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Title : Revue d'histoire moderne et contemporaine / Société d'histoire moderne
Author : Société d'histoire moderne et contemporaine (France). Auteur du texte
Publisher : Presses universitaires de France (Paris)
Publisher : BelinBelin (Paris)
Publication date : 1980-07-01
Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb344172780
Relationship : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/cb344172780/date
Type : text
Type : printed serial
Language : french
Format : Nombre total de vues : 25346
Description : 01 juillet 1980
Description : 1980/07/01 (T27)-1980/09/30.
Description : Collection numérique : Arts de la marionnette
Description : Collection numérique : Littérature de jeunesse
Rights : Consultable en ligne
Rights : Public domain
Identifier : ark:/12148/bpt6k5447114m
Source : Bibliothèque nationale de France, département Collections numérisées, 2008-117877
Provenance : Bibliothèque nationale de France
Online date : 10/01/2011
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revue d'histoire
moderne et contemporaine
M. ZYLBERBERG Capitalisme français et banque espagnole : le canal de SaintDenis.
F. HILDESHEIMER
La protection sanitaire des côtes
françaises au XVIIIe siècle.
T. GELFAND.
Deux cultures, une profession : les chirurgiens français au XIXe siècle.
M. RAMSEY
Sous la législation de 1803 : trois enquêtes sur les charlatans.
J. LÉONARD
Les guérisseurs en France au XIXe siècle.
F. CHOISEL
La presse française face aux réformes de 1860.
C. IANCU
Races et nationalités en Roumanie :
le problème juif, 1866-1880.
H. CARRÈRE D'ENCAUSSE L'agitation révolutionnaire en Russie, vue par les représentants de la France, 1898-1904.
COMPTES RENDUS.
SOCIÉTÉ D'HISTOIRE MODERNE / tome XXVII - JUILLET-SEPTEMBRE 1980
C.P.P. n° 52558
revue d'histoire moderne et contemporaine
Publiée chaque trimestre par la Société d'Histoire moderne avec le concours du Centre National de la Recherche Scientifique
Directeurs honoraires : f Charles H. POUTHAS, Roger PORTAL et Jean-Baptiste DUROSELLE
Directeur : Pierre MILZA
Secrétariat : Jacques BOUILLON et Daniel ROCHE
sommaire
ÉTUDES
Michel ZYLBERBERG : Capitalisme français et banque espagnole à la fin de l'Ancien Régime : le
canal de Saint-Denis 353
Francis CHOISEL : La presse française face aux réformes de 1S60 374
Carol IANCU : Races et nationalités en Roumanie : le problème juif à travers les documents
diplomatiques français (1866-1880) 391
Hélène CARRÈRE D'ENCAUSSE : L'agitation révolutionnaire en Russie de 1898 à 1904, vue par
les représentants de la France 408
MÉLANGES
Françoise HILDESHETMER : La protection sanitaire des côtes françaises au xvm» siècle 443
Toby GELFAKD : Deux cultures, une profession : les chirurgiens français au XVHF siècle 468
Matthew RAMSEY : Sous le régime de la législation de 1S03 : trois enquêtes sur les charlatans
au xixe siècle 485
Jacques LÉONARD : Les guérisseurs en France au xix* siècle 501
COMPTES RENDUS
Andrzej WYCZAKSKI, Jwarstwiene spoleczne «' Polsce XVI meku. Studia. (La stratification sociale en Pologne ait XVI' siècle. Études) (Daniel Tollet), 517 ; Gabriel de BROGUE, Histoire politique de la <t Revue des Deux Mondes » de 1S29 à 1979 (Gilles Le Beguec), 520 ; Jean BAUBÉROT, Un christianisme profane ? Royaume de Dieu, Socialisme et Modernité culturelle dans le périodique c chrétien-social » « VAvant-garde » (1899-1911) (André Encrevé), 522 ; Henri GEREST, Les populations rurales du Montbrisonnais et la Grande Guerre (Jean-Jacques Becker), 523 ; André KASPI, Le temps des Américains. Le concours américain à la France en 1917-1918 (Yves-Henri Nouailhat), 525.
(g) Société d'Histoire moderne, Paris, 1980
ABONNEMENTS
Abonnement annuel :
1980 (4 numéros) : France : 140 F Étranger : 160 F
Chaque numéro séparé : 45 F Le numéro spécial : 75 F
Les abonnements doivent être réglés au CCP. de la Société d'Histoire moderne, Paris 418-29, ou au Trésorier, M. J.-P. Cointet, 4, square Ëmile-Zola, 75015 Paris.
RÉDACTION DE LA REVUE
Toute correspondance destinée à la Revue doit être adressée à M. Jacques Bouillon, 104, avenue Saint-Exupéry, 92160 Antony.
SOCIÉTÉ D'HISTOIRE MODERNE
La Société d'Histoire moderne, fondée en 1901, se réunit à la Sorbonne, d'octobre à juin, le 1" dimanche de chaque mois. Les sociétaires reçoivent la Revue et un Bulletin qui publie le compte rendu des séances. Se renseigner auprès du Secrétaire général de la Société, M. Philippe Gut, 5, villa Poirier, 75015 Paris.
revue d'histoire moderne TOME XXVH
, , • JUILLET-SEPTEMBRE 1980
et contemporaine
CAPITALISME FRANÇAIS ET BANQUE ESPAGNOLE
A LA FIN DE L'ANCIEN RÉGIME :
LE CANAL DE SAINT-DENIS
Le rôle exact joué dans le démarrage de la Révolution industrielle par l'accumulation préalable de capitaux fait encore l'objet de controverses. Il semble bien que dans l'Angleterre de la fin du xvnr siècle, au moins, les investissements nécessaires à la mise en marche d'une filature de coton utilisant un matériel moderne aient été relativement peu importants, de l'ordre de quelques milliers de livres sterling. De sorte que de nombreux artisans ont pu se transformer sans trop de difficultés en chefs d'entreprisel. Par contre, la mise sur pied d'un système moderne de communication (construction de routes, percement de canaux, lancement de navires plus nombreux et d'un tonnage plus élevé...) sans lequel la Révolution industrielle n'eût pas été possible, n'a pu avoir lieu que grâce à une mobilisation de capitaux sans précédent 2.
Or, il n'était pas facile de se les procurer, dans la mesure où les détenteurs de capitaux reculaient devant la perspective de les investir dans des équipements durables où ils risquaient d'être immobilisés de nombreuses années sans que leur rentabilité soit garantie. D'où le recours à l'aide publique et à des expédients et à des spéculations, comme ce fut le cas pour le projet du canal de Saint-Denis.
S'il est vrai qu'en Angleterre, l'État n'a joué qu'un rôle minime en comparaison de l'initiative privée qui parvint à financer tant l'édification des routes que le percement des canaux 3, il en alla tout autrement en
1. F. CROUZET, La formation du capital en Grande-Bretagne pendant la Révolution industrielle, IIe Conférence internationale d'Histoire économique, Aix, 1962, vol. II. Ainsi que le note K. Marx : « Nul doute que maint chef de corporation, beaucoup d'artisans et même d'ouvriers salariés ne soient devenus d'abord des capitalistes en herbe et que peu à peu, grâce à une exploitation toujours plus étendue de travail salarié suivie d'une accumulation correspondante ils ne soient enfin sortis de leur coquille capitalistes de pied en cap » (Le Capital, livre I, p. 556, éd. Flammarion, 1974). Toutefois, il convient de préciser que les inventeurs n'ont mis au point leurs machines ou leurs nouveaux procédés de fabrication qu'après de multiples tâtonnements souvent très coûteux, ce qui les conduit à rechercher des soutiens financiers ainsi que le montre l'association Boulton-Watt.
2. D.-S. LANDES, L'Europe technicienne. Révolution technique et libre essor industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours, Paris, 1975.
3. WAED J. R., The Finance of Canal building in Eighteenth century England, Oxford, 1974. Après le succès du canal du duc de Bridgewater et la fièvre des canaux qui résulta, ce furent surtout les propriétaires fonciers qui avancèrent l'argent nécessaire.
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France. On sait tout ce que le réseau routier doit à la monarchie française, dans sa conception comme dans sa mise en oeuvre. Quant aux voies navigables, si son intervention est plus discrète, elle n'est pas pour autant négligeable. L'État, par l'intermédiaire du Conseil du Roi, délivre les autorisations sans lesquelles les travaux ne peuvent commencer, c'est surtout lui qui vient au secours des entreprises en difficulté. Certes, ce sont des individus ou des sociétés qui sont à l'origine de tel ou tel projet. Mais ceux-ci ont bien du mal à rassembler les millions de livres tournois nécessaires à l'achèvement des travaux. Ces derniers durent plusieurs années, ce qui entraîne une immobilisation prolongée de la mise de fonds, véritable hantise des hommes d'affaires à une époque où la rotation du capital doit être encore plus rapide qu'aujourd'hui. Les dividendes, quand il y en a, ne sont perçus qu'au bout d'une longue période et ils correspondent rarement aux espoirs des bailleurs de fonds. Beaucoup de projets avortent dès le départ dans la mesure où les actionnaires éventuels préfèrent les profits immédiats et assurés comme ceux qui proviennent de l'achat de titres de rentes.
Lorsque cet obstacle initial a été levé, il arrive que les devis soient dépassés et il faut, à nouveau, faire appel à des capitalistes qui ne montrent guère d'enthousiasme à l'idée d'augmenter leur mise. Les travaux demeurent alors inachevés à moins que les promoteurs ne se tournent vers l'État pour lui demander des secours.
Dans le domaine des canaux, les premières réalisations sont plus précoces en France qu'en Angleterre 4. Dès 1605, le canal de Briare est mis en chantier et l'on sait à quel point le canal des Deux-Mers impressionna les contemporains de Louis XIV. Dans les deux cas les travaux furent longs (le canal de Briare ne fut achevé qu'en 1641 et il fallut quinze ans pour en terminer avec le canal du Midi), coûteux : plus de 6 500 000 livres dépensés pour le premier, 12 279 508 livres pour le second dont les trois quarts furent dépensés, directement ou indirectement, par le Trésor Royal, le reste étant à la charge du maître d'oeuvre Riquet et de ses associés 5. Dans la première moitié du xviiT siècle, les réalisations se font plus rares et moins prestigieuses, tels le canal du Loing et le canal Crozat. Histoire exemplaire que celle de celui-ci. Par un édit royal de 1724, Caignart de Marcy était autorisé à ouvrir un canal entre la Somme et l'Oise. Le coût total des travaux était alors estimé à 5 681 000 livres. Mais de Marcy et sa compagnie ne parvinrent pas à réunir une somme suffisante et durent faire appel au célèbre financier Crozat qui aurait à lui seul avancé près de quatre millions de livres 6. Le canal d'une longueur de 45 km fut ouvert à la navigation en 1736, mais les résultats financiers furent très vite décevants (moins de 60 000 livres de produit annuel) et la compagnie n'eut de cesse que l'État en fît l'acquisition, ce qui se produisit en 1766'.
4. II manque un ouvrage récent sur les canaux dans la France moderne.
5. J.-M. DurENS, Histoire de la navigation intérieure en France, Paris, 1829.
6. Sur les activités d'Antoine Crozat, cf. G. CHAUSSINAND-NOGAKET, Gens de finances au XVIII' siècle, Paris, 1972, pp. 21-25.
7. J.-M. DUTEKS, op. cit., I, p. 454.
CAPITALISME FRANÇAIS ET BANQUE ESPAGNOLE 355
A partir des années 1760, projets et dans une moindre mesure réalisations se multiplièrent. Le succès du canal du duc de Bridgewater qui déclencha dans toute l'Europe occidentale une « canalomanie » y est certes pour quelque chose, mais plus encore les besoins nés de la croissance économique. La concentration relative de la population dans les villes a pour résultat l'augmentation des arrivées de produits dans les grands centres. L'essor de la construction, si marqué à Paris à la veille de la Révolution, a pour conséquence une demande accrue de matériaux de construction. Pour les produits pondéreux, la voie d'eau est le mode de transport le moins onéreux, d'où le renouveau d'intérêt pour les canaux. Deux régions intéressent les promoteurs ; le Massif central où il existe des mines de charbon 8, et la capitale, principal centre de consommation du Royaume.
Dans le Centre, la Compagnie Zaccharie parvient à achever dans un délai très court (de 1774 à 1781) le canal de Givors qui permettait aux charbons de Rive-de-Gier de gagner la vallée du Rhône 9. Un tel succès est cependant exceptionnel. C'est ainsi que la Compagnie Brancion, désireuse d'unir Digoin à Chalon-sur-Saône, ne parvint à réunir que deux millions de livres sur les neuf indispensables. Elle fut obligée de se tourner vers les États de Bourgogne. Ceux-ci acceptèrent de prêter les sept millions manquants mais les Brancion ne tardèrent pas à être évincés. Les travaux débutèrent en 1783 ; ils n'étaient pas achevés en 1793 et les troubles révolutionnaires entraînèrent leur abandon. Le canal de Bourgogne n'eut pas un sort plus heureux.
La région parisienne attirait également les bâtisseurs de projets. Reprenant une idée de Vauban et Colbert, Lemoyne, un temps maire de Dieppe, entreprit d'obtenir des lettres patentes pour un canal unissant Dieppe à l'Oise avec un embranchement qui, par la vallée de l'Andelle, permettait de gagner la Seine à deux lieux et demie de Rouen. Elles lui furent accordées en 1778, mais Lemoyne manquait de capitaux et, en 1789, il en était encore à discuter avec « les principaux capitalistes du Royaume quand la Révolution a tout arrêté » 10. De ses difficultés, il tirait, après coup, la leçon suivante : « On a vu beaucoup de spéculateurs paraître sur la scène sans que depuis ce tems aucuns ouvrages complets soient sortis de leurs mains. » " Il allait en être de même du projet du canal de Saint-Denis qui paraissait pourtant, à l'origine, disposer d'atouts plus sérieux.
La cheville ouvrière de cette entreprise était un ingénieur-homme d'affaires, Jean-Pierre Brullée. Entré au service des Ponts et Chaussées, il travailla sous la direction de l'ingénieur Hupeau à la construction des
8. Le canal de Bridgewater avait pour principal objet d'assurer un débouché aux mines de charbon appartenant au duc.
9. 6 000 000 de livres de dépenses totales alors que le devis en prévoyait la moitié et avec un bénéfice annuel de 206 259 livres, soit moins de 4 %.
10. Mémoires et documents pour servir à l'histoire du commerce et de l'industrie en France, sous la direction de Julien HAYEM (2e série), Paris, 1912. Un canal de Paris à Dieppe, par LEMOYNE, ancien maire de la ville de Dieppe (1727-1806), pp. 81-100.
11. Op. cit., p. 85.
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ponts d'Orléans, de Mantes et de Montereaun. Puis il s'installa à son compte, devenant entrepreneur en bois de charpente. Employé par Soufflot à la construction de l'église Sainte-Geneviève, il se serait attiré les bonnes grâces du célèbre architecte en lui présentant un nouveau modèle de grue permettant d'accélérer les travaux 13. Vers 1780, il aurait conçu, si on en croit un de ses futurs associés, l'architecte Houart-Devert, un plan d'accaparement des bois de charpente destinés à la consommation de la capitale M. Ce plan mené à bonne fin aurait contribué à l'enrichissement de Brullée qui aurait pu ainsi disposer d'un revenu annuel de cinquante mille livres. Pourtant, le contrat établi lors de son mariage avec Angélique Berlue de Pérussy, une protégée de la comtesse de Boufflers, ne permet pas de voir en lui un homme disposant de moyens considérables 13. Rien ne semblait prédisposer Brullée à se pencher sur un projet de canal, sinon peut-être les difficultés rencontrées dans l'acheminement de ses bois de charpente vers Paris. Quoi qu'il en soit, il se procura le Traité des canaux de navigations de Lalande ainsi que des copies anciennes de tracés de canaux 16. Il put ainsi dresser le plan du canal Royal de SaintDenis. Bien que son nom ne l'indique pas, il partait de Souilly-sur-Marne et aboutissait à La Villette. De là, un embranchement gagnait la Seine près des fossés de l'Arsenal, tandis qu'un autre rejoignait le confluent de la Seine et de l'Oise à Conflans-Sainte-Honorine, par la plaine SaintDenis.
La branche orientale du projet, qui correspond à l'actuel canal de l'Ourcq, avait déjà une longue histoire. En 1632, une compagnie dirigée par des bourgeois de Paris, Jacques et Louis de Fouligny, avait obtenu des lettres patentes afin de rendre navigable l'Ourcq, depuis La Ferté-Milon jusqu'à Lisy-sur-Marne. Les travaux étaient terminés en 1658. Quelques années plus tard, Pierre-Paul Riquet concevait un projet de canal recoupant les méandres de la Marne. Avec son gendre Jacques de Manse, il obtenait, en 1676, des lettres patentes l'autorisant à ouvrir un canal entre Lisy et les fossés de l'Arsenal 17. Le projet eut un commencement d'exécution, mais la mort de Riquet en 1680, puis celle de Colbert qui l'avait soutenu, privèrent de Manse, resté à la tête de l'entreprise, d'appuis indispensables et il fut contraint de renoncer en 1684. Mais sa tentative ne tomba pas dans l'oubli d'autant que ses plans avaient été conservés. Brullée se
12. Hupeau, premier ingénieur des Ponts et Chaussées en 1755. Cf. E. VIGNOX, Études historiques sur l'Administration des voies publiques, Paris, 1862, t. II, p. 141.
13. Veuve J.-P. BRULLÉE, Mémoire pour la veuve de Jean-Pierre Brullée, Paris, s.d., p. 1.
14. B.-A.-H. DEVERT, Précis historique des canaux de l'Ourcq de Saint-Denis et de SaintMaur à Paris depuis 1520 jusqu'à ce jour, Orléans, 1820.
15. Archives nationales, Minutier central (A.N.) (M.C.), étude XLVIII, 645, 14 septembre 1782. Jean-Pierre Brullée, « ingénieur et architecte », assure à sa future épouse un douaire de 8 000 livres de rente annuelle ; la dot de sa femme se monte à 40 000 livres, dont 20 000 sont fournies par la comtesse de Boufflers.
16. J. DE LALANDE, Des canaux de navigation et spécialement du canal de Languedoc, Paris, 1778.
17. P.-S. GIRARD, Mémoires sur le canal de l'Ourcq et la distribution des eaux, Paris, 2 vol., 1831-1843.
CAPITALISME FRANÇAIS ET BANQUE ESPAGNOLE 357
serait contenté de prolonger le tracé vers l'ouest 18. Désireux d'obtenir une caution prestigieuse qui lui permettait d'attirer les actionnaires et l'autorisation du gouvernement sans laquelle on ne pouvait s'assurer les expropriations pour cause d'utilité publique, Brullée présenta, le 21 décembre 1785, son projet à l'Académie des Sciences I 9. Une commission composée de personnalités illustres (le chevalier Borda, Lavoisier, Condorcet, Perronet et l'abbé Bossut) rendit, le 24 mai 1786, un avis favorable. Après avoir passé en revue les obstacles rencontrés par les transports par eau dans la région parisienne,
La navigation ordinaire par la Seine depuis Pontoise 20 jusqu'à Paris et au-dessus de cette capitale souffre de fréquentes interruptions soit par les temps de sécheresse, soit par les inondations des eaux, soit par les irrégularités de son lit, soit par les glaces, soit par les sinuosités de la rivière, soit par les obstacles de toute espèce que l'on rencontre en traversant la ville de Paris,
elle ajoutait que le canal proposé par Brullée
offre un trajet beaucoup plus sûr, plus facile et plus court... Il portera en un jour chaque bateau de Pontoise à l'Arsenal de Paris... Il pourra servir de gare dans tous les temps de gelée aux bateaux qui arrivent à Paris et qui dans l'état actuel des choses sont exposés aux accidents les plus funestes par la débâcle des glaces. Il fournira aussi des ports très commodes et très nécessaires dans toute la partie des marais du Temple par où il doit passer 21.
L'avis de la commission n'était qu'un premier succès. Restait à obtenir des lettres patentes autorisant la construction et surtout un appui financier, car de toute évidence, quelle qu'ait été la fortune de Brullée, ses seules ressources ne lui permettaient pas de financer un ouvrage qui devait partir de la Seine au bastion de l'Arsenal, passer devant l'hôpital Saint-Louis, continuer sa route vers le nord-ouest, et aller communiquer avec la Seine à Conflans-Sainte-Honorine, avec l'Oise, près de Pontoise, tandis qu'il serait alimenté en eau par un affluent de la Marne, la Beuvronne, dont les eaux seraient conduites par une rigole jusqu'à un réservoir creusé à La Villette 22.
Brullée dut attendre plus d'un an avant de trouver un homme d'affaires acceptant de s'intéresser au projet. Ce n'est que le 4 août 1787, dans l'étude de M= Duclos-Dufresnoy, celle à laquelle avaient recours les grands banquiers parisiens 23, que Brullée et Pierre Lalanne, négociant à Paris (ce dernier en son nom et celui d'autres associés non précisés) signaient le contrat de création de la Société du Canal Royal de SaintDenis 24. Comprenant douze articles auxquels s'ajoutaient un règlement à suivre pour la construction et un additif du 12 octobre 1787, il précisait d'abord le principal objectif de la société : « former un canal pour établir
18. L'ingénieur Daudet avait présenté, en 1730, un projet de canal entre Paris et l'Oise dont Brullée s'est peut-être inspiré. Cf. B.-A.-H. DEVERT, op. cit., p. 2.
19. Extrait des registres de l'Académie des Sciences du 24 mai 1786..., par BORDA, LAVOISIER, DE CONDORCET, PERRONET et BOSSUT, Paris, s.d.
20. Par la Seine et l'Oise.
21. Extrait des registres..., p. 12.
22. Id., p. 12. C'est le premier état du tracé, il y en aura d'autres.
23. H. LUTHY, La Banque protestante en France, de la Révocation de l'Edit de Nantes à la Révolution, Paris, 1959-1961, t. II, p. 624, note 56.
24. A.N. M.C., étude XLVTII, 318, 4 août 1787.
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la navigation entre la Seine et la Marne à l'effet d'accélérer dans toutes les saisons l'approvisionnement de Paris » 25. Le contrat introduisait quelques modifications dans le tracé envisagé précédemment par Brullée. A l'est de Paris, la rigole était remplacée par un véritable canal de quinze pieds de large 26, débutant à Souilly, auquel s'ajoutait un autre embranchement débouchant sur la Marne à Annet, le reste demeurant sans changement. Société par actions, seule forme juridique permettant de
supporter des investissements qui dès l'origine apparaissaient considérables, elle avait un capital théorique de dix-sept millions de livres divisé en mille actions de 17 000 livres chacune. Étant donné leur prix élevé, les actions ne pouvaient être placées que dans un public fortuné. En fait, le capital réel était inférieur à ce qui était indiqué, dans la mesure où sept cents actions seulement faisaient fonds, les trois cents autres devant être remises à titre gratuit aux promoteurs (deux cents à Pierre Lalanne et ses associés, cent à Brullée) en tant que commissions et bénéfices 27. Les profits que rapporterait le canal devaient provenir de la vente des eaux destinés à la consommation, des recettes de la navigation, et avant
25. Id.
26. Un pied = 0,32 m.
27. En plus de ses actions gratuites, Brullée se voyait promettre une prime de 100 000 livres si le canal était achevé dans les délais prévus (quatre années) et si le devis initial, 11900 000 livres, n'était pas dépassé. De plus, il recevrait une gratification supplémentaire si la dépense totale était inférieure à cette somme et dix pour cent pour les plus-values réalisées lors de la revente des terrains (art. X du Contrat de société). Lalanne et ses associés s'accordaient un bénéfice de 3 400 000 livres, soit 7 1/2 a.'o par an puisque les travaux devaient durer quatre années, mais leurs profits réels devaient être plus élevés car le contrat prévoyait qu'ils n'étaient plus tenus de déposer dans la caisse de la société que 300 000 livres afin de faire face aux dépenses journalières, le reste pouvant être placé avec intérêt à condition qu'il y ait toujours un minimum de 300 000 livres dans la caisse.
CANAL DE SAINT-DENIS ET CANAL DE L'OURCQ
D'après la carte de HOUARD-DEVERT
dans Recueil polytechnique des Ponts et Chaussées, Paris an XII (B.N. V 16992)
CAPITALISME FRANÇAIS ET BANQUE ESPAGNOLE 359
tout de la revente des terrains adjacents au canal fortement valorisés après l'achèvement de celui-ci. Afin de bénéficier le plus qu'il lui était possible de la plus-value sur les terrains, la société entendait acheter non seulement ceux qui étaient strictement nécessaires au creusement du canal, mais aussi une bande de terre large de vingt-cinq toises de part et d'autre de celui-ci 28.
Annexé au contrat de société, figure un règlement à suivre grâce auquel on peut appréhender les difficultés d'une grande entreprise de travaux publics de cette époque et les solutions qu'elle leur apporte. Tout repose sur une stricte séparation entre la direction financière et la direction technique. La première est confiée à un Bureau d'administration résidant à Paris et comprenant les bailleurs de fonds, Lalanne et ses associés. Représenté sur le lieu des travaux par un contrôleur général, se réunissant toutes les semaines, il a à sa tête un administrateur général qui doit être désigné par la suite. Le Bureau d'administration est seul habilité à passer les marchés étant entendu que ses membres
s'imposent la loi de ne pouvoir s'intéresser directement ou indirectement dans aucun marché qui aurait rapport à ladite entreprise comme ouvrage de terrasses, de maçonnerie ou de tout autre quelconque non plus que l'achat des terreins (art. XXXIV du Règlement),
à acheter les terrains 29, à effectuer les paiements. Il recevra régulièrement des états des travaux (l'état annuel sera imprimé afin d'assurer la publicité de l'entreprise) qu'il approuvera non sans avoir consulté au préalable un ingénieur des Ponts et Chaussées.
Une fois les travaux achevés, le Bureau d'administration percevra les droits de navigation, revendra les terrains après avoir pris l'avis de trois experts. Toutes ces clauses laissent percer une grande méfiance envers les administrateurs qui pourraient être tentés de faire passer leur intérêt personnel avant celui de la société. Elle n'est pas moindre à l'égard de ceux qui sont chargés de la direction technique. Brullée, dont la compétence est peut-être mise en doute par Lalanne, se voit adjoindre un codirecteur, l'ingénieur de Gency, avec qui il est placé sur un pied d'égalité. Leur liberté de manoeuvres à tous deux est fort limitée, le règlement faisant parfois office de carcan. Le tracé est une fois de plus précisé : six tronçons sont prévus et doivent être creusés successivement. Le premier part de Souilly et aboutit en ligne droite à La Villette ; de Souilly part un embranchement secondaire pour gagner Annet-sur-Marne. En troisième lieu, on édifiera un bassin d'arrivée des eaux près de SaintDenis, puis, à partir de Dugny, une rigole conduira les eaux de la rivière de Gonesse entre La Chapelle et Saint-Denis. La cinquième étape consistera à faire pénétrer le canal à l'intérieur de Paris jusqu'à l'Arsenal et en sixième et dernier heu, on rejoindra le confluent de la Seine et de l'Oise à Conflans-Saint-Honorine. Les ingénieurs sont tenus de respecter à la lettre le projet dont l'élément principal est désormais la partie
28. D'après l'additif du 11 octobre 1787, soit 96 m au total (une toise = 1,92 m).
29. Qui se fera de gré à gré ou d'après l'estimation qui en sera faite par expert (art. XIV du Règlement). A.N., M.C., étude XLVIII, 318, 4 août 1787.
360 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
située à l'est de Paris 30. Avant toute excavation, le tracé sera jalonné avec des piquets de cinquante en cinquante toises tandis que des sondages permettront de calculer le coût de la toise cube de terre à déblayer (art. XV du Règlement). Les ingénieurs devront s'efforcer de réduire les dépenses au minimum et « ils auront à l'esprit que la beauté des ouvrages dans ce genre est dans leur utilité publique et particulière » selon la profession de foi, fonctionnaliste avant la lettre, du Règlement. Pour ce qui concerne les travaux proprement dits (creusement, construction des ponts, écluses à aménager), la Société du Canal n'embauchera pas directement les ouvriers mais fera appel à des entreprises, solution habituelle à l'époque. La présence simultanée de milliers de travailleurs inquiète la société. Non seulement les entrepreneurs seront obligés de diviser leurs ouvriers en brigades de trente à quarante hommes sous la direction d'un chef (art. XXIII du Règlement), mais les vivandières chargées du ravitaillement « observeront la conduite des ouvriers » (art. XXXII) et « pour maintenir la tranquillité, il sera bon que les brigades de maréchaussée les plus à portée des travaux viennent y faire des visites » (art. XXXIII).
Ces éventuelles difficultés ne devraient pas être affrontées par les actionnaires car le contrat de société prévoyait que la première Assemblée générale de la société n'aurait lieu que cinq années après l'émission des actions, elle-même subordonnée à l'Édit du Conseil du Roi déclarant le projet d'utilité publique, ce qui permettrait de contraindre les propriétaires des terrains, sur lesquels devait passer le canal, à les vendre à la société 31. Quatre années devaient suffire pour achever l'ouvrage dans son entière perfection ; puis après une année d'exploitation on pourrait répartir les premiers dividendes. Ce n'est donc pas avant 1792, au plus tôt, que la Société du Canal de Saint-Denis serait réellement constituée et, en attendant, elle n'aurait qu'une existence fictive, d'autant plus qu'étant donné leur prix les actions ne pouvaient être placées que lentement. En conséquence, la direction de l'entreprise appartiendrait aux associés bailleurs de fonds représentés par Pierre Lalanne. Le contrat prévoyait, d'ailleurs, que l'intérêt des actionnaires était subordonné au remboursement intégral des capitaux avancés par Lalanne et ses amis. La Société du Canal est en quelque sorte la fille d'une société-mère, fondée certes après la première, le 12 octobre 1787 mais qui fut, sans aucun doute, conçue et mise au point avant elle par Lalanne et ses associés restés jusqu'à présent dans l'ombre.
En effet, le 12 octobre 1787, et toujours en l'étude de Duclos-Dufresnoy, se trouvent réunis : « M. François Cabarrus, logé rue Vivienne ; M. Jacques-Jean Le Couteulx du Moley, rue Montorgueil ; M. Simon-EmmanuelJulien Le Normand, Receveur Général des Finances, place Vendôme ; M. Louis-Jacques Dangirard, rue Saint-Augustin » et Pierre Lalanne 32. Ces cinq personnages décident de fonder une société dont le but est de
30. L'esprit du projet tel qu'il a été présenté à l'Académie des Sciences est totalement transformé.
31. M. MARIOX, Les institution de la France aux Xl'II' et X\'IIIC siècles, Paris, 1923 ; article « Expropriation ».
32. A.N., M.C., étude XLVIII, 318, 12 octobre 1787.
CAPITALISME FRANÇAIS ET BANQUE ESPAGNOLE 361
s'assurer des fonds nécessaires à la réalisation du canal. A l'exception, et encore faut-il nuancer, du banquier Dangirard, ces hommes font partie de ce que Herbert Liithy a appelé le Syndicat des affaires espagnoles, le premier d'entre eux, Français de naissance mais naturalisé Espagnol, résidant habituellement à Madrid où il est directeur de la Banque nationale de Saint-Charles fondée dans la capitale espagnole en 1782.
Certes, Dangirard n'est pas étranger aux relations financières francoespagnoles. Lié à la nouvelle Compagnie des Indes de Calonne, dont il assurera plus tard la liquidation, il est intéressé comme elle à l'acquisition des piastres qu'on se procure à Cadix ou à Madrid ; lors de la grande vague de spéculation sur les actions de la Banque de San Carlos ou de Saint-Charles qui secoua la place de Paris en 1784-1785, il s'est porté acquéreur de plusieurs centaines d'actions 33. Mais ses activités dans ce domaine ne sauraient être comparées à celle de ses partenaires et d'ailleurs il ne prendra qu'un intérêt limité dans la société désignée fréquemment par ses fondateurs comme la « Société des Intéressés au Canal », bien qu'elle ne porte pas de nom officiel.
Il en va tout autrement de Pierre Lalanne. Originaire de Bayonne où la maison « Veuve Lalanne & fils » pratique le commerce des laines et des piastres, il est monté à Paris en 1780 pour y appuyer une opération financière de François Cabarrus M ; il s'y est établi, et, à l'instar de l'abbé d'Espagnac ou du notaire Baroud, est devenu un des princes de l'agiotage, et à ce titre il a subi les attaques de Mirabeau 35. Il continue ses opérations, fort de l'appui de l'Ambassade d'Espagne à Paris, son frère Léon étant l'avocat de celle-ci et rémunéré par elle 36.
Appartenant à une famille de négociants d'origine normande mais installée à Cadix, Simon-Emmanuel-Julien Lenormand n'est revenu en France qu'en 1776, ce qui ne l'a pas empêché d'y faire une brillante carrière. Receveur général des Finances, administrateur de la Caisse d'Escompte, il a installé ses bureaux dans un splendide hôtel de la place Vendôme et a fait l'acquisition d'une « folie » à Écharcon près de Corbeil. Sa puissance financière provient en grande partie de ce qu'il est devenu l'importateur exclusif des piastres exportées en Europe par la banque de Saint-Charles qui a le monopole de l'exportation 37. Tous les grands établissements monétaires et financiers (Caisse d'Escompte, Monnaies de Paris et de province, Compagnie des Indes) doivent faire appel à Lenormand lorsqu'ils ont besoin de métal blanc.
Si la présence récente en France de Lenormand a pu éveiller quelque
33. Archivo del Banco de Espafia, Banco de San Carlos (A.B.E., B.S.C.), legajo, 568.
34. Il ne faut pas confondre Pierre avec son frère Paulin, établi à Madrid et associé de Cabarrus sous la raison « Cabarrus et Lalanne » et chargé de la liquidation de cette dernière société depuis sa dissolution à la fin de 1786. Cf. note étude en cours sur « Les milieux d'affaires français et d'Espagne » (vers 1780-1808).
35. H. LtJTHY, op. cit., p. 702-703.
36. J. A. FERRER BENIMELI, El conde de Aranda y su defensa de Espaiia, Madrid-Zaragoza, 1972, p. 44.
37. Du moins de celles qui sortent d'Espagne légalement. Sur la contrebande, cf. F. REBUFFAT et M. COURDURIÉ, Marseille et le négoce monétaire international (1785-1790), Marseille, 1966.
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défiance de la part de ses partenaires, ce n'est pas une accusation que l'on pouvait élever contre Lecouteulx et C'°, une des toutes premières maisons de banque de la place de Paris. D'origine rouennaise, elle occupe une forte position dans le port normand dès le début du XVIF siècle. Le commerce des laines destinées à l'industrie drapière de la ville l'a sans doute conduite à nouer des relations avec l'Espagne et sa,filiale de Cadix se classe parmi les premières maisons du grand port atlantique 38. A Paris, où elle est présente dès 1670, au moins 39, elle est, à la fin du xviir siècle, la banque dont l'implantation est la plus ancienne et elle symbolise la haute banque « catholique », ce qui lui donne un net avantage sur ses rivales « protestantes » dans les affaires d'Espagne. Sa force repose sur ses trois maisons de Rouen, Cadix et Paris, intimement associées, les chefs passant sans difficultés de l'une à l'autre. Autour de ces trois piliers, les Lecouteulx ont constitué un véritable empire. La banque Lecouteulx, chargée des paiements à l'étranger du gouvernement espagnol, dispose d'un siège d'administrateur à la Caisse d'Escompte, de savonneries à Toulon, contrôle la fonderie de cuivre de Romilly-sur-Andelle près de Rouen qui fournit les plaques de cuivre destinées au doublage des navires A 0. De ce fait, ils ont pu ne pas être étrangers au canal de Dieppe que son promoteur prévoyait de relier à l'Andelle 41. Les Lecouteulx sont également représentés au Conseil d'administration de l'Administration Royale des Eaux de Paris qui a pris la succession de la Compagnie des frères Perrier qui, grâce à leur pompe à feu de Chaillot, approvisionnaient Paris en eau. Le canal de Saint-Denis ne devait-il pas, lui aussi, fournir de l'eau aux Parisiens?
En 1787, les deux chefs de la maison de Paris sont Jacques-Louis Le Couteulx de La Noraye et son cousin Jacques-Jean Le Couteulx du Moley, « roi de la banque française... gros grand homme mal bâti... grossier, brutal, débauché... » 42, qui représente Le Couteulx & Cic dans la Société des Intéressés au Canal. Mais les deux hommes ont la signature et interviennent indifféremment dans les activités de celle-ci 43.
Roi de la banque, encore plus qu'à Le Couteulx du Moley, ce qualificatif convient à François Cabarrus. Alors que du Moley a des générations
38. D. OZANAM, « La colonie française de Cadix au XVIIIe siècle d'après un document inédit », dans Mélanges de la Casa de Veîazquez, t. IV (1968), p. 311. Parmi les associés de Le Couteulx de Cadix figure Pierre Lenormand, cousin de Simon.
39. H. Lt'THY, op. cit., t. I, p. 75.
40. Parmi les autres actionnaires, on note la présence d'Eugenio Izquierdo, alors directeur du Cabinet d'Histoire Naturelle de Madrid, grand ami de Cabarrus, plus tard envoyé extraordinaire de Godoy auprès de Napoléon et du comte de Pilos, alias Pablo de Olavide, célèbre ilustrado qui a cherché refuge en France pour échapper à l'Inquisition. Cf. G. RICHARD, La noblesse d'affaires au XVIII' siècle, Paris, 1974, p. 255.
41. L'opinion publique associe d'ailleurs les deux projets. Cf. L.-P. DE BACHAUMONT, Mémoires secrets pour servir à l'histoire de la République des Lettres, Londres, 1777-1789 : « Un particulier a fourni un projet pour l'excavation d'un Canal qui communiquera de la Mer de Dieppe en passant par les terres du Faubourg Saint-Martin », 4 novembre 1787, t. XXXVI, p. 161.
42. Baron DE FRENTLLY, Souvenirs, Paris, 1908, p. 201.
43. Sur les divers membres de la famille Le Couteulx. Cf. Ch. CARRIÈRE, M. COURDURIÉ, M. GUTSATZ, R. SQUARZOVI, Banque et capitalisme commercial, Marseille, 1976, p. 149, note 14.
CAPITALISME FRANÇAIS ET BANQUE ESPAGNOLE 363
de banquiers derrière lui, celui que ses détracteurs ont baptisé le nouveau Law est un homme nouveau. Fils d'un négociant de Bayonne à l'envergure limitée, il est parti pour l'Espagne en 1771 afin de s'initier au commerce chez un correspondant de son père, Antoine Galabert, négociant français établi à Valence. Il s'y passionne plus pour la fille de son employeur que pour le commerce et l'idylle se termine par un mariage secret ; il a dix-huit ans, sa femme quatorze. Après ces débuts romanesques et qui augurent mal d'une carrière d'homme d'affaires, son beaupère l'envoie à Carabanchel de Arriba, non loin de Madrid, diriger une savonnerie. Il risquait d'y végéter 44. Grâce à un cousin, François Batbedat, il se lance dans les affaires, n'hésitant pas, quand l'occasion se présente, à sortir de la légalité 45. Avec de l'argent en grande partie prêté par son cousin, il fonde, en 1777, sa propre société avec un associé, Juan de Aguirre, négociant sans doute originaire du Pays Basque français. Juan de Aguirre possède un magasin à Carabanchel, il est également caissier de l'Administration du Canal Impérial d'Aragon 46. De cette association date peut-être l'intérêt porté par Cabarrus, tout au long de sa carrière, au développement des voies navigables.
La maison Cabarrus & Aguirre débute modestement. Son capital est de 120 000 réaux de vellon 47, chaque associé en apportant la moitié. La guerre d'Indépendance des États-Unis à laquelle l'Espagne participe en 1779 va permettre à Cabarrus de donner la mesure de ses talents. Il conçoit, pour financer les opérations militaires, le système des Voies Reaies, ou billets royaux, qui permet à l'Espagne de prendre part au conflit sans que la pression fiscale soit par trop augmentée. Après ses premières réussites, il se sépare d'avec Juan de Aguirre en lui versant une forte indemnité puis crée, en 1782, Cabarrus & Lalanne au capital de 3 231253 réaux de vellon 48. En moins de cinq ans, le capital a été multiplié par vingt-six. C'est parce qu'il a été partie prenante aux grandes opérations financières de l'État espagnol que Cabarrus a pu s'enrichir rapidement.
Infatigable promoteur de la Banque de San Carlos destinée à amortir les Voies Reoies, il en devient un des directeurs 49. Membre du Conseil des Finances, lié étroitement aux plus hautes personnalités du royaume comme le président du Conseil de Castille Campomanes, ami de Vilustrado Jovellanos, il paraît tout-puissant. Cependant, une ascension aussi météo44.
météo44. cousin, François Batbedat, lui écrit : « Carabanchel me paraît peu propre à offrir une ressource pour toi. Faire du savon est une triste occupation. » Archiva Historico Nacional (Madrid) (A.H.N.), Consejos, Legajo 43662, François Batbedat à François Cabarrus, 8 avril 1773.
45. A. DE P. ORTEGA COSTA et A. M. GARCIA OSMA, Noticia de Cabarrus y de su procesiamento, Madrid, 1974.
46. Archivo Historico de Protocolos de Madrid (A.H.P.M.), 22192. Dissolution de la Société Cabarrus & Aguirre, 5 février 1782, folio 46 avec en annexe le contrat du 5 mai 1777.
47. Environ 30 000 livres tournois.
48. A.H.N., Consejos leg 43662. Le capital est entièrement versé par Cabarrus ; Paulin Lalanne n'apporte que son industrie.
49. E. J. HAMTLTON, « The foundation of the Bank of Spain », Journal of Political Economy, LUI, (1945), pp. 97-114.
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rique ne pouvait que faire des envieux et Cabarrus sera contesté à de multiples reprises tant en Espagne qu'en France. En 1785, alors qu'il a organisé sur une vaste échelle la vente en France des actions de la Banque de Saint-Charles, il est violemment pris à partie par Mirabeau, porteplume d'un groupe d'hommes d'affaires dirigé par le banquier suisse Panchaud et où figurent, entre autres, Clavière et Brissot, groupe appuyé en sous-main par le contrôleur général Calonne 50. Cette première alerte n'a pas de conséquences dans la mesure où le Premier secrétaire d'État espagnol, le comte de Floridablanca, continue à lui accorder sa protection, quoiqu'il soit sans illusion sur le financier et son honnêteté.
En ce mois d'octobre 1787, Cabarrus n'est pas sans posséder quelque expérience en matière de canaux. En Espagne comme en France, les projets se multiplient dans le dernier tiers du siècle. Sous la surveillance personnelle de Cabarus, la Banque de San Carlos entreprend la réalisation du canal de Guadarrama qui doit rendre plus faciles les liaisons de Madrid avec la mer. Sous la direction d'ingénieurs français, les travaux commencent précisément en janvier 178751. Un autre Français, le comte de Saint-Simon, participera à l'entreprise, ainsi que l'auteur du Nouveau Christianisme l'écrira plus tard 52. Rien d'étonnant à ce que Cabarrus ait été séduit par le projet de Brullée et qu'il ait fait appel pour le seconder à des hommes et des sociétés auquels l'unissaient des liens étroits. Neveu de Pierre Lalanne (sa mère Marianne Lalanne est la soeur de Paulin et de Pierre), il prépare le mariage de sa fille Thérèse avec un jeune magistrat. Devin de Fontenay, apparenté aux Le Couteulx et du Moley sera l'artisan le plus actif de cette union qui aura Heu l'année suivante, en 1788H. A ces liens familiaux s'ajoutent des Maisons financières ; Cabarrus est commanditaire de la société fondée à Cadix par Lenormand avant son départ pour la France tandis que ce dernier, ancien
50. H.-G. DE MIRABEAU, De la Banque d'Espagne dite de Saint-Charles, s.L, 1785. L'opposition entre le groupe Panchaud et le groupe Le Couteulx-Lenonnand n'est pas limitée à la spéculation à la hausse ou à la baisse sur le cours des actions de la Banque de SaintCharles. Les deux camps s'affrontent à la Caisse d'Escompte ou luttent pour conquérir le marché de l'approvisionnement en eau de Paris, Panchaud appuyant la Compagnie de l'Yvette tandis que les Le Couteulx sont liés à la Compagnie des Eaux des frères Perrier. Cf. J. BOUCHARY, L'eau à Paris à la jin du XVIII' siècle. La Compagnie des Eaux et l'Entreprise de l'Yvette, Paris, 1946.
51. C, F., Fr. y M. LE MAUR, Noticia succinta y resumen gênerai de la calidad y coste de las obras del primer trozo del Canal de Guadarrama, Madrid, 1788.
52. C.-H. Comte de SAINT-SIMON, Son premier écrit. Lettres d'un habitant de Genève à ses contemporains précédé d'une histoire de sa vie écrite par lui-même, Paris, 1832.
« ...Revenu en France, j'en partis pour l'Espagne en 1787. Le gouvernement espagnol avait entrepris un canal qui devait faire communiquer Madrid à la mer mais il manquait d'ouvriers et d'argent pour exécuter le projet. Je me concertais avec le comte de Cabarrus (aujourd'hui ministre des Finances) et nous présentâmes au gouvernement le projet suivant... Le comte de Cabarrus proposait au nom de la banque Saint-Charles dont il était directeur, de fournir au gouvernement les fonds nécessaires pour l'exécution du canal si le roi voulait abandonner à la banque le droit de péage qu'il fixerait. J'offris de lever une mission de six mille étrangers dont deux mille resteraient toujours en garnison tandis que les quatre mille autres travailleraient au canal » (p. xvn). On peut penser que c'est au cours du séjour parisien de Cabarrus que les deux hommes prirent contact.
53. P. NUKEZ DE ARENAS, « El primer casamiento de Teresa Cabarrus », dans L'Espagne des Lumières au Romantisme, Paris, 1937, p. 43.
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camarade de collège d'un Le Couteulx 54, a été associé de la maison Le Couteulx de Cadix et a bénéficié de l'appui de la branche parisienne lors de son retour en France. On a vu qu'ils se retrouvent au Conseil d'administration de la Caisse d'Escompte où ils se soutiennent mutuellement. Pour réussir le montage financier auquel le canal de Saint-Denis allait donner lieu, il fallait, en effet, pouvoir compter sur l'entière solidarité des partenaires.
Contrairement à ce qui avait été décidé pour la société du Canal de Saint-Denis, le capital de celle fondée par les cinq hommes d'affaires est divisé en sols et non en actions, formule courante à l'époque. Des cinquante sols du capital dont la valeur n'est pas précisée, vingt-deux sont détenus par Cabarrus, dix par du Moley, neuf et huit par Lenormand et Lalanne tandis que Dangirard se contente d'un sol symbolique 55. Chaque associé a la possibilité de céder tout ou partie de sa participation ; les autres associés ont la faculté d'admettre ou d'exclure des délibérations de la société le nouvel acquéreur 56. Si les décisions sont prises à la pluralité des voix, les bénéfices sont répartis proportionnellement au nombre de sols détenus par chacun. Un trésorier général et caissier est nommé : c'est Pierrre Lalanne qui cumule donc cette fonction avec celle, identique, qu'il occupe à la Société du Canal de Saint-Denis. Mais d'où proviendront les fonds que doit gérer Lalanne puisque le sol n'a pas de valeur propre ? C'est ici qu'apparaît la combinaison financière complexe mise sur pied par les partenaires. Le contrat nous apprend que les comparants « pour s'assurer les premiers fonds » 57 ont déjà autorisé Cabarrus à acquérir 4.986 actions de la Banque de Saint-Charles pour un montant total de 3.191.040 livres payables en quatre ans, du Moley et Lenormand se portant caution de Cabarrus. Ces mêmes 4.986 actions sont immédiatement revendues à un acquéreur qui n'est pas désigné pour la somme de 2.742.300 livres qui sont, sur le champ, remises au caissier, Pierre Lalanne. Curieuse société qui accepte une perte de près de 450.000 livres au moment même où elle voit le jour. Les associés justifient l'opération de la manière suivante :
Les parties ont considéré que la perte en résultant se trouvait plus que compensée par les droits de commission et frais qui auraient résulté d'une circulation de crédit qui aurait procuré à ladite société un pareil capital, surtout en regard des circonstances actuelles, de l'incertitude des événements qui aurait rendu cette circulation plus coûteuse et plus difficile ; la perte apparente résultant de cette opération se trouverait convertie en profits par les résultats de l'exécution dudit Canal et l'avantage inexprimable de pouvoir avec ces premiers fonds commencer cette opération dès que l'arrêt du Conseil qui l'autorisera et les lettres patentes mentionnées seront obtenues5I.
54. Simon LENORMAND, Histoire de ma vie jusqu'en 1839, Poitiers, 1838, t. I, p. 37.
55. A.N., M.C., étude XLVIII, 318, 12 octobre 1787 ; article II du Contrat de société.
56. Cabarrus utilisera cette clause. Il cédera à Fleuriau de Touchelongue, qui fut receveur général des Finances, deux de ses vingt-deux sols. Dangirard, Pierre-Etienne Cabarrus, son frère, Paul Faurie, un parent, ces deux derniers négociants de Bayonne, se virent accorder chacun un sol. Fleurieu de Touchelongue se voit, de plus, attribuer le titre d'administrateur-directeur du canal, avec des appointements annuels de 24 000 livres. A.H.P.M. 20737, 28 septembre 1788, f° 332.
57. A.N., M.C., étude XLVIII, 318, 12 octobre 1787.
58. Id.
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Ainsi pour éviter d'emprunter à un taux qui, en raison des incertitudes nées de la crise économique et politique traversée par la France pré-révolutionnaire, ne pouvait être que très élevé, la société accepte, d'entrée de jeu, une perte d'environ 16 %. Dans les circonstances moins troublées, la société aurait pu tenter d'emprunter mais à un taux très élevé puisqu'il était inimaginable pour une société d'emprunter à moyen ou à long terme des sommes de plusieurs millions de livres. Elle était contrainte de faire appel à du crédit à court terme et à tenter de le renouveler grâce à une « circulation » qui forcément devait être très onéreuse. Les entreprises qui doivent immobiliser leurs capitaux pendant de longues années courent le risque d'être victimes de l'absence de crédit à long terme.
Croire que des financiers aussi avisés que Cabarrus et ses amis pouvaient accepter une telle perte sans réagir aurait été bien mal les connaître ; en effet, ils pensaient la réduire le plus possible, voire l'annuler, en mettant à profit une mission que la Banque de San Carlos ou de Saint-Charles avait confiée à son directeur dans les derniers jours de 1786.
Le séjour de Cabarrus en France n'était pas, en effet, motivé par son désir de contribuer à l'amélioration de la circulation dans la région parisienne ou par des difficultés dans la rédaction du contrat de mariage de sa fille. Il n'était pas besoin pour cela de demeurer plusieurs mois à Paris. Cette présence prolongée intriguait d'ailleurs l'opinion ou ce qui en tenait Heu. Beaucoup pensaient, pour s'en inquiéter, que la monarchie française aux abois songeait à lui confier un poste où ses capacités financières pourraient s'exercer 59. Panchaud et son groupe s'en inquiétèrent. Cette fois-ci ce fut Brissot qui se chargea de donner un portrait peu flatteur du banquier franco-espagnol 60. Ces rumeurs n'étaient pas dénuées de fondement mais la vraie raison était autre : Cabarrus avait été chargé par la banque de racheter la totalité de ses actions circulant en France. Ici, un retour en arrière s'impose. Lorsqu'en 1782, date de la création de la banque de San Carlos, il avait fallu placer dans le public les 150.000 actions de 2.000 réaux 61 qui constituaient son capital, Cabarrus n'avait rencontré qu'un accueil mitigé, de très nombreux acquéreurs éventuels manifestant leur scepticisme sur l'avenir de la nouvelle banque. A partir de 1784, le vent tourna, la banque ayant versé ses premiers dividendes. Les ventes s'accélérèrent en Espagne, mais aussi en France. Pen59.
Pen59. DE BACHAUÏIONT, op. cit., t. XXXVI, p. 77 : « 1" octobre 1787. Depuis que M. Lambert est contrôleur général, il est question de recréer une place de directeur du Trésor royal... On a fait venir d'Espagne M. Cabarrus qui est encore ici, mais les violentes diatribes de Mirabeau, le rôle de chef des agioteurs qu'on lui attribue ont effrayé jusqu'à présent le principal ministre qui n'ont (sic) osé mettre sur le chandelier un homme aussi décrié. » A.-M. LESCURE, Correspondance secrète inédite sur Louis XVI, Marie-Antoinette..., Paris, 1866, t. II, p. 183 : « 22 septembre 1787. Il faut d'honnêtes caissiers et non des charlatans financiers. »
60. J.-P. BRISSOT, Point de banqueroute. Seconde lettre à un créancier de l'Etat sur l'impossibilité de la banqueroute nationale, Paris, 1787, pp. 22-26. Cabarrus est « un empirique discrédité dans toute l'Europe ». Au moment où Brissot écrit, en octobre 1787, la solution Cabarrus paraît écartée.
61. Soit 500 livres.
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dant le premier semestre de 1785 le cours des actions s'envola et la spéculation battit son plein à la Bourse de Paris, les Le Couteulx organisant la hausse, tandis que Panchaud et son groupe jouaient à la baisse 62. Effrayés, de nombreux possesseurs d'actions s'en débarrassèrent si bien que le cours des « Saint-Charles » s'orienta durablement à la baisse. C'est dans ces conditions qu'à la fin de 1786, Cabarrus proposa à ses collègues de la direction de la banque de racheter les actions se trouvant en France afin de profiter de la chute des cours, les actions étant ensuite revendues en Espagne avec bénéfice. La Banque de Saint-Charles ferait de gros profits et l'intérêt national serait satisfait puisque les actions regagneraient la mère patrie, la banque ayant été créée pour les Espagnols 63. La Junte de Direction de la banque manifesta quelques réticences mais l'éloquence de Cabarrus finit par l'emporter. Il fut certes invité à faire preuve de la plus grande prudence dans ses achats mais aucune limite ne lui fut fixée tant pour la quantité que pour le prix des actions et on mit à sa disposition toutes les cartes de crédit nécessaires M. Il n'est pas interdit de penser que Cabarrus se préoccupait moins de l'intérêt de la nation espagnole que de celui de ses amis banquiers détenteurs de gros paquets d'actions et qui entendaient s'en débarrasser du moment qu'elles ne leur permettaient plus d'obtenir les profits issus de la spéculation des années précédentes.
Dès son arrivée à Paris, Cabarrus, après avoir pris contact avec l'ambassadeur d'Espagne en France, le comte d'Aranda, afin d'obtenir son soutien, rencontra Calonne. Le contrôleur général s'était opposé à la spéculation sur les « Saint-Charles » parce qu'il craignait qu'elle ne détournât les capitalistes des emprunts lancés par la Monarchie. Cabarrus pouvait donc espérer qu'il se montrerait favorable à l'opération envisagée. Au cours de l'entrevue qui eut lieu en mars 1787, Cabarrus informa Calonne de la mission dont il avait été chargée et demanda son appui sans préciser les modalités de celui-ci 65. Calonne, qui avait à ce moment d'autres chats à fouetter, n'accepta pas ce qui lui était proposé bien qu'il ait été averti que dans ce cas il ne pourrait se plaindre d'une éventuelle reprise de la spéculation. Son refus n'émut pas les membres de la direction restés à Madrid qui préféraient engager les fonds de la banque dans des spéculations sur les grains, la récolte prochaine s'annonçant déficitaire. Cela ne faisait pas l'affaire de Cabarrus qui envoya un courrier extraordinaire à Madrid, faisant savoir à la Junte de direction que le cours des actions avait encore baissé et qu'une telle occasion ne se représenterait plus 66. En même temps, il demandait qu'on mette à sa disposition, à Bayonne, une somme de 500.000 piastres en or afin de procéder aux premier achats. La direction, qui lui avait renouvelé ses pouvoirs
62. C'est au cours de la bataille que Mirabeau publia son libelle contre la Banque de Saint-Charles et Cabarrus.
63. A.B.E., B.S.C., leg 554, expediente 305.
64. Id., La décision de la Junte de Direction est du 26 décembre 1786.
65. Ibid., François Cabarrus au comte d'Altamira, le 24 mars 1787.
66. Ibid., François Cabarrus à la Junte de Direction le 26 avril 1787 ; Cabarrus ajoute que si la banque ne profite pas de l'opportunité, il est prêt à reprendre l'opération à son compte.
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le 7 avril, laissa faire de sorte que le 3 juillet 1787, Cabanis lui envoya, pour ratification, copie d'un contrat d'achat de 10.000 actions de 550 livres, chacune datée du 25 juin 1787. Les vendeurs sont Le Couteulx, du Moley, Lenormand, Dangirard frères, Pierre Lalanne 67. Si la banque doit s'engager à payer les 5.500.000 livres comptant, l'article 4 du contrat stipule que les vendeurs ne seront tenus de délivrer les actions que dans un délai de quatre ans
pour éviter la hausse du prix que pourrait produire le besoin connu d'une aussi forte portion d'actions dans un court espace de tems, nous nous réservons celui de quatre ans pour être obligés rigoureusement à les fournir mais sans préjudice d'anticiper toutes celles que nous pourrons nous procurer dans des occasions favorables 68.
Afin d'obtenir l'accord de la banque, elle se voit bonifier un intérêt annuel de 5 % et au cas où à l'expiration du terme de quatre ans, les vendeurs seraient dans l'incapacité de livrer la totalité des actions, ils s'engagent à lui verser un dédit de cent livres par action manquante. L'avantage pour les vendeurs apparaît d'emblée. Ils vont pouvoir pendant quatre années disposer de 5.500.000 livres à un taux d'intérêt inférieur à celui qui est de règle dans le commerce. En quelque sorte, la Banque de Saint-Charles au cas où elle donnerait son accord, financerait sans le savoir, il est vrai, la construction du canal de Saint-Denis. Demeureraient pour les Intéressés du Canal un certain nombre de conditions à remplir: acheter les actions qu'ils ne possédaient pas, obtenir l'arrêt du Conseil du Roi, mener les travaux à bien dans un court délai, et parvenir avant tout, à ce que la Junte de direction ratifie, en l'absence de Cabarrus, le contrat d'achat. C'était demander beaucoup...
Premier accroc, et de taille, la Junte de direction refusa de donner son aval. Par lettre du 13 juillet, elle ordonnait à Cabarrus d'annuler le contrat. Pour elle, il contenait un prêt déguisé, une opération illégale et contraire à la charte de création de la banque 69. Cabarrus est alors contraint de transmettre aux vendeurs le refus de la banque d'honorer les engagements qu'il avait pris en son nom tandis qu'il envoie à Madrid des protestations d'honnêteté affirmant n'avoir pris aucun intérêt personnel dans l'affaire 70. Le 26 juillet, les vendeurs font savoir qu'ils ne peuvent accepter le point de vue de la banque dont la demande est jugée « irrégulière ». Les modalités du contrat s'expliquaient par leur désir de ne pas provoquer une hausse brutale des actions par des achats massifs et voyants :
67. Ibid. Le 25 juin, ni le contrat Brullée-Lalanne, ni la Société des Intéressés au Canal n'ont vu le jour, mais bien évidemment les 5 500 000 livres sont destinées à faire les fonds de l'entreprise.
68. Ibid. Il faudra quatre années pour terminer le canal, prévoient ses promoteurs.
69. Ibid. Lettre de la Junte de Direction à Cabarrus du 13 juillet 1787. Cabarrus compte en son sein des adversaires déterminés tels le marquis de Las Hormazas, futur ministre des Finances de Charles IV, qui accuse Cabarrus d'avoir procédé sans intégrité ni zèle. Ibid. Le marquis de Las Hormazas à la direction le 18 août 1787.
70. Ibid. Cabarrus à la Imite de Direction, le 23 juillet : « No he hecho directa ni indirectamente negociacion, compra o venta de ningun efecto ni tomado intereses en dependencia o comercio alguno. »
CAPITALISME FRANÇAIS ET BANQUE ESPAGNOLE 369
...Que fallait-il faire pour réussir ? Opérer une baisse par des ventes considérables et de plusieurs mains et racheter petit à petit par une seule, point connue, de manière à ce que ces mêmes achats n'opérassent aucune sensation...
En vertu de quoi, ils demandent que l'on suspende toute décision avant qu'une réunion de la direction ait eu lieu en présence de Cabarrus 7I. Sans doute escomptaient-ils que l'éloquence, le pouvoir de persuasion de celui-ci emporteraient la décision.
C'est apparemment sans inquiétude que Cabarrus partit pour l'Espagne à la fin du mois de juillet, puisque le 4 août, Brullée et Lalanne signaient le contrat de société du Canal Royal de Saint-Denis. Il devait réserver une surprise de taille à la Junte de direction qui l'attendait avec impatience, en lui annonçant depuis Pancorvo sur la route Irun - Madrid qu'à la suite d'une lettre de sa femme il était obligé de rebrousser chemin 72. En fait ce fut à Pancorvo qu'il reçut la proposition d'occuper le poste de directeur du Trésor Royal de France 73.
A son retour à Paris, il participait à la création de la Société des Intéressés au Canal 74. Devant la levée de boucliers que son éventuelle nomination provoquait le pouvoir royal recula et il ne resta plus à Cabarrus qu'à repartir pour l'Espagne afin d'y faire entériner son action. Il n'en fut rien. Si dans sa délibération du 26 novembre 1787, la direction de la banque approuvait l'achat de 10.000 actions auquel avait procédé Cabarrus, c'était à condition qu'elles lui soient, au moins pour une partie importante, livrée dans les deux mois. Les associés de Cabarrus en étaient réduits devant l'effondrement de leur combinaison à demander un dédommagement de cent livres par action « pour le sacrifice du terme de quatre ans qu'ils s'étaient réservés » 75. Après une âpre et brève négociation dont fut chargé Paulin Lalanne, ils durent se contenter d'une indemnité de quinze livres pour compenser les pertes subies pour avoir vendu à perte les actions à la banque.
Véritable désastre financier semblait-il. Les associés avaient acheté les actions au prix moyen de 640 livres, à quoi il fallait ajouter un intérêt de 5 % pendant quatre ans 76, puisqu'ils les avaient acquis à crédit. Cependant, la situation de certains d'entre eux étaient moins aventurée qu'il ne le paraissait dans la mesure où c'est à eux-mêmes qu'ils avaient acheté les actions. En effet, le 12 octobre 1787 et toujours en l'étude de DuclosDufresnoy, quelques instants avant la création de la Société des Intéressés au Canal avait lieu la vente de 4.986 actions de la banque de SaintCharles 77. Ces 4.986 actions étaient la propriété, d'une part, d'une compa71.
compa71. Le Couteubc du Moley, Lenormand, Dangirard, Lalanne à Cabarrus, le 23 juillet 1787.
72. Ibid. Cabarrus à la Junte de Direction, Pancorvo, le 10 septembre 1787.
73. A.H.N., Diversos, Fondo Cabarrus, Letra A. Ce fut surtout la perspective de faire mieux que Necker et d'effacer « una reputaciôn usurpada » qui le séduisit.
74. Peut-être pensait-il que sa nomination au poste de directeur du Trésor aplanirait les difficultés quoiqu'il semble qu'à la date du 12 octobre l'idée soit abandonnée.
75. A.H.N., Consejos leg 43662, Pierre Lalanne de Paris à Paulin Lalanne de Madrid, le 18 décembre 1787.
76. A.H.N., Hacienda, leg 5635.
77. A.N., M.C., étude XLVIII, 318, 12 octobre 1787. D'autres actions furent achetées à Paris et à Bayonne, au total 10 000 actions.
370 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
gnie 78 qui réunissait Vandenyver frères, Pache et Cic représentés par François Bergasse, François-Louis Mallet au nom de son frère Paul-Henry Mallet, négociant à Genève et... Le Couteulx et C'° représentés par Le Couteulx, du Moley et Pierre Lalanne ; et d'autre part à Finguerlin et Schérer dont le représentant était Pierre Lalanne. En face d'eux, un acquéreur unique : Cabarrus, qui, pour faciliter aux vendeurs « la circulation de crédit qu'ils peuvent se proposer de faire et continuer pour attendre l'époque du paiement », souscrivit six billets payables au domicile de Pierre Lalanne le 1" octobre 1791. Ce dernier et du Moley tiraient leur épingle du jeu 79.
Mais tous les associés pouvaient encore espérer au début de l'année 1788 sauver leur mise. En effet, ils disposaient immédiatement de 5.650.000 livres puisque la banque faisait l'acquisition de 10.000 actions, alors qu'ils ne devaient les payer qu'à partir du 1" octobre 1791. Qu'à cette date le canal soit terminé, que les actions du canal soient placées, que les terrains soient revendus avec bénéfice et l'opération pouvait encore être gagnante d'autant plus que Cabarrus ne laissait pas ses fonds inactifs et les plaçait avec intérêt. Le refus de la banque d'entrer dans le jeu des associés, n'entraînait pas ipso facto l'échec de la combinaison mais il la rendait plus périlleuse car le temps jouait contre Cabarrus et ses partenaires. Il était désormais impératif d'obtenir dans les plus brefs délais l'arrêt du Conseil qui permette d'engager rapidement les travaux. Or, il fallut attendre le 13 septembre 1788 m et son libellé ne satisfaisait pas ses promoteurs. Certes, il autorisait un certain Sébastien Jaud à réaliser le canal à ses frais 81, mais il n'était que provisoire car non revêtu de lettres patentes 82. De plus, l'arrêt du Conseil modifiait le tracé prévu puisqu'il le faisait débuter non plus à Souilly-sur-Marne mais plus à l'est, à Lisysur-Ourcq ce qui selon Lalanne devait entraîner moitié plus de dépenses. Enfin, on pouvait prévoir que l'administration royale n'avait pas l'intention de décréter d'utilité publique le projet alors que seule une telle décision pouvait contraindre les propriétaires des terrains par lesquels devait passer le canal à les vendre. En dépit de ces circonstances défavorables et sans attendre un second arrêt modifiant et complétant le premier, Brullée procédait aux achats de terrains : 38 arpentsu de la Porte Saint-Antoine à l'hôpital Saint-Louis et un terrain sis près de la Grange78.
Grange78. compagnies créées dans le but de spéculer sur les actions ou les titres de rente sont monnaie courante à l'époque. Cela diminue les risques.
79. A.N., M.C., étude XLVIII, 318, 12 octobre 1787.
80. E. VIGN'ON, op. cit., t. II, p. 242, pièce justificative n° 601.
81. Selon B.-A.-H. DEVERT, op. cit. Jaud était un homme de paille attaché à la maison d'un ministre d'État. Jaud devait reconnaître devant Duclos-Dufresnoy qu'il n'était en rien intéressé à la société du canal. Cf. A.N., M.C., étude XLVIII, 319, 11 mars 1788. Un document espagnol postérieur accuse le duc de La Vauguyon, ambassadeur de France à Madrid, d'avoir été chargé par les associés d'obtenir l'arrêt favorable (cf. A.H.N., Hacienda, leg 5635). La Vauguyon avait été également choisi comme arbitre en cas de conflit entre Brullée et Lalanne et les bailleurs de fonds (cf. A.N., M.C., étude XLVIII, 318, 4 août 1787, Règlement à suivre).
82. Sur les arrêts du Conseil et les lettres patentes, cf. M. ANTOIXE, Le Conseil du Roi sous Louis XV, Paris,, 1970, p. 533.
83. Un arpent de Paris = 34 ares.
CAPITALISME FRANÇAIS ET BANQUE ESPAGNOLE 371
aux-BellesM. D'après Brullée, « une compagnie spéculait sur les terrains qui étaient dans la direction du canal et que même elle en avait déjà accaparé une grande partie » 85. Brullée avait acheté les terrains avec ses propres fonds ; or, ceux-ci étaient limités et la spéculation continuait. Il se tourna donc vers Lalanne en lui demandant soit de participer aux achats avec les capitaux de ses associés soit d'accepter la dissolution de la société. Pierre Lalanne, tout en affirmant que ses engagements n'étaient que conditionnels, subordonnés qu'ils étaient à l'obtention d'un arrêt du Conseil « par lequel on forcerait la vente des terrains », accepta la dissolution de la société 86. On était le 3 février 1789.
Bien que la conjoncture politico-économique ne lui ait guère été favorable, Brullée ne renonçait pas. Après que les États généraux se soient transformés en Assemblée constituante, il présentait au Comité d'Agriculture et de Commerce de celle-ci, son projet de canal rebaptisé Canal National de Paris. Il en obtenait, le 31 mai 1790, un rapport favorable : « Paris deviendra l'émule de Londres commerçante » 87. Après avoir pris connaissance de ce rapport l'Assemblée approuvait le projet par deux décrets qui furent sanctionnés par le roi le 30 janvier 179188.
Le tracé proposé par Brullée reprenait pour l'essentiel les projets précédents, mais il débutait à Lisy-sur-Ourcq et non plus à Souilly. Le capital de la Société du Canal National de Paris était porté à vingt-cinq millions de livres divisé en 25.000 actions de mille livres. Brullée prévoyait que treize millions seraient consacrés au creusement, sept millions à l'acquisition des terrains, cinq millions à des établissements particuliers (entrepôts, moulins, etc.). Les bénéfices attendus proviendraient de la perception des droits de navigation, du revenu des moulins et des manufactures, de celui des magasins et des halles construits à l'intérieur de Paris et de la vente des eaux tant à Paris que dans les campagnes. Les travaux seraient achevés en huit ans et les bénéfices atteindraient 2.250.000 livres par an jusqu'en 1849, puisque la société avait obtenu la jouissance du canal pour une période de cinquante ans après l'achèvement des travaux 89. Telles étaient du moins les perspectives mirifiques que le prospectus faisait miroiter aux candidats actionnaires. Le Bureau d'administration du Canal National de Paris comprenait, outre les « premiers banquiers et financiers de Paris »9a, Jean-Pierre Brullée, directeur
84. A.N., M.C., étude XXX, 503, 3 février 1789.
85. Id.
86. Toutes les opérations faites par Brullée restaient pour son compte et à sa charge, ibid.
87. J.-P. BRULLÉE, Canal de navigation décrété par l'Assemblée Nationale... en faveur du sieur Brullée, Paris, 1791. La Commune de Paris, représentée par les députés du district auprès desquels Brullée avait fait campagne, appuyait le projet car on pouvait attendre du canal « qu'il augmente la valeur des propriétés, ...de multiplier les avantages de la circulation et de donner à notre commerce une correspondance active avec tout le Royaume... Dans un vaste bassin sous les murs de Paris seront rassemblés toutes les marchandises nationales et étrangères, en particulier les produits d'outre-mer importés par Dieppe », p. 2.
88. Id.
89. Ibid., p. 4.
90. B.-A.-H. Devert, qui fut l'associé de Brullée dans la deuxième Société du Canal de Saint-Denis, affirme qu'y étaient également intéressés Lecouteulx, Cabarrus, le duc d'Orléans
372 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
général ; Brullée neveu, contrôleur ; Bresson et le notaire Prédicant. Les bureaux de l'Administration étaient installés près de la Porte SaintMartin et « on y lisait en grosses lettres " Administration générale du Canal National de Paris " » 91.
