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Titre : La Rue : Paris pittoresque et populaire / rédacteur en chef Jules Vallès ; [propriétaire-gérant S. Limozin]

Éditeur : [s.n.] (Paris)

Date d'édition : 1867-08-24

Contributeur : Vallès, Jules (1832-1885). Directeur de publication

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Format : Nombre total de vues : 258

Description : 24 août 1867

Description : 1867/08/24 (A1,N13).

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5458165h

Source : Bibliothèque nationale de France, département Réserve des livres rares, RES FOL-LC2-3093

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32863356f

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 03/12/2008

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Première année. — N° 13.

20 CENTIMES

24 Août 1867.

SOMMAIREj^,

La Rue — JULES VALLÈS ;

La Sorbonne — A.-E. GARNIER;

Les Avocats s'en vont — EDOUARD DANCIN;

Montmartre — FRANCIS MAGNARD;

Le Nouvel Opéra — P. A.;

Le Typo — IL LENEVEUX ;

Une visite — A. DE STAMIR.

LA RUE

A partir d'aujourd'hui la Hue change de domicile et de directeur.

Elle transporte ses Lurcaux rue Diouot, 13, près l'Opéra, le 71) de la ruo Richelieu devant être démoli au mois d'octobre.

Elle n'a plus qu'un propriétaire-gérant, M. S. Limozin, et un rédacteur en chef, votre serviteur.

M. Daniel Lévy, après m'avoir aidé à lancer la Hue, se retire; la direction de la Lune le réclame tout entier ; il obéit aussi à des scrupules de conscience qui ne lui permettent pas d'accepter la responsabilité de certaines opinions que la Hue n'a pas le droit d'affirmer, mais qu'elle laisse bien voir.

M. Daniel Lévy emporte avec lui tous nos regrets. Mais l'administration ne tombe pas en quenouille. Je m'étais dit, il y a bien longtemps, en voyant aux bureaux du Figaro certain employé toujours au travail, donnant un renseignement à celui-ci, des instructions à celui-là, que si jamais j'avais besoin d'un administrateur actif et intelligent, c'était lui que je choisirais.

Je suis allé trouver M. Mercier; je lui ai montré les livres de la Hue, ce qu'elle valait et lui ai demandé s'il voulait s'occuper d'e-le. Il a accepté. M. Mercier dirigera désormais l'administration du journal; et c'est à son ordre que devront être adressés les mandats. Ce nouveau collaborateur — le plus utile de tous — a passé cinq ans au Figaro ; espérons qu'il en passera dix à la Hue.

La-dessus, chers lecteurs, vous m'excuserez de ne pas vous en dire plus long. Que voulez-vous? on ne va pas en ballon tous les jours ! Mais je puis vous assurer que si la Hue ne marche pas, ce ne sera ni ma faute ni celle des collaborateurs.

Le succès nous porte — et puis nous avons tous la foi.

Le rédaeteur en chef,

JULES VALLÈS.

LA SORBONNE

NOTRE DERNIER MOT SUR PET-PE-LOUP.

Il y eut jadis un bonhomme appelé Sorbon qui avait trop d'argent : il bâtit l'édifice vénérable, mais complètement démodé qu'on peut voir au quartier Latin... si l'on a du temps à perdre.

La Sorbonne aVennui d'être tout près du Panthéon : ces deux bonnets decoton qui coillentla montagne Sainte Gencvièvresemblent tristes tout le long de la journée. Encore le Panthéon a-t-il pour lui les premiers rayons du soleil, le grand air et l'espace. La Sorbonne est plantée profondément parmi les maisons voisines comme un durillon dans le petit doigt du pied gauche... Ce sera dur à extirper !

Pauvre boîte ! toute noircie de la lèpre hideuse que lui ont inoculée les années et l'explication des auteurs latins ! Tout humide de la moisissure de la Grèce et de Home ! Toute pleine de vers et de ces vieux parchemins dont les Egyptiens bourraient le ventre de leurs momies !

Ouvrons-la, pourtant 1

Pouah! quelle odeur et quelle poussière en sortent! Cette odeur, c'est l'odeur de tous les livres que la Sorbonne a condamnés jadis et que la main du bourreau brûlait en place de Grève, devant la populace ignorante qui applaudissait à son esclavage social et moral ; cette poussière, c'est la poussière qu'ont secouée sur la Sorbonne, de leurs pieds fugitifs, les savants, les philosophes, les libres-penseurs qu'elle a condamnés à l'exil et qui ont mendié leur pain sur la terre étrangère, parce qu'ils n'acceptaient pas les antiques fariboles et croyaient pouvoir penser autrement qu'Aristotc; cette odeur, c'est l'odeur des bûchers sur lesquels périssaient ceux qui n'avaient pas eu le temps ou la sagesse de fuir et qu'une condamnation de la Sorbonne était venue arracher jeunes, vieux, malades, mourants, a leur laboratoire, ù leur cabinet, ou à leur lit de mort; cette poussière, enfin, est - celle de leurs os, qu'on jetait à tous les vents, mais qui s'est amoncelée pour témoigner contre la persécution et pour demander justice.

Oui ! l'histoire de la Sorbonne est triste.

Un peu de géographie maintenant.

D'abord, une église... Passons! c'est encore dangereux. Jetons les yeux sur ces trois grands corps de bâtiments qui entourent une cour pavée d'herbes plutôt encore que de cailloux. Les flancs énormes de cette bâtisse recèlent une bibliothèque poudreuse, où vout fureter quelques vieux professeurs, troupe myope et presbyte qui, à l'envi des rats, grignotlcnt le coin de tous les vieux papiers ; ensuite des salles d'examen pour le baccalauréat, la licence, et le reste; carrées, nues, peintes salement, glacées l'hiver, ardentes l'été, avec trois fauteuils pour les professeurs, une chaise pour le malheureux qu'on interroge et des bancs de bois pour le public ; mais le public n'en abuse pas : c'est tout au plus si, le jour où passe un fils aussi chéri que paresseux ou intelligent, une mère cachée derrière son voile et respirant des sels, un père ramenantsur son front les derniers de ses cheveux,


2

LA RUE

viennent un instant tenir la place des populations. Tout le reste, ce sont des bureaux.

