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Titre : Dites-nous quelque chose de Franc-Nohain

Auteur : Franc-Nohain (1873-1934). Auteur du texte

Éditeur : Stock, Delamain et Boutelleau (Paris)

Date d'édition : 1930

Type : monographie imprimée

Langue : français

Format : 1 vol. (172 p.) ; 19 cm

Format : Nombre total de vues : 183

Description : Contient une table des matières

Description : Avec mode texte

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5454978n

Source : Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, 8-YE-12817

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb321234707

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 18/11/2008

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QUELQUE CHOSE

DE

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LIBRAIRIE STOCK

DELAMAIN ET BOUTELLEAU PARIS







DITES-NOUS QUELQUE CHOSE DE FRANC-NOHAIN


DU MEME AUTEUR

VERS

LK KIOSQUE A MUSIQUE. — (Fasquelle, Étlit.). FADLES. — (La Renaissance du Livre, Édit.)- FABI.ES NOUVELLES. — (La Renaissance du Livre, Édil.). L'OHPHÉON — (La Renaissance du Livre, Édit.).


DITES-NOUS

QUELQUE CHOSE

DE

I « V\C-\OII tl\

1930

LIBRAIRIE STOCK

DELAMAIN ET BOUTELLEAU

7, rue du Vieux-Colombier, 7

PARIS


DE CET.OUVRAGE IL A ÉTÉ TIRÉ A PART SUR PUR FIL ^U MARAIS, SOIXANTE-CINQ EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DONT, {$5, DK 1 A 35, ET 10 HORS COMMERCE DE I A X

'lotis droits réservés pour tous pays

Copyright 1930» by Librairie STOCK

Delamaln et Boutelleau, Parts


I CHAPITRE DES CHAPEAUX

QUE L'ON RENCONTRE KN PROVINCE LE JOUR DU PREMIER JANVIER

Du fond des familiales armoires,

C'est ce jour-la qu'on fait sortir les chapeaux noirs.

Quelle que soit la température, Pluie ou vent, dégel ou froidure, Que les chapeaux noirs ont bon air, Sur le crâne des fonctionnaires, Qui vont à la sous-préfecture!

Par bandes de trois ou de six,

Plus nombreux, moins nombreux aussi,

On dirait d'un vol d'hirondelles

Passant, avec de petits cris,

A tire d'ailes : et quelles ailesI...

Car les ailes des chapeaux noirs,

Toutes nous content quelque attendrissante histoire :

— Chapeau aux larges bords, quand doue pris-tu ton

[vol? - Pour lu baptême du petit Paul...


8 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

— Bords étroits, de quoi nous faites-vous souvenir?

— De la fois où les Ministres devaient venir. —

Et c'est ainsi qu'en rangs serrés,

Ils vont, soigneusement lustrés

Par la main des femmes aimantes,

Qui, de loin, regardent aux carreaux,

Et trouvent que leurs maris ont des chapeaux

D'une forme véritablement élégante...

— Cependant il faut avouer que le surnuméraire, Le surnuméraire, bien entendu, de l'enregistrement, Un jeune homme charmant, Ma chère!

Vous a encore une allure particulière : Son chapeau vient de chez?? Charles?? Tu parles 1... —

Lorsque sera tombée la nuit,

Après deux ou trois tours de ville,

On remettra les chapeaux noirs dans leurs étuis,

Où ils se rendormiront, bien tranquilles,

On les ressortira pour le quatorze juillet,

Ou même avant, s'il vient un nouveau sous-préfet,

Ou si le Président de la République passe a la gare, —

Ou encor si le Directeur Venait à mourir, par bonheur, Sans crier gare :

Ce qui serait excellent

Au point de vue de l'avancement.


DE FRANC-NOHAIN 9

II

LE POISSON ROUGE

Il semblait que, dans le bocal où on l'avait mis,

Le poisson rouge eût nettement compris

Combien sa situation était fausse :

Ah! il n'avait pas l'air d'ôlre à la noce,

Je vous le garantis.

On avait bien cherché à lui cire agréable :

On avait orné le bocal avec du sable,

Et des petits coquillages rapportés exprès d'Houlgatc,

Ce qui était. ♦,onvenez-cn, une attention délicate;

Avait-on négligé d'élégantes rocaillcs?

On avait ajouté des branches de corail,

Un baigneur en porcelaine, et un bateau;

On avait même essayé d'installer un jet d'eau,

Dans le genre, en plus petit,

De celui qui est à Versailles :

Il est vrai que l'on n'y avait pas réussi;

Mais enfin, tout ce qu'on peut faire dans un bocal,

Tout ce qui est humainement possible,

On l'avait fait, — ce n'était pas déjà si mal,


10 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Pour un poisson rouge qui, en défluitive,

N'avait aucune raison de se montrer trop difficile.

Et pourtant, autour du petit baigneur en porcelaine, Le poisson rouge tournait, tournait comme une âme en

[peine.

En le regardant avec persistance,

Je finis par m'apercevoir

D'un détail auquel je n'avais pas attaché d'importance,

Et qui ne laissuit pas cependant d'en avoir :

Le poisson rouge, — était-ce un rêve? —

Remuait, remuait régulièrement les lèvres,

Les lèvres... ou enfin la bouche, les mâchoires,

Bref, vous appellerez ça comme vous voudrez

L'appeler,

Mais le fait patent, le fait certain, le fait notoire,

C'est que le poisson rouge semblait avoir à me parler;

Seulement voilà, — et souvenez-vous-en,

Jeunes gens,

Qui du Conservatoire affrontez l'examen, —

Malgré l'attention la plus scrupuleuse,

Même en le prenant dans ma main,

Pour le comprendre tous mes efforts restèrent vains :

Son articulation était trop défectueuse;

Et comme, d'autre part, il ne pouvait l'écrire,

Je n'ai jamais su au juste ce qu'il voulait me dire.


m; FRANC-NOHATN 11

III

LA LOCOMOTIVE REGARDE UNE VACHE EN PASSANT

Calme, immobile,

Dans le petit pré tranquille, nu long de la ligne,

C'est une vache qui rumine.

Pour tant de vaches qui regardèrent

Passer des chemins de fer,

Il convient aussi qu'on le sache,

M y a des locomotives qui regardent les vaches.

Et c'est avec des yeux d'envie,

Leurs gros yeux rouges,

Qu'elles contemplent les prairies,

Où, paresseuses, l'on se couche,

El l'on flâne en se divertissant au vol des mouches...

Laisser monter en soi le vin de la paresse,

Suivant le mot

D'Arthur Rimbaud!...

Mais, quand on est locomotive, il faut

Qu'on parte, et reparle, et se presse.


12 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

(Car ce n'est pas à dix-huit, ni à seize, C'est à dix-sept,

Qu'inéluctable est la correspondance de l'express Avec le rapide Bordeaux-Cette.) —

Ahl la préoccupation de l'horaire, Quand il ferait si bon s'étendre Sur l'herbe tendre, Dans le pré vert!...

Mais il faut poursuivre sa tâche,

En marche! en marche!

Sans relâche...

Et c'est avec des soupirs de regret,

Que passe la locomotive au long des prés,

Où sont immobiles les vaches,

Et songe en regardant les veaux Batifoler près de leur mère, Songe à l'impossible chimère, Et se détourne le coeur gros, —

Jouir en paix de la nature, Avec une progéniture De petits locomotiveaux...


DE FRANC-NOHAIN 13

IV

LES MOULINS

Tout courant, Et soufflant, Le Vent Passait au long de la Rivière : — Qui donc vous presse ainsi, compère? Vous me gênez, vous troublez mes roseaux, Et vous ridez la face de mes eaux. Le pêcheur effaré craint pour son jonc flexible; Respectez d'un rêveur le divertissement :

Vous transformez brutalement En un sport hasardeux ce passe-temps paisible. La barque amarrée à mes bords, Et par moi mollement bercée, Voit sa carcasse fracassée Par votre rage et ses transports; Soufflez, de grâce, un peu moins fort!... Ainsi, tout en suivant sa route mesurée, Parlait au compagnon farouche de Borée La Rivière au cours nonchalant. De violence redoublant : — Chacun, ma chère, ;< ses talents,


14 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Dit l'autre, et c'est un art charmant que la paresse.

Mais voyez le moulin, là-bas,

Qui m'appelle et nie tend les bras :

Il faut, vers lui, que je m'empresse,

Le blé à moudre n'attend pas... ■— Un sourire à ces mots passe et glisse sur l'onde :

— Le blé? Il est déjà moulu, Et nous avons déjà fait pour nos sacs pansus De la farine blanche avec la moisson blonde;

On ne vous a pas attendu. Ce n'est point pour vouloir contester vos mérites :

Lorsque >ous êtes bien luné,

Vit-on jamais moulin tourner

Mieux que les vôtres et plus vite? Mais vous êtes changeant; plein de fougue au matin, Vous flânerez ensuite une journée entière, Cependant que mon eau va toujours au moulin,

A petit bruit, tranquille et régulière. Ainsi nous entassons la farine au grenier,

Et la femme de mon meunier (C'est un triste moulin qui serait sans meunière),

Peut à bon droit se montrer fière De sa robe de soie et de son beau collier; Quant au meunier, le meilleur vin rougit sa trogne.

Qui mène grand fracas et s'agite le plus,

Ne fait pas le plus de besogne, Et rien ne vaut un effort lent mais continu.


\)E FBANC-NOHAIN 15

V ROBES ET MANTEAUX

Que l'époux fasse seller Son cheval gris pommelé; Ventre à terre, ventre à terre, Qu'il galope, qu'il galope : On attend la couturière Qui n'apporte pas la robe.

Le groom, sur sa bicyclette, Depuis une heure est parti; Partie aussi la soubrette : Aujourd'hui, avant midi, La couturière a promis; Et, délaissant oeufs et boeuf, La cuisinière, en teuf-teuf, Vient de partir elle aussi.

Que l'époux fasse seller Son cheval gris pommelé.

Madame sur sa tour monte,

Et compte Les minutes, les secondes;


10 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Et, ne voyant rien venir, Commence à s'évanouir.

Avec de blancs gâte-sauce, Dans sa livrée vert espoir, Le groom, au coin du trottoir,

Se repose,

Et, tranquille,

Joue aux billes, Dans sa livrée vert-espoir.

Sous le porche d'une porte, La femme de chambre, accortc, A un garçon épicier

Du quartier, La femme de chambre accorde Un tendre et furtif baiser.

La cuisinière, pratique,

En quelque arrière boutique,

La cuisinière, La cuisinière pratique Le rhum et le vulnéraire.

Madame à sa tour ne voit,

Voit que le groom qui verdoie, La soubrette qui rougeoie, La cuisinière qui boit.

Muis l'époux a fait seller Son cheval gris pommelé. Madame reprend espoir, Du plus loin qu'elle peut voir,


DE FRANC-NOHAIN 17

Elle agite son mouchoir. Monsieur n'a fait qu'une trotte, Il a crevé son cheval, Il a perdu une botte,

Tout bancal, Couvert d'écume et de crotte, A bas de cheval il saute :

— La couturière a promis Pour demain, avant midi,

Sans faute! —

2


18 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

VI

LA BOUGIE ET LA BOBÈCHE

Une goutte de stéarine

Sur la Bobèche tomba :

— Eh! làl

Eh là-haut! dit dame Bobccho, eh! là, voisine,

Eh! là donc,

Ne pou"«ûez-vous pas faire un peu attention?

Au même instant, voilà un moucheron, Tout carbonisé, pauvre bête, Qui, à nouveau, s'abat sur la Bobèche. Et la Bougie, riant de sa malice :

Ai-je, dit-elle à la Bobèche,

If y ou please, —

(Et la Bougie prononçait « plize »,

Car elle était de fabrication anglaise), —

Ai-je des pots de fleurs sur ma fenêtre?

S'il vous tombe rien sur la tête,

O Bobèche, ma mie, croyez que je regrette;

Désolée si cela défrise

Quelque peu votre collerette;

Mais, je repète,

Ai-je des pots de fleurs posés sur ma fenêtre?

Comme de plus, notoirement on voit


DE ERANC-N0HA1N 10

Que je n'ai pas craché sur la publique voie,

Vos réclamations sont ici hors de mise :

Je suis en règle avec la Préfecture de police. —

lit, pour mieux consacrer son droit, Et, pour ajouter plus de poids A ses arguments, la Bougie Clignote, pleine d'ironie : Une nouvelle goutte choit.

Dame Bobèche est une excellente personne,

Son âme est pure ainsi que son cristal,

Mais c'est égal,

Ce sans-gêne passe les bornes :

Ces citons et ces escarbilles...

Va-t-on pas la laisser tranquille?...

Dame Bobèche se rebiffe :

— Quel suif,

Ma chère, avez-vous dans le pif?

A quelle heure est-ce qu'on .vous mouche? —

Et Bougie de prendre la mouche :

— Çà, voyez-moi cette pimbêche! Ta bouche,

Bobèche I —

Et de plus en plus recommence A faire ses inconvenances.

On échange les invectives

De part et d'autre les plus vives;

Tant et si bien que Bobèche, hors d'elle,

L'appelle,

L'appelle enfin : « Vieille chandelle! »

(C'était pour la Bougie une injure mortelle. )


20 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Je vous laisse à penser dès lors,

Dans la nécessité de continuels rapports,

Quelle vie

Pour la Bobèche et la Bougie!

— Grosse lâche 1 disait la Bougie; viens donc ici,

Viens un peu, si tu n'as pas honte!

■— Tu vas voir ça, disait Bobèche, si je monte!... —

C'est la bougie qui descendit.

Car, dans sa hâte de répondre,

Elle se mit à fondre, à fondre,

Tant qu'à la fin tout fut fondu,

Et la Bougie trop irascible disparut :

Tout fut

Fondu.

Bobèche, d'allégresse pleine,

Bobèche alors fait un grand saut :

Mais la Bougie n'est plus là qui retienne

Sa chute imprévue et soudaine;

Et, sur les dalles inhumaines,

Elle se brise en cent morceaux...

La morale de cette histoire,

Je vous la dirai telle quelle :

Quand on doit toujours vivre ensemble, il faut savoir,

Sans attacher trop d'importance aux bagatelles,

Ni à tout propos se blesser,

Il faut savoir en prendre et en laisser,

Et se faire des concessions mutuelles.


DE FRANC-NOHAIN 21

VII

LE CHAPEAU, LE QUADRUPÈDE ET LA PERRUQUE

Une dame rendait des visites, Ayant sur sa tête un nouveau

Chapeau, Que venait de lui envoyer sa modiste;

Ce chapeau était fait de rien : Un oiseau des îles et quatre grappes de raisin En composaient tout l'édifice; Mais il allait si bien, si bien, Que les plus rustauds voyaient bien Qu'il sortait d'un bon magasin.

La dame était très contente, tu penses, De se sentir coiffée avec cette élégance; Aussi, bien que l'on fût dans le temps des frimas, — Aux femmes, il ne messied pas D'avoir quelque coquetterie, — Souvent elle ralentissait le pas, Pour se mirer Et s'admirer


22 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Dans la vitrine des pâtisseries, Et aussi des bijouteries,

Fît aussi des teintureries.

Cependant le petit oiseau Se morfondait, tout seul, a faire le chapeau; Puis ça le fatiguait d'avoir les plumes écartées...

Auprès d'un galant cavalier

La dame s'étant arrêtée,

Il eut, pour se désennuyer, L'idée

De manger un grain de raisin,

Puis deux, puis trois, puis quatre grains...

-— Il en mangea toutes les grappes --- (La dame, tout entière à sa conversation,

N'y faisait pas attention.)

Mis en gaîté par ces folles agapes,

Notre oiseau chanta un petit Cui, cui, cui — Et prrt... il s'envola, — faut-il que je le dise? —

Il s'envola non sans avoir

Laissé choir Ce je ne sais quoi que produisent

Les meilleures friandises. La dame n'avait plus sur le crâne et la nuque

Que ses cheveux; or, le hasard voulut Que le cheval du galant cavalier reconnût

Dans ces cheveux (c'était une perruque) Les crins, hélas! de la chère jument poulinière Qui lui avait donné le jour : les crins de sa mère!

Avec des larmes plein les yeux, Le cheval, filial, arracha les cheveux,


DE FRANG-NOHAIN 23

Et nolro dame infortunée, Offrant au vent son crâne ras, — ~ J'ai bien dit qu'on était dans le temps des frimas? — S'enrhuma, Et, tout l'hiver, en fut enchifrenée...

Par ces premiers froids de décembre, II est bien plus prudent de rester dans sa chambre.


24 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

VIII

LE NAGEUR ET LES POISSONS

Quelques nageurs, une vingtaine, Traversaient la Seine A la nage, Et les poissons sur leur passage, — Dans la Seine il y a, bien plus que n'imaginent Communément les pêcheurs à la lifîno, Des poissons, oui, il y en a, Il y en a des tas, des tas, — C'étaient précisément ceux-là Qui, tout le long, faisant la haie, Se moquaient, Des efforts des nageurs à gagner l'autre quai; Car il faut qu'on le sache bien, Si les poissons ne disent rien, Croyez qu'ils n'en pensent pas moins. Donc, se clignant de l'oeil, se poussant des nageoires — Quoi! pensaient-ils, est-ce besoin De tant d'histoires, Et de témoins, Et d'entraînement, et de soins? La Seine à traverser, est-ce la mer à boire?


DE FRANC-N0HA1N 25

Tous les jours nous la traversons. — Ainsi, pleins d'ironie, ont pensé les poissons. Mais voici que le Dieu du Fleuve A réuni ses humides sujets, Et leur propose une autre épreuve :

— Vous jugez

Que, pour accomplir ce trajet, Comme vous nager Est commode? Eh bienl à votre tour, tâchez Comme les hommes de marcher : Poissons, il s'agit de longer A pied le pont de la Concorde, De le longer de bout en bout, Dessus, s'entend, et non dessous, A pied sec, des humains imitant la méthode.

