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Title : Bulletin de la Société scientifique historique et archéologique de la Corrèze

Author : Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze. Auteur du texte

Publisher : (Brive)

Publication date : 1919-01

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 33810

Description : janvier 1919

Description : 1919/01 (T41)-1919/03.

Description : Collection numérique : Fonds régional : Limousin

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5457648d

Source : Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2008-89252

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb344265167

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 17/01/2011

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BULLETIN

DE LA

SOCIÉTÉ SCIENTIFIQUE, HISTORIQUE

ET

ARCHÉOLOGIQUE

DE

LA CORRÈZE

SIÈGE A BKIVE

Reconnue d'utilité publique (Décret du 30 novembre 1888)

TOME QUARANTE-ET-UNIÈME

AVBC PLANCHES El FIGURES DANS LE TEXT&

1" LIVRAISON

BRIVE

JiOCHE, IMPRIMEUR DE LA SOCIÉTÉ

Janvier-Mare 19!!)


TABLE DES MATIÈRES

DE LA in LIVRAISON

TEXTE

1. Liste des Membres de la Société »

2. Matériaux pour servir à l'Histoire de Brive, par

M. Louis DE NUSSAC 17

3. Lettres inédites de Mgr Berteaud au Cardinal

Pitra, par M. René FAGE 59~

4. Etat militaire de la France au milieu du XVIII 8 siècle.

— Lss Régiments limousins et leur filiation jusqu'à nos jours, par M. le Colonel DE CONCHARD. . 65

5. Généalogie de la Famille Villotte, originaire

d'Hautefort (Dordogne), par M. Emile GAVELLE.. 99 fi. Les Conseils de l'amitié. — Un opuscule inédit de

Marmontel à Bort, par M. Joseph NOUAILLAC. .. 113

7. Le Portrait du Comte Philibert d'Ussel, par

M. Louis de NUSSAC 121

8. Nécrologie. — Elie- Charles Lagane ; Comte Elie

de Cosnac 124

9. Procès-verbal de la séance de la Société du 20 février

1919, par M. le Colonel DE CONCHARD 12T

GRAVURES

Maison de la famille Villotte à Hautefort, page 98 Portrait du Comte Philibert d'Ussel (hors texte)


MATERIAUX N

pour servir à l'Histoire de la Ville de Brive

X

Sur le Présidial de Brive

(1551-1791)

INTRODUCTION

Afin d'abréger la longueur des procès, que les Parlements ne parviennent pas à terminer, et pour débarasser ces cours souveraines de minimes affaires, Henri II institue au mois de janvier 1551 (n.s. 1552) des tribunaux qu'il dénomme Présidiaux (du mot praesidium, pluriel proesidia, signifiant secours, protection).

Auparavant certains baillages ou sénéchaussées étaient indifféremment appelés ainsi, parce que ces tribunaux aidaient les sujets du roi à résister aux vexations des juges inférieurs ou seigneuriaux; ce terme présidial se trouve employé avec ce sens, en 1490, dans une ordonnance de Charles VIII, article 35, et dans celle de 1536 où le mot présidiaux indique les juges supérieurs, devant lesquels on faisait appel des juges inférieurs.

Les Présidiaux, institués par Henri II, jugent, eux, sans appel quand la somme en litige n'excède pas deux cent cinquante livres.

T. XLl. 1 - 2


- 18 —

Pour les sommes plus considérables, il y a jugement provisoire, puis appel au Parlement de leur juridiction ; venaient aussi un certain nombre d'affaires criminelles qu'ils vidaient aussi sans appel. Leur procédure se développa, du reste, en se compliquant, avec l'institution.

Trente-deux Présidiaux furent d'abord créés en mars 1551, puis leur chiffre fut porté à une centaine. Parmi les trente premiers, le roi comprit celui de Brive qui fut doté d'un ressort très étendu et fut, dès lors, fort important.

A défaut d'une histoire complète qui reste à faire, nous avons pu sur son existence réunir et commenter des documents qui permettent de s'en rendre compte pendant les deux siècles et demi environ qu'elle a duré.

Pour l'enchaînement général des faits et de ces divers matériaux, il nous semble utile de donner d'abord un historique général du Présidial lui-même, et précisément en publiant les deux premières pièces, se complétant l'une l'autre par opposition, et qui retracent cet aperçu; cela confère à cette partie initiale une sorte de caractère officiel.

Il est curieux de voir par ces pièces que l'histoire de notre tribunal commence et s'anime à la faveur de la séculaire rivalité de Brive et de Tulle, alors que, deux fois au moins, Brive emprunte à sa concurrente ses chefs de magistrature.

Une troisième pièce nous permet de donner des notices sur ces présidents et lieutenants généraux dont les offices allèrent en se doublant et se dédou-


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blant, naturellement aux dépens des justiciables, si ce n'est pour l'honneur des titulaires dont les titres variaient constamment. On verra quelle était finalement la composition du personnel en 1788.

L'établissement d'un premier Palais de justice est raconté par l'analyse d'un groupement curieux de papiers, offrant même avec une délibération ultérieure une idée de ce qu'étaient cet édifice et les prisons annexées.

Dans ce temple de la chicane où la procédure se disputait avec la majesté des lois et la solennité des juges, naquirent naturellement des prétentions à accroître les pouvoirs, l'autorité, les prérogatives et les honneurs des officiers présidiaux sur ceux des officiers municipaux ou Consuls de la ville. Une requête au Parlement nous livre les détails de ce conflit public, mais les compétences et les attributions des magistrats, sous l'ancien régime, étaient assez mobiles ou mal définies pour qu'entre eux Thémis ne leur inspirât des compétitions, comme plusieurs exemples apparaissent dans leurs notices individuelles.

Les Procureurs (avoués de l'époque) durent de bonne heure régler la présentation des causes à ces juges, mais c'est le dernier règlement de corps qui nous montre leurs rapports avec les magistrats du Palais.

Enfin plusieurs genres d'affaires administratives et civiles qui lui étaient soumis pour l'enregistrement et l'insinuartion, nous sont révélés dans deux registres qui achèvent, croyons-nous, de rendre importante cette contribution à l'histoire future du Présidial de Brive.


— 20 - lo

UN HISTORIQUE DU PRÉSIDIAL DE BRIVE ET SA RIVALITÉ AVEC. LE PRÉSIDIAL DE TULLE.

Un historique résumé du Présidial de Brive est inclus dans une supplique au Parlement de Bordeaux de 1765, qui est imprimée, et nous a été communiquée par M. Julien Lalande, qui a eu même la bonté de nous la copier pour être reproduite ici.

Ce document comprend un aperçu sur les origines du tribunal qui. est dans l'établissement préalable d'un juge sénéchal, dont les attributions judiciaires passent au Présidial, son ressort se dénommant encore comme son siège : Sénéchaussée et Siège Présidial; l'extrait essentiel de l'édit. de fondation pris par Henri II ; les démembrements subis par le ressort, enfin un exposé de l'importance du même ressort et de la ville.

En raison de cette importance, la supplique demande le classement du Tribunal dans la catégorie des Grandes Sénéchaussées créées par la Cour de Bordeaux depuis 1777. L'objet de cette requête ayant été accordé, comme il résulte des actes figurant à la suite, dans le même imprimé, ce résultat éveille naturellement la jalousie invétérée du Présidial de. Tulle qui revendique aussi les mêmes avantages et les obtient.

Les raisons que ce siège fait valoir, avec son propre historique, complètent celles qui avaient servi à Brive, et méritent d'être pour cela reproduites, à la suite de notre document principal (I), d'après une pièce également impri(1)

impri(1) l'annotation et le complément de ces documents, comme pour les notices qui accompagnent le suivant, nous devons utiliser une thèse pour le doctorat en droit passée en 1910, par M. Faucher, devant la Faculté de Paris : Etat judiciaire du Limousin au XVIII' siècle (Paris, Larose, 8') qui contient deux chapitres historiques, l'un sur le Présidial de Brive, l'autre sur le Présidial de Tulle. L'auteur, pour traiter cet excellent sujet, aurait gagné à donner des dates et des noms propres plus correctement imprimés. Aussi avons nous du lui faire des emprunts avec les plus grandes précautions de critique.


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mée, que nous devons aussi, dans les mêmes conditions, à l'extrême obligeance de M. Julien Lalande.

a) Supplique adressée au Parlement de Bordeaux par les officiers du Présidial de Brive.

« A Nosseigneurs du Parlement,

Supplient humblement les officiers de la Sénéchaussée de Brive, établis en la dite ville, capitale du Bas-Limousin.

Disant qu'ils ont toujours été dans l'étonnement de ce que la Cour, par son arrêté de règlement de 1751, a mis leur siège au nombre des petites Sénéchaussées : cela ne serait sans doute pas arrivé, si les prédécesseurs des suppliants avaient eu la prétention de mettre sous ses yeux les raisons essentielles qui semblaient devoir leur assurer un autre sort. Ils prennent la liberté de les présenter à la Cour, et ils osent attendre de sa justice, qu'elle daignera leur accorder la même grâce que les Sénéchaux de Dax, de Libourne, de Saint-Sever, de Saintonge et de Sarlat, ont obtenu depuis peu, d'être mis au rang des grands Sénéchaux, au lieu qu'ils était confondus ci-devant parmi les petits.

La Cour permettra que les suppliants lui observent que l'établissement du Sénéchal de Brive remonte à la plus haute antiquité. En 1244, Elie de Vassignac était Bailli Royal de Brive. Il n'y a eu, jusqu'en 1523, que deux sièges Sénéchaux dans la province du Limousin, l'un à Limoges pour le HautLimousin et l'autre à Brive pour tout le Bas-Limousin.

Le siège de Brive exerçait alors sa jurisprudence sur tout le pays qui comprend aujourd'hui la Sénéchaussée- Présidiale de Brive, la Sénéchaussée Présidiale de Tulle, la Sénéchaussée Royale d'Uzerche, la Sénéchaussée Ducale de Ventadour, séant à Ussel, et trente-sept paroisses, situées sur la rive gauche de la rivière de Dordogne qui font partie de la Sénéchaussée Royale de Martel, et ont été ajoutées dans le siècle dernier à la province du Quercy.

Le .Sénéchal de Brive était dans l'usage d'aller dans certains temps de l'année, tenir ses assises 3 Uzerche ; cela


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donna lieu à un premier démembrement de la Sénéchaussée de Brive pour former celle d'Uzerche (1).

La Sénéchaussée de Martel en Quercy, et dans la vicomte de Turenne, fut aussi érigée et composée de trente sept paroisses, situées en Limousin, et d'un certain nombre de paroisses situées dans l'ancienne province du Quercy.

En 1523, le roi François I" fit un second démembrement de la Sénéchaussée de Brive et crée celle de Tulle (2).

Le roi Henri II, par son édit du mois de mars 1551, enregistré au Parlement de Bordeaux, le 1er juillet 1552, créa en la ville de Brive, un siège Présidial pour tout le bas pays du Limousin. Voici les propres termes de l'article VI du dit édit.

« Item. En notre ville de Brive, siège Présidial de tout « le bas pays de Limousin, sept conseillers et un greffier

(1) Les magistrats du siège de Brive ne faisaient pas le voyage d'Uzerche sans difficulté ni sans frais, aussi pour abréger leur séjour dans cette ville, ils y laissèrent un délégué chargé de recevoir les plaintes des justiciables, d'instruire les procès tant au civil qu'au criminel et ils ne gardèrent que le soin de décider. C'est ainsi que fut créé l'office de vice-gérant qui porta plus tard le nom d'assesseur : ce fut là l'origine de la justice d'Uzerche, dont la création mouvementée, au dépens de la Sénéchaussée de Brive, a été racontée par M. Faucher, loc.cit., pp. 47-56.— Cf. aussi Combet, Histoire d'Uzerche, op. cit., qui donne ainsi la composition du Présidial de Brive en 1551, à l'origine : François de Peyrat, lieutenant général, Pierre Meschin, lieutenant particulier, Pascal Verlhac, conseiller et enquêteur, Gilles Le Saigne, conseiller, Jean Gauthier, avocat du roi, Jean Garrigou, procureur du roi. Le greffe était tenu par Jean de Calvimont, dont le père en avait été pourvu en 1522.

(2) La lutte pour le démembrement de la Sénéchaussée de Brive, au profit de Tulle, et plus tard, en 1636, pour celui du Présidial à l'avantage de la même ville, est racontée par Leymonerie dans son Histoire de Brive (édition 1879, pp. 120-2) et plus récemment dans les deux articles Le Présidial ,de Brive et Le Présidial de Tulle de M. Faucher, op. cit., pp. 47-53 et 97-104. Une sorte de prééminence fut conservée en faveur des officiers du Présidial de Brive qui eurent le privilège honorifique de porter tous la robe rouge dans les cérémonies publiques, alors qu'il n'était accordé qu'à un très petit nombre de Cours présidiales, les plus considérables, et qu'à Tulle, il n'y avait


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« d'appeaux (1). Auquel, outre le ressort du siège ordinaire « du dit lieu, ressortiront, comme dessus, les sièges de la « vicomte de Turenne et Martel, en tant qu'il y en a au res« sort de notre Cour de Parlement de Bordeaux; et les « autres sièges particuliers étant au dedans du dit Bas« Limousin, lesquels nuement, ou par privilège, ressortis« saient directement en notre dite Cour de Parlement de « Bordeaux. »

En 1552, le roi Henri II supprima le siège Sénéchal de Tulle, et le rétablit au siège de Brive. Mais l'année suivante, la ville de Tulle obtint, moyennant la somme de 1.500 livres, un édit du même roi Henri II qui créa de nouveau la Sénéchaussée de Tulle.

Gilles de Lévi, comte de Ventadour, obtint- du roi l'érection de cette terre en duché, et la permission d'y établir un

que le lieutenant-général et le procureur du roi qui en avaient le droit.

(1) Voici d'après M. Faucher {op. cit., pp. 56-61), les justices seigneuriales qui restaient dans le ressort de Brive après la création des Sénéchaussées d'Uzerche, Ventadour et Tulle, et après le rattachement à Brive du siège S'énéchal de Turenne, lors de l'achat de la vicomte (1738) :

Argentat, Obasine, Brive ; Brignac (pour les paroisses de Perpezacle-Blanc, Issandon [en partie du moins], Coubjours, Louignac, Ayen, Segonzac, Vars, Saint-Cyprien, Le Temple ol'Ayen, Saint-Robert, Saint-Maurice, Rosiers, Cublac) ; Nonards (pour les paroisses du Moulin d'Arnac et du Puy d'Arnac) ; Saint-Aulaire [avec partie de la paroisse d'Yssandon] ; Saint-Viance, Sainte-Féréole, Servière et Darazac ; Turenne, Ussac, Varotz, Végennes, Nouaillac, Noailles et Jugeais ; Nespouls et Chasteaux ; Malemort, Mansac, Ménoire, Ligneyrac, Lissac ; Larche et Saint-Pantaléon ; Marcillac, Meyssac ; Curemonte et Saint-Geniès ; Collonges ; Dampniat et Cosnac; Donzenaç, Lanteuil, Gigniac, Billac, Beynat, Sérilhac ; Chartriers et SaintCernin de Larche ; Chenailliers et Brivezac.

Comme on le voit par l'énumération de notre document, le ressort comportait encore d'autres juridictions.

La Cour d'appeaux de Saint-Robert comprenait sous sa juridiction celles de Terrasson en Périgord, de Mansac, du comté (puis duché) d'Ayen et enfin de Larche où le siège fut transporté le 4 septembre 1787, cette ville étant mieux placée au centre (Faucher, p. 79).


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Sénéchal dont les appels ressortiraient mêmement au Parlement de Bordeaux.

Le duché de Ventadour fut érigé en Pairie en faveur de Gilbert de Lévi, duc de Ventadour, par lettres patentes, données au camp devant Beaugency, au mois de juin 1599.

Toute la Sénéchaussée de Ventadour fut démembrée de celle de Brive.

En 1637, le roi Louis XIV créa un Présidial à Tulle ; il démembra de celui de Brive toute la Sénéchaussée de Tulle, toute la Sénéchaussée ducale de Ventadour et un certain nombre de paroisses de la Sénéchaussée royale d'Uzerche.

Malgré tant de pertes multipliées, le Présidial de Brive a encore aujourd'hui dans son ressort cent soixante paroisses; savoir, quatre-vingt dix-huit dans la Sénéchaussée de Brive, quatre dans la Sénéchaussée de Martel. Dans le nombre de ces paroisses, sont les villes de Brive, d'Argentat, où il y a trois maisons religieuses, de Curemonte, de Donzenac, ou il y a une maison religieuse, de Larches, de Martel, où il y a deux maisons religieuses, de Meissac, de Puybrun, de Souillac et de Turenne, où il y a une maison religieuse ; les abbayes royales de Dallon, d'Aubazine, de Souillac, de Valette et de Vigeois ; diverses commanderies de l'Ordre de Malte ; la Prévôté royale de Turenne, la juridiction des appeaux de Saint-Robert et un grand nombre d'autres juridictions.

La ville de Brive, capitale du Bas-Limousin, dans le diocèse de Limoges, placée dans l'endroit le plus agréable et le le plus fertile de la province, a l'avantage d'être traversée par les grandes routes de Paris à Toulouse et de Lyon à Bordeaux, ce qui attire un grand nombre d'étrangers. Elle renferme plusieurs établissements considérables : outre le Présidial et Sénéchal, il y a deux paroisses ; une Maîtrise des Eaux et Forêts ; un siège d'élection ; un siège d'officialité, qui a dans son ressort tout le Bas-Limousin, à l'exception des cinquante-deux paroisses qui composent le diocèse de Tulle ; un chapitre séculier à la tête duquel est un Prieur de nomination royale ; un très beau collège où on enseigne


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les Humanités, la Philosophie et la Théologie, occupé par les Pères Doctrinaires ; un très bel Hôpital royal ; une Abbaye royale des filles de l'Ordre de Saint-Benoit ; une Communauté d'Ursulines ; trois Communautés d'hommes et divers autres établissements.

Les suppliants espèrent que la Cour, touchée de ces raisons, daignera accueillir favorablement leur demande, et placer leur tribunal dans la catégorie des grandes Sénéchaussées.

Dans ces circonstances, les suppliants ont recours à votre justice, aux fins que, ce considéré, il vous plaise, de vos Grâces, Nosseigneurs, ordonner que les officiers du Sénéchal de Brivfe, jouiront des mêmes privilèges que la Cour a accordés aux Sénéchaux de Dax, Libourne, Saint-Sever, Saintonge et Sarlat ; que la dite Sénéchaussée de Brive sera établie au rang qu'elle doit tenir parmi les grandes Sénéchaussées du ressort de la Cour ; et, qu'en conséquence, les arrêts rendus pour le Sénéchal de Dax, Saint Sever et Libourne, le 4 août 1777 ; pour le Sénéchal de Saintonge, le 19 juin 1778 ; et pour le Sénéchal de Sarlat, le 7 mai 1781, seront-et demeureront commun avec le Sénéchal de Brive; en surplus, permettre aux suppliants de faire imprimer l'arrêt qui interviendra ; Et ferez bien.

Signé : De Labastille, lieutenant général civil et de police; Cerou, lieutenant général criminel ; |de Vielbans, lieutenant principal particulier, civil et assesseur criminel ; Lavarde, conseiller doyen ; de Verlhac, procureur du roi, et Cailhetou, procureur des suppliants (1). »

Le Parlement de Bordeaux fit droit à cette requête; sur

(1) Au XVIII* siècle, le Présidial de Brive se composait d'un premier Président, d'un second Président, d'un Lieutenant général, d'un Lieutenant criminel, d'un Lieutenant particulier, d'un Lieutenant assesseur, de six Conseillers dont un doyen, d'un Procureur du roi et de deux avocats du roi (Faucher, op. cit., p. 620). Mais avant que cette composition du tribunal se fut fixée, maintes variations d'offices et de titres se sont produites, comme on le verra dans nos documents, rien que pour les Présidents et Lieutenants généraux.


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les conclusions du Procureur général duroi et sur le rapport du Conseiller de Féger, il rendit un arrêt conforme le 18 mars 1785, permettant aux suppliants de l'imprimer, et cet arrêt fut rendu exécutoire par lettres royales prises en Parlement, du 23 mars suivant.

L'extrait des registres du Parlement etle décret royal sont imprimésàla suite de la requête des officiers du Présidial (1).

b) Supplique adressée au Parlement de Bordeaux par les membres du Présidial de Tulle.

A Nosseigneurs de Parlement, Supplient humblement les officiers de la Sénéchaussée et siège présidial de la ville de Tulle ; disant que quoiqu'ils se trouvent établis dans la ville principale et la plus considérable de tout le Bas-Limousin, et que, soit par ce titre, soit par ce que leur juridiction est la plus étendue de toute cette partie de province, soit par le plus grand nombre des officiers, et dont les finances sont aussi les plus fortes ; soil enfin par la plus grande quantité des affaires qui s'y portent, ils eussent naturellement lieu de se croire dans la classe des grands Sénéchaux du ressort de la Cour et qu'ils n'eussent pu qu'être surpris de se trouver seulement à la tête de ceux de la seconde classe par les arrêts de règlement du 7 septembre 1751 ; néanmoins, comme il ne paraissait d'abord résulter de cela, qu'une diminution de leurs droits, et inclusivement casuels, le désintéressement, dont ce siège a toujours fait profusion, avait retenu jusqu'ici les suppliants dans le silence, et les y retiendrait encore, si l'exemple de plusieurs autres sièges beaucoup moins considérables, sous tous les rapports, qui se sont déjà élevés à ce sujet, et qui ont obtenu de la Cour d'être mis au nombre des grands Sénéchaux, ne se trouvait pas devenir une espèce d'humiliation pour celui de Tulle, s'il leur demeurait ainsi peut posé, et continuait à

(1) Cette supplique, avec les preuves à l'appui de la denande, existe dans un registre des Archives communales de Brive, FF. 31,


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paraître confondu, avec ce qu'il y a de moindre dans le ressort de la Cour, et notamment avec ceux dont il est juge d'appel en beaucoup de cas.

C'est par cette considération que les suppliants se trouvent obligés de recourir à la justice de la Cour et de lui exposer, que si, après les capitales de quelques provinces de son ressort, il y a d'autres villes qui en approchent, et qui réunissent davantage toutes les décorations que peut avoir une ville du second ordre, c'est sans doute celle de Tulle déclarée par le Roi capitale de tout le Bas-Limousin, soit par l'édit de création du Présidial du mois de mars 1635, soit par celui qui y établit ensuite une juridiction consulaire du mois de septembre 1710, qui l'un et l'autre y déclarent, avec termes exprès, que cette ville est la principale et la capitale du BasLimousin, avec même cette éirconstance, que l'édit du Présidial porte expressément, que c'était là où aurait dû être établi premier siège présidial, et non à Brive, qui est à son extrémité, aux limites du Quercy et du Périgord.

Aussi lorsque les Sénéchaux, au lieu d'être ambulants, comme ils étaient dans le principe, furent rendus sédentaires, et qu'il leur fut assigné des ressorts particuliers ; dans le partage qui fut fait des Sénéchaussées du Bas-Limousin, par des Commissaires du Roi, qui se transportèrent sur les lieux en l'année 1525 ; la position physique de la ville de Tulle, exactement au centre du Bas-Limousin, jointe à la plus grande population, et au plus grand nombre de sujets qu'elle pouvait fournir, firent attribuer à son siège, la grande majeure partie des paroisses de tout le canton, et resserrer beaucoup ceux de Brive et d'Uzerche, qui ne £ont que sur les bords, jusques-là que le Sénéchal de Brive se trouvant presque sans ressort, après s'être pourvu à deux reprises, pour obtenir quelque extension en 1555 et 1560, il lui fut sucessivement accordé par les prédécesseurs des suppliants, trente-et-une paroisses, ou enclaves, dont le dit siège de Brive jouit depuis.

Malgré ce encore, il resta au Sénéchal de Tulle beaucoup plus de paroisses et de juridictions que dans les Sénéchaus-


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sées réunies de Brive et d'Uzerche, et les choses en ont demeuré sur le même pied, du moins par rapport à tout ce qui peut regarder les affaires ecclésiastiques, et autres cas royaux, tels que le Paraphe et le Dépôt des registres des paroisses, les insinuations des donations, substititutions et autres affaires non sujettes aux juridictions seigneuriales (1).

Il est vrai que ce siège a reçu un retranchement considérable pour les cas ordinaires, par l'érection de la comté de Ventadour en duché-pairie, ce qui fut commencé en 1578 et consommé en 1601, où cette Sénéchaussée fut établie en la ville d'Ussel, où sont aujourd'hui immédiatement portées toutes les appelations des juges ordinaires de l'ancienne comté, et de ses vasseaux, sans que Brive ni Uzerche, qui n'en sont point à partie, en ayent souffert aucune dimunition; c'est aussi ce qui est formellement expliqué dans l'édit de création du Présidial de Tulle de 1638.

Mais à cela près, outre la juridiction présidiale que le siège de Tulle exerce constamment sur toute la Sénéchaussée d'Ussel, de même que la juridiction ordinaire en toutes matières, qui ne sont pas soumises aux justices des seigneurs ; on jouit aussi à Tulle de la même juridiction présidiale, tant sur la ville d'Uzerche, que sur celles deTreignac et d'AUassac, les seules qu'il y ait en la dite Sénéchaussée d'Uzerche, sans parler de celles qui relèvent en l'ordinaire, en telle sorte que, sous les divers rapports, la Sénéchaussée de Tulle se trouve encore la plus considérable de toute celte partie de la province, les officiers en titre y sont actuellement au nombre de douze juges, sans y comprendre trois gens du Roj, et un substitut pourvu, non plus que deux conseillers honoraires, un autre à la veille d'arriver, ses provisions étant déjà au sceau, et enfin quelques autres encore, qui vont également être pourvus sur vacances assez récentes par mort.

(1) Cf. Edits des rois Louis XI, Henri II et Henri III, sur le règlement des sièges de Limosin où ses lieutenants es villes de Brive, Uzerche et Tulle.— Paris, G. Le Noir, 1584, in-8*, sign. A.-K., — (1463-1584). — Bibliothèque Nationale, F. 26223 (Actes royaux).


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A cela se joint, que la ville de Tulle est décorée d'un siège épiscopal, érigé depuis le commencement du xive siècle, qu'il y a un chapitre assez nombreux et considérable, beau séminaire, collège complet, hôpital général, trois autres communautés d'hommes, dont celle des Récollets est un chef de province et la première maison de cette Réforme en France, quatre communautés de filles des plus fournies, le seul siège de maréchaussée qu'il y ait pour les cas prévôtaux dans tout le Bas-Limousin, une très vaste élection, une juridiction consulaire où se portent des affaires sans nombre, soit de tout le Bas-Limousin, soit d'une grande partie du Périgord, soit de celle du Quercy qui dépend de la Cour. C'est là encore aussi où se trouve établi le siège de l'officialité primatiale de Bourges, pour la partie de cette juridiction située dans le ressort de la Cour.

Il y a encore dans la banlieue et paroisses adjacentes, grand nombre de manufactures à papier, et les seules presque qu'il y ait dans la province ; enfin il y aussi à ses portes, et sur une des paroisses de la ville, une des quatre manufactures royales en France, destinée spécialement à fournir la marine et les colonies, avec des officiers du Roi à demeure fixe, pour vérifier et admettre les ouvrages ; il y a pareillement la seule imprimerie, exclusive de toute autre, dans le Bas-Limousin, sans que les tentatives des autres villes aient pu en obtenir la permission.

D'après toutes les observations, les suppliants ne craignent point de représenter à la Cour, que, s'il est un autre siège dans le ressort, qui ait pu mériter de sa part d'être ramené à l'instar des grandes-Sénéchaussées relativement, ils croient qu'ils sont plus particulièrement dans le cas d'espérer la même faveur. C'est dans cette confiance que les suppliants prennent la liberté de recourir à votre justice, Nosseigneurs, aux fins que, ce considéré, il vous plaise, de vos grâces, ordonner que les officiers du Sénéchal présidial de Tulle, jouiront du même privilège que la Cour a accordé aux Sénéchaux de Dax, Libourlie, Saint-Sèver, Saint-Jean d'Angély et Sarlat, et en dernier lieu à ceux de Brive, par


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ses arrêts des 4 août 1777, 19 juin 1778, 7 mars 1781 et 18 mars dernier, lesquels en conséquence demeureront commun avec le Sénéchal de Tulle, et permis aux dits suppliants de faire imprimer l'arrêt à intervenir et ferez bien.

Signé : Darluc, lieutenant général ; Saint-Piiech de SaintMur, lieutenant général de police ; Audubert, lieutenant criminel; Maynard de Lafaurie, lieutenant particulier et assesseur ; Brival, conseiller honoraire ; Dumyrat, conseiller; Dufraysse-Devianne, conseiller doyen; de Bourguet, conseiller; Ducloux, conseiller; Serre de Bazaugour, conseiller; de Braconac, conseiller; Brival, procureur du roi; Melon de Pradou, avocat du roi ; Vialle, avocat du roi ; Villeneuve, avocat, substitut du Procureur du roi ; Chirac, greffier eh chef; Dethomas jeune.

L'objet de cette supplique fut accordé par arrêt du Parlement de Bordeaux, le 28 mai 1785. Il n'était autre que le relèvement des droits à percevoir des officiers du Présidial,

Composition du Présidial de Brive (1788)

D'après le Calendrier ecclésiastique et civil du Limousin de 1788,1e siège présidial et sénéchal de Brive était ainsi composé, comme personnel :

Chefs : Maleden de La Bastille, lieutenant-général ; Toulzac, lieutenant criminel.

De Vielbans, lieutenant principal, particulier civil et assesseur criminel, syndic de la Compagnie.

Conseillers : MM. Latreille de Lavarde, doyen ; Labachellerie de Bonifon, conseiller d'honneur ; Algay, conseiller, avocat du roi honoraire ; Juge de Lafferière, Loubriac de La Chapelle, Maillard de Bellefonds, Maigne de Sarrazac,Touzi, Treilhard et Chiniac des Ailleux.

Gens du Roi : MM. Serre, avocat du roi, pourvu de deux charges ; Verlhac, procureur du roi ; Maillard, substitut de l'avocat du roi et du procureur; Laroche, greffier en chef.

Chancellerie du Présidial : MM. Maillard, conseiller


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garde scel ; Lacoste, garde minute ; Laroque, receveur des émoluements du sceau.

Chancellerie du Sénéchal, pour la conservation des hypopothèques : MM. Maleden de La Bastille, lieutenant général garde scel ; Mailletard, conservateur ; Laroche, greffier.

Police : Maleden de La Bastille, lieutenant-général ; de Verlhac, procureur du roi ; le sieur du Claux, greffier.

Saisies réelles : N., commissaire général ; Le Mas, certificateur des criées.

Consignations : N., receveur.

Tableau des avocats: MM. Védrenne de Lachapelle, Latreille de Lavarde, Antoine Grivel, Maillard, Sapientis de Favars, Fr. Lachèze, Delord, syndic, Gabriel Malès.

Tableau des procureurs, fixés à 8: MM. François Le Mas, Guillaume Goulmy, Jean Lidon, Jean Lescot, Pierre Péronne, Léonard Perny, Charles Beauregard, François Sclaffer de Chandoullen.

Huissiers audienciers : les sieurs N., premier huissier (l'office appartient aux héritiers de Raymond Maussac), Jacques Lacroix, Henri Margûot, Louis Delord.

Les sergents royaux font tour à tour le service pendant la vacance des autres offices d'huissier audiencier.

Huissiers en la Chancellerie présidiale : sieurs Elie Franque, François Sembat.

Notaires royaux à la résidence de Brive: MM. François Massénat, doyen ; Antoine Margûot, avocat ; François Guitard, Pierre Delpeuch, Simon Aubert, J. C. Muzac, Elie Eschapasse.

LES PRÉSIDENTS ET LIEUTENANTS GENERAUX DU XVIe AU XVIIIe SIÈCLE.

On sait combien, pour de déplorables buts fiscaux, l'Ancien Régime spécula sur la multiplication des offices judiciaires, dont le public payait les frais. La


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suite des présidents, présidents présidiaux, présidents anciens, premiers présidents, lieutenants généraux du Présidial de Brive offre des exemples typiques de ces abus, ainsi qu'en témoigne un curieux Mémoire appartenant aux Archives de M. Julien Lalande.

Ce Mémoire est plutôt un factum contre la famille Dumas de Neuville et sur ses imputations, il y a lieu de faire les plus expresses réserves, jusqu'à une critique serrée qui échappe actuellement à" notre objet. Signalons en particulier les imputations qui ont trait à la vente de la Guierle et aux étapes, qui touchent aux fonctions municipales remplies par les dits magistrats.

Si nous reproduisons intégralement le document, c'est qu'il comporte des précisions précieuses, pour les dates surtout, sur la suite chronologique de nos chefs du Présidial.

Nous faisons suivre ce document de notices particulières sur chacun de ces personnages.

« Il est constant et véritable que les deux officiers du Président et Lieutenant général au siège de Brive ont été tousiours (sic) tenus et exercés conjointement par une seule personne, comme il a esté faict par les sieurs DE PEYRAT DE JUGEALS, DELESTANG père et fils, DE MEYNARD DE LESTANG qui décéda en 1600. Et ces deux offices ayant vacqués par sa mort, la charge de Présidant demeura supprimée suivant l'article 236 de l'ordonnance de Blois.

« Le 18 mars, au dit an 1600, M. François Dumas, Lieutenant criminel de Tulle, fut pourvu de la charge de Lieutenant général de Brive, moyennant 6.000 11. de finance payée avec 200 11. de gaiges annuellement, dequel office il presta le serment au Parlement de Bourdeauxle 20 mai 1600, et instaulé au siège de Brive, le 29 may au dit an.


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« En l'année 1607, le sieur Dumas obtint déclaration du Roy portant encore suppression du dit office de Président, laquelle déclaration feust enregistrée au Parlement de Bourdeaux, le 15 may, au dict an 1607, et au siège de Brive, le 7 juillet, au dict an.

« Au mois de mars de l'année 1617, le dict sieur Dumas obtint encore une autre nouvelle déclaration portant suppression du dict office de Présidant qui fist aussi enregistrer au dict Parlement de Bourdeaux, en l'an 1617 et au dict siège de Brive, le 26 dud. mois de may aud. an 1617.

« En l'année 1623, par arrest du Conseil, le dict office de Présidant ayant été remis aux parties casuelles pour estre taxé et levé, le dit sieur Dumas y ayant formé son opposition, il obtint la préférence dudict office en payant la somme de 6 ou 7.000 11. de finance pour en jouir avec 600 11. de gaiges annuellement, en sorte que le dict sieur Dumas, Lieutenant général, ayant obtenu les provisions du dict office de Présidant en son nom adressantes au Parlement de Bourdeaux, s'y étant présenté pour"y estre reçue, il intervint opposition, des officiers du dict siège de Brive et sur les contestations des parties feut donné arrest sur le registre au rapport de M. de Loppes du 27 juillet 1627, par lequel fût dict qu'attendu les lettres de déclaration de suppression dud. office de Présidant de l'année 1607 et édits de révocation de nouvelle creue du 22 juillet 1610, n'y aurait lieu de procéder à la vérification et enregistrement des dictes lettres de provision du dict office de Présidant présidial au dit siège de Brive, obtenues par le dict Dumas du 12 d'octobre 1626 pour le présent ny pour l'advenir, en sorte que le décès du dict sieur Dumas estant survenu. Après lequel M. François Dumas, son fils, fut pourvu du dict office de Lieutenant général au mois de novembre 1627, en presta le serment au Parlement de Bourdeaux le 10 may 1628 et instauré au dict siège de Brive le 22 may au dict an.

« Le 26 may de l'année 1628, le dict sieur Dumas, Lieutenant général, fut pourvueu de l'office de Présidant présidial pour les causes mentionnées en ses provisions, et en presta

T. XLI. 1-3


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le serement au Parlement de Bourdeaux, le 17 janvier 1628, à la charge que le dict office de Président présidial demeurera uni, joint et incorporé avec celluy de Lieutenant général au dict siège sans qu'ores ni pour l'advenir il en puisse estre désuni ny séparé, et suivant l'arrest de lad. Cour, au dict jour et an.

« En l'an 1634 et le 12 octobre, le dict sieur Dumas feut préféré et pourveu fl'un autre office de Présidant es présidial de nouvelle création, par édit de l'an 1633, et en presta le serment au Grand Conseil, le 7 novembre de l'année 1634. »

« Tellement que le dict sieur Dumas a joui et tenu ces trois offices conjointement jusqu'au 23 juin 1638, que le dit sieur Stivie fut pourveu du dit office de Lieutenant général en conséquence du traité avec le dict sieur Dumas du 10 octobre 1637, et le dict sieur Stivye en presta le serement au Parlement de Bourdeaux, le 18 décembre 1638, et installé au siège de Brive, le 26 janvier 1639.

« En la d. année 1639, le Roy ayant faict une déclaration portant attribution aux anciens Présidans présidiaux de la qualité de premier Présidant à eux et à leurs successeurs, avec attribution aussi de 4 d. par chasque jugement interlocutoire et 5 d. pour chasque jugement définitif et 2 d. pour l'assistance du petit sort (?) de chacque acte fait en Présidial moyennant certaine taxe de 1.000 11. laquelle l'ancien Présidant ne payant pas l'autre Présidant ou Lieutenant général subséquant payant jouirait des d. qualitez et droicts, laquelle taxe feut payée par le dict sieur Dumas sur ses gages, laquelle déclaration Sa Majesté veust estre exécutée nonobstant opposition ou appelation quelconques. Et n'aucunes interviennent, Sa Majesté s'en réserve la connaissance à soi et à son Conseil et icelle introduit à tous autres juges tellement que le'dict sieur Dumas s'est attribué cette qualité de premier Présidant et s'est efforcé de jouir comme il l'a fait bien souvent des dits droits et provisions en faveur de son fils premier Président au dit siège, comme dict est.

« Celte déclaration n'a jamais esté vérifiée auprès une cour souveraine.


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« Vers 1? fin de l'année 1661, le dict sieur Dumas traita de son office de Présidant présidial de nouvelle création avec le sieur de Sahuguet d'Amarzit, sieur du Vialard, en faveur duquel il en a obtenu les provisions au mois de décembre au dict an 1661, adressantes au Grand Conseil ou Seneschal de Limosin, son Lieutenant et gens tenant le siège préridial de Brive où le dict de Sahuguet d'Amarzit s'est fait recevoir et instauler ainsi qu'il appert de l'acte de la réception et instaulation du mois de février 1662, et parce que les Lettres de provisions portent Présidant en la Sénéchaussée et siège présidial, l'adresse icy au contraire des premières elles doivent être réformées, et ces termes en la Sénéchaussée rayées, et encore l'adresse faicte ici rayé, et il doit présenter ses lettres de provision et subir au Grand Conseil, et cependant jusques à ce qu'il ait obéi.

« Au mois de novembre dernier 1663, le dict sieur Dumas se demest de son office de Présidant présidial sans l'avoir fait désunir de l'office de Lieutenant général par déclaration du Roi, arrest du Conseil de Parlement ny autre voye, et en obtint les provisions en faveur de M. François Christofe Dumas, son fils, dans lesquelles il a fait artificieusement glisser tout le contraire des anciennes, scavoir de l'office de Présidant en la Sénéchaussée et siège présidial de Brive et l'adresse pour sa réception en ce siège en sorte que s'estant meû procès entre le dit sieur de Sahuguet d'Amarzit pour raison du rang en leur charge de Présidant présidial, il a esté enfin convenu que le dict sieur de Neuville Dumas aurait le pas devant le d. sieur d'Amarzit moyennant la somme de 2.000 11. par luy donnée aud. sieur d'Amazit.

« Il se peut remarquer que le dict sieur Dumas père a possédé ces trois o/fices, savoir ces deux de Présidant présidial et celui de Lieutenant général, et qu'il en a fait le partisan pour les débiter, comme il a fait advantageusement pour l'augmentation de ses biens de famille.

« Il sera aussi remarqué que sous le nom de M. Pierre


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Veilhac, sieur de la Coste, son beau-fière (1), il a acquis le principal patrimoine de la ville de Biive qu est l'isle appelée la Guierle, pour 90011. par contract du 10 d octobre 1639, reçu par Veyssière, vivant not. royal de Brive, de laquelle somme led. Dumas se trouve remboursée au moyen de l'imputation sur l'exercice, puissance excédant le légitime intérest au denier vingt annuellement, par ce que le bienfonds de la d. isle appelée la Guierle rapporte en herbages, pasturages et bois la somme de 10011. annuellement de rente, suivant le procès-verbal faict par le sieur DE MALLEDANT, subdélégué de M. Pellot, Intendant, et de Mrs les autres Intendans qui luy ont succédé au 7 décembre 1664, receu par Guion, vivant greffier des Commissions (2).

« De mesme sera remarqué le dict sieur Dumas, estant Consuls avec les sieurs Algay, Bosc ej, Laroche, ses consorts, les années 1658 et 1659, ils ont pris et perceu la somme de 1.40011. des deniers de Sa Majesté par les mains do sieur Procureur de Sa Majesté au dit siège de Brive pour partie du payement de la vente du Collège ancien, que les dicts Consuls ont achepté des Pères de la Doctrine chrétienne pour 100 livres de rente annuelle que les dits Consuls ont imposé et créé sur la dicte ville de Brive, extinguible pour la somme de 2.000 livres de laquelle ils pouraient avoir

(1) Pierre de Verlhac avait épousé au repaire de Puybier, paroisse de Brignac (aujourd'hui canton d'Ayen (Corrèze), Marie Dumas, le 24 novembre 1647.

(2) Les Archives de la ville (DD. 5) possèdent le contrat de vente par les Consuls en 1639 de la Guierle pour pourvoir aux frais du proeès pendant entre la ville et M* François Maigne, avocat du roi en la Sénéchaussée, ancien Consul. Le 24 décembre 1639, Pierre de Verlhac subrogea François Dumas à son droit de jouissance de la Guierle.

Le nom de Malledant — que nous soulignons^et qui est répété deux fois au cours de ce document — est mis pour Maleden, sa forme la plus usitée-et légitime Nous rejetons, à cause de sa répétition dans notre texte, la notice de ee personnage qui devint Lieutenant général en 1675, à la suite, avec celles de ses successeurs, la plupart apparte nant & sa lignée.


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payé lad. somme de 1.400 11. qu'ils ont retenu et retiennent encore devers eux et sans avoir jamais rendu aucun compte valable de leurs administration des d. années, le dict collège ancien et places y jointes acheté et payé pour y bastir et payer un palais et prisons royaux suivant les quittances données par lesd. Consuls aud. sieur Procureur du roy, des 20 et 30 janvier 1660, receues par de Martin, vivant notaire royal de Brive ](\).

« Les dicts Consuls des d. années 1658 et 1659 retiennent aux pauvres habitants de la ville de Brive le denier des estappes montant à la somme de 22.833 livres et huit mentionnée en deux billets de l'espargne dont le sieur Algay fils aîné du d. sieur Algay l'un des Consuls des d. années a retiré le payement suivant qu'est mentionnée en la délibération consulaire du 15 septembre 1659 dont la minute originalle a esté retirée par M. de Ribère lors Intendant, et de présent devers M. Lebret à présent Intendant (2).

« Tellement qu'au respect de l'office de Présidant présidial possédé par le dict sieur Neuville Dumas, il se peut faire qu'en présentant requeste au roy, et offrant d'en rembourser le prix de 6 à 7.000 livres de sa finance, en renonçât à la moitié des gaiges au profit de Sa Majesté, et demeure inséparablement uni et réincorporê au dit office de Lieutenant général sans pouvoir en estre désuni ny séparé pour quelle cause et occasion que ce soit à l'advenir suivant le consentement preste par le père dud. sieur Dumas, inséré aux actes et arrest du Parlement de Bourdeaux, ci-dessus cottes et notamment de celui de sa réception du 17 janvier 1628, le tout pour esviter la multiplicité des officiers à l'advantage des finances de Sa Majesté et des charges du public.

(1) Cette vente d'immeubles pour en faire le Palais de Justice, est l'objet de toute une partie de ce présent travail documentaire, et elle justifie en mettant hors de cause, semble-t-il, Dumas de Neuville, incriminé ici.

(2) Voir Villes d'étapes dans les présents Matériaux pour servir à l'Histoire de Brice, ni.


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« Au respect des deniers pris et perceus par le d. sieur Dumas père et autres ses collègues Consuls les d. années 1658 et 59, tant par la vante du Collège ancien que des 22.833 11. 6 s. et 8 d. des deniers des estappes, eux et les héritiers des décèdes le rendront incessament tant en principal qu'intérêt, ce quoy faire ils seront contraints solidairement mesme par corps.

« Comme aussi le dict sieur Dumas estant suffisamment remboursé de la dite somme de 900 11. du prix de l'isle appelée la Guierle au moyen de la d. imputation de droit de l'excessive jouissance excédant le légitime intérest de lad. somme de 900 11. à lad. raison du denier 20, la dite isle appelée la Guierle sera et demeurera incessamment remise à la communauté de lad. ville et le contrat de vente ou hippothèque d'icelle cancelle (?) à telles peines que de droit et suivant l'advis du sieur Stivye, prédécesseur dud. sieur MALEDANT (1), subdélégué de MrPellot, Intendant et d'autres Mrs ses successeurs, Intendans.

« Il sera aussi remarqué que le d. sieur Dumas père a esté surabondamment récompensé de Sa Majesté de tout ce qu'il avait fait pour son service du public par des lettres patentes de Sa Majesté portant annoblissement de la personne du dict sieur Dumas père, de ceux de sa famille et postérité dont ils jouissent plainement et paiziblement au préjudice du public notamment d'avoir esté rayé et biffé des rôles dhevé à Sa Majesté comme ayant le d. sieur Dumas beaucoup de bienfonds situé en diverses paroisses des élections de Brive et de Tulle. » (2)

(1) Cette mention de Lieutenant général, qui nous a permis de le porter plu3 loin en notes, prouve que le document date au moins de 1675, époque de la nomination de Mathieu de Maleden.

(1) Pour les tailles qu'il payait : 600 livres en 1673, paroisse de Marcillac, élection de Tulle, et en 1674, paroisses d'Albussac, SaintBonnet-Elvert, Gros-Chastang et Gumont, élection de Brive, pour les terres des seigneuries du Pradel, de la Gauterie, de la Ganne et la baronnie de Neuville, cf. f>, Clément-Simon, Notes généalogiques sur sur la famille Dumas {Bul. de la Soc. se, hist. et arch. Çor., x, 1888, p, 515).


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« Tout ce qui est contenu au présent mémoire peut être représenté à Sa Majesté par requeste ; à laquelle on peut ajouter d'autres mémoires mesme de ce que le sieur Neuville Dumas fils, maintenant ancien Présidant présidial, a bigué par [deux fois et a esté Consul pendant deux années, ayant pris plusieurs sommes de deniers des revenus de lad. ville et singulièrement des bouchers pour faire le voyage et demeurer à Paris avec ses deux enfants, le tout sans avoir jamais rendu aucun compte de la d. administration des d. deux années comme il est tenu de faire, par toutes les ordonnances et reiglémens, autrement n'est recevable à estre ouy en quelle manière que ce soit pour ce qui regarde l'intérest de la d. ville et communauté »

Noies sur les chefs des officiers du Présidial

I

LES PRÉSIDENTS ET LIEUTENANTS GÉNÉRAUX

I. FRANÇOIS PEYRAT DE JLGEALS, écuyer, seigneur du dit lieu, était lieutenant général de-la Sénéchaussée de Brive et d'Uzerche, lorsque, en 1551, le Présidial fut formé avec les juges du siège Sénéchal. C'était lui qui avait lutté contre Tulle et Uzerche, qui voulaient avoir, chacune, leur Sénéchaussée. Pour couper court aux procédures engagées, il s'était adressé directement au roi et avait offert au trésor royal 2.000 livres et le remboursement aux adversaires de ce qu'ils avaient avancé pour avoir ces tribunaux. Il obtint les suppressions, jusqu'en 1553 ; à coup d'argent également, Tulle arriva à faire rétablir son siège Sénéchal. Mais Peyrat de Jugeais avait fait créer le Présidial de Brive (1).

Seigneur de Jugeais, vicomte de Turenne, à 8 kilomètres de Brive (aujourd'hui commune du canton de Brive), ce lieutenant général appartenait à une vieille famille noble de chevalerie qui était connue depuis le XII° siècle, alors que ses successeurs furent d'origine bourgeoise ; cependant les Nobiliaires du Limousin (Nadaud) et d'Auvergne (Bouillet) qui donnent cette

(t) D'après M. Faucher, op. cit., p. lOô.


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assertion, ne publient la filiation des Peyrat de Jugeais, pour la branche des Veilhan seulement, il est vrai, que depuis 1612 ; les Carrés d'Hozier (n° 359) à la Bibliothèque Nationale, la font remonter au 27 août 1580 : le contrat de mariage de Jean de Peyrat, écuyer, seigneur de Jugeais, l'un des cent gentilhommes de la maison du Roy, avec Dlle Louise de Sainte-Aulaire (1).

H. ETIENNE (GUILLON) DE LESTANG, seigneur du Vialard, reçu lieutenant général de Brive, le 16 décembre 1659, devant le Parlement de Bordeaux qui le dispense de l'examen de rigueur « attendu qu'il est au nombre des plus fameux avocats de la Cour, ayant pratiqué l'espace de 28 ans. » Député du Tiers de la Sénéchaussée du Bas-Limousin aux Etats d'Orléans en 1561, Président du Présidial de Brive au rétablissement de ce tribunal (1576). Chef des Ligueurs à Brive en 1577, il eut comme tel sa maison brûlée et pillée par les Huguenots du capitaine de Vivant qu'il fit condamner par contumace en 1583, mais il était mort en 1581, d'après M. Clément-Simon, alors que nous trouvons son testament du 7 avril 1587, faisant des legs à l'hôpital de Brive (Arch. du dit, B. 1), et sa mort enregistrée au 1er avril 1587, avec son enterrement le 2, aux Cordeliers, dans le Livre de Raison du Conseiller Vielbans (2).

III. ANTOINE DE LESTANG, seigneur du Vialard (né à Brive en 1541, mort à Castres en 1617, le 9 janvier), fils d'Etienne de Lestang et de Catherine de Juyé, avocat au siège, associé avec survivance aux charges de son père comme lieutenant général de la Sénéchaussée et Président du Présidial dès 1576, lui succéda aux mêmes titres, le 6 avril 1587, d'après le Conseiller Vielbans (pp. cit., p. 154). Intendant de l'armée de Mayenne en Périgord, Bas-Limousin et vicomte de Turenne, Consul de Brive ; Président des Etats du Bas-Limousin réunis à Brive et député par ces Etats aux Etats généraux de Blois (1586). Au traité de pacification du Languedoc, il réclame ses gages de Président du Présidial pour les années 1589, 1590, 1591, 1592, 1593, qu'il n'a pas touchés (3). Nommé par Mayenne Président au

(tj Pièces produites par Noble Gilbert d'Ussel pour être reçu frère-chevalier de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem au grand Prieuré d'Auvergne. Obligeamment consultées pour nous par M. Noël Cadet.

(2) Bul. Soc. se, hist. et arch. Cor., xv, 1893, p. 151.

(3) Les Conseillers du Présidial avaient le 1" août 1690, décidé de s'attribuer les sommes provenant des procès et lui revenant à cause de sa longue absnnce {Livre do Raison Vielbans, op. cit., p. 158).


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Parlement'ligueur de Toulouse (1592), il ne fut reçu Président à mortier que le 7 juin 1595 et confirmé dans sa charge par Henri IV, le 20 janvier 1596 et nommé Président de la Chambre de l'Edit à Castres, à plusieurs reprises ; maintenu enfin en fonctions de 1614 à 1617. Ce fut le fondateur à Brive de l'établissement des PP. Doctrinaires pour le Collège et du couvent des Ursulines, pour l'instruction des jeunes filles, et qu'il dota richement. Auteur de nombreux ouvrages de droit et d'histoire.

IV. FRANÇOIS MEYNARD ajouta au sien le nom DE LESTANG, par ce qu'il épousa en 1588 (?) Jeanne de Lestang, soeur du Président Antoine de Lestang, il fut adopté par celui-ci qui n'avait pas d'enfants et résigna en sa faveur sa double charge de Président et de lieutenant général avec des lettres de provision du 18 février 1594. François Meynard de Lestang, né à Tulle, était maître es arts, docteur en droit, avocat en 1584 au Parlement de Bordeaux, lieutenant criminel en la Sénéchaussée de Tulle en 1594 (1); dès 1582, le Livre de Raison Vielbans le nomme « le Président Meynard (2).

En 1598, il prenait les titres et qualités de « Président et lieutenant général en la Sénéchaussée du bas pays du Limousin et siège présidial », pour investir Jean Geoffre et recevoir son serment comme juge de la juridiction de Brive (3). En 1599, il était en outre syndic de la ville (4). En 1601 (4 septembre) il est encore dit Président et lieutenant du Présidial (5).

LE LIEUTENANT GÉNÉRAL

PUIS LES PRÉSIDENTS PRÉSIDIAUX ET LIEUTENANTS GÉNÉRAUX,

ENFIN PREMIERS PRÉSIDENTS DUMAS DE NEUVILLE

FRANÇOIS (I) DUMAS DE NEUVILLE, seigneur du Mas, Neuville, la Gauterie, La Pradel et la Ganne, originaire de Marcillac-laCroisille, docteur es droit en 1594; étant lieutenant général cri(1)

cri(1) G. Clément-Simon, Célébrités de la ville de Brive, Etienne de Lestang, Antoine de Lestang, les Meynard de Lestang (Bull, de la Soc. se, hist. et arch. Cor., xiv, 1892).

(2) Même Bulletin, xv, 1893. pp. 153160.

(3) Ibidem, xxxv, 1913, pp. 499-501.

(4) Ibidem, xxm, 1901, p. 135.

(5) Ratification du contrat de la fondation du cathéchisme par M. de Lestang (Dossier J. Lalande). Voir précédemment nos Matériaux, i, 3*.


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minel de la Sénéchaussée il fut élu en 1596 maire de Tulle et rendit ses comptes de magistrat municipal le l" décembre 1597 (1). Il mourut à Brive, en 1627, comme on le voit ci-dessus. En 1610, il prenait la qualité de « lieutenant général examinateur du Bas-Limousin et juge suppléant au Présidial de Brive » (2).

Les nobles du Limousin furent mécontents de lui, qui avait reçu une Commission royale sans doute contre eux; ils requirent du Conseil d'Etat de révoquer cette Commission, en dénonçant ses exactions. Un arrêt du Conseil, donné à Fontainebleau, le 20 juin 1609, déclara qu'avant de statuer sur la requête, le sieur Du Mas et autres devaient lui représenter leurs comptes et leur défendit en attendant de poursuivre l'exécution de la dite Commission (3).

D'après un contemporain, M. de Rouffiniac (4), Louis XIII aurait refusé de démembrer le siège présidial de Brive durant sa vie du Président Dumas par suite de la haute considération qu'il avait pour lui ; il avait été député aux Etats généraux de 1614 à Paris.

FRANÇOIS (II) DUMAS, baron DE NEUVILLE (1603-1678), fils du précédent et de Anne de Lesliau, se trouve ici suffisamment spécifié pour les titres successifs qu'il a portés au Présidial de Brive jusqu'à sa mort où il est dit « ancien premier Président »; nous l'avons biographie d'autre part à propos de son Procèsverbail d'enquête sur le Collège de Brive en 1669.

Nous y renvoyons les lecteurs, ne serait-ce qu'en réponse aux imputations calomnieuses, semble-t-il, qui sont contenues dans le présent document. D'ailleurs, les pièces que nous publions à part, plus loin, sur l'établissement du premier Palais de Justice ne laissent aucun doute pour le disculper entièrement.

(1) Cf. sur ce personnage, G. Clément-Simon, Notes généalogiques sur la famille Dumas {Bull, de la Soc. se, hist. et arch. Cor., x, 1888, pp. 515-6).

(2) Archives nationales, fond français (E. 22 f* 156, n* 13848.— Arrêt publié par M. Joseph Nouaillac Le Conseil d'Etat et le Limousin. — But. de la Soc. des Se, Lettres et Arts, l" livraison, 1912, p. S2.

(3) Même Bulletin, xi, 1889, p. 582.

(i) Cf. Leymonerie, Histoire de Brice, rééd. 1879, p. 191.


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Dans sa carrière judiciaire, il y a encore lieu de relater un fait tout en l'honneur de sa haute culture intellectuelle et religieuse.

A la rentrée de la Cour sénéchale et présidiale, le 12 octobre 1646, le Président Dumas prononça une harangue qui dut certainement à l'époque avoir un certain retentissement, car nous la retrouvons transcrite dans les recueils de l'académicien Conrart (1). Sans doute le style de ce morceau d'éloquence nous parait un peu emphatique, précieux et suranné, mais il eut certainement son éclat, même pour ses défauts, parmi les allocutions oratoires du temps. Il célèbre sur le mode majeur les succès remportés par les armes françaises, en particulier la prise de Dunkerque pour laquelle des feux de joie avaient été allumés la veille dans la ville. Aussi, d'après lui, en ce jour solennel, la Justice doit sacrifier à la Victoire. Sur ce thème roulent comparaisons mythologiques et réminescences classiques. Ce discours, d'ailleurs plein de souffle, dut produire beaucoup d'effet. Il se termine par une chrétienne péroraison :

« Si un philosophe autrefois remerciait Dieu qu'il ne connaissait qu'au travers des ombres du paganisme, de l'avoir fait naître Athénien, Nous qui sommes éclairés de l'heureuse lumière du christianisme, et qui ne pouvons méconnaître Dieu avec excuse, devons nous pas luy rendre grâces de nous avoir fait naître Français? Mais très particulièrement de nous avoir réservés à ce siècle qu'on peut nommer excellement le siècle des Victoires et des Triomphes de la France? Ouy certes, et puisque la meilleure façon dont nous puissions rendre grâces à Dieu, c'est de faire une sérieuse et solide résolution de nous acquitter dignement de nos devoirs à la faveur de sa grâce. Faisons aujourd'hui ce ferme propos d'avoir Dieu continuellement pour objet en toutes nos oeuvres et singulièrement en l'exercice de nos charges. De cette sorte nous aurons rendu à

(1) Mss. tome i, n° 5131, Bibliothèque de l'Arsenal, pp. 475-498, petit in-4' : Harangue prononcée à l'ouverture du Palais du siège présidial de Brive, par François Du Mas, président. » Par ces termes, il ne faut pas comprendre l'inauguration d'un Palais de Justice, le Présidial n'en posséda un en propre qu'après 1671, mais il faut entendre l'ouverture d'une session judiciaire comme l'indique du reste le. contexte et surtout la péroraison que nous publions.


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Dieu des remercîmenis agréables, et selon son coeur et de cette sorte la Justice aura sacrifié légitimement à la Victoire. »

Cette finale bien inspirée évoque la renaissance catholique qui marque le Grand Siècle, et elle est bien d'accord avec le caractère religieux de notre pieux magistrat; ses paroles donnent une haute idée des Mercuriales que prononçaient les Présidents du Présidial de Brive.

FRANÇOIS-CHRITOPHE DUMAS DE NEUVILLE, né entre 1635 à 1640, à Brive; mort vers 1713 (1); dès 1664, il est dit ancien Président ; il est appelé de même en 1679 (2), mais se qualifie « premier ancien Président reçu en survivance » (3) et il s'intitule enfin en 1683 (mars) premier Président (4). Il y a des nuances on l'a vu dans ces divers titres et offices.

FRANÇOIS-JOSEPH DUMAS DE NEUVILLE, né vers 1670, avocat au Parlement de Bordeaux depuis le 24 mai 1686; après avoir servi à l'armée comme capitaine au régiment de Tarente, fut investi vers 1713 de la charge de Président présidial et il l'exerçait en 1719. En 1726, il est qualifié « Président ancien »; il mourut le 13 mai 1728 dans sa maison de Brive (5).

Sous sa présidence, un grave conflit éclata entre les officiers du Présidial. En 1716, siégeaient avec le Président Dumas de Neuville, Jean-Jacques du Griffolet d'Antissac, lieutenant général, Gabriel de Gaye des Planches, doyen, François Bounie, Joseph de Labachelerie, Charles du Verdier, Jean Juge de la Ferrières et Jean GeofTre d'Aurussac, conseillers. Ils plaidèrent devant le Parlement de Bordeaux sur des questions de compétence et d'attributions, avec le lieutenant criminel Henri Thibault de la Jugie, Dalby, assesseur, Verlhac, procureur du roi et Maillard, conseiller. Ceux-ci obtinrent d'abord gain de cause, el firent décréter prise de corps et saisie contre le Président et ses magistrats qui durent se pourvoir en appel au Grand Conseil et au Conseil d'Etat privé du roi pour faire [annihiler les procé(1)

procé(1) M. Faucher, op. cit., p. 02, un Jean Dugnon ou Dughon fut alors pourvu de son siège, mais non installé.

(2) Arch. Hôpital, B. 2.

(3) Arch. Brive, GG. 6. (i) Ibidem, GG. 17.

(5) D'après G. Clément-Simon, op. cit., pp. 73-4.


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dure engagées et pour faire cesser les. arrêts pris contre eux (1).

Enfin, en 1719, un arrêt du Conseil privé du roi édicta un règlement entre le lieutenant criminel et les autres conseillers (2).

D'après M. Faucher {op. cit., p. 63), le Président présidial Dumas de Neuville aurait eu pour successeur, cité dans l'acte de prestation de serment du suivant en faveur duquel il résigna ses fonctions :

MARTIAL-FRANÇOIS NICLOU qui fut donc remplacé immédiatement par :

GABRIEL-ETIENNE DE VIELBANS, nommé par lettres patentes données à Compiègne, le 30 mai 1732; seigneur en 1724 de Valette, Mas-la-Croix, Chapou, Gignac, L'Aubeyrie, etc., pour vu d'un office en la Grande Chancellerie (17 décembre 1725) (vétéran 30 septembre 1747), reçu avocat au Parlement de Bordeaux, 1728; secrétaire du roi à la Cour des Aides de Montauban, 15 septembre 1730; nommé par lettres datées de Marseille le 19 mars 1728, lieutenant général de Police de Brive, en remplacement de Joseph Dubois, maire, résignant en sa faveur le 17 mai 1727. Il exerce concurremment ces fonctions jusqu'en 1757 quand il résigne seulement la charge de lieutenant général de Police, en faveur de son fils, Guillaume de Vielbans, qui fut aussi maire de la ville (3). Gabriel-Etienne qui se titrait aussi de veneur du duc d'Orléans, mourut en avril 1772.

III

LES PRÉSIDENTS PRÉSIDIAUX PUIS PREMIERS PRÉSIDENTS SAHUGUET D'AMARZIT.

JACQUES-GILIBERT DE SAHUGUET D'AMARZIT, sieur du Vialard, fils de Françoise de Sahuguet et de Pierre d'Amarzit, élu en

(1) Pièces des Archives de M. Julien Lalande, obligeamment communiquées.

(2) Imprimé de 24 pages in-4", Paris, Guillaume Sangrain. 1719. — Des Archives de M. G. Clément-Simon, et mentionné par lui [pp. cit.. p. 74). Neuf autres factums ou mémoires imprimés sur cette affaire pour Th. de la Jugie et pour les officiers du Présidial, de 1717 à 1719, existent à la Bibliothèque nationale, f" Fin. 8.403, 4, 5, d et 7 qui permettraient de reconstituer le différend, mais son étude excède le cadre de notre publication de documents.

(3) Faucher, op. cit., pp. 73 4.


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l'élection de Brive; il se maria le 29 avril 1662 avec Anne de La Roche-Faucon, alors qu'il était premier Consul de Brive (1) ; i] testa le 30 août 1691 et décéda le 25 septembre suivant. II avait été Président pendant trente ans et avait porté le titre de premier Président (2) ; il eut pour fils aîné et pour successeur en les charges :

HUGES-JOSEPH DE SAHUGUET D'AMARZIT, écuyer, sieur du Vialard et de la Reynie ; anobli en 1696 et 1702 (3), sans doute avec simple noblesse personnelle de robe ; puis avec ses deux frères en 1724; il se maria le 4 février 1706, avec Marie de Certain et, en 1720, étant veuf, avec Catherine Dubois, nièce du Cardinal ; il testa le 3 mars 1739, ne laissant alors que deux filles, une de chacune de ses femmes. Il fut à son tour premier Président. D'après M. Faucher (op. cit., p. 63), il fut remplacé comme second Président (sa première charge) par son neveu et gendre:

GUILLAUME DE SAHUGUET D'AMARZIT, écuyer, seigneur de Puymaretz, co-seigneur de Malemort, Saint-Michel, Jaurens, Rodes, Labenche, Boyer, Mazan, etc. ; né le 24 juillet 1704, à Brive, il avait épousé le 27 juin 1727, sa cousine, Marie de Sahuguet, fille du précédent et de Marie de Certain, et mourut en 1780 sans descendance (4). Il fut député de la noblesse de la vicomte de Turenne en 1737, prévôt général du Limousin en

(1) Archives communales, GG. 2.

(2) Ce titre semble avoir passé ensuite à M* Pierre de La RocheFaulcon, prêtre et premier Président, inhumé à Brive le 8 mai 1710 (Arch.de la ville, GG. 37), puis il revint aux Dumas de Neuville.

Au contrat de mariage de Jacques Joseph de Sahuguet d'Amarzit d'Espagnac, fils de feu Jacques-Gilibert, avec Marie Coudert, le 9 juin 1700, Pierre de La Boche-Faucon, oncle du fiancé, qui est témoin, est dit ancien Président (Pièces des Archives d'Espagnac, à M™* la comtesse Fournie d'Espagnac).

(3) D'après les archives de la Haute-Vienne, C. 285 et les Archives de la Gironde, B. vol. 78.

(4) D'après Louis de Saint-Germain, Le VieuxBrive (Brive, 1936), p. 50. — Sur les Présidents de Sahuguet d'Amarzit, cf. également : A. Rebière, Bul. Soc. se, hist. et arch. Cor., xx. 1900, pp. 11-15; Nobiliaire de Nadaud-Lecler, i, pp. 40-1 ; Champeval, Dict. familles nobles et notables de la Corrèze (n, Tulle, 1913), pp. 7-8.— Guillaume de Puymaretz — ainsi le désignait-on — s'est distingué aussi comme agronome, auteur d'un mémoire sur la culture de la pomme de terre comme par une traduction en allemand, 1777, et correspondant du Bureau de la Société royale d'Agriculture du Limousin ; il fut le parrain de Guillaume Brune, le futur Maréchal.


-471746,

-471746, fut pourvu de la charge de Président présidial, mais non installé; devenant à son tour premier Président, il résigna ses premières fonctions en faveur de :

JEAN-HUGUES BEYNETTE,avocat au Parlement de Paris, nommé par lettres patentes, le 7 février 1740, et qui dut rester en fonctions jusqu'en 1778 (1).

IV LES LIEUTENANTS GÉNÉRAUX STIVIE, MALEDEN, ETC.

JEAN STIVIE, fils d'autre Jean Stivie, avocat au Parlement de Bordeaux (mort le 6 septembre 1637), et de Jeanne de Geofïre, auxquels il fit faire un tombeau, orné d'une somptueuse inscription latine et de leurs armoiries sculptées en creux dans la chapelle de Nazareth, village où se trouve la Maison Stivie (xviie siècle), paroisse de Jugeais, près Brive ; Conseiller du roi en ses conseils, il est encore qualifié en 1684 de « Lieutenant général ancien, honoraire, vétéran au Sénéchal et Présidial (2), et serait l'auteur d'une Histoire de Brive dont le Mss., aujourd'hui perdu, était déposé aux Archives communales (3).

Son rôle de magistrat fut fort attaqué de 1634 à 1643, en un long procès, par «messire Germain de Jugeais, sieur du dit lieu, Conseiller du roy en ses Conseils d'Eslat et privé, doyen des Arques et Prieur de Saint-Julien de Nespoulz » (4). Comme il

(1) D'après M. Faucher, p. 63, qui ne donne pas des dates très sûres : 1710 pour 1740 ? Cet auteur ne distingue point du reste les divers offices et titres de Présidents, Présidents présidiaux ou seconds Présidents, premiers Présidents, qu'il y avait lieu de différencier; il nous parait difficile d'établir les listes définitives de ces titulaires différents, dans leur succession chronologique; on verra bientôt que les Dumas de Neuville prirent à tour de rôle l'un ou l'autre de ces titres et offices.— Beynette testa en 1767 en faveur de sa femme, Angélique de SaintAngel, qui était veuve en 1778 (Arch. Corrèze, E. 253'.

(2) Louis de Nussac, Notes sur la famille Stivie {Bull. Soc. scient., hist. et arch. Cor., xvi, 1892, pp. 433-8 et 531 3).

(3) Factum petit in-4° de 4 pages imprimées, Recueil Thoisy, 101, 35, f* Z. 2.284 de la Bibliothèque nationale.

(4) Bibl. Nat.,\ni°, Thoisy, impr., 101, f" 35 Aux Archives de la Corrèze, d'après {'Inventaire sommaire, Ë. 65, il y a un mandat donné en 1060 par Guillaume de La Jugie, sieur de L'Age « lieutenant général au Présidial du Bas-Limousin». Mais il doit s'agir d'un lieutenant criminel, qui prenait le titre de général.


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s'agissait des impositions du ban et de l'arrière ban de la Sénéchaussée de Brive, les accusations « en excès, crimes et débets » contre le Lieutenant général ne semblent pas avoir eu de suite. Stivie avait fait casser les arrêts et monitoires obtenus par le seigneur de Jugeais ; avait enrayé leur publication à Brive, et fait emprisonner le curé et le vicaire de Jugeais qui les avaient publiés dans la paroisse, enfin fait agir contre le délinquant l'exempt des gardes du corps, etc. Cela n'empêche pas le lieutenant général de rester en fonctions, et, signant Stivie, de prendre part en lête des officiers du Présidial, aux démarches concernant l'établissement et la construction du Palais de Justice et des prisons, de 1656 à 1671, ainsi qu'il est porté sur les documents nous servant à traiter cette question.

(.4 suivre). Louis DE NUSSAC.


LETTRES INÉDITES DE Mgr BERTEAUD

au Cardinal PITRA

Je dois à l'obligeance de M. l'abbé Gabarra, curé, de Capbreton, la communication des lettres qu'on va lire. Aussi précieuses qu'une autobiographie, elles sont, en quelque sorte, le portrait moral de Mgr Berteaud. Sa foi vive et militante, son dévouement respectueux et sans borne iau Souverain Ponlife, ses intransigeances et ses enthousiasmes, ses colères sacrées et son infinie bonté, son amour poiir le Limousin et pour le diocèse de Tulle, la parure poétique qui donnait à sa parole et à ses enseignements les plus dogmatiques un éclat extraordinaire, toute son âme, enfin, et tout son coeur se révèlent dans ces lettres.

Mgr Berteaud était incapable de composer son visage, ses discours et ses écrits. Il parlait comme un apôtre, dans une langue émaiïlée des plus riches couleurs. Sans apprêt, sans recherche, les fleurs naissaient naturellement sur ses lèvres, comme dans les prairies au printemps. L'épithète la plus imagée se posait d'elle-même après chacun de ses mots. Sa voix harmonieuse avait des cris d'indignation et des douceurs inimitables. Il était redoutable et charmant. Tel je l'ai vu dans la chaire, tel je le retrouve dans ses lettres ; et je suis heureux de pouvoir, avec l'autorisation de M. l'abbé Gabarra, publier ces documents rares, qui font revivre d'une façon si frappante, la figure vénérée de l'ancien évêque de Tulle.

Le destinataire est un des personnages illustres de

T. xu. 1 - 4


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l'Eglise, l'érudil Dom Pitra, bénédictin de Solcsmes. qui venait d'être élevé au cardinalat. Entre le fougueux évoque de Tulle, champion déterminé des saintes légendes, chanteur passionné du Christ, et le moine prudent et palient, observateur des règles les plus rigoureuses de la critique, déchiffreur de-manuscrits, maître de l'hymnographie grecque, entre ces deux natures si différentes un lien d'estime et d'amitié s'était formé. — Les contrastes ne déplaisaient pas à Mgr Berteaud : on sait la sympathie très discrète, mais profonde, qu'il avait pour Michelet. — Dom Pitra étudiait les anciens chants de l'Eglise, et Mgr Berteaud était un évêque de ces temps reculés. Ils vivaient tous les deux dans la familiarité des Pères ; leur doctrine était intangible ; leur science théologique se valait ; un même sursaut d'âme — que chacun manifestait suivant son tempérament, — les dressait contre les nouveautés et les novaleurs. Ils pouvaient se rapprocher et s'entendre. Les lettres de Mgr Berteaud témoignent de cette affectueuse attraction.

La première est ainsi datée : « Tulle, 3 Mars. > Sans hésitation, je peux en compléter la date. L'évèque complimente l'illustre correspondant au sujet de son élévation au cardinalat. C'est au Consistoire du 16 Mars 1863 que Dom Pitra fut proclamé cardinal. On pourrait croire que la lettre est du 3 Mars 1864, puisque Mgr Berteaud s'excuse de ne pas avoir exprimé plus tôt ses félicitations et sa joie. Il n'en est rien. Dès le 31 Décembre 1862, Dom Pitra reçut du cardinal Antonelli le « billet » qui lui annonçait sa promotion. Le 5 Janvier suivant, le Saint-Père lui donnait audience et oenfirmaiTofficiellemenl la nouvelle. (1) Dès ce moment on pouvait donc le parer du titre d'Emi(I)

d'Emi(I) Cabrol, Histoire du Cardinal Pitra, p. 247.


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nence. La presse publiait dans loul le monde catholique le nom du nouveau membre du Sacré-Collège, et le 3 Mars 1863, (1) treize jours avant la tenue du Consistoire, Mgr Berteaud écrivait au Cardinal cette jolie lettre :

Bien-aimée Eminence,

Ces lignes vous arrivent tard; mais je prétends que le coeur d'aucun n'a devancé le mien. A cette nouvelle que le noble et excellent Dom Pitra était pris par le Vicaire du Christ pour être mis dans la brillante couronne de l'Eglise, j'ai applaudi de toute mon âme. La suave providence de Dieu tire aisément à elle ceux qu'elle veut. Leur modestie obstinée n'y est pas un obstacle; je suis heureux de vous voir vaincu.

L'Eglise que vous aimez tant, que vous avez si bien servie, vous raimerez plus encore, vous la servirez plus glorieusement. La pourpre qui va flotter sur vos épaules est le symbole des dévouements suprêmes; la main sacrée de notre saint Pontife ne pouvait la mieux poser.

Vous me permettrez, n'est-ce pas, de vous aimer toujours beaucoup? Sans doute, il y aura un grand respect pour le prince illustre, mais il m'en coûterait trop de retrancher quelque chose de cette vieille et tendre amitié. Je suis sûr, d'ailleurs, que vous l'en(1)

l'en(1) date de 1863 est confirmée par les deux circonstances suivantes : 1* c'est en 1863 que Dom Garderau prêcha le Carême dans la cathédrale de Tulle ; 2* la deuxième lettre que je publie, incontestablement postérieure à celle ci, est relative à des événements de l'année 1863. On remarquera, en outre, cette phrase : « La pourpre qui va flotter sur vos épaules... » ; Dom Pitra n'avait donc pas revêtu encore la pourpre.


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tendez ainsi ; vous sourirez toujours à une affection sincère.

Soyez désormais, bien-aimée Eminence, le cardinal protecteur du diocèse de Tulle; j'aurais recours à vous dans tous nos besoins.

L'excellent Dom Gardereau nous rend heureux par sa docte prédication. Nous parlons souvent de vous. Solesmes est justement fier; je prends ma part de cette fierté. L'évèque de Tulle tient la place des abbés bénédictins ; je ne suis étranger à aucune des gloires et des félicités du grand ordre. Aujourd'hui mon orgueil s'accroit puisqu'il s'agit de votre exaltation.

Daignez agréer, bien-aimée Eminence, l'expression du tendre et inaltérable respect avec lequel je suis votre très dévoué et affectueux serviteur.

f J. B. P.L.,

Evêque de Tulle. Tulle, 3 mars.

L'évèque, qui ne manquait jamais de glorifier son diocèse, ne se borne pas à rappeler la « vieille et tendre amitié » qui l'unit au cardinal ; il évoque aussi le souvenir de l'abbaye bénédictine de Tulle qui fut le berceau de son évèché : le dernier abbé devint le premier évêque. Dans l'ancienne église abbatiale, son trône pontifical a pris la place de la stalle de l'abbé. L'évèque est donc le successeur des abbés bénédictins et, à ce titre, participe « aux gloires et aux félicités du grand ordre. »

Mgr Berteaud a ouvert son coeur, et les sentiments les plus délicats en ont jailli.


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La lettre qui suit est d'un autre ton. Les événements de l'époque l'ont inspirée ; l'évèque, pour les stigmatiser, laisse un libre cours à sa fougue :

Bien-aimée Eminence,

Je veux vous dire mon tendre respect. Si j'étais justement fier de l'amitié que daignait me donner l'illustre Religieux, je le suis bien davantage aujourd'hui que, pris par le Vicaire du Christ, il brille dans les plus hauts Conseils.

Quels temps, bien-aimée Eminence!

Votre charge est très noble, vous aidez l'oracle infaillible. Chaque fois que nous vient une de ces paroles exterminatrices de la nuit, je me réjouis en pensant que, pour votre part, vous en avez offert les rudiments à la grande lèvre.

Ils sont effrayants, ici, avec leur culte violent des libertés et leur grotesque vénération pour la raison, le progrès, que sais-je? Des évèques y perdent les mâles accents et l'intelligence surnaturelle; des prêtres, des laïques deviennent intolérables. Je deviens, moi, une espèce de colère perpétuelle.

Le jeune prêtre qui vous remettra cette lettre est digne de votre bienveillance. Il dirige, dans mon petit séminaire de Brive, une Académie d'adolescents ; il a le sens des choses divines. Grâces à ses soins, cette tendre réunion est comme une lyre harmonieuse aimant à dire le Verbe et son Vicaire.

Je n'ose pas vous demander d'être mis aux pieds du Père de l'Eglise. Si vous pouvez, sans indiscrétion, me poser devant ses pieds bénis, je serais tout heureux.


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Je suis toujours le suppiant de Mgr Bartolini ; dites lui mon respect affectueux, et continuez d'être le bon protecteur du diocèse de Tulle.

Veuillez bien agréer, bien-aimé Eminence, l'hommage du tendre et inaltérable respect avec lequel je suis votre tout dévoué et fidèle serviteur.

f J. B. P. L.,

Evêque de Tulle.

Je n'ai rien dit de ce mangeur des deux pains de l'Eglise (1 ), qui a rêvé emphatiquement de renverser le fils de Dieu, qui edebat panes meos magnificavit super me supplantationem (2). C'est à cracher sur cette besogne, comme sainte Barbe crachait sur les idoles. Mais le crime est plus haut.

Cette lettre n'est pas datée. Les faits qu'elle relate et les allusions qui s'y trouvent me permettent de fixer le mois au cours duquel elle a été écrite.

Aucun doute sur l'année. En 1863, un vent de liberté semblait souffler sur l'Eglise de France. Quelques prélats, et avec eux de nombreux prêtres, se piquaient de gallicanisme ; d'autres se disaient ullramontains. Montalembert soutenait les premiers de sa plume et de son éloquence, tandis que Louis Veuillot, armé comme un preux du moyen âge, se rangeait sous l'étendard des seconds. Est-il besoin de dire que l'évèque de Tulle était avec Veuillot ? On a recueilli ce propos qu'il tint, à Borne, quelques années plus tard, et qui vaut bien une déclaration de principes : « On se remue étrangement ; on veut que l'Eglise ait son 89 ; mais, pa(1)

pa(1) aux deux pains des prémices qui étaient réservés à 1 Eglise. Léritique, ch. xxm.

(2) Psaumes, XL,


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tience ! Tout cela croulera, et après tout, il ne restera cpie l'Eglise (1). ■■> Mgr Berteaud souffrait et s'irritait. Sa lettre n'est qu'un cri d'indignation : « Je deviens, moi, une espèce de colère perpétuelle. »

Au mois de Juin de celte année 1863, Renan publia sa Vie de Jésus. Notre évoque ne fait allusion à cet événement que dans un post-scriplum, mais quel coup il assène à celui qui a rêvé de renverser le Fils de Dieu : « C'est à cracher sur cette besogne » ! Ses cris de guerre partent comme des traits. Il ne ménage personne. Il est sur le rempart pour le combat ; il est aux avant-postes. Il défend le Christ et son Eglise.

La lettre a donc été écrite après la publication de la Vie de Jésus, après le mois de Juin 1863. Elle fut portée au cardinal Pitra par l'abbé Massoulier, professeur au Petit-Séminaire de Brive, directeur de l'Académie littéraire de cet établissement. Le voyage à Rome de l'abbé Massoulier n'a pu s'effectuer que pendant les vacances scolaires d'Août et Septembre. Or, le cardinal avait reçu la lettre avant le 6 Septembre et il y répondait à cette date.

La réponse, digne de la lettre, fait le plus grand honneur à l'évèque de Tulle. Mgr Breton, dans un très beau livre (2), l'a publiée in extenso. Je me permets d'en détacher les principaux passages :

« J'ai pris ma part. Monseigneur, des tristesses, et des indignations que votre récente lettre m'exprimait si énergiquement. C'était juste au moment, je crois, où nous lisions dans le Bréviaire Romain cette homélie du xme dimanche (3), dont vous avez dû faire

(1) M. l'abbé Gabarra Vie de iabbè Pédegert, t. n, p. 268.

(2) G. Breton, Un évoque d'autrefois, Monseigneur Berteaud, évêque de Tulle, p. 237-238.

(3) Le xin* Dimanche après la Pentecôte était le 14 août 1863.


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quelque part un commentaire, que je voudrais avoir entendu. »

Après avoir cité et commenté lui-même l'homélie de saint Augustin sur les dix lépreux, le cardinal ajoute :

« Je demande pardon à Votre Grandeur de me laisser entraîner à citer ce qu'elle sait par coeur. En ce moment peut-être elle a la plume en main pour donner l'ordre aux lépreux savanlasses, l'ordre que NotreSeigneur, comme le remarque le savant et malin docteur, n'a donné qu'aux lépreux, de se montrer aux prêtres.

» Mais cela suppose que les prêtres seront ce qu'ils doivent être, les gardiens de la science, les interprètes de la pure doctrine. Malheureusement, les docteurs chaque jour diminuent encore plus que les vérités, et le silence n'ai pas besoin d'être imposé par le Conseil d'Etat.

» L'éveil semble se faire, grâce à un scandale que vous appelez à bon droit un crime de la puissance. Après les analhèmes, j'aimerais à voir sept évêques relevant le défi des scribes et promulguant une déclaration de principes, plus théologique, plus épiscopale, plus opportune que la lettre des sept prélats condamnés (1).

» Nous aurions besoin nous-mêmes ici d'un stimulant de ce genre. Au milieu de la confusion des langues et des congrès, il serait peut-être bon que la voix de Rome se fit entendre. Mais ce doit être le couronne(1)

couronne(1) s'agit de l'écrit Intitulé : « Réponse de plusieurs évêques aux consultations qui leur ont été adressées relativement aux élections prochaines », écrit qui fut déclaré entaché d'abus par arrêt du Conseil d'Etat en date du 16 août 1863.

Ce paragraphe laisse supposer que Mgr Berteaud a écrit au cardinal, après le 16 août, une autre lettre dont je n'ai pas eu connaissance.


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ment d'un concert qui commence par quelques voix hardies et sonores, comme la voix de l'Evêque de Tulle. » J'ose attendre de vous, Monseigneur, comme je l'attends avec certitude de Mgr de Poitiers, une vraie antienne romaine qui n'aura nulle part plus d'échos qu'à Rome et parmi vos amis et admirateurs romains. J'ose me mettre du nombre. »

Je n'ai pu savoir si Mgr Berteaud entonna publiquement l'antienne qu'attendait le cardinal. Elle était tous les jours sur ses lèvres. N'avait-il pas écrit : « Il y a une patience déraisonnable, patientia irrationabilis. Une telle patience n'est l'ornement de personne ; encore moins d'un évêque. (1) » La lettre qui suit nous prouve que, quelques années plus tard, il n'avait pas épuisé ses élans de « colère sacrée. »

Dans cette troisième lettre il nous apparaît tout entier, avec l'unité et la diversité de sa riche nature. Son coeur s'épanouit d'abord ; l'évèque se prosterne aux pieds du Pape ; il aime son Eglise de Tulle et ses vieux prêtres ; il se révolte contre les iniquités du jour. Dans un post-scriptum charmant il sollicite une décoration pour un de ses distingués et dévoués diocésains.

Voici la lettre :

Eminence,

Je pense bien souvent à vous; je suis heureux de me remettre dans votre gracieux souvenir. Combien je le serais davantage si je pouvais entendre votre noble et docte parole! Vous me parleriez de notre illustre Père, de ses douleurs, de son indomptable

(1) Lettre pastorale sur la Papauté, 1860.


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vaillance. Dites-lui, si cela en vaut la peine, que je suis sans cesse à ses pieds, recueillant pieusement toutes les fortes paroles qu'il jette à l'univers, admirant son front que décore la lumière divine.

Vous avez, Eminence, l'insigne gloire d'être l'un des forts qui entourent le trône du Vicaire immortel. Je vous félicite et je suis fier parce que vous avez daigné m'aimer.

La liturgie romaine, déjà suivie dans un grand nombre de paroisses de mon diocèse, va être obligatoire pour le diocèce entier à partir de la solennité de Pâques. Mgr Bartolini, dont je sais l'exquise bienveillance, à qui j'ose vous prier d'offrir mon respect, a reçu ces jours derniers plusieurs requêtes que je présente. 11 s'agit d'une très glorieuse tradition pour Tulle, et encore de pouvoir continuer ces bénédictions épiscopales que saint Martial apporta chez les Lémovices (1). Je demande aussi que le Saint-Père m'autorise à dispenser du bréviaire romain les prêtres vieillards ou infirmes. 11 reste entendu que les offices publics et la messe quotidienne seront selon le rit romain.

Ne m'appelez pas indiscret, Eminence, si je vous demande quelques détails sur notre grande Rome et son Roi. Quand on aime beaucoup, on est ardent à apprendre les douleurs et les espérances de l'objet aimé.

Chez nous, il y a des choses belles, il y en a de

(1) La demande de l'évèque ayant été agréée, il put faire imprimer dans le Bréviaire que Tulle avait été la première ville du Limousin évangélisée par saint Martial.


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médiocres et d'autres qui ne valent rien du tout. J'ai mes accès ininterrompus de colère sacrée.

Soyez le doux et fort protecteur de mon diocèse. Les lignes que vous m'enverrez seront lues avidement.

Daignez, Eminence, recevoir l'expression de mon profond et très tendre respect.

f J. B. P. L.

Ev. de Tulle.

Je mets ici une supplique; elle sera exaucée si si vous voulez bien lui accorder votre appui. Un jeune magistrat, maire d'Argentat, petite ville de mon diocèse, poète aimable et toujours religieux, ambitionne vivement une décoration tombée de la main du Souverain Pontife. Il la porterait très noblement. Ce jeune magistrat est membre du Conseil général; je suis sûr que dans sa ville et au Conseil il saura glorifier une faveur venue de si haut. Il travaille très vaillamment à cette heure, de concert avec son bon curé, à recueillir des offrandes pour la reconstruction de l'église paroissiale. Je serai tout réjoui si notre très Saint Père daigne entendre le voeu d'un de ses gracieux fils.

Y a-t-il quelque fondement à ce bruit que répandent les papiers publics d'une convocation des évêques le jour anniversaire du martyre de saint Pierre? Comme j'irais joyeusement affirmer pour ma part l'impérissable Vicariat.

Mon jeune diocésain s'appelle Auguste Lestourgie.

Il est difficile de dater avec précision cette lettre. Le bref qui confère à Auguste Lestourgie la croix de


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Saint-Grégoire est du 1er Octobre 1869. (1) Mais la lettre au cardinal Pitra est certainement antérieure de plus de deux années. Il y est question, en effet, du bruit répandu par les journaux « d'une convocation des évêques le jour anniversaire du martyre de saint Pierre. » Or, le centenaire du martyre tombait au mois de Juin 1867. Mgr Berteaud fit, à cette occasion, le voyage de Rome. La lettre a donc été écrite dans le premier semestre de 1867 et avant les fêtes de Pâques, puisque le rit romain, qui devint obligatoire dans le diocèse à partir de cette date, était encore facultatif.

Voici enfin une dernière lettre qui peut être datée des premiers mois de 1876 :

Eminence bien-aimée,

Recevez avec bonté cette noble et vaillante chrétienne, la comtesse Dillon. Elle vous dira ses voeux, son dévouement à la Vierge immaculée, au Pontife magnifique qui a proclamé de sa grande et infaillible voix le dogme suave.

Je suis heureux, Eminence bien-aimée, de me rappeler à votre gracieux souvenir; je n'oublie pas

(1) La décoration fut accordée sur la demande du doyen d'Argentat, appuyée par l'apostille suivante de Mgr Berteaud :

Episcopus Tutellensis ipse lubenti calamo flrrnat laudabilia qux dicit de Magistratu civili urbis Argentatum D. venerabilis parochus.

Dominus Augustus Lestourgie, nobilis chrislianus fide nec fractâ nec repente sublimis incedens, dignus est qui à Sanclitate vestrâ decoretur preciosis insignibus. Ipsius precationi jungit igitur suam Episcopus quas velitis benigni exaudire.

Ad pedes vestros prostalus amanter, Episcopus Tutellensis eestram benedictionem pro se, pro suo clero populo que sibi commisso enixe exçrut.


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vos bontés exquises pour ce vieil évêquë de Tulle. C'eut été pour lui et son diocèse un si grand honneur s'il vous eut été possible de venir ici après les douloureuses scènes de Solesmes. Je ne cesse de le dire à votre parente de l'ordre de Nevers qui décore ma bonne maison de Tulle.

Mes Carmélites sont admirables de foi et d'intelligence. La supérieure est une femme d'élite.

Soyez bon, bien-aimée Eminence, comme vous l'avez été pour moi toujours.

Menez madame de Dillon aux pieds de notre incomparable Pie IX. Quelle joie pour moi de savoir qu'écoutant vos gracieuses instances, il a orné ma noble messagère et mon couvent précieux de ces grâces que verse sa splendide main.

Je suis avec un tendre et inaltérable respect, Eminence bien-aimée,

f J. B. P. Léonard,

Ev. de Tulle.

Grâce aux renseignements qui m'ont été donnés très obligeamment par M. le vicaire-général Bordes, secrétaire-général de l'Evêché, on pourrait, en commentant cette lettre, écrire un intéressant chapitre de l'histoire du Carmel de Tulle. Je résume brièvement les faits qui me mènent à l'objet de la lettre.

En 1870, quand les Prussiens s'avançaient sur Paris, la fille du général Jacquot, fuyant devant l'invasion, se réfugia à Tulle auprès de son amie Mlle Hugo (1), religieuse au Carmel sous le nom de Soeur MarieJoseph. La clôture du monastère s'ouvrit bientôt pour cette pieuse jeune fille qui s'appela désormais Thé(1)

Thé(1) de Victor Hugo.


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rèze-de-Marie-Immaculée. L'amitié avait fait éclore cette vocation. C'est aussi l'amitié qui attira à Tulle la comtesse de Dillon. Elle venait de perdre son mari et son fils. Accablée de douleur, elle résolut de se retirer auprès de son amie Soeur Thérèze-de-Marie-ImmacuIée, et, dans la solitude de celle maison de prière, ne tarda pas à sentir que là elle trouverait la seule consolation qu'elle pouvait espérer.

Mm<' de Dillon sollicita son admission ; mais avant de prendre le voile, elle voulut aller se jeter aux pieds du Souverain Pontife. Elle partit pour Rome au commencement de 1876, portant au cardinal Pitra la lettre qu'on vient de lire. Elle fut du nombre des religieuses et des novices que le Carmel de Tulle envoya à Lourdes pour y fonder le couvent inauguré et béni par Mgr Berleaud le 16 Juillet 1876. La comtesse de Dillon, qui prit le nom de Soeur Marie-Thérèze-de-lTncarnalion, commença sa vie religieuse dans ce nouveau Carmel et l'y termina avec le titre de fondatrice.

Dans sa lettre, l'évèque de Tulle parle des < douloureuses scènes de Solesmes », dont le cardinal aurait été témoin au cours d'un récent voyage en France. A quel événement, à quel incident est-il fait allusion ? Il m'eut été impossible d'expliquer ce passage de la lettre si je n'avais été mis sur la voie, très bienveillammenl, par les Pères de Solesmes exilés en Angleterre (1). Le premier voyage en France que fil le cardinal Pitra après son entrée au Sacré-Collège eut lieu en 1875. Le 4 Juillet il est à Nîmes d'où il écrit à l'abbé Pédegert : < Samedi prochain je serai à l'abbaye de Solesmes pour plus d'un mois. > Or, le samedi prochain était le 10 Juillet. En quittant Solesmes, il va à Paris, à Ligugé, à Poitiers, et rentre à Rome en Septembre. Il n'eut pas le temps d'aller à

(1| Je remercie M. l'abbé fîabarra et M. l'abbé Foutllaud qui ont bien voulu me servir d'intermédiaires en cette circonstance.


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Tulle voir le vieil évêque, s'en excusa probablement, parla du deuil de l'abaye qui venait de perdre, le 30 Janvier 1875, Dom Guéranger, une de ses gloires, et aussi des tristes instants de son départ : Dom Pitra eut le pressentiment qu'il ne reverrait plus Solesmes. Il se sépara de ses anciens confrères, a écrit son biographe, « au milieu des larmes (1) ». Telles sont les scènes douloureuses auxquelles Mgr Berteaud fait allusion (2).

(1) Dom Cabrol, Histoire du Cardinal Pitra, p. 292.

\2) Une autre explication m'a été suggérée, que je crois devoir noter ici, en déclarant que l'enquête à laquelle je l'ai soumise n'a apporté aucune confirmation. On sait qu'une rivalité d'influence existait entre dom Guéranger et dom Pitra; l'élévation de ce dernier au cardinalat aurait, dit-on, rompu les ponts entre les deux savants religieux (Cf. Battandler, Le cardinal Pitra, p. 464; — M. le Chanoine Ledru, Guéranger, abbé de Solesmes, p. 318 et s.). Lorsque le cardinal Pitra se rendit à Solesmes, six mois après le décès de son rival, ne lui fit-on pas sentir que l'influence de dom Guéranger sur Solesmes n'était pas morte avec lui? L'accueil qu'il reçut ne fut-il pas marqué par quelques « scènes douloureuses » auxquelles Mgr Berteaud fait une discrète allusion ?

Il résulte des renseignements qui me sont venus des personnes les mieux éclairées que, dès avant 1875, l'apaisement s'était fait; que le cardinal Pitra n'alla pas à Solesmes sans y être attendu et désiré ; que son premier geste fut de s'agenouiller devant le tombeau de dom Guéranger ; que son séjour prolongé à Solesmes prouve l'excellent accueil qu'il trouva dans son ancien couvent.

Il résulte, d'autre part, des ouvrages publiés sur le cardinal et sur dom Guéranger que la nouvelle de la mort du savant abbé affligea profondément le cardinal Pitra qui écrivit, le 5 février, à Mgr Pie en le remerciant d'avoir accepté de prononcer l'oraison funèbre du défunt : « SI la maladie avait été moins prompte, j'aurais tout laissé pour accourir. » ; — qu'il ne fut pas étranger au bref que le Souverain Pontife adressa à Monseigneur Pie pour s'associer à l'éloge que l'évèque de Poitiers avait fait de l'abbé ; — qu'entre le cardinal et dom Couturier, élu abbé en remplacement de dom Guéranger, s'établit une « étroite intimité » ; — que le 10 juillet 1875, le cardinal fit à Solesmes une entrée triomphale, et qu'il y eut, pendant son séjour, « une succession de fêtes telles que l'abbaye n'en avait pas connues depuis


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Il me reste à identifier les deux religieuses dont il est spécialement question dans la lettre de l'évèque. La « femme d'élite », supérieure du Carmel, était MUe de Marqueissac, soeur de l'amiral. La parente du cardinal, qui décorait la Maison de Nevers de Tulle, se nommait Soeur Joseph Cassassoles ; elle était entrée en 1872 au Pensionnat de Sainte-Marie où elle enseigna la musiqiie ; elle y mourut le 2 Janvier 1882. On se souvient de son intelligence et de sa distinction.

René FAGE.

longtemps. » Dom Cabrol, Hist. du cardinal Pitra, p. 289, 290, 292). — Dom Delatte [Vie de dom Guéranger, t. n, p. 258), exagère, sans doute, quand il dit qu'il « croit superflu de repousser, même d'un mot, l'insinuation d'après laquelle, à dater du cardinalat, les relations se seraient refroidies entre dom Pitra et son abbé. » La vérité est qu'il y eut de la froideur, du dépit de la part de dom Guéranger et de certains bénédictins italiens qui se jugeaient dignes de la pourpre; mais ces setiments se dissipèrent bien vite, et le cardinal fut accueilli à Solesmes avec la plus affectueuse et la plus ardente affection.


Etat militaire de la France

AU MILIEU DU XVIIIe SIÈCLE

LES REGIMENTS LIMOUSINS

et leur filiation jusqu'à nos jours

ABRÉGÉ DE LA CARTE GÉNÉRALE DU MILITAIRE DE FRANCE A LA FIN DE L'ANNÉE 1739

avec

CALENDRIER DE LA PAIX POUR L'AN DE GRACE MDCCXL

A LA GLOIRE DU ROY ET DE LA FRANCE

(Traité de paix entre le Roy, l'Empereur et l'Empire, conclu à Vienne

le 18 novembre 1738.)

PACE DATA

COEUNT REGES. Les bienfaits de Louis consacrent mitux sa gloire Que tous les grands exploits de ces fameux oainqueurs ; Alexandre et César vivent dans la mémoire, Les bons Rois vivent dans les coeurs.

DIEU CONSERVE LE ROY ! (1)

Tels sont les titres sous lesquels paraissait à Paris, en 1739, un abrégé de l'ouvrage que nous appelons de nos jours : Annuaire de l'Armée française, présenté au Roy par Lemau de la Jaisse, de l'Ordre royal de Saint-Lazare..

Nous sommes sous le règne de Louis XV, le Bien-Aimé, qui déclarait vouloir traiter non en marchand, mais en roi. Une statue de ce prince orne

(I) Cet ouvrage rare et précieux nous a été communiqué par M. le capitaine Taillandier, de Brive, que nous prions d'agréer tous nos remerciements.

T. XLL ï - 5


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encore une des places de Reims, si les canons des Barbares l'ont épargnée. Et ce livre de l'Armée est associé à un hymne à la paix! Si vis pacem, para bellum.

La guerre de la succession de Pologne vient de finir.

Le roi de Pologne, Auguste II, étant mort en 1733, le cardinal de Fleury, premier ministre de France, malgré son amour pour la paix, s'était vu contraint à soutenir les droits de Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, contre Auguste III, électeur de Saxe, soutenu par la Russie et l'Autriche. Après des succès des armées françaises sur le Rhin et en Italie, les traités de Vienne (1738) rétablissent la paix. Don Carlos d'Espagne, notre allié, obtient le royaume des DeuxSiciles; l'Empereur garde Parme, Plaisance et le Milanais. Enfin, François, duc de Lorraine, époux de Marie-Thérèse d'Autriche, devient grand-duc de Toscane, mais il abandonne au roi dépossédé de Pologne ses duchés de Lorraine et de Bar, avec clause de retour à la France au décès du roi Stanislas.

En 1739, on jouissait donc des douceurs de la paix et on espérait la conserver, quand la mort de l'empereur Charles VI provoqua, dès 1740, la guerre de la succession d'Autriche, à laquelle la France allait prendre une part brillante avec Maillebois, Belle-Isle, Noailles, Broglie et surtout Maurice de Saxe.

Il est donc particulièrement intéressant, à cette époque mémorable, à la veille de Fontenoy, cette apothéose de l'ancienne armée royale, par des extraits relatifs au Limousin et aux régiments qui s'y rattachent, soit par le nom, soit par leurs colonels propriétaires, de donner une idée générale de l'organisation


- 67militaire

67militaire la France au milieu du XVIII" siècle et de faire connaître à la suite les transformations de ces corps jusqu'aujourd'hui.

Il y a sept Maréchaux de France, dont le quatrième, à l'ancienneté, est le duc de Noailles, pair de France, grand d'Espagne, chevalier des Ordres du Roi, gouverneur du comté de Roussillon et de la Maison royale de Saint-Germain-en-Laye (l).

Le royaume comprend 39 gouvernements généraux des provinces.

Celui du Haut et Bas-Limosin est constitué ainsi qu'il suit u

Gouverneur général : M. le duc de Fitz-James (2).

Au gouvernement est attachée une compagnie de 42 gardes à cheval, capitaine, lieutenant et cornette ; 44 carabins d'augmentation, avec capitaine, lieutenant et cornette.

Lieutenant-général (adjoint au Gouverneur) : M. le comte d'Escars (3).

(1) Adrien-Maurice, maréchal de France, fils d'Anne-Jules, maréchal de France, premier duc de Noailles, épouse Françoise d'Aubigné de Maintenon, nièce et héritière de la marquise de Maintenon. Leur fils aîné, Louis, duc d'Ayen et de Noailles, baron de Brive et de Malemort, marquis de Maintenon, etc., gouverneur de Saint-Germain et du Roussillon, maréchal de France, épouse Catherine de Cossé-Brissac.

M. le comte Alexis de Noailles, descendant de cette illustre maison, propriétaire du château de Noailles, près Brive, est membre de la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze.

(2) Fils du maréchal de Berwick, lui-même fils naturel de Jacques II Stuart, roi d'Ecosse et d'Angleterre.

(3) En 1789, à la veille de la Révolution, le gouverneur et le lieutenantgénéral du Limousin sont respectivement le duc de Fitz-James, fils du précédent, et le marquis d'Escars.

M. le duc d'Escars, ou des Cars, chef actuel de cette illustre maison, est membre de notre Société Limousine.


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Lieutenants du Roi : M. le comte du Dognon, M. le marquis de Soudeilles.

Lieutenants des Maréchaux de France : M. de SanatRoffignac, à Bellac; M. de la Laurencie de Neuvic, fils de M. le marquis de Charras, à Angoulème; M. de Combarel de Sartige, à Tulle.

Grand Sénéchal du Limousin : M. lecomted'Estaing.

Gouvernement particulier de Limoges : supprimé.

Gouvernement de Tulle : M. le marquis de la Tour de Murât, gouverneur.

Du Ministère de la Guerre dépendent les Intendants du Militaire, de Justice, Police et Finances départis dans les Généralités et Provinces du royaume, avec leurs subdélégués, nommés Commissaires du Roi.

Généralité de Limoges.— Cinq élections : Limoges, Tulle et Brive, en Limousin ; Bourganeuf, dans la Marche ; Angoulème, en Angoumois. Intendant : M. Aubert de Tourny, maître des requêtes (1). Cinq subdélégués.

Commissaires provinciaux, ordonnateurs et ordi-, naires des guerres, pour la conduite, police et discipline des troupes.

Limosin.— Deux commissaires : M. de Rochebrune, à Limoges et généralité. M. de la Vergne, à Angoulème.

Trésoriers provinciaux et particuliers de l'extraordinaire des guerres, par commission des Trésoriers généraux attachés au Militaire de France.

(1) En 1789, la Généralité de Limoges, après le célèbre Tourny et Turgot, plus célèbre encore, a pour intendant M. Meulan d'Ablois, maître des requêtes honoraire. (D'après VAnnuaire royal de 118'J, obligeamment communiqué par M. Julien Lalande.


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Limosin. — M. de Clerval, provincial à Limoges; M. L'Huillier, à Angoulème.

L'armée proprement dite comprend :

1° Les troupes de la Maison du Roi, à cheval et à pied, qui se composent de 4 compagnies des Gardes du Corps, des Cent-Suisses, des Gardes de la Porte, des Gardes de la Prévôté, de la compagnie des Gendarmes et de celle des Chevau-légers de la Garde, de 2 compagnies de Mousquetaires (gris et noirs, de la couleur de leurs chevaux), de la compagnie des Grenadiers à cheval, du régiment des Gardes françaises et de celui des Gardes suisses ;

2° La Gendarmerie de France comptant 16 compagnies (Gens d'armes et Chevau-légers du Roi), qui marchent après la Maison du Roi;

3° L'Infanterie française et étrangère — 121 régiments marchant suivant leur rang d'ancienneté et portant des noms de provinces, rappelant leur origine étrangère, ou le nom de leur colonel, plus un régiment Royal Artillerie. Les régiments français sont au nombre de 98; les régiments étrangers sont 10 suisses, 5 allemands, 5 irlandais, un italien et un corse;

4" La Cavalerie légère française et étrangère — 60 régiments comprenant des régiments royaux ou des princes, des régiments de gentilshommes et des corps étrangers (allemands, irlandais, et de hussards formés d'éléments divers, hongrois, croates, allemands, turcs) ;

5° Les régiments de Dragons, au nombre de 15, servant à pied et à cheval ;

6° Les milices de France, levées dans les provinces


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du royaume, véritables troupes de réserve, formant 100 bataillons.

L'armée comprenait, en outre, 10 compagnies franches de fusiliers, 8 compagnies franches de dragons, 3 compagnies détachées suisses et grisonnes, 3 compagnies franches anciennes d'infanterie française, 8 brigades d'officiers réformés français et étrangers dans les places frontières du royaume, plus 177 compagnies d'officiers et soldats invalides tant à l'Hôtel royal des Invalides que détachés dans les villes et places frontières.

L'état-major de l'Artillerie de France se composait de lieutenants-généraux, de lieutenants provinciaux, de commissaires, d'officiers pointeurs répartis dans les provinces, et ne formait qu'un même corps avec le Régiment Royal Artillerie, faisant ensemble le service de campagne et celui des places.

Un autre corps spécial de 350 ingénieurs en chef et ingénieurs ordinaires du Roi était chargé de la fortification et de l'attaque des places.

Enfin, il y avait 31 compagnies de maréchaussées à cheval établies dans les Généralités et Provinces du royaume, pour la sûreté publique, avec un état-major particulier.

Ainsi se trouvait régulièrement constituée, avec tousses corps et services, une admirable armée active de plus de 200.000 hommes parfaitement armée et commandée : elle allait donner sa mesure dans les campagnes d'Allemagne et des Flandres.

Voyons maintenant, avec quelques détails, les corps qui intéressent particulièrement la province limousine


et les régiments de gentilshommes, hauts seigneurs du Bas-Limousin, comme le vicomte de Turenne et le duc de Noailles et d'Aven, savoir :

La Compagnie des Gardes du Corps de Noailles ;

Le Régiment de Limosin-Infanterie ;

Le Régiment Maréchal-de-Turenne ;

Le Régiment de Noailles-Infanterie;

Le Régiment de Noailles-Cavalerie;

Les Milices de la Généralité de Limoges ;

La Maréchaussée de la Généralité de Limoges.

COMPAGNIE DES GARDES DU CORPS DE NOAILCES

Les Gardes du Corps du Roi forment 4 compagnies à cheval : la première compagnie écossaise, ou de Noailles, et 3 compagnies françaises, de Villeroy, de Charost et d'Harcourt.

La Compagnie écossaise, créée en 1440 sous Charles VII, mais qui n'a plus guère d'écossais que le nom, marche en tête de la Maison du Roi. Capitaine : le maréchal duc de Noailles qui, par cette charge, est commandant né de toutes les troupes de la Maison du Roi; M.'le duc d'Ayen, son fils, en survivance.

Etendards. — 6 étendards blancs, avec soleil brodé d'or de chaque côté et broderie d'or et d'argent autour, portant la devise du roi : Nec pluribus impar, franges et glands or et argent, avec ècharpes de taffetas blanc au haut de la lance dorée.

Uniforme. — Habit bleu, parements, doublure et veste rouges, avec galons d'argent en plein sur le tout, culotte et bas rouges, bandouillère à carreaux de soie blanche et argent, galonnée d'argent, ainsi que le


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ceinturon, et chapeau bordé d'argent. L'équipage du cheval, de drap rouge bordé d'argent.

Cette Compagnie est composée de 6 Brigades à 55 Gardes chacune et de 2 Escadrons à 165 Gardes chacun, en tout 330, compris 12 brigadiers, 12 sousbrigadiers, un premier héraut d'armes de France, 6 porte-étendards, avec 24 Gardes de la Manche près la personne du Roi.

Quartiers ordinaires de cette compagnie : Beauvais, Gisors, Montdidier, Les Andelys.

Nous relevons dans sa composition les noms suivants qui intéressent notre région centrale : le marquis de Chabannes, lieutenant chef de brigade, rang de brigadier (1) ; le comte de Lastic, exempt, rang de mestre-de-camp (2) ; le chevalier de Soudeilles, exempt; M. de Foucault, brigadier ; le chevalier de Corn, sous-brigadier.

De 1759 à 1790, Louis, duc d'Ayen, puis duc de Noailles, troisième Maréchal de Noailles en 1775, commande la 1" compagnie de Gardes du Corps.

Sous la Restauration, la maison de Noailles, toujours dévouée à la personne du Roi, conserve ses prérogatives ; mais c'est la 3' compagnie des Gardes, dont la couleur distinctive est le bleu, que commande M. de Noailles, prince de Foix, pair de France et grand d'Espagne, lieutenant-général (3). Nous trouvons alors dans cette compagnie les noms ci-après

(1) Grade actuel de général de brigade.

(2) Dénomination de colonel dans la cavalerie.

(3) Issu d'une branche cadette de la maison de Noailles, le chevalier de Noailles, fils d'Adrien-Maurice, deuxième maréchal de ce nom, ayant été créé prince de Poix sous Louis XV.


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originaires de la région du Centre : de Nadaillac, de la Brousse, de la Laurencie, de Bonneval, de Chabrignac (1).

LIMOSIN 42° RÉGIMENT D'INFANTERIE

Le Régiment de Limosm-Infanterie est à deux bataillons. Créé en 1635, sous Louis XIII, il porte d'abord les noms de ses colonels, MM. de Calvisson et et de Montpezat père et fils. Il devient, en 1864, sous Louis XV, Limosin, du nom de cette province, et assiste, pendant la première partie de son histoire, aux campagnes et actions de guerre ci-après (2) : Buffalora (1636), Cherasco (1640), siège de Tortone (1642), expédifion de Candie (1669), guerre de Hollande (1674), guerre de la Ligue d'Augsbourg (1688), Fleurus (1690), Steinkerque (1692), guerre de la Succession d'Espagne (1701), Malplaquet (1709), Denain (1712).

Drapeaux. — En 1739, le régiment a 6 drapeaux, dont un blanc (colonel) et 5 d'ordonnance, verts, rouges et aurores dans chaque carré par opposition, et croix blanche.

Uniforme. — Habit gris blanc, parements rouges, boutons de cuivre doubles et plats, chapeau bordé d'or.

Limosin a le n° 25 dans l'ordre des régiments, suivant le rang réglé par Louis XIV.

Il comprend un colonel, un lieutenant-colonel, un major, 32 capitaines, dont un commandant de

(1) Almanach royal pour l'année M DUCC XVI.

(2) Historiques des corps de troupes de l'Armée française, publié en 1900, par Berger-Levrault, sous la direction du Ministère de la Guerre-


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bataillon, 2 capitaines de grenadiers et 2 aides-majors, 34 lieutenants, dont 2 lieutenants de grenadiers, 6 lieutenants en second, dont 2 sous-lieutenants de grenadiers et 2 enseignes — soit 79 officiers en pied ; 34 compagnies à 30 hommes chacune, dont 2 de .grenadiers, à 17 compagnies par bataillon de 510 soldats, en tout 1.020 soldats, compris 68 sergents à 2 par compagnie, un tambour-major et 34 tambours, avec 6 drapeaux à 3 par bataillon, suivant l'Ordonnance du Roi du 8 janvier 1737.

On voit que la compagnie d'alors correspond à la section, quart de la compagnie d'aujourd'hui.

Composition de Tétat-major de Limosin en 1739 :

Le duc de Nivernais, colonel (commande le régiment pendant dix ans, de 1734 à 1744;

N..., lieutenant-colonel ;

M. de Besson, major;

M. du Robin, capitaine de grenadiers ; M. Gaussen, capitaine aide-major (1) : 1er bataillon.

M. du Vergés, commandant; M. Paschal, capitaine de grenadiers ; M. Dezis, capitaine aide-major : 2' bataillon.

Il est en quartier au Quesnoy.

Ce beau régiment prend part, dans l'armée du maréchal de Maillebois, à la guerre de la Succession d'Autriche (1740-1748), et à la prise d'Egra, en Bohême (1743). Il fait également, avec les colonels de Robecque, de Miran et de Morbecq, les campagnes de la guerre de Sept ans (1756-1762). En 1777, il tient garnison à Metz.

(1) Officier remplissant à peu près les fonctions actuelles de l'adjudant-major.


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En 1791, Limosin devient 42" Régiment d'infanterie et prend part, sous les ordres des colonels de Maillard et de Laissac, à l'expédition de Sardaigne, puis fait partie de l'armée du Var (1792-1793). Une femme extraordinaire, Marie-Angélique Duchemin, veuve Brulon, prend, après la mort de son mari, l'uniforme du régiment, dans lequel elle fait campagne en Corse, se distingue en plusieurs circonstances et est trois fois blessée. Sa dernière blessure l'oblige à quitter le service; admise aux Invalides comme caporal, elle mourut, en 1859, sous-lieutenant à titre honorifique et chevalier de la Légion d'honneur.

A la réorganisation de 1794, la 42" Demi-Brigade de bataille est formée du 2e bataillon du 21e régiment (ex-Guyenne) et de deux bataillons de volontaires (3* de la Gorrèze et 1er des Amis du Bas-Rhin) ; elle fait, sous les ordres du chef de brigade Gaudet, les campagnes de 1794 et 1795 à l'Armée du Rhin.

En 1796, nouvelle organisation : la 42" DemiBrigade d'Infanterie de ligne, formée cle la 31* Demi-Brigade de bataille, fait d'abord partie (1796-1799), des Armées du Nord et d'Italie. En 1800, avec le chef de de brigade Piolaine, elle est à l'Armée du Rhin, commandée par Moreau, et fait l'immortelle campagne marquée par Biberach, Hohenlinden, Ulm, Hochstedt.

Elle prend, en 1803, la dénomination de 42e Régiment d'Infanterie de ligne, qu'elle garde jusqu'en 1815. Pendant la période impériale, les campagnes et combats principaux auxquels assiste le régiment sont :

1803-1805. — Division d'occupation à Tarente.


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1806. — Armée de Naples : Reggio.

1807. — Armée d'Italie : Bologne, Vérone. 1808-1811. — Armée d'Espagne : Villa-Rodonia,

Girone, Vich, Tarragone.

1809. — Armée d'Italie : Raab, Wagram.

1813. — Grande-Armée : Bautzen, Lutzen, Grosbeeren, Dennewitz.

1813-1814. — Armée d'Italie.

1815. — Savoie.

A la Restauration des Bourbons, le régiment devient Légion de la Charente, à Angoulème, sous le comte d'Arbaud-Joucques. I! forme enfin à Rennes, le rr janvier 1821, le 42' Régiment d'Infanterie de ligne. En 1828, il fait partie du corps expéditionnaire de Morée, dont l'intervention décide de la libération de la Grèce.

Pendant le Sepond Empire, en 1854-1855, il prend part à la campagne de Crimée, avec les colonels d'Hendecourt et Montaudon; en 1863, il fait colonne en Algérie, sous le colonel Dumont; en 1867, il est au corps d'occupation, à Rome, où il reste jusqu'au début de la guerre franco-allemande.

Il rentre alors en France avec le 35* et forme avec ce régiment la belle brigade de la Mariouse, qui fut le noyau de la défense de Paris (1870-1871), et se distingua particulièrement à Chevilly et à Champigny.

Le 42e Régiment de marche avait, pendant ce temps, fait partie de l'Armée de la Loire et de l'Armée de l'Est et assisté aux combats de Beaune-la-Rolande, Villersexel et la Cluse.

Après la guerre, le 42" alla tenir garnison, toujours


avec le 35e, à Belfort, d'où il partit, en 1914, pour se distinguer dans les dernières campagnes.

Telle est, résumée en quelques lignes, la brillante épopée du vieux Limosin, devenu 42° Régiment d'infanterie. Il portait, en 1914, sur son drapeau tricolore, les noms glorieux de Hohenlinden, Girone, Tarragone, Sébastopol, auxquels viendront s'ajouter les inscriplions non moins glorieuses de la Grande Guerre.

En effet, la part prise par le 42° aux opérations de cette campagne de cinq ans est particulièrement brillante.

En 1914, le régiment entre deux fois en vainqueur à Mulhouse ; il combat ensuite dans le nord à Proyart, sur l'Aisne à Bouillancy, Vie, Autrèches, Vingré, puis à Tracy-le-Val.

En 1915, il est aux affaires de Soissons, de Quennevières ; il prend une part glorieuse, mais sanglante (47 officiers hors de combat), à l'offensive de Champagne, où il obtient une première citation à l'Ordre de l'armée.

En 1916, il se distingue devant Verdun, et son drapeau est décoré de la Croix de guerre avec palme ; il revient une deuxième fois à Verdun, puis il fait partie des troupes qui opèrent dans la Somme.

En 1917, il prend part à une autre offensive en avant de Reims (2e citation), séjourne en Champagne et revient à Verdun (3e fois).

En 1918, il se distingue dans les combats des Flandres (Locre), dans la conquête du Tardenois et du Soissonnais, à Laffaux, où il est cité pour la troi-


sième fois; enfin, dans les Flandres : 4e citation (prise de Roulers).

Il est, le 11 novembre, sur les bords de l'Escaut, quand il apprend la nouvelle de l'armistice. Entamant alors, par une suite ininterrompue d'étapes, une marche triomphale à travers la Belgique, il défile à Bruxelles, Liège, Verviers dans un dçcor d'apothéose. Il franchit la frontière allemande le 6 décembre et fait le 7 son entrée dans Aix-la-Chapelle, où a lieu la présentation solennelle des drapeaux et étendards français au tombeau de Charlemagne.

Le 42* fait partie des troupes d'occupation du territoire ennemi (1).

En témoignage de sa valeur, la fourragère aux couleurs du ruban de la médaille militaire a été conférée au 42e par le Maréchal de France commandant en chef pour les quatre citations à l'Ordre de l'armée obtenues par ce régiment {Journal Officiel du 19 janvier 1919) :

1° Brillamment enlevé par son chef, le lieutenant-colonel Petit, s'est porté, avec un merveilleux entrain, à l'attaque de de la première position allemande et l'a enlevée d'un seul élan. Poursuivant ensuite son offensive, au cours de laquelle il s'est emparé de 11 canons et de nombreux prisonniers, a pris pied dans la deuxième position ennemie et s'y est maintenu malgré de violentes contre-attaques et des pertes très élevées. (Ordre du 28 janvier 1916).

2° Régiment de haute allure qui s'est toujours distingué en Champagne, à Verdun et sur la Somme. Dans la bataille du 16 avril, sous les ordres du lieutenant-colonel Reboul, a marché sous un violent feu de barrage, sans ralentir, dans

(I) Historique sommaire du 42' R. I. pendant la Grande Guerre,


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un terrain particulièrement difficile. A manoeuvré sous le feu et, insensible aux pertes, atteint ses objectifs sur lesquels, jour et nuit, il s'est cramponné. [Ordre du 1" Mai 1917).

3° Régiment d'une allure superbe. A, sous l'énergique commandement de son chef, le lieutenant-colonel Reboul, pris une part brillante à la dernière offensive et fait preuve d'un élan, d'un entrain et d'une vigueur au-dessus de tout éloge. A arraché, morceau par morceau, à un adversaire résolu et tenace, un terrain que celui-ci avait ordre de tenir à tout prix. Après onze jours de combat et des pertes sévères, a repoussé une très forte contre-attaque, faisant à l'ennemi 419 prisonniers, dont 12 officiers. (Décision du Général commandant en chef du k septembre 1918).

4° Le 14 octobre 1918, sous le commandement du lieutenantcolonel Reboul, a attaqué de front les redoutables organisations ennemies à l'est de Roulers, s'en est emparé, a pénétré dans la ville et en a fait la conquête. A capturé plus de 100 prisonniers, pris 5 canons et un matériel considérable, désamorcé un grand nombre de mines prêtes à exploser et délivré une population de plus de 2.000 habitants. (Décision du Maréchal commandant en chef du 11 décembre 1918.)

MARECHAL DE TURENNE 37e RÉGIMENT D'INFANTERIE

Le Régiment Maréchal de Turenne remonte à la bande levée en 1604, sous Henri IV, par M. de Lémond, gentilhomme de Lorraine, avec des hommes d'armes de cette province. Il entre définitivement, en 1620, à la solde du roi de France, Louis XIII, sous le nom de Régiment de Turenne ; le vicomte de Turenne le commande jusqu'en 1658. Il prend ensuite les dénominations de Régiment du Maine en 1675, puis de Régiment d'Eu en 1740.


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Pendant la première période de son existence, ses campagnes et batailles principales sont les suivantes :

1636. Siège de Saverne. — 1637-1638. Campagnes sur le Rhin et en Flandre. —1640. Armée d'Italie. — 1641. Siège d'Ivrée. — 1642. Siège de Tortone. — 1643. Armée d'Allemagne. —1644. Prise de Mayence.

— 1645. Nordlingen. — 1652. Guerre de la Fronde.

— 1654. Siège d'Arras et de Stenay. — 1655. Siège de Landrecies. — 1656. Valenciennes, Montmédy. — 1657. Cambrai. — 1658. Les Dunes. — 1664. Guerre contre les Turcs. Bataille de Saint-Gothard. — 1701-1703. Campagne des Flandres. — 1703. Combat d'Eckeren, où son colonel, le marquis de Séguiran, est tué en entraînant son régiment à l'ennemi. — 1707. Almanza. — 1712. Denain. — 1733. Guastalla.

En 1739, le régiment, qui est à deux bataillons, a 6 drapeaux, dont un blanc (colonel) et 5d'ordonnance, jaunes et rouges par opposition, et croix blanche.

Uniforme. — Habit gris blanc, boutons de cuivre ronds, parements bleus, poches en travers et chapeau bordé d'or.

Il est en quartier à Bayonne.

Composition de l'état-major :

Monseigneur le comte d'Eu, lieutenant-général, colonel (1);

Le marquis de Chambonas, colonel-lieutenant ;

Le chevalier de Villeneuve, lieutenant-colonel ;

M. de Cauboust, major, rang de lieutenant-colonel ;

M. du Chastelet,capitaine de grenadiers; M. d'Autel, aide-major : 1er bataillon.

(1) Fils du duc du Maine, lui-même fils légitimé de Louis XIV et de M" de Montespan.


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M. de Villeneuve, commandant; M. de Puech, capitaine de grenadiers ; M. de Saint-Avoye, aidemajor : 2* bataillon.

Le régiment a le n° 20 dans l'ordre des corps d'infanterie.

Il prend part, en 1745, à la fameuse bataille de Fontenoy, avec le colonel de la Grange, et, en 1745, à la prise de Berg-op-Zoom, avec le colonel de Courbuisson.

Après avoir pris le nom de Nivernais, en 1775, il redevient Maréchal de Turenne, en 1778(1);

Devenu, en 1791, 37' Régiment d'Infanterie, il s'empare, en 1793, du fort Vauban (Armée du Rhin).

Sous les dénominations de 37' Demi-Rrigade d'Infanterie de ligne, en 1776, et de 37* Régiment d'Infanterie de ligne en 1803, il prend part aux campagnes et batailles ci-après :

1796-1797. — Armée de Rhin-et-Moselle : Altenkirchen, "Wurtzbourg, Neuwied.

1799. — Armée d'Helvétie : Zurich.

1800. — Armée du Rhin : Moeskirch, Dillingen. 1807-1808. — Espagne : Girone.

1809. — En Allemagne : Essling, Wagram.

1811. — En Espagne : Tarragone.

1812. — En Russie : La Moskowa, Polotsk.

1813. — En Allemagne : Lûtzen, Bautzen, Hambourg.

1814. — Grande-Armée : La Rothière, Montereau.

1815. — En Belgique : Fleurus, Waterloo.

En 1815, le 37* (ancien Turenne) devient Légion

(1) Historique des Corps de troupes de l'Armée française. T. XLI. 1 — 6


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de la Sarthe, en garnison à Paris, avec le colonel comte de la Suze. Enfin, le régiment prend à Cherbourg, en 1820, la dénomination de 37' Régiment d'Infanterie de ligne, sous laquelle : en 1823, il fait le siège deLaCorogne, en Espagne; en 1830-1831, il assiste à la prise d'Alger et de Mouzaïa; en 1859, il prend part à la campagne d'Italie (Melegnano ou Marignan et Solférino). En 1870-1871, le 37* est à l'armée de Châlons et le 37e de marche à l'armée de la Loire.

En 1914, le 37e, qui avait eu pour colonel, dans les premières années du siècle, le général de Curières de Castelnau, le futur vainqueur de Nancy, était précisément dans cette ville et faisait partie de la 11 * division, surnommée la Division de fer, du 20* Corps d'armée, qui allait se couvrir d'une gloire immortelle dans les différentes opérations de la Grande Guerre.

Aux noms de Zurich, Polotsk, Alger, Solférino, portés sur son drapeau, vont se joindre d'autres inscriptions glorieuses.

En 1914, le régiment va à Morhange et prend part (24 août-12 septembre), à la défense héroïque du Grand-Couronné de Nancv. A la fin du mois, il est sur la Somme, où il se distingue, et il est compris dans une citation collective du Corps d'armée où il est dit :

« Le Général commandant l'Armée est heureux de féliciter le 20e corps qui ne cesse de montrer les plus hautes qualités manoeuvrières, une endurance qui ne se dément pas, une vigueur et un entrain que rien ne saurait abattre. » (29 septembre 1914).

