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Titre : Revue d'histoire moderne et contemporaine / Société d'histoire moderne

Auteur : Société d'histoire moderne et contemporaine (France). Auteur du texte

Éditeur : Presses universitaires de France (Paris)

Éditeur : Belin (Paris)

Date d'édition : 1974-04

Type : texte

Type : publication en série imprimée

Langue : français

Format : Nombre total de vues : 25346

Description : avril 1974

Description : 1974/04 (T21)-1974/06.

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : Pam1

Description : Appartient à l’ensemble documentaire : UnivJeun0

Droits : domaine public

Identifiant : ark:/12148/bpt6k5450552s

Source : Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2008-117877

Notice du catalogue : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb344172780

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date de mise en ligne : 28/10/2008

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Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine

Publiée chaque trimestre par la Société d'Histoire moderne avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique

Directeurs honoraires : Charles H. POUTHAS, professeur honoraire à la Sorbonne et Roger PORTAL, professeur à la Sorbonne

Directeur : Jean-Baptiste DUROSELLE, professeur à la Sorbonne Secrétaire général : Jacques BOUILLON, agrégé de l'Université Secrétaire adjoint : Daniel ROCHE, université de Paris VU

sommaire

ÉTUDES

Janine PONTY : La presse quotidienne et l'affaire Dreyfus en 1898-1899.

Essai de typologie 193

Jean-Pierre Bois : L'opinion catholique rhénane devant le séparatisme en 1923 221

Pierre SORLIN : Clio à l'écran, ou l'historien dans le noir 252

MÉLANGES

Roger CHARTTER : L'Ormée de Bordeaux 279

Robert LAULAN : La fondation de l'École militaire et Madame de Pompadour 284 Robert BRÉCY : A propos de « L'Internationale • d'Eugène Pottier et de

Pierre Degeyter 300

Michel HAU : Des intellectuels contestataires en face de la vie politique :

le cas de la revue « Esprit » (1932-1948) 309

COMPTES RENDUS

Emmanuel SIEYÈS, Qu'est-ce que le Tiers État ?, édition de Roberto ZAPPERI (Jacques Godechot), 320; David H. PINXNEY, The French Révolution of 1830

(Louis Girard), 322 ; René GIRAULT, Emprunts russes et investissements français en Russie, 1887-1914 (Leslie F. Manigat), 325 ; Jacques THOBIE, Phares ottomans et emprunts turcs, 1904-1961. Un type de règlement international dans le cadre des traités (Jean Bouvier), 331 ; Ahten zur Deutschen Auswartigen Politik, série D (1937-1941), vol. XIII, I & 2 : 23 juin-11 décembre 1941 (Jean-Claude Allain), 333.

@ Librairie Armand Colin, Paris, 1974.

ADMINISTRATION, ABONNEMENTS ET RÉDACTION

Librairie ARMAND COLIN

103, boulevard Saint-Michel - Paris 5' — C.C.P. 21335 25

ABONNEMENT ANNUEL : à partir du 1" janvier 1974.

1974 (4 numéros) : France, 52 F Étranger, 60 F

Le numéro de l'année courante (et des années parues) : 16 F Le numéro spécial : 32 F

La Société d'Histoire moderne, fondée en 1901, se réunit à la Sorbonne, d'octobre à juillet, le premier dimanche de chaque mois. Le compte rendu des séances est publié dans le bulletin trimestriel. Les sociétaires reçoivent la revue et le bulletin (se renseigner auprès de M. P. Milza — 13, rue Jean-Mascré, 92330 Sceaux — Secrétaire général de la Société).


REVUE D'HISTOIRE *«JSriS

MODERNE ET CONTEMPORAINE

LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS

EN 1898-1899

Essai de typologie I

Comment effectuer un choix parmi les .si nombreux quotidiens publiés en France à la fin du xrxe siècle ? Dans l'impossibilité évidente de les lire tous, nous en avons choisi 55, 26 à Paris et 29 en province, en fonction de deux critères qui ne se recoupent pas toujours : la notoriété et le tirage.

En effet, on reste confondu devant la faible vente de journaux comme Le Temps et Le Figaro eu égard à leur réputation : 30 à 35000 exemplaires chacun. Mais l'impact de la presse parisienne dépasse ce qu'un simple examen numérique pourrait faire augurer, car de nombreuses feuilles provinciales publient chaque jour de larges extraits des éditoriaux de leurs confrères de Paris, ce qui multiplie par dix, vingt, peut-être même davantage, leur diffusion. Et c'est parce que nous avons rencontré de fréquentes citations d'Yves Guyot et de Séverine dans ces revues de presse que, malgré leur bien faible chiffre de vente nous avons sélectionné Le Siècle et La Fronde.

A ces quelques exceptions près, notre étude privilégie les quotidiens à gros tirages, dans la mesure assurément où les archives conservées permettent de reconstituer des statistiques : or bien des années manquent, en province surtout. L1'Annuaire de la Presse, publié régulièrement, permet de combler les vides ; mais peut-on se fier à un ouvrage au but essentiellement publicitaire pour lequel les directeurs de journaux rédigent eux-mêmes l'article les concernant ? Afin d'attirer les petites annonces, chacun gonfle ses chiffres ou les remplace par

13


194 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

des formules vagues telles que « tirage important », « très lu », ce qui permet de ne pas trop insister sur le fait que, dans le même département, une ou deux autres feuilles se vendent davantage.

Ajoutons à ces réserves le problème des « bouillons d'invendus » variables d'un journal à l'autre, sur lequel personne ne s'accorde en l'absence d'archives dont l'inexistence ne saurait surprendre et l'on comprendra que le tableau ci-dessous n'a pas la prétention de trancher la question des tirages et des ventes mais de poser des jalons et de fournir un ordre de grandeur.

QUOTIDIENS DE PARIS

La première colonne indique le tirage pour 1898, la seconde pour 1899, en cas de changement important.

I — Grande presse d'information

Le Petit Journal 1075 000 1120 0001

Le Petit Parisien 700 000 770 000 2

Le Journal 450 000 500 000 3

Le Matin 70 000 78 000 4

II — Presse monarchiste et bonapartiste

Le Gaulois 25 000 30 000 5

Le Soleil 40 000 25 000 3

L'Autorité 25 000 3

III — Tendance nationaliste

La Libre Parole 100 000 3

L'Intransigeant 30 à 50 000 3

La Patrie 80 000 3

L'Éclair 50 000 »

L'Écho de Paris 60 000 6

La Presse 35 000 7

IV — Presse catholique La Croix 170 000 8

1. A cette époque Le Petit Journal est le seul quotidien français qui annonce à ses lecteurs, sans doute en l'améliorant, le record de la semaine. En l'absence de données d'archives après 1890, nous avons relevé tous ces chiffres et fait la moyenne, mais il convient d'examiner les résultats avec quelque scepticisme.

2. DUPUY (Micheline), Un Homme, un journal, Jean Dupuy, 1844-1919.

3. ALBEKT (Pierre), Histoire générale de la presse, t. m.

4. WEO.L (Georges), Le Journal, p. 265, fournit le chiffre de 1899. Nous avons établi celui de 1898 en fonction de la courbe de progression de forme parabolique qui est celle du Matin depuis sa création jusqu'à la guerre de 1914.

S Le Gaulois varie de 20 000 à 30 000 exemplaires de 188S à 1913 ; son tirage augmente pendant l'affaire Dreyfus car il enlève au Figaro et au Soleil une partie de sa clientèle conservatrice.

6. 1897 : 53 000 ; 1906 : 105 000 ; 1912 : 135 000. Pendant l'affaire Dreyfus, il recueille lui aussi une partie de la clientèle du Figaro et ceci dès la fin de 1897 (P. ALBERT, op. cit.).

7. 1914 : 70 000, mais beaucoup moins en début de siècle (même source).

8. SOKLIN (Pierre), La Croix et les Juifs, p. 42 : l'organe des assomptionnistes tire régulièrement à 170 000 exemplaires de 1892 a 1914, ni influencé par les événements politiques, ni par les aléas saisonniers ; ce chiffre diffère peu de celui que propose l'Annuaire de la Presse : 175 000.


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1898-1899 195

V — Journaux républicains du centre La Liberté 30 000»

Le Temps 35 000»

Le Figaro 40 000 30 00010

Le Journal des Débats 15 000 3

Le Siècle 6 000 10000"

VI — Journaux républicains de gauche

L'Aurore 25 000 15000"

Les Droits de l'Homme 30 0003

Le Radical 35 00013

Le Rappel 20 0001*

VII — Presse socialiste

La Petite République 100000 3

La Lanterne 40 000 «

VIII — Presse politique féminine La Fronde 6 000 3

QUOTIDIENS DE PROVINCE

tendance politique tirage

Lille Le Nouvelliste du Nord

et du Pas-de-Calais monarchiste peu important w

La Dépêche du Nord républicain libéral fort tirage 18

La Croix du Nord catholique fort tirage

9. 1880 : 15 000 ; 1914 : 75 000 car 0 est passé à 6 pages en 1897 et à on sou en 1903. L'augmentation du tirage doit être surtout postérieure à l'abaissement de tarif car les journaux du soir s'achètent en sus, et non comme lecture unique. Le chiffre de 30 000 nous a été suggéré par comparaison avec Le Temps, l'organe du soir qui possède » le plus fort tirage > (Annuaire de la Presse, 1899).

10. 1896 : 75 000 ; 1901 : 20 000 seulement et l'affaire Dreyfus n'est pas seule responsable ; une mauvaise entente règne au sein de l'équipe dirigeante. Pourtant l'Annuaire de la Presse le considère toujours comme • le plus important des grands journaux politiques français comme tirage ».

11. Vieux journal républicain en décadence ; 1887 : 8 000 ; 1910 : 5 000 (Pierre ALBERT, op. cit.). Par son dreyfusisme, il tient ses lecteurs en haleine d'où, peut-être, un léger sursaut.

12. Succès médiocre jusqu'au • J'accuse • ; alors, pendant quelques semaines, tire à plus de 150 000 (AN.F7 12474), mais les excès antimilitaristes d'Urbain Gobier détachent de lui une partie de la clientèle dreyfusarde (P. ALBERT, op. cil.).

13. 1885 : 40 000 ; 1912 légèrement supérieur à 30 000 ; c'est un organe à tirages réguliers (P. ALBERT). L'Annuaire de la Presse écrit « tirage très important >.

14. « Tirage important >, selon l'Annuaire de la Presse, donc par déduction légèrement inférieur i celui du Radical.

15. Dans les années « 80 • : 100 000 ; 1912 : 30 000 (P. ALBERT, op. cit.).

16. A la fin du siècle, l'expression < monarchiste » a encore cours dans la presse ; entre amis, il est inutile de louvoyer et de s'intituler < conservateur > comme lors des campagnes électorales.

17. Jamais les journaux de gauche ne s'en prennent à lui ; ils réservent leur vindicte i ta Dépêche, La Croix et L'Écho.

18. Selon VAnnuaire de la Presse, « le plus fort tirage... de la région " du Nord " >.

19. Selon la même source : « énorme tirage > ; confirmé par Pierre SORLIN, dans La Croix et Us Juifs.


196 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

L'Écho du Nord

Le Grand Écho du Nord et du Pas-de-Calais Le Progrès du Nord Le Réveil du Nord

Nancy

Le Journal de la Meurthe et des Vosges L'Impartial de l'Est L'Est républicain

Rennes

Le Journal de Rennes L'Avenir de Rennes

Le Petit Rennais

Clermont-Ferrand

L'Avenir du Puy-de-Dôme Le Moniteur du Puy-deDôme

Lyon

Le Nouvelliste de Lyon La France libre L'Express de Lyon Lyon républicain Le Progrès de Lyon

Bordeaux

Le Nouvelliste de

Bordeaux

La Petite Gironde

La France

républicain progressiste

édition populaire du

précédent

union républicaine

guesdiste

monarchiste 16 républicain libéral union républicaine

monarchiste 16

1898 : républicain progressiste

1899 : union républicaine

évolue à l'inverse du précédent.

1898 : radicalisant

1899 : proche du camp nationaliste

républicain libéral union républicaine

monarchiste 16 démocrate chrétien républicain libéral union républicaine concentration à gauche

monarchiste 16

républicain progressiste

tendance radicale ; ouvre ses colonnes aux socialistes

1898 : 19 500 20

1899 : 25 000 20

70 000 20 60 000 20

fort tirage 21 plus de 25 000 20 tirage plus faible que le précédent 20

o le plus lu à Rennes et dans le département par toutes les classes de la société » 20

12 000 20 20 000 20

75 000 22

tirage très faible 23

• tirage important » 20

165 000 20

180 000 20

« tirage important » 20

1898 : 175 000

1899 : 190 000 20

1898 : 125 000

1899 : 155 000 20

20. Annuaire de la Presse, 1898 et 1899.

21. Journal centenaire fondé en 1798 ; ■ son ancienneté et ses attaches lui donnent une situation exceptionnelle dans la presse départementale » (Annuaire de la Presse).

22. « Progression du tirage en 1898, grâce à la campagne nettement patriotique menée pendant toute l'Affaire » (Annuaire de la Presse. 1899).

23. La France libre cesse de paraître faute de capitaux à la fin du mois de janvier 1899.


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1898-1899 197

Toulouse

L'Express du Midi Le Télégramme La Dépêche

monarchiste 16 républicain progressiste radical ; ouvre ses colonnes aux socialistes

78 000 20

1898 : 192 000

1899 : 200 000 20

Marseille

La Gazette du Midi Le Soleil du Midi Le Petit Marseillais Le Petit Provençal

monarchiste 16 monarchiste 16 républicain progressiste radical socialiste et socialiste

peu important « tirage élevé » 20 plus de 150 000 20 « tirage considérable » 20

Comment utiliser ces résultats ? On ne saurait additionner purement et simplement des chiffres d'origines aussi diverses et de crédibilité si inégale ; on pourrait encore moins y ajouter les appréciations non numériques. Mais à l'inverse, l'excès de scrupules paralyse et nous avons pris le risque, sans nous dissimuler les critiques possibles, d'utiliser ces données et, à partir d'elles, d'établir des pourcentages. L'intérêt des résultats obtenus semble justifier le procédé.

Globalement, c'est autour de 4,5 millions d'exemplaires que l'on peut évaluer le tirage total en France de la presse quotidienne, à la fin du xixe siècle :

— 2,3 à 2,5 millions pour les quatre journaux dits « d'information » ;

— 1 million pour les multiples organes d'opinion édités à Paris ;

— un peu moins d' 1 million pour ceux de province sélectionnés ; 1 million donc si l'on y joint tous les autres 24.

Il existe deux affaires Dreyfus, celle purement judiciaire qui, ouverte en 1894 par l'arrestation du capitaine, ne s'achève qu'en 1906 avec sa réhabilitation, et le drame politique, beaucoup plus bref, de la dénonciation d'Esterhazy par Mathieu Dreyfus jusqu'à la grâce présidentielle, soit d'octobre 1897 à septembre 1899. Hors de cette courte période, aucune étude systématique des quotidiens ne présenterait d'intérêt tant sont rares les articles et régulièrement semblables les opinions émises. C'est en deux ans que tout se joue : les journaux s'emparent alors du sujet, le développent, l'amplifient même ; des opinions se

24. Soit un tiers de moins que ce que fournit, pour la province, la somme des chiffres relevés dans l'Annuaire de la Presse (rectification suggérée par comparaison avec des données d'archives postérieures).


198 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

durcissent, d'autres évoluent et un classement de la presse au début de 1898 n'a plus grand sens, dix-huit mois après.

Afin d'éclairer notre analyse, présentons tout de suite un tableau d'ensemble schématisant les résultats obtenus aux trois dates clés : affaire Esterhazy-Zola, suicide du colonel Henry et procès de Rennes. Dans la première colonne, A signifie « antidreyfusard » mais comporte quatre nuances :

Al : haineux et antisémite ; A2 : haineux sans antisémitisme ; A3 : sans violence ; A4 : socialiste.

Dans les deuxième et troisième colonnes, A peut se traduire par « antidreyfusard » ou par « antirévisionniste » : les adversaires de la révision, pour parler d'eux-mêmes, emploient indifféremment l'un ou l'autre mot. Enfin à côté des R (révisionnistes) et des D (dreyfusards), nous avons, pour l'année 1899, distingué les I « impartiaux », « indifférents » selon leurs propres termes, prêts à s'incliner devant le verdict de Rennes, quel qu'il soit.

janv. . août date éventuelle

fév. 1R98 sePt- de la conversion

1898 1899 au dreyfusisme

Le Petit Journal A2 A A

Le Petit Parisien A3 R I

Le Journal A3 R A

Le Matin A3 R I

Le Gaulois A3 A A

Le Soleil Al R D juin 1899

L'Autorité Al A A

La Libre Parole Al A A

L'Intransigeant Al A A

La Patrie Al A A

L'Éclair Al A A

L'Écho de Paris A2 A A

La Presse Al A A

La Croix Al A A

La Liberté A3 R I

Le Temps A3 R D juin 1899

Le Figaro A3 R D juin 1899

Le Journal des Débats A3 R I

Le Siècle D D D janvier 1898


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1898-1899 199

janv. sept. date éventuelle

fév. i OQQ aout au dreyfusisme

1898 1899 de la conversion

L'Aurore D D D octobre 1897

Les Droits de l'Homme D D D janvier 1898

Le Radical R D D septembre 1898

Le Rappel R D D août 1898

La Petite République A4 D D juin 1898

La Lanterne A4 R D mai 1899

La Fronde DVD décembre 1897

Le Nouvelliste du Nord Al A A

La Croix du Nord Al A A

La Dépêche du Nord Al A A

L'Écho et Le Grand Écho A3 A A

Le Progrès du Nord A3 R D novembre 1898

Le Réveil du Nord R D D août 1898

Le Journal de la Meurthe

et des Vosges Al A A

L'Impartial de L'Est A2 A A

L'Est républicain A3 A A

Le Journal de Rennes Al A A

L'Avenir de Rennes A3 R D juin 1899

Le Petit Rennais Al A A

L'Avenir du Puy-de-Dôme Al A A

Le Moniteur du Puy-de-Dôme A3 R I

Le Nouvelliste de Lyon Al A A

La France libre Al A —23

L'Express de Lyon Al A A

Lyon républicain A2 R I

Le Progrès de Lyon A3 R D novembre 1898

Le Nouvelliste de Bordeaux Al A A

La Petite Gironde A3 R I

La France A3 R I

L'Express du Midi Al A A

Le Télégramme A3 R I

La Dépêche de Toulouse \ révisionniste en mai

attitude de la rédaction A3 A D [ 1898, dreyfusard en

) juillet

» » Pelletan A3 R D janvier 1899 25

» » Clemenceau R R D octobre 1898

. » Jaurès D D D février 1898

La Gazette du Midi Al A A

Le Soleil du Midi Al A A

Le Petit Marseillais A2 A A

Le Petit Provençal A4 R D juin 1899

25. Camille Pelletan ne devient deyfusard que tardivement. La lutte ardente qu'il mène alors fait souvent oublier avec quelle obstination toute l'année 1898 il a écrit c Moi qui n'ai jamais douté de la culpabilité ».


200 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1898-1899 201

II

En janvier-février 1898, l'antidreyfusisme domine largement dans la presse parisienne et représente en province la quasi-unanimité. Pourquoi?

D'abord parce qu'il correspond à l'opinion de tous ceux que l'Affaire n'intéresse pas. Pourquoi en reparler? En 1894, Dreyfus fut jugé, condamné à l'unanimité et, hors de sa famille, pas une voix ne s'éleva pour le défendre. Un grand nombre de personnes refusent, trois ans plus tard, de faire resurgir ce problème des profondeurs où ils l'avaient enterré, et trouvent pour se justifier des arguments rassurants : la France de la Révolution, respectueuse des Droits de l'Homme, ne peut avoir condamné quiconque illégalement ; critiquer le verdict est attentatoire au respect de la Chose jugée... certains disent même « jugée deux fois », considérant l'acquittement d'Esterhazy, le 11 janvier 1898, comme une nouvelle condamnation de Dreyfus. Ce conformisme constitue un élément essentiel d'explication.

En second lieu intervient le puissant goût de l'ordre de la presse politique bourgeoise et des grands journaux d'information : les impor-


202 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

tantes manifestations de rue et les arrestations opérées dans la deuxième quinzaine de janvier à la suite du « J'accuse » font redouter l'agitation qu'engendrerait nécessairement la révision du procès. Au nom de l'ordre nécessaire, n'en parlons plus !

Enfin, dans un pays marqué par la défaite de 1871 et l'amputation du territoire, le sentiment national et ses corollaires : l'amour de l'armée et la confiance en la justice militaire jouent un rôle essentiel. Or Zola, dans « J'accuse », « ose s'attaquer à l'armée ». Cette simple considération le condamne.

Volonté d'en parler le moins possible, goût de l'ordre, autorité de la chose jugée, sentiment national et amour de l'armée, voici les éléments essentiels permettant de dresser le portrait type de l'antidreyfusard moyen, celui auquel nous avons attribué le sigle A3. Il correspond en province à la presse progressiste et d'Union républicaine, à Paris aux organes républicains du centre ainsi qu'à trois des grands journaux d'information.

Position des modérés ? en gros, oui mais avec quelque décalage entre les grandes villes de province et Paris : ici, une ouverture à droite grâce au Gaulois d'Arthur Meyer, monarchiste, là un débordement sur la gauche avec Le Progrès de Lyon, La France de Bordeaux et La Dépêche de Toulouse.

Avec 18 quotidiens sur les 55 sélectionnés, soit un tiers des titres, cette catégorie apparaît encore plus importante si l'on décompte les tirages : près de 2 millions sur 4,5 au total, grâce à la forte vente du Petit Parisien de Jean Dupuy, du Journal de Fernand Xau et, dans la moitié sud du pays, du Progrès de Lyon, de La Petite Gironde, de La France et de La Dépêche. A Bordeaux et à Toulouse, avec deux quotidiens sur trois parmi les plus lus, « A3 » représente même la tendance dominante.

Tous croient Dreyfus coupable, « justement et légalement condamné » par le Conseil de Guerre de 1894 mais ils refusent — surtout les mélinistes — de laisser déborder sur le terrain politique « une affaire purement judiciaires » : N'en parlons plus ! Entre Paris et la province, on perçoit de légères nuances dans l'argumentation mais, d'une façon générale, le respect d'autrui préserve ces journaux de tout excès. Ils appellent le condamné : « Dreyfus » ou « Alfred Dreyfus » x, « l'excapitaine » m ou même « le capitaine Dreyfus » w mais jamais « le traî26.

traî26. Journal, Le Malin, Le Gaulois, Le Temps, Le Progrès de Lyon, La Dépêche, etc.

27. Le Petit Parisien, Le Figaro, Le Journal des Débats, La France.

28. La Liberté, Le Journal des Débats (le 10 janvier 1898).


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1898-1899 203

tre ». Ils plaignent son épouse, ses enfants, ne croient pas au « Syndicat de trahison » w et éprouvent une certaine estime pour « les hommes généreux appartenant à « toutes les classes de la société et à tous les cultes »... qui « ont conçu des doutes » 30. André Hue, directeur antidreyfusard de La Dépêche, ouvre même les colonnes de son journal à Clemenceau, Arthur Ranc et Jean Jaurès qui défendent la thèse opposée : les antagonistes ne s'épargnent pas les critiques mais sans jamais renoncer au ton de la plus parfaite courtoisie.

Or c'est précisément le style qui, dès l'abord, oppose ces journaux antidreyfusards « raisonnables » aux autres. Et le fond correspond à la forme...

Dans 27 quotidiens situés politiquement plus à droite, le sentiment national prend une forme exacerbée qui le privilégie au détriment de tous les autres facteurs, associé à des manifestations violentes de xénophobie et de haine pour les dreyfusards. Ce sont ces antidreyfusards de choc que nous avons appelés A2 lorsque leur argumentation ne fait pas intervenir l'antisémitisme et Al lorsque cette forme d'hostilité s'ajoute aux autres.

La totalisation des titres est ici, tout particulièrement, un procédé trompeur : très nombreux, surtout en province (Lille : 3 journaux sur 6, Lyon : 4 sur 5, Marseille : 3 sur 4), leur tirage ne dépasse probablement pas celui des quotidiens A3 et contrairement aux apparences, les A2 l'emportent sur les Al : pour cinq quotidiens seulement, près d'un millions et demi d'exemplaires car Le Petit Journal d'Hippolyte Marinoni pèse lourd dans la balance.

Aucun des 27 ne fournit exactement la même interprétation des événements.

A Paris, la presse royaliste demeure relativement nuancée et, en un certain sens, difficile à classer. Le Soleil d'Edouard Hervé, n'était son farouche antisémitisme : « Cette canaille juive... que la France engraisse » 31, se rapprocherait presque des A3 par l'estime que lui inspire le condamné, curieusement dissocié de ses coreligionnaires. Le bonapartiste Paul de Cassagnac, dans L'Autorité, manie le paradoxe et se contredit si souvent que le lecteur éprouve quelque peine à le suivre :

29. A l'exception de La France de Bordeaux.

30. La Liberté, 11 et 18 janvier 1898, « Le véritable procès » et « Un nouveau boulangisme >, articles non signés.

31. Le Soleil, 25 janvier 1898, < Les massacres juifs à Alger », par Hervé de Kérohant.


204 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

avant tout antirépublicain, il accuse le gouvernement de protéger Dreyfus, et Esterhazy de s'entendre avec Méline auquel il aurait rendu d'inavouables services. En réalité, il ne se pardonne pas d'avoir cru, quelques mois auparavant en Scheurer-Kestner et se venge en salissant un peu plus le régime :

Dreyfus n'est plus qu'un prétexte... c'est l'armée française tout entière... (qui) devient l'unique accusée... la république est la négation de l'armée... Et c'est parce que nous sommes patriotes que nous ne sommes pas républicains et que nous avons refusé toujours de nous rallier à un régime qui conduit à l'avilissement du drapeau et la perte de la patrie 32.

Parmi les journaux de tendance nationaliste, Le Petit Journal et L'Écho de Paris mettent l'accent sur les sentiments passionnés que leur inspire l'armée. Ils haïssent « le prussien Dreyfus » qui « servit si bien Guillaume II son Kaiser » 33, mais affirment n'avoir « contre les juifs aucun sentiment hostile » 34. Au contraire, La Libre Parole de Drumont, L'Intransigeant de Rochefort et La Croix du Père Bailly x font de l'Affaire presque exclusivement une question juive encore que, pour eux, le combat antisémite la dépasse largement :

Nos pères, pendant des siècles couvrirent de crachats le nom abhorré de Judas... 3®

La presse des grandes villes est encore plus agressive. Politiquement elle se divise en trois groupes principaux : monarchiste, républicain libéral et catholique, mais, à l'inverse de ce qui se passe dans la capitale, les royalistes dominent en nombre avec les journaux du groupe du Nouvelliste : Nouvelliste du Nord et du Pas-de-Calais, Nouvelliste de Lyon, Express du Midi à Toulouse, Soleil du Midi à Marseille et Nouvelliste de Bordeaux pour qui tout républicain est un juif ou un « valet des juifs » 37, un dreyfusard « ennemi de la vraie France chrétienne et monarchique » 38.

De tous, ce sont pourtant les journaux catholiques de province qui détiennent le record de violence à l'égard de dreyfusards, juifs ou chrétiens :

32. L'Autorité, 22 janvier 1898, > La revanche des fusillés », par Paul de Cassagnac.

33. Le Petit Journal, 6 février 1898, i L'âme d'un traître », par Ernest Judet.

34. L'Echo de Paris, 6 février 1898, « L'Exemple », par E. Lepelletier.

35. SORLIN (Pierre), La Croix et les Juifs, chap. 2 : « Les variations antisémites de La Croix ».

36. La Libre Parole, 1" janvier 1898, « L'affaire Dreyfus un guet-apens », par Edouard Drumont.

37. Le Nouvelliste de Bordeaux, 14 janvier 1898, « A bas les Juifs », article non signé.

38. Le Nouvelliste de Bordeaux, 16 janvier 1898, t La République et l'armée », article non signé.


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1898-1899 205

Le revolver que tout officier porte à sa ceinture n'est pas fait pour les chiens 39.

Les journaux antidreyfusards socialistes forment un petit groupe à part que nous avons intitulé A4 : La Petite République, La Lanterne et Le Petit Provençal, organe commun des socialistes et des radicaux de Marseille totalisent moins de 5 % du tirage total de la presse quotidienne. A Bordeaux et à Toulouse où n'existe aucun quotidien socialiste, La France et La Dépêche ouvrent leurs colonnes, la première à Millerand, la seconde à Jaurès et bénéficient de cette manière d'un substantiel complément de clientèle, mais cela ne nous autorise pas à les inclure dans cette catégorie. A l'exception du Réveil du Nord, la presse socialiste en janvier-février 1898 croit à la culpabilité mais ce ne sont évidemment ni le goût de l'ordre bourgeois ni l'autorité de la chose jugée qui peuvent en rendre compte :

« Notre parti a toujours protesté contre les pratiques infâmes des gens de justice... » *°, surtout lorsqu'il s'agit de juges militaires :

« Nous n'avons pas attendu l'affaire Dreyfus pour protester contre l'oligarchie militaire » 41.

Sentiment national, lutte de classes et antisémitisme se combinent pour expliquer cette attitude originale. Les socialistes sont patriotes, d'un patriotisme qui évoque celui de la Grande Révolution : leurs journaux célèbrent l'héroïsme des soldats de l'an II et des Communards qui refusèrent la défaite et la trahison de leurs chefs. Ils ne s'étonnent donc pas que Dreyfus, officier supérieur, grand bourgeois et de la race des « Rothschild exploiteurs de pauvres », ait pu vendre des secrets d'État. D'ailleurs ses défenseurs sont des opportunistes honnis, Trarieux, Reinach, Scheurer-Kestner, qui votèrent en 1894 les « monstrueuses lois scélérates », par conséquent avec lesquels un socialiste ne peut se commettre :

Vous vous plaignez du huis-clos. De quel droit ? Que d'autres protestent qui n'ont pas compromis leur parole en la mettant au service de l'iniquité 41.

Pourtant les A4 n'éprouvent aucune sympathie pour les autres antidreyfusards :

39. La France libre, 9 janvier 1898, « Silence •, par G. Tournier.

40. La Petite République, 13 janvier 1898, i Et après ? », par Gérault-Richard.

41. La Petite République, 18 janvier 1898, « Lettre ouverte à Monsieur Trarieux », par René Viviani.


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Prolétaires ne vous enrôlez dans aucun des clans de cette guerre civile bourgeoise * 2,

et en janvier 1898, les excès antijuifs en Algérie, la satisfaction des nationalistes de la métropole face aux récits de pillages et de meurtres, les amènent à réviser certaines de leurs positions :

Crier « Mort aux Juifs » c'est se détourner du problème social. Ce n'est pas parce qu'il est juif que Monsieur de Rothschild est à craindre mais bien parce qu'il est milliardaire... **.

C'est pourquoi au cri de « A bas les juifs 1 » le peuple répondra •

A bas les capitalistes juifs, protestants, catholiques, et paix et fraternité aux hommes de travail et de labeur I... **.

Les malheureux travailleurs ont droit au même intérêt quelles que soient la race ou la religion à laquelle ils appartiennent... l'antisémitisme a obtenu le crédit de quelques braves gens abusés... diversion habile opérée pour permettre aux capitalistes chrétiens de jouir en paix du fruit de leurs rapines * 5.

Cependant la presse socialiste croit toujours au « syndicat de trahison », et lorsque, impressionné par le procès d'Emile Zola en cour d'assises (8-23 février 1898), Jean Jaurès fait volte-face, proteste contre le huis-clos, les pièces secrètes et s'indigne de la condamnation de l'auteur du « J'accuse », La Petite République, La Lanterne et Le Petit Provençal ne le suivent pas :

Nous nous garderons de discuter la sentence rendue par douze citoyens français. Respect au jury !... Le jury est le refuge sacré de la justice populaire *•.

En janvier-février 1898, seuls sept quotidiens, dont six de Paris osent rompre avec l'antidreyfusisme : Le Radical, Le Rappel et Le Réveil du Nord, révisionnistes, tirent à moins de 100 000 exemplaires à eux trois ; L'Aurore, Les Droits de THomme, Le Siècle et La Fronde, dreyfusards, grâce au succès provisoire que le « J'accuse » procure au journal de Vaugham, totalisent en janvier 200 000 numéros, mais en février reviennent progressivement à un chiffre beaucoup plus mo42.

mo42. Petite République, 20 janvier 1898 : Manifeste de 32 députés socialistes.

43 La Lanterne, 20 janvier 1898, • Dissensions bourgeoises >, par André Lefèvre.

44. La Petite République, 19 janvier 1898, « Leçon de choses >, par Gustave Rouanet.

45. Le Petit Provençal, 22 janvier 1898, c Deux problèmes >, par Alexandre Millerand.

46. La Lanterne, 25 février 1898, « Après le verdict >, par Gustave Rouanet.


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1898-1899 207

deste : 70 000 environ, soit à eux sept 3,7 % du tirage total des quotidiens sélectionnés.

Révisionniste et dreyfusard : deux expressions que l'on confond trop souvent, sans voir la différence d'attitude entre celui qui lutte contre une condamnation irrégulière et celui qui combat un jugement abusif. L'existence d'une pièce secrète, communiquée aux sept juges du conseil de guerre de 1894, dont ni l'accusé ni son avocat n'auraient eu connaissance, peut suffire à démontrer l'illégalité ; pour l'honneur de la France et de sa justice, il convient de casser le jugement, de refaire le procès et, si d'autres pièces du dossier démontrent la culpabilité, de recondamner Dreyfus et de le renvoyer à l'île du Diable. Les révisionnistes ne demandent pas davantage et tiennent à ne pas être confondus avec les dreyfusards lesquels, loin de s'arrêter à une question de procédure, attaquent le fond même du jugement et affirment avec Mathieu Dreyfus que le capitaine paye un crime qu'il n'a pas commis.

Tout comme Le Figaro, révisionniste d'octobre à décembre 1897, ouvrait ses colonnes à Scheurer-Kestner et à Zola dreyfusards, L'Aurore dreyfusarde en janvier-février 1898 publie les articles de Georges Clemenceau, révisionniste, qui y écrit :

Je n'ai jamais dit que Dreyfus fut innocent par la raison que je n'en sais rien. J'ai simplement affirmé et je prétends prouver qu'il a été condamné illégalement * 7.

Clemenceau ne deviendra dreyfusard qu'à la fin du mois d'octobre 1898 **, donc postérieurement à la découverte du faux Henry ; il écrira encore après le suicide du mont Valérien :

Si la preuve de la trahison est faite, les Français seront unanimes à flétrir le traître *».

Le fait est intéressant et infirme l'idée couramment répandue d'un Clemenceau dreyfusard dès la première heure. Lui qui trouve pour la lettre d'Emile Zola le titre percutant qui explique en partie son succès, lui qui en janvier et février 1898 adresse au journal L'Aurore presque chaque jour un article sur l'Affaire, n'est pas dreyfusard.

Il n'existe donc pas deux mais trois opinions possibles à l'égard du cas Dreyfus. Et comme Clemenceau, les autres révisionnistes tiennent à l'originalité de leur attitude.

47. L'Aurore, 22 février 1898, c 1894-1898 >, par Georges Clemenceau.

48. L'Aurore, 28 octobre 1898, où pour la première fois, Clemenceau affirme que Dreyfus est innocent.

49. L'Aurore, 7 septembre 1898, t La révision loyale », par Clemenceau.


208 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Or, dès 1897-1898, une confusion tend à s'établir : la presse antidreyfusarde rejette dans le même camp partisans de la révision et adeptes de l'innocence qui éprouvent de l'estime les uns pour les autres et publient parfois des articles dans les mêmes journaux. A l'exception de La Dépêche, aucun quotidien antidreyfusard n'accueille leur prose : si Zola propose sa « lettre ouverte » à L'Aurore, c'est que Le Figaro depuis le 17 décembre 1897 refuse ses écrits. Pour l'instant, révisionnistes et dreyfusards visent le même but : obliger Méline à porter l'Affaire sur le terrain politique au lieu de s'abriter derrière la chose jugée, et obtenir la cassation du procès de 1894. Peu nombreux, isolés au milieu d'une presse hostile, ils éprouvent le besoin de s'entraider.

Comment et pourquoi un journal devient-il révisionniste ou dreyfusard ?

Que l'on rencontre les premiers dans les milieux bourgeois et intellectuels n'est pas surprenant : face à un antidreyfusisme presque unanime, la position inverse suppose infiniment d'esprit critique et de recul de pensée. En 1896, Bernard Lazare et Joseph Reinach avaient été mis sur la voie par une méfiance instinctive à l'égard de tout ce qui touche à l'antisémitisme. Pour consulter les dossiers mêmes de l'Affaire, il fallait occuper une position sociale exceptionnelle, et sans vouloir minimiser le courage de Picquart, on peut admettre que sans sa nomination à la tête du Service des statistiques, il fut demeuré longtemps dans l'autre camp. En dehors de lui, en 1897, seuls l'avocat Leblois, son ami à qui Picquart fait part de ses scrupules depuis cette Tunisie où on l'exile, et Scheurer-Kestner, à qui s'adresse Leblois pour lui demander conseil, possèdent quelques données concrètes : leur conviction s'appuie sur des bases réelles, tandis que, pour tous les autres, le révisionnisme ou le dreyfusisme peuvent être assimilés à une croyance, issue de la confiance qu'ils mettent en ceux qui savent.

A l'automne 1897, les journaux qui les premiers relancent l'Affaire, Le Figaro, Le Siècle et même L'Autorité de Cassagnac, le font avant tout par confiance en Scheurer-Kestner, plus connu que les autres dreyfusards convertis avant lui. A la différence des deux autres, Le Siècle d'Yves Guyot, au lieu de reculer, franchit un nouveau pas et, révisionniste depuis le 16 novembre 1897, devient dreyfusard au début de janvier 1898 : « Il est temps de le dire, de le crier : Dreyfus est innocent, Esterhazy est coupable ; nous allons le prouver » 50. Guyot

50. Le Siècle, 9 janvier 1898, « Toute la vérité », article non signé.


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publie le jour même un fac-similé des écritures de Dreyfus et d'Esterhazy, et le texte de l'acte d'accusation jusqu'ici demeuré secret.

Or, tout comme Le Figaro et L'Autorité, Le Siècle est un organe bourgeois, subventionné par les milieux industriels qui retardent, sans pouvoir l'empêcher, la chute du vieux journal républicain des années 80 ; Yves Guyot en 1897-1898 défend Méline, méprise les radicaux, hait les francs-maçons et les socialistes 51.

1897 fut l'année Scheurer-Kestner. Si, en janvier 1898 on parle encore de lui, c'est souvent pour le critiquer : il n'a pas fourni les preuves promises, par scrupule disent ses anciens admirateurs, parce qu'il n'en avait pas, affirment ses adversaires. Ceux qui deviennent alors révisionnistes ou dreyfusards nourrissent ailleurs leur conviction : dans leur argumentation, dominent la haine pour les politiciens de droite, la crainte d'un nouveau boulangisme et la peur pour l'avenir de la République. D'ailleurs, à part Le Siècle, ce sont des organes de gauche, lus surtout par la petite bourgeoisie commerçante ou artisanale, et, pour Le Réveil du Nord, par les milieux ouvriers.

Le Radical de Sigismond Lacroix, qui utilise encore le calendrier révolutionnaire (janvier 1898-nïvôse an 106), défend les principes de la Grande Révoluiton :

Nous voulons savoir s'il y a encore un gouvernement décidé à maintenir les garanties données à tous par la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen 52.

Le Rappel, également hostile à Méline, l'accuse d'être l'allié des réactionnaires :

On est en train de livrer la République aux généraux qui sont orléanistes. La République est en danger... 53.

Les Droits de l'Homme d'Henri Deloncle, quotidien fondé le 9 janvier 1898 pour défendre la cause dreyfusarde, écrit dans son premier numéro :

Nous serons... une sorte de chien de garde... veillant sur tous ceux qui veulent, par la force ou par ruse, pénétrer dans la République.

Le Siècle, lui-même, s'inquiète :

Les jurés qui ont condamné Zola ont porté les clés de la société civile aux généraux de Boisdeffre et de Pellieux... nous nous retrouvons dans

51. Le Siècle, 13, 19 et 22 octobre, 9 novembre 1897, ■ La séduction socialiste «, c La comédie socialiste », « Les bons apôtres du collectivisme », etc.

52. Le Radical, 15 février 1898, ■ Manifestations coupables », par G. Mesureur.

53. Le Rappel, 18 janvier 1898, « Menaces à la Liberté », par J.-L. Lanessan.

14


210 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

la situation où nous étions au lendemain du 24 mai 1873 et du 16 mai 1877 54.

Seul de toute la presse quotidienne socialiste, Le Réveil du Nord en janvier 1898 a déjà opté pour le révisionnisme et consacre à l'Affaire dix éditoriaux en trente jours :

Il faut refaire au grand jour... le procès Dreyfus... et sans préjuger en rien de la sentence qui interviendra, ce nouveau procès démontrera peutêtre que seuls sont inattaquables les jugements rendus sous la sauvegarde du plus sacré des droits de l'homme et du citoyen : la liberté et le respect absolu des prérogatives de la défense 5S.

L'organe guesdiste semble aussi attaché aux principes de 1789 que les journaux bourgeois. Tout en écrivant que Dreyfus lui « importe peu » car c'est un « adversaire de classe », il combat pour lui :

La dictature monte, monte, monte... Que les républicains se ressaisissent, il n'est que temps B 6.

Récapitulons les positions des différents groupes à l'égard des principaux acteurs du drame :

ESTERHAZY — AE et A2 : c'est « la victime du Syndicat » ; officier de

valeur et homme intègre. A3 : L'armée aurait mieux à faire qu'à prendre la

défense de cet être, innocent bien sûr, mais trop

porté sur les femmes et le jeu. A4 et révisionnistes le soupçonnent de trahison, les

dreyfusards l'en accusent.

PICQUART — Al, A2 et A3 : « la honte de l'armée » car un officier ne doit jamais se mêler de politique. A4, R. et D. : l'honneur de l'armée.

MATHIEU DREYFUS — Al et A2 : « l'ignoble Mathieu » qui utilise sa

fortune à acheter des consciences. A3, A4, R. et D. : il fait son devoir en défendant son frère.

54. Le Siècle, 24 février 1898, • Le verdict de la terreur », par Yves Guyot.

55. Le Réveil du Nord, 9 janvier 1898, « Révisons donc ». par G. Siauve-Evausy.

56 Le Réveil du Nord, 17 janvier, 14 et 16 février 1898, cité par Claude WILLARD dans Les Guesdistes, chap. 21.


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1896-1899 211

SCHEUBER-KESTNER — Al et A2 : « un gâteux » que le Syndicat a

mené.

A3 : un être respectable, abusé par sa bonne foi.

A4 : l'ignorent totalement.

R. et D. : c'est un héros !

EMILE ZOLA — Al et A2 : « le cochon pornographe », « l'italien Emilio Zola », « l'écrivain de bas étage ».

A3 : un grand romancier qui n'aurait jamais dû s'occuper de politique.

A4 : louent son courage.

R. et D. : « cher et grand Zola ! ».

Au début de l'année 1898, la politisation de l'affaire Dreyfus est en cours. Le Figaro et L'Autorité ont reculé ; à une exception près, Le Siècle, les seuls journaux révisionnistes et dreyfusards sont à gauche ; l'extrême gauche non convertie chante déjà les louanges de Picquart et de Zola.

Cependant les personnalités engagées sont essentiellement des bourgeois « progressistes » ; aussi socialistes et radicaux de province se méfient-ils de la campagne en faveur de Dreyfus qu'ils comparent à l'affaire de Panama.

III

De mars à août 1898, la situation n'évolue guère. La presse consacre à l'Affaire une surface rédactionnelle moindre, et seule La Petite République, sous l'influence de Jean Jaurès, change de camp.

Pour ébranler l'opinion, il faut un coup de théâtre aussi prodigieux que l'arrestation du lieutenant-colonel Henry, le 30 août, et sa mort tragique à la prison du Mont-Valérien. La démission du général de Boisdeffre, chef de l'état-major, celle de Cavaignac, ministre de la Guerre le 3 septembre, et la mise en non-activité de du Paty de Clam le 13, prolongent le choc. Pendant près de deux semaines, l'Affaire occupe dans les journaux une place considérable : gros titres, éditoriaux « à la une » et longs commentaires.

Dans l'affolement des premiers jours, certains quotidiens antidreyfusards, en province surtout, flétrissent l'acte de Henry puis, devant le


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calme de leurs confrères, font machine arrière 57 et, tel Le Nouvelliste de Bordeaux passent de « la révision inévitable » à « la révision impossible » 58. L'Express du Midi, L'Express de Lyon et L'Écho du Nord jusqu'au 7 septembre prennent un ton résigné : « Acceptons la révision par devoir » 59.

Pendant ce temps, la presse nationaliste de Paris cherche à minimiser l'événement et surtout à innocenter l'état-major : « Le malheureux Henry a agi seul ; ses supérieurs ignoraient tout de son activité » (thèse de la grande culpabilité). Elle nous présente un chef du Service des renseignements aux traits variables : au minimum, faussaire « honnête homme » qui « s'est tranché la gorge parce qu'il ne pouvait survivre à la « perte de son honneur » ; au mieux « martyr du devoir » qui, ne pouvant montrer les pièces authentiques du dossier Dreyfus sans risquer pour la France les pires complications diplomatiques avec l'Empire allemand en forgea d'autres, présentables celleslà, « sortes de billets de banque dont la valeur fiduciaire reposait à ses yeux sur l'existence de papiers maintenus dans l'ombre » *° (thèse du faux patriotique).

Donc pour les antidreyfusards, rien n'est changé. Dreyfus reste un traître condamné justement et légalement. Une révision du procès se justifierait d'autant moins que la lettre de Henry forgée en 1896 ne peut en aucun cas être assimilée au « fait nouveau » nécessaire pour entraîner la cassation d'un jugement... de 1894.

Mais ces inébranlables perdent une partie de leurs troupes et, s'ils détiennent encore un peu plus de la moitié des tirages, en face d'eux le groupe révisionniste fait en quelques jours un bond énorme : avec 18 journaux au lieu de trois précédemment, il passe de moins de 2 % à près de 40 % du nombre total d'exemplaires de la presse quotidienne.

Il s'agit, en fait, d'une catégorie toute nouvelle : aucun organe révisionniste de septembre 1898 ne l'était un mois auparavant et aucun des 3 « R » de janvier-février ne l'est encore à présent. Le terme est demeuré le même mais il recouvre une réalité différente. Persuadés comme leurs aînés qu'une illégalité a été commise, ces nouveaux révisionnistes gardent souvent l'espoir, plus ou moins avoué, de voir Dreyfus condamné une seconde fois :

57. Le Télégramme, Le Petit Provençal et quelques autres tentent prématurément une revue de presse les 1", 2 ou 3 septembre : leurs résultats, valables le jour même, sont faussés quelques jours plus tard par ces revirements.

58. Le Nouvelliste de Bordeaux, l" septembre 1898, « L'arrestation du colonel Henry •, et 9 septembre, c Révision impossible i, éditoriaux non signés.

59. L'Écho du Nord, 6 septembre 1898, t Le devoir ■, par Léon Gobert.

60. Le Petit Journal, 2 septembre 1898, t Qu'on en finisse ■, par Ernest Judet.


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1898-1899 213

Nous sommes de ceux qui ont toujours cru et qui veulent croire encore à la culpabilité... 61.

A l'exception de La Lanterne 62 et du Petit Provençal, ils n'éprouvent aucune sympathie pour les dreyfusards, responsables à leurs yeux d'une agitation dangereuse :

Ils se moquent... de Dreyfus lui-même ; ce qu'ils veulent, c'est détruire l'armée et introduire l'internationalisme 63.

En effet, ce sont presque tous d'anciens antidreyfusards modérés (A3), défenseurs de l'ordre, respectueux de la légalité, et s'ils réclament un procès en révision qu'ils refusaient naguère, c'est avant tout parce que la découverte d'un faux les bouleverse ; ils craignent que d'autres papiers truqués aient été glissés dans le dossier d'inculpation et estiment, par conséquent, pouvoir assimiler l'aveu de Henry au fameux « fait nouveau ». Persuadés eux aussi qu'il a agi seul, ils veulent le prouver afin de laver de tout soupçon les autres chefs militaires :

L'armée et ses chefs restent bien au-dessus de cette souillure 6i. L'armée demeure intacte dans notre affection et notre respect*5, L'armée n'est pas plus déshonorée par le faux du colonel Henry qu'elle l'était par la trahison attribuée à Dreyfus 66.

Seul un procès public dissipera les ténèbres :

Il faut un jugement rendu cette fois en pleine lumière... qu'on ne nous parle plus des secrets de la défense nationale qu'il faut cacher et qui nous exposeraient à une guerre... l'heure des solutions viriles a sonné 67.

D'autre part, de mois en mois, ces mêmes journaux s'opposent davantage aux antisémites et aux nationalistes que souvent ils comparent aux boulangistes. A Bordeaux, où les élections législatives de mai 1898 ont renforcé la position des candidats soutenus par Le Nouvelliste 68, La Petite Gironde et La France s'inquiètent. Lyon républi61.

républi61. Télégramme, 3 septembre 1898, « L'état-major et la révision », signé X.

62. La Lanterne, par sympathie pour Jaurès, ne rompt pas de lances contre son groupe et publie des articles d'Aristide Briand devenu dreyfusard, précisément en septembre 1898. D'ailleurs ses arguments ne sont pas exactement les mêmes que ceux des autres journaux révisionnistes et laissent prévoir son évolution ultérieure vers le dreyfusisme.

63. Lyon républicain, 11 septembre 1898, « La semaine », par Coste-Labaume.

64. Le Journal des Débals, 1" septembre 1898, « L'arrestation du lieutenant-colonel Henry », article non signé.

65. Le Temps, 1" septembre 1898, «Vers la vérité», article non signé.

66. Le Progrès de Lyon, 7 septembre 1898, « L'Affaire », article non signé.

67. Le Soleil, 3 septembre 1898, « La révision », par Hervé de Kérohant.

68. Charles Bernard et Chiche, élus dans les deux premières circonscriptions de Bordeaux, siègent à la Chambre parmi les 19 membres du groupe antisémite de Drumont.


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cain leur reproche de vouloir greffer sur un débat d'ordre purement juridique une guerre de religion et une guerre civile afin de renverser la République.

Mais on les sent angoissés, surpris de leur audace nouvelle et tout en reprochant son crime au colonel Henry, ils lui cherchent des excuses :

Il ne paraissait pas doué des qualités requises pour remplir des fonctions aussi délicates m, fabriqua un faux sans se rendre compte qu'il commettait une infamie ; il crut que le bien du service l'exigeait et on ne discute pas avec le service 70.

Ce « malheureux diable » 71, cette « victime, est plus près du « héros » chanté par Drumont, Rochefort et Judet que du « criminel endurci » au service d'un état-major pourri qu'accable Jean Jaurès.

