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Title : Revue française de psychanalyse : organe officiel de la Société psychanalytique de Paris

Author : Société psychanalytique de Paris. Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publisher : Presses universitaires de France (Paris)

Publication date : 1978-09

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : français

Format : Nombre total de vues : 73850

Description : septembre 1978

Description : 1978/09 (T42,N5)-1978/12 (T42,N6).

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5447092g

Source : Bibliothèque Sigmund Freud, 8-T-1162

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34349182w

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 01/12/2010

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REVUE FRANCAISE DE PSYCHANALYSE

5-6 REVUE BIMESTRIELLE TOME XLII - SEPT.-DÉCEMBRE 1978

XXXVIII CONGRÈS DES PSYCHANALYSTES DE LANGUES ROMANES

PSYCHOSES

ET

ÉTATS LIMITES

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

PUBLICATION OFFICIELLE DE LA SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS Société constituante de l'Association Psychanalytique Internationale

COMITÉ DE DIRECTION

Use Barande Maurice Bénassy Denise Braunschweig J. Chasseguet-Smirgel René Diatkine t Jacques Gendrot

f Jean Kestenberg Serge Lebovici

t Pierre Mâle Jean Mallet Pierre Marty

f S. Nacht

Francis Pasche

Julien Rouart

Henri Sauguet t R. de Saussure t Marc Schlumberger

S. A. Shentoub

DIRECTEURS

Christian David

Michel de M'Uzan Serge Viderman

SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION

Muguette Green

ADMINISTRATION

Presses Universitaires de France, 108, bd Saint-Germain, 75279 Paris cedex 06

ABONNEMENTS

Presses Universitaires de France, Service des Périodiques

12, rue Jean-de-Beauvais, 75005 Paris. Tél. 033-48-03. C.C.P. Paris 1302-69 C

Abonnements annuels (1979) : six numéros dont un numéro spécial contenant les rapports du Congrès des Psychanalystes de langues romanes :

France : 220 F — Etranger : 264 F

Les manuscrits et la correspondance concernant la revue doivent être adressés à la Revue française de psychanalyse, 187, rue Saint-Jacques, 75005 Paris.

Les demandes en duplicata des numéros non arrivés à destination ne pourront être admises que dans les quinze jours qui suivront la réception du numéro suivant.

Il convient d'ajouter au Sommaire le nom de Dario DE MARTIS à celui de Giovanni HAUTMANN, co-rapporteurs de Organisation borderline et conditions psychotiques, et de préciser qu'il a rédigé la deuxième partie de ce rapport (pp. 855 à 875).

Cliché couverture :

Torse de sphinx ailé

(VIe s. av. J.-C.)

Musée de l'Acropole, Athènes

(Photo Boudot-Lamotte.)


XXXVIIIe Congrès des Psychanalystes de Langues romanes

organisé par la

SOCIÉTÉ ITALIENNE DE PSYCHANALYSE

sous les auspices de la

SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS (Florence, 4, 5, 6 et 7 mai 1978)

Allocution du Dr Jean GILLIBERT 763

Allocution du Dr Edward D. JOSEPH 771

Allocution du Dr GADDINI 773

Giovanni HAUTMANN, Organisation borderline et conditions psychotiques.

Présentation 775

Rapport 789

P.-C. RACAMIER, Les paradoxes des schizophrènes. Introduction 877

Rapport 885

Interventions

Raymond CAHN, Freud et la psychose 971

Pierre LUQUET, Tentative d'articulation métapsychologique à propos

des psychoses : le préconscient métaprimaire 979

Francis PASCHE, L'aporie ou l'angoisse et la première défense contre.... 987

Noël MONTGRAIN, Comment la réalité revient au psychotique 991

Germaine MERCIER et Jean BERGERET, La faille primaire de l'imaginaire chez les états limites 999