En octobre, le 37e' arrête la Garde prussienne à


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Hébuterne. Au commencement de novembre, il rejette les Allemands sur la rive droite de l'Yser. Après ce dernier fait d'armes, la brigade dont il fait partie est de nouveau citée à l'Armée :

« La m* Brigade, comprenant le 37* d'Infanterie, s'engageant à fond avec la plus belle vaillance, que tous lui connaissaient, a, par son intervention, rétabli une situation délicate, méritant une fois de plus sa réputation de troupe brave et bien commandée. » (19 novembre 191k).

En mai et juin 1915, le 37e est cité à l'ordre de la division après les opérations en Artois et la prise de Neuville-Saint-Waast. En septembre et octobre, il a de nouveaux succès en Champagne.

En 1916, il fait partie de l'Armée de Verdun. Sa belle défense des positions de Béthincburt'et de la cote 304 (rive gauche de la Meuse), vaut, particulièrement à son deuxième bataillon, une citation au Corps d'armée en date du 4 mai : .

« Le 2* bataillon du 37», sous l'énergique commandement de son chef, le commandant Lionne, et malgré les bombardements les plus violents, a organisé et défendu une série d'ouvrages dont les garnisons ont été détruites à plusieurs reprises ; pendant deux jours a repoussé les attaques et, malgré les plus grandes pertes, s'est maintenu dans le dernier ouvrage totalement bouleversé en luttant jusqu'à la dernière extrémité. »

En juillet 1916, le régiment attaque victorieusement dans la Somme.

Au printemps de 1917, il refoule dans l'Aisne une forte attaque allemande, puis passe à la contreattaque.

En juin 1918, il participe aux attaques des monts de Flandre. En août, septembre et octobre, il combat


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dans le secteur de Reims, enlève le fort de Brimont et pousse jusqu'à la Suippe, d'où il continue, jusqu'à l'armistice, la poursuite de l'ennemi.

Par décision du Général commandant en chef, la fourragère aux couleurs de la Croix de guerre avait été conférée au 37' le 30 décembre 1917.

RÉGIMENT DE NOAILLES 38e RÉGIMENT D'INFANTERIE

Le Régiment de Noailles, dans son origine lointaine, fut une troupe allemande amenée en France en 1596, sous Henri IV, par le prince de Phalsbourg; il avait la paie étrangère et portait les parements verts qu'il a gardés jusque sous le règne de Loui XIV. En 1629, ce régiment fut reconstitué avec des éléments lorrains par Louisde Nettancourt. Nettancourt, sous trois générations, devient Dampierre père et fils, puis d'Humières, de Réthune-Charost, enfin Saillant d'Estaing, jusqu'en 1734. A cette date, il prend le nom de son nouveau colonel, le comte de Noailles (I).

(I) Philippe, comte de Noailles, né en 1714, deuxième fils d'AdrienMaurice, deuxième duc de Noailles et maréchal de France, et de Françoise d'Aubigné de Maintenon, mousquetaire, capitaine, colonel du régiment d'infanterie de son nom, chevalier de Malte, maréchal-decamp, grand d'Espagne de 1" classe, chevalier de la Toison d'or, chevalier des Ordres du Roi, grand'eroix de l'Ordre de Malte, gouverneur de la Maison royale de Versailles et dépendances, ambassadeur, lieutenant-général, commandant en chef en Guyenne, maréchal de France sous le nom de duc de Mouchy (1775), mort sur l'échafaud révolutionnaire en 1794, avec sa femme, née d'Arpajon.

Lorqu'on vint chercher les deux époux, avec d'autres illustres victimes, pour les conduire au tribunal révolutionnaire, un détenu s'écria : t Courage, monsieur le Maréchal ! ». Le maréchal de Mouchy répondit d'u ton ferme : « A quinze ans, j'ai monté à l'assaut pour


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Parmi les très nombreuses actions de guerre auxquelles assiste le régiment, on peut citer particulièrement, sous Louis XIII, Louis XIV et Louis XV :

1638. Saint-Omer. — 1643. Rothweil. — 1644. Fribourg. — 1645. Nordlingen. — 1650. Rethel. — 1654. Sainte-Menehould. — 1655. Landau. — 1674. Grave. — 1677. Kehl. — 1679. Minden. — 1684. Girone. — 1690. Fleurus. — 1692. Steinkerque et Namur. — 1693. Nerwinden. — 1702. Charleroi et Liège. — 1708. Oudenarde. — 1709. Malpiaquet. —- 1712. Denain. — 1713. Landau. — 1719. Fontarabie. — 1734. Philippsbourg et Etlingen; enfin, pendant la guerre de la Succession d'Autriche : Dettingen (1743); Fribourg (1744); Raucoux (1746); Berg-opZom (1747), et pendant la guerre de Sept ans, Weissenfelset Rosbach (1757).

Le régiment de Noailles, qui a le n" 21 dans l'ordre de bataille et est à 3 bataillons, a 9 drapeaux, dont un blanc (colonel), et 8 d'ordonnance, verts, avec un losange blanc dans chaque carré, et croix blanche.

Il est, en 1739, en quartiers à Alais, Anduze et Ganges.

Uniforme. — Habit complet gris blanc, boutons de cuivre unis et ronds, poches en écusson à sept boutons et chapeau bordé d'or.

Le régiment comprend un colonel, un lieutenantcolonel, 49 capitaines, dont 2 commandants de batailmon

batailmon à près de quatre-vingts, je monterai à l'échafaud pour mon Dieu ! »

Tous les condamnés firent preuve d'un courage héroïque et d'un mépris profond pour leurs bourreaux. (Histoire du Tribunal révolutionnaire, par H. Wallon).


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Ion, 3 capitaines de grenadiers et 3 aides-majors, 51 lieutenants, dont 3 de grenadiers, 12 lieutenants en second, dont 3 sous-lieutenants de grenadiers et 2 enseignes. Total : 118 officiers en pied.

Il est composé de 51 compagnies à 30 hommes chacune, dont 3 de grenadiers, soit 17 compagnies par bataillon de 510 hommes chacun, qui font 1.530 soldats, compris 102 sergents à deux par compagnie, un tambour-major et 51 tambours à un par compagnie, avec 3 drapeaux par bataillon, suivant l'Ordonnance du Roi de 1737.

Composition de l'état-major du régiment : M. le comte de Noailles, colonel ; M. de Gay, lieutenant-colonel ; M. de Redon, major ;

M. Depré, capitaine de grenadiers; M. de Vaubercy, capitaine aide-major : 1erbataillon.

M. de Boschevry, commandant; M. de Pignan, capitaine de grenadiers ; M. Dumazel, capitaine aide-major : 2'bataillon.

M. de Plainville, commandant; M. de Langlade, capitaine de grenadiers; M. de Chastelliers, capitaine aide-major : 3e bataillon.

En 1762, le régiment prend la dénomination de Dauphiné, dont le dernier colonel est le marquis de Mac-Mahon, et devient, en 1791, 38° Régiment d'Infanterie; il assiste à la bataille de Jemmapes (1793).

38' Demi-Rrigadede bataille en 1794 et55* DemiRrigade d'Infanterie de ligne en 1796 prennent


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part, pendant la période de la Révolution, aux campagnes ci-après :

1794. — Armée du Nord : Siège de Grave.

1796-1797. — Armée de Rhin et Moselle : Lindau, Bregentz, Biberach, Huningue.

1798-1799. — Armée d'Helvétie : Nidau, lac de Zug, Saint-Gothard, expédition dans l'Engadine.

1800. — Armée du Rhin : Moeskirch, passage du Lech, Fûssen, passage de l'Inn, Wals.

1802. — Saint-Domingue.

Les débris du 3" bataillon furent versés, en 1802, dans la 7e Demi-brigade à Saint-Domingue; les deux autres bataillons, en 1803, dans la 37* Demi-brigade de ligne (ex-Turenne).

Le n° 38 resta vacant sous le Premier Empire.

En 1815, la Légion de Seine-et-Oise est formée à Versailles, sous le commandement du colonel de Juigné, et devient en 1820 à Douai le 38' Régiment d'Infanterie de ligne. Ce régiment fait partie, en 1823, de l'armée du duc d'Angoulème et assiège La Corogne, en Espagne, sous les ordres du colonel de Chérisey.

De 1845 à 1850, il est en Afrique, avec les colonels Herbillon, de Barrai et Grandchamp, et prend part à la campagne dans le Dahra et l'Ouaransenis, à l'expédition contre les Haadis, à la prise de Zaatcha et aux expéditions en Kabylie.

Pendant la guerre franco-allemande de 1870-1871, le 38' de ligne et le 38' de marche sont à l'armée de la Loire (colonel Logerot et lieutenant-colonel Baille), et prennent part aux batailles de Coulmiers,


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Loigny, Vendôme et Le Mans. En 1881, le régiment fait la campagne de Tunisie : Bizerte, Mateur.

En 1914, le 38', appartenant au 13" corps d'armée, était à Saint-Etienne, détachant un bataillon à Lyon. Son drapeau porte les inscriptions : Jemmapes, Saint-Gothard, Moeskirch, Zaatcha.

Dans la grande guerre actuelle, le 38* (ex-Noailles), est resté digne de ses devanciers de la Monarchie, de la République et de l'Empire, ainsi qu'en témoigne la décision suivante du Général commandant en chef les armées du Nord et du Nord-Est, insérée au Journal Officiel du 29 juillet 1918, qui confère la fourragère aux couleurs de la Croix de guerre au régiment, avec énoncé des citations à l'ordre de l'armée qu'il a obtenues :

1° Le 38' Régiment d'infanterie a fait preuve, depuis le début de la guerre, des plus belles qualités d'endurance et d'entrain. S'est distingué à Ancerviller et en Lorraine en août 1714. Sous le commandement du colonel Augier, a enlevé brillamment le village fortement organisé de Vermandovillers (17 septembre 1916). A pris une part glorieuse à l'attaque d'Ablaincourt et coopéré, à trois reprises, à la défense de Verdun (mars 1916, août 1717, novembre 1917). Tout récemment, s'est élancé, dans un élan irrésistible, jusque dans les lignes ennemies ; a fait, au cours de cette action, 80 prisonniers, pris 7 mitrailleuses, détruit de nombreux minens et incendié tous les abris. (Ordre du 7 avril 1918).

2° Bon et brave régiment qui, sous les ordres du commandant Pichon-Vandeuil, remplaçant le colonel absent, a réussi, à force de bravoure et de ténacité, à briser une violente offensive ennemie. A fait face, pendant trois jours consécutifs, en manoeuvrant sous le feu, à des assauts répétés, allant jusqu'au corps à corps, et a fixé définitivement l'ennemi


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après lui avoir infligé des pertes élevées. (Décision du Général commandant en chef du 6 juillet 1918).

NOAILLES - CAVALERIE 15e RÉGIMENT DE DRAGONS

En 1740, l'armée royale comprenait 60 régiments de cavalerie légère, française et étrangère, dont 30 régiments de gentilshommes à 2 ou 3 escadrons chacun, non compris naturellement les corps à cheval de la Maison du Roi et la Gendarmerie (gendarmes et chevau-légers); 15 régiments de dragons formaient une arme à part.

Le Régiment de Noailles-Cavalerie fut créé en 1688, sous Louis XIV, par le duc de Noailles (AnneJules), maréchal de France, et fut commandé successivement, après lui, par son fils Adrien-Maurice, comte d'Ayen; Philippe, comte de Noailles; AdrienMaurice, duc de Noailles (pour la seconde fois), maréchal de France; Louis de Noailles, duc d'Ayen, maréchal de France ; François de Noailles, duc d'Ayen; L. P. M. A. de Noailles, prince de Poix. En 1788, à la veille de la Révolution, il avait pour colonel le baron de Galliffet.

Il prend part aux grandes guerres de Louis XIV et de Louis XV :

1688-1697. Guerre de la Ligue d'Augsbourg : campagne de Flandres, Fleurus, siège de Namur, Steinkerque; campagne du Roussillon, siège de Roses, le Ter; sur le Rhin. — 1701-1714. Guerre de la succession d'Espagne : campagne d'Allemagne, Friedlingen, Spire, Hochstett; campagne de Catalogne : Figuières,


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siège de Girone, blocus de Barcelone. — 1741-1748. Guerre de la succession d'Autriche : campagne des Pays-Bas, sièges d'Ypres, de Menin, de Furnes, Fontenoy, Lawfeld, siège de Maastricht.— 1757-1763. Guerre de Sept ans.

Noailles, qui a le n° 54 de la cavalerie légère, est à 2 escadrons et a 4 étendards de soie rouge, soleil et devise du Roi, brodés et frangés d'or.

En 1739, il est en quartier à Hesdin.

Uniforme. — Habit, parements, doublure et manteau de drap rouge, boutons de cuivre sur bois façonnés, bufle à boutons de cuivre, bandoulière jaune, culotte de peau et chapeau bordé d'or fin ; l'équipage rouge bordé.

Le régiment comprend un mestre-de-camp (ou colonel), un lieutenant-colonel, un major, un aidemajor, 6 capitaines, 8 lieutenants et 4 cornettes, faisant 22 officiers en pied. 8 maréchaux-des-logis, à un par compagnie, et 200 maîtres, y compris 16 brigadiers, 8 trompettes et un timbalier.

Le mestre-de-camp et le lieutenant-colonel sont capitaines en pied de la 1" et de la 2e compagnie du régiment, comme, d'ailleurs, dans tous les régiments de la cavalerie légère.

Composition de l'état-major du régiment :

M. le duc d'Ayen (1), mestre-de-camp propriétaire (1730-1754); " .

(1) Louis, troisième duc de Noailles, né en 1713, fils d'Adrieu-Maurice, maréchal de France, et de Françoise d'Aubigné de Maintenon, mousquetaire sous le nom de comte d'Ayen, mestre-de-camp du régiment de cavalerie de son nom, capitaine des Gardes du corps (compagnie écossaise), créé duc d'Ayen en 1737, brigadier, maréchal-de-camp, lieutenant-général, chevalier des Ordres, duc de Noailles en 1766,


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M. de Noailles, prince de Poix, mestre-de-camp lieutenant ;

M. de Ligondès, lieutenant-colonel;

M. le chevalier de Dampierre, major;

M. d'Avesne, premier capitaine;

M. de Champsel, aide-major.

En 1776, Noailles-Cavaleric passe dans l'arme des Dragons sous la dénomination de NoaillesDragons (1), et est en quartier à Metz.

Il devient, en 1791,15' Régiment de Dragons, avec le colonel de Chapt de Rastignac.

Ses campagnes, sous la République et l'Empire, sont les suivantes :

1793. — Armée d'Italie.

1794-1795. — Armée des Pyrénées-Orientales : le Boulou, Bellegarde, prise de Figuières, la Fluvia.

1796-1897. — Armée d'Italie : Dego, Lonato, Primolano, Arcole.

1798-1801. — Armée d'Orient : Chebreiss, les Pyramides, Haute-Egypte, Héliopolis.

1805-1807. — Grande-Armée : Ulm, Nordlingen, Austerlitz, Lùbeck, Pultusk, Ostrolenka.

1808-1813. — Armées d'Espagne et de Portugal : Ciudad-Rodrigo, Busaco, Pombal, Redinha, Fuentesde-Ognoro, Vitoria.

maréchal de France en 1775, gouverneur de la Maison royale de Saint-Germain, gouverneur général du Roussillon et gouverneur particulier des ville et citadelle de Perpignan, mort en 1793.

(1) Notre compatriote, Martial Vachot (de Tulle), général de division à l'Armée du Rhin (1793-1795), tué au combat de Goldberg, en 1813. avait été soldat et sous-officier à Noailles-Dragons. L'auteur de ces lignes, petit-neveu du général, lui a consacré une étude qui a paru dans le Bulletin de la Société (4* livraison de 1912, tome 34').


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1814. — Campagne de France : BrienncLa Rothière, Nogent, Mormans.

1815. — Armée du Nord : Ligny, Rocquencourt.

A la première Restauration, en 1814, le Régiment était devenu 10* Dragons, de nouveau 15' en 1815; puis il avait été licencié après la campagne ' de Belgique, à La Rochelle.

Le 15' Régiment de Dragons ne reparaît qu'en 1871 et a ainsi la seconde filiation suivante :

3e Régiment de Chevau-légers lanciers, créé en 1811 avec le 8e Régiment de Dragons. Ce régiment est en Russie, à Polotsk et à la Bérésina ; en Allemagne, à Bautzen, Reichenbach, Dresde, Leipzig, Hanau ; en France, à Champaubert, Vauchamps, Troyes ; en Belgique, à Ligny et à Waterloo.

Le 3e Chevau-légers lanciers devient Régiment de Lanciers du Dauphin en 1814, redevient 3'Lanciers en 1815, puis est licencié à la paix.

Le 3* Lanciers n'est rétabli qu'en 1831, où il est formé avec le 3e de Chasseurs à cheval. Il fait, en 1870, campagne à l'armée du Rhin, avec la célèbre brigade mixte Lapasset, et assiste aux batailles ou combats de Rezonville, Saint-Privat, Noisseville, Peltre. Le 3* Régiment de marche de Lanciers fait partie du 18e corps, aux armées de la Loire et de l'Est, et prend part aux combats de Beaune-la-Rolande et de Villersexel.

Les lanciers ayant été supprimés en 1871 après la guerre, le 3* Lanciers redevient Dragons, comme sous les Noailles, avec le n° 15.

Il était, en 1914, en garnison à Libourne, ayant


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sur son étendard les noms glorieux de Polotsk, Bautzen, Dresde,.Champaubert, les trois derniers de bon augure pour la Grande Guerre contre les Allemands.

En effet, parti le 3 août, sous le commandement du colonel Monsenergue (10* division de cavalerie, général Conneau), le régiment franchit la frontière et reçoit le baptême du feu sur le plateau de Sarrebourg (17 août). Il combat également sous Nancy (22 août). Il prend part, ensuite, aux opérations sur la Marne, sur l'Aisne, en Artois,, de nouveau en Lorraine, en Alsace.

Le 15e Dragons a fourni, en outre, trois groupes de réserve.

Enfin la fourragère aux couleurs de la Croix de guerre a été conférée, par le Maréchal commandant en chef, au 15e Régiment de Dragons (Journal Officiel dn 4 mai 1919), avec énoncé des citations à l'ordre de» l'armée obtenues par le régiment :

1° Compris dans la citation ci-après : « Le bataillon à pied de la 10* Brigade de dragons, engagé dans la bataille à un moment où la situation était difficile, a, sous l'habile direction du chef d'escadrons La Salle, qui a su maintenir dans sa troupe le moral le plus élevé, réussi à arrêter les progrès d'un ennemi supérieur en nombre, supportant ses attaques sans faiblir et le harcelant par de vigoureuses contreattaques. » (Décision du Général commandant en chef du 18 juin 1918).

2° Compris dans la citation collective ci-après : « Le bataillon de la 10» Brigade de dragons, dans les journées des 17 et 18 juillet 1918, aux ordres du commandant Thoreau La Salle, a fait preuve d'un entrain remarquable et des plus belles qualités manceuvrières en se portant à l'attaque des


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pentes boisées de l'éperon de Louvrigny, sur un terrain en espalier particulièrement soumis aux tirs d'artillerie d'une très forte position ennemie, et imprimant une allure irrésistible aux lignes d'attaque, malgré l'importance des pertes subies. » (Ordre du 18 mars 1919).

MILICES DE LA GENERALITE DE LIMOGES

Les Milices, ou troupes provinciales de seconde ligne, représentaient à peu près, au xvin' siècle, des troupes de réserve et territoriales de nos jours ; elles furent fréquemment appelées, dans les grandes guerres de Louis XIV et de Louis XV, et rendirent généralement de grands services. Elles avaient, d'ailleurs, de bons cadres, leurs officiers étant des officiers de l'armée active retirés du service ou bien réformés, c'est-à-dire en disponibilité.

L'origine des'premières milices levées dans les provinces du Royaume remonte à 1445, sous le règne de Charles VII.

En 1740, il y a 100 bataillons de milices dans les les Provinces et Généralités du Royaume, avec leurs quartiers d'assemblées, régis par les Ordonnances récentes de 1736 et de 1737. Ils se réunissent aux mois d'avril et de mai, dans chaque quartier désigné, suivant les ordres du Roi.

Chaque bataillon comprend 6 compagnies de 50 hommes chacune, avec un commandant, un major ou aide-major, 6 capitaines (le commandant compris), qui font 13 officiers par bataillon,*et 24 sergents, à 4 par compagnie, avec un tambour à chacune.

Cette force compte donc, sur pied, 600 compagnies,


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soit 30.000 soldats et 1.300 officiers, avec 300 drapeaux, à 3 par bataillon, suivant l'Ordonnance. Les bataillons portent le nom de leur quartier et ont l'uniforme et les drapeaux de même que les régiments de leurs Provinces. Ils constituaient d'excellentes troupes de complément.

La Généralité de Limoges a, en 1340, 2 bataillons de milices :

1er Bataillon, de 300 hommes, quartier à Angoulème. M. du Bousquet, capitaine-commandant, et M. Maret de la Loge, capitaine-major.

2' Bataillon, de 300 hommes, à Limoges, M. de Brie, capitaine-commandant ; M. Le Tellier, capitainemajor.

MARECHAUSSEE DE LA GENERALITE DE LIMOGES

La Maréchaussée, déjà dénommée aussi Corps de la Gendarmerie de France, a été créée originairement sous le roi Philippe Ier, en 1060, supprimée, puis rétablie par un édit de 1720 sous le forme de 3Ï Compagnies à cheval dans les Généralités et Provinces du Royaume pour la sûreté publique.

Ainsi, il y a, en 1740, une compagnie à cheval dans chacune des 31 Généralités, y compris la compagnie du Prévôt général de l'Ile-de-France, composant ensemble 571 brigades, à 5 cavaliers par brigade, compris un exempt, un brigadier ou sous-brigadier à la tète de chacune, et de plus 31 trompettes habillés des couleurs du Roi garnies d'argent, lesquels sont attachés aux Prévôts généraux.

Le Roi nomme des Inspecteurs choisis ordinaire-


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ment parmi les Prévôts généraux, lesquels sont au nombre de 31, avec des Prévôts particuliers et 106 lieutenants, soit 147 officiers, ayant sous leurs ordres 2.915 cavaliers, compris exempts, brigadiers, sous-brigadiers et trompettes.

Ces 31 compagnies à cheval des Prévôts généraux des Maréchaussées dans les Généralités sont sous l'autorité du Ministre Secrétaire d'Etat à la Guerre. Leurs officiers sont choisis parmi les anciens officiers des troupes du Roi. A chaque compagnie sont attachés aussi des officiers de justice.

Uniforme. — Habit et manteau bleu, doublure et parements rouges, veste de drap couleur chamois, boutons d'étain argentés, bandoulière de buffle et ceinturon bordés d'argent fin, aiguillettes blanches, bas blancs, chapeau bordé d'argent fin.

Armement. — Sabres, bayonnettes, mousquetons et pistolets.

Equipage du cheval. — De drap bleu orné d'un galon blanc.

La Généralité de Limoges comporte une Compagnie de Maréchaussée, de 90 cavaliers et un trompette, subdivisée en 18 brigades.

M. de Puymarets (1), prévôt général, réside à Brive.

(1) Jacque-Joseph de Sahuguet d'Amarzit, seigneur d'Espagnac et de Puymarets, ancien officier, puis vice sénéchal du Bas-Limousin, enfin prévôt général et inspecteur de la Maréchaussée de la généalité de Limoges, père du seigneur de Puymarets, premier président du Présidial de Brive, de l'abbé d'Espagnac, conseiller à la Grand'Chambre du Parlement de Paris, et du lieutenant-général baron d'Espagnac, gouverneur des Invalides.


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Limoges

Limoges. — M. Pabot-Dubreuil, lieutenant; le S. Beaubiat, brigadier; le S. Théraud, sous-brigadier. Saint-Junien. — Le S. Dalby, sous-brigadier. Bellac. — Le S. N..., sous-brigadier. Bessines. — Le S. Gigot, brigadier. Bourganeuf. — M. Le Mercier, exempt. Saint-Léonard. — Le S. de Fayolle, sous-brigadier. Pierre-Buffîère. — Le S. Deshouches, sous-brigadier.

Tulle

Tulle. — M. de Gramont, lieutenant; le S. Darluc, brigadier.

Brive. — M. Delaulerie (1), exempt; le S. Crizat, brigadier.

Ussel. — Le S. Lachaud, brigadier.

Uzerche. — Le S. Donnève, brigadier.

Angoulème

Angoulème. — M. de l'Estanche, lieutenant ; le S. Breuilhet, brigadier.

Pont-d'Agrys. — Le S. Déclare, brigadier.

Mansle. — M. de Villeserin, exempt.

Chabannais. — Le S. Payan, sous-brigadier.

Ruffec. — M. de la Mongerie, exempt.

Cette organisation de la Gendarmerie est, de toutes nos institutions militaires, celle qui a le moins souffert des vicissitudes des temps et des changements de gouvernement.

Colonel de CONCHARD.

(1) Martin de Laulerie, vieille famille de Brive.

T. XLI. 1-7


MAISON DE LA FAMILLE VILLOTTE A H AUTEl'ORT


GÉNÉALOGIE DE LU FAMILLE VILLOTTE

originaire d'Hautefort (Dordogne)

AVERTISSEMENT

J'éprouve un plaisir tout particulier à exprimer ici ma reconnaissance aux personnes qui m'ont aidé dans l'élaboration de cette notice. Conduit par les événements assez loin de mon pays, exilé de ma ville natale, séparé de mes amis, privé de mes instruments de travail habituel, j'ai pu, grâce à Elles, trouver un milieu sympathique, des sujets d'études intéressants, l'utilisation de quelques loisirs que ma situation militaire m'imposait, bref, l'illusion que j'étais chez moi dans cette magnifique contrée des confins du Limousin et du Périgord.

Je dois tout d'abord remercier la famille Villotte qui a bien voulu m'ouvrir ses archives; remercier aussi ses alliés, M. et Mme Pouyadon-Latour, de Saint-Pantaly d'Ans; la municipalité d'Hautefort, qui a facilité mes recherches dans l'état civil de la commune; Me Bondet de La Bernardie, notaire à Hautefort, qui m'a permis de travailler dans.son élude où j'ai puisé une précieuse documentation ; Me Peyronnet qui suppléait Me B. de La Bernardie, pendant que celui-ci, délaissant forcément ses minutes, s'en allait au front manier une mitrailleuse et y gagner la Croix de guerre : Me Peyronnet m'a laissé aussi utiliser les actes de son étude personnelle à Badefol-d'Ans; M. l'Archiviste du département de la Dordogne qui m'a envoyé en communication les inventaires d'archives que les exigences de mon service ne me permettaient pas d'aller consulter à Périgueux ; le secrétariat de la mairie de Ligueux; le secrétariat de la mairie de Thiviers. Je salue la mémoire de M. le comte de Saint-Paul, maire de Thiviers, qui avait pris la peine de faire des recherches dans ses notes.

M. l'abbé Lafont, le vénérable curé de Badefols.a été parfaitement obligeant. Son accueil, d'une bonté, d'un charme incomparables, m'a laissé un souvenir ému. M. l'abbé Comte m'a offert


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une de ses intéressantes brochures sur l'histoire de la région de Badefols. Il a fait mieux encore: il a eu la patience et l'amabilité de copier et de m'envoyer des extraits inédits d'un précieux Livre de liaison.

Trois noms représentent un concours inestimable apporté à tous les travaux que j'ai pu ébaucher ou achever en Périgord : M. le marquis de Fayolle, Président de la Société Archéologique du Périgord, m'a renseigné, chaque fois qu'il était utile, avec la grande autorité qui lui appartient, sur une région que jusque-là je ne connaissais pas ; M. le comte de Saint-Saud, son beau-frère, a mis à ma disposilion, sans compter, sa connaissance profonde de l'histoire généalogique de la province et de toutes les questions nobilières. Enfin, M. Philibert Lalande, Président de la Société Archéologogique de la Corrèze, dont les cheveux blancs respectés n'impliquent aucune vieillesse efficiente, m'a entouré d'une cordialité utile et active. Je n'oublie pas tout ce que je lui dois, ainsi qu'à ses excellents collaborateurs, M. de Valon, viceprésident, M. le colonel de Conchard, secrétaire, M. Gasperi, mon collègue et ami, membre de la même société.

En outre, il me semble que je manquerais à un devoir si je ne remerciais pas M. le colonel Eslève, commandant le dépôt du 84me régiment d'infanterie. Pendant tout le temps que j'ai été son secrétaire, le colonel Estève a favorisé, dans la mesure où le service le permettait, mes travaux historiques.

Quelques mots sont indispensables encore: transporté, par un changement d'affectation à Montereau, c'est là que j'ai terminé, en partie sur des tables de corps de garde, la généalogie de la famille Villolle. J'ai eu la chance de trouver tout près de ma garnison, dans le joli village de Saint-Germain-Laval, un historien distingué de la région, M. Calel. M. Catel, qui possède une belle bibliothèque, m'en a généreusement accordé l'accès. J'ai pu y consulter de grands ouvrages, tel que YHistoire généalogique du Père Anselme, à des moments où la suppression des permissions ne me laissait pas la ressource d'aller à la Bibliothèque nationale. Je prie M. Catel d'agréer, ici, l'expression de mon amicale gratitude.


INTRODUCTION

Une vieille maison. — Généalogie de ses maîtres : les Villotte. — Intérêt de l'étude des familles de condition bourgeoise. — La bourgeoisie des hommes de loi à la campagne. — Sa force intrinsèque ; force qui lui vient d'alliances avec la noblesse. — Alliance des Villotte avec les Ilaulefort de ta Mothe et avec les Bonneguise. — Qui étaient les Bonneguise ; les aventures de M. de Bonneguise, beau-père de Léonard Villotte. — ' Les Bonneguise deviennent grands seigneurs : quelles pouvaient être les conséquences d'une alliance avec eux. — Alliance avec les Combescot; une branche cadette perpétue le nom. — Alliances avec les Faute et avec les Pouyadon de. la Tour. — Le X1X<> siècle.

Il est impossible au voyageur de passage à Hautefort de ne pas remarquer, sur la route qui mène à la place du bourg, la vieille maison de Messieurs Villotte : c'est vraiment l'unique habitation du village qui ait tout à fait bonne apparence. Vaste et solide bâtiment d'un seul étage, alignant sous sa toiture d'ardoise une grande façade toute unie, enduite d'un crépi couleur de sable et percée de fenêtres en petit nombre à volets d'un gris bleuté, elle serait seulement d'aspect un peu trop sévère, si elle n'était égayée par le voisinage d'un jardin délicieux. La grille de ce jardin laisse voir de la route une jolie terrasse plantée d'un rang de tilleuls touffus le long d'un parapet de pierre. Au delà, c'est le vallon de la Bauze, et les coteaux du versant opposé apparaissent un peu indistinct dans la lumière entre les troncs obscurs des grands arbres...

Si l'on descend au fond de cette vallée, le bourg se montre tout entier sur sa colline, au pied du château qui écrase de sa masse énorme la foule confuse des bâtisses paysannes ou bourgeoises, mais, de ce point de vue encore, le regard découvre bientôt la maison de Messieurs Villotte. Sa terrasse escarpée, dominant des herbages en pente rapide plantés


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d'arbres fruitiers; son petit parc aux verdures sombres ; les deux pavillons qui flanquent sa façade du côté de la campagne font à cette maison une physionomie particulière et qui n'est pas sans fierté. Ce serait très bien un repaire noble, selon la vieille expression de la contrée. De nos jours on dirait peut être un château, si l'on n'était sous les tours altières d'Hautefort. On reconnaît, en tout cas, la demeure héréditaire d'une ancienne famille.

Les pages qui suivent rendent compte sommairement de la généalogie de cette famille depuis plus de trois siècles. Ces études généalogiques se multiplient de nos jours. Elles servent, et serviront de plus en plus à nous faire mieux comprendre la constitution et les moeurs de l'ancienne société française. En outre, on ne peut leur dénier une certaine valeur éducative. S'il n'est pas de meilleur antidote contre l'orgueil de race mal compris, rien n'est plus propre, aussi, à nous guérir au besoin de l'individualisme, à nous ramener à l'intelligence de la solidarité familiale, à nous montrer clairement la valeur du nom.

Naguère, on n'écrivait pas habituellement l'histoire des races qui ne pouvaient produire un beau catalogue de hauts dignitaires, ou de soldats plus ou moins illustres; on ne soignait, d'ordinaire, dans ce genre d'études, qu'un intérêt d'amour propre ou un intérêt matériel. Preuves de noblesse, entraînant d'ailleurs des privilèges utiles sous l'ancien régime, ou bien droits à un héritage, tel était l'objet du généalogiste. On comprend la question autrement de nos jours. Si l'on pouvait, on rechercherait la destinée des noms les plus obscurs, les plus humbles, avec l'espoir d'en mieux comprendre les événements historiques, d'en mieux connaître l'Homme ou d'y trouver, tout au moins, quelque recette utile à la conduite des familles. Il s'agit ici, au surplus, d'une lignée appartenant à l'une des classes de notre ancienne société les plus dignes d'être étudiées : cette vieille et vigoureuse bourgeoisie campagnarde qui tenait par un bout à la noblesse et par l'autre aux laboureurs. Et, précisément, la généalogie des Villotte se distinguant par la stahilité de


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leur condition nous fournit un excellent exemplaire. En effet, leur premier ancêtre connu était notaire et le dernier maître de la vieille maison l'était encore. Sans doute, la profession ne s'est pas transmise de façon ininterrompue de l'un à l'autre, mais les Villotte ne se sont jamais éloignés définitivement de leur petit pays et s'y sont presque toujours tenus, pour leurs alliances, au même milieu social. Ils n'ont pas acheté d'offices de judicalure à la ville voisine, ni à la Cour d'offices de la maison du Roi qui les eussent, plus ou moins rapidement, acheminés à la noblesse. On pouvait d'ailleurs se complaire au rang qu'ils occupaient. Dès ce premier ancêtre connu, Léonard VILLOFTE, mort à 103 ans, en 1651, jusqu'à la fin du xvne siècle, la famille paraît solidement enchâssée dans ce monde particulier de légistes, grands ou petits, sur lesquels, aux champs comme à la ville, reposait l'ordre social au temps des Bourbons : les Villotte sont praticiens (hommes de loi), notaires royaux, lieutenants ou greffiers de justices seigneuriales; parmi leurs alliés, je vois des juges, lieutenants ou procureurs fiscaux des mêmes juridictions.

Cette bourgeoisie instruite, était, peut-être, plus puissante encore dans les campagnes que dans les centres urbains. Représentons-nous bien qu'elle fournissait les juges des conflits ou des délits les plus ordinaires parmi les paysans ; les chefs de la police rurale ; les rédacteurs des contrats, parmi des populations assez frustes ; les secrétaires, les hommes d'affaires des nobles, leurs familiers, donc, leurs confidents obligés lorsqu'ils résidaient sur leurs domaines, ou bien leurs mandataires agissant en leur absence (1).

(1) Voyez, par exemple, la correspondance de la maison d'Hautefort qu'a publiée M"" de Cumont. S'agit-il de retirer du couvent une fille qui, décidément, n'a pas la vocation et qu'il vaut mieux reprendre ? Lidonne, le juge du marquisat, ira la quérir, à défaut d'un parent et escortera à cheval sa litière. Voyez encore le Livre de Raison du notaire Raffailhac, de Badefols (l'un des documents les plus significatifs que l'on puisse consulter sur la vie à la campagne, dans la région, au xvii' siècle) : sou rédacteur est môle aux étranges querelles des


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Cette bourgeoisie comptait habituellement des prêtres dans son sein, et c'était le cas des Villotte, parents par les femmes d'un doyen du Chapitre de la chapelle seigneuriale d'Hautefort, enfin, elle possédait plus ou moins de terre par ellemême, ce qui la rendait maîtresse d'un personnel de métayers et de valets... Tout cela faisait une force très respectable, bien que quelques maux sans remède l'amoindrissent évidemment : les rivalités qui sévissaient entre les juridictions trop nombreuses, la concurrence acharnée entre gens de mêmes professions, les haines qui s'éternisent dans les villages entre les familles et, surtout, hélas ! entre les différentes branches des familles.

En outre de sa force propre, la bourgeoisie campagnarde empruntait quelque force encore ou quelque prestige à la noblesse même, par des alliances avec les hobereaux, parfois cadets de branches cadettes de très puissantes maisons. A la campagne, un notaire, un sénéchal, un greffier bien posés, représentaient pour le gentilhomme pauvre que son toit menaçait d'effondrement, ou pour la demoiselle que le couvent guettait, ce que le conseiller, le partisan ou le commis du roi étaient dans la grand ville, aux yeux du marquis prodigue ou du duc et pair embarassé par le train obligatoire de sa maison. Il ne faudrait donc pas croire que les alliances roturières fussent inconnues ni même rares chez les hobereaux. Si l'on en doutait, il suffirait d'examiner attentivement d'anciens registres paroissiaux. Mais, évidemment, la lecture des généalogies les plus estimables des vieux auteurs n'y pourraient suffire. Il semble que, plus ou moins consciemment, entraînés par le désir de plaire ou conduits par une sorte de sentiment esthétique, ils aient dissimulé, voilé ou négligé les alliances bourgeoises des cadets de grandes maisons.

familles de Royère et de Bonneguise. 11 reçoit avec la dame du village les confidences- d'une jeune fille de la paroisse que Louis de Bonneguise, écuyer, sieur du Soulier, a épousée de force. Le fils de ne notaire est précepteur d'un fils de son seigneur.


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Aux grands Hautefort, par exemple, appartient une branche bâtarde légitimée en 1506 en -la personne de son auteur, Jean d'Hautefort, archer des ordonnances, marié à Galienne de Beauroire. Le Père Anselme donne une généalogie de ces Hautefort de la Mothe. Elle est restreinte aux ascendants directs de Gaston et Paul, maintenus dans leur noblesse en 1667 ; à un fils, deux petits-fils et un arrière petit-fils de Gaston. Cela nous réduit à cette liste d'alliance : Bertin, d'Orsans, Brochard, Joubert, de Bainac, de Chancel. Les registres de Saint-Agnan d'Hautefort nous prouvent que les sieurs de la Mothe ont été plus prolifiques. Ils faisaient figure de bons gentilshommes campagnards, apparentés à la noblesse et à la bonne bourgeoisie de la contrée. Au début du xviir* siècle, le chef de la branche aînée des Villotte s'était allié à l'une de leurs filles. Cette branche parait, d'ailleurs, s'être éteinte assez vite.

A la même époque, en 1703, un autre Villotte, de la branche cadette, Léonard, sieur de la Chèze, épousait une demoiselle de Bonneguise. Cette alliance est si particulière, elle pouvait avoir de telles conséquences, qu'il faut s'y arrêter un moment. Ce n'est point sortir de notre sujet que de montrer ces Bonneguise en pied.

La mariée était, d'après le contrat de mariage, la soeur de « Jean de Bonneguize, escuyer, sieur d'Artigeas et y habittans », paroisse de Badefols. Elle était donc la fille de Louis de Bonneguise, sieur du Soulier; la fille aussi, sans doute, de Jeanne Blanc des Olmières, cette noble demoiselle qu'il avait enlevée en cavalcade le mardi 8 octobre 1652 et épousée, bon gré malgré, dès le lendemain...

Je m'empresse d'ajouter, d'ailleurs, que mademoiselle des Olmières se déclarait consentante le vendredi suivant. « Ce mariage, remarque en outre le notaire Raffailhac en son journal, s'est faict au grand contentement de tout le voijinage, pour le méritte du sieur du Soulier. » Le voijinage dut, hélas ! déchanter ! Monsieur du Soulier avait, positivement, le diable au corps : il était querelleur, audacieux, violent, montrait, en plein règne de Louis XIV, le type


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accompli d'un baron féodal du temps de Bertrand de Born. Avec cela, tenace en ses desseins et assez habile, malgré sa violence, ou bien assez fort de sa conscience au fond, peutêtre, pour se tirer toujours, en fin de compte, des pires embûches.

Dès qu'il fut le maître incontesté du château d'Artigeas que son mariage lui donnait, il entreprit (1660) une lutte impitoyable contre les ne Royère de Peyraux, seigneurs de Badefols : refus de toute démarche déférente envers son suzerain, querelle et procès à propos d'une chasse qui serait passée sur ses blés ; tous moyens de force ou de chicane lui étaient bons. Il n'avait devant lui qu'une veuve et un jeune seigneur sorti fraîchement de l'Académie, mais la partie n'était pas inégale pourtant, parce que madame de Peyraux avait pour elle son curé, un certain Pécon qui semble avoir été un rusé compère. « Voyant le seigneur et madame de Peyraux, sa mère, qu'ils avoyent à faire à ung homme meschant, dit Raffailhac, il luy suscittarent l'accusation de fausse monnoye et firent publier ung monitoire au requist du procureur du Roy... » Un monitoire ! là se reconnaît la main ecclésiastique et la compétence chicanière de cet excellent Curé Pécon qui serait, quelques années plus tard « convaincu de mauvaise foi » et obligé « malgré toutes sortes d'adresses » (1) de se démettre de l'abbaye de Châtres qu'il détenait indûment et voir même de la cure de Badefols. Les archives de la paroisse gardent encore la terrible déposition qu'il s'empressa de rédiger en suite du monitoire « pour la descharge de sa conscience », ditil. Rien n'y était négligé de ce qui eût du envoyer M. de Bonneguise du Soulier aux galères. Cette affaire dura deux ans à en juger par les notes de Raffailhac. Force « faux tesmoingts » y comparurent ; il y eut beaucoup de bruit dans le bourg de Badefols, un siège en règle de la maison d'Artigeas, des bagarres, des coups de fusils, des morts... Evidemment, nous ne pourrons juger du fait que le jour où nous

(I) Ce sont les termes de M.l'abbé Comte qui a étudié le personnage.


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aurons pu réunir toutes les pièces du procès, mais il faut bien croire nécessairement, et c'est tout ce qui importe à notre sujet, que rien de sérieux ne fut retenu contre l'accusé puisque, toujours d'après Raffaillac « la grande et grosse querelle que le sieur du Soulier avoit avecq madame du Peyraux et nos messieurs » fut « accomodée » en 1664 par M. de Boisseuil et qu'en 1671 « monsieur Maître de LajugieFaucon, conseiller du roi, et lieutenant général criminel au siège de Brive » accepta d'être le parrain d'un de ses enfants, un petit Gabriel de Bonneguise, baptisté à Badefols même. Au reste, un autre de ses fils fut capitaine de dragons, un autre curé, et tout réussit on ne peut mieux à cette famille : les Bonneguise furent seigneurs de Badefols ; ils furent les maîtres du vieux château à donjon qui, de la maison Villotte, apparaît si fièrement par delà les prés, les champs, les combes, aux derniers plans du paysage... et le roi érigea leurs terres en marquisat... si bien, même, que les nombreux enfants de Léonard Villotte s'ils avaient vécu, eussent été, en même temps que les neveux d'un apothicaire de village et les cousins germains d'un petit médecin de province, comme nous le verrons, les cousins germains aussi d'un marquis de Bonneguise, gouverneur de Thiviers, premier gentilhomme du comte d'Eu, marié à une SalignacFénélon, et encore d'un évêque d'Arras, conseiller d'Etat, ancien aumônier du roi (1) ; voilà cette société française de

(1) Les BONNEGUISE. — Cette famille parait ancienne et de bonne noblesse, mais je ne connais pas de généalogie des Bonneguise. J'en ai établi un tronçon utilisé ici en confrontant, contrôlant l'un par l'autre et combinant: 1* Quelques lignes de Lacbenay-Desbois : 2* les renseignements fournis par {'Inventaire sommaire des Archives départementales de la Dordogne. T. I. ; 3* Abbé Comte, Badefols d'Ans et la Châtellenie d'Ans (Extrait du Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord, Périgueux, 1901); 4" Abbé Comte, Abbaye de Châtres (Extrait du même Bulletin, Périgueux, 1903); 5' une fiche communiquée par M. le comte de Saint-Saud ; 6* les Registres de l'Etat-Civil (ancienne paroisse de Saint-Agnan) d'Hautefort ; 7* Archives de l'étude de M? Peyronnet, notaire à Badefols ; S* L)ivre de Raison de Jean Raffaillac, notaire royal de 1627 à


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l'ancien régime, telle qu'elle était, assez différente, je crois, dans sa complexité, de ce que nos contemporains imaginent d'ordinaire.

On verra dans la Généalogie que Léonard Villotte, sieur de la Chèze, mari de Jeanne de Bonneguise, parait bien être le même que Léonard Villotte, sieur de la Chèze, que nous trouvons lieutenant au régiment de Bourbonnais. La famille Villotte était alors en excellent chemin. Elle pouvait, comme bien d'autres, accéder à la noblesse. Il n'y fallait que deux ou trois alliances bien choisies complétant les influences nécessaires, de la suite dans les idées et un peu de chance. Ce fut d'abord, je crois, la chance qui manqua. M. de la Chèze perdit, semble -1—il, tous ses enfants avant qu'ils fussent parvenus à lage d'homme. Le lieutenant de Bourbonnais épousa (en secondes noces, si l'on admet l'identité presque évidente des deux Léonard), une Combescot.

Cette alliance, bien que parfaitement honorable, n'était pas telle, doit-on penser, qu'elle put élever la famille Villotte, car les Combescot n'étaient pas encore les grands bourgeois qu'ils sont devenus. Il n'eut pas d'enfant de Jeanne Combescot dont il maria la fille d'un précédent mariage, avec un neveu qu'il avait, chirurgien à Hautefort, et il adopta, en quelque sorte, leur fils unique, son filleul. C'est dans cette ligne cadette que nous verrons les Villotte se perpétuer jusqu'à nos jours.

L'élat de chirurgien ne valait pas la situation qui eut pu appartenir aux propres enfants de M. de la Chèze, mais devait suffire à un cadet. Peut être celui-ci avait-il été dirigé vers la chirurgie par le mari de sa tante Catherine Villotte, Jean Faure, sieur de Chancelou, maître apothicaire à Boisseuil, dont le frère était docteur en médecine. Léonard Villotte, le chirurgien, maria tout naturellement son fils à la

1678. (En outre de extraits que j'en ai trouvé dans les brochures de M. l'abbé Comte, extraits inédits communiqués par celui-ci ; 9" Archives de l'Eglise de Badefols; 10» Archives de la famille Villotte; W Le Père Anselme, Histoire généalogique. Le département des manuscrits de la Bibliothèque nationale m'a fourni peu de choses jusqu'ici.


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lille d'un de ses confrères, M. Dctrieux, sieur du Claud. Il semblait donc qu'après avoir fait de l'étude et de pratique du droit leur occupation principale, les Villotte fussent voués désormais à la médecine. Mais le jeune homme, riche de l'héritage de son parrain le lieutenant d'infanterie, put vivre du revenu de ses biens ; les anciens titres l'appellent Léonard Villotte, sieur de la Chèze, bourgeois. Il était syndic fabricien de la paroisse de Saint-Agnan. En somme s'il était loin de la noblesse d'épée, il tenait un très bon rang dans son petit pays.

Il y avait un autre Détrieux, à Hautefort, à la même époque, commis-greffier du marquisat. Les deux Détrieux devaient être parents (les femmes portaient le même nom de famille). Est-ce par cette alliance que les Villotte furent ramenés à l'étude du droit? Toujours est-il que l'un des fils de M. de la Chèze devint notaire à Hautefort : la famille reprenait son premier sillon. Mais, jamais plus jusqu'à nos jours, une heure ne sonnerait pour les Villotte, pareille à l'instant plein de promesses où leur grand'oncle, le lieutenant de Bourbonnais, obtenait la main d'une demoiselle de Bonneguise, s'alliait à cette race étrange, aventureuse, forte et souple qui, en deux générations, parvint de l'obscurité de très minces hobereaux à la pleine lumière des charges de cour, des dignités ecclésiastiques, et des hauts grades de l'armée... Mais ce n'était pas la destinée des Villotte.

M» François-Pierre Villotte avait trouvé, d'ailleurs, une alliance heureuse, plus conforme au caractère traditionnel de. sa race: il avait épousé, en 1785, la fille d'un avocat que nous voyons dans différents actes qualifié « Procureur syndic de la ville de Périgueux», « Noble citoyen (ou noble bourgeois) de la ville de Périgueux ». Monsieur Maître Arnaud Pouyadon, sieur de Latour, et ces Pouyadon-Latour étaient une très bonne famille.

Mais la Réyolution était proche, et bien qu'on en puisse penser communément, il serait plus difficile que naguère d'accéder au premier rang de la société. Les Villotte surent


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maintenir, tout au moins, durant la tourmente et ensuite, et c'est déjà très beau.

Bien étudiée, leur histoire au xix* siècle ne serait pas sans intérêt ; non pas qu'elle comporte aucun fait sensationnel, mais elle ressemblerait à ces romans de Balzac, si attachants et si féconds en enseignements, rien que par la peinture fidèle des caractères qui se produisent dans une même famille, et par le spectacle offert de leurs réactions réciproques, selon les événements historiques, les alliances, la bonne et mauvaise fortune. Cette histoire s'éloignait de notre objet qui était essentiellement de débrouiller, de coordonner les éléments de la généalogie, les plus anciens surtout, et de classer sommairement les archives conservées dans la vieille maison. Je ne puis songer même à esquisser ici, comme j'en aurais la tentation, ce tableau d'une famille bourgeoise entre la Révolution et la Grande Guerre. Je dois me borner à quelques traits.

François-Pierre eut beaucoup d'enfants. Suivant l'usage, il favorisa l'alné de ses fils, qui fut, à son tour, notaire dans la vieille maison. Il fut aussi maire d'Hautefort. Un des cadets sut corriger rapidement, par le commerce, l'inégalité qui résultait pour lui et pour sa branche de la tradition du droit d'aînesse: l'un de ses fils fut président du Tribunal de Périgueux; l'autre notaire à Saint-Robert (c'est le fils de celui-ci qui est aujourd'hui président du Tribunal de Brive).

Les deux petits-fils hautfortois de François-Pierre achevèrent leurs études à Paris, comme tant d'autres enfants de la bourgeoisie sous Louis-Philippe, qui étonnaient un peu la province à leur retour en l'initiant de leur mieux aux grands mouvements de la pensée du xixe siècle. Ils furent notaires aussi, l'un et l'autre: l'aîné, Noël, à Hautefort; le cadet, Edmond-Nicolas, à Jumilbac. Celui-ci épousa, d'ailleurs, la fille d'un notaire (1), par surcroit leur soeur épousa

(1) M" E.-N. Villotte était, par sa mère, Mm* Raynaud, la petite-fille de M. Desvaux, propriétaire, et. de M"" Desvaux, née Foucauld. M"' Desvaux, mariée en premières noces à un M. Deschamps, appar-


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un notaire, M. Meunier de Quinsac, si bien que certaines réunions de la famille y ont laissé le souvenir de véritables congrès du notariat...

Enfin, l'histoire de la famille Villotte à Hautefort comporterait un chapitre inattendu : le fils du dernier notaire, mort plusieurs années avant son père, était capitaine au long cours. Il s'écartait de la tradition, mais c'était une nature active et enthousiaste, à qui la monotonie de la vie du bourg pesait un peu. Pourtant, il restait fidèle à son pays ; il n'eut jamais pensé à le quitter pour toujours ni à en retirer les siens, et il aimait avec tendresse cette maison d'où il s'arrachait pour de si longs, de si étranges voyages. .

tenait à une branche cadette détachée des Foucauld de Lardimalîe au xvr siècle. Ses parents et elle figurent dans la Généalogie de la maison de Foucauld, du chevalier de Courcelles. Le père y est qualifié chevalier seigneur du Bost et de la Vaissière. La mère était « Demoiselle Charlotte Buisson de Loubazac, fille de Jacques Buisson, seigneur de Loubazac, ancien garde du corps du roi et de demoiselle Charlotte de Sanzillon. » Ils ont deux fils et deux filles, dont la plus jeune est t Marie-Antoinette de Foucauld, née le 11 et baptisée le 14 avril 1772. » L'identité de cette Marie-Antoinette avec la future M"* Desvaux, est établie par les actes de l'Etat civil de Ligueux (acte de décès de la même ; acte de décès de M. Pierre Desvaux ; acte de mariage d'une fille du premier mariage avec M. Deschamps); les actes du greffe du Tribunal de Périgueux (acte de mariage des époux Deschamps-Foucauld) ; actes de l'Etat civil de Thiviers (naissance de Marie-Antoinette de Foucault (sic), Il avril 1772, au repaire noble du Bost, paroisse de Thiviers, fille légitime de messire Jean de Foucault, écuyer, seigneur du Bost, et de dame Charlotte Bouisson. Parrain : messire Jean de Sangillon de Barrières, écuyer, seigneur de la Conche, en Angoumois. Marraine: Marie-Antoinette de Foucault, dame de Fayolle, tante de la baptisée). Je me suis livré très soigneusement à cette vérification pour contrôler les souvenirs de famille et compléter la généalogie des Foucauld. M"* de Foucauld avait été élevée a l'abbaye de Ligueux où elle parait avoir été particulièrement recommandée. Elle parlait plus tard du marquis de Foucauld-Lardimalie, député de la noblesse aux Etats Généraux de 1789 avec beaucoup d'affection, et dans son salon elle avait son portrait gravé, pendu près de la glace de la cheminée. On sait que le marquis avait une soeur religieuse au couvent de Ligueux (née en 1753, morte en 1826). 11 parait probable qu'il s'était intéressé particulièrement à la petite parente de


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Que.de fois, en dépit des satisfactions que pouvait lui donner une existence énergique, n'a-t-il pas dû, au déclin des rudes journées de navigation, se figurer avec un serrement de coeur, bien loin, bien loin, dans ce Périgord si doux, si calme, le vallon de la Bauze, tout rempli de la lumière du couchant; la terre ferrugineuse, couleur de rouille; les près, les bois, d'une verdure plus riche qu'en aucun lieu de la terre; les moissons dorées aux pentes des coteaux et, sur sa terrasse, enveloppée déjà de l'ombre et de la paix du soir, la vieille maison des ancêtres?...

Comment n'eut-il pas regretté un site et des instants d'un charme si particulier, le paradis de son enfance, quand l'étranger qui ne les a connus que durant quelques mois ne peut y repenser sans émotions et sans regrets ?

Emile GAVELLE. Hautefort, 31 mars 1917 ; Montereau, 6 septembre 1918 ; Lille, 14 mars 1919.

(A suivre)

la branche cadette et l'avait placée près de sa soeur. M"' Desvaux a laissé un grand souvenir dans sa famille. Elle devait être quelqu'un en effet. M. le comte de Saint-Paul, peu de temps avant sa mort écrivait à M"* Edmond Villotte, arrière petite-fille de M"" Desvaux, qu'il avait bien connu celle-ci. Il la voyait souvent dans sa jeunesse. Elle aimait alors, comme font toujours les vieillards, à conter des histoires du temps passé. M. de Saint-Paul s'était intéressé à ces souvenirs et avait même quelques notes les concernant. Il avait promis à M"' Edmond Villotte de les rechercher et de lui en faire part. La mort l'a surpris avant qu'il ait pu mettre son projet à exécution. J'avoue que je l'ai vivement regretté. Il pouvait y avoir là, pour qui s'intéresse à l'histoire de l'ancienne société française, des renseignements précieux et j'y aurais peut-être trouvé la matière d'une note distincte de la généalogie Villotte.

M"" Desvaux, née Foucauld, avait une autre fille, M"* Rose Desvaux, qui épousa le capitaine Delpech, chevalier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur. Leur fils fut le général Delpech, mort à Versailles en 1891.


LES CONSEILS DE L'AMITIE

Un opuscule inédit de Marmontel à Bort

Le souvenir de Marmontel est resté vivant à Bort. Il semble que ses compatriotes lui soient reconnaissants de cet attachement attendrissant qu'il a manifesté jusqu'à ses derniers jours pour le berceau natal. Et, en effet, ce « déraciné » qui a eu à Paris une des plus brillantes et des plus solides fortunes littéraires du xvma siècle, est resté singulièrement fidèle à son petit pays. Les premières pages des Mémoires où il esquisse avec tant de bonheur la vie qu'on menait au bon vieux temps,, sur les bords de la Dordogne, et les douces influences qui se sont exercées sur son caractère et son talent, sont devenues des pages d'anthologie.

La maison natale du philosophe se dresse toujours dans la grande rue, encastrée dans cette rangée de vieilles demeures d'artisans aisés qui n'ont pas beaucoup changé depuis un siècle et demi et qui sont toutes pareilles, rappelant une époque patriarcale, presque démocratique où « la médiocrité tenait lieu de richesse», et où « l'inégalité de condition et de fortune ne se faisait presque pas sentir ». Sur le

T. XLt. . 1 — 8


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Couderc, les Bortois ont élevé le buste de leur illustre compatriote. La figure est belle, régulière et souriante. On dirait que cette tête inclinée écoute la chanson de la Dordogne près de laquelle il aimait à lire Virgile.

On avait rêvé de réunir à Bort d'autres souvenirs du grand homme. En 1894, le docteur Theyssier, maire et conseiller général, avait formé le projet de ramener au nouveau cimetière les cendres de Marmontel. La famille de l'écrivain préféra-qu'elles demeurassent à Saint-Aubin-sous-Gaillon, près du modeste asile où il s'était réfugié pour échapper à la tourmente révolutionnaire.

En remerciant courtoisement le maire de son oflre, M. Delmas, alors conseiller à la Cour des Comptes, lui envoya, pour la ville, à titre de souvenir : 1° un portrait de son ancêtre; 2° les pièces relatives à l'exhumation et à l'inhumation de Marmontel; 3° un manuscrit relié; 4° un cahier de correspondance de Marmontel avec sa famille.

Le docteur Theyssier avait eu l'intention d'organiser un musée à Bort. Ce projet n'ayant pas abouti, il remit par testament à la ville le portrait et les manuscrits. Nous avons cherché vainement à la mairie le portrait, les pièces et le cahier de correspondance. Nous n'avons retrouvé que le manuscrit relié dont nous publions la partie la plus intéressante. Ces pages sont intitulées Conseils de l'amitié. Elles sont suivies d'un Catalogue des livres les plus essentiels à un avocat. C'est une liste qui comprend 74 ouvrages de droit ou de culture générale dont le plus récent est de 1771. (Mous ne jugeons pas à propos de le publier).


us — -

Les Conseils de l'amitié sont donnés à un jeune homme « de moeurs pures, d'âme honnête et de coeur droit », qui va faire ses études à Paris. Marmontel y expose, sans pédantisme, le « système » simple et facile qui doit faire de l'enfant qui entre dans la vie un homme « très distingué et très heureux » dans son état. Celui-ci aura à remplir trois sortes de devoirs : les devoirs de bienséance, les devoirs d'utilité, les devoirs de rigueur. Marmontel n'insiste pas sur ces derniers qui sont de la morale générale. Les autres découlent des obligations sociales : c'est de la morale utilitaire, au sens élevé du mot. Ce ne sont pas des lieux corn-- muns en l'air, des thèmes que l'auteur aurait enchaînés bout à bout, pour le simple plaisir de faire une leçon. Ils sont les fruits d'une expérience humaine. Il est certain que Marmontel en écrivant pour le « cher enfant » auquel il s'intéressait, pensait au petit Bortois qui avait quitté sa province vingt ou trente ans plus tôt. Il le veut honnête, sensible et bon, comme il l'a été lui-même. Il veut aussi qu'il réussisse, qu'il fasse son chemin, comme lui-même l'a fait, car Marmontel a été un heureux du siècle. Bien qu'il fut demeuré un « têtu de Limousin » comme Voltaire l'appelait, il ne manquait point d'habileté et de gentille souplesse. De là les petites habiletés qu'il conseille pour « décrasser » son jeune ami : le silence « ingénieux », la simplicité décente, la rectification de l'accent provincial.

On retrouvera dans ces simples conseils le style aisé et agréable des Mémoires et des Contes. Certes, l'auteur n'a ni le piquant de Voltaire, ni la passion


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éloquente de Rousseau; mais il possède des caractères de souplesse, d'aménité, de liant, un charme réel qui valut à notre auteur, un peu effacé aujourd'hui par de très grands noms, un succès immense dans la société française et européenne du xviu' siècle. Aussi croyons-nous que ces glanes de l'illustre Limousin méritaienl de paraître au grand jour (1).

JOSEPH NOUAILLAC.

(1) Pour la bibliographie des travaux publiés sur Marmontel dans le Bulletin de la Société, voir les notes de l'article de notre confrère Louis de Nussac, Deux lettres de Marmontel au baron d'Espagnac sur i « Histoire de Maurice, comte de Saxe » (Ibidem, xxxix, 1917, p. 269) et les autres études dont il a été l'objet (Ibidem, p. 272). L'historien le plus complet de Marmontel, M. Lenel, signale un certain nombre d'autres inédits de ce fécond homme de lettres.


Conseils de l'Amitié

Mon cher enfant, vous arrivez à Paris avec des moeurs pures, une âme honnête et un coeur droit. Soyez bien sûr qu'il n'y a pas de trésor plus précieux au monde.

Si par l'habitude et par l'âge votre innocence fortifiée se change en vertu, avec les qualités aimables et l'aptitude au bien que vous avez reçues de la nature, vous pouvez être un homme très considéré et très heureux dans votre état. Mais souvenez-vous que l'ouvrage de votre réputation va commencer et doit vous occuper sans cesse.

La jeunesse est l'âge où l'on sème dans les esprits et dans les âmes les germes de l'estime ou du mépris, de la bienveillance ou de la haine.

Vous ne sauriez croire combien les premières impressions que l'on reçoit du naturel, du caractère, de la conduite d'un jeune homme, sont durables et profondes, surtout les impressions du mal.

Une faute commise dans l'extrême jeunesse est souvent reprochée dans un âge avancé, et il faut des années pour effacer le tort ou l'imprudence d'un moment.

Le bonheur de toute la vie est fondé sur l'estime publique et universelle. L'estime est le fruit de la bonne conduite ; et la bonne conduite est une chaîne d'actions honnêtes et louables. Ce n'est pas assez d'une résolution sincère, il faut un système suivi qui serve de règle et de base a une pratique constante. Je vous exhorte à vous le former. Un homme sans principes est un homme sans moeurs; il peut être naturellement bon, mais il n'est jamais sur d'être honnête.

Ne vous effrayez pas de ce mot sytème. Le votre sera simple et facile. Vos devoirs ne sont pas encore bien étendus ni bien compliqués.


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Vous venez vous former à Paris pour l'état que vous choisissez. Vous avez trois sortes de devoirs à remplir, devoirs de bienséance, devoirs d'utilité et devoirs de rigueur.

Ceux de bienséance consistent à vous conduire convenablement à votre état, à votre situation et à votre âge et tout cela se réduit presque à être modeste, réservé, attentif à ne pas déplaire, doux et poli avec tout le monde, sans bassesse et sans fausseté.

Vous allez vivre chez d'honnêtes gens qui sont prévenus pour vous d'un sentiment de bienveillance. Cultivez-le, ce sentiment, par une sensibilité marquée et par une douceur aimable; il vous sera facile de les aimer et en le leur témoignant sans affectation, vous réussirez à leur plaire. Ce que je vous recommande surtout c'est de parler peu et d'écouter avec complaisance. Rien ne donne meilleure opinion d'un jeune homme "que le désir de s'instruire et la crainte de hazarder ses premières idées. Il y a pour votre jeune âge un silence ingénieux qui fait toujours bien présumer de celui qui sait le garder, pour ne répondre qu'à propos.

La tentation la plus dangereuse à cet égard c'est de parler de soi-même et des siens, de céder à la curiosité qu'on nous témoigne de savoir ce qui nous regarde. Soyez très sobre sur cet article et réservez les confidences et les effusions du coeur pour la véritable amitié.

Parmi les bienséances de la société, le maintien, les manières, tout l'extérieur de la personne doivent être comptés pour quelque chose. Je vous recommande la propreté et quant à la contenance, à la manière de se tenir, de se présenter, de saluer, de s'asseoir, d'être à table, il faut prendre pour modèles ceux en qui vous remarquerez une simplicité décente. Tous ces détails sont à Paris le fruit de la bonne éducation et lorsqu'on vient de sa province, on a besoin de les observer avec attention et de s'étudier sans cesse pour s'en former une habitude.

Vos devoirs d'utilité sont vos études et votre travail chez le procureur. Il faut avoir sans cesse en vue l'état d'avocat que vous embrassez.


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Cet état exige des connaissances très étendues et très multipliées. La première est celle de la langue. Il faut d'abord l'apprendre par principes pour la parler exactement. Pour cela vous étudierez une bonne grammaire et vous lirez habituellement le dictionnaire de l'Académie française, le moins mauvais de tous pour la signification et. l'acceptation des mots.

Je pourrai vous procurer aussi de bons livres dans ce genre, comme les Remarques de Vaugelas, de Bouhours, de Dolivet, les Sinonymes de l'abbé Girard, les Principes de la langue par le même.

A l'étude delà grammaire, il faut joindre celle de la réthorique, mais la bonne façon de l'apprendre c'est de se nourrir de la lecture des grands orateurs et des écrivains éloquents. Ces lectures feront vos délices si vous avez du goût pour votre état. Vous pourrez même juger du degré de valeur que vous avez reçu de la nature par le plus ou moins de sensibilité que vous éprouverez en étudiant les modèles de l'éloquence.

Une étude moins amusante, mais indispensable, sera celle de la pratique et du droit. On vous promet un bon répétiteur. Il vous dirigera dans ces études. Mais souvenez-vous que la science du droit est la base du talent oratoire. Sans une juste application des lois et un usage continuel de leur autorité, l'avocat n'est qu'un déclamateur, verberat auras ; et à tout moment un adversaire habile a sur lui l'avantage de le déconcerter et de l'accabler sous le poids d'une loi qu'il ne connaît pas et qui confond son éloquence. L'esprit sans le savoir ne fait que nager dans le vide.

Une partie très essentielle de votre art consiste dans la prononciation et dans l'extérieur. Il faut donc apporter le plus grand soin à vous donner un extérieur sage, décent et noble. La gravité est la dignité de votre état. A l'égard de l'élocution vous avez besoin plus qu'un autre d'y donner tous vos soins. Il faut perdre l'accent de province, rectifier votre prononciation, vous corriger d'une trop grande volubilité qui vous fait hésiter et bégayer en lisant et même en


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parlant, avoir une attention continuelle à vous former la parole et pour cela lire souvent à haute voix et le plus posément qu'il vous sera possible en articulant bien et en donnant à chaque phrase le ton qu'exige la pensée.

Je n'insisterai point sur les devoirs de rigueur. Mais je vous conjure de vous préserver des mauvais exemples et de conserver comme le plus précieux de tous les biens les bonnes moeurs que vous apportez de la province. Le libertinage vous perdrait de toute manière. Vous feriez le malheur de ma vie si vous démentiez l'idée que j'ai de votre honnêteté. Le plus grand des écueils de la jeunesse de Paris, c'est le désoeuvrement. Le meilleur préservatif contre ce vice, c'est le travail. Occupez-vous sérieusement et vous ne serez point exposé aux dangers de la dissipation.

Il s'agit pour vous, mon enfant, de vous mettre en état de faire honneur à vos parents, de procurer à votre père une vieillesse heureuse, de vous procurer à vous-même une fortune honnête et, ce qui est plus précieux encore, une bonne réputation. Je ne vous demande pour règle de conduite qu'une seule chose, c'est de ne vous rien permettre en mon absence que vous ne fissiez devant moi.

Tout ce que vous craindrez que je sache sera nuisible pour vous, car je ne veux que votre bien ; et vous trouverez toujours en moi l'indulgence de l'amitié pour des fautes sans conséquence.

MARMONTEL.




Le Portrait du Comte Philibert d'Ussel

Nous publions ci-contre, en hors texte, le portrait annoncé à la suite de la Notice nécrologique que nous avons écrite sur le comte Philibert d'Ussel (3» livraison du Bulletin, 1918).

L'artiste qui a gravé ce portrait, devenant ici notre collaborateur pour nos travaux d'érudition locale, mérite à plusieurs égards d'être présenté dans le Bulletin où il débute si brillamment aujourd'hui.

William Fel, qui est originaire de Brive, y a pris le goût et les premières notions du dessin et de la peinture, comme élève au collège de l'excellent professeur H.-M. Castets et à l'exemple du peintre Noël Boudy, qui a développé chez lui le sens du relief et de la couleur.

Dans la formation artistique, commencée auprès de ces premiers maîtres qu'il revendique, comptent les études entreprises au service des travaux publics de colonisation et des Ponts-etChaussées en Algérie, où les hasards de la conscription militaire envoient William Fel.

Là, passant aussi par les ateliers Rochegrosse et Druet, l'artiste est distingué par des chefs qui l'encouragent à cultiver les heureuses prémices d'un talent naissant de coloriste et de dessinateur, qu'il exerce, du reste, avec succès dans des compositions originales d'affiches illustrées et de croquis pour la publicité commerciale. De spirituels dessins, publiés notamment par l'Illustration, dans un genre où réussissent les Rabier ou Capiello, le mettent en vedette. Il délaisse alors tout autre emploi pour suivre sa vocation, mais, sur ces entrefaites, la guerre éclate et l'en détourne aussitôt. Une balle se charge, il est vrai, de le mettre sans tarder hors de combat ; réformé à la suite de cette grave blessure, il reprend crayons et palette, quand ses heureux essais séduisent un bibliophile renommé'


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trésorier du Livre contemporain, à Paris, qui, le prenant en collaboration, l'engage à se consacrer désormais exclusivement à l'illustration des ouvrages littéraires.

Un peintre de marque, Gaston La Touche, laisse précisément sur le chevalet des compositions pour un livre qu'il devait illustrer de planches en couleur. Louis Mortier se charge de les graver et William Fel accepte de compléter l'oeuvre d'un frontispice, d'en-tête et de culs-de-lampe : ce sont les Poèmes, d'Henri de Régnier (1).

Pour cette tâche, Fel imagine alors de rénover l'art si délicat des graveurs du xviue siècle, qui est complètement tombé en dessuétude dans les travaux originaux : la taille douce de couleur en décomposition, obtenant, par la justaposition des planches coloriées, de véritables miniatures ou enluminures. Heureusement, l'artiste a la chance, pour son métier, d'être initié par un maître graveur, Vigneron, qui a recueilli les traditions et procédés de cette florissante époque de l'art français parvenu à l'apogée et à la perfection ; Vigneron reproduit, du reste, dans son intégrité, cette riche et incomparable production pour en perpétuer les chefs-d'oeuvre dont s'inspire WTilliam Fel dans ses créations originales.

Mais combien la manière de celui-ci, par sa touche légère, gracieuse, toute de joliesse et de délicatesse infinie, s'éloigne de l'art de Gaston La Touche ! Ce peintre rappelle dans ses hors-texte les graffiti des temps primitifs, en regard des produits les plus civilisés, les plus affinés. Le saisissant contraste de ces deux genres de gravures en couleur fait d'un livre de grand luxe, à tirage restreint, édité à grands frais et malgré un prix fort élevé en conséquence (385 fr. l'exemplaire !), — une oeuvre fort disparate : cela n'empêche pas l'ouvrage, exposé chez Meynial, boulevard Haussmann, d'être enlevé en quelques jours et d'obtenir un significatif succès de librairie — et d'admiration.

Aussitôt, du reste, l'artiste est chargé d'illustrer les Poèmes inachevés, d'Albert Samain : « édition enrichie de dessins composés et gravés en taille douce par William Fel. — Paris, aux

(1) « Henri de Régnier, Poèmes, accompagnés d'illustrations de Gaston La Touche, gravées par Louis Mortier, frontispice, en-tête, culs-delampe de William Fel (timbré en vignette d'un ex-libris d'Eugène Renovsy), — Paris, au dépens d'un Amateur, 1917, »


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frais d'un Amateur. » ; « Les Fêtes Galantes, de Verlaine, illustrées en taille douce aux trois crayons... »; Les Nuits, d'Alfred de Musset, etc. Il les exécute avec une étonnante ardeur et une rare maestria, improvisant à mesure, sur verni mou, sur cuivre aciéré, au burin, au berceau, à la pointe sèche, à la morsure tour à tour, toutes les ressources de l'art qu'il sert et du métier qu'il pratique. L'idée maîtresse qu'il poursuit avec passion c'est, non pas de prendre comme sujet de ses diverses compositions une phrase ou un détail de l'auteur, se prêtant à un motif d'image, comme le font les illustrateurs ordinaires, mais de synthétiser la poésie en une scène brochant sur la pièce de vers tout entière qui l'inspire, et de produire une impression agréable avant tout : c'est, en somme, une oeuvre d'art juxtaposée à une une oeuvre littéraire du fait d'une brillante imagination, l'âme de son étonnant métier, la fée magique de tout son talent.

Partout, du reste, chez lui, le souci du dessin, expertement poussé jusqu'à ses dernières limites, contribue aux effets d'expression qu'il obtient : ces qualités maîtresses se concentrent ' à souhait dans le portrait en particulier. Il a tenté ce dernier genre en gravure, par exception et exclusivement pour l'essai, une première fois d'après le tableau de Feyen-Perrin, représentant le peintre Jules Vialle, au Musée Ernest Rupin, et cependant la peinture, mangée par le bitume, n'avait pu donner qu'une mauvaise photographie qui a seulement servi à notre graveur.

La réussite du portrait de Jules Vialle, fait pour notre galerie des Biographies brivistes, nous incita à faire faire de même celui du comte Philibert d'Ussel. William Fel a ainsi préparé, pour la famille d'Ussel, une autre gravure en taille douce présentant notre éminent écrivain jusqu'à mi-corps. C'est de cette grande et magistrale composition qu'est détachée à l'avance l'étude de la tête afin d'illustrer la Notice nécrologique que nous avons écrite. Mais on pourra aussi admirer le portrait définitif dansée bel exemplaire qui sera donné au même Musée Ernest Rupin, à Brive, alors que figure déjà la première étude dans sa galerie iconographique des célébrités bas-limousines.

Louis de NUSSAC.


NECROLOGIE

ELIE-CHARLES LAGANE

Le 8 février 1919, est décédé à Brive un de nos plus anciens sociétaires, M. Elie-Charles Lagane, qu'une foule nombreuse a accompagné à sa dernière demeure.

Au cimetière, notre collègue Barthélémy a retracé ainsi la vie du regretté défunt :

« Elie-Charles Lagane naquit à Brive le 22 décembre 1850. Ses études terminées, il fit les premiers pas de sa vie pharmaceutique dans l'officine de son père, puis fut demander à l'Ecole Supérieure de Pharmacie de Paris le complément de ses études scientifiques.

« C'est là que, jeune étudiant, la déclaration de guerre le surprit le 15 juillet 1870.

« Il s'engagea ausssitôt et fut attaché à l'ambulance de la Porte Saint-Martin pendant le siège de Paris.

« Son devoir rempli, la guerre terminée par la paix brutale de Francfort, le 10 mai 1871, Lagane reprit ses études interrompues et concourut avec succès pour l'internat des Asiles de la Seine.

« Ancien interne de l'Asile Sainte-Anne et muni de son diplôme de pharmacien, il rentra à Brive, sa bonne ville natale qu'il aimait tant, et, après quelques années passées comme collaborateur de son père, il prit sa sucession en I880.

« Après avoir été appelé par l'estime de ses confrères à remplir les fonctions de Président du Syndicat pharma-


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ceutique de l'arrondissement, il fut obligé prématurément à abandonner son officine en 1908, encore en pleine vigueur, frappé par une infirmité terrible, une cécité commençante qui devait quelques années après le priver totalement de la vue.

« Il acceptait avec une belle résignation d'être plongé dans les ténèbres ; et qui de nous n'a vu ce beau vieillard, au bras de sa fille, passer dans les rues de Brive, depuis huit ans qu'il ne pouvait plus se guider.

« A la déclaration de guerre de 1914, lui, qui avait vécu les heures angoissantes de 1870, ne vit pas sans une certaine crainte se déclancher cette [revanche que pourtant il désirait. Il a connu avant de mourir la joie de notre victoire, mais il avait dû, avec de nombreux pères, la payer du sang de son fils qu'il chérissait tant. Engagé volontaire comme son père, Louis Lagane, érudit médecin, appelé à un brillant avenir, est tombé à l'ennemi : blessé à la Tranchée de Calonne, il mourut à l'hôpital de Verdun le 13 août 1915.

« Le père infortuné dut rendre les derniers devoirs à son fils, mais il lui était refusé de le voir sur son lit de mort et ce ne furent que ses mains tremblantes qui caressèrent une dernière fois le visage aimé.

a Elie-Charles Lagane s'est éteint à l'âge de 68 ans, après une vie où il a porté au plus haut point le souci de la dignité professionnelle, entouré de l'estime et de l^affection de tous ceux qui l'ont connu. »

Comte ELIE DE COSNAC

Le 21 février dernier s'est éteint, au château du Pin, un de nos collègues les plus estimés, M. le comte Elie de Cqsnac. Il est mort en bon chrétien. Il ne pouvait en être autrement du digne descendant du chevalier de Cpsnaç,


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qui, à la voix du pape Urbain II, à Clermont, partit pour la première Croisade au cri de « Dieu le veut ! »; du représentant de cette noble famille qui a donné à l'Eglise un cardinal, deux archevêques, cinq évêques. Aussi appartenait-il bien à M. le vicaire-général Machat de faire, aux obsèques, dans l'église de Salon-la-Tour, l'éloge funèbre du regretté défunt.

Les Cosnac ont fourni également de nombreux officiers à l'Armée. Elie de Cosnac était catholique et soldat. Entré à l'Ecole militaire de Saint-Cyr, il en sortit officier de cavalerie. Tout lui permettait d'espérer un brillant avenir, lorsqu'une affection sérieuse de l'ouïe vint briser la carrière qu'il aimait. Il se retira dès lors dans sa terre du Pin où un nouveau malheur vint l'atteindre : le château avec des souvenirs de famille inappréciables et une riche bibliothèque devinrent la proie des flammes. Ferme et résigné dans l'adversité, M. de Cosnac n'en continua pas moins, à l'exemple de son père, à s'adonner passionnément à l'étude des questions historiques et particulièrement de l'histoire locale. En même temps, pénétré de son rôle social, il fonda dans sa commune une école de filles et une mutuelle d'agriculteurs.

Quand éclata la guerre, il insista vainement, comme certains autres, pour reprendre du service. Il répondit à ce refus, au nom de l'union sacrée et de l'intérêt supérieur de l'humanité, en transformant son château en ambulance où il soigna, ainsi que sa digne épouse, Mme de Cosnac, née de Larochethulon, de nombreux blessés.

Mais le mal qui devait l'emporter faisait son oeuvre. Fidèle à la devise des siens : « Neque auro neque argento, sed honore » chez lui le devoir et l'honneur primaient toutes choses. Actif et intelligent, dévoué et généreux, il ne cessa de faire du bien autour de lui. Sa mémoire vivra longtemps parmi nous.

Nous prions Mm* la comtesse de Cosnac, ses enfants et toute la famille d'agréer, avec nos regrets, nos respectueuses condoléances.


Société Scientifique, Historique et MuOlogipe de la Corrte

Procès-aerbal de la séance du 20 février 1919

Les Membres de la Société se sont réunis le jeudi, 20 février, à l'Hôtel de Verninac, 10, boulevard Carnot, à Brive, sous la présidence de M. Philibert Lalande.

Le Président lit d'abord la lettre de démission de M. Peyrafort, avoué à Brive; puis il a la douleur de faire connaître la perte sensible que la Société vient d'éprouver dans la personne de deux autres de ses Membres, M. le vicomte René de Marquessac, décédé à Nice, et M. Elie Lagane à Brive. M. de Marquessac, neveu de l'Amiral qui a laissé un souvenir si vivant dans la Marine, s'occupait de travaux d'art et particulièrement de peinture. M. Lagane, ancien pharmacien, un des plus anciens membres de notre Société, vivait parmi nous. Nous croyons ne pouvoir faire mieux que de reproduire dans notre prochain Bulletin les belles paroles prononcées sur la tombe de cet homme de bien par M. Barthélémy, également pharmacien et notre collègue.

La guerre s'est terminée le 11 novembre 1918, sur la plus grande bataille de |l'histoire engagée depuis près de quatre mois et gagnée par le Maréchal Foch, commandant en chef les armées alliées ; elle a chassé l'ennemi du sol de la Patrie et sauvé la liberté du monde. En envoyant notre souvenir ému à ceux de nos collègues tombés glorieusement dans les combats, n'oublions pas encore une fois d'adresser nos cordiales félicitations à ceux qui se sont distingués dans les dernières affaires :

1° Est cité à l'Ordre de la 46e Division de chasseurs alpins le


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groupe de brancardiers divisionnaire : « unité sanitaire de première ligne qui, sous les ordres du médecin-major de l"» classe Robert Mazol, a assuré dans les combats du 3 au 8 octobre autour de Saint-Quentin l'évacuation immédiate des blessés à travers une zone systématiquement bombardée, sans souci des tirs de barrage ; a montré une fois de plus au cours de ces journées qu'on pouvait en toutes circonstances compter sur lui. »

2« Nouvelle citation de M. Robert Bos, adjudant pilote : « Pilote faisant l'admiration de tous par son énergie et sa ténacité, exécutant en huit nuits consécutives douze bombardements, dont cinq au cours des 7« et 8» nuits. A ainsi accompli un des plus beaux exploits réalisés dans l'aviation de nuit. Le.., ayant atterri sur une forêt et sérieusement contusionné, n'en est pas moins reparti en bombardement le soir suivant. S'est particulièrement distingué le... et le... en allumant des incendies dans les objectifs qui lui avaient été assignés (3e citation).

3" Est encore cité à l'Ordre de la Division M. Joseph Nouaillac, lieutenant porte-drapeau au 63» d'infanterie : « Au cours des combats qui se sont déroulés devant Vouziers du 18 au 27 octobre 1918, a donné des preuves de sang-froid et d'énergie souriante. En dépit de violents bombardements, dans les zones constamment battues par obus toxiques, atteint lui-même par l'ypérite, a assuré la protection de son régiment contre les gaz avec un dévouement et une intrépidité qui ont fait l'admiration de tous. »

4" M. Charles de Lasteyrie vient d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur, en récompense des services éminents rendus, pendant la guerre, comme officier d'élat-major, puis comme chef de cabinet du sous-secrétaire d'Etat au blocus, comme négociateur des accords économiques franco-espagnols et comme délégué financier à la Commission d'armistice de Spa.

5° Enfin le capitaine d'artillerie coloniale Anne-Philibert d'Ussel a été promu officier de la Légion d'honneur après cinq citations et trois blessures. Ses trois frères ont été l'objet, l'un de trois citations, les deux autres d'une ; deux sont morts au champ d'honneur. Ce sont les fils du baron d'Ussel et les neveux du comte d'Ussel, deux de nos anciens sociétaires décédés.


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La citation qui a valu au capitaine A.-Ph. d'Ussel la croix d'officier est la suivante : « Revenu au front le 14 juillet 1918, malgré une troisième blessure mal guérie, a participé brillamment à toutes les opérations aux environs et au nord de Reims, en assurant avec un zèle, un courage et un dévouement inlassables les liaisons de l'artillerie kvec les bataillons engagés. En particulier, le 19 octobre 1918, s'est porté personnellement à deux reprises sur la ligne de feu, au cours d'une bataille importante, pour assurer la coopération de l'artillerie et de l'infanterie ; a réussi, grâce à une rare audace et à un sens profond des situations à permettre la complète réalisation' de cette coopération des armes. »

Par contre, nous avons été profondément affligés par la mort imprévue, après l'armistice, du fils d'un autre collègue, M. Maxime Gasperi : ce jeune homme, élève des Beaux-Arts, qui avait fait vaillamment toute la campagne d'abord dans l'infanterie, puis comme pilote-aviateur, a succombé à une atteinte de grippe dans une ambulance du front.

Sa dernière citation est la suivante : « Pilote adroit et courageux. Les 4 et 28 septembre et le 4 octobre, en patrouille de chasse, a attaqué plusieurs avions ennemis, obligeant ceux-ci à abandonner le combat. »

Nous prions notre sympathique confrère, M. Raphaël Gasperi, et sa famille d'agréer nos bien vives et sincères condoléances.

Le procès-verbal de la dernière séance ' est approuvé.

Sont admis comme Membres de la Société :

Mm» de Conchard, au château des Ruilliers, par Saint-Bonnet de Rochefort (Allier), présenté par MM. le colonel de Conchard et de Nussac;

M. A. de Marquessac, négociant, rue Bernard-de-Ventadour, à Brive, présenté par MM. de Conchard et de Valon ;

M. VAbbè Joffre, curé de Saint-Pardoux-Corbier, présenté par MM. Ph. Lalande et de Conchard;

M. Delmas [Adrien), agent général d'assurances, 11, rue SégéralVerninac, présenté par MM, Grillière et Miginiac ;

M. Bigeargeat (Barthélémy), antiquaire, rue Carnot, présenté par MM. Soulié et Grillière.


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Les travaux suivants, adressés à la Société, sont admis pour insertion au Bulletin :

1» M. René Fage. — Lettres inédites de Mgr Berteaud au cardinal Pitra, avec analyse explicative.

2» M. de Lavaur de Sainte-Fortunade. — Une châtelaine de Castelnau : Louise de Bretagne-Avaugour.

3» M. l'abbé Joffre. — Toponymie du Limousin; régime domanial et toponymie.

Composition du Bulletin pour le Ie'' trimestre 1919 :

1" Liste des Membres de la Société.

2° M. de Nussac. — {Matériaux pour servir à l'histoire de Brive. Le Présidial (1551-1791).

3« M. le Colonel de Conchard. — Etat militaire de la France au xvme siècle. Les régiments limousins et leur filiation jusqu'à nos jours.

4» M. René Fage. — Lettres inédites de Mgr Berteaud, évêque de Tulle, au cardinal Pitra.

5° M. Joseph Nouaillac. '— Les conseils de l'amitié, opuscule inédit de Marmontel, avee analyse explicative.

6" M. Emile Gavelle. — Généalogie de la famille \illotte, originaire d'Hautefort (Dordogne) Introduction.

M. le colonel de Conchard. — Procès-verbal de la dernière séance.

Le Président donne lecture de la préface aux lettres de Mgr Berteaud, par M. René Fage.

D'après des notes de M. Louis de Nussac, M. Jean Trespeuch présente ensuite quelques aperçus complémentaires sur l'histoire de Gondewald proclamé roi à Brive, faisant suite au récit du baron Desazars et à l'article de M. Jpannès Plantadis qui a paru dans le 3<- Bulletin de 1918 : ce sont des détails intéressants sur l'île et les domaines del Rey, la plaine et l'endroit de Savauzou, la rue du Puits-du-Roi et les vestiges de la première enceinte de Brive.

M. Philibert Lalande remet pour la bibliothèque les ouvrages suivants qui lui ont été adressés et remercie les donateurs :

1° Une visite aux villes bombardées du Nord, par M. E. Gavelle.


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2° L'ascendance paternelle d'Emile Montégut. Une famille de bourgeois de Limoges, par M. Henri Hugon.

3° La maison de Roffignac du XIIF sièele au milieu du xv» et du milieu du xve au début du xvi« siècle (2 volumes), par Mme de Roffignac.

4« Etudes historiques sur le Maréchal Brune, par le colonel de Conchard. — Cet ouvrage est la réunion des articles quelque peu modifiés et développés qui ont paru depuis quatre ans dans les Bulletins de la Société.

Par une intéressante communication adressée à notre Président, M. Henri Nugon, trésorier-payeur-général de la Corrèze, fait connaître qu'il a cnerché à déchiffrer l'inscription de la banderole placée sous l'écu de la ville de Bort, inscription qui n'a aucun sens dans la forme actuelle et qu'il y aurait lieu de rectifier de la manière suivante : EXTREMIS FINIBVS LEMOVICENSIVM ET ARVERNORVM. Il ajoute : « Il serait à souhaiter, pour le bon renom de l'érudition locale, que votre Société invitât la patrie de Marmontel à modifier cette inscription. J'ai noté à ce propos que les seules armoiries municipales, dont il soit fait usage dans la Corrèze sur les papiers et cachets des mairies, sont celles de Tulle, Brive, Ussel, Allassac, Argentat, Beaulieu, Bort, Donzenac, Aubazine et Uzerche. D'autres localités ignorent peut-être qu'elles sont légitimement propriétaires des armoiries suivantes, réglées pour elles par d'Hozier et dont elles ont payé les droits il y a plus de deux siècles :

Egletons. — Echiqueté d'or et de gueules;

Meymac. — D'azur à 3 pals ondes d'argent;

Neuvic. — D'argent à trois bandes ondées de gueules;

Corrèze. — D'argent à 3 bandes ondées de sinople ;

Treignac. — D'argent à 3 bandes ondées de sable.

Nous nous faisons avec plaisir l'interprète de M. Hugon, pour rappeler à ces localités l'existence de ces marques d'honneur tombées en oubli.

M. de Nussac nous signale en même temps, que depuis plusieurs années la Municipalité de Brive se sert de papier sur lequel figurent des armoiries tout-à-fait fantaisistes, représentant trois faisceaux de feuilles de laurier avec un chef semé de croix. Le véritable blason de Brive, qui date du


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xii» siècle, porte : d'azur à trois gerbes d'épis de blé fleurdelisés d'or 2 et 1. C'est celui qui a été décrit par Ph. de Bosredon et E. Rupin dans leur Sigillographie du Bas-Limousin, sceau dont on s'est d'ailleurs inspiré dans l'ornementation de certains monuments publics, la fontaine Bourzat, le collège Cabanis, et tel qu'il figure sur la couverture de notre Société archéologique.

Les comptes de l'année 1918 sont présentés à la réunion et approuvés, avec félicitations pour le trésorier, M. Soulié.

Le Secrétaire général :

Colonel DE CONCHARD.


MATÉRIAUX

pour servir à l'Histoire de la Ville de Brive

X

Sur le Présidial de Brive

(1551-1791)

Notes sur les chefs des officiers du Présidial

(suite)

IV

LES LIEUTENANTS GÉNÉRAUX STIVIE, MALEDEN, ETC.

(suite)

MATHIEU DE MALEDEN, écuyer, seigneur de la Cabane (1), acquit, le 23 janvier 1675, de Jean Stivye, l'office de lieutenant général. Il était également propriétaire de l'office de receveur « encien des décimes au diocèse de Limoges. » On a vu qu'il était aussi subdélégué de l'Intendant.

C'est lui qui disputa, en tête des officiers du Présidial, aux Consuls de la ville, les droits de police et honneurs ou prérogatives qui en découlaient (1678-9), comme nous le rapportons d'autre part. Il avait été Consul de Brive, comme on le lui rappela alors, durement.

Fils de Pierre de Maleden, écuyer, Receveur des Décimes et Deniers du Diocèse de Limoges, et Président en l'Election de Brive, et de dame Louise d'Almays (2), il appartenait à une famille qui tirait son nom de la seigneurie de Maledent (aujourd'hui village de la commune de Chaptelat, Haute-Vienne)

(1) Cf. sur les Maledent, ou Maleden, J. de Saint-Germain, Notes sur la famille Maleden (Bul. Soc. se,, hist., arch. Cor., xvi, 1894, pp: 621-6,)— complétées par Faucher, op. cit., pp. 63-6, et par les notes de M. Martial de Lamase, obligeamment prises par nous dans ses archives de famille.

(3) Fille de François d'Almays, conseiller du Roi, Elu en l'Election de Brive (testant en 1629), et de Jeanne de Vachon ; veuve, elle se remaria avec un Calvimont-Saint-Martial. La seigneurie de La Cabane, près Cublac (Ecole Bossuet actuellement), provenait des d'Almays, et donna Heu à des contestations entre les Maledent et les CalvimontSaint-Martial, à la suite de ces mariages.

T. XLI. - 2-1


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et qui tint une place importante en Haut-Limousin. Il épousa le 8 août 1686, Marguerite de Guillaume, fille de Charles de Guillaume, chevalier, seigneur de la Grange, Trésorier général des Finances en la Généralité de Limoges, et de feue dame Marie d'Aygniault. (1 testa le 28 février 1684, léguant 1.000 11. à l'hôpital de Brive (1), et mourut le 27 mars de la même année, à 10 h. du matin (2).

JACQUES DE PRADEL DE LAMASE, seigneur du dit lieu, acheta la charge, le 28 novembre 1682, moyennant 32.000 11., du précédent, son beau-père, mais il la lui rendit le 19 mars 1683 pour le fils, son neveu, et en faveur de celui-ci, qui suit.

Fils d'un Conseiller élu et Contrôleur en l'Election de Brive, Daniel de Pradel, écuyer, seigneur de La Mase, Rieupeyrou, Fleygnat et autres lieux (titres qu'il prit à son tour), — et de Marie de Roffignac-Allassac ; né en 1655 ; écuyer-cavalcadour de la reine et l'un des quatre maréchaux des logis de S. M. en survivance de son père; il avait épousé fin 1682, Gilon (ou Gilette)- Paule de Maledent-la Cabane, et après s'être démis de l'office de Brive, il acheta celui de lieutenant-général d'Uzerche, le 3 janvier 1683 (3). Maire perpétuel de cette ville (1693?). Objet, le 28 janvier 1719, de Lettres d'honneur lui conférant jusqu'à la fin de sa vie les prérogatives attachées à ses charges. Mort le 7 octobre 1723 « accompagné à sa sépulture de tout le public « qui témoignait en cela d'avoir la dernière reconnaissance de « ses mérites. » (Extrait mortuaire) (4).

JEAN-CHARLES DE MALEDEN, écuyer, sieur des Ages puis de Viers, fils de Mathieu de Maleden et de Marguerite de Guillaume, eut la charge à la mort de son père, — et la même année, en avril 1684, tout en étant comme lui lieutenant-général, il fut pourvu, par nomination royale, de la charge de « Conseiller« receveur ancien héréditaire des décimes et subventions

(1) Archives de l'Hôpital, B 2.

(?) Notes de M. Martial de Lamase.

(3) Achat des héritiers de Pierre Donnet de Laubertie, seigneur de Rouveix, mort peu auparavant en fonctions.

(4) Les pièces et titres originaux appartiennent aux archives de la famille de Pradel de Lamase.


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« du clergé du diocèse de Limoges que tenait son père (1). » Il épousa, le 19 juillet 1685, à Limoges, Jeanne de Lescot, fille de Pierre, seigneur de Viers, et de Marie de Guyon (2); mort en 1695, laissant plusieurs enfants en bas âge, il eut pour successeur, comme lieutenant-général :

PIERRE DU VERDIER, conseiller au Présidial, qui résigna en faveur de :

JEAN-JACQUES DU GRIFFOLET, écuyer, seigneur d'Antissac, avocat au Parlement de Bordeaux, qui fut nommé le 23 août 1697 (3); il exerçait en 1715. — En 1715, sa charge semble avoir été modifiée au moins pour le titre ; il portait celui de lieutenantgénéral civil, alors que le lieutenant criminel devenait lieutenantgénéral criminel, pour Henri-Thibault de La Jugie-Faucon, seigneur de l'Age. Entre eux, du reste, éclata un conflit de juridiction et compétence, le lieutenant-général criminel étant soutenu d'ailleurs par le procureur du roi, Jean de Verlhac, — affaire analogue à celle qui divisa d'autre part, l'année suivante, les officiers du Présidial. Cette fois il s'agissait du « procès « qui devait être fait aux personnes qui meurent dans la reli« gion prétendue réformée et aux nouveaux convertis qui décla« rent à l'article de la mort de vouloir mourir dans la d. « religion. » « L'instruction des dits procès appartenait privati« vement aux Lieutenants-généraux civils suivant les arrests du « Parlement entre lieutenants civil et criminel au siège sénéchal « de Bergerat, et comme il est expressément décidé dans le « nouveau Lapeyrère L. n. ioi, et comme il a été nouvellement v. jugé entre le lieutenant civil et criminel de Sarlat. Au mépris « des quels arrests led. seigneur d'Antissac demeure averty que « led. sieur Jean de Verlhac fait toutes les instructions et réqui« sitions devant led. sieur Lieutenant criminel pour raison des « procédures à faire contre lesd. religionnaires relaphs, ce qui « était un attentat au privilège de la charge de lieutenant géné« rai civil, et contraire aux arrests du Parlement, ce qui l'oblige

(1) D'après une pièce des archives de M. Julien Lalande. — Les archives de la Corrèze, série E. 119, possèdent une enquête de bonne vie et moeurs sur Charles de Maledent, sieur de la Cabane, lieutenantgénéral.

(2) Note de M. Martial de Lamase.

(3) D'après M. Faucher, op. cit., p. 63-4.


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« de former opposition à ce que led. sieur procureur du roy « aye à faire pour l'advenir aucune réquisition, instruction, « dénonciation devant led. sr lieutenant criminel et aye à en « concéder et à le donner d'appointements, sentances, recevoir « lesd. instructions, dénonciations ni en aucune manière con« naître desd. procédures, et à ce qui aye à consommer et finir « celles qui sont déjà commencées pardevant lui, sous les pro« testations en cas de contrevantions de prendre à partie tant « led. sieur lieutenant criminel que procureur du roy de tous « les dépens, dommages et intérest. » Le lieutenant général civil l'assigne au Parlement pour que les procédures soient instruites devant lui, comme les causes sont « un fait de police », et pour demander cassation de ce qui a été fait. Afin que nul n'en ignore, il requiert que sa requête (1) soit inscrite aux registres du présent siège, et que le greffier Jean Monjanel en avertisse les dits sieurs de Lajugie et de Verlhac (11 mai 1715). M. d'Antissac résigna sa charge en faveur de :

JEAN-ELIE LACOSTE (2) qui résigna à son tour en faveur de :

PIERRE-FRANÇOIS DE MALEDEN, pourvu des provisions de lieutenant-général le 18 mars 1723; il était mort le 4 septembre 1747 (3); remplacé par son fils :

JEAN-JOSEPH DE MALEDEN, écuyer, seigneur de la Bastille, avocat au Parlement de Bordeaux, nommé par lettres datées de Compiègne le 18 juillet 1749, et pourvu de lettres de dispense d'âge, n'ayant que vingt-huit ans moins un mois : « en considé« ration des services de ses... père, aïeul et bis-aïeul qui ont « exercé l'office pendant plus d'un siècle (4). » — En 1763, il réclama auprès du Parlement de Bordeaux le droit de présider, en vertu de sa charge, les assemblées du Bureau de l'hôpital, et d'y avoir voix prépondérante. Le duc d'Ayen (Noailles) fut choisi comme arbitre du conflit élevé de ce chef entre lui et la

(1) Papier appartenant aux archives de M. Julien Lalande.

(2) D'après M. Faucher, op. cit., p. 63-4.

(3) Inhumation de Pierre de Maledent de la Cabane, registres Saint-Martin, archives comm. GG. 58. — C'est lui qui a tenu le registre d'insinuation (1734-6) que nous analysons par la suite.

(4) D'après Faucher, op. cit., pp. G3-4 ; nous publions plus loin l'analyse du registre tenu par lui de 1753 à 1756.


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communauté de la ville (1). Ce conflit était né d'un vote de trois administrateurs qui n'avaient pas voulu lui reconnaître d'autres droits que ceux d'assister aux réunions du Bureau et d'y avoir simple voix délibérative (2).

Il épousa, le 8 février 1745, Marguerite de Fontenel, en faveur de qui il testa en 1764 ; il mourut en 1774 et eut pour successeur son frère :

FRANÇOIS-JOSEPH DE MALEDEN DE LA CARANE, avocat au Parlement de Bordeaux, qui fut nommé par lettres patentes données à Fontainebleau le 17 juillet 1764 (3) et prêta serment le 9 février 1765. Comme il était âgé alors de cinquante-trois ans, il obtint par lettres patentes du 9 août 1764, la validation des inscriptions de droit prises par lui à la Faculté de Paris, du mois d'avril 1729 ou juillet 1730, et la permission de passer l'examen de licence-ès-droit civil et canonique devant la Faculté de Bordeaux. Il épousa Mari-Madeleine de Courcelles et à son décès, le 8 décembre 1778, il fut remplacé par son fils, qui suit, en faveur du quel il avait résigné ses fonctions dès le 10 novembre 1777 (4) :

FRANÇOIS-JOSEPH-MARIE DE MALEDEN DE LA BASTILLE, seigneur de Bleux, Lacave, Merchadour et autres lieux, avocat au Parlement de Bordeaux, âgé de vingt-quatre ans et six mois, obtint des dispenses d'âge pour cinq ans et six mois à condition de n'avoir voix délibérative qu'à partir de vingt-cinq ans : il était mousquetaire du roi; nommé lieutenant-général par lettres patentes données à Paris, le 27 janvier 1779, il prêta serment le 31 mars de la même année. Il acheta de Guillaume de Vielbans la lieutenance générale de police et obtint la réunion des deux titres sur sa tête. La suppression du second office fut prononcée par lettres du 28 janvier 1781, enregistrées au Parlement de Bordeaux, le 28 mars 1783. Il figure sur un registre d'enregistrement des édits, lettres patentes, faits et ordonnances de police, etc., de 1783 à 1791 (5); maire de Brive, en 1789, il démissionna

(1) Archives de l'Hôpital de Brive, B. 25.

(2) Ibidem, E, 4, fols. 35 à 48.

(3) On trouve aussi la date du 17 octobre, d'après une pièce des archives de Lamase, et la Sigillographie du Bas-Limousin, i, p. 273.

(4) Pour les deux derniers lieutenants-généraux, nous utilisons la thèse de M. Faucher, op. cit., pp. 64-5.

(5) Archrives communales de Brive, BB. 64,


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avec la municipalité le 27 juillet, mais résista devant la mise en demeure que le Comité patriotique, qui avait pris le pouvoir communal, lui adressa pour le faire résigner ses fonctions de chef de la police (1). Dernier lieutenant-général du Présidial avant sa transformation en tribunal de District, et dernier magistrat d'une lignée qui avait tenu cette charge depuis cent vingt-six ans, presque consécutivement. Il fut nommé commissaire du roi près du district en 1791, émigra, se retira à Paris, en 1806-13...

REQUETE DES CONSULS DE BRIVE AU PARLEMENT DE BORDEAUX CONTRE LE LIEUTENANT-GENERAL ET LES OFFICIERS DU PRÉSIDIAL CONCERNANT LA POLICE DE LA VILLE ET AUTRES PRÉROGATIVES DES CONSULS.

Le document que nous publions d'après une copie du temps (1677-9) appartenant au fonds Treilhard de nos archives personnelles, existe également aux archives de la ville de Brive; il témoigne d'empiétements que tentèrent alors les officiers de la justice royale au détriment du Consulat pour les intérêts duquel la pièce a été rédigée.

Ces empiétements ne furent pas autorisés sans doute par le Parlement de Bordeaux devant lequel l'affaire était portée, car l'on voit ultérieurement les Consuls user comme ci-devant de leurs prérogatives ; mais les prétentions du lieutenant-général et du Présidial, ainsi que la réplique qui leur est faite, offrent une importante série de chefs ou points qui constituent un exposé instructif des droits de police, des attributions et des honneurs disputés par les parties adverses.

Les moeurs et les usages publics, autant que les fonctions

(1) Ibidem, FF. 31, et cf. également, Charles de Loménie et Julien Lalande, Fage-Lachéxe et les Débuts de la Révolution a Brice (Bull. Soc. se, hist. et arch. de la Co/\, xxx. 1908, 1908, pp. 455-82).

(2) Cf. Louis de Saint-Germain, leViaux Brice (Brive, 1906), p. 25-26.


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judiciaires, sont mis à jour par ce différend révélateur : il est en effet question : des pouvoirs de police proprement dits, comme l'ouverture des portes de la ville, la nuit et le jour, les mots du guet, le contrôle des logements des gens de guerre, les autorisations « aux opérateurs, empiriques et sauteurs de cordes d'établir leurs théâtres » en ville ; — des pouvoirs politiques et administratifs comme la connaissance de la correspondance du roi et des officiers de la Couronne, avec l'exécution immédiate des ordres en cas de besoin ; la présidence, la composition et la discipline des assemblées de ville ; la présidence et la prépondérance des suffrages au bureau de l'hôpital, la gérance des beaux et fermes, octrois et deniers patrimoniaux de la ville, la quête pour l'hôpital, la prestation du serment des maîtres des Arts et Métiers, puis des prudhommes et des Consuls eux-mêmes lors de leurs élections ; enfin de la reddition des comptes communaux ; — des atttibuts honorifiques, bancs dans l'église et au bureau de l'hôpital, préséances en tous lieux, jusqu'à l'allumage des feux de joie !

Les droits seigneuriaux, ainsi que les titres et qualifications, sont contestés et défendus aux Consuls, qui en l'espèce s'appuient — c'est leur principal et souverain argument — sur le partage qu'ils en font pour un tiers avec les vicomte de Turenne et baron de Malemort, devenus duc de Bouillon et duc de Noailles, quitte plus tard à se débattre avec ce dernier sur ces mêmes questions litigieuses quand celui-ci fera valoir ses prétentions féodales dans le célèbre procès.

La cause de 1679 éclaire ainsi certains points de celle de 1770 qu'a étudiée sous ces divers pointe de vue, surtout pour la justice, M. Julien Lalande, dans le Bulletin de la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze (tomes xxxi et XXXIJI, 1909 et 1911).

A Nos Seigneurs du Parlement,

Suplient humblement les consuls, barons, conseigneurs politiques de la ville de Brive disant qu'il a esté présenté deux requêtes différentes, l'une sous le nom des officiers en général de la Sénéchaussée et Siège présidial de Brive du 15 mars 1670,


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l'autre par Mathieu de Maledan, lieutenant général dans la Sénéchaussée, le 21 juillet 1677, sans avoir esté jusques ici vaines parties dans l'instance quy n'ont toutes deux qu'une mesme lin et un mesme object.

La première requête contient dix-neuf chefs de demandes : au produict les officiers demandent qu'il soit faict défanse aux Consuls de prendre la qualité de barons et conseigneurs et juges politiques (1).

Au second à ce que la police soit déclarée leur appartenir et défances aux Consuls d'en continuer l'exercice.

Au troisième que le ban des Consuls, c'est à dire le ban de Monsr le duc de Bouilon, de Monsr de Noailles et de la ville sera mis au dessous du banc des officiers (2).

au 4«. que le droit de présider à toutes les assemblées particulières soient déclarées à particulier au lieutenant général, et que nulle proposition ne puysse se faire dans l'hostel de ville qu'elle n'aye este communiqué deux jours avant au lieutenant général.

5e qu'il présidera au bureau de l'Hospital et qu'il sera assis avec le substitut de M'' le procureur général dans un banq séparé des autres et dans un lieu le plus honorable.

6" que dans les éjections le serment des prudhommcs lui apartiendra, que les consuls éleus prêteront le serment devant luy et qu'après estre eleus, ils iront revêtus de leurs robes consulaires le saluer dans sa maison.

7. que les consuls tous ensemble n'auront qu'une voix dans l'administration de l'Hospital.

8. que tous les beaux et fermes tant des deniers patrimoniaux et octroys qu'autres revenus de la ville se fairont judiciairement par devant le lieutenant général et devant le substitut.

(1) Cf. sur cette question de qualité, la Sigillographie du BasLimousin (i, Appendice n* 31, Brive, 188G, p. 735), où MM. de Bosredon et Ernest Rnpin publient des documents, à commencer par le début de celui-ci présent, et le paragraphe final qui y répond, d'après les Archives municipales, FF. 294, n* 2.

(2) « A S'-Martin, les Conseillers au Présidial un banc dans la nef, les Consuls en avaient deux, l'un dans la nef et vis-à-vis la chaire du prédicateur pour assister aux sermons, l'autre vis-à-vis le choeur, pour assister aux offices du Chapitre » (Mémoire pour les Consuls contre le Chapitre. — Archives de Fernand de Maillard, et cité par lui, Bulletin de la Soc. se, hist. et arch. u, 1882, p. 176).


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9, que tous les pacquets du roy et autres officiers de la Couronne adressés aux Consuls seront portés au lieutenant général pour les ouvrir ef y délibérer sur le champ, si l'affaire le requierera.

10, que tous les conmptes seront randus devers luy en présance du substitut de M. le procureur général.

11, que les parans jusqu'au 4e degré ne pouront opiner dans l'interest de leurs parans, que les mineurs, les enfans de famille et les artizans seront exclus des assemblées de la ville.

12, que le Greffe du Sénéchal escrepvra toutes les délibérations quy seront faites au préjudice du grefier de la ville pour en expédier des coppies en bonne forme au lieutenant général.

13, que le mot du gué lors des gardes, des rondes et des patrouilles sera donné par le lieutenant général.

14, que les Consuls fermeront et ouvriront les portes de la ville de jour et de nuict selon qui leur sera ordonné par le lieutenant général.

15, que les Maistres des Arts et métiers prêteront le serment devers lui (1), et que le droit de faire courir le plat de l'hospital sera déclaré lui apartenir.

16, que les opérateurs, les ampiriques et les sauteurs de corde ne pouront élever leurs théâtres dans la ville que par la permission du lieutenant général.

17, que le.tambour ne pourra battre que par son ordre, et que dans les feux de joye il mettra le feu au bûcher qui sera dressé au despans de la ville.

18, qu'il sera fait un contrerolle des logements des gens de guerre et que le contrerolle soit remis au greffe du Senêchal.

19, que les délibérations des 12, 15 et 27 de février seront déclarées suprimées et que les Consuls qui les ont signées, vêtus de leurs robes de livrée, comparaîstront dans l'audiance du Sénéchal testes nues et déclareront que témérérement et malicieuzement et sans pouvoir ils ont faict assembler le peuple pour casser les ordres du lieutenant général.

It) Dans une requête de 1670, pourtant, les officiers du Présidial avaient reconnu le droit des Consuls de recevoir les maîtres des métiers et de reconnaître des Confrères, et l'on possède les actes de réception de 1674 à 1699 des Maîtres imprimeurs, tailleurs, drapiers, éperonniers, armuriers, sculpteurs, potiers d'étain (Archives communales de Brive, FF, 27),


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Il a esté présanté une autre requête, par le lieutenant général, le 21e juillet 1677, par laquelle il conclut en son nom :

primo, a qu'il présidera dans toutes les assemblées de l'Hostel de Ville,

2, a ce que lé rang lui soyt donné en tous lieux,

3, a ce que la police soit déclarée lui appartenir.

Au dit défandre à tous ses chefs de ses deux requêtes et establir les moyens par les supplians prétendent fonder leur relaxence, il importe de reprandre en peu trois ou quatre circonstances dans le fait des issues du diférant des parties.

Le premier est que les suppliants sont seigneurs par indivis avecq Mrs les ducs de Bouillon et de Noailles, hauts justiciers fonciers et directs de la ville et banlieue de Brive, leur droit est estably par une antique transaction de l'an 1361 passée entre le seigneur viscomte de Turenne, le baron de Malemort représanté par M. le duc de Noailles et les Consuls de la ville de Brive et cette transaction suivye d'une possession constante, le juge estant pourvu par les trois conseigneurs et exerce en leur nom la justice civille et criminelle (1).

La 2« Circonstance est que comme la justice est par commun et indivis dans la nef de la dite église et dans la place la plus honorable duquel ils sont en possession despujs l'establissement de la Seigneurie.

Le 3e Circonstance est que outre les consuls ont la haute justice dans le lieu, ils sont d'ailleurs patrons de l'églize et de l'hospital et c'est pour cella que les armes seules de la ville sont dans les piliers et dans la nef de l'église, les autres seigneurs n'ayant pas voulu y mettre les leurs, à cause de la subordination, le patron l'emportant sur le seigneur haut justicier.

La 4e Circonstance est que les Consuls de la ville de Brive sont dans ceste possession d'exercer de tout temps la justice politique dans la ville et banlieue d'icelle.

Cela présupposé, les suppliants soutiennent qu'il y a lieu de les relaxer de la demande, fins et conclusions contre prinz et tant par les officiers en corps que par le lieutenant général en particulier.

(!) Cette convention de 1361, évoquée ici, a été publiée par M. Julien Lalande Bull. Soc. se, hist., arch., xxxui, 1911, p. 113 et ss ; elle fut mise en doute en 1699 par Joseph Dubois, maire de Brive, dans le procès qu'il soutint précisément contre les dits seigneurs, pour reven. cliquer la police de la ville ; cf, J. Lalande, cit. supr. p. 86.


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Et pour comencer par le premier chefs de leur demande en ce qu'il soit défandeu aux supplians de prendre la qualité de barons gouverneurs et juges politiques, il y a lieu de délarer les officiers du seneschal du présidial estre non recepvables à former ceste demande, d'autant que n'ayant aucune part ny dans la directité, ni dans la haute justice, ils ne sont pas parties légitimes pour contester aux consuls la qualité de barons qu'ils prennent, il n'y a que Noss^ les ducs de Bouillon et de Noailles à qui la justice appartient par indivis avec la ville qui soyent des parties légitimes pour contester.

Ce n'est pas que quand les officiers au Sénéchal se seraient ils se fussent d'ailleurs fondés, leur droit estant fondé par les

autres hommages [ ] (1) randus au roy

par les trois conseigneurs par les anciennes transactions passées entre eux et par une possession constante de plus de quatre siècles.

Quant à la qualité de gouverneurs, il estait inutile d'en faire un chef de demande d'autant que les Consuls n'ont jamays prins la qualité de gouverneurs, soins que les officiers ne seront pas parties légitimes pour la contester.

Passant au second chef de demande par où il pretand de laquelle soit faict défance aux Consuls de prendre la quallité de juges de police et d'en continuer l'exercisse et que la police soyt déclarée leur apartenir, il y a encore lieu de les déclarer parties non recepvables et d'ailleurs mal fondées dans cest pretantion.

pour ce que, comme la police apartient de droit au seigneur haut justicier il est vray de dire qu'il n'y a que M. le duc de Bouillon et M. le duc de Noailles à qui la justice, haute moyenne et basse apartient, qui puissent mouvoir cette question, et pour contester la qualité et l'exercisse de la police, le

lieutenant général et autres officiers estans [ ]

sans justice puysque la police ne leur apartiendrait quand les consulz n'en auraient pas comme ils en ont par la volonté du roy et des conseigneurs l'exercisse.

Or qu'il soit vray que la police fait partie de la justice et à particulier au seigneur haut justice, c'est ce quy est textuellement décidé par l'ordonnance de Charles neuf de l'an 1572, article dix, et conçu en ces termes, enjoignant aux hauts justiciers de

(1) Les mots mis entre crochets n'ont pu être déchiffrés.


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donner ordre au reiglement de la police de leurs villes, terres et seigneuries ainsi qu'il coynaistront estre nécessaire pour le bien et comodité de leurs sujects conformément aux ordonnances et s'acomoderont au plus qu'il sera possible au reiglements faicts par les députés des sièges royaux.

Ceste ordonance aux termes quelle est conçue ayant clairement et nettement décidé que la police apartient aux seigneurs hauts justiciers.

Cella mesme est ainsi explique par Charoudas sur cet article de l'ordonnance dont voicy les termes, de cest article apert que la police appartient aux seigneurs hauts justiciers, comme il a esté jugé par arrest du 5 juillet 1557.

Enfin c'est le sentiment de Loizeau dans son Traité des Seigneuries, chapitre neuf, n» 12, où il enseigne que les barons de France ont la police par droicts de seigneurie propre et patrimonialle, le roi dont ils relèvent ne pouvant par puissance réglée la diminuer, moins encore la leur oster.

C'est ce que la Cour a positivement vidé dans un arrest de 1607 rendu entre le chapitre de St Yrieys et les scindiqs habitant de la mesme ville, la cour ayant clairement et nettement décidé par cest arrêt que la police faisait partie de la haute justice.

Cella estant au fin de quel droit est ce que le lieutenant général et les oficiers présidiaux prétendent la police puisque quand l'exercice n'en apartiendrait pas aux supplians par le consentement des conseigneurs et par l'autorité du prince quy en a autorisé l'exercice ; il ne pourait la vindiquer ny la prétandre puisque c'est le droit de la haute justice et un droit establi par les anciennes transactions qui font foy des anciens établissements de la ville de Brive.

En second lieu quand il serait parties légitimes pour contester la police et qu'elle n'appartiendrait pas de droict au seigneur haut justicier il y aurait d'ailleurs de la témérité dans ceste prétantion et la relaxance des Consuls ne serait pas moins infalible soit qu'il faille décider ceste affaire par les reigles de la possession soit par l'ordonnance de Moulins qui a fait les reiglements de la police enregistré en la cour par arrest de l'an 1583.

A le décider par les reigles de la possession d'autant qu'il y a plus de deux cent ans que les Consuls de la ville de Brive exercent la police et dans la banlieue, ors il est çonstament en


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droict que la possession immémorialle sert constitut et de titre ; cum huiusmbdi centenaria et immemorialis possessio habeat vim tituli et jurisconstituti et hoc jure seductus aquoe de aqua quot de mêmes en faict de juridiction comme il est textuellement décidé dans le chapitre romana eclesia extandet appellations, et par la doctrine de l'église sur ce même chapitre où il est dit consuetudo dat juridictionem ; c'est l'avis de Baquet dans son traité des droits de justice Ch. 5, no 3, ou traitant ceste question scavoire sy la preuve de la possession immémorialle estait recepvable en droit de justice, et sy elle estait suffisante pour acquérir le droict par prescription et après avoir raporté les les avis et les sentimens contraires des docteurs résout la questions en ces termes, toutes fois il faut confesser que l'on peut justifier le droit de justice haute, moyenne et basse non seulement par escript mais encore par témoins et que contre le roy la possession centenaire a lieu pour acquérir tout droit de justice, cum centenaria et immemorialis possessio habeat vim tituli et juris constituti.

Au faict dont s'agit la cause des suppb ferait d'autant moins de difficulté que ceste possession n'est pas contestée et qu'il nous

[ ] pas besoin d'une preuve vocalle pour l'establir car la

preuve est toute entière dans les registres de l'hostel de ville et par les actes possessoires de la juridiction politique quy doivent estre d'autant moins suspects aud. sr Lieutenant général qu'il a signé les registres en qualité de Consul et donné diverses ordonnances de police mesme depuis le procès commencé tant il est vrai qu'il a luy mesme recognu le droict des Consuls et abandonné ceste vaine prétantion.

Outre qu'il est décidé par les reigles de l'un et de l'autre droit et par le sentimen de tous les docteurs français Consuedo dat juridictionem, il est d'ailleurs certain que la possession et la coutume quant à la police est authorisée par les rois du royaume, car l'article septante un de l'ordonnance de Moulins à laquelle il n'a pas esté dérogé par aucune autre ordonnance, s'est exprès et positif car voisy les termes de l'article : — Et pour donner ordre à la police de notre royaume, il est ordonné que les mères et eschevins, consulz, capitoulz et administrateurs des corps de ville quy aient eu cydevant et ont à presant l'exercisse de la police en continueront cy-apres l'exercisse : or, les Consuls de Brive, estant hors en possession de la police et plus de trois


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siècles audit, et en ayant continue depuis l'ordonnance l'exercice, sans aucun trouble, où peut estre le fondement d'une prétantion semblable à celle du lieutenant général quy sans droit, sans titre et sans possession pretand dépouiller une ville de l'attribut le plus considérable qu'elle ayt.

Enfin, c'est encore dégrader une ville, en détruire et ruiner les establissements, reculer les bourgeois de l'Autorité et de la puissance publique, et les réduire à estre simples collecteurs de

taille ou pour mieux dire ce serait [ ] une ville

considérable par ses anciens privilèges.

Sur le 3e chefz concernant le banc de l'église, ce n'est pas une question qui le regarde en particulier, car elle leur est commune avecq M. le duc de Bouillon et M. le duc de Noailles; le banc dont il s'agit appartient indivis à tous les seigneurs, aussy bien que la justice, mais quand l'interest des Consuls pourait estre séparé de l'interest des autres Seigneurs qui possèdent avec eux par indevis, leur cause n'en serait pas moins favorable, d'autant qu'estant Seigneurs hauts justiciers et d'ailleurs patrons de l'églize, il est constant que les honeurs de l'églize leur apartient par droit en l'une et en l'autre quallité suivant la doctrine de Loizeau dans son Traité des Seigneuries, Chapitre n, n° 17, 18, 19 et 20, à quoy est conforme la jurisprudence des arrêts raportés par Mareschal dans son traité des droits honorifiques, or le droit du banq est parmy les honeurs de l'églize suivant la doctrine du mesme Loizeau, au même endroit n° 61 et 62.

Outre que ceste place leur apartient de droit par comun et indivis avec les autres conseigneurs elle est d'ailleurs authorisée par une possession si entière et d'une antiquité si reculée qu'il y a de quoy festonner que des officiers aussi éclairés quy n'ignorent pas le droit ayent bien voulu forment des demandes de ceste nature.

Sur le 4e chef de demande consernant le droit de présider dans les assemblées générales et particulières de l'hosteil de ville, c'est une prétantion ridiculle et mal fondée, premièrement par ce que les Consuls estant dans une possession centenaire et une possession immémorialle laquelle a force de constitut et de titre dans la Loy : hoc jure ducties aqua de aquoe quotidiana et plos arc (?), il est constant que les officiers ne peuvent donner atteinte à une posession aussi ancienne, ainsiy qu'a très bien remarqué Mr Meynard a force de loy et de ( ]


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publique, on denye pas au lieutenant général ny aux autres officiers l'entrée dans l'hosteil de ville, mais on lui denye le droit de présider, il n'y a que les consuls qui ayent ce droit par les anciens établissements de la ville.

En second lieu comme il est certain que l'hosteil de ville est le chef lieu de la Seigneurie et le Siège de la haute justice, n'est il point ridiculle de pretandre que le vassal et le justiciable doivent présider et avoir le premier rang sur le Seigneur dans sa propre maison et dans le chef lieu de la juridiction.

Il n'en est pas des villes qui relèvent de la Justice et de la directe des Seigneurs, comme des juridiction royales ou les officiers royaux peuvent avoir droit de présider dans les assemblées de ville, car quant aux villes qui depandent des seigneurs particuliers il est sans question que le seigneur a le premier rang dans toute l'étendue de la Seigneurie et que lorsque la justice apartient aux consuls des villes ils ne peuvent estre n'y précédés par les officiers subalternes, parce que ce serait le dépouiller de l'atribut capital de la haute justice.

Sur le 5e chef concernant le droict de présider dans l'hospital, les supp.ans n'ont qu'à leur opposer leur qualité de fondateurs la coutume et la possession contraire, les officiers estant sans interest et sans droict dans ceste administration.

Sur le 6e chef de demande touchant le serment des preudhommes des consuls eslus et la vizitte en robe consulaire, on n'a encore qu'à leur opozer la coutume et la possession contraire, et que dans les villes des seigneurs à qui la police et la justice apartient, les Consuls n'ont pas a coutume de prêter le serment devant autres que le seigneur, et quand la vizitte en robe consulaire, outre que les choses de ceste nature se reiglent par la possession et par la constance, il est d'ailleurs certain que les supplians ont une raison particulière prinse de ce qu'estant les seigneurs hauts justiciers, ils ne sont pas obligés à une vizitte de ceste nature qui les subordonerait à leur justiciable.

Sur le 7e chef ils demandent que les consuls n'aient qu'une seule voix dans l'hospital, ce n'est pas leur interest puysque les officiers n'ont aucune part dans l'administration, d'ailleurs ou a que les patrons soient de pire condition que les bourgeois quy assistent aux assemblées dont les voix se comptent.

Quant au 8e chef, concernant les baux a ferme et ce que les officiers prétandent que les fermes des revenus patrimoniaux


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de la ville se fassent devant eux, et quant aux deniers d'octroy, outre la possession contraire, le roy veut par le titre de la conception de l'an 1607, que les baux aferme se fassent devant les Consuls, et que les fermiers leur en rendent compte.

Au 9e par lequel il prétandent que les paquets du roy et des gouverneurs adressés aux Consuls lui soyent portés pour les ouvrir, à quelque chose s'y éloigne de la raison qu'il ne mérite pas de réponse.

Au 10e quant au compte les supplians n'ont qu'a lui remontrer cequ'ils ont déjà répondu dans les beaux justiciers scavoir leur possession contraire et une possession immémorialle laquelle a force de vivre, join que le oficiers seneschaux et présidiaux n'ont aucun interest dans les deniers patrimoniaux de la ville et quant aux deniers d'octroy le roy veut qu'ils se rendent devant les consuls de Brive.

La lie concernant l'incompatibilité des sufrages des bourgeois parans est ridiculle, mais ce n'est pas d'ailleurs l'interest des officiers, joint-que (1) sy cella avait lieu, les plus notables bourgeois n'auraient pas entrée dans l'hosteil de ville.

Sur le 12e concernant le greffe de l'hosteil de ville que les officiers prétandent estre exercée par leur greffier, est encore une prétantion absurde, car elle va encore contre l'interest des seigneurs, contre le droit de l'officier en titre lequel exerce le Greffe, mais il va encore contre l'interest des bourgeois qui prétandent avoir leur grefier particulier indépendant du Sénéchal.

Sur le 13e Concernant le mot du guet, l'ordre des gardes et de patrouille, ils ne sont ny parties légitimes pour les contester ny pour les prétandre, pour ce que c'est une chose qui tombe dans le gouvernement de la ville qui ne leur appartient pas, mais bien au seigneur haut justicier dans leurs villes où il n'y a point de gouverneur préposé par le roy d'autant que sous les attriuus depandent de la seigneurie publique laquelle apartient au seigneur haut justicier.

Quant au 14" article par lequel il prétande que les portes de

(I) Joint que, conjonction désuète maintenant, pour outre que, « Joint que, vieille liaison qui sent sa chicane, 11 n'en faut point user pour tout », Malherbe, Commentaire sur Desportes, tome iv, p. 393. Cet arrêt de Malherbe est trop sévère, dit Littré dans son Dictionnaire, qui cite maints exemples prouvant le contraire — et le tort de Boileau disant : Enfin.Malherbe vint...


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la ville ne doivent se fermer ny s'ouvrir que par son ordre, c'est encore une prétantion sous le respect de la cour ridiculle, elle le serait sans doute dans une juridiction royalle, car le droit des portes n'apartient pas aux officiers subalternes, mais bien aux Eschevins, mais elle l'est encore davantage dans une ville de Seigneur et c'est ce que la cour juga par arrest de l'an 1607 en faveur du scindicq du chapitre de S' Yrieix.