Un bureau, c'est, en général, un lieu étouffé, malsain, mal odorant, malpropre, couvert de taches noires et de papiers blanc§ ; on y sent l'odeur des humides paperasses qui remplissent les cartons, de la colle qui a servi pour la tapisserie, du tabac que prisent les employés, du fond graisseux des chapeaux qu'ils portent, de leurs mains peu lavées, de leurs souliers qu'ils ont délacés.... Mais c'est encore pis à la Sorbonne. Cherchez surtout le bureau 5, où l'on monte par des échelles de meunier, après avoir pris le neuvième corridor à droite et le vingt-quatrième à gauche, après avoir descendu dix-sept marches, après avoir déchiré son habit, épaté son nez à un angle de pierre, et heurté des chauves-souris.

Quant aux galériens qui rament là-dedans, ils joignent à la suffisance plate du commis l'élocution doctorale de l'instituteur primaire.

La Sorbonne offre des aspects bien différents suivant les époques diverses de l'année : de même les flaques d'eau qu'on voit à la porte des fermes et qui s'augmentent du superflu de la boisson des vaches ont des reflets noirs, verts, bleus, jaunes, au hasard des nuées qui courent dans le ciel.

Il y a donc la Sorbonne des élèves (mois d'avril, d'août et d'octobre), celle des professeurs de Paris (de novembre à juillet) et celle des professeurs de province (août et septembre).

C'est dans les mois d'avril, d'août et d'octobre que se passe le baccalauréat. — Le baccalauréat, quel mot et quelle chose !

C'est l'ambition des enfants, c'est l'orgueil des parents. C'est le premier pas hors du collège ; c'est le seuil de la vie : quand on l'a franchi, on s'aperçoit souvent qu'il ouvre une fausse route. Mais bah ! qui donc s'inquiète de ce détail? L'habitude est un si doux oreiller pour les gens qui n'ont pas de tête !

Pendant longtemps encore, soyez-en sûrs, vous verrez les lycéens, avec leurs dictionnaires sous le bras et leur porte-plume dans la bouche, stationner, le matin des examens, autour de la vieille Sorbonne, en attendant le moment do bâcler le discours latin traditionnel et la version, non moins latine, et non moins traditionnelle. Longtemps encore, pauvres enfants ! ils auront dans la tête les formes irrégulières du supin, la déclinaison cocasse des mots contractes grecs, les phrases que Cicéron balançait et les vers pleins d'ampoules que bichonnait Claudicn.

Us sont gais malgré tout; c'est en sautant, en criant, en chantant qu'ils pénètrent dans les voûtes sombres où se donne la question; ils trouvent encore le tcmps.de graver sur les pupitres le nom de leur cousine, et de rire des sottises que dit sur la sellette un camarade qui ne sait plus ses dates.

Reçus, quelle joie ! Dès le même soir, ils déposent la tunique : le café elle bal leur sont ouverts ; ils peuvent fumer des cigares sans exciter le sourire des passants, porter un faux-col, un lorgnon, une canne sans rougir, accoster la grisette sans se faire par elle renvoyer en classe.

Mais, dès le même soir, ils ont oublié le latin.

Du mois de novembre à celui de juillet, la Sorbonne est livrée aux professeurs de la Faculté de Paris, qui font des cours pratiques à l'usage des banquettes. Grec, histoire, géographie, ils ne s'y épargnent pas. Ils jacassent, ressassent, rapetassent l'antiquité ;

Ravaudons, ravaudons, ma commère, Ravaudons, ravaudons nos vieux bas.

Quant aux auditeurs, vous pensez bien qu'il ne s'en fait plus ; et vous savez peut-être le nom de ce malheureux professeur qui, voyant entrer dans sa salle déserte un commissionnaire fourvoyé, lui donna de l'argent pour écouter quel était le vrai mètre des vers de Pindare, sur quel air on les chantait, et de quel pas on les dansait.

Pourtant, soyons justes ! pendant l'hiver, autour du poêle, on voit des êtres humains : ce sont des bohèmes qui, le soir, se chaufferont à leur chandelle, des matelassiers sans ouvrage,

des coiffeurs en grève ; leurs casquettes sans visières, ou leurs chapeaux sans poil, leurs blouses sans poignets, ou leurs redingotes sans coudes, leurs pantalons sans fond et leurs souliers sans semelles, s'agitent en face du professeur qui croit devoir parler plus haut. Mais après vingt minutes écoulées, lorsque la chaleur a bien pénétré les membres glacés, consolé les estomacs vides et engourdi l'âme qui pense et qui souffre, alors les yeux secs des malheureux se ferment, les bouches s'ouvrent, les nez chantent; un bruit égal et sonore accompagne l'explication des vieux textes.

Vivent Démosthénès, Sophoclès et Tacitus !

Le soir, les cours de la Sorbonne sont appelés populaires.

Les cours du soir ont un certain attrait pour certaines gens ; les sous-chefs de ministère, les passementiers, les chemisiers qui se souviennent de leurs classes demandent des billets d'entrée et viennent à la porte faire queue... Oui, queue !

On choisit oridnairement pour faire la leçon un jeune professeur qui ait les cheveux rouges, un lorgnon (pas des lunettes) et des bagues aux doigts. Il prend alors un sujet comme les ruines de Pompéi — que c'est si intéressant!— et plaisante agréablement sur la vie privée des anciens, sur la manière dont ils drapaient leur toge, sur les bains publics et sur les chambres à coucher. Mais quelquefois des dames, rougissantpour leurs filles nubiles qu'elles ont amenées, se lèvent au beau milieu de la séance, et, renversant les chaises sur leur passage, fuient devant les détails trop intimes que le professeur égrillard sème en souriant dans rassemblée. Au contraire, les hommes restent jusqu'au bout, applaudissant quand ça croustille ; ils sont là presque aussi bien qu'à l'orchestre des Délassements-Comiques.

Aux mois d'août et de septembre, ce sont les professeurs de province qui arrivent. Pour passer leur agrégation, ils viennent dépenser à Paris les maigres économies qu'ils ont faites pendant une année tout entière, à force de donner des leçons, qui sait? à force de copier de la musique.

L'agrégation, c'est del'honncur, c'est de l'avancement, surtout c'est huit cents francs de plus par an... Ça vaut la peine, allez !