Beaucoup plus combative, la presse dreyfusarde n'obtient pas le succès que pourrait faire croire un simple décompte, titre par titre. Avec 8 journaux sur 55, 7 à Paris et 1 en province, elle n'atteint sans doute que 8% des lecteurs car Le Siècle, L'Aurore, Les Droits de l'Homme, Le Radical, Le Rappel, La Fronde et Le Réveil du Nord, quotidiens pourtant célèbres, n'ont qu'un faible tirage.

Seule La Petite République atteint 100 000 exemplaires : c'est la recrue de choix. Convertie dès mai-juin 1898 par Jean Jaurès, elle brûle les étapes et, seule de toute la presse française, passe directement de l'antidreyfusisme au dreyfusisme, enterre ce qui subsistait en elle d'idées antisémites et cherche à secouer l'indifférence ouvrière devant le martyre d'un bourgeois. La découverte du faux Henry lui permet de réaliser un bel exploit journalistique. En effet depuis trois semaines, Jaurès publie une série d'articles sur l'Affaire : gros titres, développements copieux occupant toute la première page et même parfois la seconde.

10 août -. « Les preuves »

12 — : « Les prétendus aveux de Dreyfus >

13 — : « L'innocence de Dreyfus >

14 — : < Dreyfus et Bertillon >

18 — : « Le véritable traître »

19 — : « Le bordereau est d'Esterhazy >

20 — : < Esterhazy et les experts » 25 — : « Les pièces secrètes »

enfin le 28 — : « La pièce fausse »

69. Le Progrès de Lyon, 2 septembre 1898, « Justice et expiation >, article non signé.

70. Le Temps, 3 septembre 1898, « Après le drame », article non signé.

71. Le Figaro, 2 septembre 1898, « Pas de Chambres surtout >, par Jules Cornély.


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1898-1899 215

où il démontre que la fameuse dépêche où Dreyfus est nommé n'est qu'un faux grossier. Et le journal annonce pour le jeudi suivant 1er septembre, un article intitulé « Faussaires » où Jaurès dévoilera le nom des auteurs : c'est un coup de dés extraordinaire.

Ce jour-là, le directeur de La Petite République, Gérault-Richard, triomphe :

Jaurès disait qu'une fabrique de faux... fonctionnait dans une annexe du ministère de la Guerre... comme toujours, il aura vu juste (thèse de la petite culpabilité).

Sur les sept autres quotidiens dreyfusards, quatre sont des anciens, pour qui le scandale Henry confirme une quasi-certitude. Leur joie éclate car, à présent, la révision ne peut plus leur être refusée :

Tout croule du même coup, l'édifice est à terre... c'est la révision à bref délai 72.

Les trois derniers, transfuges du camp révisionniste, n'ont pas toujours attendu septembre pour franchir ce nouveau pas, car leur crainte pour l'avenir du régime républicain s'exaspère face à « la coalition des monarchistes, des ralliés, des cléricaux et des nationalistes césariens » 73.

La confiance en quelque grand dreyfusard : le colonel Picquart pour Le Rappel, Arthur Ranc pour Le Radical et Jean Jaurès pour Le Réveil du Nord joue alors un rôle décisif :

Pendant que... nous restions dans la réserve, Jaurès accumulait les arguments qui lui permettent aujourd'hui de se dresser en face de l'opinion égarée et de crier au monde toute sa pensée dans le plus admirable des réquisitoires 74.

Et tandis que les députés guesdistes reviennent à l'antidreyfusisme, l'organe socialiste du Nord, cas unique dans la presse de province, passe, une semaine avant l'arrestation de Henry, dans le camp adverse. Par contre, comme s'il fallait ne pas exagérer le rôle des personnalités, La Dépêche de Toulouse résiste à toutes les influences : tout en publiant les articles de Jaurès, Ranc, Clemenceau et Pelletan, elle demeure antidreyfusarde.

72. L'Aurore, 1" septembre 1898, ■ Tout croule », par G. Clemenceau.

73. Le Radical, 29 juin 1898, ■ Le devoir républicain », par Sigismond Lacroix.

74. Le Réveil du Nord, 23 août 1898, • Jaurès-le-dreyfusard », par G. Siauve-Evausy.


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IV

Il n'est pas d'autre mois aussi fécond en bouleversements d'opinions que septembre 1898. L'année suivante, pendant la longue enquête de la cour de cassation, quelques journaux évoluent vers le dreyfusisme en un mouvement lent, comme égrené. Par contre, après la mort de Fernand Xau, l'arrivée de Maurice Barrés fait reculer Le Journal.

Le procès de Rennes (7 août-9 septembre 1899) représente le meilleur moment pour le troisième volet de cette étude. Les attitudes ne changent plus (La Dépêche fut en juillet la dernière convertie) et les passions atteignent leur paroxysme. Pendant un mois, l'Affaire occupe dans la presse une surface plus importante que jamais ; les dépositions successives sont exploitées comme autant de rebondissements. Chaque jour les envoyés spéciaux envoient de Rennes leurs comptes rendus et certains quotidiens du matin publient même une édition supplémentaire en fin d'après-midi pour que leurs lecteurs soient plus vite informés.

Loin de continuer à se décimer, le camp antidreyfusard se renforce et, face à la menace que représente pour lui, depuis le mois de juin, la constitution du ministère Waldeck-Rousseau « acquis au traître » et l'arrestation de Déroulède pour complot antirépublicain, il tend à oublier ses divisions en s'alignant sur les positions les plus dures. Le Petit Journal, au lendemain du verdict de Rennes, lance ses premières attaques antisémites : les A2 rejoignent les Al, à l'extrême fin de la lutte.

Pour eux, tout est truqué, depuis l'arrêt de la cour de cassation prononcé « à une majorité infime » et en faisant voter « des juges disqualifiés » pour leur trop grande complaisance à l'égard de Dreyfus, jusqu'au procès de Rennes où le président du Conseil « a ordonné aux juges militaires d'acquitter le traître » 75.

Aussi le verdict leur inspire-t-il une joie délirante :

La France est sauvée 76. L'Armée a sauvé la patrie 77.

Officiers du conseil de guerre, écoutez la France entière qui vous remercie d'avoir fait votre devoir 78.

75. Le Petit Journal, 18 juillet 1899, « Les droits du Conseil de guerre •, et 10 septembre 1899, « Verdict confirmé •, éditoriaux de Judet.

76. L'Intransigeant, 11 septembre 1899, titre même de l'article de Rochefort.

77. Le Petit Journal, 11 septembre 1899, titre même de l'article d'Ernest Judet.

78. La Libre Parole, 10 septembre 1899, « Le traître condamné. A bas les Juifs. Vive l'Armée », par Edouard Drumont.


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1898-1899 217

au point d'en oublier les circonstances atténuantes qui accompagnent la condamnation ou, s'ils en parlent, de les justifier eux qui, quelques jours auparavant n'admettaient que la peine maximum :

Dix ans de détention ou la déportation perpétuelle, c'est pour nous exactement la même chose 76.

Pourtant la grâce présidentielle les prend, dix jours plus tard, assez au dépourvu :

Cest la dernière infamie du gouvernement 79.

Si le condamné de Rennes est un traître, Loubet en est un autre 80.

Le groupe révisionniste a perdu à la fois son nom et la moitié de ses quotidiens ; on ne saurait lutter pour ce qui vous est accordé et les neuf survivants s'institulent depuis l'arrêt de la cour de cassation « les impartiaux ». Pourtant, grâce au tirage important de Lyon républicain, de La Petite Gironde, de La France, et surtout du Petit Parisien, ils atteignent encore plus du quart des lecteurs.

Entre les arguments d'un révisionniste au lendemain du suicide de Henry et ceux d'un « impartial » de l'été 1899, la ressemblance est grande. De plus en plus inquiets des menées nationalistes après la tentative de Déroulède sur l'Elysée, ils croient au « complot de la droite » contre le régime, approuvent arrestations et mises en jugement, ironisent sur la « ridicule équipée » 81 de Jules Guérin barricadé dans le fort Chabrol. Le 15 août, l'attentat contre Maître Labori, le meilleur défenseur de Dreyfus à Rennes, les indigne ; cet acte « aussi odieux que stupide » 82 fait craindre le pire : ceux qui ne reculent pas devant l'assassinat sont prêts à tout.

Cependant, conformisme, souci de l'ordre, amour de l'armée les empêchent toujours de rejoindre le camp dreyfusard puisque « l'affaire a été exploitée par les partis de la Révolution sociale » 83. Ils espèrent que le verdict du deuxième procès amènera l'apaisement et pour cela accordent toute leur confiance au Conseil de guerre de Rennes :

Impartiaux, ces juges militaires ont le désir sincère de s'éclairer sur tous les points, sans parti-pris **. La seule attitude qui convienne... est une respectueuse attente 8S.

79. L'Avenir du Puy-de-Dôme, 20 septembre 1899, titre même de l'article de A. Dumont.

80. L'Intransigeant, 21 septembre 1899, « Les deux traîtres », par Henri Rochefort.

81. La Petite Gironde, 19 août 1899, c Où nous en sommes >, par Charles Chaumet.

82. Le Journal des Débats, 15 août 1899, < L'attentat de ce matin », article non signé.

83. Le Journal des Débats, 11 septembre 1899, «L'arrêt du Conseil de guerre», article non signé.

84. Lyon républicain, 16 août 1899, • Lettre d'un parisien », article non signé.

85. La Petite Gironde, 8 août 1899, « Le procès de Rennes », par Edouard Sylvin.


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Le lendemain de la condamnation, ils affichent un optimisme de commande :

Grâce à l'arrêt de Rennes... la santé, la gaîté, la bonne humeur de la fraternité vont renaître a 6. Nous avions dit que nous nous inclinerions devant l'arrêt quel qu'il fût : c'est ce que nous faisons et il serait à souhaiter que tout le monde le fît comme nous 87.

Ils justifient même la « demi-mesure », c'est-à-dire les circonstances atténuantes accordées au crime de trahison : les juges ont agi là par humanité, par compassion à l'égard d'un homme qui a déjà tellement souffert. Et ils seront parmi les premiers à souhaiter que le président de la République use de son droit de grâce.

En fait ces journaux qui refusent de prendre parti font inconsciemment le jeu des antidreyfusards puisqu'ils admettent toujours l'idée de culpabilité.

Après l'arrêt de la cour de cassation, on peut distinguer deux types de dreyfusards. Le Soleil, Le Temps, Le Figaro et en province L'Avenir de Rennes et La Dépêche restent calmes et dans une certaine mesure, proches des « impartiaux »... La confiance qu'ils manifestent à l'égard du Conseil de guerre, cette idée que :

L'armée sera heureuse de réparer l'erreur judiciaire 88.

Le doute aurait dû... profiter entièrement à l'accusé s 9, mais la justice a parlé, nous devons nous incliner 90.

...Nous aimons à penser que ces juges ont délibéré... dans la sérénité de leur conscience et en toute bonne foi. Nous ne récriminerons donc pas contre leur décision 91.

Par pitié pour l'homme qu'ils continuent à considérer comme innocent, pour « son admirable frère et sa noble femme » 92, pour l'apaisement national, ils appellent aussitôt de leurs voeux la grâce présidentielle :

Plus qu'une mesure de clémence, c'est une réparation envers l'Innocent 93.

86. Lyon républicain, 11 septembre 1899, c La fin de l'Affaire », par E. Lepelletier.

87. Le Journal des Débats, 11 septembre 1899, < L'arrêt du conseil de guerre », article non signé

88. Le Soleil, 10 juin 1899, t La Paix intérieure », par Hervé de Kérohant

89. Le Temps, 11 septembre 1899, ■ Le Jugement de Rennes », article non signé.

90. Le Soleil, 10 septembre 1899, « Le jugement », par Furetières.

91. La Dépêche, 11 septembre 1899, « Le verdict », signé « La Dépêche ».

92. Le Temps, 13 septembre 1899, » Apaisement », non signé.

93. L'Avenir de Rennes, 20 septembre 1899, « La grâce », par Victor Barrucand.


LA PRESSE QUOTIDIENNE ET L'AFFAIRE DREYFUS, 1898-1899 219

Soit dreyfusards de plus longue date comme Le Siècle, L'Aurore, Les Droits de VHomme, Le Radical, Le Rappel, soit journaux socialistes tels La Petite République, La Lanterne, Le Réveil du Nord et même dans une certaine mesure Le Petit Provençal, les plus nombreux parmi les partisans de Dreyfus adoptent un ton d'une violence incroyable. Le verdict est pour eux un « jugement abject. Est-il tolérable que la Cour de cassation soit tenue en échec par un petit Conseil de guerre de hasard ? » M. Les juges ont subi la pression des généraux, ils n'ont pas tant condamné Dreyfus qu'innocenté les vrais coupables, le général Mercier en tête. La loi fut violée à chaque séance du Conseil de guerre :

Il n'y a pas une conscience libre qui puisse s'incliner devant un pareil verdict. Debout ! que tous les hommes qui veulent rester libres et fiers s'unissent ! la bataille continue 95.

Ils n'approuvent la grâce que dans la mesure où ils y voient, de la part du président Loubet, un désaveu de la sentence, une première étape vers la réparation, et parce qu'elle rend la liberté à Dreyfus, ce « martyr ». A présent « travaillons avec lui à préparer la vengeance » 86.

D'une manière générale, les anciens Al et A2, antidreyfusards haineux n'ont pas évolué, les A3, antidreyfusards modérés sont devenus révisionnistes mais n'ont pas toujours su dépasser ce stade, les A4, antidreyfusards socialistes ont rejoint les organes de tendance radicale dans le dreyfusisme de combat.

A la fin de l'année 1899, le clivage politique est beaucoup plus net que deux ans auparavant ; la gauche et le centre gauche ont trouvé dans l'affaire Dreyfus une arme extraordinaire contre le militarisme. Plus qu'au Goupillon, ils s'attaquent au Sabre, davantage compromis. Malgré la présence au ministère de la Guerre du général de Galliffet « égorgeur des Communards », ils soutiennent à une forte majorité le Cabinet Waldeck-Rousseau-Millerand dont ils espèrent des réformes réduisant la puissance de l'état-major dans la nation.

Au centre et à droite, les quotidiens qui se sont écartés de la ligne générale perdent des lecteurs ; plus encore que Le Figaro, Le Soleil d'Hervé de Kérohant voit une part importante — plus du tiers — de sa clientèle monarchiste l'abandonner au profit du Gaulois demeuré

94. Le Radical, 13 septembre 1899, f Précauiton à prendre », par Sigismond Lacroix.

95. La Lanterne, 11 septembre 1899, « Debout ! », par Vivianî.

96. Le Réveil du Nord, 22 septembre 1899, « La descente de croix », par Siauve-Evausy.


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antidreyfusard. L'Écho de Paris profite également de ces transferts. Or ni Le Figaro ni Le Soleil ne sympathisent avec la gauche ; ils prêchent le respect des lois et des institutions ; tout en proclamant l'innocence de Dreyfus ils souhaitent qu'il accepte, gracié, sa condamnation de principe. La presse, à une écrasante majorité, fait preuve d'un grand conservatisme mais l'opinion publique en demande encore davantage.

Les quotidiens de province n'évoluent pas au même rythme que ceux de Paris. Plus longtemps réfractaires au dreyfusisme, ils franchissent un tel pas en 1899 qu'ils devancent la capitale et améliorent le pourcentage total 97, grâce à trois journaux de fort tirage : Le Progrès de Lyon, Le Petit Provençal et La Dépêche de Toulouse. La situation varie d'ailleurs d'une région à l'autre. La presse de Nancy, traumatisée par la proximité de la frontière vosgienne, soutenue par un patriotisme qui confine au nationalisme jusque dans les quotidiens du centre, reste antidreyfusarde à la quasi-unanimité. A Lille, l'antirévisionnisme l'emporte avec 75% du tirage. Le Midi méditerranéen, fait surprenant, se trouve presque dans le même cas puisque Le Petit Marseillais, déjà plus haineux au départ que les autres journaux de province de même orientation politique, refuse jusqu'à la fin de changer de camp, en partie par opposition au Petit Provençal. En Bretagne, Le Petit Rennais et Le Journal de Rennes, antidreyfusards acharnés, dominent les ventes. Bordeaux, à la tête du groupe révisionniste après la découverte du « faux Henry », s'est arrêté en chemin.

Mais il suffit parfois qu'un seul quotidien change d'attitude pour donner au dreyfusisme une confortable avance. C'est le cas à Lyon avec Le Progrès (30 % du tirage), plus encore à Toulouse avec La Dépêche où, tardivement il est vrai mais cas unique en France, cette tendance l'emporte sur les deux autres avec plus de 50% du total.

D'une manière générale, la presse dreyfusarde, malgré ses progrès incontestables en dix-huit mois, reste la plus faible : avec onze quotidiens à Paris, dix-sept dans toute la France, elle n'atteint respectivement que 11 et 15% des lecteurs.

L'adoucissement de peine et la grâce auront donc été obtenus en dépit de l'opinion de la majorité de la presse.

Janine PONTY, Université de Paris XIII.

97. Tempérons l'appréciation de Raymond MANEVY dans La Presse sous la III' République, p. 101 : < La presse départementale, même d'un républicanisme avancé, affirme dans presque tous les cas la culpabilité jusqu'au procès de Rennes ».


L'OPINION CATHOLIQUE RHENANE DEVANT LE SÉPARATISME EN 1923

La question rhénane est l'élément le plus grave de la crise allemande en 1923. Fait de politique extérieure, fait de politique intérieure, et fait économique, elle accable Berlin ; la population et les milieux dirigeants se troublent d'autant plus que des activistes, avec les souvenirs de 1918-1919, souhaitent imposer une solution qui donnerait à la Rhénanie une forme d'autonomie, les séparatistes.

L'étude de l'opinion catholique devant le séparatisme est à la fois intéressante et difficile. Intéressante dans la mesure où l'hostilité n'a pas été uniforme à l'égard d'une idée de séparation, afin de remédier à la misère de l'année 1923, ou en s'appuyant sur une réalité catholique opposée à la Prusse protestante. Mais difficile parce que ces intentions ont laissé de mauvais souvenirs, parce que de nombreuses personnalités ont eu un rôle flou, ne voulant pas trop se compromettre ; il faut ajouter à cela la question des intérêts français, et on aimerait définir précisément le soutien donné par les forces d'occupation aux activistes. Enfin, beaucoup de documents ont disparu, en particulier avec l'avènement du Troisième Reich.

A l'origine du mouvement, il y a eu de plus une très grande inquiétude devant une république née d'une révolution socialiste. Aussi est-ce dans les milieux de militants catholiques de Cologne que le séparatisme apparaît d'abord, en particulier autour de la Kôlnische Volkszeitung. Mais très vite, il prend deux orientations qui s'opposent. Les chefs de la politique rhénane, avec Adenauer, tentent de prendre le mouvement en main, en essayant d'agir en accord avec Berlin ; des activistes, avec Dorten, veulent forcer la décision en recherchant l'appui français. Le premier séparatisme échoue après les tentatives violentes de juin 1919, mais dans les années 1921-1922 la propagande continue, avec l'apparition de nouveaux meneurs, comme Smeets, très


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francophile ; et il existe toujours dans les milieux du Centre une aile relativement favorable à ces visées, qui s'en détache pour former en 1920 le parti populaire chrétien, dont le docteur Deermann sera député. L'aspect essentiel du séparatisme est alors d'être devenu sous sa forme active le fait d'une minorité.

C'est la poussée française qui provoque un réveil du séparatisme en 1923, facilement alimenté par la misère et la catastrophe financière qui découlent de la résistance passive. Le problème posé ici est de définir les différents niveaux d'une opinion beaucoup plus partagée que ne le laisserait croire l'attitude officielle du Centre. Mais il faut nécessairement aborder d'abord les aspects du mouvement activiste, avant d'envisager une étude globale de l'opinion, qui pourra être dans la suite illustrée par l'analyse de milieux définis.

Enfin, il faut souligner que le premier moyen de l'étude reste encore la presse, dont il faut présenter les principaux organes. Les grands journaux du Centre sont la Germania de Berlin et la Kôlnische Volkszeitung de Cologne. Celle-ci, organe politique du parti en Rhénanie, tire à 28 000 exemplaires pour chacune de ses trois éditions quotidiennes. Mais à la fin de 1918, le tirage montait à 42 000 exemplaires, et c'est précisément sa position favorable au mouvement rhénan en 1918-1919 qui a provoqué la baissel. La Rheinische Volkstvacht, à Cologne également, parle surtout au nom des syndicats chrétiens, et atteint 33 000 exemplaires. Le district de Bonn possède un organe du Centre de haute tenue, la Deutsche Reidiszeitung (20 000 exemplaires), soutenue financièrement par les grands propriétaires du Rhin moyen. Même situation à Coblence, siège de la H.C.I.T.R., pour la Coblenzer Volkszeitung (40 000 exemplaires). A Trêves enfin, la Trierische Landeszeitung est le journal catholique par excellence, entièrement aux mains de l'évêché ; elle tire à 31 000 exemplaires, et sera le journal le plus fréquemment interdit par les autorités françaises 2.

1. Des recherches récentes aux archives des Affaires étrangères (Allemagne 1918-1929, dossier général sur la presse, série Z/22/1) ont révélé que les autorités françaises avaient été saisies d'une offre d'achat de la Kôlnische Volkszeitung en avril 1918. Le général Boucabeille, attaché militaire à La Haye, qui, avec le député Marc Réville, a servi d'intermédiaire, indique notamment que le journal serait disposé à présenter les suggestions qui n'ont pas abouti, ont duré jusqu'à la fin de novembre.

2. Pour cette étude, ont été consultées aussi les archives de Cologne et de Trêves.

Historisches Archiv der Stadt Koln (HAStK) : Nachlass Wilhelm Marx (série 1070/324) ; Rheinkmdhewegung, Februar 1919-]uni 1919, (2/253/2), et Rheinlandbewegung, Juni 1919Oktober 1923 (2/253/3) ; Drucksachen : Ruhreinbruch, 1923-1926 (1070/325) ; Schriftstticke und Zeitungsausschnitte (1070/95) ; der Plan jiir eine rheinische westph&iische Goldnotenbank (1070/96).


L'OPINION CATHOLIQUE RHENANE ET LE SEPARATISME EN 1923 223

A la question rhénane, les solutions pourraient être nombreuses ; de la création d'un nouvel état intégré au Reich à la création d'une république indépendante et neutralisée, les chefs du mouvement activiste envisagent des statuts nouveaux pour la Rhénanie, en posant ces questions de l'appartenance à la Prusse ou au Reich, de l'autonomie rhénane, et de l'influence française, — mais ils ne sont pas d'accord entre eux.

La principale tendance est certainement celle qui se range sous la direction de Dorten 3. Né à Endenich en 1880 dans un petit milieu bourgeois, il a fait de solides études de droit, et a opté pour la carrière de procureur, en s'installant à Wiesbaden. Sa chance est d'avoir épousé une femme fort riche, ce qui lui permet, lorsqu'il doit abandonner sa profession, — il est maladivement nerveux —, de se donner tout entier à la cause rhénane qu'il a choisie. Il se lance dès novembre 1918 dans le mouvement autonomiste ; malgré son double échec, rupture avec Adenauer en février, et erreur du coup de force de juin 1919, il ne désarme pas, mais s'efforce bien au contraire d'élargir le mouvement en Allemagne, entrant en rapport avec les chefs des aspirations fédéralistes en Bavière et Hanovre 4. Résolument hostile à la Prusse, il voudrait garder des distances à l'égard de la France, et n'envisage que la création d'un État fédéral rhénan, solution modérée, mais dans une Allemagne complètement réorganisée en fonction des races qui la composent, au détriment de la Prusse. Il se rend nettement compte que la pression française aura des suites politiques qui peuvent aller plus loin que ses ambitions, et l'indique dès décembre 1922 dans son Rheinischer Herald : « ce qui, d'après mes prévisions, devait arriver et ne pouvait être évité que par la création opportune d'un État fédéral rhénan est aujourd'hui imminent, l'exploitation de

Stadt Archiv Trier (StAT) : Flugblàtter und Bekanntmachungen der Besatzungszeit, 19191930 (série 32/0004) ; Separatistenschàden ; Protokoll iiber Stock (32/0006) ; Separatismus ; Zeitungsausschnitle zur franzôsichen Politik ; Dokumente (32/0008) ; Schreiben des Oberbiirgermeisters Stock an den Vollzugausschuss, usw. (32/0045) ; Besatzung und passiver Widerstand (32/0103).

Les archives de Bonn et de Coblence ont été très largement utilisées dans l'ouvrage essentiel de Rudolf MORSEY, Die deutsche Zentrumspartei, 1917-1923, Dusseldorf, 1966. L'ouvrage le plus utile pour cerner l'attitude des catholiques dans la crise rhénane est celui de Karl-Dietrich ERDMANN, Adenauer in der Rheinlandpolitik nach dem ersten Weltkrieg, Stuttgart, 1966.

3. Il faut se reporter aux nombreux ouvrages de DORTEN, en particulier La tragédie rhénane, Paris, 1940, qui est un véritable plaidoyer

4. Affaires étrangères, Allemagne 1918-1929. Mouvements unitaires ou particularismes ; dossier général. Série Z/28/7. En 1920-1921, les rapports entre Dorten, pour la Rhénanie, Heim et Bothmer, pour la Bavière, et Dannenberg, pour le Hanovre, sont allés très loin. Ils s'étaient unis sur un programme commun, qu'ils avaient présenté aux autorités françaises.


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la Rhénanie comme gage » 5. Mais il condamne aussi la résistance passive dans la mesure où elle est une voie sans issue, et qui ne peut que durcir la position française. Une pression accrue sur les chefs de la politique rhénane lui semble alors nécessaire, et c'est dans ce but que Dorten se rapproche malgré tout des millieux politiques français, erreur profonde aux yeux de l'opinion. Deux faits lui causent à cet égard le plus grand tort ; en mars, un voyage à Paris, où il rencontre un grand nombre de personnalités, mais essaie en vain de se faire recevoir par Poincaré ; d'autre part, un rapport de Tirard sur les moyens et les limites de l'aide française aux séparatistes est publié en juin par l'Observer, immédiatement repris par la presse allemande ; on considère alors Dorten comme un traître fini, pour lequel Tirard ne montre d'ailleurs que fort peu d'estime : « au cours des conversations que j'ai eues avec certains représentants du mouvement séparatiste, Grand-Ry et Dahlen, d'Aix-la-Chapelle, Mùller, de Cologne, Simon, de Wiesbaden, j'ai pu me rendre compte que le Dr. Dorten est le seul, malgré ses fautes, qui soit en état de conduire à la réussite le mouvement rhénan » 6. Qui sont les partisans de Dorten ? Des gens de la petite bourgeoisie urbaine, et quelques propriétaires du Rhin moyen, mais peu nombreux. Pour ses deux journaux, le Rheinischer Herold et le Rheinlànder, dont le tirage atteint 20 000 exemplaires, Dorten ne compte pas 1 000 abonnés. Plus que des partisans, il rencontre surtout des sympathies assez distantes de personnes qui ne veulent pas se compromettre dans une action violente. Rien de commun avec les partisans de Smeets, qui n'est même pas mentionné par Tirard... Dorten est à la fois honnête, sincère, et modéré.

Smeets n'est d'ailleurs pas comparable à Dorten ; il a eu une vie beaucoup plus mouvementée et ne dispose pas de la formation juridique de Dorten. Il est en 1918 un membre actif du conseil d'ouvriers et de soldats de Cologne, et se retrouve en 1920 collaborateur de Dorten. Mais cette union ne dure guère ; il fonde rapidement son propre parti, le Parti populaire républicain rhénan, avec son propre journal, la Rheinische Republik. Sa propagande bruyante est tournée à la fois contre la Prusse et contre le Reich. Il ne s'appuie pas sur une réalité catholique, mais simplement sur une hostilité contre le

5. HAStK, série 2/253/3. Adenauer suit attentivement l'évolution du mouvement, et en particulier la propagande de Dorten. Le maire de Cologne, qui se tient à l'écart, a réuni des textes du Rheinischer Herold (dont le passage cité), avec les commentaires de la Kôlnische Volkszeitung. De nombreux extraits sont soulignés de sa main.

6. Observer, 24 juin 1923. L'article est immédiatement publié en AllemaGne, sous le titre : Ein entlarvter Hochverrdler : Dr. Dorten und die franzôsische Politik am Rhein, 16 p.


Le Reich comme fédération : les plans de Dorten (Rheinische Politik, Coblence, juin 1922, p. 21).


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« Prussien », colonisateur de la Rhénanie et, par extension, contre le Reich dans lequel il domine. Enfin, autre aspect qui provoque à legard de Smeets des antipathies profondes, il légitime l'occupation de la Ruhr, demande à la France une politique de violence, se félicite des expulsions, et fait appel à la dénonciation ; il condamne la résistance passive, produit des socialistes, et réclame à l'égard des grévistes et des chômeurs qui refusent du travail des lois d'exception ; il tente de réveiller le fantôme des troubles du début de la république 7. Les partisans de Smeets sont largement moins nombreux que ceux de Dorten, et d'un milieu bien différent, surtout du monde rural malaisé qui souffre beaucoup plus que le peuple des villes de la résistance passive. Mais, expression de l'hostilité beaucoup plus grande qu'il attire autour de lui, Smeets est victime d'un attentat en mars qui le blesse grièvement. Dorten aurait alors pu unifier le mouvement autour de lui, et c'est aussi avec cet espoir qu'il se rendait à Paris, s'il n'était apparu un troisième propagandiste, aussi violent que Smeets, mais plus habile.

C'est Matthes, saxon de naissance et rhénan d'adoption, proche des milieux ouvriers de la Ruhr, qui met au point une sorte de séparatisme socialisant, tactique qui permet, sans les effrayer, de dresser les masses affamées. En fait, pour lui comme pour Smeets, le séparatisme est une chance offerte pour jouer un rôle personnel. Né à Wurzbourg en 1886, il a fait des études classiques, mais est chassé de son lycée pour mauvaise conduite ; il devient alors journaliste, puis exerce diverses professions, avant de se trouver à Dùsseldorf, désoeuvré, attiré par le séparatisme dont il espère qu'il le sortira de l'anonymat. En somme, plutôt un raté, sans formation solide 8. Sa propagande, dans ses débuts, ne se présente que comme une série d'attaques contre les milieux industriels et financiers qui essaient de sauvegarder leurs intérêts en Allemagne aux dépens de la Rhénanie. « Qui va souffrir de la résistance passive ? Ce ne sont ni la France, ni les troupes d'occupation qui ont un ravitaillement assuré, ni Berlin, libre de toute occupation et de toute restriction. Ce sont les Rhénans, que Berlin exploite sans vergogne... Sous la pression de la haute finance et de l'industrie lourde, Berlin se refuse à agir contre ceux qui excitent à la haine et à la vengeance... Dans l'Allemagne de M. Cuno, le travailleur reçoit

7. StAT, série 32/0045. Les archives de Trêves possèdent un grand nombre de documents distribués par les partisans de Smeets dans les grandes villes rhénanes au début de 1923, où sont développés ces thèmes.

8. Cf. G. KEWTCNICH, Trier und dos Trier-Land in der Besatzungszeit, 1919-1930, Trêves, 1930. p. 84. Excellent portrait de Matthes.


L'OPINION CATHOLIQUE RHENANE ET LE SEPARATISME EN 1923 227

un salaire moindre que ce à quoi se monte le soutien au chômeur » 9. La force de Matthes vient de la simplicité de cette propagande. Les premiers adhérents du mouvement de la Rhénanie libre, fondé à Dûsseldorf en février, sont d'anciens partisans de Smeets, mais aussi, ce qui est nouveau, des ouvriers de la Rhénanie du Nord. Cependant, la faiblesse immédiate de Matthes devant l'opinion est le lien que les catholiques dénoncent entre son activité et la renaissance de troubles communistes en Rhénanie au mois de mai.

Jusqu'en août, on ne voit dans ces efforts qu'une conséquence de la politique française ; mais sous le ministère Stresemann, l'on commence à craindre que le séparatisme ne vive de lui-même.

C'est la suite d'un essor très net, qui a deux origines. La volonté de négocier de Stresemann inquiète les activistes, qui craignent un accord laissant la Rhénanie à la Prusse. Inversement, l'aggravation de la misère et les difficultés de la résistance passive, abandonnée le 26 septembre, font craindre aux Rhénans une annexion française. Ils sont alors en plus grand nombre portés à se tourner vers ceux qui voient dans une autonomie une solution dont la France se contenterait. Pour répondre à ces deux aspects, les séparatistes sont contraints à l'action, et donc à l'union. L'essor du mouvement se caractérise par un effacement de Dorten, mais c'est pourtant de lui que vient la décision de convoquer à Coblence une assemblée générale de tous les hommes de confiance du séparatisme. Quelques semaines plus tard, Matthes accepte ce rapprochement, et publie en août un programme aligné sur une ligne classique, dénonçant d'abord la détresse de la Rhénanie, et en second Heu les erreurs de la politique de Berlin 10. A cela s'ajoutent, dans une série de réunions publiques, des attaques très dures contre la France qui s'enlise.

Témoignage des progrès du séparatisme, ces réunions sont de plus en plus fréquentes ; certaines manifestations ont lieu même en l'absence de tout meneur ; ainsi les paysans de la vallée de l'Ahr, qui se retrouvent pour chanter des refrains séparatistes ; ils se sont aussi déplacés à Bonn pour la rentrée de Smeets, avec d'autres groupes venus d'Euskirchen, Coblence, Trêves, Mayence et Wiesbaden ? Pour la Rhénanie du Nord, un rapport de police est envoyé à Adenauer le 14 septembre, lui indiquant qu'il y aurait eu pour la semaine du 7 au 14, le nombre

9. StAT, série 32/0103. Ces différents slogans se présentent sous la forme de tracts, qui se terminent tous par la formule : « Faites passer >.

10. Frei-Rheinland du 4 août 1923. Ce programme est signé de 16 noms, parmi lesquels 7 ouvriers et 4 petits commerçants, indication partielle mais intéressante sur le recrutement des partisans de Matthes.


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de 6 825 adhésions au mouvement de Matthes dans la seule région de Diïsseldorf u. De nouveaux meneurs apparaissent, tels Kremer, un défroqué, dans la région de Bonn, et Bertram Dietz, qui crée un quatrième groupe séparatiste, demandant un État rhénan indépendant qui comprendrait aussi une partie de l'Alsace-Lorraine et de Bade. Il y a enfin un autre signe dans les heurts de plus en plus fréquents et sanglants entre les activistes et la population rhénane. Dans ces conditions, l'abandon de la résistance passive, suivi de l'abandon des paiements de soutien, met le comble à l'inquiétude de la majorité rhénane obligée de reconnaître la vanité des efforts du Reich, et joue le rôle d'un catalyseur, dont l'un des effets est l'éclatement des coups de force. Les activistes jouent sur cet abattement des Rhénans.

Le signal en est donné le 21 octobre à Aix-la-Chapelle, à l'initiative de Deckers, riche négociant ; des bandes séparatistes gagnent ensuite Diïren où Matthes relaie Deckers, et lance une proclamation destinée à rassurer les autorités françaises, et à faire de lui-même le chef de cette nouvelle république rhénane, aux dépens de Dorten. Le mouvement s'étend rapidement, sans trop de violence au sud, ainsi à Coblence ou Trêves, mais avec des affrontements sanglants dans le Nord, ainsi à Duisbourg, Diïsseldorf, et Krefeld. D'une manière générale, les activistes s'installent dans toutes les grandes villes, avec l'appui évident des autorités françaises et belges, qui désarment la police allemande, et répondent aux appels des autorités légitimes, comme à Bonn, que le problème rhénan n'est qu'un problème de politique intérieure, dans lequel elles n'ont pas à intervenir 12. Bien plus, à Coblence, le conseiller municipal Loenartz se voit répondre par Tirard qu'il était temps qu'enfin la population rhénane se rende compte de ce que voulaient les Français 13. Seule Cologne est épargnée, en raison de la présence des Britanniques, dont les séparatistes n'attendent rien.

Mais à partir du moment où elles pensent que la population a été assez ébranlée, les forces d'occupation réagissent, dans l'espoir, justifié, que les chefs politiques rhénans prendront eux-mêmes des initiatives légales pour régler la question du statut de la Rhénanie. C'est une brusque rupture qui provoque l'arrêt du mouvement activiste ; les chefs sont expulsés, les bandes désarmées, les autorités rétablies

11. HAStK, série 2/253/3. Le rapport indique aussi les ressources financières du mouvement, qui se monteraient à un milliard et 250 millions de marks. Plutôt que le montant exact, l'origine de ces fonds serait intéressante.

12. Cf. E. SPOELOEN, Erinerungen an die Jahre 1923, 1924 und 1925. Bonner Gescnichtsbliitter, XVIII, p. 117-157. Bonn, 1964.

13. HAStK, Loenartz's Bericht tiber die Ausweisung des Oberpràsidenten Fuchs und die Koblenzer Separatisten Vnruhen, série 1070-99.


L'OPINION CATHOLIQUE RHENANE ET LE SEPARATISME EN 1923 229

dans leurs pouvoirs. La domination séparatiste n'a pas duré trois semaines...

Il faut bien en conclure à l'importance pour ce mouvement du soutien français, et y voir une preuve que les Français ne l'ont utilisé que comme un moyen de pression sur le gouvernement du Reich. Cela permet aussi de poser maintenant une problématique rapide du séparatisme, afin de dégager les pierres de touche des réactions des milieux catholiques rhénans.

Le fond du problème est bien de définir la place et le rôle de la Rhénanie dans l'Allemagne. A ce titre, les questions sont multiples.

Le premier point de vue concerne le lien de la Rhénanie avec la Prusse. C'est le point le plus violemment critiqué, et en tous cas le plus facile à utiliser dans une propagande, car cette appartenance ne se justifie que par l'extension d'un « impérialisme » prussien sur l'Allemagne. Mais la Prusse de Weimar n'est plus celle de Guillaume II, et s'il reste de nombreux fonctionnaires prussiens en Rhénanie, c'est un Rhénan qui devient chancelier à la fin de l'année. La question n'est d'ailleurs pas vue de la même manière par tous les activistes. Les extrémistes condamnent une colonisation politique arbitraire ; Dorten s'appuie sur la réalité de l'âme rhénane qui n'a rien de commun avec l'esprit prussien 14. Tous demandent une Rhénanie détachée de la Prusse, et l'opinion n'est pas fondamentalement hostile à ce point.

Sur la question du Reich, les séparatistes sont plus divisés, et se heurtent plus nettement à l'opinion. Poussés sans doute par une ambition personnelle, Matthes et Smeets réclament une république indépendante. Et à cet égard, il est facile pour les extrémistes de jouer sur les difficultés du Reich à soutenir la Rhénanie. Mais de là à en conclure à une séparation du Reich, il y a un pas trop grand, et plus nombreux sont les Rhénans qui en concluent à la nécessité d'un accord avec la France. Dorten le comprend, et de plus, il tient à rester allemand, et ne veut rien de plus qu'un état autonome dans le Reich ; cette revendication d'une nouvelle construction fédérale de la république allemande n'est pas excessive. Mais d'une part, Dorten a été assimilé par l'opinion aux autres agitateurs, et d'autre part, les autorités françaises n'ont pas été assez sensibles aux nuances de sa position, et ont cru pouvoir l'utiliser pour aller au-delà. En fin de compte, l'échec de Dorten pose deux questions.

14. On peut se reporter au prologue de La Tragédie rhénane. Dorten y écrit son t credo rhénan • r « Je crois en un génie du Rhin, source de la pensée des cathédrales ; je crois en une loi du Rhin, loi culturelle entraînant une poussée de latinité vers l'Est ;... Le Rhénan n'a jamais vu dans le Français un ennemi ou un étranger. L'ennemi, l'étranger, c'était le Prussien... ».


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Premièrement, la question primordiale des intérêts français. Or, ce que veulent les Français en 1923 n'est pas net. Poincaré a-t-il vraiment cru aux chances de réussite d'un mouvement rhénan ? Il a toujours recommandé à Tirard de l'appuyer, mais avec discrétion ; et dans quel but ? Il est certain que le gouvernement français a voulu un changement du statut politique de la Rhénanie, qui donnerait à la France des garanties que le traité de Versailles n'assure pas. Soit un nouvel État fédéral, soit un État-tampon démilitarisé..., peut-être plus. De toute manière, le soutien aux activistes n'est pas une caution de leur action, car les Français savent qu'un État né dans l'illégalité n'a aucune chance, qu'il lui faudrait d'abord être reconnu par le gouvernement du Reich, accepté par la population rhénane, et toléré, au moins, par les principales puissances. Or, la Grande-Bretagne et les États-Unis y sont hostiles.

On rejoint ici la seconde question qui est celle des moyens. Entre les activistes et la population rhénane, il y a en effet un antagonisme fondamental du fait de la violence et du recours à la force. Antagonisme aussi du fait de cette atmosphère de compromission à l'égard de la France. C'est bien ce qui explique les réactions aux tentatives d'octobre, ainsi que l'association qui s'est toujours faite dans les esprits entre Dorten et les autres meneurs extrémistes. La rupture entre activistes et légalistes s'est faite dès février 1919, et Dorten porte toujours la marque du coup manqué de juin 1919. En fait, sa position est inconfortable, et malgré ses espoirs, il lui est impossible de recevoir l'appui de ceux qui, comme Adenauer, pourraient défendre des idées proches, car ils tiennent à ce que toute action se fasse en accord avec Berlin.

Enfin, il reste la question du catholicisme. Et à ce titre, important puisque la Rhénanie est le bastion du catholicisme en Allemagne, l'étude de l'opinion met en évidence ce fait majeur que jamais le séparatisme n'a pu se présenter comme un mouvement de catholiques, de même que l'étude de ses différents aspects montre que la réalité catholique rhénane ne joue pas un rôle essentiel dans ses revendications. Il y a au contraire à ce dernier niveau un autre antagonisme entre les activistes et les milieux rhénans. Si Dorten est catholique, il se compromet avec des défroqués ; Smeets et Matthes sont des incroyants notoires. De plus, alors qu'il est fondamental pour l'Église catholique de continuer à faire un tout en Allemagne si elle veut y jouer un rôle, la séparation de la Rhénanie serait la fin du catholicisme dans le reste de l'Allemagne ; il en est de même pour le parti


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du Centre qui n'est pas un parti confessionnel, mais quand même un parti de catholiques, dont la force en Allemagne vient de sa prépondérance en Rhénanie. Les activistes agissent à l'écart de ces deux forces, ce qui explique que les initiatives de groupements catholiques ou de personnalités catholiques en novembre, — ainsi Adenauer, mais aussi le cardinal Schulte —, en faveur d'une solution tournée vers une autonomie rhénane à l'égard de la Prusse, ne soient à aucun moment une légitimation du mouvement activiste.

Autour de ces différents thèmes s'organise une opinion extrêmement divisée. Les proclamations de fidélité au Reich ont été les plus nombreuses et les plus bruyantes ; mais l'intérêt doit précisément se porter sur les milieux ou les régions qui se sont écartés de cette ligne, pour être à certains égards beaucoup plus proches des revendications autonomistes.

Devant l'ensemble des problèmes posés, le parti du Centre définit une position officielle, qui doit représenter celle de la majorité des Rhénans. Pour ceux dont la pensée est différente, l'une des difficultés vient alors de la prudence mise à la soutenir, et du refus de se laisser assimiler aux activistes. La situation sera différente après l'échec des coups de force.

Réaction de fidélité envers le Reich, la première réponse de l'opinion se fait non contre les activistes, mais contre les Français, et accessoirement contre ceux qui ne semblent que leurs mercenaires. C'est d'abord la position du Centre rhénan, que l'on peut suivre constamment dans les réunions politiques du parti ; à Darmstadt, en décembre 1922, il se prononce de façon très claire contre la poussée française et ses conséquences territoriales, et donc contre toute forme de séparatisme :

« I. Le parti du Centre dans les pays du Rhin considère à l'unanimité comme un sérieux devoir patriotique non seulement du peuple rhénan, mais aussi du peuple allemand en entier, de s'abstenir de toute revendication relative à une nouvelle division de l'Allemagne.

IL La conférence du parti du Centre rhénan, de l'État de Bade, du Palatinat, de la Hesse et des autres pays rhénans... déclare : 1° il n'y a pas au monde de droit plus évident que celui de l'Allemagne sur la Rhénanie allemande ; 2° la Rhénanie repousse avec indignation l'idée d'être jamais arrachée du corps du Reich allemand » 15.

15. Voir aussi Dos Zentrum und die Erfùllungspolitik. dans : dos Zentrum, n" 23, décembre 1922.


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On ne peut setendre trop sur de telles déclarations. Ce sont des motions équivalentes qui sont votées par la diète provinciale le 5 février, avec cette précision de Hess, rappelant les événements de 1918-1919, époque à laquelle beaucoup de Rhénans tenaient pour souhaitable un remaniement du Reich, que précisément sous la pression de l'extérieur, ces pensées ont totalement abandonné le Centre, et que les Rhénans veulent non seulement appartenir à l'Allemagne, mais aussi à la Prusse ; il en est de même à la 66e réunion de la diète provinciale, et à la conférence de Heidelberg en juillet 16. L'argument de cette fidélité allemande qui se traduit par un soutien résolu de la résistance passive, est d'abord celui de la sécurité de la France, qui n'existerait pas dans une population dominée par l'étranger ; c'est aussi le refus de toute concession, si minime soit-elle, car on pense que la France ne se contenterait pas de la création d'un nouvel état fédéral ; de plus, il ne faut pas céder à une politique de force. La meilleure défense consiste à donner à la question rhénane une dimension internationale, et surtout à se refuser à faire une distinction entre les mots Reich et Prusse. Dans les débats de la Chambre, ce sont les mêmes idées que développent les parlementaires qui de ce fait acceptent l'attitude du Reich ; mais avec l'aggravation de la crise, il y a une évolution ; ils essaient d'obtenir du gouvernement une action en faveur de négociations, mais maintiennent leur fidélité allemande.

Cologne et Trêves sont les bastions d'une telle attitude. Occupée par les Britanniques, Cologne est la ville qui s'exprime le plus librement 17. Trêves, comme Aix-la-Chapelle, situées à proximité de la frontière, sont celles qui redoutent le plus la pression française. D'où une attitude immédiate de condamnation de la politique de Poincaré. Ainsi à Trêves, la Trierische Landeszeitung publie les 23 et 24 janvier des protestations venues de tous les milieux, politiques, économiques, syndicaux, des fonctionnaires, de la Chambre de Commerce, et des vignerons de la Moselle, Sarre et Ruwer ; en réaction contre la France, ces proclamations s'orientent aussi vers une reconnaissance entière de l'appartenance prussienne de la Rhénanie. Mais il faut attendre le mois d'août pour y voir des attaques directes contre les séparatistes, négligés jusqu'alors. A cette date, outre la presse,

16. HAStK, Nachlass Wilhelm Marx, série 1070/324. On trouve les comptes rendus de toutes ces réunions. Les motions votées sont en outre constamment publiées par les principaux organes de la presse catholique.

17. HAStK, série 2/253/3. On trouve en particulier (pièce 137) un rapport de la Chambre de Commerce de Cologne, de 19 p., de la fin 1922, sur les effets des sanctions de 1921. Très pessimiste, il se conclut sur la fidélité inébranlable au Reich, quelle que soit l'évolution de la situation.


L'OPINION CATHOLIQUE RHENANE ET LE SEPARATISME EN 1923 233

une preuve manifeste de la fidélité allemande vient des mouvements de foule ; ainsi en septembre à Diiren et Miinchen-Gladbach, puis à Bonn, puis le 30 du mois à Cologne, gigantesque manifestation sous la direction de Trimborn, à laquelle participent environ 100 000 personnes 18.

Dans tous les cas, et c'est là le fait majeur, première conséquence de la politique française, on assiste à un resserrement autour de la Prusse, un refus d'envisager à nouveau les aspirations autonomistes de 1919. Il faudra bien, après l'épisode des coups de force, l'abandon total du soutien matériel à la Rhénanie pour que l'opinion en vienne à nouveau à soulever la question du lien avec la Prusse.

Mais il y a aussi des milieux favorables au séparatisme... Le problème qu'ils posent est alors celui du moyen ; des idées exprimées en faveur d'une séparation, il ne faut pas conclure à une acceptation de l'activisme.

Ce sont d'abord des milieux extérieurs à la Rhénanie qui se prononcent pour un détachement, les milieux pacifistes, autour de deux centres. A Ludwigshafen, la Menschheit, organe hebdomadaire très réputé, se tourne sous l'impulsion de son rédacteur, le professeur F.W. Fôrster 19 vers un séparatisme prôné au nom de la réconciliation des peuples, et pour le bien de la Rhénanie. Un accord pourrait se fonder sur l'application de l'article 18 de la constitution de Weimar : « Il n'y a pas de raison de droit constitutionnel pour que l'application de cet article soit contestée ou refusée à la Rhénanie aussi longtemps que celle-ci sera occupée, car l'occupation existait déjà quand a été faite la constitution du Reich ». Il faut réviser cette position fausse d'un refus, mais simplement en faveur d'un détachement à l'égard de la Prusse. A cela s'ajoute l'idée plus humaine de la misère, mais aussi la volonté de ne pas tomber sous l'autorité politique de la France : « Si l'on ne remplace pas les positions actuelles par une initiative de grand style et bien plus courageuse afin de créer un état fédéral rhénan autonome, le peuple allemand pourra s'attendre à des déceptions... dont il n'a aucune idée aujourd'hui » 20. Enfin, au nom de la paix et du besoin de sécurité français, que la Menschheit reconnaît légitime, ce serait la seule solution. « Si de nombreux Rhénans sont

18. HAStK, série 2/253/3. Adenauer commente ces différentes manifestations, et prend note de cette hostilité témoignée contre les activistes.

19. Forster a déjà joué un rôle dans le mouvement fédéraliste bavarois des années 1920, en liens avec le Dr. Heim. Cf. Affaires étrangères, série Z/28/7. Forster est l'un des théoriciens des idées fédéralistes, contre le centralisme prussien.

20. Menschheit du 5 mai 1923 et du 23 juin 1923.


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convaincus que la guerre avec les Français ne peut se terminer avant qu'on leur ait donné des garanties importantes, et lorsqu'ils proposent comme l'une de ces garanties la création d'un état libre sur le Rhin dans le cadre du Reich allemand, pourquoi ne pas leur donner satisfaction ? » 21. Cette volonté est bonne et correspond à ce que demandait le Centre en décembre 1918. On peut ajouter que, finalement, ce sont aussi les buts de Dorten.

A Berlin, le Welt am Montag, journal pacifiste lui aussi, constate que la Rhénanie court le risque d'être perdue si la république ne tire pas les enseignements de la situation actuelle. Après l'échec de Cuno, le séparatisme a relevé la tête. « Les artifices des autorités françaises se sont transformés en un mouvement populaire... Or, on peut dire que les prêtres catholiques ou les ouvriers qui participent à ces réunions ne veulent pas se joindre à la France, mais s'appuyant sur leurs sentiments catholiques, ils ne se veulent pas Prussiens... La Prusse doit sacrifier une province pour conserver un État au Reich » 22. L'argument du fait catholique n'est pas nouveau, bien que fortement utilisé, mais c'est la première fois que l'on voit invoquer le caractère populaire du mouvement séparatiste.