A. ANDREOLI, Vertiges : forme de la pensée, psychose et créativité en

psychanalyse 1011

Giordano Fossi, Normalité et pathologie du narcissisme 1021

Augustin JEANNEAU, De l'ambiguïté à l'ambivalence. Le fantasme dans

la psychose 1029

Alain KSENSEE, A propos des émotions éprouvées par le patient et l'analyste, leur rôle dynamique dans la cure des personnalités borderline

et psychotiques 1035

RFP — 26


762 Revue française de psychanalyse

Nicos NICOLAÏDIS et Francis CORNU, Notes sur les néologismes et le

langage néologique des schizophrènes 1045

Claudie CACHARD, Ruptures et enchaînements 1051

André BROUSSELLE, Comment l'esprit vient à l'hypocondriaque borderline 1057 R. RODRIGUEZ et A. von SIEBENTHAL, Espace troué, espace bourré chez

l'enfant psychotique 1067

F. PALACIO ESPASA, La simplification mutilante et le fonctionnement

autistique chez certains borderline 1073

C. VANDENDRIESSCHEJ Ambivalence et anti-ambivalence dans le cas

Haizmann de Freud. Le choix impossible d'un psychotique 1081

Giovanni HAUTMANN, Réponse aux communications 1089

P.-C. RACAMIER 1095

J. CAÏN, Le temps et ses paradoxes dans la psychose 1097

J. MANZANO et F. PALACIO ESPASA, Négativisme, dénégation et fonctionnement psychotique précoce 1105

Les livres

Julien ROUART, Le maternel singulier. Freud et Léonard de Vinci,

d'Ilse BARANDE 1111

Lettre ouverte à Conrad Stein, par Ilana SCHIMMEL 1117


ALLOCUTION

du Dr JEAN GILLIBERT Président de la Société Psychanalytique de Paris

Monsieur le Président de l'Association psychanalytique internationale, Monsieur le Président de la Société italienne, Mesdames et Messieurs les Représentants des pays suivants (par ordre alphabétique) : Allemagne, Argentine, Autriche, Belgique, Canada, Danemark, Espagne pour le Groupe de Barcelone et de Madrid, Etats-Unis, France pour l'Association psychanalytique de France, Grande-Bretagne, Pays-Bas, Portugal, Suède, Suisse, Chers Giovanni Hautmann, Dario de Martis, Paul-Claude Racamier, Cher Pierre Luquet, Chers Collègues et Amis,

Si j'osais me permettre d'être Virgile et si j'osais proposer aux trois collègues rapporteurs d'être Dante, à mon tour, je rapporterais alors les célèbres inscriptions qui ouvrent le chant III de La Divine Comédie — chant III qui s'attribue les portes de l'Enfer, le vestibule des lâches indifférents, les anges neutres, le nautonier Charon et... le passage de FAchéron.

Per me Si va nette Citta dolente, Per me Si va nell' etterno dolore Per me Si va tra la perduta Gente.

Par moi l'on va dans la cité dolente Par moi l'on va dans l'éternelle douleur Par moi l'on va chez les âmes damnées.

Puis, changeant de rôle et de domination, osant devenir Dante et eux, Virgile, je leur dirais que devant leurs écrits, leurs inscriptions sur la damnation schizophrénique et psychotique, je leur dirais comme Dante à Virgile :

Maestro, il senso lor m'e duro. Maître, leur sens m'est dur!...

Maîtres, le sens de vos inscriptions m'est dur!...

Rev. franc. Psychanal., 5-6/1978


764 Jean Gillibert

Car, ces lâches indifférents — ces Athymormiques, comme les psychiatres les appelaient —, que vous décrivez comme détenteurs paradoxaux du paradoxe, comme organisateurs des lignes bordantes (borderline), comme ces exploses projectifs qui dissident, qui dissolvent l'institution..., ne sont-ce pas eux qui ayant obtempéré au grand Refus — il gran refuto — au plus haut moment de leur négativisme, qui furent décrits par Dante, comme ayant toujours à traverser l'Achéron, ayant perdu « l'espoir de mort », envieux de tout autre destin, ayant mué définitivement la crainte en désir, le besoin en masochisme moral et ayant transformé le lien de l'humaine liberté où chacun n'est qu'un autre pour les autres, en tyrannie du grand Autre ?

Oui, ce sont eux, les mêmes, que notre monde moderne a sécrétés : les schizophrènes... et sécrété avec eux le préjugé, l'a priori par lesquels nous les rassemblons : la schize.