Ils errent tristement dans cette Sorbonne où ils ont obtenu peut-être un prix autrefois, où ils entendaient dire que l'instruction menait à tout, où ils rêvaient d'être célèbres, riches, heureux ! — Us saluent humblement les professeurs de Paris qui passent et qui doivent corriger leurs copies, à eux de la province ; ils ùtent leur chapeau devant les huissiers et tâchent de se mettre bien avec les secrétaires. Ils ont 40, 45,50 ans ! Ils ont des cheveux blancs, et viennent composer envers latins ; ils sont mariés, et viennent traduire un thème grec; ils ont des enfants, et viennent faire des contre-sens en public, rougir devant les examinateurs et se faire reprendre comme ils reprennent leurs petits enfants. C'est un spectacle si lamentable, que moi-même, Garnier, je ne songe pas à rire de leur démarche gauche, de leur pantalon trop court, de leur figure pâlotte, de leurs yeux hagards bordés de rouge.

Heureux les professeurs du la faculté de Paris ! Ils sont parvenus ceux-là parce qu'ils savaient leur grammaire, parce qu'ils ont eu de la chance, parce qu'ils ont intrigué, parce qu'ils ont épousé la fille d'un inspecteur, laquelle était borgne, parce qu'ils ont, dans un discours pour la distribution des prix, fait un bel éloge du gouvernement de ce temps-là. Heureux les professeurs de la faculté de Paris ! ils sont gais et souriants; ils donnent des leçons bien payées ; ils peuvent prendre des fiacres, le dimanche, quand les omnibus sont complets ; ils se paient quelquefois des gants, surtout quand ils sont invités à une soirée du ministère de l'instruction publique ; ils ont de bonnes chaussures ; ils ont des habits pour chaque saison —un chaud pour l'hiver, un léger pour l'été...

Heureux les professeurs de la faculté de Paris !

Et encore

13. A. GARNIER.


LA RUE

Toute personne qui voudra ne ]ïoint réclamer la prime pourra s'abonner à la Rue au prix suivant :

Pour PARIS : Un an 7 fr.

— Six mois. .... 3 50

Pour les DÉPARTEMENTS : Un an. . 9 »

— Six mois. 5 »

— Trois mois 2 50

Toute personne qui nous adressera \ franc en timbresposte recevra franco les huit premiers numéros de la Rue.

Les 300 pre niers abonnés d'un an recevront gratuite' ment la collection. Nous ne pouvons étendre cette faveur à un plus grand nombre vu la petite quantité d'exemplaires qui nous restent.

Nous prions tous les Libraires de province qui ne reçoivent pas la Rue^ et qui voudraient la recevoir, de nous faire parvenir leur adresse et celle de leurs correspondants à Paris.

Ixs conditions exceptionnelles que nous offrons aux abonnés nous font espérer que nous pourrons, grâce à leur nombre, ne point souffrir de l'interdiction de la vente sur la voie publique. L'abonné servi par la poste reçoit le numéro alors même qu'on a refusé l'estampille.

Désormais, chaque numéro de la Rue contiendra un article de M. Jules Vallès.

LES AVOCATS S'EN VONT

Voici venir les vacances ! les avocats qui ont parlé toute l'année voient arriver avec bonheur le moment de se taire ; quelquesuns sont déjà partis, les autres laissent pousser leurs moustaches et ils ne s'envoleront qu'à la fin du mois vers les bains de mer, vers les forêts giboyeuses, partout enfin où l'on s'amuse... — Quelques-uns vont se retirer simplement à la campagne pour travailler qui à son livre, qui à ses poésies.

Le plaideur désolé, qui se rendra chez son avocat, durant ces deux mois, trouvera certainement visage de bois et ces mots écrits sur la porto avec de la craie : je suis parti.

Tant pis pour la veuve et pour l'orphelin !

Rien amusant est en ce moment le spectacle du Palais : il présente deux physionomies : l'une générale et perceptible à l'oeil nu, l'autre secrète, mystérieuse, et connue de ceux-là seuls qui,

nourris dans la basoche, savent les détours des anges du barreau...

Avocats et avoués deviennent plus rares aux appels...

Les avocats surtout se raréfient... ils ne viennent plus guère que pour demander des remises ; en ce moment la gent avocassière se divise en deux classes : i° l'avocat qui part en vacances, 20 l'avocat qui reste à Paris,

L'avocat qui part demande à grands cris la remise après vacations ; l'avocat qui reste, et qui se moque pas mal d'échancrer les vacances de son confrère, demande la retenue. Le président, qui juge les choses à un point de vue plus sérieux et qui tient à remplir son rôle d'audience, tranche le différend : quelle que soit sa décision,les deux confrères échangentdes regards enflammés.

Que d'habileté on déploie en ce moment pour obtenir ou pour empêcher des remises ! l'avocat du créancier demande à plaider de suite ; l'avocat du débiteur, qui a intérêt à payer le plus tard possible, s'y oppose de toutes ses forces.

L'avocat qui attend ses honoraires veut plaider, il y met de l'acharnement ; celui qui a touché y tient moins.

Les avocats ont, en ce moment, deux ennemis qui les tracassent pareillement.

Ces deux ennemis sont le client et l'avoué ; le client les traque et vient tous les jours leur demander si son affaire sera bientôt jugée; l'avoué, — qui est le plus malin des deux, — veut aussi qu'on plaide, même en vacations, parce qu'il pourra présenter plus tôt sa facture. — Aussi, tandis que l'avocat s'exténue à obtenir une remise, l'avoué, qui connaît son petit manège, envoie son clerc demander la retenue ; — demander une retenue cela fait toujours très bien aux yeux des magistrats.

Mais l'avocat a une ressource encore, il écrit qu'il est malade.

Voyez-vous, chers lecteurs, ce garçon qui traverse la salle des Pas-Perdus chargé d'une effroyable liasse de dossiers...

Ce sont des dossiers taxés, prêts à être remis à l'huissier qui poursuivra. Malheur aux clients gênés ou récalcitrants! les avocats et les avoués se reposent, mais les huissiers, eux, ne se reposent jamais.