Un milieu rhénan se prononce aussi pour une séparation, le Rhin moyen, de Bonn à Wiesbaden, pays de grands propriétaires fonciers. De fait, les intérêts ruraux sont gravement atteints par la crise, faute de débouchés, faute de capitaux permettant de faire face à l'inflation ; là aussi, c'est une tendance modérée qui s'exprime, dont les buts ne sont pas éloignés non plus de ceux de Dorten. Dès la fin de 1922, la Deutsche Reichszeitung à Bonn souligne que la pression française est une conséquence de l'attitude de la Prusse qui n'envoie en Rhénanie que des fonctionnaires protestants, ce qui irrite la population. Elle rappelle Adolf Hoffmann 23, et cite la Menschheit dans un article tendant à démontrer que les Français n'auraient pas été exposés à la tentation de s'emparer de la Rhénanie si celle-ci n'avait pas été soustraite à sa vocation dans l'ensemble allemand par l'annexion prussienne. L'entrée dans la Ruhr accentue ces positions. Le même journal note à plusieurs reprises que l'agriculture va considérablement souffrir de l'insécurité économique, que la crise menaçante exige une solution

21. Menschheit du 7 juillet 1923. Forster précise que si un détachement était réalisé, il faudrait repousser les efforts de Dorten et de son Union populaire rhénane, car il est compromis du côté de la France.

22. Welt am Montag, du 20 octobre 1923.

23. Deutsche Reichszeitung, du 14 décembre 1922. A. Hoffmann, athée notoire, avait été nommé ministre des cultes dès les débuts de la République.


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immédiate, et publie en janvier une résolution de fidélité des paysans rhénans qui ne s'adresse qu'au Reich, et non à la Prusse. La Coblenzer Volkszeitung reprend le même article. A Wiesbaden, Geueke, rédacteur de la Rheinische Volkszeitung, analysant la situation, détermine l'origine des protestations des catholiques. Ce sont des catholiques qui sont atteints par l'occupation, et il est pénible que parmi les soldats occupants, il y ait surtout des « païens ou des mahométans » ; les catholiques protestent aussi parce que le défaut de ressources entraîne la ruine des institutions catholiques. Mais alors, « ne feraient-ils pas le bien de la Rhénanie en acceptant d'écouter des hommes comme Dorten ? » <2A. Et cette tendance va en s'affirmant.

En effet, la presse catholique du Rhin moyen s'ouvre plus largement sur les milieux pacifistes ; la Coblenzer Volkszeitung, en particulier, cite très fréquemment des lignes de Fôrster, s'indignant que les Rhénans catholiques « ne défendent pas unanimement la cause de l'État rhénan confédéré et libre » 25. On en vient même à un effort de compréhension à l'égard du mode d'action des activistes. La Deutsche Reichszeitung remarque en août que les partisans de Matthes sont des hommes déçus, désemparés, ayant perdu la foi en l'idéal de ceux qui les dirigent ; « ils sont Allemands dans l'âme, mais ils sentent qu'ils sont au bord de l'abîme, et le désir qui les anime est simplement qu'il soit tenté quelque chose de radical pour les sauver » 26. Dans le même esprit, si les coups de force provoquent malgré tout la réprobation de la violence, on constate que le but poursuivi correspond à une nécessité. Le Dr. Vogt, secrétaire du Centre dans le district de Kempen, fait le 6 novembre dans la Deutsche Reichszeitung un bilan s'ouvrant sur la création de l'État rhénan. Il rappelle la décision de Kônigswinter, qui était alors un acte politique de la plus grande portée ; mais la question rhénane ne se pose plus comme en 19201921, elle est devenue la question de la paix européenne, et la création de cet État fédéral rhénan neutralisé serait alors un pas vers la paix. -Non une Rhénanie indépendante, qui ferait naître un climat de revanche. « C'est le seul moyen que l'on puisse envisager maintenant pour sauver de la ruine le Reich et la Rhénanie » 27. Les mêmes

24. Rheinische Volkszeitung, du 31 janvier 1923. Le 11 mars, Geueke est exclu du parti du Centre pour soutien au séparatisme. Voir à ce sujet MORSEY, op. cit., p. 506.

23. Coblenzer Volkzeitung, du 12 juillet 1923. On s'exprime toujours à Coblence par la reprise d'articles d'autres journaux.

26. Deutsche Reichszeitung, du 13 août 1923

27. là., 6 novembre 1923. D'autant plus intéressant que c'est l'un des derniers articles publiés dans ce sens par ce journal. Vogt sera d'ailleurs attaqué violemment par la Kôlnische Volkszeitung dans les jours qui suivent.


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réactions ont lieu à Wiesbaden, où l'on note que les séparatistes représentent une force politique devenue réelle, et l'on voit avec satisfaction que le Reich envisage enfin la nécessité de négociations qui pourraient être menées par les Rhénans eux-mêmes.

Il faut alors faire intervenir les initiatives de la fin de l'année, avec leurs hésitations, mais aussi leurs chances de réussite.

Ces initiatives ont une double origine, et elles sont anciennes. Il y a d'abord, remontant à la fin de 1918, la pensée d'Adenauer, favorable à une solution rhénane dans le cadre du Reich. Mais, très réaliste, le maire de Cologne comprend les dangers de l'activisme et les risques de l'indépendance 28. A la fin de 1923, ses idées sont à nouveau à l'ordre du jour, avec l'obligation du Reich à négocier, et il n'est pas rare bien avant cela de le voir mis en cause ; en juin par exemple, Sartorius, membre du Sénat, fait savoir à Moldenhauer « qu'on soulèverait dans certains cercles, et notamment du Centre, la question d'une séparation de la Rhénanie sous n'importe quelle forme légale. Le maire de Cologne et le conseiller secret Hagen joueraient dans cette affaire un rôle certain » 29.

D'autre part, les milieux de l'industrie, avec Stinnes et Klôckner, ont très tôt essayé d'agir dans le sens d'un accord sur la question des réparations, avec la volonté de sauver leur puissance en sauvant la Rhénanie même par des initiatives uniquement rhénanes 30. En ce sens, Stinnes rejoint rapidement Adenauer, et dès septembre, ils prennent contact avec Tirard en vue de régler le problème de la monnaie rhénane. Tirard convoque des représentants de la Rhénanie à Coblence, et celui de Mayence, — toujours le Rhin moyen —, déclare que la Rhénanie doit elle-même se libérer de l'inflation venue de Berlin 31. Mais c'est la H.C.I.T.R. qui crée une monnaie le 22 septembre. Adenauer craint d'être allé trop loin. Il décide alors d'entrer en rapport direct avec Tirard, qui lui fait répondre que « le maire de Cologne s'est montré trop hostile à la France », et qu'il ne réglerait le problème rhénan qu'avec une personnalité politiquement neutre. « Mais nous ne pouvons reconnaître comme représentant de la Rhé28.

Rhé28. avait-il eu l'intention d'aggraver la situation dès le début de Tannée, dans un sens finalement favorable aux visées rhénanes ? Voir à ce propos, HAStK 2/253/3, pièces 209 et suivantes, un échange de lettres entre Adenauer, les autorités britanniques et Cuno. Adenauer pensait à dénoncer le traité de Versailles en réponse à l'entrée dans la Ruhr. Il se voit répondre que ceci inciterait les Français à créer immédiatement l'État rhénan.

29. HAStK, 2/253/3, pièce 309, et 1070/95, pièces 8 sqq. Le rôle de Sartorius n'est pas clair Peut-être voulait-il sonder le gouvernement devant une idée que lui-même soutenait.

30. HAStK. Der Plan fur eine rheinische westphiilische Goldnotenbank, 1070/96.

31. Sur l'attitude de Stinnes dans les années 1920-1923, voir aux Affaires étrangères la série Z/22/7.


L'OPINION CATHOLIQUE RHENANE ET LE SEPARATISME EN 1923 237

nanie pas plus Dorten ou Smeets que d'autres personnes qui aient travaillé contre nous » 32.

Cependant, après les coups de force, estimant la population assez ébranlée pour pouvoir cesser de soutenir les activistes, Tirard ne peut plus refuser de recevoir Adenauer, mandaté en outre par le gouvernement. Ceci s'est résolu très rapidement, en deux conférences des partis politiques à Barmen, puis Hagen, en la présence de Stresemann, les 24 et 25 octobre. La seule issue est apparue à tous comme de très larges concessions aux vues françaises. Quatre solutions sont possibles ; Moldenhauer, populiste, refuse toute idée de séparation, mais préconise l'introduction d'une monnaie, d'un budget et d'impôts rhénans ; Adenauer, lui, croit que l'éventualité d'une séparation n'est pas la plus mauvaise solution, car ce serait un pas sur le chemin de l'entente. Falk est encore plus net, et propose la création d'un État rhénan avant que d'autres ne l'imposent ; quant à Jarres, il se contente de dire qu'une séparation provisoire sans transformations constitutionnelles serait légitime. Toutes ces opinions gardent leurs distances à l'égard de l'activisme, mais la décision pratique va dans le sens du mouvement rhénan. Une commission de 15 membres est formée à Cologne, dont le porte-parole est Adenauer 33.

Il rencontre alors Tirard en deux occasions, les 14 et 29 novembre, et lui propose très nettement la création d'un État rhénan dans le Reich, précédée d'un accord économique ; le 24 novembre, il a obtenu la caution de Stinnes, Klôckner et Vôgler 34. Mais il faudrait savoir les motifs réels de son action. Adenauer n'évoque jamais le problème des catholiques, et ne témoigne pas d'hostilité particulière à l'égard de la Prusse. Pourtant, il retrouve son action de février 1919, et il faut se demander si une ambition personnelle n'a pas joué, qu'il légitime en restant dans le cadre légal.

Mais avec des difficultés. Tirard refuse d'abord de reconnaître à la commission des 15 la représentativité du peuple rhénan. Celle-ci est alors remplacée par un comité de 56 puis 60 membres. Tirard annonce ensuite que le but de la France n'est pas de créer un nouvel État dans la fédération allemande, mais un État autonome, qui aurait un Parlement et des ambassades à Paris, Londres et Bruxelles. Le 29

32. HAStK 2/253/3, pièces 333 et 349. Pour Tirard, le problème vient en réalité du fait que le maire de Cologne cherche à conserver l'accord de Berlin.

33. Bundesarchiv Koblenz, série R 43 1/215 et 216. (Nachlass Jarres et Nachlass Falk.) Voir aussi ERBMANN, op. cil., p. 87 sq., Die Konjerenz von Hagen.

34. HAStK, 2/253/4. Il y avait 46 personnes, représentant les milieux politiques, industriels et financiers, qui ont signé l'accord soutenant les démarches d'Adenauer.


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novembre, il va plus loin, et déclare que l'État ouest-allemand devra lui-même se présenter comme une fédération, un peu comme la Suisse, afin de garantir la sécurité de la France 35. Les projets d'accord économique sont vus avec faveur, mais passent au second plan. Les démarches du maire de Cologne sont vouées à l'échec. On peut s'interroger sur ce que pensait obtenir la France ; il est probable qu'elle ait voulu un détachement du Reich ; elle veut un détachement de la Prusse ; et c'est pourquoi elle attend, comptant sur un découragement toujours plus grand de la population rhénane. En ce sens, les initiatives rhénanes viennent trop tôt. Mais aussi, Poincaré pouvait le prévoir, il y a eu une très forte pression du côté des Alliés contre les buts de la France, ce qui peut expliquer leur obscurité. Autre cause de l'échec, l'arrivée du chancelier Marx, catholique rhénan, a provoqué dans toute la Rhénanie un immense mouvement de confiance, et à sa suite un revirement de l'opinion parfois étonnant. Aussi les tentatives d'Adenauer ne sont-elles pas soutenues par la population rhénane.

En effet, dès l'arrivée de Marx à la chancellerie, la diète provinciale rhénane désavoue ses chefs. Quinze jours seulement après les réunions de Barmen et Hagen, les partis politiques rhénans votent le 8 novembre des résolutions sans ambiguïté. « Un remaniement de nos rapports avec la Prusse et avec le Reich ne peut se réaliser que par la voie constitutionnelle ». De même, la Kôlnische Volkszeitung se montre méfiante, par crainte de voir les séparatistes profiter de la situation. A Trêves, le député Kaas prend position avec éclat : « Nous avons l'assurance que le chancelier, lui-même rhénan, mettra son plus haut point d'honneur à défendre les intérêts des territoires occupés. Nous, représentants de la Rhénanie, nous devrions déclarer la guerre la plus acharnée à tout gouvernement ou tout membre du gouvernement qui voudrait abandonner le principe de solidarité absolue dans le sort des territoires occupés, et au Reich qui pratiquerait cet abandon ». Condamnation vigoureuse, approuvée par la presse de Cologne, de l'attitude d'Adenauer, mais aussi du Reich sous Stresemann 38.

Assurément plus étonnante, il y a l'évolution de la position du Rhin moyen, qui se prononce pour une fidélité intangible au Reich. Ainsi à Coblence ou à Bonn, où la Deutsche Reichszeitung rappelle son attitude passée, et la corrige : « Nous demandions alors la possibilité

35. HAStK, 2/253/7. Mémoire de Tirard, t Principes sur lesquels pourrait être basée la cons~ titution d'un État rhénan •. Tirard parle d'un c État autonome sous la forme d'une confédération d'États, régie par un Parlement souverain >.

36. Cf. Kôlnische Volkszeitung, du 6 décembre 1923. Le journal de Cologne fait l'éloge de Kass, d'autant plus que la situation de Trêves est critique.


L'OPINION CATHOLIQUE RHENANE ET LE SEPARATISME EN 1923 239

d'influer de manière décisive sur la politique du Reich. Nous affirmons aujourd'hui, dans l'intérêt de l'Allemagne, de la Rhénanie, de la France et de l'Europe, qu'il ne faut pas toucher à la connexion naturelle de notre pays avec le Reich » 37. De même, les négociations de la commission des 60 sont violemment condamnées. De Wiesbaden, la Rheinische Volkszeitung en appelle aussi à un retour à l'ordre autour du Reich : « Il est impossible que le Reich sacrifie ses droits sur la Rhénanie. Des hommes tels qu'Adenauer ou Hagen, de Cologne, ont parlé d'un État rhénan qui devrait régler la question de la sécurité de la France. Adenauer est président du Conseil d'État de la Prusse, et comme tel il devrait entretenir les relations les plus étroites avec le gouvernement prussien et le Reich » 38. C'est sans doute cette évolution qui manifeste au mieux le mouvement de confiance dans le nouveau chancelier.

Que faire alors ? Le maire de Cologne et les milieux économiques n'ont pas assez de soutien pour progresser. Or, à cela, s'ajoute le très brusque recul de la position de Poincaré, qui coupe court à toutes les tentatives de changement de statut de la Rhénanie.

A ce point, il faut essayer d'élargir la définition du séparatisme. Car on ne peut se limiter à l'évocation de l'activisme. Il faut entendre sous ce mot toutes les aspirations des Rhénans qui se sont exprimées dès novembre 1918, et qui remontent plus haut. Et il faut y inclure les efforts des chefs de la politique rhénane pour une résolution de la crise, qui tendent en fin de compte vers le même but, une transformation de la position constitutionnelle de la Rhénanie.

D'une manière encore plus large, il faut y voir une crise profonde dans les mentalités, avec le problème de la définition du sentiment national des Rhénans, et celui de l'attachement des Allemands à leur patrie, au sens le plus étendu, mais aussi à leur terre natale au sens le plus étroit. Problème d'aspect affectif, que les Français ont pu difficilement saisir dans la mesure où l'État unitaire a depuis longtemps étouffé les particularismes locaux ; aussi ne conçoivent-ils guère que puissent coexister une volonté de séparation à l'égard de la Prusse protestante et centralisatrice, exprimée en réaction à la défaite de 1918 et l'avènement d'un État socialiste, et l'affirmation de l'attachement au Reich, terre allemande. Ils pensent trop facilement, partant du premier sentiment en arriver à une séparation totale de la Rhénanie, alors que si les Rhénans auraient accepté, sinon désiré, un

37. Deutsche Reichszeitung, du 14 novembre 1923. Évolution très rapide.

38. Rheinische Volkszeitung, du 14 novembre 1923. Cf. également le n* du 8 décembre 1923.


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État fédéral dans le Reich, ils sont en majorité opposés à l'existence d'un État indépendant.

L'étude de certains domaines de l'opinion catholique illustre les nuances mises à jour dans une approche globale ; mais elle ne peut évidemment être exhaustive. Le choix est imposé par la limitation des sources et doit se tourner vers des centres d'intérêt significatifs. En ce sens, trois domaines ont été abordés ; opinion syndicale, en tant que première concernée car le problème de la résistance passive, et ainsi confrontée directement avec l'un des facteurs sur lesquels joue le séparatisme ; rôle de l'Église, ce qui s'impose dans l'étude d'une région très catholique ; enfin, un milieu très nettement délimité, la région mosellane et Trêves au moment des coups de force. Divers, ces points de vue permettront de se demander si en fin de compte, la politique française de soutien aux activistes n'a pas été la plus profonde erreur dans l'accomplissement de ses buts.

Les syndicats chrétiens s'expriment au nom de la majorité des ouvriers rhénans 39. A la fin de 1922, ils comptent environ deux millions d'adhérents, dont plus de la moitié pour l'Union syndicale allemande organisée par Adam Stegerwald. Adversaire convaincu de toute aspiration à une séparation de la Rhénanie, Stegerwald s'était dès 1919 vigoureusement opposé aux projets d'Adenauer ; il était disposé à discuter d'un remaniement du Reich, mais dans un moment favorable, en dehors de toute pression étrangère. Dans cette ligne, les milieux syndicaux sont ceux qui ont réagi le plus violemment à l'entrée dans la Ruhr ; seuls dans toute la Rhénanie, ils ont même dans les moments les plus graves, affirmé en permanence leur volonté de voir une Rhénanie prussienne.

Ceci d'abord par une hostilité qui s'exprime contre la France. Leur condamnation des buts politiques français est la plus nette. La déclaration sur les manquements de l'Allemagne dissimule mal le but réel, la création derrière un État-tampon d'un protectorat français. Les syndicats savent qu'ils auront des préoccupations particulières, car le monde ouvrier est le premier atteint par la misère et le chômage, mais la seule réponse est dans l'unanimité de la résistance passive, qui est aussi le fait des patrons. Or, le sens donné à la résistance passive

39. Pour l'étude de l'opinion syndicale, il faut se reporter surtout à la Rheinische Volkswacht (Cologne), ainsi qu'au Zentralblatl der chrisilichen Gewerkschafien Deutschlands (Krefeld).


L'OPINION CATHOLIQUE RHENANE ET LE SEPARATISME EN 1923 241

est non seulement une affirmation de fidélité envers l'Allemagne, mais aussi envers la Prusse. La Rheinische Volkswacht déclare en outre qu'il n'y a aucun besoin de mettre fin à l'administration prussienne en Rhénanie, et qu'il ne faut surtout pas créer de nouveaux États en Allemagne. Ces positions n'évoquent pas encore en termes propres l'agitation des activistes ; elles montrent au mieux comment l'idée du séparatisme est ressentie de manière beaucoup plus large.

Il faut attendre les problèmes posés par la poursuite de la résistance et son abandon, et l'essor du mouvement activiste, pour que le milieu syndical précise ses positions à cet égard. Ce qu'il fait alors avec une violence particulière, due sans doute aux succès de Matthes parmi les ouvriers. D'une part, les syndicats craignent que les progrès du séparatisme se fassent en liaison avec la gauche communiste. C'est dans cet esprit que la Rheinische Volkswacht oriente ses attaques, amalgamant les troubles séparatistes et communistes, soulignant que la France n'agit pas plus contre les uns que contre les autres. Des activistes, Dorten est le plus souvent visé, parce qu'il est le seul à comprendre que la force n'engendrera pas le succès ; il est d'autant plus dangereux qu'il recherche des soutiens politiques qui pourraient rendre possible une autonomie à l'égard de la Prusse.

Mais d'autre part, une rupture se fait sentir entre les milieux syndicaux et le centre, car ils refusent l'abandon de la résistance, leur seule arme, sauf en contrepartie du retour des expulsés, de la libération des prisonniers, et du refus solennel de toute tentative d'affaiblissement des droits du Reich ; il faudrait aussi que la France renonce officiellement à soutenir les activistes. Cette rupture se manifeste à deux niveaux. Au niveau des initiatives personnelles d'abord, et dès l'abandon de la résistance 40 ; l'Union syndicale de Krefeld condamne toutes les actions qui pourraient naître du nouvel état de fait ; la Rheinische Volkswacht critique les ouvertures des industriels : il est « regrettable que des possesseurs de mines aient pris l'initiative de suivre leur propre chemin pour négocier avec les autorités d'occupation ». L'accord conclu par les mines Phoenix est tenu pour une erreur grave. Le même journal, fidèle à la ligne syndicale, termine en disant que le simple bon sens politique implique le maintien de l'appartenance à la Prusse nouvelle, « une Prusse dans laquelle la domination

40. HAStK 2/253/3. Les syndicats ont à ce moment envoyé une délégation à Rome pour nouer des contacts directs avec le Vatican, au-dessus de Mgr Testa. La Westdeutsche Arbeiterzeitung rend compte de ces démarches, dont Adnauer avait aussi connaissance.

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des junkers est enfin terminée » 41. Passagèrement, en opposition avec l'Union syndicale allemande, l'Association générale des syndicats chrétiens, menée par Thiel, s'est déclarée disposée à aider le gouvernement dans toutes ses tentatives légales pour aboutir à un règlement de la crise. Mais après les coups de force, la tendance syndicale a retrouvé toute son unité.

C'est du côté du parti du Centre, second niveau, que le fossé se creuse. Le Centre a accepté l'abandon de la résistance, et il se compromet ensuite en acceptant la formation de la commission des 15 puis celle des 60, dont la mission est de soutenir Adenauer et le gouvernement dans leurs négociations. Certes, on a vu que quinze jours plus tard, les partis, dont le Centre, récusent ces négociations. Mais ce délai est suffisant pour accuser la rupture latente. Voici en effet que les syndicats marquent leurs distances. « Honneur, devoir et serment lient les parties prussiennes du Rhin à la Prusse, et par la Prusse au Reich... Même si les partis estiment indispensable la proclamation d'une république rhénane dans le cadre du Reich, nous refusons cette solution... La Rhénanie est un morceau de la Prusse 42.

Les milieux syndicaux sont bien l'exemple d'un milieu qui s'est voulu prussien. En cela, ils sont originaux. Car, si l'ensemble de la Rhénanie a manifesté une volonté prussienne au début de 1923, il n'en a pas été de même à partir de juillet, ni surtout en octobre-novembre, où le lien avec l'Allemagne aurait semblé suffisant. Le renversement de la situation en décembre a certainement sauvé l'unité du parti du Centre, car les syndicats n'auraient pas suivi l'évolution indiquée par les initiatives rhénanes.

Tout est très différent du côté de l'Église. L'on est obligé de constater que le trait essentiel de l'attitude de l'Église pendant la crise de 1923 est l'intérêt porté au problème humain, et non la prise de position devant la question politique 43. A ce point de vue, l'Église ne s'engage que très rarement, mais il y a une revue politique dans le Paulinus Blatt, alors que la Semaine de l'archevêché de Cologne cesse toute allusion à la question rhénane dès février. Néanmoins, au

41. Rheinische Volkswachl du 10 octobre 1923. Voir aussi Zemralblall der christlichen Gev/erkschaften Deutschlands. n° 19/20 du 22 octobre 1923.

42. Rheinische Volkswacht du 13 novembre 1923.

43. II faut se reporter aux Semaines épiscopales. (Kirchlicher Anzeiger der Erzdiôzese, pour Cologne, et Paulinus Blatt. pour Trêves.)

L'étude des Semaines paroissiales est décevante. Ainsi, la Semaine de la paroisse SaintGéréon de Cologne. Kirchenzeitung der Plaire Sankt-Gereon, examinée plus particulièrement pour la crise de 1918-1919, ne soulève aucun problème politique, ce qui est frappant.


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moment le plus grave, le cardinal Schulte n'hésite pas à rencontrer Tirard. En fait, à côté de la misère rhénane, c'est son propre sort qui reste pour l'Église un élément primordial. On est bien loin de l'engagement des prêtres dans la crise de 1919.

Il ne faudrait pas en conclure que l'Église s'abstient totalement de se prononcer ; au demeurant, ce serait impossible. Le 15 décembre 1922, des prêtres rhénans écrivent à la Kôlnische Volkszeitung : « Jusqu'à présent, le clergé n'a pas pris position publiquement en ce qui concerne cette question qui nous émeut tous. Mais de ce silence, il ne faut pas déduire une approbation des plans français. Nous faisons également nôtre la cause du peuple allemand, car nous ne devons rien avoir de commun avec les Français ». L'argument invoqué est l'opposition entre la France, pays franc-maçon, et la Rhénanie, coeur de la vie catholique allemande. C'est dans le même esprit que le cardinal Schulte condamne le 15 janvier l'entrée dans la Ruhr, stigmatisant les projets ennemis « qui se briseront contre la fidélité inébranlable du peuple allemand envers l'État prussien et le Reich ». Mais, dans la même déclaration, il regrette l'attitude de la Prusse envers les écoles confessionnelles. Contre la France est invoqué aussi le danger couru par le clergé catholique en tant que puissance en Allemagne. Ainsi, ce n'est pas contre le séparatisme lui-même que se prononce l'Église, mais bien contre les Français. Même tendance en février dans l'expression publique que donne le curé Rosch, d'une paroisse de Cologne, de son opinion : « Je fais partie de ceux qui pensent que la structure actuelle du Reich pourrait subir une transformation. Mais en ce temps de misère, nous n'avons le droit d'en parler ni en théorie, ni en pratique » **. La seule condamnation directe du séparatisme est celle du cardinal Schulte à l'occasion d'un entretien avec un journaliste italien ; le séparatisme n'a à ses yeux aucune signification politique et aucun soutien dans la population. Le clergé de Trêves, sous la direction de son évêque, Mgr Bomewasser, est plus net. La revue politique du Paulinus Blatt s'exprime non seulement en faveur du maintien dans le Reich, mais aussi pour une intégration à la Prusse ; et là encore, l'idée développée est fréquemment celle du rôle de l'Église en Allemagne.

Or, dans les mois qui suivent, à Trêves comme à Cologne, les milieux de l'Église se tournent vers les problèmes humains posés par la résistance passive, et abandonnent toute position politique ; de

44. Les déclarations de Rosch sont publiées in extenso dans la Kôlnische Volkszeitung du 12 février 1923. Extraits dans la Deutsche Reichszeitung, même date.


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même, les appels au Vatican n'entraînent pas une initiative contre la France, mais des appels à la paix et à l'aide internationale contre la misère a. Il faut attendre août et septembre pour que réapparaisse à Trêves l'idée politique, qui s'exprime alors toujours en faveur de la Prusse. « Pour nous, en Allemagne, il n'y a pas de question rhénane qui soit à résoudre sur le plan international. Les Rhénans ont, dans le cadre de la constitution de Weimar, le droit de décider eux-mêmes dans quel sens ils veulent mener leur vie à l'intérieur du Reich... Or. ils forment le voeu de ne pas transformer le moins du monde leur lien de fidélité au Reich et à la Prusse ». Au moment du coup de force, les séparatistes suppriment immédiatement la revue politique du Paulinus Blatt. Mais il faut souligner que dans cette même période la Semaine épiscopale de Cologne, libre de toute pression, ne prend aucune position politique.

En novembre pourtant, au moment le plus dur de la crise, alors que les Rhénans sont découragés et qu'une voie se cherche dans une solution qui sauverait au moins l'attachement de la Rhénanie au Reich, le cardinal Schulte entreprend une démarche personnelle qui place le chef de l'Église rhénane au coeur du problème qu'il avait jusqu'alors évité d'aborder. En effet, sur la demande d'Adenauer, le cardinal est allé rencontrer Tirard le 28 octobre à Coblence, afin de le persuader de recevoir pour des négociations qui respectent le droit des peuples le comité dont la création avait été décidée à la réunion de Barmen. C'est aussi pour Adenauer une manière d'associer le cardinal à ses projets, et de le faire entrer avec tout le poids et le prestige de l'Église dans la voie d'une résolution de la question née d'une initiative purement rhénane. L'entretien en donne rien, Tirard en restant alors à la volonté d'une république indépendante et neutre, le cardinal montrant l'impossibilité d'une coupure des liens avec l'Allemagne *e. Dans le compte rendu spécial qu'il rédige en juin 1924, Tirard dit son impression d'avoir eu devant lui une « créature de Berlin ». Le terme est fort, mais montre au mieux comment le cardinal représente au mieux l'idée rhénane d'Adenauer en accord avec le gouvernement. De plus, le cardinal a le soutien de son clergé. Tirard a fait effectuer une enquête sur l'opinion du clergé rhénan, qui témoigne du rejet absolu du séparatisme, et montre une faveur pour une solution négociée respectant

45. Ainsi le 3 mars, appel commun des évêques de Munster et Paderborn, et de l'archevêque de Cologne, publié dans le Kirchlicher Anzeiger der Erzdiôzese Kôln. Encore plus net, l'appel du 27 octobre, du cardinal Schulte, où l'on peut lire : < Mon appel n'a rien à voir avec la politique intérieure ou extérieure. Il n'est dirigé contre personne ».

46. HAStK, 2/253/7.


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l'attachement à l'Allemagne. On saisit là encore cette évolution qui fait que l'on ne demande plus que cet attachement soit un lien avec la Prusse ; il est assez caractéristique de voir en décembre le Paulinus Blatt dont la volonté s'affirmait si prussienne en septembre, écrire que si l'on conçoit aisément que le Reich hésite à s'engager dans une procédure qui conduirait à une perte de la Rhénanie, il est impossible d'admettre que la Prusse continue à revendiquer celle-ci dans la mesure ou cette revendication reste le plus gros obstacle à la paix 47.

A l'image des tentatives rhénanes, l'initiative du cardinal Schulte est restée sans lendemain. Mais, de même que l'évolution suivie par le Paulinus Blatt, elle montre comment le clergé, avec toute sa prudence, est le reflet de l'attitude globale des Rhénans. Dans un premier temps est affirmé contre la France un attachement prussien. Puis, avec l'aggravation de la crise, il est favorable à une solution légale, soutenue par Berlin ; qui conduirait en définitive à la création d'un nouvel État dans le Reich. Mais le clergé n'a jamais soutenu les activistes ; il est intéressant en particulier de souligner que la Prusse n'est jamais jugée en tant qu'État protestant, et que l'Église n'accorde pas le moindre soutien à la propagande contre les fonctionnaires protestants de Rhénanie. Enfin, dans la position de l'Église, ce sont ses chefs qui ont le rôle le plus important ; cela tient à leur personnalité et leur popularité, aussi bien pour le cardinal Schulte que pour Mgr Bornewasser. Mais cela souligne aussi qu'au niveau des paroisses, le milieu ecclésiastique se limite volontairement à sa fonction spirituelle.

Les événements de Trêves illustrent sur un plan différent les divisions de l'opinion. Le coup de force séparatiste y a été moins violent que dans les villes du Nord, mais couronné de succès. Un gouvernement séparatiste s'est installé, imposant sa censure, ses expulsions, ses décrets, pour durer plus d'un mois, du 21 octobre jusqu'à la fin novembre. L'intérêt de l'examen plus particulier de l'opinion dans la région de Trêves au moment de la crise vient d'une double prise de position en faveur d'une solution d'autonomie de la Rhénanie, précisément provoquée par l'aggravation de la crise 48.

47. En ce qui concerne l'initiative du cardinal Schulte, il n'y a aucune indication dans la Semaine épiscopale de Cologne, ce qui est assez remarquable. ERDMANN, op. cit., p. 298, donne le compte rendu de cette entrevue par le cardinal Schulte.

48. Il faut, pour cette région, se reporter plus spécialement aux numéros de la Trierische Landeszeitung de novembre et décembre.

En outre, aux archives de la ville, les dossiers 32/0004, 32/0006, 32/0008 et 32/0045 concernent plus particulièrement ces événements.

Enfin : Christian STÔECK. Erinnerungen aus der Besatzungszeit in Trier, Trêves, 1930. Otto SCHIEMANN, Terror im besetzen Gebiet, Potsdam, 1923. Gottfried KENTENICH, Trier und das Trier-Land in der Besatzungszeit, 1919-1930, Trêves, 1930.


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Il s'agit d'abord du maire par intérim, Christian Stock, dont le rôle a d'ailleurs été effacé dans l'ensemble de la crise séparatiste. Président du Centre de Trêves, il s'est seulement efforcé de maintenir son orientation dans la ligne du Centre rhénan ; mais il se trouve placé au premier plan en janvier 1923, car le maire, Von Bruchhausen, est expulsé dès l'entrée des Français dans la Ruhr, pour avoir publié dans la Trierische Landeszeitung des protestations très énergiques. L'attitude du nouveau maire, Stock, est extrêmement prudente jusqu'en octobre. Ayant avant tout la volonté de faire le bien de la ville qu'il dirige, il ne prend pas de position violente, et entretient des rapports très corrects avec les autorités françaises ; il essaye aussi de garder le contact avec la capitale, mais de ses nombreux voyages à Berlin, il rapporte le plus souvent une impression d'abandon ; il a le sentiment que les difficultés matérielles et morales de la Rhénanie ne sont pas comprises ; et dans ces conditions, le coup de force de Trêves est décisif pour son évolution. Stock ne s'est pas associé aux activistes, mais ceux-ci le tiennent pour assez modéré, et lui laissent l'exercice de ses fonctions. En fait, dès ce moment, le maire de Trêves a cru devoir s'éloigner au moins de la Prusse, sinon du Reich, dont il constate avec amertume l'impuissance, et la décision de la cessation du soutien financier aux chômeurs des régions occupées a renforcé en lui cette opinion ; l'instauration d'un régime séparatiste à Trêves ne joue finalement pour lui que le rôle d'un catalyseur qui le pousse à l'action.

Puisque la Rhénanie ne compte apparemment plus pour Berlin, il faut la transformer pour la sauver. Stock indique dans ses souvenirs les différentes solutions qu'il a envisagées, État tampon démilitarisé et indépendant, ou bien nouvel État autonome dans le cadre du Reich, soit axé sur le Rhin, et qu'on pourrait alors étendre en Alsace-Lorraine, soit largement ouvert sur le Nord de l'Allemagne ; solutions qui sont véritablement peu réalistes. Ce n'est que le 20 novembre qu'il rend sa position publique dans une séance extraordinaire du conseil municipal 49. Il pose le problème dans les termes suivants : l'abandon de la part de la Prusse est manifeste ; et rien ne peut plus empêcher la volonté de la France de former un État rhénan. La seule question est alors de savoir si les Rhénans veulent coopérer à l'amélioration de la situation dans ce sens et, d'après Stock, cela s'impose si l'on veut éviter une solution entièrement française.

49. StAT, série 32/0006, compte rendu complet de cette séance.


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IIIIIIIIHII E'of tampon neutre, démilitarisé

iiiiiiiinii et indépendant •

[llllllllll Nouvel étal autonome dans le

lllllllllll Reich, tourné vers le Nord.

| | Nouvel état autonome dans le

y i Reich, axé sur le Rhin.

Les projets de Stock. (D'après C. STOCK, Erinnerungen aus der Besatzungszeit in Trier, p. 143.)


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Puis le 22 novembre, dans une séance ordinaire, il fait un bilan de la situation, indiquant que les séparatistes se sont heurtés à l'hostilité de la population, mais que parmi eux, il y a des gens sincères dans leur volonté de servir leur pays. Il continue par une déclaration à laquelle il tient à conserver un caractère purement privé : « Abandonnée financièrement par le Reich, la Rhénanie doit prendre elle-même en main son destin... On ne peut sauver l'Allemagne ni la Rhénanie sans un changement des rapports constitutionnels de la Rhénanie avec la Prusse et avec le Reich. Mais je tiens pour possible que ce remaniement se fasse sans un mouvement révolutionnaire, que je condamnerai absolument » 50.

Stock, toujours très prudent, se garde d'indiquer les solutions qui seraient les siennes. Sa prise de position publique est finalement tardive, et rejoint sous sa forme le séparatisme de Dorten. Celui-ci n'a d'ailleurs pas laissé passer cette occasion, et dans l'unique numéro de sa Rheinische Staatszeitung il reprend une grande partie du discours du maire de Trêves, en le tenant pour l'un des siens. Que cette prise de position ait eu quelque influence en Allemagne, on peut en douter, à moins qu'elle ne soit en liaison avec la déclaration de la Ligue des vignerons de Moselle, Sarre et Ruwer.

C'est en effet un appui inespéré pour cette forme de séparatisme qui est celle du maire de Trêves, d'autant plus intéressant qu'il s'agit d'un milieu très individualisé. Or, la Ligue des vignerons se prononce elle aussi le 20 novembre, dans une très longue déclaration envoyée à la Trierische Landeszeitung. La décision est longuement motivée ; l'appel lancé par la Ligue décrit d'abord la vie du vigneron. Sa seule ressource est la récolte de l'année. Elle a été bonne en 1921, et la vente s'est faite à prix élevés ; l'hiver 1921-1922 a été facile. Dans des conditions normales, cette récolte aurait rapporté au vigneron de quoi vivre deux années. Mais avec la dévaluation permanente, l'automne 1922 a vu disparaître toutes les ressources financières ; certes, la récolte de 1922 a été vendue à des prix dix fois plus élevés qu'en 1921, mais dès l'hiver 1923 il n'y a plus de réserves. Or, l'année 1923 a donné de mauvaises récoltes, en raison de gels tardifs. Le produit de la vente s'annonce très faible, et la fin de l'automne et l'hiver 19231924 sont envisagés avec terreur. Or, ni le Reich, ni la Prusse n'ont le moyen de soutenir financièrement les vignerons ; les caisses d'épargne et d'emprunt, dernier refuge en cas de misère extrême, sont vides.

50. StAT, série 32/0045, compte rendu de cette séance. Le discours du maire est entièrement reproduit dans la Trierische Landeszeitung du 23 novembre.


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Le seul geste qui pourrait sauver ce milieu de la Moselle serait la mise en circulation d'une monnaie à valeur consolidée, geste que refuse le Reich. « Comme le Reich et l'État sont incapables d'intervenir, c'est la province qui doit agir » : le message de la Ligue demande aux dirigeants de la province de chercher une solution immédiate à la crise politique, même dans le sens d'un nouveau statut de la Rhénanie à l'égard de la Prusse ou du Reich, qui permettrait de mettre fin à la terrible crise économique et à la misère qu'elle engendre 51.

On a été sensible, du côté français, à ces prises de position. Il est certain que Tirard a cru y déceler les indices d'un succès proche, et il en a fait part à Poincaré qui déclare peu après à la Chambre que « dans certains endroits comme à Trêves ou dans le Palatinat, le penchant pour une indépendance totale semble déjà bien affirmé ». Et pourtant l'opinion de Trêves est divisée, et les autres milieux n'acceptent pas ces deux positions qui sont en définitive prônées par des isolés.

En effet, dès le 6 décembre, Stock se voit opposer un refus éclatant, quand tous les partis, le Centre en tête, tous les syndicats et les autres organisations de la ville se désolidarisent de sa pensée :

« Des déclarations ont été faites, il y a peu de temps, par une personnalité à une place éminente, expressément désignées comme étant d'ordre privé, sur les rapports futurs entre la Rhénanie et le Reich, et qui ont rencontré de vives contradictions dans les cercles des citoyens de Trêves.

A ces déclarations, les partis politiques, les organisations économiques et tous les groupements sous-signés répondent qu'ils ne dévieront pas dans leur attitude de fidélité à la patrie allemande, et qu'ils ne demanderont jamais une séparation de la Rhénanie de l'Allemagne » 52.

En fait, Stock « appartient à ces hommes estimables qui croyaient en ces jours que tout était perdu s'il ne se passait pas immédiatement quelque chose concernant le statut constitutionnel de la Rhénanie, une transformation qui puisse satisfaire les Français, et il voulait le faire de manière légale. Il a cru que c'était là le moyen d'éviter la grande catastrophe à la population rhénane, et que les Français s'en tiendraient à une Rhénanie autonome » 53. Ce n'est pas d'ailleurs ce qu'on reproche le plus au maire. D'autres que lui ont pris position

51. Trierische Landeszeitung du 20 novembre 1923.

52. ld., le 6 décembre 1923.

53. KENTENICH, op. cit., p. 108.


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en faveur de l'autonomie, ainsi Adenauer, avec lequel Stock setait mis en rapports. On ne lui reproche pas non plus de critiquer l'abandon de Berlin, trop manifeste. Mais il est grave que Stock soit bien le seul des Rhénans qui ait pris la décision de rendre publiquement hommage aux autorités françaises d'occupation, alors même que Trêves est occupée par des bataillons de Marocains, ce qui a toujours particulièrement indigné les Allemands. A ce propos, la Saarbriicker Zeitung écrit nettement que « les déclarations serviles de Stock à l'égard des Français ont été mal accueillies par la population. Stock appartient au parti du Centre, mais dans son discours, cela ne se voit guère » M. Et c'est bien ainsi que réagit la population. Dès le 26 novembre, Stock reçoit une lettre d'un habitant de Trêves qui lui reproche personnellement de montrer une reconnaissance quelconque aux forces ennemies : « Encore heureux que vous ne disiez pas la même chose des séparatistes » 55. Et d'autres lettres suivent avec des remarques identiques...

Au fond, c'est bien cela qui permet d'insister sur l'une des causes profondes de l'échec du mouvement séparatiste rhénan, aussi bien que des différents mouvements autonomistes ou fédéralistes qui ont remué l'Allemagne du Sud et de l'Ouest après-guerre.

Incontestablement, il y avait dans la population le désir de secouer le joug centralisateur de la Prusse en Allemagne, et de profiter pour cela de la crise née de la défaite, et de la définition d'une nouvelle constitution. Mais d'autre part, la France ne cache pas qu'elle appuie ces tendances à une dislocation du Reich, et en 1918-1920 comme en 1923, on redoute en permanence qu'elle n'en profite pour installer sa frontière au Rhin, à moins de construire sous sa domination un nouvel État tampon. Pour se défendre contre le vainqueur, les Rhénans sont obligés de se tourner vers la Prusse... Pourtant, une nouvelle construction fédérale créant un État rhénan et peut-être un État hanovrien aurait apporté plus à la France que le recul de Poincaré en décembre. Pour arriver à ce résultat, il aurait fallu que la politique française ne commît pas l'erreur de soutenir les forces qui auraient conduit à ces réalisations.

Erreur manifeste, on le voit aussi dans l'échec de Dorten et la réprobation qui s'est attachée à son nom. Il est resté le symbole du

54. Saarbriicker Zeitung n° 163, du 9 décembre 1923.

55. StAT, 32/0008. Nikolaus Lambert à Stock, le 26 novembre 1923.


L'OPINION CATHOLIQUE RHENANE ET LE SEPARATISME EN 1923 251

séparatisme rhénan. Ce n'est sans doute pas légitime ; les idées qu'il prône vont dans un sens nettement fédéraliste, et à ce titre sont vraiment celles de la majorité des Rhénans ; alors que les extrémistes, partisans d'une indépendance totale, ce qui serait un vrai séparatisme, ne représentent qu'une minorité déçue et sans espoir. Et il ne faut pas assimiler le Los von Preussen aux revendications de cette minorité. Mais Dorten n'a pas su regrouper les forces rhénanes, d'abord parce que dès le début il a compté sur une aide française, au lieu de rester, comme l'aurait voulu Adenauer, dans le cadre allemand. C'est cela qui a poussé les Rhénans et les Allemands à confondre sur son nom le sentiment fédéraliste et la volonté séparatiste. D'autant plus que d'autre part, il n'a pas compris le danger qu'il y avait à s'associer les extrémistes, simples agitateurs ambitieux. Ces deux erreurs ont une même cause. Dorten n'est pas un politique ; très homme du monde, il n'a aucun réalisme et beaucoup de naïveté. Sincère et honnête, il se laisse emporter par des idées définies avec beaucoup d'imagination, surtout en ce qui concerne leur réalisation, et la lecture de ses différents écrits laisse l'image d'un « illuminé » qui n'a aucune des qualités concrètes que l'on pourrait attendre du chef d'un mouvement politique. C'est aussi l'une des causes de l'échec final du séparatisme, que cette absence de chefs valables.

Plusieurs problèmes restent posés par l'étude du séparatisme. Du côté français, outre la définition exacte des buts politiques de la France sur le Rhin, le rôle de tous ces généraux ou diplomates qui ont soutenu le mouvement par des initiatives individuelles ou en accord avec le gouvernement. Du côté rhénan, de même, les ambitions réelles des chefs de la politique et de l'économie rhénanes. Mais aussi, du côté allemand, il faudrait soulever d'abord la question des liens du mouvement de Dorten avec les autres mouvements fédéralistes en Allemagne, car les forces de dislocation étaient nombreuses dans cette république de Weimar. Et il faudrait d'autre part définir le rôle de ces mouvements et de leur échec dans l'affirmation du sentiment nationaliste allemand, qui demande à l'inverse un gouvernement fort et centralisé. Il n'est peut-être pas hasardeux de suggérer un lien direct entre l'avènement d'un État de ce type et la lassitude des Allemands après cinq années de crise et de faiblesse d'une république déchirée, née d'une défaite.

Jean-Pierre Bois.


CLIO A L'ÉCRAN, OU L'HISTORIEN DANS LE NOIR

Nécessité plus habitude, les projections cinématographiques ont toujours lieu dans l'obscurité, et le « noir » auquel je fais allusion n'est pas celui des salles de spectacle. Il évoque, symboliquement, l'irritation craintive manifestée par l'historien quand il découvre, sur un écran, les personnages, les problèmes, l'époque auxquels il consacre ses efforts. Dès ses origines, le cinéma a remonté le temps ; les premières superproductions italiennes et américaines, bien antérieures à la guerre de 1914, reconstituaient sans complexe les fastes de l'Empire romain ; d'entrée de jeu, le septième art plongeait dans l'anachronisme, mettait en mouvement ce qui semblait définitivement voué à l'immobilité, arrachait au flou des textes les hommes, les objets, les événements, pour leur conférer la présence incontestable et fascinante de tout ce qui bouge.

Les historiens ont pu ignorer les fantaisies de la caméra jusqu'au jour où la télévision, en assurant aux films historiques un public régulier, les a contraints à entrer dans le jeu. Il suffit, pourtant, de suivre quelques débats aux « dossiers de l'écran » pour mesurer la gêne des spécialistes : que doivent-ils dire ? à quel titre sont-ils consultés ? ont-ils pour tâche de corriger, de compléter, d'approuver ? Certains oublient volontairement leurs compétences et se prononcent comme des spectateurs ordinaires, ce qui revient à éluder la question. D'autres critiquent et jugent au nom de leur information sans se demander s'il est pertinent de confronter la réalisation d'une équipe nécessairement diverse, pressée par le temps, tiraillée entre des exigences contradictoires et la longue patience d'un chercheur familiarisé avec une période ou un domaine historique. Les critères retenus, les modèles choisis pour interroger le film sont généralement obscurs et mal définis. Très curieusement, l'anachronisme est le danger qui menace le plus grave-


CLIO A L'ECRAN 253

ment les historiens 1 : pour apprécier la « valeur historique » de La Marseillaise, doit-on prendre en considération la Révolution française d'Aulard — celle qu'ont entrevue les réalisateurs pendant leur scolarité —, celle de Mathiez — contemporaine du tournage —, celle des années 50 ou des années 70 ? La conformité à la problématique retenue par les spécialistes est-elle d'ailleurs un critère pour des oeuvres où tout, personnages, lieux, costumes, discours, faits, est nécessairement reconstruit et partiellement imaginaire ?

Héritier d'une longue tradition, le roman historique a fait l'objet d'études théoriques qui permettent de mieux le situer et de ne pas le mesurer en termes de « vraisemblance » ou de conformité aux sources 2. Le film historique n'est pas encore centenaire et, faute de recul, il semble difficile d'en proposer une vue d'ensemble. Une recherche approfondie supposerait d'ailleurs un recensement portant sur l'ensemble de la production mondiale : avant que ne soit lancée une telle enquête, qui sera nécessairement l'oeuvre d'une équipe, je voudrais, à partir d'un cas limité, ouvrir une série de questions préalables : qu'est-ce, d'abord, qu'un « film historique »? de quelle histoire les cinéastes se servent-ils et pour quoi faire ? comment les historiens peuvent-ils aborder, analyser, éventuellement utiliser des réalisations qui n'ont pas pour objectif principal la reconstitution d'un moment du passé ? Cette étude est l'ébauche d'un cadre de réflexion, une tentative pour amener les spécialistes à réviser certaines positions sur le cinéma : c'est dire qu'elle débouchera au mieux sur des hypothèses provisoires.

1. On en trouvera un exemple caractéristique ci-dessous, note 1S.

2. Rappelons LUKACS, Le Roman historique (1937 ; trad. fr. 1965). L'ouvrage est surtout un essai de périodisation qui dégage trois étapes principales : durant la première moitié du xixe siècle, les auteurs de romans historiques prennent position dans le combat intellectuel né de la Révolution ; en recherchant, à travers le passé, des exemples de conflits et de luttes, ils montrent que l'histoire n'est pas un mouvement lent et continu mais une suite d'affrontements qui changent le cours des événements. 1848 interrompt cette réflexion : la bourgeoisie s'oppose aux classes populaires et ses écrivains, ne pouvant plus illustrer l'effort de libération des opprimés, se défugient dans la contemplation d'un passé immobile ; le roman historique entre dans une lente décadence. A l'aube du xxe siècle, le roman historique est le refuge des intellectuels qui, tout en restant liés à la bourgeoisie, n'acceptent pas les tendances antidémocratiques du capitalisme monopoliste : la défense des grandes révoltes du passé leur est un prétexte pour exalter la liberté sans prendre le parti du prolétariat. Cette division, qui en vaut une autre, a l'inconvénient de calquer l'évolution du rcman sur celle de la période et d'apprendre peu de choses sur les livres eux-mêmes. Aucune définition n'est proposée, c De quoi s'agit-il dans le roman historique ? En premier lieu de figurer le genre de destinées individuelles qui peut exprimer directement et en même temps d'une manière typique les problèmes d'une époque > (p. 323). Il n'y a pas de deuxièmement et Lukacs ne dit ni comment on reconnaît que les « problèmes d'une époque ■ sont exprimés de t manière typique * ni quels sont les « genres de destinées individuelles » qui conviennent.


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Au terme de l'article, les grandes lignes d'une définition commenceront à apparaître. En attendant, il faut empiriquement proposer un choix. Écartons tout de suite les films réalisés en montant des images fixes, des bandes d'actualité ou des témoignages : il s'agit là, sous une forme un peu particulière, d'ouvrages historiques qui retrouvent le passé à travers des documents et qui relèvent des mêmes critères que les travaux imprimés. Au contraire, le film historique est oeuvre de fiction, c'est-à-dire que, sur la base d'indices plus ou moins précis, à partir de renseignements fragmentaires, il reconstruit un événement dans toute sa présence matérielle : entre les documents, écrits ou figurés, évoquant un fait quelconque, et sa réincarnation par des acteurs, il existe une distance incommensurable ; gestes, attitudes, mimiques appartiennent en propre aux comédiens et la scène qu'ils « jouent » ne peut reproduire celle qui a été vécue.

