le juste persécuté — relevons chez Hugo cette exagération cocasse : « Je remercie Dieu de ce que les petits enfants ne me jettent pas des pierres comme à Jean-Jacques » 19; celui des réactionnaires, c'est l'énergumène, l'iconoclaste, le fou.

Cette barbarie dont on l'accuse, Rousseau l'a d'une certaine manière reconnue dans les Dialogues — Barbarus hic ego sum —, même s'il s'est

15. Carlyle, Le crépuscule des Dieux, Conférence V : Le Héros comme homme de lettres.

16. Citons, bien sûr, Jean Starobinski dont La transparence et l'obstacle, Paris, Gallimard, 1971, a magnifiquement déployé le paradoxe central du rousseauisme comme écriture contre les livres, mais également les Réflexions sur les rêveries de Robert Ricatte, Paris, Corti, 1960.

17. Chasseboeuf, comte de Volney, Leçons d'histoire, an III, IV séance, Paris, Garnier, 1980, p. 109.

18. Edgar Quinet, La Révolution, réédition, Paris, Belin, 1987.

19. Choses vues, Paris, Gallimard, « Folio », 1972, t. III, p. 275. On sait que ce sont des paysans et non des enfants qui ont commis la lapidation de Motiers. Dans la version de Hugo, l'injustice est plus frappante, les pierres le sont moins.


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accordé des circonstances atténuantes : Quia non intelligor Mis 20. Tout le pan autobiographique de l'oeuvre est marqué par la folie dans laquelle il se trouve plongé : non la sienne propre — Rousseau ne s'avoue jamais fou, même s'il s'étend longuement sur ses illuminations, ses chimères et ses extases —, mais la folie de la situation dans laquelle il se trouve : « Depuis quinze ans et plus que je suis dans cette étrange position, elle me paraît encore un rêve » 21, écrit-il au début des Rêveries. Et encore : « Tiré je ne sais comment de l'ordre des choses, je me suis vu précipité dans un chaos incompréhensible où je n'aperçois rien du tout, et plus je pense à ma situation présente et moins je puis comprendre où je suis. »

On voit assez bien comment Rousseau en est venu à se persuader qu'une ligue universelle conspirait à sa perte. Victime de la censure royale en France, mais également victime des réactions populaires en Suisse; lâché par les philosophes, et pis que cela : en 1764 il se voit traîné dans la boue, à Genève, par un libelle anonyme qui le traite de vérole et rend publique l'affaire de l'abandon de ses enfants. « Il est assez curieux que Rousseau n'ait pas soupçonné le véritable auteur du libelle, car dès son apparition, tout Genève murmura le nom de Voltaire », notent Bernard Gagnebin et Marcel Raymond dans l'édition de la Pléiade. Loin d'identifier son persécuteur, Rousseau s'en prend violemment au pasteur Vernes. Quant à Voltaire, il continue de l'honorer : apprenant le projet d'ériger une statue au grand homme, Rousseau envoya sa souscription en 1770. Ce n'est pas le moins triste, dans la paranoïa, que ces naïvetés navrantes. Malade de soupçon, Rousseau a tout de même raison de se décrire crédule et dupe : si absurde que cela paraisse, il y a lieu d'incriminer son naturel « confiant ».

Le XVIIIe siècle a sa part de ténèbres. Etudiant la formation de la franc-maçonnerie européenne, Reinhart Kosellek a admirablement évoqué ce goût du secret, du mystère et de l'ombre, cette tendance à la conspiration des élites qui accompagne les Lumières. Nul doute qu'existèrent des réseaux dont Rousseau fut exclu. Mais il est difficile de considérer cette position d'exclu comme un phénomène objectif indépendant de sa personne : son incapacité à faire cause commune avec qui que ce fût dut être déterminante. Rousseau est tout sauf un partisan. Que la « clique holbachique » lui ait fait payer cher son indépendance, c'est évident. Reste que les coups, si bas et violents qu'ils fussent, ne parviennent pas à persuader de la

20. Epigraphe des Dialogues de Rousseau juge de Jean-Jacques. Citation des Tristes d'Ovide (V.10). « Je suis ce barbare, parce qu'on ne me comprend pas. »

21. Les rêveries du promeneur solitaire, o.c, Pléiade, t. I, p. 995.


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thèse du complot universel, thèse qu'il formule pour la première fois en 1769, puis à laquelle, dans l'effroi, il se rallie peu à peu.

Lorsque Rousseau évoque le début de ses malheurs, le curseur s'affole. L'expression peut désigner le début de l'exil, la brouille avec les philosophes, la décision d'écrire, la fugue hors de Genève, ou même, tout simplement, sa naissance. Cependant, malgré cette mobilité, qui est un signe de la souffrance, une date revient, s'impose : celle du début de l'exil qui suit la condamnation de L'Emile et du Contrat social. Rappelons que depuis lors, un mandat de prise de corps pèse sur lui qui ne sera jamais levé : lorsque Rousseau retourne en France en 1767, puis à Paris, en 1770, il y est en proscrit. Cela ne veut pas dire qu'il vive dans la clandestinité, mais c'est un homme sans droits, sous la surveillance constante et pesante de la police. Ces précisions historiques égarent en même temps qu'elles éclairent. Elles ont le défaut d'entrer dans le jeu sans fin de la justification. Persécuté, il est indéniable que Rousseau le fut; mais sans doute pas de la manière qu'il crut. Pendant la majeure partie de son existence, le monde qui l'entourait lui opposa une vive résistance, mais cette réaction est proportionnée au danger qu'il représentait visiblement. Taine a dit qu'il montrait l'aube à des gens qui se levaient à midi. Avant que le charme n'opère, on comprend que le premier geste fut de calfeutrer ce jour nouveau. Or jamais Rousseau ne parvint à prendre la mesure du scandale qu'il causait. Citons, pour illustrer ce point, une anecdote relatée dans les Confessions. Rousseau a tout juste dix-huit ans, il arrive à Lausanne, prend un faux nom et se fait passer pour maître de musique : « Me voilà maître à chanter sans savoir déchiffrer un air. » 22 La supercherie ne s'arrête pas là ; il prétend devant un amateur de musique qu'il est capable d'écrire un morceau de musique : «... et je me mis à composer une pièce pour son concert aussi effrontément que si j'avais su comment m'y prendre. » Malheureusement, la supercherie ne s'arrête encore pas là. Rousseau va jusqu'à faire exécuter son chef-d'oeuvre devant une petite assistance : « ... non, depuis qu'il existe des Opéra françois, de la vie on n'ouit un semblable charivari. » 23 Rousseau manifestement s'amuse en faisant ce petit récit. C'est avec bonhomie qu'il revient sur ses « extravagances ». Il conte plaisamment son désastre, et son indulgence paraît tout entière lorsqu'il évoque, en un doux contraste, son triomphe ultérieur à l'Opéra de Paris : « Pauvre Jean-Jacques; dans ce cruel moment, tu n'espérais guère qu'un jour, devant le Roi de France et toute sa cour

22. Les Confessions, o.c, Pléiade, liv. IV, p. 148.

23. Op. cit., p. 149. On trouvera une analyse pénétrante de cet épisode dans Jean-Jacques Rousseau, la quête de soi et la rêverie, de Marcel Raymond, Paris, Corti, 1962.


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tes sons exciteraient des murmures de surprise et d'applaudissement... » Le conte de fées a eu lieu depuis le charivari de Lausanne, l'abaissement extrême a précédé la gloire, et la boucle est bouclée. Fort bien. Cependant ce happy-end provisoire, ô combien! — ne satisfait pas tout à fait. Cette création sans filet continue d'étonner, et d'autant plus que Rousseau ne semble pas s'en inquiéter. Une question demeure pour nous : qui fut-il pour s'exposer à ce point? Devant sa propre incompréhension, on est fondé à croire que Rousseau dès sa prime jeunesse portait en lui un fou qui se prenait pour Jean-Jacques Rousseau.

RÉSUMÉ

Quels liens rattachent chez Rousseau l'écriture autobiographique et l'écriture théorique qui la précède chronologiquement? L'adhérence en partie volontaire de l'une et de l'autre rend question de la folie de Rousseau solidaire du devenir historique de ses thèses, cependant que l'histoire de sa vie entrelace inextricablement le délire et le fait de la persécution.

MOTS CLES

Commencement, Folie, Justification, Pensée, Rousseau, Scandale.

Mme Claude HABIB 31, rue de la Clef 75005 Paris



JEAN-PAUL MATOT

DÉCHIFFRAGES

— Et d'ailleurs, que savoir jamais ? Pour l'essentiel, l'homme est ce qu'il

cache...

Walter haussa les épaules et rapprocha ses mains, comme les enfants pour faire un pâté de sable :

— Un misérable petit tas de secrets...

— L'homme est ce qu'il fait ! répondit mon père.

André Malraux, Antimémoires.

Elisabeth, jeune fille ou jeune femme désorientée par l'émergence de cette alternative, se console des obstacles qui obstruent la voie de ses ambitions musicales et universitaires en relisant une biographie romancée de la reine Hatshepsout. Elle s'enflamme pour le destin exemplaire de cette femme qui, placée par son père Thoutmosis Ier sur le trône de Pharaon, éclipse l'héritier mâle en l'épousant et règne avec sagesse jusqu'à accepter, à la fin de sa vie, de mourir empoisonnée par la main de son neveu Thoutmosis III (gendre ou mari, l'inceste dans les dynasties pharaoniques, héritage des dieux, obscurcit les liens familiaux).

Cette version de l'accession d'une femme au pouvoir divin des fils d'Horus, a pour Elisabeth l'attrait d'une résurgence mythique qui à la fois la contient et la prolonge. Le recours à une figure ancestrale idéalisée l'inscrit dans le registre du fantasme comme descendante adoptive d'une généalogie royale. Son narcissisme blessé retrouve la momie d'un roman familial embaumé, intact, qui garde l'essentiel de son pouvoir.

« Puisse-t-il être assuré de rester toujours présent dans la mémoire des hommes, "1

1. Hermine Hartleben, Champollion, Paris, Ed. Pygmalion, 1983 : Préface (l'ouvrage est cité en référence par Freud dans le Souvenir d'enfance de Léonard de Vinci).

Rev. franç. Psychanal., 1/1988


202 Jean-Paul Matot

Hermine Hartleben clôt par ce voeu quinze années de recherches biographiques qui, en 1906, immortalisent pour l'égyptologue le père qu'elle s'est découvert derrière la statue du génie déchiffreur : Jean-François Champollion.

« Je reçus, le 9 décembre 1891, une lettre de Paris dans laquelle Wilhelm Spiegelberg me décrivait avec une remarquable éloquence l'impression que lui avait produite le portrait de Champollion, lorsqu'il était entré pour la première fois dans les salles égyptiennes du Louvre. Il concluait : « Nous vénérons le maître en lui — de l'homme nous ne savons malheureusement rien. »

« Je me trouvais à Berlin et le destin voulut que je reçusse cette lettre alors que je me rendais au musée égyptien. Sans me douter un instant de ce qu'elle contenait, je l'ouvris et la lus... juste devant le portrait de Champollion, copie de celui qui est au Louvre. Très frappée par cette étrange coïncidence, je contemplai longuement, avec un intérêt croissant, ses traits si expressifs et décidai de tout tenter pour arriver avec le temps à me faire une idée d'ensemble nette de celui qui avait révélé à nouveau l'Egypte ancienne au monde. C'est alors que j'entendis quelqu'un dire à côté de moi : "Il faudrait faire quelque chose pour lui, car son centenaire a eu lieu l'année dernière et il est passé complètement inaperçu." C'était Georg Steindorff qui avait parlé et ses mots m'inspirèrent une résolution immédiate. Une heure après j'étais au travail à la Bibliothèque royale et mon article parut les 22 et 23 décembre (jour de la naissance de Champollion) en hommage tardif dans la Norddeutsche Allgemeine Zeitung. »2

L' « étrange coïncidence » évoquée par H. Hartleben préside à la révélation d'un objet au fantasme inconscient du biographe : la « remarquable éloquence » de Spiegelberg, les « traits si expressifs » de Champollion, la voix et les mots de Steindorff, l'injustice faite au père de l'égyptologie, l'ignorance des circonstances de sa vie, constituent une somme d'incitations qui inspire à la jeune femme une « résolution immédiate ». La dimension traumatique de cette rencontre, sensible dans l'avant-propos de l'ouvrage, est marquée du sceau du destin et rend compte de l'effet d'après-coup qui s'exerce dans la séduction. Le biographe, ici Fraülein Hartleben, est investi d'une mission réparatrice à l'égard du grand homme disparu. Il s'agit pour lui, dans le rapport de filiation qui le lie à son sujet, d'apurer les dettes en réalisant un désir infantile. La pulsion de savoir, la curiosité sexuelle pour le privé, le caché, trouvent

2. Ibid.


Déchiffrages 203

un accomplissement sublimé dans un objet idéal, qui laisse entrevoir la possibilité de réaliser un fantasme narcissique omnipotent. La « biographie réelle » que Gaston Maspero 3 oppose au « recueil chronologique de matériaux pour une biographie », se donne en effet pour but de faire revivre un homme.

« Le 4 mars 1897, alors qu'à l'occasion de l'anniversaire de sa mort, je m'entretenais avec Perrot du martyre qu'avait été la courte vie de Champollion, je concluais :

« Non seulement il a dû interrompre son oeuvre en pleine force de l'âge, mais il ne vit plus en tant que personne dans la mémoire des hommes. Il est vraiment mort.

« Faites-le revenir, replacez-le vivant devant nos yeux et il deviendra cher à nos coeurs, répliqua Perrot. Votre tâche est grande et belle, il s'agit d'une vraie résurrection. »4

La quête du biographe est une oeuvre restauratrice qui accomplit, par l'union de sa propre puissance créatrice à une figure mythique, dans le déni de la perte et de la castration, un fantasme d'auto-engendrement.

« Ce fut au début un simple mouvement de curiosité un peu superficielle... mais bientôt son sujet s'empara d'elle et il la posséda entière. »6

La recherche biographique, procédure de légitimation par adoption d'un auteur par son sujet, offre une solution originale à ce que Freud a désigné comme

« le point le plus épineux du système narcissique, cette immortalité du moi que la réalité bat en brèche » et qui retrouve « un lieu sûr en se réfugiant chez l'enfant » 8.

Le roman biographique est l'édition expurgée et illustrée d'un roman familial où l'enfant tout-puissant fait renaître une imago idéale qui lui assure une parcelle d'éternité.

La biographie de Champollion le Jeune est exemplaire en ce que le lien de filiation que tisse le biographe redouble celui qu'entretient le déchiffreur des hiéroglyphes avec l'objet de ses investigations scientifiques.

3. G. Maspero, Préface à l'édition allemande, dans H. Hartleben, Champollion, Paris, Pygmalion, 1983. L'édition allemande : Champollion, sein Leben und sein Werk, a paru en 1906.

4. H. Hartleben, Préface, ibid.

5. G. Maspero, Préface à l'édition allemande.

6. S. Freud, Pour introduire le narcissisme (1914).


204 Jean-Paul Matot

« Un lion de plus au champ des lions » 7, l' « Egyptien » est à la recherche d'une généalogie en résonance avec le mythe familial qui le fait naître. Jeanne-Françoise est mère déjà de quatre enfants, trois filles et un seul fils, Jacques-Joseph, né en 1778, deux autres garçons n'ayant pas survécu. En 1789, elle souffre de douleurs arthritiques paralysantes et, en janvier 1790, « abandonnée par les médecins, elle semblait tout à fait prostrée, n'attendant plus que la mort » 8. La guérison spectaculaire de la malade est obtenue par un sorcier qui, mandé par le père désespéré, promet, en administrant les remèdes de son art, un rétablissement rapide, et prédit la naissance d'un fils, « lumière des siècles à venir »9. Une semaine plus tard, la mourante est ressuscitée et la venue au monde d'un petit garçon, le 23 décembre 1790, vient accomplir la prophétie. La dépression maternelle cède par l'effet d'un renforcement narcissique dont le dernier-né est porteur.

« C'est lui, l'Enfant Bouchon, qui rend sens à sa vie et qui, du même coup, reçoit en miroir sa propre identité. » 10

Il se prénomme en effet Jean-François..., cet enfant né de Jeanne-Françoise... L'effacement significatif du père (au profit, nous le verrons, du fils aîné Jacques-Joseph qui, âgé de douze ans, est désigné comme parrain) laisse augurer une individuation problématique. Les manifestations psychosomatiques (douleurs d'estomac, accès de faiblesse et de fatigue, évanouissements) qui émaillent la vie de Champollion, son indifférence agacée à l'égard d'un corps souffrant ressenti comme étranger et importun, sa mort précoce en 1832 à l'âge de quarante et un ans, constituent peut-être les avatars de cet investissement narcissique massif et exclusif de l'enfant par la mère. Mac Dougall, explorant le champ de la pathologie psychosomatique, a émis l'hypothèse qu'une telle relation puisse aboutir à une représentation inconsciente du corps excluant des parties ou fonctions corporelles abandonnées à une mère primitive « abyssale » toute-puissante 11.

« La mère en particulier considérait avec fierté cet enfant qui lui ressemblait tant, physiquement aussi bien que moralement, et l'espoir qu'il réaliserait ses propres rêves d'avenir la soutint pendant les temps difficiles. » 12

Jacques Champollion, le père, libraire et lettré, considère cet enfant

7. H. Hartleben, Champollion.

8. Ibid.

9. Ibid.

10. J. Mac Dougall, Théâtres du Je, Paris, Gallimard, 1982.

11. Ibid.

12. Hartleben, Champollion.


Déchiffrages 205

adulé comme un rival oedipien que la prophétie place en dehors de la loi paternelle.

« Les peccadilles du jeune garçon, dues pour la plupart au développement prématuré de sa propre personnalité, n'étaient pas réprimées avec une bien grande sévérité car, frappé par une force de caractère sitôt révélée, son entourage n'osait pas appliquer les règles ordinaires de l'éducation à un être aussi extraordinaire. » 13

Instrument de l'attaque de la mère contre le phallus paternel, Champollion entretiendra longtemps des rapports tumultueux avec les figures de l'autorité; de manière répétitive, le mouvement initial d'idéalisation du « maître éclairé » se mue en une déception cruelle, à tonalité persécutive, dès que « l'enfant préféré » décèle les premiers signes d'une rivalité qu'il éprouve comme une menace narcissique intolérable.