Les travaux qui débutèrent tout de suite après que le projet eut obtenu la sanction royale employaient une infinité d'ouvriers ; Brullée faisait preuve d'une activité débordante, passant de nombreux marchés avec des entrepreneurs embauchant des ingénieurs et des employés chargés de surveiller les ouvriers. Le 1" juin 1791, deux commissaires nommés par la Constituante, Bossut, de l'Académie des Sciences et Leroy, de l'Académie d'Architecture, pouvaient vérifier que dans la Vallée de Montmorency, sur le territoire de la commune de Franconville une excavation de douze pieds de profondeur avait été creusée 92. A la date du 24 octobre 1791, dix mille actions avaient été placées ce qui était la condition impérative pour que l'Assemblée autorise définitivement le projet 93.
Mais comme la première tentative, celle-ci devait échouer. D'une part, les troubles révolutionnaires furent utilisés comme prétexte par plusieurs capitalistes pour ne pas respecter leurs engagements quand ils ne prirent pas le chemin de l'émigration ; d'autre part, des troubles éclatèrent sur les chantiers :
Le désordre se mit parmi les ouvriers qui ne connurent plus d'autre joug que leur capricieuse volonté, des cris, des menaces, des vociférations dignes de ces temps déplorables étaient rendus en échange des exhortations au travail ou des moindres remontrances ".
Les travaux s'arrêtèrent.
Quelques années plus tard, Brullée, dont la fortune avait disparu pendant la Révolution, cédait ses droits à une compagnie dirigée par M. de Solages et Bossut (un des co-auteurs du rapport de l'Académie des Sciences de 1786), et devant l'incapacité de ceux-ci, un arrêté consulaire du 19 mai 1802 confiait l'exécution de ce qui allait devenir le canal de l'Ourcq à la Ville de Paris 95.
Les anciens associés de Brullée n'étaient guère plus heureux. En juin 1790, Cabarrus était arrêté à Madrid pour des raisons n'ayant rien à voir avec le canal de Saint-Denis et son représentant à Paris plaçait près de cinq millions lui appartenant, résultant de la vente des actions à la banque de Saint-Charles et restés inutilisés, en compte courant chez
et le général Paoli. Il est possible qu'il ait confondu les deux sociétés. Tout permet d'affirmer que ni Le Couteulx ni Cabarrus n'ont pris la moindre part au second projet. Il est plausible, par contre, que Paoli et surtout le duc d'Orléans aient été mêlés à l'affaire, surtout le second dont on connaît le goût pour les spéculations immobilières. Cf. B.-A.-H. DEVERT, op. cit., p. 8.
91. B.-A.-H. DEVERT, Recueil polytechnique des Ponts et Chaussées, Canaux de navigation, Ports maritimes, Paris, an XII, p. 3.
92. Veuve BRULLÉE, op. cit., p. 6.
93. A.N., M.C., étude XXX, 524, 24 octobre 1791. C'est l'étude du notaire Prédicant, attaché à la Compagnie du Canal National de Paris.
94. Veuve BRULLÉE, op. cit., p. 6.
95. P.-S. GLRARD, Recherches sur les eaux publiques à Paris, les distributions successives qui en ont été faites..., Paris, 1812.
CAPITALISME FRANÇAIS ET BANQUE ESPAGNOLE 373
ses anciens associés : 2.325.410 livres chez Le Couteulx & C", 1.341.412 livres 10 sous chez Lenormand et 1.419.412 livres 10 sous chez Pierre Lalanne. Bien que les trois hommes aient, pour garantir ces fonds, déposé des valeurs et hypothéqué leurs biens, ils allaient mettre à profit l'incarcération de Cabarrus pour faire retomber les pertes sur lui et ils y parviendraient dans une large mesure tandis que l'ingénieur Gency à qui aucun salaire n'avait été versé les poursuivrait devant la justice 96. Cela n'empêcha pas Lenormand et Lalanne de faire faillite en 1792.
La tentative de mettre la banque de Saint-Charles au service du développement économique français ou plutôt d'une opération économicofinancière avait donc échoué. Échec dû aux résistances qu'avaient rencontrées Cabarrus auprès du reste de la direction restée à Madrid. Son influence sur celle-ci n'était pas illimitée ; son éloquence faisait surtout merveille dans les assemblées générales d'actionnaires plus malléables.
Cet échec ne doit pas faire oublier d'autres réussites, d'autant plus que la banque de Saint-Charles n'est qu'un des domaines où s'exerce l'action de ce « capitalisme extérieur » en Espagnew. Si l'Espagne a tenté au cours du xviir siècle de secouer la tutelle économique de l'Angleterre puis de la France, elle n'y est guère parvenue et elle demeure au bout du compte une de ces régions « semi-périphériques intermédiaires médiatrices » dont le rôle dans l'accumulation capitaliste reste à élucider9S.
Michel ZYLBERBERG, Casa de Velasquez, Madrid.
96. L'ingénieur en hydraulique Gency a dû être recruté sans doute en raison de son expérience espagnole. Il a vécu à Pampelune en 1781-1782, peut-être attaché aux travaux du Canal Impérial d'Aragon. Cf. A.H.P.M., 22192, 12 juin 1802, f° 292,
97. Ch. CARRIÈRE, Renouveau espagnol et prêt à la grosse aventure, Cadix dans la seconde moitié du XVTTF siècle », Revue d'Histoire moderne et contemporaine, 1970, p. 229.
98. L'expression est d'A. GUNDER FRANK. Cf. L'Accumulation mondiale, Paris, 1977, p. 44. Cf. également S. J. STEIN et B. H. STEIN, The colonial héritage of Latin America, New York, 1970, p. 102, sur les conditions de la collaboration franco-espagnole au xvme siècle.
LA PRESSE FRANÇAISE FACE AUX RÉFORMES DE 1860
L'une des originalités de l'histoire constitutionnelle du Second Empire est son évolution qui, au lieu d'amener le souverain à renforcer toujours plus sa puissance comme le font habituellement les dictatures, aboutit à un régime parlementaire. Dans cette transformation, l'année 1860 fut une date importante parce qu'elle fut celle des premières modifications libérales apportées au fonctionnement des institutions et au régime de la presse.
Quelles ont été les réactions de l'opinion publique et l'attitude des partis devant l'événement ? Quelle interprétation en a-ton donné ? Comment et pourquoi l'Empereur a-t-il réalisé cette réforme ? Quelle a été son efficacité pratique ? La presse — journaux, revues, brochures — en tant qu'organe d'opinion et de parti, devrait nous fournir des éléments de réponse de premier ordrel.
LA NATURE DES RÉFORMES.
Le décret du 24 novembre 1860 et la circulaire ministérielle du 7 décembre sont les deux pièces maîtresses de la réforme. Les quelques mesures qui leur font suite jusqu'en avril 1861 n'en sont que le complément ou l'explication. Voici en quoi consistent les changements et les nouveautés.
L'usage du vote, par les Chambres, d'une adresse au souverain est rétabli 2. Pour en faciliter la discussion, le gouvernement met à la disposition des députés et sénateurs un exposé général de la situation de l'Empire ainsi que les dépêches les plus importantes de la diplomatie 3. Le droit d'amendement au projet d'adresse s'exerce librement 4.
Des ministres sans portefeuille ayant pour seule tâche de défendre, avec les membres du Conseil d'État, les projets de loi du gouvernement
1. Cet article est tiré d'un mémoire de maîtrise réalisé sous la direction de M. le P 1" Louis Girard (« Les réactions de la presse parisienne aux mesures de 1860 ») et soutenu en Sorbonne en 1975.
2. Décret du 24 novembre, articles 1-2.
3. Discours du trône du 3 février 1861.
4. Sous réserve que le projet d'amendement soit signé de cinq membres de l'Assemblée. Décret du 3 février 1861.
LA PRESSE FRANÇAISE FACE AUX REFORMES DE 1860 375
sont créés 5. Billault, Magne et Baroche sont nommés à cette fonction 6.
L'expression de l'opinion du corps législatif dans l'élaboration de la loi est légèrement facilitée. Les députés se livrent à une discussion sommaire en comité secret avant la nomination de la commission 7. Une possibilité supplémentaire de proposer un amendement (après le rejet d'un article) est accordé 8. Et avant de clore la discussion, le président doit consulter l'assemblée 9.
La publicité des débats des Chambres est élargie par leur reproduction sténographique intégrale au Moniteur. Les journaux sont autorisés à publier — in extenso uniquement — cette reproduction ou le compte rendu habituel 10. Et pour rendre la tâche moins lourde à la presse, les suppléments consacrés uniquement à la publication de documents officiels sont exemptés de droits de timbre et de poste n.
La presse est engagée à faire connaître plus largement son opinion par la libre discussion, sous réserve de n'attaquer ni l'État, ni le principe du gouvernement, ni la dynastie : la loi sur la presse n'est pas modifiée, mais Persigny, nouveau ministre de l'Intérieur, en garantit une application plus indulgente 12. Il fait la preuve de sa bonne volonté par la remise des avertissements et l'amnistie des condamnations pour délit de presse 13. Ces mesures ont été officiellement annoncées par le discours du trône du 3 février 1861, le discours de Troplong, président du Sénat, le 29 janvier, celui de Morny, président du Corps Législatif, le 5 février et la circulaire de Persigny adressée aux préfets le 5 décembre 1860 à l'occasion de sa prise de fonctions.
LES PREMIÈRES RÉACTIONS.
Inutile de chercher dans la presse, avant le 24 novembre, quelque « pressentiment », quelque « fuite » que ce soit. Le décret fut réellement, selon l'expression de la Gazette d'Elberfeld, « un coup de tonnerre dans un ciel serein » 14. Et, de ce point de vue, tous les journaux, de quelque opinion qu'ils fussent, furent sur un pied d'égalité, bien que la stupeur ait pris chez les uns et les autres une forme différente : propos embarrassés dans la presse officieuse, lenteur à commenter l'événement chez les légitimistes, aveu tout cru de leur surprise par les libéraux.
Sous l'effet de cette stupeur, toutes les feuilles politiques laissaient éclater leur satisfaction, étalant, sous la plume des plus grands éditorialistes tels que Havin, NefEtzer ou Weiss, leur « joie » et leur « approbation ». Seuls les « organes incorrigibles et sans abonnés de l'Ancien
5. Décret du 24 novembre, articles 5 et 13.
6. Décrets des 26 novembre et 3 décembre.
7. Décret du 24 novembre, article 3.
8. Article 54 du décret du 22 mars 1852, remis en vigueur par le décret du 24 novembre.
9. Décret du 3 février, article 64.
10. Décret du 24 novembre, article 4 et sénatus-consulte du 1er février 1861. ' 11. Décret du 18 avril 1861.
12. Circulaire du ministre aux préfets du 7 décembre.
13. 10 et 19 décembre.
14. Cité par le Journal des Débats du 30 novembre.
376 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
Régime » 15 refusèrent de se joindre au choeur des acclamations. Mais ils n'en critiquèrent pas pour autant l'orientation prise, ce qui les eût mis trop à contre-courant.
Ainsi, ces réformes inattendues ne pouvaient être attribuées à une pression de l'opposition. Elles étaient spontanées. Ce que les libéraux reconnaissaient volontiers : « L'opinion proprement dite, celle de la France du moins, n'est pas pour grand-chose, avouons-le, dans le nouveau tour que va prendre notre vie politique. Ce n'est point aux exigences de l'opinion qu'est dû l'amendement des institutions de 1852. Les moyens d'information, de propagande, de discussion manquaient en France à l'opinion : comment aurait-elle pu être et se montrer exigente ? » I 6. Les bonapartistes, quant à eux, s'apesantissaient lourdement, comme la Patrie : « Ce qu'on ne dira jamais assez, c'est à quel point le décret du 24 novembre a été un acte libre et spontané » 17.
Hormis quelques feuilles qui trouvèrent l'occasion bonne pour se féliciter de leur intransigeance et s'attribuer pour cela une part du mérite des réformes, la majorité de la presse libérale se joignit aux officieux pour louer et remercier Napoléon III, même si parfois on ne lui adressait les compliments qu'indirectement, par « Providence » interposée...
Il faut néanmoins nuancer l'effet de surprise. L'Empereur avait depuis longtemps et à mainte reprise annoncé une évolution des institutions. (Mais l'a-t-on cru ?) Les journaux officiels n'avaient pas manqué de la prédire. (Mais y croyaient-ils et les croyait-on ?) Beaucoup la réclamaient. (Mais pensaient-ils être écoutés ?). C'était le « couronnement de l'édifice » — ou son amorce — et qui, d'ailleurs, ne l'a pas souligné à l'époque ?
De plus, ce n'est, en fait, que le décret du 24 novembre — et, plus généralement, l'initiative de l'évolution — qui fut inattendu et spontané. Après son annonce, chacun s'empressa de proposer pour son application ses recettes personnelles et de faire bénéficier le gouvernement de ses idées de nouvelles réformes (à propos de la presse, de la candidature officielle, d'un souhaitable remaniement préfectoral, de l'éventualité d'une dissolution du Corps Législatif, de la décentralisation, du rétablissement possible de la tribune des orateurs et de celle des journalistes, etc.) : « Chaque matin, on attend avec anxiété le Moniteur pour connaître la suite de cet intéressant chapitre » ironisait la Gazette de France1S.
Ainsi, bien qu'attendues et annoncées, les réformes ont provoqué la surprise ; bien qu'espérées, et parfois réclamées, elles furent spontanées. Et la presse, satisfaite, témoigna au nom du pays sa gratitude envers l'Empereur ; mais, insatiable, elle s'empressa de demander plus encore.
OPINION GLOBALE ET TACTIQUE DES DIFFÉRENTS PARTIS.
Mais, si ces considérations générales sont valables pour la presse dans son ensemble, il convient néanmoins d'analyser les différences notables qui existent entre les opinions monarchiste, libérale et gouvernementale.
15. LIMAYRAC, dans La Patrie du 2 décembre.
16. FORCADE, dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre.
17. LIMAYKAC, le 19 décembre.
18. 2 décembre.
LA PRESSE FRANÇAISE FACE AUX REFORMES DE 1860 377
La presse légitimiste et ultramontaine fut peu prolixe sur le sujet. L'Union et le Monde — ce dernier à un moindre degré — s'astreignirent à un mutisme quasi complet. A ne consulter que leurs colonnes, le décret passerait inaperçu. La Gazette de France, un peu plus bavarde — mais si peu — préférait la polémique oiseuse. Ses commentaires n'abordent pas le fond du problème. Le style des uns et des autres est plus digne d'une feuille satirique que d'un quotidien d'opinion.
Ils attaquaient et raillaient leurs confrères libéraux et bonapartistes, prenaient des airs perplexes ou désabusés, se défendaient d'être muets ou mécontents, ou encore se drapaient dans un libéralisme hautain : « Nous avons le tort de ne guère comprendre l'indépendance de la louange que lorsqu'elle se relève par l'indépendance de la critique, ou tout au moins par celle des regrets et des espérances. » 19 « Ils pourront trouver notre libéralisme morose ou chagrin, ils seront bien obligés de reconnaître qu'il est plus exigeant dans son mutisme que le leur dans son éloquence. » M
Des réactions, souvent contradictoires, ne doivent pas plus nous tromper qu'elles ne le firent à l'époque. On voit bien que, depuis quelque temps, le parti ultramontain était préoccupé par les affaires italiennes qui tournaient à la défaveur du Pape et des Bourbon de Naples : « Nous ne croyons pas que toute la sagesse consiste à savoir comment le Corps Législatif délibérera d'une adresse, tandis que la révolution balaiera les trônes. » 21 Seules les interventions de Keller et du Prince Napoléon aux Chambres, la brochure de La Guéronnière sur l'Italie, les mandements des évêques passionnaient les ultramontains.
Ils voyaient dans les réformes — les libéraux avaient aussi proposé cette interprétation — un moyen de détourner l'attention des affaires extérieures, de rallier les libéraux et de donner plus de latitude à l'expression de leur anticléricalisme : « L'Indépendance \belge] offre, au nom des libéraux qu'elle représente, d'opérer un ralliement, à la condition qu'on donnera tous les moyens de nous exterminer. »n
De plus, les légitimistes, hostiles au parlementarisme, ne pouvaient considérer une réforme allant dans ce sens comme un progrès. Le libéralisme politique n'était pas pour eux un but mais un moyen, une arme, mais une arme inutilisable. Ils ne pouvaient exposer, comme l'on dirait aujourd'hui, leur « projet de société » qui reposait sur des aspirations inavouables certes, mais inavouables parce qu'elles mettaient en cause le principe du gouvernement et la dynastie, inavouables donc parce que la liberté de parole était encore incomplète et insuffisante.
Le mutisme, l'insatisfaction et les critiques des monarchistes peuvent par conséquent passer pour sincères. Et elles doivent l'être pour une part. Mais il ne faut pas méconnaître ce qu'il y avait dans leur attitude d'amplification et de parti pris, manifestations d'une mauvaise humeur
19. RIANCEY, dans l'Union du 28 novembre.
20. ld., dans l'Union du 30 novembre.
21. 'L'Union du 2 décembre.
22. JANICOT, dans la Gazette de France du 26 novembre.
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et d'un mécontentement qui avaient leur source hors du décret du 24 novembre.
La presse libérale déversa sur ses lecteurs un flot d'appréciations, d'explications, de démonstrations, de commentaires et fit preuve d'un optimisme qui tranchent avec les réactions des journaux monarchistes.
Elle ne considérait pas pour autant que le summum de la liberté fût atteint mais elle voyait dans le décret du 24 novembre « un germe, une semence, un commencement »2Î. Et c'est dans cette optique qu'elle approuvait chaudement les réformes : « Un pas décisif dans la vérité politique vient d'être accompli. C'est peu de choses encore, si l'on ne regarde qu'aux dispositions positives du décret ; c'est beaucoup, c'est peut-être tout, si l'on considère la direction prise. La ligne que nous allons suivre s'écarte décidément de celle qui a été suivie depuis huit années. Nous sommes encore au point où la bifurcation commence, les deux lignes se touchent ou sont bien rapprochées, mais l'angle ira sans cesse s'élargissant. Nous marchons maintenant vers la véritable pratique du système représentatif, vers le régime parlementaire. » 24
A vrai dire, les libéraux pouvaient sembler avoir un parti pris d'optimisme. Ils ne prêtaient attention qu'aux déclarations allant dans le sens de leur interprétation, rejetant ou négligeant celles, fussent-elles gouvernementales, qui la contredisaient. Ils s'appuyaient sur les déclarations de Persigny et de Morny, rejetant celles des journaux officieux ( « C'est, croyons-nous, le cas de ne pas oublier que le Moniteur seul est l'organe du gouvernement et de ses commentaires seuls on est en droit d'attendre un caractère officiel ») & et en appelant de celle de Troplong « à l'expérience et à l'avenir » 26.
D'ailleurs n'affirmaient-ils pas eux-mêmes : « La première faute que pût commettre le parti libéral (...) serait dans les circonstances présentes de ne pas croire à l'efficacité du décret. »n En effet, la tactique des libéraux consistait à amplifier dans leurs propos la volonté libérale de l'Empereur. Ils voulaient montrer par là que réclamer la liberté et le parlementarisme n'était plus, n'avait pas été factieux et accréditer une division de la classe politique en deux camps : d'un côté ceux qui demandaient la liberté et qui, par ce fait, étaient les vrais interprètes des voeux de l'Empereur ; de l'autre ceux qui ne voulaient pas l'acheminement vers le libéralisme et qui, ainsi, même s'ils se réclamaient de l'Empereur, allaient contre sa volonté : pour être agréable à Napoléon III, ne fallait-il pas désormais encenser et désirer la liberté ? C'était ainsi rendre cette dernière plus sympathique aux bonapartistes.
Amplifier les réformes, c'était aussi acculer Napoléon III à passer pour un démagogue ou un velléitaire s'il ne les appliquait pas à fond. C'était enfin faire un chantage au ralliement — dont on avait donné un avant-goût : « Si ce décret devenait inexplicable en devenant stérile,
23. CHAUDEY, dans le Courrier du Dimanche du 9 décembre.
24. FORCADE, dans la Revue des Deux Mondes du 1er décembre.
25. L'Indépendance Belge, citée par le Siècle du 5 décembre.
26. FORCADE, dans la Revue des Deux Mondes du 1er février.
27. WEISS, dans le Journal des Débats du 5 décembre.
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nous en serions sincèrement affligés, mais nous en serions quittes, après tout, pour nous retrouver demain ce que nous étions hier, avec une illusion de moins et un regret de plus. »™
La tactique des libéraux était en cela plus fine que ne le pensaient les monarchistes, qui accusaient leur satiété trop rapide de freiner les réformes qu'auraient amplifiées des revendications intransigeantes.
Néanmoins, l'attitude des libéraux n'était pas que fausseté et simulation. L'introduction de la liberté politique venait s'ajouter à une politique extérieure et à une politique économique qui les satisfaisaient. Et peu leur importait qu'il fût impossible d'attaquer la dynastie et le gouvernement. Quand bien même l'Empereur n'eût pas été dans les bonnes dispositions qu'on lui prêtait, ils avaient recouvré, contrairement au parti monarchique, les moyens de lutter efficacement et ouvertement pour leur idéal politique de liberté et de parlementarisme : « Somme toute, les grandes assises d'un gouvernement libre sont restées debout dans la constitution de 1852 et ce qui en reste suffit, depuis le décret du 24 novembre, pour reconquérir légalement et pacifiquement ce qui nous manque. » v
Les journaux officieux, face aux réactions excessives et contradictoires des deux oppositions, se devaient de garder le juste milieu. Pour eux, le décret n'était nullement une mesure sans importance, pas plus qu'un abandon des principes de la constitution ou un doigt dans l'engrenage libéral : « C'est le mieux couronnant le bien. » x
Mais ce qui l'emportait, c'étaient les interprétations restrictives. Tout simplement parce que les « illusions » libérales étaient plus répandues et plus diffusées que le scepticisme légitimiste. Aussi parce qu'elles étaient plus dangereuses de leur point de vue : « Ce qui ne laisse guère de doute sur la prolongation et la durée du mouvement libéral en France, c'est qu'il n'est pas isolé en Europe. C'est là une garantie, c'est aussi à certains égards un danger. Il ne sera possible à personne de l'arrêter brusquement ; mais il sera peut-être difficile certains jours de le modérer, quand il aura acquis plus d'entrain et de rapidité. » 31
Si les libéraux avaient adopté l'attitude insatisfaite des légitimistes, à coup sûr les officieux auraient tenu, à peu de choses près, le même langage que les libéraux tinrent effectivement. Il leur fallait rétablir l'équilibre entre deux excès, faire contrepoids. Il ne s'agissait plus de vanter le progressisme du gouvernement, ce dont l'opposition se chargeait spontanément, mais de rassurer sur son esprit conservateur et modéré, non plus de séduire les opposants, mais de tranquilliser la majorité bonapartiste que les interprétations libérales pouvaient avoir troublée : « Cette confiance du pays est trop précieuse pour que chacun ne veille pas à ce qu'elle ne soit pas troublée. Elle serait ébranlée, sans aucun doute, si l'on pouvait craindre que la stabilité, dont la France jouit depuis huit ans,
28. PREVOST-PARADOL, dans le Journal des Débats du 2 février.
29. LAVERGNE, dans sa brochure La Constitution de 1852 et le décret du 24 novembre, p. 48.
30. CASSAGNAC, dans le Pays du 26 novembre.
31. HERVÉ, dans la Revue contemporaine du 15 décembre.
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dût être remplacée par les incertitudes et les commossions des régimes précédents. » 32
A l'époque on soupçonna les bonapartistes de désapprouver secrètement les réformes ; mais telles qu'ils les interprétaient, elles ne pouvaient que les satisfaire. Sans modifier réellement la constitution, elles l'affermissaient par la réalisation d'une promesse faite de longue date. Il est vrai que leur satisfaction était pour le moins tiède. Ce qui leur faisait accepter les réformes, c'était leur inéluctabilité : « Tôt ou tard, l'épreuve qui se fait aujourd'hui devait être acceptée. »M Et « ce qui doit rassurer tout le monde (...) c'est que l'Empereur va présider en personne à ces changements > 34. Ce qui les leur faisait apprécier, c'était leur modération : « C'est un perfectionnement apporté au mécanisme des institutions, ce n'est pas un changement de système ; les bases sur lesquelles elles reposent sont élargies, mais ces bases restent les mêmes. »M
Seule, la crainte que la stratégie des libéraux pût réussir ou que l'interprétation excessive de ces derniers ne fût pas dénuée de fondements pouvait inquiéter les bonapartistes : « On se trompe ou on affecte de se tromper sur le véritable caractère de cette mesure et sur sa portée. On y voit des conséquences que nous ne saurions admettre, des faits qui ne doivent point se réaliser. » 36
Leurs sentiments, comme leur rôle, les obligeaient par conséquent à calmer l'ardeur des libéraux comme à s'opposer au dénigrement de l'opposition monarchique.
INTERPRÉTATION DES DIVERSES MESURES.
Le rétablissement de l'adresse fut une des mesures les plus spectaculaires, mais aussi des plus discutées, même chez les libéraux. On ne l'avait pas souhaité et d'autres usages parlementaires, meilleurs, donnant moins prétexte aux excès de parole inutiles auraient été restaurés avec plus de profit. Néanmoins c'était un progrès dont il fallait se féliciter, et dont les excès, s'ils étaient réels sous la monarchie parlementaire, n'étaient pas à craindre sous le régime de 1852.
Son efficacité était mise en doute par les légitimistes : ce ne pourrait être qu' « un avis, quelque chose comme une opinion, n'ayant rien d'obligatoire » 37 ; interprétation qui satisfaisait les bonapartistes. Mais les libéraux estimaient que dénier toute conséquence pratique à l'adresse serait alors établir le « règne désintéressé du bavardage »M qui n'était ni dans l'esprit du régime parlementaire ni dans celui des institutions. Et ils ne doutaient pas que, par la force des choses, la pression morale sinon réglementaire de l'adresse obligerait le souverain à suivre l'avis des Chambres ou à recourir directement au pays.
32. VITU, dans le Constitutionnel du 2 décembre.
33. CASSAGXAC, dans sa brochure L'Empereur et la démocratie moderne, p. 31.
34. Id., dans le Pays du 28 novembre.
35. JoxcrÈRES, dans la Patrie du 27 novembre.
36. Le Pays du 3 décembre.
37. TIENGOU, dans la Gazette de France du 31 janvier.
38. WEISS, dans le Journal des Débats du 5 décembre.
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L'institution de ministres sans portefeuille était expliquée, par les bonapartistes, par l'accroissement des débats politiques dû au rétablissement de l'adresse. Les libéraux étaient sceptiques quant à la réussite de cette innovation : seuls les ministres à portefeuille eux-mêmes peuvent connaître suffisamment les détails de leur administration pour répondre efficacement aux demandes d'explication des assemblées. De plus, comment un ministre à portefeuille, s'il est de valeur, se résoudra-t-il à voir des projets auxquels il tient défendus par un autre ? Comment un ministre sans portefeuille acceptera-t-il de défendre un projet sans avoir participé à son élaboration ? « L'un dira : si j'étais ministre agissant, j'aurais mieux agi; l'autre dira: si j'étais l'orateur, j'aurais mieux parlé.» 39 Bref, «c'est une transition, ce n'est pas une institution » 39 bis. Ce à quoi les bonapartistes répondaient que la politique suivie n'était pas celle de l'un ou l'autre ministre, mais celle de l'Empereur. Et de toute manière, concluaient les libéraux, le principal était que « le gouvernement rentre dans les Chambres par l'institution des ministres sans portefeuille » 40.
Les facilités accordées au droit d'amendement et la discussion sommaire furent peu discutées, probablement parce que de peu de conséquences. L'Ami de la Religion exprimait bien l'opinion générale : « [Elles] assurent plutôt au Corps législatif le moyen de manifester son opinion sur les projets de loi, qu'ils ne lui garantissent le moyen efficace de la faire triompher » 41, si ce n'était que la remise en vigueur de l'article 54 du décret du 22 mars 1852, en renvoyant aux articles 51, 52 et 53 du même décret, semblait faire revivre le vote du budget par chapitre 42.
Ces différentes mesures, selon les libéraux, faisaient revivre certains droits des anciennes chambres ; c'est ce que la Patrie appela « les illusions des esprits téméraires » 43. Ainsi crut-on les droits d'initiative et d'interpellation plus ou moins rétablis par le biais de l'adresse. Ainsi pensa-t-on que l'établissement de ministres sans portefeuille rétablissait dans une certaine mesure la solidarité gouvernementale : comment le défenseur d'une politique ne serait-il pas solidaire de celui qui l'a conçue et menée ?
Mais surtout, c'est le problème de la responsabilité gouvernementale qui suscita le plus de développements. Tout d'abord celle de l'Empereur. Sa responsabilité devant le peuple était vague ; par l'adresse elle s'exercera devant les Chambres : « Qu'y a-t-il en effet de plus solennellement approbatif ou de plus solennellement critique qu'une adresse ? » ** Et la Revue Nationale d'établir tout une échelle de partage de la responsabilité entre le souverain et l'assemblée en fonction de l'approbation ou de la désapprobation des actes du gouvernement par l'adresse, et du respect ou non de cet avis. Les libéraux n'en continuaient pas moins à considérer ce principe de la responsabilité impériale comme illusoire puisque l'appliquer
39. SAINT-MARC-GIRARDIN, dans sa brochure Bu décret du 24 novembre, p. 15.
40. Ibid., p. 13.
41. 1er décembre.
42. Ibid.
43. LIMAYRAC, le 1" février.
44. PLÉE, dans le Siècle du 18 décembre.
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serait renverser le souverain : « Il est impossible de ne pas songer à ce qu'il y a de périlleux dans ces débats où un député est forcé, sous peine de garder le silence, de traiter le souverain en président du Conseil responsable et discutable, tout en faisant un effort pour se rappeler que le personnage n'est pas amovible » 45
La seule solution valable serait donc le retour à la responsabilité ministérielle. Celle-ci était restée établie, à titre individuel, et pouvait être clairement mise en cause par l'adresse. Et la Revue Nationale d'établir une nouvelle échelle de partage des responsabilités entre l'Empereur et un ministre désapprouvé, selon que celui-là couvre celui-ci en ne le renvoyant pas, ou non. Quant à la responsabilité solidaire, elle semblait aller de soi entre le ministre agissant et le ministre orateur. Les libéraux espéraient la voir s'établir pour tout le ministère, par le seul fait que des ministres paraissaient devant les Chambres : « Aucun ministère ne peut rester en rapport direct et constant avec une assemblée dont il n'a pas la confiance ou dont il a perdu la sympathie. » ** La responsabilité collective était-elle plus inscrite dans les Chartes sous le règne desquelles elle s'était pratiquée ? Enfin, Forcade, dans la Revue des Deux Mondes du 1" décembre démontrait avec clairvoyance la tendance du nouveau système à faire des ministres sans portefeuille des présidents du Conseil en puissance ou, puisqu'ils étaient plusieurs et s'ils se partageaient les départements comme ce devait être le cas, des présidents de demi ou de tiers de Conseil.
D'autres conséquences des réformes pouvaient être tirées : comment faire appliquer des réformes libérales à un Corps législatif qui ne les a pas demandées, et qui n'a pas été élu dans la perspective du rôle qu'il allait être amené à jouer. « Le morceau n'est pas écrit dans leur voix, comme on dit en musique. » 47 On demandait donc le recours à de nouvelles élections législatives, pratiquées dans un esprit libéral. Ce n'était d'ailleurs pas l'avis de tous les libéraux : certains redoutaient que de nouvelles élections, réalisées avant un début d'application des réformes, ne renvoient un Corps législatif guère différent de celui qu'on aurait dissous.
La publicité des débats fut en général bien accueillie : « Assurer la publicité immédiate et complète des discussions d'une assemblée, c'est doubler ses forces par un contact continuel avec le public dont elle sort et avec l'opinion qui l'appuie. » *
On fit aussi ressortir les imperfections du système adopté. Les journaux ne pouvaient avoir recours à leur propre sténographie. Ils devaient utiliser le compte rendu officiel du Moniteur, ce qui retardait d'une journée la parution des débats dans le reste de la presse.
Mais surtout, c'était l'obligation de reproduire in extenso ce compte rendu qui fit l'objet des plaintes des journaux, même de certains bonapartistes. Avant l'annonce de l'exemption du droit de timbre sur les suppléments, l'opinion était unanime. Les journaux ne pourraient sup45.
sup45. dans le Journal des Débats du 16 mars.
46. PRÉVOST-PARADOL, dans le Journal des Débats du 28 novembre.
47. DOUHATRE, dans le Correspondant de décembre.
48. PRÉVOST-PARADOL, dans le Journal des Débats du 28 novembre.
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porter cette charge nouvelle : « Si les journaux s'abtiennent de multiplier les suppléments pour moins dépenser ou si les abonnés s'éloignent en présence d'une surélévation de l'abonnement, que devient, dans l'un comme dans l'autre cas, la publicité que le gouvernement veut donner aux travaux des deux grands corps politiques de l'État ? » 49 L'exemption — suggérée et demandée par la presse — vint régler en partie le problème financier. Restait le problème de fond : « C'est une exactitude matérielle où l'exactitude tue l'esprit » 50, car il y a des orateurs écoutés, d'autres qui ne le sont pas, des discours importants, d'autres mutiles. « Le journal sera-t-il obligé de publier ce que le Corps législatif n'aura pas écouté ? » 51
C'est pourquoi chaque publiciste y alla de son imagination pour trouver une solution qui satisfît à la fois le gouvernement et la presse. La Presse imagina un système de contreparties : si l'on reproduisait le discours d'un orateur, il faudrait obligatoirement reproduire celui de l'opinant adverse. Ce dernier serait choisi par le président de l'Assemblée, par souci d'équité. L'Opinion nationale aurait préféré que l'on pût panacher le compte rendu sommaire et la sténographie. Le Journal des Débats demandait la liberté complète, tempérée par la soif d'exactitude et d'objectivité du lecteur et contrôlée par les Chambres elles-mêmes. La Gazette de France, pour conclure, suggéra qu'on adresse tout simplement « une pétition aux députés les suppliant de ne prononcer que des discours brefs et concis » 52.
A propos de la discussion de ces débats, les choses n'étaient pas claires. Certains se basaient sur l'adage : tout ce qui n'est pas interdit est permis. Les autres voyaient dans l'absence de définition de ce droit une dangereuse incertitude. On pouvait convenir cependant qu'il suffisait de ne pas faire dévier la discussion en compte rendu et que, dès lors, on pouvait apprécier à loisir les débats, sous réserve, évidemment, de ne pas déplaire au gouvernement au point qu'il vous inflige un avertissement...
Or, justement, la presse, de ce point de vue, devait avoir moins à craindre depuis les réformes. Le décret du 24 novembre laissait entrevoir des progrès dans la législation sur la presse — et on les a aussitôt réclamés — et la circulaire du 7 décembre vint en partie satisfaire les espérances : « Il est incontestable que le programme de M. Persigny élargit considérablement les limites imposées à la presse par la législation actuelle, telle qu'elle a été jusqu'à présent interprétée et pratiquée par l'administration. » 53 Le Constitutionnel estima même : « L'application de la loi ainsi réglée change la loi elle-même. » M Interprétation qui dispensait évidemment de la changer dans les textes... Mais passé le premier moment de satisfaction — auquel même le Monde s'abandonna — devant la libéralisation, et de gratitude pour l'amnistie, on souligna la situation précaire dans laquelle les journaux restaient malgré tout.
49. BELLET, dans la Patrie du 26 février.
50. GUÉROULT, dans l'Opinion Nationale du 3 février.
51. SAIOT-MARC-GIRARDIN, op. cit., p. 18.
52. JANICOT, le 3 février.
53. AIXOURY, dans le Journal des Débats du 9 décembre.
54. DRÉOLLE, le 9 décembre.
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Le régime judiciaire restait préférable au régime administratif : « En dépit des plus honorables intentions, l'arbitraire et la liberté sont incompatibles. Si vous êtes le maître absolu de mon sort, si vous conservez le droit de m'anéantir, je ne suis pas libre. Si vous n'usez pas de ce droit, je puis dire que j'ai un bon maître, mais je n'ai point de liberté.» 55 Car la liberté de la presse ne tenait qu'à la personnalité et à l'humeur de Persigny. Elle était sans garantie : un intérim, un changement de ministre, une nouvelle circulaire pouvaient la remettre en cause.
D'ailleurs, « une loi trop sévère pour être rigoureusement appliquée est-elle appropriée à la situation ? Le gouvernement, en l'appliquant moins (...) n'indique-t-il pas suffisamment que si elle était à faire, il la ferait différemment ? » x On proposait alors une modification du système des avertissements (prescription au-delà d'un certain temps, droit de s'expliquer avant d'être frappé, suppression de la suspension automatique) ou son abrogation pure et simple. On critiquait aussi l'autorisation, le cautionnement, le timbre, on demanda même la liberté complète.
Persigny, pour contrer par avance toutes ces attaques, avait basé l'argumentation de sa circulaire sur l'exemple de l'Angleterre ; selon lui, la loi de la presse y était des plus rigoureuses, ce qui n'empêchait pas la liberté d'être totale, les journaux étant raisonnables. Ceci établit une polémique entre bonapartistes et libéraux sur le degré de liberté dont bénéficiaient les journaux anglais et amena les légitimistes à exhaler leur anglophobie habituelle. Les uns et les autres finirent par conclure que, quelle que soit la réalité de l'interprétation de Persigny, il n'était pas forcément bon ni nécessaire d'aller chercher un modèle outre-Manche. Et peut-être était-ce à cette conclusion que Persigny avait voulu qu'on arrive ?
Quoi qu'il en fût, la presse ne semblait nullement souffrir sous le nouveau régime. Elle dissertait sans contrainte, à tel point que les journaux officieux crurent bon de modérer par leurs conseils l'ardeur nouvelle de leurs collègues : « En n'abusant pas de la liberté nouvelle, (la presse) se rendra digne d'une liberté plus grande. » ^ Opinion que partageaient les libéraux, conscients de la prévention d'une partie du public contre ses excès : « C'est en vain que les lois les plus favorables la soutiennent ; tant que la liberté de la presse n'est point dans les moeurs, elle n'a qu'une existence précaire. Ce qu'une loi lui donne, une autre loi peut lui reprendre. » 58
LE POINT DE VUE DE NAPOLÉON III.
Déterminer la cause des réformes était chose importante mais peu aisée. L'hypothèse la plus fréquemment proposée fut l'influence des affaires extérieures.
Tout d'abord, il fallait « rétablir l'harmonie entre la politique exté55.
exté55. dans l'Opinion Nationale du 11 décembre.
56. DUVERNOIS, dans sa brochure Le couronnement de l'édifice, p.
57. LTMAVRAC, dans la Patrie du 12 décembre.
58. T. DELORD, dans la Revue Nationale du 25 décembre.
LA PRESSE FRANÇAISE FACE AUX RÉFORMES DE 1860 385
rieure et les institutions » de la France 59. Celle-ci avait des conceptions et menait des actions au dehors (politique des nationalités, libreéchange, etc.) qui témoignaient d'une politique extérieure libérale. Elle avait lutté aux côtés de la libérale Angleterre, soutenu et aidé le Piémont, non moins libéral ; elle s'était heurtée par les armes à la Russie et à l'Autriche, symboles du despotisme. Aussi, bien qu'en matière d'alliances, et plus généralement de politique étrangère, les intérêts nationaux interviennent bien plus que les affinités politiques ou idéologiques, il pouvait sembler normal qu'étant dans le camp des États libéraux, l'Empire fût lui-même, à l'intérieur, libéral.
Ensuite, le retour au libéralisme était un mouvement général en Europe, auquel il eût été difficile et dangereux de résister : « L'Autriche elle-même devenant libérale, il était difficile que la patrie des principes de 1789 continuât à bouder la liberté. »M
A ces considérations s'ajoutaient divers inconvénients du régime autoritaire. Vis-à-vis de l'étranger, l'action menée par la France à l'extérieur était plus considérée comme la politique de l'Empereur que comme celle du pays. On pouvait croire — à tort ou à raison — que, Napoléon III disparu ou l'Empire renversé, l'orientation changerait ; ce qui, en donnant moins de poids à l'Empereur, nuisait à la position de la France en Europe. Que sa politique étrangère ne fût pas élaborée au grand jour, comme dans les pays libéraux, créait un climat préjudiciable : on cherchait des signes dans les moindres détails, on s'alarmait vite, on s'émouvait facilement. Les risques de conflit en cas de crise étaient accrus d'autant. La presse n'étant pas libre, le gouvernement était rendu responsable de tout ce qui s'y écrivait : « Un journaliste parle de conquérir les frontières naturelles ; c'est que le gouvernement veut préparer l'opinion à cette conquête ; et voilà la Belgique qui s'émeut ; et voilà la Prusse qui arme. » 61
Enfin, Napoléon III voulait certainement détourner l'attention des affaires italiennes (États pontificaux et Royaume de Naples) — ce qui semble avoir réussi : « En présence de ces événements, l'intérêt des nouvelles de l'extérieur pâlit » a — et aussi laisser s'exprimer le courant, majoritaire dans le pays, favorable à l'unité italienne.
Ces facteurs ont dû jouer. Ils « ont pu déterminer l'heure de l'acte en question, mais (ils) n'en sont certainement pas l'unique cause et leur solution n'en est pas l'unique objet » 63. En effet, jamais, pas même au lendemain du 2 décembre, Napoléon III n'avait considéré le régime autoritaire qu'il avait établi autrement que comme provisoire. On se souvient des phrases prononcées le 31 décembre 1851 et le 14 février 1853 à propos du « seul édifice capable de supporter plus tard une liberté sage et bienfaisante », ou du préambule de la Constitution : « On ne saurait laisser un trop large voie aux améliorations. » Nul doute, par conséquent, que la
59. SHAVIN, dans le Siècle du 26 novembre.
60. LANFREY, dans la Revue Nationale du 10 décembre.
61. DUVERNOIS, op. cit., p. 10.
62. LAVEDAN, dans l'Ami de la Religion, du 26 novembre.
63. LOMENTE, dans la Presse du 20 janvier.
64. Cité par l'Ami de la Religion.
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décision de faire évoluer le régime dans le sens de la liberté fût indépendante de toute préoccupation due à la conjoncture ; elle procédait d'un dessein bien antérieur aux complications de la question italienne et à l'hostilité ultramontaine, qu'on l'attribue aux sentiments libéraux de Napoléon III ou à sa sagesse politique : « Marchez à la tête des idées de votre siècle, ces idées vous suivent et vous soutiennent ; marchez à leur suite, elles vous entraînent ; marchez contre elles, elles vous renversent », écrivait-il déjà dans son ouvrage 1688 et 1830.
Quant à la réalisation de ce dessein, elle devait être déterminée par des conditions intérieures. Il fallait que l'ordre fût rétabli, l'Empire incontesté; or les agitations de 1848 et de 1851 étaient terminées depuis longtemps, les partis disparus et sans influence, la presse assagie. L'autorité gouvernementale s'exerçait sans entrave, l'Empire avait rendu la gloire militaire et la prospérité économique à la France ; bref, le pays était calme et satisfait, l'Empire solidement enraciné dans l'esprit et le coeur des populations. A tel point que l'amnistie politique générale avait pu être prononcée le 17 août 1859.
D'ailleurs, plus qu'une condition de la liberté, le calme y était devenu une incitation, « le repos tournant à l'atonie » 65. Comme dans tout régime autoritaire, le peuple se désintéressait et s'éloignait des affaires publiques, soit qu'il ait perdu tout espoir d'influer sur la marche des choses, soit qu'il fît confiance au gouvernement pour leur solution. Or, « dans une telle situation, le gouvernement n'aurait pas rencontré d'obstacles, mais il n'aurait pas rencontré de point d'appui » 66.
Après avoir fondé l'Empire, après l'avoir établi par la force, il fallait le consolider, lui donner des bases plus solides : « On peut fonder un régime grâce aux baïonnettes, on ne peut l'asseoir dessus... », disait un fin publiciste. Octroyer la liberté, c'était ôter à l'opposition libérale son principal grief et son plus efficace argument ; c'était attirer à l'Empire les nouvelles générations éprises de liberté. C'était faire « voir à l'épreuve décisive de la libre discussion » 67, aux adversaires irréductibles, l'appui populaire dont disposait Napoléon III. Concéder la liberté, ce n'était donc pas affaiblir l'Empire, c'était bien le consolider en même temps que le couronner.
Enfin, peut-être n'était-il pas non plus désagréable à Napoléon III de partager un pouvoir qui lui était moins nécessaire dès lors que le principal de son oeuvre était réalisé, et plus lourd au fur et à mesure que le poids des années de gouvernement s'accumulait sur ses épaules ? « Par moment il me semble que j'ai un siècle », aurait-il dit à un ami d'011ivier«.
Il n'en reste pas moins qu'hormis ces raisons de haute politique, ce furent les imperfections révélées par une pratique de huit ans qui ont déterminé les points de la Constitution qui devaient être retouchés. Leur
65. SAINI-MARC-GIRARDIN, op. cit., p. 8.
66. SAINT-MARC-GIRARDIN, dans le Journal des Débats du 8 décembre.
67. CASSAGNAC, dans le Pays du 26 novembre.
68. L'Empire Libéral, t. V, p. 78.
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analyse nous permettra de dégager l'esprit des réformes et d'apprécier la vérité des interprétations de la presse.
A mon sens, les mesures eurent pour principal but de remédier à la carence du Sénat, qui ne remplissait pas le rôle qui lui avait été assigné. Selon la Constitution de 1852, il était investi des droits parlementaires que l'on n'avait pas jugé bon d'accorder au Corps législatif. D'abord il était, outre le gardien de la Constitution, celui des « libertés publiques » 69. Ensuite, il exerçait son contrôle sur les actes du gouvernement : il examinait systématiquement la constitutionnalité des lois 70 ; mais aussi, le gouvernement ou les pétitions de citoyens pouvaient déférer devant lui tout acte inconstitutionnel 71, arbitraire ou illégal 72. Et comme de nombreux membres du gouvernement étaient sénateurs, ils avaient dans les faits la possibilité d'expliquer et de défendre leur gestion et leur politique dans cette assemblée. De plus, le Sénat possédait l'initiative des lois et des modifications constitutionnelles 73 ; il examinait les pétitions des citoyens 74 et devait faire connaître l'état de l'opinion et les sentiments du pays. Une note insérée au Moniteur du 11 janvier 1856 rappelait ces fonctions : « Modérateur du gouvernement s'il s'emporte, instigateur s'il s'endort, le Sénat exerce ainsi une influence toujours active sur sa marche. »
En résumé, le Sénat était investi d'un double rôle de contrôle du gouvernement et de représentation morale du pays. Les moyens lui étaient donnés de le remplir en toute indépendance par l'inamovibilité de ses membres. Mais le Sénat n'usa pas de ce pouvoir et le rappel de 1856 ne réussit pas à le faire sortir de son approbation passive.
L'expérience, qui n'avait pas porté les fruits escomptés, devait être abandonnée. Il fallait revenir à une solution ayant déjà fait ses preuves : la représentation du pays par ses élus, non plus par ses illustrations. Le Corps législatif, enfermé jusque-là dans un rôle technique, simple législateur et contrôleur financier, devait rentrer dans ses attributions d'interprète des voeux du pays et de censeur politique.
C'était l'objet du rétablissement de l'adresse au Corps législatif. Or pour que sa discussion et son vote soient profitables, il fallait que les députés soient informés. Assemblée au rôle technique, le Corps législatif était informé par des techniciens, mais dès lors qu'on y introduisait l'élément politique, il fallait adjoindre aux conseillers d'État des hommes politiques. Ce furent les ministres sans portefeuille.
La libéralisation du régime de la presse avait le même but de faire parvenir aux oreilles du souverain les voeux du pays. Et l'opinion du pays, répercutée par la presse, ne serait valable qu'autant que celui-ci serait informé. C'était l'objet de l'accroissement de la publicité des débats.
On comprend mieux désormais la portée réelle des diverses mesures.
69. Articles 25 et 26.
70. Article 25.
71. Article 29.
72. Préambule.
73. Article 30.
74. Article 45.
388 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
L'adresse, destinée à éclairer l'Empereur sur la pensée du pays quant à son action passée, présente ou future, n'entamait en rien l'autorité ou l'indépendance de l'exécutif. Légalement, rien n'était prévu pour la sanctionner ; moralement, l'Empereur était l'élu du peuple tout autant que le Corps législatif. Etant un avis, un conseil, dont l'Empereur tiendrait compte dans son jugement, comme de ceux du Conseil d'Etat, des ministres ou de la presse, elle pouvait orienter ou modifier son opinion personnelle et sa politique, point à l'obliger à agir contre son sentiment.
Ainsi du droit d'initiative. Cinq membres du Corps législatif pouvaient l'exercer en posant les bases d'un projet de loi dans un amendement à l'adresse ; l'assemblée pouvait l'appuyer en l'insérant au texte définitif. Elle pouvait par là proposer, inspirer le gouvernement, point voter de son propre chef une loi dont celui-ci n'aurait pas voulu : seul le gouvernement était en droit d'élaborer et de soumettre à discussion un projet définitif.
Ainsi du droit d'amendement. Le Corps législatif pouvait plus souvent, plus fermement exprimer son opinion sur le détail des projets qui lui étaient soumis, point imposer un amendement dont le gouvernement n'aurait pas voulu. Seule la possibilité du rejet en bloc lui était ouverte.
Il n'était pas plus dans l'esprit des réformes de rétablir le droit d'interpellation en dehors de l'adresse. Cela aurait gêné et retardé l'élaboration des lois.
Au même titre, le principe de la responsabilité impériale et de l'irresponsabilité ministérielle était inchangé. L'Empereur, gardant toute sa liberté d'action, gardait sa responsabilité. Les ministres sans portefeuille étaient de simples avocats du gouvernement. Ils n'étaient pas plus responsables que ne l'avaient été les conseillers d'État qui jouaient le même rôle. Les ministres agissant ne paraissaient pas plus qu'avant devant les Chambres et n'étaient, eux non plus, pas plus qu'avant, responsables.
Enfin, on comprend les limites de la liberté de presse : commenter les événements, apprécier les actes du gouvernement, discuter les débats parlementaires, c'était faire connaître au souverain la pensée du pays. Cela était permis. Publier les débats, c'était informer le pays, et dans ce rôle l'initiative de la presse n'était d'aucune utilité : ses comptes rendus, partiaux, auraient même pu être dangereux. Ils étaient interdits. Proposer des améliorations à la Constitution était toléré : cela pouvait être utile. La mettre en cause n'apportait rien de positif au gouvernement : contre cela, ce dernier gardait toujours les mêmes armes. « En somme la presse pourra tout pour éclairer le gouvernement, rien pour le renverser »7S, comme les Chambres.
Dans la réalisation de ces réformes, Napoléon III, on l'a vu, a voulu montrer qu'il avait eu l'initiative totale. En n'associant aux réformes que deux ou trois fidèles, il s'est dissocié du reste des bonapartistes, signifiant par là que l'Empereur, ce n'était ni les journaux officieux, ni les députés officiels, ni les ministres, pas plus que Louis-Napoléon n'avait été le Parti
75. CASSAGXAC, dans le Pars du 9 décembre.
LA PRESSE FRANÇAISE FACE AUX REFORMES DE 1860 389
de l'Ordre en 1848 et 1852. Il accroissait ainsi, et à leur détriment, sa popularité. Cette tactique a pleinement réussi puisque les libéraux faisaient entrer cette opinion dans l'esprit de leurs lecteurs 76. Il modérait en quelque sorte les réclamations en montrant que seul il demeurait le chef et que de sa seule volonté — et non de vaines intrigues ou pressions — on devait attendre une évolution future.
Mais le plus efficace fut l'effet de surprise. Vis-à-vis de l'opposition, c'était s'assurer un succès certain, du moins dans un premier temps. Témoin cette réflexion de Weiss : « Si nous mesurons la portée des graves réformes consignées au Moniteur d'hier sur la modestie des espérances que nous avions conçues, nous sommes tentés de dire que nos espérances ont été dépassées. » ^ Les mesures ont semblé plus importantes qu'elles ne l'étaient peut-être réellement. Quant aux journaux officieux, ils se sont trouvés gênés et désemparés du fait de leurs propos antérieurs. L'Empereur, par sa manoeuvre, avait réussi à renverser les rôles : la presse libérale « a été poussée à se charger, mission bizarre, de soutenir contre les propres amis du gouvernement, la réforme du 24 novembre, alors qu'elle eût dû, à ce qu'il semble, s'attacher à en signaler les imperfections et les lacunes » 78.
Si au contraire, les réformes avaient été pressenties, promises, annoncées à l'avance et avec grand tapage, l'opposition aurait fait valoir, avant leur promulgation, tous ses arguments et ses griefs, espérant qu'on leur ferait droit ; et, en définitive, elle aurait été déçue par les mêmes mesures qui l'ont comblée. Et, quand bien même les libéraux eussent réclamé sans y croire et finalement été satisfaits, leur rôle aurait été de faire croire qu'ils ne l'étaient pas.
Par son habileté, l'Empereur avait réussi dans un premier temps à « marquer un point ». Ce résultat resterait-il acquis avec le temps ? Malgré quelques mécontents (à propos d'un avertissement infligé le 2 février au Courrier du Dimanche, entre autres) ou quelques déçus (par le flot de bavardages mutiles et sans succès déversé lors de la discussion de l'Adresse), la première application des réformes satisfit la plupart des journaux. Elle en rallia même quelques-uns à leur principe.
De ce point de vue, Napoléon III eut raison de refuser de dissoudre le Corps législatif. Dans le cas contraire, une poussée libérale se serait probablement fait sentir ; la nouvelle assemblée se serait vu attribuer des droits nouveaux. Les débats et l'adresse auraient été différents. Il fut bien préférable de ne point combler les libéraux par des réformes trop radicales et de laisser à leurs regrets un Corps législatif conservateur qui fit le plus souvent valoir des arguments contraires à leurs idées et qui vota finalement un satisfecit au gouvernement ; car ils furent satisfaits malgré cela, par le seul fait qu'on s'agitait dans les Chambres. Mais en même temps, ce que n'eût pas permis un triomphe trop complet des libéraux, les ultramontains purent calmer leur acrimonie par l'expression de leurs doléances et se consoler en constatant l'écho qu'elles avaient au sein des
76. Voir plus haut.
77. Journal des Débats du 27 novembre.
78. LAVERTUJOK, dans la Presse du 11 janvier.
390 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
Chambres ; de même que les partisans du statu quo — conservateurs ou bonapartistes autoritaires — purent constater avec soulagement que tout ce bruit ne devait ni entraver l'action gouvernementale, ni modifier son orientation.
Les réformes posèrent évidemment le problème du ralliement des libéraux. Ceux-ci, en tout cas, modérèrent leur opposition : la patience pouvait être récompensée ; il n'était plus nécessaire de chercher satisfaction en dehors des institutions et de la dynastie. Ils posèrent même nettement la question, principalement Prévost-Paradol dans le Journal des Débats du 28 novembre et Emile Ollivier dans son fameux discours du 14 mars 1861. Comme le montre un incident dans la Presse du 23 janvier, 1' « opposition libérale » tendait à se transmuter en « opinion libérale ». Même s'il y avait la part du « chantage » chez les libéraux 79, il y avait la part de la sincérité, comme le prouvèrent à la fin de l'Empire, les ralliements de certains d'entre eux.
Il restait, certes, toujours les tenants des anciennes dynasties ou des régimes déchus, mais « il y a des gens qui veulent l'Empire avec la liberté, ou pour mieux dire, qui veulent la liberté, quel que soit le souverain qui la donne et la dynastie qui la protège » M.
C'était sur ceux-là que l'Empereur comptait pour asseoir son pouvoir, consolider l'Empire et perpétuer sa dynastie. Ils semblaient s'apprêter à répondre à son appel. La voie nouvelle sur laquelle on s'engageait serait-elle donc la bonne ?
Francis CHOISEL, Institut Catholique, Paris.
79. Voir plus haut.
80. HERVÉ, dans la Revue Contemporaine du 30 novembre.
RACES ET NATIONALITÉS EN ROUMANIE
LE PROBLÈME JUIF
A TRAVERS LES DOCUMENTS DIPLOMATIQUES FRANÇAIS
(1866-1880)
La Roumanie, îlot de latinité dans une mer slave, offre depuis toujours le spectacle d'un kaléidoscope de races et ethnies différentes cohabitant sur une terre qui a connu, à travers les avatars de l'histoire, un destin tout à fait exceptionnel.
C'est après de « longs siècles de servitude », pour reprendre une belle expression d'Edgar Quinet 1, au milieu du xix* siècle et sous l'influence des événements ayant secoué l'Europe Occidentale, que l'idée-force du nationalisme roumain, l'idée d'unité et d'indépendance réussit partiellement à se concrétiser. Partiellement, car l'union de la Moldavie et de la Valachie, réalisée en 1859 par Alexandre Ioan Cuza et avec le chaleureux concours de la France de Napoléon III 2, était incomplète et il fallut attendre la Grande Guerre pour que la Transylvanie, la Bessarabie et la Bukovine reviennent à la « mère patrie ». De même, si la fin de la guerre de Crimée libère les principautés roumaines du protectorat russe et les place sous la garantie collective des puissances contractantes 3, la suzeraineté turque est maintenue et ce ne fut qu'après le Congrès de Berlin, conséquence de la guerre roumano-russo-turque (1877) que fut reconnue l'indépendance totale du pays.
C'est dans le cadre politique mouvementé d'un jeune État nationaliste dont les visées n'étaient pas encore accomplies, et dans le contexte des structures économiques arriérées que le problème des races et nationalités se posa avec toute son acuité. Témoin oculaire de la renaissance étatique
1. Edgar QUINET, Les Roumains — l'Allemagne et l'Italie. OEuvres Complètes, Paris, 5= éd., 1909, t. VI, p. 2.
2. Sur le rôle de la France dans l'union des principautés roumaines, ainsi que sur l'ensemble des relations franco-roumaines à l'époque du Second Empire, nous renvoyons à notre article : « Napoléon III et la politique française à l'égard de la Roumanie », Revue d'Histoire diplomatique, 1974, n°s 1-2, pp. 59-85.
3. Le traité de Paris du 30 mars 1856 fut signé par la Turquie, l'Angleterre, l'Autriche, la France, la Prusse, la Russie et la Sardaigne. Le but de ce traité fut de soustraire les principautés de Moldavie et de Valachie à l'influence exclusive de la Russie.
392 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
(1856-1859), Victor Place, le consul de France à Jassy, déplore dans ses correspondances que le nationalisme des Roumains s'accompagnât souvent de sentiments xénophobes à l'égard des étrangers et des diverses minorités 4. Ces dernières étaient importantes du point de vue démographique et le recensement de 1859-1860 les chiffrait à 720 000 sur un total de 3 725 000 habitants, soit 17,6 % de la population, répartis de la façon suivante : 230 000 Tziganes, 200 000 Bulgares, 133 000 Juifs, 40 000 Grecs, 38 000 Hongrois, 32 000 Allemands et Autrichiens, 12 000 Arméniens, 6 000 Lipovans, 3 700 Russes, 2 800 Turcs, Tartares et Albanais, 2 000 Anglais, 1 200 Français, etc. 5. Cependant, et pendant plus d'un demi-siècle, aucune minorité ne subit le sort réservé aux Juifs, soumis à partir de 1866 à un traitement discriminatoire officiel, accompagné, pendant la première décennie du règne de Carol von Hohenzollern Sigmaringen, de violentes expulsions et émeutes populaires.
Une source de choix, longtemps négligée, pour l'intelligence de la situation de la minorité juive entre 1866 et 1880 — limites de notre grille chronologique — est constituée par les documents diplomatiques français.
C'est de l'évolution du problème juif, à travers la correspondance des représentants français en Roumanie avec le Quai d'Orsay et dont la plus grande partie reste inédite 6, que la présente étude voudrait rendre compte. Pour mieux suivre l'évolution de ce problème, il est nécessaire de rappeler brièvement sa genèse dans la conjoncture interne et internationale de l'époque. Nous empruntons quelques aspects événementiels et analytiques à une thèse que nous avons soutenue à Aix-en-Provence en juin 1976 7.
Les Juifs, dont les origines remontent très haut dans l'histoire du pays, connurent une remarquable poussée démographique à la fin du xviir et dans la première moitié du XIXe siècle, favorisée par une immigration de Galicie et de Russie. Ils jouèrent un rôle économique important, notamment dans la création en Moldavie de petites localités (târguri), qui assuraient une fonction d'échanges dans une société essentiellement agraire, « eminamente agrara », composée presque exclusivement de paysans (tarant), et d'un nombre restreint de grands propriétaires terriens
4. Marcel EMERIT, Victor Place et la politique française en Roumanie à l'époque de l'Union, Bucuresti, 1931, p. 80.
5. Ces chiffres sont approximatifs et relatifs aux frontières de 1856 à 1878 (Valachie, Moldavie et Bessarabie du Sud). Ils ont leurs sources dans Analele Statistice, Bucuresti, 1860, et Lncrari statistice facute în anii 1S59-1S60, Iasi, 1861. Cf. Georges CIORTLCANU, La Roumanie économique et ses rapports avec l'étranger de 1860 à 1915, Paris, Marcel Giard, 1928, pp. 62-69.
6. Les publications du ministère des Affaires étrangères dans la série Livres Jaunes, relatives aux Juifs de Roumanie, sont les suivantes : Documents diplomatiques, XI, 1869 ; Affaires d'Orient. Congres de Berlin. Protocoles et Traités (.1878). Question de la reconnaissance de la Roumanie, t. I, 1879 ; t. II, 1880 ; Négociations commerciales avec la Roumanie, 1876-1885.
7. L'Antisémitisme et l'émancipation des Juifs en Roumanie (1866-1919), thèse pour le Doctorat de 111= cycle, Aix-en-Provence, 1976, 529 pages dactylographiées.
LE PROBLEME JUIF EN ROUMANIE, 1866-1880 393
(boierî). Le rôle d'intermédiaire entre les deux classes fut rempli en grande partie par les Juifs en Moldavie, par les Grecs et les Bulgares en Valachie. L'accroissement du rôle économique des Juifs coïncide avec l'éveil du nationalisme roumain du xrx° siècle, et point n'est besoin d'une investigation de psychologie sociale pour affirmer que la concomitance de ces deux phénomènes créa le climat propice à l'éclosion d'un véritable problème juif.
Ce problème apparaît déjà sous un aspect juridique des plus aigus sous le régime des Règlements organiques imposés par les Russes aux principautés roumaines après le traité d'Andrinople (1829). Cette législation sema la confusion entre le statut des Juifs indigènes présents dans le pays depuis des générations et ceux émigrés depuis peu et se trouvant sous une protection étrangère, chose courante à cette époque même pour les Roumains qui voulaient ainsi échapper à l'arbitraire des autorités fiscales. Les Juifs furent désormais considérés en bloc, comme une nation, ce qui était vrai, car dans une large mesure, par leurs coutumes, langue, vêtement, environnement culturel, ils étaient différents du reste de la population — mais comme une nation étrangère, discriminant ainsi les Juifs autochtones. Malgré les promesses d'égalité civile et politique contenues dans les proclamations révolutionnaires de 1848, la condition des Juifs ne cessa d'empirer: privés du droit de s'installer à la campagne ou tolérés difficilement, exclus des fonctions publiques, catalogués et traités en étrangers.
La situation des Juifs roumains attira d'une façon constante l'attention des grandes puissances à partir de la fin de la guerre de Crimée. Concurremment aux mesures envisagées pour l'organisation des principautés de Moldavie et de Valachie, des négociations furent entamées en vue de relever les Juifs de leurs incapacités légales. Pour la première fois, le Protocole de la Conférence de Constantinople du 11 février 1856, à laquelle prirent part les puissances alliées (France, Angleterre, Autriche, Turquie), reconnaissait aux Juifs non seulement l'égalité des droits civils, mais même des droits politiques 8.
Ces dispositions ne furent pas reproduites dans le traité qui clôtura le Congrès de Paris de la même année (25 février- 30 mars 1856). Ce dernier préféra laisser aux divans ad-hoc 9 des principautés, le règlement du statut des Juifs. L'assemblée valaque n'en délibéra point, celle de Moldavie préconisa des droits politiques uniquement pour les Chrétiens. Devant cette attitude, les Juifs roumains, soutenus par Armand Lévy 10, adressèrent des
8. A. UBICINI, La question des Principautés devant l'Europe, Paris, 1858, p. 13.
9. Par cette expression turco-latine, il faut comprendre les deux assemblées nationales moldaves et valaques réunies à la demande de la Conférence de Paris de 1856 et où étaient représentées les différentes couches de la population.
10. Armand LÉVY (1827-1891), Français élevé dans la religion catholique, joua un rôle éminent dans les mouvements de libération nationale de l'Europe de l'Est. C'est lui qui alerta l'opinion française sur la question nationale roumaine et l'union des principautés par une série de publications dont la plus connue est Napoléon III et les Principautés roumaines, Paris, 1858. Un ouvrage récent présente son combat pour la cause nationale polonaise : Jerzy BOREYSZA, Armand Levy i je o Czasy 1827-1891, Varsovie, 1969, 458 pages. II fut également partisan de la renaissance d'Israël par une massive émigration des Juifs de l'Est européen et reste une des figures les plus attachantes parmi les précurseurs de Théodore HerzI.
394 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
pétitions à la Commission des pays protecteurs siégeant à Bucarest. En même temps, ils demandèrent aide auprès de leurs coreligionaires occidentaux.
Le Congrès de Paris représente la plaque tournante de l'influence française, Napoléon III devenant «l'arbitre de l'Europe» 11, il n'est pas étonnant de constater que bon nombre de démarches se firent auprès de lui. Avant l'ouverture même du Congrès, le rédacteur en chef d'AUgemeine Zeitung des Judentums, le rabbin Ludwig Philippson, résumait, dans un émouvant mémorandum à Napoléon III, l'espoir du judaïsme occidental de voir se réaliser l'émancipation des Juifs d'Orient : « Sire, conclut-il, ainsi que Napoléon Ier a apporté l'élévation sociale aux Israélites de l'Occident, daignez briser les fers de ceux de l'Orient » n.
Mis également au courant de la situation par les représentants officiels du judaïsme français, l'empereur intervient par l'intermédiaire du comte de Walewski. Ce dernier déposa, à la Conférence de Paris, le 5 juin 1858, un document qui devait servir de modèle pour la future organisation intérieure des principautés. Il contenait l'exigence de la liberté des cultes et celle de l'égalité des droits civils et politiques : « ...Une administration prévoyante et fondée sur le principe de l'égalité en sorte que les Moldaves et les Valaques soient tous égaux devant la loi, devant l'impôt et également admissibles à toutes les fonctions publiques, dans l'une et dans l'autre principauté sans distinction d'origine et de religion » 13. Ces principes qui s'inscrivent dans la tradition libérale de la France, le gouvernement de Napoléon III n'a pas réussi à les introduire dans leur intégralité dans la Convention de Paris (19 août 1858). Soit que les principautés eussent donné aux puissances des assurances de leurs bonnes dispositions u, soit que la Russie se fût opposée à l'adoption de ces stipulations 15. Toujours est-il que l'art. 46 de la Convention, tout en affirmant l'égalité des droits civils, consacre comme critère dans l'octroi des droits politiques la différence de religion : « Tous les Moldo-Valaques sont égaux devant la loi et devant l'impôt, et tous sont également admissibles aux emplois publics. Les Moldaves et les Valaques de tous les rites chrétiens jouiront
11. Pierre GUIRAL, Prévost-Paradol (1829-1870). Pensée et action d'un libéral sous le Second Empire, P.U.F., 1955, p. 153.
12. N. M. GELBER, « The intervention of German Jews at the Berlin Congress 1878 », Léo Baeck Institute Year Book, The Hague, 1960, pp. 221-222.
13. Acte si documente relative la istoria renasterii României, publicate de Ghenadie PETRESCU, Dimitrie A. STURDZA si Dimitrie C. STURDZA, Bucuresti, 1900-1909, t. VII, p. 275, (en abrégé A.D.).
14. Grégoire Ghica, prince régnant de Moldavie, dans un mémoire présenté au Congrès de Paris, demanda que, eu égard « au grand nombre d'Israélites non assimilés des principautés », la réalisation du principe de la Conférence de Constantinople « excellent en luimême » fut réservé au gouvernement local qui « seul peut l'appliquer utilement », A.D., t. II, pp. 980 et sq.
15. En réponse au délégué anglais Sir Henri Bulwer qui se prononça dans la séance du 15 avril 1858, en faveur des Juifs roumains, le commissaire russe de Basily affirmait : « L'état moral et social des Juifs de la Moldavie est tel que leur admission à la jouissance des droits politiques et que la suppression de certaines restrictions qui les concernent, peuvent amener de grands inconvénients », A.D., t. VI, p. 571.
LE PROBLÈME JUIF EN ROUMANIE, 1866-1880 395
à titre égal des droits politiques. La jouissance de ces droits pourra être étendue aux autres cultes par des dispositions législatives » 16.
L'idée de l'État chrétien passait dans un acte de droit international.
Toutefois, la latitude laissée au sujet des droits politiques n'était pas absolue, elle fut le résultat d'un compromis par lequel les puissances étaient amenées à croire que ce droit serait exercé par le prince dans un sens très libéral 17.
C'est dans cet esprit libéral qu'Alexandre Ion Cuza accorda, sous certaines conditions, des droits communaux aux Juifs indigènes (loi du 31 mars 1864), et que le Code civil, promulgué en 1865, rendit accessible la naturalisation des Juifs remplissant nombre d'exigences 18.
Ces mesures restèrent sans lendemain par suite de l'abdication forcée du prince Cuza.
Le nouveau régime instauré en 1866 par la veuve de Carol von Hohonzollern-Sigmaringen ouvre pour la Roumanie une ère nouvelle. Pour la première fois, une Constitution devait être promulguée par les organes nationaux. Les Juifs étaient en droit d'espérer que leur émancipation politique — et de cette manière, leur intégration totale à la vie du pays — serait reconnue par un des articles de cette Constitution. Ils firent appel à l'importante organisation juive, l'Alliance israélite universelle de Paris, pour influencer les responsables de la politique roumaine en ce sens.
Adolphe Crémieux, le président de cette organisation dont le but déclaré était de « travailler partout à l'émancipation et aux progrès moraux des Israélites et de prêter un appui efficace à ceux qui souffrent pour leur qualité d'Israélites » 19, vint à Bucarest et demanda pour ses coreligionnaires l'octroi des droits politiques : « Que j'apprenne en arrivant dans ma chère patrie — affirma-t-il dans un fameux discours devant les membres du gouvernement et une cinquantaine de parlementaires — que votre constitution l'a votée [cette émancipation] et mon dernier mot sera : Mon Dieu, bénissez la Roumanie » 20. Crémieux obtint la promesse formelle du prince Carol : « L'émancipation complète des Juifs trouvera en moi le concours le plus actif et le plus dévoué » 21.
Le gouvernement présenta au Parlement un article favorable aux Juifs, mais à cause de la très vive hostilité d'un grand nombre de parlementaires, une modification restrictive fut aussitôt introduite par le
16. Nouveau recueil général de Traités... Continuation du grand recueil de G. F. Martens, par Charles SAMWER, t. XVI, 2« partie, Gottingue, 1860, p. 58.
17. Ceci ressort clairement d'une intervention de Lord Enfield à la Chambre des Communes, le 19 avril 1872, où il affirma que les puissances considéraient l'acceptation de l'art. 46 par les principautés comme une obligation contractée par elles d'accorder graduellement aux Israélites la liberté politique.
18. En fait, aucun Juif ne fut naturalisé après la mise en application du Code civil (décembre 1865) et jusqu'à l'abdication forcée de Cuza (février 1866).