L'avoué qui part en vacances veut qu'en son absence ses clercs aient de la besogne; dame ! comprenez donc... quand on paye bien les gens ! quand on donne GO fr. à un second clerc, 30 fr. à un troisième, 25 fr. à un saute-ruisseau ! quand on fait de pareilles folies, on tient à en avoir pour son argent !

Il leur impose donc la tâche de liquider et de faire payer l'arriéré ; cela se passe ainsi dans presque toutes les études.

Pour qui doit aux avoués, les vacances sont donc terribles ; mais que devient le Palais, quelle physionomie a-t-il pendant les vacances? Durant ce temps, on ne juge guère que deux fois par semaine : aussi voit-on peu de robes noires, peu de clercs, peu de gendarmes, —si ce n'est à la police correctionnelle qui, — elle, — n'a pas de vacances...

Le silence et la soli'ude régnent là où furent le bruit et la foule; on emploie généralement ces deux mois à faire la toilette du Palais, à blanchir ou laver les murs que les coups d'épaules ont graissés ; on refait les peintures, on secoue les tapis, on change les rideaux, etc.

Maintenant, voulez-vous jouir d'un amusant spectacle?

Montez par le grand escalier du Palais, gravissez les quelques degrés qui marquent l'entrée de la Cour impériale... vous apercevrez alors, à votre gauche, une ouverture sombre, sinistre, béante, armée de grilles comme une prison.

Si sombre que soit le gouffre, envahissez-le... et ne craignez rien, il y a des quinquets.

Quand vous aurez tour à tour monté et descendu à travers des corridors humides et des escaliers graisseux, vous apercevrez une porte vitrée sur laquelle est écrit : Fontaine, costumier.

Entrez, et vous verrez sur toutes les tables des robes et des toques éparses.

Si, dans le Palais, on répare le matériel, au vestiaire on raccommode les accrocs, on remplace les vieux galons, on redresse


LA RUE

les toques froissées, brisées par les mouvements oratoires de leurs propriétaires.

11 y a peu de choses à faire à la toque de Me Jules Favre ; il en est très ménager et la manie avec précaution...

Mais il en est d'autres, celle de Me Hébert, par exemple

Ah ! celle-là est dansun état déplorable : elle est ployée, rompue, brisée... car son maître la saisit à pleine main, avec une cruauté dont on a peu d'exemples...

Au vestiaire, que vous trouverez silencieux, — s'échangent ordinairement des propos mordants, spirituels, joyeux... et d'autres encore...

Car, si les avocats sont tous gens d'esprit, tous sont très enthousiastes du beau sexe...

Or, ce qui se passe toutes les nuits au vestiaire, des gardiens me l'ont redit avec épouvante :

Il paraît que toutes ces robes sortent le soir de leurs cartons et qu'elles vont se promener à travers le Palais... elles s'arrêtent salle des Pas-Perdus et là elles disent du mal de leurs propriétaires, absolument comme les avocats en disent de leurs confrères

Qu'il serait joli de surprendre la conversation des toques !

EDOUARD DANGIK.

MONTMARTRE

On dit qu'on va percer de grandes rues à Montmartre, aplanir la moitié des buttes et, de ce qui restera,faire un square-ombrages réglementés, fleurs numérotées, gazons de parade, du bon air mis en caserne.

Ce sera la dernière transformation delà vieille butte : déjà, de tous ses moulins qui faisaient tapage et rayaient l'horizon de leurs grands bras gris, il ne reste qu'un moulin bête et peinturluré où l'on va manger de la galette et jouer au tonneau. Un grenadier en trompe l'oeil garde la poutre-maîtresse qui date de 1295 — à en croire une inscription, menteuse sans doute comme toutes les inscriptions. Les guinguettes sont fermées, les lilas sont coupés, les haies sont remplacées par des moellons, les jardins sont transformés en terrains à bâtir ; pourtant Montmartre a un charme à soi parmi toutes les banlieues, charme varié et complexe, fait de bonnes et de mauvaises choses en même temps.

Montmartre est la grande usine de la corruption parisienne, à moitié chemin de l'île Saint-Ouen et du quartier Rréda. Ses hôtels garnis servent de transition entre le serrurier du premier âge et le gandin de l'âge d'or. Quatre bals encombrés et poudreux, la Heine Blanche, Y Elysée, la Houle Noire et le Château Rouge préparent les jeunesses aux splendeurs de Mabillc.

C'est au Château Rouge qu'il se fait le plus d'affaires ; on peut le dimanche, à l'Elysée, rencontrer quelques filles honnêtes qui viennent y danser pour le plaisir ; la Roule Noire recrute la fleur des bonnes du quartier; la Reine Rlanche est le rendez-vous de « ces messieurs » très nombreux, très élégants, très florissants à Montmartre. Ils ont un quartier général chez un mastroquet du Vieux Chemin et des relations depuis la rue Lepic jusqu'à la rue des Poissonniers. Quelques-uns sont doués de remarquables aptitudes. J'en connais un qui fut agent d'élections très actif en 1848 et qui s'occupe aujourd'hui de publicité avec succès.

J'ai vu disparaître le bal Robert et l'Ermitage, réductions malpropres de la Reine Rlanche.

Je ne citerai que pour avoir l'air bien informé le bal du Moulin de la Galette, le Grand Turc et le Saton des Poissonniers. Gela ne ressemble pasabsoulumentàces bals de Rellevillc où les danseuses laissent leurs sabots au vestiaire, mais cela vient immédiatement au-dessus.

Le temps, qui change tout, a déplacé aussi les tables d'hôte de Montmartre ; d'ailleurs elles ne pourraient plus vivre. La mère R..., dans la rue Florentine, nous donnait en 18G0, pour vingthuit sous, le potage, le boeuf bouilli, un gigot, des légumes, une salade, un dessert et une bouteille de vin, le tout supportable.

Eh ! l'heureux temps! les beaux appétits ! les intrigues qui se nouaient pour avoir l'entame du gigot ! et les lansquenets où l'on faisait charlemagneavec quinze francs devant les sourcils froncés des perdants !

La table de six heures et celle de six heures et demie ne cachaient point leur antipathie réciproque : le beau P... nous enleva un jour une convive : ce fut un événement et des mots cruels volèrent d'une salle à l'autre.