Un incident de l'enfance, rapporté par Hartleben, est révélateur du destin des affects agressifs intenses dirigés contre le père. Agé de cinq ans, promené par sa mère, il assiste à une scène où un chef local du Parti jacobin donne un coup de canne à un aveugle. L'enfant, « se précipitant alors tout bouillant de rage sur le personnage puissant et redouté..., essaya de lui arracher son arme en criant... Le jacobin, plutôt amusé, aurait dit à la mère : « Citoyenne, tu ferais bien de rogner tout de suite le bec et les ongles de ton oisillon pour que d'autres ne soient pas obligés de le faire. » 14

« Champollion se rappela cette scène toute sa vie et quand par la suite il était attaqué par l'un ou l'autre de ses nombreux adversaires, il aimait à dire : « Heureusement, il m'est poussé bec et ongles. » 16

L'oiseau de proie qui prend le relais du lion paternel déchu n'est pas le vautour égyptien, divinité maternelle fécondée par le vent chère à Freud (du rêve de la mère chérie de l'Interprétation des rêves au Souvenir d'enfance de Léonard), mais l'aigle impérial :

« On bride l'aiglon, mais l'aigle finit toujours par briser et emporter le lacet », écrit Champollion en 181516. Il a sept ans lorsque son frère voit naître puis s'écrouler l'espoir de faire partie de la Commission scientifique qui accompagne l'expédition de Bonaparte en Egypte. C'est là que se détermine son intérêt exclusif pour la civilisation égyptienne, véritable mise en forme d'un fantasme originaire.

« Comme les mythes, ils (les fantasmes originaires) prétendent apporter une représentation et une "solution" à ce qui, pour l'enfant, s'offre comme

13. Ibid.

14. Ibid.

15. Ibid.

16. Ibid.


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énigmes majeures; ils dramatisent comme moments d'émergence, comme origine d'une histoire, ce qui apparaît au sujet comme une réalité d'une nature telle qu'elle exige une explication, une "théorie". » 17

L'image prestigieuse de Bonaparte sombrera néanmoins dans les remous de l'adolescence de Champollion, victime de l'actualisation des fantasmes sadiques liés à la culpabilité. Il juge « les victoires sanglantes d'un conquérant avide de gloire incompatibles avec la vraie grandeur d'un souverain » 18 : cet aménagement lui permet d'éviter que l'angoisse de castration n'entrave des investigations scientifiques qui connaissent leurs premiers succès.

« Toute grande découverte ne réalise-t-elle pas un désir oedipien? A condition d'ajouter qu'un tel désir s'est trouvé, chez le futur créateur, à la fois accru par la fantasmatique de son milieu familial d'origine et moindrement culpabilisé », écrit Anzieu, qui ajoute : « Un père suffisamment âgé et déclinant quand l'enfant devient un jeune adulte pour que le modèle fourni par lui apparaisse dépassable. » 18

Le père Champollion, libraire, âgé de quarante-six ans à la naissance de Jean-François, s'oppose au désir d'apprendre qui se fait jour précocement chez son fils. Il s'efforce de le tenir à l'écart des études jusqu'à l'âge de huit ans : « Les leçons qu'il réclamait sans cesse lui furent encore refusées et ce n'est qu'au printemps 1797 que son frère commença l'instruction méthodique de l'enfant pendant ses rares moments de loisir... » 20 « Mais au début de juillet le père de famille fit quitter la ville à Jacques-Joseph... les leçons furent donc interrompues. » 21

Par quel processus la curiosité de l'enfant, réprimée par le père, loin de s'affaiblir se renforce-t-elle, en trouvant la voie d'une sublimation exemplaire, tout en servant l'identification au père interdicteur? La réponse pourrait être celle qu'offre un roman familial déniant au père sa paternité et légitimant, au nom du « vrai » père (le sorcier, détenteur de pouvoirs occultes?), l'investigation de l'enfant qui vise à rétablir sa filiation. Pouvoir divin, exalté par la mère, contre-pouvoir paternel, le livre de messe sert la transgression :

« Apprendre par ses propres moyens était pour lui un irrésistible besoin et une preuve frappante en est qu'il commença vers l'âge de cinq ans à

17. J. Laplanche, J.-B. Pontalis, Fantasme originaire. Fantasme des origines. Origine du fantasme (1964), Paris, Hachette, 1985.

18. Ibid.

19. D. Anzieu, Comment devient-on Melanie Klein?, Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1982, 26, 235-251.

20. Hartleben, Champollion.

21. Ibid.


Déchiffrages 207

hanter, avec ou sans permission, la librairie Champollion... Là, muni de papier et de crayons par son père trop occupé pour le surveiller, il s'installait dans le coin le plus reculé de la pièce, entouré de vieux livres et de gravures 22. Comme pendant des années on voulut le tenir à l'écart de l'étude, il s'avisa d'un moyen pour pénétrer par ses propres moyens et en cachette les mystères du monde des livres. Sa pieuse mère avait orné la mémoire du petit garçon de longs extraits de son missel qu'il répétait sans broncher; il ne tarda pas à trouver un exemplaire du vieux livre, se fit montrer incidemment les pages et les réclames des passages qu'il avait appris par coeur, se les grava dans l'esprit, puis édifia sur ces fondements son premier travail de déchiffrement. Selon la tradition, il commença par attribuer un sens imaginaire aux lettres imprimées pour les distinguer entre elles puis les recopia et compara les mots dans lesquels il reconnaissait l'une ou l'autre. Il réussit ainsi, après un temps assez long, à identifier chaque mot, chaque syllabe, dans les textes du missel qu'il connaissait, donc à les dire — ce qui lui fit découvrir avec assez de précision la valeur des lettres et leur prononciation, voire celle des diphtongues, pour qu'il pût passer progressivement à d'autres textes du même livre qui ceux-là lui étaient encore étrangers. » 23

La démarche intellectuelle qui organise cette activité privée de décodage, servie par des mécanismes obsessionnels particulièrement tôt développés, inverse la méthode de correspondance grapho-phonémique traditionnellement mise en oeuvre lors de l'apprentissage scolaire de la lecture. L'enfant Champollion aurait fondé son investigation de l'écrit sur une hypothèse idéographique : il distingue les lettres en leur attribuant « un sens imaginaire », avant d'aboutir, par un travail analytique méthodique et obstiné, à leur valeur phonétique.

Adolescent, il s'attaque à l'énigme posée à la science par la triple inscription de Rosette, en accumulant les matériaux linguistiques dans l'idée d'élucider « une langue par une autre et remonter jusqu'à la date de leur naissance par l'analyse des mots ». A quinze ans, fort de ses connaissances de l'arabe, de l'hébreu et du copte, il établit des listes de noms égyptiens et nubiens dans lesquels il décèle des éléments grecs, latins et arabes. Il pose alors l'hypothèse d'une filiation entre le copte et l'égyptien ancien qui, prise à la lettre, le mène à l'erreur de considérer l'écriture égyptienne

22. On se souviendra que la Bible de Philippson, donnée à lire à Freud par son père dans sa septième année, était richement illustrée par des gravures représentant le monde antique, empruntées notamment à la Description de l'Egypte, et à Rossellini — qui accompagna Champollion en Egypte.

23. H. Hartleben, Champollion.


208 Jean-Paul Matot

comme composée exclusivement de signes alphabétiques remplacés à un moment donné par des lettres coptes.

Sottas 24 souligne que le succès de Champollion est dû au fait qu'il « avait étudié la question sous toutes ses faces et envisagé à peu près toutes les hypothèses possibles ».

Dès 1810, dans le Mémoire sur l'Ecriture égyptienne lu devant l'Académie delphinoise, Champollion dispose la première pièce essentielle au déchiffrement : la double valeur idéographique et phonétique des hiéroglyphes. Mais, simultanément, il dissocie l'écriture hiéroglyphique des cursives hiératique et démotique qu'il considère, selon la tradition établie depuis Clément d'Alexandrie, comme purement alphabétiques, et inverse la chronologie des trois formes, tenant les hiéroglyphes pour plus récentes.

Dix ans plus tard, il reconnaît le principe de l'unité des trois écritures égyptiennes, mais revient alors sur le dualisme phonético-idéographique, en excluant l'élément phonétique. Une autre année lui sera nécessaire pour réhabiliter sa première hypothèse : « Il reconnut par un raisonnement très particulier que la théorie de la nature purement idéographique des formes d'écriture égyptienne était indéfendable : le décompte exact de tous les signes du texte hiéroglyphique et du texte grec de Rosette lui montre que pour rendre 486 mots grecs environ, il fallait 1 419 hiéroglyphes; donc ces derniers ne pouvaient être des idéogrammes. » 25

Le 14 décembre 1822, Champollion déchiffre dans un cartouche royal le nom de Ramsès, « aimé d'Amon », et identifie dans le même texte des variantes homophones du nom du Pharaon « qu'il contemplait avec vénération depuis sa onzième année » 26.

D se précipite chez son frère, en proie à une grande excitation, s'évanouit, et s'abîme dans une léthargie qui repousse de cinq jours la reconnaissance officielle de sa découverte. Assisté par Jacques-Joseph, il rédige la communication à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, qu'il dédie à son secrétaire perpétuel, le désignant comme parrain de l'égyptologie naissante. Cette fameuse lettre à Dacier associe au nom de Champollion celui d'un vieillard de quatre-vingts ans — l'âge, à deux ans près, du père déchu. L'union de l'indéracinable baron d'Empire, « Monsieur Dacier, mon conseiller et mon véritable père » 26 (lettre n° 8, 1927), et du grand Ramsès, comble enfin le vide laissé chez le préadolescent de onze ans par le désaveu de sa filiation.

24. H. Sottas, E. Drioton, Introduction à l'étude des hiéroglyphes, Paris, Librairie orientaliste Paul-Geuthner, 1987 (réimpression de l'édition de 1922).

25. Hartleben, Champollion.

26. J.-F. Champollion, Lettres à Zelmire, Paris, L'Asiathèque, 1978.


Déchiffrages 209

A onze ans, Champollion quitte la maison paternelle pour rejoindre son frère à Grenoble :

« La mère, accablée par le pressentiment qu'elle ne reverrait plus son benjamin, recommença à être souffrante. » 27

Jean-François laisse derrière lui, dans sa ville natale de Figeac, trois années d'échec scolaire, tribut payé au poids de l'interdit et de la transgression : incapable de s'adapter à l'enseignement magistral, « cet enfant, tantôt passionnément... avide d'apprendre et tantôt complètement apathique, fut bientôt retiré de l'école » 28.

Loin du lieu de cette « blessure des origines » 28, sous l'aile protectrice d'un frère assez aîné pour rassurer et suffisamment admiratif pour être écouté 30, Champollion fréquente simultanément, et cette fois avec succès, l'Ecole privée de l'abbé Dussert, avec qui il apprend l'hébreu, et une école centrale.

« Malgré cette double scolarité, il trouvait encore du temps pour des études personnelles — parce qu'il se sentait irrésistiblement poussé à rechercher ce qu'il ne trouvait pas dans ses manuels, comme par exemple la chronologie des peuples anciens. Il voulut tout d'abord pouvoir lire l'Ancien Testament dans le texte original afin d'étudier les fondements des datations bibliques et de mettre leur valeur à l'épreuve. » 31

Le père réel s'efface dans un double mouvement : plongée vers l'originaire, en référence à l' « Urvater »; et remplacement par des substituts qui permettent l'évitement de l'angoisse de castration. Le père veut-il envoyer de l'argent?

« Je n'ai besoin de rien. Je vous remercie de vos offres obligeantes. Mon frère pourvoit à tous mes besoins. Soyez auprès de lui l'organe de ma reconnaissance. » 32

Dans le même temps, il écrit à son frère :

« Crois-tu que j'oublie un seul instant tout ce que ta tendresse a fait pour moi et les soins paternels que tu as eus de moi depuis que je me connais. » 33

27. Ibid. ; notons que Jacques-Joseph avait onze ans lui aussi lorsque Jacquou le Sorcier rendit à la vie leur mère malade.

28. Hartleben, Champollion.

29. J. Guillaumin, La blessure des origines, Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1982, 26, 217-232.

30. J.-F. Champollion, Lettres à son frère, Paris, L'Asiathèque, 1984. D. Anzieu souligne le rôle stimulant joué par les frères ou soeurs aînés auprès des futurs créateurs (op. cit.).

31. Ibid.

32. Ibid.

33. Hartleben, Champollion.


210 Jean-Paul Matot

Le jeune adolescent se lance dans l'édification d'un roman familial ancré dans l'histoire des peuples anciens, accumulant les matériaux pour « une chronologie depuis Adam jusqu'à Champollion-le-Jeune » 34 : à côté de l'étude de l'hébreu, de l'arabe, du syriaque et du chaldéen, il lit les biographies des hommes illustres de Plutarque et recense les mythes originaires : « Il est assez singulier sans doute que presque tous les anciens peuples de la terre aient introduit dans leur religion des géants, toujours en rébellion contre les dieux qui ont beaucoup de peine à les réduire. » 35

« Un échec dans un domaine important de l'existence n'est-il pas un défi nécessaire pour qu'un être humain traverse et surmonte la crise en assumant les ruptures nécessaires et en devenant, à travers la dépression et la régression, créateur? » (D. Anzieu) 36.

Défi nécessaire, mais surtout sacrifice inévitable, semble penser Champollion, lorsqu'il se confie, avec les mots justes et émouvants de ses Lettres à Zelmire 37, à sa muse italienne, Angelica Palli :

« En cherchant le bonheur, Zelmire, je me suis trompé comme tant d'autres. Il y a plus : j'ai enchaîné ma vie entière avec la conviction intime que la personne à laquelle je me liais ne pourrait jamais remplir mon coeur. Mais j'ai dû faire ce sacrifice de moi-même... »

« Pour moi, l'étude et mon complet dévouement aux travaux littéraires suspendaient, en m'absorbant tout entier, mes regrets de n'avoir pu réaliser les rêves de bonheur que j'avais formés » (lettre n° 1) 38.

« Lorsque le monde réel pèse sur notre coeur, le monde idéal doit être notre refuge, et ce monde-là, c'est l'étude : elle nous fait oublier momentanément les dégoûts de la vie en nous transportant hors de nous-mêmes » (lettre n° 2) 89.

D. Fernandez, soulignant l'effet de dégagement par rapport aux conflits infantiles inhérent à l'oeuvre d'art — « une esquisse de leur solution » —, cite Starobinski : « L'oeuvre pourrait être considérée en elle-même comme un acte originel, comme ce point de rupture où l'être, cessant de subir son passé, essayerait d'inventer, avec son passé, un avenir imaginaire, une configuration soustraite au temps. » 48

34. Ibid.

35. Ibid.

36. D. Anzieu, Comment devient-on Melanie Klein ?, op. cit.

37. Champollion, Lettres à Zelmire, op. cit.

38. Champollion, Lettres à Zelmire.

39. Ibid.

40. D. Fernandez, Introduction à la psychobiographie, Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1970, 1, 33-48.


Déchiffrages 211

L'oeuvre de Champollion, arrachant au silence du temps le sens perdu de l'écriture sacrée de l'Ancienne Egypte, lui ouvre la voie des sources du Nil qui l'éloigné de la mère. Lorsque enfin lui parlent les signes mystérieux qu'il scrutait avec l'enthousiasme et l'obstination d'un enfant, émergent des terres désertifiées tous les grands rois enfouis.

La vie amoureuse de Champollion illustre ce « compromis que le Je signe avec le temps » dont parle P. Aulagnier 41 : « Il renonce à faire du futur ce lieu où le passé pourrait revenir, il accepte ce constat, mais il préserve l'espoir qu'un jour ce futur lui donnerait la possession d'un passé tel qu'il le rêve. » Champollion a épousé Rose-Anaïs, afin, dit-il, de lui assurer « le repos et la tranquillité qui n'existaient plus pour elle dans la maison de son père »; outre l'hostilité du beau-père, le choix amoureux semble lié à la parenté de la jeune femme avec Zoé Berriat, la femme de Jacques-Joseph, qui s'est marié en 1807, l'année de la mort de leur mère. Champollion et Rose ont une fille, mais la vraie passion naît ailleurs, ou plutôt renaît, car il s'agit bien d'une résurgence :

« Le jour où je vous vis pour la première fois, un sentiment inconnu m'attira vers vous; et lorsque ensuite vous daignâtes parler de mes travaux, j'éprouvai la plus forte émotion que j'aye reçue de ma vie. C'est vous, Zelmire, qui m'avez rendu fier de ce peu que la science me doit » (lettre n° l) 42.

Elle est inaccessible, et doit le rester :

« Mes sentiments ont dû vous surprendre : ils ne sont d'accord ni avec ma situation ni avec la vôtre que tout ordonne de respecter » (lettre n° 1) 43.

« Souvenez-vous que les femmes qui, par l'élévation de leurs pensées, sortant de la ligne ordinaire, ont pris un élan qui les a classées parmi les notabilités de leur siècle, ne doivent point se conduire par les maximes pratiquées par le commun de leur sexe : aucune d'elles n'a rencontré l'homme qu'il leur fallait; toutes ont donné leur affection à des êtres incapables de les comprendre et qui les ont punies de cet oubli de leur propre dignité, soit par une ingratitude monstrueuse, soit par le poids accablant d'une vie désenchantée et sans couleur, sous la chaîne indissoluble d'une union mal assortie » (lettre n° 9) 44.

Cette mère idéalisée, enchaînée à un homme indigne d'elle, ne peut certes être possédée; le lien incestueux se pérennise cependant, sans succomber au refoulement, grâce à ce dédoublement dont parle Anzieu à propos du fonctionnement créateur 45, entre l'épouse mère des enfants et la femme muse du roman.

41. P. Aulagnier, La violence de l'interprétation, Paris, PUF, 1975.

42. Champollion, Lettres à Zelmire.

43. Ibid.

44. Ibid.

45. D. Anzieu, Comment devient-on Melanie Klein ?


212 Jean-Paul Matot

« J'ai cherché en vous, amie dans toute l'étendue de ce mot, une amie qui pensât tout haut avec moi, convaincue que tout ce qui l'intéresse me touche, une amie qui trouvât à me confier ses peines, la même consolation que je trouverai moi-même à lui dire toutes les miennes. N'est-ce rien, en dévoilant toutes mes souffrances, que de pouvoir dire : "Je les dépose dans un coeur qui voudrait se charger de toute l'amertume qu'elles me causent. Je les confie à un être qui sent comme moi, à un être qui est une partie de moi-même, puisqu'il souffre de tout ce qui m'afflige, à une âme qui répond à la mienne..." Voilà ce que je crois que vous êtes pour moi, et ce que je prétends être pour vous » (lettre n° 546).

« Je voudrais être un lien nécessaire entre vous et l'existence. » 47 Ce souhait inouï, qui sonne comme un renoncement au moment même où il s'énonce, est adressé par Champollion, âgé de trente-sept ans, pardelà l'ombrageuse poétesse italienne, à la mère entièrement satisfaisante et entièrement satisfaite. Ne trouve-t-il pas un écho dans la motivation du biographe, qui soudain s'arrête, effrayé de découvrir, par-delà l'image idéalisée d'un créateur, le visage familier d'un grand amour secret?