19. Bulletin de l'Alliance israélite universelle (Les Statuts), Paris, 1861, p. 3 ; (en abrégé Bulletin A.I.U.).
20. Le Siècle, 7 août 1866.
21. Ibid., 28 juillet 1866.
396 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
Comité chargé de la rédaction de la Constitution. L'art. 6 projeté fut ainsi conçu : « La religion ne peut être un obstacle à la naturalisation ». Le 18/30 juin 1866, tandis que les discussions se poursuivaient au Parlement pour statuer définitivement sur la question, une foule excitée arriva et manifesta contre l'octroi des droits aux Juifs. Cette manifestation se transforma rapidement en une émeute : la grande synagogue fut dévastée et le quartier juif mis à sac. Le baron d'Avril, consul de France à Bucarest, présenta ces événements au ministre des Affaires étrangères Drouyn de Lhuys, dans une dépêche du 1" juillet 1866. Nous en extrayons quelques passages : « ...Prévoyant l'agitation que pouvait causer la discussion de l'art. 6 du projet, les députés avaient décidé d'en supprimer purement et simplement le second paragraphe. Mais une manifestation avait été préparée et elle a éclaté le 30 juin, au moment où l'Assemblée commençait à discuter les premiers articles de la Constitution. Un rassemblement s'étaient porté autour du local où les députés étaient réunis et poussait des cris menaçants. Ils voulaient, disaient-ils, empêcher qu'on ne vende le pays aux Juifs... Force fut d'interrompre la séance. C'est alors que le rassemblement se dirigea vers la synagogue de Bucarest, arracha la grille extérieure et se mit à dévaster l'intérieur du temple. Cet acte de vandalisme est d'autant plus regrettable que la synagogue de Bucarest est peut-être le plus joli monument de la ville. Heureusement que le gros de l'oeuvre n'a pas été atteint... » 22.
Cette émeute eut un retentissement considérable en Europe, surtout dans les pays qui, par le traité de Paris, formaient l'ensemble des puissances garantes. Drouyn de Lhuys regrettait « les sentiments d'intolérance si contraires aux lumières et aux moeurs de la civilisation » dont la population de Bucarest s'était rendue coupable, réclama une prompte réaction de la part du gouvernement roumain afin d'empêcher « le retour de semblables scènes de désordres » 23.
Avant que la réaction du ministre des Affaires étrangères de France et des autres pays arrivent à Bucarest, l'art. 6 fut retiré et à sa place le Parlement vota le nouvel art. 7 de la Constitution : « La qualité de Roumain s'acquiert, se conserve et se perd conformément aux règles énoncées par les lois civiles. Seuls les étrangers de rite chrétien peuvent obtenir la qualité de Roumain » 24. Cet article représente l'officialisation du problème juif dans sa perspective historique. D'une part, les Juifs étrangers ne pourront jamais être naturalisés roumains. D'autre part, la Constitution de 1866 rendant caduques les dispositions législatives antérieures du prince Cuza, une barrière infranchissable s'éleva devant l'émancipation des Juifs indigènes, placés par ce fait dans une situation précaire. A l'avenir, ils pourront être — et seront — traités comme des étrangers envers qui seront prises de nombreuses mesures vexatoires et oppressives.
22. Archives du ministère des Affaires étrangères, Correspondance politique, Turquie, Bucarest, 1866, t. XXVIII, f° 208 (en abrégé M.A.E. C.p.).
23. Ibid., f» 221.
24. La constitution roumaine de 1866 est reproduite en annexe dans l'ouvrage de Frédéric DAMÉ, Histoire de la Roumanie depuis l'avènement des princes indigènes jusqu'à nos jours, Paris, 1900, 451 pages.
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La profanation de la grande synagogue et l'art. 7 de la Constitution ouvrent la voie des persécutions brutales et légales.
C'est le ministre de l'Intérieur Ion Bratianu, l'ancien révolutionnaire quarante-huitard qui inaugura une politique antijuive méthodique à partir du printemps 1867. Par une série de circulaires adressées aux préfets (du 21 mars/2 avril, 7/19 avril, 24 avril/6 mai), il réclama des moyens énergiques pour se débarasser des « vagabonds » et décréta que les Juifs n'auraient plus le droit de demeurer dans les communes rurales, de tenir des hôtels et d'affermer des propriétés. C'était le retour à la législation du règlement organique. Ces circulaires qui prévoyaient, en fait, l'expulsion en masse des Juifs des campagnes, devaient être exécutées « en toute leur rigueur s 25.
Louis Castaing, consul de France à Jassy, présentait la situation créée aux Juifs moldaves de la façon suivante : « ...Sous prétexte d'extirper le vagabondage, il [I. Bratianu] a chargé les autorités adrninistratives d'expulser du pays tous les Israélites qui ne justifieraient pas de l'exercice d'une profession ostensible et avouable ou de la possession d'un certain capital... Dès les premiers jours, les agents subalternes se sont livrés à la chasse aux Juifs. Les dépôts de la Préfecture et des commissariats furent immédiatement remplis... L'opinion générale est ici que, en tout cela, M. Bratianu n'a eu en vue qu'une manoeuvre politique. Il a cru qu'en favorisant l'antipathie générale de la population de Iassi contre les Juifs, il opérerait une diversion aux idées de séparatisme... Mais il est loin d'avoir atteint ce but et le seul résultat qu'il ait obtenu, c'est d'avoir ranimé la haine contre les Israélites. Ainsi, dans un meeting tenu ces jours passés à la mairie de Iassi, un énergumène a poussé son hébraïco-phobie jusqu'à dire qu'il faut expulser tous les Juifs sans exceptions, les exproprier pour cause d'utilité publique, et leur délivrer en échange de leurs biens, des bons de remboursements dans un terme de trente ans. Un autre a dit que ce terme est trop court. Aussi, les Juifs sont en proie à une terrible panique » 26.
Alerté par ces événements, le républicain Crémieux demanda et obtint une audience au cours de laquelle l'Empereur déclara qu' « une telle oppression ne peut se tolérer » 7I. Napoléon III télégraphia aussitôt au prince Carol pour faire arrêter des mesures « si contraires à l'humanité et à la civilisation »M. De son côté, le marquis de Moustier recommandait à Louis Castaing d'agir énergiquement pour « mettre un terme à une iniquité qui déshonore le Gouvernement roumain » 29. Ce dernier publia dans Monitorul oficial (26 mai 1867), en réponse aux récriminations de la France et des autres puissances 30, un démenti formel et expliqua les mesures prises contre les Juifs comme « de simples mesures d'hygiène et de police
25. Le Temps, 4 juin 1867.
26. M.A.E. C.p., Turquie, Jassy, t. XII, f°' 41-44.
27. La Patrie, 30 mai 1867.
28. Ans dem Leben Kônig Karls von Rumdnien, Stuttgart, 1894, t. I, p. 201.
29. M.A.E. C.p., Turquie, Jassy, t. XII, f° 48.
30. Une correspondance officielle concernant les persécutions des Juifs moldaves fut publiée par le gouvernement anglais.
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communes à tous les citoyens ». La presse occidentale et surtout française critiqua avec véhémence les expulsions qui continuèrent et culminèrent avec la noyade de deux Juifs à Galatz (30 juin 1867). Le corps consulaire de cette ville mit en cause dans une note collective la responsabilité du préfet du district et stigmatisa « la persécution notoire dont les Juifs sont l'objet » 31.
Présentant cet incident, Victor Castaing, gérant du Consulat de France à Galatz, fait des remarques suggestives et conclut ainsi son rapport du 16 juillet 1867 : « ...Arrêtés dans maintes localités de la partie septentrionale de la Province, et notamment à Iassi, traînés pendant des semaines de ville en ville, de villages en villages, exposés à toute les souffrances, à toutes les privations, ces malheureux, dont le grand âge même ne parvenait pas à les soustraire à une disposition aussi cruelle, sont amenés pour la plupart à Galatz, où on les fait mettre dans les barques et transporter sur la rive droite du Danube aujourd'hui complètement mondée. Plusieurs déportations semblables ont déjà eu heu dans l'espace de quelques semaines... [Ces expulsions] donnent une idée juste de l'acharnement des autorités indigènes contre tout ce qui tient au culte hébraïque et de l'esprit de persécution qui préside à tous les actes de fonctionnaires chargés d'exécuter les mesures de prescription dont on frappe ici, depuis un nombre de mois, toute une classe d'habitants. Jusqu'ici cependant, ils ont été ménagés par toutes les administrations dans l'intérêt même du pays dont une portion considérable ne peut encore aujourd'hui satisfaire à ses besoins les plus essentiels, sans le secours de l'industrie de cette même nationalité qu'on semble maintenant vouer à la ruine et à l'opprobre » 32. Dans un rapport ultérieur (30 juillet 1867), il fait observer que les employés subalternes ont l'ordre de traiter « ces malheureux sans la moindre pitié, comme des gens hors la loi » u.
Pour faire cesser ces agissements, l'Alliance israélite universelle intervint auprès du secrétaire français du prince Carol, l'avocat Emile Picot, ancien juge au Conseil d'Etat qui accorda tout son soutien 34. En même temps, Sir Moses Montefiore entreprit, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, le voyage de Bucarest : le marquis de Moustier demanda aux consuls français de seconder les efforts de Montefiore et les invita à insister auprès du gouvernement moldo-valaque pour qu'ils fassent définitivement cesser une persécution qui a eu un si fâcheux retentissement dans toute l'Europe » 35. Bien que reçu avec une certaine défiance par les membres du Gouvernement qui voyaient dans sa démarche une nouvelle pression collective de la part des puissances étrangères 36, il finit par recevoir les assurances du prince Carol et renonça à sa visite projetée en Moldavie.
31. M.A.E. C.p., Turquie, Galatz, t. II, f° 248.
32. Ibid., f° 247.
33. Ibid., f° 251.
34. Durant son service auprès du prince Carol (1866-1867), Emile PICOT recueillit une riche documentation et en 1868 publia une intéressante étude : « La Question des Israélites roumains au point de vue du droit », Revue historique du droit français et étranger, t. XIV, Paris, 1868, pp. 47-78.
35. M.A.E. C.p., Turquie, Galatz, t. II.
36. M.A.E. C.p., Turquie, Bucarest, t. XXX, f° 207.
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Cependant, de nouveaux troubles rapportés par Victor Castaing s'accordèrent mal avec les dispositions favorables témoignées au vénérable représentant du Parlement anglais. Ainsi, malgré la démission de Bratianu à laquelle le prince s'était finalement décidé, la politique des expulsions ne cessa point. Elle accrut le climat d'hostilité à l'égard des Juifs et des émeutes éclatèrent dans plusieurs localités en janvier et février 186837. A Bârlad, à Calarasi, à Bacau, les magasins des Juifs furent pillés, leurs maisons incendiées tandis que des expulsions sommaires se poursuivaient dans le district de Vaslui. L'alliance israélite réagit par un appel à tous les gouvernements 38. Saint-Vallier, chef du Cabinet, répondit à Crémieux le 11 avril 1868 que des instructions avaient été données aux agents français pour condamner ces faits.
Un autre événement bouleversa l'opinion publique occidentale et donna une nouvelle dimension au problème Juif en Roumanie. Le 24 mars 1868, trente-et-un députés déposèrent au Parlement une proposition de loi mettant les Juifs hors du droit commun. Tous les comités juifs devaient être dissous ; il était interdit aux Juifs de résider hors des villes, de posséder des immeubles, de prendre des terres à ferme, de prendre part aux ventes publiques, de former des sociétés en commandites avec les chrétiens, d'exercer aucun commerce ou aucune industrie sans s'être munis d'une autorisation, révocable au gré de l'administration. Boyard, le consul de France à Bucarest, écrivit à son ministère que ce projet de loi était la conséquence de « l'excitation que le Gouvernement a laissé se former depuis un an contre les Israélites » 39. A une conclusion identique est arrivé Delaporte, le consul français à Jassy : la persécution des Juifs est l'oeuvre du gouvernement et il en donne la raison : « Le ministère s'en sert comme d'un moyen de popularité auprès des masses, ou pour mieux dire, auprès des électeurs des collèges des villes parmi lesquels se trouvent seulement des gens fanatisés contre les Juifs »*>. Le projet des « Trente-et-Un » était précédé d'un exposé de motifs qui s'en prend non seulement aux Juifs comme élément nuisible à la nationalité roumaine, mais également à la religion juive même : « L'Etat roumain est tolérant pour le libre exercice de tous les cultes, mais il ne peut pas perdre de vue le contenu moral d'une religion semblable (juive) dont les dogmes sont anti-sociaux et dont le but principal est de ruiner les plus graves intérêts de la nation » 41.
En Angleterre, Lord Stanley répondit à une interpellation de Sir Francis Goldsmid que cette affaire « touche les Chrétiens plus vivement encore que les Juifs eux-mêmes, car si la souffrance tombe sur les Juifs, c'est le déshonneur qui tombe sur les Chrétiens » 42.
37. M.A.E. C.p., Turquie, Bucarest, t. XXXI. Rapports des 9, 15 et 23 janvier 1868.
38. Isidore LOEB, La situation des Israélites en Turquie, en Serbie et en Roumanie, Paris, 1877, p. 329.
39. Documents diplomatiques, IX, 1869 (Livre jaune), Paris, 1869, pp. 91-92. (Correspondance diplomatique du 26 mars au 12 juillet 1868 entre le ministre des Affaires étrangères de France et l'agent français à Bucarest).
40. M.A.E. C.p., Turquie, Jassy, t. XII.
41. Le Journal des Débats.
42. Le Moniteur Universel du 27 avril 1868 reproduit quelques extraits du Times du 25 avril 1868.
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Quoique le gouvernement eût fait repousser cette proposition de loi, ses agents l'appliquaient comme si elle avait été adoptée. Dans le district de Bacau, sur l'ordre du préfet, cinq cents familles furent chassées dans les vingt-quatre heures. « Vieillards, femmes et enfants sont livrés à la plus grande misère et meurent de faim », était-il dit dans un télégramme adressé à Crémieux 43. Les expulsions s'étendirent aux districts de Falticeni et Vaslui et à Bacau, la garde nationale même commit des abus : elle tira sur les maisons des Juifs, profana leur cimetière et viola les sépultures. Les représentants étrangers à Bucarest remirent le 15 avril 1868 une note collective énergique au chef du gouvernement. Ce dernier persista à nier les faits, ce qui provoqua la réaction du Baron d'Eder, agent et consul général d'Autriche qui adressa une nouvelle note réclamant la punition des coupables et l'indemnisation des victimes. Finalement, le préfet de Bacau fut destitué ainsi qu'un certain nombre de fonctionnaires. Un remaniement ministériel eut lieu (11 mai 1868), et le nouveau président du Conseil s'engagea à maintenir le calme 44. Dans la même année, l'action énergique de Victor Castaing empêcha l'extension d'une émeute à Galatz provoquée par une fausse accusation de tentative de meurtre rituel, et dont les résultats se soldèrent par de nombreux blessés, maisons et synagogues saccagées et pillées 45.
En 1869, Kogalniceanu, devenu ministre de l'Intérieur, émit une nouvelle série de circulaires reprenant les anciennes mesures de Bratianu 46. Mellinet, le consul général de France à Bucarest adressa aussitôt le 15 juin 1869 une note au ministre des Affaires étrangères roumain. Il y exprimait de la part du Marquis de Lavalette l'inquiétude du gouvernement français et l'espoir que les circulaires seraient rapportées 47. Kogalniceanu répondit par une note virulente : les Juifs y sont présentés comme des étrangers, hors la loi et pour la première fois, au Heu de nier les persécutions, il les reconnaît et se révolte contre l'immixtion dans les affaires internes de son pays 48. Le mot d'ordre est lancé, désormais tous les gouvernements reprendront ce leitmotiv : le problème juif est un problème roumain interne et aucun pays n'a le droit de s'y ingérer.
La nouvelle campagne de Kogalniceanu provoqua d'une part la critique des Puissances et d'autre part celle du Parlement qui jugea les circulaires trop modérées. L'Angleterre prit l'initiative d'une intervention diplomatique collective. Bien que la France et l'Autriche eussent répondu affirmativement à l'appel du Comte Clarendon 49, l'accord des Puissances ne put se faire à
43. Le Temps et la Patrie du 13-14 avril 1868.
44. Ces événements sont illustrés dans les Documents diplomatiques IX, 1869, op. cit., pp. 90-100.
45. Rapport consulaire du 26 octobre 1868, M.A.E. C.p., Turquie, Galatz, t. XII, f»s 317-318.
46. M.A.E. C.p., Turquie, Bucarest, t. XXXII, f°' 405-406. Rapport de Mellinet du 20 avril 1869.
47. A. LÉVY, L'Occident et la persécution Israélite en Roumanie, Paris, 1870, p. 10.
48. Note de M. le Ministre de l'Intérieur de Roumanie adressée à son collègue, M. le Ministre des Affaires étrangères, en réponse à la note du 15 juin de M. l'Agent et consul général de France à Bucarest, Bucarest, 1869.
49. M.A.E. C.p., Turquie, Bucarest, t. XXXIV, f°' 59-64. La lettre du comte Clarendon, ministre des Affaires étrangères à M. Green, consul général d'Angleterre à Bucarest, du 15 février 1870, est reproduite dans Correspondance... 1867-1876, op. cit., pp. 349 et suivantes.
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cause de l'opposition de l'Allemagne. Ce pays répondit qu'il ne pouvait se joindre aux puissances pour exercer une pression sur la Roumanie dans le but de modifier sa législation intérieure. Le projet fut abandonné, mais les représentants des Puissances, Allemagne comprise adressèrent de vives remontrances à Bucarest. Le gouvernement roumain finit par donner satisfaction aux puissances par une circulaire qui devait annuler celles de Kogalniceanu.
En 1870, des troubles se déroulèrent en Haute Moldavie (Tecuci, Botosani, etc.) avec les classiques scènes de pillage et dévastation des synagogues et maisons juives. Elles furent organisées, selon le consul Mellinet, à l'occasion des élections générales 50. Une nouvelle et sanglante émeute d'Ismail (24 janvier 1872), provoquée par un vol commis dans la cathédrale par un Juif baptisé, provoqua de nouveau la réaction des Puissances. Les consuls réclamèrent la punition des émeutiers et la protection des Juifs. Un procès s'ensuivit, le jury acquitta les premiers et condamna sévèrement des Juifs tout à fait innocents pour « participation au vol ». Ce verdict scandalisa, et les consuls de Grande-Bretagne, de France, d'Allemagne, d'Autriche-Hongrie, d'Italie et des Etats-Unis le qualifièrent dans une note collective (18 avril 1879) comme « l'indice des dangers auxquels restent exposés en Roumanie les Israélites » 51. Ces événements donnèrent heu à des interpellations parlementaires en Europe occidentale. Pour la première fois, les Etats-Unis, qui ne faisaient pas partie des puissances garantes, prennent position. Washburn, l'ambassadeur américain à Paris fait savoir au ministre des Affaires étrangères de Rémusat que son gouvernement accueillerait « avec la plus grande satisfaction tout ce que pourra faire le gouvernement de la République française pour mettre fin à cette suite de persécutions sans relâche qui sont une honte pour la civilisation chrétienne ». Reconnaissant que la position des Juifs était compromise, le ministre français répondit à son correspondant qu'il ne négligerait aucune occasion et, comme ce fut le cas maintes fois dans le passé, il veillera à ce qu'une « égale protection soit accordée en Roumanie à toutes les croyances religieuses » 52.
En Roumanie, les Etats-Unis agirent par l'intermédiaire de Benjamin Franklin Peixotto, juriste d'origine juive, consul américain arrivé à Bucarest dans le seul but d'améliorer la condition de ses coreligionnaires, « as a missionary work for the benefit of the people he represents », écrit le président Grant dans la lettre de créance 53. Georges le Sourd signala lui aussi à de Rémusat « le double emploi » que remplit Peixotto à Bucarest, et nota que la mission principale du représentant des Etats-Unis consistait « à veiller en Roumanie sur la situation des Israélites, ses coreligionnaires » M.
Les troubles et les expulsions cessèrent pendant quelques années, mais les autorités continuèrent leur oeuvre anti-juive par la voie législative. La loi sur la vente des tabacs du 6 février 1872 prévoyait par son art. 15
50. Ibid., f° 214 (télégramme du 5 juin 1870).
51. Le Temps, 2 mai 1872.
52. I. LOEB, op. cit., pp. 562 et 563.
53. The Jewish Times, t. II, 1870.
54. M.A.E. C.p., Turquie, Bucarest, t. XXXVI, f° 51.
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que les employés de l'entreprise ainsi que tous les débitants de tabac devaient être Roumains. La loi sur les spiritueux du 14 avril 1873 enleva aux Juifs le bénéfice de ce commerce et ruina un grand nombre de familles. L'Angleterre par la voix de Lord Granville prit l'initiative d'une intervention commune à Bucarest (le 23 mai 1873) qui fut bien accueillie par la plupart des gouvernements. Le duc de Broglie, ministre des Affaires étrangères, répondit le premier « qu'il ne saurait y avoir qu'une opinion lorsqu'il s'agit de recommander au gourvernement princier les sentiments de tolérance et d'humanité qui, seuls, peuvent préparer dans ce pays, l'avènement du principe de l'égalité devant la loi »5S. Seule la Russie refusa de s'associer à cette démarche.
Le gouvernement roumain réussit en 1875 à faire passer le principe de la discrimination des Juifs dans un document de portée internationale. Il s'agit du traité de commerce avec l'Autriche-Hongrie dans lequel ce pays acceptait pour ses citoyens israélites le même traitement spécial auquel étaient soumis les Juifs roumains. Des israélites autrichiens se sont vu refuser le droit de posséder des immeubles en Roumanie. La Russie imita l'Autriche, par contre, la France, l'Angleterre et l'Italie refusèrent de signer un tel accord et se contentèrent de déclarations commerciales provisoires. Il est à remarquer que la France eut l'attitude la plus intransigeante, et que dix ans plus tard, en 1885, elle refusait de signer un traité de commerce avec la Roumanie 56.
D'autres lois et règlements discriminèrent les Juifs dans les diverses branches de la vie économique, de l'armée, de l'administration, etc. En résumé, en 1877 — année de la guerre russo-turque à laquelle la Roumanie participa et conquit son indépendance — les interdits qui pèsent sur les Juifs sont les suivants : ils n'ont pas le droit de domicile permanent dans les campagnes et peuvent être expulsés des campagnes comme vagabonds et par mesure administrative ; ils ne peuvent posséder ni maisons, ni terres, ni vignes, ni hôtels, ni cabarets dans les campagnes ; ils ne peuvent prendre de terres en ferme ; ils ne peuvent être débitants de tabac ; le droit de posséder des maisons et des immeubles dans les villes leur est constamment contesté ; ils ne peuvent prendre part à aucune adjudication publique ; ils ne peuvent être ni professeurs, ni avocats, ni pharmaciens, ni médecins de l'Etat, ni employés des chemins de fer ; ils sont astreints au service militaire mais ne peuvent atteindre le grade de sous-lieutenant ; le traité de commerce avec l'Autriche prouve que même les Juifs de nationalité étrangère subissent les lois discriminatoires sur la propriété.
Avant la guerre de l'indépendance, une autre vague d'expulsions des campagnes touchant des centaines de personnes eut lieu en novembre et décembre 1876 dans le district de Vaslui. Elles se déroulèrent avec beaucoup de sévérité comme en témoignent les déclarations des divers expulsés et les rapports des consuls S 7. Comme par le passé, après les expulsions, les émeutes ne tardèrent guère. A Jassy (25 mai/6 juin 1877), les étudiants
55. N. LEVEN, Cinquante ans d'histoire. L'Alliance israélite universelle, 1860, Paris, Alcan, t. I, p. 186.
56. Cf. Négociations commerciales avec la Roumanie, 1876-1885, (Livre jaune), Paris, 1886.
57. Persécutions contre les Israélites roumains, octobre - décembre 1876, Paris, 1877.
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et la foule mirent le feu aux boutiques et demeures des Juifs, et à Darabani la majeure partie des maisons furent assiégées, pillées et détruites par les paysans des environs (9 juin 1877).
Tout ceci s'ajoutant à la longue liste de persécutions eut un fâcheux écho en Occident et, lorsqu'à la suite du traité de San Stefano, les représentants des puissances se réunirent à Berlin pour statuer sur la nouvelle organisation géo-politique des Balkans, la situation des Juifs fut prise en considération.
Pour les diplomates français, le seul moyen efficace de relever les Juifs des Balkans de leurs incapacités légales était l'émancipation politique.
A vingt ans de distance, Waddington faisant écho à Waleswski, proposa au Congrès comme condition à l'indépendance de la Bulgarie, de la Serbie et de la Roumanie, l'égalité des droits de tous les citoyens sans distinction de religion. L'Angleterre, l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, l'Italie et même la Russie — malgré quelques réserves — donnèrent leur adhésion. Le Cardinal Franchi, secrétaire d'État du pape, envoya une lettre d'appréciation et de félicitations à Waddington pour son oeuvre, pour les principes de liberté religieuse contenus dans le Traité de Berlin. Crémieux envoya de chaleureux télégrammes de remerciements à Waddington et Saint-Vallier. Ce dernier répondit : « ...En défendant et en faisant triompher la cause des Israélites en Roumanie, en Serbie et en Bulgarie devant le Congrès, nous avons défendu la cause de la justice, de l'humanité et de la civilisation. Nous l'avons fait avec la conscience que nous remplissons un devoir d'équité dont il appartenait à notre chère France, organe de toutes les causes libérales et généreuses, de prendre rinitiative, et nous avons eu le bonheur de rencontrer l'assentiment et le vote unanime des membres du Congrès » 58.
Comment l'article 44 du Traité de Berlin, imposant l'égalité des droits à toutes les confessions religieuses, fut-il accueilli en Roumanie ?
L'attitude du gouvernement et celle des corps législatifs est facile à imaginer, et ne causa aucune surprise. Après avoir combattu contre l'insertion de cet article dans le Traité, il était clair que le gouvernement n'allait pas accepter de suite ses stipulations. Bien au contraire, il essaya par tous les moyens d'esquiver l'octroi des droits aux Juifs. Par une intense activité diplomatique qui se manifesta par l'envoi de notes circulaires, de lettres, de mémoires et même de ministres à l'étranger, il tenta d'obtenir la reconnaissance internationale, sans toutefois se conformer aux exigences du Congrès.
La France, comme les autres puissances signataires du Traité de Berlin, refusa, dans la période qui suivit immédiatement le Congrès, d'accorder « l'appui moral demandé » 59, et ne voulut rien entreprendre sans avoir
58. Le XIX' siècle, 6 juillet 1878.
59. Ministerul Afacerilor Straine, Documente oficiale din corespondenta diplomatica de la 2-14 septembrie 1878 pîna la 17-29 iulie 1880, Bucuresti, 1880 (Livre vert roumain), p. 12.
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la certitude que la Roumanie changerait sa politique à l'égard des Juifs. Waddington, président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, fit savoir à Honoré de Bacourt, gérant de l'agence et du consulat de France à Bucarest, le 12 avril 1879, que la décision des Chambres de réviser l'article 7 de la Constitution n'avait qu'une valeur spéculative », et que la reconnaissance restait conditionnée par l'exécution de l'article 4460.
La politique d'atermoiements et tergiversations qui visait à obtenir la reconnaissance sans contre-partie, se poursuivit durant plus d'une année et rares sont les rapports consulaires qui ne s'en font pas l'écho. Ces multiples prises de positions dans la question de l'émancipation des Juifs, soit dans les Chambres, soit dans la presse, soit dans la littérature politique, reflètent non seulement une volonté de refus quasi-unanime, mais elles témoignent également d'une évolution sémantique dans les invectives des nationalistes roumains. Une place de choix est accordée au mythe — les Juifs status in statu. Ce slogan qui fleurit dans les écrits d'Alphonse Toussenel (Les Juifs rois de l'époque) et Gougenot de Mousseaux (Le Juif, le judaïsme et la judaisation des peuples chrétiens) pénétra en 1869 en Russie grâce au Livre du Kahal de l'apostat Jacob Brafman et fut repris en Roumanie à l'époque du Congrès de Berlin. A travers ce slogan qui revient souvent 61, c'est toujours la conception de l'État chrétien qui est défendue. Mais pour la première fois, l'argument racial est largement exploité. Le sénateur Voinov cita, dans la séance du 10 mars 1879, les propos du marquis de Pepoli au Sénat italien où ce dernier affirma qu'en Roumanie, la question israélite était une question raciale : « Il n'est pas vrai que les Juifs qui vivent en Roumanie soient des Roumains, ils appartienent à une race qui s'est superposée au peuple roumain » 62. Le député Misail conclut que les exigences imposées à la Roumanie sont la preuve que « la race latine a été humiliée par la race juive » 63.
La théorie de la race comme fondement de l'État fut soutenue par le député Magheru : « Un État, pour être bien constitué, ne doit contenir que des habitants d'une seule race, ou prendre les dispositions convenables pour former un climat homogène » 6A.
Pour Honoré de Bacourt, tout cela a peu de rapport avec la solution du problème juif : « On a beaucoup trop invoqué, écrivait-il à Waddington, la question de race et d'origines qui n'a rien à voir dans un tel sujet. Au heu d'engager des polémiques et des controverses, de produire toute cette phraséologie menteuse qui n'indique qu'une ignorance complète de la question chez ceux qui la traitent de la sorte, il serait bien préférable, bien plus utile aux intérêts de la Roumanie, de reconnaître qu'il y a en ce pays une situation anormale dont l'humanité et la justice réclament une solution équitable et que c'est une complicité inavouable et funeste
60. Affaires étrangères. Documents diplomatiques. Questions de la reconnaissance de la Roumanie, t. I, Paris, 1879, pp. 5-6.
61. Par exemple, le député Pantazi Ghica, dans la séance de la Chambre du 22 février - 6 mars 1879. Cf. Monitorul Oficial du 2-14 mars 1879.
62. Séance du Sénat du 26 février - 10 mai 1879.
63. Séance de la Chambre du 7-19 mars 1879.
64. Monitorul Oficial, 19 juin 1879.
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que celle qui consiste à soutenir la Roumanie dans la voie où la maintient le pur caprice de quelques hommes politiques agissant d'après des calculs et des intérêts absolument personnels » 65.
Finalement, une nouvelle rédaction de l'article 7, votée en octobre 1879, permettait aux étrangers, quelle que fut leur religion, d'acquérir la naturalisation par une loi individuelle et après un stage de dix ans. C'était esquiver l'émancipation.
Waddington répondit le 15 décembre 1879, à la Chambre des Députés, que le moment ne lui paraissait pas encore venu de reconnaître la Roumanie. Cependant, le désaccord des puissances était manifeste, et la France, l'Angleterre et l'Allemagne reconnurent l'indépendance roumaine par une note identique du 20 février 1880.
Le système de naturalisation individuelle fut un leurre.
Les Juifs roumains, non seulement ne furent pas émancipés, mais par les termes du nouvel article 7 les définissant comme « étrangers non soumis à une puissance étrangère », ils devenaient des heimatlosen, des « sans patrie ». La tâche du législateur fut rendue plus facile, il pourra dorénavant légiférer non pas contre les Juifs mais contre les étrangers « non soumis à une protection étrangère ». Tel fut pour les Juifs roumains le véritable résultat du Congrès de Berlin.
Le problème juif entrait dans une phase nouvelle.
Au terme de cette incursion chronologique dans les documents diplomatiques français ayant trait aux Juifs de Roumanie, plusieurs questions s'imposent. Tout d'abord, comment faut-il expliquer ce phénomène de rejet de la minorité juive, rejet qui embrassa pendant les années 1866-1880 des aspects si brutaux comme en témoigne la gravité des expulsions et des émeutes populaires ? Les mesures libérales du prince Cuza avaient renforcé l'espoir d'une complète intégration des Juifs à la vie du pays et la fin du problème juif dont les origines immédiates plongent dans les règlements organiques. Or, le nouveau régime Hohenzollern, comme nous venons de voir, au heu de continuer cette politique libérale, au contraire, institutionalisa le problème juif par l'article 7 de la Constitution et par une politique oppressive systématique. Quelles sont les causes de cette mutation, quelles sont les raisons qui poussèrent les gouvernants d'une part à une persécution notoire entraînant les interventions répétées des puissances et, d'autre part, à esquiver l'émancipation politique des Juifs exigée par le Congrès de Berlin, condition même de la reconnaissance internationale de la Roumanie ?
Il est indéniable que la racine du mal doit être cherchée dans la tension religieuse qui n'a jamais cessé d'exister et qui s'aggrave après 1866. La quasi-totalité des émeutes populaires anti-juives commençaient ou finissaient par le saccage des synagogues. La méfiance à l'égard des Juifs
65. M.A.E. C.p., Roumanie, t. I, (1879), f° 72.
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« peuple déicide » pratiquant des « meurtres rituels » fut renforcée par une habile dénonciation de la religion juive elle-même. Cependant, si la cause première de la montée de « l'hébraïco-phobie » pour reprendre l'expression du consul français Castaing, reste l'intolérance religieuse, il est certain que nous assistons à un phénomène qui se propage de haut en bas, résultat d'autres facteurs.
Il semble que la véritable cause de la levée des boucliers contre les Juifs se trouve sur le terrain socio-économique, dans les changements subis par la société roumaine, dans la naissance et le développement d'une bourgeoisie nationale. C'est la concurrence économique et un esprit d'exclusivisme étroit qui transforma cette jeune bourgeoisie en l'ennemi le plus acharné des Juifs et de leur émancipation. C'est la position des Juifs comme middle-classes présents dans le commerce et métiers qui est désormais compromise. Considérés comme dangereux et indésirables, il n'est pas étonnant que la majorité des mesures administratives, lois et circulaires visèrent l'exclusion des Juifs des branches d'activité où ils étaient confinés. Rappelons que le projet des Trente-et-Un voulait ôter aux Juifs tout moyen d'existence.
L'ampleur et l'efficacité de cette lutte contre les Juifs sur le plan économique trouvent leur explication dans la nouvelle loi électorale, contenue dans la Constitution de 1866 et qui transforma la question juive en une question parlementaire et politique. Recevant une représentation appréciable à la Chambre des députés, jouissant d'un pouvoir qu'ils ne connurent pas auparavant, les représentants de la bourgeoisie s'employèrent à user de leur influence pour frapper les Juifs par toute une série d'exclusions. Pendant les campagnes électorales, les mesures contre les Juifs redoublèrent d'intensité pour capter la sympathie des électeurs. Les observations du consul Delaporte sont significatives à ce sujet.
L'accusation lancée contre les Juifs de représenter un danger pour la nationalité roumaine à cause de leur nombre et à cause de leur nonassimilation est constamment reprise par les hommes politiques roumains. De ce point de vue, c'est le facteur xénophobe qui fut le moteur de la haine contre les Juifs, et il contribua à transformer ces derniers en simples étrangers, poids et fléau pour le jeune État national.
Avant le Congrès de Berlin, le côté intérieur du problème juif est dû à la concomittance et à la coïncidence de ces facteurs religieux, économique, politique et xénophobe. Nous n'assistons pas encore à l'organisation d'un mouvement avec une idéologie inséparable, c'est pourquoi nous nous sommes gardé d'utiliser le terme d'antisémitisme.
Le côté extérieur du problème juif est dû aux interventions occidentales qui exaspérèrent le plus les représentants du nationalisme roumain.
La polémique ouverte après le Congrès de Berlin autour de l'émancipation des Juifs fait surgir une véritable plateforme théorique du futur mouvement antisémite. Dans le langage des couches nationalistes politisées, nous assistons à une identification entre les termes de nationalité et de race. Désormais, les Juifs sont rejetés en tant que représentants à la fois d'une nationalité et d'une race étrangères.
Dans presque toutes les interventions des puissances en faveur des
LE PROBLÈME JUIF EN ROUMANIE, 1866-1880 407
Juifs roumains, et où la France joua un rôle primordial, la critique de l'intolérance religieuse revient le plus souvent. Il semble néanmoins que ce qui poursuivait les Juifs, c'était plutôt « une sorte d'intolérance nationale, un patriotisme étroit et soupçonneux B 66. En fait, c'est de la conception générale de la liberté qu'il s'agit, et comme l'a judicieusement remarqué M. le Professeur Pierre Guiral, au xrx° siècle, « plus on s'enfonce dans l'Europe de l'Est, moins la liberté est comprise et moins elle est respectée »OT.
Carol IANCU.
66. A. LEROY-BEAULIEU, Israël chez les nations, Paris, 1893, p. 98.
67. P. GUIRAL, L'expansion de l'Europe, Histoire Universelle, Encyclopédie de la Pléiade, 1958, t. III, p. 631.
L'AGITATION RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE
DE 1898 A 1904
VUE PAR LES REPRÉSENTANTS DE LA FRANCE
En février 1899, Delcassé, exposant à ses collaborateurs les grandes lignes de sa politique, insistait sur l'importance de l'alliance franco-russe et de son renforcement. De 1899 à 1904 les démarches diplomatiques, les protocoles militaires, les emprunts consentis par la France à la Russie, tout atteste que la politique française est largement inspirée par cette préoccupation ; tout atteste aussi que la France, ses gouvernants et son opinion, tiennent la Russie pour une alliée puissante et par là même sûre. Les revers militaires de la Russie dans la guerre russo-japonaise, la révolution de 1905 viendront démentir brutalement les certitudes et stupéfier l'opinion. Comment expliquer la faiblesse militaire et l'érosion interne d'un Empire dont le système politique semblait garantir la puissance ? S'agit-il d'accidents imprévisibles ? Solidaires ? La guerre lointaine dans un territoire déjà si étendu explique-t-elle la défaite ? Et l'humiliation de la défaite est-elle la cause première du sursaut populaire ? L'opinion publique française, habituée à avoir de la Russie une image de puissance — soigneusement entretenue par les représentants de l'Empire en France 1 retiendra globalement cette explication.
Si la surprise de l'opinion, sa méconnaissance continue de la réalité russe sont aisées à concevoir, ce qui l'est moins, c'est l'attitude du gouvernement français. On a déjà montré ailleurs que les événements de 1905 et les conséquences de ces événements ont été bien connus des milieux dirigeants français. Leur relatif optimisme quant à la force de l'allié russe après 1905 est, pour cette raison, difficile à comprendre. Mais la question qui se pose ici ne concerne pas la période postérieure à la révolution de 1905, mais les années de renforcement de l'alliance
1. R. GIRAULT dans sa thèse. Les relations économiques et financières entre la France et la Russie de 1887 à 1914, a traité ce problème en partant des archives des banques françaises. Tous les dossiers russes concernant les fonds versés par l'entremise de l'ambassade de Russie à la presse sont dans les archives Maklakoff, rassemblées à la Hoover Foundation (Stanford). L'attitude du gouvernement russe sur ce point ressort clairement d'une lettre de Nelidov à Izvolski écrite le 13-26 juin 1906 au moment où les valeurs russes baissent en France. « Le moyen extrême d'action sur la presse par les subsides nous en sommes privés depuis le dernier emprunt. » IZVOLSKI (A.), Correspondance diplomatique, 1906-1911, Paris, 1937, t. I, p. 205.
L'AGITATION REVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE, 1898-1904 409
franco-russe. Entre 1899 et 1904 pouvait-on prévoir à Paris les difficultés auxquelles allait se heurter l'Empire russe ? Pouvait-on entrevoir des signes annonçant la crise intérieure et la faiblesse de l'Armée impériale ?2 En d'autres termes, le choix français de l'alliance russe et des investissements continus, s'est-il fait dans l'ignorance des événements à venir ? Ou bien dans le refus d'en tenir compte ? A ces questions les archives françaises apportent des réponses sans équivoque 3. La correspondance de l'ambassade de France à Saint-Pétersbourg, celle des divers postes consulaires, témoignent que dès 1899 les représentants de la France ont entrevu les changements sociaux et intellectuels qui s'esquissaient dans l'Empire ; qu'ils en ont eu une compréhension sans cesse plus juste, plus proche des réalités ; que le tableau qui se dégage des rapports envoyés à Delcassé, annonce clairement et la défaite militaire (alors qu'il n'y a pas encore de guerre) et la révolution ; que ce tableau est, à ce jour, la meilleure analyse, combien vivante, de la désagrégation de l'Empire entre 1899 et 19043.
PREMIERS SIGNES DE CRISE (1899-1901).
Jusqu'au printemps 1899, la Russie, pour ceux qui l'observent, se définit par sa cohésion, par la toute puissance du pouvoir impérial. Après l'agitation des années de réforme et les attentats multipliés, la politique de rigueur d'Alexandre III a incontestablement désorganisé les mouvements révolutionnaires et imposé près de deux décennies de calme intérieur. Sans doute, des groupes d'émigrés rêvent-ils, de France ou de Suisse, d'attentats qui mettraient fin, pensent-ils, à l'autocratie. Déjoués à Paris 4, les complots font l'objet d'une correspondance suivie entre Paris et Saint-Pétersbourg 5. Ils contribuent à donner de la Russie une image forte, dans la mesure où ces projets qui échouent avant même que leurs auteurs aient atteint le territoire russe, semblent témoigner que le mouvement anarchiste (rendu responsable de tout) a bien été déraciné de Russie.
Un seul événement intérieur marque cette période, il a fait l'effet d'un incident mineur : la révolte en 1898 d'un groupe d'indigènes de
2. Archives du ministère des Affaires étrangères, nouvelle série, Russie ■ Politique intérieure : Dossier général, vol. I et II ; Pays Baltes, vol. V ; Sibérie, Caucase, vol. VII ; Agitation révolutionnaire-anarchiste, vol. XII, désignés plus loin ainsi : Russie/Dossier général, vol. I, etc. La mention ibid. se rapporte au volume.
3. L'attention des représentants français a été véritablement concentrée sur le développement du mouvement révolutionnaire et sur ses manifestations. On ne trouve que peu de rapports intéressants consacrés à la situation économique en général, ou à une description de la société. C'est l'événement extraordinaire — peut-être parce qu'il est de plus en plus fréquent durant ces années — qui fait l'objet de la plupart des dépêches couvrant la période 1898-1904.
4. Les deux plus importantes affaires marquant ces années sont « l'affaire du Raincy » qui devient ensuite l'affaire Lavrov, 1888-1892 (et occupe les 88 premières pages du volume XII) et l'affaire Ogareoff qui se situe en 1899.
5. Pour l'affaire Ogareoff, cf. le rapport du préfet des Alpes-Maritimes au ministre de l'Intérieur du 24 janvier 1899 (daté par erreur du 24 février 1899) ; le rapport du commissaire spécial sur les chemins de fer P.L.M. au même ministre du 25 janvier 1899, la lettre du ministre de l'Intérieur à M. Delcassé du 28 janvier 1899.
Archives citées : Russie agitation révolutionnaire et afiarchistes, vol. XII.
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l'Asie Centrale qui tentent de s'emparer d'un camp militaire russe à Andijan. Malgré le silence fait à Saint-Pétersbourg sur cet incident 6, il semble suffisamment grave pour que de tous les postes les informations affluent 7. Pour un observateur extérieur 8 ce sont moins les dizaines de morts qui comptent, que l'appel à la Guerre Sainte lancée par les rebelles. L'ambassadeur confirme ce point de vue en notant qu'il ne s'agit pas d'un incident isolé, mais qu'au même moment, une série de tentatives ont été faites en Asie Centrale pour massacrer les garnisons russes 9. L'extension de l'Etat de siège à toute la région, montre bien, malgré le silence des autorités, que l'Asie Centrale est le théâtre de troubles sérieux. Pourtant, nul n'y prête attention alors en France. Plusieurs raisons l'expliquent. L'Asie Centrale est à peine pacifiée et les frontières avec les régions Turcophones voisines sont lieu de passage de tribus agitées. De plus, les confins de l'Empire sont si mal connus en France, que les services du ministère ont dû ajouter une note pour situer Andijan. Surtout la rapidité de la réaction russe conduit à conclure que le gouvernement et son armée sont capables de contrôler ces confins 10.
Sans aucun doute, l'appréciation portée en dernier ressort par les observateurs français sur la révolte d'Andijan témoigne avant tout de leur méconnaissance de la situation. Ils ont été impressionnés par le rapide retour au calme et n'ont pas soupçonné qu'il s'agissait de la première crise grave secouant l'Empire colonial russen, crise qui préfigure et annonce la grande révolte des tribus nomades en 1916. Mais l'éloignement, l'absence de consulat en Asie Centrale (les nouvelles viennent du consulat de Tiflis) expliquent aisément cette erreur de perspective. Il est significatif que les archives de YIndia Office révèlent la même sous-estimation de cette révolte, alors que l'Angleterre prête une attention constante à la situation de l'Asie Centrale.
Dès le printemps 1899 pourtant, des incidents éclatent dans les universités russes qui marquent le retour à une certaine agitation intérieure 12. Partie de l'université de la capitale, la crise gagne Moscou où les étudiants manifestent pour montrer qu'ils sont solidaires de leurs
6. Rapport de Auzepy, consul à Tiflis, 7 juin 1898, Russie/Sibérie-Caucase, vol. VII.
7. Télégramme de Montebello, ambassadeur à Saint-Pétersbourg du 3 juin 1898 ; rapports Auzepy (Tiflis), 7 juin 1898, et Klobukovski (Calcutta), 9 juin 1898, Russie/Sibérie-Caucase, vol. VII.
8. Dépêche du 4 juin 1898, ibid.
9. Dépêche Montebello du 8 juin 1898, ibid.
10. Dépêche Montebello du 13 juin 1898, ibid. Cf. aussi la dépêche de l'ambassadeur au ministre des Affaires étrangères Hanotaux, du 25 novembre 1897, sur l'agitation au Caucase et ses chances d'extension à toute l'Asie Centrale, Russie/Dossier général, vol. I.
11. La révolte de Madali : l'ishan de la secte des Naqsbandis avait rassemblé 2.000 hommes armés (et non 1.000 comme l'écrit Montebello, le 8 juin 1898) ; elle avait été connue et probablement soutenue de Constantinople et a entraîné une révision de toute la politique coloniale tsariste.
12. Dépêches des 7 mars 1899, 17 mars 1899, 3 avril 1899, 17 avril 1899, Russie/agitation révolutionnaire et anarchiste, vol. XII.
Dès 1896, le consul général à Moscou notait quelques signes d'agitation, dépêche du 12 décembre 1896, Russie/Dossier général, vol. I.
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camarades frappés par les gendarmes et exclus de l'université. Le consul général à Moscou, Veillet-Dufrèche, donne de ces événements dont il pressent presque aussitôt l'importance, une relation assez détaillée. Le mouvement moscovite commence dans l'improvisation, encouragée par des étudiants venus de Saint-Pétersbourg où l'université a été fermée par les autorités. Loin de rétablir le calme, cette mesure a permis aux jeunes Petersbourgeois de porter leur révolte à Moscou, à Kharkov, à Kiev, à Odessa où se développent très vite des mouvements de même type 13. Dans ces villes les universités restent ouvertes, mais le refus des étudiants d'assister aux cours les paralyse totalement. Les sanctions sont immédiates. A Moscou les meneurs sont chassés de l'université et envoyés à l'armée ; deux cents étudiants sont exclus de l'université pour un an, six cents sont expulsés de la ville par la police. Pratiquement près du cinquième des effectifs est atteint par ces dispositions 14. Pourtant, cette première vague de contestation étudiante ne semble pas promise à un avenir durable. Le pouvoir compte sur les vacances de Carnaval pour ramener le calme, et le curateur de l'université promet la levée des sanctions si la rentrée s'effectue normalement 15. En fait, l'apaisement un moment espéré n'est qu'une illusion vite dissipée. Les étudiants ne se retrouvent pas au complet à l'université (leurs camarades enrégimentés, ceux assignés à résidence hors de Moscou en sont évidemment absents). Leurs exigences inspirées par le mot d'ordre toujours mobilisateur de la solidarité, entraînent un nouveau raidissement de part et d'autre. Ils reprennent leur grève tandis que le recteur procède à un renvoi général et exige que chaque étudiant se soumette à une procédure de réinscription personnelle et conditionnelle 16.
L'affrontement des étudiants avec les autorités débouche sur une crise plus profonde. Au lieu de reprendre les cours, le recteur décide de faire passer les examens de fin d'année, désireux de fermer au plus tôt l'université pour plusieurs mois. Ces examens se déroulent en présence d'un officier de gendarmerie dans une université gardée militairement, dont les portes ne s'ouvrent qu'aux étudiants officiellement réinscrits 17. Pour les autres 18, c'est la fin, pour des périodes diverses, de la vie universitaire. Les dépêches du consul général sont intéressantes à plus d'un titre. Outre l'intérêt de cette narration de crises universitaires
13. Dépêche Veillet-Dufrêche du 7 mars 1899, Russie/Agitation révolutionnaire et anarchiste, vol. XII.
Dépêches Montebello des 15 mars 1899 et 15 avril 1899, Russie/Dossier général, vol. I.
14. Dépêche de Veillet-Dufrêche, du 7 mars 1899, Russie/Agitation révolutionnaire et anarchiste, vol. XII.
15. Dépêche Veillet-Dufrêche du 17 mars 1899, ibid.
16. Dépêche Veillet-Dufrêche du 3 avril 1899, ibid.
17. Dépêche Veillet-Dufrêche du 17 avril 1899, ibid.
18. Le bilan officiel des sanctions s'établit ainsi : sur 4.407 inscrits, 4.129 étudiants ont demandé leur réintégration et 3.318 demandes ont été acceptées. Les autres sont suspendus pour un an au minimum. Parmi ceux qui n'ont pas été admis à s'inscrire de nouveau, on compte 37 étudiant rayés définitivement de l'université et 49 interdits de séjour à Moscou et Saint-Pétersbourg. Le consul ajoute « de nouvelles arrestations ont eu lieu dont le nombre n'est pas inférieur à 250, ce qui porte à 1.000 étudiants environ le nombre des exclus ». Dépêche du 17 avril 1899, ibid.
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qui se reproduiront par la suite de plus en plus fréquemment, il a, en suivant les événements, dégagé dès 1899 certains éléments profonds, qui caractérisent tous les événements ultérieurs. Il faut noter ici qu'à cette époque, malgré la généralisation de l'agitation universitaire, le consul général semble seul à s'y intéresser. Ses dépêches mettent en lumière un élément permanent de faiblesse de l'Empire : l'impréparation des autorités russes devant cette crise et l'incertitude qui guide leur action. Si l'on s'en tient à l'autorité universitaire, il ressort clairement de ces dépêches que ses volte-faces ont considérablement aggravé la crise. Après les premières manifestations de mars, on l'a vu, le recteur de l'université de Moscou semble miser sur l'indulgence pour apaiser les esprits et fait apposer des affiches annonçant la levée des sanctions pour tous ceux qui se présenteront spontanément aux cours après les vacances 19. Mais à la rentrée, l'interlocuteur des étudiants a changé, parce que le recteur est malade. Son remplaçant refuse de tenir des promesses qu'il n'a pas faites et exige que ces promesses soient oubliées 20. La reprise de la grève n'a pas d'autre motif. Plus importantes sont les remarques concernant les pouvoirs excessifs de la police 21 et leurs effets dans cette affaire. Les sanctions qui frappent les étudiants viennent de deux côtés. L'université a le pouvoir de les suspendre, de les exclure et de les réintégrer. Mais c'est la police qui procède aux arrestations, prend les décisions d'éloignement ou d'envoi à l'armée. Ce double système aboutit à ce qu'en avril 1899 des étudiants autorisés à réintégrer l'université, en ont été empêchés, soit parce qu'ils étaient déjà incorporés, soit parce qu'il leur était interdit de séjourner à Moscou. Plus que la répression des manifestations de Saint-Pétersbourg qui a donné le signal de départ de toute la crise universitaire, c'est ce pouvoir discrétionnaire des autorités policières qui a provoqué les réactions étudiantes les plus vives et leur extension. Même si ses analyses ne vont pas toujours aux conséquences de ce qu'il entrevoit, le consul général à Moscou s'est attaché surtout à décrire la complexité du système impérial qui entraînera des heurts sans fin après 1905, la multiplication des organes d'autorité sans qu'il y ait la nécessaire communauté de vues, de concertation entre ces organes, et l'invasion croissante des diverses structures par la police d'Etat. De plus, de l'avis de notre consul qui, ici encore, s'efforce de peser le poids réel des événe19.
événe19. Veillet-Dufréche du 17 mars 1S99, ibid.
20. Dépêche Veillet-Dufrêche du 3 avril 1899, ibid.
21. Ces pouvoirs résultent de plusieurs textes adoptés depuis la fin des années 70 afin de lutter contre le terrorisme : circulaire secrète du 1er septembre 1878 sur la prévention du terrorisme (donnant aux membres de la gendarmerie et, en leur absence, aux officiers de police, la capacité de prononcer des mesures d'exil administratif) et les réformes LorisMelikov d'août 1880 réorganisant la police et étendant ses fonctions judicaires (par la création notamment d'une section judiciaire, Sudebnyj Oîdel). Dès cette époque, le ministère de l'Intérieur empiète très largement sur les compétences du pouvoir judicaire.
Il faut rappeler que dès cette époque le système impérial juxtapose deux polices, l'une protégeant la sécurité de l'Etat, l'autre celle des citoyens ; que le corps des gendarmes assure la première fonction et est placé sous l'autorité du Département de la police d'Etat (section du ministère de l'Intérieur chargée de la sécurité de l'Etat), qui a remplacé dans les réformes Loris-Melikoff l'ancienne IIIe section, créée en 1826 par Nicolas Ier.
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ments qu'il décrit, cette rigueur policière que l'on justifie à Moscou en assignant au mouvement étudiant des finalités subversives, exagère peut-être les motifs réels de l'agitation 22.
Il est plausible que sur ce point l'observation se teinte de trop d'optimisme. Et le vrai problème, au demeurant, est ailleurs. Il réside dans les effets des sanctions adoptées. Chasser des étudiants des universités, les bannir de leurs villes, c'est déjà en faire des agitateurs professionnels, qui chercheront d'autres terrains d'action. Cette conséquence des dispositions policières apparaît très vite. Un mois à peine s'est écoulé depuis les événements de Moscou, qu'une crise d'une autre nature éclate à Riga. Ici, il s'agit d'une explosion ouvrière qui part de revendications salariales 23. Les faits vont se dérouler selon un ordre encore mal connu, mais qui très vite se répétera partout. Un grève limitée à une usine, des grévistes qui s'efforcent d'entraîner les ouvriers d'autres usines à leur suite, des affrontements avec la troupe qui font douze morts et cinquante blessés parmi les manifestants 24. Malgré ce lourd bilan, les manifestations se développent en émeutes jusqu'à l'arrivée de détachements cosaques appelés en renfort, et qui protègent avant tout les usines. Ces désordres sont graves par leur durée, leur expansion 26 et surtout parce qu'on y voit participer « les étudiants renvoyés des universités de Moscou, de Dorpat et de Kiev après la crise de janvier » 27. Pour étayer ses dires l'auteur des dépêches souligne que de nombreux étudiants ont été arrêtés et que la police a saisi sur eux des sommes importantes. Il en conclut que les émeutes de Riga n'ont atteint cette ampleur que parce que des éléments extérieurs les ont coordonnées, développées, en fonction d'un plan précis « que les ouvriers n'ont pu élaborer seuls » 28. Les années suivantes montreront à quel point cette analyse était juste. Les ouvriers ne sont pas encore organisés et leurs revendications sont limitées et souvent très particularistes 29, ce qui témoigne de l'absence chez eux d'un sentiment de solidarité réelle, et suggère qu'en effet le rôle joué par les étudiants n'a
22. « Si quelques meneurs sont politiques, les étudiants ne le sont pas et ignorent tout des idées subversives. » Dépêche du 17 avril 1899, ibid.
23. Les ouvrières d'une fabrique de jute de Riga qui gagnent 45 kopeks pour des journées de travail de 12 heures se mettent en grève pour obtenir quelques kopeks de plus. Dépêche du consul de France à Riga du 20 mai 1899, ibid.
24. Ibid. et dépêche Havas du 25 mai 1899, ibid. annexée aux rapports du consul.
25. « La foule saccage et brûle toutes les maisons publiques de Riga, les incendies continuent pendant deux jours. » Dépêche du consul à Riga, du 20 mai 1899, ibid.
« Les désordres se poursuivent mais sans effusion de sang. Après les maisons publiques on assiste à la destruction des établissements de plaisir, café-concert et autres de tous ordres. » Dépêche du consul à Riga, du 30 mai 1899, ibid.
26. Des événements semblables apparemment liés à ceux de Riga éclatent au Liban, note le consul dans sa dépêche du 20 mai 1898.
27. Ibid. et dépêche du 30 mai 1899.
28. Dépêche du 30 mai 1899, ibid.
29. Le consul de France à Riga a souligné cet aspect lorsqu'il relève dans la même dépêche que dans certaines usines on trouve dans les pétitions remises aux patrons à côté des revendications salariales, partout présentes, une exigence de caractère national, « l'expulsion de tous les ouvriers qui ne sont pas des indigènes de Livonie, Esthonie et Courlande ».
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pas été négligeable, même s'il ne s'agit peut-être pas, comme il le pense, d'un plan préétabli.
Les grandes vacances, l'état de siège proclamé à Riga, ramènent partout le calme. Mais au même moment éclate une autre crise, provoquée par une initiative du pouvoir : la suppression en 1899 du statut particulier de la Finlande. Dans une série de dépêches dramatiquesx le consul de France à Helsingfors qui est alors Alexandre Chayet décrit à la fois les dispositions du rescrit impérial et l'état d'esprit de la population finlandaise qui passe progressivement de la stupeur à l'effondrement. Bien qu'aucun événement grave n'ait marqué l'application des premières mesures privant la Finlande de son statut privilégié (une sorte de torpeur digne caractérise l'attitude finlandaise à cette époque), l'imminence d'une crise sérieuse est généralement ressentie. Cette perspective est constamment répétée dans la correspondance consulaire et elle est le thème d'une dépêche de l'ambassadeur qui jusqu'alors paraît avoir ignoré les signes avant-coureurs des désordres en Russie. En Finlande cependant, il estime qu'un conflit a été ouvert entre la population finlandaise et le gouvernement tsariste, conflit qui ira s'aggravant 31.
Quelques mois plus tard, en février 1901, la violence succède dans les deux grandes villes russes au calme un moment restauré, et détourne l'attention, de la Finlande vers Moscou et Saint-Pétersbourg. Dans toutes les universités, l'agitation reprend et atteint des dimensions encore inconnues. A Moscou, un étudiant tue le ministre de l'Instruction publique, Bogolopoff, venu pour exposer ses vues à une jeunesse qu'il espère encore convaincre. Peu de jours plus tard, le procureur du SaintSynode, Pobedonotseff, pourtant bien gardé, échappe de justesse à un attentat dans la capitale.
Sur la crise universitaire, c'est encore une fois les dépêches du consul général à Moscou qui apportent le plus de détails. De ces récits 32 on peut constater que les événements qu'il décrit répètent, à l'origine, avec précision la crise de 1899 ; l'unique différence étant qu'elle est partie cette fois de Kiev et non de la capitale. Pourtant, très vite, deux faits nouveaux donnent à cette crise une dimension inattendue. En premier lieu, c'est l'apparition, dans les manifestations étudiantes, d'ouvriers 33 qui viennent manifester leur solidarité avec les étudiants au lendemain d'une série d'arrestations et de charges de police. Étudiants et ouvriers affronteront ensemble les cosaques le 10 mars. Le second événement est l'attentat qui a coûté la vie au ministre et qui suggère que l'on en revienne au temps du terrorisme. Pourquoi cette escalade.
30. Particulièrement dépêches des 29 septembre 1899, 12 avril 1900, 16 juin 1900, 22 juin 1900, 29 juin 1900, 12 juillet 1900, Russie/Pays Baltes (1), vol. V.
Au cours de l'année 1900, A. Chayet quitte Helsingfors pour Tiflis ; son successeur, Pradère-Niquet, tout en étant très prolixe, se révèle moins sûr observateur que Chayet, séparant moins clairement l'observation et les émotions personnelles.
31. Dépêche Montebello du 21 juillet 1900, Russie/Pays Baltes (1), vol. V.
32. Surtout la dépêche très complète du 13 mars 1901 d'autant plus intéressante par ses détails que la presse russe observe alors un silence total, ibid.
33. Même dépêche, ibid.
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s'interroge l'ambassadeur, qui s'efforce d'en comprendre les causes 34. Ce qui le surprend et qui explique probablement qu'il prenne soudain cette crise au sérieux, c'est l'extension très rapide du mouvement, qui redouble de force à Kiev, et gagne Karkhov. C'est aussi l'apparition des ouvriers 35. Après avoir constaté l'élargissement géographique et social du mouvement, Montebello s'efforce d'en cerner l'origine idéologique : « libéralisme, sémitisme, nihilisme... il subit de chacun une influence et il groupe les mécontents ». Que veulent les étudiants ? Des « réformes raisonnables » dans le cadre de l'université ; et ne pas être livrés aux brutalités et à l'arbitraire policier, écrit Montebello 36. Des réformes politiques profondes, c'est-à-dire le retour au « régime libéral des années 18631881 », précise de Moscou Veillet-Dufrêche 37. Mais si l'un et l'autre prennent en considération les aspirations des étudiants, tous deux, impressionnés par la mort de Bogolepoff, aboutissent à une même conclusion. Le pouvoir doit être très ferme et montrer sa force. Alexandre III, écrit Montebellox a maintenu l'ordre en Russie par sa rigueur ; c'est la faiblesse de son successeur qui est cause des désordres présents. Et plus loin il ajoute :
ce qui est frappant, c'est l'indécision dans les mesures, le manque de plan dans la répression et aussi (la raison de ce trouble n'est-elle pas là ?) l'hésitation où l'on est de condamner absolument les idées préconisées par la jeunesse des écoles.
De même, sur place, à Moscou, Veillet-Dufrêche déplore qu'il n'y ait pas « de mesures assez énergiques pour assurer l'ordre ». La fermeté est, pour Montebello, d'autant plus nécessaire qu'il ne croit pas (à la différence de son consul général) que la situation soit aussi grave que les apparences le suggèrent. Elle est le résultat de maladresses politiques qui ont nourri une certaine agitation, non d'un changement sérieux dans les données de la vie politique russe. C'est ainsi que Montebello nie que la présence des ouvriers dans les manifestations représente un début d'union entre ouvriers et étudiants. On ne peut dire, écrit-il, que l'attrait exercé par une manifestation sur quelques chômeurs désoeuvrés soit lourd de signification. Il s'agit là d'un fait temporaire ; « il n'est donc pas probable qu'il [l'ouvrier] devienne pour les étudiants une aide sérieuse et utile » 39, et Veillet-Dufrêche qui avait pourtant à l'origine souligné la collusion ouvriers-étudiants partage plus tard l'opinion de son ambassadeur :
Il résulte des renseignements que j'ai recueillis, principalement auprès des industriels français, que l'ouvrier russe n'est pas enclin à se mêler de politique et que, dans la région moscovite du moins, on ne voit pas encore poindre, même en germe, les opinions révolutionnaires qui sont en faveur dans les centres ouvriers des pays d'Europe.
34. Dépêche Montebello du 28 février 1901, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
35. Dépêche Montebello du 25 mars 1901, ibid.
36. Dépêche Montebello du 28 février 1901, ibid.
37. Dépêche du 13 mars 1901, ibid.
38. Dépêche du 28 février 1901, ibid.
39. Dépêche du 25 mars 1901, ibid.
416 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
L'optimisme qui s'empare ainsi des observateurs de la crise lorsqu'elle prend fin, est manifeste à la lecture des commentaires de Montebello sur l'attentat contre le procureur du Saint-Synode. Cet attentat a été généralement interprété comme un des épisodes de la crise universitaire, comme une nouvelle manifestation de mécontentement général. Montebello qui, trois jours auparavant, avait constaté qu'après avoir hésité, le pouvoir retrouvait son autorité, récuse tout lien entre l'assassinat de Bogolepoff et l'attentat contre Pobedonotseff, et attribue ce dernier au fanatisme religieux 41.
Passée l'émotion première, ceux qui ont observé les événements pensent qu'il faut les ramener à leur juste proportion 42. Montebello en fait le bilan ; l'important à ses yeux est d'apaiser les étudiants, donc de résoudre la crise au sein de l'université, et non exclusivement par des charges de cavalerie et des expulsions. Le gouvernement semble d'ailleurs choisir cette voie en assignant au nouveau ministre de l'Instruction, le général Vanovski, la tâche de proposer une réforme d'ensemble du système d'enseignement. S'il est d'accord sur l'analyse gouvernementale des remèdes à apporter au « malaise des esprits », s'il est séduit par les idées prêtées au nouveau ministre 43, Montebello reste cependant perplexe devant le choix de l'homme appelé à cette tâche difficile 44.
Les diplomates français qui depuis deux ans déchiffrent les signes d'effervescence en Russie et s'efforcent de les comprendre sont en définitive, par leurs hésitations mêmes, très proches de la réalité. L'agitation en Russie est, en effet, limitée encore, à peine renaissante, et découle d'intiatives locales ou de circonstances particulières. Rien n'est encore organisé. Et Montebello, de même que ses consuls qui voient de plus près les détails des diverses crises, hésite constamment entre deux tentations : privilégier l'événement, lui accorder une signification particulière ; ou au contraire, regarder l'ensemble, c'est-à-dire un Empire puis40.
puis40. du 28 mars 1901, ibid.
41. « C'est un acte de fanatisme religieux lié aux démêlés du Saint-Synode avec la famille de Tolstoï excommunié il y a peu. » Cette explication, même si elle n'est pas juste, est justifiée par le fait qu'après l'excommunication de Tolstoï, en février 1901, des manifestations de sympathie ont eu lieu à Moscou et Saint-Pétersbourg. Dans cette dernière ville elles se sont déroulées autour du portrait de Tolstoï par Repine.
42. « Les manifestants ont certainement été bruyants, le sang a coulé quelque peu de part et d'autre, mais ni le nombre, ni l'entrain n'étaient du côté des manifestants. » Dépêche du 25 mars 1901, ibid.
43. Le système prêté au général Vanovski est ainsi résumé par Montebello (dépêche du 8 avril 1901, ibid.) : Il a « l'idée d'opérer une dérivation du courant général d'instruction qui grossit de jour en jour, vers des études plus appropriées au genre d'existence que doit avoir chaque classe de la société ».
Au terme d'un enseignement primaire général, l'enseignement secondaire serait destiné aux enfants des milieux aisés ; les enfants issus de milieux bourgeois et marchands iraient vers les écoles réaies (qui seraient aussi une voie vers l'université) ; ceux de la classe ouvrière seraient dirigés vers les écoles professionnelles.
« En un mot, le général Vanovski croit que le remède à la crise de l'enseignement réside dans une solution judicieuse et conforme à la division de la société humaine. »
44. « Vanovski qui n'a pas moins de quatre-vingts ans, n'est plus d'une vigueur physique remarquable ni d'une grande verdeur d'esprit. » Dépêche du 8 avril 1901, ibid.
L'AGITATION RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE, 1898-1904 Ail
sant, capable, il semble le prouver en 1901, de se ressaisir, d'imaginer des solutions. Tout en s'arrêtant à cette seconde hypothèse, tous ceux dont nous avons suivi les réactions face à ces faits dispersés, retombent constamment sur deux idées qui tempèrent leurs conclusions les plus optimistes ; un mécontement, un malaise existent dans la société russe. Les causes et l'ampleur de ces mouvements sont difniciles à cerner. Ce mécontentement, ce malaise sont-ils seulement dans les esprits ? Ou bien faut-il en chercher aussi des causes concrètes ? Relèvent-ils de mesures administratives ? L'autre constatation concerne le pouvoir luimême que tous croient puissant mais dont tous, en même temps, notent jour après jour, la faiblesse et les incertitudes.
LA DÉCOUVERTE DE LA CRISE SOCIALE (1901-1903).
L'été 1901 voit revenir le ministre français des Affaires étrangères dans une Russie qu'on croit un moment apaisée. Pourtant, dès cette époque, les dépêches changent de ton ; leurs auteurs entrevoient que la situation russe se dégrade vite et probablement acquiert des traits nouveaux. Le 1" mai de cette année a été l'occasion de nouveaux désordres qui, à Tiflis, tournent à l'émeute. Chayet qui les rapporte 45 dans un récit plein de vie, note que, comme à l'accoutumée, on retrouve autour des ouvriers les étudiants expulsés de la capitale. Les manifestations de Tiflis « autour des drapeaux rouges » sont significatives car la ville n'est ni ouvrière, ni universitaire et, de surcroît, dotée d'une garnison de 40.000 hommes. Les ouvriers qui s'y trouvent sont ceux de la voie ferrée et l'on voit ici l'extension de l'agitation ouvrière aux centres ferroviaires qui vont devenir de manière croissante jusqu'en 1905 des lieux de rassemblement et d'organisation révolutionnaire. Dans sa dépêche, Chayet a très bien vu la gravité pour l'avenir de ce fait. Dans un pays aussi étendu que la Russie où les routes et les fleuves sont souvent impraticables, le gouvernement doit être sûr de ses liaisons ferroviaires. Ce qui vient de se passer à Tiflis, pense le consul, n'est pas une agitation sporadique et isolée ; mais des manifestations liées à l'ensemble des événements qui agitent la Russie d'une part et aussi au mouvement socialiste qui se développe en Europe.
Cette vue tout à fait neuve de la portée des troubles russes est partagée par l'ambassadeur qui y consacre peu après une longue dépêche. Pour lui, comme pour Chayet, l'agitation universitaire est désormais au second plan, ce qui compte c'est l'action ouvrière. Si les étudiants ne sont pas parvenus à organiser les ouvriers, pense-t-il, d'autres sont en train de le faire. Toujours soucieux d'éviter les exagérations (Montebello relève que la capitale est bruissante de nouvelles quotidiennes concernant l'extension du mouvement ouvrier : incendies, grèves, morts) l'ambassadeur souligne qu'en dépit de celles-ci, la réalité, confirmée par
45. Dépêche du 12 mai 1901, ibid.
46. Dépêche Montebello du 4 juin 1901, ibid.
47. Dépêche du 25 décembre 1901, ibid.
48. Annexée à la dépêche, ibid.
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les industriels français, est alarmante. Le mouvement ouvrier existe. Il n'en est qu'à ses débuts, il rassemble des hommes meurtris par leurs difficultés d'existence, encore peu conscients politiquement. Mais mécontentement et prise de conscience des problèmes vont de pair avec le développement industriel de la Russie :
nous assistons comme à une répétition partielle de ce qui pourrait se faire quand la Russie se couvrira de grands ateliers.
L'organisation et la politisation du mouvement ouvrier sont aussi attestées par le consulat d'Odessa qui adresse à Paris les brochures révolutionnaires répandues dans toutes les réunions non politiques par des propagandistes insaisissables. Comme son collègue de Tiflis, le consul note le rôle joué par les étudiants expulsés des universités (les troubles qui reprennent à Kharkov vont fournir à l'agitation de nouveaux bataillons d'étudiants disponibles pour ces tâches) qui, progressivement, se transforment en agitateurs professionnels. Il relève aussi de l'inquiétude du gouvernement qui décrète « le petit état de siège » 49 dans plusieurs villes de la Russie occidentale 50.