Il ne suffit pourtant pas qu'un film se déroule dans une époque lointaine pour qu'on le classe parmi les réalisations historiques. L'histoire sert souvent de prétexte pour évoquer un monde différent, fastueux ou brutal, aventureux ou plein de mystère, en tout cas éloigné des contraintes du présent. L'exactitude des reconstitutions n'est pas ici en cause : au contraire, les producteurs s'offrent généralement des conseillers historiques qualifiés et il n'y a sans doute pas le moindre anachronisme dans Fabiola ou dans Ludwig. Simplement, la minutie des détails, la conformité aux costumes, aux décors, aux moeurs d'un autre temps peut n'être qu'une garantie supplémentaire de dépaysement, un signe grâce auquel le spectateur reconnaît qu'il a vraiment changé de siècle. Un cadre bien dessiné place déjà l'action sur un certain registre : colossal pour l'Antiquité (Les Dix Commandements, Ben Hur, Les Derniers Jours de Pompêi), fantastique au Moyen Age (Les Visiteurs du soir, Le Septième Sceau), exaltation sentimentale à l'époque romantique (Malombra, Piccolo Mondo antico). Le public attend un certain nombre de scènes, de combats, de répliques qu'il connaît d'avance et qu'il veut encore revoir (il y a au moins sept versions des Derniers Jours de Pompêi) : les arènes et les catacombes, les volcans et les jeux du cirque, tout est prévu, tout arrive au bon moment. Il suffira d'évoquer Ludwig pour délimiter de plus près les caractères de ce type de production : autour d'un personnage et d'un cérémonial rendu avec une fidélité absolue se trouvent rassemblés divers épisodes (flirt de Louis II et de Sissi, rencontre avec Wagner, amours de Wagner et de Cosima, mariage manqué, folie et suicide de Louis II) cent fois racontés que le film répète en les illustrant.


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L'énorme succès remporté par de tels films est évidemment une donnée à prendre en grande considération, mais il concerne davantage les goûts du public que le cinéma lui-même : provisoirement, nous écarterons de notre recherche les films « à prétexte historique ».

La distinction est déjà moins facile à faire quand on aborde ce que j'appellerai les réalisations « à coloration historique ». Prenons le cas du western : on y trouve souvent des signes précis et datables évoquant un moment bien particulier de la conquête américaine ; si l'anecdote est fantaisiste, elle prend pour base ou pour contexte des données irréfutables comme la construction des chemins de fer, la lutte avec les Indiens, la « faim de viande » des villes atlantiques, etc. Le passé n'est cependant utilisé, dans ce cas, que pour caractériser sommairement une période particulière. Un exemple fera mieux comprendre ce qui distingue ces films des films historiques. Dans East of Eden (ÉtatsUnis, 1954), un conflit (entre générations, entre styles de vie, entre types d'engagement dans le monde) rebondit avec l'entrée des ÉtatsUnis dans la première guerre mondiale ; la mobilisation permet de rassembler, en peu d'images, une quantité d'éléments (division de l'opinion, confiance excessive dans les forces de l'Amérique, enrichissement dû aux commandes militaires) qui accentuent la tension originelle. L'événement intervient comme agrandisseur, il élève l'action à un degré supérieur sans passer par les détours d'une longue exposition. L'arrière-plan est « historique » mais l'histoire n'est ici qu'un embrayeur supplémentaire ; l'évocation de n'importe quelle autre crise (guerre de Sécession, 1929, seconde guerre mondiale) aurait produit un effet d'accélération identique.

Toute communication suppose qu'il existe, entre l'émetteur et le destinataire, un même stock de faits, d'images, d'expériences à partir duquel l'échange aura lieu ; l'histoire est un de ces éléments et le cinéma l'utilise comme n'importe quel autre matériel pour donner une base à la relation. Nous avons envisagé deux formes d'utilisation des données historiques : le film à prétexte historique redit ce qui est déjà su ; le film à coloration historique fait l'économie de ce que connaît le spectateur. Écartant ces réalisations, nous appellerons films historiques proprement dits ceux qui, partant d'un acquis culturel, le développent, le prolongent, le complètent, éventuellement le présentent sous un éclairage nouveau.

Un rapide inventaire montre qu'il existe peu de films remplissant ces conditions. Pour s'en tenir au cas de la France, on découvre une petite soixantaine de titres groupés autour de quelques moments dra-


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matiques : la guerre de Cent Ans, la Révolution, les conflits du xixe et du xxe siècle. Chaque série se révèle pauvre et limitée ; ainsi, la Révolution, qui devrait constituer un champ très vaste, offre, au mieux, quinze ou vingt films. Faute de trouver là un matériel suffisant, je prendrai comme base un autre thème, le Risorgimento. Un premier pointage donne environ soixante-dix titres depuis 1905 mais beaucoup de ces films prennent les luttes unitaires comme simple toile de fond et entrent dans les catégories que nous avons laissées de côté. Si l'on retient seulement les bandes dans lesquelles le Risorgimento est bien le sujet réel du scénario, on arrive au total de seize réalisations entre 1905 et 1922, cinq entre 1923 et 1943, dix après 1945.

Cette liste pose un gros problème : les années du fascisme y apparaissent comme une période creuse et l'impression se confirme si l'on tient compte du fait que trois films, tous trois consacrés à Garibaldi, datent de 1925-1926, c'est-à-dire d'une époque où le régime s'intéresse peu au cinéma. Il ne reste finalement que deux films, datés l'un comme l'autre de 1933, Villafranca et 1860.

Du film historique en général au film abordant une période — le Risorgimento — et du thème au contexte du tournage : l'itinéraire était prévisible. Dès lors que l'historien ne se contente pas d'évaluer « l'exactitude » des faits représentés, il s'interroge nécessairement sur les raisons qui ont présidé au choix et à la mise en scène de certains événements. Risorgimento et fascisme : l'objet de l'article n'est pas d'éclairer cette rencontre mais, au point où nous en sommes arrivés, il paraît indispensable de faire brièvement le détour en prenant comme fil directeur, pour des raisons de pure commodité, 1860 3.

Évocation de l'expédition des Mille, itinéraire à travers l'Italie, histoire d'une délivrance : dès qu'on cherche à classer un film, trop de directions s'ouvrent en même temps. Il n'est possible ni de résumer, ce qui reviendrait à accentuer les articulations, à privilégier la narration aux dépens des images, ni de suivre le déroulement pas à pas. Le prologue — plus précisément la série de plans relativement autonomes — qui ouvre le film propose une piste : nous la suivrons en commençant quitte à l'abandonner ensuite.

Un arbre, découpé en silhouette sur le ciel ; les grilles d'une prison ; l'extérieur et l'intérieur, la liberté et l'oppression : tout de suite après

3. 1860 est distribué en France depuis 1949 ; la Cineteca Nazionale peut également en prêter une copie. Villafranca n'est visible qu'au Centro Sperimentale. Fiche technique de 1860 : Production Cinès, 1932-1933 ; Scénario de G. Mazzuchi et A. Blasetti ; réalisation A. Blasetti ; caméra, A. Brizzi ; montage, A. Blasetti ; acteurs non professionnels ; durée, 1 h. 20.


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le générique, avant un bref rappel écrit des événements de 1860, deux plans orientent déjà le spectateur, opposant désir de vivre et menace de mort. Le prologue, suite de plans qui s'enchaînent lentement, en travelling latéral, sur un fond sonore de craquements, de roulements, de coups de feu, plonge en pleine répression : arbres tordus par le feu, maisons calcinées, cavaliers surgissant de la fumée en traînant des paysans enchaînés ; des ruines indistinctes, un paysage obscurci où seule prend figure, obsédante et dominatrice, l'ombre des mercenaires au service des Bourbons : images de l'Italie sous la contrainte.

Toute la première partie du film met en place les éléments de cette dépossession. Après l'ouverture, la caméra s'attarde sur un groupe de paysans ; très vite, un battement de tambour écrase les autres bruits et semble faire pâlir la photographie ; rythmé, puissant, il reviendra régulièrement, annonçant les colonnes de l'infanterie suisse lancées à travers la campagne. Entre les plans moyens, relativement peu construits, qui évoquent la communauté paysanne, s'insèrent des plans généraux montrant le long serpent noir des fantassins progressant au flanc des montagnes. Inexorable, l'armée s'avance, submerge les villages, déjoue les résistances, découvre les cachettes, traque et débusque les fuyards. Plastiquement, le contraste éclate et s'accuse : imprévision contre organisation, spontanéité et faiblesse contre force et rigueur.

La juxtaposition, visuelle et sonore, des deux mondes, la pénétration violente d'un univers par l'autre exercent une double fonction : par contraste elles mettent en lumière les traits originaux de la société paysanne ; en même temps, elles introduisent une sensation d'oppression sans limites.

Au printemps 1860, l'expédition des Mille, organisée par Garibaldi, arrachait aux Bourbons les villes et les campagnes siciliennes. En dehors de quelques brèves mentions de Palerme, le film ignore le monde citadin ; il s'attache exclusivement à une infime communauté de bergers, à l'intérieur de l'île. Ici vivent des hommes rudes et forts, vêtus de peaux de moutons, qui dorment à même le sol et se contentent de petites maisons de pierre sèche ; chez eux, pas de misère, ni de plaintes : ils acceptent cette existence proche de la nature, séparés du reste du pays par d'immenses étendues vides que traversent péniblement des chemins mal tracés. Les réalisateurs évitent d'imposer brusquement cette vision bucolique ; lentement, l'image met en place la société rurale ; mais, à mesure que les traits du groupe se précisent, l'intervention des Suisses brise et disperse les éléments peu à peu réunis. La caméra part sur les paysans, les suit, se déplace, découvrant,


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un à un les habitants du village ; elle se plie à une exploration souple, suggère, par allusions, les échanges, l'attente, la crainte, les moments de colère. Les soldats, au contraire, sont donnés d'avance, et d'un seul bloc ; envahissant l'écran, presque toujours de gauche à droite et d'avant en arrière, ils abolissent, en peu de secondes, le travail précédemment accompli, renvoient à une autre séquence une nouvelle tentative pour préciser le portrait des villageois.

Insidieusement, une certaine vision de la campagne — par extension de toutes les campagnes méridionales — s'établit au point de devenir une évidence. Le village apparaît comme un ensemble dont les éléments sont individuellement indiscernables ; dès la première séquence, après le prologue sur la répression, la caméra cadre, en plans moyens, des paysans endormis ; elle les reprend presque aussitôt en plan général et panoramique sur une longue file de dormeurs : autant de personnages interchangeables dont aucun ne sera particulièrement distingué ; même aux instants dramatiques (arrivée des soldats, choix des otages, exécution), l'anonymat demeure.

Deux figures se détachent pourtant : celle du « Padre », chargé de la paroisse, et celle de Carmenidu, jeune berger envoyé comme messager vers le continent. Émissaire destiné à ceux de l'extérieur, Carmenidu trouve une silhouette dans la mesure où il s'éloigne ; nous le rejoindrons ultérieurement, hors de Sicile. La fonction du « Padre » se dévoile plus rapidement. L'équation : paysans siciliens [paysans italiens] = catholiques inébranlables s'établit d'elle-même. En 1933, la crise de 1931, née d'un conflit à propos des mouvements de jeunesse, ayant été surmontée, Église et fascisme vivent en bon accord, et le régime, qui a toujours reconnu l'influence prépondérante du catholicisme dans la société italienne, attend des prêtres qu'ils contribuent à encadrer la population. Présenté comme une sorte de modèle à imiter, le « Padre » incarne ce qui est l'essence même du groupe et constitue son premier élément de cohésion : la fidélité religieuse. Durant les séquences de répression, il dit la messe pour les condamnés, dirige les prières pendant qu'on fusille les otages, console et exhorte les prisonniers ; à peine les Suisses ont-ils quitté le village pour courir au front, qu'il harangue ses paroissiens, prenant pour thème central l'affirmation selon laquelle « le jour de notre liberté dans le Christ est proche » ; les cantiques éclatent, croix et statues de saints jaillissent de toutes parts et prennent la tête d'une procession triomphale ; longtemps après, le cortège, suivant ses reliques et son crucifix, chantant toujours le nom de Dieu, rejoindre les Garibaldiens à peine débarqués sur le sol sicilien.


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Simplicité, dignité, foi brûlante : nous verrons que ce schéma entre en relation paradigmatique avec le tableau du domaine urbain. Pour l'instant, marquons seulement une convergence assez claire : la vision rassurante de la campagne sicilienne répond trop bien à une préoccupation du régime, autour des années 30, pour être l'effet du hasard. Depuis 1928, le fascisme se préoccupe d'arrêter l'exode rural et l'aggravation du chômage, consécutive à la crise, a rendu ce souci plus aigu. Dans un article contemporain du film, qu'il donne au Popolo (FItalia, et qu'il intitule, symptomatiquement, « retour à la terre », Mussolini écrit : « Il faut respecter les gens de la campagne, considérer les paysans comme des éléments de première classe dans la communauté nationale, songer à eux souvent... » 4. Le cinéma s'était un peu penché sur le monde rural mais de manière brève, avec une lourde insistance sur les thèmes de la propagande officielle 6. 1860, sous le couvert d'une évocation historique, fait passer, d'une manière remarquablement habile, un discours qui ne semble même pas inspiré d'en haut.

Une foi, une tradition, un porte-parole : la collectivité paysanne est très vigoureusement caractérisée. Garant de sa fidélité, le « Padre » est aussi celui qui s'exprime en son nom ; il possède à la fois le livre (au cours de leur perquisition chez lui, les soldats ne découvrent que des volumes reliés à l'intérieur desquels sont cachés les messages secrets), l'écriture, la parole ; c'est lui qui donne des instructions aux paysans, lui qui envoie Carmenidu vers Garibaldi. Quand les militaires investissent le village, ils commencent par arrêter le prêtre, signe de leur impiété fondamentale mais, davantage encore, moyen pour eux d'enlever aux paysans leur unique moyen d'expression.

Nous sommes partis sur la constatation facile, évidente, de l'oppression ; nous rencontrons maintenant sa forme insidieuse et omniprésente : le refus de la parole. Les Siciliens — derrière eux tous les Italiens — sont niés dans leur droit à s'exprimer. Une longue scène symbolique, suivant l'invasion des militaires chez le prêtre, évoque l'abolition de la cloche comme voix du village. Il ne s'agit pas, le fait est important, d'une séquence diégétique ; la séquence précédente a raconté, à la fois plastiquement (panoramique sur les Suisses entrant toujours de gauche à droite, plan fixe sur la pièce, traveling avant détachant la silhouette de l'officier) et logiquement (arrivée des soldats,

4. Popolo d'Italia, 4 juillet 1933 ; cf. MUSSOLINI, OEuvres complètes, trad. fr., t. DC, p. 204.

5. Cf. en particulier, Sole, 1928 (sur les bonifications) et Terra madré, 1930, sur l'absentéisme et le retour à la terre des gros propriétaires.


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visite, entrée du capitaine), selon une parfaite continuité narrative, les étapes de l'occupation. Une coupe franche introduit un plan fixe : un soldat achève de retirer le battant de la cloche et la caméra cadre ensuite longuement (3") la cloche désormais muette.

La Sicile est ainsi devenue un lieu où l'italien ne peut plus être utilisé. Les mercenaires parlent allemand et ignorent complètement la langue des vaincus. A mesure que l'oppression se développe, les paysans et leur prêtre parlent de moins en moins ; le seul discours est finalement celui du capitaine suisse, bavard, prolixe, indifférent à l'incompréhension absolue qu'il rencontre chez les Italiens.

L'expérience vécue dans l'île est un cas extrême, non une exception. Au long de son voyage vers Gênes, où il rencontrera les Garibaldiens, Carmenidu se heurte à la même forme de négation : sur le continent aussi, l'italien est sinon banni, du moins menacé. A Civitavecchia, son point de débarquement, le jeune berger n'entend parler que le français ; non seulement il est malmené parce qu'il n'arrive ni à comprendre ni à se faire comprendre, mais ses interlocuteurs insistent sur leurs droits « en terre française ». Dans le train qui le conduit à Gênes, Carmenidu entend enfin des Italiens, jusqu'au moment où des militaires, parlant les diverses langues de l'Europe, s'installent dans le compartiment et brouillent les conversations par leur bavardage.

A nouveau, nous rencontrons une série d'allusions politiques parfaitement claires. Des accusations directes pour commencer : la France, malgré les illusions qu'elle veut entretenir sur sa participation à l'indépendance italienne, apparaît ici comme le principal occupant ; sa présence dans l'État pontifical s'apparente à une forme d'annexion. Il ne s'agit pas d'une attaque indirecte, due au hasard ; Villafranca, l'autre film consacré, en 1933, au Risorgimento, est encore plus explicite, au point de ne montrer, finalement que l'héroïsme italien trahi par les manoeuvres de Napoléon III. Derrière la France, 1860 vise également le reste de l'Europe. Une exception pourtant, celle de l'Angleterre : quand les Garibaldiens hésitent à partir, faute de fusils, l'intervention discrète d'un riche Anglais leur permet de surmonter leurs difficultés et d'acheter des armes.

La gallophobie verbale du fascisme, l'anglophilie cultivée par Mussolini trouvent ici une traduction et une amplification. Le film laisse percevoir de quelle manière les Italiens se sentent oubliés, privés du droit de s'exprimer, envahis par les autres cultures européennes, réduits au silence. Il est souvent difficile de prendre la dimension du nationalisme fasciste et, sortis de la presse ou des discours, les histo-


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riens ont souvent du mal à découvrir une manifestation concrète de cette espèce d'hostilité vague à tout ce qui vit à l'extérieur. Réalisé par une équipe qui est loin de s'opposer au régime, mais qui n'est pas ouvertement fasciste et qui n'a obtenu aucun appuis officiel, 1860 ouvre de très intéressantes perspectives. Le conflit entre « eux du dehors » et « nous Italiens » y prend une grande vigueur. On a remarqué que n'y apparaissent, comme adversaires de l'indépendance, ni les Bourbons de Naples, ni l'aristocratie sicilienne : les Suisses germanophones, contempteurs du catholicisme, esclaves d'une sauvage discipline sont les seuls adversaires des paysans puis de Garibaldi. Quant aux innombrables ennemis, ils sont tous ceux qui veulent éliminer la langue italienne, tous ceux qui n'ont pas laissé vivre l'Italie et contre lesquels il a fallu conquérir le droit à l'expression.

Conséquence de l'oppression, le silence devient, chez les Siciliens, une autre façon d'être, la seule réplique possible à l'adversité. Les paysans parlent peu et, durant les moments dramatiques, ils se taisent : les adieux de Carmenidu à sa femme consistent en un long champ contre champ presque muet ; lorsque les militaires tuent un enfant, personne, pas même la mère, ne manifeste sa douleur ; l'exécution des premiers otages se déroule sans un murmure, les soldats, avec leur marche cadencée, leurs ordres, leurs coups de feu assurant seuls le volume sonore ; d'autres otages sont encore désignés : l'extrême tension de cet épisode est entièrement concentrée sur le mouvement de la caméra qui passe sans arrêt, dans une sorte de valse affolée, d'un paysan à un autre. Jusqu'à l'explosion — d'ailleurs contrôlée et canalisée par le recours aux cantiques — qui suit le départ des Suisses, la communauté sicilienne s'exprime à travers son silence.

Quittant la sphère où la parole n'a pas sa place, Carmenidu tombe, sur le continent, au milieu du royaume du verbe. A Civitavecchia, une fois sorti du poste de police français, il découvre, à chaque coin de rue, des gens qui ne cessent de palabrer. Dans la charrette qui le mène à Livourne, dans le train, dans les maisons génoises où il est reçu, il se sent étourdi par le bruit des chants, des cris, des discours, des polémiques ; malgré l'exaspération dans laquelle le plonge cette perpétuelle agitation, il ne peut s'empêcher d'avouer : « Comme ils chantent bien les Piémontais ». Au moment où le départ des Mille est enfin annoncé, les réalisateurs utilisent un procédé inverse de celui auquel ils avaient eu recours pour le choix des otages : la caméra panoramique lentement sur une pièce dont tout le monde vient de sortir pour courir dans la rue ; tandis que l'oeil parcourt un espace


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vide, un bruit énorme, venu du dehors, éclate, s'amplifie et dure jusqu'au terme de la séquence.

J'ai insisté sur l'opposition silence-bruit dans la mesure où elle introduit deux séries importantes qui sont d'une part le contraste entre Nord et Sud, d'autre part la conquête de la parole par les gens du Sud. La première des deux chaînes est fondamentale ; elle constitue même une dominante du film, un des axes à partir desquels s'organise la signification. La photographie met en place et ordonne ce contraste. La Sicile apparaît toute blanche : immenses pans de roches calcaires, villages de pierre, larges étendues vides brûlées par le soleil, vues prises exclusivement en extérieur vers le milieu de la journée. Le Nord est, au contraire, le domaine du noir : vêtements sombres, lumières tamisées, pénombre des ruelles et des maisons, prédominance des scènes d'intérieur et des épisodes de nuit. Sur le continent, l'existence semble facile ; elle comporte de perpétuels échanges que facilitent les routes, le chemin de fer, la navigation. Les Siciliens vivent dans un milieu « naturel », c'est-à-dire qu'ils ne s'enferment pas, qu'ils vivent peu à l'intérieur des bâtiments, qu'ils se rencontrent en plein air ; les continentaux ont toujours un cadre artificiel, café ou salon, cercle ou bâtiment public et ils font de la moindre entrevue une véritable cérémonie.

Il serait fastidieux de continuer à recenser les multiples aspects du contrepoint ; l'opposition majeure est celle qui concerne la vie politique. Nous savons combien tout est simple au Sud : une attente, la liberté ; une foi, le christianisme. Le Nord s'absorbe dans d'interminables débats sur l'avenir de l'Italie ; de Civitavecchia à Gênes, Carmenidu rencontre chaque nuance de l'échiquier politique et les diverses solutions possibles lui sont tour à tour exposées. Un des interlocuteurs défend l'idée d'une confédération présidée par le pape : aucun sentiment religieux dans ce qui est une bonne combinaison politique. Bref, défend même l'idée d'une confédération présidée par le pape sans qu'aucun sentiment religieux entre dans ce qui est à ses yeux une bonne combinaison politique. Bref, d'une part le catholicisme n'est, au Nord, qu'une pièce de l'échiquier, d'autre part l'éventail des opinions y semble prodigieusement large.

Pour mieux prendre la mesure des contrastes, on peut les résumer dans un tableau auquel on joindra les adversaires, c'est-à-dire les Suisses :


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Siciliens Continentaux Suisses

Couleur Blanc Noir Noir

Accompagnement

sonore Silence Chants et bruits Tambour

Espace privilégié Extérieur Intérieur Extérieur

et intérieur

Rapport à l'espace Immobilité Mobilité Mobilité

Religion Catholicisme Éclectisme

Orientation politique Variée Réaction

Langue Sicilien Italien Allemand

Rapport aux étrangers Subordination Subordination

totale partielle Domination

On constate qu'il n'existe aucun paramètre commun aux Siciliens et aux continentaux, si ce n'est, partiellement, la mise en tutelle par les étrangers. En revanche, simlitudes ou points de contacts entre Suisses et Piémontais paraissent relativement nombreux. Isolé, le Sud est voué à l'écrasement ; il lui faut un allié qui possède les mêmes avantages que son adversaire. Nord et Sud sont ainsi montrés comme profondément étrangers l'un à l'autre et cependant relativement complémentaires. Carmenidu est pendant longtemps dominé par l'irritation que lui inspirent les continentaux ; il lui faudra les voir au combat, prêts à se sacrifier, pour leur pardonner leur façon d'être.

La Sicile souffre tant qu'elle ne parvient pas à se plaindre. Le Piémont qui dispose de forces variées et d'atouts considérables gâche ses chances en bavardant. Le lien se fera au travers de la lutte. Quittant Gênes avec les Mille, un des discoureurs de la veille constate que le temps des paroles est fini, que celui de l'action commence ; fédéralistes, républicains, monarchistes, partisans du pape oublient leurs querelles dès lors qu'ils ont suivi Garibaldi. La dernière partie du film est une longue évocation (près de 20 minutes) de la bataille de Calatafimi au cours de laquelle Piémontais et Picciotti, au coude à coude, écrasent les mercenaires. Le combat n'est pas rendu dans ses différentes phases ; il prend au contraire, sous l'apparente froideur d'une description militaire, une valeur symbolique. Les Suisses, qui ont dominé le début du film, sont désormais absents, ou ne subsistent qu'à l'état de traces : rythme des tambours, minuscule diagonale de fantassins opérant une lente translation vers l'avant de l'écran, canons un instant aperçus : l'armée adverse existe comme un danger potentiel


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face auquel les Italiens vont se définir. Garibaldiens et paysans ont formé, jusqu'au moment de l'affrontement, une masse impétueuse et chaotique, mêlant à sa marche cris, chansons et cantiques. La rencontre avec les Suisses transforme la foule en unité militaire et fait d'hommes qui se proclamaient auparavant Piémontais ou Siciliens de vrais Italiens. Au tambour suisse répond victorieusement le clairon ; contre l'ordre mécanique des Suisses, les Italiens inventent, peu à peu, le « désordre concerté » : dans le troupeau roulant, des lignes de force se dessinent et la caméra s'immobilise pour laisser apparaître, au centre d'un cadrage fixe, des directions convergentes tournées contre l'adversaire. Signe concret de l'unité, le drapeau tricolore surgit au premier plan ; il reparaîtra jusqu'au terme de la bataille, jusqu'à l'instant où les Siciliens, enfin libérés de leur silence, pourront crier que « l'Italie est faite ».

Quatrième thème politique, après le catholicisme, les paysans et la résistance aux pressions étrangères : le Risorgimento. La question est infiniment moins simple que les précédentes. Le jugement porté par les fascistes sur les luttes unitaires a beaucoup varié et, de son côté, le film comporte trop de nuances pour qu'on l'analyse du seul point de vue des doctrines officielles.

Les fascistes ont toujours hésité à prendre en compte, comme précédent historique, un Risorgimento qui mêlait inextricablement traditions libérales voire révolutionnaires et valeurs nationales. Longtemps, le régime évite de se trouver des ancêtres et il est très rare de découvrir, avant 1929, des allusions claires aux luttes pour l'unité 6 ; le passé italien est presque constamment ressenti comme une tradition encombrante dont il n'y a pas heu de garder la mémoire et la période antérieure à 1870 est incluse dans cette sorte de dédain 7. Vers la fin du premier decennio, un changement intervient ; comme à regret, le fascisme se place, timidement, dans le sillage du mouvement unitaire. En 1932, de Vecchi est chargé de diriger la Società Nazionale per la Storia del Risorgimento. Désignation significative : le choix d'un « quadrumvir » de 1922 donne du lustre à la fonction mais le titulaire,

6. Il n'y a pas de texte de Mussolini sur le Risorgimento entre 1922 et 1929 et ses discours ne comportent que des mentions vagues (cf. OEuvres, t. V, p. 229). Un des écrits les plus importants sur les « sources historiques » du fascisme est celui d'Antonio PAGANO, • Dalla rivoluzione francese alla rivoluzione fascista » (Politica, juin 1928) qui prend comme précédent à peu près unique la Révolution française et ne fait crédit au Risorgimento que de quelques intuitions (p. 214-215). Pour la critique du passé, cf. G. GENTILE, allocution du 27 novembre 1922 (Opère, t. III. p. 15).

7. Le seul vrai travail historique d'inspiration fasciste. L'Ilalia in camtno, de VOLPE (Milan, 1927), qui se présente comme une introduction à l'ère mussolinienne, consacre à peine une trentaine de pages au Risorgimento et n'étudie réellement que les années 1871-1914.


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absorbé par d'autres tâches, laisse à leur demi-sommeil les recherches sur le xixe siècle. Il est surprenant de constater qu'un régime soucieux de se donner une image de marque intellectuelle (qu'on pense aux fouilles, aux nombreuses collections de classiques, à YEnciclopedia, à la grande histoire de la première guerre mondiale) ait laissé comme une zone d'ombre autour du Risorgimento.

Le mouvement national du xixe siècle est d'abord ignoré ; le succès de la Storia d'Italia dal 1871 al 1915 dans laquelle, en 1928, Benedetto Croce présente le fascisme comme une rupture brutale avec une tradition séculaire inquiète le pouvoir. Sans jamais proposer une vue d'ensemble ni une interprétation cohérente du Risorgimento, les fascistes s'efforcent, vers 1980, d'annexer, au moins nominalement, les fondateurs de l'unité. De Vecchi définit, quasi officiellement étant donné ses fonctions, le Risorgimento comme « création de l'unité italienne et annonce de la révolution fasciste » ; l'historiographie fasciste dessine les grandes lignes d'une continuité qui, du Moyen Age au XXe siècle, prendrait pour relais la formation de l'unité 8. Dans un discours prononcé en juin 1932 (la seule de ses oeuvres où il aborde de front la question), Mussolini résume ce que le fascisme doit au Risorgimento : la reprise d'un effort longtemps impuissant, désormais invincible, pour surmonter les anciennes divisions ; la définition d'un idéal commun, l'unité et l'indépendance de la patrie ; la constitution, dans l'adversité, au travers des luttes et des épreuves, d'une volonté unifiée ; une transformation de la péninsule poursuivie jusqu'à l'heure présente 9.

Sur tous ces points, les réalisateurs de 1860 se trouvent en parfait accord avec le régime ; nous avons assez parlé de la découverte de l'union dans la lutte et de l'affrontement avec les forces hostiles — Suisses et puissances étrangères — pour ne pas avoir à y revenir. Précisons que, dans sa version originale, modifiée après 1945, le film souligne la continuité qui va du Risorgimento au fascisme : tandis que les Mille célèbrent leur victoire, les chemises noires, puis Mussolini, apparaissent en surimpression derrière les chemises rouges et c'est sur leur image que s'achève la projection.

8 Présentant à la Chambre les accords de Latran, le 14 mai 1929, MUSSOLINI tient déjà à réintégrer l'oeuvre des fondateurs de l'unité dans la tradition italienne (OEuvres, t. VIII, p. 38-41). Les deux historiens officiels du fascisme interviennent peu après. Dans un article de Politica sociale, « Risorgimento e fascimo i, GENTILE rattache le fascisme au Risorgimento (Opère, t. VIII, p. 116) ; il conclue : « Il fascismo e figlio del Risorgimento s (p. 120). La même année, Volpe ajoute à son livre une préface, qu'il présente comme une réfutation de Croce, et dans laquelle il cherche à montrer la continuité de la marche vers l'unité (p. XVI-XVII).

9. Inauguration de la statue d'Anita Garibaldi, 4 juin 1932 (OEuvres, t. IX, p. 153-157).


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Cette digression autour du fascisme a pu sembler longue : elle tendait à montrer que l'absence du Risorgimento sur les écrans, de 1922 à 1943, n'était pas le fruit du hasard et que 1860, comme Villajranca, ne pouvaient être produits à n'importe quelle date, mais seulement dans la courte période où le pouvoir se cherchait des représentants à travers le xixe siècle. Nous arrivons ainsi à une première proposition : le film historique serait, davantage que beaucoup d'autres, un film « situé », étroitement dépendant d'un contexte en dehors duquel il n'aurait pas de sens. Il serait, d'autre part, sous un vêtement d'emprunt, consacré d'abord et avant tout aux questions contemporaines ; par une voie détournée, il aborderait des thèmes d'actualité, prendrait position sur des conflits du moment ; en un mot, sa première caractéristique serait la retraduction, la « mise au présent » des événements passés.

Nous n'en avons d'ailleurs pas fini avec le Risorgimento. Sur un point au moins, fascistes et opposants au régime se sont généralement sentis d'accord : l'unité italienne a été le fait non des masses italiennes dans leur profondeur mais d'une petite minorité regroupant des aristocrates et des bourgeois 10. Garibaldi déclarait, au lendemain des événements, qu'il n'avait trouvé aucune aide parmi les ruraux n et son affirmation était reprise, amplifiée par les hommes politiques 12 aussi bien que par les historiens 13. Volpe résumait bien l'opinion courante en écrivant que, après la proclamation du royaume d'Italie, « l'étape la plus importante du Risorgimento était accomplie. Et cela par le travail d'une minorité peu nombreuse, composée de bourgeois, d'intellectuels, de quelques membres du patriciat, d'artisans » 14. 1860 se trouve, faut-il le souligner, en contradiction avec ce jugement presque unanime ; partant de l'expérience des paysans, de leurs souffrances, de leur besoin de liberté, négligeant les heurts sanglants qui ont opposé les

10. Rappel et discussion de ce point de vue dans E. ROTA, Questioni di Storia del Risorgimento, Milan, 1953, p. 19 sq.

11. GARIBALDI évoque ceux qui l'ont aidé; parmi eux, par un seul paysan : « Cotesta classe robusta e laboriosa appartiene ai pretri... E non v'è esempio d'aveme veduto uno tra i voluntari... Essi... sono i più effîcaci istrumenti del despotismo e del clero » (Memorie autobiografiche, Florence, 1888, p. 334, n. 1).

12. Ainsi CARDUCCI déclare-t-il au Sénat, le 17 décembre 1892 : c La rivoluzione e la nazione italiana l'hanno fatta la nobilità e la borghesia quella che io direi cittadinanza. Le plebi, intendo specialmente le masse rurali, non ebbeno parte nel nobile fatto : non potevano capirlo ; partegiarono più di una volta co' nostri nemici » (Opère, t. XI, p. 370).

13 N. RoDOLICO, II popolo agli inizi del Risorgimento nell' ltalia méridionale, 1798-1901, Florence, 1925, p. 256 sq.

14. Vltalia in Camino, p. 13. A ce propos, les fascistes n'ont jamais changé d'avis ; cf. PAGANO, p. 214, MUSSOLINI, OEuvres, t. VIII, p. 38-39, GENTILE, € L'originalità di Garibaldi » (Opère, t. VIII), p. 87. Dans le même sens, un opposant au fascisme, Don Sturzo, écrit : t La caractéristique du libéralisme du Risorgimento... réside dans ce fait qu'il exprima l'ensemble


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Garibaldiens aux Siciliens 15, le film s'attache à mêler, dans une entreprise commune, ruraux et citadins, travailleurs manuels et bourgeois, catholiques et agnostiques ; son orientation nettement interclassiste lui permet de gommer des conflits ou des luttes dont les fascistes admettent la réalité, au moins dans le passé. La « déviation » est doublement intéressante ; elle souligne d'abord l'absence de véritable contrôle intellectuel dans l'Italie de 1933 : il suffit de reprendre quelques thèmes très généraux de la propagande gouvernementale, comme la continuité historique ou la conquête de l'unité à travers le combat, pour pouvoir présenter une interprétation des événements qui ne répond pas à la version officielle. Au-delà, c'est le vague des « doctrines » fascistes qui apparaît nettement : l'histoire italienne n'est jamais sérieusement abordée, les théoriciens n'élaborent aucun schéma d'analyse pour rendre compte de l'ensemble des faits qui ont précédé l'unification de sorte qu'une grande marge d'appréciation personnelle est laissée à ceux qu'intéresse le Risorgimento.

1860 ne prétend pas « expliquer » l'unité italienne. Cependant, le film propose une « caractérisation », une « vision » de la période, relativement originale, en tout cas peu conforme aux idées des fascistes. Le film développe une sorte d'évolutionnisme social fondé sur la bonne volonté, l'activité menée en commun, l'entraide. Se demander si cette conception de l'expédition des Mille est « juste », « exacte » n'a guère de sens ; l'important est que 1860 apporte une idéologie cohérente, une certaine conception des rapports de classes et c'est par là que l'historien peut se sentir concerné.

Arrêtons-nous donc sur deux conclusions provisoires :

1° Le film historique, prenant comme base des événements passés, illustre des problèmes politiques contemporains ; il opère, de bout en bout, une translation vers le présent.

2° Davantage qu'une explication, il propose une caractérisation, une vue globale de la période choisie.

des aspirations effectives d'une élite, qui pouvait se dire la classe dirigeante d'alors > (L'Italie et le fascisme, traduction française, 1927, p. 7) ; le même auteur insiste sur les réserves de la bourgeoisie moyenne et des paysans face à l'oeuvre unitaire (p. 8-9). 15. Je n'évoque cet aspect de la question que pour l'avoir entendu développer par des spécialistes de l'histoire italienne au cours de débats sur 1860. H s'agit d'un anachronisme caractérisé. L'historiographie des années 30 ignore complètement les représailles exercées par les Garibaldiens contre les paysans qui avaient partagé des terres (< Questo aspetto délia spedizione dei Mille non è stato mai studiato e analizzato » note Gramsci, II Risorgimento, Quademi, IV, 103). Les réalisateurs du film n'avaient aucun moyen de découvrir par eux-mêmes une opposition que les érudits passaient sous silence et qui n'allait être étudiée qu'après 19S0 (cf. BRANCATO, La dittatura garibaldina nel Mezzogiomo e in Sicttia, 1965). Combien de fois les historiens jugent-ils un film de 1930 en fonction des recherches de 1970 ?


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Nous aurons à reprendre et à vérifier ces propositions initiales.

Il était indispensable de replacer le film dans son contexte, mais les hypothèses auxquelles on aboutit en effectuant ce travail semblent un peu minces ; elles sont la faiblesse, le manque de profondeur de tout ce qui se limite à une simple analyse de contenu : le film est mis à plat, approximativement expliqué et, cependant, on sent qu'il y a, plus loin, autre chose à découvrir. Établir une homologie de fonctionnement entre un instrument d'expression idéologique et une formation sociale, montrer qu'ils s'éclairent l'un par l'autre n'est pas très intéressant : le même évoque nécessairement le même. Il faudrait maintenant aller au-delà de ce qui est directement lisible et chercher non ce que le film veut exprimer mais ce qu'il dit, à travers l'ensemble des moyens d'expression qu'il met en oeuvre, ou encore partir non de l'ensemble de la réalisation cinématographique mais des systèmes de signification qui la constituent pour dégager les messages latents.

On devine l'objection qui va poindre : est-ce là une préoccupation d'historien ? La recherche des structures signifiantes ne relève-t-elle pas d'autres disciplines et ne déborde-t-elle pas largement le champ de l'histoire ? Dans la mesure où les étiquettes ont encore un sens, il faut donc commencer par préciser ce qui s'intègre à l'enquête historique. Le nombre des combinaisons signifiantes qu'on peut déceler dans les films est relativement restreint : en dresser l'inventaire, en déterminer les lois d'organisation et de transformation constitue un premier ordre de recherches qui n'est pas proprement historique puisque les structures repérables sont théoriquement « intemporelles » et représentent l'élément de base de l'ensemble des films narratifs. En revanche, la prédominance, dans une occurrence précise, d'une combinaison déterminée, l'articulation des différentes structures, le développement de structures secondaires à partir de la structure fondamentale, en un mot l'architecture d'un groupe de films, ou d'un film, ou encore d'un fragment prélevé sur un film relèvent d'une contingence unique dont la définition est la tâche de l'historien. Établir des catégories applicables à toute la production cinématographique, ou tenter d'éclairer des manifestations localisées et spécifiques : le partage est clair, il ne prête pas à équivoque. Pourtant, les deux démarches, tout en s'orientant vers des directions différentes, ont un aspect commun qui est la mise à jour de modèles de construction ; si les historiens


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ne veulent pas se contenter de suivre passivement le « récit filmique », ils semblent ne pas avoir d'autre solution que d étudier les systèmes signifiants utilisés pour les films dont ils ont à rendre compte.

La méfiance qui entoure ce type de recherche n'a pas seulement des fondements théoriques : elle tient également à des raisons objectives et matérielles ; l'analyse filmique suppose un patient et fastidieux travail de découpage alors que la transcription du « récit » suppose simplement un peu de mémoire. Proposer au lecteur de cet article un relevé complet des plans de 1860 serait d'ailleurs excessif ; sans aller aussi loin, il est indispensable de partir d'un échantillon pour que la discussion parte de bases claires et mesurables. La séquence choisie, retenue à cause de sa brièveté qui la fera paraître moins ennuyeuse, marque le terme de l'investissement du village par les Suisses ; les soldats ont d'abord arrêté le prêtre et fouillé le presbytère qui se trouve dans la plaine ; les paysans se sont réfugiés dans l'agglomération principale, située en montagne, mais les militaires les ont repérés.

Mouve-,a Échelle ment Description Mouvement Fond n ,

du plan de la du plan dans le plan sonore u

caméra

1A Plan d'ensemble 0 Plan très cadré, Des paysans Cris 20 "

arbre à gauche, entrent dans bâtiment à droi- le champ en te, ouverture au courant et fond vont vers le

fond

1B id. Pano de La caméra dé- 0 Suite, 5 "

gauche à couvre une ran- shuntée

droite gée de soldats alignés

2 A Plan moyen 0 Le capitaine et Les deux offi- Les 6 "

un officier occu- entrent dans officiers pent tout l'écran le champ par parlent en

le devant de allemand

l'écran et

marchent vers

le fond

2 B Plan moyen 0 Des soldats id., 3 "

entrent à puis

droite et ca- sonnerie chent les offi- de clairon ciers


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Mouvej^0 Échelle ment Description Mouvement Fond D .

du plan de la du plan dans le plan sonore u e

caméra

3 A Plan moyen 0 Un groupe de 0 Cris 4"

paysans immo- faibles

biles occupe la gauche de l'écran

3 B Plan d'ensemble Pano de Ligne de soldats 0 id. 2 "

gauche à se découpant hodroite rizontalement sur le ciel

4 Plan d'ensemble 0 Diagonale de 0 Une voix 3 "

soldats barrant ordonne

l'écran, du bas à aux paygauche

paygauche le sans de

haut à droite se rendre

5 Plan d'ensemble 0 Tête et buste Le paysan Fin de 2 "

d'un paysan te- laisse tomber l'ordre nant un pistolet la main qui a le pistolet

6 Plan américain 0 Fondu enchaîné Un soldat lie Bruit 3"

sur le même, les les poignets de pas

mains derrière le du paysan

dos

7 Plan américain 0 Un groupe de Les paysans id. 4"

paysans, les partent vers

mains liées, en- le fond cadré par des soldats

Envisagée sous l'angle du « récit », cette phase de la répression s'organise selon un schéma ternaire classique : 1) les paysans s'arment ; 2) l'armée les encercle ; 3) ils se rendent. Le plan n° 1 met en place les défenseurs ; il semble conçu et organisé du point de vue des villageois qui vont prendre position derrière les bâtiments ; la durée exceptionnelle du plan (il occupe presque deux tiers de la séquence) paraît renforcer une telle interprétation. Mais le travail de la caméra contredit cette première lecture. La translation opérée à la fin du plan 1 renverse totalement la perspective ; le regard des paysans sur leur propre action se trouve annulé et remplacé par celui des Suisses. Le plan 2, intervenant tout de suite après 1 B, précise la signification de ce fragment : les villageois n'ont pas un instant cessé de se trouver dans la ligne de mire du capitaine. L'articulation des plans 1-2 se retrouve dans les plans 3-4, avec une insistance qui ne doit rien au


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hasard : présentation des villageois armés, inversion du point de vue, retour de l'initiative au seul acteur réel, l'officier (représenté au plan 4 par la parole transmise en son nom). En apparence, l'épisode fournit les éléments d'un combat et l'analyse faite à partir de l'enchaînement narratif ne peut que présenter tour à tour les deux adversaires. Dès qu'on prend en compte la structuration des images, on arrive à une conclusion différente : les paysans sont traités, de bout en bout, comme des objets livrés au caprice des militaires ; en ce sens, le plan 7 achève le plan 1 A interrompu : les villageois, toujours canalisés et encadrés, ne peuvent que quitter le champ pour s'évanouir au fond de l'écran.

L'exemple suffit pour montrer ce qui distingue le résumé de l'intrigue ou le recensement des thèmes dominants de l'attention portée à la constitution du sujet par l'enchaînement des images. L'exposé du scénario tend à unifier le film, à le présenter comme une continuité ; or la question prioritaire est de savoir qui est le « narrateur » de chaque séquence, ce qui permettra, ensuite, de voir quels sont les angles de vue qui se combinent sur l'ensemble de la réalisation.

Les auteurs de 1860 ont assuré qu'ils voulaient évoquer l'expérience de l'un des plus humbles parmi les Mille et la présence de Carmenidu paraît constituer l'élément unificateur du film. Pourtant, si on reprend la bande à son début, on y découvre un autre système narratif. Trois cartons, évoquant le règne des Bourbons, l'insurrection manquée de Palerme et la répression ouvrent 1860 sur un contexte qui n'est pas celui du village. Les images suivantes n'annoncent aucun moment du film : la répression est exercée par des lanciers alors que le reste de la réalisation présente uniquement des fantassins ; les paysages, les maisons en ruine, les arbres brûlés, les prisonniers n'ont rien à voir avec ce qui viendra ultérieurement sur l'écran. Cette séquence est faite de stéréotypes, c'est-à-dire d'images fortement codées qui veulent dire chacune, de manière relativement abstraite, sans relation avec un contexte particulier : violence, ruine, oppression. Nous avons déjà étudié les scènes de répression dans le village et nous avons noté qu'elles étaient caractérisées par un jeu très mobile de la caméra ; au contraire, le prologue est un montage court de plans séparés par des coupes sèches. On est donc devant une sorte d'avertissement adressé directement par les réalisateurs aux spectateurs et supposant une forte connivence entre eux pour l'interprétation des photogrammes.

En simplifiant, nous trouvons trois « narrateurs » principaux : les auteurs, qui dévoilent tout de suite leur intervention, les Suisses que nous avons repérés dans la séquence analysée en détail, enfin Carme-


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nidu. Quelle est la sphère de chacun d'eux, et quels rapports se nouent entre ces diverses sphères ? Contrairement aux apparences, la présence de Carmenidu sur l'écran ne suffit pas à faire de lui le narrateur. Prenons la séquence montrant le Sicilien en train d'écouter les conversations de rue à Gênes : les plans sont rigoureusement construits suivant un triangle dont Carmenidu occupe l'angle supérieur ; mais l'espace proprement cinématographique — mouvements des personnages, échanges de paroles — se trouve concentré au premier plan, tandis que le berger, immobile à l'arrière-plan se trouve relégué dans une situation d'exclusion. L'ensemble des séquences à caractère politique obéissent au même modèle, Carmenidu y figurant toujours comme un accessoire. Ce genre de scènes est marqué par un très fort usage de stéréotypes ; chaque personnage y correspond à un « type », c'està-dire à une image conventionnelle : le républicain avec son visage buriné et son large chapeau ; le partisan du pape grassouillet et onctueux, etc. ; les propos tenus par chacun ne font que compléter ce que la silhouette ou le costume laissent pressentir ; la caméra bouge peu, le montage se réduit à un champ contre champ qui distribue les tours de parole. Bref, il s'agit de séquences pour initiés, discrètement ironiques (les points de vue exprimés sont imperceptiblement décalés, ils évoquent des choix ou des options qui sont dépassés à la veille de l'expédition des Mille) qui constituent autant de messages directs des réalisateurs aux spectateurs avertis. La majeure partie du séjour de Carmenidu sur le continent est remplie de scènes convenues, exigeant, pour être compréhensibles, une très bonne connaissance des idées admises sur l'équipée garibaldienne. Durant la longue séquence finale, celle de Calatafimi, on distingue deux types de plans, correspondant à deux points de vue différents ; ceux qui évoquent l'affrontement avec les Suisses sont pris des rangs italiens et rendent compte des hésitations, de la peur, du désir de fuite puis de la volonté de résistance des Mille ; en revanche, une série d'autres photographies, cadrées à mipente, et prises en plan fixe, intègrent les positions suisses établies au fond et les Italiens placés au premier plan : scandant les préliminaires de la rencontre, cette série marque l'intervention directe des auteurs dans le développement du final.

Nous ne reviendrons pas sur les passages vus par les mercenaires : il s'agit de tout ce qui concerne la répression dans le village. Quant aux séquences transmises par Carmenidu, elles semblent nettement caractérisées : longueur exceptionnelle des plans, insistance sur les détails, continuité du thème assurant un enchaînement rigoureux d'un photo-


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gramme au suivant. Un exemple suffira à préciser comment fonctionne ce regard : il s'agit du trajet en mer effectué par le jeune Sicilien quand il se dirige vers Civitavecchia ; la séquence, étalée sur 1' 40" comprend seulement quatre plans, dont le premier occupe 35", ce qui représente une durée exceptionnelle dans le film ; la caméra s'attarde sur la mer, sur la barque, sur le rameur : la vision de Carmenidu est sûre mais étroite et sans perspectives ; sur le continent, elle révèle les particularités des gens du Nord ; dans la bataille, elle enregistre ce qui est signe de danger ou d'espoir mais jamais elle n'introduit autre chose que la perception de l'instant.

Les trois narrateurs principaux s'ignorent ; leurs visions ne se raccordent pas, il n'existe pas d'intersection entre leurs sphères d'intérêt. Si l'on fait abstraction de la logique globale du récit, imaginée par le spectateur qui par habitude, par besoin de découvrir une cohérence interne au film, établit de lui-même une synthèse, on isole sans peine des unités détachables et autosuffisantes. Les auteurs de 1860 étaient persuadés qu'ils opéraient une coupe sociale à travers l'Italie du xrxe siècle, qu'ils montraient également les paysans et les bourgeois, qu'ils donnaient vie à la rencontre de deux classes sociales. L'étude du montage et du travail de la caméra amène à une conclusion différente ; le traitement appliqué aux deux groupes suffit à les distinguer ; sous une apparence d'unité et de continuité, le film utilise des représentations codées qui séparent deux publics : celui qui s'en tiendra au déroulement des faits et celui qui s'attachera aux allusions.

Nouvelle proposition, avancée timidement et sous bénéfice d'inventaire : le film historique est un genre très fortement codé ; davantage que beaucoup d'autres réalisations, il utilise des références culturelles qui le rendent partiellement hermétique 16. Les allusions peuvent être discrètes : elles n'en délimitent pas moins des plages autonomes dont l'intelligence appartient aux seuls initiés.

Si l'on admet provisoirement cette hypothèse, une autre question apparaît : quel est le statut du récit ? comment s'articule-t-il, compte tenu des éléments référentiels ? On peut essayer de répondre en appliquant au film un schéma actantiel, c'est-à-dire en étudiant les rôles fondamentaux distribués au long de la réalisation et en déterminant à quelle sphère (Faction ils appartiennent. En systématisant et en resserrant les analyses de Propp sur les contes, on arrive à distribuer les

16. Le film t à prétexte historique » est lui aussi fondé sur des références, mais il s'agit alors d'événements très connus qui sont repris et montrés dans leurs moindres détails. Les allusions du film historique, discrètes, insaisissables sans connaissances préalables ne donnent jamais lieu à un développement.