« Pendant l'été de 1897..., prise de panique, je décidai de tout arrêter : l'entreprise me semblait trop audacieuse de vouloir reconstituer la personnalité et le mode de pensée d'un homme dont l'oeuvre se situait dans un domaine si difficile et si lointain, qui avait trouvé dans son berceau avec le génie un don de divination tel qu'il a été départi à bien peu d'autres mortels. Je me disais en outre que le travail intérieur du découvreur reste toujours en grande partie caché » (Hermine Hartleben) 48.

RÉSUMÉ

L'oeuvre biographique consacrée en 1906 à Jean-François Champollion par Mile Hartleben offre, à travers le dévoilement symétrique des liens créatifs qui unissent le déchiffreur à sa recherche scientifique et la biographe à son sujet, un entrelacs de fantasmes originaires où le lecteur se prend à l'écriture.

MOTS CLÉS

Biographie, Champollion, Déchiffrement, Fantasmes originaires, Hiéroglyphes, Roman familial.

Dr Jean-Paul MATOT 38, rue Emile-Claus 1050 Bruxelles

46. Champollion, Lettres à Zelmire.

47. Ibid.

48. Hartleben, Champollion, Préface.


ANTONIA FONYI

CONSTRUCTION

DANS L'ANALYSE LITTÉRAIRE

LA MÈRE MORTE DANS L'OEUVRE

ET LA VIE DE BARBEY D'AUREVILLY

Ma méfiance devant le recours à la biographie de l'auteur, pour éclairer les structures fondamentales de l'oeuvre, a été longtemps entretenue par des raisons incontournables. Tout d'abord, s'il est vrai que la formation de l'écrivain ou la genèse de tel de ses écrits expliquent les choix esthétiques et idéologiques conscients ou préconscients, ou même la présence de certains contenus latents, leur connaissance n'est d'aucun secours dans l'étude de ce qui détermine, en se répétant dans toutes ses oeuvres, l'identité structurale — l'originalité — de son écriture. Parce que les bases de cette identité ont été jetées dans l'enfance, période dont nous savons fort peu, ou, pis, dans la petite enfance dont nous ne savons à peu près rien. Ce qui vaut mieux d'ailleurs, puisque, si les biographies sont faites en grande partie de légendes difficiles à détruire à cause des investissements de leurs inventeurs — dont l'écrivain lui-même — et de leurs défenseurs, les anecdotes d'enfance appellent, de plus, des identifications qui, tout en déformant les données, les rendent intouchables.

Ainsi, lorsque je lui avais fait part de la construction biographique que j'exposerai ici, un ami, excellent connaisseur de Barbey d'Aurevilly, bien que convaincu par mon hypothèse, m'a dit tout à coup : « Ne trouves-tu pas terrible, tout de même, cette femme qui sort pour jouer au whist le soir où elle va accoucher ? » Terrible, en effet, parce que, grâce à cette anecdote, Ernestine Barbey bénéficie de toute la puissance maléfique de l'héroïne diabolique du Dessous de cartes d'une partie de whist, qui, tout en passant le plus clair de son temps à la table de jeu, enveloppée d'un mutisme qu'elle n'interrompt que pour camper des épigrammes, se révèle être coupable de l'assassinat présumé de sa fille et meurt en laissant dans une jardinière de son salon le cadavre d'un enfant. Si l'on ajoute l'histoire de

Rev. franç. Psychanal., 1/1988


214 Antonia Fonyi

sa propre naissance racontée par Barbey lui-même — « Il paraît que le cordon ombilical avait été mal noué et que mon sang emportait ma vie dans mon berceau »1 — et certains commentaires de cette histoire — selon Jean Canu, le « désarroi » provoqué par l'accouchement dans une maison étrangère où l'enfant a été « négligé un instant », était responsable de l'accident 2; Jacques-Henry Bornecque insinue une relation entre cette partie de whist et la naissance d'un « bébé mal venu [que] sa mère [...] mit longtemps à aimer »3 —, on obtient une image si prégnante de la mauvaise mère qu'on a de la peine à y renoncer : la fantasmatique aurevillienne draine nos pulsions agressives dans les canaux salubres de la littérature où elles ressemblent à s'y méprendre aux eaux pures de la sublimation.

Une autre raison d'user avec prudence du matériau biographique, évoquée souvent pour mettre en doute le bien-fondé de l'approche psychanalytique de la littérature, est l'absence de l'interlocuteur : l'absence de l'épreuve de réalité, du seul moyen infaillible de confirmer une hypothèse qui, du fait de se rapporter au vécu, requiert un statut de réalité. On connaît la réponse : la cohérence de l'interprétation, sa congruence avec l'oeuvre, suffit ici comme confirmation. Mais c'est une raison de plus de ne pas s'aventurer en dehors du champ du littéraire, raison qui renvoie au fond du problème, à la différence épistémologique entre la cure où l'analysant acquiert une meilleure connaissance de lui-même avec l'aide de l'analyste, et l'étude de la littérature où c'est le critique qui veut en savoir plus sur un objet dont l'écrivain n'est que le producteur.

Ces difficultés sont connues. Que leur évocation rapide suffise ici pour tracer le cadre méthodologique où se situe le problème de la construction dans l'analyse littéraire. J'emploie le terme « construction » dans le sens que Freud lui a donné : « On peut parler de construction quand on présente à l'analysé une période oubliée de sa préhistoire. »4 Le terme « interprétation », en revanche, ne désignera pas seulement, dans le contexte présent, la tentative de découvrir le sens latent d' « éléments isolés » 6, mais aussi l'interprétation d'une oeuvre ou de l'ensemble de l'oeuvre d'un écrivain ; une démarche, en somme, qui n'exclut pas la totalisation des résultats partiels, mais qui se limite au texte.

1. Lettre à Trebutien, 1er octobre 1851, Correspondance générale, éd. Philippe Berthier et Andrée Hirschi, Paris, Les Belles-Lettres, 1983, t. III, p. 100.

2. Barbey d'Aurevilly, Paris, Robert Laffont, 1945.

3. Introduction dans Barbey d'Aurevilly : Les Diaboliques, Paris, Garnier Frères, « Classiques Garnier », 1963, p. un.

4. Constructions dans l'analyse, trad. par E. Hawelka, U. Huber, J. Laplanche, Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, t. Il, 1985, p. 273.

5. Ibid.


La mère morte dans l'oeuvre et la vie de Barbey d'Aurevilly 215

C'était dans cette dernière perspective que j'ai entrepris l'analyse des récits de Barbey d'Aurevilly, cherchant à élucider un phénomène d'ordre formel : l'art de la lacune en tant que fondement de leur originalité. Car ce sont tous des récits troués d'hiatus narratifs, de ruptures logiques, d'énigmes inexpliquées, et ces lacunes, mises en relief avec insistance, sont exploitées non seulement dans un jeu agressif avec le lecteur séduit et frustré tour à tour, mais elles se révèlent indispensables pour la composition dont elles garantissent, paradoxalement, l'unité. Le texte semble conçu pour les sertir, à la manière d'un anneau où seraient montées des pierres invisibles. Inutile de dire que je me suis trouvée bientôt dans l'obligation de les combler.

Mais voici d'abord leurs contours, tels qu'ils se dessinent dans la biographie du protagoniste : tels qu'ils se laissent déterminer par une analyse des structures narratives, visant à établir le schéma d'intrigue commun aux 17 récits de Barbey. De l'état civil du héros seul le nom est connu avec certitude : l'inscription dans une filiation. Mais si le père est représenté par le nom, la mère est rayée des registres. Dans 14 récits sur les 17, elle est absente, non seulement de l'histoire, mais du texte même où aucun indice ne témoigne de son existence ou de sa disparition. Dans deux cas de rapides notations attestent qu'elle est morte peu après la naissance du protagoniste, et une seule fois un souvenir d'enfance évoque les railleries dont elle accablait la laideur de son fils. Quant au père, s'il apparaît plus souvent, ce n'est, quelquefois, qu'au détour d'une phrase, conformément au rôle effacé de ce personnage, présenté comme dépourvu d'autorité même lorsqu'il y prétend. Se laisse, en revanche, reconstituer un milieu natal, caractérisé par le respect rigide d'une loi déchue, dépouillée du pouvoir de sanction qui la fondait à l'époque d'autres générations. A l'étroit dans cet univers, le jeune homme s'en va, pour vivre à la mesure de ses facultés. Mais c'est tout ce qu'on peut savoir des raisons de son départ qui, contrairement à la règle qu'on observe dans les récits d'autres écrivains, n'est précédé d'aucun conflit, les velléités de révolte ne se heurtant à aucun interdit capable de se faire valoir. Suit, on présume — quelques récits plus explicites le confirment —, une période pendant laquelle le jeune homme aspire vainement à trouver une grande cause à défendre, un grand chef à vénérer. Déçu, il retourne, sinon dans la communauté natale, du moins dans un milieu semblable. Là commence l'histoire proprement dite. Il y rencontre une femme ou deux, souvent mère et fille : la Céleste, prête à aimer, jeune, naïve, fragile, prédestinée au rôle de la victime; la Diabolique, plus âgée d'habitude et plus forte, pâle, froide, dure comme marbre, hypocrite, secrète, impénétrable comme un


216 Antonia Fonyi

Sphinx, opposant un refus cruel aux demandes d'affection. Le reste se résume à peu de choses, toutes capitales : amours interdites, clandestines; la Céleste meurt, victime de son amour; souvent, un enfant meurt aussi; la Diabolique meurt. S'il est relativement fréquent qu'une héroïne, morte à la féminité, survive, une survie triomphale n'est le partage que de deux femmes dans toute l'oeuvre. Chaque mort divulgue le secret d'une transgression — infraction du tabou de la virginité, adultère, assassinat —, mais le scandale, s'il éclate, ne retombe sur personne : la femme est morte, l'homme s'est enfui, l'autorité est incapable de sévir. La suite de la vie du héros, peu connue, s'annonce comme une errance où se répète indéfiniment la même histoire.

Les exceptions à la règle que constitue ce schéma ne sont que des variantes, sans intérêt pour la présente exégèse. Mais une importance particulière revient à une constante qui demande à être présentée d'une façon plus détaillée : la mort de la femme a deux aspects contraires, elle est assassinat — si elle ne l'est pas dans les actes, l'homme en est pourtant coupable ou s'en accuse —, en même temps qu'elle est le propre fait de la femme, suicide, maladie ou, pire, causa sui. C'est pourquoi, même si ses circonstances sont présentées, ce qui n'est pas toujours le cas, cette mort touche à l'incompréhensible : superfétatoire et contradictoire, la double causation implique une rupture logique. Nombreux sont les récits, il est vrai, où cette rupture est masquée par l'enchaînement des causes particulières ; mais alors l'une d'elles, spécieuse, incroyable ou disproportionnée, déchire la cohérence de la surface pour ouvrir le récit sur un fond de mystère. Un seul exemple, courant, pour ces cas d'occultation : la mort de certaines héroïnes ressemble à un suicide provoqué par un abandon amoureux; mais pourquoi cette mort est-elle précédée d'une longue métamorphose aussi étrange que spectaculaire, pourquoi deviennent-elles des mortes vivantes, rongées par leur « roman » comme par des « vers qui seraient au cadavre d'un homme avant qu'il ne fût expiré »8 ? Qu'est-ce qui les tue, la blessure qu'elles ont reçue ou la force autodestructrice qui les habite? Question d'autant plus inquiétante que parfois la blessure est infligée à une morte, son bras est lacéré d'un poignard, son pied brûlé d'un fer chauffé à blanc. Qu'est-ce qui est cause et qu'est-ce qui est conséquence? Et, au-delà des cas particuliers, quelle est la cause nécessaire qui impose la double causation comme constante? Impossible à occulter complètement, la rupture logique renvoie à l'inexplicable qui

6. Le dessous de cartes d'une partie de whist. OEuvres romanesques complètes, éd. Jacques Petit, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1964-1966, t. II, p. 156.


La mère morte dans l'oeuvre et la vie de Barbey d'Aurevilly 217

s'inscrit parfois dans le récit comme inexpliqué : « Elle était morte. De quoi?... Je ne savais. »7

Ce mystère qui se rattache à la mort de la femme est la deuxième lacune obligatoire du récit aurevillien. La première est constituée par tout ce qu'on ignore du début de l'histoire : par l'absence de la mère et par l'absence du conflit qui provoque la rupture du héros avec la communauté natale.

Longtemps, je persistais dans l'espoir de parvenir à combler ces lacunes avec la seule aide de l'interprétation du texte qui les entoure. Les différences, en effet, entre la biographie du héros et celle de l'auteur ne sont que trop évidentes, et s'il n'est pas moins évident que la créature réalise les fantasmes du créateur, qu'est-ce qui révèle mieux ces fantasmes que le texte? Parmi mes tentatives inabouties la plus importante se fondait sur l'hypothèse de la perversion qu'avait proposée Marcelle Marini 8. Plusieurs séquences problématiques de l'histoire s'éclairent dans cette perspective : l'absence du conflit initial correspond à la volonté d'invalider l'oedipe en évoquant l'impuissance du père et la caducité de sa loi ; les deux types d'héroïne représentent les deux aspects de l'objet sexuel clivé, la Céleste la femme castrée, la Diabolique la femme phallique; le rapport mèrefille de ces deux maîtresses est la négation des générations; la mort de l'enfant est l'annulation de la descendance; la destruction de la femme est la conséquence de l'effondrement du déni de l'absence du phallus maternel, interprétation amplement confirmée par les textes, en particulier par Le cachet d'onyx et par A un dîner d'athées où l'agresseur inflige une blessure inguérissable au sexe de la femme qui s'offre à son regard; l'aura du mystère qui entoure la mort de l'héroïne répond au désir de maintenir l'incertitude concernant son sexe; l'impunité de la transgression, en confrontant scandaleusement l'autorité, la même qu'a représentée le père du héros, à sa propre impuissance, scelle la réussite de l'entreprise perverse. L'interprétation était cohérente cette fois, embrassant dans son unité de nombreux détails, permettant d'expliquer des phénomènes symptomatiques aussi importants que l'homosexualité latente, mais criarde, qui s'étale dans les textes et qui se laisse interpréter dans cette perspective comme la négation de la différence des sexes. Pourtant, elle s'est révélée insuffisante : ni l'absence de la mère, ni l'immanence de la mort dans la nature féminine n'ont reçu aucune lumière, et si le ton agressif, prépondérant dans l'écriture de Barbey, s'accorde avec une inspiration perverse, celle-ci reste

7. Le rideau cramoisi, Pléiade, t. II, p. 51.

8. Ricochets de la lecture. La fantasmatique des Diaboliques, Littérature, mai 1970, p. 3-19.


218 Antonia Fonyi

étrangère à l'accent désespéré que prend parfois le récit, à la douleur d'une demande d'amour « sans nom » qui déchire à certains moments le langage virulent d'un désir sexuel impérieux. Ce dernier défaut était, à mes yeux, capital : autour de lui se cristallisait mon sentiment d'écraser, en imposant à Barbey l'étiquette de la perversion, quelque chose de bien plus authentique.

Dans le doute, j'ai reçu une orientation décisive d'Edmundo Gomez Mango 9 qui, partant d'un détail du Rideau cramoisi — j'y reviendrai — que les critiques, à ma connaissance, n'ont jamais analysé, a interprété la mort, une des plus savamment mystérieuses de l'oeuvre, de cette Alberte « plus Sphinx à elle seule que tous les Sphinx dont l'image se multipliait autour [d'elle] dans [l'appartement] Empire » 10. L'explication procédait du « complexe de la mère morte » établi par André Green 11, et ce complexe s'est révélé être, en effet, la clé de voûte dont l'absence était la cause de l'effondrement de mes interprétations précédentes. Mais, pour avoir recours à cette solution, il fallait rompre avec le principe de l'exégèse intratextuelle et, qui plus est, prolonger le peu d'informations qu'on possède sur l'enfance de Barbey par la construction d'une hypothèse biographique qui ne se fonde sur aucun fait connu.

Au centre de cette construction se trouve une dépression qu'Ernestine Barbey a dû traverser dans la petite enfance de son fils. Une dépression réelle, entraînant chez l'enfant une dépression non moins réelle qui ne se laisse pas confondre avec la position dépressive ni avec les conséquences d'une éventuelle séparation précoce. La dépression maternelle — je cite André Green —, « transformant brutalement l'objet vivant, source de la vitalité pour l'enfant, en figure lointaine, atone, quasi inanimée », donne naissance à l'imago « de la mère morte », définie comme « une mère qui demeure en vie, mais qui est [...] morte psychiquement aux yeux du jeune enfant » (p. 222). La dépression de l'enfant, survenue après de vaines tentatives de « réparation de la mère absorbée par son deuil », est le résultat d' « un mouvement unique à deux versants : le désinvestissement de l'objet maternel et l'identification inconsciente à la mère morte » (p. 231, souligné par l'auteur). Le désinvestissement, « meurtre psychique [...] accompli sans haine », entraîne « la constitution d'un trou dans la trame des relations d'objet avec la mère » (p. 231). L'identification

9. Dans une conversation de juillet 1987, faisant suite à mon exposé sur Barbey d'Aurevilly lors d'un séminaire du groupe Pergolèse.

10. Le rideau cramoisi. Pléiade, t. II, p. 47.

11. La mère morte (1980), Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Minuit, 1983, p. 222-253.


La mère morte dans l'oeuvre et la vie de Barbey d'Aurevilly 219

à la mère morte, positive d'abord en tant qu'elle conduit à l' « enkystement de l'objet », mais transformée en négative à la suite de 1' « effacement de [la] trace » de celui-ci, provoqué par le désinvestissement — la mère « avait été enterrée vive, mais son tombeau lui-même avait disparu » —, sera, en définitive, « identification au trou laissé par le désinvestissement et non à l'objet » (p. 235).