Au 15e ils prétandent que tous les Mes des arts et Mestiers relèvent d'eux et qu'ils ayent à prester serment devant le lieutenant général et en son absance devant les autres officiers, mais où est encore le fondement d'une telle prétantion, elle est non seulement contraire à l'establissement de tout royaume, mais ce serait d'ailleurs détruire le droict des seigneurs.

Il en est de mesme de l'article 16 où ils prétandent que les opérateurs, les ampiriques et les sauteurs de corde ne puissent pas jouer dans la ville sans son ordre, car quy lui a donné ce droict et en quelle qualité est ce qu'il se peut pretandre.

Au 17e, touchant le feu de joye, il n'y a que M" les ducs de Bouillon et de Noailles quy puissent pretandre ce droit en concurence avec les Consuls comme estant les Seigneurs par indevis, avec les ditsts consuls de la ville, car c'est un droit honorifique.

A l'égard du 18° article touchant le controlle des logements des soldats, le règlement de 1651 faict par le roy pour tout le royaume le donnant aux maires et eschevins à l'exclusion de tous les autres officiers.

. Ce considéré, il vous plaise de vos grâces déclarer les officiers du Seneschal et du présidial, parties non reeepvables à contester aux supplians la qualité de conseigneurs et barons par indivis avec M« les ducs de Bouillon et de Noailles, ensemble celle de juges politiques de la ville, et banlieue de Brive, et au surplus relaxer les suppliants de tous les chefs de demande, fins et concluzions contre eux prinzes tant par les officiers du Sénéchal et présidial que par le lieutenant général avecq despans et faires bien.

Signifié le 5 juillet 1679 à Meyrinhac, procureur des dicts officiers. »

T. XLl. 2-2


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Au document ci-dessus sont ajoutées sur la même feuille les deux pièces suivantes de chicane :

Mathieu de Maleden, Sgr de la Cabane, lieutenant général, réplique à cette requête par une autre, adressée encore au Parlement, demandant que les Consuls fournissent la preuve, en produisant comme pièces justificative de leur prétandue qualité de barons, conseigneurs, gouverneurs, juges politiques de Brive, le texte de la transaction de 1361, et il réclame encore qu'ils signifient l'arrest rendu en 1607 entre le scindic des habitants et le chapitre de S1 Yrieix, « d'autant qu'il y lieu de croire que le contract et arrest ne sont que des chimères et qui n'ont été jamais en nature, et qui contiennent des dispositions contraires aux défences » (signifié le 25 juillet 1639).

Les Consuls répondent par des arguments ad hominem, également adressés à nos seigneurs du Parlement, Ils n'ont point besoin, disent-ils, de fournir la transaction de 1361 (1), parce que ce n'est qu'un escard incidens dans le différend, M. de Maleden ne contestant du reste pas que les Consuls partagent avec les ducs de Noailles et de Bouillon, la fondalité, justice haute, moyenne et basse de la ville et banlieue, alors que le différend est au sujet de la police et autres droits appartenant aux Consuls; c'est « un escard d'autant plus odieux que le d. s' de Maledan ayant luy-mêsme afecté d'estre consul depuys qn'il est lieutenant général, il n'ignore pas les droits de là ville qu'il prétand détruire contre le serment qu'il a luy-même prêté lorsqu'il accepta la livrée consulaire » — « Au reste, ajoutent-ils, il y a dequoy s'estonner qu'il allègue un arrest quy n'a jamais esté et quy ne sera jamais, car il faudrait pour cella renverser ce qu'il y a de mieux establi dans la jurisprudance du royaume. » En conséquence, ils requièrent de déclarer le s>' de Maledan partie non recevable à demander lad. transaction et au surplus de lui faire payer les despens (28 juillet 1679).

Enfin le 7 septembre 1679, les Consuls font déclarer à Me Philippe Meyrignhac, procureur des officiers présidiaux et lieutenant

(1) Les Archives de la ville possèdent quatre copies de cette transaction célèbre (FF. 7 et 8).


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général, qu'ils se rendront, au moins l'un d'eux, incessamment dans la présente ville (Bordeaux) après la S' Martin, attendu qu'il a baillé quatre requêtes aux fins de faire remettre le procès. Ils déclarent que le lieutenant général avait fait porter chez son avocat, Me Jean Faux, pour répondre à la requête, fins et conclusions des Consuls, que neans moins, M. de Maleden n'a remis le procès que depuis peu de jours, comme il appert du certificat donné par le secrétaire du rapporteur, sans avoir rien fait signifier, et, par ce moyen, éludé le jugement du procès, ce qui est cause que le député de la ville dut se retirer quitte à revenir pour le jugement.

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ÉTABLISSEMENT DU PALAIS DE JUSTICE ET DES PRISONS

PLACE DU CIVOIRE (1656-1671)

RÉPARATIONS EN 1736

Sur la place du Civoire (place Latreille), au nord, où sont aujourd'hui les magasins Dupuy et Bourdoux, s'élevaient, sous l'Ancien Régime jusqu'en 1791-3 (1), les bâtiments du Palais de Justice où siégea le Présidial ; attenant à cet édifice, les prisons et leurs cours s'étendaient jusque derrière le chevet de l'église Saint-Libéral, atteignant même la maison qui est actuellement en bordure de la rue Toulzac.

A cet endroit, l'établissement de bâtiments publics nous est attesté par une série de documents que nous destinons aux archives de la Ville. Nous allons, du reste, transcrire ces pièces dans leur ordre chronologique, mais en supprimant les longueurs et les répétitions, surtout pour rendre lisible l'exposé, en dégageant les faits des phrases- et formules surannées du style judiciaire du XVII* siècle, alors que certaines tiennent à elles seules plusieurs grandes pages.

(1) Cf. Louis de Saint-Germain, Le Vieux Brive (1906), pp. 24-25.


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Le Projet de 1656

Le Mardi, 12 septembre 1656, M'Jean Verlhac, conseiller du roi et procureur du roi en la sénéchaussée et siège présidial de Brive (1), présente une requête à messire Jean Bouchart, chevalier, seigneur de Champigny, Noroy, Bonconutlliers et autres lieux, Intendant de la Police, Justice et Finance de la Généralité de Limoges. La requête expose la situation que voici :

Depuis l'établissement du Présidial, la justice est rendue à Brive, avec grande incommodité, dans des maisons prises à louage, et, en dernier lieu, dans la maison commune de la ville : c'est aussi un local fort incommode pour l'administration de la justice ; on ne dispose que de deux salles hautes et d'une salle basse pour tenir les audiences. Ces locaux, ajoute le document suivant, servent également au tribunal de l'Election (pour les affaires des finances publiques et impôts) et pour la juridiction ordinaire de la commune qui a son juge particulier.

Aucune prison ni geôle. Aussi le procureur du roi n'ayant aucun moyen de s'assurer des prisonniers, n'ose faire aucune poursuite des crimes, ni saisir les criminels. Il ne peut garder ceux-ci sans une excessive dépense, à laquelle il lui est impossible de subvenir. Ayant du reste fait des arrestations, les prisonniers ont pu facilement s'évader des maisons particulières leur servant de prisons. Leurs forfaits demeurent impunis, les malfaiteurs ont trop grande licence et les sujets du roi en sont victimes.

Les receveurs des tailles, du taillon et autres impositions des deniers du roi sont contraints de traduire les prisonniers détenus pour non payment de ces sommes, dans les prisons de la ville de Tulle et autres prisons voisines, ce qui retarde . la rentrée des fonds. Comme les audiences du Présidial

(1) La charge de procureur du roi était dans la famille de Verlhac depuis 1533 et devait y rester jusqu'à la Révolution. ,Cf. Faucher, op. cit., p. 7t.


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n'ont d'autre lieu que la salle commune de la maison de ville, elles sont fréquemment interrompues par les assemblées consulaires et autres occasions et nécessités de la commune.

Le procureur du roi requiert donc la construction « d'un palais, de prisons et autres choses nécessaires à la justice. » Et il demande pour cela qu'il soit imposé et desparti sur le ressort de l'Election de Brive une somme que fixera l'Intendant après avoir visité la maison commune et un emplacement contigu, acquis à l'aide des amendes par les prédécesseurs du procureur du roi ; il lui faut aussi prendre l'avis des autres officiers du siège, des architectes et entrepreneurs qu'il désignera.

M. de Champigny donne acte à la réquisition du Procureur et se transporte sur les lieux avec les officiers du Présidial. Pour savoir à quelle somme peut monter le coût de la construction du Palais et des Prisons, il nomme pour experts Jean Blanc et Jean Lagorsse, mestres maçons, Marc Roche, charpentier, architectes et entrepreneurs demeurant à Brive ; il les charge du rapport qu'ils doivent lui soumettre.

Le mercredi 27 suivant, l'Intendant, les officiers du Présidial et les experts nommés se rendent au même endroit, à la place achetée avec les amendes, joignant la maison et salle commune, et sur laquelle les magistrats proposent de bâtir le palais et les prisons. Et les experts prêtent le serment de faire en toute conscience le rapport requis...

Le 29 courant comparaissent donc en l'hôtel de M. l'Intendant les dits Blanc, Lagorce et Roche pour lui donner connaissance de leur estimation des constructions à faire : c'est-à-dire, pour les prisons une chambre en bas de 16 pieds de large, et de 24 de long, avec une antichambre de quatorze pieds au carré pour la demeure du geôlier, une autre antichambre de 14 pieds pour mettre à part les femmes prisonnières, un bureau et guichet de pareille grandeur, avec une autre chambre au-dessus de même largeur de 16 pieds et de 24 de longueur pour servir à coucher le commun des prison-


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niers, et autres deux antichambres de 14 pieds au carré; aux deux bouts deux cachots de 12 pieds de long et de 7 pieds de large ; une chapelle de 14 pieds de large et de 20 pieds de long; une galerie de 10 pieds de large et de 16 de long, servant aux prisonniers pour aller demander Vaumône à la grille. — Le détail est typique ; ifétait alors général dans les moeurs pénitentiaires. — Les experts estiment la dépense de ce bâtiment au moins à 8.000 livres. Et pour la chambre d'audience, 20 pieds de largeur et 28 pieds de longueur, hauteur en proportion ; et pour la chambre du Conseil, au-dessus même dimensions, et enfin ! pour une galerie de 8 pieds de large et 20 de long « pour aller aux commodités » : le coût s'élève pour le moins à la somme de 6.000 livres. Le tout « bien bâti de bonnes pierres, charpenterie, planchers, portes, fenêtres, fermements et couverture d'ardoises. » Les experts déclarent que l'entreprise ne peut être faite à moindre somme qu'avec une notable perte. Mais ni Blanc, ni Lagorsse, ni Roche ne savent lire et écrire et ne peuvent signer leur déclaratien dont on prend acte.

L'Intendant conclut qu'il y a lieu, sous le bon plaisir du roi et de son conseil, d'imposer seulement la somme de 6.000 livres en trois années, soit 2.000 par an sur les paroisses de l'Election. Avec cette somme, il se borne à ordonner la construction des prisons, « attendu qu'il n'y en a pas dans la ville de Brive et que le receveur des tailles est obligé de faire traduire les prisonniers arrêtés pour le payment des deniers de sa majesté dans les prisons de la ville de Tulle, distantes de celle de Brive de cinq grandes lieues. » C'est une grande vexation dont souffrent les contribuables et une grande incommodité pour le receveur, ne pouvant faire traduire les prisonniers qu'avec grands frais. En outre, faute de prisons, les crimes demeurent impunis. Quant au bâtiment du dit Palais, attendu que les paroisses de l'Election sont fort chargées d'impôt, M. de Champigny ne croit pas qu'il y ait lieu de faire aucune autre imposition, pour la ' construction de cet édifice. — « Fait à Brive, le trentième


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septembre mil six cent cinquante-six. [Signé] Bochard Champigny (1). »

Le Projet définitif de 1659

Le roi prend un arrêt en son Conseil le 22 novembre 1656 afin d'imposer 2.000 livres pour chaque année 1657, 1658, 1659," au total 6.000 livres. Le procureur du roi à Brive est sur le point de proclamer les prix faits selon les devis lorsque la plus grande partie de la maison commune tombe en ruine et doit être abandonnée. En sorte que n'y pouvant faire aucun exercice de justice, les audiences du Présidial et Sénéchal sont alors tenues en la maison de son lieutenantgénéral, et celles de l'Election en la maison de son président. Il s'en suit un grand retard pour la recette des deniers du roi et autres affaires de Sa Majesté et pour les particuliers qui demandent justice.

Le Procureur du roi s'adresse en conséquence à l'Intendant « Claude Pellot, chevalier, seigneur du Pont-David et de Sandars, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires en son hôtel, commissaire desparti pour l'exercice des ordres de Sa Majesté ès-généralité de Limoges et de Poitiers. » Celui-ci étant à Brive, le 14 juin 1659, M" Jean de Verlhac comparait devant lui et lui expose la situation telle qu'il l'avait expliquée à M. de Champigny, en 1656, — presque dans les mêmes termes qu'il est inutile de répéter, — et la suite qu'avaient donnée cet Intendant et, après lui le Conseil du roi ; il décrit aussi la ruine de la maison commune, était obligation de tenir les audiences chez les lieutenant général et président.

Il propose à l'Intendant de se rendre sur les lieux et de

(1) Au dos : « Procès-verbal de M. de Champigny concernant la nécessité de faire bâtir un palais pour rendre la justice en la ville de Brive. » — Expédié, le mardi xxu" décembre 1656. » — Deuxième ex. : copie conforme à l'original, « fait à Brive, le dernier jour d'octobre 1059, signé : Stivye, lieutenant général. » — Deux pièces de nos archives, fonds Treilltard.


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faire dresser procès-verbal de la situation ; en outre de la grande commodité et de l'économie qu'il y aurait d'approprier à l'exercice de la justice un ancien bâtiment qui a servi au collège de la ville : on peut en faire l'acquisition à un prix modique et y ajouter une bâtisse convenable pour le palais et auditoire des dites sièges judiciaires, et pour les prisons, avec une dépense moindre que celle des 14.000 livres suivant l'évaluation que les précédents experts avaient fait à M. de Champigny.

A cette requête et réquisition que signe le procureur du roi Verlhac, Mgr Pellot donne acte, et commet Jean et Antoine Blanc, Jean Lagorsse, Etienne Marchou et Léonard Bouyssières, prud'hommes experts, pour rédiger un rapport relatif au projet ; avec eux, du reste, les officiers du Présidial et les consuls de Brive, en fonction, il se transporte en la maison commune et puis à l'ancien collège (14 juin 1659).

Les experts prêtent serment de faire fidèle rapport « de « l'état, commodité ou incommodité de l'un et de l'autre « lieux, valeur et estimation des bastiments et réparations, « et ce qui sera plus propre de faire. »

A la maison de ville, ils constatent que « le couvert et le plancher sont en ruines, les poutres, les soliveaux et autres matériaux pourris et gastés, et la muraille qui est du côté du petit jardin en tel état que si elle n'est promptement reffaite, tout à neuf, lad. muraille et le surplus de la maison tombera par terre dans peu de temps. »

Au collège ancien, d'un commun avis et Jean Blanc déclare au nom des experts que c'est un bâtiment « bien bâti, couvert et boisé, assez commode pour y faire les chambres nécessaires dud. Palais. » Ils estiment pouvoir faire l'aménagement à 10.000 livres, y compris 4.000 livres pour dédommager la ville à laquelle les bâtiments du collège ancien seront pris. Ainsi l'on aura une salle de palais et d'audience, ainsi que les prisons, conformément au devis, fait précédemment pour M. de Champigny. Le procès-verbal ne peut être signé par les experts, sauf par Jean Blanc, comme il l'est par Dumas, président du- Présidial, Stivye,


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lieutenant-général, de Fieux, lieutenant particulier, Malliard, Lestang, de Léonard, Lescot, Beynette, [conseillers], Algay, et de Laroche, consuls.

Et reprenant les griefs et motifs concernant le défaut de prisons et de Palais de justice, Mgr Pellot conclut qu'outre la somme de 6.000 livres déjà imposées, le roi en son Conseil veuille bien faire lever 4.000 sur l'Election de Brive, cette somme devra être employée à la construction projetée suivant le marché qui en sera fait avec les entrepreneurs et le substitut de M. le procureur général ; le payement sera fait par les receveurs des tailles ou commis à la dite recette auxqueles seront donnés les quittances (1).

Ce procès-verbal fut suivi d'une requête adressée au roi et à son conseil, par le procureur Jean Verlhac en reproduisant tous ses termes, pour demander l'imposition sur les paroisses, soit quatre mille livres de plus que ce qu'avait obtenu M. de Champigny, à raison de 2.000 pour chacune des années 1661 et 1662, afin de les employer à la construction du Palais et des Prisons, suivant les conclusions de Mgr Pellot : Les receveurs des tailles et commis chargés de la perception et du règlement des comptes en devront être responsables et contraints par emprisonnement de leurs personnes, comme pour les deniers royaux.

L'objet de la requête est accordé, le 20 novembre 1659, comme l'avait été le précédent sur la demande de M. Champigny : Ainsi que constate la délibération suivante sur le cas de M. Nicolas Malvillain,- commis à la recette des tailles de l'Election, qui avait levé les impositions des années 1658, 1659 et 1660, alors qu'il restait à encaisser celles de 1661 et 1662 : il demande aux officiers du Présidial de lui donner main-levée de la remise par lui des sommes qu'il allait leur faire, avant de partir pour Paris, où il se retirait. Sur les 6.300 francs qu'il avait perçus, il lui reste 3.781 livres 8 sols

(1) Procès-verbal signé à Brive le 14 juin 1659, signé Pellot.— Copie collationnée à l'original, le 31 octobre même année et signée par Stivye, lieutenant-général.


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qu'il versera à la personne que les officiers lui désigneront avec mandat valable, pour que celle-ci distribue cette somme à mesure qu'on travaillera aux constructions non encore commencées mais qui doivent l'être dès que les deux dernières années d'imposition seront perçues.

Les officiers du Présidial se réunissent donc pour délibérer le 15 mai 1662, en la Chambre du Conseil de la Sénéchaussée et siège ; ils sont : M" Jean Stivye, lieutenant général, François Lajugie-Faucon, lieutenant criminel, Hugues de Fieux, lieutenant particulier, Jean de Bellet, Estienne de Lestang, Jacques de Léonard, Pierre de Fieux, Jean de Lescot, Jean de Vielbans, Pierre Beynette, Pierre Laserre et Pierre de Maillard, conseillers. Ils donnent acte à l'exposé fait par le sieur Malvillain, tel que nous venons de le relater, puis désignent François Lajugie-Faucon pour recevoir de lui lad. somme et lui en donne quittance. Et, suivant les récépissés que le receveur remet en même temps, 2.520 livres avaient été employées par lui à l'achat des bâtiments de l'ancien collège. Et tous les présents à la délibération en signent le procès-verbal (1).

Ajoutons que l'immeuble de l'ancien Collège ne suffit pas à établir le Palais de justice et les prisons, et que pour la construction des prisons et de la conciergerie il fallut exproprier certaines petites étables, granges et greniers à foin attenant aux bâtiments et cours de l'ancien collège, et appartenant à Hugues Bellet et Geoffre d'Aurussac, bourgeois de la ville. Cette expropriation dont le coût s'élève à 680 livres

(t) « Original de délibération de M" ... semblable à celle mise aux mains de Picard, greffier, portant consentement de Nossgrs que le sr Malvilain délivre au sr lieutenant criminel la somme de 3.781 livres 8 s. 3 d. de la somme de 6.301 1. 8 s. 3 d. dont le dit Malvilain au d. lieut. criminel la somme de 3.300 11. de laquelle le dit s'iieut. criminel a donné reçu aud. s' Malvilain au bas d'une copie des présentes signée dudit Picard, ledit reçu est revêtu du seing dud. lieutenant criminel le 16 mai 1662, à 2 heures du soir. » — Cote au dos de la pièce de nos archives, fonds Treilhard.


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pour Bellet et 350 pour Geoffre, donne lieu à une procédure qui dure jusqu'au 13 mai 1663 (1).

L'épuration des comptes

L'épuration des comptes de l'établissement du Palais de de Justice et des Prisons nous est fourni par la requête du Procureur du roi Jean de Verlhac envoyée par lui, le 26 avril 1671, à la Chambre des comptes à Paris.

L'imposition de 6.000 livres accordée en 1656, et celle de 4.000 en 1659, avaient occasionné, l'une 187 livres, l'autre 450 de frais de sceau, expédition des arrêts, etc.

L'achat du collège ancien et places (cours) attenant avait coûté 2.400 francs, suivant le contrat d'acquisition du 29 janvier 1669, reçu par Demarty, notaire.

L'achat des maisonnettes, décharges, estables et greniers à foin, propriétés Geoffre d'Aurussac et Hugues Bellet, montait à 950 livres, suivant contrats reçus par Magne, notaire •royal, le 16 septembre" 1669 et 17 février 1670.

4.350 francs avaient été payés à Jean Blanc, m" maçon et entrepreneur, pour ses travaux.

La lieutenant criminel avait reçu : 1° 3.300 livres du sieur Malvillain, cy-devant commis à la recette de lad. Election, et lui en avait donné reçu pour affecter cette somme aux entrepreneurs des palais et prisons ; 2° 1.000 livres pour le remboursement de pareille somme employée auparavant à la réparation de la maison de ville selon une clause du contrat d'achat du collège ancien et places attenant ; 3° 350 livres restant des 187 livres des frais de sceau et expédition des arrêtés, pour les paiments faits à Blanc, maçon, s'élevant à 4.350 livres; ces deux dernières sommes, de 1.050 livres, avaient été versées par le sieur Malvillain aux officiers du siège.

Au total c'étaient 7.700 livres que Malvillain et son succes(1)

succes(1) Requête, ordonnance et procès-verbal » de cette acquisition font une pièce de nos archives, que nous avons cru inutile de détailler davantage ; cahier de 16 pages.


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seur à la recette, le sieur Guibert, avaient délivrées, d'après les contrats d'acquisition, procès-verbaux de remise et quittances de paiment ; et le procureur du roi requière la Chambre des comptes de reconnaître que cette somme avait été légitimement employée, suivant sa destination portée sur les arrêts du Consail du roi et ordonnances de Mgr Pellot qu'il joint à sa requête.

Jean de Verlhac demande en outre d'être déchargé de l'assignation à lui donnée en la Chambre des requêtes par le procureur général, attendu que les sieurs Guibert et Malvillain ont encore entre leurs mains la somme de 487 livres restant de celle de 8.187 11. qu'ils ont levée; enfin qu'il soit ordonné qu'ils délaisseront ladite somme à Blanc, l'entrepreneur, pour parfaire la troisième partie des prisons et palais, suivant le devis déposé au greffe, dont la copie est jointe à la requête. Les sieurs Guybert et Malvillain devront être contraints, s'il y a lieu, par toute voie de justice, même par saisie par corps, à verser cette somme (1).

REPARATIONS AU PALAIS DE JUSTICE EN 1736

Soixante-cinq ans environ après l'établissement du Palais de justice et des prisons, d'importantes réparations furent jugées nécessaires et urgentes aux bâiiments : c'est ce qui résulte de l'acte enregistré dans un cahier

(I) D'après la copie de la requête — brouillon — envoyée par le procureur du roi à la Chambre des comptes. Cette pièce ne laisse aucun doute, il semble, sur l'emploi des fonds levés, à la décharge du président Dumas de Neuville, injustement attaqué pour détournement dans le mémoire précédent que nous avons reproduit. Un autre document de nos archives témoigne au contraire que le président Dumas avait avancé la somme de 350 livres pour payer les frais des arrêts et commission du Conseil du roi relatifs à la perception des impositions décidées en 1656 et qu'en 1658 M. Albier, receveur des tailles, avait dû rembourser cette somme. Ces pièces sont jointes aux trois précédentes pour être remise? aux archives de (a ville,


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d'insinuation (1) que nous analyserons par la suite ; mais nous l'extrayons auparavant, cet acte, et le publions in extenso, comme il le mérite, car il donne par l'énumération des locaux, un aperçu des aménagements effectués dans l'appropriation du Collège ancien en 1660-7), conformément aux dispositions arrêtées en 1659. Il montre encore par l'exemple qu'il trahit, l'incapacité qui a existé de tout temps d'entretenir à mesure des dégradations les édifices publics qu'on est obligé à la fin de relever d'urgence quand ils tombent trop en ruines :

Aujourd'hui dix mars mil sept cent cinquante six, dans la chambre du Conseil de la Sénéchaussée et siège présidial de la ville de Brive, principale et capitale du Bas-Limousin et à l'issue de l'audience sont comparus : M" Jean de Verlhac et Alexandre de Maigne, avocat et procureur du roy, lesquels ont remontré à la Compagnie de la Cour présidiale que n'ayant été fait aucune réparation depuis plus de trente ans à la chapelle du Palais, à la Chambre des Audiences ni à la Chambre du Conseil, ces lieux sont devenus inhabitables et indécents au culte de la religion et à l'administration de la justice : les toits sont découverts, les charpentes pourries et menaçant d'une prochaine ruine, les plats fonds ouverts et consommés, les planchers desunis, les murs non crépis, le barreau des avocats tombé par sa vétusté, l'autel de la chapelle hors d'état d'y célébrer la s" messe, la chambre du Conseil sans portes ni contrevents, les vitres de l'auditoire entièrement détruites, en sorte qu'on y est exposé à toutes les injures de l'air et à découvert à tout le monde, ce qui est contraire à la bienséance et à la dignité de la Magistrature. A ces causes ils requièrent qu'il soit délibéré par la Compagnie qu'il sera présenté incessamment un placet à M. l'intendant de cette généralité expositif des faits énoncés au présent réquisitoire, afin qu'il soit par lui ordonné qu'il sera

(1) Registre A, f* 39 ; cf. 7», Enregistrement et insinuation de divers actes administratifs et civils.


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fait un devis estimatif des réparations à faire à la dite Chapelle du Palais, chambre d'audience et chambre du Conseil par devant tel subdélegué qu'il jugera à propos de commettre, pour le dit devis fait et à lui reporté, être ensuite fait des enchères au rabais et une adjudication au moins disant desd. réparations dont le fonds sera pris sur le receveur des domaines de lad. généralité, attendu qu'il n'y a dans le présent siège ni bourse commune, ni autre ressource, à pouvoir assigner le prix de la dite adjudication et dans tous les dits lieux aucune marque de juridiction royale que quelques vieilles tapisserie à fleurs de lys. Ont signé : Verlhac, Maigne, avocat du roi.

Eux retirés, la Compagnie a délibéré qu'à la diligence des dits procureur et avocat du roy il sera présenté incessamment un placet à M. l'Intendant expositif aux faits insérés au susdit réquisitoire pour être par luy pourvu à une réparation urgente et nécessaire à faire tant à la chapelle du Palais, chambre d'audience et chambre du Conseil, ainsi qu'il verra bon être. Fait et délibéré dans lad. Chambre du Conseil par devant nous Pierre de Maleden, écuyer, seigneur de la Cabane et de Viers, conseiller du roi, lieutenant général en la Sénéchaussée et siège présidial du Bas-Limousin, assisté de M" M" Elie Boutot, lieutenant général criminel, Jean de la Bachellerie, lieutenant particulier, et Charles du Verdier, conseiller au dit siège, le 10 mars 1736.

Lacabane de Maleden, 1' général ; Boutot, L. g. c. ; Labachelerie, 1' pr ; Du Verdier, sous-doyen.

5° LES PROCUREURS ET LE PRESIDIAL

Les Procureurs près les Tribunaux étaient ce que sont les avoués, aujourd'hui, et formaient comme eux des Compagnies ; ceux qui étaient accrédités auprès du Présidial de Brive établissaient les règlements de leur « communauté »


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pour leurs rapports normaux avec les officiers du siège : celui de 1789, deux ans avant leur transformation en avoués, est intéresssant à plus d'un titre.

Nous l'avons trouvé dans les papiers d'un de ces procureurs, bientôt avoué, Charles Beauregard (1), notre ancêtre, et il nous semble être de son écriture. Le voici :

Aujourd'hui vingt-trois janvier 1789 sur le premier article concernant la remise des cartels (2) à Monsieur le lieutenant général, il a été arresté par la communauté des procureurs que tous les membres qui la composent iront en robe tous les jours d'audiences à neuf heures du matin chez M. le lieutenant général pour lui remettre les cartels des causes qui devront être portées aux d. audiences, qui y étant tous assemblés, ils se tairaient annoncer à Monsieur le lieutenant général, qu'après cette annonciation, ils attendront pendant un quart d'heure Monsieur le lieutenant général pour lui donner le temps de se revêtir de sa robe de palais, que vraisemblablement Monsieur le lieutenant général se présentera en coustume pour recevoir les d. cartels.

2e que lorsqu'il sera question de lui présenter quelque requête, chacun des membres de la communauté les portera ou les fera porter par leur clerc au secrétariat du lieutenant général pour les faire répondre, que vingt quatre heures après on retirera ou fera retirer lesd. requêtes, et que si alors elles ne se trouvent pas répondues, on les portera à l'officier du siège qui suit pour le faire.

3° qu'à l'égard de tous procès-verbaux qui devront le faire, à l'hôtel de Monsieur le lieutenant général, il demeure aussi arrêté que chaque membre de lad. communauté, se transportera le jour et l'heure de l'échéance de l'assignation, revêtu de sa robe chez Monsieur le lieutenant général où en présence ou greffier du siège, il le ïequerera, s'il le trouve en son hôtel de faire droit sur le réquisitoire qu'il aura fait, et qu'il se retirera ;

(1) Cf. sur Charles Beauregard, le chapitre précédent sur la porte de Puyblanc et la maison Beauregard.

(2) Il faut, croyons-nous, prendre Cartel dans le sens de bulletin (mémorandum des causes), selon la définition qu'en donne le Glossaire français de Ducauge. Et le contexte indique que le Cartel avait été préalablement établi pour l'ordre d'inscription, par les procureurs agissant dans l'intérêt des parties intéressées.


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que s'il ne trouve pas Monsieur le lieutenant général en son hôtel, il se retirera devers l'officier du siège qui vient après, pour le fait cy-dessus.

4° Elle a également arretté que la veille de chaque audiance, Chaque membre, d'icelle communauté portera, revêtu de sa robe, à Monsieur le procureur du roy les causes qu'il sera dans le cas de lui communiquer, à la charge par Monsieur le procureur du roy d'en fournir des reçus jusqu'à ce qu'il ait établi au secrétariat où les membres de la dite communauté puissent charger le registre que le secrétaire sera tenu de tenir des causes qui seront données en communication, et de verser le payement du droit de communication au jugement de compétence prohibé par la disposition de l'Article de la déclaration du roi, interprétation de l'édit de 1777.

(Suivent les paraphes des procureurs et de leur syndic, au nombre de six ou sept, — alors qu'il a été créé ensuite dix études d'avoués, mais une a été supprimée.)

6"

INSINUATION ET ENREGISTREMENT DE DIVERS ACTES ADMINISTRATIFS ET CIVILS

Pour exposer et estimer le rôle du Présidial de Brive, il faudrait connaître les jugements qu'il a rendus, de même que l'on n'apprécie bien un arbre que par ses fruits.

Ce serait pénétrer intimement l'histoire de cette institution judiciaire et sociale, comme étudier les moeurs publiques et privées du pays, que d'examiner les affaires contentieuses, civiles et criminelles qui ont occupé un nombreux personnel pendant plus de deux cent cinquante ans.

Mais cette matière vivante nous manque presque complètement. Le terroir se refuse à conserver un ensemble de tels souvenirs écrits ; ils ne subsistent que par épaves sans liens entre elles, chez quelques particuliers, et la Révolution a fait table rase des traces manuscrites laissées par cette juridiction de l'Ancien Régime.


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Le Greffe du tribunal civil qui a pris la suite de celui de l'ancien présidial, ne possède aucune minute antérieure au 21 prairial an VIII, et à la loi sur l'organisation des tribunaux du 20 avril 1910 (1). Et l'Inventaire des Archives de la ville de Brive (2) ne signale que le « registre » déjà mentionné par nous, « pour servir à l'enregistrement des édits, lettres patentes, arrêts, règlements de cour, faits de police et ordonnances de police » (1783-1791).

A défaut d'autres registres insérant les jugements civils et criminels, nous avons la bonne fortune d'avoir pris connaissance de deux cahiers d'enregistrement d'actes qui donnent un aperçu d'une fonction particulière remplie par le Présidial.

C'est aux archives de M. Julien Lalande, parmi les papiers provenant de la famille Maleden, à laquelle il est apparenté, qu'appartiennent ces pièces dont voici le signalement, en attendant plus ample analyse :

A. — Le premier registre « pour servir à l'enregistrement des contrats et autres actes sujets à l'insinuation (3) », présenté par Me Pierre Péronne, greffier, commis aud. siège de « Pierre de Maleden, écuyer, Seigneur de la Cabane et de Viers (4), Conseiller du roi, lieutenant général en la Sénéchaussée et siège présidial du Bas-Limousin », qui a été cotté et paraphé par premier et dernier », les quarante-huit feuillets. — Cahier papier frappé à chaque recto de deux doubles timbres à 2 sols de la Généralité de Limoges ;

(Il Renseignements obligeamment fournis par M. A. de SaintGermain, le greffier en chef actuel, qui nous indique cependant dans le grenier du Greffe quelques vieux registres lui ayant paru dénués d'intérêt; mais il les met aimablement à notre disposition pour nous en rendre compte moins sommairement.

(2) Série FF. 31. 50 feuillets papiers formant registre.

(3) Insinuation, inscription d'un acte sur un registre faisant autorité, afin de donner authenticité à l'écriture.

(4) Voir la note sur ce personnage dans « Notices sur les lieutenants généraux », n" 2 des présents documents.

T. XLL S — 3


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recouvert de parchemin ; comprenant 50 actes; du 23 janvier 1723 au 11 août 1736.

B. — Le second, « pour servir en l'enregistrement des contrats contenant des substitutions, lettres de provisions, lettres patentes et autres actes » — présenté par le même Pierre Péronne, greffier, à Jean-Joseph de Maleden de La Bastille, écuyer, conseiller du roi, successeur du précédent lieutenant-général (1) ; registres contenant vingt-quatre feuillets cottes et paraphés par celui ci ; cahier sans couverture, timbré à chaque feuillet du cachet de 3 sols de la G. de Limoges; contenant 18 actes; du 4 mai 1753 au 11 mars 1756.

Il y a une évidente différence entre ces deux registres ; le dernier (B) contient surtout des actes de l'autorité publique : 3 déclarations ou édits du roi; 4 arrêts du Parlement de Bordeaux ; 4 lettres de provisions pour la nomination de magistrats royaux ou seigneuriaux et d'un notaire ; 6 commissions de marguilliers pour les quêtes en faveur des chrétiens esclaves; enfin un seul acte privé, un testament, mais important pour ses clauses de substitutions, la qualité du testateur et la valeur de l'héritage en cause ; — tandis que le précédent registre (A), plus étendu il est vrai, comprend bien 7 provisions pour la nomination de magistrats royaux ou seigneuriaux ; une délibération des officiers du Présidial ; une commission de marguillier quêteur ; une provision de bénéfice d'âge, mais encore 41 donations entre vifs ou contrats de mariage comportant ces donations : en somme, les affaires privées dominent parmi ses actes enregistrés. Et nous avons dans les deux recueils des exemples variés de ceux qui pouvaient être soumis ordinairement au jugement ou contrôle des lieutenants généraux.

Cette différence de composition des registres laisse supposer qu'il y en avait de plusieurs sortes, tenus simultané(1)

simultané(1) la note sur ce personnage dans « Notices sur les lieutenants généraux », n" 2 des présents documents.


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ment (1), selon leurs diverses affectations ou sujets, au gré des usages et peut-être des règlements variant selon les époques et les besoins. Ce qui nous fait accroire cette multiplicité, c'est encore le caractère à part du troisième registre que nous connaissons, celui des Archives de la ville, et dont le contenu est encore différent des deux autres.

Cependant les parties communes de ces registres les rangent dans la même catégorie, et ils ont servi au même but de rendre officiels, ayant force de loi et devenant exécutoires, les actes qu'ils enregistrent. La plupart de ceux-ci sont suivis de la formalité d'un jugement pris en audience du Palais, et sont signés alors du lieutenant général ou de son suppléant.

En les désignant par leur lettre de classement par ordre chronologique : A et B, nous allons analyser leurs contextes et passer en revue les pièces qu'ils contiennent, rangeant et détaillant plus ou moins celles-ci, suivant l'intérêt qu'elles présentent. Elles se prêteraient sans doute à des études juridiques, si nous pouvions en développer ici la teneur et les commentaires avec toute la compétence requise. Mais nous pensons qu'il suffit de les traiter plus sommairement pour le but historique que nous poursuivons. Alors que l'érudition locale a éveillé l'attention sur la matière souvent aride des Livres de raison ou des Registres domestiques, notre essai lui indique une source de documents non moins riches en informations diverses et qui, en outre, ont un caractère public et une portée plus générale.

Les Actes royaux et du Parlement de Bordeaux

Les actes royaux, édits ou déclarations, devaient passer par le Parlement de Bordeaux et être ensuite transcrits sur les registres du Présidial pour recevoir toute garantie d'authenticité ; ils étaient lus et publiés par le greffier, en

(1) Il semble ressortir du petit nombre d'actes enregistrés dans les deux cahiers, relativement au temps durant lequel ils ont été tenus, chacun, qu'il devait y en avoir d'autres, concurremment.


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l'audience du lieutenant-général, et consignés ensuite au Greffe à la requête du procureur du roi aux fins de leur exécution, comme l'indique la formule de transcription signée du magistrat tenant l'audience.

Il en est de même des arrêts de la Cour du Parlement luimême, quand elle jugeait qu'il fallait leur donner cette publicité et portée dans son ressort. La formule d'enregistrement manque à trois de ces arrêts.

Le Présidial de Libourne qui avait enregistré une décision venant directement du Grand Conseil du roi, donna lieu à une remontrance du Parlement de Bordeaux et à des lettres patentes du roi, prises en son nom, pour empêcher que pareil fait se reproduisit ; c'est le motif de l'acte du 20 janvier 1756 que nous indiquons pour clore les mentions suivantes des actes insérés au registre B, le seul qui contienne des pièces de cette catégorie :

— 6 février 1753. Déclaration du roi concernant la police des prisons, enregistrée au Parlement de Bordeaux le 19 novembre, et à Brive le 19 janvier 1754. (B, f» 6).

— Février 1755. Edit du roi qui suprime les offices de procureurs de police et des hôtels de ville et les réunit à ceux des procureurs de Sa Majesté des juridictions royales. (B, f° 14, verso).

— 30 juillet 1755. Arrêt de la Cour du Parlement de Bordeaux en interprétation de celui du 18 mars 1754 sur les pensions des bénéfices incompatibles.

(Procès de François Lalanne, curé d'Audignon, contre Pierre Valette, curé de Mont-de-Marsan). — Cet arrêt est répété après la transcription du suivant et la formule de l'enregistrement est laissée en blanc. (B, f»s 15, verso, et 18, verso).

— 13 novembre 1755. Arrêt du Parlement de Bordeaux « pour la confection du papier terrier du domaine du roy dans la Généralité de Guyenne. » (Absence de la formule d'enregistrement). (B, f° 17, verso).

— Septembre 1755. Edit du roi portant fixation des offices de chancellerie près les cours supérieures du royaume. (B, f» 21).

— 20 janvier 1756. Arrêt de la Cour du Parlement de Bordeaux confirmé par lettres patentes du roi portant inhibition et défen-


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ses faites à tous sénéchaux et baillages d'enregistrer édits, déclarations ou lettres patentes avant qu'ils aient été enregistrés au Parlement. (B, f° 3).

Les Lettres royales de provisions pour nominations judiciaires et notariales

Les Lettres de provisions étaient accordées par le roi pour les officiers des Présidiaux, ou relevant directement de lui, qui portaient par exemple le titre de notaires royaux.

Pour les magistrats du Présidial de Brive qui doivent ici passer avant tous autres, elles étaient enregistrées au greffe, le jour de leur installation par le lieutenant général qui signait au registre.

Nous n'avons ici que deux de ces lettres patentes d'officiers, mais elles nous permettent d'établir la suite, au moins en partie, des titulaires de leurs charges. Et à ces deux pièces nous joignons celle d'un subalterne du tribunal, un sergent royal.

Mais comme le Présidial de Brive étend son ressort sur la Sénéchaussée de Martel, le registre insère aussi, les lettres patentes d'un conseiller clerc de ce siège sénéchal. On remarquera que l'enregistrement et la réception, avec prestation, est entourée de formalités plus particulières.

La création d'un nouvel office et d'un nouveau titulaire, lieutenant civil et criminel, en la prévôté de Turenne, demande également un surcroit de cérémonies, suivant l'exemple que nous avons aussi.

Enfin, il y a à mentionner, à même titre d'exemple, les lettres royales accordées pour un notaire royal, pour clore la série de. nos recueils.

— 22 janvier 1734. Lettres de provisions de lieutenant criminel en la sénéchaussée et siège présidial de Brive, pour Hélie Boutot, avocat au Parlement de Bordeaux, en remplacement de Thibault Henry de La Jugie (1) qui s'en était démis en faveur de

(1) Baptisé à Brive (Arch. comm., GG. 2), avocat au Parlement de Paris depuis le 21 novembre 1695, il avait été nommé lieutenant cri-


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François Bondy de Lavergne ; celui-ci, bien qu'ayant payé les droits de mutation, n'a pas voulu être pourvu et a démissionné au profit dud. Boutot à qui manque deux ans un mois pour avoir les trente ans requis, suivant son extrait baptistaire du 7 janvier 1706; mais il avait obtenu dispense par lettres du 15 décembre 1733. Enregistré après installation (1) le jour même, 7 mai 1734. (A, f» 12).

— 8 mai 1734. Lettres de provisions de conseiller lieutenant particulier en la sénéchaussée et siège présidial de Brive, pour M« Jean Labachellerie, avocat en Parlement, en remplacement de défunt Labachellerie (2), prédécesseur, du consentement de

minel par lettres patentes le 4 juillet 1709, en remplacement de son père, Gabriel de La Jugie, décédé le 25 décembre 1704. Il testa en 1715 mais vivait encore en 1725.

Nous pouvons, avec notre acte et diverses sources, établir la suite des lieutenants criminels ainsi :

1* Guillaume de Faucon (1593-1610), (Arch. de la Cor., E. 65), puis son fils :

2* François de Faucon, qui s'intitule lieutenant général criminel (1617.1642);

3* Guillaume de La Jugie-Faucon — beau-frère du précédent — qui se dit, en 1660, « lieutenant général », mais auquel titre ont doit, croyons-nous, ajouter : criminel (Arch. de la Cor., E. 65), bien que son fils :

4* Gabriel de La Jugie-Faucon, avocat au Parlement de Bordeaux, soit dit héritier de la charge de son oncle François, en 1691, d'après Faucher, op. cit., p. 66, et Champeval, Diction., II. p. 253 ;

5* Henry-Thibaut, nommé plus haut (1709-1734);

6* Hélie Boutot (1734), auquel succéda :

7* Joseph-Cérou (1766-1784), mais qui résigne en faveur de :

8' Pierre-Jacques de Toulzac, avocat au Parlement de Bordeaux, nommé par lettres patentes en date du 20 août 1784, à Paris, et admis au serment le 16 février 1785, (Faucher, op. cit., pp. 66 7).

(1) Il aurait, d'après Faucher, prêté serment en 1734.

(2) Jean-Etienne-Joseph Labachellerie s'était marié avec Pétronille de Lapeyrie le 11 décembre 1704 (Arch. de Brive, GG. 34), avait été conseiller au siège depuis 1707 ; il avait succédé, .comme lieutenant particulier, à Antoine de Fieux, en 1718, mais n'avait prêté serment que deux ans après, le 2 mars 1720; décédé en 1734, il eut donc pour successeur Jean-Joseph en question, lequel était encore en fonction en 1769. Le prédécessur, Antoine de Fieux, était 1' p1 depuis 1709, ayant


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sa veuve et des enfants. Comme le nouveau titulaire n'a que vingt-deux ans, suivant son extrait baptistaire du 9 avril 1712, une dispense de huit ans lui a été accordée, mais il n'aura voix délibérative qu'à vingt-cinq ans ; il ne pourra non plus présider qu'à trente ans (1), « ni faire d'autres fonctions, soit en corps, « soit en particulier, que celles qui peuvent être exercées par « les conseillers en suivant l'ordre du tableau dans les cas où il « doit être observé, sans néanmoins que, sous ce prétexte, les « dits conseillers et autres officiers inférieurs à lui en dignité « puissent l'empêcher de prendre place ou d'avoir rang audessus « d'eux, à l'exception de celuy qui sera en droit de présider, « après lequel ledit sr de La Bachellerie sera toujours tenu de « se placer tant à l'audience, qu'à la chambre du Conseil, ce « qui aura lieu pareillement dans toutes les assemblées, proces« sions et autres cérémonies auxquelles les dits officiers dud. « siège assisteront encore. » Enregistré après l'installation, faite le jour même, le 6 août 1734. (A, f° 17, verso).

— 10 juin 1735. Lettres de prévisions de l'office de sergent royal pour Jean Dalby, praticien, en remplacement de Dominique Loumenu, décédé. Jean Dalby doit avoir vingt-cinq ans pour exercer, suivant son extrait baptistaire de 21 octobre 1708. L'acte de réception suit, devant le procureur du roi qui a pris des conclusions en conséquence et le lieutenant général qui lui fait prêter serment. Les trois signent pour l'enregistrement de ces pièces. (A, f<> 34).

— 4 février 1734. Provisions royales de nomination à l'office de couseiller-clerc au siège de Martel (2), sénéchaussée du Quercy, en faveur d'Antoine Lacassaigne, avocat en Parlement,

sans doute sa charge d'autre Antoine de Fieux, âgé de soixante-cinq ans en 1698, époux de Catherine de Saige et père d'Ursute de Fieux en 1662, et successeur lui-même de Hugues de Fieux, d'abord avocat du roi (1647), assesseur au siège (1654), lieutenant particulier (16581664), avait épousé Marie du Soulier, veuve en 1680.

D'où la suite des lieutenants particuliers : 1« Hugues de Fieut : 2* Antoine et, 3* autre Antoine de Fieux ; 4" Jean-Etienne Joseph La Bachellerie ; 5* Jean La Bachellerie.

(1) Il fut relevé de cette dernière condition par lettres patentes données à Compiègnele 9 Juillet 1739, d'après Faucher.

(2) Martel, chef-lieu de canton, arrondissement de Gourdon (Lot).


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en remplacement de Me Damai, décédé. M« Pierre de la Serre de la Gorse en avait payé la finance, mais n'en avait pu être pourvu, étant aussi décédé, et son frère et héritier, M" Antoine de la Serre de Vez, docteur en théologie, en avait disposé. Bien que le sr Lacassaigne ne soit pas dans les ordres, une dispense lui a été accordée pour cinq ans, à la charge de ne pouvoir assister aux jugements des procès auxquels les conseillers-clercs peuvent assister, pourvu toutes fois qu'il ait atteint l'âge de vingt-cinq ans accomplis, suivant son extrait baptistaire du 16 décembre 1688. Provisions présentées le 2 mars 1734, au lieutenant général, assisté de MM. de Laval, conseiller-doyen, et du Verdier, conseiller sous-doyen, après enquête et sur conconclusions du procureur du roi, de Verlhac, qui ont signé l'enregistrement avee le requérant, prêtant serment. (A, f° 2).

— 27 février 1756. Provision de l'office de Conseiller du roi, lieutenant civil et criminel en la prévôté de Turenne (1), pour Antoine Valen de la Joffrie, avocat en Parlement (2) ; prévoté créée au mois de novembre 1750 et office non pourvu depuis cette création ; le titulaire doit percevoir pour gages 25 du denier de la finance qu'il a versée. (B. f° 24).

— 5 mai 1755. Provisions de notaire royal au bourg de Nonars (3), pour J.-B. Rivière, en remplacement de Jacques Dauvis, décédé, le 29 mars 1747, ses héritiers ayant vendu l'office au dit Rivière, pour être tenu après les vingt-cinq ans requis, suivant l'extrait baptistaire du 24 mars 1726. (B, f° 12).

(1) La prévôté de Turenne-(aujourd'hui chef-lièu de commune, canton de Meyssac, arrondissement de Brive), remplaçait sans doute le siège sénéchal aboli après l'achat de la Vicomte par le roi en 1738.

(2) Antoine Valen de la Joffrie, avait épousé, le 26 août 1749, Marie de Certain, fille de noble Jean de Certain, seigneur de Lacoste et de la Meschaussée, et d'Antonie Damadon. Ils testèrent ensemble à Turenne, le 16 février 1763 (Sigillographie du Bas-Limousin, par Th. de Bosredon et Ernest Rupin, I, p. 471); cf. aussi, L. de SaintGermain, généalogie des Certain, in Bull. Soc. se, hist., arch. Cor., 1904, xxvi (4), p. 595. Antoine Valen avait été procureur au sénéchal de Turenne vers 1752 (Arch. Corrèze, B. 1700). Il aurait été en fonctions de lieutenant de la prévôté jusqu'en 1784 au moins (Ibidem, B. 1282-9). La Joffrie était la maison noble sise à la Vigère, paroisse de Turenne, château qui fut vendu en 1860 par les Valen à M. Vachon.

(3) Chef-lieu de commune du canton de Beaulieu, arrondissement de Brive,


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Provisions pour nominations de judicatures seigneuriales

Les justices seigneuriales qui ressortissaient du Présidial devaient avoir les provisions de leurs officiers enregistrées au greffe de ce tribunal, sous la signature'du lieutenant général, dans d'autres formalités, alors que les nominations étaient faites par les seigneurs justiciers.

Nous trouvons ainsi enregistrées des lettres du duc de Noailles, des co-seigneurs d'Argentat et du seigneur de Cavaignac, ainsi qu'il suit :

— 20 février 1784. Provisions de procureur fiscal de la terre et seigneurie de Nouaillac (1), en faveur de Me Jacques Lacroix, procureur au siège présidial et baillage de Brive (2), par AdrienMaurice, duc de Noailles. Enregistré le 7 avril 1734.

— 24 février 1734. Provisions de lieutenant de justice pour la même juridiction, en faveur de Jean Certain, du lieu de Baladre (3). Enregistré le même jour.

— Même jour. Provisions de juge civil, criminel et de police, même juridiction, de Me Antoine Lescure, ancien consul de la ville de Brive. Enregistré le même jour. (A, f«s 6, verso, à 8).

— 8 septembre 1754. Provisions de juge de la juridiction d'Argentat (4), pour Jean-Marie-Mercure Nugon, avocat à la

(1) Nouaillac (aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Meyssac, arrondissement de Brive), où la seigneurie de l'endroit est dans la maison de Noailles depuis la fin du xin* siècle. Cf. Poulbrière, Dictionnaire des paroisses du diocèse de Tulle, II, p. 364-5.

(2) Nommé parmi les Procureurs en notre \ suivant.

(3) J.-B. Certain, fils de Jean, sieur de Baladre, lieu-dit paroisse de Nouaillac, et de Marthe de Guarrigue; était encore lieutenant en 1753, en testament de son père, et devint ensuite juge, testa à Tulle le 30 mai 1788.

(4) Argentat, chef-lieu de l'arrondissement de Tulle (Corrèze) ; ancienne ville de la vicomte de Turenne ; cf. Eusèbe Bombai, Histoire de laville d'Argentat (1879, in-12) ; Poulbrière, Dictionnaire des paroisses de Tulle, I, Argentat. La paroisse, le prieuré-cure et une grande partie de la ville dépendaient du Prieuré-Doyenné bénédictin de Carennac dont il s'agit ci-dessous et avait sa juridiction particulière.


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Cour (1), habitant le Bastier (2), en remplacement de Jean Chassain de Prallat, avocat en la Cour (3), à cause de ses infirmités ; provisions accordées par les religieux de Carennac (4), Dom Jean-Helies de Salvat, prieur claustral de Fons et visiteur de l'ordre de Cluny, Dom Jean Bourdet, prieur claustral du doyenné Saint-Pierre de Carennac, Dom Antoine Grasfeuille, Dom Jean-Pierre Darnis, Dom Michel Brun, prieur de Maniagues (5) et infirmier, tous religieux profès assemblés au son de la cloche. (B, f° 10).

(1) Jean-Marie-Mercure Nugon, fils d'autre Marie-Mercure Nugon, sieur du Fraysse (Argentat), épousa D"* Magdelaine Anjou, fille de feu Jacques Anjou, et qui est dite veuve en 1785 ; il est dit encore juge du prieuré en 1778 et il semble avoir cumulé avec la charge de juge ordinaire de la ville, étant porté faisant cette fonction en 1755 dans des démêlés avec des consuls, et titulaire en 1760-1779. Cf., Archives de la Corrèze, B. 957 et 1536 (1759); B. 1583 (1785), et Eusèbe Bombai, Histoire d'Argentat, d'après les notes obligeamment prises par M. Amédée Muzac.

(2) Le Bastier, faubourg d'Argentat, de l'autre côté de la Dordogne.

(3) E. Bombai ne signale pas Jean Chassain de Prallat dans sa liste chronologique des juges de la juridiction priorale d'Argentat; entre J.-B. Dusser de Saint-Hilaire, qui meurt en fonctions en 1743, et Jean-Marie-Mercure Nugon, il y a une lacune que vient combler notre document. La famille du Chassaing avait à cette époque un hôtel noble en la ville voisine de Servières ; sur son emplacement se trouve la chapelle de l'ancien Petit-Séminaire (Poulbrière, Dictionnaire de» Paroisses, III, article : Servières). M. Amédée Muzac, à qui nous devons encore ces notes, possède dans ses archives particulières'(Série H, Familles), une transaction concernant les communaux de Servières du 10 novembre 1731 qui mentionne Maitre Jean Chassaing, S' du Prallat, advocat en la Cour et lieutenant en la juridiction de Servières, et nous signale qu'en 1765, D"* Honorée Meynard de Queuille est dite veuve de M' Jean Chassaing du Pranlat, lieutenant en la présente juridiction de Servières (Arch. de la Corrèze, B. 1541): c'est peut-être notre même personnage.

(4) Carennac, aujourd'hui chef-lieu de commune, canton de Vayrac, arrondissement de Gourdon (Lot), possédait un Prieuré-Doyenné dont l'archéologie et l'histoire ont été écrites par le chanoine Albe et Armand Viré (Bulletin de la Soc. se, hist. et arch. de la Cor., 1912-14, avec tirage à part). Argentat était rattaché à la mense du doyen.

(5) Sur le prieuré de Maniagues, et. Albe et Viré, ch. xm, tirage à part, p. 194.


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l«r octobre 1754. — Lettres de provisions déjuge de la terre et seigneurie de Cavaignac (1), pour François Dumond, bourgeois, habitant Costebatte, psse de Beyssat (2), accordées par JeanPierre de Guiscard, sgr de Cavaignac, baron de Thédirac (3), habitant le château de Cavaignac, qui les scelle de son sceau aux armes. (B, f° 10).

Délibération des Officiers du Présidial

Il y a lieu de mentionner ici, pour mémoire, la Délibération des officiers du Présidial pour les réparations à faire au Palais de Justice ; nous avons extrait cette délibération du 10 mars 1746 (A, f° 39), pour la publier à part, précédemment.

Louis DE NUSSAC. (A suivre).

(1) Cavaignac, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Veyrac, arrondissement de Gourdon (Lot), était une seigneurie dépendant de la vicomte de Turenne et de la juridiction de la cour sénéchale de Turenne, puis de la sénéchaussée de Martel.

(2) Beyssat, aujourd'hui commune de Strenquels, canton de Veyrac, arrondissement de Gourdon (Lot).

(3) Fils de Pierre de Guiscard et de Paule-Augustine de Plas ; il était marié, le 2 mai 1740, avec Marianne du Roc (Notes de M. Ludovic de Valon).


TITRES ET DOCUMENTS

SUR

le Limousin et le Quercy

ANALYSE CRITIQUE

DE

QUELQUES DOCUMENTS DU CARTULAIRE DE TULLE ET DE ROC-AMADOUR

CHAPITRE IV

Les documents au sujet du procès entre les abbayes de Tulle et de Marcillac

Les archives de Tulle, du moins pour les temps reculés, sont quelque peu sujettes à caution, on l'a vu dans les chapitres précédents. C'est pourquoi il est bon, pour les questions très litigieuses, d'écouter un autre son de cloche, c'est-à-dire de contrôler les affirmations des religieux de Tulle par celles de leurs adversaires. Le Cartulaire de M. Champeval nous permet de faire cette sorte d'instruction au sujet du procès très long et très grave qui eut lieu entre les religieux de Tulle et ceux de Marcillac en Quercy pour la possession de Roc Amadour.

Nous avons vu les premiers appuyer leurs droits sur une donation de l'évèque Frotaire et sur la confirmation de cet acte par un de ses successeurs. Nous avons vu le nom de Roc-Amadour mentionné dans plusieurs bulles parmi les autres églises qu'ils disaient appartenir à leur monastère.

Et voilà que le même Cartulaire renferme deux pièces par lesquelles l'abbaye de Marcillac renonce de façon définitive aux droits qu'elle prétendait sur la même église.

Il y a donc eu rivalité entre les deux abbayes. Nous y avons déjà fait plusieurs fois allusion et plusieurs lecteurs du Bulletin archéologique de notre Société se rappellent l'article publié ici-même, en 1878, par M. Rupin sur ce sujet, d'après le livre de M. l'abbé Caillau (I). L'auteur a

(1) Tome 1". p. 489 et suiv. M. Rupin avait complété par l'addition


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jugé nécessaire d'y revenir plus à fond dans son grand et bel ouvrage sur Roc-Amadour. Cette fois, au lieu de se servir simplement du résnmé tendancieux et faux donné par le restaurateur et l'historien du sanctuaire de Notre-Dame, il a fait entrer dans la trame de son récit un document très important, que M. Champeval avait publié en appendice de son Cartulaire (1).

Ce document est un mémoire rédigé à la fin du xu" siècle par les soins du même abbé de Marcillac qui renonçait à ses prétentions sur Roc-Amadour eu 1193; c'est en somme un historique de la rivalité entre les deux abbayes fait au point de vue des religieux de Marcillac. Ce point de vue mérite d'être examiné très sérieusement, si l'on veut être complet, et juste par conséquent. Nous avons vu en effet que les documents sur lesquels l'abbaye de Tulle basait ses droits de propriété étaient, singulièrement suspects. D'autre part, en fait, elle reste définitivement en possession de l'église contestée. L'étude du mémoire des religieux quercynois apportera peut-être quelque lumière nouvelle.

Sans aucun doute, cette lumière aurait été vue de M. Rupin s'il avait été moins prévenu par les conclusions de

de quelques pièces prises dans le fonds Doat, de la Bibliothèque nationale, le travail de M. Caillau [Histoire critique et religieuse de Notre-Dame de Roc-Amadour, p. 55-61). — L'article de M. Rupin fut reproduit, sous son nom, in extenso, dans la Revue religieuse de Cahors et de Roc-Amadour de l'année 1895-96 (tome vi), aux pages 327, 346, 363, 391, 400 et 422), ce qui n'a pas empêché le même organe de donner, deux ans plus tard, sous la signature de Jean de Laumière (Abbé J. Layral), le texte pur et simple de M. Caillau, sans aucune allusion à la publication plus complète d'après M. Rupin (année 1897-1898, tome vm, p. 153 et 170).

(1) Cartulaire, p. 645 et 655. Ce document, coupé en deux fragments, séparés l'un de l'autre, a été donné pour la première fois par M. l'abbé de Fqulhiac, vicaire général de l'évèque de Cahors, dans une Lettre a Mgr l'Evèque de Cahors, contenant ce que l'on a trouvé de plus curieux touchant la chapelle de Notre-Dame de Roquemadour. Cette lettre est datée du 4 juin 1682. Comme elle est très rare, il faut remercier M. Champeval de l'avoir reproduite in extenso dans son ouvrage (p. 641-681 — pour 541-581).


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Baluze et de l'abbé Caillau, et si, au lieu de couper le récit des moines de Marcillac suivant les données chronologiques, il l'avait publié sans coupures. Certains détails auraient pris un relief singulier et lui auraient servi pour sa thèse (1). Nous constatons en effet que le mémoire en question est accepté par les auteurs dans tous ses détails, sauf dans la conclusion finale qui est une accusation assez claire de déloyauté contre les représentants de l'abbé de Tulle. Il a donc quelque valeur.

En voici le texte complet, ou plutôt la traduction complète, sans aucune coupure (2). Le document mérite en effet d'être connu d'une façon intégrale (3), afin que les lecteurs puissent plus commodément se faire une opinion personnelle. Nous donnerons à la suite les commentaires que ce texte suggère.

§ »

LE MÉMOIRE DE L'ABBAYE DE MARCILLAC

« Nous, Géraud(4), abbé de Marcillac, et nous, Chapitre de cette même église, nous voulons faire savoir à tous ceux qui liront cette pièce, présents et à .venir, que l'évèque de Cahors, D., de bonne mémoire (5), regardant cette église de Marcillac comme

(1) Nous croyons savoir que M. Rupin, dans la seconde édition qu'il projetait, aurait changé ses conclusions premières.

(2) On en trouvera le fond dans le livre de M. Rupin, aux pages 83, 88, 92, 96, 100» Cf. M. Layral, Mois de Marie historique de N.-D. de Roc-Amadour, 1" édition, p. 486; 11 ne donne guère que le texte de M. Caillau ; 11 ne parle de rien dans ses 2* et 3* éditions ; il y revient dans sa 4*-5* édition, d'après M. Rupin et d'après M. Caillau, d'ailleurs sans référence d'aucune sorte.

(3) Cette traduction n'est pas Inédite : nous l'avons déjà donnée, mais sans commentaire, dans la Revue religieuse de Cahors et RocAmadour (année 1916-1917 — tome xxvn — n" des 16, 23 et 30 juin).

(4) La Gallia (tome i, col. 177), l'appelle Géraud II.

(5) Nous verrons, dans le commentaire, qu'il s'agit de Deusdedit (Déodat ou Dieudonné), qui fut évêque de Cahors vers 1025 et 1030. C'est l'opinion de la plupart des auteurs — tels Caillau, Rupin, Layral — qui acceptent comme vraie cette 'affirmation du mémoire, tout en assurant que cet évêque méconnaissait l'acte de cession de Frotalre.


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sa propre fille et comme une fille spéciale de son église de Cahors (1), se plut, de l'avis et du consentement des Archidiacres et de ses clercs, à l'enrichir de toutes sortes de faveurs.. Entre autres choses, il lui donna et concéda l'église de RocAmadour, avec ses appartenances. Cette église relevait de lui, non seulement par droit épiscopal, mais encore par droit de patronage et par droit d'hérédité.

« Ce don fut fait lorsque l'abbé G. (2) gouvernait le monastère.

« Les religieux de Marcillac possédèrent longtemps en paix cette église de Roc-Amadour avec tout ce qui lui appartenait.

« Or, dans la suite, il arriva que le moine de notre abbaye qui avait été chargé de faire le service de cette église, et qui avait sa résidence assez loin (3), fatigué de ce service à cause de la difficulté des chemins et de la pauvreté du lieu, d'ailleurs se trouvant en mauvaise santé, demanda à un religieux qui demeurait près de là (4) de vouloir bien, les jours de fêtes, accomplir à sa place les divins mystères dans la dite église de RocAmadour (5).

« C'est de cette façon que l'abbaye de Tulle entra en possession de Roc-Amadour (6). Mais lorsque les moines de Marcillac vinrent dans cette église et voulurent y célébrer les divins mystères comme dans une église qui leur appartenait bien, les moines de Tulle ne le permirent pas (7). S'appuyant sur la force et la puissance de leurs parents et de leurs amis, ils refusèrent de la rendre et la conservèrent injustement.

« En conséquence, l'abbé et les moines de Marcillac apporté(1)

apporté(1) détail sera expliqué dans le commentaire. 11 est répété à la conclusion dn mémoire.

(2) Les détails nous manquent pour préciser de quel abbé il s'agit. Nous avons, pour cette période de la première moitié du xi* siècle, Guilabert, Gosbert, deux Gombert. 11 est probable qu'il s'agit du premier de ces abbés.

(3) Sans doute à Lauzou ou Saint-Chignes, aujourd'hui petits ha* meaux des environs, sur le causse de la rive gauche de l'Alzou, et qui formaient autrefois un prieuré de Marcillac.

(4) Sans doute à Blanat, prieuré de Tulle, mentionné dans la bulle d'Alexandre III, et qui se trouvait à une demi-lieue de Roc-Amadour.

(5) Il est étrange que M. Rupin n'ait pas tiré parti de cet alinéa.

(6) Très probablement sous le gouvernement de l'évèque Bernard de Castelnau de Gramat. Nous aurons à expliquer dans le commentaire si ce Bernard était en même temps abbé de Tulle.

(7) Nous pensons que les moines de Marcillac avaient négligé Roc-Amadour jusqu'au moment où ils virent un pèlerinage s'y établir, et cela nous met à la fin du xi" siècle ou au commencement du xir\


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rent plusieurs fois leurs réclamations dans les assemblées synodales du diocèse. L'Evêque de Cahors (1) assigna un jour à . l'abbé et aux moines de Tulle pour qu'ils vinssent répondre sur cette affaire à la plainte de l'abbé et des moines de Marcillac. Mais ils ne comparurent pas et n'envoyèrent pas non plus de procureur pour répondre à leur place.

« Après trois jours d'attente, l'évèque leur assigna un jour péremptoire (définitif). Les religieux de Tulle, toujours confiants dans le pouvoir de leurs amis et de leurs parents, en particulier dans la puissance du vicomte de Turenne, frère de leur abbé (2), furent encore contumaces; ils ne vinrent pas au jour fixé, bien que péremptoire, et n'envoyèrent pas non plus de procureurfondé à leur place.

« Ce que voyant, l'évèque de Cahors et le prieur de l'église cathédrale, messire E. de Castelnau (3), homme d'autant de piété que de science, décidèrent que l'église de Roc-Amadour devait être rendue à l'abbé et aux moines de Marcillac. En conséquence, l'évèque et le prieur donnèrent à l'archidiacre Roland (4) la charge de se transporter sur les lieux pour forcer les religieux de Tulle à opérer la restitution entre les mains de ceux de Marcillac.

« Avant que l'archidiacre Roland, chargé de faire exécuter l'arrêt, fut arrivé à Roc-Amadour, les moines de Tulle avaient déjà dépouillé la chapelle de tous ses biens et les avaient emportés avec eux, de sorte que l'archidiacre, en entrant dans l'église, ne trouva, posées sur l'autel, que les petites chaînes (5) que l'on

(1) C'était Guillaume de Calmont d'OIt, dont nous avons déjà parlé à propos des deux chartes de 1113 (évêque de 1112 à 1143).

(2) Ceci nous permet de préciser un peu. Eble de Turenne fut abbé dès 1112 et son frère Raymond mourut en 1123.

(3) Nous pensons qu'il y a erreur de lecture dans le nom du prieur et qu'il faut lire G au lieu de E. En 1110, du moins, c'était Gausbert qui était prieur du Chapitre de la cathédrale.

(4) Nous ne connaissons que par le mémoire de Marcillac le nom de cet archidiacre, très probablement archidiacre de Saint-Céré. L'archiprêtré de Thégra, où se trouvait l'église de Roc-Amadour, comprenait des églises qui dépendaient de l'archidiaconé de SaintCéré et d'autres — celles de la vicomte de Turenne — de l'archidiaconé de Tournés (autrement dit : du Turennois).

(5) Ces chaînettes (calenulae) étaient mises au cou des pèlerins comme symbole des liens du péché et on les leur enlevait quand ils avaient reçu l'absolution de leurs fautes. L'abbé de Fouilhac, suivi en cela par tous les auteurs, même par M. Rupin, a cru qu'on pouvait voir ces petites chaînes dans les fers énormes qu'on voyait de sou


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mettait au cou des pèlerins. Il fit entrer les religieux de Marcillac en possession de l'église en leur livrant les clefs et les petites ' chaînes.

« Mais après cela, profitant d'une absence du moine marcillacois qui était resté à Roc-Amadour, l'abbé de Tulle, confiant dans la puissance de son frère, le vicomte du Turenne et de ses parents et amis, fit briser la porte de l'église et y rentra de sa propre autorité et la conserva longtemps contre tout droit et toute raison (1).

« L'abbé de Marcillac, qui était alors Ratier (2), fit des réclamations à l'assemblée synodale ; ses successeurs protestèrent également dans les synodes et en d'autres endroits, au temps de Mgr Guillaume et de Bernard (3). De plus, au moment de l'épiscopat de Mgr G., évêque de Cahors (4), ils renouvelèrent leurs protestations synodales.

« Enfin, dans le concile tenu à Bazas, sous la présidence du légat Henri (5), cardinal de la Sainte Eglise Romaine, un moine de Marcillac, Arnaud, prieur de Madiran (6), vint faire de nouvelles réclamations sur le même sujet. L'Eminentissime Légat assigna jour aux deux parties pour comparaître devant lui à Limoges. Nous nous rendîmes donc à Limoges pour plaider, au

temps, et qu'on voit encore, suspendus au rocher de la chapelle miraculeuse. On ne pouvait pas se servir de ces lourdes chaînes pour tous les pèlerins. Il est beaucoup plus probable que les fers conservés à Roc-Amadour sont des chaînes de prisonniers libérés par l'intercession de Notre-Dame qui les apportaient en témoignage du miracle. 11 en est souvent question dans le recueil que nous avons publié.

(1) Cette reprise de Roc-Amadour par l'abbé Eble de Turenne est antérieure à 1123, date de la mort du vicomte son frère.

(2) Appelé par tous les auteurs Ratier de Luzech, encore abbé en 1134.

(3) Bernard était prieur du Chapitre de la cathédrale vers 1134, 1135 et suivantes.

(4) Géraud-Hector, qui fut évêque plus de cinquante ans (1149-1252), était d'origine limousine.

(5) Henri de Marcy, abbé de Hautecombe en 1160, de Clairvaux en 1176, cardinal-évéque d'Albano en 1179; il présida le concile de Bazas en 1181 ; on le, retrouve à Bourges et à Limoges vers cette époque. Il mourut en 1189.

(6) Madiran (actuellement commune du canton de Castelnau-RivièreBasse, dans les Hautes-Pyrénées), prieuré fondé au xr> siècle et donné à Marcillac. Arnaud de Roser était prieur en 1177-1179, d'après la chronique de ce monastère de la Bigorre (Doat, vol. 152). Le mémoire nous le montre aussi en 1181, et la chronique ne s'y oppose pas.

t. XLl. 2 - f


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jour indiqué, et le Légat chargea du soin de traiter notre affaire et de conduire-le procès à bonne fin l'évèque de Cahors qui se trouvait présent.

« Ce fut très malheureux pour nous. Le seigneur évêque de Cahors était, en effet, le neveu de l'abbé de Tulle (1). Nous n'osâmes pas pourtant nous opposer à sa commission, et nous priâmes ledit seigneur évêque de nous assigner un jour et de nous faire rendre justice.

« L'Evêque nous répondit qu'il lui était impossible d'assigner un jour bien précis, à cause de la guerre qui se faisait alors entre le roi d'Angleterre et le comte de Toulouse, et aussi à cause de toutes sortes de tribulations et d'ennuis dont il souffrait lui-même (2). Voyant donc que pour toutes ces raisons nous ne pourrions pas nous faire rendre justice par lui, nous recourûmes à Mgr Henri, archevêque de Bourges (3). Nous lui adressâmes nos plaintes. Il nous assigna un jour, ainsi qu'aux religieux de Tulle, pour venir débattre l'affaire devant lui.

« Au jour convenu, nous nous présentâmes en personne : l'abbé et les moines de Tulle envoyèrent des délégués, avec leurs procurations. Le seigneur archevêque écouta les allégations des deux parties, il avait le droit et le pouvoir de porter une sentence, mais ceux de Tulle en appelèrent au Pape.

« En entendant cela, l'Archevêque, plus • préoccupé d'obéir à cet appel qu'à la raison, nous assigna à comparaître dans l'octave de la Pentecôte devant Notre Seigneur le Pape (4).

(1) Géraud Hector pouvait être en effet le neveu par alliance de Géraud d'Escoraille. Cet abbé mourut l'année suivante : 1182. Son successeur, Bernard, de Comborn (ou de Ventadour) était également parent de l'évèque de Cahors, qui, d'après l'abbé de Fouilhac, était un Comborn ou un Ventadour (Voir Cartulaire Champeval, p. 662).

(2) Depuis la prise de Cahors par le roi d'Angleterre, en 1159, l'évèque n'avait que des ennuis, et, sauf à de rares intervalles, il vécut, presque tout le temps en exil.

(3) Henri de Sully (et non de Souillac, comme le dit à tort l'abbé de Fouilhac, esclave de la forme latine : de Soliaco), fut archevêque de Bourges, de 1184 à 1209).

(4) La date ne peut être antérieure à 1184, puisque Henri de Sully ne fut pas plus tôt archevêque de Bourges ; mais l'observation faite un peu plus bas, que l'évèque de Cahors venait d'être dépouillé de ses possessions par le roi d'Angleterre, se rapporte à l'année 1188 ou 1189; il s'agirait donc du pape Clément III qui régna de décembre 1187 à mars 1191.


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« Au jour assigné par lui, comme il né nous était pas possible de paraître en personne, nous envoyâmes, avec nos lettres de pouvoir, des procureurs-fondés capables et suffisants. Les religieux de Tulle ne se rendirent pas plus que nous et n'envoyèrent personne. Alors le Seigneur Pape chargea par ses lettres Mgr l'Evêque de Cahors d'entendre et de régler définitivement cette affaire, sans permettre aucun autre appel.

« Le dit seigneur Evêque nous fixa le jour et le lieu pour comparaître devant lui, nous et ceux de Tulle, une fois, deux fois, mais ils ne parurent jamais et n'envoyèrent pas davantage des délégués.

« Alors les protecteurs de notre abbaye voulurent recourir aux armes pour nous faire rendre justice. Le seigneur Evêque de Cahors, qui n'était pourtant pas en état de forcer personne, car il avait été dépouillé de ses possessions par le roi d'Angleterre (1), nous fit défendre de combattre d'aucune façon (2).

« Sur ces entrefaites, quelques-uns de nos amis, et le prieur de Roc-Amadour (3), qui était notre cousin et que nous pensions notre ami, vinrent nous trouver avec quelques autres pour traiter ensemble de la paix. Ils nous montrèrent une petite charte, sans aucun sceau d'ailleurs, contenant le texte d'une transaction qu'on avait passé, disaient-ils, avec notre prédécesseur l'abbé Ratier (4). On lui avait donné une somme de mille sols.

(1) En 1187, Richard-Cceur-de-Lion reprit la vieille lutte contre le comte de Toulouse ; il s'empara, en 1188, de la ville de Cahors et de quelques autres villes du Quercy. Ce ne fut que l'année suivante qu'il succéda à son père et eut le titre de roi ; mais comme il garda quelque temps encore la seigneurie de Cahors, le mémoire a raison de dire que l'évèque avait été dépouillé de ses possessions par le roi d'Angleterre. Nous avons trouvé la mention suivante dans un document de 1248 : « li rois Richars mist son baillif à Caours en la dreichure (juridiction de) l'evesque Girart de Caours, pour ce que cil évesques estoit inobédiens à lui. » (Ed. Albe, CAHORS, Inventaire des archives munie, xm* s., p. 36).

(2) Il semblerait bien, d'après le ton de cette phrase, que l'abbé Géraud regrette que l'évèque lui ait imposé cette modération.

(3) Il s'appelait Bernard, ainsi qu'on voit dam l'acte de 1193; mais nous ne savons pas le nom de sa famille ni celui de la famille de l'abbé de Marcillac. D'aucuns l'appellent B. de Rouffillac.

(4) Il y avait eu entre Géraud et Ratier deux abbés : Gausbert, prédécesseur immédiat, et Aymeric. Il n'est pas question de cette transaction dans tout le Cartulaire de Tulle et le mémoire de Marcillac ne parle que de la protestation de l'abbé Ratier et de ses successeurs.


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Ils nous promettaient de conclure une paix tout à la fois honorable et profitable pour nous-même et pour notre abbaye.

« Considérant la pauvreté de notre monastère et les charges qui le grevaient, et d'ailleurs tellement confiants dans leurs promesses que nous nous en tenions pleinement à leur arbitrage, nous fîmes avec eux un compromis dans le sens qu'ils nous indiquaient, compromis qu'il ne nous était plus possible de résilier sans de grosses pertes pour nous (1).

« Les arbitres, allant tout à l'encontre de nos désirs et de nos espérances, décidèrent que l'abbé de Tulle nous donnerait trois mille sols, et que, de notre part, nous lui accorderions tout ce qui était contenu dans la transaction passée avec notre prédécesseur.

« En conséquence, trois moines de Tulle vinrent, avec quelques chevaliers, dans notre Chapitre, pour obtenir le consentement de nos religieux (2). Ayant entendu la lecture de l'acte d'arbitrage, plusieurs donnèrent leur consentement, les uns par affection pour nous, les autres par peur des chevaliers; ils étaient d'ailleurs peu nombreux : six seulement ; les autres gardèrent le silence et n'osèrent pas contredire (3).

« A cette réunion n'avaient pas été convoqués un grand nombre de nos religieux et des plus importants : le prieur de Madiran (4) et ses moines ; les doyens des Arques (5) et de La Vercantière (6), les prieurs de Frayssinet (7), de Saint-Laurent

(1) On sait que lorsqu'on acceptait un arbitrage, on s'engageait des deux côtés à payer une grosse somme d'argent si l'on n'acceptait pas les conditions des arbitres. Plus les parties se croyaient sûres du résultat, plus elles élevaient le chiffre du compromis. L'abbé de Marcillac se croyait sûr du résultat et avait accepté de payer, en cas de dédit, une somme très importante.

(2) Nous verrons les noms, quelques-uns du moins, dans les chartes par lesquelles, en 1193, l'abbé dé Marcillac renonce à ses prétentions.

(3) Les mêmes pièces donnent les noms de ceux qui ont consenti.

(4) Le prieuré de Madiran (Hautes-Pyrénées), se sépara de Marcillac au xiv" siècle (voir note 6, p. 184).

(5) Les Arques, canton de Cazals (Lot); il reste quelques ruines de ce prieuré.

(6) La Vercantière, canton de Salviat (Lot). La paroisse de Rampoux, toute voisine, qui lui était unie, forma plus tard un prieuré-doyenné à part. Peintures murales classées.

, (7) Frayssinet-le-Gourdonnais, canton de Saint-Germain (Lot).


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de Blars (1), de Neule (2), de Promilhanes (3) et Lengue (4), de Lalbenque (5), de Cieurac (6) et quelques autres.

« Les arbitres, nous rappelant notre promesse, nous demandèrent notre sceau, nous le confiâmes à leur bonne foi, tel quel (nudumj, sans charte (7), parce que nous avions fait un compromis que nous ne pourrions résilier sans une grosse gêne pour nous ; ils nous le rendirent de même (nudumj, sans charte (8) ; mais ce qu'ils authentiquèrent avec ce sceau, nous ne l'avons ni vu, ni entendu, ni approuvé (9).

« A cause de cela, plusieurs de nos frères qui étaient présents et qui à ce moment-là n'avaient pas osé contredire, ceux aussi qui n'avaient pas été convoqués furent fort indignés et scandalisés contre nous et contre ceux qui avaient donné leur consen(1)

consen(1) canton de Lauzès(Lot).

(2) Neule, commune de Larnagol, dont la paroisse lui était annexée, canton de Cajarc (Lot).

(3) Promilhanes, canton de Limogne (Lot).

(4) Ancien nom de Beauregard, canton de Limogne.

(5) Lalbenque, arrondissement de Cabors.

(6) Cieurac, canton de Lalbenque ; il y avait aussi dans cette paroisse un prieuré rural dépendant de l'abbaye de La Garde-Dieu.

(7) Sans avoir remis de texte, s'en remettant à la bonne foi des arbitres.

(8) Sans lui remettre le texte qu'ils avaient scellé de ce sceau.

(9) Il est bon de mettre en regard de cette affirmation de l'abbé, très grave évidemment, la façon dont l'abbé Caillau l'a présentée : t Je n'ai pas besoin, dit-il, de rappeler le reste de cette histoire dont la fausseté est si manifeste qu'elle est rejetée également par tous les critiques. Qu'au milieu des débats, l'abbé de Marcillac se soit levé pour aller chercher dans les archives de son monastère une copie du faclumqui prouvait évidemment ses droit sur Roc-Amadour ; que, pendant ce temps, les seigneurs limousins qui s'intéressaient à l'abbé de Tulle se soient emparés de son sceau et l'aient apposé à un acte de cession qu'il n'avait ni dressé ni consenti, ce sont là de ces suppositions qui nuisent plus a une cause qu'elles ne peuvent lui servir; ce sont les imputations calomnieuses de condamnés qui n'ont aucun titre à présenter. >> On peut voir que l'abbé Caillau a quelque peu dénaturé le mémoire. Ce mémoire est d'ailleurs le factum même que l'abbé de Marcillac serait allé chercher (Caillau, op. cit., p. 56). M. Rupin est un peu plus précis (op. cil., p. 98). Faisons observer seulement que, d'après le mémoire, ce sont les arbitres qui ont abusé du sceau de l'abbé [arbilri sigillum nostrum, cum submonilione promissionis nostroe, pelierunt).


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tement. Ils se plaignirent vivement à l'évèque de Cahors et à son Chapitre dont notre abbaye est une fille.

« Ainsi, nous avions été trompés dans nos espérances par ceux que nous regardions comme nos fidèles amis et à l'arbitrage desquels nous avions eu recours, par un compromis que nous ne pouvions rompre sans de graves inconvénients.

« C'est pourquoi nous avons voulu confier au souvenir d'un écrit ce qui s'est passé, avec tous les détails. Et pour que la mémoire en fût perpétuellement gardée, nous avons fait faire de cet écrit trois copies scellées de notre sceau : l'une pour demeurer dans le chartrier de notre abbaye ; l'autre, pour être remise au seigneur Evêque ; la troisième, pour être conservée par le Chapitre de Cahors. »

L'abbé de Fouilhac nous apprend qu'il avait retiré cette pièce du chartrier de Marcillac le 9 mai 1682 ; c'était bien un des trois exemplaires originaux : « il y a un sceau à demi rompu », nous dit-il (1).

§2

OBSERVATIONS

Ce document, dont on a pu, à la simple lecture, constater l'importance, n'avait jamais été donné in extenso, sans aucune coupure, puisque l'abbé de Fouilhac lui-même, de qui nous le tenons, l'avait coupé en deux parties séparées, dans sa lettre à Mgr Lejay. Il demande quelques observations un peu plus longues que les simples notes dont nous l'avons accompagné pour en faciliter l'intelligence. Nous rappelons que tous les auteurs, même les plus favorables à Tulle, semblent n'avoir rejeté, de cette pièce, que l'accusation finale, injurieuse pour les religieux et chevaliers limousins qui auraient abusé de la confiance de l'abbé de Marcillac. Ils se servent de tout le reste dans leurs récits, sauf à donner des explications plus ou moins justes. Cela est très intéressant à noter. Mais cela se conçoit.

(1) Cartulaire, Champeval, p. 658.


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1. — Véracité du Mémoire

Bien que ce soit un plaidoyer pro domo, le mémoire de l'abbé de Marcillac renferme en lui-même de nombreuses preuves de sa véracité.

Et d'abord, ce n'est pas une charte, plus ou moins habilement truquée dans un but intéressé, pour servir de document dans le procès. Le procès est terminé, l'abbé de Marcillac a renoncé de façon définitive à toutes prétentions, justes ou injustes, sur Roc-Amadour. Il ne veut pas influencer des juges. C'est pour la vérité, c'est pour l'honneur du monastère, qu'il a voulu raconter ce qui s'est passé : cela pourrait servir d'enseignement à ses successeurs. C'est pourquoi il a fait écrire trois copies de son mémoire : l'une pour rester dans les archives de l'abbaye de Marcillac, les deux autres pour les archives de l'Evêché et du Chapitre de la Cathédrale, car le monastère se rattache directement à l'Eglise de Cahors. L'on trouvera que cette destination donne au document une force de vérité particulière.

Cette charte n'est pas évidemment favorable à Tulle, mais certains détails que le mémoire rapporte, nous permettent d'apprécier assez sévèrement la conduite même des religieux de Marcillac. Et ceci n'est pas pour ruiner la véracité du document.

De plus, tous les détails qu'il nous a été possible de vérifier se sont rencontrés exacts (1). Les dates concordent facilement avec les noms des personnages, ainsi qu'avec les circonstances de temps : c'est pourquoi M. Rupin, après Lacoste, a pu se servir de ce mémoire au point de vue chronologique. Vraiment, nous n'avons pas trouvé cela dans les chartes de l'abbaye de Tulle. On a bientôt fait de dire, avec M. Caillau, à propos de l'accusation d'abus de confiance lancée contre les religieux de Tulle, que ce sont « les imputait)

imputait) a pu s'en rendre compte déjà par les simples notes que nous avons jointes au texte.


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tions calomnieuses de condamnés qui n'ont aucun titre à présenter. » Peut-être vaut-il mieux avoir perdu ses titres que présenter des titres faux. Mais de ce que les documents favorables à l'abbaye de Marcillac se sont perdus, ils ne s'en suit pas qu'elle n'en ait eu aucun à présenter au cours du long procès dont on a lu le récit. Si elle n'avait eu aucun titre sérieux, pourquoi l'évèque de Cahors l'aurait-elle remise en possession de Roc-Amadour ? Et cependant elle a, en définitive, perdu son procès. Nous dirons en terminant qu'elle méritait de le perdre, mais ce n'est pas faute de titre authentique, ce n'est pas parce que ses religieux n'ont pas dit la vérité.

2. — L'Evêque donateur

L'abbaye de Tulle a mis en avant une donation de l'évèque Frotaire, faite en 968. L'abbaye de Marcillac prétend, dans le mémoire, avoir reçu Roc-Amadour d'un autre évêque de Cahors, dont le nom n'est désigné que par l'initiale D. Nous rappelons que cette façon de nommer les personnages est ordinaire dans tous les documents de cette époque, et parfois l'identification en devient quelque peu difficile : les erreurs et les confusions ne manquent pas.

Ici, la lettre D a donné occasion à deux opinions différentes, parce que, sur la liste des évêques de Cahors, le nom de deux évêques, d'époques très éloignées l'une de l'autre, commence par la lettre D.

L'abbé de Fouilhac, suivi en cela par Lacoste, a pensé qu'il s'agissait de saint Didier, évêque d'Auxerre, mais originaire de Cahors ou des environs, qui vivait dans la première moitié du vnc siècle, et il avait déduit de cette hypothèse tout un système sur les origines de Roc-Amadour. Nous avons fait connaître ce système dans l'introduction du recueil des miracles de Notre-Dame de Roc-Amadour, parce qu'il nous avait paru très acceptable, avant que nous eussions étudié de près le mémoire de Marcillac. Cet évêque


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Didier avait fondé près de Vers, non loin de Cahors (1), une abbaye où il enterra sa mère, Nectérie, et où il mit des reliques de deux saints évêques, ses prédécesseurs : Germain et Amateur. Marcillac, qui était une possession de cette abbaye, aurait succédé à lamaison-mèreaprèssa ruine et aurait hérité de tous ses biens, notamment de la chapelle de Val d'Alzou, dans laquelle on aurait caché, au temps des invasions normandes, le corps de saint Amateur (Amadour).

Cette série d'ypothèses soulevait de très nombreuses objections, mais la supposition première n'est pas admissible, puisque l'évèque D., le donateur de Roc-Amadour, est, non pas un Cadurcien, mais un évêque de Cahors ; il fait la donation à Marcillac directement, et il la fait parce que Marcillac dépend de son Eglise.

S'agit il alors de l'évèque Didier, précisément contemporain de saint Didier d'Auxerre ? Nous avons le testament de cet évêque, document reconnu authentique par les critiques les plus sévères. Nous y trouvons, à la fin, le nom de Marcillac (Marcelliago), mais simplement comme un lieu donné au monastère par lui fondé dans sa ville de Cahors à la mémoire de saint Amant, et plus tard appelé de son nom (2). Le nom de Marcillac est assez fréquent (il y a plusieurs hameaux ou lieux-dits de ce nom dans le diocèse de Cahors), et de plus, très probablement, le monastère de Marcillac ne fut pas fondé avant le vme ou le ix» siècle (3).

(1) Vers, canton de Saint- Géry. À quelques kilomètres en amont de ce village, un petit plateau rocheux qui domine la rive gauche du ruisseau porte encore le nom de Coronzac, celui de l'abbaye de Coronzac, fondée par saint Didier. Il y avait là, encore au xvi' siècle, une église annexe de Vers.

(2) La vie de Saint Didier, évêque de Cahors, texte publié par M. Poupardin (Paris, Picard, 1900, p. 37). Le monastère s'appela Saint-Géry, par corruption du latin Desiderii, Diérii.

(3) Le Patriarchium bituricense fait mourir saint Pallade II, archevêque de Bourges, iv'-V siècles, dans la cella ou monastère de Marcillac. Mais cet ouvrage est très sujet à caution pour les époques anciennes (Voir Labbe, Bibl. nova, tome n, p. 1 ; Gallia, tome n, col. 6 et 7).


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Nous pensons, avec l'àbbé Caillau et M. Rupin, que les moines de Marcillac ont en vue un évêque plus rapproché de leur temps, Deusdedit (Déodat, Dieudonné), qui répond bien à la chronologie de leur mémoire. Nous avons à son sujet quelques dates sûres : en 1028, il est présent à la dédicace de la basilique Saint-Sauveur de Limoges ; en 1031, il assiste au célèbre concile de Limoges où fut agitée la question de l'apostolat de saint Martial.

On traita là une autre affaire où le rôle joué par notre évêque montre la noblesse de son caractère. Un de ses neveux avait obtenu des vicomtes de Limoges l'abbaye de Beaulieu, sur la Dordogne, sans être dans les ordres sacrés, sans autre titre que l'illustration de sa famille. Déodat se montra, comme les autres évêques, mais avec plus de mérite, très opposé à de telles façons, et l'abbé intrus dut laisser le monastère à un autre. Enfin, en 1036, Déodat se trouvait à la dédicace de Saint-Satyre de Bourges.

Il appartenait très probablement à la famille de Castelnau et peut-être à la branche de Gramat (1). Le mémoire nous dit qu'il avait sur le lieu de Roc-Amadour des droits non seulement comme évêque, mais par droit de patronage et d'hérédité. Même en n'appartenant pas, en ligne directe, à la famille de Castelnau de Gramat, il pouvait fort bien lui appartenir par alliance et avoir hérité de ces évêques, du nom de Bernard, abbés de Tulle en même temps, que presque tous les auteurs rattachent à cette famille, et qui, d'après un document dont nous parlerons à la fin, auraient fait résidence à Roc-Amadour à une époque laissée imprécise.

(1) Il pouvait aussi appartenir à la puissante maison des vicomtes de Calvignac et de Brassac, qui possédait des biens dans la région, ainsi qu'on le voit dans le Cartulaire d'Aubasine. Le prénom de Déodat est très fréquent dans cette famille, sans doute alliée à celle de Castelnau-


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3. — Raisons de la donation

Le mémoire de Marcillac est très net. Il explique très bien que l'évèque Déodat pouvait donner Roc-Amadour.

Il explique aussi très bien pourquoi cette donation fut faite à l'abbaye de Marcillac, alors qu'aucun document de Tulle n'explique la prétendue donation de Frotaire.

D'après le mémoire, l'évèque D. regardait l'église (abbaye) de Marcillac comme sa propre fille et comme une fille spéciale de son église de Cahors. Aussi, de l'avis et du consentement de ses archidiacres et de ses clercs, il s'était plu à l'enrichir de toutes sortes de faveurs. Et entre autres choses il lui avait donné Roc-Amadour.

Or, il se trouve que, même dans l'absence à peu près totale des archives de Marcillac, complètement perdues, sauf certaines pièces d'époques postérieures conservées dans la collection Doat, nous pouvons contrôler et même accepter cette assertion tout d'abord étrange de notre mémoire.

Il y eut en effet à Cahors un prieuré de Marcillac avec un hôpital. Il en reste quelques fenêtres du XIII" siècle dans un mur de la rue qui conduit à l'église de Saint-Urcisse. Ce voisinage explique pourquoi il y eut des difficultés à plusieurs reprises au sujet de cette dernière église entre l'abbé de Marcillac et le Chapitre de Cahors : ce dernier prétendant à la maîtrise sur toutes les paroisses de la ville comme curé primitif; l'abbé de Marcillac affirmant avoir la possession de celle-là en vertu de quelque concession spéciale. D'où procès, avec diverses alternatives comme toujours ; mais finalement l'abbé de Marcillac reste en possession de l'église Saint-Urcisse et l'on ne parlera plus que du prieuré et de l'hôpital de Saint-Urcisse (1). Nous pensons que l'abbaye de Marcillac pourrait avoir été fondée sur les bords du Celé par des religieux venus de Cahors, soit de ce monastère dont il est question dans la vie de saint Didier et qui était situé

(1) Lacoste, Hist. du Quercy, i, p. 430; n, p. 39, 339.


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sous les murs mêmes de la ville (1), soit du monastère même fondé par saint-Didier, appelé monastère Saint-Géry, mais qui fut remplacé de bonne heure par une simple église paroissiale.

De plus, et c'est assez intéressant à noter pour les relations entre l'abbaye de Marcillac et l'Eglise de Cahors, l'abbé de Marcillac était un des électeurs de l'évèque et nous le voyons en particulier prendre part, à ce titre, à l'élection de Raymond de Cornil (2). En 1286, c'est l'évèque de Cahors qui unit à la mense commune des religieux certains prieurés du monastère (3). Quand Jean XXII fonda l'université de Cahors et créa la dignité de chancelier, cette dignité fut réservée quelque temps aux abbés de Marcillac. Jusqn'au xvm 9 siècle, nous voyons l'évèque de Cahors dire du monastère de Marcillac : « il est sous notre dépendance (4). » L'abbé Géraud disait donc la vérité en affirmant que son abbaye était « fille de l'Eglise de Cahors. »

4. — Comment Tulle prit possession

D'après le mémoire de Marcillac, l'abbaye de Tulle prit possession de Roc-Amadour d'une manière assez peu délicate. Nous le croyons sans trop de peine, d'abord parce que les religieux limousins se donnèrent beaucoup de mal à tâcher de se procurer des titres qui validassent leur usurpation — nous avons vu ce que valent ces titres. De plus, parce que le mémoire de Marcillac, outre ce que nous savons maintenant

(1) Poupardin, Vie de Saint Didier, déjà citée, p. 22. Au xin' siècle encore, le quartier de Saint-Urcisse, ou Badernes, n'était qu'un barri de Cahors.

(2) Ed. Albe, CAHORS, Inventaire des arch. munie, p. 104. Au xv* siècle, l'abbé de Marcillac protesta contre l'élection de Louis d'Albret, parce qu'on avait oublié de le convoquer.

(3) Acte confirmé, en 1311, par Clément V (Edit. Bénéd. des Reg. de ce pape, n* 7362). En 1351, à la demande de l'abbé Niel de Lagarde, l'évèque réduisait à vingt le nombre des religieux du monastère appauvri.

(4) Biblioth. munie, de Cahors, Archives mun., charte n* 40.


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de la véracité de ses rédacteurs, nous donne sur la façon dont les religieux quercynois perdirent Roc-Amadour, des détails qui ne sont pas à leur gloire.

Ce lieu de Roc-Amadour, si disputé dès la fin du xi* siècle et surtout dans le cours du xn 8, au temps peut-être de sa plus grande vogue, n'était, selon toutes probabilités, lorsque Déodat le céda aux moines de Marcillac, qu'un lieu inconnu, sans aucune importance. Même si l'on admet l'authenticité des chartes de 968 et de 1113, l'on est obligé de le conclure, puisque* de-ces chartes, la première dit tout simplement que Frotaire donna « l'église de Roc-Amadour » et la seconde se contente de mettre : « Ce don, l'évèque Guillaume » le confirma.

Mais cela ressort surtout du récit de l'abbé de Marcillac, récit d'ailleurs assez peu honorable pour le monastère, et dont nous tirerons à la fin nos conclusions contre ces religieux. Ils possédèrent en paix le lieu de Roc-Amadour, raconte le mémoire, mais c'était, aux yeux des ahbés de Marcillac, une église si peu importante qu'ils n'y laissaient aucun desservant à demeure. Un religieux d'un de leurs prieurés des environs y faisait le service du culte et s'y rendait les dimanches et jours de fêtesvII trouvait le trajet un peu long et son travail peu lucratif. Il venait sans doute de Lauzou ou de Saint-Chignes (1), dans les environs du village actuel de La Pannonie, d'un peu plus loin que Saint-Cyr d'Alzou (2). Evidemment, ce n'était pas tout près et il y avait pour revenir une terrible côte.

Le moine chargé de Roc-Amadour, se trouvant quelque

peu malade, profita de l'occasion pour se débarrasser de son

service. Il pria un religieux qui demeurait non loin de la

' petite chapelle de vouloir bien, les jours de fête et les diman(1)

diman(1) et Saint-Chignes sont deux petits écarts de la commune de Gramat. Dans la même commune il y a un autre Saint-Chignes qui est une paroisse encore aujourd'hui. M. Viré possède le bénitier de la chapelle de Saint-Chignes disparue. Déjà, au xvn' siècle, le rédacteur d'un important pouillé disait ignorer où se trouvait ce prieuré.

(2) Saint-Cyr et la Pannonie furent possessions d'Aubazine.


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ches, accomplir à sa place les saints offices. Le religieux, qui appartenait à l'abbaye de Tulle, et qui desservait sans doute un des trois prieurés tout proches : Mayrinhac, plus probablement, Salgues ou Blanat (1), accepta, peut-être après avoir consulté son abbé. Et c'est ainsi, dit le mémoire, que l'abbé de Tulle prit possession de Roc-Amadour. Il n'était pas fâché de pousser les propriétés de son monastère dans cette région jusqu'à la barrière du cagnon de l'Alzou, jusqu'aux limites du comté de Toulouse. Et lorsque, plus tard, les moines de Marcillac voulurent revenir dans leur église du val d'Alzou, ceux de Tulle leur en fermèrent la porte. D'où procès.

5. — Les phases du procès

Pourquoi les religieux de Marcillac revinrent-ils à une église qu'ils avaient longtemps négligée ? La réponse n'est pas à leur avantage. Ils l'avaient négligée parce qu'elle leur paraissait sans importance et sans profit pour eux. S'ils y revenaient, n'était-ce pas parce qu'un fait nouveau, sans doute un miracle de Notre-Dame, avait attiré l'attention sur le petit sanctuaire du rocher, parce que déjà des pèlerins commençaient à venir ? Mais la même raison rendait l'église de Roc-Amadour plus chère à ceux qui avaient remplacé les moines de Marcillac. L'abbé Guillaume de Carbonnières, dont le Cartulaire nous fait connaître l'activité et l'énergie, regardait cette église de Roc-Amadour, pour laquelle peutêtre il avait déjà fait des frais, comme une légitime possession de son abbaye. Il refusa de la rendre.

L'abbé et les moines de Marcillac s'adressèrent plusieurs fois à l'évèque dans les assemblées synodales ; sans doute allèrent-ils jusqu'au pape Grégoire VII, qui leur donna peutêtre une bulle de sauvegarde pour Roc-Amadour et leurs

(1) [Saint-Médard de] Salgues, commune d'Alvignac; Mayrinhac [le Francal], commune de Roc-Amadour ; Blanat, partie commune de Roc-Amadour, partie commune de Rignac. Mais peut-être, à cette date, Blanat n'appartenait pas encore à Tulle.


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autres possessions, avant que Pascal II en eût fait autant en faveur des religieux de Tulle (1).

Ceux-ci d'ailleurs n'avaient cure des plaintes et des protestations de leurs adversaires. Vers la fin du xi* siècle, ils se faisaient donner ou vendre, si l'on en croit leur Cartulaire, certains droits que les seigneurs de Borme avaient, nous ne savons comment, sur cette église de Roc-Amadour (2). Et cela leur permettait d'obtenir, en 1105, la première bulle de Pascal II, qui nomme cette église au nombre des possessions de Tulle, confirmant et précisant ainsi la bulle d'Urbain II, qui a peut-être été demandée à l'occasion du même procès.

Guillaume de Carbonières mort, son successeur Eble de Turenne fut encore plus acharné à conserver Roc-Amadour, malgré les nouvelles protestations des religieux de Marcillac, Il était le frère du puissant vicomte Raymond, qui étendait sa suzeraineté jusqu'aux confins de Roc-Amadour. De plus,

(1) Une Histoire manuscrite de l'abbaye de Marcillac, mentionnée par Lacoste (Hist. du Quercy, n, p. 132), parle d'une bulle, donnée en faveur de Marcillac par le pape Grégoire, la cinquième année de son pontificat, elle confirmait les possessions de l'abbaye, parmi lesquelles l'église de Roc-Amadour. Lacoste, peut-être d'après l'auteur du manuscrit, a cru qu'il s'agissait de Grégoire IX et de l'année 1232; mais, à notre avis, c'est une erreur et il s'agit de la cinquième année de Grégoire VII, donc de l'année 1078. En effet, deux bulles de Grégoire IX des années 1235 et 1237 (Rupin, Roc-Amadour, p. 353, 355, et trad. dans Revue relig. de Cahors, tome xn, p. 664 et p. 680), bulles dans lesquelles le Pape demande une enquête contre l'abbé Hélie de Ventadour, si coupable à l'égard de Roc-Amadour, montrent que cette église appartenait sans conteste au monastère de Tulle, et donc qu'elle n'avait pas été confirmée à Marcillac trois ans plus tôt. La date de 1078 s'accorderait assez bien avec les données du mémoire.

(2) Cartul. 625, p. 383 : « Qu'on sache qu'Aralbert de Borme et sa femme ont donné à Dieu et à Saint-Martin de Tulle tout ce qu'ils avaient dans l'église (paroisse ?) de Roquemadour, du consentement de leurs fils Bernard et Aralbert. Après la mort du père, Bernard donna... Et cela fut confirmé par son frère Aralbert, au jour des obsèques de Bernard, à Tulle, devant l'image du Crucifix ; témoins : l'abbé Guillaume et les autres religieux ; l'an 1095, sous le règne du roi Philippe et l'épiscopat d'Egalus, évêque de Limoges. »


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il se fit donner par Pascal II une nouvelle bulle de confirmation (1115).

Ainsi appuyé sur deux autorités, il dédaigna de comparaître à la convocation que lui avait adressée l'évèque de Cahors et ne se fit même pas représenter. Il ne bougea pas davantage quand il fut cité à un jour péremptoirement fixé. Alors l'évèque prononça que l'égliee de Ro.c-Amadour serait rendue aux religieux de Marcillac. Il est bien évident que le seul fait pour ceux-ci de se présenter, en l'absence des religieux de Tulle, n'aurait pas suffi pour leur procurer un tel succès, s'ils n'avaient eu aucun titre à faire valoir. Et les moines de Tulle n'avaient qu'à faire présenter leurs titres par procureur pour n'être pas légalement dépossédés.

L'abbé de Tulle parut accepter la sentence; il rappela ses religieux, mais ceux-ci emportèrent avec eux tout ce qui pouvait avoir quelque valeur, et l'archidiacre Roland, venu pour faire la remise officielle aux vainqueurs, ne trouva sur l'autel que « les petites chaînes qui se mettaient au cou des pèlerins (1). » Il mit les moines de Marcillac en possession en leur livrant ces petites chaînes et les clefs de la chapelle.

Nous avons ainsi la preuve de l'existence d'un pèlerinage en exercice avant l'année 1123, date de la mort du vicomte de Turenne, frère de l'abbé de Tulle. Nous nous en étions douté en voyant les moines de Marcillac tenter de rentrer dans leur ancienne possession trop, négligée. Mais la suite du récit nous montre bien que le pèlerinage n'avait pas encore cette réputation qui deviendra bientôt mondiale. Il n'avait encore qu'une renommée purement locale (2).

En effet, nos moines ne prirent pas, pour conserver leur bien, les précautions qu'ils auraient prises quelques années plus tard. Ils ne s'installèrent pas en nombre à Roc-Amadour et se contentèrent d'y laisser un seul religieux, suffisant pour assurer le service divin et recevoir les pèlerins qui

(1) Nous avons expliqué plus haut ce qu'étaient ces chaînes.

(2) C'est ce qui explique, ainsi que le fait observer M. Rupin, que le nom de Roc-Amadour ne soit pas sur les 7jtnerarta.de cette époque (op. cit., p. 82).


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se présentaient. Ces pèlerins ne devaient pas venir tous les jours et le solitaire, qui n'avait pas les goûts d'un Amadour, s'ennuyait sans doute au milieu de ces rochers. Il ne devinait pas les gloires futures de son église. Il ne devinait pas que la Madone avait « choisi ce lieu désert et sauvage pour l'embellir de ses prodiges, l'illuminer de ses miracles, l'élever jusqu'au ciel par sa magnifique renommée » (Introduction au premier livre des miracles). Il s'absentait quelquefois ; sans doute il allait visiter quelque prieuré voisin.

Mais les adversaires veillaient. Et un jour, profitant d'une de ces absences, plus longue sans doute cette fois, les religieux de Tulle, probablement accompagnés de quelques hommes d'armes du vicomte de Turenne, firent briser la porte de la chapelle et y entrèrent triomphants. Le vicomte, frère de l'abbé, étant encore vivant, il faut placer cette reprise avant l'année 1123.

Peut-être même faut-il la mettre avant 1119, date de la donation, par le comte de la Marche, de la forêt de Montsalvy (Toy-Viam), à Saint-Martin de Tulle et à Notre-Dame de Roc-Amadour. Si la charte est sans interpolation, elle prouve bien que Roc-Amadour était entre les mains des religieux de Tulle au moment où fut faite la donation (1). Il est vrai que cet acte pourrait aussi être antérieur au retour des moines de Marcillac sous la conduite de l'archidiacre Roland.

On comprend sans peine les protestations de l'abbé de Marcillac, qui était à cette époque Ratier de Luzech. Mais il ne put rien obtenir. Plus tard, on dira — on l'a vu dans le mémoire — qu'il avait fait une transaction (2). Transac(1)

Transac(1) 6, p. 17-19 : « ... Ego, Oddo, cornes Marchiae, consentienti fratre meo Aldeberto... dono Deo et Beatae Maria? de Rupe Amatoris et s. Martino Tutellensi et monachis ibidem deservientibus, sylvam meam quoe vocatur mons salvi... Factum est hoc donum apud — anno Domini Incarnationis 1119°, régnante Ludovico rege, tpmpore Eustorgii episcopi Lemovicensis, Ebalo abbate régente Tutellensem abbatiam. Facta est charta apud Peyracum... »

(2) On présenta à l'abbé Géraud une petite charte, sans aucun sceau,

T. XLI. 2-5


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tion en tout cas inconnue ou non acceptée de ses successeurs, car ils continuèrent leurs plaintes dans de nombreuses assemblées synodales, soit auprès de Guillaume de Calmont d'Olt, soit auprès de Géraud-Hector. Mais les abbés de Tulle tenaient à garder Roc-Amadour plus que jamais. Le temps était venu de la gloire et du profit. C'était la belle époque du pèlerinage, peut-être la plus belle à en juger par les récits du Recueil des miracles. L'on avait fait de grandes constructions, une église pour les religieux, diverses chapelles, comme celle de Saint-Michel. N'était-ce pas le cas d'appliquer le principe que possession vaut titre ou que melior est conditio possidentis ? (1).

Cependant l'abbaye de Marcillac regrettait de plus en plus la perte qu'elle avait faite. Elle essaya une dernière fois de recourir à la procédure ecclésiastique. Mais n'était-ce pas trop tard ?

L'abbé Gausbert voulut profiter de la venue dans le midi de la France du Légat Henri de Marcy, cardinal-évêque d'Albano, qui présida en 1181 le concile de Bazas. Il envoya auprès de lui, pour lui exposer la situation, un de ses religieux, Arnaud du Roser (ou Rosier), prieur de Madiran. Celui-ci fit tant que, sur ses instances, le Légat convoqua, les deux parties à Limoges où il devait se rendre bientôt ; mais, sans doute pressé par le temps ou n'osant trancher la cause, il chargea l'évèque de Cahors de la terminer lui-même. Géraud-Hector était apparenté à l'abbé de Tulle, Géraud d'Escoraille ; mais surtout il était fort gêné lui-même : la guerre entre le roi d'Angleterre et le comte de Toulouse ne

contenant le texte d'une transaction qu'on disait avoir été passée avec l'abbé Ratier, auquel on aurait donné une somme de mille sols [mémoire).

(1) L'abbé de Tulle l'aurait appliqué de la façon la plus complète, s'il est vrai qu'en 1186, — mais nous avons des raisons de douter — il ait accordé une charte de privilèges aux habitants de Roc-Amadour. Un tel acte nous paraît bien hardi au moment le plus aigu de la procédure. Nous ne le connaissons que par un fragment — trouvé, au xvn* siècle, « dans le rebut des archives de l'évêché » de Tulle. Peutêtre faudrait-il lire 1196, date postérieure à la soumission de Marcillac.


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lui avait causé que des ennuis. Nous savons qu'il dut vivre, depuis 1159, presque tout le temps hors de son diocèse : on le trouve souvent à Roc Amadour. Limousin lui-même, il semble bien avoir accepté comme bon le triomphe des moines de Tulle.

Pour cette raison, ou à cause de ses difficultés personnelles, il refusa de se charger de l'affaire. Les religieux de Marcillac recoururent à l'archevêque de Bourges, le métropolitain, mais avant que celui ci (Henri de Sully, 1184-1209) eût prononcé, les religieux de Tulle firent appel au Pape et l'archevêque, heureux de se débarrasser d'un cas plutôt gênant, leur fixa un jour pour comparaître devant le Souverain Pontife. Celui-ci remit la cause à l'évèque de Cahors, jugeant sans appel. Géraud-Hector convoqua les parties : les moines de Tulle firent la sourde oreille. Ils possédaient. Cela leur suffisait de reste. Les moines de Marcillac allaient écouter les suggestions de leurs protecteurs et recourir à la force. L'évèque, pour éviter le scandale, défendit toute violence de part et d'autre. Il semble bien que l'auteur du mémoire le regrette, car, dit-il, « l'évèque de Cahors n'était en état de forcer personne », ayant été dépouillé de ses possessions par le roi d'Angleterre (1188). Mais l'abbaye de Marcillac, fille de l'Eglise de Cahors, ne pouvait se mettre en révolte ouverte contre l'évèque.

7. — La soummtsston de Marcillac

Nous arrivons au point délicat du mémoire. Jusqu'ici les adversaires même de Marcillac acceptent tous les détails du récit, mais ils en rejettent ceux qui se rapportent à la transaction finale.

L'abbé de Marcillac raconte donc que quelques personnages, dont le prieui de Roc-Amadour, Bernard, qui était son cousin, paraît il, et qu'il croyait son ami, vinrent lui proposer une transaction qui reprendrait et confirmerait celle qu'avait autrefois conclue l'abbé Ratier. Géraud ne croyait


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pas à cet accord prétendu, mais l'évèque de Cahors avait défendu de recourir à la violence ; la pauvreté du monastère ne lui permettait pas de continuer les frais de la procédure. D'autre part, on lui promettait une paix à la fois honorable et profitable. Il accepta donc l'arbitrage. Il avait confiance dans les arbitres. Qu'espérait-il, au juste ? Nous ne le savons pas. Il ne ressort pas de son mémoire qu'il eût compté recouvrer Roc-Amadour. C'eût été folie. Il ne le pouvait pas, en tout cas, sans donner aux religieux de Tulle une forte indemnité pour tous les travaux par eux accomplis. Et il n'avait pas d'argent. Il est probable qu'il comptait, au contraire, sur une compensation importante, pécuniaire ou autre. l

Il semble bien qu'il fut frustré de ce côté. La èomme de trois mille sols était, en effet, même pour le temps, une somme vraiment dérisoire, si l'on songe que seulement un demi-siècle plus tard, Géraud de Malemort donnait cent quarante mille sols et payait toutes les charges du prieuré de Roc-Amadour, moyennant quoi il percevrait pendant trois ans tous les revenus du pèlerinage et de la seigneurie. Il y a une belle différence.

On comprend que parmi les religieux présents, beaucoup refusèrent d'approuver une telle transaction, et que les religieux absents ou non convoqués protestèrent plus tard avec indignation. Mais l'abbé avait promis d'accepter l'arbitrage, sous peine de payer, en cas de dédit, une somme considérable, qu'il ne pouvait trouver. De plus, les arbitres s'étaient fait accompagner de quelques chevaliers assez menaçants.

Comme l'abbé hésitait, les arbitres auraient eu recours à ce procédé dont les accuse le mémoire : se faisant prêter le sceau de l'abbé, ils l'apposèrent sur un acte par eux préparé et le procès fut terminé.

Evidemment, ce détail est choquant. Pourquoi ne serait-il pas vrai? Certaines façons de faire des religieux de Tulle ou de leurs abbés, leur sans-gêne en matière de charte, leur intrusion à Roc-Amadour, rendent le dernier procédé très vraisemblable. Ce qui achèverait de nous le faire croire,


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c'est l'étude des deux actes de renonciation que le Cartulaire de Tulle a conservés. Il y en a deux, à peu près les mêmes, sauf que, dans l'un, les religieux de Marcillac avouent avoir été forcés à la soumission par le pape Célestin III, détail qui n'est pas dans le second acte, ni dans le mémoire; et que tous les religieux ont unanimement consenti à cette renonciation', alors que le mémoire ne parle que de six religieux et que le second acte ne parle pas de ce consentement. N'y aurait-il pas là encore quelque pièce truquée par les religieux de Tulle ?

Il est bon de dire que nous ne connaissons ces pièces que par des copies très fautives. Ni Foulhiac, ni Doat n'ont remarqué que ces deux actes se commandent l'un l'autre et que les mêmes noms s'y retrouvent, presque dans le même ordre, ce qui rendait plus facile la correction du texte. La copie est fautive, disons-nous, mais l'original devait être en mauvais état, puisque Foulhiac et Doat l'ont publié presque avec les mêmes lacunes. Doat reproduit tous les noms : l'abbé de Fouilhac n'en donne presque aucun.

Voici ces documents dans la traduction, avec tous les noms de la copie de Doat. Nous ne tirerons pas prétexte de quelques grosses erreurs de lecture, sur le nom de l'évèque en particulier (1), pour conclure que les deux pièces sont apocryphes. Mais nous croyons que l'un des documents est douteux sans pouvoir dire que c'est précisément celui que les arbitres auraient scellé de façon assez irrégulière.

Premier acte.

« L'an 1193, sous le règne de Philippe, roi des Francs, l'évèque S. siégeant sur le siège de Cahors. « A ses vénérables frères et amis, B., par la grâce de Dieu

(1) S.(Stephanus), Etienne, au lieu de G. (Geraldus), Géraud-Hector. Nous avons dit que S et G se prennent assez facilement l'un pour l'autre, dans les mss. de ce temps. Ce qui est plus curieux, c'est que l'abbé Foulhiac ait lu la même lettre S sans faire aucune observation, et que la même faute soit dans les deux actes.


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abbé de Tulle, et les religieux de ce monastère, G., par la même grâce abbé de Marcillac, salut et paix à toujours. C'est une bonne chose que la conservation des lettres (chartes). Elle permet de s'opposer aux mensonges qui peuvent surgir et de présenter les faits dans leur vérité immuable. C'st dans ce but que nous voulons faire arriver à la connaissance de tous, présents et à venir, que cette controverse qui s'était élevée, sur les suggestions de personnes jalouses, entre les abbayes de Tulle et de Marcillac, au sujet de l'église de Roc-Amadour, et pour laquelle... nous avons reconnu qu'étaient nulles [nos prétentions, est terminée].

« Nous y avons renoncé publiquement, dans notre chapitre de Marcillac, en présence de G. (1), prieur de Roc-Amadour, de Guill... de Chauffour, moines de Tulle (2), de G. delPouset, clerc, et des donats de Roc-Amadour, Etienne du Bougairou (3), Guiraudon et Etienne Vasels (dans l'autre acte : Gusel) ; présents aussi tous les moines : A. de Ciraisol, prieur (4), P. Arveu (5), P. de Saint-Géry (6), A. (var. D.) Vescomte, B. del Mouli, S. (Etienne ou Simon) Morgue; Guillaume-Aimeric Gibili, Hugues de Contenat, P. Aimeric (7), Gausbert de Laumi ou Lavou ; G. del Mouli ; Gausbert de Corsac ou Torsac. Les chevaliers A. [de] Barasc (8), et G. ou Guill. Claonnac ? (var. Darenna) étaient présents et concédaient avec nous.

« Ensuite, pour plus de sûreté, entre les mains de Bernard, abbé de Tulle, en la présence de Bernard (9), archidiacre de Cahors, nous avons résigné de bonne foi et sans fraude tout ce que nous pouvions avoir de droit sur l'église de Rocamadour, justement ou injustement, et nous l'avons confirmé pour toujours et sans réserve à l'abbé et à ses successeurs; et parce que le siècle où nous sommes est habile dans. l'art de mal faire et

(1) G. pour B (Bernard) qui se trouve plus bas et dans le second acte. Nous nous servons des deux actes pour tâcher de retrouver l'orthographe primitive de tous ces noms propres.

(2) Il devait y avoir ici : Guillaume [de Saint-Exupéry et Guillaume de] Chauffour, comme dans la deuxième pièce.

(3) Ecrit : Vogano pour Vogairo, dans les deux pièces.

(4) Ecrit ici : Ciraissels, et dans la deuxième pièce : D. del Raysol.

(5) Ecrit \c\ parueu (pour P. Arveu), et ailleurs : narveu.

(6) P. de Sen iori ; dans la deuxième pièce : Sanezori (pour SantJori.

(7) G. Anneric Bebeli et P. Anneric; dans la seconde pièce : WilIon Annu (abrégé) Gibeli, et P. Annie (abrégé pour Anneric qui est une mauvaise lecture pour Aimeric).

(8) Ici : A. Baraslo, et dans la deuxième pièce : Arnaldi Barasio.

(9) Bernard de Roufflllac, dit la deuxième pièce.


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dans les ruses de toutes sortes... au lieu de marcher dans les voies de la paix en toute simplicité, nous avons confié à cet écrit le souvenir de notre accord et scellé ces lettres de notre sceau... [notre?] monastère devant sur cela, [renoncer comme nous?] à l'avenir...

» [Fait] à Roc-Amadour, dans le monastère, présents presque tous les [religieux] de Roc-Amadour, G. de Rouffillac, et B., prieur de Roc-Amadour ; G. de Saint-Exupéry, et Hugues (V. = Ugo) Chauffour et et Guillaume Chauffour, et S. [Masnal, dans la deuxième pièce] ( 1), et Déodat(2) et P. de Saint-Germain (3), moines de Tulle, maître P. Bruni (ou-Bru, Guillaume, archiprêtre de Vigeois (4), A. de Moutet, S. de Canac (var. Chanac, Déodat (2), Gausbert Alboy (ou Aubouin) (5), G. del Bousquet, B. (var. G.) La Carrieyra (6), B, Duxac, P. Delpech, P. de Punihes, P. del Chairou, P. Descua (sans doute pour Destua = Destroa), P. de Vitrac, J. de Bruia (pour de Briva, de Brive), B. Viguicr, Hélie de Peirac, G. Lascombes, J. Celer, S. Bernard, clercs du monastère de Tulle, J. Blanquet, Paulet de Peiro villa (var. Seironilla), P. Ban, G. Faure, P. Vassadel, J. Vassadel, S. de Peirac, G. de Rocamadour, R. de Caors, G. de Marcillac, Grimai G. Icher (ou Hier), S. Couder, D. La Crucha, P. Giral P. Roger, R. Fayette, A. Roger, Hébrard del Pech (ou del Puech), A. d'Argentat.

« L'an du Verbe Incarné mille cent quatre-vingt treize, régnant Philippe, roi des Francs, S. siégeant sur le siège épiscopal de Cahors. »

Deuxième acte.

« L'an 1193, régnant Philippe, S. évêque siégeant.

« A Bernard par la grâce de Dieu abbé de Tulle et à tous ses religieux, Géraud par la même grâce abbé de Marcillac, et tous les religieux de cette abbaye, salut et paix."

« Sachent tant ceux d'aujourd'hui que ceux des temps à venir, que cette controverse qui s'était élevée entre nous et le monastère de Tulle au sujet de l'église de Roc-Amadour, [est terminée] par la permission et sur l'ordre de notre seigneur le pape

(1) Masnal, pour Marnai ou mieux Mainial.

(2) Il y a ici Dende pour Deud» (abréviation de Deusdedit, Déodat; dans la deuxième pièce : Pende !

(3) Ici : San-Gcrma ; deuxième pièce : Sanct-Zemar.

(4) Ici : Wozier archipresbitero ; dans la deuxième pièce : Vosiensis archipresbiter.

(5) La deuxième pièce met : Albors pour Albois.

(6) La deuxième pièce n'a plus d'autre nom après celui-là dans le Cartulaire d M. Champeval.


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Célestin, dans notre Chapitre, entre les mains de B., prieur de RocAmadour, en présence de Guillaume de Saint-Exupéry, de Hugues de Chauffour, moines de Tulle ; de l'avis unanime de nos frères, nous y avons renoncé par un accord à l'amiable, et tout le droit que nous pouvions avoir sur cette église, nous en avons fait la remise entre les mains du dit B., prieur (de Rocamadour), Puis la communauté de cette église de Roc-Amadour, clercs [et laïcs] compris... [a accepté],

« Et [à l'abbé] de Tulle, à ses successeurs et à tout le monastère de Tulle... nous l'avons résigné et à toujours confirmé, sans faire aucune réserve, et pour que la malice de quelques esprits pervers ne fît pas de nouveau naître sur cela la controverse et ne pût pas de quelque façon troubler ce qui a été fait, nous avons donné à l'abbé et aux religieux de Tulle cette page marquée de notre sceau.

« Tout cela a été fait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, dans le Chapitre de Marcillac, présents tous les moines qui se trouvaient pour, le moment dans l'abbaye et consentant expressément à ce qui est écrit dans la dite page. Voici leurs noms : (Les mêmes, sauf les variantes d'orthographe qui sont dans la première pièce). Et du côté de l'abbé de Tulle, B. prieur de RocAmadour, Guill. de Saint-Exupéry (1), Hugues de Chauffour (2), moines de Tulle, et P. del Pech, et S. de Bougairou, et Guiraudon, et Etienne Gusel (var. Vasels), et de nombreux autres personnages qui en avaient reçu le mandat de la part de l'abbé de Tulle.

« Puis, quand nous avons résigné entre les mains de l'abbé, étaient présents B. de Rouffillac (3), archidiacre de Cahors, et B. prieur de Roc-Amadour, (et tous les autres qui sont mentionnés dans la première pièce, mais dont les noms, à partir de G. Lacarrière, manquent ici, en la copie de Doat ou peut-être dans la pièce même, car il y a : et multi alii, et beaucoup d'autres}.

« Fait par acte public à [Roc-Amadour], l'an du Verbe Incarné 1193, régnant Philippe, siégeant S. évêque (4). »

(1) Première pièce, G. (pour Guill.), de S* E" ; 2" pièce : tout d'abord : Vexello pour Guillelmo Sancti Exuperii, et plus bas : Willermus de S. E.

(2) Ici écrit : Chaustrens, plus bas : Chausfors, et, pour Guilme .- Chanlars; dans la première pièce: Chauffours, V. Ch. et W. Chauffort.

(3) Première pièce : B., archidiacre ; deuxième pièce : il y a, en plus, G. de Rouffillac.

(4) Cartul. Champeval, p. 379 et 381; puis, p. 6C5-6 ; cf. Rupin, Roc-Amadour, p. 98 et 350; Caillau, op. cit., p. 59; fonds Doat, vol. 125, p. 230,


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8. — Conclusion

A notre avis, les religieux de Marcillac,étaient, en droit, les légitimes propriétaires de Roc-Amadour. Ils ont dû y renoncer, après un long procès, et l'abandonner à des usurpateurs, aux religieux de Tulle.

Mais ils méritaient, en fait, de perdre leur cause, et nous croyons que ce dut être l'opinion des divers personnages qui furent appelés à les juger. Ils avaient négligé, abandonné Roc-Amadour, quand cette église était pauvre et sans gloire au fond du Val ténébreux. Il la laissèrent desservir, sans se plaindre, par le religieux de l'abbaye de Tulle, moine de Meyrinhac, ou de Blanat, tant qu'elle resta ainsi ignorée et sans aucun profit matériel. Ils y revinrent, ils voulurent la reprendre lorsqu'ils crurent comprendre qu'elle pouvait devenir une source de fortune et de gloire. C'était trop tard.

Et si le pape Célestin III intervint, nous pensons que ce fut en vertu d'un raisonnement analogue qu'il dut donner tort aux religieux quercynois.

Les moines de Tulle n'avaient pas de droits sur RocAmadour. Leur grand tort fut de vouloir se donner des titres pour légitimer leur usurpation, mais ils pouvaient la colorer de prétextes spécieux. Possesseurs de terres si rapprochées de Roc-Amadour, il était assez naturel qu'ils se crussent des droits sur Roc-Amadour même. La petite chapelle de dévotion, la petite chapelle de l'ermite, avait été abandonnée par le religieux chargé de la desservir. C'était presque un bien sans maître. Et puis le ou les miracles accomplis dans cette chapelle ne semblaient-ils pas démontrer que le Ciel luimême les favorisait ? Pouvaient-ils faire l'abandon de tout ce qu'ils avaient dépensé pour embellir un tel séjour et pour le rendre accessible aux pèlerins ? Il n'était pas nécessaire de fabriquer des chartes.

Les moines de Marcillac assurent, dans les deux actes cidessus, qu'ils renoncent d'une façon absolue et pour toujours


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à toute prétention sur Roc-Amadour. On a dit (1) que cette renonciation ne fut pas définitive et qu'ils revinrent à la rescousse vers 1198, 1212 et 1307.