18


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fonctions (= domaines d'action) présentes dans la majorité des constructions narratives entre un nombre très réduit d'actants 17 ; on distingue le mandateur qui désigne l'objet à chercher, le héros chargé de la quête, l'objet, l'auxiliaire de la recherche, l'adversaire, le bénéficiaire. Si l'on tente d'introduire cette série dans 1860, on trouve à la fois des applications faciles (l'objet est la liberté, l'adversaire l'étranger, le bénéficiaire l'Italie) et des impossibilités puisqu'il n'y a ni mandateur (à l'initiative de qui l'action est-elle entreprise ?), ni héros (le groupe italien ne se définit que très tardivement, non comme héros mais comme ensemble hétérogène), ni auxiliaire. Pour parler autrement, le but et l'obstacle apparaissent mais les étapes pour y accéder demeurent obscures. Ajoutons que le schéma actantiel est utilisable pour un sousensemble, celui qui touche à Carmenidu (le mandateur = le Padre ; le héros = Carmenidu ; les auxiliaires = ceux qui l'aident dans son voyage, etc.) : le film historique n'échappe pas au modèle actantiel, mais celui-ci fonctionne de manière incomplète et seulement pour des parties limitées de la réalisation 18 ; le film, étant saturé d'allusions codées et de références se développe sans obéir à une construction narrative achevée.

Nous arrivons à une quatrième proposition : le film historique ignore l'éventail de base des rôles possibles et néglige un nombre important des diverses fonctions dont l'agencement constitue le fond de la plupart des récits. L'hypothèse est assez claire pour qu'on s'attache à la vérifier par une comparaison avec un autre- film, Il Brigante di Tacca del Lupo 19. Il s'agit d'une expédition menée par des bersaglieri qui chassent les partisans des Bourbons, dans le Basilicate, en 1863. La « mise au présent » (c'est-à-dire la transposition des problèmes qui se posent dans l'Italie de 1950) est très évidente, qu'il s'agisse de la coupure entre Nord et Sud, du poids de l'appareil d'État, de l'influence prépondérante des notables, de l'isolement du monde paysan. En revanche, on trouve peu de stéréotypes : militaires, paysans, bourgeois, horsla-loi ne répondent à aucun modèle daté, ne tiennent pas de discours codé ; le Risorgimento se résume à une sorte de cadre vague évoquant, très schématiquement, une situation troublée (qui pourrait, à quelques

17. Les actants, définis par l'accomplissement de certaines fonctiins, sont des modèles théoriques qui prennent figure à travers des personnages ; ils peuvent se multiplier (par exemple s'il y a plusieurs adversaires) ou se confondre (par exemple si le héros est le bénéficiaire).

18 L'ensemble du modèle proposé ici s'applique parfaitement à Naissance d'une nation ; dans ce cas, la délimitation des schémas actantiels et de leur domaine d'application est spécialement utile pour faire ressortir la portée politique du film.

19 1932. Production Cinès*Lux-Rovere Film. Réalisation P. Cermi. interprète principal A. Nazzari ; durée, 1 h 20.


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corrections près, être celle de 1944-1946). Quant au modèle actantiel, il s'adapte parfaitement bien et l'on n'a aucune peine à repérer les actants ou à faire le relevé des fonctions. Le parallèle entre deux films, consacrés à la même période, dans des milieux voisins, révèle une différence marquante : quand le récit structure l'ensemble de la réalisation, les références culturelles sont à peu près éliminées ; le film narratif n'est que très partiellement un film historique.

Il reste encore un point à éclaircir, toujours en partant de 1860 : quels sont les éléments moteurs de l'action, ou des actions qui se croisent dans le film. L'analyse séquentielle a montré la place centrale faite au capitaine ; le sous-ensemble Carmenidu s'édifie à partir de l'intervention du « Padre » ; pendant le séjour du berger à Gênes, un homme, Crispi concentre l'attention et semble précipiter l'expédition. Pourtant, ces hommes ne « font » pas les événements ; ils se bornent à résumer, par leur présence, une sphère déterminée. Le prêtre s'intègre à la communauté dont il n'est que le porte parole et la caméra le prend au milieu des paysans, simple élément parmi d'autres. Le capitaine intervient, au terme de chaque initiative de l'armée, pour consacrer, par son entrée, le triomphe des soldats ; dans la séquence analysée en détail et dans plusieurs autres passages, il sort de la masse des mercenaires et il y est peu après replongé, par un mouvement de la caméra ou par une avancée dans le champ des soldats. Voix de l'armée, le capitaine n'a, de lui-même, aucun pouvoir : l'investissement du village, les exécutions, leur arrêt, le départ brusque lui sont imposés du dehors, de Palerme, siège d'une autorité mystérieuse et lointaine dont on ne saura jamais rien. Crispi, de son côté, figure comme écho, comme intermédiaire entre le peuple, présent à l'écran, et le domaine inconnu où se prennent les décisions ; l'origine de l'expédition, les obstacles auxquels elle se heurte, les appuis qu'elle rencontre demeurent inconnus. Que le spectateur soit ou non au courant de la trame des événements, il en est réduit à considérer 1860 comme une scène sur laquelle se déroulent des événements dont le sens est donné ailleurs et dont les protagonistes, quel que soit leur rang, ne sont que des exécutants.

L'aménagement d'une zone d'ombre, le maintien d'une sorte de vide entre ce qui apparaît et ce qui doit être deviné constituent-ils une caractéristique du film historique ? Il faudrait, pour répondre, analyser toute la série choisie (Risorgimento) et faire des sondages dans d'autres séries. La comparaison qui suit n'est donc pas une preuve, mais un moyen de préciser l'hypothèse. Elle porte sur un autre film


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consacré aux années de formation du royaume d'Italie, Senso 20. Je passe sur la « mise au présent » qui tient une place très importante mais que je n'ai pas la place de développer 21. Le film évoque les derniers mois de la domination autrichienne en Vénerie ; à travers l'héroïne, la comtesse Livia Serpieri, il privilégie le point de vue de l'aristocratie, mais, dans la mesure où Livia est absorbée par une intrigue sentimentale, il dédouble sans cesse le regard, qui est tantôt celui du personnage principal, tantôt celui des auteurs. Les références sont ici beaucoup plus subtiles que dans 1860 : dès que la narration est prise en compte par les réalisateurs, l'aventure de Livia se trouve replacée dans un cadre visuel qui est celui du théâtre de Verdi et de la peinture « tachiste » 22. On saisit peut-être mieux, à travers cet exemple, quelle est la fonction structurante des rappels, qu'ils soient historiques comme dans 1860, ou culturels comme dans Senso ; les références interviennent comme autant de signes conventionnels évoquant une époque ; elles ne sont pas des « preuves » mais des indications déchiffrables dont le spectateur perçoit d'autant plus facilement la portée qu'il est plus complètement initié.

Pleine d'allusions, l'image provoque sans cesse la complicité du spectateur. Au contraire, le déroulement de l'action accuse un flottement manifeste ; à des titres différents, mais suivant un parti pris identique, Senso et 1860 reposent sur une sorte de vide aménagé Littéralement, le contexte historique qui sert d'arrière-plan à l'aventure de Livia, et qui la conditionne entièrement est incompréhensible. Le film s'articule autour de la bataille de Custozza ; les détails de la mise en ordre des troupes, dans un minuscule secteur, sont retracés avec une minutie qui rend l'ensemble encore moins clair — sauf quand on a déjà la clé des événements. Pourquoi les Italiens courent-ils audevant d'un combat qui leur sera fatal ? Pourquoi l'officier autrichien s'enfuit-il quand son armée est victorieuse ? Pourquoi la déroute italienne est-elle le prélude d'un grand succès diplomatique ? Pourquoi, en définitive, les vainqueurs sont-ils les vaincus ? Non seulement les

20. 1954. Production Lux fiim. Scénario de L. Visconti et S. Cecchi d'Amico. Réalisation de L. Visconti. Caméra, Aldo et Krasker. Montage, M. Serandrei ; Musique d'A. Bruckner. Interprètes principaux, A. Vali et F. Granger. Durée, 1 h 55.

21. Fin d'une période d'occupation étrangère et de collaboration. Les paritsans s'organisent, réunissent de l'argent et des armes ; ils sont prêts à se soulever, mais l'armée italienne, redoutant le désordre, les empêche d'agir (l'allusion est tellement limpide que la censure a fait couper l'entrevue entre La Marmora et les partisans). Les collaborateurs ménagent leur conversion et s'intègrent déjà aux cadres du royaume.

22 SADOUL a établi une liste de correspondances entre Senso et les oeuvres tachistes (Lettres françaises, n* 606, 9 février 1956) ; on en trouverait beaucoup d'autres et il faudrait étudier complètement le cadre théâtral.


CLIO A L'ECRAN 277

personnages sont pris dans un enchaînement de circonstances qui les dépasse, mais l'ensemble des données présentées à l'écran est incomplet, voire inexplicable; les choix s'opèrent ailleurs, dans un univers qui n'est pas même évoqué ; l'histoire, si elle a une logique, la trouve hors de ce qui peut être montré.

Partant d'un très petit choix de films, nous arrivons à cinq propositions qui pourraient servir non pas à définir le film historique mais à fixer un cadre pour des études ultérieures :

1° le film historique « met au présent » des événements passés et, par là acquiert une très forte coloration politique ;

2° il emploie systématiquement des stéréotypes et des images codées et il impose aux spectateurs une très forte participation ;

3° il présente des faits cohérents mais laisse planer, derrière les données perceptibles, une incertitude qui suppose la possibilité d'explications extérieures ;

4° s'il ne comporte pas d'explication, il propose une vue générale sur la tonalité, sur les caractères dominants d'une époque ou d'une situation ;

5° enfin il se plie très imparfaitement à un schéma actantiel.

En admettant que ce schéma soit accepté, on demandera à quoi il peut servir. D'abord, à faire sortir les historiens de l'empirisme qui caractérise trop souvent leur attitude en face du cinéma. Un modèle n'est qu'un cadre théorique permettant de systématiser l'analyse et n'a aucune signification par lui-même ; celui-ci permet de ne pas se demander si le « récit » présenté par tel ou tel film est bien conforme à « la réalité historique ».

La formalisation, qui serait stérile si elle avait pour seul objet de distribuer des étiquettes, permet de poser des questions nouvelles. Prenons ce qu'on pourrait appeler le « mirage 1870 » : un très grand nombre de films se déroulent dans les dernières décennies du xrx" siècle. On voit bien que cette époque est parée d'un charme mystérieux parce qu'elle évoque la dernière étape avant le capitalisme industriel, l'impérialisme et les guerres mondiales. Mais a-t-on le droit, sous prétexte de respecter la chronologie, de mélanger le western et le Risorgimento, les évocations de l'Angleterre victorienne et celles du Second Empire, Mayerling et les tsars ? Les critères dégagés plus haut inter-


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viennent ici ; ils permettent de départager les films, en séries différentes, depuis les variations nostalgiques sur Sissi jusqu'aux réalisations qui prennent le passé comme contrepoint au présent.

Le film historique n'est pas, redisons-le, un travail d'historien. Pourquoi suppose-t-il une part d'indétermination, le report des causes réelles vers un ailleurs absent de l'écran ? N'est-il pas impossible de reprendre, en se servant des images, le système d'imputations causales et d'enchaînements consécutifs qui fait le fond de l'explication historique telle que nous la connaissons actuellement ? Le cinéma apporte une rencontre de l'événement plus sensible que discursive ; mais l'histoire, y compris celle des cinéastes, n'a pas encore rompu avec le discours ; le film historique porterait donc le poids de l'histoire écrite, il serait partagé entre l'exposé narratif et l'appréhension visuelle.

Cette hypothèse aiderait à comprendre le très faible développement du cinéma historique proprement dit : des films qui exigent du spectateur de fortes connaissances antérieures et réclament de lui une complicité active risquent de lasser le grand public. A cela s'ajoute une intense coloration politique — et l'on entre ici dans un domaine particulièrement important pour l'étude des mentalités. Il Brigante offre les caractéristiques d'un bon western ; le Risorgimento aurait dû, logiquement, servir de cadre à un grand nombre de films d'aventures : on constate, au contraire, que celui dont nous parlons est isolé et que les cinéastes italiens préfèrent créer une sous-classe autonome du western plutôt que de remuer le souvenir de l'unité. Le fait n'est pas unique ; Naissance d'une Nation, le film historique par excellence, répondant à tous les critères que nous avons dégagés, est lui aussi une exception : le cinéma américain fuit la guerre de Sécession, comme le cinéma français évite la Révolution. Pourquoi des événements que les historiens jugent essentiels dans la vie de certains peuples sont-ils ignorés par les réalisateurs ? Les producteurs — ceux qui financent les films — ont-ils peur de compromettre leurs rentrées en déchaînant les passions ? La masse des spectateurs est-elle indifférente à des polémiques qui passionnent les seuls intellectuels ? Parmi les cinq caractéristiques que nous avons retenues, quelles sont celles qui provoquent les plus fortes résistances dans le public ? L'article s'arrête au moment où il bute sur les deux problèmes majeurs du cinéma, ceux dont on oublie toujours de parler, la production et la distribution.

Pierre SORLTN, Université de Paris-Vincennes.


MELANGES

L'ORMÉE DE BORDEAUX

Comme la Fronde tout entière, l'Onnée de Bordeaux, qui en est le dernier sursaut provincial, a été le lieu des affrontements jamais innocents de l'historiographie. Le XK 8 siècle y trouvait une preuve supplémentaire des instincts aveugles et sanguinaires du peuple, lorsque, livré à lui-même, il subvertit l'ordre social. Plus sérieusement, les travaux récents ont proposé trois lectures du phénomène. L'Onnée, pour Boris Porchnev, est « une sorte de Commune », et 1652 annonce à la fois 1793 et 1871 *. Le gouvernement républicain et démocratique que Bordeaux s'est donné exprime en fait, par son idéologie radicale, ce qui est la signification même de la Fronde, signification trop souvent occultée ou dénaturée ailleurs par les prudences ou les traditions bourgeoises. L'Onnée n'est marginale qu'en apparence puisque partout la Fronde met la République à l'ordre du jour. Bien loin de cette Ormée résolument anti-monarchique et qui montrait la voie à une révolution bourgeoise anticipée d'un siècle et demi, Ernst H. Kossmann a décrit un mouvement petit-bourgeois, timoré et bénin, bien plus municipal que républicain, pétri de contradictions et finalement déchiré entre des terroristes sans idéal et des idéalistes sans pouvoir 3. Pour lui, l'Ormée reste finalement impénétrable parce qu'elle associe les contraires, l'agressivité et la timidité, le pouvoir et l'impuissance, les haines durables et le soin de la paix. Petite-bourgeoisie et petit idéal la caractérisent dans sa générosité mais aussi ses incertitudes. Pour d'autres, l'Ormée est surtout article d'importation, la seule tentative peut-être d'imitation de la révolution anglaise. Les ormistes, du moins une fraction d'entre eux, en même temps qu'ils recherchaient l'alliance de Cromwell, empruntaient largement à l'idéologie niveleuse. Les agents anglais tiennent souvent la plume, et les rebelles du bord de la Garonne retrouvent les accents, voire les formules et les expressions, des radicaux des bords de la Tamise 3. S.A. Westrich * a voulu reprendre le dossier dans son entier, ce qui l'autorise à proposer une vision nouvelle de l'événement bordelais.

1. B. PORCHNEV, Les Soulèvements populaires en Fronce de 1623 à 1648, Paris, S.E.V.P.E.N.,

1963, p. 518-520. 2 H.R. KOSSMANN, La Fronde, Leiden, Universitaire Pers Leiden, 1954, p. 245-258.

3. H.N. BRAILSPORD, The Levellers and the English Révolution, London, 1961, et O. LUTAUD, Les Niveleurs, Cromwell et la République, Julliard, coll. < Archives >, 1967, p. 249-274.

4. Sal Alczander WESTRICH, The Ormie of Bordeaux. A Révolution during the Fronde, Baltimore and London, The Johns Hopkins University Press, 1972, x + 160 p. Une traduction par J. Cavignac vient de paraître à Bordeaux (Cahiers de l'I.A.E.S., n* 3, 1973, 282 pages polygraphiées).


280 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Dans un premier chapitre il met en place le Bordeaux d'avant l'Ormée. Le récit est classique, proche de celui de Kossmann ou de la récente Histoire de Bordeaux 5, situant les deux premières Frondes bordelaises, celle qui conduit, après moults épisodes, de la révolte du Parlement en l'été 1648 aux concessions de Mazarin en décembre 1649 et celle qui, commencée avec le refuge des princes dans la ville, en juin 1650, s'achève la même année par le traité du 28 septembre et l'entrée du Roi le 5 octobre. Mais, au-delà de l'événement, S.A. Westrich décrit les tensions fondamentales qui serviront de toile de fond, et parfois de clé, aux conflits de 1652. Pour lui la société bordelaise de la mi-xvn 6 siècle est une société bloquée : le Parlement se ferme aux négociants, la Jurade aux petits marchands et aux artisans, les maîtrises aux compagnons. De là frustrations et amertumes, de là aussi l'origine des rancoeurs entre la robe et la marchandise. Dès lors se comprend mieux le profil original des alliances politiques bordelaises jusqu'en 1650, d'un côté le gouverneur et la Jurade, forts de l'appui des troupes de la province et de la milice municipale, de l'autre le Parlement et le menu peuple unis dans leur commune hostilité à un pouvoir qui réduit les gages et durcit l'impôt et à une élite marchande qui rêve de direction urbaine et fait enchérir les denrées. L'alliance ne se rompt qu'après la seconde Fronde, lorsque le Parlement devient à son tour l'oppresseur fiscal et que la peur sociale lui fait choisir le front des notables. Mais dès avant, sans direction ni volonté autonomes, le peuple bordelais a déjà pris confusément conscience de sa force dans la rue. La chronologie des séditions urbaines est maintenant claire : 1627, 1631, après des rumeurs quant à l'établissement de la gabelle ; mai 1635, à la suite de la création d'un impôt d'un écu sur chaque fût de vin ; juin 1635, temps de la peur et de la répression ; mars 1643, afin d'empêcher à Blaye le départ d'un bateau chargé de grains ; août 1648, en pleine Fronde parlementaire, pour le même motif, interdire les sorties de blé vers l'Espagne. La pression fiscale et les chertés rendent compte de cette conjoncture dense d'émotions populaires mais à Bordeaux, grâce à l'Ormée, la doléance anti-fiscale et la crainte de la disette aboutissent plus loin qu'ailleurs à une révolution urbaine.

S.A. Westrich en décrit avec précision les différentes péripéties. Après avoir rappelé les origines du mouvement, désigné par le lieu de ses premières assemblées, au début de 1651 (une plate-forme plantée d'ormeaux près de Sainte-Eulalie), il s'attache à la série de heurts, de plus en plus violents, qui opposent, après la défaite d'Agen et le départ de Condé pour Paris en mars 1652, les ormistes aux parlementaires et aux « bons bourgeois ». L'auteur donne là une chronologie définitive, situant les manifestations de foule et les engagements armés entre militants de l'Ormée et militants du Chapeau Rouge, le quartier des officiers et des riches négociants. Malgré le rapprochement entre le Parlement et les marchands, l'Ormée sort triomphante de l'affrontement du 25 juin qui lui assure, au prix d'une soixantaine de tués, la maîtrise de la cité. Toutefois le meilleur du livre n'est peut-être pas là, mais dans l'éclairage qui pour la première fois est donné sur la sociologie du mouvement. L'échantillon d'ormistes identifiés est faible par rapport au

5 Bordeaux de 1453 à 1715, sous la direction de R. BOUTRUCHE, Histoire de Bordeaux, tome IV, Bordeaux, 1966, p. 333-345 (chapitre rédigé par F. LOIRETTE).


L'ORMEE DE BORDEAUX 281

total de ceux qui agissent dans les moments décisifs, les 3 000 participants de la première assemblée ou les 3 000 assaillants du Chapeau Rouge le 25 juin. 124 ormistes reconnus, c'est évidemment peu, moins du vingtième de l'effectif, mais ce sont là les « leaders » de ces foules de compagnons et d'apprentis, de domestiques et de garçons de boutique, de marins et de paysans réfugiés dans la ville qui mènent les actions de masse. La spécificité de la direction politique de l'Ormée ressort avec clarté d'une comparaison avec les membres des Cent-et-Trente, assemblée représentative de la notabilité urbaine puisqu'y siègent à la demande du Parlement ou de la Jurade, tous ceux qui comptent dans la ville. D'un côté donc environ cent trente ormistes, de l'autre une centaine de membres des Cent-et-Trente du printemps 1649. Première conclusion, les deux milieux ne se recoupent guère : seulement cinq ormistes, quatre marchands et un avocat, ont fait partie des Cent-et-Trente. Seconde différence, le poids respectif des officiers, des marchands et des artisans :

Ormistes Cent-et-Trente

(en %) (en %)

Écuyers 6,4 1,3

Officiers et avocats 29 70,8 Clercs et

Professions libérales 8,2 4,1

Marchands 36,2 23,2

Artisans 19,3 —

A la domination de marchandise et de l'artisanat répond le poids écrasant de l'office et de la judicature et la totale absence de la boutique ou de l'atelier. Mais les pourcentages ne disent pas tout l'écart social qui existe entre les deux milieux. Les hommes de robe, par exemple, ne sont pas les mêmes de part et d'autre : l'immense majorité des 52 des Cent-et-Trente est faite par 7 conseillers et 39 avocats au Parlement ; pour les ormistes, sur 36, aucun conseiller au Parlement, seulement 5 avocats et surtout des officiers inférieurs, notaires, procureurs, huissiers. De même, les marchands ne se situent pas à un même niveau économique, seulement une poignée de ceux de l'Ormée ont une fortune brillante et de grosses affaires. L'Ormée ne recrute donc que peu dans l'oligarchie urbaine, et quelques notables ralliements, ceux d'un président de la Cour des aides, de quelques nobles ou de riches négociants comme Truchon ou Mercier, ne doivent pas masquer l'assise fondamentalement petite-bourgeoise de la direction du mouvement. Le conflit entre l'Ormée et le Chapeau Rouge a d'évidence un fondement social, il s'alimente aussi à des frustrations collectives. Pour les tester on peut retenir, avec S. A. Westrich, un indice sûr : l'appartenance à la bourgeoisie. L'inscription sur le < Livre des Bourgeois de Bordeaux » suppose en effet honorabilité et aisance, puisqu'il faut posséder une maison valant au moins 1 500 livres. Sur la centaine de membres des Cent-et-Trente de 1649, 80 % sont bourgeois de la ville, pour les 130 ormistes 40 % ne le sont pas. Et ceux qui le sont, le sont depuis peu, ainsi que l'attestent les dates d'inscription :


282 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

Ormistes Cent-et-Trente

avant 1600 27 2 47,5%

entre 1601 et 1635 32 % 45 %

à partir de 1636 41% 7,5 %

Près de la moitié des bourgeois des Cent-et-Trente ont été inscrits avant 1600, plus de 40 % de ceux de l'Ormée l'ont été après 1635, voire pour une minorité après la Fronde. Bourgeois de fraîche date ou citoyens impuissants à franchir le pas, les dirigeants de l'Ormée ne s'identifient guère à ces familles installées dans les charges, la richesse et la bourgeoisie depuis plus d'un demi-siècle 6.

S. A. Westrich analyse ensuite les pratiques de l'Ormée au pouvoir. Quelques points, très neufs, méritent de retenir l'attention, et tout d'abord les moyens de la puissance politique. La stratégie de l'Ormée est double : prendre contrôle des anciennes institutions urbaines, installer, pour les doubler, ses propres organes de pouvoir. Successivement les ormistes s'emparent de la Bourse, du Conseil de Guerre, de la Chambre de Direction qui depuis sa création par le Parlement en 1649 a la charge des affaires financières, du corps électoral de la Jurade, et par là de la Jurade elle-même. Parallèlement, l'Ormée met en place de nouveaux organismes, la Chambre de l'Ormée, assemblée d'environ cinq cents membres qui décide de l'orientation générale, la Chambre de Trente, à la fois pouvoir exécutif, tribunal politique et conseil militaire, la Chambre de Douze, chargée des affaires privées et en fait de la défense des ormistes et de leurs intérêts individuels dans tout conflit les opposant à l'oligarchie urbaine. Cette construction institutionnelle, qui ôte au Parlement l'essentiel de ses pouvoirs, retrouve les deux aspirations fondamentales du mouvement : l'indispensable souveraineté de l'assemblée populaire, la nécessaire protection de la communauté et de ses membres. Le pivot de cette organisation est à coup sûr le contrôle de la justice et de la force armée, que ce soit la milice épurée ou les compagnies de gardes nouvellement formées. A la fin de 1652, lorsque la situation militaire se dégrade et que les complots contre l'Ormée se multiplient, la domination politique glisse à une forme de terreur. Les victimes sont clairement désignées : les officiers, surtout ceux du Parlement, les agents du fisc royal, les gros marchands. Pour les briser, les moyens sont divers. 8 officiers du Parlement sont arrêtés, 26 expulsés et une trentaine ont fui la ville, frappés par des contributions forcées ou le séquestre de leurs biens ; en août 1653, il ne restera qu'une dizaine de parlementaires dans Bordeaux. Les négociants, menacés, arrêtés ou bannis eux aussi, souffrent en plus des interdictions d'exportation et des pressions de la Chambre de Douze qui soutient contre eux petits marchands et artisans. A la sensibilité égalitaire de l'Ormée, évidente dans certaines décisions de la Chambre de Douze telle que la réduc6.

réduc6. pourcentages des deux tableaux ont été calculés à partir des listes données par S. A. WESTRICH, I Members of the Oranée », p. 142-147 et • Members of the Cent-et-Trente », p. 148-130.


L'ORMEE DE BORDEAUX 283

tion d'un quart de toutes les rentes en janvier 1653, s'ajoute la peur de l'écrasement pour tendre les énergies et les institutions vers la répression. L'an II se profile derrière cette terreur de boutiquiers et d'artisans, qui ont le souci populaire du bas prix mais aussi celui de la hiérarchie entre maîtres et compagnons, et qui occupent, parfois avec profit, le terrain que les notables ont cédé par force ou par effroi. Est-ce dire que le devenir nécessaire de l'Ormée était une république démocratique ? Reprenant la démonstration de P.A. Knachel 7, S.A. Westrich montre que les éléments d'idéologie républicaine sont dans l'Ormée plus le fait de la force des choses que de l'audace des idées. La traduction de l'c Agreement of the people >, dans sa version de mai 1649, que l'agent anglais Sexby fait adopter 8 n'est qu'un bien tardif et fort illusoire gage destiné à Cromwell et au « Stade Council * lors de la demande d'aide d'avril 1853. Mais les prudences exigeantes de Cromwell, ainsi que son refus des thèses niveleuses, et l'hostilité de Conti, sensible aux réticences d'une fraction de l'Ormée, laisseront le projet sans conclusion.

La défaite est dès lors inévitable, et dans une ville où l'Ormée doit faire face à la disette menaçante, à la détresse financière et aux complots sans cesse renaissants, les notables ressaisissent le pouvoir. Le 19 juillet 1653, une assemblée demande la négociation ; le 25, une députation bordelaise rencontre les généraux royaux ; le 27, les conditions de Mazarin sont acceptées ; le 2 août, Conti quitte la ville ; le 3 août, les troupes royales y font leur entrée. Le régime révolutionnaire n'est plus, mais son esprit est si tenace que seuls en viendront à bout la répression (quelques exécutions et peut-être trois cents bannissements), la grande revanche des possédants reprenant leurs biens et leurs rentes et le retour du Parlement en novembre 1654. Au terme d'une enquête probe et minutieuse, appuyée sur les libelles, les pamphlets, les correspondances, mais aussi, pour la première fois peut-être, sur les archives municipales et départementales, en particulier la série notariale E3, S. A. Westrich dessine une interprétation d'ensemble de l'Ormée qui souligne l'impasse politique dans laquelle se trouvait ce qu'on peut appeler, au risque d'anachronisme, la sans-culotterie frondeuse de Bordeaux. Le combat contre la Couronne nécessitait le maintien de l'alliance avec le Parlement mais obligeait en conséquence à abandonner l'espoir de briser la domination de l'oligarchie urbaine, inversement la lutte contre le Parlement ne pouvait avoir de chance de réussir qu'une fois faite la paix avec le roi, mais celle-ci eût entraîné la rupture avec le seul allié de l'Ormée, Condé. Menant jusqu'au bout les deux combats, l'Ormée acceptait de n'en pouvoir gagner aucun et devenait une rébellion sans issue en même temps qu'une révolution sans espérance.

Roger CHABTTER, Université de Paris I.

7. P.A. KNACHEL, England and the Fronde. The impact of the English civil war and Révolution on France, Ithaca, 1967, chap. vu.

8. Traduction de ce « Mayday Agreement > par O. LUTAUD in Annales, E.S.C., mai-juin 1962, p. 501-516, et texte de l'adaptation française in O. LUTAUD, Les Niveleurs, Cromwell et la République, op. cit., p. 251-258.


LA FONDATION DE L'ÉCOLE MILITAIRE ET MADAME DE POMPADOUR

Pierre de Nolhac, se proposant d'écrire sur Louis XV et M" de Pompadour ! un livre couvrant la période où la marquise fut effectivement la maîtresse du roi, avant de ne devenir qu'une amie dévouée, s'était interdit d'aborder l'étude de son rôle politique faute de connaître sa correspondance éparse dans diverses publications ou collections privées. Il estimait que plusieurs lettres de la favorite, dont on connaissait l'existence, mais qui n'étaient pas encore accessibles, se substitueraient utilement à la documentation apocryphe utilisée jusque-là. Ce n'est qu'après avoir pris connaissance de ces lettres adressées au duc de Choiseul (alors comte de Stainville), au contrôleur des Finances Bertin, au duc d'Aiguillon, au duc de Mirepoix, ambassadeur à Londres, qu'il se considéra en mesure d'exposer le rôle tenu par la marquise dans la grande politique de la France.

Il entreprit alors son travail sous le titre : La Politique de Madame de Pompadour, qu'il lui fallut bientôt abandonner pour celui de Madame de Pompadour et la politique, le sujet indiqué, apparemment justifié par la tradition courante, s'étant évanoui à mesure que se poursuivait l'enquête.

On a attribué, expliquait-il, à l'intervention de la marquise l'alliance autrichienne, la guerre de Sept ans, et jusqu'à la suppression des jésuites. En réalité... elle n'a rien dirigé dans les décisions importantes de Louis XV et de ses ministres. Mais comme elle s'est trouvée mêlée à beaucoup d'affaires, et informée de presque toutes, comme le roi s'est servi chaque jour de son dévouement et de son action féminine, comme elle a été puissante dans les choix et dans les disgrâces, son rôle reste d'un vif intérêt et mérite d'être exposé dans son détail...

Au premier chapitre de ce livre, chapitre réservé à l'initiation politique de la favorite (devenue, si l'on ose dire, < honoraire » depuis 1751) 2, Pierre de Nolhac a très justement noté l'influence exercée sur elle par M"" de Maintenon, tenant le rôle de l'amie nécessaire et de bon conseil d'un grand roi :

1. Ouvrage antérieur à Madame de Pompadour et la politique (Calmann-Lévy, 1928).

2. « Le roi ne l'a touchée depuis trois ans », disait en octobre 17S4 le comte d'Argenson, cité par les Goncourt, dans leur volume consacré à Af" de Pompadour.

Cf. également : P. DE NOLHAC, op. cit., p. 17. € Entre Louis XV et Madame de Pompadour, il n'y avait plus alors que les tièdes orages de l'amitié. Depuis un an déjà, la triomphatrice de Fontenoy avait renoncé aux prérogatives de l'amour. »


L'ECOLE MILITAIRE ET MADAME DE POMPADOVR 285

« Le voisinage de la maison de Saint-Cyr, que fréquentaient les dames de la cour, lui suggère des idées et des exemples. Elle s'intéresse passionnément aux Mémoires de la vie de Mme de Maintenon, que va publier La Beaumelle, et elle s'inscrira parmi les premiers souscripteurs. Elle trouvera dans cette biographie mainte leçon précieuse à recueillir. Son projet d'École militaire pour la jeune noblesse sans fortune lui a été inspiré par Saint-Cyr... »

Sur ce dernier point l'auteur, à l'ordinaire si soucieux d'exactitude, n'a malheureusement fait que confirmer une erreur commise, à la suite des Goncourt, dans son précédent volume : Louis XV et M" de Pompadour, quand il écrivait :

Cest le temps... où elle étudie avec le plus d'ardeur les transformations et les embellissements de Paris, et cet établissement de l'École militaire dont l'organisation, longuement préparée par elle entre le roi et Pâris-Duverney, doit être une des gloires du règne.

Son projet, ... l'organisation longuement préaprée par elle... L'attribution à la marquise de cette création politico-sociale que fut l'École militaire, à l'examen sérieux des faits, n'est pas plus justifiée que celles des autres grandes affaires politiques du règne. Le projet de création d'une école militaire, était ancien. Il avait eu pour premier auteur au xvr 8 siècle, le fameux huguenot breton François de la Noue, dit « Bras de fer ». Au xvn* siècle il avait connu des réalisations éphémères, sur lesquelles nous n'insisterons pas. Sous sa dernière forme, il datait du premier quart du xvin* siècle, où Antoine Paris, le grand Paris, l'aîné des quatre frères, avait présenté au duc de Bourbon, en 1725, un mémoire complet sur ce sujet, que les circonstances n'avaient pas permis de réaliser.

L'idée fut reprise, en 1748, par Joseph Pâris-Duverney, qui en renouvela la conception et en assura l'exécution avec une ardeur et une opiniâtreté inlassables, y consacrant la plus grande part de son activité, pendant les vingt dernières années de sa longue vie.

La marquise de Pompadour a été mêlée à cette affaire plus qu'aux autres grandes affaires de l'État, où on lui a prêté, par ignorance, un rôle important. Mais elle n'en a pas eu l'initiative, et son action s'est bornée à une entremise soutenue et incontestablement efficace, entre Pâris-Duverney, auteur et réalisateur du projet, et le roi Louis XV, auquel elle transmettait les mémoires de son correspondant. Elle a entendu tirer parti de ses interventions pour sa gloire personnelle, jusqu'à se persuader que l'idée même de l'entreprise lui revenait (ce qui était une usurpation pure et simple), et à organiser toute une propagande dans ce sens, comme la suite le démontrera.

Créatrice de l'École militaire ! « Quelle femme à sa place ne serait tentée d'y prétendre ? > consentait Pierre de Nolhac, avec un excès d'indulgence. Cette fois encore, cependant, ce qu'il appelait « la tradition courante » se trouvait en défaut.

Certes il y avait, à la cour et ailleurs, des personnages bien placés pour « savoir le dessous des cartes » : le duc de Luynes, le marquis d'Argenson, frère du comte, ministre de la Guerre, Voltaire, Choiseul, par exemple.

C'est ainsi que dans ses Mémoires, à la date du 28 janvier 1751, le duc de Luynes notait :


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L'édit pour la création des cinq cents gentilshommes, parut il y a deux ou trois jours ; il a pour titre Création d'une école royale militaire. Ce projet avait été formé dès 1718 (sic) ; ce fut l'aîné des quatre frères Paris qui le présenta à M. le duc d'Orléans. Le système de Law, qui vint à paraître presque dans le même moment, occupa tout entière l'attention de la Régence et le projet de l'École militaire fut remis à un autre temps. Le Sr Pâris-Duverney, rempli de la même idée que son frère aîné donna en 1725 (sic) des mémoires sur la même affaire au duc de Bourbon...

Au mois de décembre 1750, dans son Journal 3 le marquis d'Argenson consignait ceci :

L'on va établir dans l'île des Cygnes un grand bâtiment pour y loger cinq cents gentilshommes à qui l'on apprendra les exercices militaires pour les rendre capables de servir... Cest M. Duvemey qui en entreprend les moyens de finance... On crée cela à l'exemple de l'établissement de Saint-Cyr pour les filles. Cependant l'on sait que l'établissement de Saint-Cyr n'est bon à rien, il n'en résulte que des bégueules qu'on ne saurait marier dans leurs campagnes, ou qui font enrager leurs maris... *.

Pour sa part, Voltaire écrivait, des Délices, le 26 juillet 1756, à PârisDuverney :

Vous vous êtes fait une carrière nouvelle de gloire par cette institution qu'on doit à vos soins et qui sera une grande époque dans l'histoire du siècle présent. Votre nom ne sera pas oublié 5.

Enfin Choiseul, le 27 novembre 1768, faisant visiter l'École militaire au roi Christian VII de Danemark, lui présentait l'intendant de l'Hôtel en lui disant : « Sire, voici M. Duverney à qui nous devons cet établissement > 6.

Ce que savaient, entre autres, ces grands personnages, beaucoup de gens ne l'ignoraient pas, et le disaient ailleurs que dans leurs journaux intimes ou leurs correspondances privées.

Mais que pouvait la véracité de leurs informations contre les puissants moyens de la propagande semi-officielle, ou officieuse, en France et à l'étranger? En particulier ces articles que Mme de Pompadour écrivait ellemême et faisait envoyer à la Gazette de Hollande comme en témoigne ce billet au comte d'Argenson :

Je prie Monsieur le Comte de faire retarder de huit jours l'article de l'École militaire à mettre dans la Gazette. J'ai à lui parler à ce sujet. Je souhaite à Monsieur le Comte un bon dîner et encore meilleur appétit 7.

Vers le même temps elle écrivait à la comtesse de Liitzelbourg :

Je vous vois bien contente de 1 edit que le roi a donné pour anoblir les militaires. Vous le seriez bien davantage de celui qui va paraître pour l'établissement de cinq cents gentilshommes que Sa Majesté fera élever dans l'Art militaire. Cet établissement est d'autant plus beau, que Sa Majesté y travaille depuis un an et

3. Mémoires du duc de Luynes, t. Il, p. 7 (28 janvier 1751).

4. Journal, décembre 1750.

5. OEuvres complètes, t. 36 : Correspondance, 26 juillet 1756. Hachette, 1869.

6. Robert LAULAN, • Visites royales et princières a l'École militaire, sous l'Ancien Régime >, Revue historique de l'armée, août 1963.

7. Ministère des Affaires étrangères, Correspondance de Hollande, 1751.


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que ses ministres n'y ont nulle part, et ne l'ont su que lorsqu'il a arrangé tout à sa fantaisie, ce qui a été à la fin du voyage de Fontainebleau. Je vous enverrai l'édit d'abord qu'il aura été imprimé 8.

L'affirmation selon laquelle les ministres n'avaient eu aucune part à l'exécution du projet, est une imposture particulièrement audacieuse, puisque celui-ci avait été présenté au roi un an auparavant, le 11 janvier 1750, par Pâris-Duverney, et que le 25 avril de la même année, le véritable auteur du dit projet, avait adressé les quatre premiers de ses seize mémoires sur la question qui le passionnait, à son très cher ami, le marquis de Puysieulx, ministre des Affaires étrangères, constamment consulté par lui. Il se proposait, le surlendemain à Versailles, d'en entretenir le comte d'Argenson, chargé de la Guerre, et, en novembre 1750, ainsi qu'on le verra plus loin, dans l'exposé chronologique des faits, tous les ministres furent vus successivement par lui, au cours du séjour du roi à Fontainebleau, où se décida le succès de l'affaire.

Mais après avoir exercé « le gouvernement des grâces et le commandement des plaisirs », dont elle était lasse, la favorite honoraire tenait à donner l'impression qu'elle était tournée maintenant vers les grandes affaires, traitées dans l'intimité entre elle et le roi.

La légende, créée et entretenue par elle, a si bien prévalu sur la réalité, qu'en dépit des efforts de quelques historiens notables du xix? siècle pour rétablir les faits dans leur vérité, nombre de personnes, aujourd'hui encore, quand on évoque devant elles les origines de l'École militaire, prennent un air entendu pour avancer en souriant le nom de la marquise de Pompadour.

Le plus surprenant, toutefois, c'est que des militaires se soient employés eux-mêmes à propager cette légende, estimée sans doute piquante : la création par une favorite, amie des arts et du luxe, d'un établissement martial naturellement évocateur de vie austère et rude. L'un d'eux a même cru nécessaire de mêler quelques polissonneries à son récit pour en corser l'effet. Voici ce qu'on trouve dans un petit volume intitulé, sérieusement, Esquisses historiques, psychologiques et critiques [!] sur Varmée française 9, dédié par l'auteur, un nommé, Joachim Ambert, au général baron Ambert, (qui mourut au xrx" siècle après cinquante années de grade de général) :

Approuvé le projet, approuvé petite bien-aimée, puisque vous le voulez absolument, dit le roi à la marquise de Pompadour. Et la marquise prit le papier que venait de signer l'amant royal et l'amant la baisa, et il murmura dans les dentelles de sa maîtresse : « Petite folle 1 ».

Cétait au mois de janvier 1751, la marquise chiquenauda le roi avec le papier signé ; ils folâtrèrent, se prirent et se reprirent mille fois en jouant la feuille volante, qui mille fois entre deux baisers faillit se déchirer. Heureusement un long entr'acte succéda à une longue caresse, et le papier roula sous leurs pieds enlacés. C'était ledit par lequel le roi Louis XV créait l'École militaire. Le lendemain les courtisans répétaient à l'envi que le roi avait daigné agréer le noble projet dû aux soins généreux de la protectrice des Lettres et des arts. Les gens d'esprit parlèrent de Mars, de Cupidon, et de Minerve... Telle fut la fondation de l'École militaire.

8. Bibliothèque de l'École des Beaux-Arts, Paris : Documents sur l'Ecole militaire.

9. Bruxelles, Librairie militaire, 1840.


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Cette prétendue « chose vue », qui ne pourrait avoir été observée que par le trou d'une serrure, a été contée dans le ton d'une certaine littérature licencieuse du xvm 6 siècle. Elle manque de références, parce que l'usage n'était pas à l'époque, de citer ses sources. En eût-il été autrement, l'auteur aurait sans doute invoqué les Mémoires de Madame du Hausset, femme de chambre de Mme de Pompadour, qui prétendait avoir été bien placée, dans son petit cabinet, pour tout voir et tout entendre. Mais, comme on sait, il s'agit-là de mémoires apocryphes attribués à Sénac de Meilhan.

De cette scène de la signature de l'édit de création de l'École militaire, le duc de Luynes, dans ses Mémoires, nous a donné une version toute simple, et certainement plus près de l'authenticité, celle-ci : « Hier soir, après la conversation avec Madame Louise 10, le roi travailla avec M. d'Argenson. Le roi dit le soir qu'il venait de signer l'édit pour l'établissement des cinq cents gentilshommes, dont j'ai parlé à la fin de l'année dernière » n. Ajoutons, si besoin est, que ce document conservé aux Archives nationales, dans le carton K. 149 (Carton des rois), est d'un format et d'un nombre de pages ne prêtant pas aux agaceries amoureuses (surtout avec une favorite à la retraite, ou presque).

Et voyons maintenant le déroulement des faits dans leur rigueur. Au mois de juin 1748, le prévôt des Marchands et les échevins de Paris, obtinîent du roi Louis XV la permission de lui élever dans tel quartier de sa capitale à sa convenance, « un témoignage du zèle, de l'amour et de la reconnaissance de ses peuples ». Bouchardon fut chargé de l'exécution de sa statue, et Lenormant de Toumehem, directeur général des Bâtiments du roi, invita, non seulement les architectes en renom, mais tous les Parisiens à proposer, ou même à composer, des projets de places. Il n'y en eut pas moins de quatre-vingt-dix. Mais la question de l'emplacement présentait des difficultés, en raison du très grand nombre d'expropriations nécessaires dans le quartier populeux envisagé du Pont-Neuf, et des prétentions exorbitantes du prince de Conti.

Comme les choses traînaient en longueur, Pâris-Duvemey, d'accord avec le contrôleur général des Finances Machault d'Arnouville, ami de Mm 8 de Pompadour, profita de la circonstance pour proposer au roi le projet de Collège académique qui avait été présenté au duc de Bourbon, par son aîné, Antoine Paris, en 1725. « Sire, avait dit Mme Pompadour, cette jeune école sera le berceau de la gloire placée à côté de l'Hôtel des Invalides, qui en est la retraite et le tombeau. » On devait lire dans L'État militaire de 1758 :

Le double but de cette école est de récompenser les services des pères en rendant les enfants dignes de leur succéder. Elle est placée à côté de l'Hôtel des Invalides comme pour ranimer nos anciens guerriers et égayer la fin de leur carrière par la vue consolante de ces jeunes élèves, leur espérance et la nôtre.

10. La Carmélite de Saint-Denis, dernière fille du roi. il. Mémoires, t. 11, p. 7 (23 janvier 1751).


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Le 11 janvier 1750, Pâris-Duverney remettait à Louis XV un mémoire sur l'Utilité de rétablissement d'un collège académique pour la jeune noblesse de France (premier des seize mémoires consacrés à la création de l'École militaire), où cet ancien munitionnaire aux armées, riche d'expérience financière (et passionné aussi pour l'agriculture car il fut, en 1761, l'un des premiers membres de la Société royale d'Agriculture), exposait ses idées révolutionnaires sur la rénovation de l'enseignement en France 12.

« On se plaint, disait-il d'entrée de jeu, que l'éducation de la noblesse se sente encore parmi nous de la grossièreté des temps barbares... ». Aussi déplorait-il qu'il y eût à Paris un nombre excessif de collèges formant des sujets pour l'Église et les cloîtres, et bons tout au plus pour la grammaire, la médecine ancienne et la jurisprudence romaine ; alors que la guerre de terre et de mer, la politique, les finances, la police, le commerce extérieur, la magistrature, nécessitaient autant de spécialisations dans l'étude, en raison des connaissances que ces sciences exigeaient maintenant. On abusait, à son avis, du principe selon lequel, en tout genre, la nouveauté a quelque chose de dangereux.

La conséquence c'est que la noblesse, qui avait besoin d'une excellente éducation, n'en recevait qu'une très négligée. Sept ou huit années étaient consacrées à apprendre péniblement les éléments et les principes que trois ou quatre années de séjour dans le monde faisaient oublier. Les préceptorats, où ces programmes insuffisants pouvaient être amendés, manquaient du précieux stimulant de l'émulation, ne convenaient qu'aux gens riches, et se trouvaient interdits à la noblesse pauvre, « réduite au simple nécessaire pour vivre, manquant même souvent du nécessaire, passant sa vie dans le fond des campagnes, craignant de donner la vie, ou regrettant de l'avoir donnée... Convenait-il que des officiers continuassent à savoir tout juste monter à cheval et à faire des armes ? ».

Le remède, selon lui, consistait à rassembler dès l'âge de sept ou huit ans cinq cents gentilshommes dans une maison royale, qui serait un collège rénové quant aux études, et une excellente académie militaire, formant le coeur, l'esprit et le corps. On y enseignerait les langues mortes et vivantes, la religion, la morale, le droit public, l'histoire et la géographie, les mathématiques, la fortification, l'artillerie, la marine, la politique et la police du gouvernement intérieur (c'est-à-dire l'administration). On y pratiquerait aussi ce que nous appelons Torientation professionnelle. Cette école-pilote, comme on dirait maintenant, ne manquerait pas d'avoir sur l'opinion publique une grande influence : elle serait imitée en province. Ainsi, les procédés d'éducation désuets, « qui faisaient la honte d'un siècle éclairé, seraient rapidement rénovés. Les Moscovites, regardés il y a trente ans comme de vrais barbares, n'avaient-ils pas commencé par là ? ».

Se défendant d'entrer dans le détail, l'auteur du mémoire renvoyait pour le surplus au projet qui avait été remis par son aîné, Antoine Paris, et dont on retrouverait certainement les pièces dans le cabinet de M. de Saint12.

Saint12. nat. MM.656, Premier établissement de l'Hôtel de l'Ecole royale militaire. Registre des différents mémoires présentés avant et après cet établissement. Mémoire n° 1, 11 janvier 1750 ; et K.149, passim.

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Forentin 13, ministre de la Maison du roi. Études, administration, finances, construction avec les plans, tout y avait été prévu.

Louis XV ordonna de rechercher le projet d'Antoine Paris, et de son côté, Mme de Pompadour écrivit, le 4 avril 1750 à Duverney :

...J'ai demandé au petit Saint [le comte de Saint-Forentin], mon cher nigau, les papiers concernant l'établissement des gentilshommes. Il m'a dit qu'il était sûr de les avoir rendus au grand Paris, que malgré cela il les avait fait chercher et ne les avait pas trouvé. Mandés-moy s'il faut les demander à Montmartel car j'imagine que s'est lui qui les a. Le roy a très grande envie d'effectuer le projet. Il veut auparavent savoir ce qu'il faut de fond pour cette maison, afin qu'elle ne puisse jamais être défaite, et S.M. ne veut pas de fonds extraordinaires pour le bâtiment contant que cela sera pris sur les revenus, attendu que le nombre d'écoliers ne sera rempli qu'au bout de dix ans. Arrangés vous en conséquence, cher nigau, et soyés bien sûr de ma tendre amitié pour vous.

Le projet du grand Paris ne put être retrouvé à ce moment. Il ne le fut que le 10 janvier 1751, quelques jours avant la promulgation de l'édit de création, et Pâris-Duverney dut, en conséquence, établir un plan « nouveau et tout différent », ce qui n'était pas pour gêner beaucoup cet esprit fertile. Ce détail, soit dit en passant, infirme ce qu'écrivait dans son Journal secret, à la date du 12 janvier 1751, le marquis d'Argenson : « Il (Pâris-Duverney), a trouvé ce projet dans les papiers de feu son frère, l'aîné des Paris ». Quand on les offrit à Duverney, il ne fut même pas curieux d'en prendre connaissance.

Encouragé par la lettre de Mme de Pompadour, il se mit à l'oeuvre avec cette ardeur impatiente dont il avouait à Bernis qu'il en montrait beaucoup « dans les choses qui contribuent à la gloire du roi et au bien de la nation ».

Le 22 avril 1750 il envoyait à son ami le marquis de Sillery de Puysieulx (ancien maréchal-de-camp, devenu ministre des Affaires étrangères), un des deux exemplaires d'un second mémoire (le premier exemplaire calligraphié étant toujours destiné au roi), mémoire plus détaillé modifiant le précédent, dont l'objet lui avait semblé, à la réflexion, un pas vaste. Il avait critiqué en général les vices de l'éducation de la noblesse, qui se trouvait en état d'en recevoir une, et dépeint le malheur de celle qui languit dans l'indigence et ne peut en recevoir aucune. C'est à cette seconde catégorie qu'il fallait se limiter et particulièrement aux candidats à la carrière des armes et à la diplomatie ; à l'exclusion de ceux qui se destinaient à la magistrature et à l'Église. Le meilleur modèle à imiter lui paraissait l'École des Cadets de Saint-Pétersbourg, établissement purement militaire, fondé en 1732 par le feld-maréchal Burcklandt Christophe, comte de Munich, premier ministre russe sous le règne de la tsarine Anna Pétrovna u.

Ce deuxième mémoire, que quatorze autres devaient suivre dans l'année, fut envoyé avec un mémoire annexe secret destiné au roi, daté du 24 avril

13. Louis Phélypaux, comte de Saint-Florentin, duc de la Vrillère, pour qui fut composée cette épitapbe satirique :

Ci-gît un petit homme à l'air assez commun, Ayant porté trois noms et n'en laissant aucun.