« Deuil blanc », « clinique du vide », « trou psychique », « Moi troué », il faudrait citer in extenso l'essai d'André Green, jalonné de termes en consonance parfaite avec la problématique aurevillienne. Mais par-delà cet écho d'une force assourdissante — n'a-t-on pas à craindre que les mots, lorsqu'ils se prêtent sans résistance au jeu de la nomination, prennent la place des choses? —, les conséquences du complexe de la mère morte, telles qu'André Green les décrit, se laissent lire dans l'oeuvre et dans la biographie de Barbey. En voici quelques-unes, essentielles. Des « complaintes sur la méchanceté de la mère, sur son incompréhension ou sur sa rigidité », sur toute sa personne qui, en tous points conforme au portrait qui nous est laissé d'Ernestine Barbey selon les souvenirs conscients de son fils, apparaît comme « muette, fût-elle loquace », « indifférente, même lorsqu'elle accablait l'enfant de ses reproches » (p. 235); cette mère froide, évoquée dans l'oeuvre sous les traits de la Diabolique, est l'imago maternelle produite par la dépression, tandis que la Céleste représente la mère aimante de la période antérieure; les morts d'enfant symbolisent la dépression de l'enfant, provoquée par la dépression maternelle. Une « haine secondaire, [...] mettant en jeu des détails d'incorporation régressive, mais aussi des positions anales teintées d'un sadisme maniaque où il s'agit de dominer l'objet, de le souiller, de tirer vengeance de lui » (p. 232, souligné par l'auteur) : la haine est un moteur de la création aurevillienne, sadisme oral et sadisme anal se disputent tout le terrain où tout objet sexuel appelle la souillure. Une « excitation auto-érotique, [...] recherche d'un plaisir sensuel pur, plaisir d'organe à la limite, sans tendresse, sans pitié, [...] marqué d'une réticence à aimer l'objet » (p. 232-233, souligné par l'auteur) : consignée dans la fiction comme dans des passages autobiographiques, une recherche inlassable — peut-être purement fantasmatique — de satisfactions sexuelles, proche de l'érotomanie, va de pair avec la « cruelle impossibilité d'aimer » 12 que ressentent de nombreux personnages. Une « homosexualité féminine », correspondant à la « recherche d'une compensation paternelle » de la carence maternelle (p. 235) : c'est l'origine, chez Barbey et ses personnages, de la soumission homosexuelle,

12. L'amour impossible, Pléiade, t. I, p. 131.


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proche d'un comportement paranoïaque, au père mythique du prégénital, déguisé souvent en chef militaire ou politique. Une « triangulation précoce et boiteuse », entraînant une scène primitive où le sujet mesure toute son impuissance face à un père qui, contrairement à lui, se montre « apte à [...] rendre la vie » à la mère morte et « à lui procurer le plaisir de la jouissance » (p. 231 et 240) : c'est un des points de départ aussi bien de la fantasmatique perverse chez Barbey que du rapport qui régit la narration aurevillienne, en s'établissant entre un premier narrateur en position de voyeur infantile et l'histoire dont la partie centrale se laisse lire comme un fantasme de la scène primitive. La projection sur la mère de l'imago de la mère phallique, « tandis que le père est l'objet d'une homosexualité peu structurante qui fait de lui un personnage [...] falot ou fatigué, déprimé, vaincu par [la] mère phallique » (p. 238) : la Diabolique, phallique toujours, substitue sa volonté à une loi caduque. Scène primitive sadique où la mère « ne jouit pas, mais souffre », ou, si elle jouit, c'est « contrainte par la violence paternelle », si ce n'est en devenant « cruelle, hypocrite, comédienne, sorte de monstre lubrique, ce qui fait d'elle le Sphinx du mythe oedipien beaucoup plus que la mère d'OEdipe » (p. 240) : portrait de la Céleste, portrait de la Diabolique.

Preuve convaincante de la cohésion du vécu et de l'oeuvre, cette énumération n'annule pas pour autant une distinction préalable : la dépression maternelle, même si aucun fait connu n'en fonde l'hypothèse, fut une réalité biographique. En effet, la justesse d'une construction n'est prouvée, selon Freud, que par des « confirmations indirectes », par l'émergence de « nouveaux souvenirs qui [la] complètent et [T]élargissent » 13. Dans l'étude de la littérature, ces confirmations ne peuvent venir que du lecteur. Elles sont indirectes : fournies, dans le cas de Barbey, par les découvertes réitérées que j'ai faites des représentants du complexe de la mère morte. Quant aux souvenirs, ils étaient aussi les miens : des images, des phrases, des situations négligées par mes précédentes lectures se sont mises tout à coup, comme d'elles-mêmes, dans la pleine lumière d'une compréhension nouvelle et, cette fois, sans faille. Puis, comme preuve supplémentaire, une lecture faite par quelqu'un d'autre : en fondant sur le thème de « mourir d'aimer » son analyse de L'ensorcelée, Marie-Lise Roux y a lu la présence du spectre à qui est dédiée l'oeuvre aurevillienne 14.

La démonstration doit se réduire ici à l'essentiel. Le détail relevé par Edmundo Gomez Mango était le suivant : ayant senti, raconte l'amant

13. Ibid., p. 274-275.

14. Mourir d'aimer, Revue française de Psychanalyse, 1979, p. 509-520.


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d'Alberte, que l'étreinte de celle-ci s'était desserrée, « [il] restai[t] comme [il] étai[t] sur son coeur, attendant qu'elle revînt à la vie consciente, dans l'orgueilleuse certitude qu'elle reprendrait ses sens sous les [siens], et que la foudre qui l'avait frappée la ressusciterait en la refrappant... » (p. 51, souligné par moi). Ce qui n'a pas été analysé par les précédents lecteurs est le fait, incontestable, mais caché dans les replis de la phrase, que par cet ultime acte sexuel Brassard jouit d'Alberte morte. Il veut la ressusciter, il en est impuissant. Elle, c'est bien la mère morte. Avant même de mourir, elle est pâle, froide, impassible surtout, avec une « bouche triste », « muette » de toute expression de tendresse (p. 47). La mort ne lui fait que recouvrer sa vraie nature, un « horrible froid », une « épouvantable rigidité » (p. 51). Les tentatives de réparation de Brassard cèdent vite la place à une « peur hideuse » — « Ma colonne vertébrale se fondit en une fange glacée » (p. 52); André Green insiste sur le froid que ressentent, physiquement, ces patients —, puis, s'accusant d'avoir « peut-être tué » sa maîtresse (p. 52), Brassard reconnaît qu'il n'a d'autre issue que la fuite — un désinvestissement aussi subit que massif — pour se mettre sous la protection de « la paternité militaire », du colonel qui aura, en effet, « pitié du plus jeune de ses enfants » (p. 55, souligné par l'auteur). Mais ce sauveur n'apporte pas le salut. C'est en vain que Brassard fuit, qu'il devient un dandy accompli — par identification à l'impassible Alberte —, avec « sept maîtresses, en pied, à la fois » (p. 16), la mort d'Alberte, « mordant sur [sa] vie comme un acide sur de l'acier, [...] a marqué à jamais d'une tache noire tous [ses] plaisirs de mauvais sujet » (p. 24). Cela reste, enfoncé en lui, « comme une balle qu'on ne peut extraire... » (p. 56). André Green : « Le sujet qui croit avoir ramené ses investissements sur son Moi, [...] ne sait pas qu'il y a aliéné son amour pour l'objet tombé dans les oubliettes du refoulement primitif. [...] il va rencontrer l'incapacité d'aimer [...] du fait que son amour est [...] hypothéqué par la mère morte »; d'où l'inanité de « la sexualisation défensive », des « satisfactions prégénitales intenses », des « performances sexuelles remarquables » (p. 236237).

Satisfactions et performances que Barbey, malgré la fatuité de certains de ses passages autobiographiques, n'a peut-être pas connues, du moins pas dans la même mesure que ses personnages. Mais sa longue fidélité à une femme qui n'a pas voulu l'épouser et de qui il est resté « le chevalier de Malte », ne correspond-elle pas à l'impossibilité de donner à autrui la place de la mère morte? La biographie du créateur et de sa créature se complète, ce que l'un a vécu manque à l'autre. Ainsi la dépression maternelle, réalité dans la vie de Barbey, manque dans la vie d'un Bras-


222 Antonia Fonyi

sard : elle s'inscrit dans le récit en négative, elle y apparaît comme le vide du vide. C'est ici que l'on aborde l'art de la lacune.

La lacune initiale de l'histoire, l'absence de la mère du héros, marque la place de l'absente : de la mère qui s'absente dans la dépression; de la morte que le désinvestissement exclut du fantasme. Rappelons que dans deux cas où la mère du héros est mentionnée, Barbey indique qu'elle est morte peu après la naissance de l'enfant. Le troisième cas montre un souvenir-écran : derrière les railleries maternelles adressées au fils laid, derrière la blessure dans le narcissisme secondaire, se profile la mère muette dont l'indifférence fut une blessure infligée dans le narcissisme primaire.

La lacune centrale, la rupture logique qui rend mystérieuse la mort de l'héroïne, marque une évocation inconsciente de ce qui a été comme la mort psychique de la mère et du meurtre psychique par le désinvestissement qui s'ensuivit, les deux événements transformés en mort physiologique sur la scène fantasmatique. On comprend désormais la double causation : meurtre, par le fils, accompli sans haine ou presque dans Le rideau cramoisi, mais ailleurs, souvent, avec toute la haine secondaire qu'entraîne le désinvestissement et à laquelle s'ajoute la violence de l'autre meurtrier, du père de la scène primitive sadique; causa sui, en même temps, le propre fait de la femme, de la mère qui se détruit par sa dépression. Que la lacune soit d'ordre logique cette fois, et cela même dans les cas où elle est signalée par un hiatus narratif, s'explique à partir d'un aspect essentiel du complexe de la mère morte dont j'ai réservé l'évocation pour ce moment où il prendra tout son poids : la perte de l'amour maternel s'accompagne, écrit André Green, d' « une perte de sens, car le bébé ne dispose d'aucune explication pour se rendre compte de ce qui s'est produit » (p. 230, souligné par l'auteur) ; car, « même en imaginant [que l'enfant] s'attribue, dans une mégalomanie négative, la responsabilité de la mutation, il y a écart incomblable entre la faute que le sujet se reprocherait d'avoir commise et l'intensité de la réaction maternelle » (p. 232). D'où « l'écroulement qui se faisait en [Brassard] » (p. 54), son sentiment de culpabilité impossible à rattacher à une raison, et sa peur insensée. Et d'où son incompréhension, exprimée avec insistance, de l'événement mystérieux : « J'étais sûr de la mort et je ne voulais pas y croire! La tête humaine a de ces volontés stupides contre la clarté même de l'évidence et du destin. Alberte était morte. De quoi?... Je ne savais. » (P. 51.)

Alberte est morte, mais la morte ne l'est pas. Reste, pour la représenter, « la tache noire qui [...] avait meurtri [les] plaisirs » de Brassard (p. 57, souligné par l'auteur) : la tache vide du désinvestissement. Noire, non


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comme le deuil — celui-ci est blanc, cette fois —, mais comme l'image négative de l'investissement perdu, comme l'impression sur la rétine de la tache rouge de la libido : de la fenêtre de la chambre où est restée la morte, illuminée derrière son rideau cramoisi. De « cette fenêtre que [...] j'ai emportée dans ma mémoire et que j'ai là, toujours, sous le front!... » (p. 21). Du rideau sur lequel se dessine tout à coup, lorsque l'histoire est terminée, « l'ombre svelte d'une taille de femme » (p. 57) : si elle n'était pas morte ?

Des deux lacunes constitutives du récit l'une est donc la matérialisation narrative du vide laissé par la mère, et l'autre, liée à la transposition du traumatisme infantile sur une scène de sexualité adulte, est la représentation de la perte du sens et du trou psychique formé par le désinvestissement. Ces deux vides, remplis, on le sait, par l'objet perdu, mais indestructible, de l'identification négative, sont les deux piliers du récit aurevillien. L'art de la lacune ne consiste pas seulement à les entourer de matériaux différents dans chaque oeuvre, mais à les exploiter pour fasciner et exaspérer le lecteur. C'est ici que l'on renoue avec la problématique de la perversion.

Elle ne demande qu'un bref commentaire à présent. La perversion, chez Barbey, et même si certaines situations qu'il a agencées dans sa vie

— avec les Guérin, avec Mme de Maistre, avec Trebutien — semblent prouver le contraire, n'est pas une structure de la personnalité. Elle est secondaire, comme est secondaire aussi la haine qui soutient l'écriture, mais elle est importante, plus, probablement, dans l'oeuvre que dans la vie de l'écrivain : bien que factice, elle est structurante, de même que la haine est un socle indéfectible. Ses origines résident dans le complexe de la mère morte : dans la blessure narcissique qui confronte très tôt l'enfant à son impuissance de combler la mère; dans la triangulation précoce; dans l'attirance homosexuelle au père, désiré d'abord comme sauveur tout-puissant

— ce père mythique introuvable est une imago fondatrice de l'oeuvre aurevillienne : il sera trouvé en Dieu —, puis méprisé à cause de son incapacité de mettre fin à la détresse du couple mère-enfant; dans la représentation phallique de la mère. L'interprétation du destin du héros dans l'optique de la perversion qui a été esquissée plus haut, est confirmée par certains éléments mis en évidence dans Le rideau cramoisi : hypocrite accomplie, Alberte séduit Brassard, puis le frustre pour mieux le posséder; leur liaison clandestine, soutenue plus par la jouissance de la complicité et du danger que par l'amour, est une transgression perpétrée sous les yeux de l'autorité, rendue ridicule par son aveuglement; la tache noire qui meurtrit tout plaisir sexuel serait le représentant, dans ce registre,


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du souvenir de la castration de la femme. Mais ce qui importe plus que la présence de ces éléments, est la superposition, dans cette nouvelle comme ailleurs, d'une histoire perverse à un destin déterminé par le complexe de la mère morte : au trou psychique provoqué par celui-ci semble correspondre le clivage pervers, au sens perdu se substituer l'énigme du phallus maternel absent et présent. C'est ainsi qu'est parachevé l'art de la lacune. Car le but de cet art n'est pas de contrer une passion insensée, source d'une douleur inapaisable, mais de permettre de la vivre, en changeant les signes thématiques et affectifs du déchirement : de préserver dans le Moi la tombe déserte qu'habite l'Absente, fût-ce en bafouant son culte sacré, en y projetant cette autre aporie qu'est l'innommable sexe féminin.

Démontrer comment le récit est structuré par la superposition de ces deux problématiques déborderait du cadre de cet exposé. Qu'il suffise donc d'évoquer seulement cette superposition pour affirmer qu'elle structure aussi le souvenir : Ernestine Barbey qui accouche le Jour des Morts d'un fils menacé de mourir aussitôt né parce qu'on — la mère — ne s'aperçoit pas qu'il perd son sang, est la mère morte; mais Ernestine Ango, la descendante d'un bâtard prétendu de Louis XV, la femme du monde surprise par les douleurs d'accouchement à la table de whist, qui se confond avec la terrible Mme de Stasseville, ce « monstre » aux « griffes fabuleuses » dans lesquelles l'influx de la volonté circule puissanciellement 15, est la femme phallique. Quant à la mère réelle, elle est inconnue; mais on peut supposer qu'avant sa dépression elle fut comme une autre : une mère aimante.

Où se termine le fantasme littéraire et où commence la réalité biographique? Pour élucider le récit, on a dû construire un événement vécu dont la confirmation, fournie par l'oeuvre, oblige à réinterpréter les informations biographiques. La conclusion, succincte, s'impose : pour la critique, le rapport entre la vie et l'oeuvre est obligatoirement dialectique, car même si le vécu, comme cette expérience le montre, est premier, sa part essentielle qui est celle de la petite enfance ne peut être restituée qu'à partir des contenus latents de la fiction.

Dernière remarque : j'ai lu l'essai d'André Green bien avant qu'Edmundo Gomez Mango ne m'ait conseillé d'y avoir recours. Pourquoi n'y ai-je pas pensé? Il me fallait, me semble-t-il maintenant, mener jusqu'au point où elles ont échoué les interprétations intratextuelles, rassurantes par leur limitation à un fondement lisible, pour accepter l'aporie, le doute qui déborde le texte, et la possibilité, proposée par un autre — poros indiqué

15. Le dessous de cartes d'une partie de whist, Pléiade, t. II, p. 154.


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par un pilote —, d'une construction biographique. D'une construction qui, justement parce qu'elle ne se fonde sur aucune preuve manifeste et parce qu'elle est extérieure — préalable — au récit, a permis de faire apparaître les lettres blanches du palimpseste aurevillien, l'écriture du deuil blanc d'un amour impossible.

RÉSUMÉ

L'art de la lacune, fondement de l'originalité esthétique de l'oeuvre de Barbey d'Aurevilly, s'explique comme une conséquence du complexe de la mère morte : c'est une dépression maternelle inexplicable qui, reproduite dans les récits sous forme d'énigmes inexpliquées, détermine leurs structures profondes qu'une trame perverse superficielle ne recouvre que partiellement.

MOTS CLÉS

Barbey d'Aurevilly, La mère morte, Construction biographique.

Mme Antonia FONYI

(CNRS)

58, rue Pergolèse

75116 Paris

RFP — 8



CHRISTIAN JOUVENOT

DE L'ART DES RUPTURES AU FÉTICHE DANS L'UNIVERRE DE MARCEL DUCHAMP

« Le vitrier Le pur soleil qui remise Trop d'éclat pour l'y trier Ote ébloui sa chemise Sur le dos du vitrier. »

Mallarmé.

Lorsque à quinze ans Marcel Duchamp peint ses premières toiles, imitation ou identification?, il n'est, dans sa famille, pas original : son grand-père maternel est peintre et graveur, sa mère, en amateur, s'adonne au dessin, ses aînés Villon et Duchamp-Villon font déjà carrière en art, sa soeur Suzanne sera peintre. Marcel peint pendant dix ans, et subitement renonce à la peinture. Caractère essentiel de l'oeuvre dans son entier, l'hétérogénéité de son oeuvre plastique pendant cette décennie résulterait — comme le révélera plus tard, selon Duchamp lui-même, le définitif inachèvement du Grand Verre — d'inachèvements successifs dans toutes les manières empruntées : impressionnisme, fauvisme, nabis, genre allégorique, cubisme, peu ou prou futurisme. L'art des ruptures est d'ailleurs ce qu'il exercera le mieux et ce qui contribuera incontestablement à édifier sa gloire, à la condition que le pluriel des ruptures y soit compris comme l'impossible d'une rupture et la marque de la compulsion de répétition.

Rev. franç. Psychanal., 1/1988


228 Christian Jouvenot

DE 1902 A 1910 1

Après quelques paysages peints à la manière de Monet, à l'exception d'un tableau, La partie d'échecs de 1910, il ne peint que des personnages seuls, solitude essentielle dans l'oeuvre. Chacun dans la famille est campé, isolé sur la toile : Suzanne assise, 1902; Suzanne assise dans un fauteuil, 1903; Raymond Duchamp-Villon, 1904, 1905; Portrait de Magdeleine, 1905; Portrait d'Yvonne, 1909; Portrait du père, 1910, du jardinier, de la nourrice, 1910. Pas d'autoportrait; aucun portrait de la mère. En négatif de cette production, c'est donc le couple de Marcel et de sa mère, ne serait-il uni que par l'absence même de chacun d'eux, qui apparaît. L'après-coup du devenir de cette tache aveugle dans l'oeuvre révélerait le lieu d'un conflit évité, évitement fixé notamment dans l'investissement du couple pulsionnel voyeuriste-exhibitionniste.