Ce sont là des erreurs ou des confusions. D'abord, ce n'est pas vraisemblable : les abbés de Tulle avaient mis la main de façon trop complète depuis presque un siècle sur les églises et sur la ville de Roc-Amadour. De nombreux dons leur avaient été faits à l'occasion de leur sanctuaire. C'était un fait accompli.

D'autre part, on parle de^bulles qui montreraient indirectement la continuation des prétentions de Marcillac. Or, ces bulles, on ne nous les donne pas. Voyons les date's.

Il y aurait une bulle de 1198. Ne serait-ce pas une confusion avec la bulle de Célestin III envoyée en 1197 à l'évèque de Cahors, mais pour lui confirmer, comme ordinaire du lieu, ses droits et ses privilèges sur une église de son diocèse ? (2) »

Il y aurait une bulle de 1202. Celle-ci, on nous en donne l'analyse, d'après la chronique du moine Ithier, de Limoges : « Le pape ordonne que Roc-Amadour soit rendu à l'abbé Bernard. » Baluze et les autres ont fait ici la plus grande confusion : il s'agit de la fin d'un grand débat entre Bernard de Ventadour et Gaillard de Cardaillac qui se disputaient l'abbaye de Tulle et qui, avec les seigneurs leurs amis, ravageaient les biens du monastère. Gaillard avait mis la main sur Roc-Amadour. Le pape lui donna tort et lui fit rendre ce gage (3).

Lacoste nous a parlé d'une bulle de Grégoire IX, de 1232. Nous avons dit plus haut ce qu'il fallait en penser (4).

(1) Rupin,iîoc-Amadour,p. 100—Caillau,p.61 — Layral,é'S'éd.,p.71.

(2) Rupin, Roc-Amadour, p. 99 et p. 351.

(3) Voir Duplès-Agier, Chroniques de S^int-Martial, 1874, p. 75 : « B. de Ventadour et Galart de Cardalac, electi de Tuela, in discordia persévérantes, destruunt monasterium » — p. 85 : c Dominus papa posuit finem negocio de Tuela, mandans ut Rocamador Bernardo abbati restitueretur. »

(4) Ajoutons que la bulle ne se trouve pas dans les registres de ce pape.


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Enfin, on a parlé encore d'une bulle de Clémerçt V, en 1307, bulle dont on ne donne rien. Ce pourrait être d'ailleurs une simple confirmation des possessions de Tulle, qui ne prouverait pas grand' chose. Mais c'est en vain que nous avons parcouru les registres de ce pape, soit dans les manusnuscrits du Vatican, soit dans l'édition des Bénédictins ; nous n'avons pas pu trouver cette pièce.

Non, les moines de Marcillac, de bonne grâce ou non, ont accepté loyalement les faits accomplis. Ils ont tenu, pour le soulagement de leur âme, à constater par écrit que les débuts de la possession de Tulle constituaient une usurpation, mais ils ont fait leur renonciation, ainsi que le disent les actes de 1193, de bonne foi, pleinement et sans réserve. Et jamais ils ne sont revenus sur leurs engagements.

Au xive siècle, les relations entre Marcillac et Tulle étaient excellentes. Des moines de Marcillac recevaient comme bénéfice le prieuré lointain de Soza, en Portugal, qui appartenait à Tulle, et, conformément au Droit canon, quittaient l'abbaye des bords du Celé pour s'en aller demeurer dans l'abbaye des bords de la Corrèze (I). Tout est bien qui finit bien.

§ 3

UN MÉMOIRE DE LABBAYE DE TULLE

L'abbé de Foulhiac, dans cette Lettre sque nous avons souvent citée, apporte au procès un nouveau document, trouvé, dit-il, en mai 1677, dans les archives de l'Evêché. Il en reproduit une partie in extenso et se contente de faire une analyse rapide et vague de l'ensemble. Très probablement, ce manuscrit était en fort mauvais état et il ne nous en reste

(1) Ce bénéfice avait été donné à Roc-Amadour, ou à Tulle à cause de Roc-Amadour. En 1328, Arnaud de Saint-Géry succédait, dans la possession du prieuré de Soza, à son frère Pierre, devenu prévôt de Valette, et s'en allait de Marcillac à Tulle (Arch. Vat., Rég. Vat. 78, n* 116; 89, n' 30 — Cf. Ed. Albe, Maison d'Hébrard, 1905, p. 86.


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qu'une très petite partie. Comme il nous a paru, du texte donné et de l'analyse faite, que ces fragments se rapportaient au procès entre les deux abbayes, et, d'après la forme, qu'il s'agissait d'une sorte de mémoire pour soutenir les droits du monastère de Tulle, nous ne croirions pas être complet si nous ne donnions pas, dans ce chapitre consacré à ce procès, le document trouvé par l'abbé de Foulhiac et si nous ne lui consacrions pas une brève étude.

1. — Le texte du document

« Deux de nos abbés de Tulle, successeurs médiats l'un de l'autre, — car il y eut entre eux un autre abbé, — tous deux appelés Bernard, le second neveu du premier, respectivement 7e et 9« abbés après Aymon, furent pris du monastère de Tulle pour être évêques de Cahors Ils administraient tout à la fois notre abbaye et leur diocèse. Ils faisaient grande résidence à Roc-Amadour, mais ils se rendaient aussi dans les autres possessions du monastère pour l'exercice de leur charge d'abbés, tout en étant évêques. Ils en avaient obtenu l'autorisation à cause de la pauvreté de l'église de Cahors par suite des guerres qui sévissaient atrocement à cette époque. Après la reconstruction du monastère de Tulle, Aymon fut le premier abbé; Odon, le second ; Adacius, le troisième ; puis Bernard, fils [naturel] d'Adhémar; puis Géraud; le sixième fut Aymar (ou Adhémar); le septième, Bernard, abbé de Tulle et évêque de Cahors; le huitième fut Pierre ; puis le neuvième fnt Bernard, abbé de Tulle et évêque de Cahors, neveu de l'autre Bernard. Les deux B., oncle et neveu, gouvernèrent en leur temps l'abbaye de Tulle et l'évêché de Cahors : nous en avons fait mention plus haut. Quant à leurs successeurs jusqu'à (un blanc}, nous n'en parlons pas pour le moment, parce que ce n'est pas nécessaire pour ce qui nous occupe. »

Et l'abbé de Foulhiac ajoute :

« Il s'agit dans cest acte d'un Fief que l'abbé de Tulle prétenooit avoir dans le dossier de Caors, et'celui qui écrit-l'acte, prévenu que les deux Bernards, Evêques de Caors, en avoient jouy comme Abbés de Tulle et non pas comme Evêques, il en parle comme de deux Bons Hommes qui avoient, dit-il, la simplicité de la Colombe, mais non pas la prudence du Serpent, qui se laissoient tromper par les gens du siècle, qui, sous un pré-


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texte spécieux de vérité et de douceur, introduisent le mensonge et l'amertume. » cum sït Avaritia radix omnium malorum, decipit aliquoties multos bonos viros simplices, simplicitatem Columbinam habentes, sed carentes aslutia Serpentium, et ideo non cognoscunt mendacium et fellis amaritudinem quse pro simulata veritate sub mellis dulcedine fraudulenter a scelestis hominibus et cupidis ministratur (1).

2. — Observations

L'abbé de Foulhiac ne précise pas de quel fief il est question dans cette analyse ; mais la partie de ce factum qu'il reproduit se rapporte à Roc Amadour, et il est dit que les deux Evêques-abbés, du nom de Bernard, y firent grande résidence ; l'ensemble ne peut guère se rapporter à un autre lieu, et il résulterait de l'analyse que les deux Bernard, plus simples qu'adroits, se laissèrent tromper et abandonnèrent Roc-Amadour. Nous aimerions mieux avoir le texte complet que cette vague analyse. Mais il nous est impossible de voir autre chose dans ce document qu'un factum de l'abbaye de Tulle présenté à l'évèque de Cahors, au cours du procès pour faire valoir ses droits.

Nous ne pensons pas qu'il faille faire grand cas de cette pièce où nous ne trouvons que deux affirmations contradictoires, en tout cas peu soutenables.

Mais pour bien se rendre compte de notre observation, il est bon de se fixer un peu sur l'époque où vivaient ces deux évêques-abbés. A en juger par l'analyse ci-dessus, ils auraient vécu à fort peu d'intervalle l'un de l'autre, puisqu'on leur attribue à tous les deux la même façon de faire. Tous deux auraient fait grande résidence à Roc-Amadour, tous deux en auraient joui à titre d'abbés de Tulle, et tous deux se seraient laissé duper au sujet de la possession de ce fief.

Si nous regardons la liste des évêques de Cahors pour cette époque, nous voyons qu'elle diffère, suivant les auteurs,

(1) Cartulaire, loc. cit., p. 651.


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pour le nombre des évêques du nom de Bernard et aussi pour les dates; mais rien n'empêche d'en mettre un de plus avant Déodat, l'espace de vingt huit ans entre la mort de Gausbert (vers 1000) et l'épiscopat de Déodat (1028-1035), permettant fort bien de supposer deux évêques du même nom, surtout oncle et neveu, ayant siégé l'un après l'autre. Nous trouvons bien deux Géraud de suite dans la dernière partie de cet onzième siècle.

Or, cela pourrait aller avec la liste du factum et avec ce qui ressort de l'étude des chartes du Cartulaire. Les deux abbés Bernard, oncle et neveu, ont très bien pu gouverner l'abbaye de Tulle dans cet intervalle de temps.

En effet, des cinq seules chartes où il soit question d'un Bernard, évêque et abbé, deux se rapportent au temps du roi Robert le Pieux (996-1031) ; deux ne sont pas datées (1); une autre porte bien le nom du roi Henri (1031-1060), mais avec la mention de l'évèque de Limoges, Géraud, qui mourut vers l'an 1020, en tout cas avant 1024, où il fut remplacé par Jordanus, et nous restons avec lui sous le régne du roi Robert (2).

(1) Carlul. 344, p. 198, don de Monédlère : au temps du roi Raoul et du vicomte Ebalus, sous l'abbatiat de Bernard, évêque et abbé — Carlul. 406, p. 224 : don d'un mas en la vicairie d'Espagnac. Seing de Bernard, évêque (sans indiquer le titre d'abbé), s. du vicomte Ebalus et de sa femme Béatrix. M. Champeval a eu ici une double distraction en datant : « 1219 à 1226, mieux vers 1220 », pour 1020, et de plus en disant que Béatrix est la femme du donateur — Cartul. 534, p. 287 : cession du mas de Jaleix en la vicairie d'Espagnac (notons ce mot de vicairie. employé aussi dans l'acte précédent et qui ne se trouve plus dès la deuxième moitié du xi' siècle). Bernard n'a pas le titre d'abbé, mais ce titre semble bien ressortir du début de l'acte : « Au nom de Dieu, moi, Bernard, évêque, et toute la congrégation du monastère de Tulle, etc. Seing de Bernard, évêque; de Géraud, doyen ; de Constant, chantre, etc. Cartul. n' 585, p. 314 : don de Clerjoux, sous le roi Robert; Bernard, évêque ayant le nom d'abbé de ce monastère; témoins... le vicomte Ebalus, son fils Guillaume; Archambaud et Guillaume.

(2) Carlul. 399, p. 219 : don fait par les vicomtes de Comborn, dans


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D'autre part, la liste du factum met ehtreies deux Bernard un abbé du nom de Pierre. Les chartes de celui-ci sont toutes du temps du roi Robert, et, quand on ajoute une précision, du temps de l'évèque Géraud (1012-1020; peut-être d'ailleurs est-il le même que Pierre, abbé laïque, dont nous avons deux chartes, toujours sous le roi Robert.

Cela posé, voici l'ordre des abbés pour l'époque qui nous occupe : avant 930, les abbés Aymon et Odon, qui ont été étudiés par nous à propos du testament du vicomte Adhémar ; Adace, leur successeur, que les chartes nous ont montré, dans la même étude, occupant le siège abbatial de 929 à 948. Vient ensuite Bernard 1er, que quelques-uns ont confondu avec l'évèque de Cahors, le premier Bernard. On se rappelle avoir vu le nom de ce Bernard, abbé, en même temps que de l'évèque Frotaire, à propos de la dédicace de l'église de Vayrac, en 968. Son successeur fut Géraud 1erqu'on retrouve aux dates de 969 et 978 (Cartul. 103, p. 75 et 515, p. 275). Après lui, Adhémar, en 983 et 984 {Cartul. 127, p. 85 et 588, p. 315).

Nous voici à Bernard II, l'oncle, le premier des deux Bernard à la fois évêques et abbés. L'auteur de la Vie de saint Abbon, le moine de Fleury, Aymoin, nous a fait connaître celui-ci. Il était fils d'un grand seigneur d'Aquitaine, appelé Hugues, et fut en même temps abbé de Solignac et de Beaulieu. Aymoin ne parle pas de Tulle. Sur le conseil de saint Abbon, il renonça à briguer, en 990, l'évêché de Cahors qui fut donné à Gausbert II ; puis, après l'an 1000, il succéda régulièrement à ce dernier. Il était sur le siège de saint Génulphe au moment où Aymoin achevait d'écrire son ouvrage, c'est-à-dire vers l'an 1004 (1).

la w'cairt'e de Bar ; régnant le roi Henri. Seing de Géraud, évêque de Limoges, s. de Bernard, évêque de Cahors et abbé de Tulle, s. du vicomte Robert, etc. Comme on le volt, c'est la seule pièce où le diocèse soit indiqué, et c'est là pièce douteuse !

(1) Lire, malgré les confusions qui s'y trouvent, les dissertations de M. Deloche dans son Cartulaire de Beaulieu, Introduction, p. ce LU et suivantes.


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Bernard 1er fut évêque et abbé jusqu'au temps de l'abbé Pierre, c'est-à-dire, probablement, jusqu'au temps de l'évèque de Limoges Géraud. Pierre, abbé régulier ou abbé laïque, aurait gouverné l'abbaye-de Tulle de 1012 à 1018 ou 1019 (1). Il aurait eu pour successeur Bernard II, qui aurait commencé son administration avant 1020, puisque nous avons un acte de lui, au temps de l'évèque Géraud, et il aurait tenu l'église de Cahors jusqu'au temps de l'évèque Déodat (1028). Nous ferons remarquer que la Gallia christiana donne in extenso la charte que nous avons signalée avec la date de février 1027, ce qui est doublement fautif (2).

Cette explication, qui concorde tout à la fois avec le Cartulaire et avec la liste donnée par le factum, permet de faire concorder également ce factum avec le mémoire de Marcillac.

En effet, tous les auteurs, ou à peu près, admettent que le Bernard dont parle l'auteur de la Vie de saint Abbon est de la famille de Castelnau de Gramat. Rien donc de plus naturel de conclure que Roc-Amadour pouvait fort bien leur appartenir, comme fief familial, en même temps qu'ils y avaient des droits comme évêques de Cahors. L'évèque Déodat étant, très probablement, nous l'avons vu, de la même famille, a pu hériter de Roc-Amadour et, donc, a eu le droit de le donner à l'abbaye de Marcillac. Ainsi s'expliquerait : 1° que les deux Bernard, oncle et neveu, aient pu faire résidence dans un lieu qui leur appartenait; 2° que l'évèque Déodat ait pu à son tour le posséder, ainsi que le dit le mémoire de Marcillac, à titre patrimonial, à titre de patronage et comme évêque de Cahors. Nous avons vu combien ce mémoire était véridique, tandis que nous savons qu'il faut se méfier de certains documents du Cartulaire de Tulle. Ici, la seule chose du factum que nous n'admettions

(1) Cartul., notamment 88, p. 66; 128, p. 85; 343, p. 188; 334, p. 194.

(2) Gallia, tome II, Instrumenta, col. 208. — Double faute, puisque, en 1027, l'évèque Géraud était mort et que le roi Henri ne régnait pas encore. Il fut couronné en mai 1027, mais son père ne mourut que le 20 juillet 1031.


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pas, c'est que les deux Bernard aient possédé Roc-Amadour comme abbés de Tulle et non comme évêques de Cahors. On peut passer condamnation pour ce détail à une pièce qui devait servir à un procès (1).

ED. ALBE.

(1) Il est impossible, avec le Cartulaire — et même avec la liste du factum, de mettre les deux Bernard après l'évèque Déodat. L'un d'eux est sûrement-le Bernard de la Vie de saint Abbon, antérieur à 1028. Dès lors, puisqu'il y aurait eu entre eux l'évèque Déodat, et que cet évêque pouvait donner Roc-Amadour à l'abbaye de Marcillac, l'affirmation du factum que les deux Bernard ont possédé Roc-Amadour, en qualité d'abbés de Tulle, est absolument inadmissible. Ce que nous avons vu du caractère de Déodat ne permet, pas de penser qu'il eût pu donner un bien qui appartenait à d'autres. Et s'il eût donné, malgré tout, à Marcillac le lieu de Roc-Amadour, le second Bernard, revenant dans cette église tout à la fois comme abbé et comme évêque, aurait montré qu'il n'était pas si naïf que l'assure le factum. Et l'on ne comprend plus dès lors comment les religieux de Marcillac auraient même pu avoir ridée de faire le procès de l'abbaye de Tulle. Leur monastère dépendant de l'évèque de Cahors, ils ne pouvaient se révolter contre la volonté de plusieurs évêques successivement.

T. XLI. 2-6


L'INVASION CALVINISTE

EN BAS-LIMOUSIN, PÉRIGORD ET HAUT-QUERCY

CHAPITRE X

La Huitième Guerre de Religion

<1588 -1598)

§ 1. L'armée d'Henri IV. —§ 2. Pamphlets et chansons. — § 3. Arques. — § 4. Organisations royales et ligueuses. — § 5. Jury. — § 6. Echecs de Matignon. — § 7. Siège de Domme. — § 8. Prise de Sarlat. — § 9. Siège de SaintYrieix. — § 10. Matignon en Périgord. — § 11. La Combe des dames. — § 12. Vente de Domme. — § 13. Hostilités générales. — § 14. Les Etats de la Ligue. — § 15. Siège de Blaye. — § 16. Cornil. — § 17. Carlux. — § 18. Siège de Lisle. — § 19. Intransigeance des Royaux et des Ligueurs. — § 20. Abjuration d'Henri IV. — § 21. Bourdeille et Saint-Aulaire. — § 22. Soumission des Villes closes et de la Ligue. — § 23. Les derniers Ligueurs. — § 24. La démagogie. — § 25. Les Croquants. — § 26. Les traités de Folembray. — § 27. L'Edit de Nantes.

1589 § 1. — Au jour de l'assassinat du roi de France, l'armée royale et l'armée calviniste, réunies sous les murs de Paris, présentaient un effectif de quarante-deux mille hommes; les principaux lieutenants d'Henri III, ducs de Montpensier, de Luxembourg (1) et de Longueville (2), maréchaux d'Aumont et de Biron, etc., entrèrent, le 4 août, en pourparlers avec Henri IV et' s'engagèrent à le reconnaître sous les conditions suivantes : le Roi se ferait instruire dans la religion traditionnelle ; il confirmerait tous les catholiques dans leurs ■fonctions actuelles et leur réserverait les plus hautes charges

(1) François de Luxembourg-Piney.

(2) Henri d'Orléans, duc de Longueville, marié avec Catherine de Gonzague.


- 215 - 1589 du royaume. Ces conditions étaient vivement désirées par la grande majorité des Français ; Henri IV les accepta sans réserve. Si les Ligueurs avaient connu le caractère loyal et ferme du roi de Navarre, tel qu'il se révélera bientôt, la déclaration du 4 août aurait dû leur faire déposer immédiatement les armes et la France aurait évité quatre ans de guerre civile. En insistant, sous les plus belliqueuses menaces, pour obtenir une abjuration préalable, ils mirent le Roi dans l'obligation de continuer la lutte. Car il ne voulait pas monter sur le trône- régenté par la Ligue. Cependant, il fut abandonné par de nombreux gentilshommes, favoris d'Henri III, comme Epernon et d'O, catholiques zélés, comme . Balzac d'Entraygues, calvinistes intransigeants comme certains pasteurs, féodaux ambitieux comme Turenne et La Trémouille. Sully prétend qu'à cette heure critique, Henri IV vit partir de Saint-Cloud autant de protestants que de catholiques, et l'effectif de son armée se trouva réduit à vingt mille hommes ; il est d'ailleurs évident que les mercenaires n'étaient pas entraînés par des considérations religieuses ; ils partaient avec ceux qui les avaient enrôlés, et cherchaient à contracter un nouvel engagement prés d'un combattant quelconque, ainsi que le prouve ce refrain d'une vieille chanson périgourdine :

Vive le Roi ! le Vin, Bourbon Et la Duchesse !

Le Roi c'était Henri IV ; Bourbon était Charles X ; la duchesse était Catherine de Lorraine, veuve de Louis II, duc de Montpensier, soeur du Balafré. Le roi de Navarre voyait des régiments entiers disparaître et ses finances ne lui permettaient pas de retenir les compagnies licenciées. Il promettait facilement des gratifications qui séduisaient les chefs ; mais les soldats exigeaient de l'argent ou de l'or et il n'en avait pas. Il déclara formellement dès le premier jour, que jamais il ne transigerait sur ses devoirs essentiels; le maréchal de Biron, mettant au service du Roi sa vaillante épée, demanda comme récompense le comté de Périgord et


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15S9

la vicomlô de Limoges ; Henri IV répondit « qu'il ne soufa frirait pas qu'aulcune pièce de l'Etat fust démantelée en « faveur de qui que ce soit (1). »

Délaissé par de nombreux gentilsommes, il appela ses fidèles amis de Guyenne et de Gascogne ; au lendemain de ia bataille d'Arqués, il écrivit à Geoffroy de Vivant :

« ... La honte presse mes ennemis de chercher leur re« vanche et je m'asseure que vous et les aultres, qui sont « mandés pour venir, auriez regret de ne vous trouver à « ceste occasion, sy elle se présente, comme j'estime qu'elle « fera... (2). »

Vivant partit aussitôt avec Jean de Clermont de Piles (3), Antoine de Belsunce, le capitaine Syreuilh (4), etc. Pierre d'Escodéca de Boisse (5) les avait précédés, conduisant plusieurs compagnies qu'il venait de lever à ses frais. La présence de ces amis dévoués était nécessaire pour corriger la défection d'une grande partie de la noblesse ; car on pouvait dire sur presque toutes les provinces, et notamment sur le Limousin, le Périgord et le Quercy, ce que Jehan de Vernys écrivait, à l'avènement d'Henri IV : « Au pays d'Au« vergne, il y a deux mille gentilshommes, chefs de maison, « comme il a été plusieurs fois vérifié, dont les deux tiers « ne bougent pas de leurs chasteaux (6). »

§ 2. — C'était le résultat d'une campagne de presse entreprise aussitôt après l'assassinat d'Henri III ; la verve des pamphlétaires s'exerça d'abord contre la victime de Jacques Clément (7) ; mais les auteurs dirigèrent ensuite leurs traits acérés contre le Béarnais, qu'ils montraient trahissant tour à tour Charles IX, Henri III et Catherine de Médicis, pour

(1) Périfixe : Histoire d'Henri le Grand.

(2) Archives de La Verric de Vivant.

(3) Fils d'Armand et de Françoise de Durfort-Boissière.

(4) Fils de François de Syreuilh et de Béatrix du Pech, non mariés.

(5) Fils de Jean et de Marguerite d'Apremont.

(6) Mémoire de Jean de Vernys à Henry IV, p. 68.

(7) V. Martyre de Jacques Clément, publié en 1589, chez Le Fuzelier.


— 217 — 1589 livrer la France aux hérétiques ; tel est le ridicule pamphlet : La vie, moeurs et déportements d'Henry Béarnais. Il y a plus d'esprit et de bon sens dans : Vadvis à l'irrésolu de Limoges (1) et surtout dans : Le remerciement des Catholiques (2).

Les publications relatives au roi de Navarre laissent souvent paraître une certaine indulgence, justifiée par sa bravoure et sa perpétuelle belle humeur; tandis que les pamphlets concernant les Politiques sont empreints d'une extrême violence ; tels sont Le Coq à l'âne (3) et La Chanson de la Ligue (4). Presque toutes ces publications avaient pour but de discréditer Henri IV auprès du peuple ; quelquesunes tendaient à favoriser les progrès de l'Union catholique, comme le discours intitulé : Remonstrances destinées à rattacher la noblesse au party de la Ligue.

Les Calvinistes publièrent aussi quelques discours tendant, soit à démontrer que le Béarnais ferait triompher la nou' velle église, soit à maintenir et propager le programme fédéraliste et républicain des pasteurs.

§ 3. — Henri IV ne cherchait pas à consolider sa couronne en participant à cette campagne de presse ; il comptait sur le bon sens du peuple et sur son épèe. Quand il eût réorganisé les Compagnies restées fidèles à sa cause, l'armée royale n'était plus assez forte pour tenter l'assaut de Paris ; modifiant alors son plan d'attaque, il se dirigea vers Dieppe où devaient arriver les secours promis par la reine d'Angleterre; mais il jugea nécessaire d'envoyer quelques détachements dans la Champagne et la Picardie, toujours menacées par les Espagnols. Il n'avait que douze mille combattants sous ses ordres, lorsqu'il parvint au'x rives de la Manche.

Le duc de Mayenne, qui le suivait avec une armée de vingt-cinq mille hommes, commandés par le duc d'Aumale (5)

(1) Bibl. de l'Arsenal, recueil factice 7, 813 bis, H' 8.

(2) Ibidem, H1 33.

(3) Bibl. de la Soc. du Protestantisme, R. L. 305.

(4) B. N., Recueil factice, L. A. 25.

(5) Charles de Lorraine.


— 218.— 1589.

et par le comte de Cossé-Brissac (1), engagea la bataille, le

21 septembre, sous les murs d'Arqués ; il fut vaincu.

Henri IV écrivit à la comtesse de Gramont : « Je pense pou«

pou« vous assurer que, dès la fin de janvier, je seray dans

« Paris... (2) » Il se trompait de quatre ans.

Entraîné par sa foi dans un succès immédiat, il alla vers la capitale, toujours suivi par Mayenne ; mais il jugea prudent de ne pas commencer le siège, à l'entrée de l'hiver, contre Paris et ses cinquante-cinq mille défenseurs, alors que les Ligueurs étaient à ses trousses. Il porta son camp près de Tours et licencia une partie de son armée. L'organisation du royaume réclamait sa plus active intervention.

§ 4. — La France avait deux gouvernements : celui d'Henri IV et celui de la Ligue ; chacun d'eux administrait les villes et les cantons restés sous son obéissance, percevant les impôts, rendant la justice, entretenant et commandant les armées ; le personnel de la Ligue était désigné. ; le Roi devait choisir le sien.

A la mort d'Henri III, le roi de Navarre était gouverneur de Guyenne et le roi de France avait, comme lieutenantgénéral dans cette province, le maréchal de Matignon. Le vicomte de Turenne aurait voulu recevoir cette double fonction ; mais son caractère et celui du Béarnais étaient trop dissemblables pour sympathiser. Henri IV était affable et débonnaire ; Turenne orgueilleux et cassant. Leurs relations furent souvent troublées par ce défaut d'harmonie, et le roi de Navarre adressa parfois au vicomte des lettres qu'on n'oublie guère, telle que celle-ci, datée de février 1586 : « Mon cousin, Le Pin (3) m'a parlé pour vous de quelque « chose. Vous estes une beste. Ne savez-vous pas que nous « n'avons rien à départir ?... Celui qui vous ayme plus que « ne valez. Henry (4) »

(1) Charles, fils de Charles, maréchal de Brissac et neveu d'Arthur, maréchal de Cossé.

(2) Berger de Xivrey : Lettres missices d'Henri IV, 20 septembre 1589.

(3) Le Pin, ou du Pin, était le secrétaire d'Henri IV.

(4) Berger de Xivrey : Lettres missives d'Henri IV, février 1586.


- 219 - 1590

Henri de Bourbon (1), prince de Condé, âgé de deux ans, fut nommé gouverneur et le 13 avril 1590, après une longue hésitation, le Roi consentit à prendre Turenne comme lieutenant-général. Il est vrai que Matignon, ne connaissant pas les intentions d'Henri IV à son égard, avait déclaré que, vu son grand âge, il renonçait à sa charge. Cependant Turenne, peu satisfait, n'allait pas faire sa révérence au Roi, sous prétexte que ses blessures ne lui permettaient pas de monter à cheval. Cette attitude fit naître quelques soupçons dans l'esprit du Béarnais qui, par lettres du 20 juillet 1590, nomma le maréchal de Matignon lieutenant-général en Guyenne.

Le duc de Mayenne avait déjà confié le gouvernement de cette province, pour la Ligue, à Emmanuel de Lettes des Prés, marquis de Villars (2), fils aîné du premier mariage de la duchesse de Mayenne. Le marquis de Villars fixa sa résidence à Agen et désigna, pour le représenter à Bordeaux, Thomas de f-Jontac, seigneur d'Escassefort.

L'organisation des services administratifs souleva de grandes difficultés dans la plupart des sénéchaussées ; nous ne parlerons que des trois sénéchaux qui nous intéressent : Edme d'Hautefort (3), arrêté par ordre d'Henri III après l'assassinat du duc de Guise, avait été remplacé comme sénéchal du Roi dans le Limousin, par Anne de Lévis, comte de La Voulte, avec Abel de Pierre-Buffière, seigneur de Chamberet, pour le seconder. — Le duc de Mayenne prit Louis de Pompadour (4), vicomte de Comborn, baron de Treignac, l'un des plus ardents ligueurs de la Guyenne.

En Périgord, David Bouchard d'Aubeterre était resté sénéchal du Roi, quoiqu'il ait fait entrer Périgueux dans la Ligue. Après la mort d'Henri III, le duc d'Epernon abandonna l'armée royale et revint dans son gouvernement d'Angoulême ; son premier acte fut d'assiéger Villebois,

(1) Fils d'Henri et de Charlotte de La Trémouille.

(2) Fils aîné de Melchior et d'Henriette de Savoie, f 1621, S. P.

(3) Fut nommé lieutenant-général pour la Ligue, en Champagne, et mourut le 2 juillet 1589, au siège de Pontoise.

(4) Fils de Geoffroy et de Suzanne des Cars.


— 220 — 1590

occupé par les Ligueurs, sous le commandement de Charles d'Aubeterre, frère du sénéchal ; en même temps, il envoya des émissaires à Périgueux et à Nontron, pour qu'ils jettent le discrédit sur l'Union. Irrité par ces attaquent personnelles, le sénéchal provoqua le duc en duel; Epernon, pour toute réponse, activa le siège de Villebois, dont il s'empara le 6 décembre 1589, et courut ensuite sur Nontron, qui se rendit sans opposer aucune résistance ; il détruisit les murs de la ville et fit raser le château (1). Aubeterre alla supplier Henri IV d'intervenir en sa faveur près de l'irrascible gouverneur d'Angoulême ; mais avant de partir, il se sépara définitivement des Ligueurs ; le Roi le confirma dans sa fonction et le duc de Mayenne nomma sénéchal du Périgord Henri des Prés, marquis de Montpezat (2), frère puîné du marquis de Villars.

En Quercy, Guyon de Touchebceuf-Clermont avait été relevé de ses fonctions par Henri III, à cause du zèle qu'il manifestait pour la Ligue ; il les reprit au service de Mayenne et fut remplacé par Pons de Thémines-Lauzières, au service du Roi.

Les mêmes difficultés se présentèrent dans les autres branches de l'administration ; le Parlement de Bordeaux refusa, pendant plusieurs mois, de reconnaître Henri IV, malgré l'habile insistance du maréchal de Matignon ; il se soumit le 16 janvier 1590, en présentant d'énergiques remontrances par lesquelles il demandait au Roi de revenir le plus tôt possible à la religion catholique ; mais, plus ces requêtes devenaient pressantes, plus le Béarnais hésitait à les réaliser.

Après la soumission du Parlement, le duc de Mayenne institua pour la Ligue, deux Cours souveraines, l'une dans

11) Brantôme, Discours sur le duel, p. 245.

(2) Second fils de Melchior et d'Henriette de Savoie ; n'a pas laissé de postérité. Il venait d'être nommé évêque de Montauban, avant d'avoir reçu les ordres sacrés, lorsqu'il abandonna le froc pour servir la Ligue en Périgord.


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la ville d'Agen et l'autre à Périgueux, par lettres patentes signées Charles de Lorraine, au camp de Meulan, 1590 (1).

L'épiscopat fut aussi divergeant que les services publics. Dans le Limousin, Henri de la Marthonie, évêque de Limoges, tenait pour la Ligue et combattait les Royaux, tandis qu'Antoine de La Tour, évêque de Tulle, se soumit au Roi, sans jamais attaquer la Ligue. En Périgord, François de Bourdeille, évêque de Périgueux, signa l'Union et n'attaqua jamais les Royaux, pendant que Louis I" de Salignac, évêque de Sarlat, ne s'occupait ni des Royaux, ni des Ligueurs. Enfin, dans le Haut-Quercy, l'évèque de Cahors, Antoine de Saint-Sulpice, beau-frère du sénéchal de Thémines, s'empressa de reconnaître Henri IV et fit la guerre à la Ligue.

Henri IV intervenait dans les questions administratives aussi bien que dans les questions militaires, avec autant de clairvoyance que de précision; le 18 septembre 1589, à la à la veille de la bataille d'Arqués, il écrivit au maréchal de Matignon pour lui recommander de veiller sur le château de Badefol (2) et sur son port ; à la même époque, il ordonnait à Armand de Gontaut Saint-Geniez (3) de lever dix compagnies à pied ; peu de temps après, il prescrivit à Jacques de Caumont-La Force d'entretenir l'armement du château de Castelnaud (4), puissante forteresse, où l'on dominait, comme à Badefol, le cours de la Dordogne.

§ 5. —r Aux premiers jours du printemps, Henri IV assembla son armée, forte de dix mille hommes, et la conduisit vers la capitale. Après avoir livré quelques escarmouches, il surprit Mayenne sous Ivry, le 14 mars, et les Ligueurs, au nombre de vingt mille, furent mis en complète déroute. Le siège de Paris fut aussitôt commencé dans des conditions

(1) Dujarrie-Descombes, Le Présidial de Périgueux, p. 21.

(2) Appartenait à Hélie de Gontaut Saint-Geniez, maréchal de camp dans l'armée royale, marié en 1584 avec Jacqueline de Béthune.

(3) Fils d'Armand et de Jeanne de Foix, avait épousé Antoinette de Chaunac-Lanzac ; il était frère puîné d'Hélie.

(4) Propriété d'Anne de Caumont, fille de Geoffroy et de Marguerite de Lustrac.


— 222 — 1590

très favorables ; la ville, habilement investie, semblait être

près de capituler, lorsque Philippe II envoya le plus habile

de ses tacticiens, Alexandre Farnèse, au secours des

Ligueurs. Henri IV dut lever le siège après quatre mois de

pénibles efforts; mais il continua l'investissement à plus

grande distance.

Les Royaux et la Ligue avaient peu de ressources en hommes, en argent, en munitions ; ils empruntaient à tous ceux qui voulaient leur prêter. Henri IV s'adressait surtout à la reine d'Angleterre et le duc de Mayenne au roi d'Espagne. Philippe II espérait encore faire attribuer la couronne de France à la reine Elisabeth, fille d'Henri II et de Catherine de Médicis ; il promettait tout ce que lui demandaient les Ligueurs.

Les hostilités n'étaient pas concentrées autour de Paris ; elles avaient gagné les provinces et notamment la Guyenne, où le marquis de Villars portait hardiment d'une ville à l'autre le drapeau de la Ligue avec quatre mille hommes, commandés par Charles de Monluc(l), Antoine de Pardaillan (2), Jacques du Lau (3), Bertrand de Saunhac, etc. Henri IV donna l'ordre à Matignon d'aller immédiatement disperser ces rebelles et de ramener sous l'obéissance du roi les villes ligueuses, telles que Agen, Marmande, Périgueux, Cahors.

§ 6. — Le Maréchal partit de Bordeaux, le 8 mars (4), et reçut à La Réole un fort contingent du Périgord, conduit par Jacques de Caumont-La Force (5) ; au moment de traverser la Garonne, les gentilshommes se mutinèrent et l'armée royale, forte de cinq mille hommes indisciplinés, dut se borner à faire sur la rive gauche du fleuve une promenade

(1) Petit fils du Maréchal. Fils de Pierre et de Marguerite de Caupenne.

(2) Antoine-Arnaud, marquis de Montespan.

(3) Fils de Carbon et de Françoise de Pardaillan.

(4) Arch. de la Gironde, t. xxix, p. 239.

(5) Jacques, fils de François, tué â la Saint-Barthélémy, et de Philippine de Beaupoil-La Force.


— 223 - 1590 militaire, « sans arrester les advantages que les ennemys « cuidoient adoncq prendre là dessus (t). »

Le marquis de Villars, avec une armée sensiblement inférieure, ne perdait pas de vue Matignon qui, pendant cette campagne de huit mois, fut incapable d'attaquer aucune des villes occupées par les Ligueurs, tandis que la Ligue menaça fortement Fleurance et Condom. Effrayé des progrès accomplis par Villars, le Maréchal appela ses deux sénéchaux du Périgord et du Quercy, qui vinrent aussitôt à son aide. Le Marquis répondit à ces nouvelles menaces en faisant venir Montpezat et Charles de Mpnluc, occupés en ce moment au siège de Domme. Désespérant d'obtenir un succès réel en Basse-Guyenne, Matignon se rapprocha de Bordeaux. Deux circonstances entravaient ses efforts : Henri IV avait pris la meilleure noblesse du pays, et le duc d'Epernon continuait à porter ses attaques imprévues, tantôt sur les villes ligueuses, comme Périgueux et Nontron, tantôt jusqu'aux portes des villes fidèles au Roi, comme Bordeaux.

L'activité des Ligueurs ne permit pas à l'armée royale de prendre un long repos. « Le 22 novembre, à une heure après « minuit, MM. de Rastignac, de Royère de Lon, de Saint« Chamans et de Gimel, avec plusieurs ennemis du Roi et « de Brive, portant les armes sous prétexte de la Ligue et « Sainte Union, vinrent pétarder cette ville par les portes « de Corrèze, rompirent les trois portes et une partie du « rastelié (2) et en furent repoussés par l'assistance que « Dieu donna aux habitants. Le lendemain, 23 novembre, « jour de S' Clément, fut tenu Consulat et y fut arresté « qu'on ferait procession générale où les consuls assiste« raient avec leurs robes rouges et qu'en la faisant on « chanterait un Te Deum devant les portes de Corrèze et

(1) Lettre de Catherine de Bourbon à Geoffroy de Vivant. Arch. de La Verrie-Vivant.

(2) La herse qui s'abaissait dans la rainure ménagée des deux côtés de la porte d'entrée.


— 224 — 1590

« que laditte procession serait continuée tous les ans aud.

« jour (1). »

Les Ligueurs du Limousin allèrent aussitôt brûler le château de Chamberet, appartenant au vice-sénéchal d'Henri IV, et ceux du Périgord enlevèrent par surprise la ville et le château de Mussidan, où le vicomte de Turenne avait mis une garnison en 1587. Matignon voulut reprendre cette place forte si souvent disputée entre les Catholiques et les Huguenots. Il franchit la Dordogne à Branne (2) et s'avança rapidement vers Mussidan avec deux couleuvrines ; lorsqu'il eût lancé trois cents volées de canon, les habitants ouvrirent leurs portes. Montpezat était en'Quercy ; mais les Ligueurs l'appelèrent en toute hâte et demandèrent en même temps des secours aux Limousins. Pompadour arriva le premier et s'établit à Sainf-Astier ; bientôt après, Hector de Pontbriant (3), lieutenant du marquis de Montpezat, vint avec l'avant-garde du Sénéchalise joindre à Pompadour; toute la Ligue du Limousin, du Périgord et du Quercy menaçait la faible armée royale : Matignon battit en retraite sur Bordeaux, le 7 janvier 1591, et, vu l'état des chemins, il laissa ses deux couleuvrines à Mussidan. Les sénéchaux de la Ligue et la milice urbaine de Périgneux reprirent possession de la ville et de sa forteresse (4) ; ils emmenèrent les deux couleuvrines (5) sous les murs de Villamblard dont ils s'emparèrent le 12 janvier, malgré l'héroïque résistance de Jeanne de Cardaillac et de ses deux fils, Pierre et Jean de Lur.

§ 7. — Pendant ce temps, les Ligueurs du pays sarladais faisaient une audacieuse entreprise sur la bastide de Domme,

(1) Brive, Chronique Brivoise, f* 230, rep. par Bull, de la Soc. hist. de la Corrèze, t. xxxn, p. 406-7. Le Chroniqueur du Périgord, 2« année, porte ce siège mémorable en 1589. La date de 1590 ne nous paraît pas contestable.

(2) Chef-lieu de canton de la Gironde.

(3) Fils de François et de Jeanne de Dampniat.

(4) Arch. de Périgueux, FF. 1774.

(5) Une de ces deux couleuvrines est" au musée de Périgueux.


— 225 — 1590

conquise par Vivant le 25 octobre 1588; les Huguenots avaient détruit l'église paroissiale et le couvent des Augustins ; les matériaux de démolition servirent à prolonger le mur d'enceinte vers le point faible du Nord-Est et à mettre la citadelle en bon état de défense. La ville était commandée par François de Fumel (1); le château du Roi par Jean de Bessou (2), seigneur de Lacoste, et la garnison par Jean de Blancher (3), seigneur de Fayrac. Fumel et Blancher étaient gendres de Geoffroy de Vivant, et Bessou, son beau-frère.

Le 24 août 1590, quelques Ligueurs descendaient en armes le cours de la Dordogne, comme s'ils allaient attaquer Saint-Cyprien, où les Royaux utilisaient la manufacture d'armes fondée par les Calvinistes ; prévenu de cette entreprise, Bessou mit sa garnison à là poursuite des assaillants, mais quand Jean de Blancher fut assez éloigné de Domme, Marc de Cugnac (4), Jean de Salis (5) et l'archidiacre La Tourette (6) escaladèrent l'enceinte de la citadelle avec quelques hommes dévoués et restèrent maîtres de la place ; surpris par cette rapide invasion, Jean de Bessou se barricada dans la Tour brune et demanda secours à Fumel qui lui céda quelques hommes, des munitions et des vivres.

Le marquis de Montpezat arriva le 26 août pour donner main-forte aux trois Ligueurs; il était suivi de plusieurs brillants gentilshommes, tels que Pompadour (7), Gimel (8), Aubeterre (9), Massaut (10), Montcléra (11),

(1) Fils de Guyon; il avait épousé Suzanne de Vivant, fille de Geoffroy.

(2) Avait épousé Catherine de Vivant, soeur de Geoffroy.

(3) Avait épousé Simonne de .Vivant, fille de Geoffroy.

(4) Seigneur de Giverzac, Sermet et Saint-Pompon.

(5) Seigneur de La Batut, premier consul de Sarlat.

(6) Jean, fils d'Antoine de Vassal et de Jeanne de Pellagrue, avait abandonné l'état ecclésiastique en 1586.

(7) Louis, sénéchal de la Ligue en Limousin.

(8) François de Gimel, ligueur limousin.

(9) Charles, frère de David, sénéchal d'Henri IV en Périgord.

(10) Le capitaine Massaut, seigneur de Camburat et de la Grézette.

(11) François de Gironde, seigneur de Montcléra.


- 226 — 1590

La Borie (1), Montréal (2), Campagnac (3) et Montviel (4). Le sénéchal du Périgord prit la direction du siège engagé tout à la fois contre la tour brune et contre la ville.

Le 2 septembre, Pons de Thémines, sénéchal du Quercy, vint avec quelques braves royaux, qu'il logea dans le château de Castelnaud, à une lieu en aval de Domme; ils devaient attendre l'appel qui leur serait fait en temps opportun. Le 6 septembre, cent ligueurs sortirent de la citadelle, sous la conduite de Cugnac, Rastignac et Jehan, pour aller à Sarlat chercher des vivres ; ils traversaient la Dordogne au gué de Saint-Donat, quand Thémines fondit sur eux avec les Royaux cachés à Castelnaud. « Il chargea sur les « bords de l'eau ceulx qui avoient passé ; ceulx-ci se retirè« rent dans le gué... Une compagnie d'arquebusiers vint au « secours des Ligueurs. La Dordogne resta deux jours en« tiers, entre Domme et Castelnaud, empourprée du sang « des hommes et chevaux qui avoient été tués ou blessés. « Les uns et les aultres estoient catholiques ; mais charmés « des noms de Ligueurs et Royaux, ils s'acharnoient et se « tuoient comme cela (5). » Jacques de Jehan périt dans ce combat. Le chanoine Tarde, qui partageait les sentiments politiques de son évêque, Louis de Salignac, observe que tous ces combattants étaient catholiques, comme les deux lieutenants généraux de Guyenne, Matignon et Villars, comme les trois sénéchaux d'Henri IV, en Limousin, Périgord et Quercy, et les trois sénéchaux de la Ligue. Cependant, la huitième guerre de religion fut la seule où l'intérêt religieux resta, dans la Guyenne, le principal moteur des hostilités ; car nous n'avons pas découvert un seul document qui permette d'attribuer aux Ligueurs de ces trois provinces

(1) François de La Borie de Saint-Laurent.

(2) Hector de Pontbriant, seigneur de Montréal.

(3) Jean de Roux, qui combattait avec la Ligue, quoique marié avec une huguenote.

(4) Bertrand de Vassal, frère de l'archidiacre, devenu Montviel par son mariage.

(5) Chroniques de Jean Tarde, p. 312.


- 227 - 1590 l'intention de soutenir les prétentions de l'Espagne ou des princes de Lorraine sur le trône de France.

La mésaventure de Saint-Donat fut vite oubliée. Le 8 septembre, Charles de Monluc arriva sous les murs de Domme avec deux mille piétons envoyés par Philippe II. Bessou, qui n'avait plus ni vivres, ni munitions, prit une résolution digne des temps anciens ; il mit toute sa poudre sous la voûte inférieure delà tour brune et, quand la mèche disposée pour la faire éclater fut allumée, la garnison se réfugia dans la ville. La tour s'écroula sur les Ligueurs et beaucoup périrent (14 septembre) (1). En ce moment, le maréchal de Matignon guerroyait en Basse-Guyenne, harcelé par le marquis de Villars ; les deux lieutenants généraux demandèrent à leurs sénéchaux de venir au pays agenais avec toutes les forces dont ils pouvaient disposer. Monluc, exécutant cet ordre, partit de Domme le 18 septembre et Montpezat le 29, pendant que Thémines allait aussi rejoindre Matignon; mais les Ligueurs restaient maîtres de la citadelle, que Cugnac, La Tourette et Puyferrat (2) occupaient, en face de Fumel, gouverneur de la ville (3).

Monluc ramena ses quatre régiments à Domme, après que Matignon eût repris la route de Bordeaux, et, le 12 décembre, il écrivit à Philippe II la lettre suivante, datée du camp de Domme :

« Sire, il pleut à Votre Majesté de me relever de la pro« messe que j'avois faicte à M. de Mayenne de lui mener « pour le service de l'Eglise quatre régiments de gens à « pied, lesquels m'ont demeuré jusqu'à ceste heure sur les « bras et suivant le commandement qu'Elle me fit, je me suis « arresté contre mon premier dessein en Gascogne, afin « qu S. M. cognoisse que ses volontés me seront toujours « inévitables, puisqu'Elle me faict cest honneur de me tenir « pour son serviteur. J'ay cependant occupé les gens de ma

(1) Les Chroniques de Tarde, p. 313, et les Faits d'armes de Vivant, p. 56.

(2) Bernard de Laporte, fils de Bertrand et de Marguerite Rousseau.

(3) Les Chroniques de Jean Tarde, p. 313.


— 228 - 1591

« levée à divers services et maintenant je les tiens employés

« depuis deux mois au siège de Domme qui est une des plus

« rebelles et importantes villes que les hérétiques tiennent

« en ceste province. Nous avons esté, dès le commencement

« maistres du chasteau, lequel est séparé de deux cent pas

« du clos de la ville ; la situation en est si mauvoise qu'il

« me faut disputer tout pied à pied. L'impatience ou les ri«

ri« de l'hiver ne m'en osteront pas... (1). »

Monluc ne tint pas sa promesse. Que pouvaient ses deux mille soldats sans canons devant les épaisses murailles de Domme ? Ne recevant ni secours, ni subsides, il licencia ses quatre régiments à la fin de janvier 1591.

§ 8. — Cependant, aux premiers jours du printemps, Montpezat revint près des vaillants défenseurs du château du Roi, suivi d'une nombreuse et brillante escorte de gentilshommes. Lorsqu'il arriva sous les murs de Sarlat, l'archidiacre de Pelvézi (2), soutenu par quelques habitants, livra la tour Jean del Bos aux Ligueurs, ainsi que la porte La Rigaudie. Montpezat fit une entrée solennelle dans la ville, aux cris de : ■« Vive Mayenne !» ; il défendit sévèrement tout pillage, « il fist jurer la Ligue et s'en allalayssant pour gou« verneur M. de La Forest (3), » très aimé des habitants, en souvenir du rôle important qu'il avait joué dans la défense héroïque de 1588, contre le vicomte de Turenne.

Le Parlement punit les Sarladais, devenus Ligueurs, en tranférant le siège du présidial à Belvès, qui s'était soumis au Roi dès 1589, en mêmç temps que l'archevêque de Bordeaux (4). La Ligue répondit à cette mesure vexatoire en prenant, à faible distance du nouveau présidial, le bourg de Sales, qu'elle entoura de fortifications ; elle y mit une garnison chargée de tenir en respect les Royaux d'alentour. Caumont-La Force essaya de la déloger ; mais son lieute(1)

lieute(1) par Société arch. du Périgord, t. xxvn, p. 87,

(2) N. de Reilhac, frère du capit. Belcayre ; fils d'Antoine et de Françoise de Carbonnières.

(3) Les Chroniques de Jean Tarde, p. 316.

(4) Antoine-Prévost de Sansac.


- 229 - 1591

nant, François d'Abzac, seigneur de Montastruc, périt dans cette entreprise ; Caumont revint bientôt après avec des forces plus importantes ; il enveloppa les Ligueurs et les réduisit à capituler. Onze d'entre eux périrent en se défendant; les autres, au nombre de dix-neuf, furent pendus (1).

§ 9. — En ce même moment, les frères Rastignac s'emparèrent, dans le Haut-Périgord, des châtellenies de Courbefy, Firbeix et Frugie ; le comte de La Voulte, profitant de leur absence, chassa la Ligue de Saint-Yrieix, qui fut remis au pouvoir de Sédières ; mais Pompadour et Montpezat vinrent aussitôt assiéger cette ville qu'un forte garnison défendait avec énergie ; dans une sortie faite le 20 mai, les Royaux perdirent trois cents hommes; ils continuèrent si vaillamment leur résistance que les Ligueurs furent obligés de lever le siège pour aller chercher en Périgord des succès plus faciles ; ils prirent le beau château d'Excideuil, appartenant au comte des Cars, devenu fidèle partisan d'Henri IV après avoir été l'un des chefs de la Ligue ; ils enlevèrent les riches tentures, la vaisselle d'or et d'argent, les plus beaux meubles, les chevaux et les armes, sans égard pour la noble châtelaine, Ysabeau de Beauville (2), veuve du maréchal de Monluc, qui avait épousé François des Cars en 1579. Les Ligueurs allèrent ensuite prendre, ravager et détruire le château de Vaudre (3) ; Antoine d'Hautefort (4) périt en défendant son foyer ; son fils Marc abjura le catholicisme par haine de la Ligue et, devenu plus tard veuf d'Anne de Roux, il épousa une fervente huguenote, Henriette de Baynac.

Le sénéchal d'Aubeterre accusait l'évèque de Limoges d'encourager ces exploits audacieux ; par une lettre du 10 décembre 1590, il pria le comte de La Voulte d'exercer des

(1) Les Chroniques de Jean Tarde, p. 316.

(2) Isabeau de B. mourut en 1608, laissant de François des Cars un fils mort sans postérité ; Françoise de Monluc, fllle du maréchal, hérita d'Excideuil, qu'elle eut en dot lorsqu'elle épousa Daniel de Taîeyrand, prince de Chalais.

(3) Commune de Gabillou, canton de Thenon (Dordogne).

(4) Fils de Thomas et d'Isabeau d'Andoult.

T. XLI. S - 7


- 230 - 1591

représailles contre l'infatigable prélat ; le sénéchal du Limousin accomplit cette mission avec son habituelle rigueur; il alla prendre le château de Bruzac, propriété personnelle de l'évèque, et le brûla de fond en comble. .

Presque toujours victorieux en Limousin, Périgord et Quercy, les Ligueurs tenaient en échec les sénéchaux d'Henri IV, quand le marquis de Villars informa Pompadour, Montpezat et Toucheboeuf que le maréchal de Matignon remontait le cours de la Dordogne à la tête d'une puissante armée.

§ 10. — La Ligue occupait depuis dix mois le château de Domme et les sénéchaux du Roi faisaient de vains efforts pour la déloger ; Geoffroy de Vivant remplissait alors, dans l'armée d'Henri IV, les fonctions de maréchal de camp. Ayant appris la faible défense de Matignon, il supplia le Roi de l'envoyer en Périgord délivrer la ville et le château de Domme pour lesquels il avait' si souvent exposé sa vie. Henri IV lui donna le congé qu'il demandait et lui remit une lettre ordonnant au lieutenant-général de Guyenne de mener immédiatement ses forces disponibles vers Domme et le Haut-Querçy (1).

Le caractère lent et réfléchi du Maréchal ne s'accommodait pas d'une expédition lointaine, dont le succès et les profits semblaient incertains; il partit cependant, le 12 juin, après avoir appelé son sénéchal du Périgord à Bergerac et celui du Quercy sous les murs de Domme. La rencontre avec d'Aubeterre eut lieu le 17 juin (2) ; l'armée royale, forte de quatre mille hommes, possédait six canons et deux couleuvrines. « S'acheminant audict Domme, elle nettoya son che« min des bicoques occupées par les Ligueurs et délivra les « prisonniers qui estoient détenus dans Limeuil, sept ou huit « ans devant, au nombre de plus de cent (3). » Quelques mois plus tard, des assassins empoisonnèrent le seigneur de Limeuil et, le soir du même jour, ils étouffèrent dans son lit

(!) Virant : Faits d'armes, p. 68.

(2) Ibidem.

(3) Ibidem.


> - 231 - 159/ le seigneur de Fleurac, son frère; la vengeance des prisonniers expliquerait peut-être ce double drame resté mystérieux.

Matignon traversa la Dordogne près de Bigaroque, alla visiter le présidial de Sarlat, séant à Belvès, et fit, le 10 juillet, son entrée dans la ville de Domme; « on lui promettoit « qu'on avoit pourveu à tout; mais il ne fut pas content de « l'état où il avoit treuvé les choses (1). » Il donna l'ordre d'investir la citadelle et de dresser des plates formes au long des remparts. Laissant à Vivant le soin de diriger ces travaux, il alla dans le Haut-Quercy chercher le marquis de de Villars. Le 16 juillet, il s'empara du château de Lanti (2) dominant la forêt de La Vercantière, et fit pendre vingtquatre Ligueurs(3) qui l'occupaient; puis il rasa le puissant château de Rampoux (4). Ayant appris que Villars restait avec ses troupes derrière les murs de Cahors, il revint à Domme le 21 juillet et mit ses canons en batterie contre le château du Roi ; les boulets, lancés à trois cents pas de distance, eurent bientôt détruit l'enceinte crénelée de la citadelle. Cugnac, La Tourette et Puyferrat capitulèrent le 31 juillet, après avoir résisté pendant près d'une année ; ils obtinrent les honneurs de la guerre et furent accompagnés jusqu'à Sarlat par les sénéchaux Aubeterre et Thémines (5).

Matignon revint avec toute son armée dans le Haut-Quercy, détruisit le château du Roc (6), prit Montfaucon, mit en ruine complète le château de Peslillac, s'empara de Montcabrier et passa devant Puy-1'Evêque sans s'arrêter (7), parce que Jacques de Caumont La Force l'appelait à Castillonnès ; il continua d'ailleurs sa route vers Bordeaux, où les Ligueurs venaient de prendre la ville de Villandraut, qu'il fallait leur

(1) Mémoires du duc de La Force, t. i, p. 238.

(2) Commune de Dégagnac, canton de Salviac(Lot).

(3) Livre de main de du Pouget, publié par Soc. des Etudes du Lot.

(4) Archives de Toucheboeuf-Clermont, à Montsec (Dordogne).

(5) Vivant : Faits d'armes, p. 69.

(6) Commune de Fons, canton de Figeac (Lot).

(7) Livre de main de du Pouget, publié par Soc. des Etudes du Lot.


- 232 - 1191

enlever à tout prix. Le sénéchal Aubeterre restait chargé de

venir en aide à Caumont pour chasser les Ligueurs de

Castillonnès ; ils firent leur soumission le 10 novembre.

§ 11. —Villars et Montpezat, après avoir échappé deux fois à Matignon, résolurent de conduire le plus tôt possible en Périgord la petite armée qu'ils venaient de lever en Basse-Guyenne, forte de deux mille hommes de pied, quatre cents chevaux et deux couleuvrines ; ils voulaient passer la Dordogne à Carennac ; mais lorsque Thémines connut leurs projets, il convoqua les. sénéchaux du Périgord et du Limousin entre Creysse et Bretenoux.

Les Ligueurs, après s'être emparés de Puylaroque, où périt Antoine de Toucheboeuf (1), frère du sénéchal, reprirent Montfaucon aux Royaux et rencontrèrent le comte de La Voulte à Thégra. Modifiant alors ses projets, Villars se dirigea vers Souillac, pendant que son arrière-garde soutenait un combat sanglant contre le sénéchal du Limousin ; il laissa ses deux canons à Rocamadour parce que l'état des chemins ne permettait pas de les amener (2) et, le 25 novembre, au matin, il se dirigea vers l'étroite vallée de l'Ouïsse. Les trois sénéchaux d'Henri IV avaient assemblé leurs troupes sur le plateau de Payrac. Une terrible bataille fut livrée à la Combe-des-Dames (3) ; toute la noblesse du pays qui n'était pas près d'Henri IV ou de Mayenne prit part à ce furieux engagement. On voyait dans l'armée royale les trois sénéchaux La Voulte, Aubeterre et Thémines, Raymond de Rastignac, bailli de Haute-Auvergne, Caumont-La Force, le vicomte de Gourdon, Henri de Noailles, Geoffroy et Jean de Vivant, Baynac, Monneins (4), Sédières, Montmège, etc. Du côté des Ligueurs, le marquis de Villars, Pompadour, Montpezat et Toucheboeuf-Clermont, Charles d'Aubeterre, Jacques

(1) Archives de Toucheboeuf-Clermont.

(2) Ces deux canons étaient encore à Roc-Amadour en 1599; à cette date, un arrêt du Parlement de Toulouse ordonna qu'ils fussent rendus à la ville d'Auch.

(3) Commune de Calés, canton de Payrac (Lot*.

(4) Jean de Rochefort-Saint-Angel, épousa Elisabeth de Royère.


— 233 — 1592 de Durfort, Marc de Cugnac, Vassal-La Tourette, Aubusson de Beauregard (1), Bertrand de Saunhac, qui remplissait les fonctions de maréchal-de-camp, etc., etc.

Le combat se pronlongea pendant les deux journées du 25 et du 26 novembre. Les Ligueurs, mis en complète déroute, abandonnèrent leurs bagages et leurs munitions (2) ; soixante gentilshommes furent faits prisonniers, notamment Charles d'Aubeterre et La Forest ; le nombre des morts dépassa cinq cents, parmi lesquels le sénéchal de Pompadour, du côté des Ligueurs, et Meyras de Montmège, parmi les Royaux. Les fuyards se rassemblèrent dans les bois épais qui séparent Gourdon du château de Clermont; l'armée de la Ligue fut licenciée ; Villars revint à Agen et Montpezat, que rien ne pouvait décourager, se dirigea vers Périgueux.

§ 12. — Vivant avait promis au maréchal de Matignon d'aller au pays bordelais dès que les Ligueurs seraient dispersés ; mais avant de réaliser sa promesse, il dut termiminer une négociation dont il avait été chargé par le Roi. La ville de Domme et sa forteresse, élevées sur des terres acquises en 1281 par Philippe le Hardi, avaient rendu de grands services à la Couronne sous le régime féodal et pendant la guerre de Cent ans. Henri IV, ne voyant plus aucun intérêt à conserver cette citadelle en ruine et les redevances seigneuriales qui en dépendaient, donna l'ordre à Vivant de les vendre en réservant les droits de justice. La vente fut faite en faveur de Pons de Thémines, pardevant M" Viale, notaire à Villeneuve-de-Milhac (3) ; le prix convenu de 40.000 livres fut remis au sénéchal d'Aubeterre (4) et « la ville dont tous « les bahitants étaient catholiques, fut mise à mains d'un « gouverneur catholique (5). » Le Béarnais ne connut jamais

(1) Foucaud, seigneur de Beauregard et de Villac.

(2) De Thou, Histoire universelle, 1. eu.

(3) Commune de Milhac, canton de Gourdon (Lot).

(4) Bull, de la Soc. arch. du Périgord, t. xxix, p. 485.

(5) Les héritiers de Pons de Thémines jouissaient encore de ces droits à la fin du xvni' siècle.


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1592

le fanatisme huguenot, et ses plus farouches lieutenants se croyaient obligés d'imiter près de lui sa généreuse tolérance. « Vivant partit ensuite pour seconder Matignon dans ses « desseins sur Blaye, Marmande et autres places (1). » Le 23 août, il prenait ses dispositions en vue d'une attaque qu'il devait engager le lendemain contre le château de Villandraut, lorsqu'il fut tué par une arquebusade (2) ; le maréchal alla prendre aussitôt le commandement du siège et les Ligueurs firent leur soumission le 25 août.

§ 13. — La lutte entre les Royaux de Guyenne et la Ligue ne fut pas ralentie par les trois succès que l'armée du Roi venait d'obtenir à Domme, à la Combe des-Dames et à Villandraut; les hostilités renaissaient d'elles-mêmes sur tous les points de la province, sans que les partisans d'Henri IV attendissent les ordres de Matignon et les Ligueurs ceux du marquis de Villars.

Le 19 mars, quelques Royaux tentèrent d'enlever Cahors, toujours fidèle à Mayenne, en mettant le feu dans les faubourgs ; une violente bataille fut engagée dans les rues de la ville avec grande effusion de sang ; mais les Ligueurs repoussèrent les assaillants et leur firent durement expier leur criminelle tentative (3). Deux mois plus tard, trois cents Royaux furent introduits dans Cahors, grâce à la trahison d'un gardien qui fit l'aveu de sa faute lorsque cette entreprise allait être exécutée. Les Royaux aperçurent son geste en temps utile et se sauvèrent (4). Le Livre de raison, qui nous raconte ces deux coups de main, les attribue aux protestants ; mais, pendant la huitième guerre de religion, les Ligueurs considéraient tous leurs adversaires comme étant .des Huguenots.

Les Calvinistes s'agitaient autant que les Royaux et les Catholiques, surtout dans le Bas-Limousin. « On vit le « baron Jean de Rochefort courir à main armée au prieuré

(1) Vivant : Faits d'armes, p. 73. (21 Ibidem.

(3) Livre de main de du Pouget. (S) Ibidem-


— 235 —

7592 « de Saint-Angel, briser les portes et les coffres, enlever « meubles et titres, s'emparer de l'église, piller les orne« ments, les vases sacrés, les reliques, briser les vitraux, « emporter jusqu'à l'horloge, mettre tout à feu et à sang, « incendier le monastère. » •

En Périgord, Geoffroy de Baynac (1) envahit le château de Belcayre, prit le châtelain, Antoine de Reilhac, qui refusa de payer la rançon demandée, et l'amena prisonnier à Commarque. Les fils d'Antoine, Jean, seigneur de Belcayre, et l'archidiacre de Pelvézi (2), s'emparèrent du château de Campagnac, propriété de Jean de Roux (3) qui avait épousé Esther de Larmandie-Longa, tante de Geoffroy, et qui fut massacré. Baynac entra dans Sarlat avec quelques serviteurs dévoués et se dirigea vers la mairie, mais La Forest, qui venait de recouvrer sa liberté, rassembla la milice urbaine, enveloppa les assaillants et les fit passer par les armes ; Geoffroy de Baynac avait déjà pris la fuite.

Les Ligueurs du Limousin, qui ne pardonnaient pas au comte de La Voulte son excessive rigueur, allèrent en ce moment brûler son beau château d'Hermont (4).

§ 14. — Cependant Charles X était mort inaperçu et n'avait pas été remplacé. Le jeune duc de Guise s'était échappé du château de Tours, le 19 août 1591 et ne paraissait pas en accord avec son oncle (5) ; les bons Français se demandaient avec une vive inquiétude où cette lutte opiniâtre entraînait le royaume. Mayenne convoqua les Etats Généraux dans le Palais du Louvre. Les élections eurent lieu pendant l'automne de 1592; Henri IV s'efforça de contrarier la nomination des députés et leur voyage jusqu'à Paris ; de sorte que les Etats de la Ligue, au lieu de réunir environ cinq cents membres, comme ceux de Blois, n'en eurent que

(1) Fils de Geoffroy II et de Gasparde de Lur-Longa.

(2) Etait devenu seigneur de Pelvézi par son mariage avec Françoise de Carbonnières, dame de Pelvézi.

(3) La femme de Jean de Roux était protestante comme Baynac.

(4) Chef-lieu de canton du Puy-de-Dôme.

(5) L'Epinois ; La Ligue et les Papes, p, 502 et suivantes.


- 236 - 1593

cent vingt-huit; parmi les cinq élus du Périgord, un seul, Arnaud de La Batut, put arriver au Louvre après avoir rencontré sur sa route d'innombrables difficultés ; le Roi, ne voulant pas attendre la première assemblée pour ouvrir des conférences en vue d'une pacification générale, chargea du Plessis-Mornay d'entrer en négociations avec le chef de la Ligue. Dès la première conversation, le duc de Mayenne demanda l'abjuration solennelle du Béarnais et l'attribution des plus hautes charges du royaume aux principaux Ligueurs, tels que le duc de Mercceur, le duc de Nemours et le duc de Joyeuse ; le Roi se soumit à toutes ces exigences. Le désaccord n'existait que sur l'heure de la conversion ; les Ligueurs exigeaient qu'elle précédât leur soumission ; Henri IV voulait être reconnu avant d'abjurer (1).

La première assemblée des Etats du Louvre eut lieu le 26 janvier 1593; presque tous les députés attendaient avec une vive impatience le moment où leur soumission deviendrait possible ; pour hâter la réalisation de ce désir, ils demandèrent à prendre part aux négociations qui se poursuivaient à Suresnes, entre du Plessis-Mornay et les représentants de Mayenne. Henri IV accorda, le 17 mai 1593, une trêve générale de trois mois, qui devait s'étendre sur tout le royaume; mais la guerre continuait sans interruption, entre les Ligueurs de Guyenne et les Royaux ; Villandraut avait capitulé depuis quinze jours à peine, lorsque Paul d'Esparbès de Lussan obligea le maréchal de Matignon à rassembler une flotte de guerre et une armée.

§ 15. — Lussan était gouverneur de Blaye pour la Ligue, et les impôts prélevés sur la ville ne balançaient pas ses dépenses; lorsqu'il avait besoin d'argent, il augmentait les droits de péage exigés des bateaux qui passaient sous le feu de ses canons. Les commerçants bordelais adressèrent leurs réclamations au lieutenant-général du Roi (2), qui faisait de de vaines démarches près du gouverneur de Blaye. Le fier

(1) L'Epinois : La Ligue et les Papes, p. 581 et suivantes.

(2) Arch. hist- de la Gironde, t. x, p. 565.


- 237 — 1593

Ligueur ne voulant pas admettre l'autorité de Matignon, il

devint nécessaire d'agir avec énergie et, le 28 décembre

1593, le siège de Blaye fut commencé par terre, pendant que

neuf vaisseaux anglais ou flamands investissaient le port.

Lussan pria le marquis de Villars de lui venir en aide et la

guerre fut allumée dans toute la Guyenne.

Villars chargea Montpezat de lever une armée dans le Périgord et le Quercy pour la mener à Charles de CosséBrissac, lieutenant-général du duc de Mayenne en Poitou (1). Marc de Cugnac, seigneur de Giverzac et de Sermet, fournit les premiers éléments de cette armée. « Le 7 mars, Ville« franchedu-Périgord fut prinse par ceulx de la Ligue, « conduicts des capitaines Cugnac et Calvayrac (2), avec « lesquels s'alla joindre M. de Montpezat, estant pour lors à « Caors, ayant prins aud. Caors quatre cens hommes, tant à « pied qu'à cheval, lesquels il avoit ramassés pour aller « quérir les pièces à Roquemadour ; mais leur voyage fut « diverty pour ceste fois et Villefranche razée (3). »

§ 16. — La diversion.fut amenée par Thémines et d'Aubeterre ; ces deux sénéchaux d'Henri IV, connaissant mal le projet du marquis de Villars, s'étaient réunis à Montpazier pour arrêter lés Ligueurs au passage. Ils furent trompés sur le point de concentration ; mais Aubeterre alla franchir la Dordogne à Sierac et remonta le cours de la rivière afin de surprendre Montpezat, tandis que Thémines brûlait Villefranche, poursuivait Cugnac sans pouvoir l'atteindre et rejoignait Aubeterre sur la droite de la Dordogne auprès de Domme. Montpezat précipita sa marche, sans passer à Rocamadour, et traversa la rivière à Carennac. Menacé par les Royaux sur la route de Périgueux, il se dirigea vers l'Est, arriva jusqu'à Cornil (4) et dressa ses tentes entre les deux châteaux qui protégeaient celte colline. Du Mas de la Morelie couvrait à l'ouest l'installation du camp.

(1) Arch. de Périgueux, FF. 174.

(2) Jean de La Sudrie, fils de Bertrand, seigneur de Calvayrac.

(3) Livre de main des du Pouget.

(4) Commune du canton de Tulle (Corrèe).


— 238 — • 1593

Aubeterre et Thémines fondirent tout-à-coup sur les Ligueurs, dans l'inévitable désordre du cantonnement ; du Mas remplit sa mission avec un courage admirable qui permit à Montpezat de se sauver avec toute l'avant-garde et la cavalerie ; mais l'infanterie prit la fuite, abandonnant les armes, les bagages et jusqu'à la'cassette du sénéchal (1). Quelques Ligueurs énergiques, ralliés par La Tourette et Pascal, s'établirent dans ls château de Carlux (2), pour arrêter les Royaux quand ils voudraient revenir sur leurs pas.

§ 17. — Aubeterre et Théinines arrivèrent, le 20 avril, en vue des tours de Carlux. Après avoir fait de vains efforts pour continuer leur route, ils durent entreprendre un siège régulier, pendant lequel les Ligueurs déployèrent une résistance héroïque (3); La Tourette fut tué dans une sortie; mais, sur la demande de Pascal, l'archidiacre de Pelvézi (4), Salis et Chassain vinrent de Sarlat au secours des assiégés. Aubeterre appela Jacques de Caumont à son aide et bientôt une large brèche fut pratiquée dans les remparts ; les Royaux tentèrent un vigoureux assaut qui fut repoussé. Les sénéchaux d'Henri IV investirent alors le château pour réduire les assiégés par la famine. Pascal envoya plusieurs messagers à Montpezat, le suppliant de venir livrer bataille à l'armée royale et venger la défaite de Cornil; il attendit jusqu'au 10 mai ; n'ayant plus de vivres et de munitions, les Ligueurs « capitulèrent et sortirent tambours battants et « l'enseigne déployée. Ils se retirèrent à Sarlat, conduicts « par M. de Thémines. En ce siège fut tué quatre cents « hommes des assiégeants et des assiégés vingt (5). »

Le marquis de Montpezat, arrivant à Périgueux, après la déroute de Cornil, avait appris que l'expédition de Blaye était contremandée parce que Charles de Cossé-Brissac venait d'être nommé gouverneur de Paris par le duc de

(1) De Thou : Histoire de mon temps, livre c vu.

(2) Appartenant à Odet d'Aydie, vicomte de Carlux.

(3) Chroniques de Jean Tarde, p. 322.

(4) Antoine de Rilhac.

(5) Chroniques de Jean Tarde, p-, 323.


— 239 - 1593

Mayenne, malgré l'opposition delà duchesse de Montpensier

et des Seize ; d'ailleurs, Paul de Lussan tenait avec grand

succès Matignon en échec, grâce à quelques bons soldats

arrivés récemment d'Espagne.

§ 18. — Montpezat releva le prestige de la Ligue en s'emparant de Lisle, forte ville close, dans laquelle il mit cinq cents hommes de garnison, sous les ordres de Charles de La Porte, seigneur de Puyferrât (1).

Mais Aubeterre précipita sa marche vers le nord, prenant à peine le temps d'enlever aux partisans de la Ligue Pelvézi, Saint-Quentin et le château de Sergeac qu'il détruisit ; il avait appelé près de lui La Vauguyon, Chamberet et Baynac; l'arrivée de cette brillante armée n'ébranla pas la confiance de Puyferrat. Le siège de Lisle était commencé depuis plusieurs jours et six Gents volées de canon avaient été lancées contre les murailles, lorsque le sénéchal Aubeterre apprit que Montpezat venait au secours des assiégés avec un grand nombre de gentilshommes et la milice urbaine de Périgueux, commandée par le consul Chaignon ; il voulut tenter immédiatement l'assaut ; mais il fut mortellement blessé dès la première attaque. Ses lieutenants, deux fois repoussés, battirent en retraite et furent assaillis par Montpezat et Chaignon qui leur infligèrent une sanglante défaite.

Peu de jours après, les Ligueurs de Sarlat reprirent le château de Carlux'(2), tandis que Paul de Lussan, après avoir fait subir aux Royaux des pertes considérables, obligeait le maréchal de Matignon à lever le siège de Blaye, qui durait depuis huit mois et pour lequel l'armée royale avait dépensé plus de deux cent mille éCus (3).

§ 19. — Ces trois brillants succès rendaient la Ligue du Périgord arrogante ; Jean de Boussier, gouverneur de Montignac, fit arrêter, le 1" août, Aymar Viault, seigneur de

(1) Fils de Bertrand et de Marguerite Rousseau, frère puîné de Bernard.

(2) Les Chroniques de Jean Tarde, p. 323.

(3) Arch, hist, de la Gironde, t. x|v, p. 261.


— 240 — 1593

Champlong(l), officier dans l'armée royale; M. de Masses,

lieutenant-général d'Henri IV pour PAngoumois, somma

par trompette le sénéchal du duc de Mayenne de remettre

en liberté le seigneur de Champlong, en vertu des conditions

établies par les accords du 17 mai ; M. de Montpezat déclara

qu'il voulait observer la trêve et dit au trompette de porter

sa sommation au gouverneur de Montignac. M. de Boussier

« faict réponse qu'il avoit livré le Sr de Champlong à quatre

« soldatz de sa compagnie pour l'aller garder à deux lieues

« de là, dans une roche, et n'a voulu le délivrer (2). » Si la

noblesse ligueuse désirait continuer la lutte, les bourgeois et

les cultivateurs demandaient la paix. Une trêve locale,

englobant le Haut-Quercy. avait été conclue, le 13 février, à

Castelnau-Montratier (3), déclarant que toute guerre était

interdite à partir du 1" mars 1593 jusqu'au 1er mars 1594, et

que, pendant cette année, le produit de la taille serait divisé

par portions égales entre le trésor royal et la Ligue.

Des négociations furent engagées à Celles (4), le Ier juillet, pour donner au Périgord ces mêmes avantages; les délégués signèrent leurs conventions au château de Lascoux, appartenant à Jean de Montardit. Le sénéchal d'Aubeterre venait de vaincre les Ligueurs à Cornil et à Carlux ; il espérait aussi les vaincre à Lisle,. et quand on présenta le traité de Celles à sa signature, il ne voulut pas l'approuver.

§ 20. — La guerre restait donc plus ardente que jamais. Les conférences de Suresnes ne finissant pas, Henri IV accorda, le 23 juillet 1593, une seconde trêve générale de trois mois qui devait durer jusqu'au 1er novembre et, le même jour, il écrivit à Gabrielle d'Estrées :

« Je commence ce matin à parler aux évêques... Ce sera « dimanche que je feray le sault périlleux.., (5). » La Ligue

(1) Commune de Sérignac, arrondissement de Barbezieux (Charente).

(2) Arch. dép. de la Charente, cité par Bull, de la Soc. arch. du Périgord, t. vu, p. 384.

(3) Livre de main des du Pouget.

(4) Commune du canton de Montagrier (Dordogne)

(5) Berger de Xivrey : Lettres missives d'Henri IV, t. m, p. 821.


— 241 - 1593

triomphait. L'archevêque de Bourges et les évêques de Nantes, du Mans et d'Evreux levèrent les derniers scrupules du Roi, qui fit son abjuration solennelle le dimanche 25 juillet, dans l'église de Saint-Denis. Le Béarnais annonça cette grave nouvelle à tout le royaumes par des lettres-circulaires rédigées sous quatre formules différentes : l'une était destinée aux villes ralliées à la Couronne, comme Bordeaux, Brive et Tulle (1) ; la seconde était pour les villes ligueuses, comme Limoges, Périgueux, Sarlat, Nontron, Cahors (2); la troisième pour les villes protestantes, comme Bergerac, La Rochelle, Montauban (3) ; la quatrième pour quelques gentilhommes protestants, comme le vicomte de Turenne, Jacques de Caumont-La Force (4).

Toutes ces lettres, écrites avec une habileté merveilleuse, avaient pour but de dissoudre la Ligue sans irriter les Ligueurs et d'annoncer l'abjuration du 25 juillet aux protestants sans les révolter ; voici comment Henri IV essaya "de faire accepter le sault périlleux par les villes restées fidèles au calvinisme, telles que Bergerac :

« De par le Roy,

« Chers et bien amés, ayant faict résollution, sur la con« férence que nous avons eue avec les prélats et ceulx qui « ont plus de cegnoissance des S'" lettres, que nous avons « faict assembler par deçà, de faire doresnavant profession « de la religion C, A. et R. et y commençant dès ce jour « d'huy, nous vous en avons bien voullu donner icy advis et « vous asseurer que ce que nous avons faict a esté pour « bonne considération, principalement pour avoyr veu et « cogneu de y pouvoir faire nostre salut et y vivre selon « la loi et commandement de Dieu. Mais c'est toujours avec « ferme résollution d'entretenir les édits de pacification qui « ont esté cydevant faicts, sans souffrir que, au faict de

(1) Berger de Xivrey : Lettres missives d'Henri IV, t. m, p. 822.

(2) Ibidem, p. 824.

(3) Ibidem, p. 823.

(4) Ibidem, p. 825.


— 242 — 1593

« vostre religion, vos consciences soyent aulcunement for« cées, dont nous vous prions d'en demeurer très asseurés « et ne nous donner poinct ce déplaisir qu'il en paroisse « aulcun indice de déffiance, ce qui nous seroyt aussi molli leste, comme nous sentons qu'il n'y a rien tant esloigné « de nostre intention, laquelle, ainsi quelle ne changera « poinct, en ce qui est de l'observation desd. édictz, chan« géra aussi peu en l'affection que nous vous avons toujours « portée, ayant toutte occasion, par les bons services et « l'assistance que nous en avons tousjours receue, de vous « aymer, gratiffier et préserver de toutte oppression et « injure, ce que nous ferons tousjours de nostre pouvoyr, « comme nous le justifierons par nos comportements, que ft l'on verra principalement tendre à maintenir tous nos « bons sujects en une bonne paix et repos. A quoy nous « espérons que Dieu nous fera la grâce de'parvenir, ainsi « que c'est ce que le plus nous réclamons de sa divine bonté « et le principal but et fondement de tous nos labeurs. « Donné à S' Denys en France le xxv juillet 1593.

Henry (1). »

Le villes ralliées de la Guyenne manifestèrent la plus grande satisfaction; « les habitants de Brive firent une pro« cession générale du Très Sainct Sacrement ; les rues « estoient tendues ; le soir, on fit un feu de joie sur la « grande place. A la joie pour la trêve se mesloit l'annonce « de l'abjuration (2). »

De nombreux gentilshommes se convertirent en même temps qu'Henri IV, notamment Daniel de Taillefer, Jean de Saint-Astier, Jean de Gontaut, baron de Salignac, dont les deux frères, Jacques et Pierre, restèrent dans l'hérésie. Plusieurs nobles seigneurs, tels que Montardit et Toucheboeuf, firent leur soumission, tandis que les calvinistes intransigeants de l'Angoumois, du Périgord et du Limousin, réunis au château de Larochebeaucourt, rédigeaient une

(1) Publié par la Revue des questions historiques.

(2) Bull, de la Soc. hist. de la Corrèze.


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protestation par laquelle ils déclaraient au Roi qu'à l'avenir

ils ne se contenteraient plus des conditions insérées au traité

de Bergerac; parmi ces réfractaires, nous remarquons Louis

et François de Cescaud, seigneurs de Saint-Just, Jean de

Lacroix, Mondot de Méhèc, etc. (1).

§21. — Les villes ligueuses du Périgord et du Quercy, Périgueux, Sarlat, Nontron, Cahors, Agen, affirmèrent qu'elles ne reconnaîtraient pas Henri IV avant que le Pape ait levé l'excommunication fulminée en 1585; mais la plupart des grandes villes étaient déjà rentrées dans l'obéissance et les ressources financières de Mayenne furent dès lors sensiblement diminuées ; le duc envoya le marquis de Montpezat en qualité d'ambassadeur auprès du roi d'Espagne, en le chargeant d'obtenir des secours et de veiller à la réalisation des promesses faites par Philippe II ; Montpezat fut aussitôt remplacé, comme sénéchal de la Ligue, par Antoine de Saint-Aulaire, seigneur de Coutures (2).

Sans se laisser émouvoir par ces témoignages d'hostilité, Henri IV prorogea la trêve générale juqu'au 1" janvier 1594, et nomma Henri de Bourdeille (3) sénéchal du Périgord, en remplacement de Bouchard d'Aubeterre, tué pendant le siège de Lisle. Bourdeille s'empressa d'écrire aux consuls des villes ligueuses pour les engager à se soumettre. Périgueux fit connaître ses résolutions par la délibération suivante :

« Le 4 décembre 1593, le maire et les consuls reçurent de « Mr de Bourdeille une lettre aux fins de le recognoistre « comme sénéchal et gouverneur du Périgord ; il lui fut « répondu qu'on ne pourrait recognoistre le roy de Navarre, « en lui tenant son party, que ledict roy de Navarre ne fust « approuvé par le Sainct Père et par l'Eglise Catholique, « apostolique et Romaine, ensemble recogneu des Etats, « oingt et sacré. »

(1) Dujanic-Descombes : Bull, de la Soc. arch. du Périgord.

(2) Fils de Pierre et de Catherine de Laurière; époux de Jeanne de Bourdeille.

(3) Fils d'André et de Jacquette de Montbron.


- 244 —

1594

Cette altitude énergique de Périgueux irrita les Royaux de la province et surtout les derniers ralliés, qui voyaient dans le procès-verbal du 4 décembre une critique de leur récente adhésion ; Jean de Montardit essaya d'enlever, par un coup de main, la capitale du Périgord à la Ligue; il séduisit quelque miliciens qui lui promirent d'ouvrir l'une des portes de la ville et de laisser entrer les partisans du Roi; mais le premier consul, Elie de Jehan, découvrit le complot et fit pendre les traîtres.

Les deux sénéchaux, Bourdeille et Saint-Aulaire, se montraient plus tolérants; ils avaient les mêmes relations sociales, les mêmes sentiments de fidélité pour la religion traditionnelle et pour la monarchie. Comme la grande majorité des Royaux et des Ligueurs, ils soupiraient vers une paix honorable ; ils se réunirent à Saint-Crépinle 12 février 1594, et, par une trêve locale englobant tout le Périgord, « ils résolurent la cessation d'armes et toutes aultres voies « d'hostilité pour deux ans (1). »

Henri IV ne fut pas satisfait de cette convention, car il écrivit, le 1" avril, à Henri de Bourdeille :

« ... A la vérité, je n'avais pas trouvé bon que la trêve de « S' Crépin eût été accordée, premièrement sans me l'avoir « fait entendre et de plus sans avoir su ma volonté... (2). »

Le Béarnais ne se contentait pas d'écrire ; il agissait : le 27 février, il se fiit couronner dans la cathédrale de Chartres, Reims étant au pouvoir du duc de Mayenne; aussitôt après le sacre, il envoya l'un de ses officiers les plus dévoués, Epinay Saint-Luc (3), auprès du gouverneur de Paris, Cossé-Brissac, qui était son beau-frère, pour lui proposer, au nom du Roi, le bâton de maréchal de France et deux cent mille écus, à la conditions de livrer la ville sans effusion de sang. Cossé-Brissac accepta la proposition et, le 29 mars, il ouvrit la Porte-Neuve (4) devant Henri IV, qui

(1) Cité par Bull, de la Soc. arch. du Périgord.

(2) B. de Xivrey, Lettres missives d'Henri IV, t. iv, p. 132.

(3) Il avait épousé Jeanne de Cossé-Brissac, soeur de Charles.

(4) Prés de la Seine, à hauteur de la rue de Beaune.


-*- 245 — 1594

« alla droict à Nostre-Dame entendre la messe et faire

« chanter le Te Deum ; puis de là revint au Louvre, où il

« treuva ses officiers et son disner, comme s'il y eust tous

« jours demeuré (1). »

§ 22. — L'entrée du Roi dans Paris provoqua de nombreuses soumissions ; les plus retentissantes furent celles de la duchesse de Montpensier et de la duchesse de Nemours, sa mère. Cependant, la bourgeoisie parisienne ne fit aucune concession sur la question de foi, car, le 14 avril, Catherine de Bourbon vint rejoindre son frère au Louvre et le peuple accueillit la princesse huguenote avec'une froideur très apparente.

Cahors se soumit le 2. avril, « d'un franc vouloir et affec« tion... sans demander aulcune compensation (2) » et l'évèque put revenir dans sa ville épiscopale.

Le 7 avril, Girard de Langlade, maire de Périgueux, et les consuls appelèrent les représentants des trois ordres à l'évêché ; le maire fit observer aux députés que la guerre civile entretenait dans tout le Périgord la misère avec l'anarchie et que d'ailleurs il était aujourd'hui prouvé que la Ligue ne pouvait pas donner à la France un roi plus digne qu'Henri IV de porter la couronne ; il engagea l'assemblée à reconnaître le Béarnais comme successeur d'Henri III et et son avis fut adopté par tous les assistants (3). . La même proposition fut faite le lendemain au conseil général de la ville, qui l'accueillit avec enthousiasme. Sarlat se soumit le 9 avril (4) et, huit jours plus tard, Antoine de Saint-Aulaire, sénéchal de la Ligue, écrivit au Roi :

« Syre, Dieu me fait ceste grâce de voyr ce que j'ay tous « jours désyré : c'est Vostre Majesté catholique, apostolique « et romaine. J'espère ne mourir poinct que je ne vous « fasse quelque bon servyce ; sans doulte, Syre, j'en ay « très bonne volonté Je vous envoyé

(1) Péréfixe, Histoire d'Henri le Grand.

(2) Archives de la Gironde, 63802, f» 125.

(3) B. N., Périgord, t. xm, f" 34.

(4) Ibidem, t. H, f* 246.

T. XLI. J — 8


— 246 -

1594

« par le S» des Combes tout ce quy s'est passé en vostre

« province du Périgord ; il playra à Vostre Majesté de le

« croyre. Les députés de vos villes de Périgueux et de

« Sarlat s'en vont fayre leur debvoir ; puys vostre

« conversion, je les ai recogneu en fort bonne volonté ; pour « moy, Sire, sy je vous ay faict quelque service en cest « achemynement, c'est de mon debvoir. Je ne demande « rien à Vostre Majesté, synon qu'il vous playse me tenir « au rang de vos bons servyteurs repentants Coutures(l). »

On ne peut qu'admirer ce noble langage du Ligueur repentant, en face de son Roi converti.

Les députés de Périgueux et de Sarlat firent leur soumission publique le 15 avril, devant le parlement de Bordeaux; le 19, un Te Deum solennel remercia Dieu de ces adhésions et le 28, ces mêmes députés rédigèrent à Poitiers la déclaration suivante, qui fut signée par Martin (2), pour le clergé, Chillaud, pour la noblesse, Joujan pour le tiers-état, Elie de Jehan, premier consul, et Labrousse, syndic des trois Etats :

« Nous soubsignés, députés et syndic du pays de Périgord, « villes closes et communales de Périgueux, Sarlat, Ville« franche et aultres dud, pays, avons prié M. des Combes, « de faire entendre à Sa Majesté le bon depvoir auquel led. a pays et habitants desd. communantes se sont mis de le « recognoistre, luy obéir et demeurer fidèles et très humbles « serviteurs. La nomination qu'ils ont faicte desd. députés, « pour aller faire la soubmission à Sa Majesté, leur achec mine l'occasion de leur retard, provenant du danger des « chemins... (3). »

Le danger des chemins pesait sur toute la Guyenne, avec la révolte des Croquants dont nous parlerons bientôt. La Ligue disparaissait ; Louis de Pompadour, sénéchal du

(1) Rep. par Bull, de la Soc. arch. du Périgord, t. , p. 489.

(2) Jean de Martin, chanoine de Saint-Front, qui sera évêque de Périgueux en 1600 (1558-1614).

(3) Bull, de la Soc. arch. du Périgord.


- 247 - J594 Limousin, mort à la Combe-des-Dames, n'avait pas été remplacé ; Guyon de Toucheboeuf, sénéchal du Quercy, s'était soumis l'un des premiers, mais quelques ardents Ligueurs résistaient encore, sous l'active impulsion de Mayenne, qui s'efforçait d'entretenir le feu sacré chez ses partisans.

§ 23./— Henri de Bourdeille fit de vaines démarches auprès de Jean de Boussier, gouverneur de Montignac, pour obtenir sa soumission ; toutes ses tentatives étant restées inefficaces, il lui donna l'ordre de remettre les clefs du château ; Boussier répondit qu'il tenait sa place forte du duc de Mayenne, et qu'il ne la rendrait qu'au duc. Henri IV chargea François d'Hautefort (1) et Jacques des Cars (2), d'aller négocier avec ce fier Ligueur qui signa, le 5 mai 1594, une capitulation où figure l'article suivant :

« Art. V. Le capitaine de Boussier avoit faict réparer la « bresche et la ravine du canon... faict construire une « belle et grosse tour voûtée... faict revestir des fossés et « plusieurs aultres réparations à ses dépens, où il a employé « trois mille écus du sien propre. Le S' d'Hautefort suplie « Sa Majesté qu'il lui plaise commander que led. capitaine « soit remboursé de ceste somme sur deniers asseurés. »

Le Roi fit remettre à Boussier les trois mille écus dont il était créancier et le confirma dans ses fonctions de gouverneur de Montignac; il lui adressa, le 22 mai, la lettre suivante :

« M. de Rochépine, Sur les asseurances que nous ont « données les Sieurs des Cars et d'Hautefort, de vostre « bonne affection à me faire service, j'ai pris la résolution « de vous retirer près de ma personne et vous employer « aux occasions qui s'y présenteront, comme je faict aux « aultres bons subjects. Partant, je vous prie ne faillir, « incontinent la présente receue, vous préparer à y ache(1)

ache(1) de Gilbert et de Louise de Bonneval, épousa Louise des Cars, soeur de Jacques.

(2) Fils de François et de Claude de Beaufremont.


- 248 - 1594

« miner et conduire avec vous trente hommes armés et

« bien équipés

« Faict à S1 Germain-en-Laye, le 22 du mois de may 1594.

« Henry (1). P

Henri IV montra la même clémence en faveur d'Esparbès de Lussan qui tint en échec, pendant huit mois, la flotte et l'armée de Matignon. Lussan fit sa soumission le 21 juillet 1594, et, le 23 fut confirmé dans le gouvernement de Blaye ; le 25, il reçut, avec une indemnité de quarante mille écus, le grade de capitaine de trente lances. Le Béarnais rachetait ainsi son royaume ; il donna près de vingt millions en indemnités ou gratifications diverses; mais il ne fit pas verser une goutte de sang.

« Si l'on tient compte des passions du temps, la clémence « du Roi parait extraordinaire; la seule peine qu'il ait infli« gée à d'implacables adversaires fut un exil indéterminé : « cent vingt à eent quarante noms. Pas un ne fut mis à « mort par son ordre. S'il n'avait suivi que son propre sen« timent, il aurait pardonné à tout le monde (2). »

Henri IV préférait faire des sacrifices d'argent que priver son royaume des forces vives qui pouvaient l'aider à rendre à la France la gloire et la prospérité ; d'ailleurs, « il est juste « de reconnaître que certains chefs de la Ligue sortaient de « la Lutte endettés, ruinés et que les indemnités énormes « les couvraient à peine de leurs avances (3). »

En Guyenne, de nombreux gentilshommes, après avoir dépensé toute leur fortune pour le Roi, pour la Ligue ou pour la Réforme, furent obligés de vendre leurs domaines, tandis que les financiers et les membres du parlement profitaient de la dépréciation générale des terres pour se jeter comme des oiseaux de proie sur ies châteaux mis en vente,

(1) Bull, de la Soc. arch. du Périgord.

(2) E. Lavisse : Histoire de France, t. vi, p. 389.

(3) Ibidem, p. 392.


— 249 —

1594 .

prenant ainsi la place, parfois même les titres des nobles seigneurs réduits à la misère (1).

La destinée de François de Gimel fut plus douloureuse ; un fort contingent de Huguehots s'était emparé de Gimel et frondait l'autorité royale en pressurant le pays d'alentour. Le vice-sénéchal du Limousin, Abel de Pierre-Buffière, seigneur de Chamberet, reçut l'ordre d'aller disperser ces révoltés; « il convoqua les syndics des paroisses et villes « du Bas-Limousin, pour avoir consentement d'eux, s'ils « vouloient que le chasteau et fort de* Gimel fut assiégé et « savoir quelles sommes chaque paroisse et ville voulait « contribuer pour led. siège. Lad. assemblée fut faicte en « l'audience du présidial de Brive (2). » Elle décida qu'il fallait agir avec une grande rigueur. M. de Chamberet commença le siège le 2 septembre.

Henri IV écrivit à M. de Noailles, le 8 :

«... J'estime que celle-ci voUs trouvera au siège de « Gimel que le seigneur de Chamberet a entrepris; toutes« foiz, si n'avez encore pas pu vous y acheminer, je vous « prie incontinent ycelle receue, rassembler le plus de vos « troupes que vous pourrez pour vous y rendre (3). »

Henri de Noailles, beau-frère de Charles de Sédières, avait vu souvent les dégâts faits par Gimel sur les domaines que sa soeur possédait à Saint-Yrieix ; il saisit avec empressement une circonstance qui lui permettait d'exercer une vengeance personnelle en exécutant les ordres du Roi. Le château de Gimel était occupé par cent arquebusiers et par trente cavaliers ; Chamberet lança pendant quatre mois ses volées de canon contre la forteresse ; il fit donner plusieurs assauts où périrent de nombreux soldats du Roi ; trente mille livres furent dépensées dans cette expédition ; mais au

(1) Camille Jullian : Histoire de Bordeaux.

(2) Brève chronique de Brive, dans Bulletin de la Soc. hist. de la Corrèze, t. xxxir, p. 408 : « La ville, pour sa part des frais dud. siège, offrit 81 écus. »

(3) Berger de Xivrey : Lettres missives d'Henri IV, t. iv, p. 217.


— 250 - • 1594 mois de janvier 1595, les Huguenots capitulèrent et tous expièrent leurs forfaits sur le gibet ou dans les prisons de Tulle.

Gimel est resté dans l'état de ruine où le vice-sénéchal du Limousin l'avait mis et le noble châtelain termina sa vie dans son château d'Ambures, en Auvergne, sans avoir fait sa soumission. Les gentilshommes obstinés dans cette opposition furent peu nombreux en Guyenne où toutes les Unions disparurent sous la loyale impulsion de la noblesse ; mais la bourgeoisie resta, comme à Paris, fidèle aux idées religieuses de la Ligue ; nous en voyons un curieux témoignage dans le procès-verbal de la séance, tenue le 31 mars 1601, au présidial de Périgueux, six ans après le retour de la ville sous l'obéissance du roi. Trois membres de l'ancienne municipalité ligueuse figurent à cette audience ; nous les connaissons tous les trois : Pierre de Marqueyssac, ancien maire, a été nommé juge-mage ; Elie de Jehan, ancien premier consul, est devenu procureur du roi ; le troisième, Chaignon. qui commandait la milice urbaine pendant la bataille de Lisle, est resté simple marchand. Marqueyssac présidait la séance du 31 mars 1601, où le procès-verbal nous montre Chaignon répondant à ses anciens collègues avec une violence exagérée. « Le procureur du Roi lui dit « ces mots : M. Chaignon vous avez tort; ces affaires se « mènent d'aultre fasson que vous n'avez faict durant la « Ligue. — Ledict Chaignon lui a répondu : — Oh ! Teste « Dieu ! Ne me reprochez pas la Ligue ; vous en avez esté « aussi bien que moy ; mais je m'y suis comporté aultrement « que vous. — Sur ce, le président dit qu'il ne fallait plus « parler de la Ligue, qu'elle estoit morte et assopie (1). »

§ 24. — La Ligue n'existait plus dès 1595 dans nos trois provinces, tandis que les protestants restaient toujours prêts à combattre, excités par les pasteurs que protégeait Turenne.

(t) Archives de Marqueyssac, cité par Bull, de la Soc. arch. du Périgord.


— 251 — 1594 Henri IV aurait voulu déliver la Guyenne d'un si dangereux personnage ; dans ce but, il le combla de faveurs pour lui faire épouser Charlotte de La Marck, héritière du duché de Bouillon, afin d'attirer ses convoitises hors des frontières de France ; mais les largesses du Roi ne réussireut pas à corriger « la malice bien noire (1) » de l'orgueilleux vicomte. Plusieurs assemblées de religionnaires furent organisées et tenues sous sa direction plus ou moins apparente à Bordeaux, Castillon, Bergerac, Sainte-Foy, etc. A Sainte-Foy, « les « députés résolurent d'étendre à toute la France l'orga« nisation républicaine que les assemblées de Milhau, « Nîmes et La Rochelle avaient accordée au Midi et à « l'Ouest... Il s'agissait de donner au parti une organisa« tion politique, en divisant la France en neuf grandes pro« vinces qu'administreraient des conseils particuliers... (2). »

Les chefs calvinistes qui rédigeaient ces programmes révolutionnaires étaient d'accord avec la société secrète de Genève pour demander au Roi des gratifications ou des emplois lucratifs (3); lorsqu'ils n'obtenaient pas ce qu'ils désiraient, ils laissaient les ministres exciter le peuple à la révolte.

Assis autour de leur foyers, pendant les froides soirées de l'hiver 1594, les cultivateurs discutaient entre eux sur les prêches démagogiques des pasteurs; le culte catholique était supprimé dans presque toutes les paroisses depuis plus de trente ans et les paysans n'avaient même pas toujours un curé pour célébrer les baptêmes, les mariages et les funérailles. Les fauteurs de troubles pouvaient donc créer facilement dans les campagnes des associations anarchistes.

§ 25. — Par une circulaire, datée 27 mars. 1594, les manants du Périgord furent convoqués devant la chapelle de Çhâteaumissiers (4) « pour prester le serment et prendre

(1) Sully : Mémoires, t. î, p. 535.

(2) E. Lavisse -.Histoire de France, t. vi.

(3) Anquetil : L'esprit de la Ligue, t. n, p. 397.

(4) Commune de Salon, canton de Vergt (Dordogne), ancien temple de Saint-Jean-de-Jérusalem,


- 252 - 1594

« advis sur ce que nous depvons faire » ; elle était signée :

« Vos bons amys, compagnons et servyteurs, Les Tardavi«

Tardavi« (1). »

Le Sénéchal de Bourdeille écrivit au maréchal de Matignon : « Je n'ay le liard pour me mettre aux champs... et « vous suplie faire que le Roi en octroie pour son service' « l'entreténement d'une compagnie de gens d'armes, de « deux compagnies de chevaulégers et d'un régiment pour « abaisser le caquet à ces croquants.* . Bourdeille (2). »

Henri IV ne voulait jamais sévir contre les égarés ; il adressa, le 11 mai, à Henri de Noailles, la lettre suivante :

« Je désire, s'il est possible, composer doulcement les « émotions du peuple qui se sont élevées pardelà, car d'y « user de force ou de sévérité, je voys bien qu'il n'en scau« roit arriver que pertes et dommaiges. C'est pourquoy « j'envoy mon conseiller, M. de Boissise, pour ouyr les « plaintes desd. peuples soulevés et leur y pourvoir par les « formes de justice, afin qu'ils n'ayent plus sujet de la vou« loir administrer eux-mêmes, avec les armes à la main... « S'ils se voulaient opiniastrer dans leur soulèvement, je « désire que vous et tous nos autres bons serviteurs vous « prépariès, bandiés ensemble, pour vous y opposer... « Escript à S1 Germain, 11 mai 1594 (3). »

Réalisant le voeu d'Henri IV, les gentilshommes dévoués au Roi' « se bandièrent » pour lutter contre les Croquants ; parmi ces associés, nous trouvons les plus ardents Ligueurs, Saint-Aulaire, Hautefort, La Batut, Jayac, à côté des plus farouches Huguenots : Vivant, Baynac, Langalerie, SaintOurs, Blancher, Belcastel, etc. Les bourgeois protestants abandonnèrent aussi les manants révoltés; cependant, le notaire de La Douze, La Saigne, consentit à prendre le commandement des Tardavisés et présida plusieurs assemblées

(1) B. N.. MsFr., 23.194, p. 373.

(2) B. N-, MsFr., t. 374, p. 162.

(3) Berger de Xivrey, Lettres missives d'Henri IV.


— 253 — 1595 dans lesquelles on vit jusqu'à trente-cinq mille paysans (1) à demi-nus, sans chaussures, armés d'arquebuses, de faulx ou de bâtons ferrés. Tous les détails de cette révolte sont parvenus jusqu'à nous ; ils nous apprennent que les Croquants se livrèrent, en Périgord, à des manifestations bruyantes plutôt qu'à de véritables attentats ; ils furent surtout menaçants à Basillac, à Saint-Laurent-les-Hommes, à Lardimalie, Tayac, Saint-Crépin, Saint-Martial-de-Nabirat. Leur plus sérieuse expédition fut conduite jusqu'en pays agenais, contre la ville de Penne, dernière bastide ligueuse de Guyenne. Elle avait pour gouverneur Charles de Montalembert, seigneur de Roger, à qui les Tardavisés reprochaient les pires forfaits ; son seul crime était de rester fidèle au duc de Mayenne. Les Croquants espéraient que ce foyer de Ligueurs ne pourrait pas résister à leur attaque ; mais le sénéchal d'Agenais, Charles de Monluc, vint au secours de Penne et dispersa les assailants. Le gouverneur et les consuls, émus par les sentiments chevaleresques que manifestait en leur, faveur le lieutenant d'Henri IV, firent aussitôt leur soumission.

Les Croquants, découragés, menèrent encore pendant quelques mois une existence vagabonde et misérable, « mur« murant et accusant leurs chefs de trahisons. » Les derniers s'assemblèrent à Siorac, le 4 septembre 1595 « et signèrent « de rendre les armes, enseignes et tambours dans trois « jours... »

Tandis qu'ils se dispersaient en Périgord, on les voyait s'assembler dans le Bas-Limousin, sous le nom de chassevoleurs, pillant les fermes et les châteaux; ils arrivèrent ainsi jusqu'à Tulle, rappelant le cruel souvenir des reîtres de Lamaurie ; les percepteurs d'impôts furent massacrés et les riches propriétaires se virent condamnés à payer de

(1) Ce chiffre élevé, que nous retrouverons en 1637, prouve que le Périgord était, à la fin du xvi' siècle, plus peuplé qu'au xx'; il prouve aussi que les paysans ne redoutaient pas les châtelains autant qu'ils redoutent aujourd'hui les gendarmes.


- 254 - 1596

fortes rançons. Cependant, M. de Chamberet arriva, suivi

de gens d'armes commandés par Henri de Noailles, et

d'arquebusiers, sous les ordres de Raymond de Rastignac.

Les Chasse-voleurs prirent la fuite, poursuivis l'épée dans les reins, et se rassemblèrent dans le Haut-Quercy ; ils marchèrent alors sur Figeac qu'ils voulaient saccager et rançonner comme Tulle. « Les consuls, avertis du dessein de « de ces furieux, se disposèrent à les combattre ; la ville, « murée et flanquée de bastions, était à l'abri de leurs « insultes, mais il n'en était pas de même des faubourgs. « Comme il en coûtait de les détruire, on prit la résolution « de les fortifier et de former des barricades... ; l'ennemi « se proposait de donner l'assaut, lorsqu'il fut devancé par « une sortie des habitants. Ce ramassis de brigands s'enfuit « épouvanté. Il y avait, parmi ceux qui furent pris, plusieurs t chefs de rebelles ; on les pendit... (1). »

Henri IV, plein de reconnaissance envers tous ceux qui l'aidaient à rétablir l'ordre et la paix dans son royaume, écrivit, le 23 décembre 1595, à Henri de Noailles : * ... Vous « m'avez faict service très à propos et agréable, de vous être « jeté dans ma ville de Tulle avec vos amys, pour déffendre « les habitants d'ycelle de l'injure de ces nouveaux révoltés « qui troublent mon pays de Lymousin... Je vous en « remercie et prie de persévérer au besoin que mon service « et le pays en ont ; je le recognoytrai quaud l'occasion s'en « présentera... Henry (2). »

Le parlement, les sénéchaux et les juges mirent tous leurs efforts à ramener les derniers Croquants sous l'obéissance du Roi ; lorsque cette oeuvre fut accomplie, Henry IV promulgua, le 20 novembre 1596, l'édit suivant : « Le roy en « son conseil, voulant que la mémoire des choses passées « demeure eusevelye et réduire son peuple par doulceur et « clémence... A ordonné et ordonne que toutes les poursui(1)

poursui(1) Debons, Annales de Figeac, p. 306.

(2) Berger de Xivrey, Lettres missives d'Henri IV.


- 255 - 1596 a tes criminelles et recherches que son procureur général et « aultres particuliers pourroient faire, pour raison desdicts « soubzlevements, assemblées, portz d'armes et excès com« mis par voye d'hostilités, demeureront extainctes, abol« lyes et assopies ; faict déffence à sond. procureur-général, « ses substitutz et à tous particuliers en faire cy après « aulcune recherche, et à sa cour de parlement et à tous « aultres juges et officiers d'en prendre cognoissance sur « peine de nullité de toutes procédures, de tous despens, « dommaiges et intérêts (1). »

§ 26. — En même temps qu'Henri IV apaisait la révolte des Croquants, il s'efforçait aussi de ramener les derniers Ligueurs et de modérer les prétentions des Calvinistes. Le duc de Mayenne refusait de se soumettre aussi longtemps que le pape ne lèverait pas l'excomunication lancée contre le roi de Navarre, et les marquis de Villars et de Montpezat conformaient leur conduite à celle de Mayenne ; mais les sénéchaux du Limousin et du Quercy ne tenaient plus leur parti.

Aussitôt qu'Henri IV eût obtenu l'absolution du souverain pontife, il chargea le président Jeannin de négocier une réconciliation définitive avec le chef de la Ligue; les conférences amenèrent les traités de Folembray (2), par lesquels Mayenne et les principaux Ligueurs rentraient sous l'obéissance du Roi ; seul parmi ces chefs, le duc de Mercceur, lieutenant-général de Bretagne, refusa de se soumettre. Le préambule des traités reconnaît le zèle de la Ligue « pour « maintenir la religion catholique en France et pour conser« ver le royaume en son entier, duquel elle n'a souffert le « démembrement, lorsque la prospérité de ses affaires sem« blait lui en donner le moyen. »

Par un article spécial, Mayenne obtint une amnistie

(1) Arch. nat., E', f' 132.

(2) Résidence royale voisine du château de Coucy, où le duc de Vendôme naquit le 7 Juin 1594,


- 256 — 1597

pleine et entière en faveur de ses plus dévoués lieutenants, tels que le duc de Joyeuse, gouverneur de Toulouse, le marquis de Villars, le marquis de Montpezat (1), Hector de Narbonne-Lara, etc. Henri IV embrassa le duc avec une touchante émotion et le traita depuis ce jour comme un fidèle ami. L'ambassadeur de Venise, rendant compte à son gouvernement de cette réconciliation, finit son rapport en disant : « Ce grand Roi se bat comme le diable et pardonne « comme Dieu. »

§ 27. — Les Protestants toujours excités par le vicomte de Turenne et par les pasteurs, furent plus difficiles à réduire. Les Espagnols s'étant emparés de plusieurs villes fortes en Picardie, le Roi mit le siège devant La Fère. Sa situation paraissait compromise et cependant, « sous prétexte de la « seureté de leur religion, les Réformés firent illégalement, « au mois d'avril, une assemblée générale à Loudun et pré« sentèrent leurs insolentes requêtes au Roi, dans la condi« tion la plus fâcheuse (2). »

Henri IV déclara qu'il ne voulait rien accorder aux Calvinistes en dehors du traité de Bergerac et donna l'ordre aux députés de Loudun de se disperser ; l'assemblée refusa d'obéir et Turenne quitta l'armée de La Fère, entraînant dans sa révolte le duc de La Trémouille avec six mille hommes de troupes.

Les derniers débris de la Ligue prirent aussi les armes en Bretagne, alors que les Espagnols s'emparaient d'Amiens (11 mars 1597).

La crise devenait de plus en plus effrayante. Les pasteurs en profitèrent pour rédiger de nouvelles plaintes, tandis que Turenne, La Trémouille, Lesdiguières et Rohan retenaient loin du champ de bataille dix mille soldats dont l'assistance eût assuré la victoire des Français.

(1) Emmanuel et Henri de Lettes-des-Prés moururent sans enfants ; la famille de Montpezat s'éteignit avec eux.

(2) De Thou, Mémoires.


— 257 — 1598

Le Roi chargea M. de Schomberg (lj d'aller au synode de Sainte-Foy-la-Grande parlementer avec les Huguenots. « Les plaintes se formulèrent si vivement que Schomberg, « dans une réunion où se trouvaient soixante ministres, dut « protester contre leurs propos (2). »

Pendant ce temps, Henri IV, accompagné par le duc de Mayenne, avait repris Amiens et repoussé les Espagnols hors de la Picardie (septembre).

Aux premiers jours du printemps 1598, il partit pour la Bretagne et força le duc de Mercoeur à déposer les armes.

Le 13 avril, pendant un long séjour à Nantes, Schomberg lui présenta les accords péniblement conclus avec les députés calvinistes ; c'est là que fut promulgé le célèbre édit du 30 avril 1598.

R. DE BOYSSON.

(A suture).

(1) Henri, comte de Schomberg, qui devint maréchal de France; son fils Charles, duc et maréchal, épousa Marie d'Hautefort ; il mourut sans enfant et son nom disparut avec lui.

(2) Comte de l'Epinols, La Ligue et les Papes, p. 647,


Hommage de la Ville de Vérone au Général Brune

Le général Brune succédant au Premier Consul, la manoeuvre du Mincio faisant suite à celle de Marengo; dix mille Autrichiens hors de combat, dix-neuf mille autres pris avec quarante-cinq pièces de campagne et cinq drapeaux, six places fortes conquises, une campagne victorieuse de vingt-six jours terminant la guerre à Trévise et ayant pour conséquence le traité de paix de Lunéville : tels sont les grands faits qui illustrent en Italie la fin de 1800 et le commencement de 1801 (frimaire et nivôse an IX républicain).

Une pléiade d'officiers généraux, jeunes pour la plupart et déjà célèbres, entouraient le général en chef. C'étaient : Oudinot, Suchet, Moncey, Dupont, Delmas, Michaud (1), Rochambeau, Davout, Marmont, Chasseloup... Le résultat avait été ce qu'on pouvait attendre d'eux. Amené par la victoire de Hohenlinden gagnée par Moreau en Allemagne et par les rapides succès du Mincio et de l'Adige qui avait en quelques jours porté l'armée d'Italie sur la Brenta et le Piave,

(1) Un des meilleurs officiers de l'armée, d'un mérite modeste, qui avait commandé les armées du Rhin et de la Moselle en l'an III.


- 259 -

le traité de Lunéville donnait à la France la frontière du Rhin.

Le général Berthier, ministre de la guerre, écrivit à Brune en lui exprimant la reconnaissance et l'enthousiasme de la nation : « La paix que vos succès « rendaient indispensable pour nos ennemis vient « enfin d'être signée à Lunéville. » Et le Premier Consul : « Vous avez rendu leur ancienne gloire aux « champs du Mincio et de l'Adige. »

Parmi les témoignages de haute et publique estime que reçut la général Brune en Italie, on peut citer une épée d'honneur de la ville de Brescia, un buste en marbre à Turin, une médaille frappée en son honneur par la ville de Vérone en 1801.

Cette médaille porte le buste de Brune vu de profil, en costume de général, les cheveux longs réunis en catogan (1), avec l'inscription suivante : Rrunius, reip. g ail. (reipublicse gallicoe) a. consiiiis, supr. ital. copiar. (supremus italicarum copiarum), dux. Traduction : Brune, conseiller d'Etat de la République française, général en chef de l'armée d'Italie. L'oeuvre est signée : Salvirch f. (fecit). Anno IX (an 9).

On lit au revers : Helvetico, batavo, cenomano, semper inviclo, hostibus fugatis, coesis, cumula(1)

cumula(1) port des cheveux longs et du catogan fut supprimé par Napoléon-Bonaparte : de là le surnom de petit tondu que lui donnaient familièrement les soldats.

Note. — La description de cette médaille est due à l'obligeante communication de M. Roche, imprimeur de la Société. Le document provient d'un catalogue des médailles de l'histoire numismatique, de Napoléon frappées à la Monnaie de Paris.


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tis, ad Mincium et ad Athesim. triumphis, libertatis adsertori, Veronenses. (Au vainqueur, toujours invincible, des Helvétiens, des Bataves, des Lombards ; au défenseur de la liberté, après la défaite et la destruction des troupes ennemies et les triomphes sur le Mincio et l'Adige, les habitants de Vérone).

Colonel DE CONCHARD.


Société Scientifique, Historique et Archéologique de la Corrèze

Procès-verbal de la séance du 15 mai 1919

Les Membres de la Société se sont réunis le jeudi, 15 mai courant, à l'Hôtel de Verninac, à Brive, sous la présidence de M. Philibert Lalande.

Le Secrétaire général donne lecture du procès-verbal de la dernière séance qui est approuvé. Le Bureau a décidé d'appuyer, par une déclaration parallèle, la proposition présentée par les Commissions administratives des Hospices et du Bureau de Bienfaisance de Brive, pour demander la croix de la Légion d'honneur en faveur de M. Philibert Lalande, doyen des receveurs des Hospices de France. Les Membres du Bureau rappellent que M. Ph. Lalande, un des fondateurs de notre Société, a rempli pendant plus de vingt-cinq ans les fonctions de Secrétaire général, puis celles de vice-Président et enfin de Président avec un grand dévouement et une haute compétence. Aussi ses titres scientifiques paraissent-ils non moins dignes de considération que ses services administratifs pour mériter le grade de chevalier de la Légion d'honneur.

Tous les Membres présents, venus très nombreux, dont M. de Lasteyrie, Membre de l'Institut, président d'honneur, s'associent à ce voeu. Le Président adresse à ses collègues ses vifs remerciements.

Le colonel de Conchard rend compte de la démarche qu'il a été charge de faire, avec M. Ph. Lalande, auprès de M. le Maire de Brive, pour la rectification des armoiries de la ville, et il ajoute : « Il nous a semblé également qu'il convenait que notre Société fût représentée dans la Commission municipale chargée des dénominations aux rues, avenues et boulevards de Brive. M. le Maire ayant bien voulu nous convoquer, nous nous sommes mis d'accord pour faire adopter les noms et dénominations de la Marne, d'Italie, de Clemenceau, des grands généraux de la guerre; puis revenant en arrière, ceux des gêné-


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raux Vachot et Couloumy de la République et de l'Empire, du maréchal Canrobert, de Maleden, lieutenant-général aux sièges présidial et sénéchal et premier maire de Brive en 1789, du célèbre de Martignac, premier ministre de la Restauration, du général Billot, deux fois ministre de la Guerre, du général Brugère, qui fut dix ans généralissime. M. Lalande, en particulier, fait débaptiser la rue Jean-Maistre, nom d'un consul qui avait livré Brive aux Anglais en 1374. »

Derniers échos de la Guerre : M. le docteur Le Moine, gendre de M. Laurier, notre collègue, déjà décoré, a été promu médecin-major de 2e classe; M- le docteur Cheylard, fils du commandant, a été également nommé chevalier de la Légion d'honneur et médecin-major de 2e classe. Nous leur adressons nos sincères félicitations.

Enfin, M. le docteur Léon Bosredon, de Brive, notre nouvel adhérent, aussi médecin-major de 2« classe, a été l'objet de la citation suivante : « Médecin brave et courageux qui s'est particulièrement distingué en octobre 1916 à Souain. (Champagne), où il a été blessé par éclat d'obus, et en mai 1916, au fort de Souville, où il s'est précipité au secours de trois officiers qui venaient d'être ensevelis par un obus. »

Sont admis comme Membres de la Société :

M 11" M.-A. de Vanteaux, au château de Saint-Jean-Ligoure (Haute-Vienne), présentée par M"i« la comtesse d'Ussel et M. de Nussac ;

M. François Dumas, chevalier de la Légion d'honneur, recteur de l'Université de Besançon (Doubs), présenté par MM. Soulié et Gasperi.

M. le comte René de Cosnac, au château du Pin, par Salonla-Tour (Corrèze), (remplaçant son père décédé), présenté par MM. de Conchard et Marestaing.

M. William Fel, peintre et graveur, 11, rue du CardinalLemoine, (Paris, Ve), présenté par MM. de Nussac et Gasperi.

M. le docteur Léon Bosredon, 121, avenue Thiers, Bordeaux (Gironde), présenté par MM. de Nussac et Thiroux du Plessis.

M. L. Hom, avoué, place de l'Hôtel-de-Ville, Brive, présenté par MM. de Valon et Laurier.

M. Amédée Muzac, à Argentat (Corrèze), présenté par MM. de Nussac et Vachal.


— 263 —

M. Victor Beauregard, chevalier de la Légion d'honneur, docteur en droit, professeur à l'Ecole des hautes études, sous-chef de bureau au Ministère des colonies, 72, boulevard Raspail, Paris, présenté par MM. Duchêne et de Nussac.

M. Taillandier, capitaine de cavalerie en retraite, chevalier de la Légion d'honneur, rue Dubousquet-Laborderie, à Brive, présenté par MM. de Conchard et de la Leyssonie.

M. Jean-Baptiste Ruffin, caissier de la Caisse d'Epargne de Brive, présenté par MM. Labrousse et Grillière.

Mme de Clédat, décorée de la Médaille de la Reconnaissance française, présentée par MM. Soulié et de la Leyssonie.

M»'-! Léon Comby, à Pompadour, présentée par MM. Vigner et Ph. Lalande.

MM. Grillière et Miginiac prennent la parole pour demander la fusion de notre Société avec la Société des lettres, sciences et arts de Tulle. Personne ne méconnaît le grand avantage qu'il y aurait à augmenter le nombre de nos Membres, en réunissant en une seule les deux Sociétés de la Corrèze, faisant en outre disparaître sur le terrain de la science toute rivalité entre Tulle et Brive. M. de Conchard, à qui le problème n'avait pas échappé, demande avec qui on pourrait traiter. Il est répondu que M. Nouaillac s'est chargé de faire des démarches à Tulle pendant les vacances.

Un grand nombre de Sociétaires demandent que, M. de Valon devant quitter Brive, on procède à la réorganisation de la direction du Bulletin. Conformément aux Statuts, le Bureau est chargé de s'en occuper. M. de Lasteyrie conseille, pour les travaux dont la publication serait discutable, de consulter des hommes compétents et de s'inspirer de leurs avis.

MM. Grillière et Trespeuch présentent ensuite deux communications de M. de Nussac. Le premier offre, de sa part, pour notre bibliothèque, un lot de 18 ouvrages ou brochures, dont : Annada Lemouzina (1895-1901); Manuel du bon Félibre limousin, Latreille, Les Combattants limousins de la guerre américaine (1778-1783), Proscription des Girondins originaires du Limousin, écrite en collaboration par M. Franck Delage et M. de Nussac, qui attire l'attention sur les noms des conventionnels Lidon (de Brive), Chambon (de Lubersac) et Pénières (de Saint-Julienaux-Bois), députés de la Corrèze.


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M. Trespeuch remet l'étude de M. de Nussac sur l'Hôtel de Verninac, complétée par l'adjonction de l'anecdote du séjour qu'y fit le duc de Noailles, et d'un document de M. Marque sur le territoire des Brandes ; M. Trespeuch y a joint une photographie et un croquis qui en augmentent l'intérêt.

Le Président annonce l'arrivée d'une Carte géologique de. la Corrèze, par M. Mouret, qui est placée au Musée de Brive. Il a reçu pour la bibliothèque : L'emprise austro-allemande sur la Turquie et t'Asie-Mineure, par M. Martel.

M. Soulié présente un portrait du comte d'Ussel, gravé par William Fel, pour illustrer notre Bulletin, et fait valoir le rare talent de cet artiste de gand avenir, originaire de Brive.

Sont reçus également : Souvenir d'un voyage aux îles de Lérins, par M. l'abbé Echamel, remis par lui-même ; un lot de livres offert par M. Delmond; Officium Sancti Martini Brivoe martyris (1762), offert par M. Labrousse. Le docteur Labrousse remet aussi des Archives municipales d'Ussel, deux lettres de Cabanis et autres documents curieux, et il propose de céder à la Société pour sa bibliothèque les livres et papiers du dossier Roche, notre ancien imprimeur, dont il s'est fait l'acquéreur. Le Président décide -que deux de nos collègues seront désignés pour s'occuper de cette question.

Le Secrétaire général :

Colonel DE CONCHARD.


MATÉRIAUX

pour servir à l'Histoire de la Ville de Brive

X

Sur le Présidial de Brive

(1551-1791) (Suite)

INSINUATION ET ENREGISTREMENT

DE DIVERS ACTES ADMINISTRATIFS ET CIVILS

(Suite)

Lettres de Bénéfice d'âge

La femme passant sous la tutelle du mari, est émancipée aujourd'hui par le mariage. Mais, sous l'Ancien Régime, étant encore mineure, devenant veuve, elle avait recours à des lettres patentes du roi, dites lettres de bénéfice d'âge, pour renforcer son autorité. Nous avons un exemple de ce cas qui est enregistré au greffe par ordonnance du lieutenant général :

— 7 août 1734. Lettres de bénéfice d'âge pour Marie-Mathurine de Gasquel de Bras, veuve de Jean du Bousquet, écuyer, seigneur de Lacoste (1), mariée étant mineure, afin de jouir de

(1) Probablement Lacoste, paroisse de Végennes, où habitait, aux xvn* et xvnr* siècles, une famille du Bousquet s'en titrant. Dame Marie-Mathurine de Gasquet de Bras semble s'être remariée avec avec J.-B. de Pras, seigneur de Lavaur — alias de Lavaur, seigneur de Pras — dont elle est veuve, mentionnée sur plusieurs actes, de

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tous ses biens et de les administrer, sans pouvoir cependant les aliéner, ni lever des capitaux qui puissent mettre en péril la fortune des débiteurs. Enregistré le 29 octobre 1734 (A, f° 18, verso).

Les Commissions de Marguilliers pour l'oeuvre de rédemption des captifs

MM. Victor Forot et Franck Delage (1), ont étudié l'institution des Marguilliers quêtant jadis dans les diocèses de Limoges et de Tulle pour le rachat des chrétiens captifs dans les Etats barbaresques, oeuvre de l'ordre des Trinitaires ou Malhurins.

Les religieux de cet ordre, ne pouvant effectuer euxmêmes les quêtes, nommaient des procureurs généraux et spéciaux qui déléguaient à leur tour des notables pour s'en charger dans les églises des paroisses et leur faire tenir ensuite chaque année le produit. Comme des exemptions et des privilèges étaient attachés à ces fonctions de quêteurs dits Marguilliers; qu'il fallait des garanties sur la moralité des personnes et pour leurs attributions, — afin de parer aux méfaits d'imposteurs et d'escrocs, — ils devaient faire enregistrer leurs mandais au Greffe du Présidial et le lieutenant général s'assurait par une procédure de la régularité de ces fondés de pouvoir.

Ces mandats ou Commisions étaient précédés sur le registre : de la transcription des lettres patentes (2) du roi (1720),

i;60à 1785, des Archives départementales de la Corrèze, B, 1121, 1133, 1143 et 979; elle testa avant 1789 [ibid., E, 92); d'après les notes que nous a prises obligeamment notre ami, M. Noël Cadet.

(1) Victor Forot, Les Marguilliers des Malhurins en Limousin (Bull, de la Soc. se, hist. et arch. de la Corr., Brive, xxx, 1908 (4), p. 515 et suivantes). — Franck Delage, La rédemption des captifs dans l'ancien diocèse de Limoges; extrait du Bull, de la Soc. hist. et arch. du Limousin, Limoges, Ducourtieux, 1913.

(2) Ces lettres patentes ont été publiées par M. Forot, [op. cit., p. 512-5), et M. Franck Delage fait savoir la peine qu'il y eut à les faire exécuter, (op. cil., p. 8). Elles sont supprimées dans notre registre B, aux deux dernières commissions insérées en 1716, mais seulement évoquées.


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accordant les faveurs pour favoriser l'institution et l'oeuvre ; de l'arrêt du Parlement de Bordeaux autorisant les quêtes dans son ressort, arrêt rendu à la requête du grand maître de l'ordre de la Sainte-Trinité — le P. Claude de Massac, à l'époque qui nous occupe — et leur texte portant nomination des marguilliers désignés par le procureur général, suivi du procès-verbal de l'enregistrement des dites commissions.