— A pied? —

Objectent les poissons vaguement inquiets :

A pied? Nous n'avons pas de pieds... — Dans sa barbe (la barbe étant obligatoire Pour les Fleuves toujours barbus), Notre Fteuve sourit, et leur a répondu :

— Voire I

Vous n'avez pas de pieds? L'homme a-l-il des nageoires ? D'en avoir, pour nager, a-t-il donc attendu? —

D'eau de mer ou d'eau douce, ou brochet ou barbue, S'il arrive un jour qu'un poisson Gagne un prix de natation, Evidemment nous ne saurions Y prêter grande attention. C'est la difficulté vaincue Qui nous émerveille d'abord :


26 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Un hoimno clans lo fleuve, un poisson dans la rue, Et qu'on y voit battre un record, Ça, oui, alors, Ça, c'est du sport.


DE FRANC-NOHAIN 27

IX

LA RÉVOLTE DES ASCENSEURS

Un jour, dit-on, les Ascenseurs,

Las d'accomplir une besogne

Fastidieuse et monotone, — Toujours monter, et puis descendre, cela donne A la longue, en dépit qu'on en ait, mal au coeur,

Las de ce constant esclavage

Où les réduisaient sans pitié

Le monsieur du cinquième étage,

La vieille dame du premier, Las enfin d'obéir à toute heure au portier,

Qui les tient nuit et jour en cage,

Les Ascenseurs ayant brisé

Leurs cordes (par quel sortilège?)

Et, du même coup, écrasé La concierge, et les filles de la concierge,

— La concierge est dans l'escalier, Mais elle y est

Le crâne tout écrabouillé,

Le crâne, et le reste, que sais-je?

Dans un état qui fait pitié!... —


28 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Tout fiers de cette indépendance, (Sur leur chemin pourtant tout est ruine et deuil), Hors de la maison ils s'élancent, Us veulent en franchir le seuil. Mais l'étrange déconvenue, A peine arrivés dans la rue!... Il est possible qu'autrefois, Quand ils vivaient dans les grands bois, A l'état de bêtes sauvages, Avant d'avoir été apprivoisés Par quelque concierge rusé, Et soumis à l'apprentissage Et à la domesticité, Les Ascenseurs, c'est bien possible, Tout comme d'autres ont été, D'aller, venir, Marcher, courir, Tout comme d'autres susceptibles... Mais ils ont tant monté depuis, et descendu, Les malheureux no savent plus, Car l'habitude est une autre nature, Les malheureux ne savent pas Sur un trottoir marcher au pas, A plat, Se glisser dans la rue au milieu des voitures; Sur le seuil ils sont demeurés, Inquiets et désemparés, Puis, sans insister davantage, Ecraseurs craignant d'être écrasés à leur tour, Ils n'ont plus eu d'autre recours Que de rentrer, tout piteux, dans leurs cages.

La liberté, la liberté!... La liberté : sans elle on désespère,


DE FRANC-NOHAIN 29

On veut a tout prix remporter; Mais cette liberté si chère, Encor faut-il pouvoir s'y adapter,

Et, quand on l'a, savoir qu'en faire!...


30 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

X

LA TRUITE ET LES DEUX TRU1TILLONS

Parmi toutes les notions Dont une truite Doit être instruite, Savoir sauter en l'air avec agilité

Est de première utilité : Glisser entre deux eaux, guetter à la surface, Puis s'élancer au bon moment Et happer délicatement La mouche imprudente qui passe... La mère truite jeune encor Et singulièrement ingambe Au précepte joignait l'exemple Pour entraîner ses enfants à ce sport; Les truitillons faisaient tous leurs efforts Pour profiter des leçons maternelles : Mais, en dépit d'un zèle Egal, L'un réussissait bien, très bien; l'autre, très mal. La bonne mère Se désespère : — Mais, vois donc, imite ton frère!... Pour piquer au jeu le lourdaud,


1)H FHANC-NOHAIN 31

Kt de sa mère excilcr les bravos,

Bondit le truitillon prodige :

— Assez! Assez! — dit la mère — c'est trop!...

Redescends, redescends, te dis-je!...

Elle s'épuise en appels superflus :

Un pêcheur, au bout d'une tige, Au jeune fanfaron a cet appât tendu, Kt l'enlève à présent vers l'infernal empire, Je veux dire La poêle à frire :

Il n'est jamais redescendu.

La truite-mère, pauvre dame, Contre son coeur rempli d'effroi Serrant son second fils : — Ahl que m'importe à moi Que désormais la foule idolâtre t'acclame

Pour ta science ou tes exploits;

Va, reste gauche et maladroit,

Reste, enfant, pour sécher mes larmes!... —


32 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XI

SON JOUR

C'est le jeudi; niais pas, qu'on s'en souvienne,

Chaque jeudi : ce serait trop facile I

Première, seulement, et troisième semaine, —

Les obligations mondaines

Ont de ces nuances subtiles, —

(Encor, sans doute, faudra-t-il

Tenir compte de la lune, pleine ou pas pleine,

Et si l'année est bissextile);

Le monde a sa mode, et son code;

Nos relations, amies, amis,

Sont prévenus qu'à part cela, c'est le jeudi :

C'est bien commode.

Donc, le matin de ce jour-là,

(Et d'abord, pas de chocolat,

La bonne a bien assez à faire,

A secouer toute la poussière,

Et à mettre tout en état,

Elle en a,

Elle en a la tête à l'envers),

Dès que l'aube commence à luire,

Debout, pour astiquer, frotter, faire reluire, —


DE ERANC-NOHAIN 33

Il faut que le salon fasse honneur à sa mère, Pour que, si le bon vent la poursait à venir, Elle n'y trouvât rien à redire;

11 ne faut pas qu'elle soupire

Comme la dernière fois : — Ma chère,

Ma chère enfant, surveille ta torchère

Empire!

(Car enfin, on aura beau dire,

A la face du ciel, je suis encor ta mère);

Ma chère enfant, surveille ta torchère :

Je viens, par curiosité,

Je viens d'en effleurer le dessous du coin droit, —

Et vois mon doigt!

Ma petite enfant, souviens-toi,

En vérité je le proclame, en vérité,

Que, toute mariée qu'on soit,

Ce n'est pas un motif pour tolérer chez soi,

Pour tolérer de la saleté!

On doit

On doit sur son ménage exercer plus d'empire :

Surveille ta torchère Empire! —

Puis, pour que le salon soit plus plaisant à l'oeil,

Plus somptueux et plus séduisant son accueil,

On démeublcra les autres pièces,

On trimballe mon vieux fauteuil,

A la force de mes biceps,

Le bahut Henri Deux, la commode Louis Seize :

— Toi qui as des tendances a devenir obèse,

Va, cela te rendra service :

Tu ne prends déjà pas tant d'exercice!

3


34 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

On a déjeuné sur le pouce,

L'époux de son côté, de son côté l'épouse :

Une toilette qu'on inaugure,

11 s'agit bien de s'attarder aux nourritures! —

Surtout quand ce costume nouveau,

Chose plus grave,

S'agrafe sur le côté, nia chère, et dans le dos,

Et qu'il y a soixante-six agrafes!

--- El ce mari, calme et béat, qui bâfre!

Ah! comme

Vous en avez, de la chance, vous les hommes! —

En lin, passé le coup de feu,

Vite un dernier regard ; on ;;cut soufller un peu : Ce n'est pas mal, ces Heurs rouges dans les grands va[scs,

va[scs, sévères, ces plantes vertes; La « Nouvelle Revue » est ouverte, Comme par hasard, en bonne place; La boîte à poudre, un éventail, la petite glace, Négligemment; et, sous la main, Le face-à-main.

Que si du piano l'on s'approche, Une partition s'affirme en triples cloches, —

Ça va bien, ça va très bien.

Href, l'épouse en grande toilette,

Le tralala au grand complet,

Des Heurs partout, le thé fumant, le pol au lait,

Des petits fours, des tartelettes,

Dès le premier coup de sonnette, L'époux n'a plus qu'à s'en aller.


DE FRANG-NOHAIN 35

dépendant clic minaude aux gens qui viennent :

— Quelle bonne fortune est la mienne!

Figurez-vous, je rentre à peine!

Et, ma foi, j'ai encor failli,

(De vous manquer, quelle eût été ma peine! )

Abandonner mon jour, cette semaine,

Pour sortir avec mon mari. —


36 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XII

LA CHANSON DU PORC-ÉPIC

C'était un petit porc-épic,

Que je trouvai, un soir, sur mon paillasson, rue Lepic.

11 avait une sonnette pendue à son cou, Et il ne paraissait pas sauvage du tout;

Cependant, comme il venait sans m'avoir écrit, Je ne laissais pas, vous comprenez, d'être un peu

[surpris :

Je lui insinuai, avec infiniment de douceur, Que peut-être bien il faisait erreur;

Comme il ne me répondait toujours pas, Je lui demandai, enfin, ce qu'il faisait là?

C'est alors que je m'aperçus qu'il était crevé,

Et je n'ai pas jugé utile, vous comprenez, d'insister.


DE FRANC-NOHAIN 37

XIII

LES DEUX GIROUETTES

Hélas I dans combien de villages, L'instituteur et le curé Sont entre eux à couteaux tirés! Pourquoi? C'est l'usage, Quel dommage!... Et croyez-vous que vivre en paix, Toujours d'accord, en braves gens, en bons Français, Ne serait pas beaucoup plus sage? Politique, vois tes ravages Et reconnais l'un de tes traits! Politique n'est pas mon fait, Je n'insiste pas davantage.

Un artiste avait pour métier

De tailler Dans le fer-blanc des girouettes. On en prit deux, les plus parfaites, De similitude complète, Deux coqs en fer-blanc émaillé, Qui sortaient de ses mains expertes, rDans ce travail il était fort adroit :


38 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

L'une des deux en haut du clocher de l'église Fut mise;

Avec l'autre, il faut qu'on le dise, — Mais quoi,

C'étaient des coqs et non des croix, — De la maison d'école on surmonta le toit.

Or voilà que les villageois

S'étonnent et se scandalisent : Quand le coq du curé ses paroissiens avise

QUG le vent souffle du midi,

Aux anticléricaux, c'est lui,

Ce même vent, qu'annonce aussi

La girouette de l'école.

Vent d'est, vent d'ouest, ou vent du nord,

Les deux coqs sont toujours d'accord,

Et l'on doit constater qu'Eole,

Ne témoignant aucun souci

Des divergences de parti,

Impose des lois identiques Au scolaire aussi bien qu'à l'ecclésiastique.

Est-ce un exemple décevant

Ou une leçon salutaire?

Celui, du moins, n'est pas sectaire

Qu'on voit tourner à tous les vents.


DE FRANC-NOHAIN 39

XIV

LES PETITS POIS

Tel, chez soi Se trouve à l'étroit, Rongeant son frein avec rage, et s'indigne Contre les vieilles disciplines : Qui donc nous aidera à secouer ce joug? Quand Pémancipatcur apparaît, magnanime, Tu lui embrasses les genoux, En son honneur tu entonnes «les hymnes; Prends garde que, sept fois sur huit, La générosité n'est pas ce qui l'anime, Seul Pégoïsmc le conduit : Il t'émancipe à son profit, Et tu seras sa dupe et sa victime.

— Faut-il, disaient ces petits pois, Emprisonnés dès la naissance,

De la captivité subir les dures lois Tout le long de notre existence?

Aucun contact avec le monde extérieur; Pareils au pire malfaiteur, Au fond d'un cul de basse-fosse, Dans cette cosse,


40 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Nous subissons La peine atroce De la prison; Quel crime ont commis nos ancêtres, Que si chèrement nous payons? La chaleur du soleil, il est vrai, nous pénètre; Nous ne voyons Pas ses rayons. En vain nos plaintes retentissent, Personne n'y veut faire écho; Les griffes de l'obscurantisme Sur nous, hélas! s'appesantissent, Et comme un étau Se resserrent : Nous étouffons! de l'air!... de la lumière!... Enfin Le libérateur vient, Et brisera pour eux les portes de la geôle... Les petits pois bénissent celte main Qui, dès ce soir, ou au plus tard demain, Les mettra dans la casserole.


DE FRANG-NOHAIN 41

XV

ÉQUILIBRE INSTABLE

Il ne faudrait confier aux enfants

Aucun bibelot d'étagère :

Ils ont tôt fait, ces innocents,

Si tôt, de tout flanquer par terre!

Il ne faudrait confier aux enfants

Nulle porcelaine légère...

Ils laissent choir tous les objets

Avec un air si détaché,

Qu'il n'y a vraiment pas moyen de s'en fâcher;

Mais c'est égal :

Déjà l'on avait vu tomber

Des mains inconscientes'et malhabiles du bébé,

La porcelaine et le cristal,

Lorsque le superbe chronomètre

Que l'oncle Paul eut l'imprudence de remettre,

Pour permettre

Au petit Jean de mieux entendre la bébête,

Kn ses menottes triomphales, -

Lorsque le superbe chronomètre

Viendra s'étaler sur les dalles,

C'est égal,

L'oncle Paul fera une tête!


42 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Bon oncle Paul, que voulez-vous?

A quoi bon faire

Ainsi la moue :

Ça ne recollera pas le verre,

Ni le grand ressort, ni les roues...

C'est qu'ils ne se sont jamais douté, Pauvres mignons, dans leur simplicité, Qu'il y avait un centre de gravité; Et quel bébé qui se soucie De pesanteur et d'inertie?

Quand un objet les embarrasse,

Ils l'abandonnent dans l'espace,

Et voilai

Après quoi, ce qui s'ensuivra,

Ou des dégâts,

Ou de la casse,

Cela ne les regarde pas :

Un objet les lasse,

Ils le lâchent,

Et ne veulent pas, après cela,

Ils ne veulent pas savoir ce qui se passe...

Je songe, en y réfléchissant,

Que si nul enfant

N'a le sens

Des lois de la chute des corps,

De ses principes inéluctables et tout-puissants,

C'est qu'il n'y a pas bien longtemps,

Les chérubins étaient encor

De petits anges dans le ciel :


DE FBANC-NOHAIN 43

Ils croient que les montres, les verres.

Et les assiettes, et les cuillers,

Restent suspendus dans les airs,

Immatériels, —

Ou avec de petites ailes :

Et, mon Dieu, c'est bien naturel!

Les bébés vivent en dehors Des lois de la chute des coips.


44 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XVI

LE CROCODILE OU LA SENSIBILITE

Quand des gens à l'âme sensible Dénoncent, avec des accents

Touchants, Les tristes forfaits des méchants, S'écriant à tout bout de champ : — Mon bon monsieur, ma bonne dame, c'est horrible!. C'est terrible!... Est-ce dieu possible!... — Et autres cris de douleur et d'effroi, S'ils ont la larme à l'oeil et le coeur en émoi, Encor faut-il savoir exactement pourquoi.

Un crocodile, Aux regards impuissants de toute sa famille, Un crocodile avait mangé Le capitaine naufragé D'un bâtiment qui revenait des Iles. Spectacle affreux : — Voyez l'infâme, Il n'a pas versé une larme!... — Disait, en s'essuyant les yeux, Un des neveux


DE FRANC-NOHAIN 45

De la victime : — Avec quelle férocité 11 a exécuté

Son crime!... Songez qu'il a tout avalé, Oui, en une fois, une seule, Il a trouvé moyen de mettre dans sa gueule, Non seulement le corps Du capitaine, Son pauvre corps tout habillé, En uniforme, s'il vous plaît, Taillé Dans un fin drap de Gênes, — Je ne pourrai jamais m'en consoler, Coulez, mes pleurs, coulez, coulez : De ma douleur, hélas! la coupe sera pleine!... — Mais dans la poche du gilel De son habit de capitaine, Mais encor Sa montre en or, Sa montre en or avec la chaîne, Dont il m'avait promis d'une façon certaine Que j'hériterais à sa mort!... —

D'un si tendre neveu nous partageons la peine, Nous compatissons à son sort; Mais que regrettc-t-il d'abord Dans cette tragique rencontre?

Est-ce son oncle,

Ou bien la montre?


46 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XVII

LA MARGUERITE ET LES BOUTONS D'OR

Ce ne sont pas les seuls dimanches, Dimanches et jours fériés, Que la marguerite des prés Se met en frais De robe blanche; Manque de soin, ou négligence, Ta mère a pourtant dû, je pense, 0 frivole, t'en avertir : Tu vas friper, lu vas salir, Chaque jour à la revêtir, Tu vas gâcher ta robe blanche,.. — D'accord, Mais, quand les boutons d'or

S'empressent, En habit de gala, Chamarrés du haut jusqu'en bas, Auprès d'eux nous ne voulons pas Faire ligure de pauvresses! Il est assez triste déjà De n'avoir de toilette

A mettre, D'autre robe que celle-là :


DE FRANC-NOHAIN 47

Quand l'or mille Autour de nous, Robe blanche, et pas un bijou... Enfin, les gens qui ont du goût Disent : — Ça fait 1res jeune fille!... Mais au moins Prenant à témoin Les boutons d'or et leurs pourpoints Troupe éclatante et radieuse, Au moins ne nous reprochez point La note de la blanchisseuse!...

Les filles seraient moins coquettes, Plus simples et plus économes, Sans le luxe des uniformes Que de jeunes hommes

Revêtent, Et qui leur font perdre la tète, La tête et quelquefois le reste... Des boutons d'or l'habit doré

Invite,

Excite, La marguerite A de magnifiques apprêts, Et malgré l'avis de sa mère Et les plus austères discours,

Toujours Met ses plus beaux atours Pour voir passer les militaires.