Traverser l'Achéron! ceci pour rendre hommage à Giovanni Hautmann, citant Dante et Virgile, en implicitant le rapport d'étayage initiatique entre l'adulte et l'infantile.

A Dario de Marris proposant une forme contenante à la catastrophe implosive de la psychose.

A Paul-Claude Racamier, laissant infiniment vaquer en dessous de l'habileté paradoxale la souffrance infernale de psyché où quoi qu'on dise, quoi qu'on veuille — blanc, manque, froid, penser de ne penser à rien — pense encore l'impensé de la pensée.

Rendre hommage aux poètes, sans lesquels Freud n'eût pu légiférer sur l'inconscient, ceux qui furent « fous » et qui durent traverser leur folie pour écrire : deux fois traverser l'Achéron pour entendre, eux, les dénouages, les désaccords, et pour faire que nous puissions comprendre que ces désaccords, ces discordances ne veulent rien dire sans l'harmonie secrète qui régit dans l'errance les choses et les êtres..., pour que nous entendions avec eux « les soupirs de la sainte et les cris de la fée ».

Le poète Nerval « a bien, deux fois vainqueur, traversé l'Achéron ».

Car les poètes, Nerval, Hölderlin, Artaud, disent que le monde moderne va perdre — a perdu — l'essentielle référence de l'image du monde réel (selon l'expression même de Freud) et que ceci devient distance infinie, appelée Schize, entre Image et réalité fonctionnelle,


Allocution 765

obtempérant à la subjugation des sociétés contemporaines qui oublient que lorsque la forme dépasse la fonction, la société rejette ses références (rejet : vermerjung) : perversion du rationalisme où une société n'a plus à exprimer que son désintérêt, devenue schizophrène à son tour, où l'espace et le temps de la pensée ne sont plus nommés que par des indications : Palais des Congrès, mairie, hôtel, entrée... sortie... dehors... dedans... toilettes..., ou par des « symboles » (?) audio-visuels.

Ainsi les « poètes schizophrènes » nous mettent-ils en garde contre le rationalisme morbide qui nous guette tous, comme expression d'une culture excessivement maîtresse de ses moyens, au point d'arriver à un dépassement de ses formes, qui sont alors cultivées pour elles-mêmes et non par rapport à leur origine.

Rendre hommage à ce même Dante, plus particulièrement, au lieu le plus énigmatique de ce chant III, où devant le paysage schizophrénique de ces âmes sans espoir de mort, Dante comprend qu'il lui faut traverser l'Achéron, descendre aux Enfers lui-même. — « Regarde et passe », lui avait dit Virgile en un premier temps — pour se dépriver de la fascination que ces âmes exercent, fascination d'épouvante..., pour, revenant des Enfers, les mieux comprendre.

Et nous ne saurons pas — entre le chant III et le chant IV — comment Dante a traversé l'Achéron.

Et je tombai, comme l'homme que le sommeil saisit,

(fin du chant III) Le profond sommeil en ma tête fut rompu...

(début du chant IV).

Et La Divine Comédie fut aussi l'interprétation du « rêve-cauchemar » de Dante quand il eut à passer l'Achéron infernal de la perte du monde, qu'est le sommeil, comme preuve — s'il en était besoin — que ce sommeil, ce rêve, dont nous ne connaissons apparemment rien — ce lapsus du désir qu'on appellerait blanc ou manque — révêlaient l'écriture composée d'un monde, révélaient une illusion de Monde et non un monde illusoire. Alors pour qui veut bien écouter la schizophrénie, il n'y a pas de blanc, de manque, en soi.

Rendre hommage à Freud, qui, dans sa descente aux Enfers, fut peut-être encore plus seul qu'on ne l'a cru, ayant parfois vacillé devant l'illusion que la psychanalyse obéissait à son engendrement par soi, de par une coupure, une schize — par rapport aux pensées de la tradition, illusion majestueuse, impériale, appelée la « spécificité » de la psychanalyse, auto-référentielle, qui ne cesse depuis de la rendre


766 Jean Gillibert

« décadente » et idéologique, « Je remuerai les Enfers », avait dit Freud, en reprenant, à la fin de L'interprétation des rêves, le sens de la citation de l'Enéide virgilienne :

Flectere si nequeo superos, Acheronta movebo.