Le procureur général et spécial, — qui est, en 1732, « Bernard de la Garde, sieur du Luc, conseiller du roi, magistrat en la sénéchaussée et siège présidial de Tulle, » et, de 1753 à 1756, Dominique-Jean-Joseph Bardoulat de la Salvanie, écuyer, marguillier de la paroisse de Saint-Julien de Tulle (1) — spécifie bien que les quêtes doivent être faites par le marguillier de la paroisse lui-même et non par procureur, et que celui-ci est chargé de faire « courir un bassin toutes les fêtes et dimanches dans l'église » désignée (2).

Quant au procès verbal d'enregistrement, c'est devant le lieutenant-général que comparait le titulaire, lui-même ou par procureur; le procureur-du roi requiert cet enregistrement des pièces qui est ordonné pour y avoir recours quand besoin sera, et pour que le marguillier jouisse de ses exemptions et privilèges (3).

La procédure se répétant à chaque nomination, il ne nous reste plus qu'à énumérer les six qui figurent à nos registres en remarquant la diversité des positions sociales représentées :

1er mars 1932. Raymond-Louis Devaux, écuyer, seigneur

(1) M. Victor Forot publie, op. cit., p. 515. la procuration donnée par le général de l'Ordre à Bernard de La Garde, du 25 février 1733, qui lui donna pouvoirs jusqu'en 1740, à sa mort; alors, son successeur, M. de la Salvanie, en fut pourvu le 1" février 1741, (ibid., p. 519), et exerça la charge jusqu'en 1768, sa mort.

(2) Contrairement à ce qu'avance M. Forot, qui prétend que ces messieurs ne faisaient pas par eux-mêmes, mais par des vieilles gens qu'ils commettaient à cet effet (op. cit., p. 511).

(3) J Exemptions de toutes gardes et séquestrations de biens meubles et immeubles, de tutelles, curatelles, collectes, logement de gens de guerre et autres charges publiques » — d'après les lettres patentes.


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du dit lieu (1), habitant paroisse d'Altillac (2), pour l'église de Bassignac-le-Bas (3), diocèse de Tulle. Enregistrement demandé par procureur, (A. f» 6).

—s 1er niai 1753. Guillaume Bellet, habitant de Donzenac (4), pour l'église de la dite ville. (B, f° 2).

1er juillet. Joseph Bernardie, marchand, habitant du village de Descombes, paroisse de Venarsal (5), pour l'église du dit lieu. (B,f°9).

— 7 juin 1755. Jean Barraud, maître chirurgien (6), habitant Donzenac, pour l'église de la dite ville. (B, f° 14).

— 5 janvier 1756. Jean-Bernard Marot, habitant Saint-Genès (7), pour l'église de la dite paroisse. (B, f° 22).

— 1" mars 1756. Messire Joseph-Louis d'Estresses, écuyer, seigneur de Paunac, habitant de la paroisse de Sioniac (8), pour l'église du dit lieu. (B. f° 24).

(1) Raymond-Louis d'Arche, seigneur de Vaux ou Vaur, l'un des deux cents gendarmes de la garde royale (1722 1773). Aujourd'hui Vaurs, maison noble en ruines, communes de Bassignac-le-Bas et Altillac.

(2) Altillac, aujourd'hui chef-lien de commune, canton de Mercoeur, arrondissement de Tulle (Corrèze).

(3) Bassignac-le-Bas, chef-lieu de commune, canton de Mercosur, arrondissement de Tulle, limitrophe de la précédente.

(4) Donzenac, aujourd'hui chef-lieu de canton, arrondissement de Brive.

(5) Aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Brive.

(6) Jeau Barraud est cité en 1743 parmi les soixante-six plus imposés de la paroisse de Donzenac. CI. Ulhry, Donzenac, (Brive, 1913), p. 100.

(7) Saint-Genès, paroisse réunie aujourd'hui à Curemonte, chef-lieu de commune, canton de Meyssac. Cf. Poulbrière, Dict. des Paroisse», i, Curemonte, p. 413.

(8) La Sigillographie du Bas Limousin (i), de Ph. de Bosredon et Ernest Rupin, mentionne le testament du 24 septembre 1751 de messire Joseph-Louis Roquet d'Estresses, chevalier, seigneur de Paunac. Doumazac, etc., fils de Gaspard d'Estresses, seigneur du dit lieu, et de Gabriellé du Buisson de Bournazel ; testament daté de Doumazac, paroisse de Sioniac, aujourd'hui commune de Sioniac, canton de Beaulieu, arrondissement de Brive.


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Les diocèses de Limoges et de Tulle, qui formaient le Limousin, avaient été attribués à l'Ordre dés Pères Trinitaires ; mais le ressort du Présidial de Brive s'étendait sur une partie du diocèse de Cahors, à cause de la sénéchausée de Martel et de la vicomte de Turenne, et ce diocèse avait été placé sous la dépendance de Tordre de la Mercy qui s'occupait aussi de l'oeuvre de la rédemption des captifs. L'ordre bénéficiait également de lettres patentes, mais avait pour ses quêtes et ses quêteurs des usages particuliers qui sont rappelés dans l'enregistrement d'une Commission dé marguillier.

Il y a lieu de remarquer que la Commission est donnée pour trois ans seulement, et par le religieux Fraûg, du couvent de Cahors, qui remplit les fonctions de procureur général de l'Ordre ; en outre, ce n'est pas dans l'église seule, comme en Limousin, mais dans les dépendances d'icelle que se font les quêtes; qui plus est, elles sont autorisées « es temps des moissons et vendanges, de' porte en porte dans la paroisse. » Avec ces conditions, voici la mention qui sert d'exemple de ce régime diocésain :

1er mars 1755. Antoine Crozat, bourgeois, du village de la Chassaigne, paroisse de Sarrazac (1), présenté par François Lemas, procureur du dit marguillier, pour l'enregistrement. (B, f° 10, verso).

Testament du comte de Plas

L'important testament du comte de Plas mérite d'être l'objet d'une étude détaillée, presque une transcription intégrale — pour dégager les faits du style notarial peu lisible, en supprimant simplement les répétitions. Cette pièce capitale est accompagnée d'actes annexes ou complémentaires qui

(1) Sarrazac, commune du canton de Martel, arrondissement de Gourdon (Lot).


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sont donnés, naturellement, dans leur ordre. La clause spéciale des substitutions qui lui vaut d'être portée devant le Présidial devra être reproduite textuellement dans sa forme indirecte de l'enregistrement qui termine notre citation.

Nous attirons aussi en particulier l'attention sur le sort réservé au château de Plas pour assurer sa conservation dans son intégrité originelle ; remarquons aussi le sort que l'acte assure à une fille naturelle.

— 6 mai 1753. Au château de Plas, paroisse de Curemonte (1), ouverture du testament du comte de Plas, en présence de dame Blanche-Henriette de la Roche-Aymond, veuve de messire Philippe-Gilibert de Cordeboeuf, Beauverger, Mongon, maréchal de camp des armées du roy, commandeur de l'ordre militaire de Saint-Louis, gouverneur d'Oléron, habitante du dit château, de messire Pierre de Guiscard, baron de Tédirac, seigneur de Cavaignac et autres places, beau-frère (2) de feu messire Guy-Joseph, comte de Plas, marquis de Tillaye (3). Le

(1) Curemonte, commune du canton de Meyssac, arrondissement de Brive, possède encore les restes du château de Plas, dans le bourg même; une tour s'est naguère écroulée sur la place. Befceau de la famille de Plas remontant au xi* siècle, d'après le Cartulaire de l'abbaye de Tulle.

(2) Pierre de Guiscard, seigneur de Cavaignac, avait épousé, le 27 juillet 1728, Paule-Augustine de Plas, soeur de Guy-Joseph, qui suit.

(3) « Le 6 février 1746, fut célébré dans l'église N.-D. du Port, de Clermont en Auvergne, le mariage de Guy-Joseph, comte de Plas, marquis de Tillaye, baron de Marcillac, seigneur des dits lieux, fils de François-Joseph du Plas, et de Marie-Judith de Poussard de Vigan de Lignères, sa femme [mariés le 10 novembre 1709], et de Marie-François de Cordeboeuf-Beauverger du Montgon, née au château de Souchére, en Auvergne, le 7 septembre 1724, fille de défunt Philippe-Gilbert de Cordeboeuf-Beauverger, comte de Montgon, maréchel des camps et armées du roy, commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, gouverneur des Iles d'Oléron, où il mourut le 13 octobre 1721. et de demoiselle Blanche-Henriette de La RocheAymon, sa femme, soeur de l'archevêque de Toulouse [le cardinal Charles-Antoine de la Roche-Aymon (1697-1777]. M. l'évèque de Clermont fit les cérémonies du mariage. » Cf., Mercure de France, mars 1746, p. 206, Bibliothèque Nationale, Mss, pièces originales 2298, obligeamment consultées pour nous par M. Noël-Cadet et notes de M- Ludovic de Valon ; Nadaud, Nobiliaire limousin, îv, p. 549,


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notaire et juge de la juridiction de Plas procède à la présentation du testament à la requête de la dite dame, en sa qualité d'aïeule maternelle des enfants du marquis. Témoins : Bradalin Vézy, sieur de Beauregard, habitant son repaire de Beauregard, paroisse de Collonges, et de Jean Narsse, sieur de Lafon, habitant de Curemonte.

Le testament esf ainsi conçu :

Le 2 janvier 1752, Guy-Joseph de Plas, habitant le château de Plas, partant pour un voyage au long cours, dispose de ses biens entre ses enfants et édicté ses volontés : il désire être inhumé en l'église de Curemonte s'il meurt en Limousin, et lègue : le 200 livres à chacun des curés de Curemonte, SaintGenès (1) et Marsillac (2) pour célébrer, chacun d'eux, « un annuel de messes basses de requiem » pour le repos de son âme, à partir de sa mort, et il confirme les fondations de messes faites par son arrière-grand'mère paternelle ; 2° 600 livres aux pauvres, honteux ou les plus nécessiteux de ses terres, notamment pour habiller trente hommes ou femmes à l'entrée de l'hiver, après son décès et à la discrétion de son héritier. Il lègue, pour droit de légitime et portion héréditaire, à François-Henri du Plas, son fils légitime qu'il a eu de feue dame Marie-Françoise de Cordeboeuf-Beauvergier-Montgon, sa femme, soit 33.000 livres, payables 15.000 à sa majorité, et le restant par 3.000 par an, jusqu'à fin de payment. Mais si son second fils qui est chevalier, mais non profès de l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, venait à tenir galère, à l'âge de vingt-cinq ans, le premier payment sera de 24.000 livres et les 9.000 dans trois ans ensuite, avec 3.000 par an, et comme il a fait déjà des frais considérables pour lui et en fera sans doute pour son état, il ne veut pas cependant qu'il soit déduit des sommes de ce fait ; il lègue à sa fille Marie-Louise-Françoise de Plas, 40.C00 livres, soit 20.000 à sa majorité ou à son mariage, et le restant pour 3.000 livres chaque an jusqu'à fin de payment. Ses enfants sont institués héritiers particuliers, sans qu'ils puissent prétendre à autre chose sur tous ses biens et sur les avantages nuptiaux et fonds de

(1) Saint-Genès, paroisse actuellement réunie à celle de Curemonte.

(2) Marcillac-Ia-Croizille, aujourd'hui commune du canton de Meyssac, arrondissement de Brive.


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douaires qu'il avait fait à feue sa femme; s'ils attaquaient le testament de celle-ci, jl réduit leur part à 30.000 livres chacun. Jusqu'à leur majorité, ils doivent être nourris et entretenus, et élevés suivant leur condition, au dépens de son hérédité. Lorsque son fils ira à Malte ou au service du roi, il lui sera alloué 1.200 livres de pension annuelle, de même à sa fille quand elle aura qninze ans et ira dans un couvent.

II charge son héritier de nourrir dans la maison sa fille naturelle Marie-Anne, dite Doisery, et si à quinze ans elle veut aller dans un couvent, de payer sa pension au prix d'un couvent de province ; si elle se fait religieuse, qu'il paye 3.500 livres pour- son aumône dotale et 50 livres de viager; si elle veut se marier, qu'il lui constitue une dot de 4.000 livres : suivant cette disposition, est déclaré nul un billet d'écriture privée constituant à sa mère et à elle une pension-viagère, et elles ne pourrons prétendre à quoi que ce soit sur l'héritage, condition sine qua non du legs.

Il institue son héritier général et universel Guy-Charles de Plas, son fils aine (1), à la charge de payer ses dettes et legs, le désignant comme héritier pour recueillir la donation contenue dans son contrat de mariage, et, désirant conserver dans la famille les terres de Plas, Marsillac et leurs dépendances, avec les meubles, titres, argenterie et papiers de famille, tels qu'ils sont à son décès; il crée une série de substitutions de personnes, les unes à défaut des autres; (cette clause est la cause principale de l'enregistrement de l'acte, et nous la reproduisons plus loin). Il prohibe toute distraction de ses biens ainsi que la vente de ses meubtes et effets mobiliers, pendant toute la durée de ses substitutions, comme aussi il veut que « le château « de Plas, qui est bâti solidement quoique dans le goût ancien, « soit entretenu et conservé dans la forme où il est pendant la « dite durée sans que, sous prétexte de mode nouveau, nouveau « goût ou plus grande commodité, on puisse abattre ou changer « aucun des gros inurs, sauf à les réparer en cas de besoin, et

(1) Guy-Charles de Plas, marquis de Tillay, né le 23 novembre 1746, vivait encore en 1788, où il est parrain d'une clochevde Saint-Genès. Cf. Poulinière, Dictionnaire des paroisses, article Curemontc-Sain'tGenès, p. 414.


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« faire des réparations au dehors pour l'embellissement ou « entrelien des terrasses. »

Si ses enfants, vu leur descendance, ne peuvent recueillir ses biens, le testataire leur substitue encore son frère, messire François de Plas, lieutenant des vaisseaux du roi, et le fait bénéficier du quart des biens laissés libres et qui revenaient à son fils aîné.

Comme ses enfants sont en pupillarité, il charge madame Blanche-Henriette de la Roche-Aymon, comtesse de Mongon, sa belle-mère, de la tutelle, la déchargeant de toute reddition de compte et prestation de reliquat ; lorsque son fils aîné ira au service du roy, elle lui donnera 2.000 livres par an jusqu'à sa majorité ou mariage. Il ne veut enfin qu'aucun de ses enfants ne puisse prendre d'établissement de mariage, ni acheter d'emploi avant leur mariage, que de l'exprès consentement de leur grand'mère.

Le 4 janvier 1952, au château de Plas, devant le notaire sous-signé, messire Guy-Joseph, comte de Plas, marquis de Tillay, baron de Marcillac, Curemonte, Sioniac, Saint-Genès, Puy-d'Arnac et autres lieux, présente son dit testament mystique en cahier de papier timbré, cousu d'un ruban noir et cacheté en cinq différents endroits aux armes du dit seigueur; pour lequel il déclare avoir écrit onze pages, paraphées et signées ; volontés qui annulent et révoquent toute autre disposition, etc. Témoins : Jean Crauffon, docteur, en théologie, prêtre; Bernard Narse, sieur de la Gane, avocat en parlement ; Jean Dambert, sieur de la Salle ; Jean Narsse, procureur d'office de la juridiction de Plas ; Etienne Dufaure et Etienne Séragier, praticiens, habitants de Curemonte, controllé à Beaulieu par Brénie; Malmartel, notaire royal; sur parchemin.

Le 26 mai 1753, comme tutrice des enfants de Plas, dame Blanche-Henriette de La Roche Aymond, comtesse de Montgon, fait présenter le testament et les actes complémentaires par son procureur, Jean Rayjal, « en jugement par devant Christophle Lansade, écuyer, conseiller du roi, lieutenant assesseur civil et criminel en la sénéchaussée et siège présidial du Bas-Limousin » : « le dit testament à la charge de substitution pour les terres de « Plas, Marsillac et leurs dépendances avec les meubles, titres, « argenterie et papiers de famille, substitué à Messire Guy« Charles dç Plas, son fils ayné et son héritier pour les dits


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« biens seulement celluy de ses enfants mâle qui sera son héri« tier ou son fils ayné. Sy son dit fils décédait ab intestat, et « ensuite substitué à son petit-fils qui recueillera les dits biens « celluy de ses enfants mâles qui sera par lui nommé héritier, « ou s'il mourrait sans disposer, son fils ayné, et en cas que son « d. héritier on celluy de ses enfants qui recueillera la dite « substitution viendait à décéder sans enfants légitimes ou qui « serait engagés dans les ordres sacrés substitue pour recueillir « les dites terres, meubles et effets François-Henry de Plas, son « second fils et ses enfants descendans dans l'ordre et manière « exprimé à l'égard de son frère, et si le d. François-Henry ou « celluy de ses enfants qui recueilleront lad. substitution vien« dront à décéder sans enfants légitimes ou qui seront engagés « dans les ordres sacrés, dans led. cas, substitue pour les mêmes « terres et effets Marie-Louise-Françoise de Plas, sa fille, comme '« aussi substitue dans les cas portés aud. testament Messire « François de Plas, lieutenant de vaisseaux du roi, pour recueil« lir les susdits biens spécifiés aud. testament au défaut de tous « les enfants et de leurs descendants légitimes après le dernier « d'iceux et dans l'ordre exprès, exprimé aud. testament. » Après lecture et publication judiciairement faite par le greffier, le testament est tenu pour insinué et enregistré, avec ses actes annexés « pour servir à toutes fins que de raison. »

Contrats de mariage et donations entre vifs à Brive

Nous plaçons en tête de ce genre d'actes privés, ceux qui ont été passés à Brive même, les détaillant plus particulièrement, chacun selon son importance. Rappelons que les contrats de mariages sont enregistrés parce qu'ils comportent donations entre vifs.

Ces actes étaient d'abord soumis à un contrôleur — le sieur Mayjonade, pour les années 1731 à 1736, registre A, qui seul les contient — et qui percevait sur eux des droits du fisc, sans compter les cas des droits réservés qui frappaient ensuite certains d'entre eux ; puis ils étaient présentés devant le Présidial par des procureurs, celui des donateurs et celui des donataires, qui en requéraient l'insinuation et l'enregistrement, à toutes fins, c'est-à-dire en


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vue de litiges éventuels. Trois procureurs semblent avoir eu alors la spécialité, sinon le privilège, de ces contrats ou actes de donations, ce sont : Jean Serre (1), François Malepeyre et Jacques Lacroix.

On remarquera que ces actes brivistes importent parfois pour leur intérêt à côté de la topographie urbaine des immeubles qu'ils concernent, comme pour les familles qui sont nommées ; un, entre autres, est particulièrement touchant, quand un homme de peine domestique fait don de son avoir à ses maîtres, moyennant une petite rente, avant de partir au service.

— 6 août 1731, à Brive. Contrat de mariage de Jeanne Laroche avec Pierre Péronne (2), fils de François, huissier, et de Louise Delmond. Les parents de la future, Jean Laroche, me mareschal, et Jeanne Laroche, lui constituent 2.000 livres ; et ceux du futur la moitié de leurs biens, sous réserve de l'usufruit, mais à charge d'entretenir et nourrir les deux époux qui, d'autre part, se font des donations mutuelles. Témoins : messire Dominique Dubois, écuyer, conseiller secrétaire du roi, maison et couronne de France; Pierre Pascher (3), avocat en la cour; Bouschie, notaire à Brive. (A, f° 14, verso).

— 4 mars 1734, à Brive. Donation entre vifs de Jean-Charles, travailleur à bras, habitant du lieu du Buisson, maison des héritiers d'Alègre, paroisse de Saint-Viance (4), « sur le point de partir pour la milice du Bas-Limousin », à demoiselle Marthe Laval, épouse Jean d'Alègre (5), sieur de Lacombe, de ses biens

(1) Fils d'autre Jean (1), procureur quand il se maria, le 11 février 1688, et commis au greffe du sénéchal (1693-1703); Jean (II), baptisé le 28 avril 1707, troisième consul en 1724, procureur en 1733, mort dès 1749; père d'autre Jean, avocat, juge d'Allassac.

(2) Un Pierre Péronne est archer huissier en 1707, puis vient François en 1713 avec le même office; on trouve encore Pierre Péronne, procureur au siège de Brive (1751 à 1758), et un autre Pierre, greffier d'office (1766). Arch. de Brive.

(3) Pierre Pascher, avocat depuis 1721 (?), mourut le 13 mai 1754. Arch. de Brive.

(4) Saint-Viance, commune du canton de Donzenac, arrondissement de Brive.

(5) Jean-Martin d'Alègre, écuyer, seigneur des Teyres, paroisse de


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moyennant un viager annuel de 10 livres, les biens consistant en diverses sommes qui lui sont dues. Témoins : Jean-Louis Chamaillard, prêtre, docteur en théologie ; J.-B. Guiraud, me chirurgien ; Lacoste, notaire royal. (A, f° 14).

1er mai 1734, à Brive. Contrat de mariage de .Bernard Duroy, docteur en médecine, avec Françoise de Nicollet. François Duroy, bourgeois, veuf de demoiselle Marie de Corrèze, de Puy-Labrousse, habitants de La Boissellerie, paroisse de SaintAulaire (1), donne à son fils les biens de la Gautayrie et de la Guintane, plus des terres au tènement de Leygonie, le domaine de la Borie-Basse, de Merchadour, paroisse de Dampniat (2), acquis de défunt Charles Desprès, sieur de la Bernardie (3); le sieur Jean Nicollet, bourgeois, donne à sa fille 1.500 livres à prendre sur les biens de son épouse, demoiselle Vincens, mais après décès, s'étant réservé l'usufruit, et la mère ajoute la moitié de ses biens; en cas d'incompatibilité d'humeur, elle se réserve la jouissance de sa maison de Brive ; les époux Nicollet se chargent de nourrir et entretenir les futurs époux et leur famille, le dit Bernard Duroy devant rapportera la communauté le revenu de la constitution qui lui est faite. Des clauses sont stipulées pour doter la descendance. La future reçoit encore 800 livres de bijoux et bagues, à elles propres, et l'époux lui assure 600 livres, l'épouse à l'époux 300 livres, et Duroy père ajoute pour son fils 300 livres, se réservant l'usufruit. Lacoste, notaire royal. (A, f° 15, verso).

— 6 mars 1735, à Brive. Donation entre vifs de Thèves SoubreSaint-Viance,

SoubreSaint-Viance, de la garde ordinaire du roi et lieutenant du du prévôt général du Limousin, qui avait, en 1685, fait un legs à l'hôpital de Brive, laissa une succession litigée dont le règlement traîna jusqu'en 1764, d'après les archives de l'hôpital, B, 27. Inventaire sommaire, p. 363.

(1) Saint-Aulaire, aujourd'hui commune du canton d'Ayen, arrondissement de Brive.

(2) Dampniat, commune du canton de Brive.

(3) Charles Desprès habitait en 1716 La Borie Basse, d'après Champeval, Dictionn., n, p. 175, donnant des notes généalogiques assez confuses sur sa famille qui sont cependant à consulter pour la situation et transmission de ses'terres auprès de Dampniat.


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nie, maçon, à Etienne Poumiers, marchand-mazelier (1), et à ses enfants, de ses biens consistant en : 1° une maison, quartier de Puyblanc, confrontant à une rue qui va de la grande-rue de Puyblanc, au ruisseau de Verdanson (2) ; 2° deux terres (deux stêrées) aux Chapelies (Las Chapeliasl, « les fosses de Maigne », confrontant avec les chemins qui vont à Cosnac et au Peyroux (3) et aux propriétés Pierre Delaure et Dufaure; 3° un mobilier meublant la maison (et ' qui est énuméré) ; 4» une terre et bruyère, aux appartenances de Pourret, « paroisse d'Ussac en Vicomte (4) », appelées La Pourquetout, contenant dix journaux, confrontant avec le chemin par lequel on va de Rivet à Château-Fadèse (5)... sous réserve de l'usufruit et à condition de nourrir et d'entretenir le donateur selon sa condition. Témoins : Jean Chauffengeal, bourgeois ; Jacques Pouget, marchand, et Jean Couzin, praticien, de Brive. Lacoste, notaire royal. (A, f" 25).

(1) Théve, Etienne; mazelier, boucher; les noms Sbubrenie et Poumiers sont encore portés par des familles brivistes.

(2) Le ruisseau de Verdanson coule encore sous la rue Gambetta et la rue de Verlhac. La rue Lecherbonnier, jadis rue de La Motte, rue La Jugie, puis rue Haute; les rues Dubois et de Lestang, Saint-Jean et de Carbonnières joignent la rue de Puyblanc et la rue Gambetta.

(3) Les Chapelies. village encore subsistant commune de Brive, au bord de la ligne ferrée de Tulle. Le chemin de Cosnac (chef-lieu de commune du canton de Brive), actuellement chemin de grande communication, suivant la vallée, autrefois montant la colline du Pilou, et le chemin du Peyroux (village et château en ruines maintenant, commune de Malemort, canton de Brive) suivant la colline vis-à-vis, s'embranchant avec le précédent, comme celui-ci s'embranchant avec la route départementale d'Aurillac.

(4) Pourret, village, commune d'Ussac, canton de Brive; jadis Ussac était une baronnle de la vicomte de Turenne pour dix-neuf villages et quatre cent soixante huit feux, au xvme siècle, mais la Saulière et Saint-Antoine des-Plantades, notamment, de cette paroisse, relevaient de Donzenac, qui était une baronnie des ducs de Ventadour.

(5) Rivet, village, commune de Brive, est desservi par un chemin de crête suivant la cîme de la colline de Vialmur, et passant auprès des murs, presque à ras du sol, de l'ancien château Fadèse, disparu, ayant appartenu aux des Roffy de Griffolet qui se titraient, aux xvii'-xviu* siècles, seigneurs de Castel-Fadèse : ce nom est encore porté par une maison isolée, ancienne auberge sur le chemin.


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— 30 juillet 1734, à Terrasson (1). Donation entre vifs de demoiselle Antoinette de Maillard, fille aînée de feu Jean Maillard et de Madeleine Larroque (2), habitante de Brive, à sa soeur, demoiselle Jeanne de Maillard, de 2.000 livres et d'une chambre de sa maison de Brive, celle du côté de la rue, avec le cabinet attenant et les meubles qui la garnisssent, à prendre après son décès. (A, fo 20, verso).

— 5 mars 1734. Donations entre vifs de Magdeleine Bedenes, veuve Jacques Salés, bourgeois, de Brive, à Marie Bardisson, épouse François Delpy, me tailleur d'habits à Brive : 1» d'une maison de la ville, rue des Cordeliers confrontant « avec cette rue à l'orient, à une autre maison de la dite Bardisson au midi, d'occident avec la maison de Marie Juge et du septentrion à la petite rue qui va de la précédente au Verdanson (3) » ; 2° d'un mobilier, qui est énuméré, menblant la maison. Si la donataire meurt avant la donatrice, celle-ci reverse son don à la fille mineure des époux Delpy, mais elle se réserve d'habiter la maison et de jouir des meubles durant sa vie. Témoins : Léonard Poumiers et Jean de Guillen, praticiens de Brive. Enregistré le 11 décembre 1734. (A, fo 20).

— 20 décembre 1734, à Brive. Donation entre vifs de Jeanne Chassaing, veuve de Géraud Serre, me sellier, à Jean Serre, son fils aîné, aussi me sellier, et Marie Serre (4), sa fille, couturière,

(1) Terrasson, chef-lieu de commune et canton, arrondissement de Sarlat (Dordogne) ; alors duché d'Ayen, et du ressort du présidial. Bien que l'acte soit passé à cet endroit, nous l'insérons pour Brive, étant donné la famille Maillard qu'il intéresse.

(2) La famille Maillard, qui eut un rôle si important dans l'histoire locale, eut de si nombreuses branches et rameaux qu'il nous est impossible d'identifier ces rejetons !

(3) A la rue des Cordeliers, ou des Frères, maintenant BlaiseRaynal, étaient embranchées plusieurs rues allant au ruisseau du Verdanson coulant actuellement sous les rues Gambetta et de Verlhac : le chemin Soutre (tronçon de la rue Lecherbonnier), les rues de Lestang et Dubois, la rue Saint-Jean et la nouvelle rue ouverte en prolongement de la rue du Perron, et qui existait autrefois comme petite rue étroite.

(4) Plusieurs familles Serre existent à Brive depuis le xvi* siècle dans toutes les classes de la société.


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pour les aider à prendre un établissement et faire un commerce, chacun en particulier, du « peu de biens qu'elle a de son chef et de son défunt mari, » soit : 1« à son fils, la moitié d'une maison, rue de la Jaubertie, et la moitié de la boutique qui se trouve sous la maison du sieur Majour, sur la rue « par laquelle on va de la place publique de la présente ville à la porte de Corrèze (1), » et la moitié de tous ses meubles autres que ceux qu'elle va donner à Marie Serre, sa fille, et la moitié des marchandises en sellerie qui sont dans les dites maison et boutique, à la condition de lui payer, à elle 30 livres de pension annuelles et viagères quand elle ne vivra plus avec lui, et de verser à Etienne Serre, son frère, aussi sellier, 300 livres pour tous droits patrimoniaux, Jean Serre devant, lui aussi, ne plus prétendre à tous éroits de légitime ; 2» à sa fille, une petite maison « au quartier de la Jaubertie, confrontant d'orient avec une maison du seigneur de Cosnac, du midi avec une maison du sieur Etienne Orcel, rue entre deux, d'occident avec la maison de la nommée Mondart, et du septentrion avec la maison de madame du Batut (2), » plus 300 livres à payer à sa mort, plus des meubles, linges et ustensiles, pour tous droits de légitime. La mère dispose de tous autres biens pour en disposer à son gré. Reçu par les deux notaires royaux appelés Lacoste. (A, f» 26).

Cette donation est complétée par une autre de la même Jeanne Chassaing, veuve Serre, à son fils cadet, Etienne Serre, le 18 juin 1735. (A, f» 33).

— 9 mars 1736, à Brive. Donation entre vifs de demoiselle Marie-Thérèse Bounie, veuve de François Malepeyre, bourgeois et marchand (3), à Jean-Baptiste, Marie et Louise Malepeyre, ses

(1) C'est la rue Majour, actuellement, qui utilise la partie de la rue de Corrèze qui va de la Grand'Place à la rue Barbecane et a été prolongée en 1840-1 jusqu'au boulevard. La maison du sieur Majour, n°* 15 à 19 de cette rue, est celle du père du docteur Majour, bienfaifaiteur de la ville, né là en 1757, en mémoire duquel la voie publique porte son nom.

(2) Probablement Marie de Lescot, fille de Pierre, seigneur de Martainville, avocat du roi au présidial de Brive, et qui épousa, en 1728, M. du Batut de La Peyrouse.

(3) Marchand droguiste, épicier, auteur de la branche des Malepeyre de Corrèze (?).


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enfants, de 4.000 livres à chacun d'eux, sauf usufruit. Témoins : Antoine Brune, marchand, bourgeois (1), et Charles Chaleauret, praticien (2), de Brive. (A, f° 42, verso).

Autres contrats de mariage et donations entre vifs

C'est la suite, pour leur genre, des actes précédents. Sont mentionnés en tète de cette seconde série et avec plus de détails, trois qui sont particulièrement intéressants, comme exemples. Le premier date d'un certain nombre d'années auparavant, mais il est enregistré à Brive sans doute à cause des sujets de litige ou suites judiciaires qu'il comporte et qui ressortent de la juridiction du Présidial. Il n'était d'ailleurs pas nécessaire que l'insinuation et l'enregistrement aient lieu immédiatemment après que l'acte fut passé, mais lorsque survenaient des contestations, que l'exécution des clauses rencontrait des difficultés ou que des procès étaient à prévoir.

— 30 mai 1694, au château des Champs, paroisse de Boubonlès-Ceissat, en Poitou (3). Contrat de mariage entre messire François Dalmais, écuyer, sieur de Farges, avec demoiselle Julie de Chouli de Permangle, « autorisée et licenciée (4). » Fils

(1) Fils d'Etienne Brune et de Jeanne de Coste, qu'on trouve marchand et bourgeois depuis 1715, appartient à la famille du maréchal et pourrait être son grand-oncle.

(2) Le 12 janvier 1736, Charles Châteauret, praticien, avait épousé Antoinette Bourchie, fille de M* Jean Bourchie, notaire royal. (Arch. comm. de Drive, GG. 49).

(3; Boubon-lès-Ceissat, aujourd'hui commune de Cussac, canton d'Oradoursur-Vayre, arrondissement de Rochechouart(Han'.e-Vienne); se trouvait dans une enclava poitevine en plein diocèse de Limoges. Cf. Pierre de Fontaine de Resbecq, Cussac (Limoges, 1906), et Lecler et Royet, Bonbon (Limoges, 1903).

(4) « Autorisée et licenciée, » c'est-à dire émancipée sans doute par son âge majeur, mais étant orpheline de père contractant avec l'autotorisation de sa mère. Elle ne figure pas parmi les. enfants de ses parents ci-dessus indiqués.


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de feu messire Antoine Dalmais, vivant sieur de Farges (1), et de feue dame Jeanne Guiscard de Cavaignac, demeurant en son château de Farges, en la paroisse de Louignac en Bas-Limousin ; le futur se constitue tous ses biens et immeubles, — les meubles seront confondus dans la communauté; fille de dame Isabeau de Lusson, douairière de défunt de messire Jacques de Chouly, vivant seigneur de Monchalvy, Permangle, Boubon, Leschamps, gouverneur pour le roi de la ville et château de Landos (2); la

(1) Louignac, aujourd'hui commune du canton d'Ayen,'arrondissement de Brive (Corrèze), alors duché d'Ayen, possédait le château des Farges d'où semble originaire la famille Dalmais et où son chef, Jean Dalmais, sieur des Farges, fut anobli en avril 1654, lettres confirmées par brevet du 6 mai 1668 (Nadaud, Nobiliaire du Limousin, n). Un François Dalmais est dit conseiller d'élection à Brive, 1625-3?.

(2) D'une famille originaire de Saint-Yrieix (aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement de la Haute-Vienne), — son aïeul paternel fut le premier maire de cette ville en 1565, — troisième fils de Paul de Chouly, gouverneur de la même ville en 1594, et de Fiançoise de Gentils, Jacques de Chouly, écuyer (1655 64), puis chevalier (1678;, (quand il porte, au mariage de son fils Yrieix, les mêmes titres qui lui sont donnés ici en 1694, mais château de Landos est pour Château-Landon, dit aussi Château-Gaillard sur d'autres pièces). En 1655, il est capitaine des Gardes du duc de Nemours et premier gentilhomme de sa chambre, conseiller maître-d'hôtel de Sa Majesté, et en 1C6S, il compte parmi les deux cents Chevau,-légers du roi ; il habite d'abord au château de Montchaty, paroisse de Doumazac, en Limousin, et puis le château des Champs, qu'il tenait de son frère, comme on va le voir, et qu'on eut de la peine à sauvegarder contre des saisies pour taxes en 1679, 1692', 1700 et 1711, sur lui et son fils aîné, héritier du bien. Il testa le 28 mars 1687 et mourut à l'âge de soixante quinze ans; il fut enterré le 4 avril 1687, en l'église de Doumazac.

Son mariage fut conclu d'après contrat du 13 juin 1655, avec demoiselle Isabeau Roux, fille de Jean Roux, écuyer, seigneur de Lusson, de Reillat, de La Forest, etc., et de dame Jacquette de Pressât (acte passé au château des dits, repaire noble de La Forest, paroisse de de Saint-Gervais, juridiction de Rochechouart) ; il eut huit enfants : 1* YrieixJunien. marquis de Permangle, capitaine des grenadiers du régiment de Sauveboeuf; 2° Gabriel, lieutenant-général des armées du roi ; 3° Jacques, prieur; 4° Louise, mariée au comte de La Vigerie ; 5° Julie, dont il s'agit ici ; 6» autre Louise ; 7* Anne-Thérèse, marquise de Sauveboeuf; 8" Isabeau, supérieure du couvent des Dames de Saint-Yrieix. Cf. Nadaud, Nobiliaire du Limousin, i, p. 558, comT.XLI. 3-2


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future se constitue, de son côté, les droits qui lui reviennent de son père, 3.000 livres léguées par son oncle, le seigneur de Permangle (1), et sa mère lui donne en dot 2.000 livres qui lui sont payées en louis d'or et d'argent. En augmentation de dot, la dame de Monlchalvy a promis de nourrir les futurs — « les dits proparlé et proparlée (2), » — un valet et deux chevaux,

piété par Saint-Allais, Nobiliaire, et le Nouveau d'Hozier, p. 98, d'après les notes obligeamment prises pour nous à la Bibl. Nat. par M. Noël-Cadet. Cf. aussi Abbé Lecler, Monographie du canton de Saint-Mathieu (Bull, de la Soc. hist. et arch. de Limoges, xxxi, 1S93, p. 28).

(1) Il s'agit du frère aîné de Jacques de Chouly : écuyer, seigneur de Monchasty et de Permangle, né en 1604, aide des camps et armées du roi, maréchal-des-logis de la compagnie des deux cents Chevaulégers de la Garde de S. M., son conseiler et maitre-d'hôtel ordinaire — titres qu'il passa sans doute à son cadet qui les porta à son tour ; il s'est distingué dans les guerres de Hollande et de la Fronde; en sa faveur, le gouvernement de Limoges fut créé et il en fut nommé gouverneur en 1676. Mort en 1679, son oraison funèbre fut prononcée le 12 février, en l'église Saint-Pierre-du-Queyroix ; le P. Bonaventure lui consacre un article dans ses Annales limousines, m, et l'abbé Arbellot une de ses Biographies limousines (1894). C'est lui qui avait acheté, le 15 février 1659, la terre de Champs, de Jeanne de La Mosnerie, épouse séparée de biens d'avec Louis de Bermondet ; mais, marié avec Anne de Saint-Mathieu, ils n'eut pas d'enfants et fit son héritier son neveu, Yrieix-Junien, sans oublier dans son testament son frère et ses autres neveux, comme on l'a vu.

(2) Dans ce contrat se trouve portée tout d'abord la formule : « ... sur les propositions du mariage proparlé entre led. sieur, écuyer Dalmais avec la Dmlle Julie de Chouli de Permangle, a été fait convenu et arrêté les conditions, conventions et stipulations du gré et des parties qui s'en suit, c'est à savoir que les dits proparlé et proparlée, de l'avis et consentement de lad. dame douairière mère... » — Et au cours du document est plusieurs fois répétée l'expression : « led. seigneur proparlé et ladite Dlle proparlée. »

Or, dans son Dictionnaire de l'ancienne langue française. Godefroy mentionne à l'article porparler (auquel renvoie le mot proparler, l'équivalent moyennant une transposition de lettres, par simple phénomène linguistique), les termes analogues : « mariage pourparlé », usité dans des textes français de 1503 à 1504, et dans le sens : « discuté, tramé », mais il n'indique pas le participe passé appliqué à des individus et employé substantivement, comme dans notre contrat. Du


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pendant trois ans, à commencer le jour même; pour cette nourriture, « le seigneur Proparlé a reconnu à la Demlle proparlée » 3.000 livres pour lui servir en propre. Toutefois, en cas d'incompatibilité d'humeur et de mort, la dame de Monchali donnera, pour la nourriture, 2.000 livres à payer après sa mort, sur ses biens, sans aucun intérêt. Des clauses sont arrêtées aussi en cas de mort de l'un ou de l'autre, entre eux et vis-à-vis de la dame douairière. Quoique les biens du futur soient en pays de droit écrit, ils soumettent leurs conventions de mariage à la coutume de Poitou. Le futur donne et lègue par préciput des hoirs et tierce partie des fonds et bien à un de ses enfants mâle à venir de ce mariage, afin de conserver toujours un chef aîné dans sa maison ; et en cas qu'il ne fasse de nomination de son vivant, il en laisse le pouvoir à sa future épouse, qui choisira le fils le plus capable, et au cas que ni l'un, ni l'autre n'en ait fait, s'il veut que la donation revienne à l'aîné. Les parents et amis qui reçoivent lecture de ce contrat le signent; ce sont, avec la,dame douairière de Chouly, dame Thérèse de Chouly, marquise de Sauveboeuf (1), messire Gabriel Roux, écuyer, seigneur de la Salle de Lusson; dame Thérèse Roux de Château-Rocher (2),

contexte, il résulte évidemment que les mots â part : « proparlé, proparlée • prennent la signification de : t sujets des pourparlers », de personnes objets des négociations de mariage ou du présent acte, mais c'est une répréhensible faute de langue, assez singulière dans un document concernant une famille d'un certain rang, à moins que ce ne soit une expression locale, courante alors, — une pictavinité du xvn* siècle ; elle n'a plus eu cours probablement, car elle a échappé au comte Joubert, Dictionnaire des patois du centre de la France, si bien informé pourtant, ainsi qu'à Favre et à Lalanne, pour leurs Glossaires poitevins (1867 et 1858).

(1) Anne-Thérèse dé Chouly avait épousé, par contrat du 16 janvier 1678, messire Charles-Joseph, marquis de Ferrières de Sauveboeuf, seigneur baron de Pierrebuffière, Aigueperse, Cherompnat, fils de défunt Charles-Antoine de Ferrières, et de dame Claude Rosiers de Cherompnat. Devenu marquis de Sauveboeuf, Charles-Joseph commanda le régiment de Tulle et fut maréchal de camp; elle en était veuve en 1691 quand elle demande par requête au sénéchal de Sarlat pour l'administration des biens de seâ enfants (1693-1695); Arch. dép. de la Dordogne, B. 124.

(2) Noble Gabriel Roux, écuyer, seigneur des Combes, de Lusson,


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pour la fiancée ; Yrieix de la Fon, écuyer, seigneur de Moissat des Mirous (1) ; Jeanne de Sorbied, etc., parens et amis. Reçu par Redon, notaire ; contrôlé à Rochoir (2). Enregistré à Brive, le 7 mai 1735. Jean Serre et François Malpeyre, procureurs. (A. f» 23, verso).

— 11 février 1733. Contrat de mariage de messire JeanBaptiste-Joseph d'Arche, écuyer, seigneur du Pouget (3), avec Jeanne-Marie-Cécile de Monmaur. Noble Pierre de Monmaur, seigneur de Laulerie, conseiller du roi et son lieutenant particulier au siège sénéchal de Martel, co-seigneur de la ville de Meyssac (4), père de la fiancée, lui constitue en dot 20.000 livres,

de La Salle,- Maumont, paroisse de Saint-Front-La-Rivière (aujourdhui chef-lieu de commune, canton de Saint-Pardoux-La-Rivière, arrondissement de Nontron, Dordogne), époux de Jeanne Talérand (ou de Taleyrand), mourut le 24 mars 1646 ; il était fils de Jean, chevalier, seigneur de Lusson, et de Jacquette de Pressac. Thérèse Roux était sa soeur; elle avait épousé, le l,r avril 1676, François Dumas de Payzac, sieur de Château-Rocher. (Nadaud, op. cit., ni, 118, 199).

(1) Jean de Lafon, sieur de Moissac, avocat au Parlement de Bordeaux, habitant la ville de Saint-Yrieix, fils d'Yrieix de Lafon, juge de la justice de Château-Bouchot, lieutenant du viguier de SaintYrieix; en 1656, il avait acheté d'Yrieix de Chouly de Permangle, la charge d'Elu en l'élection de Limoges, provenant d'un frère de celui-ci, Jean, écuyer, sieur de Vialle, mort le 12 juin 1655. (Nadaud, op. cit.).

(2) Rochoir pour Rochechouart ! (aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement de la Haute-Vienne), chef-lieu, alors, d'une subdélégation, subdivision de l'Election, et, à dater de 1714, de l'élection de Confolens. L'orthographe des noms de lieux de cet acte est très fautive à partir de Déchamps, pour des Champs, etc., etc.

(3) Jean-Baptiste-Joseph d'Arche du Pouget, chevalier, seigneur de Rochefort, co-seigneur de Meyssac et de Sérilhac. par la suite, fut trésorier de France à la mort de son père (1743-54), habitait Tulle, paroisse de Saint-Julien, rue Fontaine-d'Arche, et résida à Bordeaux en 1765; il ne semble pas avoir eu d'enfants de Jeanne de Montmaur; il testa le 12 septembre 1785 (Bosredon et Rupin, Sigillographie du Bas-Limousin, i, qui donne son sceau, p. 160). Le Pouget La-Tour, son fief, était un repaire noble, paroisse Saint-Martial de Gimel, actuellement commune de ce nom, arrondissement de Tulle.

(4) La famille de Monmaur habitait le bourg même de Meyssac, en la maison forte de la Rue; elle possédait, avec bien d'autres, une part de la co-seigneurie et justice de l'endroit, par suite de la vente


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y compris 3.000 léguées par feue dame Suzanne Lepeuple de Mily, sa mère (le 3 septembre précédent); en outre, la moitié de ses biens, dont il garde l'usufruit ; d'autre part, messire JeanJoseph d'Arche, seigneur de Lauzelou, conseiller du roi, président trésorier général de France au bureau des finances de la généralité du Limousin, habitant Tulle, donne à son fils, le conjoint, la moitié de ses biens, excepté la seigneurie de Lauzelou, Aranut, Maliot, le Donnerot et leurs dépendances (1), qu'il se réserve ; la mère, dame Martiale de Jouacén de la Geneste, donne à ce même fils 2.000 livres payables à sa mort. Témoins, à Me3'ssac, M. Charles de Gaye, chanoine de Tulle; noble Henri Dulmet, seigneur de la Serre et co-seigneur de Meyssac, et y habitant. Contrôlé au bureau de Souillac. Reçu par Boues, notaire royal. (A, fo 8).

— 8 novembre 1734, à Saint-Pantaléon (2). Donation entre vifs de Hugues Lescot, prêtre, docteur en théologie (3), ancien curé de Saint-Pantaléon, à son neveu, Hugues Lescot, marchand à Brive, consistant en ses droits patrimoniaux et sur l'hérédité de sa tante, Dlle Marguerite Lescot, et de diverses créances à lui dues par Pierre Lescot, frère du donateur, et divers particuliers, d'un mobilier, dont l'inventaire est mentionné ; le donaqu'en

donaqu'en fait, en 1622 1624, la vicomtesse de Turenne, duchesse de Bouillon, pour la somme de 8.500, francs sous la réserve d'hommage. Cf. Poulbrière, Dict. Parr., n, p. 257. Pierre de Montmaur était fils de Jean, déjà lieutenant particulier de Martel, et semble avoir vécu de 1700 à 1773 (?).

(1) Ces seigneuries ou membres de seigneuries sont autour de Tulle; l'Auzelou et Maillot dans la commune actuelle ; Donnerot est pour Donnareaux (?) également ; tous de la paroisse de Saint-Pierre. Henri (II). écuyer, seigneur de La Tour, co seigneur de Meyssac, est, sans doute, le même que le nôtre; celui-ci fut confirmé dans sa noblesse par lettres du roi d'août 1739, lesquellus rappelaient l'anoblissement accordé en 1643 à Henri (I), son aïeul, lieutenant au régiment de Turenne-lnfanterie, et, en 1641, à Jean Dulmet, frère de celui-ci, major au régiment de Turenne.

(2) Saint-Pantaléon-de-Larche, commune du canton de Larche, arrondisssemeht de Brive, et à 7 kilomètres de la ville.

(3) Hugues Lescot, prêtre en 1601, est porté, dès 1730, comme ancien curé dans la liste des pasteurs de l'église de Saint-Pantaléon-deLarche, nommés par M. Poulbrière, Dictionnaire des Paroisses, m, p. 275; Pierre Lescot, son frère, était avocat dès 1704.


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teur se réserve l'usufruit et la propriété d'autres biens non énumérés ici ; son neveu devra distribuer à son décès 1.000 livres à Mlles Marie, Marguerite et Thérèse Lescot, soeurs du donataire. Témoins : Pierre Conchard, avocat en la Cour, et François Chassaing, bourgeois et marchand. Lacoste, notaire. (A, fo 18, verso).

Il suffit maintenant d'une nomenclature chronologique par date d'enregistrement ou inventaire sommaire pour les actes suivantes :

— 30 juillet 1731, au village de Bouyssou, paroisse de Sérilhac (1). Donation entre vifs de Jean Monmaur, laboureur, et Jeanne Soulier, conjoints, de leurs biens, à Louis Soulier, praticien, du village du Soulier, paroisse de Marcillac (2). (A, f" 3, verso).

— 31 octobre 1733, à Beaulieu (3). Donation entre vifs de Jean Durieux, sieur de la Combe, ancien officier du régiment DauphinInfanterie, habitant le Batut (4), soit 200 livres, après décès, à Jean Marbot, premier du nom, bourgeois, son neveu, du village de Crox, paroisse du Puy-d'Arnac (5). Témoins : Jean Faurie, greffier du Teillet, du village de la Marquisie, paroisse de Saint-Geniès (6), et André Champel, me tailleur, de Beaulieu. (A, fol).

— 29 novembre 1729, à Argentat. Donation entre vifs de Martial Esparvilliers, vigneron, de ses biens, sauf usufruit, à Jean Hamilton, écuyer, et Dlle Jeanne Ventach, sa femme (7), habi(1)

habi(1) chef-lieu de la commune, canton de Beynat, arrondissement de Brive.

(2) Marcillac-La Croze, aujourd'hui commune du canton de Meyssac, arrondissement de Brive.

(3) Aujourd'hui chef-lieu de commune et de canton de l'arrondissement de Brive.

(4) Le Batut est un village, sorte de faubourg de Beaulieu.

(5) Nous avons trouvé, depuis le xv* siècle, des Marbot en la paroisse de Puy-d'Arnac (commune du canton de Beaulieu).

(6) Saint Genès, paroisse réunie à Curemonte, ainsi que nous l'avons dit plus haut. Le Teillet, important village de la commune de Puy-d'Arnac, canton de Beaulieu, avait une justice seigneuriale.

(7) M- Bombai, op. cit., signale dès 1616, un Hamilton, et, en 1727,


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tant Argentat. Témoins : Pierre Beyssen, greffier de La Vigerie (1), et Antoine Phélipe, me chapelier, d'Argentat. Enregistré le 27 février 1734. (A, fo 2).

— 16 février 1734, à Argentat. Donation entre vifs de Jeanne Seimbeille, veuve Jean Périer, marchand, à Léger-de-Lestangde-Daive, sieur de Lacombe (2), et Dlle Toinette Périer, gendre et fille. (A, f0 12, verso).

— 11 février 1734, au village de Verniat, paroisse de Nonards (3). Contrat de mariage de Guillaume Roche, vigneron,

Jean Hamilton ; 1731, Hamilton, et, 1736, Jean Hamilton, syndics fabriciens, parmi les Ouvriers (Conseil de Fabrique) de l'église paroissiale d'Argentat, et, parmi les consuls de la ville, des Jean Hamilton, deuxième en 1722; premier en 1727; (... Hamilton, 2* en 1728); premier en 1729, premier en 1736. D'autre part, deux minutes notariales, des archives Amédée Muzac, signent comme clercs, divers actes de Jean Darche, en 1695, Jean Amilton, et un acte de Bourchioux, 21 novembre 1698, Jean Amilton, jeune. — Lequel est le nôtre? Mais sa femme, Jeanne Ventach, est la fille de Jean Ventach, bourgeois, mort avant le 19 novembre 1718, et de Dlle Anne Durfort (minutes Darche, ut supra). En 1775, Dlle Marie Hamilton, fille majeure de feu Jean Hamilton, bourgeois, habite à Argentat, maison de Reynal (emplacement de l'actuelle halle aux grains), où elle possède une chambre, et qui confronte * ... au nord avec autre maison dépendante aussy de l'hérédité de sieur Hamilton. » lArchives A. Muzac, série H). Inutile d'ajouter que ces Argentacois n'ont aucun rapport, si ce n'est par leur curieux nom de forme anglaise, avec lord Hamilton qui se cacha à Brive, sous le nom de chevalier Binet, en 1751, d'après les Archives des Affaires étrangères et les documents locaux produits par le comte P. de Cosnac et Jean de Saint Germain dans le Bull, de la Soc. se, hist. et arch. de la Corrèze, en 1894 et 18)6, quoi qu'en dise M. Champeval (qui attribue, il est vrai, ces études à M. Gaston de Lépinay !), dans son Dictionnaire des familles nobles et notables de la Corrèze, t. n, p. 239, au mot Hamilton ; ce féodiste signale, d'après le Chartier de Blanat, le contrat de mariage, le 7 juin 1720, de Jean Hamilton avec Jeanne Ventach.

(1) M. Bombai, op. cit., un Beyssenc, greffier, en 1713, de cette justice dépendant d'un petit fief dont il va être question plus loin.

(2) Dans la liste des consuls d'Argentat donnée par M. Bombai, est, en 1715, premier consul, Léger de Lestang, sieur de la Combe.

(3) Nonards, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Beaulieu, arrondissement de Brive ; La Garnie est un de ses gros villages, Verniat — Vergnac, en est un autre.


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de la Garnie, avec Marie Guy, à qui la mère, remariée au sieur Peyrissac, donne ses biens, sauf usufruit et réserve. (A, fo 13, verso).

— 6 mars 1735, à Argentat. Donation entre vifs de Catherine Pradel, veuve d'Antoine Pradel, me mareschal, habitant le Garret, paroisse d'Hautefage (1), en faveur d'Antoine Charoules, laboureur, et Anne Pradel, gendre et fille, de Charlanes. (A, fo 21).

— 4 février 1734, à Argentat. Contrat de mariage de Jeanne Issorche avec Jacques Orlhiac, couvreur de tuiles, qui doivent vivre en commun avec leur soeur et beau-frère, Catherine Isorche et Jean Gardille, de Chassaignol, paroisse de Saint-Bauzille (2), Gardille s'engage à laisser partir Orlhiac pour travailler de son métier, le printemps et l'été, mais en retour, celui-ci lui aidera à fossoyer les vignes avant son départ et à vendanger, en ren trant. (A, fo 10, verso).

— 20 avril 1735, à Malemort, vicomte de Turenne (3). Donation entre vifs de Marguerite Fouillous, fille à feu Pierre, marchand, et à Antoinette Frugelhe, de Brugeilles, paroisse dé Beynat (4), à Dlle Marie Seillie de Laval, veuve, habitante de Fontourcey, même paroisse. Elle révoque toute donation antérieure, telle que celle faite à Pierre Mauran. (A, fo 22).

— 31 janvier 1735, à Argentat. Contrat de mariage entre Françoise Breuil et Pierre Nespoulet, du village du Monteil, paroisse de La Chapelle-Saint-Géraud (5), Orphelins l'un et l'autre, leurs frères font avec eux un arrangement d'intérêts. Témoins : Jean Chantegril, sieur de La Vigerie (6), et Jean Plaze, clerc. (A, fo 22, verso).

(1) Hautefage, aujourd'hui commune du canton de Saint-Privat, arrondissement de Tulle.

(2) Aujourd'hui Sainte-Bazile-de-Laroehe, commune du canton de Laroche-Canillac, arrondissement de Tulle.

(3) Malemort, aujourd'hui chef lieu de commune du canton de Brive; ancienne baronie, alors achetée par la famille de Noailles.

(4) Beynat, aujourd'hui chef-lieu de canton de Brive; la commune possède les villages de Brugeilles et de Fontourey qui sont voisins.

(5) La Chapelle-Saint Géraud, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton d'Argentat, arrondissement de Tulle.

(6) La seigneurie de la Vigerie lès-Argentat, qui provenait assurément, à l'origine, do la famille noble Viger, ou Vigier, de Luc-Neu-


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—5 mars 1735, au village de Pallolhe, vicomte de Turenne, paroisse d'Altillac, en Limousin (1). Donation entre vifs de Pierre Latieyre, avancé en âge, laboureur, à son gendre, Antoine Labourre, me sabotier. (A, fo 27).

— 14 mars 1735, en la ville de Meyssac. Donation entre vifs de Pierre Sourdoire, marchand, de La Chapelle-aux-Saints (2), à son neveu Jean Sourdoire, de Bétaille (3). (A, fo 28, verso).

— 26 février 1735, au village de Mourel, paroisse de Chasteaux (4). Contrat de mariage de Jaquette Lapeyre avec Hélias Doublain, de Nadaillàc (5). (A, fo 29).

— 26 avril 1735, à Albiniac (6). Donation entre vifs de Jeanne Sérigiole à son neveu Jean Borie. (A, fo 23, verso).

— 17 mars 1735, à la Borie, paroisse d'Albiniac (6). Donation

ville, au xiv" siècle. Etait jointe depuis très longtemps à la terre de Neuville, quand elle fut vendue, le 30 novembre 1633, par François de Salignac de Lamothe-Fénelon, seigneur de Neuville, à Antoine Chantegril, avocat en Parlement, bourgeois d'Argentat, qui posséda sur les dépendances du fief « la justice haute, moyenne et basse, mixte et impère. » Son fils et successeur, Jean-Charles, propriétaire de la maison delà Marque, échangea celle-ci avec Jean Dufaure contre l'hôtel noble ou château, centre du fief qui en avait été déjà détaché, sans doute, et la fit réparer, de 1641 à 1653, avant sa vente, le 3 février, aux Dames Ursulines qui y ajoutèrent, au nord, un grand corps de logis; c'était devant cette maison que le juge de la Vigerie tenait ses audiences, avec son greffier. En 1772, un Chantegril de La Vigerie était échevin de la ville et, depuis l'acheteur Antoine jusqu'en 1789, les dits Chantegril se qualifièrent de ce fait coseigneurs d'Argentat. Dans son excellente Histoire, E. Bombai donne la composition de la seigneurie de la Vigerie en 1633, et le détail du château en 1653.

(1) Altillac, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Mercoeur, arrondissement de Tulle.

(2) La Chapelle-aux-Saints, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Beaulieu, arrondissement de Brive, est arrosée par une rivière appelée Sourdoire, affluent de la Dordogne.

(3) Bétaille, chef-lieu de commune du canton de Verayc, arrondissement de Gourdon (Lot), limitrophe de La Chapelle-aux-Saints.

(4) Chasteaux, aujourd'hui commune du canton de Larche, arrondissement de Brive.

(5) Nardaillac-le-Sec, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Salignac, arrondissement de Sarlat (Dordogne).

(6) Albignac, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Beynat, arrondissement de Brive,


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entre vifs d'Antoine Monteil et sa femme, Charlotte Roubesta, à leur gendre, Jean Rivière. (A. f° 31).

— 10 juin 1735, à Brignac (1).'Donation entre vifs de Jeanne Borie, veuve Léonard Rouvets, à son fils, autre Léonard, maréchal. (A, fo 32).

— Le 20 août 1735, village de Lagane, paroisse d'Hautefage (2), vicomte de Turenne. Donation entre vifs de Jean Fournial, sabotier, à Etienne Chambon, bourgeois et marchand, notamment d'une maison au Baslier, appelée « La maison de Lagabrielle », confrontant avec la maison de Anne Dufaure, femme de Jacques Auriol, avec le roc de Lamothe, avec maison de François de Bernard et avec le port et passage du dit lieu de Bastier (3). (A, f» 36).

, — 20 septembre 1735, au village de Prugnie, paroisse d'Ussac. Contrat de mariage de Pierre Soubrenie, vigneron, avec Martiale Augier. Témoins : Pierre Juge, greffier de la juridiction de Donzenac, et Jean Lasteyrie, me apothicaire de Donzenac (4). (A, f» 36, verso).

— 2 mai 1735, à Hautefort, paroisse de Saint-Aignant, en Périgord (5). Donation entre vifs de François Faugeyroles, dit Petit François, laboureur, habitant le Lac, paroisse de Saint-Genis en Limousin (6), à Léonard Latour, tailleur d'habils, du village de Faugeyroles, diverses terres. Donation confirmée par un second acte du 20 novembre. (A, f» 37, verso).

— 30 décembre 1735, à Meyssac. Donation entre vifs de Pierre Bort, travailleur, du village de la Geneste, paroisse de Sérilhac (7),

(1) Brignac, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton d'Ayen, arrondissement de Brive.

(2) Hautefage. aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de SaintPrivat, arrondissement de Tulle.

(3) Faubourg d'Argentat, rive sud de la Dordogne.

(4) Jean Lasteyrie est collecteur de la dîme à Donzenac en 1747. Ulhry, Donzenac, p. 79.

(5) Hautefort, aujourd'hui chef lieu de canton de l'arrondissement de Périgueux (Dordogne), n'était pas antre paroissial,

(6) Saint-Genis, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton d'Hautefort (Dordogne).

(7) Sérilhac, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Beynat, arrondissement de Brive.


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à Pierre Borie, labonreur, de la Rougicre, même paroisse. (A, f0 38, verso).

— 26 novembre 1735, au village de Chavaniat, paroisse de Nonards en Limousin, vicomte de Turenne. Donation entre vifs de Peyronne Vaquier, personne fort âgée, à Pierre Bourdet, notaire royal, juge du Moulin-d'Arnac, Lostanges et autres lieux, et à ses successeurs, du village de Laval (1). (A, f° 39).

— 3Wnars 1736, à Brive. Donation entre vifs de Pierre Lagrange, dit Périchou, nouvellement engagé dans la compagnie de M. de Maurioles, régiment de Toulouse (2), du village de Gironie, paroisse d'Ussac, à Jean Lagrange, laboureur, son frère. (A, f> 40).

— 21 février 1736, à Beaulieu. Donation entre vifs de Jean Giral, travailleur, à son fils aîné, autre Jean Giral. (A, f° 41).

— 26 janvier 1736, à Beaulieu. Donation entre vifs de Jean Laval, vigneron, d'Astaillac (3), à Pierre-Léon Chaise, m« cordonnier, son neveu, en vue du mariage de celui-ci avec Anne Dumond. (A, f° 41, verso).

— 22 juin 1736, au Bouyx, paroisse de Nonards. Contrat de mariage de Guillaume Certain, bourgeois, avec Dlle Marie Escaravages. Le futur, fils de feu Denis Certain, bourgeois, et de Dlle Marie Duchamp, habitant le Parjadis, paroisse de Beynat ; la future, fille de Pierre Escaravages, bourgeois, et Dlle Jeanne Rivière, du village de la Garenie, paroisse de Nonards. Témoins : Jean Vigier, seigneur de Bouyx, François Massoulie, avocat en la cour, juge de l'abbaye Saint-Pierre, de Beaulieu (4). (A, f>44).

(1) Moulin-d'Arnac, aujourd'hui village de la commune de Puyd'Arnac, canton de Beaulieu, arrondissement de Brive ; château et seigneurie, jadis, avec justice, du ressort de laquelle était Lostanges, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Meyssac, arrondissement de Brive.

(2) Plusieurs Léonard, seigneurs de Maurioles, sont dits capitaines à cette époque, notamment Henri-François-Marie, chevalier de SaintLouis, exempt des gardes du roi, mestre de camp de cavalerie (1755 65).

(3) Astaillac, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Beaulieu, arrondissement de Brive.

(4) Le Bouix, était depuis longtemps une sieurie de la famille Viger, ou Vigier, qui la légua, en 1785, aux Fieux de Montaunet. La famille Escarravage, très répandue, tire son nom d'un important village de la commune voisine de Pny-d'Arnac, même canton de Beaulieu. On


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— 18 mai 1736, à Belveyre, paroisse de Nespouls (2), vicomte de Turenne. Donation entre vifs de Anne Védrenne, veuve Pierre Meyjonade, laboureur, à Jean Meyjonade, marchand, son fils. (A, f° 44, Vjerso).

— 2 mai 1736, à Fontourcy, paroisse de Beynat. Donation entre vifs d'Anne Vergne, veuve Antoine Sauzes, à Jeanne Sauzes, sa fille, épouse de Lasalesse. (A, fo 45, verso).

— 27 mars 1736, à Nonars. Donation entre vifs de Daniel Jaulhac, bourgeois du village de Treyssac, paroisse de Reygades (3), à Pierre Jaulhac, marchand, du village de Vaurs, paroisse de Bassignac-le-Bas (4). Témoins : Louis des Basseaux, bourgeois de Saint-Priest-Ligoure en Limousin, près Limoges (5), et Jean Bourdet, marchand. (A, fo 46).

— 15 juillet 1746, au Sort, paroisse de Chasteaux, vicomlé de Turenne. Donation entre vifs de Pierre Faucher, du Batut, paroisse de Chartriers (6), à Pierre Coulié, tisserand, et Guillaumette Faucher, conjoints, ses neveux, du Batut. (A, fu 47).

—; 6 avril 1736, au village Delmas, paroisse de Saint-Sanctinde Malemort, vicomte de Turenne, donation entre vifs de Jeanne Roche, veuve Etienne Maurie, à Marie Maurie, sa fille, épouse d'Antoine Delon. Enregistré le 11 août 1736; le dernier acte du registre. (A, fo 48).

Louis DE NUSSAC.

trouve Guillaume Certain, procureur d'office à Beynat en 1763, appartenant à la branche locale des Tanneret.

(2) Nespouls, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Brive; possède encore un village de Belveyre jadis fort commerçant, avec foires toujours subsistantes; ancienne commanderie des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem.

(3) Reygades, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Mercoeur, arrondissement de Tulle.

(4) Bastignac-le-Bas, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Mercceur, arrondissement de Tulle.

(5) Saint-Priest-Ligoure, chef-lieu de commune du canton de Nexon, arrondissement de Saint-Yrieix (Haute-Vienne).

(6) Chartriers-Ferrières, aujourd'hui chef-lieu de commune du canton de Larche, arrondissement de Brive, avoisinant Chasteaux, déjà situé ici, et possédant encore de nombreuses familles Coulté,


LA CONFRÉRIE DES PÉNITENTS BLANCS

DE DONZENAC

(Contribution £ l'étude des anciennes associations religieuses en Limousin) ,

Dans l'esprit de bien des personnes insuffisamment renseignées, le terme de « Pénitents » évoque l'idée d'un défilé de personnages affublés d'un costume bizarre, parfois grotesque, et psalmodiant d'interminables patenôtres. De semblables manifestations sont devenues fort rares et s'accorderaient difficilement avec les moeurs actuelles : elles n'avaient rien de choquant à une époque où la foi, plus robuste et moins timide, éprouvait le besoin de s'affirmer publiquement.

Le registre des délibérations et actes de la Confrérie des Pénitents blancs de Donzenac, commencé au moment de la fondation, continué assez régulièrement par la suite, est parvenu jusqu'à nous. Ce document peut nous éclairer sur le véritable caractère de l'association ; il démontre que les obligations des confrères ne consistaient pas seulement en prières, processions ou exercices religieux, mais qu'elles leur imposaient aussi des règles de sage conduite et la pratique de la bienfaisance.

Dans certains articles du règlement primitif,, on


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entrevoit des vues et des intentions où apparaît, vaguement, le germe du principe qui a présidé à l'institution des sociétés modernes d'assistance et d'appui mutuel. 11 n'est donc pas sans intérêt de tirer de l'oubli cette page de l'histoire locale, sorte de tableau de la vie religieuse et sociale de nos pères, ne serait-ce qu'à l'effet de constater qu'à une époque déjà lointaine (deux siècles et demi), il s'est trouvé dans la petite ville de Donzenac, quarante-quatre habitants appartenant à toutes les classes de la société pour s'unir dans une pensée et un but communs.

Les détails qui suivent ont été puisés dans le registre dont il s'agit ; ils sont donc d'une rigoureuse exactitude. Les passages imprimés en 8 reproduisent intégralement le texte du document, en lui laissant toute la saveur que lui communiquent le style du temps et une orthographe «#core mal fixée. Lorsque, en outre, il a été utile de combler quelque lacune ou d'expliquer certains faits, on s'est efforcé de le faire en écartant toute opinion préconçue et toute appréciation critique.

Avant d'aborder notre sujet, il est bon de rappeler sommairement l'origine et le but des premières Confréries de pénitents. Elles ont commencé à se former au xme siècle, à peu près à la même époque où l'Inquisition engageait la lutte contre les hérésies qui menaçaient l'existence de l'Eglise ; elles avaient pour objet de remédier à « la tiédeur et au relâchement des chrétiens. »

Composées en majorité de laïcs désireux d'expier leurs péchés et de gagner des indulgences, ces confréries impo-


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saient à leurs membres certaines pratiques appelées « devoirs », telles que l'ensevelissement des morts, l'assistance à des offices chantés dans des chapelles spéciales, l'obligation de suivre les processions, de visiter les confrères malades ou les détenus dans les prisons, etc.. Comme marque distinctive, ils portaient, dans les cérémonies, une sorte de capuchon en forme de sac, dont la couleur variait selon les localités. Ainsi, on vit des pénitents bleus ou gris dans presque tout le Midi, des pénitents noirs dans le Nord, des blancs à Lyon, à Avignon, à Agen.

Il existait depuis quelque temps, à Brive, une confrérie de pénitents bleus lorsque, en 1670, on s'occupa de former, à Donzenac, une association analogue. Celle-ci paraît avoir été une des premières constituées dans la région sous la couleur blanche. Celle d'AUassac est évidemment de date postérieure, attendu qu'en 1699, Jean Chambon, curé d'AUassac, s'affiliait au groupe de Donzenac qui comptait alors vingt-neuf ans d'existence.

L'inititative fut prise par le curé de Donzenac : « Messire Jean Chabrié, docteur en théologie, » lequel, d'après le procès-verbal de la première réunion, était « pénitent blanc reçeu en la confrérie establie en la ville d'Agen. » Il est donc probable que les statuts primitifs furent imités de ceux d'Agen.

Quatre personnes pieuses (1), mises au courant du projet, en firent part aux principaux habitants de la ville qui « témoignèrent beaucoup de zèle pour cela » et l'on convint de réunir une assemblée générale.

« Laquelle assemblée s'est faicte le dit jour au son de la grand'cloche dans la maison curialle où s'estant randu quantitté de personnes et leur ayant esté exposé par le d. sieur Vincens médecin la cause d'icelle, tous auront unanimement approuvé

(I) Ces personnes étaient :

Antoine Vincens, docteur en théologie, premier vicaire en la chapelle Saint-Pieire de l'église de Donzenac; Pierre Vincens, docteur en médecine ; Jean Daudy, bourgeois, et Jean Baril, bourgeois.


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cette bonne résolution et promis de contribuer de leur part et de tout leur possible pour faire réussir la dicte entreprinse et se seront obligés à cette fin par escriture privée faicte dans lad. assemblée. Ils auront ensemble fait leur procure pour travalier à faire porter une bulle d'eslablissement le d. sieur Vincens médecin auquel ils auront fourny largent nécessaire pour cela. Lad. assemblée fust composée de ceux qui donnèrent leur sain et s'enrollèrent en la d. future companie. Ont signé : messire Jean Chabrié pbtre docteur en th'e curé, Me Anthoine Vincens pbtre, M« Pierre Vincens docteur en médecine, Claude de Consnac escuyer seignr Despeyrue, Jean Barril sieur de Latour, Jean Daudy bourgeois Simon Loubriac bourgeois, Jean Dumas sieur du Teil, Jean Martin bourgeois, Jean Vincens maître de poste, Pierre Oubié march' 1, Jean Piron, sieur du Seygier, Helies Boutot fils au sieur Helies Boutot bourgeois, Jean Chicou march' 1, François Chambon chirurgien, Pierre Guyonie bourgeois, Jean Barraud chirurgien, Jean Hébrard praticien de la ville de Travassac, François Dejean menuzier, Jean Lajoanie charpentier, Lagier Guiot courdonnier, Pierre Alvy courdonnier, Gérard Boudarel tailheur, Anthoine Lajoanie charpentier, Pierre Vidailhe architette, Pierre Rohand mareschal, Pierre Sansier menuzier, Pierre Jeancler me vitrier, Guilhaume Michel, Jean Lorraine chapelier, Vinssou Chambaret, tous habitants de la d. ville. »

Cette première liste se compléta peu après par les adhésions suivantes :

« Jean Serieyx advocat, Jean Michel bourgeois, Jean Moncollon maçon, Jean Bonnye boucher, Eymard Poujol, Jean Chambon dit Mourelou, Jean Soubrenie, Jean Mandot, m" Anthoine Fraigne régent du bourg de la ville de Libersac, Jean Gauthier marchand, Anthoine Courbier, Jean Eymeric voiturier, Pierre Blanc tailheur, Anthoine Feugeas tailheur.

On remarquera que toutes les classes de la société, y compris et principalement la bourgeoisie, étaient représentées dans le groupe des fondateurs : on y voit même figurer un membre de la noblesse, M. Claude de Cosnac, seigneur d'Espeyruc. Les mandataires nommés par la nouvelle confrérie firent toutes diligences, car le 29 octobre de la même


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année 1670, elle était autorisée et approuvée par une bulle du pape Clément X ; « la dicte bulle obtenue par les soings du sieur Brossard adcat et banquier à Tulle, a été fulminée par Monseig' François de la Fayete évêque de Limoges le 16 février 1611. »

Pendant que des démarches étaient faites en cour de Rome pour obtenir l'approbation du Pontife, on s'occupait à Donzenac de préparer à la nouvelle association un local convenable : la chapelle Saint-Pierre, où devaient avoir lieu les offices et les cérémonies, fut complétée par l'adjonction d'une sacristie spéciale et d'une salle de réunion bâties sur un « terrain ou vaquant derrière lad. chapelle retiré par sentence du juge ord" de Donzenac d'entre les mains de certains particuliers qui s'en estaient emparés au préjudice de lad. églize. » (Convention passée le 22 janvier 1671 entre Jean Baril, au nom de la confrérie, et le sieur Vincens, médecin, syndic fabricien, avec l'assentiment du curé; acte reçu par Daudy, notaire).

En même temps, un règlement composé de soixante neuf articles était adopté et déterminait d'une façon minutieuse les devoirs des confrères, les mesures disciplinaires applicables à ceux qui y manqueraient, enfin les attributions des divers fonctionnaires. Quelques-unes de ces dispositions sont empreintes d'une certaine originalité, parfois naïve, qui montre les bonnes intentions des fondateurs.

Ainsi, il est dit, à l'article 3, que, chaque année, le dimanche précédent la fête de Saint-Jean-Baptiste, patron de la Compagnie, les confrères s'assembleront «, pour élire le prieur homme d'autorité de bonne vie et prudence, un sous-prieur saige et avisé pour présider en absence dud. prieur, quatre conseillers prudans et judicieux pour assister le prieur et. le sous-prieur, un sindicq bien expérimenté et diligent, deux censeurs saiges et discrets, un trésorier responsable et loyal, un contrerolleur de bonne foy, un secrétaire fidelle, un maître du silence chargé des novisses, un aumônier dévot et loyal pour départir les aumônes, deux sacristains pour la garde et surintendance de la chaT.XLI.

chaT.XLI.


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peUe, et deux mandataires pour advertir et appeler les confrères quand il sera requis et comandé. »

L'article 12 imposait à tous les confrères l'obligation d'assister, vêtus de leurs sacs et nu-pieds, à deux processions solennelles : « la première d'icelles sera le jeudy sainct après les ténèbres du soir chacun pourtant une torche ardente à la main, la seconde le jour et feste de M' S1 Jean Baptiste leur patron, après la closture du S1 Sacrement, pourtant chacun un sierge étant alumé, à payne dix sols contre les dêfailhans. »

Les articles 21 et 22 traçaient les règles de conduite à observer par les sociétaires et la surveillance à exercer sur eux sous ce rapport : .

« ART. 21 : Les Confrères vaqueront à toutes bonnes oeuvres, veu qu'il serait trop absurde d'entendre que quelqu'un deux fust usurier, paliard, adultaire et blasphémateur, détracteur, manqueur (menteur?), querelleux et de mauvais exemple. »

« ART. 22 : Les censseurs informeront et prendront garde continuellement et diligemment de la vie et conversation des dicts confrères, des mesdisances qui se diront et auxdicts vices de paliardize, adultère et autres vices, en leur remontrant particulièrement et fraternellement leurs péchés et imperfections. Lesquels ou ne se voudraient amandermais continuer.et persévérer, les dénonceront au prieur ou sous-prieur lequel avec led. conseil en fera coreption (sic) et punition tel qu'il avisera avec son dict conseil soit en junes, oraisons, discipline et autres manières de pénitences. »

Les devoirs philanthropiques des pénitents faisaient l'objet de l'article suivant :

« ART. 24 : Les dicts confrères visiteront les prisonniers s'il y en a et les pauvres pour les consoler et survenir à leurs nécessités, n'oblierons aussy les pauvres veufves et orphelins pour les ayder à marier, et les enfants pour leur faire apprendre quelque mestier ou arts pour ganier leur


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vie, pareilhement serviront les pauvrse honteux, auront soing de faire ensevelir les pauvres trépassés quy n'auront layssé pour les faire ensevelir, prieront et feront prier Dieu pour les fidelles trépassés. o

L'article 33 prévoyait l'admission des femmes, chose qui parait être restée à l'état d'exception dans les associations de même nature :

« ART. 33 : Touttes les femmee honnestes d'honneur et de qualité pourront être reçeues en lad. confrérie sans toutefois y apporter le sac ni avec aucune communiquation avec les dicts confrères, ains seullement pour assister aux d. processions et aux dévotions de lad. confrérie. »

Par l'article 36, relatif au bon ordre à observer dans les réunions, il était prescrit aux Confrères entrants dans la chapelle, de prendre de l'eau bénite, de s'agenouiller devant les crucifix en disant un pater et un ave Maria, puis, « s'estant levés, ils salueront le prieur, sous-prieur, et aultres officiers, après toute la companie et ce fait, se mettront à la place quy leur aura été marquée sans tenir propos Vun à Vautre de quoy que ce soit, rire ny bouffonner ny sortir de leur place. »

L'article 66 défendait « de se présenter desvoilés aux portes, jalouzies, fenestres et aultres lieux d'où ils puissent être veus, à payne cinq sols chaque fois. »

L'inauguration et la première sortie officielle de la Confrérie eurent lieu le 24 mai 1671, fête de la Trinité. Il y eut à cette occasion, dit le registre, office solennel, exposition du Saint-Sacrement, prédication par le R. P. Boutaudon, religieux du couvent de Saint François de la ville, puis « procession généralle avec grande afluence, dévotion et réjouissance du peuple. » La veille, il y avait eu une réunion générale où les confrères, au nombre de quarante-quatre, après avoir « levé la main sur le crucifix, ont promis d'oserver les estatus et règlements de la Confrérie, d'être bons serviteurs de S' Jean Baptiste et de bien faire leur debvoir. » Le compte-rendu de cette séance fut signé de


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tous les assistants, sauf de dix-huit d'entre eux qui « ne l'ont fait pour ne savoir, de ce enquis. »

Le 14 juin suivant, il fut procédé à l'élection des dignitaires : M" Jean Chabrié, curé, fut nommé prieur, et M8 Pierre Vincens, médecin, sous-prieur. Le comité directeur, composé de dix huit fonctionnaires, soit près de la moitié du nombre total des sociétaires, était beaucoup trop nombreux : Tétatmajor égalait presque l'effectif de la troupe. On ne tarda pas à constater que cette abondance de dignitaires n'était pas exempte d'inconvénients et, à l'assemblée générale tenue l'année suivante, où il fut représenté que « la multiplicité des officiers estoit inutille mesme domageable à la compagnie, », on supprima les fonctions de « censeur, contrerolleur, thrésorier, maître des novisses et de silence » qui furent dévolues à certains des dignitaires maintenus.

En 1673, nouvelle simplification : lé premier conseiller, Pierre Vincens, réunit l'emploi de syndic et de secrétaire, La même année, sont nommés : prieur, Messire Antoine Vincens, prêtre, et sous-prieur « noble Claude de Cosnac escuyer seign* d'Espeyrut. » Le maître de chapelle et les sacristains s'étaient, il semble, assez mal acquittés de leurs obligations, car la même année, rassemblée désigna l'un des confrères qui serait spécialement chargé « de tenir la chapelle et la tribune nets et ouverts aux heures deues comme aussi de sonner la cloche au besoing, » moyennant quoi il devait être exempté de la cotisation.

D'autre part, « il a été exposé à lad. Compagnie que plusieurs des confrères murmuraient à tous propos que plusieurs qui sont en reste de leur réception (droit d'entrée) ne tiennent compte de satisfaire et qu'ils soutiennent qu'on a mal employé les deniers reçus les années précédentes et qu'ils désirent qu'il en soit rendu compte, à ces fins et pour faire cesser ces plaintes il a esté ordonné d'une commune voix que les syndics des années précédentes rendront leurs comptes en pleine assemblée des officiers Vannée présente, mesmement (il a été ordonné) de traiter avec Monsieur de Lavaux, s'il est dans ceste volonté, sur le subjet


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du légat faict à lad. Compaignie par feue dem'Uc Catherine de Loubriac sa femme de la meilleure façon qu'il (le prieur) jugera (1). »

Dès l'année 1674, les confrères reconnaissaient l'incommodité de leur installation dans l'une des chapelles de l'église paroissiale « ne pouvant s'y mestre à couvert et à cauze des troubles de la subjection où ils se trouvent par suite des offices ; » ils se préoccupaient de chercher un autre local et songeaient à « faire achapt de certaine maison appartenant feu François Blanq, située dans la rue qui mène à la Martinie, entre la maison du s1 Jean Chicou et du sr Bachelerie dem* à Brive. pour y construire une èglize et sy establir pour les fonctions de lad. confrérie. »

Cet achat n'eut pas lieu et une autre combinaison prévalut : on racheta à un nommé Pierre Gourssat, tailleur, la jouissance, d'une salle restée debout au milieu d'un château à demi ruiné, dit château de la Robertie, appartenant au baron de Donzenac, et l'on obtint dudit baron, qui était « Monseig' Louis Charles de Lévy, duc de Ventadour et Damville, pair de France, prince de Maubuisson, comte de Tournon et Albon. etc., etc.. » l'autorisation, en bonne et due forme, de bâtir une chapelle dans cette partie du château. En outre, le duc, voulant seconder la pieuse intention des confrères, les dispensa du paiement de toute rente et il accepta les titres de patron et fondateur de la Compagnie. Ces concessions avaient été obtenues par l'intermédiaire de « M8 Jean Bellet, sieur Daurin, prieur Dubuys,. juge de la ville et baronnie de Donsenac, ci-devant doyen des conseillers du siège présidial de Brive, » lequel s'était, dans ce but, rendu à Paris.

L'immeuble dont les pénitents blancs devenaient ainsi locataires perpétuels, à titre gracieux, n'était pas en état de les recevoir. Le gros oeuvre tenait bon, grâce à l'épaisseur des murailles; mais tout l'intérieur était délabré et nécessitait des travaux importants d'aménagement. Ces travaux

(1) Ce legs était de cent livres,


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furent confiés à Jean Blanc, maître architecte, pour le prix fait de 570 livres, par acte notarié du 17 février 1677. Mais les frais d'appropriation dépassèrent sûrement les prévisions, car, par une décision du 1" novembre 1689, chaque sociétaire fut invité à verser une contribution supplémentaire de « vingt sols d'argent » pour finir de payer l'entrepreneur.

Le produit de cette cotisation n'ayant pas suffi, il fut décidé, le 14 mai 1690, que, pour augmenter les ressources comme pour faciliter le recrutement, le droit d'entrée, primitivement fixé à dix livres serait abaissé à six livres. A cette époque il restait encore à exécuter plusieurs réparations qui n'avaient pu être commencées faute de fonds.

Quelques années auparavant, la communauté avait pu, néanmoins, faire l'acquisition d'une cloche grâce à diverses libéralités, notamment à celle dont le registre fait mention en ces termes, à la date du 23 juin 1682 : « Promstons aveu et reconnoissance des biens faicts que fious avons reçeus et espérons recevoir de Messire Jean Rigal de Scoraille, seign* comte de Roussille, et ce notamment à cause de la somme de quarante escus quil nous a donné, et promis cinq escus... et de plus prometons pour nous et nos successeurs à l'advenir de dire toutes fois et quantes qu'on sonnera lad. cloche pendant la vie dud. seigneur « mon Dieu faites luy miséricorde », et après sa mort « requtescat in pace » et quatre messes tous les ans à perpétuité. »

A partir de la même époque et jusqu'à la fin du xvm 8 siècle, aucun incident notable ne vint troubler les pieuses occupations des confrères, car leur livre de raison ne fait mention que des admissions de nouvelles recrues et des élections auxquelles il était régulièrement procédé chaque année. Voici les noms des prieurs qui, depuis la fondation, dirigèrent la compagnie jusqu'en 1789 : Jean Chabrié, curé (1670); Antoine Vincens, vicaire (1673); Pierre Vincens, médecin (1675) ; Antoine Vincens (1676) ; Jean Chabrié (1677); Helies Vincens, prêtre (1678); Pierre Jeancler, vicaire (1682); Léonard Daudy, prêtre (1684) ; Etienne Oubié, prêtre (1688); Pierre Jeancler, premier vicaire (1689); Léo-


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nard Daudy (1691) ; Jean Serieyx, lieutenant de juge (1692) ; Pierre Jeancler (1694); Léonard Daudy (1697); Jean Chambon (1699) ; Etienne Oubié, prêtre (1702) ; Ambroise Chambon, prêtre (1703); Gilibert Vincens, prêtre (1704); Michel, prêtre (1710); Jeancler, prêtre (1712); Pierre Chambon, sieur de Puydenval, procureur d'office (1733) ; Guillaume Daudy, prêtre (1748) ; Antoine Vincens, prêtre (1749); Pierre Juge, bourgeois (1756) ; Jean de Loubriac, sieur de Ridoulet (1759) ; Julien Michel, bourgeois (1770); Louis David, curé (1775) ; Goulmy, prêtre (1776).

Aucune élection n'est relatée pour les années suivantes et, de 1790 à 1804, le registre ne porte aucune mention : la compagnie avait évidemment cessé de fonctionner pendant la période révolutionnaire.

Après la tourmente et lorsque le Concordat eut ramené la paix religieuse avec le rétablissement du culte, on s'occupa de reconstituer la Confrérie. Celte tâche, à laquelle s'appliqua le curé Goulmy, qui avait succédé au curé Fontaine, paraît avoir été assez laborieuse. Une interruption de quatorze années, pendant lesquelles une partie des anciens confrères avaient disparu, sans doute aussi les changements survenus dans l'état des esprits par suite de la propagation des idées de la Révolution, rendaient le recrutement plus difficile. Fait digne de remarque : l'élément bourgeois, qui avait pris une part importante à la fondation et au maintien de la confrérie, s'y montre, dès lors, plus rare. Les temps étaient changés : la politique offrait plus d'attrait que la religion ; l'indifférence avait gagné du terrain, suitout dans les rangs de la bourgeoisie.

Une autre cause avait bien pu contribuer à faire le vide autour de la Compagnie. Les confrères étaient précédemment soumis à l'autorité religieuse, mais ils l'étaient volontairement ; ils jouissaient d'une liberté apparente et relative, nommant leurs officiers, comme on disait alors, y compris le prieur et le sous-prieur; l'un de ces deux dignitaires était toujours un laïc. Sans vouloir reconnaître aux confréries une existence légale, le gouvernement impérial leur appli-


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qua un régime de tolérance et les plaça sous la surveillance des Préfets, pour le civil, et des Evêques au point de vue spirituel. C'est ce qui est exposé dans la lettre suivante :

« Paris le 20 août an 1806.

« Le Ministre, des Cultes, grand officier de la Légion d'honneur, à Monsieur l'Evêque de Limoges.

« Monsieur l'Evêque, Messieurs les prieurs des Pénitents de de la ville de Limoges m'adressent leurs suppliques pour obtenir de S. M. l'autorisationMe leurs confrairies.

« Je vous prie d'instruire ces Messieurs des principes adoptés par le Gouvernement à cet égard.

« Les confrairies n'étant point et ne pouvant être des corporations semblables à toutes nos associations religieuses et charitables dont l'institut, dirigé vers un but unique, marche suivant des règles fixes et obligatoires pour tous leurs membres, il n'entre point dans les vues de S. M. de leur donner une consistance qu'elles ne sauraient avoir.

« Les confrairies ne sont, en effet, que des réunions accidentelles et libres de citoyens de toutes les professions qui, sans cesser de se livrer à leurs travaux et à leur commerce, s'unissent d'intention dans leurs prières et leurs bonnes oeuvres.

« A la bonne heure que de telles réunions soient tolérées dans tout ce qui ne blesse ni la religion ni les lois de l'Etat. Mais elles doivent être constamment sous la surveillance de leurs Evêques et Préfets respectifs. Les premiers sont juges pour le spirituel et les autres, pour le civil, du degré de tolérance qu'on doit avoir pour les confrairies, et l'un et l'autre peuvent, suivant l'occurence, en limiter ou en suspendre les exercices.

« Recevez, Monsieur l'Evêque, les assurances de ma considération distinguée.

Par ordre : Le Secrétaire G 1" 1 attaché au Ministère, Signé : PORTALIS fils.

Ainsi, dorénavant, les Compagnies étaient placées sous la surveillance permanente des Préfets et des Evêques. En portant, par un mandement daté du 17 mars 1807, ces insruclions à la connaissance des curés de son diocèse, dont la


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ville de Donzenac faisait encore partie, Mgr du Bourg, évêque de Limoges, ajoutait :

« C'est pour cela et après avoir attentivement considéré les divers abus qui se sont glissés par le malheur des temps dans les associations religieuses connues dans ce diocèse sous le nom de compagnies de pénitens et autres confrairies qui, dans le principe, n'avoient été établies que pour procurer la gloire de Dieu, le culte et la vénération des Saints, le salut et l'avancement spirituel des fidèles, que notre sollicitude pastorale nous ' a engagé à chercher les moyens de rendre à ces pieuses sociétés leur antique splendeur et à tâcher de ramener leurs membres à cette ferveur primitive qui avait donné lieu à leur établissement. »

En conséquence, l'Evêque jugeait convenable d'imposer à toutes les confréries du diocèse un règlement général et uniforme qui

«... sans nuire aux devoirs particuliers de chaque confrairie, pût servir de base à leur exacte observation. »

Après avoir expliqué que, pour rédiger ce code des confréries, il s'est inspiré des anciens règlements faits par ses prédécesseurs, ainsi que des statuts des diverses compagnies, le prélat déclare :

« Nous y avons ajouté ce qui nous a paru le plus nécessaire dans les circonstances présentes pour obvier aux abus, dont un des plus importants est cet esprit d'indépendance de l'autorité spirituelle qui ne s'est que trop montré dans quelques-unes de ces associations modernes, comme il s'est montré autrefois parmi celles contre lesquelles l'Eglise avait été obligée de sévir...

« La saine raison et la prudence demandent incontestablement que nous nous reposions pour cela sur la vigilance des curés et desservants, et qu'ils soient chargés envers nous de la même responsabilité que l'Eglise et l'Etat font peser sur notre tète. C'est pour cela que nous avons jugé indispensable de mettre toutes les confrairies de pénitents et autres, dans tout notre diocèse, sous leur juridiction immédiate. »

Le nouveau règlement, comprenant trente-trois articles, avait, sur l'ancien, l'avantage d'être plus cpncis et de traceri


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d'une manière plus précise, les obligations des confrères ; il n'en différait guère que par des prescriptions de détail qui ne présentaient pas, en réalité, une importance suffisante pour faire hésiter des âmes profondément dévotes. Il n'en fut pas moins assez froidement accueilli, sans doute parce qu'il consacrait une subordination plus évidente des confréries aux autorités ecclésiastiques et civiles. C'est, en effet, à partir de l'application de ce règlement que commença le déclin de la compagnie de Donzenac : elle avait admis, en juin 1806, dix-huit nouvelles recrues; elle n'en eut plus aucune en 1807 et ne se recruta plus que péniblement par la suite, malgré l'activité des zélateurs. Deux fois seulement, et beaucoup plus tard, un regain de vitalité se manifesta, dtï à des circonstances tout exceptionnelles : en 1844, à la suite d'une mission donnée par le curé Fournet, il y eut dix-sept admissions; dix-sept autres se produisirent, le 29 février 1852, après un jubilé prêché par le R. P. Beluge.

Une dernière tentative de relèvement, due au curé Lavergne qui, en 1863, se fit, à titre d'exemple, recevoir en même temps que ses deux vicaires, n'eut pas de succès et les rangs des confrères continuèrent à s'éclaircir de plus en plus chaque année. Leur nombre est actuellement réduit à trois : ces survivants d'une vieille corporation conservent pieusement leur sac; mais ils ont depuis longtemps cessé de s'en revêtir lorsqu'ils assistent aux cérémonies.

On a vu plus haut que, dès son origine, la compagnie admettait la coopération des femmes, « des confréresses, » ainsi qu'elles sont désignées au registre. D'abord assez limité, attendu que les admissions ne s'élevèrent pas à plus de quarante-deux pendant un siècle, le nombre des « confréresses » s'accrut assez rapidement après 1806, affectant ainsi une marche inverse du recrutement masculin.

Pendant tout le xix 8 siècle, des dames de la bourgeoisie firent preuve d'un zèle persévérant en faveur de la confrérie. Si celle-ci a pu se maintenir jusqu'à ce moment et conserver un effectif féminin respectable, c'est sûrement à la pieuse intervention de ces dames qu'elle le doit principalement ;


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ont aussi contribué à ce résultat la bonne direction imprimée au groupe et la sage administration des supérieures : Mme Loubriac de La Chapelle, M"e Juliette Lavialle de Masmorel, M"e Hyacynthe Chicou, et, enfin, de la supérieure actuelle, Mme Dubaud.

La chapelle aménagée dans l'ancien château de la Robertie existe toujoure ; elle est encore le siège des pénitentes, le lieu de leurs réunions et de leurs dévotions. Cette chapelle a servi, durant plus de vingt ans et jusqu'en 1833, d'église paroissiale provisoire, pendant qu'il était procédé aux études et aux travaux de reconstruction de l'église principale. Ce long usage avait causé à l'édifice des dégradations que la confrérie dut effacer en prélevant sur son modeste budget les ressources nécessaires. La première cloche, installée en 1682, refondue après fêlure en août 1745, disparut pendant la Révolution. Pour la remplacer, on en acheta une autre en 1810; celle-ci, cassée à son tour, refondue et portée au poids de trois cents livres en octobre 1824, subsiste encore : elle résonne joyeusement aux fêtes de la Confrérie et fait entendre le glas funèbre lors du décès de l'une des sociétaires.

Adolphe ULRY, Percepteur en retraite, à Donzenac.


LE RÉGIMENT DE QUERCY

au XVIII' Siècle

ET SA FILIATION JUSQU'A NOS JOURS

Nous avons publié,.dans le Bulletin de la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze (1er trimestre 1919), une étude sur Y Etat militaire de la France au XVIIIe siècle. Les régiments limousins et leur filiation jusqu'à nos jours (1).

Comme suite à ce travail, nous sommes amené à donner aujourd'hui une étude analogue sur le Régiment de Quercy, Rohan, ou 84' d'Infanterie, et cela pour plusieurs raisons : le Quercy est le prolongement naturel du Bas-Limousin, sa marche méridionale, et les deux provinces voisines entretiennent entre elles les meilleurs rapports ; un grand nombre de Quercynois font partie de à notre Société corrézienne. De plus, le 84e (ex-Quercy) a eu pendant la

(1) D'après un Abrégé de la carte générale du militaire de France à la fin de 1739, obligeamment communiqué par M. le capitaine Taillandier (originaire du Quercy), et d'après les Historiques des corps de l'armée française.


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guerre son dépôt à Brive et est devenu, en quelque sorte, pour nous un régiment d'adoption. L'auteur a lui-même deux motifs particuliers pour écrire cette notice : il se souvient, non sans fierté, qu'il a servi en 1870 comme officier au 84e, surnommé Incomparable et Un contre Dix, qui faisait alors partie de la célèbre Brigade Lapasset, de l'Armée de Metz ; il ne saurait non plus oublier qu'il a été reçu, lorsqu'il commandait un régiment en Bretagne, au château historique de Josselin, par M. le duc et Mme la duchesse de Rohan avec cette courtoisie particulière, aimable et simple, qu'on a appelée la politesse des Rohan (1).

QUERCY, ROHAN 84e RÉGIMENT D'INFANTERIE

Le 84e Régiment d'Infanterie aune double origine. Il descend, en effet, des corps qui ont porté les dénominations de 84e de ligne et de 9e léger.

Le 84e de ligne a lui-même pour ancêtres le Régiment de Quercy et celui de Rohan.

En 1684, Louis XIV, transformant un certain nombre de bataillons de garnison en régiments, donna à ceux-ci des noms de provinces. C'est ainsi que, le 1G septembre de cette année, fut créé le Régiment de

(1) Le duc de Rohan était député du Morbihan. M"" la duchesse de Rohan est connue pour ses beaux vers, mais surtout pour sa bonté et sa charité inépuisables. Leur flls aîné, qui était alors prince de Léon, a été tué comme capitaine de chasseurs, en 1917, dans la Somme; il avait remplacé son père comme député de Ploërmel.


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Quercy. Il était composé de- quinze compagnies, dont quatorze auciennes, et une nouvelle, la compagnie colonelle; Tune d'elles était composée de grenadiers. Son premier chef de corps fut M."de la Queuille, marquis d'Armahzé, qui était capitaine au Régiment du Roi, le régiment modèle de l'infanterie française.

Composition. — En 1739, Quercy, qui a le n° 84 dans Tordre de bataille des régiments d'infanterie, n'a qu'un bataillon.

Son cadre d'officier comprend un colonel, un lieutenant-colonel, un major, quinze capitaines, dont un de grenadiers et un aide-major (1), dix-sept lieutenants, dont un de grenadiers, deux lieutenants en second, dont un sous-lieutenant de grenadiers, et deux enseignes, soit quarante officiers en pied.

Il est composé de 17 compagnies à 30 hommes chacune, dont une de grenadiers, qui font 510 soldats, compris 34 sergents, à 2 par compagnie, un tambour-major et 17 tambours, à un par compagnie.

Etat-major de Quercy en 1739 :

M. le comte de Saulx, colonel;

M. de Payan, lieutenant-colonel;

M. de l'Eglise, major;

M. de la Bussière, capitaine de grenadiers;

M. de Cronemboure, aide-mjor.

Le régiment est en quartier à la citadelle de Besançon.

Drapeaux. — Il a, suivant l'ordonnance du Roi de 1737, trois drapeaux, dont un blanc colonel et

(1) Officier qui remplissait à peu près les fonctions actuelles de l'adjudant-major.


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deux d'ordonnance janne et violet, àT raison de une bande violette entre deux bandes jaunes horizontales dans chaque quartier, avec croix blanche; ou, en style héraldique, le drapeau d'ordonnance de Quercy avait la croix blanche et quatre cantons jaunes à la fasce violette. Les troupes prêtaient serment devant les drapeaux et les honneurs qui leur étaient rendus étaient à peu près les mêmes que de nos jours."

L'ordonnance de 1776 réduit à deux le nombre des drapeaux : le drapeau blanc à la compagnie colonelle du 1er bataillon, celui d'ordonnance au deuxième. En 1790, l'Assemblée nationale remplace les cravates blanches des drapeaux par des crrvates tricolores. Le drapeau aux trois couleurs ne fut rendu réglementaire que le 30 juin 1791.

Tenue. — En 1739, Quercy a l'habit blanc gris, parements rouges, boutons de cuivre plats et chapeau bordé d'or. La culotte est également blanche. Les bas, rouges à l'origine, ont été remplacés par de grandes guêtres blanches. La cocarde noire au chapeau devient bleue et blanche en 1750 et entièrement blanche en 1770.

En 1775, Quercy a des revers couleur gris de fer. Mais, dès 1776, devenu Rohan-Soubise, il prend les parements et revers violets, le collet rouge et les boutons blancs. Le chapeau, à deux cornes au lieu de trois, est bordé d'un galon noir et porte une touffe de plumes.

En 1779, nouvelle modification : Rohan prend l'habit blanc à parements vert foncé. Le règlement de 1786 modifie peu ce costume, qui


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subsiste jusqu'à l'adoption de celui des volontaires nationaux. La cocarde tricolore date de 1790.

Au milieu du siècle, on donna le bonnet à poil aux grenadiers. C'est également de cette époque que datent le hausse-col pour les officiers et les épaulettes pour tout le monde.

Armement. — En 1699, le fusil à silex est adopté en remplacement du mousquet à mèche. En 1703, la pique ayant été supprimée, toute l'infanterie reçoit le fusil avec baïonnette à douille. A la lin du xvn" siècle, les grenadiers étaient porteurs de grenades à main ; leur usage ayant été reconnu trop dangereux pour ceux qui les jettent, cet engin disparait vers 1725. Tous les soldats et sous-officiers portent une épée suspendue à un baudrier ; les sergents ont de plus une hallebarde. Les officiers sont armés de l'épée et de l'esponton; vers le milieu du xvme siècle, les lieutenants durent se munir en campagne du fusil avec baïonnette et de la giberne. Comme aujourd'hui, les compagnies étaient dotées d'outils portatifs.

Compagnes et actions de guerre auxquelles prirent, part les régiments de Quercy et de Rohan. — Aussitôt formé, Quercy, pendant la guerre de la Ligue d'Augsbourg, est envoyé sur les Alpes à l'armée de Catinat et reçoit le baptême du feu à la défense d'Embrun (1692), où son premier colonel, le marquis d'Armanzé, est tué. L'année suivante, il prend part à la bataille de la Marsaille. Pendant la guerre de la Succession d'Espagne, il retourne (1701) en Italie sous Catinat, puis Vendôme, et assiste aux batailles de Carpi, Chiari, Vittoria, Luzzara, Cassano, Calcinato, siège de Turin, Castiglione ; il défend ensuite la fron-


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tière des Alpes avec Berwick et il termine la campagne en 1714 avec ce même général, en s'emparant de Barcelone en Espagne.

Sous Louis XV, pendant la guerre de la Sucession de Pologne, il est de nouveau en Italie et combat à Parme, Guastalla ; pendant celle de la Succession d'Autriche, à Château-Dauphin, Coni; pendant la guerre de Sept Ans, il repousse les Anglais qui avaient débarqué à Saint-Cast, sur les côtes de Bretagne. De 1762 à 1766, le régiment est à Saint-Domingue, où il est décimé par les maladies.

En 1776, Quercy reçoit le nom de son colonel propriétaire, le maréchal prince de Rohan-Soubise ; en 1787, avec son fils, le duc de Rohan-Montbazon, il devient Rohan (1). Son deuxième bataillon est envoyé de nouveau à Saint-Domingue.

Dans la seconde moitié du xvni" siècle, on remarque parmi ses colonels les noms bien connus de Courcy, Menou, Caulincourt, d'Hervilly.

Le 1" janvier 1791, Rohan prend la dénomination de 84" Régiment d'Infanterie. Son deuxième bataillon combat à Saint-Domingue contre les noirs révol(1)

révol(1) Rohan, issus d'une branche cadette des ducs de Bretagne, représentaient la plus grande maison de France et prétendaient marcher immédiatement après les princes du sang. Ils était alliés aux Capétiens, aux Bourbons-Condé, aux maisons de Bouillon, de Savoie, de Hesse, etc. Malgré leur orgueilleuse devise : < Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis », les vicomtes de Rohan du moyen âge étaient devenus ducs de Rohan, leur fils aine était prince de Léon, des membres de la famille portaient les titres de ducs ou princes de Rochefort, Montauban, Soubise, Guémené, Montbazon, etc. Au xvni* siècle, les Rohan avaient succédé aux Ventadour comme barons de Donzenac (neuf kilomètres nord de Brive, en Limousin).

T.XLI. 3-4


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tés; le 1" bataillon est engagé en Vendée de 1793 à 1795.

En 1794, la 84' Demi-bigade de bataille est formée, par l'amalgame, avec le 2e bataillon du 42' (ex-Limousin) et deux bataillons de volontaires. Elle est employée à l'armée d'Italie, où elle prend part à plusieurs combats, dont le plus important est celui de Saint-Martin^Lantosque.

Au début de 1796, deuxième réorganisation. La 84' Demi-brigade de ligne de nouvelle formation est constituée avec les 36" et 116'. Elle fait les campagnes de 1796 et 1797 à l'armée de Rhin-et-Moselle, celles de 1798 et 1799 en Suisse, celles de 1800 et 1801 àl'arméeduRhin (Engen, Moeskirch, Hochstett), celles de 1802 et 1803 à l'armée de Hanovre, à l'armée gallo-batave, à la Martinique par son troisième bataillon.

La Demi-brigade reprend, en 1803, le nom de 84' Régiment d'Infanterie de ligne.

Le Régiment, pendant la période impériale, ajoute encore de nouveaux lauriers à ceux acquis dans les guerres précédentes. Il prend part aux campagnes et combats ci- après :

1805. — Grande-Armée : Ulm, Austerlitz.

1806-1809. — Italie.

1809. — Armée d'Italie : Sacile, Prewald, Graetz, Wagram. Dans la marche sur Vienne, le 84e reçoit l'ordre d'occuper la ville de Graetz. Les 1er et 2' bataillons s'y portent (1.100 hommes), sous les ordres du colonel Gambin ; ils s'y heurtent à 10.000 hommes environ de l'armée autrichienne du général Giulay. Après une lutte héroïque de seize heures dans


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les faubourgs et dans le cimetière, le 84e s'ouvre un passage à la baïonnette à travers les masses ennemies, quand il est rejoint par son 3e bataillon et deux autres bataillons, avec lesquels il repousse définitivement les Autrichiens qui battent en retraite, laissant 1.200 morts sur Je champ de bataille. Napoléon, en apprenant ce magnifique fait d'armes, accorde quatrevingt-quinze croix de la Légion d'onneur au 84e, qui reçoit en outre la glorieuse devise inscrite au drapeau : Un contre Dix.

En 1810-1811, le régiment fait partie du corps d'observation d'Italie.

En 1812, il esta la Grande-Armée, où il se distingue particulièrement à Ostrowo, Smolensk, La Moskowa, Malo-Iaroslawetz, Krasnoë, La Bérésina.

En 1813-1814, il est de nouveau en Italie, corps d'observation de l'Adige.

Enfin, en 1815, il combat à l'armée du Nord : Waterloo.

Le 16 septembre, il est licencié à Tours, et le numéro 84 disparait jusqu'en 1855.

Le deuxième ancêtre du 84e actuel est le 9' Léger, qui lui-même descendait du 9e Bataillon de chasseurs des Cévennes créé en 1788. Le nouveau corps devient en 1791 9' Bataillon d'infanterie légère; il fait la campagne de l'Argonne en 1792 et celle du Nord en 1793 (Neerwinden).

A la réorganisation de 1794, la 9' Demi-brigade légère est formée de trois bataillons de chasseurs ou


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éclaireurs et conserve la même composition à la deuxième formation (1796); enfin, elle prend la dénomination de 9* Régiment d'infanterie légère en 1803.

Pendant cette période, la Demi-brigade est en 1794 à l'armée des Ardennes; en 1794-1797 à celle de Sambre-et-Meuse (siège de Charleroi, Flenrus, blocus de Mayence); en 1799 en Vendée. En 1800, elle fait partie de l'armée d'Italie, sous les ordres du chef de brigade Labassée, et se distingue d'une manière éclatante à Marengo. La première bataille était perdue ; arrive le corps du général Desaix. « Les troupes qu'il amène, dit l'historien Michelet, avancent contre le front des Autrichiens. Desaix, à la tête de la 9* légère, franchit un pli de terrain et se révèle brusquement à eux : il tombe atteint d'une balle dans la poitrine. La 9e, furieuse de douleur et de désespoir, se précipite sur la masse autrichienne et gagne dans cette terrible lutte le surnom d'Incomparable, » qui lui est décerné par le Premier Consul Bonaparte. Ce titre fut inscrit sur les drapeaux du régiment, au centre d'une couronne d'immortelles.

De 1805 à 1808, le 9" Léger fait partie de la GrandeArmée et assiste aux actions de guerre ci-après : Ulm, Diernstein, Vienne, Halle, Lûbeck, Mohrungen, Friedland. En 1809, son 4e bataillon est à Ebersberg, Essling, Wagram. Les autres bataillons, de 1808 à 1814, sont à l'armée d'Espagne : Talavera, La Corogne, Fuentès-de-Ognoro, Toulouse. En 1813, nous trouvons le régiment en Allemagne, à Lûtzen, Bautzen, Peterswald, Leipzig. Il fait la campagne de France en 1814 et se bat à Montmirail. Enfin, en 1815, il prend


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part à la bataille de Ligny. Il est licencié à Niort en septembre de la même année.

Le régiment reparaît en 1816, sous la dénomination de Légion de la Haute-Loire. Redevenu 9' Régiment d'Infanterie légère en 1820, il prend part à la campagne d'Espagne en 1823, sous le commandement en chef du duc d'Angoulème, et occupe ce pays jusqu'en 1828. Il fait partie en 1830 (Division des Cars) de l'expédition dirigée par le général de Bourmont, qui bat les Arabes à Staoueli et s'empare d'Alger et de Blida.

En 1855, le 9e léger, supprimé par décret impérial, devient 84* Régiment d'Infanterie de ligne. Il part pour l'armée d'Orient, mais arrive trop tard pour combattre. En revanche, il se distingue en 1859, pendant la campagne d'Italie, à Montebello, Melegnano, Solférino. En 1870, il fait partie de la célèbre brigade mixte Lapasset et prend une part glorieuse aux batailles de Metz, Rezonville, Gravelotte-SaintPrivat, Noisseville, Peltre ; malheureusement, il est, comme les autres corps, compris dans la capitulation et, après avoir brûlé son drapeau, emmené en captivité en Allemagne. Son 4e bataillon avait victorieusement défendu Belfort.

En 1871, lors de la reconstitution de l'armée, le 84e fut fusionné avec le 4' Voltigeurs de la Garde impériale et tint garnison à Avesnes.

Depuis cette époque, le 4" bataillon a fait campagne en Tunisie.

Le drapeau du régiment porte les inscriptions suivantes : Marengo, Friedland, Graetz (Un contre Dix), Montebello.


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Pendant la Grande Guerre (1914-1918), le 84e s'est montré digne de son passé glorieux.

Sous les ordres du colonel Benoît et le commandement supérieur du général Franchet d'Espérey, commandant le 1er Corps, il se bat le 15 août à Dinant sur la Meuse, puis le 22 près de Namur, à Saint-Laurent et à Saint-Gérard. Pendant la retraite de Charleroi, il prend part au combat de Guise qui retarde de deux jours la maiche des Allemands. A la bataille de la Marne, il est à Montmirail et à Dormans ; puis il occupe le secteur de Berry-au-Bac.

En 1915, on le trouve à Beauséjour et aux Eparges, Après avoir tenu de nouveau le secteur de Berry-auBac, le régiment est dirigé sur Salonique (octobre). Il débute par des succès dans les Balkans. Mais, après la défaite de l'armée serbe, il est obligé de battre en retraite dans un pays très difficile et par un hiver des plus rigoureux ; il livre cinq violents combats sur les deux rives du Vardar, passe le fleuve à Guevgueli et se replie sur Salonique, dont il organise le camp retranché.

En févirer 1916, il avance et occupe une partie des hauteurs voisines.

En mai 1917, il attaque la très forte position du Skra-di-Legen, dont il garde les contreforts malgré les retours offensifs de l'ennemi. En octobre, il occupe de nouveau le secteur du Vardar et le fortifie.

Le 1" mai 1918, les mitrailleurs du 84e participent à la prise du Skra-di-Legen par les Grecs qui font 1.800 prisonniers. Relevée du Vardar par les Anglais, la 122e division française^est désignée pour la grande


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offensive des Balkans, sous la haute direction du général Franchet d'Espérey. Cette division avait à sa droite la 17e division coloniale et une division serbe; en arrière, se tenaient trois divisions serbes pour exploiter le succès. Le 84' attaque la formidable position du Dobropoldje, qui est enlevée en deux heures : la percée est faite. Il est cité à l'ordre de l'Armée. Envoyée pendant quelques jours en repos à Verria, la 122" division fait mouvement vers l'est et occupe Drama, Lavola, Dédéagatch. La Bulgarie ayant signé un armistice le 29 septembre 1918, et la Turquie ayant à son tour mis bas les armes, le 84e, après un court séjour dans la baie de Mudros, traverse les Dardanelles, et il termine glorieusement la campagne en occupant Constantinople.

Le Journal Officiel du 21 avril 1919 porte la décision ci-après :

La fourragère aux couleurs du ruban de la Croix de guerre a été conférée au 84e R. I. par le général commandant en chef les armées alliées en Orient, avec énoncé des citations obtenues par ce Régiment :

1° Régiment d'une valeur éprouvée. Le 10 mai 1917, a enlevé de la façon la plus brillante les avancées du Skra-diLegen, et, sous le commandement du lieutenant-colonel Bidoz, ayant organisé la position, a, le 30 août 1717, malgré les effectifs très réduits, contenu pendant trente six heures de violentes attaques bulgares menées par des forces supérieures, soutenues par une très nombreuse artillerie, et a finalement forcé l'ennemi à se replier;

2° Le 15 septembre 1918, sous les ordres de son chef, le lieutenant-colonel de Langlade, dans un terrain particulièrement difficile, le 84» s'est lancé avec une admirable vail-


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lance à l'assaut d'une position puissamment fortifiée, a enlevé tous ses objectifs et rompu le front ennemi, s'emparant de 400 prisonniers et d'un important matériel. Se montre toujours digne de sa belle devise conquise en 1809 : « Un contre Dix ».

Pendant la guerre, le Dépôt du 84e, avec un bataillon annexe, avait été transféré à Brive (Corrèze), ainsi que le Bureau de recrutement d'Avesnes (Nord).

Colonel DE CONCHARD.


DE LA

FORME PRIMITIVE DU NOM

DE

TULLE

En parlant des origines de Tulle dans un autre ouvrage (1), j'ai eu l'occasion d'indiquer les transformations du nom de cette ville pendant le moyen âge. Je donne aujourd'hui une liste plus longue des variantes que j'ai notées. Du ixe au xvie siècle, la ville a été désignée des diverses façons suivantes : Tutela, Tutella, Tuela, Tuella, Toila, Tuele, Tuelle, Tueille, Tfilla, Tule et Tulle. Cette énumération doit être complète ; j'y fais même figurer trois formes exceptionnelles dont je n'ai relevé qu'un seul exemple : Toila, Tueille et Tulla. L'adjectif onomastique n'a varié que par le doublement de Z; on a écrit : Tutelensis et Tutellensis.

La première remarque à faire, c'est que la localité n'a pas changé de nom, comme Saint-Yrieix (Attanum), Le Dorât (Scotorium), Beaulieu (Vellinus), Le Saillant (Orbaciacus) ; il n'existe aucune preuve, aucune présomption d'une substitution de ce genre. Elle n'a pas abandonné un nom plus ancien pour prendre un vocable ethnique, comme Avaricum qui est devenu Bourges, Divona Cahors, Vesunna Périgae\i\,Augustoritum Limoges. Tulle n'évoque,

(I) Le Vieux Tulle, pp. 7 à 9.


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en effet, aucun nom de peuplade. Son nom actuel, comme son nom du moyen âge, ne pouvant lui venir d'habitants fixés antérieurement dans la région, nous devons con"clure que dès sa fondation elle a été désignée par l'appellation qu'elle a conservée avec quelques variantes jusqu'à nos jours.

Quelle a été la forme première de son nom ?

On a le tort de dire communément que les noms propres n'ont pas d'orthographe. L'origine du nom, lorsqu'elle est connue, la tradition, lorsqu'elle s'est prolongée, leur donnent une graphie qui s'impose. Je reconnais que l'étymologie et la tradition sont souvent en désaccord ; la source a été oubliée ; le mot s'est corrompu au cours des siècles ; une possession d'état s'est établie et sa durée fait la loi. Selon moi; il en est ainsi pour Tulle. Je ne prétends pas qu'il faille modifier l'orthographe actuelle de ce nom et la ramener à ce qu'elle devrait être. N'envisageant que le côté purement spéculatif de la question, je rechercherai d'abord comment il convient d'écrire le nom latin duquel Tulle est dérivé ; je noterai ensuite les modifications régulières ou irrégulières de ce nom jusqu'à sa forme moderne.

La chronologie des diverses formes que j'ai relevées ne peut s'établir qu'à l'aide de documents dont les originaux et les copies anciennes ont presque tous disparu, mais qui se trouvent imprimés dans l'Appendice de l'Histoire de Tulle par Baluze, et dans le Cartulaire de l'Abbaye de Tulle composé par Champeval. Ces deux ouvrages ont fourni les principaux et les plus nombreux éléments de ma discussion. J'ai eu recours aussi aux Cartulaires d'Aureil, de Vigeois, de Beaulieu et aux publications de Deloche, d'Ernest Rupin, de M. l'abbé Albe et de ClémentSimon. Les recueils que nous devons à M. Alfred Leroux, soit seul, soit en collaboration avec MM. Emile Molinier


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et Antoine Thomas, ont contribué enfin; dans une certaine mesure, à compléter mon dossier. S'il faut n'accepter qu'avec réserves — au point dé vue de l'orthographe et notamment de l'emploi d'un ou de deux l dans lès mots Tutela et Tutelensis, — les transcriptions de Champeval, on doit avoir, au contraire, la plus grande confiance dans celles des autres auteurs ci-dessus nommés ; toutes les fois que la vérification m'en a été possible, j'ai constaté que leurs copies ont la même valeur que des originaux.

I. — TUTELA, TUTELENSIS.

La forme Tutela est celle que j'enregistre en premier lieu ; je n'hésite pas à dire qu'elle est la forme primitive du nom de la ville. Et pourtant Clément-Simon a écrit, à son sujet, la note suivante :

« Cette dernière orthographe (Tutela avec un seul l) est personnelle à Etienne Baluze et elle a été adoptée depuis quelque temps. Mais avant Baluze, du moins à ma connaissance, personne ne l'avait inaugurée. Je possède six parchemins originaux concernant les abbés du xme siècle. Tulle y est nommée Tutella. De même pour les siècles suivants, y compris le xvine. Bertrand de Latour écrit Tutellensis tout comme YOrdo de 1792, le dernier pour l'ancien diocèse de Tulle. On comprend que les ' partisans de l'origine romaine de Tulle veuillent écrire Tutela (1), mais Baluze n'en est pas, et ses motifs restent inconnus. On peut lui passer cette fantaisie. (2) »

Qu'au xiiie siècle le nom ait été écrit avec deux /, que les parchemins de cette date, possédés par mon savant compatriote, nous donnent la forme Tutella, je n'en disconviens pas, et je reconnais qu'à cette époque le nom •

(1) La forme Tutella (avec deux l) n'embarrasserait pas beaucoup les partisans de l'origine antique de Tulle, car il est évident que Tutella ne pourrait être qu'une variante de Tutela.

(2) Recherches de l'histoire civile et municipale de Tulle, t. i, p. 21, note 3,


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n'avait pas d'autre orthographe. Mais ce qui me surprend de la part d'un érudit aussi bien renseigné, c'est de voir qu'il attribue à Baluze l'inauguration — la fantaisie, pour me servir de son expression, — de l'orthographe Tutela. Il existe, en effet, de nombreux documents antérieurs au xme siècle ,- Clément-Simon les connaissait, il en cite quelques-uns (1). Comment a-t-il pu croire que Baluze, qui les a publiés dans Y Appendice de son Histoire de Tulle, avait modifié à son gré la graphie du nom qui nous occupe ? Si l'illustre bibliothécaire de Colbert a vu se dresser contre lui une grave accusation au sujet de son Histoire de la Maison d'Auvergne, personne n'a critiqué la fidélité de ses copies. Il suffit, au surplus, de compulser les pièces annexes de l'Histoire de Tulle pour se rendre compte de son exactitude scrupuleuse : jusqu'à 1180, tous les actes publiés par lui donnent la forme Tutela; à partir de 1180, l'orthographe ayant changé, nous lisons Tutella. Dans le sommaire des pièces, qui est son oeuvre propre, il conserve après 1180 l'orthographe ancienne parce qu'elle lui paraît logique, mais dans le contexte il respecte la mode nouvelle adoptée par le scribe contemporain. A son livre il donne le titre : Historioe Tutelensis libri très, et dans son récit il s'en tient à 17 unique pour le nom et pour l'adjectif. C'était son droit absolu. Quant aux documents, qu'ils soient cités dans le texte ou reproduits dans l'Appendice, nous les trouvons avec leur orthographe de l'époque, et le nom Tutela ou Tutella suivant qu'il est écrit de l'une ou de l'autre manière dans l'original. Il n'y a donc aucune fantaisie dans les copies publiées par Baluze.

Champeval a utilisé pour la confection de son Cartulaire de Tulle « une copie écrite, dit-il, vers le premier tiers du xvme siècle, provenant selon toute apparence de la collection des héritiers de Baluze », et un second mail)

mail) de l'histoire civile et municipale de Tulle, t. i, pp. 11, M et 16, note 2,


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nuscrit, de même date environ et de même écriture (1), qui a appartenu également à un membre de la famille de l'historien. Rien ne prouve que ces deux copies aient été faites avant la publication de l'Histoire de Tulle, ni que Baluze les aient connues ; il est certain, en tout cas, qu'elles ne sont pas de sa main. Or, dans la plupart des actes antérieurs au xne siècle, que Champeval a publiés dans son édition du Cartulaire, Tulle est désignée par Tutela. Champeval n'avait pas pris parti, comme Baluze, pour cette manière d'écrire le nom de la ville ; il avait, au contraire, une tendance à adopter la forme plus moderne de Tutella et Cette disposition de son esprit se manifeste par un flottement dans l'orthographe du nom et de l'adjectif qui en dérive. Je trouve quelquefois, dans.le même acte de son recueil, le nom écrit Tutela et Tutella, l'adjectif écrit Tutelensis et Tutellensis. Bien mieux, pour des chartes qu'il reconnaît avoir empruntées à l'Appendice de l'Histoire de Baluze, il substitue parfois l'orthographe Tutella à celle de Tutela donnée par Baluze. Négligence de la part de Champeval qui copiait trop vite ou corrigeait mal les épreuves, qui n'ajoutait peut-être aucune importance à ce détail. Quoi qu'il en soit, en rectifiant les erreurs manifestes de copie ou d'impression, je constate que, dans les actes les plus anciens de son édition du Cartulaire, les mots Tutela et Tutelensis n'ont qu'un seul I, et que le doublement de cette lettre ne se rencontre, d'une façon suivie, qu'après le xne siècle.

La forme Tutela, Tutelensis n'est donc pas une invention de Baluze ; elle nous est révélée par une longue série,d'actes dont on va voir la continuité.

894. — « Ego Gauzbertus et uxof mea Emena considérantes amorem coelestis patrioe et de Dei misericordia confidentes, cedimus quasdam res proprietatis nostroe ad locum qui vocatur Tutela... » (Baluze, Hist. Tutel, append. col. 321.) Voilà le plus ancien document, à ma connais(1)

connais(1) des abbayes de Tulle et Roc-Amadour, pp. 5 et 6.


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sance, où le nom de Tulle se trouve mentionné. Champeval le donne, avec quelques variantes, d'après une des copies du Cartulaire dont il nous a indiqué l'origine et la date approximative ; le nom Tutela y est écrit comme dans la publication de Baluze. (Cartul. de Tulle, p. 54.) Fin du ute siècle. — Baluze cite un passage d'un sermon de saint Odon, dont la date n'est pas de beaucoup postérieure à celle de la donation de Gauzbert, que je viens de citer; on y lit: « ...in Tutelensi ecclesia », « ...ad Tutelensem vicum perventurus. » (Bal. (1) p. 24). 900. — Donation faite par Gérald au monastère de Tulle : « ...sacrosanctoe basilicoe Sancti Martini Tutelensis coenobii.. » (Bal., col. 321.)

Vers 924. — Dans un legs d'Immon et d'Itiburge, on lit : « cedimus ad monasterium Sancti Martini quod dicitur Tutela », et plus loin : « tradimus Deo et Sancto Martino Tutelensi... » (Bal., col. 323.). Champeval a reproduit ce texte d'après Baluze et a respecté l'orthographe. (Cartul. (2) p. 78).

Vers 925. — Cession faite par Aiminilde et son fils Adace à l'abbaye de Tulle : « Cedimus Deo et Sancto Martino Tutelensi... » (Bal., col. 327.). Champeval a donné, d'après un de ses cahiers, une copie plus complète de cette cession ; Tutelensi y est écrit de la même manière. (Cartul. p. 84.)

926 ou 927. — Cession par Odolric et sa femme Aalaiz : « Cedimus sancto Martino Tutelensi... » (Cartul., p. 56.) Cet acte n'est pas dans Baluze ; Champeval n'indique pas sa source.

Août 930. — Donation par Oddon et sa femme Giberge : « damus Deo et S0 Martino Tutelensi... » (Cartul., p. 176.)

(1) L'abréviation Bal., dans les références qui vont suivre, indiquera toujours VHistoire de Tulle, de Baluze.

(2) L'abréviation Carlul. signifie le Cartulaire des abbayes de Tulle et de Roc Amadour, par Champeval.


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Vers 930 (1). — Dans les testaments d'Adhémar, publiés par Baluze, nous lisons : « ...in monasterio Tutelensi..., Ecclesioe Tutelensi..., Sancto Martino Tuteloe..., remaneant Tuteloe... », et dans une donation de la même date, faite par le même personnage : «... qui vocatur Tutela... » (Bal., col. 333 à 340.).

L'une de ces pièces est extraite du Cartulaire de Beaulieu et a été reproduite par Maximin Deloche qui écrit, comme Baluze, « Sancto Martino Tuteloe. » (Cartul. de Beaulieu, pp. 90 et s.). Or, Champeval, qui déclare prendre ce document « dans le cartulaire de Beaulieu, publication Deloche », change Tutela en Tutella. (Carlul., pp. 22 et s.). Dans un autre testament d'Adémar, il écrit tantôt Tutellensis et tantôt Tutelensis. (Cartul., pp. 26 et s.). Il est inutile d'insister sur ces erreurs de copie ; la pureté du texte, il faut la chercher dans les publications de Baluze et de Deloche, qui ont lu, l'un et l'autre, Tutela, sur l'original et ont reproduit fidèlement Tutela. Cette orthographe est la seule adoptée jusqu'à présent dans les actes qui nous ont été conservés ; nous allons constater qu'elle restera exclusivement en vigueur pendant plus d'un siècle encore.