Malgré ces mesures, malgré le silence total imposé par le gouvernement à la presse 51, l'agitation ne cesse de s'étendre. En 1902-1903 toutes les dépêches adressées à Paris, et elles se multiplient, décrivent l'ébullition qui mobilise chaque jour davantage les universités 52, le monde des usines 53, celui des voies ferrées 54. De ces descriptions qui deviennent monotones parce que de plus en plus semblables, émergent des scènes de violence particulières qui témoignent aussi que de part et d'autre l'exaspération monte. Les attentats multipliés tout d'abord. Celui qui, en avril 1902 coûte la vie au ministre de l'Intérieur, Sipiaguine, assassiné par un « étudiant de Kiev chassé de l'université 55. A cette occasion, l'ambassadeur note que les mesures policières prises à rencontre des étudiants 56 au terme de chaque désordre universitaire ne font
49. Les règles édictées par Alexandre III, le 14 août 1881, prévoient deux types de situation :
— le petit état de siège (Usilennaja Okhrana), qui confère des pouvoirs de police exceptionnels aux gouverneurs généraux, gouverneurs ordinaires et gouverneurs de villes, et donne à la gendarmerie et la police la possibilité de détenir tous les suspects pendant deux semaines ;
— le grand état de siège (Tchresvyichainaia Okhrana), qui place les régions intéressées sous l'autorité d'un commandant en chef spécialement nommé et étend les pouvoirs de la gendarmerie (la détention préventive peut atteindre trois mois).
50. Riga, Youriev, Minsk, Mohilev, Gomel, Vitebsk, Odessa, Dépêche du 25 décembre 1901, ibid.
51. Dépêche Montebello du 4 juin 1901, ibid.
52. Dépêches de Moscou des 22 février 1902, 3 mars 1902, 28 mars 1902, ibid.
53. Dépêches de Moscou des 6 mars 1902, 20 mars 1902, de Tiflis du 3 avril 1903, ibid.
54. Dépêche d'Odessa du 31 janvier 1903, ibid.
55. Télégramme de Montebello du 15 avril 1902 et dépêche de Montebello du 26 avril 1902, ibid.
56. Le bilan de la répression des troubles universitaires de février-mars à Moscou est ainsi établi par le consul : 682 arrestations dont 95 étudiants envoyés en exil à Irkoutsk, 567 condamnés à des peines de prison de 3 à 6 mois, 6 placés sous surveillance policière au domicile de leurs parents, 14 relâchés. Dépêche du 26 avril 1902, ibid.
L'AGITATION RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE, 1898-1904 419
qu'accroître le désordre général, car elles permettent une croissance rapide de l'armée révolutionnaire.
Après le ministre de l'Intérieur, c'est le maître de la police de Moscou qui échappe de justesse à un attentat 57. En août 1902, la police tient secrète un attentat commis à Kharkov contre le Prince Obolensky 58. Un an plus tard, le gouverneur d'Ufa, Bogdanovitch est tué 59. Bompard, le nouvel ambassadeurm note que le gouverneur d'Ufa a été tué en représailles de son action à Zlatooust quelques mois plus tôt.
C'est en effet l'époque non seulement des attentats, mais des désordres sanglants qui eux aussi prennent des proportions jusqu'alors inconnues, et inquiètent les observateurs extérieurs, à la fois pour leur gravité exceptionnelle, et parce qu'ils démontrent combien aisément des manifestants résolus peuvent déborder les forces de l'ordre et les réduire à l'impuissance. Les plus graves de ces événements sont ceux de Zlatooust et Kichinov. Dans les deux cas les relations qui en sont faites par les diplomates français sont très précises et s'efforcent de saisir à la fois les causes et les implications pour le futur. A Zlatooust (situé dans le gouvernement d'Ufa) les troubles éclatent en mars 1903. Ils sont d'origine ouvrière, provoqués par les réductions de travail dans les usines de l'État. Ce qui donne à ces événements leur dimension réelle c'est le soutien très large de la population aux grévistes, la difficulté que rencontre le pouvoir pour réduire l'émeute, la conviction du consul général à Moscou, auteur de la plus longue relation que l'ordre rétabli est très précaire et que la région est prête à se soulever à tout moment 61. Au même moment, presque tout le Caucase paraît s'embraser 62. Si à Tiflis, les forces armées sont en état de ramener l'ordre assez vite, à Batoum et à Bakou surtout où la classe ouvrière est nombreuse et déjà organisée, la police sera longtemps débordée. Chayet conclut, pessimiste, « la situation n'est pas meilleure au Caucase que dans le reste de la Russie ».
Ce pessimisme est aisé à comprendre. Quelques mois plus tôt, les ouvriers de Rostov travaillant au chemin de fer du Caucase ont engagé une grève qui a duré quatre semaines, qu'ils ont réussi à étendre le long de la voie ferrée vers Novorossisk et, sur place, aux ouvriers de Rostov. Plus que le côté très sanglant des émeutes, que l'impuissance de la police, c'est une fois encore l'extension rapide du mouvement, la paralysie des voies de communication qui impressionnent Sauvaire qui, d'Odessa, observe les événements 63. Mais de toutes les scènes de violence, les plus tragiques vont se dérouler à Pâques 1903 à Kichinev. L'affaire est bien connue. Sous le prétexte que la communauté juive, très nombreuse dans cette ville, avait tué un enfant chrétien au cours
57. Dépêche de Moscou du 25 avril 1902.
58. Dépêche du consul à Kharkov du 12 août 1902, ibid., et dépêche Montebello du 27 août 1902.
59. Dépêche Bompard du 22 mai 1903, ibid.
60. Il a succédé à Montebello en février 1903.
61. Dépêche du 31 mars 1903, ibid.
62. Dépêche Chayet de Tiflis du 3 avril 1903, ibid.
63. Dépêche Sauvaire du 31 janvier 1903, ibid.
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d'une cérémonie rituelle 64, un pogrom a été déclenché à Kichinev. Dans deux dépêches très circonstanciées, Sauvaire rassemble d'Odessa toutes les informations sur les massacres qui ont ensanglanté la ville 65. Plus que l'ampleur de ce que Sauvaire considère comme le plus grand des bains de sang populaires connus 66, ce sont les aspects troubles de cet événement que le consul s'efforce de comprendre. Il souligne d'abord la passivité presque complice des autorités 67 puis, mieux informé, affirme que le massacre n'est pas le fruit d'une explosion de colère spontanée, même provoquée par de fausses nouvelles, mais a été soigneusement préparé à l'avance, qu'un véritable « quadrillage » des quartiers juifs était prévu. Les autorités qui savaient ce plan ont laissé faire et retardé ensuite de trois jours l'intervention des forces de police 68. A l'appui de cette thèse, le consul adressera par la suite au ministre un exemplaire du rapport établi sur les mêmes événements par son collègue britannique 69.
Sur les causes de cette complicité gouvernementale avec les auteurs du pogrom où l'on trouve des membres de la police, de la magistrature, de l'armée, le consul français avance plusieurs explications 70. Tout d'abord la volonté du gouvernement de canaliser dans un courant antisémite le mécontentement général qui se traduit généralement par des manifestations antigouvernementales 71. En même temps la dépêche du consul se nuance d'un certain antisémitisme. Il relève que l'hostilité à la communauté israélite est une réalité sociale en Russie avec laquelle il faut compter, que le poids des Juifs dans les groupes révolutionnaires est considérable et que ceci explique pour partie l'hostilité gouvernementale à leur égard, qu'enfin les sentiments anti-français sont très sensibles dans l'élément juif de la population de l'Empire. C'est là, en effet, une constante des analyses diplomatiques. Assistant à une montée du courant révolutionnaire dans un pays où la France a investi des intérêts très importants, les représentants français sont constamment frappés par le poids de l'élément israëlite dans l'agitation, dans les
64. Ce prétexte est dès le début récusé par le consul à Odessa. Dépêche du 30 avril 1903, ibid.
65. Dépêche du 6 avril 1903 et du 30 mai 1903, ibid.
66. Sauvaire dénombre plus de 300 victimes : des viols, des crucifixions, des mutilations innombrables. Dépêche du 30 avril 1903, ibid.
67. Dépêche Sauvaire du 30 avril 1903, ibid.
68. Dépêche du 30 mai 1903, ibid.
69. « Despatch from his Majesty's Consul gênerai at Odessa. Fonvarding a report on the riots at Kishinev. » Il s'agit d'un rapport établi par le vice-consul Bosanquet et adressé au consul général Smith le 28 juillet 1903. Ce texte se trouve dans Russio.lAgitation révolutionnaire, vol. XII, ff. 335-336-337.
70. Dépêche Sauvaire du 30 mai 1903, ibid.
71. Même dépêche, ibid.
Cette explication est au fond d'une proclamation du Comité d'Odessa du PSDOR consacrée aux événements de Kichinev et transmise à Paris par le consul en annexe à cette dépêche, Elle figure aussi sous une forme plus atténuée dans le rapport du vice-consul Bosanquet qui note : « la conviction qui semble s'être développée que les autorités désiraient le massacre des Juifs ou l'avaient ordonné ». Cf. aussi dépêche Bompard du 12 août 1903, Russie/ Dossier général, vol. I.
L'AGITATION RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE, 1898-1904 421
organisations qui se développent, et tentés d'en faire un élément central de l'activité révolutionnaire. De là le malaise que l'on décèle dans la position du consul à Odessa. Aucune ambiguïté en revanche n'affecte la vision des événements qui se déroulent à la même époque en Finlande. Ici aussi c'est une aggravation considérable de la tension intérieure que l'on constate depuis 1901. L'évolution y a été rapide. Après la stupeur initiale c'est une véritable résistance passive qui s'organise en février 1901. Le deuxième anniversaire du rescrit de 1899 a été marqué dans tout l'ancien grand-duché par des démonstrations spectaculaires de mécontentement (la ville d'Helsingfors est plongée dans le noir absolu, ses habitants ont revêtu des tenues de deuil) 72. La nouvelle loi militaire promulguée en Finlande à l'été 190173 provoque une aggravation des tensions et conduit les Finlandais à substituer peu à peu à l'opposition passive des démonstrations violentes 74. Dans une longue dépêche consacrée aux erreurs du gouvernement russe en Finlande, Montebello note que l'agitation finlandaise ne doit plus être considérée comme une affaire séparée mais insérée dans ce courant qui chaque jour davantage affecte la Russie tout entière 75.
Une première constatation se dégage donc des observations faites alors. En 1902-1903, la Russie est passée des sursauts sporadiques, limités dans l'espace et dans la société, à un état d'ébullition quasi générale. Les causes de ce brusque changement sont avant tout économiques. Mais les maladresses, le manque de lucidité du pouvoir ont considérablement amplifié les données économiques du problème. Les causes immédiates sont à rechercher dans la crise qui atteint l'industrie. Si avant 1902 les revendications ouvrières portaient essentiellement sur l'augmentation de salaires, à partir de 1902, il s'agit du droit au travail, ce qui indique clairement les données du problème. Le développement rapide de l'industrie en Russie débouche dès 1902 sur une crise de surproduction. Des usines doivent fermer leurs portes ou réduire leur personnel ou encore ses heures de travail. Dès l'été 1901 Montebello avait entrevu que l'agitation sérieuse commence « avec le renvoi des ouvriers des fabriques par manque de travail » 76. Quelques mois plus tard, il envoie à Paris une dépêche extrêmement pessimiste 77 où il insiste sur le développement de la crise industrielle et les progrès conséquents du chômage. L'extension du chômage est en 1903 une donnée générale
72. Dépêche Pradère-Niquet du 27 février 1901 consacrée aux manifestations nationales des 5 et 18 février, Russie/Pays Baltes, vol. V.
73. Qui soumet les Finlandais à la conscription obligatoire dans le cadre de l'armée impériale. Dépêches Pradère-Niquet du 23 juillet 1901 et 15 août 1901, ibid.
74. Dépêches Pradère-Niquet des 23 septembre 1901, 18 avril 1902, 21 avril 1902, ibid.
75. Dépêche Montebello du 20 juillet 1901, ibid.
76. Dépêche du 4 juin 1901, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
On comprend aisément l'ampleur de la crise en considérant les chiffres suivants :
— de 1896 à 1900, 640 sociétés se créent dont le capital représente 1.146 millions de roubles et l'on n'en ferme aucune ;
— de 1901 à 1905, au contraire, les créations de sociétés tombent à 237 (capital 219 millions de roubles), mais 177 sociétés ferment leurs portes (capital 237 millions de roubles). Dès 1906, la situation s'améliore et le progrès sera constant jusqu'en 1915.
77. Dépêche du 28 février 1902, ibid.
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de la vie de l'Empire et les dépêches consulaires multiplient les avertissements quant à ses effets 78.
De Moscou, le consul général envoie une analyse assez précise des développements de la crise dans sa région. Les usines atteintes par les effets de la surproduction sont des usines privées. Renvoyés de leur travail les ouvriers se retournent vers l'État, vers ses industries et exigent de l'État le droit au travail 79. On touche ici à deux autres problèmes, celui de la campagne, celui d'une solidarité nouvelle entre les divers groupes sociaux. Le chômage retentit immédiatement sur la campagne car les chômeurs n'ont souvent pas d'autre ressource que de rentrer dans leur milieu d'origine. Ils y propagent ainsi aisément les idées révolutionnaires qui jusqu'alors n'avaient cours qu'en ville 80. La campagne est d'autant plus vulnérable qu'elle reste insatisfaite depuis les réformes de 1861, que sa volonté de posséder la terre est grande 81. Sans doute Bompard, lorsqu'il prend possession de son ambassade, peu familier de la société russe, affirme-t-il que « le paysan russe n'est pas propriétaire et n'aspire pas à le devenir » 82. Mais ce point de vue démenti par toute l'histoire ultérieure de l'Empire 83 n'a jamais été partagé par les autres diplomates français.
En 1861, le souverain s'était engagé à fournir du travail aux paysans qui ne pourraient acquérir la terre et qui ne voudraient pas rester à la campagne. C'est cet engagement qu'invoquent en 1903 contre l'État les ouvriers condamnés au chômage et qu'ils propagent à la campagneM. Dès ce moment, la famine sévit au moins localement dans des villes où le travail se réduitM et les consuls surveillent avec attention les récoltes, craignant qu'une catastrophe agricole ne fasse définitivement basculer le pays dans le chaos S 6. Pour l'heure ce n'est pas le chaos, mais au contraire le développement des organisations de mécontents que soulignent tous les observateurs. Montebello relève dès 1902 m que le ministre
78. Cf. par exemple, dépêche Pradères-Niquet du 25 mai 1903 sur la situation en Finlande, Riissie/Pays Balles, vol. V.
79. Dépêche du 31 mars 1903, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
80. Dépêche Montebello du 28 février 1902. Dépêche d'Odessa du 31 janvier 1903, ibid.
81. Dépêche Veillet-Durrêche du 31 mars 1903, ibid.
82. Dépêche du 12 août 1903, Russie/Dossier général, vol. I.
83. En premier lieu par la réforme de novembre 1906 qui permet aux paysans de quitter la commune.
84. Une proclamation du Comité d'Ekaterinoslav du PSDOR, largement propagée au printemps de 1903 dans le sud de la Russie, développe ce thème. Cette brochure oppose la révolution libératrice de 1789 et « la révolution russe de 1S61 qui a forgé de nouvelles chaînes pour le peuple russe ». Dépêche du Consulat d'Odessa du 30 avril 1903, et texte annexé de la proclamation, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
85. Dépêche Pradères-Niquet du 25 mars 1903, Russie/Pays Baltes, vol. V.
86. La récolte de 1900 a été médiocre ; celle de 1901 mauvaise. Dès 1902, on note des soulèvements dans le Tchernoziom, vite réprimés par les cosaques. Dans un télégramme du 12 mars 1903, Bompard note « le progrès de l'agitation dans les campagnes » et l'urgence « d'une véritable révolution de l'organisation rurale », Russie/Dossier général, vol. I ; et dépêches Bompard des 8 avril 1903, 11 avril 1903, « inquiet de l'agitation ouvrière et étudiante, le gouvernement essaye de gagner les paysans » et l'analyse par Bompard du Manifeste du 11 mars 1903 dans une dépêche du 14 mars 1903, Russie/Dossier général, vol. I.
87. Dépêche du 28 février 1902, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
L'AGITATION RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE, 1898-1904 423
de l'Intérieur est convaincu qu'étudiants et ouvriers agissent en commun — il y voit tous les signes d'une « marée montante » de la révolution ■— Dans toutes les dépêches les informations s'accumulent sur le progrès de l'organisation ouvrière 88 encadrée ou non par les étudiants ou par des groupes politiques et sur la maturité dont commence à faire preuve la classe ouvrière 89.
Face à ce mouvement oppositionnel qui se généralise, que peut faire, que fait le pouvoir ? Il use à la fois de la force et de réformes timidement esquissées mais insuffisantes. La force, c'est d'abord l'usage continuel de l'état de siège 90. Mais surtout le gouvernement tente par des réformes d'apaiser les mécontents, de les dissocier. L'université jugée grande pourvoyeuse de révolutionnaires est dotée au début de 1902 d'une réforme élaborée par le général Vanovski. A première vue Montebello, qui y voit la reconnaissance « du self-gouvernement qu'ils (les étudiants) avaient désiré », pense que la situation devrait s'éclaircir 91. Mais en réalité la réforme vient trop tard, elle est rejetée par les étudiants et le ministre de l'Instruction publique cède la place à un successeur jugé plus apte à faire des propositions conformes aux exigences étudiantes du moment 92. La réforme Saenger publiée à l'automne 190293 donne sans doute un motif de satisfaction aux étudiants en créant des juridictions disciplinaires spéciales formées de professeurs. En principe ces juridictions devraient limiter l'intervention des autorités policières dans les universités. Mais l'opinion retient moins ces dispositions libérales que les restrictions très sévères apportées à l'admission des étudiants juifs et arméniens 94. Comme la réforme Vanovski la réforme Saenger ne diminuera guère l'effervescence qui règne dans les universités.
Mais la tentative la plus intéressante du pouvoir pour endiguer l'opposition est l'encadrement et la pénétration de la classe ouvrière par la police. En 1902, le nom de Zoubatov 95 n'est pas encore connu. Il est cependant intéressant de constater que les représentants français qui voient se développer devant eux l'entreprise de Zoubatov en ont très tôt saisi les intentions et les mécanismes. C'est l'infatigable consul
88. Dépêche Pradère-Niquet du 25 mars 1903, Russie/Pays Baltes, vol. V. Dépêche de Moscou du 22 février 1902, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII. Dépêche d'Odessa du 31 janvier 1903, ibid., etc. Dépêche Bompard du 11 avril 1903, Russie/Dossier générai, vol. I.
89. Dépêche Veillet-Dufréche du 6 mars 1902, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
90. « Le gouvernement a proclamé l'état de siège à Saint-Pétersbourg, Moscou, 23 chefslieux de gouvernement, 3 chefs-lieux d'arrondissement, 10 gouvernements entiers, 8 arrondissements, 10 bourgades. » Dépêche Montebello, du 2S février 1902, ibid.
91. Même dépêche, ibid.
92. Un rescrit impérial du 25 juin 1902 développe ces problèmes. Dépêche Montebello du 27 août 1902 sur le rescrit et du 27 avril 1902 sur la démission du général Vanovski, ibid.
93. Analyse de la réforme dans la dépêche du chargé d'affaires Boutiron, 16 septembre 1902, ibid.
94. Dépêche Boutiron du 16 septembre 1902, ibid.
95. Né en 1866, Zoubatov entre dans la police d'État au milieu des années 80. Il est rapidement placé à la tête de l'Okhrana de Moscou puis de la section spéciale. Il a été le premier policier professionnel en Russie. On lui doit la création d'un fichier de suspects comportant leurs photographies et leurs empreintes. Il a développé le « socialisme policier » de 1901 à 1903.
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général à Moscou qui, le premier, découvre le « socialisme policier »%. Le 4 mars 1902, les ouvriers de Moscou veulent célébrer le 41e anniversaire de l'abolition du servage et manifester au Kremlin devant la statue d'Alexandre II érigée quatre ans plus tôt. Contrairement à leurs habitudes, les autorités ne s'effraient pas de cette manifestation mais l'autorisent, plus encore, invitent les industriels à laisser leurs ouvriers à s'y rendre. Le grand duc Serge, gouverneur général de la ville, assiste à une démonstration imposante qui se déroule dans un calme complet 97. Le consul qui relate ces faits souligne que cette tentative de coopération entre les ouvriers et la force publique peut être confirmée par un autre indice, la tolérance du pouvoir à l'égard des Comités de mécaniciens et Tisserands qui viennent de se créer à Moscou au cours de grèves et ont obtenu du gouvernement un droit de réunion hebdomadaire 98. Lorsque, le 15 mars, de nouvelles grèves éclatent qui paralysent cinq usines et se déroulent dans un climat de violence 99, ces comités semblent vouloir s'exprimer au nom des ouvriers de l'usine.
Dès ce moment l'analyse de notre consul se modifie. Ce n'est plus la tolérance des autorités qui l'impressionne mais leur collusion avec ces comités contre les patrons. Il note que plusieurs membres de ces comités appartiennent à la police secrète 10° et que la création même des comités a été soutenue par la policeIM. Sous l'oeil complice des défenseurs de l'ordre, les comités distribuent des subsides aux ouvriers pour leur permettre de poursuivre leur grève et réquisitionnent des hangars pour y loger les ouvriers licenciés 102. Cette collusion de la police et des comités a un double but suggère l'auteur des dépêches, soustraire la classe ouvrière à l'influence des étudiants en la dotant d'organisations propres et contrôlables ; dévier contre le patronat un mécontentement qui jusqu'alors confond État et patronat. Cette dernière préoccupation semble évidente lorsqu'on voit que le général Trepov enjoint à un industriel français de laisser entrer dans sa fabrique en grève les délégués des comités 103. Devant les exigences considérables de ces comités qui veulent imposer au patronat une exclusivité d'embauché pour les ouvriers membres de l'association qu'ils rassemblent autour d'eux1M, devant les tensions croissantes que leur activité crée dans les entreprises, le patronat réagit à son tour. Une centaine d'industriels se réunissent pour définir une riposte et décident de décréter le lock-out et en même temps de s'adresser directement
96. Dépêches des 6 mars 1902, 20 mars 1902, 25 avril 1902, ibid.
97. Dépêche du 6 mars 1902, ibid.
98. Même dépêche, ibid.
99. Notamment à la « manufacture de soieries » dirigée par J. Goujou. Dépêche du 20 mars 1902, ibid.
100. Dépêche du 20 mars 1902, ibid.
101. Dépêche du 25 avril 1902, ibid.
102. Dépêche du 20 mars 1902, ibid.
103. Même dépêche du 20 mars 1902, ibid.
104. Les cotisations sont destinées à créer un fonds d'entraide pour les chômeurs. Dépêche Veillet-Dufrêche du 25 avril 1902, ibid.
L'AGITATION RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE, 1898-1904 425
au nouveau ministre de l'Intérieur, Plehve 105. Cette démarche semble produire un effet sur Plehve qui affirme désavouer des faits qu'il tient pour résultats d'initiatives locales. Après les fêtes de Pâques, la reprise du travail s'effectuant dans le calme, les comités se montrant discrets, le consul général conclut lui aussi à une entreprise imprudente (le chef de la police secrète de Moscou qui travaillait avec les comités a été déplacé) 106, et ne correspondant pas aux directives de l'autorité centrale. Même s'il accepte provisoirement les assurances données par Plehve aux industriels (mais un ministre de l'Intérieur peut-il admettre qu'il contribue à l'agitation ouvrière ?) il reste que nous devons au consul général une description au jour le jour infiniment lucide du « socialisme policier » et de ses effets. Le calme revenu en 1902 n'a guère duré, on le sait, et prélude aux explosions plus importantes et tragiques des premiers mois de 1903. Dans ces deux années où, après avoir perçu les signes dispersés d'un retour à l'agitation, les représentants de la France découvrent que des sursauts localisés, on est passé à un mouvement qui secoue le pays dans ses profondeurs et ne fait que s'étendre, leurs remarques sur la capacité du gouvernement à endiguer cette marée ont été marquées d'un pessimisme toujours accru. Pessimisme parce qu'ils constatent sans cesse les maladresses et les inconséquences du pouvoir. Parce qu'aussi ils blâment à la fois ses faiblesses et sa trop grande rigueur. Les remarques sévères sur la brutalité de maints gouverneurs (tels Bobrikoff en Finlande, Bogdanovitch à Ufa) ne manquent pas. Il faudrait, lit-on dans les dépêches, se montrer plus ferme, sévir. Mais aussi les dépêches soulignent constamment qu'à sévir contre les étudiants on les transforme en révolutionnaires ; qu'à être rigoureux avec les Finlandais on les prépare au soulèvement. En définitive, c'est surtout l'indécision, l'incapacité de Nicolas II à choisir entre l'attitude d'Alexandre II et celle d'Alexandre III, qui est soulignée. De plus, un certain sentiment de fatalité domine ces analyses dès 1903. L'industrialisation de la Russie est tenue pour irréversible, donc devant s'étendre. Mais dans le même temps les auteurs des dépêches suggèrent souvent que, compte tenu de la rapide croissance du mouvement ouvrier, l'industrialisation signifie l'expansion, toujours plus rapide des idées et des forces révolutionnaires en Russie. Avant de quitter son poste en 1903 Montebello prévoit qu'en dix ans au maximum toute la Russie sera aux prises avec la révolution. Si jusqu'en 1902 les dépêches notaient avec soulagement le retour au calme, dès 1903 chaque apaisement n'est plus vu que comme une pause momentanée moins importante que la dégradation générale des relations sociales et politiques.
105. Dépêche Veillet-Dufrêche citée ci-dessus, ibid.
La nomination de Plehve a été annoncée au ministre par Montebello comme un fait positif parce « qu'il allie beaucoup de fermeté et de subtilité ». Dépêche du 26 avril 1902, ibid.
106. Dépêche du 13 mai 1902, ibid.
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LA RÉPÉTITION GÉNÉRALE (1903-1904).
Le répit allait être de brève durée. Commencée dans la violence et le sang (les dépêches consulaires évoquent toujours les dizaines de morts restés sur les lieux d'affrontement) l'année 1903 va être marquée par des événements décisifs à l'été. C'est encore le sud de la Russie qui va être le lieu d'une crise, la plus importante de cette période, la plus étendue aussi par son amplitude sociale et géographique.
Le centre de tout, c'est Odessa, quatrième ville de l'Empire par sa population 107, Odessa est à la fois centre industriel et port actif, attirant les paysans sans terre parce que la diversité de ses activités semble toujours promettre un emploi. Sans doute la ville est-elle bien gardée. Centre d'une circonscription militaire (couvrant Kharkov, Ékaterinoslav, la Tauride et la Bessarabie) elle abrite le VIIIe Corps d'armée placé en 1903 sous le commandement du général Kaulbars et est régulièrement visitée par la flotte de la mer Noire. C'est cette présence constante de l'armée et de la marine qui rassure les autorités civiles et contribue peut-être à les désarmer. Socialement c'est dans le port qu'on trouve toujours le plus d'agitation parce que outre les travailleurs réguliers, le mouvement des bateaux commande les allées et venues d'une main-d'oeuvre temporaire plus difficile à contrôler.
C'est du port, naturellement, que vont partir les événements de l'été 1903, dont nous devons au consul, Sauvaire, un reportage minutieux, doublé d'une analyse très fouillée d'une situation dont il a presque aussitôt compris qu'elle apportait un changement radical dans l'histoire agitée de la Russie. Suivons son récitlos pour comprendre ce qui s'est passé.
Une grève commence à la fin du mois de juillet dans le port d'Odessa. Le moment est particulièrement favorable à un tel mouvement car c'est l'époque des manoeuvres et la ville, généralement bien défendue, s'est vidée de tous ses militaires. Ses promoteurs sont les ouvriers du port, portefaix, débardeurs, qui ont des revendications précises : un salaire augmenté de 25 % en toute saison. Avant même que les négociations soient entamées les grévistes se répandent dans le port et entraînent dans leur mouvement les chauffeurs et les marins employés par la compagnie de navigation russe. Les chauffeurs sont les plus exigeants. Payés 18 roubles par mois et nourris à bord des bateaux, ils exigent que leurs salaires soient immédiatement portés à 30 roubles, une indemnité de nourriture de 10 roubles et 20 kopeks complémentaires par heure de travail pour les dimanches et jours fériés. En quelques heures on assiste à une escalade des exigences. Toujours limitées au domaine salarial, elles deviennent de moins en moins réalistes. Néanmoins, le mouvement s'étant étendu à tout le personnel du port, la navigation est immédiatement paralysée.
107. Au recensement de 1897 (le premier recensement complet et le seul jusqu'à la guerre), Odessa compte 403.815 hab. (Saint-Pétersbourg 1.264.920, Moscou 1.038.591, Varsovie 683.692).
108. Il envoie à ce sujet une très longue dépêche le 30 juillet 1901, ibid.
L'AGITATION REVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE, 1898-1904 427
En face des grévistes et de leurs revendications, les réactions ne sont pas coordonnées. Les compagnies privées, toutes étrangères, acceptent l'augmentation demandée, tandis que la compagnie russe se tourne vers l'État pour lui demander les moyens de briser la grève sans céder sur les salaires. Sauvaire note combien pour une fois la réponse officielle est nette : « 400 à 500 hommes de la Marine de guerre montent sur les bateaux en grève » 109. L'apparition de la Marine militaire durcit aussitôt le conflit. Les concessions accordées par les sociétés sont rejetées. Celles-ci font alors appel à un personnel nouveau (les chômeurs rôdant sur les quais sont prêts à jouer les portefaix) pour tenter de poursuivre leurs activités. Mais déjà il est trop tard, le port s'installe dans la grève. La grève gagne d'ailleurs du terrain. Du port, elle s'étend à tout le personnel de la compagnie de tramways, cochers, conducteurs, mécaniciens, chauffeurs. C'est une compagnie belge qui, souligne Sauvaire, est réputée pour très mal payer 110. Elle se refuse à toute discussion parce que les revendications les plus raisonnables l'exposeraient à doubler ses équipesm. Ce n'est pas la seule fois, notons-le au passage, que Sauvaire oppose le comportement des sociétés françaises à celui des sociétés belgesm incapables de céder au moment opportun. Ici encore le dialogue mal engagé débouche sur une impasse totale. La circulation urbaine est complètement arrêtée. Les grévistes du port y contribuent d'ailleurs, qui détellent les tramways et entraînent leurs camarades vers d'autres équipées. D'heure en heure la grève progresse, sous l'influence des ouvriers du port qui vont dans toutes les entreprises prêcher l'arrêt du travail. Dès le 30 juillet, sans que des revendications claires y soient exprimées, toutes les entreprises, notamment les entreprises françaises sont abandonnées par leur personnel qui vont grossir les rangs d'une classe ouvrière qui se découvre soudain si nombreuse qu'elle passe à l'action organisée. Arrêt du travail général, précédant la grève générale. Celle-ci est officiellement décidée et votée 113 dans le port où la foule des grévistes s'est massée en présence d'une police apparemment indifférente 114. Sauvaire note avec inquiétude que la vie entière de la ville est menacée par la volonté des grévistes d'y arrêter toute activité, fût-elle nécessaire à l'existence quotidienne des habitants :
après avoir voté la grève générale en présence de la police, les grévistes vont en ville dans toutes les entreprises — bouchers, boulangers, industries de toutes sortes, hôtels, restaurants même — et obligent les travailleurs à abandonner leur travail (...)
Il n'y a plus ni bateaux, ni chemins de fer, ni poste, ni journaux, ni pain, ni marché.
109. Cf. même dépêche, ibid.
110. « Tout le personnel travaille au minimum 16 heures par jour pour gagner au maximum 1 rouble 35. Ils veulent que le temps de travail soit limité à 10 heures par jour. »
111. « Ce qui, m'assure-t-on, se fait à Saint-Pétersbourg et à Moscou. » Dépêche du 30 juillet 1901, ibid.
112. Cf. dépêche Sauvaire du 14 août 1903, ibid.
113. Télégramme Sauvaire du 31 juillet 1903, ibid. : < La grève générale est déclenchée. »
114. Dépêche Sauvaire du 31 juillet 1903, ibid.
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Les autorités se sont laissé totalement déborder, note encore Sauvaire et leur passivité met en cause la sécurité de la ville et des habitants. L'agitation croissante — « il se tient aujourd'hui un meeting avec 20.000 hommes excités et encouragés par l'abstention de la police » 115 — fait craindre au consul des excès semblables à ceux qui ont ensanglanté Kichinev peu auparavant ; au minimum il s'attend à un pillage généralisé. Ses notations sur l'attitude des autorités sont intéressantes parce qu'elles mettent en lumière les aspects ambigus de la réaction officielle. Après avoir assisté passivement à l'extension de la grève et au débauchage systématique des travailleurs, l'armée réagit. L'état de siège a été proclamé et le gouverneur d'Odessa, le général-lieutenant Arseniev, fait placarder partout des affiches annonçant qu'au premier désordre, à la première tentative de pillage la troupe usera de ses armes. Mais, note Sauvaire, qui rapporte ceci : « est-on bien sûr de la troupe ? »
Ailleurs, il rapporte les propos tenus en présence de témoins par le colonel de gendarmerie et l'inspecteur des fabriques qui « ont déclaré que les étrangers n'ont rien à réclamer, qu'ils perdront s'il le faut leurs millions engagés dans les affaires russes et qu'on les reconduira s'il le faut à la frontière ».
Sans doute, ajoute-t-il, ces propos visent au premier chef la société belge des tramways, mais Sauvaire voit au-delà de cette attaque directe une volonté claire des autorités de tourner le mécontentement vers les étrangers et il souligne que ce sont des propos qui « sont dignes d'attention ». La tension est telle à Odessa, en raison de la rapidité des événements, de l'attitude des autorités, que le même jour Sauvaire envoie un télégramme alarmé à Paris, soulignant que la situation échappe à tout contrôle et qu'il craint le pire pour la sécurité des entreprises françaises 116.
Dès le lendemain pourtant la situation commence à se rétablir 117. L'explication en est aisée : les troupes arrivent en renfort, occupent le port, la voie ferrée, et imposent la remise en marche des trains et des bateaux. Par une suite de télégrammes 118, Sauvaire rend compte des progrès qui s'accomplissent et fait savoir que les menaces pesant sur les étrangers ont pris fin 119. Aussitôt que la poste reprend, Sauvaire fait parvenir à Paris une analyse de la crise qui vient de s'achever 120. Sans doute le calme est-il rétabli, mais le consul n'y croit guère. Il discerne autour de lui trop de signes d'agitation profonde. Tout d'abord le bilan, très approximatif et provisoire, des événements est lourd. Une centaine de morts au minimum, officiellement dénombrés par les
115. Même dépêche, ibid.
116. Télégramme Sauvaire du 31 juillet 1903, ibid. : « Les autorités se déclarent impuissantes. Tout est à craindre. >
117. Télégramme Sauvaire du l=r août 1903, ibid.
118. Le télégraphe est alors le seul moyen de communication. Sauvaire a noté dans une dépêche qu'Odessa était coupée du monde extérieur et qu'il craignait la rupture de ce dernier lien.
119. Télégramme du 2 août 1903, ibid.
120. Dépêche du 3 août 1903, ibid.
L'AGITATION RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE, 1898-1904 429
autorités. De plus, les causes immédiates du conflit existent toujours. Les grévistes sont loin d'avoir été satisfaits dans leurs exigences. Rassurés par la présence de l'armée les patrons décident à leur tour « de se mettre en grève» et refusent de donner du travail aux ouvriers. Le gouverneur s'efforce de contenter les uns et les autres et décide de mettre sur pied des commissions spéciales qui entendront les revendications ouvrières et les arguments patronaux. Intervention de l'État qui exaspère les patrons, les incite à faire pression sur le pouvoir central pour obtenir qu'ils restent maîtres de leurs relations avec les ouvriersm. Face à un patronat durci, les ouvriers ne sont plus exactement semblables à ce qu'ils étaient avant la grève générale. Ils ont pu mesurer leur force, leur capacité à désorganiser toute la vie économique d'Odessa, leur solidarité. Sans doute, écrit Sauvaire, on voit bien après les événements que les autorités, Arseniev et Koulbars, ont eu raison de rester calmes et de maintenir le contact avec les grévistes aussi longtemps qu'elles n'avaient pas les moyens militaires d'imposer le retour à la normale 122. Mais en même temps Sauvaire entrevoit les conséquences pour l'avenir de cette démission momentanée du pouvoir. Elle a appris aux ouvriers qu'une grève doit être déclenchée au bon moment, que l'organisation en est un élément décisif, que l'on peut en imposer au pouvoir ou le neutraliser dès qu'il est en position de faiblesse. La découverte d'une stratégie de la grève est certainement l'un des grands acquis de la classe ouvrière d'Odessa en juillet 1903 ; elle a contribué à la mûrir. De surcroît cette classe ouvrière n'a pas manqué d'appuis extérieurs. Sauvaire relève deux traits permanents des mouvements ouvriers russes dans cette phase. La présence, comme élément organisateur des étudiants que les vacances universitaires ont dispersé à travers la Russie, « parmi lesquels les Juifs étaient en grand nombre ». D'autre part, la croissance de la xénophobie, de l'hostilité aux étrangers (tous assimilés aux patrons) qui est en même temps, un thème permettant de mobiliser les ouvriers, d'exciter la foule rassemblée autour d'eux dans les manifestations, et aussi une arme aux mains des autorités pour dévier la colère populaire vers un objet qui, pensent-elles, ne les menace pas.
Pour ces diverses raisons, si Sauvaire se réjouit du calme revenu, il est très sceptique sur sa durée. Les événements vont rapidement lui donner raison. Car d'Odessa les troubles vont en quelques jours gagner Nicolaiev 123 puis Kiev 124 et se répandre dans tout le sud de la Russie 125
121. Dans une dépêche du 14 août 1903, ibid., Sauvaire informe le ministre que les pressions patronales ont certainement porté leurs fruits. Au moment où le gouverneur met sur pied les commissions d'arbitrage promises après la grève un télégramme de Saint-Pétersbourg rédigé « en termes assez vifs » lui enjoint de les dissoudre et précise les limites de sa mission. Il n'a à s'occuper que du maintien de l'ordre.
122. Dépêche Sauvaire du 3 août 1903, ibid. Dépêche Bompard de Saint-Pétersbourg du 2 août 1903, ibid.
123. Télégramme Sauvaire du 5 août 1903, ibid.
124. Dépêche Sauvaire du 1er septembre 1903, ibid.
125. « Tiflis, Bakou, Batoum, Nikolaïev, Kiev, sont atteints par cette agitation. » « Kichinev n'est pas plus calme. » Dépêche Sauvaire du 7 août 1903, ibid.
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et reproduire partout l'expérience acquise à Odessa. Le centre le plus atteint est Nicolaiev où la grève commence dans la violence 126. Les charges contre les grévistes sont, selon les termes de Sauvaire, pourtant très modeste dans ses expressions, un véritable « carnage »m, dû, écrit-il, à l'envoi de cent quatre-vingts cosaques venus d'Odessa, qui y ont déjà réprimé les désordres et qui sont au terme de plusieurs journées d'échauffourée fort « surexcitées ». Lorsque, quelques jours plus tard, il a pu rassembler des informations détaillées, le consul tente d'expliquer à Paris ; combien les événements de Nicolaiev sont significatifs, parce qu'ils reproduisent avec précision les événements d'Odessa 128 et correspondent au même genre de plan et d'organisation. Comme à Odessa la grève générale a été proclamée d'emblée et à partir de cette décision les initiateurs de la grève sont allés partout débaucher les ouvriers, arrêter le travail, souvent par la force. Comme à Odessa, la grève est partie d'un noyau durU 9. Comme à Odessa, Sauvaire relève l'opposition entre le comportement brutal des industriels belges et celui plus conciliant des patrons français 13°. Comme à Odessa, le calme ne reviendra qu'après de longs affrontements sur les lieux de travail, dans les rues, dans le port que les grévistes tentent de réduire à l'inaction. Les établissements russes sont occupés militairement. L'ordre ne sera rétabli que par l'action de la troupe et la sagesse du gouverneur qui, dès le premier moment de trouble, « a eu l'intelligence de faire fermer tous les débits de boisson » 131.
Les autorités semblent avoir tiré la leçon des événements d'Odessa car elles réagissent immédiatement et la troupe est présente partout où les grévistes veulent porter atteinte à la liberté de travail. Mais au durcissement des autorités correspond une égale détermination des ouvriers et des patrons. Partout ceux-ci licencient leur personnel 132, et au terme des grèves ne réembauchent qu'avec circonspection 133.
En même temps qu'à Nicolaiev, des grèves — qui ne débouchent pas sur une grève générale car les autorités réagissent partout très vite et réussissent en général à dominer la situation 134 — paralysent tout
126. Dès le premier jour le préfet est blessé et l'on compte de nombreux morts dans les affrontements. Télégramme du 5 août 1903 et dépêche Sauvaire du même jour, ibid.
127. Dépêche du 5 août 1903, ibid.
128. Dépêche du 14 août 1903, ibid.
129. La grève a commencé à la Société belge des constructions navales et mécaniques d'où les ouvriers ont tenté d'étendre le mouvement aux usines françaises des Constructions mécaniques et chaudronneries de la mer Noire, puis à l'Usine d'eau-de-vie de l'État, enfin ils ont bloqué les transports en dételant les tramways. Dépêche du 14 août 1903, ibid.
130. Tandis que les premiers font appel à la troupe, les seconds donnent trois jours de congé au personnel pour tenter de le ramener au calme. Dépêche du 14 août 1903, ibid.
131. Dépêche du 14 août 1903, ibid.
132. Dépêche du 7 août 1903, ibid.
133. L'usine belge où tout a commencé fait procéder à l'embauche de nouveaux ouvriers sous le contrôle de la police. Dépêche du 14 août 1903, ibid.
134. A Bakou, on sait par les archives soviétiques que l'explosion sociale de juillet 1903 a été d'une extrême gravité, paralysant toute l'activité économique et entraînant des affrontements sanglants entre l'armée et les grévistes. Curieusement, le consul de Bakou ne donne aucune information sur ces événements qui ne sont abordés que par Sauvaire. Dépêche du 14 août 1903, ibid.
L'AGITATION RÉVOLUTIONNAIRE EN RUSSIE, 1898-1904 431
le sud de la Russie. De Kiev, l'agent consulaire BalachovsM dessine un tableau des événements qui montre une fois encore qu'il existe désormais un « modèle de grève et d'insurrection » élaboré à Odessa et colporté partout 135. Le commandant en chef de la circonscription militaire d'Odessa, le comte Moussine Pouchkine, doit être partout en même temps pour endiguer le flot montant des désordres. « Il vient de rentrer d'Ékaterinoslav où l'avaient appelé des troubles graves », écrit Sauvaire début septembre. Cete formule traverse comme une antienne ses dépêches de l'été 1907. Les démonstrations militaires notées par Sauvaire sont en effet sur un moyen sûr de calmer les esprits. Dès août 1907, les manoeuvres achevées, on voit des concentrations de troupes dans le sud de la Russie et surtout des déplacements massifs de l'escadre de la mer Noire 136. Mais l'intérêt des observateurs attentifs que sont Sauvaire et Balachovski se porte moins sur les mesures destinées à ramener l'ordre que sur la nature du mouvement, qu'ils ont vu se développer pendant deux mois. Pour l'un et l'autre, quel que soit le calme momentané, l'été 1903 représente une rupture complète dans la vie politique russe. Il ne s'agit pas de phénomènes locaux mais de phénomènes qui affectent l'ensemble de la Russie. « Ils marquent en outre le commencement d'une ère toute nouvelle dans la vie intérieure du pays 137 ». Cette ère est caractérisée par la prise en mains des travailleurs à l'échelle du pays, par une organisation clandestine partout présente, le P.S.D.O.R. 138. Ce qui vient de se passer dans le sud de la Russie et dont la grève d'Odessa est le modèle achevé, se répétera partout dans un avenir proche. Plus encore, c'est une répétition générale pour une explosion qui paraît désormais inéluctable.
Très curieusement la gravité des événements qui se déroulent alors dans le sud du pays semble avoir échappé à l'ambassadeur qui répond à des questions venues de Paris :
la situation pour grave qu'elle soit à Odessa et dans d'autres parties de la Russie, ne m'avait pas paru mériter de faire l'objet d'une information au départementm.
A Paris, pourtant, les avertissements répétés de Sauvaire sont entendus. Sans doute la question de la sauvegarde des intérêts français sur laquelle on reviendra plus loin explique-t-elle cet intérêt soudain
135. Dépêche Sauvaire du 1er septembre 1903, qui reprend la dépêche Balachovski, ibid.
136. « L'escadre pratique de la mer Noire est revenue mouiller à Odessa, forte exceptionnellement de 5 gros cuirassés, 1 canonnière, 2 croiseurs-torpilleurs, 3 bateaux-écoles, 1 transporteur, 2 contre-torpilleurs, 6 torpilleurs. » Dépêche Sauvaire du 7 août 1903, ibid.
137. Dépêche Sauvaire du 1er septembre 1903, ibid.
138. Dépêche Sauvaire du 31 août 1903, ibid., et document annexé qui est une proclamation du Comité d'Odessa du PSDOR, consacrée aux grèves d'Odessa et comportant un programme d'action immédiate. Sauvaire note que cette proclamation est diffusée partout et discutée partout, que son caractère concret, compréhensible à tous, assure son succès.
139. Télégramme Bompard du 2 août 1903, ibid.
L'attention de Bompard est alors retenue par l'étude des nouveaux textes russes réglementant l'organisation du travail.
Cf. Dépêches des 22 juillet 1903 et 9 septembre 1903 et lettre du ministre à Bompard du 6 août 1903, ibid., Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII, et dépêche Bompard du 2 septembre 1903, Russie/Dossier général, vol. I.
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pour une crise dont on cherche au ministère à comprendre l'ampleur. Il est significatif que les dépêches de Sauvaire soient de plus en plus annotées et les félicitations qui lui sont adressées montrent le crédit dont il jouit au département 140. Depuis que les grèves ont commencé, le ministère s'est efforcé d'obtenir des informations de ses divers postes ; et de l'ambassade de Russie, dont les dénégations ont sans aucun doute contribué à convaincre Paris qu'il ne s'agissait pas d'événements mineurs 141.
De la répétition générale décrite et analysée par le consul de France à Odessa, deux problèmes se dégagent, celui des intérêts français en Russie qui intéresse tout particulièrement les destinataires des dépêches, celui de la politique russe face à des changements qui ouvrent des perspectives sur l'avenir proche .
Dès que, en 1899, les premiers indices d'un retour à l'agitation s'étaient manifestés en Russie, les représentants français avaient entrevu que les établissements français pouvaient être des cibles privilégiées pour les agitateurs, voire pour les autorités. Si à Riga, en 1899, le consul avait obtenu sans peine la collaboration du gouverneur pour assurer la sécurité d'un établissement français 142, ses collègues, au contraire, constateront fréquemment par la suite une certaine complaisance des autorités pour les émeutiers dès lors qu'il s'agit d'exprimer des sentiments anti-français 143. La position des Français installés en Russie s'est d'ailleurs compliquée en ces années du fait des oppositions nationales qui s'y développent. On le voit en Finlande où le gouverneur général Bobrikov s'indigne auprès du consul des sympathies qui s'expriment en France à l'égard de la Finlande 144 ; tandis que la société nnlan140.
nnlan140. à Sauvaire du 8 septembre 1903, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII. Sur la dépêche Sauvaire du 20 août 1903, on trouve l'annotation suivante : « On pourrait
reprendre la série des dépêches et télégrammes d'Odessa. »
141. En marge de la dépêche du 5 août 1903, on lit la remarque suivante : <r Ces renseignements (il s'agit des grèves de Nicolaïev) sont absolument ignorés par l'ambassade de Russie à Paris. » Pourtant, quelques jours plus tard, Sauvaire démontre éloquemment la véracité de ses informations en envoj'ant au ministre l'ordre du jour adressé aux troupes de la garnison par le général Kaulbars et qui concerne les grèves générales d'Odessa et Nicolaïev. Cet ordre du jour ne dissimule nullement la gravité des événements que l'armée a dû affronter. Dépêche du 20 août 1903, et texte annexé, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
142. « En ce qui concerne la défense des intérêts français, j'ai dû faire une démarche auprès du gouvernement pour obtenir un poste à l'usine de M. Dubost à Mûhlgraben. Les directeurs avaient reçu des lettres de menaces et sont venus déclarer qu'ils ne se sentaient pas en sécurité et que la fabrique, d'une valeur de plusieurs millions, pouvait être incendiée d'un moment à l'autre. Trois heures après ma visite au gouverneur de Livonie, un bateau contenant un détachement de 60 hommes débarquait à Miilhgraben, et jusqu'à nouvel ordre la seule usine française établie dans le ressort de Riga se trouve suffisamment protégée. » Dépêche Belissen-Benac du 20 mai 1899, ibid.
143. Sauvaire écrivait ainsi le 25 décembre 1901, ibid. : « Dans ma région chez les ouvriers il y a un fonds de jalousie soigneusement et ouvertement entretenu contre les étrangers », ibid. Au fil des ans ce grief se fera de plus en plus précis et le 23 juillet 1904. Rabut, dans une dépêche écrite de Kharkov, parle du « mauvais vouloir de plus en plus apparent des Russes à l'égard des sociétés et des capitaux étrangers », ibid.
144. Dépêche Pradère-Niquet du 11 novembre 1901, Russie/Pays Baltes, vol. V, rapporte que le gouverneur Bobrikoff considère que l'attitude de la presse française sur la question finlandaise va à rencontre des fondements de l'alliance franco-russe. Cette protestation représente d'ailleurs une menace implicite pour les intérêts français.
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daise décide en 1900 de boycotter les produits français parce que la France, alliée de la Russie, lui semble prendre part de ce fait à la violence faite à la Finlande. Pour faire lever ce boycott les maisons de commerce françaises devront sur place adopter une attitude pro-nnlandaise et violer plus ou moins les règlements sur la russification nouvellement édictés 145. Alors que les conflits nationaux de l'Empire s'esquissent à peine, le consul prédit à son ministre : « Les affaires commerciales françaises risquent de pâtir des troubles nationaux de l'Empire. »
La crise de l'été 1902 va donner un poids subit aux avertissements lancés des divers postes consulaires sur la position difficile et menacée des investissements français. A Odessa, il apparaît clairement dès que la grève générale commence que les émeutiers, loin de ménager les étrangers, font peser sur eux des menaces particulièrement précises 146 devant lesquelles les autorités se déclarent désarmées. Sauvaire en est si alarmé qu'il alerte Paris par télégramme 147 et que le ministère (Delcassé est alors absent de Paris)14S interroge l'ambassade à SaintPétersbourg sur l'opportunité « d'envoyer à Odessa un des bateaux stationnés à Constantinople » 149. Si l'équipée navale n'a pas lieu en définitive c'est que, on l'a vu, Bompard ne voit pas de la capitale l'ampleur de la crise qui se déroule dans le sud de la Russie. Le gouvernement à Saint-Pétersbourg se montre rassurant 150. De plus, dès le 2 août, l'arrivée de renforts militaires à Odessa permet à Sauvaire d'obtenir une protection pour les entreprises les plus menacées. Néanmoins, l'alerte a été très vive ; elle a confirmé toutes les impressions fugitives éprouvées jusqu'alors localement. Les entreprises françaises, loin d'être des îlots protégés en Russie sont atteintes par tout mouvement intérieur. Leurs dirigeants, leurs bâtiments, les fonds investis, tout est menacé, tout peut disparaître d'un instant à l'autre. A Odessa, il a été clairement démontré que le pouvoir se laisse déborder, est lent à reprendre le contrôle de la situation, qu'il est aussi enclin à tirer profit d'une xénophobie ambiante, ou encore à dévier l'hostilité qui se manifeste à son égard contre les étrangers. Dès ce moment, il devient clair que l'instabilité intérieure de la Russie fait des investissements dans ce pays — jusqu'alors tenus pour valeurs sûres — des aventures hasardeuses. L' « Eldorado » devient un piège qui peut à tout instant se refermer sur ceux qui s'y sont risqués.
145. Dépêche Pradère-Niquet du 27 septembre 1900, Russie/Pays Baltes, vol. V, une série de dépêches sont consacrées par le consul à cette époque à l'affaire du boycott. La dépêche citée ici relate la mise à l'index du Champagne Pommery .
146. Dépêche Sauvaire du 31 juillet 1903, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
147. Télégramme du 31 juillet 1903, ibid.
148. Cf. le télégramme adressé par Cogardon à Delcassé à Foix, le l" août 1903, à 11 h 25, lui demandant son accord pour prendre des dispositions destinées à secourir les Français d'Odessa, ibid.
149. Télégramme à Bompard du 1er août 1903, 11 h 40, ibid.
150. Par télégramme, Bompard, le 2 août 1903, ibid., s'oppose à l'envoi d'un navire de guerre devant Odessa affirmant que les autorités doivent reprendre la situation en main. Cf. télégramme Delcassé à la Direction politique du ministère, le 2 août 1903, soulignant qu'on ne peut intervenir sur la foi des seules déclarations d'impuissance des autorités d'Odessa, qu'il faut que le gouvernement impérial confirme officiellement son impuissance.
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Les attitudes si différentes de Bompard encore serein, confiant dans la capacité du gouvernement russe à régler ses problèmes internes, et de Sauvaire dont l'inquiétude va très au-delà des événements présents dans lesquels il déchiffre avec une précision absolue les événements à venir, tient, sans aucun doute, à une différence d'expérience (Bompard vient d'arriver en Russie alors que Sauvaire ne l'a pas quittée depuis que le mouvement révolutionnaire r es surgit) ; au fait que l'un voit les événements de loin, filtrés par un gouvernement qui les minimise, l'autre est sur place. Mais surtout elle tient au fait que derrière l'impuissance momentanée des autorités locales Sauvaire découvre, ce que VeilletDufrêche avait déjà entrevu à Moscou, un jeu politique dangereux, le « socialisme policier ». Laissons-lui la parole, car son récit est le premier qui démonte le mécanisme de cette entreprise qui prendra sa forme achevée en 1905. Dès le premier jour de grève, Sauvaire note : « La grève a été conduite au point où elle en est par un délégué spécial du ministère de l'Intérieur. » m
Il y revient dans plusieurs dépêches. Enfin, après que le calme ait été rétabli, sinon dans la région, du moins à Odessa, Sauvaire consacre deux grandes dépêches à ce problème. Le délégué du ministère de l'Intérieur — il le désigne nommément — c'est « un certain Chaïevitch 152 qui est venu enseigner l'art de la grève aux ouvriers » ; « il avait reçu du ministre la mission de canaliser pour ainsi dire les revendications ouvrières de façon à tenir toujours dans la main de celui-ci l'armée des travailleurs ainsi détournés d'aspirations plus inquiétantes » 153. Sauvaire décrit de manière détaillée les activités de Chaïevitch dans l'année précédant la grève. Il le montre passant d'un domaine limité — l'organisation des ouvriers juifs — à un domaine plus étendu — tous les ouvriers d'Odessa. Il a, dit Sauvaire, commencé par rassembler les ouvriers par secteurs d'industrie, et au cours de réunions tolérées par la police il a fait aux ouvriers des conférences portant sur leurs droits et les moyens de lutte pour en obtenir le respect par les patrons. Puis il est passé au stade des organisations formelles, dotées de caisses de solidarité (les fonds proviennent de cotisations ouvrières) permettant de soutenir matériellement les ouvriers en temps de grève 154. Au début de 1903, il expérimente son organisation en « provoquant une grève partielle dans un petit établissement » 155, et ayant constaté le succès de son entreprise, lancé ensuite la grève générale. Les informations collectées sur le terrain par Sauvaire ont été largement confirmées par l'expérience de 1905 et les documents publiés plus tardivement sur le mouvement Zoubatov. Mais Sauvaire va bien au-delà de l'information
151. Dépêche du 31 juillet 1903, ibid.
152. La dépêche du 17 août 1903, ibid., est une véritable fiche biographique de Chaievitch où Sauvaire note, qu'en 1901, il fonde, à Odessa, une petite société pour l'instruction de la jeunesse juive ; en 1902, adhérant aux idées sionistes, il est délégué au Congrès sioniste de Minsk, puis recruté la même année par le ministère de l'Intérieur pour organiser la classe ouvrière juive.
153. Dépêche du 12 août 1903, ibid.
154. Dépêche citée ci-dessus, ibid.
155. Dépêche du 17 août 1903, ibid.
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et, analysant les effets présents et à venir de la politique qu'il décerne, il pose des problèmes auxquels la révolution de 1905 apportera des réponses précises. Sa première question concerne les intentions du ministère de l'Intérieur. Pense-t-il réellement pouvoir ainsi contrôler la classe ouvrière et ses agissements, ou bien n'est-ce, en fait, qu'une tentative pour découvrir à l'intérieur de la classe ouvrière ceux qui mènent le mouvement montant depuis la fin du siècle, et par cette provocation le décapiter et l'anéantir ? A supposer que la seconde hypothèse soit la bonne, Sauvaire incline à penser qu'il est bien tard, que le mouvement ouvrier est déjà suffisamment fort, les mécontentements suffisamment profonds et mobilisateurs pour que quelques arrestations de meneurs puissent changer le cours des choses. Dans les deux hypothèses, Sauvaire est sensible aux périls de l'entreprise qui lui paraissent beaucoup plus évidents que ses bénéfices éventuels. A Odessa il a vu l'ampleur du mouvement et il est convaincu, répétons-le encore, que ce n'est qu'une répétition de l'explosion qui va embraser la Russie. Dès lors il s'interroge. La police, qui a puissamment contribué à souder la classe ouvrière — par la présence de ses agitateurs, par l'impunité dont ils ont été assurés — a enclenché une machine infernale. Ce qui s'est passé à Odessa a échappé à son contrôle, sur ce point Sauvaire n'a aucun doute, les autorités ont été débordées par une crise qui n'a aucun rapport avec le plan initialement établi. Qu'est-ce qui a échappé à son contrôle ? Est-ce le Zoubatovets 156 qui, pris dans un engrenage qu'il a mis en place, a progressivement trahi la police pour embrasser réellement la cause des ouvriers ? Est-ce l'ensemble des ouvriers qui, organisés, plus conscients, se sont en dernier ressort montrés moins aisés à manipuler qu'une masse encore peu habituée à montrer sa force ? Sans apporter ici une réponse, Sauvaire est nettement convaincu que l'entreprise de socialisme policier n'a bénéficié qu'au socialisme et que la police y est perdante. Elle a forgé un mouvement pour le contrôler mais, à peine formé, ce mouvement a rejeté son contrôle. Et ceci lui semble irréversible. La révolution de 1905 jette une lumière très vive sur l'épisode d'Odessa et témoigne de la justesse des vues de Sauvaire. Il s'agit bien d'une répétition générale. Mais la police qui l'a organisée semble en avoir tiré les enseignements beaucoup moins bien que le consul français qui s'est contenté de l'observer.
La suite des événements, jusqu'en 1905, confirme aussi le pessimisme général de Sauvaire. Grèves 157 et attentats 158 se succèdent jusqu'à la
156. Sauvaire n'emploie évidemment pas ce terme car le nom même de Zoubatov lui est inconnu.
157. Cf. par exemple dépêches Vautier (Moscou) des 23 septembre 1903 et 28 septembre 1903 ; dépêche Veillet-Dufrêche de Moscou du 15 mars 1904, dépêche La Martinière (Varsovie) du 28 avril 1904, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
158. Télégrammes Delacroix (Tiûis) des 25 et 28 octobre 1903, RussieISibérie-Caucase, vol. VII (sur l'attentat contre le Prince Galitzine) ; télégramme Pradère-Niquet (Helsingfors) des 16 juin 1904 et 17 juin 1904 ; dépêches Pradère-Niquet des 16 juin 1904, 22 juin 1904, 14 juillet 1904, et dépêche Boutiron (chargé d'affaires à l'ambassade de Saint-Pétersbourg) du 18 juin 1904, Russie/Pays Baltes, vol. V.
(Au sujet de l'attentat réussi contre le gouverneur-général de Finlande de Bobrikov.)
Sur l'assassinat de Plehve, en juillet 1904, cf. télégramme Bompard du 28 juillet 1904
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guerre russo-japonaise et se poursuivent en dépit de la guerre. En tenir la comptabilité n'ajoute plus rien au tableau que présente la Russie dès 1903. Les informations qui viennent de tous les postes soulignent seulement la détérioration rapide de la politique russe et l'incapacité du pouvoir à endiguer ce mouvement 159.
La guerre russo-japonaise va d'ailleurs confirmer un autre aspect de la dégradation du pouvoir russe de longue date entrevu et annoncé par les représentants français, la démoralisation de l'armée. Cette démoralisation est liée étroitement au mouvement révolutionnaire et à sa répression. En effet, alors que ce mouvement se développait, surtout dans les universités, les autorités avaient pris l'habitude d'incorporer les meneurs dans des régiments stationnés en Sibérie. Cette politique a eu des conséquences graves. Pour la jeunesse, l'armée se confond avec la répression et un anti-militarisme instinctif se développe dans les universités. Dès le début du siècle, les envois d'étudiants à l'armée donnent chaque fois lieu à des manifestations qui préfigurent celles qui accompagneront le départ des recrues pour l'Extrême-Orient en 190416°. L'effet de ces incorporations forcées sera aggravé par les conséquences militaires du rescrit de 1899 concernant la Finlande. L'envoi . dans des régiments de Russie de jeunes Finlandais provoque de telles réactions en Finlande, mais aussi dans l'armée où les Finlandais propagent leurs idées nationales et leur mécontentement, que le gouvernement, effrayé, renoncera un moment à envoyer en Russie les recrues finlandaises 161. L'armée, elle-même consciente de cela, s'indigne de ce qu'on la transforme en bataillons disciplinaires et son mécontentement sur ce point ne fera que croître 162. De plus, comme l'avait craint le gouvernement dans le cas finlandais, l'incorporation d'une jeunesse gagnée aux idées révolutionnaires a pour autre conséquence de permettre la propagation de ces idées dans l'armée. Contraints de force à la vie militaire, les étudiants y transportent la contestation, répandant leurs convictions dans des milieux qui jusqu'alors en avaient peu de connaissance. En 1902, cette évolution se fait suffisamment sentir pour que l'ambassade de France en Allemagne alerte Delcassé sur l'importance de la propagande anti-militariste et révolutionnaire dans l'armée russe 163.
et télégramme de Delcassé à Bompard du 28 juillet 1904 ; dépêche du Marquis de Reverseaux, ambassadeur à Vienne du 2 août 1904, et dépêche Boutiron (Saint-Pétersbourg) du 22 février 1904, Russie/Dossier général, vol. I. Partout on note la brutalité de Plehve.
159. Il n'est pas inutile de rappeler la réaction de l'empereur à l'assassinat de son ministre de l'Intérieur consignée dans son journal le 15 juillet 1904 : « Avec le brave Plehve, j'ai perdu un ami et un ministre irremplaçable. Le Seigneur nous poursuit de son courroux. »
160. Dépêche Veillet-Dufrêche du 13 mars 1901, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
161. Dépêche Montebello du 20 juillet 1901, Russie/Pays Baltes, vol. V.
162. Montebello, dépêche du 28 février 1901, Russie/'Agitation révolutionnaire, vol. XII, note : « L'armée est très mécontente de servir de garde-chiourme. »
163. Dépêche de l'ambassadeur de France à Berlin du 8 novembre 1902. L'ambassadeur adresse à Delcassé le texte d'une circulaire adressée par le ministère de la Guerre de Russie aux commandants militaires de district. Cette circulaire expose comment se développe la propagande dans l'armée et note que les officiers eux-mêmes reçoivent de nombreuses brochures subversives, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
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En 1903, c'est l'irremplaçable Sauvaire qui adresse au ministre le texte d'une proclamation extrêmement violente saisie dans les casernes et qui invite les soldats à se rebeller et à profiter du moindre désordre pour tirer sur leurs officiers 164.
Avec la guerre, il est aisé de constater que ces tendances — antimilitarisme dans une partie de la population, circulation d'idées subversives dans l'armée — sont profondes. L'impopularité d'une guerre lointaine, incompréhensible, dans la population est telle qu'elle oblige le gouvernement à limiter les levées de troupes. Le vice-consul à Kharkov, Rabut, note à ce sujet : « dans certains districts le gouvernement n'ose pas procéder à la mobilisation en présence de l'attitude menaçante de la population » 165.
Les incidents se multiplient à chaque départ de réservistes, incidents organisés par les étudiants dont l'antimilitarisme, renforcé par la guerre, trouve un écho considérable dans la réserve. Des incidents accompagnent tous les départs de réservistes, parfois limités à des cris : « Comme à Saint-Pétersbourg et à Moscou, on crie : " A bas la guerre ! " », note Rabut 166 ; parfois débouchant sur de véritables affrontements entre soldats et officiers qui laissent des morts sur le terrain 167. La riposte des autorités témoigne d'un certain manque de compréhension de la situation, observe Rabut, qui rapporte avec étonnement que les étudiants qui encouragent les réservistes à s'opposer à la guerre sont, en représailles, « envoyés à la guerre » 168 où ils seront tout à l'aise pour développer leurs idées antimilitaristes. La subversion fait aussi son chemin parmi les officiers. Le consul de France à Varsovie rapportant la découverte d'une imprimerie clandestine dans la ville, souligne deux faits graves. Ce qu'on y imprime, ce sont des tracts destinés à l'armée, à la familiariser avec les idées révolutionnaires. Parmi les dirigeants du mouvement responsables de ces faits se trouvent deux officiers de la garnison de Varsovie. Le consul note qu'il ne s'agit pas là d'un incident mineur, mais que le gouvernement est conscient du fait que l'armée n'est plus à l'abri de l'agitation révolutionnaire 169. Les faits rapportés par le consul général à Varsovie soulignent au demeurant le lien entre la guerre et le développement de l'agitation nationale qui croît dans le sillage de l'agitation révolutionnaire. Si l'incident rapporté concerne des officiers russes, il est clair, à la lecture de diverses dépêches que, en milieu national, sur l'hostilité à la guerre se greffent des sympathies pour le Japon. Dès le début de la guerre, le consul de France à Tiflis avait fait état de manifestations pro-japonaises au
164. Dépêche Sauvaire du 30 avril 1903, ibid.
165. Dépêche du 17 novembre 1904, ibid.
Dans une dépêche du 25 septembre 1904, Rabut fait le récit des émeutes qui ont eu lieu à Kharkov et Ekaterinoslav. « Les réservistes appelés à partir, note-t-il, s'y refusent. A Kharkov ils ont tout cassé. » Il ajoute : « Un notable russe me disait que la guerre russojaponaise qui n'a jamais été populaire dans le midi de la Russie y devenait presque odieuse. »
166. Dépêche des 13 et 11 novembre 1904, ibid.
167. Dépêche VeiUet-Dufrêche du 14 novembre 1904, ibid.
168. Dépêche du 17 novembre 1904, ibid.
169. Dépêche La Martinière des 28 avril 1904 et 4 mai 1905, ibid.
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Caucase où l'on entend même crier : « A bas l'Empereur ! Vive le Japon ! » 17°.
L'agitation nationale à la faveur de la guerre, que les consuls constatent à Varsovie, en Finlande 171, se manifeste parfois de manière très concrète. Au début de la guerre, les musulmans de l'Empire russe, pressentant que dans un Empire aux prises avec des difficultés extérieures et intérieures croissantes, le moment est venu de rendre publiques des revendications, se réunissent en congrès secret 172, élaborent un mémoire sur leur situation d'oppression et leur volonté d'atteindre à une plus grande autonomie 173. Ce mémoire, remis aux ambassadeurs des cinq grandes puissances, témoigne de la conscience que l'on a en Russie de l'affaiblissement du pouvoir 174. Cet affaiblissement, bien d'autres indices le suggèrent et notamment le fait, signalé par la police italienne que « les réfugiés russes révolutionnaires reprenent tous en ce moment le chemin de la Russie »17S.
Dans les milieux dirigeants eux-mêmes cette faiblesse est entretenue par le désaccord qui règne, quant à l'avenir de la Russie. L'ambassadeur de France à Berlin 176 signale au ministre des Affaires étrangères que d'un rapport consacré à la situation russe remis au roi d'Angleterre, il ressort que la guerre et l'après-guerre sont et seront pour la Russie sources de difficultés considérables. Le développement des idées socialistes est si important qu'il interdit au gouvernement russe de continuer à agir comme il l'a fait jusqu'alors. C'est pourquoi un conflit divise la classe dirigeante qui affecte en dernier ressort l'issue de la guerre.
Les éléments les plus libéraux de l'entourage impérial considèrent qu'une victoire sur le Japon renforcerait l'autorité impériale et permettrait — dans l'unanimité nationale un moment retrouvée — à l'empereur d'engager une politique de réforme qui gagnerait de vitesse le mouvement révolutionnaire sans être interprétée comme un aveu de faiblesse. Mais cette perspective de réforme se heurte à un puissant courant conservateur qui en vient à souhaiter une défaite militaire pour barrer
170. Dépêche Chayet du 10 mars 1904, Russie/Sibérie-Caucase, vol. VII.
A Batoum, des Géorgiens lancent ce cri en arborant un drapeau rouge. A Kutaïs, les élèves du gymnase font des manifestations semblables. A Bakou, une bombe est lancée devant une église à la sortie d'un service célébré pour le succès des armées russes.
Chayet note, par ailleurs, que la guerre donne lieu à des manifestations anti-françaises à Tiflis.
On peut rapprocher des manifestations pro-japonaises du Caucase, l'attitude des Polonais, Lithuaniens et Ruthènes réfugiés aux États-Unis et qui ont voté le 17 juillet 1904 au cours d'une réunion tenue à San Francisco la motion suivante :
« Nous ...exprimons notre sympathie pour les Japonais et leur souhaitons dans cette guerre éminemment juste le succès et la victoire », Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
171. Ceci est aussi confirmé de Rome, dépêche Barrère du 7 mai 1904, ibid.
172. Dépêche de l'ambassadeur de France auprès de la Porte Ottomane du 16 avril 1904, Russie/Sibérie-Caucase, vol. VII.
173. Texte du mémorandum dans le volume Russie/Sibérie-Caucase, vol. VII.
174. Dépêches du ministère à Lefebvre-Pontalis, à Saint-Pétersbourg, le 20 avril 1904, et à Bompard, le 5 mai 1904, les questionnant sur l'importance de cet événement, Russie/SibérieCaucase, vol. VII.
175. Dépêche Barrère du 7 mai 1904, Russie/Agitation révolutionnaire, vol. XII.
176. Dépêche de Bihourd du 23 juillet 1904, ibid.
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la voie aux réformes ; l'empereur ne pouvant cumuler faiblesse militaire et faiblesse politique. De là un défaitisme profond, perceptible dans les milieux dirigeants, et qui affecte aussi l'armée.
Toutes les analyses, on le voit, aboutissent à une même conclusion, la désagrégation toujours plus rapide d'un Empire 177 dont on continue à affirmer pourtant à voix haute qu'il est tout-puissant militairement et intérieurement. Mais les chancelleries qui, à l'été 1904, échangent les informations ont une vue claire de la situation : la défaite militaire est plus que vraisemblable ; la révolution se rapproche ; le pouvoir est impuissant et inconscient.
On a tendance à voir l'histoire de Russie à travers des moments décisifs : 1861, 1881, 1905, 1917. L'événement qui se fige en date n'est pourtant le plus souvent que le résultat spectaculaire d'une infinité d'autres événements ou d'une lente et imperceptible maturation. A cet égard, la correspondance des représentants de la France en Russie au début du siècle est d'un très grand intérêt. Elle montre comment dans une brève période de cinq années, hors de tout événement majeur, la Russie est passée d'une ère de relative tranquillité à une situation révolutionnaire qui, dès 1903, semble difficile à renverser. Ce changement rapide, les diplomates français l'ont vu, compris et décrit dans des dépêches souvent dignes des meilleurs « reportages ». Qu'apporte cette correspondance ?