14. Archives nat. Carton K.149 Mémoire n" 2 (22 avril 1750).


L'ECOLE MILITAIRE ET MADAME DE POMPADOUR 291

1750. L'auteur y faisait valoir des arguments de nature à impressionner un souverain jaloux de son autorité, aux prises avec les prétentions opposées de son clergé et de sa magistrature. Il s'agissait en fait d'élever des sujets

capables, dociles, dévoués, remplis de zèle, des sujets reconnaissants surtout. En supposant des dispositions encore moins favorables de la part du clergé et des magistrats, quel moyen plus facile pourrait-on imaginer de s'opposer à leurs vaines prétentions que de balancer, ou pour mieux dire d'anéantir, leur authorité prétendue par l'établissement d'un corps de noblesse entièrement dévoué au Roy... ? Celui-ci par cette institution deviendra le Père de la plus belle et de la meilleure partie de ses sujets : ce sera sans doute un des plus beaux monuments de sa gloire, ce ne sera peut-être pas le moindre trait de sa politique 15.

Ce projet, venant après l'édit de novembre 1749, qui accordait la noblesse aux militaires que leurs services et leurs grades en rendaient dignes, ne pouvait que recevoir l'approbation des deux membres du conseil des ministres, Machault parce qu'il combattait les privilèges du clergé, d'Argenson parce qu'il était hostile aux parlements.

La nouvelle institution, créée pour cinq cents gentilshommes pauvres, faisant preuve de cent ans de noblesse, et fils de militaires ayant servi, ou se trouvant encore sous les armes (d'où seraient seulement exclus les contrefaits, les estropiés, ou les êtres mal constitués), fonctionnerait dans un vaste hôtel dont la construction serait mise au concours. Les concurrents établiraient leurs plans d'après un mémoire circonstancié, en tendant vers une noble simplicité. On s'inspirerait, à bien des égards, du modèle voisin des Invalides.

Le programme d'études serait dressé après consultations de savants. L'allemand paraissait indispensable, ainsi que le latin qui était la langue des traités et facilitait l'intelligence de l'italien. En seconde ligne viendraient l'anglais et l'espagnol. Les élèves étudieraient la géographie et l'histoire ; la géométrie et la trigonométrie ; puis la fortification, la marine, l'artillerie ; le droit public et privé ; les ordonnances militaires, l'hippologie. Ils feraient naturellement de l'équitation et de l'escrime, apprendraient la danse, qui assure la grâce du corps, et la musique.

Pâris-Duverney terminait ce mémoire, qui donnait dans ses grandes lignes le plan de la future institution, par un aperçu de la question financière, d'importance essentielle à tous égards, et particulièrement aux yeux du roi. Pour fonder le nouvel établissement à perpétuité et le rendre inébranlable, il n ensivageait qu'un simple droit sur les cartes à jouer, faisant l'objet d'un mémoire particulier M. Il demandait l'aliénation à perpétuité de ce droit sur les cartes par l'édit de création. Loin d'indisposer le public, ce droit — affirmait-il, emporté par l'ardeur démonstrative — deviendrait un objet de respect. Il permettrait même de soutenir les cadets à leur sortie du collège, pendant qu'ils débuteraient dans les grades inférieurs des troupes, ou dans les bureaux des Affaires étrangères. Une décoration, portée à la boutonnière de la veste avec ruban de couleur, leur rappellerait les bontés du roi en les maintenant dans le devoir.

15. Archives nat. Carton K.149 Mémoire n' 3 (24 avril 1750).

16. Arch. nat. Carton K.149, pièce 161.


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Ce mémoire détaillé du 22 avril 1750, accompagné d'un mémoire complémentaire, fort bref, datée du 24 avril, du mémoire secret, de même date, et d'un mémoire sur le collège des Cadets de Saint-Pétersbourg, fut adressé à M™ 1 de Pompadour. Dans la lettre d'envoi, datée du 25 avril 1750, Duverney annonçait sa présence à Versailles pour le surlendemain. Il émettait l'espoir que sa correspondante, d'ici là, aurait fait usage des documents envoyés et que, si le roi les approuvait, il pourrait parler dès le soir même de l'audience au comte d'Argenson pour le disposer à faire son rapport au souverain. Il ajoutait cette phrase révélatrice de son impatience :

Enfin, Madame, si le projet était une fois admis je ne perdrais pas de temps à travailler à l'édit de Création, car il n'y aurait pas trop de toute la fin de cette année pour préparer les choses de façon qu'on put poser la première pierre de l'Édifice au printemps de l'année prochaine.

Cest pour cela que je verrai aussy tout de suite M. de Tournehem pour prendre avec luy les mesures qu'il trouverait nécessaires, tant pour le choix du terrain, que pour le plan des bâtiments.

Des copies des mémoires furent adressées au marquis de Puysieulx, qu'il y avait également intérêt à « préparer », pour qu'il puisse donner son avis le jour de la visite de Duverney à Versailles.

Mais les choses n'allèrent point aussi vite, ce qui n'empêcha pas le « cher nigau » de se mettre à composer sans relâche un projet d'édit, « plus propre à émouvoir par les détails dans lesquels on entrerait, que tous les mémoires qui avaient précédé ». Dans les premiers jours de mai tout était terminé, ce qui lui permit de partir pour Chambord, où l'attendait le maréchal de Saxe, fort intéressé par le projet, et qui devait mourir le 30 du même mois. Au retour, il adressa à la marquise, le 14 mai, la première rédaction de l'édit de fondation, avec une lettre d'envoi qui révèle ses incertitudes sur l'accueil réservé à ses précédents mémoires ; et un nouveau mémoire consacré à la partie financière du projet. En envoyant copie de ces pièces, comme précédemment, au marquis de Puysieulx, il annonçait sa visite à Versailles pour le 18 mai. Il obtint ce jour-là une audience particulière du roi, qui lui fit ses observations sur le projet d'édit, avant de le remettre au comte d'Argenson.

Les différents voyages effectués par Louis XV dans le cours du mois de juin suspendirent la suite de l'affaire, et Duverney se prépara à en parler de nouveau au voyage de Compiègne.

En vue de cette audience royale, et comme à l'habitude, il se fit précéder de deux mémoires, datés du 6 juillet 1750 17, où se trouvaient développés les arguments nouveaux empruntés aux circonstances, et susceptibles d'accélérer la réalisation du Collège académique.

Il insistait cette fois sur la nécessité d'améliorer la valeur de l'armée, instrument de la politique étrangère, en combattant, après l'indiscipline, l'insubordination qui provenait surtout du manque d'éducation militaire. « Presque tous les officiers qui entraient au service du roi n'y apportaient aucune connaissance, et, quand ils en acquéraient, celles-ci n'étaient que superficielles ». Le Collège académique, y remédierait. Après dix années d'études, un gentilhomme en saurait davantage en entrant au service qu'un officier

17. Arch. nac. Carton K.149, 151.


L'ECOLE MILITAIRE ET MADAME DE POMPADOUR 293

comptant vingt à trente ans de grade. Faute d'éducation, l'arme du Génie par exemple, celle qui menait le plus vite à l'avancement et à la fortune, devenait d'un recrutement difficile. Les riches empruntaient des voies plus faciles, et les pauvres s'en éloignaient par manque de connaissances. Les cavaliers eux-mêmes ne savaient pas manier leurs chevaux. Au bout de dix ans la nouvelle institution fournirait annuellement cinquante officiers aux armées, et elle procurerait cet avantage indirect que la noblesse, au lieu de quitter le service pour se consacrer à l'éducation de ses enfants, y demeurerait.

Après les raisons d'utilité, la part de la flatterie : de tous les monuments que l'on pourrait élever à la gloire du roi, il n'en était point qui ferait passer h la postérité d'une manière plus grande et plus digne la mémoire de la bonté du souverain pour ses peuples. L'influence que cette fondation aurait sur les plus grands événements de la guerre compenserait amplement la dépense. Pouvait-on laisser le règne sans monuments ? En était-il un qui put se comparer à celui-là pour l'importance monumentale et pratique ?

Le second mémoire du 6 juillet 1750 18 traitait uniquement de la question financière. Il était entendu, conformément à la volonté royale, « que l'établissement serait fait d'une manière stable et indépendante des événements, et qu'on n'employerait aucun fonds extraordinaires pour les bâtiments et l'ameublement ». L'on avait donc décidé d'affecter à la future Maison royale une partie du droit sur les cartes à jouer, soit 400 000 livres.

Pâris-Duverney profita d'un séjour dans sa terre de Mont-Saint-Père, près de Château-Thierry, pour rassembler des informations sur cette épineuse question du droit sur les cartes à jouer, base financière du projet, ce qui n'empêcha pas cet esprit infatigable, de travailler à un autre projet sur la mise en culture des terres, qui le préoccupait beaucoup dans le même temps. Cest pendant ce séjour qu'il reçut la lettre datée du 18 septembre 1750, où Mme de Pompadour lui relatait sa visite à Saint-Cyr du 16 19.

... Nous avons été avant-hier à Saint-Cyr, je ne peux vous dire combien j'ay été attendrie de cet établissement ainsy que de tout ce qui était, ils sont tous venus me dire qu'il faudrait en faire un pareil pour les hommes. Cela m'a donné envie de rire, car ils croiront, quand notre affaire cera sçue, que c'est eux qui ont donné l'idée. Je vous embrasse de tout mon coeur, mon cher nigau.

Le châtelain de Mont-Saint-Père saisit l'occasion de cette visite stimulante pour « échauffer » sa correspondance (23 septembre 1750) 20 « sur l'exécution d'un projet dans lequel on paraissait le traverser indirectement ». Il reprit ses arguments sur l'utilité d'une fondation qui concourait à maintenir la tranquillité et à contrecarrer les efforts faits pour diminuer l'autorité royale. Mais il fallait assurer son indépendance et ce n'était possible qu'avec une aliénation : Saint-Cyr et l'Hôtel des Invalides avaient acquis par ces moyens leur solidité. D'Argenson approuvait ces vues. Celui qu'il fallait convaincre c'était le contrôleur des Finances Machault. Il se proposait de le voir au moment du voyage de Fontainebleau, et s'estimait heureux parce

18. Arch. nat.. Carton K.149, 162.

19. Ibid., Carton K.149, 172 (lettre originale).

20. Ibid., Carton K.149, 18.


294 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

que le roi consulterait encore sur cette affaire avant de prendre sa dernière décision.

C'est de ce voyage à Fontainebleau, en novembre 1750, que date le succès. Duverney vit tous les ministres et obtint une audience particulière du roi, qui déclara son intention d'examiner lui-même le projet d'édit. On le sait par cette lettre exultante adressée le 19 novembre 1750 à PârisDuvemey par Mme de Pompadour.

... J'ay été dans l'enchantement de voir le roy entrer dans le détail tantôst. Je brûle de voir la chose publique, parce qu'à présent il ne sera plus possible de la rompre. Je compte sur votre éloquence pour séduire M. de Machault quoyque je le croye trop attaché au roy pour s'opposer à sa gloire. Enfin, mon cher Duvemey, je compte sur votre vigilance pour que l'univers en soit bientôt instruit. Vous viendrés me voir jeudy, à ce que j'espère, je n'ay pas besoin de vous dire que je seray ravie et que je vous aime de tout mon coeur 21,

Cette lettre montre toute l'importance qu'elle donnait à la publicité de l'affaire, à laquelle elle était étroitement associée.

Mais, pour très inteligente qu'elle fût, la marquise n'était pas apte à traiter au fond des questions de cet ordre. Pas même à s'occuper de l'édit de fondation, comme Mme de Maintenon avec Louis XIV pour Saint-Cyr, en faisant seulement revoir les « Constitutions » de cette maison par Neuville, évêque de Chartres, le P. La Chaise, l'abbé Gobelin, Racine et Boileau.

La rédaction de l'édit n'avait rien d'une simple formalité législative ou administrative. Il s'agissait d'annoncer à la nation et « à l'univers > (comme elle l'écrivait) un acte politique auquel on attribuait une portée égale à celle des Invalides et, à un moindre degré, de Saint-Cyr. La forme du document devait être adéquate à ces hautes ambitions ; ses termes soigneusement pesés, son ton d'une sobre majesté. De multiples concours seraient sollicités pour polir l'ouvrage auquel Pâris-Duverney avait travaillé de longue date, on l'a vu.

Le projet d'édit avait déjà fait, lors du voyage à Fontainebleau, l'objet d'une étude approfondie de la part de M. de Machault. Il trouvait le préambule fort bien, et sa critique ne visait que la dotation, mais c'était attaquer la base même de la création. Le droit sur les cartes à jouer ne lui paraissait pas digne de l'objet auquel on en faisait l'application : « Le passage du grand motif de l'établissement, à la nature du fonds qu'on y destinait, semblait faire une chute trop désagréable». Il proposait d'assigner 400 000 livres par an au nouvel établissement sur la ferme des cartes, et éventuellement sur d'autres revenus. D'autre part, il remarquait que l'appellation de Collège académique ne paraissait pas convenir, eu égard à l'idée généralement évoquée par le terme collège.

Son collègue le comte d'Argenson, au contraire, n'était pas content du préambule. Ce morceau, à l'en croire, n'était pas d'un style assez relevé, et cet avis était partagé, et accentué, par le marquis de Puysieulx qui ne lui trouvait pas assez de dignité. Ces objections n'empêchèrent pas Duverney

21. Arch. nat., Carton K.149, 19» (lettre non autographe).


L'ECOLE MILITAIRE ET MADAME DE POMPADOUR 295

de se montrer très satisfait de son déplacement. Rentré dans sa résidence de Plaisance, il travailla aux corrections demandées. Le 23 novembre 1750 22, il composa en premier lieu un mémoire sur le titre de la future maison royale, expliquant qu'il avait voulu concilier l'idée que présentait en France le terme de collège, maison d'enseignement, avec le mot d'académie, qui désignait, outre le lieu où se réunissent les gens de lettres, celui où l'on apprend à monter à cheval et à faire des armes. Si le titre de Collège académique ne convenait pas, il ne voyait que celui d'École royale militaire qui put y suppléer. Puis il rédigea un nouveau projet d'édit et un nouveau mémoire pour expliquer les changements qui étaient peu importants, en faisant remarquer qu'un édit de création ne pouvait entrer dans les détails, à régler ultérieurement, par ce qu'on appelle de nos jours un règlement d'administration publique.

Ces trois documents furent envoyés à la marquise de Pompadour avec une longue lettre datée du 23 novembre, dans laquelle il annonçait sa visite à Versailles pour le 30 et priait sa correspondante de prendre sa place pendant son absence. Il ajoutait :

Je n'écris pas à M. Dargenson et cela ne doit pas arrêter vos démarches par ce que je connais ses intentions. Je luy porteray le 30, le projet dédit et tout ce que j'aurai de prest sur la même matière, si vous voulez, Madame, le voir et le consulter avant ce temps-là, je suis certain qu'il souscrira à tout ce que vous exigerez. Je me propose surtout de faire un mémoire sur les bâtiments et d'en présenter un simple crayon, afin que cet hiver on puisse faire travailler au choix de l'emplacement et au plan de l'édifice. L'édit une fois publié, vous verres, Madame, que tout le reste ne languira pas. Malgré les grands détails que nous aurons à embrasser tant par rapport à l'établissement du collège, que par rapport à l'affaire des cartes.

Au cours de la visite de Pâris-Duverney du 30 novembre, l'édit fit l'objet d'un nouvel examen. On décida tout d'abord de substituer le titre d'École royale militaire à celui de Collège académique, mais on eut plus de mal à se mettre d'accord sur les autres changements, si bien qu'on proposa pour ne pas retarder la création de l'École, de la réaliser au moyen d'un simple arrêt du Conseil, à l'imitation de ce qui avait eu heu pour les Invalides en 1670. Le comte d'Argenson n'en chargea pas moins Pâris-Duverney de voir, pour le préambule de l'édit, le président Hénault, comme lui membre de l'Académie française et de celle des Inscriptions.

De retour chez lui, Duverney vit donc le président Hénault, fit de son côté à l'édit quelques changements souhaités par le comte d'Argenson, et songea à préparer l'arrêt du Conseil, dont il avait été question pour hâter la naissance de l'établissement. Mais si impatient qu'il fût, il estima qu'un arrêt ne constituait pas un titre assez digne pour une fondation de cette nature, ce qui motiva un nouveau mémoire, envoyé au comte d'Argenson, accompagné d'une lettre datée du 5 décembre 1750 23.

Cependant le président Hénaultu, consulté sur la forme de l'édit, se défendit de vouloir donner autre chose que des impressions. Le préambule,

22. Arch. nat., Carton K.149, 22A.

23 Ibid., Carton K.149, 25.

24 Ibid., Carton K.149, pièce 27.


296 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

à son avis, n'avait ni assez d'onction, ni assez de ce pathétique simple qui convenaient à la majesté du maître que l'on faisait parler. Il contenait trop de maximes et de dogmes, il ne ménageait pas assez le militaire qui avait déjà mérité une récompense : celle de Yédit de la Noblesse. Les vues d'utilité étant évidentes, il y avait lieu de faire dominer la charité du roi dans le discours qui les annonçait. Le souverain devait parler plus en père tendre qu'en réformateur austère. Les parties du préambule, par ailleurs, ne paraissaient pas assez liées. Enfin quelques mots ne semblaient pas les plus propres à exprimer le sentiment du roi. Il fallait se garder d'offenser les officiers en parlant de la « race nouvelle » que l'on voulait former dans l'établissement projeté ; etc.

Machault 2S, pour sa part, proposait de supprimer de l'édit tout ce qui concernait le droit sur les cartes à jouer, sauf à y suppléer dans la déclaration du roi devant intervenir pour augmenter ce droit, et ceci afin d'écarter les difficultés inhérentes à la question de la dotation. Pâris-Duverney rejeta cette dernière suggestion par un nouveau mémoire. Il convenait qu'on eût souhaité une dotation plus riche et plus digne aussi d'un si noble objet ; mais la préoccupation essentielle était que la fondation envisagée ne fut pas onéreuse aux sujets du roi. Il disait avec son scepticisme de vieux financier, qui devait être entendu du contrôleur général des Finances : « Presque tous les impôts se ressemblent : ils ne se distinguent que par leur produit ». Et il ajoutait aussitôt, pour vaincre les résistances du ministre, soucieux de ne pas diminuer les revenus du roi par l'aliénation du droit sur les cartes : « On doublera le droit ». Du reste, on n'en parlerait pas dans le préambule, « pour qu'on ne soit point blessé d'y voir un grand objet à côté d'un petit moyen » ; mais la dotation devait figurer dans les articles de l'édit, comme cela avait eu lieu pour les Invalides et Saint-Cyr, car on ne pouvait séparer l'idée d'une fondation du fonds qu'on y affectait.

Toutes les difficultés relatives au fond ayant été, non sans peine, aplanies, on ne songea plus qu'à la forme.

MM. de Sainte-Palaye et Falconet, de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, furent consultés pour rectifier le préambule dont les idées avaient été acceptées, tandis que M. de Foncemagne, de l'Académie française, était chargé de faire un nouveau préambule. Ces deux textes ne convinrent point encore au marquis de Puysieulx 26, qui donna ses raisons dans une lettre datée du 24 décembre 1750. Le style ne lui paraissait pas assez majestueux. Certains mots, s'appliquant à la noblesse qu'on voulait aider, l'avait choqué : « indigent », « malheureux enfants qui resteraient sans éducation ». Il ne fallait pas avilir la portion de la noblesse que ces secours regardaient, par des phrases et des épithètes propres à émouvoir la charité des fidèles pour les enfants retrouvés. Le secrétaire d'État aux Affaires étrangères, en conséquence, invita l'abbé de la Ville 27, de l'Académie française, premier commis de son département, à rédiger un projet de préambule.

Le comte d'Argenson de son côté confia la même mission à M. de la Fautrière, conseiller au Parlement de Paris, chargé du Dépôt des bureaux de

25. Arch. nat., Carton K.149, pièce 28.

26. Ibid., Carton K.149, pièce 32.

27. Ibid., Carton K.149, pièce 33.


L'ECOLE MILITAIRE ET MADAME DE POMPADOUR 297

la Guerre, qui, après quelques jours de collaboration avec Duverney, remit le texte adopté définitivement. Le plan et les idées du projet primitif étaient conservés.

Il semblait qu'on touchât au but. Point encore. Duverney fut en effet prié de communiquer l'édit à M. de Lamoignon, successeur du Chancelier d'Aguesseau qui venait de mourir. Le nouveau Chancelier de France, voulant imprimer sa marque personnelle au document, y fit d'abord beaucoup de changements, puis saisi d'un beau zèle, rédigea un nouveau préambule... Duverney, excédé de ces initiatives intempestives, ne laissa subsister que les corrections qui ne tiraient point à conséquence, et communiqua l'édit à M. de Maupeou 28, premier président du Parlement, qui se singularisa en le retournant sans corrections, accompagné d'une lettre d'éloges pour cette noble création.

C'est alors qu'intervint à son tour, dans un sens dilatoire, M™ 8 de Pompadour, cependant passionnée pour la prompte réussite du projet. Celle qui avait plaidé avec ardeur et persévérance la cause de l'École militaire voulait que quelque chose dans l'édit fit voir à la postérité la part qu'elle avait prise à cet établissement. Dans ce dessein, elle envoya à Duverney copie de l'article II de l'édit de fondation de Saint-Cyr dans lequel il était dit que cette maison ne recevrait aucun don de qui que ce fût, à l'exception de Mme de Maintenon, « en considération des soins qu'elle s'était donnés pour la former » 2a. Mais on objecta qu'il ne s'agissait point, cette fois, d'une communauté de filles, et qu'on ne pouvait rien introduire de semblable dans l'édit, en faveur de Mm° de Pompadour.

Le coup lui fut très pénible, et sans doute trouve-t-on un écho de son amère déception dans cette lettre écrite en 1752, à Pâris-Duverney, lettre conservée dans les papiers du comte d'Argenson 30 et publiée par un de ses lointains parents.

J'ai difiéré, Monsieur, à vous répondre pour vous donner le temps de réfléchir sur une demande qui ne me paraît pas raisonnable. Ce n'est d'ailleurs pas à moi à recevoir votre démission (si vous persistez à la vouloir donner.)

J'ai pris beaucoup d'intérêt à l'École militaire et je mettrai tout en usage pour la faire finir le plus tôt possible, la gloire du Roi y étant intéressée.

Mais vous savez que je ne me suis mêlée en aucune façon des officiers de cet hôtel, ainsi je ne puis faire ce que vous désirés. Malgré le chagrin affreux et irréparable que cet établissement m'a causé, je n'oublierai jamais, Monsieur, le zèle avec lequel vous vous y êtes porté par amitié pour moi. Celle que j'ai pour vous est et sera toujours la même.

Le 1er janvier 1751, le comte d'Argenson mit la dernière main à l'édit, faisant lui-même les corrections qui lui parurent convenables et qui ne portèrent que sur les articles. Il laissa subsister le préambule dû à la collaboration

28 Arch. nat.( pièce 46.

29. lbld., pièce 40.

30. Marquis d'ARGENSON, Autour d'un ministre de Louis XV, Paris, 1923. Ce projet de démission était sans doute en relation avec la mort de sa fille naturelle M" Marquet, qui lui causa un très grand chagrin. (.Correspondance du cardinal de Bernis, ministre d'Etat, avec M. Paris Du Verney, conseiller d'État, depuis 1752 jusqu'à 1759, Paris, 1790). Voir : p. II, 13 déc. 1752.


298 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

de Pâris-Duverney avec M. de la Fautrière. Le roi, lui-même avait vu le document et apporté une très légère correction, visible sur l'original.

L'édit expédié et scellé, il ne restait plus qu'à l'envoyer au Parlement pour le faire enregistrer. On hésitait à cause de l'effervescence régnant chez les conseillers, à la suite de l'emprunt en rentes viagères, qui avait motivé de leur part des remontrances plutôt vives. Pâris-Duverney leva ce dernier obstacle en rédigeant un mémoire, le seizième et dernier, dans lequel il fit valoir qu'en différant de nouveau la réalisation d'une oeuvre maintenant connue de toute la France et même de l'étranger, on risquait de perdre le bénéfice moral d'un geste propre à exciter la reconnaissance publique : le Parlement en porterait toute la responsabilité. L'avertissement fut entendu. Le 18 janvier 1751, le comte d'Argenson écrivit au Premier président de Maupeou pour le prévenir que le roi venait d'envoyer l'édit à son Parlement. Il fut enregistré le 22 janvier, sans aucune difficulté.

Pâris-Duverney reçut la récompense de son initiative et de ses inlassables efforts par sa nomination d'Intendant de l'École militaire, récompense due également aux services rendus pendant les deux dernières guerres, où il avait été administrateur général de la subsistance des troupes 31. Son neveu, Paris de Meyzieu, ci-devant conseiller au Parlement de Paris, obtenait la survivance de la charge d'Intendant.

Seule se considérait comme frustrée, Mme de Pompadour, qui s'était abusée sur la nature de son rôle dans la création de l'École militaire, facilement persuadée que l'idée de cette création lui était propre, alors qu'elle n'avait été qu'une intermédiaire passionnée. Pourtant Pâris-Duverney avait délicatement revendiqué ses droits d'auteur dans une lettre du 25 avril 1750 :

Madame, j'ai l'honneur de vous adresser les mémoires auxquels j'ai travaillé depuis mon retour, en exécution des ordres de Sa Majesté. La feuille qui les enveloppe vous indiquera ce qu'ils contiennent. Quoique je doive me trouver à Versailles mardi avant midi, j'ay cru, Madame, que vous ne trouveriez pas mauvais que j'y fusse précédé de deux jours par mes idées sur une matière qui vous a intéressée et qui est si propre à produire cet effet-là sur les coeurs qui sympathisent avec le vôtre...

De cet exposé des faits minutieux et précis ressort à l'évidence que PârisDuverney assuma dans la fondation de l'École militaire un rôle essentiel et incontestable, celui de créateur et d'organisateur, auquel l'action de Mme de Pompadour ne saurait être comparée. Celle-ci n'a droit qu'au titre de protectrice de cet établissement, auquel elle a continué à s'intéresser de toute façon, en dépit de la déception profonde causée par l'affaire de l'édit.

Que dire du comte d'Argenson, ministre de la Guerre, formellement concerné par la question ? Son attitude, bien entendu, n'a jamais été celle que lui a prêtée la marquise dans sa lettre à la comtesse de Lutzelbourg. Rien ne s'est passé à l'insu des ministres du roi, ni a fortiori de lui.

31. Le roi lui fit don de son portrait dans une boîte « à cause de rétablissement de l'École militaire ». Pâris-Duverney le légua, par testament du S mars 1771, à son neveu, le fameux marquis de Brunoy, fils en quatrième noces de Paris de Montmartel.


L'ECOLE MILITAIRE ET MADAME DE POMPADOUR 299

Dans le document intitulé Registre des différents mémoires, etc., mentionné précédemment, et qui est une pièce officielle 32, on lit, après la mention des quatre premiers mémoires de Pâris-Duverney envoyés à la marquise de Pompadour et au marquis de Puysieulx, ce curieux commentaire :

Quoiqu'il ne paraisse pas que ces mémoires aient été adressés en même temps à M. le comte d'Argenson, ce ministre n'en était pas moins instruit pour cela de toutes les démarches de M. Duverney, qui n'a jamais rien fait, à cet égard, que de son ordre [?]. Mais l'opinion de ce ministre a toujours été qu'un établissement tel que celui-là était un ouvrage sur lequel le goût du roi doit influer seul. Sa conduite à cet égard s'est toujours soutenue, au point qu'on lui a entendu dire publiquement, et notamment à un dîner qui lui fut donné vers la fin de 1751, par M. de Jallais, intendant des Invalides, qu'il n'était que le premier commis du roi dans tout ce qui regardait cet établissement, et non pas son ministre. Cette conduite, d'ailleurs, pouvait convenir aux circonstances.

Il faut voir dans cette dernière phrase, à sous-entendus, une nette allusion à la « haine déclarée » de la favorite à l'égard du comte d'Argenson. Le frère, très dénigrant, de celui-ci, le marquis, écrivait dans son Journal secret à la date du 25 janvier 1751 : « Dès que mon frère trouve quelque entreprise d'éclat qui ne roule pas sur lui, et dont un autre que lui répond, il la saisit pour s'étayer dans sa place ». Il voyait plus juste en notant, deux jours plus tard : « Il est plus question que jamais de congédier mon frère, et tout le but de la marquise conduit à cela ».

Le ministre de la Guerre, à l'automne de 1752, allait essayer de se débarrasser de la trop puissante marquise, en poussant dans les bras du roi, qui commençait à se détacher d'elle, la jeune comtesse de Choiseul-Beaupré. Mais l'affaire manqua, après un début prometteur 33.

D'Argenson se maintint cependant au pouvoir jusqu'au 1" février 1757, date à laquelle le roi lui envoya cette lettre de congé :

Monsieur d'Argenson, votre service ne m'étant plus nécessaire, je vous ordonne de me remettre la démission de votre charge de secrétaire d'État de la Guerre et de vos autres emplois, et de vous retirer à votre terre des Ormes.

Louis.

Dans le volume, déjà cité, du marquis d'Argenson (celui du XXe siècle) Autour d'un ministre de Louis XV, l'auteur après avoir vanté les grandes qualités et les talents de son parent du xvnr' siècle, et cité son élogieux portrait par le président Hénault, a affirmé (en note), que : « La fondation de l'École militaire est due au comte d'Argenson, et aux efforts de PârisDuverney, aidé de Moee de Pompadour... ».

Il est difficile, on le voit, de mettre tous les d'Argenson d'accord sur les mérites du plus célèbre d'entre eux, et de donner leur juste part aux trois personnages impliqués dans la fondation de l'École militaire.

Les légendes ont la vie dure...

Robert LAULAN.

32. Ce document fut lu pendant une heure et demie au marquis de Monteynard lors de sa première visite à l'École militaire, par l'intendant Dupont (27 janvier 1767).

33. Cf. Pierre de NOLHAC, Madame de Pompadour et ta politique, chap. I.


A PROPOS DE « L'INTERNATIONALE » D'EUGÈNE POTTIER ET DE PIERRE DEGEYTËR

L'Internationale est le plus célèbre des poèmes d'Eugène Pottier, voire le seul que des millions d'humains ont chanté ou dont ils ont entendu parler — même s'ils ne connaissent pas l'auteur des paroles, ni celui de la musique 1.

Son texte pose bien des problèmes. Lorsque Pottier le publie en 1887 dans ses Chants révolutionnaires, il semble que ce soit pour la première fois, bien qu'il le date : Paris, juin 1871.

Il paraît à présent invraisemblable que Pottier n'ait pas voulu publier plus tôt ce poème tenu pour majeur dans son oeuvre. Il aurait pu le faire pendant son exil en Angleterre et surtout aux États-Unis où il a écrit et publié bien d'autres vers moins bons. Dans Quel est le fou ?, recueil de chansons que le « très modéré » Gustave Nadaud fit éditer en 1884, Pottier se sentait peut-être tenu à une certaine réserve qui lui a fait écarter les poèmes les plus révolutionnaires, mais rien ne l'empêchait d'inclure L'Internationale dans ses Poésies d'économie sociale publiées également en 1884 chez le même éditeur, Henry Oriol, et où ne manquent pas les pièces explosives ; ou encore dans le petit recueil factice de chansons sur feuilles volantes imprimées à Toulouse, impr. J. Fournier, et réunies, toujours en 1884, par Pottier sous le titre Chants et poésies socialistes-révolutionnaires < en vente chez l'auteur, 6 rue Renault (XIe arrondissement) >.

Jules Vallès qui, en 1883, avait placé très haut Pottier parmi les poètes populaires aurait certainement aimé publier L'Internationale dans Le Cri du peuple. De même Argyriadès, à qui le poète envoie en 1885 plusieurs pièces de son choix (dont A Fassassin et Elle n'est pas morte) pour publication dans La Question sociale ; pourtant dans la correspondance entre les deux hommes il n'est jamais question de L'Internationale.

Il est probable que Pottier n'attachait pas à L'Internationale l'importance qui lui a été attribuée par la suite. Mais il y a aussi une autre raison que l'on peut inférer de l'existence d'un manuscrit conservé à Amsterdam 2 :

1. L'ouvrage le plus récent et le mieux documenté est celui de Maurice DOMMANGET, Eugène Pottier, membre de la Commune et chantre de l'Internationale, Paris, E.D.I., 1971, 170 p.

2. Ce manuscrit, signé E. Pottier, fait partie de la collection constituée par Lucien Descaves et acquise par l'Institut international d'histoire sociale ; ce texte avait été acheté en 1907 par Descaves, avec d'autres manuscrits de Pottier, à Henrik Barsen (pseudonyme de Henri


A PROPOS DE « L'INTERNATIONALE » 301

Pottier n'était pas satisfait de ce texte et ne s'est décidé à le publier qu'après l'avoir largement corrigé et remanié, ainsi qu'on peut le constater par la juxtaposition des deux versions, celle du manuscrit de Pottier et celle de l'édition de 1887. Précisons toutefois que rien ne prouve qu'il s'agisse d'un premier jet... Au contraire, l'absence de repentirs laisse penser que ce manuscrit non daté est déjà postérieur au texte primitif que Pottier aurait écrit, traqué à Paris, en juin 1871. La comparaison avec le texte traditionnel ne manque pas d'intérêt.

L'INTERNATIONALE

Version manuscrite (1871 ?)

Cest la lutte finale,

Groupons-nous et demain

L'Internationale

Sera le genre humain.

1

Debout 1 l'âme du prolétaire ! Travailleurs, groupons-nous enfin. Debout ! les damnés de la terre 1 Debout 1 les forçats de la faim ! Pour vaincre la misère et l'ombre Foule esclave, debout I debout I Cest nous le droit, c'est nous le

[nombre ; Nous qui n'étions rien, soyons tout I

2

Il n'est pas de sauveurs suprêmes : Ni dieu, ni césar, ni tribun. Travailleurs sauvons-nous nous-mêmes ; Travaillons au salut commun. Pour que les voleurs rendent gorge, Pour tirer l'esprit du cachot, Allumons notre grande forge 1 Battons le fer quand il est chaud !

Version imprimée (1887)

Cest la lutte finale,

Groupons-nous et demain

L'Internationale

Sera le genre humain.

1

Debout ! les damnés de la terre 1 Debout ! les forçats de la faim 1 La raison tonne en son cratère, Cest l'éruption 3 de la fin. Du passé faisons table rase, Foule esclave, debout I debout 1 Le monde va changer de base : Nous ne sommes rien, soyons tout I

2

Il n'est pas de sauveurs suprêmes : Ni Dieu, ni César, ni tribun, Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes ! Décrétons le salut commun 1 Pour que le voleur rende gorge, Pour tirer l'esprit du cachot, Soufflons nous-même notre forge, Battons le fer quand il est chaud !

Caruchel ?). Celui-ci en a expliqué la provenance : « C'est de ma chère femme, qui est morte [...] que je tiens ces documents [...]. Ma femme était la petite-nièce de P.. elle fut élevée par sa grand-mère, soeur de Pottier [...] >. Précisons que ce manuscrit a été publié en fac-similé dans 1871, numéro spécial de la revue de l'Institut, consacré à la Commune (International Review of Social History, 1972, n" 1-2). Malheureusement les pages 2 et 3 du manuscrit y ont été interverties. 3. Dans les éditions successives de L'Internationale, ce mot a longtemps varié : dans l'édition originale (.Chants révolutionnaires, 1887) — la seule publiée du vivant de Pottier —, on a imprimé irruption, alors que dans la seconde édition de ce volume, préfacée par J. Allemane, J. Jaurès et Éd. Vaillant (1908), on dit éruption ; nous verrons que les premières publications en chansons présentent la même incertitude. L'édition des oeuvres c complètes > de Pottier, préparée par A. Zévaès et préfacée par L. Descaves en 1937, entérine éruption ; et dans la dernière, éditée en 1966, P. Brochon préfère également éruption, mais il signale la variante, sans se prononcer — d'ailleurs le peut-on ?


302 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

3

Les rois nous soûlaient de fumées, Paix entre nous I guerre aux Tyrans ! Appliquons la grève aux armées, Crosse en l'air 1 et rompons les rangs ! Bandit, prince, exploiteur ou prêtre Qui vit de l'homme est criminel ; Notre ennemi, c'est notre maître : Voilà le mot d'ordre étemel.

4

L'engrenage encor va nous tordre : Le Capital est triomphant ; La mitrailleuse fait de l'ordre En hachant la femme et l'enfant. l'Usure, folle en ses colères, Sur nos cadavres calcinés Soude à la grève des salaires La grève des assassinés.

5

Ouvriers, paysans, nous sommes

Le grand parti des travailleurs.

La terre n'appartient qu'aux hommes,

L'oisif ira loger ailleurs.

Cest de nos chairs qu'ils se repaissent !

Si les corbeaux si les vautours

Un de ces matins disparaissent...

La terre tournera toujours.

6

Qu'enfin le passé s'engloutisse ! Qu'un genre humain transfiguré Sur le ciel clair de la Justice Mûrisse avec l'épi doré ! Ne crains plus les nids de chenilles Qui gâtaient l'arbre et ses produits, Travail, étends sur nos familles Tes rameaux tout rouges de fruits.

3

L'État comprime et la loi triche ;

L'Impôt saigne le malheureux ;

Nul devoir ne s'impose au riche ;

Le droit du pauvre est un mot creux.

C'est assez languir en tutelle,

L'Égalité veut d'autres lois ;

« Pas de droits sans devoirs, dit-elle,

Égaux, pas de devoirs sans droits ! ».

4

Hideux dans leur apothéose, Les rois de la mise et du rail Ont-ils jamais fait autre chose Que dévaliser le travail ? Dans les coffres-forts de la bande Ce qu'il a créé s'est fondu. En décrétant qu'on le lui rende Le peuple ne veut que son dû.

5

Les rois nous soûlaient de fumées, Paix entre nous, guerre aux tyrans ! Appliquons la grève aux armées, Crosse en l'air et rompons les rangs ! S'ils s'obstinent, ces cannibales, A faire de nous des héros, Ils sauront bientôt que nos balles Sont pour nos propres généraux.

6

Ouvriers, paysans, nous sommes

Le grand parti des travailleurs ;

Le terre n'appartient qu'aux hommes,

L'oisif ira loger ailleurs.

Combien de nos chairs se repaissent !

Mais, si les corbeaux, les vautours,

Un de ces matins, disparaissent,

Le soleil brillera toujours !

Que constatons-nous ? Il y a six couplets dans les deux versions et le refrain est identique ; les deux premiers couplets ont reçu des améliorations de style ; les 3e et 4e couplets de 1887 sont nouveaux ; l'ancien 3* devenu le 5" (le « couplet des généraux ») ne poussait pas encore aussi loin l'antimilitarisme... ; le dernier couplet actuel ne fait que reprendre en le corrigeant légèrement le n° 5 de la version manuscrite dont les 48 et 6e ont disparu totalement. Rien d'étonnant pour le n° 4 qui semble encore sous le coup de la répression :

L'engrenage va encor nous tordre ;

Le Capital est triomphant ;

La mitrailleuse fait de l'ordre

En hachant la femme et l'enfant.


A PROPOS DE « L'INTERNATIONALE » 303

Mais le ton général de la version primitive est combatif : comme dans la définitive, L'Internationale n'exprime pas les sentiments d'un vaincu résigné, elle est un chant de lutte et d'espoir.

Remarquons que dans l'une comme dans l'autre version, Eugène Pottier se montre imprégné du socialisme de la Première Internationale : « L'émancipation de la classe ouvrière doit être l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes » ... « Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs » (Préambule aux Statuts de l'A.I.T.). Il n'est pas inutile de rappeler ici que Pottier, délégué à la Commune, est l'un des signataires d'une affiche appelant les citoyens du IIe arrondissement à réaliser < ce grand principe de la rénovation sociale : l'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes ». Jacques Rougerie cite un autre texte, antérieur, qu'avait certainement connu Pottier, militant syndical : une pétition de la Chambre syndicale des Mécaniciens publiée le 5 février 1870 dans La Marseillaise : « Groupons-nous en faisceau compact à l'ombre du drapeau de l'égalité. Plus de sauveurs, plus de providence [...] Faisons nos affaires nous-mêmes ; prenons résolument en main la gestion de nos intérêts : c'est nous qui sommes le droit et la justice. Unis et solidaires, nous serons à notre tour, et quand nous le voudrons, la Force ! ». Le « grand parti des travailleurs » du dernier couplet, c'est celui dont l'Adresse inaugurale de 1864 disait que des efforts ont été faits pour le réorganiser politiquement, ajoutant : « Il est un élément de succès que ce parti possède : il a le nombre ; mais le nombre ne pèse dans la balance que s'il est uni par l'association et guidé par le savoir». C'est cette leçon de Marx qu'avaient entendue Varlin et les Internationaux de la Section française dans les mois qui ont précédé la guerre et la Commune.

Le 6 novembre 1887, le grand poète révolutionnaire mourait à l'hôpital Lariboisière, proche de son pauvre logis du quartier de la Goutte d'Or. Il avait eu au moins une suprême joie avant sa dernière attaque : le recueil de ses principaux Chants révolutionnaires avait été publié par les soins de ses « anciens collègues à la Commune de Paris », avec une préface de Henri Rochefort ; le livre, symboliquement, commence par Jean Misère et se termine par EUe n'est pas morte...

Ses obsèques au Père-Lachaise déplacèrent des milliers de Parisiens et ... des forces de police considérables — ce qui provoqua quelques incidents violents. Le cri « séditieux » de : Vive la Commune retentit à travers Belleville et jusqu'au « Mur » qu'il avait si bien chanté. Sa tombe est assez à l'écart du Mur et ne bénéficie pas des pèlerinages annuels *.

Si Pottier, au moment de sa mort, n'était plus un inconnu, si les critiques bourgeois le considéraient comme un authentique poète, il n'était pas encore « le chantre de L'Internationale ». La raison majeure me parait être que, même s'il a écrit en juin 1871 une Internationale, il n'a publié le texte que nous connaissons que seize années après. Lorsque Argyriadès consacre, peu

4. La tombe de Pottier se trouve dans la 95' division, en bordure de l'allée transversale n* 3.


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après le décès de Pottier, une élégante plaquette au « poète socialiste » qu'il a € intimement connu », non seulement il n'y a pas L'Internationale parmi les pièces publiées, mais son titre n'est même pas cité.

Aucune des critiques publiées ces années-là ne parle de celui des chants de Pottier qui est devenu le plus célèbre. Mieux, son ami et admirateur Ernest Museux, dans son précieux ouvrage : Eugène Pottier et son oeuvre (en 1898 !), commente chaleureusement plusieurs poèmes mais pour celui qui nous intéresse, qu'il reproduit en tête des poèmes de l'exil, il se borne à cette présentation : « En juin 1871 [Pottier] signe encore de Paris ce morceau connu : L'Internationale ». C'est tout. Certes, ce poème est loin d'être l'un des mieux venus et des critiques lui furent faites, d'un point de vue littéraire ; mais si telle ou telle image peut être contestée, ne cherchons pas des poux dans la crinière du lion et soulignons plutôt, après Zévaès et Dommanget, les raisons qui ont fait le succès ultérieur de « Tinter » : «... elle offre, au point de vue de la propagande cet avantage qu'elle condense en six couplets les conceptions essentielles du prolétariat socialiste » 5.

Il manquait une chose à L'Internationale pour devenir populaire : qu'elle puisse être chantée ! Sans doute Pottier, comme le font les poèteschansonniers, l'avait composée avec un timbre en tête, mais nul ne sait lequel ... En juin 1888 L'Internationale va être dotée d'une musique originale.

La Fédération du Nord du Parti ouvrier français possédait, chose courante dans cette région, sa fanfare et sa chorale d'amateurs : « La Lyre des Travailleurs ». Cest à l'un de ses membres, Pierre Degeyter, qu'un dirigeant socialiste lillois, Gustave Delory, confia les Chants révolutionnaires de Pottier, en lui demandant de composer un air pour l'un des poèmes qui lui avait plu et lui semblait convenir pour le répertoire de la « Lyre » : L'Internationale 6.

Pierre Degeyter, musicien amateur, bon instrumentiste et chanteur, composa rapidement, sous le coup de l'inspiration provoquée par les strophes enflammées de Pottier, la musique que nous connaissons : musique simple, dynamique, bien faite pour une chorale ouvrière et pour un défilé avec fanfare. Après quelques retouches, L'Internationale, ainsi habillée, fut adoptée par la « Lyre » et interprétée fin juillet 1888 à la fête de cette société.

5. A. ZÉVAÈS, Eugène Pottier et t L'Internationale », Paris, 1936, p. 33 et suiv. ; M. DOMMANGET, Eugène Pottier, p. 108-109 et suiv. Tous deux en donnent une analyse idéologique. Je recouperai leur argumentation par un souvenir personnel déjà ancien : un vieux camarade, mort des suites de déportation, m'a raconté qu'au cours des années 20, dans sa section du Parti communiste, à fielleville, l'éducation des militants se faisait sur la base des couplets de Pottier.

6 Pierre Degeyter, ou De Geyter, est né à Gand en 1848 ; sa famille est venue s'installer en 18SS à Lille où, enfant, il travailla aux Ateliers de Fives-Lille ; il y étudia aussi la musique aux cours du soir du Conservatoire. Connu comme militant socialiste et auteur de la musique de L'Internationale, il fut boycotté par le patronat lillois ; après quelques péripéties, il vint se fixer en 1901 dans la banlieue parisienne, à Saint-Denis, où il mourut en 1932. La municipalité communiste de cette importante ville donna alors le nom de Pierre Degeyter au square qui portait jusque-là celui de Thiers — juste revanche de la Commune.

Gustave Delory, né à Lille en 18S7, ouvrier du textile à l'origine, mis à l'index pour son activité syndicale et politique ; il vend alors des journaux puis tient un estaminet ; en 1889, lorsque le Parti guesdiste crée l'Imprimerie ouvrière, il en est nommé gérant ; secrétaire de la Fédération du Nord du P.O.F. dès 1893, il est élu maire de Lille en 1896, puis député en 1902 ; il restera député socialiste de Lille jusqu'à sa mort (1925).


A PROPOS DE « L'INTERNATIONALE » 305

Elle fut aussitôt imprimée à Lille, imprimerie Boldoduc, à 6 000 exemplaires destinés à la propagande régionale.

Jusqu'à présent, on considérait cette première édition comme introuvable ; or, bien qu'elle ne figure au fichier ni à Degeyter ni à Pottier, cette pièce rarissime est conservée à la Bibliothèque nationale, département de la Musique, reliée dans les Chansons politiques (qui proviennent de l'ancien fonds du Conservatoire) : Fol. Y 447, 1888 A (air noté) ; elle a fait l'objet d'un dépôt légal (Nord, 1888, n° 8). Les éditions lilloises suivantes 7 sont conservées à la Réserve du département des Imprimés, sous les cotes Res. m Ye. 500 (1) et (2). Voici quelques remarques résultant de leur comparaison :

— toutes indiquent « Paroles d'Eugène Pottier », « Musique de Degeyter > (sans prénom) ;

— édition de 1888 : elle comporte les six couplets de l'édition originale (pour le texte) de 1887 ; une seule différence, dans le quatrième vers : « C'est l'éruption de la fin > au lieu d'irruption, sans que l'on puisse savoir s'il s'agit d'une coquille typographique ou d'une correction volontaire — mais de qui ? ;

— édition de 1894 : éditeur Gosselin, Imprimerie ouvrière G. Delory, Lille s.d. (d. 1. Nord 1894, n° 174) ; tirage : 1 000 ; musique notée ; toujours six couplets, avec éruption dans le premier ;

— édition de 1898 : Impr. ouvrière P. Lagrange, Lille s.d. (d. 1 Nord 1898 ; n° 476) ; tirage : 10 000 ; musique notée ; le 5e couplet, objet de poursuites, est sauté et quelqu'un (qui ?) a rétabli irruption ;

— les éditions lilloises suivantes, postérieures à 1900, sont sans musique, sans doute du fait que l'air est suffisamment populaire, et évitent toujours le couplet « des généraux > : en 1903, imp. M. Doosche, supplément du Travailleur (avec irruption) ; en 1905, même imprimerie mais pour le compte de la Bibliothèque du Parti socialiste, à Lille (on revient à éruption) ; en 1909, le même imprimeur « rétablit » irruption...

Museux, en 1898, avait penché pour irruption, mais il a bien laissé passer une coquille énorme dans le couplet suivant : < souvenirs suprêmes » au lieu de sauveurs l Qu'avait voulu Pottier ? la raison qui fait irruption ou le caractère en éruption ? Quoi qu'il en soit cette « raison qui tonne en son cratère > n'est pas du meilleur Pottier (cette métaphore n'existait pas, on s'en souvient, dans la version manuscrite antérieure à 1887).

On me permettra encore quelques remarques à propos de la musique de Degeyter, nées de la comparaison des éditions notées. Toutes les éditions

7. Il semble pourtant qu'il manque à la B.N. une édition lilloise en chanson : celle de la Bibliothèque de l'Institut du marxisme-léninisme dont la première page illustre l'article d'Alexandre DROBINSKY dans l'Encyclopédie littéraire, vol. 4, Moscou, 1930, col. 541-542. Il ne s'agit pas de la première édition en chanson, comme A. Drobinsky le supposait ; la mention « Imp. ouvrière > est suivie du nom de G. Delory : la chanson date donc au moins de 1889 ; d'autre part, on a utilisé le même cliché de la musique pour l'édition populaire de 1894, et si le texte a été recomposé, dans cette dernière, la typographie des deux éditions présente les mêmes fautes de ponctuation (« Nous ne sommes rien, soyons tout ! > et < Combien de nos chairs se repaissent ? ). Il est donc probable que la chanson de l'I.M.L. se situe entre ces deux dates ; ne s'agirait-il pas de celle que proposaient à dix centimes des journaux révolutionnaires comme La Révolte, Le Pire Peinard, et Le Prolétaire, en 1891 ?

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lilloises portent l'indication « Marche » au début, mais celle de 1888 seule mentionne « plus gai » pour le refrain. Si toutes sont normalement dans la tonalité d'ut majeur, des différences apparaissent à partir de 1898 ; faute de pouvoir les illustrer musicalement, je renvoie aux éditions de la B.N., par exemple celles de 1894 (Delory) et de 1898 (Lagrange) qui se trouvent sous la même cote : on constatera que plusieurs notes ont été modifiées en hauteur ou en durée. Il est curieux de remarquer que le manuscrit déposé par Pierre Degeyter à la Sacem en 1926 (n° 300778), pour assurer ses droits d'auteur, ne correspond pas à l'édition originale mais à celles devenues courantes depuis 1898.

Toujours est-il que la musique facile et entraînante de Pierre Degeyter avait donné au texte une grande force de pénétration ; elle va lui permettre de rayonner au-delà de la région du Nord et de supplanter peu à peu les autres chansons alors en honneur dans les milieux révolutionnaires (Bonhomme, Le Drapeau rouge, Marianne, La Carmagnole du Parti ouvrier ...), d'en devenir vraiment la nouvelle « Marseillaise », une sorte de dénominateur commun aux différents courants du mouvement ouvrier.

