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Full notice

Title : Revue française de psychanalyse : organe officiel de la Société psychanalytique de Paris

Author : Société psychanalytique de Paris. Auteur du texte

Publisher : G. Doin et Cie (Paris)

Publisher : Presses universitaires de France (Paris)

Publication date : 1986-05

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 73850

Description : mai 1986

Description : 1986/05 (T50,N3)-1986/06.

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5448881r

Source : Bibliothèque Sigmund Freud, 8-T-1162

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34349182w

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 03/12/2008

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Revue Française de Psychanalyse

TOME I MAI - JUIN 1986 REVUE BIMESTRIELLE

3

Encore l'hystérie

(Colloque de Deauville)

PRESSES UNIVERSITAIRE DE FRANCE


REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

PUBLICATION OFFICIELLE DE LA SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS Société constituante de l'Association Psychanalytique Internationale

DIRECTEURS

llse Barande Claude Girard

Marie-Lise Roux Henri Vermorel

COMITÉ DE RÉDACTION

Jean-Pierre Bourgeron Anne Clancier Jacqueline Cosnier

Gilbert Diatkine Jacqueline Lubtchansky Jean-Paul Obadia

Agnès Oppenheimer Colette Rabenou Luisa de Urtubey

SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION

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ADMINISTRATION

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ABONNEMENTS

Presses Universitaires de France, Département des Revues

12, rue Jean-de-Beauvais, 75005 Paris. Tél. 43-26-22-16 C.C.P. Paris 1302-69 C

Abonnements annuels (1986) : six numéros dont un numéro spécial contenant les rapports du Congrès des Psychanalystes de langue française :

France : 450 F — Etranger : 570 F

Les manuscrits et la correspondance concernant la revue doivent être adressés à la Revue française de psychanalyse, 187, rue Saint-Jacques, 75005 Paris.

Les demandes en duplicata des numéros non arrivés à destination ne pourront être admises que dans les quinze jours qui suivront la réception du numéro suivant.

Cliché couverture :

Sphinx allé

(VI. s. av. J.-C.)

Metropolitan Museum

of Art

BIBLIOTHEQUE NATIONALE DE FRANCE


ENCORE L'HYSTERIE

(Colloque de Deauville, 19, 20 octobre 1985)

Présentation par Marie-Lise Roux 867

Jean-Luc DONNET, Sur la rencontre de l'hystérique et de la situation analytique 871

Alain de MIJOLLA, DU prudent usage des notions d'« hystérie » et

d'« hystérique » en psychanalyse 891

Michel ODY, De l'opposition entre hystérie et dépression 905

Jacqueline SCHAEFFER, Le rubis a horreur du rouge. Relation et

contre-investissement hystériques 923

Cléopâtre ATHANASSIOU, Commentaire sur le texte de Jacqueline

Schaeffer 945

Gérard BAYLE, La pire des choses, c'est la meilleure 951

Denise BRAUNSCHWEIG-DEMAY, Hystérie, masochisme, dépression 955

Françoise BRETTE, De la complaisance somatique à la complaisance dépressive 961

Paul DENIS, Hystérie et représentation d'action 971

Michel FAIN, A propos des réflexions de M. Ody sur noyau

dépressif noyau hystérique 973

Annette FRÉJAVILLE, L'incapacité d'être seul(e) de l'hystérique . 979

Jacqueline GODFRIND, L'hystérique, un vrai traumatisé ? Ou de

l'utilité du traumatisme 989

Hélène MANGRIOTIS-CARACOSTA, Note étymologique sur l'hystérie 993

Nicos NICOLAÏDIS, La représentation « transparente » hystérique. 999

RFP 28


866 Revue française de Psychanalyse

Danielle QUINODOZ, Don Juan serait-il hystérique ? 1005

Conrad STEIN, Souvenirs ou réminiscences 1009

Luisa de URTUBEY, Je suis celle que vous croyez 1013

ACTUALITÉS

Congrès International de Hambourg, 1985 1019

Janine CHASSEGUET-SMIRGEL, « Nous agitons la chevelure blanche

du temps ». Réflexions sur le Congrès de Hambourg 1021

Madeleine et Henri VERMOREL, Freud et la culture allemande ... 1035

Jean BERGERET, L'identité linguistique de Freud 1063


MARIE-LISE ROUX

« ON FAIT UN ENFANT »

Il est tout à fait impossible de retranscrire ici la richesse d'une discussion nourrie par les rapports brillants et clairs qui se sont succédé et qui faisaient écho aux travaux d'A. Jeanneau et Cl. Le Guen.

Aussi bien, je me bornerai à relever les thèmes le plus souvent évoqués ou discutés et à apporter un point de vue modeste à partir du travail des discutants. On trouvera d'ailleurs dans les contributions écrites les aspects les plus significatifs des échanges sur place.

Bien entendu, je ne peux rendre justice à tous ceux qui ont pris la parole à Deauville et je demande à ceux qui d'aventure ne se seraient pas vus cités, de bien vouloir m'excuser. Je me suis fiée à mes seules notes manuscrites.

Il me semble que les thèmes d'échanges peuvent se schématiser ainsi :

1) Le thème nosographique : l'hystérie et l'hystérique seraient-ils en voie de disparition ou plutôt serait-ce l'effet du contre-transfert de révéler les aspects plus ou moins hystériques d'un patient, ou mieux de son fonctionnement psychique ? Les effets de maîtrise, voire d'emprise (dénoncés par certains) qu'effectue la nosographie, nous renvoient au « jeu dramatique » que la cure a pour but d'éclairer et de réduire ou plutôt de résoudre. ,

2) Le deuxième thème ne peut donc être que celui de l'étude métapsychologique du fonctionnement psychique de l'hystérique : le statut de la représentation est là au premier plan chez les différents discutants. Représentations de mots qui feraient défaut, représentations d'affects, représentations d'actions, à quelque niveau que se situent les interventions, c'est bien à un défaut dans la représentation que nous sommes renvoyés : représentations impossibles du sexe féminin et de la mort, comme le disait J. Schaeffer. Nous avons été conduits dans la discusssion à explorer les effets de ces non-représentations, de ces irreprésentables sur la vie psychique. Or, il semble que plusieurs intervenants ont souligné

Rev. franc. Psychanal., 3/1986


868 Marie-Lise Roux

l'aspect relativement « banal » de ces deux irreprésentables (vagin et mort). Ce qui conduit à s'interroger de façon plus précise sur les défaillances historiques de la vie psychique des patients. L'identification hystérique — défensive — a-t-elle pour origine une défaillance maternelle et ne serait-elle qu'un avatar de l'identification projective ?

La théorie de la séduction (dont il faut dire au passage qu'elle n'a pas été abandonnée par Freud mais « déplacée » du monde externe au monde interne), la séduction donc, et le trauma qu'elle engendre, seraientils ou non à rapporter au premier objet (la mère) ou à « l'objet de l'objet » (le père) ? Sur ce sujet, les discutants semblaient assez en accord entre eux et avec les rapporteurs, pour souligner combien la situation même de la cure comporte d'éléments qui relèvent autant de la première situation de séduction que de la seconde.

Les modifications apportées par la cure classique dans la psyché du patient réveillent des traces mnésiques qui renvoient aux défauts de la fonction du pare-excitation. Cependant, c'est bien grâce à ces « défauts » que peut s'instaurer un véritable travail analytique. L'hystérique, l'hystérie est bien, historiquement, le modèle même auquel se réfère toute cure.

3) Se posait alors la question des rapports entre dépression et hystérie, qui fut reprise de façon très variée et éloquente tout au long des deux journées de travail. Si l'objet est ce que recherche l'hystérique, soit comme spectateur, soit comme contenant, soit comme acteur en lieu et place du sujet, nous sommes conduits, comme plusieurs interventions l'ont souligné, à nous interroger sur la valeur psychique et le problème économique des démonstrations hystériques (fussent-elles a minima, et déjà très symbolisées, comme dans un rêve). Plusieurs intervenants, en particulier B. Rosenberg, ont remarqué la défaillance de l'organisation primaire du masochisme au niveau anal, comme s'il y avait un " saut » de l'organisation phallique à l'organisation orale, laissant de côté l'organisation anale. On peut voir là la difficulté corporelle majeure de l'hystérique qui ne pourrait pas élaborer ce qui se situe « en dessous de la ceinture », faute de savoir ce qu'il y a « entre les jambes ».

A mon sens, c'est peut-être ce point de vue qui est resté le moins travaillé au cours du week-end. En relisant les interventions, les rapports, mes notes (le plus fidèlement prises), je me suis aperçue qu'on n'avait pas parlé de l'inventeur de la talking cure : je veux dire Anna O. Comme si se reproduisait en 1985 ce qui s'était produit en 1895, lors de la parution des Etudes sur l'hystérie. Il a fallu l'après-coup pour qu'on connaisse la « pointe » de l'histoire : je veux parler de la crise hystérique


On fait un enfant 869

en forme d'accouchement qui mit fin au travail de Breuer — et lui fit faire un enfant à sa femme.

Or, si le fantasme de grossesse est présent dans toute cure, il est aussi ce qui contraint l'analyste et son patient à constater les effets sur la psyché des théories sexuelles infantiles.

Le travail analytique, chez tout analysant, conduit à une remémoration, sous forme de réminiscences, des désirs séducteurs. Or, chez l'hystérique, ou dans les moments « hystériques » des cures, c'est ce désir même qui met souvent en péril le travail analytique : s'il est « fécond », en ce qu'il se vit comme séduction et exaucement d'un voeu incestueux, s'il est « stérile » en ce qu'il réalise une activité auto-érotique (qui, à mon avis, est une des fonctions de la dépression) qui vient s'opposer à la surgescence du « nouvel être » que réclame à l'analyste son analysant. C'est alors bien par l'analité que tout se passe, tant du côté de l'analyste (par la maîtrise nosographique entre autres) que du côté de l'analysant.

C'est peut-être ce que nous cherchons à fuir dans certains de nos travaux : notre désir d'engrosser nos patients, notre refus de le faire, notre plaisir aussi de l'avoir fait.

Mme Marie-Lise ROUX 55, rue Lacordaire 75015 Paris



JEAN-LUC DONNET

SUR LA RENCONTRE DE L'HYSTÉRIQUE ET DE LA SITUATION ANALYTIQUE

Le lien historique entre l'hystérie et la Psychanalyse est devenu pour nous, dans l'après-coup, structural. Je souhaite l'envisager ici sous un angle particulier : dans quelle mesure « l'artifice » de la situation analytique est-il entré, et entre-t-il en résonance avec Pinauthenticité, le désaccordé de l'affect hystérique, son expressivité « théâtrale » et surtout le raté de son Pathos ? Faut-il parler de connivence, de convenance, de contenance, ou au contraire mettre l'accent sur la dynamique d'une inadéquation ? On l'a assez souligné : l'hystérique dans un même mouvement semble mettre l'analyste « en position », et l'en déloger. Cette simultanéité d'une condensation des contraires, d'un double sens, le processus analytique tente d'en faire une alternance de séquences, avec ses latences et ses après-coups. N'est-ce pas exactement ce que Freud décrit comme « la dynamique du transfert » ? 1.

Mais c'est dans Observations sur l'amour de transfert 2 que je trouverai un point de départ : Freud compare l'émergence de l'amour de transfert à la perturbation d'une représentation théâtrale : « La scène a entièrement changé, tout se passe comme si quelque comédie eût été soudainement interrompue par un événement réel, par exemple lorsque le feu éclate pendant une représentation théâtrale. » Et Freud commente : « Le médecin qui assiste, pour la première fois, à ce phénomène a beaucoup de mal à maintenir la situation psychanalytique et à résister à la tentation de croire que le traitement est (vraiment) achevé. » Une convention avait présidé à la mise en place du cadre, et désigné la situation comme « imaginaire » ; la voilà remise en cause : c'est « pour de vrai » que le feu a pris. Mais où ? Sur la scène, ou dans la salle, ou encore dans la rue ? Qui l'a allumé ? Et qui crie « Au feu! » ?

I. In De la technique psychanalytique, PUF, 1953. 2. Op. cit., p. 119.

Rev. franc. Psychanal., 3/1986


872 Jean-Luc Donnet

Pour l'analyste, il s'agit d'accueillir un tel événement, une telle manifestation de telle sorte que la chance lui soit donnée de s'avérer, après coup, faire partie intégrante de la représentation en cours. Mais on voit le risque, ce disant, que le technicien opère comme un pompier qui n'hésiterait pas à monter sur la sène pour annoncer l'extinction du feu, très conventionnellement. Peut-on dénoncer le fantasme de maîtrise sans faire l'apologie de la non-maîtrise ? Sans doute, à condition de reconnaître avec Freud qu'il se produit une crise de la représentation. « L'interprétation » de la flambée n'advient vraiment qu'en ne visant pas à l'éteindre et sans craindre de l'attiser. Et il faut dire que si le cours de la représentation se poursuit, ce n'est pas tout à fait la même. La réussite de l'interprétation contient ipso facto un élargissement du site analytique, un déplacement de la règle du jeu, et l'introjection d'un statut renouvelé de l'interprétation elle-même.

Derrière le médecin pour qui « c'est la première fois », Freud évoque le psychanalyste pour qui, par définition issue de la deuxième règle fondamentale, ce n'est pas la première fois. Pour que la deuxième fois permette à ce psychanalyste une contenance propice à un après-coup symbolisant, il faut qu'il ait, comme Freud, fait le deuil de sa neurotica; c'est-à-dire qu'il ne se vive pas comme séduit, plus ou moins traumatiquement, par la déclaration de sa patiente ; mais aussi qu'il ne se sente pas coupable de l'avoir séduite : ainsi pourra trouver place la recherche du fauteur d'excitation.

Il semble assez clair qu'on peut repérer un lien de causalité ou de concomitance entre le deuil de la neurotica 3, et l'accent mis, dans la nouvelle situation analytique, sur la spontanéité du transfert. Une première réponse est simple : dès lors qu'est reconnue l'importance de la sexualité infantile au détriment de la séduction par l'adulte, il devient logique de faire se correspondre la genèse de l'hystérie à partir des fixations incestueuses, et des fantasmes de désirs refoulés, et la genèse du transfert dans la cure. Mais cette réponse ne dit rien sur une exigence qui apparaît se lier à cette spontanéité du transfert, son analysabilité. Peu avant le passage déjà cité, Freud écrivait ceci : « Il m'a été dit que certains médecins analystes préparaient leurs malades à l'apparition du

3. De l'étiologie de l'hystérie, 1896, dans Névrose, psychose, perversion, PUF.


L'hystérique et la situation analytique 873

transfert amoureux, ou même les invitaient à s'éprendre du médecin afin que l'analyse aille de l'avant. J'ai peine à m'imaginer technique plus insensée. On enlève ainsi au phénomène son caractère spontané, si convaincant. » On pourrait ici gloser sur ce paradoxe, à tolérer, d'une surprise « prescrite » : car Freud, en critiquant les psychanalystes qui « annoncent la surprise », ne va-t-il pas l'éventer dans le public des futurs analysants ? Il reste la différence essentielle, qu'on retrouvera plus loin, liée au fait que c'est « l'intéressé.» qui annonce leur transfert à ses patients. Sans doute n'est-il pas inexact de considérer qu'ici, Freud s'adresse à un futur analyste qu'il s'agit de convaincre de la vérité de la Psychanalyse décrivant le transfert spontané ; afin que le devenuanalyste ne se laisse pas aller à la tentation de croire que c'est sa propre séduction qui en est la cause. Quant à l'analysant, élève et/ou hystérique, sa conversion psychanalytique devra s'étayer sur l'expérience ingénue de l'affect transférentiel. Comme on sait, ce n'est pas sans un certain embarras que Freud est conduit à reconnaître que cette ingénuité s'incarne dans l'agieren, devenant l'axe de la cure.

La « spontanéité » du transfert apparaît ainsi comme l'antidote de ce qu'il y aurait de « convenu » dans la cure : l'efficace de l'interprétation est liée à sa rencontre avec une erlebnis, une vérité de l'affect. Pour autant, faut-il penser que l'interprétabilité du transfert exige que l'analyste n'y soit pour rien ? C'est là, incontestablement, une certaine ligne freudienne. On y voit que la rigueur du cadre, la neutralité de l'analyste sont conditions d'une interprétation qui, du coup, tirerait tout ou partie de son pouvoir de « l'irréel de son support » 4. A la limite, on le voit — et Lacan l'a justement dénoncé — la dynamique de la cure, et son profit, découleraient d'une réduction de l'imaginaire par le réel.

Il reste cependant à expliquer pourquoi cette ligne est présente chez Freud, même si elle n'est pas l'axe de l'effet interprétatif : en particulier pourquoi elle se fait si pressante dans les écrits tardifs où il parle « d'arracher leurs illusions » aux patients, et où la cure est parfois évoquée comme une « postéducation » à la cravache de la raison. J'en dirai un mot tout à l'heure.

En tout cas, l'insistance de Freud sur la spontanéité du transfert ne va pas, dans ces articles de la technique, bien loin. Monique Schneider 5 y ht, avec beaucoup de brio, et une certaine justesse, le refus, voire le déni de la représentation du psychanalyse comme séducteur. Mais

4. On retrouve la trace inversée de cette perspective dans les débats sur la didactique, avec le « trop de réel » sur quoi bute l'analyse du transfert.

5. M. Schneider, Lucifer Amor, in L'amour de transfert, Etudes freudiennes, 19-20, 1980.


874 Jean-Luc Donnet

n'est-ce pas sa propre insistance qui lui fait, semble-t-il, manquer la lecture de la fin du texte freudien sur « La dynamique du transfert » ? 6. Freud écrit ceci, qu'elle relève : « Toutes ces considérations ne permettent d'envisager que l'une des faces du phénomène de transfert... tout praticien ressent alors le besoin de les attribuer à des facteurs autres... A la vérité, il n'aura pas à en chercher longtemps l'origine, car ces facteurs sont dus à la situation psychologique où l'analyse a placé le patient ». Mais la suite, contrairement à ce qu'elle suggère, constitue bien une amorce de réponse : « Les réactions provoquées mettent en lumière les caractéristiques des processus inconscients... Comme dans les rêves, le patient attribue à ce qui résulte de ses émois inconscients réveillés, un caractère d'actualité, de réalité. » Je ne crois pas qu'il faille lire, ici, que Freud reconnaît seulement le rôle du psychanalyste dans la forme « convaincue » prise par l'amour de transfert, en maintenant cependant « l'appartenance » des émois inconscients. Non, car la forme de la séduction est ici la séduction elle-même « réalisée », celle qui ne distingue plus sujet et objet, espace psychique et espace de la relation.

L'offre d'une parole couchée contient la potentialité régressive narcissique qui est l'âme de la séduction, et ceci implique qu'un élément radicalement hétérogène vient rencontrer ce que le transfert « spontané » semblait devoir à la seule névrose du patient. Il faut rapprocher cette position de l'opposition décrite par Freud dans Remémorer, répéter, élaborer, entre l'hypnose et l'analyse. Dans l'hypnose — où le « médecin » manifeste de la manière la plus nette son désir et son pouvoir de suggestion, la remémoration panoramique ne confondra jamais le passé et le présent justement parce que la scène tout entière reste imaginaire. L'ambiguïté du transfert analytique vient précisément de ce que la scène analytique est intermédiaire entre réel et imaginaire, entre la vie réelle et une situation « artificielle ». C'est un mode particulier et spécifique d'articulation entre réel et imaginaire, qui s'avère propice au travail de symbolisation. Ainsi s'éclaire le sens de la formule étrange par laquelle Freud conclut son article : « Nul ne peut être tué in absentia ou in effigie »; en un sens, la sentence ne saurait être plus inadéquate, puisque la cure opère bien, justement, sur fond d'absence et d'images pour l'accomplissement, par les mots, de mises à mort symboliques. Mais ce que Freud entend ici signifier, c'est la dimension de démétaphorisation propre à la Psychanalyse. La fonction « séductrice » liée à la mise en oeuvre de la situation analytique est donc clairement reconnue; elle

6. Op. cit., p. 128.


L'hystérique et la situation analytique 875

joue son rôle dans la production d'une régression narcissique essentiellement différente de la régression hypnotique fondée, elle, sur un clivage du Moi. La régression analytique, dans ses aspects temporel, topique, formel, voire pulsionnel, est fondamentalement ambiguë : elle a, à l'encontre de ce qu'a soutenu Lacan, un pied dans le réel, et c'est ce qui fait son enjeu. Ne pourrait-on objecter que Freud, ici, délègue la responsabilité de la séduction au « dispositif », et qu'il y a là une neutralisation, une désubjectivation de l'analyste ?

Il me semble plus juste d'y lire l'indication de ce que le désir de l'analyste doit être tu pour jouer son rôle dans l'établissement de la situation psychanalytique. La disjonction du cadre (incluant l'analyste comme son gardien) et du psychanalyste (comme objet transférentiel) offre à l'ambiguïté réel-imaginaire un support et des renversements possibles ; leur conjonction éphémère marque souvent le temps symbolique de l'interprétation, et celle-ci pourra utiliser tous les matériaux issus du cadre lui-même. Le cadre pourra se manifester aussi bien comme support de l'interdit lorsque, par exemple, l'interprétation se fait séductrice, que comme « amour primaire » — ou dans un autre registre, contenant — lorsque l'interprétation se fait séparatrice, « interdictrice ». Mais le cadre comme réalité excitante et frustrante ne peut pas cesser de fonctionner paradoxalement : il est ce qui provoque ou « active » les manifestations transférentielles, les « concrétise », et, en même temps, ce qui rappelle plus ou moins leur caractère imaginaire.

Il n'en reste pas moins que, dans l'histoire de la technique analytique, il a fallu répétitivement que l'induction du transfert, et l'activité de l'analyste, soient « redécouverts ». C'est donc que la spontanéité du transfert tend à devenir objet de croyance, attribut identitaire de son analysabilité. Pourquoi ? Entre autres raisons, parce qu'il est difficile d'admettre que la spontanéité du transfert est le produit de l'interprétation, quand elle a pu advenir. Au fond, l'idéal serait que la patiente vive son amour de transfert comme spontané, tandis que le psychanalyste le saurait « artificiel », provoqué, savoir faisant utile butée pour le travail de contre-transfert. Mais le contraire peut se produire : la patiente dit que son psychanalyste l'a séduite — ou qu'elle l'a séduit — et en tire certaines conséquences encombrantes, face auxquelles le psychanalyste, explicitement ou mutiquement, prétend n'y être pour rien, voire ne pas être impliqué. Situation d'impasse, le plus souvent.

En somme : il ne semble pas que la question du « Qui a commencé à séduire ? » fasse véritablement dilemme pour Freud, quant à la théorie de la cure. Pratiquement parlant, la réponse se confond avec la dynamique


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du transfert : et il faut rappeler que la névrose de transfert analysable n'est pas produite par le cadre, ou la magie d'un psychanalyste muet, mais, pour une part au moins, par l'activité interprétative. La spontanéité du transfert n'est pas un préréquisit, mais plutôt l'effet d'une spontanéité retrouvée par et dans le tranfert. C'est le patient qui choisira d'y voir sa propre création, moment essentiel pour l'introjection de pulsion, l'assumation autonome d'un désir ou d'un renoncement. Mais, toute culpabilité dépassée, il pourrait aussi bien métaphoriser le « transfert provoqué » comme reconnaissance de l'altérité constitutive de sa position de sujet, voire réconciliation avec la passivité d'une séduction originaire. Sans aller toujours jusque-là, ne peut-on dire que toute cure à peu près réussie répète le deuil d'une neurotica, et qu'elle se place sous le signe du devenir d'une scène de séduction où les protagonistes auront pu échanger leurs positions, pour l'animation des fantasmes originaires ? Au fond, en dépit de sa réticence quant au « transfert maternel », Freud, en mettant l'accent sur la spontanéité du transfert, semble lui conférer une valeur phallique-active; son accueil serait, en ce sens, la mesure de la capacité réceptive-passive de l'analyste : féminin ou hystérique ?

La régression induite dans et par le dispositif analytique a donc ceci de particulier qu'elle fait de l'expérience analytique une mise en acte (Lacan) de l'inconscient, par laquelle les rapports du réel et de l'imaginaire sont, sinon constamment, du moins crucialement questionnés. Le privilège du fantasme inconscient, son autonomie « relative » sont à l'arrivée, pas au départ. Le processus analytique ne saurait donc s'inscrire d'avance dans le champ du représenté, puisque son enjeu se fonde sur une crise renouvelée de la représentéité 7.

Le surgissement de l'amour de transfert, comme phénomène conscient, est le prototype d'une telle crise, et n'est-ce pas l'hystérique qui l'incarne ? Dans son rapport de Lisbonne, A. Jeanneau disait à plusieurs reprises que la situation analytique était « du côté de l'hystérie ». Sans doute à cause de cette ligne de crête, de ce mouvement oscillant où se tient l'hystérique dans sa « position hallucinatoire » où il fait presque tenir ensemble l'hallucination et la décharge motrice. Cette impossible conjonction, la situation analytique, semble à certains égards en être le

7. Mot utilisé par Michel Henry, Généalogie de la Psychanalyse, PUF, 1985.


L'hystérique et la situation analytique 877

support possible ; la règle fondamentale soutient un conflit structurel entre la figuration régressive et la mise en mots. Mais Freud, avec l'hystérique, rencontre très tôt la double valeur de la parole : de décharge cathartique et de liaison représentative. Pour lui, il semble y avoir souvent concours plutôt qu'antagonisme entre pensée imageante et discours, la parole elle-même est hallucinée. Comme l'a bien décrit Stein 8, une certaine modalité de la parole couchée, d'un « ça parle », semble accomplir l'actualisation régressive du fantasme inconscient « en totalité ». Alors c'est la parole de l'analyste, sa virtualité, qui semblent recueillir l'antinomie. Mais cette parole elle-même valant aussi bien comme séduction, don oral, que comme jugement-sanction, elle ne saurait être « assignée » à une position. J'ai insisté en décrivant la rencontre de la pensée figurative et de la parole en un espace transitionnel interne, sur le fait que la conflictualité inhérente à la règle comme aux principes du fonctionnement mental pouvait être « suspendue ». Il n'est pas inéluctable — c'est le sens profond de la quête de Ferenczi sur la confusion des langues — que la parole de l'analyste, pas plus que son silence, fasse effraction dans le processus associatif.

La gageure hystérique de tenir ensemble hallucination et décharge motrice rencontre, dans la situation analytique, à la fois ce qui pourrait la soutenir, et ce qui la défera. Personne n'est moins apte que l'hystérique à s'entendre parler, à suspendre la représentation-but : en lui proposant une communication informative (les voyageurs dans le train), Freud lui demande l'impossible. Il ne sera pas étonnant que ce soit l'hystérique qui, en faisant de la parole une action, l'amène a redécouvrir le transfert comme autre chose qu'une « fausse liaison », et à placer l'agieren, bon gré mal gré, en axe de la cure. C'est à l'intérieur du champ de la parole que vont se jouer les changements de jeux, infiniment divers et complexes, qui font la dynamique de la cure, et que la qualification d'interaction transfert - contre-transfert résume de manière un peu sommaire.

La déclaration d'amour — qui est aussi déclaration de guerre — est de ce point de vue paradigmatique. En un sens, la réponse du psychanalyste va rencontrer le dilemme si bien décrit par David 9 : comment parler d'amour sans que ce soit le faire ou le tuer ? A quoi il faut ajouter qu'au point où en sont les choses, ne pas en parler pose le même problème. Mais ce n'est pas encore d'une déclaration qu'il s'agit dans le

8. Cf. L'enfant imaginaire, 1971.

9. C. David, L'état amoureux, Payot, 1971.


878 Jean-Luc Donnet

texte de 1912 sur La dynamique du transfert; au contraire, le transfert y fait son apparition phénoménale sous la forme de l'arrêt des associations d'idées ; dont Freud souligne qu'il ne faut pas la confondre avec une réticence. Pourtant, de par l'intervention du savoir du psychanalyste, cet arrêt s'avère transformable en refus de parler. Ainsi, le premier lien entre transfert et résistance se concrétise dans la conjonction complexe d'un phénomène psychique — le vide de la pensée — et d'un obstacle au dire : c'est la résistance à dire qui se présente comme paradigme de la résistance de transfert.

« D'où vient que le transfert se prête si bien au jeu de la résistance ? 10 se demande Freud. La première réponse est celle qui « peut sembler facile » : « Il est clair que l'aveu d'un désir interdit devient particulièrement malaisé lorsqu'il doit être fait à la personne même qui en est l'objet. » Freud envisage donc le déplacement transférentiel (de l'objet incestueux de jadis à « l'objet transférentiel ») comme au service de la résistance « à dire ». Et il constate, sans s'y attarder, bien que la notation soit essentielle : « Une pareille obligation fait naître des situations à peine concevables dans la vie réelle. »

Mais l'argument n'est pas recevable, observe Freud, et son raisonnement ici est difficile à suivre : « Une relation empreinte de tendre affection, de dévouement 11, peut au contraire aider le patient à surmonter toutes les difficultés de l'aveu. Dans des situations analogues de la vie réelle, il n'est pas rare de dire : « Je n'ai pas honte de te parler, je puis tout te raconter. » Donc le transfert sur la personne de l'analyste pourrait aussi bien faciliter la confession et l'on ne comprend pas pourquoi il rendrait les choses plus difficiles. On voudrait bien savoir à quelles scènes Freud a songé. Mais je voudrais cerner ce qui rend ici sa pensée presque insaisissable. Son point de départ était clair : il ne s'agissait pas de l'origine du transfert, de sa « création », mais seulement de sa collusion avec la résistance. La réponse simple, mais qui va s'avérer irrecevable, était la difficulté supplémentaire liée à l'aveu d'un désir interdit fait à « l'intéressé » ; or Freud lui oppose la « facilitation » offerte par le fait que la patiente éprouverait à l'égard de l'analyste des sentiments confiants.

On ne voit pas en quoi ce fait, d'ailleurs bien incertain, d'une éventuelle facilitation vient véritablement contester celui de la difficulté « supplémentaire ». Ou plutôt si : Freud semble ne vouloir prendre en

10. Op. cit., p. 56.

11. La SE dit : « De dépendance affectueuse et dévouée. »


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considération cette difficulté que si elle fait une règle du lien entre transfert et résistance. D'où la conclusion selon laquelle facilitation et difficulté à dire à l'intéressé s'annulent l'une l'autre, et « la réflexion ne peut permettre d'aller plus loin ». Or, n'est-il pas clair que Freud vient de rencontrer une règle : difficulté et facilitation sont structurelles, puisqu'elles renvoient, par-delà le contenu des énoncés, à l'acte d'énonciation et à son sens d'actualisation transférentielle. Il s'agirait même, non pas de phénomènes « supplémentaires », mais de ce qui fait de la parole, avec l'inéliminable adresse à l'Autre, une origine du transfert. On reconnaît là un des points de départ de Lacan, avec la dimension de la demande, inhérente à la parole, « demande absolue, intransitive, du seul fait que ça parle ».

A cet endroit, Freud semble devoir se contenter d'opposer fictivement le non-aveu bien compréhensible d'un désir erotique pour l'analyste, à l'aveu facile puisque dépourvu d'enjeu (sans honte). Ce faisant, ne semble-t-il pas escamoter la scène de l'interaction au moment même où il la fait surgir ?

Il vaut la peine de relever la réponse — devenue classique — que Freud apporte à une question si obscurément posée : il va se référer à l'expérience clinique de la singularité des cas. L'examen clinique l'amène à produire une décomposition des contenus du transfert, avec les deux paires contrastées : transfert négatif-transfert positif, et transfert erotique - transfert inhibé quant au but. Il s'ensuit le constat de ce que seuls le transfert négatif et le transfert erotique sont au service de la résistance. Ce sont eux que l'interprétation devra « détacher », en les rendant conscients, de la personne du médecin. Freud débouche ainsi sur l'opposition du transfert à interpréter et du transfert pour interpréter : ce dernier est le transfert positif modéré, « inattaquable » (ne soulevant pas d'objection, dit la SE), et c'est lui qui comme partout, « est le facteur principal du succès » 12.

On saisit ainsi qu'à la question du lien énonciation-énoncé, Freud répond en désignant comme « facilitant » le dire l'adresse à un objet « tendrement aimé », et comme gênant à dire (au service de la résistance, et donc à interpréter) les contenus erotiques ou agressifs transférés. A la question générale « D'où vient que le transfert se prête si bien au jeu de la résistance ? », il avait répondu « facilement » par le constat de ce que la parole basculait vers la présence de l'autre; le rejet de cette

12. Je n'insiste pas sur la manière dont Freud, à ce moment, fait surgir les thèmes de la suggestion, et de la cure comme lieu de son usage « raisonné ».


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réponse l'amène à s'en tenir à la différenciation des contenus refoulés, et au constat des transferts qu'il faut interpréter parce qu'ils sont au service de la résistance.

L'important semble ceci : la différentiation des transferts culmine dans l'opposition entre ceux qui deviennent spontanément conscients, et ceux qui ont tendance à rester refoulés : mais elle se heurte à l'affirmation centrale selon laquelle tous les rapports affectifs (amitié, affection tendre, etc.) émanent génétiquement de la sexualité : « Originellement, nous n'avons connu que des objets sexuels » ; cette contradiction suggère bien que le clivage entre le transfert « inattaquable » et celui alimentant la résistance a un statut précaire dans la cure. N'est-ce pas le processus analytique « se faisant », c'est-à-dire la dynamique du transfert, qui pourra, à travers les resexualisations et désexualisations alternées, redistribuer les cartes du transfert, et produire de nouvelles « combinaisons » ? L'alliance de travail est surtout faite de changements de renversements d'alliance.

Il se trouve que ce transfert érotique, pris pour exemple, soutient tout naturellement une résistance à dire. Or le point de départ de Freud sera tout autre dans l'article de 191513 : il s'agit d'une déclaration d'amour certes inconsciente d'être transfert, mais consciente, trop consciente d'être amour : résistance par et dans le dire. On y voit surgir, du point de vue de la sollicitation contre-transférentielle, une opposition entre deux formes d'amour. Avant cela, Freud, dans un étonnant passage, évoque « ces femmes à passions élémentaires que des compensations 14 ne sauraient satisfaire, des enfants de la nature qui refusent d'échanger le matériel contre le psychisme. Suivant la parole du poète 15, « ces femmes ne sont accessibles qu'à la logique de la soupe et aux arguments des quenelles... ». « Après l'échec du traitement, il ne reste plus qu'à se demander comment la faculté d'édifier une névrose peut s'allier à un aussi incoercible besoin d'amour » 16. Freud décrit ici l'hystérique « prosexuelle », l'adepte d'une « solution sexuelle » dont Masud Khan a bien montré le cercle vicieux. C'est ce genre de

13. Observations sur l'amour de transfert.

14. Mais justement ces compensations étaient à certains égards refusées dans La dynamique du transfert. Problème crucial du troc narcissique et des sublimations internes à la cure.

15. Et dans une métaphore orale de la démétaphorisation.

16. Op. cit., p. 124.


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femmes que Freud retrouve à la fin de l'article, et pour parler du contre-transfert. Dans ce cas, dit-il, la tentation sera facile à repousser car elle n'est provoquée que par « une grossière sollicitation charnelle » et elle ne suscitera que « la tolérance accordée à tout phénomène naturel ». Par contre : « Malgré névrose et résistance, il émane d'une noble créature (la SE : une femme à haut principes) qui confesse sa passion, un charme incomparable. » En effet : « Ce sont les émois de désirs plus raffinés : ceux qui sont inhibés quant au but, qui risqueraient de faire oublier à un homme, tenté par une belle aventure, la technique et le devoir médical. » Tout à l'heure, un clivage commode distinguait le transfert résistant (érotique-hostile) et le transfert utile (affection tendre) : ici, ce qui constitue une menace exquise pour le contretransfert est un transfert amoureux conjoignant « à la perfection » tendresse, désir, passion, principes, aveu pudique. L'unité conflictuelle, la « résistance » interne de cette noble créature, privent son transfert des repères cliniques qui permettraient de le décomposer, et du coup lui donnent une consistance qui sollicite l'analyste au plus intime de son contre-transfert. N'est-ce pas parce que cet amour de transfert ressemble à ce que la psychanalyse doit « légitimer » comme relation affective dans la cure ? 17. Point de conjonction entre l'amour de transfert et l'amour « réel » où le psychanalyste se retrouve avec pour seul repère le cadre vide de la représentation, et la voix interne de l'obligation qui lui rappelle le « devoir médical ». C'est alors que le « transfert sur l'analyse », et son idéalité, pourraient s'avérer l'étayage ultime de l'éthique psychanalytique.

Le « charme incomparable » qu'évoque Freud et qui touche le sujetanalyste n'émane-t-il pas de la résolution de l'antinomie présente au coeur de la séduction : l'exigence narcissique de s'approprier l'autre s'y concilie miraculeusement avec le respect de l'altérité de l'objet. Un dire d'amour si accompli, si « touchant », semble au-delà de la résistance ; il pourrait mettre un terme véridique à la cure si et puisque la patiente y témoigne d'une capacité d'aimer pleine et entière.

Le dire raffiné de l'amour de transfert met donc en crise la distinction du transfert inattaquable et des transferts inconscients. De même,

17. Gressot avait admirablement décrit l'antinomie structurale, dans la cure, entre la tendance à une neutralité radicale et la nécessité d'un étiage libidinal suffisant.


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en évoquant l'accomplissement « psychanalytique » de la liberté de parole, d'une justesse de ton, il rend délicat le tracé des frontières de la résistance par le dire — de même que la résistance à dire se transforme, au-delà d'un certain point, en assumation de l'indicible.

Mais il était sans doute plus aisé, pour Freud, de décrire tout à l'heure comment la réticence à l'aveu mesurait la résistance : dans ce registre, la conjonction était naturelle entre l'émergence à la surface de l'esprit, d'un fantasme de désir transféré, et sa non-communication à l'analyste. Il n'y avait pas de distinction urgente à faire entre l'événement psychique (représentation plus affect), et sa mise en paroles évoquée à la limite comme opératoire, informative. La rétention des mots mettait en continuité le non-dire et le non-vouloir devenir conscient. C'est comme si, pour un temps, le devenir conscient et le devenir parlé semblaient en phase, unis par la menace qu'ils représentent pour le refoulement.

Du point de vue de Freud, la « représentation » mentale reste du côté de la fausse liaison, et c'est le non-communiquer à l'analyste qui est un agieren de transfert, sous la rubrique d'une désobéissance à la règle.

L'amour et sa déclaration — l'incendie — font surgir l'agieren dans la parole, et l'antagonisme possible entre le devenir parlé et le devenir conscient 18. Il n'est pas étonnant que ce soit à ce point que la question du contre-transfert se pose si crucialement ; nous pouvons y lire la bascule vers l'interaction du jeu du transfert — contre-transfert qui nous est devenu si familier, peut-être trop familier. Car la dissymétrie entre la résistance à dire et par le dire reste cruciale. Pour reprendre l'exemple de Freud tout à l'heure : le non-dit d'une pensée érotique conférait à l'acte « virtuel » du dire divers sens, et principalement deux : soit celui de l'aveu d'une « faute » plus ou moins délicieusement pardonnable ou punissable, soit celui d'une offre risquant de séduire l'analyste. Mais c'est seulement par le dire et dans son après-coup que ces sens seront accessibles parce que le dit aura agi le renoncement au désir de garder intacte l'illusion d'un tel pouvoir de séduire ou de se faire punir... En franchissant le seuil des lèvres, l'acte de parole cesse d'être un à-venir confondant imaginaire et réel pour s'inscrire dans un présent irrévocable, porteur d'après-coups virtuellement symbolisants.

La parole d'action est partout présente, mais elle revêt des statuts

18. Je retrouverais ici, en particulier, les discussions du dernier Congrès de Langue française sur le refoulement. Je note seulement en passant que le lien entre représentations de mots et devenir conscient achoppe pour Freud sur le mode d'inconscience de l'affect, et débouche sur l'inadéquation de la première topique, cf. Le Moi et le Ça.


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différents : l'acte de ne pas dire condense et l'acte de dire décondense. Mais dans l'acte de dire peut ou non se dévoiler l'acte de renoncer à l'agir qui reste la norme freudienne. Il nous faut, pour rendre possible et pensable la rencontre féconde entre la répétition agie de transfert et l'interprétation, maintenir conjointement présents les registres de la pensée, de la parole et de l'action, pour que les déplacements et substitutions de l'un à l'autre permettent d'échanger « du matériel contre du psychique », et vice versa : la parole couchée est acte par rapport à une « pure » pensée, comme elle est « simple » parole par rapport à l'acte; mais corrélativement, et dynamiquement, elle est renoncement à la toute-puissance de la pensée dans l'acte symbolisant de renonciation, comme elle est reconnaissance identifiante du désir par rapport à ce que l'acte peut avoir de psychiquement manqué.

Il y a dans la situation analytique quelque chose qui répond donc à la gageure hystérique de rendre compatibles hallucination et décharge motrice : le dispositif offre la règle fondamentale et l'hystérique rencontre la peur de la liberté de dire autant que le refus de se soumettre à la contrainte à tout dire. L'espace analytique s'offre comme espace d'une parole, hystérique de nature (Freud), à l'intérieur duquel pourrait se déployer un conflit bien tempéré entre pensée régressivement imageante et pensée verbale. Mais la parole de l'hystérique tend à déborder cet espace jusqu'à se faire hallucinée ou conversive, matérialisation dans le réel. D'où cela vient-il ?

Souvent on trouve l'hystérique habité par le ratage partiel du passage du corps à corps avec l'objet originel à l'échange parlé ; il évoque plus ou moins confusément un contraste irrémédiable entre l'érotisme absolu, idéalisé et/ou persécutoire de la relation à la mère, et l'échange de parole, plus marqué du signe de la rancune que du dit de la tendresse ou du désir. D'où l'intensité avec laquelle la parole est anorexiquement refusée, ou vouée à une plénitude expressive qui prétendrait retrouver intacte la relation préverbale. Ce voeu échoue parfois dans une véhémence qui semble interdire aussi bien l'intimité d'une confidence que l'acceptation d'un interdit. Elle révèle le non-lieu d'une scène intériorisée « parlante » — qui se met en scène dans le corps, dans la voix par exemple. La véhémence traduit une discordance interne : elle veut faire l'unité passionnelle d'un Moi en déniant son attachement à une « pluralité de


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personnes psychiques » ; elle semble exiger la compréhension de l'autre à la mesure même de ce qu'elle refuse l'identification par l'autre. Ne convient-il pas de faire valoir ce qu'il y a d'étonnamment réussi, parfois, dans le raté du pathos hystérique : comment comprendre cette sûreté avec laquelle l'émotion de l'autre, qui semble pourtant le but impérieux, est manquée d'un rien ; comment l'hystérique échoue-t-elle si bien à séduire ? Peut-être faut-il pour donner sens à cette adéquation de l'inadéquat, évoquer, derrière le désir insatisfait, le modèle de l'identification projective et de son ratage : l'hystérique aurait été dépositaire passif-actif de l'identification projective de l'objet (mère hystérogène, père « violeur ») ; en plaçant l'analyste dans sa propre position, elle pérennise sa propre lutte ; et l'échec à émouvoir refléterait le succès de cette lutte, tandis que son éternisation traduit l'attachement à cette dépendance de l'objet. Bien souvent, les parents de l'hystérique apparaissent, dans la réalité ambiguë de la cure (car c'est seulement un effet de la cure de permettre au patient de décoller sa réalité psychique, l'espace du fantasme, de la réalité « perçue » de l'objet externe), comme n'ayant jamais su proférer l'interdit de manière identifiante. La menace de castration a emprunté les biais les plus tortueux, les moins « pensables » ; jamais renonciation de l'interdit n'a signifié tranquillement la reconnaissance du désir, dissociant ainsi l'acte de la représentation, définissant une liberté de penser. L'interdit a été agi par évitements, actes moteurs, paroles contournées, ou bien vociférées : tout cela témoignant secrètement, pour le profit d'une séduction jamais tarie, du trouble qui habitait l'interdicteur, menacé dans ses refoulements. L'hystérique tend à condenser, dans la situation analytique, interdit et séduction : il est plus souvent question de jouer avec la règle, de se jouer de la règle que de jouer dans la règle et l'esprit du jeu.

On a bien décrit le statut de l'objet psychanalyste entre objet perdu et objet interdit ; mais si l'interdit surmoïque débouche normalement sur une perte négociable par l'identification, et qui permettra de retrouver un objet substitutif, chez l'hystérique, l'interdit sert à ne pas perdre l'objet, et sa transgression semble devoir autant à l'espoir de le perdre qu'au désir de le retrouver. D'où le contre-investissement d'un surmoi qui reste indéfiniment resexualisable, simple rejeton du refoulé.

Sur ce thème encore plus que sur d'autres, il est difficile pour l'analyste d'évoquer des situations concrètes. Voici cependant un bref


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exemple qui date de très longtemps mais qui m'a beaucoup touché et interrogé. Ma patiente était presque encore une adolescente et, comme beaucoup d'adolescents, elle tolérait mal le cadre de la situation qui était d'ailleurs un face-à-face. Elle dénonçait souvent le « comme si » de nos rencontres, s'irritait sinon de ma neutralité, du moins de ce que mon attitude avait de « professionnel ». Je me souviens qu'à plusieurs reprises, avec une ingénuité convaincante, elle me fit valoir que notre dialogue aurait été plus naturel et plus libre au café du coin, en buvant un verre. Je souligne tout de suite qu'il était assez clairement établi, entre nous, que son désir de me séduire — en usant d'un pouvoir de séduction qui était grand et qui souvent dans la vie la désespérait — était loin d'avoir l'intensité de sa crainte d'y parvenir et de provoquer ma chute « au-dessous du niveau de l'analyse » (Freud).

Il réapparaissait indécidable de savoir si, économiquement, il fallait entendre sa demande comme offre de transgression, ou comme désir de voir reconnue sa capacité à aimer et à se sentir aimée de manière amicalement affectueuse. Je fus donc amené à interpréter l'ambiguïté de son désir d'interdit : ne voulait-elle pas s'assurer de ma capacité à lui résister ? Mais aussi : elle redoutait le tête-à-tête avec moi et la « sortie » valait comme introduction d'un tiers. Peut-être ces interprétations lui rendirent-elles plus proche l'idée d'une situation analytique jusque-là impensable.

La manière dont cette patiente tentait de me séparer de « mon cadre » ne me paraissait que mieux faire ressortir son adéquation. Les éléments contre-transférentiels activement mobilisés, s'ils faisaient résistance en moi, étaient aussi ce qui donnait du poids à mes formulations interprétatives, quand elles devenaient accessibles. Je veux dire que s'il m'arrivait de percevoir la tentation de faire passer dans ce que je lui disais une coloration contre-transférentielle — soit pour répondre à la séduction, soit pour rappeler l'interdit — jamais cette tension n'a pris la forme d'une conviction « rationalisée » quant à l'utilité « thérapeutique » de me manifester.

Il n'en fut pas de même dans une circonstance où ma patiente vint interroger les limites de la situation, en toute vérité ; à cette époque, ses angoisses dépressives étaient intenses, avec un violent désir de suicide. Un matin, elle me dit que la veille, elle avait eu très envie de se supprimer, qu'elle avait pensé me téléphoner, mais « à quoi bon ? ». Cependant, elle s'était alors posé une question, elle voulait maintenant me la poser. Et, en me regardant bien dans les yeux, avec gravité, elle me demanda : « Qu'est-ce que cela vous aurait fait ? »


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Je ne crois pas qu'il m'ait fallu plus de quelques secondes pour qu'une interprétation se présente à mon esprit ; mais la vacillation de ma position d'interprète se prolongea bien au-delà. Je ressentis de manière suraiguë la question de savoir si, et comment, ma parole pouvait ou non, devait ou non, voulait ou non, faire état de l'attachement que j'éprouvais pour celle qui m'interrogeait ainsi. Il me semblait que c'était une « situation extrême » : non pas comme avec ces patients — notamment prépsychotiques — qui attaquent le cadre, ou vous mettent dans la confusion ; mais au contraire par la simplicité, le naturel avec lequel elle posait la question de la « spontanéité du contre-transfert », de mon désir pour elle.

Dans ce moment, le risque m'apparut plus vivement que d'habitude, que l'interprétation (ou la simple réponse, ou le silence...) soit un tic défensif, une esquive qui rendrait futile l'échange thérapeutique. D'un autre côté, je ne voyais aucune réponse véridique à une question qui renvoyait à l'indicible (ou au « suivre dans la mort ») ; et une réponse en forme de « réassurance » eût été odieuse. Rarement ai-je senti aussi clairement ce que Winnicott désigne comme l'éventuelle nécessité d'une « fracture de l'attitude professionnelle ».

En lui disant interrogativement : « Vous ne pouvez vous représenter l'attachement que j'ai pour vous qu'en vous imaginant morte ? », j'ai eu le sentiment d'être presque à la hauteur de la situation : je n'ai pas su ce qui avait pu valoir pour elle dans ma réponse : l'indicatif par lequel j'avais dit mon attachement ? Le repérage d'une figure ultime d'un fantasme masochique ? Ou, justement, le lien des deux thèmes. De toute façon, cela n'a été une interprétation mutative que pour moi.

Ce souvenir clinique me fait rencontrer deux réflexions sur l'amour de transfert qui m'ont beaucoup intéressé. La première est d'O. Mannoni 19. Il écrit : « Je fais l'hypothèse que si l'analyste était convaincu du caractère imaginaire de ce qui se passe dans une séance — comme au théâtre —, s'il ne mettait jamais en avant sa réalité d'analyste, il ne serait jamais confronté à un amour de transfert. » Voici une hypothèse de travail d'autant plus recevable qu'elle met l'accent sur la priorité, la précession du contre-transfert, et je crois tout à fait à l'implication de

19. O. Mannoni, L'Amour de transfert et le réel, Etudes freudiennes, 19/20. 1982, p. 7.


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l'analyste dans l'éclosion d'un amour de transfert « ininterprétable ». Mais il faudrait préciser ce que désignent cette « mise en avant », et cette « réalité de l'analyste ». Ce que j'ai rappelé de la position freudienne, et de ses contradictions, montre assez qu'il ne suffit pas de « croire » à l'imaginaire pur de la scène analytique pour que le réel d'un amour — ou d'une haine — de transfert n'y fasse pas irruption. Au contraire, l'ambiguïté de la scène analytique est faite pour que, répétitivement, le franchissement de la rampe, le décollage du fantasme y soient agis et symbolisés dans et à travers la parole en ses divers statuts, dans et à travers les changements des jeux de langage.

A la limite, la dimension la plus encombrante de la « mise en avant » de la réalité de l'analyste peut se « loger » dans la collusion entre le réel de son Cabinet et la conventionnalité de sa posture ou de son mutisme : ceux-ci, comme signifiants forcés de son « peu de réalité », peuvent devenir envahissants.

Ceci m'amène à évoquer une deuxième réflexion, celle de Roustang 20, qui n'est sans doute pas contradictoire avec celle d'O. Mannoni. Il conclut de son évocation du transfert de l'hystérique : « Son amour n'est pas une demande d'amour mais d'implication. » Et Roustang insiste sur le fait que l'analyste est impliqué, qu'il le veuille ou non, et que l'arrêt de l'analyse ne résiderait pas dans l'amour offert, mais dans le fait que l'analyste se croirait « Personne », qu'il estimerait être le pur reflet de cet Autre qu'est le patient, « en un mot qu'il affirme n'y être pour rien ». « S'impliquer serait donc se déplacer légèrement, faire glisser une autre figure de dessous celle de Personne qui était présentée à l'autre comme son autre. » Roustang fait valoir, à juste titre, ce que la position de « Personne » alimente d'idéalisation aliénante. « Si l'hystérique est reconnue comme demandant l'implication de l'analyste, elle ne sera plus dans la faute... elle ne sera plus seule à porter la responsabilité du désir. » Il me semble que l'exemple que j'ai évoqué correspond assez bien à la préoccupation de Roustang. Mais est-il utile de se donner le repoussoir d'une théorie « classique » du transfert qui aurait désigné « l'absence » du psychanalyste comme condition « idéale » ? J'ai relevé le sens de l'accent mis par Freud sur la spontanéité du transfert, et une lecture de l'histoire de la technique montre assez les phénomènes pendulaires qui marquent la conception de la mise en oeuvre de la cure. Je ne veux insister que sur un point : il est vrai qu'en des circonstances particulières, la demande d'implication met en cause

20. F. Roustang, Personne, Etudes freudiennes, 19/20, Ed. Evel, 1982, p. 27.


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« l'artifice » de la situation thérapeutique. Faut-il considérer que, le reste du temps, le jeu analytique se déroulerait sans que l'analyste ait à manifester son implication, dont il est en effet clair qu'elle est consubstantielle à la notion même de contre-transfert ?

Je ne serai pas tenté de répondre positivement, bien qu'il faille en somme prendre en compte les ficelles du métier ; car il me semble que tout patient qui fait véritablement son analyse, en même temps qu'il projette — ou extériorise — sur son analyste les figures de ses objets, a l'occasion d'identifier l'implication de son analyste. Je ne parle pas ici de ce qui « échapperait » à celui-ci, ou de ce qui manifeste de manière inéliminable les traces de sa subjectivité. Je parle de la perception par le patient de l'implication « contenue » dans le travail de désimplication dont témoigne la profération d'une interprétation. Cette perception de la « fonction analytique » est une condition d'une identification véritablement introjective : sans quoi, il se peut que se transmette une identification à l'agresseur tout-puissant. Cette « désimplication implicante » désigne donc l'attitude professionnelle comme un mode véridique de la présence subjective, centrée sur l'absence comme don ou sur le don de l'absence. C'est dire que l'attitude professionnelle n'est pas une posture ou un masque : elle a la consistance plus ou moins précaire d'une fonction « sublimée » (comme par exemple la fonction parentale). N'est-ce pas ce qui donne à la situation psychanalytique sa dimension de réalité ? Le problème « technique », en particulier avec l'hystérique, commence lorsque l'interprétation ne « contient pas » cette présence de l'absence, si naturellement précieuse pour tant de patients ; et il va de soi que le problème ne peut qu'être d'abord celui de l'analyste.

Je ne suis pas sûr de m'être rapproché de la réponse à la question que je posais : quelle convenance fait la rencontre du « mauvais » théâtre de l'hystérique — oeuvre d'art ratée — et de l'artifice de la scène analytique ? Peut-on dire que moins par moins donnant plus ; la chance existe que cette rencontre produise du vrai, celui d'une oeuvre d'art réussie, d'une re-création ? En tout cas, je suis frappé de ce que l'exemple que j'ai rapporté et qui semblait apte à illustrer les « limites » d'une scène « interprétée », venait d'une patiente en mal d'hystérie, incapable, ou refusant de « jouer » et, ce faisant, reposant la question du fondement du jeu, de l'aire transitionnelle.

C'est par ce biais que je donnerai un brin de réponse à la question


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de René Diatkine sur « l'hystérie aujourd'hui ». L'hystérique est par définition — compte tenu de sa plasticité culturelle et de ce qu'il reflète des idéaux d'une époque — celui qui vient interroger la situation analytique. Il y a à leur rencontre deux modèles opposés : l'un est celui de la complémentarité : c'est celui qui opère dans la technique de Freud — première manière ; il oppose au drame hystérique une pensée obsessionnelle qui ne fera apparaître le fantasme inconscient que par son insertion dans un fonctionnement mental restaurant/restauré, un espace de la représentation où la condensation sera compensée par le déplacement, où les processus primaires seront liés aux processus secondaires. L'autre modèle serait celui du miroir, d'une symétrie, d'une rivalité. L'analyste, par le suspens de sa manifestation, offre à l'hystérique tout loisir de déployer le jeu de l'insatisfaction du désir, du désir d'un désir insatisfait. Faut-il ranger dans ce modèle l'utilisation que fait l'analyste de l'identification hystérique ?

Un troisième modèle insisterait plutôt sur l'alternance de l'adéquation et de l'inadéquation du cadre : cette perspective implique (avec par exemple les notions de holding, de contenant) une perspective développementale, qui prolonge en l'enrichissant la notion de postéducation qui apparaît chez Freud de manière un peu abrupte, en rapport avec le virage des années vingt.

Pour le dire de manière aussi abrupte : ce virage ne peut-il pas pour une part être relié à la constatation faite par Freud et ses collègues de ce que, souvent, l'hystérique manquait de principes, et aux principes ?

Dans la cure première manière, la dynamique tout entière reposait sur un conflit « harmonique » entre principe de plaisir et principe de réalité. L'hystérique fonctionnait selon le principe de plaisir, soutenant la préservation des refoulements, privilégiant la vie fantasmatique au détriment des satisfactions de la vie réelle. Le psychanalyste incarnait alors un principe de réalité conçu comme complément autant que comme correctif du principe de plaisir : un principe de plaisir plus opportunément hédoniste. Ce sont les échecs de la cure, leur répétition traumatique, qui amènent Freud — pour aller vite — à reconnaître la nécessité de cliver le principe de plaisir : d'un côté un principe de nirvana, émanant de la pulsion de mort, et visant à l'extinction de l'excitation ; de l'autre un principe de plaisir, émanant d'Eros, introduisant une transformation qualitative qui fait du plaisir une fonction des variations d'excitation. Le principe de plaisir conjoignait jusque-là une référence « théorique » à la réduction de tension, et une connotation clinique au fantasme de désir, à des processus primaires dont, à l'évidence, le fonc-


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tionnement n'était pas celui de la plus grande pente : le meilleur exemple étant l'identification hystérique et le désir de désir insatisfait.

C'est l'échec du principe de réalité dans la cure qui amène Freud à reconnaître l'au-delà (ou l'en deçà) du principe de plaisir : ce principe de plaisir « qualifié » peut se rabattre sur un principe de nirvana « déqualifiant » : en face de ce rabattement menaçant, le principe de réalité peut devenir pure antidote hyperréaliste, au service opératoire d'une autoconservation ; ou devenir le moteur d'une quête d'excitations externes « déqualifiées » addictives. Le principe de réalité peut devenir pure « réplique » du principe de nirvana, rationalité inhumaine, liaison figeante du Moi.

Dans ce schéma trop rapide, je tente de retrouver ce qui spécifie la question sur la situation analytique qui émerge alors, notamment entre Freud et Ferenczi : la transformation qualitative du principe de nirvana en principe de plaisir ne va pas de soi, et elle peut donc constituer une tâche préliminaire, une tâche fondamentale de la cure. Celle-ci, alors, ne repose pas, tout naturellement, sur l'écho entre l'artifice du dispositif et le déploiement de l'imaginaire d'une part ; entre la frustration activante liée au principe d'abstinence, et l'introjection des pulsions vouées à se satisfaire dans la vie réelle de l'autre.

C'est l'espace imaginaire qu'il peut s'agir de re-constituer et la situation analytique aura à produire répétitivement les conditions d'un décollage qui n'a pas eu lieu. Avant une désillusion salubre, il faut retrouver l'aire d'illusion détruite.

Mais le risque devient que ce soit au réel de l'analyste que le patient se colle. Et parfois la frustration analytique s'avère investie comme telle, en fonction d'un masochisme érogène, mortifère qui subvertit tout « principe » de fonctionnement. Pour le dire en un mot : il est plus porteur, pour l'analyste, d'interpréter le sadisme du surmoi, si contraire à sa bienveillance, que le masochisme du moi, qui peut trouver dans la neutralité le stimulant indéfini de la déception, protégeant de tout deuil.

Dr Jean-Luc DONNET 40. rue Henri-Barbusse 75005 Paris


ALAIN DE MIJOLLA

DU PRUDENT USAGE DES NOTIONS D' « HYSTÉRIE » ET D' « HYSTÉRIQUE »

EN PSYCHANALYSE

A la lecture du thème proposé à la discussion par René Diatkine — « Que veulent dire les psychanalystes en 1985 quand ils utilisent le substantif "hystérie" et l'adjectif "hystérique" ? » —, une réflexion d'allure moralisatrice m'est venue à l'esprit, inspirant le titre parodique donné à cet article : les psychanalystes ne seront jamais trop circonspects dans leur usage de substantifs pour décrire et classer les processus psychiques qu'ils jugent pathologiques, malgré les commodités que ces étiquettes offrent à la communication et à la circulation des informations.

Ce type de bougonnement n'est pas nouveau pour moi et je l'avais longuement émis à propos de l'alcoolisme et des alcooliques, persuadés que nous étions alors, Salem Shentoub et moi, que la multiplicité et la complexité des mécanismes psychologiques que les patients que nous rencontrions nous faisaient partager se voyaient pour des raisons contretransférentielles enfermés dans des substantifs finalement plus injurieux que seulement simplificateurs.

Qu'étaient devenues au juste pour moi ces notions d' « Hystérie » et d' « Hystérique » auxquelles il me fallait réfléchir pour préciser l'emploi que je pouvais éventuellement en faire ? Utilisais-je vraiment ces termes ? La connaissance de l'entité morbide qu'ils désignaient m'était-elle d'une quelconque utilité dans ma pratique quotidienne et n'avais-je presque pas tout oublié de sa description classique ? Modifiais-je moindrement, car c'était la question essentielle, mon attitude et mes interventions dans les cures psychanalytiques en fonction de « tableaux cliniques » que j'aurais reconnus et classés selon ces catégories ? En fait, je ne le pensais pas.

Confusément, je percevais pourtant en évoquant ces mots quelque

Rev. franç. Psychanal., 3/1986


892 Alain de Mijolla

chose qui résonnait en moi et que, malgré mes appels à n'en user qu'avec prudence, je ne pouvais récuser. Pas plus que je ne devais éviter de me demander d'où venaient mon agacement, voire ma franche hostilité face aux manifestations caractérielles ou cliniques excessives que je qualifiais moi aussi d' « hystériques », qu'elles apparaissent et se développent dans ma pratique, chez tel ou tel membre de mon entourage, pour ne pas parler de moi-même, en ces moments où je me surprends à exagérer l'expression de quelque douleur ou de quelque sentiment, à « en faire un peu trop », comme disent si bien les comédiens.

Je désignais donc comme « hystériques » des symptômes, des comportements, des façons d'être, de parler ou de réagir qui, bien qu'essentiellement d'ordre privé, corporel ou affectif, présentent à celui qui les observe ou les « co-vit » un trop d'expressivité qui les rend intrusives. C'est leur écho en moi, les représentations ou les affects habituellement refoulés qu'ils éveillent et dont je vais être ou non conscient qui déclenchent défensivement dans mon esprit la survenue de l'épithète identificatrice « hystérique », ce qui me permet de les renvoyer sur leur émetteur initial et de reprendre ainsi la maîtrise d'une situation que la fascination de la scène risquait de me faire perdre. Destiné à créer un rapport d'emprise, le « trop » implique celui qui en est le témoin et l'envahit d'une excitation libidinale qui est en fait une coexcitation. Le sujet « hystérique » se débarrasse du matériel fantasmatique refoulé sous-jacent à ses symptômes en en imposant l'évocation par le biais d'une identification inconsciente à un spectateur. Celui-ci, de peur de s'y mirer et de s'y engloutir, s'en défendra peut-être par une paire de claques ou, s'il est en position de thérapeute, par une prise de distance diagnostique. On comprend le curieux mélange d'attirance et de répulsion que l'exhibition « hystérique » ne manque pas d'exercer sur celui auquel elle est adressée.

De même que j'ai toujours pensé qu'il ne peut exister de génie totalement méconnu, car aucune oeuvre véritable ne saurait être composée dans un état d'isolement total prolongé, de même il ne me semble pas qu'il y ait, sinon durant ces plus ou moins brefs instants de clivage où l'on devient son propre spectateur, de phénomènes « hystériques » qui se développent dans la complète solitude. Cette éventuelle survenue me conduirait d'ailleurs à préférer pour les qualifier l'adjectif « psychotique » à celui d' « hystérique » qu'il masque si souvent, ainsi que Freud l'avait déjà fait remarquer.

Parvenu à ce stade, je m'aperçus que je répondais en partie à la


Notions d'hystérie et d'hystérique 893

question de René Diatkine : j'emploie l'adjectif « hystérique », il m'est utile dans ma pratique, dans ma connaissance des autres et de moimême et je peux lui donner un contenu en termes métapsychologiques, mais je n'ai pas la même aisance avec les substantifs « Hystérie » ou « Hystérique » dont je répugne à faire usage, comme s'ils me déplaisaient.

Cette attitude est en partie liée à ma propre histoire. Pendant de longues années, j'ai eu pour principale fonction dans les hôpitaux psychiatriques la rédaction des multiples certificats descriptifs qu'exigeait la loi de 1838. Pis encore, j'ai été durant un certain temps, dans ce qu'on nommait alors l'Infirmerie psychiatrique du Dépôt, l'une des trois Parques qui tissaient dans l'ombre crasseuse de la tour de l'Horloge les verdicts où risquaient de s'enliser tant de destinées : « Hébéphrénie... Psychose maniaco-dépressive... Alcoolisme chronique... Hystérie... » Il fallait juger vite, désigner clairement, décider sans hésitation. Le substantif régnait en maître.

J'en vins peu à peu à abandonner toutes ces activités identificatrices de type policier parce qu'elles me paraissaient de plus en plus contradictoires avec ce que je vivais et découvrais de la psychanalyse. En ces temps, la notion un peu romantique de « révolution psychanalytique », pour reprendre l'expression de Marthe Robert, faisait son apparition, même si la plupart des psychanalystes français que je connaissais ne se trouvaient pas si éloignés de l'état d'esprit médico-psychiatrique qui avait été celui de ma formation.

C'est ainsi que l'on discutait des indications et des contre-indications de la psychanalyse, que l'on écrivait de véritables « questions d'Internat » dans lesquelles se voyaient décortiquées les « névroses classiques » et leur corollaire la « cure type » avec tant de talent et de clarté qu'on finissait par croire que c'était vrai et par prendre ces constructions didactiques contre-transférentielles pour autre chose que le mythe protecteur qu'elles représentaient.