D'abord, elle a permis au gouvernement français de bien peser la valeur de son alliance. Un Empire agité, menacé à brève échéance d'une révolution violente. Les conséquences de cette situation pour la France sont claires. Les intérêts investis en Russie ne sont guère garantis. L'alliance militaire ne vaut pas mieux. « L'armée n'est pas sûr », note Bompard dès 1903. Et à maintes reprises il souligne que la Russie devra faire preuve de prudence à l'extérieur parce qu'elle est trop instable à l'intérieur. La guerre avec le Japon et la guerre mondiale, 1905 et 1917, montreront que les observateurs avaient vu juste, et que, selon le mot de Bompard, « le malade était très gravement atteint ».
Mais au-delà des enseignements que la France pouvait tirer des rapports de ses ambassadeurs, cette correspondance est instructive sur bien d'autres points. En premier lieu, elle éclaire un aspect de l'histoire révolutionnaire de la Russie que les révolutions de 1905 et 1917 ont estompé, le rôle joué par les étudiants au début de cette période. L'agitation, ce sont eux qui l'ont ranimée et qui souvent l'ont portée dans les fabriques. Les révolutionnaires professionnels étaient alors en exil, les partis politiques inexistants, la classe ouvrière inorganisée. L'agitation universitaire, qui avait ses causes propres, étrangères au monde ouvrier, a été un ferment dont le monde ouvrier a tiré ses premières forces. Les cortèges étudiants, qui au début semblaient sans
177. Cette désagrégation est décrite en détail par Bompard dans une longue dépêche du 27 octobre 1904, Archives Russie/Dossier générai, vol. I.
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conséquences, plus représentatifs des traditions estudiantines de chahut et d'indiscipline que d'une crise politique, ont, en dégénérant en émeutes, en entraînant des représailles brutales, créé un cycle infernal de manifestations et de répression. La conséquence en a été de jeter à travers la Russie une jeunesse soudain durcie, propagatrice d'idées violentes dans les milieux ouvriers qui ensuite seront au centre de la révolution.
La correspondance diplomatique insiste constamment sur trois groupes sociaux : la jeunesse, les ouvriers, l'armée, parce que ce sont ceux dont les actions dominent ces années. Mais à l'arrière-plan, elle éclaire aussi la paysannerie dont les diplomates pressentent comme le fait le gouvernement russe, que l'attitude sera, en dernier ressort, décisive pour le destin de la Russie. Bompard qui a, à plusieurs reprises, analysé la situation de la campagne, a compris dès 1903 la profondeur des changements qui s'y étaient produits : une campagne plus peuplée en raison de la rapide croissance de la population de l'Empire dans la seconde moitié du xix" siècle, où les terres à la disposition des paysans sont devenues tout à fait insuffisantes 178 ; un système communal qui paralyse l'initiative paysanne et que le paysan ressent comme un nouveau servage puisqu'il est désormais « le serf des communes »m. Peut-être, peu familier de la campagne, n'a-t-il pas vu deux autres changements qui ont détruit l'équilibre traditionnel de l'économie villageoise ; le paysan russe avait toujours complété les ressources insuffisantes qui lui venaient de la terre par des activités artisanales qui occupaient les longs mois d'hiver où il était confiné à l'intérieur. Lorsque la Russie commence à se couvrir de fabriques, ce progrès industriel s'accomplit au détriment de la paysannerie dont la production artisanale ne peut rivaliser ni par les prix ni par la qualité avec les produits fabriqués par des machines modernes. Ce phénomène est d'autant plus grave qu'il coïncide avec l'accroissement de la population russe. Il coïncide aussi, et peut-être y contribue-t-il, avec une désagrégation de la vie paysanne traditionnelle. La grande famille fait place à la famille conjugale qui devient unité de travail et de vie. Les grandes solidarités du passé s'estompentlso et du coup chacun resssent plus vivement ses propres difficultés. Ceci explique l'anxiété, le climat de sourde violence qui règne à la campagne. Les dépêches françaises le montrent parfois. Tous pressentent qu'il faut peu pour en revenir aux grands soulèvements paysans du passé.
Les témoignages français éclairent aussi remarquablement un aspect assez complexe du système politique russe tel qu'il existe au début du siècle, son incapacité à répondre efficacement à la situation qui se crée alors. La faiblesse du souverain, les luttes d'influence autour de lui qui sont aussi luttes pour des conceptions opposées de l'ave178.
l'ave178. recensement de 1858-1859 effectué avant l'abolition du servage avait dénombré 60 millions d'habitants dans l'Empire. Celui de 1897, 125 millions. Même si l'on tient compte de l'apport de population lié à l'extension du territoire russe, le taux d'accroissement naturel de la population est nettement plus élevé que celui de l'Europe Occidentale (1,8 %).
179. Dépêche Bompard du 14 mars 1903, Russie/Dossier général, vol. I.
180. Cette évolution ressort nettement du refus de maintenir la solidarité du village devant l'impôt. Dépêche Bompard du 8 avril 1903, ibid.
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nir russe, tout cela a été noté. Mais l'essentiel est ailleurs. L'État russe, Strave l'a souligné alors, évolue depuis 1880 dans une seule direction, « l'omnipotence de la police d'État ». Dans tous les domaines de la vie publique, cette police acquiert une capacité d'intervention croissante et devient l'épine dorsale du système politique. Dans les années 80 pourtant où cette évolution commence, la situation intérieure ne justifie pas pleinement le déploiement d'un tel appareil policier 181. Parce qu'il se développe à vide, sans que des troubles ou l'opposition politique justifient son existence, cet appareil policier intervient à tout propos, souvent dans des domaines mineurs (il en va ainsi des troubles étudiants de 1899) et son intervention entraîne en retour des réactions sérieuses. Veillet-Dufrêche a maintes fois souligné en 1899 cette exagération de la réaction policière, la lourdeur et l'inadéquation d'un tel appareil à la situation existante. Cette omnipotence de l'appareil policier a contribué, il l'a montré, à dresser contre l'État tout entier des mouvements qui au départ n'avaient que des revendications indécises. Mais en même temps des traits particuliers du système russe ont affaibli la police et l'ont empêchée de lutter efficacement contre le mouvement révolutionnaire organisé, lorsqu'une telle lutte s'est imposée. Deux éléments sont à l'origine de cette faiblesse. En premier lieu, l'ouverture des frontières de l'Empire. Certes, il faut un passeport pour aller à l'étranger mais le pouvoir russe s'est montré généreux dans l'attribution des passeports. Au XIXe et au XXe siècle l'intelligentzia russe étudie, voyage, se réfugie à l'étranger. Des opposants notoires peuvent s'installer en Europe occidentale avec l'autorisation d'un gouvernement, pourtant hanté par les menées subversives. Plus encore, il peuvent recevoir de Russie des moyens d'existence. La mère de Lénine enverra ainsi à son fils, pourtant bien connu de la police, des subsides tirés des revenus de ses terres et même de la pension que lui verse l'État puisqu'elle est veuve d'un fonctionnaire. Tous ceux qui, de l'étranger, fomentent des complots contre l'autocratie, préparent la révolution, impriment un matériel de propagande dont ils inondent leur pays, peuvent le faire parce que le gouvernement russe leur en laisse les moyens. A cette étrange tolérance s'ajoute un autre trait du pouvoir. Il ne veut pas paraître barbare dans son comportement avec les opposants mais, au contraire, suivre ce qu'il considère être les normes de la « civilisation ». Ceci explique qu'il laisse dans les frontières russes les agitateurs exilés en Sibérie ou ailleurs s'adonner aux travaux dits littéraires et, en fait, subversifs, ou à l'éducation révolutionnaire de la population qui les entoure, en toute impunité. La « maison des morts » décrite par Dostoïevski ne s'ouvre plus aux opposants. Ainsi voit-on combien l'autocratie russe est difficile à définir. L'État russe, que l'on traite souvent d'État policier, est doté d'une police remarquable, nombreuse,
181. En 1881, la police a à traiter 1.000 cas individuels plus ou moins qualifiés d'atteintes à la sécurité de l'État, ce qui est peu pour un pays de 100 millions d'habitants.
Sur la lourdeur de l'appareil policier et l'excessive centralisation du système politique russe au début du siècle, cf. les dépêches Bompard des 12 mars 1904 ; 10 septembre 1904, dans Russie/Dossier général, vol. I, et dépêche Boutiron du 22 octobre 1904, ibid.
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omnipotente. Mais les ennemis de cet État s'enfuient en toute quiétude et de ses frontières même préparent sa destruction.
On doit enfin à certains consuls d'avoir éclairé les intentions et les mécanismes complexes du socialisme policier. Ici encore les idées qui ont cours sont tranchées. On a toujours insisté sur la part de provocation policière dans la révolution de 1905. La vérité est plus nuancée car l'entreprise de Zoubatov, que l'on voit se dessiner à Moscou et Odessa, ne peut être réduite à la provocation pure et simple. Grand admirateur de Bismark, Zoubatov s'est efforcé d'adapter le modèle social allemand à la Russie. Il a compris que la classe ouvrière naissante n'avait encore ni solidarité ni revendications claires à l'exception de ses revendications matérielles ; qu'elle constituait une masse aisément mobilisable qui pourrait, soit être un élément de la modernisation de l'État, soit de sa destruction. C'est pourquoi il s'est efforcé de sortir la police de sa fonction purement répressive pour la tourner vers des tâches d'organisations sociales. Il a voulu gagner de vitesse les socialistes réduits à l'exil, et organiser, par l'intermédiaire de la police, la classe ouvrière, l'encader dans des syndicats acceptés par l'État et coopérant avec lui. Les Comités de mécaniciens et tisserands qui surgissent à Moscou au début du siècle sont une première ébauche de cette tentative qui devait amortir les luttes de classe en Russie et substituer à l'autocratie une monarchie sociale pour qui le développement de la classe ouvrière lié au progrès de l'industrialisation n'eût pas représenté un danger mortel. La correspondance consulaire éclaire aussi les causes de l'échec rapide de cette tentative. L'opposition au « socialisme policier » n'est pas venue des révolutionnaires exilés, ni de la classe ouvrière, mais des industriels qui n'en ont vu que la réalité immédiate : l'organisation de la classe ouvrière renforçant ses exigences et ses moyens de les imposer au patronat. La pression des industriels sur le gouvernement (parfois par l'intermédiaire de leurs ambassades lorsqu'ils étaient étrangers) ont très tôt discrédité et brisé cette expérience. Grâce à ces pressions, le « socialisme policier » qui tendait à priver de ses troupes le mouvement socialiste organisé, avait en dernier ressort travaillé pour le socialisme et pour la révolution.
Les conclusions que suggère cette plongée dans une période décisive de l'histoire russe sont, en définitive, contradictoires. La correspondance diplomatique montre dès 1903 que la révolution est en marche et qu'il sera très difficile de l'arrêter. Mais on y trouve aussi, non explicitée, l'idée qu'une alternative existe, que l'État russe peut s'adapter et qu'il tente de le faire, aux changements économiques rapides dont il a été le promoteur. Que faiblesses et toute-puissance caractérisent cet État qui porte en lui des germes de mort mais aussi tous les éléments nécessaires à une transition paisible vers la modernisation.
Hélène CARRÈRE D'ENCAUSSE, Fondation nationale des Sciences politiques.
MÉLANGES.
LA PROTECTION SANITAIRE DES CÔTES FRANÇAISES AU XVIIIe SIÈCLE
Il est inutile de souligner longuement, en guise d'introduction, l'apport de travaux récents à notre connaissance de l'histoire des épidémies ; « grand personnage de l'histoire d'hier », ainsi peut être définie la peste. De là l'intérêt de l'étude des barrières sanitaires qui lui ont été opposées, non pas tant pour ce qui est de leur efficacité réelle (laquelle ne saurait constituer un critère historique valable), que dans la mesure où elles sont le reflet de conceptions médicales et de réactions à la fois administratives et humaines face à un danger sans cesse présent.
Cette présence et l'urgence qui en découle au niveau de la protection sanitaire doivent être mises en relation avec les activités et les directions du négoce : à une époque où la peste a cessé d'exister à l'état endémique dans nos régions, le danger venait essentiellement de l'extérieur et, à cet égard, les régions du Levant étaient plus directement visées ainsi que nous le verrons plus loin.
Le cadre général de l'étude de la peste et des réactions humaines qu'elle a entraînées a été posé par la thèse du Dr Biraben qui permet désormais d'être solidement armé pour envisager les réalités et diversités locales 1. Pour ce faire, nous disposons d'une source qui est le reflet de ces diversités à l'échelon central : la correspondance du Secrétaire d'État de la Marine 2 à partir de laquelle on peut avoir une bonne vue de l'ensemble des dispositions prises pour assurer la protection sanitaire des côtes du royaume.
Ces questions entraient en effet dans les attributions de ce secrétariat d'État qui collaborait, en raison de leurs incidences dans les domaines financiers (perception de droits de quarantaines, financements de travaux, etc.) et commerciaux, avec le Contrôle général des finances. Les aléas de la conservation des archives font que nous sommes davantage renseignés par la correspondance reçue, essentielle dans la mesure où il y est rendu compte par les autorités locales de leur action. Précisons enfin les limites de notre dépouillement : il a été volontairement limité aux documents signalés dans les huit volumes d'inventaire sommaire publiés de 1885 à 19633. On sait que ces volumes ont été rédigés selon la formule ancienne de « l'échantillonnage », se bornant, de ce fait, à signaler les documents jugés par leur rédacteur les plus dignes d'intérêt ; cependant quelques sondages ont montré que pratiquement aucune affaire impor1.
impor1. BIRABEN, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, 2 vol., Paris-La Haye, 1975-1976.
2. Archives nationales. Marine, B2 Correspondance au départ ; B3 Correspondance reçue.
3. Par D. NEUVILLE, H. BÛCHE et J. MALLON, 7 vol., Paris, 1885-1913 ; table par E. TAILLEMITE, Paris, 1969.
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tante concernant la protection sanitaire des côtes n'y a été passée sous silence. Les témoignages ainsi recueillis s'échelonnent de 1706 à 1778.
Un récent travail 4 a parfaitement montré qu'en matière de vocabulaire maritime, il existait deux domaines bien distincts : le Levant et le Ponant. Disons immédiatement que cette bipartition est également valable dans le domaine sanitaire à propos duquel les aspects levantins ont été jusqu'ici essentiellement mis en valeur, à tel point que l'on pourrait, dans un premier temps, penser que le caractère méditerranéen des institutions protectrices (bureaux de santé, lazarets) constitue l'une des caractéristiques de l'institution sanitaire. C'est à rétablir un équilibre plus proche de la réalité, dans la mesure où nous pouvons l'appréhender, que tendra le présent article en s'attachant essentiellement aux côtes de l'ouest et du nord de la France à cet égard moins connues.
LE LEVANT
Il est cependant indispensable de commencer par une rapide présentation des pratiques méditerranéennes. Le poids prépondérant de ces régions s'explique aisément par la géographie de la peste : on assiste en effet à une bipartition du monde occidental opposant « les régions nordoccidentales, surtout chrétiennes, et les régions sud-orientales, surtout musulmanes », dans lesquelles la maladie sévira longtemps à l'état endémique, tandis que les régions chrétiennes ont vu la cessation 5. Le principal risque de contamination résidait donc dans les relations maritimes et la Méditerranée constituait la principale voie d'échanges entre les deux grandes régions. Aussi n'y a-t-il rien de surprenant d'y trouver les premiers lazarets et de constater que c'est là que s'est élaborée la pratique de la défense sanitaire dont s'inspireront ensuite les ports ponantais.
En ce domaine et pour la France, le rôle essentiel appartient sans contestation possible à Marseille (objet d'études particulières dont nous nous bornerons ici à résumer les principales conclusions) et, à un moindre degré, à Toulon. Il est bien inutile de s'étendre sur la place éminente tenue par la cité phocéenne en matière de négoce 6. On soulignera simplement, car le fait a été trop souvent passé sous silence, que c'est le monopole sanitaire qui a précédé et a préparé la voie au monopole commercial établi en 1669 : dès le 10 janvier 1622, un arrêt du Parlement de Provence ordonnait
que tous les patrons et mariniers conduizants vaisseaux ou barques venant des parties du Levant ou Barbarie et Midy prendront port et feront descentes es villes et ports de Marseille ou Thollon respectivement, où ils feront voir leurs patentes de santé et, après icelles avoir été vues et visées, auront entrée dans toutes les villes et lieux de ladite province.
4. Jean FENNIS, La « Stoîonomie » et son vocabulaire maritime marseillais. Édition critique d'un manuscrit du XVI' siècle..., Amsterdam, 1978.
5. BmABEs-, op. cit., t. I, p. 105-106.
6. Cf. Charles CARRIÈRE, Négociants marseillais au XVIII' siècle, 2 vol., Marseille, 1973. — Histoire du commerce de Marseille, t. IV, De 1559 à 17S9, par Louis BERGASSE et Gaston RAMBERT, Paris, 1957. — Paul MASSON, Histoire du commerce français dans le Levant au XVII' siècle, Paris, 1896, et Histoire du commerce français dans le Levant au XVIII' siècle, Paris, 1911.
PROTECTION SANITAIRE DES CÔTES FRANÇAISES, XVIII' SIÈCLE 4Ab
Cet arrêt, qui naturellement ne concernait que la seule Provence, fut suivi de nombreux autres, confirmé par des ordonnances de l'intendant et repris, relayé et généralisé à l'ensemble du royaume par des ordonnances royales et des arrêts du Conseil à partir de 1709.
Toulon, second bénéficiaire de ce monopole, sera naturellement éclipsé par la puissance économique marseillaise. En fait, le Bureau de la Santé de Toulon
a sous sa dépendance tous les ports et rades depuis le Brusq inclusivement jusqu'à la rivière du Var. Le département de celui de Marseille commence au Brusq et comprend les ports du reste de la Provence, ceux du Languedoc, du Roussillon et ceux de la Catalogne qui sont sous la domination du Roy 7.
Telle est la vue réglementaire. Une vision plus proche de la réalité sera quelque peu différente : en fait, Marseille exerçait une prééminence sur Toulon et une inspection toute théorique sur les côtes autres que celle de la Provence, tout en jouant un rôle important comme inspirateur et conseiller de la politique gouvernementale en matière sanitaire, allant même jusqu'à donner des consultations hors des frontières françaises 8.
Le système mis en oeuvre est celui du Bureau de la Santé, institution municipale de plus en plus contrôlée par le pouvoir central, et du lazaret à Toulon et Marseille ; dans les ports et mouillages sont établis soit de véritables bureaux de santé, soit de simples préposés. En 1728, l'intendant Le Bret rend un règlement visant la côte entre Toulon et Antibes : y sont établis, outre Toulon, six bureaux (Bonnes, Saint-Tropez, Fréjus, Cannes, Vallauris, Antibes) et des gardes dans les endroits suivants : le Lavandou, Port-Cros, Porquerolle, Brégançon, Léoubé, Cap de Bénac, Giens et Gapeau, Cavalaire, Sainte-Maxime, Saint-Raphaël, Agay, Théoule, la Napoule, île Sainte-Marguerite, Golfe-Juan, Cagnes 9. Tout capitaine devait se munir d'une patente dans son port de départ et la faire viser à chacune de ses escales ; à l'arrivée, tout bâtiment que sa patente indiquait comme suspect était renvoyé à Marseille ou Toulon ; mieux, tout vaisseau en provenance du Levant ou de Barbarie devait s'y rendre directement pour y faire une quarantaine fixée par une réglementation de plus en plus minutieuse.
Nous n'exposerons pas davantage un système qui, à une tragique exception près, celle de 172010, devait se révéler dans les faits efficace et excitait, malgré quelques détracteurs, l'admiration de ses contemporains. Disons encore que cette réglementation reposait finalement sur des bases autant tirées de l'expérience que des théories médicales : aération des marchandises suspectes, mais encore épreuves par contact physique avec les sujets et les marchandises contaminés. Nous aurons l'occasion de revenir sur la signification de ces pratiques.
Dans le cadre méditerranéen, nous consacrerons enfin un court déve7.
déve7. Mémoire sur le Bureau de la Santé de Marseille et sur les règles qu'on y observe », A. D. Bouches-du-Rhône, 200 E 7.
8. Cf. Françoise HILDESHEIMER, Le Bureau de la Santé de Marseille sous l'Ancien Régime, thèse du 3e cycle, Paris, 1979.
9. A. N. Marine, B= 327, fol. 35.
10. Charles CARRIÈRE, Marcel COURDURIE, Ferréol REBUEFAT, Marseille ville morte. La peste de 1720, Marseille, 1968.
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loppement à la Corse : avec l'occupation française se manifeste le désir des autorités d'y organiser une protection sanitaire calquée sur le système en usage sur la côte continentale, étant toutefois précisé qu'il ne s'agissait point d'une innovation et qu'il existait déjà des bureaux de santé au terme d'un règlement génois du 7 juillet 1753. Dès 1768, l'intendant de la marine Chardon proposait leur rétablissement à Ajaccio et Bastia u et s'attaquait à la rédaction d'un mémoire formant projet de règlement 12; les principales mesures préconisées sont l'établissement d'un intendant en chef, président du bureau de Bastia et entretenant une correspondance avec l'ensemble des bureaux de l'île sous le contrôle de l'intendant. Dans les autres ports, seraient constitués des bureaux de santé composés de trois ou quatre intendants, notables de leur ville, choisis par l'intendant et renouvelés par moitié tous les ans. Le fonctionnement de ces organismes était fort calqué sur les modèles provençaux, à une exception près que souligneront les Marseillais auxquels ce projet sera soumis : un caractère municipal moins marqué.
La tâche essentielle devant incomber à ces bureaux était la délivrance des patentes 13, certificats, la perception des droits y relatifs et la prise des déclarations des capitaines à leur arrivée ; tout bâtiment sujet à quarantaine devait être renvoyé à Marseille ou Toulon. Un second mémoire sur le même sujet dû à Régnier du Tillet, commissaire de la marine à Bastia, en juin 1773, exposait l'inutilité de la création d'un lazaret en Corse en raison de la proximité des côtes françaises et italiennes qui en sont pourvues ; par contre, il se prononçait pour le rétablissement de gardes dans les tours de la côte, ainsi que pour la création de deux felouques servant de garde-côte 14. En ce domaine, la volonté de l'administration royale était que soient réunies sous une même autorité santé et marine « afin de ne point diviser tout ce qui pouvoit avoir rapport à la police des bâtimens ou des gens de mer » 15. Nous retrouverons ces relations privilégiées au niveau des ports du Ponant.
Finalement, à la suite de l'édit de septembre 1778, la Corse fut divisée en sept districts avec comme chefs-lieu : Bastia, Porto Vecchio, Bonifacio, Ajaccio, Calvi, Ile Rousse, Saint-Florent ; dans chacun de ces ports étaient établis quatre conservateurs, un ou plusieurs préposés et un garde ; 76 ports, plages ou mouillages « obliques » en dépendaient, chacun étant pourvu d'un préposé. Enfin, la direction de la politique sanitaire dans l'île était confiée à une commission comprenant le lieutenant général, commandant en Corse, l'intendant et le commissaire en chef de la marine 16.
LE PONANT
Cette proximité entre les administrations de la santé et de la marine se retrouve en effet si nous abordons la côte ponantaise ; sous cette appel11.
appel11. N. Marine, B 3, fol. 130.
12. Ibid., fol. 313.
13. Imprimés de préférence, les manuscrits étant trop faciles à imiter, A. N. Marine, B! 593, fol. 335.
14. A. N. Marine, B3 593, fol. 335.
15. A..N. Marine, B* 579, fol. 330.
16. A. N. Marine, B5 765, fol. 189.
PROTECTION SANITAIRE DES CÔTES FRANÇAISES, XVIII' SIÈCLE 447
lation générale, nous comprendrons l'ensemble des côtes non méditerranéennes de la France. Il faut bien voir en effet qu'en ce domaine de la protection sanitaire et pour les raisons exposées plus haut, la Provence avec Marseille constituait l'exemple le plus achevé d'une région pourvue de structures sanitaires fixes et permanentes. Dans les autres provinces maritimes la mise en oeuvre de mesures préventives — voire curatives — requérait une large concertation et la collaboration de toutes les autorités concernées : municipalités, parlements, amirautés, intendants et subdélégués, commandants ou lieutenants généraux, commissaires de la marine, chambres de commerce et négociantsCes régions ne connaissaient pas en effet cette sorte de familiarité avec le mal contagieux que les Provençaux tiraient de leur fréquentation assidue des Échelles du Levant et de la quotidienneté des mesures préventives qu'ils avaient dû instituer ; seules des circonstances exceptionnelles y nécessitaient la prise de mesures semblables. Pour le xvnr siècle, on note ainsi : en 1709-1714, les conséquences de « la peste du Nord » qui sévissait dans les ports du nord de l'Allemagne et de la Baltique ; en 17161719, celles du « mal de Siam » ressenti à la Martinique ; en 1720-1722, le grand choc de la peste de Marseille et de Provence ; en 1749 une brève alerte pour les provenances de la côte d'Afrique ; en 1741, pour l'Albanie (Larta) ; en 1751, pour Constantinople ; en 1757-1758, pour le Portugal ; en 1770-1771 enfin, à l'occasion d'une nouvelle « peste du Nord » (Moldavie, Valachie et Pologne) ; ainsi que des alertes plus ponctuelles provoquées par l'annonce de quelque bâtiment contaminé ou ayant été visité par un vaisseau lui-même suspect.
L'initiative en la matière revient le plus souvent au pouvoir central qui dispose d'une plus large information ; en cas d'alerte, le secrétaire d'État de la marine adressait une circulaire enjoignant aux autorités locales de prendre toutes précautions utiles et de désigner un lieu écarté pour les quarantaines. Autorités locales, avons-nous dit, et il importe d'être plus précis :
Comme les précautions dont on doit user en cette occasion sont provisoires et qu'elles sont de la compétence des commandants et des intendants de la Marine encore plus que des officiers des villes,
écrit le 7 juillet 1749 le commissaire-ordonnateur de la marine au Havre 17.
Mais comme les officiers de l'Amirauté, de police municipaux et autres prétendent à cet esgard les mesmes fonctions et il est important de commencer par se précautionner contre un mal si dangereux, S.M. a chargé de ce soin les officiers municipaux des villes maritimes, en attendant qu'il ayt fait droit sur les prétentions respectives de tous ces officiers,
expose le secrétaire d'État en 1712 aux intendants 18. En fait, comme nous le soulignions plus haut, en l'absence de structures permanentes, il y a coopération des diverses autorités locales en fonction de leur implantation dans la région ou le port concerné.
Voici quelques exemples de ces pratiques à titre d'illustration et
17. A. N. Marine, B3 476, fol. 173.
18. A. N. Marine, B2 231, p. 559-562.
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sans préjuger des cas particuliers sur lesquels nous reviendrons sans tarder : à Dunkerque, le rôle essentiel est joué par la municipalité (1757), à Carteret par l'Amirauté et le procureur du roi (1770), à Calais instances municipales, officiers de justice, police et d'Amirauté, commissaire de la marine, subdélégué de l'intendant, juges consuls et notables se réunissent à l'hôtel de ville (1771), à La Rochelle le règlement est dû à l'intendant en liaison avec le commissaire de la marine et les officiers de l'Amirauté (1713), à Bayonne l'intendant collabore étroitement avec la municipalité (1720), tandis qu'à Bordeaux il entre en conflit avec le commandant de la province (1711) ; enfin au Havre en 1711, l'intendant de la marine fait assembler le subdélégué, les officiers de l'Amirauté, les magistrats municipaux et les principaux négociants de la place.
Cette dernière ville figure au nombre de celles qui met même en place un organisme à vocation proprement sanitaire en constituant un bureau de santé ; nous reviendrons plus loin sur ces pratiques dans leur diversité.
Pour encadrer ces précautions prises localement, le pouvoir central, dans les cas avérés graves et pour lesquels une simple circulaire était manifestement insuffisante, recourait à la législation. Nous pouvons suivre la confection de l'ordonnance rendue le 12 septembre 1712 lors de la première « peste du Nord » : le 20 avril le Secrétaire d'État faisait suspendre l'impression du « règlement sur les précautions à prendre pour prévenir la communication du mal contagieux » susceptible de modifications 19 ; le 15 juin, il écrit à Machault, alors intendant du commerce :
J'ay reçu, Monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire le 5 de ce mois sur le règlement à faire pour empescher la communication du mal contagieux dans le royaume pour les bastimens venant du Nord dans les ports de Ponant. Le party que vous proposez d'escrire aux intendans des provinces maritimes et aux officiers des amirautés me paroît sujet à un long retardement, après lequel on ne seroit pas encore seur de voir finir les difficultés qui se sont présentées jusqu'à présent et qui vrayssemblablement ne feront qu'augmenter de la part de ces officiers et de ceux de police.
Ainsy, je vous prie de prendre la peine de dresser le nouveau projet de règlement de M. d'Aguesseau et vous êtes d'avis de rendre sur toute cette matière, de le communiquer à MM. les commissaires du Conseil de commerce... 2°
En fait, cette procédure ne s'avérera guère rapide puisque ce n'est que le 28 septembre que l'ordonnance en question pourra être diffusée après une élaboration de plus de cinq mois et malgré l'urgence du danger.
Cependant, dans bien des ports, ces précautions étaient ressenties comme insuffisantes ; ainsi en 1713,
on a représenté que, quelque chose qu'on pust faire, il y auroit toujours beaucoup de danger si S.M. ne prenoit la résolution de deffendre l'entrée des marchandises susceptibles de mauvais air. Et le Conseil de commerce que j'ay consulté a été d'avis de rendre l'ordonnance dont je vous envoyé copie, qui exprime les marchandises dont on propose d'interdire l'entrée jusqu'à ce que le mal soit cessé 21.
Mieux même, on s'oriente vers une interruption totale du commerce
19. A. N. Marine, B2 230, p. 148.
20. Jbid., p. 514.
21. A. N. Marine, B2 234, p. 280.
PROTECTION SANITAIRE DES CÔTES FRANÇAISES, XVIII' SIÈCLE 449
avec les régions contaminées et Marseille devra alors lutter pour obtenir l'admission à sa quarantaine d'un navire de Hambourg.
Il va enfin de soi que la meilleure des législations (qui constituait déjà une prise de conscience de la nécessité d'une politique sanitaire à échelle nationale) pouvait constamment être battue en brèche par les négligences des états voisins ; dès 1713 on en est fort conscient à Versailles, ainsi qu'en témoigne cette lettre adressée à l'Électeur de Bavière :
Monseigneur, J'ay eu l'honneur d'informer VA.E. que la peste se faisoit ressentir dans les païs du Nord et de luy marquer les précautions qui ont été prises dans les ports de France pour en empescher la communication par les vaisseaux qui viendront de ces païs. Le Roy a depuis eu avis que ce mal a pénétré dans quelques provinces d'Hollande et S.M. m'a ordonné de prier V.A.E. de renouveller les ordres qu'elle a donné à Nieuport pour faire faire quarantaine aux vaisseaux suspects qui y viendront pour y faire observer le même règlement qui a été fait pour Dunkerque dont on a remis copie à M. de Penaloza 22.
C'est en effet à la prise de conscience de la nécessité d'une coordination des efforts sanitaires sur le plan international que l'on peut attribuer la fin des grandes épidémies de peste tant en Occident que, plus tardivement, en Orient. Plus modestement, au xvirr siècle, ces efforts législatifs marquent une première étape dans cette évolution.
L'ordonnance rendue en octobre 1713 pour interdire le commerce avec les lieux contaminés donnait la liste des ports où les bâtiments venant du Nord seraient tenus d'aborder pour être soumis à quarantaine : il s'agissait de Morlaix, Saint-Malo, Nantes, La Rochelle, Bordeaux et Bayonne, Le Havre, Saint-Valéry et Dunkerque 23. Nous avons là une première liste des ports dans lesquels des précautions particulières sont mises en oeuvre. En effet, après les brèves indications générales que nous venons de développer, il convient maintenant de s'attacher à des exemples concrets en passant en revue les ports pour lesquels nous disposons de renseignements précis. A cet égard, il convient de réserver une place particulière aux régions de l'embouchure de la Seine qui présentent un dispositif sanitaire plus élaboré et étendent plus largement leur rayonnement en ce domaine.
C'est essentiellement dans cette région que fut appliqué, plus ou moins, une autre disposition réglementaire illustrant la subordination en matière sanitaire du Ponant au Levant : l'arrêt du Conseil du 14 octobre 1762 prévoyant le renvoi à Marseille ou Toulon de tout bâtiment sujet à quarantaine et qui semble avoir été ignoré ailleurs.
Rouen-Le Havre.
J'obligeray le capitaine [des vaisseaux arrivant des îles d'Amérique] de faire une espèce de quarantaine, autant que la situation du lieu le permettra en évitant la communication jusqu'à ce qu'on soit certain qu'il n'y aura aucun danger 24,
écrit le 8 août 1706 le commissaire de la marine au Havre; c'est la première mention de précautions sanitaires que nous ayons conservée.
En 1711 des mesures plus importantes y sont prévues : dès le 18 février, l'intendant de la marine, Jean Bochart de Champigny, accusait
22. Ibid., p. 389.
23. A. N. Marine, BJ 235, 2« partie, p. 1.
24. A. N. Marine, B! 134, fol. 247.
450 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
réception de l'ordre qu'il avait reçu d'obliger tous les bâtiments ayant eu communication dans les ports du Nord à se retirer aux îles Saint-Marcou pour y faire quarantaine 25. En fait, les mesures prises n'apparaissent pas très clairement : aucun établissement n'est réalisé ni à la Hougue, ni aux îles Saint-Marcou pour lesquelles des plans ont bien été établis 26.
Les négociants de Rouen, pour leur part, sont fort hostiles à ce projet et obtiennent de continuer à faire faire une partie des quarantaines dans le lieu nommé Launay, situé en bordure de la Seine à environ 3/4 de lieue de Rouen, « cecy ne s'entendant que des Hambourquois, car les Danois et autres qui viennent directement des ports où la peste chauffe doive (sic) aller aux isles Saint-Marcou v ». Il est vrai qu'il n'y a à Rouen à ce moment aucun officier chargé de veiller à la santé publique et que la solution proposée par le duc de Luxembourg, lieutenant général en Normandie, de concert avec les personnes « les plus capables de donner leur avis » est la pure et simple suspension du commerce avec les villes contaminées et l'interdiction de l'entrée des marchandises susceptibles de contagion2S.
L'improvisation est alors de règle et les bâtiments envoyés à SaintMarcou n'y trouvent aucun établissement. Il n'y a pas de bâtiment sur l'île et il n'est possible d'y effectuer des travaux qu'en été en raison des conditions climatiques, la proximité de Jersey décuple le danger des attaques des corsaires d'autant plus que rien n'est prévu pour assurer la défense de l'île. Dans ces conditions et devant le mécontentement des capitaines et des négociants, dans tous les cas où la santé des arrivants ne pose pas de problème, les formalités sont abrégées : ils ont l'entrée après avoir été visités par un médecin et un chirurgien ; si la cargaison est jugée susceptible, elle est déchargée avec précautions.
Par l'ordonnance du 12 septembre 1712, le maire et les échevins du Havre sont établis juges de santé ; ils se concertent alors avec l'intendant Roujault sur les mesures à prendre en l'absence de lazaret à SaintMarcou : pour eux, Launay peut continuer à recevoir les vaisseaux destinés à Rouen, tandis que ceux du Havre pourront être purifiés au Hoc. Ce point de vue ne parvient pas à emporter l'adhésion de l'administration :
Les intéressez au commerce du Nord souhaiteroient préférablement le Hoc, à cause de la proximité de cette ville et de la sûreté de leurs marchandises, mais comme on doit s'attacher uniquement à garantir le royaume de la contagion, il me paroist que pour prendre toutes les précautions convenables, on doit préférer envoyer ces bâtiments aux isles Saint-Marcou 29.
Il est intéressant de reproduire ici les dispositions prévues par le « Mémoire sur l'établissement à faire à la Hougue » établi en novembre 1712 par le subdélégué de l'intendant, le commandant du fort de la Hougue, le commissaire et l'ingénieur de la marine : les bâtiments sans malades mouilleront dans la rade de la Hougue ; une chaloupe les ravi25.
ravi25. N. Marine, B] 193, fol. 172.
26. Ces établissements auraient été financés par les trois généralités normandes (Rouen, Caen et Alcnçon).
27. A. N. Marine, B! 228, p. 873.
28. A. N. Marine, B' 209, fol. 337.
29. Lettre de M. de Champigny, 29 novembre 1712. A. N. Marine, B' 205, fol. 344.
PROTECTION SANITAIRE DES COTES FRANÇAISES, XVIII' SIÈCLE 451
taillera en restant au vent et déposant les vivres dans une autre chaloupe vide dans laquelle l'équipage les prendra. Les malades seront débarqués sur l'île Saint-Marcou ; ils seront ravitaillés de manière analogue, les vivres étant déposés sur une île voisine. Des établissements devront être construits tant pour abriter ces malades que pour loger les invalides qui assureront la défense de l'île. Naturellement il sera fait défense à tous d'approcher et, pour plus de sûreté, on pourra prévoir de faire mouiller une chaloupe de santé sur la bouée du bâtiment en quarantaine « toujours au vent »w.
Ce projet qui porte témoignage sur les mesures « rustiques » si nous comparons avec les pratiques méditerranéennes que l'on envisageait alors, ne fut pas appliqué; le duc de Luxembourg et l'intendant se prononcèrent en effet en faveur du Hoc, solution plus simple et moins coûteuse :
Je me propose d'entreprendre peu de chose et le nécessaire seulement dans un plus grand dessein que nos successeurs pourront par la suite augmenter, s'ils jugent à propos de faire comme on a fait à Marseille,
expose l'intendant Roujault le 21 février 171331. Pour Rouen, il se déclare pour le maintien du statu quo de Launay qui demeure sous la responsabilité du maire et des échevins de la ville, « ces magistrats étans icy à portée de M. le gouverneur, premier président et l'intendant dont ils prennent les ordres dans les occasions importantes 32 ».
Les travaux au Hoc débutent lentement; un capucin, le frère Nicolas, est chargé de préparer un projet en s'inspirant du lazaret de Marseille ; il est peu après remplacé par M. de Langrune, directeur des fortifications en Normandie, et les travaux débutent à la fin d'octobre 1713 et se poursuivent durant toute l'année 1714. Le 25 mars 1716, le maire et les échevins demandaient des fonds pour pouvoir assurer la clôture du Hoc 33 et envisagent la création d'un véritable bureau de santé.
La peste de Marseille et de Provence allait faire rebondir la question de l'emplacement du lazaret et poser la question, jusque-là passée sous silence, des patentes et certificats de santé et de la garde de la côte. Le 12 août 1720, M. de Benneville, chef d'escadre, écrivait :
hyer, sur le soir, les maires de cette ville et le subdélégué de M. de Gasville vinrent me représenter qu'il estoit nécessaire pour la santé publique de mettre quelques pièces de canon en batterie sur la jetée du nord-ouest pour dépêcher les vaisseaux d'entrer dans le port avant d'estre connus, les Marseillais estant, par le grand usage que leur donne leur comerce, dans l'habitude d'attendre sous voiles la pleine mer dans la rade et d'entrer sans le secours des pilotes de la manoeuvre. Ces maires me dirent qu'ils avoient l'expérience que, lors de la peste du Nord, des vaisseaux entrèrent d'un vent frais sans qu'on pût les en empêcher. J'en allay conférer avec M. de Champigny, je chargeais ensuitte M. de la Battue, lieutenant d'artillerie, d'y faire transporter aujourd'hui deux pièces de 8 ;
30. A. N. Marine, B! 209, fol. 337.
31. W 217, fol. 297.
32. Cependant il notait que « l'évent est très mal situé à Launay, à deux lieues de Rouen et à 24 de la mer, qu'il faut quelquefois 3, 4, 5 et 6 jours à un bâtiment pour y remonter, qu'il faut changer 3 ou 4 fois de pilotes montans et descendans de ces bâtimens après avoir communiqué avec l'équipage. Les commis des fermes accompagnent de même ces bâtimens jusqu'à Rouen pour empêcher qu'ils ne débarquent rien en fraude des droits du roi. » A. N. Marine, B3 217, fol. 318.
33. A. N. Marine, B! 239, fol. 523 et B3 234, fol. 181.
452 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
elles sont establies et en estât. J'ay cependant donné ordre aux pilotes de la manoeuvre d'aller le plus avant qu'ils pourront au devant de tous les navires, de deffendre l'entrée du port à ceux de Marseille et les envoyer mouiller au Hoc où est le lazaret, si mieux ils n'aiment s'en retourner.
Dans l'occurence présente, nous aurions besoin d'une chaloupe armée ; il y en avait une autrefois de 18 avirons entretenue ; elle fut suprimée il y a 9 ou 10 ans, faute d'avoir les moyens de la conserver. Cette chaloupe servirait de patache. On la tiendroit à la teste de la jettée sud-est, on y mettroit, outre l'équipage, un sergent et deux soldats et de cette chaloupe on feroit raisonner tous les petits bastimens et chaloupes qui entreroient et le commandant seroit instruit de bonne heure. Elle iroit mesme en rade parler aux vaisseaux avec les précautions qui se pratiquent et, s'il en estoit besoin, on y mettroit un officier selon le cas...
Comme Paris ne peut guère se passer des denrées de la Provence, surtout de l'huile et du savon, on pourroit envoyer les battiments chargez mouiller au Hoc où est basty le lazaret à une lieue environ au-dessus de cette ville dans la rivière. Il y a de grands magazins pour y décharger les marchandises et quelques chambres où il ne manque qu'un peu de meubles. Mais, il y a encore de la dépense à faire pour achever de rendre ce lazaret parfait ; cette dépense, médiocre pourtant, c'est l'affaire des fortifications et du comerce et, en y mettant un garde de terre avec un officier, on empêcheroit aisément les matelots de ces bastiments de s'estendre dans le pays...
Les maires de cette ville viennent de me prier dans le moment de demander au Conseil la permission de renvoyer tous les bastiments marseillois sans en recevoir aucun en quelque endroit que ce soit... &
On sait que la volonté du Régent fut de ne pas interrompre totalement le commerce 35. Le Conseil de Marine ordonne le renvoi des vaisseaux sujets à quarantaine au Hoc, tandis qu'un arrêt du Parlement de Rouen du 14 août 1720 leur faisait obligation de se rendre aux îles Saint-Marcou. Les deux établissements vont alors fonctionner concurremment : à SaintMarcou sont envoyés les bâtiments provenant de la seule ville de Marseille, au Hoc sont reçus les vaisseaux provenant de la Méditerranée afin que les marchandises qu'ils transportent soient éventées ; de même et dans la mesure où l'évent n'a pas été pratiqué à Saint-Marcou, les vaisseaux marseillais devaient faire un second séjour au Hoc à cette finx ; pour
34. A. N. Marine, B' 263, fol. 334.
35. « Mr le Régent s'en est tenu à l'arrêt de 1712, parcequ'il a trouvé trop dur de rompre entièrement le commerce avec Marseille. Quand l'arrêt de 1713 fut rendu, c'estoit dans des pays étrangers qu'estoit le mal contagieux, mais dans cette occasion, en même temps qu'il ne veut point rompre le commerce, il désire qu'on ne néglige aucune précaution, tant pour les quarantaines ordinaires, que pour les pousser où on le jugera à propos si les vaisseaux ont paru atteint de maladie. » (A. N. Marine, B3 267, fol. 284).
36. « Ces isles sont plus propres qu'aucuns autres endroits pour faire faire quarantaine, à cause de leur éloignement de la terre ; la plus grande peut servir à mètre les marchandises et à leur faire rendre le vent dans des cabanes et magazins de planches que les charpentiers des vaisseaux construiroient avec le bois que l'on leur fournirait de la terre, et on pourroit recevoir dans les petites les secours nécessaires pour les équipages en observant de n'y laisser personne à l'arrivée des denrées que l'on y porteroit. » (A. N. Marine, B1 47, fol. 118). — « Il y a au Hoc un magazin de 120 pieds de long et de 25 de large ouvert de tous costez, propre à donner l'évent aux marchandises. Un corps de logis séparé composé de 4 chambres au rez-de-chaussée et 4 autres au-dessus, entouré d'une palissade. Il ne manque qu'une citerne ou un puis ; on peut y en faire et un corps de garde en dehors, à deux-cent pas tirant vers le Havre pour empêcher la communication par terre et par le bord de l'eau de ce costé. Celuy vers Harfleur est de vase qui couvre à toutes les marées, et depuis cette -ville jusqu'au Hoc quelques sentinelles y suffiront pour empescher les petits batteaux d'y aborder. Le mouillage est bon et peut contenir plusieurs navires. » (A. N. Marine, B1 47, fol. 86).
PROTECTION SANITAIRE DES CÔTES FRANÇAISES, XVIII' SIÈCLE 453
Rouen, Launay continue à remplir son office dans les mêmes conditions que le Hoc pour le Havre.
Dans la pratique, seules les marchandises susceptibles relevaient de Saint-Marcou pour leur évent : elles étaient déchargées sur des allèges, tandis que les marchandises non susceptibles étaient portées au Hoc où elles étaient éventées puis délivrées à leurs destinataires après visite par un médecin et un chirurgien qui confirmaient leur caractère inoffensif. Or, dans les deux cas des accusations sont portées mettant en cause la régularité de ces pratiques :
Les quatre vaisseaux de Marseille qui sont aux îles Saint-Marcou n'y observent pas régulièrement la quarantaine. Ils font commerce à la coste. Les échevins du Havre... ont offert d'envoyer en ces isles un éventeur, parceque, si les marchandises ne sont pas éventées comme il se pratique dans le Levant, on sera toujours exposé au mal, s'il y en a dans ces bâtiments 37.
D'autres insinuations sont portées contre les officiers municipaux du Havre qui laisseraient des curieux pénétrer dans le lazaret du Hoc et les médecins monter à bord des bâtiments sans précautions 38 ; ces accusations ne semblent d'ailleurs que peu fondées.
Je me donne l'honneur d'envoyer au Conseil de Marine au plan de l'isle de Tatihou sur lequel est marqué le lazaret que Monsieur Guynet a proposé d'y faire, au Heu des isles de Saint-Marcou, où il se trouve beaucoup de difficulté pour décharger les marchandises des vaisseaux soubsonnés de mal contagieux, qu'il est très difficile d'y donner les secours nécessaires aux équipages et gardiens, ses isles estant à trois lieues de la Hougue, et mesme m'y bastir avec diligence, tous les transports des matériaux se faisant par mer.
J'y joins un plan partiel du lazaret sur lequel sont marquez les mesmes halles et logements que l'on destinoit pour les isles Saint-Marcou, n'y augmentant qu'une salle pour le parfum des équipages et une petite chapelle au-dessus du logement du gardien, ne bâtissant sur les isles Saint-Marcou que l'infirmerie.
Tous ces logements estant en sûreté à l'isle de Tatihou, au lieu qu'aux isles de Saint-Marcou ils pourroient être détruits par les habitants des costes qui vont à la mer et estre brûlez en temps de guerre par les corsaires ennemis, on propose de les bastir en maçonnerie de chaux et de les couvrir d'ardoise, afin qu'il y ait moins d'entretien et qu'ils soient moins sujets aux accidents de feu et des vents qui pourroient enlever les couvertures de paille 39.
Tel est le projet qu'expose le 14 août 1721 M. le Petit, commis principal à la Hougue.
Il dut être réalisé, sans que nous sachions si ce fut exactement de la manière que nous venons de voir indiquée, et cela grâce au sieur Melchior Vieil qui nous est ainsi présenté en septembre 1722 par M. de Rancé, major de la marine au Havre :
J'ay l'honneur d'informer le Conseil qu'il est arrivé depuis quelques jours en cette ville le sieur Vieil, porteur d'une lettre de M. le Contrôleur général, pour visiter les costes de Normandie en qualité d'inspecteur de la santé et y donner les instructions nécessaires pour prévenir la communication du mal contagieux. Cet homme estoit cy-devant à la Hogue et, par la lecture que j'ay prise de la lettre de M. le Contrôleur général, il m'a paru qu'il ne l'a obtenue que sur des plaintes qu'il a faittes contre la conduite que tenoient icy les officiers municipaux...
37. A. N. Marine, B' 47, fol. 418.
38. A. N. Marine, B2 262, fol. 523 v° et 562 ; B' 269, fol. 23.
39. A. N. Marine, B3 269, fol. 340.
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1 Halles pour les marchandises
2 Logement des éventeurs gardiens
3 Cour pour l'évent des marchandises
4 Salle de parfum
5 Logements des équipages
6 Logement du gardien surmonté de la chapelle
7 Puits
PLAN DU LAZARET A FAIRE
DANS L'HE DE TATTHOU (1721)
d'après A. N. Marine, B! 269, fol. 340
Ledit sieur appelle dérangement tout ce qui n'est pas conforme à ses idées et prétend faire exécuter dans nos mers ce qui se pratique dans la Méditerranée, comme sy le climat et les raddes de Ponant, surtout celle-cy, estoient semblables à celles du Levant. Il veut supprimer la visite qui c'est faite jusqu'à présent conformément à un arrest du Conseil par le médecin et chirurgien de la Santé dans les vaisseaux simplement suspects et substituer au lieu la déclaration des capitaines, aumônier et chirurgien desdits vaisseaux sur le serment par eux preste ; et, pour cela, il veut faire construire sur le bord du quay en dedans du port, attenant à la grosse tour, une baraque qu'il appelle Consigne, où ces officiers viendront dans leurs chaloupes pour raisonner et où les officiers municipaux iront prendre leur déclaration.
Il pense que la peste ne se communique point par l'air, mais au toucher et, sur ce principe qu'il veut nous persuader, il va au dedans du lazaret du Hoc pour y donner des ordres et il voudroit que les officiers municipaux y allassent avec luy, ce qui paroist bien contraire aux précautions que nous avons prises jusqu'à présent.
Un petit navire nouvellement arrivé de la Martinique, ledit sieur Vieil empêche qu'il n'ait l'entrée, parce que le capitaine n'a point de lettre de santé, quoy qu'on luy ait dit que les isles de l'Amérique ne noues estoient pas suspectes... 40
Il est en effet intéressant de noter les origines méditerranéennes de ce Melchior Vieil : il a été neuf ans intendant de la Santé à Toulon, sa ville natale, a" voyagé au Levant avant d'être nommé inspecteur de la santé à la Hougue et d'assurer la construction du lazaret de l'île Tatihou ; dès 1713 il apparaît comme « commis pour veiller à la conservation de la santé
40. A. N. Marine, B' 270, fol. 40.
PROTECTION SANITAIRE DES CÔTES FRANÇAISES, XVIII' SIÈCLE 455
sur la côte de Normandie » ; il meurt en 1742 et est remplacé par le sieur Ferrât. Pendant toute sa carrière normande, il aura cherché à faire appliquer les pratiques en usage en Provence.
Le « lazaret royal » de la Hougue fonctionne effectivement jusque vers 1760. Le Havre entretient une chaloupe chargée de surveiller nuit et jour les bâtiments qui arrivent et de les interroger ; s'ils ne sont pas suspects, l'entrée leur est accordée ; dans le cas contraire, ils sont dirigés vers la Hougue, avec la possibilité, si le temps ne leur permet pas de s'y rendre sur le champ, de mouiller à l'écart et sous bonne garde dans le port.
Certes, il est bien difficile de comparer le lazaret de l'île Tatihou avec celui de Marseille, tant dans leurs plans que dans leur fonctionnement : l'activité quotidienne de l'un tranche singulièrement sur l'hypothétique utilité de l'autre ; en 1757, il sera même question d'en utiliser l'emplacement pour un hôpital 41. De plus, en prévoyant le renvoi des bâtiments visités à Marseille et Toulon, l'arrêt du Conseil du 14 octobre 1762 pouvait en faire apparaître la nécessité encore plus contestable ; nous ne tarderons pas à voir que cet arrêt n'a été que très peu appliqué.
Cependant, dans les années 1770, le Hoc revient sur le devant de la scène aux dépens de la Hougue : les premières mesures prises pour se protéger de la nouvelle peste qui sévit dans le Nord prévoient que les pilotes interrogeront les capitaines sur leur provenance et leur enjoindront de se rendre avec leurs chaloupes à la tête de la jetée pour y présenter leurs papiers et être interrogés ; les bâtiments reconnus suspects seront alors envoyés au Hoc 42. Et le commissaire de la marine Jean-Louis Mistral d'observer :
Le rétablissement de ce lazaret [de Tatihou] seroit encore plus essentiel et plus urgent si malheureusement le mal contagieux du Nord venant à faire des progrès et à s'approcher du royaume, il arrivoit quelques bâtiments qui en seroient infectés.
En ce port se trouve le Hoc où on se propose de les placer et leur faire faire quarantaine, nullement disposé pour une semblable opération, entièrement ouvert, tenant à la terre ferme, situé à l'embouchure de la Seine... 43.
Le dernier élément d'information que nous fournissent les registres de correspondance passive de la marine est constitué par une lettre de l'intendant de Normandie Fontenette, en date du 8 novembre 1770 :
La Cour avoit décidé, à l'occasion de la peste qui règne en Pologne et dans les pays voisins, que le port du Havre seroit le seul sur les côtes de la Normandie dans lequel les navire venant du Nord seroient tenus de faire la quarantaine. M. l'intendant de Rouen m'ayant mandé depuis deux jours que, le lazaret du Hoc ne pouvant suffire à tous les vaisseaux venant du Nord, les juges de santé de ce port demandoient avec instance que le lazaret de l'isle Tatihou partageât le service. Je viens d'envoyer à la Hougue l'inspecteur de la santé avec ordre de ne point désemparer et d'y faire avec la plus grande célérité toutes les dispositions convenables pour établir une quarantaine qui aura pour objet de seconder celle du Havre 44.
En outre, les juges de Santé du Havre expriment le souhait d'être déchargés de la responsabilité de statuer pour les ports du nord de la généralité où devraient être établis des bureaux de santé.
41. A. N. Marine, B= 537, fol. 272.
42. A. N. Marine, B3 591, fol. 82.
43. 4 octobre 1770. A. N. Marine, B! 591, fol. 69.
44. A. N. Marine, B! 591, fol. 164.
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Jusqu'ici nous nous sommes essentiellement attachés aux lazarets qui constituent la manifestation la plus spectaculaire des mesures sanitaires. Il faut leur adjoindre diverses autres précautions : la visite des bâtiments, les patentes et certificats de santé, les corps de garde. Ces pratiques sont parfois évoquées dans une lettre ou dans un règlement. L'usage des patentes de santé est essentiellement méditerranéen ; dès septembre 1720, les officiers municipaux de Normandie reçoivent l'ordre de délivrer de tels documents aux bâtiments qui partent de leurs ports, afin qu'ils puissent être reçus sans problème dans les autres ports 45. Plus pointilleuse, une délibération de la municipalité du Havre en date du 26 septembre 1721 prévoit de soumettre à quarantaine tous les bâtiments venant de la Méditerranée, car les pacotilles ne sont pas munies de certificats de santé en attestant la provenance 4é.
Si l'usage des patentes peut être considérée comme une importation méditerranéenne et semble se limiter aux périodes critiques, celui de la visite des bâtiments constitue une pratique en totale contradiction avec les règles du Levant : il s'agit de la visite faite à bord par un médecin et chirurgien afin de s'assurer de l'état sanitaire du bâtiment avant de lui donner ou refuser l'entrée dans le port ; il y a là en effet une « communication » que refusent l'ensemble des règlements provençaux puisque lesdits médecins et chirurgiens pouvaient retourner en ville quel que soit le résultat de cette visite.
Nous avons enfin vu plus haut qu'en cas d'alerte, des pièces d'artillerie étaient mises en batterie pour interdire l'entrée du port ; de même, toujours en période critique, on établit des corps de garde pour surveiller les lieux de quarantaine ainsi que pour veiller à la protection sanitaire de la côte, éviter toute communication ou tout incident en cas d'échouement ou de naufrage d'un bâtiment suspect 47. Ces précautions ne sont en rien spécifiques des ports de l'embouchure de la Seine et nous les retrouverons constamment ailleurs.
En ce qui concerne plus particulièrement ces ports, en l'espèce le Havre, il convient enfin de dire quelques mots de l'application de l'arrêt du Conseil du 14 octobre 1762 que nous avons déjà évoqué ; cet arrêt prévoyait le renvoi systématique à Marseille ou Toulon de tout bâtiment visité pour y purger sa quarantaine. Dans un premier temps (jusque vers 1770) les juges de santé se prononcent pour sa stricte application ; cependant le secrétaire d'État intervient pour y déroger et ordonner une quarantaine de quinze jours au Hoc4S. Après 1770, la jurisprudence est acquise et le renvoi à Marseille n'est plus qu'évoqué mais jamais ordonné par les autorités sanitaires locales ; il est vrai, que dans tous les cas qui auraient pu donner lieu à l'application de cet arrêt, aucun danger réel n'apparaissait ;
45. A. N. Marine, B3 267, fol. 279. — En avril 1771, le Conseil de santé du Havre impose une quarantaine de trente jours à un bâtiment hollandais qui n'était pas muni de lettres de santé. A. N. Marine, B3 596, fol. 129.
46. A. N. Marine, B3 278, fol. 42.
47. A. N. Marine, B1 47, fol. 218 v° par exemple.
48. Par exemple, en octobre 1768, Praslin et Bertin s'accordent pour permettre à un bâtiment anglais ayant eu communication avec un corsaire algérien de débarquer son chargement au Hoc sans communication. A. N. Marine, B3 581, fol. 60.
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il est donc difficile d'en conclure qu'elle aurait été l'attitude adoptée devant un bâtiment réellement contaminé que les Havrais auraient sans doute vivement souhaité voir s'éloigner de leur côte. Il est vrai que ce système offrait des inconvénients dirimants et semblait ne pouvoir s'appliquer effectivement qu'à la Méditerranée et non à ces régions comme l'exposait la Chambre de Commerce de Rouen :
Depuis cet arrêt..., ces sortes de navires suspectés, se trouvant privés de l'asile du Hoc, sont obligés de recommencer une navigation longue, pénible et dispendieuse pour se procurer un lazareth quelque fois plus éloigné que le port où ils avoient pris leur chargement... La Chambre a lieu de présumer que S.M., en désignant par son arrêt de 1762 les seuls ports de Marseille et Toulon, a particulièrement envisagé la salubrité des ports de France de la Méditerranée qui traffiquent avec le Levant, sans pour cela priver la navigation françoise de la Manche et de l'Océan d'une retraitte pour ses vaisseaux lorsqu'ils sont rencontrés par des navires suspects et inconnus 49.
Dunkerque.
En 1709, deux chaloupes sont établies, l'une à la passe de l'est, l'autre à celle de l'ouest, pour obliger les bâtiments venant de Danzig à attendre la visite des médecins et chirurgiens préposés à la santé qui décideront des précautions à leur faire subir 50. La reprise de la peste dans le nord en 1711 oblige à remettre en service une chaloupe dans le même but ; l'entrée des bâtiments est décidée par les autorités municipales, le commandant de la place et le commissaire de la marine ; dans le même temps on projette de « travailler à la construction d'un petit bâtiment nécessaire pour faire faire quarantaine aux personnes qui pourraient descendre à terre par quelque événement fortuit 51 ».
Cependant, en 1720, c'est le renvoi des bâtiments suspects qui est pratiqué, car les magistrats de Dunkerque exposent
qu'il n'y a point d'endroit propre pour cela [les quarantaines], la coste estant trop platte, n'y ayant point d'eau douce dans les dunes, ny aucun endroit séparé par quelque ruisseau ou canal où on put renfermer l'équipage et les effets d'un bâtiment qui seroit suspecté de contagion 52.
Entre 1754 et 1758 plusieurs instructions précises sont promulguées sur la conduite à tenir face à des vaisseaux suspects ; en décembre 1754, c'est une « instruction de ce que doit faire le chef des pilotes cottiers et commis par le Magistrat de la ville de Dunkerque pour empêcher l'entrée en ce port aux vaisseaux venant du Détroit ou autres lieux qui pourroient avoir eu communication avec eux 53 » : ce pilote doit se porter au devant des arrivants, leur demander leur provenance, leur chargement et leur état sanitaire ; si l'arrivant s'avère suspect, il lui interdit toute communication et arbore un pavillon rouge ; le bâtiment doit aller mouiller au vent des autres vaisseaux et on tirera sur lui s'il refuse d'obéir. Si le bâtiment n'est pas suspect, le pilote arbore un pavillon blanc et lui accorde l'entrée.
En 1757-58, ces précautions sont renouvelées à l'annonce de cas de
49. A. N. Marine, B* 581, fol. 34.
50. A. N. Marine, B= 157, fol. 496.
51. A. N. Marine, B! 203, fol. 265.
52. A. N. Marine, B' 267, fol. 209.
53. A. N. Marine, B3 523, fol. 175.
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peste au Portugal. Il est intéressant de s'attarder quelques instants sur ces mesures qui sont parmi les plus détaillées que nous ayions rencontrées. A Dunkerque, un échevin, un médecin et un chirurgien sont désignés pour former « la garde de la santé » ; ils devront rester sur le port depuis l'ouverture et jusqu'à la fermeture de la chaîne ; l'officier du canot de santé et les pilotes leur remettront les dépositions des capitaines des navires arrivant en rade ; ils feront connaître leur décision relative à l'entrée des bâtiments en arborant un pavillon rouge ou blanc au petit château. Dans les cas douteux, c'est l'ensemble du Magistrat qui statuera5A. C'est la corvette des pilotes côtiers qui servira de bateau de santé ; elle devra être assistée d'un bâtiment de la marine ayant pour mission de s'opposer aux entrées de force de bâtiments dans le port :
Comme tous les habitans de telle condition qu'ils soient sont obligés de coopérer à écarter l'air contagieux, il sera dressé un rolle du nombre de ceux qui seront obligés de se rendre aux lieux et heures indiqués par le Magistrat pour y être de garde ou de conserve 55.
Ces habitants embarqueront à bord de la corvette de santé ou se tiendront auprès des batteries pour observer les arrivées et, le cas échéant, veiller à ce que les contrevenants soient repoussés. En outre, ils inspecteront les corps de garde qui devront être établis par les paysans le long de la côte pour prévenir tout échouement.
Enfin, un lazaret sera établi du côté de l'est, dans les dunes, au-delà de la Tente-Verte, mais
s'il se trouvoit en rade quelque navire atteint de contagion, il sera sommé de se retirer d'où il vient, ou dans la mer Méditerranée où il y a des lazarets, conformément à la lettre du ministre. Et s'il échouoit quelque navire à bord duquel la contagion seroit, les gens de l'équipage en seront transférés au lazaret et le feu sera mis audit navire ainsi qu'à toutes les marchandises de son chargement, jusqu'à ce que le tout soit consommé ; et il sera fait défense sous peine de vie d'en débarquer aucunes hardes, marchandises ou autres effets x.
Ces dispositions sont remises en vigueur en 1770 : chaîne à l'entrée du port, bureau de santé (échevin, négociant, médecin et chirurgien), corvette prenant les dispositions des capitaines, gardes le long de la côte correspondant par feu, établissement d'un lazaret 57. Malgré tout, en novembre de la même année deux bâtiments réussissent à entrer directement dans le port5S.
Il faut noter que, dans les transmissions d'ordres en provenance de Versailles, Gravelines apparaît au même titre que Dunkerque sans que nous sachions si des dispositions particulières y étaient prises.
Calais.
Nul ne s'étonnera de constater que les procédures sanitaires mises en place à Calais sont fort proches de celles usitées à Dunkerque. Dès 1711, une délibération prise le 27 septembre à l'hôtel de ville par les officiers de police, justice et Amirauté, les échevins et en présence du com54.
com54. N. Marine, B! 542, fol. 457 et 467.
55. Ibid., fol. 467.
56. Ibid.
57. A. N. Marine, E' 591, fol. 28 et 37.
58. Ibid., fol. 38.
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missaire de la marine, subdélégué de l'intendant, des juges-consuls et de notables prévoyait la création d'un conseil de santé : en feront partie le commandant, le président, le lieutenant général de police et amirauté, le subdélégué de l'intendant, le procureur du roi et le vice-majeur ; le commissaire de la marine pourra y assister dans la mesure où des matelots seront en cause. Une patache sera établie avec un commandant « intelligent » et dix matelots armés ; elle conduira à bord pour les visites les huissiers et chirurgiens-visiteurs de l'Amirauté. Sont également nommés un directeur de la quarantaine et un prévôt de la santé. Les quarantaines se feront contre la digue du Risban, le plus avant possible ; des baraques seront établies pour les équipages entre la citadelle et le fort de Nieulay 59.
En 1720, on refuse l'entrée aux bâtiments marseillais, mais en septembre, sous prétexte de vents forcés, un bâtiment en provenant réussit à entrer dans le port, trois personnes y montent même à bord et l'une parvient à s'en échapper ; retrouvée cachée en ville, elle est enfermée dans une tour des remparts sous la garde d'une sentinelle qui lui passe « ses vivres par le trou de la porte en prenant toujours le dessus du vent » *°.
En octobre 1758, à l'occasion d'une alerte relative à un corsaire anglais le Royal Georges supposé contaminé, de nouvelles dispositions sont édictées ; elles concernent pour l'essentiel les signaux par pavillons rouges et blancs dont il sera fait usage pour aviser les forts où sont disposés des canoniers chargés de tirer sur tout vaisseau suspect récalcitrant 61 : les habituelles dispositions relatives à la chaloupe et aux corps de garde sont naturellement reconduites ainsi que les interdictions aux pilotes et pêcheurs d'aller à bord des arrivants sans autorisation des commissaires de la santé.
Saint-Valéry-sur-Somme.
En 1713, une délibération municipale prévoit que les quarantaines s'effectueront dans l'anse du Hourdel à l'embouchure de la Somme ; cependant, le commissaire de la marine d'Anglemont observe que la chose ne sera possible qu'à la belle saison, faute d'installations adéquates. En outre, il se prononce, en ce qui concerne les bâtiments venant de Hambourg, les seuls à être attendus à Saint-Valéry, pour l'entrée après visite de ceux qui seront pourvus de passeports et de lettres de santé ; ceux qui auront à bord des marchandises susceptibles feront quarantaine dans le chenal et seules les éventuelles autres provenances devront être renvoyées au Hourdel 62.
Le problème des marchandises susceptibles, en l'espèce de la laine, se pose en effet avec une acuité particulière dans cette place, puisque c'est par elle que parvenaient les approvisionnements pour Abbeviile notamment en provenance de Hollande ; toute entrave à ce commerce était donc source de plaintes de la part des négociants a.
Nous ne disposons pas de renseignements relatifs aux années 1720-1721,
59. A. N. Marine, B3 192, fol. 350.
60. A. N. Marine, B3 267, fol. 39.
61. A. N. Marine, B3 542, fol. 460 et B3 538, fol. 24.
62. A. N. Marine, B' 209, fol. 434.
63. A. N. Marine, B3 217, fol. 72.
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notre documentation, ne reprenant qu'en 1770. Cette année là les officiers municipaux et de l'Amirauté commencent par décider le renvoi au Hoc (donc près du Havre) des bâtiments arrivant des ports contaminés du Nord ; mais, devant les réticences de ces derniers, ils les envoient à nouveau dans l'anse du Hourdel (cap Cornu) 64. Un navire s'échouant dans la baie est l'objet d'une visite d'un chirurgien après laquelle il est autorisé à débarquer sa cargaison ; seules trois balles de laine sont l'objet de précautions spéciales : elles sont mises à l'écart et ouvertes par l'équipage afin qu'elles s'aèrent pendant quelques jours.
Dieppe.
En 1711, « puisqu'il n'y a pas d'endroit aux environs de Dieppe pour faire faire quarantaine aux vaisseaux venant des lieux attaquez de la peste, le Roy approuve qu'ils soient envoyez à la rade de la Hogue 63 ». Telle est la conduite constante observée dans ce port qui ne dispose d'aucune protection (chaîne, batteries) pour interdire son entrée à d'éventuels bâtiments pestiférés 66.
Normandie.
Le complexe Le Havre-la Hougue étendait son rayonnement sur l'ensemble de la région. On ajoutera ici quelques précisions relatives à des places ou à des juridictions particulières.
A Granville, en 1720, le commandant note :
il conviendrait que les vaisseaux fissent quarantaine à l'isle de Chauzé ou au cap de Fréhel parce qu'ils perdraient la saison de la pêche s'ils alloient à SaintMarcou, outre qu'ils courroient beaucoup de risque à passer et repasser le Raz Blanchard qui est plus dangereux qu'un voyage de long cours 67.
En effet, par sa situation à l'ouest du Cotentin, Granville semble quelque peu échapper à l'orbite havraise, sans que l'on sache pour autant quelles mesures concrètes y étaient mises en oeuvre. En 1770, y éclate un conflit entre les officiers municipaux et le commissaire des classes à ce sujet 68.
Pour cette région, à l'ouest du Cotentin, on a conservé un règlement fait le 2 novembre 1770 par les officiers de l'Amirauté de Carteret et le procureur du roi 69 ; en voici les principales dispositions :
Nous avons fait deffenses à tous maîtres de bateaux, soit de pesche ou marchands, d'approcher aucuns bastiments venants du dehors à peine de punition ; ordonné cependant aux pilotes costiers d'approcher tous des bâtiments venant du dehors, de se tenir au vent à eux, à toute portée de voix, de là les héler et leur demander, sous serment de dire la vérité à peine de la vie, de quelle nation ils sont, d'où ils viennent, où ils vont, quel est leur chargement, quel est le nombre de leur équipage, s'ils ont des malades, s'il en est mort, de quelle maladie et combien, s'ils ont relâché ou se sont présentés sans relâcher en quelque port, particulièrement aux isles anglaises de Cherbourg, s'ils y ont été reçus et comment, si, dans leur route, ils ont rencontré, parlé ou eu communication avec quelque autre bâtiment venant des mers Baltique ou Méditerranée qui eust des
64. A. N. Marine, B' 591, fol. 46.
65. A. N. Marine, B* 228, p. 620.
66. A. N. Marine, B> 47, fol. 99 v°.
67. Ibid., fol. 252.
68. A. N. Marine, B3 591, fol. 128 et sq.
69. Ibid., fol. 172.
PROTECTION SANITAIRE DES CÔTES FRANÇAISES, XVIII' SIÈCLE 461
malades, de quelle nation, d'où il venoit, où il alloit, de quoy il étoit chargé. Et dans le cas où, par les réponses qui leur seront faittes, ils reconnoissent ou ont lieu de craindre quelque contagion, ils leur deffendront l'entrée et l'approche même de cette coste sous peine de la vie et du brûlement des navires et de la cargaison. Ils leur enjoindront de se présenter devant Cherbourg pour y être examinés plus particulièrement et y recevoir les ordres nécessaires pour les sustenter et soulager.
Nous n'avons pas de renseignements sur ce qui était alors pratiqué à Cherbourg ; on sait simplement qu'en 1711 aucun lieu n'avait été désigné pour les quarantaines 70.
Bretagne.
En novembre 1721, le gouverneur de Saint-Malo, le marquis de Coëtquen exposait que seuls deux bureaux de santé existaient, à Saint-Malo et à Nantes, ainsi qu'un lazaret à l'île de Cézambre proche de ce premier port (mais il semble, comme nous le verrons plus loin, que Arest en ait été également pourvu) ; dans les autres ports c'est aux gardes-côte qu'il incombe d'interdire l'entrée des marchandises susceptibles ; en outre,
le Roy a depuis peu fait armer deux batteaux, l'un qui vat et vient dans tous les petits ports, ances et rades depuis Saint-Malo jusqu'à Brest, l'autre dans ceux depuis Nantes jusqu'audit Brest, pour s'informer et visiter toutes les barques et batteaux qui y sont arrivés, de quelles sortes de marchandises ils étoient chargés, et instruit par là de ce qui s'étoit passé'1.