18 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XV11I

LA BARBUE

Jadis, parmi les filles d'Eve, L'une d'elles s'acquil gloire et profit, dit-on, Parce qu'elle portait de la barbe au menton : Pour les femmes serait-ce donc, Comme on l'observe Ici, le rêve? Assurément Cet ornement Chez le sexe charmant Ne frappe Que par la rareté, l'originalité, Et, qui regarde A la beauté, Donnerait-il deux sous, de bonne volonté, Comme on faisait dans sa baraque, Pour l'amour d'une femme à barbe? Le Prince des poissons, Monseigneur le Brochet, Ayant un jour fait le projet De passer son peuple eu revue, Prend la liste de ses sujets : — Oh! oh! dit-il, fort alléché, Allez me chercher


DE FRANC-NOHAIN 49

La Barbue! Cette Barbue était pour lui une inconnue; Mais son nom ne semblait-il pas Promettre d'étranges appas? Ce nom, c'était tout un programme : Car si la barbe est peu commune chez les femmes, Ce n'est pas attribut que l'on trouve à foison, Assurément, non plus, chez les poissons. En attendant sa coquette

Sujette, La Poissonnière Majesté S'est demandé, — Et légitime, certes, Etait sa curiosité, — La Poissonnière Majesté s'est demandé : — De la barbe, un poisson, où peut-il bien la mettre? Et comment la Barbue a-t-elle accommodé Sa barbe, en pointe, en éventail peut-être?... — En attendant sa coquette sujette, Ainsi, de gracieux pensers tout plein la tète, S'inquiète Sa Majesté. Cependant, très émue, — on le serait, je pense, A moins, — très émue, La Barbue, Voici la Barbue qui s'avance. Le Prince des poissons l'inspecte, L'inspecte de tous les côtés. Enfin avec Un dépit mérité, Et du ton le plus irrité : — Eloignez, dit Sa Majesté (Ou je fais un malheur), éloignez de ma vue Cette vantarde

4


50 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Qui se targue D'une beauté qu'elle n'a jamais eue :

Elle est glabre Et se dit barbue!...

Cette Barbue N'a pas de barbel... —•

Combien de réputations A la légère ainsi de par le monde Inconsidérément se fondent : Nous connaissons plus d'un larron,

Qui, baron, Ou duc, ou marquis, s'intitule; Mais gratte un peu sa particule, Il n'a de noble que le nom.


DE PRANC-NOHAIN 51

XIX

L'ÉCOLIER ET LE MICROSCOPE

Des frais vallons de l'Helvétie, Chacun connaît le mets délicieux, Digne de figurer sur la table des Dieux, Que Gruyère nous expédie. Un jeune enfant, pour son goûter, Pour son « quatre heures », à l'école, Mieux que friandises frivoles Avait coutume d'emporter, Par les soins attentifs de sa prudente mère, Un petit morceau de gruyère : Gruyère, ici, En bref est mis, Ainsi qu'il se comprend de reste, Non point pour désigner cette contrée alpestre, Mais le fromage exquis Qu'elle produit. Ce jour-là, à ses condisciples, Le maître de l'enfant, son maître de physique,

D'un microscope, envoi récent Du ministère de l'Instruction publique, Cherchait à expliquer le pouvoir grossissant. Et comme, en pareil cas, rien ne vaut la pratique.


52 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Chaque enfant était invité A tenter Une expérience : Notre écolier, sans méfiance, A l'examen Microscopique Soumet le fromage helvétique, Dont il avait un morceau dans la main; Soudain, Lorsque, du microscope, Il voulut approcher les yeux, Il faillit tomber en syncope : Eh! quoi, tous ces monstres hideux Qui, sous la lentille Fourmillent, Se tortillent En mille Culbutes, C'est donc là ce régal choisi, Que lui a ménagé le maternel souci?

Merci!... On dirait d'un festin préparé par Locuste!

Trop de savoir, parfois, nous gâte des plaisi.s Que mieux vaudrait ne pas approfondir. D'une apparence qui le flatte Goûtant l'immédiat attrait, De jouir le sage se hâte : N"y regardons pas de trop près.


DE ERANC-NOHAIN 53

XX

LA MARCHE NUPTIALE

I. — LA MARIÉE.

Elle est charmante, elle est charmante, elle est char[mante,

char[mante,

Et comme le blanc lui va bien! Son voile est en vrai point d'Alençon, et lui vient

D'une de ses arrière-grand'tantes.

Oui, la mariée est charmante : Sait-on la dot Qu'elle apporte?

Lui a-t-on fait beaucoup la cour?

Est-ce un mariage d'amour? Elle est exquise, elle est exquise, elle est exquise! Et la foule rangée aux portes de l'église,

(Pas besoin de nous hâter, car Les mariés sont toujours en retard!...)

La foule est par elle conquise,

Et témoigne dans ses propos

Libres, badins, et cordiaux,

Qu'en grande tenue d'ordonnance, Chamarré par devant, chamarre dans le dos, Si venait à paraître un maréchal de France,


fl-i DITES-NOUS QUELQUE CHOSK

Ce n'est pas à lui, tant s'en faut, Qu'on donnerait la préférence... Indifférente en apparence A tant d'hommages empressés, Elle avance Les yeux baissés, Et, ma foi, l'on comprend assez Qu'elle se tienne aussi modeste, Pensant à tout ce qui va se passer, La cérémonie et le reste. Son embarras est manifeste; Mais si elle baisse les yeux Au point que, même, on dirait qu'elle louche, C'est pour tâcher de voir son nez, s'il n'est plus rouge. Ce matin, un bouton, parmi les plus fâcheux, — Il avait, celui-là, bien choisi sa journée, — D'une façon inopinée N'a-t-il pas sottement orné Tout à coup Le bout De son nez?...

II. — LE MARIE.

En habit ou en jaquette? Que mon âme est inquiète! Se marie-t-on aujourd'hui En jaquette ou en habit? Conviendra-t-il que je mette Mon habit ou ma jaquette? Pas de règle, vois, choisis, Ou la jaquette ou l'habit. Habit? Oui, non, si, peut-être... En habit ou en jaquette?


DE FRANC-NOHAÏN 55

Jaquette? Mais non, mais si... En jaquette ou en habit? Il se peut que je regrette De m'être mis en jaquette, Mais n'aurai-je pas d'ennuis Si je me mets en habit? La jaquette est plus discrète : En habit ou en jaquette? Mais n'est-ce pas impoli? . En jaquette ou en habit? Evidemment la jaquette N'est guère un habit de fête; Etrange idée, a midi, De revêtir un habit! Combien heureux nos ancêtres, N'ayant habit ni jaquette, Ils ignoraient ce souci : En jaquette ou en habit? Ils portaient des peaux de bêtes Pour tout habit ou jaquette, Et ne retiraient la nuit Ni jaquette, ni habit. Pourquoi se casser la tête : En habit ou en jaquette? On ne se met pas au lit En jaquette ou en habit...

III. — LE PÈRE DE LA MARIÉE.

Pourquoi faut-il, hélas! que nos enfants grandissent? Pourquoi faut-il, neuf fois sur dix, Qu'au bras d'un père petit et gros, Cette vierge Ait l'air d'une asperge,


56 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Un Un à côté d'un Zéro, Un grand I près d'un petit O, Marchant en tète du cortège? Verra-t-on un père hésiter A mener à l'autel, quand la noce s'apprête, Une fille en tous points parfaite, Mais qui, placée à ses côtés,

Fût-il monté

Sur talonnettes, Pourrait lui manger des pâtés, Des petits pAtés sur la tête? Il faut des époux assortis,

Mais tant pis Si entre le père et la fille L'assortiment est difficile, Et si ce père de famille, C'est lui qui semble ici conduit Par sa maman en robe blanche, Chauve et barbu petit garçon, — On cherche un brassard à sa manche, -- Dans ses vêtements du dimanche, A sa première communion...

IV. — LA MÈRE DU MARIK.

On se demande quelquefois Lorsque l'on voit Certaines soies D'une couleur étrange et désolante, Ces tissus-là, qui peut les employer? Conçoit-on pour eux d'autre usage Que de servir à habiller, Dans une île, après un naufrage, La reine de quelque peuplade anthropophage?


DE FRANC-NOHAIN 57

C'est la robe de mariage De la mère du marié. Cependant, entre telle ou toile Nuance de l'arc-en-ciel, Traditionnelle,

Essentielle, Convient-il pas qu'elle revête Pour apparaître

Maternelle, Maternelle et beau-maternelle, Une toilette violette? Le violet doit être préféré, C'est un symbole et une garantie Que l'avenir est assuré Des jeunes gens qui se marient! Quel père, en effet,

N'a rêvé De marier sa fille avec (Comme on dit) un fils d'archevêque?

V. — LK BOUTE-EN-THUN.

C'est un charmeur, et quel causeur!... Des jeunes filles

Les yeux scintillent :

Que leur dit-il? Un véritable feu d'artifice!... En le voyant toujours brillant, Et sémillant, et sautillant, Les vieilles dames s'attendrissent... Il ne sera jamais à court

De pirouettes,

De calembours,

Il est poète,

Joue du tambour,


58 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Fera des tours,

Môme un discours, Si c'est nécessaire, Au dessert; A la mairie et à l'église, Le défilé par ses soins s'organise; Et si dur que soit son métier, — Il met tout le monde en voiture : Ce n'est pas une sinécure! — Cependant il n'est pas payé... Or, si on le payait, en somme, Ça vaudrait bien cent sous de l'heure; Mais il travaille pour l'honneur, Et c'est pour cela que l'on nomme Cet aimable et plaisant jeune homme, On le nomme un garçon d'honneur.

VI. — L'AMIK DK PKNSION.

Elle est au premier rang du gracieux essaim

Des quêteuses mauves ou roses; La mariée est sa meilleure amie; il est certain

Qu'elle sait des choses, des choses...

Elle a aidé à arranger

Le voile et la fleur d'oranger,

Pour les ultimes confidences, —

Et des « Ma chère », et des « Tu penses!... »,

Riant très fort, de rien, de tout,

Taquinant le futur époux, Avec une affectueuse et spirituelle impertinence ; — Oh! vous!... —

La mariée est sa meilleure amie...

Et maintenant c'est la cérémonie :

Chacun remarque son éclat,


DE FRANC-NOHAÏN W

Elle n'a Jamais été aussi jolie! Auprès de tous elle se multiplie; On lui fait fête Quand elle quête, (— Avez-vous, avons-nous Une pièce de dix sous?) - - De la tête Un gentil salut, Et des sourires entendus... Qui donc la prétendait Jalouse? Elle veut seulement que chacun, à part soi, En la voyant ainsi, se demande pourquoi Ce n'est pas elle qu'on épouse?...

VII. — LE PETIT «ARÇON VÊTU DE VELOURS.

Avec son costume en velours, — Ah! l'amour!... — (On vous explique : C'est un van Dyck, — Sic! —) On dirait un page de cour; Son costume en velours et son col en dentelles.. La mariée à tout moment L'admire et l'appelle Auprès d'elle, L'embrasse avec emportement Pour bien montrer, apparemment, Son tempérament De maman : (Comme elle sera maternelle!... Comme elle aimera les enfants!...) Le petit garçon triomphant


GO DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

N'en recevra pas moins de gifles Dans son costume de velours, — Hélas! c'est la fin d'un beau jour!... — Car sa mère a le geste vif, Si van Dyck De sandwichs

S'empiffre, — Non mais, il fume, Ma parole!... — Et, le coeur chaviré, s'il a fripé son col, Et abîmé son beau costume...

VIII. — LR GÉNÉRAL.

Pour un cortège nuptial, il n'est rien comme, 11 n'est rien comme un uniforme! Un polytechnicien, C'est bien, Ou même un ingénieur de la marine, ou, faute De mieux, quelqu'un dans les « Trésor et Postes »; A la rigueur, on se contenterait D'un garde des Eaux et Forêts : Un garde, un garde général, ça n'est pas mal, --- Mais avoir un vrai général! Lorsqu'aux grandes orgues résonne, Mendclssohn, Ta marche fameuse, Ce que le général fredonne, Pour s'avancer de sa personne, C'est Sambre-et-Meuse; Alors il regarde Les suisses D'un oeil averti et complice : Dans lour main soudain comme luisent


DE FRANC-NOHAIN 61

Et frémissent

Les hallebardes!... Pour un cortège nuptial, 11 n'est rien comme un général : S'il pouvait seulement défiler à cheval!...

IX. - LA BELLE MADAME MACHIN.

Non, vraiment, est-ce une tenue Pour venir à un mariage? Ce corsage, non, ce corsage!... Elle eût été moins indécente toute nue!... Mais la belle madame Machin Se moque bien De ces potins Des esprits mesquins Et chagrins, Et magnifique, épanouie, Au milieu de la sacristie, Près des jeunes époux souveraine se tient :

— Chère peti* !... est-elle assez jolie!... — Elle a pris dans ses mains la main du marié, La pressant longuement sur sa poitrine émue, Elle a pris cette main, et ne la lâche plus; Lui, cependant, vaguement inquiet, Considère, Trois pas en arrière, Monsieur Machin, — c'est le mari, Mais on ne s'en douterait guère, — Monsieur Machin, épanoui,

Lui aussi, De son binocle frottant les verres... Le marié songe au destin, — Elle lui serre


62 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Toujours la main, — Au destin du mari de madame Machin...

X. — L'ONCI.IÎ DJ-. LA CAMPAGXK.

On l'avait invité, parbleu,

Parce que, Parce qu'on ne pouvait, vraiment. On ne pouvait faire autrement; Mais on espéra bien jusqu'au dernier moment . Qu'il reculerait, à son âge, Devant l'embarras du voyage, Qu'il aurait un empêchement... Et le voici; l'alerte a été chaude! Tout de même sa redingote Est une redingote à peu près comme une autre; Oui, sa cravate est un peu mince Et lui remonte dans le cou; On ne voit pas beaucoup De linge; Et surtout il faudra avoir l'oeil sur lui pendant le lunch... Mais enfin on s'en tirera tant bien que mal, Et simplement on laissera entendre : — Notre oncle est un original! Il pourrait vivre de ses rentes; Mais de Virgile épris depuis l'école, Il préfère diriger une importante Exploitation agricole...

XI. — LES INVITÉS SANS IMPORTANCE:.

Salut à ceux qui viennent pour L'orangeade et les petits fours;


DE FRANC-NOHAIN 63

Car pour ce qui est du Champagne!... Où sont les noces de campagne Où l'on buvait, où l'on mangeait pendant trois jours? Est-ce que même on leur en donne Pour la valeur de leur cadeau? Car ils ont payé leur écot : Voici une table gigogne, Un écran peint à la manière de Walteau, Voici une vierge bretonne, Coupe-papier, Presse-papier, Et des salières, Et des cuillers, Des petits couteaux à dessert Pour trente ou quarante personnes... Et c'est à peine s'il y a Du jambon, et pas De foie gras!... A défaut d'un repas De noces, Serons-nous mieux nourris au moins pour le divorce?...

XII. — LE POÈTE.

C'est un ami, un vieil ami

De la famille, Celui qui n'a pas réussi. Je vous ménage une surprise, avait-il dit, Quand vous marierez votre fille!... — Cette surprise, on la connaît, On sait qu'il compose en secret, Des quatrains, sonnets, Ou distiques, —


64 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

On arrondit comme on peut son budget, — Pour quelques spécialités pharmaceutiques... Il faudra en passer par là, Et nous boirons jusqu'à la lie, Nous boirons cette poésie. Plein d'une feinte bonhomie, Au milieu des oh! et des ab! Le père insiste : — Allons, poète, on te réclame, Vas-y de ton épithalame!... — Oh! pas besoin de le prier, 11 tient tout prêt son morceau de papier, Où « hyménée » Rime avec « fortunée »; Il lit parmi les rires étouffés des mariés, Et les conversations particulières, — Sans trêve Poursuivant son rêve, — - Plus moyen de le faire taire...

Mais Pimiterai-jc aujourd'hui Quelle leçon pour le poète, Pour le poète que je suis! Et voilà pourquoi je m'arrête : Gens de la noce, en allez-vous; moi, j'ai Uni.


DE FRANC-NOHAIN 65

XXI

LES HOMARDS

Chez un de ces traiteurs, à Paris, réputés, Dont les gourmets de qualité Font la cuisine consacrée, — Femmes charmantes et parées, Célébrités du Boulevard, Et de l'Art, — Venait de débarquer tout un lot de homards Par Le plus récent train de marée. De la rive atlantique encor frais émoulus, Nos jeunes crustacés n'avaient jamais rien vu, Tout leur est merveille Nouvelle; Mais ceci vient porter le comble à leur stupeur : Ils aperçoivent l'un des leurs, Qui, d'une couleur Ecarlate, Resplendit de la tête aux pattes. Vainement, cependant, ils lui font des saluts, Multipliant à son adresse Témoignages de politesse; Las! il n'en est ni moins, ni plus,

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GG DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Le magnifique homard rouge Ne leur souffle mot, ni ne bouge... — Evidemment, il fait son fier, — Ont pensé les naïfs habitants de la mer, — Mais nous devons lui apparaître Si mal mis, de si vilain air!...

Il est clair Qu'il ne veut pas nous reconnaître... Quand donc aurons-nous, comme lui, L'air et les habits De Paris?... — A se réaliser, trop courte fut l'attente De leur rêverie imprudente : Le soir même, le cuisinier Les emportait dans son panier Et les plongeait dans l'eau bouillante, D'où leur carapace sortit, Et leurs pattes, rouges aussi :

Cuits Sans doute étaient-ils plus jolis, Et leur gloire plus éclatante... Mais étant cuits, ils étaient morts, Et alors Q'importcnt les honneurs, qu'importe le décor, Qu'importent la pourpre et les ors?

Cela fera, à ce qu'il semble,

Mais on s'en avise trop tard,

Une belle patte au homard,

Comme, à l'homme, une belle jambe!.. .


DE FRANC-NOHAIN 67

XXII

LAMPISTERIE

La lampisterie est cet endroit plein de silence,

Où sont les lampes,

Où, dans les huiles et les pétroles,

Les mèches trempent,

Les mèches molles, —

Lampisterie, endroit obscur où sont les lampes.

Et le lampiste coule là,

Coule des jours monotones et sans éclat,

Sans gloire, sans smart : — en général,

Le lampiste s'habille mal,

Et les occasions sont rares,

(Peut-être le premier

Janvier?)