L' « Hystérie » existait donc bel et bien, opposée à la névrose obsessionnelle, à la névrose phobique, aux psychoses et aux perversions qui allaient avoir par la suite leur heure de gloire théorique. Des consultations préliminaires à l'entreprise de cures se déroulaient en présence d'étudiants au Centre de Traitements de l'Institut de Psychanalyse, et ces leçons de diagnostic et de pronostic psychanalytiques s'intégraient tout naturellement dans un programme de formation qui me rappelait la Faculté de Médecine.

Suivant en ceci le mouvement d'un certain nombre d'analystes de ma génération, c'est pour avoir peu à peu pris de la distance avec


894 Alain de Mijolla

cette façon de concevoir la psychanalyse et d'en formuler les buts que j'en suis venu à révoquer en doute les substantifs évocateurs d'un mode de pensée médical dont l'intérêt ne me semble pas niable encore aujourd'hui mais qui n'a plus sa place dans cet espace entre le divan et le fauteuil où se concentre désormais toute ma pratique.

Rien ni personne n'est indemne de son histoire et certainement pas le terme ni la notion d' « Hystérie », plus que tout autre porteurs des échos d'un passé qu'il est indispensable de rappeler, au risque de redites, si l'on veut mieux saisir ce qu'implique le choix de leur emploi par des psychanalystes.

Hyppolite Bernheim, dans son livre De la suggestion paru en 19161, a décrit les premières péripéties d'une histoire qui me semble avoir continué par la suite avec Freud et ses successeurs de façon bien similaire, phénomène paradoxal si l'on pense au bouleversement de perspective qu'offre le regard analytique à qui ne se contente pas de l'utiliser comme simple lorgnon que l'on met et que l'on enlève...

« Le mot hystérie, écrit Bernheim, s'appliquait autrefois à de violentes crises de nerfs (différentes de l'épilepsie). Comme elles affectaient presque exclusivement le sexe féminin et qu'elles s'accompagnaient d'une sensation de boule remontant de l'hypogastre, partie inférieure de l'abdomen, au cou et parfois de projection du ventre en avant, on attribuait ces crises à la matrice 2. Elle bondissait, disait-on, dans le corps ou envoyait des vapeurs subtiles au cerveau, qui convulsionnaient tout l'organisme.

« Ces idées simplistes se modifièrent avec les notions d'anatomie et de physiologie; et la doctrine utérine se perfectionna. La crise d'hystérie est toujours attribuée à l'utérus et aux ovaires, mais c'est par l'intermédiaire du système nerveux que ces organes feraient les convulsions, c'est une névrose réflexe d'origine utéro-ovarienne ; et cette doctrine existe encore.

« Cependant, au XVIIe siècle, l'opinion était émise par Lepois, Willis et Sydenham que l'hystérie est une affection cérébrale ou générale qui, outre les crises, donne lieu à une foule de symptômes affectant toutes les fonctions : troubles nerveux sensitifs, anesthésie, hyperesthésis, perversion de la sensibilité, troubles sensoriels, amblyopie, surdité, illusions, troubles moteurs, paralysies, contractures, secousses, bégaiement, troubles respiratoires, digestifs, voire même hémorragies, affections cutanées, oedème, fièvre, etc.; et cette symptomatologie s'enrichit tous les jours; l'école de la Salpêtrière surtout y a ajouté des contributions nombreuses. Le champ de l'hystérie s'élargit ainsi singulièrement par l'association à la crise de toutes les manifestations concomitantes, et l'hystérie, au lieu d'être une simple crise, est devenue aujourd'hui une maladie mystérieuse, polymorphe, indéfinissable, qui fait tout, qui simule tout. »

1. H. Bernheim, De la suggestion, Paris, Retz-CEPL, 1975, p. 182-183.

2. C'est d'ailleurs la définition du Dictionnaire de Littré : « Maladie nerveuse qui se manifeste par accès et qui est caractérisée par des convulsions, la sensation d'une boule qui remonte de la matrice dans la gorge et la suffocation. » Noter aussi l'existence du mot « hystéricisme » : « Grande susceptibilité aux attaques d'hystérie. »


Notions d'hystérie et d'hystérique 895

La doctrine de l' « Hystérie » élaborée par Charcot et ses élèves avait été démantelée lorsque Bernheim écrivit ces lignes mais, fascinés par les images d'Epinal du séjour de Freud à La Salpêtrière, les psychanalystes ont contribué à faire oublier ce qu'elle pouvait avoir d'aberrant. Aussi n'est-il pas inutile de raviver nos souvenirs en consultant le Nouveau Larousse illustré en 7 volumes, paru au tout début de ce siècle, antérieur donc aux remarques de Bernheim, qui en offre un exposé extrêmement clair et précis. Une définition d'abord :

« Névrose que caractérisent, d'une part, des troubles passagers de l'intelligence, de la sensibilité, du mouvement, simulant les maladies les plus diverses, ainsi que des accidents paroxystiques (attaques) et, d'autre part, des signes ou stigmates permanents. »

C'est net. L' « Hystérie » se trouve rigoureusement circonscrite et seul l'avenir montrera que tout l'édifice clinique qui la caractérise ainsi est radicalement faux, bâti sur l'imaginaire nosologique de Charcot et de ses élèves comme le symptôme de conversion est issu de l'anatomie imaginaire du patient. Quel monument pourtant, qui mérite d'être visité ou revisité en détail, comme le propose ce résumé qu'il faut avoir la patience de lire in extenso pour comprendre vraiment ce qu' « Hystérie » veut dire :

« Pour Charcot, l'hystérie est un état pathologique du système nerveux, commun aux deux sexes, entraînant des troubles intellectuels, des sensations anormales, des contractures, des paralysies, des convulsions ou des accidents paroxystiques, simulant les maladies les plus variées, sans lésions organiques appréciables, et présentant des signes particuliers permanents qu'il appela stigmates de l'hystérie. Le point de départ de toute hystérie est une idée fixe, obsédante (obsession des anciens démonographes), d'où inhibition partielle des centres de l'élaboration psychique consciente et transformation en actes inconscients d'actes normalement conscients. D'autre part, il y a arrêt de l'influx nerveux, et les réponses aux excitations extérieures cessent d'être normales (hyperesthésies) ou n'ont pas lieu (anesthésies) ; dans l'ordre moteur, les réponses motrices aux centres psychiques ne s'effectuent pas (paralysies) ou donnent des réponses inconscientes et désordonnées (convulsions, contractures).

« Les symptômes de l'hystérie sont permanents ou passagers. Les permanents sont représentés par les stigmates de Charcot. Ces stigmates consistent en une hémi-anesthésie en plaques, qui atteint non seulement certains points de la peau et des muqueuses, mais aussi les organes des sens correspondants, la vue et l'ouïe surtout. A côté existent des points hystérogènes (en arrière des seins, à la taille, entre les deux épaules, etc.) dont l'excitation provoque l'attaque et, peut-être aussi, des points hystérofrénateurs. La région ovarienne est aussi considérée comme hystérofrénatrice, et on pratique quelquefois sa compression au cours des attaques. (...)

« L'attaque est provoquée par une émotion ou une impression vive ; elle est immédiatement précédée d'un phénomène variable, l'aura, que la sensation de strangulation, de boule qui monte à la gorge, de sifflements dans les oreilles, de coups dans la tête (aura céphalique) caractérisent. Le malade se met à crier et


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tombe. Dans la grande attaque, on peut distinguer quatre phases : 1° la phase épileptoïde, convulsions toniques, puis cloniques, suivies de résolution musculaire ; 2° la phase des contorsions, des grands mouvements, avec l'arc de cercle, en avant ou en arrière ; 3° la phase des attitudes passionnelles, silencieuse, plus souvent loquace, en rapport avec l'idée obsédante ; 4° la phase du délire avec ou sans hallucinations, qui termine la crise et au cours de laquelle la conscience paraît lentement revenir au malade ; à cette phase succédant enfin souvent des accès de pleurs ou de rire. Comme suite à l'attaque, on observe des paraplégies, de l'aphonie, de l'oligurie ou même de l'anurie. »

Il ne faut pas oublier que Freud, disciple ébloui de Charcot, ramène cette doctrine dans ses bagages lorsqu'il entreprend à son tour de mettre de l'ordre dans le monstre hystérique progressivement élaboré par le Maître parisien. En 1893, dans la Communication préliminaire, et surtout en 1894 dans Les psychonévroses de défense, car il ne poussera pas plus avant la distinction dans Les études sur l'hystérie, il propose de distinguer trois types d'hystérie : l'hystérie de rétention, tout d'abord, dans laquelle, selon J. Laplanche et J.-B. Pontalis, « c'est la nature du trauma qui rend l'abréaction impossible : le trauma se heurte soit à des conditions sociales qui empêchent son abréaction, soit à une défense du sujet lui-même » 3.

L'autre type est l'hystérie hypnoïde, « forme d'hystérie qui trouverait son origine dans les états hypnoïdes ; le sujet ne peut intégrer dans sa personne et son histoire les représentations survenant au cours de ces états. Celles-ci forment alors un groupe psychique séparé, inconscient, susceptible de provoquer des effets pathogènes » 4, conception qui semble bien avoir été reprise plus tard par Ferenczi. Elle était en fait liée à la notion d' « hystérie traumatique » isolée par Charcot et dans laquelle « les symptômes somatiques, notamment les paralysies, apparaissent, souvent après un temps de latence, consécutivement à un traumatisme physique, mais sans que celui-ci puisse rendre compte mécaniquement des symptômes en cause » 5. L'accent était alors mis sur « l'état psychique particulier (état hypnoïde, affect d'effroi) au cours duquel le traumatisme survient ».

La dernière catégorie sera la plus durable puisqu'elle décrit une hystérie de défense caractérisée selon J. Laplanche et J.-B. Pontalis « par l'activité de défense que le sujet exerce contre des représentations susceptibles de provoquer des affects déplaisants ». Ils ajoutent que « dès que Freud reconnaît la mise en jeu de la défense dans toute

3. J. Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la Psychanalyse, Paris, PUF, 1967.

4. Ibid.

5. Ibid.


Notions d'hystérie et d'hystérique 897

hystérie, il ne recourt plus au terme d'hystérie de défense et à la distinction qu'il suppose » 6.

On connaît la suite. Définie comme psychonévrose de défense et bientôt de transfert, l'hystérie demeure pour Freud un ensemble pathologique cliniquement défini, même s'il ne peut échapper après l'observation du « Petit Hans » à la nécessité de la subdiviser en hystérie de conversion, à symptomatologie essentiellement corporelle, et en hystérie d'angoisse, à fixation psychique sur un objet extérieur phobogène.

Si l'on y regarde de plus près, on constate toutefois que par le biais de sa recherche d'une étiologie précise (la scène de séduction), puis d'un mécanisme spécifique (refoulement de la représentation opposé à celui de l'affect dans la névrose obsessionnelle) et plus tard en posant le problème du choix de la névrose, c'est moins à décrire 1' « Hystérie » comme une entité que s'efforce Freud, contrairement aux entomologistes cliniciens, qu'à en cerner quelques mécanismes psychiques particuliers, « plus petits communs dénominateurs » qui permettraient de clarifier en termes métapsychologiques la masse des phénomènes psychiques qui s'y manifestent. Quant au substantif « Hystérie », il est frappant de constater, à en croire la Concordance, combien son emploi diminue de fréquence au fil du temps dans son oeuvre, destin assez semblable à celui d'un autre substantif : l' « Inconscient ».

Pendant un long temps, la nosographie psychanalytique n'utilisera qu'avec parcimonie la notion d' « Hystérie » et l'on peut noter son absence en tant que telle dans la bible anglo-saxonne de l'analyse postfreudienne qu'a constitué durant une longue période La théorie psychanalytique des névroses, d'Otto Fenichel, datée de 19457.

Cet auteur proposait plutôt la classification classique en « psychonévroses de défense » qu'il opposait aux « névroses traumatiques » par la distinction qu'il faisait des mécanismes de formation de leurs symptômes. C'est ainsi que se succédaient dans son livre huit chapitres successivement intitulés : « L'angoisse en tant que symptôme, l'hystérie d'angoisse », « La conversion », « Les névroses d'organe », « Obsessions et compulsions », « Les conversions prégénitales (bégaiement, tics, asthme) », « Les perversions et les névroses impulsives », « La dépression et la manie », « La schizophrénie ».

Ce simple rappel montre toutefois l'échec relatif de Fenichel dans son projet car, passé la description des phénomènes et des mécanismes névrotiques, eux-mêmes plutôt présentés en fonction

6. V. p. 8963 n. 3.

7. O. Fenichel, La théorie psychanalytique des névroses, Paris, PUF, 1953.

RFP — 29


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de leur apparence symptomatique, ce sont des découpages empruntés à la psychiatrie traditionnelle qui réapparaissent avec ce qu'ils comportent de figé par rapport à la vision dynamique que devraient permettre les points de vue métapsychologiques. Avec ce qu'ils charrient surtout de leur utilisation antérieure et contemporaine en pratique médicale, hospitalière ou asilaire.

Elaborée dans un esprit assez proche, la tentative nosographique de Maurice Bouvet va proposer dans les années 1950-1956 la notion de « relation d'objet prégénitale ou génitale »8 comme critère de classification des troubles psychiques observables lors des cures psychanalytiques. Après une certaine diffusion, elle succombera moins sous la vague de la mode linguistico-structuraliste ou les sarcasmes de Jacques Lacan qu'en raison de la mort précoce de son promoteur. Inachevée, elle reste marquée d'une tentation caractérologique et n'a pas totalement échappé à ces généralisations qui font le succès des catégories astrologiques : elles contiennent toutes un petit quelque chose de vrai, mais cela n'a guère d'impact dynamique. Toutefois, malgré son parfum perceptible de « constitutionnel », elle me semble présenter l'intérêt d'impliquer la prise en considération de la relation avec l'autre, ce sur quoi j'ai déjà insisté et reviendrai plus loin.

En ce sens, elle s'opposait à l'autre courant de la pensée psychanalytique dont témoigne la suite du commentaire du Vocabulaire de la Psychanalyse de J. Laplanche et J.-B. Pontalis, paru en 1967. Le mot « structure » y apparaît en effet, qui dénote la nouvelle forme que prend la renaissance de l'entité « Hystérie » : « C'est dans la mesure où Freud a découvert dans le cas de l'hystérie de conversion des traits étio-pathogéniques majeurs, que la psychanalyse peut rapporter à une même structure hystérique des tableaux cliniques variés se traduisant dans l'organisation de la personnalité et le mode d'existence, en l'absence même de symptômes phobiques et de conversions patentes. La spécificité de l'hystérie est cherchée dans la prévalence d'un certain type d'identification, de certains mécanismes (notamment le refoulement, souvent manifeste), dans l'affleurement du conflit oedipien qui se joue principalement dans les registres libidinaux phallique et oral » 9.

Cette notion de « structure », qui permet le retour de l' « Hystérie » et va faire florès en France dans les années soixante, parallèlement à l'essor du structuralisme en théorie lacanienne, autorisera une meilleure assimilation de la psychanalyse par une médecine psychiatrique pour le

8. M. Bouvet, OEuvres psychanalytiques, t. 1, Paris, Payot, 1967.

9. V. p. 896, n. 3. (C'est moi qui souligne.)


Notions d'hystérie et d'hystérique 899

moins ambivalente, comme le montre l'excellent et précis Manuel de Psychiatrie d'Henri Ey, Charles Brisset et Paul Bernard, paru en 196010. Son chapitre V s'intitule sans équivoque « L'hystérie » et définit d'emblée son objet :

« L'Hystérie est une névrose caractérisée par l'hyperexpressivité somatique des idées, des images et des affects inconscients. Ses symptômes sont les manifestations psychomotrices, sensorielles ou végétatives de cette "conversion somatique". C'est pourquoi depuis Freud on appelle cette névrose l'hystérie de conversion.

« Mais l'hystérique doit encore être défini par rapport à la structure de sa personne caractérisée par la psychoplasticité, la suggestibilité et la formation imaginaire de son personnage.

« Ainsi deux éléments sont nécessaires pour définir l'hystérie :

— la force inconsciente de la réalisation plastique des images sur le plan corporel (conversion somatique);

— la structure inconsciente et imaginaire du personnage de l'hystérique. »

On retrouve la netteté du Larousse. Quant à l'expression « structure de la personne », sans doute aurait-elle fait sursauter un Freud essentiellement soucieux des mécanismes à l'oeuvre derrière les symptômes et qui avait écrit à Karl Abraham le 21 octobre 1907 : « Personnalité (...) est une expression peu déterminée qui appartient à la psychologie des surfaces et qui, pour la compréhension des processus réels, pour la métapsychologie donc, ne fournit rien de particulier. Simplement, on est porté à croire qu'en l'utilisant, on a dit quelque chose qui a un contenu »11.

En 1962 Henri Ey maintiendra son ordonnancement nosographique dans la volumineuse Encyclopédie médico-chirurgicale dont il dirige la section « Psychiatrie » et fera précéder d'une « Introduction à l'étude de l'hystérie » confiée à Guy Rosolato le chapitre consacré par Jean Mallet à « La névrose hystérique ».

Je n'ai pas poussé plus avant ce bref rappel qui ne visait qu'à évoquer ce qui accompagne à mes yeux comme une ombre l'emploi du substantif « Hystérie » de nos jours : son passé de construction quasi délirante au temps de Charcot et son retour dans les fourgons d'une psychiatrie entichée de structure. Mais ma présentation est caricaturale et ne rend pas justice aux travaux de psychanalystes qui n'ont pas tous fait montre de l'assurance psychiatrique du Manuel, la prudence psychanalytique du « Rapport » d'Augustin Jeanneau intitulé : « L'hystérie. Unité et diversité » 12 en est un exemple.

10. H. Ey, Ch. Brisset, P. Bernard, Manuel de Psychiatrie, Paris, Masson & Cie, 1960.

11. S. Freud et K. Abraham, Correspondance 1507-1926, trad. F. Cambon et J.-P. Grossein, Paris, Gallimard, 1969.

12. A. Jeanneau, L'hystérie. Unité et diversité, Revue française de Psychanalyse, XLIX, 1, janvier-février 1985.


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L'hystérie s'y voit privée de la majuscule dont la couronnaient de façon d'ailleurs cohérente les psychiatres, et la tentative d'unir par quelques simples liens la complexité et la multiplicité des notions que la virtuosité encyclopédique impressionnante d'Augustin Jeanneau fait virevolter au long de son travail, même si elle ne me convainc pas totalement, représente ce qu'on a fait de plus sérieusement et profondément engagé dans le genre.

J'y ai en outre trouvé une courte indication qui me semble primordiale pour comprendre ce qui sépare les différentes positions que nous avons vu adoptées par rapport à l'entité « Hystérie ». Elle clôt la première partie de ce Rapport. Après avoir rappelé un certain nombre des « repères » dont l'ensemble lui paraît définir cette entité, liste à laquelle j'adhérerais volontiers mais en intriquant moins qu'il ne le fait ses divers items les uns aux autres, Augustin Jeanneau signale que parmi les questions restées entières » (l'expression est de lui), il y a celle-ci : « De quelle situation première13 surgit cette vive et dangereuse activité fantasmatique ? »

« Situation première », cause première, origine ultime, voici ce qui me semble constituer un des points de clivage entre les diverses façons d'accommoder l'hystérie et, pour dépasser ce seul thème, de concevoir l'étude et la classification des phénomènes et des processus psychiques que la psychanalyse nous a permis de reconnaître. Il y a ceux qui recherchent, tel le Freud des Etudes sur l'hystérie, une scène primitive, une origine ultime, et qui assignent volontiers cette étiologie précise à une entité clinique non moins définie.

Il y a ceux qui, comme c'est mon cas, ne se réfèrent à l'unicité des causes et des effets que comme à une commodité de communication, un artifice de présentation de peu d'usage dans la pratique et sans grandes ouvertures créatives désormais sur le plan théorique. Je préfère en effet l'appréhension des phénomènes psychiques, qu'ils soient « normaux » ou « pathologiques », en termes d'équilibre perpétuellement instable de multiples forces antagonistes dont l'agencement seul confère à celui qui en est porteur une prédominance « nosologique » durable ou non, images que j'ai déjà employées d'ailleurs à propos des malades alcooliques ou de la dynamique identificatoire des « visiteurs du moi ». Il y aurait sur ce thème prétexte à un vaste débat entamé lors d'une réunion consacrée à la notion de « fantasme originaire », mais je ne le poursuivrai pas plus avant, tant ses implications métaphysiques sont

13. C'est moi qui souligne.


Notions d'hystérie et d'hystérique 901

évidentes et difficilement élaborables. Toutefois je ne pouvais pas esquiver le problème de la vision moniste, dualiste ou pluraliste que nous avons de la causalité et des conséquences qui en résultent dans cet ordre issu de nous-même que nous tentons d'imposer par projection dans le chaos du monde.

Selon les courants des idéologies ambiantes, l'une ou l'autre de ces façons de penser la théorie et la clinique psychanalytiques prend le devant de la scène et l'on peut voir l' « Hystérie » se figer en un bloc logique affublé d'un statut de réalité clinique ou au contraire se subdiviser et s'éparpiller au point de perdre toute spécificité.

Mais il n'y a pas que la succession des idéologues et ces oscillations témoignent aussi des réactions conscientes et inconscientes de l'autre, de l' « hystérique », victime 14 si souvent consentante, ou de ses « contre-transferts » s'il s'agit d'un psychanalyste. On peut y voir en effet un va-et-vient permanent entre une position de rejet hostile lors de la présentation parcellaire de symptômes insupportables et une tentative de réhabilitation par le biais d'une unité transcendante qui, les dépassant, permettrait de les approcher et de les tolérer : ces patients ne sont pas pénibles, inquiétants, énervants avec leurs plaintes, leurs exigences et leurs comédies, ils sont atteints d' « Hystérie »... ce sont des « Hystériques »..., acceptés au prix d'une désignation occultant toute implication dans la singularité relationnelle qu'ils donnent à vivre et visant à les maîtriser en les fourrant tous dans le même sac. Pour affermir l'illusion de l'emprise défensive, on passera même du pluriel au singulier et le discours psychanalytique glosera sur l' « Hystérique », sa vie, ses moeurs, les défauts ou les qualités inhérents à son essence et la manière de s'en servir, comme on parle de l'alcoolique, du Boche, du pédé ou de ces Françaises dont chacun sait qu'elles sont toutes rousses.

Pour se rassurer et reprendre un souffle neutre et bienveillant, sans doute faut-il à intervalles plus ou moins réguliers ressouder les morceaux clivés par l'angoisse des résurgences du refoulé de soi et de l'autre en une synthèse nosologique que je persiste à considérer comme toujours artificielle, à la Charcot parfois dans ses excès, étroitement dépendante des mythes cliniques ou précliniques (en communication avec les dieux ou avec le diable) de l'époque qui la voit s'épanouir. Préanalytique en tout cas dans ce qui la motive.

La variabilité des descriptions cliniques suit celle de la symptomatologie. On répète que les malades d'aujourd'hui ne se présentent

14. P. Israël, La victime de l'hystérique, Evol. psychiatrique, XXXII,III, 1967.


902 Alain de Mijolla

plus comme du temps de Freud — mais où sont les belles hystériques d'antan ? — et ce phénomène est également observable d'un point de vue synchronique : de même que le patient d'un psychanalyste kleinien rêve en images kleiniennes ou celui d'un lacanien en contrepèteries lacaniennes, les manifestations actuelles de type hystérique varient tout autant d'un thérapeute à l'autre qu'elles se répètent souvent chez plusieurs patients du même.

Je suggère donc de les considérer aussi — pas « uniquement », mais aussi... peut-être même « surtout » — comme un cosymptôme de leur descripteur, un peu à la façon de la remarque enfantine : « C'est celui qui le dit qui l'est. »

Depuis que Freud nous en a montré la voie, même s'il ne s'est jamais totalement dégagé lui-même des classifications de son temps, nous ne sommes plus en droit de considérer les phénomènes cliniques comme détachés de la situation psychanalytique qui nous les dévoile et nous y implique. L'héritage des travaux de Bouvet est d'ailleurs perceptible dans l'accent progressivement mis sur la « relation analytique », avec ses corollaires, la « situation », le « cadre », etc. Pour contrebalancer les puissants courants qui cherchent à bouter de façon souvent anarchique la pratique psychanalytique hors de ses limites, on devrait prendre davantage en compte la répercussion des symptômes étudiés sur le psychanalyste qui en partage l'énoncé ou les conséquences. Le fait qu'il les intègre dans un ensemble théorique qui, dans le même souffle, lui permet d'en supporter l'écoute et tend à le faire renoncer à toute interprétation de leurs contenus inconscients, est à l'origine des classifications nosologiques.

Celles-ci demeurent toutefois indispensables pour nous maintenir dans une rigueur de pensée dont risquent de nous éloigner tant de facteurs romanesques de notre pratique, et je souscris à la remarque que Freud écrivait dans l'Introduction à la Psychanalyse : « Les médecins qui s'opposent à toute classification dans le monde chaotique des phénomènes névrotiques, à tout établissement d'unités cliniques, d'individualisations morbides, et qui ne reconnaissent même pas la division en névroses actuelles et en psychonévroses... vont trop loin et ne suivent pas le chemin qui mène au progrès. »

Mais l'ordre ainsi apporté n'est pas le fruit du seul hasard et nous ne pouvons rester indifférents ni à la forme ni à l'orientation des flèches qui balisent ce fameux « chemin qui mène au progrès ». Substantif désignant une « Névrose », descriptible en termes phénoménaux comme l' « Hystérique » (autre substantif renvoyant à un archétype féminin),


Notions d'hystérie et d'hystérique 903

l' « Hystérie » est lourde de toute une histoire dont je n'ai rappelé des fragments que pour appuyer des considérations volontairement provocantes. S'y référer en la méconnaissant renvoie dans le passé d'une cuirasse bardée de mots et de descriptions médico-psychiatriques, même s'il est indéniable que Freud en ait eu le plus impératif besoin pour reconnaître ce que ses patients et patientes faisaient naître en lui. Sans la folie de Charcot inventant pour des motifs similaires une maladie et l'intégrant dans le noble cadre d'une nosologie neurologique ellemême issue d'un système apparemment cohérent de pensée scientifique, aurait-il jamais osé aller plus loin que Breuer, ce qui d'ailleurs n'était pas si mal ?

Il serait ridicule de nier que Freud ait été docteur, professeur, biologiste, etc., comme il est abusif de l'y réduire. Mais nous, maintenant, une fois achevé le parcours de vie qui nous a menés à rencontrer la psychanalyse et à décider de lui consacrer le reste du temps de travail et de recherche de notre existence?... Si quelque protection se révèle indispensable pour explorer les terres nouvelles et fixer l'aune de nosographies plus originales que ces classifications vieillotes dont nous ressassons les stéréotypes, pourquoi ne pas lui donner une forme et un contenu plus dynamiques, moins descriptifs que métapsychologiques ? C'est en tout cas ce que fera, j'en suis persuadé, celui qui, dans un mois, dans un an, dans un siècle, découvrira dans les phénomènes et les mécanismes psychiques mis en évidence par nos théories des lignes de clivage que nous ne percevons pas encore et y pratiquera ce nouveau découpage qui signe en psychopathologie comme ailleurs toute conceptualisation véritablement originale.

L'Hystérie, on le voit, n'est en fait dans mon propos qu'un prétexte. Elle a plus de deux cents ans d'existence comme mot, un siècle comme « maladie » au statut faux mais déterminé, 80 ans comme notion évoquée en clinique psychanalytique. Elle bénéficie donc d'un statut de réalité et j'apparaîtrais bien donquichottesque si je persistais à clamer que pour des psychanalystes elle n'existe pas, qu'elle représente même, du fait d'une notoriété liée au spectaculaire de ses origines, le modèle d'un mode de penser autrui à l'opposé de celui que Freud nous a permis d'élaborer désormais. Aussi transigerai-je en demandant seulement : doit-elle être immortelle ? Ne nous bouche-t-elle pas la vue ? Il convient certes de mettre de l'ordre dans les phénomènes, mais à la condition de ne jamais oublier, chez Horatio, qu'il y a entre ciel et terre plus d'organisations psychiques parcellaires que n'en peut rêver tout savoir médico-psychologique...


904 Alain de Mijolla

On comprendra, en attendant les révisions du futur que je me sens pour ma part incapable de réaliser, que je préfère à la boursouflure unificatrice — tendance monothéiste, si je peux dire — des substantifs « Hystérie » ou « Hystérique » la souplesse de l'épithète qui en est issu et dont il conviendrait d'affiner la définition pour éviter que son emploi à tort et à travers n'achève de le banaliser, comme le « génial » cher à nos enfants pendant un temps. Cela déboucherait sur certaines questions dont la réponse n'est pas évidente, comme, par exemple, celle-ci : pourquoi n'y a-t-il jamais eu d'autre terme qu' « identification hystérique » pour qualifier comme processus psychique universel ce qui fut primitivement décrit par Freud comme un mécanisme morbide, alors que l' « identification mélancolique » pathologique isolée en 1914 s'est vue relayée par une « identification narcissique » plus spécifiquement intégrée à la théorie psychanalytique générale de la constitution de l'appareil psychique ? Si nous sommes tous pétris dès l'origine d'identifications « hystériques », nous trouvons-nous de ce fait atteints d' « Hystérie »? Qu'est-ce qui nous autorise à prétendre cerner et désigner l' « Hystérique » comme un être différent de nous ?

Une telle approche montrerait sans doute le sort particulier que les psychanalystes ont depuis Freud réservé à la charmeuse notion d'hystérie dont la pseudo-clarté n'a d'égale que la dilution répétitive qui fait d'elle cette maladie mystérieuse, polymorphe, indéfinissable, qui fait tout, qui stimule tout que stigmatisait Bernheim.

Il est à croire qu'un tel point aveugle nous est indispensable, mais au moins pouvons-nous éviter de le prendre pour la vérité qui identifie lorsque nous nous laissons aller à parler de nos patients comme si, au lieu du divan et de ses permanentes incertitudes, ils se trouvaient couchés sur un lit d'hôpital, désignés sur leur pancarte, tels jadis les condamnés au pilori, par un nom de syndrome ou de classe ethnologique : « Hystérie » ou « Hystérique ».

Dr Alain de MIJOLLA 46, rue de Grenelle 75007 Paris


MICHEL ODY

DE L'OPPOSITION ENTRE HYSTÉRIE ET DÉPRESSION

Retenir le thème de l'hystérie en cette année centenaire de la présence de Freud chez Charcot, anniversaire qui a promu un certain nombre de rencontres sur le sujet, prend allure de gageure. Mais justement! dirait R. Diatkine avec le ton humoristique des paradoxes apparents qu'il nous soumet parfois, et de relancer le débat en nous proposant de définir ce que les psychanalystes veulent dire en 1985, lorsqu'ils parlent d'hystérie, tant dans sa version substantivée, qu'adjectivée.

En simplifiant les choses, l'histoire de la psychanalyse ayant débuté par l'hystérie, nous y voici ramenés à sa forme adjectivée près, et c'est tout le problème, ceci après un long détour qui a exploré la psychopathologie et la genèse des états les plus éloignés des indications de l'analyse et des fonctionnements mentaux qui les sous-tendent.

Cependant il ne s'agit pas d'un simple retour en boucle mais bien dialectique, après-coup compris, pour reprendre des termes familiers à Claude Le Guen (et ici dans la théorie) avec ce que cela peut entraîner d'éclairages réciproques entre entités mentales, tant dans ce qu'elles créent que ce dont elles manquent. Et plus encore : où l'hystérie peut apparaître comme modèle dans sa valeur référentielle, aussi bien par rapport à l'organisation du fonctionnement psychique le plus général, que par rapport à la cure. Mais nous avons déjà glissé du substantif à l'adjectif.

Psychopathologie, organisation générale du fonctionnement mental, la cure, tels seraient les trois registres où nous aurions à rencontrer l'hystérie dans ses versions substantivée et adjectivée. Je me limiterai essentiellement aux deux premiers.

Le but de ce travail n'étant pas d'être exhaustif, je partirai d'un développement récent, contenu dans le rapport de Lisbonne d'A. Jeanneau sur l'hystérie et dans la communication de M. Fain, à propos du problème des relations entre hystérie et dépression. Ceci sera pour moi

Rev. franç. Psychanal., 3/1986


906 Michel Ody

l'occasion d'interroger, à la fin de ce travail, le rapport existant entre les deux états fondamentaux que sont ceux d'angoisse et dépressif.

Afin de centrer progressivement mon sujet je choisirai deux thèses essentielles exposées par A. Jeanneau : d'une part celle d'une position hallucinatoire, point de fixation à l'origine de l'hystérie, d'autre part celle de l'indissociabilité entre hystérie et dépression. Ces deux propositions correspondent à l'aspect unitaire de l'hystérie, dépassant donc sa diversité, pour reprendre les termes du rapporteur.

Rappelons une définition de cette position hallucinatoire, imaginée comme A. Jeanneau le précise 1 (p. 176) : « Imaginer ce moment de la prime enfance où le visuel et le musculaire mélangent leur impérative exclusivité dans une impossible simultanéité des exigences de décharge motrice totale et de permanence hallucinatoire assurée. »

Cette impossible conjonction, puisque l'acte éteint la représentation, de ce qui mène au représentable d'une part, et à l'action, d'autre part, est sollicitée devant la scène primitive où le futur hystérique reçoit « le choc de ce qu'il n'a pas vu »2 (p. 192) et qu'il comble par des « visiteurs du noir »3 (p. 193).

L'hypothèse de cette position hallucinatoire, outre son originalité, est homogène avec ce qu'on connaît depuis Freud du fonctionnement dans l'hystérie. C'est ce qu'A. Jeanneau nous indique d'ailleurs, lorsqu'il met en rapport les mots et les choses au sujet de leur représentation dans cette affection.

C'est ainsi qu'est par exemple soulignée la prévalence de la condensation sur le déplacement, la première se faisant au détriment de la pensée qu'implique nécessairement le second. Ce déplacement est ici avant tout engagé au niveau du corps symbolisant. A. Jeanneau préfère d'ailleurs reprendre le terme freudien d'innervation. En des formules qu'il a voulues volontairement simplificatrices il écrit : « L'hystérique pense peu car déplace peu » ou encore : « La pensée est obsessionnelle, la parole est hystérique »4 (p. 240).

R. Diatkine en 1968, par un autre abord, notait la mise hors service de la partie du corps qui, par un déplacement libidinal aurait pu servir à la satisfaction 5.

1. A. Jeanneau, Hystérie, unité et diversité, in Rev. franc, de Psychanalyse, 1985, t. XLIX, 1.

2. Ibid.

3. Ibid.

4. A. Jeanneau, Hystérie, unité et diversité, in Rev. franc, de Psychanalyse, 1985, t. XLIV, 1.

5. R. Diatkine, L'abord psychanalytique de l'hystérie, in Confrontations psychiatriques, Paris, Specia, 1968.


Hystérie et dépression 907

Cette prévalence de ce qui renvoie au vu/non vu et à l'action au détriment de la pensée, à commencer par celle préconsciente — ici entre acte et langage 6 (p. 233) — fait retenir à A. Jeanneau que le langage lui-même chez l'hystérique sera infiltré par ce déséquilibre et dès lors et, avant tout, un langage d'action, véritable lésion du langage.

La suspension de la décharge motrice assurée par la pensée ainsi que Freud l'écrivait dans Les deux principes 7, cette suspension est à la fois court-circuitée et tentée d'être rattrapée par ce langage d'action.

Mais dans ce court-circuitage du processus de pensée, comme dans celui de l'indispensable dérivation anale qui y est lié, se place ce mécanisme majeur chez l'hystérique qu'est le refoulement, refoulement comme seule défense contre un voir qui est agir, pour reprendre les mots d'A. Jeanneau, refoulement à l'origine des ruptures associatives. Comme complément de ces ruptures surgissent à la conscience des fantasmes dramatisés, tendus, bloquant toute association, pouvant à la limite se résoudre en attaque hystérique, sur le divan par exemple. Fantasmes, nous dit A. Jeanneau, qui font donc partie de la machine refoulante, n'ayant pas de valeur contre-investissante et laissant le sujet « devant la pauvreté du décousu » de son discours 8 (p. 232).

La bisexualité s'inscrit fondamentalement comme l'inconciliable qui alimente celui de la position hallucinatoire et non comme médiation bisexuelle au sens de C. David 9. Le modèle du conflit est celui donné par Freud dans son article de 1908 sur les fantasmes hystériques 10 (p. 155) où une femme tire d'une main sa robe serrée contre son corps (en tant que femme) tandis que de l'autre elle s'efforce de l'arracher (en tant qu'homme). Rappelons que Freud dans « Le Moi et le Ça » 11 (p. 246) plaçait la bisexualité à la racine de l'ambivalence, bisexualité dont la conflictualité tend à se résoudre par l'identification.

Abordons maintenant la seconde thèse d'A. Jeanneau à savoir l'indissociabilité hystérie-dépression.

6. A. Jeanneau, op. cit.

7. S. Freud, Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques in Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1984.

8. A. Jeanneau, op. cit.

9. C. David, La bisexualité psychique, Rev. franç, de Psychanalyse, 1975, t. XXXIX, 5-6.

10. S. Freud, Les fantasmes hystériques et leur relation à la bisexualité, in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.

11. S. Freud, Le Moi et le Ça, in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.


908 Michel Ody

D'un côté, avec cette thèse profondément complémentaire de celle de la position hallucinatoire, nous restons du côté de l'hystérie substantif, de l'autre c'est par elle que nous en arriverons à questionner sa version adjectivée. A Jeanneau s'est en effet plus attaché dans sa recherche à la première et donc à la place de l'hystérie, son origine, sa fonction et ses manifestations. Ce sont d'ailleurs les titres des trois parties de son rapport.

Hystérie et dépression. Ce que nous propose A. Jeanneau est clair : « Pas d'hystérie sans dépression » comme il le disait à une conférence récente à l'Institut. Dans la présentation de son rapport 12 (p. 109) il écrivait que face à la crise hystérique, il fallait penser dépression. Notant que l'activité hallucinatoire liée à la position du même nom étant plus proche d'une défense que d'une fonction, il la définissait comme une nécessité contre-dépressive 13 (p. 178). Il écrivait ainsi que l'hystérie 14 (p. 205) « nie la séparation et le deuil par une sexualité qui en est la cause implicite dernière », citation d'allure apparemment tautologique, mais qui pose l'indissociabilité absolue des deux. La tautologie n'aurait d'ailleurs lieu d'être soulignée que si l'on se situait hors après coup, d'une part, et dans un système solipsiste d'autre part, ce qu'A. Jeanneau ne fait pas.

Il précise d'ailleurs que dans l'hystérie il s'agit d'une dépression du dehors, et d'introduire la mère à la racine de la chaîne des objets, mère, je cite, « très tôt traumatisante plus qu'aimante, moins tendre qu'impatiente (et qui) semble avoir davantage excité son enfant que s'être montrée attentive à ses besoins physiques les plus simples » 15 (p. 260), ou encore : cette mère « fonctionne comme si elle utilisait le corps de son enfant pour se satisfaire sexuellement, ou plus exactement y installer ses déceptions dans une activité masturbatoire..., cet auto-érotisme à deux, où c'est un autre que l'objet présent qui est fantasmé par la mère, confère à l'enfant l'étrange sentiment d'une solitude avec autrui et d'une fausse valeur de son corps » 16 (p. 262). C'est ainsi qu'on retrouvera toujours la mère comme quête chez l'hystérique, le père y faisant écran, comme pour Dora depuis Freud.

Remarquons que ce que A. Jeanneau vise en fait ici c'est une mère défaillante à se constituer comme objet d'étayage. Et en effet, cet objet

12. A. Jeanneau, op. cit.

13. Ibid.

14. Ibid.

15. Ibid.

16. Ibid.


Hystérie et dépression 909

dispensateur des soins n'est pas un objet en soi mais bien d'abord celui qui investit l'enfant. Pour qu'il le devienne d'étayage encore faut-il que ses propres destins pulsionnels ne soient à ce moment ni erotiques ni narcissiques phalliques mais bien des pulsions inhibées quant au but, la tendresse par exemple. Ces mouvements entrent dans la fourniture des contre-investissements à l'enfant par les parents pour paraphraser D. Braunschweig et M. Fain. Ils participent à l'organisation de ce narcissisme primitivement secondaire de l'enfant dont parlent nos collègues.

Lors du Congrès de Lisbonne, M. Fain a contesté l'existence d'une dépression sous-jacente aux manifestations hystériques et insisté sur une problématique différentielle, celle du deuil. Mais plus encore, et c'est là que nous approchons l'hystérie dans sa forme adjectivée, il ajoutait qu'il existait dans l'organisation du fonctionnement mental une identification hystérique précoce qui ne pouvait donner heu à aucune dépression 17. Nous y reviendrons.

Mais restons-en pour l'instant au substantif. Dans la présentation de son rapport A. Jeanneau a convenu que manquait dans sa réflexion une perspective du deuil, deuil qu'il a dès lors défini comme « contracture hallucinatoire qui soutient l'impossible contre toute réalité et réanime la douleur pour éviter le vide » 18 (p. 127). Une telle définition est en effet autre chose que la dépression. Cependant A. Jeanneau, s'il était d'accord avec M. Fain pour convenir que le passage de la mère à la femme était promoteur de l'identification hystérique précoce chez l'enfant et que cette dernière échappait ainsi à l'identification narcissique à l'objet perdu, elle se faisait au prix de l'élection d'un autre (c'est-à-dire le père) à la fois « rappel et impossible compensation » 19 (p. 127). Le travail du deuil ne pouvait dès lors se faire pour se sauver de la dépression, car l'identification à la mère l'était à une mère déçue par son partenaire. Pour A. Jeanneau, la coexcitation du deuil ne pouvait ainsi « offrir de solution à une dépression qui affleure à chaque instant » 20 (p. 127). Ce débat nécessite quelques éclaircissements.

Deuil, dépression. Revenons en arrière. Il est déjà intéressant de noter que si Freud a employé le terme de dépression ici et là, il est absent

17. M. Fain, Communication in Rev. franc, de Psychanalyse, 1985, t. XLIX, 1.

18. A. Jeanneau, op. cit.

19. Ibid.

20. Ibid.


910 Michel Ody

de « Deuil et mélancolie » 21. Mais comme le remarquait J. Bergeret dans son rapport de 1976 sur « Dépressivité et dépression » 22 il n'en reste pas moins que la trace de cette notion dans l'oeuvre de Freud réfère progressivement celle-ci à la dynamique narcissique du sujet et même, précisons-le, dans sa double dimension d'idéal et d'anaclitisme lequel renvoie ici à l'Ahnlenung freudien, l'étayage que nous évoquions ci-dessus.

En 1961, dans son article « De la dépression » 23, F. Pasche affirmait avec force que la seule dépression à son avis à mériter ce nom était la dépression d'infériorité. Je n'ai pas connaissance qu'il ait fondamentalement modifié ce point de vue dans ses travaux ultérieurs. F. Pasche mettait l'accent sur un Idéal du Moi mégalomaniaque exigeant des qualités portées à la perfection dont le déprimé se croit dépourvu, absolument, Idéal du Moi à la mesure d'un Surmoi impersonnel et abstrait. Le sujet est tributaire d'une image paternelle ou maternelle divinisée, il est sous le régime de l'être et non de l'avoir. Il bascule dans la dépression par modification de son état organique, par dévalorisation d'un objet idéalisé ou par sentiment d'incapacité devant sa propre mise à l'épreuve.

C'est par régression du Surmoi, dès lors incarné, que le sujet se résigne, en quelque sorte, à des satisfactions libidinales. Ceci ranime la culpabilité chez ce sujet qui était dominé par la honte : culpabilité moindre mal car, comme l'écrit F. Pasche, être coupable « c'est avoir la possibilité de l'être » 24 (p. 192). Dans ce mouvement qui va de la honte à la culpabilitité F. Pasche fait de celle-ci une défense contre la dépression mais manifestement dans un sens de protection, de « pare-dépression » pour reprendre une expression d'A. Green au sujet de l'hystérie.

Il est clair dans les conditions de la dépression d'infériorité qu'un tel Idéal du Moi, d'une telle détermination narcissique, est autre chose que celui postoedipien, promu lui, avec le Surmoi héritier du complexe d'OEdipe par un travail de deuil des motions pulsionnelles oedipiennes. Ici s'opère un déplacement des possibilités erotiques perdues à celles conférées au pénis du père, ainsi que le notait en 1973 D. Braunschweig dans son intervention au rapport J. Chasseguet sur l'Idéal du Moi 25.

21. S. Freud, Deuil et mélancolie, in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

22. J. Bergeret, Dépressivité et dépression dans le cadre de l'économie défensive, in Rev. franç. de Psychanalyse, 1976, t. XL, 5-6.

23. F. Pasche, De la dépression, in A partir de Freud, Paris, Payot, 1969.

24. Ibid.

25. D. Braunschweig, Intervention, in Rev. franç, de Psychanalyse, 1973. t, XXXVII, 5-6.


Hystérie et dépression 911

Ainsi, à travers ce rappel sur ce qu'implique la dépression d'infériorité, seule dépression pour F. Pasche, on ne peut qu'être amené, me semble-t-il, à différencier l'objet du Moi, qui concerne donc la dépression, de l'objet de la pulsion qui, lui, est sur le trajet du deuil. Ceci nous oblige d'ailleurs à quelque précision lorsqu'on parle de relation d'objet.

Qui plus est, nous avons vu que l'objet du Moi, objet narcissique, devait être qualifié selon qu'il renvoyait à l'étayage ou à l'idéal. Le travail de A. Jeanneau se réfère, me semble-t-il, à une dépression dans l'hystérie qui a trait à l'objet d'étayage, F. Pasche limite, lui, la notion de dépression à ce qui a trait à l'objet narcissique idéal.

L'objet de la pulsion érotique est sur le trajet du deuil disions-nous. Remarquons déjà qu'un premier « analogon » de ce processus se constitue au temps où la pulsion devient auto-érotique ainsi que l'écrivait Freud dans les Trois essais 26. C'est-à-dire au moment où l'enfant est capable de se représenter entièrement la personne à laquelle appartient l'organe qui apporte la satisfaction, objet sein qu'en même temps il perd. Nous reviendrons à cette question à propos du passage de la dépression au deuil.

Dans l'hystérie, l'objet de la pulsion est tout à la fois constitué et marqué par la bisexualité conflictualisée. Dans son article de 1908 déjà cité, Freud spécifiait le symptôme hystérique comme l'expression d'un fantasme inconscient masculin et féminin. La 9e proposition qui organisait son article posait comme thèse que cette spécificité était même « le plus haut degré de complication » auquel pouvait s'élever la détermination d'un tel symptôme. Freud ajoutait qu'on ne pouvait s'attendre à rencontrer cette détermination que dans une névrose où s'était opéré « un grand travail d'organisation ». C'était implicitement différencier ce qui, par ce travail, réussit, si je puis dire, à être névrose hystérique de ce qui rate à l'être.

Nous retrouvons un problème comparable à propos de l'hystérie chez l'enfant, question qui demanderait à elle-même un développement particulier. Rappelons simplement que Freud dans ses premiers écrits corrélait la gravité de l'état du fonctionnement mental à la précocité de survenue des manifestations hystériques. S. Lebovici dans ses travaux différencie d'ailleurs ce qui constitue l'organisation de la névrose infantile sur le modèle hystérique, des manifestations hystériques précoces, témoignant, elles, d'états prépsychotiques.

Hystérie et deuil impossible de l'objet de la pulsion. M. Fain à

26. S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1962.


+912 Michel Ody

Lisbonne se situant par rapport à ce moment de la position hallucinatoire imaginé par A. Jeanneau, estimait que même l'explication de l'hystérie par ce deuil impossible avec sa coexcitation sexuelle, était une explication insuffisante. Il fallait ajouter au deuil fantasmatique une déception amoureuse, deuil réel, les deux favorisant une pensée où la condensation l'emportait sur le déplacement.

Dès lors M. Fain imaginait lui-même un temps de la prime enfance où visuel et activité musculaire, cri et parole, maintiendraient une décharge qui ne serait pas uniquement motrice tout en assurant une permanence de l'hallucination 27 (p. 387). Il estimait que la genèse de la pensée animique telle que Freud l'avait décrite dans Totem et tabou répondait approximativement à une telle tentative.

La pensée animique est à la fois faite de maîtrise et de liaison des représentations selon le principe de plaisir, en s'opposant à la perception de la réalité. Je rappelle l'exemple (repris l'année dernière ici même) du passage de la représentation animique à la représentation du mot « Pépé » dans la reconnaissance d'un grand-père par son petit-fils de 20 mois, exemple décrit par D. Braunschweig et M. Fain dans leur article sur la constitution de la source pulsionnelle 28. Ce passage s'effectue par un mouvement de deuil chez cet enfant, à l'occasion de l'absence d'un frère aîné.

Je voudrais en outre souligner que Freud dans Totem et tabou 29 reliait la pensée animique au jeu de l'enfant, jeu dont il était aussi déjà question dans « Le mot d'esprit » à propos du « plaisir primitif du jeu avec les mots », mots associés sans souci de leur sens, le plaisir essentiel étant de retrouver le connu 30 (p. 183). La pensée animique et son jeu font ainsi face à toute discontinuité.

M. Fain relève que la pensée animique oscille entre deux risques, celui de la maîtrise exagérée d'un Moi prématuré, par haine de l'excitation, et celui où se crée un déséquilibre entre déplacement et condensation dans les mouvements des représentations. Pour ce qui est de l'hystérie il estime que s'effectue une régression à la pensée animique où la condensation l'emporte sur le déplacement (c'est l'inverse dans la névrose obsessionnelle). Comme A. Jeanneau, nous l'avons vu, il introduit l'environnement dans cette conjoncture, qu'on pourrait

27. M. Fain, op. cit.

28. D. Braunschweig et M. Fain, Un aspect de la constitution de la source pulsionnelle, in Rev. franç. de Psychanalyse, 1981, t. XLV, I.

29. S. Freud, Totem et tabou, Paris, Payot, 1970.

30. S. Freud, Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, Paris, Gallimard, 1969.


Hystérie et dépression 913

résumer à celle d'une continuité/discontinuité excitante. En une telle occurrence le jeu que j'évoquais ci-dessus, le jeu est altéré, et ne permet donc pas le déplacement qui est inhérent à son fonctionnement, et destiné à rétablir la continuité.

M. Fain, dans son intervention à Lisbonne prolongeait ainsi ses travaux antérieurs avec D. Braunschweig, à commencer par leur article sur le contre-transfert 31 et de rappeler la conjoncture environnementale du futur déprimé. La mère de celui-ci est en effet animée d'une inquiétude constante, qui la fait tendre à vérifier l'intégrité de son rejeton, rejeton en effet puisque tenant lieu d'objet incestueux.

L'enfant est dès lors contraint à rassurer sa mère selon un mode de caractère qui les conjoint dans une identification dans la communauté du déni de ce qui renvoie au fantasme inconscient de la mère, le père complétant ceci par sa passivité. En somme le premier temps du message de la castration est subverti. Le sujet futur déprimé obéit à un commandement qui est de ne pas être pour les autres générateur d'angoisse.

Mais en outre lorsque la dépression s'avère patente, le sujet exprime un sentiment d'incapacité que les auteurs relient à un véritable clivage du fantasme bisexuel hystérique. En effet, le déprimé dans l'exhibition de son incapacité n'a plus pour se définir que le sens lié à sa libido féminine, ceci en regard du commandement à sens unique, lui porteur de la libido virile, commandement ici auquel il n'obéit pas 32 (p. 520).

Ainsi il y a une véritable opposition à ce point de vue entre hystérie et dépression à la mesure de la bisexualité totalement impliquée et conflictualisée dans la première, et clivée dans la seconde, avec d'ailleurs le blocage du retournement corrélatif à ce clivage.

On sait que nos collègues précités travaillent beaucoup à partir des lignes de fuite théoriques du fonctionnement mental, des modèles en quelque sorte, modèles qu'ils confrontent à la clinique, qui par définition s'en écarte peu ou prou.

C'est bien ce qu'ils illustrent à propos de la névrose en rappelant que la plupart du temps nous avons affaire à un mixte de névrose et de caractère et de différencier les traits de caractère du fonctionnement mental banal de ceux impliqués, pour notre sujet, dans la dépression.

Pour les premiers ils renvoient à la négation de la scène primitive au moment où la mère redevient femme. Il y a repli banal de la libido

31. D. Braunschweig et M. Fain, Réflexions introductives à l'étude de quelques facteurs actifs dans le contre-transfert, in Rev. franç, de Psychanalyse, 1976, t. XL, 3.

32. Ibid.


914 Michel Ody

sur le Moi : il a y cohérence entre ceci et les identifications qui surviendront à la période de latence, surinvesties lors du refoulement postpubertaire.

Nous avons vu que ce qui sous-tendait le caractère du futur déprimé reposait sur un passage mère-enfant obéré et aboutissait à une identification dans la communauté du déni.

Pour ce qui a trait plus spécifiquement au problème hystérie/dépression à propos des états mixtes, M. Fain dans son dernier livre 33 (p. 108) écrit qu'on peut rencontrer les deux états chez un même sujet, c'est-àdire où une part du fonctionnement est dans la contrainte de l'identification dans la communauté du déni, et où une autre s'y oppose par l'hystérie. Ici le sujet tente donc à l'être de ses pulsions.

En somme, à partir du moment où l'on différencierait ce qui ressortit au deuil, donc à l'objet de la pulsion érotique, y compris dans les différents temps organisateurs du psychisme, et ce qui ressortit à la dépression où l'objet narcissique, détenu par l'autre d'ailleurs, a une fonction anti-érotique, si l'on fait cette différence, la coprésence névrose, dépression, renvoie à deux registres s'opposant, se déniant et ne se situant donc pas dans un état d'interdépendance.

Ceci pose en même temps, comme le disait M. Fain à Lisbonne, qu'il existe si ce n'est une hystérie théorique, du moins une théorie de l'hystérie où la lutte contre la dépression ne joue aucun rôle.

Dans le même ordre d'idées, et c'est ce que notent nos collègues dans leur travail sur le contre-transfert déjà cité 34 (p. 538), sortir d'un état dépressif ne peut se faire que par un deuil, deuil comportant « l'appréhension d'une pulsion erotique » qui amènera au renoncement aux objets narcissiques ou d'étayage. Nous voici au point que nous annoncions plus haut, celui du passage de la dépression au deuil.

C'est en effet en ce sens que nous disions que l'objet érotique est sur le trajet de deuil contrairement à celui narcissique de la dépression. Il y a passage de la perte au renoncement, comme de l'objet narcissique ou d'étayage à celui erotique, passage qui implique l'auto-érotisme. Trajet du deuil car un second temps adviendra, celui aussi d'un renoncement, cette fois aux objets érotiques oedipiens et aux auto-érotismes infiltrés par l'OEdipe. Un héritage s'ensuivra pour paraphraser Freud, mais ceci est une autre histoire.

33. M. Fain, Le désir de l'interprète, Paris, Aubier-Montaigne, 1982.

34. Braunschweig et M. Fain, op. cit.


Hystérie et dépression 915

Après cette discussion sur les rapports réciproques entre hystérie, deuil et dépression, il nous faut aborder ceux entre les versions substantivée et adjectivée de l'hystérie.

On sait que c'est essentiellement D. Braunschweig et M. Fain qui, depuis une bonne quizaine d'années au moins, ont mis en avant dans leurs travaux l'adjectif, pour notre sujet.

Confirmant en quelque sorte que ce n'est pas pour rien que la psychanalyse a ignuguré son histoire avec l'hystérie, nos collègues se sont attachés, dans leur travail des textes de Freud en particulier, à souligner tant la généralité du concept des deux temps que le rapprochement de structure entre symptôme hystérique et rêve par exemple, et à montrer l'universalité de la référence hystérique dans le fonctionnement mental le plus organisé. La mise en évidence du noyau hystérique commun aux trois rêves typiques est illustrative à cet égard, comme la reprise des citations de Freud marquant cette universalité (depuis l'Esquisse : « Chacun devrait porter en soi un germe d'hystérie » 35 (p. 367), jusqu'à Inhibition, symptôme et angoisse où les états d'affects, dont celui d'angoisse, sont qualifiés par Freud d' « accès hystériques généraux » 36 (p. 57).

On peut ajouter à ceci la nécessité de penser toute entité psychopathologique dans son écart par rapport à ce qui prend statut de modèle, écart qui affecte tout autant la dynamique transfert - contre-transfert de la cure. En ce dernier cas c'est bien ce qui tend à détruire, ou au contraire à solliciter le noyau hystérique de l'analyste, qui conduit celuici à travailler sur ces deux conjonctures plutôt que de se laisser enfermer dans une autre, dite archaïque ou primaire.

Rappelons une définition du noyau hystérique 37 (p. 73) : « La capacité de retournement en son contraire apte à reproduire un double sens favorisant une possibilité de satisfaire la bisexualité. » Les auteurs précisent en outre que : « Un aspect particulier du retournement hystérique consiste en la capacité quasi spécifique de transformer en excitation sexuelle la douleur morale du deuil ; c'est pourquoi la paralysie est le symptôme le plus apte à s'opposer à l'effroi qui accompagne la perception du manque de pénis, forme particulière d'absence. »

Notons qu'en ce dernier cas le noyau hystérique envahit la vie vigile. Il n'est plus contenu dans l'espace du rêve, puisque non élaboré en ce qui mène au rêve typique en fait, où la seule paralysie qui soit

35. S. Freud, Esquisse d'une psychologie scientifique, in La naissance de la psychanalyse Paris, PUF, 1969.

36. S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1968.

37. D. Braunschweig et M. Fain, La nuit, le jour, Paris, PUF, 1975.


916 Michel Ody

est celle associative comme le montrait Freud 38. Dans la cure les effets de la névrose se manifestent au niveau des associations sur le récit du rêve, névrose imposant l'organisation de ces associations comme nos collègues cités l'écrivent dans leur article sur le symptôme 39 (p. 581).

C'est donc marquer par cette notation la différence entre hystérie au sens d'expression psychopathologique — fût-elle mentionnée par son adjectif — et sa seule version adjectivée qui, elle, a trait au fonctionnement mental non exprimé en symptôme.

La différence sera tout autant impliquée, cette fois sur le plan longitudinal, entre le concept d'identification hystérique précoce qu'utilisent nos collègues et celui d'identification hystérique de la psychopathologie.

On se souvient que pour les auteurs l'identification hystérique précoce se produit chez l'enfant lorsque la mère de celui-ci redevient femme et qu'elle lie les émois éprouvés au contact du corps de son bébé à son désir pour le pénis de son partenaire. L'identification hystérique précoce qui se produit alors chez le bébé devient le prototype d'une trace mnésique inconsciente. En même temps la perception confuse de cet ensemble chez la mère éveille sa crainte pour la conservation de son enfant, lui impose la nécessité de l'endormir et fournit à celui-ci une censure visant à le mettre à l'abri du désir du père, désir que du même coup cette censure crée 40 (p. 149).

Remarquons que dans ce passage mère-femme s'intercalent tous les intermédiaires possibles et nuancés, des fantasmes, pensées et activités de la mère-femme qui sont dans une continuité et non dans une variété de défense « X » contre ce qui mène au désir de son partenaire. Les traces mnésiques ainsi diverses et corrélatives qui enrichissent le trajet de la pulsion dans le fonctionnement mental de l'enfant favoriseront donc, entre autres, le mécanisme de déplacement selon l'axe du pénis érotique du père, déplacement dont nous avons souligné la faiblesse dans l'hystérie substantif.

C'est bien ce dont l'intervention de M. Fain à Lisbonne témoigne. Il notait 41 (p. 380) que l'identification hystérique précoce organisait l'excitation qui résultait.du désinvestissement momentané de la mère envers son enfant, et ajoutait que la liaison par le déplacement et la

38. S. Freud, L'interprétation des rêves, Paris, PUF, 1967.

39. D. Braunschweig et M. Fain, Symptôme névrotique, symptôme de transfert, in Rev. franç, de Psychanalyse, 1983, t. XLVII, 2.

40. D. Braunschweig et M. Fain, La nuit, le jour, op. cit.

41. M. Fain, op. cit.


Hystérie et dépression 917

condensation des éléments de réalité—on retrouve la pensée animique — allait jusqu'au pénis paternel tout en mobilisant la bisexualité et son compagnon le double retournement (ici la bisexualité est en continuité avec la médiation bisexuelle définie par C. David).

Entendue de cette manière l'identification hystérique précoce ne peut en effet donner lieu à aucune dépression, et même à aucune hystérie substantivée. L'élaboration du noyau hystérique restera dans le cadre des grands mouvements indissociables et s'alternant de sexualisation/désexualisation s'exprimant dans les rêves et les manifestations banales de la psychopathologie de la vie quotidienne.

Est-ce à dire, du fait de ces différences, qu'il faudrait qualifier l'identification hystérique précoce, noyau hystérique, autrement qu'hystérique? Je ne le pense pas. Après tout il en est souvent ainsi des concepts ; ainsi pour celui du refoulement pour le plus récent de nos discussions, refoulement dont A. Jeanneau dans sa réponse à Lisbonne 42 (p. 514) attendait quelque chose dans le rapport suivant 43, justement dans ce qui concernait le départage entre hystérie normale (sans guillemets précisait-il même) et celle pathologique. Je ne suis pas très sûr qu'il ait été répondu à sa question au Congrès de Paris, les discussions ayant porté sur bien d'autres points.

Je rappellerai cependant que Freud, dans un autre contexte, celui du déclin (untergang) du complexe d'OEdipe 44, différenciait à l'intérieur des refoulements secondaires, les refoulements ultérieurs à l'installation du surmoi héritier du complexe d'OEdipe. Or Freud reliait l'ensemble de ce processus à la destruction (zertrümmerung ou zerstörung) du complexe, donc plus qu'au seul déclin de celui-ci 45. En fait la clinique nous indique quotidiennement que le complexe d'OEdipe est loin d'être détruit, donc que le deuil des motions oedipiennes impliqué par cette destruction est loin d'être fait. Il semble, pour suivre Freud qui emploie à plusieurs reprises dans son oeuvre cette notion de destruction, qu'il faille considérer celle-ci comme ayant une valeur asymptotique, une valeur de modèle théorique en quelque sorte. En ce sens les refoulements ultérieurs dont Freud nous parle, corrélatifs, si ce n'est d'une destruction en soi, en tous les cas de mouvements de destruction du complexe, ces refoulements ultérieurs, grâce au

42. A. Jeanneau, op. cit.

43. C. Le Guen et collab., Le refoulement, in Rev. franç. de psychanalyse, 1986, t. L, I.

44. S. Freud, Le déclin du complexe d'OEdipe, in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.

45. M. Ody, Destruction et refoulement du complexe d'OEdipe, in Rev. franç, de Psychanalyse, 1986, t. L, I, p. 516-520.


918 Michel Ody

travail de deuil des motions oedipiennes et des auto-érotismes qui y sont liés, permettent non le symptôme — ce qui serait le cas d'un refoulement secondaire « simple » — mais des résolutions pulsionnelles sur des représentations suffisamment éloignées de celles du complexe d'OEdipe pour laisser une souplesse aux mouvements de sexualisation et de désexualisation dont elles sont le siège.

Ainsi le refoulement ultérieur dénommé par Freud a quelque connotation de modèle, mais ni plus ni moins que ce que nous avons examiné au sujet de la version adjectivée de l'hystérie.

Au point où nous en sommes de notre développement sur la problématique hystérie/dépression, résumons-nous.

Dans un premier temps nous avons estimé que ce qu'A. Jeanneau qualifiait de dépression, dans l'indissociabilité hystérie/dépression qu'il posait, se situait du côté de la carence et (ou) des distorsions de l'étayage. Il fallait différencier cette qualité de la dépression de celle qui concerne l'objet du moi en tant qu'il est, cette fois, référé à l'idéal et non à l'étayage, dépression ici nommée d'infériorité par F. Pasche, et pour lui la seule à mériter ce nom. Les conditions de la mère du futur déprimé, définies par D. Braunschweig et M. Fain, sont du côté de cette dépression d'infériorité. Rappelons que J. Chasseguet dans son rapport sur l'Idéal du Moi en 1973 plaçait la dépression dans le spectre qui couvrait ce qu'elle avait nommé maladie d'idéalité 46 (p. 723).

Toujours est-il que c'est par la dépression d'infériorité que les rapports entre hystérie et dépression nous montrent non leur interdépendance mais leur opposition.

L'hystérie accomplie d'un grand travail d'organisation (Freud) est antinomique à cette dépression. Lorsque les deux situations existent chez un même sujet elles traduisent un état mixte de névrose et de caractère où le sujet de la pulsion de la névrose lutte contre le déni du caractère du déprimé. La tentative de résolution de cette opposition passe par un deuil qui comporte l'appréhension d'une pulsion érotique.

Une fois cette opposition précisée dans l'hétérogénéité hystérie/ dépression, nous avons abordé celle qui siège, dans une certaine homogénéité, celle de l'entité hystérique ; donc entre sa version substantivée et sa seule version adjectivée, autrement dit entre l'hystérie de la psychopathologie et celle du fonctionnement mental banal (notons

46. J. Chasseguet-Smirgel, Essai sur l'Idéal du Moi, in Rev. franç, de Psychanalyse, 1973, t. XXXVII, 4-6.


Hystérie et dépression 919

que nous avons délibérément laissé de côté ce qui a trait à « l'hystérisation », dans la cure par exemple, et qui implique la version adjectivée de l'hystérie). S'opposent ici noyau hystérique qui fait effraction dans la vie vigile et se traduit en symptôme, et celui qui reste suffisamment élaboré la nuit dans les rêves pour ne se traduire le jour que dans la « psychopathologie de la vie quotidienne » et les mouvements généraux et suffisamment alternés (donc non bloqués) de sexualisation et de désexualisation. S'opposent autant identification hystérique conservatrice du refoulement, et promotrice du symptôme dans la pathologie, et l'identification hystérique banale et ponctuelle sollicitée par la conjoncture relationnelle, y compris celle de la cure chez l'analyste lui-même, identification qui, elle, est dans une certaine continuité avec l'identification hystérique précoce définie par D. Braunschweig et M. Fain.