Du point de vue des couleurs, avant 1910, la palette est riche. Notons que la même couleur primaire, le bleu, est utilisée prévalente pour le portrait du père et celui de la mère en sa seule apparition reconnue dans La sonate en 1911. Chacun, le père et la mère, apparaît dans un Monde en jaune, ceci qui est l'une des appellations dont Duchamp qualifie plus tard son Grand verre. Pas de différence entre le père et la mère, différence des sexes?, qui, mêlés, produiraient, bleu et jaune, le vert, seraient confondus dans la transparence du verre? Quant au rouge pur, rouge sang, nous observons quelques traces d'une lutte. Devant la belle reproduction du Portrait d'Yvonne, 19092, on constate l'importance considérable accordée au rouge dans la réalisation du fond de toile, un rouge secondairement recouvert par l'ajout d'autres couleurs qui le laissent encore voir dans leurs craquelures. Ceci participe à la beauté de la toile, lui donne une chaleur, rare dans l'oeuvre de Duchamp, oeuvre froide. Cette advenue, par le travail de la matière, cette intention combattue d'une prévalence du rouge observée en cette toile, s'accentue en 1910 dans quelques portraits hors famille, de Chauvel, de Dumouchel, dans Nu rouge et Femme nue aux bas noirs, où cette couleur exprime à l'évidence l'empire de la sexualité au sens génital du terme. Ainsi l'irruption des pulsions sexuelles, très combattue, accom1.

accom1. Nous sommes persuadés que, malgré le peu de cas que l'on semble attribuer à ses premières peintures, celles-ci qui sont directement issues de l'impressionnisme ou du cubisme, c'est à cause d'elles que les premières provocations duchampiennes lui ont permis, immédiatement, en Amérique du moins, de passer la rampe et d'atteindre, par un saut assez extraordinaire et inattendu, la grande notoriété » (René Held, L'oeil du psychanalyste, Payot, p. 237).

2. Les Trois Duchamp, Pierre Cabanne, Ides et Calendes, p. 34.


De l'art des ruptures au fétiche dans l'univerre de Marcel Duchamp 229

pagnerait et sans doute mobiliserait la réduction considérable opérée dans l'usage de la variété des couleurs après 1910. A cet égard Duchamp s'éteint, il ne peint bientôt plus qu'à la lumière d'un bec Auer 3. Ce daltonisme expérimental permet une solution par régression au conflit concernant le rouge, une régression anale qui donne le ton : jaune et marron. La matière de l'expression pulsionnelle sexuelle génitale disparaît de la palette et de la toile. Par un déplacement, elle sera de plus en plus lisible dans les mots qui façonnent les titres des oeuvres. On est alors tenté de concevoir que l'homophonie verre-vert, le vert étant complémentaire du rouge, vient servir l'évitement du conflit quand Duchamp fait du verre la noble matière de son oeuvre 4. Ce verre aurait pour fonction d'assurer la régression prégénitale, anale, par la rétention méticuleuse, secrète, interminable, accompagnée d'un désordre de petits papiers, les notes de La boîte verte 5, pour ne souligner que cela; l'apparente transparence du verre active en outre le couple voyeuriste-exhibitionniste.

Il est frappant, enfin, de voir combien dans les oeuvres d'avant 1910 ce sont les regards qui font lien, qui en dernier lieu transmettent une singulière sensibilité. En chaque portrait de la solitude de chacun en cette famille, le regard est le même, le « même » de la mariée et des célibataires?, regard pensif, nostalgique, triste, perdu. Ceci ne peut résulter que d'un mouvement projectif du peintre. Ainsi nous pourrions déceler dans ce regard le fragment central d'un autoportrait et sans doute du portrait manquant de la mère.

Si Duchamp a, pour ses adeptes, mieux réussi dans l'art de la transparence que dans l'art des couleurs, cela n'empêche pas que ce soit selon le vecteur d'une régression aliénante. Se dégage de notre analyse une complémentarité, investissement et contre-investissement, des deux temps de l'oeuvre, avant et après l'intermède de 1911-1912, complémentarité symbolisée pour nous par le couple Rouge- Verre qui participe à exposer la continuité intrapsychique de Marcel Duchamp. L'art des ruptures est le tribut payé au narcissisme, le loyer de la continuité de l'être. A partir d'une palette recouverte de toutes les couleurs, expression spectrale de toutes les potentialités de l'être, à partir du vert d'un Paysage de Blainville, lieu de naissance de Marcel, nous observons la réduction du spectre jusqu'à l'absence totale de couleur dans le verre. Absence de couleur que

3. « Lorsque vous peignez à la lumière verte et que vous regardez le lendemain à la lumière du jour... c'est un procédé facile pour obtenir une descente de tons, une grisaille » (M. Duchamp dans Alexandrian, Flammarion, p. 19).

4. Octavio Paz, Le Château de la Pureté dans L'apparence mise à nu, Gallimard.

5. Marcel Duchamp, La boite verte, Ed. RRose Selavy, 1934, 1940.


230 Christian Jouvenot

nous associons à l'absence de portrait de la mère et d'autoportrait, qui fonctionnerait pour réunir, dans Pindistinction produite par la transparence, le fils et sa mère. Absence de couleur que nous associons au regard perdu. La fragile dureté du verre transpose en la réifiant la fragile dureté du lien. Lien pratiquement « intraitable » sauf en une précaution infinie à le rendre durable 8. Lien pratiquement « invisible » sauf en quelques reflets. La rétention est ici considérable pour saisir dans un certain désert du lien objectai, regard perdu, ce qui en lui témoigne de sa continuité, de sa fiabilité. C'est dans l'indistinction et dans une adhésion à l'apparente absence que le moi nourrit ce que de l'objet il a perçu comme une vacuole. Le moi et l'objet s'y collent. Le Grand verre réifierait une représentation du regard de la mère, ce qui pour son enfant est intériorisé comme vide de ce regard, la mère, en un instant à lui, absente en elle-même.

Dernier coup d'oeil sur cette période : La partie d'échecs de 1910. Nous voyons, dans cette composition, réussie, du seul groupe de ces huit années de peinture, la réalisation d'un compromis; selon le vocable des échecs, c'est une ouverture. En ce tableau les frères de Marcel sont « pleinement occupés » à jouer aux échecs, et leurs femmes, par leur disponibilité manifeste, leur attitude rêveuse, sont messagères du regard perdu. Les paupières des personnages sont closes ou ne laissent pas voir leurs regards : « On est prié de fermer les yeux! » L'expression du regard perdu subsiste, mais cette fois associée à l'expression de la concentration nécessitée par le jeu d'échecs. Le plein et le vide ici font alliance. Duchamp, évacuant des couples l'hétérosexualité, assigne à l'activité du jeu d'échecs la fonction de signifier la construction de l'objet; même si le mode singulier de cette construction opère dans le mouvement d'une capture qui vise à collaber le moi et son objet. L'investissement du jeu, qui sera massif et fiable, est un contre-investissement qui révèle l'ampleur de la dépression de Marcel passée sous silence, si ce n'est le témoignage de Gabrielle Buffet-Picabia 7. Petit à petit le jeu d'échecs s'impose, devient un modèle de fonctionnement pour l'oeuvre et un rituel pour la vie. Ce fonctionnement tend à la mise à mort de l'oeuvre dans une indécidabilité de cette mort même qui, plutôt que pour un échec et mat, opte pour un pat perpétuel.

6. Duchamp travaille à son Grand verre pendant huit ans pour enfin le déclarer « définitivement inachevé ».

7. L'époque « Pré-Dada » à New York, Gabrielle Buffet-Picabia, Rencontres Belfond.


De l'art des ruptures au fétiche dans l'univerre de Marcel Duchamp 231

1911-1912

Dans la période précédente domine, par la tentative d'une isolation des affects, l'expression d'un sentiment de sérieux et de froideur. En ces deux années maintenant l'oeuvre exprime une gamme plus riche d'émotions. L'étayage offert par le modèle du fonctionnement du jeu d'échecs 8 et la discipline de la réduction des couleurs, seraient les produits d'un déplacement des défenses, déplacement qui s'accompagne d'un défoulement qui fraye le passage de représentations nouvelles et libère les affects, avant d'échouer, à partir de 1913, en un bric-à-brac de farces et attrapes.

Le père est maintenant éliminé de la production picturale. Dans Yvonne et Magdeleine déchiquetées en lambeaux, de 1911, les soeurs font l'objet d'un véritable jeu de massacre et leurs têtes sont tellement mutilées qu'on ne saurait identifier les victimes. A propos de jeune soeur, 1911, là non plus on ne peut identifier la victime, ni sur la toile, ni quant à son titre. Les joueurs d'échecs et Portrait de joueurs d'échecs, représentations très éclatées des frères, sont à la différence des produits précédents d'un certain intérêt plastique. Les frères coupés en morceaux sont vraisemblablement sauvés par ce qui, du sadisme du peintre lui-même identifié aux joueurs d'échecs, s'investit dans la pensée même du jeu. Ce qui déjà s'annonçait avant 1910 c'est, du personnage, la tête qui l'intéresse, et même l'intérieur de la tête. L'investissement sadique anal prévalent et l'inspiration d'une pensée magique, ainsi que d'un jeteur de sort à l'oeuvre d'une sorcellerie, détournent et épuisent la force créatrice, ce qui plus tard produira, par isolation et condensation, le symbole central de La broyeuse de chocolat.

Dans ce même mouvement de l'oeuvre, la mère, qui jusque-là n'y avait pas été représentée, apparaît en 1911 dans La sonate. C'est une scène qui réunit la mère et ses trois filles. Elle est selon nous la reprise de la même tentative de compromis expérimentée en 1910 dans La partie d'échecs, la présence de la musique substituée à la pensée du jeu d'échecs contre-investit sans l'annuler la présence du regard vide. Le compromis permettant encore une fois, presque la dernière, d'accéder à la réalisation d'une composition. De cette composition, ainsi que du regard même de la mère représentée, on observe la fausse profondeur. La mère domine par

8. Dulcinée, de 1911, représente une femme multipliée en 5 positions et peut être regardé comme la représentation de 5 possibilités étudiées pour une pièce d'échec, la reine, à l'occasion d'un coup.


232 Christian Jouvenot

sa place, dans la partie supérieure de la toile, par sa taille plus imposante que celle de ses filles, et par la couleur bleue dont sa robe est traitée qui la détache du fond jaune et blanc alors qu'a contrario les filles au premier plan sont traitées des couleurs du fond. On peut « lire » le tableau comme l'ouverture d'une partie d'échecs : le pion devant la reine serait ici avancé 8. Ainsi la construction interne qui organise la composition du tableau est celle d'un V. Les têtes des trois soeurs font les sommets d'un triangle, angle repris au centre de la toile par la ligne du piano qui croise la ligne de l'archet du violon, croisement sur le ventre de la mère qui lui dessinerait un V pubien. Par cet angle central l'image du corps de la mère est coupée, non sans laisser réapparaître plus bas son prolongement détaché, un morceau bleu de la robe qui a la forme d'une queue de sirène. La construction en V serait vectrice de la curiosité sexuelle contre-investie dans le mouvement d'une désexualisation exprimé dans la présence de la musique. La question devient celle du sexe des anges dont on observerait la représentation dans la configuration du losange formée par les quatre personnages. Quant au visage de la mère nous ne lui découvrons évidemment aucune expression, tout au plus lui trouverait-on un air sévère mais qui procède plus d'un évitement que de toute autre intention. Duchamp semble ici emprunter à l'Art nègre, la seule fois dans l'oeuvre, pour attribuer au visage de sa mère un masque derrière lequel, aussitôt apparue, elle disparaît.

L'authenticité de l'artiste n'est pas dans la manière qui ferait plutôt un masque à l'oeuvre exactement à la façon dont la mère apparaît masquée dans La sonate. La marque de l'authenticité est à chercher ailleurs, dans la continuité du sujet traité, c'est-à-dire le portrait. En 3 tableaux, Jeune homme triste dans un train, Nu descendant un escalier n° I et n° 2, dans l'automne-hiver 1911-1912, Duchamp se confronte à l'autoportrait. Il déclare lui-même que le jeune homme peut être lui « dans le train de Rouen » 10. Changeant de manière, soit de masque, il s'applique à lui le même traitement qu'à sa mère, aussitôt apparu il disparaît, non identifiable, par dissolution dans une représentation qui vaut pour le genre humain dans son ensemble et par réduction qui de ce genre ne donne à voir que le corps en mouvement. Rien d'autre n'est visible qu'un jeu de bascule des ceintures, épaules et bassins, de rotations circulaires des bras et des jambes, dans des images en strates qui décomposent le mou9.

mou9. défense possible aux échecs serait ici la défense Grünfeld : Duchamp vert !

10. Duchamp a ici emprunté aux travaux de chrono-photographie de Jules Etienne Marey.


De l'art des ruptures au fétiche dans l'univerre de Marcel Duchamp 233

vement 11 : c'est Pinocchio s'adonnant à la masturbation. La représentation du mouvement contient ensemble l'image passée et l'image actuelle, le passé est au présent, maîtrise du temps. C'est ce que Pinocchio agit pour le vieux Gepetto et Duchamp qui bientôt se prend lui-même pour son oeuvre dans le fantasme d'un auto-engendrement, de son être absorbé en son corps — jouet — mécanique, objouet, emprunte lui aussi le chemin du Pays des joujoux que sont les ready-made, les rotatives et roto-reliefs, et plus évidemment que tout la poupée RRose Selavy.

Le spectacle de l'oeuvre est maintenant celui d'une fantaisie mécanique dans laquelle plus rien n'est identifiable : Le roi et la reine traversés par des nus en vitesse, entourés de nus vites, Vierge n° 1, n° 2, Le passage de la vierge à la mariée, mariée. René Held entreprend l'analyse à cet endroit de l'oeuvre; notre étude s'accorde à la sienne en de nombreux liens, nous y renvoyons le lecteur 18. Ici une représentation de la scène primitive, là « c'est une véritable dissection du corps de La mariée à laquelle s'est livré Marcel Duchamp dans son sadisme extraordinairement agressif... » 13. A partir de 1911, le travail d'une représentation de la mère est devenu pour Duchamp la tâche exclusive. Il oeuvre à construire son objet dans la quête d'une solution à inventer pour occuper de celui-ci le vide dont il s'est fait lui-même le dépositaire. Dans les équivalents d'autoportraits, le peintre a désigné ce en quoi il est semblable à sa mère : le mouvement automatique. Pour construire alors son objet, il s'y prend comme on le ferait pour connaître un moteur : il démonte la mécanique. René Held écrit de La mariée qu'elle est « toutes tripes à l'air », Dans sa nouvelle manière futuro-cubiste, Duchamp ne fait rien d'autre que de continuer à déchiqueter en lambeaux son objet, ce qui se représente maintenant en un inventaire de pièces détachées. Le refroidissement, le dessèchement de l'expression pulsionnelle opèrent la transformation du lambeau en pièce détachée jusqu'à la représentation de l'épure dans les réalisations liées au Grand verre. Duchamp abandonne Part plastique pour ce qu'il nomme Part sec (dont nous pouvons dire en effet qu'il n'a plus rien à voir avec les pleurs). Irrémédiablement ce qu'il construit en lieu et place de ce qu'il perçoit comme un vide dans son lien à l'objet maternel justement se vide, jusqu'à de cette construction, n'en plus représenter que le squelette, le vide ainsi retrouvé en son sens ultime, celui de la mort.

11. Ibid.

12. René Held, L'oeil du psychanalyste, Payot.

13. Ibid.


234 Christian Jouvenot

Trois mois avant que d'être, par l'événement de L'Armory show, en 1913, célèbre du jour au lendemain à New York pour sa peinture, il déclare à Brancusi et Fernand Léger :

« C'est fini la peinture! »

« AD VITAM ETERNAM » LE HASARD ET L'INFINI

A partir de 1913, l'oeuvre naît du hasard et de l'infini. Les ready-made, ainsi que leur nom l'indique, sont en quelque sorte finis avant d'être commencés; le Grand verre dont les figures sont peintes au minium, matière d'attente, est déclaré « définitivement inachevé »; le projet d'un dictionnaire du langage nouveau reste à l'état d'ébauche; la réflexion mathématique sur les troisième et quatrième dimensions ne va guère au-delà de ses prémisses; l'ouvrage d'échecs qu'il réalise traite d'une fin de partie qui n'en finit pas 14; l'assemblage d'Etant donnés doit être remonté après la mort de son auteur... L'art est de ne pas en découdre avec la fin des choses. C'est le hasard qui préside au choix des ready-made. C'est d'un effet du hasard que procèdent, dans le Grand verre, la réalisation des trois pistons de courant d'air, le passage à Pacte des neuf tirés, la fabrication des Stoppages étalons15. Si Duchamp ne peut pas finir, donc, il laisse faire. S'il est en quelques pirouettes, Marchand du sel, Duchamp du signe, R. Mutt, RRose Selavy, il laisse faire, à la différence de ses frères, l'état civil et s'appellera toujours Marcel Duchamp. Son nom même est investi comme un « hasard en conserve », c'est un ready-made dont il reste à connaître le contenu latent : « Car le banal fascine par sa secrète étrangeté qui fait de lui l'équivalent d'un contenu latent. » 18 Duchamp est un nom banal, mais ainsi considéré il est Marcel du champ, Marcel de la terre, Cérès ou Déméter. Duchamp n'a-t-il pas aussi appelé le Grand verre, Machine agricole !

Le ready-made de la biographie factuelle contient A bruit secret 17, tellement secret que nous n'avons découvert ce fait qu'en une seule publication 18, la mort de Madeleine, soeur aînée de Marcel. Chez la mère, elle14.

elle14. Duchamp en collaboration avec Vitaly Halberstadt, L'opposition et les cases conjuguées sont réconciliées, Ed. de l'Echiquier; 1932.