Bien rares où le chef de gare

Serre sa main, sa main loyale,

Mais sale.

Mais le lampiste est un modeste, Qu'inquiètent peu les égards : Il se fiche du tiers, du quart,


G8 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Et du ziste comme du zeste, — Pourvu que les lampes lui restent.

Il ne demande même pas à monter en grade :

Tout au plus, parfois, songe-t-il

Que, s'il avait des appointements comme Rothschild,

Peut-être mettrait-il une autre huile

Que celle de l'administration, dans sa salade...

(Et puis, au fond,

C'est encore une affaire d'appréciation.)

Lampistcrie, endroit plein d'ombre et de silence, où

[trempe La salade du lampiste, dans l'huile des lampes.


DE FRANC-NOHAIN 69

XXIII

LES MELONS ET LE MINISTRE DE L'AGRICULTURE

Pour qui sont ces drapeaux flottants, Ces guirlandes, ces banderoles, Ces lampions, ces girandoles? C'est le ministre qu'on attend, De l'Agriculture s'entend, Car il vient présider le Comice Agricole;

Et, fidèles au protocole, Dans l'assistance il n'est personne qui n'ait mis Qui son habit noir, et ceux qui N'ont pas d'habit, Leur redingote, Et, les uns comme les autres, Fièrement portent Un chapeau Haut. Les chapeaux se lèvent, s'agitent : Du ministre, Voici le train; — Vivent la République et les Républicains! — Le ministre a un mot aimable pour chacun,


70 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Et puis commence sa visite; Il félicite, il félicite :

— Les beaux légumes, les beaux fruits!,.. —

Agriculture, Horticulture, Tous les produits De la culture, Il les admire à toute allure, Mais nul admirateur n'est plus fervent que lui...

— Bravo 1 bravo 1 Merci 1 Merci!

Merci pour moi et pour la République! — Voici des fruits, des fleurs, des feuilles, et voici Quelques palmes académiques... Mais il reste à voir les melons, Allons! Il en est, paraît-il, certains échantillons, — Vous verrez, monsieur le Ministre, ils sont énormes! Mais où sont-ils? Voulant recevoir dignement Ce membre du Gouvernement, Les melons, au même moment, S'étaient changés en hauts de forme... Le Ministre et sa suite étaient flattés, en somme, Mais ils furent aussi un peu désemparés... De si haut rang soient les personnes Qui nous rendent visite et qu'il faut honorer, N'hésitons pas, sans vains apprêts, à demeurer Et nous montrer Tels que nous sommes.


DE FRANG-NOHAIN 71

XXIV

L'ARROSOIR ET LA PLUIE

Avec dédain et raillerie La pluie Regardait l'arrosoir joufflu s'époumonner A donner Aux pauvres salades flétries, Aux petits pois atteints de la pépie, Aux tristes fleurs du jardinet, Une eau rapidement tarie. —■ Le malheureux arrive à peine à les mouiller, Dit-elle, En dépit de son zèle, Il n'a pas de sa tâche accompli la moitié : Si moi-même Je ne m'en môle, Ces plantes vont sécher sur pié, Et vraiment c'est une pitié!... — Aussitôt dit, la pluie, en trombe,

Tombe, Tombe, et bientôt tout le jardin Est transformé on flaques, En lac,


72 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

N'est plus que rigoles, Ravins, Tant et tant elle dégringole; Fleurs, légumes, atteints par un même destin Ne forment plus qu'un horrible mélange, Et gisent noyés dans la fange; Et la pluie, encore et toujours, Toute fière d'un si beau tour, Tape sur l'arrosoir comme sur un tambour : — Voilà comme je suis, voilà comme j'arrose!... Moi, je fais grandement les choses!... —

L'excès en tout est un défaut : On l'a dit avant moi, en vers ainsi qu'en prose; De l'eau, Il en faut, Mais pas trop, Et le mal et le bien sortent des mêmes causes; Les dons heureux dont tu disposes Ne vaudront que trouble et tourment, Sans la mesure et le discernement.


DE FRANC-NOHAIN 73

XXV

LE HANNETON

Les hannetons passent, communément,

Pour n'avoir pas grand jugement.

Pleins d'une verve hurluberlue, Vous les voyez s'envoler tout à coup, Tourner de-ci, dc-là, sans savoir où,

Donnant de la tête partout,

Comme s'ils avaient la berlue.

Les chasser et s'emparer d'eux,

Pour l'écolier industrieux, Est, dans les mois d'été, le plus plaisant des jeux.

Vous savez comment on opère : Par sa patte est lié notre coléoptère,

Par la patte ou bien par le col;

On l'invite à prendre son vol;

Puis, pour le ramener au sol,

On tire sur le fll : — Hop! terre!... — (Est-ce de la que vient le nom « coléoptère»?) Un hanneton volait ainsi au bout du fll.

Qu'un enfant espiègle et subtil

Serrait dans sa main diligente.

Ce rôle, semble-t-il, enchanta


74 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

L'insecte de bure vêtu.

— Où vas-tu? —

Lui demande une mouche appliquée à la vitre Qu'il vient frapper de ses élytres. Il bourdonne, et fait l'important : — Ne vois-tu pas le jeune enfant Qui sagement marche à ma suite?

On m'en a confié la garde et la conduite.

Le pauvret, s'il ne m'avait pas, — Que de faux pas Je lui évite..., — Pour l'emmener ici et là, Et modérer, quand il est las, Ses longues courses trop rapides I...

Au moyen de ce fil, je le tiens par la main, Et, toujours dans le bon chemin, Je suis son mentor et son guide.

Pour diriger l'Etat, combien de hannetons! Notre République en est pleine. Ils proclament, sur tous les tons, Leur influence souveraine, Et croient mener quand on les mène.


DE FRANG-NOHAIN 75

XXVI

PIGEON, VOLE...

Le jeu de pigeon-voie est, pour les amoureux, Un passe-temps délicieux, Mais, bien mieux, Il permet de faire Des études de caractère, Et de futurs époux, en jouant à ce jeu, Recueilleront l'un sur l'autre, tous deux, Des renseignements précieux. Au joli temps des fiançailles, Jeune fille, jeune garçon, Ne manquez pas, vaille que vaille, De jouer au jeu du pigeon : Ainsi Léonie et Léon. — Pigeon, voici... — dit l'enfant blonde, Et aussitôt, comme il se doit, A son appel, Léon lève le doigt, Salue et sourit à la ronde;

Après quoi, Notre mutine Léonie Va donner à sa fantaisie Libre cours, Et, dans ses discours,


76 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

S'applique à témoigner d'une aimable folie,

Par quoi Léon soit pris de court, Qu'elle invite à traiter comme des volatiles Le chameau du désert ou le poisson des mers, Les ustensiles Les plus divers, Auxquels apparemment il serait difficile

De se promener a travers Les airs, Mais qui font à Léon lever un doigt docile...

De joie et d'orgueil triomphant : — Un gagel ■— annonce en trépignant la blonde

[enfant, —

Un gage! un gage! encore un gage!... —

Débonnaire et sans sourciller,

Léon se laisse dépouiller De son mouchoir, de son crayon, et de ses clés,

Bref des menus objets d'usage :

— Un gage, un gage, encore un gage!... —

Mais quoi, Léon, serait-il vrai? Seriez-vous à ce point ignorant ou distrait, Que vous prêtiez à la vache des ailes,

A un tambour, un pot de grès,

Ou une paire de bretelles 1

Cher Léon, vous exagérez. — Mais puisque Léonic y tient, et le proclame,

A répondu l'ingénieux garçon, Quand elle affirme : Tambour, vole! — pourquoi non?

J'y souscris de toute mon âme, Sachant qu'il ne faut pas contredire une femme,

Surtout lorsque l'on a raison.


DE FRANC-NOHAIN 77

XXVII

L'ÉCUYÈRE

Des dames âgées m'ont confié

Qu'à quinze ans, — ce n'est pas hier, —

Elles eurent, d'être écuyères,

La vocation impérieuse et singulière :

Je m'en doute assez volontiers,

Bien qu'à première vue on n'y penserait guère.

Combien de dames, de la meilleure société,

Pleines de sens et de piété,

D'austérité,

Je dis austères,

Qui ont épousé des notaires,

Des officiers ministériels ou de santé,

Des députés,

Bonnes épouses et bonnes mères,

A quinze ans ont pu souhaiter

Débuter

Dans un cirque comme écuyères.

Sur une grosse jument baie Dont la queue balaierait l'arène, — Vingt écuyers forment la haie, — Passer majestueusement comme une reine... Voici que prélude l'orchestre :


78 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Est-ce,

Est-ce la Valse Bleue ou le Domino Noir?

Sveltc et leste,

D'un joli geste,

Elle s'évente avec un mouchoir :

Est-ce la Valse Bleue ou le Domino Noir,

Auquel, en son honneur, a préludé l'orchestre?

Rien qu'à la voir

Les habits noirs,

Les habits noirs ont crié : Peste!

Voici le clown bariolé,

Si laid, si comiquement laid,

Mais de laideur

Intelligente :

La coïncidence est frappante

Combien il ressemble à la tante,

La tante de la débutante,

A sa vieille tante d'Honfleur

(Sinon qu'elle a plus de moustache),

— Mieux encore à son confesseur, Le vicaire de Saint-Eustachc, —■

Il lui a tendu sa cravache,

Et, grotesque, un bouquet de fleurs...

Maintenant autour de la piste

S'accomplissent

Les exercices :

Elle bondit comme une biche,

— Comme on le voit sur les affiches, — Touchant presque les girandoles, —

Et la jument baie caracole, Haute école,


DE FRANC-NOHAIN 79

Pas espagnol, —

Los habits noirs ont crié : Fichtre!...

... Que de fois, que de fois ainsi,

Pieds nus, en chemise de nuit,

Et tenant les bras arrondis,

Que de fois, en rentrant du cirque,

La fillette s'exerce au

Saut,

S'exerce au saut des cerceaux,

Sur son sommier élastique...

Cela se passe sans témoins;

Il n'en sera ni plus ni moins :

Ecuyère,

Ni prou, ni peu,

La cuillère

Du pot-au-feu

Plus tard, occupera ses soins : —

Elle fera des confitures,

Et elle aura peur en voiture, —

Il n'en sera ni plus ni moins...

Mais il demeure

Un petit coin

De son âme et de son humeur

Que son époux ne comprend point :

Jeu moqueur

De la destinée,

Souvenir des jeunes années,

Toutes les femmes ont dans le coeur Une écuyère désarçonnée.


80 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XXVIII

LE ROSSIGNOL ET LE PERROQUET

— Rossignol, rossignol, disait le perroquet,

De ta voix lu fais grand vacarme; Mais si tu veux laisser, la nuit, dans les bosquets

Tes auditeurs interloqués,

Variant enfin ton programme, Il faut leur demander s'ils ont bien déjeûné, Ou leur ordonner : — Portez, armes I — C'est alors seulement que ces messieurs et dames

A bon droit seront étonnés. Ecoute-moi plutôt, et vois si je m'attarde

En sempiternelles roulades

Qui n'ont de sens ni d'intérêt;

Mais, chante avec moi, camarade :

« Quand je bois du vin clairet,

« Tout tourne, tourne (prends-y garde I)

« Quand je bois du vin clairet

« Tout tourne au cabaret!.,. »

Ou quelque autre chanson gaillarde,

Quelque autre refrain guilleret I — Ainsi au rossignol parlait le perroquet.


DE FRANG-NOHAIN 81

Mais l'héritier de Philomèle Ne s'émeut pas de ces avis : — Ces ritournelles, Ces traits d'esprit, O perroquet, les auriez-vous appris, Si Vous aviez comme moi une voix naturelle? Vous avez de l'instruction, Moi, j'ai le don : C'est autre chose... —

Ce n'est qu'aux perroquets qu'on apprend à parler; Laissons, sans souci de nos proses, Laissons, loin des maîtres moroses, Les rossignols rossignoler.

6


82 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XXIX

LE BOUC QUI S'ÉTAIT FAIT RASER A L'AMÉRICAINE

C'est, chez les boucs, une tradition, Sans vouloir consulter les princes de la mode, Que toujours de même façon Leur barbe, au menton, S'accommode. Point de ces futiles soucis Dont tant d'humains ont leur âme occupée : Faut-il porter la moustache coupée, L'impériale, ou bien les favoris?

L'un d'eux pourtant, — de quelque biche Fut-ce le caprice Amoureux? — Un jour n'inventa rien de mieux Que de supprimer sa barbiche. Tous les autres boucs, aussitôt, Affectent De détourner la tête, Et de ne plus le reconnaître, Et jusques aux Petits chevreaux


DE FRANC-NOHAIN 83

Qui, dans la rue,

Huent Et conspuent Sa face glabre et saugrenue... Les chiens, gardiens fidèles du troupeau, Comme à quelque bête sauvage, Sur son passage Montrent les crocs. Mais voici l'insulte suprême, Voici vraiment le dernier coup : La belle, dont il a voulu suivre le goût,

Voici que la belle elle-même, Qui doit le consoler d'un injuste dédain : — Fâcheuse, a-t-elle dit, votre métamorphose; Mon cher, vous avez l'air d'un

Daim, — Il faudra trouver autre chose 1... — Et par tous Ainsi rejeté, — Déjà les chiens s'élancent à ses trousses, — Victime d'un excès d'originalité, Le malheureux s'en va, en un lieu écarté, Attendre que sa barbe au plus vite repousse.

Laissons là un chic emprunté Aux clients de l'agence Cook :

Celui est un sot, qui renie

Sa race, ensemble, et sa patrie, —

Boucs, portons notre barbe en bouc.


84 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XXX

LA GRENOUILLE DE GALVANI

Les grenouilles de maintenant,

Vous pensez bien qu'elles n'ont cure De ressembler au boeuf, d'imiter sa carrure, Comme celle jadis dont la mésaventure

Fut mise en vers impertinents;

Apparaître grosse, plus grosse Que les monstres bovins qui labourent la Beauce,

Non, cela ne les tente point, Et quand elles prieront le ciel qu'il les exauce, Car la mode du jour n'est plus à l'embonpoint, L'idéal est tout autre où leur rêve se hausse...

Est-ce que l'électricité,

Ou oui, ou non, aura été

Un bienfait pour l'humanité? C'est un problème Qu'ici même Je n'ai l'intention ni le temps d'aborder;

Mais" des merveilles électriques,

Sachez que grenouilles se piquent Que la découverte Fut faite

Par quelqu'une de leurs ancêtres,


DE FRANC-NOHAIN 85

Et prétendent que Galvani En usurpa le bénéfice, Que c'est un déni

De justice, Et que les rues Et les statues, Qu'on dédie à cet inventeur, Devraient porter, non pas son nom, mais bien le leur. Et l'on voit nos batraciennes Qui prennent Des airs importants Et vont à travers les étangs En accusant l'ingratitude humaine : Sans le martyre De leur grand'mère, Qu'il avait suspendue à un balcon de fer, Ce Galvani que l'on admire, Ce Galvani, qu'aurait-il découvert? Le mérite n'en revient ni A Galvani, Ni à Volta; On s'est paré de leurs propres dépouilles...

Toute la gloire des savants, Devant lesquels on s'agenouille, Soumise au hasard décevant, Dépend-elle ainsi et souvent D'une grenouille?


86 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XXXI

LES MOUETTES ET LE CUISINIER DU NAVIRE

Pour la première 1 fois, d'un vaisseau de haut bord, Un jeune capitaine assurait la conduite;

Ce marin avait du mérite,

Mais il s'en croyait plus encor : La jeunesse est présomptueuse, c'est son tort,

On s'en corrige par la suite,

Avec l'âge et les coups du sort.

Dans sa tunique aux ancres d'or, Et tout fier des larges galons de sa casquette, Notre navigateur, du haut de la dunette,

Inspecte, d'un oeil conquérant, L'Océan; Derrière le bateau voltigent des mouettes.

— Ces oiseaux, pense-t-il, ont su Que par mes soins la route avait été tracée,

Et, en bêtes bien avisées,

Tout le long de la traversée,

Elles ne me quitteront plus,

Eclatant hommage rendu, —

En est-il de meilleure preuve? — A mes talents, à ma science de la manoeuvre!... —


DE FRANC-NOHAIN 87

Au même instant passe un autre bateau. Qui naviguait en sens inverse, Et dans son sillage aussitôt, Laissant notre Jean Bart stupéfait et quinaud, Et lui brûlant la politesse, Voilà mouettes qui s'empressent : — Sentez-vous quelle odeur Divine De cuisine? Ce bateau, en passant, nous invite, mes soeurs, A déjeuner avec son équipage; Ceux-ci ont fini leur repas, Près- d'eux ne nous attardons pas, — Au revoir donc, Messieurs, merci, et bon voyage 1... * Ces gens que tu entends crier, Et se précipiter, qui donc est le premier Qui les inspire et qui les mène? On croit qu'ils font cortège au capitaine, Ils escortent le cuisinier.


88 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XXXII

LA MACHINE A ÉCRIRE

Quelle dépense, Quand on y pense, °

D'énergie et de patience, Fut nécessaire aux premiers maîtres, Qui, simplement, apprirent

Ses lettres A la Machine à écrire!... Car enfin, il faut bien se dire Que la Machine à écrire n'a pas Appris ça Par grâce d'Etat, Et qu'il a bien fallu pour elle, Comme pour le commun des mortels, Commencer par le b, a, ba.

D'autant que tu supposerais à tort Que la Machine à écrire, d'abord, Etait pourvue des plus riches trésors D'une intelligence remarquable : La Machine à écrire, ainsi que chacun sait, Est une espèce de crabe, Et les crabes n'ont jamais passé Pour intelligents à l'excès...


DE FRANC-NOHAÏN 89

D'une cuisson presque impossihle, D'un goût étrange, Un vague goût De vernis et de caoutchouc, Ceux-là n'étaient pas môme comestibles : Or, que faire d'un crabe, à moins qu'on ne le mange?