Mais une fois posées ces deux oppositions, l'une dans l'hétérogénéité hystérie/dépression, l'autre dans l'homogénéité relative (au sens de mise en relation) entre hystérie de la psychopathologie et celle du fonctionnement mental banal, un troisième temps s'impose. Il s'agit en effet d'interroger le rapport des deux états fondamentaux qui sont ceux d'angoisse et dépressif en terme d'opposition, analogiquement à ce que nous avons examiné à propos de celle entre hystérie et dépression. Nous avons rappelé la citation de Freud d'Inhibition, symptôme et angoisse considérant les états d'affect comme des accès hystériques généraux.

Remarquons qu'un état d'angoisse ponctuel ne laisse pas de place à celui dépressif et réciproquement. Lorsque à l'intérieur d'un mouvement dépressif l'angoisse surgit, nous retrouvons la lutte évoquée à propos de l'opposition hystérie/dépression. C'est d'ailleurs pour cela que nous avons écrit « états » et non « affects » d'angoisse et dépressif. Affecter en effet l'état dépressif serait déjà le marquer de la lutte par « l'accès hystérique général » qui s'opposerait ainsi à lui. La limite théorique de l'état dépressif est, rappelons-le, n'être rien; il n'y a même plus d'angoisse possible.

Deux distorsions extrêmes du rapport des deux états sont illustratives. Lorsque l'angoisse surgit dans la mélancolie c'est alors que le risque de suicide est à son acmé, ici l'opposition est délétère ; lorsque l'angoisse reste diffuse et ne s'organise pas hystériquement c'est la dépression essentielle définie par P. Marty qui l'emporte, ici l'opposition s'épuise et est aussi délétère par la somatose qui peut s'ensuivre. Dans aucun des deux cas la sortie de la dépression par un deuil comportant l'appréhension d'une pulsion érotique ne peut se faire.


920 Michel Ody

Dans le fonctionnement mental de la vie quotidienne, pour paraphraser Freud, les deux états incontournables que sont ceux d'angoisse et dépressif posent le problème de la limite économique de leur rapport. Cette limite n'a-t-elle pas comme condition la régulation de l'opposition réciproque de chacun des termes par rapport à l'autre ?

Nous retrouvons des problèmes comparables dans le travail de J. Bergeret au Congrès de 1976 sur Dépressivité et dépression et dans l'intervention de C. Hollande à ce même Congrès.

En effet, J. Bergeret souligne l'utilité d'une certaine dépression dénommée par lui défense dépressive et qui est le contraire d'une défense contre la dépression. Cette défense entre dans le cadre de la dépressivité et correspond à l'état dépressif du fonctionnement mental banal qui nous occupe ici. J. Bergeret définit cette défense dépressive comme tentative de régulation économique ayant pour but de freiner le dynamisme général par trop anxiogène 47 (p. 829-830). C. Hollande quant à lui reliait l'établissement d'une humeur dépressive 48 (p. 1083) à une protection contre la décharge dans la régulation de l'estime de soi.

Nous pourrions dès lors faire l'hypothèse que dans les conditions du fonctionnement mental banal serait opposable au noyau hystérique un noyau dépressif (ou de dépressivité pour reprendre le terme de J. Bergeret), la régulation de leur opposition se faisant par les mouvements de sexualisation et de désexualisation qui impliquent la conflictualité (et son élaboration) entre pulsions érotiques et pulsions du Moi. La limite économique, en particulier, de cette régulation, est franchie, d'une part, quand le noyau hystérique se traduit en hystérie ou lorsque, d'autre part, le noyau dépressif se traduit, lui, en dépression.

Un tel déséquilibre dépend à la fois de l'histoire de l'organisation mentale du sujet qui potentiellement le pousse dans sa relation à un autre vers le pôle hystérique ou vers le pôle dépressif, que de la façon dont cet autre se place par rapport au sujet, c'est-à-dire dans la séduction, dans l'idéal imposé ou dans la lignée des instincts de conservation.

En effet, le destin d'un état dépressif qui survient comme régulateur d'une « pression » du noyau hystérique dépend de deux inquiétudes :

— ou l'introduction de l'autre a comme modèle celui de l'inquiétude de la mère dans l'analogie de celle manifestée lors du premier temps du message de la castration. Cette inquiétude non seule47.

seule47. Bergeret, op. cit.

48. C. Hollande, L'humeur dépressive comme défense contre la dépression, in Rev. franç, de Psychanalyse, 1976, t. XL, 5-6.


Hystérie et dépression 921

ment préserve mais entretient les instincts de conservation. Elle préserve aussi la potentialité de l'Idéal du Moi postoedipien futur et n'entretient donc pas cette fois la contrainte d'un idéal imposé. Il y a ici « dé-pression » du noyau hystérique ce qui peut se traduire par un mouvement de dépressivité ; — ou l'inquiétude de l'autre se manifeste sur le modèle de la mère du futur déprimé. Ici l'autre ne doit surtout pas être inquiété par le noyau hystérique du sujet. Celui-ci est dès lors poussé à la dépression (ici sans trait d'union). C'est, nous l'avons vu, ce qui peut aussi se produire dans la cure à partir de la dynamique transfert/contre-transfert. Lorsque le sujet « s'enfonce » dans la dépression, la protestation érotique qui finit par se manifester passe par le masochisme du sujet (cf. le développement de cette question dans l'intervention de D. Braunschweig à ce même colloque).

Plus généralement la pression pulsionnelle est organisée et freinée par les contre-investissements, lesquels dépendent à l'origine pour leur propre organisation des investissements libidinaux et narcissiques des parents envers leur enfant, contre-investissements dont dépendent à leur tour, par cette différence des générations ainsi introduite, la formation de l'estime de soi et de l'Idéal du Moi à venir de l'enfant.

L'Idéal du Moi est, rappelons-le pour Freud dans « Pour introduire le narcissisme » 49 (p. 98), du côté du Moi la condition du refoulement, ce qui pour notre sujet est de retrouver, par ce refoulement, l'hystérie. C'est ainsi que la pression pulsionnelle est régulée par une dé-pression dans une balance économique où s'opposent noyau hystérique et noyau dépressif.

C'est en ce sens qu'on peut dire que la différence des générations est à la dépression ce que celle des sexes est à l'hystérie, proposition conclusive qui, proportion et qualité différentielle gardées, reste applicable aux rapports entre noyau dépressif et noyau hystérique.

Dr Michel ODY 72, rue Bonaparte 75006 Paris

49. S. Freud, Pour introduire le narcissisme, in Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969.



JACQUELINE SCHAEFFER

LE RUBIS A HORREUR DU ROUGE Relation et contre-investissement hystériques

« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être l'organisateur. »

Jean Cocteau, Les mariés de la Tour Eiffel.

L'hystérie ne serait-elle plus ce qu'elle était ?

D'emblée l'adjectif apparaît plus dynamique, quasi heuristique. En effet, notre pratique nous confronte à des manifestations et à des mouvements d'allure hystérique, utilisés comme mécanismes de défense à certains moments de la cure, chez des patients de diverses structures, dont les défenses prévalentes sont tout autres qu'hystériques.

Une question se pose alors : Qu'en est-il d'une « capacité hystérique » chez tous nos patients ?

L'adjectif mène au verbe, à celui quelque peu barbare d'hystériser, ou à sa forme réfléchie, s'hystériser. En effet, le cadre de la cure semble un terrain privilégié — de par sa mobilisation pulsionnelle et son interdit au voir et à l'agir — pour la mise en scène hystérique.

Se pose alors une autre question : Qu'en est-il de l'hystérisation en tant que processus, destin de la cure analytique ?

Sans qu'il s'agisse d'amener nos patients à devenir des hystériques, ne tentons-nous pas de donner à Eros le pas sur la compulsion de répétition ? Et de permette à ceux qui utilisent l'érotisation comme écran et défense traumatique entre eux et l'objet, d'accéder à une hystérie « de bon aloi », « mieux tempérée » (selon les expressions consacrées), utilisable dans la cure ?

La question devient alors : Y a-t-il suffisamment de capacités d'hystérisation pour permettre le travail analytique, ou bien y en a-t-il trop, au point de le compromettre ?

Parler de l'hystérique (substantif) suscite un embarras chez tous

Rev. franç. Psychanal., 3/1986


924 Jacqueline Schaeffer

les auteurs, au moment de l'accord grammatical. Quoiqu'il soit tentant de parler de l'hystérique au féminin, la question du sexe de l'hystérique demeure au coeur du sujet. Augustin Jeanneau, par le biais de la « personnalité hystérique », use souvent du féminin 1, et je souscris volontiers à son assertion : l'hystérique, ce n'est pas la femme, mais le féminin dans sa représentation névrotique 2.

Nous n'avons pas de genre neutre. C'est là que le langage rencontre ses butées, ses apories. Au pluriel, la loi grammaticale nous impose le monisme phallique; au singulier, nous sommes contraints de choisir un sexe. Monisme phallique, choix d'un sexe, n'est-ce pas là tout le drame de l'hystérique ?

De nos jours, l'hystérie ne présente plus le même visage qu'a dépeint Freud, dans le décor d'époque. Rarement sur mon divan une patiente se met en arc de cercle ; tout au plus lui arrive-t-il de se secouer énergiquement les extrémités, sentant venir la crise dite de spasmophilie.

Je retiens plus volontiers ce qu'il est convenu d'appeler la « petite hystérie ». Je la limiterai, pour ma part, à une frange située au-delà de l'hystérie de conversion, mais en deçà de la névrose phobique. C'est-à-dire dans cette zone d'hystérie d'angoisse (que pour les besoins de mon exposition je postulerai pure), dans laquelle l'angoisse a d'autres moyens psychiques que ceux de la conversion en innervation corporelle, mais n'a pas encore la possibilité de se lier à ces représentations substitutives que sont les phobies, qui jouent le rôle de contre-investissement 3. Cette zone frontière se situe au plus proche de la représentation que nous avons de la pulsion, concept limite entre soma et psyché, frontière du sens, c'est-à-dire dans le creuset de l'émergence pulsionnelle, de sa conflictualisation immédiate, et de son destin, à savoir le refoulement. Nous sommes au coeur de l'OEdipe. L'hystérie est le modèle de base de l'organisation de la névrose 4.

Une remarque du minéralogiste Michel Cachoux est venue inspirer ma réflexion : « Le rubis, c'est une pierre qui a horreur du rouge.

I. A. Jeanneau, L'hystérie. Unité et diversité, Rev. franç, de Psychanalyse, 1/85.

2. Lors de ma présentation orale au Colloque de Deauville, j'ai choisi de parler de l'hystérique au féminin, tous sexes confondus, si j'ose dire...

3. " Une hystérie d'angoisse, à mesure qu'elle progresse, tourne de plus en plus à la phobie » (S. Freud : Le petit Hans, in Cinq psychanalyses, p. 176).

4. Cf. D. Braunschweig et M. Fain : Structure hystérique de la sexualité, in La nuit, le jour,

PUF.


Le rubis a horreur du rouge 925

Elle absorbe toutes les autres couleurs du prisme, et les garde pour elle. Elle rejette le rouge, et c'est ce qu'elle nous donne à voir. »

Voici une parabole fort bien venue. Comment figurer mieux ce que nous donne à voir l'hystérique : son horreur du rouge, de la sexualité, l'exhibition de son traumatisme ? Que penser du paradoxe de ce destin de pulsion, cette défense contre la pulsion, contre l'érotique, qui se présente sous les traits de la pulsion, de l'érotique même? Ruse du moi qui consiste à mettre en avant, à montrer ce qui est le plus menaçant et menacé, ce qui est étranger, haï, ce qui fait mal, et à agresser avec ce qui agresse. Existe-t-il donc, comme pour le rubis, quelque chose de précieux à garder, si bien caché? Le pseudos, le mensonge de l'hystérique renverrait-il à quelque secret?

Je commencerai par parler de la relation hystérique, pour me risquer ensuite à quelques réflexions d'ordre métapsychologique.

La relation hystérique, dans une première partie, sera abordée selon trois aspects : la dramatisation et l'exacerbation affective, la séduction, l'identification hystérique 5.

Les processus qui font l'objet de la deuxième partie seront : le contre-investissement et la fonction de représentation chez l'hystérique 6.

A. LA RELATION HYSTÉRIQUE

I. Le théâtre de la pulsion

C'est le premier aspect, celui de la dramatisation, de l'exacerbation affective. Nous sommes sur le terrain de l'économique, de l'excès, de l'en-trop d'affects et d'émotions, mais aussi de leur mise en scène. Rappelons que Freud, en 1894, considère déjà l'angoisse comme phénomène de conversion 7, et qu'il définit plus tard les états d'affects comme des analogon d'accès hystériques 8.

5. Ce choix témoigne du lien de continuité que je conçois entre une hystérie normale, celle de la bonne santé, de la capacité de jeu, de double sens et d'humour (cf. F. Brette, Du traumatisme... et de l'hystérie « pour s'en remettre », Quinze études psychanalytiques sur le temps, Privat), et une hystérie pathologique désorganisante, qui me paraît être une exagération de la conflictualité féminine, aussi bien chez la femme que chez l'homme.

6. Ces thèmes de réflexion recoupent ceux des derniers colloques et congrès de notre Société, et bien d'autres... Quoi d'étonnant, puisque c'est l'hystérique qui a inventé la psychanalyse et le transfert ?

7. S. Freud, Manuscrit B, Naissance de la psychanalyse, p. 85.

8. S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, p. 9.


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De l'angoisse, l'hystérique fait une mise en tension permanente, escalade jusqu'à l'acmé du drame, frôle la chute pour retrouver à nouveau l'état tensionnel. Il rejoue l'effroi, le traumatisme venu du dehors. Suspendu entre le voir et l'agir 9, il sollicite le regard et capte les affects de son entourage par dramatisation, avidité affective, dévorant ses propres affects et ceux qu'il déclenche autour de lui. Par cette régression formelle, il donne à voir un organisme en état de détresse, d'impuissance, d'immaturité, débordé par l'excès d'excitation, mais agissant sur l'entourage pour ne plus se laisser surprendre, pour maîtriser la situation traumatique.

Que s'agit-il de maîtriser par cette répétition ?

Pour Freud, en 1900, il y avait répétition de quelque chose qui avait eu lieu, une scène qui avait été subie comme une agression, dans un état d'immaturité, de surprise et de passivité. C'est cette expérience indicible, sans capacité de décharge adéquate, hormis l'angoisse, qui devient ensuite fantasme.

A partir de 1920, le problème de la répétition, lié à la compulsion et à la pulsion de mort, Freud le pose par rapport à une satisfaction qui a manqué ou n'a pu avoir lieu, à l'attente vaine et à la déception 10.

Pour rendre compte de ce type de répétition de l'insatisfaction, Freud envisage trois hypothèses :

— on se venge sur l'autre de ce qui a été subi 11 ;

— on s'efforce de lier et maîtriser rétroactivement des excitations qui ont fait effraction dans le Moi, grâce à une préparation par développement d'angoisse 12 ;

— on tente d'annuler l'expérience traumatique (« ce qui n'est pas arrivé de la manière qui eût été conforme au désir ») 13, ou de « compléter une expérience passive par un comportement actif »14.

Il s'agit de répéter une effraction excitante par la réactivation d'une expérience associée à la passivité, à l'impréparation, face à une agression ou à une attente déçue, afin de l'annuler ou de la compléter.

A partir de là, l'angoisse-signal peut intervenir, à la fois attente et

9. Cf. A. Jeanneau, op. cit.

10. S. Freud, Au-delà du principe de plaisir, Essais, p. 60-61.

11. S. Freud, ibid., p. 55.

12. S. Freud, ibid., p. 74 à 79.

13. S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, p. 42.

14. S. Freud, Sur la sexualité féminine, La vie sexuelle, p. 148.


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répétition atténuée du trauma 15 à la manière d'un vaccin, mais aussi comme déplacement actif du trauma sur une situation de danger contre laquelle le sujet peut se défendre. Une telle situation évolue en chaîne jusqu'à l'angoisse de castration, laquelle permet de focaliser l'angoisse et de déclencher l'opération de refoulement.

On peut dire que l'hystérique joue à se faire peur, joue avec son angoisse-signal comme avec la bobine, seule façon de garder un désir sous tension. Pour jouer cette maîtrise, il a besoin du corps, du regard de l'autre. Il s'impose dans un rôle de victime, démontre ce qu'on a fait de lui, met sa pulsion dans l'autre afin de l'en rendre responsable, lui fait ressentir et prendre en charge le préjudice qu'il estime avoir subi.

La répétition de l'insatisfaction c'est, dans le langage erotique de l'hystérique, le désir de désir insatisfait, auquel il reste fixé. La régression topique orale figure ce désir inassouvissable, puisque la satiété supposée atteinte supprimerait le désir et la tension 16. L'hystérique tient à son angoisse au point d'avoir peur d'oublier d'avoir peur.

Les hystériques font des histoires, mais qu'est-ce que ces histoires ont à voir avec leur histoire ?

Histoire de Lola

Lola est une petite patiente de neuf ans. Longue chevelure brune, taille fine, narine frémissante, beauté et grâce enfantine, promesse de féminité, séduction phallique d'un corps érigé toujours en mouvement. Jusqu'au petit short blanc de gymnastique, rien ne manque au tableau de la nymphette de Nabokov. Elle m'est envoyée pour cause d'agitation, troubles de l'endormissement, mais surtout parce qu'elle raconte des histoires atroces, obscènes et sadiques, qui horrifient les adultes plus que les enfants qui doivent y trouver leur compte. On a prononcé à son propos des mots tels que fabulation, perversité ; elle a usé plusieurs éducatrices et rééducatrices qui n'en peuvent plus de son envahissement fantasmatique.

A mon tour, je suis envahie par Lola et les histoires de son héros, un garçon (comme l'enfant du fantasme, celui « qu'on bat »), à qui il arrive des histoires horribles, ou qui en est le témoin : éviscérations, mutilations sanglantes, dépeçages, os broyés, corps décharnés, coupés en morceaux, tripes déroulées, visages déformés, zizis coupés et pendus

15. S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, p. 96.

16. A. Jeanneau parle de « l'illusion narcissique de l'absolu orgastique " chez l'hystérique, op. cit., p. 166.


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au bout du nez, etc. Lola rit beaucoup et mime avec animation toutes ces scènes. Couchée sur le dos, elle mime un jeu avec son chien qui visiblement se livre sur elle à des tentatives de coït. Ceci en toute innocence. Elle me parle d'un chat qu'elle aurait achevé à coups de bâton, « pour ne plus qu'il souffre », et décrit son agonie. C'est l'histoire qui avait le plus inquiété son entourage.

Bientôt Lola, à qui on a dit qu'elle allait parler à une dame que ses histoires intéresseraient, s'aperçoit que cela n'est pas tellement le cas, qu'elle n'a pas sur moi les effets escomptés, je ne suis ni excitée, ni terrifiée, ni choquée. Je m'intéresse au pourquoi, au comment, je cherche ce qui pousse à toute cette mise en scène, et à qui elle s'adresse.

J'apprendrai bientôt (ce qui éclairera la réticence du père de Lola à la venue en psychothérapie de sa fille), qu'une compétition très érotisée s'exerce depuis longtemps entre son père et elle : c'est à qui racontera l'histoire la plus horrible. C'est elle qui gagne, affirme-t-elle, et personne ne le sait.

Quand je demande à Lola si elle rêve la nuit, elle me raconte un rêve répétitif, et je suis frappée par la fixité et la relative pauvreté de ce rêve : un enfant tombe sur le visage, garçon ou fille elle ne sait pas. Elle va vers lui et lui dit : « Pourquoi tu pleures ? » Il se retourne, son visage est couvert de sang (elle grimace d'horreur), il est tout seul dans une cour de récréation, le sol est blanc-crème comme ce carrelage ici (ici, avec Lola, nous sommes dans un hôpital). Elle me dit que ça ne lui plaît pas de parler de ce rêve, que ça l'empêche de dormir le soir. A quoi lui fait penser ce blanc ? Elle répond : « Au noir », et me parle de sa peur du noir, surtout quand elle était petite, et d'une chute à l'âge de cinq ans : elle saignait, elle a eu peur pour ses dents, on lui a recousu la lèvre à l'hôpital.

Je fais remarquer à Lola cette contradiction : que son rêve lui fait si peur alors qu'il est beaucoup moins effrayant que ses histoires. Elle me répond avec génie : « C'est parce que dans mes histoires, j'y suis pas. »

J'admire l'intuition de cette petite fille capable de distinguer la scène de son rêve, à laquelle elle ne peut échapper, et le théâtre qui en est l'essai de maîtrise. Mais quel est l'effroi que Lola tente de maîtriser en le mettant dans l'autre ?

Apparaissent bientôt quelques représentations substitutives sous la forme de ses deux grands-mères : l'une, la « méchante », qui l'a « kidnappée » à trois ans, quand sa mère a été hospitalisée (il s'agissait d'un accès mélancolique), l'autre, la « bonne » grand-mère qui a pu la


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reprendre et l'a élevée (bien à l'abri de ce clivage : la mère de Lola, maniaco-dépressive). C'est sur la « bonne grand-mère », la paternelle, que Lola va bientôt exprimer, sur un mode régressif oral, l'hostilité oedipienne, mais aussi les angoisses liées à la dangereuse régression de la mère mélancolique, devenue étrangère, inquiétante, abandonnante.

La « bonne grand-mère » élève actuellement un bébé, cousine de Lola, que Lola déteste, trouve dégoûtante, obèse, parce que la grandmère la nourrit trop : « Elle va sûrement la faire éclater ». Je n'ai pas de mal à reconnaître en ce bébé haï et envié, qui lui a ravi sa grand-mère, une des figures du petit chat à abattre. Il ne sera jamais parlé de la mère, aucun souvenir de sa maladie, sauf le fait que Lola l'appelait dans le noir et avait peur qu'elle soit morte (le « pourquoi tu pleures » du rêve). Sauf peut-être aussi cette représentation de chose, investissement d'une trace mnésique, surgie dans le blanc-crème du carrelage d'hôpital : trace d'une solitude, d'un abandon, d'une angoisse indicible, d'une souffrance incompréhensible. Le conflit oedipien entretenu par l'excitation du père ne peut que compromettre la période de latence, rendre insupportables des désirs de mort vis-à-vis de la rivale, et réveiller des angoisses traumatiques. Ce père, qui interdit à sa fille de sortir seule dans la rue, de peur qu'elle ne se fasse kidnapper, réactive l'image de la grand-mère kidnappeuse.

Peu à peu Lola a abandonné ses histoires, son excitation, a réinvesti le travail scolaire ; une nouvelle activité, l'équitation, lui permet décharge motrice et maîtrise. Elle a pu me dire, avant de me quitter, que l'histoire du chat c'était pas vrai, et qu'elle pensait bien que je le savais. J'ai relié ce petit chat au bébé haï, à sa maman si malade qu'elle avait eu peur de perdre alors qu'elle s'amusait tant avec son papa, à elle-même petit enfant sans défense devant un événement dramatique.

Derrière le masque de la comédie, il y avait la tragédie. Lolita laissait apparaître Dolorès...

2. La séduction

Elle est à comprendre comme une double parade, à la fois antiérotique et antidépressive.

a) Un enfant séduit un adulte. — Quand, dans une relation, la dramatisation s'érotise, elle devient mise en scène du fantasme originaire de séduction par l'adulte, et de son retournement. Ceci pour donner forme à la peur d'être surpris par le débordement pulsionnel : l'érotiRFP

l'érotiRFP


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sation anticipatrice permet le contrôle de l'objet. L'hystérique doit séduire pour se défendre d'une séduction par l'adulte, qu'il perçoit toujours imminente, et qu'il provoque.

Tout se joue dans l'entre-deux qui a provoqué le trauma sexuel à partir du drame oedipien. Le deuxième temps de la menace de castration, lié à la perception de la différence des sexes, donne sens après coup à la menace et aux dangers liés aux émois incestueux et hostiles. Ceux-ci sont dès lors frappés d'interdit, ce qui organise le complexe d'OEdipe, le refoulement secondaire et la formation du Surmoi, gardien de la période de latence. Un deuxième après-coup, hystérique, a lieu lors de l'éveil pubertaire. Un émoi sexuel lié à un événement représentatif cette fois, et non plus perceptif, donne associativement un sens sexuel à une scène ou à un fantasme contemporains de la période de latence, levant le refoulement de la sexualité infantile.

C'est la levée de l' « innocence » de cette sexualité infantile qui est le trauma. C'est ce sens sexuel surgi dans la surprise, menace venue de l'intérieur, corps étranger interne, désorganisant la psyché par l'impuissance à le contenir, à le décharger et à le représenter.

Mon hypothèse est que l'hystérique adulte nie et refuse cet après-coup qui fait de lui le lieu de l'excitation sexuelle haïe, pour rester dans l'entre-deux du diphasisme, dans le « sexuel-présexuel », et maintenir le statut de son « innocence ». Il se veut traumatisé par une sexualité qu'il situe au-dehors, qui n'a pas encore de sens.

Pour ce faire, il projette ce sexuel sur le corps de l'autre, en le séduisant, en le provoquant et en suscitant son désir. Il subira alors sa manifestation comme une surprise, un attentat et un viol. C'est à l'abri du refoulement qu'il séduit, comme un enfant séduit un adulte, en toute belle innocence. La « confusion de langue » 17 dont il s'estimait la victime, il la retourne à son profit. En effet, son discours érotique ne doit être entendu que comme appel de tendresse. De même, tout message de tendresse doit être reçu érotiquement, afin que le reproche puisse en être fait à celui qui l'entend ainsi. L'hystérique entretient un désir insatisfait et une éternelle déception, qu'il retourne activement et hostilement contre son partenaire, en se refusant à son désir. Il jouit ainsi d'un double désir insatisfait : le sien et celui de l'autre.

b) « De quel amour blessée ? ». — Que s'agit-il ainsi de répéter, par la mise en scène de ce couple inséparable séduction-déception ? Pour se

17. S. Ferenczi, Confusion de langue entre les adultes et l'enfant, 1932, OEuvres complètes, t. 4, Payot ; et J. Cosnier, Hystérie et confusion des langues, Rev. franç, de Psychanalyse, 1/85.


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venger de qui, tenter de lier quelle excitation, annuler quel trauma (comme disait Freud) ?

Ce couple séduction-déception en évoque un autre, un couple réel, « fauteur d'excitations », celui-là même qui a provoqué la déception oedipienne, et qui renvoie après coup au couple entrevu à un âge plus précoce : une mère qui s'absente pour aimer ailleurs, et devient ainsi la première séductrice. Son absence suscite dans le corps de son enfant une intense excitation, qu'il ne pourra lier et contre-investir qu'à travers elle. Car le traumatisme, c'est à la fois le trop d'excitations et le défaut de pare-excitations 18. C'est parce qu'il n'y a pas de mise en forme par la mère absente de l'excitation que provoque son manque, qu'il y a traumatisme. L'hystérique, à qui la sexualité a fait revivre, à travers tous les après-coup, la déception et la souffrance de la perte d'amour, va tout faire pour séparer le couple : il va séduire l'un, séduire l'autre, haïr les deux. Mais il ne supporte pas davantage qu'il ne se passe rien entre eux, sinon il est floué dans son rôle. Ainsi Dora giffle M. K... quand il lui dit : « Ma femme n'est rien pour moi », répétant la parole paternelle. Elle signifie par là que Mme K... et sa mère sont tout pour elle (sa contemplation de la Madone Sixtine en témoigne), mais aussi que si elle n'est plus dans le circuit érotique du couple, jouant du fantasme de sa bisexualité, elle n'a plus de sexe, et n'est plus rien pour personne. Par son agression érotisée, l'hystérique va agir sur la scène primitive haïe en faisant des « scènes » et en les suscitant dans son entourage. Il est le roi du double-retournement, même si celui-ci reste inefficace.

Passons au féminin. « L'hystérique cherche un maître sur lequel elle puisse régner », disait Lacan. Mais si celui-ci est estimé trop puissant, elle s'organise autour du préjudice, victime revendicante. Si celui-ci est estimé impuissant, elle s'engage dans des activités réparatrices, ou tient le rôle de l'homme pour réhabiliter « le trône et l'autel en danger ». Ainsi elle peut avoir l'illusion de satisfaire ses tendances bisexuelles, dont les composantes sont marquées davantage par les oppositions actif-passif, et phallique-châtré, d'avant la puberté, que par la complémentarité masculin-féminin qu'elle hait et refuse.

Chez l'hystérique, après la puberté, la coexcitation libidinale reste liée au traumatisme de l'après-coup « refusé », et non au deuil des objets oedipiens, qui ne peut s'accomplir.

18. Ainsi que la perception de ce défaut, qui permet la représentation de l'absence, sans laquelle il n'y aurait pas traumatisme mais un trou psychique (cf. les travaux de Winnicott sur la « crainte d'effondrement » et d'A. Green sur la « Mère morte »).


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En cas de défaillance ou de déni du désir sexuel des parents et de sa satisfaction, Michel Fain précise que le fantasme originaire de scène primitive ne peut se compléter de représentations adéquates, et que c'est le fantasme de séduction par l'adulte qui impose sa prédominance. Le sens latent de cette séduction — située hors de la scène primitive — c'est, chez l'enfant, l'émergence prématurée de pulsions sexuelles génitales, qui met en danger les acquisitions de la période de latence et altère la conception de la féminité. Plus tard, dès qu'interviendra une déception amoureuse, il y aura régression à l'OEdipe, resexualisation au détriment du rôle du Surmoi, et irruption du fantasme d'un adulte séducteur ou castrateur.

3. « Il court, il court, le furet »... ou L'identification hystérique

Avec l'identification hystérique, nous n'avons plus affaire à une manifestation relationnelle, mais à un processus du Moi inconscient. L'identification est d'abord un « mode de penser » dit Freud 19; Chez l'hystérique, elle va être, toujours à l'abri du refoulement, un mode de penser l'identité sexuelle et la relation à l'objet sexué.

Identification paradoxale : au lieu d'avoir pour but de «désexualiser » la relation aux objets incestueux, en leur retirant tout investissement érotique, et en transformant la libido d'objet en libido narcissique, elle va être utilisée comme théâtre du sexe, pour maintenir une relation érotique à ces objets.

Ce qui définit le plus typiquement l'identification hystérique, pour Freud, c'est l'identification à la personne haïe, qu'il attribue à la seule petite fille, laquelle, par son symptôme, se substitue hostilement à sa mère pour réaliser dans son fantasme l'inceste avec le père 20. Donc l'hystérique s'identifie contre.

L'identification dans la communauté sexuelle inconsciente veut un désir insatisfait. Identification au désir d'un autre, rival envié et détesté, ce désir ne saurait être comblé (évoquons la « Belle Bouchère »21.)

19. S. Freud, Manuscrit N, in Naissance de la Psychanalyse, p. 183.

20. Freud parle aussi, bien sûr, à propos du symptôme névrotique, d'une identification partielle qui, par régression, prend la place du choix d'objet, introjecte l'objet aimé dans le Moi, ce qui ne la distingue pas du processus général de l'identification. Mais c'est à propos de l'identification à la personne haïe qu'il précise que c'est le « mécanisme complet de la formation du symptôme hystérique » (Psychologie des foules et analyse du Moi, in Essais, p. 169). On peut alors se demander si Dora, lorsqu'elle emprunte la toux du père, ne le fait pas dans un mouvement d'OEdipe inversé. Le traitement de l'ambivalence, chez l'hystérique, se fait par d'incessants mouvements d'alternance, qui soutiennent le jeu oedipien et les modalités du refoulement.

21. S. Freud, L'interprétation des rêves, p. 133.


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Désirer être l'autre, c'est en même temps désirer l'éliminer. C'est la composante agressive de l'identification contre qui fait que l'érotisation persiste dans l'insatisfaction. Mais il faut aussi que l'autre soit pourvu et enviable, pour qu'on puisse s'identifier à lui. A travers la mise en scène par le corps et ses figurations, l'hystérique cherche dans les identifications ce qui échappe au pulsionnel et ce qui relève de lui.

Formulons une hypothèse : ces identifications hystériques, multiples, impératives, labiles, contradictoires (« inconciliables », dit Freud), témoignent de Yéchec de l'identification hystérique primaire 22. Denise Braunschweig et Michel Fain décrivent ce moment où le message transmis et médiatisé par le corps maternel désirant désigne un autre séducteur, le père, et permet une organisation de l'excitation vers cet objet « investi quoique non perçu ». Cette identification hystérique précoce se trouve garante des trois grands fantasmes originaires, de la richesse des processus primaires, et du fonctionnement mental en général, sexuel en particulier. Un double retournement assure les positions ultérieures, virile et féminine.

Après un détour clinique, il en sera question dans la deuxième partie.

Le lumbago d'Ariane. — Ariane, une belle jeune femme de 35 ans, mariée, me dit au cours d'une séance, qu'elle a attrapé un lumbago, la veille, en même temps que ses règles. Est-ce parce qu'elle est retournée chez son père pour y faire des rangements fatigants (sa mère est morte il y a quelques mois) ? Est-ce parce qu'elle doit aller en week-end avec son amant ? Ce lumbago va l'en priver. Pourtant elle a l'impression de ne pas ressentir de culpabilité vis-à-vis de son mari avec qui elle ne s'entend plus très bien. Elle ajoute que sa fille (qui récemment a eu ses premières règles) se conduit comme une vamp à l'égard de son père, lequel, affolé, s'enferme dans sa chambre. La gamine provoque sa mère en lui disant qu'elle va prendre la pilule « au cas où elle aurait envie de faire l'amour avec un homme ». Ariane est angoissée.

J'oserai avancer qu'Ariane s'est fabriqué un lumbago, et que ce symptôme a pour sens fantasmatique de priver — à travers son propre corps — sa fille d'une relation incestueuse, dont elle est la rivale exclue. En même temps elle réalise, en s'en punissant — en se privant de son amant — une relation devenue, par association aux règles de sa fille, incestueuse par rapport à son propre père. Etrange identification, où le symptôme d'Ariane n'est pas celui qu'elle emprunterait à sa fille

' 22. Cf. D. Braunschweig, M. Fain, op. cit.


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pour être à sa place (ce qui à d'autres moments s'est produit), mais celui qui, de par la communauté érotique, doit produire en fantasme ses effets dans le corps de sa fille. Ainsi elle réalise un double désir de désir insatisfait : le sien, et celui de sa rivale oedipienne. Il se trouve en effet que cette fille occupe la même place, dans la fratrie d'Ariane, qu'une soeur enviée, la préférée des parents, devenue, depuis la mort de la mère, la remplaçante de celle-ci auprès du père.

Cette séance illustre bien l'identification hystérique. Il s'agit d'un processus intrapsychique, inconscient, qui reste inclus dans les limites du Moi et dans le jeu auto-érotique du sujet, afin de satisfaire ses fantasmes bisexuels 23. Autrui n'est utilisé qu'en tant que rejeton de fantasmes, permettant l'expression pulsionnelle et son contre-investissement.

Mais le partenaire peut être utilisé plus directement.

En effet, c'est par le récit du comportement manifeste que sa fille a vis-à-vis d'elle, que je suis informée de la tonalité du transfert d'Ariane. Ainsi, lorsqu'elle me dit que sa fille l'inquiète parce qu'elle maigrit, refuse de manger, et dénigre la cuisine maternelle, Ariane, au même moment, me demande de supprimer une des séances hebdomadaires, qui lui font perdre du temps et où elle trouve qu'il ne se passe rien. Elle rêve qu'elle monte sur une balance pour se peser, et associe aux visites chez le médecin avec sa propre mère. Comme je lui exprime mon désaccord sur la suppression de la séance en lui montrant pourquoi, elle est très irritée, et me dit que si ce conflit persiste, la solution serait d'arrêter l'analyse. En même temps elle me raconte que sa fille fait du chantage, la menace de sauter du balcon quand elle lui refuse quelque chose, lui disant : « C'est pas pour mourir, c'est pour que tu te sentes coupable. »

Un jour Ariane prend conscience : « On dirait que ma fille fait avec moi ce que je n'ai jamais osé faire avec ma mère : sortir mon agressivité. C'est peut-être pour ça que je ne peux rien arriver à lui dire. »

Contrairement à la séance du lumbago, il n'est plus question ici d'une identification hystérique, mais d'un processus d'ordre intersubjectif, qu'Ariane tente de reproduire dans le transfert. Il s'agit d'induction affective, de provocation et de séduction, dans le but de contrôler l'objet. Si, dans l'identification hystérique, le partenaire réel peut rester totalement ignorant de l'utilisation fantasmatique qui est

23. Cf. M. Fain, Dialogue avec F. Bégoin, Rev. franç, de Psychanalyse, 2/84.


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faite de lui, dans ce dernier processus, l'autre peut ressentir, au sens d'une perception, qu'il est manipulé, contrôlé, à moins qu'il ne dénie et refuse cette perception 24.

B. LES PROCESSUS

I. La question du contre-investissement. L'emprunt

Si j'ai focalisé mon intérêt sur ces trois aspects de la relation hystérique, dramatisation, séduction et identification hystérique, c'est en raison de leur convergence vers ce que j'ai élaboré : à savoir qu'à l'abri du corps et de la libido de l'autre, ou de leur représentation, l'hystérique peut trouver un théâtre pour mettre en scène son désir et sa défense, faire circuler ses affects d'un corps à l'autre, jouer et jouir de sa belle innocence, tout en maintenant le refoulement.

Mais que signifie ce corps à corps où l'hystérique joue son ailleurs ?

Il m'a semblé que ce qui convenait le mieux pour étayer cette réflexion, c'était le terme d'emprunt, que Freud utilise à propos de l'identification hystérique 25. Un emprunt, c'est autre chose qu'une appropriation, qu'une captation. L'hystérique ne prend rien, ne garde rien, il embrasse trop pour bien étreindre. Son défaut d'assimilation est le fait d'une difficulté d'introjection. La notion d'emprunt implique une dimension temporelle, et maintient en suspens le devenir de ce qui est emprunté, le destin de la dette. Un emprunt, cela permet aussi tous les jeux de va-et-vient fantasmatique, tous les détours de la « mauvaise foi ». Il n'est que de se souvenir de l'emprunt d'un certain chaudron 26.

Ce processus d'emprunt serait l'agent d'un cycle de projectionintrojection, dont les deux termes constitueraient : le contre-investissement et l'emprunt proprement dit.

24. Ce processus pourrait-il s'apparenter à ce que M. Klein désigne par identification projective ? Je ne le pense pas. En effet, il ne s'agit pas d'expulser des parties du self clivées et des objets partiels, vécus comme destructeurs et persécuteurs, dans l'autre, pour en prendre possession et le contrôler de manière omnipotente, afin à la fois d'établir et d'effacer les limites entre lui et le sujet. Il s'agit plutôt ici d'une projection de type névrotique d'un contenu conflictuel, insupportable parce que trop excitant, érotique, génital, oedipien, concernant des personnes totales, différenciées et sexuées. Autrui est contrôlé pour méconnaître le conflit en soi, maintenir à travers lui le refoulement et le provoquer à agir en tant que lieu du retour du refoulé. Son altérité n'est pas mise en cause par le sujet.

25. S. Freud, L'identification est... partielle, limitée, et n'emprunte qu'un seul trait à la personne objet », Psychologie des foules et analyse du Moi, Essais, p. 169 (souligné par moi).

26. S. Freud, Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, p. 99 et 342.


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a) Le contre-investissement. — Je me suis interrogée sur le problème du contre-investissement chez l'hystérique, dont Augustin Jeanneau, dans son rapport, disait qu'il était inexistant, pour préciser ensuite « qu'il n'était pas mental 27 ».

Etant donné qu'un refoulement ne peut être maintenu sans contreinvestissement, en quoi consisterait un contre-investissement non mental ?

Le contre-investissement, on le sait, c'est l'occupation militaire d'un territoire, dans le but d'empêcher le retour d'un occupant indésirable, c'est-à-dire de maintenir le refoulement. Le problème est de savoir quel est l'objet du contre-investissement. On a le choix : une représentation, une situation, un comportement, un trait de caractère, etc.

Formulons une première hypothèse : l'hystérique ne cesse pas de mettre en scène dans son entourage une quête de contre-investissements. Cette quête permanente constituerait justement le contre-investissement de l'hystérique, par l'emprunt qu'il fait du corps, de la libido, du sexe de l'autre. Il utilise une autre topique comme champ de manoeuvre pour exercer les désinvestissements et les contre-investissements nécessaires au maintien du refoulement.

Dans l'hystérie et la phobie, Freud parle d'un « contre-investissement dirigé vers l'extérieur » 28. L'extérieur, chez l'hystérique, c'est l'autre. On pourrait même dire que, dans la conversion, c'est le propre corps de l'hystérique qui est utilisé comme extérieur, corps étranger, bel indifférent à sa psyché, et corps étrange pour l'autre, lui imposant énigme et défi 29.

Dans l'hystérie, dit encore Freud, le contre-investissement « se cramponne avec ténacité à un objet déterminé, sans atteindre le niveau d'une disposition générale du moi » 30 (ce qui caractérise la névrose obsessionnelle).

27. A. Jeanneau, op. cit., p. 231 et 512.

28. S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, p. 86.

29. Il ne m'est plus possible, après coup, de maintenir la limitation de mon champ de réflexion au-delà de la conversion hystérique, comme je le prétendais dans les prémisses de ce travail (cf. p. 924). Ce qui m'y avait menée était précisément la question de l'existence d'un contreinvestissement non mental, et la perspective d'une hiérarchisation de ce processus dans le sens de la plus grande mentalisation : d'abord par l'investissement du corps propre de l'hystérique, traité comme un autre dans la conversion, puis par celui de l'autre dans l'hystérie d'angoisse, puis par celui de la représentation substitutive dans la névrose phobique, et enfin par celui de la mentalisation elle-même dans la névrose obsessionnelle. Cette double opposition de l'intrapsychique par rapport au corporel d'une part, et par rapport à l'interpersonnel d'autre part, s'avère justement mise en défaut par l'hystérie. Ainsi, Ariane, par son lumbago réalise par l'innervation dans son corps, c'est-à-dire par une conversion, la mise en scène de l'insatisfaction du désir de sa fille, qui est le sien propre, et matérialise donc ainsi le processus de l'identification hystérique. C'est précisément le paradoxe et l'énigme de l'hystérie que cette rencontre du symbolique et du somatique.

30. S. Freud, ibid., p. 86 (souligné par moi).


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Ce cramponnement, ce recours nécessaire à un objet externe, comme lieu du retour du refoulé et du contre-investissement, nous l'avons vu opérer à travers la dramatisation, l'exacerbation affective, la séduction. La motion pulsionnelle est mise dans l'autre, non pas au sens d'une projection destinée à expulser un contenu, dans l'urgence de s'en débarrasser, mais dans le but d'utiliser une autre topique, celle qui permet la connaissance et la méconnaissance propres au refoulement. Il ne s'agit pas de projeter un des termes du conflit ambivalentiel pour détruire le conflit, du fait de l'impossibilité d'élaborer l'ambivalence, mais de projeter le conflit lui-même, le lieu même du conflit, et, à la limite, le point de son émergence possible. C'est ainsi que je définirai la projection hystérique31.

L'hystérique se sert de l'autre à la fois pour masquer et révéler ce qui est frappé par le refoulement. Dans la rencontre analytique, c'est par son mode d'être et de relation, parce qu'il sollicite directement notre contre-transfert, qu'il est immédiatement repérable. Il nous informe aussitôt de lui-même, autant par la méconnaissance que crée en lui le refoulement, que par le trop de reconnaissance qu'il suscite en nous.

Il se sert donc de l'investissement de ses objets pour investir « contre », pour contre-investir ses motions pulsionnelles, dégageant ainsi la responsabilité de son Moi.

L'hystérique, par ses mises en scène traumatiques, tente de recréer en permanence les conditions de possibilité d'un refoulement constamment mis en échec. Il refoule trop parce qu'il refoule mal. Cercle vicieux : l'échec du refoulement nécessite le recours à des objets externes pour le relancer, et la précarité, la labilité de ce recours entraîne la répétition incessante des opérations de refoulement, ce qui mobilise une intense dépense énergétique. Ainsi l'hystérique;, de par sa « solution sexuelle » 32, apparaît comme un grand consommateur de partenaires, car il s'agit à travers eux de refouler ce qui, de la sexualité infantile, tend constamment à revenir à la conscience.

L'hystérie, disait Lacan, « c'est le désir de l'autre ». Disons plutôt que c'est le contre-investissement du et par le désir de l'autre.

b) L'emprunt. — Comment ce contre-investissement va-t-il pouvoir se dégager de la relation à l'objet réel et être réintégré à l'intérieur

31. Note après coup : ce mode de projection hystérique pourrait peut-être constituer un chaînon, un pont entre la projection névrotique de type freudien et l'identification projective au sens de M. Klein.

32. M. Khan, « La rancune de l'hystérique ». Aux limites de l'analysable, Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 10, Gall.


938 Jacqueline Schaeffer

de la psyché, réintrojecté dans les limites du Moi de l'hystérique?

C'est ici qu'intervient le processus d'emprunt, celui de l'identification hystérique, tel qu'il apparaît dans le symptôme. C'est par cet emprunt que peut être réintégré le contre-investissement du désir de l'autre.

L'identification hystérique — identification contre — qui maintient l'investissement à l'objet, est aussi un investissement contre, un contreinvestissement. Elle représente le niveau le plus évolué, le plus mentalisé de la défense hystérique 33. Comme dans la parabole du rubis, l'hystérique refoule le pulsionnel insupportable en contre-investissant le haï, c'est-à-dire en s'identifiant au rival, mais contre lui.

Cependant, chez l'hystérique, il ne s'agit que d'un mouvement introjectif, un moment intrapsychique, qui ne se maintient pas, car il n'aboutit pas à un véritable processus introjectif, à une « incorporation assimilatrice » 34, permettant l'indépendance et le renoncement par rapport à l'objet externe. Cette instabilité nécessite à nouveau la projection du conflit sur un objet externe, ou sur un objet interne sans cesse réextériorisé. Et ce cycle est incessant 35.

En ce sens, l'identification hystérique « normale », celle qui devrait aboutir à un processus introjectif, ne fonctionnerait ainsi que chez des sujets ayant un espace de représentation, un préconscient et des capacités d'identification de bonne qualité. Ce qui justement fait défaut à l'hystérique chez lequel, pourrait-on dire, l'identification hystérique « passe à l'acte », soit dans le symptôme corporel, soit dans un comportement et des conduites sollicitant autrui, virant à nouveau à la projection hystérique.

L'identification hystérique apparaît être la plaque tournante de toute cette organisation. Il s'agit, par l'emprunt qui y est consommé, de

33. Cf. n. 29, p. 936.

34. P. Luquet, A propos de l'identification, Rev). franç, de Psychanalyse, 2/84.

35. Après coup également, ce cycle me semble remettre en question l'opposition entre intrapsychique et interpersonnel (cf. p. 934 et note p. 936), car son instabilité menace toujours la projection et l'identification hystériques d'être ramenées à un processus d'identification projective. Ainsi le chantage d'Ariane dans le transfert, exprimé à travers le comportement de sa fille, pose le problème d'un choix ou d'une oscillation entre deux positions :

— d'une part, une métaphorisation, une figuration, une manière d'exprimer, par le biais d'un personnage latéral, des affects transférentiels : le désir de dévaloriser et de refuser, par exemple, des séances pas assez ou trop nourrissantes ;

— d'autre part, un problème de réalité, qui se situerait hors du jeu transitionnel, et mettrait en cause un processus mutuel d'identification projective : à savoir une pression externe dans l'interaction entre le sujet et l'objet, pour que celui-ci en vienne à penser, sentir et se comporter conformément au fantasme projectif. Dans ce cas, la menace d'Ariane d'interrompre l'analyse serait la reproduction du chantage au suicide de sa fille, et non plus un mode d'expression.


Le rubis a horreur du rouge 939

rechercher la communauté érotique, l'identification dans la communauté de désir. La parade séductrice peut aussi être considérée, non comme une tentative de rivalité ou de compétition, mais comme celle d'appartenir à une même communauté sexuelle.

Ainsi pouvons-nous rassembler, dans un même mouvement de pensée, le caractère, le comportement et le symptôme hystériques.

Le rubis est une pierre précieuse. Comme lui, l'hystérie chatoie. Elle révèle un moi constamment en train de se différencier du Ça, une attraction permanente en sens contraire par l'inconscient dynamique, régi par les processus primaires. Elle illustre le conflit d'un appareil psychique qui est constamment un processus de connaissance et de méconnaissance, dû au refoulement. Elle montre bien que l'opposition dedans-dehors, familier-étranger, n'est pas une séparation, mais un jeu permanent, où introjection et projection sont inséparables, de même que l'oscillation entre sexualisation et désexualisation. Elle figure la pulsion qui, dès la naissance d'un narcissisme blessé, va exprimer la continuité d'une quête : quête de contre-investissements et quête de représentations, quête de but et quête d'obstacles, pour le maintien d'une tension pulsionnelle orientée, et pour le sauvetage du narcissisme.

2. Un théâtre en quête d'auteur. La fonction de représentation

Ma seconde hypothèse est que si l'hystérique emprunte la libido de la personne haïe et enviée, ce n'est pas uniquement pour les besoins du contre-investissement. S'il fait de l'autre le théâtre de ses affects, c'est aussi pour en faire le lieu de la délégation, du représentant-représentation de sa vie pulsionnelle.

En effet, le refoulement permanent entretient la dissociation entre le représentant-affect et le représentant-représentation, de même qu'entre représentations de mots et de choses. Le recours à l'objet externe, l'échec du refoulement, la nécessité de refouler sans arrêt des motions pulsionnelles insuffisamment déformées, l'intense dépense énergétique, s'exercent au détriment de la qualité, de la valeur fonctionnelle de la chaîne représentative, et du bon fonctionnement du préconscient.

Si l'hystérique sait fort bien utiliser la « représentance » de ses affects, son « savoir affectif » 36, par la dramatisation, l'induction affective, l'angoisse, on peut penser que la fonction de représentant-représentation est déléguée à l'autre, qu'il investit aussi dans ce but. Car c'est

36. C. David, Souffrance, plaisir et pensée : un mixte indissociable, Confluents psychanalytiques, Belles-Lettres, 82.


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au niveau de la représentation que se détermine la qualité de l'affect.

Charcot nommait l'hystérie : « La maladie par représentation. » Oserai-je dire qu'elle est aussi une maladie de la représentation ?

L'hystérique est en représentation permanente, mais par et pour qui ? Il représente dans et pour les autres. Il ne se représente pas (au sens de représenter pour soi, à soi, et non d'avoir une représentation de soi).

Son théâtre est d'autant plus animé que ses possibilités de symbolisation sont pauvres. Telle la Méduse, plus il en montre, plus il y a manque. Si ses capacités de figurabilité sont riches, et les images à sa disposition proche de l'hallucination, quelle en est la valeur économique, fonctionnelle ? De telles figurations, imprégnées de projection, hypercondensées, sont insuffisamment déplacées pour permettre un bon fonctionnement de son préconscient 37. L'exacerbation affective, l'excès de condensation ne renvoient-ils pas, comme la vivacité sensorielle des images, au silence de la représentation ?

C'est alors de la psyché de l'autre que l'hystérique attend. C'est à travers elle qu'il se donne à « interpréter », comme le symptôme de conversion se donnait à diagnostiquer, défiant la neurologie, ou encore comme le récit du rêve, déformé par la censure, avec le défi apparent que les processus primaires imposent à la logique, au temps, à la certitude et à la réalité extérieure. Il attend de l'autre qu'il lui fournisse cette enveloppe, ce « contenant » qu'est la représentation pour donner forme à son trop-plein d'affects, qu'il lui offre des représentations de mots aptes à se connecter avec des représentations de choses par trop condensées 38. La demande affective, la « solution sexuelle », sont en fait une quête de représentation. C'est pourquoi l'hystérique est tellement déçu quand on répond par du sexuel, ou même de l'affectif, signe qu'on ne l'a pas entendu au niveau de son Moi préconscient 39.

37. « Tout ce qui survient dans l'intensité figurative n'est que « flash » sans valeur de contreinvestissement, ayant mission d'interrompre par écrasement le courant associatif, laissant finalement à celui qui apparaît animé d'une intense vie imaginative la pauvreté du décousu " (A. Jeanneau, op. cit., p. 232).

38. Toute cette quête et ce désir d'emprunt sont l'avers de la projection hystérique. Ils évoquent l'appel à la fonction de « contenant » et à sa composante d'identification projective, au sens que leur donne W. R. Bion. A savoir, une communication sur le mode primitif par projection d'affects et induction affective de l'autre, afin de pouvoir en retour réintrojecter du pensable. Cette fonction de transformation par l'objet me semble à mettre en rapport avec la « gérance » du préconscient maternel, que j'évoque plus loin (p. 942).

39. Là se manifeste encore le paradoxe de l'hystérique, dont la demande est d'être reconnu, et en même temps de ne pas être reconnu ni compris par l'autre. C'est constamment une demande qui ne doit pas être satisfaite. On peut dire que la personne qui est recherchée comme lieu du contre-investissement et de la quête de représentation, est l'objet d'une induction affective dont l'ambiguïté fait que celui qui la reçoit ne peut que la traduire en termes sexuels, la renvoyer en tant que telle, et être de ce fait haï en tant que séducteur. Et le cycle recommence (voir ci-après l'intervention de G. Bayle).


Le rubis a horreur du rouge 941

Je pense rejoindre les propos qu'André Green tenait ici l'an dernier, en définissant l'affect en tant qu'événement psychique lié à un mouvement en attente d'une forme, dont la médiation pourrait prendre le circuit de l'identification et de l'induction affective de l'autre 40.

Ainsi se rejoignent, me semble-t-il, les deux définitions différentes que Freud donne de la notion de représentation : celle d'un représentant pulsionnel, et celle d'une reproduction. Celle-ci se différencie à partir, à l'encontre, et en l'absence de la perception, qu'elle réaménage sur le mode pulsionnel.

Une jeune patiente me dit : « Quand je me laisse aller à m'exprimer avec quelqu'un, je le regrette toujours car je ressens un excès et j'ai peur. Si quelqu'un fait un raisonnement qui me convient, alors je l'utilise pour moi, mais j'ai l'impression de piquer, de pomper. Quand ma mère parle de tableaux que j'aime, je trouve ce qu'elle dit très beau, mais j'ai l'impression que ça me gâche ce que je sens à l'intérieur. Dans la relation amoureuse, je ne sais pas ce qu'il faut dire ou faire, je n'ai personne sur qui pomper, j'ai l'impression que je ne sais pas et j'ai peur, et je fuis. »

Ne nous exprime-t-elle pas toute l'ambivalence de ce désir d'emprunt à l'autre d'une enveloppe capable de contenir son excès d'affects et de représentations de choses ? N'oscille-t-elle pas entre deux sentiments : celui de déposséder l'autre ou celui d'être elle-même dépossédée d'une fonction qui lui échappe ?

On a évoqué la précocité sexuelle de l'hystérique, en avance sur les mécanismes du Moi, a contrario de la névrose obsessionnelle 41. On a décrit la rancune de l'hystérique, à qui l'objet n'a pas répondu de manière suffisante aux besoins de l'organisation de son Moi, et qui a dû se défendre par un développement sexuel génital précoce 42.

Le paradoxe, c'est que cette évolution sexuelle trop précoce par rapport à un Moi immature va continuer à se manifester comme défense, et mettre constamment en échec les besoins de l'hystérique au niveau de son préconscient, qu'il exprime pourtant « à corps et à cris », à travers toutes sortes de fausses liaisons (car un train en cache toujours un autre).

On a parlé, à propos de l'hystérie, de « névrose d'expression », de haine du logos et de l'abstraction 43, de « maladie de la métaphore » 44,

40. A. Green, La représentation de l'affect, Rev. franç, de Psychanalyse, 3/85.

41. S. Lebovici, A propos de l'hystérie de l'enfant, Psychiatrie de l'enfant, t. XVII, I.

42. M. Khan, op. cit.

43. A. Green.

44. G. Rosolato, L'hystérie. Structures psychanalytiques, Evolution psychiatrique, 1962, t. XXVII, 2.


942 Jacqueline Schaeffer

de « lésion du langage ». Si, comme je l'ai suggéré, l'identification hystérique précoce a été insuffisamment réussie, le premier après-coup oedipien, et le second après-coup de la puberté vont redonner son sens traumatique à cet échec et nécessiter la répétition pour mieux reprendre et compléter ce qui a manqué ou est resté inachevé.

Ne s'agit-il pas de régresser jusqu'au moment où l'identification primaire narcissique devient pulsionnelle en se transformant en identification hystérique primaire ? A ce moment où la communauté ne sera plus que partielle, érotique, orientée vers la recherche de l'objet du désir maternel, travaillant les zones érogènes jusqu'à la découverte du pénis ? Mais surtout ne s'agit-il pas de retrouver, grâce à cette régression, la « gérance » du préconscient maternel, lequel était apte à organiser la connexion entre représentations de mots et de choses, à fournir les contre-investissements nécessaires à la contention et à la défense pulsionnelle, et à garantir l'équilibre des fantasmes originaires ? Michel Fain dirait que la pensée animique, transformation des perceptions en représentations, n'a pas été suffisamment développée, et qu'à chaque excitation ou déception, apparaît la régression pour tenter de la compléter.

La mère de l'hystérique a-t-elle mal assuré, pour son enfant, le passage d'un corps à corps trop érotisé à la relation verbalisée ? Ou bien y a-t-il eu « confusion de langue » trop précoce, haine des mots d'une mère trop sexuelle ?

Peut-être existe-t-il chez l'hystérique une oscillation constante entre identification hystérique et identification primaire45, celle-ci induisant l'aptitude à la désérotisation de la zone érogène au profit de l'investissement du corps tout entier. C'est cette capacité que la jouissance féminine saura emprunter (aussi bien celle de la femme que celle de l'homme par identification à sa partenaire) : cette aptitude féminine — et non hystérique — à renoncer volontiers au plaisir d'organe (d'orgasme?), pour s'abandonner à une jouissance fusionnelle, où s'abolit toute limite, toute différence, et où la dépersonnalisation et la perte de contrôle, si inquiétantes au niveau du moi, deviennent volupté.

45. Si j'ai recours ici à la notion d'identification primaire) c'est en ayant conscience d'un écart radical par rapport à la définition structurale qu'en donne Freud : il ne s'agit pas d'un état, mais d'un principe d'identification qui ne peut être référé qu'en après coup au « père de la préhistoire personnelle ». Je l'utilise ici au sens d'une identification dans un fantasme « d'être tout ", fantasme régressif et fusionnel, dans lequel sujet et objet sont confondus pour le retour à l'unité narcissique (cf. A. de Mijolla, Identifier - être identifié - s'identifier, Rev. franç, de Psychanalyse, 2/84).


Le rubis a horreur du rouge 943

Cet obscur objet du désir

Il existe, me semble-t-il, une commune origine à cette difficulté de représentation propre à l'hystérique, homme ou femme, et à la femme. C'est la question : « Comment peut-on être une femme ? » ou « Comment peut-on être désirée en tant que femme ? »

Florence Bégoin nous a proposé une image : le sourire du chat d'Alice au Pays des Merveilles, ineffable féminin 46. « Pourquoi dire le féminin, il suffit d'en jouir », a-t-on dit. Comme de l'oeuvre d'art. Freud ne disait-il pas que l'hystérie était « une oeuvre d'art déformée » ? 47.

La femme connaît la difficulté d'avoir à se représenter une zone génitale par trop dispersée. Elle a la perception non seulement d'un corps interne, mais d'un corps secret.

Alors, pourquoi « l'hystérique est-ce le féminin, et non la femme » ?

L'hystérie est le mode de réponse névrotique à la question du sexe et à la problématique du féminin.

Le modèle phallique vient au secours de cet irreprésentable féminin. C'était déjà ce modèle, et la recherche lancinante de représentation, qui avait poussé les Anciens, depuis deux mille ans déjà avant notre ère, à faire de l'utérus un animal autonome vivant dans le corps de la femme, avide, baladeur, revendiquant, bousculant tous les organes à la recherche d'une satisfaction. Un tel animal, il fallait le tromper, le séduire (oui !) en inhalant par le vagin des parfums attrayants, ou le décourager dans son déplacement vers le haut et l'oralité, par l'ingestion de substances fétides et nauséabondes.

C'est bien parce qu'il est en quête de représentations que l'hystérique emprunte les scénarios tout montés que sont les fantasmes originaires, ainsi que tous les fantasmes masculins concernant la féminité, auxquels il adhère point par point : le monisme phallique, la femme châtrée, la perte d'amour/équivalent de la castration, l'homme/appendice du pénis, et aussi « subir le coït », « accoucher dans la douleur », etc.

S'il est aisé d'imaginer ce que désire une femme chez un homme, le pénis, que désire donc un homme chez une femme? Serait-ce l'aptitude à cette jouissance où s'abolissent les limites ? Ce « je ne sais quoi » qu'on chantait à la Belle Epoque, ni « rien » ni « quelque chose ». Impossible figuration de « cet obscur objet du désir ».

Alors, comment échapper au « prêt à porter », dans ces domaines où règne l'irreprésentable : celui du féminin... et celui de la mort ?

46. F. Bégoin, Conférence à la SPP, Bulletin de la SPP, n° 9/86.

47. S. Freud, Totem et tabou, p. 88.


944 Jacqueline Schaeffer

L'hystérique adulte est donc un(e) éternel(le) enfant innocent(e), séduit(e) et abandonné(e), en mal d'identification, qui va à son tour séduire et abandonner. Des mystères qui lui échappent : séduction, scène primitive, castration, il « feint d'être l'organisateur », tel le photographe de Cocteau.

Mais son théâtre est « en quête d'auteur ».

On a été jusqu'à parler d'érotisation du refoulement chez l'hystérique 48, alors que c'est une opération à visée désexualisante. On peut en dire autant de l'identification, qui maintient son potentiel érotique et son lien aux objets incestueux. Tout serait-il donc à rebours chez l'hystérique ? Serait-il constamment dans ce pseudos qui nous donne cette impression d'inauthenticité ?

L'hystérie est contradictoire, bipolaire, comme la représentation que nous avons de la pulsion. La sexualité humaine, a dit Michel Fain, est « une oscillation constante entre la crise d'hystérie et l'orgasme ». L'hystérie danse d'un pied sur l'autre, elle est insaisissable, en mouvement perpétuel, comme la pulsion. C'est pourquoi elle nous donne cette image peu fiable d'instabilité, de dépression toujours proche, mais aussi de chaleur, de vitalité, de jeunesse et d'amour. Bref, le sel de la terre.

N'est-elle pas aussi le sel de la psychanalyse ?

Aime Jacqueline SCHAEFFER 13, rue des Petits-Champs 75001 Paris

48. D. Widlöcher, Condensation et régression dans l'attaque d'hystérie, Rev. franç, de Psychanalyse, 3/73.


CLÉOPATRE ATHANASSIOU

COMMENTAIRE SUR LE TEXTE DE J. SCHAEFFER

La parabole du rubis me semble choisie à merveille pour méditer sur l'impuissance de l'hystérique à se faire comprendre : ainsi que le rubis se colore précisément de la partie du spectre lumineux qu'il n'absorbe pas, ainsi l'hystérique nous renvoie, pour la jouer à l'infini, tel un moteur qui tourne à vide selon l'expression d'une de mes patientes, une relation d'objet qu'il n'a jamais intégrée. Je pense que cette relation est celle qui est communément décrite sous le terme d'identification projective. De même que le rubis est imperméable au rouge, de même l'hystérique est imperméable au jeu des allers-retours vis-à-vis d'un contenant où il se serait d'abord placé lui-même. A mon avis, la petite Lola exprime cela très justement : « Dans mes histoires, je n'y suis pas... » C'est que la relation d'identification projective à laquelle l'hystérique renvoie toujours l'autre n'a pas de sens, car ce n'est pas la sienne.

Je serais sur ce point d'accord avec J. Schaeffer lorsqu'elle met sur un axe qui mène à l'investissement pulsionnel l'identification hystérique primaire à partir d'une transformation de l'identification primaire narcissique. Ce point est à articuler avec la distinction qu'elle effectue aussi entre l'identification projective et l'identification hystérique, selon le vécu contre-transférentiel de l'objet face à l'hystérique. Elle souligne bien, dans le cas de l'identification hystérique, l'absence de l'impact émotionnel propre aux identifications projectives.

Je rapproche l'identification narcissique primaire de l'identification adhésive de type bidimensionnel, tandis que l'identification projective

Rev. franç. Psychanal., 3/1986


946 Cléopâtre Athanassiou

de type tridimensionnel se joue entre un contenant, l'objet, et un contenu, le self, en référence à l'investissement pulsionnel dont il est fait mention. Le passage d'un type à l'autre s'effectue, selon moi, grâce à une identification hystérique « normale », c'est-à-dire à une identification par « communauté de position », entraînant une « communauté de désir » vis-à-vis d'un tiers commun. Les commentaires de Freud sur le rêve de la Belle Bouchère en sont un exemple : la Belle Bouchère et son amie occupent une place semblable vis-à-vis du mari. Que cette position suppose dans ce cas un vécu de frustration me semble secondaire par rapport à la « tenue identificatoire » que cette position constitue.

Je dirais que l'hystérique s'appuie sur le mal dont il souffre — l'impossibilité d'être compris au sens plein du terme —, pour bloquer toute évolution vers une identification projective. Il reflète, tel un rubis, une identification projective qui n'est pas la sienne et se place ainsi en position symétrique, en miroir, vis-à-vis de l'objet dont il porte, de cette façon, l'identité.