Mais ce ne fut pas sans peine, et son rayonnement a d'abord été très faible, même au sein du Parti ouvrier. C'est ainsi que lorsque l'hebdomadaire national du P.O.F., Le Socialiste, publie le 26 mai 1894 un article consacré à Pottier, « ce grand poète, qui fut ignoré de son vivant », son rédacteur montre qu'il ignore lui-même L'Internationale : elle ne figure pas parmi les oeuvres reproduites ou simplement citées... Cependant, la même année, un autre militant guesdiste, Armand Gosselin, réédite à Lille la chanson avec musique ; elle comporte le texte complet, donc le 5e couplet, dit « des généraux » :

... Appliquons la grève aux armées,

Crosse en l'air et rompons les rangs !

S'ils s'obstinent, ces cannibales,

A faire de nous des héros,

Ils sauront bientôt que nos balles

Sont pour nos propres généraux.

Cette strophe antimilitariste et insurrectionnelle n'avait pas soulevé de protestations au cours des sept années précédentes, mais la Chambre vient de voter les « lois scélérates » — destinées en principe à réprimer les menées anarchistes ; l'éditeur Gosselin est déféré en Cour d'assises en août et condamné à un an de prison ferme 8. Si Pottier n'était mort, sa chanson l'eût peut-être conduit à Pélagie ! ... Dans la vague de répression qui déferlait alors sur le mouvement ouvrier et socialiste, cette condamnation ne fit pas grand bruit ; elle a peut-être quand même contribué à faire connaître la chanson de Pottier. L'Almanach socialiste illustré pour 1896 (donc imprimé en 1895) fait état de l'inique condamnation qui avait frappé Gosselin et

8. Lorsque je rappelais ce fait, je ne pensais pas qu'il se renouvellerait en 1973 : le 28 juin, il s'est trouvé à Mulhouse des juges pour condamner à deux mois de prison avec sursis et 3 000 F d'amende le directeur d'un périodique régional, Klappersiel 68, qui avait repris comme titre d'un article antimilitariste les quatre derniers vers du célèbre couplet de Pottier ; la peine de prison a été supprimée en Cour d'appel.



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publie L'Internationale, sans le couplet incriminé, mais avec... une musique nouvelle de Pierre Forest, journaliste socialiste et compositeur amateur.

Heureusement pour Pierre Degeyter — qui eut tant de malheur avec sa chanson : son frère Adolphe et Delory lui en contestèrent longtemps la paternité —, heureusement le XIVe congrès du P.O.F. se tient cette année 1896 à Lille ; il déplace, outre les 200 délégués venus de la France entière et les dirigeants de partis socialistes étrangers, des milliers de militants et d'ouvriers de la région. Dès les premiers heurts avec des contre-manifestants nationalistes et cléricaux qui chantent La Marseillaise, les travailleurs lillois entonnent L'Internationale, appuyés par les fanfares socialistes ; le refrain est vite repris en choeur par les délégués. Une vraie kermesse !

C'est de ces jours-là que L'Internationale, victorieuse à Lille, commença à voler, non pas de clocher en clocher, mais de réunion en manifestation populaire, et fut bientôt connue de la France entière. D'abord hymne habituel du Parti ouvrier, elle est adoptée par les autres tendances de la famille socialiste : le guesdite Henri Ghesquière la chante fin 1899 au 1er Congrès général des organisations socialistes, à Japy, et — ajoute le compte rendu — «la salle entière, enthousiaste, reprend le refrain ».

Quelques mois après, en septembre 1900, la chanson de Pottier-Degeyter va entreprendre son tour du monde : le congrès socialiste international, qui s'est déroulé à Paris, « se sépare au chant de L'Internationale » (alors qu'en 1891, les congressistes avaient chanté La Marseillaise, considérée encore comme «hymne révolutionnaire international »). L'Internationale reçoit sa consécration en 1910 au congrès de Copenhague : elle est chantée dans toutes les langues par les délégués et le public, appuyés par un grand orchestre et des choeurs ; le chant de lutte composé par deux militants socialistes français, adopté par tous les partis, est vraiment devenu l'hymne international du prolétariat révolutionnaire.

Combien paraît prophétique à présent le cri lancé par Vallès à Pottier : «... Jette, comme des cartouches, tes vers désolés dans la blouse de ceux qui, las de subir l'injustice et le supplice, sont gens à se révolter, car ils ont besoin qu'on les encourage et méritent qu'on les salue pendant qu'ils combattent et avant qu'ils meurent ! > 9.

Robert BRÉCY.

9. Le Citoyen de Paris, 1"* mars 1881, repris par Vallès dans son article t La poésie populaire •, Le Cri du Peuple, 29 nov. , 1883, et placé par Pottier sur la page de titre de ses Chants et poésies socialistes-révolutionnaires, en 1884.


DES INTELLECTUELS CONTESTATAIRES

DEVANT LA VIE POLITIQUE :

LE CAS DE LA REVUE « ESPRIT » (1932-1948)

La revue Esprit a été fondée en 1932, à une époque où la crise économique et l'absence de problèmes urgents en politique extérieure poussaient les intellectuels à des remises en question totales. L'équipe de rédaction présentait au début tous les caractères de ces petits cénacles doctrinaires et intransigeants qui pullulaient alors en France. Ces groupes se tenaient dans l'isolement le plus absolu à l'égard des formations politiques existantes. Leur contestation radicale s'exerçait non seulement contre les structures sociales, mais encore contre les cadres politiques classiques, notamment la classification droite-gauche. Telles étaient, par exemple, les équipes de Plans, Ordre nouveau, Groupe XXe siècle, X Crise, dans le début des années trente. Pourtant, Esprit finit par renoncer à ses spéculations trop exclusivement intellectuelles et par opter pour l'un des deux camps entre lesquels l'opinion française se partageait alors : l'antifascisme contre le fascisme, la gauche contre la droite. Ce choix ne s'effectua pas sans réticences. La principale avait trait à l'unité d'action avec les communistes. Certes, l'hostilité absolue de ces derniers au < désordre établi > et leur militantisme révolutionnaire en faisaient des partenaires tentants pour une équipe qui affichait une attitude de contestation radicale. Mais, sur le plan doctrinal, les divergences paraissaient insurmontables entre le marxisme et le personnalisme, entre le matérialisme dialectique et le spiritualisme que professait Esprit. La position prise par la revue à l'égard du phénomène communiste fut au coeur de son engagement — ou de son refus d'engagement — aux côtés des formations politiques existantes. Sa position évolua en fonction de la conjoncture politique. Retracer le profil de cette évolution peut nous permettre de mesurer le retentissement de certains événements et d'éclairer un peu les causes des grands reclassements politiques de la période 1932-1948.

Pendant une première période, qui s'étend jusqu'à juin 1936, on constate qu'Esprit s'en tient à une politique de c troisième force ». Que signifie ce terme ? Nullement ce qu'il voulait dire en 1947 pour ceux qui vou-


310 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

laient former une nouvelle coalition gouvernementale, excluant à la fois les communistes et les gaullistes. Dirigée à la fois contre le parti communiste et contre tous les partis traditionnels, la « troisième force » d'Esprit n'a pas de poids sur l'échiquier des forces politiques. Cette expression doit être prise au sens idéologique : le rejet simultané de deux systèmes, le capitalisme et le communisme. Elle est synonyme d'intransigeance doctrinale et d'isolement politique. Esprit n'interdit d'ailleurs pas à ses membres d'adhérer à des partis. Edmond Humeau ou André Philip, par exemple, adhèrent à la S.F.I.O., mais ils n'épousent pas toutes les positions de ce parti. Le refus de faire cause commune avec les grandes formations politiques persiste longtemps, même lorsque surviennent des situations plus dramatiques. Esprit refuse de se ranger dans le camp de l'antifascisme jusqu'en 1936 pour les problèmes internationaux, à l'exception du problème espagnol, qui provoque sans délai sa prise de position en faveur des républicains.

Aux événements du 6 février 1934, Esprit réagit en continuant à préconiser une troisième voie entre les révolutionnaires de gauche et les révolutionnaires de droite, entre les communistes et les fascistes : celle de la « révolution spirituelle ». c Si la révolution est pour demain, écrit Mounier, ce ne sera pas la nôtre » 1. L'effort doit porter sur « la préparation à longue échéance de la révolution spirituelle ». Voilà une position nettement attentiste, et en dehors de tous les courants politiques existants, malgré les passions qui commencent à agiter tant d'hommes de droite ou de gauche à ce moment-là. On ne peut mieux dénier toute urgence à ce qui semble à tant d'autres le grand problème de l'heure, c'est-à-dire la lutte contre le fascisme.

En politique extérieure également, on sent la volonté de ne pas se laisser détourner d'une tâche qui paraît essentielle par une attention excessive accordée aux événements quotidiens. A la remilitarisation de la Rhénanie, l'équipe d'Esprit réagit par un article collectif intitulé < Adresse des vivants à quelques survivants » et qui paraît dans le numéro d'avril 1936. Elle dénonce « l'idéologie fausse de la croisade antifasciste » et s'en prend au pacte franco-soviétique, dont le seul effet < est d'avoir précipité le peuple allemand dans la psychose de l'encerclement ». Elle refuse de céder à la crainte d'une agression nazie : « L'Allemagne, assure-t-elle, aura besoin de vingt-cinq ans pour devenir une grande puissance ». Et, d'ici là, on aura essayé de réaliser la révolution personnaliste en France : « Préparer cette résurrection, telle est notre réponse dernière au danger fasciste, contre les néopacifistes de droite qui réclament avec les fascismes une alliance de sentiment et de peur, et les néobellicistes d'extrême gauche qui prêchent contre eux une croisade par les armes ». A la base de cette prise de position, on peut trouver trois éléments : d'abord, bien sûr, une certaine ignorance des réalités militaires (mais dont on ne peut faire grief à Esprit en particulier) ; ensuite, un pacifisme de principe, qui a toujours été l'un des grands thèmes de la revue ; enfin et surtout, la volonté de ne pas se départir d'une position du type < troisième force », d'en rester à l'année

1. « La révolution contre les mythes », Esprit, mars 1934.


LA REVUE « ESPRIT» (1932-1948) 311

1932, où le seul but paraissait alors de repenser toute la Civilisation, loin au-dessus des querelles politiques du jour.

Pourtant, en juin 1936, tout change : Esprit renonce à l'isolement politique et opte pour un camp, celui de la gauche. Le parti politique dont la revue se sent le moins éloigné est, malgré le fossé qui l'en sépare sur le plan idéologique, le Parti communiste. A ses yeux, il présente le mérite d'être de création récente, et donc de s'opposer, par son style d'action, aux partis traditionnels, ainsi que de représenter une force politique non négligeable. La revue voit bien, derrière lui, l'ombre de Staline, dont elle dénonce la dictature, mais elle a le sentiment que le Parti communiste est en train d'évoluer :

Constatons, écrit Mounier dans le numéro de juin 1936, que nous avons pendant des mois frappé sur les mêmes clous : élargissez, disions-nous aux révolutionnaires marxistes, la notion de prolétariat et abandonnez votre politique de classe pour un large rassemblement sur des valeurs humaines fondamentales contre le monde de l'argent... Ne rejetez pas la possibilité d'accomplir la révolution par la conquête légale du pouvoir légal. Et voilà que nous entendons déclarer jusqu'à l'extrême gauche communiste : rassemblement de tous les Français contre ce qui les opprime ; pas de poing fermé contre la religion (Thorez) ; défense de la famille (Paul Vaillant-Couturier).

Il ne semble pas cependant que cet espoir d'une évolution du parti communiste soit la seule cause de la nouvelle orientation d'Esprit. L'évolution du parti communiste pouvait être sensible dès 1935, or Esprit n'y fait allusion qu'en juin 1936. Le fait déterminant réside plutôt dans la victoire électorale du Front populaire le 3 mai 1936, et le climat d'enthousiasme qu'elle a provoqué dans les masses populaires. Cet enthousiasme se communique à l'équipe d'Esprit, et Mounier reconnaît, dans le numéro de juin 1936, que le Front populaire est porteur d'« une belle et grande espérance ». La revue n'envisage cependant aucun lien institutionnel avec les organismes du Front populaire, désirant conserver une c indépendance radicale » en vue de réaliser une oeuvre à long terme qu'elle ne perdra jamais de vue. D'autre part, elle conserve une certaine méfiance à l'égard du Parti communiste, pleinement consciente d'assumer de graves risques :

Une objection surgit, écrit Mounier dans le numéro de juin 1936 : n'est-ce pas en même temps apporter un soutien indirect à l'expansion du communisme ? La troupe de réserve du Front populaire, c'est le communisme orthodoxe.

Ce dernier mot, « orthodoxe >, a son importance : il peut signifier que Mounier espère une collaboration avec certains communistes se situant en marge de la ligne politique du moment. Mais Mounier ne veut rien faire qui contribue à renforcer le prestige du Parti communiste lui-même, car :

n'est-ce pas trahir ce qui est essentiel pour ce qui est subordonné, et, en sauvant aujourd'hui les conditions de vie de la personne, la livrer pour demain à l'oppression de la dictature matérialiste d'un quelconque Staline ?


312 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE

La nouveauté, c'est que Mounier ne s'en tient plus à cette attitude de pure critique : pour la première fois depuis la fondation de la revue, il parle de choisir entre des perspectives concrètes :

Refuser son appui au Front populaire, c'est cautionner indirectement le désordre établi, et s'allier avec le communisme est risqué.

Mounier décrit alors son choix dans ces termes dramatiques :

Quand on a à choisir entre une balle dans le dos et un saut périlleux, je me permets de considérer le saut périlleux comme plus rationnel.

Il se sent obligé à ce choix, parce que, cette fois, les problèmes du jour revêtent à ses yeux un caractère d'urgence :

Les hommes qui ont faim, les hommes qui sont opprimés n'attendent pas ; une chance leur est offerte d'en sortir ; ceux dont nous redoutons la philosophie dernière sont les seuls (voilà le drame) à être aujourd'hui en force suffisante pour mettre fin au règne de l'argent. Nous avons les bons principes, ils ont les bonnes troupes, ils sont partis en 1850, nous en 1932. Allons-nous refuser notre coeur et notre aide parce que nous sommes en retard sur l'Histoire ?

Et c'est ainsi qu'en ce mois de juin 1936 le petit cénacle d'intellectuels né en 1932 en vient à se situer sur l'échiquier politique classique.

Dans les mois qui suivent, la revue paraît adopter une position quelque peu en retrait de celle qu'annonçait l'éditorial de Mounier dans le numéro de juin 1936. Malgré ses promesses < d'aide et encouragement », l'équipe d'Esprit reste très tiède à l'égard de l'expérience du Front populaire qui, visiblement, la déçoit. Pendant la période où elle se déroule, le seul article de quelque importance qui soit consacré aux réalisations du gouvernement est une critique de la création de l'Office interprofessionnel du blé parce qu'elle va dans le sens de l'étatisation. Les critiques formulées à l'encontre du Front populaire sont de trois ordres ; elles concernent l'aspect trop purement parlementaire de l'action menée, le caractère étatiste et centralisateur des réformes, et enfin les visées des communistes en politique extérieure, qui heurtent le pacifisme d'Esprit.

Les syndicats rencontrent auprès d'Esprit plus de complaisance que les partis. Ils sont en effet davantage à l'abri des compromissions que l'on reproche à ces derniers. Esprit adopte ainsi une attitude favorable à l'égard de la C.G.T. réunifiée. L'équipe ne méconnaît pas non plus les visées communistes, puisque dès mars 1936 un article d'André Ulmann rend compte du discours de Dimitroff tenu devant le Comité exécutif de l'Internationale communiste en décembre 1935 ; ce discours conseillait aux syndicats rouges de fusionner avec les syndicats réformistes afin de transformer ces derniers en véritables organisations syndicales de classe. Dans un article d'octobre 1936, Jacques Madaule s'en prend même aux manoeuvres des exunitaires en les qualifiant de c fascisme à rebours». Mais le même auteur ne refuse pas pour autant de préconiser l'adhésion à la C.G.T. réunifiée, dans le numéro de décembre 1936. Sur ce point, la revue n'a pas une attitude monolithique, puisque dans le même numéro de décembre 1936, Jean Lacroix se prononce contre. Mounier admet les deux positions dans un article de septembre 1938, ajoutant simplement que


LA REVUE «ESPRIT» (1932-1948) 313

le militant syndicaliste qui se réclame d'Esprit est également hostile, dans la C.G.T., à un certain impérialisme syndical et à l'intrusion de certaines politiques et idéologies étrangères, dans la C.F.T.C. à certaines survivances des mythes de l'époque où elle représentait surtout un élément de petite bourgeoisie.

Sur la question de la guerre civile espagnole, la revue opte, comme dans les affaires françaises, pour le camp de l'antifascisme. Mais cette attitude est contenue dans les limites strictes que lui impose son pacifisme de principe : en même temps que Mounier prend parti pour l'Espagne républicaine dans le numéro d'octobre 1936, il condamne toute intervention, parce que celle-ci risquerait de mener à un conflit généralisé. Dans le même numéro, un collaborateur de la revue, R. Leenhardt écrit pour se féliciter que le Front populaire se soit détourné de l'intervention : € La leçon reste valable de cet été orageux où l'esprit a regimbé contre les mots d'ordre et où tout de même les blés de la guerre ne furent pas mûrs >.

Sur les autres problèmes de politique extérieure, la revue reste, jusqu à la conférence de Munich, hostile à toute politique qui recréerait le risque d'un conflit avec l'Allemagne.

Tous ces éléments révèlent les limites de l'engagement d'Esprit dans le camp antifasciste après juin 1936. A partir de juillet 1937, ces limites deviennent nettement plus étroites. Ce mois-là, Esprit entame une polémique avec l'hebdomadaire d'extrême gauche Vendredi, proche du parti communiste. Son secrétaire de rédaction est André Ulmann, qui a été auparavant secrétaire de rédaction d'Esprit. Dans une lettre ouverte, Jacques Madaule écrit :

Du moment que l'on ne peut plus lire dans votre journal de Staline, ce que l'on pense que vous pensez vous-mêmes, votre combat n'a plus d'objet. Ce n'est pas sans tristesse que j'écris ces lignes, car il y avait une grande expérience à faire, celle de la vérité mutuelle. Je ne suis pas anticommuniste au point que je ne félicite de voir les communistes incapables de supporter la vérité. D'un parti prolétarien, d'un parti qui, tout de même, se donne la libération de l'homme pour but, on pouvait attendre un peu plus de courage et un peu plus de dignité.

Les communistes ont-ils trop tardé à évoluer comme le souhaitait Esprit ? Il serait bien curieux que la patience de l'équipe d'Esprit se soit lassée en l'espace d'un an, alors que celle-ci a un sens si développé de l'action à long terme. En réalité, c'est un événement bien précis qui a modifié l'attitude d'Esprit : en juin 1937, c'est-à-dire moins d'un mois auparavant, s'est ouvert le procès contre le P.O.U.M. Or tout se passe comme si la revue Esprit se sentait directement concernée par la liquidation des trotskystes espagnols. Ceux-ci représentent en effet l'aide du mouvement com muniste avec laquelle il lui paraît le plus facile de coopérer ; vivant en marge de la ligne actuelle du Parti communiste. Ils semblent mieux susceptibles d'évoluer dans le sens souhaité par Esprit. Leur élimination représente une victoire du communisme orthodoxe (ou stalinien, comme on voudra) au sein du communisme mondial ; elle affaiblit les espoirs caressés par ceux qui se flattent de faire évoluer, depuis l'extérieur, le communisme. D'une façon moins consciente, l'équipe d'Esprit a pu être frappée par la similitude entre la situation qui serait la sienne dans un con-


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texte analogue, et celle du P.O.U.M. Esprit pèse encore moins lourd que le P.O.U.M. à côté du Parti communiste, et se persuade que ni la communauté des objectifs, ni la fraternité d'armes ne le protégeraient du sort des trotskystes espagnols. Même si Mounier ne peut pas encore en connaître tous les détails, il a l'air d'être tout de même déjà bien renseigné : dans l'article qu'il consacre en partie à l'affaire, en juillet 1937, il écrit que le procès fait au P.O.U.M. « évoque étrangement le style Vychinski ».

Le titre de cet article de Mounier ne laisse pas planer le moindre doute sur l'attitude qu'adopte Esprit envers le communisme orthodoxe : « contre tous les fascismes ». Sur un ton qui rappelle celui de la période 19321936, il définit plus clairement les limites de son soutien à la lutte qui est menée en Espagne aux côtés des communistes :

Nous faillirions à la vertu intacte de notre jeunesse parmi tant de cristallisations mortelles qui encombrent le jeu de nos aînés, si nous relâchions notre vigilance sur un seul point... La menace d'un quelconque Staline, si elle était par impossible suspendue sur l'Espagne, nous verrait dressés contre elle comme nous le sommes contre Franco, pour les mêmes raisons, avec la même violence.

La polémique avec les communistes reste vive au cours des mois suivants : dans le numéro de décembre 1937, l'éditorial rédigé par l'équipe de rédaction répond aussi à la « politique de la main tendue » : « On s'étonne de la persévérance des communistes à tendre aux catholiques une main qui doit commencer à prendre des crampes ».

Sur le plan des affaires intérieures françaises, la revue en revient même tout à fait à une politique de « troisième force ». En décembre 1938, — le Front populaire n'est plus alors qu'un souvenir — paraît un article de Mounier intitulé : f Appel à un rassemblement pour une démocratie personnaliste ». En sont exclus d'avance les < conservateurs », les < partisans d'une soumission aux totalitarismes », les « pseudo-fascistes » et «le parti communiste comme tel » ; cette dernière expression montre que Mounier ne renonce pas à accueillir des communistes en rupture avec la ligne stalinienne. Il rêve à cette époque de former des équipes « sans préjugés », brisant avec les « inerties héréditaires » comme par exemple la classification droite-gauche 2. Il renoue ainsi avec l'inspiration première de son mouvement.

Le balancier politique d'Esprit ne revient cependant pas exactement aux positions de 1932. La revue se refuse à cautionner les accords de Munich et les attaques vigoureusement dans l'éditorial du numéro d'octobre 1938, rompant pour la première fois avec son parti pris de souplesse en politique extérieure 3.

Elle dénonce également l'anticommunisme systématique qui cimente à cette époque l'unité de la Droite. On trouve dans le numéro de septembre 1938 une critique des positions du mouvement « La Flèche », dont certains militants avaient été influencés par Esprit. Cette critique est confiée

2. Cf. le Courrier de Paris et de la province, juillet 1939, p. 30, cité par LOUBET DEL BAYLE, Les Non-Conjormistes des années trente, p. 402.

3. Cité par J. BOUILLON, G. VALLETTE, Munich 1938, p. 217-222.


LA BEVUE « ESPRIT» (1932-1948) 315

à Bernard Sérampuy (pseudonyme de François Goguel) et Jacques Madaule, tous deux étant, dans la revue, les plus ouverts au dialogue avec les communistes :

L'anticommunisme de « la Flèche », écrivent-ils, appelle les plus expresses réserves... Rompre tous les ponts, électoralement parlant, avec le parti communiste français, c'est faire à coup sûr le jeu d'un nouveau Bloc national... Il faut bien prendre garde que c'est sur le terrain de l'anticommunisme qu'une coalition fasciste pourrait se nouer en France...

Le pacte germano-soviétique paraît ôter toute valeur à ce dernier argument à partir d'août 1939. L'équipe d'Esprit croit alors pouvoir se dispenser de l'effort qu'elle faisait encore pour nuancer sa position à l'égard du communisme orthodoxe ; dans un article collectif qui paraît dans le numéro de 1939, elle écrit :

A-t-on assez reproché l'esprit de parti ou de simplification à ceux qui, comme nous, ont constamment mis en équivalence le régime stalinien et le nazisme et prévu leur fatale collusion !

Dans le même numéro, cependant, un article de Berdiaev démontre que ce pacte n'a rien d'une alliance et, posant le problème en termes stratégiques, laisse prévoir au contraire un conflit germano-soviétique. Fait intéressant, l'attaque de juin 1941 contre la Russie ne modifie pas tout de suite le point de vue exprimé dans l'éditorial du numéro d'août 1939. La revue, qui a recommencé à paraître à partir de novembre 1940 en zone libre, continue à condamner le communisme comme le fascisme. En juillet 1941, Mounier écrit : « II n'est personne qui ne soit prêt à saluer la chute du sombre régime stalinien... si elle ne s'accompagne pas de conséquences équivalentes dans le mal > (sous-entendu : d'un nouveau succès de Hitler). En écrivant ces lignes, il est à cent lieues de se douter que l'U.R.S.S. va résister à l'assaut, et devenir l'une des principales puissances qui abattront le nazisme. La revue disparaît alors. Mounier et une grande partie de ce qui subsistait de l'équipe d'Esprit s'engagent progressivement, au cours des années qui suivent, dans la Résistance.

Cette période fait beaucoup pour modifier leur vision politique : cette fois, ils se retrouvent profondément engagés dans un camp, au sein d'organisations structurées, aux côtés du Parti communiste.

A la Libération, les problèmes se posent à eux dans des termes entièrement nouveaux. Une période toute différente s'ouvre alors dans l'histoire de l'engagement politique de la revue Esprit : celle-ci place, pendant près de trois années, tous ses espoirs dans une union de la gauche et une coopération avec le Parti communiste. L'équipe d'Esprit va très loin dans ce sens, puisqu'elle atténue même son intransigeance doctrinale, restée jusquelà sans faille. Mais elle espère, plus encore qu'en 1936, une évolution aussi grande des positions communistes. Ces espoirs reposent sur l'impression, générale alors dans le monde occidental, qu'à l'engagement militaire de l'U.R.S.S. dans le < camp des démocraties » correspond à une atténuation


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de la dictature de Staline à l'intérieur. Ce qui reste de dictature est dépeint désormais par Esprit comme une « intensité de l'existence communautaire qui donne à l'expression personnelle un mode qui se réduit mal à nos perspectives individualistes ». Cette expression figure dans un article de Mounier daté de novembre 1945. Dans ce même article, la Russie est présentée comme un modèle à suivre pour tous les révolutionnaires : « Sans les leçons décisives dont l'U.R.S.S. nous offre l'épreuve, la révolution européenne s'enlisera dans les marais socio-démocrates ». A Esprit, on est prêt à aller fort loin dans l'imitation du modèle russe :

En Union soviétique, écrit Jean Lacroix dans un numéro de décembre 1944, la propagande, les cérémonies communautaires jouent un rôle de premier plan. Sans doute, devant de telles méthodes, l'intellectuel de l'Ouest éprouve-t-il une sorte de réaction anarchique qu'il baptise du nom de liberté de pensée...

En mars 1946, dans un article intitulé « De la démocratie libérale à la démocratie massive », le même auteur admet le système de parti unique :

En certaines circonstances, écrit-il, l'exigence de la pluralité des partis et des mouvements est celle même de la liberté ; dans une autre conjoncture elle peut perdre tout intérêt.

Mais Esprit entend bien que le rapprochement avec le communisme ne se fasse pas à sens unique. Jean Lacroix invite les communistes à un tel effort dans un article de décembre 1944 intitulé : « Pour un dépassement du communisme ». Dans le numéro de février 1946, il prend bonne note de la phrase d'un discours de Maurice Thorez prononcé le mois précédent : « Le matérialisme dialectique n'est pas un dogme mais un guide pour l'action ». Encouragé par les déclarations des leaders communistes, Esprit préconise l'unité d'action avec le Parti communiste. En effet, les possibilités ouvertes dans les années qui suivent la Libération paraissent immenses. La chute du capitalisme, discrédité par les années d'Occupation, semble toute proche. L'équipe d'Esprit, consciente de ne pouvoir accomplir la Révolution à elle toute seule, opte pour une coopération avec la seule organisation assez puissante et assez prestigieuse pour mener cette tâche à bien : le Parti communiste. En février 1946, Mounier écrit : « Le Parti communiste a la confiance de la majorité et de la partie la plus dynamique de la classe ouvrière ». Dans le même article, il tourne en dérision les efforts entrepris pour faire naître un € socialisme humaniste » en excluant les communistes : ce ne serait, selon lui, qu'un « travaillisme sans travailleurs ».

Unité d'action ne signifie pas adhésion : aux jeunes catholiques qui adhèrent au Parti communiste, il reproche

un consentement aux jeux tels qu'ils sont faits, étonnant à un âge qui est fait pour bousculer et imaginer, ... un mépris de l'inquiétude créatrice, de la délibération réfléchie qui seraient entièrement excusables de la part de travailleurs accablés par la vie dure, mais qui de la part de jeunes intellectuels sont une perte de conscience professionnelle *.

4. Esprit, avril 1946.


LA REVUE * ESPRIT* (1932-1948) 317

Mounier place plutôt ses espoirs dans la constitution d'un parti de gauche puissant capable de collaborer avec le Parti communiste sans être étouffé par lui. Dès janvier 1945, dans un article intitulé : « La querelle du travaillisme », il a affirmé qu'Esprit était prêt à se lier avec d'autres mouvements de la gauche non communiste. Cette prise de position explicite en faveur de la formation d'un parti politique puissant représente une étape nouvelle de sa pensée. Il pose ainsi le problème en termes de politique classique et rejette tout à fait cette attitude de contestation radicale et d'isolement qui prévalait aux origines de la revue. Ainsi, l'atmosphère de la Libération a produit ce que celle du Front populaire n'avait finalement pas réussi à faire : l'engagement d'un petit groupe d'intellectuels anticonformistes sur le terrain de la politique classique.

Les désillusions ne se font malheureusement pas attendre pour l'équipe de la revue Esprit. Georges Izard, qui avait participé autrefois à la fondation de la revue et en était resté très proche, échoue dans sa tentative pour créer un Parti travailliste. La gauche non communiste ne réussit pas à se rassembler. Et bientôt, la guerre froide commence à peser sur les rapports entre les communistes et leurs alliés de gauche. Pour Esprit, les espoirs d'une collaboration avec les communistes s'estompent à partir de septembre 1947. A cette date, un événement a un fort retentissement sur la revue : le jugement et l'exécution de Petkov, chef du parti agrarien bulgare. Ce dernier avait collaboré au gouvernement de Front national aux côtés des communistes, et Esprit voit peut-être dans le sort de Petkov une préfiguration possible de son propre destin. Le titre de l'article de Mounier qui rend compte de l'affaire est significatif : € Petkov et nous ». Mounier admet que Petkov se soit rendu coupable d'actes contre-révolutionnaires, « mais, ajoute-t-il ne serait-il pas possible qu'il eût été poussé vers cette faute par l'intransigeance de ce parti qu'une vieille habitude d'isolement et de proscription rend encore étrangement inapte à la collaboration et au respect des diversités ?» En décembre 1947, Jean Lacroix écrit que c le temps d'une alliance constructive avec le communisme est passé, ou n'est pas encore venu ».

Les événements de février 1948 à Prague ne font que confirmer Esprit dans son attitude : dans un article dont Jean-Marie Domenach est le principal inspirateur, l'équipe de rédaction prend acte de ce que « le Parti communiste renonce à se faire le rassembleur des énergies de salut » et que désormais < il n'y a plus de place que pour son pouvoir absolu ». Elle rappelle qu'elle n'a cessé de presser les Partis communistes qui se formaient dans les démocraties de vieille éducation de lutter contre cette tentation intime » et formule cette interrogation désabusée : < nous pensions qu'ils le pouvaient. Le peuvent-ils encore ? » Comme pour la période du Front populaire le monolithisme du Parti communiste a empêché Esprit de s'engager davantage aux côtés de grandes formations politiques.

Ainsi, on peut déceler dans la vie politique française entre 1932 et 1948 deux grands moments où des intellectuels contestataires ont été tentés par l'action commune avec de grandes formations politiques ; celui de


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la victoire électorale du Front populaire et celui de la Libération. Ces deux événements ont eu un pouvoir fédérateur sur les mouvements politiques, en même temps qu'un pouvoir mobilisateur sur les masses. On notera que d'autres événements, les émeutes du 6 février 1934, ou les initiatives d'Hitler en politique extérieure jusqu'à la crise de Munich n'ont pas modifié les positions d'Esprit.

La vie politique française paraît obéir à un rythme qui comporte deux phases distinctes. Dans le premier temps, la conscience d'une menace grave ou l'espoir de transformations prochaines rassemble les groupements politiques en de vastes camps (le Front populaire, par exemple). Ce type de conjoncture est favorable aux grandes formations syndicales et politiques qui enregistrent des nombres records d'adhésions et qui reçoivent l'alliance des petits groupes. Ces derniers font alors passer les exigences de l'unité d'action avant celles de la pureté doctrinale. Tel est le cas de l'année 1936, où l'antifascisme et les espoirs de réformes jouent le rôle de fédérateur de la gauche (davantage que le programme du Front populaire, jugé par les intellectuels, et notamment ceux d'Esprit, comme trop timide). Tel est le cas de l'année 1945, où le climat révolutionnaire, le discrédit où est tombée la droite, la puissance et le prestige du parti communiste français autorisent les plus grandes espérances. Tel pourrait bien être aussi le cas — en dehors de la période étudiée ici — des deux dernières années de la guerre d'Algérie, où le sentiment d'une menace fasciste conduit toute la gauche à ressouder une unité mise à mal par le drame algérien.

Et puis il existe un deuxième temps, dans le déroulement de la vie politique française : ce type de conjoncture est tout à fait différent du précédent. L'attention n'est plus accaparée par un problème particulier. La vie politique qui se développe dans le cadre légal paraît terne, prosaïque ou futile. Le dégoût qu'inspire aux jeunes intellectuels d'Esprit et des autres mouvements analogues la vie parlementaire au début des années 30 rejoint l'« ennui » dont témoignait un éditorialiste au début de l'année 1968. La critique exercée à l'encontre du système politique et social prend alors le tour d'une condamnation radicale et globale. Elle est formulée par de petits groupes isolés, en marge des grandes formations, et très dispersés eux-mêmes. Les périodes de calme relatif favorisent la contestation radicale mais rendent plus difficile la constitution de vastes regroupements à vocation de gouvernement. L'< esprit des années trente » a ainsi des points communs avec le phénomène du « gauchisme » : même rejet en bloc de toutes les structures politiques et sociales existantes ; même hostilité à l'égard des autres formations politiques, et principalement du Parti communiste. Ce dernier est critiqué officiellement pour ses positions politiques, mais la raison profonde des critiques des « groupuscules » nous semble être que sa discipline le met à l'abri des tentatives menées de l'extérieur pour le faire évoluer. C'est ce monolithisme du Parti communiste qui exaspérait le plus Mounier, comme probablement aujourd'hui les « gauchistes » ; les autres formations (C.G.T. et S.F.I.O. avant-guerre, C.F.D.T., P.S.U. et S.F.I.O. aujourd'hui) échappent moins facilement à ces tentatives de noyautage et comme telles, rencontrent une plus grande complaisance. Il y a


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d'autres points communs entre « l'esprit des années trente > et le « gauchisme > d'aujourd'hui : les deux courants exercent une même attraction sur les jeunes universitaires frustrés de responsabilités (la revue Esprit regroupait plus d'agrégés que L'Humanité de Jaurès) ; ils attirent tout autant la partie des catholiques qui refuse catégoriquement la société contemporaine parce qu'elle n'est pas conforme à l'Evangile. Ce refus s'exprime aussi bien par l'engagement à l'extrême droite que par l'engagement à l'extrême gauche (parfois les deux successivement pour certains collaborateurs d'Esprit comme Jean Lacroix ou Pierre-Henri Simon). Bien entendu, des différences notables existent aussi. Les tenants de l'c esprit des années trente » mettent l'accent sur la réflexion politique alors que les « gauchistes » sont plus tentés par l'action directe. « L'esprit des années trente » rejette la classification droite-gauche, ce qui n'est évidemment pas le cas du « gauchisme ». Il faut dire que la contestation radicale peut avoir moins de difficulté à se situer à gauche quand la gauche a été éloignée du pouvoir depuis plus de dix ans. Ce n'était pas le cas dans les années trente. Une dernière constatation peut être faite : l'étonnante facilité avec laquelle on passe d'un camp à l'autre ; un homme comme* Mounier est passé en l'espace de deux ans d'une certaine ouverture en direction de Vichy à un désir de coopération avec les communistes. D'autres exemples prouvent qu'un chemin encore plus grand peut être parcouru en sens inverse. Ceci peut dérouter des hommes de la génération des années cinquante et soixante, habitués à des clivages plus stables, mais il faut se reporter à une époque plus riche que la nôtre en formules politiques nouvelles et en retournements de situations. La permanence de nos catégories politiques depuis 1945 tend à nous le faire oublier parfois.

Michel HAU, Université de Strasbourg.


COMPTES RENDUS

Emmanuel SIEYÈS, Qu'est-ce que le Tiers État?, édition critique, avec une introduction et des notes par Roberto ZAPPERI, Genève, Droz, « Les classiques de la pensée politique », 1970, in-8°, 230 p.

Malgré le rôle important qu'il a joué dans les débuts de la Révolution, Sieyès reste peu étudié. Pourtant ses papiers ont été acquis par les Archives nationales en 1967 et il serait temps d'écrire de Sieyès une nouvelle biographie pour remplacer celle que Paul Bastid publia en 1939 et dont Roberto Zapperi écrit avec raison qu'elle est « un produit caractéristique d'une historiographie rhétorique qui se rapproche souvent du panégyrique ». En attendant, Roberto Zapperi nous donne une nouvelle édition de Qu'est-ce que le Tiers État ? précédée d'une introduction qui forme plus de la moitié du volume (117 pages sur 230). Cette introduction se compose de trois parties, une étude générale sur les idées de Sieyès, une histoire du texte de Qu'est-ce que le Tiers État ?, une biographie sommaire de son auteur.

D'emblée, Roberto Zapperi nous explique que toute la politique de Sieyès est fondée sur l'économie, et que, par là, Sieyès se montre l'homme de son siècle. Dans son Dire sur la question du veto royal, Sieyès n'a-t-il pas écrit : « Les systèmes politiques, aujourd'hui, sont exclusivement fondés sur le travail, les facultés productives de l'homme sont tout ». Jaurès avait déjà remarqué ce passage. Les papiers de Sieyès prouvent sa large culture économique, fondée sur la lecture de Quesnay, de Goumay, d'Adam Smith et d'autres. Sieyès pressent la transformation du monde par le capitalisme, mais il ignore le machinisme, et il propose d'augmenter la production par l'extension du système des « indentures », en vigueur aux colonies, qui n'était qu'un esclavage temporaire. On comprend que ses conceptions économiques aient amené Sieyès à distinguer deux catégories de citoyens, les actifs et les passifs. Avant de revendiquer l'égalité juridique des citoyens, Sieyès réclame ce qu'il appelle leur égalité économique, c'est-à-dire la disparition des privilèges fiscaux. Il pensait qu'une fois affranchie des contraintes dont l'avait écrasée le régime des privilèges, la société était appelée à accomplir d'immenses progrès.

Les réformes préconisées par Sieyès sont liées à ces principes. Donc égalité fiscale d'abord. Mais Sieyès est hostile à toute progressivité de l'impôt et il n'envisage pas un accroissement global de la recette fiscale.

Sieyès, pour bâtir la société moderne, demande l'abolition du régime féodal. Mais il le fait avec prudence, il est significatif qu'il ait été absent pendant la nuit du 4 août, qu'il se soit opposé à la suppression de la dîme sans indemnisation, et à la nationalisation des biens du clergé. Cette attitude lui valut les félicitations du Giornale ecclesiastico di Roma. En fait, Sieyès se montra le défenseur acharné de la propriété, quelle qu'elle fût, féodale et ecclésiastique, tout autant que privée.


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Il voulait sauvegarder la propriété des classes privilégiées pour rétablir l'unité sociale du pays : a Puisque c'est avec des prêtres, avec des nobles que vous avez à faire votre constitution, n'ayez pas l'imprudence de les attaquer, de les braver à l'avance » (Projet d'un décret provisoire sur le clergé). Il se bornait à vouloir faire passer la direction de l'État à « ces classes disponibles du Tiers État B, c'està-dire à celles qui ont bénéficié des « lumières ».

Telles sont les bases sur lesquelles Sieyès propose de construire un nouveau régime politique. L'égalité des droits, sanctionnée par le « contrat social » confirme l'inégalité économique telle qu'elle se trouve à a l'état de nature ». a Les avantages par lesquels les citoyens diffèrent sont au-delà du caractère de citoyen », écrit Sieyès dans le Tiers État. « Les inégalités de propriété et d'industrie sont comme les inégalités d'âge, de sexe, de taille, de couleur, etc.. Elles ne dénaturent nullel'égalité du civisme ». Pour Sieyès, les rapports politiques semblent se souder étroitement aux rapports économiques. • Nous sommes forcés de ne voir, dans la plus grande partie des hommes que des machines de travail », écrit-il dans le Dire sur le veto. Sieyès est ainsi amené à n'accorder aux • machines de travail » que des « droits passifs » et à réserver aux propriétaires les « droits politiques ». Le mythe de l'unité nationale doit assurer la soudure entre gouvernés et gouvernants, actifs et passifs. Cette unité, elle doit être imposée, dans un premier temps, par la dictature du pouvoir constituant. Sieyès favorisait donc la centralisation, et ainsi que l'écrit Roberto Zapperi, il forme un maillon de la chaîne qui unit Louis XTV à Bonaparte. Mais l'essentiel de l'édifice institutionnel imaginé par Sieyès ne résista pas aux réalités de la Révolution. Sa distinction entre citoyens actifs et passifs sombra en 1792 ; quant à l'unité nationale, il fallut toute l'énergie de la Convention pour la maintenir et la cimenter.

Telles sont, rapidement résumées, les idées de Sieyès exposées par Roberto Zapperi. L'auteur y ajoute de longues et pesantes discussions sur l'interprétation marxiste des théories de l'abbé, et il compare également celles-ci avec la doctrine de Rousseau qu'avait lue Sieyès, mais, et on sera d'accord cette fois avec l'auteur, très superficiellement. Plutôt que d'étendre ces considérations purement idéologiques, il eût été intéressant de se demander dans quelle mesure l'expérience vécue a influencé les idées de Sieyès. Un théoricien, si théoricien qu'il soit, est toujours sensible à la réalité. Sieyès autant qu'un autre : s'il s'est montré hostile à l'expropriation du clergé et à la suppression des dîmes sans indemnités, c'est qu'il était abbé. Toute la théorie qui aboutit à la division des citoyens en « actifs » et en • passifs » n'est-elle autre chose que la traduction d'une réalité fort ancienne, et très répandue dans le Midi de la France, d'où Sieyès était originaire ? Beaucoup de communautés — rurales et urbaines — y élisaient leur conseil politique selon un système censitaire. Elles avaient donc des citoyens actifs et passifs. Mais Roberto Zapperi semble vivre uniquement dans le monde des idées, et ignorer la réalité française de la fin du xvnr 8 siècle.

La deuxième partie de l'introduction est beaucoup plus rapide, elle retrace l'histoire de la célèbre brochure de Sieyès. Il est hors de doute que, dès sa publication, elle trancha sur la masse des pamphlets qui paraissaient alors, et provoqua, chez tous les libéraux, une grande admiration ; par contre elle suscita la frayeur chez les adversaires de tout changement. Au xrx* siècle, la célébrité de l'ouvrage se maintient. « C'est un livre terrible », écrit Louis Blanc, « un cri de guerre », déclare Tocqueville. On l'imita. Saint-Simon publia : Qu'est-ce qu'un industriel ?, Proudhon : Qu'est-ce que la propriété ? Elle eut trois éditions de janvier à juin 1789, fut partiellement traduite en polonais dès 1790, intégralement l'année suivante, en allemand en 1794 et de nouveau en 1796. Cramer, l'auteur d'une des traductions publia aussi en 1796 le texte français, avec d'autres ouvrages de Sieyès. En France, une nouvelle édition, partielle, est publiée en 1799, et Sieyès la réimprime à Bruxelles, pendant son exil, en 1822. L'éditeur parisien Pagnerre en procure

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une nouvelle édition pour le cinquantenaire de la Révolution, en 1839 ; et lors du centenaire, en 1889, Edmé Champion et Aulard la rééditèrent avec une introduction et des notes, mais leur texte était celui de l'édition de janvier 1789 et non de juin, que Sieyès avait revu et complété. En Allemagne, le Tiers fut encore réédité en 1841, 1875, 1924 et 1968. Des traductions parurent en Russie en 1906, en Espagne en 1950, en Angleterre en 1963. La présente édition critique que nous donne Roberto Zapperi est établie d'après le texte de juin 1789, les variantes sont indiquées.

L'introduction se termine par une brève biographie de Sieyès. Dans celle-ci Roberto Zapperi ne consacre que quelques lignes à la période de la Convention. On sait pourtant que selon les correspondants du comte d'Antraigues, dont les lettres ont été publiées dans les Dropmore Papers, Sieyès aurait été l'artisan caché de la Terreur. Il est probable que ces allégations sont fausses, elles méritaient pourtant d'être discutées, pour le moins signalées, car certains historiens, Ferrero par exemple, les ont prises au sérieux. De même, l'auteur ne signale même pas que Sieyès fut élu au Directoire en 1795 et qu'il refusa : preuve que, malgré l'échec de son projet de constitution, on continuait à le considérer comme un grand homme d'État. Pour comprendre une oeuvre, il faut bien connaître la vie de son auteur. Ce n'est pas la méthode de Roberto Zapperi qui n'a consacré que neuf pages à la biographie de Sieyès, mais 81 à l'examen de ses idées. Il n'empêche qu'on lui saura gré de nous avoir donné la première édition critique de Qu'est-ce que le Tiers État?

Jacques GODECHOT.

David H. PINKNEY, The Trench Révolution of 1830, Princeton University Press, 1972, in-8°, 397 p. avec bibliographie et index.

M. Pinkney, auquel nous devons déjà un livre solide sur Napoléon III et la reconstruction de Paris, s'est proposé cette fois de traiter de la révolution de 1830. Cest un sujet sur lequel on a beaucoup travaillé chez nous, les recherches érudites relayant la passion politique en voie d'extinction. Il y avait donc un risque évident à le reprendre, celui de ne pouvoir procéder qu'à une mise au point de la littérature existante. L'auteur ne pouvait méconnaître ce risque ; sa bibliographie atteste sa connaissance profonde des travaux antérieurs. Mais il a procédé à une longue, et on peut dire exhaustive, recherche d'archives, notamment à la préfecture de Police, au dépôt de la guerre, à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Les Archives nationales lui ont donné, outre la série F 7, les papiers de La Fayette et les dossiers de la Commission des récompenses nationales. On peut penser qu'à Paris il a tout exploré. Restent la presse et les archives du Quai d'Orsay, d'ailleurs utilisées déjà par ses prédécesseurs. Cette enquête modèle lui permet de préciser, raviver, compléter un certain nombre de points, sans d'ailleurs bouleverser la version établie. Enfin, il discute la problématique admise et c'est sans doute le point le plus original du travail.

Le récit des origines de la crise est clair et complet, avec une périodisation des facteurs qui semble équitable. Peut-être eût-il été utile de faire l'histoire de l'article 14, donc de l'interprétation de la Charte, et de mettre plus en relief la révolution morale qui secoue les élites de la nation depuis 1827. L'exposé est un peu limité à la politique et à l'économie. Cest ce climat rénovateur qui soustend et explique en profondeur la révolution. La narration des Trois Glorieuses est un modèle de précision. On doute qu'il soit possible d'aller plus avant. Pourtant, ce qui manque toujours (ceci est une constatation et non une critique) c'est une connaissance exacte des organisations de la base, comités d'électeurs, organi-


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sations de quartier dans ce Paris si densément peuplé dans un cadre si étroit. Cest la vie du quartier qui explique tout et, malheureusement, personne ne la connaît dans sa réalité quotidienne, médiocre mais décisive, sur laquelle embrayent les pouvoirs de l'arrondissement et de la ville. M. Pinkney a tendance à sousestimer l'influence des républicains ; pour lui, c'est un épouvantail dressé par les orléanistes. On pourrait objecter que les républicains, peu nombreux assurément, sont seuls capables, en l'absence de chefs bonapartistes populaires, de répondre vraiment aux sentiments des insurgés. Sans pouvoir, il est vrai, considérer cet accord par une création institutionnelle. Mais comment méconnaître que la poussée démocratique donne aux républicains une présence supérieure à leur importance réelle ? Certes, en 1830, une solution napoléonienne avait plus de chances que la république. On en tombe d'accord avec l'auteur. Mais le chef a manqué, qui pouvait incarner cette tendance et la porter au pouvoir. C'est le vide, et la qualité de leurs hommes, leur popularité qui ont ouvert la voie aux orléanistes. Mais la faiblesse de ces derniers sera toujours leur impuissance à conquérir les couches vraiment populaires. De ce point de vue, la médiation de La Fayette fut capitale. Cest lui qui a détourné le flot populaire. D'où son rôle de maire du palais, indispensable et importun tant que les sentiments révolutionnaires furent virulents. Enfin, la Chambre, victime des ordonnances, pouvait apparaître comme le champion de la révolution, en dépit de ses sentiments réels. Cest sur les Pairs que l'animadversion populaire put être détournée. Finalement, c'est bien la bourgeoisie moyenne de Paris qui a décidé de tout.

Un chapitre original est consacré à la révolution en province. Revue non pas complète, c'est impossible, mais suggestive. Ici apparaît l'adhésion du pays aux événements de Paris. Seul le Gard donne une note discordante. En réalité, l'unanimité fut moins complète que le chapitre ne le donne à penser. Et surtout, il eût été bon de rappeler cet immense mouvement d'armement et de fédérations spontanés des « patriotes » qui seul rend compte du climat révolutionnaire. Néanmoins l'auteur montre bien l'effervescence du pays dès que faiblit l'armature de l'État, et surtout il note à très juste titre combien le mouvement prend l'apparence d'une revanche de Waterloo, d'une résurgence des Cent-Jours sans Napoléon, mais toujours sous le signe du drapeau tricolore.

Le chapitre consacré aux « petits détails, liquidation d'une révolution » fourmille de traits évocateurs : reprise de la vie quotidienne, depuis l'éclairage des rues et l'évacuation des ordures jusqu'aux inhumations et à la réouverture de la Bibliothèque du roi. Les chapitres vin et ix : o La foule en révolution et l'épuration » sont assurément les plus neufs et les plus personnels. L'auteur, s'appuyant sur les archives de la commission des récompenses nationales, pense que les combattants de juillet n'appartenaient pas aux classes supérieures (quelques médecins et quelques professeurs exceptés) ni aux classes dangereuses, mais essentiellement aux gens de métier et de boutiques, ni riches ni pauvres, pour la plupart ayant du travail et des ressources (en somme les futurs gardes nationaux). Les immigrés, les nomades de Louis Chevalier n'apparaissent pas en proportion anormale. Très peu d'étudiants et de polytechniciens, peu de typographes. Révolution bourgeoise sans combattants bourgeois. Enfin peu de femmes et d'enfants. Dans son célèbre tableau, Delacroix aurait menti. La femme dépoitraillée, gavroche, le bourgeois en chapeau de haute forme sont de faux combattants. Au total, plus que la misère, ce qui a lancé les combattants dans la rue, c'est une vieille tradition de combat des gens de métiers parisiens ravivée par le fait que les anciens soldats des grandes guerres abondent dans leurs rangs. Révolution populaire, patriote, mais pas révolution pralétarienne, révolution du xvnr 5 siècle persistant.