Un sociologue ingénieux Eut alors cette idée subtile : — Il n'est créature de Dieu, Qui ne puisse, raisonnait-il, '

Et ne doive se rendre utile; Ce n'est que pure question, Question d'adaptation. Voyons donc A quoi ces crabes seraient-ils bons? A première vue ceci éclate :

J-a multiplicité de leurs pattes Doit, pour peu que l'on y insiste, Doit les faire aptes, Quant au doigté, A rivaliser avec Liszt...

Mais multiplier les pianistes, Serait-ce vraiment un service

A rendre à l'humanité? C'est assez, à n'en pas douter, C'est assez de ceux qui existent! Songeons plutôt au labeur dur Des pauvres hères, courbés sur D'interminables écritures : Pour les aider dans leur tâche pénible,


90 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

— Ils y excelleront a coup sûr, — De nos crabes faisons des scribes!

Le plus ardu, je le répète,

Dut être De leur montrer leurs lettres; On y occupa bien des veilles : Mais après, tenez pour certain Que la main De ces écrivains, D'une agilité sans pareille, — On n'a pas tant de doigts en vain! — La main des crabes fit merveille!...

Leur écriture ne révèle, Par exemple, il faut le noter, Au graphologue dépité, Aucune espèce d'originalité, Aucun caractère personnel. Mais c'est ce qui se passe, en somme, Pour les élèves des couvents, Qui, par genre, le plus souvent, Ont une écriture uniforme. Toutes fières de ce qu'elles savaient Leur alphabet, Les majuscules, Y compris les points et virgules, Les Machines à écrire se sont appliquées A de telles manières distinguées...

Par certains points pourtant persiste, — Avec sa marche de travers, Le crabe est le rapin des mers, — Par certains points pourtant persiste


DE FIIANC-NOHAIN 91

Leur nature de crabes humoristes. Et, qu'il te plaise ou te déplaise, Ils ont cette manie niaise, En souvenir peut-être, et pourquoi pas, Du temps qu'ils prenaient leurs ébats Avec des huîtres portugaises, — Mais, qu'il te plaise ou te déplaise, Il en faudra passer par là : Mets-toi bien ceci dans la tête, Ils n'écriront pas une lettre, Sans un léger accompagnement, — Pas autrement, — De castagnettes.


92 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XXXIII

LES TÊTARDS OU L'AVEUGLEMENT MATERNEL

Mamnn Grenouille, dans L'étang De toute la gent Aquatique, • Maman Grenouille, en ce moment, Reçoit d'empressés compliments : Elle a mis au monde un enfant Magnifique, — Vous m'en direz tant! ■— Ainsi les compliments s'expliquent... Près de la fleur d'un nénuphar S'agite le petit têtard : Et les commères en extase,

Coassent Devant cet espoir de la race; Et maman Grenouille l'embrasse, Et le cajole, et le mignotte; — C'est qu'il n'est pas comme les autres, Dit l'orgueilleuse hatracienne; Voyez donc,

Non, Voyez ce front,


DE FRANC-NOHAIN % 93

S'il n'est pas de dimensions

Très nu-dessus de la moyennel Le développement de sa boîte crânienne,

Par sa surprenante grosseur

Révèle déjà un penseur! En vérité je vous le dis, mes soeurs,

Qu'à mon enfant Dieu prête vie;

Avec une tète pareille, Il ne pourra manquer de faire des merveilles (Il porte sur son front la marque du génie), Dans la mathématique ou la philosophieI...

— De larmes de fierté se mouillent Les yeux de la mère ravie, — En vérité, mes soeurs, je vous le dis! —

Cependant le têtard grandit,

Et, grandissant, devient grenouille,

Et, grenouille, il a, pauvre mère, Une tête et un front de grenouille ordinaire...

Se berçant de telles chimères, Nourrissant pour leurs nourrissons Les plus hautes ambitions, Tandis que l'avenir ramène Rapidement ces phénomènes Aux plus simples proportions, Les mères sont toutes les mêmes, Mais n'est-ce pas aussi pour cela qu'on les aime!...


94 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XXXIV

LA REVENDICATION DES-CANAUX

Les canaux ont dit : — Nous avons plein le dos,

Nous avons plein le dos d'être des canaux latéraux.

Oh! d'abord, sortir d'une source,

Une source, avec de la mousse,

Et des petites fleurettes autour,

Et des bergers qui parleraient d'amour!...

Mais de bergers, de bergères, — bernique!...

Nos Naïades et nos Tritons

Sont

Des ingénieurs des Chaussées et des Ponts :

Et nous sortons de l'Ecole Polytechnique.

On aggrave cncor notre sort

En nous affublant de noms à coucher dehors,

Des noms dénués de toute poésie :

Nous ne prétendons pas qu'on nous dise Voulzie,

Mais enfin était-il besoin

De nous appeler les canaux de l'Ourcq ou du Loing!.

Et les écluses, non, mais, les écluses!... Croyez-vous que ça nous amuse?


DE FRANC-NOHAIN 05

Tantôt en bas, tantôt en l'air, — Montagnes sinistrement russes — C'est a nous donner le mal de mer, Les écluses!...

Ah! pouvoir parmi les prés

Serpenter à notre gré,

Faire des circuits, des zigzags,

Avoir des tourbillons, des vagues, Déborder aussi quelquefois : 8

Ah! ne plus marcher toujours droiti

Regrets superflus, plaintes vaines,

Aujourd'hui, tout comme demain,

Comme hier, comme après-demain,

Et les jours des autres semaines,

Nous suivons le même chemin

Rectiligne, sans imprévu, toujours le même :

Car nous sommes les mornes canaux,

Aux rives monotones et tristes,

Que des ingénieurs peu artistes

Tracèrent, en s'appliquant, avec leurs niveaux;

Et nous berçons notre mélancolie Au rythme lent du pas des ânes et des mulets, Qui traînent les bateaux plats, pesants et laids, Chargés de charbon ou de poteries.


90 DITESNOUS QUELQUE CHOSE

XXXV LA COMPLAINTE DE MONSIEUR BENOIT

Dans sa coquette maison de campagne de Saint-Mandé, Monsieur Benoit, hier matin, s'est suicidé.

On peut dire que c'est joliment désagréable pour sa

[famille Et sans doute aurait-il mieux fait de rester tranquille;

Avec ça que c'est une fichue existence que je prévois, Dès lors, pour cette bonne madame Benoit;

Cette pauvre mademoiselle Benoît est également bien

[à plaindre, Elle qui allait épouser un riche industriel de l'Indre;

Et le fils Benoit, un garçon si rangé et si travailleur... Faut-il qu'il y ait des gens, tout de même, qui a du

[malheur 1 Le plus désolant, c'est que c'est encore une histoire de

[femmes*: Monsieur Benoît était d'un naturel léger, Mesdames...

N'empêche que toute la famille est allée a l'enterrement: Et il faut avouer qu'il leur était bien difficile de faire

[autrement.


DE FRANC-NOIIAIN 07

XXXVI

LE PIGEON VOYAGEUR

C'est depuis La Fontaine une tradition Que la pigeonne et le pigeon Tous deux nous donnent, Pigeon, pigeonne, Des époux unis tendrement Le modèle le plus charmant; Des époux, ai-je dit; il disait des amants, Mais n'est-ce pas la même chose, en somme? Tant pis pour qui juge autrement. Aux colombiers du voisinage, Il n'était plus gentil ménage, Plus gentil, Ht mieux assorti, Que les deux pigeons que voici. L'un ne pouvait battre de l'aile, Que l'autre, attentif et fidèle, Que l'autre n'en battit aussi, Et la même ardeur conjugale A chacun faisait part égalo Dans la joie et dans le souci. — Ah! disait le pigeon frémissant, que je meure S'il me faut jamais te quitter! —-

7


98 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Et la pigeonne : — En vérité,"

Moi, je mourrais a la môme heure!... —

Là-dessjs, dans le colombier,

Le pigeon se voit confier

Une mission délicate :

II s'est bien fait un peu prier,

Tout de môme, au fond, ça le flatte; On lui a mis une bague à la patte;

Il est désormais le courrier Des diplomates Et des soldats. Et la pigeonne en vain s'attriste et désespère : — Que voulez-vous, ma chère, il faut servir l'Etat;

Songez aux soins de ma carrière,

Dont sur vous rejaillit l'éclat. — Résultat :

L'épouse, la journée entière,

La journée et souvent la nuit,

Devra demeurer au logis,

Mélancolique et solitaire.

Epoux qui poursuivez le rêve essentiel De prolonger votre lune de miel, Et qui n'avez pour objectif unique

Que votre bonheur domestique,

Fuyez les fonctions publiques

Et les honneurs officiels.


DE FKANC-NOHAIN 09

XXXVII

SIMPLE LÉGENDE

J'ai rêvé d'une petite gare, dans un pays perdu, Où personne, jamais personne, ne serait descendu.

Et alors, lorsque le train passe,

Le chef de gare aurait des gestes pleins de grâce,

Et de bons sourires engageants;

Et tout le personnel serait casquette basse,

Et saluerait même les gens

Qui voyagent en troisième classe...

Mais personne pourtant, jamais, Personne ne s'arrêterait.

Et l'on verrait aussi paraître

La femme du chef de gare à sa fenêtre,

Blonde, au visage épanoui,

Très accorte

Quoique un peu forte,

Entourée de quatre petits,

Roses et joufflus, pour montrer comme

L'air du pays

Fait aux enfants un bien énorme...


100 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Mais, malgré l'appel accueillant de sou visage, Et l'opulence de son corsage, On ne s'arrêterait pas davantage.

Puis une fois, une seule fois,

■— 0 joie! —

Un gros monsieur aurait ouvert

La portière :

— Monsieur, soyez le bienvenu!... —

Dirait le chef de gare, étrangement ému.

Mais, en le regardant à peine,

Et sans prononcer un seul mot,

Le gros monsieur repartirait presque aussitôt,

Satisfait d'avoir satisfait à l'hygiène...

Personne plus n'est descendu, Et le chef de gare s'est pendu.


DE FRANC-NOHAIN lût

XXXVIII

LE SINGE, LE PERROQUET ET LE GARDIEN DU TROUPEAU

Le Singe, en grimaces prodigue,

Jadis avec le Perroquet, Oiseau dont on connaît l'impertinent caquet,

Tous deux fondèrent une ligue. Le Singe, le premier, avait ourdi l'intrigue,

Et dit au second ses desseins :

— Je sais me servir de mes mains, Croquer une noisette et peler une figue, Regarder au travers d'une glace sans tain, Me dresser tout debout et marcher droit et digne,

Bref, pour ressembler aux humains,

Rien ne me manque, on en convient, Rien,

Rien, au juste, que la parole. Toi qui parles, mon cher, comme un maître d'école,

Unis donc tes talents aux miens : Tu parleras, moi je ferai les gestes,

Et, par le ciel que j'en atteste,

Nous devons ainsi, toi et moi, Aux autres animaux imposer notre loi,


102 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Leur apparaître un envoyé céleste, Et à notre profit détrôner l'Homme-Roi. —

Pacte conclu; aussitôt nos deux drôles Se mettent en campagne : assemblage parfait, Couple charmant et plein d'attrait, Le Singe gravement portait Le Perroquet sur son épaule. Un enfant aperçoit ce spectacle nouveau; .11 menait des dindons avec une baguette. Le Singe s'empresse, s'arrête : — Régalons-le d'un compliment honnête, Dis-lui bonjour, et que le temps est beau!...- — Souffle-t-il à son interprète. Mais la baguette aux mains du gardien du troupeau Inquiète à ce point l'oiseau, — On répète que la parole Vole, — Qu'il s'envole en effet sur l'arbre le plus haut, Laissant le Singe tout penaud Au milieu de ses révérences.

On peut avoir le sens de l'à-propos, Mais être privé d'éloquence; La réciproque est vraie; en toute circonstance, Le difficile est, sans détours, D'accorder l'acte et le discours.


DE FRANC-NOHAIN 103

XXXIX

LE RENARD OU LES RÉPUTATIONS

Je n'ai jamais beaucoup fréquenté le renard;

Ceux qui célèbrent sa finesse,

Je suppose qu'ils le connaissent,

Et n'en parlent point au hasard. Je m'en rapporte donc à leur expérience; Et puisque l'on admet comme article de foi Qu'à la ville, à la cour, aux champs ni dans les bois,

Il n'est de matois plus matois, Je le crois Si chacun le pense. Dans une métairie, où ses tristes exploits

Semaient chez les poules l'effroi,

Le deuil au coeur de la fermière,

— Ah! disait-on, ce maudit-là,

Ce chenapan, ce scélérat,

Qui donc, et par quelle manière,

Qui donc nous en délivrera? —

On tient conseil, on délibère,

Car on sait que, dans toute affaire,

Ou pour la paix, ou pour la guerre, — Délibérons toujours, et nous verrons après.» —


104 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Ce qui d'abord importe est de délibérer. A ce plan de campagne, à la lin, l'on s'arrête : Pour attirer Hors du terrier Où le renard fait sa retraite, Pour attirer ce goinfre peu

Scrupuleux, Dedans le proche chemin creux, Qu'on imite l'appel d'une poule en détresse. A ce cri, de lui bien connu, Nul doute alors qu'il ne s'empresse Vers le régal inattendu : Nous serons là cachés par une haie épaisse, Tout prêts à lui sauter dessus. ■— Et l'on fait comme convenu : Son rôle à chacun dévolu, L'imitateur est d'une telle adresse, — (On l'aurait payé un bon prix Dans un music-hall de Paris; Dans un repas de noce il eût fait des conquêtes!...) Caqueté De façon si parfaite, Qu'un coq môme s'y fût mépris... Mais cet artiste prend une peine inutile,

Et se dépense en vains efforts : Le renard est bien là pourtant, on voit d'abord Son museau qui pointe dehors, Mais il demeure impassible, immobile, Le chant du séducteur est pour lui sans appas, Il ne se dérangera pas. Et là-dessus on s'émerveille : —• Ah! ce renard, ah! ce renardI Comme il a aussitôt flairé le traquenard! On se lève toujours trop tard


DE FBANC-NOHAIN 105

- Pour attraper une bote pareille... — Or sa finesse ici n'avait eu nulle part : Simplement il n'avait rien entendu, rien, car Il était un peu dur d'oreille.

D'esprit et de subtilité, Ta réputation une fois établie, Malices et bons mots seront partout cités

Comme étant ta propriété,

Dont chacun pâme et s'extasie;

Tu n'as plus à t'inquiéter : Et l'on tient au besoin pour un trait de génie

Ce qui n'est qu'une infirmité.


106 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XL

DANS LE PETIT JARDIN DU GARDE-BARRIÈRE

Dans le jardin du garde-barrière, —

Jardin qui n'est

Qu'un jardinet,

Où de parties de golf, ou môme de croquet

Difficilement se pourraient faire :

(Mais ce ne sont pas la des jeux de garde-barrière)

Dans le petit jardin du garde-barrière,

Poussent des pois, des carottes, et des navets,

Et,

Et autres plantes potagères.

Quelle satisfaction, le soir : Le train passé s'enfuit et fume... Pour la bonne soupe que parfument Des choux a soi, d'autochtones légumes, Hardi, hardi l'arrosoir!...

Et la famille tout entière

Interroge, l'oeil anxieux, la cloche de verre,

Où, majestueux, se préparc,

— Problème, espoir, — le melon, dont

On projette de faire don,

Très diplomatiquement, au chef de gare.


DE FRANC-NOHAIN 107

Et puis, et puis,

Il y a aussi le petit coin bordé de buis,

Où sont les fleurs :

Admirez les jolies pensées,

Pieusement et copieusement arrosées,

Avec ardeur, le coeur rêveur,

Par la fille aînée, fiancée

Au jeune et vaillant aiguilleur...

C'est là que les grands tournesols,

Rongés d'une ambition folle,

Regardent, jaunes de dépit,

La gare, dont les feux, là-bas, brillent dans la nuit,

Et les attristent, —

Eux qu'éternellement poursuit,

(Bisque!... bisque!...)

Cette idée fixe :

Etre un disque! —


108 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XLI

LA PIE ET L'ÉPOUVANTAIL

Dans les branches d'un cerisier, Un jardinier avait hissé Un mannequin difforme,

Enorme, Coiffé d'un chapeau haut de forme. Il pensait par ce procédé

Ecarter Le vol audacieux des moineaux effrontés, Et garder de leur gourmandise

La chair exquise

De ses cerises : Car d'un épouvantai! le but incontesté Est avant tout d'épouvanter. Notre jardinier comme amie Avait, dès longtemps, une pic, Qui l'assistait dans son travail : — Ça, dit-elle, un épouvantai!?... Permettez-moi que je m'étonne D'un détail, un simple détail, Mais qui ne peut tromper personne :


DE FRANC-NOHAIN 100

Je veux parler de ce chapeau, Car il n'est grive

Si naïve, Il n'est moineau Si étourneau, Qui voudra trouver vraisemblable Qu'un homme grimpe dans un arbre, Affublé d'un chapeau semblable!... Les oiseaux à coup sûr n'ont qu'un petit cerveau, Et leur ignorance est profonde De la plupart des usages du monde; Tout de mémo il ne faut pas trop Qu'on les méprise, Et qu'on leur dise Qu'un tel chapeau Haut Est de mise Pour aller cueillir des cerisesI... Bref (la pie est bavarde cl son discours peu bref), Voulez-vous que vraiment votre farce soit prise Au sérieux, et terrorise? Enlevez-moi ce couvre-chef I — — Vous me faites là, ma commère, Un étrange et plaisant grieft... Et comment les oiseaux, vos frères, Trouveraient extraordinaire Dans ce jardin Mon mannequin En chapeau de cérémonie, Lorsqu'on vous voit soir et matin, Par une étrange fantaisie, Vous promener a travers champs En habit noir et plastron blanc,

Qui est l'équipage des pies?... —


110 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Le jardinier avait raison,

La pie aussi, comme je pense;

Chacun comprend les convenances,

Et l'élégance,

A sa façon.