Enfin, d'une manière générale, les précautions sanitaires sont essentiellement ressenties comme fort coûteuses pour les villes et sont, de ce fait, limitées dans le temps.
Un lazaret était donc établi, du moins en théorie, à l'île de Cézambre proche de Saint-Malo « pour la quarantaine de tous les navires armés sur notre côte du nord de Bretagne », ainsi que l'affirme le gouverneur de la ville en 172072 ; nous n'avons rencontré aucun témoignage sur l'activité de cet établissement.
Par contre, s'il n'y a pas de lazaret dans la région de Brest, on y rencontre un bureau de santé qui en 1720 engage un patron et quatre matelots pour la chaloupe de la santé moyennant 80 livres par mois, payées sur le fonds destiné par les États de Bretagne à la prévention sanitaire 73. Les quarantaines peuvent éventuellement être effectuées dans la rade de Brest. En 1721, se fait jour un projet de construction d'un lazaret dans l'île de Tréberon ; ce projet s'avère aussitôt peu réalisable, dans la mesure où la charge financière en incomberait à la province dont les négociants sont défavorables à l'installation de cet établissement près de Brest, place commerciale de peu d'importance 74.
En ce qui concerne le reste de la côte ouest de la Bretagne, on ne dispose d'aucun témoignage relatif à la prise de mesures particulières, si ce n'est le voeu plusieurs fois exprimé de voir des établissements sanitaires s'installer dans les petits ports.
70. A. N. Marine, B* 228, p. 620.
71. A. N. Marine, B' 269, fol. 373.
72. Ibid., fol. 366.
73. A. N. Marine, B! 275, fol. 80.
74. A. N. Marine, B^ 261, fol. 521.
462 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
Notre documentation est plus riche pour la côte sud. En 1711, M. de Clairambault, commissaire de la marine à Port-Louis, indiquait qu'il n'y avait, aux environs de Port-Louis, aucun endroit susceptible de se prêter à la construction d'un lazaret et proposait, à cet effet, une île du golfe du Morbihan ou l'île des Glénans en en rejetant la dépense sur les villes de Vannes et Concarneau ; il précisait que de tels établissements devraient être réservés aux bâtiments français, surtout en période de guerre, « estant à craindre que l'ennemey ne se prévale de ce fléau pour causer du désordre dans le royaume 75 ». En attendant, si les officiers de santé lors de leurs visites découvrent un bâtiment suspect, on l'invite à passer outre et, si cette solution s'avère impossible, on le renvoie dans l'île de Larrons dans le golfe du Morbihan ou aux Glénans ; si ce vaisseau est parvenu à pénétrer dans la rade de Port-Louis, il est dirigé vers la pointe de Penmaneck ou à l'île Saint-Michel où il demeure en quarantaine sous la surveillance d'un corps de garde. Pour mettre en état ces endroits, on se tourne vers les États de Bretagne qui se montrent fort peu enclins à dégager les crédits nécessaires ; l'affaire semble d'ailleurs en rester au stade des projets, du moins dans nos registres de correspondance de la marine 76.
Nous y disposons d'autres renseignements pour les années 1770 : le Bureau de santé entretient alors deux bateaux dans les rades de l'Armor et de Groix pour interroger les arrivants et interdire l'approche de la côte aux vaisseaux suspects ; dans ce dernier cas, le Bureau ordonne des quarantaines qui se font, pour les navires effectivement contaminés, dans la rade de Groix et, pour les bâtiments simplement suspects du fait de leur provenance, dans la rade de Port-Louis à l'écart, le pavillon hissé au haut du mât 77.
De son côté, l'Amirauté de Vannes, le 31 octobre 1770, rendait une ordonnance interdisant de faire venir des régions du Nord contaminées bâtiment et marchandises, soumettant à quarantaine tout bâtiment en provenant ou ayant communiqué avec un autre bâtiment suspect, nommant des commissaires de santé et établissant une chaloupe armée pour empêcher toute communication avec les quarantenaires, lesquels devaient être envoyés dans la rade de Cardelan pour le Morbihan, à l'île de Maiz pour les ports de la Vilaine jusqu'à Port Navalo, dans la baie de Quiberon pour Quiberon et les ports depuis Lomariaquer jusqu'à l'Estel 78. Parallèlement les tâches incombant aux commissaires de santé étaient définies dans une instruction particulière : ils observent tous les mouvements de navires et prescrivent aux arrivants « par le moyen d'un porte-voix » d'attendre d'être visités avant de débarquer ; ils réquisitionnent alors un canot ou une chaloupe, prenant « d'autorité celui qu'il croira le plus propre à lui servir » pour aller reconnaître et questionner l'arrivant ; s'il se révèle non suspect, le commissaire lui délivre un certificat, dans le cas contraire, il l'envoie au lieu fixé pour les quarantaines après avoir pris avec des pincettes de fer ses papiers pour les porter aux officiers municipaux de Vannes « après les avoir tenus une heure devant un bon feu et les avoir par75.
par75. N. Marine, B' 197, fol. 71.
76. A. N. Marine, B* 223, p. 443 et 871.
77. A. N. Marine, BJ 591, fol. 194.
78. A. N. Marine, B^ 591, fol. 193.
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fumés de vinaigre » ; enfin, tout bâtiment provenant alors de la Baltique sera traité comme pestiféré 79. Ces commissaires de santé doivent rendre compte aux officiers municipaux de Vannes.
Plus au sud, à Nantes, le maire et les échevins sont établis juges du Bureau de la santé par arrêt du Conseil du 30 août 1721. Précédemment les vaisseaux venant des îles étaient visités et parfumés par deux chirurgiens auxquels l'Amirauté avait accordé une exclusivité dans son ressort 80.
Poitou, Aunis et Saintonge.
« Je vous recommande de visiter exactement ceux [les vaisseaux] qui viennent du Nord, afin de leur faire faire quarantaine s'ils étaient soupçonnez de mal contagieux 81. » Cette recommandation du ministre aux officiers de l'Amirauté de La Rochelle en 1711 ne semble guère avoir été suivie d'effets puisque le premier règlement sur cet objet date de 1713 ; il est dû à M. de Courson, intendant à Bordeaux assisté du commissaire de la marine à Bordeaux et des officiers de l'Amirauté &.
En 1720, la ville arme une chaloupe pour conduire médecin et chirurgien visiter les arrivants ; l'intendant de Saintonge et d'Aunis estime cette précaution insuffisante, dans la mesure où elle ne fait en rien obstacle aux débarquements clandestins le long de la côte et demande deux chaloupes supplémentaires 83. La conduite tenue envers les bâtiments provenant des régions contaminées est le refus pur et simple ; c'est même le parti qui est adopté en mai 1721 à l'égard d'un vaisseau venant de Gênes et ayant relâché à Marseille avant la contagion pour éviter la panique de la population et l'interruption du commerce qui auraient résulté de son admission **.
Ce n'est qu'en 1724 que le duc d'Orléans lance le projet de création d'un lazaret entre Bordeaux et le Havre ; chacun cherche alors à éloigner de soi cet établissement dangereux : les négociants des Sables d'Olonne proposent les îles d'Hedec et d'Hoûac ou celle des Dunes ; par contre la Chambre de Commerce de La Rochelle se déclare favorable à son établissement à l'île de la Dîve ou à la pointe nord de l'île d'Aix ; quant à l'évêque de Luçon, l'abbé de Bussy, il manifeste son hostilité au projet de l'île de la Dîve 83.
Ces projets n'iront pas plus loin et l'on en demeurera au stade de l'improvisation. Ainsi en décembre 1751, les officiers du Présidial et de l'Amirauté s'assemblent avec l'intendant et la municipalité de La Rochelle ; ils prévoient que l'intendant fera établir deux chaloupes armées placées à l'île de Ré et à la digue de La Rochelle pour interroger les arrivants, que la ville rétablira une chaloupe pour les visites comme en 1720, que les bâtiments suspects feront quarantaine sous la surveillance d'un corps de garde à la pointe de l'Éguillon 86. Enfin, le 11 décembre 1770, AntoinePhilippe Le Moyne, commissaire général à Rochefort, notait :
79. Ibid., fol. 189.
80. A. N. Marine, B2 228, p. 755.
81. Ibid., p. 891.
82. A. N. Marine, B! 209, fol. 298.
83. A. N. Marine, B= 267, fol. 332.
84. A. N. Marine, B' 276, fol. 17.
85. A. N. Marine, B' 299, fol. 359 ; B' 298, fol. 391 ; B= 318, fol. 285.
86. A. N. Marine, B^ 504, fol. 372.
464 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
J'ignore les ordres donnés pour la coste de Poitou par l'intendant de la généralité, mais je trouve ceux donnés par celui de La Rochelle beaucoup trop insuffisants... Ses ordonnances ne s'adressent qu'aux pilotes, encore n'y est-il porté aucunes peines en cas de contravention... Je ne connois aucun lazaret désigné. L'ordonnance de l'intendant de La Rochelle semble avoir indiqué l'isle d'Aix, mais il n'y a aucune précaution prise, il n'y a aucun établissement formé, aucuns ordres donnés aux habitans de cette isle, aucune garde indiquée... Ces opérations sont du ressort des intendants et des gouverneurs de province. Le port de Rochefort mérite une très sérieuse attention, les petits ports qui sont autour de luy en exigent peut être encore plus vu qu'on fait moins d'attention aux petits bâtimens qui y abordent sans cesse gI.
Tel est le dernier témoignage relatif à la relative protection sanitaire de ces côtes que j'ai rencontré.
Bordeaux.
Le premier texte concernant cette ville est une ordonnance du maréchal de Montrevel, commandant en Guyenne, en date du 29 septembre 1709 ; les dispositions prévues étaient les suivantes : les pilotes qui prennent en charge les bâtiments à l'entrée de la Garonne doivent s'informer de leur provenance et, s'ils viennent de Danzig ou de la Baltique, les conduire à l'île de Pâtira et y rester avec eux en quarantaine ; en outre, une chaloupe établie à Pauillac y mènera tous les bâtiments de même provenance qu'elle aura identifiés. A Pâtira, les équipages pourront descendre à terre sans communiquer avec les habitants ; ils recevront des vivres par l'intermédiaire de « quelques personnes » de Blaye désignées à cet effet ; les lettres qu'ils écriront devront être parfumées ; enfin les marchandises seront ouvertes et également parfumées et, si nécessaire, déchargées sur un gabarre qui sera fourni avec deux hommes à cet effet 88.
Ces dispositions sont peu après contestées par l'intendant Lamoignon de Courson qui s'estime chargé de la santé et considère la chaloupe établie par Montrevel à Pauillac comme inutile et dispendieuse; il fait rendre par rAmirauté une ordonnance obligeant les bâtiments venant du Nord à s'arrêter à Pauillac et charge le receveur des droits perçus devant Blaye d'un contrôle de ce passage, estimant que la chaloupe qui est en permanence établie pour transporter les médecins qui visitent les bâtiments venant des îles est suffisante 89.
Dans les années 1714, l'application de ces dispositions donne lieu à de nombreuses plaintes de la part des Hollandais qui, dans la mesure où ils viennent du nord, sont visités (et les droits perçus à cet effet s'élèvent à 50 s. par bâtiment) et soumis à quarantaine s'ils ont des marchandises susceptibles de venir de lieux suspects 5°.
On ne note pas de grand changement dans les procédures mises en oeuvre durant tout le xviir siècle : passage par Pauillac, quarantaines à Pâtira 91. On notera enfin en octobre 1770, l'établissement d'un conseil de
87. A. N. Marine, B3 591, fol. 202.
88. A. N. Marine, B3 189, fol. 444.
89. A. N. Marine, B3 203, fol. 50 et 135.
90. A. N. Marine, B3 226, fol. 124 ; B3 227, fol. 173 et 188.
91. « Je me propose en conséquence sous votre bon plaisir. Monsieur, d'établir à Pauliac en Médoc des personnes qui seront chargées de conduire à l'isle de Pâtira dans la Gironde et à dix lieues avant Bordeaux tous les vaisseaux venant du Nord, auxquels défenses seront faites de continuer leur route jusqu'à nouvel ordre. Là ils seront visités par des médecins
PROTECTION SANITAIRE DES COTES FRANÇAISES, XVIII' SIÈCLE 465
santé comprenant le sous-maire, les six jurats, six anciens jurats négociants, trois avocats et trois notables ainsi que deux médecins et deux chirurgiens 92.
Bayonne et Saint-Jean-de-Luz.
Cette dernière place est régulièrement destinataire des circulaires et règlements relatifs à la santé, mais il ne semble pas que des dispositions particulières y aient été prises pour leur application. Par contre, on dispose de quelques renseignements relatifs à Bayonne : le 21 octobre 1709, M. de Courson écrivait :
comme le lieu où l'on fait faire la quarantaine aux bâtiments des lieux suspects de contagion qui viennent à Bayonne est fort proche de la ville et qu'il n'y a aucune habitation aux environs, il seroit à craindre que les gens de l'équipage des vaisseaux ne missent pied à terre et n'eussent communication avec quelqu'un pendant qu'ils feroient la quarantaine, si on n'y établissoit un garde pour les en empescher. Il seroit nécessaire pour cela de faire construire deux baraques des deux costés de la rivière... 93 ,
En 1720, les officiers municipaux devancent même l'intendant en rendant une ordonnance dès les premiers jours d'août « pour faire mouiller les vaisseaux venant de Marseille et autres lieux circonvoisins au bas de la rivière pour y être visités avant de pouvoir entrer dans le port et y rester la quarantaine dans les cas expliqués par l'ordonnance 94 ».
En 1758, à l'occasion de l'alerte causée par le corsaire anglais Royal Georges supposé pestiféré, il est prévu que le pilote de la barre interrogera les arrivants et fera mouiller à l'écart les éventuels suspects qui seront visités par un chirurgien ; « comme il n'y a ici aucune navigation pour le Levant, ce port n'est pas susceptible d'un lazaret ; il seroit sans objet 95 ». Aussi se contentera-t-on de défendre l'entrée aux suspects. Cependant, en 1770, on dérogera à cette règle à l'égard d'un bâtiment hollandais venant de Hambourg menacé de naufrage en raison du mauvais temps :
on a pris des mesures pour que rien ne fut déchargé, ny que personne ne descendit à terre ny ne fut à son bord, et on l'a séparé autant qu'on a pu du voisinage des autres vaisseaux, jusqu'à ce qu'on fut assuré qu'il n'y a point de danger de communiquer avec luy 96.
*
et chirurgiens qui seront préposés à cet effet ; les marchandises seront déchargées dans l'île qui est inhabitée et y seront exposées pendant le tems convenable... » Lettre de M. Emangart à Bordeaux, 6 octobre 1770. A. N. Marine, B3 591, fol. 249. — « J'envoye à l'entrée de la rivière et à son embouchure dans la mer un petit bâtiment monté par un capitaine sage et expérimenté qui veillera à ce que les pilotes côtiers, avant que de monter sur les vaisseaux qui se présenteront pour entrer dans la rivière, s'assurent du lieu d'où ils viennent, et, pour peu qu'ils soient suspects, pour leur deflendre expressément de monter à bord et leur enjoindre de les guider simplement de leur chaloupe et sans monter sur les vaisseaux dans toutes les passes et jusqu'à la hauteur de Pauillac où ils seront remis entre les mains des personnes chargées de les conduire avec les mêmes précautions à l'isle de Pâtira. » (Idem, 9 octobre 1770. Ibidem., fol. 252).
92. Ibïd., fol. 258.
93. A. N. Marine, B' 217, fol. 186.
94. A. N. Marine, B' 267, fol. 168.
95. A. N. Marine, W 542, fol. 189.
96. A. N. Marine, B3 591, fol. 261.
466 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
Après avoir passé en revue les côtes françaises du Ponant, dans la mesure où on possède des informations sur ce qui y était pratiqué, il convient de dégager quelques traits généraux. Le premier a déjà été souligné : il s'agit de l'absence de mesures permanentes et générales, d'une quasi improvisation qui contraste avec les systèmes mis en place sur la côte méditerranéenne quelles que soient ses lacunes et ses imperfections. Seul Le Havre, et nous avons vu avec quelles incertitudes, présente une infrastructure plus stable même si les précautions sanitaires n'y sont prises que de façon purement circonstantielle et provisoire ; bien peu de ports mettent alors en place un véritable bureau de santé.
Les techniques mises en oeuvre se différencient également de celles du Levant, même si celui-ci constitue, en l'espèce, le modèle généralement invoqué ; toutes sont au second degré révélatrices des opinions médicales admises, bien que dans les documents ici exploités la doctrine soit inexistante et qu'il nous soit difficile de connaître précisément ces techniques. Il s'agit de conceptions fondées sur la pratique et, essentiellement pour le Levant, sur l'expérience concrète que l'on avait de la peste. « L'histoire de l'idée de contagion apparaît analogue à celle des autres concepts scientifiques empruntés au langage commun : au départ, la richesse et la confusion du concret, plus lourde d'affectivité que de signification précise ; au terme, une notion rigoureusement définie et quasi-abstraite et finalement nouvelle forgée par l'esprit du savant pour ses besoins propres qui ne sont pas ceux de la sensibilité populaire 97. »
Expérience concrète essentiellement pour le Levant, et c'est bien de cette connaissance empirique que découlent la plupart des pratiques marseillaises et plus généralement méditerranéennes, reconnaissant le caractère contagieux de la peste : aération, mais aussi épreuves par contact physique, isolement des cargaisons et des éventuels malades. Du côté du Ponant seules les thèses strictement aéristes semblent avoir droit de cité et l'on a vu le scepticisme auquel s'était heurté Melchior Vieil pour y introduire les pratiques méridionales ; seule la transmission par l'air est généralement admise. Deux exemples illustreront cette opinion : le 22 septembre 1713, Louis de Bernage, intendant de Picardie, écrivait :
ils [les maîtres et échevins de Saint-Valéry] représentent qu'outre que les laines sont très susceptibles de mauvais air, elles le conservent plusieurs années et qu'il est très dangereux que celuy qu'elles peuvent avoir contracté ne se communique dans le païs lorsqu'on en fera l'employ, nonobstant la quarantaine d'évent qu'on leur aura fait faire 98.
Quant à Jean-Louis Mistral, commissaire de la Marine au Havre, il écrivait, le 1" décembre 1770 à propos de la seconde quarantaine ordonnée pour un bâtiment dont quelques hardes de l'équipage avaient transité par le lazaret du Hoc :
craignant que seulement dans ce passage, ces hardes eussent pu être imprégnées de l'air contagieux qui est supposé toujours subsister dans un lazaret ".
97. J. EHRARD, « Opinions médicales en France au xvnr= siècle. La peste et l'idée de contagion », dans Annaîes E.S.C., janvier-mars 1957, p. 46-59.
98. A. N. Marine, B= 217, fol. 63.
99. A. N. Marine, BJ 591, fol. 121.
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Ainsi on pourrait schématiser l'opposition Levant-Ponant en matière de technique sanitaire par le développement du mot « susceptible » : pour le Ponant, « susceptible de mauvais air », pour le Levant, « susceptible de transmettre la peste ».
Dans le détail, on notera d'autres divergences : l'usage des pilotes, inconnu en Méditerranée; ce sont eux qui les premiers prennent contact avec les arrivants et, à cet égard, leur rôle est déterminant pour la détection des provenances suspectes ; de là les nombreux règlements les concernant. Vient ensuite la visite du bâtiment effectuée par le médecin et le chirurgien qui peut constituer un risque de contamination que ne présente pas le système fondé sur- l'examen des patentes de santé qui apparaît parfois sur les côtes ponantaises, ainsi à Vannes où les papiers sont pris avec des pincettes et passés devant le feu et au vinaigre. Pratiquement, le vinaigre est assez souvent utilisé, mais le parfum semble inconnu, sauf au lazaret de la Hougue à l'instigation de Vieil. C'est l'évent assuré par des éventeurs qui est la principale technique de purge usitée du côté du Ponant.
De toute façon, le monopole marseillais se trouvait préservé. Ainsi, en 1749, le Bureau de la Santé de Marseille posait au Secrétaire d'État de la Marine le problème des bâtiments venant directement du Maroc dans les ports de Ponant qui ne sont pas pourvus de lazarets et l'arrêt du Conseil du 1" février 1751 lui donnait satisfaction en interdisant le commerce direct entre les ports du royaume situés sur l'océan et le Maroc et la Barbarie.
Il convient de dire encore un mot des droits perçus ; la question des finances des bureaux de santé méditerranéens (notamment de celui de Marseille) a fait l'objet de développements particuliers, cette brève notation ne concernera que les côtes de l'ouest et du nord : le 15 février 1713 une circulaire adressée aux intendants de ces provinces exposait qu'en raison des plaintes que suscitaient les droits excessifs exigés par les officiers municipaux des ports pour la visite des vaisseaux venant de lieux suspects, le roi se proposait d'établir un tarif uniforme les modérant « afin qu'ils soient le moins à charge qu'il se pourra au commerce » 10° ; une nouvelle circulaire en date du 12 avril contient un projet de tarif uniforme1M.
Il est important, pour finir, de mettre en lumière les quelques mentions de réactions populaires face au danger de contagion qui apparaissent dans les documents : par exemple, au Havre, en janvier 1712, les autorités précisent qu'on ne peut souffrir aucune communication essentiellement par crainte d'une émeute. Il en va de même, en 1721, à La Rochelle où l'on renvoie, nous l'avons vu, purement et simplement les vaisseaux de provenance suspecte. Il serait certes bien insuffisant de n'envisager que le caractère technique des mesures sanitaires ; la peste figure au premier rang des peurs ressenties par les hommes de l'Ancien Régime.
Françoise HILDESHEIMER, Archives nationales, Paris.
100. A. N. Marine, B2 234, p. 284.
101. Ibid., p. 48.
DEUX CULTURES, UNE PROFESSION : LES CHIRURGIENS FRANÇAIS AU XVIIIe SIÈCLE
Combien y avait-il de chirurgiens en France vers la fin de l'Ancien Régime ? C'est une question maladroite mais qu'il vaut la peine de poser, puisque même une réponse approximative donnera une idée de l'ampleur et la nature du domaine que nous explorons.
Le duc de Luynes, courtisan du Versailles de Louis XV, estimait au grand total de trente à quarante mille le nombre des « barbiers ou chirurgiens » du royaume 1. Un demi-siècle plus tard, à la veille de la Révolution, François Chaussier, anatomiste et chirurgien distingué de Dijon, risqua un chiffre un peu plus élevé mais dans le même éventail : quarante cinq mille 2. Les deux estimations gonflaient probablement le nombre réel de chirurgiens. Ainsi, le total de Chaussier incluait explicitement des empiriques, c'est-à-dire ceux qui détenaient le « privilège » de pratiquer la chirurgie ou l'une de ses branches (par exemple, l'art de rebouter), bien qu'ils ne fussent pas maîtres dans une communauté de chirurgiens.
Par ailleurs, les listes du personnel médical français sous-estimaient exagérément le nombre des chirurgiens en négligeant de compter (parfois de propos délibéré et avec raison, le plus souvent par impossibilité) les chirurgiens installés dans les bourgs et les villages ou à la campagne 3. On peut supposer que pour chaque chirurgien d'une ville compre1.
compre1. Mémoires sur la cour de Louis XV : 1735-1768, éd. L. DussOEUX et E. SouUÉ (Paris, 1860-1865), vol. I, p. 143.
2. F. CHAUSSIER, Mémoire sur quelques abus dans la constitution des corps et collèges de chirurgie et particulièrement sur l'abus des droits, prérogatives et privilèges attachés à la place de premier chirurgien du roi (Dijon, 1789), pp. 29, 32-33.
3. Voir Etat de médecine, chirurgie et pharmacie en Europe pour l'année 1776-1777, 2 vol. (Paris, 1776-1777), Bibliothèque de la Faculté de Médecine de Paris, ms 2221, « Etat des médecins et chirurgiens de la province par ordre alphabétique des lieux » (? 1780-1785).. Les deux annuaires donnent la liste des noms d'environ deux mille chirurgiens dans à peu près cinq cents localités. Même le grand effort déployé par le gouvernement royal en 1786 pour faire le recensement des praticiens de la médecine aurait oublié beaucoup de chirurgiens de campagne. Un autre défaut sérieux de l'enquête de 1786 est que, excepté pour des fragments épars, elle n'est conservée que pour six « généralités » de l'Ancien Régime, et qui sont toutes du Nord. Voir J.-P. GOUBERT, « The Extent of Médical Practice in France around 1780 », /. of Social History, 10 (1977) : 410-427. Goubert a trouvé une densité de chirurgiens allant de près de sept pour mille habitants (généralité d'Anciens) à moins de deux (Rennes). II note l'insuffisance des données sur les chirurgiens de campagne. îbid., p. 413.
LES CHIRURGIENS FRANÇAIS AU XVIII' SIÈCLE 469
nant une communauté de chirurgiens assez grande (il existait environ 125 communautés de plus de 6 membres formant un ensemble de 1.500 chirurgiens4), il y avait plusieurs fois davantage et souvent dix fois plus de chirurgiens dans la région environnante soumise à la juridiction de la ville. Les cas d'Angoulême (12 chirurgiens dans la ville, 160 dans la région) ou de Tours (19 et 100-120) expliquent ce modèle de répartition 5.
On pourrait donc estimer que la proportion des chirurgiens était d'au moins un par mille habitants pour l'ensemble du royaume (en comparaison d'un médecin peut-être par dix mille habitants) 6. En d'autres mots, les chirurgiens qui, bien entendu, remplissaient des fonctions manuelles de type artisanal et s'instruisaient par apprentissage, étaient à peu près aussi nombreux que n'importe quel sous-groupe de leurs frères artisans. Tout comme chaque village avait un charpentier, un cordonnier ou un forgeron, il en était peu à se trouver sans cet humble médecin artisanal, le chirurgien de village 7.
Luynes et Chaussier ont aussi noté deux caractéristiques des chirurgiens français qui les distinguaient de la plupart des autres corporations, et qu'on pourrait appeler une sorte de dialectique entre la diversité et l'unité. La diversité est manifeste entre les « barbiers ou chirurgiens » et les « charlatans » inclus par Chaussier dans la masse des chirurgiens. A la fin du siècle, seulement quelques-unes des grandes villes (Lyon, Bordeaux) avaient suivi l'exemple donné par Paris en 1743 et débarrassé des barbiers-chirurgiens leur communauté de chirurgiens. Passer du « pur » chirurgien d'une grande ville au barbier du village ou de campagne équivalait à parcourir un très long chemin socio-culturel. A cet égard, les chirurgiens formaient, comme groupe, un mélange hautement hétérogène et considérablement plus diversifié que les autres groupes artisanaux.
Pourtant, ils possédaient une unité absente ou peu apparente dans d'autres corporations. Non seulement les chirurgiens possédaient environ quatre cents communautés provinciales organisées, mais ces communautés, en dépit des profondes différences qui les séparaient, adhéraient à un corps commun de lois royales entrées en vigueur dans les années 1720 et maintenues jusqu'à la fin de l'Ancien Régime 8.
4. Ces nombres viennent des références données à la note 3 et des Archives Nationales, F 17 2276, doss. 2 et F 15 2281-82, lesquelles contiennent les réponses de cent cinq communautés provinciales de chirurgiens au Comité de Salubrité, enquête du 24 novembre 1790. La plupart des réponses présentent une estimation du nombre de chirurgiens de la juridiction, c'est-à-dire dans les petites villes et dans les campagnes, de même que dans la ville de la communauté elle-même. Pour une étude plus étendue de cette source (appelée ci-après Comité de Salubrité Enquête), voir mon travail « Médical Professionals and Charlatans : The Comité de Salubrité Enquête of 1790-1791 », Social History 11 (1978), p. 62-97.
5. Pau (cinq chirurgiens dans la ville, cent quarante-trois dans la région) présente un cas extrême. Voir Comité de Salubrité Enquête.
6. GOUBERT, art. cité note 3.
7. « ...On peut en compter hardiment un chirurgien par chaque bourg ou hameau et il y a même des villages très petits où il y en a même jusqu'à trois... », Saint-Gaudens (HauteGaronne). Comité de Salubrité Enquête.
8. Les statuts royaux des chirurgiens de Versailles (1719) ont servi de code général de lois pour les communautés de chirurgiens jusqu'à 1730. D'autres lois royales furent promulguées en 1736, 1750, 1756, 1760, 1772 et 1784, mais les Statuts et Règlements Généraux de 1730
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A la tête de la corporation des chirurgiens qu'il avait plus que personne contribué à mettre en place, le premier chirurgien du roi rayonnait depuis Paris/Versailles par ses lieutenants et les autres fonctionnaires locaux. Le premier chirurgien régissait l'organisation professionnelle df-s chirurgiens, et il récoltait une riche moisson de droits. Luynes et Chaussier montrent les chirurgiens provinciaux dans l'orbite du poste du premier chirurgien du roi. A la vérité, c'est ce bureau central qui, en raison de ses droits de perception de revenus, a rendu possibles leurs estimations du nombre total des chirurgiens du royaume, à tel point que plusieurs communautés provinciales, répondant aux questions d'un Comité révolutionnaire, en 1790, sur le nombre de chirurgiens de leur juridiction, dirent qu'il valait mieux poser cette sorte de question directement au premier chirurgien 9.
A partir des données qui précèdent, j'essaierai d'établir des fondements analytiques permettant d'explorer plus avant l'organisation professionnelle des chirurgiens français du xvnr siècle. Des matériaux d'archives non exploités auparavant permettent d'établir la géographie des communautés de chirurgiens et des étudiants en chirurgie de la plus grande partie du royaume (sections 1 et 2). Les deux modèles différents qui en ressortent seront ensuite comparés et mieux précisés dans la section 3. Nous verrons enfin si la notion d'une corporation chirurgicale unifiée est acceptable et, s'il en est ainsi, quelle mobilité il en résulte pour ses membres.
1. CHIRURGIENS DE PROFESSION : GÉOGRAPHIE DES COMMUNAUTÉS
La première carte fait voir la répartition de près de quatre cents communautés de chirurgiens provinciaux dans toute la France de la fin du xvirr siècle 10. Dans un ordre décroissant, on distingue nettement quatre niveaux de densité : 1) Normandie, Ile-de-France et Champagne (chacune ayant plus de trente communautés) ; 2) Bourgogne et Languedoc (20-30); 3) la plupart des autres provinces de l'Ouest et de l'Est (10-20); 4) Centre et Picardie (moins de dix communautés). L'Alsace et l'Artois se trouvant hors de la juridiction du premier chirurgien, n'ont donc aucune communauté royale.
Lorsque seules les grosses communautés de chirurgiens (celles qui ont six maîtres ou davantage) paraissent sur les cartes, la distribution géographique est semblable. On note encore les concentrations de la Normandie, de l'Ile-de-France et du Languedoc, mais la Champagne a diminué, de même que la Bourgogne, et l'Orléanais a pris une plus grande
demeurèrent le code de lois fondamental des chirurgiens provinciaux français. Voir LE BLOND D'OLBLEN, Statuts et Règlements Généraux pour les Maîtres en Chirurgie des Provinces du Royaume, 5' éd. (Paris, 1772).
9. Auch, Nevers ; Comité de Salubrité Etiquete.
10. Académie de Médecine de Paris, mss 20-22. Les listes des communautés de chirurgiens de province se trouvent à la fin des procès-verbaux de l'Académie de Chirurgie pour la période de 1755 à 1764. Ces listes ont été communiquées par le Comité de Salubrité (Enquête).
LES CHIRURGIENS FRANÇAIS AU XVIII' SIÈCLE
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importance (voir carte 2). De cette façon, la carte de toutes les communautés (carte 1) ne subit pas de distorsion sérieuse du fait de l'inclusion de centaines de petites fondations comprenant moins de six chirurgiens et situées dans des bourgs et des villages.
Au contraire, les petites communautés nuancent davantage notre tableau de l'expansion professionnelle. Leur prédominance dans certaines régions est le signe d'une implantation réussie dans des agglomérations qui ont tendance à résister aux structures urbaines. La Normandie, pour prendre l'exemple le plus frappant, comptait vingt communautés de
chirurgiens dans des villes de moins de quatre mille habitants, et treize d'entre elles se trouvaient dans des localités de moins de deux mille habitants. Dans le Centre et dans la plus grande partie du Midi (excepté pour la côte du golfe du Lion), les communautés de chirurgiens étaient plus rares, et elles avaient tendance à se donner une juridiction plus étendue qu'ailleurs. Ici, le lieutenant d'une ville centrale comme Moulins ou Carcassonne revendiquait des centaines de paroisses et un nombre aussi élevé de chirurgiens de campagne comme faisant partie de sa communauté u. Sous ce rapport, la répartition géographique des communautés de chirurgiens ressemblait à la carte de l'administration juridique du royaume. La présence d'une cour royale (bailliage, sénéchaussée) était en fait un préalable légal à l'établissement d'une communauté de chirurgiens dans la ville.
11. Le lieutenant de Moulins étendait sa juridiction sur plus de quatre cents paroisses ; entre 1770 et 1790, il reçut quarante-huit chirurgiens de campagne. Pour la même période, d'autres communautés font rapport des totaux suivants : Carcassonne (52J, Poitiers (64), Agen (82), Aix-en-Provence (88). Tiny, à Saint-Pierre-le-Moutiers, dans la Nièvre (moins de deux mille habitants et quatre chirurgiens dans la ville), estimait avoir environ cent vingt chirurgiens sous sa juridiction. Voir Comité de Salubrité Enquête.
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La façon dont s'implantaient les communautés de chirurgiens s'expliquaient sans doute par bien d'autres facteurs. Il n'est pas étonnant qu'elles soient à peu près conformes à la répartition générale de la population, particulièrement à la densité des populations urbaines u. Il se produit cependant des discordances : l'Ile-de-France (à l'exclusion de Paris) et la Champagne, deux régions riches en communautés de chirurgiens, avaient des niveaux d'urbanisation relativement faibles. En y regardant de plus près, on découvre qu'en Normandie, province comptant un très grand nombre de communautés (42), il s'en trouvait davantage dans les régions à urbanisation relativement faible : les futurs départements de l'Eure et du Calvados comptaient respectivement douze et onze communautés, alors que la Seine inférieure n'en avait que cinq en dépit d'une population considérablement plus nombreuse. On peut en conclure que la population urbaine, bien qu'elle ait évidemment constitué une condition nécessaire, n'était pas l'unique déterminant de la distribution géographique des communautés de chirurgiens.
Les cartes 1 et 2 font penser aussi qu'il existait un lien assez direct entre l'implantation de communautés et la proximité de Paris. Ceci en supposant comme entendu que les lieutenants de chirurgie achetaient leur charge du premier chirurgien et lui servaient de représentants. A un certain niveau, ce royaume de la chirurgie, qui rappelle vaguement le tableau composite de l'expansion historique du pouvoir royal français à l'extérieur de sa forteresse de l'Ile-de-France, révélait un simple état de choses vénales. Le premier chirurgien vendait des charges partout où il le pouvait, et c'est tout près de chez lui que cela se faisait le mieux. Il arrivait parfois qu'une communauté de chirurgiens naquît littéralement d'un investissement fait par un ambitieux chirurgien de province qui convoitait le prestige et les avantages financiers de la lieutenance. Le lieutenant et quelques collègues constituaient alors une communauté, laquelle pouvait même naître d'une rencontre assez fortuite des parties intéressées. Ainsi, dans l'Ile-de-France, le poste de lieutenant de la petite ville de La Ferté-Alais trouva un occupant après une vacance de dix ans, lorsqu'en 1773 le maître chirurgien Fautray rencontra par hasard le premier chirurgien La Martinière au cours d'une chasse royale au cerfI 3. Lorsque la Lorraine devint officiellement province française, La Martinière ne mit guère de temps à s'emparer des vieilles communautés indépendantes des grandes villes (Nancy), ni à en établir de nouvelles dans les petites (Boulay) 14.
Dire que les communautés étaient vénales ne veut pas dire incompatibilité ou exclusion de toute autre signification. En vérité il est difficile
12. Voir M. REINHARD, « La population de la France et sa mesure, de l'Ancien Régime au Consulat », Contributions à l'histoire démographique de la Révolution française, 2e série (Paris, 1965), pp. 259-274. Pour la population urbaine, voir R. LE MÉE, <r Population agglomérée, population éparse au début du xrxe siècle », Annales de Démographie historique (1971), 455-510.
13. Comité de Salubrité Enquête.
14. Lettres-patentes du roi concernant les chirurgiens des Duchés de Lorraine et de Bar (29 juin 1770), dans LE BLOND D'OLBLEN, op. cit., note 8, pp. 122-125. Il y avait dix-sept communautés chirurgicales en Lorraine au temps de la Révolution.
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d'imaginer comment elles auraient pu échapper à la vénalité, vu leurs traditions et leur place dans les structures administratives de l'Ancien Régime.
Mais il existait aussi une autre dimension. Le premier chirurgien ne pouvait pas créer de communautés viables de chirurgiens sans une requête de quelque sorte de la part des praticiens locaux. Qu'on appelle cela une corporation ou une impulsion professionnelle, les chirurgiens formant une communauté s'organisaient selon le modèle prescrit par l'autorité centrale. Le lieutenant avait un poste à vie, mais il ne pouvait ni vendre sa charge ni la léguer à son fils. Selon la loi, il devait être élu par ses collègues maîtres chirurgiens comme l'un des trois candidats parmi lesquels le premier chirurgien faisait le dernier choix. Bien qu'il se rencontrât parfois un peu d'opposition, l'élu jouissait habituellement de l'appui de ses collèges. De toute façon, il était un chef typique et le plus accompli des chirurgiens au point de vue de l'expérience, des études académiques, des services rendus dans les hôpitaux, etc.
Image des facteurs démographiques et administratifs généraux, la carte des communautés de chirurgiens témoigne aussi d'un fait moins tangible mais plus considérable, qui découle des facteurs précédents mais les transcende. A défaut d'une expression plus précise, appelons-la culture professionnelle. La carte 1 montre, de façon grossière bien sûr, à quel point la culture chirurgicale professionnelle émanant de Paris se répandait avec succès dans les centres urbains, petits et grands, par tout le royaume. La proximité géographique de la capitale comptait certainement pour quelque chose ; pourtant, la proximité culturelle (qui, naturellement, est reliée à l'autre) constitue une explication plus adéquate de la concentration relativement élevée des groupes de chirurgiens dans le Languedoc, alors qu'elle est moindre en Bourgogne. Le rapprochement de Paris était pour Montpellier et Dijon une question de partage d'idées et de valeurs, et non pas de kilomètres. On pourrait mesurer d'autres indices de la culture professionnelle chirurgicale/médicale — par exemple les membres provinciaux collaborateurs de l'Académie de Chirurgie et de la Société de Médecine —, et je présume que leur schéma géographique correspondrait à celui des communautés de chirurgiens.
Mesurer la culture au moyen de cartes ou d'autres instruments graphiques et quantitatifs constitue pour les historiens une technique assez récente et encore rudimentaire. Mais on a fait sur la France suffisamment de travail pour qu'on puisse assimiler à un schéma général notre carte des communautés chirurgicales. Elle ressemble à peu de choses près à la carte culturelle bien connue sur laquelle la France d'un haut degré d'instruction du Nord et de l'Est se trouvait, par une ligne allant de Saint-Malo à Genève, séparée des régions de l'Ouest, du Centre et du Sud où la majorité de la population ne savait guère lire ni écrire, et où les patois l'emportaient sur le français 15. La carte de la chirurgie correspond aussi au tableau des découvertes récentes de Daniel Roche
15. R. CHARTIER, D. JULIA, M.-M. COMPÈRE, L'Education en France du XVIe au XVIII' siècle (Paris, 1976), pp. 87-109 ; M. DE CERTEAU, D. JULIA, J. REVEL, Une politique de la langue. La Révolution française et les patois : l'enquête de Grégoire (Paris, 1975), passim.
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sur les académies de provinces, les sociétés agricoles, les francs-maçons, etc. 16. Les communautés de chirurgiens faisaient partie, semble-t-il, de ce monde plus considérable du siècle des Lumières. Elles ont dû, dans bien des cas, former les avant-postes les plus modestes et les plus éloignés. Néanmoins, leurs maîtres constituants, si effacés qu'ils aient été, étaient parvenus à un certain niveau professionnel qui les distinguait de milliers de praticiens moins heureux.
2. CHIRURGIENS MARGINAUX : GÉOGRAPHIE DES ÉTUDIANTS
En 1750, le Collège royal de chirurgie de Paris remplaça les cinq chaires de « démonstrateurs royaux » établies en 1724. La création subséquente de nouveaux cours et de nouvelles fonctions professorales, ainsi que le développement de structures universitaires, au cours des quatre décennies suivantes, ne changèrent pas la tradition selon laquelle les cours étaient accessibles à tous ceux qui désiraient y assister. Il n'y avait ni conditions d'admission, ni frais de scolarité, ni grades ; le Collège ne fournissait aucun moyen direct d'accès à une carrière professionnelle aux jeunes gens qui, de toutes les régions de la France et des pays étrangers, venaient suivre ses cours 17.
ORIGINES DES ÉTUDIANTS EN COLLÈGE DE CHIRURGIE A PARIS
16. D. ROCHE, Le siècle des lumières en province. Académies et académiciens provinciaux, 1680-1789, 2 vol. (Paris : Mouton, 1978), passim.
17. Voir T. GELFAND, « The Training of Surgeons in Eighteenth-Century Paris and its Influence on Médical Education », Ph. D. Thesis (John Hopkins University, 1973), chap. V.
LES CHIRURGIENS FRANÇAIS AU XVIIIe SIÈCLE
47Ô
En dépit d'un groupe illustre de professeurs permanents, le Collège de Chirurgie — comme le Jardin du Roi, le Collège Royal, ou même les plus hautes facultés universitaires — demeura d'abord une sorte de forum pour cours publics, un genre traditionnel d'institution d'éducation supérieure. Il ressemblait fort peu aux types d'écoles « modernes » que la monarchie française se mit à fonder pendant la seconde moitié du siècle, pour les futurs professionnels militaires, particulièrement les ingénieurs 18. Ces nouvelles sortes d'institutions de formation complète recrutaient les étudiants à partir de concours d'admission, assuraient leur subsistance au long d'un programme de cours intensif, et garantissaient pratiquement
ORIGINES DES ÉTUDIANTS DU COLLÈGE DE CHIRURGIE DE PARIS
RÉGION DE PARIS. DIOCÈSE DE PARIS SUD-OUEST. DIOCÈSE D'AUCH
Chiffres : proportions pour 1000 étudiants Carte 5
18. R. CHARTIER, « Un recrutement scolaire au xvnie siècle : L'Ecole royale du Génie de Mézières », Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, 20 (1973) : 353-375 ; A. BLANCHARD, « Les ci-devant ingénieurs du Roi », extrait de la Revue Internationale d'Histoire Militaire, n° 30 (Paris, 1970), et d'autres ouvrages du même auteur. Voir Enseignement et diffusion des sciences en France au XVIIIe siècle, éd. R. TATON (Paris, 1964), pour d'autres écoles « modernes » fondées au xvnr= siècle.
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une carrière de haut rang aux candidats reçus. Inutile de dire que la plupart d'entre eux venaient de familles nobles ou de la haute bourgeoisie. Le fait que le Collège de Chirurgie attirait un groupement de jeunes chirurgiens choisis à peu près au hasard pourrait faire oublier son importance dans l'histoire de la chirurgie ou de l'éducation. Néanmoins, il offre un rare coup d'oeil d'ensemble des chirurgiens ordinaires. En tant que partie de la réorganisation du milieu du siècle, le Collège commença à conserver des listes d'auditeurs, en notant après chaque nom son diocèse d'origine 19. Théoriquement, les registres des « étudiants » (le nom même d'étudiant est vague, et il n'a pas été généralement accepté avant la dernière décennie de l'Ancien Régime) présentent une coupe du spectre entier des jeunes chirurgiens. Cependant, une analyse quantitative ne peut révéler que les origines d'un groupe de rang social et d'avenir possible inférieurs, soit les futurs barbiers-chirurgiens de campagne. Comme nous l'avons vu, ceux-ci étaient beaucoup plus nombreux que les quelques individus qui pouvaient devenir les « purs » chirurgiens des grandes villes. Ces derniers étaient statistiquement noyés dans la masse des signataires des registres.
Carte 6
Des documents contemporains épars montrent qu'en réalité le Collège de Paris attirait surtout des candidats d'humble origine sociale. Selon J.-E. Gilibert, médecin qui prétendait fonder son exposé sur des sources originales (prétention appuyée par le ton manifestement condescendant des critiques sur l'auteur), les jeunes chirurgiens fréquentaient les cours de leur Collège de façon irrégulière tout au plus 20. Ils considéraient les
19. Bib. Fac. Méd., mss 50-69, « Registres d'inscription pour les cours de l'Ecole de Chirurgie de Paris (1752-1791)», 20 vol.
20. J.-E. GILIBERT, L'Anarchie jnédîcinale ou la médecine considérée comme nuisible à la société (Neufchâtel, 1772), vol. 1, pp. 321-330.
LES CHIRURGIENS FRANÇAIS AU XVIII' SIÈCLE Ail
cours comme un pis-aller lorsqu'ils pouvaient s'échapper de leur apprentissage dans les boutiques de barbiers-perruquiers.
C'est de cette sorte de gens que se composait la foule des chirurgiens qui pouvaient demeurer dans la capitale pendant des années à pratiquer illégalement dans des chambres louées (à titre de chambrelans). Ils pouvaient encore faire carrière dans l'armée comme barbiers-chirurgiens (frater). Quelques-uns finissaient par retourner en province, souvent dans leur village natal où, après plusieurs années et à un certain prix, ils pouvaient être reconnus comme maître par la communauté de chirurgiens la plus proche, perspective qui, en pratique, leur était fermée dans la capitale. Beaucoup n'atteignaient évidemment jamais ce rang nulle part. De toute façon, ces barbiers-chirurgiens devenaient les principaux dispensateurs de soins médicaux dans les villages et les campagnes. A peine professionnels, même d'après les normes de l'époque, ils pourraient sans doute être appelés plus justement chirurgiens marginaux.
Un rapide coup d'oeil dans les registres du Collège de Chirurgie suffit à renforcer la supposition que nous avons affaire à la foule des futurs praticiens de campagne. D'abord, le nombre des inscriptions est très élevé, atteignant à plusieurs centaines pour certains cours et parfois à près de mille pour les cours en vogue pendant les années de pointe (anatomie et opérations, vers la fin des années 1760) 21. Il est clair qu'il ne s'agit pas de la poignée de jeunes chirurgiens qui parvenaient à se faire admettre dans la communauté de chirurgiens des grandes villes (même à Paris, pas plus de dix par année pendant la seconde moitié du siècle). Ensuite, les inscrits indiquant des grandes villes comme lieu d'origine sont proportionnellement très peu nombreux, et donnent ainsi une idée précise de la composition à prédominance rurale des chirurgiens et de l'ensemble de la population française. Par exemple, dans le cours de chirurgie pratique de La Faye, en 1758, vingt-huit seulement des six cent soixante inscrits (moins de 5 %) venaient de Paris ou d'autres grandes villes 22.
La carte 3 répartit selon leur province d'origine les inscrits aux cours du Collège de Chirurgie en 175523. Le groupe du Sud-Ouest domine ceux de toutes les autres régions, bien que toutes, excepté l'Alsace, soient représentées. Les Gascons à eux seuls (185) présentent en gros un contingent plus élevé que les trois provinces combinées qui entourent Paris (114) et qui étaient si riches en communautés de chirurgiens. Même quelques provinces peu populeuses du Centre, comme le Berry et l'Auvergne, fournissent autant de candidats que les provinces du Nord.
Comment peut-on interpréter cette répartition géographique des étudiants ? Tout d'abord le lieu de leur origine est homologué graphiquement. Bien qu'elle ne soit pas une copie absolument fidèle de la France (noter la présence peu voyante de la Bretagne), la carte 3 montre que les
21. En 1768, Sue avait 921 inscriptions à son cours d'anatomie, et Goursaud en avait 956 en opérations chirurgicales, B.F.M., mss 57, 60.
22. B.F.M., ms 59. Environ sept pour cent de la population française vivait dans des villes de 20.000 habitants et plus, en incluant deux pour cent dans Paris.
23. B.F.M., mss 50, 51, 56, 59.
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jeunes gens des régions de densité urbaine notablement faible étaient attirés vers Paris.
En second lieu, la carte dessine un schéma insolite de migration vers la capitale. Au lieu d'une prédominance typique des provinciaux voisins, soit ceux de la région parisienne, Normands, Champenois, etc., on trouve des jeunes venant en très grand nombre des coins les plus reculés de France. Pourquoi la Gascogne, tout particulièrement, semble être une pépinière de chirurgiens, je l'ignore. Il existe, bien sûr, de nombreux exemples permettant de lier d'humbles métiers à certaines provinces, comme le porteur d'eau auvergnat, le maçon limousin, le tailleur de pierres normand, etc. 24. Bien qu'il ne s'agisse pas du tout d'une notation aussi commune, on peut trouver des observations à l'effet que la Gascogne était particulièrement fertile en barbiers-chirurgiens 25. Malheureusement, les contemporains non plus ne présentent pas d'explication satisfaisante du phénomène ; de toute façon, c'en est un sur lequel concordent les statistiques et les témoignages des contemporains.
L'analyse des registres des étudiants de 1785-1786 donne un schéma semblable à celui de trente ans auparavant (carte 4). La prédominance de la Gascogne et de la Guyenne se maintient. Deux changements sensibles sont cependant dignes de mention. D'abord la contribution de certaines provinces — par exemple l'Orléanais, le Berry, le Dauphiné, le Languedoc — diminuait d'une façon proportionnelle. Ceci est probablement dû à l'ascension de Collèges de Chirurgie locaux (à Orléans, Grenoble, Toulouse et Montpellier) qui ne comptaient guère en 17552é. Deuxièmement, il se produit un changement en faveur des provinces des environs de Paris (la Normandie, l'Ile-de-France et la Champagne augmentent leur représentation proportionnelle par plus de 50 °/o). Néanmoins,
24. J. KAPLOW, The Names of Kings : The Parisian Laboring Poor in îhe Eighîeenth Century (New York, 1972), p. 32 ; voir aussi R. C. COBB, The Police and Ihe People (Oxford, 1970), pp. 228-230, pour une étude plus développée.
25. M.-L. RENEAULME DE LA GARONNE, Le Chirurgien-Médecin ou Lettre au sujet des chirurgiens qui exercent la médecine (Paris, 1726), p. 28. Cobb, op. cit., note 24, dit que dans Paris, les Gascons devenaient des « serviteurs à gages », catégorie d'occupation peut-être assez vague pour inclure les barbiers-chirurgiens et les perruquiers employés par des familles nobles. Je présente deux suggestions au sujet du lien entre les Gascons et le métier de barbierchirurgien. D'abord, le goût bien connu des cadets de Gascogne pour le service militaire fait naître la possibilité que des compatriotes gascons puissent les avoir accompagnés comme barbiers-chirurgiens de l'armée, ou avoir choisi cette fonction une fois dans les rangs. Deuxièmement, une culture latine ou sud-européenne, en incluant le Midi de la France, de même que les péninsules ibérique et italienne, attachait évidemment plus de valeur au soin et au bon entretien du corps qu'une culture nord-européenne. On pourrait donc s'attendre à trouver en proportion relativement élevée toutes sortes de personnes dont le travail incluait des soins corporels ; et un type prédominant parmi elles serait le barbier de village ou de campagne, entièrement adonné de ce genre de fonctions.
26. Une série de comparaisons de ces cartes des étudiants en chirurgie de Paris peut en fait fournir des indications sensibles sur l'implantation d'institutions locales. Le diocèse d'Agen en présente une illustration frappante. Le nombre des étudiants venus de ce diocèse descendit de trente-deux sur mille en 1755 à seulement six en 1785. Les documents publiés ne font mention d'aucune école locale de chirurgie qui pourrait expliquer le déclin abrupt des migrations d'étudiants vers Paris. Pourtant, cette explication se trouve corroborée par la réponse manuscrite d'Agen à l'enquête du Comité de Salubrité de 1790, car elle note la fondation d'une école publique de chirurgie en 1775. AN F 2276, doss. 2, pièce 284.
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cette région fournit encore moins de 20 % de l'ensemble des étudiants en chirurgie.
En 1785, le Collège était parvenu à sa forme finale pour ce qui est du nombre de cours, de professeurs et de la structure administrative. Les registres sont notablement plus complets qu'à partir des années 1750, de sorte que nous pouvons pousser notre analyse jusqu'à comparer les étudiants inscrits aux cours du matin à ceux de l'après-midi (carte 5). Les mêmes matières étaient enseignées dans chaque session, mais par des professeurs différents. Il en résulte un contraste saisissant entre les deux sous-groupes. Les Gascons arrivaient à des proportions énormes dans les cours de l'après-midi : il y en avait deux fois plus à ces derniers qu'aux cours identiques du matin. Réciproquement, les jeunes chirurgiens des provinces de Paris montraient une préférence aussi marquée pour les cours du matin. Alors, en fait, ils égalisaient enfin l'assistance aux cours de leurs compatriotes du Sud, tandis que l'après-midi, il y avait aux cours trois étudiants du Sud-Ouest pour un de la région parisienne.
Évidemment, nous nous trouvons devant deux populations d'étudiants du Collège de Chirurgie nettement, sinon complètement séparées dans des cours différents. A partir du schéma géographique que révèle plus haut l'examen des communautés, on pourrait présumer qu'un type plus professionnel de jeune chirurgien tendait à fréquenter les cours du matin, tandis que ses collègues moins sérieux préféraient la session plus tardive. Les professeurs des cours du matin jouissaient d'un plus grand prestige que les professeurs adjoints qui enseignaient l'après-midi et recevaient un traitement moins élevé.
Le témoignage personnel du chirurgien en chef de l'hôtel-Dieu écarte tout doute possible sur la composition sociale des classes de l'après-midi. Vers la fin de 1791, le célèbre Pierre-Joseph Desault fulmina contre les « barbiers et perruquiers » qui, affirmait-il, avaient chassé « les vrais élèves en chirurgie » des leçons de l'après-midi du Collège de Chirurgie. Selon Desault, ces jeunes artisans rudes et malappris ne pouvaient s'absenter de leur travail servile que l'après-midi 27. La remarque de Desault remplie de préjugés sociaux évidents complète bien notre analyse de l'origine des étudiants. L'analyse géographique des étudiants en chirurgie fournit approximativement, en effet, les éléments de la carte du monde non professionnel ou marginal de la chirurgie de la France du xvnr siècle 28.
3. DEUX CULTURES
L'analyse des communautés professionnelles d'une part et les étudiants d'autre part, fait apparaître deux sous-cultures chirurgicales. Aux dichotomies qualitatives connues — le chirurgien contre le barbier, le
27. Voir T. GELFAND, « A Confrontation over clinical Instruction at The Hôtel-Dieu of Paris during the French Révolution », J. Hist. Med., 28 (1973) : 272.
28. Je compare présentement à celui d'autres années le schéma calculé à partir des registres d'étudiants de 1755 et 1785. Les résultats préliminaires donne le même schéma pour toute la période.
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libéral contre le mécanique, l'élite contre le commun, la ville contre la campagne, l'éclairé contre le vulgaire — on peut maintenant ajouter une dimension spatiale mesurable, un axe géographique ayant un pôle dans la région de Paris et l'autre dans le Sud-Ouest. Les aboutissements indépendants des sections 1 et 2 corroborent mutuellement la conclusion que Paris était un centre de haute culture chirurgicale, et la Gascogne un centre de culture médiocre. Le tableau ci-après résume cette image comparée des deux régions.
La répartition des étudiants fournit en gros un indice des praticiens illégaux aussi bien qu'un recensement aurait pu le faire. Un assez bon nombre des inscrits dans les registres de Paris ont dû finir comme charlatans et empiriques. A cet égard, nous possédons d'autres documents qui suggèrent que les charlatans se faisaient, en vérité, plus remarquer précisément dans cette région de la France d'où venait le plus grand nombre des jeunes chirurgiens — le Sud-Ouest. A la plainte de la communauté des chirurgiens d'Auch, à savoir que les charlatans pullulaient dans le département du Gers, faisait écho celles des communautés d'Agen, de Mont-de-Marsan, de Saint-Sever, de Tartas, de Pau et d'UstéritzM.
COMMUNAUTÉS CHIRURGICALES ET ÉTUDIANTS DANS LA RÉGION PARISIENNE ET LE SUD-OUEST (1755)
COMMUNAUTÉS ÉTUDIANTS
NOMBRE % NOMBRE %
NORMANDIE 42 12 38 3.7
ILE-DE-FRANCE 31 9 46 4.4
CHAMPAGNE 32 9 31 3.0
TOTAL 105 30 115 11.1
GUYENNE 18 5 125 12.0
GASCOGNE 15 4 185 17.8
TOTAL | 33 9| 310 29.8
On peut maintenant expliquer plus clairement ce paradoxe apparent de notre méthode, l'utilisation des communautés locales comme mesure de culture professionnelle, et d'un collège central comme mesure de culture marginale. Comme les hommes de peine et les manoeuvres en général, les chirurgiens de l'Ancien Régime faisaient preuve d'une mobilité géographique caractéristique 30. Ils n'hésitaient pas à parcourir à pied d'énormes distances, s'arrêtant sans doute fréquemment, le long de la route d'Auch à Paris, dans les villes où ils pouvaient trouver aisément du travail comme barbiers. La carte 6, qui indique les diocèses d'origine,
29. Comité de Salubrité Enquête. Des vingt réponses du Sud-Ouest (Gascogne, Guyenne, Languedoc ouest et nord), dix-sept (85 %) disent qu'on regardait les charlatans comme un problème sérieux. « Seulement » treize (54 °-'o) des vingt-quatre communautés chirurgicales de Normandie, Ile-de-France et Champagne furent du même avis.
30. Voir R. C. COBB, a The Beginning of the Revolutionary Crisis in Paris », dans A Second Identity ; essays on France and Frenck History (London, 1969), p. 155.
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suggère justement un des chemins vers le Nord qui part de Tarbes, Bayonne et Auch, continue par Cahors, Bordeaux, Agen, Périgueux, Limoges, Bourges, Poitiers, etc. ; chaque région fournissait un apport substantiel au flot qui roule vers la capitale. Bien que nous sachions peu de chose à son sujet, ce « tour de France » des chirurgiens a dû être une banalité 31.
On peut considérer une région comme plus ou moins professionnelle selon le niveau de développement qu'elle a donné à ses propres institutions. Les chirurgiens locaux auraient été moins portés à prendre le chemin de Paris parce que, dans un sens très réel, le style des institutions parisiennes était déjà rendu à Caen et Rouen, Châlons-sur-Marne, Dijon, Lyon, Toulouse et Montpellier, etc., et indirectement à de nombreuses petites villes rapprochées de ces centres provinciaux. Le chirurgien professionnel ambitieux pouvait encore poursuivre ses études dans la capitale, mais à moins d'y obtenir un succès exceptionnel et d'y faire carrière, il ne demeurait pas loin de chez lui plus de quelques années. Il n'entreprenait pas non plus le voyage traditionnel de plusieurs années du garçon chirurgien puisqu'il regardait le travail de barbier comme indigne de sa dignité. La mobilité géographique semble donc s'être produite en raison inverse du rang professionnel et social.
Après avoir montré, nous l'espérons, la plausibilité de l'existence de deux sous-cultures chirurgicales, nous avons à résoudre la question plus difficile de savoir comment elles sont reliées l'une à l'autre. Bien sûr, un abîme sépare le chirurgien de ville du barbier de campagne. Cet espace, pourtant, était peuplé de catégories intermédiaires. Les statuts de la chirurgie reconnaissaient trois niveaux qualitatifs : les chirurgiens des villes communautaires, ceux des villes non communautaires, et ceux des bourgs, des villages et de la campagne. On peut leur ajouter les chirurgiens de formation supérieure des villes principales (les pairs sociaux et intellectuels des médecins des Facultés de médecine) et, au pôle opposé, les prétendus « experts », les « chirurgiens privilégiés » et les empiriques. Le résultat, en pratique et en principe, aurait dû être une hiérarchie professionnelle ininterrompue.
Une structure pareille pouvait facilement favoriser la mobilité à l'intérieur de la profession. Les chances de monter dans la hiérarchie chirurgicale, c'était à prévoir, excédaient celles de monter dans la société en général. On pourrait apporter à l'appui de cette hypothèse bien des histoires de réussites, parmi lesquelles n'est pas la moindre celle de l'humble origine provinciale de deux des trois premiers chirurgiens du xvrcr siècle. Seul La Peyronie, fils d'un barbier-chirurgien de Montpellier, reçut une formation humaniste dans un collège. Un autre cas particulièrement révélateur est celui de Jean Faget (1700-1762), natif de Castelnau, petite ville d'Armagnac, qui trouva à Paris la fortune et la renommée dans
31. Il existe des documents permettant de reconstituer un tour de France chirurgical détaillé dans le cas des maîtres reçus par la communauté de Bordeaux pendant la période de 1693 à 1706. AD Gironde 6 E 24.
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les années 173032. C'est sans doute un exploit extraordinaire que ce Faget, sans éducation, soit parvenu à se dégager des rangs de ses compatriotes barbiers-chirurgiens de Gascogne, et à se hisser dans l'Académie de Chirurgie de Paris et la Royal Society de Londres. Mais voici un fait d'une portée plus générale : dans l'éloge académique de Faget, la région même d'Armagnac devient objet de louange, et on la considère comme une sorte de source héréditaire de chirurgiens arrivés et sages. Cet hommage étonnant rendu par l'Académie à la région par excellence de barbiers-chirurgiens constitue, plus que la réussite concrète de l'un de ses fils, un argument efficace contre toute stratification socio-professionnelle rigide.
Les institutions médicales de Paris offraient des occasions de grouper de jeunes chirurgiens de diverses provenances, de façon à assimiler en partie les différences locales à une culture professionnelle nationale ou même internationale. Les boutiques des maîtres chirurgiens, les hôpitaux et les cours publics n'ont peut-être pas été des melting-pots, mais ils étaient assurément des endroits de rencontre pour les chirurgiens venus de toute la France et, à un moindre degré, de l'Europe.
On n'a encore rien dit du travail effectivement accompli par les chirurgiens. Hors les cas d'opérations majeures qui fournissaient à bien peu d'entre eux de quoi gagner leur vie, même à Paris, les chirurgiens, grands ou petits, faisaient à peu près les mêmes travaux de simple routine, au jour le jour : d'abord et avant tout la saignée, puis la tournée des petites interventions chirurgicales (incisions d'abcès, enlèvement de grosseurs superficielles, traitement des blessures, des maladies de peau, en particulier des maladies vénériennes, etc.), et enfin le soin des maladies internes 33. Pour la plupart, le travail de barbier (et on pourrait arguer que la saignée était l'affaire du barbier autant que du chirurgien) était une nécessité économique inévitable. En d'autres mots, une structure commune de travail servait encore de lien entre chirurgiens de niveaux divers. Quoi que pût comporter le passage d'un niveau inférieur à un supérieur, il ne s'agissait généralement pas de l'acquisition d'aptitudes techniques radicalement nouvelles. C'est justement pour cette raison que des chirurgiens de haut rang contestaient toujours la compétence de leurs collègues moins chanceux, tout comme les médecins critiquaient la plupart des chirurgiens. Une menace réelle de concurrence venant d'en bas engendrait des accusations qui tendaient à devenir d'autant plus sauvages que les accusateurs avaient peine à établir leur cause sur des différences objectives dans la qualité de la pratique.
La plupart des chirurgiens faisaient pareillement face à des situations économiques pénibles. Si les barbiers-chirurgiens de la campagne vivaient probablement au bord de la misère 34, les membres ne se trouvaient guère plus en sécurité contre les vicissitudes des temps difficiles. Plusieurs
32. S.-F. MORAND, « Eloge de Faget », dans Opuscules de Chirurgie, vol. I (Paris, 1768), pp. 91-96.
33. Auch, Seurre, Saint-Gaudens, Tartas ; Comité de Salubrité Enquête. Voir GELFAKD. art. cité, note 4.
34. Par exemple : Avesnes, Nuits, Mont-de-Maxsan ; Comité de Salubrité Enquête.
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communautés se désintégraient à la mort de leurs lieutenants ; d'autres succombaient à la concurrence d'empiriques sédentaires, de praticiens religieux, et de guérisseurs occasionnels locaux dont un bon nombre étaient des femmes 35. Les communautés plus considérables avaient évidemment plus de stabilité, bien que certaines d'entre elles fussent loin d'être solvables. A l'époque de la Révolution, les chirurgiens de Narbonne, par exemple, avaient accumulé de lourdes dettes. Beaucoup de grandes communautés étaient incapables de maintenir l'ordre parmi leurs membres, et la plupart se plaignaient amèrement de la concurrence illégale.
Il serait instructif de retracer les activités des chirurgiens pendant la période révolutionnaire. Et cela tout particulièrement dans la mesure où le maître de ville ressemble vraiment au portrait composite de l'artisan boutiquier, petit bourgeois, qui est à la fois titulaire d'une charge et homme d'une formation partielle, qui a donc beaucoup à gagner et aussi un peu à perdre, et qui par conséquent se trouve en même temps rempli d'angoisse et d'espoir devant une réforme sociale complète. En somme, il ressemble beaucoup à cette sorte de gens dont des historiens comme Lefebvre, Soboul, Cobb et Cobban disent qu'ils ont aidé à faire la Révolution et à constituer les sans-culottes. A un autre niveau, la foule des jeunes étudiants en chirurgie de Paris a évidemment participé à quelquesunes des journées héroïques du début de la Révolution 36.
Mais plus important que le rôle de la profession chirurgicale sur la Révolution a été l'effet de la Révolution elle-même sur la profession. Nous n'en pouvons donner ici qu'un schéma général. La chirurgie disparaît comme profession autonome et entre formellement dans les rangs de la profession médicale nouvellement unifiée. Il s'est alors sans doute opéré un triage assez sévère, avec la conséquence que bien des soi-disant successeurs des chirurgiens de campagne ne trouvèrent nul endroit où se caser, pas même comme praticiens de niveau inférieur ou comme officiers de santé. Ceux qui continuèrent à tenter de gagner leur vie à traiter les malades, devaient alors le faire comme empiriques, types marginaux que le régime napoléonien regardait avec plus de sévérité que le régime précédent, bien qu'ils soient demeurés partie du paysage médical du xrx* siècle 37.
Si notre interprétation est exacte, la Révolution a contribué à faire définir et diverger les deux cultures chirurgicales que nous avons étudiées, la professionnelle et la marginale. Toutes deux sont sûrement identifiables avant 1789. Mais il est probablement trompeur de les appeler cultures différentes dans un sens strict ou anthropologique, aussi diamétralement opposées, par exemple, que semblent souvent l'être les étiquettes « éclairé » et « populaire ». Notre analyse a distingué deux groupes de praticiens en chirurgie sur la base de critères régionaux, socio-économiques, éducation35.
éducation35. GELFAND, art. cité, note 4.
36. P. TRIAIRE, Dominique Larrey et les Campagnes de la Révolution et l'Empire (Tours, 1902), pp. 14-17, cite une lettre dans laquelle Larrey a prétendu mener quinze cents élèves en chirurgie contre les Invalides et la Bastille en juillet 1789.
37. M. RAMSEY, « Médical Power and Popular Médecine : Illégal Healers in Nineteenth Century France », /. of Social Hist., 10 (1977) : 560-587.
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nels et professionnels. Nous avons souligné en même temps les similitudes et les constances qui liaient un groupe à l'autre, la fluidité, pour ainsi dire, de la hiérarchie chirurgicale. Il faudrait alors substituer à l'expression analytique abstraite « deux cultures chirurgicales » une locution nuancée qui exprimerait fidèlement le témoignage de l'histoire. En dépit de différences considérables, le chirurgien professionnel, le barbier-chirurgien de campagne, et sans doute aussi le « charlatan », sortaient d'un moule professionnel commun. A des degrés variés, ils partagaient une vision de la médecine et une façon de la pratiquer séculières et empiriques au premier chef. Pour trouver une façon mondiale vraiment différente de concevoir la médecine, il faut se tourner vers le guérisseur, le sorcier ou le mage. Ceux-ci étaient des magiciens de la guérison que les professionnels assimilaient rarement aux praticiens empiriques de leurs propres rangs, si marginaux que fussent ces derniers 38.
Toby GELFAND, Université d'Ottawa.
38. Voir T. GELFAND, « Médical Professionnals and Charlatans ». The Comité de Salubrité Enquête of 1790-1791. Histoire Sociale - Social History, 11 (1978), pp. 62-97, surtout pp. 87-88.
* Version refaite et agrandie d'un papier lu au Congrès : Consortium on Revolutionary Europe, 18 février 1978, Bâton Rouge, Louisiane. Je remercie le P. Bernard Julien, O.M.I., Ottawa, qui a fait la traduction.
SOUS LE RÉGIME DE LA LÉGISLATION DE 1803 : TROIS ENQUÊTES SUR LES CHARLATANS AU XIXe SIÈCLE
Depuis l'abolition des corporations en 1791, jusqu'à la loi relative à l'exercice de la médecine du 19 ventôse an XI (10 mars 1803) et celle de la même année sur la pharmacie, le contrôle de la profession médicale fut laissé aux initiatives locales. Il ne relève pas de notre propos 1 de retracer ici l'histoire de ce que l'on appela « l'anarchie médicale » pendant la Révolution, ni celle de la répression du charlatanisme après 1803 2. La question qui nous intéresse est plutôt le développement au début du xrx° siècle de l'enquête administrative appliquée aux charlatans et à 1' « exercice illégal de la médecine », et les représentations de la médecine populaire qui s'y trouvent exprimées. La recherche des renseignements relève du principe selon lequel toute mesure de police — au sens large que l'Ancien Régime a donné à ce terme — exige que l'on s'informe préalablement sur le domaine (commerce, santé publique, etc.), qu'il s'agit de réglementer. Pour repérer les abus, il importe de faire un « quadrillage » du territoire ; l'information est en quelque sorte le pouvoir, et l'identification des déviants permet non seulement une appréciation statistique de l'envergure du problème, mais aussi la possibilité d'une répression uniforme et efficace.
Or, il apparaît, selon les archives de police, que les recensements de charlatans seraient plutôt l'exception que la règle. On identifia, bien entendu, les praticiens autorisés ; la loi de 1803 obligeait chaque département à dresser une liste des médecins et des officiers de santé reçus selon les formes établies. Ainsi, chaque personne exerçant la médecine dont le
1. L'auteur désire exprimer sa gratitude au Social Science Research Council qui, en lui accordant une bourse, lui a permis de faire des recherches dans les archives françaises pendant l'année 1974-1975. Il est heureux également de remercier tous ceux qui l'ont aidé de leurs conseils, et tout particulièrement Jean-Pierre Goubert et Patrice L.-R. Higonnet.