Je ferais dans cette perspective de la mère de l'hystérique, de la mère hystérogène, une femme dont le narcissisme (ou dont la problématique dépressive, telle peut-être la mère de la petite Lola), aurait à ce point envahi l'économie psychique de son enfant, qu'il ne resterait à celui-ci d'autre position que celle de gérer une identification projective qui ne lui appartient pas. L'objet qui aurait dû être un contenant pour l'enfant a utilisé l'enfant pour se contenir lui-même, lui conférant ainsi l'illusion d'une position constitutive de son identité. Mais lorsque cette position se perd, lorsque la mère de la petite Lola est hospitalisée, l'enfant tombe : elle ne tombe pas seulement dans la réalité de la chute qui surprend Lola à 5 ans, puis dans le rêve à répétition, glissant d'un objet qui la tenait mal, elle tombe des « histoires où (elle n'est) pas », c'est-à-dire d'un rôle qu'elle ne peut plus jouer et auquel elle va pourtant s'accrocher jusqu'à ce que le traitement lui permette d'en jouer un autre, le sien.

Mais le point à propos duquel ma vision différerait légèrement de celle de J. Schaeffer, porterait sur la demande même de l'hystérique, sur ce qu'il présente de cette situation que je viens de décrire et sur la place difficilement assumable où il met l'analyste.

Il me semble que l'hystérique, s'il « impose dans un rôle de victime », s'il « démontre ce qu'on a fait de lui », s'il « met sa pulsion dans l'autre afin de l'en rendre responsable (et) lui fait ressentir et prendre en charge le préjudice qu'il estime avoir subi », ainsi que le dit J. Schaeffer


Commentaire sur le texte de J. Schaeffer 947

il me semble donc que, ce faisant, il ne place pas l'analyste dans la position du contenant capable d'élaborer cette souffrance ainsi que le suggère l'auteur. Je pense, pour ma part, qu'il apporte plutôt dans l'analyse la totalité d'une situation où l'analyste doit accepter une position sans issue : le patient ne rejoue pas simplement le drame de ses propres relations objectales, il apporte telle quelle la situation vécue : il est cette mère victime qui emplit son enfant — l'analyste — de ses propres identifications projectives, cette mère inaccessible à toute place creusée en elle pour son enfant. Si ce dernier s'en rendait compte, il tomberait, la face en sang sur le dallage (Lola). Et ce n'est qu'avec ses « histoires » qu'il peut encore croire que ce sont des larmes.

L'analyste doit donc vivre une absence totale de place et « contenir » de cette façon particulière l'enfant saturé des identifications projectives de sa mère. Il me semble que si l'on sort de cette analyse du problème et qu'on s'adresse au patient comme s'il nous incluait dans le système des identifications projectives dites « normales » entre un contenant et un contenu, c'est-à-dire des identifications projectives dont il serait le sujet, on le perd de vue. Il n'est pas « compris ». Ce n'est que dans un second temps, me semble-t-il, le temps où Lola peut dire que l'« histoire du chat c'était pas vrai », et qu'elle pensait que l'analyste le savait, ce n'est qu'alors que l'analyste peut être accepté comme le contenant de ses propres identifications projectives. C'est à partir de ces réflexions que nous pourrions tenter une confrontation entre la 1re hypothèse de J. Schaeffer et la vision que je propose sur le sens de l'emprunt en question.

L'auteur dit que « l'hystérique ne cesse de mettre en scène dans son entourage une quête de contre-investissements. Cette quête constituerait justement le contre-investissement de l'hystérique, par l'emprunt qu'il fait du corps, de la libido, du sexe de l'autre ». Dans la perspective que j'adopte ici, je dirais que l'hystérique utilise la problématique de l'objet pour contre-investir la sienne propre : d'où son imperméabilité. Si on cherche à analyser ce que l'hystérique présente en tant que tel, si on ne lui montre pas que la place où il nous met est une place d'emprunt, on est inclus dans ses contre-investissements. L'hystérique, en ce sens, n'emprunte pas notre corps, notre libido afin de contre-investir ses projections, il nous utilise de la même façon qu'il fut utilisé et c'est cette situation-là qui peut lui servir de contre-investissement par rapport à la place où nous prétendrions le trouver.

J'aimerais conclure en reprenant la réflexion d'Ariane : « On dirait que ma fille fait avec moi ce que je n'ai jamais osé faire avec ma mère :


948 Cléopâtre Athanassiou

sortir mon agressivité. C'est peut-être pour cela que je ne peux rien arriver à lui dire. »

Je me demande si la perspective que j'adopte ici évoque quelque chose à l'auteur.

Pour qu'Ariane puisse résister à sa fille, il faudrait qu'elle ait une mère interne capable de recevoir l'agression d'une enfant. Or il me semble qu'Ariane laissa sa fille la contrôler de la même façon qu'elle a, non pas seulement eu le fantasme de contrôler sa mère, mais au premier chef laissé sa mère la contrôler et diriger le rôle qu'elle voulait lui faire jouer.

On voit que se branchent en symétrie deux économies psychiques identiques : la mère utilisant l'enfant et l'enfant réalisant par ce biais un fantasme de toute-puissance dont il ne peut sortir puisqu'aucun creux dans l'objet ne s'est formé pour qu'il y pose, avec son agressivité, ce qui ne viendrait que de lui.

Quant la fille d'Ariane a ses règles et met en avant ses fantasmes oedipiens, Ariane se conforme au rôle qu'en fantasme elle pense que sa fille lui demande de jouer : elle doit se paralyser, se châtrer, avoir un lumbago et laisser son enfant réaliser l'inceste.

De façon totalement symétrique quant à la structure de la relation, lorsque le self place l'objet dans un certain rôle, l'objet doit s'y conformer aussi souplement que le self s'est plié aux exigences réciproques. Le matériel concernant la nourriture me semble annoncer une brèche dans la soudure de cette collusion.

Je suis d'accord avec l'auteur lorsqu'elle dit que « c'est par le récit du comportement manifeste que sa fille a vis-à-vis d'elle (la patiente) que (l'analyste) est informée de la tonalité du transfert d'Ariane ».

Selon moi, lorsque la fille d'Ariane ne mange plus et dénigre la cuisine maternelle, Ariane est inquiète mais, je dirais, moins en tant que mère que parce que là apparaît une vérité qui lui fait perdre la « balance » ou le contrôle du lien qui la relie à l'analyste. A mon avis, Ariane apporte moins dans l'analyse le fantasme d'une enfant qui dénigre la cuisine maternelle que la dénonciation d'une réalité : il est temps qu'un docteur (celui chez lequel la mère et l'enfant allaient autrefois peser la symétrie de leur place), il est temps qu'un docteur comprenne que la nourriture que lui offrait son objet interne, que cette communauté de position n'est plus « digérable ». Il est temps de refuser de manger cela. C'est au docteur, au tiers commun, d'en décider et de faire basculer la balance (celle du rêve) d'une position où


Commentaire sur le texte de J. Schaeffer 949

mère et enfant sont sur une même ligne de symétrie, vers une position d'asymétrie propre aux identifications projectives.

C'est ce qu'a fait J. Schaeffer après avoir su résister au chantage d'arrêter l'analyse. C'est ce que ne pouvait faire l'enfant vis-à-vis du chantage maternel, non plus que la mère vis-à-vis du chantage infantile.

Mme Cléopâtre ATHANASSIOU 9, rue Delouvain 75019 Paris



GÉRARD BAYLE

LA PIRE DES CHOSES, C'EST LA MEILLEURE!

L'hystérique souffre pour avoir des réminiscences ; ainsi peut-on tenter de compléter la formulation de Freud en la retournant sur ellemême. Cette articulation de la souffrance et de la réminiscence qui se renvoient l'une à l'autre, nous devons à Jacqueline Schaeffer de nous en avoir magistralement donné le modèle tout au long de son exposé.

Si l'hystérique peut induire un contre-investissement chez son objet du moment, elle n'en court pas moins le risque d'une erreur de réception du message et d'un retour sexuel agressif propre à créer un traumatisme.

Ni la réponse apaisante, ni la réponse traumatique ne sont satisfaisantes. La relance est toujours prête pour « la jouissance narcissique d'un désir insatisfait, le sien et celui de l'autre " 1.

Pourquoi? C'est ce que nous tenterons de voir dans une deuxième partie. Comment? Venons-y maintenant.

L'instantanéité et la massivité de ce que les hystériques nous adressent a parfois quelque chose de sidérant, de contusionnant, qui se dissipe vite en raison d'une attitude secondaire de séduction en retour ou de rejet pour lutter contre cette confusion pourtant si féconde à ressentir et dont on ne fait pas assez l'apologie.

C'est ainsi qu'une patiente, lors du premier entretien, me fait passer par toute une série de sensations heurtées et imprévues. Elle me raconte ses angoisses, ces boules qui l'étouffent, qui roulent sous sa peau. Elle associe sur son beau-père qui la dégoûtait par ses tentatives de pelotage

I. La belle innocence, Jacqueline Schaeffer, Colloque de Deauville de la SPP, octobre 1985. Rev. franç. Psgchanal., 3/1986


952 Gérard Bayle

et ses exhibitions. Comme je commence à ressentir la cohérence de ce qu'elle évoque, elle relève sa jupe pour me montrer « des boules » en haut de ses cuisses. Je suis alors pris dans un triple registre d'intérêt scientifique, d'intérêt non scientifique et de rejet de tout ce mouvement. Reste que la saisie des mouvements qui me sont propres à ce moment-là ne cache pas complètement une brève confusion qui me semble être le seul élément vraiment intéressant à noter. Peut-être suis-je alors proche de ce vacillement de la pensée dont parlait Jean-Luc Donnet au moment de l'émergence d'une interprétation dégagée de stéréotypes interprétatifs 2. Cet état de confusion tantôt si fugace, tantôt si gênant me semble dû à ce qu'on pourrait appeler une injection de matériel par identification projective.

Discrète instillation ici, violent bombardement là, l'identification projective, qui se cache derrière le discours et s'infiltre dans ses mailles, entraîne immanquablement un trouble et une défense, cette dernière étant fort variable selon les gens et leurs cultures (il semble que ce soit dans l'état amoureux qu'on s'en défende le moins). Au mieux, je pense que nous en faisons ce que Michel de M'Uzan appelle une « chimère » que je vois comme un rejeton dont l'investissement les viendrait des patients alors que l'analyste serait à la source de l'investissement Pcs, ce qui me semble coïncider avec les vues de Jacqueline Schaeffer sur la construction du contre-investissement de l'hystérique par son objet.

Voilà, du moins partiellement, pour le temps de réception du message les véhiculé par l'identification projective. On sait que cette réception se double immédiatement d'une tentative de contrôle par le patient de ce qu'il a mis dans la tête de l'autre. Or ça ne va pas de soi, de se soumettre à un tel contrôle et c'est ce à quoi nous sommes maintenant confrontés;, ce qui peut, derechef, alimenter la confusion et les défenses personnelles.

Du côté de l'analyste, le résultat global pourrait être décrit comme un flottement puis une vive reprise du sentiment d'existence. La défense est-elle rigide et rejetante ? Le Moi se dégage de toute cette histoire et se fait moraliste ou nosographe. La défense-est-elle plus flottante, le leurre de la séduction est-il plus attirant ? Le rejet choqué et dégoûté de l'hystérique remet vite ce Moi-là de sa passagère griserie. Mais dans les deux cas, il y a comme un supplément d'être qui se dégage.

Quant à la troisième situation, celle de l'analyste qui accepte

2. Communication au Colloque de Deauville de la SPP, octobre 1985.


La pire des choses, c'est la meilleure ! 953

cette greffe temporaire, la contient et la préserve, elle n'est pas moins enrichissante pour son Moi qui, d'un même mouvement, se protège et protège ce dépôt précieux, cet investissement les, qui autrement pourrait ne jamais connaître de mise en forme possible.

Il resterait lettre morte et ne pourrait faire tout le parcours de l'introjection qui lui permettra de revenir sous forme de libido narcissique enrichir le Moi du patient qui l'avait méconnu à son premier passage.

On peut y voir un emprunt comme le fait Jacqueline Schaeffer, mais n'est-ce pas plutôt le retrait d'un dépôt, capital les plus intérêts Pcs?

Laissons les analystes pour un temps et revenons aux patients en suivant la qualité et l'intensité de ce qui leur revient.

Il se pourrait que rien ne revienne de ce fort mouvement mis en jeu par eux, que l'objet se dérobe totalement, laissant alors la place aux mises en formes psychopatiques, toxicomaniaques ou maladives. Mises à fonds perdus le plus souvent. Cris dans le désert. Il arrive cependant que ces messages-là rencontrent un « objet » institutionnel du côté de la justice ou de la médecine. Quelle perte! Quel rendement misérable! Tant de libido mise en jeu pour si peu de réponse. Au moins, si la réponse est alors ni trop, ni trop peu vive, ce sera un moindre mal et on sera renvoyé à une gestion traumatique du mouvement comme dans ce qui va suivre.

Il arrive en effet que l'objet ne se dérobe pas mais réponde sur un mode traumatique, soit par retour de séduction, soit par rejet violent. L'économie du trauma reçu révèle alors ses avantages en tant que thérapie d'urgence.

L'ébranlement traumatique entraîne de nombreux retours du refoulé qui vont venir alimenter la vie psychique et tenir à distance les spectres de l'aphanisis et de l'absence d'objet. Masochiquement, au moins, il y a relance de la vie (c'est pourquoi on peut dire que les hystériques souffrent pour avoir des réminiscences).

Ayant brièvement effleuré le « comment » de cette communication hystérique, nous avons rencontré en route des éléments d'approche du « pourquoi » et nous irons dans ce sens en ne nous cachant pas combien nous sommes alors engagés dans un tissu d'hypothèses. Celles-ci ne peuvent se vérifier sur peu de cas et leur étayage ne peut


954 Gérard Bayle

venir que de la comparaison de nombreuses situations très disparates. Il semble alors que le Moi soit prêt à faire feu de tout bois pour s'autoentretenir, pour être à la fois comme la zone érogène et l'excitant plus ou moins bien tempéré de lui-même. Dans l'hystérie, comme ailleurs, il semble qu'il y ait des règles du jeu spécifiques pour tenir à distance les dangers liés aux deux irreprésentables cités par Jacqueline Schaeffer, celui du féminin et celui de la mort.

L'irreprésentable du féminin me semble être tel dans la ligne de fuite d'une jouissance sans limites où le Moi ne se retrouverait plus, régression topique et régression temporelle allant de pair. L'irreprésentable de la mort me semble concerner la mort psychique, l'aphanisis, dont la menace est asymptotiquement contenue dans toutes les variations en baisse de la tonicité du Moi, dans toutes les variations en moins de son énergie liée.

L'économie hystérique permet de sauvegarder l'objet, d'engager avec lui et à partir de lui un jeu de tensions qui vont des plus subtiles aux plus vives (encore que ces dernières soient souvent privilégiées), articulant les conflits et les traumatismes (autrement dit : les refoulements secondaires et les refoulements primaires) pour se sauvegarder soi.

Grâces soient rendues aux hystériques qui nous maintiennent en tant qu'objets, qui nous séduisent et nous traumatisent, qui font de nous des séducteurs traumatiques mais aussi des contenants de leurs vies et de la nôtre dans un échange permanent qui tient à distance les dangers du trop et du trop peu de vie.

Dr Gérard BAYLE

37, rue Maurice-Bokanowski

92600 Asnières-sur-Seine


DENISE BRAUNSCHWEIG

HYSTERIE, MASOCHISME, DEPRESSION

Dans l'après-coup du Colloque de Deauville 1985 il m'apparaît que le titre de cette intervention pourrait être indifféremment : « Hystérique, masochique, dépressif(ve) », l'important n'étant pas de dégager une distinction heuristique entre l'emploi du substantif et celui de l'adjectif, mais de pointer ici une mise en série, un enchaînement psychique.

En 1909 Freud conclut son article « Considérations sur l'attaque d'hystérie » par les phrases suivantes : « Au total la crise d'hystérie et l'hystérie en général (c'est moi qui souligne) réinstallent chez la femme un fragment d'activité sexuelle qui avait existé dans les années d'enfance et révélait alors un caractère tout ce qu'il y a de masculin. Et l'on peut fréquemment observer que des filles qui jusque dans les années de la prépuberté montraient une nature et des penchants garçonniers deviennent hystériques à partir de la puberté. Dans toute une série de cas la névrose hystérique ne correspond qu'à une empreinte excessive de cette poussée typique de refoulement qui a éliminé la sexualité masculine pour faire naître la femme. » Dans cette citation Freud souligne évidemment l'action conservatrice du refoulement sur des contenus ancrés par la fixation et demeurés inchangés, dont le destin est alors de faire retour dans les compromis symptomatiques de la névrose.

Jacqueline Schaeffer, dans son introduction qui mêle avec beaucoup d'art et un grand souci d'exactitude la clinique et la théorie, illustre son propos en nous parlant d'une petite Lola qui de « Lolita » prépubère va, au cours de la psychothérapie mais aussi des années, se muer en une Dolorès ». Lola-Lolita, nous dit-elle, rivalisait avec son père dans des récits horribles d'un sadisme étalé. En psychothérapie elle laissait libre cours à des fantasmes mettant en scène un garçon soumis aux pires traitements, étripé, sadisé de toutes sortes de manières. Comme va le souligner A. Jeanneau les fantasmes sadiques, cruels, aptes à déboucher sur une crise d'hystérie apparaissent comme formes régressives de fanRev.

fanRev. Psychanal., 3/1986


956 Denise Braunschweig

tasmes beaucoup plus clairement oedipiens. Mais alors comment ne pas penser à l'article de Freud 1919 « Un enfant est battu » ? où Freud étudie les soubassements inconscients (et pervers) de l'orgasme masturbatoire obtenu grâce à ce fantasme. Chez la femme, il y a, selon lui, simultanément, retour du fantasme imparfaitement refoulé : « être aimée par le père », fantasme oedipien passif, et transformation par la culpabilité et la régression en fantasme masochiste : « être battue par le père ». Mais, dit Freud, « ... parce qu'elle est elle-même devenue garçon, elle fait battre principalement des garçons. » Ce fantasme d'être battue qui accompagnait la masturbation clitoridienne aux temps oedipiens devient un condensé de conscience de culpabilité et d'érotisme, « il n'est plus seulement la relation génitale prohibée mais aussi le substitut régressif de celle-ci, et à cette dernière source il puise l'excitation libidinale qui lui sera inhérente et trouvera la décharge dans des actes onanistes. Mais cela est précisément l'essence du masochisme. »

Certes, dans la mesure même où l'orgasme clitoridien couronne le fantasme « on bat un enfant » Freud parle bien dans son article de masochisme pervers, je dirais quant à moi que la spécificité du refoulement hystérique est de laisser généralement passer un masochisme actif dont la poussée manque l'orgasme. Il m'a d'ailleurs semblé, tout au long de ce Colloque, que parlant tant de l'hystérie que de 1' « hystérique » 1985, les participants avaient observé une certaine mais cependant assez remarquable réserve concernant la masturbation oedipienne et ses rapports avec l'angoisse de castration dans les deux sexes, réserve qui contraste avec les remarques cliniques de Freud sur l'importance de la culpabilité masturbatoire dans la névrose et dans l'hystérie en particulier. Quand Jeanneau insiste sur la liaison quasipathognomonique dans l'hystérie de la position hallucinatoire et de la décharge motrice il est utile de souligner un aspect « trivial » de leur alliage : la masturbation et sa pathologie.

Cependant, l'observation de la petite patiente de Jacqueline Schaeffer me paraît très représentative d'un destin type de la femme hystérique. Lola-Lolita, séductrice des hommes, est simultanément leur rivale et sa séduction tend à les réduire à merci, tout en jouissant au passage du fantasme-scénario de séduction-castration par l'adulte qui lui permet de préserver l'illusion phallique, c'est-à-dire de n'avoir pas à renoncer au désir de cet obscur objet, l'irreprésentable vagin maternel. La bisexualité incestueuse parvient presque à s'imposer, aux dépens il est vrai de la soumission au principe de réalité et à l'éducation réussie des instincts de conservation.


Hystérie, masochisme, dépression 957

Dans un deuxième temps, ici il est thérapeutique et constitue une sorte de « normalisation névrotique » dans la mesure où s'assure une certaine maîtrise de l'excès d'excitation, « Lolita » fait place à « Dolorès ». Cette dernière est bien proche alors de l'hystérie féminine adulte dominée par les deux impératifs soulignés par Jacqueline Schaeffer : l'hystérique tient à son angoisse pour sauvegarder son désir en tension (elle a peur de ne plus avoir peur) et son désir est celui d'un désir insatisfait. Comment ne pas reconnaître là les caractères les plus marquants du masochisme moral au niveau duquel se rejoignent l'homme et la femme dans l'hystérie ? La jouissance « ignorée » se représente inconsciemment dans un fantasme de castration-fustigationcaresse sur le pénis ou sur le clitoris (le garçon battu), éventuellement, par régression, comme pénétration-viol anale. L'expression symptomatique du retour du refoulé se fera jour dans ce cas, le plus communément, à mi-chemin entre la paralysie de l'hystérie de conversion et la phobie, ce sera l'inhibition névrotique avec son polymorphisme.

A ce point je voudrais tout à la fois remercier Michel Ody, rendre hommage à son exemplaire honnêteté quant à ses sources, qui lui fait courir le risque de laisser méconnaître l'originalité propre de ses vues, et essayer, au moins très partiellement, de répondre à son important travail.

Son introduction porte essentiellement sur la différence entre la thèse de Jeanneau exposée dans son rapport de Lisbonne concernant l'indissociabilité de l'hystérie et de la dépression (« pas d'hystérie sans dépression »), et l'intervention de M. Fain ce à même Congrès postulant l'opposition de ces deux entités. M. Ody reprend l'argument de ce dernier selon lequel la réussite de l'identification hystérique précoce, fondant convenablement le psychisme, devrait prémunir le sujet contre la dépression. Sans doute faudrait-il signaler ici en passant, et cela m'a semblé être l'avis actuel de M. Fain, que si les conditions de cette identification précoce sont bonnes le sujet ne deviendra pas non plus un malade hystérique. Cela suppose, comme le rappelle M. Ody, que les contre-investissements narcissisants aient été fournis en suffisance, ni trop ni trop peu, et que la mère ait pu redevenir la femme du père dans une discontinuité relayée par la censure que fournit l'amante. C'est ainsi en effet que s'inscrit selon nous l'équilibre conflictuel narcissisme/érotisme, moteur de l'organisation de l'appareil psychique et que complète le masochisme primaire (ou la coexcitation libidinale) qui permet de son côté la rétention plaisante d'une certaine quantité de tension d'exictation. De ce point de vue économique Freud


958 Denise Braunschweig

avait d'ailleurs noté que par la mise en jeu du double retournement pulsionnel le masochisme ramenait la libido vers le Moi, c'est-à-dire, à mon avis, avait fonction de modérateur entre l'érotisme et le narcissisme. Mais là nous évoquons un champ déduit certes de l'étude de la pathologie mentale et qui lui échappe pourtant tout à fait et M. Ody a raison de se demander s'il convient par rapport à l'hystérie maladie mentale de qualifier « hystérique » l'identification qui inaugure la vie psychique normale, bien que cette identification présente le caractère qui spécifie pour Freud l'identification hystérique : l'appropriation inconsciente du désir de l'autre. C'est en effet cette démarche très classiquement psychanalytique qui va l'amener à la vue originale sur laquelle il conclut son travail : hystérie et dépression, entités morbides théoriquement antagonistes, ont leurs prototypes normaux dans la genèse du fonctionnement mental en tant que noyaux correspondant respectivement au pôle érotique et au pôle narcissique de l'individu. Cette vue très intéressante ne me semble pas avoir suffisamment retenu l'attention. Elle s'appuie sur un développement qui tente d'articuler les vues de plusieurs auteurs concernant la dépression. Celles d'abord de M. Fain et de moi-même telles qu'elles ont été présentées dans notre article à propos de quelques facteurs actifs dans le contre-transfert et qui constituent une théorie de la dépression : le déprimé, entraîné par sa mère dans une identification fondée sur un déni en commun du danger de castration par son père, a donc été privé de la transmission du message qui constitue le premier temps du complexe tout en étant simultanément utilisé pour figurer le tenant lieu d'objet incestueux de cette mère ; au second temps du complexe de castration, qui aura manqué du premier et qui de ce fait sera traumatique et tendra à la répétition, le déprimé souffrira de son incapacité à rassurer sa mère comme elle le demande et à maintenir le déni qui l'unissait à elle. Pour maintenir un lien sexualisé à son objet il ne disposera que de la position passive, masochiste, bloquant les possibilités de retournement de la pulsion, bloquant donc le sens.

La citation de Jeanneau sélectionnée par Ody se rapproche évidemment des idées précédentes : cette mère (de l'hystérique toujours menacée de dépression) « fonctionne comme si elle utilisait le corps de son enfant pour se satisfaire sexuellement, ou plus exactement y installer ses déceptions dans une activité masturbatoire ».

M. Ody différencie alors la conception de Jeanneau sur l'hystériedépression, qu'il situe du côté de la carence ou des distortions de l'étayage, de celle de Pasche qui, dans son article de 1961 « De la dépression »


Hystérie, masochisme, dépression 959

se réfère à l'idéal et non à l'étayage, plus proche en cela des idées que nous avons exposées avec M. Fain ainsi que de celles de J. Chasseguet. « Toujours est-il, ajoute notre collègue, s'en rapportant alors aux conceptions de Pasche, que c'est par la dépression d'infériorité que les rapports entre hystérie et dépression nous montrent non leur interdépendance mais leur opposition. »

C'est donc en faisant jouer cette opposition et en l'illustrant de celle de deux états affectifs fondamentaux dont l'un exclut effectivement l'autre, mais qui peuvent ainsi servir réciproquement chacun pour équilibrer l'autre, que M. Ody, sans oublier de tenir compte de deuil nécessaire des objets oedipiens, va étayer sa théorie du fonctionnement mental normal à partir de deux noyaux, hystérique et dépressif, correspondant à la bipolarité érotique et narcissique.

Je trouve cette théorie qui cherche à concilier divers points de vue très intéressante et cela m'amène à intervenir en en cherchant des échos dans l'expérience clinique, c'est-à-dire dans la pathologie. Et dans la pathologie s'impose un masochisme (lui aussi normal sans doute à l'origine : le masochisme primaire) qui, en tant que butée fréquente de la cure de nos hystériques, me paraît devoir être pris en compte dans la conflictualisation des deux noyaux en question.

Je n'ai pas vraiment en fait de réponse à proposer, mais je pense à diverses choses : à la dernière phrase des Etudes sur l'hystérie par exemple, Freud disant à ses malades : « ... vous trouverez grand avantage, en cas de réussite, à transformer votre misère hystérique en malheur banal » — à l'opinion de Pasche rappelée par M. Ody qu'il n'y a dépression que d'infériorité — à la constatation de Jeanneau rappelée tout à l'heure selon laquelle la mère de l'hystérique utilise le corps de son enfant pour y installer ses déceptions dans une activité masturbatoire. Plusieurs des intervenants ont du reste proposé l'idée que la mère de l'hystérique était une hystérique, ce qui va presque de soi quand on songe à l'importance de l'homosexualité dans l'hystérie féminine. Alors me reviennent aussi l'expression employée par Freud : « L'enfant jouet érotique des parents », et surtout, venant compléter la référence à la dépression d'infériorité, l'une des dernières notations de Freud en 1938 : « Comme substitut de l'envie du pénis, identification avec le clitoris, la plus belle expression de l'infériorité, source de toutes les inhibitions. »

L'identification au clitoris battu (sous la figuration déplacée de l'enfant, par la femme), battu-caressé, ne dissimule sa dimension violemment incestueuse que par sa couverture scandaleusement maso-


960 Denise Braunschweig

chique, et c'est là où A. de Mijolla a bien raison d'en faire appel à notre contre-transfert. C'est là aussi où va pointer la dépression quand l'excès, d'une manière ou d'une autre, débordant les capacités de reprise narcissique, va provoquer la condamnation de l'Idéal du Moi ; mais la crise dépressive elle-même peut se trouver envahie par la pulsion erotique sadomasochique, soit par trouvaille d'un objet sadique qui s'y prête, dans l'analyse par exemple, soit dans un auto-érotisme qui va parfois jusqu'à la mort.

J'en terminerai donc par la représentation que la jeune patiente dépressive a voulu donner d'elle se suicidant à J. L. Donnet et à l'interprétation que celui-ci a faite alors de son masochisme. A l'aveu qui n'avait pu se formuler que sous cette forme, assez coutumière en fait dans l'imaginaire « pervers » des jeunes filles, il a su répondre sans concession mais sans la blesser en fournissant un contre-investissement : la pensée possible, à condition de mourir, de l'attachement qu'il avait pour elle. Autrement dit, chez l'hystérique dont le deuil impossible est celui du sexe qu'il n'a pas, la dépression elle-même est envahie par la protestation érotique, bien différente en cela de la dépression essentielle dont parle P. Marty à l'origine des désorganisations psychosomatiques, plus ou moins graves, avec palier ou pas, et qui se caractérise par la déliaison, le désinvestissement des représentations érotiques.

Dr Denise BRAUNSCHWEIG 22, rue d'Arcueil 75014 Paris


FRANÇOISE BRETTE

DE LA COMPLAISANCE SOMATIQUE A LA COMPLAISANCE DÉPRESSIVE...

L'hystérie est à la mode! Modèle fondateur de la Psychanalyse, elle n'a jamais cessé d'être objet d' « Etudes »... Cependant, il nous faut reconnaître que le Congrès de Lisbonne, avec le très beau rapport d'Augustin Jeanneau, l'a replacée sur le devant de la scène ; le choix du thème de ce Colloque en témoigne...

Mais, dans les milieux psychiatriques, on assiste à un retour de l'hystérie — retour d'un refoulé dont elle aurait fait l'objet pendant quelques décennies. Des publications récentes 1 aussi bien que des discussions cliniques rendent compte d'un regain d'intérêt pour cette pathologie qui, depuis l'Antiquité, a tant fait parler d'elle ; l'anniversaire du centenaire de la rencontre de Freud avec Charcot, que l'on s'apprête à célébrer en cette fin d'année 1985, contribuera immanquablement à étayer l'engouement qu'à nouveau elle suscite.

Il est vrai que c'est dans le cadre des Services de Psychiatrie que l'on retrouve l'hystérie de jadis, celle des crises convulsives et des conversions massives, voire celle de la folie. Je pense notamment à trois malades 2 qui, par l'exubérance de leur symptomatologie, n'avaient rien à envier aux patients de la fin du XIXe siècle :

— grandes crises « à la Charcot », manifestations et plaintes somatiques chez l'une ;

— paroxysmes émotionnels chez l'autre, avec attitudes théâtralisées et épisodes confuso-oniriques ;

— la troisième, quant à elle, retrouvée errante dans la ville, avait été hospitalisée sans nom, ni lieu... on apprit par la suite qu'elle avait fait une grossesse dite « nerveuse » dont l'investigation aurait

1. Notamment : J.-C. Maleval, Folies hystériques et Psychoses dissociatives, Paris, Payot, 1981 ; Confrontations psychiatriques, n° 25, L'hystérie, Ed. Spécia, 1985.

2. Service du Pr M. Marie-Cardine, CHU, CHS du Vinatier, Bron.

Rev. franç. Psychanal., 3/1986 RFP — 31


962 Françoise Brette

nécessité une laparotomie. Il s'agit d'un cas tout à fait intéressant d'amnésie d'identité sur lequel je ne puis m'étendre mais qui se situe bien dans le registre de l'hystérie.

Ces patients, manifestement rassurés par l'hospitalisation, se caractérisent par « la belle indifférence » dont ils font preuve, face aux malades gravement perturbés que l'on rencontre dans de tels services et l'aisance avec laquelle ils s'y adaptent ; mais la lune de miel avec l'institution est généralement de courte durée et à la séduction du début succède le rejet, par l'art qu'ils ont d'épuiser et de faire battre les soignants. Ceux-ci s'en plaignent : « Les hystériques se moquent, revendiquent, défient, manipulent... », en fait, ils châtrent et excitent avec leur avidité et leur exhibition. Il est bien difficile de faire entendre la détresse et la demande qui s'expriment dans ce comportement bien paradoxal puisqu'il induit le contraire de ce qu'ils souhaiteraient susciter.

Parfois l'hystérie — affection protéiforme par excellence — peut revêtir le masque de la folie et les malades sont hospitalisés avec le diagnostic d'état maniaque — état qui très vite apparaît fluctuant en fonction de l'environnement et où la thématique sexuelle et la signification phallique sont au premier plan. On a le sentiment que leur Moi a un double fonctionnement, d'un côté se maintient un refoulement où peut se reconnaître une problématique liée à la castration et par ailleurs dans tout un secteur la censure n'est plus efficiente. Si le refoulé peut se manifester d'une manière aussi transparente, c'est qu'il cache ce qu'il exprime sous l'apparence de la folie ; la folie excuse tout : on n'est plus responsable... on peut tout dire et faire n'importe quoi... Ces patients nous donnent l'impression de faire les fous pour éviter de l'être — par anticipation d'un danger dont leur Moi ne pourrait faire les frais — sans doute, nous trouvons-nous devant la réactualisation d'un traumatisme précoce dont l'énergie n'avait pu se lier. Cette stratégie est évidemment extrêmement dommageable pour le Moi dont elle menace la cohésion et le lien avec la réalité : le risque pour ces malades étant de se prendre à leur propre jeu.

Mais laissons cette pathologie lourde que je voulais simplement évoquer pour revenir aux cas brièvement mentionnés. Nous voyons que la première est guadeloupéenne, que le second vient de la Réunion et quant à la troisième elle est d'origine algérienne.

Est-ce à dire que l'hystérie viennoise, dont Freud a fait « l'Etude» et à partir de laquelle est née la psychanalyse, est devenue de nos jours une hystérie « exotique » ?


Complaisance somatique et complaisance dépressive 963

Je pense néanmoins qu'il persiste une pathologie hystérique plus discrète que ne voient ni les psychiatres ni les analystes ; je crois que les otho-rhino-laryngologistes voient des aphonies, des neurologues des paralysies et les généralistes des maux divers qu'il leur conviendra de reconnaître et d'objectiver scientifiquement : spasmophilie 3, surmenage... que sais-je! L'important est que le praticien trouve quelque chose, qu'il en soit suffisamment convaincu, et en tous les cas entièrement convaincant en énonçant un diagnostic ; le symptôme tient lieu de demande qu'il doit pouvoir entendre sans pour autant l'interpréter. La réponse, médicalisée par le biais d'investigations, de prescriptions, si elle est donnée dans le cadre d'une relation suffisamment bonne, pourra avoir un effet mobilisateur et, de ce fait, produire une amélioration dont on sait, hélas, qu'elle sera le plus souvent de courte durée.

Il importe au malade de se sentir pris en compte dans le symptôme qui le représente, et non pas rejeté en raison d'une inorganicité, avec en plus le constat de n'avoir rien, constat qui, loin de le rassurer, va raviver la problématique de la castration ; cela ne peut que figer le symptôme, voire le majorer.

Il existe donc des hystériques qui demandent aide et soins aux spécialistes de la médecine traditionnelle ou parallèle dont ils font probablement le succès de clientèle ; toutefois cela n'est efficace, à mon sens — et pour un temps seulement —, uniquement dans la mesure où à aucun moment une causalité psychologique susceptible de menacer le refoulement n'est invoquée et à condition que le médecin non seulement réponde aux besoins narcissiques de son malade mais éventuellement qu'il puisse satisfaire son besoin de conflictualisation : tâche difficile on en conviendra, que toutefois certains, intuitivement, peuvent mener à bien.

Voilà, je pense, où vont « les belles indifférences » d'antan, elles ne vont plus chez les psychanalystes.

Faut-il en déduire que pour les patients qui souhaitent entreprendre une analyse — ce qui implique une toute autre démarche : celle d'une psychologisation d'emblée de leurs difficultés — le refoulement n'est plus ce qu'il était ou plutôt ne peut plus être comme il était ? On peut s'interroger sur les raisons qui ont modifié l'hystérie présentée aux analystes, hystérie qui, si elle n'est pas d'angoisse, se dissimule sous des traits de caractère ou la mise en avant d'une pathologie dépressive

3. Crampes et spasmes de la « petite hystérie » de notre époque expriment, a minima dans le corps, les crises et les convulsions de la « Grande » hystérie, de celle que Charcot appelait hystéroépilepsie.


964 Françoise Brette

qu'il convient de cerner de plus près ; elle n'est en tous les cas ni indifférente quant à l'affect, ni somatique quant aux symptômes, du moins dans ce qui motive la demande ; les manifestations somatiques peuvent secondairement la justifier ou apparaître à certains moments au cours de l'analyse.

Les malades rencontrés à l'Hôpital psychiatrique, transplantés dans leur HLM de banlieue, avaient échappé au savoir freudien pourtant largement répandu à travers les médias ; mais surtout leur structure familiale avait permis de maintenir un système de valeurs répressif, avec ses lois, ses tabous, vécus dans notre groupe social comme autant d'anachronismes...

Il est bien évident que l'hystérie évolue en fonction d'une géographie et en fonction de son temps : temps qui est celui d'une culture psychanalytique abondamment diluée dans des vulgarisations, temps aussi sociologiquement, à la fois du droit à la liberté sexuelle et d'une réprobation de toute culpabilité jugée par trop périmée : bref, temps marqué par l'affaiblissement d'un Surmoi collectif.

Rien de surprenant à ce que les hystériques d'aujourd'hui qui viennent voir des analystes ne puissent — en toute innocence et indifférence — constituer aussi spectaculairement que du temps d'Anna O. un symptôme de conversion. C'est tout au contraire, dans une exacerbation affective qui en elle-même signe l'hystérie, que s'expriment leurs plaintes ; c'est ce qui m'a fait dire dans un travail précédent4 que la propension au drame et la complaisance dépressive ont remplacé la complaisance somatique : formule sans doute un peu rapide, car la complaisance somatique se retrouve toujours à un moment ou à un autre chez l'hystérique, mais formule qui m'a fait réfléchir; et c'est ce point que je voudrais proposer à la discussion : en effet, parler de complaisance dépressive n'est pas sans évoquer le masochisme et sans doute serait-il plus juste dans bien des cas de parler de complaisance masochiste plutôt que de dépression.

Il est classique de dire que la névrose sous-jacente à la dépression est l'hystérie. Parler de dépression hystérique 6 est devenu tellement courant dans la clinique journalière que cela correspond bien, d'un point de vue phénoménologique, à une pathologie rencontrée ; mais d'un point de vue métapsychologique, n'est-ce pas envisager uniquement le quantitatif,

4. Du traumatisme... et de l'hystérie pour s'en remettre, F. Brette, in Quinze études psychanalytiques sur le temps, sous la direction de J. Guillaumin, Privat, 1982.

5. Cf. mon Intervention au Congrès de Lisbonne, Plaidoyer pour une certaine hystérie, in Revue franç, de Psychanalyse, 1984, n° I.


Complaisance somatique et complaisance dépressive 965

l'économique, sans prendre en compte la dynamique et la topique qui interviennent dans ce processus ?

Si la fonction de la névrose est d'éviter la dépression, l'hystérie en cela quand elle se maintient dans un registre bien tempéré est le garant de la bonne santé 6 : un peu, beaucoup de séduction, mais pas trop, une mobilité identificatoire favorisant les relations, une richesse fantasmatique donnant la capacité de jouer — voire de psychodramatiser les situations angoissantes et par là de s'en distancer — l'aptitude au double sens et le recours à l'humour, sont autant d'éléments qui permettent à l'hystérique de naviguer entre les écueils de l'anxiété sans sombrer dans la dépression. Mais il arrive que les aléas de la vie menacent cette organisation défensive parfois bien fragile. Et c'est bien souvent à la suite d'une perte objectale ou narcissique que survient la décompensation névrotique qui conduit les patients chez des analystes.

En cela, ils diffèrent peu des patientes dont les cas sont rapportés dans les « Etudes » ; en effet, la mort d'un proche semble, pour la plupart, avoir joué un rôle déclenchant dans la maladie et pour deux d'entre elles, il s'agit de leur père. Les symptômes de ces patientes avaient pour Freud valeur de « symboles mnésiques » : monuments commémoratifs marquant le heu, la date, les circonstances d'un désir frappé de refoulement.

Le symptôme hystérique de conversion témoigne donc de la persistance d'un lien avec un objet oedipien dont le deuil ne peut ou ne veut se faire, deuil réactivé dans un effet d'après-coup par la perte actuelle. Mais la formation de compromis que constituerait un tel symptôme serait de nos jours trop lisible dans nos milieux peu ou prou informés de la chose analytique qui n'accepteraient pas ce jeu ; on ne peut plus aussi tranquillement — je ne dis pas pour autant que cela ne puisse se faire — convertir dans le somatique, sans trahir le conflit oedipien sousjacent.

Les hystériques d'aujourd'hui auront leurs yeux pour pleurer à présenter à l'analyste, à moins que cela ne soit la pathologie de leur comportement qui, si elle les protège de la dépression, leur pose problème par l'activité répétitive et préjudiciable dont ils prennent conscience et qui les lasse. Ce que l'on voit dans ces cas, ce sont les mises en actes caractérielles et les mises en scènes bruyantes : tentatives coûteuses de maîtriser l'excitation et de colmater — tout en la signalant — la brèche ainsi causée dans le Moi. Toutes possibilités de symbolisation se trouvent mises en faillite ; si nous avons pu dire précédemment que le symptôme

6. Ibid.


966 Françoise Brette

cache ce qu'il exprime, nous avancerions en l'occurrence que le symptôme exprime ce qu'il cache.

Par un mécanisme de retournement partiel bien spécifique à l'organisation hystérique, ces patients contre-investissant le manque transforment l'excitation liée à la douleur morale en excitation sexuelle qui doit trouver un mode de décharge visant à l'expulser. Par rapport à l'hystérie réussie — celle de la bonne santé dont je parlais — nous nous trouvons alors devant un emballement des mécanismes d'hystérisation qui, à travers la maladie de l'agir, s'apparente à la défense maniaque. En effet, l'excitation ainsi entretenue, en même temps que déchargée, laisse peu de place aux sentiments liés à l'absence et au deuil.

Néanmoins, l'hystérique a beau faire, s'il est séduit par le déni, il n'y croit pas vraiment : il ne parvient à faire que « comme si » et encore, cela ne dure pas : le principe de réalité est toujours là : tout au plus pourra-t-il enjoliver et, de ce fait, rendre moins cruelle une déception, une séparation, par le jeu de la dramatisation.

Mais lorsque ce comportement caricaturalement hystérique n'est pas possible ou s'épuise, les patients se présentent ayant perdu tout ce qui fait la séméiologie de l'hystérie : plus de séduction, plus d'excitation, à la place la douleur morale, la détresse et le vide ; on peut dire, sinon d'un point de vue structural, du moins sur le plan de la clinique que ces patients ne sont plus vraiment hystériques 7 : ils sont des endeuillés d'un deuil, réactualisant des deuils antérieurs, dont leur Moi n'est pas alors capable; cette incapacité est ressentie comme une blessure narcissique éprouvée avec un profond sentiment de honte qui est ainsi au premier plan. Ce sera le travail et la difficulté de l'analyse d'en permettre l'élaboration.

C'est bien souvent à travers la quête d'un objet anaclitique représentant de l'image maternelle que va s'amorcer la relation analytique ; la culpabilité liée à une fixation oedipienne non dépassée et dont il ne faut rien savoir, se trouve escamotée, non plus cette fois dans l'ébauche d'un

7. Michel Ody dans son exposé a fort bien étudié — en référence avec les travaux de D. Braunschweig et M. Fain — les rapports dialectiques entre dépression/deuil et hystérie. Pour ma part, je crois que la perte d'un objet aimé porte toujours atteinte à l'Idéal du Moi ; ce que l'on perd, c'est ce que l'on a mis dans l'autre : il s'ensuit une déception d'avoir à renoncer à un projet, d'où la perception d'un manque qui peut réactiver le fantasme de castration. L'oscillation entre le deuil et la dépression rend compte du passage entre le sentiment de perte de l'objet de la pulsion — ce qu'exige le deuil— et le sentiment de perte d'une partie du Moi — ce qu'implique la dépression. Chez les patients hystériques dont je parle, il me semble que la libidinisation de la douleur morale qui provoque le mouvement masochique leur permet ainsi de garder un lien avec l'objet dont ils ne peuvent faire le deuil et entretient sur un mode régressif la conflictualisation oedipienne (cf. un travail antérieur : De quelques achoppements du deuil, Publication interne au Groupe lyonnais de Psychanalyse, juin 1980).


Complaisance somatique et complaisance dépressive 967

déni qui comme on l'a vu ne pouvait réussir mais dans un mouvement de retrait narcissique qui en maintient le refoulement. L'instauration de la névrose de transfert, en remobilisant la névrose infantile, va ramener le conflit que le moment dépressif leur avait permis d'éviter. On assiste alors chez nos patients à une resexualisation de la relation et la protestation érotique se fait entendre à travers les plaintes incessantes qui prennent alors valeur de démonstration visant à les innocenter.

Ils nous donnent l'impression d'éprouver le besoin « d'en rajouter » comme s'ils redoutaient sans cela que leur souffrance ne soit prise en compte. Devant le sentiment d'impuissance qu'ils nous font éprouver et le reproche vivant qu'ils incarnent, douloureuses victimes, c'est nous qui devrions nous sentir coupables ; mais lorsque la culpabilité n'est pas ainsi projetée, elle est exhibée dans une érotisation tout à fait perceptible : nous reconnaissons là le déploiement du masochisme moral. Celui-ci opère sur un mode totalement inconscient une dramatisation hystérique des liens unissant le Moi et le Surmoi : il y a constitution d'une scène intérieure où s'établit un jeu sado-masochiste au moyen duquel se retrouve l'objet du désir qui est à la fois et dans le même temps l'objet interdicteur 8 ; ainsi par le biais du masochisme les patients conservent une position triangulaire, appuyée sur une forte composante sadique-anale. Cette reviviscence oedipienne s'exprime sur un mode régressif, dans des fantasmes et des attitudes provocatrices liés à une relation passive au père et cela quel que soit le sexe du patient, me semble-t-il. Cette dramatisation qui a pour fonction de mystifier le Surmoi, comme l'a dit B. Grunberger 9, sera à respecter dans la cure tant que le travail d'élaboration n'aura pas permis le deuil oedipien.

Il faut rappeler, comme l'a fait Jean-Luc Donnet dans son intervention à ce Colloque, que la situation analytique est par elle-même hystérisante ; en effet, par les frustrations qu'elle impose et la

8. Dans un article récent, Masochisme féminin et destructivité, in Rev. franç, de Psychanalyse, 1985, n° 2, Jacqueline Cosnier évoque un mouvement similaire qu'elle estime progrédient chez les patients dont elle parle ; il s'agit d'organisations défensives où l'accession à un masochisme, qu'en accord avec Freud, elle qualifie de féminin, signe la mise en liaison d'une activité fantasmatique et par là d'une évolution favorable. En ce qui concerne les patients hystériques auxquels je me réfère, cette position, liée à la sexualisation de la déception oedipienne et qui se joue dans le cadre de la névrose de transfert, trahit à leur insu l'incapacité de renoncer à l'objet de la pulsion. Il me semble que ce mouvement, décrit classiquement dans les textes freudiens comme féminin — en fonction de la culpabilité inconsciente qui est à l'oeuvre, ainsi que du lieu et du moment où il se mobilise par rapport au processus analytique — témoigne dans ces cas davantage d'un masochisme moral ; mais sans doute conviendrait-il d'en discuter plus longuement à la lumière des travaux de Benno Rosenberg (cf. art. cités p. 968) et du commentaire de François Levy (à paraître).

9. Esquisse d'une théorie psychodynamique du masochisme, in Rev. franç, de Psychanalyse, 1954, n° 2.


968 Françoise Brette

proximité de l'objet transférentiel, elle provoque inévitablement une resexualisation.

Si comme l'a fort pertinemment démontré Benno Rosenberg 10 le masochisme moral est « le gardien de la névrose », ne peut-on le considérer dans le cadre du processus analytique comme « le gardien de la névrose de transfert » ? L'hystérique y a recours lorsque ses défenses névrotiques ne suffisent plus à lui rendre sa culpabilité supportable. Au moyen de l'érotisation, cette culpabilité se transformera en source de satisfactions masochiques.

Peut-être pour les raisons invoquées — l'affaiblissement du Surmoi collectif — nous nous trouvons en présence d'organisations névrotiques manquant de stabilité et de solidité ; « La perversion est appelée alors à la rescousse d'une défaillance de la névrose » (B. Rosenberg).

En référence avec la formule de Freud : « La névrose est pour ainsi dire le négatif de la perversion », nous pouvons supposer que c'est aussi un moyen de reprendre et de remettre sur le divan le processus de négativation de la perversion infantile en névrose, processus qui se trouve sur ce point à faire ou à poursuivre, faute d'avoir pu suffisamment s'élaborer en son temps.

Dans le même ordre d'idée, celle d'une exigence maturative du Moi à combler ses lacunes, n'est-il pas possible de proposer l'hypothèse suivante :

— Nous connaissons chez l'hystérique la prévalence de la problématique orale alors qu'il existe une faille dans la structuration de son Moi au niveau de la phase anale ; on peut en déduire qu'un moment constituant et constitutif du sadomasochisme a fait défaut.

— Si sur le plan objectai, la provocation de l'hystérique vise à obtenir régressivement une satisfaction libidinale — « se faire rentrer dedans » — sur le plan narcissique, n'est-ce pas une tentative de se réapproprier ce qui a manqué dans l'organisation de l'analité 11 en

10. In les Cahiers du Centre de Psychanalyse et de Psychothérapie-Masochisme, I et II, n° 4 : Culpabilité et masochisme moral ou la culpabilité comme « négatif » du masochisme ; n° 5 : Le masochisme érogène (Association de Santé mentale du 13e arrondissement de Paris).

11. Il est intéressant de remarquer que la dénomination la plus usuelle pour désigner les hystériques vient à l'appui de ces propos ; ce qualificatif, sous le signe de l'analité, exprime le sadisme que l'hystérique fait vivre, faute d'avoir pu l'intégrer, et qu'il récupère ainsi sur un mode masochique (se faire injurier) ; de même, il pointe l'insuffisance de structuration sphinctérienne qui fait que l'hystérique décharge, évacue et a des difficultés à contenir et à retenir... On peut constater que si cette appellation soulage probablement ceux qui supportent mal les hystériques, elle n'évite pas les étiquettes discriminatives ; il n'est pas évident que celle-ci grossièrement péjorative constitue un progrès par rapport à celle plus classique d'une terminologie nosologique jugée par certains obsolète : on n'échappe pas au langage I


Complaisance somatique et complaisance dépressive 969

suscitant le sadisme de l'autre ? Sadisme qui est fortement proclamé, voire dénoncé par le patient, alors qu'il ne veut rien savoir de son masochisme ; car le masochisme est honteux et coupable : le reconnaître serait en fait révéler ce qu'il sert à cacher. Il est donc plus convenable de se présenter comme un déprimé.

Mais il me paraît important que l'analyste ne suive pas le patient dans cette indistinction mais respecte, le temps nécessaire à son élaboration, ce mouvement qu'il ne pourra analyser, à mon sens, que s'il ne le confond pas, justement, avec un mouvement dépressif. Si le masochisme peut se révéler positif sur le plan économique et avoir une valeur structurante, voire perlaborative — comme on en a fait l'hypothèse —, il risque de figer le patient dans une position qui parfois demandera de longues années d'analyse pour être mobilisée. Il faut savoir que c'est un ultime recours : protestation érotique face au deuil oedipien, qui reprend celui de l'objet primaire, et face à la dépression qui en est l'inévitable vicissitude.

Le travail de l'analyse nécessitera l'élaboration d'une dépression dont l'hystérique sur un divan ne pourra, me semble-t-il, faire l'impasse : ce n'est qu'à ce prix qu'il pourra accéder — et se maintenir — à une hystérie de « bon aloi » 12.

Mme Françoise BRETTE 11, quai Sarrail 69006 Lyon

12. Expression que j'avais utilisée dans les articles cités p. 964 et que je remercie Jacqueline Schaeffer d'avoir reprise — et par là consacrée — dans son excellent et brillant exposé.



PAUL DENIS

HYSTERIE ET REPRESENTATION D'ACTION

La question du destin de la représentation dans l'hystérie est une question centrale. L'aborder au moyen de la seule opposition entre représentations de mots et représentations de choses ne permet pas, nous semble-t-il, de formuler l'essentiel des contradictions du fonctionnement hystérique.

Les représentations de mots, les représentations de choses et de personnes apparaissent liées et circulent avec une égale facilité dans le discours de l'hystérique. Pourquoi, alors, nous accordons-nous tous à parler de « maladie de la représentation » à propos de l'hystérie, et où se situe donc « la lacune », « la coupure » du fonctionnement mental de l'hystérie ? Nous pensons que c'est une catégorie particulière de représentations qui est soumise au refoulement hystérique : les représentations d'actions. Michèle Perron-Borelli assimile représentation d'action et fantasme ; cette conception, qui met en avant la notion de représentation d'action, nous paraît cependant trop condensée et nous considérerons ici que le fantasme associe représentations d'objets et représentations d'actions. Dans les fantasmes hystériques le refoulement touche électivement la représentation d'action. A. Jeanneau souligne, chez l'hystérique, l'importance de « l'empêchement de l'action ». Dans le schéma que nous proposons l'action est empêchée jusque dans sa représentation. Et lorsque A. Jeanneau nous dit que l'hystérique joue sur les deux tableaux de la décharge et de la représentation il faut ajouter que, dans ces deux tableaux, la représentation d'action disparaît : le « jusqu'au bout de la contraction musculaire » et la « fixité de l'image » sont les deux aspects de cette élimination.

L'exemple rapporté par J. Schaeffer, « le lumbago d'Ariane », est illustratif de ce point de vue. Le symptôme de cette patiente vise à inhiber toute action et toute figuration d'action alors même que les personnes sont largement évoquées ou représentées : père incestueux, fille rivale, amant... De la même manière, rêvant des visites que sa mère

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972 Paul Denis

l'emmenait faire chez le médecin, elle décide que, dans ses séances, « il ne se passe rien » : les objets sont présents mais la représentation d'action, dans le rêve comme dans le transfert, est abolie. Pour exercer un chantage c'est d'arrêter l'analyse qu'elle parle, c'est-à-dire d'empêcher toute action entre les protagonistes de la cure ; ses associations, qui lèvent en partie le refoulement, conduisent aux menaces de sa propre fille : sauter du balcon, c'est-à-dire à une réapparition de la représentation d'action.

Dans la grande crise d'hystérie la représentation d'action en cause, celle du coït, est refoulée et jouée dans la motricité pour n'être pas représentée.

Lorsque l'on se trouve dans le registre de l'expression comportementale ou caractérielle de l'hystérie c'est aussi la représentation d'action qui est refoulée. Il ne peut être qu'innocent celui à qui l'action est étrangère. J. Schaeffer nous a montré comme l'hystérique, dans sa « belle innocence », provoque et surinvestit les manifestations pulsionnelles d'autrui pour les méconnaître chez lui. Ce qui constitue son « innocence » c'est le refoulement de la représentation d'action, de la représentation des actes sexuels auxquels il devrait s'attendre et dont l'engagement par autrui le fait crier au viol.

Le fonctionnement hystérique s'opposerait ainsi au fonctionnement obsessionnel : dans l'hystérie le sujet sait à qui il s'adresse mais ne veut pas savoir pour quelle action ; dans le fonctionnement obsessionnel le sujet sait mieux de quelle action il s'agit mais ne veut pas savoir avec qui, il sait ce que font les rats mais ne sait pas qui sont les rats.

Si l'on considère le jeu de la bobine comme une figuration du fonctionnement mental, la bobine y figurerait la représentation d'objet et la ficelle la représentation d'action ; le dilemme de l'hystérique serait ainsi celui-ci : jouer à la bobine sans tirer la ficelle.

Dr Paul DENIS 12, rue Bouchut 75015 Paris


MICHEL FAIN

A PROPOS DES RÉFLEXIONS DE M. ODY SUR NOYAU DÉPRESSIF, NOYAU HYSTÉRIQUE

Michel Ody, s'appuyant entre autres sur des travaux publiés par D. Braunschweig et moi-même, a souligné l'existence d'un antagonisme entre ce que désignent, faute de mieux, les locutions « noyau dépressif» et « noyau hystérique ». Or, la clinique psychiatrique qui décrit la dépression hystérique se place dans une position clinique d'observation.

L'idée affirmant qu'une symptomatologie phobo-hystérique peut masquer une dépression a bien du mal, à première vue, à expliquer son économie. La notion d'une défense masquant la dépression bouleverse la notion même de défense : n'assimile-t-elle pas le « noyau dépressif » à l'inconscient contre lequel s'élaborent habituellement les défenses ? Ainsi, des comportements normaux ou d'allure névrotique ne seraient pas issus d'un travail portant sur les pulsions mais d'organisations psychiques vivant à empêcher une tendance potentielle à régresser vers un noyau dépressif primitivement constitué.

Michel Ody distingue alors la dépression d'infériorité décrite par Francis Pasche, de la dépression faisant suite à une déprivation telle que le réalise l'hospitalisme. Cette différence est-elle aussi radicale qu'elle en a l'air ? L'hôpital du temps de l'hospitalisme, en raison des soins qui lui étaient prodigués, exigeait du nourrisson qu'il guérisse, créant ainsi l'image d'un bébé guéri alors que son organisation ne constituait pas le lieu nécessaire et suffisant pour que ce but soit atteint. La dépression anaclitique, résultat de l'hospitalisme, entraînait l'angoisse de l'hôpital.

La différence entre dépression d'infériorité et dépression anaclitique portera sur une plus grande complexité de la première. D'une façon encore plus générale, on peut dire que peu d'individus n'échappent à une programmation qui ne les considère que partiellement comme des individus.

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La notion de défenses contre la dépression inclut donc la question posée par A. Jeanneau : « Quelle est donc cette pression qui s'effondre dans la dépression ? » La réponse, à discuter bien sûr, est simple : il s'agit de la pression exercée par un ou plusieurs autres.

Attendons-nous en conséquence à ce que les autoreproches qui caractérisent la dépression d'infériorité, prennent origine dans l'échappée du patient de cette pression : il s'accuse de constater son incapacité à poursuivre des attitudes qui n'obéissaient en fait qu'à la pression exercée sur lui par un autre. Ce tourment interne s'alimente-t-il d'un sadomasochisme érogène ? S'il en était ainsi, nous devrions admettre la sexualisation de relations internes entre le Moi et l'Idéal, voire le Surmoi. Cette relation sadomasochique présente une particularité : en aucun moment elle ne montre en action le double retournement de la pulsion.

S. Freud parlant de la mélancolie a argué que les troubles de cette maladie sadisaient l'entourage : il ne s'agit que d'un bénéfice secondaire de la maladie qui, s'il peut s'intégrer au syndrome en le modifiant, ne fait pas partie de la mouture première. Je doute même qu'en pleine crise un mélancolique voit pleinement cet effet. Par contre le déprimé perçoit un reproche dans les yeux des personnes qui l'entourent, reproche immédiatement référé à son refus d'obéir à la pression exercée sur lui exigeant « qu'il ne se laisse pas ainsi aller ».

D. Braunschweig et moi-même avons interprété l'état de dépression d'infériorité comme résultat d'une forme de séduction particulière d'un adulte sur le sujet, séduction le privant de ses possibilités propres d'élaboration et en conséquence de toute possibilité d'édifier une identification hystérique primaire. Dans ce sens, la manifestation hystérique ne peut en aucun cas être une défense contre la dépression. Sa présence pose donc un sérieux problème. Voici reposé le fameux problème de la séduction par l'adulte décrite maintenant paradoxalement comme entravant le trouble hystérique.

Revenons-en à la clinique du déprimé, sur l'impression qu'il cause à l'entourage. Ne se retrouverait-il pas dans une réaction non maîtrisée rejeté hors d'un groupe, notamment par des petites garçons ou des jeunes gens ? Cette tendance à le rejeter trouve son origine dans un double courant, d'une part il évoque la castration, d'autre part il est perçu comme objet dévalorisé sur lequel pourraient s'exercer tous les sévices en général.

Au cours d'une récente rencontre sur le thème de la dépression, le problème posé par le manque d'amour reçu et à donner a été quasi unanimement souligné par les participants. Par contre le fait simple


Noyau dépressif, noyau hystérique 975

qu'un déprimé n'est pas aimable n'a guère été évoqué. Le déprimé n'est pas aimable parce qu'il représente point par point la représentation par le contraire de His Majesty the baby dans laquelle Freud voit la preuve de l'existence du narcissisme primaire.

Je rappelle que dans « Pour introduire le narcissisme » Freud distingue deux modes de choix d'objet, celui qui consiste à différencier un objet érotique de celui qui assure la conservation du sujet, et l'investissement du sujet par lui-même ce qui distingue cet investissement d'un simple auto-érotisme. « Etre son propre objet » introduit l'idée d'une distinction radicale du cadre par retrait de la libido de ce cadre (ou le refus de l'investir). S. Freud explique ainsi la fascination qu'exerce le petit enfant His Majesty the baby. Sans qu'il le dise clairement il oppose ainsi, tout en concevant leur existence, deux formes d'investissement. En vérité, les résultats provoqués par la fascination exercée par le narcissisme infantile prêtent à confusion, Freud disant qu'un tel spectacle éveille les rêveries inassouvies des spectateurs faisant ainsi de His Majesty the baby le support de leurs fantasmes. Ce n'est pas là la seule difficulté : la sexualisation de la relation d'étayage aboutit à une certaine autonomie du sujet et le choix narcissique d'objet a besoin d'être conforté par son cadre.

De par leur nature même, les défenses contre la dépression sont avant tout celles des spectateurs du déprimé, spectateurs qui constatent que leur pression n'opère plus. Or, exercer une pression pour qu'un sujet retrouve l'éclat que confère le narcissisme primaire est une absurdité : on ne peut contraindre quelqu'un à investir son Moi selon ce mode. En conséquence, la séduction particulière d'un adulte sur un futur déprimé passe par la relation d'étayage faisant pression pour que le His Majesty the baby lui appartienne entièrement — qu'il soit son fantasme personnel. Autrement dit, en place de l'avenir merveilleux prêté à l'enfant en raison de l'investissement narcissique de sa propre personne, l'adulte, en général la mère, s'approprie totalement le fantasme His Majesty the baby, en en faisant son objet incestueux doublé de son manque narcissique — le pénis. En un mot elle trouve là l'occasion de rétablir un état analogue à son propre choix narcissique d'objet. Elle dérobe le narcissisme primaire de son enfant en le poussant dans une relation d'étayage qui ne tolèrera, comme toute voie érotique, que celle élaborée par cette mère. Du maintien de cette relation d'étayage dériveront ultérieurement les conditions du maintien du sujet hors de la dépression : la « pression » vient de ce maintien.

En parodiant, il pourrait se dire que la mère a fait sur le futur déprimé


976 Michel Fain

une névrose de transfert, névrose alimentée par toute cette violence primitive décrite par J. Bergeret. Janine Chasseguet-Smirgel a la première décrit cette relation qui faisant fi de la différence des générations pousse un sujet précocement investi par sa mère dans la voie du faux. En l'occurrence, elle met surtout l'accent sur le rôle de ce type d'investissement dans la genèse de la perversion. L'investissement incestueux d'un enfant par sa mère trace un frayage venant d'elle dans lequel le « tenant lieu d'objets incestueux — faux sujet » puisqu'il n'a rien élaboré de vrai lui-même, n'a plus qu'à s'engouffrer.

Dans le thème développé aujourd'hui je dirai que la mère ne laisse à ce sujet incestueusement investi que sa propre hystérie élaborée par elle-même. Une alternance entre une apparence hystérique et de vraies manifestations dépressives pourra être observée. La symptomatologie hystérique ne pourra en aucun cas être considérée comme défensive vis-à-vis de la dépression, elle surviendra tant que la pression d'étayage se maintiendra. Cette fausse hystérie n'est que le fruit d'une identification projective de la mère.

Le cas d'Haizmann discuté par Freud à propos d'une névrose démoniaque au XVIIe siècle illustre la théorie du faux : Freud démontrera que la transcription du Scribe de Mariazell va, pour maintenir quelque cohérence dans l'histoire des deux pactes avec le diable, donner une version fausse : l'histoire de Haizmann est élaborée par un autre. Il est évident que les religieux de Mariazell ne pouvaient s'intéresser qu'au diable et seraient restés indifférents à une autre histoire. Dès qu'ils assurèrent à Haizmann — souffrant de mélancolie depuis la mort de son père (plus probablement d'une dépression) — apparurent des manifestations d'allure hystérique centrées sur un douloureux commerce avec le malin.

« Pour introduire le narcissisme » est un article qui, pris isolément ou simplement dans la continuité de l'oeuvre de Freud lors de sa parution en 1914, plein de contradictions, est des plus difficiles à assimiler. On comprend qu'il répandit dans l'encore jeune mouvement psychanalytique, un trouble certain. Le fait de connaître l'ensemble de l'oeuvre de Freud le rend plus accessible. En ce qui concerne la dépression et l'hystérie, le problème de la qualité libidinale est au premier plan : libido du Moi ? libido d'objet ? A la notion première du début de la psychanalyse de libido erotique se superpose celle différente de libido d'objet. Contre Jung Freud se refuse à considérer une identité de nature entre libido du Moi et libido d'objet. Pourtant à plusieurs reprises l'hypothèse d'une transformation réciproque possible est évo-


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quée. L'étayage disparu en tant que temps d'indifférenciation des pulsions de conservation et érotique à l'intérieur de « la grande fonction organique » réapparaît sous la forme de l'objet donnant des soins, qui lui peut se différencier en objet sexuel affecté alors d'un investissement en libido érotique. Est-ce cette même libido qui va revenir vers le Moi déterminant l'existence du choix d'objet narcissique ou cet investissement existe-t-il d'emblée, la chose n'est pas dite clairement. Pour ces raisons, D. Braunschweig et moi-même avons introduit la notion d'un narcissisme primitivement secondaire, géré au départ par l'objet d'étayage qui précocement assure ce rôle d'une façon discontinue et nous avons proposé l'hypothèse d'un narcissisme primaire s'inscrivant dans cette discontinuité. Le « narcissique primaire », diachroniquement serait alors postérieur au narcissisme primitivement secondaire sans lequel il ne pourrait se former correctement. L'investissement érotique du Moi en dépit de son vécu subjectif qui crée l'illusion de l'autarcie, dépendrait objectivement de l'organisation d'un narcissisme primitivement secondaire qui reprendrait à son compte, plus ou moins bien d'ailleurs, la gestion des grandes fonctions organiques vers des buts de conservation et d'évolution.