DE FRANC-NOHAIN 111

XLIï

L'HORLOGE

Ce qui caractérise les horloges, C'est une certaine sauvagerie : Vois, je te prie, Qu'elles se logent, Qu'elles se logent, autant que possible, Dans des endroits inaccessibles, Toujours perchées En telle posture Que celui-là qui s'aventure A leur capture, Soit en danger; Et pourtant, étrange Mélange, A cette sauvagerie réelle Est toujours joint on ne sait quel Amour des choses officielles;

Au fronton des maisons communes, Dans les clochers baignés de lune, En haut Des casernes, des hôpitaux, En haut des collèges, des gares, Tu les verras, pas autre part :


112 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Est-ce bizarre!...

Mais le plus bizarre, c'est que, Loin que la majesté du lieu Ainsi choisi les trouble un peu, Ou détermine Qu'elles conservent

Une réserve Correcte et digne,

Non, imagine Que, sans trêve, Elles font la nique Aux passants, Et mille signaux déplaisants Ou à tous le moins ironique : Regardez, regardez plutôt!... Si c'est pour ça qu'elles élisent Pour domicile les églises Et édifices Municipaux!...

Il est des gens que cela vexe, Ce qui se conçoit aisément Et qui, bravement, Font serment De leur apprendre la politesse...

Ces intrépides belluaires, Aux horloges ayant affaire, Rien d'étonnant qu'on ait songé A les nommer des « horlogers *. Au risque de se rompre le cou, Ces vaillants, bien dignes d'éloges, Grimpent donc hardiment, partout


DE FRANC-NOHAIN 113

Où On peut trouver des oeufs d'horloge... Mais leurs héroïques trophées Ne font jamais que des horloges atrophiées :

Car l'horloge est un animal Qui, privé de la liberté, En dépit des soins apportés, N'atteint jamais, c'est un fait constaté, A son développement normal.

C'est en vain que tu la cajoles : Malgré une hygiène attentive, La petite horloge captive Ne progresse pas, et s'étiole.

Sans doute, il serait ridicule

De faire ici du sentiment;

Ces horloges, évidemment, Ne méritent pas tant de scrupules.

Mais comment n'être pas ému

Quand le rachitisme, la scrofule,

Sur l'horloge au ventre pansu

S'étant brusquement abattus,

Aux mains des horlogers déçus Ne laissent qu'une montre, ou, au plus, Une pendule?...

Répugnant à la servitude, Pour que les horloges prospèrent,

La liberté et le grand air Leur sont absolument nécessaires,

Et une cure d'altitude.

6


114 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XLIII

LES ÉPHÉMÈRES ET LE MAITRE A DANSER

Se trouvant de loisir, un maître de ballet,

Las de nos ilèvres citadines,

Ne jugeait pas qu'il fût indigne

De la gloire de ses mollets,

Flâni-flânant, de s'en aller

Simplement pêcher à la ligne.

Au juste, pêchait-il vraiment? Quand le souci de l'art vous met a la torture, Qu'on a l'esprit hantô de nouvelles figures, De pas nouveaux, de nouveaux mouvements, Et qu'on ne peut s'empêcher constamment

De battre, au moins mentalement,

De battre et compter la mesure, Ce qu'on cherche à la pêche est un délassement,

Bien -plus, certes, qu'une friture.

Près d'un étang fleuri d'iris

Ce sage émule de Vestris Apporte ses engins, sur un pliant s'installe,

Et, pour plus de commodité,

Avait pris soin de s'abriter, — On était, l'ai-je dit, au plus fort de l'été, —


DE FRANC-NOHAIN 116

Sous un couvre-nuque en percale. Est-ce le linge blanc ou la fraîcheur des eaux? Le pêcheur, parmi les roseaux, Se trouve entouré aussitôt D'un nuage de bestioles, Qui cabriolent Sans repos, Tantôt en bas, tantôt en haut, Se faisant vis-à-vis, s'élancent, se balancent : Quel spectacle étonnant pour un maître de dansel Il a ses hameçons et sa ligne laissés,

Et suit, d'un oeil intéressé, Tous ces jetés-battus, tous ces chasses-croisés;

Il leur veut donner la cadence, Et, d'un geste instinctif, tire de son veston

Le minuscule violon Qu'il tient ainsi sous sa main toujours prête, Et qu'on appelle une pochette. — Inutile, dit un insecte, Sans interrompre pour cela, Tantôt en haut, tantôt en bas, Ses frénétiques entrechats, — Inutile, Notre quadrille, C'est la mort qui le réglera : Nous sommes nés avec l'aurore, Et la première étoile annonce nos trépas; Nous dansions en naissant, nous danserons encore Lorsque la mort avec la nuit Nous aura tous réduits En cendres... Notre art, maître, a quoi bon l'apprendre, Et n'est-ce pas assez que nous mourions pour lui? L'art est long, la vie est trop courte,


116 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Et voilà bien ce qui déroute Les plus fermes vocations; La vie est courte, l'art est long, — Maître, rentre ton violon!... —


DE FRANC-NOHAIN 117

XLIV

LE CHARBONNIEU

Quand des enfants sans politesse

Se mettent soudain à grogner,

A trépigner,

Lorsque vainement on les presse,

On les caresse,

Quand on a beau les supplier,

Et que de geindre, de crier,

Les polissons n'ont nulle cesse,

Pour ces enfants et pour leurs fesses, Le commencement de la sagesse Est la crainte du charbonnier.

— Veux-tu te taire? Veux-tu finir? Ou le charbonnier va venirl

— Tac! tac! tac! la fenêtre craque : Qui vient là avec un grand sac? Toc! toc! toc! on frappe à la porte, C'est vous, monsieur le charbonnier? J'allais vous en faire prier :

Il y a là du beau gibier Pour votre hotte!


118 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Entrez, charbonnier, entrez donc!

Il y a là un petit garçon

Qui révolutionne la maison,

Et ne veut entendre raison :

Vite, charbonnier, qu'on l'emporte I

Il a mangé des épluchures de carottes,

Et de l'écorce de melon,

Il se roule dans le salon,

Et il a fait pipi dans sa culotte... —

La supériorité du charbonnier

Sur les croquemitaines vulgaires,

C'est qu'il existe en os, on chair,

Qu'on ne peut nier

L'avoir vu chuchoter avec la cuisinière,

Et même avec Madame votre mère :

Personnage non légendaire,

Il ne flotte pas dans les airs,

Il arrive sur de vrais pieds,

(Ah! nous ne faisons pas les fiers!) —

Le charbonnier n'est pas une chimère.

A défaut de ce terrifiant industriel,

Parfois, pourtant, les mamans font appel,

Quand les enfants ne sont pas sages,

Simplement à des personnes du voisinage,

Dont le visage

A quelque chose d'inquiétant et pas naturel :

Le commandant de recrutement et son grand sabre,

La receveuse des postes, qui a de la barbe,

La tante Barbe,

L'oncle Ezéchiel, —

Ciel! —


DE FRANC-NOHAÏN ïïv

Il arrive ainsi que d'aucuns,

D'aucuns se disent charbonniers,

Qui ne sont pas du tout charbonniers,

(Mais allez donc vérifier!)

Plus ou moins,

On est toujours le charbonnier de quelqu'un.

Mais si l'on peut, pour ces tâches comminatoires, Mais si l'on peut h la rigueur concevoir L'état de charbonnier comme non obligatoire, Ni absolument indispensable, Encor ne manquent-ils d'avoir Plus d'action sur les enfants impressionnables, Sembleront-ils plus redoutables, Grâce à ce privilège notoire :

Les charbonniers ont l'avantage d'être noirs.

Par contre, est-il besoin qu'ici nous l'ajoutions, Cela va sans dire et j'abrège : L'emploi du charbonnier, en compensation, Est tenu par les meuniers et les marmitons,

— Veux-tu te taire? veux-tu fini, Ou li marmiton va veni!... —

Auprès des petits enfants nègres.


120 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XLV

LE RÉVERBÈRE ET L'IVROGNE

Un suppôt de Bacchus, par une nuit sans lune,

S'en retournait vers son logis :

S'il est exact, comme on le dit,

Que tous les chats sont gris, la nuit,

Apparemment cette fortune

Est à l'homme et aux chats commune, Car notre homme était gris, vraiment, gris, des plus gris, Et, par l'effet de la liqueur vermeille, Do la liqueur, non, mais de son excès,

On voyait l'ivrogne tracer, De son pas incertain de multiples lacets : Qu'il fût encor debout, c'était merveille!

Soudain, au rebord du trottoir,

Il se heurte, et manque de choir,

Et de se rompre la figure;

Mais la maternelle nature,

D'instinct lui fait tendre les bras :

— Tombera, ne tombera pas!... — Car, heureuse rencontre, un réverbère est proche;

Il s'en saisit, il s'y accroche,

Vacille encor deux ou trois Fois, -


DE FRANC-NOHAIN 131

Glisse, remonte, — et tel un lierre, Au réverbère Enfin

Se tient. — Il y a un Dieu, c'est certain, Pour les ivrognes, mais je pense Que les preuves de l'existence De ce Dieu de bonté et de magnificence, Ne manquent pas non plus au reste des chrétiens Qui, dans la vie, et les festins, Ne boivent qu'avec tempérance. D'une alerte si chaude à peine revenu, Au péril écarté le suppôt de Bacchus Déjà, pourtant, ne songe plus. Ayant retrouvé l'équilibre, Son équilibre et son aplomb, De sa poche aussitôt il explore le fond (La poche de son pantalon), Et il en extirpe Sa pipe. Pour rallumer, autre chanson; Il n'a pas de briquet, il n'a pas d'allumettes :

Holàl dit-il, levant la tête,

Holà, vieux, Baisse-toi un peu (Au réverbère adressant sa requête), Baisse-toi donc, et me donne du feul... . Le réverbère ne se meut.

— Alors quoi, alors quoi, vieux frère,

Tu fais ton fier,

Ton dédaigneux?... Excusez, excusez, Mossieu, On connaît les belles manières, La politesse et la civilité :


122 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Ne vous baissez donc pas, c'est moi qui vais monter I...

Ainsi dit, ainsi fait; comme on voit, au village,

Les jours de fête, au long d'un mat, quelques gamins,

En s'aidant des pieds et des mains, De leur agilité se disputer les gages,

Il veut se hisser, pauvre fol; Ses jambes et ses bras, énervés par l'alcool Tremblent flageolent, Et, sur le sol, Il tombe lourdement : en piteux équipage, Le nez saignant, fort mal en point, Au réverbère il tend le poing, L'accusant de tout ce dommage...

Quoi que l'on nous accorde, il nous faut encor plus;

Il suffit alors d'un refus,

Et, des premiers bienfaits reçus

Nous perdons touto souvenance. La rancune succède à la reconnaissance. Comment après cela s'étonner si, des gens,

Et j'entends des plus obligeants,

Nous rebutons la complaisance?


DE FRANONOHAIN 123

XLVI

LE GRILLON OU LES HABITUDES PROFESSIONNELLES

Lorsque, pendant trente ans et plus,

On a suivi les mômes us,

Qu'on amassa tout un bagage D'habitudes d'esprit, de gestes préconçus,

Pendant trente ans et davantage,

C'est la tunique de Nessus,

En vain tu t'acharnes dessus,

L'effet persiste après la cause,

Et le pli professionnel, Dont il reste toujours, malgré tout, quelque chose,

Reparaît au premier appel.

Un chef de gare avait pris sa retraite Après trente ans et plus de services loyaux,

Après avoir observé les signaux, Et, sans jamais perdre la tête, Fait partir tant de trains, agité des fanaux, Ou pour les voyageurs, ou pour les bestiaux,

Et toujours prêt, couché tard, levé tôt, De nuit comme de jour, et dès potron-minette, A jouer du sifflet ou bien de la trompette,


124 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Ou brandir de petits drapeaux, Il aspirait a un juste repos,

Et avait rendu sa casquette.

Bien entendu, son premier soin

Fut de se loger au plus loin

De l'appareil ferroviaire. De l'intérêt local ne se souciant guère,

Des grands rapides encor moins,

11 fixa donc sa résidence, Dans un de ces pays qu'on dit déshérités, Où, malgré les efforts entêtés, irrités,

De la municipalité,

Et même quelque diligence Qu'auprès de Qui de Droit fassent les députés,

On n'accède qu'en diligence. —■ Quelle chance! Disait le chef de gare en se mettant au lit : Peu m'importe à présent, au milieu de la nuit, Que le train de marée ou le train des maris, Qui monte de Paris ou descend vers Paris,

Soit en retard ou en avance!... E t les déraillements me laissent sans remords Jusqu'ici n'arrive La plainte poussive Des locomotives... —

L'ancien chef de gare s'endort.

Or, dans le nocturne silence,

Le petit grillon familier,

Le porte«bonheur du foyer Veut d'un hôte nouveau saluer la venue, Et cette sonnerie, hélas! est trop connue

Qu'évoque, sur le mode aigu,

Son cri rapide et continu.

Eveillé dans son premier somme,


DE FRANC-NOHAIN 125

Notre hommo D'instinct a cherché son sifflet Et veut le porter a sa bouche. 11 a bondi hors de sa couche : — C'est L'express (dit-il) de minuit trente-sept!...


126 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XLVIl

LE CANARD ET LES POUSSINS

Semblable à quelque béquillard, Cahin-caha (peut-être était-il en retard?) Un canard se hâtait dans la cour de la ferme;

11 n'y a pas un autre terme,

Ce canard marchait en canard.

De jeunes poussins goguenards, En le voyant passer se moquent et clabaudent,

Et sur lui fonî des gorges chaudes :

— Croyez-vous qu'il tend le jarret, Quelle prestance! Quelle élégance!...

Vraiment, à le voir, on dirait,

Tant son allure est magnifique, Le suisse de l'église imposant et cambré, Ou le tambour-major, en avant de la clique,

Quand sur son pas chacun s'applique A régler Un beau défilé!... Ainsi donc se gaussaient tous nos écervelés. Et l'un d'eux, plus hardi, que le désir possède

De faire ici le plaisantin, Et, pour briller aux yeux du reste des poussins


DE FRANC-NOHAIN 127

(Sans doute en était-il du sexe féminin?) De leur donner cet intermède, Du palmipède Qui le précède, Voici qu'il emboîte le pas, Et s'attache, Cahin-caha, A contrefaire la démarche. Le canard sagement a feint De ne s'apercevoir de rien; Du manège insolent du petit comédien, Si, à part lui, il se fâche, Il le cache, Et gravement, d'un air absorbé et pressé, Il continue à s'avancer. L'autre, par le succès grisé, — Car les poussins et les poussines, En le voyant qui se dandine, Ne se font faute de glousser, — N'a garde de cesser Ses mines, Suit le canard, en le singeant, sans se lasser. Tous deux, l'un par devant et l'autre par derrière, Sont parvenus ainsi jusques à la rivière, Où le canard prend son élan; Le poussin pense en faire autant Et veut le suivre encor sur la liquide voie; Il saute, et puis barbote un iustant, et se noie, — Tandis que le canard, doucement, en nageant, Glisse, et laisse après lui un sillage d'argent...

Attendons, pour juger les gens, Que dans leur élément véritable on les voie.


128 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XLVIII

LA FOURMI AILÉE

Quand la cigale de la fable, Après son déplorable accueil, D'une hôtesse peu secourablc,

Le coeur en deuil

Quittait le seuil, La pauvre quémandeuse, honteuse et désolée, Rencontre une fourmi ailée.

— Si penaude, d'où venez-vous? Interroge gaîment l'insecte hyménoptère;

Eh! dirait-on pas, ma commère, Que vous portez le diable en terre, Ce qui n'est pourtant pas du tout Conforme à vos goûts Ordinaires, Votre tempérament, ni votre caractère! Qui vous fit Cet air déconfit?

— Qui? Mais votre soeur la fourmi, Ou votre soeur ou votre mère,

La parenté n'importe guère,

Mais c'est bien dans votre maison

Que quelqu'un de votre famille

M'a fait pareille réception

Qu'à un chien dans un jeu de quilles,


DE FRANC-NOHAIN 129

Si je puis hasarder cette comparaison!

— Avec moi revenez bien vite,

Ce ne fut Qu'un malentendu; Revenez, maintenant c'est moi qui vous invite; Mais dites-moi qui nous avait valu Le plaisir de votre visite?

— Un prêt que j'eusse souhaité

Contracter, Un simple prêt jusqu'à l'été. — Eh! comment donc! toute à votre service! Mais pourquoi, par malheur, faut-il que je ne puisse Agir en tout ceci comme je l'entendrais? Ce prêt, je le consentirais Sans intérêt Ni bénéfice; Oui, de grand coeur, et de bonne amitié, Sur l'heure, de mon bien, vous auriez la moitié; Hélas! mes parents, qui le savent, Refusent de me confier Les clés du coffre-fort, ni celles du grenier, Des armoires, ni de la cave... — Ainsi parla l'insecte ailé. Evidemment, une fourmi qui vole Doit aux autres fourmis paraître bien frivole : Pas de danger qu'elle ait Les clés, Au risque de voir s'envoler Les fruits prudemment rassemblés Par la sévère Economie... Les ailes, c'est la fantaisie, Dont les familles se méfient Ailleurs aussi que dans les fourmilières.

9


130 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

XL1X

L'IMPRUDENCE DE LA TORTUE

Depuis que, dans un match célèbre, La torluc, à la course, avait battu le lièvre,

II n'était, de tous les côtés,

Ilruit que de sa célérité;

C'est son nom qui venait aux lèvres,

D'abord que l'on voulait citer

Une étonnante performance;

Les coureurs, pleins de déférence,

S'empressaient a la consulter : On voyait de vieux cerfs incliner leur rainure

Vers le triomphant chélonien,

Lui demander comme il convient De ménager son souffle et régler son allure?