On n'a pas oublié non plus Mathilde, la quinquagénaire aux yeux bleus, qui fit mourir d'amour un nonagénaire de grandes manières, qui se nouait la serviette autour du cou avec une incomparable majesté — ni le père J... qui portait dans sa poche une recommandation écrite de ne point le conduire à l'église, dans le cas où il eût été frappé de mort subite dans la rue — ni le docteur D... qui, par économie, avait été chercher au Prado une femme pauvre et habituée à vivre de peu.

Et vous, mademoiselle Bibi, qui aviez la bouche si fraîche et le sourire si éclatant ! etvous,Mariela brèche-dents, qui empruntiez un rayon à la paisible gloire d'un rédacteur influent du Siècle ! et vous Amélie, la reine du Mistron ! et tant d'autres que j'oublie, que sont-elles, que sont-ils devenus !

Dix maisons comme celle de la rue Florentine avaient leur public et leur publicité. Fiorentino mangeait volontiers le macaroni à l'talienne de la Reine Blanche' et, dans la cité Véron, on avait l'honneur de coudoyer madame Chantai, fille de madame Ma, dépositaire du secret que vous savez.

Maintenant, pour retrouver la table d'hôte typique, il faut pousser jusque dans les rues mornes et tranquilles des Batignolles, refuge des employés en retraite et des courtisanes réduites à la portion congrue.

Avec tout cela, les filles proprement dites sont rares à Montmartre, mais la grisette y abonde sous toutes ses formes. On a dit — quel est cet imbécile?—que la grisette était morte. C'est sans doute pour s'excuser d'avoir inventé la lorctte.

La grisette est immortelle. Mimi Pinson n'a pas plus qu'autrefois le moyen d'habiter la chaussée d'Antin, mais venez la voir à Montmartre.

Elles arrivent du travail, le pas pressé et menu, en robes légères, nu-tête ou coiffées de petits chapeaux qu'elles ont faits elles-mêmes, riant, causant, regardant, regardées, accostées, coquetant avec les messieurs, se fâchant quelquefois.

D'autres ont « leur affaire, » un amant jaloux qui va les prendre à l'atelier, se défiant des surprises de l'asphalte.

Rigolcttc elle-même se retrouve là.

— Avec son pot de fleurs?

Avec son pot de fleurs et son clerc de notaire qui lui dit bonsoir à la porte. v

Ce sont encore de gentils couplcsjd'ouvriers ; elle et lui, propres, vaillants, heureux, race saine qui fait des enfants sains et de rudes travailleurs. Ils représentent le labeur bien supporté, anobli parle devoir, embelli par la jeunesse.

A côté, hélas !. d'un pas plus lent, chargés d'enfants, de paniers, de paquets de linge, marchent d'autres ménages, la femme ébouriffée, l'enfant en loques, l'homme sombre, sordide, chancelant, rêvant à la soulographie de la veille et méditant celle du lendemain.

A ce point, la femme disparaît : nous n'avons plus que la femelle : honnêtes ou non, rien en elles ne rappelle l'être fin et gracieux que fut une demoiselle, même sous le peignoir d'indienne.

Soir et matin, les ateliers de Godillot vomissent sur Monlmar-


LES INVALIDES — 15 AOUT, 5 HEURES 59 MINUTES DU MATIN


LA RUE

trc une populace effroyable : robes et blouses ont la même couleur et la même crasse : deux à deux, les couples marquent le pavé de leur lourde chaussure ferrée : pas de joie, du bruit; pas de plaisir, de l'ivresse ; pas d'amour, de la bestialité, une kermesse de Rubens, sans soleil, sans verdure, sans oubli du lendemain, buvant du vin qui ne vaut pas la bière et se gorgeant de gibelottes fantastiques.

Le dimanche, quand on a remisé les haillons et les tristesses de la semaine, Montmartre est charmant à voir : les fillettes en blanc corsage gravissent les flancs de la butte en chantonnant ; '.es garçons ont l'air vainqueur . les pétards éclatent, les rires sonores, les appels prolongés, les puihuiitt canailles et gais se répondent tout autour du vaste mamelon ; les baisers résonnent et aussi les bourrades, les enfants crient, les mamans bavardent; il y a là de quoi rendre la vie à tous les crevés, à toutes les crevettes des Champs-Elysées.

Quelques pas encore, vous voilà à l'église, un méchant mor. ceau de maçonnerie adossé à un chevet du douzième siècle ; tournez à droite, c'est le calvaire. Les bruits s'apaisent, la lumière se tamise à travers de grands arbres; le long de l'allée, bordée de buis, de naïfs bas-reliefs racontent la passion de Jésus; au bout de l'allée, une roche creusée en forme de grotte : le Christ et les larrons, coloriés de la façon la plus réaliste sur leurs croix de bois brun, dominent la plate-forme ; au-dessous, danslacrypte, un autre Christ verdâtre repose sur une pierre.

Vous n'êtes plus à Paris; on chante un cantique dans l'église, quelques bonnes femmes prient, accroupies dans une stupidité horrifiqueet béafe.

— Povro.Dieu! — disait une de ces sybilles avec l'accent du Languedoc !— Povre Dieu ! comme ils l'ont fait souffrir!

Les acacias répandent leur neige parfumée sur ces trois hommes bizarrement suspendus. Les fauvettes chantent! on s'assied, songeant que le peuple aime les dieux, les images et les uniformes ; on se dit qu'après tout on serait bien embarrassé de dramatiser les principes de 1789 d'une façon si palpable, puis on entend une voixéraillée derrière le mur....

Pour avoir un peu défoncé Le chapeau de la Marguerite !

Les dieux se sont en allés et l'on se retrouve au point culminant de la butte, dans une rue qu'on dirait apportée toute faite de Montdidier ou de Coutances, maisons basses, odeur de vacherie, commères coiffées de madras. Par échappées, se déroule un horizon immense : d'un côté, la plaine découpée comme un échiquier et bornée par les collines de Montmorency ; de l'autre, Paris tout entier, fourmillement d'usines et de clochers. Le soir, quand la brume couvre la ville allumée pour le mal et pour le plaisir, il semble que,derrière la falaise, va grandir et miroiter la mer. Ce bruit confus et sans fin, c'est la vague qui déferlo ; cette lueur, là-bas ! c'est un phare !