La fascination exercée par l'enfant narcissiquement investi n'estelle pas en dernière analyse que le reflet de celle qu'exerce sur lui la femme ex-mère retournant vers son partenaire sexuel, autrement dit, l'ouverture vers une identification primairement hystérique ? De cette position il peut effectivement régresser sur sa propre image.

Le futur déprimé n'est fascinant pour sa mère que dans la mesure où son image sert à la fois de tenant lieu d'objet incestueux de la mère et de bouche-trou d'un narcissisme blessé. On peut dire qu'il est à la fois le narcissisme primaire de la mère et le narcissisme secondaire de cette dernière fasciné par le primaire. Pour reprendre le mythe de la reconnaissance de l'enfant dans le miroir des yeux de sa mère, en un tel cas il n'est que l'hallucination de cette dernière. Le His Majesty the baby peut être un usurpateur. La pression exercée par le narcissisme secondaire de la mère impose des défenses : il ne faut pas que cet enfant soit reconnu en tant qu'objet incestueux ou substitut du pénis manquant ; il doit donc être un bon enfant, travailleur, voire, comble de dissimulation, ressembler à son père. Elle n'étaye (clandestinement) que sa propre majesté figurée par cet enfant. Ce dernier n'a plus comme surface de sexualisation que celle qui le désigne comme tenant lieu d'objet incestueux : il ne se construit pas dans son milieu familial, il est encadré par l'hystérie maternelle.


978 Michel Fain

Il n'est pas étonnant, si l'étayage maternel se dérobe de cette surface limitée, qu'un tel sujet proclame qu'il n'est plus rien, voire qu'il n'a jamais été. L'expression de la coupable infériorité qui y fait suite ne signifie-t-elle que la constatation de l'incapacité à maintenir le scénario ? Sûrement pas. N. Abraham et M. Torok, à la suite d'une étude sur la mélancolie, ont fait l'hypothèse que le malade identifié à l'objet narcissique pleure la perte du sujet. Avec eux, je dirai que le déprimé est identifié à sa mère en deuil de son tenant lieu d'objet incestueux et de complément narcissique. Etant un zéro, il est retourné à zéro, tente de repartir de zéro : la relation sexuelle qu'il édifie avec sa mère — instance critique est son fait : elle bat son enfant parce que ce dernier l'a voulu.

Ainsi, je suis bien Michel Ody qui voit dans la dépression d'infériorité un état qui s'enracine dans un trouble de la différence des générations, trouble venant d'une mère qui a laissé l'intemporalité régner en maître, à un moment donné, avec un enfant. L'identification hystérique première se situe au moment où la mère redevenant femme réinvestit d'une façon discontinue son objet sexuel adulte. A l'opposé si régressivement la mère, après la naissance d'un enfant, redevient de façon chronique une petite fille jouant à la poupée, la solution dépressive est une issue fréquente pour celui qui en fait les frais. En effet, si manifestement le jeu de la poupée est recommandé socialement aux petites filles, ces dernières y trouvent fréquemment de toutes autres raisons à satisfaire.

« Avoir un enfant du père » tant pour la petite fille comme pour le garçon est un souhait à la fois incestueux et narcissique, à la différence pour la petite fille qu'un enfant lui est promis pour plus tard. La fixation peut s'opérer sur ce but premier, la régression ultérieure refusant la différence des générations. Cette fixation de la mère qui donne à son bébé-poupée un sens chronique, celui d'être l'enfant de l'objet du roman familial d'une petite fille, enfant condensant sur lui-même les substituts « pénis-objet incestueux » correspond point par point à un choix d'objet narcissique.

Le pessimisme mysogine de Freud pour qui la femme en général ne pouvait faire qu'un choix d'objet narcissique trouvait cependant une exception : l'investissement de l'enfant par sa mère. Cette exception peut manquer, tout déprimé vous le dira.

Dr Michel FAIN 15, rue d'Aboukir 75002 Paris


ANNETTE FRÉJAVILLE

L'INCAPACITÉ D'ÊTRE SEUL(E) DE L'HYSTÉRIQUE

Les séduisantes et pertinentes réflexions de J. Schaeffer sont venues faire écho à un article que nous rédigions alors sur les processus de symbolisation 1. Une de ses hypothèses a particulièrement retenu notre attention : l'hystérique déléguerait à l'autre la fonction de représentation, J. Schaeffer opposant un excès de figuration à un silence de la représentation. Deux points essentiels nous ont paru découler de cette hypothèse : d'une part l'importance de l'objet pour l'hystérique, son besoin d'objet, d'autre part la spécificité du travail de représentation de celle-ci 2. Avant de développer notre position personnelle sur ces deux points, soulignons notre accord sur l'idée préalable selon laquelle l'hystérique a besoin de l'autre pour tenter de maîtriser ses affects et d'accéder à une pensée plus secondarisée. Le sujet hystérique ne peut être seul avec lui-même qu'en présence de l'autre, d'un objet, si ce n'est son objet, c'est ce que nous voudrions montrer.

Il nous paraît difficile de concevoir qu'il y aurait chez l'hystérique à la fois excès figuratif, vivacité sensorielle des images, et défaut de représentation. Cette contradiction attire cependant l'attention sur le caractère économique du travail représentatif, les représentations en elles-mêmes ayant alors moins d'importance que les liens qui unissent l'affect aux représentations, et celles-ci entre elles. A l'instar du rêve, il ne peut y avoir de figuration sans mise en représentation, de mot et de chose, des motions pulsionnelles ; le préconscient ne connaît les choses que par association avec les mots. La pensée préverbale, cependant indubitable, est recouverte par l'amnésie infantile. Aussi, bien qu'il n'y ait pas de processus figuratifs sans travail de représen1.

représen1. signe au sens : notion d'une référence multisensorielle, in Cahiers de l'Institut des Psychologues cliniciens, n° 3, 1986.

2. Nous prendrons le même parti que J. Schaeffer, celui de parler de l'hystérique au féminin « tous sexes confondus ».

Rev. franç. Psychanal., 3/1986


980 Annette Fréjaville

tation, la valeur économique de cette représentance pour les processus de pensée se pose bien là. Lorsque des enfants, pendant la période de latence, passent les épreuves des WISC, il apparaît que certains d'entre eux se désorganisent pour les items utilisant la figuration, plus à l'aise pour les épreuves abstraites, alors que d'autres ne peuvent réfléchir qu'avec un support concret et figuré, projectivement déroutés par les épreuves abstraites. Il ne suffit donc pas de se représenter pour penser efficacement. J. Schaeffer parle de « demande de représentation » de l'hystérique, nous traduirions cette formule ainsi : l'hystérique ne peut garder pour elle ce qu'elle se représente, il lui faut mettre en représentation pour l'autre ses propres représentations, les exhiber, les partager, afin de se maintenir, comme l'écrit A. Jeanneau 3, sur cette crête qui sépare l'angoisse d'un côté, la dépression de l'autre.

Dans notre travail susmentionné nous avons retenu les définitions que S. Freud donne des représentations en 18914 : «Pour la psychologie, le "mot" est l'unité de base de la fonction du langage, qui s'avère être une représentation complexe, composé d'éléments acoustiques, visuels et kinesthésiques. » Et plus loin, « la représentation d'objet elle-même est par contre un complexe associatif constitué de représentations les plus hétérogènes, visuelles, acoustiques, tactiles, kinesthésiques et autres ». Nous en avons souligné le caractère multisensoriel, que S. Freud ne contredira pas en 1915 : « Les représentations de mot de leur côté proviennent de la perception sensorielle, de la même manière que les représentations de chose » 5. Il va sans dire que l'affect, autre représentant pulsionnel, ne peut se disjoindre totalement des représentants-représentations. C'est à partir de cette constitution hétérogène, multisensorielle, des représentations que nous avons introduit, par analogie avec le réfèrent du signe linguistique, la notion de référence multisensorielle 6, venant faire butée, pour le meilleur et pour le pire, aux processus de pensée. Nous avons décrit cette référence comme étant celle de l'expérience vécue de façon globale, auto-érotiquement reproductible, à partir des zones érogènes excitées dans leur diversité et leur pluralité. Nous avions à Deauville parlé alors de « référent fonctionnel ».

3. A. Jeanneau, L'hystérie. Unité et diversité. Rapport au XLIVe Congrès des Psychanalystes de Langue française, in Rev. franç, de Psychanalyse, n° I, 1985.

4. S. Freud, Contribution à la conception des aphasies, 1891, PUF, 1983.

5. S. Freud, L'insconcient, 1915, in Métapsychologie, Gallimard.

6. C'est après avoir rédigé le travail sus mentionné que nous avons lu la contribution d'A. Green sur le langage dans la psychanalyse (t. 3, Langages, Les Belles-Lettres, 1984). Il y introduit la notion de « double référence » qui « réunit en les distinguant la réalité extérieure ou matérielle, ou objective, et la réalité intérieure, ou psychique, ou subjective », p. 82.


L'incapacité d'être seul(e) de l'hystérique 981

L'idée était la même : il n'y a d'excitation multisensorielle qu'avec l'agi si minime soit-il, par l'utilisation d'une fonction sensorimotrice en son ensemble. S. Freud n'a-t-il pas fait l'hypothèse que l'expression verbale des émotions ne serait qu'une traduction imagée d'actes primitifs ? 7. Venant d'une toute autre direction, les études récentes sur le développement du langage montrent que l'enfant apprend à parler en référence à l'action, et en fonction de l'utilisation de ce qu'il désigne à sa mère 8. La mise en mots d'expériences auto-érotiques multisensorielles, signe par ailleurs l'accès à la communication. L'acquisition du langage n'est utile pour la pensée que parce qu'elle signifie, non seulement une soumission au système linguistique parental, mais aussi appropriation auto-érotique, multisensorielle, de celui-ci.

Le monde des objets animés et inanimés est donné à l'enfant dès sa naissance. La mère lui préexiste, avec son visage, ses mimiques, sa voix, son odeur, ses gestes et ses postures. L'enfant oppose à sa mère, à ce monde extérieur, sa motricité, ses sensations tactiles, olfactives, visuelles. L'expérience anale, multisensorielle par excellence, est pour lui génératrice du conflit exemplaire entre l'auto-érotisme et l'amour pour l'objet. Freud écrit : « La défécation fournit à l'enfant la première occasion de décider entre l'attitude narcissique et l'attitude d'amour d'objet. Ou bien il cède docilement l'excrément, il le "sacrifie" à l'amour ou bien il le retient pour la satisfaction auto-érotique et, plus tard, pour l'affirmation de sa propre volonté » 9. Activité et passivité se mêlent en cet échange qui réorganise les étapes précédentes.

Ces préambules apportés, nous pouvons revenir à la spécificité hystérique du travail de représentation et de la relation d'objet. Nous retiendrons les trois points suivants : l'hystérique,

— créée des liens labiles entre les représentants pulsionnels ;

— souffre d'une représentance multisensorielle prévalente;

— ne peut garder pour elle-même sa mise en représentations.

I° Pour lier l'affect aux représentations et les représentations entre elles, l'hystérique utilise de préférence, on le sait, la condensation, peu favorable aux processus de pensée. La labilité de ces liens nous semble une autre particularité de la fantasmatisation hystérique. Tout se passe comme si les récits, les agissements, les multiples mises en scène données

7. S. Freud, Etudes sur l'hystérie, 1895, PUF.

8. J. Bruner, Savoir faire, savoir dire, 1975, PUF, 1983.

9. S. Freud, Sur les transpositions de pulsions plus particulièrement dans l'érotisme anal, 1917, in La vie sexuelle, PUF, 1969.


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à voir et à entendre à l'objet, ne pouvaient lier, de façon stable, l'affect, les émotions agréables et désagréables, comme si les signifiants et les signifiés entretenaient entre eux une correspondance tout aussi labile. Les liens entre les différents représentants de la pulsion se nouent et se dénouent vite chez l'hystérique, créant des scénarios représentatifs aussi nombreux qu'éphémères. Cette labilité des déplacements et des condensations augmente encore les difficultés du travail de la pensée, noyée par la polysémie. Il semble exister une inadéquation répétitive de la mise en mots, en images conceptuelles et d'action, à partir des représentations de choses et de l'affect. En deçà, l'excitation pulsionnelle resterait en quête de représentations, celles-ci ne pourraient la « traduire » telle une langue demeurant étrangère. La conversion hystérique n'échappe pas toujours à cette labilité (les symptômes successifs de Dora).

2° Cette instabilité des systèmes de représentation nous paraît s'ajouter à un excès de référence multisensorielle, qui parasite l'élaboration mentale. L'hystérique s'agite, danse et pleure, se pare et se parfume, s'entoure de fleurs et de babioles, se prend de passion pour les animaux. Elle est avide de sensations et le proclame. Elle donne à voir, à entendre, à toucher, à sentir, le geste prompt, l'acte facile. Elle demande une réponse semblable. C'est par une érotisation trop grande, et par là trop liée à l'objet et à sa présence réelle, que cette référence multisensorielle ne fait pas office de butée, de fondation silencieuse et invisible aux processus de pensée, aux mécanismes catégoriels, conceptuels et de jugement. Cette hyperexcitation des différentes zones érogènes pose la question chez l'hystérique du masochisme érogène qui permet habituellement de supporter assez d'excitation pour que la décharge soit remise à plus tard, le travail de représentation devenant alors possible.

3° Pour pallier ces aléas de sa vie pulsionnelle, l'hystérique a un besoin immédiat, impérieux, de l'objet, dont le rôle est d'assurer une certaine fixité, une certaine cohérence à l'efflorescence des scénarios fantasmatiques. Elle ne peut pas ne pas se donner à voir et entendre, elle ne peut pas ne pas montrer le spectacle de sa mise en représentations, ou le raconter par le menu. Faute de la présence de cet autre, pris au piège de ces manifestations, elle basculerait dans l'angoisse ou la dépression. En effet, l'excitation cesserait d'être liée par les représentations, elles-mêmes contenues par la perception de l'objet, dont la réalité s'oppose à l'efflorescence fantasmatique et émotionnelle. L'hystérique ne peut jouer seule avec ses expériences multisensorielles, avec ses fantaisies et ses pensées : ses ressources auto-érotiques ne sont pas


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suffisantes. C'est pour cela que l'hystérique est incapable d'être seule ; elle fait en sorte de ne pas s'y trouver.

L'hystérique est à la fois exhibitionniste et voyeur avec son objet, exhibe sa munificence, sa misère ou les deux, sa séduction et/ou ses blessures, sa toute-puissance phallique et/ou sa castration. Il va sans dire que l'exhibition requiert une élaboration différente chez la fille et chez le garçon. Nous voudrions suggérer à ce sujet que si la petite fille exhibe son corps en son entier (et nous avons postulé ailleurs que sa surface corporelle représentait projectivement ses organes génitaux internes, fantasmés puisque invisibles pour elle comme pour les autres), le garçon exhibe l'exhibition, ou la castration, de son phallus, il est voyeur de son exhibition, ce qui nous paraît un temps intermédiaire important, en particulier vis-à-vis du fantasme de scène primitive. Ajoutons là que l'expérience anale contient une composante voyeuriste-exhibitionniste commune cette fois-ci aux deux sexes, matérialisée par les fèces.

Quelle que soit l'exhibition, l'hystérique demande à l'objet de la regarder, de l'écouter, attend que ce spectateur, bon public, réagisse haut et fort, avec admiration, envie, effroi, agressivité peu importe, mais qu'il ne soit pas indifférent. Puisque l'objet réagit il existe bien ; le sujet a de surcroît la preuve de son pouvoir sur l'autre. Voyeur à son tour, l'hystérique prend la mesure de ce pouvoir sur son objet.

Par cette surveillance des effets de son exhibition, elle tente, pensonsnous, de maîtriser la peur que lui fait l'objet, sur lequel elle projette, sans autre déplacement phobique, ses désirs et ses craintes. Elle en est restée à la peur de l'étranger, pourrions-nous dire, de cet étranger qui fait fuir et fascine tout à la fois, qui, ressemblant à la figure maternelle tout en s'en différenciant, provoque une sorte d'inquiétante familiarité. Nous faisons ainsi l'hypothèse qu'elle surinvestit son corps et l'exhibition de celui-ci pour échapper à la peur de l'étranger ; elle regarde le reflet de son image dans l'image de l'autre pour éviter d'apercevoir son altérité et la différence des sexes.

Les réactions de l'objet qu'elle guette, rassurent aussi. Elles sont souvent moins inquiétantes que ce qu'elle imaginait : son interlocuteur rit ou gronde, il ne la tue ni ne la viole. S'il a peur il fait moins peur. On connaît l'inquiétude des nourrissons lors de l'expérience du « visage immobile » (still face), de la mère. L'objet a ses propres caractéristiques multisensorielles. Aussi une perception monosensorielle peut devenir contraphobique pour une autre : la coiffure a changé, mais la voie apaise, la silhouette fait peur, mais le giron reste hospitalier. La réalité de


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l'objet et de ses réactions s'oppose aux fantasmagories projectives. L'indifférence de l'objet, son absence de réaction équivaut à l'épreuve du visage immobile, fait courir le risque d'affects d'angoisse ou dépressifs.

L'hystérique ne laisse pas indifférents ses interlocuteurs ni ses thérapeutes qu'elle sollicite tant, qu'elle cherche à séduire pour en avoir moins peur. On l'aime ou on la déteste, bien souvent on l'aime puis on la déteste. C'est un des avatars du contre-transfert, qu'elle suscite chez l'analyste, qui peut ressentir aussi un sentiment d'intrusion dans son fonctionnement auto-érotique, un agacement du fait de son avidité, une distraction défensive.

Lola n'a pas produit sur J. Schaeffer l'effet qu'elle escomptait, avec ses rêves et ses histoires cruelles, elle ne l'a pas assez excitée pour lui faire peur ou la faire rire. Mais elle a senti en contrepartie l'identification de son analyste à son angoisse dépressive.

L'hystérique ne laisse pas en repos son objet, qui sert de cadre à la mouvance de sa mise en représentations, qu'elle englobe dans un subtil mécanisme contraphobique. Elle ne se soucie pas de cet objet, en dehors des rôles successifs qu'elle lui assigne. Elle le pare de ses émois, croit partager avec lui joies et peines, l'investit d'amour homopuis hétérosexuel, l'inclut dans ses scénarios changeants, comme autant de personnages de ses fantaisies auto-érotiques. Son objet est volontiers interchangeable : son besoin de présence est tel qu'elle se console vite, avec un autre, du départ d'un partenaire.

Mais elle ne délire pas : non seulement elle perçoit la réalité de ses objets (bien visibles, audibles, palpables...), mais elle utilise cette réalité pour accéder à un travail de représentation plus stable, avec des liaisons moins labiles. Ceci mène à cette idée paradoxale que c'est la présence de l'autre, tour à tour nié et retrouvé dans son altérité, qui redonne à l'hystérique ses capacités auto-érotiques, qui l'aide à penser par elle-même. L'objet de l'hystérique, partageant sa souffrance, lui apprend en quelque sorte à se la représenter, palliant ainsi les défaillances de son masochisme érogène.

Seule, elle ne peut pas penser : son imagination, ses peurs la débordent. Bavarde, elle parle plus facilement (des heures), qu'elle ne se parle, qu'elle ne réfléchit. Les rapprochements idéiques pertinents, les rapports de causalité, ne lui apparaissent qu'en conversant : « C'est évident ! Comment n'y avais-je pas pensé toute seule ! » Elle ne sait pas qu'elle ne parvient à être seule avec elle-même qu'en présence d'un autre. Elle ne quitte la compagnie que pour aller au spectacle, au mieux lire un roman.


L'incapacité d'être seul(e) de l'hystérique 985

Lorsqu'elle parvient à être curieuse d'autre chose que de ce qu'elle suscite en l'autre, elle se retrouve fascinée par la scène primitive et par la différence des sexes. D'une curiosité restée très érotisée, elle s'intéresse sans distance, avec sa labilité habituelle, aux variations possibles sur ces thèmes. Elle s'identifie avidement, hystériquement, à l'un ou l'autre des partenaires de cette scène primitive. Jalouse, envieuse de l'un comme de l'autre, voulant chaque fois ce qu'elle n'a pas, que ce soit le sein ou le pénis 10, elle guette, faute de mieux, l'éventualité d'un emprunt, pour reprendre l'heureuse expression de J. Schaeffer. Autrement, elle tente de séparer les protagonistes de la scène, par quelque nouvelle exhibition, ce qui lui assurerait deux spectateurs. Elle ne peut les laisser tranquilles, s'en détourner, les oublier.

Consommatrice infatigable d'objet pour pouvoir penser, il lui faut apprendre à être seule en présence de l'objet pour pouvoir l'être en son absence, comme l'a si bien montré Winnicott 11. C'est, croyons-nous, apprendre à supporter et à se représenter les excès de plaisir et de déplaisir en présence de l'objet et du fait de sa présence. Ajoutons que cette « expérience d'être seul en présence de quelqu'un d'autre », qui doit être « présent sans pourtant rien exiger », implique la capacité de représentation de cet autre au-delà de ce qu'il donne à percevoir dans l'ici et le maintenant. De cette possibilité représentative de l'objet absent alors qu'il est présent dépend l'accès à l'ambivalence à cette existence simultanée des sentiments d'amour et de haine pour le même objet.

On a beaucoup écrit que l'hystérique n'avait pas d'ancrage anal. A. Jeanneau 12 rapporte ce manque à la phase de rétention. L'expérience anale, cause naturelle du conflit entre les libidos narcissiques et objectales, fonde l'auto-érotisme, la capacité d'être seul, l'organisation de la pensée, comme nous l'avons développé plus haut.

Nous faisons l'hypothèse que la sexualité infantile prégénitale de l'hystérique est particulièrement conflictuelle. Les plaisirs anaux sont refoulés ou ressentis comme honteux, l'oralité est infiltrée de pulsions de maîtrise, est projetée, ou exhibée comme un plaisir défendu. C'est une conflictualité de la relation d'objet prégénitale, qui se révèle l'objet surmoïque interdit les plaisirs auto-érotiques préoedipiens. L'hystérique ressent honte et dégoût de son propre corps, sentiments qu'elle

10. « Le sein est déjà un pénis, le pénis est encore un sein », A. Green, 1973, in Table ronde sur l'évaluation actuelle de l'hystérie, XXVIIIe Congrès international de Psychanalyse. Texte ronéotypé.

II. D. W. Winnicott, La capacité d'être seul, 1958, in De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969.

12. A. Jeanneau, op. cit.


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projette sur certaines nourritures, ou sur les fonctions excrétoires et sécrétoires. Un rien la choque, lui fait horreur, surtout ce qui pourrait lui rappeler ces plaisirs prégénitaux.

Elle perçoit pourtant que ce corps qui la dégoûte, est objet de convoitise pour l'objet hétérosexuel, objet de jalousie pour l'objet homosexuel du fait d'une séduction génitale due à son identité sexuelle. C'est comme si la mère de l'hystérique (son père aussi) projetait sur le corps de son enfant une double image renvoyant d'une part à une fécalisation du corps de l'ex-nourrisson, d'autre part à une idéalisation du corps sexué. Percevant le parti qu'elle peut tirer de la séduction génitale que l'on reconnaît en elle, elle l'exhibe, l'offre pour la reprendre, jouit du trouble qu'elle provoque en son partenaire, qui cesse alors de représenter un objet surmoïque condamnant les plaisirs d'antan. Par cette issue, les pulsions prégénitales refoulées s'engouffrent, renforçant encore l'excitation, et la nécessité d'un partenaire, qui n'a peut être pas envie de prolonger outre mesure les jeux des « plaisirs préliminaires ».

Célimène multiplie les conquêtes. Elle n'a pas son pareil pour comparer le sexe de ses partenaires à divers animaux, plantes ou objets, et s'étonne de leur enthousiasme éphémère à ses propos fantasques, qu'elle pimente parfois de romanesques fictions quant à l'utilisation qu'elle ferait de la civette ou du salsifis. Elle se désespère aussi du peu de cas que font les hommes de ses sous-vêtements coûteux et pleins de fantaisie. Fille unique élevée avec grande sévérité, elle désespérait sa mère par les taches qu'elle faisait sur ses belles robes dès qu'elle mangeait un gâteau ou des bonbons. Elle ne peut rester seule. A sa toilette, elle laisse ouverte la porte de la salle de bains, de manière à continuer la conversation, hurlant cependant à l'intrusion si l'on vient à franchir cette porte. Elle rêve un jour qu'elle se fait violer dans sa baignoire. Ce n'est pas un cauchemar. Elle rêve peu après qu'elle est boucher et apprend à compter... en découpant des morceaux de viande. Célimène est un professeur de mathématiques estimée dans le collège où elle enseigne, mais elle se rend compte du besoin qu'elle a de la présence de ses élèves, qui apprécient son joyeux entrain, pour être performante.

Masud Khan pense que les « besoins du Moi » de la future hystérique ne sont pas reconnus par la mère, et : « L'hystérique, lors des premières années de son enfance, répond aux défaillances d'un maternage — suffisamment — bon par un développement sexuel précoce » et plus loin : « Si, dans la vie adulte, l'hystérique répond à l'angoisse par la sexualisation, il emploie (dans les relations d'objet) les appareils sexuels du moi-corps au lieu du mode de relation affectif et des fonctions


L'incapacité d'être seul(e) de l'hystérique 987

du Moi » 13. Nous admettons que les expériences multisensorielles prégénitales constituent ces « besoins du Moi » que la mère partage avec son enfant, si tout va bien entre eux.

L'hystérique connaît sa dépendance à l'objet, dont elle a tant besoin, et dont elle fait si peu de cas. Elle a toutes les raisons de ne pas prendre conscience de son sadisme, lié à sa pulsion de maîtrise sur l'autre. Elle ne peut imaginer, autrement qu'en exhibant préventivement sa douleur, l'éventualité d'une séparation d'avec l'objet, voire d'un éloignement de celui-ci. Qu'elle veuille faire souffrir l'autre est impensable pour elle. Si d'aventure elle constate sa souffrance, aussitôt elle s'y identifie hystériquement et jouit du plaisir masochiste de se sentir victime avec sa propre victime, dans l'illusion rassurante d'une émotion partagée, même douloureuse. Il est pourtant clair qu'elle fait souffrir son objet, elle le manipule, et feint de ne pas s'en apercevoir. Pour peu qu'il cesse d'accepter le rôle d'admirateur inconditionnel, de double fusionnel, de docile compagnon de jeu, lui est dévolu celui de bourreau, accusé d'écouter, de regarder, de vouloir toucher ce qui lui est exhibé, ou accusé au contraire d'indifférence humiliante. Que l'hystérique plaise ou ne plaise pas, l'autre n'a pas le beau rôle, il est fui, réifié ou remplacé, et parfois élevé au rang de persécuteur.

Pourtant seule elle souffre, que ce soit d'angoisse ou de dépression. Il est plausible de comprendre l'attaque d'angoisse comme une conversion hystérique et comme expression de désirs contradictoires. Mais surtout l'angoisse, telle la douleur, tient compagnie : avec sa souffrance, l'hystérique n'est pas seule. Hantée par un désir de désir insatisfait, elle a toutes les chances pour que ce déplaisir perdure. La souffrance lui permet de se représenter tandis qu'elle est seule, ce qui lui est si difficile autrement. De plus, elle nourrit le projet de raconter, d'exhiber sa peine au premier objet rencontré... et complaisant. Déprimée elle n'a plus coeur à ce projet, elle est d'autant plus seule que son angoisse lui fait faux bond. Par ailleurs elle ne peut guère compter sur les ressources de son masochisme érogène comme on l'a vu : elle a besoin de la présence de l'autre pour faire avec lui l'expérience de la souffrance, pour partager le déplaisir.

L'hystérique au masculin

Il n'est pas de bon ton pour un homme d'avoir peur, de souffrir, d'être ému ; son idéal du Moi rechigne, l'idéal du Moi collectif n'y est

13. Masud R. Khan, La rancune de l'hystérique, in Aux limites de l'analysable, Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1974, n° 10, Gallimard.


988 Annette Fréjaville

pas pour rien. Etre dominé par ses émotions réclame une position passive peu valorisante. Alors quant à les exhiber ! Ce serait exhiber la castration. On attend plutôt de lui l'exhibition de ses performances sportives ou de ses titres et travaux, on voudrait de lui qu'il fasse taire ses angoisses de castration plutôt qu'il ne les donne en spectacle. Un compromis astucieux consiste en l'exhibition héroïque (et phallique) de la castration inévitable. L'homme ne pourrait-il donc pas être hystérique ? Une parade classique existe pourtant : le donjuanisme.

Don Juan séduit irrésistiblement les femmes. Il exhibe sa munificence, sa « belle gueule », ses exploits sportifs, mais aussi son esprit, sa verve, son intelligence. Mais lui non plus ne sait pas, ne peut pas, être seul (c'est un symptôme beaucoup plus « masculin » qu'on pourrait le croire), ne peut pas ne pas vérifier le pouvoir de ses exhibitions sur l'autre. C'est aussi un aménagement contraphobique. L'autre, c'est la femme. Face à elle Don Juan pourrait s'exclamer : « Non ce n'est pas un homme », et ajouter : « Non je ne suis pas une femme. » Devant les attraits féminins de sa partenaire, il pourrait s'écrier : « Non ce n'est pas ma mère », changeant d'objet externe dès que le non pourrait faire place à un oui. Don Juan évite la peur que lui fait l'objet en exhibant la séduction de ses attributs de manière à en lire les effets fascinants et envoûtants sur sa compagne. Ainsi il ne voit plus en elle ni la condamnation de ses plaisirs prégénitaux ni l'horreur de la castration qui en est une projection. On peut dire que Don Juan se constitue lui-même en fétiche de la castration féminine. Seul, Don Juan a peur. Ses représentations peuvent être terrifiantes : il préfère ne penser à rien. Qu'il se retrouve en bonne compagnie — et il sait s'entourer — le voilà apte à montrer les plus grandes qualités tel un Narcisse qui, retrouvant son objet, en recevrait l'eau et la lumière indispensables à sa survie.

L'hystérique, homme ou femme, a besoin de l'autre, de pouvoir jouer à ce jeu subtil de miroir à deux où l'on se regarde et s'exhibe, pour retrouver son assise narcissique, cet amour de soi qui donne le pouvoir, non seulement d'imaginer mais aussi de se représenter. Pour aimer, pour souffrir, pour créer, pour penser, l'hystérique a besoin de la présence de l'autre. Seul, l'hystérique se meurt d'antinarcissisme.

Mme Annette FRÉJAVILLE

71, rue Notre-Dame-des-Champs

75006 Paris


JACQUELINE GODFRIND

L'HYSTÉRIQUE, UN VRAI TRAUMATISÉ? OU DE L'UTILITÉ DU TRAUMATISME

Tandis que j'écoutais les communications puis les interventions qui découpaient progressivement le profil de l'hystérique, des images s'imposaient à moi, images relatives à celle de mes patientes que je considère comme l' « Hystérique » (adjectif substantivé) la plus typique qu'il me fut donné d'analyser, la plus proche de la description si pertinente que nous fit Jacqueline Schaeffer. Or, cette patiente vint me trouver en exhibant comme un étendard la tragique histoire de son enfance puis de son adolescence : quasi violée par un cousin à l'âge de 9 ans, elle connut une liaison avec le frère de sa mère dès l'âge de 12 ans. Cette liaison lui était tacitement imposée par la mère : les indemnités assurées par le handicap mental dudit oncle assuraient le budget familial lourdement hypothéqué par l'alcoolisme paternel : il fallait donc garder l'oncle à la maison...

Traumatismes réels, à n'en pas douter; version moderne des « traumas » évoqués par les patientes viennoises des Etudes sur l'hystérie. La « neurotica » aurait-elle encore cours malgré que Freud n'y eut plus cru ?

Nous ne pouvons, bien évidemment, que suivre Freud dans le cheminement qui le conduisit de la séduction « réelle » à la réalité psychique, au fantasme, à la sexualité infantile. Cependant l'observation que j'ai rapportée, malgré ou par son aspect caricatural, relance les interrogations sur la fonction des traumatismes « réels » dans la vie des hystériques. Dans mon expérience, en effet, beaucoup de ces patientes nous font part, à l'avant-plan de leurs souvenirs, d'expériences sexuelles traumatiques (les gestes incestueux des pères et oncles en sont un des exemples les plus fréquents). L'analyse permet de confirmer que ces scènes ont bien eu lieu.

Rev. franç. Psychanal., 3/1986


990 Jacqueline Godfrind

Comment comprendre la fréquence des « expériences traumatiques » dans la vie des hystériques ?

On peut supposer que les hystériques utilisent sélectivement des événements dont l'impact eût été minimisé ou refoulé par d'autres. Cet argument ne me convainc pas et n'est nullement confirmé par la clinique.

On peut également penser que ce sont les provocation des jeunes hystériques qui ont facilité l'agi sexuel des adultes : ces jeux-là se jouent à deux. Sans doute, mais cette hypothèse ne peut être retenue de façon aussi sommaire. Même si provocation il y a, les adultes — les parents — ont bien répondu à cette provocation, témoignant ainsi d'une faille dans leur propre contention mentale. A la lumière des cas cliniques dont je dispose, j'ai acquis la conviction que les parents des hystériques dont je parle — la mère en particulier, mais le père également — présentent eux-mêmes des troubles de la symbolisation. Ceux-ci entraînent des manifestations agies qui, dès l'origine, perturbent l'organisation mentale de l'enfant, installant les troubles de la figurabilité dont l'existence chez l'hystérique a été maintes fois rappelée au cours du Colloque.

Je ne fais que rejoindre ainsi la position de Freud qui, avec la théorie de l'après-coup, défend l'idée d'une séduction précoce imposée au nourrisson par les soins corporels prodigués par la mère. Il est légitime de croire — les analystes d'enfants en sont convaincus — que les caractéristiques mentales de la mère interviennent dans l'importance des dégâts causés par cette séduction, importance qui est inversement proportionnelle aux capacités de liaison de la mère (ce déterminisme doit être nuancé par la prise en considération de la sensibilité constitutionnelle du nourrisson et par les possibilités de relais offertes par l'influence du père, mais ce n'est pas le lieu d'en débattre ici).

On peut considérer que le fonctionnement hystérique trouve une part de son fondement dans la relation dite précoce avec le type de mère évoqué plus haut. Mais l'influence d'un pareil milieu ne s'arrête pas là : les hystériques restent baignés dans une ambiance qui s'exprime sur un mode où agis et affects mal contrôlés s'avèrent sources de traumatismes répétés.

C'est bien ce que le roman familial des hystériques nous donne à voir : on y constate l'interaction permanente entre les productions fantasmatiques et l'évocation d'événements « subis » de la part d'un milieu explosif, tant lors du déploiement de la sexualité infantile que lors de la poussée pulsionnelle pubertaire.


L'hystérique, un vrai traumatisé? 991

J'en reviens à ma question première : quelle est la fonction dévolue aux péripéties « réelles » de sa vie dans l'économie psychique de l'hystérique ?

A un premier niveau, ces « souvenirs traumatiques » s'inscrivent dans la dynamique que nous décrivait Jacqueline Schaeffer ; l'utilisation qui en est faite peut se dire en termes de dramatisation, théâtre de la pulsion, attribution à l'autre d'une activité interdite, revendication d'innocence sexuelle, etc.

Mais je pense qu'ils remplissent une fonction plus fondamentale. S'il est vrai que l'hystérique est marqué par une effraction première qui a inscrit l'horreur de la non-figurabilité, le recours à une image de « traumatisme réel » rendue possible par les caractéristiques du milieu apparaît comme un palliatif vital (et efficace) devant le risque toujours présent de non-figuration. En d'autres termes, je comprends l' « accrochage » de l'hystérique aux aléas des violences vécues non seulement comme une technique de disculpation par rapport à la sexualité infantile refoulée, non seulement comme un contrôle de l'objet, mais aussi comme une manoeuvre désespérée pour maintenir son intégrité psychique. On pourrait également dire que le recours aux scènes réelles déterminent et assurent le fonctionnement hystérique en ce qu'il autorise l'organisation d'un pallier défensif contre le déferlement dissolvant d'une angoisse sans nom. On assisterait là à un mécanisme proche de la phobie, garant d'une certaine stabilité psychique.

Cette façon de comprendre les choses incite à réfléchir sur les problèmes techniques posés par les cures d'hystériques disposant d'authentiques « traumatismes ». On sait l'un des objectifs majeurs du travail analytique : aider l'hystérique à reprendre en compte la responsabilité de sa vie fantasmatique, télescopée par la projection qui en est faite sur le monde extérieur.

L'existence des « traumatismes sexuels » ne facilite pas cette tâche : la participation réelle de l' « autre » radicalise encore la cécité de l'hystérique quant à son implication personnelle; par le partage des rôles, dans le théâtre agi, il dispose d'un alibi qui l'innocente doublement.

Cependant, savoir que cet alibi ne camoufle pas seulement la faute de la sexualité infantile mais qu'il cimente également un équilibre économique précaire incite, me semble-t-il, à la prudence technique. De détective avisé l'analyste risque de devenir, si ses interventions se font sauvages, profanateur abusif, précipitant prématurément l'effondrement d'un bastion nécessaire au maintien de la cohésion interne.

Une remarque encore. J'ai essentiellement évoqué les « trauma-


992 Jacqueline Godfrind

tismes sexuels ». Je pense, cependant, que des drames imposés par la vie (deuils, accidents, etc.) peuvent jouer un rôle similaire chez des personnalités que leur histoire prédispose à un fonctionnement hystérique. La fatalité est alors créditée d'un poids qui occulte plus hermétiquement encore l'accès à la réalité psychique. Les précautions dans le maniement de ces antécédents sont, ici aussi, indiquées, quelle que soit l'irritation contre-transférentielle suscitée par l'utilisation systématique d'un sort malheureux.

Mme Jacqueline GODFRIND 15, av. H. Dietrich 1200 Bruxelles


HÉLÈNE MANGRIOTIS-CARACOSTA

NOTE ÉTYMOLOGIQUE SUR L'HYSTÉRIE

Substantif : hystérie, adjectif : hystérique, thème de ce colloque.

Les catégories grammaticales.

Etymologiquement, à l'origine aussi bien du substantif que de l'adjectif, l'existence d'un préfixe indo-européen : ud de valeur adverbiale. La fonction de l'adverbe étant de modifier le sens du verbe, de l'agir donc, cela conviendrait bien à nos préoccupations, si on considère la place de l'agir dans l'hystérie 1.

Ce préfixe a deux destins sémantiques différents.

Il se trouve donc que l'adjectif va-zepoç-hystéros est l'équivalent sémantique exact de l'allemand nachträglich, « terme fréquemment employé par Freud, en relation avec sa conception de la temporalité

I. Cf. le rapport de A. Jeanneau sur l'hystérie au Congrès des Langues romanes, 1984. Reo. franç. Psychanal., 3/1986 RFP — 32

indo-européen, préfixe

à valeur adverbiale topique

« au-dessus, plus haut »

à l'origine aussi bien du grec &r

que de l'allemand aus

et de l'anglais out

sanscrit

« au-dessus, plus haut, postérieur »

forme présumée intermédiaire

udtara

(phonétiquement le « d 1 se transformant

en « t »)

grec

hystéros-à-on

« celui qui est derrière, après,

qui arrive trop tard »

topique et temporel

(phonétiquement en grec, le premier

« t » de uttara se transformant en or)


994 Hélène Mangriotis-Caracosta

et de la causalité psychiques » 2, et traduit en français : après-coup.

Le sens « qui arrive trop tard, posthume » le lie intimement à la théorie de la séduction et au concept du refoulement.

ûcrrepoç-a-ov, hystéros-a-on sillonne toutes les époques littéraires (Homère, Ioniens, Attiques, tragiques, jusqu'au grec actuel).

Ceci serait sans intérêt, si l'utérus ne s'écrivait en grec ûaTépa/Aysréra, Ce mot a la forme phonétique et graphique de l'adjectif (hystéros au féminin) et pourrait être compris : « Celle qui est derrière, après, qui arrive trop tard. » L'apparition de ùvcepoilhystéra « utérus » est postérieure à celle de l'adjectif (Platon, Hérodote, Théophraste, Hippocrate, les médecins) (organe et maladie sont contemporains dans la langue grecque, hystéricos-è-on, hystérique « qui concerne ou qui souffre de l'utérus »). Ce mot semble être une aporie étymologique, tant pour le grec ùaTipoL/hystéra que le latin utérus.

Pierre Chanteraine, Dictionnaire étymologique : « Tout rapprochement direct avec le sanscrit uttaram « ce qui est au-dessus, plus haut, postérieur », qui appartient à la même famille (cf. s.u. ûcrrepoç) est sémantiquement impossible.

Quant au mot latin utérus, il semble faire difficulté à se rattacher aussi bien à ûSepoç/hydéros (ventre), selon les lois phonétiques, le S grec ne pouvant se transformer en « t » qu'à ûere-epoç/hystéros, sémantiquement « celui qui vient après » (cf. Ernout-Meillet s.u.).

Une aporie étymologique est difficile à accepter. L'existence de ôcrrépa/hystéra et utérus nous oblige nécessairement à nous référer au sanscrit pour le premier mot et au grec pour le second.

Ce qui est certain : le signifiant a une forme identique à celle de l'adjectif grec préexistant historiquement et se rattachant au sanscrit uttara « celle qui est au-dessus, plus haut, postérieure ».

Quant au rapprochement sémantique que les hellénistes (cf. Chanteraine) jugent impossible n'est pas pour nous étonner, nous, puisque depuis les Egyptiens l'utérus était un organe mobile à l'intérieur du corps (thèse que Platon reprend dans le Timée).

Sa mobilité, dans la langue, recouvre entièrement l'organe et adjective le nom. « Celle qui bouge » donc.

La question : est-il habituel qu'un phantasme puisse déterminer la genèse d'un mot phonétiquement et graphiquement identique à un autre, préexistant, lui conférant une qualité, propriété, attribuée au premier ?

2. Vocabulaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis.


Note étymologique sur l'hystérie 995

Nous ne saurions y répondre.

Mais qualité, propriété attribuée à..., ce processus linguistique n'évoquerait-il pas déjà pour nous quelque chose du déplacement et de l'identification hystérique? Déplacement, donc, d'une qualité, substantivant un adjectif, à l'origine du mot utérus qui n'est qu'empreinte de ce dernier.

On aurait pu mieux imaginer, par exemple, pour cet organe, un mot dérivé du sanscrit udaram « ventre » (la partie pour le tout).

Néanmoins, ceci n'est qu'un aspect de l'adjectif en question, hystéros, l'aspect topique, à l'origine pour nous du mot utérus.

Si on envisage son sens temporel, « celui, celle qui suit, qui vient après, trop tard » l'équivalent juste de l'allemand nachträglich, traduit en français, après-coup, ceci devient une véritable aporie.

Uterus, dérivant de ûcnrépa/hystéra, = nachträglich = après-coup.

Dans la langue grecque, le mot uterus a la même forme graphique et phonétique que le mot : après-coup.

Organe et processus psychique, ainsi que concepts identiques. Comme si les protagonistes s'étaient précipités dans la même famille phonético-graphique, anticipant dans la langue ce qui allait advenir de la théorie de l'hystérie pour Freud.

Par ordre chronologique :

1) ôcrrepoç-a-ov/hystéros-a-on, « celui qui vient après, qui suit, qui vient trop tard » (de l'Iliade au grec le plus tardif) ;

2) \>a-dpxl hystéra, « uterus » (Platon, Hérodote, Hippocrate, les médecins) ;

3) \>cn:zç>w.oç,--t\hystéricos-è-on « hystérique », contemporain à (2) ;

4) hystérique (cf. Pichot : apparu en 1568) ;

5) hystérie (cf. Pichot, apparu au XVIIIe siècle) ;

6) nachträglich équivalent sémantique de (1) (Freud, XIXe siècle), « après-coup ».

La figure (6) venant prendre sens dans la théorie, 2 600 ans après la figure (1), l'organe et la maladie (2), (3), (4), (5) étant des intermédiaires.

(Un paradoxe : chronologiquement dans la langue, le mot d' « aprèscoup » hystéros-a-on est un avant-coup quant à l'organe, hystéra, et à la maladie, hystéricos-è-on, de trois siècles.)

Le mot représentant l'organe hystéra ne nous pose plus problème et semble être rattaché sémantiquement à l'adjectif, quant à son aspect topique. Il n'en est pas de même quant à l'aspect temporal de celui-ci.


996 Hélène Mangriotis-Caracosta

Préexistant à la représentation de mot de l'organe et originant celle-ci, il reste l'équivalent du nachträglich = après-coup.

Un « après-coup » linguistique se chargeant d'un sens nouveau dans la théorie freudienne, mais lié déjà dans la langue à l'organe auquel était attribuée la maladie.

Mystérieux hasard ? Sans doute!

Freud n'en dit rien. N'avait-il pas connaissance de cet adjectif ? (son usage est commun et constant, d'une grande solidité linguistique, preuve: sa survivance en grec actuel!).

« Il connaissait fort bien le grec » dit Jones (à dix-sept ans, il passe un examen avec mention, il aura à traduire en version 33 vers de l'OEdipe de Sophocle!!!).

Il n'a pourtant jamais établi de relation entre ûaTepoç-a-ov/hystérosa-on = nachträglich = après-coup et varèpcn/hystéra = « uterus ».

Deux adjectifs grecs sont liés à la théorie de la séduction et à l'hystérie. Celui dont il a déjà été question, et que S. F. n'a pas mentionné et : rcpcùTov au neutre pour 7tpcoTov tyeiïSoçlproton pseudos, qu'il traduit « premier mensonge ».

Premier temps de l'hystérie, mais aussi proton signifiant déjà, ce qui en était de sa préoccupation de ce qui est premier dans le temps, aussi bien pour la sexualité de l'individu que la part transmise par l'espèce humaine.

Mais, avant de revenir au proton, des questions concernant « le mensonge ».

Pourquoi l'emploi du latin? « primum falsum » premier mensonge, dans sa vie privée? (quand dans une lettre il reproche à sa fiancée de ne pas lui avoir avoué qu'elle ne l'a vraiment aimé que quelques mois après lui).

Pourquoi l'emploi du grec dans la théorie?

Pourquoi aussi n'a-t-il pas été contaminé par la polysémie du mot tyeiïSoçlpseudos signifiant aussi bien :

1) Mensonge (Iliade, Platon, Aristote, Sophocle, etc.) ;

2) Erreur (Platon, Xénophon) ;

3) Invention poétique (Platon, Sophocle), Hésiode, etc. ;

4) Action déguisée, trompeuse, ruse tactique de guerre).

L'invention poétique pour les Grecs (3) était comprise au sens large (tous les genres littéraires inclus, dont la tragédie).

Alors : « création poétique » (3) aussi bien qu' « action déguisée,


Note étymologique sur l'hystérie 997

ruse tactique » (4) débordent pour nous « mensonge » et la neurotica et introduisent le phantasme (3) et le transfert (4).

Constatation outrageuse à nouveau, attribuant à la langue grecque, en référence aux sens différents de tysoSoç/pseudos, la trajectoire de la neurotica à l'évolution ultérieure de la théorie de la séduction et de l'hystérie?

Revenons au repÛTov/proton.

On aurait bien pu imaginer que s'il n'abandonnait pas le grec quant à la théorie, au moment où il a introduit : « le sol de la réalité », la séduction de soins corporels par la mère, le mot qui conviendrait le mieux aurait été : proté alétheïa (àXvjOeia, oscillant entre « réalité » et « vérité » en miroir de l'oscillation de sa propre pensée).

Et encore : lui qui a emprunté [XSTOC, « après » pour sa métapsychologie à la métaphysique aristotélicienne, quand il a introduit les phantasmes originaires dans la quête du premier et de l'avant-premier même, il aurait pu emprunter à ce même Aristote TOC ^pÔTa/râ protà « les premiers éléments des choses »! (ceci n'est bien entendu que fiction nostalgique!).

Mais peut-être aussi le choix du grec (langue de la philosophie et de la tragédie) pour « le premier mensonge » donne un sens fort aussi bien au mensonge » qu'au « premier » dans ce qui allait advenir de la théorie de la séduction et pour finir : 7rpÛTov-7tpcÔTa/premier-premiers se référant à la structure ; ôcrrepoç-a-ov ; « celui qui vient après, trop tard, posthume », aux avatars de l'histoire personnelle de l'individu.

Les deux adjectifs grecs liés indissolublement à l'hystérie.

Mme Hélène MANGRIOTIS-CARACOSTA 4, rue du Pot-de-fer 75005 Paris



NICO NICOLAIDIS

LA REPRÉSENTATION « TRANSPARENTE »

HYSTÉRIQUE

Séduit, bien sûr, je me suis abandonné aux représentations et aux affects de Jacqueline Schaeffer, suivant les péripéties de sa Lola (de motel en motel...) dans ses gaies topiques. Lieux, contenants, prometteurs d'une jouissance inachevée par manque — astuce bien féminine — tantôt de la clef, tantôt de la serrure.

L'hystérisation donc ; ou la capacité hystérique : « capacité d'hystérisation pour permettre le travail analytique ». (...) « de faire en sorte qu'Eros puisse prendre le pas sur la compulsion de répétition» (J. Schaeffer).

Il est dommage que l'exposé, par une sorte de « masochisme primaire », se termine par un triste trope : un « clin d'oeil » funeste liant le féminin à la mort.

Un autre étonnement ; l'absence de liaisons ou tout au moins de comparaisons entre l'expression symptomatique corporelle de l'hystérique et la somatisation psychosomatique.

Il est vrai que J. Schaeffer a parlé, mais très allusivement, du préconscient, de son échec par de fausses liaisons. Elle a parlé aussi de : « La gérance du préconscient maternel, apte à organiser la connexion entre représentation de mots et de choses. »

Et voici une première question : Peut-on encore, à l'heure actuelle de la pensée psychanalytique, déconnecter, dissocier, décomposer mots et choses ? Nous vivons encore sous la fascination de la fameuse expression freudienne : les psychotiques « prennent les mots pour les choses et les traitent comme telles », mais nous oublions que la date de cette expression (1915) correspond à une pensée (de Freud) qui

Rev. franç. Psychanal., 3/1986


1000 Nicos Nicolaïdis

voulait encore la division entre « névroses de transfert » et « névroses narcissiques.

Autant la déliaison représentant-représentation et représentant d'affect reste valable métapsychologiquement et cliniquement, autant la déliaison entre mot et chose risque d'introduire une rupture entre névrose et psychose justifiant l' « irréversibilité » de la forclusion. S'il y a un point commun solide entre Freud et Lacan, c'est leur réserve quant à l'approche clinique (psychanalytique) de la psychose. Ceci n'a pas empêché l'un et l'autre de faire des descriptions saisissantes du phénomène psychotique (Schreber, séminaire III et la thèse de Lacan). Cependant ceci ne pardonne pas la confusion semée par M. Klein entre structures psychotiques et névrotiques, ni sa conception adiachronique de l'évolution psychosexuelle.

Mais revenons à la chose et au mot. Je me base sur « l'extension du champ psychanalytique » fait par le pictogramme de P. Aulagnier, sur une partie 1 de l'article « Le langage dans la psychanalyse » d'André Green 2, sur certaines réflexions de G. Rosolato, sur les idéogrammes de Bion, et enfin sur certains parallélismes métaphoriques de moi-même (« Côté hiéroglyphique de la langue maternelle », « Mythes et écriture moyen d'approche de l'appareil psychique ») 1. Ainsi, je prétends que la chose (même la plus primitive ou primaire) a potentiellement une structure lexicale (mots alphabétiques) et par conséquent les mots devenant choses, ne perdent pas (« A jamais » Lacan) leur virtualité de reconstruction lexicale. Sous cet angle, la « faute » de Lacan fut seulement topique. C'est le préconscient qui est structuré comme un langage et non l'Inconscient... L'Inconscient a d'autres « chats à fouetter » ou à « gérer » dirait P. Marty.

Revenons à l'hystérie et à Phystérisation. Je pense que le phénomène de la conversion illustre bien mes propos (de non-déliaison entre mots et choses). Nous avons l'embarras du choix entre la cécité psychique, la paralysie ou anesthésie d'une partie du corps, pour dire sans aucune originalité qu'il s'agit d'une inscription corporelle du langage symboI.

symboI. ne suis pas d'accord bien entendu lorsqu'il découvre que Freud dans Le Moi et le ça dit que les affects court-circuitent le Pcs. Freud parle de sensations (Empfindungen) qui, elles, sont inconscientes ou conscientes mais jamais préconscientes ; j'ai insisté sur cette différence importante entre affect et sensation dans mon article « Culpabilité inconsciente ou préconsciente » (ReV. franç, de Psychanalyse, 3, 1984). Les traductions françaises traduisent juste Empfindungen en sensation. C'est la SE qui sème la confusion par l'ambiguïté du terme feeling. Il est dommage que Ch. David suive A. Green dans la même direction (A propos de la représentance de l'affect, Rev. franç, de Psychanalyse, 3,1985).

2. Langages, Faris, Ed. Belles-Lettres, 1984.

3. Rev. franç, de Psychanalyse, n° 4,1980, Topique, n° 21,1978.


La représentation « transparente » hystérique 1001

lique par laquelle le sujet « muet » parle de son désir (négatif ou positif). Ou bien, la crise hystérique n'est qu'une pantomime du coït, comme l' « arc » sa négation, etc.

Or, la clé du problème ici ne se trouve pas à la déliaison des mots et des choses mais à la transformation régressive des mots alphabétiques en choses « hiéroglyphiques ». On peut faire la même remarque pour l'expression symptomatique des autres névroses aussi (la chose ascenseur (phobie) parle d'un désir de séduction, le rituel répétitif, le désir du parricide, etc.).

Le problème consisterait à prendre les signifiants énigmatiques corporels en signifiants lexicaux. Travail du préconscient et de ses possibilités-capacités de son fonctionnement économico-symbolique. Préconscient qui pourra ou pas métaphoriser, métonymiser mots et choses allant jusqu'à « triper » les tropes ou « troper » les tripes, mais non à décomposer, dissocier, délier mots et choses. La raison de cette « incapacité » du préconscient à faire ces déliaisons est que mot et chose, par leur nature, sont indissociables.

Dans la chosification la plus pure de l'autisme, nous voyons les choses qui parlent (pictographiquement) négativement du désir du sujet « muet ». Les mots de la pensée opératoire sont aussi bien pourvus de choses. C'est leur ravitaillement en affect qui est pauvre (déliaison certes, mais entre représentant-représentation et représentant d'affect). En ce sens le schizophrène ne désinvestit par les mots proprement dits au profit des choses ; il les transforme en mots plus primaires-primitifs (pictogramme, idéogramme, hiéroglyphe, syllabaire A ou B). En faisant régresser ces mots vers des formes plus archaïques, il peut saisir mieux leur sens qui lui échappe et maîtriser l'affect en train de se délier des mots qui lui sont étranges. Mais tout ceci se passe dans le champ de la hiérarchie du langage dans lequel se développent évolutivement les représentations de choses et de mots.

Ceci n'empêche point, schizophrène ou pas, de prendre les mots pour les choses. Dans ce cas, je le répète, il ne s'agit pas d'un travail de déliaison mais de transformation régressive des mots en choses.

Par association je trouve incomplète l'une des hypothèses de Freud concernant le refoulement, à savoir que : « La représentation inconsciente est la représentation de chose seule. Le système les contient les investissements de chose des objets »... (Métapsychologie, p. 168).

L'incomplet consiste dans le fait que Freud ne précise pas quelle partie de la chose est contenue dans Pics : son représentant-représentation ou celui de l'affect?


1002 Nicos Nicolaïdis

Par ce biais nous arrivons au fonctionnement des liaisons et des déliaisons du Pcs ; celui de la décomposition de la représentation de la pulsion en représentation et quantum d'affect 4 (Métapsychologie, p. 55). Sous le même angle nous comprenons aussi la parfaite réussite du refoulement d'affect chez l'hystérique 5.

Ceci m'amène à proposer comme hypothèse de travail, la transparence du représentant-représentation qui construit le symptôme hystérique (conversion ou autre).

Par représentation transparente, j'entends un représentant-représentation dont le symbolisme (représentation substitutive) est évident et dont le quantum d'affect (représentant d'affect) est disproportionnellement pauvre par rapport à la scène que représente le représentantreprésentation. Ce désinvestissement est dû au fait que le quantum d'affect est en grande partie refoulé dans l'Ics (le refoulement réussi de l'hystérique. Freud, Métapsychologie, p. 61).

La transparence du symptôme cécité psychique, par exemple, consiste dans le fait que la vue, le spectacle visuel d'une scène traumatique provoque une substitution symptomatique dans la même ligne du champ visuel. La défense par la cécité nous évoque facilement et de façon évidente qu'il y a quelque chose à ne pas voir.

Dans un langage structuraliste nous pouvons voir que la barre qui sépare l'algorithme Sa/Se, est mince, transparente. Par exemple : Signifiant (cécité) / signifié (scène, vue traumatique). Ceci en opposition avec le signifiant (symptôme) obsessionnel où la barre, avec le signifié (cause du symptôme) qui les sépare, est plutôt épaisse et en tout cas non transparente. Pour décrypter ce signifiant, il faudra un long travail « à reculons » pour métaphoriser voire « hystériser » sa signification métonymique et rendre la barre de l'algorithme Sa/Se transparente pour voir la « similitude » entre cause (fantasme) et effet (symptôme). Hystérisation, métaphorisation des obstacles métonymiques de la cure.

Je suis volontiers J. Schaeffer lorsqu'elle parle de « quête de contreinvestissement et quête de représentation, quête de but, quête d'obs4.

d'obs4. Laplanche et A. Green précisent avec bonheur cette distinction en représentantreprésentation et représentant d'affect.

5. A ce sujet mon exposé, comme « discutant » : Qu'est-ce qui est refoulé et comment ?, Congrès sur le refoulement, Paris, 1985. Rev. franç, de Psychanalyse, n° 1, 1986.


La représentation « transparente » hystérique 1003

tacle ». Bref, un théâtre en quête d'auteur (ou de voyeurs ?). Je la suis plus particulièrement dans : « L'exacerbation affective, l'excès figuratif ne renvoit-il pas comme vivacité sensorielle des images?... »

Cependant je me demande si ceci « renvoie au silence dé la représentation ». Je préférerais dire aussi que l'hystérique a plutôt une symbolisation transparente que « pauvre » (J. Schaeffer), bien que la différence ne soit que sémantique.

Ceci étant, ces réflexions de J. Schaeffer nous amènent à penser à la contiguïté éventuelle ou à une parenté apparente entre les manifestations hystériques et psychosomatiques au niveau de leurs représentations (pauvres et silencieuses chez les psychosomatiques).

J'ai déjà parlé de la minceur ou de la transparence de la représentation substitutive hystérique correspondant au fonctionnement d'un préconscient qui marche bien quant à ses capacités de liaisons et de déliaisons (la preuve : le refoulement). Plus haut, j'ai donné une hypothèse sur la minceur et la transparence de la barre.

Chez les psychosomatiques la capacité symbolique (liaisons-déliaisons) est différente voire « défectueuse » par manque d'épaisseur du Pcs (P. Marty). Ce dysfonctionnement des liaisons-déliaisons empêche, dirait-on, l'aération de la violence pulsionnelle à savoir le ravitaillement (et le renouvellement) respectif de la représentation en affect et de l'affect en représentation.

Ainsi nous avons affaire à des représentations « anémiques » d'affect 6 qui font l'affaire de l'actuel et du factuel de l'opératoire à « complexe perceptions-mots (...) qui conservent chroniquement leur caractère de perception »7 ou bien à une pulsion surchargée d'affect qui, faute d'un investissement par un représentant-représentation adéquat et solide, ferait effraction dans le système pare-excitation. Ce quantum d'affect in-signifiant voire sans paroi, sans peau 8 affect irreprésentable et explosif attaquera l'organe de la moindre résistance immunologique.

Nous apercevons ainsi la parenté apparente et leurrante entre représentation transparente et « anémique » ; barre transparente, barre poreuse. Pourtant, comme nous l'avons déjà remarqué, la transparence de la barre qui se reflète dans la représentation signifiante n'empêche pas la solidité de sa fonction mentale. Cette solidité permet à l'hystérique

6. La partie « parcellaire Inconsciente » (P. Marty) pompe insuffisamment.

7. M. Fain, Intervention, Rev. franç, de Psychanalyse, 1985, 3.

8. N. Nicolaïdis, Aspects de la représentation psychanalytique, Rev. franc, de Psychanalyse, 1979, 5-6 et la Représentation, Paris, Ed. Dunod, 1985.


1004 Nicos Nicolaïdis

de protéger son corps (soma) tout en s'exprimant par le corps (corps symbolique, érotisé).

La barre poreuse du psychosomatique risque de s'effriter effaçant toute distinction entre Sa/Se. Ce collapsus de l'algorithme démunit le sujet de toute protection mentale et désorganise toute tentative de régression réorganisatrice.

Dr N. NICOLAÏDIS

2, chem. Tour de Champel

1206 Genève

Tél. 022 47 13 54


DANIELLE QUINODOZ

DON JUAN SERAIT-IL HYSTÉRIQUE?

Durant les rencontres de Deauville il a été beaucoup question de patientes femmes présentant des traits hystériques, mais fort peu de patients hommes. Je me suis demandé si, chez nos patients hommes, les traits hystériques n'apparaîtraient pas parfois sous des allures de Don Juan. Je pense en particulier aux patients qui ont besoin de se présenter à leur analyste munis d'une liste interminable de conquêtes féminines, femmes libres séduites et abandonnées le plus souvent, mais aussi femmes non libres séduites puis rejetantes revenant à leur premier partenaire.

Ces aventures peuvent apparaître comme la répétition théâtrale, dramatique, d'une scène toujours identique de séduction et d'abandon. Tout se passerait comme si le patient désirait faire vivre à une femme un rôle qui l'a jadis fait souffrir lui : être séduit et abandonné. Mais d'autres fois il aurait aussi besoin de revivre directement dans une ébauche de situation triangulaire le désir de provoquer un rival jusqu'à être mis à la porte par lui.

Lorsque le patient revit ces relations d'objet dans l'analyse, nous nous apercevons que cette scène, qui apparemment se déroule sur un plan libidinal oedipien, se situe à un niveau narcissique beaucoup plus précoce. Celui qui séduit et abandonne comme un conquérant irrésistible choisissant les plus belles pour les rejeter déçu, ou le provocateur désinvolte qui exaspère le rival, apparaît dans l'analyse, comme un enfant blessé de s'être senti rejeté hors de l'affection de la mère de sa petite enfance. C'est une revendication narcissique qui se cache sous une apparence libidinale pseudo-génitale : « Maman pourquoi m'as-tu rejeté? Je voudrais tant rester avec papa et toi, pour que vous me gardiez toujours avec vous. »

C'est aux parents encore indifférenciés, objets idéalisés des premières identifications que le patient voudrait dire son sentiment d'avoir été séduit et abandonné, ainsi que son désir ambivalent de participer

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à la paire combinée des parents de la préhistoire oedipienne. Mais cet abandon qu'il a eu le sentiment de vivre, se situait à un âge trop précoce pour qu'il puisse être verbalisé, et pour l'exprimer il restait au patient cette possibilité de susciter chez certaines femmes ce même sentiment de séduction et d'abandon dont il avait souffert lui-même, et chez certains hommes l'exaspération devant le gêneur.

Comment retrouver la demande située au niveau d'une blessure narcissique et d'un sentiment d'abandon précoce, cachée sous ce camouflage exhibitionniste d'une sexualité en apparence triomphante? Le patient peut essayer de reproduire dans l'analyse selon deux modalités cette relation d'objet afin de l'élaborer avec son analyste, père et mère dans le transfert. Avec l'analyste-mère il peut revivre le désir inconscient qu'elle se laisse séduire par ce magnifique phallus exhibé que représente le chatoyant matériel apporté aux séances, mais cela dans le but de mieux l'abandonner une fois séduite. Avec l'analyste-père il peut revivre le désir inconscient de pousser à bout l'analyste jusqu'à ce qu'il le mette à la porte, en le provoquant comme un tout petit garçon qui exhiberait ses succès soi-disant génitaux auprès de la mère. La sexualité pseudogénitale serait utilisée en partie, comme un déguisement susceptible d'en imposer aux partenaires, et de suppléer au dénuement et à la faiblesse de celui qui s'en est paré.

Mon expérience clinique m'a amenée à trouver parfois une dissymétrie dans le mode de relation que ce genre de patient peut établir avec l'analyste selon qu'il le vit comme père ou comme mère dans le transfert. Le patient aurait tendance à faire vivre à son tour, à l'analystemère, comme s'il la lui retournait en miroir, la même blessure qu'il aurait reçue d'elle ; alors qu'avec l'analyste-père le patient aurait plutôt tendance à revivre directement cette blessure comme s'il fallait qu'il la subisse à nouveau d'un père qui le rejetterait une fois de plus. Molière met bien en évidence les provocations de Don Juan qui vont s'amplifiant, comme si le fils n'avait de cesse jusqu'à ce qu'il ait déclenché un rejet définitif de la part de son père. Dans les deux cas, rejeter l'analyste-mère et être rejeté par l'analyste-père, me paraît poursuivre le même but : proclamer sans cesse sa faiblesse d'enfant, incapable de satisfaire sexuellement une femme et de faire le poids à côté du rival, comme s'il devait se rassurer, lui et ses parents-analystes, en prouvant qu'il n'est pas dangereux pour le couple parental. Il aurait ainsi besoin de revivre dans l'analyse ce qu'il répète si souvent dans la vie quotidienne inconsciemment : je renonce à épouser maman, je suis vaincu par mon père.