Dans tous les banquets de clôture De ces congrès où les sportifs se réunissent, A la place d'honneur notre torluc assise Prononçait toujours Un discours

Sur l'éducation physique,

Les bienfaits de la gymnastique,

Et autres semblables merveilles... Bref, il n'y en avait, comme on dit, quo pour elU Même vit-on un éditeur la supplier,


DE FRANG-N0HA1N 131

En lui offrant des droits d'auteur vraiment princiers, — Monsieur Pierre Benoit n'en a pas de pareils, — De le laisser sous son nom publier Un Traité de la Course à pié... Que ne s'endormit-elle, hélas 1 sur ses lauriers?

Mais un beau jour se constitue Un comité pour proposer à la tortue, Avec une bourse Cossue, Une épreuve nouvelle, une seconde course; Les léporidés Dépités

Un autre lièvre Lui délèguent, Qui, celui-là, se présente tremblant, Tandis, Tandis que la tortue a son tour entre en piste D'un pas superbe et nonchalant; A droite, a gauche, elle salue : — Hurrahl bravo, bravo Tortue!... — La tortue en un mot leur en met plein la vue... Mais elle fut De la revue, Et quand, traînant la patte, elle atteignit le but, Le lièvre dès longtemps en était revenu; Sous les sifflets de la foule déçue,

Elle à dû Chercher quelque obscure retraite...

Ta réputation par fortune étant faite, Dis : — Champion je suis, et champion je reste! ~» Et ne t'aventure pas à Jamais, jamais, remettre Ça!


132 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

L

GANTS

En un coffret de bois des lies,

Temple des souvenirs futiles,

En un coffret,

Dont la serrure est à secret,

Secret subtil, —

J'ai retrouvé le gant parfumé de verveine :

El c'est une idylle ancienne.

Le gant, le long gant parfumé,

En peau de Suède,

La belle qui me l'a donné,

N'était-ce pas, autant que je me le puis rappeler,

N'était-ce pas à un bal costumé

A la légation de Suède, —

Obi son bras blanc, son bras de neigeI

Ou de Norvège I

Ce gant, que je n'ai pas rendu,

— Oui, je veux garder en tropliée, L'empreinte de tes doigts de fée... —

(le gant, naturellement, je ne l'ai pas rendu. -• Et l'outre gant, alors, qu'est-il devenu?


DE FRANC-NOHAIN 133

Maintenant cette idée m'obsède :

Que deviennent les gants de Suède,

Que deviennent-ils,

Les gants de peau, les gants de fil,

Que deviennent

Les gants parfumés de verveine,

Ou qui ne sont pas parfumés,

Les pauvres gants périmés?

J'en sais, des gants, j'en sais qui furent

Perdus en omnibus, perdus en voiture,

En bateau ou en chemin de fer :

Si les gens qui les retrouvèrent

N'avaient pas la même pointure,

Que purent,

Que purent-ils bien en faire?

J'en sais des gants, j'en sais qui furent

Lancés a travers des figures,

— Au café, ou bien au cercle, ou sur le turf, —-

De messieurs qu'on traitait de muffles :

Et ces gants-la, qui sait (qui sait?)

Si personne les a ramassés...

(Combien de gens, pourtant, à ce que l'on assure,

Qui, pour acheter des gants, durent

Se priver de nourriture...)

Où donc, où se peut-il bien qu'aillent

Les gants blancs, les gants gris-perle, les gants paille,

Avec lesquels nous convoitâmes des hymens :

(— Mon père, cette jeune fille est une perle; ,

Mettez, mettez vos gants gris-perle,

Ht m'allez demander sa main. —


134 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Une ou deux fois peut-être, alliant l'élégance

Aux économiques nécessités de l'existence,

Nous les avons envoyé

Nettoyer,

O Benzine, Benzine sainte,

Des employés à deux mille cinq! —-

Aux commerçants qui s'occupent de dégraissage :

lit puis les voilà hors d'usage.

D'indigents nous faisons la joie, Avec nos vieux chapeaux de soie; Et, d'un ancien habit à queue, Nous charmons les pauvres honteux :

Mais nous n'avons jamais accoutumé de faire aumône De nos vieux gants, en peau de chien, rouges ou jaunes.

Et, décolorés et flétris,

Sentant le vieux bout de cigare,

Ou de vagues poudre.; de riz,

Les gans, témoins jadis des amoureux hasards,

Compagnons des jeux et des ris,

Les gants sont jetés a l'écart, —

A moins encor que la nécessité barbare

Ne les fasse couper, horreur! pour .qu'ils préparent,

De quels onguents, ô gants! enduits,

La guérison des panaris!


DE FRANC-NOHAIN 135

Ll

LE PETIT PRINCE MALADE

On m'a parlé d'un pays où

Il n'y avait pas de joujoux.

Et pourtant le Roi et la Reine,

Ceux qui régnaient sur ce pays,

Avaient un enfant très gentil

De quatre ans, quatre ou cinq, à peine...

Et ce petit prince u'avait

Pas de jouet?

Mais non, vous d«s-je! Dans le pays nul ne savait, Prince ou manant, pauvre ni riche, — Un jouet, un joujou, prodige!... - Nul ne savait ce que c'était. Or donc ce Roi et cette Reine (Qu« leur coeur, leur coeur eut de peine!...) Voilà-t-il pas, voilh qu'ils virent Leur petit garçon dépérir : D'abord une simple migraine, Puis l'enfant ne pouvait dormir,

Parler, courir,

Ni se nourrir, Même de confitures de groseille,


136 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Pourtant une pure merveille,

Ces confitures 1... — Plus aucun appétit, et quelle Si pauvre petite figure!... Est-ce qu'il dort? Est-ce qu'il veille? Pâle et hâve, Yeux creux, joues caves, Immobile sur l'oreiller, Que c'était vraiment grand'pitiél... Et ce qu'il y a de plus triste, Les plus fameux spécialistes, — Est-ce le coeur, le foie ou l'estomac? Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il a? Durent donner leur langue au chat. Enfin, du fin fond du royaume, Un jour vint un vieux médecin; Médecin, sorcier, c'est tout comme, Du moins Dans ces temps très anciens : Son bonnet en forme de cône, (Turlututu, Chapeau pointu!...) Disait sa science et sa vertu; Il portait une robe jaune, Sur son nez de grosses besicles, Et, dans la main, Comme il convient, Tenait sa baguette magique... — Monsieur, Monsieur, lui dit le Roi, Et la Reine Disait de même, — Ah! Monsieur, pour que je revoie Je revoie ainsi qu'autrefois, Mon petit garçon rose et gai,


DE FRANC-NOHAIN 137

Je donnerais

Tous mes sujets,

Mes trésors Et mes châteaux forts, Et mes habits chamarrés d'or, Tout ce qui pousse et ce qui pait dans mes prairies, Les chevaux de mes écuries, Mes soldats de cavalerie.

D'infanterie,

D'artillerie, Bref toute ma gendarmerie, Pour que mon enfant coure et rie, Joyeux comme par le passé, Et qu'il recouvre la santé, Je donnerais tout de bon gré, Et vous par-dessus le marchéI... -- Le sorcier avec sa baguette

Esquisse un geste

Mystérieux, Prononce des mots spécieux :

Et c'est d'abord

Le château fort Qui devient petit, si petit, Qu'on l'apporte, dans une boite, Couvert de papier et d'ouate, Au petit garçon sur son lit; Près du château, voici les fermes, Avec leurs boeufs et leurs moutons, Qui prennent

Des proportions D'une exiguïté extrême; Les chevaux font des cavalcades Sur le lit du petit malade; Et maintenant toute l'armée


138 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

En des boîtes est enfermée, La flotte, les chemins de fer, Voyez, c'est extraordinaire!... Voyez ces mignonnes Personnes Equipées Comme des poupées, Toutes de soie et de velours, C'étaient les dames de la cour; Les courtisans, avec leurs jabots de dentelle», Ne sont plus que polichinelles; Et lui-même, le médecin, D'un coup de baguette suprême,

Lui-même, Il s'est transformé en pantin 1 Alors, sortant du mauvais rêve, Oubliant la méchante fièvre, Le petit garçon se soulève, Il tend les bras, il bat des mains... — Ah! dit le Roi, — Ah! dit la Reine, Notre royaume aujourd'hui tient Dans quatre ou cinq boîtes a peine, A peine la demi-douzaine! Notre royaume est aujourd'hui Considérablement réduit, Oui... Mais à quoi bon régner sur la terre et sur l'onde? Que sert une grandeur à nulle autre seconde? Notre petit garçon sourit,

Il est guéri : La santé d'un enfant chéri Vaut tous les royaumes du monde.


DE FRANG-NOHAIN 139

LU

L'HOMME QUI CHERCHAIT LA QUADRATURE

DU CERCLE ET CELUI QUI CRACHAIT

DANS UN PUITS

Dessus la margelle d'un puiis Un homme s'accoudait chaque jour, pauvre hère, (Son visage était grave et ses traits amaigris, Ses cheveux jadis noirs étaient devenus gris); - Il s'accoudait sur la margelle, et puis

Il crachait des heures entières; Il crachait dans le puits, il crachait, il crachait,

Et la nuit seule l'arrachait

A cette tâche singulière; Dès l'aube il revenait, et il recommençait,

Et recrachait, et recrachait... Non loin du puits, dans la maison voisine, Un autre individu, que la lièvre illumine,

Demeurait tout le jour penché, — Comme l'autre oubliant le manger et le boire, —

Les yeux constamment attachés

A de mystérieux grimoires,


140 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Du haut en bas, et en travers, Tout couverts De chiffres, Et de hiéroglyphes, De ligures, de traits et de signes divers... Vous gagez qu'il était poète, qu'à des vers Il consacrait ainsi tout son temps et ses veilles? Point! Notre homme avait bien d'autres soins, Et il se moquait fort de vétilles pareilles! Ce qu'il poursuivait là, sans bouger de son coin, D'un labeur entêté, l'objet de ses recherches,

Tous les humains depuis des siècles, Malgré tous leurs efforts en sont demeurés loin : Ce qu'il cherchait n'était rien moins Que la quadrature du cercle. Bien entendu, il n'avait que mépris Pour son voisin, celui qui crachait dans le puits,

Quand, par hasard, levant la tête, 11 le voyait toujours crachant, de sa fenêtre, Et il jugeait sévèrement Un semblable désoeuvrement. Celui-là cependant, plein d'une ardeur secrète, Rêve aussi d'une découverte Propre à bouleverser Le monde : — Et qu'importe après tout que j'y doive épuiser Mes follicules sébacés, Si, à la surface de l'onde, — Tant pis si mon gosier, Ma langue, En sont à la fin desséchés, -- Si j'arrive à réaliser, Non pas des ronds, mais des triangles!... —


DE FRANC-NOHAIN 141

Certains savants très convaincus A des problèmes tels s'acharnent, Que, franchement, on ne sait plus S'ils ont un génie éperdu,

Qui au dessus

Du commun plane, Ou une fêlure du crâne : Qu'on m'accuse d'être un profane,

Mais autant vaut

Cracher dans l'eau.


142 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

LUI

LA ROSE ET L'ORTIE

Un enfant vit une touffe d'orties :

Il la veut prendre a pleines mains; Cruellement piqué, le voici qui se plaint, Le voici qui geint, Pleure et crie. — Aussi bien, mon ami, quelle étrange lubie, Dit son maître à l'enfant, et qu'avais-tu besoin

De t'attaquer a cette plante?

Elle est sans couleurs éclatantes;

Est-ce son parfum qui te tente?

Son parfum, elle n'en n point.

Qu'on la laisse en paix dans son coin,

C'est la tout ce qu'elle demande. Pour elle la nature est avare d'attraits,

Mais du moins permet qu'à sou gré

Elle se puisse ainsi défendre

De l'atteinte des indiscrets! —r

Une rose brillait auprès,

Et l'enfant, pour s'en emparer, Tend à nouveau une main trop hardie,

Puis pousse encore, uu cri pivrçaut;


DE FRANC-NOHAIN 143

Elle l'a piqué jusqu'au sang, Comme l'avait piqué l'ortie. — Du moins, dit le maître narquois,

Cette fois, 'Pu avais fait un meilleur choix. Tu saignes? Que cela t'enseigne Que d'embûches la vie est pleine, Et qu'il n'est rien que sans danger D'un coeur léger On y obtienne; 11 n'est de but que nos désirs atteignent Sans vaincre auparavant quelque péril caché : Simplement devons-nous tâcher Que l'objet En vaille la peine.

Rien n'est facile, et quoi qu'on entreprenne, Quoi que l'on veuille conquérir,

11 est des risques à courir,

Il faut être prêt a souffrir,

Et défier le sort morose. Une piqûre, en somme, est peu de chose;

Mais tâchons, piqué pour piqué, Tâchons donc que ce soit en faisant un bouquet

Non pas d'orties, mais de roses.


144 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

L1V

L'ESCARGOT ET L'ESCARPOLETTE

— Des ailes, escargot, je te prête mes ailes!... — Un escargot, sous la tonnelle, Le long des cordes cheminant,

Maintenant Se balançait sur la planchette Instable d'une escarpolette : •— Je te prête, escargot, mes ailes... haut! plus haut!. Toujours plus haut, vole, escargot!... — Rentrant ses cornes, Il se cramponne, Où diable, hélas! s'est-il aventuré? Et même, peu brave,

Il en bave, — Bref, il n'est pas très Rassuré. Enfin l'escarpolette en frémissant s'arrête : — J'eus tort, peut-être, Pauvre bête, Car ramper désormais te semblera bien dur,

De t'avoir ainsi.fait connaître L'ivresse et la fierté d'escaJader l'azur!... —


DE FRANC-NOHAIN 145

Mais aussi preste Kt aussi leste

Que le lui permet son fardeau, — La coquille qui pèse en tout temps sur son dos, Il ne peut la quitter comme on quitte une veste, — L'animal coltincur, sans demander son reste,

S'éloigne au trot, ou, si le mot

Vous semble manquer de justesse,

Appliqué à un escargot,

Disons du moins à la vitesse Qui, pour lui, équivaut Au trot.

A son tour s'étant arrêté,

Alors, par-dessus sa coquille,

Il jette un regard de côté

Sur l'escarpolette immobile :

— A chacun selon son destin I

Ces hauteurs où tu t'évertues

Manquent de feuilles de laitue,

Et j'aime mieux dans le jardin Poursuivre mon petit bonhomme de chemin,

Plutôt que d'explorer les nues. Je me traîne, mais, si lentement que ce soit,

Et tout en me traînant, j'avance; D'un vol impétueux vers les cieux tu t'élances, Mais tu reviens toujours au môme endroit.

10


146 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

LV

PASSAGP: A NIVEAU

— Un son de cloche, Le train est proche! —

Et tandis que dans le rapide

Trépide

La fièvre de nos courses folles.

Cahin-caha, les carrioles,

Cahin-caha,

S'arrêtent à la barrière,

Cabriolet, tapissière,

Et l'antique Victoria

Qui a

L'âge de la reine d'Angleterre.

C'est la voiture du médecin, Le vieux médecin à besicles, - Saignée, ipéca, sinapismcs, — Qui va chez le fermier voisin, Dont la petite a dû manger trop de raisin, Qu'elle se tortille en coliques...


DE FRANC-NOHAIN 147

Et le curé avec sn nièce,

Plus très jeune et jamais très belle,

Un peu niaise,

Mais qui excelle,

Qui excelle la brave Adèle,

A préparer la mayonnaise,

Gloire des repas d'Adoration perpétuelle...

Et la demoiselle du château,

(Ses mitaines), blanche douairière,

Avecque le Adèle Pierre,

Très lier

Sous la toile cirée un peu rougie de son chapeau,

Mais encor de belle tenue et très comme il faut,

Son chapeau haut...

Ils ont de paisibles juments,

Qu'ils baptisent

Ou bien Cocotte, ou bien La Grise,

Qui vont leur chemin à leur guise,

Pourvu seulement qu'on leur dise,

De temps en temps, amicalement,

Quelques mots d'encouragement, —

Car les bonnes bêtes tranquilles,

Elles aussi, font un peu partie de la famille...

Et là-bas, sur la quiétude

Des arbres en bosquets touffus,

Pointe un petit clocher pointu

Evocateur des Angélus, —

Et de Millet, bien entendu,

Pour n'en pas perdre l'habitude...


118 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Oh! comme tous ces gens sont calmes, Dans le désarroi de nos Ames; Qu'ils prennent peu de peine a vivre, Et comme ça leur est égal Tous nos poèmes, tous nos livres : — Us ne s'en portent pas plus mal.

Aussi lorsque nous passerons,

Au roulement de nos wagons,

Ils ne comprendront guère'i oh! non,

Ncs courses folles,

Que nous puissions avoir besoin

D'aller si vite, aller si loin : --

Mieux vaut

Rester au passage à niveau, —

On est très bien en carriole.

Et pourtant au même passage, Peut-être, du calme village, Un soir sans lune, Un pauvre gars, le coeur pantois, Viendra s'étendre sur la voie, Pour l'amour d'une fille brune...


DE FRANC-NOHAIN 149

LVI

L'ÉDUCATION

Il parait que je suis avec les enfants

D'une faiblesse révoltante;

Et tout autour de moi les gens

Prennent des airs de pitié, triomphants :

— C'est ça votre façon d'élever les enfants?

Très bien, fort bien, si cela vous contente;

Nous voulons simplement attendre,

Et nous n'attendrons pas longtemps,

Vos regrets, vos remords cuisants!... —

Il parait que je suis avec les enfants D'une faiblesse révoltante.

Le pis est que je m'en rends compte : Quand, complaisamment, on me montre L'abîme, où j'entraîne à grands pas, Et mon enfant, et son papa, Je fais de grands « meâ culpâ »; Mais je continue, à ma honte.

Eh, oui, je tolère, j'avoue, t

Je tolère bien d'autres choses ;


150 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Une larme sur ses joues roses,

Sur ses chères grosses fraîches joues, —

Je tolère tout,

Et autre chose...

J'ai beau réfléchir et beau faire, Je ne puis, c'est plus que fort moi, Gant de velours et main de fer, Agir avec fermeté sur le caractère D'un bébé de quatorze mois : Quatorze mois! —

A cinquante ans, tant de gens que je vois, Sans parler de moi, Et qui n'ont pas encor de caractère!