Le phare est un réverbère qui scintille sur la côte de Villejuif; le bruit est fait par des hommes aussi pressés, aussi inconscients, cussi moutonniers que les flots.

J'aime à descendre les pentes pour rire de la butte, du côté de la place Saint-Pierre, où l'on voit un saint en plâtre, tenant des clefs informes au bout d'un bâton qui fut un bras : c'est là que les vieilles nonnes de l'abbaye de Montmartre faisaient brouter les chèvres du monastère pendant que les jeunes recevaient de beaux cavaliers. Henri IV a passé par là. Gabriellc demeurait dans la plaine de Clignancourl et le portier d'une maison delà rue Saint-Jean prétend qu'elle servait de rendez-vous da chasse.... Mais pourquoi tant parler de ce roi renégat? Depuis deux cents ans les réclames ne lui ont pas manqué.

Je laisse aussi volontairement de côté le Montmartre bourgeois, patenté et bien logé, pour recommander aux fureteurs le Montmartre extrême qui s'étend en largeur, de la rue Marcadet

aux fortifications, vaste Cour des Miracles dont la vue vous serre le ciiMir.

Il faut de ces dépotoirs-là aux grands amas de civilisation. Chiffonniers, mendiants, — quelques saltimbanques—ouvriers gagnant cinquante sous par jour, marchands de peaux de lapins, brocanteurs interlopes, grouillent là presque à ras du sol ; de loin, on ne voit que des loques multicolores flotter aux palissades ; en approchant, on découvre des cambuses bâties de boue et de crachat, des débits de vin qui achètent leur provision au litre et des frituriers platoniques qui ne travaillent que le dimanche.

Malgré le grand air, on respire des miasmes empoisonnés ; tout autour s'étend la plaine morne, crayeuse, défoncée, interrompue çà et là par quelques maisons de six étages.

Le plus joli, c'est que le Montmartre pittoresque va être éventré et qu'on respectera celui-ci : ces sentines existent à l'alignement des boulevards tracés depuis longtemps. Il fautbien, après tout, que le petit monde ait de quoi se loger.

— Qu'on est mal à l'aise dans un linge propre ! disait un bohème forcé de se décrasser pour aller solliciter quelque « ami des arts. »

Tous ces loqueteux périraient d'ennui dans un logement sans punaises.

Un dernier mot : meurtres ou vols, les crimes sant rares à Montmartre. Pauvre, mais honnête.

FRANCIS MAGNAUD.

LE NOUVEL OPERA

L'avez-vous TU, ce nouvel Opéra que Théophile Gautier décrivait par avance, il y a huit jours, en belles phrases héxastyles, polychromes et carthaginoises, à travers lesquelles on entrevoyait je ne sais quel entassement merveilleux de millions de pierres et de bronzes, quelque chose comme un Colisée, mais un Colisée parisien, doré an dehors et au dedans, tout capitonné de velours.

Le Colisée à deux pas du boulevard cela paraissait bien conséquent pour nous. Heureusement le poète avait exagéré les choses, le nouvel Opéra est un monument qui sait vivre et qui n'a pas voulu se permettre l'impertinence de tant de grandeur. Maintenant les planches qui voilaient le chef-dVvrc sont tombées, la façade est apparue, et les provinciaux peuvent en admirer à loisir les splendeurs bourgeoises qui font vraiment bonne figure entre le café de la Paix, monument polychrome, lui aussi, et la brasserie Fanta où la bière est bonne.

Un couronnement de masques de théâtre en zing doré et decoupé, quelques bustes dorés aussi, et reluisant comme des saints de châsse, voilà pour le côté néronien de l'édifice. Cela suffit à satisfaire les goûts sardarwtpalesqucs des aDégoristescf. des niais qui sérieusement se prennent pour des Romains de la décadence. Tout le reste, ornements, statues et colonnes, arcs, astragales et festons, appartient à ce genre de menuiserie architecturale si chère à l'oeil du Français cossu.

En somme, imagines le faîtage du palais de Caracalla .sur la devanture du casino de Deauville.

C'est qu'elle a vraiment l'air d'une devanture cette façade, d'une devanture où manqueraient encore les vitres, avec ses inscriptions en lettre» dorées, ses placages de marbre couleur de noyer, ses colonne» couleur d'acajou, et ses chapiteaux en enivre, à feuille d'acanthe, pareils à ceux, qui ornent le comptoir dneaféYéroo.

Les deux groupes des coins, peintesnr planches, et mal peints, en attendant le marbre, s'harmonisent avec le ton général del'é-/


LA RUE

difice mieux que ne le fera le marbre lui-même. On dirait tout cela en toile, et parmi les badauds qui se pressaient autour, le jour du 15 août, plus d'un s'imaginait que Godillot, le lendemain, devait emporter dans ses fourgons les morceaux de cette décoration criarde, pêle-mêle avec les poteaux de la fête, lesdrapeaux fanés, les lampions éteints et le squelette du feu d'artifice.

La façade est jugée; voici maintenant qu'on nous promet des merveilles à l'intérieur...

Vous savez la phrase:

Ma maîtresse est laide, mais quel corps, si vous voyiez !

Ma foi ! la Rue se méfie et demande à voir.

P. A.

LE T YP O

On doit deviner qu'il s'agit ici d'une abréviation à la mode de 1848, et que, de même qu'aristo a remplacé aristocrate, typo veut dire typographe.

Le typo s'entend cependant plus particulièrement du compositeur d'imprimerie, de cet assembleur de lettres de plomb, de ce narquois fabricant de coquilles, qui fait sciemmentlc désespoir du correcteur et du journaliste, ses deux victimes.

L'écrivain dont les opinions se produisent dans la brochure ou le volume a contre la coquille les ressources du bon à tirer, lentement examiné à la loupe ; mais dans le travail fiévreux de la publicité quotidienne, le typo est bien véritablement un despote, c'est-à-dire un fléau.

Le nombre des méchancetés qu'il a commises est incalculable. Les nègres en révolte empoisonnent les bestiaux du maître; le typo rudoyé empoisonne la copie. 11 y verse même parfois son esprit blagueur sans motif appréciable, pour le simple plaisir de faire le mal. Exemple : Un savant anthropologiste envoie à l'imprimerie les épreuves d'un article sur les maladies du cerveau : l'auteur avait cité un confrère, et avait oublié d'indiquer clairement son emprunt. Il met donc en marge, d'une écriture douteuse, reconnaissons-le :

« Il faut guillemeter les alinéas. »

Le typo comprend et exécute ainsi la correction : il introduit à la fin de l'article, en manière de conclusion, qu'il faut guillotiner les aliénés.