930. — Le privilège, accordé à l'abbaye par le roi Raoul, contient ces mots : « Tutelense coenobium. » (Bal., col. 325; — Cartul., p. 36.).

933 et 934. — Je note à ces dates, sans insister sur la valeur des copies de Champeval, un fragment d'acte et une donation, publiés par cet auteur, qui donnent Ja forme Tutellensis. (Cartul., pp. 120 et 177.).

Juillet 942. — Baluze et Champeval ont transcrit une donation d'Emène et de sa femme : « sacrosancto monasterio Tutelensi. » Leurs sources sont différentes ; leur orthographe est la même. '(Bal., col. 365 ; — Cartul., p. 114.)

(3) D'après Champeval et M. l'abbé Albe, le premier testament d'Adémar serait de 922 (Bull, de la Société scientifique, historique et archéologique de la Corrèze, t. XL, 1918, p. 155.


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Avril 944. — Encore une transcription de Champeval, faite d'après Bertrand de Latour, qui donne Tutellensis. (Cartul., pp. 38, 39.) On sait que le chanoine Bertrand de Latour avait adopté l'orthographe Tutella, Tutellensis.

De la même date, Baluze publie une donation au monastère de Tulle : « Sancti Martini Tutelensis coenobii. » (Bal., col. 365.)

Août 946. — Une donation de Richard et de Raoul, avec la même orthographe « Tutelensis ». (Bal., col. 365; Cartul., p. 116.)

Avril 951. — Dans une donation: « ...ad locum qui vocatur Tutela. » (Bal., col. 373 ; Cartul., p. 119.)

Octobre 962. — « Sancto Martino Tutelensi. » Donation publiée par Baluze et par Champeval. (Bal., col. 381-382; Cartul., p. 67.)

Cet acte est le dernier du xe siècle dans lequel j'ai relevé le nom de Tulle. Je vais maintenant indiquer mes références d'une façon plus sommaire.

Premier quart du ne siècle. — « Arcambaldus de Tutela. » (Cartul., p. 55, 56.)

Vers 1021. — « Deportatus apud Tutelam. » (Cartul., p. 66.)

Entre 1060 et 1108. — « Hoc habemus datum S. Martino Tuteloe. » (Deloche, Cartul. de Beaulieu, p. 145.)

Vers 1070. — « Monachis Tutelensibus », « Petrus de Tutela. » (Bal., col. 413 et s.). Champeval, qui a publié cet acte, écrit : « monachis Tutellensibus » et « Petrus de Tutela. » (Cartul., p. 104 et s.)

Dans un acte de même date, Baluze écrit : « Monasterio Tutelensi, ... Tutelensibus monachis ». (Bal., col. 419). Champeval, qui déclare copier ce titre dans l'Appendice de l'Histoire de Tulle de Baluze, écrit d'abord : « monasterio Tutelensi », et plus loin : « Tutellensibus monachis », en intercalant un / en italique, pour bien montrer que la variante est de lui. Cette pièce met en évidence le peu de soin qu'il portait à ses transcriptions : il laisse passer une première fois le mot sans


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doubler 17 ; il fait le doublement de sa propre autorité, à la seconde fois. (Cartul., pp. 110 et 111.)

1086, 1088. — « Pctrus de Tutela. » « Sancto Martino Tutelensi. (Cartul., pp. 56, 87, 120-121.)

Avant 1088. — « Quidam miles nomine Ademarus de Tutela. » (Carlul., d'Aureil, apud Bull, de la Soc. Archéol. et hist. du Limousin, t. 48, p. 171.)

1091. — « In capitula Tutelensi. » (Bal., col. 429.) L'acte est parfaitement daté : « Actum anno incarnati Verbi MXCI. » Dans le texte, Champeval reproduit celte date et écrit « Tutellcnsi », mais dans l'intitulé de l'acte il le date de 1081 et écrit « de. Tutela. » (Cartul., pp. 179, 180.)

1092-1097. — « Petrus de Tutela ». « Petro de Tutela. » (Cartul. de Vigeois, apud Bull. Soc. Archéol. et Hist. du Limousin, t. 39, pp. 19 et 22.)

1096. — « Witardus de Tutela. » (Cartul., p. 63.)

Vers 1099. — « Pétri Bernardi de Tutela. » (Carlul., p. 55.)

xie ou xiie siècle. — « Si vero ad Tutclam sepultus fuero. » (Deloche, Cartul. de Beaulieu. p. 148.).

xue siècle. — Baluze publie des vers d'un nommé Bertholomée qu'il a relevés dans un très ancien manuscrit de l'abbaye d'Obazine ; ils sont du xne siècle. Le premier ne laisse aucun doute sur l'orthographe adoptée par le poète pour le mot Tutela :

« Eblo decus Tuteloe plus abbas Cyprianisfoe, »

La prosodie ne permettant pas d'écrire Tutella, il est impossible de prétendre que Baluze, en transcrivant ce vers, a substitué son orthographe favorite à celle du texte. (Bal., col. 481.)

Vers 1100 et 1102. — « Carta Ademari de Tutela. » « Ademaro de Tutela. » (Cartul. d'Aureil, apud Bull, de la Soc. Archéol. et Hist. du Limousin, t. 48, pp. 74 et 172.)

Vers 1104. — Encore un exemple de l'écriture de Champeval ; après avoir transcrit : « Noticia confratrum

T.XLI. 3-5


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Tutelensium », il continue ainsi : « Isti sunt confratres qui in confraternitate Tutellensi sunt in vità et posl mortcm. » Et parmi les confrères, nous voyons : Witardus de Tutela, Ademarus de Tutela, Elias de Tutela. (Carlul., p. 139 el s.)

1110. -- « Elia de Tutela. (Cartul., p. 65.)

Même data. — Champeval écrit : « Monachus Tutellensis. » (Carlul., p. 225.)

Septembre 1113. — « Cum Tutclense abbate..., Tutelenses monachi..., facta est apud Tutelam. » (Carlul., p. 179.)

Vers 1116. — « Monachis Tutelensibus. » (Carlul., pp. 113 et s.)

1111-1126. — « Adversus Tutelensem abbatcm..., Elias de Tutela..., Pelrus de Tutela. » (Carlul., pp. 69 et s., 437 et s.)

1143. — < In Tutelensi capitula..., ac Tuteloe apportâtes. » (Bal., col. 475 à 478.) Champeval écrit : Tutellensis, Tutelensis et Tutela. (Cartul., pp. 261 et s.)

1180. — L'acle que je mentionne ici est extrait du Cartulaire de Dalon ; il porte : « ego Geraldus abbas Tutelensis », cl se termine par ces mots : « Actum est hoc in proesentia nostra apud Tutellam. » Il a été transcrit et reproduit par Baluze, avec les mois Tutelensis et Tutella écrits comme je le fais ici ; il est remarquable parce que nous y trouvons les deux orthographes ; c'est le plus ancien des actes de l'Appendice de l'Histoire de Tulle donnant la forme Tutella.

1181. — Dans une donation de l'église de Floirac, on lit : « Abbas Tutelensis. » (M. Alfred Leroux, Chartes, Chroniques et Mémoriaux, p. 55.)

1193. — A celle date je dois signaler une pièce qui nous donne, pour la première fois, la forme Tutellensis ; c'est une lettre de Géraud, abbé de Marcillac, publiée par Ernest Rupin, où nous lisons « Tutellensi abbati...x monasterium Tutcllense..., monachis Tutellensibus..., abbati


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et Tutellensi conventui. » (Roc-Amadour, Etude hist. et Archéol., p. 350.)

1195. — J'arrive à l'acte qui clôt définitivement la longue série des documents où le mol Tutelensis esl écril avec un seul /. C'est le don d'Eschafidor de la Roche au monastère de Tulle : « Tutelensis monasterii. » (Bal., col. 507.)

Sauf deux ou trois exceptions que je signalerai plus loin, tous les actes postérieurs à cette dale, publiés par Baluze et par les autres historiens, nous donneront invariablement la forme Tutella, Tutellensis.

Parmi les rares chroniques limousines antérieures au xmc siècle, deux ont mentionné le nom de Tulle : elles ne contredisent pas la règle orthographique qui nous est révélée par les actes cités plus haut. Celle de Bernard Hier a été écrite pendant la période de transition, fin du xne et commencement du xinc siècle. L'auteur a conservé la forme primitive : « Bertrandus abbas Tutelensis. » (Duplès-Agier, Chroniques de saint Martial de Limoges, p. 75.). Geoffroi, prieur de Yigeois, esl morl en 1185, à l'extrême limite de la première période. Le plus souvent, il s'en est tenu à l'ancienne orthographe, mais on trouve aussi chez lui, à deux reprises au moins, le doublement de 17 : « Tutelam W If ardus et Laudus tuentur cum Claro. » « Ebolus precibus multoru/n apud Tutelam cum filio pacem fecit..., Ebolum abbatem Tutelensem. » « Prior Tutellensis... hic Tulelloe cum filia sua Helia conditus est. » (Labbe, Bibl. nova, t. il, pp. 286, 290, 291.)

II. — TUTELLA, TUTELLENSIS.

Les documents dont je viens de faire la longue énumération s'échelonnent sur plus de Irois siècles et montrent quelle a été la forme primitive du nom de Tulle. L'invariabilité que nous avons conslatée jusqu'à 1180, nous allons la trouver encore dès les premières années du xme


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siècle ; mais, cette fois, les textes nous donneront Tutella et Tutellensis. Entre les deux périodes le flottement est à peine sensible et ne se manifeste que par deux ou trois actes.

1214. — « In Tutellensi capitula..., tune abbas Tutellensis..., conventui Tutellensi..., actum Tutelloe. » (Bal., col. 513.)

S. D. [XIIIe siècle]. — « B. de Ventedorn abbas Tutellensis... adquisivit de B. de Tutella. » (Bal., col. 515.)

1216. — « Bernantus Tutellensis abbas..., proepositus Tutellensis..., actum Tutelloe. » (Bal. col. 517 et s.).

Juillet 1216. — « Abbas Tutellensis..., proepositus Tutellensis..., apud Tulellam..., actum Tutelloe. » (Carlul., pp. 99 et s.)

1217. — « Abbas et conventus Tutellensis monasterii. » (Bal., col. 523 et s.)

. 1218. — « Abbate Tutellensi. » (Cartul. pp. 300-301.)

1221. — « Monachi Tutellensis monasterii,..., in pleno capitula Tutellensi. » (Bal., col. 537.)

Mai 1221. — « Abbas et monachi Tutellensis..., capitula Tutellensi. » (Cartul., p. 177.)

1228. — « Intravimus . cameram abbatis Tutellensis. » (Bal., col. 529 et s.)

11 Novembre 1234. — « Monasterio Tutellensi. » (Cart., pp. 377 et s.).

20 Décembre 1235. — Conventui Tutellensi. » (Extrait des Arch. du Vatican, publié par Ernest Rupin, Roc-Amadour, p. 353.).

20 Octobre 1237. — « Abbatis monasterii Tutellensis..., a Tutellensi monasteriis. » (Ibid., pp. 355 et s.).

1237. — « Conventus Tutellensis. » (Cartul. p. 384.).

1263-1269. — <■■ Monasterio Tutellensi..., castri Tutellensis..., ville Tutellensis. » (Clément-Simon, Arch. hist. de lu Corrèze, t. i, pp. 100 et s.).

1267. — « Camerarius Tutellensis. » (Alfred Leroux, Chartes, Chroniques et Mémoriaux, p. 92.).

1271. — « Tutellensis abbas..., cleemosinarius Tutel-


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lensis. » (Clément-Simon, Arch. hist. de la Corrèze, t. n, pp. 6 et s.).

29 Avril 1279. — Le mot Tutellensis est répété plus de quinze fois dans une transaction entre les abbés de Tulle et d'Obazine. (Cart, p. 410 et s.).

1297. — « Burgensi ville Tutellensis..., ad mensuram de Tutella. » (Clément-Simon, ubi supra, t. n, p. 62 et s.).

J'aurais pu multiplier les références ; celles qui précèdent suffisent pour établir — je ne dirai pas la forme en vogue — mais la forme exclusive du nom de Tulle pendant le xme siècle. Je ne peux, en effet, signaler que deux ou trois exceptions à cette règle : 1° En 1228, dans l'Institution de la fête de sainte Catherine, nous trouvons : « Bernardus de Ventedorn abbas Tutelensis » (Bal., col. 535) ; 2° Dans des Lettres d'Ebles de Ventadour en date de 1270, je relève six fois la forme Tutellensis et une fois la forme Tutelensis. (Bal., col. 575 et s.). Je pourrais encore citer un acte de 1209, publié par Champeval après Baluze, si la faute du copiste n'était pas certaine ; Champeval écrit, en effet, Tutelensis alors que Baluze a écrit Tutellensis, et dans la même pièce il donne, à deux reprises, la forme : « in villa Tutelloe. » (Bal. col. 509 et s. ; Cart. p. 290 et s.). Je dois dire enfin que dans un fragment de Chronique de la seconde moitié du xme siècle, publié par Duplès-Agier, on lit : « Episcopus Tutelensis. » (Chroniques de Saint Martial de Limoges, p. 212).

Pour le xive siècle et les siècles suivants, les documents sont trop nombreux pour que j'aie la pensée d'en donner les dates et d'en indiquer les sources. Qu'ils aient été publiés par Baluze, par Champeval, par Deloche, par Rupin, par MM. Leroux, Molinier et Thomas, par M. l'abbé Albe; qu'ils émanent des chancelleries royale, pontificale ou épiscopale, des seigneurs ecclésiastiques ou laïques, tous, sans exception, nous montrent que la tradition du siècle précédent n'a pas été interrompue ; l'orthographe Tutela, Tutelensis est complètement abandonnée.


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III. - TUELA, TUELLA.

Le nom de Tulle, Tutella, évolue vers sa forme vulgaire. La désinence latine persiste encore, mais le f médial est tombé. Avec cette nouvelle graphie le nom va se rencontrer dans les Chroniques et les Actes bas-latins eL romans. La transformation ne s'est pas faite tout d'un coup, el Tuella n'a pas exclu Tutella. Les deux vocables ont été employés simultanément depuis le xie jusqu'au xve siècle, mais la forme purement latine est restée de beaucoup la plus usitée.

Nous avons vu que Tutella avait succédé à Tutela. Or, nous constatons que Tuella parait plus d'un siècle et demi avant Tuela^ à une époque où le doublement de / n'avait pas eu lieu encore dans Tutela. Remarquons aussi qu'il n'y a pas de périodes délimitées pour les deux formes Tuella et Tuela ; elles ont été usitées simultanément pendant les xme et xive siècles, selon le gré des scribes, semble-t-il, sans qu'une tradition ait réglé l'orthographe.

1030. — Parmi les témoins d'une donation faite par Ebles de Ventadour à l'église d'Uzerche, figure « Arcambahlus de Tuella. » (Bal., col. 410). C'est le plus ancien exemple, à ma connaissance, du vocable Tuella.

1081. — En reproduisant une donation d'Adémar de Tulle, Champeval a écrit les trois formes suivantes : « Donum Ademari de Tutela..., ego Ademarus de Tuella..., S° Martino Tutellensi. » (Carlul., p. 179).

1186. — Dans les Cotilumes de Roc-Amadour, publiées par Clémcnl-Simon, on lil : <; Descoralha abat de Tuela. » (Arch. hist. de la Corrèze, l. i, p. 20).

Fin du XIIe siècle. — Dans la Chronique de Bernard Hier, le nom Tuela est écrit plusieurs fois : « Bernardus de Ventedor et Galart de Cardaluc, electi de Tuela. — Posuil finem neijocio de Tuela. » (Duplès-Agier, Chroniques de Saint Martial, pp. 75 et 85).


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1218. — « B. de Venfedorn abes de Toila. » (MM. Leroux, Molinier et Thomas, Documents historiques baslatins, provençaux et français, t. i, p. 158). C'est une corruption évidente du nom Tuela ; nous ne la rencontrerons plus dans nos actes.

1223. — « Mosenhor Vabas de Tuela..., la camarier de Tuela. » (Clément-Simon, Arch. hist. de la Corrèze, t. i, p. 17).

1241. — « Morgues (les moines) de Tuela. » (Ibid. 1.1, pp. 18-19).

1276. — « Hugo Perbos de Tuela. » (Ibid., 1.1, p. 19).

Dernier quart du XIIIe siècle. — Monasterium de Tuella. » (Bulletin de la Soc. des Archives hist. du Limousin, lre série, t. vu, pp. 241 et s.).

1286. — « Morgues de Tuela. » (Clément-Simon, .4rc/i. hist. de la Corrèze, t. i, pp. 19 et 20).

Fin du XIIIe siècle. — « Borzes de Tuela. » (Ibid. t. n, pp. 20 et s.).

Vers 1310. — « Monasterium de Tuella. » (Ibid., 1.1, p. 252).

1346. — Une lettre du comte d'Armagnac au sénéchal de Toulouse nous donne en même temps le nom Tuella et sa francisation Tuelle : « Et sachiez que nos sommes devant la ville de Tuelle,... Escript devant Tuella le xive jour de novembre. » (Bal., col. 717).

XIVe et XVe siècles. — Le Cartulaire de Boussac, publié par Clément-Simon, a adopté, pendant plus d'un siècle, la forme Tuela: « A me y i uni de Tuela (1311). — De Tuela (1343). — Johan Cellier de Tuela (1362). — Mezura de Tuela (vers 1371). — Meysura de Tuela (1416). » (Arch. hist. de la Corrèze, t. n, pp. 130, 132, 137, 140.142).

1471. — Dans une lettre écrite au roi par les gens des trois Etats du Bas-Limousin, nous relevons la forme Tuela et la forme Tuelle: « ...Jean chantre de Tuela, vicaires de Véglise cathédrale de Tuelle... » (Bal., col. 775).

Tuela et Tuella, employés indifféremment pendant plus


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de quatre siècles, vont être définitivement abandonnés après 1471, tandis que Tutella et Tutellensis seront conservés dans la langue et les documents ecclésiastiques.

IV. — TUELLE.

Tuele et Tuelle sont la traduction en français de Tuela et Tuella. Or, nous venons de voir que Tuela ne se rencontre pas moins souvent que Tuella dans les documehts cités plus haut. Comment se fait-il que la forme Tuele soit restée inusitée ? Je n'en ai trouvé qu'un seul exemple, dans un Livre des Chroniques de Bordeaux, des xme et xive siècles (Clément-Simon, Arch. hist. de la Corrèze, t. i, pp. 271-272.) ; et encore dois-je ajouter que le scribe a écrit le mot tantôt avec un seul / et tantôt avec deux.

1346. — J'ai déjà signalé la Lettre du comte d'Armagnac, qui donne en même temps le nom bas-latin Tuella, et. pour la première fois à ma connaissance, le nom francisé Tuelle.

Après 1370. — Dans une liste d'hommagers du roi de France, je lis : la cité de Tueille..., levcsque de Tueille..., le diocèse de Tueille. » C'est une corruption qu'on ne rencontre que là. (Clément-Simon, Arch. hist. de la Corrèze, t. i, p. 270).

1430. — <; En la ville de Tuelle. » (Bulletin de la Soc. des Arch. hist. du Limousin, lrc série, t. -xii, p. 31).

1440. — « L'aide octroyé à Tuelle. » (Ibid., p. 39).

28 Mai 1442. — Lettres patentes de Charles VII : « Donné a Tuelle. » (Clément-Simon, Arch. hist. de la Corrèze, t. i, p. 31 et s.).

1450. — <; Scel Jehan evesque de Tuelle. » Sceau de Jean de Cluys, publié par Ernest Rupin dans Roc-Amadour, Etude hist. et archéol., p. 327).

1455. — « L'evesché de Tuelle. — Evesque de Tuelle. » Extraits des registres du Grand Conseil du Roi, publiés par Baluze (Bal., col. 763).


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1471. — « Escript a Tuelle le xxive jour de Septembre. » (Bal., col. 775.) Ce document, déjà cité, porte la signature de « Jean chantre de Tuela. »

S. D. [1471]. — « Avons sceu que l'Eglise de Tuelle estoit destituée de pasteur. » Lettre du roi à l'archevêque de Bourges (Bal., col. 777).

1471. — « En ceste ville de Tuelle. — Escript a Tuelle le troisième jour d'Octobre. » Lettre de Jean Yver et Bertrand Briçonnet (Bal., col. 783).

1486. — « Levesque de Tuelle..., ladite ville de Tuelle.» (Clément-Simon, Arch. hist. de la Corrèze, t. n, p. 280).

Je ne connais pas de document plus récent donnant celte forme du nom de Tulle.

V. — TULE, TULLE.

Dans la seconde moitié du xve siècle, le nom français de Tulle fait son apparition et se substitue définitivement aux formes anciennes, sauf dans les documents ecclésiastiques qui sont écrits en langue latine.

Il y a d'abord une certaine incertitude dans l'orthographe. La graphie Tutella, Tuelle étant alors en vigueur, il était logique d'écrire Tulle avec deux /. Je ne connais que les quatre exceptions suivantes à la règle qui fut alors adoptée.

S. D, [1471]. — « L'Evesché de Tule..., chapitre de Tulc. » Lettre.de Denis de Bar. (Bal., col. 779.)

1493. — « Jacques Marces bourgeois et marchant de la ville de Tule. » Lettre en faveur de Jacques Marces (Bal., col.. 787).

1574. —. Sceau du présidial portant cette légende : « establi a Tule, 157h. » Je dois dire qu'un autre sceau de la même juridiction a, pour légende : « ...tabli a Tulle, 1571. » (Sigillographie du Bas-Limousin, t. n, pp. 214, 215).

1758. — Sur un cachet du couvent des religieuses de Sainte-Ursule, on lil : « S. Ursule de Tule. » (Ibid., t. M, p. 362).


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La forme définitive Tulle, comme je l'ai déjà dit, n'apparait dans les documents que j'ai consultés, qu'après le milieti du xve siècle ; mais j'ai relevé, en 1346-1348, sur une note relative à la prise de Tulle par les Anglais, écrite en langue limousine, le nom Tulla : « Per che li prodome de la ciptat de Tulla regardan lo péril en que estavo... » (Bal., col. 717).

1471. — « Vevesché de Tulle..., Escript à Tulle le dernier jour de Septembre. » Lettre de M. de Blanchefort au roi. (Bal., col. 781 et s.).

1491. — Voici enfin, pour marquer l'entrée de la forme Tulle dans l'écriture officielle, une Lettre du roi Charles VIII, relative à l'établissement des Cordeliers, qui contient ces mots : « Noire ville de Tulle. » (Bal., col. 785 et s.).

Depuis lors, Tulle n'a pas cessé d'être la forme usuelle et a toujours été écrit avec deux l.

Maintenant que, par les documents qui précèdent, on connaît l'évolution du nom depuis le ixe jusqu'au xve siècle, il ne peut rester aucun doute sur sa forme primitive. La ville a été appelée à l'origine Tutela. On trouvera peut-être, dans des cartulaires inédits ou dans des pièces d'archives, quelques exemples de la forme Tutella pour la période antérieure au xme siècle ; mais ces rencontres, que je n'ai pas faites, n'apporteront que de très rares exceptions à la règle générale.

Les rédacteurs des documents que j'ai cités ont eu raison de ne pas faire le doublement de 17. On ne peut s'empêcher, en effet, d'assimiler le nom latin de Tulle au substantif latin tutela ; c'est le même mot. Or, dans le latin antique, si l'on trouve quelquefois l'orthographe tutella, le cas est trop rare pour justifier l'adoption systématique de 17 double dans le nom de lieu. Il faut admettre qu'en prenant un substantif latin pour l'ap-


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pliquer, comme nom, à une localité, on a adopté son orthographe usuelle plutôt qu'une orthographe tout à fait exceptionnelle.

Il y a, semble-t-il, une autre raison qui milite en faveur de 17 simple. Dans le dialecte limousin du haut moyen âge — et cette observation m'a été suggérée par mon savant compatriote, M. Antoine Thomas, — 17 double du latin classique se simplifiait en prononciation. On supprimait un l lorsqu'il y en avait deux. Le latin tutella, si le mot avait comporté deux /, aurait donc pu devenir tutela ; le contraire est beaucoup moins admissible.

C'est ainsi que l'origine classique du nom et le dialecte des anciens Lémovices prouvent que les documents antérieurs à 1180 donnent la véritable orthographe de Tutela.

Pourquoi le doublement de 17, que je remarque pour la première fois en 1180, est-il devenu une règle absolue à partir de 1195 ? Il est difficile de l'expliquer. Je ne peux émettre, à ce sujet, qu'une simple conjecture. Les mots en ella sont très nombreux dans le latin, comme les mots en elle dans le français ; et les mots en ela sont aussi rares que les mots se terminant en èle. D'autre part, à la fin du xne siècle, la prononciation de 17 était plus appuyée, peut-être, que dans les temps antérieurs, car on trouve, à celte époque, plusieurs mots dont le suffixe ela s'est transformé en ella. L'écriture tutella, qui était si rare dans le latin classique, devient plus fréquente au moyen âge. Des scribes, qui ne se préoccupaient ni de l'origine du nom ni de son orthographe, ont écrit ella, parce que c'était l'orthographe ordinaire de cette désinence. Dès l'année 1030, la forme Tuella avait apparu dans quelques actes. On crut, sans doute, revenir à la bonne manière en écrivant Tutella. Celle erreur a eu un extraordinaire succès ; universellement acceptée, sans conteste, elle a passé pour une vérité pendant plusieurs siècles. *

Un phénomène non moins étrange, c'est la chute du /


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médial, qui a changé Tutela en Tuela. Si le nom primitif avait été Tudela, le d pouvait tomber et le nom serait devenu Tuela. On a, en effet, de si nombreux exemples de l'élimination du d dans le corps d'un mot, qu'on considère sa chute comme régulière ; mais il n'en va pas ainsi du t, qui, en règle générale, ne tombe pas. Le t de Tutela s'est-il, à la longue, adouci en d dans la prononciation et a-t-il fini par disparaître dans l'écriture après avoir disparu dans le langage ? L'hypothèse peut être proposée ; je ne me charge pas de la défendre (1).

Cependant un rapprochement s'impose. Il existe en Espagne une ville appelée Tudela. L'origine de son nom rie doit pas différer de celle du nom de Tulle, et on peut admettre qu'en Navarre comme en Limousin le / s'est adouci en d. Mais en Espagne l'influence de la prononciation s'est exercée sur l'écriture : Tutela est devenue Tudela. Un document de 1322 nous donne cette forme inusitée : « in ecclesia Tuthelensis. » En 1323, nous trouvons la forme régulière : « pro prebenda quam obtinet Tutelen [si]. (2) » La règle de la chute du d s'observe dès la même époque. Nous lisons, en effet, dans une pièce de 1325 : « pro prebenda dicti magistri P. Tuellensis. (3) » Le doublement de 17, dans ce dernier texte navarrais, mérite aussi d'être signalé.

Je ne suis pas arrivé encore au terme de l'évolution du nom. Si nous venons de voir qu'entre Tutela et Tuela, qu'entre Tutella et Tuella, il y a un pas difficile à franchir, je dois reconnaître que de Tuelle à Tulle le pas(1)

pas(1) le • Traité de la formation de la langue française », publié en tête du Dictionnaire général de la langue française, par Hatzfeld, Darmesteter et Thomas, on lit que le t médial entre deux voyelles s'est affaibli, en gallo-roman en d, puis est tombé à la fin du xi' siècle; et parmi les exemples cités on trouve : ABBATISSA, abedesse, abeesse, abbesse, — HOTONDUM, redond, reont, rond.

(2) M. .Iules Viard, Les Journaux du Trésor de Charles IV le Bel. Imp. Nat., 1917, col. 345 et 538.

(3) Ibid., col. 1434.


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sage n'est pas moins malaisé. L'e de Tuela et de Tuelle est sonore ; sa chute ne peut donc s'expliquer régulièrement. Il faut supposer qu'il est devenu muet, s'est affaibli et a disparu alors dans l'écriture comme dans la prononciation (1).

Il résulte des considérations qui précèdent que le nom actuel ne dérive pas normalement du nom primitif ; il y a plus d'une irrégularité, plus d'une bizarrerie dans cette filiation. Mais la possession d'état est acquise, et il faut la respecter.

Lorsque nous remontons à la source, qui n'est pas douteuse, nous trouvons Tutela, et nous voyons que Baluze n'a pas inventé son orthographe ; il l'a lue dans les actes les plus anciens et dans les chroniques du xne siècle, et il a constaté qu'elle était restée en usage pendant plus de trois cents ans. Il a jugé que la modification qui s'est produite vers la fin du xne siècle était absolument arbitraire et dénaturait, sans raison, le nom primitif. Dans ses copies et dans ses publications de documents il a respecté scrupuleusement l'orthographe des originaux, mais dans son oeuvre personnelle il a restauré le vrai nom, tel qu'il n'aurait pas dû cesser d'être écrit. Dans l'Introduction de son Histoire, il dit : « Inquiruntur initia et origines urbis Tutelensis », et c'est ainsi que, à l'origine, sa ville était nommée.

Il n'est pas le seul à avoir corrigé l'erreur qui date de 1180. Plusieurs évêques de Tulle, qui, dans leurs lettres et ordonnances, conservaient l'orthographe courante de leur temps, avaient fait graver sur leurs sceaux le nom de leur ville épiscopale suivant la graphie originaire.

Sur une Ordonnance de Jean de Cluys, en date du 26 Mai 1433, le sceau de l'évèque est ainsi indiqué :

(1) D'après une loi bien connue, l'e muet s'est affaibli dans les mots où il suivait une voyelle ; exemble : vraiement, vraiment.


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« Sigillum curioe nostroe temporalitatis Tuteloe. » (Sigillographie du Bas-Limousin, t. n, p. 213).

En 1655, le sceau de Louis de Rechigiievoisin de Guron portait cette légende : « Eps Tutelensis. » (Ernest Rupin, Roc-Amadour, p. 332).

En 1678, l'Officialité avait sur son sceau : « Sigillum officialis Tutelensis. » (Sigillographie du Bas-Limousin, t. n, p. 289).

Humbert Ancelin, qui a occupé le siège épiscopal de 1680 à 1702, avait adopté cette légende : « Episcopis et vicec. Tutelensis. » (Rupin, Roc-Amadour ; — Sigillographie, 1.1, p. 528).

Tous ces sceaux sont antérieurs à la publication de l'Histoire de Tulle par Baluze. Voici, maintenant, les sceaux et cachets du xvme siècle.

1702-1720. — André-Daniel de Beaupoil de Saint-Aulaire : « Episcopus Tutelensis. » (Sigillographie, l. i, pp. 532 et 533).

1704. — Cachet du Collège : ; In collegio Tutelensi Societalis Jesu. » (Ibid., t. i, p. 699).

1723-1740. — Charles du Plessis d'Argcntré : « Episcopus et vicecomes Tutelensis. » (Ibid., t. i, p. 534).

1748. — François de Beaumont d'Autichamp : Episcopus et vicecomes Tutelensis. » (Ibid.. t. i, pp. 535, 536).

1776-1787. — De Rafélis de Saint-Sauveur : « Episcopus Tutelensis. » (Ibid., t. i, p. 537).

Maximin Deloche, qui a édité avec tant de soin le Cartulaire de Beaulieu, qui a dépouillé et utilisé de si nombreux documents sur le Bas-Limousin, cl dont le sens critique n'a pas été contesté, a écrit Tutela, comme les évêques de Tulle des xvne et xvme siècles et comme Baluze (1). Il croyait à l'origine romaine de la ville.

(I) Cf. Cartul. de l'abbaye de Beaulieu, p. 90, note 2; et l'Index du même ouvrage, v 1' Ademarus vicecomes (p. 291), Agenna (p. 292). Cambo (p. 305), Decanus Belliloci (p. 312), etc. ; — Eludes sur la géographie historique de la Gaule, pp. 434 et 435, et, dans le même ouvrage, la Carie du Pagus ou Orbis Lemovicinus.


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« Déjà sous les Romains, ' a-t-il écrit, le principal établissement dans le Limousin- après Augustoritum (Limoges) avait été placé près et au nord de Tulle, à Tintignac. Là était peut-être, probablement même, le siège d'une administration et de magistrats inférieurs à ceux qui siégeaient à Augustoritum, capitale de l'ancienne cité. Tutela n'était alors qu'une position fortifiée, un boulevard, une défense, comme son nom l'indique, pour la ville de Tintignac. Mais, au ive ou au Ve siècle, après que le torrent des premières invasions eut passé sur le pays et fait de Tintignac un amas informe de décombres, la population échappée au désastre se réfugia sans doute dans l'enceinte du castrum Tutela, qui hérita dès lors d'une partie de l'importance de la ville détruite. (1) »

Le nom latin de Tulle était le principal sinon le seul argument de mon savant compatriote, et l'argument est de faible valeur, car il faut une grande bonne volonté pour admettre qu'on a pu désigner, au 111e siècle, une forteresse par le mot tutela. La thèse ne s'appuie sur aucun document, sur aucun vestige de l'occupation romaine ; la tradition, elle-même, est muette.

Tutela a cependant un sens, et, puisqu'il est incontestable que c'est bien le nom primitif, il est tout à fait vraisemblable que ce nom, se rattachant à l'origine de la ville, peut nous en révéler l'époque approximative et les circonstances.

Une théorie nouvelle (2) vient d'être ingénieusement développée par mon ami M. Johannès Plantadis. Tulle, d'après lui, porterait le nom de la divinité tutélaire dont le culte, après la destruction de Tintignac, aurait été transféré au confluent de la Corrèze et de la Solane. L'oratoire payen du génie Tutela serait le berceau de la ville de Tulle. Comme Deloche, M. Plantadis n'a pas de meilleur argument que le nom Tutela ; mais, que de

(1) Etudes de la Géographie de la Gaule, pp. 434-435.

(2) Marvaud en a eu le pressentiment. Cf. son Histoire politique, civile et religieuse du Bas-Limousin, t. i, p. 36.


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probabilités il Lire des moeurs et de la religion de nos ancêtres gaulois et gallo - romains, de nombreux exemples et rapprochements historiques, et aussi de la topographie locale (1). Malgré le caractère conjectural qu'elle conserve, à défaut de preuves documentaires et archéologiques, son opinion me parait, la plus raisonnable de celles qui ont été émises jusqu'à ce jour ; elle est d'accord avec les données actuelles de la science, et peut rallier les suffrages des meilleurs critiques.

On remarquera que l'hypothèse de M. Plantadis, pas plus que celle proposée par Deloche, n'a besoin de s'appuyer sur l'orthographe de Tutela avec un seul /. Le mot du latin classique et de l'époque gallo-romaine n'a pas changé de sens lorsque, au moyen âge, il a été écrit — ainsi que plusieurs autres de même désinence, — avec deux l. Sa signification est restée la même. Derrière Tutella on retrouve Tutela, et les champions de la Tulle antique, quelle que soit l'orthographe usitée, peuvent en chercher l'origine dans le castrum défendant Tintignac, ou, plus vraisemblablement, dans l'autel de la déesse Tutèle, protectrice de la Ville.

Je n'ai donc pas eu la pensée de fournir à l'appui de leur thèse un argument inutile. D'ailleurs Deloche et Plantadis ont écrit l'ancien nom de Tulle comme il convient. Ce Mémoire n'a qu'un but : montrer l'inanité d'une critique formulée contre Baluze par un de nos meilleurs historiens locaux contemporains qui a eu le tort de ne pas faire remonter son enquête au-delà du xme siècle. Mes observations sur l'évolution du nom de Tulle du xme au xve siècle sont venues par surcroît.-

René FAGE.

(1) Cf. Lemouzi, 1914, pp. 63 et s.; Bull, de la Société scientifique, hist. et arch. de la Corrèze, t. 38, pp. 133 et s., 191 et s.


BEAULIEU

(Corrèze)

ET SES -A.ROHI VES

Il y a bien des années (environ vingt-cinq ans), après avoir lu quelques ouvrages et notices parlant du passé de Beaulieu, je me demandais où pouvaient se trouver les pièces qui auraient dû former les archives de la ville. Je savais qu'un assez grand nombre de ces documents étaient disséminés par suite de circonstances diverses dans plusieurs familles du pays, mais il devait certainement exister un noyau momentanément disparu. Après plusieurs recherches dans les locaux de la mairie, aidé par le dévoué secrétaire de l'époque, M. Escaravage, je découvris sous une estrade servant de tribune pour les réunions publiques un amas poussiéreux de papiers et de parchemins. Depuis combien de temps étaient-ils là ; personne ne put me renseigner, et, après un sérieux nettoyage, je me mis à démêler ce chaos où documents postérieurs à la Révolution se mêlaient aux parchemins et écrits antérieurs à 90. Je pris d'abord la précaution de faire confectionner un coffre doublé de zinc dans

T.XLI. 3-6


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lequel je renfermai toutes les pièces antérieures à la Révolution. Je parcourus toutes ces pièces, les paraphant et en extrayant notes et copies et j'y ajoutai une collection de cachets en cire provenant de vieux testaments établis par d'anciennes familles du pays et des environs. Ces archives et mon travail personnel enfermés dans le coffre, j'établis, aussi détaillé que possible, un inventaire de ces archives, inventaire que j'eus l'heureuse idée de conserver par devers moi. En effet, au retour d'une absence assez longue., je ne retrouvais ni coffre, ni archives, ni mon travail personnel ; l'archiviste départemental de l'époque avait cru devoir prendre le tout sans remettre un reçu quelconque au maire du moment, M. Lobbé. Découragé par ce procédé, je ne fis aucune démarche pour achever mon travail et j'abandonnai même ce qui m'était personnel. J'ose espérer que tout se trouve encore aux archives départementales. L'inventaire que j'avais heureusement gardé peut, je l'espère, après ces années d'oubli, être livré à la publicité : je le remets donc à la Société d'archéologie de la Corrèze, dont j'ai l'honneur de faire partie., afin de le faire paraître si elle le croit utile. Puisse-t-il servir à quelqu'un et à quelque chose.

Beaulieu, le 21 février 1914. A. SEGOL.


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INVENTAIRE DES ARCHIVES DE BEAULIEU (Corrèze)

antérieures à 1790 et existant à la Mairie en 1890

1232. — Parchemin avec lanière de quatre couleurs portant un fragment de sceau en cire vierge.

Convention entre les corps communaux de Beaulieu, Figeac et Aurillacafin de se défendre à frais commun contre les envahissements.

1240. — Petit parchemin avec deux cordons ordinaires. Le cachet apposé sur un a disparu; sur l'autre un cachet de cire vierge. Sur le dos des pièces se trouve apposé un petit cachet moderne portant : Propriété priuée (Corrèze).

Convention entre les consuls de Beaulieu et de Martel au sujet des transports des blés faits récipioquement entre les deux villes. (Langue patoise).

1250. — Parchemin avec deux lanières. Un cachet cire vierge en assez non état représentant, d'un côté, un évêque, et de l'autre, Saint-Etienne agenouillé, avec l'inscription : Video coelo apertos.

Transaction entre l'abbé de Beaulieu et les consuls au sujet de deux processions faites par le seigneur d'Astaillac (abbé). (Décision de l'archevêque de Bourges).

1255. — Parchemin avec cordon tressé, deux couleurs : blanc et bleu ; sceau en cire verte identique au précédent.

Ordonnance de l'archevêque de Bourges, concernant les peines à infliger aux homicides, voleurs, etc., etc.

1257. — Petits parchemins avec six doubles petites lanières. Sur quelques-unes d'entre elles, vestiges de sceaux.

Compromis entre Raymond, vicomte de Turenne, et les consuls pour choisir un arbitre au sujet d'un différend survenu entre eux.


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1264. — Parchemin avec trois doubles petites lanières.

Sentence arbitrale rendue par le seigneur de Malemort dans un différend survenu entre le vicomte de Turenne et les consuls au sujet des droits de justice.

1256. — Parchemin, deux doubles lanières.

Transactions sur les dommages demandés par le vicomte de Turenne au sujet d'un retard dans le paiement d'une somme due comme don gratuit.

1268. — Parchemin avec une lanière double en parchemin sur laquelle se trouvait un sceau en cire vierge (disparu).

Sentence rendue par l'omcial de Nevers, juge député, et par Simon, cardinal et légat apostolique, au sujet des différends existant entre l'archevêque de Bourges et l'abbé de Beaulieu.

1285. — Parchemin, 25X30, avec lanière ayant un sceau.

Etablissement d'un sergent par l'abbé de Beaulieu. Confirmation de cet acte par l'archevêque de Tours.

1290. — Parchemin, 25X12, avec lanière ayant un sceau.

Lettre écrite le lendemain de la fête des saints Apôtres par l'évèque de Cahors qui promet aux consuls son assistance dans leur différend avec l'abbé de Beaulieu.

1290. — Parchemin en très mauvais état avec lanière ronde tressée blanche et bleue.

Délibération de la communauté.

1291. - Parchemin, 20X30.

Appel par les consuls et habitants d'une sentence prononcée par l'archevêque de Bourges en faveur de l'abbé.

XIIIe SIÈCLE. — Fragment de parchemin contenant la deuxième partie d'un acte. Lanière portant un secau en cire vierge méconnaissable.

Réplique des habitants à une demande de l'abbaye : demande mal fondée à leurs yeux.


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1317. — Cahier de papier. Huit pages dont trois blanches.

Copie et traduction d'une transaction passée entre Hugues de Castelnau et les consuls. Cette copie fait mention de plusieurs pièces disparues.

1343. — Grand parchemin.

Création par commission et par ceux qui sortent de charge, des consuls nouveaux. Prestation de serment dans la chapelle des saints Prim et Félicien, le jour de la Nativité de N.-S.

1344. — Parchemin, 46X30.

Homologuation des transactions passées entre le seigneur de Castelnau et les consuls.

1346. — Parchemin, 40X65. A l'extrémité supérieure se trouve un morceau de cordon tressé.

Achat de la maison de ville.

1354. — Pénultième février. — Parchemin, 20X35.

Acte d'appel des consuls au lieutenant général du roi au sujet d'une taxe de deux écus d'or mise sur chaque feu dans la sénéchaussée du Quercy et de Périgord. Les réparations faites aux murs de la ville empêchent le paiement.

1354. Papier, une feuille.

Copie de la pièce précédente.

1358. — Grand parchemin en bon état. Délibération des consuls.

1364. — Grand parchemin. Création et nommination des consuls.

1366. — Parchemin. Le sceau qui s'y trouvait a été arraché.

Lettres patentes d'Edouard, prince de Galles (Prince Noir). En qualité de prince d'Aquitaine, il accorde à la ville le droit de Souquet ou impôt de quatre deniers par livre sur les marchandises vendues dans la ville.


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1367. — Parchemin incomplet,

Le seigneur de Castelnau permet aux habitants de bâtir contre les murs (1367-1368).

1368. — Parchemin avec un fragment de large sceau en cire vierge. D'un côté du sceau on voit en relief un prince assis sur un trône, et de l'autre le prince noir combattant à cheval.

Tarif des droits du Souquet accordés à la ville par le prince de Galles.

1369. — Parchemin avec une large lanière d'où le sceau a disparu.

Lettre de Charles V pour la sauvegarde de la ville. Cette lettre' est écrite aux habitants pour leurs bons et loyaux services.

1369. — Parchemin dont la moitié est en blanc. Lettres patentes du roi Charles.

1374. — Juin. — Parchemin avec une lanière d'où le sceau en cire rouge a été enlevé.

Lettre de sauvegarde donnée aux habitants par le gouverneur du Limousin pour le roi d'Angleterre. (Langue vulgaire).

1407. — Grand papier réuni par morceaux.

Sentence maintenant le prévôt de Brivezac dans le droit d'avoir un port au village de Rieux et cela malgré l'opposition des consuls de Beaulieu.

1426. — 1" décembre. — Parchemin.

Confirmation par Pierre de Beaufort des droits et privilèges de Beaulieu. Cette pièce confirme à nouveau les transactions de 1296 et 1317.

1427. — Deux parchemins reliés ensemble. Le plus petit a une lanière portant un fragment de sceau en cire souge. Le plus grand a une large lanière portant un fragment de


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sceau en cire vierge. Sur celui-ci les empreintes sont : d'un côté, le torse d'un personnage vêtu d'une tunique antique ; de l'autre, un écusson de France soutenu par deux anges.

Lettres patentes du roi Charles VII concernant les foires et marchés. Confirmation par la Chambre des Comptes.

Vers 1430. — Parchemin en mauvais état, 56X30. Appendice papier portant une date.

Pièce provenant de l'officialité de Limoges.

1448. — Deux parchemins reliés ensemble. Sur le plus petit on constate que le sceau a été sciemment enlevé.

Lettres de Charles VII qui maintiennent les consuls dans leur droit des ports et font défense à l'abbé de les troubler dans cette possession.

1449. — Parchemin.

Copie d'un procès-verbal constatant l'enlèvement du bateau d'Estresse établi cependant avec permission de l'abbé.

1465. — Parchemin en pointe, 54X62.

Sommation faite par le procureur fiscal du vicomte aux consuls de nommer une personne capable pour, au nom du vicomte et du leur, pouvoir poursuivre devant la justice Bernard Pouchie et d'autres bateliers accusés d'avoir maltraité plusieurs marchands.

1465 et 1466. — Quatre parchemins reliés ensemble par une lanière. Un de ces parchemins a une lanière qui portait un sceau.

Actes entre le vicomte de Turenne et les consuls.

1465. — Parchemin en deux parties cousues ensemble par de la ficelle.

Confirmation des Sept cas par Annet de la Tour, vicomte de Turenne.


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1465. — Petit parchemin sur lequel on a passé de la noix de galle. Un coin est coupé formant lanière sur laquelle se trouve un sceau en cire recouvert des deux côtés par du papier. Empreintes visibles.

Lettres d'appel reçues par le lieutenant du sénéchal du Limousin, contre le vicomte.

1465. — Cahier en parchemin.

Information faite à la requête des consuls contre le le seigneur du Moulin d'Arnac au sujet d'un droit de péage que ce seigneur voulait percevoir sur le chemin de Beaulieu à Tudeils, près d'une croix qui est sur le chemin.

1466. — Parchemin, 28X13.

Assises tenues à Beaulieu par le lieutenant du sénéchal du Limousin. Relief des appels formés par les habitants par devant Jean Rigaud, licencié-ès-lois.

1468. — Deux feuilles de papier timbré datées de 1468, mais qui sont de 1488. (Copie d'un acte).

Information contre Jean Dalmons pour usurpation du port de Beaulieu.

1476. — 19 juillet. — Parchemin.

Appel par les habitants au sujet d'abus commis par le seigneur.

1482. — Parchemin avec une lanière portant un fragment de sceau en cire vierge sur lequel on remarque quelques fleurs de lys. Ce sceau est celui de la sénéchaussée de Limoges.

Etats tenus à Limoges par permission du roi. Attestation que Beaulieu a été représenté à ces Etats et a souscrit à ce qui a été fait.

1492. — Cahier de dix feuillets cousus.

Election des consuls le lendemain de Noël.


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1521. — Parchemin.

Lettre d'appel obtenues au parlement de Bordeaux le 25 mai contre le seigneur de Turenne et au profit des consuls.

1522. — Cahier de parchemin de treize feuillets dont deux blanches.

Transaction passées entre le vicomte et les habitants. Ces derniers ne doivent payer que vingt deniers pour tous droits.

1523. — Mai. — Une feuille blanche contenant l'acte.

Déclaration d'Une maison appelée « del Tournel » et appartenant à la communauté (t).

1524. - Papier.

Reconnaissance consentie au profit de la communauté moyennant une rente de 11 sols 8 deniers par Jean Seneyrolle au sujet d'une maison et d'une place.

1643. — Parchemin en deux pièces cousues ensemble.

Nomination faite par le vicomte de Turenne d'un juge pour les sept cas et cela au préjudice de la communauté par suite de la demande faite par un consul mal informé.

1555. — Juin. — Papier.

Vente du port par les consuls.

1564. — Cahier de huit feuilles contenues dans un morceau de parchemin écrit en langue latine.

Délibération au sujet d'un impôt à mettre sur les habitants afin d'acheter du blé pour les pauvres.

1577. — Liasse de quatre pièces.

Réparations à la loge et au bateau du port.

(1) Là se trouvait le cimetière des lépreux. L'emplacement est occupé aujourd'hui par la chapelle du Port-Bas.


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1590. — Mai. — Parchemin.

Echange d'un jardin pour un autre (Maison de ville).

1598. — Trois feuilles papier.

Quittance donnée par le juge de Beaulieu au sujet du paiement du tiers d'une amende appliquée à l'occasion d'un meurtre. Cette pièce prouve le droit de la communauté au tiers de la justice.

1609. — Cahier de soixante feuillets en papier, couverture en parchemin ; le dit parchemin avec écriture gothique remarquable. Election des consuls et délibérations de 1609 à 1611.

1629. — Registre de 201 feuillets relié avec un parchemin écrit. Les feuillets sont réunis au parchemin, en haut et en bas, par une certaine quantité de petites lanières.

Délibérations des assemblées consulaires de 1629. Va jusqu'à 1635.

1637. — Manuscrit de vingt-sept feuillets. En-tête de deux couleurs. Reliure en bois recouverte de peau attachée avec du parchemin. Sur le dernier feuillet se trouve la date du 23 février 1808. Sur le verso de la page 10 est une annotation moderne : « Au beau temps succéda le siècle des passions. » Sur différentes pages se trouve le sceau de la Mairie avec l'aigle.

Sept cas de la justice criminelle. — Franchises et privilèges. — Cartulaire de la cité. — Copie des Chartes des des vicomtes de Turenne, des seigneurs de Castelnau, des abbés de Beaulieu. Signé : Bellonie, notaire royal. — Suit la copie d'une première charte. — Sept cas. — Juridiction.— Droits de la ville. — Péage. — Lods et ventes. — Bayle ou juge. — Syndics. — Marchés et foires. — Assises, etc., etc.

1657. — Décembre. — Papier, feuille double.

Ordonnance du parlement défendant dénommer consuls des parents de ceux qui sont en charge.


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1664. — Cahier de quatorze feuilles de papier.

Compte-rendu par les consuls de leur gestion de 1663.

1673. — Cahier de vingt-quatre feuilles de papier.

Ce cahier contient la nomenclature et les emplacements précis des sépultures faites dafls l'intérieure de l'église abbatiale, de 1673 à février 1687. Ce cahier était tenu par le religieux sacristain.

1694. — Registre, couverture en peau, lanières de même.

Délibérations de 1694 à 1738. Ce registre parle surtout de la réunion des Etats, des franchises, etc.

XVIIe SIÈCLE. — Parchemin en mauvais état. Pièce relative à la mouture des habitants.

Vers le XVIIe SIÈCLE. — Papier.

Prix fait pour la construction des murailles de la ville. La brasse épaisse, 38 sols; la brasse mince, 28 sols.

XVII" SIÈCLE. — Parchemin en plusieurs morceaux dont un portait la date disparue.

Relatif aux impositions. Entre Sclafer, notaire à Turenne, et Massoulie, consul.

1721. — Cinq pièces, papier.

Arrêtés divers pris au temps de la peste.

1728. — Août. — Feuille double de papier timbré.

Le sieur Gramont, fermier du bateau, n'ayant pas accompli ses obligations, le bateau sera coiilé à fond.

1732. — Lettre papier; enveloppe armoriée.

Lettre écrite aux consuls de Beaulieu par Dubac du Couderc, représentant de Turenne à Servières, au sujet des droits que ces consuls ont laissé prendre sur les places, les murs et les fossés de la ville.


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1751. — Papier.

Opposition à une délibération prise par les consuls. Cette opposition est faite par le juge et le procureur fiscal.

1762. — 8 septembre. — Feuille de papier.

Expédition de la nomination d'un juge par les consuls.

1785. — 14 mai. — Parchemin en mauvais état. Uune lanière en papier pour servir à une annotation y est attachée : l'annotation a disparu.

Pièces parlant de ventes faites à Donzenac.

1790. — Grand registre, couverture en peau, deux lanières de même.

Délibérations de l'année.

Fin du XVIIIe SIÈCLE. — Papier double feuille.

Lettres des notables à l'évèque de Limoges pour demander le rétablissement de la cure de Saint-Prime et de Saint-Félicien.

? — Parchemin, 100x34. Ecriture de deux couleurs.

Transaction entre l'abbé et les consuls au sujet de la justice. Vingt-neuf paragraphes.

JÉSUITES DE BEAULIEU

Les Jésuites qui séjournèrent à Beaulieu n'y étaient qu'en mission : ils étaient envoyés par la maison de Tulle. La mission avait sa chapelle et ses habitations dans la maison occupée aujourd'hui par les Soeurs garde-malades et attenant à l'ancienne école libre, alors hospice.

1618-1779. — Feuille double.

Copie faite par moi des pièces concernant les Jésuites et qui sont aux archives départementales.


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1629-1779. — Liasse, huit feuilles.

Résumé de quelques pièces se trouvant dans le dossier.

1629. — 31 mars. — Papier, quatre feuilles.

Copie du testament de Claude Faber, curé de Billac, en faveur des Jésuites. (Archives départementales, H, 59).

1671. — 10 Juin. — Papier, six feuilles.

Copie du testamment de Marc Daumarès. (Archives départementales, H, 60).

1731. — 25 août. — Quatre feuilles.

Copie de l'époque d'un acte par lequel Jean-Symphoiïen Floret donne à la mission 3.200 livres avec obligation pour elle de fonder une congrégation sous le nom de « Purification de la T.-S. Vierge » et moyennant un certain nombre d'autres obligations. (Archives départementales, H, 59).

1731. — 26 octobre. — Papier.

Copie de l'époque d'une donation de 600 livres faite par Christine Decosta, épouse de Veyiïère.

1733. — Papier.

Copies de l'époques de nombreux testaments et codicilles faits par Marie Dufaure (du Bessol).

1735. — 11 septembre. — Papier.

Copie de l'époque du testament d'Antoine Méthiviers, ancien curé de Reygades (3.000 livres), moyennant prédications et retraites.

1736. — 23 janvier. — Papier.

Copie de l'époque d'un codicille de Marie Dufaure léguant des biens, rentes, etc.

1767. — 12 août. — Papier.

Arrêt du parlement donnant au collège de Tulle droit sur les revenus de la mission de Beaulieu.


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1768. — 23 novembre. — Papier.

Pétition des habitants de Beaulieu contre les prétentions du collège de Tulle. Histoire détaillée de la mission.

1770. — 28 juillet. — Parchemin dont le sceau a été enlevé.

Arrêt qui ordonne à l'évèque de remplacer immédiatement les jésuites de Beaulieu.

1770. — Papier.

Supplique du-curé et des consuls de la ville à l'évèque de Limoges pour qu'il mette à exécution l'arrêt du 28 juillet 1770.

1775. — Papier.

Etat des revenus affectés à l'ancienne mission de Beaulieu et qui sont régis par Miallet, commissaire.

1775. — Papier.

Feuille de notes sur l'état de la mission de Beaulieu.

1780. — Papier.

Mémoire concernant les biens de la mission. Histoire de l'hospice, du collège.

1780. — Papier.

Etat des revenus en rente foncière et état des créances dues à la mission.

1780. — Papier.

Etat de la mission et sentiments divers exprimés par les habitants pour l'utilisation des bâtiments des jésuites chassés. On y parle de l'hôpital et du collège.

1786. — 22 mai. — Papier.

Délibération de la communauté demandant instamment à l'évèque de Limoges de remplacer les jésuites chassés dé Beaulieu.


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1786. — 25 septembre. — Papier.

Délibération de la communauté demandant à l'èvêque de Limoges de remplacer les jésuites par des prêtres chargés de l'éducation de la jeunesse.

1787. — 11 novembre. — Papier.

La communauté renouvelle ses offres à l'évêché de Limoges pour le remplacement des jésuites par des prêtres s'occupant de l'instruction de la jeunesse. Propositions fermes et dernières.

1788. — 23 janvier. — Papier, cahier de quatre feuillets. Original.

Procès-verbal de visite de la chapelle et bâtiments de l'ancienne mission (Archives départementales, H, 66).

1788. — 23 janvier. — Papier, feuille double. Original.

Etat détaillé des réparations à faire aux bâtiments des jésuites par Queyrol, charpentier.

1788. — 23 janvier. — Papier, quart de feuille. Original.

Assignation à Queyrol, charpentier, d'aller, à quatre heures du soir, à l'hôtel du Chapeau rouge, prêter serment entre les mains de l'abbé de Maussat, vicaire général de Limoges, et d'aller ensuite expertiser les réparations à faire chez les jésuites.

Si, en dehors des pièces concernant les jésuites, on compte les pièces d'archives, propres à la communauté de Beaulieu, on en trouve soixante-douze. Les chiffres portés sur ces pièces lors d'un classement qui a dû se faire au commencement du xixe siècle, prouvent qu'à cette époque plus de cent soixante-douze pièces étaient déposées à la Mairie : qu'est devenue


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dans un siècle la centaine qui manque? Personne ne le dira sûrement. Que celles que j'ai pu sortir de.la poussière et qui ont disparu sans laisser la trace même d'un reçu, aient un meilleur sort ainsi que les collections et les notes, ma propriété personnelle, qui les ont accompagnés dans leur exil (1).

Le Cartulaire, les pièces du procès du sieur Lavialle contre la ville qui ne voulait pas reconnaître le dit Lavialle comme seigneur, malgré l'achat qu'il avait fait de la seigneurie au duc de Bouillon, et les pièces que je viens de faire connaître suffisaient amplement à faire connaître l'histoire de Beaulieu dans les siècles passés.

A. SEGOL,

Membre de la Société archéologique de Brive.

(1) Le lecteur remarquera le nombre de sceaux disparus des pièces de cet inventaire. Leur disparition ne provient pas des années et du peu de soin dont les pièces ont été entourées, la section très nette des lanières le prouve.


UNE

CHATELAINE DE CASTELNAU

LODlse de BRETAGNE-AVAUGOOR

Un petit livre, échappé à l'incendie qui, en 1851, détruisit la bibliothèque du château de Castelnau-Bretenoux, nous est tombé sous la main. Recouvert de cuir jaune clair, orné des rinceaux et des arabesques qui caractérisent certaines reliures du xvi* siècle, dites de Grolier, cet opuscule porte, sur l'un des plats et dans un médaillon, le nom imprimé en lettres dorées de Guy de Castelnau de Clermont-Lodève ; sur l'autre, dahs un agencement identique, le nom de Loïse de Bretagne. A l'intérieur, au-dessous du titre de l'ouvrage, sont peintes à la main les armoiries affrontées des maisons de Castelnau et de Clermont, entourées d'une guirlande de fleurs et de fruits. A la dernière page, au verso, on voit, au milieu d'une guirlande analogue, les hermines de Bretagne peintes en noir sur un fond gris argenté. Les lettres initiales de chaque chapitre sont rehaussées d'enluminure.

Ce petit volume contient les rudiments de la grammaire latine d'^îlius Donatus, mis en dialogue, en 1540, par Etienne Dolet. Il renferme également un autre travail sur le même sujet et un bref traité de civilité puérile, tous les deux d'Erasme et publiés à Lyon, en 1544.

T,XU. 3 - 7


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On satt qu'avec la Légende dorée, le Petit Jehan de> Saintré et quelques autres ouvrages d'un usage courant, la grammaire élémentaire de Donat se retrouvait jusque vers la fin du xvi° siècle dans toutes les bibliothèques. Donat jouissait, au moyen âge, d'un tel prestige qu'il figure dans les vousisures sculptées de la porte royale de la cathédrale de Chartres : il y représente la Grammaire et y voisine avec Cicéron pris comme prototype de la Rhétorique, et Aristote de la Dialectique. Sa grammaire occupait une bonne place dans la Librairie de Charles d'Orléans, comme nous l'enseigne M. Pierre Champion (1). On disait un Donat, comme on a dii plus tard un Lhorhond : c'était le livre pédagogique par excellence. Le poète François Villon et le roi Louis XI commencèrent l'étude du latin dans Donat.

Sur le premier feuillet de l'exemplaire que nous possédons, une main mal assurée d'enfant a écrit : Guy de Castelnau. L'habitude des écoliers de griffonner leur nom sur leurs livres ne daterait pas d'hier. En tout cas, Guy de Castelnau dont le nom est imprimé sur notre petit livre est Guy II; c'est lui aussi probablement qui y a écrit son nom à la main. En effet, 1544, date de l'impression de l'opuscule d'Erasme, est l'année même de la mort de Guy Ier.

Guy I" et Guy II de Caylus de Castelnau-Bretenoux étaient le fils et le petit-fils de Pierre de Clermont dont nous avons précédemment esquissé la biographie à propos de son mariage avec Marguerite de Turenne. Onze enfants étaient nés de cette union. On en trouve l'énumération dans toutes les généalogies de la maison de Castelnau. Guy Ier était le second des fils de Pierre de Clermont. C'était Jacques qui, après la mort de leur père, aurait été le chef de la famille, s'il n'avait dû renoncer à son droit d'aînesse en embrassant l'état ecclésiastique et en acceptant l'évèché de Sainl-Pons, qui lui fut cédé par son oncle le cardinal de Clermont.

Cette mise en possession de toutes les prérogatives attachées par notre ancien droit et par les usages d'alors à la

(1; Vie de Charles d'Orléans, par M. Pierre Champion, p. 496.


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primogéniture ne pouvait manquer de contribuer dans une large mesure à assurer à Guy une alliance avantageuse. Ses fonctions de chambellan de François Ier l'y aidèrent aussi. C'est à la cour de Navarre et dans l'entourage de Marguerite d'Angoulême que la veuve de Pierre de Clermont et Gilles de Turenne, oncle de Guy, vinrent prendre par la main celle qui devait être la nouvelle châtelaine deCastelnau-Bretenoux. En orthographiant son prénom à la manière actuelle, elle s'appelait Louise, Louise de Bretagne-Avaugour. Sa mère appartenait à l'une des grandes races féodales du midi : c'était Madeleine d'Astarac (1) ; nom déjà connu dans la généalogie des Castelnau : au siècle précédent, une fille d'Isabelle de Castelnau-Bretenoux, Jeanne de Coaraze (2) avait épousé un comte d'Astarac. Madeleine, devenue madame d'Avaugour ou de Bretagne-Avaugour (3) était l'une des dames d'atours de la reine de Navarre. A côté d'elle, sans doute, suivant l'usage de l'époque, Louise avait été élevée et avait grandi comme enfant d'honneur de la reine. A cette petite cour si brillante, où une élite de l'intelligence, des lettres et de la beauté s'épanouissait autour de celle que François Ier, son frère, appelait « la Marguerite des Marguerites » et dont les personnages s'encadrent sous un voile plus ou moins transparent dans les libres fantaisies de l'Hepfaméron, Clément Marot, le valet de chambre de la reine, avait manié avec une même élégance et l'encens et la rime. Madame d'Avaugour n'a pas échappé à la verve de

(lj Documents historiques sur les familles de Rouergue, de Barrau, t. i, p. 546.

(2) P. Anselme, Grands officiers, t. n, p. 619. Jeanne de Coaraze obtint, en 1462, des lettres de rémission.

(3) P. Anselme, Grands officiers, tome i", p. 745. Le P. Anselme et d'autres généalogistes disent que Madeleine d'Astarac, dévenue veuve, se remaria, en 1517, avec Charles de Montbel, grand écuyer de Savoie. Il y a sans doute en cette assertion erreur ou confusion, car au contrat de mariage de Loïse de Bretagne, nous voyons figurer Madeleine d'Astarac, dame de Bretagne-Avaugour, autorisée par une procuration signée de son mari, François de Bretagne-Avaugour, et passée sous le scel de la cour de Clisson, le 25 janvier 1541,


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l'aimable Cadurcien : « Madame d'Avaujour, dit-il, qui ne fait qu'escouter. » Certes, on sait bien qu'il préférait, lui, le verbe au silence ; mais n'en retenons pas moins son observation qui n'est pas exempte de malice. Dans cette attitude tranquille et réfléchie, nous retrouverons l'un des traits du caractère de Louise, quand elle exercera à son tour, mais sur un théâtre bien différent, des fonctions analogues à celles que sa mère occupait à la petite cour de Navarre.

Quant à son ascendance paternelle, le marquis du Prat s'exprime de la manière suivante dans sa Vie d'Elisabeth de Valois, reine d'Espagne : « Avant son mariage en 1542, « avec Guy, baron de Castelnau et de Clermont-Lodéve, elle « se nommait Louise de Bretagne. Son aïeul François, « bâtard de Bretagne, comte de Vertus et de Goëllo, baron « d'Avaugour, était fils naturel ( I) et bien-aimé de François II, « duc de Bretagne, et frère d'Anne, duchesse de Bretagne, « deux fois reine de France. Doté et comblé par son père, il « fut encore élevé au rang d'illustre gentilhomme breton ; il « atteignit presque, par ses grandeurs, le rang de prince, « comme il en approchait par le mérite qui devrait distin« guer toujours ceux qui régnent et qui commandent. Sans « être jamais offiiciellement reconnu pour allié par les rois « Charles VIII et Louis XII, ses beaux-frères, il avait été « traité comme tel et honoré de grandes charges et d'une « grande autorité en Bretagne. Ces souvenirs vivaient encore t en la personne de Louise de Bretagne, comtesse de Cler« mont (2), sa petite fille. » Ajoutons que l'aïeul de Louise avait épousé Madeleine de Brosse, veuve de Janus de Savoie, comte de Genève, et fille de Jean de Brosse, comte de Penthièvre, et de Louise de Laval. De cette union naquirent trois fils dont l'un, l'aîné, également appelé François, hérita des titres de l'aïeul de Louise et fut le père de celle-ci.

(2) Sa mère était Antoinette de Maignelay, dame de Cholet, veuve d'André de Villequier, et fille de Jean de Maignelay et de Marie de Jouy.

(1) Nous croyons qu'à la date dont il s'agit ici, les dames de ClermontLodève ne portaient pas encore le titre da comtesse.


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François était, en outre, premier baron de Bretagne, seigneur de Clisson, de Chatelaudren, de Landolon et de Paimpol. Son blason ne rappelait en rien le sombre nuage qui avait terni le lustre de sa naissance, et pour ce motif les hermines de Bretagne s'étalent sans aucune tache héraldique sur les armoiries de Louise peintes dans le petit livre de Castelnau (1).

Ce que furent l'enfance et les premières années de la jeunesse de Louise, il est facile de l'imaginer, malgré le manque de documents où, durant cette période, elle soit personnellement mentionnée. Entre Rambouillet, Paris et Pau,Nérac et Alençon, la petite cour de Navarre entreprenait de fréquents voyages, avec sa suite de belles dames et de beaux esprits. Madame d'Avaugour et sa fille devaient faire souvent partie du brillant cortège. La roule était jalonnée de nombreuses étapes qui en faisaient une longue fête où les grands seigneurs rivalisaient de luxe et de magnificence pour recevoir dans leurs châteaux la soeur du roi de France. Que d'aperçus nouveaux et de détails intéressants on pourrait relever au sujet de Marguerite de Navarre même et des personnages cités dans ses lettres, dans ÏHeptaméron et dans un registre dont nous parlerons tout à l'heure, si les documents qui les concernaient n'avaient été détruits par un incendie, à l'exception de la période du règne d'Henri IV, avec les archives de la Chambre des Comptes de Pau, érigée en 1529 ! Nous y vérifierions, du moins, d'une manière assurée l'identité de deux dames de la cour de Navarre qui tenaient de près, croyonsnous, à la maison de Caylus-Castelnau : Françoise de Clermont, qui devait être la soeur de Guy I", et mademoiselle de Caumont, probablement la petite-fille de cette Catherine de Caylus-Castelnau qui avait épousé Arnaud de CaumontLauzun.

Dans ce milieu élégant et mouvementé où s'écoulèrent les premières années de la future châtelaine de CastelnauBretenoux, elle acquit, en complément d'éducation et par

(1) De même, François de Bretagne, comte de Vertus, prit les armes des de Vertus sans les barrer.


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ses relations journalières, l'expérience qui devait plus tard lui être si utile et contribuer à lui faire éviter les écueils que le xvi 8 siècle ne ménageait pas à quelques unes de ses contemporaines. En tout cas, il est au moins vraisemblable que son mariage fut célébré avec toute la pompe requise pendant un des fréquents déplacements de la cour de Navarre. Le contrat, dont les Archives départementales de l'Aveyron (I) nous ont conservé une copie, fut passé à Bar-sur-Seine, Je 10 mai 1542, et reçu par Georges de Martin, « Garde de scels de la prévôté de Bar. » Il avait été dressé par « M6 Jehan de « Frotté, notaire et secrétaire du roi François I" et contrô« leur général des finances du roi et de la reine de Navarre. » Jean de Frotté, bien connu par un livre de M. H. de la Ferrière (2), était depuis longntemps le confident de Marguerite d'Angoulème. Intermédiaire habituel entre elle et François I", il a laissé un Registre des Comptes de la cour de Navarre, commencé en 1540, et dont M. de la Ferrière a extrait tout le suc. Son intervention, pour ainsi dire officielle en cette circonstance, s'explique d'autant plus aisément qu'il est dit au contrat que le roi de France, en donnant son autorisation au mariage, l'avait expressément subordonnée à une condition formelle : la renonciation de l'évèque de Saint-Pons à son droit d'aînesse en faveur du fiancé. La présence de Jehan de Frotté assurait l'observation de la volonté royale.

Pour rehausser l'éclat de la cérémonie, le roi et la reine de Navarre y assistaient en personnes, aux termes mêmes du contrat. Auprès d'eux se trouvaient le duc d'Etampes, amiral de France, la duchesse d'Etampes, François-Olivier, chancelier d'Alençon (3), l'évèque de Lescar (4), chancelier de Foix et de Béarn, François de Rochechouart, seigneur de Mortemart, Antoine de Lévis, seigneur de Caylus, l'abbé de

(1) E. 496.

(?) Marguerite d'Angoulème, par M. H. de la Ferrière, Paris, 189.3

(3) Né à Paris en 1493+1560, François-Ollivier fut chancelier de la reine de Navarre, puis chancelier de France.

(4) Jacques de Foix.


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Sainte-Croix, conseiller du roi, et plusieure autres grands personnages et parents.

La duchesse d'Etampes dont il est question ici n'était autre que la favorite de François Pr, cette Anne de Pisseleu dont le mari, Jean de Brosse, avait été créé duc d'Etampes. Le père de la duchesse, Cuillaume d'Heilly, avait été marié trois fois : elle était la fille du second lit; du troisième, de Madeleine de Laval, était née Charlotte de Pisseleu que nous trouvons mêlée à la biographie de Louise de BretagneAvaugour, parce que Charlotte avait épousé, en 1537, cinq ans auparavant, le propre frère de Louise. La duchesse d'Etampes, cette rivale de Diane de Poitiers, et dont Benvenuto Cellini parle dans ses Mémoires comme d'une ennemie personnelle, était donc la demi-soeur de Charlotte, et par le fait du mariage de celle-ci, elle était devenue la belle-soeur de Louise, renouvelant des liens de parenté déjà laissés par l'ascendance paternelle. Il n'y a ainsi pas lieu de s'étonner de rencontrer la favorite royale dans cette réunion de famille ou, par un saisissant contraste, le charme de la fiancée apparaissait comme l'aurore d'une vie qui allait être sans tache et empreinte d'une dignité sereine que rien ne devait altérer.

Louise était au côté de sa mère, Madeleine d'Astarac, qui était autorisée à donner son consentement par une procuration signée de la main du baron de Bretagne-Avaugour, son mari, en date du 25 janvier 1541 et passée « sous le scel de « la cour de Clisson. » Non loin d'elles, on voyait Guy et Jacques de Castelnau et de Clermont, les deux frères, munis, aux termes du contrat, d'une double procuration de Marguerite de La Tour, leur mère et tutrice, et de Gilles de La Tour, leur oncle maternel et leur curateur.

De l'acte, un peu long comme tous les documents de ce genre, où il semble que la prolixité était une qualité essentielle, nous signalerons seulement les clauses à retenir.

La dot de Louise était de quarante mille livres, gagées sur le péage de Chantocé, en Anjou. Elle dépassait donc sensiblement le chiffre des dots reçues en argent par les


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deux précédentes dames de Castelnau, issues, on s'en souvient, de la maison de Turenne : Françoise de La Tour avait eu treize mille cinq cents livres avec, en plus, les châtellenies de Gagnac et de Bétaille, et Marguerite de La Tour dix-huit mille livres.

Guy et Jaques, d'accord avec leur mère, promettaient, le cas échéant, de constituer à Louise un douaire de trois mille livres de revenus à prélever sur la baronnie de Calmont et qui serait réduit à deux mille livres si Louise se remariait. En outre, dans le même cas de prédécès de Guy, sa veuve conserverait la tutelle et l'administration des personnes et des biens de ses enfants, tant qu'elle resterait « en viduité », et ce, sans avoir aucun compte à rendre.

Les meubles et acquêts appartiendront à la communauté, à l'exception, toutefois, de ceux qui proviennent de la succession du cardinal de Clermont (1) et de ceux appartenant actuellement à la maison de Clermont. Par contre, les effets d'habillements, les bagues et les joyaux donnés à Louise lui appartiendront personnellement sans que les enfants de Guy ou ses héritiers soient admis à en rien réclamer.

Il est à remarquer également que la renonciation de Jacques à son droit d'aînesse est stipulée deux fois au cours du contrat, au commencement et à la fin, avec les garanties les plus complètes ; que le contrat a été « fait et passé sous le « bon plaisir du roi » ; qu'il a été « lu en présence de tels « personnages qu'il a plu au roi d'y appeler » ; que le roi « ne permettrait pas à Loïse de contracter cette union sans « la renonciation de l'évèque de Saint-Pons » ; mais qu'il l'autorise aussi pour une autre raison, c'est-à-dire « en « considération de la bonne alliance d'où ne peuvent « sortir qu'avantageux et honorables effets à la maison de « Clermont. » Dernière suggestion dont le but était probablement, au moins dans la pensée du rédacteur de l'acte, de maintenir la balance égale dans la bienveillance royale pour les deux familles qui s'alliaient.

(I) Le cardinal de Clermont, mort en 1540, avait laissé, nous l'avons vu ailleurs, une fortune mobilière considérable.


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Avant l'énoncé des formules juridiques d'usage, il est enfin déclaré que le contrat aura la même valeur et la même efficacité que s'il avait été fait en Languedoc et en pays de droit écrit, et cela sans préjudicier en rien aux droits de Marguerite de La Tour.

Malheureusement, les hauts et puissants seigneurs qui avaient rehaussé de leur présence l'éclat du mariage avaient oublié de placer dans la corbeille de noces, comme au temps des fées, un brevet de longévité pour chacun des époux. La mort prématurée de Guy mit un terme rapide à l'union conclue sous des auspices en apparence si heureux. Le 19 mai 1539, le parlement de Toulouse avait entériné les lettres patentes par lesquelles François I" l'avait nommé sénéchal de Carcassonne et de Béziers et capitaine d'AiguesMortes (1). Il était bien jeune encore : il avait alors moins de dix-huit ans. On voit, en effet, dans cet acte d'entériner ment, que tout en jouissant d'ores et déjà des « droits, profits et émoluments » attachés à ces charges, il devait, pour être admis à prêter le serment d'usage, avoir accompli sa dix-huitième année et désigner, dans le délai d'un mois, le personnage qui, en attendant, aurait à les exercer en son nom. Il était le troisième membre de la maison de CastelnauBretenoux à qui était attribué le sénéchalat de Carcassonne : le premier avait été son père, Pierre de Clermont ; le second, Jacgues, son frère, qui — nous l'avons déjà dit — fut reconnu évêque de Saint-Pons en 1539. Or, un document des archives du château de Lérans (2) établit que Jacques occupa ce sénéchalat du mois de mars 1536 au mois de février 1541. Il semble donc, d'une part, que Jacques soit resté en place, en 1539, pour représenter son frère et, d'autre part, que celui-ci ait exercé effectivement, en 1541,

(1) Archives dèp. de la Haute-Garonne. Parlement de Toulouse. B. 32, f- 362, V.

(2) Inventaire des archives du château de Lérans, publié par M. J.-B. Pasquier, archiviste départemental de la Haute-Garonne, tome m, p. 294.


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l'office dont il avait été investi. D'après le même document, le sénéchalat de Carcassonne fit retour, le 15 septembre 1544, à la maison de Lévis où il était, pour ainsi dire, héréditaire. Le testament et le codicille de Guy sont datés du 12 et du 13 du même mois et de la même année (1).

Guy fut donc sénéchal effectif de Carcassonne seulement pendant deux ans et quelques mois. En 1544, le veuvage de Louise commençait. Guy n'avait encore que vingt-trois ans environ. De son court passage dans la vieille cité fortifiée, aucun souvenir n'est resté. Le Cartulaire publié par Mahul et l'Histoire de Carcassonne, de Bouges, ne mentionnent même pas la manière dont il est mort. Il n'avait pas eu le temps de donner sa mesure. Son testament, où il recommande à sa mère et à ses frères « sa très-chère compagne et « espouse damoiselle Loïse de Bretagne qu'il a tant aymée « et chérie, » se borne à nous dire, dans les termes habituels, qu'il était malade « au château de Clermont, séné« chaussée de Carcassonne, dans la grande chambre du bout « de la salle haute. » Mais il était sans doute atteint d'un mal qui ne pardonne pas ; son décès devait être depuis quelque temps prévu, car le jour même où il eut lieu, la maison de Lévis rentrait en possession du sénéchalat. En mourant, Guy n'avait même pas eu la consolation de voir dans son berceau l'unique enfant qui devait empêcher sa succession de passer à une ligne collatérale. Mais les espérances qu'il manifestait dans son testament se réalisèrent : un fils posthume continua sa descendance. Il s'appela Guy, lui aussi, comme pour mieux perpétuer le souvenir de son père, mort si jeune et dont le nom avait été remplacé si vite sur la

liste des seigneurs de Castelnau.

i

Où s'écoulèrent les premières années du veuvage de Louise? Quand devint-elle dame de Castelnau-Bretenoux? Les cèdes notariales de l'époque répondent assez nettement à ces deux questions. Marguerite de La Tour, sa belle-mère, tenait en douaire, par suite des dernières volontés de Pierre

(1) Archives dép. de l'Aveyron. Série E, n* 499.


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de Clermont, la place de la Molière, au diocèse de Clermont d'Auvergne, et la jouissance des châteaux de Canet et de Fayet, en Languedoc, ainsi que plusieurs terres en Rouergue. Elle avait eu, en outre, durant le bas âge de son fils, l'administration de Castelnau et de Clermont-Lodève ; mais, comme ces deux derniers fiefs appartenaient de droit à l'aîné de la famille, qui en portait les noms, ils durent, après la la naissance de Guy II, passer aux mains de Louise comme tutrice. Marguerite, même depuis la majorité de Guy I", avait, il est vrai, continué pendant quelque temps à en toucher les revenus. Ainsi, nous voyons Jehan Maurelle, curé de Saint-Sixt, en Languedoc, chanoine de la collégiale Saint-Jean de Castelnau, percevoir, en 1543-1545, les mêmes revenus pour Marguerite dite, jusqu'à cette seconde date, dame de Castelnau et de Clermont, tandis qu'à partir de la fin de l'année 1545, nous constatons que, dans les actes, Louise figure dorénavant comme « droyrière tenant et pos« sédant la place et la seigneurie. » Toutefois, en 1545, elle ne résidait probablement pas encore dans la baronnie ; car ce n'est pas à Castelnau, mais chez Antoine Lolmière, « hoste « de Bretenous, » que maître Antoine de Fosses, curé de Cléry, vient, le 25 juin de cette année, comme procureur d'Odet de Bretagne (1), frère de Louise et protonotaire du Saint-Siège, abbé commendataire. de Saint-Piere-sur-Dives, de Vertus et de Cadouin, signer devant Pierre Charbini (2), un acte relatif à la ferme des « profits et émoluments » des coufréries de la célèbre abbaye du Périgord (3).

Il) D'après le P. Anselme (Grands Officiers), c'est François de Bretagne, également frère de Louise, qui aurait été abbé de Cadouin.

(2) Pierre Charbini avait succédé, dans sa charge de notaire, à son père Jehan ; il se qualifiait de « l'un des réduits en nombre de la Ba« ronie de Castelnau. » On sait que le nombre des notaires, étant devenu excessif, fut réduit, en 15t0, par une décision de Louis XII et, en 1542, par l'édit d'Angoulème sur le tabellionage (Manuel de diplomatique, par A. Giry, p. 834).

(3) Ils étaient affermés pour la somme de 800 livres tournois à Jehan Brégauld, prêtre, et à Antoine de Sales, habitants de Saint-Martin, diocèse de Clermont d'Auvergne.


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Si, depuis la fin de l'année 1545, Jehan Maurelle ne perçoit plus les revenus de Castelnau au nom de Marguerite de La Tour, il continue à y être son mandataire habituel, et il y recueille encore pour elle certains droits de lods, d'autres étant, à la même date, prélevés par Louise en personne. Cette situation un peu compliquée ne paraît pas, cependant, avoir amené de froissements entre la belle-mère et la bellefille. Constatons-le, en passant, bien que cette remarque semble un peu puérile : nous la faisons uniquement, parce que, dans une circonstance à peu près analogue, la bonne harmonie ne se maintint pas toujours aussi bien entre les dames de Castelnau.

Une question de parure, « casus belli » si fréquent dans les rivalités féminines, nous fournit une preuve nouvelle du parfait accord qui régnait entre Marguerite et Louise. Cette preuve, nous la trouvons dans un registre d'un autre tabellion de Bretenoux : P. Deconte. La voici : Pierre de Bar (1), sieur de Gramat, agissant au nom de Louise, avait reçu pour elle de Gailhard d'Orbesson, seigneur de la Bastide de Pamiers, une émeraude, cinq diamants et une petite chaîne d'or, le tout pour la somme de trois cent cinquante écus d'or au soleil. Cet achat, dont Louise, après avoir pris possession des bijoux, donnait quittance à Pierre de Bar et à Gailhard d'Orbesson, le 3 février 1548, au château de Castelnau, avait été fait sous la garantie de sa bellemère. N'y avait-il pas là, de la part de Marguerite vis-à-vis. de sa belle-fille, un témoignage de bienveillance, un bon procédé, comme on dit aujourd'hui ?

Ces vieilles minutes notariales ne doivent pas être dédaignées : on y glane des dates précises, des rapprochements inattendus, des détails qui ne manquent pas d'intérêt. Sans doute, la vie publique des personnages qui, avec leurs noms, y ont consigné les principaux actes de leur état-civil, est à

(I) Pierre de Bar était attaché à la personne de Jacques de Castelnau et de Clermont-Lodève, évêque de Saint-Pons. Il figure dans les registres de cette époque, muni de la procuration de Louise de Bretagne.


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peine effleurée par la mention des titres dont ils furent revêtus. Il ne faut pas y chercher les faits de la grande histoire, ni le récit des grands coups d'épée sur lesquels s'étaient souvent élevées les races féodales, comme les Castelnau, les Caylus ou les Clermont-Lodève. Ces prouesses, on en conserve ailleurs le souvenir, notamment dans les papiers de famille, quand ceux-ci n'ont pas été dispersés ou détruits par l'incurie des indifférents ou par lès tourmentes politiques. Les modestes registres des notaires ont eu, dans d'humbles demeures, un abri qui a moins attiré les regards du passant ou excité les rancunes de la foule. Leur niveau est celui de la vie normale de chaque jour, vie terre à terre, si l'on veut, mais où, avec les contrats et les testaments, le mariage et la mort reviennent sans cesse sous les yeux : malgré quelque vanité fugitive, l'égalité humaine s'y affirme à chaque page.

Aussi, les serviteurs de rang subalterne y tiennent-ils leur place à côté des gentilshommes qui exerçaient, sans en être amoindris, les fonctions de maître d'hôtel auprès des grands seigneurs ou des hautes et puissantes dames. Nous avons su ainsi — trait d'intérêt minime, mais qui a cependant sa signification — qu'un Jacques de Castelnau, évêque de Périgueux, avait, en récompense de ses bons services, doté son cuisinier qui se mariait. De même, Pierre Charbini nous apprend à son tour par une de ses minutes le nom de la nourrice du fils posthume né de Louise de Bretagne et de Guy Ier. Elle s'appelait Catherine Canolhe, et elle était d'Avignon. Elle était restée quelque temps à Castelnau avec son mari, Claude Passerai, qui avait été boulanger du château. Au moment de leur départ, ils recevaient la somme de soixante-cinq livres tournois pour leurs gages, plus quatre livres et demie de gratification, dix livres pour une robe, et enfin sept écus soleil (1), soit, en tout, quatre-vingt-quinze livres cinq sous tournois ; et il était spécifié dans la quittance

(1) La valeur dé l'écu soleil était fixé dans l'acte à quarante-cinq sous tournois.


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que le prix du voyage de Castelnau à Avignon était compris dans ce paiement.

Aux dates où ces actes étaient passés, Louise avait, ce semble, fait de Castelnau sa résidence habituelle, puisqu'elle y intervint le plus souvent de sa personne. Mais nous appro: chons d'une période où le tabellionage de la région ne signalera sa présence qu'à des intervalles de plus en plus éloignés. Elle commence à prendre ses dispositions eu vue d'une longue absence. Ainsi, le 20 novembre 1548, elle charge Jacques Vignaux, notaire à Loubressac(l), de toucher en son nom, pendant trois ans, les cens, les rentes et les autres revenus de la baronnie, ainsi que ceux de la châtellenie de Sousceyrac (2). Toutefois, cet arrangement fut résilié, nous ne savons pour quel motif, avant le terme fixé ; car, le 5 août de l'année suivante, Louise donnait procuration à Magdeleine de Romefort et Pierre de Bar pour conclure un accord identique avec François Conte, marchand de Bretenoux, en présence de Gaspard de Sénergues (3) et de maître Pierre Amadou, juge de Castelnau.

Les projets de départs de la châtelaine ressortentplus clairement encore d'un acte du 24 août 1553, où elle afferme, pour trois années également, à François Ségarie, à François

(1) Village faisant actuellement partie du canton de Saint-Céré. Il y avait à Loubressac un vieux château au-dessus de la vallée de la Bave. M. H. Lavedan, membre de l'Académie française, l'a reconstitué avec le goût d'un artiste et la science d'un archéologue.

(2) Jacques Vignaux devait recevoir annuellement comme salaire vingt livres tournois, vingt-cinq setiers de blé, vingt cinq d'avoine, à la mesure de Beaulieu, une pipe de bon vin et une de piquette, quinze poules et cinquante quintaux de foin; quatre pintes d'huile de noix; un pourceau, « valant quarante sols tournois. « Il était convenu, en outre, qu'il aurait un tant pour cent sur les blés qui seraient confiés à sa garde et qui seraient emmagasinés dans les greniers du château de Castelnau.

(3) Gaspard de Montarnal, écuyer, seigneur de Sénergues et de Saint-Etienne, habitait à Cornac, une maison noble « confrontant n avec le fort du lieu et avec le cimetière de l'église paroissiale de « Sainte-Geneviève. » Le village de Cornai fait actuellement partie du canton de Bretenoux.


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Longueval et à Georges Lalba, « marchands de SainteSpérie, » tous les revenus de la baronnie pour la somme — paraissant bien peu élevée aujourd'hui — de trois mille cinq cent vingt-trois livres six sous huit deniers tournois (4).

Certes, en dehors de l'éducation de son fils, consolation de son veuvage, mais qui était bien jeune encore, la vie ne devait pas être pour elle semée de beaucoup de joie, dans l'antique forteresse féodale, malgré le luxe que la fortune brillante des générations précédentes y avait accumulé. Alors, et malgré l'absence habituelle de ses deux derniers maîtres, le château de Castelnau, à l'exception de la partie romane, déjà peut être en mauvais état, devait être dans toute sa splendeur, avec ses hautes tours dont le temps n'avait, pas encore ébréchè les créneaux, avec ses terrasses majestueuses et ses chemins de ronde inviolés, sa triple façade où le lierre n'avait pas posé sa griffe destructrice, avec sa chapelle intérieure où la tribune du seigneur se découpait sur les orfrois des fresques aux vives couleurs et avec sa belle collégiale dont les stalles sculptées n'avaient pas été détériorées par les mains rapaces de visiteurs peu scrupuleux. Alors comme aujourd'hui, on admirait à Castelnau les trois rivières qui mêlent leurs eaux en vue de ses murailles et la vaste plaine encadrée dans le souiire de ses coteaux ou la blancheur ambrée de ses rochers (1). Mais la sollitude n'y était pas moins lourde à la jeune veuve qu'était Louise de Bretagne. Le rayonnement de la cour des Valois, où l'influence des femmes tenait une si grande place, exer-

exer- Entre le milieu du xvi* siècle et la fin du dix-huitième, le pouvoir de l'argent avait tellement changé que la baronnie de Castelnau, avec ses dépendances en Quercy et en Pas-Limousin, était, pour neuf ans — de 1785 à 1794 — affermée par an pour 39.000 livres, 3.000 livres de « pot-devin » et 60 livres de truffes.

(1) Le propriétaire actuel de Castelnau, M. Jean Mouliérat, artiste de l'Opéra-comique, membre du conseil supérieur d'enseignement au Conservatoire de musique et de déclamation, a réparé ou reconstruit avec beaucoup de goût une partie notable de l'extérieur et de l'intérieur du château, dans le style de l'époque. 11 en a fait un véritable musée.


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çait peut-être sur elle une attraction rendue plus active par son origine, par ses hautes relations et par la pensée du rôle qu'elle pourrait jouer. Là peut-être ses yeux de femme se portaient, quand sa sollicitude maternelle s'écartait un instant de son fils.

Le bail à ferme, auquel nous venons de faire allusion, permet en tout cas de le supposer. Elle a soin, tout d'abord, d'y stipuler que ses fermiers lui apporteront à leurs frais à Paris ou bien en tout lieu où elle se trouvera — elle ne pouvait prévoir à cette date un voyage hors de France — la somme constituant chacun des termes échus. Ils seront tenus de garder et d'entretenir en bon état le château, les maisons et les granges des métairies, ainsi que les meubles qui leur seront remis avec un inventaire. Ils devront faire à leurs frais les réparations nécessaires sauf les grosses; cultiver et entretenir « en bons mesnaigiers » les prairies, vignes et champs, y faire les récoltes, les plantations et les ensemencements accoutumés; payer de leurs deniers le portier du château, le garde qui surveillera les forêts, et acquitter l'aumône consacrée par la tradition et distribuée, chaque année, le lendemain de Noël. Ils auront également à payer à leurs frais les cent vingt livres annuelles du juge de la baronnie, les vingt-cinq livres du procureur d'office, les deux cents sous tournois des deux avocats de la baronnie à Brive et à Martel. Si Louise, pour la sauvegarde de ses intérêts, envoyait à Castelnau un gentilhomme ou un autre représentant, il serait, pendant deux ou trois jours, défrayé par les fermiers, lui et ses chevaux. Pour le cas où elle y viendrait elle-même, un prix est fixé d'avance pour chacune des denrées dont elle pourrait avoir besoin (1) et qui serait prélevée sur les produits de la baronnie. Si les fermiers n'ont pas assez de place pour engranger les blés, une salle ou une chambre du château sera affectée à cet usage, mais sous cette réserve que la pièce désignée à cet effet sera évacuée,

(I) Vingt sous tournois le setier de froment, quinze celui de seigle, dix celui d'avoine, huit livres dix sous la pipe de vin, vingt deniers les poules.


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s'il plait à Louise d'habiter le château ou d'autoriser quelqu'un à l'habiter.

Il est convenu, en. outre, que cet accord s'applique à toute la baronnie, « avec tous ses membres et dépendances et à la « châtellenie de Puybrun, » celle-ci « étant en paréage avec « l'abbé de Dalon. » Toutefois, la Ghâtellenie de Sousceyrac était exclue du bail comme ayant déjà été affermée à part; et cette réserve était faite pour la châtellenie de Puybrun qu'au cas où celle-ci « serait rachetée par le roi ou par un autre « ayant droit et cause de lui, » le prix du bail serait réduit de dix livres seulement.

Les obligations acceptées par les fermiers compensaient dans une mesure assez large, on vient de le voir, la modicité relative du prix de ferme convenu, et, à part les frais éventuels des grosses réparations, elles laissaient cette somme à la dame de Castelnau sans qu'elle eût à faire face aux dépenses d'entretien et aux salaires des officiers ou des serviteurs de la baronnie. On peut remarquer aussi le soin méticuleux et la sage prévoyance que la châtelaine apportait à la sauvegarde de ses intérêts et de ceux de son fils, ainsi qu'au maintien en bon état du château et de ses dépendances. La possibilité d'un retour éventuel était attentivement ménagée ; mais en même temps toutes les mesures étaient prises en vue d'une absence prolongée.'

Louise cherchait sa voie. Il semble que ce soit avec la même arrière-pensée qu'elle avait déjà mis au point certaines affaires dont le règlement avait pour elle à ce moment une importance particulière : affermage de moulins, ; procuration donnée à son maître d'hôtel, Mathelin du Roc, seigneur de la Court, pour se faire solder par le fermier d'un péage d'Ingrandes six cents liores tournois dues par celui-ci à Odet de Bretagne-Avaugour, son frère (1) ; autre procuration nécessaire à Lazare Amadou, juge ordinaire de la

(1) Le paiement d'une partie de la dot avait été, on s'en souvient peut être, garanti, aux termes de son contrat de mariage, par les rentes provenant du péage de Chantocé ou d'Ingrandes, en Anjou.

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baronnie, pour clore un différend qui s'était élevé entre Louise et le doyen de Carennac à propos d'îles formées par des alluvions de la Dordogne et dont la propriété était indécise. A cette époque, comme de nos jours, les alluvions de cette rivière et celles de la Cère occasionnaient de fréquentes contestations entre riverains.

A partir de l'année 1554, il devient plus difficile de suivre pas à pas la veuve de Guy I". Elle n'est plus à Castelnau ; son nom figure seulement sur les minutes des notaires de Bretenoux : elle y est représentée par ses procureurs ou par Raymond de la Valette, capitaine du château, en 1555. Sans doute, elle s'était rapprochée de la cour, et elle faisait déjà partie de la foule brillante qui gravitait autour de Catherine de Médicis, dans le culte des élégances et à la recherche des faveurs. Tout ce que nous pouvons constater, c'est qu'elle sut rapidement y acquérir une place d'élite ; car, lorsque nous la retrouvons, quelques années plus tard, le choix delà reine s'est fixé sur elle pour remplir une mission de la plus haute confiance. Pour s'en acquitter, il lui fallait une expérience, un usage des cours, un tact qui ne s'improvisent ni ne se préjugent. Ce n'était pas seulement la femme, c'était aussi la mère que Catherine de Médicis avait désignée : son rôle devait en résumer toutes les qualités et toutes les délicatesses.

Pour mieux comprendre ce rôle, rappelons ici en peu de lignes la période correspondante de l'histoire de notre pays. La coalition formée par l'Espagne, l'Angleterre et la Savoie contre la France avait abouti, en 1557, à la bataille de Saint-Quentin, où le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint-André avaient été faits prisonniers. L'année suivante, l'intervention des Suisses, habilement ménagée par Sébastien de l'Aubespine, avait heureusement mis Calais et Thionville entre nos mains. Nous avions pu négocier dans des conditions moins désavantageuses. En 1559, le traité, très diversement jugé, de Cateau-Camhrésis était signé, et un double mariage en était comme la garan-


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tie. Elisabeth de Valois allait épouser Philippe II, roi d'Espagne, et Marguerite de France Emmanuel-Philibert, duc de Savoie. L'une était la fille, l'autre la soeur d'Henri IL De grandes fêles furent données à cette occasion. On se souvient que, dans un tournoi, Henri II fut blessé à mort par Gabriel de Lorges, comte de Montgoméry, capitaine de la garde écossaise, dont la lance se brisa contre la visière du casque du roi. Henri II ne voulut pas que le mariage de Marguerite fut ajourné : il fut célébré pendant que le roi agonisait.

Celui d'Elisabeth avait eu lieu quelques jours auparavant, le 22 juin. Il avait été fait par procuration : le duc d'Albe l'avait épousée au nom de Philippe II, retenu en Belgique pour apaiser des troubles. Rentré à Madrid au mois d'octobre, Philippe II envoyait le prince d'Eboli à Elisabeth pour la prier de hâter son départ. Celle-ci chargea Sébastien de l'Aubespine, évêque de Limoges (1), récemment nommé ambassadeur de France en Espagne, de répondre de sa part, à son royal époux qu'elle était « délibérée à s'acheminer « bientôt pour l'aller trouver (2). » Mais les causes d'atermoiement se succédaient : préparatisde voyage, nomination des personnages qui devaient accompagner la jeune reine (Elisabeth n'avait que quatorze ans et trois mois), choix de la suite qui devait aller avec elle jusqu'en Espagne ou seulement jusqu'à la frontièr e de la Navarre — sans compter que « les dames désignées pour le voyage se faisaient attendre (3). »

(1) Sébastien de l'Aubespine appartenait à une famille de la Beauce. Apprécié par François I", il fut chargé, en 1543, d'une mission en Suisse et obtint plusieurs bénéfices ecclésiastiques. Il fut adjoint aux représentants de la France à la diète de Woims. Après la bataille de Saint-Quentin, les Suisses, à l'instigation de Sébastien de l'Aubespine, vinrent au secours de la France. En reconnaissance de ce service, il fut nommé évêque de Vannes, siège qu'il échangea contre celui de Limoges. (Extrait d'une note de M. L. Paris, dans Négociations sous François II).

(2) M. L. Paris, Négociations sous François II, cité par le marquis du Prat, Vie d'Elisabeth de Valois, p. 72-73.

(3) Baron de Ruble, Le traité de Cateau-Cambrésis, p. 250.


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Antoine de Bourbon, roi de Navarre, gouverneur de Guyenne, avait été chargé de recevoir la reine Elisabeth à son passage à Bordeaux et de la conduire à la frontière espagnole. A côté de lui, on voyait le cardinal de Bourbon, archevêque de Rouen, et Louis de Bourbon, duc de Montpensier, prince de La Roche-sur-Yon, qui devaient, eux aussi, assister à la remise solennelle de la jeune reine entre les mains des délégués de Philippe IL

Parmis les nombreuses dames attachées à divers titres au service d'Elisabeth, figurait en première ligne Louise de Rieux, marquise d'Elboeuf, et Anne de Montpensier, toutes les deux princesses de Bourbon et cousines de la reine. Après elles, mais presque sur le même plan, nous reconnaissons Louise de Bretagne-Avaugour, dame de Castelnau et et de Clermont (1), qui, dans les documents où nous allons puiser pour celte période, est presque toujours désignée sous le nom de madame de Clermont, bien qu'elle signe toujours de son nom de fille. Durant éette même période, bien courte, il est vrai, la trace de la châtelaine de CastelnauBretenoux sera facile à suivre dans le sillage lumineux où ses fonctions lui attribuaient une place historique. Dans cette gracieuse escorte, mais à un rang plus effacé, s'ajoutaient, au nombre des filles d'honneur, Françoise de Montai, fille ou nièce de la vieille maison de la Roquebrou, ou bien de la branche qui venait de construire le château de Montai, près de Saint-Spérie, et, comme gouvernante des filles, Madeleine de Rainefort, ou de Ramefort, demoiselle de Lacour (2). Nous retrouverons souvent celle-ci auprès de Louise ou la représentant.

Le départ, plusieurs fois ajourné, eut lieu enfin de Blois, le 18 novembre. Le roi François II et la reine-mère Catherine de Médicis, accompagnèrent Elisabethjusqu'à Châtellerault. Les étapes étaient longues, et la température déjà rigou(1)

rigou(1) recevait 1.200 livres d'appointements, Anne de Montpensier en avait 800; les auties dames, 500 ou 600; les filles ou demoiselles, 200.

^2) Aux gages, la premières, de 200; la seconde, de 500 livres.


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reuse, dans un hiver précoce. Le 25, on arrivait à Poitiers. Le roi de Navarre avait soigneusement pris toutes les dispositions nécessaires pour faciliter le voyage et réserver le plus d'éclat possible aux réceptions dans les villes de son gouvernement. 11 avait ainsi donné l'ordre de construire une « maison navale » où Elisabeth, à son passage à Lormont, s'embarquerait pour Bordeaux.

De curieux détails nous ont été conservés à ce sujet dans les archives municipales de Bordeaux (l). Dès le 14 octobre, il y est question de cette maison navale, et, peu de jours après, M. de Bonneau, jurât, est chargé d'en surveiller l'exécution. Cet officier municipal annonce à ses collègues qu'il a déjà fait choix, à cet effet, de la gabarre de Louis de Latour, qui mesure treize pieds, de largeur sur dix-huit de longueur. Il ajoute qu'il a passé avec trois menuisiers un marché aux termes duquel ceux-ci'se sont engagés à faire là maison navale en bois de chêne et de sapiir Elle devait avoir quatre tours et quatre fenêtres de chaque côté, une porte à chaque bout avec deux fenêtres et « un retrait. » Le tout devait coûter, pour la menuiserie, « vingt écus sol, » et la moitié de cette somme serait payée d'avance. Vingt-huit aunes de toile cirée sont employées à couvrir la toiture. Il y a treize girouettes, quatre écussons de France, autant * de « l'alliance de France et d'E«pagne, » deux écussons au chiffre de la reine et trois aux armes de la ville de Bordeaux, le tout à l'huile. Pierre de Failli, le peintre à qui fut confié ce travail, reçoit en paiement cinquante-huit livres II y avait, en outre, « seize autres écussons en grand papier bâtard », soit « quatre écussons de France, quatre de chiffres, quatre « de l'alliance, et quatre de la ville. » L'intérieur était tapissé de quarante-deux aunes de « velours violet cramoysi, » qu'un autre jurât, M. de Salignac, fut chargé d'acheter. La Chronique bordelaise, de Tillet (2), nous dit que les jurats auraient voulu tapisser le « poùele de drap d'or », mais qu'ils ne purent en trouver.

(1) Archives municip. de Bordeaux, série II, cart. 19.

(2) Chronique bordelaise, par Tillet, 1703, f* 74, verso.


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En tout cas, le 6 décembre, la reine d'Espagne et les personnages les plus qualifiés de sa suite, notamment Louise de Bretagne, débarquaient à Bordeaux, de cette gabarre si pompeusement parée et dont la description rappelle quelque peu les vieilles gravures représentant en proportions moindres le fameux Bucentaure de Venise ou plus simplement certaines jonques chinoises connues sous le nom de bateaux de fleurs.

C'est par la porte dite du Chapeau-Rouge qu'Elisabeth fit son entrée, vers midi (I). Les jours précédents, le roi de Navarre, les membres du parlement, le clergé et la basoche avaient réglé les questions protocolaires relatives à cet événement. Nous voyons dans les Registres secrets du Parlement (2), les notes suivantes :

Le 5 décembre, M. Augier Humand de Lanta, abbé de Sainte Croix et doyen de Saint-Seurin, est chargé de demander à la cour du parlement si, à son avis, le clergé doit aller à l'entrée de la reine d'Espagne. Aussitôt furent mandés le maire, les jurats, le roi de la basoche et les syndics des avocats pour se concerter « sur la forme de l'entrée pro« chaîne de la royne. » Il fut décidé que le clergé avec « les paroisses » et les religieux des couvents s'y rendraient en procession. La cour de parlement doit s'y trouver en corps, en robe rouge, les présidents avec leurs chaperons fourrés, les conseillers, gens du roi, greffiers et notaires, avec « leurs chaperons longs à bourelet. » Après la cour, les avocats et procureurs seront tenus de marcher « armés, » sous l'enseigne du roi de la basoche.

Il a été ordonné au capitaine du guet de se faire accompagner de « trente soldats portant hallebarde et assistant « devant et derrière le corps de la cour, afin qu'ils ne soient « ni foulés, ni pressés... » Il a été arrêté que le premier huissier ne porterait pas son bonnet de drap d'or fourré, attendu

(il Archives dé p. de la Gironde, série G, 2*7, f" lfô, verso. (2) Bibl. de Bordeaux. Registres secrets du Parlement, n" 3'J9, pages 179 et suiv, ('le novembre 1556 à août lJOii).


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« que les présidents « ne portaient leur manteau fourré ni « mortier en teste, ni le greffier civil son épitoque... »

La cour a ordonné aux jurats de faire tapisser les rues, le 6 décembre, depuis « le Chapeau-Rouge jusqu'à Saint-André. »

Vers la même date, les registres secrets mentionnent une lettre du roi de Navarre aux membres du parlement de Bordeaux qui lui avaient demandé de maintenir leur privilège concernant leur exemption de logement. De Lormont, où il résidait à ce moment, Antoine de Bourbon leur répond : « J'écris aux maréchaux des logis n'en marquer aucuns « des vostres; mais il me semble aussi que vous devez être « fort aise que si, pour la personne de la royne d'Espaigne, « de ma femme et de leurs dames, aucuns de vos logis soient « propres, qu'il soient prins, sauf toutefois estre marqués et « sans, pour raison de ce, contrevenir à votre privilège... » Les instructions suivantes sont en même temps données par le gouverneur de la Guyenne aux maréchaux des logis : « Ne voulant aucunement préjudiciel- aux privilèges de « messieurs de la cour de parlement de Bourdeaulx qui sont « exempts de loger personne, hors les trois princes, je vous « prie adviser ne faire marquer leurs logis, et, si d'aven« ture vous êtes constrainls de vous en ayder pour aucunes « des dames près le logis de la royne, vous vous retirerés à « ceux à qui sont les logis, et ils seront très-aises de les « bailler... »

Tout en ménageant les justes susceptibilités du parlement, le roi de Navarre se donnait ainsi gain de cause dans la question un peu spécieuse des logements. Nous allons voir que, sur un point plus important d'étiquette, il imposait sa volonté. Comme il demandait à M. de Lyneirac, président aux enquêtes, ce que la cour pensait faire à l'occasion de l'entrée de la jeune reine, il ne fut pas satisfait des décisions qui avaient été arrêtées. Il dit à M. de Lyneirac : « qu'il « fallait que tous portassent chaperons fourrés et, se présen« tant à elle [Elisabeth], se missent à genoux et qu'à cela ne « fallait faire aucune difficulté, car le roy lui avait com-


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« mandé et dit que son intention et vouloir estoiont tels a qu'à la dite royne d'Espagne fut fait tel honneur qu'à sa pro « pre personne... » Or, le parlement, ayant été informé de ce qui précède, décida que les conseillers, greffiers, notaires et gens du roi porteraient leurs chaperons fourrés, mais ne se mettraient pas à genoux devant la reine d'Espagne. Et il chargea deux conseillers de la cour de transmettre cette « remontrance » au roi de Navarre, en lui faisant observer qu'un « tel devoir n'était dû qu'à la personne du roy et qu'à « l'entrée de l'empereur. » Mais ils devaient ajouter que si Antoine de Bourbon leur disait que « le vouloir du roy était « qu'ils se missent à genoux, le dit seigneur serait obéi. » C'est, en réalité, ce qui eut lieu.

Les Registres secrets du parlement ont aussi conservé le souvenir d'une « petite maison » qui avait été construite pour Elisabeth et sa suite « près le portail du Chapeau « Rouge. » C'est là que « le roi de la Basoche* qui estoit à « cheval, armé et son cheval bardé, mist pied à terre près « l'eschafaud de la royne pour la saluer et luy faire son « harangue. » Le parlement resta quelque temps devant le Chapeau-Rouge et alla à pied vers la petite maison en question. Le roi de Navarre et le prince de la Roche-sur-Yon vinrent au-devant de lui, et Antoine de Bourbon dit à deux reprises : « Dieu vous garde ; messieurs, ce n'est pas ici que « je veux vous voir; ne faites point de difficulté pour vous « mettre à genoux. » Le président répondit : « Sire, vous « serez obéi. » Ils entrèrent alors dans la « petite maison » où était la reine d'Espagne, « assise dans une chaire de ve« lours violet figuré, laquelle, voyant la dite cour, s'est un « peu levée de son siège. » Auprès de la reine, à droite, étaient la reine de Navarre, debout, le cardinal de Bourbon, également debout, ainsi qu'une fille du duc de Montpensier, et plusieurs autres dames et gentilshommes. Derrière la chaire de la reine d'Espagne, se tenaient, à gauche, M. de Lansac (1), le roi de Navarre, le prince de la Roche-sur-Yon

(I) Guy de Saint-Gelay, seigneur de Lansac, avait été adjoint à l'ambassade de Sébastien de l'Aubespine à Madrid. Il avait été chargé


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et Antoine de Noailles, gouverneur de Bordeaux. La cour du parlement mit un genou en terre devant la reine, et le président de Roffignac lui fit sa harangue. Puis, le parlement s'étant retiré, arrivèrent l'abbé de Sainte-Croix, « ayant « surplis et aumusse, » le recteur de l'université et les docteurs des facultés. Après leur avoir rendu leur salut, la reine d'Espagne monta à cheval « surunehaquenée blanche, « vestue d'habillement de deuil de feu le roy Henry son a père (I), le visage découvert, étant sous un poêle porté « par quatre jurats, et conduite jusques à son logis chez le « controlleur Pontac, passant par le milieu des bandes a armées, tant de la ville que de la Basoche, quy s'estoient « arrestées sur la dite rue. »

Durant son séjour d'une semaine (?) à Bordeaux, Elisabeth ayant manifesté le désir d'assister à une séance du parlement, le procureur général Lescure fut envoyé, le 9 décembre, à sa rencontre pour la conduire au palais. Les mêmes Registres secrets nous disent que le président Fauguerolles, vêtu de sa robe rouge, le roi de Navarre, son fils le prince de Navarre qui n'élait encore qu'un enfant et devait être notre Henri IV, le cardinal de Bourbon, frère d'Antoine, le « sieur Burie (3), chevaliers de l'ordre portant espées, » allèrent avec « tous ceux de la cour » rejoindre « à la « Bennette » la reine qui était accompagnée « de la reine de « Navarre, de la princesse de Montpensier, des dames de « Rieux et de Clermont et de trois ou quatre autres dames « avec le sieur de Lansac et deux ou trois gentilshommes. » Après avoir déjeuné au palais avec sa suite, la reine Elisabeth, escortée de ses dames d'honneur, monta dans une

d'accompagner la reine Elisabeth, de guider son inexpérience et de rester auprès d'elle jusqu'à ce qu'elle fut accoutumée aux habitudes de l'Espagne dont il avait lui-même une connaissance approfondie.

(1) Les deuils de cour étaient alors portés en blanc, comme ils l'étaient encore récemment à la cour de Russie.

(2) Archives de la Gironde, série G, 287, page de l'inventaire l'.JO.

(3) Charles de Coucy, seigneur de Burie, lieutenant général du roi, sous les ordres du roi de Navarre,


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petite galerie « de treillis » qui avait été préparée pour qu'elle assistât plus commodément à l'audience.

Arrivée dans la capitale de la Guyenne le mercredi 6 décembre, elle en repartit le mardi 11. La Chronique bordelaise nous apprend que M. de Salignac, l'un des jurais, se joignit à la suite qui l'accompagnait jusqu'à Podensac(l), à bord de la « maison navale », où se termina probablement la brillante mais courte carrière maritime, s'il est permis de s'exprimer ainsi, de celte bonbonnière flottante. Tillet ajoute que la reine de Navarre, qui avait fait partie du cortège, dit à M. de Salignac qu'elle avait besoin du velours violet qui tapissait la « maison navale » et que les jurais firent porter à Antoine de Bourbon les quarantes-deux aunes qui y avaient été employées et qui leur furent payées à raison de sept livres et demie l'aune.

Une lettre d'un sieur Duran (2), correspondant de François de Noailles, ambassadeur de France à Venise et évêque de Dax, nous apprend, de son côté, que M"" de Noailles, femme du gouverneur de Bordeaux, et sa fille Marie de Noailles (3) furent admises les premières à faire leur révérence à la reine d'Espagne. Le sieur Duran ajoute, détail non mentionné dans les chroniques locales, que, sur le conseil du gouverneur, la ville de Bordeaux fit don à Elisabeth d'une grande médaille commémorative en or pesant cinq cents écus, représentant, d'un côté, le roi et la reine d'Espagne, avec les armes de la ville au dessous, et, de l'autre, les armes de France et d'Espagne. A ce don, la ville aurait joint celui de dix tonneaux de vin « très-excellent. »

Nous avons insisté sur le récit très détaillé de cette entrée royale à Bordeaux, comme nous continuerons à le faire pour

(1) Actuellement chef-lieu de canton du département de la Gironde.

(2) F. Fr. 6913.

(3) Marie de Noailles épousa, en 1561, Jean de Ferrières, seigneur de Sauveboeuf, échanson ordinaire du roi. Elle eût en dot, de son père, sept mille cinq cents livres, et de sa mère, née de Gontaut, deux mille cinq cents livres. [Archivée 'de la Gironde, Destivals, notaire, f" 71.


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la suite du voyage, parce qu'il nous a semblé que, pour faire mieux ressortir le rôle de notre châtelaine, il y avait quelque intérêt à maintenir à côté d'elle la physionomie réelle des personnages au milieu desquels elle a vécu, des événements où elle a été mêlée et l'atmosphère historique dont elle a été entourée.

Au milieu des fêtes données en l'honneur du passage à Bordeaux de la fille de Henri II, Mme de Clermont, c'est-àdire Louise de Bretagne-Avaugour, ne perdait pas de vue ce qui importait le plus a l'avenir de la maison de CastelnauBretenoux, dont-son veuvage prématuré avait mis tout le soin entre ses mains. En s'éloignant de France pour un temps d'une durée indéterminée, emmènerait-elle avec elle son fils unique, gentilhomme ordinaire du roi? De l'enfance de Guy II nous ignorons tout, à l'exception de ce qu'il nous en apprend lui-même, dans un document dont nous allons parler. Nous savons ainsi que, depuis sa naissance, il avait été confié à la vigilance d'une dame appelée Madeleine de Ramefort, ou de Rainefort, demoiselle de Lacour. Nous savons aussi, et de la même manière, qu'il avait reçu du roi de France l'ordre de se joindre au cortège qui accompagnait Elisabeth. Alla-t-il en Espagne, ou bien, arrivé à la frontière, fut-il forcé de rebrousser chemin? Son nom n'est pas inscrit sur la longue liste des personnes qui composaient l'escorte de la jeune reine. Le jeune âge de Guy — il avait alors quatorze ans — et la haute situation de sa mère lui assurèrent-ils les avantages d'une exception? En tout cas, le plaisir qu'il eût à prendre part aux fêtes de Bordeaux ne l'empêcha pas, à l'instigation de sa mère probablement, de s'éloigner du cortège pendant quelques heures pour faire son testament.

Il s'y montre impressionné du voyage qu'il va entreprendre et dont sa jeune imagination exagérait les dangers. L'acte dont il s'agit (1), daté du 12 décembre 1559, débute

(1* Archives de la Gironde, série E. — Berthet, notaire. Témoins : Guyon Loreau, prêtre ; Jean Demalle et Guillaume Duboys, clercs;


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ainsi : « Pour ce qu'en voyages lointains, il advient quel« quefois des inconvénients tels que souvent on n'a puissance « d'y remédier promptement, à cette cause m'étant com« mandé par le roi, mon souverain -seigneur, suivre en son « voyage la reine d'Espagne, sa soeur, j'ai voulu disposer des « biens qu'il a plu à Dieu me donner... » Si Guy n'avait pas dû accompagner la reine jusqu'au terme de son voyage, s'il avait été autorisé à rebrousser chemin dès que le cortège royal aurait atteint la frontière, pourquoi trouverions-nous dans son testament le reflet de ses inquiétudes d'enfant, alors surtout qu'arrivé à Bordeaux il avait déjà parcouru, dans cette hypothèse, une grande partie de la route? Il n'y a là cependant qu'une présomption. En réalité, si rien ne nous prouve qu'il alla jusqu'à la cour de Philippe II, rien n'établit non plus qu'il se sépara de sa mère quand le cortège entra en Espagne. Sa grande jeunesse lui assignait un rôle très effacé. Mais ce qui ressort bien nettement du testament, c'est le témoignage de pensées dont notre temps n'est plus prodigue. « S'il advenait, dit-il, que je mourusse audit « voyage, je veux et ordonne être mis et enseveli en tel lieu « que sera ad visé par ma très honorée mère dame Loyse de « Bretagne, la suppliant que la dépense qu'elle voudrait faire « à mes funérailles, soit employée en oraisons et oeuvres « charitables... » Et, développant les motifs de cette disposition, il poursuit : « Ma mère connaît mes facultés et mes « charges. Je la prie de satisfaire à ce que je dois et de « s'acquitter, comme si je désignais moi-même les person« nés, des libéralités qui lui paraîtront nécessaires pour le « repos de ma conscience... » N'y a-t-il pas dans ces lignes une manifestation touchante des sentiments et de la déférence filiale de générations disparues — comme une fleur desséchée trouvée entre les pages d'un très vieux livre? La suite de l'acte dont nous parlons a été, d'ailleurs, visiDenys

visiDenys et Martin Merbierne, marchands de la ville de Bordeaux ; Pierre Delascoux, clerc du lieutenant général, et Jehan Demancy.


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blement inspiré sinon par Jacques de Castelnau et de Clermont, du moins par quelque autre membre de la famille : « Ma dame et mère, malgré son bien jeune âge, est restée « veuve, chargées d'infinies affaires et de plusieurs grands « procès, où elle a obtenu gain de cause à mon profit. Elle y « a enduré, pendant de longues années, des grandes souff. e« tés et nécessités... Voulant reconaître autant que je le « puis, une partie de ses bienfaits, je l'institue mon héri« tière de tous les biens dont je puis disposer, et je remets le « reste entre les mains de révérend père en Dieu l'évèque de « Saint-Pons, mon oncle. » Il y a lieu de se souvenir ici que Guy était fils unique et que, Jacques étant « d'église », la succession était atteinte par les substitutions prévues dans les dernières volontés de l'aïeul de Guy et de son père. L'évèque de Saint Pons n'avait rien à retenir de ce qui lui était confié : il recevait éventuellement un simple dépôt.

Vicomte DE LAVAUR DE SAINTE FORTUNADE.

(A suivre).


Société Scientifique, Historique et Archéologique de la Corrèze

Procès-verbal de la séance du 22 août 1919

Les Membres de la Société se sont réunis le 22 août, à l'Hôtel de Verninac, sous la présidence de M. Ph. Lalande.

ORDRE DU JOUR :

1. Lecture du dernier Procès-verbal;

2. Nomination d'un Secrétaire Général ;

3. Admission de nouveaux Membres;

4. Composition du prochain Bulletin ;

5. Exposé de la situation financière ;

6. Questions diverses.

Il est donné lecture du dernier procès-verbal, qui est approuvé dans sa plus grande partie. Toutefois, quelques modifications y sont apportées et le texte qui paraîtra dans le prochain Bulletin devient définitif.

Il est ensuite procédé à la nomination d'un Secrétaire général en remplacement de M. de Conchard, démissionnaire.

M. Soulié est élu et prend la parole pour remercier ses collègues. Il ajoute qu'il aurait désiré conserver ses fonctions de trésorier, mais si l'on estime qu'il peut rendre quelques services dans ce nouveau poste, il accepte de diriger le Secrétariat, tel qu'il est défini par les Statuts, avec le désir de contribuer de son mieux à la bonne marche de la Société. Il s'efforcera de remplir sa tache avec autant de zèle que son prédécesseur, auquel il rend hommage. M. le Président exprime ses regrets au sujet de la démission de M. de Conchard et l'Assemblée tout


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entière s'associe aux sentiments qui viennent d'être exprimés à l'égard de l'ancien Secrétaire général.

M. Ruffin est ensuite élu à l'unanimité Trésorier de la Sociélé en remplacement de M. Soulié, nommé Secrétaire général.

Sont admis comme nouveaux Membres :

1° M. Georges Favarel, administrateur des colonies, avenue Alsace-Lorraine, à Brive, présenté par MM. Soulié et de Nussac ;

2° M. Urbain Roqueplo, capitaine de frégate, officier de la Légion d'honneur, 81, avenue du Prado, Marseille, présenté par M. le commandant de La Leyssonie et M. de Nussac;

3» M. le Docteur Vauzanges, de Tulle, présenté par MM. Soulié et Nouaillac ;

4» M. Edouard Blanc, notaire à Meyssac, présenté par MM. Ph. Lalande et Régnault ;

5" M. le comte Jacques d'Ussel, ancien capitaine d'artillerie; chevalier de la Légion d'honneur, 2, rue Bayard, à Paris, et à Neuvic-d'Uussel, présenté par MM. Ph. Lalande et de Nussac.

Le Président souhaite la bienvenue aux nouveaux Membres : M. Favarel, correspondant du Muséum, est un entomologiste des plus distingués ; M. Roqueplo, originaire de Lubersac, un des héros de la grande guerre, plusieurs fois cité, est un officier de grand avenir ; quant à M. J. d'Ussel, seul survivant de cette famille si éprouvée et continuateur de ses traditions, il s'intéresse passionnément au Limousin et remplace sa mère, membre de notre Société et récemment décédée.

M. Ph. Lalande lit alors une notice sur la comtesse d'Ussel. C'était une femme d'élite et un écrivain distingué. Elle se dévouait aux oeuvres charitables et patriotiques. La Société adresse à son fils l'hommage de ses plus profonds regrets.

Deux de nos plus distingués sociétaires viennent de recevoir la croix de la Légion d'honneur. C'est, d'abord, M. Cassagnade, avocat à la Cour de Paris, pour services rendus pendant la guerre, ef M. Nouaillac, lieutenant porte-drapeau, avec la citation suivante : « Ancien élève de l'Ecole normale supérieure, agrégé de l'Université, docteur ès-lettres, venu sur sa demande d'un régiment territorial au 63" R. L, a montré, comme chef de section, une attitude superbe au feu, donnant à tous l'exemple de la bravoure et du sang-froid. Chargé du service de protection


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contre les gaz, a réussi, en se dépensant sans compter et en prenant les mesures les plus judicieuses, à diminuer considérablement les pertes. Intoxiqué deux fois par les gaz, a toujours refusé de se laisser évacuer. Enfin, par son talent de conférencier, en de nombreuses causeries, toutes empreintes du plus ardent patriotisme, a contribué à maintenir haut le moral du régiment. »

M. Julien Lalande, chargé par le Bureau, en l'absence de M. de Valon, de s'occuper du Bulletin, donne lecture avec quelques commentaires, de la composition de la troisième livraison, dont voici le sommaire :

1. Le Présidial de Brive, par M. de Nussac ;

2. Une châtelaine de Castelnau, par M. de Sainte-Fortunade ;

3. La Confrérie des Pénitents blancs de Donzenac, par M. Ulry ;

4. De la forme primitive du nom de Tulle, par N. René Fage;

5. Inventaire des Archives de Beaulieu, par M. Ségol ;

6. Le Régiment de Quercy au X VIII" Siècle, par M. de Conchard ;

7. Procès-\erbal de la dernière séance.

M. Soulié fait ensuite un exposé de la situation financière qui est fort satisfaisant, malgré l'augmentation considérable des frais d'impression.

Il est fait don à la Sociélé, par M. Fage, de son étude sur les Clochers-murs bretons, et par M. Soulié de trois brochures de M. Mathieu sur les Comités révolutionnaires de Tulle, sur tes Sources de l'Histoire de la Corrèze et Documents sur l'instruction publique pendant la Révolution.

Sur la proposition du docteur Grillière, les meilleurs souhaits de prospérité sont adressés à la Société des lettres, sciences et arts, de Tulle, dont tous les membres présents sont heureux d'apprendre la reconstitution ainsi que la renaissance de son intéressant Bulletin.

Il est enfin décidé de reprendre le projet d'Excursions historiques et archéologiques dont il avait été question avant la guerre. MM. de Nussac et Soulié sont chargés d'en organiser une d'abord à Turenne, puis une deuxième à Yssolud-Uxellodunum, sous la conduite de M. Armand Viré, notre savant et autorisé collègue.

Le Secrétaire général,

Gabriel SouuÉ.


UNE

CHATELAINE DE CASTELNAU

Louise de BRETAGNE-AVADGODR

(Suite)

Au regard des événements qui se déployaient autour du voyage de la reine. d'Espagne, cet épisode du testament de Guy est d'un intérêt bien minime. Mais nous nous attachons surtout à ce qui concerne la châtelaine de Castelnau, et, de ce point de vue, l'acte retenu par le notaire de Bordeaux, bien qu'une vie relativement longue et un testament ultérieur en aient rendu les dispositions caduques, nous paraissait acquérir un relief tout spécial. En outre, un des legs qui y sont contenus nous aide à déterminer d'une manière moins incomplète l'identité de cette Madeleine de Ramefort (ou Romef jrt), demoiselle de Lacour, que Guy tient à récompenser « pour les peines qu'elle a eues à le nourrir et gouverner de« puis qu'il est né. » Nous avons vu qu'elle figure sur la liste des Françaises qui accompagnaient Elisabeth de Valois à la cour de Philippe II : elle y est inscrite comme « gouvernante

T.XLI. 4-1


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des filles » de la maison de la reined'Espagne(l). Avant comme après son voyage de l'autre côté des Pyrénées, nous rencontrons souvent son nom sur les registres des tabellions de Bretenoux, où elle représente les intérêts de Louise de Bretagne. C'était probablement une familière de la châtelaine de Castelnau, peut-être même une alliée de la famille, car nous avons quelque raison de penser qu'elle appartenait à une branche de la maison de Culant. Elle avait été d'abord, nous dit Guy lui-même, sa gouvernante ; son rôle avait singulièrement grandi.

Nous n'avons pas la prétention de suivre pas à pas l'itinéraire d'Elisabeth ; plusieurs historiens se sont acquittés de cette tâche beaucoup mieux que nous ne pourrions le faire, notamment le Baron de Ruble et le Mis du Prat. Nous nous bornons à relever, dans ce voyage, les étapes où il est question de Louise de Bretagne à qui cette étude est consacrée, comme à son séjour en Espagne et au rôle qui y fut joué par elle. Ainsi, il est temps de rejoindre le cortège royal qui, après plusieurs arrêts où Antoine de Bourbon avait fait montre d'une grande munificence, commençait à gravir les montagnes de la Navarre. La saison était devenue de plus en plu3 rigoureuse : le froid était très vif, et une épaisse couche de neige couvrait les chemins. Sur le conseil de Chantonnay, ambassadeur de Philippe II à la cour de France (2), les équipages de la jeune reine avaient dû être envoyés à Bayonne et y être embarqués pour l'Espagne ; mais ceux de la suite, traînés par des mules, roulèrent dans un précipice, d'où l'on eut beaucoup de peine à les retirer (3). La dispersion des bagages contenant les toilettes féminines compliquait ainsi les difficultés. Jusque-là, nous dit une ancienne relation citée par M. H. Forneron (4), « Elisabeth était portée dans une

(1) Elle recevait 500 livres de gratification, comme une dame d'atour. Les t Allés et demoiselles t n'avaient que 200 livres. Voir liste donnée par M. le Baron de Ruble dans son « Traité de Cateau-Cambrésis », p. p. 3*1-44.