Et je tolère

Gris et colère, —

Et je tolère, plein d'imprudence,

Que cet enfant tarde, et s'attarde,

Et n'en finisse plus de manger sa panade

Et chaque jour, sombre démence,

Et chaque jour ça recommence!

— C'est un déplorable système...

On récolte ce que l'on sème...

On châtie bien lorsque l'on aime...

Et coetera, et coetera!... —

Si bébé est sage, brioche,

Et s'il n'est pas sage, taloche : —

Et vous croyez qu'il faut initier les mioches

Aussitôt qu'ils disent « papa »,

Pauvres mioches,


DE FRANC-NOHAÏN 151

A ces petites marchandages-là? Ah! là, là!...

Ah! là, là! ils ont bien le temps qu'on les embête,

Qu'on les traite

Gravement, avec le souci de l'avenir;

Parfois récompenser, et plus souvent sévir :

Ne forcez pas à réfléchir

Trop vite ces petites têtes...

Quand ils tètent encore leur pouce,

Qu'ils poussent va comme je te pousse,

Et n'ayons point pour eux cette pensée unique :

Les préparer à l'Ecole polytechnique.


152 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

LVII

WAGONS-RESTAURANTS

Je comprends parfaitement, certe, Que l'on s'inquiète, Lorsqu'on voyage, D'avoir, sous la dent, à se mettre Mieux, à se mettre, et davantage, Que quelques briques, des insectes, Du tabac mélangé de miettes, Voire même des allumettes (La boîte avec), Pour tout potage.

Nous ne sommes pas, comme on dit, Nous ne sommes pas de purs

Esprits, Et, c'est l'ordre de la nature, A pied, à cheval, en voiture, Debout, couché, ou bien assis, L'heure vient, où chacun a cure, L'heure vient, où nul ne fait fi

Du souci De la nourriture...


DE FRANC-N0HA1N 153

Et c'est pourquoi Je ne sais rien De plus joyeux et de plus sain, Que ces voyageurs, gais compaings, Que l'on voit sur le bord des routes, En chantant d'aimables refrains, Arrêtés à casser la croûte. Mais mieux, Avec l'automobile, On peut Si l'on veut C'est facile, Quand l'appétit est aiguisé, Pousser Jusques à l'auberge prochaine : Quelques lieues de plus ou de moins, Ce n'est point Cela qui nous gêne, Nous n'en sommes pas à ça près,

Et nous goûterons au vin frais, Qui sent la framboise et la fraise, En mangeant l'omelette au lard, Où l'aubergiste a mis tout l'art De la vieille cuisine française...

Oui, de tels repas impromptus Sont, en voyage, un agrément de plus, — Après tout, qu'est-ce Qui nous presse? Et si Nous sommes bien ici,

Restons-y, Demeurons à table, — Un peu plus tôt, un peu plus tard,


154 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Si le vieux marc

Est estimable,

Nous n'attendons le signal du départ

Que de notre seule fantaisie, —

Si le vieux marc est estimable,

Et si la servante est jolie...

Mais/ en partant, savoir déjà, Savoir que, quel que soit l'état De votre estomac, Et s'il a, S'il a ou s'il n'a pas de crampes, Qu'il faudra, de force ou de gré, Entre Etampes (C'est un exemple), Entre Etampes et les Aubrais, Boire, manger, et digérer, Et pas avant, et pas après,

Ou bieh des Aubrais à EtampesI...

Et vous souffrez que, tous ensemble, A heure fixe, On vous empifre, -- Premier service! —

A la façon Dont les garçons Emportent les plats, les remplissent, — Mangez vite, et que ça finisse!... On' croirait à des exercices De prestidigitation :

— La station, Nous approchons! —


DE FRANC-NOHAIN 155

Pintade, Salade, Et banane, C'est la suprême bousculade! Petit suisse, L'addition, Bénédictine, — bénédiction I Second Service I... —

Or, plus encor que cette hâte De gens avalant Quatre à quatre, Ce que je trouve désolant, Ravalant (C'est bien ici l'expression exacte), Ce que je trouve ravalant C'est le caractère obligatoire De cette espèce de réfectoire, C'est le voyage dépourvu De toute fantaisie et de tout imprévu, Par la discipline De fer, De fer, de vos chemins de fer, Qui spécifie, exige, désigne Un compartiment, un wagon, Pour chacune des fonctions De notre humaine machine; Quoi qu'il advienne ou qu'il arrive, Rien n'est laissé à notre initiative :

Digestions, digestions, Avec toutes leurs conséquences,

C'est une organisation Qui règle et prévoit tout d'avance,


156 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Qui vous dit « Ici >, et non là, Défense de ceci, défense de cela, — Pouah!... — Comme en prison, ou comme à la caserne..

Et cependant je vois là-bas (Pourquoi le train ne s'arrête-t-il pas?) Un petit coin où le repas Serait si séduisant, sur l'herbe...

* Ou bien telle garde-barrière,

Pour ses rares talents culinaires, En tel endroit de la ligne serait célèbre, On s'arrêterait Tout exprès Pour goûter son civet de lièvre...


DE FRANC-NOHAIN 157

LVIU

BONNES

J'évoquerai d'abord ton image, ô servante, Vieille servante du bon vieux temps, Qui restais dans les familles, des trente ans, Trente ans, et jusqu'à des quarante!

Tu nous avais vus tout petits.

(Ton dévoûment quand nous eûmes la scarlatine (...)

Nuit et jour, près de notre lit,

La blancheur de ta coiffe berrichonne ou poitevine;

Et quand la faillite ennemie

Menaçait le commerce, hélas t de tes bons maîtres, Si simplement tu te plaisais a leur remettre Tes petites économies...

a) ADÈLE.

La saleté de notre bonne Adèle

Dépassa de très loin les limites normales :

Je doute assurément qu'on puisse ôtre aussi sale;

On ne peut, en tout cas, l'avoir été plus qu'elle;

Au demeurant, pas méchante fille,

Sa saleté était de tout repos, tranquille;


158 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Lui montrait-on des toiles d'araignée,

Avec un franc et large rire,

Adèle se bornait à dire,

Pas le moins du monde étonnée :

— Araignée de midi, plaisir 1...

Et quand elle apportait des verres encor gras,

Elle vous répondait si calme,

Ne pouvant comprendre le blâme :

— Mais ne vous frappez donc pas, Monsieur, madame,

C'est sans doute un petit reste de malaga... —

La saleté de notre bonne Adèle

Dépassa de très loin les bornes naturelles.

Quand la bonne Adèle partit,

Tant de choses que, sous les lits,

On découvrit,

Sous le buffet, sous les armoires,

Que, dans un but du reste méritoire,

Tout ce qui n'est pas bon à voir,

Elle poussait d'un balai furtif ou bien du pied,

Et même un vieux vésicatoire...

La seule fois où elle épousseta, plumeau fantasque,

Elle creva un tambour de Basque,

Et émietta notre petit berger en saxe...

Et, pourtant, Adèle avait bien ses qualités.

b) FÉLICITÉ.

Félicité fut une fille de débauche :

Les garçons épiciers, les garçons charcutiers,


DE FRANC-NOHAIN 159

Bref, tous les garçons du quartier,

Bien avant nous en surent quelque chose :

Félicité fut une fille de débauche.

Comme le charbonnier restait longtemps à la cuisine Quand il apportait le charbon 1 Comme c'était long, comme c'était long Pour que le petit marmiton Reprit simplement sa terrine...

Ahl coquette Félicité : à telle enseigne

Que, pour fêter Amour, et ses jeux, et ses ris,

Plus d'une fois on la surprit

Mettant notre poudre de riz,

Se coiffant avec notre peigne...

Mais, avec nous ne voulant demeurer en reste, Au sixième, elle répandait le bruit, par politesse, Qu'elle était ma folle maîtresse.

Félicité, d'ailleurs, avait ses qualités.

a) VICTOIRE.

Victoire avait le vin triste, et l'alcool aussi,

En dépit

De son nom claironnant : VictoireI —

(Avec de galants caporaux

Aller sabler des char.iporeauxl...) —

C'est seule qu'ello aimait à boire.

Le concierge et son vulnéraire

N'arrivaient à la satisfaire;

Sans doute, elle buvait bien, puisqu'il le faut,


I(i0 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

De ci, de là, un peu de mon triple-zéro.

Ou finissait les vieux fonds de bordeaux,

Voire môme l'eau

De Bolot, —

Mais simplement pour se maintenir en haleine.

Ce qu'il fallait, c'était, un bel après-midi,

Une bouteille de trois six,

Qu'elle absorberait toute pleine;

Et, quand la bouteille était vide,

Victoire avait alors des idées de suicide

Ou l'étrange tentation

De mettre le feu à la maison.,\

Et, cependant, Victoire avait ses qualités.

Moralité.

Nous avons eu déjà sept bonnes en dix mois, Nous en sommes à huit, — et bientôt neuf, je crois. A dix, nous ferons une croix.


DR FRANG-NOHAIN 161

LIX

LE BAROMÈTRE

La dame qui n'avait pas de cheveux N'était, qui sait? brune ou châtaine, blonde ou noire : Son crâne poli comme l'acier, comme l'ivoire, Présentait au soleil des reflets curieux.

Ahl si elle s'était montrée dans une baraque,

Certes, je sais bien des Messieurs,

Peut-être même des monarques,

Qui auraient donné deux sous pour venir la voir,

(Et quand je dis deux sous, je pourrais dire mieux);

Mais elle ne se montrait pas à la foire,

La dame qui n'avait pas de cheveux :

Elle n'avait pas de cheveux, et puis voilà,

Et elle n'en était pas plus flère pour ça.

La dame qui n'avait pas de cheveux Aurait pu évidemment s'acheter une perruque; Mais elle considéra toujours les faux cheveux comme

[du luxe : Elle avait des goûts simples et peu dispendieux.

Au bord de la vague écumante, (Sur le rivage de Sorrcnte,

M


162 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Probablement),

— Ai-je dit qu'elle «avait un pêcheur pour amant? — Je vis un jour la dame qui n'avait pas de cheveux, Avec des larmes plein les yeux;

Et comme je lui en faisais la remarque,

— Mon amant, ce matin, c-A parti dans sa barque, Me dit-elle, ô pâle étranger;

Et voici que le temps semble se déranger,

Il y a de la perturbation dans l'atmosphère;

Vois là-bas, le gros nuage, oh! vois!...

Je tremble, je ne sais pourquoi;

Sainte Madone! quel temps va-t-il donc faire?...

Et je pleure parce que je n'ai pas de cheveux sur moi

Pour confectionner un petit baromètre capillaire. —


DE FRANG-NOHAIN

163

LX

L'ENTREPOSEUR

Le receveur, Le contrôleur, Le percepteur, L'entreposeur, Sous-inspecteur, Sous-directeur, Le directeur, Et l'inspecteur,

Après cela, les gens qui se plaindront,

Et bien! mon vieux, qu'est-ce qu'il leur faut donc?

(Et encore, nous oubliions,

Nous oubliions le vérificateur!) :

Directeur, inspecteur, receveur, percepteur, Contrôleur, vérificateur, entreposeur, — Le voilà le bouquet de fleurs!

On n'accusera pas, je pense, Les contribuables de France De regarder à la dépense, —


164 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

Contrôleur, vérificateur, entreposeur, A la bonne heure, à la bonne heure, Rien ne manque à notre bonheur : Vive la République, et vive l'Empereur!

Nous pénétrerons le détail De leur intéressant travail.

Tronc dont les autres sont les tiges,

Le directeur, noblesse oblige,

Le directeur, dis-je,

Dirige, —

Mats que fait donc l'entreposeur?

L'inspecteur, que chacun suspecte D'être du directeur la dextre, L'inspecteur, je répète, Inspecte : Mats que fait donc l'entreposeur?

Il est aisé de concevoir

Que, du matin jusques au soir,

Le receveur a le devoir,

A le devoir de recevoir, —

Mats que fait donc l'entreposeur?

Vérificateur signifie,

Sans autre envie,

Qui vérifie, —

C'est toute sa philosophie, —

Mais que fait donc l'entreposeur?

Quant au contrôleur, son seul rôle, Vous nous en croirez sur parole,


DE FRANC-NOHAIN 165

Qu'où non il trouve cela drôle, Est de contrôler : il contrôle, — Mais que fait donc l'entreposeur?

Enfin, le percepteur? à quoi Occupera-t-il ses dix doigts? Le percepteur, lui, il perçoit : Soitl — Mats que fait donc l'entreposeur?

Entreposeur, être énigmatique et troublant,

Etre chimérique et charmant,

Synthèse

De l'Administration française,

Entreposeur, c'est toi dont je rêve souvent.

Car pour moi tu symbolises le fonctionnaire Qui, dans l'ombre et dans le mystère, Accomplit des besognes obscures et singulières Selon des rites inconnus.

Le directeur passa, l'inspecteur est venu, Et le receveur a reçu, Et le percepteur a perçu,

Et toujours notre gorge au couteau s'allait tendre;

Il a fallu, il a fallu

L'entreposeur, pour nous faire comprendre

Que vraiment nous étions fichus I


166 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

LXI

LE QUINQUAGÉNAIRE

Je ne porterai plus certains vêtements clairs,

Et Dieu garde que je me flatte De vouloir désormais étonner l'univers

Par l'audace de mes cravates; Résignons-nous à ne plus être qu'un Monsieur

D'un certain Age, à la mise correcte, Kt dont la boutonnière arbore une rosette,

Un vieux Monsieur distingué et soigneux, — Sans tomber toutefois d'un excès dans un autre, Ni ne sortir dès le matin qu'en redingote : Il est des vestons De bon ton, De sérieuses cheviotes, Que sans nul ridicule portent A mon Age les gens de ma condition. Il convient simplement qu'ici je me pénètre D'une évidente vérité : Savoir, que l'on ne peut pas être, A la fois, et avoir été. Quand tout A l'heure j'ai sauté Sur l'autobus en marche, et que je me cramponne Fortement A sa plate-forme,


DE FRANC-NOHAIN 107

Ce n'est pas sans quelque fierté

Que je me plais à constater

Comme quoi je conserve, en somme,

Mes souples muscles de jeune homme.

Une affiche est là, cependant, Qui soudain me rejette avec ceux de mon temps : Pour être receveur d'autobus, on demande Des candidats français, âgés de dix-huit ans

Au moins, et de moins de quarante.

Ainsi donc je ne pourrais plus

Etre receveur d'autobus. De même devrons-nous renoncer à apprendre, -•--

Par notre sveltesse assez grande Nous fussent-ils encor, nous dirait-on, permis, —

Le charleston et le shimmy :

La vieillesse n'est pas un crime, Mais de lèse-jeunesse, et de lèse-beauté, C'est un crime, cela, un crime en vérité, De prétendre à donner le spectacle éhonté D'un shimmy dansé par un vieillard cacochyme.


168 DITES-NOUS QUELQUE CHOSE

LXII

PAYSAGE DE NEIGE

Extrêmement blanche, la neige

Couvre une plaine

Du département de l'Ardèchc;

Extrêmement noirs, onze corbeaux, Sur les branches blanches d'un ormeau, Echangent leurs impressions, et font des mots, En s'entretenant de choses et d'autres :

Leurs affaires ne sont pas les nôtres.

Paraissent, au détour du sentier,

Huit enfants, qui ont le nez,

Et les pieds,

Gelés :

11 est d'ailleurs facile de reconnaître à leur voix

Qu'ils sont savoyards.

11 y a aussi un grand loup.


DE FRANC-NOHAIN 169

Au bout d'un certain temps les corbeaux s'envolent,

Les enfants se dirigent du côté de l'école,

Le loup crève, la neige fond,

Et puis, qu'est-ce que ça peut bien vous faire, au fond?

FIN



TABLE DES MATIERES

Pages

Chapitre des Chapeaux 7

Le poisson rouge 9

La Locomotive regarde une vache eu passant 11

Les moulins 13

Robes et manteaux 15

La bougie et la bobèche 18

Le chapeau, le quadrupède et la perruque 21

Le nageur et les poissons 24

La révolte des Ascenseurs 27

La truite et les deux truitillons 30

Son jour 32

La chanson du porc-épic 36

Les deux girouettes 37

Les petits pois 39

Equilibre instable 41

Le crocodile ou la sensibilité 44

La marguerite et les boutons d'or 46

La barbue 48

L'écoîicr et le microscope 61

La marche nuptiale. 53

Les homards 65

Lampisterie 67

Les melons et le ministre de l'Agriculture 6!)

L'arrosoir et la pluie 71

Le hanneton 73

Pigeon, vole 1 75

L'ccuyère 77

Le rossignol et le perroquet 80

Le bouc qui s'était faii raser a l'américaine 82

La grenouille de Galvani 84

Les mouettes et le cuisinier du navire 8fi

La machine a écrire 88

Les têtards ou l'aveuglement materne) î)2

La revendication des canaux 94

La complainte de M. Benoit î)6

Le pigeon voyageur <J7

Simple légende yy

Le singe, le perroquet et le gardien du troupeau 101

Le renard ou les réputations 103

Dans le petit jardin du garde-barrière 106

La pie et l'épouvantail 108


172 TABLE

Pages

L'horloge lit

Les éphémères et le maître à danser 114

Le charbonnier 117

Le réverbère et l'ivrogne 120

Le grillon ou les habitudes professionnelles 123

Le canard et les poussins 126

La fourmi ailée 128

L'imprudence de la tortue 130

Gants 132

Le petit prince malade 135

L'homme qui cherchait la quadrature du cercle et celui

qui crachait dans un puits 139

La rose et l'ortie 142

L'escargot et l'escarpolette 144

Passage à niveau 146

L'éducation 149

Wagons-restaurants 152

Bonnes 157

Le baromètre v 161

L'entreposeur .... 163

Le quinquagénaire....... v,' 166

Paysage de neige 168


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