Le typo est donc un type, et dans l'histoire naturelle des travailleurs manuels, il doit avoir pignon sur rue?

Erreur complète !

Je m'étais fait un jour le cornac d'un homme politique, un ancien guizotin, comme on disait en 1840; mais unguizotin intelligent, dont le crime avait autrefois consisté, non pas tant à voter pour l'indemnité Pritchard, par exemple, que de porter un nom commençant par un A.

Le National était parvenu à lui faire la réputation d'un ogre conservateur, chaque fois qu'il publiait une liste de votants satisfaits et repus (style du temps), de'par les lois de l'alphabet, mon homme se trouvait toujours en tête des listes, et comme O'i ne s'avisait alors, pas plus qu'aujourd'hui, de les lire tout au long, ce malheureux A restait seul ou presque seul dans la mémoire des puritains. Il était devenu la bête noire de mes amis, et si des événements très récents à ce moment n'avaient pas modifié sa manière de voir, il m'aurait fallu déployer un grand courage civique pour consentir à le piloter nu milieu de gens très disposés autrefois à l'envoyer, s'ils en avaient eu la puissance,

puissance, ce fameux Nouka-Hiva des guizotins, aujourd'hui effacé parCayenne, et qui se conjuguait ainsi vers 1840 :

Nouka-Hiva,

Thiers y va,

Guizot y va,

Duchàtel y va, etc., etc.

Toujours est-il qu'un jour de l'année 1848 j'emmenai mon curieux, sans le prémunir, dans un magnifique salon de barrière (800 couverts, disait l'enseigne, ce qui en réalité indique qu'on peut y placer 300 personnes avec quelque latitude), au plein milieu d'une réunion d'où le beau sexe était impitoyablement exclu.

— Regardez bien, lui dis-je, les têtes, les allures, les costumes de ces citoyens-là, et faites-moi le plaisir de me dire à quelle catégorie sociale vous les soupçonnez d'appartenir.

C'était un fin observateur que mon A. 11 avait été en Chine comme officier de marine, en sortant de l'Ecole polytechnique, eteomme la Chine n'était pas en ce temps-là l'objectif d'une foule d'expéditions en faveur des jésuites, c'était chose rare alors que d'avoir abordé l'un des ports où les Anglais faisaient leur honnête petiteommerce d'opium. De ses voyages, mon marin avai trapporté beaucoup de flair, et il était assez fort en chinois pour demander le prix des canards. Il tenait énormément à cet échantillon de sa science, et à force d'insistance, il m'avait communiqué cette partie de son savoir. Malheureusement je l'ai oubliée depuis.

Il promena son lorgnon sur l'assistance, qui pour le moment allait et venait.

— Baste ! s'écria-t-il tout à coup : ce sont des musiciens, des artistes attachés à quelque grand orchestre, à l'Opéra ou à l'Opéra-Comique, et peut-être à tous les deux.

— Vous n'y êtes pas, répondis-je : examinez avec plus de soin. Voyez là-bas ce grand brun, en habit noir et cravate blanche, c'estun dandy (le gandin etle petit crevé n'étaient pas encore nés) un fanatique des Italiens, et un ténor léger qu'Arpajon ne dédaignerait pas, s'il avait un théâtre. Il cause avec un jeune poète qui donne de grandes espérances dans son milieu, et lui demande sans doute des paroles pour une cantate en projet.

— Je ne me trompais donc pas complètement, dit mon homme : ce sont des cabotins et des folliculaires !

— Vous barbottez de plus en plus, ripostai-jc. Voulez-vous l'histoire de celui qui se dirige en ce moment vers nous ?

Un dimanche de mai 183!), il doit vous en souvenir, un brave commerçant dont Louis-Philippe avait iait un préfet de police, fut averti à trois heures que sa préfecture avait failli être enlevée une heure avant par une des plus audacieuses conjurations que l'histoire ait jamais enregistrées. Ce grand que vous voyez là était l'un des principaux chefs de cette insurrection, et hier (ô fortune, voilà de tes coups!) un grand département industriel, très proche voisin du vôtre, vient d'en faire son représentant à l'Assemblée, constituante.

— Mais alors, balbutia mon homme, je ne vois plus...

— Ce n'est pas tout. -Celui qui lui parle en ce moment avec animation, c'est... vous ne le reconnaissez pas? c'est l'un des vice-présidents de cette même assemblée.

— Je vois ce que c'est maintenant. Vous m'avez amené dans un club; mais, contrairement à ce que j'ai vu jusqu'à présent en fait de réunion de ce genre, celui-ci a fort bon air.

— Non ! ce n'est pas un club. Voulez-vous maintenant que je vous présente à un de nos plus ingénieux philosophes, l'inventeur de la formule sensation—sentiment — connaissance. Il cause, ici à notre gauche, avec un terrible joueur de paradoxes, dont vous avez sans doute entendu parler. Vous savez : Dieu, c'est...

— Ah ! oui ! et la propriété, c'est...

— Précisément.

— Diavolo ! je suis de plus en plus déroulé ! Qu'est-ce donc que ces pancartes qu'on hisse à droite et à gauche de l'orchestre transformé en tribune : Franklin! Bèrangerl Décidément vous


LA RUE

me donnez à deviner un rébus auprès duquel ceux de l'Illustration ne sont que des jeux d'enfants.

Et il balbutia en chinois sa fameuse phrase : combien les canards?

— Calmez-vous, lui dis-je, et continuez vos observations. Regardez et écoutez.

Mon A. reprit son lorgnon et poursuivit de l'oeil ses investigations.

— J'aperçois là-bas, me dit-il, un artiste qui a fait à ma bourse quelques accrocs que je suis loin de regretter. J'ai de lui quelques toiles simples et sévères ; des intérieurs où les effets de lumière sont savamment calculés : une cuisinière à ses fourneaux, une soeur de charité au lit d'un malade, un frère quatre-bras à son école. Que vient faire ici ce futur membre de l'Académie des Beaux-Arts?