Sur ce dernier point, je suis d'accord. La composition sociale des combattants appelle plus d'objections. Les classes dangereuses et les gavroches, les « noma-


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des » même, ont dû y regarder à deux fois avant de solliciter un organisme officiel, peut-être même n'en ont-ils pas eu l'idée. Car le rôle des gavroches est un fait bien établi par tous les témoignages contemporains. Que le vrai bourgeois ne descende pas volontiers dans la rue est un fait avéré. On peut penser néanmoins qu'une minorité d'entre eux a combattu. Mais ces derniers ou n'ont pas demandé de récompense, ou mieux ont fait partie de la foule des solliciteurs qui s'abat sur tous les nouveaux hommes en place pour émarger au budget ; ils veulent autre chose.

Enfin, M. Pinkney s'inscrit en faux contre le stéréotype 1830, révolution bourgeoise. On peut résumer son argumentation en quelques mots : changement de personnel, rentrée massive des victimes de la Restauration, oui ; révolution sociale, non. Un parti remplace un autre. La proportion des différents milieux sociaux avant et après la révolution reste sensiblement la même. Le nombre des banquiers, négociants, manufacturiers dans les Chambres et dans les grandes charges de l'État augmente à peine. Numériquement, la grande bourgeoisie capitaliste, au sens marxiste du terme, le cède toujours aux propriétaires fonciers, aux gens de loi et aux fonctionnaires. Louis-Philippe lui-même n'est pas le o roi bourgeois » des caricatures. Le changement de personnel réintroduit en masse les survivants de l'Empire ; en ce sens, 1830 serait une lévolution bonapartiste à laquelle seul manque l'empereur. Tout cela est prouvé par des statistiques irréfutables. Les Trois Glorieuses sont la revanche des Cent-Jours. Réfuter la thèse d'auteurs tels que Beau de Loménie n'est pas sans intérêt. La grande bourgeoisie capitaliste, au sens propre du terme, était déjà influente sous la Restauration, et malgré la carrière d'un Casimir Périer ou d'un Laffitte, elle n'est pas toute puissante après 1830. Néanmoins, comme on l'a toujours dit, l'échec des rêves de reconstitution d'une aristocratie foncière à la manière anglaise, l'importance réduite de la pairie donnent bien au personnel issu de 1830 une tonalité plus bourgeoise. On ne peut nier que la bourgeoisie d'affaires se trouve désormais sur le devant de la scène. Dire qu'elle est toute puissante, qu'en elle se résume toute la haute société française serait certainement inexact. La bourgeoisie est plus complexe, même la bourgeoisie censitaire.

Le livre s'achève par un exposé des événements de novembre et décembre 1830, dominés par le procès des ministres dont M. Pinkney fait une narration précise et complète à laquelle je doute que rien puisse être utilement ajouté. Ayant pu consulter les papiers de La Fayette désormais déposés aux Archives nationales, il relate les négociations qui précédèrent la démission de La Fayette en donnant plusieurs détails ignorés. On relève également quelques notations utiles sur les Ateliers de charité du Champ de Mars, précédent significatif des ateliers nationaux de 1848.

L'ouvrage s'arrête à décembre 1830. Ici, on peut discuter : quand une révolution s'achève-t-elle ? Si l'on s'arrête en décembre 1830, on décide par là même que la révolution fut politique. La révolution dans les esprits n'était à coup sûr pas finie. L'événement a un effet multiplicateur, il crée sa dynamique propre. A cet égard, on ne saurait sous-estimer l'influence de juillet 1830, point de départ plus que terme d'une révolution. Enfin, dans ses dernières lignes, l'auteur rappelle que le sort des journées parisiennes dépendit de la rentrée en scène du peuple révolutionnaire de là capitale. Cest un fait d'une signification considérable, et qui dépasse l'événement même. La Révolution, la démocratie n'étaient pas finies et le jeune Tocqueville en dégagera bientôt le sens profond. Voué par sa méthode même à une interprétation exacte, parfois un peu étroite, ce livre, par sa solidité, sa précision doit désormais être consulté par quiconque étudiera 1830.

Louis GIRARD.


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René GIRAULT, Emprunts russes et investissements français en Russie 1887-1914, Publications de la Sorbonne, Paris, A. Colin, 1973, 624 p.

L'ouvrage que René Girault a tiré d'une importante thèse soutenue récemment se présente, de par son titre, comme une étude strictement d'histoire des relations économiques et financières entre la France et la Russie, des approches de la fin de l'ère bismarckienne à la veille de la guerre de 1914-1918. Mais déjà le sous-titre annonce fort opportunément une ambition de caractère plus général : • Recherches sur l'investissement international ».

En réalité, mieux que ne l'indique la modestie du titre, même avec l'élargissement théorique du sous-titre, le sommaire atteste un projet qui va bien au-delà de l'histoire spécialisée des relations économiques et financières internationales pour se situer délibérément sur le terrain plus vaste de l'histoire des relations internationales et, par ce biais, emprunter et illustrer des directions de réflexion valables pour l'histoire tout court. Et cependant, suivre pas à pas la table des matières n'est pas, à mon sens, le meilleur chemin pour rendre compte de la richesse d'une entreprise dont l'hésitation entre une mise en place chronologique et un ordonnancement logique risque de surprendre au prime abord. Il est plus intéressant, me semble-t-il, d'interroger le contenu de ce livre avec le propos d'examiner comment l'ample projet conscient de l'auteur s'est réalisé dans la substance des 624 pages de ce nouveau volume des Publications de la Sorbonne.

La curiosité du lecteur est sollicitée à un triple titre. Il s'agit d'abord d'une reconstitution minutieuse de la courbe évolutive comparée de deux flux entre la France et la Russie : les emprunts d'État et les investissements directs entre 1887 et 1914. Cependant, d'entrée de jeu puis chemin faisant, l'auteur s'élève au-dessus du fil des événements et du récitatif des conjonctures pour poser les questions de méthode thématique qu'il a fallu résoudre en tant qu'historien des relations économiques internationales. Et enfin, j'allais écrire : surtout, il organise son analyse autour d'un axe central qui lui sert de problématique générale : les rapports entre la politique et l'économique en matière de relations internationales, le prétexte ou mieux l'occasion de cette réflexion au niveau du « théorique concret » étant le lien à établir entre d'une part l'envoi et l'implantation des fonds et intérêts français dans l'économie russe et d'autre part la conclusion et l'évolution de l'alliance franco-russe.

A — Le tracé de la courbe évolutive comparée de deux flux

Emprunts d'État et investissements industriels d'origine française coexistent en Russie, mais leur évolution n'est ni parallèle ni simultanée, bien qu'ils se prêtent un soutien mutuel. Il y a, pour ainsi dire, un couplet dans l'ordre : l'investissement direct relaie volontiers l'investissement de portefeuille ou p'utôt se couche dans le lit préparé par le premier. Succession chronologique, succession logique. Ce n'est d'ailleurs pas le seul domaine où l'emprunt d'État joue le rôle de pionnier : par le mécanisme des prêts liés, les commandes à l'industrie française dans l'uti'isation des fonds d'emprunts amènent à ce que Girault appelle i l'action économique de prolongement » que traduit imparfaitement l'augmentation du volume des échanges commerciaux, ce troisième flux auquel légitimement une place moins importante est accordée dans la perspective propre à cette étude.

Girault est particulièrement attentif à ce qui se développe en changeant les accents et les priorités. De là la finesse des distinctions dans Tanalyse des évolutions, comme celle qui montre comment les investissements industriels sont passés d'une tendance à se placer plutôt en amont (sources énergétiques) à une préférence à se situer plutôt vers l'aval (élaboration de produits finis). Dans la pratique de cette évolution, les banques sont amenées à se changer elles-mêmes et le type représenté par la Banque Rothschild par exemple, dont le rôle a été précurseur et solidement installé dans le pétrole, perd du poids à côté de celui représenté par la Banque de


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l'Union Parisienne, par exemple, symbole d'une mue à laquelle l'analyse évolutive de Girault donne un relief saisissant.

On comprend de ce fait l'importance de la périodisation dans ce livre, avec le double souci de trouver le type d'explication appropriée à chaque période et de tenir compte de l'acquis laissé par la succession de conjonctures changeantes. Ceci sauve Girault de la très forte tentation de privilégier l'histoire événementielle : l'actualité changeante est toujours replacée dans l'épaisseur du tissu conjoncturel et l'attention à montrer le renversement des conjonctures avec son cortège d'implications éclaire l'étude du « coup par coup » dans laquelle l'auteur semble se complaire aussi.

Cest ici qu'on sent toute la dette contractée par Girault à l'égard du maître, je veux dire le doyen Pierre Renouvin. Qu'il s'agisse du rôle des individus, hommes politiques, avec leurs sympathies, leurs visions, leurs attaches, bref leur coeffificient personnel (tel un S. Witte), « rabatteurs d'affaires » (tel un Lombard), banquiers et entrepreneurs (tel un Henri Germain), que l'auteur décrit sous forme de médaillons qui rendent cette histoire de chair et d'os ; qu'il s'agisse du rôle des forces profondes, opinion publique manipulable et manipulée par une presse généreusement « arrosée D, nationalisme des milieux intellectuels et des milieux d'affaires en Russie, patriotisme français qui réalise la rencontre du sentiment et des intérêts en misant sur le géant russe. Peut-être regrettera-t-on que les forces sociales soient vues presqu'exclusivement à travers des médiations individuelles ou, au mieux, des « types » à valeur représentative mais qui agissent au nom d'intérêts spécifiques précis. Mais cette prudence, explicable quand l'analyse suit de très près le réel vécu, sait être compensée par le dégagement de groupes d'intérêts et l'art de silhouetter des acteurs collectifs puissants comme les o sociétés clefs » ou des institutions internationales comme les « sociétés financières ». De même, Girault excelle à dégager les moments forts d'une évolution comme les échecs de 1891, la crise économique de 1901, la crise politique et sociale de 1905... Deux morceaux de bravoure encadrent cette évolution : l'analyse du début, le déplacement du marché des fonds russes de Berlin à Paris (1887-1891), et celle de la fin : les nouvelles stratégies d'investissements et l'état de l'alliance franco-russe en 1913-1914 avec l'esquisse d'un renouvellement de l'étude du problème des origines de la guerre de 1914-1918. Certes, cette étude des temps forts d'un déroulement chronologique aboutit souvent à la confirmation du connu dans bien des cas, mais après une analyse serrée, nuancée, enrichissante et un sens critique des sources qui prend ici valeur d'exemple.

Relations bilatérales ? En réalité, ces rapports franco-russes ont toujours été des rapports au moins triangulaires à cause du partenaire allemand capable de disputer à la France les préférences de Saint-Pétersbourg en dépit de l'alliance, jusque vers la fin. Ils sont souvent plus multilatéraux encore, faisant intervenir tour à tour l'Autriche-Hongrie, l'Angleterre, le Japon, l'Italie et les États-Unis. Patiemment Girault s'attache alors à démontrer comment et où tout se noue, avec un sens de la complexité diversifiée du réel qui part de l'analyse sectorielle avec ses spécificités et ses centres d'intérêts, pour aboutir au démêlé de l'écheveau en dégageant, en cours de route, les plus gros fils et les lignes générales d'organisation du déroulement.

L'entreprise ne va pas sans risques. Par exemple, il n'y a pas concordance entre l'analyse de l'évolution par la périodisation choisie (1887-1894, 1895-1901, 19011906 et 1906-1914) et ce que Girault tire de l'analyse de l'évolution par courbes de moyennes mobiles (cinq ans). L'étonnant n'est pas dans l'existence du problème, mais il y a comme une hésitation dans le livre à trancher, hésitation qui n'est pas le seul exemple du genre, bien qu'ici l'auteur semble suggérer un rôle seulement auxiliaire pour la technique des moyennes mobiles.


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Et puis, des constatations sont érigées presque toujours en manifestations de volontés délibérées, comme par exemple à propos de la confirmation d'un choix dans les placements (p. 127), donc, dit l'auteur, d'une stratégie clairement élaborée. Tout à fait possible, sauf avec la réserve de pouvoir se poser, de temps à autre, une toute petite question : les hommes font certes leur histoire, mais savent-ils toujours l'histoire qu'ils font ?

Quoi qu'il en soit, on ne peut qu'admirer l'aisance avec laquelle cette histoire des emprunts et des investissements français en Russie, soucieuse de retrouver la trame de l'actualité événementielle passée et la succession des conjonctures au point de donner l'impression de privilégier ces deux niveaux de l'analyse, sait se référer quand il le faut aux structures des économies et sociétés des deux pays et déboucher finalement sur un portrait du capitalisme et des capitalistes français à la fin du xix« siècle et au début du xxe siècle.

B — La méthode d'analyse thématique

Girault n'entend pas esquisser les difficultés de méthode qu'il a rencontrées et tient à expliciter les solutions auxquelles il s'est arrêté pour essayer de les vaincre.

Et tout d'abord, il n'expose ni n'explique sans faire les distinctions nécessaires. Cest un esprit particulièrement sensible aux différences qui font la richesse et l'unité paradoxale, j'allais dire contradictoire mais le mot de contradiction ne revient pas souvent sous la plume de Girault, du réel. Distinction fondamentale et traditionnelle à propos de la nature des investissements, entre emprunts d'État, emprunts garantis par l'État ou du secteur semi-public et participations aux entreprises privées. Mais rapidement la conclusion vient au lecteur qu'à condition de respecter le sens des nuances, l'auteur nous ramène à la distinction en deux types classiques : les investissements de portefeuille et les investissements directs. Par contre, il souligne avec bonheur l'impact et le caractère de chacun : en ce qui concerne les emprunts publics, le prêteur est passif, dans les investissements directs au contraire, « prêter c'est agir ». Un autre morceau de bravoure nous est offert à propos des règles d'or de l'investisseur à l'étranger : rendement, sécurité et facilité, la réalité offrant toute une gamme de dosages différents entre les trois avec des normes de conduite appropriées à chaque combinaison. Distinction nécessaire également, née de la différence d'optique et de procédés entre banques d'affaires et banques de dépôt dans leurs opérations respectives dans l'empire tsariste. Mais la frontière est mouvante et telle banque de dépôt peut adopter un comportement de banque d'affaires et les syndicats et consortiums de banque associent souvent les deux. Distinction manifeste aussi, tenant compte de la différence de taille entre « la haute banque « et « la maison de petits moyens ». On est tenté de se demander s'il n'y a pas place dans cette distinction pour la dimension intermédiaire, la taille moyenne souvent expressive dans l'écart entre les extrêmes, comme d'ailleurs la réalité décrite par Girault lui-même le montre.

Mais venons-en à la méthode d'analyse. Girault affiche ses couleurs : pas de conflit mais complémentarité de méthode entre qualitatif et quantitatif. Mais lequel est complémentaire ? L'auteur, dont les formules sont souvent heureuses, insiste fortement à dégager « la mesure humaine dans la démesure des chiffres ». Le qualitatif prime, le quantitatif vient à la rescousse. • L'étude qualitative doit doubler l'étude quantitative » par elle-même insuffisante et même génératrice d'interprétations fallacieuses. Une illustration convaincante réside, par exemple, dans le fait que le capital français pourtant minoritaire dans une affaire franco-belge, a plus d'influence que le capital belge majoritaire (p. 56-57). Ce qui est décisif, c'est la qualité de la position.

Il est curieux de constater que l'oubli de sa position de principe, de la part de l'auteur, aboutit dans le livre, au moins une fois, à des généralisations contestables du genre : « Lorsqu'un pays est obligé d'importer, dans les meilleures années, le


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cinquième de ses investissements, n'est-ce pas la preuve tangible de sa faiblesse en capitaux ? » Disons qu'il suffit ici que cela soit vrai, dans le cas de la Russie, comme preuve de son insuffisance en capitaux, sans en faire une règle de portée générale.

La chasse au quantitatif nous vaut une information statistique abondante et variée mais sans excès pour un ouvrage d'histoire économique et financière. Le dépistage du quantitatif se fait par tous les biais qu'emprunte l'ingéniosité de l'historien. Les méthodes de calcul pour l'évaluation des flux français vers la Russie comprennent ainsi le recours aux déclarations enregistrées par les services du timbre pour établir l'évaluation des titres réellement possédés par les français ou des valeurs introduites en France en ce qui concerne les emprunts publics, rôle que joue l'étude des bilans par exemple dans le cas des investissements privés. Mais Girault, orfèvre en la matière, est ici tout en nuances et distinctions.

Le dépistage du qualitatif ne pose pas moins de problèmes. Girault, après d'autres, s'attaque au problème de la nationalité d'une entreprise. Le critère qu'il retient est celui de la > volonté » qui dicte la politique à suivre par cette entreprise, critère à corriger et à compléter, le cas échéant, par celui de l'étude de la gestion. Mais comment déterminer si et quand une « volonté » est française ? Il y a bien une « vision » française, mais elle risque de ne pas être spécifique. Au fond, le critère de la volonté est un nouvel habillage du critère classique pour les Anglo-Saxons de la « décision making », l'analyse de la procédure d'élaboration des décisions. On peut aussi se demander si l'appel à l'étude de la gestion doit être un simple correctif de secours ■ seulement quand le doute est permis »...

Là où Girault est à la fois solide et plus neuf, c'est quand il fait appel à l'étude de la balance des comptes comme technique pour expliquer comment et pourquoi en 1892 la Russie tsariste devient nécessairement un emprunteur. Et ce n'est pas le moindre intérêt de cette technique dans son utilisation telle que faite par l'auteur, que d'amener le qualitativiste Girault à se fonder sur une méthode exclusivement quantitative pour conclure à la « nécessité », au caractère • obligatoire » d'une politique russe d'emprunts extérieurs (p. 101)

Mais l'auteur sait assurer une belle revanche au qualitatif quand il analyse les motivations des placements, l'impact différencié des investissements et les problèmes de gestion des établissements industriels français en Russie tout comme le rôle des investisseurs étrangers dans la formation des monopoles dans l'Empire des tsars. Autant de lits successifs dans lesquels se consomme le mariage entre méthode qualitative et méthode quantitative une fois reconnue leur complémentarité.

C — Une problématique centrale : les rapports entre le politique et l'économique On attendait Girault à ce carrefour : il y campe avec courage et résolution, mais non sans prudence ni sans se départir de son sens des nuances. Deux formulations successives de la même question nous le montrent : « Le rapprochement diplomatique entre la République française et l'Empire des Tsars doit-il sa réalisation au rapprochement économique et financier » qui l'a précédé ? (p. 202), puis : « Le raprochement économique, dont nous avons constaté qu'il correspondait à des conditions économiques internationales données, a-t-il lui-même conditionné le rapprochement politique ? » (p. 203). Il y a nuance...

L'auteur veut éviter toute position dogmatique de principe. Il voit, admet et parle des possibilités de choix laissées à l'instance politique. Ainsi l'alternative d'un rapprochement concurrentiel ou même préférentiel avec l'Allemagne n'a jamais été écartée tout à fait à Saint-Pétersbourg. Et puis, même après la conclusion de l'alliance diplomatico-militaire entre la France et la Russie, se sont développés de dangereux antagonismes économiques entre les alliés politiques au point que les pages 297 à 311 sont consacrées à montrer « l'impossible collaboration économique franco-russe » dans les dernières années du 3nx* siècle.


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Pour Girault, le problème des relations entre le politique et l'économique ne se pose pas de la même façon selon les époques considérées, au cours de la période qui va de 1870 à 1914. En gros, il distingue une période bismarckienne pour laquelle le politique prime dans la détermination de la politique extérieure et une période post-bismarckienne où le poids de l'économique devient plus important. Cest lié à l'expansion économique considérable des années qui vont de 1895 à 1914 (on se rappelle que 1895-1898 est le début d'un cycle Kondratieff) dont témoigne l'essor prodigieux du commerce international (flux de marchandises) et de l'investissement international (flux de capitaux). Il distingue les personnalités individuelles dont il admet que certaines, comme Bismarck lui-même, par formation, orientation, structure mentale et inclination, étaient plus préoccupés de l'aspect politique que de l'aspect économique des choses, et d'autres comme Rouvier, de par ses attaches avec les milieux d'affaires et sa propre expérience de directeur de banque, étaient plus sensibles à la dimension économique des questions à traiter. La position ou la fonction occupée a aussi son mot à dire : Caillaux « préoccupé de rentrées fiscales > était hostile à l'extension indéfinie des emprunts russes à Paris, tandis que Delcassé y était favorable « pour des raisons diplomatiques » et l'a emporté sur Caillaux en invoquant des motifs politiques « à un moment pourtant » où « le monde financier n'était guère favorable à l'opération ».

Comment alors aborder le problème ? Girault, au fond, s'intéresse d'avantage à établir une priorité chronologique et à montrer comment elle est devenue priorité logique qu'à affirmer un primat. Il ne le dit, certes, pas en ces termes, mais c'est ce qui ressort le plus clairement de son analyse et de ses réflexions.

A l'extrême limite, cela aboutit à l'impossibilité d'établir une règle de portée générale. L'exemple d'une situation de crise est ici fort éclairant. En bonne règle, ce n'est pas le moment choisi pour investir. Mais si on est optimiste sur l'issue de la crise, n'est-ce pas au contraire la meilleure occasion ? Cela signifie simplement que désormais on n'est plus « neutre » politiquement, qu'on souhaite le maintien du régime, qu'on a partie liée avec celui-ci : de là à travailler pour qu'il se maintienne... Ainsi le capitalisme français en était arrivé à être solidaire de la politique tsariste de répression du mouvement révolutionnaire. Autre exemple, on voit la maison Rothschild tantôt ne pas se laisser arrêter par l'antisémitisme de la politique tsariste lorsqu'il s'agit d'affaires, tantôt au contraire, aller jusqu'à subordonner la conclusion d'une opération à un assouplissement de l'attitude officielle russe à l'égard des juifs.

Ceci dit, on peut parfois déceler chez l'historien de l'économie Girault le souci de restaurer le rôle parfois prédominant du politique en matière de relations internationales, il montre bien sûr et souvent l'action de conditionnement et même de contrainte de l'économique. Jouant une fois de plus et de façon heureuse sur les mots, il en arrivera à opposer le nationalisme dans les affaires à l'internationalisme des affaires. Politique d'abord ou économique d'abord ? En réalité, c'est sur l'interaction entre l'un et l'autre que le projecteur est braqué. L'un s'appuie sur l'autre, s'attend à tirer parti de l'autre ou simplement à voir se dérouler les conséquences naturelles et logiques de l'existence et de l'action de l'autre. Il est significatif que Girault cite deux fois le mot de l'ambassadeur de France en Russie à propos des emprunts comme atouts ou même armes politiques possibles de la diplomatie française : « Les conséquences d'un événement aussi important que le déplacement d'un marché sont de celles qui font leur chemin toutes seules >. De l'autre côté, une fois l'alliance scellée, les hommes d'affaires s'attendent à en tirer profit : « Pour les hommes d'affaires, note Girault, la mesure de la sincérité d'une alliance » exprime dans < les commandes » passées à l'industrie française.

Ainsi, nous arrivons au maître mot de la thèse dans ce domaine : l'interdépendance, mot d'emploi fréquent sous la plume de l'auteur, notion sur laquelle il revient avec insistance. Prudence menant à esquiver le problème d'une hiérarchie ou


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d'une vocation d'initiative en faveur de l'un des deux ? Intime conviction plutôt, me semble-t-il, à laquelle l'a conduit son analyse, de l'illégitimité de tout a priori privilégiant systématiquement l'un par rapport à l'autre. Mais existe-t-il dans la réalité une authentique situation d'interdépendance, ce qui impliquerait l'égalité des rapports ? Ou bien l'interdépendance ne comporte-t-elle pas un accent plus fort sur l'un qui devient plutôt dominant et plus faible sur l'autre qui devient plutôt dépendant bien que la dépendance affecte dans une certaine mesure — inégale — l'un et l'autre ?

Cest à propos des rapports globaux entre la France et la Russie que la question prend une portée plus considérable. Ces relations économiques sont, somme toute, inégales, quelque ingéniosité que déploie Girault à nous montrer parfois le créancier français dépendant de son débiteur russe. Il le reconnaît. Alors, ont-elles rendu possibles des relations politiques inégales ? Autrement dit, y a-t-il eu utilisation, par les intérêts français opérant en Russie, de l'appui politique de leur gouvernement et une action de celui-ci pour faciliter l'élargissement du capital français déjà investi dans l'Empire des tsars dans le but d'y établir une influence générale et peser sur la politique russe ? On est d'autant plus tenté de se poser la question en ces termes que chacun a reconnu, en passant, une technique de l'impérialisme nord-américain en Amérique latine à la même époque et définie sous le nom de o diplomatie du dollar ». Girault semble nous y inviter en intitulant son chapitre IV : « La diplomatie du franc ?» et sa quatrième partie : « Un impérialisme français en Russie ? ».

Mais ici la comparaison suggérée entre « diplomatie du franc » et « diplomatie du dollar » s'arrête à la formulation des deux expressions et, dans cette optique, si le mot « diplomatie du franc » est heureux, il est quelque peu équivoque. Et puis, sans doute fasciné par l'importance du géant russe aux yeux des Français, dans l'alliance, Girault ne s'est pas assez posé le problème d'un impérialisme français en Russie en termes o latino-américains ». Sans doute décèle-t-il une « influence » française contre laquelle s'insurge le nationalisme russe. Mais cet impérialisme reste dans une large mesure, dans son analyse, ponctuelle en tant que tel, décrit sur le mode événementiel dans le domaine économique et financier. Pourtant l'exemple de la conférence d'Algésiras analysée dans le livre aurait pu inciter à poser plus clairement, en termes d'analyse de structures et de politique cohérentes, la question de l'exercice d'une volonté française cherchant à se soumettre, à se subordonner la volonté russe pour amener celle-ci à adopter d'une manière générale une politique conforme aux vues et intérêts de Paris. Il y a, à propos d'Algésiras, presque un diktat français à l'adresse de Saint-Pétersbourg en utilisant précisément la situation de dépendance financière et économique de la Russie à l'égard de la France.

Par contre, dans sa démonstration de l'interdépendance entre la cause française et la cause russe, Girault sait heureusement dépasser le propre cadre qu'i 1 s'est fixé pour montrer que finalement, par suite des emprunts et des investissements croissants et importants en Russie, par suite de la conclusion et de la consolidation de l'alliance, par suite de l'imbrication et de la solidarité d'intérêts politiques et économiques qui en découlaient, la Russie n'avait plus le choix en fait, ce qui est une façon pour l'historien de « boucler la boucle » en ayant l'air de contredire une de ses affirmations de principe au départ. Cest le signe de l'aboutissement d'une évolution sur laquelle la thèse de Girault jette un regard neuf d'historien de l'économie qui sait embrasser dans son champ de vision l'ensemble de la scène sur laquelle se déroule l'histoire des relations internationales.

Suivant celle de Raymond Poidevin et précédant celle de Jacques Thobie, la thèse de René Girault, un maître-livre, atteste que l'école française d'histoire des relations internationales, créée, à l'encontre mais à partir d'une tradition déjà re-


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marquable d'histoire diplomatique, sur l'initiative du doyen Pierre Renouvin auquel a succédé son disciple Jean-Baptiste Duroselle, se porte bien.

Leslie F. MANIGAT.

Jacques THOBIE, Phares ottomans et emprunts turcs, 1904-1961. Un type de règlement international dans le cadre des traités, Publications de la Sorbonne, Série internationale 3, Université de Paris I, Panthéon-Sorbonne, Paris, Éditions Richelieu, 1972, 218 p.

Cette excellente thèse de troisième cycle, écrite dans un style nerveux et concis, et dont l'auteur a parfaitement a traité » en historien, une matière première essentiellement juridique (traités, consultations, notes, au sein d'un contentieux long et complexe) est bien loin d'analyser seulement une i affaire », pur produit des relations impérialistes d'avant 1914. Elle montre le passage d'un temps à un autre, d'un monde à un autre, et le difficile dialogue entre un pays — la Turquie nouvelle — ayant acquis l'indépendance à travers une dure lutte nationale dans l'après-guerre et ses créanciers de la « belle époque ». Elle montre des hommes engagés dans ce passage et leurs comportements devant le renouvellement de l'histoire. Les uns suivent, comprennent, s'adaptent : il s'agit de certains diplomates ou hauts-fonctionnaires. Les autres ne comprennent pas, ne sentent rien, et sont attachés à la lettre d'anciens contrats : c'est le cas de certains des créanciers concernés. Cette disparité des attitudes, normale et banale à nos yeux, nous la connaissons bien. Nous l'avons vécue, au coeur de la récente décolonisation. Et d'ailleurs, elle est toujours vivace. Devant le changement — où qu'il se produise — il y a toujours les demi-aveugles, et ceux qui s'efforcent de garder les yeux ouverts. Il faut certes reconnaître les grandes difficultés de toute adaptation au changement. Voici le comte de Chambrun, notre ambassadeur en Turquie après-guerre. Il est réaliste : a Quels contrats ont résisté à la guerre ? » (p. 133). dit-il à P. de Vauréal, représentant du groupe de créanciers en cause, et il donne des conseils allant dans le sens du compromis entre les créanciers et le gouvernement d'Ankara. Mais le même homme ne peut pas toujours abandonner les anciens clichés, les anciens modes de pensée. Pour lui, « la mentalité turque » est « de ne jamais céder que devant la force » (p. 109). Voilà qui nous rappelle beaucoup de choses anciennes, ou toutes fraîches. Et Jacques Thobie a bien raison de noter, à propos du comportement particulièrement raide et naïf d'un autre délégué des créanciers, A. de Mun (neveu de l'homme politique) : « En histoire la psychologie reste un puissant révélateur » (p. 183).

A chaque individu, donc, sa vérité de l'histoire. Et comme les a passions » sont un élément non négligeable des décisions, il n'est pas de mauvaise méthode de leur faire place dans l'analyse. On le voit bien aussi du côté des représentants turcs, après la guerre : ils nourissent « une extrême susceptibilité dans les rapports avec les étrangers » (p. 179). Mais changent-elles le cours fondamental des choses, les rapports de force vraiment décisifs, les modifications structurelles s'imposant aux individus, et parfois à leur insu, il ne le semble pas, et l'auteur de la thèse en est naturellement d'accord. Il y a « piétinement » (p. 181) des prêteurs de la Turquie — de tous les prêteurs, pour qui le mot d'ordre est : « La Turquie paiera » — mais « le monde... va vite » (id.). Le « phénomène fondamental » (p. 14), c'est que la « pleine souveraineté turque est devenue réalité » et que « la vigueur du nationalisme turc trouve son achèvement international dans l'abolition réelle, intégrale et définitive du régime des Capitulations », (p. 13-14). Tout le long et lourd contentieux n'est donc que littérature juridique. La nature nouvelle des choses imposera aux créanciers de la Turquie, avec les années, le sens du possible.


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On sait que ces créanciers se divisaient en a porteurs », porteurs de titres à long terme de la Dette publique ottomane, répartie dans des proportions inconnues entre banques et « capitalistes », qui en avaient été les acheteurs finaux — et « prêteurs » proprement dits, nom donné aux groupes ou aux firmes qui avaient fait avant 1914 des « avances » (à court terme) au gouvernement de Constantinople. Dans les relations financières internationales du xixe siècle on sait le rôle considérable joué par ce second type d'opération. L'affaire étudiée par Jacques Thobie en relève. Quelques capitalistes français groupés (mais en leur nom personnel) avaient avancé à l'Empire ottoman, en trois prêts (1904, 1907, 1913), quelque 20 millions de francs-or, soit 2 % de la Dette publique totale. En bout de course, dans les années 1930, ils auront récupéré les 55 % de leur créance, a performance digne d'être soulignée » (p. 176). Mais si l'on fait l'intéressante différence entre la Turquie nouvelle et les États sous mandats a héritiers » de l'ex-Empire ottoman (Syrie, Liban, Palestine), on observe que dans le premier cas les prêteurs ne récupèrent que 48 % de leur créance, tandis que, dans le second, o ils réalisent un bénéfice supplémentaire de 4,6 % » (p. 176). Utilité des «mandats», où la tutelle de vieux style colonial demeure entière. Le Liban, qui était seul à disposer d'une constitution en bonne et due forme, eut bien quelques velléités de résistance, mais le haut-commissaire français à Beyrouth y mit bon ordre (p. 93-97).

Les prêteurs constituaient un groupe étroit de quatorze personnes — voir tableau de la p. 23 — où étaient représentés « la fonte i> avec François de Wendel lui-même, le Journal des Débats avec Etienne de Nalèche, sous-directeur administratif, « le sucre » avec des Lebaudy — inévitables dans toute affaire « juteuse i>, et gros capitalistes s'il en fut, aux placements protéiformes — et la soie avec l'honorable maison lyonnaise de soieries Permezel et Oe. Mais le principal intéressé était le comte Pierre de Vauréal, « administrateur général » des Phares de l'Empire ottoman, et apporteur des trois « avances B. Le groupe des prêteurs se trouvait constitué des héritiers des deux fondateurs des Phares (Collas et Michel, en 1860), et de certains de leurs amis. La particularité de l'opération — qui allait se révéler, dans le cadre du contentieux, à la fois vertu et vice — consistait en ce que les trois « avances » étaient le fait d'individus groupés, mais que leur gage était constitué par la part des bénéfices des Phares revenant à l'État ottoman. De sorte que les créanciers de l'État se payaient euxmêmes sur les recettes de l'entreprise dont ils étaient concessionnaires de la part de l'État... Affaire en or, du moins avant la guerre de 1914, avant MustaphaKemal, et avant la crise économique des années 1930 qui porta de rudes coups à la situation des finances d'Ankara.

On devine alors comment se mirent en place les éléments du puzzle. L'étude de Jacques Thobie permet de bien voir l'un des trois types de règlement d'aprèsguerre des dettes extérieures d'avant-guerre (ou de guerre) : le premier type est le cas soviétique et, si l'on ose dire, il ne posait pas de problèmes, l'héritier du débiteur primitif ayant répudié la dette • familiale ». Le second type est le cas allemand, où la force, finalement, ne fit rien à l'affaire. Le troisième, le cas turc. J. Thobie montre fort bien que le nationalisme n'ayant rien à voir avec le socialisme (quels que soient les rapports ambigus qu'ils peuvent entretenir dans le Tiers-Monde du XXe siècle), il n'était pas question pour les Kémalistes de déchirer les contrats issus du régime précédent. D'ailleurs, sur un mode plus réaliste, H. Alphand avait justement écrit en 1928 : i La Turquie a fini par s'apercevoir que, pour atteindre le capitalisme américain, il fallait d'abord payer le créancier européen » (p. 177). Le gouvernement d'Ankara voulait bien payer, mais avec quelque dignité, et dans de raisonnables limites. D'ailleurs trois éléments « objectifs ■ dominaient et réglaient sa conduite : d'une part et d'abord les nécessités économiques et financières internes (reconstruction, équipements et investissements,


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puis lutte contre la crise économique mondiale) ; en second lieu, l'état de la balance extérieure des paiements qui éclaire, en raison du simple problème des « transferts », l'attitude d'Ankara ; enfin l'inflation (en Turquie aussi...) et la dévalorisation de la monnaie nationale : on devine qui si les créanciers voulaient être remboursés sur la base de l'or, le débiteur, lui, nourrissait des projets différents. En fait l'inflation met le débiteur turc en position favorable, car il n'est qu'exceptionnellement possible de revenir aux prix et aux monnaies-or d'antan.

Pour achever de comprendre les capacités fondamentales de résistance et de manoeuvre de la Turquie, il faut enfin faire référence, comme Jacques Thobie s'y est employé avec beaucoup de sagacité, aux rivalités impérialistes francoanglaises d'après-guerre, fort vives au Proche-Orient et dont les Turcs ont pu, à certains moments, jouer, et à l'attitude même des gouvernements français et de leurs représentants au-dehors. Au fond, nos prêteurs n'étaient pas des gens intéressants au plan de la grande politique : ils étaient moins nombreux que les porteurs de titres russes... Et leur âpreté de notaires arriva même à indisposer certains représentants français. Bref, comme le déclara sans ambages de Chambrun : « La France n'enverra pas une flotte pour défendre les Phares » (p. 181).

On n'en était plus, il est vrai, au temps des canonnières, et l'on n'en était pas encore à celui des bombardiers. Les nationalistes turcs, respectueux des règles élémentaires de la libre-entreprise, purent donc s'en tirer à des conditions honorables et nos prêteurs, contraints au réalisme, durent faire contre médiocre fortune bon coeur. L'un d'entre eux, de Vauréal, devina-t-il i l'importance du monde nouveau — le Tiers-Monde — qui naît sous ses yeux » ? (p. 184). Jacques Thobie qui, comme tout « biographe », nourrit quelque sympathie pour son principal protagoniste, le laisse entendre dans ses ultimes lignes. Peu importe, sur ce point. Car l'analyse qu'il a conduite avec une sorte de classicisme dans la forme, partie de l'événement, a atteint sans mal, grâce à son sens historique, les problèmes. De sorte que cette première « petite » thèse prend, pour le lecteur, les allures d'un hors-d'oeuvre ouvrant son appétit, lui qui sait que, nanti depuis du titre de docteur ès-lettres, Jacques Thobie a mené à bien une seconde et plus grande oeuvre, et sur un plus vaste thème : rien d'autre que celui de l'impérialisme français dans l'Empire ottoman avant 1914. Il faudra, naturellement, y revenir lorsque l'édition de la thèse « principale » sera chose acquise.

Jean BOUVIER.

Akten zur Deutschen Auswàrtigen Politik, 1918-1945 : Série D (19371941),

(19371941), XIII, 1 & 2: 23 juin-11 décembre 1941, Vandenhoeck

& Ruprecht, Gottingen, 1970.

Ce sixième volume de la partie intitulé t les années de guerre » doit être le dernier tome de la série D. Il s'inscrit dans la vaste entreprise de publication des documents diplomatiques allemands, menée, depuis 1950, par une commission historique franco-anglo-américaine, et poursuivie depuis 1960 avec des historiens allemands 1 ; le professeur H. Rothfels et v. Kroll, ainsi que deux de leurs collaborateurs, P. Krueger et P. v. zur Muehlen, présentent en deux livraisons 578 documents et quatre annexes pour ce deuxième semestre de 1941. Ce volume est doté de l'appareil critique digne des éloges attribués à cette publication érudite et scrupuleuse. A l'édition anglaise qui a rendu publics nombre de ces documents et dont l'ordre numérique est rappelé dans ce volume, l'édition actuelle apporte des éclaircissements variés (déchiffrements défectueux, notes sur les personnalités,

1. Cf. numéro d'avril-juin, p. 316-320 de la Revue d'Histoire moderne et conlmeporaine : compte rendu des trois premiers volumes de la série B.


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etc.), publie les textes qui n'avaient donné lieu qu'à une référence en note. Une table de concordances avec les séries filmées, un organigramme personnalisé de YAuswartiges Ami en décembre 1941 figurent en annexe, avec l'index ; à ce propos, les éditeurs prévoient un index nominwn général, au terme de la publication des séries C et D (1933-1945).

Les documents publiés sont d'une gravité et d'une quantité variables pour les 32 espaces géographiques ou États qu'ils concernent (certains sont évidemment communs à plusieurs régions) : un pour la Suisse, 15 pour le Vatican et les questions religieuses, 46 pour la Suède (notamment : passage de matériel en Finlande pour lutter contre le bolchevisme, combat dont le Roi de Suède félicite Hitler, le 28 octobre ; refus de livrer des navires norvégiens retenus dans les ports suédois ; éventualité d'une adhésion suédoise au Pacte tripartite et problème de la neutralité). L'ensemble Méditerranée-Proche-Orient (essentiellement, l'Iran) compte 165 documents. Mais on ne s'étonne pas que les plus forts contingents soient fournis pour le Japon (58 documents), les États-Unis (44), et les partenaires européens : Italie (38), Yougoslavie (36), France (31). Sous trois rubriques spéciales, sont classés 34 documents relatifs au pacte antikomintern (renouvelé pour cinq ans en novembre 1941), au pacte tripartite et aux directives pour la conduite de la guerre (exemple : celle de Keitel du 18 octobre, fixant à 50-100 communistes le prix du soldat allemand victime d'un attentat, afin d'écraser par les moyens les plus radicaux et dans les plus brefs délais les mouvements de rébellion, constatés dans les pays occupés et imputables systématiquement aux communistes qui obéissent à des directives soviétiques depuis juin 1941 ; autre exemple : celle de Hitler du 7 octobre 1941 enjoignant de refuser la reddition de Leningrad et de Moscou et de contraindre à la fuite les populations de ces villes, pour qu'elles accroissent le chaos en Union soviétique !).

Les thèmes connus des relations franco-allemandes se retrouvent dans les documents publiés : prisonniers, otages, frais d'occupation, etc. La vision de la collaboration dans l'esprit de Montoire n'est pas bouleversée ; se renforce plutôt l'impression d'une manoeuvre illusoire, occasionnelle, tactique et sans doute moins encore contractuelle que ne la voit Eberhard Jâckel : les protocoles de Paris font bien figure de palliatif à une politique de force, rendue inopportune et impraticable depuis l'ouverture du front oriental. On veut à Berlin éviter la dissidence de l'Empire français d'Afrique dans le gaullisme ou sa conquête par les Anglais, du moins dans sa partie atlantique ; la clause d'installation allemande à Dakar, que Keitel ne put exécuter faute de matériel, mais qu'il jugerait utile à la poursuite des convois marchands en Atlantique, est conçue par Ribbentrop avant tout comme un moyen d'interdire un débarquement britannique. Cette vision africaine est sans doute partagée aussi par Hitler qui, le 10 décembre 1941, prévoit une réunion de Goering, Platon et Juin pour élaborer un plan de défense commune de l'Afrique. L'association est ici encore expédient, à défaut d'une force allemande suffisante pour y parvenir, seule : la période des négociations franco-allemandes n'ouvre pas une ère d'échanges mutuels ; avant la dénonciation des protocoles par Vichy, le 12 juillet, c'est sur l'accord complémentaire du 28 mai que comptait l'Allemagne, prétendant y voir, contre toute raison du reste, un engagement français sans contrepartie économique ou politique allemande et permettant essentiellement de ravitailler par Bizerte ï'Afrikakorps. Que la crainte britannique explique le désir de l'état-major de se passer de la flotte française et lui préférer la flotte et les ports de l'Italie, ne prouve pas que l'Allemagne attende pour autant une participation active de la France à ses côtés : la constitution d'un corps de volontaires pour combattre le bolchevisme et qui serait formé à l'appel de Déat, Doriot, Bucard et Constantini, est maintenue au niveau d'une initiative privée, patronnée par Abetz, mais qui, malgré l'aval de Pétain, doit demeurer étrangère au gouvernement de


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Vichy ; de plus, l'effectif qui pourrait atteindre 30 000 hommes est impérativement limité à a pas plus de 10 000 hommes ».

Les relations germano-japonaises enchevêtrent deux considérations : la participation japonaise à la guerre contre l'U.R.S.S., l'appréciation de l'attitude américaine. Aux pressants et exaltants appels de Ribbentrop à intervenir en Sibérie, les Japonais répondent par une réserve croissante, à mesure que s'infléchit la politique générale des Cabinets successifs de Tokyo, suivant beaucoup moins le sentiment des ministres des Affaires étrangères (Matsuoka, Toyota, Togo) que les impulsions des chefs militaires et de la Marine ; la prépondérance de cette dernière se dessine avec netteté au fil de l'évolution ; rejoignant les déclarations personnelles de Matsuoka au début de l'été, l'attaché militaire japonais peut encore, le 5 août, envisager qu'à la fin de ce mois, seize divisions pourraient être engagées en Extrême-Orient soviétique, malgré les difficultés logistiques ; mais le programme d'expansion préconisé par l'Amirauté l'emporte déjà, avec sa stratégie orientée vers le Sud et le Sud-Ouest qui vise les sources d'énergie et de matières premières du Sud-Est asiatique. Ce choix peut aussi détourner les États-Unis d'entrer dans le conflit, mais ses avertissements économiques ne sont pas estimés à leur juste Importance par l'Allemagne et on ne voit pas que le gouvernement japonais s'emploie à rectifier cette appréciation ; il mue peu à peu son souci de ne pas attaquer de front les Américains en une position de plus en plus ferme, avec le gouvernement Tojo qui a décidé de courir le risque d'une rupture avec Washington (mission Kurusu de novembre). Sans rien révéler de ses intentions, ni des points d'attaque retenus, il sonde régulièrement Berlin sur l'éventualité d'une entrée en guerre des États-Unis. Ribbentrop est très accessible à cette idée : sa réputation de « dangereux imbécile », selon le mot de M. André François-Poncet, sort grandie de ces documents : la menace américaine n'est pas à craindre, même si le Japon attaque l'U.R.S.S. ; l'occupation de l'Indochine n'a-t-elle pas été suivie uniquement de sanctions économiques ? La politique anti-allemande de Roosevelt est un énorme bluff, etc. Bien qu'assuré de la victoire sur les Soviétiques, Ribbentrop aurait certainement préféré que le Japon y participât ; mais son abstention lui fait insister sur la communauté de destin et la liberté de chacun ; cette indépendance japonaise n'est pas sans inquiéter la section commerciale de l'Office extérieur qui craint de voir dans la « Grande Asie » jusqu'au commerce allemand (du caoutchouc, en particulier) subordonné au bon plaisir japonais (20 août). Berlin pousse de plus en plus à la guerre contre les États-Unis, voyant même une conjoncture favorable en cette fin d'année 1941 pour que le Japon profite de la hantise américaine de lutter sur deux fronts, de son infériorité navale, pour réaliser son expansion, mais hors du domaine proprement américain (9 novembre). Quand, lors des dernières négociations nippo-américaines de novembre, l'ambassadeur Ott se croit encore autorisé à déconseiller au Japon une attaque directe contre les États-Unis, Ribbentrop le désapprouve et lui enjoint d'aller rectifier cette interprétation, en faisant savoir que dans ce combat du destin livré par l'Axe et le Japon, peu importe le choix tactique (6 décembre), ce qui est en effet une manière d'apprécier Pearl Harbor qui survient aussitôt.

Ce comportement fanatique pouvait trouver des raisons dans les rapports reçus de Washington certes, on y soulignait bien la politique anti-allemande de Roosevelt et on annonçait bien que l'occupation de l'Islande, le 4 juillet, ne serait sans doute qu'un préambule à un état de guerre clandestin, ce que renforçait bientôt la décision d'armer les convois dans l'Atlantique ; l'attaché militaire montrait même, le 12 juillet, qu'on aurait tort de sous-estimer la capacité militaire des États-Unis. Mais les éléments contraires qui renforcent la conviction officielle de l'inconsistance américaine et le mépris pour Roosevelt, l'emportent : Berlin majore la difficulté, réelle, du choix stratégique américain, partagé entre la défense de deux océans, s'égare sur l'importance de l'opposition isolationniste du comité


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t America First » qui s'exprime librement, interprète comme on sait les ripostes au Japon, s'enivre surtout de l'invincible puissance mondiale du Reich qui s'imposera malgré lui à Roosevelt, une fois l'Union soviétique vaincue et l'Angleterre soumise. Ainsi est-on enclin à traiter de verbalisme, de gros bluff les avertissements de Roosevelt en août et en septembre, à s'imaginer que l'abstention américaine sera entretenue par une propagande subventionnée et par la crainte des torpillages (souvenirs réchauffés de la première guerre mondiale), sinon par les règles constitutionnelles. Cette conviction trouve du reste un adjuvant notable dans la politique japonaise : sa résistance de plus en plus agressive dans le Sud-Est asiatique, mérite encouragement, car même un conflit ouvert américano-japonais maintiendra au moins hors d'état d'intervenir dans Y Atlantique les forces américaines. Cette vision, viciée dans ses principes et qu'avait déjà décrite Saùl Friedlaender, offre ainsi des aspects calculateurs logiques : Washington montrant que Roosevelt souhaite un accord avec le Japon, ce qui lui rendrait sa liberté en Atlantique, fûtce au simple profit des Anglais, mieux vaut donc renforcer le courant japonais hostile à cet accord pour différer une éventuelle menace américaine sur le Reich. Ainsi répartit-on les tâches mondiales entre Berlin et Tokyo. En tout cas, on est bien surpris qu'après Pearl Harbor, l'opposition neutraliste s'évanouisse soudainement et qu'une unanimité américaine se révèle brusquement (8 décembre).

Ce volume présente ainsi une sorte de panorama de l'illusion hitlérienne, assise sur l'espérance absolue d'une victoire totale sur l'U.R.S.S. Ce combat est le moteur profond de toutes les initiatives allemandes de cette période : aide à la Finlande, collaboration avec Vichy, levée de volontaires en France, aux Pays-Bas, accueil de la division Azul, freinage des éventuelles initiatives espagnoles contre Gibraltar, attente de la paix forcée que l'Angleterre concluera de toute évidence (et qu'on va quand même chercher à Moscou : cf. p. 53 et p. 267), etc. En décembre 1941, l'arrêt des troupes hitlériennes devant Moscou et devant Leningrad n'était pas encore suffisant pour mesurer le péril de cette sorte de diplomatie.

Jean-Claude ALLAD».

Imprimerie BELLANGER et Fils — La Ferté-Bernard (Sarthe) — N' d'ordre Armand Colin : 6 528 Dépôt légal : 2' trimestre 1974

Le directeur de la publication : Pierre MILZA.


EDITIONS DU CENTRE NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE

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INSTITUT DE RECHERCHE ET D'HISTOIRE DES TEXTES

ET

CENTRE DE RECHERCHES HISTORIQUES DE L'ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES (VIe SECTION)

LES SOURCES

DE

L'HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE DU MOYEN AGE

PAR

ROBERT-HENRI BAUTIER

Professeur à l'École des Chartes

ET

JANINE SORNAY

Attachée à l'Institut de recherche et d'histoire des textes

PROVENCE - COMTAT VENAISSIN - DAUPHINË ÉTATS DE LA MAISON DE SAVOIE

VOL. II

Archives ecclésiastiques, communales et notariales Archives des marchands et des particuliers

Guide à travers les sources d'archives ecclésiastiques, communales, notariales et privées du Sud-Est de la France, du Piémont et de la Suisse romande susceptibles de servir à l'histoire économique et sociale jusqu'à 1500, dans lequel sont recensés les comptes de toute nature, les terriers, cadastres, registres de délibérations municipales, registres de notaires, papiers de marchands, livres de raison, etc.

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HISTOIRE

CULTURELLE

DE LA FRANCE

XIX*-XX' SIÈCLE

Maurice CRUBELLIER

Maître de conférences à l'Université de Reims

« Il y a pour l'humanité, dit Paul Ricoeur, deux façons de traverser le temps : la civilisation qui est à base d'accumulation et de progrès, et la culture qui repose sur une loi de fidélité et de création.»

Après avoir tenté de définir ce qu'est la culture, cet ouvrage en retrace l'histoire sous toutes ses formes : du folklore à la télévision, de l'impressionnisme au pop'art, de la création des lycées aux mouvements contestataires actuels, telle qu'elle s'est déroulée en France depuis 1789.

L'historien, l'ethnologue, le sociologue interrogent ces signes du passé et du présent, témoins des contradictions de notre culture.

Collection U série « Histoire contemporaine », dirigée par René Rémond.

(17 X 23), 456 p., fig., documents, bibliogr., index 58 F.

armand colin

Z 3053