15. Ces derniers par exemple sont des mesures de longueur ainsi conçues : « Un fil horizontal d'un mètre de longueur tombe d'un mètre de hauteur sur un plan horizontal en se déformant à son gré et donne une figure nouvelle de l'unité de longueur. »

16. Sami Ali, Le Banal, Gallimard, « Connaissance de l'inconscient », p. 38.

17. Ready-made de 1916.

18. L'oeuvre de Marcel Duchamp, Chronologie, CNAC Georges-Pompidou, 1977.


De l'art des ruptures au fétiche dans l'univerre de Marcel Duchamp 235

même orpheline de sa propre mère à l'âge de onze ans, la mort de Madeleine aurait réactivé le deuil ancien, d'autant plus peut-être que son père Emile Nicolle, grand-père maternel de Marcel, se remarie peu avant la mort de l'enfant, introduisant dans la famille deux nouvelles femmes, une veuve et sa fille âgée de dix-huit ans, ce qui aurait rallumé d'anciennes rivalités dans un réveil du conflit oedipien. Un « trop » de culpabilité chez la mère aurait en elle produit ce que son fils aurait perçu, ainsi qu'il en témoigne dans ses toiles de 1902 à 1910, comme le regard perdu, une culpabilité qui maintiendrait le lien à l'objet perdu et entraverait le travail de deuil renvoyant inlassablement Pénélope à son ouvrage. Marcel aurait reçu à ses origines une part de cette tâche psychique à accomplir, lui qui vient au monde sept mois après la mort de Madeleine, morte du croup à l'âge de trois ans.

Dans l'oeuvre de Duchamp, il me semble que l'on peut observer nombre de traces de cette histoire. A propos de jeune soeur, toile de 1911, qui ne désigne pas de quelle soeur il s'agit, laisse apparaître des lambeaux de la toile vierge dont nous pouvons penser qu'ils sont, non ravivés par la couleur, des morceaux de peau morte. Entre cette toile et la dernière oeuvre, Etant donnés, à propos de peau, on le verra, nous repérons une correspondance. La broyeuse de chocolat, broyeuse de noir, machine à faire le deuil, a été découverte pour la première fois par Duchamp dans la vitrine du chocolatier Gamelin rue Beauvoisine à Rouen. Ni Bellevoisine, ni Beauvoisin, cette rue conduit sans doute à RRose Selavy. Mais surtout Gamelin contient l'anagramme « rectifié » de Madeleine, aux lettres G et D près, dont l'équivalence serait produite dans Magdeleine, autre soeur de Marcel. RRose Selavy est au parfum dans Belle Haleine - Eau de Voilette, voilette de deuil, voilette de gaze utilisée pour la réalisation des trois pistons de courant d'air dans le Grand verre. Jouer « les filles de Pair » est en outre remarquablement exposé par les uniformes, asexués, des célibataires, gonflés au gaz d'éclairage : « Les moules (c'est-à-dire les célibataires) étant plutôt des sortes de catafalques, de cercueils, n'ont pas la forme des cadavres qu'ils contiennent » (M. Duchamp). Le groupe des célibataires est encore appelé « Cimetière des uniformes et livrées ». Duchamp a hésité pour le nombre des tamis inscrits au-dessus de la Broyeuse, six selon la note n° 10 de La boîte verte, ils sont sept sur le Grand verre, sept amis, Madeleine est de retour dans la fratrie. On ne peut ici explorer plus longuement le Grand verre ainsi que je l'ai fait ailleurs 18. De même, nous ne pouvons accorder toute l'attention qu'ils méritent aux ready-made. Signa19.

Signa19. non publié.


236 Christian Jouvenot

lons seulement que le deuil serait à l'oeuvre, plutôt fixé que traité?, dans Pharmacie (1914), A bruit secret (1916), Fontaine signé R. Mutt (1917), Fresh Widow (Fenêtre à la française, veuve française, veuve fraîche, 1920), Why not Sneeze RRose Selavy? (Pourquoi ne pas éternuer, pleurer, 1921), Nous nous cajolions (1925), Allégorie de genre (1943). De l'impossible peinture à l'impossible poésie, dans ce bric-à-brac c'est sans doute RRose Selavy (1920-1921), pour que la vie ne soit pas en noir, qui fait à partir du secret le plus de bruit. Pour dire l'histoire de ce travesti faisons retour du Verre au Rouge et arrêtons-nous devant le Portrait de Dumouchel de 1910. Il s'agit d'un personnage, ami d'adolescence, représenté debout, érigé et coupé, comme le mannequin d'Etant donnés, à mi-jambes, exprimant une grande tension contenue par un halo qui doit beaucoup au rouge-rose. Le regard, détourné du peintre, est fixe, condensant en luimême toute la crispation du visage de profil, regard cerné de son relief orbitaire souligné de rouge. La main, crispée elle aussi, présentée tendue doigts écartés, devant son sexe, main détournée cernée de rouge, exprime sans doute non seulement, comme René Held l'a vu, l'interdit de la masturbation, mais plus encore une défense « électrique » contre l'homosexualité. C'est en fait à Duchamp que Dumouchel tend la main, adresse le regard d'une idée fixe et l'érection de son corps, d'une partie de son corps puisqu'il n'y est pas entier. A la différence du rapport bleu et jaune, qui fait le vert-verre, dont il use, le « même », pour les portraits de son père et de sa mère, pour abolir la différence des sexes?, c'est ici un halo Rouge-Rose qui entoure le Portrait de Dumouchel et c'est là pour nous la première apparition de RRose Selavy dont la naissance révèle l'évident investissement homosexuel : « Picabia peignit une toile : L'oeil cacodylate, et demanda à tous ses amis de la signer. Avant de signer j'écrivis : "Pi qu'habilla RRose Selavy." L' "a" de "habilla" me donna l'idée de continuer le jeu de mots "arrose". » 20 Laissons au titre même de cette oeuvre de Picabia les associations qu'il fait... sous lui, pour n'évoquer que le jeu homosexuel qui de Picabia arrosant Duchamp assigne à celui-ci son autre air, RR, dans le double de son air de fille, rose, et de son air de garçon, transparent! Le même jeu est à l'oeuvre dans Apolinère Enameled, readymade rectifié (1916-1917), image d'une réclame modifiée pour l'émail Sapolin, qui représente une petite fille peignant les barreaux d'un lit. Les barreaux mettent l'accent sur la contention, comme la raideur de Dumouchel, sinon sur la rétention de quelqu'un qui ne peint plus. Ici la dérision dans laquelle est pris Part de peindre : affaire de commerce, de publicité

20. Duchamp et son temps, Calvin Tomkins, Time-Life, p. 79.


De l'art des ruptures au fétiche dans l'univerre de Marcel Duchamp 237

et qu'il faut laisser aux filles ! Et dans le jeu homosexuel, par le retour du contenu latent de l'émail Sapolin, Apollinaire serait ainsi traité : il n'y a que Salopin qui m'aille ! Enfin nous retrouvons en Enameled l'anagramme « rectifié » de Madeleine.

Dernière halte entre le Louvre et le Musée Grévin, il faut s'arrêter à Philadelphie pour regarder Etant donnés dont le mannequin est cousu de peau morte, peau de porc, tenant en haut de son bras dressé un bec Auer, anagramme de berceau, qui diffuse dans cet environnement sinistre une lumière d'outre-tombe 21. Et le principe même du legs posthume de cette « chose » ne réintroduit-il pas l'image du père mobilisée dans sa fonction notariale? La lumière artificielle du bec Auer a opacifié le fantasme qui était donné dans la transparence de la lumière naturelle par l'artifice du Grand Verre. Nous pouvons interpréter le mannequin d'Etant donnés comme résultant du défoulement d'un contenu latent du Grand verre, lui-même image écran : ce mannequin est alors rose, couleur chair, La Grande rouge du Grand vert 22.

La mariée mise à nu par ses célibataires, même (1915-1923-1936), Les témoins oculistes (1921), A regarder (l'autre côté du verre) d'un oeil, de près, pendant presque une heure (1918), Etant donnés dans l'obscurité ; 1° La chute d'eau, 2° Le gaz d'éclairage, dans l'obscurité... approximation démontable (1946-1968), sont quelques exemples de titres qui, par une « approximation » rendant à la fin l'énoncé interminable, renvoyant le créateur dans la répétition à son « obscurité », mettent en lumière ce qui des investissements et des défenses du peintre s'est rejoué, après 1912, régressivement, dans l'éternel retour d'une fixation voyeuriste-exhibitionniste et fétichiste. Ceci qui renoue, dans le processus régrédient, avec le mouvement que nous observons dans l'adolescence de Marcel qui, ayant d'abord été doué en mathématiques, a opté pour le dessin et la peinture — et en 1912 jusqu'à sa mort il lâche la peinture pour les mathématiques. Mais ce dernier investissement tient sa radicalité d'une régression et non de l'élaboration d'un conflit interne ou d'une sublimation. La voie des mathématiques

21. Nous rejoignons ici Sami-Ali quand il évoque Andy Warhol : « Warhol va jusqu'à reproduire sa propre dissolution (se teindre les cheveux... se faire remplacer par un faux Andy Warhol...). Les tendances perverses manifestes dans les films où parfois la sexualité touche à l'anonymat de la pornographie doivent être comprises comme des tentatives de remplissage qui tournent court. Car le vide est toujours là. La création a beau se mécaniser, elle ne cesse d'être un effort démesuré pour donner forme à l'informe et retrouver, au-delà de la perte, un visage qui est soi-même et le premier objet » (Sami Ali, Le Banal, p. 72).

22. « ... le corps d'une femme nue, d'une obscénité particulièrement frappante, car elle est faite de plâtre recouvert de peau de porc, eile est presque vivante : sa couleur est charnelle »

René Held, L'oeil du psychanalyste).


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ainsi se trouve inhibée à son tour et vouée à l'inachèvement définitif 23.

L'oeuvre plie mais ne rompt pas, rose est la vie, en son réseau-roseau qui s'étale et Stoppages étalons dans sa bizarrerie s'offre à déployer ce qui s'y condense : un étal, des étaux, tient en haleine les mâchoires du temps dont il maintient, pensée magique, l'écart, et en abîme les associations. Unités de mesures variables selon la loi de « la causalité ironique », les stoppages par leurs graphismes exposent, sans choisir, les voies multiples à suivre, comme autant de coups d'échecs possibles. L'oeuvre est stoppée ici et là dans ses produits et s'étale : Neuf moules mâliques (1914-1951), La mariée mise à nu... (1915-1936), Etant donnés (1946-1968), etc. Il fait de cette dernière « chose » un legs posthume et pour elle, afin d'y coudre une peau de porc, pour ne pas rendre son dernier souffle et sauver sa peau, il ne se sépare plus d'une alène ! , comme en RRose Selavy, « Belle Haleine, Eau de Voilette », identifié à son oeuvre, immortel.

Les Stoppages sont des reprises, raccommodages de l'oeuvre en de multiples études pour en cacher la déchirure, n'en pas montrer les trous. Ils sont des « trouvailles » qui produisent tellement de bénéfice, la gloire, à leur auteur qu'il s'y serait puissamment renoué à une pensée magique pour ne pas compter de la vie le dernier trou. Déjà dans « Pi qu'habilla » RRose Selavy est née d'un exercice de haute couture, les célibataires font penser aux mannequins tels que Chirico les a peints, exercice repris dans la couture d'une peau de porc sur le mannequin en plâtre d'Etant donnés dont le bec Auer, berceau, fait après la mort une résurrection... bec Auer porté par l'érection priapique d'un bras, Priape pour le culte duquel on sacrifiait des ânes ! En tout cela Duchamp n'a-t-il pas réussi ?

Le 2 octobre 1968, après un dîner avec des amis dans son appartement de Neuilly, il meurt pendant son sommeil, d'une embolie dit la médecine, « A bruit secret » dirions-nous, et d'une embellie. Il a voulu que soit gravée, sur la pierre du caveau familial de Rouen, cette épitaphe :

« D'ailleurs c'est toujours les autres qui meurent. »

Au fait, si à la manière cubiste nous nous essayons à une représentation de Duchamp par la figuration de ses plans et de ses angles, c'est, forteresse réfléchissante pour ne pas être forteresse vide, le prisme Nicol qui nous conviendrait. Il est désigné du nom de jeune fille de sa mère, Lucie Nicolle; il est fait de Spath d'Islande et, Duchamp nous ayant

23. Ceci qui s'observe par rapport au jeu d'échecs et à l'ouvrage L'opposition et les cases conjuguées sont réconciliées, dans La Boite verte, dans la série des rotatives, roto-reliefs, rotatives demi-sphères, Le ready-made malheureux (1919), « la causalité ironique » à l'oeuvre par exemple dans Les stoppages étalons, la formulation d'Etant donnés.


De l'art des ruptures au fétiche dans l'univerre de Marcel Duchamp 239

invité à jouer avec son nom, ce Feldspath ne serait-il pas pour nous un certain Duchamp de Spath, de ce pat perpétuel évidemment? Tout ceci qui en ce prisme singulier contient déplacées les représentations du père et de la mère, pour un roman familial, prisme polarisateur de la lumière qui, à partir d'un rayon incident, produit par un clivage deux rayons parallèles dits l'un ordinaire, l'autre extraordinaire.

RÉSUMÉ

Duchamp n'a cessé de montrer-cacher : de l'oeuvre peinte à l'oeuvre non peintes du Rouge au Verre, du Grand Verre à Etant donnés. La répétition de rupture, manifestes révèle l'organisation latente de sa continuité psychique et le défoulement d'un travail de deuil, analysés dans l'oeuvre, qui échouent dans l'élection d'un fétiche.

MOTS CLÉS

Marcel Duchamp, Peinture, Jeux de mots, Jeu d'Echecs, Peau, Exhibitionnisme, Voyeurisme, Homosexualité, Fétichisme, Deuil.

Dr Christian JOUVENOT 20, rue de la République 25000 Besançon



Lectures

JEAN GUILLAUMIN

L'ÉCRITURE DE SOI

ET L'ÉCRITURE DE L'AUTRE EN PSYCHANALYSE :

DE LA BIOGRAPHIE DE L'AUTO-ANALYSTE

A L'AUTOBIOGRAPHIE DE L'ANALYSTE

A PROPOS D'UNE SUITE D'OUVRAGES DE DIDIER ANZIEU

L'auto-analyse, son rôle dans la découverte de la psychanalyse par Freud, sa

fonction en psychanalyse, Paris, PUF, 1959, épuisé. L'auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse, Paris, PUF, 1975, 2 vol.,

d'un total de 853 p. incluant les index, tables, bibliographies, plus XV planches

iconographiques (I à XV). Contes à rebours, Paris, Christian Bourgois, 1re éd., 1975, épuisé. Le corps de l'oeuvre, essai psychanalytique sur le travail créateur, Paris, Gallimard,

coll. « Connaissances de l'Inconscient », 1981, 377 p., incluant index et table

des matières. Le Moi-Peau, Paris, Dunod, coll. « Psychismes », 1985, 254 p., incluant tables,

bibliographie, index. Une peau pour les pensées (entretien avec Gilbert Tarrab) (1984), Paris, ClancierGuénaud,

ClancierGuénaud, « Psychopée », 1986, 182 p. Contes à rebours, 2e éd. augmentée, Paris, Clancier-Guénaud, 1987, 206 p.

L'oeuvre de Didier Anzieu s'est étendue depuis quelque trente-cinq ans à des registres divers de la psychanalyse. Elle continue. On attend de l'auteur cette année une importante refonte de son ouvrage de 1975, qui, en un seul gros volume, prendra en compte et discutera les informations nouvelles dont nous disposons depuis cette date sur l'auto-analyse de Freud et l'invention de la psychanalyse. D'autres livres, ouvrages personnels et collectifs animés ou dirigés par lui, vont également sortir bientôt.

L'intérêt de cette riche production psychanalytique n'est plus à souligner. Chacune des pièces qui la composent appelle des comptes rendus particuliers. J'ai, en son temps, publié moi-même dans cette revue une longue et attentive recension du grand travail de 1975 (L'auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse).

Ce que je me propose de faire ici est assez différent. Je prie les familiers de la Revue française d'y voir une invitation à me suivre dans un type de réflexions

Rev. franç. Psychanal., 1/1988


242 Jean Guillaumin

qui leur est peut-être moins habituel que d'autres. Il s'agit de tenter (avec l'accord amical de l'auteur, mais sous ma responsabilité) une mise en perspective quelque peu interprétative d'une suite d'écrits de D. Anzieu, dont les derniers sont encore tout récents. Plus précisément, il me semble intéressant de faire porter une réflexion d'ensemble sur les rapports remarquables que l'auteur me paraît entretenir depuis longtemps à la fois avec l'écriture de la psychanalyse, et avec la psychanalyse de l'écriture, y compris celle de l'écriture psychanalytique, tant sous ses formes directes que sous ses formes réfléchies, écriture d'autrui et/ou « écriture de soi », en interaction l'une avec l'autre.

C'est aujourd'hui seulement que de telles problématiques commencent à être comprises d'un grand public. La biographie et l'autobiographie préoccupent notre génération. L'écho provoqué par des travaux comme ceux de Ph. Lejeune et de quelques autres l'a bien montré. Cette ouverture n'est certes pas fortuite en un temps où le changement accéléré de la culture tend à ébranler ou même à dissoudre, en particulier par l'avènement de nouveaux types de messages entre les hommes et sous l'empire croissant de l'informatique et de l'automation, les systèmes de notation symboliques et verbaux qui structuraient naguère nos souvenirs d'enfance et la représentation que nous avions de nos racines.

L'ample mouvement actuel, au-delà de certains effets de vogue, correspond sans doute à un besoin accru, chez les auteurs, de réduire, faute de pouvoir la supprimer sans supprimer aussi l'écriture, la distance projective entre le scripteur et son « objet », resserrant ainsi les liens entre l'inconnu du Moi et l'inconnu du héros désigné du texte, support masqué des fantasmes intimes de l'écrivain comme de ceux qu'il éveille, par l'illusion identifiante, chez son lecteur. Il s'agit en somme de se rapprocher de son autre, afin de mieux contrôler la place enviée et inquiétante — levier de la séduisante étrangeté de l'art — du tiers absent qui organise en secret, dans la création littéraire, l'espace des mots par le jeu des doubles de l'auteur. Se prendre soi-même pour objet de son discours, adressé à un témoin implicitement ou explicitement cité, et dire la vie d'un autre, personnage bien réel mais auquel on s'assimile empathiquement par la fiction du verbe, sont alors deux degrés significatifs de la modification positionnelle de l'énonciateur en quête d'un rapproché.

La psychanalyse, quant à elle, participe depuis le commencement de cette question, capitale et maintenant actuelle, des écrans identitaires et des doubles du Moi dans l'ordre du langage. Mais elle-même n'en prend pleinement conscience qu'aujourd'hui 1, à l'aide peut-être du miroir obscur de la littérature. Elle s'est empiriquement trouvée dès sa naissance, chez Freud, et sans s'être au départ proposé de finalités esthétiques, immergée dans un réseau de spécularités et de déplacements complexes incluant de multiples polarités et des modalités très diverses de la parole et de l'écriture, tant de soi ou sur soi, que d'autrui ou sur autrui. Cette position demeure la sienne dans son essence. Et tout ce qui fut vrai de Freud inventant par tâtonnements la démarche nouvelle, pratique

1. Un colloque récent (aux Journées psychanalytiques d'Aix-en-Provence, dirigées par J. Cain et A. de Mijolla, juillet 1987) a pris pour thème Autobiographie et psychanalyse, et Ph. Lejeune y intervenait, aux côtés de M. Neyraut et de J.-B. Pontalis. Je rappelle par ailleurs que S. Zweig, le plus grand biographe, sans doute, du XXe siècle, fut le premier biographe de Freud (1931), et qu'il a saisi d'étonnante façon l'infinissable et constitutive relation de la psychanalyse avec les mots.