— Ce qu'il vient faire ? Il vient fêter la Saint-Jean-Porte-Latine.

— Que me chantez-vous là? Cette fourmilière ne me paraît pas plus catholique que vous et moi, et à l'époque où nous sommes...

— A l'époque où nous sommes on n'a pas encore pu rompre avec des habitudes qui sont, depuis bien longtemps, tout ce qui reste des croyances de nos arrière-grands-pères. Nos géants de 93 se sont heurtés contre le dimanche et ont été vaincus par lui : la décade n'a pas fait ses frais, et la demi-décade, bien que très avantageuse aux amis du repos et de la bouteille, n'a pas pu détrôner le grand saint Lundi.

Je n'allai pas plus loin dans ma dissertation, mon interlocuteur ne m'écoutait plus : il était au milieu d'un groupe d'où sortaient, comme les fusées d'un feu d'artifice, entremêlés de singulières interjections, telles que Piau! Hache! lesaphorismesles plus étranges :

— Les femmes nous tueront !

— Le cliché nous ruine !

— Les machines mangent notre pain !

— La province nous affame !

•— Les sarrasins sont des brigands !

— Les apprentis nous envahissent !

— Le comité nous endort !

•— On ne doit pas offrir un canon à des traîtres ! ■— Il faut mettre bas !

— Les opérations ne sont pas assez payées 1

•— Les journalistes sont des aristo! — Jules Janin vaut 15 centimes de plus que la réimpression î Etc., etc.

Étourdi, affolé par ce chassez-croisé d'interpellations proférées par des hommes de tous costumes et de toute condition, blouses, paletots-sacs, twins, redingotes et habits, mon pauvre A se déclara vaincu, et me menaça de s'en aller si je ne lui donnais sur-le-champ la clé de ce mystérieux conciliabule.

— Eh quoi 1 lui dis-je : vous qui avez eu le plaisir, si amer et si doux en même temps, de corriger les épreuves de vos discours, vous n'avez pas reconnu ici la grande assemblée générale des compositeurs, autrement dit des frères typo !

Ce fut un éclair dans la nuée obscure, comme dirait Victor Hugo. Et sans me dire, comme je m'y attendais : combien le canard?

— Mais qui donc aurait jamais deviné que j'avais là sous mes yeux des ouvriers, des ouvriers manuels, car enfin, c'est avec la main, avec la main seule que ces messieurs... ces citoyens, veuxje dire, nous font passer à la postérité.

— Vous croyez, lui dis-je, que votre dénomination d'ouvrier manuel est exacte et conforme à la vérité des choses?

Détrompez-vous, mon cher guizotin : outre que la main ne peut rien sans l'intelligence qui la dirige, et que par suite il n'y a pas de travail manuel qui ne soit lié au travail intellectuel, il arrive aux compositeurs la même chose qu'aux manipulateurs de l'or. On dit de.ces derniers qu'il leur reste toujours aux*doigts quelques parcelles]de ce qu'ils touchent;: de même ici, on ne se

frotte pas impunément tous les jouis aux grandes et nobles manifestations de la pensée humaine, sans se sentir élevé par elledans les plus hautes régions : on n'est pas l'instrument de la li bertésans s'inspirer de son souffle. Voilà le secret de votre étonnement en voyant ici se coudoyer des hommes qui vous représentent la société dans ses divers échelons : guerriers, politiques, philosophes, écrivains, artistes, prudhommes, flâneurs, titis et chiffonniers, et tout cela dans le même métier.

— C'est bien curieux à voir, en effet; mais ces mots étranges que j'ai entendus tout à l'heure, quelle est leur signification?

— Hélas ! ceci est le revers de la médaille ! c'est le petit côté de nos grands hommes de la casse. Ces mots représentent leurs préjugés, leurs luttes aveugles contre le progrès, leurs inquiétudes injustifiables, leurs haines impies, toutes leurs faiblesses, en un mot : l'homme n'est pas parfait.

— Je crois, je comprends. Mais... un dernier mot, je vous prie ! Pourquoi donc Jules Janin vaut-il 45 centimes de plus que... je ne sais plus trop quoi ?

— Ceci, mon cher guizotin, c'est le secret du Journal des Débats. Demandez-le aux typo de la rue des Prêtres-Saint-Germain-1'Auxerrois, et il vous le diront.

Si j'avais eu, à l'époque où se place ce récit, le don deprophétie. j'aurais pu faire passer devant mon curieux explorateur les silhouettes de tout un groupe de typo, devenus protes ou patrons, du rédacteur en chef de VEtendard, d'un économiste de l'Opinion nationale, de deux collaborateurs du Siècle, du créateur de la Bibliothèque utile, des fondateurs de la Bibliothèque nationale, et de tant d'autres ouvriers de ce métier à qui Sainte-Beuve disait hier :

«Vous êtes le corps d'élite des travailleurs : vous faites le trait d'union avec les écrivains proprement dits. Vous savez les choses des uns et des autres. »

Et ce sera bien mieux encore le jour prochain où le typo se recrutera principalement parmi ces pauvres et intelligents jeunes gens qui meurent de faim en frappant à la porte de toutes les professions dites libérales, et que le sentiment vrai de l'égalité poussera à prendre le composteur en attendant mieux ou pis.

H. LENEYEUX.

L'auteur des vers que nous avons publiés, notre ami, Gabriel Dantragues — nous pouvons dire aujourd'hui son nom — est mort.

UNE VISITE

Au moment de mettre^ous presse nous recevons à l'imprimerie même la visite de madame Lionel de Chabrillan, auteur des Mémoires de Céleste Mogàdor. Elle vient nous prier de ne point prêter notre publicité au bruit répandu maintenant dans Panis qu'elle hérite de trois millions.

Il y a, en effet, un héritage sous roche, mais il s'élève à ii00,000 francs à peine, et la famille a déjà protesté. Le procès s'entamera après les vacances.

C'est Mo Lachaud qui plaidera pour la famille et MB Philis pour madame de Chabrillan. Bonne chance, madame I Mais quel mal y avait-il a vous prêter trois millions 1

ALEXANDRE DE STAMIR. Le Gérant : S. LIMOZIN. Paris. — Imp. KuofiLMANN, 13, rue Grange-Batelière.