(2) Baron de Ruble, « Traité de Cateau-Cambrésis », p. 255.

(3) Ibidem., p. 255.

(i) Histoire de Philippe II, par H. Forneron, tome I, p. 220.


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« litière, et ses suivantes l'escortaient sur les hacquenées eri« harnachées de velours violet avec des franges d'or. Elles « étaient vêtues de manteaux avec les devants de drap violet t bordés de velours violet avec de bizettes d'or dessus et une « tresse d'or au bout, des chapeaux de velours violet avec une « tresse d'or autour et des plumes violettes accoustrées d'or ». Mais, en se rapprochant des états de son royal époux, au départ de Saint Jean-Pied-de-Port, la reine, quittant le deuil, avait pris, ainsi que les dames et les demoiselles d'honneur, le costume, espagnol « de velours noir garni de jais ; la coiffure était de voilant à la lorraine » (I): en flattant ainsi l'amour-propre national de ses nouveaux sujets, Elisabeth pensait acquérir mieux leur affection.

Un endroit désigné sous le nom de Pignon (2) avait été primitivement choisi pour la remise solennelle d'Elisabeth aux délégués de Philippe IL II fallait arriver jusque-là. La jeune reine que la tempête avait forcée à descendre de sa litière et que les rafales de neige harcelaient sur la haquenée qu'elle avait dû monter trouva enfin un abri au monastère de Roncevaux. De leur côté, les envoyés du roi d'Espagne et leur très-nombreuse suite s'étaient arrêtés à l'Epinal, « à deux petites lieues françaises» de Roncevaux. Lequel des deux cortèges franchirait cette distance? Le formalisme espagnol hésitait. Trois jours s'écoulèrent ainsi : le temps ne s'améliorait pas, et le ravitaillement devenait de plus en plus difficile. Enfin, Antoine de Bourbon fit savoir au duc de l'Infantado et au cardinal de Burgos, chefs de la mission espagnole, que, s'ils ne se décidaient pas à venir à Roncevaux, le cortège d'Elisabeth irait occuper' leur logement à l'Epinal. Ils répliquèrent qu'ils ne feraient que la moitié du chemin, ce qui eut été exposer la jeune reine, en rase campagne, à toutes les rigueurs de la saison. Elisabeth, cependant, de peur de déplaire à Philippe II (3), allait peut-être céder, quand

(1) « Traité de Cateau Cambrésis », p. 255.

(2) Archives curieuses de l'histoire de France, par L. Cimber et F. Danjou, 1" série, tome IV, p. 8.

(3) Relation du secrétaire Lhuillier, citée par M. le Baron de Ruble, dans le « Traité de Cateau-Cambrésis », p. 258.


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des estafettes annoncèrent à l'improviste que les délégués espagnols approchaient de Roncevaux. C'était le 4 janvier. Toutes les dispositions furent prises à la hâte pour les recevoir. Au rez-de-chaussée du monastère, on avait préparé une grande salle basse dont les murs avaient été « tapissés de « tapisseries noires du roy de Navarre, avec un daiz au lieu « le plus éminent et convenable sous lequel Monsieur le Caret dinal de Bourbon, accompagné des évêques de Sées et « d'Oléron, du seigneur de Burie, chevalier de l'ordre, et des « gentilhommes que ledit roy de Navarre et mondict seit gneur le cardinal avoyent menez en ce voyage, au nombre « déplus de trois cents... » (1), avaient attendu le moment d'aller au-devant du duc de l'Infantado, qui venait à cheval, et du cardinal de Burgos, en litière. Précédés de nombreuses torches rendues nécessaires par l'obscurité de la salle (2), les Espagnols y furent introduits avec quelques-uns des membres de leur escorte, et ils y exhibèrent leurs pouvoirs. Antoine de Bourbon profita de l'occasion pour rappeler les droits de la maison d'Albret sur toute la Navarre : il fit observer que l'endroit où l'on se trouvait n'était pas situé sur la frontière des deux Etats, mais en Navarre même, et que, s'il s'y était arrêté, il n'entendait pas que cet acte préjudiciât à ses droits (3). Les envoyés de Philippe II, qui n'avaient pas prévu cette protestation, se bornèrent à y répondre par une échappatoire. Les représentants des deux cours montèrent ensuite au premier étage du couvent. « Là, Elisabeth, sous « un poêle de velours cramoisi de haulte couleur, chamarré « d'un passement d'or, était assise sur une chaire de velours « cramoisi de mesme parure. A main droicte d'elle, le roy de « Navarre sur une chaire et, plus bas, sur un escabeau, Mon« seigneur le prince de la Roche-sur-Yon ; de l'aultre costé, « Mademoiselle de Bourbon, Madame de Rieux, après, et, un « peu plus bas, en arrière, Madame de Clermont et toutes les

(1) Relation publiée dans les Archives curieuses de l'histoire de France, par L. Cimber et F. Danjou, 1" série, tome IV.

(2) Baron de Ruble.

(3) Archives curieuses.


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« filles de ladicte dame (Elisabeth) ; de mesme costé, les dic« tes filles assises selon leur ordre et par terre... » (1).

Après avoir salué et complimenté la jeune reine, les Espagnols demandèrent au roi de Navarre, et au cardinal de Bourbon, en présence de beaucoup de gentilshommes français, et notamment, dit L'Huillier, « des sieurs de Burie, « Lansac, Chemaulx et Clermont (le fils de Louise de Breta« gne) (2), de la leur remettre, ce qui leur fut accordé. Elisa« beth, ayant pris congé, non sans verser quelques larmes, « d'Antoine de Bourbon et du cardinal, fut alors conduite à « sa litière où elle fust reçue de cornetz, haulxbois, trompet« tes et tabortz, qui sont tabourins à cheval, à la mores« que... » (3). M™ 6 de Rieux y était assise à côté d'elle. « Et la neige tombait comme par despît, pour bigarrer les belles livrées de ces seigneurs... » (4). Et le cortège royal diminué de la plupart des Français, mais augmenté d'une nombreuse suite espagnole à laquelle étaient adjoints, d'après les vieilles chroniques, cinq mille cavaliers, se mit en marche par petites étapes vers l'Espagne, en s'arrêlant d'abord à « un « mauvais village où nous vinsmes coucher, à une lieue de « là, et où le cardinal de Burgos et le duc de l'Infantado, à « l'envy l'un de l'aultre, envoyèrent force vivres, confitu« res et licts aux dames et demoiselles, lequelles en avoient « bon besoing, mesmement les filles, pour ce que tout leur « bagage estait demeuré perdu en la montagne, lequel s'est « depuis recouvert... » (5).

Le 7 janvier, on arriva à Pampelune, dont la cathédrale fut tout d'abord visitée, et, à travers la ville prodiguant à la jeune reine des témoignages non équivoques de son admiration et de son enthousiasme, le cortège se rendit au palais.

'(1) Vieille relation, citée dans les Archives curieuses, de L. Cimber et F. Danjou.

(2) Rapport de Lhuillier.

(3) Archives curieuses.

(4) L. Paris. Négociations du règne de François II. Lettres de M. de l.ansac de Saint Gelais au Cardinal de Lorraine.

(5) Ibidem.


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C'est là, sans plus tarder, que devaient commencer les froissements, qui allaient entourer de tant de difficultés les fonctions que Catherine de Médicis avait confiées aux dames d'honneur françaises. Sur les degrés du palais, une Espagnole vint se prosterner aux pieds d'Elisabeth. C'était la comtesse d'Urena que Philippe II avait désignée pour être la camerera mayor de la reine. Soeur du duc d'Albuquerque, vice-roi d'Aragon et de Navarre, Madame d'Urena, qui était veuve, appartenait à l'une des maisons les plus illustres de l'Espagne. Elisabeth, la relevant, l'embrassa et, suivie par elle, ainsi que par Mademoiselle de Montpensier, Madame de Rieux et Madame de Clermont, monta dans les appartements qui avaient été préparés pour elle. Jusque-là, Madame de Clermont, c'est-à-dire Louise de Bretagne, avait porté la queue du manteau de la reine. La camerera mayor remit à sa maîtresse une lettre du « roy, son mari », qui ne contenait, d'après Lansac, aucune parole d'affection pour Elisabeth, mais toutes sortes de louanges et démarques d'estime pour Madame d'Urena. La jeune reine, sans rien laisser paraître de la déception que la lecture de la missive royale lui avait peut être fait éprouver, dit à Madame d'Urena avec une bonne grâce toute française « qu'elle s'estimait bien heureu « se d'estre accompagnée d'une aussi honorable et vertueuse « dame, qu'elle se délibérait de l'aimer et honorer autant « qu'elle pourrait et de recevoir ses bons conseils et adver« tissements comme si la reyne sa mère les lui faisoit » (1). Et Lansac de Saint-Gebais poursuit : « Après, Madame de « Clermont vint dire à ladicte comtesse d'Urena que par « cy-devant, par la volonté et commandement du feu roy « (Henri II) et de la reyne, elle avait eu cet honneur de ser« vir jusques icy à la dicte dame de dame d'honneur et qu'elle « avait commandement de Sa Majesté, arrivant là, de luy cé« der ce lieu (cette fonction; et luy faire entendre qu'elle (la « comtesse d'Urena) avait en sa disposition et puissance ce « qui estoit en la maison de la reyne pour y commander pour « le service de Sa Majesté ; ce que la dicte comtesse reçut

(l)L. Paris. Négociations sous François II.


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« bien gracieusement et dit qu'elle serait très-humble sero vante de la reyne, et très-bonne soeur et amie de la dicte a dame de Clermont: et dès lors commença à prendre la « queue de la dicte dame » (Elisabeth) (1), après l'avoir toutefois offerte, non à Madame de Clermont, mais à Madame de Rieux (2).

Cette grave transmission de pouvoirs féminins, décidée d'un plein accord entre les deux cours et sanctionnée par les sentiments amicaux exprimés par la nouvelle camerera mayor, aurait dû, ce semble; éloigner tout motif de conflits entre les dames françaises et les Espagnoles. Mais ces protestations de bon vouloir partaient peutêtre moins du coeur que des lèvres: plus d'une cause, plus d'un prétexte de difficultés subsistait. Si la situation officielle de Louise de Bretagne était réglée vis-à vis de la comtesse d'Urena à l'avantage de celle-ci, Mademoiselle de Montpensier et Madame de Rieux conservaient tout leur prestige de princesses de Bourbon, et la camerera mayor ne pouvait s'élever à leur niveau. Une porte restait donc constamment ouverte à toutes les mesquines rivalités de cour. La première occasion le fit bien voir.

Après deux jours de repos passés à Pampelune et consacrés à des fêtes où, comme toujours en Espagne, les combats de taureaux occupaient la meilleure place du programme, le cortège royal reprit sa marche. Dans la lettre de lui déjà citée (3), M. de Lansac qui — nous l'avons rappelé précédemment — avait reçu de la cour de France l'ordre de ne pas s'éloigner d'Elisabeth, rend compte au cardinal de Lorraine du fâcheux incident qui se produisit au moment du départ. La reine l'avait chargé de dire de sa part à Madame d'Urena de venir dans sa litière, si elle le désirait, mais en la laissant libre de n'y pas venir, si elle le préférait. M. de Lansac avait ajouté également de la part de la reine, que si Madame d'Urena n'y venait pas, Madame de Clermont ou Madame de

(1) Négociations sous François II. Lettre de M. de Lansac au cardi-» nal de Lorraine.

(2) Rapport du secrétaire Lhuillier.

(3) Négociations sous François II.


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Rieux y viendrait à sa place, comme elles en avaient l'habitude. Madame d'Urena répondit « en remerciant Sa Majesté « et'dict qu'elle recevoit cela au plus grand honneur qu'elle « eust jamais, mais qu'elle ne l'acceptoit point pour cette « heure » (I). Madame de Clermont monta donc dans la litière de la reine, laquelle était suivie de celle de Mademoiselle de Montpensier et de Madame de Rieux. Aussitôt que le cortège se mit en mouvement, les estafiers de la camerera mayor donnèrent une telle impulsion à sa litière qu'elle heurta violemment celle de Mademoiselle de Montpensier : ainsi, la litière de celle ci perdît son rang, où elle fut remplacée par la litière de Madame d'Urena. Lansac, qui se trouvait en avant, ne s'était pas aperçu d'abord du bruit et des disputes qui en résultèrent. Dès qu'il les eût remarqués, il viDt en parler à la reine. Elisabeth l'envoya dire à Madame d'Urena qu'il lui eut été très-agréable qu'elle fût montée dans sa litière et qu'elle y serait encore la bienvenue ; mais qu'elle la priait, si elle n'y montait pas, de ne pas trouver mauvais que Mademoiselle de Montpensier et Madame de Rieux, a princesses de son sang et de la maison royale de « France, étrangères en Espagne et non ses sujettes, fussent « honorées comme elles y étaient accoutumées et comme « elles devaient l'estre ; que Sa Majesté estimait que l'honc neur qui leur était fait l'était à elle-même, comme toute « marque de mépris qui leur serait donné lui semblerait l'at« teindre elle même ». Après cette communication, M. de Lansac observa, dit-il, « d'après le visage de la comtesse, « qu'elle estoit un peu troublée ». Toutefois, elle répondit qu' « elle n'estoii que pour obéir en toute chose à Sa Majesté, « mesmement en cet endroit (à ce sujet), qu'elle estoit trèsci mal contente de ses gens qui en avoient ainsy usé, mais « qu'elle les en feroit chastier ».

La colère de Madame d'Urnera envers « ses gens » n'était qu'une feinte. Il est au moins vraisemblable que, dès son entrée en fonctions, elle avait voulu établir sa prépondéran(1)

prépondéran(1) sous François II. Même lettre de M- de Lansac, comme pour les détails suivants.


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ce, même sur les deux princesses françaises. Son refus d'accepter la place qui, deux fois, lui avait été si gracieusement offerte dans la litière royale avait probablement pour unique but de masquer, sinon de favoriser cette manoeuvre. En tout cas, Madame de Clermont — Louise de Bretagne — n'avait joué en cette circonstance qu'un rôle tout passif, puisqu'elle s'était bornée à prendre la place où elle avait été appelée par la volonté de la reine ; en bonne justice, il n'y avait pas lieu de lui en tenir rigueur. Et cependant M. Louis Paris, dans les notes qui accompagnent son recueil des « Négociations sous François II », pense non sans raison que cet incident fut « l'origine des rivalités qui divisèrent les dames de la suite d'Elisabeth et que les Espagnols ne pardonnèrent pas » à Madame de Rieux, à Mademoiselle de Montpensier, ni même à Louise de Bretagne « l'espèce d'affront public » fait à la comtesse d'Urena. Remarquons-le, toutefois, on peut en même temps se demander si le désordre de la scène que nous venons de décrire n'était pas en contradiction formelle avec les instructions détaillées envoyées d'Aranjuez par Philippe II, dès le 23 novembre, au cardinal de Burgos et au duc de l'Infantado (1) : il les avait, en effet, invités à éviter avec soin toute querelle qui pourrait surgir entre Espagnols et Français de la suite d'Elisabeth.

Quoi qu'il en soit, la jeune reine arrivait bientôt à Tudela; elle allait sortir de la Navarre dont le climat s'était montré si inhospitalier. Le 28 janvier, Philippe II écrivait de Madrid au marquis de Chantonay, son ambassadeur en France: « La reine, ma femme entrera aujourd'hui à Guadalajara, « bien portante, Dieu merci. Je quitterai demain cette ville « pour Alcala, et, en arrivant à Guadalajara, notre mariage « aura lieu sous la protection de Notre-Seigneur, et je re« viendrai avec la reine à Tolède » (2). Le programme royal fût exécuté de point en point. Elisabeth était au jour dit (3) à Guadalajara, où elle était rejointe enfin par Philippe, et le

(1) Archives de Simancas. Papiers de Ruble, K. 1643, n* 31.

(2) Traité de Canteau-Cambrésis, p. 257. Arch. Nat, K. 149, n* 32(3)

32(3) p. 267.


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mariage, qui avait eu lieu à Paris par procuration, fut célébré par Je cardinal de Burgos en réalité. Le lendemain, le prince de La Roche-sur-Yon, envoyé tout exprès par Catherine de Médicis et assisté de l'évèque de Limoges, conférait solennellement au roi catholique le collier de l'ordre de Saint-Michel. Trois jours après, le roi et la reine d'Espagne se remettaient en route pour Madrid et Tolède. La suite française d'Elisabeth venait de se diminuer de Suzanne de Bourbon, dame de Rieux qui rentrait en France avec son père le prince de La Roche-sur-Yon. Ce départ privait Louise de Bretagne d'un appui qui lui aurait été précieux au milieu des embûches qui lui étaient réservées.

A Madrid, d'après la relation (1) du sieur Duran, qui avait fait le voyage comme mandataire d'Antoine de Noailles, gouverneur de Bordeaux, « il fust fait une assez belle entrée « consistant plus en serymonyes que despence, car pour tout « il n'y avoit qu'ung arc triumphant assez beau où estoient « quelques painctures et vers à la louange de ladite royne et « forces dances et masquerades... Le roy y festoya la royne « comme chez luy... Durant nostre séjour, ledit seigneur fist « donner plusieurs passetemps à la royne de jeuz de caigues « et combas de thoreaulx, où il demoura deux pauvres Fran« çais qui y furent estrippez ».

Ces deux « pauvres Français », comme le fait remarquer le Baron de Ruble, étaient probablement deux pages venus en Espagne dans le cortège d'Elisabeth. Il est regrettable que le sieur Duran ne nous dise pas leur nom ; mais nous n'avons aucune raison de penser que le fils de Louise de Bretagne, s'il était encore là, se soit exposé à pareille mésaventure.

« Le samedi ensuy vant, nous partismes de Madrid et vins« mes coucher à un grand village appelé Chetast (2). Ladite « dame commença alors à faire servir ses filles à table en pull,

pull, f. fr. vol. 6911, fol. 290-292. M. le baron de Ruble dans son Traité de Cateau-Cambrésis, p. 272 et suivantes, a cité la même lettre du sieur Duran.

(2) Nous n'avons pu identifier le village de ce nom.


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« blicq, à la sauce d'Espaigne, au lieu de ses gentilshommes « servans qui sont cassés ».

Cette formule humouristique employée parle sieur Duran signifie-t-elle qu'à partir de ce moment, les écuyers et les pages français furent définitivement remplacés, d'abord par les filles d'honneur d'Elisabeth, puis par des Espagnols? Ce n'est pas invraisemblable, car nous savons que la suite française de la reine était déjà mal vue de ses nouveaux sujets et que cette hostilité ne devait pas tarder à éclater.

« Le dimanche, nous vinsmes à Illiescas, petite ville, où « Monsieur le vicomte de Thurenne espouza la feue royne « Leonor (1). Nostre royne (Elisabeth) y fust un peu malade « de sa mygraine pour ce qu'elle avoit esté tout le long du « chemin a recullon dans sa licthière avec Madame la prin« cesse. Ce jour-là, le duc d'Albuquerque, frère de la com« tesse d'Urena (nostre dame d'honneur) morust à Tolède.

« Le lundy, nous couchasmes à Vargrad où le roy qui, au « partir de Madrid, s'estoit allé devant à Tollède, vint retrou« ver la royne avec XV ou XX chevaulx seulement... Puis « la conduisist jusques à ung quart è.e lieue de Tollède où il « la laissa pour aller devant se mettre desguisé en une fenes« tre avecques le prince d'Espaigne Don Carlos sen fils et « Don Jouan d'Autriche, frère bastard de Sa Majesté.

« Le mardi XIII, la dite dame feist son entrée... A demye « lieu de la ville, tous les gentilzommes vinrent au devant « de la royne avec les chiefz et officiers de la justice de di« verses qualités, l'université, docteurs et aultres maistres « de toutz estatz, en assez grand nombre, toutz achevai... La « royne estoit vestue ce jour-là, d'une robbe de velours noyr, « doublée de toille d'argent, découppée à jour en tryangles « et toute couverte de boutons d'or, la cotte de toille, et coif« fée à l'italienne. Gomme elle vouloit monter sur sa hacque« née enharnachée de mesme accoustiement, le roy luy en« voya en don un des plus beaux chevaulx blancs que je vis

(I) C'est à Iliescas, en 1527, que le vicomte de Turenne, en qualité d'Ambassadeur extraordinaire de François I", épousa en son nom la soeur de Charles Quint, Eléonore d'Autriche,


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« jamais pour faire ladite entrée, avec une selle de femme à « l'espaignolle... Ledit sieur a toujours accoustumé faire ses « entrées et triumphes sur ledit cheval sur lequel ladite da« me ne se pouvoit bonnement accommoder pour ce que la a selle estoit à gauche...

« ... Messieurs de la ville qui estoienj, envyron quarante « ou cinquante, tous vestus de drap d'or et velours viollet « cramoysi, actendoient la royne pour luy faire leur haran« gue et, après, la menèrent passer soulz un grand arc trium« phant eslevé à l'entrée de la ville, tout couvert d'histoyres, « painclures et vers à la louange de la royne. Dans la ville, « il y avoit plusieurs aultres triumphes par les carrefours, « comme spectacles d'aucuns roys et roynes deCastille, his« toires poétiques, fontaynes de vin et autres... > Mais le sieur Duran tient ici à nous dire qu'il en a vu « d'aussi belles » en France.

Des questions de préséance qui surgirent entre Espagnols au moment de la cérémonie religieuse à la cathédrale causèrent un si long retard que la reine Elisabeth n'arriva au palais royal qu'à sept heures du soir. Les Françaises de sa suite étaient aussi fatiguées qu'elle-même. Au palais, elle trouva Don Carlos « vestu de chausses et pourpoint blanc « avec une juppe de velours noyr à grandes bandes de brod« deryes d'or et une cappe de serge de Florence brodée de t mesme, accompaigné de Don Jouan d'Autriche, du prince « de Palme (Parme) et aultres jeunes seigneurs, qui l'atten« doient à pied, qui la receut avec tout l'honneur et révé« rence qu'il est possible, s'efforceant de luy baiser les mains, a ce qu'elle ne voullust souffrir, mais seullement ladite da« me l'embrassa, sans toutesfoisle bayser ; la conduisant en < sa chambre, il luy tint honnestes et gracieulx propoz sur « le grand désir qu'il avoyt longtemps eu de la voir et servir, « ce qu'il accompoignoit d'aultant bonne grâce et majesté « qu'il est possible ».

Peut-être nous sommes-nous arrêté trop longtemps sur l'accueil royal fait à Elisabeth, à son arrivée en Espagne et spécialement à Tolède, En citant plusieurs extraits de la re-


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lation d'un témoin oculaire, nous avons cependant pensé né pas sortir du cadre de cette étude. Bien que Madame de Clermont, c'est-à-dire Louise de Bretagne, et les autres dames françaises de la suite ne soient pas nommées personnellement dans la lettre du mandataire d'Antoine de Noailles, leur présence ne pouvait passer inaperçue. Les fêtes où elles avaient eu leur parf discrète, ne durèrent pas. Le château royal qui, aujourd'hui comme alors, couronne le point le plus élevé de la ville, reprit dès le lendemain son aspect sévère. Elisabeth avait fait son entrée à Tolède le 13 février, et la lettre du sieur Duran est du 21 du même mois. Or, détail qui montre combien les moeurs espagnols s'inspiraient encore des habitudes consacrées par la domination des Maures, notre annaliste a consigné dans sa correspondance le trait suivant : « Depuys son arrivée en ce lieu, le royne n'est « sortye de sa chambre, ny ses filles hors du quartier qu'on « leur a baillé près d'elle, vivant maintenant toutes à la fa« çon de ce pays qui est d'estre toujours enfermées et n'estre « veues que de bien peu de personnes. Soubdain que les di« les filles furent arrivées, elles eurent chascune leur cham« bre au plus hault du pallays, en ung lieu comme ung dour • « touer et a chacune son lict, table et aultres choses néces« saires, avec officiers pour les garder et observer... »

Cette surveillance de tous les instants, cette sorte d'internement au gynécée n'évoquent-ils pas la pensée de l'Orient? Ne dirait-on pas qu'il s'agit d'odalisques et de gardiens d'un harem? En tout cas, comme le dit si bien le Comte de la Ferrière (1), « la vie d'Elisabeth allait être étroitement murée dans l'étiquette de la cour d'Espagne ».

La consigne n'était pas cependant assez rigoureuse pour empêcher l'ambassadeur de France de voir souvent Elisabeth. C'était pour elle un réconfort ; et Catherine de Médicis n'av?it-elle pas, d'ailleurs, le désir de se servir d'elle comme d'un agent de sa politique? Entre la reine mère, la reine d'Espagne et leurs représentants officiels ou officieux dans

(1) Deux années de mission à Saint-Pétersbourg, par M. le Comte Hector de la Ferrière, Paris. 1807.


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ies deux cours, une correspondance active s'était engagée, dès le départ de la fille des Valois pour l'Espagne : c'est là surtout que nous puiserons les documents nécessaires à la période où nous sommes de ce travail.

Le 25 février 1559 (1560), l'évèque de Limoges écrivait, de Tolède, au roi François II qu'Elisabeth l'avait reçu dans sa chambre, où elle était enfermée avec ses dames qu'elle faisait danser l'une après l'autre et qu'elle avait dansé plusieurs fois elle-même (1). Il ne faut pas oublier qu'elle avait alors quinze ans à peine ; elle avait amené de France « sept chantres et violons », et elle s'amusait encore avec ses dames à parer ses poupées (2). Elle paraissait aussi « disposte et gaillarde qu'il était possible » ; mais elle n'en fût pas moins atteinte, vers la même date, d'une indisposition que l'on crut être la petite vérole. L'ambassadeur parle de lettres, — jointes à la sienne, mais qui ne nous ont pas été conservées, — de Louise de Bretagne et des deux médecins français, que comptait aussi la nombreuse maison de la jeune reine, lettres qui contenaient plus de détails. Au cours de celte maladie, qui fut d'ailleurs sans gravité, Madame de Clermont prodigua à sa maîtresse les soins les plus assidus. Comme Elisabeth n'était pas encore formée, sa santé était pour la reine-mère un sujet de préoccupations constantes qui, dans la correspondance de la mère et de la fille et aussi de Louise de Bretagne, revient sans cesse avec les précisions les plus intimes. Le langage du temps n'en atténuait pas la crudité.

Mais autour du palais royal il y avait bien d'autres soucis. Les intrigues de cour, silencieuses à l'arrivée de la nouvelle souveraine, rentraient en scène. La grandesse espagnole ne voyait pas sans jalousie les étrangers venus de l'autre côté des monts avec Elisabeth détenir des fonctions qui devaient

(1) Journal privé d'Elisabeth de Valois adressé par une de ses dames à Catherine de Médicis. « Deux années de mission à St-Pétersbourg », par le Comte H. de la Ferrière, p. 17.

(2) Négociations sous François II ; par L. Paris. Lettre de l'évèque de Limoges à la reine-mère.


-407leur

-407leur réservées à eux-mêmes. Deux personnages, célèbres à des titres divers dans l'histoire d'Espagne, le duc d'Albe et le prince d'Eboli, occupaient auprès de Philippe II les postes les plus élevés. Le comte d'Albe d'Aliste, beau frère du duc, avait été nommé maître d'hôtel de la maison de la reine, comme la comtesse d'Urena en était la camerera mayor. Par la maison de Tolède, à laquelle sa femme se rattachait, il représentait auprès du trône un clan très-influent, et il n'avait que dédain pour les Français. Il était d'un caractère plus tracassier que conciliant. La bienveillance marquée d'Elisabeth pour ceux de son pays ne manquait pas d'irriter les susceptibilités du comte d'Albe. Faisant cause commune avec les nombreux Espagnols qui avaient un intérêt personnel à voir éloigner les Français pour les remplacer, il insistait auprès de la reine pour qu'elle les congédiât, comme ils en auraient été prévenus, à leur départ de France. Reine d'Espagne, il n'est que raisonnable et naturel, disait-on, qu'elle soit servie par des Espagnols et à la façon de l'Espagne. A l'appui de cette thèse, dont M. de l'Aubespine et M. de Lansac, adjoint à son ambassade, admettaient au fond la justesse, on trouvait un autre argument dans le fait que la mort de Charles Quint et de l'impératrice avait laissé sans emploi un grand nombre de fonctionnaires qu'il fallait pourvoir.

Pressentie à ce sujet, la reine hésita d'abord ; mais elle comprit que résister à ces sollicitations, c'était s'exposer à mécontenter non seulement Philippe II, mais aussi ses sujets, tout en rendant plus précaire la situation des Français. Elle consentit donc au départ de ceux dont les services ne lui étaient pas absolument nécessaires, sous la condition, toutefois, que ceux qui seraient congédiés seraient généreusement indemnisés et que ceux qui resteraient seraient traités avec tous les égards désirables. En conséquence, il fut convenu que MM. de l'Aubespine et de Lansac et Madame de Clermont (I) dresseraient une liste (2) de ceux que la reine vou(1)

vou(1) de M. Lansac à la reine-mère. Négociations sous François II, 1" mars 1559.

(2) Négociations sous François II, p. 353.


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iait garder comme ses préférés. Les instructions de Catherine de Médicis étaient prises en même temps. Une bonne partie des Français inscrits sur la liste primitive courant le risque d'être éliminés, M. de Lansac avait cru devoir prévenir la reine-mère de tout ce qui se passait à ce sujet, surtout pour le cas où elle recevrait des plaintes, malgré la sollicitude apportée à la défense des intéressés.

La liste dressée au moment du départ de France et dont le double a été retrouvé dans le portefeuille de Sébastien de l'Aubespine, énumère plus de cinquante personnes. Avec André de Vermond, venu de France à titre de maître d'hôtel de la maison d'Elisabeth, on y voit des gentilshommes servants, des chapelains, des secrétaires, des médecins, chirurgiens et apothicaires, des varlets avec le nain Montaigne, des huissiers, maréchaux des logis, fourriers et trésoriers, six violons et un joueur de musette, sans compter les « me« nus officiers de cuisine, paneterie, échansonnerie et offi« ciers d'écurie », ceux-ci sous la direction d'Améric Ferrier, marquis de Bourdalon. Ce document, où s'affirme d'abord le désir absolu de la reine catholique de garder toutes les dames et filles qu'elle a amenées, signale à la fin à l'attention du comte d'Albe l'insuffisance des traitements et gages attribués aux dames, ainsi qu'aux officiers, à leur départ de France où « toutes choses sont à meilleur marché ».

La prolongation du service des dames françaises était déjà discutée, et Elisabeth était loin de se désintéresser de la situation qui était faite aux unes et aux autres. Mais, de leur côté, les Espagnols estimaient sans doute plus sage de faire taire leurs propres impatiences et d'ajourner à un moment plus opportun la complète satisfaction de leurs exigences. Quel accueil, en attendant, fut réservé aux desiderata de la reine? Quelle amputation imposa-t-on au nombreux personnel dont elle ne voulait pas se séparer ? Nous savons seulement que les dames et demoiselles d'honneur obtinrent pour cette fois gain de cause ; car, s'il y avait eu pour elles quelque changement, il en serait fait mention dans leur correspondance avec la cour de France, notamment dans les let-


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très de Louise de Bretagne à Catherine de Médicis. — Nous ajouterons que, dans la liste mise entre les mains du comte d'Albe, il n'est pas question de Guy de Castelnau et de Clermont : son jeune âge et les fonctions de sa mère lui assuraient probablement un traitement de faveur, en supposant, toutefois, qu'il n'était pas déjà rentré en France.

En tout cas, la mission confiée à Louise de Bretagne ne se bornait pas à la direction de la maison française d'Elisabeth et aux soins quasi maternels dont elle devait l'entourer. Sa tâche n'était pas seulement celle d'une matrone vigilante et dévouée ; elle était plus complexe. Au lendemain de la mort de Charles Quint, à cette cour d'Espagne, notre inlassable rivale, toujours prête à attaquer la France, la reine-mère voulait, jusqu'aux abords de l'alcôve royale, se ménager une surveillance attentive. Entre le pays d'origine de sa fille et le pays où celle-ci était venue régner, elle avait résolu de maintenir, en apparence tout au moins, un équilibre d'affection dont ils profiteraient tous les deux, en atteudant l'occasion de faire pencher la balance du bon côté. On a dit souvent que les alliances des familles régnantes n'ont qu'un poids très-léger dans la politique des peuples. Ii faut savoir s'en servir; et l'histoire s'est chargée plus d'une fois, même en des temps moins lointains, de donner un démenti à cette thèse. D'ailleurs, à l'époque ou le trône de France était occupé par celle que l'on appelait un peu dédaigneusement la Florentine, mais qui n'en fut pas moins la mère de trois de nos rois, cette opinion n'avait pas encore prévalu. Catherine de Médicis ne se contentait pas d'avoir auprès de Philippe II un ambassadeur chargé des négociations, un représentant officiel des grandes lignes de la politique des Valois. Femme elle-même, elle voulait qu'une femme regardât, et entendit pour elle.

C'est à Louise de Bretagne qu'elle avait, dans sa pensée, plutôt peut-être que par ses instructions verbales, attribué ce rôle délicat. Mais comme la nature modeste et réservée de Madame de Clermont Lodève aurait pu y apporter un zèle inférieur à son dévouement, l'évèque de Limoges, c'est-à-dire

T.XLI. 4-2


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l'ambassadeur, loin de se formaliser de cette sorte d'empiétement sur le terrain diplomatique, incitait Louise à envoyer à la reine-mère ses informations personnelles. Et ceci n'est pas une supposition ; car Louise l'écrivait elle-même à Catherine de Médicis : « Excusez-moi, s'il vous playt, Madame, « de ce que je vous en dis, mais l'affection que j'ay à vostre « service m'y contrainct, et (ainsi que) le commandement de « la reine vostre fille et Monsieur l'ambassadeur qui me dict « toujours de vous mander tout ce que j'antans » (1).

Aussi, dans les lettres de Louise à la reine-mère, bulletins de santé, incidents politiques, différends et rivalités de personnes, descriptions de toilettes royales, tout est consigné pêle-mêle, comme dans une correspondance familière. Beaucoup de ces lettres ont été perdues ; mais, par les allusions qui y sont faites dans celles qui ont été conservées, on voit combien cette correspondance était active. La reinemère, en écrivant à Madame de Clermont, l'appelle ordinairement: « Ma cousine », et signe: «Votre bonne cousine, Caterine ». Madame de Clermont, en écrivant à la reinemère, signe toujours : « Votre très-humble et très-obéissante sujette et servante, « Loïse de Bretagne ».

Catherine de Médicis, dont Elisabeth était la fille préférée, voulait être minutieusement informée par Madame de Clermont et par l'ambassadeur de tout ce qui concernait la date probable de l'ouverture des Cortès d'Aragon et de Catalogne à Monzon. Car il avait été convenu entre les deux cours de France et d'Espagne qu'à l'occasion de ce voyage, une entrevue aurait lieu, à Bayonne, ou à Perpignan, où la reine-mère et la reine catholique, ainsi que les deux rois, pourraient se rencontrer. Catherine faisait dire par Louise à Sébastien de l'Aubespine qu'elle lui rappelait de s'enquérir exactement de la date en question, et elle ajoutait qu'elle-même ne pourrait s'éloigner de Paris qu'après Pâques. Dans la même lettre, elle écrit à Louise qu'elle n'a pas reçu les gants ni les chausses de soie qu'elle lui avait annoncés, que le jardinier qui

(1) Louise de Bretagne à la reine-mère. De Tolède, 6 février 1560. Négociations sous François II.


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les portait était tombé malade en route et qu'au cas où il mourrait, « il faudrait en envoyer un autre pour avoir les arbres qu'il était venu quérir ». Et Catherine, ne voulant sans doute pas que ses projets de déplacement fussent connus, disait en terminant : « Monstrez-lui ceste lettre » (à l'ambassadeur), « et que personne ne la voie que vous et lui, et « la bruslez après » (I).

Nous avons remarqué tout-à-l'heure que, dans ses lettres, Louise entremêlait les sujets les plus divers : l'exemple lui en était donné de haut. Et, entre les mêmes lignes, on constate aussi la confiance et la bienveillance qui lui étaient témoignées par Catherine de Médicis. Louise ayant probable-' ment, dans une missive précédente, glissé quelques mots de ses intérêts personnels, la reine-mère lui répondait : « Soyez « assurée qu'en vos affaires, je ferai comme pour moi-même; « mais vos gens ne m'en ont encore jamais parlé ».

Une des questions qui revenaient souvent dans cette correspondance, comme dans celle de la reine catholique et dans les dépêches de Sébastien de l'Aubespine, c'était la conclusion des alliances dont la reine-mère poursuivait la réalisation, mais qui, en fin de compte, ne devaient pas aboutir. Il s'agissait du mariage du fils de Philippe II avec Marguerite de France, soeur de la reine d'Espagne, de ce don Carlos si disgracié par la nature et dont la poésie, avec Schiller, a décrit les passions malheureuses et la fin tragique comme une énigme de l'histoire. La seconde de ces unions projetées était celle du roi de France Charles IX et de la princesse dona Juana. Fille de Charles Quint et d'Isabelle de Portugal, dona Juana était veuve, depuis 1554, du prince Jean de Portugal ; trop jeune pour assumer la tutelle de son fils Sébastien, appelé en bas âge à recueillir la succession du trône de Lisbonne, elle avait trouvé, à la cour d'Espagne, un asile auprès de Philippe II, son frère.

Mais ces projets étaient contrecarrés par les intrigues des Guise qui désiraient marier leur nièce Marie Stuart avec

(l) Catherine de Médicis à Madame de Clermont. Négociations sous François II, L. de Paris, p. p. 701, 702. D'Orléans, 7 novembre 1560.


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don Carlos. L'influence des princes lorrains était encore redoutable, bien que très-amoindrie depuis l'avènement de Charles IX qui faisait pencher la balance du côté du roi de Navarre. Reine d'Ecosse, héritière présomptive de la couronne d'Angleterre, la veuve de François II était alors le plus beau parti de l'Europe. Son mariage avec don Carlos, en réunissant éventuellement dans la même main, outre ces deux sceptres, les Flandres avec l'Espagne et toutes ses possessions, aurait laissé le champ libre aux ambitions des Guise et mis peut-être la France en sérieux danger. Cette situation n'échappait pas à la perspicacité de Catherine de Médicis, qui n'ignorait pas, d'autre part, l'affection d'Elisabeth pour sa belle-soeur. Aussi, en écrivant à la reine catholique (1), elle lui recommandait bien de donner « tous ses soins » à ce que don Carlos n'épousât que Marguerite de France ou Marie Stuart, et elle appelait en même temps son attention, pour le cas où Philippe II viendrait à mourir, sur les difficultés qui attendraient Elisabeth, si le nouveau roi, qui serait don Carlos, n'était marié avec l'une de ces deux princesses. Mais, à la fin de la même phrase, elle précisait le fond de sa pensée en excluant Marie Stuart ; car elle disait : « Vous seriez en danger d'être la plus malheureuse du « monde, s'il (don Carlos) n'avait épousé quelque femme qui « fût une autre vous même, comme serait votre soeur ».

Au cours de la même lettre, Catherine de Médicis avait expressément recommandé à sa fille de ne rien faire au sujet de ces projets de mariage, de ne rien dire qui ne fût en complet accord avec les avis et les conseils de l'ambassadeur. Louise de Bretagne était, elle aussi, dans le secret. La reinemère employait tous les moyens pour atteindre son but. Elle avait pensé y travailler efficacement en envoyant à la reine catholique son portrait accompagné de celui du roi de France et de Marguerite. Le portrait de la soeur d'Elisabeth ne pouvait manquer de retenir les regards de don Carlos. L'arrivée de ces peintures fut, en tout cas, un événement à la cour

(1) La reine mère à Elisabeth. Négociations sous François II, p. 811.


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d'Espagne. Elisabeth, Louise de Bretagne et la nourrice même d'Elisabeth en rendirent compte à la reine-mère en des termes presque identiques.

La reine catholique avait eu précédemment une maladie sur laquelle Sébastien de l'Aubespine avait cru pouvoir rassurer Catherine de Médicis, en lui écrivant que c'était une maladie « qui durerait neuf mois » (1), mais qui, sans être longue, n'en fut pas moins si grave qu'Elisabeth reçut les derniers sacrements. Les prévisions consolantes prodiguées un peu à la légère par l'ambassadeur ne se réalisèrent pas. Louise de Bretagne écrivait (2) à Catherine que, pendant une nouvelle crise, Philippe II faisait chaque jour de longues visites à la reine et ne cachait pas « le déplaisir » qu'il éprouvait, quand elle souffrait. Il venait de quitter sa chambre, dit-elle, quand le courrier de la cour de France arriva. La princesse dona Juana y était : elle trouva les deux peintures très-belles, « principalement la petite Madame », c'est-à-dire . Marguerite. Un instant après, don Carlos entrait : « Je lui « demandai qui lui semblet la plus belle ? Il me fit responce « la chiquite (la petite), où je luy dis qu'il avait raison pour « ce qu'elle estoit mieus pour lui : de quoi il se prist à rire « et rougir». Et Louise de Bretagne poursuit: « Il ne se « parle an nulle fason issy de l'autre mariage (de Marie Stu« art et de don Carlos), sinon qu'il se continuet (que l'on « continue à dire) qu'elle (Marie Stuart) s'en va à Joinville ; « qui me samble, Madame, que vous deve'z garder, car s'est « fort près de Flandre. L'on dict bien issy que s'est ung fort « beau mariage, pour issy, et qu'Escosse est leur passaige « pour aller en Flandre, et que lui apartenant le réaume « d'Angleterre, cemme il faict, que selui-si d'Espaigne, la « Flandre et l'Ecosse saroit bien tost en leur possession. — « S'ils ne la peuvent avoir pour le prinse, je pance qu'il la

(1) L'évèque de Limoges au roi. Négociations sous François II, p. 519, de Tolède, 26 septembre 1560.

(2) Madame de Clermont (Louise de Bretagne) à la reine-mère. Négociations sous François IL De Tolède, 6 février,


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« désireroit bien pour don Jouan (1), et avecques les gran« deurs d'issi, les faire rois et raines de ses ducs réaumes. « Je vous assure, Madame, qu'il ne l'ont point au petite es« time ; et an tout quas, comme il estoit légitime, vous férié « bien, Madame, le plus tost que vous pourés, la marier de « dellà. Vous y avés le petit prinse de Navarre, qui après vos « enfans est le plus grant. — Se qui me fait vous an escrire « an si grande affection est se que vous savés que vous de« vés craindre, tant pour vous que pour nous. Il disent bien « assurémant que, si vous voullés le mariage du roi et de la « princesse (Charles IX et dona Juana), que l'autre se fera « (Marguerite et don Carlos), et voi bien qu'il an ont grant « anvie ; car depuis saite fortune, le roi an fait plus de quas « qu'il ne souloit, et la voit fort souvent. Je n'y voi rien mal « à propos que l'aige, car aus condissions, Madame, il ne se « peuvent mieulz dessirer... »

Louise de Bretagne s'excuse ensuite de n'avoir pas fait savoir plus tôt à la reine-mère que Philippe II avait invité la reine catholique à cesser, avec toute sa maison, de porter le deuil de François II, parce qu'en France on ne le portait déjà plus. Elisabeth déférait à ce désir après y avoir fait quelque résistance. Louise en avait parlé au comte d'Albe qui avait répondu que le roi d'Espagne ne porte jamais le deuil plus de quarante jours. C'est, dit-elle, le temps que l'on met ailleurs pour enterrer les rois. Le comte d'Albe aurait alors répliqué à Louise qu'il était plus qu'elle même au courant des nouvelles de France et que, si elle le voulait, il lui montrerait la note des frais du deuil et de l'enterrement « qui avoit esté fait sans sérémonies », ce qui n'avait pas manqué de choquer les Espagnols « qui sont si sérémonieus ». Cette contreverse, futile en elle-même, donne du moins une idée du ton que le grand intendant de la maison d'Elisabeth apportait dans ses rapports avec les dames françaises de la suite de la reine.

Louise, qui ne parait pas autrement troublée de l'attitude

(1) Don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles Quint, qui, en 1571, gagnait sur les Turcs la bataille de Lépante,


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un peu acrimonieuse de son interlocuteur, termine sa lettre par des descriptions de toilettes. En attendant, écrit-elle, « qu'elle ne soit mieus de son visaige pour se montrer, la reine sera vêtue d'un manteau de taffetas fourré de martres, et ses dames s'habillent toutes de noir avec boutons d'or et coiffes ».

La reine Elisabeth, dont la santé était toujours chancelante, avait été atteinte par la petite vérole, mais cette fois d'une manière sérieuse, tandis qu'au lendemain de son entrée à Tolède, l'année précédente, elle n'en avait eu qu'un soupçon. A cette occasion, on trouve, dans la correspondance de Catherine de Médicis et de Louise de Bretagne, quelques aperçus curieux sur la thérapeutique telle qu'elle était comprise à cette époque. La reine-mère s'inquiétait particulièrement des marques qui pourraient rester sur le visage de sa fille. Les médecins de la cour d'Espagne affirmaient bien que cette maladie qu'Elisabeth avait, écrivait Louise de Bretagne, « an si grande abondance qu'elle ne peut davantaige », ne laisserait pas de traces et que, sur les pustules, il ne fallait mettre « que de l'eau et du sel ». Mais ils ajoutaient que si, contrairement à leurs prévisions, il subsistait « des fousses » (des trous), il faudrait les laver avec un certain « baume Nalures » que l'on ne pouvait se procurer en Espagne. Aussi Louise suppliait-elle la reine-mère de lui en envoyer le plus qu'elle pourrait et le plus tôt possible (1). De son côté, Catherine de Médicis, en faisant part à l'ambassadeur de France de ses craintes à ce sujet, écrivait à Sébastien de l'Aubespine (2), « nous trouvons icy que le sang de pigeon « et la cresme sont excellents remèdes ». Un autre baume qui fit également merveille, à en juger par ce qu'écrivait après sa guérison Elisabeth elle-même, ce fût 1' « onguent citrin ». Chaque jour on lui lavait, en outre, le visage avec

(1) Madame de Clermont à la reine-mère. Négociations sous François II. 12 janvier 1560.

(2) Lettre de Catherine de Médicis à l'évèque de Limoges. Publiée par le Comte H. de la Ferrière. T. 1".


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du lait d'ânesse ; au commencement de chacun de ses repas, on lui faisait manger des pruneaux de Tours dont Louise de Bretagne avait demandé un envoi par tous les courriers de France, en même tempsque de graines de marjolaine.

On s'imagine facilement de quelle sollicitude la jeune reine fût entourée en cette circonstance. Philippe II lui-même rendit hommage au dévouement des dames françaises en avouant que des Espagnoles n'auraient pas su la soigner aussi bien. Le roi, bien que l'on eût essayé de l'en empêcher, venait chaque jour à son chevet. En cela, écrit Louise à la reine-mère, il ne fait que se conformer aux recommandations d'une vieille femme « âgée de sant ans » qu'il a consultée. Cette bonne vieille, appelée « la J3éate », avait dit au roi o qu'il estoit le plus eureus du monde d'avoir saite famé « de France, et qu'il l'aimast bieu et ne la faichat de rien ; « car, s'il le faisoit, Dieu lui donnerait une grande punision, « et que par elle il devoit avoir grans heurs ». Louise de Bretagne, dont nous respectons l'orthographe autant que la foi naïve, ajoute que Philippe II ayant alors demandé à la Béate « ce qui lui faisoit tenir ce langage », elle répondit « que ce « n'étoit que Dieu ». On affirmait qu'elle avait de même prédit à Charles Quint tout ce qui lui était arrivé et qu'elle avait deux mois d'avance annoncé à tout le monde la mort du roi de France. Il n'en fallait certes pas davantage pour impressionner vivement Catherine de Médicis, la plus superstitieuse peut-être dés femmes de son temps ; mais la prophétesse espagnole dût par la suite déchoir singulièrement dans son esprit. M. Louis Paris remarque, en effet, que la Béate avait prédit aussi qu'Elisabeth serait mère dans un an et demi ; or cet heureux événement n'eut lieu qu'à une date bien plus éloignée (1).

Dans la même lettre, Louise informe Catherine de Médicis de bruits qui courent relativement à la réunion dans les eaux espagnoles d'un grand nombre de navires destinés à une expédition contre les Turcs. — Don Carlos est resté à

(1) Négociations sous François II, p. 809.


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Tolède, d'où il a fait prendre des nouvelles de la jeune reine. Le dernier accès de fièvre quarte du prince a été très léger. Cette amélioration permet d'entrevoir pour le mois de mars ou d'avril le départ de la cour d'Espagne pour Monzon. Louise exprime à la reine-mère son espoir de la voir à cette occasion, ce qu'elle désire « merveilleusement ».

Ce voyage de la cour d'Espagne à Monzon, toujours projeté, chaque fois retardé, était en somme subordonné à l'état de santé de don Carlos. Dans une lettre suivante, datée de Tolède, du second jour de carême, Louise de Bretagne annonce à Catherine de Médicis (1) qu'il a été encore ajourné, le prince ayant été atteint d'un nouvel accès de fièvre quarte, causé peut-être par la préoccupation que lui inspirait la formation d'une grande armée que le Turc destinait, disaiton, à la reprise de la Gouletle (2). En tout cas, la reine d'Espagne se montre très-attrislée de ce nouveau retard qui éloigne encore le jour où elle avait pensé revoir la reine-mère. Au risque de déplaire à Catherine, Mme de Clermont se fait ensuite l'écho d'un bruit qui s'était répandu depuis l'arrivée des derniers courriers de France et d'après lequel les funérailles du roi François II auraient été faites avec trop de parcimonie, ce qni, nous l'avons vu précédemment, avait été sévèrement jugé par les Espagnols... Et elle ajoute que, depuis une vingtaine de jours elle entendait parler du départ du cardinal de Lorraine comme devant avoir lieu après Pâques et aussi de celui de Marie Stuart pour Joinville ou pour l'Ecosse ; et elle prouvait ainsi que, d'accord avec l'ambassadeur de France, elle ne perdait pas de vue le contre-coup que les intrigues des Guise pouvaient avoir en Espagne... Les longs services religieux du carême et la dispense du maigre accordée à la reine catholique et à Mademoiselle de Montpensier complètent les informations contenues dans cette lettre que Louise termine en disant que l'on parle du prochain mariage de Mademoiselle de Montpensier à qui le

(1) Négociations sous François II, p. p. 810-812.

(2) Le port de la Gouletle avait été pris par Charles Quint e.i 1535,


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roi d'Espagne « est bien délibéré de faire un fort beau présent. »

Les lettres de la reine d'Espagne à Catherine de Médicis sont pleinement en harmonie avec celles de Madame de Clermont et des autres Françaises résidant à ce moment à la cour de Philippe II pour nous montrer en quelle estime de tous les instants étaient tenus par Elisabeth les conseils de Louise de Bretagne, quel guide était celle-ci dans son affection et dans sa fidélité. Il est facile de comprendre les rivalités féminines qui en étaient résultées, non seulement de la part de la Camerera Mayor et des autres Espagnoles qui se plaignaient d'être systématiquement écartées de l'intimité royale, mais aussi de quelques-unes des Françaises qui cherchaient à supplanter Louise dans la faveur marquée dont elle jouissait dans les attributions qui lui avaient été jusque-là réservées.

Catherine de Médicis, très mécontente de ces dissenssions, écrivait, d'Orléans, le 10 novembre 1560 (1) à l'ambassadeur de France : « Monsieur de Limoges, j'escripts à la royne ma fille et à Madame de Clermont et de Vineulx que j'ai entendu que depuis quelque temps ladite dame de Vineulx a voulu entreprendre d'entrer aux affaires de la royne madite fille, et qu'il y a tout plain de débats et contentions entre ladite dame de Clermont et de Vineulx; ce que j'ay trouvé merveilleusement mauvais, et me courroucerais voluntiers à vous, qui ne m'en avez poinct avertie et qu'il a fallu que je Paye entendue par aultre que par vous pour y donner ordre : car c'est une chose qui touche à la royne ma fille et à moy, et m'estant serviteur, comme je vous scay que vous estes, vous n'y deviez faillir, affin que j'empeschasse que les Espagnols ne me crussent de sy mauvais jugement d'avoir fait élection, pour mettre près de la personne de la royne madite fille, de deux famés qui ont si peu de discrétion qu'elles ne scavent

(1) Négociations sous François II. La reine-mère à l'évèque de Limoges. Orléans, 10 novembre 1560, p. p. 704-705.


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vivre en paix ensemble. Pour ce, Monsieur de Limoges, je vous prie de leur bailler à chacune ces lettres, et leur en dire sur cela ma volunté, qui est que je veulx et entends qu'elles vivent toutes en paix et ung ou... et aussy qu'elles ne pensent poinct entreprendre ryen davantage que je leur ditz à leur partir d'icy, car j'entends que ladite dame de Clermont et de Vineulx demeurent auprès de la royne comme je les y ai mises, et ne veulx que Madame de Vineulx entreprenne rien sur Madame de Clermont, ny aussy d'aller aux affaires de la royne madite fille. Je vous prie me mander à la vérité ce que vous en aurez faict... et ne craindre poinct à faire desplaisir à rien qui soit là ; car, aussi bien, j'ay des espyons qui me mandent tout ce que l'on y faict. J'ai prié vostre frère (1) de vous en mander plus au long mon intencyon... »

Et la reine-mère, élevant ce désaccord à la hauteur d'une affaire d'Etat, adressait en même temps à la reine catholique des réprimandes dont le ton atteste l'autorité qu'elle avait su conserver sur elle (2). « Madame ma fille, lui écrivait-elle, « j'é entendeu par d'aucoun qui sont veneu d'Espagne com« ment vos femmes ne se peuvent acorder ensanble et que « Madame de Vineulx veult à toutte forse entrer à vos afay« res, se que jetrove merveilleulxsement mauves... Pour ce, « suives ce que je vous dis au partir, car vous savès com« ment y vous ymporteret que l'on seut ce que vous avès ; « car si vostre mari le savest, aseuré-vous qu'il ne vous voy« ret jeamès ». Et, de la rivale de Louise de Bretagne, Catherine de Médicis, en poursuivant, disait : « Encore que je pense qu'elle vous soit fidèle, on m'a rapporté qu'elle aime fort la faveur et les biens... Ceux qui ont été auprès de vous affirment que vous ne faites de cas d'aucune de vos femmes comme de Madame de Vineulx et que de ma cousine (Mademoiselle de Montpensier) ni de Madame de Clermont ni mê(1)

mê(1) de l'Aubespine, confident de Catherine de Médicis, occupa plusieurs charges importantes. Il mourut le 11 novembre 1567.

(2) Négociations sous François II, p. p. 706-707.


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me de sa mère (1) vous ne tenez aucun compte en comparai* son, si bien que tous les Espagnols et même votre mari s'en moquent. Cela sied très-mal dans votre situation et cela montre trop d'être encore « une anfant », de faire tant de cas de vos filles « devant les gens ». Quand vous êtes seule dans votre chambre, passez votre temps et jouez avec elles ; mais eu public, « faistes cas et bonne chère à vostre cousine et à Madame de Clermont et les entretenés souvent, et croyésles, car y sont toutte deus sages et n'ément ryen tant que vostre hauneur et vostre contentement. Et ces aultres jeunes garses (2) ne vous peuvent aprandre que folye et des sotises... »

Ces sévérités, on le voit, visaient, par dessus Madame de Vineux, quelques dames de la suite française d'Elisabeth. Mais si on évoque le souvenir de 1' « escadron volant » des dames qui, à la cour de France, entouraient Catherine de Médicis et que Brantôme nous a si poliment décrit, ne trouverait-on pas, en cherchant bien, quelques traits de nature à engager la reine-mère à montrer plus d'indulgence, même sans déchoir de ses prérogatives maternelles ? En tout cas, Louise de Bretagne, comme Mademoiselle de Montpensier, n'était pas atteinte par cette vivacité de langage, puisque toutes les deux recevaient de précieux éloges. La reine mère paraissait donc conserver en Louise toute sa confiance, se bornant à lui reprocher pour la forme le mauvais exemple d'une querelle personnelle, où elle n'était même pas fautive, comme nous allons le constater. Sébastien de l'Aubespine le comprenait bien ainsi ; car, dans sa réponse à Catherine de Médicis (3), il écrit que « Madame de Clermont continue à

(1) On se souvient que la mère de Louise de Bretagne était Madame d'Avaugour qui avait été l'une des dames d'honneur de Marguerite d'Angoulème. Nous n'avons retrouvé aucun document établissant qu'elle ait exercé une fonction à la cour d'Espagne ; nous ne savons à quel titre elle s'y trouvait.

(2) M. Louis Paris observe dans un renvoi, qu'il est inutile de rappeler que ce mot n'avait alors d'autre signification que ceux déjeune fille gaie, folâtre. Négociations, p. 700.

(3) M. de Limoges à la reine-mère. Négociations, p. 707-717-


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s'acquitter dignement et de mieux en mieux de sa charge » ; mais qu'elle a été « un peu troublée de la lettre (de la reinemère), qui apprendra aux unes et aux autres de n'avoir de passion qu'au service de leur maistresse ». Et l'ambassadeur ajoute qu'il a dit à Madame de Clermont que celte lettre n'avait d'autre but que de faire connaître à Madame de Vineux la volonté de la reine-mère de voir les dames d'Elisabeth se conformer strictement aux instructions qui leur ont été données au moment de leur départ de France. Quant à l'origine de cette querelle féminine, il n'en voyait pas d'autre que l'obstination de Madame de Vineux à se mêler de ce qui ne la regardait pas et à vouloir « succéder à la Dourrice » de la reine (1), malgré les efforts réitérés qu'il avait faits pour l'en détourner, en insistant sur le trouble qu'elle s'exposait à mettre ainsi dans la maison de la reine et le mécontentement que la Camerera Mayor ne manquerait pas d'en éprouver. Pour se justifier, Madame de Vineux alléguait qu'elle connaissait tous les secrets de la reine, qu'elle lui était fidèle jusqu'à la mort et que les Espagnols auraient peu de respect pour elle si, connaissant le service de nuit qu'elle avait auprès de la reine, ils remarquaient que, pendant le jour, on lui refusait toute « privaulté » du même genre. Elle en avait parlé à sa maîtresse qui lui avait fait « une courte réponse », une réponse évasive. Ainsi, poursuit l'Ambassadeur, Madame de Vineux a été amenée à considérer Madame de Clermont comme le seul obstacle à ses désirs. De là sont résultés « force coups de becqs », à la grande satisfaction des Espagnols qui « font bonne mine » aux Françaises, mais ne les aiment que « par force » et n'attendent que les occasions de les faire congédier les unes après les autres, ce qui n'aura lieu que de leur propre faute, étant donnée l'affection que la reine a pour elles.

La réponse de Madame de Vineux aux admonestations de Catherine de Médicis ne nous est pas parvenue; mais le por(I;

por(I; le même recueil, il y a plusieurs lettres attribuées quelquefois à la nourrice d'Elisabeth ; mais on ne s'accorde pas sur son identité.


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tefeuille de Sébastien de l'Aubespine nous a conservé celle de Madame de Clermont. Il n'exagérait pas, l'ambassadeur, en écrivant que Louise de Bretagne avait été un peu troublée par la réprimande dont elle avait eu sa part. Dans sa lettre (1), où elle s'applique à encadrer d'informations diverses ce qui la préoccupe évidemment le plus, la santé d'Elisabeth tient plus que jamais le premier plan. Mêlant, en reine de quinze ans, le profane à la piété, Elisabeth visite les nombreux monastères de Tolède et fait faire des masques à Mademoiselle de Montpensier et à ses autres filles d'honneur, « habillées aux atours du temps passé, vestues les unes de robes de velours cramoisi, les autres de damas blanc ou de toile d'or avec beaucoup de pierreries ». Puis, c'est le bal auquel Philippe II, don Carlos et la princesse de Portugal assistent, après une entrée solennelle, en imitation du « grand bal de Erance». Il y avait, du reste, fort peu de monde, « chose que le roi aime bien », particularité qui peint d'un juste trait le caractère de Philippe IL Le roi mène danser la reine, habillée ce jour là d'une robe de toile d'argent, gaufrée à l'espagnole avec un large bord d'or et d'argent, la tète bien coiffée et avec des pierreries. » Il la « faisoit bon voir. Je vous assure, Madame, qu'elle se fait « fort grasse et n'a pas de robe qu'il ne lui ait fallu faire re« faire, car il les luy faut plus larges de quatre dois... ce qui « est trouvé fort bien de tout le monde ; car issi il ne font « cas des famés maigres... » Et, comme pour éloigner encore le moment d'aborder le sujet qui lui pèse si lourdement sur le coeur, Louise rappelle une demande d'arbres que Philippe II désire planter à Aranjuez, et elle annonce la mort de deux jardiniers qu'il faudrait remplacer par d'autres à envoyer de France.

Enfin la vase est plein, il déborde, il faut qu'elle se défende, et voici ce qu'elle écrit à Catherine de Médicis. Nous nous bornons à modifier un peu l'orthographe du texte,

(1) Madame de Clermont à la reine-mère. De Tolède, novembre U60, Négociations, p. p. 718-729.


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quand la lecture en est rendue trop difficile. « Depuis deux « jours est arrivé le dernier courrier qu'avés envoie, par le< quel vous [vous] courouces à [contre] moi de quoi nous ne « nous acordons mieulx Madame de Vineux et moy, de quoi « je suis la plus marrie ; mais ayant son opinion, il est bien « malaise qu'elle m'endure, car tout ce qu'elle tache, c'est « d'avoir ma place et que je m'an aille ; jusques à faire tout « ce qu'elle peut pour me mettre en la maie grâce de la raine « vostre fille, qui vous servira, s'il vous plest, de témoing que « quoi qu'elle me dise, je ne lui raipons jamès mot, sinon « qu'elle se taise et que les étrangers ne l'entendent paspar« 1er ; et je vous assure, Madame, que toutes ses querelles « n'ont point esté seules contre moi, mais qu'elle m'accusait -( d'avoir dérobé dix mille écus que vous aviez baillé à la « raine vostre fille. Vous savès ce qu'il en est et que je vous « ai envoie les .... (un mot en blanc dans le texte : peut-être « pierreries) par M. de Lansac ; ce qui me fait vous suplier « très-humblement, Madame, les faire voir s'il est vrai ou « non : car encore que je soie de Bretagne, je ne m'en sens « point de ce compte-là ».

Ainsi donc, Louise invoque le témoignage de la reine Elisabeth, et elle affirme qu'à l'intempérance de langage de sa rivale, elle ne répond qu'en la priant de se taire, surtout devant les étrangers. Dans cette réserve, confondue peut-être parfois avee de la timidité ou même comme un acquiescement, ne retrouve-t-on pas quelque chose, du caractère maternel qui faisait dire, on s'en souvient peut-être, à Clément Marot qu'à la cour de Navarre Madame d'Avaugour se bornait à écouter ? En revanche, l'accusation portée contre elle et tendant à révoquer en doute sa délicatesse, ne peut laisser Louise indifférente : avec quelle vivacité et quelle dignité elle, si humble et si craintive devant sa souveraine à qui elle se désole d'avoir déplu, se redresse sous l'outrage qui pourtant ne l'atteint pas et pour lequel elle fait simplement appel à la mémoire de Catherine de Médicis ellemême !

Pour bien comprendre ce passage de la lettre que nous ci-


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tons et la protestation qu'il contient, il ne faut pas perdre de vue qu'à cette époque la qualité de Breton était une garantie insuffisante d'honorabilité : la Bretagne était un pays trèspauvre, et le mot de bretonner était souvent employé comme synonyme de piller (1).

Mais il ne s'agissait plus seulement de la malencontreuse rivalité des dames d'honneur françaises ; leur maintien même à la cour d'Espagne était en cause. L'ambassadeur avait déjà sondé le terrain à ce sujet, en prenant pour prétexte les réprimandes venues de France par le dernier courrier. Il en avait, sans insister sur un thème épineux, entretenu le roi, et H avait conseillé à Madame de Clermont de lui en parler aussi, mais en présence de la reine, ce qui avait eu lieu. Louise de Bretagne se montrait très-satisfaite de la réponse qu'elle en avait reçue : Philippe II, écrivait elle, avait laissé entendre que jamais on ne lui en avait rien dit ; que si d'autres en avaient parlé, c'était à son insu, et qu'il était « bien aise » que Madame de Clermont « qu'il estimait merveilleusement, fût auprès de la raine ». Louise pensait avec raison que Monsieur de Limoges « en avoit touché quelque chose » dans sa lettre à Catherine de Médicis ; c'est « ce qui m'en fera taire», disait-elle. Nous y reviendrons en relevant dans la correspondance de l'ambassadeur les détails de cette longue et curieuse négociation où Madame de Clermont malgré sa réserve, était la plus intéressée.

Toutefois, nous ne saurions, nous abstenir de mentionner tout entière la fin de cette lettre où, en termes émus, s'épanche de son coeur sa plainte douloureuse avec l'espoir du pardon d'une faute qu'elle estimait n'avoir pas commise :

« Je vous supplie, Madame, de n'estre point si courroucée « contre moi. Si j'ai le malheur que vous m'autiés du service « de la raine vostre fille, que je n'aie pas celui d'estre hors « de vostre bonne grâce, ce qui seroit bien gagné sans l'a« voir mérité ; car tout le mal que l'on me veult est de vous

(!) Voir o Un compagnon de Jeanne d'Arc et du connétable de Richemont, Pierre de Rieux, maréchal de France », par A. Bourdeaut, page 2ô.


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« faire service, et j'y ai eu telle affection que je pance en « avoir oublié Nostre Seigneur qui m'an punit par ce moyen « et d'y avoir perdu mon bien, comme par ci-devant vous ay « escrit, et, pour me garder de perdre le reste, me retirer de « là, s'il vous plust, en vostre bonne grâce, comme personne « qui ne vous a jamôs ofancée : j'apelle de toutes choses la « raine et Monsieur l'ambassadeur à témoins, et vous suplie « m'essecuser, Madame, de vous an tant escrire, mais la « peine où j'an suis m'y contrainct. Vous savès que jusques « issi je ne vous ai jamais mandé rien de tout ceci, et je ne « l'eusse fait, sans le mal que vous m'en voulés, pour m'an « essecuser et suplier toujours Nostre Seigneur pour vostre « bonne santé, qui la vous continue toujours telle que la dé« sirés.

« J'ai faict faire une dousaine de paires de gans qui me « samble estre comme les vostres et les vous anvoie.

« Vostre très-humble et très-obéissante sujète et servante.

» LOISE DE BRETAGNE. »

A la page précédente, en renvoi, et comme craignant de parler trop d'elle-même, elle avait écrit: « Hier qui estoit « dimanche, la raineavoit une robe de satin incarnat, toute « couverte de passemant d'argent, qu'elle a fait mettre à l'es« paignole, et bien de pierreries. »

Reprenons maintenant, pour la suite détaillée de notre récit, la correspondance de Sébastien de l'Aubespine avec la reine-mère. Nous y voyons la situation de Louise de Bretagne à la cour d'Espagne devenir de plus en plus difficile. Contre elle, s'y était organisée une cabale où la rivalité même de Madame de Vineux ne jouait, en apparence du moins, qu'un rôle secondaire. Des envoyés officieux, comme don Antonio et Garsilaso de la Vega (1), avaient fait entendre à la reine-mère ou autour d'elle des propos tendant à établir

(1) Don Antonio, prieur de Cralo était fils bâtard de l'infant de Portugal don Luis ; Garcilaso de la Vega probablement le fils ou le parent du poète espagnol de ce nom.

T.XLI. 4-3


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que Madame de Clermont empêchait la reine catholique de se plier aux habitudes espagnoles. Toujours préoccupée de concilier le bonheur de sa fille avec son propre désir de maintenir de bons rapports avec son gendre, Catherine de Médicis s'en était émue. Quelle part le duc et le comte d'Albe avaient-ils exactement dans cette intrigue ? L'ambassadeur estima justement qu'il était de son devoir de le découvrir. La reine-mère ne lui avait-elle pas, d'ailleurs, reproché récemment de ne pas apporter assez de diligence dans ses informations ? Au nom même de la confiance qu'elle affectait d'avoir à l'égard du duc, l'évèque de Limoges l'interrogea discrètement et lui demanda son avis sur l'attitude attribuée à Madame de Clermont. Ce grand seigneur ne fit aucune difficulté à reconnaître que Garcilaso et le comte d'Albe avaient agi d'après ses ordres, et cela à cause du désir qu'il avait die voir la reine et toute sa maison continuer à s'adapter aux usages du pays. Toutefois, l'ambassadeur répliquait que don Antonio, après s'être exprimé auprès de Catherine de Médicis dans le même sens, avait fini par avouer que cette allégation avait pour cause unique le désir de donner satisfaction à la comtesse d'Urena dont la jalousie ne désarmait pas. Alors, comme par une coïncidence peut-être plus opportune que fortuite, — le duc d'Albe était appelé pour se rendre au conseil, et il promettait de reprendre le lendemain ou l'un des jours suivants l'entretien à ce moment interrompu. Mais Sébastien de l'Aubespine avait vainement attendu pendant plusieurs jours sans recevoir, malgré son insistance, de convocation. Il en était ainsi arrivé à se demander si ce silence n'élait pas calculé, et si le duc n'avait pas, en se dérobant, cherché à sous entendre « qu'il y en avait plus qu'il n'en avait dit » et suggéré par ce moyen l'idée de rappel de Madame de Clermont en Fiance.

Quant au comte d'Albe d'Aliste, beau-frère du duc, et dont le caractère autoritaire nous est déjà connu, il n'avait qu'une pensée : éloigner Madame de Clermont et même quelques Espagnols, pour être seul à commander. Toute la maison de Tolède favorisait « cette menée », avec l'âpre té habituelle «à


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ces Espagnols qui, au dire de l'ambassadeur, ne reculent ni devant la dissimulation ni devant la calomnie ». Et, en même temps, le bruit courait que la duchesse d'Albe devait à la Noël venir à la cour d'Espagne pour capter les bonnes grâces de la jeune reine et pour coopérer a la petite conspiration qui se tramait.

Vicomte DE LAVAUR DE SAINTE-FORTUNADE.

(A suivre).


BILLETS DE''CONFIANCE

1792-1793

I

Nous présentons à la Société Historique de Brive une étude incomplète sur les conséquences de la disparition des monnaies métalliques dans le département de la Corrèze an début de la révolution. Cette pénurie ayant eu les mêmes caractères dans les villes et les communes rurales, nous pouvons sans inexactitude généraliser nos conclusions.

Nous nous appuyons sur les délibérations des communes de Brive et d'Uzerche, sur les arrêtés des districts et du département transcrits sur les registres municipaux. La correspondance de M. Ardant de la Grènerie nous a fourni des renseignements intéressants. Les délibérations des conseils de Tulle et d'Ussel nous manquent, nous regrettons beaucoup de n'avoir pu les consulter.

La disparition des espèces métalliques a toujours été le premier effet des événements qui excitent l'inquiétude publique. Elle a eu lieu en 1705 pendant la guerre de la succession d'Espagne, sous Louis XV après Rosbach, avant Marengo au début du Consulat, en 1805, 1812 et 1814 pendant le premier Empire, en 1830, 1848, 1870 et 1914. Comment serions-nous étonnés qu'elle se soit produite en 1792 lorsque la France, agitée par la violence de la tempête semblait chanceler sur ses bases séculaires ?

Alors furent émis les premiers assignats. Ils représentaient et meltaient, pour ainsi dire, en circulation, la valeur des biens nationaux. Leurs plus faibles coupures étaient d'abord de 100 livres. Plus tard on en frappa de 50 livres et enfin de


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5 livres au mois d'avril 1791. Pour se débarrasser de celles de 50 livres, des spéculations furent faites dans les marchés et on redouta l'accaparement des blés et des farines.

Le 6 mars 1792, M. Chapelle, préposé à la vente des grains, déclara au Conseil général de la commune de Brive :

« Que la vente des grains que l'on avait reçus était consi« dérable ; que la facilité que l'on avait de faire passer des « assignats de cinquante livres, en attirait de tous côtés et « que, si la vente continuait avec la même rapidité, il y au« rait à peine assez de grains pour en fournir aux deman« deurs jusqu'à la fin du mois d'avril. »

Après l'émission des assignats de 5 livres, M. de la Grônerie écrivit le 22 avril :

« Je m'accommode de très bien de ces assignats quelque « forts qu'ils soient. Ceux de L. 5 abondent assès. Ce serait « un peu de monnaie qui me ferait un grand bien, mais je « prévois que vous êtes tout aussi embarrassé que moi pour « cet objet. »

Il écrivit encore le 7 mai :

« Je recevrais sans peine quelques petits assignats de L. 5. « J'en fais venir de Paris chaque semaine pour L. 600. J'ai « ceux qui me rentrent et je ne puis suffire au courant. Cela « est peu étonnant puisqu'ils tiennent seuls la place de tout « le numéraire. »

Le directoire du district imagina de donner des gros sous en échange des assignats de 5 livres. On lit à ce sujet dans la délibération de la commune de Brive du 26 avril :

« L'aflluence du peuple se portant en foule sur la terrasse « du district, quelques-uns avaient été blessés et plusieurs « avaient risqué de perdre la vie. ■>

La municipalité chargée de faire cet échange arrêta :

« Que cette distribution sera faite à ceux qui paieront la « contribution patriotique qu'ils doivent ou à ceux qui paie« ront les patentes de 1792 et que le percepteur de ces con« tributions sera autorisé à rendre à chaque contribuable le « surplus de ce qu'il devra, soit à la contribution patrioti-


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« que, soit pour le prix de leur patente, de l'assignat qui lui « sera présenté. »

Quel était le sort des pauvres qui ne payaient ni la patente, ni la contribution patriotique ? Ils ne pouvaient, n'ayant pas de monnaie divisionnaire, faire les petits achats indispensables à leur existence et à celle de leur famille. Leur mécontentement fut si grand que le conseil municipal redouta des émeutes graves. En 1791, la circulation métallique, presque tarie, n'était pas complètement interrompue. M. de la Grènerie écrivait le 13 septembre :

« Je vous avais demandé, comme par charité, un peu de « numéraire. Croyès-vous que je tende la main mal à pro« pos ? Quand vous saurès que j'ai été moi-même à Limoges « pour me procurer quelques espèces la semaine dernière et « qu'il m'en a coûté impitoyablement L. 14 1/2 0/0, pour des « billets de 2 à 300 livres.- A défaut de cela, point de mines « et point de mouvement dans ma forge. Les papiers sont « trop salissants pour nos mains noires de charbon et de « fraise. Il faudra bien que vous ayès la complaisance de « vous partager désormais en papier et en argent ou je me « réduirai encore davantage. »

Il écrit le 10 janvier 1792, accusant réception de 300 livres de billon :

« Avec votre dernière lettre, j'ai reçu très exactement la « somme de L. 300, suivant le détail que vous m'en faites. « Elle a été tout de suite dispersée et les mains qui l'ont re« çue y ont trouvé autant de plaisir qu'elles en auraient eu « à toucher autrefois de l'or en pièces de 48 livres ; et, pour « moi, je vous en suis très reconnaissant Si le cuivre et le « billon pouvaient se répandre avec plus d'abondance, on « contenterait encore l'ouvrier et le journalier. Ce sont eux « qui sont le plus à plaindre parce qu'ils ne peuvent pas se « prévaloir de l'augmentation que donne aux choses la mon« naie fictive que l'état a adoptée. Les denrées et les mar« chandises s'élèvant à proportion ; leurs deux bras restent « à peu près au même taux ou ne sont pas employé». C'est « une considération affligeante pour l'homme sensible. »


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La même crise sévissait partout. L'absence de petite monnaie privait les pauvres de pain, de vin, de bois, de savon, de sel, de linge, de vêtements, etc..

La question des subsistances était portée à l'ordre du jour de toutes les séances du Conseil de la commune de Brive. Sa prompte et nécessaire solution dépendait de la circulation des monnaies métalliques, suppléées à défaut de tout autre signe représentatif de la valeur des grains, par la création de petites coupures fiduciaires. Ainsi serait-il pourvu aux premiers besoins de la partie la plus nombreuse et la plus pauvre de la population.

II

Plusieurs commerçants émirent des sols de confiance. On en voit quelques-uns au musée de Brive. Ils portent le nom d'une maison Monneron. Leur poids représentait une valeur réelle ; ils disparurent rapidement de la circulation.

Le 1" août 1791 furent émis à Brive des billets, sous la forme suivante (1):

MANUFACTURE NATIONALE

BILLET DE VINGT SOLS A ÉCHANGER

Contre des assignats

Brive-la-Gaillarde, ce Ier août 1791.

Contrôlé f°.

pour la manufacture.

Le mot manufacture avait alors deux sens. Il signifiait toute la classe des artisans, qui travaillent de leurs mains, nous pourrions en citer quelques exemples. Il pouvait aussi être entendu du personnel ouvrier de la filature de coton fondée par M. d'Allhon et gérée plus tard par M. le baron Le Clère.

(1) Nous remercions affectueusement M. Soulier, secrétaire intelligent et zélé de la Société, qui a bien voulu nous communiquer un exemplaire de ces billets.


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Le silence gardé par le registre communal des délibérations sur cette émission nous fait admettre la seconde interprétation. On y trouve le procès-verbal suivant de la séance du 26 avril 1792:

« 1° Il sera fait des billets de confiance pour la somme de « 10000 livres, 50001 en billets de cinq sols, 3000' en billets « de 10 sols, 20001 en billets de 20 sols. 2° Tous les billets « seront numérotés. 3° Ils seront souscrits par MM. Rebière, « maire, Malepeyre de Corrèze, Lalande jeune et Déjean (I). « 4° La caisse sera confiée à M. Lefèvre, officier municipal, « qui a bien voulu s'en charger, d'après le voeu et les instante ces ilu Conseil général de la commune. 5° La caisse sera « déposée dans un bureau de la municipalité. Elle sera ouït verte tous les jours, à l'exception des dimanches et fêtes, « le matin depuis neuf heures jusqu'à onze heures, et, l'après« midi, depuis deux heures jusqu'à quatre heures. 6° Le huit reau municipal réuni avec les signataires dressera procès« verbal du nombre et de la quotité des billets numérotés et « signés afin de constater exactement ceux qui seront émis. <( 7° Les billets de confiance seront échangés contre des asti signats de 5 livres seulement-aux heures indiquées par « l'article 5. 8° Tous ceux qui se trouveraient avoir plus de « billets de confiance qu'ils ne désireraient, pourront les rap« porter à la caisse où on leur remettra en échange des assi« gnats de 5 livres. 9° Les billets de cinq sols seront impri« mes en jaune, ceux de 10 sols seront en bleu et ceux de 20 « sols seront en rouge. 10° Le présent arrêté sera affiché et « mis sous les yeux du public. 11° Le conseil général de la « commune arrête que copie de la dite délibération sera « adressée de suite au directoire du déparlement avec prière « de vouloir bien l'homologuer d'après l'avis du directoire « du district. »

L'avis du département et celui du district n'ont pas été conservés ; on peut présumer qu'ils furent favorables.

(1) Lalande Libéral Martin, dit Lalande de La Place, aïeul de l'honorable président de notre société Pierre Déjean, époux d'Elisabeth Crozat.


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Les premiers billets de confiance furent rapidement épuisés. Par la délibération du 4 Juin le conseil arrêta qu'une seconde émission serait faite.

« Le conseil général, prenant en considération, le dire du « maire, a délibéré et arrêté, le procureur de la commune « ouy, qu'il serait fait une seconde émission de billets de u confiance de la municipalité de Brive, à raison des besoins « du public, et que les billets de cette seconde émission se« raient différenciés des premiers en ce qu'ils porteraient en « tête la lettre A et les mots seconde émission, que la valeur o sera désignée par des chiffres romains et que la couleur

« des (1) et des vignettes seraient (sic) la même

« qu'aux premiers ; et, pour la signature le conseil général (a) « choisi MM. Lefèvre officier municipal, Lapeyrie-Langla« de membre du Conseil général et Rebière maire qui conti« nuera comme aux premiers, lesquels ont accepté la cornet mission. »

L'exemple de Brive fut suivi par un grand nombre de communes de la Corrèze et des départements voisins. Celle d'Uzerche aurait hésité à les imiter, si elle n'avait été encouragée par M. de la Grènerie. Par dévoùment pour le bien public, il réunit quelques amis et il proposa en leur nom au conseil de la commune la mise en circulation des bons de confiance.

On lit dans le procès-verbal de la séance du 3 mai 1792 :

« Aujourd'hui 3 du mois de mai 1792, la municipalité as« semblée, se sont présentés MM. de la Grènerie, Juge, Per« sonne, Robert, Lafarge, Durant, Lespinas, Delort et Serre« Bazaugour, qui ont dit que les besoins urgents et journa« liers du peuple ont fait délirer qu'il fût émis une quantité « de billets de confiance qui pût faciliter l'échange des assi« gnats ; qu'en conséquence, ils ont délibéré entre eux un « plan qu'ils viennent soumettre au jugement de la munici« palité et la prient, dans le cas où elle trouverait ce plan « avantageux, de l'autoriser. Ce plan consiste à émettre pour « mille livres de billets de 3 sols, pour 1000 livres de billets

(1) Mot illisible probablement des caractères Ou des chiffres.


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« de 4 sols et 1000 livres de billets de 5 sols et enfin pour 1000 « livres de billets de 10 sols. Ces billets de confiance seront « signés par deux des citoyens ci-dessus nommés en qualité « de commissaires. Chacun d'eux fera par semaine et tour à « tour, le change des assignats et ces citoyens répondront « solidairement du mentant des billets de confiance qui aua ront été mis en circulation et ils les rembourseront en asti signats, et ont les dits citoyens signé.

« La municipalité, ouy sur ce le procureur de la commune, « loue le zèle des sieurs Lagrènerie, Juge, Robert, Personne, « Lafarge, Durant, Lespinas et Bazaugour, citoyens, approu« ve le projet qu'ils ont présenté ; et, pour donner plus de « confiance aux billets, arrête que, conformément à l'art* 36 « de la loy du l«r avril 1792, la caisse soit tenue de se conte former à l'art" 4* et que les billets seront signés par M. le « maire, ou en son absence, par un officier municipal, en « même temps qu'ils le seront par les deux commissaires. »

Le 12 mai, le comité fit, dans les termes qui suivent, la vérification de l'émission :

« Aujourd'huy, 12 mai 1792, nous, Lagrènerie, Juge, De« lort, Personne, Lafarge, Lespinas, Bazaugour et Robert, « associés pour procurer au public l'émission de billets de « confiance en l'échange d'assignats de 5 livres et rembour« sables de même, comme il est énoncé au procès-verbal de « la municipalité d'Uzèrches du 3 mai dernier, nous sommes « réunis à la réquisition de la municipalité, pour vérifier « entre nous le montant de notre émission, et en calculer la « somme avec celle qui nous est rentrée en assignats de 5 « livres. Nous avons trouvé que nous avons émis 6642 billets « de 3 sols, montant à la somme de 996 livres 6 sols, 4973 « billets de 4 sols, montant à la somme de 994 livres 12 sols, « 4205 de 3 sols montant à la somme de 1015 livres 5 sols ; les« quelles trois sommes cumulées forment celle de 3017 livres « 3 sols (30421 3 s.). Mais comme dans la classe des billets « de 4 sols, il s'est trouvé que les n°* 4703, 4714, 4715, 4716, « 4717, 4718, faisant ensemble les 6 n°* la somme de 24 sols « dont la série a été oubliée par le commissaire chargé de


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« numéroter, l'émission des billets de 4 sols se réduit à la « quantité de 4967 et réduit par conséquent la somme de t' l'émission à 3015 livres, 19 sols (3040' 19 s.).

« Nous avons vérifié ensuite qu'il nous était rentré et que « nous avons en assignats une somme pareille de 3015 livres a 19 sols, de laquelle nous avons pris la somme de 54 livres « 12 sols pour frais d'impression, de laquelle nous demeu« rons seulement entre nous solidairement responsables pour « la liquidation et solde des billets à rentrer, la même obli« gation subsistant entre nous jusqu'à la rentrée de tous les « billets.

« La présente opération ainsi entre nous arrêtée pour nous « rendre compte et établir notre situation à raison del'émis« sion cy-dessus et en vérifier l'exactitude, avons arrêté que <t la caisse dans l'état où nous venons de la rencontrer sera « remise entre les mains de MM. de la Grènerie, Delort, et « Personne, Lafarge pour faire face aux échanges et remit boursements successifs : ce qui a été ainsi fait avec la muet nicipalité et même couché sur le registre pour plus grande et authenticité. »>

M. de la Grènerie acceptait la responsabilité de son entreprise bienfaisante, mais il ne pouvait chasser quelques craintes. Il les exprime dans sa lettre du 15 septembre: « J'ai retiré ee moi-même votre lettre du 11 courant où j'ai trouvé un te exemplaire de l'adresse de votre district. Je n'ai pas eu le ee temps de le parcourir même des yeux. J'étais prêt à partir ee pour suivre les pas du 3rae bataillon de la Corrèze jusqu'aux ee limites de notre territoire. Je l'ai laissé à l'un de nos secréee taires du club pour en faire aujourd'hui la lecture. Savoir ee que son auteur est le même que celui qui composa l'aimate ble écrit de 1789, (Mr Leymonerie, auteur de la lettre aux te paysans), c'est avoir droit d'espérer beaucoup de salutaires « effets. Le langage de la douce persuasion, des reproches ee modérés et de la touchante exhortation devrait être la ee seule arme propre à opérer noire révolution. Pourquoi et faut-il que les bayonnettes aient été nécessaires pour cornet battre ses ennemis. Nous ne sommes pas encore dans ce


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« pays-ci aussi avancés que vous pour les désordres et le raie vage. Nos flots sont sans doute agités ; mais, s'ils murmu« rent un peu violemment en approchant le rivage, ils ne paie raissent pas vouloir le frapper au point de le dégrader et ee de l'envahir. C'est peut-être un sentiment trop flatteur qui ee me fait illusion en m'inspirant une confiance gui me fera ee toujours éprouver le mal plutôt que d'avoir attribué k mes ee semblables un penchant naturel à le commettre. Votre ee bonne attention de me faire part de ce petit topique à la ee séduction populaire me découvre toujours l'intérêt que ee vous portés à ce qui me regarde, moi, homme à girouettes, ee à tours, à rentes, enfin à tout ce qui mérite la réprobation ee et la mort. »

Son nom, sa situation privilégiée et son ancienne incorporation dans les Gardes du Corps lui faisaient courir des dangers et nuisaient au crédit des billets de confiance. La multiplicité des émissions par les communes de récente création et mal organisées, leur nuisait aussi. La contrefaçon augmenta la défiance. Un billet faux fut signalé à Brive et la municipalité prit la longue délibération qui suit :

ee Aujourd'hui, 19 juillet 1792, l'an 4'de la liberté, à 3 heuee res de îelevée, en l'hôtel commun de la ville de Brive, où ee était en permanence M. l'abbé du Breuil, l'un des officiers ee municipaux de cette ville, est comparu le sieur juge de paix ee de ladite ville, lequel a déposé entre les mains de cet offiee cier municipal, un billet de confiance de la municipalité ee de cette ville, de la somme de 25 sols que le dit juge de « paix a assuré être faux. Qu'à la vue de ce billet qui a paru ee tel à l'officier municipal en fonctions, celui-ci a jugé à proie pos de convoquer sur le champ le corps municipal, à l'efee fet de prendre lés précautions nécessaires pour découvrir ee les auteurs de contrefactions (sic), empêcher la circulation ee des billets faux, et prévenir le public des dangers qu'il ee court d'être exposé de prendre ce ces billets qui n'ont auee cune valeur. Que la municipalité s'étant en effet assemblée, ;e sur le simple aspect de ce billet, il a été unanimement déee cidé, sans avoir besoin de faire aucune espèce de compa-


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te raison de ce billet avec les vrais, que celui qui avait été ee déposé par le sieur juge de paix était faux.

ee En conséquence, il a été arrêté, le procureur de la comte mune ouy, et ce requérant qu'en attendant qu'on pût faire ee des recherches pour découvrir les auteurs de ce crime te aussi grave, il serait fait sur le champ procès-verbal des te signes caractéristiques qui puissent faire connaître la faite sification de ces billets de 25 sols ; lequel procès-verbal a ee été fait sur l'heure, de la manière suivante, pour le rendre « incessamment public.

ee Après avoir rapproché le billet faux du vrai, nous avons ee reconnu:

ee 1° Que sur- toute la vignette, les premières lignes avaient tt été faites à la main dans l'assignat faux, au lieu que dans ee le vrai tout cela est imprimé ; que cela se juge par l'emee preinte qu'a faite sur le papier la presse dans les billets ee vrais, au lieu que le dessous du papier est ti es uni dans le tt billet faux ;

ee 2° L'encre rouge de la même vignette et des trois prête mières lignes, est d'un rouge plus pâle dans les billets vrais ee que dans les billets faux, car dans celui-ci l'encre est d'un ee rouge très vif ;

ee 3" Que dans N° la lettre 0 touche quasi la lettre N, dans ee les billets vrais, au lieu que dans les faux, cette lettre 0 en « est plus éloignée ;

et 4° Que sur cette lettre 0, il y a dans le billet faux un ee point qui est exactement sous l'O ; au lieu que dans le bilee let vrai, ce point se trouve au-dessous, mais à côté, de ee cette manière 0 ;

ee 5° Que la première ligne portant les mots Municipalité ee de Brives, est plus rapprochée de la vignette dans le billet ee faux que dans les vrais ; que cette ligne n'est même pas ee droite dans le billet faux ; que, dans les vrais, le mot Brive ee étant plus près de la vignette que le mot Municipalité ; que ee l'on n'a pas conservé la même dimension dans les lettres ee de cette ligne, qu'elles sont toutes inégales dans le billet ee faux au lieu qu'elles sont toutes de la même hauteur dans


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ee les billets vrais, à l'exception de M, 1 dans le mot Municiee palité et de B dans le mot Brive que ces trois lettres sont « plus grandes ;

ee 6° Que sur la lettre finale E du mot Municipalité, il y a te sur cette lettre un accent grave dans le billet faux, c'est-à« dire un trait tiré de gauche à droite — que cet accent est « même détaché de l'E, au lieu que dans les billets vrais, il ee y a un accent aigu, c'est-à-dire un trait tiré de droite à « gauche, que cet accent tient même à la lettre E ;

ee 7° Que? la seconde ligne a le même défaut que la preee mière dans le billet faux, c'est-à-dire qu'elle n'est pas te droite, qu'elle va de bas en haut, qu'elles sont inégales, te que l'écriture en parait maigre en ce que les lettres ne sont « pas aussi ramassées que dans le billet vrai ;

« 8° Que dans le mot vingt de la troisième ligne, le bas de (< la lettre G est séparé du haut dans le billet faux, au lieu ee que la partie supérieure de cette même lettre tient à l'inféee rieure dans le vrai ; que celte lettre est beaucoup plus ee allongée et plus ouverte dans le billet faux que dans les « vrais, que la lettre T est beaucoup plus petite que les au« très lettres de ce mot dans le billet faux ;

ee 9° Que le trait entre les mots vingt et cinq est beaucoup te plus gros dans le faux que dans le vrai ;

« 10° Que dans le mot cinq, le C dans les vrais billets est ee plus grand que les autres lettres de ce mot au lieu que et- dans le faux, cette lettre étant égale aux autres lettres de ee ce mot, que la queue du Q dans le faux est beaucoup plus te allongée que dans le vrai ;

ee 11° Que dans les vrais billets, l'O du m-jt Sols touche « presque à la lettre S, au lieu que dans le faux cette lettre « est plus détachée de S ; que la lettre finale S de ce mot est te plus droite dans les vrais billets au niveau des mêmes letee très, au lieu que dans le faux, elle est plus renversée et « plus élevée ;

ee 12° Que le point final de cette troisième ligne tient à S te dans les billets vrais, au lieu que dans le faux, ce point est « très distinct et très séparé du mot Sols ;


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« 13° Que dans les vrais billets le mot Rebière est fait avec ee une encre détrempée de sorte que, dans le verso de ces bilee lets, il ressort une couleur jaunâtre, au lieu que l'encre de te ce mot dans le faux billet est détrempée à l'eau, de mate nière qu'elle ne perce pas le papier ;

« 14° Qu'enfin les autres signatures n'ont aucune ressemte blance dans le billet faux avec celles des billets vrais, non ee plus que le paraphe à la suite de ces signatures. De tout ee quoy, a été fait procès-verbal pour en être envoyé des expéee ditions aux districts et municipalités voisins. »

MM. Rebière maire, Lefêvre, Bourzat, Lalande de la Place, Lafeuille et Mailbard procureur de la commune, membres de la municipalité étaient assez intelligents pour éviter les pièges qui leur étaient tendus. Ils ne comprirent pas cependant qu'ils étaient victimes d'une mystification. Certes, ils avaient indiqué les signes qui distinguaient le faux billet des billets vrais, mais ces différences étaient si légères qu'elles resteraient inaperçues du public.

En reconnaissant qu'il avait été écrit à la main et que son auteur n'avait imité ni les signatures ni les paraphes, comment ne comprirent-ils'pas que le billet faux était un chefd'oeuvre de calligraphie et ne soupçonnèrent-ils pas le citoyen Dédé, maître d'écriture très habile, de leur avoir, suivant l'expression vulgaire, monté un bateau. Ils excitèrent davantage encore l'hilarité en priant le citoyen Dédé d'étudier le billet controuvé.

La délibération que nous avons transcrite fut dictée par le faussaire. Nous avons entendu raconter ce mauvais tour par nos grands parents, avec de bruyants éclats de rire.

La déconvenue et la situation ridicule de la municipalité discréditèrent les billets de confiance.

On ne pouvait nier la circulation de billets faux. M. de la Grènerie écrivit le 18 décembre 1792 : « D'après le bon ar« ré té du département, l'échange des billets de confiance ne « souffrira pas de difficultés pour les personnes qui ont quel« que avance. Le pauvre peuple éprouvera de la gêne, si les « particuliers aisés ne l'aident pas. Pour moi, je prends ici,


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« de tous ceux qui s'appellent païsans ou journaliers, tous « ceux qu'ils me présentent et je les ferai passer aux bureaux « dès qu'ils seront établis, ce qui ne peut manquer d'être « prompt. C'est ainsy que doivent faire tous les gens qui ont a quelques fonds libres et s'aider mutuellement ou abjurer « la qualité de frères et d'égaux. »

Il écrivit encore le 27 décembre 1793 :

« J'ai reçu avec votre dernière lettre le paquet de petits « bons de confiance du district d'Uzerche, montant à 2113', « 7 sols. Je n'ai pas eu encore le loisir de les faire reconnaî« tre, ni de m'en occuper moi-même. Je présume que la dif« férence qu'il y a entre les faux et ceux qui ne le sont pas « estasses frappante pour qu'elle ne vous ait pas échappé en « les recueillant. Les communes qui ont fait des émissions « ne peuvent s'empêcher de prendre et de se charger de ceux « qui sont contiefaits sur le modèle des leurs, C'était à la « vigilance de chacune d'elles de veiller sur son propre ou« vrage, de faire les découvertes nécessaires et de publier les « marques auxquelles le public distinguerait les billets para« sites de ceux de la famille. L'assemblée nationale en avait « donné l'exemple. A défaut de ce soin, le public n'a pas pu « se mettre en garde contre la mauvaise foi ; il a repris et « répandu avec la même confiance. Quel tort sa confiance « aveugle ne lui ferait-elle donc pas éprouver, s'il était ré« duit à être comptable des fraudes presque générales qu'on « a commises. La partie pauvre et ignorante du peuple fini« rait par en porter à elle seule le faix, puisque les gens tels « que vous et moi, n'accepteront jamais les billets qui leur « paraîtront équivoques. Ils resteraient tous attachés aux « mains des malheureux qui les auraient acceptés sans con« naissance et ne pourraient plus en sortir. Cela ne peut « pas être de même. Les communes seront obligées de rece« voir indistinctement ; leur dédommagement se trouvera « dans les restitutions auxquelles on soumettra les coupables « qu'on reconnaîtra ou dans les billets perdus et morts de « vieillesse dans le cours de leur circulation. J'ai vu de plus « près que personne, l'émotion et la frayeur qu'a répandues


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« parmi les pauvres particuliers, l'idée d'être responsables « du sort des faux frères qui se seraient glissés parmi les « billets de commerce. Je les ai reçus tous également quand « je les ai trouvés entre les mains de mes voisins connus « pour être incapables d'infidélité. D'ailleurs, dans un tas de « 4 à 5000 livres, je n'en ai jugé de suspects que quelques« uns de Brive et de Meillian, et c'est un petit nombre. Un « fripon plus adroit a, dit-on, créé à lui seul une municipa« lité et des signataires qui n'existent pas. Ses ouvrages pa« raissent sous le nom de municipalité de Vionac : on m'a « donné cet avis.

« Je vous adresserai par la première occasion convenable « tous ceux qui sont nés dans votre district ou que l'on a « baptisés sous son nom Je recevrai en même temps ceux « que vous m'envoyerèsqui sont originaires de celui d'Uzer« che. Nous avons obtenu une prolongation, vous pourrès les « faire venir jusqu'à moi directement. »

La circulation des billets de confiance devenait chaque jour plus difficile, on craignit même une émeute à Brive. Nous transcrivons la délibération du conseil général de la commune du 8 décembre 1792 :

« Le conseil général assemblé sur les plaintes qui lui sont « portées par un grand nombre de citoyens sur la difficulté « qu'éprouve la circulation des billets de confiance, plaintes « qui lui font craindre une insurrection très prochaine, a « délibéré d'exposer aux citoyens administrateurs du dépar« tement la nécessité d'employer des moyens prompts et effi« caces pour prévenir les maux dont cette commune est me« nacée.

« En effet, les habitants de la campagne qui portent dans « cette ville leurs denrées, ne reçoivent en payement que des « billets de toutes les municipalités indistinctement. Les « boulangers, bouchers, cabaretiers, épiciers et autres qui « fournissent aux besoins de première nécessité, refusent de « recevoir des billets autres que ceux qui ont été émis par « cette municipalité ; en sorte que le particulier qui nous a « apporté ses denrées, ne peut en rapporter ce qui est nécesT.XLl.

nécesT.XLl.


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« saire pour sa subsistance et celle de sa famille, et que la « classe la plus indigente voit anéantir ainsi entre ses mains « la seule ressource qu'elle peut avoir pour se procurer du « pain.

« De plus, que les boulangers ne reçoivent en payement « que des billets de confiance et les particuliers qui nous « portent des grains ne veulant plus les recevoir parce qu'on « les leur refuse à eux-mêmes, nos marchés vont être tout à « fait dépourvus. De là une disette totale et tous les malheurs « qui peuvent en résulter ; que déjà le peuple de la campa« gne, les ouvriers, etc., font des menaces; qu'il est d'autant « plus urgent de prendre des mesures à cet égard que la foi« re qu'il doit y avoir (sic) dans cette ville jeudi prochain, « peut amener les plus grands malheurs.

« Le conseil municipal demande que le directoire et le « conseil du département s'occupent tout de suite des mo« yens de prévenir tous les malheurs dont cette commune « est menacée et dont sans doute les autres ne seront pas à « l'abri, si on ne prend les mesures les plus efficaces pour « éviter le désespoir du peuple qui deviendra d'autant plus « dangereux, qu'il se trouve entre la cherté excessive de la « denrée, la crainte très fondée d'en manquer et l'anéantis« sèment des signes représentatifs qui pourraient la lui pro« curer.

« Que copie de la présente délibération sera envoyée par « un exprès au département, qui attendra la réponse nette et « précise qu'exige une chose aussi urgente.

« Vu la délibération de la municipalité de Brive, le direc« toire du district de Brive, ouy le procureur syndic, est « d'avis que le conseil général du département doit s'occu« per, toutes affaires cessantes, du soin d'éviter les troubles « qui peuvent naître du discrédit des billets de confiance.

« Le directoire présente sur cette matière les réflexions « suivantes : Il est facile de soutenir encore le crédit des bil« lets émis par les municipalités du département, parce « qu'ils sont suffisamment connus. Mais il n'en est pas de « même de ceux des municipalités des autres départements


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« à cause des difficultés qu'éprouvent les citoyens à les échan« ger, soit relativement à leur éloignement, soit relativement « à l'ignorance où l'on est des départements et des districts « dans le ressort desquels elles sont.

« Le délay prescrit par la convention nationale pour le « cours de ces billets n'est pas assez long. Il n'est guère poste sible que jusqu'au l«r janvier prochain, les seuls billets « émis par les municipalités du département et qui n'en sont « point sortis, ayent été échangés. Il est plus difficile encore « à plus forte raison, que ceux de ces billets qui se sont ré« pandus au loin, dans tous les coins de la France, y soient « rapportés dans un si court espace de temps aux mùnicipali« tés éloignées qui les ont souscrits, en supposant qu'elles « fussent toutes bien connues.

« Il paraît souverainement injuste que la loi autorise une « municipalité quelconque, après un si court délai, à faire « perdre au porteur la valeur de son billet.

« Le département est instamment prié de présenter ces t considérations au ministre et à la convention nationale. « Ne pourrait-on pas proposer à la convention de proroger « jusqu'au 1" mars, l'échange des billets qui sont dans un « département et qui lui sont propres ; d'obliger, après cette « époque, chaque municipalité à déposer lés fonds qui lui </ resteraient, entre les mains des receveurs des districts qui t seraient chargés, pendant un autre délai de trois mois, de « changer les billets qu'on pourrait leur présenter, sous une « perte de tant pour cent pour les porteurs.

« Comme les départements, les districts, les municipalités « et même les communes, sont garants, d'après la loi, des « déficits qui se pourraient trouver dans les caisses, la répu« blique ne risquerait rien à faire échanger par les receveurs « de chaque district, sans une autre remise, les billets étran« gers qui seraient restés dans un département. La conven« tion en faisant déposer après le 1er mars dans les caisses « des receveurs des districts, tous les assignats restant dans « celles des municipalités qui répondraient de la valeur des « billets demeurés en circulation, ne serait pas même expo-


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« sée à faire des avances. Il faudrait au reste qu'elle prit des « précautions pour obliger les départements à envoyer au « conseil exécutif, les tableaux des émissions faites par leurs « municipalités.

« Comme 'il est question dans ce moment de remédier à « dés dangers pressants, le déparlement ne peut-il pas pren« dre sur lui d'établir dans les chefs lieux de districts, des « caisses d'échange au moins pour les billets de son ressort? « Ne serait-il pas convenable qu'à Tulle, le porteur d'un bil« let de Brive, Dampniat, Allassat, etc., pût trouver à l'échan« ger sans être obligé d'aller ou d'envoyer à Brive, à Damp« niât, à Allassat?

« Pour établir les bureaux d'échange, ne devrait-on pas « nommer sur le champ des commissaires chargés de se « transporter dans les municipalités qui ont fait des émis« sions, les obliger à déposer au bureau d'échange établi « dans le chef-lieu de leur district, un cinquième par exem« pie ou un quart, ou un tiers peut-être de leurs fonds pour « faire face aux échanges des billets qui seraient sortis de « leurs communes?

« Enfin le département ne pourrait-il pas encourager les a négociants des villes à se former en compagnies pour « échanger des billets sous une modique remise ? »

Le département répondit le même jour par un long arrêté. Après un préambule dans lequel il reconnaît le fondement des craintes du district et de la municipalité de Brive, il annonce l'envoi par le ministère d'une somme de 575.000 livres en petits assignats pour remplacer les billets de confiance.

Il divise son dispositif en quatre titres diflérents. Le premier a rapport aux billets émis par le département lui-même, facilement échangeables à Tulle et dans les autres districts.

Le second a pour objet les billets émis par les municipalités. Celles-ci reçoivent l'ordre de faire très promptement l'échange de leurs billels. Pour faciliter cette opération aux porteurs éloignés par leurs domiciles des communes émissionnaircs, il prescrit que chacune de celles-ci enverront dans


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chaque district des commissaires deux jours par semaine : à Tulle le mercredi et le samedi, à Brive le lundi et le vendredi, à Ussel et à Uzerche le mercredi et le samedi. Tous les bénéfices de cette opération seront dévolus au département.

Le Titre 3e concerne les billets émis hors du département. Les mêmes commissaires les réuniront et les feront passer aux directoires des départements. Ceux-ci les enverront aux lieux d'origine et en rembourseront aux porteurs la valeur lorsqu'elle leur aura été remise.

Dans le 4e titre, le département promet, pour une fois seulement, aux porteurs de billets étrangers connus pour leur indigence notoire, le remboursement de leurs billets, mais pour une somme de 30 sols seulement.

Toutes ces mesures ont quelque ressemblance avec celles qui sont prises par des syndics de faillits. Plusieurs d'entre elles sont inexécutables. Est-il possible que les malheureux commissaires, sans autre dédommagement que leur recours éventuel contre leurs municipalités habituellement sans ressources, arrivent à Tulle de Mercoeur, de Sexcles et de Lapleau, le mercredi et le samedi de chaque semaine, les mêmes jours à Uzerche et à Ussel de Juillac, St-Robert et Ségur, de Bugeat, d'Eygurande, de Bort et de Sornac, à Brive le lundi et le vendredi de Beaulieu, Meyssac, Curemonte. Qui ne comprendrait que cette ordonnance est irréalisable ?

Le premier et le plus grand tort revenait à la convention, dont les décrets sont pour ainsi dire écrits dans les nuages et ne sont pas susceptibles d'une portée pratique. On en jugera par le dispositif de la loi du 8 novembre 1792 :

« Art. 1. — Dans le jour de la publication du présent dé« cret, les conseils de département nommeront un ou plu« sieurs commissaires pour vérifier l'état de la situation des « caisses des directoires de département qui auront mis en « circulation des billets aux porteurs payables à vue qui sont » connus sous le nom de billets de confiance, patriotiques, « de secours, ou sous toute autre dénomination.

« Art. 2. — Les directoires de département nommeront


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« aussi dans le même jour, un ou plusieurs commissaires « pour vérifier l'état de la situation des caisses des adminis« trations de districts ou de département qui auraient mis « en circulation de pareils billets.

« Art. 3. — Les directoires de district nommeront aussi « dans le même jour un ou plusieurs commissaires pour vé« rifier l'état de la situation des caisses des municipalités qui « auront mis en circulation de pareils billets.

« Art. 4. — Les dits commissaires se feront représenter « les fonds et toutes les valeurs qui servent de gage aux dits « billets qui se trouvent en circulation et ils en dresseront « un inventaire ou procès-verbal.

« Art. 5. — Ils surveilleront aussi la vente qui sera faite « de suite par chaque administration, des valeurs qui ser« vent de gage aux dits billets, afin de se procurer de suite, « en assignats ou en espèces, l'entier montant des billets qui « seront en circulation.

« Art. 6. — Le jour de la publication du présent décret, « les corps administratifs et municipaux cesseront l'émis« sion des dits billets. Us briseront les formes qui ont servi « à leur fabrication. Ils retireront de suite ceux qui sont en « circulation et ils les feront annuler et brûler en présence « du public, en en dressant état et procès-verbal.

« Art. 7. — Les corps administratifs et municipaux qui « auront fait des émissions étant responsables du déficit qui « pourrait exister dans leurs caisses, seront tenus d'y pour« voir au fur et à mesure des besoins pour le remboursement « et faute par eux d'y satisfaire, ils y seront contraints, sa« voir : les directoires de département à la requête et dili« gence d'un commissaire nommé par le conseil du départe« ment ; les administrateurs de district à la requête et dili« gence du procureur général syndic, et les corps munici« paux à la requête et diligence du procureur syndic.

« Art. 8. — Dans le jour de la publication du présent dé« cret, les municipalités seront tenues de faire, conformé« ment aux dispositions du décret du 30 mars-l*r avril derf nier, une nouvelle vérification des caisses qui ont été ré-


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ee gies par des compagnies ou par des particuliers qui auront ee mis en circulation des billets au porteur de 25 livres et au ee dessous, payables à vue, soit en échange d'assignats, soit ee en billets échangeables en assignats, qui sont reçus de ee confiance comme numéraire et qui sont connus sous les ee noms de médailles de confiance, billets de confiance, paee triotiques, de secours ou sous toute autre dénomination.

ee Art. 9. — Trois jours après la dite vérification, les cornée pagnies et les particuliers qui auront mis en circulation ee les dits billets, seront tenus de présenter à la municipalité, ti les assignats ouïes espèces qui seront nécessaires pour reee tirer tous les billets qui seront en circulation.

ee Art. 10. — Les assignats ou espèces seront déposés dans ee une armoire à deux clefs dont une restera au pouvoir des ee particuliers ou des intéressés dans les compagnies qui auee ront émis les dits billets, l'autre sera remise à un commistt saire nommé par le corps municipal.

ee Art. 11. — Les particuliers ou les intéressés dans les ee compagnies qui ne satisferont pas aux dispositions de ee l'art. 9, y seront contraints par corps, à la requête et diliee gence du procureur de la commune, qui sera aussi chargé te de faire saisir et arrêter tous les effets et marchandises apee partenant aux dits particuliers et compagnies.

ee Art. 12. — Le corps municipal fera procéder de suite à ee la vente de tous les effets et marchandises qui auront été ee saisis ; il poursuivra la rentrée des sommes qui pourront ee être dues aux dits particuliers et compagnies. Les fonds ee provenant des dites ventes ou rentrées seront employées te de suite, nonobstant toute opposition, à retirer les billets ee qui sont en circulation. L'excédent, s'il y a lieu, sera remis ee aux dits particuliers et compagnies ou à leurs créanciers.

ee Art. 13. — Les dits billets seront retirés par un préposé ee nommé par les particuliers ou par les compagnies qui les ee auront émis, et, à leur défaut, par le conseil général de la ee commune. Ce préposé sera surveillé par un commissaire ee nommé par le conseil municipal. Us seront brûlés, chaque


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ee semaine, en présence du peuple et du corps municipal qui « en dressera état et procès-verbal.

« Art. 14. — Pour faciliter la rentrée des dits billets, toute tes les conditions qui y sont énoncées de ne les rembour« ser qu'en assignats de'50 livres et au-dessus seront annule lées ; les corps administratifs s'ètant chargés d'échanger « aux dites compagnies ou particuliers des assignats de 50 et livres et au-dessus contre des assignats de 5 livres et au« dessous jusqu'à concurrence des sommes qui leur seront ee nécessaires pour leur remboursement, lesquels échanges « ne pourront avoir lieu qu'à fur et mesure des rembourseee ments duement justifiés.

« Art. 15. — Les corps administratifs qui n'auront pas sufce fisamment d'assignats de 5 livres et au-dessous pour opérer te les dits échanges, adresseront leurs demandes appuyées de et pièces justificatives au ministre de l'intérieur qui leur en ee fera délivrer en échange par la trésorerie nationale jusqu'à ee la concurrence des sommes qui pourront leur être nécesee saires.

ee Art. 16. — Le déficit qui pourra se trouver dans les caisee ses des particuliers ou compagnies qui auront mis en cirée culation des billets au-dessous de 25 livres, payables à vue ce en échange d'assignats ou en billets échangeables en assiec gnats, connus sous les noms de billets patriotiques, de conee fiance, ou de secours, ou sous toute autre dénomination, ee qui sont reçus de confiance comme numéraire dans les ee transactions journalières, (le produit de la vente des effets et et marchandises et de la rentrée de toutes dettes actives ee employé) sera supporté, à Paris par le département, et, « dans les autres villes, il sera à la charge des communes « dans le territoire desquelles ces établissements ont eu lieu, « sauf le recours contre les entrepreneurs, directeurs, associés « ou intéressés dans les dites caisses.

« Art. 17. — Le montant de ce déficit sera réparti au marc « la livre, d'après le mode des contributions extraordinaires « qui sera établi par la convention, sur l'avis des corps adi ministratifs et municipaux,


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« Art. 18. — Pour obtenir l'autorisation de la contribution « nécessaire pour le remboursement de ce déficit, le corps « municipal adressera au directoire du district, l'état de l'ac« tif et du passif des dites caisses. Il y joindra son avis sur « les causes qui ont occasionné le déficit et sur le mode à « adopter pour en opérer le remboursement.

« Art. 19. — Le directoire du district vérifiera le dit état, « il l'enverra avec son avis au directoire du département qui « l'adressera sans délai, avec son avis, au ministre des conee tributions publiques qui le fera passer à la convention.

te Art. 20. — Dans le cas où quelque municipalité croirait K qu'il fût nécessaire de faire quelque emprunt pour pouvoir ee retirer de suite les dits billets qui seraient en circulation, et elle adressera ses vues aux corps administratifs qui lesene< verront de suite avec leur avis au ministre des contribuée lions publiques qui les fera passer à la convention.

« Art. 21. — A compter du 1er janvier prochain, il ne pouree ra plus rester en circulation dans toute la république, aue< cun billet au porteur payable à vue de quelle somme qu'il ee soit. Les personnes qui, avant le 1er février prochain, ne « se seront pas fait rembourser les billets de 25 livres et auee dessous, seront déchues de leur recours contre les commuet nés et celles qui, avant le lerjanvier prochain, ne se seront ee pas fait rembourser les billets de 25 livres et au-dessous, ee seront tenues, avant d'obtenir leur remboursement, de les « faire viser au bureau chargé de percevoir les droits d'ene< registrement et d'y payer 2 pour cent de la valeur des dits te billets.

te Art. 22. — A compter de la publication du présent déee cret, il est défendu aux corps administratifs et municipaux « et aux particuliers et compagnies, de souscrire ni d'émet« tre aucun effet au porteur, sous quel titre ou dénominaee tion que ce soit, sous peine pour les contrevenants, d'être ee poursuivis et punis comme faux monnayeurs. »

Nous ne pourrions apprécier ce décret sans donner à notre étude une trop grande longueur. Il charge les municipalités, seuls agents d'exécution d'après la constitution de 1791 et il


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les entoure d'une si grande surveillance qu'elles ne peuvent suffire au travail excessif qui leur est imposé. La convention a un principe de centralisation qui prévaut sur toutes les organisations légales. Elle se défie des communes, elle n'a pas de confiance dans les districts et les départements. Elle se substitue à tous les corps organisés. Pourquoi leur laisserait-elle la faculté d'émettre des bons qui tiennent lieu du numéraire disparu ? Les billets de confiance auraient été maintenus, si les départements avaient eu le monopole de leur émission et si les billets avaient pu être échangés, dans tous les bureaux des percepteurs, et des receveurs des districts et des communes. Garantis par des gages suffisants, ils auraient bénéficié de la certitude du remboursement et ils auraient évité une nouvelle circulation d'assignats, ressource unique dont abusait le gouvernement dans sa détresse. Il a envoyé dans la Corrèze des petites coupures pour la somme de 575.000 livres, que n'a-t-il expédié à Bordeaux, Marseille, Nantes, Le Havre, Lyon, etc. ? Le retrait des billets de confiance entraîna une augmentation dans les 86 départements de soixante ou quatre-vingt millions d'émission fiduciaire et releva gravement le prix des marchandises indispensables à la vie. Ainsi peut-on poser un dilemme : Où l'on continuerait la circulation des billets de confiance dont le remboursement ne laissait pas de doute, ou on les remplacerait par de nouveaux assignats dont la chute pro chaîne pouvait être envisagée avec certitude.

Les prescriptions si nombreuses du décret restèrent pour la plupart à l'état de lettre morte. La convention vota de nouvelles dispositions rigoureuses les 26 floréal et 17 messidor an 2.

L'arrêté du département du 11 décembre vante les grands services rendus par l'émission des billets de confiance. Ils auraient été continués, si les billets avaient été assujétis à une réglementation moins exclusive.

Après le 8 novembre, les communes firent la liquidation de leurs émissions. Celles de Brive et d'Uzerche furent faites lentement et prudemment. La panique et la brusquerie des


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assemblées révolutionnaires furent évitées. Les billets, autant qu'il était possible, rentrèrent progressivement. Des petites coupures d'assignats circulèrent dès le mois d'octobre. Uzerche en reçut le 6 novembre pour la somme de 2.700 livres.

Le 1er avril 1793 fuient vérifiés et brûlés solennellement sur la place publique :

1675 billets de 5 sols montant à 393', 15 s.

1520 » de 4 sols montant à 3041

2015 » de 3 sols montant à 307", 5 s.

Soit 5210 billets montant à , 1085'

Le 16 juin fut faite la même opération pour

440 billets de 5 sols montant à 110'

693 » de 4 sols montant à 138', 12 s.

767 » de 3 sols montant à 1151 1 s.

Soit 1900 billets montant à 363', 13 s.

La commune d'Uzerche montrait, pour le retrait des billets émis par le comité présidé par M. de la Grènerie, autant d'ordre que beaucoup d'autres faisaient preuve de négligence insouciante. Le district prit pour celles-ci un arrêté dont nous citerons quelques extraits :

te Le directoire, considérant, 1° que le premier octobre apee proche et qu'après cette époque, quelques communes pouree raient refuser de faire l'échange des billets de confiance ee qu'elles ont émis et par là témoigner bien moins du désir ee de se conformer à la loy que manifester le peu de bonne ee foi qui les anime et l'espoir qu'elles ont de s'enrichir aux ee dépens du peuple et surtout de la classe indigente. Arrête...

ee 2° Dans les communes où il y a quelque émission de bilee lets de confiance, le commissaire constatera par un procèsee verbal le montant et le nombre de leurs billets et se fera ee représenter les fonds existant dans les caisses ou les autres ee valeurs qui pourraient former le gage des émissions et acte célérer l'échange des billets, les dates et la quantité et la ee quotité des billets brûlés. Il y rappellera l'exécution des te arrêtés du département du 9 juillet 1792 et 8 septembre


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« dernier, suivant leur forme et teneur. En conséquence de ee celui du 8 septembre, tous les émissionnaires de billets de ee confiance seront tenus d'envoyer un commissaire au chef« lieu de district, les jours de marché pour l'échange des bilee lets de confiance.

'e Et pour avoir discontinué l'exécution de l'arrêté du déee partement, le commissaire du district consignera sur le ee registre de la municipalité, que les émissionnaires seront ee tenus personnellement de tous les frais auxquels ils expoee seront les particuliers porteurs de ces sortes de billets, « même après le premier du mois prochain: la fraude et la te mauvaise foy ne pouvant et ne devant profiter à personne, ee encore moins à ceux qui ont négligé l'exécution de l'arrêté « du déparlement du 8 septembre dernier, qui ne peuvent ee avoir (1) que dans de mauvaises vues. Le directoire recon« naîtra les municipalités ou émissionnaires de bonne foy ee par l'acquiescement qu'ils donneront par promesse écrite te d'exécuter purement et simplement et aussi longtemps « qu'il sera possible, les dispositions et les vues du présent ce article. »

Le même procès-verbal mentionne que le comité présidé par M. de la Grènerie avait émis

6642 billets de 3 sols montant à 996', 10

4967 » de 4 sols montant à 993', 2 s.

4105 » de 5 sols montant à 1026', 5

Soit 15714 billets montant à 30151, 17 s.

Or le 10 avril et le 16 juin avaient été brûlés 7110 billets montant à 13631, 13

Différ. 86U4 billets montant à 16521, 4 s.

8604 billets de 3, 4 et 5 sols restaient dans la circulation. Leur valeur était de 1652', 4 s.

Mais en retranchant de celte somme les frais d'émission s'élevant à 54', 12 s.

Le trésorier du comité était comptable de.. 1597', 12 s. Le procès verbal du commissaire porte inexactement 1590', I? g,

11; Mot illisible,


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(

Cette dernière somme fut présentée au nom du comité par le citoyen Juge. « Lequel promet et s'est obligé de la re« mettre à la première réquisition qui lui sera faite par le a conseil général de ladite commune d'Uzerche. Plus avons « invité le citoyen Juge et ses associés de faire battre la « caisse les jours de marché et de foire pour accélérer la « rentrée des dits billets et faire l'échange des dits billets de « confiance à telle époque que les dits billets de confiance ce leur seront représentés ; et, pour avoir discontinué l'exé« cution de l'arrêté du gouvernement du 8 décembre dernier, « les émissionnaires seront tenus personnellement de tous ce les frais auxquels ils exposeront les particuliers porteurs « de ces sortes de billets après le 1er du présent mois d'oc« tobre. »

Telle fut la récompense du dévoûment de M. de la Grènerie et de ses amis pour les pauvres du district d'Uzerche. Leur responsabilité devint lourde car elle pouvait comprendre, avec le droit de 2 •/„ sur 15971, 12 s. soit 31 ' 19 sols, les frais de voyage et de séjour à Uzerche des nombreux porteurs de 8604 billets.

La commune prit, sur la même question, une dernière délibération le 10 brumaire an 3, 1 novembre 1794. Elle est ainsi conçue :

tt Aujourd'hui 10 brumaire de l'an 3e de la république fran<• çaise une et indivisible, se sont présentés à la maison com« mune d'Uzerche, la municipalité et le conseil général de « la commune y étant assemblés, à neuf heures du matin, « les citoyens Antoine Juge et François Delort fils, émis« sionnaires de petits bons de confiance pour la commune « d'Uzerche.

« Lesquels ont invité les membres de la municipalité et du « conseil général de ladite commune à procéder avec eux à « la vérification du nombre des dits billets de confiance qui « leur sont rentrés depuis la date du dernier procès verbal « de la situation de la caisse des billets, fait en présence de « la municipalité et conseil général de la commune, par le « citoyen Donnève, commissaire du district le 2 octobre 1793,


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« vieux style, laquelle vérification a été faite ainsi qu'il suit:

« 1245 billets de 5 sols pièce montant à.... 301 ', 15 s.

« Plus 14 paquets contenant 1447 billets de « 4 sols pièce montant à la somme de 288', 85 s.

« Plus 17 paquets contenant 1859 billets de « 3 sols pièce montant à la somme de 2791, 6 279', 6 s.

« Plus un petit paquet contenant 7 billets « de 5 sols montant 1 ', 15 s.

a Plus un autre petit paquet contenant 7 bil« lets de 4 sols montant 1 ', 8 s.

« Plus un autre petit paquet contenant 3 bil« lets de 3 sols montant 9 s.

t Total des billets 4551. Total des sommes. 879', 7 s.

« Lesquels billets ayant été remis par les dits émission« naires, la municipalité a procédé au brûlement d'iceux en « présence du peuple. Et pour se libérer entièrement de l'a« gence des billets de confiance, les dits émissionnaires ont « rappelé la vérification qui avait été faite de la caisse par « le procès-verbal dudit jour, 20 octobre 1793, vieux style. Il « en résulte que le montant des billets rentrés et brûlés en « deux époques est d'une somme de 13631, 13 s. et le mon« tant des billets qui viennent d'être remis et brûlés étant « de la somme de 879', 7 s., il en résulte que les trois brû« lements emportent une somme de 2243 ' et le montant de « l'émission entière étant, frais déduits de 2961', 5 s., il s'en « suit que les émissionnaires ont encore en caisse une som« me de 718', 15 ?., laquelle ils ont tout présentement remi« se à la municipalité pour faire face aux billets à rentrer « qui sont au nombre de, savoir : Billets de 5 s. 845 billets, « attendu que l'émission totale de cette espèce de billets étant « de 4105 billets et les trois brûlements en ayant emporté le « nombre de 3260, il reste ledit nombre de 845 billets de 5 « sols; et billets de 4 sols, 1310 billets, attendu que l'émis« sion totale de cette espèce de billets étant de 4967 et les « trois brûlements en ayant emporté le nombre de 3657, il « reste à rentrer ledit nombre de 1310 billets de 4 sols ; en « billets de 3 sols, 1998 billets, attendu que l'émission totale « de celte espèce de billets est de 6642 et les trois brûle-


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« ments en ayant emporté le nombre de 4644, il reste à ren« trer le susdit nombre de 1998 billets de 3 sols.

« Au total billets à rentrer de 5 s., 4 s. et 3 s. le nombre de « 4153. De tout quoy a été fait procès-verbal pour la décharge « des dits émissionnaires et l'exécution des décrets en cette « partie. »

M. de la Grènerie n'a pas assisté à cette séance. Inscrit sur la liste des suspects, il avait été mis en état de détention dans son propre château. Il fut plus tard incarcéré à Tulle. Ses biens furent séquestrés, ses forges confiées à l'inexpérience des hommes politiques. Il fut grandi par l'infortune.

Il proposa la création des billets de confiance pour secourir les pauvres qui, avec des assignats de 50 livres d'abord et de 5 livres ensuite, ne pouvaient ni vendre leurs petites denrées ni acheter les objets d'alimentation proportionnés à leurs minimes ressources. Juge de paix par dévoûment il concilie tous les procès. Commandant de la garde nationale, il sauva la vie à onze prêtres de Limoges destinés à être guillotinés à Tulle et à deux prêtres de Tulle que la mort attendait à Limoges. Suivant l'exemple de son père et de son beau-frère à Limoges, il nourrit les pauvres d'Uzerche et des environs avec le changement de blé d'un navire frété par lui à Hambourg. Plus que la gloire, plus que la prospérité, le malheur et l'injuste souffrance sont la plus haute consécration de la vertu.

La commune de Brive mit plus de temps que celle d'Uzerche à vérifier et à retirer ses.billets de confiance. M. Rebière, ancien maire et futur sous-préfet au début du consulat, fut chargé de toutes les opérations qui les concernaient.

Le 5 mai 1793, il déposa sur le bureau du conseil

5148 billets de 10 sols montant à 2574'

1367 » de 15 sols montant à 10251, 5 s.

-1354 » de 20 sols montant à 1354'

1362 » de 25 sols montant à 17021, 15 s.