2. Voir Michel FOUCAULT, Naissance de la clinique (1972), pp. 44 et suiv. Pour la loi du 19 ventôse, il convient de se rapporter à l'ouvrage ancien de René ROLAND, Les Médecins et la loi du 19 ventôse an XI (1883) ; sur les institutions médicales, voir l'article de Marie-Elisabeth ANTOINE et Jean WAQUET, conservateurs aux Archives nationales, * La Médecine civile en France à l'époque napoléonienne et le legs du xvrrr 8 siècle », in Revue de l'Institut Napoléon, n° 132 (1976), pp. 67-90. M. RAMSEY prépare une thèse à l'Université de Harvard (Cambridge, Mass., U.S.A.) qui est consacrée en partie à l'exécution de la loi du 19 ventôse (« Popular Healers and Médical Power in France, 1770-1830 ») ; voir son article, « Médical Power and Popular Medicine: Illégal Healers in Nineteenth-Century France », in Journal of Social History, 10:4 (1977), pp. 560-87.
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nom ne se trouvait pas sur la liste était ipso facto un guérisseur illicite. Faute d'informations précises sur les contrevenants, l'exécution des dispositions répressives de la loi dépendait en général des dénonciations individuelles provenant du personnel officiel, des administrateurs, et parfois des jurys médicaux. Dans certains cas, toutefois, et dès l'adoption du projet de loi de l'an XI, on éprouva le besoin de s'informer selon les normes d'une enquête administrative pour donner une indication sur l'ampleur du problème et pour faciliter la mise en vigueur des nouvelles mesures. Tel, par exemple, le commissaire du gouvernement près le tribunal du V° arrondissement de la Marne, à Epernay, qui demande par circulaire aux maires et leurs adjoints, le 9 floréal an XI (29 avril 1803), outre deux listes du personnel officiel (reçu selon les formes anciennes et nouvelles), une troisième liste qui
indiquera les noms, prénoms, âges, professions, et les époques des habitations dans vos communes des individus connus sous les qualifications de charlatans, d'empiriques et d'opérateurs, distributeurs de drogues et de toutes espèces de prétendus remèdes, même des individus se disant médecins ou chirurgiens visitant à la faveur de ces faux titres des malades et des infirmes, ou fréquentant les foires et marchés sur lesquels ils étalent leurs marchandises, et qui, par des discours mensongers, vantent la science qu'ils n'ont pas.
Il désire également des renseignements sur « la moralité et les moyens d'existence de ceux qui y seront désignés » 3. Dix ans plus tard, le préfet du Bas-Rhin lance une enquête ambitieuse sur l'exercice illégal de la médecine dans son département et établit un dossier dont nous avons fait ailleurs l'analyse 4.
A l'échelle nationale, au début du xrxe siècle, nous avons trouvé, dans les archives de la police, trois dossiers de valeur inégale qui renferment des réponses à des enquêtes sur le charlatanisme. Il s'agit d'une enquête de 1810 qui suit de près un arrêté sur les remèdes secrets, d'une correspondance de 1818 déclenchée par les plaintes d'un oculiste officiel envoyé dans les provinces par l'Administration, et des réponses à une directive de 1824 concernant l'exécution — ou plutôt l'inexécution — des règlements sur l'exercice de la médecine (ce dernier dossier beaucoup moins nourri que les deux autres) 5.
I
En 1810, le ministre de la Police générale, à l'occasion du décret du 18 août précédent sur les remèdes secrets débités par des personnes non autorisées à exercer la pharmacie, recommande aux préfets une surveillance plus vigilante des charlatans 6. Le I" arrondissement de
3. A.D. Marne, 9 U 920, imprimé ; Arnoult, commissaire du gouvernement, aux maires et adjoints.
4. Un préfet zélé, Lezai-Marnesia, installa, dès 1810, dans le département du Bas-Rhin, des « médecins de canton », véritables agents de salubrité publique, dont un des devoirs était de signaler à l'Administration toute infraction à la loi de 1803. Voir RAAISEY, article cité.
5. A.N. F 8185 (dossier R22981), 1810; F 9272 (dossier 4534), 1818 et 1824. Il existe dans chaque dossier des pièces isolées pour des dates ultérieures.
6. Pour le décret du 18 août 1810, voir le Bulletin des lois, ¥ série, t. XIII, Paris, 1811, n° 5874, pp. 152-55.
TROIS ENQUÊTES SUR LES CHARLATANS AU XIX' SIÈCLE 487
police demande un compte rendu de l'état de chaque département « sous ce rapport de salubrité et de conservation » ; le II* exhorte les préfets à « surveiller scrupuleusement cette sorte de gens et même de les mettre en état de dépôt s'il y a lieu ». Il exige aussi « une note détaillée sur les individus de cette espèce qui résident dans votre département ou qui y circulent ». Il existe une cinquantaine de réponses provenant des préfets et de quelques administrateurs locaux du I" arrondissement (une circonscription qui comprend le Nord, l'Ouest, et une partie de l'Est de la France, plus les départements non-français contigus) 7.
Que disent ces témoignages, d'abord, sur l'extension de l'exercice illégal de la médecine ? Dans treize cas, le charlatanisme est qualifié de « répandu » : dans l'Est, c'est la Moselle, où il y a plusieurs cas à signaler, principalement à la campagne ; plus près de Paris, ce sont la Seine-et-Oise (où l'on cite des remèdes de bonne femme) et le Loiret ; et dans le Nord, la réponse de Lille désigne nominalement deux charlatans. A l'étranger, dans les Forêts (Luxembourg), l'Ourthe, et le Mont-Tonnerre, l'on signale plusieurs charlatans. Mais c'est dans l'Ouest de la France que l'on trouve le plus grand nombre de ces réponses : la Sarthe, le Finistère, la Loire-Inférieure, les Deux-Sèvres (où le préfet cite des rebouteurs et empiriques), et surtout la Mayenne, d'où le préfet envoie un rapport du Conseil de santé de Laval, ouvrage de médecins qui se qualifient d' « ennemis naturels » des charlatans.
Une dizaine de réponses à l'enquête indiquent, soit que les charlatans sont rares, soit que la situation est satisfaisante ; ce qui n'est pas forcément la même chose, vu la possibilité d'une répression efficace d'un charlatanisme dont le taux serait important. C'est encore dans l'Ouest que les réponses se concentrent : Morbihan, Manche, Charente-Inférieure. Un rapport pour l'arrondissement de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) insiste sur le rôle des médecins, des chirurgiens, et des officiers de santé, qui « laissent peu de place aux charlatans », bien qu'il existe peut-être des remèdes secrets. Dans les Côtes-du-Nord, il n'y a pas de « charlatans étrangers » depuis quelques années, et la médecine est exercée exclusivement par le personnel reçu. Dans le département du Loir-et-Cher, « on ne voit pas de charlatans ». La situation est la même dans les départements de l'Indre et de l'Eure-et-Loire, à l'est, dans la Sarre où le charlatanisme est « très rare », et au nord, dans le Pas-de-Calais, où un petit nombre de charlatans ou vendeurs de remèdes secrets sont pourtant à signaler. Dans d'autres cas, les préfets indiquent simplement qu'ils ont pris des mesures contre le charlatanisme, parfois sans en indiquer le succès.
Ces rapports des préfets contrastent avec le consensus des lieutenants du premier chirurgien du roi en 1790-1791, dans leurs réponses à l'enquête lancée par le Comité de Salubrité de la Constituante 8. Faut-il l'attribuer
7. Police générale, 1er arrondissement, conseiller d'État Real, aux préfets, 13 octobre 1810, A.D. Loire-Atlantique 1M1358, pièce 409. 2' arrondissement, même date, A.D. Yonne 5 M 71, pièce 91, et A.D. Hautes-Alpes 141 M, pièce 46. Les citations qui suivent ont été relevées sur le dossier F 8185, rapports de 1810 et 1811.
8. Jean-Pierre GOUBERT, « Médecine savante et médecine populaire dans la France de 1790 >, à paraître prochainement dans un cahier des Annales.
488 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
à une véritable décroissance du charlatanisme ? Peut-être que non. Les chirurgiens de 1790 visaient en partie l'incapacité de certains praticiens titrés, tandis que les fonctionnaires de 1810 — même s'ils dénoncent cet abus — font en général une distinction entre impéritie et charlatanisme. L'attitude des administrateurs, d'ailleurs, n'est pas forcément celle des médecins et des officiers de santé concurrencés directement par les charlatans.
Et il ne faut pas exagérer le décalage entre les deux enquêtes. Dans ce dossier de 1810, même les rapports les plus rassurants comportent des réserves, des exceptions, comme celui pour l'arrondissement de Morlaix (Finistère), où le correspondant ne connaît pas d'empiriques, mais ajoute qu'il a récemment dénoncé au procureur impérial « un inconnu qui parcourait les campagnes comme médecin et abusait de la crédulité des habitants » 9. Trois commentaires soulignent la persistance du charlatanisme dans les campagnes, sinon dans les villes. Dans l'Allier, bien qu'il n'y ait pas de marchands de remèdes, dans quelques communes rurales « il se trouve encore, dans la classe des paysans, de prétendus médecins, guérissant au moyen des secrets ». De même dans le département du Maine-etLoire ; malgré une situation régulière, « il y a bien dans les campagnes quelques misérables ignorants qui débitent en cachette de prétendus spécifiques ». Dans la Seine-Inférieure aussi, le charlatanisme se présente comme un phénomène rural. Dans la Seine-et-Oise et dans l'Aisne, l'on rend compte de remèdes de bonne femme ; dans ce dernier cas, l'on cite aussi les dames de Saint-Vincent-de-Paul, qui distribuent un vin. Dans l'Eure, la situation est correcte, à une exception près : les prescriptions des « jugeurs d'urine ». Et, dans les Deux-Sèvres, finalement, où les charlatans sont « bannis de foires », des paysans exercent le métier de rebouteur. Ici encore, une espèce de médecine populaire persiste donc dans les campagnes.
Notre attention est donc attirée sur les campagnes. Mais où, dans ce tas de dénonciations assez vagues, trouve-t-on des précisions sur les charlatans eux-mêmes ? Les données sont plutôt minces. Les préfets, lorsqu'ils parlent d'individus, se bornent généralement à désigner quelques cas récents envoyés aux tribunaux. Bien que quelques-uns parmi eux aient demandé aux sous-préfets des rapports sur les charlatans, les listes sont rarissimes 10.
Le préfet de la Moselle signale des charlatans dans deux rapports séparés. Un opérateur dans l'arrondissement de Thionville a enlevé un testicule à un malade (il essayait sans doute de guérir une hernie) ; le préfet le fait poursuivre, ainsi qu'un empirique dans la ville de Briey. Le préfet écarte aussi de son département un sieur Girard, qu'il qualifie de « médecin oculiste » ». Dans le Loiret, le préfet signale un individu
9. A.N. F7 8185, Morlaix, rapport du commissaire général de police, 22 octobre 1810.
10. Un exemple pour 1808 : le procureur impérial à Nantes envoie au préfet (le 24 août) un « relevé des jugements et ordonnances rendus par le tribunal et le directeur du jury depuis et y compris 1807 jusqu'à ce jour, en matière de contravention à la loi du 19 ventôse an XI... » (A.D. Loire-Atlantique, 1 M 1358, pièces 525, 526).
11. A.N. F 8185.
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condamné à une amende et à six mois de prison ; l'infraction n'est pas précisée. Il dénonce également deux charlatans, un ancien sabotier et un individu qui avait servi précédemment comme bouffon à un charlatan ambulant. Ceux-ci se présentent comme possédant seuls « les moyens de préserver de la petite vérole » n. Dans les Deux-Sèvres, on a poursuivi une femme qui avait voulu « capter la faveur populaire en feignant de guérir les boiteux, les paralytiques, les aveugles, en se donnant une apparence de sainteté... ». Les officiers de santé ont dénoncé des « charlatans de village qui se mêlaient de guérir par des paroles qu'ils disaient mystérieuses ou magiques » 13. Ici, on rencontre effectivement une médecine de type folklorique — mais combien sont rares les cas de ce genre !
Il nous reste à indiquer un dernier cas, où le rapport est un peu moins avare en détails. C'est le sous-préfet de Spire, dans le département du Mont-Tonnerre (Rhénanie-Palatinat), qui dénonce au magistrat « dix individus marchands de drogues ou autres vendeurs de drogues ». Il est surtout question d'un sieur Tauber, originaire du Bas-Rhin, qui « se disait non seulement dentiste et oculiste, mais parcourant à cheval les villages où il s'arrêtait, il se disait possesseur d'un spécifique merveilleux pour guérir en vingt-quatre heures des maladies chroniques... faire disparaître les goitres, etc., et était suivi d'un paillasse qui distribuait ses flacons » 14. Or, en 1807, le préfet de la Roer avait rendu compte au conseiller d'État pour le Ier arrondissement de police de la condamnation d'un nommé « Traber » natif du Bas-Rhin, se disant médecin 15.
Il ressort de ces commentaires un contraste entre charlatans itinérants, que l'on voit en détail, qui ont un nom — et les guérisseurs de village, sédentaires, anonymes, et plus difficiles à atteindre, au fond des campagnes.
Après l'extension du charlatanisme, une deuxième question se pose : quelles mesures sont prises contre ceux qui exercent la médecine sans autorisation, et quelle est l'efficacité de cette partie de la « police de la médecine » ? On constate tout d'abord que, malgré le nombre notable de préfets qui excipent d'une exécution régulière des lois dans leurs départements, il est rare de trouver des cas précis où des empiriques, comme, par exemple, deux guérisseurs mystiques dans les Deux-Sèvres, aient subi « la condamnation qu'il méritaient » 16. Plus typique est le rapport du préfet de la Seine-Inférieure, qui observe que l'on a peu d'occasions d'arrêter les charlatans : « en général ils se tiennent dans les campagnes dans une obscurité qui les rend peu dangereux ou qui empêche de les atteindre » 17.
12. Ibid.
13. A.D. Deux-Sèvres 6 M 211, pièce 6 (copie d'une réponse à l'enquête de 1810).
14. A.N. F7 8185, rapport du sous-préfet de Spire au préfet de Mont-Tonnerre, 25 octobre 1810.
15. Ibid., rapport du préfet du Roer au conseiller d'État pour le 1er arrondissement de la police générale, 16 novembre 1807.
16. A.D. Deux-Sèvres 6 M 21', pièce 6.
17. A.N. F 8185. Un peu partout, néanmoins, on parle d'une exécution stricte des lois, ou l'on note que l'on a pris des mesures contre le charlatanisme : Bouches-du-Rhône, Charente-Inférieure, Côtes-du-Nord, Finistère, Lys, Meuse, Meuse-Inférieure, Deux-Nèthes, Orne, Rhin-et-Moselle, Roer, Sambre-et-Meuse, Seine-et-Marne, Somme, Haute-Vienne, etc.
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On dirait que l'obscurité même de cette médecine populaire rurale empêche l'autorité de voir le mal, tout autant qu'il entrave la répression judiciaire.
Comme les chirurgiens de 1790, les correspondants de 1810 cherchent les responsables. Le plus souvent, c'est sur les autorités locales que l'on rejette la responsabilité de la situation dans les campagnes. Les maires ne donnent pas leur soutien aux mesures répressives (Ourthe, Mont-Tonnerre, sous-préfecture de Spire). A Nantes, le conseiller de préfecture accuse les maires, adjoints et juges de paix de ne pas dénoncer les contrevenants avec assez de zèle 18. Trop souvent, les charlatans ont réussi à trouver une autorisation, un document quelconque qui estompe la distinction que la police cherche à faire entre le personnel régulier et le guérisseur-vagabond-escroc. Le préfet de la Roer fait l'observation que « ces sortes de charlatans sont presque toujours munis de passeports, de sorte que les maires et les officiers de police judiciaire ne peuvent les faire arrêter ». Dans le cas de Traber, le sous-préfet à Spire s'exclame : « Eh bien ! cet individu que j'ai livré aux tribunaux, outre les visas illégalement délivrés dont je me plains, avait un superbe certificat du maire de Landau, qui rendait hommage à ses talents et aux preuves qu'il en avait donnés dans la ville confiée à son administration » 19.
Mais, ce n'est pas uniquement les administrateurs qu'il faut mettre en cause. On trouve parfois que la loi de 1803 elle-même est trop relâchée (dans la Sarthe, par exemple). Dans la Moselle, deux charlatans opèrent à l'abri de l'article de la loi du 19 ventôse qui permet l'exercice de l'art de guérir aux « officiers de santé » qui se munissent d'un certificat de trois ans d'exercice, attesté d'un maire et de deux notables » 20.
De plus, il faut citer un autre facteur souligné par les préfets : le soutien populaire accordé aux empiriques. Dans les Deux-Sèvres, les condamnations sont rares — en partie, dit le préfet, parce que les cas sont peu nombreux ; mais il ajoute que les clients protègent les opérateurs (ils leur sont favorables jusqu'au point de leur garantir l'amende, le cas échéant). Le préfet, embarrassé, insiste toutefois que « la police ne tolère point que cela se fasse publiquement »2I.
Les moeurs populaires constitueraient en elles-mêmes un obstacle important — sinon l'obstacle principal — à deux tâches qui vont de pair : la médicalisation de la campagne, et l'extirpation du charlatanisme. C'est d'abord l'avarice des campagnards qui les empêche de recourir au
18. Ibid. Pour Nantes, rapport du conseiller de préfecture, 20 octobre 1810.
19. Ibid., 25 octobre 1810.
20. Ibid. Le préfet de la Nièvre se plaint également des certificats fournis par les notables. L'article 23 de la loi du 19 ventôse est ainsi conçu : « Les médecins ou chirurgieris établis depuis la suppression des universités, facultés, collèges et communautés, sans avoir pu se faire recevoir, et qui exercent depuis trois ans, se muniront d'un certificat délivré par les souspréfets de leurs arrondissements, sur l'attestation du maire et de deux notables des communes où ils résident, au choix des sous-préfets : ce certificat, qui constatera qu'ils pratiquent leur art depuis l'époque indiquée, leur tiendra lieu de diplôme d'officier de santé... » (Bulletin des lois, 3' série, t. VII, p. 572).
21. A.D. Deux-Sèvres 6 M 21', pièce 6.
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personnel officiel. Le préfet de la Nièvre insère dans son rapport la remarque que le paysan qui ne ne consulte pas le médecin pour sa famille appellerait un vétérinaire si une de ses vaches tombait malade. Les charlatans, d'ailleurs, détournent les malades des secours de la médecine officielle ; dans le Loiret, par exemple, on indique que les empiriques s'opposent à la vaccine 22.
Pour expliquer l'emprise de l'empirisme sur l'esprit paysan, on invoque une mentalité « superstitieuse ». Dans l'Eure, les « jugeurs d'urines » représentent un genre de charlatanisme qui est « le plus difficile à combattre dans l'esprit de certaines gens trop disposés à croire au merveilleux ». Il va de soi que cette attitude peut contrecarrer l'exécution des lois sur l'exercice de la médecine. Le préfet du Maine-et-Loire regrette que les vendeurs de remèdes secrets soient « difficiles à atteindre, parce que l'imbécile crédulité qui les fait vivre, sait aussi les soustraire aux recherches de la police ».
Même souci de la part de son collègue de la Moselle, qui fait surveiller « les individus qui, dans les campagnes, abusent de la crédulité des habitants, pour débiter des remèdes prétendus, dont le moindre vice est en général de ne pas guérir les malades » : ce genre de charlatanisme, enraciné dans les moeurs paysannes, est le plus difficile à atteindre. Telle est l'opinion également du préfet de Seine-et-Oise, qui cite une « classe de distributeurs de remèdes prétendus secrets », les remèdes de bonne femme, qui est « alimentée par la crédulité et le préjugé », surtout dans les campagnes. Étant donné la confiance du « vulgaire » dans ces remèdes, il désespère de les détruire ; mais il les trouve « peu nuisibles », à la différence du préfet de la Moselle.
La plainte la plus vive vient du préfet du Finistère, qui blâme non seulement les superstitions populaires, et la cupidité des charlatans qui en profitent, mais aussi le régime de vie des paysans :
Je n'ai pu m'empêcher de remarquer qu'il n'est peut-être pas un département dans l'Empire où le charlatanisme des remèdes exerce une influence plus funeste. L'ignorance profonde des habitants de nos campagnes, leur éloignement des secours de l'art éclairé, les idées de superstitions et de pratiques occultes généralement répandues et puissamment fomentées par d'adroits bateleurs ont singulièrement accrédité dans ces contrées les fourbes des deux sexes qui mettent à contribution la crédulité populaire. Aussi n'est-il pas un pays ou les empiriques soient plus nombreux. Ils circulent sans cesse dans toutes les réunions populaires.
Le préfet joint à son rapport un exemplaire d'un de ses décrets qui porte sur « cet objet de conservation important pour une population qui offre presque partout le spectacle repoussant des plaies, des ulcères et des autres maux physiques, fruits ordinaires de la malpropreté et de l'usage indiscret d'ingrédients inconnus préparés par des mains inhabiles ». Il y déplore « l'usage habituel et presqu'exclusif, dans nos campagnes et dans les classes inférieures de la société, des remèdes secrets et prétendus universels impudemment prônés par les nombreux charlatans qui les débitent jusque dans les hameaux et avidement accueillis par la crédulité ».
22. Ces citations, ainsi que celles qui suivent, ont été relevées dans le dossier F7 8185.
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Le résultat est un désastre pour « cette partie précieuse de la nation »B. Voilà, en quelques mots, le discours de la médecine des Lumières sur le charlatanisme et sur la vie paysanne 24.
C'est un tableau noirci que nous peint ce préfet : dans ces conditions, qui oserait prédire l'anéantissement du charlatanisme, l'instauration d'un régime de vie favorable à la santé ? Mais on peut trouver un autre discours de l'administrateur éclairé sur l'empirisme. Ce qui nous frappe, en effet, en parcourant les réponses à cette enquête, c'est le contraste d'optimisme et de pessimisme — attitudes qui resurgissent, par exemple, dans les réponses des préfets de deux départements voisins : l'Orne et la Mayenne.
Le premier rappelle les mesures qu'il a prises contre le charlatanisme : il a fait défense à toute personne non comprise sur les listes officielles d'exercer la médecine, et les maires ont été chargés de lire ses arrêtés après la messe paroissiale dans leurs communes ; il a signalé aux sous-préfets et aux maires tous les charlatans dénoncés par le jury de médecine. Moyennant des poursuites efficaces, trois arrondissements du département ont été purgé des empiriques. C'est seulement dans celui de Domfront qu'apparaissent des charlatans « de temps à autre », mais il entend traduire devant les tribunaux « tous individus qui, sans titre, distribueraient des drogues dans les foires et marchés ou autrement ». Il espère ainsi supprimer complètement le charlatanisme 25.
Il n'en est pas de même dans le département de la Mayenne, selon le préfet, qui fait savoir qu'il aurait pu le décrire « comme présentant, ainsi que tous ceux de l'Empire, la crédulité constamment dupe de l'ignorance et l'empirisme... ». Insistons sur cette supposition que la situation qui règne dans son département est celle de la France entière. La raison en est donnée dans le rapport du Conseil de Santé de Laval, qu'il joint à sa réponse — un document imprégné du pessimisme des praticiens officiels à l'égard d'une concurrence, située principalement dans les campagnes, et qu'ils trouvent dangereuse. Les auteurs évitent de signaler nominalement « ces êtres méprisables qui, dans tous les temps, ont été le fléau de la société et qui se multiplient aujourd'hui comme ces insectes malfaisants dont la loi ordonne, chaque année, la destruction ». Peuvent-ils même en réussir l'identification ?
Il est hors de question d'extirper le charlatanisme, qui « a ses racines dans le coeur de l'homme ». Puisque chacun « aime naturellement à rencontrer dans ceux qui l'approchent sa façon de penser », il s'ensuit que l'habitant des campagnes « préférera toujours le maréchal, le châtreur, le taupier de sa commune à l'officier de santé ». Dans un sens, d'ailleurs, les médicastres sont même nécessaires, surtout dans les campagnes, où il manque un corps médical adéquat (il entre dans ce raisonnement un mépris très net pour les praticiens ruraux). Mais les auteurs réclament tout de
23. Jbid., rapport du préfet du Finistère, 25 octobre 1810.
24. Voir l'article de Jean-Pierre PETER, « Malades et maladies à la fin du xvrrr= siècle », in Médecins, climat et épidémies à la fiîi du XVIIIe siècle, Paris-La Haye, 1972, pour une discussion pénétrante de ce discours des Lumières.
25. A.N. F 8185, rapport du préfet de l'Ome, 17 janvier 1811.
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même une répression plus efficace, fondant leur revendication sur l'argument que leur patente leur accorde une « propriété industrielle » M.
Quelle explication pourrait-on donc offrir de ces deux discours ? Certes, il est bien normal qu'un administrateur se vante de bien régler les affaires de son département, tout comme il est normal qu'un praticien officiel donne des raisons pour renforcer le pouvoir du corps médical. Dans le premier cas, il faut minimiser l'importance du charlatanisme, tandis que dans le second, il faut l'exagérer. Il se peut aussi qu'un administrateur reste aveugle devant le phénomène des pratiques populaires rurales, bien que l'on admette communément qu'il est difficile d'exécuter la loi dans les campagnes isolées.
Mais soulignons que le « pessimiste » met en valeur une question que son collègue esquive, une question qui implique « la police médicale » au sens large : comment assurer la présence d'une médecine officielle efficace dans les campagnes ? L'espace de la pratique médicale se présente comme un champ d'une élasticité bien limitée : les médecins réguliers ont tendance à déplacer les irréguliers, et réciproquement. Dans le département des Forêts, le manque d'officiers de santé risquerait d'encourager « l'empirisme et les plus folles pratiques ». A Saint-Malo, par contre, le corps officiel « laisse peu de place » aux charlatans 27. Dans la Mayenne, d'ailleurs, on suggère que les empiriques donnent des secours médicaux que les paysans ne trouveraient pas autrement. Parfois, ces guérisseurs font preuve d'une capacité surprenante ; dans les Deux-Sèvres, par exemple, des paysans qui n'ont « nulle théorie » exercent le métier de rebouteur, dans certains cas, avec plus d'habileté que les chirurgiens brevetés.
Il faudrait alors (si nous adoptons ce point de vue) instruire le praticien rural. Mais encore faudrait-il éduquer le paysan, corriger sa « façon de penser », pour le détourner du maréchal, du châtreur, du taupier : somme toute, mener à bien une tâche plus pénible que la répression judiciaire du charlatanisme classique des villes.
Concluons sur l'enquête de 1810. Cette tentative ne continue pas de façon permanente ; le dossier contient seulement quelques pièces isolées pour les années suivantes. En 1812, le préfet du Cher signale un prêtre interdit, souffrant d'une « très profonde misère » et proche de l'aliénation M. Et, en 1813, le préfet de la Sarthe se plaint des châtreurs qui mutilent des conscrits (il ne précise point comment !). II joint un arrêté où il charge les maires de dénoncer aux sous-préfets « tout individu se disant affranchisseur, rhabilleur, ou se donnant toute autre qualification, qui s'immiscerait dans l'art de guérir... » 29.
A aucun moment on n'a produit un véritable recensement des guérisseurs populaires — vaste programme, hors de proportion avec les
26. Ibid., rapport du préfet de la Mayenne, 24 novembre 1810 ; rapport du Conseil de santé de la ville de Laval, 1" novembre 1810.
27. Ibid. Pour Saint-Malo, rapport du commissaire-général de police, 27 octobre 1810.
28. Ibid., rapport du préfet du Cher au conseiller d'État pour le I" arrondissement de la police générale, 13 octobre 1812.
29. Ibid., rapport du préfet de la Sarthe, 24 septembre 1813 ; département de la Sarthe, mémorial administratif de la préfecture (imprimé), n° 77, 10 novembre 1813.
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besoins de la police médicale, surtout si l'on accepte que la médecine domestique ou charitable était le plus souvent anodine. Et c'était sans doute irréalisable : on n'aurait pas pu déceler chaque sorcier, chaque guérisseur de village 30. Enfin, il était peut-être inutile de dénombrer les « déviants » là où toute une vision de la maladie était mise en cause, où, selon les normes de la médecine des lumières, la culture elle-même était en quelque sorte délinquante.
II
L'enquête de 1818 a son origine dans une plainte envoyée au directeur de la police générale par un oculiste approuvé du nom de Forlenze, qui fait des tournées chaque année dans les provinces pour soigner les malades indigents. Il fait savoir qu'il a trouvé un nombre inquiétant de maladies des yeux « devenues incurables par les opérations mal pratiquées, et les médicaments pernicieux distribués par les charlatans, ou gens peu instruits... ». Ce sont surtout les pauvres qui souffrent des ravages de ces guérisseurs ; et le médecin observe que « de toutes les maladies, celle qui afflige davantage le pauvre, c'est la cécité, parce qu'elle le laisse sans moyens de fournir à sa subsistance ». Forlenze vise spécialement « des hommes qui, pour la plupart, opèrent dans les carrefours, sur les places publiques », et qui trompent les pauvres par des « déclamations sur des tréteaux », des « affiches fastueuses chargées de titres supposés », et la promesse d'opérer gratuitement « les premiers indigents qui se présentent » 31. Il s'agit donc des charlatans ambulants du type traditionnel exerçant dans les villes. Notre correspondant ne parle point des guérisseurs de village qui soignent les mêmes maladies — peut-être parce qu'il trouve les remèdes de bonne femme moins nocifs, ou parce que ces guérisseurs échappent tout simplement à son regard.
Comme suite à cette communication, la police générale envoie aux préfets une circulaire qui leur rappelle la nécessité d'une répression plus efficace du charlatanisme en général, en remarquant pourtant que les empiriques « semblent s'attacher de préférence aux maladies des yeux ». C'est là, bien entendu, une indication du pouvoir du corps médical, qui entend définir le problème du charlatanisme. Les individus qui ne peuvent pas justifier de leur droit d'exercer doivent être déférés sur le champ aux tribunaux 32.
On n'exige pas une liste des charlatans en tant que telle ; aussi, pour la plupart, la quarantaine de réponses des préfectures se bornent à dire que l'on a donné des instructions aux sous-préfets et aux maires. Les quelques réponses plus étendues expriment un certain optimisme. Le préfet du Maine-et-Loire rend hommage au zèle du jury de médecine ; depuis la publication d'une circulaire sur l'exercice illégal de la médecine en 1816,
30. Sur la réticence de la sorcellerie populaire, il convient de se reporter à l'article de Jeanne FAVEET, « Le Malheur biologique et sa répétition », dans les Annales ESC (1971), pp. 873-88.
31. A.N. F7 9272, rapport de Forlenze au ministère de la police générale, 24 mars 1818.
32. Circulaire de la police générale aux préfets, 13 avril 1818, A.D. Deux-Sèvres, 6 M 21', pièce 1" ; A.D. Charente-Maritime 7 M 61, pièce 117.
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aucun charlatan n'a paru en public. Dans le Cher, le nombre d'empiriques n'est pas « assez considérable pour entraîner des inconvénients graves et multiples ». Dans l'Eure, on ne voit plus de charlatans dans les places publiques, et dans la Vendée, on n'a eu connaissance d'aucun incident.
Ailleurs, il y a des cas isolés — un charlatan dans l'Aisne, un autre dans l'Yonne, où l'on a pris des mesures contre une femme qui donnait des consultations à des malades. On signale des oculistes ambulants — deux dans l'Indre, un père et son fils), et un autre dans la Charente, qui marche dans le sillage de Forlenze. Parfois, ces empiriques parcourent plusieurs départements. Quatre soi-disant « officiers de santé », domiciliés dans la Nièvre, sont condamnés dans la Loire pour avoir tué une femme par imprudence à Saint-Étienne. Mais le préfet trouve la peine — 30 F d'amende — « bien légère pour réparation d'une mort dont leur ignorance est la cause ». Ces mêmes charlatans sont signalés plus tard dans l'Allier.
Les activités des opérateurs ambulants de ce genre s'étendent aux campagnes ; le préfet d'Auch parle sans doute pour ses collègues lorsqu'il déplore « une trop grande confiance que le peuple des campagnes a presque toujours dans les charlatans » 33. Leur exercice est, comme toujours, plus visible que celui des sédentaires. Comment ignorer, par exemple, la troupe de charlatans et de vendeurs d'un « baume américain » dénoncée quatre ans plus tard dans l'Aube ? Cette cohorte est composée de sept chevaux et de dix personnes, y compris les domestiques et les musiciens, « dont un de couleur », selon le rapport du sous-préfet de Bar-sur-Seine 34. S'il y a une médecine populaire qui se cache, il y a tout aussi bien un charlatanisme qui fait tout son possible pour attirer le regard du public — et qui en même temps ne peut manquer de se faire remarquer par l'administration médico-policière.
III
En 1824, la direction de la police fait circuler un texte qui rappelle aux préfets les dispositions pénales des lois de l'an XI. Le ministre est informé « que des charlatans parcourent les départements et surtout les communes rurales, et y exercent, au péril des personnes trop crédules qui se laissent abuser par leurs discours imposteurs, un art dont ils ignorent même les premiers éléments » 35. Comme dans le cas de la correspondance de 1818, il n'est pas formellement question de recenser les charlatans, mais on demande aux préfets de rendre compte des mesures qu'ils ont prises contre l'exercice illégal de la médecine. La plupart des soixante-six réponses sont néanmoins de simples accusés de réception.
Dans le Morbihan et dans les Basses-Pyrénées, on n'a pas vu de
33. A.N. F7 9272. Pour les quatre « officiers de santé » : A.N. F7 9274 (dossier 5466), rapport du préfet de l'Allier au ministère de la police générale, 13 avril 1818, et un extrait d'un rapport du département de la Loire, 21 avril 1818. Comparer pour l'Aisne, A.N. F 9278 (dossier 6903), cas de Catherine Barjon, rapport du préfet au ministère de la Police générale, 18 mai 1818.
34. A.N. F 9272. Rapport du secrétaire général pour le préfet de l'Aube au ministère de l'Intérieur, Troyes, 4 juillet 1822.
35. Ministère de l'Intérieur, direction de la police, circulaire aux préfets (imprimé), 2 juin 1824, A.D. Deux-Sèvres 6 M 211, pièce 19 ; A.D. Haute-Loire 13 M 18.
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charlatans. Le préfet des Basses-Alpes trouve que les empiriques sont rares dans son département parce que les villes sont petites : ici encore le charlatanisme (par opposition à la médecine domestique) est envisagé comme un problème urbain. Sans doute faudrait-il une base économique adéquate pour que le grand charlatanisme public puisse fleurir. Dans le Haut-Rhin, un charlatan s'est montré deux mois auparavant. Le préfet d'Eure-et-Loire a eu l'occasion de dénoncer des empiriques aux tribunaux ; son collègue de l'Aude a « soin d'arrêter les manoeuvres de ces empyriques, en les faisant observer par les autorités locales ». Mais, est-ce une mesure efficace ? Le préfet de la Vendée trouve que ces autorités manquent de sévérité. Et, dans la Côte-d'Or, le préfet avoue que de « pareils charlatans qui ne sont qu'en trop grand nombre, sont un fléau, surtout pour les campagnes » x.
On ne trouve point de chiffres dans ces rapports, et les noms des charlatans sont encore moins fréquents que dans l'enquête de 1810. C'est tout au plus si l'on donne des listes isolées de condamnations judiciaires. Il est hors de question de faire une histoire quantitative de la médecine populaire à partir d'une telle source. Plutôt qu'un quadrillage, on trouve des représentations assez floues du phénomène de charlatanisme, voire des contradictions : nombreux ou peu nombreux, appréciations arbitraires, jamais appuyées sur la statistique.
A travers ces représentations de la médecine populaire, cependant, quelques motifs paraissent. Comme nous l'avons vu, les administrateurs, soucieux de faire preuve de leur compétence envers leurs supérieurs, ont tendance à estimer la menace beaucoup moins grave que ne la considère le personnel médical, gêné par une concurrence illicite. Le fonctionnaire ne gagne rien à peindre un tableau inquiétant ; il n'y a point de crédits supplémentaires pour les départements les plus frappés par le charlatanisme. Mais la comparaison des diverses réponses fait ressortir un accord unanime, ou peu s'en faut, sur l'existence de deux charlatanismes. Le premier milieu est transparent au regard de l'administrateur ou du médecin ; on peut désigner les charlatans nominalement, les saisir, les réprimer. Lorsqu'on parle d'une police efficace de l'art de guérir, il s'agit surtout des charlatans des villes, ou bien des empiriques ambulants, facilement repérables quand ils parcourent les campagnes.
Mais il y a un autre réseau, une deuxième zone de charlatanisme en milieu rural, où les guérisseurs échappent au regard des administrateurs. C'est surtout dans ces cas que l'on se plaint de la superstition invincible des classes populaires — ennemi insaisissable, que les mesures de police ordinaires n'atteignent guère. Et ce n'est pas tout. Les administrateurs ne donnent pas le concours nécessaire : voient-ils la médecine populaire comme un charlatanisme ?
Dans le modèle consacré du charlatanisme, il entre deux éléments : les escrocs et les dupes. Le charlatan itinérant, un peu comme le bandit, vit peut-être dans les campagnes comme le poisson dans l'eau, mais vit de la
36. A.N. F7 9272, réponses à la circulaire ministérielle de 1824.
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société rurale sans y appartenir. Dans le cas de la médecine populaire (folklore et médecine domestique), la distinction s'estompe en quelque sorte. Il s'agit d'une autre culture, d'une autre médecine, et il manque à l'élite médicale et bureaucratique la conscience ethnologique pour les saisir.
Matthew RAMSEY, Université de Harvard.
ANNEXE I Réponses à la circulaire de 1810
AISNE : 18 octobre. On cite quelques remèdes de famille.
ALLIER : 20 octobre. On ne connaît pas de marchands de remèdes, mais il y a « de prétendus médecins » dans la classe paysanne.
BOUCHES-DE-L'ESCAUT : 9 novembre.
BOUCHES-DU-RHIN : 23 octobre 1810. On cite les lois hollandaises des 20 mars 1804, 7 mars 1806 et 3 avril 1807.
BOUCHES-DU-RHONE : 28 octobre 1810. Arrêté, exécution stricte.
CHARENTE-INFÉRIEURE : 22 octobre, 20 novembre. Arrêtés ; exécution stricte ; pas de charlatans ou empiriques.
CHER : 5 décembre. Le préfet donne une courte topographie médicale et dénonce l'impéritie des sages-femmes, en demandant l'établissement d'un cours d'accouchement à Bourges. Un prêtre interdit exerce illicitement.
COTES-DU-NORD : 22 octobre. Exécution stricte ; pas de charlatans étrangers depuis plusieurs années ; médecine exercée exclusivement par le personnel reçu.
CREUSE. Un petit nombre de charlatans ou vendeurs de remèdes secrets.
DYLE : 6 novembre.
ESCAUT.
EURE : 18 octobre. (Voir notre article).
EURE-ET-LOIRE : 24 octobre 1810. Situation correcte, mais trop peu de sagesfemmes reçues.
FINISTÈRE. Charlatanisme répandu ; arrêté. Morlaix, 22 octobre 1810 : le commissaire général de police ne connaît pas d'empiriques, mais il a récemment dénoncé un itinérant au procureur impérial. Brest, 2 novembre : lois « passablement » exécutées, selon le commissaire général de police.
FORÊTS : 9 et 20 novembre. On manque de médecins et même d'officiers de santé ; le préfet veut exempter les étudiants en médecine du service militaire ; il demande aussi des médecins publics pour son département.
ILLE-ET-VILAINE. Saint-Malo : accouchement illicite, avec mort de la mère.
INDRE : 20 octobre. Situation correcte.
LOIR-ET-CHER : 25 octobre. On ne voit pas de charlatans. Extrait des registres des arrêtés.
LOIRE-INFÉRIEURE. L'exécution des lois laisse à désirer dans les campagnes.
LOIRET : 17 octobre. Des charlatans s'opposent à la vaccine.
LYS. Exécution régulière.
MAINE-ET-LOIRE. (Voir notre article).
MANCHE : 22 octobre. Pas de plaintes.
MAYENNE : 24 novembre. (Voir notre article).
MEUSE : 23 octobre. Le charlatanisme n'est pas toléré.
MEUSE-INFÉRIEURE : 31 octobre. Les charlatans sont rares.
MONT-TONNERRE : 22 et 30 octobre. Situation satisfaisante. Arrêté du 25 mars.
MORBIHAN : 30 octobre. Exécution stricte ; on ne connaît pas de charlatans.
498 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
MOSELLE : 23 octobre. Quelques infractions ; on cite un charlatan. NÈTHES (DEUX-) : 30 octobre. Charlatans « soigneusement surveillés ». NIÈVRE : 10 novembre. On critique les matrones. NORD : 8 septembre. Hego, père et fils, possèdent un remède contre les maux
vénériens. ORNE : 17 janvier 1811. On a pris des mesures. Voir aussi notre article. OURTHE : 20 octobre. Les maires ne donnent pas le concours nécessaire. PAS-DE-CALAIS : 18 octobre. On ne connaît pas d'infractions. Arrêtés ; listes du
personnel reçu. RHIN-ET-MOSELLE : 25 octobre. Les lois sont exécutées rigoureusement ; mais le
Duché de Nassau est un abri pour les charlatans. ROER : 13 novembre. Les charlatans ambulants ne sont pas admis. SAMBRE-ET-MEUSE : 30 octobre. Lois scrupuleusement observées. SARRE : 8 novembre. Cet abus est très rare. SARTHE : 5 novembre. Arrêté.
SEINE-INFÉRIEURE. Charlatans rares (voir notre article). Le Havre, 8 novembre : une bonne situation, mais on manque de talents dans les campagnes ;
on suit les recommandations de la circulaire. Dieppe : procès-verbal d'une
visite des pharmacies et des épiceries. SEINE-ET-MARNE : 27 septembre 1810. Les mesures ont été strictement exécutées. SEINE-ET-OISE : 18 octobre. La situation est bonne, mais on ne peut pas
éliminer les remèdes de bonne femme. SÈVRES (DEUX-) : 20 octobre. Quelques rebouteurs, empiriques. SOMME : 22 octobre. Lois sévèrement exécutées. VIENNE (HAUTE-) : 25 octobre. Exécution stricte ; vaccine propagée ; mais on
manque de personnel.
ANNEXE II Réponses à la circulaire de 1818. A.N. F7 9272, dossier 4534
AIN : 22 avril 1818. On a donné des instructions.
AISNE : 16 avril. Instructions.
ALLIER : 18 avril. Instructions.
ALPES (BASSES-). Instructions données dans un arrêté sur la vaccine.
ARDENNES: 21 avril.
AUCH : 24 avril. Instructions, commentaire (voir notre article).
BOUCHES-DU-RHONE : 27 avril. Instructions.
CHARENTE-INFÉRIEURE : 22 avril. Instructions.
CHER. Instructions. On ne croit pas qu'il y ait beaucoup d'empiriques.
CORRÈZE : 14 mai. Instructions.
CORSE : 25 mai. La lettre a été insérée dans le journal départemental.
COTES-DU-NORD : 22 avril. Instructions.
CREUSE : 25 avril. Instructions.
EURE. Un officier de santé s'est enfui du département lorsque le jury médical
a voulu examiner ses titres. GARD : 23 avril. Instructions. GARONNE (HAUTE-) : 1" mai. Quelques officiers de santé et pharmaciens ne sont
pas autorisés ; on demande au jury médical de s'informer. GIRONDE : 2 mai. Instructions. HÉRAULT : 29 avril. Instructions.
INDRE : 8 mai. On cite deux oculistes ambulants — Revel, père et fils. ISÈRE : 26 avril. On a dressé une nouvelle liste des praticiens. JURA : 27 avril. Instructions. LOIRE : 21 avril. Voir le texte. LOT : 1er mai. On fait imprimer la lettre. MAINE-ET-LOIRE : 24 avril. (Voir notre article). MEURTHE: 22 avril. Instructions. MEUSE : 17 avril. On a pris des mesures.
TROIS ENQUÊTES SUR LES CHARLATANS AU XIX' SIÈCLE 499
OISE : 16 avril. On a déjà envoyé des circulaires. PAS-DE-CALAIS : 24 avril. Instructions. PUY-DE-DOME : 30 mai. Instructions. PYRÉNÉES-ORIENTALES : 21 avril. Instructions. RHIN (BAS-) : 21 avril. Instructions. RHONE : 23 mai. Instructions. SAONE: 25 avril. Instructions. SEINE-ET-OISE : 16 avril. Instructions. SÈVRES (DEUX-) : 12 mai. Instructions. VAR : 9 mai. Instructions. VAUCLUSE : 20 mai. Instructions. VENDÉE : 21 avril. Pas d'incidents. VIENNE: 16 avril. On n'a rien négligé. VIENNE (HAUTE-) : 20 avril. Instructions. YONNE : 22 avril. (Voir notre article).
ANNEXE III Réponses à la circulaire de 1824. A.N. F 9272, dossier 4534
AIN: 12 juin.
AISNE : 9 juin.
ALPES (BASSES-) : 14 et 19 juin. Les charlatans sont rares ; circulaire.
ALPES (HAUTES-) : 15 juin. Instructions.
ARDÈCHE : 19 juin.
ARDENNES : 15 et 25 juin. Circulaire ; on pose une question sur la distribution
des remèdes. ARIÈGE : 12 juin.
AUDE : 5 juillet. (Voir notre article). AVEYRON : 25 juin.
BOUCHES-DU-RHONE : 28 juin. Instructions. CANTAL. Instructions. CHARENTE : 14 juin. CHARENTE-INFÉRIEURE : 19 juin. CHER : 28 juillet. Circulaire. CORRÈZE : 29 juin. Instructions. CORSE : 23 juin. Rappel aux maires.
COTE-D'OR : 23 juillet. Instructions et commentaire (voir notre article). DOUBS : 10 juin. EURE : 17 juin. Instructions.
EURE-ET-LOIRE : 12 juin. On a dénoncé des charlatans aux tribunaux. FINISTÈRE : 17 juin. GARD : 14 juin. Instructions. GARONNE (HAUTE-). Instructions. GERS. Instructions. HÉRAULT : 19 juin. Instructions. INDRE : 11 juin. INDRE-ET-LOIRE : 11 juin. ILLE-ET-VILAINE : 18 juin. Instructions. ISÈRE : 11 juin. Instructions. JURA : 11 juin. Circulaire. LANDES : 12 juin. LOIRE : 12 juin.
LOIRE (HAUTE-) : 12 juin. Instructions. LOIRE-INFÉRIEURE : 29 juin. Circulaire. LOIRET : 18 juin. LOT : 18 juin. Instructions. LOT-ET-GARONNE : 18 juin. Instructions. LOZÈRE : 29 juin. Circulaire, instructions. MAINE-ET-LOIRE : 21 juin.
500 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
MANCHE : 10 juin.
MARNE : 13 juillet. On a attiré l'attention des autorités sur le problème.
MAYENNE : 19 juin.
MEURTHE : 14 juin.
MEUSE : 10 juin.
MORBIHAN : 11 juin. Aucun abus depuis longtemps.
NIÈVRE : 25 juin. Instructions.
NORD : 19 juin. Instructions.
OISE : 19 juin.
ORNE : 18 juin. Instructions.
PAS-DE-CALAIS : 11 juin.
PUY-DE-DOME : 12 juin.
PYRÉNÉES (BASSE-) : 17 juin. On n'a rien entendu des charlatans ; instructions.
PYRÉNÉES (HAUTES-). Instructions.
PYRÉNÉES-ORIENTALES : 15 juin. Instructions.
RHIN (BAS-) : 11 juin. Instructions.
RHIN (HAUT-) : 17 juin. Des charlatans ont paru il y a deux mois.
RHONE : 15 juin. Instructions.
SAONE (HAUTE-) : 11 juin.
SAONE-ET-LOIRE : 14 juin.
SEINE-INFÉRIEURE : 25 juin. Instructions.
SEINE-ET-MARNE : 30 juin. Instructions.
TARN : 19 juin. Instructions.
TARN-ET-GARONNE : 10 juillet. Instructions.
VAR : 25 juin. Instructions.
VAUCLUSE : 17 juin. Instructions.
VENDÉE : 17 juin. (Voir notre article).
VOSGES : 12 juin. Instructions.
LES GUÉRISSEURS EN FRANCE AU XIXe SIÈCLE
N'est-il pas significatif que les concurrents illégaux des médecins soient appelés guérisseurs ? L'opinion publique au XIXe siècle refuse de faire coïncider le diplôme et la faculté de guérir. La notion même d'exercice illégal de la médecine prête à sourire. Dans le peuple, ce n'est pas le titre, c'est la réussite qui fait la différence. On devine même un jugement de valeur, à front renversé, comme si les médecins ne guérissaient pas souvent. Ceux-ci, au risque de mêler dans le même sac d'infamie la charité et l'escroquerie, portent contre leurs rivaux les plus graves accusations d'incompétence meurtrière. Pourtant, c'est la tolérance envers les guérisseurs qui paraît la norme courante ; les poursuites ne sont que des exceptions impopulaires.
I
Afin de ne pas projeter sur le passé nos préoccupations actuelles, bardées de scientisme ou frémissantes de freudisme, il faut décrire les conditions spécifiques du « guérissage » pendant la majeure partie du siècle dernier. Avant les lois scolaires de Jules Ferry et les conquêtes scientifiques des Pasteuriens, pourquoi les médecins d'alors ne sont-ils appelés que par une fraction réduite de la population ? On ne dispose guère de documents directs et pas du tout de statistiques, sur la fréquentation comparée des diplômés et des illégaux. Faute de pouvoir sonder les motivations profondes, on peut au moins énumérer quelques éléments de réflexion.
Ignorance ! première explication, en forme de grief, émanant des élites bourgeoises et instruites. Certes l'alphabétisation des classes populaires et notamment des femmes de la campagne reste incomplète jusqu'à Duruy et Ferry. Mais savoir lire ne suffirait pas : cela ne conduit pas chez les médecins, tant que cette instruction élémentaire ne contient pas de formation scientifique, les fameuses « leçons de choses », l'enseignement de l'hygiène domestique qui prend la place du catéchisme à l'école publique en 1882.
Préjugés, superstitions, complicités religieuses ! Second schéma explicatif qui déploie toute sa signification quand on rappelle la spécificité
502 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
du catholicisme du xix° siècle, tout enfiévré de reconquête post-révolutionnaire, obsédé de ritualisme traditionaliste et submergé d'irrationalisme ultramontain. La religion catholique du XIXe siècle ne se borne pas à proposer des consolations aux malades ; elle ne combat pas la croyance aux guérisons miraculeuses ; elle ne contredit pas les superstitions populaires. Tout au contraire. Elle donne une interprétation générale du malheur biologique ; elle expose l'action pathogène du péché, en distinguant les maladies-châtiments, les maladies de perfectionnement spirituel, les maladies-substitution d'expiation et les maladies d'origine diabolique 1. L'Église enseigne l'existence du Malin et donne des réponses religieuses à l'extrême tourment des ensorcelés : le divin répond au démoniaque, comme le Bien au Mal. L'Église met l'accent sur la médiation des saints et sur la valeur éminente de la pénitence et des sacrements pour se protéger ou se guérir des maladies ou accidents. Tout ce qui est relatif au pouvoir thaumaturgique de Jésus-Christ et des Apôtres figure en bonne place dans les Évangiles et se trouve couramment évoqué dans le Propre du Temps et dans les sermons, comme des arguments en faveur du catholicisme. Le clergé encourage toutes les prières et pratiques vénérables qui constituent les premiers remèdes du peuple chrétien. Tout ce qu'il bénit est revêtu d'une aura prophylactique. Il organise des démarches collectives, neuvaines, rosaires, processions, pèlerinages. Il dit des messes pour arrêter des épidémies. L'Église codifie le culte des reliques, canalise et exalte la dévotion mariale, notamment sous le pontificat de Pie IX, mobilise la ferveur populaire autour de certains sanctuaires où affluent fidèles et patients : Sainte-Anne-d'Auray, La Salette, Lourdes... Enracinée dans le peuple et la tradition, l'Église, malgré les grognements de quelques théologiens « modernistes », a généreusement baptisé les lieux de guérison pré-chrétiens : fontaines miraculeuses, arbres, grottes, pierres dressées, etc. Donnant largement satisfaction aux besoins concrets de la piété du troupeau, le clergé met en circulation, après les avoir bénis, des quantités d'objets investis de surnaturel : médailles, croix, chapelets, ceintures de la Vierge, rubans, morceaux de cierge, eau bénite, pain bénit, images pieuses, eau de La Salette, eau de Lourdes, etc.. Il existe de petits recueils d'oraisons particulières aux différentes maladies, des livrets qui recommandent le recours aux multiples saints guérisseurs, avec leur spécialité thérapeutique, des rituels d'exorcisme, etc.
En Bretagne, si la plupart des 7.500 saints dénombrés par le chanoine Peyron ne sont plus honorés au XDC siècle, une centaine d'entre eux sont encore sollicités pour recouvrer la santé, notamment à l'occasion de quelques dizaines de pardons dont la vitalité est maintenue par le clergé ; Mgr Sergent, évêque de Quimper, encourage par exemple les pèlerinages à Notre-Dame-de-Tout-Remède dans l'église de Rumengol ; il faudrait citer, parmi les plus actifs, les six saints guérisseurs de Notre-Dame-duHaut en Trédaniel, les sept saints d'Erdeven, la Vierge Noire de Guingamp, sainte Anne la Palud, saint Vincent Ferrier à Vannes, etc. Le culte
1. Dr Henri BON, Précis de médecine catholique, Alcan, 1935, p. 391.
LES GUÉRISSEURS EN FRANCE AU XIX' SIÈCLE 503
des saints guérisseurs est extrêmement implanté dans les habitudes populaires. Il serait très long de dresser la liste de leurs aptitudes curatives : certains ont une compétence universelle comme la Vierge ou saint Yves, d'autres ont une efficacité bien définie ou une réputation purement locale.
Au XIXe siècle, il semble que deux catégories de malheurs dirigent principalement les familles, et en premier lieu les mères de famille, vers ces chapelles et ces statuettes : les affections qui tourmentent ou paralysent les petits enfants, et les maladies nerveuses et mentales.
Dans ces conditions d'imprégnation religieuse, il est compréhensible que les guérisseurs puisent dans ce vivier de croyances et de pratiques pour armer psychologiquement leur arsenal thérapeutique. Tout comme le prêtre exorciste, le sorcier-désenvoûteur emploie de l'eau et du sel bénits, multiplie les signes de croix, invoque les Mystères de la Trinité, de l'Incarnation, de la Rédemption, etc. Rien d'étonnant que les panseurs de secrets et de douleurs marmonnent des incantations en latin, accomplissent des gestes quasi-sacramentels, proposent des amulettes et talismans magiques. Les patients et leurs familles trouvent normal et réconfortant que le don de guérison soit escorté de signes vénérés et de paroles sacrées. Certains thaumaturges précisent même que leur action positive n'est manifeste que si le malade est croyant.
Cette liaison intime du « guérissage » et de la religion s'exprime clairement dans l'exercice illégal de la médecine par un certain nombre de prêtres qui ont leurs secrets et leur droguier, et surtout par d'importants effectifs de religieuses. Protégées par les châtelains, les curés et les notables, celles-ci exercent une influence multiforme dans les campagnes où la reconquête catholique des années 1815-1870 fait affluer différentes congrégations enseignantes et soignantes. Elles jouissent de la confiance des populations ; dans leurs officines, elles sont autorisées à préparer des remèdes simples ; en cas de malheur, elles sont donc le recours matériel et moral ; elles donnent le médicament avec la consultation, elles apportent à la fois la tisane et la prière. On les croit savantes parce que proches du clergé. Les urgences et les distances les font appeler dans toutes les classes de la société, les amènent à pratiquer la médecine et la petite chirurgie et les incitent à accepter des rétributions. Beaucoup plus nombreuses que les médecins dans certaines régions où fleurit le système du patronage clérical, elles sont des concurrentes redoutées. Elles sont parfois accusées de négligences, d'erreurs et de témérités aux conséquences tragiques, si bien que les autorités sont obligées de les rappeler poliment à la discrétion, à la gratuité et à la prudence 2. « Nous connaissons des médecins pieux qui ont abouti à un véritable anticléricalisme, du fait de l'empiétement incessant de religieuses ou de curés sur le domaine médical, empiétement souvent nuisible au malade, très souvent nuisible à la réputation du médecin par des critiques plus ou moins explicites, et
2. Jacques LÉONARD, « Femmes, Religion et Médecine, les religieuses qui soignent, en France, au XIX» siècle >, dans Annales E.S.C., sept.-oct. 1977, pp. 887 à 907.
504 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
qui arrivent même parfois à compromettre et à rendre intenable la situation matérielle du praticien. » 3
Changeons de bout notre lorgnette pour examiner maintenant les imperfections de la médecine officielle qui laissent un immense champ libre aux pratiques des guérisseurs. Dans ce dispositif, s'articulent au moins trois argument majeurs : la médecine de la faculté est coûteuse, inadéquate et partielle.
Le présupposé économique ne manque pas de poids. « Nos paysans ont peu de foi dans l'art de guérir et s'en remettent le plus souvent à la volonté de Dieu. Cependant, la principale cause de leur répugnance à faire appeler des médecins est leur pauvreté », explique Emile Souvestre en 1836 4. Les honoraires médicaux sont en effet hors de portée de la grande majorité des familles ; les docteurs, cherchant à vivre de leur état, sont pratiquement réservés aux gens riches et aisés ; les officiers de santé sont plus accessibles, mais, pour les visites à domicile, les indemnités horo-kilométriques alourdissent les notes des habitants des campagnes. C'est bien pour économiser le coût de la visite que l'on s'adresse directement à une religieuse, à un herboriste, à un pharmacien, à un droguiste ou à un épicier qui enveloppent d'un diagnostic et d'un conseil le remède qu'ils cherchent à vendre. De même, on choisit, autant que possible, des recours religieux de première instance, pratiquement gratuits, et l'automédication personnelle, sans bourse délier. La localisation géographique des guérisseurs sédentaires dans les hameaux écartés et les faubourgs ouvriers, à proximité de leurs clients potentiels, confirme en un sens leur vocation à soigner de préférence les gagne-petits. Les guérisseurs itinérants, brocardant la cupidité des médecins, affectent de ne pas faire payer leurs « consultations », pour mieux placer leurs drogues auprès des humbles. Les analyses les plus judicieuses que les médecins font de leurs concurrents, — par exemple au Congrès médical de Paris en 1845, puis au sein de l'Association générale des Médecins de France après 1858 —, aboutissent toutes à l'idée qu'il faut enlever à la médecine parallèle tout prétexte charitable, en organisant sérieusement la médicalisation des pauvres. Effectivement, quand se développent, dans la seconde moitié du siècle, des sociétés ouvrières de secours mutuels et des services de soins gratuits aux indigents des campagnes, en attendant l'Assistance médicale gratuite (1893), on observe alors une augmentation spectaculaire de la demande médicale en provenance des classes défavorisées, et une atténuation de la concurrence illégale.
La seconde critique antimédicale, sans quitter le terrain sociologique, glisse de l'économique au culturel. Le discours citadin et pédant des docteurs n'est-il pas en porte à faux par rapport aux mentalités populaires ? Ce rationalisme desséchant des études supérieures, ce costume de bourgeois, ce vocabulaire froid et distant où le latin le dispute à la chimie, cette tendance à soigner le corps en négligeant parfois la sensibilité et l'imagination, ces audaces chirurgicales, douloureuses, sanglantes
3. Dr Henri Box, op. cit., p. 5S0.
4. Emile SOUVESTRE, Les Derniers Bretons, Charpentier, 1836.
LES GUÉRISSEURS EN FRANCE AU XIX' SIÈCLE 505
et souvent désespérées, tout cela peut susciter la méfiance, et même la répulsion. Cette répugnance à l'égard des nouveautés scientifiques culmine dans la résistance durable qu'opposent aux vaccinations jenneriennes, pourtant gratuites, des contrées qu'isolent des reliefs, des bocages et des dialectes. A l'opposé, les gens du peuple semblent apprécier que les guérisseurs, appartenant en général au même milieu social qu'eux, parlent leur langage et leur patois, appliquent des manoeuvres connues et proposent des mixtures naturelles, issues de la sagesse des siècles et des ressources du terroir. La défense de la santé des bêtes et des humains, ainsi que la prospérité des récoltes, forme un ensemble bio-économique, serti dans le pays et dans le passé. Sous un autre angle, également culturel, l'exercice illégal de l'obstétrique, de la médecine ou de la pharmacie apparaît quelquefois comme une sorte de revanche féminine et rurale contre la prépotence masculine et bourgeoise qui règne chez les diplômés : matrones, religieuses, épicières, sorcières, châtelaines, voisines, commères et grands-mères forment peut-être la majorité des concurrents des médecins.
Dernière constatation de ce type, cette médecine du xixc siècle, malgré ses ambitions et ses vertus, n'embrasse pas encore dans un monopole absolu toutes les branches de l'art de guérir. Partielle au regard de la loi, elle est plus encore incomplète dans son envergure curative. Autour de la médecine et de la petite chirurgie, des auréoles paramédicales, abandonnées à des techniciens dont la loi ne vérifie pas la compétence, attirent des vocations incontrôlables : dentistes, masseurs, renoueurs, pédicures, bandagistes, orthopédistes... L'art dentaire est dispensé de tout diplôme ; même une femme peut l'exercer, affirme la Cour de Cassation dont la tolérance exprime ici la misogynie. Toutes les spécialités paramédicales débouchent sans retenue sur l'exercice illégal de la médecine et de la pharmacie. Outre ces technologies mal codifiées, plusieurs secteurs indiscutablement médicaux tombent, par la force des choses, dans le domaine du guérissage. La psychiatrie, par exemple, malgré Pinel et Esquirol, est encore dans l'enfance, avant Charcot ; les maladies mentales appartiennent donc longtemps au champ d'action des gens d'église, des guérisseurs et des sorciers. Les médecins diplômés ne savent pas non plus (malgré l'opium) maîtriser la souffrance, ni calmer les douleurs et rhumatismes ; l'anesthésie, à partir de 1847, n'est employée qu'avant les opérations importantes ; les suites d'accidents, de brûlures et d'interventions chirurgicales relèvent donc, là encore, des « empiriques ». La recherche de l'analgésie est la grande pourvoyeuse de la médecine parallèle. Pour d'autres raisons, de pudeur et de responsabilité, les maladies secrètes et les troubles de la sexualité échappent aux médecins diplômés. Enfin, un modus vivendi, pacifique et durable, laisse aux matrones sans parchemin l'immense majorité des accouchements, tout comme revient naturellement aux rebouteux la traumatologie non sanglante qui empêche les travailleurs manuels de vaquer à leurs occupations.
Ainsi les guérisseurs exercent, dans la société française du XIXe siècle, une influence tellement puissante et naturelle qu'il paraît incongru d'appeler sur eux les foudres de la loi.
506 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
II
Essayons de caractériser les principaux types de guérisseurs et de différencier leurs procédés, ainsi que les reproches qu'ils peuvent encourir de la part des médecins ou des autorités.
Rappelons d'abord que la loi de ventôse an XI (mars 1803), antérieure au Code pénal, blâme davantage l'usurpation d'un titre de médecin que l'infraction d'exercice illégal proprement dite ; celle-ci n'est qu'une simple contravention passible d'amende dont le montant n'est même pas précisé. Les médecins voudraient que cette infraction soit considérée comme un délit, justiciable de pénalités plus énergiques, surtout lorsqu'elle s'accompagne de l'escroquerie d'une réclame mensongère, ou qu'elle aboutit à une aggravation de la santé du patient. En vérité, ni les jurys médicaux de département ni l'Académie de Médecine n'osent entreprendre de campagne répressive. Il faut attendre les progrès de l'associationnisme professionnel pour observer deux tentatives d'une certaine ampleur, l'une dans les années 60, l'autre dans la décennie 80. Les résultats sont décevants. Les procureurs font écran entre les dénonciations et les tribunaux. Les notables affichent une large complicité. Dans les prétoires, bien des victimes se dérobent au dernier moment, et les clients satisfaits se succèdent pour ridiculiser les médecins et chanter les louanges des guérisseurs, quitte à raconter des histoires incroyables. Un seul exemple, devant le tribunal correctionnel de Nantes, en avril 1845, Cécile Mazureau, la « Vierge noire de Rezé », est soutenue par deux bancs de témoins admiratifs : un menuisier s'était sectionné deux doigts, Cécile les remet proprement, mais les ongles étaient en bas, qu'importe ! elle les retourne, et il n'y paraît plus rien du tout. Les médecins s'inquiètent de ces procès gagnés de justesse d'où ils sortent hués par le public et moqués par les journaux. Les peines sont légères. « La répression trop illusoire n'est souvent qu'un nouveau moyen de publicité et de réclame. »5 Napoléon III lui-même, à la suite d'une pétition, gracie un rebouteur très populaire. Les médecins doivent se résigner : il est rare qu'ils obtiennent pour eux le bénéfice du préjudice moral et matériel ; les syndicats médicaux, après 1881, se bornent à réclamer, pour les victimes des charlatans, des dommages-intérêts. Ainsi la dissuasion judiciaire tourne court.
Lorsque, en 1860, l'Association générale des Médecins de France demande à ses adhérents de recenser leurs concurents illégaux, les praticiens des régions les plus ingrates n'osent pas répondre par crainte des représailles ou des conséquences dans leur clientèle. L'année suivante, le président de l'A.G.M.F., le docteur Ambroise Tardieu, présente une statistique partielle portant sur 32 départements et ne dénombrant que 853 guérisseurs sédentaires. Viennent en tête de liste 164 artisans et marchands,
5. Dr Ambroise TARDIEU, « Du charlatanisme médical », dans Annales d'hygiène publique, 1856, t. V, p. 351.
LES GUÉRISSEURS EN FRANCE AU XIX' SIÈCLE 507
161 membres du clergé (dont 84 religieuses seulement), 103 propriétaires et rentiers, 92 cultivateurs, 63 matrones. La majorité de ces guérisseurs font de tout, médecine et chirurgie générale (326) ; 242 ne sont que rebouteux ; certains pratiquent une méthode spéciale : somnambules (32), sorciers (26), médecine de Raspail (20), jugeurs d'urines (18), magnétiseurs (8) ; d'autres ne traitent que des affections particulières : panaris (61), cancers (17), maladies de peau (13). Un peu moins du quart ont déjà subi des condamnations. La plupart perçoivent des honoraires fort élevés. Ce bilan, dressé par des médecins en colère, insiste sur les cas les plus scandaleux, à leurs yeux, mais ne reflète pas fidèlement l'étendue du phénomène des guérisseurs à cette époque. D'après d'autres sources, il est une catégorie d'empiriques qui attire notoirement l'indignation douloureuse des médecins et pharmaciens : ce sont les charlatans, bonimenteurs itinérants, marchands d'orviétan, prodigues de fioles mystérieuses, de conseils à la cantonade et de sarcasmes antimédicaux. Voyageant parfois en groupe, précédés assez souvent d'affiches prometteuses, ils installent leurs tréteaux sur la place du village, dans les carrefours des villes, au moment des foires et des marchés, venant à la rencontre d'une clientèle rassemblée qu'ils amusent par la séduction tapageuse d'une réclame insistante. Un peu saltimbanques, certains font donner la trompette et la grosse caisse et font jouer quelques tours d'adresse ou de prestidigitation : en 1808, un bateleur herboriste sillonne le Nord avec deux berlines et un cabriolet, contenant un orchestre d'une douzaine de personnes, hommes et femmes. Ces nomades, en réalité, font profession de vendre des cosmétiques, des élixirs, des panacées, des amulettes. Quoiqu'ils n'aient pas toujours de dons spéciaux, certains empruntent des procédés aux autres catégories de guérisseurs : celui-ci reboute une entorse en plein air, celui-là enlève une cataracte. Le panachage des talents semble plus rentable : ainsi le dentiste génois, François Muzio, vend tout un bric-à-brac de remèdes secrets, « l'Onguent mondificatif, l'Emplâtre divin, la Pierre ophtalmique, le Baume végétal pour guérir les hernies », ainsi qu'un assortiment de bandages pour l'un et l'autre sexe. L'âge d'or de ces camelots forains dure pendant le premier tiers du siècle ; mais l'escroquerie de publicité fallacieuse pour des remèdes mirifiques qui prétendent tout guérir, mobilise contre eux les pharmaciens que la loi de germinal an XI (avril 1803) protège par des dispositions théoriquement sévères.
A l'opposé de cette catégorie de charlatans, les guérisseurs que définit une technologie précise semblent soulever moins de difficultés. Rien à dire aux paramédicaux (sages-femmes, pharmaciens, vétérinaires, dentistes, masseurs, bandagistes...) qui ne sortent pas de leur domaine ! L'ennui, c'est qu'ils en sortent habituellement : les pharmaciens seraient ruinés s'ils ne délivraient des remèdes que sur ordonnance dûment signée d'un médecin ; les sages-femmes sont sollicitées pour soigner, purger, prescrire, et pourquoi refuseraient-elles alors d'être rémunérées ? Combien d'oculistes s'aventurent volontiers en dehors de l'ophtalmologie ! Combien de dentistes dérapent vers les maladies cutanées ? Combien de vétérinaires, cédant aux instances des paysans, glissent des animaux aux êtres humains ! Et il faudrait aussi faire défiler les bandagistes-herniaires convertis à la
508 REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
médecine interne, les masseurs et les matrones versés dans les conseils abortifs ou contraceptifs, les orthopédistes évadés de la physique médicale, etc. Beaucoup de ces paramédicaux ont un autre métier et ne donnent que des soins occasionnels et faiblement rétribués : forgerons, maréchaux-ferrants, serruriers, cordonniers semblent largement concernés par le savoir-faire empirique.
Tous les cantons de France ont, au xix* siècle, leurs rebouteux qui exécutent des manipulations dont l'efficacité fait merveille là où balbutie souvent la dextérité chirurgicale : les luxations des animaux et des gens, les fractures, les entorses, les « tours de reins », les accidents des ligaments et des muscles. Selon les régions, ils portent des noms variés : renoueurs, bailleuls, remancheurs, rabouteurs, remettoux, rhabilleurs. Les habitants leur attribuent des connaissances anatomiques, des dons personnels ou des secrets transmis par hérédité ou confidence : ils ont « la capacité, les nerfs, le sang», on peut ajouter le regard perçant et la main heureuse. Leurs professions les insèrent profondément dans la vie locale : agriculteurs, bergers, éleveurs, hongreurs, affranchisseurs (vétérinaires sans diplôme), artisans (forgerons, cordonniers, tailleurs), marchands de bois, de vin ou de bestiaux... Certains accèdent à une sorte de gloire, comme ce fromager de la Lozère, Pierre Brioude (1831-1905), fervent catholique, nommé affectueusement Pierrounet, qui a remis tant de foulures qu'on lui élève un buste à Nasbinals. En général, médecins et rebouteux s'accordent une coexistence pacifique bougonnante, sauf quand certains renoueurs, portés par l'ambition et la philanthropie, prétendent redresser un « foie tordu », des « rognons retournés » ou des « poumons fourches », ou bien « rependre le brochet du coeur ».
Le « don », le « secret », on les évoque déjà quand on parle de rebouteux, notamment de ceux qui ajoutent quelques simagrées et incantations à leurs manoeuvres mécaniques. Voici venir la multitude des guérisseurs mystérieux dont la variété défie une description exhaustive. Leurs noms renseignent un peu sur leurs procédés : panseurs de secrets, pansoux d' feu, pansoux d' v'lin (Haute Bretagne) ; toucheurs (Normandie, Poitou) ; barreurs (Berry) ; jugeurs d'eau, jugeurs d'urine, uromantes, dormeuses, signadori (Corse) ; brèish, endevinaires (Languedoc) ; coupeurs de hunes (Haute Bretagne)...