Dans l'analyse les interprétations qui se situeraient à un niveau


Don Juan serait-il hystérique ? 1007

génital en réponse au matériel dont je viens de parler, risqueraient fort de laisser Don Juan à sa solitude et de confirmer ses fantasmes d'abandon. Un tel patient a besoin de combler la blessure narcissique laissée par son sentiment d'abandon précoce, avant de pouvoir aimer sur un mode génital.

Ce qui rend encore plus complexe la relation d'objet entre Don Juan et sa mère — la mère qu'il cherche ou croit retrouver en chaque femme — c'est la présence du double courant dont Freud parlait en 19121 : un courant de tendresse, première manifestation d'attachement affectif envers la mère de la préhistoire oedipienne encore peu différenciée sexuellement du père, et un courant de sensualité envers la mère objet des désirs libidinaux oedipiens précoces. Il me semble qu'un tel patient se défend contre la douleur de sa blessure narcissique, en dédoublant l'image maternelle en deux aspects selon qu'elle peut satisfaire l'un ou l'autre de ces deux courants. Ce dédoublement de la mère en deux images permet à Don Juan de jouer de l'une pour essayer d'atteindre l'autre, il évite ainsi de reconnaître la perte de l'objet et d'avoir à en faire le deuil. Selon les moments il pourra sadiser la mère investie de libido pour dire son ressentiment à la mère de la préhistoire oedipienne qui semble l'abandonner, et vice versa ; de même il pourra idéaliser l'une pour dénigrer l'autre. Ce dédoublement de l'image maternelle se retrouvera sans doute dans le transfert afin d'être élaboré, sous forme par exemple de transfert parallèle, ou encore sous forme d'une difficulté particulière à choisir un analyste entre deux possibles, hésitation lancinante qui pourrait persister même après le choix effectif, tant que le patient n'a pas senti que cette hésitation est l'expression même de ce qu'il a besoin d'analyser.

Je veux reprendre ici l'image tellement parlante utilisée par René Diatkine et qui exprime si bien ce que j'ai pu ressentir dans mon travail avec ces patients : l'analyste se trouve dans la situation de la princesse des « mille et une nuits ». J'ai rendez-vous avec un homme qui désire inconsciemment se venger à travers moi de celle qui l'a abandonné après l'avoir séduit. Chaque séance est une nuit où je dois sauver ma tête si je veux que l'analyse continue ; pour ce faire à chaque séance, il s'agira que nous racontions une histoire, mais pas n'importe quelle histoire : la seule histoire en fait qui puisse passionner Don Juan au point qu'il en renonce à m'exécuter, c'est sa propre histoire, celle

1. S. Freud (1912), SE, XI, p. 180, 181 « On the universal tendency to débasement in thé sphere of love ».


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de sa souffrance, de son sentiment d'abandon, de sa blessure narcissique. Il s'agira de la mettre en mots au moyen de ce que nous revivons ensemble dans le transfert sous ses mille et une facettes, pour qu'il parvienne enfin à mentaliser, à se représenter et à verbaliser cette blessure précoce qui d'abord s'avérait irreprésentable. L'analyse pourra durer jusqu'à ce que l'affect refoulé ait pu trouver, après s'être débarrassé du masque de la représentation pseudo-génitale, son volume de représentations verbalisables. Don Juan n'aura plus besoin alors de l'analyste pour continuer l'histoire.

Mme Danielle QUINODOZ 53a, chemin des Fourches 1224 Chêne-Bougeries (Genève) Suisse


CONRAD STEIN

SOUVENIRS OU REMINISCENCES

Le temps nous étant mesuré, je me limiterai à quelques fragments de ce qui aurait pu donner lieu à une très longue intervention.

Le psychanalyste fonctionne-t-il dans la situation analytique sur le mode du souvenir ou sur celui de la réminiscence ? Voilà une question qui m'a paru — je vous le disais hier — se situer au centre de nos débats. Or, mon premier point est suscité par ce que René Diatkine vient de nous dire, et à quoi j'ai été très sensible, concernant la distinction entre le souvenir et la réminiscence. Cette distinction est effectivement à prendre dans deux sens. Diatkine, quant à lui, l'a prise dans le sens de : « Nos souvenirs, nos réminiscences. » En l'écoutant, j'ai pensé à autre chose, plutôt à quelque chose qui m'a paru implicite dans ses propos. J'ai pensé à la précision des souvenirs. Un patient dont je m'occupe depuis toujours et dont j'espère m'occuper encore longtemps cultive des souvenirs de sa petite enfance qui, pour l'essentiel, forment une constellation de quatre ou cinq scènes, invariables, d'une parfaite netteté, dont les deux principaux épisodes — les plus prégnants — sont pourtant manifestement faux du point de vue de ce que Freud appelait la « réalité extérieure » ou « factuelle » ou « matérielle ». Il s'agit de ce que l'on appelle des souvenirs-écran. Voilà qui me permet de réparer un oubli : j'aurais dû signaler hier que le revirement de Freud en matière d'étiologie de l'hystérie n'a pas été étranger à la découverte du souvenir-écran, qu'il portait en germe.

Janine Chasseguet. Smirgel a parlé à plusieurs reprises du travail que nous avons à faire, cela m'a frappé. S'il s'agit, certes, de nous psychanalystes, qui avons à faire un travail avec nos patients, et non de nous « mon patient et moi », il reste que le consensus exprimé par ce « nous » peut avoir deux objets différents. S'agit-il, par exemple, de tenter de se prononcer sur des questions relatives aux souvenirs et aux réminiscences de nos patients, ou d'étudier les incidences de nos souvenirs ou de nos réminiscences sur le travail que nous faisons avec ces

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derniers ? A cet égard, j'ai été très sensible au double discours qui n'a pas manqué d'être tenu ici, depuis le début de notre colloque. D'un côté, le discours de la maîtrise qui est le discours que « nous psychanalystes » tenons sur nos patients, sur la névrose, sur notre technique, sur la psychanalyse et, de l'autre, un discours dont je me bornerai à dire qu'il est plus particulièrement celui de la psychanalyse. Selon le tempérament, selon la sensibilité de chacun, nous avons entendu ici des propos penchant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Nous avons aussi entendu un exposé très remarquable qui, pour se présenter du point de vue formel comme un discours de la maîtrise, comme un discours portant sur la psychanalyse, n'en réussissait pas moins à faire passer tout autre chose, à se donner à entendre comme relevant de la psychanalyse.

Concernant les deux types de discours dont il vient d'être question, je ne crois pas qu'on puisse tenter d'établir une « nosologie de l'analysabilité », comme le souhaite Beno Rosenberg, sauf à tomber dans celui de la maîtrise, de l'illusoire maîtrise. Pourquoi ? Parce que « nous deux, mon psychanalyste et moi », étant deux personnes engagées dans l'analyse ensemble, les critères nosologiques établis par « nous, les psychanalystes » ne pourraient s'appliquer qu'à des sujets considérés hors des éventuelles conditions singulières de leur engagement dans l'analyse. Le souhait de Beno Rosenberg procède, je le suppose, de la constatation que les critères sur lesquels on a tenté de fonder ce qui est traditionnellement appelé «les indications de l'analyse», s'avèrent décevants dans la pratique. Mais faut-il pour autant attendre de grands bienfaits d'un perfectionnement de la nosologie? Lorsque nous recevons en consultation un candidat à l'analyse, notre réponse n'est-elle pas dictée en premier lieu par le sentiment que nous avons de pouvoir, ou non, entreprendre le travail avec lui, ou par le sentiment qu'un collègue auquel nous l'adresserions — et dont nous nous faisons une certaine idée — pourrait, ou non, s'engager avec lui? Et les arguments d'ordre nosologique que nous pouvons prendre en compte, ne sont-ils pas seulement faits pour nous conforter dans cette réponse? Quant aux cas où nous pensons être en difficulté avec un patient en cours d'analyse, estimant — à tort ou à raison — que notre travail ne progresse pas, la situation me paraît bien claire. Dans ces conditions-là, n'est-il pas évident que toute tentative d'évaluer le patient selon des critères nosologiques relèverait du recours à une rationalisation qui ne pourrait que faire obstacle à l'entendement ? Ou, plutôt, qui ne pourrait qu'entériner un manque d'entendement et faire obstacle à ce qu'on en prenne la mesure. Le recours délibéré, et supposé opératoire, à un corpus de savoir présent à la mémoire,


Souvenirs ou réminiscences 1011

n'est-il pas le plus sûr soutien des résistances du psychanalyste dans la psychanalyse, ce corpus fût-il un corpus de savoir sur la psychanalyse ?

Quant à l'incidence de mon savoir sur ma position vis-à-vis de mes patients, je reviendrai brièvement sur les conclusions de l'analyse que j'en ai faite en écho à l'introduction présentée par Alain de Mijolla, au cours de notre cycle de réunions consacrées, en 1983, à l'identification 1. Voici ce qu'il en est : je ne puis retrouver l'appareil conceptuel freudien que dans un temps qui est second ou plus précisément troisième, au regard de ce qui a été mon courant de pensées durant la séance. Pendant la séance, mon courant de pensées est de l'ordre de ce que j'appellerai volontiers la pensée paresseuse. Dans un deuxième temps, il peut se produire que le souvenir d'un tel courant de pensées resurgisse et me porte à m'interroger, particulièrement lorsqu'il a abouti à un fantasme ou à une interprétation communiquée ou non au patient. Une telle interrogation peut provoquer un rebondissement de mon travail analytique (ou auto-analytique, si vous préférez), à peu près de la même manière que le ferait la question inéluctablement suscitée par le retour du souvenir d'un rêve. Mais ce n'est qu'en un temps ultérieur, en un troisième temps, à l'occasion d'un travail non dénué d'un certain caractère volontariste et procédant, par exemple, de la nécessité de faire face à un engagement tel que celui de parler dans une conférence, qu'intervient la référence à l'appareil conceptuel. Ce n'est qu'en ce troisième temps que l'étude de mon courant de pensées me permet d'apprendre de quelle manière mon savoir a été l'oeuvre durant la séance. Telle est l'expérience qui me permet de soutenir que, dans la situation analytique, ma connaissance de l'oeuvre de Freud est présente à l'état de réminiscence, et non de souvenir, et du même coup, de rendre compte de ce qui est pourtant l'évidence, à savoir que je ne serais pas psychanalyste s'il n'y avait pas eu Freud avant moi. Ne vous méprenez pas, je ne veux pas dire que des concepts, voire des formulations, ne sauraient se présenter à mon esprit durant les séances. Mais de telles représentations de mots prennent part aux divagations de la pensée paresseuse — elles peuvent d'ailleurs contribuer au matériau représentatif d'un fantasme —, elles n'en viennent pas à soutenir la formulation de jugements d'existence relatifs au patient. Ou s'il se produit malgré tout qu'elles en viennent là, alors devrais-je me considérer comme étant en plein dans la résistance à l'analyse.

1. Intervention publiée sous le titre Quelques notations relatives aux identifications du psychanalyste dans la situation analytique. Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, n° 6, 1984.


1012 Conrad Stein

Une dernière notation. Quel que soit la complexité des facteurs qui déterminent nos positions à l'égard de nos patients, il y a, me semble-t-il, deux versants à envisager. D'un côté, nos réactions suscitées, entre autres choses, par la séduction qu'exerce un patient, et de l'autre — ces deux aspects étant évidemment intriqués —, notre attente vis-à-vis du patient. Et il se pourrait que les moyens que nous mettons en oeuvre ne soient pas tout à fait étrangers à une séduction exercée sur le patient (après tout, l'offre, faute de quoi il n'y aurait pas de psychanalyse, ne relèverait-elle pas, d'une certaine façon, de la séduction?). Si j'ai pensé à ce dernier versant qui n'est pas assez souvent pris en compte, c'est en me remémorant ce que Jean-Luc Donnet nous a communiqué vers la fin de son intervention 2. Jean-Luc Donnet a dit ceci à sa patiente, je le cite de mémoire : « Vous ne pouvez vous représenter l'attachement que j'ai pour vous, qu'en vous croyant morte. » Cela signifie-t-il que la vérité de la patiente est que pour pouvoir se représenter l'attachement qu'il a pour elle, il faut qu'elle pense que son psychanalyste la croie morte? Rien de moins certain, si j'ai bien entendu Jean-Luc Donnet. Car il nous a dit autre chose, ou plutôt, il a soulevé, pour conclure, une question qui restera ouverte : « A quelles conditions cette interprétation pouvait-elle être efficiente? » Cette question venait à la suite de quelques mots qui ont trouvé écho en moi et qui, sauf erreur de ma part, signifiaient en substance : Je ne veux pas seulement lui communiquer une vérité sur elle-même ; comment puis-je lui communiquer quelque chose ayant trait à mon attachement pour elle? Ainsi sommes-nous conduits à nous demander dans quelle mesure l'efficience de l'interprétation ne tient pas d'une manière générale à ce qui s'y manifeste de la Vérité du psychanalyste sur lui-même.

Dr Conrad STEIN 4, villa d'Eylau 75116 Paris

2. Cf. p. 886 de ce numéro.


LUISA DE URTUBEY

JE SUIS CELLE QUE VOUS CROYEZ

Alain de Mijolla signale avec exactitude l'impossibilité d'élaborer une nosographie psychanalytique sans y intégrer le contre-transfert, pourtant jusqu'à présent grand absent de toutes les tentatives de description psychopathologique considérées sous l'angle de la psychanalyse.

Je pense que, psychanalytiquement parlant, un hystérique, un obsessionnel ou un phobique vu de l'extérieur de la situation analytique, de façon unipersonnelle, n'est qu'un être de fiction.

Je voudrais, sur le chapitre de l'hystérie, contribuer par un grain de sable à cette nosographie transféro-contre-transférentielle. Sous réserve, toutefois, qu'il s'agit du transfert d'une patiente femme et du contretransfert d'une psychanalyste femme aussi.

Adoptant la remarquable description de Jeanneau, je considère comme hystérique celle qui désire sans arrêt la relation fusionnelle, qui fait se mouvoir tous ses fantasmes autour de la situation oedipienne, qui est devenue ce qu'elle a vu (la scène primitive) et la donne à voir à l'autre, qui a sa libido tournée vers l'objet de l'objet, qui incarne le féminin considéré à la manière névrotique (représentant le manque), qui impressionne comme inauthentique, grande imitatrice, inachevée, mythomane montrant justement qu'il ne s'est rien passé.

Pour formuler mes hypothèses, je m'appuierai sur un cas où, dès le début de la relation analytique, le désir de séduction, directement dans le transfert ou par le biais de transferts latéraux, se présente sous la forme d'une identification à ce que l'autre est supposé désirer. Il s'accompagne d'une dramatisation incessante. Contre-transférentiellement, je fus d'abord une proie facile (séduite), puis j'observai en essayant de me soustraire autant à la séduction qu'au rejet impatient. Finalement, je fus à nouveau séduite (de façon sublimée, oserais-je dire) par l'intérêt particulier de cette hystérie portée, pour ainsi dire, à son comble.

Rev. franç. Psychanal., 3/1986


1014 Luisa de Urtubey

Voici un bref récit des « actes » et des « scènes » les plus marquants. Il était une fois, il y a très longtemps, une voix féminine au nom apparemment illustre (il ne lui manquait qu'une lettre pour être d'un royal venu d'ailleurs) qui sollicita de moi un rendez-vous. A l'heure dite, j'attendis vainement celle que j'imaginais comme une grande dame solennelle.

Le lendemain arriva, au petit déjeuner, une sorte de petite fille à longues tresses déroulées, Mme de..., croyant être exacte à son rendezvous (et souhaitant se retrouver d'emblée dans le lit de papa-maman). Au deuxième rendez-vous fixé, elle vint ponctuellement, cette fois (ayant eu le temps de jeter un coup d'oeil sur ma bibliothèque), habillée en intellectuelle, avec grosses lunettes, chignon, serviette regorgeant de livres. Elle me déclara immédiatement qu'un psychiatre, le Dr Un Tel, lui avait conseillé de faire une analyse parce qu'elle a envie de « sauter son père ». A part cela elle a des difficultés avec son mari, est frigide, souffre d'angoisses et de vertiges dans la rue. Une fois elle a eu une « hallucination » : c'était au moment de la signature de son contrat de mariage quand son mari, homme fortuné, déclara souhaiter un régime de séparation de biens, de sorte que tout achat serait placé à son nom à lui, y compris les beaux bijoux pour sa toilette de mariée. L'hallucination consista en ce qu'elle lui trouva un air méchant et s'évanouit. Dès le début, elle me propose donc le spectacle de cette scène primitive terrifiante où l'homme est mauvais et derrière lui se profile la mère anale qui veut tout garder (y compris le phallus anal) ; en attendant d'offrir ce drame à un autre, la fuite apparaît comme la meilleure solution.

Par ailleurs, son histoire infantile est simple et oedipienne : fille préférée d'un père fort et admiré, elle ne s'entend pas avec sa mère, rejetante et bornée.

Le « avoir envie de sauter son père » semblant ne pas coller avec le reste, je lui demande comment se présente ce désir. Elle m'explique, introduisant déjà entre nous ce tiers qui ne nous quittera plus, que son psychiatre le lui a montré à propos d'un rêve où son père réparait le four de sa cuisinière. Elle a pensé que cela pouvait m'intéresser, ainsi que l'hallucination.

Etonnée, je me demande comment on peut être hystérique à ce point et aussi naïvement, interrogation qui ne m'a pas encore abandonnée. Evidemment, elle cherchait à me séduire pour que je la prenne en analyse. Les habillements divers obéissaient à cette même motivation, ainsi que le rendez-vous raté. C'était pour éveiller ma curiosité.


Je suis celle que vous croyez 1015

Quant au nom, je suppose qu'il a été à l'origine du choix de ce mari.

Elle réussit sa séduction et je la pris. Au fil des séances, dès le commencement elle ne cessait de chercher à deviner mon désir et changeait de direction quand il lui semblait avoir fait fausse route. Inutile de dire qu'il ne fut plus jamais question ni de « sauter son père » ni de l'hallucination, qui ne m'avaient pas accrochée. Par contre, j'entendis des discours « psychanalytiques ». Ceux-ci n'ayant pas reçu d'écho favorable, le livre de Marie Cardinal Les mots pour le dire, qui venait de paraître, prit le relais, d'autant plus que, cet auteur habitant le même immeuble que moi à l'époque, Mme de M... imaginait un lien fantasmatique entre la romancière et moi. Elle reprit à son compte les sentiments du personnage central : elle parlait de la mort de sa mère, vivante, mais cela signifiait qu'elle ne l'aimait pas ; de ses saignements, mais c'est ainsi qu'elle appelait ses règles ; de ses souvenirs d'enfance, y compris celui d'une discussion entre ses parents alors qu'elle se trouvait dans le ventre de sa mère. Face à l'absence « d'approbation » de ma part, elle changea de procédé de séduction et prit plusieurs amants. Des histoires « passionnantes » surgirent alors : scènes, abandons, ruptures, lettres, cachettes, surprises, dangers... Les tiers nous submergèrent et les scènes primitives où j'étais spectatrice aussi.

Dans le contre-transfert, cette surenchère me posait problème. Face à la répétition, à l'inopérance de l'interprétation, je m'inquiétais. Elle s'en aperçut peut-être car elle trouva une façon de m'émouvoir encore plus : le passage à l'acte. Elle rencontra une malade mentale délirante et lui proposa de se faire soigner gratuitement par moi à l'hôpital X... (j'ignore encore comment elle put savoir que je fréquentais cet endroit). Cela n'arriva évidemment pas, mais là je me « ferai avoir ».

Pendant les grandes vacances, elle m'écrivit une lettre de rupture. N'ayant pas de réponse, elle alla à l'hôpital X..., raconta tous les symptômes de la malade dont elle avait fait la connaissance et réussit à se faire hospitaliser. Et du même coup à réaliser le projet me concernant, à savoir qu'à mon retour de vacances, appelée par sa famille et par le psychiatre X..., j'allai effectivement la voir sur place et, puisque je n'avais pas de poste là, gratuitement. Ce fut l'instant où je succombai pleinement à sa séduction, la croyant malade « vraiment » et obéissant au médecin-père rangé de son côté.

Heureusement, pour elle et pour moi, cela ne dura pas. Car ne me voyant pas trop persuadée, malgré tout, de son état délirant, d'autant


1016 Luisa de Urtubey

plus qu'elle ne cessait de me demander si ça m'intéressait et si j'avais déjà vu un cas aussi « palpitant », elle « guérit » de ses « automatismes mentaux » (semblables à ceux de la malade rencontrée au printemps) et de son « délire mystique » (identique à celui de sa compagne de chambre).

Depuis, elle continue son traitement avec moi, mais elle voit aussi des psychiatres, qu'elle change fréquemment, sans que je sois ni opposée ni favorable. De cette façon, une série de scènes primitives en miroir se jouent incessamment. Elles ont un caractère commun curieux : avec certains psychiatres, elle parle comme une folle — disent-ils, paraît-il — et les persuade de sa schizophrénie — dit-elle ; il doit y avoir quelque chose de « vrai » puisqu'ils l'inondent de médicaments qui font qu'elle ne peut plus associer, mais cela coïncide avec des phases de résistance et ne l'empêche pas de travailler à l'extérieur. Avec d'autres, elle semble « normale », dit-elle, et ils lui suppriment absolument toute médication. Quand elle voit ceux du premier type, mon fantasme contre-transférentiel est qu'elle dramatise pour se rendre intéressante, réussit sa séduction et noue une alliance contre moi. Quand elle consulte ceux du deuxième type, c'est moi qui la trouve psychotique, qui me dis que jamais je ne pourrai l'aider, que le psychiatre est séduit en la croyant normale et... qu'il noue une alliance contre moi (remarquons que, dans mon imagination, l'autre est toujours séduit et contre moi).

Et nous évoluons dans ce triangle où le sommet psychiatre-père est variable (parfois le psychiatre est la mère et le père c'est moi) et où moi-même je change de fantasmes tout le temps, en une oscillation entre « c'est vrai, ce n'est pas vrai », qu'il est séduit, que je suis séduite, qu'elle l'a, qu'elle ne l'a pas. Si ces psychiatres et moi, nous nous rencontrions, une scène, primitive et sadique, ne serait pas loin.

La perplexité s'impose. Réussit-elle, pour séduire, à imposer l'image d'elle-même qu'elle croit désirée ou bien devine-t-elle l'idée que l'autre se fait d'elle afin de s'y adapter à l'instant, pour séduire là aussi, mais grâce à une identification introjective peut-être trop importante pour que la solidité des limites ne soit pas mise en cause?

A mes yeux, la première possibilité est la plus vraisemblable selon les idées de Jeanneau : situation oedipienne, scène primitive donnée à voir, identification hystérique, le tout sur fond d'attachement fusionnel à la mère (au point où nous en sommes, on peut se demander comment nous pourrons nous séparer).

Et moi là-dedans ? Objet d'une séduction très habile, le fil incestueux


Je suis celle que vous croyez 1017

tout le temps sous-jacent, parfois je succombe, parfois je me rachète.

Appuyée sur ce cas exemplaire, j'essaierai de formuler quelques hypothèses concernant la nosographie transféro-contre-transférentielle de l'hystérie.

Premièrement, un couple séducteur-séduit se constitue, inséparablement uni, les pôles pouvant varier, selon la formule : « Je suis l'objet de votre désir, vous êtes l'objet du mien », alternativement, mais devant un tiers exclu. Les réactions contre-transférentielles face au tiers exclu, ou quand l'analyste est lui-même le tiers exclu, me paraissent typiques du contre-transfert face à l'hystérique.

Deuxièmement, on observe des tentatives ininterrompues de mise en scène ou l'analyste, inconsciemment complice, se fait prendre plus d'une fois : « Que ne fait-on pas à cette pauvre petite! »

Troisièmement, un triangle oedipien réel est présent. La patiente réussit à établir le troisième angle du triangle sur quelqu'un d'extérieur et de réel : le psychiatre dans ce cas, le mari opposé à l'analyse, le père, la mère, l'amant dans d'autres. Cela représente une possibilité de scènes primitives multiples à donner en spectacle aux uns et aux autres, où l'analyste risque aussi de participer fantasmatiquement sous la forme d'un « C'est moi qui ai raison », « On fait du mal à ma fille », « Cet homme mauvais est dangereux ».

Quatrièmement, les désirs attribués à l'analyste, en apparence faux, font mouche quand même car il s'agit de l'attribution du phallus et qui ne le souhaite pas?

Cinquièmement, ces patients font miroiter le phallus de façon particulière : triangulaire (c'est moi qui l'ai et pas les deux autres), de revendication phallique (c'est nous les femmes qui l'avons et pas l'homme), au fond narcissique et castratrice (tu ne l'as pas, c'est moi qui l'ai et qui mène le jeu). Par conséquent, l'angoisse contre-transférentielle, avec ces patientes, est surtout de castration.

Le risque contre-transférentiel est quadruple : succomber d'une manière ou d'une autre à la séduction (comme quand je suis allée la voir à l'hôpital ou, plus subtilement, quand je laisse entrevoir quelque élément de mon désir et qu'elle peut s'y identifier) ; être frustrée face à cette exhibition phallique « fausse », ou se sentir châtrée; par une mise à distance défensive face à ce feu (faux) à l'alerte continuelle, se placer dans une position de spectateur qui juge une pièce du dehors et attend qu'elle se termine ; pour les mêmes raisons, se réfugier dans un « Ce n'est pas vrai, elle ment », qui, comme Freud avant la neurotica, s'attacherait à une réalité factuelle.


1018 Luisa de Urtubey

Revenant au titre de cette communication : « Je suis celle que vous croyez », j'ajouterai : « Et alors vous m'aimerez. » Puis en miroir : « Je vous veux mienne parce que je vous aime et pour l'obtenir je me ferai l'objet de votre désir. » Et surtout de façon triangulaire : « Je suis celle que vous croyez et l'autre sera frustré et châtré. » Naturellement, la phrase est répétée de la même manière à chaque sommet du triangle.

Mme Luisa de URTUBEY 75, rue Saint-Charles 75015 Paris


Actualités

Le XXXIVe Congrès international de Psychanalyse s'est tenu à Hambourg du 28 juillet au 2 août 1985, rassemblant 1 819 participants dont 61 Français.

Sur le thème du Congrès L'identification, on entendit les rapports de Mervin Glaser et Joyce McDougall sur « L'identification et ses vicissitudes dans les perversions ». Le thème de l'identification fut aussi traité chez « les adolescents et les enfants » (Jacqueline Cosnier étant une des discutantes du rapport sur les vicissitudes de l'identification chez les enfants), dans « Les névroses, les psychoses et les troubles du caractère ». Toutes ces réunions furent d'une haute tenue scientifique et donnèrent lieu également à de nombreuses communications scientifiques dont celles de C. Athanassiou, H. Faimberg, S. Lebovici, A. de Mijolla, M. et H. Vermorel. En outre, des collègues de la SPP ont dirigé ou modéré des ateliers ou groupes de discussion : R. Cahn, J.-L. Donnet, S. Faure et B. Rosenberg ainsi que Annie Anzieu et V. Smirnoff de I'APF.

Mais ce ne fut point un congrès comme les autres puisque plus de cinquante ans s'étaient écoulés depuis le dernier Congrès international tenu sur la terre allemande et plus de quarante ans depuis la fin de la dernière guerre mondiale marquée par le déchaînement de la destruction nazie, entraînant le départ de la quasi-totalité des analystes de langue allemande et d'innombrables atrocités contre les opposants au nazisme et les minorités au premier rang desquelles la tentative d'extermination du peuple juif. Il aura fallu tout ce temps pour aborder un tel traumatisme devant lequel il ne peut y avoir ni oubli ni pardon mais essai de compréhension et élaboration pour essayer de surmonter des effets qui se font sentir à travers les générations.

Le discours du maire de Hambourg Klaus von Dohnanyi, fils d'un général fusillé après le complot manqué contre Hitler en juillet 1944, donna le ton en analysant avec courage et lucidité la part de responsabilité du peuple allemand dans l'avènement du nazisme et ses conséquences meurtrières ; il appela les psychanalystes à collaborer avec ceux qui cherchent à élucider le phénomène historique 1. Janine Chasseguet eut les mots justes pour répondre à une telle allocution.

D'ailleurs, une des séances du Congrès était consacrée à « L'identification et ses vicissitudes, en relation avec le phénomène nazi », tandis que des groupes traitaient l'un des « Dommages psychiques et des séquelles tardives chez les victimes et les instigateurs de la persécution nazie » et l'autre « Des effets de l'holocauste sur les survivants et leurs enfants ». Une séance abordait l' « Histoire de la psychanalyse en Allemagne » tandis qu'une remarquable exposition (bientôt visible en France) avait été réalisée par nos collègues allemands pour éclairer le passé de la psychanalyse dans leur pays. Enfin une séance permit

1. Le discours du maire de Hambourg, les autres allocutions d'ouverture ainsi que les rapports sur l'identification ont paru en anglais dans l'International Journal of Psychoanalysis, 1986,67, n° 1.

Rev. franç. Psgchanal., 3/1986


1020 Congrès international de Hambourg

d'entendre un remarquable exposé de Didier Anzieu, « L'influence de la culture allemande sur la pensée de Freud ».

Avant de laisser la place à deux textes ayant trait aux thèmes du Congrès, nous donnons la parole à Janine Chasseguet-Smirgel, un des artisans de la réussite de ce Congrès en tant que présidente du Comité du Programme, nous la remercions de nous avoir livré ses impressions sur ce mémorable Congrès.

Henri VERMOREL.


JANINE CHASSEGUET-SMIRGEL

« NOUS AGITONS LA CHEVELURE BLANCHE

DU TEMPS » Réflexions sur le Congrès de Hambourg

Tandis que j'essayais de rassembler les idées — trop nombreuses —, les sentiments — trop complexes — que suscite en moi ce Congrès, pour répondre ainsi au voeu d'Henri Vermorel, je recevais une lettre d'amis très chers et lointains (je tairai volontairement les noms de personnes et de lieux) me faisant part de leur désappointement : le compte rendu du Congrès, dans leur société, n'avait même pas mentionné la particularité de ce retour de la communauté psychanalytique sur le sol allemand pour la première fois depuis 1932, quarante ans après la fin de la guerre, et avait éludé le problème du Nazisme et de la journée qui lui avait été consacrée (mais tout le Congrès n'a-t-il pas été traversé par ce problème ?). Il était clair que le message de mes amis contenait une plainte, portait la marque d'une déception : les analystes juifs n'étaient-ils pas seuls à ressentir ce que ce contact avec les collègues allemands avait de troublant, de difficile, d'intéressant, d'émouvant aussi ? L'un de mes amis venait précisément d'être interviewé par un journal de son pays sur le Nazisme et le terrorisme moyen-oriental, alors que des bombes éclataient depuis plusieurs semaines devant des écoles juives et des jardins d'enfants (informations que nos médias ne nous ont pas transmises). Au lendemain de la publication de l'interview, il recevait des menaces de mort par téléphone. Une voix au fort accent allemand lui disait que les Nazis étaient huit millions dans le monde (sic ) et qu'ils finiraient bien par venir à bout de la vermine juive dont il fallait nettoyer la terre... Certaines voix s'élèvent en Allemagne ou ailleurs pour dire que, quarante ans, vraiment, c'est assez, et qu'il faut oublier et tirer un trait...

Cette indifférence à l'égard du problème posé par ce retour en Allemagne, je l'ai rencontrée dans ma propre société malgré d'heureuses exceptions. Quant à la plupart des collègues de I'APF, ils se sont faits, pour l'occasion, si discrets qu'on ne peut vraiment pas deviner ce qu'ils pensent. Des collègues de la SPP qui ont perdu un de leurs parents ou les deux dans les camps allemands m'ont raconté qu'en évoquant devant des analystes leurs difficultés à franchir le Rhin ils avaient perçu une gêne et un agacement. Que des psychanalystes aient dit après la scission qu'ils quittaient la société juive (la nôtre) pour rejoindre la société chrétienne (celle de Lacan), nous sommes quelquesuns à le savoir. Que de temps à autre un collègue, au lendemain d'une élection ratée, s'entende expliquer ou explique que « les Juifs » n'ont pas voté pour lui, cela aussi certains le savent...

Le manque d'intérêt des psychanalystes français (mais ils ne sont pas les seuls) pour le problème juif et pour les événements de la deuxième guerre mondiale est surprenant 1. Les analystes auraient pourtant là un triple motif de curiosité : ne sont-ils pas tous, d'une certaine façon, de souche juive, par leur identification à Freud et aux pionniers de la psychanalyse ? Ne devraientI.

devraientI. une fois, il existe d'heureuses exceptions comme en témoigne déjà l'initiative des directeurs de la Revue française de Psychanalyse.

Rev. franç. Psychanal., 3/1986


1022 Janine Chasseguet-Smirgel

ils pas réfléchir aux attaches qui lient la psychanalyse — et qui les lient donc eux-mêmes — au judaïsme ? (il serait, à ce propos, grand temps de laisser choir de supposées rencontres entre le Talmud, la mystique juive et la psychanalyse, pour s'attacher plutôt à ce qui est au fondement de la religion, puis de la pensée et de la culture juives, les plus éloignées soient-elles apparemment de leur origine : l'interdiction de l'idolâtrie et le culte d'un Dieu unique. Et de comprendre comment cela entraîne chez les Juifs le sens de l'histoire et l'importance donnée à la mémoire : « Souviens-toi des jours d'antan, repasse les années de génération en génération », Deutéronome, 32.-7).

Le second motif qui devrait rendre curieux tout psychanalyste du problème juif et des événements de la seconde guerre mondiale est que le Nazisme a ouvert des perspectives vertigineuses sur l'âme humaine. Par quel surprenant clivage un analyste peut-il y rester indifférent ? Croit-il vraiment que les sujets qu'il a sur son divan sont totalement différents des êtres qui ont perpétré le génocide, qui s'en sont détournés avec indifférence, qui ont obéi aux ordres... ? Et eux, n'ont-ils pas aussi tout cela en eux-mêmes (comme chaque être humain) ? Pourquoi être si étonné, si désarmé, devant certains « cas limites », alors que l'histoire de ce siècle nous a montré comme le Surmoi était facilement balayé, la raison détruite, la pensée mise au service de la déshumanisation d'autrui. Vraiment, cela n'intéresserait pas l'analyste ? Enfin, il se trouve qu'une proportion de nos patients bien supérieure à celle qui existe dans la population française est juive 2. Or, il apparaît clairement, à travers les supervisions en particulier, qu'un bon nombre d'analystes — juifs et non-juifs du reste — ne savent pas reconnaître le matériel lié à la Shoah. Un train, par exemple, pour un patient juif, est rarement un train de plaisir... Quant à l'antisémitisme des patients juifs — encore plus important à analyser que celui des non-juifs — il échappe, dans la plupart des cas, à la mise au jour. Ce qui est regrettable si l'on songe que le complexe d'OEdipe est au coeur de notre discipline.

Je n'ai pas d'explication de cette indifférence quasi générale des analystes français. Ou plutôt il faudrait sans doute en revenir à l'histoire de la psychanalyse française et à l'histoire de France. Ne sommes-nous pas, nous Français, enfants de Vichy, désormais poursuivis par notre ombre, clivés, doubles, comme les figures des cartes à jouer dont une moitié serait gaulliste et l'autre pétainiste, une moitié résistante et l'autre « collabo », une moitié cachant les Juifs au péril de sa vie, et l'autre les dénonçant à la Gestapo? Cette fêlure, il est sans doute difficile de la contempler dans un miroir. Et quand un collègue évoque ses parents déportés, il défait, probablement des pansements artistiquement posés.

Ceci me ramène au début de cette histoire — de celle du Congrès je veux dire — et il m'est en fait impossible de parler de Hambourg sans en évoquer la toile de fond émotionnelle. Ceux qui ont participé au Congrès de Jérusalem, en 1977, se souviennent sans doute que nos collègues allemands nous ont alors invités à Berlin. Cela a suscité un tollé car — sauf en Europe continentale et au Canada — la plupart des associations psychanalytiques dans le monde sont composées majoritairement de Juifs. Sont montés sur le podium, l'un après l'autre, des analystes réputés et écoutés pour dire : « En Allemagne, c'est trop tôt », ou « En Allemagne, jamais ». Avec d'autres, dont une ancienne déportée, j'ai soutenu l'invitation de nos collègues allemands. Il me semblait — et je l'ai dit — qu'à partir du moment où ils faisaient partie de l'API on ne pouvait manifester d'ostracisme à leur égard. Libre ensuite à chacun d'aller ou de ne pas

2. Une statistique approximative, résultant de conversations avec des collègues, donne le chiffre de 1 patient juif sur 5.


Réflexions sur le Congrès de Hambourg 1023

aller en Allemagne. Il faut dire que nos collègues allemands — mais est-il facile d'être Allemand aujourd'hui ? — ont rendu la tâche aisée à ceux qui refusaient d'aller en Allemagne en ne liant pas leur invitation au lieu, hautement symbolique, où se déroulait alors le Congrès. Quoi qu'il en soit, les Allemands retirèrent leur invitation, décidèrent de proposer Hambourg — ville libre hanséatique, connue pour sa difficile soumission à Hitler et administrée par Klaus von Dohnanyi, fils d'un des principaux conjurés du complot von Stauffenberg du 20 juillet 1944 contre Hitler.

C'est probablement à mon soutien de l'invitation des Allemands que je dus le redoutable honneur d'avoir à présider le Comité du Programme de ce Congrès historique. Cette tâche, il n'était pas évident pour moi de l'accepter. Mes rapports avec les Allemands ne sont pas simples. Mais il était en même temps impossible de confier pareille entreprise à quelqu'un dont les rapports avec les Allemands auraient été d'une simplicité trop évangélique... D'emblée, au sein même du Comité du Programme, se révéla un certain désaccord quant à la question fondamentale de l'introduction d'un thème en rapport avec le Nazisme. La grande majorité du Comité était en faveur d'un pareil thème. Comment des analystes pouvaient-ils revenir sur le sol allemand après une si longue absence comme si rien ne s'était passé ? Comment pouvaient-ils favoriser le refoulement et le déni ? Mais certains collègues — ne croyez pas qu'ici le clivage passe simplement entre Juifs et non-Juifs — pensaient que ce serait faire offense à nos hôtes que d'introduire pareil sujet (mais peut-être l'offense n'était-elle pas là où on la plaçait. N'était-ce pas plutôt faire honneur à nos hôtes que de les estimer capables de se pencher avec nous sur cette période de leur histoire qui s'est confondue avec l'histoire du monde ?). Proposer aux présentateurs un exercice essentiellement clinique a constitué un compromis. Parallèlement, nous recevions une lettre de Francfort, signée de 13 analystes didacticiens, demandant que le passé de l'Allemagne ne soit pas occulté à ce Congrès. Toutefois, à l'annonce de cette journée consacrée au phénomène nazi, je recevais par ailleurs un coup de téléphone d'Allemagne m'accusant de vouloir mettre les Allemands en camp de concentration... (là encore un clivage entre générations d'analystes ne serait pas fidèle à la vérité).

Je rencontrai des analystes allemands et certains — des gens raisonnables et nullement nazis — me dirent qu'ils ne viendraient pas au Congrès car ils craignaient les attaques virulentes des candidats qu'ils subissaient déjà quotidiennement. La vie, pour eux, était très difficile car, disaient-ils, ils avaient eu le malheur de naître avant ou durant le Nazisme. Ils n'y pouvaient rien, mais leurs jeunes collègues ne le leur pardonnaient pas. L'une d'elles m'avoua avoir fait partie de la Hitler Jugend. J'en éprouvai un sentiment de soulagement. Jusque-là j'avais rencontré un nombre invraisemblable d'Allemands qui me parlaient de leur grand-mère juive (à vous faire croire que l' « enjuivement » de l'Allemagne n'était pas une idée si délirante que cela... Bien entendu, cette grand-mère a parfois vraiment existé), ou de leur oncle qui avait fait partie du complot Stauffenberg. Cela me soulageait d'autant plus que la vérité historique est qu'un décret du 1er décembre 1936 a rendu obligatoire l'affiliation de toute la jeunesse allemande à la jeunesse hitlérienne, et qu'en mars 1939 une loi menaçait les parents des 4 millions de jeunes qui s'étaient dérobés à cette obligation de leur enlever leurs enfants. Désormais toute la jeunesse allemande a prêté, à l'âge de 10 ans, serment à Hitler 3.

En même temps nous vinrent des échos de plus en plus violents de la

3. In Serge Berstein, Le Nazisme, Paris, MA éditions, 1985.


1024 Janine Chasseguet-Smirgel

querelle qui agitait les analystes allemands depuis quelques années — querelle qui, comme par hasard, était en train de culminer — concernant l'histoire de la psychanalyse allemande pendant le régime nazi. Les membres du Comité du Programme et le président de I'API lui-même, apprirent, à cette occasion, qu'une légende tenace (car tellement vraisemblable) devait être détruite : celle de la « liquidation » de la psychanalyse allemande sous le IIIe Reich. On avait bien lu — de-ci de-là — d'étranges récits sur l'Institut Goering, mais on pensait que cela concernait une poignée de psychothérapeutes et de psychanalystes autour de Jung et de Schulz-Encke. Les plus anciens avaient bien entendu parler de Cari Müller-Braunschweig et de Felix Boehm mais n'avaient pas assisté à l'Assemblée générale du Congrès de Zurich de 1949 (le 1er Congrès de I'API après la guerre ; le précédent avait eu lieu à Paris en 1938) où les Allemands avaient demandé leur réintégration dans I'API qui ne leur fut accordée qu'à titre provisoire. Lorsque je demandai les minutes de la séance qui fut consacrée à cette question en 1949, je ne reçus que quelques feuillets dactylographiés où le fond de l'affaire était malaisé à comprendre, et à suivre. En ce temps-là I'API n'avait pas de secrétariat — Jones s'occupait de tout et... gardait les archives. Cet état de fait ne se modifia vraiment qu'en 1963 lorsque Irène Auletta fut chargé de la direction du secrétariat de I'API (le rôle d'archiviste de TAPI a été créé après ce Congrès et confié à Adam Limentani. Il est impossible de ne pas mettre cette innovation en relation avec les « blancs » que nous avons constatés, chaque fois où nous avons cherché des documents sur la période nazie. Un certain nombre de documents ayant en partie appartenu à Jones sont archivés par la Société britannique sous la direction de Pearl King).

En fait, quand on lit le volume III de la biographie de Freud par Jones, on y trouve une contradiction : d'une part Jones écrit que la « liquidation » de la psychanalyse fut une des rares entreprises que Hitler put mener à bien et, d'autre part, il pose la question de savoir s'il n'aurait pas mieux valu dissoudre la Société allemande, à l'instar de la Société hollandaise, quand l'interdiction d'exercer toucha les analystes juifs.

En fait, et dans ses grandes lignes, l'histoire de la psychanalyse allemande sous Hitler s'est déroulée en quatre temps.

— En 1933, peu après l'arrivée de Hitler au pouvoir, il est interdit aux Juifs d'assurer des fonctions dirigeantes dans les associations. Boehm va demander aux autorités si cela concerne la psychanalyse. Devinez ce qu'on lui répondit... La même année (mai 1933) Goebbels ordonne un autodafé de livres d'auteurs libéraux, pacifistes, juifs, socialistes et « décadents ». Ceci inclut les oeuvres de Freud.

— En 1935 les membres juifs de la DPG (Deutsche Gesellschaft fur Psychoanalyse) démissionnent... pour que la psychanalyse continue à exister en tant que Tiefenpsychologie.

— En 1936 la DPG se retire de I'API. L'Institut de Berlin (fondé par Abraham avec sa Polyclinique créée et financée par Eitingon en 1920) est contraint d'entrer dans l'Institut pour la Recherche psychologique et la Psychothérapie qui regroupe les associations de psychiatrie et de psychologie sous la direction d'un cousin du Feldmarschall Goering. Elle y conserve son autonomie jusqu'en 1938, où elle est dissoute et devient un groupe de travail qui va, cependant, fleurir et prospérer, formant de nombreux candidats et des membres durant toute la guerre.

Il est émouvant de lire sous la plume d'un témoin de ces années-là, Käte Dräger dans le texte d'une conférence faite en 1970 à l'occasion du Jubilée de l'Institut de Berlin 4 : « On peut se poser la question après coup : les ana4.

ana4. Les années brunes (1984) textes traduits et présentés par J.-L. Evard, Paris, Confrontations.


Réflexions sur le Congrès de Hambourg 1025

lystes n'auraient-ils pas dû tous émigrer en 1933 ? » Phrase à laquelle fait écho celle-ci : « Et pourtant la chronique des années 1933-1945 serait bien plus facile à écrire si aujourd'hui nous pouvions raconter. » A un certain point du développement les analystes « aryens » ont simplement dit « non » (H. M. Lohman et L. Rosenkötter, 1972, in Les années brunes, op. cit.).

Certes, cela aurait été bien plus facile. Mais cela n'a pas été. L'on ne peut que se féliciter de voir les psychanalystes allemands tenter de se réapproprier leur histoire analytique, et il était à mon avis, tout à fait nécessaire — j'y ai personnellement poussé — de débattre de ce problème au Congrès et surtout de faire cette remarquable exposition sur la psychanalyse allemande qui a été l'un des événements de Hambourg. Mais une certaine manière d'approcher cette question me laisse personnellement un goût de cendres... Je ne peux me joindre — par définition si je puis dire — à ceux qui veulent occulter ce passé ou le minimiser. Je suis de tout coeur du côté de ceux qui travaillent à son exhumation. J'aimerais qu'on tente de comprendre le processus qui a conduit là les psychanalystes allemands (les psychanalystes allemands... songez, l'aristocratie de la pensée psychanalytique jusqu'à l'avènement du Nazisme...). J'aimerais aussi qu'on tente d'en tirer des leçons pour l'avenir. Un malheur est si vite arrivé... Au heu de cela que voit-on (pas toujours, heureusement, mais souvent?) Tout d'abord des attaques contre ces analystes qui ont continué à travailler sous Hitler. Certes ce n'était pas glorieux. Mais comme me l'a dit un ami psychanalyste, ancien déporté : « Ils ne se sont tout de même pas engagés dans la Waffen ss. » De surcroît, le processus savamment dosé de Gleichschaltung (mise au pas, littéralement : nivellement, égalisation) pouvait duper les analystes. Si Bernard Kamm a quitté la DPG en même temps que les Juifs (Karen Brecht, l'une des principales organisatrices de l'exposition dit qu'il l'a quittée avant), John Rittmeister, qui fut arrêté le 26 septembre 1942 et exécuté le 13 mai 1943 (il appartenait au groupe de résistants Rote Kapelle) entra à l'Institut Goering en 1937 : on voit qu'il est parfois plus facile d'être un héros que d'être clairvoyant.

De toute façon rien ne permet de penser que la solidarité jouerait aujourd'hui davantage qu'hier, que les accusateurs seraient plus courageux et plus lucides que leurs prédécesseurs. Les communistes, lorsqu'ils ont pris le pouvoir dans un pays de l'Est ont demandé aux analystes de déclarer que la psychanalyse était « une pourriture capitaliste », moyennant quoi on les laisserait travailler et ils conserveraient la carte du Parti. Un bon nombre signa cette déclaration. Après quoi les autorités dirent : « Vous voyez, ils le proclament eux-mêmes » et décidèrent de dissoudre la Société. Ce qui est intéressant, c'est qu'aujourd'hui, à part quelques émigrés, personne ne connaît plus cette histoire (on comprendra que je ne donne pas davantage de précisions).

Nous devons constater avec regret que l'identité analytique est fragile, que le courage et l'indépendance d'esprit sont rares. Si les psychanalystes allemands ont perdu leur âme pendant les douze années du régime nazi, la nouvelle génération d'analystes n'en gagnera pas une en ne manifestant ni chagrin, ni pitié. Au contraire, la haine que certains textes véhiculent — par exemple le recueil de lettres au sujet de cette question publié par la DPV qui sont écrites de part et d'autre avec une violence inouïe, à une cadence infernale, comme autant de gifles — montre qu'il s'agit avant tout de se débarrasser de la culpabilité en la projetant, et non de l'affronter. Du reste, le mot « culpabilité » est quasiment absent de tous ces écrits. C'est le mot « honte » qui revient avec insistance. Autrement dit, il n'est pas question d'assumer la responsabilité — par identification aux parents, éventuellement aux parents analytiques — de ce qui s'est passé en Allemagne. A l'ouverture du Congrès, Klaus von Dohnanyi

RFP — 33


1026 Janine Chasseguet-Smirgel

s'est exclamé : « Si nous disons « notre Beethoven, notre Bach », nous devons dire « notre Hitler ». » Et Thomas Mann intitulait l'un de ses articles « Bruder Hitler ». Car c'est d'un problème d'identification qu'il s'agit. Et il est regrettable que le sujet du Congrès n'ait pas davantage été développé dans ce sens, car si on connaît un peu les problèmes allemands actuels à l'extérieur et à l'intérieur de la psychanalyse, on ne peut que constater que la plupart des analystes allemands (mais à vrai dire la revue Psyche où ils sont publiés contient, de l'aveu même de son rédacteur en chef, sociologue marxiste ni analyste ni analysé, 70 % d'articles politico-sociologiques) manquent de bases théoriques, cliniques et techniques concernant l'identification. Que faire d'un père nazi ? Apparemment la seule solution est de le rejeter. Si vous parlez de la nécessité d'intégrer vos identifications à ce père-là, vous êtes immédiatement traité de nazi vous-même. Alors que l'absence d'identification, la contre-identification ne permet aucun véritable choix entre l'acceptation et le refus, et entrave totalement toute possibilité de sublimation. Il faut pouvoir découvrir, affronter et assumer « Hitler in uns » pour devenir un être humain au plein sens du terme. Sans cela le refoulé fait retour, le denié revient sous divers masques.

Dans le recueil Les années brunes, l'article d'Eric Simenauer — le seul analyste juif qui ait quitté l'Allemagne sous Hitler et qui y soit revenu après la guerre (un vieil homme charmant installé à Berlin qui a une Menorah dans son salon) touche, enfin, ce problème. On peut ne pas être d'accord avec ses conclusions métapsychologiques, elles n'en sont pas moins intéressantes : « De façon apparemment paradoxale, nous constations que les mêmes jeunes qui se rebellent contre les pères et tout ce qu'ils représentent, se trouvent pourtant repris dans les idéologies combattues. J'en suis venu à penser que ces jeunes hommes n'ont renoncé qu'aux identifications au père, situées dans le moi, tandis que, dans le surmoi et les idéaux, la constitution originaire n'a jamais été modifiée » (p. 145). E. Brainin (Vienne) et I. Kaminer (Francfort) expriment dans le même recueil, l'idée profonde et juste que la seconde génération, en se donnant à croire qu'elle est victime des Nazis, « autrement dit de ses propres parents », s'épargne « la quête de ces fragments refusés des objets parentaux ». Cette réflexion va très loin car une partie dé la jeunesse allemande se met aujourd'hui en posture de victime. Ne se sent-elle pas menacée d'être gazée (par la pollution) et anéantie par ce que les plus fervents pacifistes étrangers devraient bien se garder d'appeler avec eux « l'holocauste nucléaire »? « Plus anti-nazi que moi tu meurs. » « Je suis la victime promise du prochain holocauste » 5. C'est ainsi que peuvent être décryptés les signes, balbutiements ou clameur, à l'aide desquels les jeunes Allemands, parmi lesquels des analystes, nous interpellent aujourd'hui.

Mais pareille inversion des choses, ce passage de la qualité de bourreau absolu à celle de victime absolue, d'allié de Satan à champion du bien n'est véritablement accomplie que si la victime (réelle) d'hier est identifiée au bourreau.

N'a-t-on pas fait courir, après la guerre, la légende d'un Hitler juif? N'était-ce pas là une bonne manière pour le monde (et pas seulement pour les Allemands) de se laver les mains du sang du génocide devenu une histoire judéo-juive ? Preuve de surcroît que les Juifs sont réellement diaboliques puisqu'un des leurs a exterminé 6 à 7 millions des siens. Cette histoire est du reste reprise sous une nouvelle forme par la propagande soviétique actuelle qui, jour après jour, « dévoile » l'alliance des Nazis et des Sionistes qui se

5. Cf. mon article « Le théâtre vert » à paraître en anglais et en allemand où j'essaie de montrer que les Verts, victimes d'une culpabilité persécutrice, s'identifient inconsciemment aux Juifs et s'attendent à subir un sort identique.


Réflexions sur le Congrès de Hambourg 1027

seraient entendus pour exterminer les vieillards et les bouches juives inutiles afin de créer les conditions propres à la naissance d'un Etat juif possédant une armée jeune et forte, grâce à la sélection effectuée dans les camps d'extermination... (on peut supposer que l'extermination d'un million et demi d'enfants juifs servait les visées de Sion...).

Ceci m'amène à mettre en question — pour la ranger dans le même besoin d'identifier la victime au bourreau — l'attaque visant Freud et son attitude en 1935 (on sait qu'il y a de multiples raisons d'attaquer Freud, en tant que génie et père indépassable. Elles viennent s'ajouter à celle que j'essaie de dégager ici).

Comme le livre Les années brunes contient des textes traduits en français et qu'il est d'un grand intérêt, c'est de lui que je partirai en relevant les attaques qui sont portées au fondateur de la psychanalyse par Evard dans son introduction et par Lohmann et Rosenkötter dans leur article conjoint 6.

Il est reproché à Freud de n'avoir « jamais manifesté sa volonté de faire front » (E.). « ... un régime commence à parquer les Juifs d'Europe, mais sans que Freud en proteste ou en appelle » (E.). « Plus les menaces se précisent et moins il prit parti. » « Alors qu'il a toute l'autorité morale souhaitable en la matière, il laisse l'institution qu'il a créée s'enferrer dans l'abjection et avaliser le pogrom exigé des psychanalystes "aryens" par le régime hitlérien » (E.). « "Oui à la psychanalyse avec les Nazis" disent les psychanalystes d'Allemagne (...) face à l'abstentionnisme (teinté de cynisme) de Freud » (E.). « Les déclarations faites par Freud, ces années-là, sont d'autant plus irritantes qu'elles montrent clairement sa conception : on pouvait, disait-il, sauver la psychanalyse comme institution et comme science si l'on respectait seulement sa stricte neutralité politique » (L. et R.). Sortie de son contexte est citée cette phrase de Freud : « Le destin - la soumission, il n'y a que cela » (L. et R.). Lui est reproché son "fatalisme" toujours plus accusé » (L. et R.). « Peut-être est-ce aussi le fatalisme de Freud — „qu'ils me lynchent — c'est une façon de mourir comme une autre" — qui retient le gros des analystes loin d'une résistance active » (L. et R.). « L'attitude de Freud vis-à-vis des questions politiques et sociales de son époque, l' "étrange sourdine" de sa réaction devant l'ascension du NSDAP, le caractère à bien des égards apolitique de son monde de référence (...), tout cela fait bien présumer que le recours "à la bénédiction paternelle" de Boehm doit désigner quelque chose de ce père... » (L. et R.). Et lorsque ces auteurs rapportent la merveilleuse anecdote selon laquelle, la Gestapo exigeant de Freud qu'il attestât par écrit avoir été correctement traité, celui-ci aurait ajouté sous signature : « Je peux expressément recommander la Gestapo à tout le monde », on peut se demander si, enfermés irrémédiablement dans l'esprit de sérieux, ils ne font pas à Freud le reproche de son humour triomphant.

Je voudrais dire brièvement pourquoi ces reproches me semblent éminemment suspects, même s'ils renferment, sans doute, un grain de vérité.

Tout d'abord ils sont impitoyables et ne tiennent pas compte de la situation concrète des Juifs en Europe dans les années 30, ni de celle du fondateur de la psychanalyse. Freud avait 77 ans et un cancer à l'avènement de Hitler. La propagande antisémite était féroce et elle ne pouvait qu'affaiblir moralement tous les Juifs. Non seulement en raison des dangers externes, réels, qui les guettaient mais parce qu'elle les minait de l'intérieur. Les accusations terribles dont ils étaient l'objet équivalaient à la perte la plus terrible que l'on puisse

6. Encore une fois si cette identification de la victime au bourreau est vitale pour une partie des Allemands, elle est également nécessaire à une partie des autres peuples. Nous nous sentons tous inconsciemment coupables du génocide, y compris les Juifs survivants.


1028 Janine Chasseguet-Smirgel

subir : à l'abandon de la protection par le surmoi qui peut conduire à un état de déréliction et en tout cas aboutit à une hémorragie des forces vitales. On peut se laisser mourir comme le primitif qui a transgressé un tabou. Quel Juif de France relirait aujourd'hui encore Bagatelles pour un massacre sans frémir ? Comment penser que, dans ce contexte, Freud aurait pu interdire aux analystes allemands d'exercer ? Ne les aurait-il pas ainsi désignés à la Gestapo comme « enjuivés » ? N'aurait-on pas dit que lui — Juif — affamait les Aryens, qu'il les forçait à se sentir solidaires avec « les ennemis de l'humanité » ?

Jeanne Lampl-de-Groot a rapporté à Hambourg dans la séance consacrée à l'histoire delà psychanalyse allemande sous Hitler que Freud aurait dit à Boehm — elle était présente — au sujet des analystes allemands et du problème de la démission des Juifs : « Je n'ai rien à leur interdire, ni rien à exiger d'eux. » J'entends cette phrase comme exprimant tout le mépris et l'amertume du monde. Que voulait-on de plus ? Le surmoi n'est-il pas — ne devrait-il pas être — une instance impersonnelle et indépendante ? Les Hollandais n'ont pas eu besoin de cette « bénédiction paternelle » dont parle l'un des auteurs des Années brunes pour trouver la voie à suivre. N'est-il pas suspect de voir les Allemands (mais pas seulement eux) reprocher à Freud — un Juif — le sort des analystes juifs et de lui faire porter la responsabilité du caractère judenrein de la DPG ? Quelle solution commode au problème...

Une lettre (27 mars 1984) publiée dans le recueil de la DPV mentionné plus haut me conforte dans mon hypothèse d'une équivalence obligée de la victime et du bourreau, visant à soulager les sentiments de culpabilité. L'auteur en est Rolf Vogt. Il raconte combien les massacres de Sabra et Chatila que l'armée israélienne n'a pas empêchés ont provoqué en lui un sentiment de soulagement. Il se mit alors à chercher les racines de ce sentiment et s'entendit dire intérieurement : « Les Juifs ne sont pas meilleurs que nous. » « La spontanéité avec laquelle ce nous me rapprochait subitement des nationaux-socialistes m'avait choqué et je commençais à saisir péniblement que j'avais une culpabilité, jusque-là restée inconsciente, qui se rapportait au Nazisme et que je m'étais senti déchargé de cette culpabilité en me représentant les Juifs comme des assassins. » Ce morceau d'auto-analyse honore celui qui l'a effectuée. On voit le rôle que joue l'équivalence postulée des Juifs et des Nazis, comment la culpabilité non élaborée ne peut conduire qu'à un renforcement de l'antisémitisme (ce qui n'est pas le cas, bien entendu, de l'auteur de cette lettre, capable d'auto-analyse), antisémitisme dont Israël devient la cible masquée. Dans un livre de Joschka Fischer, La gloire et la force des Verts (Hambourg, Rohwolt, 1984), actuel ministre du Land de Hesse, se font face deux photos. L'une représente le fameux petit garçon à casquette, avec l'étoile de David, levant les bras devant les ss dans le ghetto de Varsovie, l'autre des cadavres avec la légende : les massacres de Sabra et Chatila effectués par (durch) les soldats israéliens...

Je voudrais citer une recension, précisément des Années brunes, signée M. C. B. dans une revue féministe franco-belge (Les cahiers du Grif, automne 1985). Il y est question du « délire d'élection (repris aux Juifs par les Allemands) ». On voit ici s'établir une totale confusion entre « le peuple élu », élu pour se dégager de l'idolâtrie, obéir au Dieu unique et observer la Thora, et la Herrenrasse destinée à dominer le monde pour mille ans.

On doit donc se féliciter de voir les psychanalystes allemands tenter de jeter la lumière sur les Années brunes qui les concernent eux mais aussi la communauté psychanalytique tout entière. Mais on doit ne pas être dupe. Une pareille entreprise n'est pas toujours motivée par le seul souci de vérité. Elle véhicule avec elle — parfois — la haine, l'envie, la projection et une bonne part de retour du refoulé. En fait la recherche de la vérité en ce domaine devrait


Réflexions sur le Congrès de Hambourg 1029

éviter les attaques qui sont autant d'excuses vis-à-vis de soi-même et autant d'indices d'une culpabilité persécutrice.

Tandis que les membres du Comité du Programme ainsi que le président de l'API étudiaient l'histoire de la psychanalyse sous Hitler, les querelles violentes qu'elle provoquait au sein de la psychanalyse allemande actuelle, le désir des uns de faire silence, des autres d'attiser la haine, tandis que différentes associations — principalement aux Etats-Unis — se réunissaient pour décider s'il fallait aller en Allemagne ou s'en abstenir, tandis que des collègues juifs, de France ou d'ailleurs, nous faisaient part de leur émotion, de leurs hésitations, arrivait la nouvelle d'un projet de Congrès parallèle dirigé par le groupe de Zurich dit « le Séminaire »7 auquel se seraient joints de jeunes analystes et des candidats autour de la revue Psyche. Le prétexte de ce Congrès parallèle était de tenir des réunions axées sur la sociologie et la politique, antiaméricaines (politiquement) et pacifistes. Il s'agissait aussi de manifester ainsi contre l'API comme association inféodée aux Américains, apolitique et réactionnaire. Il était également question de démonstrations (c'est du moins là l'écho que j'en ai eu). Bien qu'après tout il eût été préférable sans doute d'avoir ces personnes hors du Congrès qu'à l'intérieur du Congrès, il me semblait inouï que les Juifs revenant en Allemagne après avoir, pour certains, surmonté avec difficulté une foule d'appréhensions et de sentiments douloureux, eussent à se heurter à des manifestations ouvertes d'hostilité (même si apparemment cette hostilité n'était pas supposée être dirigée contre eux en tant que Juifs). Cette absence de sensibilité — un autre signe du retour du refoulé — a probablement fini par devenir perceptible à ceux-là même qui préparaient ces projets puisqu'ils les abandonnèrent.

Je ne parlerai pas ici des problèmes d'intendance et de sécurité. Des difficultés totalement inhabituelles surgirent et il est impossible d'exclure l'hypothèse qu'elles étaient liées à l'intitulé de la séance du mardi sur le phénomène nazi (désormais les Congrès seront totalement organisés par le secrétariat de l'API, sans le concours d'organismes extérieurs). Quoi qu'il en soit, grâce à nos collègues allemands et au secrétariat de l'API de Londres, tout s'est déroulé sur le plan matériel, à la satisfaction de tous.

Me voilà au pied du mur. Et le Congrès proprement dit ? Eh bien il me semble que si nos collègues allemands le considèrent comme un simple rite de passage leur ayant permis une meilleure intégration au sein de la communauté psychanalytique internationale, il aura été un échec. S'il a constitué une première approche, l'amorce d'un dialogue qui se poursuivra ultérieurement, il aura été un succès. C'est dire que seul l'avenir permettra de l'évaluer.

Il est indubitable que Juifs et Allemands se sont mutuellement idéalisés avec tout ce que cela comporte de craintes et d'agression réprimées (sinon refoulées) mais aussi de volonté de réussir cette rencontre.

Je sais que des collègues, juifs principalement, ont été très désappointés par la journée du mardi malgré la qualité des exposés. Comme je l'ai dit, l'option clinique a constitué un compromis. Certains se sont plaints d'un manque de tension dans les ateliers de l'après-midi. D'autres, au contraire, ont senti la tension monter, sans qu'elle aboutisse à une résolution. Un collègue,

7. Un groupe « marxiste » s'est formé à Zurich après les événements de 1968 autour de Parin et Morgenthaler (les auteurs de Les Blancs pensent trop, Paris, Payot). Ce groupe considère la cure analytique comme destinée à développer chez les sujets leur potentiel révolutionnaire. Un modus vivendi avec la Société suisse dont Parin et Morgenthaler (aujourd'hui décédé) faisaient partie, a abouti au maintien de leur appartenance à la Société suisse — et partant à I'API — mais leur a ôté le pouvoir de former des analystes reconnus par elle.


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réfugié d'Europe centrale à l'âge de 12 ans dans un pays lointain, dit en se touchant l'abdomen : « C'est un sujet qui prend aux tripes. » Il venait de percer un ulcère d'estomac (nous avions prévu, en raison d'accidents somatiques possibles, un service médical dans les locaux mêmes du Congrès). Dans un atelier il y eut — enfin — un éclat. L'un des animateurs aurait ouvert la discussion en parlant de l'événement unique que constituait le génocide des Juifs. Il aurait aussitôt été contesté par de jeunes Allemands : les Juifs se prenaient donc toujours pour le peuple élu. Pourtant tant que les Allemands n'admettront pas le caractère spécifique, inouï de la Shoah, tant qu'ils ne diviseront pas l'histoire en un « avant Auschwitz » et un « après Auschwitz », à l'instar de beaucoup d'intellectuels français, un fossé infranchissable subsistera entre eux et les survivants du peuple juif.