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et théorique, est vrai aussi de nos jours pour les analystes qui continuent sur ses traces. Vrai et indépassable : la psychanalyse est histoire de vie, bio- et/ou auto-bio-graphie, toujours en mal d'écritures, d'inscriptions du même au moyen de l'autre et de l'autre au moyen du même. Freud, déjà, le savait... et l'écrivait à Fliess au temps de l'àuto-analyse originelle. Mais on l'a longtemps méconnu, peut-être au nom d'une pseudo-scientificité de la connaissance de l'homme par l'homme.

Or il me semble que c'est précisément à ce point, si important mais si difficile à mettre en pensée, que se sont d'emblée attachés, en précurseurs, les travaux de Didier Anzieu, pour ne plus le lâcher ensuite, et élaborer inlassablement l'intuition de fond qui est à la source des livres dont j'envisage ici la perspective d'ensemble.

Au début des années cinquante, en 1953 précisément, D. Anzieu se saisit du problème de l'auto-analyse. Il centre alors son étude, sans l'y limiter, sur l'expérience personnelle de Freud à ce sujet, telle qu'on peut à l'époque la reconstituer, surtout à travers E. Jones et les lettres et brouillons de La naissance de la psychanalyse (1950), traduit en français en 1956. Il examine les conditions historiques et personnelles qui rendent non renouvelable désormais, chez une K. Horney (dont il préface la traduction en 1952) ou chez d'autres, l'exploit originel mené au prix, ou plutôt au moyen de la projection narcissique transférentielle sur W. Fliess d'une configuration imagoïque singulière, où abondent les effets de double, dans le jeu de l'idéalisation des objets de l'enfance. Ce premier ouvrage, qui constitue la thèse universitaire principale de l'auteur en 1959, installe la pensée d'Anzieu au coeur des interactions représentatives elles-mêmes, inconscientes et conscientes, du matériel des patients de Freud avec son propre matériel mémoriel, infantile, onirique, comportemental, et avec celui qu'il donne à lire dans ses productions écrites publiques et privées. Il s'agit bien de la biographie d'un incessant et protéiforme autobiographe, qui pense en secret, ou même à son insu, et qui écrit l'histoire de ses patients en lien avec la sienne propre, par articles, ouvrages et lettres à Fliess interposés, tout en inscrivant page à page dans l'Histoire de son temps le premier devenir de la psychanalyse — à laquelle il s'identifiera — et les éléments de sa théorie, grand livre et journal de bord de la discipline nouvelle.

Dans le même moment, D. Anzieu engage et poursuit parallèlement de premières recherches sur le psychodrame, puis, peu après, sur les groupes réels et les groupes analytiquement conduits (Etude psychanalytique des groupes réels— 1965 —, in Temps Modernes, 1966). Son intuition « biographique », sans doute, lui fait découvrir là un autre étayage d'appoint pour reconstruire Freud. Etayage apparemment fort éloigné du support érudit auquel le confronte l'examen des documents de l'auto-analyse du fondateur, mais qui, en fait, est dans un rapport de complémentarité avec lui. Participer tout en la contrôlant, à l'histoire d'un groupe, pour d'ailleurs l'écrire ensuite (que de récits transféro-contretransférentiels d'histoires de groupe bientôt!), vivre un néo-roman familial, homologue peut-être du véritable roman, en milieu familial et amical assez peu aseptique, de la psychanalyse des origines, n'est-ce pas expérimenter à cadre ouvert, pour ainsi dire, dans la réalité matérielle elle-même, le modèle d'un travail de pensée à multiples miroirs, dont l'intimité de l'analyse individuelle ne donne que le condensé psychique dans la névrose de transfert? Et formuler


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les " règles » de la « psychanalyse des groupes » n'est-ce pas d'une certaine façon refaire à la fois concrètement et métaphoriquement la découverte de Freud?

Le second des ouvrages d'Anzieu que j'ai retenu est, comme on sait, un monument scientifique, dont je ne reprendrai pas, bien entendu, le rigoureux parcours dans ces pages. Je dirai seulement ici qu'au motif apparent de réviser et de restreindre, pour l'approfondir, quinze ans après le sujet du livre de 1959 sur l' Auto-analyse, les deux gros volumes de L'auto-analyse de Freud et la découverte de la psychanalyse (1975) réalisent, au vrai, une tout autre approche de la bio-auto-biographie freudienne des années 1895-1902.

Bien entendu, la recherche a été, là, poussée bien plus loin sur les témoignages et les recoupements de tous ordres qu'appelle la reconstitution précise des années cruciales du « jeune Freud ». Mais on ne peut qu'être frappé — comme je l'ai d'ailleurs noté dans mon compte rendu de 1977 — de la prévalence accordée par D. Anzieu, une fois les faits établis au mieux, à l'interprétation personnelle du jeu de renvoi entre les rêves, actes manqués, lapsus de toute provenance dont use Freud (les siens propres jouant dans l'affaire un rôle organisateur essentiel). D. Anzieu se livre à un travail littéralement prodigieux de repérage et de pistage, différenciant de multiples niveaux symboliques, que Freud lui-même est probablement très loin d'avoir soupçonnés... L'agilité avec laquelle il explore de manière souvent nouvelle, mais jamais arbitraire et toujours convaincante, certains rêves, donne le sentiment qu'il s'est en quelque sorte glissé empathiquement dans la peau même de Freud... C'est maintenant presque en son nom qu'il refait, plus complètement, plus lucidement, l'auto-analyse fameuse, montrant comment s'y articulent les inventions successives des concepts de la théorie et les opérateurs de la pratique analytique. Mais tout cela dans le respect, le scrupule de la lettre des textes dont nous avons hérité, n'avançant rien sans preuves ni débat. Chez lui, le « retour à Freud » se fait sans prétendre à s'égaler au découvreur, sans coup d'éclat ni effet de séduction idéalisante, avec, pour contrepoids à la liberté du jugement, une intense attention au réel.

La justesse de ton, la profondeur, la rigueur de l'ouvrage de 1975 portent par suite à un sommet le succès de la passion biographique pour l'auto-biographie et ses miroirs qui semble soutenir D. Anzieu depuis déjà plus de quinze ans. Quels sont donc les ressorts de ce puissant intérêt, si net déjà entre 1950 et 1960, qui s'affirme et s'assure encore ici, continuant d'ailleurs de se doubler des recherches sur les groupes? D. Anzieu nous a confié dans un livre récent, que j'évoquerai plus loin, quelque chose des motifs personnels qui ont pu le pousser. Il s'agit surtout, semble-t-il, de sa très difficile, de son impossible relation analytique première avec J. Lacan, qui l'avait, en 1949, accepté en analyse dans des conditions d'équivoque qu'on ne peut que tenir pour intraitables. Ce malheur même, suivi d'une rupture inévitable et liée dans l'après-coup à la place de Lacan dans les conflits « familiaux » de l'institution psychanalytique en France (conflits qui se développeront largement entre 1952 et 1962) ne pouvait sans doute que contribuer à tourner D. Anzieu vers le questionnement des effets aliénants des doubles transférentiels mal ajustés, des malfaçons de cadre, dans l'expérience analytique, et des moyens d'en dégager, pour la construire, sa propre histoire. C'est-à-dire vers une problématique très voisine de celle même dont Freud a dû extraire son auto-analyse et l'invention de l'analyse, en raison du permanent défaut de cadre dont souffrait par nature son rapport avec Fliess.


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Voici, cependant, que vers le temps où D. Anzieu exploite les effets de son retour de passion intellectuelle pour l'autobiographie de Freud, un nouvel investissement latéral ou parallèle surgit, s'ajoutant à celui de la psychanalyse des groupes. Il me faut en dire aussi quelques mots avant d'en venir aux deux derniers ouvrages de ma liste.

D. Anzieu a avoué, il y a peu, qu'il aurait aimé devenir un homme de lettres, et qu'il tenait pour un de ses grands regrets de n'avoir pu y parvenir, au sens du moins où il l'entendait (1986). En fait, il s'est donné le droit d'écrire et de publier au moins une fois dans le domaine de la fiction : en signant en 1975 des Contes à rebours (Paris, Christian Bourgois) fort spirituels, encore qu'on y trouve des morceaux d'humour assez cruels. Ces contes, produit d'un temps de liberté laissée par les activités analytiques et universitaires, ont pour objet... le milieu et la pratique des psychanalystes! Il ne s'y agit de rien moins, au fond, que d'une parodie de récits biographiques, voire auto-biographiques, distribués ponctuellement en épisodes ou courtes nouvelles : (auto)-biographie fictive en morceaux. Dans la ligne des hypothèses de lecture que je développe ici, il est permis de supposer que les Contes sont la contre-face imaginaire, et la soupape de sûreté de l'identification intellectuelle et émotionnelle quelque peu envahissante qu'a exigée, malgré toutes précautions prises — et qu'a autorisée — le double et intense travail à valeur à la fois scientifique et auto-élaborative, mené entre le premier traitement du choc intellectuel des années cinquante et l'après-coup de 1975 face à l'auto-analyse de Freud. Le rire, y compris celui de l'humour — qui défie le Surmoi et l'Idéal du Moi, nous a dit Freud en 1927 —, est ordonné à la décharge de l'appareil psychique, d'abord induit en illusion avant d'être détrompé par l'énoncé comique. Les déplacements et les anamorphoses des énoncés comiques drainent et cherchent à expulser dans l'humour le surcroît d'humeur, les inévitables excès de charges pulsionnelles et les ambivalences résultant des contraintes et de la passion sublimatoires. Par le choix d'une distance d'écriture, d'une position du Moi par rapport à ses doubles qui décolle, pour ainsi dire l'auteur de ce que j'ai appelé ailleurs (1980) la « peau du Centaure » ils augmentent la liberté nécessaire pour aller plus loin, et inventer d'autres voies. Une « peau » pare-excitation, déjà, pour les pensées secrètes, une doublure pour le pèlerinage psychanalytique continué? Peau d'autant plus appropriée, et appropriable que Freud lui aussi a usé du comique, qu'il aimait, pour réguler ses puissants investissements cognitifs et ses identifications de travail.

Il n'est pas étonnant dès lors que l'idée même du « Moi-Peau », source d'une théorisation nouvelle et pénétrante des couches les plus archaïques du Moi, de leurs effets tardifs et de leurs manifestations pathologiques cliniques, apparaisse précisément en cet endroit. Certes, il y a le « hasard » des occasions, des lectures, des demandes d'articles ou de conférences, hasards que D. Anzieu nous a rapportés (1985; 1986). Mais l'idée naît tandis qu'il travaille à L'autoanalyse seconde manière. Elle va prendre en charge progressivement et faire finalement converger deux courants de pensée issus (par une sorte de logique dont les remarques précédentes sur les Contes à rebours annoncent déjà quelque chose) de parcours et d'intérêts qui sembleraient d'abord, eux aussi, orientés vers des pôles opposés.

Un article de 1974, paru dans la Nouvelle Revue de Psychanalyse, inaugure


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la notion, qui est aussitôt mise en lien avec des données issues de l'éthologie, de l'anatomie, de la physiologie, de l'observation psychanalytique des enfants et de celle des groupes, ainsi que de l'analyse individuelle des adultes. Par paliers successifs, le nouveau concept s'enrichira, s'argumentera, pour s'épanouir dans le bel ouvrage de 1985 (Dunod). Il s'agit pour l'essentiel de l'hypothèse que les multiples « fonctions » physiologiques de la peau étayent toutes, de façon fine et complexe — dans un sens que Freud avait seulement globalement entrevu, mais qui s'accorde à la définition de son concept d'étayage et qui concorde chez lui avec maintes remarques dispersées — le développement du psychisme. Chacune de ces fonctions (D. Anzieu en repère jusqu'à neuf) joue un rôle spécifique et nécessaire, dans la malfaçon ou les faillites dont proviennent les troubles que l'analyse rencontre chez les patients, singulièrement chez les plus malheureux et, souvent, les moins accessibles au travail interprétatif classique. Les nombreuses et denses observations de cas contenues dans le livre de 1985 (21 au total) illustrent avec force et élégance, dans le style sûr et direct de D. Anzieu, ces hypothèses. Nous sommes ici, en quelque sorte, au plus profond du Moi, aux confins de la psyché et du corps où, selon Freud, prennent origine les charges pulsionnelles. Le paradoxe que D. Anzieu démontre chemin faisant, c'est que l'intimité et les profondeurs du Moi, sont, comme Freud l'avait encore annoncé sans peut-être en voir toutes les correspondances psychophysiologiques et anatomiques (1932), attachées à ses surfaces, à ses enveloppes : butées régulatrices internes, conteneurs (au sens de W. R. Bion), protections, barrières de filtrage et lieux de projections du noyau primitif (Freud, 1895) à partir duquel ce Moi se constitue et se développe. Je serais disposé à estimer que l'intention qui porte, à ce moment du développement de ses idées, D. Anzieu à plonger à la rencontre, et vers le contrôle cognitif et interprétatif de cet archéo-ego-enveloppe, nommée en termes d'un concept-limite entre le corps et la psyché, représente la continuation stricte, sur le mode scientifique, du travail de dissociation, de décollement des strates de ce que j'appellerai volontiers la « peau » de Freud. Peau dans laquelle le chercheur a dû se glisser par sa pensée et par sa sensibilité pour mener l'exploration de l'auto-analyse du fondateur. Il y aurait alors, en ce sens, une parenté, cachée par la subversion humoristique, entre la fantaisie des Contes à rebours, et la veine heuristique du Moi-Peau. Il s'agit, me semble-t-il, dans les deux cas du traitement de la partie intérieure la plus adhésive, ambigument passive et douloureuse, de l'identification profonde de l'auteur dans l'approche cognitive des démarches du Parent premier. L'humour l'expulsait dans le jeu des processus primaires, par mesure de sécurité d'urgence et pour le plaisir du Moi social conscient. Les travaux sur le Moi-Peau en font la dissection méthodique (on dissèque les enveloppes d'un Centaure, d'une chimère d'un hybride identificatoire) 2 pour en conserver à l'abri des contaminations subjectives et en utiliser techniquement les éléments déterminants. Les recherches sur le Moi-Peau, d'ailleurs

2. La violence sublimée exigée pour une tâche aussi méticuleuse est exprimée dans le choix par D. Anzieu de l'illustration de la couverture du Moi-Peau : une reproduction d'une toile de Gérard David, Le supplice du juge Sisammès (1498), écorché vif (comme le satyre Marsyas dont le nom a été donné à un de ses cas par D. Anzieu, et comme le centaure Nessos). Image très proche des tableaux de dissection médicale, ou des « leçons d'anatomie », telle que celle si célèbre de Rembrandt. Rappelons ici qu'un rêve bien connu de Freud (étudié par Anzieu) avait pour thème la dissection du propre bassin du rêveur.


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conduites avec une attention particulière au contre-transfert de l'analyste, sont bien l'exploration de la face obscure de la zone conjonctive, ou du « bi-face » de la dyade maternelle, puis analytique, dont l'enfant, puis le patient, auront à transformer ou à perfectionner les caractères pour conquérir leur identité dans l'individuation. Recherche d'une différenciation satisfaisante du même et de l'autre dans la constitution du Moi; repérage du lieu auquel se séparent l'histoire de soi et l'histoire d'autrui, et écriture de ce repérage, dans une mise à distance scientifique bien contrôlée, mais nourrie de la même passion intime qui a soutenu les entreprises précédentes et appelé la régulation affective par les contes humoristiques.

Cette interprétation est d'autant plus recevable que, dans un parallèle lui aussi impressionnant avec les travaux d'approche du Moi-peau, qui aboutissent au livre majeur de 1985, D. Anzieu, dans le même temps, retrouve, poursuit et épanouit, autre strate ou autre pôle de sa pensée, ses intérêts pour ce qu'on appelle encore quelquefois la psychanalyse « appliquée » à l'art, et singulièrement à la littérature. Cette ligne de recherche s'est préparée naguère à travers une étude de jeunesse sur Blaise Pascal (1960), et amorcée en 1965 par un article sur RobbeGrillet et la pensée obsessionnelle. D'autres études s'ajoutent à celles-là entre 1970 et 1980 (Julien Gracq, J. Borges, Pascal de nouveau, P. Valéry, H. James, S. Beckett...). Et j'ai eu personnellement le plaisir d'en voir naître la synthèse, sous forme d'esquisses, d'abord dans un collectif de 1974 (Psychanalyse de génie créateur, Dunod) dirigé par D. Anzieu et auquel je lui dois d'avoir participé, ensuite en 1978-1979 dans un Colloque lyonnais sur l'écriture dont il a, à ma demande, improvisé brillamment la conclusion (cf. Corps création, Lyon, PUL, 1980).

Ce développement frappant, qui en renversant le point de vue, équilibre les travaux sur l'étayage psychique du côté des limites corporelles, lesquelles définissent l'intériorité du moi archaïque, par les travaux sur des produits hautement perfectionnés des sublimations créatrices, tire à l'évidence son origine, en ce qui concerne la seconde option, de l'intérêt croissant de D. Anzieu (du premier au second de ses ouvrages sur l'auto-analyse) pour les lois et les mécanismes de la « création ». De la création, celle de la psychanalyse par Freud n'est qu'un exemple, fort investi, certes, par l'auteur et par l'analyste Anzieu, mais qui s'inscrit dans un processus plus général, plus largement partagé. C'est l'aspect créatif de l'auto-analyse de Freud — sur lequel je me souviens d'avoir insisté, in fine dans mon compte rendu sur l'ouvrage de 1975 — qui, clairement privilégié, est maintenant déplacé, pour traitement comparatif et évaluation, vers différents cas de création esthétique littéraire, voire occasionnellement picturale (Francis Bacon...).