Les Enfers, il les a remués, y étant descendu et revenu, par le signe de l'interprétation des rêves, voie royale — l'interprétation et non le rêve — vers l'inconscient.

Comme Dante, il a connu et réévoqué l'horreur impie des tragédies thébaines, mais à rencontre de Dante, il s'est détourné de l'idée Salut par l'expiation rédemptrice, il a contourné, à l'encontre de la schizophrénie, l'horreur accumulative de la sensation qui ne perçoit plus rien, se sauvant seulement de son impuissance, par le fantasme le plus nostalgique appelé indifférence ou a-pathie (sans souffrance). Car, dans l'au-delà de la névrose narcissique qu'est la schizophrénie, c'est sous le texte manifeste de l'apathie, la toujours latente horreur, orgueilleuse et déchue de ne pas pouvoir s'aimer soi-même.

Car, regardons bien, soyons attentifs : Freud, dans le troisième état du destin des pulsions, d'amour et de haine, formulera après « aimer » « être aimé », l' « indifférence » : il glissera, cependant, interprétera l'indifférence comme le paradoxe d'une persécution qu'il croit fondamentale et choisira, en dérivation : « S'aimer soi-même. »

L'horreur de ne pas s'aimer qui, encore une fois, s'exprime par le fantasme nostalgique de l'a-pathie, comble du masochisme moral, Freud en retrouvera l'équivoque contradiction, sur laquelle repose tout paradoxe, dans Le président Schreber où..., dimension inattendue, ce n'est pas la haine qui est l'inconciliable de l'amour quoique son opposable, mais « je l'aime » devient le violemment contradictoire de « je ne l'aime pas » (et non « je le hais »). Car d'une part, le signe arbitraire du négatif — un arbitre décidant du libre arbitre en effet mais non de la liberté — est le signe du refoulement accompli, conséquence théorique fondamentale et quelque peu oubliée — ce qu'on peut prendre pour une spécificité du négatif, le rejet, n'est qu'un refoulement généralisé, au nom de l'autodestruction immanente.

C'est que les formes de la négativité sont multiples et elles ont été prises pour la destruction (des représentations, des processus de liaison, etc.), alors qu'elles ne cessaient de manifester la positivité du lien appelé masochisme érogène.

Le « Moi » n'est-il pas ce premier mouvement de négativité positive ?

L'amour et la haine sont opposables. Tout le monde sait leur diffé-


Allocution 767

rence. Nous pouvons savoir plus à leur sujet : l'identité des contraires qu'ils sont... mais il y a encore un saut à faire, que Freud a fait, avec équivoque, mais avec force, c'est-à-dire avec l'équivoque de la force appelée ambivalence : il faut distinguer l'opposition de l'amour particulière — l'identité des contraires ne suffisant plus.

Le saut est bien ici dans l'équivoque narcissique ; narcissisme qui porte toujours avec lui son « Anti », sans que cet Anti soit déjà et encore l'objet. Mais certainement son ombre.

Nous ne voyions plus Dante en son poème : il y disparaissait. Il garde pour toujours le silence sur son passage aux Enfers.

Mais voyons-nous plus Freud en ce passage ? Nous croyons le voir passer à la pulsion de mort, par les arguments « plombés » qu'il utilise, mais la vision de l'Antérieur reste muette : la pulsion de mort est silence. « Aimer et se taire », dit la Cordelia du Roi Lear.

Nous, successeurs de Freud, nous légiférons sur ce passage et sur ce saut, « rationalistes morbides » que nous sommes ; nous théologisons sur le manque, la coupure, la diachronie, la béance, ayant tout oublié de la vision damnée de la souffrance. Freud disait que nous étions « schizophrènes » quand nous philosophions et quand... nous interprétions les rêves, comme si nous oubliions le travail du rêve et la puissance du besoin et de la détresse — la puissance d'appel à autrui — qui nous fait prendre la crainte et la terreur pour le désir lui-même.