Une autre remarque a été faite par de nombreux collègues juifs, mais également par certains non juifs, français en particulier : la dénomination « Fascisme » tend à se substituer à celle de « Nazisme ». L'Allemagne de l'Est que certains participants du Congrès ont visitée (en particulier Berlin-Est) a totalement effacé le Nazisme de son vocabulaire dont la spécificité — l'institution de l'Etat raciste — est ainsi occultée (on sait qu'elle ne correspond pas au schéma marxiste). On connaît à Berlin-Est le monument « aux victimes du militarisme et du fascisme », gardé par des sentinelles qui défilent au pas de l'oie... La RDA ne parle pas du génocide ni des chambres à gaz. Elle, en tout cas, n'a aucune dette envers les Juifs par la seule vertu du caractère communiste de son régime. En RFA on parle bien du Nazisme. Mais nombre de jeunes intellectuels et de jeunes analystes parlent plus volontiers de « Fascisme ». Là encore la spécificité du Nazisme est ainsi effacée. En réfléchissant à cette étrange occultation — commode il faut bien le dire — je la crois en partie liée à l'influence de l'Ecole de Francfort. Même si l'on connaît mal l'Ecole de Francfort — ce qui est mon cas — on ne peut pas ne pas être frappé par le fait que ses représentants sont « tous bourgeois, juifs et de gauche » comme le note Pierre Ayçoberry 8 qui remarque également que leur orientation révolutionnaire ne provient pas « d'une protestation contre le sort des Juifs. Il est même très surprenant de constater que l'antisémitisme reste longtemps loin de leurs préoccupations » (p. 122). La mise en évidence de la « personnalité autoritaire », l'accent porté sur le changement de rôle du père dans la famille selon les phases du capitalisme, font perdre de vue ce qui s'est vraiment passé en Allemagne sous Hitler. Comme le dit encore P. Ayçoberry, « le Nazisme y perd sa spécificité ». Bientôt certaines études produites par des membres de l'Ecole de Francfort « renverseront le raisonnement et trouveront des éléments de fascisme dans toutes les sociétés où se manifeste « la personnalité autoritaire (...). C'est peut-être cette ampleur de vue excessive, cette presbytie, qui explique l'absence de toute étude sur le racisme nazi » (ibid., p. 124). Serge Berstein écrit (in op. cit., p. 53) : « A leurs yeux la "personnalité autoritaire", le fantôme du fascisme sont présents à l'état endémique dans la société capitaliste ; il suffit de menacer ses structures pour qu'il se découvre. »

Il serait hors de propos de critiquer ici ces vues, de tenter d'interpréter pourquoi elles émanent précisément de Juifs allemands. On ne peut que s'étonner que des universitaires qui ont tant emprunté à la psychanalyse n'aient pas jugé bon d'appliquer ses hypothèses au racisme, à l'univers concentrationnaire, aux chambres à gaz. Mais on comprend bien l'usage qui peut être fait de ces vues qui diluent entièrement les phénomènes propres au régime hidérien

8. In La question nazie, 1979, Paris, Le Seuil, coll. « Histoire ».


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pour tenter de les traquer au coeur de nos démocraties. De surcroît, il existe un lien historique entre l'Ecole de Francfort et la psychanalyse allemande. En effet l'Institut de Psychanalyse de Francfort (FPI) fut fondé en 1926 par Landauer et Meng. Il partageait les locaux de l'Institut pour la Recherche sociale (IFSF) où travaillaient les membres de l'Ecole de Francfort, Marcuse, Fromm, Adorno et Horkheimer. Il serait difficile de soutenir que seul le hasard est en cause quand on apprend que la revue Psyché9 et tout le mouvement de sociologie politique qu'elle soutient et promulgue, avec l'accent mis sur la Kritische Théorie, a son siège à Francfort. Ce qui est gênant dans l'entreprise francfortienne actuelle, c'est qu'elle marche sur les traces des membres de l'Ecole de Francfort sans exercer précisément sa critique à l'égard des travaux produits par ce groupe d'universitaires, en occultant les mêmes pans essentiels du phénomène nazi. Elle fait de la psychanalyse la servante d'une théorie marxiste hétérodoxe, ce qui, lorsqu'il s'agissait des membres de l'Ecole de Francfort n'était pas redoutable, car ils ne se sont jamais prétendus psychanalystes. On peut toutefois s'inquiéter de voir pareille démarche proposée comme modèle et comme idéal aux psychanalystes allemands. De surcroît, l'Ecole de Francfort semble avoir transmis à ce groupe de sociologues-analystes une certaine conception de la figure paternelle qui, si on prend en compte l'inconscient, pêche par naïveté. Hitler, les ss, des pères ? Nous savons que dans l'inconscient, ce sont des imagos maternelles archaïques et dangereuses.

Donc, malgré l'absence de beaucoup de représentants de cette tendance au Congrès, ainsi que des crypto-antisémites ordinaires, quelque chose du déni de la spécificité du Nazisme a frappé certains participants, légitimement sensibilisés par ce problème.

Le discours du maire de Hambourg fut, comme l'a dit plaisamment Adam Limentani, la meilleure contribution du Congrès. Ce fut un discours sincère, émouvant, intelligent. Des collègues français lui reprochèrent cependant son pacifisme et son absence de référence à I'URSS lorsqu'il énuméra les dictatures actuellement existantes. Je sais que certains (rares) collègues ont reproché à toutes les réponses qui lui ont été faites (y inclus donc la mienne) de n'avoir pas suffisamment souligné le caractère particulier de ce Congrès, de ce qui s'était passé durant ces douze années apocalyptiques et de ce retour sur la terre allemande. Je suis obligée de prendre acte de ce reproche. Je crains cependant — et je ne puis ici parler qu'en mon nom — que ces collègues aient un peu fait des quelques paroles que j'ai prononcées — et qu'on a par ailleurs généralement bien voulu plutôt approuver — ce qu'en a fait une partie de la presse allemande en n'en saisissant pas l'intention profonde. Si j'ai commencé en citant des vers de Heine célébrant Hambourg et tirés de son recueil Die Heimkéhr (le Retour) ce n'était pas, comme l'ont écrit certains journaux, pour dire le poème d'un poète allemand émigré en France (sic) mais bien pour — mais est-il besoin de le dire au plus grand nombre qui l'aura compris — faire revenir avec nous tous sur le sol allemand, son sol d'origine et un peu notre sol d'origine à tous par notre identification à Freud et aux premiers analystes, un grand poète juif particulièrement aimé de Freud (Klaus von Dohnanyi ne s'y est pas trompé qui m'a offert à l'Hôtel de Ville l'une des premières éditions du Romanzero, l'oeuvre de Heine qui avait la préférence de Freud). Sous le Nazisme le nom de Heine fut supprimé de tous les livres allemands et de toutes les publications de l'Europe occupée. Son poème la Lorelei qui était sur les lèvres de tous les écoliers allemands était édité avec la mention « poète anonyme ».

9. Juste avant le Congrès, deux nouvelles revues de psychanalyse de langue allemande se sont créées, Forum et Psychoanalytische Theorie uni Praxis.


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Quant à la citation du Faust de Goethe qui clôturait mon bref propos, je crains, de même, qu'une petite partie de l'auditoire — de part et d'autre — n'en ait pas saisi l'intention. Rappeler l'alliance de Faust avec le diable était une claire allusion à l'alliance du peuple allemand avec les forces obscures du Nazisme. Le mythe de Faust est considéré par Thomas Mann comme le mythe allemand par excellence. De surcroit je l'ai lié au thème du Congrès — l'identification — en montrant que cette alliance qui tend à faire de Faust l'égal de Dieu et est donc portée par l'hybris, survenait après que Faust ait dénigré et rejeté les instruments de son père qu'il traite de « vieil attirail » (Du ait Geràte das ich nicht gébraucht...).

Quant aux vers eux-mêmes, prononcés par Méphistophélès, les plus célèbres sans doute de Faust, et peut-être de toute la littérature allemande, est-il besoin de souligner qu'ils visaient le Nazisme en tant que l'équivalent du Mal absolu ?

« Ich bin der Geist, der stets verneint !

Und das mit Recht, den alles, was entsteht,

Ist wert, dass es zugrunde geht ;

Drum besser wär's, dass nichts entstûnde.

So ist denn alles, was ihr Sünde,

Zerstörung, kurz das Bose nennt,

Mein eigentliches Element » 10.

J'ai passé les deux années de préparation du Congrès avec une vaste littérature sur l'Allemagne et le Nazisme et avec des poètes allemands dont la lecture m'a reposée de celle de Mein Kampf. Lorsque j'ai fini De l'Allemagne de Heine, j'ai eu un véritable deuil à faire et l'impression d'avoir perdu un ami si proche par sa modernité, ses intuitions fulgurantes, ses tourments de Juif converti et revenu au judaïsme à la fin de sa vie. Aurait-il fallu vraiment que je dise à la cérémonie d'ouverture ces autres vers de Heine que j'avais cités dans une première version ?

Le père est mort,

« Et notre vieille mère, la terre, tressaille douloureusement

Je te vois saigner de mille veines

Et ta blessure s'ouvre béante, laissant échapper

Des torrents de flammes, de fumée et de sang 11.

Je vois de tes fils géants l'antique engeance,

Sortant, le défi aux lèvres, des abîmes obscurs,

Et brandissant des torches rouges dans leurs mains,

Ils dressent leurs échelles de fer

Et s'élancent avec furie à l'assaut du firmament. »

(Le Crépuscule des Dieux. )

10. Traduction littérale :

« Je suis l'Esprit qui toujours nie !

Et cela à juste titre, car tout ce qui vient à éclore

Mérite de disparaître dans l'abîme ;

C'est pour cela qu'il vaudrait mieux que rien ne se mette à vivre

Ainsi tout ce que vous nommez péché,

Destruction, bref le Mal

Est mon véritable élément. »

II. Souligné par moi.


Réflexions sur le Congrès de Hambourg 1033

Fallait-il arriver à Hambourg en procureur ? Ceux qui l'auraient voulu, parmi les Allemands, ne se seraient pas sentis consciemment visés mais auraient aimé que nous estoquions ceux sur qui ils projettent la faute.

Je ne saurais trop dire combien je crois que les Allemands souffrent d'une culpabilité persécutrice inconsciente, combien elle les pousse à la violence verbale, intellectuelle et au terrorisme proprement dit.

Ce Congrès est encore maintenant l'objet de colloques aux Etats-Unis et une association de psychanalystes new-yorkais consacre à des sujets qui lui sont liés son programme d'enseignement de l'année à venir.

Je pense qu'on peut demander aux analystes du monde entier de sortir, pour les uns, de leur indifférence, et pour les autres, de leur attitude d'accusateurs. Elle ne fait que renforcer le caractère persécuteur de la culpabilité allemande et la rendre encore plus dangereuse pour eux-mêmes et pour autrui. Il faut, au contraire, tenter de travailler ensemble à résoudre le mystère qu'est encore le Shoah, n'en déplaise à ceux qui ont une grille d'explication toute prête, leur évitant de penser et de faire des cauchemars. Non que l'analyse puisse tout en expliquer. Mais les facteurs socio-économiques ne sont pas davantage à même de résoudre à eux seuls l'énigme d'Auschwitz.

Nous devons continuer à agiter « la chevelure blanche du temps », sans haine et sans oubli 12.

Jérusalem, 31 décembre 1985. Paris, 10 février 1986.

Post scriptum : J'avais terminé ce papier quand je recevais une coupure de presse d'Allemagne dont l'auteur est l'une des personnes que j'ai mentionnées pour ses attaques contre Freud. Les leçons d'antinazisme données par un Allemand à d'anciennes victimes du nazisme ont quelque chose d'intolérable. Il prétend ici que le Congrès de Hambourg favorise sciemment l'oubli, le refoulement et le déni. Il a cette formule élégante : « De Bitburg à Hambourg ». La lecture de cet article provoque le frisson que j'évoquais à propos de Bagatelles pour un massacre. Céline n'est pas mort (nombre de personnes visées, nommément ou non, sont juives). Il a désormais pris le masque des défenseurs de ceux dont l'âme s'est échappée par les cheminées des crématoires allemands ; car en même temps ces mêmes défenseurs recousent l'étoile jaune sur la poitrine des survivants (et, en plus, la mettent sur celle de beaucoup de leurs compatriotes) pour les désigner à la vindicte publique. Au nom du bien.

Mme Janine CHASSEGUET-SMIRGEL 82, rue de l'Université 75007 Paris

12. Ce vers dePaul Célan est mis en rapport par Alain Suied (in La poésie et le réel (1985), Paris, L'encre des nuits), avec le poème Peuplier dédié au souvenir de la mère du poète, morte en déportation, et qui commence ainsi :

« Peuplier, tes feuilles brillent blanc dans la nuit Les cheveux de ma mère n'ont jamais blanchi. »

(Trad. A. Suied.)

C'est quelque temps après avoir terminé ce texte, qu'une nuit, en Allemagne, je me souvins que j'avais toujours pensé que la personne la plus chère de toutes celles à qui je n'avais pas dit au revoir, avait été gazée à son arrivée au camp parce qu'entre son arrestation et sa déportation ses cheveux avaient blanchi.



HENRI VERMOREL et MADELEINE VERMOREL FREUD ET LA CULTURE ALLEMANDE

FREUD ROMANTIQUE?

Cuisine de sorcière

Méphistophélès : Il ne reste alors qu'à en passer par la sorcière.

Faust :

Et pourquoi tout juste cette vieille femme ! Ne pourrais-tu brasser toi-même ce philtre?

Méphistophélès :

Pour cette oeuvre, l'art et la science ne suffisent pas. Il faut en outre de la patience.

Le Diable sans doute lui a enseigné cela Mais le Diable ne peut le faire.

Goethe, 1775.

(Les deux vers en italique sont cités par Freud quand il rédige en 1901 l'observation de Dora.)

Jamais il ne se reprocha d'avoir déserté sa propre nation et sa langue maternelle bien aimée.

Sigmund Freud, 1915.

Dans le « respect » de Freud à l'égard de la nature, dans son pressentiment craintif réside quelque chose (...), enfin de la personnification poétique de la nature comme on la trouve dans le romantisme et le premier Faust.

Ludwig Binswanger, 1956.

Toute grande oeuvre rompt avec la tradition et, telle Athéna surgissant tout armée du crâne de Zeus, nous apparaît dans son originalité la psychanalyse engendrée par Freud. Si les sources de la psychanalyse ne l'expliquent point, elles nous apprennent cependant avec quels matériaux elle s'est édifiée, en les métamorphosant.

A l'instar des grandes oeuvres de l'humanité, la psychanalyse émerge à la confluence de plusieurs cultures et jaillit de leur conflit. Si Freud est juif par ses racines, dans une imprégnation profonde qui ne cesse de le nourrir et de le hanter sur le chemin d'OEdipe à Moïse (Marthe Robert, 1974), il est grec, formé aux humanités classiques et à l'esprit scientifique, positiviste et rationnel de son temps ; mais il est aussi allemand et on n'a pas assez remarqué que son oeuvre, écrite dans « sa langue maternelle bien aimée » plonge ses racines dans la culture germanique 1. Et si on a souligné les relations de Freud avec

1. Sur l'allemand de Freud plane, comme sur celui de Kafka, l'ombre du yiddish perdu, la seule langue que parlait sa mère avant qu'elle n'apprenne l'allemand en même temps qu'elle l'enseignait à Sigmund.

Rev. franç. Psychanal., 3/1986


1036 Henri et Madeleine Vermorel

les classiques, Lessing, Schiller et surtout Goethe — auquel le lie une véritable identification (A. de Mijolla, 1981) — on a par contre, singulièrement méconnu l'empreinte de la pensée romantique allemande sur la psychanalyse, à la suite de Jones qui réduisait le romantisme allemand à « un monisme panthéiste tout proche du mysticisme et qui, professé par Schelling, repris, développé, modifié par une foule d'auteurs fut accueilli avec faveur par les hommes de culture moyenne et les dames éprises de littérature » (E. Jones, 1958).

De rares auteurs ont cependant comblé cette lacune : S. Bernfeld, sans paraître en saisir la valeur, avait cependant noté les attaches de Freud avec la Naturphïlosophie (S. Bernfeld, 1944) ; I. Galdston (1956) décèle chez Fliess les thèmes de la biologie romantique et leur écho chez Freud mais sans comprendre son oeuvre. Il faut attendre P. Cranefield (1957 et 1966) pour disposer d'études approfondies sur la filiation romantique de la psychanalyse. Plus récemment, R. Holt situe à sa juste place la nature du conflit de Freud entre le courant de Helmholtz et la biologie romantique (R. Holt, 1972 et 1978). H. F. Ellenberger (1974) dresse un vaste tableau du retentissement dé la culture romantique sur l'oeuvre freudienne et H. Trosman (1976) examinant les coordonnées culturelles de Freud situe l'impact de la philosophie de la nature romantique qu'il n'oppose pas fondamentalement à sa culture classique et juive.

Certes, le commerce de Sigmund Freud avec les romantiques allemands a une expression retenue, souvent discrète voire secrète. Mais à côté de Goethe (1749-1832) et de Schiller (1759-1805) — qui apparaissent respectivement 110 et 27 fois dans l'oeuvre de Freud — les auteurs romantiques sont évoqués au fil de sa plume avec une fréquence digne d'être notée, plus de 130 fois et, ce, en des occasions significatives : plus que d'une seule imprégnation culturelle, elle témoigne d'une réelle connaissance de maintes oeuvres romantiques.

Viennent en tête, au palmarès de la Concordance : E. T. A. Hoffmann (17761822) musicien et musicologue, le poète du fantastique et du romantisme noir, « l'ange du bizarre » (18 citations) et le « glorieux » Jean-Paul (Richter) (17631825) écrivain fécond, maître de l'ironie, du Witz et du fantastique, qui se penchait sur ses rêves et théorisait l'esthétique romantique (cité 14 fois) ; suivent trois philosophes : Schleiermacher (1768-1834) (cité 6 fois), Schelling (1775-1854), père de la philosophie de la nature dont le nom apparaît cinq fois, autant que celui de G. H. von Schubert (1780-1860), médecin, théologien, homme de lettres et théoricien du rêve. On retrouve aussi cinq fois les frères Grimm, Jacques (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859) : dans le mouvement romantique du retour aux sources nationales, ils recueillent la mythologie des contes populaires et recensent la langue allemande en un dictionnaire célèbre que Freud consultait. Viennent ensuite les poètes : Uhland (1787-1862) qui apparaît 4 fois, Rückert (1788-1866) et Lenau (1802-1850), chacun cités deux fois. Des auteurs importants apparaissent peu, comme les frères Schlegel : Friedrich (1772-1829), un des théoriciens du Witz et de l'inconscient n'est cité que deux fois ; pas plus que Novalis (1772-1801), l'un des maîtres de la pensée romantique, à la fois poète de la nuit, fulgurant philosophe, mais aussi biologiste et médecin amateur, disparu à moins de trente ans. Relevons encore Chamisso (1781-1838), poète aux ascendances françaises, Tieck (1773-1853) et Bettina von Brentano (1785-1859), l'une des femmes qui animaient les cénacles romantiques. Il y a des absents de marque tel Carus (1879-1869), proche de Goethe, peintre, médecin et comme philosophe de la nature, un des principaux théoriciens de l'inconscient ; mais ses ouvrages, Psyché (1846) et Symbolik der menschlichen Gestalt (1853) figuraient dans la bibliothèque de Freud (N. Lewis et C. Landis, 1957). N'oublions point un des auteurs préférés de


Freud et la culture allemande 1037

Freud — qui apparaît 69 fois dans son oeuvre — Henri Heine (1797-1856), de son propre aveu un « romantique défroqué » qui allie l'humour juif au Witz romantique ; il vécut longtemps à Paris où il mourut (S. A. Gutman et al., 1980).

Le romantisme allemand, d'une ampleur et d'une originalité inconnues ailleurs, commence vers 1790 et jette ses derniers feux vers la fin de la première moitié du XIXe siècle, peu avant la naissance de Freud. Véritable révolution culturelle — Thomas Mann le considérait comme le mouvement le plus révolutionnaire et le plus radical de l'esprit allemand — il bouleverse tous les domaines de la connaissance en affectant la philosophie et les sciences tout autant que l'art ou la littérature. Le premier romantisme, celui d'Iéna, est un des moments les plus féconds de la pensée humaine. Après le Sturm und Drang et Fichte (1762-1814) — qui à la suite de Kant, prépare le chemin qui mène à l'exploration du moi et de l'Inconscient — il est la troisième vague de l'idéalisme allemand. En cette dernière décennie du XVIIIe siècle, les premiers romantiques, Novalis, Schelling, les frères Schlegel, Tieck, Wackenroder et Schleiermacher, rejoints par Jean-Paul, s'épanouissent du vivant du grand Goethe et parfois dans son sillage, lorsqu'ils fondent la philosophie de la nature 2.

Ainsi en Allemagne, le classicisme de Goethe et de Schiller et le romantisme sont-ils, malgré leurs différences, voisins et contemporains et cette période, où confluent ces grands penseurs, a-t-elle pu être appelée — par Henri Heine repris récemment par des germanistes — l'époque goethéenne, joignant au « romantisme la dualité : Aufklärung-Sturm und Drang et fondant les trois écoles dans une grande entité idéaliste (Goethezeit) » (J. F. Angelloz, 1978). Cete époque est, dans ses confluences et ses dissonances, une source majeure de la pensée freudienne.

Encore faudrait-il compléter ce tableau de la pensée allemande de ce temps et accorder à Schopenhauer (1788-1860) une place parallèle en ce début du XIXe siècle, à celle de la philosophie romantique. Cette grande oeuvre contient une théorie des pulsions (le vouloir : Wille) une conception de l'inconscient et du refoulement, une reconnaissance de l'importance de la sexualité, de l'amour et de la mort. Avec sa formule : « La souffrance est le fond de toute vie », Schopenhauer préfigure le masochisme ; son pessimisme a un écho chez Freud. Le créateur de la psychanalyse citera Schopenhauer 26 fois. C'est par une ascendance commune avec Schopenhauer que les travaux de Freud et de F. Nietzsche (1844-1900) font entendre certaines résonances. Le philosophe aux accents de prophète — rompant la forme du discours de la philosophie par des aphorismes et des poèmes — est une des figures majeures de la pensée de notre temps. Son analyse radicale de la culture, qui oppose le dionysiaque à l'idéal ascétique, conduisant à une généalogie de la morale, au concept de transvaluation des valeurs et à celui de Surhomme que Freud identifie parfois au Surmoi ; sa déconstruction de la civilisation avec le nihilisme et la mort de Dieu ; la place laissée à l'inconscient et à la pulsion ; à la négation ; à la maladie et au mal comme mode de connaissance de l'homme, l'éternel retour comme principe de répétition ne sont pas sans correspondance avec l'oeuvre freudienne. Le fondateur de la psychanalyse, qui entretenait avec lui des rapports ambivalents (cf. p. 30) le citera 15 fois.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle la Naturphilosophie se prolonge avec le

2. Le premier romantisme inclut aussi Hölderlin et Hegel qui suivront ensuite leur chemin propre.


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« grand » Fechner 3, créateur de la psychophysique (cité 25 fois par Freud en des occasions décisives) et avec les philosophes de l'inconsient de la mouvance postromantique : Scherner, explorateur des rêves et de leur symbolisme que Freud citera 54 fois et Lipps (1851-1914) un contemporain de Freud que son oeuvre philosophique sur l'incosncient et le mot d'esprit accompagne5, tandis que Edouard von Hartmann (1842-1906) — qui s'inspire de Carus et de Schopenhauer — apparaît neuf fois.

FREUD ET LA PENSÉE SCIENTIFIQUE AU XIXe SIÈCLE

II y a aussi un fantastique des cellules cérébrales.

S. Freud, 1900.

Freud explorateur des profondeurs de l'âme et psychologue de l'instinct s'inscrit dans la lignée d'écrivains du XIXe et du XXe siècles qui — historiens, philosophes, critiques ou archéologues — s'opposent au rationalisme, à l'intellectualisme, au classicisme, en un mot à la foi en l'esprit du XVIIIe siècle et même peut-être, un peu du XIXe siècle. Ils soulignent le côté nocturne de la nature et de l'âme, ils y voient le facteur vraiment déterminant et créateur de la vie, ils le cultivent, ils l'éclairent sous un jour scientifique.

Thomas Mann, 1929.

La méconnaissance du romantisme allemand dans l'histoire de la philosophie et des sciences procède de deux causes qui s'additionnent : d'une part, une ignorance fréquente dans les pays anglo-saxons et latins de maints aspects de la culture allemande, plus vive en France où une certaine forme du génie de la culture française, traditionnellement classique et rationnelle, s'oppose au génie allemand plus volontiers tourné vers les profondeurs et les obscurités de l'âme. Faute d'être considéré comme une féconde contradiction de l'esprit humain, ce conflit peut dégénérer en un chauvinisme culturel, exacerbé par des guerres répétées, qui atteignirent en France, outre Freud, nombre de penseurs allemands. En écrivant en français son article « Les Résistances à la Psychanalyse », S. Freud avait certainement sous-entendu cette difficulté supplémentaire, à propos de la lenteur de la pénétration de la psychanalyse dans notre pays (Freud, 1925). D'autre part, une approche traditionnelle privi3.

privi3. Fechner (1801-1887) épigone du romantisme, enseigna successivement la physique puis la philosophie à l'Université de Leipzig. Les préoccupations de ce Naturphilosoph s'inscrivent dans l'anthropologie romantique, de la physique et de la biologie jusqu'à la métaphysique voire à la mystique et à la théosophie ; il traita aussi bien de l'Anatomie comparée des Anges et de l'Ame des Plantes que de la Perspective diurne opposée à la perspective nocturne et de l'esthétique. Dans Vier Paradoxa il affirmait que le principe de destruction était plus fort que le principe de création (H. F. Ellenberger, 1974), etc. La période psychophysique de son oeuvre tait suite à une grave maladie psychique qui le confina plusieurs années dans l'obscurité et à la suite duquel ses intérêts reçurent une nouvelle orientation. Il sut réinterpréter l'héritage biologique romantique sous une forme plus rationnelle sans tomber dans le réductionnisme qui s'empara progressivement de sa descendance chez les psychologues expérimentaux qui succédèrent à son élève Wundt (cf. p. 19).

4. Freud ne possédait pas moins de huit ouvrages de cet auteur dans sa bibliothèque. Il restera fidèle à sa référence traitant de l'apport du philosophe au concept de l'inconscient dans ses tout derniers écrits (S. Freud, 1938). Il le cite 46 fois.


Freud et la culture allemande 1039

légie exagérément le rationalisme et le positivisme dans la science du XIXe siècle. Si Freud se réfère tant à Descartes qu'à Auguste Comte, son kantisme se mêle à la raison spinozienne (intellectus ou entendement, Verstand) beaucoup plus riche d'éléments affectifs et religieux. Par Goethe et Schelling, l'influence de Spinoza (1632-1677) parvient jusqu'à Freud qui éprouvait envers le grand penseur juif d'Amsterdam cette vénération mêlée d'évitement qui caractérise les objets majeurs de ses identifications culturelles (S. Hessing, 1977).

La science du XIXe siècle est traversée, face au positivisme, par un mouvement de pensée (G. Durand, 1979) dont le romantisme scientifique germanique est l'expression la plus éclatante. Ce courant débute avec J.-B. Lamarck (17441829), ce biologiste français initiateur du transformisme qui herborisait avec Jean-Jacques Rousseau, inspirateur du romantisme. Goethe, qui se voulait homme de science autant que poète, avec ses travaux sur l'ostéologie, l'anatômie comparée, l'origine des plantes et la théorie des couleurs — où il s'opposait à Newton — est le protagoniste d'une pensée évolutionniste tournée vers les origines. Avec la Naturphilosophie — dont Goethe 5 est, pour eux, le père, Baader (1765-1841) et Schelling donnent à cette pensée un développement exemplaire qui, à plus d'un titre, inspirera la psychanalyse. Par la suite, ce courant s'exprime avec force et sous d'autres formes, chez Darwin (1809-1882), dont l'Origine des espèces paraît en 1859.

Ainsi, à une causalité mécaniste s'oppose le modèle d'une genèse, d'une recherche des origines avec un goût pour le primitif et l'archéologique dont on reconnaîtra d'autant plus facilement la marque chez Freud qu'il n'a cessé de se réclamer et de Lamarck et de Darwin ; le naturaliste anglais est un des objets majeurs des identifications scientifiques de Freud par le biais, en cette fin de siècle, du darwinisme de Haeckel (1834-1919), résurgence en Allemagne de la philosophie de la nature oubliée.

La Naturphilosophie conduit à la psychanalyse par une filiation directe — mais compliquée de plusieurs retournements — car Brücke (1819-1892), l'un des maîtres qui ont le plus marqué Freud, est le disciple du Naturphilosoph Johannes von Mûller (1801-1858) fondateur de la recherche expérimentale en Allemagne. Chez lui, la raison ne s'oppose pas au sentiment et la physiologie inclut la psychologie 6. Un autre disciple de Müller, Helmholtz (1821-1894) (dont Freud écrit en 1883 qu'il est « une de ses idoles ») était le porte-parole en 1847 d'un groupe (avec Brücke, Carl Ludwig et Dubois-Reymond) se proposant de réduire la physiologie à la seule physico-chimie ; c'était une réaction radicale de leur génération à la pensée de la Naturphilosophie mais, à vrai dire, le réductionnisme ne put jamais tenir complètement ses engagements idéologiques. Si chez Schelling et Müller, la philosophie idéaliste de la nature englobe une approche matérialiste de l'homme, le retournement opéré par leurs continuateurs inclut le romantisme dans le strict matérialisme proclamé. Ainsi, pour Ernst Brücke, le terme de Kraft ou force, qui a un sens mathématique en physique, revêt en physiologie une acception animiste ; cet auteur s'intéressa même aux fondements physiologiques de la poésie et inventa une sorte d'écriture universelle : la pasigraphie. Helmholtz, sur les traces de von Müller. décrit

5. Dans son discours à la maison de Goethe en 1930, à l'occasion du prix Goethe qui lui fut remis, Freud avait déclaré : « Par son universalité Goethe se rapproche sans doute de Léonard de Vinci, le maître de la Renaissance, qui, comme lui était artiste et savant (...) Dans la vie de Goethe les deux personnalités coexistaient, elles se relayaient périodiquement pour exercer la prédominance » (S. Freud, 1935).

6. Freud avait acquis à l'âge de 24 ans le Manuel de physiologie humaine de J. von Müller et l'avait copieusement annoté et souligné.


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en psychophysiologie l'inférence inconsciente : la perception sensorielle n'est pas une simple réception du monde extérieur car chaque organe des sens dispose d'une énergie spécifique dont les variations sélectionnent et organisent les données sensibles. Reprenant l'esthétique transcendantale de Kant, Helmholtz fait de l'inné un a priori de la sensibilité devenant une propriété de l'organisme. Quant à Meynert (1833-1892) autre maître de Freud et disciple de Griesinger (1817-1869), il tenait de lui la mythologie cérébrale qui alliait à la spéculation romantique la nouvelle anatomo-physiologie du cerveau 7.

La pensée romantique se meut au sein d'un animisme dans une correspondance de l'âme et du monde, entraînant un encyclopédisme où se mélangent les genres. Ainsi les médecins romantiques tels Reil (1759-1813) ou Burdach (1776-1847), généralement connus pour leurs travaux d'anatomie du système nerveux sont aussi des théoriciens du rêve ; et la science anatomique et histologique allemande du XIXe siècle privilégie l'étude des connexions nerveuses, une préoccupation qui se retrouve sur un mode délirant chez Schreber. La carrière de Freud, biologiste, anatomiste, histologiste et neurologue avant de pratiquer l'hypnose puis de créer la psychanalyse ne contredit point ce modèle du savoir romantique. Lorsque dans l'Esquisse Freud utilise sous le couvert de circuits neuroniques des modèles qui sont déjà métapsychologiques, cela découle comme l'a montré Kanzer (1981) de sa pratique des patientes hystériques, mais c'est aussi un effet de sa généalogie culturelle où les modèles romantiques de la pulsion et du désir s'étaient trouvés mêlés à des schémas neurophysiologiques.

La naissance de la psychanalyse est contemporaine d'une résurgence des modèles romantiques, par un nouveau retournement par lequel Freud révèle une tradition masquée, ce que Didier Anzieu, toujours inspiré, relève avec justesse, à propos de Die Traumdeutung : ici « c'est la référence romantique qui oeuvre en lui » (D. Anzieu, 1975). C'est donc filtré et mêlé à des idées antagonistes que Freud recevra de ses maîtres l'héritage latent des romantiques. Mais il est remarquable qu'il ait pu apparaître en plein positivisme triomphant comme le continuateur de la pensée romantique sur des points essentiels. Ainsi, pour Laplanche et Pontalis, Freud et Breuer divergent pour expliquer la disltinction entre énergie libre et énergie liée : Breuer (1842-1925), physiologiste, élève de Hering, recourt à un modèle purement neurophysiologique du fonctionnement mental, tandis que Freud s'interroge sur la régulation des processus psychiques selon un modèle d'une genèse quasi mythique de l'organisme, forme constante et tendant à persévérer dans l'être d'un état purement organique « qui ne peut être résolu que si l'on comprend le moi comme une forme édifiée sur l'organisme ou une métaphore de l'organisme » (Laplanche et Pontalis, 1967).

Et c'est encore un héritage du vitalisme que celui de l'hypnotisme recueilli par Freud des mains de Breuer, Charcot et Bernheim. C'est l'association d'une pratique avec une théorie du psychisme inconscient qui fonde la psychanalyse ; or, cette praxis résulte d'une transformation — profonde — de l'héritage de la cure magnétique. Les romantiques allemands et Schopenhauer portaient un grand intérêt au magnétisme animal (parmi les mesmériens allemands, on relève les noms de Gmelin, Kluge, des frères Hufeland, Kieser, Nasse, Passavant et Wolfart (H. F. Ellenberger, 1974). Freud avait lu plusieurs de leurs ouvrages). Après Mesmer (1734-1815) le magnétisme animal s'était aussi développé en marge de la médecine officielle française. Et c'est un symbole — lors de sa visite

7. Griesinger avait lui-même étudié avec Herbart, disciple de Fichte.


Freud et la culture allemande 1041

à Nancy en 1889 chez Bernheim (1842-1925) — que la rencontre du futur créateur de la psychanalyse avec le « vieux et touchant » Liébeault (1823-1904), l'un des derniers représentants du magnétisme animal.

Lorsqu'eh 1882 Charcot (1825-1893) présente sa communication sur l'hypnotisme à l'Académie des Sciences qui, un siècle auparavant, avait condamné le magnétisme animal dont il procède, il accomplit un véritable coup d'état scientifique ; son immense prestige le lui permit ; mais l'hypnotisme ne survivra pas en France à sa disparition prématurée. Freud, avec la même sûreté intuitive qui le mena à reprendre la tradition romantique occultée, ne se trompe pas sur la démarche de Charcot quand il se rend à Paris lors de son voyage décisif de 1885 et recueille le legs de l'hypnotisme. En ce geste qui marie la raison médicale à l'héritage ésotérique de Mesmer, Puységur et Deleuze, le maître de la Salpêtrière — dont l'esprit scientifique s'alle à l'intuition artistique — offre à Freud un objet d'identification qui laissera des traces durables dans la genèse de la psychanalyse.

L'AME ROMANTIQUE ET LE RÊVE

Le rêve ne fait qu'un avec le siège des penchants et des désirs.

G. H. von Schubert, 1814.

L'accomplissement de désir est un trait commun des représentations du rêve et des psychoses.

W. Griesinger, 1845, cité par Freud, 1900.

Le rêve à ce qu'il me paraît est une défense et notre sauvegarde contre la routine et la banalité de l'existence, les libres vacances de l'imagination enchaînée où elle s'amuse à mettre sens dessus dessous toutes les façons de la vie et à couper d'un jeu d'enfant joyeusement folâtre le perpétuel sérieux affairé de l'adulte. Sans les rêves nous serions sûrement vieux plus tôt ; aussi peut-on considérer le rêve comme un don divin quand bien même il ne nous vient pas directement d'en haut, comme un ami qui nous accompagne dans notre pèlerinage au Saint-Tombeau.

Novalis, 1800, cité par Freud, 1900.

Quand la psychanalyse à ses débuts s'ordonne autour de ses thèmes majeurs : le rêve, l'inconscient et le refoulement, le Witz et l'esthétique, la pulsion et ses métamorphoses, elle se place dans la postérité des principaux thèmes romanltiques. Mieux, pour édifier ses premières oeuvres, Freud trouve dans les idées romantiques un point de départ et un recours significatifs et c'est alors qu'il en fait de nombreuses citations.

En inaugurant la psychanalyse à l'aube du siècle par son maître-livre Die Trautndeutung, Freud ne pouvait manquer de rencontrer les auteurs romantiques passés maîtres dans l'exploration du monde de la nuit et des rêves que ce soit dans la littérature romantique, tout entière consacrée aux mouvements cachés de l'âme ou dans les ouvrages que les philosophes ou les médecins roman-


1042 Henri et Madeleine Vermorel

tiques consacrent au rêve en tant que révélation de la vie intérieure profonde. Déjà, Lichtenberg (1742-1799) — qui n'était point romantique mais s'apparente à eux en plusieurs occasions — avait-il pendant de longues années tenu la chronique quotidienne de ses rêves et von Schubert consacré à la Symbolique du rêve un ouvrage que Freud ne manquera pas de citer (Schubert, 1814). Lié à l'empire de la nuit, moyen d'approche du versant nocturne de la nature, le rêve, selon le mot de Novalis est « une déchirure significative dans le mystérieux rideau dont les multiples plis tombent au fond de nous ». Ainsi, son Heinrich von Ofterdingen s'ouvre par un rêve qui annonce le déroulement ultérieur du roman et Siébenkâs de Jean-Paul contient un grand songe cosmique qui est un rêve de l'auteur remanié pour le roman.

Dès le premier chapitre de Die Traumdeutung, Freud est amené à reconnaître la valeur psychique que les romantiques avaient accordée au rêve. Son appréciation, nuancée, vaut d'être citée : « Il est certain que la valeur psychique du rêve a trouvé une audience plus large, plus chaleureuse, à l'époque plus philosophique, maintenant dépassée où la réflexion de l'esprit possédait une suprématie que lui ont enlevée les sciences naturelles. De nos jours nous avons peine à comprendre des affirmations telles que celles de Schubert qui voyait dans le rêve la libération de l'esprit à l'égard de la nature, la délivrance de l'âme sortant des chaînes de la sensibilité et d'autres jugements analogues portés par J. H. Fichte et par d'autres. Tous, ils considèrent le rêve comme une exaltation de la vie psychique à un plan supérieur. De nos jours, les mystiques seuls et les dévots reprennent de semblables appréciations. La biologie a provoqué une réaction de l'estime qu'on porte au rêve. Ce sont précisément les auteurs médicaux qui sont le plus tentés de déprécier l'activité psychique du rêve tandis que les philosophes et les observateurs non professionnels, les psychologues amateurs — dont, en ce domaine, il ne convient pas de négliger les contributions — maintiennent la valeur psychique du rêve : ils sont en cela plus proches du sentiment populaire » (Freud, 1900).

Puis, on voit Freud plaider pour l'autonomie du fait psychique du rêve, se plaçant ainsi implicitement dans la mouvance romantique au point de rechercher ce qu'il peut y avoir de valable dans les thèses des « disciples de Schelling » qui accordent au rêve une origine surnaturelle ou une valeur prophétique et divinatoire car les tentatives d'explications scientifiques lui paraissaient alors insuffisantes. Il s'oppose tant aux biologistes de son temps : « On veut retirer au rêve sa dignité de phénomène psychique » qu'aux psychiatres : « La méfiance des psychiatres a mis l'âme en tutelle de crainte de ramener les temps de la philosophie de la nature et de l'essence métaphysique de l'âme » dont il aurait plutôt tendance à prendre le parti face aux organicistes. L'un d'eux ayant décrit comme « l'aurore du réveil apparaît sur les amas cellulaires endormis » Freud ironise : « Les explications du rêve échappent difficilement au fantastique. Il y a aussi un fantastique des cellules cérébrales », en une formule typiquement romantique par son alliage inattendu de science et de poésie. On notera aussi le soin avec lequel Freud, tout en acceptant le point de départ somatique d'excitations provoquant des représentations oniriques, tient à se démarquer de toute position sensualiste, en accord avec les romantiques pour qui la vie du rêve transcende celle du corps.

Les emprunts faits aux romantiques dans les chapitres suivants sont trop nombreux pour être tous cités mais ils sont d'importance. Des idées aussi essentielles que la distinction entre les pensées de la veille, « faites de concepts », et, celles du rêve hiéroglyphiques ou imagées sont exprimées par Schleiermacher ou von Schubert. Pour ce dernier, « la communauté de la symbolique va au-delà de la communauté linguistique ».


Freud et la culture allemande 1043

Freud rerient encore les travaux de Schleiermacher sur les phénomènes hypnagogiques et d'endormissement. La libération dans le rêve des tendances morales refoulées le jour est exprimée par von Schubert : « Nombreux sont les hommes qui se connaissent en rêve sous un aspect autre, pire que celui qu'ils connaissent à l'état de veille. » Ou par Schleiermacher : « Les caractéristiques du rêve, ce sont les représentations involontaires dont font partie les tendances morales, paradoxales réprimées pendant le jour. » Pour le « vieux » Burdach, « le rêve est l'activité spontanée de l'âme alors que n'étant ni limitée par la force de l'individualité ni troublée par la conscience du moi, ni dirigée par l'autodétermination, elle est jaillissement et jeu libre de ses centres sensibles ».

Le rêve comme expression du désir inconscient est une idée romantique que formulait Schubert : « Le rêve ne fait qu'un avec le siège des penchants et des désirs. » Griesinger, cité par Freud, avait ajouté : « L'accomplissement de désir est un trait commun des représentations du rêve et des psychoses. » On peut rapprocher les lignes suivantes de von Schubert : « L'âme est agitée par un monde supérieur qui la porte en lui naturellement, à peu près comme l'enfant à naître est agité par les mouvements de la mère », des propos de Freud dans L'Abrégé un siècle après : « Une pulsion qui pousse l'être à revenir à la vie intra-utérine se crée à la naissance, une pulsion de sommeil. Le sommeil est en effet un retour au sein maternel. »

Retenons encore Scherner, un philosophe de la mouvance romantique, apprécié par Freud qui le jugeait doué pour l'observation de ses propres rêves et pour « la recherche des phénomènes psychiques obscurs ». Scherner avait longuement exploré le symbolisme du corps dans le rêve : « L'imagination du rêve représente le corps humain comme une maison et chaque organe comme une partie de la maison. » Il avait consacré de nombreuses pages à la symbolique sexuelle du rêve, masculine avec des hautes tours, des chevaux lancés en pleine course, des oiseaux, etc., et féminine : cour étroite, montée d'escaliers, etc.

Mais n'oublions pas l'emprunt capital à Fechner (1801-1887) — ce Naturphilosoph, créateur de la psychophysique — celui de la scène du rêve : « Il croit que la scène du rêve n'est pas la même que celle où se déroulent nos représentations pendant la veille. On ne sait exactement ce que Fechner a entendu par déplacement de l'activité psychique. En tout cas, pas une localisation anatomique. » De là proviennent les instances psychiques de la psychanalyse.

Enfin, la formule de l'ombilic du rêve avec son recours à la métaphore du mycélium des champignons a des accents romantiques : « Les rêves les mieux interprétés gardent souvent un point obscur (...). C'est « l'ombilic » du rêve, le point où il se rattache à l'Inconnue. Les pensées du rêve que l'on rencontre pendant l'interprétation n'ont en général pas d'aboutissement, elles se ramifient en tous sens dans le réseau enchevêtré de nos pensées, le désir du rêve surgit d'un point plus épais de ce tissu comme le champignon de son mycélium. »

On relève encore dans L'interprétation des rêves les noms des philosophes Kant, Fichte, Nietzsche, Volkelt, Wundt ; et Schopenhauer dont Thomas Mann a pu écrire : « La psychologie du rêve sur laquelle Schopenhauer s'appuie n'a pas seulement un indéniable caractère psychanalytique — l'argument et l'exemple sexuels n'en sont pas même absents — toute cette théorie annonce en outre à tel point les conceptions de la psychologie du tréfonds, en est à tel point une anticipation philosophique qu'on demeure confondu » (Mann Th., 1936).


1044 Henri et Madeleine Vermorel

CHAOS, INCONSCIENT ET REFOULEMENT

Chaos et Eros, voilà la véritable élucidation du romantisme.

Friedrich Schlegel, 1797.

La clef de la connaissance de la nature de la vie consciente de l'âme est à chercher dans le règne de l'inconscient.

C. G. Carus, 1846.

Nous en sommes à la phase où le conscient devient modeste.

Friedrich Nietzsche, 1883.

Mais la description donnée par Freud du Ça et du Moi n'est-elle pas jusque dans le plus petit détail celle que donne Schopenhauer de la volonté et de l'intellect? une transposition de sa métaphysique dans le langage psychologique?

Thomas Mann, 1936.

Ainsi, chez les romantiques, le rêve occupait-il déjà une place centrale en ce qu'il ouvre une voie de connaissance de l'inconscient, autre concept clé des philosophes de la nature qui l'appelaient aussi chaos : « Gardons-nous d'ailleurs de croire que c'est la psychanalyse qui a innové cette théorie du psychisme. Un philosophe allemand, Theodor Lipps, a soutenu avec force l'idée que le psychique était en soi inconscient, que l'inconscient était le psychique proprement dit. Le concept de l'inconscient frappait depuis longtemps aux portes de la psychologie et la philosophie comme la littérature flirtaient avec lui, mais la science ne savait comment l'utiliser » (S. Freud, 1938).

Au moment où il se sépare du biologisme trop strict de Fliess, Freud se tourne en effet vers les travaux de Lipps sur l'inconscient (Kanzer, 1981), vers « l'hypothèse du psychisme inconscient telle que nous l'entendons Lipps et moi ». Or, Lipps est le continuateur à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle des premiers romantiques. Pour Frédéric Schlegel l'inconscient est une cohérence intimement vivante et non un simple désordre et pour Novalis, un lieu où s'abolit en même temps que s'exalte le principe de contradiction et où « les opposés coexistent dans la plus radicale disjonction. C'est même l'absolue identité de ces éléments qui se renversent en opposition et dispersion » (Marquet, 1983). Pour les romantiques, l'inconscient c'est le destin. Le chaos comporte un danger d'anéantissement qu'il convient d'ordonner et de dépasser par la Bildung, la formation.

Carus est un des premiers à tenter une théorie exhaustive de la vie inconsciente : « La clé de la connaissance de la nature de la vie consciente de l'âme est à chercher dans le règne de l'inconscient. D'où la difficulté, sinon l'impossibilité, à comprendre pleinement le secret de l'âme. S'il était absolument impossible de retrouver l'inconscient dans le conscient, l'homme n'aurait plus qu'à désespérer de pouvoir jamais arriver à une connaissance de son âme, c'est-à-dire à une connaissance de lui-même. Mais si cette impossibilité n'est qu'apparente, alors la première tâche d'une science de l'âme sera d'établir comment l'esprit de l'homme peut descendre dans ces profondeurs » (C. G. Carus, 1845, cité


Freud et la culture allemande 1045

par H. F. Ellenberger, 1974). Il distingue un inconscient général absolu dont une partie seulement est accessible, et qui est le soubassement de la vie affective ; et un inconscient relatif ou secondaire formé de sentiments ou de représentations qui ont été conscientes à un moment de la vie. Freud écrit en 1900 : « Je dis à dessein "dans notre inconscient" car ce que nous appelons ainsi n'est pas l'inconscient des philosophes et n'est pas non plus celui de Lipps... Il y a donc deux sortes d'inconscients, que les psychologues n'avaient pas encore distingués. Pour nous, l'un des deux que nous appelons inconscient ne peut en aucun cas parvenir à la conscience, l'autre, que pour cette raison nous nommons préconscient, peut y parvenir après que ses excitations se sont conformées à certaines règles. » Il est possible qu'il s'agisse alors d'une dénégation d'une cryptomnésie des idées romantiques.

Le préconscient, élaboration proprement freudienne de la première topique, répond au semi-conscient de Fechner tandis que dans la seconde topique le terme de Ça, latent dans la pensée romantique, est emprunté, via Groddeck, à Nietzsche. Inséparable de celui d'inconscient, le concept essentiel de refoulement avait été élaboré tant par Schelling que par Schopenhauer. Sur les indications de Rank, Freud avait constaté que cette notion figurait déjà chez ce philosophe ; il éprouvera aussi quelque étonnement en trouvant en 1919 une définition de Unheimlich dans un dictionnaire : « On appelle Unheimlich tout ce qui devrait rester caché et qui se manifeste. Schelling : voiler le divin, l'envelopper d'une certaine Unheimlichkeit. Freud commente : « Schelling (...) énonce quelque chose de tout à fait nouveau sur le contenu du concept Unheimlich ; nous ne nous attendions pas à cela. » « Vuriheimlich, l'inquiétante étrangeté serait quelque chose qui aurait dû demeurer caché et qui a reparu. » Pourrions-nous accorder à la surprise de Freud la valeur de la reconnaissance après coup d'une imprégnation romantique? Nous en débattrons plus loin (p. 1053).

WITZ, IRONIE ET ESTHÉTIQUE

Là où l'imagination et le jugement entrent en contact, naît le Witz.

Friedrich Schlegel, 1797.

(L'ironie) jaillit de la réunion du sens artiste de la vie et de l'esprit scientifique, de la rencontre d'une philosophie naturelle achevée et d'une philosophie technique achevée. Elle abrite et excite le sentiment de l'insoluble conflit entre le conditionné et l'inconditionné, de l'impossibilité et de la nécessité d'une communication sans reste.

Friedrich Schlegel, 1797.

Dans la dualité de l'esprit et de la nature, dont la fusion au sein du troisième empire sembla à tout romantisme un but de l'humanité, l'art ressortit sans contredit à la sphère spirituelle car, selon eux, il est par essence raison, effort conscient, unité, intention.

Thomas Mann, 1929.

Confrontés au double, à la division du sujet et à sa conflictualité intrinsèque comme à la Bildung qui permet de surmonter le chaos, les romantiques se préoccupent du double sens, du Witz, de l'ironie et de la génialité. Dès les pre-


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mières lignes de son ouvrage de 1905 sur Le trait d'esprit, Freud reconnaît sa dette envers les romantiques qui sont, dit-il, parmi les rares auteurs qui se sont appliqués au problème du Witz, dont le « glorieux » Jean-Paul (Richter) et Th. Lipps, auteur de Komik und Humor « un livre, écrit-il, auquel je dois le courage et la possibilité de risquer ce présent essai ». Le trait d'esprit est un monument élevé à l'esprit juif dont les exemples parsèment son étude ; mais on y relève aussi les charades de Fechner, les Witz de Schleiermacher et de Lichtenberg tandis qu'au centre de l'ouvrage est le célèbre « famillionnaire » de Henri Heine, un écrivain dont l'humour juif se mêle au Witz romantique (un des théoriciens du Witz, Friedrich Schlegel, appartenait à une ancienne famille juive et étudiait le Witz dans les salons juifs de Berlin à l'époque romantique).

Freud n'a sans doute pas connu la formule de Schlegel : « Là où l'imagination et le jugement entrent en contact naît le Witz » ; mais il s'appuie par contre sur Jean-Paul, un auteur qui lui était familier : « L'esprit est un simple jeu d'idées » qui montre les ressemblances cachées : « L'esprit est un prêtre travesti qui unit tous les couples » ; « La concision est à l'esprit et son corps et son âme, elle est l'esprit lui-même ». Quand Freud veut ensuite exposer ses propres élaborations, il prend comme point de départ l'héritage romantique de JeanPaul, Lipps, Lichtenberg et quelques autres : « Les critères et caractéristiques de l'esprit indiqués par les auteurs résumés ci-dessus : activité, relation avec le contenu de notre pensée, caractère de jugement ludique, accouplement du dissemblable, contraste de représentations, « sens dans le non-sens », succession « sidération et lumière », découverte du caché, concision particulière du mot d'esprit — tout cela nous paraît de prime abord si juste, si facile à montrer que nous ne risquons pas de sous-estimer ces conceptions ».

Le Witz est un objet privilégié de l'esthétique romantique en tant que « fragment » de l'absolu, modèle, et de l'oeuvre d'art et de la découverte scientifique. Il est proche parent de l'ironie, autre catégorie essentielle du romantisme à laquelle s'est attaché F. Schlegel : « L'ironie est la claire conscience de l'éternelle agilité (qu'a l'esprit) de la plénitude infinie du chaos. » Elle est « explosion d'un esprit stable », « déstabilisation de l'esprit » ; « Il est étonnement de l'esprit pensant sur lui-même qui se résout si souvent en un léger sourire ». « L'ironie véritable (...) est l'ironie de l'amour. Elle naît du sentiment de la finitude et de la limitation personnelle, et de l'apparente contradiction de ce sentiment avec l'idée de l'infini impliqué dans chaque amour véritable. »

Witz et ironie débouchent sur le fantastique où Novalis voit la source de la création. Chez Freud, un chemin mène aussi du rêve, du Witz et du délire vers la création poétique et la sublimation, notamment à propos de l'analyse de ce roman de la lignée fantastique qu'est la Gradiva de Jensen. Sur les traces des romantiques explorant la génialité dans ses rapports avec l'inconscient, Freud, tout au long de son oeuvre, a une préoccupation esthétique, non point simple psychanalyse appliquée mais regard intérieur porté sur la genèse de sa propre oeuvre, double se révélant à lui dans son inquiétante étrangeté.


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DE LA NUIT ROMANTIQUE A LUNHEIMLICHKEIT

On appelle Unheimlich tout ce qui devrait rester caché et qui se manifeste.

F. Schelling.

Cet étrangement inquiétant est cependant l'orée de l'antique patrie des enfants des hommes, de l'endroit où chacun a dû séjourner en son temps d'abord.

S. Freud, 1919.

N'attendez pas une interprétation qui rende hommage au sentiment océanique. Je m'efforce plutôt d'éloigner de moi ce sentiment en l'analysant. Je l'écarté pour ainsi dire de mon chemin. Dans quel monde étranger pour moi vous évoluez ! Je suis fermé à la mystique comme à la musique.

Lettre de S. Freud à R. Rolland, 1929.

Venons-en précisément à L'inquiétante étrangeté (1919) — l'un des plus romantiques parmi ses écrits — doublet esthétique de L'au-delà du principe de plaisir (1920) ; les deux se situent à la charnière du grand tournant de sa pensée des années vingt, où le dualisme pulsionnel de vie et de mort résonne avec la phrase de Schelling : « L'antithèse originaire contient le germe d'un organisation générale du monde » tandis que la mort comme expérience personnelle et aboutissement de la vie — préoccupation constante de Freud — est hautement romantique. Dans les dictionnaires consultés par Freud, Unheimlich emprunte ses définitions à de nombreux auteurs romantiques : Chamisso rapproche l'insolite de l'intime ; Novalis du caché, Tieck des secrets, Schlegel de la magie et de l'occultisme. Dans le dictionnaire des Frères Grimm, Heimliche Orte sont les parties secrètes, sexuelles du corps ; Heimlich s'apparente à la connaissance mystique et allégorique, son équivalent latin étant divinus, occultus et figurants. L'inversion du sens en Unheimlich, dangereux, est illustré par la croyance aux revenants. Dans la suite du texte, Freud se sert de l'analyse détaillée d'un conte du maître du fantastique E. T. A. Hoffmann : L'homme au sable. La crainte de la castration y est élaborée comme une façon de conjurer l'anéantissement à partir de la figure du double qui émerge du narcissisme illimité, dans l'ambivalence de l'animé et de l'inanimé. Si c'est la levée du refoulement qui peut rendre étrangement inquiétant ce qui était primitivement connu, le plus insolite sera en définitive « l'orée de l'antique patrie des enfants des hommes, l'endroit où chacun a dû séjourner en son temps d'abord » : le sein maternel. Le refoulement originaire, ajouterons-nous, obligeant la psyché à l'immense détour de l'élaboration oedipienne pour permettre dans le coït le fantasme différé du retour au corps maternel. Avec l'allusion du texte aux Egyptiens et à l'image du mort, on retrouve cet au-delà « égyptien » de la géographie imaginaire de Freud où une représentation de la mort cache en vérité un fantasme incestueux avec la mère.

C'est un des textes où Freud s'approche le plus d'une analyse de la relation primaire au sein maternel, si souvent ailleurs masquée par le père. Freud a fait de l'inceste l'objet de sa passion de savoir, mais n'a pu toujours tirer toutes les conséquences de son affirmation de L'abrégé : « Le sein nourricier de la mère est pour l'enfant le premier objet erotique » (S. Freud, 1938) car il a souvent dénié ce qu'il a pressenti : les premières identifications maternelles, source


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d'une empreinte narcissique primaire qui est aussi homosexuelle primaire. Chez Freud, le danger de l'anéantissement est souvent trop vite recouvert par la crainte de castration. Peut-on mettre en parallèle cette difficulté théorique avec les évanouissements de Freud — lors de l'intervention sur Emma Eckstein, plus tard avec Fliess et Jung 8 — où le simulacre d'anéantissement met à l'écart de la conscience le fantasme incestueux ? Le « trouble de mémoire » éprouvé à Athènes en 1904 en est une forme a minima (à ce titre. L'inquiétante étrangeté peut être lue comme le regard que Freud, saisi par son oeuvre, porte sur l'insolite de sa genèse, H. Vermorel, 1982). Les romantiques, eux, avec Schubert distinguaient la Sehnsucht, la nostalgie, de la Todessehnsucht, la nostalgie de la mort qui est le désir de réintégrer sa « patrie », la nature. Ainsi, on ne sera pas surpris de retrouver au rendez-vous de l'Unheimlichkeit freudienne les romantiques qui se complaisent dans la nuit maternelle du sein originaire.

DE LA BIOLOGIE ROMANTIQUE A LA MYTHOLOGIE FREUDIENNE

Freud est resté sa vie durant fidèle au mythe de la nature qu'expose le Fragment (l'Hymne à la Nature) à la vénération de la nature comme essence mythique.

Ludwig Binswanger, 1956.

C'est l'amour qui assure la cohésion de nos éléments.

Novalis, vers 1800.

L'homme des premiers âges survit inchangé dans notre inconscient.

Sigmund Freud, 1915.

Si Freud est biologiste de l'esprit ce n'est point tant la biologie réductionniste qui l'inspire que l'héritage des romantiques. Et si Sulloway a bien situé l'inscription de l'oeuvre freudienne dans la pensée évolutionniste de Lamarck et de Darwin, il a néanmoins omis la source essentielle de la biologie romantique (Sulloway, 1981). D'ailleurs, la pensée de Helmholtz et de Brûcke dont procède Freud est plus complexe que le réductionnisme qu'ils affichent, car ils avaient gardé bien des idées venues de la psychophysiologie de Mûller ou de l'animisme des romantiques à peine travesties sous un vêtement matérialiste.

La médecine romantique, ne séparant pas l'âme du corps, porte un intérêt particulier aux phénomènes psychiques en élaborant ses thèses sur l'inconscient et la pulsion. Ainsi, Novalis usait-il du terme de Trieb — un mot dont Freud disait que les autres langues l'enviaient à l'allemand — dans son acception de force vitale psychique équivalente de l'instinct et avait-il formulé vers 1800 le modèle de la satisfaction hallucinatoire du désir : « Le besoin (Bedurfnis) doit de nouveau s'égaliser avec lui-même. L'autorésolution (Selbstauflôsung) de la pulsion (Trieb), cette autoconsommation de l'illusion, du problème illusoire, est ce qui fait la volupté de la satisfaction de la pulsion » (Novalis cité par Marquet, 1983).

8. Freud maintient l'influence des Lumières face à l'ambivalence du romantisme ce qui, avec la sexualité, le sépare de Jung, très au fait de Nietzsche, Schopenhauer et du romantisme allemand, et beaucoup plus immergé dans cette pensée. Cet héritage est, dans son ambiguïté, au coeur de leurs échanges passionnés sur le mythe, les psychoses avec une interrogation latente sur la composante maternelle de la psyché et sur la croyance. Le personnage de Schreber — ce héros du romantisme délirant — tient le rôle d'un véritable intermédiaire entre les deux hommes.


Freud et la culture allemande 1049

La biologie romantique avait introduit le concept de Reiz ou excitation, emprunté à Brown. Pour Novalis, la connaissance médiate du contact et de la jouissance se fait par la rencontre d'un terme qui excite : le Reiz identifié, après Fichte, au non-Moi, sur lequel bute le Moi dans son extension et qui tente alors de l'assimiler. Le Reiz attire et résiste ; pour Schlegel, la femme est le Reiz par excellence. « Le Moi cultivé est la synthèse du Moi brut et de ses infinies altérations par le non-Moi » ; le Reiz s'intériorise dans la Bildung et l'esprit devient à lui-même son propre Reiz : « La plus haute tâche de la culture est de se saisir de son Moi transcendantal, d'être en même temps le Moi de son propre Moi » (Novalis). L'énergétique mentale romantique sera mise en forme et développée par Fechner à qui Freud empruntera explicitement des idées aussi essentielles que la notion de topographie de l'esprit et de scène du rêve, le principe de plaisir-déplaisir et celui de constance et de répétition.

L'organisme, pour les romantiques, découle de la forme originaire : l'Urbild qui se métamorphose en formes nouvelles, où l'on reconnaîtra toujours cependant la forme primitive : ainsi se crée une cosmogonie dynamique du monde où peuvent se lier animé et inanimé, physique et psychologique. Rapprochons-en la passion métapsychologique de Freud pour les origines avec ses élaborations de P Urvater, des Urphantasien ; de la place, dans ses théories, du primitif (les processus primaires, le concept de l'homme des origines), voire de l'archaïque par sa métaphore archéologique du psychisme. Ces concepts s'apparentent aux Urphanomene, déjà chers à Goethe, ces phénomènes primordiaux dont dérivent les métamorphoses ultérieures, telle la Grundsprache, la langue fondamentale de Schreber.

L'Urbild, organisme originaire, est androgyne ; la bisexualité, concept central de la pensée romantique, se retrouve, métamorphosée, dans la psychanalyse après sa transmission par Fliess.

La médecine et la maladie tiennent dans le système une place de choix. La pensée de Novalis : « Les maladies sont nos années d'apprentissage » exprime une idée — force du romantisme, devenue idée-force de la psychanalyse qui se sert du modèle pathologique pour comprendre l'homme tout court, sans qu'une muraille de Chine ne sépare le « normal » du « pathologique ». De la souffrance, ils font un levier, une leçon qu'a retenue la psychanalyse : la détresse est une « clef » pour Novalis et pour Schubert : « La douleur est pour l'âme le premier élément. » Le symptôme dans cette optique n'est jamais une pathologie d'organe, mais le symbole d'une situation d'ensemble faussée. Les aspects psychologiques sont eux-mêmes englobés dans les rythmes vitaux (qui hantèrent Fliess). Toute thérapie est ainsi une cure d'âme où la sympathie du médecin devient le levier du traitement ; le cas limite est celui de Novalis qui vit dans sa chair l'identification du médecin au malade jusqu'à en mourir. Ce sont les médecins romantiques qui ont créé le mot psychiatrie. Reil, Heinroth, Ideler et Neumann, psychiatres romantiques, décèlent dans les psychoses une sexualité frustrée et prônent la psychothérapie. Freud possédait deux ouvrages de Heinroth et avait étudié à la Faculté Griesinger et Kahlbaum qui allient à une conception physiologique de la maladie mentale une pénétrante dimension psychologique héritée de leurs prédécesseurs romantiques (Lewis et Landis, 1957 ; Harms, 1971).

Le legs du romantisme biologique à la psychanalyse ne s'arrête point là. Jusqu'à la fin de sa vie, Freud tiendra à l'idée d'un héritage de l'espèce, sous forme de traces mnésiques phylogénétiques, qu'on rattache généralement aux idées de Lamarck. S'il ne fut point ébranlé par la science de son époque, qui allait à l'encontre d'une hérédité des caractères acquis, c'est que Freud se situait en vérité dans la pensée animique du romantisme, au sein d'une commu-


1050 Henri et Madeleine Vermorel

nication des générations par une survivance de l'âme de l'espèce au sein de chaque individu : « L'homme des premiers âges survit inchangé dans notre inconscient » (Freud, 1915).

La médecine romantique accorde une attention particulière au magnétisme animal dont la pratique plonge ses racines jusque chez Paracelse et Van Helmont. A l'époque du désenchantement des lumières et du Sturm und Drang, Mesmer, à Vienne puis à Paris, lui donne un nouvel essor. Sous le couvert d'une référence scientifique au magnétisme récemment découvert, le magnétisme animal s'inscrit dans « une influence mutuelle entre les corps célestes, la terre et les corps animés ». L'Allemagne, contrairement à la France, l'accueillera favorablement, jusque dans des chaires universitaires 8. Les observations des curés, des magnétiseurs sont un véritable laboratoire expérimental qui précède la cure psychanalytique tel le « rapport » magnétique qui annonce le transfert (R. de Saussure, 1973).

LE MOI ROMANTIQUE

Chacun n'est qu'ira individu et en réalité ne peut s'intéresser qu'à l'individuel. Le général se présente lui-même, s'impose, se maintient, s'accroît. Nous en faisons usage mais nous ne l'aimons pas. Nous n'aimons que l'individuel.

Goethe, 1830.

Ich bin ein Ich,

s'écrie Jean-Paul entant.

Le Je est le point central, le forum absolu. C'est au-dedans de nous que mène le chemin mystérieux.

Novalis, vers 1800.