Comme si, dans le travail d' « analyse », de dissection ou d'autopsie du corps psychique total du créateur, cette voie de l'esthétique psychanalytique représentait l'autre limite de la psyché, sa seconde butée et sa face projective externe, telle qu'elle se donne à voir dans les formes qu'elle produit pour le public sur les supports du monde environnant. Autre côté du Moi, résultat sublimatoire du traitement par le sujet, sur l'enveloppe interne/externe de l'écriture, des inscriptions endopsychiques d'un inconscient retourné en oeuvre, le corps décorporé, réincarné et soumis à transmutation dans l'oeuvre fournit au moi une sorte de topique complémentaire, pour ainsi dire exterritoriale, selon une idée que j'avais émise en 1978 et en 1980, et que D. Anzieu a citée, en l'approuvant,


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en 1981. Le livre d'ensemble de 1981, qui reprend, étend, discute, systématise des analyses qui vont toutes, au fond, dans ce sens, est très justement intitulé Le corps de l'oeuvre (Gallimard). Corps externalisé, qui est le pendant du corps « interne » habité par le sujet, le produit de la création a pour ainsi dire une fonction vicariante : celle précisément d'un double pour le moi du créateur, capable peut-être de clore sa béance et de la réparer dans l'identification projective.

Par là, tend à se compléter en tout cas la structure du débat passionné et rigoureux, lui-même créateur, que D. Anzieu continue de mener avec les écrans projectifs de l'analyste, recréateur des patients, créateur de soi, et créateur d'oeuvres qui peuvent se redoubler en abîme d'être écriture sur l'écriture et la création de Soi.

Après Le corps de l'oeuvre et Le Moi-Peau (qu'il faut l'un et l'autre absolument lire), D. Anzieu semble en effet maître des deux parts, du commencement et de la fin, du dedans et du dehors. Son cheminement en Freud, plus encore qu' « aux côtés » de Freud, en Freud biographe et autobiographe de ses patients et de lui-même (comme dans le Souvenir-écran de 1899, comme dans le Selbstdarstellung de 1925, et, plus secrètement, dans le Moïse et le monothéisme de 1940), a su éviter l'illusion romantique comme la froide insensibilité devant l'essentiel. Un jeu de conjonctions et de disjonctions contrôlées entre les enveloppes identitaires, interagissantes et créatives, de l'inventeur de la psychanalyse l'a amené à se pencher avec équilibre, tantôt sur les profondeurs les plus charnelles des déterminismes psychiques, tantôt sur l'alchimie sublimatoire de la création. Noeuds et ventres d'un trajet à la fois sinueux et constamment orienté que Freud lui-même a, le premier, suivi, et qui représentaient peut-être symboliquement dans l'élaboration de sa bisexualité psychique ses pôles identitaires féminins (la création) et masculins (la pénétration cognitive).

De là, sans doute, devient possible à point nommé, je m'aventure à le dire, le coup d'audace courageux et bien fondé, qui brusquement, une fois les trajets que j'ai dits parcourus, débouche chez notre auteur sur une authentique autobiographie... de D. Anzieu lui-même, dans des propos recueillis par Gilbert Tarrab et revus par l'auteur ( Une peau pour les pensées, Clancier-Guénaud, 1986). Le livre est remarquablement libre de ton, lucide et, çà et là, ému sans jamais glisser dans le mélodrame ou dans la si fréquente nostalgie du discours sur soi. Une peau pour les pensées se lit d'une traite : moins par curiosité de ce qui nous y est dit de confidentiel, qu'en raison du sentiment de juste distance que donne le regard assuré et tranquille sur soi-même qu'on y trouve partout. Les coulisses du passé intéressent moins que l'homme présent qui s'énonce luimême hardiment, et que la réponse de grande portée qui est ainsi proposée, après plus de trente ans de travail, à tant et à de si fortes questions sur ce qu'on pourrait appeler l'invention de soi et l'autoposition du sujet par le jeu des miroirs de l'écriture. L'écriture des autres, l'écriture sur les autres, et l'écriture de soi sont menées ici jusqu'à leur point de rencontre, exemplairement, dans le cadre d'une pratique rigoureuse et d'une passion, celles de la psychanalyse, née elle-même de la découverte première, vécue par Freud, d'une telle problématique.

Mais 1' « autobiographie » de D. Anzieu, visiblement, n'est pas pour lui une finalité. L'équilibre qui l'habite est celui d'une vivante oscillation dont l'accepta-


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tion et le contrôle permettent de continuer le travail de pensée, sans excès d'illusions ni de renoncements : barre touchée, contact trouvé avec soi-même, sans que le leurre de l'héauto-scopie oblitère le destin de va-et-vient et d'interaction représentative qui est notre lot à tous. Après l'aveu, enfin directement énoncé, du désir autobiographique personnel dans son rapport à l'aventure analytique, D. Anzieu repart. Vers quel objectif? Est-il surprenant que ce soit pour le moment vers une troisième Auto-analyse de Freud, nouvel après-coup, enrichi non seulement des documents inédits que les dernières douze années nous ont apportés (notamment l'intégrale des Lettres à Fliess), mais des dimensions que nous donne à comprendre la suite des ouvrages que l'homme et l'auteur, indissociables l'un de l'autre, nous ont déjà livrés. J'apprends à l'instant qu'une nouvelle édition, augmentée, des Contes à rebours, vient de paraître (1987, chez ClancierGuénaud)... Je rajoute donc le livre à ma liste.

M. le professeur Jean GUILLAUMIN

Les Erables

Parc de la Chênaie

5, chemin Bastero

69350 La Mulatière



N écr ologie

JEAN BEGOIN

HOMMAGE A JACQUES MYNARD (1924-1987)

Notre collègue, Jacques Mynard, membre de notre Société depuis 1965, est né à Paris le 2 août 1924, d'une vieille famille française de militaires et d'avocats, originaire du Bourbonnais. L'un de ses ancêtres, Jean-Baptiste Mynard, était au XVIIIe siècle, avocat et avait assisté l'avocat Desèze chargé de la défense du roi Louis XVI pendant son procès. Le père de Jacques Mynard était officier, membre du premier réseau de Résistance créé pendant l'occupation et il associa son fils, adolescent, en tant que courrier, à ses activités de résistant.

Le jeune homme avait eu, semble-t-il, une enfance assez libre, entre son père, militaire de carrière mais d'esprit pas du tout militariste, et sa mère, une de ces femmes dont on dit qu'elles ont une forte personnalité. C'est ainsi qu'il avait appris de très bonne heure à monter à cheval et à tirer et qu'il devint par la suite un sportif accompli, pilote d'avion, excellent skieur, 2e dan de judo et ceinture noire de karaté. Il choisit de faire des études de médecine en raison, par ailleurs, d'un puissant besoin d'aider son prochain, idéal qui resta l'une des constantes de sa personnalité et de sa vie. Interne des hôpitaux de Paris, il fit, à l'hôpital Foch, une spécialisation d'ORL et d'ophtalmologie, et s'installa en 1953, avec cette double spécialité, à Gien. En même temps que chirurgien opérant à l'hôpital, il travaillait aussi à son propre cabinet, devenu plus tard une clinique d'ORL. Il connut une remarquable réussite professionnelle; très apprécié et réputé dans toute sa région, il possédait une grande habileté opératoire.

Mais cet homme actif, courageux et entreprenant, à l'intelligence rapide et incisive, avait aussi des côtés très sensibles. Il avait fait un baccalauréat de philosophie et gardé une grande curiosité pour tout ce qui touche à la vie psychique et aux recherches spirituelles. Au cours d'une riche existence, il fréquenta Lanza del Vasto et Krishnamurti. Ces tendances l'amenèrent à l'analyse et, depuis Gien, il entreprit et poursuivit de 1957 à 1960 une première analyse auprès de Mme Laurent-Lucas Championnière, analyse qui marqua le début d'un attachement fervent et passionné pour la psychanalyse qui ne devait plus jamais se démentir.

La première conséquence de cette passion fut son changement complet d'orientation. Il n'hésita pas à renoncer à la très belle carrière qu'il avait commencée à Gien pour venir s'intaller en 1960 à Paris, bientôt dans l'île SaintLouis dont il était tombé amoureux et qu'il ne quitta plus jamais. Après son analyse, il choisit S. Nacht comme superviseur et s'attacha beaucoup à lui, à son enseignement, faisant en outre avec lui une tranche d'analyse en 1967 et 1968.

Les premières publications de Jacques Mynard, sur la relation médecinRev.

médecinRev. Psychanal., 1/1988


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malade en ORL et en ophtalmo montraient que sa nouvelle orientation n'était en rien clivée de ses investissements précédents. Par la suite, la plupart de ses contributions ont été basées sur des interventions faites à nos Congrès auxquels il était très fidèle. Le Bureau de la Société a pensé que la meilleure manière de rendre hommage à Jacques Mynard était de lui donner encore une fois la parole en publiant le texte de la conférence 1 qu'il avait faite à la Société pour sa candidature au titulariat, le 15 octobre 1968, car, en lisant ce texte, on peut évoquer sa présence d'une façon exceptionnellement vivante, à travers la profondeur et la souplesse de sa pensée et la richesse de son langage qui est tout à fait remarquable (il est sans doute le seul analyste de notre Société qui soit cité dans le Grand Robert). On est également frappé, outre le plaisir littéraire que donne la lecture de ce texte, par l'étonnante modernité du thème choisi dont certains aspects sont très en avance sur son temps grâce à une remarquable intuition clinique ainsi que grâce au caractère chaleureux de son contre-transfert, qu'il évoque pour nous lorsqu'il parle dans sa conférence de « la pulsion à la poésie » et d' « une secrète douceur de coeur », sûrs reflets de sa personnalité la plus profonde. Il y traite avec des illustrations cliniques saisissantes l'un des problèmes analytiques les plus actuels, celui des bases du sentiment d'identité, à partir de l'élaboration des états traumatiques d'impuissance infantile et son lien avec le développement de la pensée, d'une façon qui ne peut pas ne pas évoquer aujourd'hui pour nous les travaux de Bion.

Une très grave et très douloureuse maladie frappa de façon sauvage ses dernières années, jusqu'à son décès le 28 octobre 1987. A partir du moment où il se sut très malade, en août 1984, il se retira pratiquement totalement de la vie sociale, seule exception faite de sa famille la plus proche. Mais, jusqu'au dernier moment, il continua à recevoir ses patients, de la part desquels sont venus, après sa mort des témoignages très émouvants de la profonde compréhension analytique et humaine dont ils avaient bénéficié auprès de lui et qui a suscité en eux des sentiments de gratitude exceptionnellement intenses et des changements psychiques décisifs. Les collègues qui ont eu l'occasion de travailler avec lui aux diverses tâches de formation et d'administration de notre Société se souviennent de son écoute remarquable des patients et des candidats, de la grande pertinence de ses observations cliniques et de l'authenticité sans compromis de ses engagements. Face à la mort, Jacques Mynard a choisi le courage, et même le stoïcisme, devant le difficile problème de l'attitude à adopter dans sa situation dramatique. Aussi est-il bouleversant de relire, dans ce contexte, les dernières lignes de sa conférence lorsque, après avoir cité un proverbe oriental résumant à l'avance son destin (« Quand l'amour manque, il reste les richesses, quand les richesses se perdent, il reste la santé, quand la santé fait défaut, il reste le caractère »), il conclut par cette phrase : « J'ai de plus en plus tendance à comprendre le caractère — au sens de force du moi — comme notre capacité d'emprise mentale, en définitive l'ultime recours face au Tragique, tout autant que la condition de la liberté de tendresse et de rire. » A ceux qui l'ont connu et apprécié, Jacques Mynard laissera le souvenir d'un homme de caractère qui était, en même temps, un homme de coeur.

1. Ce texte, intitulé « La pulsion d'emprise auto-érotique », sera publié dans un prochain numéro de la Revue.


JACQUES MYNARD

C'était un lien de qualité que l'amitié de Jacques Mynard. Il ne la livrait pas à la légère. Aucune ombre n'a terni celle qui me liait à lui.

Il y avait en lui du style. Une noblesse. Elle transparaissait dans ses goûts; dans son amour du beau, du travail bien fait, de la chose bien dite, du savoir approfondi et de l'accord si difficile et si passionnant à trouver entre le penser juste et le bien dire; dans l'extrême discrétion, dans la dignité rare qu'il préserva jusqu'au terme de la longue maladie qui l'accablait; dans la courageuse authenticité de ses choix; enfin dans l'ardeur pondérée qu'il consacrait à ce qu'il aimait, et qu'il voua en particulier à la psychanalyse : n'avait-il pas, pour elle, changé sa vie et abandonné une activité où déjà il excellait?

Cela lui valait comme une seconde jeunesse. Je crois que nous avions à peu près le même âge et j'appréciais à mon tour l'accord de la jeunesse et de la maturité qui fait l'esprit de découverte.

Parce qu'il aimait écrire — et il le prouva — il savait lire. Plusieurs fois, il fut pour moi, qualité si rare, un critique amical, encourageant, précis.

C'est ainsi qu'un jour, en 1959, au Congrès de Copenhague, alors que j'allais présenter mon rapport avec Nacht sur les états dépressifs, je me sentais insatisfait du texte — non pas que les idées fussent à reprendre, mais l'agencement laissait à désirer, il fallait, disent les marins, carguer la voile. Jacques me confirma mon sentiment. Cela m'encouragea à démonter le texte, à le recouper et, presque à la dernière minute, comme cela arrive, à trouver le joint précis des articulations internes.

Un souvenir encore, et qui nous enchantait, de ce même Congrès, où nos chemins s'étaient rapprochés. Pas plus l'un que l'autre nous n'aimions les foules. Nous avions loué une petite voiture et nous partions à la découverte du Danemark (ce n'est pas long) entre les séances. Il y eut visite à Elseneur. L'élite psychanalytique au grand complet s'en allait caresser le souvenir d'un fameux fantôme. Nous arrivons aux abords des fabuleux toits de cuivre vert ruisselants de soleil dans notre modeste coccinelle dans le sillage d'une longue limousine noire aux armes royales, qui franchissait princièrement les ponts-levis. Tous deux nous nous regardons. Nous la suivons. Et ainsi, sérieux comme des lords et riant en secret, nous passons des ponts entre des haies de gardes empanachés, jusqu'au moment où ceux-ci s'avisèrent que nos qualités n'étaient pas inscrites au nez de notre voiture.

Elseneur a gardé pour nous le charme du sourire, et c'est ce sourire que je garde en mémoire de mon ami Jacques Mynard.

Paul C. RACAMIER.

Rev. franç. Psychanal., 1/1988



Note de la rédaction

Ce numéro a été préparé par Ilse Barande, Anne Clancier et Gilbert Diatkine. Il clôt l'exercice des Comités de Direction et de Rédaction des années 1984, 1985, 1986, 1987.

Avant toute autre initiative, un argument fut envoyé en janvier 1987 à tous les membres de la SPP, appel d'offres de participation destinées au Comité de lecture. Nous l'insérons ici :

« Lorsque les analystes se passionnent pour des « faits » d'ordre biographique, ils cessent de traiter comme souvenirs-écrans les grands événements historiques traversés par les analysants ou leur famille, les coïncidences d'état civil, les décalages culturels.

S'il est des seuils à l'instar de ce qui se passe en biologie, le « terrain », la singularité de chacun ne doivent-ils pas nous prémunir contre la tentation d'exploiter des éléments comme butée à l'analyse, explication en dernière instance, arguments d'une « psychanalyse transgénérationnelle »?

Il y a trente ans, Nathalie Sarraute publiait L'ère du soupçon.

Il y a quinze ans, la psychanalyse semblait avoir porté un coup fatal à la littérature du portrait psychologique et de l'introspection : « Les aveux du mémorialiste le plus provocant sont puérils en face des monstres qu'apporte l'exploration psychanalytique, même à ceux qui en contestent les conclusions. De la chasse aux secrets la névrose ramène davantage, et avec plus d'accent. La « Confession » de Stravoguine nous surprend moins que « l'Homme aux rats » de Freud et ne vaut plus que par le génie » (Malraux, Antimémoires).

Pourtant la biographie jadis hagiographique s'amplifie en autobiographies et on constate un phénomène qui va croissant de biographies historiques où les auteurs « ont vite fait de refiler en contrebande leur propre vie sous prétexte d'en raconter d'autres » note Poirot-Delpech. Peut-être est-ce leur biais pour récapituler ce que ni eux ni nos analysants n'envisagent du vieillissement méconnu, de l'enfance effacée de leurs ascendants directs.

Des données biographiques peuvent surgir postérieurement au terme et à la publication d'une analyse. Pour Freud lui-même les nombreuses biographies et les documents intimes le concernant améliorent-ils notre appréhension de la théorie psychanalytique? Quel est l'apport des correspondances, écrits personnels, journaux cliniques des successeurs passés ou contemporains?

L'analyste réédite-t-il sa propre biographie au long des cures et davantage s'agissant d'enfants et d'adolescents?

Des hommes de plume nous apporteront-ils le témoignage de ce qu'ils pensent devoir à la psychanalyse comme théorie ou expérience personnelle? »

Le Directeur de la Publication : Claude GIRARD.


Imprimé en France, à Vendôme

Imprimerie des Presses Universitaires de France

ISBN 2 130418104 — ISSN n° 0035-394.2 — Imp. n° 33959

CPPAP n° 54219

Dépôt légal : Juillet 1988

© Presses Universitaires de France, 1988



S 0 MMA I R E

DES BIOGRAPHIES

Ilse BARANDE : Des biographies, une introduction

Biographies et récits de cure

Agnès OPPENHEIMER : La « solution » narrative Gilbert DIATKINE : Le regard froid

Anne CLANCIER : Mythe et biographie. De la clinique à la littérature Cléopâtre ATHANASSIOU : Le remaniement des souvenirs

Françoise BOGORATZ-MURET, Loïse THURNAUER-BARBEY : Fantasme et élaboration biographique. Le petit Sergue! chez Freud

Ecritures

Georges-Emmanuel CLANCIER : Le temps d'un souffle. Notes autobiographiques sur

l'autobiographie Pierre SCHAEFFER : De l'épitaphe à l'apologue ou Les excuses de l'anthropophage Peter WEISS : Mon lieu

Histoires

Graziella NICOLAIDIS : La biographie grecque (Quelques considérations psychanalytiques)

Anne CLANCIER : La biographie à Rome. Suétone, un précurseur de Sade ?

Jacques CHOMARAT : Les Confessions de saint Augustin

Françoise CHARPENTIER : Figure de La Boétie dans les Essais de Montaigne

Claude HABIB : Penser dans la folie

Jean-Paul MATOT : Déchiffrages

Antonia FONYI : Construction dans l'analyse littéraire. La mère morte dans l'oeuvre et la vie de Barbey d'Aurevilly

Christian JOUVENOT : De l'art des ruptures au fétiche dans l'univers de Marcel Duchamp

Lectures

Jean GUILLAUMIN : L'écriture de soi et l'écriture de l'autre en psychanalyse : de la biographie de l'auto-analyste à l'autobiographie de l'analyste

Nécrologie

Jean BÉGOIN : Hommage à Jacques Mynard Paul-C. RACAMIER : Jacques Mynard

Imprimerie

des Presses Univenitairee de France

Vendôme (France)

IMPRIMÉ EN FRANCE

22072337/8/1988