845 » de 5 sols montant à.... 211 , 5 s.

Soit 10076 billets montant à 68671 5 s.

La délibération ajoute : « Après vérification faite des dits


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« billets, les citoïens officiers municipaux se sont transpor« tés en écharpes sur la place devant la maison commune où « un grand nombre de citoïens avaient été assemblés par le « tambour. Le citoïen maire a fait lecture du bordereau de « l'autre part. Le citoïen procureur de la commune a requis « que les dits billets fussent brûlés en présence de tous les « citoïens qui y étaient assemblés, ce qui a été fait à l'heure « de onze heures. »

Le 8 floréal an 25, 2 avril 1793, furent brûlés dans une cheminée de la maison commune à cause du mauvais temps

1340 billets de 25 sols montant à.... 16751 1381 » de 20 sols montant à 13811

1341 » de 15 sols montant à.... 10051, 15 s. 5320 » de 10 sols montant à 26601

779 » de 5 sols montant à.... 194', 15 s.

Soit 10161 billets montant à 69161, 10 s.

Le 13 floréal, 3 mai 1793, « M. Rebière, au nom des com« missaires chargés de signer les billets de confiance émis « parla municipalité de la présente commune, a donné lec« ture des délibérations en vertu desquelles ont été faites les « émissions des dits billets.

« Après quoy, il a été présenté au conseil général, un « compte de l'état des brûlements qui en ont déjà été faits, « du résidu de ces mêmes billets, enfin des fras et faux-frais « qui ont été occasionnés par cette émission.

« Sur tous ces objets, le conseil, ouy l'agent national, a « arrêté que les citoïens Roque et Le Clère étaient nom« mes commissaires pour faire la vérification du compte pré« sente par le citoïen Rebière et en faire leur rapport à la « prochaine séance. »

Avant que les commissaires se fussent acquittés de leur lâche, M. Rebière déposa le 15 floréal, 5 mai 1793 :

35 billets à 5 sols montant à 9', 5 s.

76 » à 10 sols montant à 38'

348 » à 15 sols montant à 2611

267 » à 20 sols montant à 267'

28 » à 25 sols montant à 32'

Soit 756 billets montant à 607', 5 s.


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Une erreur de multiplication existe dans ce compte, 28 billets à 25 sols montent à 35 livres et non à 32. Le même registre rappelle les trois procès-verbaux de la destruction des billets de confiance que nous avons transcrits. Nous en faisons de nouveau le compte afin de faire ressortir l'oubli par le conseil de plusieurs procès-verbaux du même genre.

Le 5 mai 1793 ont été détruits

10076 billets montant à 68671

Le 8 floréal an 2 ont été détruits

10161 billets montant à • 6916', io s.

Le 15 floréal an 2 ont été détruits 756 billets montant à 607', 5 s.

20993 billets montant à 14390', 15 s.

Le même jour le conseil eut une seconde séance, pour entendre le rapport de MM. Roque et Le Clère dont nous transcrivons un extrait :

« Les commissaires nommés pour la vérification du com« pte du citoïen Rebière relatif à l'émission des billets de « confiance de la municipalité ont après cela fait leur rap« port par lequel il a été justifié que l'émis« sion des billets a été de la somme de 495641

« La rentrée, constatée par les procès-ver« baux de brûlement de 44869 ', 5 s.

Le résidu des billets à rentrer est de.... 4695', 15 s. « Sur la quelle somme il convient de déduire « pour frais et faux-frais qui ont été visés, « examinés, vérifiés et discutés 491 ', 10 s.

« Il doit par conséquent rester d'effectif 4203', 5 s.

« Lesquels seront versés dans la caisse du receveur aussitôt « que l'administration du district aura examiné et approuvé « ce compte que le conseil, ouy l'agent national, a alloué dans « tout son contenu comme sincère et véritable. »

La somme de 4695", 15 s. est inexacte, on aurait dû écrire 4694', 15. Mais la balance définitive de 4203', 15 s. est conforme à la réalité. Nous verrons bientôt que le district adopT.XLI.

adopT.XLI.


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ta la première et rejeta la seconde. Le total de la valeur des billets détruits étant de 44869', 5 s. est supérieure de 30478', 10 s. à celle de 14390', 15 s. qui est constatée par les procès-verbaux que nous avons transcris. Le district d'Uzerche consentit à déduire les frais de l'impression et de l'émission des billets de la somme existant dans la caisse du comité qui en avait été chargé. Celui de Brive fut plus sévère, il exigea le paiement de la somme brut de 4695', 10 s. et n'admit pas qu'on en déduisit celle de 491', 10 s. à laquelle s'étaient élevés pour les billets de Brive les mêmes frais d'impression. Cette décision lucrative pour le district eut été blâmable si elle n'eut pas été imposée par la loi du 11 ventôse an 2. Nous citons à ce sujet les deux dernières délibérations du conseil municipal des 30 floréal et 12 prairial an 2.

Délibération du 30 floréal an 2, 19 mai 1794 :

« Il a ensuite été fait lecture d'un arrêté de l'administra« tion du district du 27 floréal, portant qu'en exécution de la « loi du 11 ventôse dernier, la somme de 4695 livres à quoi « montent les billets de Brive, doit être versée entre les « mains du receveur du district, sans avoir égard aux frais « extraordinaires d'émission jusqu'à ce que la convention na« tionale se soit expliquée sur ce point.

« Sur quoi, il a été arrêté, après avoir ouy l'agent natio« nal, que la municipalité demeurait autorisée à tirer un « mandat sur le trésorier de la commune de 4911, 10 s. à quoi « montent les frais et faux-frais qu'a occasionnés l'émission « des dits billets, d'après l'état présenté par le dit Rebière « aîné, caissier, qui a été alloué par le conseil et que cette « somme sera réunie à celle de 4203', 10 sols, restant en « caisse pour former ensemble celle de 4695 livres qui doit « être versée dans les mains du receveur du district.

« Et comme les billets de l'émission ne peuvent à l'avenir « être reçus par le receveur qu'après avoir été visés par des « commissaires, le conseil nomme les citoyens Lalande (An« toine Lalande de Corrèze), et Déjean (Pierre Déjean ci-des« sus nommé) commissaires à l'effet de poser le vu sur cha-


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« cun des dits billets qui seront rapportés pour être échan« gés.

« Enfin, le conseil a arrêté que, d'après les charges extra« ordinaires que la municipalité est obligée de supporter et « surtout d'après la modicité de ses revenus, il serait fait « une adresse à la convention nationale pour demander que, « sur le bénéfice qui pourra résulter de la non rentrée des « billets, il lui plaise allouer cet état de dépenses. » Délibération du 12 prairial an 2, 7 juin 1794 :

« Aujourd'hui, 12 prairial an 2e de la république une et « indivisible, les citoyens maire, officiers municipaux et « membres du conseil convoqués en la manière accoutumée « et réunis dans le lieu ordinaire de leurs séances.

« Le citoyen Rebière aîné, caissier pour le remboursement « des billets émis par la municipalité, a ensuite présenté au « conseil une quittance du receveur du district de la somme « de 4695 livres montant de ce qui restait en caisse pour l'ac« quittement total des dits billets, laquelle somme, d'après la « loi du 11 ventôse dernier, devait être versée dans la caisse « du receveur.

« Le conseil général, ouy l'agent national, a arrêté que, at« tendu le versement fait par le citoyen Rebière de la somme « de 4695 livres dans la caisse du receveur du district de « Brive qui était celle qui restait en caisse, d'après les comp« tes vérifiés et arrêtés par le conseil, le citoyen Rebière aîné « et tous les signataires des dits billets étaient pleinement et « valablement déchargés de cette responsabilité. »

Telle est la dernière délibération prise au sujet des billets de confiance. Ils ont été émis à Brive par le conseil municipal, à Uzerche par le comité présidé par M. de la Grènerie pour remédier à l'absence des petites coupures d'assignats. Ils ont atteint d'abord le but de leur mise en circulation, ceux qui les ont créés peuvent s'applaudir du résultat de leurs efforts. Leur durée a été courte parce que de nombreuses communes de la Corrèze et des départements voisins, ont fait des émissions, sans ordre, sans règle ni garantie.

Le gouvernement en 1792 était assez puissant pour démolir


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ce frêle édifice, il ne sut ni conserver, ni régulariser le mouvement utile qui était né de l'initiative privée: Il veut qu'une entreprise quelconque ne puisse relever que de lui-même. Si le droit d'émission eut été attribué aux directoires de districts et mieux encore à ceux de département, la multiplicité des origines, le désordre et l'absence de garanties eussent été évités et, comme de nos jours, les remboursements et les échanges eussent été faciles. Les faussaires n'eussent pas été impunis.

Mais à la désorganisation générale, et non au système gouvernemental nous devons attribuer l'échec regrettable des billets de confiance. Nul alors ne connaissait pertinemment les droits qui lui appartenaient et ne pouvait en jouir. Les partis empiétaient les uns sur les autres.

Comment, au milieu de l'agitation et du trouble des esprits, les communes auraient-elles pu réussir à accréditer leurs billets de confiance ? Nous répéterons le mot connu du baron Louis, il est complètement applicable à la situation de la France en 1792 et 1793: « Faites de bonne politique et je « vous donnerai de bonnes finances. »

Pour remplacer les billets de confiance, des petites coupures d'assignats furent émises. Ainsi fut augmenté le nombre des papiers d'état. Les billets de confiance avaient été garantis par des dépôts dont la valeur était égale à celle des émissions. Leur remboursement était donc assuré. Leur création donna lieu à des bénéfices que le gouvernement s'attribua et dont il priva les comniunes.

Je ne puis ne pas faire la comparaison des billets de confiance avec les petites coupures dont nous nous servons actuellement. Créées par les chambres de commerce dont l'existence est légale et la solvabilité incontestable, elles ont été mises en circulation par la Banque de France dont les nombreuses succursales effectuent les remboursements. Elles sont gagées par des dépôts de valeurs certaines placées sous la garde de notre grand établissement, régulateur bienfaisant de nos finances publiques et privées. Autant les billets de 1792, envisagés d'une maniènrmalveillante par la haute ad-


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minislration parce qu'elle ne les avait pas créés, autant les billets de 1792, pouvaient faire naître des défiances, autant ceux qui nous rendent de si grands services offrent les garanties les plus sérieuses et les plus indiscutables.

Leur crédit est sans limite et notre reconnaissance ne sera jamais assez grande pour la grande banque qui en a facilité l'émission.

Nous ne saurions sans ingratitude oublier les hommes tels que M. Rebière et ses collègues du conseil municipal de Brive, M. de la Grènerie et ses amis, MM. Juge, Delort, Robert, Personne, Serre de Bazaugour, membres du Comité d'Uzerche. Ils ont voulu rendre à la partie la plus intéressante de la population, aux pauvres et aux malheureux le petit commerce de détail qui avait cessé d'exister. Nous devons honorer leurs efforts désintéressés. Leur mérite fut d'autant plus grand, que la situation générale du pays était plus troublée et son avenir plus menaçant.

Julien LALANDE.

Fac-similé d'un Billet de Confiance


L'INVASION CALVINISTE

EN BAS-LIMOUSIN. PÉRIGORD ET HAUT-QUERCY

CHAPITRE XI

Le Régime de l'Edit de Nantes

(Avril 1508 à Octobre 1685)

§ l. Renaissance Catholique. — § 2. Premières difficultés.

— § 3. Révolte des Villes closes. — § 4. Conspiration de Biron. — § 5. Conspiration de Turenne. — § 6. Clémence du Roi. — § 7. Nouvelles Guerres de religion. — § 8. Siège de Monheurt. — § 9. Guerre de 1622. — § 10. Guerre civile en Bas-Limousin, Périgord et Haut-Quercy. — § 11. Siège de La Rochelle. — § 12. Les dernières guerres. — § 13. Les Gentilshommes conspirateurs. — § lk. La Compagnie du Très Saint-Sacrement. — § 15. Les Croquants.

— § 16. Minorité de Louis XIV. — § 17. Nouvel essor de la Compagnie. — § 18. Monarchie absolue. — § 19. Conversions éclatantes. — § 20. Lettre au Dauphin. — § 21. Agitations populaires. — § 22. Les Missions de 1675. — § 23. La persécution. — § 2k. Les derniers gentilshommes Calvinistes. — § 25. Les Dragonnades.

1598

§ 1. — L'Edit de Nantes devait rétablir le culte traditionnel dans toutes les paroisses du royaume, en laissant aux Calvinistes les libertés qu'Henri IV jugeait suffisantes pour eux et tolérables pour les Catholiques. Par cet édit, les protestants étaient obligés de rendre aux évêques tous leurs édifices avec les domaines et les titres enlevés par la force des armes ; les ministres, qui s'étaient transformés en apôtres de la démagogie, ne pouvaient plus célébrer le culte hors de leur résidence habituelle, etc., etc., mais, en compensation


— 463 — 1599

de ces sacrifices, l'Edit attribuait aux religionnaires un petit parlement à Castres, une chambre spéciale au parlement de Paris et des chambres mi-parties dans les parlements de Grenoble et de Bordeaux. Comme garantie de ces privilèges, les Calvinistes reçurent quarante places de sûreté ; le BasLimousin n'en cédait aucune ; le Périgord donnait Castillon avec cent trente huit soldats ; le Haut-Quercy livrait Figeac avec trente-deux hommes et Capdenac avec dix ; d'autres places, telles que Sainte-Foy-la Grande, étaient déclarées Villes Libres Royales.

Les Calvinistes se plaignaient amèrement de n'avoir pas obtenu les mêmes droits que les Catholiques, et ceux-ci se montraient fort irrités, parce que l'Edit attribuait une justice spéciale aux protestants. Henri IV recevait toutes les plaintes avec sa belle humeur coutumière et ne changeait rien à la ligne de conduite qu'il avait fixée, persuadé que les Français adopteraient bientôt ses idées de tolérance. Il assistait tous les jours à la messe et suivait les processions solennelles ; il choisit pour aumôniers et conseillers deux prêtres du Périgord, connus pour leur doctrine irréprochable et leur science ; Jean Tricard de Rognac (1), vicaire général de l'Evêque de Périgueux, et Jean Tarde (2), chanoine à Sarlat. Il avait écrit, le 28 Décembre 1596, au Cardinal de Florence: « Puisque je suis revenu à la foi catholiqne, toute ma pen« sée est de remettre mon royaume sous une même religion. « J'ai abjuré généreusement et non par raison d'état ; je me « suis efforcé de ramener tous les grands et j'en ai fait reve« nir ainsi plus de trente. Je ne peux blesser les hérétiques, « car ils sont en armes ; je veux les leur faire poser et les « renvoyer chez eux. Je ne ferai aucune concession sans y « être contraint par la nécessité ; mais je ne peux faire tout « en même temps » (3).

Il écrivit au Pape en Novembre 1599 : « J'aurai tel soing

(1) Fondateur du Monastère des Augustins, à Périgueux ; était fils de François et de Blanche de Solmlnihac.

(2) Auteur de la Chronique du diocèse de Sarlat.

(3) Comte de l'Eplnois : la Ligue et les Papes, P. 645.


— 464 — 1600

« à ménager l'Edit que j'ai faict, pour la tranquillité de mon

et royaume, que la religion catholique en recevra le prin«

prin« et plus asseuré fruit, comme elle a déjà bien com«

com« » (1).

Il est certain qu'aussitôt après le sacre du Béarnais, on vit commencer une ère de Renaissance Catholique, qui dura près d'un siècle. Ce réveil imprévu porta les plus grandes consolations à la Cour Pontificale ; nous en voyons un curieux témoignage dans le titre qui fut attribué aux Rois de France, à la suite d'une donation provoquée par la générosité d'Anne de Caumont. Enlevée par son tuteur, à l'âge de sept ans, elle épousa successivement les deux princes de Carency, qui moururent avant la consommation du mariage; elle était âgée de douze ans et venait de perdre son second mari, quand le duc de Mayenne la prit au comte de Lavauguyon pour la marier avec son fils ; mais, en 1595, sur les instances de la jeune veuve, Henri IV résolut d'empêcher cette union, et la princesse de Carency dut subir un troisième enlèvement, ponr épouser, le 2 Février 1600, François d'Orléans Longueville, Comte de Saint-Pol. Devenue fervente catholique elle refusa de porter à son mari les biens d'église attribués à son père, quand les moines de Clairac partagèrent entre eux les possessions de l'abbaye ; elle céda son lot, consistant en l'église et la maison abbatiale, au roi de France, qui les remit au Pape. Henri IV fut alors nommé chanoine de Latran, avec transmission de ce titre à ses successeurs (2).

§ 2. — Le retour loyal du Béarnais à la religion catholique produisit chez les protestants de la Guyenne dès conséquences variées : En Bas-Limousin, les pasteurs de Turenne, d'Argentat et de Beaulieu, soutenus par le Vicomte, restèrent fidèles à l'hérésie et se mirent sous la direction du Consistoire de Genève. A Treignac, les Anciens se conformèrent aux clauses de l'Edit de Nantes et rendirent à l'Evê(1)

l'Evê(1) : Henri IV et sa politique, P. 22. 1.2) Abbé Gaurae : Les trois Rome T. I. P. 274.


— 465 — 1601

que de Limoges l'Eglise de Notre-Dame de la Paix, affectée

depuis vingt-cinq ans au culte réformé.

Dans le Haut-Périgord et le Haut-Quercy, presque tous les gentilshommes protestants se convertirent en même temps qu'Henri IV et les paroisses fondées sur leurs fiefs furent bientôt dissoutes ; cependant, à La Rochechalais, la châtelaine, Anne de Bouchard d'Aubeterre, ne voulut pas abjurer et ne pouvant relever le temple détruit par Monlue, elle faisait célébrer le culte chez elle, par le Pasteur de Lagarde.

Le Calvinisme garda quelques partisans isolés à Cajarc, Capdenac, Assier, Figeac, Thémines, Saint-Céré, Cardaillac, Cazal, Orgueil, Soturac. — A Figeac, dont ils étaient toujours maîtres, les protestants avaient de fréquentes querelles au sujet des funérailles : « Ils refusaient de mêler leurs « cendres avec celles des Catholiques, qui, de leur côté, les tt rejettaient conformément aux canons de l'Eglise, et ils de« mandèrent qu'il leur fut accordé un cimetière pour eux « seuls,.. Une ordonnance du 11 Septembre 1600 leur attri« bua l'entière possession du cimetière de la paroisse Saintci Thomas » (1).

L'invasion Calviniste gardait sa cohésion dans le Périgord, sur le territoire compris entre Castelnaud et Castillon.— Les temples de Sarlat et de Domme étaient depuis longtemps démolis, comme ceux de Périgueux et des Bories ; mais, à Salignac, Jean de Gontaut, ambassadeur de Constantinople, ayant voulu supprimer le culte sur ses domaines, son frère Jacques se joignit aux anciens pour demander au Parlement le maintien du Consistoire ; par un arrêt du 8 Août 1602 la Chambre de l'Edit, séante à Nérac, donna gain de cause aux réformés ; toutefois, Jacques de Gontaut-Salignac se convertit en 1609 et le temple disparut (2).

Dans le Pays Bergeracois, les protestants, plus nombreux que les catholiques, étaient soutenus par Jacques de Caumont-La Force, Elie de Gontaut-Saint-Geniez, Antoine de

(1) J.-F. Debons. Annales de Figeac., P. 311.

(2) Ce procès est relaté dans le Bul. de la Soc. arch. du Périgord, T. XXIII, P. 147 et S.


- 466 - 1602

Belsunce, Pierre Escodéca de Boisse, etc. Ils opposaient aux clauses de l'Edit de Nantes une résistance invincible. Bergerac avait eu quatre paroisses : Sainte-Catherine, SaintJacques, Sainte-Foy-des-Vignes et Saint-Martin; leurs églises furent détruites en 1563 et de ces quatre monuments, il ne restait qu'une faible partie de Saint-Jacques ; les Catholiques demandaient qu'elle leur fut cédée, en vertu de l'Edit; mais les Consuls opposèrent un refus formel. Jean de Martin (1), évêque de Périgueux, pria le Maréchal d'Ornano, lieutenant général en Guyenne, de vouloir bien intervenir ; le Maréchal écrivit aux consuls en 1601 : «... Il est bien juste « que la religion Catholique soit rétablie en votre ville sui« vant la volonté du Roy, puisqu'on a remis l'exercice de la « vôtre par toutes les villes Catholiques » (2). Les consuls répondirent le 22 Octobre : « Il n'a point tenu à nous que « l'exercice de la religion Catholique soit exercé en lieu pu« blic dans cette ville... mais ceulx de lad. religion sont en « petit nombre et n'auroient moyen d'achepter les lieux qui « estoient par nous occupés et que nous avons faict bastir... « se contentant de faire l'exercice de leur religion en une « maison particulière, ils n'ont daigné faire rechercher la « valeur desd. biens occupés » (3).

Les négociations relatives aux revendications de l'évèque durèrent près de deux ans ; le 17 Avril 1603, les consuls donnèrent 300 L. aux Catholiques pour les aider à meubler la maison particulière dans laquelle ils célébraient leur Culte et les protestants gardèrent l'emplacement des quatre églises.

§ 3. — Depuis que la plupart des gentilshommes avaient abjuré, les pasteurs n'hésitaient plus à propager les doctrines révolutionnaires qui provoquèrent les troubles de 1594 et 1595. En 1602, les villes closes de la Guyenne furent en(1)

en(1) de 1600 à 1614. Malgré certaines Généalogies, sa filiation est inconnue.

(2) Bul. de la Soc. Arch. du Périgord, T. XI, P. 160.

(3) Archives de Bergerac : Cité par Bull, de la Soc. Arch. du Périgord, T. XI, P. 160.


— 467 - 1603

traînées dans une nouvelle révolte, à l'occasion d'une taxe mise sur l'entrée de divers objets de consommation. Henri IV fit lui-même l'enquête relative à ces actes d'insurrection. Il convoqua les députés à Poitiers, pour y recevoir leurs doléances et dit : « Les impôts que je lève, ne sont pas desti« nés à enrichir mes ministres et mes favoris, mais bien à « supporter les charges nécessaires de l'Etat. Si mon doit maine eût été suffisant pour cela, j'aurais voulu ne rien « prendre dans les poches de mes^ujets; j'emploie le mien « tout le premier ; il est juste que vous y contribuiez » (1).

Avec ces douces remontrances, le Béarnais apaisait les émeutes sans recourir aux châtiments ; le droit d'entrée fut maintenu pour montrer au peuple que l'autorité royale doit être respectée ; mais, l'enquête ayant prouvé que le nouvel impôt amenait partout des vexations intolérables, un édit de 1604 le supprima.

§ 4. — Ces agitations révolutionnaires firent croire à quelques grands Seigneurs que les circonstances étaient favorables pour augmenter leur puissance. Charles de GontautBiron fut l'un des plus audacieux. Il n'avait pas trente ans quand il devint amiral, en 1592 ; il était maréchal de France en 1594, duc et pair en 1598. Henri IV, présentant le nouveau duc aux députés de Paris leur dit : « Voilà le Maré« chai de Biron, que je présente à mes ennemis aussi volon« tiers qu'à mes amis ».

Biron jouissait en Guyenne d'une popularité sans égale ; les ligueurs eux-mêmes, qui détestaient son père, lui témoignaient un fidèle attachement ; ses plus dévoués compagnons, en Bas-Limousin, Périgord et Haut-Quercy étaient : le marquis de Montpezat, Marc de Cugnac, François de Baynac, Jean de Vesins, Madelon de la Sudrie, tous ardents Ligueurs. L'orgueil et l'ambition lui firent conclure avec l'Espagne et la Savoie des conventions criminelles, à l'aide desquelles il espérait devenir chef d'un royaume formé par les provinces sises au Sud de la Loire. « Le Roy dit à son parti lement de lui faire le procès, et de cent cinquante juges,

(1) Péréfixe : Histoire de Henri le Grand, P. 182.


_ 468 — 160k « il n'y en eut pas un qui ne conclût à la mort... Il eut la « tête tranchée... avant de le livrer à la justice, Henri de Na« varre lui promit trois fois sa grâce, au cas qu'il voulut « avouer son crime » (1).

§ 5. — Le châtiment de Biron n'empêcha pas Turenne de former le plus grave complot tramé sous le règne d'Henri IV: « D'une ambition démesurée, factieux etjnquiet » (2), le vicomte ne pardonnait pas au roi de Navarre d'avoir conquis le royaume de France, sans qu'il en ait détaché lui-même une province ; il résolut de corriger cette injustice, en allumant la guerre civile. Pendant qu'il organisait son odieuse conspiration, il écrivait au Roi, le 14 Mars 1604, du château de Campagnac-Ruffenc (3), l'un des foyers de ses intrigues, pour donner à Sa Majesté l'assurance de son plus fidèle dévouement (4). Nous avons déjà vu ses principaux complices: Pompadour, Cugnac, Vesins, François de Baynac, La Sudrie, Carbonnières, Vassignac, Commarque, Vassal de Rignac, etc.. Des ouvertures imprudentes avaient été faites

. auprès de trois gentilshommes du Haut-Quercy, Raymond de Saunhac et ses deux frères ; or, Jean de Vivant s'était marié le 27 Décembre 1587 avec Catherine de la Duguie, fille uni^

uni^ d'Antoine et de Marguerite de Martres, mariée en secondes noces avec le père de ces trois Saunhac. Marguerite ha> bitait Le Bosc en Agenais, propriété de son gendre. En allant de Doyssac au Bosc visiter ses domaines, Vivant rencontrait fréquemment les fils de sa belle-mère et leurs voisins, Cugnac, Commarque et Lacapelle-Biron (5). Il surprit la trame du complot et s'empressa de la signaler au Roi. On pouvait encore dire, au sujet du Béarnais, ce que la Reine de Navarre écrivait à Vesins en 1579 : « Il est d'un si bon « naturel qu'il ne croit légitimement de tels rapports ».

(1) Périfixe : Histoire de Henri le Grand.

(2) Richelieu : Mémoires.

(3) Commune de Saint-Pardoux-Vielvic, canton de Belvès (Dordogne).

(4) Bull, de la Soc. Arch. du Périgord, T. XIV, P. 90.

(5) Branche cadette des Carbonnières de Jayac, fixée en Agenais pendant le XVP Siècle.


- 469 - 1605 Henri IV considéra les faits que lui dénonçait Vivant comme se rattachant à la révolte de Biron et n'en voulut pas tenir compte ; mais, le seigneur de Doyssac faisait surveiller les conjurés par son enseigne-Colonelle, Balthazar de La Saulière ; il apprit que dans une réunion secrète, à Sales de Cadouin, les conspirateurs avaient résolu de porter des couleuvrines et d'autres armes à Turenne, à Martel (1) et à SaintCéré. Vivant transmit ce renseignement au Roi, qui jugea prudent d'intervenir avant que le vicomte ait ouvert les hostilités. Henri IV croyait toujours que ce complot avait pour but de venger la mort de Biron et cette idée l'engageait à se méfier de Jacques de Caumont, beau-frère du maréchal ; il adressa cependant son premier appel à ce noble Périgourdin et dès qu'il eût reçu de lui la promesse d'un loyal concours, il lui écrivit le 5 Septembre 1605 : « J'ai dépesché mon cou« sin, le duc d'Epernon, pour s'en aller en son gouvernement « du Limousin et lui baille dix compagnies dû régiment de « mes gardes, auxquelles je fais faire des recrues jusqu'à 200 « hommes, et les quatre compagnies de chevaulégers que « vous savez que je fais entretenir ; il ira sans faute le XX 8 « à Limoges, et de là s'en ira former à Brive, où je lui ai or« donné d'appeler toute la noblesse dud. gouvernement, et « s'il y en a qui faillent de s'y trouver, mesme de ceulx qui « sont nommés en ces troubles, qu'il commence à procéder « contre eux, et en quelque lieu qu'ils se renferment, qu'il « les y assiège. Je suis résolu de le suivre de près, faisant « état d'estre à Orléans ce XXe avec d'aultres bonnes forces, « espérant par ce moyen, non seulement prévenir l'effet de « leurs mauvoises intentions, mais en faire une justice si « exemplaire qu'elle fera perdre pour longtemps la coutume « de telles désobeyssances » (2).

Le 24 Septembre, Henri IV écrivit à Sully : « Ceulx qui « ont parlé à moy, venant du pays où nous allons, assurent

(1) Les deux couleuvrines portées en 1607 à Martel ont été retrouvées, enfouies sous le sol vers 1875 ; elles sont conservées à l'Hôtelde-Ville.

(2) Barger de Xivrey : Lettres missives d'Henri IV.


— 470 — 1606

« que Vassignac (1) et Rignac (2) sont résolus de défendre

« Turenne et Saint-Céré, le Duc de Bouillon ayant ordonné

« de le faire ; toutefois je me persuade qu'ils changeront de

« propos quand ils me croiront ou verront à leur portée » (3).

Il arriva le 14 Octobre à Limoges, suivi de deux cents gentilshommes parmi lesquels on distinguait les ducs de Joinville et d'Aiguillon, Epernon, Créquy, Roquelaure, CaumontLa Force, Rosny ; mais Turenne avait déjà réalisé le changement de propos prévu dans la lettre à Sully ; il était parti pour Sedan, abandonnant ses complices, qui ne paraissaient pas renoncer à leur projet criminel. Cependant les consuls de Martel redoutant la colère du Roi, déléguèrent quatre notables chargés d'assurer S. M. de leur fidèle dévouement. Henri IV leur dit : « Je m'en prends aux maîtres et jamais « aux serviteurs ; soyez-moi bons sujets ; je vous seray bon « Roy » (4).

Il partit de Limoges le 24 Octobre pour aller assiéger le Vicomte de Turenne à Sedan, tandis que le Chancelier Pomponne de Bellièvre, le Garde des sceaux Brulart et le Conseiller d'Etat Jean-Jacques de Mesmes, recherchaient les coupables ; ils en trouvèrent parmi les Huguenots, tels que Vassal, Vassignac et Commarque (5), parmi les Ligueurs, amis de Biron, comme Vesins, François de Baynac (6) et Marc de Cugnac (7), parmi les bourgeois tels que Chassaing, de Sarlat, et Fondaumier, de Domme.

Les principaux témoins entendus furent Bertrand, Yves et Raymond de Saunhac, Balthazar de la Saulière et Jean Blan(1)

Blan(1) de Vassignac, gentilhomme du Bas-Limousin, gouverneur de Turenne.

(2) Pierre de Vassal, seigneur de Rignac, fils de Gilbert et de Louise de Peyronenc, était gouverneur de Monfort, Lanquais et Limeuil.

(3) B. de Xivrey: Lettres missives d'Henri IV.

(4) Bull, de la Soc. Historique de la Corrèze.

(5) Seigneur de Pechgaudou, était fils d'Annet.

(6) Fils de Jean et de Jeanne de Fumel, épousa Diane d'Hautefort et n'eut qu'une fille mariée avec Bertrand de Beaumont.

(7) A sa devise : tt Comme il me plaît », il avait substitué la devise actuelle des Cugnac : « Je ne servirai pas un ingrat ».


- 471 — 1607

chard, intendant des domaines du Vicomte en Auvergne ; les dépositions prouvèrent qu'après la fuite de Turenne, ses complices avaient résolu de continuer l'entreprise : Cugnac et Baynac auraient pris Cahors : Vassal et Vassignac devaient s'emparer de Brive et d'Uzerche ; Carbonnières (1) enlèverait Villeneuve-sur-Lot ; Chassaing prenait Sarlat ; Fondaumier s'était chargé de Gourdon, etc..

La Sudrie, Commarque, Grippel et Chassaing, condamnés à mort, furent décapités à Limoges, leurs corps brûlés-et leurs cendres jetées au vent. « Carbonnières, Cugnac, Bay« nac, Vesins, Vassignac et Rignac furent condamnés aux « mêmes peines que les autres et parce qu'ils étaient contu« maces, on ajouta que leurs châteaux seraient détruits et « leurs enfants censés roturiers » (2).

Armand de Biron (3) et Pompadour furent seuls acquittés. Jean de Vivant reçut, en récompense de son intervention, le gouvernement de la Vicomte de Turenne.

Henri IV s'était dirigé vers Sedan à la tête d'une petite armée ; lorsqu'il eût dressé son camp à Donchéry, le Duc de Bouillon vint se jeter à ses pieds ; le Béarnais se laissa toucher et remit à l'incorrigible conspirateur « des lettres d'abo« lition pour les mouvements survenus, l'an dernier, en mon « pays de Limousin, Périgord et Quercy ».

§ 6. — A la suite de cet accord, les châteaux de Turenne, Monfort, Giverzac, Sermet, Tayac, Calveyrac et la CapelleBiron ne furent pas rasés.

Le Vicomte de Turenne revint au Louvre « et Henri IV lui « fit plus d'honneur et de caresses que jamais ». Vassignac et Vassal reçurent leurs lettres d'abolition en Avril 1606 ; Cugnac obtint les siennes au mois d'Août ; il se rendit auprès du Roi, le 25 Septembre (4) et lui dit: « ...Oseray-je

(1) Jean Charles, seigneur de La Capelle-Biron.

(2) De Thou : Histoire de mon temps, L. 134.

(3) Armand, seigneur de Saint-Blancard, fils d'Armand et de Jeanne d'Ornezan.

(4) Il fit son testament le 26, demandant à être enseveli dans l'église de Saint-Pompon.


- 472 - ' 1608

« suplier V. M., non d'amplir l'abolition qu'il vous a plù me

« donner, ains au contraire commander que cette restriction

« y sera mise que la vie m'est laissée jusqu'au premier mo«

mo« que le service de V. M. réclamera la vie d'un de ses

« sujets, auquel icelle demeure destinée. Je la porteray allé«

allé« Sire, ou il me sera commandé... » (1).

Grâce à cet habile mélange de rigueur et de clémence, Henri IV aurait fait accepter ses idées de tolérance par tout le royaume s'il avait vécu plus longtemps. Déjà les Parisiens disaient : « Aille à Charenton qui voudra et vivons en « Paix » (2).

Mais les protestants de Guyenne refusaient d'observer l'Edit quand ils avaient pour eux la force du nombre et la protection de quelques grands Seigneurs ; à Bergerac le culte réformé ne devait être exercé que dans le faubourg, et le temple était au centre de la ville ; les anciens édifices parois • siaux devaient être rendus aux Catholiques et les Calvinistes s'obstinaient à les garder ; le curé de Monlbazillac venait de rebâtir son église, détruite en 15G3 ; les Huguenots la brûlèrent une seconde fois en 1607.

Henri IV apportait la plus grande douceur dans la répression de ces abus ; il espérait toujours ramener son peuple à la foi traditionnelle par la conversion des grands Seigneurs; il envoya du Plessis-Mornay demander à la Duchesse de La Trémouille, qui venait de perdre son mari, de confier le jeune duc à la Reine, pour qu'il fût élevé près du Dauphin ; la duchesse refusa parce qu'elle ne voulait pas exposer son fils à changer de religion comme le Prince de Condé (3).

L'assassinat du Roi fut une catastrophe irréparable pour l'église catholique et pour la France ; le Pape Paul V le dit au Cardinal d'Ossat: « Vous avez perdu un bon Maître et « moi mon bras droit ». Les Chanoines de Latran manifesté- . rent leurs regrets en faisant ériger, en face de la statue de Charlemagne celle de leur royal confrère.

(1) Archives de Cugnac à Fondelin (Gers).

(2) L'unique temple protestant de Paris était à Charenton.

(3) Vaine sollicitude, car le Duc de la Trémouille abjura en 1C37.


- 473 — 1609

§ 7. — La société secrète des Pasteurs Genevois profita de la minorité de Louis XIII pour recommencer la guerre ; des émissaires furent envoyés dans tous les cantons, jadis envahis par le calvinisme, afin d'organiser des assemblées où les assistants jurèrent d'observer le plus grand silence sur tout ce qui serait dit : « Ce ne sera plus la lutte à visage décou« vert, mais bien une conspiration latente, et je ne sais « quelle franc-maçonnerie obscure, poussant sous le sol naee tional des galeries souterraines » (1).

Cédant aux pressantes démarches des ministres, le Prince de Condé, qu'Henri IV avait fait élever dans la religion catholique, consentit à prendre le commandement des Calvinistes. Pendant qu'il organisait une armée dans le Nord, le Duc de Rohan, proclamé lieutenant général des confédérés en Guyenne, réunit trois mille bons soldats de Gascogne pour les mener en Poitou : « Il prit Souillac qui est un des meil« leurs passages de la Dordogne et enleva le régiment du « comte de Lauzun en deux grands villages où il s'était bar« ricadé » (2). Le Duc de Guise qui commandait l'armée royale ne put pas secourir Lauzun, parce qu'il allait à Bayonne chercher Anne d'Autriche, fiancée de Louis XIII, pour la conduire à Bordeaux, où le jeune Roi l'attendait. Or, le Grand Consistoire s'opposait à la réalisation des mariages Espagnols (3) et le cortège de la future Reine, menacé sur tout son trajet par les Huguenots révoltés, subit, près de Casteljaloux, une attaque sérieuse qui fut dispersée. Après avoir accompli sa mission, le Duc de Guise alla dans le Poitou. Le Prince de Condé s'empressa de demander une suspension d'armes, pendant laquelle furent tenues les conférences de Loudun (Février à Mai 1616). Le traité de paix signé le 3 Mai, confirma l'Edit de Nantes dans tous ses articles ; à dater de ce jour, Condé servit loyalement Louis XIII.

§ 8. — La soumission du Prince troubla les Calvinistes, d'autant plus que le Duc de Rohan et le Marquis de Chatil(1)

Chatil(1) : La France en 1014, P. 453. (?) Mémoires du Duc de Rohan. (3) Mémoires du Duc de Rohan.

T.XLI. 4-7


- 474 - 1610

Ion, petit-fils de l'amiral, demandaient ensemble le commandement des armées protestantes ; cette rivalité favorisa la régulière observation du traité de Loudun. Mais, en 1620, Louis XIII décida que l'édit de 1598 serait dorénavant obligatoire dans la Navarre comme dans tout le royaume.

Jacques de Caumont-la-Force, gouverneur de Béarn, refusa de faire exécuter cet édit et porta son enseigne à Montauban, entraînant dans sa révolte plusieurs gentilshommes du Périgord et du Limousin, notamment ses trois fils Castelnaud, Mongésir et Monpouillan, Pierre Escodéca de Boisse et son fils Armand, Charles de Rochefort, Baron de Saint-Angel, etc.. Pierre Escodéca, seigneur de Pàrdaillan (1), avait été nommé par Henri IV, gouverneur de Bourg en Bresse ; il pressura pendant quinze ans les établissements religieux de son gouvernement, dépensant en fêtes joyeuses le produit de ses exactions ; les monastères exploités se plaignirent au Roi ; Pàrdaillan dût quitter la Bresse et reçut le commandement de Sainte-Foy-la-Grande, Castillon et Monheurt(2) où nous le retrouverons bientôt.

L'unité de direction n'était pas rétablie parmi les Calvinistes ; François de Chatillon organisait une armée dans la Provence, tandis que le Duc de Rohan assemblait ses troupes en Guyenne où le Duc de La Trémouille accepta le commandement des révoltés en Poitou. Louis XIII résolut d'aller lui-même imposer à ces Huguenots l'exacte observation de l'Edit de Nantes. Il partit le 29 Avril 1621, accompagné par le Prince de Condé, le duc de Guise, le jeune duc de Mayenne, le duc d'Angoulème (3), le connétable Charles d'Albert, duc de Luynes, le duc d'Epernon, etc.. La Trémouille fit une loyale soumission après avoir reçu la pre(1)

pre(1) était devenu seigneur de Pàrdaillan en épousant Marie de Segur-Pardaillan, fille de Jacques ; une fille de Pierre épousa Henri de Caumont, fils de Jacques ; l'autre épousa Charles de Rochefort, baron de Saint-Angel et de Théobon.

(2) Commune du Canton de Damazan (Lot-et-Garonne).

(3) Charles de Valois, comte d'Auvergne, fils naturel de Charles IX et de Marie Touchet.


- 475 - 1611

mière sommation du Roi/qui commença la guerre le 31 Mai, par le siège de Saint-Jean-d'Angély. Soubise capitula le 25 Juin et fit à deux genoux le serment de rester perpétuellement fidèle à Sa Majesté; il tiendra sa promesse à la Huguenote. Le Duc d'Epernon fut chargé de prendre La Rochelle, et le Roi, se dirigeant vers Montauban, traversa le pays Bergeracois, où les protestants commençaient à renverser les églises (1) comme au temps des grandes guerres. Boisse de Pàrdaillan fit sa soumission et livra les clefs de Sainte-Foyla-GrantJe et de Castillon ; il ne put pas donner celles de Monheurt, parce que son fils (2), qui commandait la place, ne répondit pas à l'appel qui lui fut adressé.

Bergerac fit une réception splendide au Roi : « L'allégres« se était générale et la fontaine de la Rue Saint-James ré« pandit à flots pendant toute la journée, le meilleur vin du « pays ». En même temps le Duc de Mayenne s'emparait des villes rebelles de l'Agenais, en passant près de Monheurt sans s'arrêter. Il ne trouva quelque résistance que devant Clairac, qui se disait ville sans Roi, défendue par des soldats sans peur.

L'armée de Louis XIII et celle de Mayenne se réunirent à Montauban, où le siège fut ouvert le 18 Août ; Mayenne et le fils aîné du Maréchal de Thémines furent tués sous les murs de la ville ; les Ducs d'Angoulème, de Guise et de Montmorency firent en vain des prodiges de valeur ; Caumont-laForce repoussa toutes les attaques et réussit même, le 28 Septembre, à faire entrer dans la place le Duc de Rohan avec cinq cents arquebusiers ; Louis XIII leva le siège peu de jours après.

§ 8. — Le Duc de Luy nés conduisit l'armée royale à Monheurt, où venait de s'accomplir un drame qui méritait un châtiment immédiat. Pàrdaillan avait été nommé maréchal de Camp, lorsqu'il fit sa soumission et Louis XIII l'envoya

(1) C'est alors que fut brûlée l'église de Thénac, canton de Sigoulès (Dordogne).

(2) Armand, fils de Pierre et de Marie de Ségur-Pardaillan, deviendra Marquis de Mlrambeau par son mariage avec Magdeleine de Pons.


- 476 - 1612

dans le Bas-Limousin; remplir une mission dont nous parlerons plus tard ; il reçut ensuite l'ordre d'aller à Monheurt pour reprendre les clefs de la ville à son fils.

« A Gensac, quarante mousquetaires envahirent son logis... « et retendirent roide mort ; son corps porté sous la halle, y « demeura plusieurs heures... Armand d'Escodéca, fils de la « victime avait été complice du crime, et Théobon, gendre « du défunt, conféra froidement en présence du cadavre, « avec le principal auteur de l'assassinat » (1).

Luynes attaqua Monheurt avec les Maréchaux de Roquelaure et de Bassompierre, sous les yeux du Roi. « Les défi fenseurs s'encourageaient entre eux par l'application d'une « centurie de Nostradamus qui porte : Sang Royal, fuis mon « heurt I »

tt Malgré cette prédiction, les batteries furent dressées ; les a mines jouèrent et le commandant de la place blessé à la « tête, offrit de capituler. Les conditions furent sévères; le « Roi promit la vie sauve aux gentilshommes et aux soldats, « mais ne voulut accorder aucune grâce aux habitants. La « ville fut pillée sans miséricorde et le feu détruisit jusqu'aux « fondements » (2), 12 Décembre 1621.

Les Huguenots de Nègrepelisse vengèrent ceux de Monheurt en égorgeant les quatre cents soldats que Louis XIII leur avait imposés comme garnison après avoir levé le siège de Montauban. Irrité par cet odieux massacre, le Roi revenant à Paris, jura qu'il recommencerait la guerre au printemps ; il ne laissait au pouvoir des révoltés que trois villes de la Guyenne : Montauban, La Rochelle et Royan ; mais, six semaines après, les Calvinistes avaient déjà repris la plupart de leurs places fortes, sous les ordres du Duc de Rohan proclamé général en chef, malgré Chatillon qui se convertit et se soumit au Roi.

(1) Marquis d'Abzac : Bulletin de la Soc. Arch. du Périgord, T. VIII, P. 272.

(2) A. Bazin : Histoire de France sous Louis XIII, T. I, P. 402. Le second fils de Pons de Thémines fut tué pendant ce siège. Le vieux maréchal vivait encore et son nom disparut avec lui.


— 477 — 1613

§ 9. — Aux premiers jours du printemps, Louis XIII, après avoir envoyé Montmorency dans le Languedoc et Lesdiguières en Dauphiné, partit pour La Rochelle; il mit Soubise en fuite, au combat de l'Ile de Riez, s'empara de Royan, chargea le duc de Guise d'assiéger La Rochelle et remontant le cours de la Dordogne, comme en 1621, se dirigea vers Montpellier, en passant par Brive.

Caumont la Force, après sa glorieuse défense de Montauban, était allé prendre quelques jours de repos aux Milandes, tandis que le Parlement le condamnait à mort, ainsi que ses fils, et prescrivait que tous leurs châteaux fussent détruits ; la sentence de mort fut exécutée par effigie et le duc d'Elbeuf reçut l'ordre de raser les châteaux. La Force subit quatre cents volées de canon et fut enlevé dans un brillant assaut, conduit par Grant du Pouget (1). Les deux forts de Montravel furent mis en ruines ; Jean de Caumont (2) périt en essayant, sans aucun succès, de garder Montpouillan, et Caumont fut pris, malgré l'énergique résistance des habitants. Le Duc d'Elbeuf s'avançait vers Castelnaud et les Milandes, quand le Duc de La Force alla se jeter aux pieds du Roi, qui le nomma maréchal de France et lui rendit tous ses biens, avec deux cent mille écus de gratification.

Louis XIII fit un court arrêt à Brive et chargea le marquis de Merville (3) d'aller soumettre les Huguenots du HautQuercy.

Continuant sa marche vers le Languedoc, il enleva Négrepelisse d'assaut et vengea la garnison massacrée, en brûlant la ville et faisant passer les habitants au fil de l'épée. Saint Antonin se rendit le 22 Juin, après un siège de huii jours, et dix miliciens furent pendus.

Quand l'armée royale arriva devant Montpellier, François de Chatillon et Montmorency avaient déjà commencé le siège, Louis XIII prit la direction des travaux, le 20 Août,

(1) Pierre marié avec Oliva Ruffier des Grlmardières.

(2) Fils de Jacques et de Charlotte de Gontaut-Biron. .

(3) Charles de Pérusse des Cars, marquis de Merville, fils de François et de Rose de Montai.


- 478 - 1614

et vit périr auprès de lui le jeune duc de Fronsac (1). Rohan capitula le 20 Octobre et dut accepter les conditions imposées par le vainqueur ; l'Edit de Nantes était de nouveau proclamé perpétuel et irrévocable ; mais les assemblées périodiques, où les ministres prêchaient constamment la révolte, furent interdites.

§ 10.— Les passions religieuses, fortement excitées chez les Huguenots d'Aquitaine, depuis la mort d'Henri IV, étaient devenues encore plus ardentes après l'élection du Duc de Rohan ; à Collonges, Gédéon de Vassignac allait jusque dans l'église troubler les cérémonies du culte catholique ; à Beaulieu, les protestants s'emparèrent pour la quatrième fois de l'abbaye Bénédictine et chassèrent les moines ; un complot fut même organisé tendant à massacrer les habitants restés fidèles à la religion catholique (2) ; l'odieux projet avait été provoqué par des luttes sanglantes, fréquemment engagées dans la ville au sujet des funérailles. Louis XIII voulait mettre un terme à ces agitations populaires, quand il envoya le sire de Pàrdaillan dans le Bas-Limousin. Pàrdaillan décida que les cimetières urbains de Beaulieu seraient dorénavant réservés aux catholiques et que les protestants enseveliraient leurs morts, depuis le coucher du soleil jusqu'à son lever, dans le Champ Boussier (3), hors des murailles. Des conflits du même genre se présentaient souvent à Treignac ; ils furent résolus d'après le même principe ; les cimetières de la ville furent attribués aux Catholiques et celui des Calvinistes fut établi près de la route d'Egletons.

En Périgord, les religionnaires se montraient respectueux envers le Roi, mais ils n'observaient dans l'Edit de Nantes que les clauses favorables à leur culte. Toujours maîtres de

(1) Fils unique du comte de Saint-Pol et d'Anne de Caumont; devenue veuve en 1631, Anne fonda le monastère des Filles de Saint-Thomas, à Paris (Place de la Bourse), et mourut en 1642, vénérée comme une sainte.

(2) Armand Vaslet : Histoire de l'Abbaye de Beaulieu.

(3) Une Chapelle des Pénitents Bleus y fut construite aussitôt après l'extinction de l'Hérésie; elle existe encore.


- 479 — 1615

Bergerac, ils ne toléraient pas les cérémonies publiques de la religion traditionnelle et gardaient les quatre églises. Des combats sanglants étaient souvedt livrés entre les gentilshommes, catholiques et protestants : A Saint-Léon, Jean de Vivant (1) fut tué par les soldats du seigneur de Losse (2) ; à Grand-Brassac, Isaac d'Aix (3), Huguenot comme Vivant, fut tué par des inconnus, etc., etc..

Dans le Haut-Quercy, Sully avait, en 1614, acheté le gouvernement de Capdenac et de Figeac : « Les religionnaires « de ces deux villes espéraient devenir les maîtres de tout le « pays ; ils se trompèrent ; la petite ville de Fons, qui avait « une garnison catholique, résistait toujours à leurs milices « armées » (4).

Louis XIII voulait abaisser le prestige du Vicomte de Turenne et de Sully, lorsqu'il envoya le marquis de Merville dans le Haut-Quercy ; cette armée forte de huit mille hommes et de neuf couleuvrines avait pour mission de secourir la garnison de Fons et de délivrer Figeac de la tyrannie calviniste qui l'opprimait depuis 1576.

Merville rencontra les calvinistes près du château du Roc (5) le 11 Mars ; il les mit en complète déroute, leur fit subir de grandes pertes et les poursuivit, l'épée dans les reins, jusqu'à ce qu'ils aient été complètement dispersés ; son lieutenant Gilbert de Cardaillac (6) fut tué dans la bataille ; mais l'armée royale entra dans Figeac et rendit aux Catholiques l'administration de la Ville.

Louis XIII ordonna que la forteresse bâtie par Turenne sur la Place du Puy, soit immédiatement rasée ; son ordre fut exécuté le 17 Décembre, avec une telle ardeur que la belle Eglise du Puy, dont les protestants avaient fait leur

(1) Fils aîné de Jean et de Catherine de la Duguie.

(2) Archives de La Verrie-Vivant.

(3) Fils de Bertrand, seigneur de Mesmy, et de Catherine d'Ervaud; neveu de Denis, exécuté en 1553 pour faits de religion.

(4) Debons : Annales de Figeac, P. 313.

(5) Commune de Fons, canton de Figeac (Lot).

(6) Fils d'Antoine et de Victoire d'Aquin.


— 480 — 1616

temple, aurait été complètement démolie sans l'énergique

intervention des Consuls.

§ 11. — L'entrée du Cardinal Richelieu dans le grand Conseil, en 1624, va précipiter la fin des guerres de religion; cependant les Ducs de Rohan et de Soubise, violant avec leur audace habituelle, le traité de Montpellier, adressèrent un vibrant appel aux Calvinistes de la Guyenne ; les villes closes du Limousin, du Périgord et du Quercy restèrent fidèles au Roi ; mais quelques puissants Seigneurs donnèrent aux ducs une assistance plus ou moins active ; le Cardinal dirigea ses premiers efforts contre les Huguenots armés; il ira chercher plus tard, jusqu'au fond de leurs châteaux, les gentilshommes qui s'étaient montrés favorables à la révolte.

Les Consuls de La Rochelle, répondant à l'appel de Rohan prirent les armes et reçurent un important secours d'Angleterre. Le Roi voulut aller lui-même châtier la capitale Huguenote, toujours prête à se livrer aux étrangers ; il la trouva résolue à soutenir une résistance énergique, et les ingénieurs affirmèrent qu'il fallait ouvrir contre elle un siège régulier ; Louis XIII revint à Paris ; mais au mois de Mars 1628, il conduisit une seconde fois son armée devant La Rochelle, accompagné par Richelieu, qui dirigea les travaux d'attaque avec une compétence remarquable. La ville capitula le 23 Octobre et la paix fut signée le 10 Novembre. Les Consuls se soumirent à toutes les conditions exigées par le Cardinal : reconnaissance de l'Edit de Nantes, avec rétablissement du culte catholique et restitution au clergé de tous ses édifices religieux ; le culte réformé ne sera dorénavant exercé que dans un seul temple, désigné par le Roi ; l'enceinte fortifiée par les Huguenots sera détruite, etc..

§ 12. — Pendant que Louis XIII assiégeait La Rochelle, Rohan et Soubise avaient obtenu quelques succès en Languedoc, notamment à Revel, à Milhau et dans le Vivarais j mais quand la Paix dn 10 Novembre eût été conclue, le Roi fit une rapide et glorieuse campagne en Piémont ; il alla rejoindre ensuite, en Languedoc, le Prince de Condé et Montmorency qui poursuivaient le Duc de Rohan depuis plu-


— 481 —

16/7

sieurs mois ; aussitôt que les ducs eurent appris l'arrivée de Louis XIII ils firent leur soumission et signèrent la Paix d'Alais (28 Juin 1629), conforme à celle de La Rochelle.

Richelieu se dirigea vers Montauban; les Consuls et les notables s'empressèrent d'aller au-devant de lui et jurèrent d'observer l'Edit de Nantes; le Cardinal voulut, néanmoins, faire une entrée solennelle dans leur ville.

Les guerres de religion sont enfin terminées ; elles ont laissé dans nos trois provinces un grand nombre d'hérétiques : 25,000 en Bas-Limousin, 100,000 en Périgord, 70,000 dans le Haut Quercy ; le Consistoire de Genève pouvait donc garder ses projets ambitieux et la France va subir une longue période d'invasion pacifique, pendant laquelle nous verrons les protestants tantôt persécutés et tantôt libres ou favorisés par les pouvoirs publics ; la persécution réveillera leur ardeur ; l'indifférence rendra les temples déserts et la protection hâtera la dissolution des églises réformées ; il nous sera difficile de suivre ces évolutions avec exactitude, parce que les synodes généraux cesseront de publier, à partir de 1637, l'état des paroisses calvinistes.

§ 13. — Louis XIII respecta, pendant tout son règne, les clauses essentielles de l'Edit de Nantes ; mais il ne permit jamais aux gentilshommes de braver l'autorité royale, sous prétexte de religion ; au moment où La Rochelle allait capituler, le 22 Septembre 1628, il résolut de sévir contre les châtelains de Guyenne accusés d'avoir favorisé la révolte des ducs de Rohan et de Soubise; M. de Sizeault, exempt (1) d'une compagnie de la garde royale, reçut l'ordre d'aller prendre possession des châteaux appartenant à ces conspirateurs, et le duc d'Epernon, gouverneur de la province, lui donna les instructions suivantes :

« Le sieur de Sizeault... s'en ira à Badefol (2), s'adressera

'1) L'exempt était un officier de la Maison du Roi, chargé d'assurer l'exécution des ordres de S. M. ; il portait comme insigne de sa fonction un bâton d'ébène garni d'ivoire aux deux bouts.

(2) Propriété de Judith de Gontaut-St-Geniez, fille d'Elie, vice-roi de Béarn sous Henri IV, et de Jacqueline de Béthune; elle avait épousé Philippe de Montant, baron de Navailles.


— 482 — 1618

« à la personne du lieu pour lui faire entendre les comman« déments qu'il a... de s'assurer de sa maison, dans laquelle «S. M. a esté advertie qu'il auroit donné retraicte à ses « ennemis et qu'ils y seroient encore... Il laissera ung de « ses archers (1) qui l'accompagnent avec quelques soldats, « lesquels seront nourris aux despans de la terre dud. Bade« fol.

« Led. Sieur de Sizeault... s'en ira à Limeuil, où il trou« vera le Sgr de Rignac, lui fera*entendre l'ordre qu'il a du « Roy de s'assurer du château dud. Limeuil et y laissera « ung archer avec les soldats qu'il jugera à propos... les« quels seront nourris aux despans de la terre de Limeuil. « Il pourra s'en aller à Castelnaud des Milandes et fera « entendre au Sr de Castelnaud (2) que S. M. estant avertye « qu'il s'est faict des assemblées dans sa maison lui faict « deffense expresse de permettre plus semblable chose à « l'advenir, attendu qu'elles sont préjudiciables au bien de « son royaume et repos de la province.

« Pourvoyra au château de Lanquais, en y laissant ung « de ses archers avec le nombre de soldats qui lui semblera o nécessaire, lesquels seront nourris aux despans de la terre.

« Il s'en yra à Baynac, parlera au Sr et Baron dud. lieu (3) « luy fera entendre l'ordre qu'il a du Roy de s'assurer de sa « maison pour empescher qu'à l'avenir il ne s'y fasse rien « qui puisse préjudicier au service de S. M.... Y establira « ung archer avec le nombre de soldats qu'il advisera aux « dépans de la terre...

« Fera entendre les mesmes choses au Sr de Bourzoles (4) « et laissera ung archer avec des soldalz tant dans la maison

(1) L'archer était un bas-officier de police et de justice.

(2) Henri de Caumont, second fils du Duc de La Force et de Charlotte de Gontaut-Biron.

(3) Guy de Baynac, seigneur de Commarque, fils de Geoffroy et de Catherine Guillart.

(4) François de Coustin de Bourzoles, fils de François et de Françoise de Caumont.


— 483 — 1619

« de Bourzoles que dans celle de Carlux, nourris aux dépans

« desd. terres.

« Et d'autant que lesd. Srs de Bourzoles et de Baynac sont « accusés d'avoir assisté les ennemis de S. M.... led. Sr de « Sizeault leur fera commandement de la part de S. M. de « se rendre auprès d'Elle pour lui rendre compte de leurs « actions... » (1).

On retrouve dans ces instructions l'esprit méthodique du Cardinal ; l'occupation des cinq châteaux suspects devait être de longue durée, car le dernier article dit :

« Led. Sr de Sizeault aura le soing d'aller de temps en « temps aux lieux qu'il aura establi ses archers et se fera « informer de ce qu'ils pourront apprendre, portant préju« dice à S. M. »

Nous avons déjà vu tous ces noms ; Turenne, Caumont de Castelnaud, Baynac, Bourzoles, Gontaut de Saint-Geniez commandaient les armées calvinistes pendant les premières guerres ; aujourd'hui ces nobles châtelains ne tirent plus l'épée du fourreau, parce qu'ils redoutent Louis XIII et le Cardinal, mais leur concours dissimulé reste acquis aux ennemis de l'église catholique et du Roi. Il faut cependant observer qu'en 1628 le Gouverneur de la Guyenne ne trouva dans le Limousin, le Périgord et le Quercy que cinq gentilshommes inspirant quelques doutes sur leur fidélité, tandis qu'avant la promulgation de l'Edit de Nantes la moitié de la noblesse de ces trois provinces était constamment prête à se révolter. Il était donc permis d'espérer que l'esprit de tolérance inauguré par Henri IV apporterait la paix religieuse en France ; mais il y avait, même chez les Catholiques, des partisans dont le zèle exagéré tendait à rallumer la guerre.

§ 14. — Henri de Lévis-Ventadour, gouverneur du Languedoc, quitta le monde en 1629 et, sous l'inspiration du Capucin Philippe d'Angoumois (2) résolut de fonder une

(1) Reproduit dans le Bull, de la Soc. Arch. du Périgord, T. XXIX, Page 501.

(2) Prit le froc en 1599 devint le confesseur de Marie de Médicis et composa de nombreux ouvrages de piété, à l'usage de la haute société.


— 484 — 1620

oeuvré dont le but principal serait de combattre l'hérésie calviniste. Marié en 1623 avec Marie de Luxembourg, âgée de douze ans, il avait fait la campagne de 1628 contre le Duc de Rohan. Le 19 Septembre 1629, après avoir entendu la messe, les deux époux se séparèrent ; la duchesse entra dans le Carmel d'Avignon et le Duc, cédant tous ses droits à son frère, devint chanoine à Notre-Dame de Paris. Guidé par trois moines d'ordres différents, il fonda la Compagnie du Très-Saint Sacrement de l'Autel, où se trouvèrent bientôt réunis de nombreux personnages nobles, bourgeois ou d'église. La direction, qui devait rester en dehors de tout contrôle ecclésiastique, était inconnue de la plupart des affiliés; elle agissait par des intrigues aussi bien que par la persuassion. Les fondateurs avaient dû constater que la société secrète des pasteurs contribuait pour une large part à la puissance des Huguenots, car ils entourèrent leur administration centrale d'un voile impénétrable; un service financier qui disposait de ressources considérables, facilitait l'action des associés répartis en plusieurs comités, où toutes les oeuvres utiles au relèvement de la foi traditionnelle étaient représentées. Le Limousin, Jean de Lestang, mettait son zèle à créer, des séminaires; un collaborateur inconnu fondait les confréries de Pénitents bleus, noirs ou blancs, dont l'émulation sagement pondérée devait ramener la foi dans le coeur des artisans; un autre appelait vers l'éducation des nouvelles converties le zèle apostolique de Jeanne de Lestonnac (I), fondatrice des Dames de la Foi, et de sa première assistante Suzanne de Brianson, originaire de Verleillac (2) en Périgord. Après avoir crée deux maisons d'enseignement à Limoges et à Périgueux, Madame de Lestonnac envoya Jeanne de Brianson, soeur de Suzanne, fonder un troisième couvent en Sarlandais ; Jeanne échoua dans une tentative faite à Domme. Sans se laisser détourner par l'opposition de l'évê(1)

l'évê(1) de Richard et d'une soeur de Montaigne ; elle avait épousé Gaston de Montferrand, seigneur de Landiras.

(2) Le château de Brianson, commune de Verteillac, est en ruine,


— 485 — 1621 que Louis de Salignac (1), elle mena ses religieuses à Sarlat et fit élever aux portes de la ville un vaste monastère, où quarante-quatre professes dirigeaient plusieurs séries de trois classes, conformément au programme scolaire de SaintPierre-Fourier. « Une série était consacrée aux nouvelles « catholiques ; les gouverneurs de provinces envoyaient dans « ce monastère les filles huguenotes à instruire et, non seu« lement elles leur ont fait abjurer leurs erreurs, mais goù« ter même le bonheur de la vie religieuse, que plusieurs « ont embrassée » (2).

Les Directeurs anonymes du T.-S. Sacrement de l'Autel intriguaient près du monarque et de son grand conseil pour accroître la puissance des agents, pour influencer les arrêts de la justice en faveur des Catholiques, ou pour ramener les hérétiques à la foi traditionnelle. Dans ce but, ils n'hésitaient pas à rechercher la collaboration des moines, qui ne pouvaient cependant pns, aux termes des statuts, être reçus dans la Compagnie en qualité de membres actifs. Le Jésuite Champeils, originaire de Treignac, après avoir fondé dans sa ville natale la confrérie des Pénitents Blancs, prit une large part à la conversion de Théobon de Rochefort, baron de Saint-Angel ; ses conférences contradictoires obtinrent des résultats mémorables.

« Plusieurs autre? Limousins se sont distingués parmi ces « vaillants soldats de l'évangile, qui parcouraient la France, « appelant les Ministres prolestants à la discussion publique « et solennelle. Les Adam,- les Audebert, les Poulhot remit portèrent de beaux triomphes en maints endroits. Le P. « Martial de Brive entre aussi dans cette arène... Jean Bou« tin de Bergerac était alors ministre à Turenne... Il eut des « querelles avec François de Cosnac et le P. Martial », qui mettaient leurs plus généreux efforts à convertir les protestants de la Vicomte de Turenne et du Haut-Quercy.

Le P. Philippe d'Angoumois, qui déployait le même zèle

(1) Evêque de Sarlat de 1604 à 1642 ; était fils d'Armand et de Judith de Baynac.

(2) Salve : Histoire m. s. du Sarladais.


— 486 — 1622

dans le Haut-Périgord, organisa, le 1" Mars 1631, une conférence au château de Ghampniers, appartenant à Henri du Lau, calviniste; il soutint la thèse catholique avecM.de Mayac de Villautrange contre Madame de Mayac hérétique, assistée par le pasteur Daniel de Barthe. A la fin du colloque, les deux camps s'attribuèrent la victoire; cependant nous trouverons bientôt le pasteur de Barthe et du Lau sur une liste de nouveau-convertis.

La Compagnie du T.-S. Sacrement s'attachait surtout à convertir les gentilshommes et les notables bourgeois, dont l'abjuration entraînait celle des paysans de leur voisinage ; nous avons déjà vu dans le Bas-Limousin la famille de Rochefort revenir au catholicisme ; on vit abjurer aussi pendant cette période : en Périgord, Henri de Foucauld-Lardimalie « qui épousa Marie de Calvimon dans l'Eglise catholi« que, apostolique et romaine » (1), et Jean de Panissaut, marech.il de camp, qui rétablit dans la ville de Bergerac le culte public du catholicisme. Dans le Haut-Quercy, presque toute la noblesse revint à la foi traditionnelle pendant l'épiscopat d'Alain de Solminihac, notamment les Crussol d'Assier, les Durfort de Boissière, les Gontaut de Cabrerets, les Cardaillac de Saint-Cyr, les Verveix de Masclat, les Balaguier de Condat, les Plats de Peyrilles, les Bramarie d'Hauterive, les Maranzac de Langlade, etc., etc..

§ 15. — Les évêques restaient dans leurs attributions, quand ils cherchaient à convertir les hérétiques par la controverse, mais la courageuse altitude du clergé catholique et ces abjurations éclatantes rendaient les pasteurs plus agressifs; ils ne furent probablement pas étrangers à la révolte des croquants qui troubla la Guyenne pendant les années 1635 à 1637. Ce fut une agitation sociale et non religieuse qui prit, dès son origine, toute l'apparence des soulèvements provoqués par les sociétés secrètes. Des émissaires vêtus en pèlerins parcoururent le Périgord, donnant pour mots d'ordre et de ralliement : Vive le Roi sans gabelle !

(1) Archives de Foucauld-Lardimalie.


- 487 — 1623

Vive le Roi sans taille !! (1) Ils organisèrent une première assemblée générale près du lac de la Vernède (2), où 35,000 paysans se trouvèrent réunis. Quatre gentilshommes, Constantin de Bessou (3), Antoine du Puy de La Mothe, Bouchard d'Aubeterre et Jean Marc de Madaillan (4) se présentèrent aux croquants pour les diriger ; Puy de La Mothe, sieur de La Forest fut élu général et choisit Jean Marc de Mardaillan pour son lieutenant.

Le Sénéchal de Bourdeille pria le duc d'Epernon d'agir aussi doucement que possible envers les manifestants ; mais quand ils eurent pris les armes, le duc appela son fils (5) qui commandait une armée sur la frontière d'Espagne et qui fit subir aux croquants, près de La Salvétat, un sanglant et définitif échec. Après avoir dispersé ces agitateurs, le duc de La Valette se rendit à Périgueux, où trois cents gentilshommes vinrent le saluer et le féliciter ; il a raconté cette entrevue au cardinal, son frère, dans une lettre qui finit par ces mots : « Je ne puis dire combien il y a de personnes ee embarrassées dans ces soulèvements, car le nombre en est « très grand ; j'aurais plustôt compté ceux qui m'ont assisté, « car ils sont peu ». Les révolutions n'ont pas développé notre courage civique, et si 35,000 paysans du Périgord prenaient aujourd'hui les armes, le nombre des embarrassés serait très considérable et celui des défenseurs de l'ordre serait comme autrefois bien faible.

Mazarin continua l'oeuvre de Richelieu ; cependant il refusait aux Calvinistes toutes les hautes fonctions qui pouvaient augmenter leur influence parce que, malgré les incessantes recommandations des gouverneurs de provinces, les pasteurs persistaient à propager la doctrine révolutionnaire de Calvin ; ils se montraient particulièrement audacieux dans le

(1) Bull, de la Soc. Arch. du Périgord, T. X, P. 389.

(2) Commune de Grun, canton de Vergt (Dordogne).

(3) Probablement fils ou petit-fils de Jean et de Catherine de Vivant.

(4) Fils de Michel, sieur de la Salvétat.

(5) Bernard, duc de La Valette, second fils du duc d'Epernon et de Marguerite de Foix.


- 488 — 1624

pays Bergeracois, ainsi que le prouve un arrêt rendu le 5 février 1645 par le Parlement de Bordeaux disant : «... Sur « ce qui a esté représenté à la Cour que ceulx de la R. P. R. « domiciliés au diocèse de Sarlat... Entreprennent oultre et « pardessus ce qui leur est permis par l'Edit de Nantes... « que les ministres quittent leur séjour pour aller prescher « ailleurs... qu'ils ont osé bâstir et appuyer leurs charpentes « et faict dé leurs temples sur les murs des villes closes... « comme à Montpazier et au faubourg de la Magdeleine, à « Bergerac ; et non centents de ce, font de leurs presches « dans les justices des Catholiques sans leur permission, « comme à Lanquais, terre au duc de Bouillon (1) et à Eymet, « terre au sieur de Gurçon (2) et Puyguilhem (3), terre SK. « comte de Lauzun (4) et dans la ville de Saint-Cyprien, terre « à l'Archevêque de Bordeaux ; ordonne la Cour que les tenait pies de La Magdeleine et de Montpazier seront démolis. »

Cet arrêt fut probablement rédigé par des agents de la Compagnie du T.-S. Sacrement de l'Autel, car la minorité de Louis XIV permit à la célèbre Société de parvenir à la plus active période de son influence religieuse et sociale.

§ 17. — Le duc de Bouillon se convertit en 1642 et fit construire auprès du château de Turenne un couvent de capucins qui ramena bientôt à la foi traditionnelle les derniers calvinistes de la Vicomte, notamment les Familles de Vassignac, de Canoles, de La Boulie, etc., les Catholiques de Collonges purent enfin célébrer paisiblement le culte dans leur belle église, où la chapelle de Saint-Jacques servait de temple aux protestants depuis soixante-dix ans.

Le P. Lejeune, célèbre oratorien, né à Limoges, était alors un des agents les plus remuants de la Compagniè~dans le Limousin et sans doute en d'autres provinces (5).

(1) Frédéric Maurice, fils du Vicomte de Turenne et d'Elisabeth de Nassau.

(2) Frédéric de Foix, fils de Louis et de Charlotte de Foix-Candale.

(3) Commune du canton de Sigoulès (Dordogne).

(4) Nompar de Caumont-Lauzun, marié avec Charlotte de CaumontLa Force.

(5) R. Allier: La Compagnie du T.-S. Sacrement à Toulouse, p. 20.


- 489 - 1625

« Le 6 Juillet 1645, par le soing de quelques particuliers, « habitants de Périgueux, la confrérie du T.-S. Sacrement « de l'Autel fut restablie dans l'Eglise de Sainl-Front. Mes« sieurs les maire et consulz y contribuèrent généreuse« ment par leurs soings, leur autorité et leur bon exem« pie (1). L'année suivante, la Compagnie de Périgueux « implora l'aide de la Compagnie de Paris, au sujet d'un pro« ces entrepris contre les hérétiques de Castillon, procès où « le parlement de Bordeaux avait été favorable aux héréti« ques. »

A la date du 3 Janvier 1646, les directeurs adressèrent la circulaire suivante à leurs agents :

ee II importe d'humilier les ennemis jurés du T. Auguste ee Sacrement par notre zèle et nos soings, car leur insolence ee les porte à entreprendre plus que jamais, à tascher par « toutes sortes d'artifices de renverser les lois divines et ee humaines, là ou ils estiment avoir du support et de l'autoee rite pour s'émanciper impunément. »

La Compagnie voulait réduire les Huguenots à l'impuissance, parce que la conspiration de Cromwel avait trouvé des partisans résolus chez les pasteurs calvinistes ; la Guyenne fut particulièrement troublée par ces agitations populaires ; Lenet écrivit de Bordeaux le 14 Novembre 1652, au prince de Condé : ee Les protestants poussent toujours leur travail « sur l'affaire dont j'ai parlé à votre Altesse » (2), et cette affaire consistait en l'établissement du régime républicain en France. Un synode avait été tenu peu de jours avant à Cajarc, où de vives protestations se firent entendre contre un usage accordant la préséance aux gentilshommes sur les bourgeois dans les réunions consistoriales. En 1653, à l'assemblée d'Uzès, où Bergerac était représenté, les députés signèrent un acte d'union comme au temps des guerres. Afin de combattre ces tendances révolutionnaires, les directeurs du Saint-Sacrement, firent accepter par le Roi les dispositions qu'ils avaient proposées ee pour l'enfermement des

(1) Bull, de la Soc. Arch. du Périgord, T. XX, P. 118.

(2) Cosnac. Souvenirs du Règne de Louis XIV, V. 2, P. 186. T.XLI. 4-8


— 490 — 1626

ee mendiants et pour l'éducation des nouveau-convertis ».

Les nouvelles catholiques étaient déjà préparées à leur rôle

de maîtresses du foyer par les Dames de la Foi ; les hommes

devaient être amenés à bien remplir aussi leurs fonctions de

chefs de famille.

A Bordeaux, Toulouse, Angoulème, Périgueux, Limoges, Sarlat, des hôpitaux régis par des statuts identiques furent construits sous le vocable du T.-S. Sacrement, grâce aux largesses de la Compagnie ; celui de Périgueux fut bâti par l'évèque Cyrus de Villers-La Faye (1), soutenu par la générosité des plus riches catholiques du diocèse ; la plupart de ces hôpitaux portaient alors et portent encore aujouid'hui le nom de manufacture, parce que des ateliers distincts s'y trouvaient disposés pour enseigner divers métiers aux mendiants et aux nouveau convertis.

Cependant Louis XIV restait fidèle aux idées de sage tolérance inaugurées par Henri IV, et lorsqu'on lui signalait des pasteurs respectueux de l'autorité royale, il n'hésitait pas à leur témoigner sa bienveillance ; il écrivit le 21 avril 1654 au pasteur de Bergerac, Joseph Azimont.

ee Cher et Bien Amé, Ayant esté informé de la fidélité et ee affection que vous témoignez avoir pour les choses conceree nant mon service pardelà, et du désir que vous aviez de ee nous en rendre les effets, Nous avons voulu vous faire ee ceste lettre pour vous faire connaistre le bon gré que nous ee vous en avons, vous exciter de persévérer en vostre résoee lution et bon depvoir, de prendre une entière confiance et ee ajouter toutes créances à ce que vous dira de nostre part ee le marquis de Saint-Luc, nostre Lieutenant-Général en ee nostre Province de Guyenne, asseuréque nous considérons te le mérite de vos services, pour vous en reconnaître par les ee effets de nostre bienveillance, quand s'en offrira le sujet.

ee Donné à Paris le 21 Avril 1654. LOUIS ».

Comme la plupart des religionnaires de Bergerac, Joseph

(1) Evêque de Périgueux depuis 1652 jusqu'en 1665.

(2) Cité par Galtier de La Roque : M. de Rubigny.


- 491 - 1627

Azimont était aussi fidèle à la doctrine de Calvin qu'à la majesté royale ; l'évèque de Sarlat (I) ayant publié dans son diocèse un traité concernant dix-neuf demandes sur des questions de foi, Azimont réfuta ce livre dans un opuscule que les protestants accueillirent avec enthousiasme. Un missionnaire, Jean Chiron lui répondit par sa Réfutation du livre d'Azimont, ministre de la R. P. R. a Bergerac, où sont découverts toutes les finesses et tous les sophismes des religionnaires de ce temps.

Le vigilant pasteur répliqua par une nouvelle brochure, plus vive que la première, ayant pour titre ; Jean Chiron ou l'accord de la Foi avec la Raison (2).

Sous l'active impulsion de la Compagnie, la rivalité des deux cultes devenait de plus en plus ardente en Bas-Périgord et Haut Quercy. En 1656, l'évèque de Cahors, Alain de Solminihac, voulant ramener au Catholicisme les derniers protestants de son diocèse, organisa des missions qui devaient, en deux ans, visiter toutes ses paroisses. Vers la fin de ce généreux effort, il apprit que le Consistoire de Montauban venait d'appeler tous les réformés du Quercy dans la ville close de Caussade. L'évèque s'y rendit aussitôt avec ses missionnaires et trouva plus de 20,000 protestants, entourés de leurs nombreux pasteurs. Il réfutait lui-même tous les soirs, les erreurs enseignées dans les presches de la journée. Seize abjurations importantes furent faites au cours du synode, entre les mains du vénérable prélat, ee II y en eut ensuite ;e plusieurs autres, dont la plus considérable fut celle de ee toute la maison de la Penche ; Monsieur de Lolmie de La ee Penche, fils aîné de M. de Saint-Martin, fut le premier qui ee abjura ; sa conversion fut suivie de celle de M. et de Mme ee de Saint-Martin, ses père et mère, de celle de son cadet et te des deux demoiselles, ses soeurs et enfin de M. de La Penee che, son grand Père » (3).

(1) Nicolas de Sevin, évêque de Sarlat de 1646 à 1658.

(2) Bertrand : Histoire des Séminaires du diocèse de Bordeaux, T. I, Page 262.

(3) Le P. L. Chastenet: Vie. d'Alain de Solminihac, P. 322.


- 492 — 1628

L'année suivante en 1659, les réformés organisèrent un autre synode à Montpazier, où la famille de Belsunce avait pendant plus d'un siècle, favorisé les progrès du calvinisme; l'Evêque de Sarlat, Nicolas de Sevin, demanda qu'Alain de Solminihac y vint donner des conférences semblables à celles de Caussade ; le précieux concours du pieux évêque lui fut accordé, sur l'intervention du Gouverneur de la Guyenne, Armand de Bourbon, prince de Conti, l'un des plus ardents libertins du royaume, devenu, grâce à la Compagnie, très zélé pour la religion catholique et romaine (1). ee Le vaillant prélat interrompit la visite pastorale qu'il avait ee commencée dans son diocèse, pour se rendre à ces désirs ; ee ses missionnaires et lui s'y prodiguèrent pour faire tête à ee l'hérésie et dessiller les yeux des sectateurs » (2).

§ 19. — Le zèle persévérant de la Compagnie amenait de nombreuses et éclatantes abjurations.

Geoffroy IV de Vivant se convertit en 1645 ; arrière petitfils de l'audacieux capitaine Huguenot, il fut suivi dans sa conversion par les petits-fils des trois principaux lieutenants de Geoffroy Ier, par Pierre de Blanchier, par Jean de Fumel, marquis de Monségur (3) et par François de Bessou, ee en ee hayne de quoi son frère Jean de Bessou attaqua devant le ee parlement de Bordeaux le partage des successions pateree nelle et maternelle » (4) ; Isaac Jaubert du Lau, seigneur de Montardit abjura bientôt après, ainsi que Daniel Barthe, ancien pasteur de Bergerac, et son frère, pasteur de Treignac Les ministres revenaient au catholicisme comme les gentilshommes ; La Roche, pasteur de Figeac, donna sa démission et fut le dernier ministre de cette turbulente église. Deux professeurs de l'université réformée de Montauban firent à cette époque une mémorable abjuration ; l'un d'eux, Cazalet Simon, devint professeur de théologie àl'uni(1)

àl'uni(1) Allier : La Compagnie du T.-S. Sacrement à Toulouse, P. 27.

(2) A. de Valon : Histoire d'Alain de Solminihac, P. 264.

(3) Fils d'Henri et de Marie de Choisy, seign. de L'Isle en Périgord.

(4) Archives de la famille de Savy du Mondiol.

(5) Fils de Daniel et de Sybile Jaubert.


— 493 — 1629

versité de Cahors et l'autre, renonçant à la chaire, alla vivre sur les bords du Lot avec Cazalet. La Guyenne fut alors émue par la conversion des deux fils du duc de Duras (1), revenus à la foi traditionnelle en même temps que leur soeur Marie de Durfort, dame d'atours de la duchesse d'Orléans ; leur exemple fut suivi par Guy de Baynac (2), capitaine au régiment d'Albret, par son frère Jacquelin et deux de leurs soeurs ; la soeur aînée, Jeanne, restait seule hérétique auprès de son père, le marquis de Baynac (3), qui déshérita les quatre nouveaux convertis, en supprimant la pension qu'il donnait à ses fils. Louis XIV indemnisa les deux officiers, en accordant une rente annuelle de 6,000 1. à Guy, de 3,000 à Jacquelin et de 1,000 à chacune des deux soeurs devenues catholiques (4).

L'intervention royale qui se manifesta dans l'abjuration de la famille de Baynac éclatait dans tous les actes de Louis XIV : ee II avait déjà résolu de n'élever plus les proteste tants aux dignités de maréchaux de France (5), conseillers ee d'état, gouverneurs de province s'il n'y avait quelque ee chose de si rare dans leurs services qu'il fût impossible de ee leur refuser ces récompenses extraordinaires » (6).

Les gentilshommes de robe et d'épée, les notables bourgeois du parlement ou des grands conseils, appartenant à la R. P. R., étaient également menacés par cette décision du Roi. Cependant, en 1660, Mazarin dit au maréchal de Turenne que s'il abjurait le protestantisme, Louis XIV rétablirait en sa faveur la haute charge de connétable. Le frère aîné du maréchal était converti depuis plusieurs années et lui-même paraissait préoccupé de son abjuration prochaine ; mais il était trop chevaleresque pour accepter le marché proposé par Mazarin, et peut-être subissait-il l'influence que la

(1) Les deux fils de Guy Aldonce et de Elisabeth de la Tour.

(2) Fils d'Isaac et de Marie de Caumont.

(3) Isaac fils de Guy et de Louise de Pons.

(4) Archives de Baynac.

(5) Cependant Schomberg fut nommé maréchal de France en 1675.

(6) Galtier de La Roque : M. de Rubigny, P. 73.


— 494 — 1630

femme exerce sur le culte religieux de son foyer; il avait

épousé Charlotte de Caumont-La Force (1), petite-fille du duc

de La Force, que les protestants de Guyenne considéraient

comme leur chef. Charlotte mourut en 1666, et quelques

mois plus tard, le 23 Octobre 1667, Turenne et son beau-père

firent ensemble une abjuration solennelle entre les mains de

l'Archevêque de Paris.

Tous les Huguenots du Limousin, du Périgord et du Quercy apprirent avec la plus vive inquiétude que les deux principaux calvinistes de la province avaient abandonné la R. P. R. Mais Armand mourut en 1676, sans laisser un fils, et son frère Henri, qui lui succéda, reprit la tradition de l'abbé de Clairac et du premier duc de La Force.

§ 20.,— Louis XIV voulait rétablir l'unité de foi, mais il mettait toujours une grande douceur dans ses rapports avec les calvinistes, car il écrivit au Dauphin en 1671 :

ee ... Il m'a semblé que ceulx qui vouloient employer les ee remèdes violents contre la R. P. R. ne connoissent pas ee la nature de ce mal ; je crois que le meilleur moyen de ee réduire peu à peu les Huguenots de mon royaume consiste ee à ne les point presser par une rigueur nouvelle, à faire i< observer tout ce qu'ils ont obtenu de mes prédécesseurs, ee mais à ne leur rien accorder au delà... Quant aux grâces ee qui dépendent de moi seul, j'ai résolu de ne leur en accoree der aucune » (2).

En 1669, les Catholiques de Bordeaux firent auprès du Roi les plus actives démarches pour obtenir que l'accès des maîtrises fût dorénavant interdit aux hérétiques, ee II sut résise< ter aux désirs de ces artisans ; sa délaration de 1669 presee crivit que les religionnaires ne cesseraient pas d'êfre reçus ee aux arts et métiers, selon les formes ordinaires des apprenee tissages et des chefs-d'oeuvres » (3).

Un gentilhomme du Dauphiné, Gaspard de La Tour du

II) Fille unique d'Armand et de Jeanne de La Rochefaton.

(2) (OEuvres de Louis XIV.

(3) R. Bert. Révocation de l'Edit de Nantes à Bordeaux, P. 29.


— 495 — 1631 Pin Gouvernet, devenu marquis de La Rochechalais, en 1664, par son mariage avec Sylvie de Lanes (1), demanda l'autorisation de faire célébrer le culte réformé dans sa châtellenie; Colbert lui répondit que le Roi permettrait volontiers les presches à La Rochechalais en présence du châtelain ; or, Gaspard de la Tour du Pin ne résidait pas en Périgord et le temple que Monluc avait détruit en 1569 ne fut pas rebâti.

§ 21. —Les réserves formulées par Colbert au sujet de l'assistance au presche d'une autorité sociale étaient justifiées, car les ministres allaient souvent prescher leurs théories démagogiques hors de leur résidence officielle, malgré la défense insérée dans l'Edit ; les gentilshommes et les notables bourgeois rejetaient ces conseils révolutionnaires ; mais les paysans les écoulaient avec une grande attention.

Les Catholiques d'Eyinet signalèrent au Parlement de Bordeaux une contravention de cette nature, commise au temple de leur ville ; les Huguenots exercèrent leur vengeance dans une manifestation sacrilège, aussitôt suivie d'une plainte ee contre plusieurs habitants d'Eymet faisant ee profession de la R. P. R., pour avoir faict une procession ee avec un asne habillé en prébstre et profané les divins ee mystères du St Sacrement de la Messe, publiquement et a scandaleusement, au milieu de la place d'Eymet, et contre ee le ministre défaillant, après avoir esté trompettes et dési« gnés à trois briefs jours du 7 septembre 1660 » (2).

Le Parlement condamna les accusés à la peine de mort et les fit exécuter par effigie. Cet arrêt fut assurément l'un des derniers rendus sur une intervention très apparente de la Compagnie du Très Saint-Sacrement. Dénoncée par les Jésuites comme favorisant les progrès du Jansénisme, elle perdit son influence et ne tarda pas à disparaître. Elle n'existait plus en 1675, lorsque fut organisée la révolte qui troubla le pays Bergeracois, après la création de l'impôt mis par Colbert sur le papier employé dans les actes judiciaires et notariés.

(1) Seconde fille de Charles, marquis de La Rochechalais.

(2) Bulletin de la Société Arch. du Périgord, T. XXIX, p. 567.


— 496 - 1632

« Le 3 Mai 1675, dans la ville de Bergerac, un très grand ee nombre de femmes tant de la ville et des faubourgs que des « lieux circonvoisins, assistées de quelques artisans gens de et peu, s'estoient atroupées, et estant entrées dans la maison ee de Charles Balhol, commis à la distribution du papier « timbré » (1), brûlèrent tout ce qu'elles ne purent emporter et jetèrent pendant quelques jours la plus vive émotion dans tout le pays.

§ 22. — Au début de ces agitations populaires, l'Intendant de Guyenne supposa qu'elles étaient encouragées par les principaux calvinistes de la province ; mais l'attiiude énergique des gentilshommes et des notables bourgeois démontra que Louis XIV pouvait accorder sa confiance aux réformes de Bergerac; toutefois, il était essentiel de soustraire les paysans à l'influence révolutionnaire des pasteurs ; dans ce but, les évêques et les intendants résolurent de faire donner, partout où ce serait utile, des missions prêchées par des Jésuites, des Capucins ou des Lazaristes.

L'effet produit par ces conférences fut considérable, dans toutes les agglomérations calvinistos où les autorités sociales avaient abjuré, notamment à Treignac et à Turenne, en Bas-Limousin, à Salignac, Monfort, Limeuil et Montignac, en Périgord. Le Haut-Quercy vit alors disparaître ses dernières paroisses hérétiques ; Nicolas de Sevin 1,2), évêque de Sarlat, avait remplacé Alain de Solminihac sur le siège de Cahors et ses missionnaires diocésains évangélisaient les campagnes, pendant qu'au centre de la ville dés religieuses récemment établies dans la maison de la Doctrine Chrétienne (3) instruisaient les nouvelles converties. En 1679, on ne trouvait plus quelques rares religionnaires qu'à Figeac, Cajarc, Capdenac, La Tronquière, Soturac et Cazal. Le pieux évêque célébra le retour de son diocèse à la foi tra(1)

tra(1) de Bergerac, T, X, p. 115.

(2) Evêque de Sarlat de 1646 à 1658, évêque de Cahors de 1660 à 1679.

(3) Fait aujourd'hui partie des bâtiments du grand Séminaire.


- 497 - 1633 ditionnelle par une imposante manifestation. L'hérésie était entrée dans le Haut-Quercy sous l'influence de Jeanne de Genouilhac, châtelaine d'Assier, ensevelie sous les dalles de la chapelle, superbe monument de la Renaissance, dont elle avait fait un temple protestant. Nicolas de Sevin procéda lui-même à la purification de ce bel édifice, pour y rétablir le culte paroissial et le corps de Jeanne de Genouilhac fut transporté dans le cimetière des Huguenots. Cette cérémonie produisit une grande sensation dans tout le Quercy.

§ 23. — L'ancienne ardeur calviniste de nos trois provinces restait donc concentrée dans le pays Bergeracois, où les hérétiques trouvaient toujours quelques puissants protecteurs chez les gentilshommes et chez les notables bourgeois. L'intendant de Guyenne ne parvenait pas à vaincre la perpétuelle résistance du consistoire de Bergerac, qui prétendait rester fidèle au Roi, sans observer l'Edit de Nantes. En 1679, un grave conflit survint entre le curé de la paroisse (1) et le pasteur, à qui le curé reprochait de marier des catholiques dans son temple et d'y baptiser des enfants issus de ces mariages mixtes; Jean-Jacques Gérault de Langalerie (2) •avait épousé devant le curé, le 23 février 1674, Jeanne de Bacalan (3) ; il était devenu bientôt après calviniste et ses enfants avaient été baptisés au temple. L'évèque de Périgueux (4) transmit les réclamations du curé, demandant que le temple de Bergerac fut transféré dans le faubourg, conformément aux prescriptions de l'Edit. Le Roi refusa d'abroger une tolérance qui durait depuis plus d'un siècle ; mais, par un édit du 25 juin 1660, il défendit aux catholiques d'abjurer leur culte pour embrasser la R. P. R. (5).

Les Huguenots de la Guyenne entraient dans une ère de persécution qui va durer six ans (1681 à 1686) ; le Parlement de Bordeaux commença par supprimer la Chambre de i'Edit;

(1) Philippe de Bernard.

(2) Fils d'Antoine et de Philippe de Bourgoing.

(3) Fille d'Armand et de Louise de Vigier, ardents Huguenots.

(4) Guillaume Le Roux.

(5) Recueil des édits rendus au sujet de la R. P. R., p. 3t.


— 498 — 1634

bientôt après il interdit aux receveurs généraux des finances de traiter pour le recouvrement des tailles avec aucune personne de la R. P. R. ni d'employer audit recouvrement aucun commis et huissiers de ladite R. (1). L'intendant Faucon du Riz dressa la liste des religionnaires du pays Bergeracois exclus de ces fonctions.

Le 13 mai 1681, une sentence royale interdit aux maîtres artisans calvinistes de faire aucun apprenti de la R. P. R. et même d'en prendre de la religion catholique ; vers la même date les Jurades de Bergerac enregistrèrent l'acte suivant :

ee De par le Roy, S. M. ayant été informée que plusieurs ee de ses sujets de la R. P. R., lesquels sont en voulonté de ee se convertir, en sont détournés par l'appréhension qu'ilz ee ont que par le crédit des Seigneurs de leur demeure, praee tiquant lad. religion, sur ceux qui font la distribution des ee gens de guerre qui y passent ou séjouruent, ilz ne soient, ee après leur conversion, chargés du logement de ces gens ; ee estant bien ayze de leur oster tout subjet de crainte, S. M. ee ordonne que ses subjets convertis depuis le 1 janvier 1681 ee et qui se convertyront ci après, soient déchargés pendant ee deux ans de tous gens de guerre » (2).

Toutes les autorités administratives s'attachaient à combattre l'hérésie. Michel Le Tellier écrivit le 29 mars 1681 au lieutenant criminel de Sarlat :

ee J'ay veu ce que vous m'avez escript par vostre lettre, sur ee laquelle je ne puis vous dire aultrement, sinon qu'il conee vient au bien de la religion, et même de la justice, que « vous condamniez le gentilhomme Huguenot qui a débauché ee la demoiselle catholique, à des peines pécuniaires assez « fortes pour qu'il voie nécessité d'épouser et de se convertir ee plutôt que de payer » (3).

Ces attaques incessantes menées contre les Protestants provoquaient de fréquentes querelles dans les réunions consulaires de Bergerac. Au cours d'une jurade, le Consul

(1) Recueil des édits rendus au sujet de la R. P. R., p. 24.

(2) Jurades de Bergerac, T. X., p. 249.

(3) Depping: Corres. adm. du règne de Louis XIV, T. IV, p. 332.


— 499 - 1635 Bouygues, catholique, fut frappé au visage par son collègue Guy, de la R. P. R.

Le Roi, prévenu de ce fait, rendit, le 1er septembre 1681, l'ordonnance suivante :

ee Les habitants de Bergerac appartenant à la R. P. R., ee étant plus nombreux que les Catholiques, ont toujours fait « prendre des décisions contraires au bien public ; à quoy, ee S. M. voulant pourvoir en n'admettant aud. consulat que ee des Catholiques....

ee Avons exclu pour toujours les habitants de cette ville, et faisant profession de la R. P. R., tant du consulat que du ee Conseil politique » (1).

A la suite de deux autres contlits, survenus pendant cette même année, l'intendant appela devant le Parlement Michel Legoutte, notaire à Bergerac, et Daniel Vernéjou, ministre du Consistoire. La Cour interdit le notaire et révoqua le pasteur.

Le 11 mai 1682, un arrêt du Conseil frappa de démolition le temple d'Argentat (2) et bientôt après le Parlement de Bordeaux, plus intolérant que Louis XIV, ordonna que le culte réformé ne serait plus célébré dans la ville de Bergerac; le temple devait être rasé et sur son emplacement une croix de pierre serait érigée.

Cette sentence pouvant amener des troubles, l'intendant mit deux régiments en garnison chez les habitants, pour y rester jusqu'à la complète exécution de l'arrêt. Les commerçants adressèrent au Contrôleur général des finances la pétition suivante :

ee Monseigneur, Si le logement des seize compagnies que ee avons sur les bras ne causait que notre ruine, nous ne ee prendrions pas la peine d'implorer V. G. pour obtenir du te soulagement; mais l'attache que nous avons prise pour le ee commerce nous oblige à vous représenter que notre ville ee estant le centre du commerce des provinces de Périgord, ee Limousin, Quercy et Haute-Auvergne, les habitants de ces

(1) Jurades de Bergerac, T. X, p. 261.

(2) Bulletin de la Soc. Arch. du Périgord, T. XXXV, p. 213.


— 500 — 1636

ee endroits souffrent de notre accablement presqu'autant que

«e nous » (1).

Pour toute réponse, l'intendant ordonna qu'on mît une grande hâte à détruire le temple de Bergerac ; sur une requête présentée par le curé, des architectes affirmèrent que ce temple, le plus beau de la Guyenne, avait été construit avec les pierres et la charpente de réglisse paroissiale,démolie par les Huguenots en 1563; le Présidial décida que les matériaux seraient vendus au profit des Catholiques.

Ces mesures de rigueur commençaient à troubler vivement les Protestants du Périgord, quand fut publié dans tous les consistoires, avec un grand appareil de prêtres, d'huissiers et de notaires, L'avertissement de l'Eglise Gallicane, assemblée à Paris par autorité du Roi, à ceulx de la R. P. R., pour les porter a se convertir et se réconcilier avec l'église; l'émotion causée par cette publication solennelle fut considérable et plusieurs abjurations en firent bientôt ressortir l'importance, notamment celle de Jacques du Vigier (2), seigneur de La Monzie Saint-Martin, conseiller au Parlement de Bordeaux ; il avait présidé peu de mois auparavant l'enquête relative à la démolition du temple d'Argentat et son fils Jean, qui était catholique, avait été nommé président au Parlement, en 1680; Jacques ne voulut pas résister plus longtemps à la volonté du Roi ; sa conversion fut récompensée par l'attribution d'une rente viagère de 3.000 '.

§ 24. — La persécution des Calvinistes agitait depuis un an le pays Bergeracois et Louis XIV avait encore la prétention de rester fidèle aux clauses de l'Edit de Nantes, car il écrivit à l'archevêque de Bordeaux, en juillet 1682 :

« Je vous recommande particulièrement de prendre garde o qu'on ménage avec douceur l'esprit de mes sujets de la « R. P. R. et que l'on ne contrevienne en rien aux édits et « déclarations en vertu desquels l'exercice de leur religion « est toléré dans mon royaume, puisque c'est seulement par

(t) Archives du département de la Gironde, S. G. 10 juillet 1682. (2) Devenu seigneur de Saint-Martin, en ép. Elisabeth Delbech,.


— 501 — 1637

« la charité et la force des raisons qu'on doit les ramener à

« la connaissance de la vérité... » (1)

Désirant mettre toute son influence à convertir les principaux gentilshommes protestants, le Roi demanda la liste des châtelains hauts justiciers qui font faire dans leurs maisons ou châteaux l'exercice de la R. P. R. (2) ; le mémoire concernant le Périgord porte les noms de onze gentilshommes :

Le duc de Caumont-la-Force (3), seigneur haut justicier de la Force, Castelnaud, Les Milandes et Boisse ;

Le marquis de Baynac (4), haut justicier de Beynac ;

Le seigneur de Bourzoles (5), marquis de Carlux, seigneur de Berbiguières ;

Le comte d'Auvergne (6), seigneur de Lanquais ;

La dame de Badefol (7), qui appartient à la présidente Lecoigneux, fille de la dame de Navailles ;

Le seigneur de Vivant (8), haut justicier de Doyssac ;

Le seigneur du Vigier, seigneur de St-Martin-la Monzie ;

Le seigneur de Larmandie (9), baron de Beaumont, au château de Gardonne ;

Le seigneur de Belcastel (10, au château de Siorac ;

Le seigneur d'Hautefort de Vaudres (11), au château de Gabillou ;

Le seigneur de Parcoul (12), dans son château.

Parmi ces onze châtelains, les six premiers descendent des plus farouches Huguenots du Limousin, du Périgord et

(1) Arch. départ, de la Gironde S. G., 18 juillet 1682.

(2) Arch. Hlstor. de la Gironde, T. XV, p. 492.

(3) Jacques, fils de Jacques et de Louise de St-Georges-Vérac.

(4) Fils de Guy et de Louise de Pons.

(5) Fils de François et de Gabrielle d'Orléans.

(6) Fils de Frédéric-Maurice et d'Eléonore de Bergh.

(7) Jeanne de Caumont La Force, mariée avec Cyrus de Navailles.

(8) Joseph-Geoffroy, fils de Geoffroy et de Jacqueline de Caumont La Force.

(9) Fils de Marc et de Jeanne de Brunis.

(10) Paul du Lion, marié avec Damaris de Vivant.

(11) Fils de Marc et de Anne de Roux.

(12) Auguste Green de Saint-Marsault.


- 502 - 1638

du Quercy; cinq d'entre eux succèdent aux seuls gentilshommes de la province signalés au Roi, comme ayant aidé le duc de Rohan dans la révolte de 1624 ; le duc de La Force, marié avec Suzanne de Béringhen, ardente calviniste, est aujourd'hui, comme l'ont été ses ancêtres, le principal soutien de l'hérésie dans la Guyenne; son cousin Jean de Bourzoles et son oncle Joseph-Geoffroy de Vivant ne paraissent pas être disposés à se convertir; mais Isaac,-marquis de Baynac, a abjuré en 1667; Frédéric Maurice, comte d'Auvergne, est catholique ; ses temples de Turenne, de Monfort et de Limeuil sont fermés depuis longtemps ; Judith de Navailles, dame de Badefol, est la fille de Philippe, devenu duc et pair après avoir abjuré ; elle a épousé le président Jacques Lecoigneux, seigneur de Bachaumont, libertin, mais catholique, dont la doctrine religieuse était résumée par ces mots : « Pour retirer de l'existence humaine tout le « bonheur possible, il faut vivre à la porte de l'église et « mourir dans la sacristie ».

Il sera donc facile au Roi d'obtenir la démolition immédiate des trois temples de Baynac, Lanquais et Saint-MartinLa Monzie. Paul du Lion, marié en 1675 avec Damaris de Vivant, soeur de Joseph-Geoffroy, soutenait un grave procès contre son beau-frère et revendiquait la propriété de Doyssac ; il ne résistera pas aux désirs de Louis XIV.

Le bisaïeul du châtelain de Gardonne, Bertrand de Larmandie, abjura le catholicisme pour épouser Françoise de Bourbon Mala'use, fille du vicomte de Lavedan ; le marquis de Malause vient de se convertir ; Henri de Larmandie ne tardera pas à suivre son exemple.

Paul d'Hautefort, fils de père et de mère catholiques, avait moins de sept ans quand son père épousa en secondes noces Henriette de Baynac, ardente calviniste qui fit construire un temple à Gabillou (I). Elevé par elle dans la R. P. R., il reviendra facilement à la foi traditionnelle; son testament

(I) Voir ci-dessus Chap. \ IX.


— 503 — 1639

fait en 1693, est empreint de sentiments profondément

catholiques (1).

Enfin, Auguste Green de Saint-Marsault, seigneur de Parcoul, marié avec sa cousine Marie Green de St-Marsault, de la branche du Roullet, restait fidèle à l'hérésie, malgré tous les décrets du Roi ; mais avant même d'avoir connu le Mémoire des Gentilshommes faisant exercer le culte réformé dans leurs châteaux, Louis XIV, à la date du 13 juillet 1682, défendit à ceux de la R. P. R. de faire faire aucun exercice du culte sur leurs fiefs, s'ils n'y sont présents (2). En vertu de cet Edit, les temples de Lanquais, de Badefol et de SaintMartin-la-Monzie furent aussitôt fermés et pendant les trois années suivantes ceux de Baynac, Gardonne, Siorac et Gabillou disparurent aussi.

Un arrêt du grand conseil, daté du 31 juillet 1679, avait ordonné que le culte réformé ne serait jamais pratiqué dans les villes où les évêques seraient en tournées pastorales ; le Parlement, étendant cette jurisprudence, prescrivit le 18 janvier 1683 que le temple de Saint-Cyprien, dépendant de l'archevêque de Bordeaux, serait démoli ; la même année, celui d'Issigeac, relevant de l'évèque de Sarlat, fut aussi frappé de démolition et, l'année d'après, celui de Montcaret, terre à l'archevêque de Bordeaux, fut interdit (3).

La bourgeoisie parlementaire abjurait comme les gentilshommes, pour obéir à la volonté du Roi ; l'hérésie ne gardait quelques fidèles observateurs que chez les marchands, les agriculteurs et les artisans.

En 1684, Armand de Belsunce et sa femme Anne de Caumont, après s'être convertis, firent baptiser dans l'église catholique leur fils Henri, qui sera le pieux évêque de Marseille. En 1685, Henri de Vivant (4), seigneur de Launay,

(1) Généalogie de la Maison d'Hautefort.

(2) Recueil des arrêts rendus au sujet de la R. P. R., p. 91.

(3) Quand un temple était frappé d'interdit, les religionnaires n'y pouvaient plus entrer et le pasteur devait abandonner la localité.

(4) Fils de Jacques et de Marie de Denis ; Jacques avait été converti en 1630 par l'Eminence Grise.


- 504 - 16k0

cousin de Joseph-Geoffroy, fit son abjuration en même temps que son fils ; le journal de Dangeau l'annonça dans les termes suivants : « Le Roi a donné deux mille écus de pension « à Vivant, ancien brigadier de cavalerie, qui s'est converti « depuis deux mois. »

Jeanne de Larmandie (1), veuve de David de Lafon, seigneur de Lapeyriére, préparant les voies au seigneur de Gardonne, son frère, abjura dans l'église de Clermont le 1" septembre 1685, et, le 16 du même mois, les seigneurs de Lisle ;2) et de Saint-Just (3) signèrent leur abjuration chez M" Trémoulines, notaire à Lisle (4).

§ 25. — Les bourgeois indépendants du pays Bergeracois n'étaient pas aussi faciles à convertir.

« Le 11 août 1685, l'intendant du Riz vint à Bergerac pré« cédé par deux compagnies de cavalerie du régiment de « Monsieur le Marquis de Varennes et seize compagnies « d'infanterie ; cela faisait environ 1.500 hommes, ils ont été « logés chez ceux de la R. P. R. et s'y sont fait bien traiter..

« L'intendant appela tous les Calvinistes à l'hôtel de ville « et leur dit : — Le Roi, pour le salut, le repos et le bien de a son peuple, veut qu'il n'y ait qu'une religion dans ses « états. Ceux qui s'en sont séparés doivent se remettre dans « la religion catholique. S'ils ne le font pas, ils y seront » contraints ; ils n'ont pas de temps à perdre ; il faut se « résoudre aujourd'hui.

« Il fut décidé unanimement entre eux qu'ils voulaient « vivre et mourir dans la religion qu'ils professaient. Cette « résolution ayant été reçue, les troupes commencèrent à « faire du désordre chez leurs hôtes. «

a M. de Roufflers, lieutenant-général du Roi, vint à Ber« gerac avec plusieurs régiments. Il fut reporté qu'il avait

(1) Fille de Marc et de Jeanne de Brunis.

(2) Jean de Pressac, qui abjura avec sa femme Claude de Morisier.

(3) Denis-François de Cercaud, seigneur de Saint-Just, abjura avec son fils, seigneur de Brie.

(4) Dujarric-Descombes.


— 505 — 1641

« des ordres très sévères contre ceux qui ne voudraient pas

« changer de religion ; il fut passé un acte, le 25 août, signé

« d'environ 500 personnes qui, pour leur salut et obéir au

« Roi, renonçaient aux erreurs de Calvin ; pour ceux qui ne

« voulaient pas changer, on leur envoyait loger des officiers

« avec quinze, vingt ou trente soldats, qui y feraient grand

« désordre » (1).

L'odieux système des Dragonnades, peu conforme à la méthode tracée par Louis XIV dans sa lettre au Dauphin, réalisait toutes les espérances de Louvois, car l'intendant du Riz écrivit au Roi le 8 septembre 1865 :

« Il s'est fait 60.000 conversions dans la généralité de Bor« deaux ; la rapidité dont cela va est telle qu'avant la fin du « mois il ne restera pas 10.000 religionnaires dans cette « généralité, où il y en avait 150.0001e 15 du mois passé.»(2)

Les pasteurs mettaient tous leurs efforts à lutter contre ces abjurations ; leurs presches n'étaient plus que de violents appels à la révolte ; le duc de Rohan, qui pendant vingt ans avait encouragé leur propagande démagogique, entendant plusieurs ministres parler ainsi, leur adressa cette apostrophe :

« Vous êtes tous des Républicains ; j'aimerais mieux avoir « affaire dans une assemblée de loups que dans une asseme< blée de miuistres » (3).

Mais Louis XIV croyait à la sincérité de ces conversions en niasse, obtenues par la persécution ; il ignorait le système des Dragonnades ; Louvois qui l'appliquait dans les provinces ne l'employa jamais auprès des résidences royales. Les seules manifestations qui frappaient l'attention du Roi, venaient des Parisiens, brûlant sans miséricorde les maisons des nouveaux convertis, dont l'abjuration ne paraissait pas loyale.

Les conseillers d'Etat et les intendants affirmaient que i'interdiction du culte réformé ne ferait sortir de France

(1) Jurades de la Ville de Bergerac, T. X, P. 390.

(2) Guizot : Histoire de France, T. IV, P. 397.

(3) Guizot: Histoire de France, T. IV, P. 395.

T.XLI. 4-9


— 506 - 1642

que les prédicants révolutionnaires et quelques gentilshommes frondeurs. Le Limousin, Daniel de Cosnac, évêque de Valence, aumônier de Monsieur, prélat de cour plus que d'église, l'un des rares évêques hostiles à la politique de tolérance, insistait dans le même sens.

Louis XIV vivait dans cette atmosphère, lorque le 15 octobre 1685, il révoqua l'Edit de Nantes, privant ainsi les Français du libre arbitre que Dieu laisse à tous les hommes. La France entière applaudit ; Madame de Sévigné nous donne très exactement l'opinion de ses contemporains, dans sa lettre du 23 octobre au comte de Bussy-Rabutin :

« Vous avez su sans doute l'Edit par lequel le Roi révoque « celui de Nantes ; rien n'est si beau que ce qu'il contient ee et jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus admi« rable. »

(.4 suture).

R. DE BOYSSON.


EXCURSIONS D'ÉTUDES HISTORIES

A TURENNE ET A YSSOLUD-UXELLODUNUM

EXCURSION A TURENNE

Le projet d'Excursions d'Etudes Historiques et Archéologiques, retardé par la guerre, a pu enfin se réaliser cette année, et cela avec un plein succès.

La première eut lieu le 7 septembre à Turenne. Une soixantaine d'excursionnistes se trouvaient au rendez-vous fixé au Marchadiol, à l'entrée de la vieille ville. Le groupe local ayant à sa tête M. Cassagnadë, avocat à la Cour d'Appel de Paris, souhaita, en termes des plus heureux, la bienvenue au groupe briviste, dirigé par M. Soulié, secrétaire-général de la Société, qui répondit en évoquant la lutte séculaire que Brive soutint contre les hauts et puissants vicomtes, lutte dont Brive sortit indomptée. Il rappela avec fierté que ses consuls, vaillants défenseurs de ses franchises municipales, n'étaient jamais montés au château revêtus de leurs robes rouges et tête nue, pour s'agenouiller devant le maître de ces lieux et lui rendre hommage.... ee Des siècles ont passé, dit-il, pourtant la vieille forteresse féodale se dresse toujours sur son roc menaçant, avec son aspect fier et farouche... et ses ruines imposantes attestent encore son antique puissance. Nous sommes venus ici en fervents pèlerins du passé étudier son histoire, qui ne fut pas sans grandeur, heureux de contribuer au relèvement de la vieille cité vicomtine en la signalant à l'attention des touristes. »

Le nombreux auditoire, assemblé sous les beaux ormeaux de la Place, écouta ensuite, avec le plus grand intérêt, la Causerie de M. de Nussac, l'érudit bien connu, qui retraça à grands traits l'Histoire de la Vicomte. Puis, sous sa direc-


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tion éclairée, commença la visite de la ville basse, à travers le dédale de ses rues pittoresques, s'arrêtant à chaque pas devant les vieilles demeures si riches de souvenirs.

A midi, un excellent déjeûner fut servi à l'hôtellerie Bord et de nombreux toasts furent portés à la prospérité de Turenne et de la Société Archéologique de Brive.

L'après-midi fut consacré à la partie haute de la cité moyennageuse : les Lices, les enceintes fortifiées, les Capucins, les Barris de Margal et Saint-Paul, ainsi que les curieux hôtels du xiv et xve siècles. Enfin, on escalade la prodigieuse forteresse, d'où l'on jouit d'un si merveilleux panorama; et après une étude détaillée de ses curieux restes d'architecture militaire du xne au xiv" siècle (étude facilitée par un Plan remis à chacun), il fallut regagner la gare, non sans regrets, mais en emportant le souvenir d'une bien intéressante journée passée en plein Moyen-Age.

EXCURSION A YSSOLUD-UXELLODUNUM

La deuxième Excursion eut lieu le 21 septembre au Puyd'Yssolud. Il s'agissait de se rendre compte sur place si cet Oppidum Gaulois est bien le fameux Uxellodunum, la forteresse naturelle qui fut le dernier rempart de l'Indépendance des Gaules et dont il est tant parlé dans les Commentaires de César.

Dès l'arrivée du train de Brive, soixante personnes environ* se groupaient dans la cour de la gare de Saint-Denis autour de M. Armand Viré, notre éminent collègue, que notre Société avait chargé de diriger l'Excursion. Parmi les excursionnistes, outre le groupe briviste dont le bureau était représenté par MM.le docteur Grillière, Miginiac, Bouyssonie et Soulié, citons en passant : M. le Préfet du Lot (l'ancien Sous-Préfet de Verdun), MM. Franck-Delage et Charrière, de Limoges; Mme de Nussac, de Paris ; MM. de Bar, d'Argentat ; Marque, de Tulle; le docteur Pélissié, de Luzech, avec


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six membres de son Comité, et enfin de Vayrac : M. Sallemagne, maire ; M. le Curé ; M. le docteur Bouygues ; M. et Mme Blondeaux, etc., etc.

Bientôt la caravane s'ébranle pour franchir la vallée de la Tourmente et gravir les contreforts du Puy, aux pieds duquel jaillit des flancs de Ja falaise la célèbre Fontaine de Loulié aux eaux claires et limpides. Nous voilà donc devant cette belle source, dont on nous montre d'abord le point d'émergence primitif et où, dit-on, les assiégés venaient s'abreuver la nuit. La veine liquide a été saignée, mais du fond de la cavité on entend très bien les eaux s'écouler dans le sous-sol. Et, à quelques mètres en contre-bas, on les voit^ jaillir et se diriger vers une galerie parfaitement conservée quoique obstruée en partie par des éboulis.

Néanmoins, sous la conduite du vaillant M. Caze, de Martel (que M. Viré appelle plaisamment le concierge d'Uxellodunum) quelques hardis explorateurs, dont MM. le docteur Grillère et Soulié, s'engagent dans la galerie et constatent qu'elle a bien été « creusée de main d'homme ». On y trouve même une poutre complètement pétrifiée pouvant provenir du boisement. M. Caze nous fait voir dans la couche de terre qui recouvre la voûte d'abondants débris de bois calciné provenant encore peut-être de la Tour édifiée par César pour protéger ses mineurs et qui fut incendiée par les assiégés au moyen de matières enflammées et lancées par eux du haut des falaises.

Evidemment on est en présence de vestiges authentiques qui renforcent singulièrement la thèse Uxellodunum-Yssolud. Et chacun de nous en est fortement impressionné,malgré l'assertion un peu osée d'un adversaire présent qui prétend et soutient que la galerie fut creusée pour irriguer les prés voisins... Quoi qu'il en soit, on peut discuter tant qu'on voudra sans pouvoir pourtant nier ce qui existe et on expliquera difficilement l'existence de cette curieuse galerie autrement que les partisans d'Yssolud.

Après avoir étudié longuement ce point essentiel et capital, la caravane reprend sa course et s'élève peu à peu sur le


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sommet du Puy en remarquant çà et là des pans de murailles, vestiges, dit-on, des enceintes gauloises. En passant dans un champ on nous signale la présence de débris de poteries et chacun fouille le sol et recueille de nombreux morceaux de céramique grossière. Puis on oblique à gauche pour visiter le côté Nord-Ouest de l'Oppidum, en se dirigeant vers la Porte de Rome pour revenir ensuite vers le lieu dit Les Temples.

Midi sonne. Nous voici dans une sorte de Bois sacré où il ne manque que les Druides..., mais où nous trouvons une table dressée sur laquelle est servi un excellent déjeûner ^froid, organisé par le Secrétaire-Général de la Société,et que vont « réchauffer » des discussions animées entre partisans et adversaires du Puy d'Yssolud... Après le repas, les conversations continuent sur le même sujet et on nous montre des monnaies gauloises, ainsi que de curieux échantillons des fouilles faites ici même et apportées par le fils du docteur Mézard, de Vayrac

De nombreux sarcophages ont été aussi mis à jour qui démontrent l'existence d'une ville importante. Un spécimen fort bien conservé nous est même signalé dans la cour d'une ferme voisine.

Notre groupe, grossi de gens du pays, tous passionnés pour la cause d'Yssolud, se dirige ensuite vers l'extrémité sud du plateau dominant la merveilleuse vallée de la Dordogne, d'où l'on jouit d'un des plus beaux panoramas de la France centrale. A l'horizon, de gauche à droite, on voit se développer la chaîne des Monts Cantaliens, puis les Causses de Gramat et de Martel, tandis qu'à nos pieds s'étale, dans la plantureuse et riante vallée, la belle et capricieuse rivière à peine sortie des montagnes où elle étouffait et qui semble vouloir prolonger son séjour dans ce site enchanteur en multipliant ses longs et gracieux méandres. A gauche, sur une collinette dominant la plaine, s'offre à nos yeux ravis la charmante petite cité de Vayrac, sentinelle toujours vigilante de ses traditions séculaires.

Et là, sur ce promontoire magnifique où s'élèvera peut-


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être un jour un monument grandiose glorifiant la défense du sol national à travers les siècles ; là, dis-je, M. Viré, avec l'impartialité scientifique qui le caractérise, nous fit un remarquable exposé de la question, exposé que nous donnons « in-extenso » dans le présent Bulletin et quijsera lu, sans aucun doute, avec le plus vif intérêt. En terminant, il insista surtout sur la nécessité de continuer les recherches pour éclaircir certains points encore obscurs. Il affirma que notre vieux sol gaulois n'avait pas livré tous ses secrets, que 'la discussion sur les textes et les manuscrits était vaine et stérile... et que des fouilles sérieuses s'imposaient....

Alors, dans un beau geste, applaudi par l'assistance, M. de Bar se dit prêt à verser cinq cents francs pour la reprise et la conservation des travaux entrepris depuis Napoléon III. Ne se trouvera-t-il pas maintenant quelque somptueux Mécène (comme M. Fenaille pour le château voisin de Montai, par exemple) pour doter généreusement le Comité d'Etudes déjà organisé à Vayrac et qui est tout disposé à reprendre les recherches? Espérons-le toujours! Car la question est d'un intérêt historique de premier ordre et notre vénérable Puy d'Yssolud n'a pas encore dit son dernier mot. .. Notons encore que le Préfet du Lot, qui avait suivi l'excursion avec un vif intérêt, a promis au maire de Vayrac le concours du Département.

M. Viré ayant terminé, la discussion fut déclarée ouverte. Et ce fut alors pendant une heure une joute intéressante (et fort courtoise d'ailleurs) entre partisans et adversaires. Enfin vers 3 heures les débats furent clos... ou plutôt continuèrent par petits groupes tout en s'acheminant vers la gare, après une charmante journée que le soleil était venu vers midi égayer de ses splendeurs et dont chacun, je l'espère, conservera le meilleur souvenir.

Si la thèse Uxellodunum-Yssolud n'a pas fait un pas de plus, elle n'a pas perdu non plus un pouce de terrain. Certains points secondaires restent encore obscurs, c'est entendu. Travaillons donc! comme nous dit M. Viré. Intéressons le plus de monde possible à notre cause ! Que beaucoup imi-


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tent le geste généreux de M. de Bar! Que les fouilles reprennent bientôt! Et alors on verra la « vérité sortir du Puy » peut-être pas toute nue... mais armée de pièces à conviction qui convaincront les plus obstinés de nos adversaires, peut-être même M. Marque, l'ardent défenseur d' « Usercodunum ! »

En terminant, qu'il me soit permis de constater le succès complet de nos deux Excursions. Succès qui démontre que ces « pèlerinages historiques » répondent au désir de tous ceux qui ont le culte du passé et ils sont légion dans notre province. C'est aussi un encouragement à continuer l'an prochain ; et nous espérons que dans ce cas notre Société trouvera, comme cette année à Turenne et à Vayrac, des concours aussi empressés pour lui aider à faire connaître notre admirable pays et sa glorieuse histoire.

GABRIEL SOULIÉ.

DISCOURS

prononcé au Puy d'Yssolud le 21 septembre 1919

PAR M. ARMAND VIRÉ, DOCTEUR ES SCIENCES

Membre de la Société d'Archéologie de Brive

« Mes chers collègues, mes chers amis,

« Permettez-moi tout d'abord de vous souhaiter la bienvenue sur notre vieux sol quercynois.

« Au lendemain de la plus effroyable tourmente que l'histoire ait encore enregistrée, maintenant que le Barbare envahisseur a été chassé de notre sol —' et avec quelle maîtrise ! — vous avez tenu à rendre hommage à la mémoire de nos ancêtres, qui, moins heureux que nous, sont tombés victimes de l'insatiable ambition du peuple romain. Pieuse pensée et dont on ne saurait trop vous louer !

« Je n'entreprendrai pas de comparer les grands noms de Luctérius, de Drappès et de Vercingétorix aux noms glorieux de nos généraux d'hier, les Joffre, les Foch, les Castelnau et tant d'autres.

« Aussi bien les temps ne sont point les mêmes, et si les mérites des vaincus de l'an 52 peuvent égaler ceux des glo-


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rieux vainqueurs de 1914-1918, leurs destins furent différents.

. « Après sept années de dures campagnes, Vercingétorix venait de disparaître avec Alésia. Deux de ses lieutenants, le Cadurque Luctérius et le Senon Diappès rassemblant le peu d'hommes courageux échappés au désastre, ne se tinrent pas pour vaincus et par une manoeuvre hardie, voulurent porter la guerre dans la province romaine elle-même.

« Ils ne purent le faire et talonnés par les cohortes romaines, durent se jeter dans l'oppidum d'Uxellodunum, in finibus Cadurcorum, qui jadis avait été à l'un d'eux.

« On sait le reste : Le siège mis par Ganinius, l'arrivée de César, la garnison privée d'eau se rendant à merci, les héroïques défenseurs, tués, mutilés, ou réduits en esclavage.

« On aimerait à rendre hommage à ces héros sur le théâtre même de leurs exploits ; mais je vous le dis en vérité ce théâtre, ce site d'Uxellodunum, je ne le connais pas ; et il n'est pas un de vous, Messieurs, qui descendant en lui-même, dans les fonds sincères où gît la conscience, puisse dire sans aucune hésitation, sans aucune réticence : « Je sais d'une façon sûre et définitive où était Uxellodunum ! »

« Cet aveu est un de vos principaux mérites, à vous fouilleurs de Luzech et d'Uzerche, de Capdenacetdu Puy-d'Issolud.

« Vous cherchez, vous voulez sincèrement et sérieusement asseoir votre conviction sur des bases inébranlables.

« Voulez-vous me permettre non point de vous exposer une doctrine à vous mes maîtres, mais de vous exposer mes idées et mes désirs, à vous mes élèves en préhistoire qui formez une petite phalange pleine d'avenir et dont quelquesuns nous ont déjà livré les documents les plus précieux sur le passé de notre belle province.

t La controverse sur Uxellodunum n'est pas nouvelle. Si l'on en croit d'anciennes chartes elle était déjà agitée il y a bien près d'un millénaire (chartes du roi Raoul de 935?).

« Jusqu'au milieu du XIX" siècle, la méthode d'investigation n'a pas varié.

« Chacun choisissait un lieu voisin de sa résidence et, affirmant son identité avec le célèbre oppidum, lui appli-' quait tant bien que mal le texte d'Hirtius.

« Le sol de notre région est ainsi constitué que les érosions, travaillant sur une même matière, soumises aux


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mêmes lois, reproduisent partout les mêmes formes avec peu de variantes. Il n'est donc point difficile, avec un peu de bonne volonté de trouver un plateau escarpé avec de l'eau sur une partie de son pourtour, avec un isthme qui le relie aux plateaux voisins et une source sur un point ou sur un autre.

« L'isthme est-il trop large ou trop étroit, on fait intervenir les variantes des divers manuscrits ; n'existe-t-il pas, on torture les phrases, on fait même des contresens pour éla» borer un mariage mal assorti entre le site et le texte. Ici la rivière est trop petite : on y met des marais, des inondations, des déluges. Ici elle est trop large : on invoque alors les sécheresses de septembre !

« Ne riez pas, Messieurs, toutes ces choses ont été écrites par des auteurs graves, sinon sérieux.

« Qu'est-il résulté de tout ceci ? C'est que depuis mille ans on a transporté et ballotté ce malheureux Uxellodunum du Puy-d'Issolud à Capdenac, à Luzech, à Cahors, à Puy-1'Evêque, à Carennac, au Pech-d'Estillac, à Lauzerte, à Bonne, à Ûzerche, à Ussel, à Issoudun, et même à Lusignan dans la Vienne ! Tout récemment j'ai réussi à empêcher son transfert à Argentat, mais le mois dernier le conseil général du Lot a encouragé pécuniairement son déménagement à Bélaye !

o Une méthode qui donne de tels résultats est-elle sérieuse, je vous le demande ? Non vraiment, et il faut en changer radicalement.

« Depuis un demi-siècle la science archéologique, tout imparfaite qu'elle soit encore, a fait d'énormes progrès. Grâce aux produits des fouilles de grottes, de tombeaux, de villes ou villages ruinés, presque sans le secours des textes, d'ailleurs peu nombreux pour l'époque qui nous occupe, elle ( a pu nous donner une idée assez nette de la vie en Gaule dans les cinq siècles qui ont précédé la conquête.

« Nous voyons la civilisation gauloise se détacher peu à peu des langes de la civilisation hallstattienne qui l'a précédée. Si l'art de bâtir reste toujours dans l'enfance jusqu'au jour où les Romains nous doteront du mortier, du moins l'art d'orner les demeures est-il en perpétuel progrès, de môme que l'art de se vêtir et de s'orner.

« La Gaule devient une puissante nation, qui fait trembler un instant et la Grèce et Rome.

« Il semble que trois siècles avant Jésus-Christ elle fût une


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nation centralisée ou à peu près, obéissant à un même chef, puis que petit à petit elle se soit morcelée en une poussière de nations grandes ou petites, jalouses les unes des autres, batailleuses, querelleuses, ce qui facilita son absorption partielle, puis totale par les Romains.

« Je ne referai pas ici l'examen archéologique de cette période : vous en trouverez tous les éléments dans le beau livre du regretté Déchelette, l'héroïque savant qui, lui aussi, tomba victime des Barbares.

« Occupons-nous seulement des forteresses ou oppida puisqu'aussi bien c'est d'un oppidum qu'il s'agit.

« Nous possédons en Quercy plusieurs oppida bien caractérisés : les Césarines, Mursens, l'Impernal, le Puy-d'Issolud. Sans doute en existe-t-il d'autres parmi les divers points fortifiés ( 1 ) que nous connaissons ; mais en l'absence de toute fouille et de tous autres documents, il nous est impossible de savoir si ces forteresses sont d'époque gauloise, d'époque antérieure, ou postérieure. Leur étude vous fournirait, Messieurs, un beau champ d'activité. En particulier, il serait très intéressant de rechercher à Uzerche, à Capdenac, ainsi qu'à Belaye les restes d'oppida supposés, dont jusqu'ici aucune trace ne s'est révélée à nous. Jusqu'à ce que de telles trouvailles aient été effectuées, nous devons nous interdire tou