Le don apparaît souvent chez des personnes dont la naissance présente certaines particularités : accouchement « par le siège », ou « les pieds en avant », naissance un 25 janvier ou un 10 août, septième garçon consécutif ou septième fille consécutive d'une famille, enfant posthume, etc. Le secret est légué oralement, en général par un voisin ou un parent, selon certaines règles. Bien que de nombreux panseurs de secrets soient polyvalents, on peut répertorier plusieurs ensembles de maux qui relèvent de talents spéciaux : les affections de la peau, soit douloureuses, gênant le travail, soit repoussantes, gênant les relations sociales (brûlures, panaris, furoncles, dartres, gale, eczéma, zona, gourme, érésipèle, verrues, kystes) ; les malheurs de l'enfance (retard de la marche, retard de la parole, incontinence, convulsions, anémie, rachitisme, poussées dentaires, saignements de nez, coliques et diarrhées, vers intestinaux, « carreau », rougeole,
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coqueluche, otite, méningite, etc.) ; les fièvres ; les troubles nerveux et mentaux... La plupart de ces guérisseurs n'auscultent pas leurs clients ; certains ne les interrogent même pas; d'autres — ou les mêmes — devinent la nature du mal en examinant l'urine, un cheveu ou un vêtement du patient qui peut être absent. La dormeuse du canton de Pipriac apprécie la maladie selon la chemise qu'on lui apporte et, toujours endormie, dicte son ordonnance. Dans les bocages armoricains, « chaque contrée a son jugeur d'eau » qui lit dans les urines et le diagnostic et le remède.
Sautons maintenant aux caractéristiques de leurs cures ; elles mélangent en général trois composantes : des substances matérielles, des gestes rituels et des paroles. Les éléments naturels servent à préparer des compresses, des breuvages, des amulettes. Sont mis à contribution la végétation spontanée ou cultivée (bourgeons, feuilles, fruits, légumes), les produits de l'élevage (lait, beurre, oeufs, lard, morceaux de viande...) et des matières plus ou moins « répugnantes » (excréments, vers de terre, limaces, crapauds). Les plantes sont souvent choisies selon des critères symboliques (forme, couleur, nom) et recueillies à des moments spécifiques (la nuit, ou à la nouvelle lune...). Le rituel exige parfois d'exercer une violence contre des animaux vivants : sacrifier un coq pour conjurer la coqueluche, placer sur la tête du patient un pigeon vivant fendu en deux ou bien appliquer sur sa poitrine le coeur fraîchement arraché d'une pie, pour guérir la méningite. Les principaux gestes du guérisseur consistent à souffler sur la partie malade, à imposer les mains, à dessiner des cercles, des barres et des croix, à fabriquer un talisman et à brûler ou à enterrer un objet symbolisant le mal extirpé... Les coupeurs de hunes font des incisions au rasoir sur le palais de l'enfant qui ne parle pas, ou sur le jarret de celui qui ne marche pas. Le geste le plus courant est le signe de croix que le guérisseur accomplit, selon les cas, de manière différente : de la main gauche ou de la main droite, avec le pouce ou avec un autre doigt, avec le gros orteil ou avec la langue, horizontalement ou verticalement, à l'envers ou à l'endroit. Enfin, ces panseurs de secrets prononcent des formules magiques, psalmodiant des conjurations spéciales, d'une voix inaudible, mais en respectant à la lettre les allitérations incantatoires et les jeux de mots en latin, en français ou en patois qui appellent à la rescousse les grands intercesseurs du firmament. Il n'y a donc pas ici d'incompatibilité entre le magique et le religieux.
En marge de ces pratiques, le succès du magnétisme depuis la seconde moitié du xvnr siècle rénove en quelque sorte le guérissage des masseurs ou celui des dormeuses : les magnétiseurs se présentent en effet comme des voyants qu'éclairent les fluides, les vibrations et les effluves. Ils effectuent des passes avec les mains et mettent au compte des ondes magnétiques le soulagement qu'ils procurent. Certains vendent de petites fioles d'eau magnétisée ; d'autres s'essaient à la suggestion hypnotique ; d'autres encore développent une « médecine mystique ». Dénient chez eux des sciatiques et des ankyloses, des troubles visuels, urinaires et sexuels, l'asthme et l'anxiété, les céphalées et les phobies, tous les laissés pour compte, incurables, chroniques ou psychosomatiques, de la médecine diplômée.
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Entre les panseurs de secrets et les sorciers, il existe quelques points communs : le « don », l'exercice habituel d'un métier ordinaire, la coutume de ne pas exiger d'honoraires tout en acceptant d'importantes récompenses en nature ou en argent. On a très peu de documents fiables sur les sorciers du xix' siècle. Par des allusions, on retire l'impression que la France entière foisonne de maiges (ou mèges, ou mages), conjureurs, désorceleurs, leveurs de sorts, magiciennes, devins, etc. S'enveloppant de silence et de secret, ces thaumaturges « au sang fort » inspirent confiance aux familles que frappent des malheurs répétés : récoltes compromises, cheptel en perdition, troubles psycho-sensoriels, asthénie, succession d'accidents et de maladies. Leurs possibilités thérapeutiques sont aléatoires, leurs bienfaits intermittents. Pour autant qu'on puisse le savoir, ils disposent de recueils anciens, fréquemment réédités, de secrets de magie naturelle et cabalistique, comme Le Grand Albert, Le Petit Albert, Le Dragon Rouge, Le Dragon Noir, La Poule Noire, La Chouette Noire, Les Clavicules de Salomon, L'Agrippa, Le livre des conjurations du Pape Honorius, L'Enchiridion du Pape Léon, etc.. Le sel bénit, l'eau bénite, les médailles de la Vierge et de saint Benoît combattent les mauvais sorts, de même que les messes et les sacrements. Les sorciers fabriquent aussi des sachets contenant des plantes, des objets métalliques, parfois des cendres ou du sel, que les ensorcelés doivent porter à même la peau. Les médecins du XIXe siècle ne se sont pas beaucoup intéressés aux ensorcelés ; pour eux, le délire de sorcellerie qu'Esquirol appelle démonopathie ou démonomanie, est l'apanage de personnes crédules et alcooliques ; à la fin du siècle, certains aliénistes décrivent les délires de persécution comme des psychoses collectives — folie à deux, folie communiquée, folie simulée. Mais les sorciers continuent de régner sur les bocages 6.
III
Le moment est venu d'analyser les relations complexes qui se tissent au xix' siècle entre guérisseurs et médecins. Une première série de remarques nuancera l'opposition, dont il ne faut pas exagérer la rigueur, entre médecine populaire et médecine savante.
D'abord, sur le plan sociologique, les guérisseurs sont loin d'être tous des paysans madrés, les sabots dans la glèbe, se contentant de rémunérations symboliques au milieu de populations nécessiteuses. Il leur arrive d'exploiter sans vergogne la bourse de leurs clients. On cite un panseur de carreau des Côtes-du-Nord qui reçoit quatre francs, en 1884, à chaque fois qu'il exécute un certain signe de croix. Cécile Mazureau, la Martiniquaise de Rezé, fait parfois signer des obligations en reconnaissance de dette avant d'entreprendre un de ses traitements. Tous les guérisseurs ne sont pas des personnes familières que l'on pourrait tutoyer : beaucoup introduisent volontairement une distance hautaine entre eux et leurs
6. Jeanne FAVRET-SAADA, Les mots, la mort, les sorts, la sorcellerie dans le bocage, Gallimard, 1977.
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patients, soit pour se draper dans un prestige particulier qui imposera le silence, le mystère et le respect, soit pour souligner leur provenance exotique ou leur accoutrement bizarre. Des guérisseurs n'hésitent pas à se concentrer dans les grandes villes et à sévir dans les familles fortunées :
Paris plus éclairé que ne sera jamais aucun département de France n'est-il pas le siège et le refuge du charlatanisme le plus effronté ? Y a-t-il une ville dans le monde où on rencontre un plus grand nombre de rebouteurs, de médecins des urines, de somnambules, de vendeurs de drogues, de guérisseurs de toute espèce ? (...) Et qu'on ne croie pas que ces erreurs grossières se soient réfugiées dans les mansardes ou dans la loge du portier ; des gens instruits qui tiennent un haut rang dans le monde, des avocats, des artistes distingués, négligent les conseils d'un homme de l'art et font magnétiser leurs enfants '.
Tout se vend, tout peut être objet de spéculation au siècle de Gobseck et de Birotteau : on admet que des guérisons inespérées impliquent de grands sacrifices pécuniaires ; la santé et la vie des enfants uniques et des riches héritières n'ont pas de prix ; le jeu de l'offre et de la demande est exaspéré par le risque et l'espoir. On est au coeur de l'industrialisme des charlatans.
Seconde nuance : les guérisseurs ne se bornent pas à une innocente phytothérapie puisée au sein de la bonne « Natura medicatrix » et saupoudrée de vénérables prières. Ils ne s'interdisent pas de vendre des poisons drastiques, de recourir à des produits chimiques et de brandir des instruments tranchants. Combien de saignées intempestives ont provoqué des catastrophes ? Combien de filles séduites, qui ne voulaient pas avoir d'enfants, ont été victimes de sondes de fortune ? Que penser de ce Mathurin Lemaire qui, en 1805, traite des cancers cutanés avec les caustiques les plus corrosifs ? ou de ce Louis Chauvin, concierge des Trappistes de l'abbaye de Melleray, qui, en 1843, enlève les néoplasmes au rasoir et recouvre les plaies de pansements arsénieux ? ou de cette religieuse de Saint-Gildas-des-Bois qui joue du bistouri et ouvre, sans frémir, en 1847, une tumeur, placée sur le trajet de la carotide, qu'un docteur a refusé d'opérer ? Il n'est pas vrai que tout le guérissage appartienne à une contreculture antibourgeoise et se cantonne dans les technologies douces.
Autre correction de perspective : on remarque souvent que les guérisseurs soignent la personne tout entière, s'adressant même davantage à son psychisme et à son imagination qu'à son corps. Mais les médecins du xixe siècle, les bons médecins de famille, agissent de même : eux aussi pratiquent souvent cette « cure d'âme », suscitant les confidences, calmant les angoisses, cultivant le « colloque singulier ». C'est un peu ce qui désole Claude Bernard : la médecine n'est pas assez scientifique et technique à son gré ; elle demeure empirique, expectante et opportuniste ; il reproche aux praticiens de barboter dans le psycho-magique, de se gargariser de leur flair et de se comporter en... « guérisseurs ». De même, on observera que les moyens naturels employés par les guérisseurs, l'examen des urines, des ongles ou des cheveux, le recours aux plantes simples pour composer des laxatifs, des diurétiques, des sudorifiques, etc., ne sont pas négligés
7. Journal de médecine et de chirurgie pratiques, 1836, t. VII, p. 288.
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par les médecins du temps. Eux aussi interrogent les urines, les ongles ou les cheveux. Eux aussi prescrivent des infusions destinées à purger, à faire uriner, à faire suer le malade. Eux aussi herborisent ou cultivent des plantes médicinales chez eux. Ceux qui maintiennent l'héritage néohippocratique et ceux que forme la Faculté de Médecine de Montpellier adoptent les principes vitalistes : aider l'organisme à atteindre la crise salutaire, expulser du corps du patient les agents morbides en facilitant les évacuations, agir dans le sens de la nature bienfaisante. Bien des médecins recopient et expérimentent les remèdes de bonne femme que collectent tous les presbytères et toutes les vieilles familles :
Nous ne prétendons pas proscrire sans examen les remèdes vulgaires, toutes les recettes de famille, leur emploi peut être fondé sur de bonnes observations, et le praticien éclairé pourra en tirer un heureux parti 8.
Qu'il y ait des ressemblances entre procédés des guérisseurs et méthodes médicales s'explique par un réseau de Maisons personnelles, culturelles et commerciales. Les dossiers relatifs à l'exercice illégal et notamment aux poursuites judiciaires apportent d'intéressantes révélations : un certain nombre de bonimenteurs itinérants ont des diplômes étrangers (oculistes italiens, hydrothérapeutes allemands) ; d'autres ont suivi des études médicales, ont connu un apprentissage incomplet sur les navires de l'État ou sur les champs de batailles. Chirurgiens « navigans » qui n'ont jamais pris le temps de se faire recevoir officiers de santé, anciens étudiants en médecine en rupture de bourgeoisie, anciens infirmiers devenus masseurs ou bandagistes, médecins marrons jouant à cache-cache avec la justice, tous ces guérisseurs à antécédents médicaux mêlent toujours un peu de science et un peu d'imposture. D'autres se disent parents de membres du corps médical, filles ou veuves de pharmaciens qui liquident sur des tréteaux de foires les réserves de l'officine familiale, héritiers de cahiers de recettes et de compendiums de prescriptions qu'il suffit d'exploiter avec tact.
Presque tous les guérisseurs savent lire et peuvent se procurer des livrets de médecine et de pharmacopée traditionnelles. Colporteurs et brocanteurs vendent de vieux ouvrages, sans cesse réédités, recopiés et traduits depuis plus de deux siècles : L'Almanach du Bon Laboureur, L'Almanach des Bergers, Le Livre d'Or du curé de campagne, Le Vrai médecin des Pauvres, Le Trésor des Pauvres, etc.. Ces compilations, héritées de la médecine antique et médiévale, marquées par les traditions hippocratiques ou galéniques, parfois influencées par « l'arabisme médical » de l'École de Salerne ou par l'occultisme astrologique du médecin suisse Paracelse, sont naïvement remaniées et naturalisées, par les empiriques, au gré des ressources botaniques, agricoles et animales des différentes régions : l'huile et le vin des pays méditerranéens sont remplacés par le beurre et le cidre dans la France du Nord-Ouest. Ces filiations culturelles expliquent tout à la fois le succès des proverbes de santé issus des apho8.
apho8. FORGEOT, Réflexions sur la médecine et les devoirs du médecin, thèse de doctorat, Paris, 1833.
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rismes attribués à Hippocrate, les corrélations observées entre le vitalisme des guérisseurs et celui des médecins patentés, ainsi que les vestiges de la « médecine des signatures » reposant sur des analogies verbales ou matérielles entre le mal et le remède 9. Sans en avoir conscience, les guérisseurs du XIXe siècle pratiquent, en les arrangeant selon les moyens du bord, des formes souvent périmées de la médecine et de la pharmacie des siècles antérieurs.
La pénétration culturelle de la médecine dans le guérissage peut être encore beaucoup plus directe. Ce sont en effet de jeunes docteurs, des journalistes médicaux, des praticiens sans clients qui s'adonnent à la rédaction de manuels et de périodiques consacrés à l'hygiène domestique, à la médecine familiale ou aux plantes médicinales. Le corps médical n'hésite donc pas à abreuver le public d'une littérature fort explicite de vulgarisation qui encourage à l'automédication et donne des armes au charlatanisme. Le Manuel de santé du docteur Robert, en 1805, est chaudement recommandé aux curés, aux mères de familles, aux gardesmalades. La médecine « mise à la portée du peuple », telle est l'intention du docteur Périer, auteur de L'Ami de la santé (1808). Le titre du manuel de santé du docteur Audin-Rivière est encore plus éloquent : Médecine sans médecin (1824). Dix-huit petits journaux populaires de médecine usuelle sont offerts au public entre 1825 et 1858. Même les publications scientifiques ne sont pas réservées aux médecins : la respectable Gazette de santé s'adresse aux maires, curés, propriétaires, chefs d'établissement, mères de familles, dames de charité... Le Journal de médecine du département de la Meurthe publie la liste de ses souscripteurs pour 1825 : sur 92 personnes, 20 sont complètement étrangères à l'art de guérir. Le vademecum des phytothérapeutes est le fameux Traité des plantes médicinales du docteur F.-J. Cazin, qui connaît cinq éditions entre 1847 et 1886. Dans ces conditions, on conçoit clairement que les thérapeutiques des guérisseurs ne soient pas purement populaires et traditionnelles, mais fortement mêlées de science plus ou moins fraîche.
La colère ou le dédain des médecins sérieux, académiciens ou professeurs, à l'égard de leurs concurrents, souffrent d'étranges exceptions. Beaucoup de praticiens, par conviction ou par intérêt, collaborent étroitement avec les religieuses dont ils cautionnent les initiatives et qui leur rabattent des clients. Immergés dans la mentalité populaire, ils manifestent souvent de l'indulgence pour les superstitions, ils admettent fort bien la prière et la médaille bénite. Certains d'entre eux conduisent des pèlerinages à Sainte-Anne-d'Auray ou à Lourdes. D'autres, plus sceptiques, font la part des choses :
Il y a même intérêt pour le médecin à profiter dans un but thérapeutique de l'état inconscient de suggestion de son client et de le pousser au miracle, s'il est de la race des miraculés 10.
9. Vestiges de la médecine des signatures : invoquer saint Cloud pour soigner les clous et les furoncles ; prendre du vert de poireau ou des vers de terre pour expulser des vers intestinaux ; envelopper des marrons d'Inde dans une étoffe rouge pour traiter les hémorroïdes, etc.
10. Dr Etienne MARTIN, Précis de Déontologie, Masson, 1914, p. 55.
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Ce sont les médecins eux-mêmes qui délèguent à de bonnes volontés sans diplôme le soin de faire des pansements et de surveiller l'application des traitements, dans les hameaux écartés et dans les mansardes sans confort. Ils embauchent des gardes-malades qui échappent souvent à leur contrôle. Ils encouragent sur place les curés et les châtelaines à faire distribuer des secours, des bouillons et des infusions, aux indigents frappés par les épidémies de misère et de malnutrition. Ils enseignent eux-mêmes aux maîtresses de maison à « arrêter un dévoiement », à « faire passer une fièvre », à « dégager la bile » ou à fabriquer un « vin stomachal ». Ils se félicitent d'être ainsi débarrassés de « courses » éloignées ou peu rentables et de « corvées sales et infructueuses », comme l'avoue l'un d'eux. Plus souvent qu'on ne l'imagine, des médecins du XIXe siècle envoient des clients, et même des proches, chez des rebouteux expérimentés. Quant aux ententes avec les matrones, elles sont monnaie courante : comment faire autrement ?
Parlons d'affaires et de gros sous : pas de coupure tranchée non plus entre pharmacie officielle et pharmacie parallèle ! On cite beaucoup les panacées que vendent les charlatans ; mais la plupart ont eu l'estampille des autorités médicales et des apothicaires ; la fameuse thériaque figure encore dans le Codex de 1884 ! Les grands requins du commerce illégal, ceux qui imaginent et fabriquent les remèdes secrets, sont des droguistes, des pharmaciens et des médecins. Le Rob antisyphilitique et régénérateur, par exemple, a été lancé au xviir siècle par le docteur Boyveau père, sous le prête-nom de l'inspecteur des vivres Laffecteur, et, poursuivant au xix* siècle sa brillante carrière, malgré l'indignation de l'Académie de Médecine, ce produit est exploité par le docteur Charles Boyveau fils, puis par le docteur Jean Giraudeau, dit de Saint-Gervais (du nom de son lieu de naissance), protégé par le ministre du commerce, en 1836 ; même la Gazette médicale de Paris fait de la réclame pour ce rob. Autre exemple : le tristement célèbre purgatif Leroy et son auxiliaire mineur le vomipurgatif Leroy sont des inventions du chirurgien Jean Pelgas, diffusées sur une grande échelle par son gendre Leroy — qui se dit officier de santé —, puis par le gendre de celui-ci, le pharmacien parisien Cottin, rue de Seine ; « objet de haute spéculation pour les colonies », la « médecine Leroy » est débitée par les bonimenteurs des foires et marchés, et, comme beaucoup d'autres remèdes secrets, s'écoule par le système des « petits dépôts » chez des droguistes, épiciers, confiseurs, aubergistes, cabaretiers, libraires (Nantes), postiers de campagne (Mayenne), et même chez des... pharmaciens. La « médecine Raspail », médecine au camphre conçue par le chimiste Raspail, est fabriquée en grand par le pharmacien parisien Morel, rue des Lombards ; des praticiens patentés n'hésitent pas à la prescrire et à la vendre. Voici encore un riche empirique nomade qui se procure tous ces médicaments chez un pharmacien complice auquel il donne sa fille en mariage avec 20.000 francs de dot ; il prépare la même somme pour son fils qu'il destine à des études médicales sous prétexte qu'il n'est pas assez « doué » pour être guérisseur sans diplôme.
Pendant la crise de l'encombrement médical (1815-1855), la concurrence et l'industrialisme font des ravages parmi les diplômés. Des modes
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curatives se succèdent : « homoeopathie », hydrothérapie, galvanisme... Certains docteurs épousent ces engouements. Les homéopathes sont presque toujours des médecins. Les magnétiseurs le sont souvent : un docteur de Nantes, en 1826, vend de l'eau de la Loire magnétisée. Le grand professeur Trousseau termine un cours, en juin 1845, par cette exhortation : « Toutes les fois que vous ne saurez plus que faire, magnétisez. » Provins, sous le Second Empire, retentit des exploits d'une « somnambule » fameuse et de son complice médecin. Parfois, il s'agit de tirer profit d'une maison de santé : celle de Piolenc (Vaucluse), où exerce, à l'époque de la Restauration, un illuminé traitant les maladies mentales par une « médecine mystique », est servie par des médecins que le guérisseur s'est adjoints. En 1864, en Maine-et-Loire, l'officier de santé Niverlet est associé au curéguérisseur Brazier, qui dirige une maison de santé pour malades nerveux. Il y a des médecins qui assistent un empirique réputé, de façon à signer ses ordonnances et à le mettre à l'abri des poursuites, en échange d'une rétribution fixe ou d'un pourcentage sur ses recettes. Au début de la Monarchie de Juillet, un cordonnier de Paris, qui soigne les « maladies secrètes » des ouvriers, a trouvé un docteur et un pharmacien
auxquels il alloue un salaire quotidien de 10 francs et qui prennent sous leur responsabilité le cabinet de consultation qu'il a établi à son domicile ".
Vingt ans plus tard, dans la Loire-Inférieure, l'officier de santé Gosseaume signe en blanc, à l'avance, les ordonnances de son compère, le jugeur d'urines Seroux. Dumont, de Monteux, appellera « médecinscellulaires », ces diplômés, satellites de pharmaciens-guérisseurs, qui se tiennent cachés dans un coin de l'officine pour ratifier les remèdes secrets que débitent leurs acolytes.
Ces cas extrêmes sont beaucoup moins préoccupants que le phénomène durable des médecins gyrovagues. Ecoutons le maire de Muzillac s'adressant au préfet du Morbihan, en 1847 : « J'ai l'honneur de vous informer que des médecins et officiers de santé ambulants, étrangers au département, viennent quelques fois s'établir dans ma commune pendant une ou plusieurs semaines, commencent des traitements, reçoivent de l'argent et disparaissent ensuite. » n
A l'autre bout de la France, le jury médical de la Drôme se lamente :
Des hommes munis d'un titre régulier, mais dont les connaissances et la conduite sont celles d'ignobles charlatans, ne craignent pas d'exploiter la crédulité publique en colportant là où ils ne sont pas appelés, leur diplôme de racroc, s'introduisant auprès des malades en dénigrant le traitement des praticiens les plus expérimentés, exigeant du pauvre le plus misérable des honoraires qui ne sont pas gagnés, en un mot déshonorant la profession qu'ils ont acheté le droit d'exercer ".
Des docteurs, arborant de nombreux certificats élogieux, se disent « envoyés du gouvernement dans les campagnes ». Des officiers de santé itinérants vendent des drogues sur des étalages en plein air, les jours de marché. Cette mobilité géographique des médecins nomades se poursuit
11. Adolphe TRÉBUCHET, Jurisprudence de la médecine..,, 1834, p. 304.
12. Lettre du 26 août 1847. Arch. départ. Morbihan : M. 990.
13. Rapport du 10 août 1846. Arch. départ. Drôme : M. 2153.
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jusqu'au début du xxs siècle, puisque Louis Marin, député de la Meurtheet-Moselle, dépose, en 1911, une proposition de loi visant à les assujettir à l'impôt.
La variété même des procédés de guérissage confirme qu'ils ne reposent pas sur une vision globalisante et cohérente de l'être humain. Les étranges corrélations qui nouent leurs affinités de part et d'autre de la fragile limite du diplôme inclinent l'historien du xix= siècle à refuser les schémas réducteurs qui bavardent sur la médecine populaire comme si elle était homogène, ou qui définissent la médecine savante comme si elle était rationnelle dans son intégralité. Le public du XIXe siècle ne s'y trompe pas ; il sait que les guérisseurs jouent sur plusieurs tableaux ; il les considère comme un trait d'union affectif et culturel entre le passé mythique et la science positive, entre le symbolique et le physique, entre le végétal et le mental, etc.. A mi-chemin entre le confessionnal et le laboratoire, ils introduisent déjà beaucoup de médecine dans la vie quotidienne des populations. S'ils sont une arrière-garde aux yeux des médecins, ils sont une avant-garde par rapport au fatalisme prélogique. Ils servent involontairement de fourriers à la médicalisation. A la fin du xrxc siècle, l'opinion juxtapose diverses approches : le remède ordonné par le docteur figure, sans privilège, entre la prière au saint guérisseur et l'herbe magique. Les cas rebelles donnent lieu à de tragiques navettes. Les incurables panachent les recours. Et le médecin n'est plus toujours la dernière instance.
Jacques LÉONARD, Université de Rennes.
COMPTES RENDUS
Andrzej WYCZANSKI, Jwarstwienie spoleczne w Polsce XVI wieku - Studia, (La stratification sociale en Pologne au XVI' siècle, Études), Wroclaw, Ossolinéum éd., 1977, 265 p.
Le livre que vient de nous donner Andrzej Wyczanski, professeur à l'Institut d'Histoire de l'Académie polonaise des Sciences, est un travail original qui s'appuie entièrement sur des matérieux d'archives jusqu'alors inexploités. Comme l'indique son titre, il se compose de trois études distinctes sur la société. La première est consacrée à la structure de la propriété foncière des nobles dans les années 1563-1565 dans la vojévodie de Cracovie, la seconde, à l'exploitation paysanne dans la starostie de Korczyn (vojévodie de Cracovie) de 1537 à 1572, et la troisième à la stratification sociale dans la Pologne du xvi' siècle vue par les gens de l'époque.
L'étude consacrée à la propriété nobiliaire est fondée sur les déclarations d'impôts (rekognicje) de 1563-1565, regroupées par powiat (districts).
Andrzej Wyczanski a regroupé des classes d'impôts allant de 10 grosz ' pour les exploitations de moins d'un quart de an 2 à plus de 60 Zloty pour les biens des magnats qui dépassaient 90 an. Il apparaît que le groupe le plus important était celui de la moyenne noblesse, celle qui payait entre 2 et 20 Zloty d'impôts. Les nobles très riches étaient fort rares. Ces conclusions s'accordent parfaitement avec ce que nous savons de la « Démocratie nobiliaire » qui n'aurait pas pu fonctionner sans s'appuyer sur ce groupe moyen 3. Cette moyenne noblesse, dans le powiat de Pruszow, payait 12 % des impôts et possédait 40 % des terres, tandis que les magnats payaient 57 °/o des impôts en possédant 10 % seulement du sol ; cette situation n'était pas le fait de privilèges, mais de la valeur effective des terres possédées.
Trois difficultés inhérentes aux sources rendent ces conclusions moins absolues. L'analyse sociale est rendue difficilement généralisable du fait du poids important des biens d'Église et des biens royaux dans cette vojévodie. Ensuite, il est difficile de préciser les groupe qui existaient dans la noblesse sur la seule base des déclarations d'impôts fonciers et en laissant ainsi de côté leurs autres activités économiques. Enfin, l'impôt lui-même n'était pas rigoureusement proportionnel à la valeur de l'exploitation puisqu'il ne pesait pas sur la réserve et ne nous renseigne pas sur les rendements.
L'analyse la plus importante est celle qui est consacrée aux paysans et qui s'appuie sur les comptes fiscaux des années 1537-1572 pour la starostie de Korczyn. Ces sources sont conservées de manière satisfaisante sur ce territoire alors qu'ailleurs, elles ne subsistent que sous forme fragmentaire.
L'enquête porte sur 1419 personnes qui vivaient dans quarante villages (nous ne connaissons rien des villes), où la population paysanne se composait de 82,1 % de kmiecie (laboureurs, ctnetho en latin), de 9,9 % de zagrodnicy (propriétaire d'un jardin, journaliers, hortuleno), de 5,3 % de karczmarze (cabaretiers, tabernator), de 1,1 % de mlynarze (meuniers, molendinator), de 0,4 % de
1. HOSZOWSKI S., Les prix à Lwow aux XVI' et XVII' siècles, Paris, 1954, cf. p. 31-32 : Le Zloty vaut 30 grosz à cette époque. Notons que dans la réalité, les impôts allaient du 1/2 grosz à 300 Zloty.
2. Maly slownik Historii Polski, Varsovie, 1967, le an vaut 30 morg, soit à Chelm, 16,7 - 17,5 ha.
3. GIEYSZTOR A. et coll., Histoire de Pologne, Varsovie, 1971, cf. p. 193-4.
51S
REVUE D'HISTOIRE MODERNE ET CONTEMPORAINE
chalupnicy (possesseurs d'une cabane, sans équivalent latin). En outre, il y avait des «maires» (soltys), des gens d'Église, des nobles et quelques bourgeois.
Préalablement à toute analyse, l'auteur a du aborder un problème essentiel et complexe pour le spécialiste d'histoire sociale, celui des noms de famille. L'auteur en vient à la conclusion qu'au xvr siècle, le nombre des contrats et des échanges s'est tellement intensifié que chez les paysans sont apparus les premiers noms patronymiques. Cette tendance n'était pas encore bien enracinée et souvent à côté du prénom ne figure qu'un nom professionnel ou qu'un sobriquet. Ce dernier trait rend difficile l'étude du devenir des familles. Notons au passage qu'à la même époque, la situation n'était guère différente dans les villes et que ceci durait encore au xvir siècle.
Les sources de l'étude datent de 1537, 1538, 1542, 1547, 1555, 1556, 1572 et sont des comptes de la starostie. Grâce à ces comptes et à la connaissance des baux, l'auteur a tenté de donner une image de l'activité économique des paysans, de leur niveau de revenu, de comprendre les mécanismes de l'ascension sociale individuelle et de génération en génération.
Le mérite essentiel de l'ouvrage est d'avoir mis en lumière la différence qui existait entre la tenure paysanne et l'exploitation réelle — les baux augmentaient souvent de manière importante l'exploitation.
Dans la starostie de Korczyn, la structure socio-professionnelle est restée stable entre 1537 et 1556, mais elle a considérablement changé entre 1556 et 1572 *.
1537 1556 1572
Chalupnicy 0,2 % 0,4 °/a 5,3 %
(possesseur de cabane)
zagrodnicy 10,5 °/o 9,9 °/o 16,3 %
(possesseurs de jardin)
kmiecie 82,8 % 82,1 % 71,6 °.b
(laboureurs)
La population la plus mal dotée a donc augmenté en fin de période.
A côté des tenures, certains paysans louaient, collectivement ou individuellement des terres labourables, des prairies, des jardins, des bois, des rivières, des lacs, des ponts, des ruches, pour une durée moyenne de neuf ans. Entre 1537 et 1572, la répartition de baux individuels en était la suivante 5 :
baux uniquement uniquement et tenures des tenures des baux en meme
temps
chalupnicy nb 34 0 4
% 89,5 % 10,5 °/o
zagrodnicy nb 360 1 20
% 94,5 % 0,3 % 5,2 °/o
kmiecie nb 1981 78 630
% 73,7 % 2,9 % 23,4 %
Ajoutons que sur quarante villages, vingt-quatre prenaient des baux collectifs, si bien qu'au total, 60 % de la population participait de ce mouvement.
4. WYCZANSKI A., op. cit., p. 91, tableau XXIII.
5. Ibidem, p. 117, tableau XXXVIII.
COMPTES RENDUS 519
Ces baux ont donc particulièrement profité aux paysans les moins mal dotés qui étaient aussi les plus nombreux. Ils augmentaient en moyenne de 60 % le revenu réel du paysan par rapport à son aisance nominale. Ce système a été l'un des facteurs des différenciations socio-économiques qu'a connues le village, d'autant que les contrats se révèlent avoir été durables et s'être perpétués de père en fils.
Le problème de cette étude est d'être limitée à la starostie de Korczyn pour laquelle nous ne pouvons pas dire si elle était une image moyenne de la situation dans l'ensemble de la Pologne. En outre, l'évaluation du revenu par le seul moyen de la rente versée en argent est malheureusement insuffisant pour que nous puissions avoir des certitudes bien fermes. L'auteur en est parfaitement conscient et se montre très prudent dans ses conclusions.
De toute évidence, ces éléments jettent une nouvelle lumière sur le problème dit du « second servage » et engagent le chercheur à passer les dispositions juridiques qui le fondent au crible des réalités socio-économiques ; ceci reste à faire.
Une autre nouveauté de l'ouvrage est dans la description du rôle joué par les femmes dans la société. Celles-ci devenaient chef d'exploitation après leur veuvage (pour un temps souvent très court du fait des remariages). Elles payaient les mêmes impôts que les hommes et se sont montrées très entreprenantes, grâce au système des baux. Ces conclusions s'accordent fort bien avec celles que l'on peut tirer d'une étude en milieu urbain où les femmes jouaient un rôle non négligeable dans les affaires, même si elles n'apparaissaient dans les Actes des Villes que sous le couvert d'un tuteur masculin.
Enfin, la troisième étude nous montre une image de la société polonaise vue par elle-même à travers le miroir de la « capitation » ; une image d'une société dans laquelle l'inégalité est parfois combattue par des hommes comme Frycz Modrzewski qui réclament que les condamnations soient égales quel que soit l'Ordre auquel le condamné appartient, parfois cette inégalité est acceptée par des écrivains tel P. Grabowski.
La hiérarchie fiscale a peut-être été l'oeuvre du sous-chancelier et des secrétaires de la Chancellerie. Elle a été établie selon des critères de richesse, de dignité et compte tenu des corrections apportées par les privilèges ou les discriminations professionnelles 6. Huit catégories de contribuables sont regroupées par l'auteur, allant des évoques les plus riches aux miséreux des villes et des campagnes 7 ; les « tarifs » de 1520 déterminaient deux cents catégories sociales et ceux de 1590, quatre cents. La société s'est donc extrêmement diversifiée au cours du xvT siècle, qui aura été celui du développement du personnel administratif et qui n'a pas su saisir la place de certaines professions dans la société. Les créanciers, les avocats, les médecins, les rentiers n'apparaissent pas dans les catégories de contribuables définies. Mais, à cette exception près, l'appréhension de la société par les fonctionnaires du Trésor a été bonne.
La Stratification sociale d'A. Wyczanski, par la richesse de ses échantillonnages, par la finesse de ses analyses, par les soucis de vérification au moyen d'autres sources, qu'a eus son auteur, est un ouvrage essentiel pour notre connaissance du xvr° siècle polonais. C'est l'oeuvre de nombreuses années de travail d'un homme et d'un groupe — la section d'étude de la République Nobiliaire de l'Institut d'Histoire de la P.A.N. — groupe dont il faut regretter la disparition du fait de mesures de réorganisation. Enfin, et surtout, ce livre est une invitation faite au lecteur à repenser globalement la Pologne Nobiliaire à l'aide de données nouvelles — données qui seront partiellement accessibles, bientôt, au lecteur français *.
Daniel TOLLET.
6. C'est le cas des prostituées qui ont d'abord été surimposées (52 grosz), puis après 1520, mieux considérées et imposées à 6 grosz.
7. WYCZANSKI A., op. cit., p. 253.
8. Les Annales doivent publier dans leur n° 4/1978, l'article de l'auteur sur les « tenures en Pologne au XVIe siècle ». Il serait utile pour le lecteur français qu'A. Wyczanski y expose plus en détail ses sources et la bibliographie.
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Gabriel de BROGLIE, Histoire politique de la « Revue des Deux Mondes » de 1829 à 1979, préface de Maurice Schumann, Paris, Librairie académique Perrin, 1979, 381 p.
Gabriel de Broglie a eu l'excellente idée de retracer l'histoire politique de la Revue des Deux Mondes sur plus d'un siècle, depuis les origines, à la veille de la Révolution de Juillet, jusqu'au déclenchement du second conflit mondial. Contrairement à ce que pourrait laisser penser le sous-titre, l'auteur ne poursuit pas en effet son étude au-delà d'août 1939, la période 1939-1979 n'étant évoquée que par le biais d'une brève chronologie de quatre pages placées en appendice. Ce choix relève d'une sage précaution, puisque la Revue figure dans la liste des grands organes de presse dont la position privilégiée n'a pas résisté à la tourmente de 1939-1944 : on peut regretter simplement que Gabriel de Broglie ne donne pas, en matière d'épilogue, pour les années 1940-1942, des indications susceptibles d'éclairer quelques-unes des grandes tendances de l'évolution au cours de la décennie précédente.
Tel quel, l'ouvrage correspond à la première tentative d'inventaire politique d'un des hauts monuments de la France bourgeoise, conservatrice et modérée. C'est peu dire que la nécessité d'un travail de ce genre se faisait sentir ; l'extrême rareté des études historiques sur la Revue — nous ne disposions que d'un petit nombre de mémoires portant sur des points limités et de consultation souvent malaisée — doit être interprétée comme l'une des manifestations, parmi les plus surprenantes et les moins justifiées, d'un désintérêt propre à fausser quelquesunes des perspectives de révolution idéologique de la France contemporaine.
La synthèse de Gabriel de Broglie se présente comme une histoire des positions politiques de la Revue et accessoirement des hommes — directeurs de la publication, responsable de la chronique politique — qui ont joué un rôle essentiel dans ce domaine. Gabriel de Broglie n'évoque donc que de manière incidente le problème de l'influence exercée, en quoi il a sans doute raison, puisque, compte tenu du caractère particulièrement ardu d'une recherche sur ce point, il y aurait là en fait matière à un autre livre. En revanche, l'arrière-plan idéologique semble parfois exagérément sacrifié. Avouons qu'on aimerait en savoir davantage sur les prolongements au sein de la Revue, et notamment en liaison avec ses prises de position politique, de quelques-unes des grandes controverses qui agitent les familles et les groupes qui sont proches d'elle : le libéralisme doctrinaire dans les années 1830-1850, le libéralisme catholique vers 1950-1880, les diverses tendances du positivisme conservateur à la fin du xix* siècle. Peut-être — comme nous le suggérons plus loin — la clef de certaines évolutions, voire de certaines ruptures, doit-elle être cherchée dans cette direction.
Gabriel de Broglie a travaillé essentiellement à partir des articles parus dans la Revue, chroniques politiques — la fameuse « Chronique de la Quinzaine » — et articles de fond. Il a également utilisé des documents d'archives, notamment les papiers de F. Buloz conservés à la Bibliothèque Lovenjoul de Chantilly, les papiers Brunetière du Cabinet des manuscrits à la Bibliothèque Nationale et les souvenirs inédits de René Doumic (directeur de la Revue de 1915 à 1937). Cette abondante documentation permet à Gabriel de Broglie de marquer de façon claire et précise les différentes étapes de cette histoire et de bien repérer les évolutions survenues sur la plupart des grands sujets de nature politique. L'analyse est particulièrement fouillée pour toute la première période, c'està-dire le « règne » de F. Buloz et les années qui ont suivi la disparition du véritable père de la Revue. L'étude devient un peu plus allusive pour l'entre-deux guerres, période où, il est vrai, la Revue a perdu une part importante de son rayonnement et, sans doute, de son originalité.
Dès l'introduction, Gabriel de Broglie propose un schéma général reposant sur l'opposition entre deux périodes, de part et d'autre de la date « charnière » de 1879 qui correspond, deux ans après la mort de Buloz, à la victoire définitive des Républicains. Avant 1879, « la Revue est libérale, progressiste et volontarienne », à partir de 1879 « elle est toujours libérale, mais elle devient modérée, catholique et patriote ».
COMPTES RENDUS 521
Ce schéma, qui prend tout spécialement en compte le critère de l'attitude à l'égard de l'Église et de la manière de traiter la question religieuse, appelle un certain nombre de remarques :
1° Sans nier l'importance du tournant pris de part et d'autre de l'année 1879, l'évolution de la Revue dans un sens de plus en plus franchement conservateur peut apparaître comme le fruit d'une série de glissements, avec deux moments forts : 1879 et l'extrême fin du siècle (entre l'arrivée de Brunetière au poste de directeur en 1894 et la constitution du gouvernement de défense républicaine en 1899). Dans les années 1870, la Revue occupe la position du «juste milieu», au coeur même du dispositif libéral, très exactement à la charnière du centre droit et du centre gauche, avec une assez nette préférence pour le réalisme de celui-ci (de ce point de vue, Casimir-Périer, disparu en 1878, est bien, comme le souligne Charles de Broglie, l'homme politique le plus proche de la Revue). Dans les années 1880, au fur et à mesure que la République échappe à l'influence des notables du centre gauche, la Revue reprend à son compte, sinon le programme, du moins les réserves, les appréhensions, les modes de raisonnement politique de l'ancien parti des ducs, qui opère d'ailleurs un véritable retour en force dans la rédaction. Cette dérive conservatrice se produit toutefois dans le cadre de l'ancien système de valeurs « orléanistes » : libéralisme tempéré et défense des institutions parlementaires. En matière religieuse, il y a moins rupture que, face au laïcisme militant des républicains au pouvoir, renforcement de l'influence, déjà ancienne, de libéraux catholiques à la manière d'A. de Broglie - B. d'Haussonville.
Les changements survenus entre 1894 et les premières années du nouveau siècle sont d'une autre nature. La personnalité et l'action de Brunetière, la ligne de conduite adoptée au cours de l'Affaire (que Gabriel de Broglie décrit avec précision, mais dont il néglige les conséquences sur l'image et l'esprit même de la Revue), la lutte contre le Combisme (en tant que pratique de gouvernement et en tant que résurgence de l'esprit jacobin, perçu comme une composante essentielle de l'idéologie républicaine), entraînent cette fois un certain nombre de décrochements par rapport au vieil idéal libéral. Si d'authentiques libéraux, comme A. Leroy-Beaulieu, symbolisent la permanence de l'ancienne inspiration, celle-ci se trouve peu à peu mise en cause sur des points essentiels, dans le domaine de la philosophie sociale (par la dénonciation de l'individualisme) comme dans celui de la politique proprement dite (par le biais notamment d'une critique de plus en plus serrée du parlementarisme qui finit par atteindre les principes tout autant, et parfois davantage, que les modalités d'application). La Revue devient alors un organe conservateur au sens plein du terme. Il resterait d'ailleurs à définir plus précisément les nuances successives de cette orientation conservatrice. Il serait intéressant par exemple de repérer les contrastes entre l'approche de Brunetière — qui, par delà la raideur des convictions, le moralisme envahissant et une incontestable propension au dogmatisme, correspond à une sorte de conservatisme pratique, sinon pragmatique, positif et relativement ouvert sur les réalités nouvelles — et celle de Doumic qui débouche sur un éclectisme conservateur, plus souple dans la forme, mais de tonalité plus fondamentalement passéiste.
2° La bonne interprétation de ces différents glissements requiert un examen systématique des débats, et à l'occasion des conflits, à l'intérieur même de la Revue. Gabriel de Broglie — sans doute parce qu'il privilégie l'expression d'une manière de ligne « officielle » à travers la « Chronique de la Quinzaine » — se montre assez discret sur ce chapitre. Les informations données à propos des tentatives faites par le parti des ducs et son porte-parole, le comte B. d'Haussonville, pour infléchir les positions de la Revue dans un sens plus favorable à l'ordre moral, donnent envie d'en savoir davantage. De même, Gabriel de Broglie passe presque complètement sous silence les tensions, sans doute assez fortes — les papiers de Brunetière contiennent de précieux documents sur ce point précis — qui se font jour, autour de 1894-1898, entre ledit Brunetière et les tenants d'une certaine continuité libérale (le groupe Anatole Leroy-Beaulieu - Georges Picot). D'une façon générale, il aurait été utile de fournir à ce propos quelques indications, pour toute la période postérieure à F. Buloz, sur le rôle
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et les activités du conseil de surveillance. Par leur position sociale, leurs attaches familiales, leur profit intellectuel, quelques-uns des présidents de cette institution — O. d'Haussonville, E. Aubry-Vitet, neveu de l'académicien L. Vitet, lié aux Périer, P. Leroy-Beaulieu — ont été très certainement à même d'exercer une influence dont il conviendrait de connaître le poids et la direction.
Ces considérations ne retirent rien à l'utilité d'un ouvrage qui, en l'état actuel des travaux, fera figure de livre de référence. Il importe maintenant de mener à bien un large inventaire des sources et un recensement des études de détails. En formulant le souhait que le dossier historique de la noble Revue couleur « saumon » demeure ouvert.
Gilles LE BEGUEC.
Jean BAUBÉROT, Un christianisme profane ? Royaume de Dieu, Socialisme et Modernité culturelle dans le périodique « chrétien-social » « L'Avant-Garde » (18991911). Bibliothèque de l'École pratique des hautes études, section sciences religieuses, Paris, P.U.F., 1978, 296 p.
C'est l'évolution d'un petit périodique d'inspiration protestante que retrace l'auteur. Fondé en octobre 1899, en pleine Affaire Dreyfus, ce bimestriel — dont les principaux animateurs, Jean Roth (directeur), Wilfred Monod, Élie Gounelle, sont de jeunes pasteurs — a pour but explicite de rechercher de nouvelles méthodes pour annoncer l'Évangile à la classe ouvrière. Cette publication paraîtra jusqu'en 1911, et ce sont ses 68 numéros que l'auteur a étudiés, corpus limité, certes, mais qui permet, de ce fait, une analyse très poussée.
L'ouvrage comprend deux parties très différentes. Dans la première, Jean Baubérot retrace, chronologiquement, l'évolution de ce journal. Au départ, ses fondateurs veulent publier une sorte de correspondance mutuelle (il se présente comme une tribune libre offrant en permanence à ses lecteurs, protestants ou non, de collaborer à la publication) destinée à agiter des idées nouvelles et à échanger des opinions et des expériences, non seulement à propos de l'évangélisation populaire, mais aussi à propos des sujets les plus divers qui intéressent alors l'opinion intellectuelle (patriotisme, pacifisme, égalité des sexes, rapports entre le christianisme et le socialisme, etc.). A l'origine, L'Avant-Garde entend rester étrangère aux très vives querelles ecclésiastiques qui agitent le protestantisme français, et elle y parvient dans un large mesure. Et si la plupart de ses collaborateurs, et de ses lecteurs, sont des protestants, elle est lue également par des catholiques (dont trois évêques, deux Français et un Italien) et par des agnostiques socialisants. Elle remporte un petit succès, car son tirage passe de 400 exemplaires en 1900 à 3 000 en 1908 (depuis l'annexion de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine par l'Allemagne, on ne compte plus que 650 000 protestants en France). Recherchant la discussion avec les socialistes elle lance, en octobre 1900, une enquête sur les rapports entre le christianisme et le socialisme, et elle obtient un certain nombre de réponses illustres, dont celles de Francis de Pressensé, animateur de la Ligue des Droits de l'Homme, Georges Clemenceau, Charles Andler, Emile Vandervelde, ou Pierre Kropotkine, ce qui montre qu'elle a su acquérir une certaine audience. Pourtant, le travail en commun avec des intellectuels agnostiques se révèle très difficile : « le socialisme que les chrétiens sociaux appellent de leurs voeux est un socialisme chrétien. Le protestantisme auquel leurs interlocuteurs rendent hommage est une étape du processus d'émancipation vis-à-vis des « anciennes » croyances religieuses » conclut Jean Baubérot (p. 60). Cela pousse L'Avant-Garde à s'institutionnaliser. En effet, pour être crédibles vis-à-vis des agnostiques — qui rappellent souvent à ses rédacteurs qu'ils ne sont que des exceptions à l'intérieur du protestantisme — ces derniers sont conduits à rechercher la prise d'un certain pouvoir dans l'institution ecclésiastique protestante elle-même. Mais, comme ces débats se déroulent alors que la querelle autour de la séparation des Églises et de l'État bat son plein (les prostestants s'interrogent alors pour savoir si, après la séparation, ils formeront une ou plusieurs unions d'Églises), L'Avant-
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Garde est amenée à se réinsérer dans les querelles ecclésiastiques protestantes. Mais il s'ensuit diverses tensions à l'intérieur de l'équipe qui l'anime, car ses membres ne font pas tous les mêmes choix ecclésiastiques (trois Unions d'Églises protestantes réformées se sont constituées finalement). Ces tensions amènent la disparition du journal au début de l'année 1911.
La seconde partie de l'ouvrage est très différente. L'auteur se place alors d'un point de vue synthétique et il étudie des textes publiés dans L'Avant-Garde de 1889-1911. Il utilise, pour cela, la méthode mise au point par Max Weber et connue sous le nom de « type idéal ». Dans les articles publiés, il repère, ainsi, deux « types » de discours. Le premier, minoritaire et fort peu original poursuit la vieille lecture morale de la réalité sociale autour de la dichotomie bien/mal (opposition entre le «bon» et le «mauvais» riche, etc.). Le second, plus original (et animé surtout par Wilfrid Monod et Élie Gounelle), soutient que le social est une réalité autonome qui façonne, souvent, les comportements individuels ; il s'agit donc d'une lecture sociologique, et non plus morale, de la réalité sociale. Mais une telle lecture n'est pas spécifiquement chrétienne ; pourtant, selon ses promoteurs, elle seule permet de rendre compte de la réalité vécue par les travailleurs et, donc, de s'adresser à eux. Car la perspective du salut et du Royaume de Dieu n'est jamais oubliée, même si le « droit au salut » (p. 153) passe, selon eux, par des transformations sociales. Ce type de lecture pose, cependant, le problème de la cohérence entre le discours chrétien et l'analyse sociale : n'y a-t-il pas là juxtaposition quelque peu artificielle de deux soucis opposés ? C'est un peu ce que pensaient beaucoup de leurs contemporains. Jean Baubérot conclut, au contraire, à la cohérence, tout en remarquant que la recherche de cette cohérence a imposé à ses promoteurs une modification de leur discours théologique. Mais il s'agit d'une tentative réussie pour proposer un christianisme profane.
C'est donc un livre fort intéressant ; il ne traite, certes, que d'une petite fraction du protestantisme français. Ses animateurs sont, cependant, au confluent de divers courants de pensée qui agitent alors les intellectuels français. Par là, il ne nous renseigne pas seulement sur le protestantisme, mais il contribue à nous faire mieux connaître le renouvellement de la pensée sociale qui s'est effectuée au début du xxc siècle.
André ENCREVÉ.
Henri GEREST, Les populations rurales du Montbrisonnais et la Grande Guerre, Saint-Étienne, Centre d'études foréziennes, 1977, 336 p.
Contrairement à beaucoup d'autres ouvrages, celui d'Henri Gerest tient plus qu'il n'annonce. Le cadre géographique en est bien celui qu'il indique, mais le cadre historique est beaucoup plus large et la Grande Guerre n'en occupe que la partie centrale. Les deux enquêtes agricoles de 1892 et de 1929 marquent les limites chronologiques retenues par l'auteur.
Tout naturellement l'étude est alors divisée en trois parties : 1) « le Montbrisonnais à la veille de la guerre », mais une veille prise dans un sens très large ; 2) « la guerre » ; 3) « le bilan », compris lui aussi de façon extensive. La guerre dans ces conditions n'occupe que 53 des 224 pages de texte, il est vrai que le bilan y fait aussi largement allusion.
Henri Gerest dresse d'abord un remarquable tableau du Montbrisonnais à la veille de la guerre.
Il souligne, pour commencer, ce qui évidemment ne surprendra pas, que le déclin démographique des campagnes montbrisonnaises, bien qu'elles ne soient pas uniquement agricoles, les Monts du Lyonnais en particulier étant riches en artisanat et en petites industries, n'a pas attendu la guerre pour se manifester L'auteur s'attache ensuite à la description des structures et des caractères de la vie agricole : répartition de la propriété et des types d'exploitation — grandes propriétés et grandes exploitations souvent confiées à des fermiers dans la plaine, propriétés moyennes exploitées en faire-valoir direct dans les zones
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montagneuses —, lenteur des progrès des techniques, faible emploi des engrais, rendements médiocres, insignifiance de l'enseignement agricole, main-d'oeuvre encore nombreuse de journaliers, mais que les conditions de vie rebutent de plus en plus, productions dominées par celle du seigle, revenus en moyenne faibles, un endettement qui s'alourdit, dessinent la physionomie peu brillante de l'agriculture de cette région.
Au plan politique, en schématisant quelque peu, on peut opposer une plaine assez indifférente en matière religieuse et de « gauche » à une montagne croyante et de « droite ». Au total, dans l'ensemble du Montbrisonnais, les deux tendances s'équilibrent à peu près. Toutefois, une légère poussée vers la gauche permet à chacune des deux circonscriptions d'élire en même temps, lors des élections de 1914, un député radical-socialiste.
L'auteur s'est, à juste titre, demandé quel avait été l'impact sur les électeurs de la loi portant à trois ans le service militaire et des débats qui ont précédé son adoption. Une élection partielle les 23 juin et 13 juillet 1913 lui a fourni un bon terrain d'observation : les trois ans ont été au centre du débat, mais ils n'ont guère modifié les votes. Le vainqueur, partisan des trois ans, a obtenu 50,33 % des suffrages, son adversaire 49,22 %, ce qui n'était guère différent de l'habitude. D'ailleurs, aux élections générales, l'adversaire des trois ans prit sa revanche, mais il ne gagna qu'avec 50,15 %. Comme il a déjà pu être observé ailleurs, le grand débat national du moment n'a guère conduit les électeurs à modifier leur vote dans un sens ou dans un autre.
Dans sa deuxième partie, l'auteur a cherché à décrire les effets de la guerre sur cette région plutôt vieillissante et sclérosée. Disons le, nous avons été un peu déçu. Non pas que ne soient pas apportés des résultats importants, l'analyse numérique et sociale des mobilisés, le mode et le poids finalement assez faible des réquisitions, les problèmes posés par les besoins de main-d'oeuvre, l'évolution des prix agricoles, la question des taxations bien souvent ignorées des cultivateurs, certaines transformations de la vie agricole... La déception provient de la discrétion avec laquelle a été abordée l'étude de l'attitude des populations du Forez face à la guerre. On le sait, les sources d'une telle recherche ne sont pas abondantes ; or, justement, Henri Gerest en a trouvé de très significatives, mais il les mentionne plus qu'il ne les analyse. Pourtant, certaines remarques qui nous sont rapportées semblent témoigner qu'assez rapidement l'élan patriotique des populations rurales de cette région fut très atténué. Cela valait la peine d'être davantage souligné, ainsi d'ailleurs que les grèves et les manifestations pacifistes qui eurent lieu dans les tout petits centres industriels. En revanche, rechercher dans une presse unanimement patriotique et optimiste un « écho » réel de la guerre est une besogne assez vaine.
Dans une troisième partie, l'auteur établit le bilan de la guerre. Le terme est ambigu, car si certains des éléments présentés sont à inscrire au passif ou à l'actif de la guerre, d'autres n'ont pas de rapport ou bien peu avec elle... Toujours est-il qu'Henri Gerest se retrouve là dans un terrain solide, celui des sources statistiques dont il excelle à tirer le maximum. L'étude de la mortalité due à la guerre, en particulier celle des pertes militaires qui, aussi curieux que cela puisse paraître, est une des questions que l'historien a le plus de mal à résoudre, est remarquablement menée, tant au niveau global, que par année de guerre ou par classe d'âge. L'auteur met en évidence une des conséquences de cette saignée d'avoir arrêté le déclin démographique, du moins en apparence parce que l'exode rural continue des villages vers les petites villes.
Autre problème. Les paysans se sont-ils enrichis pendant la guerre ? Avec des nuances, la réponse est positive, achats de terres et libération des dettes en sont la preuve, ce qui se traduit par une certaine modification de la répartition de la propriété. La disparition d'un grand nombre de toutes petites propriétés et le fléchissement de la grande se marquent par le renforcement de la propriété moyenne, entre 10 et 50 hectares.
Pour le reste, la période d'après guerre est surtout une période de maintien ou de stagnation : méthodes de culture, rendements, n'ont guère évolué. L'artisanat décline, sans que la guerre y soit vraiment pour quelque chose. Mise à
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part la nouveauté de l'esprit ancien combattant, les choix politiques, les attitudes religieuses, en un mot les mentalités, ne se sont guère modifiées. En résumé, un livre d'une grande richesse, d'une précision appuyée sur de nombreux tableaux et croquis, d'une grande netteté dans l'exposé. Si le titre donné à l'ouvrage n'avait fait espérer une plus grande attention aux attitudes des ruraux du Montbrisonnais face à la guerre, la réussite aurait été complète.
Jean-Jacques BECKER.
André KASPI, Le temps des Américains. Le concours américain à la France en 1917-1918, Paris, Publications de la Sorbonne, 1976, Série Internationale, 6, XIX, 375 pages, préface de Jean-Baptiste Duroselle.
André Kaspi offre dans ce livre l'essentiel de la thèse de doctorat intitulée La France et le concours américain, février 1911 - novembre 1918, qu'il avait soutenue en 1974. L'auteur pose, dès le départ, deux questions fondamentales : 1° Le concours américain a-t-il, en 1917-1918, sauvé la France de l'effondrement ? 2° La Grande Guerre ouvre-t-elle, dans l'histoire des relations franco-américaines, une période nouvelle ou n'est-elle qu'une péripétie sans conséquences ? L'ouvrage est divisé logiquement en trois grandes parties suivant un plan chronologique : « Le soleil se lève à l'Ouest » de février à novembre 1917 ; « L'organisation de la victoire » de novembre 1917 à mars 1918 ; « Deux millions d'Américains en France » de mars à novembre 1918.
André Kaspi ne bouleverse pas les conceptions classiques concernant les véritables raisons de l'intervention des États-Unis en avril 1917. Il confirme que c'est bien la décision allemande de guerre sous-marine à outrance, annoncée le 31 janvier, qui explique l'entrée en guerre de l'Amérique. Mais, si celle-ci renonce à une précieuse et confortable neutralité, maintenue pendant trente-deux mois, c'est que ses intérêts fondamentaux sont menacés. André Kaspi précise bien que le gouvernement français n'a pas pressé les États-Unis d'entrer en guerre Pourtant, cette entrée en guerre se produit à un moment critique, presque catastrophique, pour la France. Même si les États-Unis sont entrés en guerre pour des raisons nationales et que le président Wilson se fixe pour la paix des buts qui ne coïncident pas avec ceux du gouvernement français, d'avril 1917 à novembre 1918, le concours américain, sur le plan matériel comme sur le plan moral, est inestimable.
L'entrée en guerre des États-Unis règle tout d'abord le problème des crédits. Ce ne sont plus des banques privées, et en particulier la Maison Morgan, qui avancent les sommes dont le gouvernement français a besoin, mais le Trésor américain. André Tardieu, nouveau Haut-Commissaire de la République française à Washington, à la tête d'un personnel de 1.200 employés, s'emploie, au prix d'efforts épuisants, à arracher au Trésor américain les crédits mensuels de 100 à 150 millions de dollars, au taux de 4,5 %, dont la France a désespérément besoin pour ses achats de céréales, d'acier et de matériel de guerre.
La France bénéficie aussi d'une aide en hommes avec la constitution et l'envoi d'un Corps expéditionnaire américain. Ce n'est que le 24 mars 1917 que Painlevé révèle à l'attaché militaire américain l'existence d'une « crise des effectifs » dont l'Entente, et en particulier la France, commence à souffrir (p. 22). Cependant, de juin à novembre 1917, les États-Unis ne peuvent envoyer que 80.000 hommes. Le million de soldats américains présents en France est atteint en juillet 1918 et les deux millions en novembre 1918. Au total, l'engagement des troupes américaines sur le front n'est pas négligeable : une division engagée le 20 avril 1918 à Seicheprey, près de Pont-à-Mousson ; une division à Cantigny le 28 mai ; deux divisions à Château-Thierry au début de juin ; six divisions lors de l'attaque Mangin du 18 juillet. Puis la 1" Armée américaine mène sa première opération autonome lors de la réduction du saillant de Saint-Mihiel, en septembre, puis dans la campagne de l'Argonne. Cet engagement reste modeste jusqu'au 11 novembre 1918. Cependant, l'arrivée des « Sammies » contribue à relever le moral des troupes françaises. Et surtout, la présence puis l'engagement des Américains
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permet aux Alliés d'acquérir, à partir de juin 1918, « une très nette supériorité numérique » (p. 239). C'est — affirme André Kaspi — la « marge indispensable » sans laquelle la victoire n'aurait pas été possible. Si la guerre s'était poursuivie, « 1919 aurait été l'année triomphale des États-Unis ».
Un autre aspect important de ce livre consiste à mettre en valeur le fait mal connu que c'est la France qui fournit au Corps expéditionnaire américain en 1917 et en 1918 — sous forme de prêts ou de ventes — une grande partie de ses armes et de ses munitions : 100 % de ses canons de 75 (1871), 100 % de ses canons de 155 (224), 100 °/o de ses obusiers de 155 (762) et de ses chars, 81 % de ses avions (4 676), 57 % de ses canons à longue portée, 57 000 mitrailleuses et fusils-mitrailleurs, 10 millions d'obus et plus de 206 millions de cartouches. Les États-Unis ne furent donc pas, pendant la Première Guerre mondiale, « le grand arsenal de la démocratie » qu'ils devinrent de 1941 à 1945. Lorsqu'ils entrent en guerre, ils sont dépourvus d'armement moderne. Le Corps expéditionnaire américain dépend, jusqu'à l'armistice, des cessions et ventes françaises de matériels d'artillerie, d'avions et de chars d'assaut. La France a vendu aux États-Unis pour 1431673 616 francs de matériels et de munitions d'artillerie (p. 244). L'industrie américaine tarde à s'adapter aux besoins de la guerre. Toutefois, au moment où l'armistice est signé, la production américaine est en plein essor. André Kaspi conclut très nettement : « Sans le concours américain, la France en particulier, l'Entente en général, n'auraient pas pu remporter la victoire sur l'Allemagne. »
L'importance de l'aide financière, économique et militaire reçue par la France n'empêche pas les Américains de ne pas perdre de vue leurs intérêts nationaux. Les dollars prêtés doivent être dépensés aux États-Unis, pour l'achat de produits américains. Les navires construits ne doivent pas être vendus à des étrangers. Les Américains affirment leur volonté d'indépendance dans l'application du blocus. Une fois entrés en guerre, les États-Unis décident certes d'appliquer l'embargo sur les marchandises destinées aux pays neutres, mais ils ne veulent pas pour autant recourir à des méthodes trop brutales, essentiellement parce qu'ils redoutent la concurrence britannique de l'après-guerre. Par ailleurs, ce projet d'un contrôle des matières premières et des principaux produits — recommandé par le ministre français du Commerce, Etienne Clémentel, et son représentant à Londres, Jean Monnet, en 1916 — pourrait prendre, avec la participation américaine, une ampleur et une efficacité particulières. Mais les États-Unis sont hostiles à l'emploi de l'arme économique. Les États-Unis réclament et favorisent la coordination des efforts alliés en matière de tonnage maritime, mais ils retardent le plus possible la coordination de leurs propres efforts avec ceux des Alliés : les représentants américains qui siègent dans les différents comités interalliés créés à la suite de la Conférence interalliée de novembre-décembre 1917 (et notamment le « Conseil Interallié des Transports Maritimes ») ne sont, jusqu'en octobre 1918, que de simples observateurs, et les États-Unis s'efforcent le plus longtemps possible de conserver leur liberté de manoeuvre.
Sur le plan militaire, les Français avaient très vite souhaité à la fois participer à l'instruction du Corps expéditionnaire américain et voir ce dernier venir renforcer leurs unités les plus affaiblies. Dès le 3 décembre 1917, Clemenceau parle à House de la nécessité de « l'amalgame ». « La politique française, note André Kaspi, vise à obtenir le contrôle du Corps expéditionnaire. » Mais le général Pershing refuse obstinément que le C.E.A. perde son indépendance. La dispersion, même limitée à la période d'instruction, serait dangereuse selon lui pour le moral des soldats américains. De plus, les chefs militaires américains ne partagent pas les vues de leurs collègues français en matière d'instruction : ils veulent préparer leurs troupes à l'Open Warfare, à la guerre en rase campagne et à l'offensive et non pas seulement à la Trench Warfare ou guerre de tranchées. Aussi les Américains limitent-ils fermement le nombre et le rôle des instructeurs français aux États-Unis. Us les acceptent cependant plus facilement pour entraîner les troupes qui viennent de débarquer en France. Pershing est appuyé par l'opinion publique américaine et son gouvernement. Le but est de constituer le plus tôt possible de grandes unités militaires et de grouper les forces américaines dans un secteur donné du front, « sur un pied d'égalité avec les armées
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françaises et britanniques » (p. 278). Toutefois, en octobre 1917, Pétain obtient de Pershing que la 1" division américaine vienne s'intercaler par bataillons avec la 18' division d'infanterie française. Cela permet de relever le moral des troupes françaises. Puis Pershing accepte, en janvier 1918, que quatre régiments noirs du C.E.A. combattent au sein de l'armée française. Cette décision n'engage cependant pas l'avenir et n'empêche pas Pershing de vouloir créer au plus tôt une armée américaine indépendante. La première armée américaine, créée le 22 juillet 1918, prend pour la première fois une portion du front. « L'Amérique attend [...] que le Corps expéditionnaire accomplisse des exploits ; comme Pershing, elle lui confie une mission : terminer la guerre, aller jusqu'à Berlin, parce que les soldats américains possèdent le moral nécessaire, qu'ils seront suffisamment nombreux, qu'ils savent se battre» (p. 281).
La volonté des États-Unis de ne pas négliger la défense de leurs intérêts et, par voie de conséquence, de ne pas forcément suivre les suggestions françaises, se retrouve dans le domaine diplomatique. Les États-Unis poursuivent d'autres buts de guerre que les Alliés. Wilson veut une victoire, non pas sur le peuple allemand, mais sur le gouvernement impérial. En outre, l'Amérique doit prendre la tête d'une coalition morale et diplomatique qui assurera le triomphe de la « Nouvelle Diplomatie ». Dans cette perspective, les revendications territoriales de la France, et notamment le retour de l'Alsace-Lorraine, passent au second plan des préoccupations américaines.
La France aurait voulu devenir « l'alliée privilégiée » des États-Unis : conseillère, protectrice, amie fidèle, elle aurait voulu pouvoir « tout demander et tout obtenir » (p. 144). André Kaspi montre bien que, dès le début de l'automne 1917, cette politique a échoué. Washington rejette la tutelle de Paris, comme celle de Londres d'ailleurs. A partir du moment où le président Wilson définit ses buts de guerre dans son message au Congrès du 8 janvier 1918 — les 14 Points —, le gouvernement français commence à mesurer ce qui le sépare des États-Unis. Certes, Paris se réjouit de noter que Wilson fait enfin du retour de l'AlsaceLorraine à la France l'un de ses buts de guerre. Mais en fait, bien des aspects des projets de Wilson inquiètent le gouvernement français. Clemenceau ne prend guère au sérieux le projet de la S.D.N. et reste attaché aux méthodes de la diplomatie traditionnelle pour assurer la sécurité de la France. Il voudrait obtenir le soutien des États-Unis pour faire obtenir à la France des frontières stratégiques. Il attend également de l'aide pour permettre à la France de retrouver une prospérité économique grâce à un contrôle des matières premières et du commerce international qui serait exercé par les Alliés au-delà de la fin des hostilités.
Mais les plans de Wilson sont tout autres : la sécurité devra être collective, grâce à la S.D.N. Quant à l'organisation économique du monde d'après-guerre, elle ne devra pas maintenir les anciens vaincus à l'écart de la prospérité. Les États-Unis se défient de tout ce qui pourrait les engager dans le maintien d'un dirigisme après la guerre. Ils sont opposés au contrôle des matières premières et du commerce international pendant cinq ans. « Pour les Américains, la concurrence entre les nations et entre les particuliers est indispensable au bon fonctionnement de l'économie car elle profite à tous. Le retour au libéralisme s'impose» (p. 217). Enfin, Wilson croit un certain temps pouvoir s'entendre avec les Bolcheviks, alors que les Français, depuis la signature d'un armistice entre la Russie et les Empires centraux, souhaitent organiser une expédition qui reconstituerait le front oriental et chasserait du pouvoir les révolutionnaires.
Le programme de paix wilsonien est surtout approuvé en France par les socialistes, ce qui est d'ailleurs une façon pour eux d'attaquer le cabinet Clemenceau. Pourtant, Wilson soutient Clemenceau et renonce à s'appuyer sur les socialistes, malgré la sympathie que lui inspire un socialiste modéré comme Albert Thomas. Il compte sur lui pour orienter dans son sens l'opinion française lors de la conférence de la Paix. « Un ministère Thomas fait rêver les diplomates américains » remarque même André Kaspi. Toutefois, le président américain craint une paix prématurée entre la France et l'Allemagne, ce qui empêcherait les États-Unis d'imposer leur programme de paix. Il ne veut pas non plus devenir le champion des mouvements révolutionnaires. Un conflit latent oppose donc la France et les États-Unis (p. 213). Toutefois, jusqu'au 11 novembre 1918, le
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choc des intérêts politiques est encore relativement minime. Il se développera en 1919.
Sur le plan des rapports entre les peuples, il est certain que l'arrivée de deux millions d'Américains, dont certains séjournent plusieurs mois dans la même localité, permet aux Français et aux Américains de se découvrir. Dès leur arrivée, les premières troupes américaines produisent la meilleure impression. On admire non seulement leurs qualités physiques et sportives, mais aussi leur comportement. Ces soldats se révèlent gais, généreux, bien organisés. La participation des soldats américains aux combats du printemps et de l'été 1918 renforce les sentiments d'amitié. De leur côté, les soldats américains qui arrivent éprouvent souvent pour la France une sympathie semblable à celle que les Français manifestent à leur égard. Mais les Américains constatent avec stupéfaction que le pays est gravement affaibli. « Des lettres examinées par les commissions françaises de contrôle postal se dégage le tableau d'une France épuisée, qui attend les Américains avec la même impatience que le malade attend le médecin» (p. 133).
Tout n'est cependant pas parfait. Des frictions surgissent sur plusieurs points. Les Français reprochent à leurs nouveaux alliés de s'intéresser un peu trop aux femmes et de faire monter les prix. De leur côté, les Américains critiquent certains aspects de la vie française, notamment la paperasserie, l'incurie administrative, la peur des responsabilités... La présence de soldats noirs au sein du C.E.A. provoque aussi des difficultés. La bienveillance et l'absence de racisme des Français à l'égard des Noirs provoque la gratitude de ces derniers mais, en même temps, des réactions d'agacement d'une partie des officiers et soldats blancs du Corps expéditionnaire. A l'enthousiasme des premiers contacts succède donc une certaine désillusion.
L'ouvrage d'André Kaspi est fondé sur une documentation très complète. L'auteur a consulté les archives françaises et américaines. Ces solides recherches lui ont permis de répondre clairement aux deux grandes questions posées au début de son étude. Le rôle des Américains a été considérable sur le plan du moral, des effectifs et même des opérations. Si la guerre avait continué, 1919 aurait été l'armée des Américains. La participation des Américains à la victoire en a-t-elle pour autant rapproché les deux peuples français et américain ? La conclusion d'André Kaspi, bien que nuancée, est plutôt négative : cette participation les aurait même « séparés un peu plus en leur faisant prendre conscience de leurs divergences profondes ».
Yves-Henri NOUATLHAT.
Le gérant : Ph. GUT.
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