La psychanalyse n'est point sortie des austères sociétés scientifiques du moment mais de la longue amitié qui unit Freud à Fliess. La passion de leurs échanges, puis de leur rupture, cette amitié qui féconde la pensée, l'autoanalyse dont elle est le support, voilà qui est quelque peu anachronique en cette fin de siècle. Ce qui fait manquer à Sulloway la compréhension de l'auto-analyse de Freud, c'est sa méconnaissance de la tradition romantique que nous restituent les lettres de Freud à Fliess, dont le climat rappelle plutôt l'atmosphère des cénacles des poètes romantiques du début du siècle. Elles sont dans la lignée des Bildungsromane, ces romans de formation dont le type est Heinrich von Ofterdingen car « c'est au-dedans de nous que mène le chemin mystérieux » (Novalis). Se connaître, augmenter son Reiz interne, c'est l'affaire de la Bildung, culture ou formation — chemin d'appropriation de soi et de l'autre — dont le but est l'assomption de l'esprit dans un nouveau chaos maintenant maîtrisé et proche de l'infini. Dans Pauto-analyse freudienne comme dans les Bildungsromane, les étapes de la vie, les amitiés, les amours, l'investigation du monde intérieur et du corps, les rêves, la mort elle-même sont autant de voies d'approche du Moi dont l'expérience vécue revêt la signification d'un voyage initiatique. Et Die Traumdeutung peut se lire comme une chronique par les rêvés d'une maladie créatrice.

9. Freud possédait dans sa bibliothèque une riche documentation sur le magnétisme animal et l'hypnotisme : des textes de Mesmer, sa biographie par le médecin et poète romantique Justinus Kerner (1786-1862), les rapports de Bailly et Jussieu à l'Académie des Sciences de Paris et de très nombreux ouvrages en français, anglais et allemand où l'on relève tous les grands noms de l'hypnotisme.


Freud et la culture allemande 1051

En disséquant avec Fliess sa neurotica, Freud est dans la suite de Fechner et de Schreber qui avaient tenu le récit autobiographique de leur maladie pour l'édification de la science. Et c'est bien à tort que les éditeurs des lettres de Freud à Fliess avaient rayé de leur publication les nombreuses pages où Freud donnait à son ami les détails de sa santé. Les romantiques mettent l'accent sur l'imagination et le fantasme, sur le sentiment et la cénesthésie, sur la passion faite d'amour et de mort et donnent à la sexualité sa place, comme à la vie qu'ils veulent « romantiser ».

Et le principal héritage que la psychanalyse a reçu du romantisme, c'est, avec l'assomption du Je, du Moi romantique, son apport à la conquête de la liberté intérieure. Même si Freud s'est défendu du reproche de subjectivisme, c'est la grande affaire de la psychanalyse que l'individu et le sujet, dont les instances intériorisées n'auraient guère pu faire l'objet d'une telle approche aux temps où la psyché humaine était plus fondue dans la constellation du groupe. La grande rupture que représente la psychanalyse par rapport à l'hypnose est celle qui mène du groupe au sujet, unique dans son histoire et sa personne. Les temps où s'inscrit cette découverte ne sont point indifférents car c'est au XIXe siècle — lors d'un point de rupture dans l'évolution des mentalités — qu'on décrit et délimite le concept d'hystérie qui ne va pas sans la question des limites du Moi. Les historiens des mentalités se sont attachés à l'évolution des sentiments tel celui de l'enfance, que Philippe Ariès voit grandir, du Moyen Age aux temps modernes, de pair avec l'ascension de l'enfance et de l'adolescence comme classes d'âge et avec la conscience grandissante de l'individualisation (Ph. Ariès, 1960). Sans l'émancipation culturelle de l'individu avec l'humanisme de la Renaissance, sans la Réforme et la Révolution française, sans enfin le Romantisme comme conquête intérieure, la psychanalyse eût été impensable ; et Freud n'aurait sans doute pu appréhender le nouveau visage de l'homme que seuls savent discerner, à la croisée des chemins, les créateurs.

LE STYLE ROMANTIQUE DE L'HOMME ET DE L'OEUVRE

La vie s'appauvrit, elle perd de son intérêt dès l'instant où dans les jeux de la vie, il n'est plus possible de risquer la mise suprême, c'est-à-dire la vie elle-même.

Sigmund Freud, 1915.

Nietzsche appelle Schopenhauer « un homme et un chevalier au regard d'airain ». C'est sous les traits de « cet homme et ce chevalier », un chevalier entre la mort et le diable que j'ai l'habitude de me représenter le psychologue de l'inconscient depuis que sa figure spirituelle a pénétré dans la sphère de mes pensées.

Thomas Mann, 1936.

Dans l'enthousiasme pour le Fragment sur la Nature se manifeste l'aspect le plus caché (de Freud)... cet aspect poétique et artistique est généralement sous-estimé. Il ne se manifeste pas seulement dans le sens et la compréhension de Freud pour les belles-lettres et les arts plastiques mais aussi dans sa langue.

Ludwig Binswanger, 1956.

Les seuls concepts ne peuvent définir le romantisme qui voulait romantiser la vie. C'est aussi un mode d'être, un autre versant de sa personnalité qui perce sous l'homme de science positiviste et parfois austère que pouvait être Freud.


1052 Henri et Madeleine Vermorel

Et ce sont les traits romantiques de sa personne et de son oeuvre qui, dans le milieu scientifique de son temps,, peuvent paraître anachroniques. De cet esprit relèvent son obsession de mourir jeune, sa stature de créateur seul contre tous, comme Byron face aux éléments déchaînés ; en un mot, le héros de la culture qu'il incarne, possédé d'un esprit de conquête, d'affirmation du caractère original de ses idées qui confinerait quelquefois à une certaine intransigeance, s'ils ne marquaient et un style et une nécessité. Romain Rolland ne s'y trompera pas, voyant en lui ce « conquistador de l'esprit », que Freud avait déjà identifié tandis que Thomas Mann dresse sa silhouette de « chevalier entre la mort et le diable ». A ce registre appartiennent ses identifications multiples à des chefs militaires ou politiques, d'Hannibal à Napoléon, à des penseurs géniaux, tels Goethe, Léonard de Vinci ou Darwin, à un prophète comme Moïse et bien d'autres encore. Héroïques, ces identifications de sa jeunesse baignent dans le climat postromantique de la Vienne étudiante marqué par un nationalisme dont une résurgence s'exprime chez Freud, lorsqu'éclate la guerre de 1914, par un moment d'exaltation patriotique et guerrière. « La constitution d'un groupe secret de six disciples choisis, prêtant serment d'allégeance pour la défense de la psychanalyse, chacun recevant un anneau de Freud, était une idée hautement romantique » (H. F. Ellenberger, 1974). Le mode de travail de Freud avec ses collègues n'est pas sans rappeler la symphilosophie ou la sympoésie, ces termes que Schlegel avait forgés pour caractériser les échanges au sein des cénacles romantiques. Les rencontres passionnées avec leurs « débats secrets », leurs amitiés, et leurs « ruptures proclamées » (Ayrault, 1976) n'ontelles pas leur écho dans les passions qui ne manquent pas d'accompagner les débats des sociétés de psychanalyse jusqu'à nos jours ?

La forme du corpus freudien enfin réalise une sorte de compromis entre l'oeuvre médicale ou scientifique classique et un modèle plus complexe et tumultueux qui serait hérité du romantisme ; cela donne à ses écrits un caractère varié, souvent inattendu et parfois énigmatique au premier abord. On y retrouve l'accent romantique mis sur la tension des extrêmes assurant une ouverture permanente de l'oeuvre, interminable comme l'analyse. Au traité exhaustif s'oppose le fragment romantique, un modèle dont se rapprochent bien des écrits freudiens. Héritant aussi du mélange des genres, la psychanalyse se situe entre la médecine, la philosophie, voire la littérature ; et, faisant feu de tout bois, Freud puise des arguments dans les domaines les plus divers du savoir pour les faire siens. Face aux Trois essais qui se rapprochent plutôt de la monographie classique, le Cas Dora serait un nouveau genre littéraire tenant du roman, de la médecine et de la psychiatrie (S. Marcus, 1976) ; tandis que d'autres textes s'apparentent plus à l'essai philosophique, littéraire ou consacré à l'art. Freud a une prédilection pour la fiction, de l'anthropologie mythique de Totem et tabou à l'autobiographie fantastique de L'homme Moïse et le Monothéisme, en passant par la biologie-fiction de l'Au-delà du principe de plaisir, rejoignant en cela le fantastique des romantiques. La psychanalyse serait une science poétisée ou une nouvelle mythologie scientifique : « Les pulsions sont notre mythologie. » Mais ne délaissons point sa correspondance, immense, double intime de l'oeuvre achevée et oeuvre elle-même, roman de formation où s'entremêlent la vie et la psychanalyse.

En Freud, Thomas Mann reconnaît un écrivain qui a su couler dans un langage scientifique une pensée venue des profondeurs de la culture allemande et renouveler une langue, créée, dit-il, par Luther et Schopenhauer ; par les romantiques aussi, promoteurs de tant de concepts repris par la psychanalyse. Freud est un artiste de la langue, un poète qui, par de multiples harmoniques, fait vibrer les mots, qui disent alors ce que la seule théorie ne pourrait exprimer.


Freud et la culture allemande 1053

Sa langue imagée, écrit Binswanger, fait l'oeuvre de Freud et son savoir sur l'esprit plus grands que sa pensée. Et c'est par la poésie que Freud retrouve ici la musique, cette composante majeure de l'âme allemande et, par excellence, du romantisme 10.

HISTOIRE ET PRÉHISTOIRE DE L'EMPREINTE ROMANTIQUE DE LA PSYCHANALYSE

Freud apporte une série de données pour la préhistoire de l'exploitation psychanalytique de l'idée spontanée. (Chez Borne) il était particulièrement étonné de trouver exprimées quelques pensées qu'il avait toujours lui-même cultivées et défendues...

Il ne nous semble donc pas exclu que cette référence ait peut-être dévoilé cette part de cryptomnésie qu'en de si nombreux cas il est permis de présumer derrière une apparente originalité.

Sigmund Freud, 1920.

En ce qui concerne l'évaluation positive du mal, du mal comme puissance active dans l'être, Freud s'inscrit dans la même lignée que Jacob Bôhme, Franz von Baader et Schelling (on songe aussi au Méphisto de Goethe et à Nietzsche).

Ludwig Binswanger, 1936.

1) Fliess, Lipps, Scherner et Fechner épigones

et intercesseurs du romantisme auprès de Freud

Ayant reçu de ses maîtres l'héritage de la biologie romantique et recueilli celui du magnétisme animal, Freud trouve, aux origines de la psychanalyse, un appui décisif auprès des épigones du romantisme que sont Fliess, Lipps, Fechner et Scherner ; Fliess dans leur relation — romantique à bien des égards — lui transmet la bisexualité et la mystique des nombres. Lors du « décollage » de son oeuvre, il conforte ses intuitions à celles de Lipps dépositaire des idées romantiques de l'inconscient et du Witz ; Scherner sera auprès de Freud l'intercesseur du symbolisme du rêve et Fechner de l'apport considérable de la biologie romantique.

2) Le romantisme reconnu après coup comme une préhistoire de la psychanalyse

Après avoir recouru aux thèmes chers aux romantiques — pour les transformer profondément — Freud, non sans quelque Unheimlichkeit, est amené à en reconnaître après coup l'origine, non sans que, dans le même temps, apparaissent certaines similitudes de son oeuvre avec celles de Schopenhauer et de Nietzsche. Dans sa Contribution à l'histoire du mouvement psychanalytique (1914), il constate, sur les indications de Rank, que les « aperçus intuitifs » de ces philosophes l'ont précédé dans la formulation de la théorie du refoulement. En 1919, devant la définition par Schelling de l'inquiétante étrangeté

10. Freud adolescent admirait la langue classique de Lessing et se réjouissait qu'on ait comparé son style à celui de Herder, plus proche du romantisme.


1054 Henri et Madeleine Vermorel

qui s'attache à la levée du refoulement, l'étonnement de Freud suggère que l'insolite, pour lui, s'attache alors à la levée du refoulement de ses liens au romantisme. Dans la même foulée en effet, en 1920, il situe le romantisme comme une préhistoire de la psychanalyse. L'anonymat de ces pages, signées F., dissimule la référence intime d'une identification réussie. Ici, Freud attribue sa découverte de l'association libre en psychanalyse à une résurgence cryptomnésique d'une lecture faite à l'âge de quatorze ans : Gomment devenir un écrivain original en trois jours ? de Ludwig Borne (1786-1837) (un auteur qui appartint comme H. Heine au mouvement de la Jeune Allemagne et, comme lui, mourut à Paris). Or, dans ce même ouvrage, lu jadis par Freud, Borne fait l'éloge de Jean-Paul, ce qui permet de rattacher cette cryptomnésie au romantisme (S. Freud, 1920). Mais il est difficile de ne pas considérer comme une dénégation les propos de Freud refusant à Schiller dans ce même article, toute influence sur lui sous le prétexte que la lettre à Körner, où Schiller formule explicitement la libre association, était parvenue à sa connaissance après coup. Or Sigmund Freud avait une connaissance approfondie de Schiller qui participa au Sturm und Drang avant son classicisme. La profondeur de son identification à Schiller est attestée par sa présence dans plusieurs rêves de Freud, qui n'avait pas manqué d'être imprégné très tôt de sa pratique associative littéraire. Mieux, avec son neveu John, il avait à l'époque même de la lecture de Borne joué une scène des Brigands de Schiller, ce qui complète l'association cachée sous la dénégation.

Par contre, le Dr Wilkinson, qui fournit le prétexte de cet article — et à qui Havelock Ellis attribuait aussi une priorité en matière de découverte de la libre association, — était vraisemblablement un inconnu pour Freud. Ce médecin et poète, plus connu comme mystique, était un disciple du théosophe suédois du XVIIIe siècle, Swedenborg qui s'appliqua tant à des recherches scientifiques qu'à des écrits mystiques et écrivit aussi sur ses rêves un ouvrage (que Freud possédait). Ici, l'association renvoie vraisemblablement au romantisme allemand à la fois scientifique et mystique ; et là se dissimulent probablement les ascendances métaphysiques et théosophiques de la métapsychologie. Henri Heine a montré que la philosophie et la religion sont des constituants fondamentaux de la pensée allemande (H. Heine, 1855) ce qui vaut pour les sources germaniques de la psychanalyse. La métapsychologie freudienne est solidement cimentée par la raison ; le terme même en est décalqué sur celui de la métaphysique des philosophes, notamment celle de Kant pour qui elle était la science des limites de la raison. Mais les modèles de l'inconscient et de la pulsion procèdent de Novalis, Carus et surtout de Schelling. Ils avaient repris à Fichte la théorie du moi s'édifiant face au non-moi, empruntée elle-même à la théosophie allemande déjà préoccupée chez Maître Eckhart et Jacob Boehme de pulsion, de désir et de correspondance entre l'âme et le monde. Présent aussi chez Novalis, cet héritage de la pensée analogique de la théosophie fait l'objet chez Schelling, le maître de la philosophie de la nature, sous un masque parfois idéaliste à l'excès, d'une acclimatation plus rationnelle. La libre association, base de la psychanalyse, découle naturellement de la doctrine des correspondances dont on retrouve l'impact chez les postromantiques que pratique Freud : Lipps, Fliess et Scherner. Deux influences directes sur Freud ramènent à cette source ésotérique de la psychanalyse : Schiller et Fechner. Le premier, à l'époque même où il expose la libre association dans la création littéraire, écrit Théosophie des Julius (1787) où « il exprime poétiquement la grande loi des correspondances » (A. Faivre, 1973) : ainsi s'approfondit l'association celée sous la dénégation de Freud. On ne peut enfin oublier que les principes fondamentaux de la métapsychologie sont explicitement dérivés des formulations


Freud et la culture allemande 1055

de Fechner, un théosophe devenu psychophysicien : topique et principes de plaisir-déplaisir, de constance et de répétition. C'est à partir de là que Freud érige la métapsychologie — cette « sorcière » — en pensée nouvelle. Son insistance à se démarquer de la mystique s'explique, en partie, par cette proximité. Enfin ce texte de 1924 où Freud s'avance masqué — sous le couvert il est vrai d'un anonymat assez transparent — n'est pas sans évoquer, en une sorte de dialogue à travers les siècles, un ouvrage, lui aussi anonyme, où Kant, dans les Rêves d'un visionnaire (E. Kant, 1766) tentait de réfuter les idées du théosophe Swedenborg sur les visions, les rêves et la communication avec les morts, et cherchait, non sans mal, à définir l'esprit dans les catégories de sa métaphysique tout en laissant ouvertes des issues qu'utiliseront ses successeurs. On sait ce que S. Freud doit à la raison kantienne et à sa recherche d'une voie royale vers la science. Ainsi, peut-on déceler dans la préhistoire de la psychanalyse le tribut qu'il paie à Kant mais aussi mesurer ce qui l'en sépare avec la reconnaissance allusive, dans sa propre inspiration — avec l'apport des philosophes postkantiens et romantiques sur l'inconscient — d'une pensée venue des théosophes. Aussi Freud a-t-il montré que le fonctionnement mental repose sur deux principes : le Moi-plaisir inclut la pensée magique et analogique ; il se double du Moi-réalité, inséparable de la structuration oedipienne triangulaire.

A la même époque, Freud souligne la fécondité de la Naturphïlosophie pour l'étude des phénomènes psychiques inconscients face au matérialisme mécaniste : « La psychanalyse s'empare de cette nouvelle donnée (l'hypnose) et s'appliqua à découvrir la nature de ces processus psychiques, aux conséquences si étonnantes. Mais le sens de ces recherches n'était pas au goût des médecins de cette génération, formés à n'attacher d'importance qu'à l'ordre anatomique, physique ou chimique. Et c'est parce qu'ils n'étaient pas préparés à reconnaître l'ordre psychique qu'ils accueillirent avec indifférence et hostilité. Ils doutaient que le fait psychique soit susceptible d'un traitement scientifique exact. Réagissant trop violemment contre une médecine dominée pour un temps par ce que l'on appelait la Naturphïlosophie, ils taxèrent de nébuleuses, fantasques et mystiques les abstractions nécessaires au fonctionnement de la psychologie. Au cours de cette période de matérialisme, ou mieux, de mécanisme, la médecine a accompli des progrès fabuleux, mais elle n'a pas laissé de témoigner de son étroitesse, en méconnaissant le plus important et le plus difficile des problèmes de la vie » (Freud, 1925).

En 1924, il souligne la dette de la psychanalyse envers l'hypnotisme plaçant Liébeault et Bernheim en tête de ceux qui avec Charcot l'introduisirent en médecine, menant à la confirmation expérimentale des phénomènes inconscients et retraçant l'apport de Josef Breuer. Freud ajoute alors les lignes suivantes : « On ne surestimera jamais trop l'importance de l'hypnotisme dans la genèse de la psychanalyse. D'un point de vue théorique comme d'un point de vue thérapeutique, la psychanalyse gère un héritage qu'elle a reçu de l'hypnotisme » (S. Freud, 1924) (souligné par nous).

Ainsi, la phase de l'oeuvre qui débute avec Pauto-analyse de Freud dans une référence romantique, devenant explicite dans ses premières oeuvres, se clôtelle dans les années vingt sur la reconnaissance après coup, comme un double culturel, de son identification goethéenne et romantique. Les grands créateurs sont ceux qui ont le mieux assimilé l'essentiel des traditions pour les continuer autrement et c'est en elles que la modernité de Freud trouve sa source féconde, comme son contemporain viennois Schoenberg puise les éléments de sa rupture dans une connaissance approfondie de la tradition musicale. S. Freud poursuit sa lancée sur un chemin de plus en plus original et personnel — ainsi qu'il sied au véritable novateur — non sans la permanence d'une inscription dans la


1056 Henri et Madeleine Vermorel

culture allemande, dont témoigne la parenté des thèmes du Surmoi avec la pensée de Schopenhauer et avec la généalogie de la morale de Nietzsche. La période suivante voit encore — après Fliess et Jung — les échanges (1923-1936) avec un Romain Rolland dont la personnalité, romantique à plus d'un titre, suscite des discussions autour du sentiment océanique et des limites du Moi dans la création ; tandis que Thomas Mann, proche de Freud dans ses dernières années, se fait en quelque sorte l'interprète de ce que la psychanalyse a emprunté à une culture dont il se sent le dépositaire : « En me familiarisant avec la littérature psychanalytique, je reconnus sous le vêtement d'une pensée et d'une langue rigoureusement scientifique, bien des idées qui m'étaient familières depuis les origines, depuis mes premières expériences intellectuelles » (le contexte fait allusion à Goethe, Schopenhauer, Nietzsche, Novalis, etc.) (Mann Th., 1936).

LA GÉNÉALOGIE CULTURELLE ET LES ÉLANS ROMANTIQUES DE LA JEUNESSE DE FREUD

... Une période de ma jeunesse où je fus fort nationaliste allemand...

(Rêve de Rome) Sigmund Freud, 1900.

Je pense que je vous ai évité par une sorte de crainte de rencontrer mon double (...) Votre déterminisme comme votre scepticisme — que les gens appellent pessimisme — votre sensibilité aux vérités de l'inconscient, de la nature pulsionnelle de l'homme, votre dissection de nos certitudes culturelles conventionnelles, l'arrêt de vos pensées sur la polarité de l'amour et de la mort, tout cela éveillait en moi un étrange sentiment de familiarité.

Lettre de Sigmund Freud à Arthur Schnitzler, 1922.

Le « grand » XIXe siècle fut « romantique » et pas seulement dans sa première moitié. Les décennies de sa seconde moitié sont pénétrées d'éléments et de déchets romantiques.

Thomas Mann, 1929.

Au cours de ses études au gymnasium de Vienne, Freud baigne dans la culture allemande dont les oeuvres classiques et romantiques sont récentes et vivaces. Il lit assidûment Schelling (Anzieu, 1975) et de nombreux écrivains parmi lesquels Schiller et Borne (cf. p. 1054). A cette époque remonte son identification à Goethe dont la haute stature domine ce XIXe siècle germanique ; la lecture publique de L'hymne à la nature — un poème alors attribué à Goethe, en fait écrit par un de ses familiers, Tobler, mais inspiré par lui — décide de sa vocation en cristallisant son choix d'une profession des sciences de la nature : « Je l'ai entendu lire dans une conférence publique et c'est cela qui me décida jeune bachelier hésitant à étudier les sciences naturelles » (Freud, 1900). « La nature : elle nous environne et nous tient de partout sans qu'il soit en notre pouvoir de mettre le pied hors de ses limites ou d'entrer en elle un pas plus avant. Elle nous reçoit dans son tourbillon, nous entraîne dans sa danse jusqu'à ce que nous prenne la lassitude et que nous lui glissions des bras. Eternellement elle engendre des formes nouvelles » (Hymne à la nature).


Freud et la culture allemande 1057

Goethe intervient à plusieurs reprises dans les associations ou les rêves de Freud témoignant de la puissance de cette identification. Ainsi, dans le rêve de Goethe, revit cet élan envers la Mère Nature ; un des mots clefs du rêve Natur, associé par Freud à sexe, peut d'autant plus se lier à Naturphilosophie que ce poème était considéré par les romantiques comme la source de leur inspiration et Goethe comme leur initiateur.

A l'Université de Vienne où il entre en 1873 à l'âge de 17 ans, Freud se trouve en prise directe, par ses maîtres, avec l'héritage de la Naturphilosophie (cf. p. 1039), mais il suit aussi les cours de Franz Bretano (1838-1917), un philosophe original qui comptait de grands romantiques dans sa famille comme le poète Clemens Maria et Bettina von Brentano. La pensée philosophique de cette époque est accompagnée par le darwinisme de Haeckel (avatar de la philosophie de la nature allemande) et reçoit la forte empreinte de Nietzsche. Un des proches amis de Freud, Joseph Paneth, était féru des idées de Nietzsche au point de lui rendre visite.

Le caractère latent, secret, voir dénié par Freud de son lien au romantisme tient encore aux conflits d'identité de son adolescence. Si le romantisme est un élan de l'âme et du coeur de la jeunesse — comme aussi une phase dans l'oeuvre d'un auteur — alors Freud est romantique quand il est plongé dans le climat contrasté de la vie étudiante viennoise de ce temps. En 1873, il adhère au Cercle de lecture des étudiants de Vienne, une organisation extrémiste nationaliste et pangermaniste à laquelle il participera durant cinq années (Mac Grath, 1967). Ces jeunes gens, en révolte contre le libéralisme de leurs pères, ne craignaient point d'organiser des manifestations bruyantes, voire violentes, dans les rues de la capitale autrichienne, au point que leur organisation fut dissoute en 1878 par le gouvernement qui la jugeait dangereuse pour l'Etat. Freud est confronté à la lame de fond nationaliste qui mine les identités multiples du vieil empire austro-hongrois, une mosaïque de peuples, de cultures, de langues et de religions ; et au pangermanisme porté par l'aspiration nationale du romantisme, ciment culturel de la nation allemande avant qu'elle ne réalise, tardivement, son unité politique. Et c'est à Bismarck (à qui le père de Freud s'était identifié par sa date de naissance) que se rallient les étudiants de Vienne, à l'homme qui réalisa en 1870 l'unité de l'Allemagne.

Les maîtres à penser de ce mouvement étaient Schopenhauer, Wagner et Nietzsche. Un bouillonnement d'idées contradictoires et ambivalentes, caractéristiques de l'adolescence et de l'âge étudiant, mêlait un nationalisme parfois extrême à des idées socialistes que prônait déjà Viktor Adler, futur leader de la IIe Internationale, alors l'un des dirigeants de ce cercle.

L'impact affectif profond de cet engagement de jeunesse revit dans le rêve du comte Thun qui évoque l'épisode de la dispute avec Viktor Adler : « Dans le rêve, dit Freud, je m'étonne de mes positions nationalistes. » « La troisième scène (du rêve)... date des premières années de ma vie d'étudiant. On y discutait dans un groupe d'étudiants allemands les relations de la philosophie avec les sciences naturelles. J'étais alors un jeune blanc-bec tout plein des doctrines matérialistes et je défendis ce point de vue de façon fort exclusive. Un de mes camarades combattit mon point de vue (...). Je m'emportai, je fus grossier (...), l'offensé eut trop de bon sens pour traiter cela comme une provocation et laissa aller les choses. » La dispute qui faillit se terminer en duel avait donc trait au conflit dans les sciences entre le matérialisme et la philosophie de la nature.

Freud, en cette époque, est confronté au conflit entre ses attaches juives et la culture allemande car le nationalisme du mouvement étudiant connut une dérive réactionnaire et anti-sémite. C'est d'ailleurs à l'occasion d'un grave inciHFP

inciHFP 34


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dent antisémite survenu à Vienne que Theodor Hertzl, autre adhérent de ce mouvement, rompit avec lui et dans la désillusion qui suivit entreprit de fonder le sionisme (Mac Grath, 1967).

La désillusion de Freud entraîne sans doute son ambivalence ultérieure envers la pensée romantique. La figure de double familier et inquiétant qu'il attribue à Arthur Schnitzler peut d'autant plus trouver son origine à cette époque troublée que l'écrivain fut aussi un adhérent de ce mouvement et qu'à deux lettres près son nom est l'anagramme de Nietzsche, porte-drapeau idéologique de ces étudiants ; un autre double culturel dont la pensée attirait Freud, qui évita cependant sa fréquentation intellectuelle.

Ainsi servant de relais aux identifications parentales, celles à des maîtres et à des objets culturels préparent-elles, à l'adolescence et dans l'âge étudiant, les créations de l'adulte.

ÉPILOGUE — LUMIERES, JUDÉITÉ ET ROMANTISME. SIGMUND FREUD ET THOMAS MANN FACE AU NAZISME

Ce que l'on a appelé à tort le pansexualisme de Freud, sa théorie de la libido, est en bref dépouillé de toute mystique, un romantisme devenu scientifique... (la psychanalyse) est cette forme de Virrationalisme moderne qui résiste sans Équivoque à tout abus réactionnaire qu'on fait de lui.

Thomas Mann, 1929.

Lorsque nous tentons de montrer la dimension romantique de la psychanalyse, ce n'est point pour l'isoler de façon unilatérale, car nous l'avons d'emblée située face à sa pensée « grecque » et juive. Mieux, en maintenant, avec le point d'interrogation qui suit Freud romantique, les tensions fécondes de son identité complexe, nous voulons souligner sa judéité — lorsque son « trouble de mémoire » évoque en secret devant le Parthénon le temple de Jérusalem — et son adhésion aux Lumières face à ses élans romantiques. Ses attaches juives le préserveront d'emboîter le pas à la « majorité compacte » et de céder aux excès du nationalisme. Attaché, comme Goethe à cette « nouvelle patrie », l'humanité, « pleine de tous les trésors que les artistes de l'humanité civilisée avaient créés depuis des siècles », Sigmund Freud sera plus Aufklärer que romantique et gardera son lien à l'universalisme des Lumières françaises. Le fil rouge de la raison éclairant les ténèbres de la psychologie guidera sa démarche et c'est l'ampleur et la maîtrise de sa construction théorique qui en fait l'originalité ; devant les observations éparses des romantiques sur le Witz dont il apprécie la justesse, Freud annonce son intention « d'agréger à un tout organisé » ces « disjecta membra » (S. Freud, 1905).

On pourrait montrer tout ce qui le sépare des romantiques : son athéisme, face à l'illuminisme et à la mystique romantiques comme sa critique des illusions dans lesquelles sombrent parfois les romantiques tandis que Freud veut les analyser : « Une part importante de mon travail a consisté à détruire mes propres illusions et celles de l'humanité. » On pourrait ajouter que Freud, sur le chapitre de la religion, ne peut se réduire à une seule dimension. Il oscillera d'une idéologie athée à la reconnaissance allusive que les religions sont parmi les plus grandes constructions de l'esprit humain (Freud, 1937). Admettant que la « sensation océanique » est la source de la religiosité et de l'art, Freud restera ambivalent dans l'auto-analyse de cet affect. La mégalomanie narcissique


Freud et la culture allemande 1059

du créateur ne l'expose-t-elle pas à se mesurer secrètement à Dieu, voire à assigner implicitement à la psychanalyse une mission de relève profane de la religion ? Tandis que l'inconscient, objet de sa passion de savoir, serait le dernier refuge du divin, du numinal alors qu'il a déserté le monde.

Nietzsche a caractérisé le romantisme comme une réaction en tant que progrès, une formule qui pourrait d'ailleurs parfaitement s'appliquer à la psychanalyse. Henri Heine avait donné un sens positif à cette réaction dans les sciences de la nature en disant non sans humour que si Kant avait accompli en philosophie la révolution que les Français avaient réalisée sur le plan politique, Fichte en fut le Napoléon et le romantisme la Restauration ; ce qui dans les sciences de la nature ne fut pas si péjoratif car ce fut la restauration d'une tradition valable, la philosophie de la nature venue de Paracelse et quelques autres (H. Heine,

1855).

Si le romantisme dans la littérature et les sciences est fécond, ses excès peuvent cependant peupler la nuit romantique de cauchemars, de folie, de crime et de mort ; et une certaine fascination de l'inconscient dans la postérité du romantisme peut conduire à la haine de l'esprit et au déchaînement de la destruction. Quant au romantisme politique il est marqué précocement par les excès du nationalisme et de la réaction.

Les dernières années de la vie de Freud se déroulent précisément dans un climat que marque, avec le nazisme, la montée des forces de destruction de l'âme allemande. Alors le dialogue qu'il noue avec Thomas Mann, représentant éminent de la culture allemande, prend en ces années sombres un relief saisissant. Thomas Mann, l'un des plus grands écrivains allemands de son temps et conscient de l'être, déclare sans ambages quand il débarque aux Etats-Unis, déchu de sa nationalité allemande par Hitler : « Là où je suis est la culture allemande. » Son difficile chemin l'avait conduit à retrouver dans sa vie et son oeuvre, les ambivalences de la culture germanique. En 1926, dans son Discours aux intellectuels français, il avait pu déclarer : « Le "romantisme" peut s'avérer la chose la plus sainte ou la pire : il peut signifier la plénitude de la vie la plus magnifique ou cette fascination par la mort... Peut-être est-ce là une maladie par laquelle il a fallu passer pour avoir le droit de parler aujourd'hui sur le problème de la vie ? Peut-être est-il nécessaire d'avoir fait dans la montagne enchantée de l'esthétisme romantique un stade de sept ans de péchés pour ressentir la nostalgie véritable d'une nouvelle conception et l'élaboration de l'idée de l'humanité ? » (allusion à son héros Hans Castorp qui, dans ses sept années à Davos, reproduit le périple de Mann). Seul un homme qui a payé de sa personne peut comprendre si profondément la contradiction profonde de la culture allemande. Chez le père de la psychanalyse, il retrouve des traits de l'âme allemande dont il est à même d'être une sorte d'interprète auprès de Freud dont il souligne la parenté avec Novalis, Carus, Nietzsche et Schopenhauer 11. En Totem et tabou, Mann pointe « le grand retour au nocturne, à la préconscience originelle de la vie, au sein maternel mythique historicoromantique. C'est un mot d'ordre réactionnaire » (Th. Mann, 1929). Mais Freud, dit-il, ne glorifie pas l'instinct et lui oppose le contrepoids des lumières. Sa théorie est un romantisme devenu scientifique répondant en quelque sorte au voeu de Freud lorsqu'il considère la notion de l'inconscient venue de Lipps et des romantiques et veut la rendre scientifique (cf. p. 13).

11. Lou Andreas-Salomé fut d'abord indignée de ce portrait de Freud ; s'en étant ouverte à lui, elle se vit répondre avec quelque ironie : Thomas Mann avait un article tout prêt sur le romantisme allemand et il y a mêlé de la psychanalyse ! « N'importe, ajoute Freud visiblement touché, quand Mann dit quelque chose, cela se tient debout » (L. Andreas-Salomé, 1970).


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L'amitié des deux hommes prend dans les circonstances de l'époque, avec l'approche de la guerre et l'avènement de l'hitlérisme, une dimension exemplaire. Elle se fortifiera dans les épreuves et par l'échange réciproque de leurs oeuvres qui ne sont point alors sans résonances, tel Joseph et ses frères dont l'auteur lit quelques chapitres à Freud. C'est un dialogue entre deux représentants de la culture allemande prenant appui sur ce qu'elle a de vivant face à la haine et à la mort. Pour Mann, la psychanalyse n'oppose pas la raison à l'instinct contrairement au déchaînement destructeur qui caractérise la dégénérescence du romantisme dans la culture allemande. « La psychanalyse est cette forme de l'irrationalisme moderne qui résiste à tout abus réactionnaire qu'on fait de lui. »

La conférence que fait à Vienne, le 8 mai 1936, un Thomas Mann banni de son pays par le nazisme pour célébrer le 80e anniversaire de Freud prend, dans cette optique, figure de symbole dans l'alliance que Mann fait avec la psychanalyse pour combattre les forces du mal dans l'âme allemande. Et dans un article, ironiquement intitulé Frère Hitler, Thomas Mann écrit : « Un homme comme celui-ci doit haïr la psychanalyse ! Je soupçonne en secret que la fureur avec laquelle (Hitler) marcha contre certaine capitale s'adressait au fond au vieil analyste installé là-bas, son ennemi véritable et essentiel, ce philosophe qui démasqua la névrose, celui qui sait à quoi s'en tenir et en sait long sur le génie » (Mann, 1938).

Ces lignes nous serviront de conclusion, en cette ville de Hambourg, où cinquante ans après, les psychanalystes sont de nouveau réunis sur la terre allemande et évoquent les liens de Freud avec la culture germanique, si féconds pour la psychanalyse que nous pratiquons.

Post-scriptum. — Cet article a été rédigé à l'occasion du XXXIVe Congrès international de Psychanalyse de Hambourg (1985), qui coïncide avec le centenaire de la visite de Freud à Paris chez Charcot.

Remerciements. — Nous voulons exprimer notre dette envers Roger Ayrault pour sa somme magistrale sur la genèse du romantisme allemand ; Albert Béguin, fin connaisseur du rêve dans l'âme romantique ; Paul Cranefield pour son approche de la généalogie culturelle de Freud ; Antoine Faivre pour son éclairage de la pensée ésotérique en Allemagne ; Georges Gusdorf pour ses travaux sur la médecine et la biologie romantiques et Pierre Trotignon pour sa pénétrante analyse de la pensée allemande de Goethe à Schopenhauer.

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Dre Madeleine et Henri VERMOREL

La Tour

Saint-Jean-Pied-Gauthier

73800 Montmélian


JEAN BERGERET

L'IDENTITÉ LINGUISTIQUE DE FREUD

« Une langue, c'est un système de signes distincts correspondant à des idées distinctes. »

F. de Saussure (1916).

Le choix de Hambourg pour lieu du XXXIVe Congrès international de Psychanalyse et tout ce qui a pu être évoqué à cette occasion sur les rapports de Freud avec les différents niveaux de réalités allemandes ont été surtout entendus par certains sur un registre psychopolitique. Une telle écoute était non seulement inévitable, mais elle apparaissait comme justifiée. Il me semble cependant que le facteur sous-jacent le plus significatif qui ait pu jouer en cette occasion soit plutôt d'ordre psycholinguistique : la reconnaissance de l'importance de l'expression allemande dans l'élaboration de la pensée freudienne. Les choses, en effet, n'ont pas toujours été très claires à ce propos et ceci nous interroge en tant que psychanalystes.

Un des nombreux paradoxes de cette époque, parmi les multiples paradoxes qui ont toujours marqué l'histoire de la psychanalyse, ce n'est pas tellement de découvrir, mais de faire comme si on avait toujours eu réellement présent à l'esprit que Freud avait effectivement écrit en langue allemande.

Comment comprendre à la fois cette scotomisation de fait des textes allemands originaux et des attraits exercés sur Freud par la culture allemande et puis, de nos jours, comment comprendre aussi la scotomisation de cette scotomisation ?

On peut mettre en avant l'importance pratique d'une traduction assez rapide, vite et largement diffusée, des oeuvres complètes de Freud en langue anglaise. On peut remarquer que cette édition anglaise accompagnée de notes précieuses portait sur un nombre de travaux supérieur à l'ensemble des textes contenus dans le recueil global édité en langue allemande.

On peut aussi se référer à la large diffusion des principales oeuvres de Freud, non seulement en langue espagnole (où il existe depuis longtemps une édition complète) mais dans la plupart des langues utilisées par les cliniciens ou les chercheurs intéressés par les principes de base de la pensée psychanalytique. Il était sans doute plus simple de retrouver Freud dans la langue maternelle du lecteur que dans la langue maternelle de Freud.

On peut, bien entendu, évoquer les malheurs personnels de Freud en écho aux ombres portées sur toute une partie du globe par un épisode bien sinistre et bien régressif dans l'histoire de l'aire géographique allemande.

Il est bien compréhensif qu'une blessure fort difficile à cicatriser s'accompagne d'une élimination hors du champ relationnel du cadre dans lequel s'est déroulé le drame en cause ; mais il est évident que le lien profond à la langue du père persiste et cette double attitude affective a certainement contribué à la constitution d'une double ligne de défenses : la scotomisation de l'expression allemande de la pensée freudienne s'est compliquée d'une scotomisation de cette scotomisation. Le récent congrès de Hambourg peut être considéré

Rev. franç. Psychanal., 3/1986


1064 Jean Bergeret

comme le signe d'une possibilité de lever cette double scotomisation. Un tel retour à la vision réelle n'a pu se produire sans une relative violence opérée sur la rétine affective. Mais peut-être faut-il considérer qu'a pu également jouer, en ce moment, une certaine saturation des illusions évolutives ayant entouré un moyen d'expression nouveau qui s'était présenté comme unique et toutpuissant et avait pu être l'objet d'un contre-investissement quasi magique ; plusieurs ordres de facteurs ayant convergé pour rendre affectivement crédible cette illusion.

En ce qui concerne la scotomisation passive opérée chez tant de psychanalystes de la langue d'origine des écrits freudiens, je ne pense pas qu'il soit possible de n'évoquer que les effets opérés sur des lecteurs plus tardifs par les circonstances fortuites, extérieures, matérielles liées simplement aux succès d'édition ou aux déboires de l'histoire. Il me semble qu'il y a lieu d'aller chercher du côté de Freud lui-même un certain nombre de facteurs qui ont induit une longue, inconsciente et efficace scotomisation.

Bien sûr on pourra évoquer à nouveau, en ce qui concerne Freud lui-même, les effets du même drame historique. Certains auteurs ont cherché à montrer que beaucoup de Juifs d'Europe centrale, avant l'arrivée des nazis au pouvoir, avaient placé un espoir de lien et de créativité dans une forme de communauté culturelle germanique héritière assez proche du romantisme allemand. Hitler se chargea de décevoir assez vite une telle espérance si tant est qu'elle ait profondément existé et il fut aidé en cela par une masse de gens assez considérable et assez radicalement violente pour que les Juifs d'Europe (même ceux qui purent échapper aux exactions directes) en aient éprouvé une très vive et très durable amertume et un particulier sentiment d'injustice. Freud aurait très tôt vécu et douloureusement ressenti ce double retournement, à la fois autour de lui et en lui ; il nous aurait donc secondairement induit, par ses attitudes profondes, bien au-delà et bien avant son émigration, un désinvestissement notable de son lien antérieur à la germanicité. Il nous appartenait ensuite de meubler ce vide tant par l'évident contre-investissement anglo-saxon de Freud que par nos propres investissements culturels aux uns et aux autres, attitudes culturelles facilitées par le silence, et surtout l'absence pratique pendant tout un temps de la psychanalyse d'expression allemande.

Cette thèse se voit étayée par les reproductions de photographies montrant les fusils que les enfants de Freud avaient reçus en cadeau de leur père, puis par les allusions aux démarches effectuées par Freud pour faire engager ses fils, même celui qui avait été réformé, pendant la guerre de 1914-1918. Les lettres adressées à K. Abraham aux armées vont dans le même sens. Plus Freud se serait montré fixé sentimentalement autrefois à la germanicité, plus grande aurait pu être sa déception par la suite.

Cette thèse ne me paraît sans doute pas infondée, mais elle me semble incomplète et insuffisante. Je suppose en effet que Freud nous a induit une certaine distance vis-à-vis de l'expression allemande pour des raisons supplémentaires et d'un ordre affectif plus complexe. Freud qui s'est tant employé à mettre en avant la notion de « conflit » psychique se trouvait lui-même en proie à un très effectif conflit originel. On comprend que, comme l'ont montré J. Laplanche et J.-B. Pontalis, il ne soit pas parvenu à résoudre la délicate question posée par ses soins à propos des « fantasmes originaires », alors qu'il avait mis au clair lui-même toutes les clefs nécessaires à la solution théorique du problème.

Sans entrer ici dans le détail des difficultés identificatoires les plus subtiles (dont j'ai parlé par ailleurs et qui concernent la situation familiale propre de Freud) il est certain que Freud se vivait comme tiraillé entre plusieurs pôles


L'identité linguistique de Freud 1065

au registre des identifications culturelles, c'est-à-dire des identifications aux personnages idéaux primitifs. Il se vivait comme situé à un carrefour identificatoire, comme placé au centre d'un conflit identificatoire entre trois directions : la culture juive, la culture allemande, la culture méditerranéenne. Puis nous avons été même entraînés, à sa suite, à envisager une quatrième direction qui se présenterait comme vraiment surprenante si elle n'était, en partie du moins, justifiable par des faits de réalité.

Parmi les nombreuses fonctions particulières imparties au langage, trois registres seront de nature à retenir ici notre attention : la fonction de communication, la fonction d'expression et la fonction d'élaboration de la pensée.

En ce qui concerne l'oeuvre de Freud ces trois fonctions apparaissent comme appartenant à des cadres différents : si de toute évidence l'expression de la pensée freudienne, à de rares exceptions près, utilisa la langue allemande, la communication de cette pensée, par contre, à travers le monde entier, se voit avant tout redevable à la facilité d'utilisation pratique de la langue anglaise. Quant à l'élaboration de la pensée freudienne, les principaux modèles imaginaires de références chez Freud semblent surtout à rechercher dans le cadre des données culturelles juives d'une part et méditerranéennes d'autre part.

On a souvent mis en avant l'attachement inapparent mais certain de Freud à la culture juive. Les arguments abondent pour justifier cette position qui paraît évidente, soit du côté de la famille de Freud, soit du côté de ses amitiés, soit du côté des sujets de nombre de ses écrits ou de ses allusions ; sa passion pour le personnage de Moïse ou son intérêt pour les mots d'esprit juifs ou les histoires juives ne sont que des exemples assez probants de cet attachement. On a vu des auteurs chercher, sinon à récuser, tout du moins à minimiser, la valeur d'un attachement, en prenant prétexte de la très faible insertion de Freud, dès son jeune âge, au sein des communautés hébraïques très structurées, en particulier sur le plan religieux. Je ne pense pas que cette réserve soit valable. Peu importe, à mon avis, les comportements manifestes d'un sujet vis-à-vis des représentants directs et actuels d'un même ensemble culturel, des liens fantasmatiques profonds existent. Je serais même enclin à penser que ces liens fantasmatiques peuvent exister (non pas obligatoirement mais éventuellement) en dehors de toute objectivité.

On a sans doute perdu quelque peu de vue pendant tout un temps les liens très évidents de Freud avec la culture allemande. H. et M. Vermorel se sont employés non seulement de façon très brillante, mais avec une grande rigueur, à nous montrer d'une part quels étaient les chaînons mal connus qui reliaient Freud aux grands romantiques allemands de la fin du XVIIIe siècle à travers des proximités diverses ; ils se sont attachés d'autre part à mettre en évidence toutes les racines romantiques dont peuvent être, au moins partiellement issus, maints concepts métapsychologiques, y compris dans leur dénomination.

Je pense que le rapprochement avec le romantisme allemand nous ramène très près de la notion de « conflit » sur laquelle je crois utile d'insister au cours de cette réflexion. Le conflit qui à la fois angoissait et fécondait Freud, on le retrouve au coeur du romantisme allemand. Le romantisme allemand ce n'est pas seulement un sentimentalisme dépressif concernant une nature pacifiquement « écologique », un triomphe de l'émotion sur l'idée, de la libre originalité sur le consensus social, de l'évasion sur la convention ; le romantisme allemand


1066 Jean Bergeret

commença par un généreux « Sturm und Drang » pour s'achever, beaucoup plus tard (à travers les différents détours « du goût des larmes, des ruines, de la tristesse et de la mort ») dans la « Sturm Abteilung » (le mouvement national socialiste « SA ») et le « Drang nach Osten » (expansion pangermaniste vers l'est).

Il ne convient pas d'oublier non plus que Freud était né autrichien dans une province au profond conflit identificatoire culturel et linguistique, et que sa jeunesse s'est déroulée sous la pression catholique très ambivalente transmise par une servante qui avait le même âge que son père, avant de se voir lui-même, à l'âge mûr, vivement combattu par la « Sainte Mère l'Eglise » ; c'était, là aussi, son destin de Juif autrichien, un élément de plus dans l'univers d'un conflit déjà assez compliqué par ailleurs.

Les problèmes d'expression, donc de langage, ne peuvent demeurer en dehors de telles considérations conflictuelles.

Quand on parle du romantisme allemand on ne peut manquer de se référer aussi aux développements lyriques de ce courant expressif ; à ce registre on ne peut pas dire que Freud ait fait preuve d'une sensibilité particulière à l'égard de cette forme de lyrisme dont le succès fut par ailleurs à la fois très investi, très durable et très communicatif à travers le monde entier. Il y aurait donc là la traduction d'un système de pensée auquel Freud se sentait assez « étranger », ainsi qu'il l'a dit lui-même à propos de Wagner.

Nous penserions pouvoir logiquement terminer par l'attachement de Freud à la culture méditerranéenne. Cet attachement-là non plus ne peut être nié : les objets familiers de Freud, ses lieux de voyage préférés, le choix de ses thèmes symboliques, en particulier les mythes d'OEdipe ou de Narcisse pour déterminer les deux temps de l'évolution affective infantile, nous démontrent aisément la force de ses investissements affectifs méridionaux.

Nous savons que le séjour de Freud en France a été déterminant dans l'élaboration des premières découvertes psychanalytiques. Nous savons que c'est à Paris en particulier que Freud a assisté pour la première fois, à la ComédieFrançaise, à la représentation dans sa totalité du drame de Sophocle OEdipeRoi. Paris, ce fut Corinthe pour Freud. Pris entre ses amis russes et Charcot (et la fille de celui-ci) puis Bernheim, Freud vivait en France dans un climat d'étrangeté ayant bien manqué de devenir profondément familier ; ceci explique peut-être en partie la nature bien complexe des liens entretenus plus tard avec les Français et le besoin de leur imposer deux élèves d'expressions étrangères, comme premiers représentants de son système de pensée ; la communication directe n'apparaissant donc ainsi comme ni facile, ni facilitée 1.

Freud ne prend-il pas la peine par ailleurs de situer les origines de sa famille paternelle en Rhénanie à la période romaine bien avant que les Germains, dit-il, n'aient envahi cette région ?

Le choix de la Rhénanie fait par Freud pour y localiser ses fantasmes originaires peut facilement être associé, comme il l'indique clairement, à la représentation géographique d'un confluent de deux cultures essentielles pour lui : la culture méditerranéenne et la culture allemande, mais par le fait même qu'il mette cette association en avant, et aussi importante que demeure cette association nous ne devons pas nous-mêmes nous fermer les yeux devant l'évidente repréI.

repréI. plus de la traditionnelle méfiance des Autrichiens à l'égard de la France depuis la Révolution et l'Empire ; le traité de Versailles n'ayant rien simplifié en 1929 avec toutes ses conséquences qui ont surpris et peiné Freud. Les relations entre la France et l'Autriche ont été marquées par des événements, par des similitudes et des différences, qui ont fait de ces relations une suite d'amours ratées.


L'identité linguistique de Freud 1067

sentation sous le terme « Alsace » d'un lien culturel étroit certes mais aussi d'un conflit, d'un partage et d'une ambivalence entre l'Allemagne et la France ; tout cela était très violemment vécu du temps de Freud et ne doit pas cacher non plus ce que la Haute Rhénanie a pu représenter comme conflits potentiels entre la « Maison d'Autriche » et le nouvel empire allemand naissant, du temps de l'enfance de Freud. Et nous voyons apparaître du même coup deux lignées de conflit : il s'agit d'une part d'un conflit entre ascendance maternelle et ascendance paternelle et d'autre part un conflit propre, à nouveau, à la situation autrichienne, l'Autriche représentant primitivement une ethnie d'origine romaine préchrétienne, longtemps utilisée par les Latins pour contenir les invasions barbares (dont les invasions germaniques) avant de passer sous l'influence de ces nouvelles cultures, y compris sous le signe très apparent de la langue.

Le brassage ultérieur des ethnies de ce carrefour de l'Europe, de même que les brassages successifs qui se sont déroulés dans toutes les nations d'Europe (et du monde) ne changent rien à l'action des fantasmes les plus archaïques portant sur l'identité des ancêtres idéaux.

La race et la langue parlée ne vont pas toujours de pair. En général le lien linguistique se présente comme tout aussi puissant que le lien ethnique. Ceci constitue une raison de plus de regarder le problème de plus près toutes les fois où les choses ne se présentent pas de façon trop simple. C'est sans doute une raison de plus de réfléchir sur les raisons qui nous ont fait « oublier » pendant un certain temps l'expression originelle de la pensée de Freud.

Mais il me faut poursuivre maintenant encore un peu plus loin mon propos, en émettant l'hypothèse de l'existence d'une quatrième forme d'identification culturelle, que nous avons favorisée nous-mêmes, en prolongeant la trajectoire et effective et affective de Freud. Cette quatrième forme d'identification culturelle aurait eu de sérieuses conséquences du point de vue linguistique en ce qui concerne le développement de la psychanalyse.

Les liens de plus en plus étroits noués par Freud à la fin de son séjour à Vienne avec des disciples ou des amis anglo-saxons ayant joué un rôle assez important par la suite méritent d'être remarqués.

L'exclusion progressive de la communauté germanique de la plupart des psychanalystes à la période nazie et l'émigration de nombre d'entre eux vers les pays de langue anglaise ont modifié beaucoup de données initiales au registre de l'expression et de la communication de la pensée de Freud.

Le départ de Freud lui-même de Vienne et le choix de la Grande-Bretagne pour se fixer et y demeurer libre, s'y exprimer et y mourir n'ont pas été sans effet sur l'expression psychanalytique.

La rapide traduction complète des oeuvres de Freud en anglais et les remarquables annotations adjointes à cette traduction ne sont pas sans conséquences sur la nature des identifications à la pensée freudienne opérées par les psychanalystes qui ont suivi.

Le développement très fécond de la pensée freudienne opéré à Londres dans des voies diverses et le dynamisme très communicatif de certaines positions théoriques ont été grandement facilités par le support très efficace de la langue anglaise. C'est tout juste comme si, dans la période qui a suivi la dernière guerre mondiale, on se souvenait encore que Freud avait utilisé les modèles linguistiques allemands.


1068 Jean Bergeret

L'étude des différents niveaux de raisons du succès de la communication de la pensée de Freud sous le mode d'expression anglophone nécessiterait une distinction entre moyen d'expression linguistique « anglais » et moyen d'expression linguistique « américain ». Il y aurait beaucoup à dire sur les avantages et les risques liés à ce qui s'est passé derrière une identité d'expression plus manifeste que latente en fonction des données socio-culturelles profondes fort distinctes et ne pouvant se limiter à des écarts plus ou moins évidents au niveau de l'expression ; la fonction d'élaboration de la pensée se trouve du même coup obligatoirement divisée.

Je ne m'étendrai pas longuement sur cet aspect différentiel des choses qui compliquerait singulièrement mon propos. Nous pourrions simplement dire en plaisantant qu'un lecteur inaverti des travaux psychanalytiques d'après-guerre aurait pu d'abord croire que Freud avait écrit en anglais puis, quelques années après, le même lecteur naïf aurait été porté à penser qu'il avait écrit en américain.

Le glissement de l'expression germanique à l'expression anglaise s'est révélé très productif sur le registre du développement et de la diffussion des idées de Freud ; mais tout déplacement de la sémantique implique aussi un déplacement automatique du sens de certains termes et de certaines notions ; nombre de vocables psychanalytiques ont changé quelque peu de sens en passant de l'allemand à l'anglais. Et que dire de l'influence des variations de la syntaxe quand il s'agit de s'adresser à un système de communication très pragmatiquement simplifié, ignorant, par exemple, l'usage et les nuances de l'imparfait, ainsi qu'on l'a souvent fait remarquer.

La réduction au seul vocable drive de la double dénomination Instinkt et Trieb ne peut être sans effet restrictif, tout comme peut d'ailleurs apparaître comme restrictif le point de vue des spécialistes de la langue allemande qui supposent négligeable l'écart de sens entre les deux termes allemands. Que Freud ait employé l'un ou l'autre terme, au début de son oeuvre, sans préciser les différences ne peut empêcher de constater qu'en 1914 dans Les pulsions et leur destin et qu'en 1918 dans L'homme aux loups Freud ne peut terminer ni l'un ni l'autre de ces travaux de première importance sans préciser en quoi « l'instinct » très primitif et commun à tous les êtres vivants se distingue de la « pulsion », élaboration du ça, propre à la dimension humaine.

La réduction du nombre des signifiants peut opérer une économie au registre de la communication pragmatique mais modifie toujours la fonction d'expression d'un système propre d'élaboration de la pensée. La langue anglaise, très riche en succès littéraires ou dramatiques, n'a jamais été très propice à l'expression lyrique, contrairement à la langue allemande ou aux langues latines.

Nous devons constater d'autre part que la facile diffusion des publications psychanalytiques de langue anglaise a eu comme contrecoup un affaiblissement des publications dans les autres langues européennes. Ce phénomène s'est vu singulièrement amplifié par la prédominance de la traduction des oeuvres complètes de Freud en anglais. C'est à partir de l'anglais qu'on a entrepris d'entendre Freud et les travaux anglo-saxons ultérieurs ont largement bénéficié de cet avantage, au détriment du même coup des travaux et des modes de pensée émanant d'autres cultures, puis la multiplication des travaux anglo-saxons a elle-même amplifié le phénomène.

Ce glissement vers une anglophonie, qui implique non seulement l'expression mais obligatoirement les systèmes de pensée, n'a pas été entendu avec toutes les conséquences que cela comporte, avec toutes les limitations que cela implique au registre de la communication et de l'évolution de la pensée psychanalytique quant à son complet et universel développement. Un fait me paraît plus grave encore : les psychanalystes de langues latines ou de langue aile-


L'identité linguistique de Freud 1069

mande qui parlent l'anglais n'ont pas été eux-mêmes sensibles à un tel glissement et à une telle restriction. Un mouvement collectif, une situation groupale de masse (dont les supports psychosociaux sont multiples bien sûr) ont entraîné une illusion narcissique en direction d'une attitude psychanalytique profonde qui serait tout naturellement anglophone. Il était donc logique qu'en dehors de simples facteurs d'ordre économique, l'Association psychanalytique internationale devienne un champ opérationnel assez spécifiquement anglophone auquel risquent de ne participer qu'en tant qu'anglophones les quelques représentants d'autres cultures, vite débordés par un phénomène de groupe bien connu qu'ils n'ont pas le pouvoir de maîtriser et auxquels ils vont contribuer.

Le génie de Freud apparaît comme vraiment polymorphe et en cela la langue véritable de Freud, sa langue profonde, est aussi à facettes multiples. Mais le génie de Freud demeure d'origine, de toute évidence, conflictuelle. De l'affrontement entre des apports culturels différents et très solidement investis est née la pensée psychanalytique.

Toutes les identifications linguistiques et toutes les identifications culturelles à Freud restent possibles, sans aucun doute souhaitables. Elles correspondent à des fixations aux différentes composantes de la pensée freudienne. Mais aucune de ces identifications n'a vraiment intérêt, ni pour les autres ni pour elle-même, à prétendre à l'exclusivité sur le registre scientifique.

Qu'un mode d'expression peu familier à Freud mais dans le cadre duquel il a terminé sa vie ait eu pratiquement tendance à dominer économiquement le monde constitue un fait de réalité à bien des registres ; ceci peut avoir des conséquences logiques d'ordre administratif, inévitables même pour une Association de Psychanalystes ; mais le climat ainsi créé ne se présente peut-être pas comme très propice à une réflexion scientifique vraiment universelle. On ne peut tout de même faire comme si Freud avait écrit en anglais, comme si Freud avait vécu son enfance, élaboré sa réflexion et conçu ses hypothèses en référence à des modèles culturels anglo-saxons.

Les progrès réalisés en matière de linguistique ne permettent plus de se limiter à un problème de pure expression de la pensée. On ne peut se fixer non plus sur les aspects exclusivement communicatifs. Le fonctionnement de la pensée entre grandement en compte dans la dimension linguistique ; le mode spécifique d'élaboration des systèmes de pensée constitue même, selon les deux principes de causalité et de continuité psychiques chers aux psychanalystes, la base du fonctionnement du langage ; la fonction d'expression colore de façon non négligeable les aspects manifestes d'un système de pensée et la fonction de communication a pour but d'élargir relationnellement la diffusion de l'expression manifeste ; on a souvent décrit de nos jours les risques de déformation de l'expression au niveau de la communication ; ceci vaut tout autant au registre individuel.

Si nous partons de l'hypothèse de modèles juifs et méditerranéens à l'origine des systèmes de pensée freudiens, on pourra se demander si Freud s'est trouvé toujours à l'aise dans l'expression allemande de tels modèles d'où peut-être la nécessité pour lui de créer certains néologismes, pour la plupart inspirés du grec et du latin. A un deuxième degré, celui de la communication de l'expression de la pensée, les choses paraissent effectivement compliquées par l'utilisation à visée universelle illusoire de l'expression anglaise à la place de l'expression primitive allemande.


1070 Jean Bergeret

Tous ces phénomènes ne peuvent aller sans un certain risque de glissements au niveau des signifiés allant de pair avec un élargissement notable du champ communicatif. Alors de quoi parle-t-on parfois dans des assemblées internationales quand il s'agit d'interlocuteurs aux modes d'expression personnels différents, voulant utiliser un moyen communicatif commun pour débattre du système de pensée qui, lui, demeure spécifique de Freud dans sa complexité ?

Si la langue anglaise rend sans aucun doute plus aisé le travail administratif au sein de l'Association psychanalytique internationale, il est, par contre, permis de douter que, comme on le déclarait assez imprudemment dans un récent Bulletin de la Fédération européenne de Psychanalyse, la connaissance de la langue anglais soit indispensable pour permettre la présentation d'un cas et la participation active à la discussion. Il est surtout permis de douter, davantage encore, de l'utilité de passer obligatoirement par le mode d'expression anglais pour communiquer le mode de pensée freudien. Nous ne sommes plus, dans l'une et l'autre de ces deux situations, sur un registre administratif où la simplification opératoire prime ; nous entrons au contraire dans le domaine où la langue est destinée à la communication d'un système élaboratif. Les décalages entre de successifs moyens d'expression s'ajoutent à ce niveau au cours des successives communications entre langues différentes et ceci va à rencontre des bénéfices que nous sommes en droit d'attendre et de souhaiter voir résulter d'une confrontation entre différentes façons de cerner le mode de pensée freudien avec le maximum de précision et d'authenticité. Apparaît ainsi la nécessité, au cours des dialogues scientifiques, de nous en tenir rigoureusement à une traduction simultanée dans les langues principales sur lesquelles notre choix s'était clairement porté. Les nombreux collègues qui maîtrisent plusieurs moyens d'expression sont là pour faire état d'une éventuelle discordance survenant entre deux moyens d'expression, au cours des essais de communication simultanée d'un unique système de pensée.

Depuis l'époque de la tour de Babel, c'est-à-dire depuis que les hommes ont voulu gravir les degrés de la connaissance, nous savons qu'il n'existe plus de langue universelle au registre de la communication consciente des signifiants.

Freud nous a montré que si nous pouvions envisager l'hypothèse, à un tout autre niveau, d'un langage universel, nous ne pouvions entendre celui-ci qu'à travers des moyens d'expression fort variés grâce auxquels il s'exprime. Freud ne s'est jamais identifié au président Schreber et il ne nous a pas recommandé de le faire. Il nous appartient de choisir, modestement, nos identifications partielles aux différents systèmes de pensée coexistant chez Freud et ceci à travers nos propres modes d'expression et de communication sans privilégier un mode particulier. Il n'y a aucune raison, ni aucun intérêt, à réduire notre champ identificatoire à Freud ni dans un sens purement scientifique (système de pensée) ni dans un sens purement technique ou opératoire (expression et communication).

Freud est parti de plusieurs cultures, donc de plusieurs inductions en direction de ses propres systèmes de pensée ; il nous a convié à recevoir ses concepts selon nos propres moyens d'expression et de communication ; il ne nous les a pas légués comme des recettes simplifiées et devant tout simplifier, mais comme des principes qu'il est nécessaire pour nous d'intégrer au sein de mouvements identificatoires d'autant plus délicats que notre cible principale concerne un personnage hors du commun, non seulement par ses qualités, mais aussi par la diversité de ses racines culturelles.

S'il semble indispensable de réintégrer au sein de notre systèmes de référence l'identité germanophone de Freud, il est en même temps nécessaire de prendre conscience de la discrimination discrète mais certaine dont sont l'objet


L'identité linguistique de Freud 1071

depuis quelques décennies les identifications aux facettes gréco-latines des systèmes de pensée freudiens. Cette dernière remarque ne concerne pas seulement les analystes de la zone géographique méditerranéenne, elle regarde aussi les très nombreux collègues latino-américains dont le pouvoir communicatif se voit altéré en raison du monopole exercé au profit de l'expression anglaise dans nos rencontres internationales 2.

Le service que nous a rendu à tous, pour beaucoup de raisons, le succès de la communication des idées de Freud sous le mode d'expression anglophone est sans aucun doute considérable. Mais il n'y a pas eu que des avantages dans le succès communicatif et l'essentiel consiste à conserver à la fois intact et vivant le système élaboratif freudien. Assurer la communication de ce système sous un mode d'expression nouveau ne garantit jamais que nous retrouvions ce système absolument intact sous le nouveau mode d'expression ni que ce système conserve du même coup la totalité de son potentiel évolutif.

L'identité d'expression sous la même langue « maternelle » est liée originellement à la notion d'identité de perception. Freud nous a montré que l'identité de perception vise une satisfaction obtenue dans la répétition, ce qui signe l'appartenance au processus primaire : « Tout, tout de suite et n'importe comment. » Avoir pu posséder grâce à la puissance de moyens d'expression et de communication « tout » Freud et « tout de suite » fait toujours redouter que quelques-uns aient eu la tentation de le recevoir « n'importe comment ». Fort heureusement une telle régression des systèmes perceptifs n'a pas été jusque-là très fréquente ; de telles erreurs éventuelles ont pu être rapidement dénoncées. Mais Freud nous a montré que seule l'identité de pensée pouvait durablement libérer les processus psychiques de la compulsion de répétition.

L'identité de pensée est plus importante que l'identité d'expression ; on pourrait même émettre l'hypothèse qu'elle suppose la pluralité des modes d'expression et la recherche d'une incessante communication entre modes d'expression différents. Ce problème peut constituer un excellent sujet de réflexion (et pas seulement pour les traducteurs) ; un tel problème mériterait sans doute de se voir évoqué dans le cadre des rencontres psychanalytiques internationales et des sociétés organisatrices de telles rencontres.

Pr Jean BBRGERET 47, rue de la Garde 69005 Lyon

2. Un peu plus de la moitié des membres de l'Association psychanalytique internationale appartiennent à un mode d'expression anglophone ; ce n'est tout de même pas une majorité écrasante. L'autre moitié comprend pour les deux tiers des analystes d'expression latine et pour un tiers environ des analystes d'autres modes d'expression. A peine la moitié de ce dernier tiers est officiellement germanophone mais ceci n'a pas de valeur signifiante étant donné le grand nombre d'analystes d'origine germanophone répartis à travers d'autres aires d'expression. De même qu'on ne peut retenir le nombre des analystes appartenant à un autre mode d'expression à travers le monde et qui comprennent plus ou moins l'anglais.

Le Directeur de la Publication : Claude GIRARD.


Imprimé en France, à Vendôme

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ISBN 3 13 039530 1 — ISSN n° 0035-2943 — Imp. n° 33 395

CPFAP n° 54 319

Dépôt légal : Novembre 1986