Nos justifications contre-transférentielles appelées souvent « métapsychologie » ne sont-elles pas souvent, ayant oublié la détresse, ces schizophrénies latentes ? ces lignes bordantes ? Comprenons bien, alors, que la « schize » qui n'est, comme l'avait déjà relevé Freud, qu'un préjugé nosographique du monde moderne qui en dit long... sur l'impuissance de ce monde moderne, voué à la métaphysique de la détresse, c'est-à-dire au nihilisme.

Alors tournons-nous vers l'inséparable destin du réel et du narcissisme. Ne rusons pas avec l'épaisseur du réel en y mettant des trous ; ne rusons pas avec la difficulté essentielle de la psychanalyse, comme


768 Jean Gillibert

Freud le rappelait en un célèbre article, à savoir le narcissisme.

Car le narcissisme est le désir du double ; s'il n'était qu'une image en son miroir, il serait « structurel » par avance, et sans inquiétude ; mais les eaux en lesquelles Narcisse se mire ne sont pas dormantes mais coulantes, et l'image que Narcisse admire (dans admire, il y a mirage) est terrifiante, car fluide. Cette image ne ressemble à rien, et de cette image, pour se guérir de la terreur qu'elle inflige, Narcisse ne peut qu'en tomber « amoureux » ; il s'aime alors soi-même.

« S'aimer soi-même », c'est alors aimer le vide en son illusion et la mort en son leurre. C'est aussi cela.

Folie et psychose se rejoignent là, comme narcissisme et antinarcissisme ; là où il n'y a plus de rapport vivant ni avec la vie ni avec la mort.

Le schizophrène qui fait croire qu'il vous aime et qu'il s'aime ne vous aime pas et ne s'aime pas, ce qui ne veut pas dire qu'il vous hait et qu'il se hait. Ce qu'il hait, c'est la contrainte qu'exerce l'Image en ne lui donnant rien à aimer d' « autre » qu'elle-même. C'est là où le psychanalyste se piège croyant que cette Image c'est lui.

Commençons donc par accepter ce saut, énigmatique mais fondateur — de la pensée et de l'être — quand ces derniers sont questionnés, sont mis à la question. Cette torture est celle-ci : « Le réel, est-ce ce qui existe encore quand moi j'aurai disparu ? » (Mort à ma belle mort, ou simplement effacé à moi-même : distrait ou faisant un lapsus ?)

La psychose est bien une maladie du « moi ». Mais quand s'opère ou est opéré le retrait des investissements libidinaux.

Réenvisageons alors le thème à penser, de Pautodestruction, appelé maladroitement pulsion de mort, et voyons comment cette immanence s'ajoute au cours extérieur du monde et peut-être ne confondons plus la mise en parenthèses de Psyché en son désir d'illusion avec l'illusion du désir ; ne confondons plus, comme la métaphysique l'a fait et comme j'en vois le retour dans certains aspects de la psychanalyse, l'illusion de monde avec le monde de l'illusion.


Allocution 769

Chers amis, j'aurai bien des dialogues à établir avec vous. Vos rapports, aussi distincts soient-ils, se rassemblent cependant sur la « dureté » du sens de la schizophrénie venant doubler la « dure réalité » comme l'exprimait Freud.

Le « sens » n'est qu'une forme particulière de l'historicité, de l'historial, de l'histoire. C'est une forme advenue qui a une date dans l'histoire des hommes, comme la motivation, comme l'intentionnalité. L'inconscient n'a pas de copyright exclusif; personne ne peut se mettre à sa place ; il nous partage tous.

Votre travail, à tous trois, est amplement exhaustif et suppose l'amour de soi-même et des autres soi-mêmes que sont les autres.

J'ose penser que, quelle que soit la « dureté » du sens de la schizophrénie, nous n'en ferons pas cet « arpent de sol qui nous rend si féroces », pour parler encore une fois comme Dante.

En 1302, une sentence d'exil frappe Dante, alors qu'il se trouvait en ambassade à Rome : les portes de Florence lui sont fermées. Il n'avait pas encore écrit La Divine Comédie (appellation surajoutée).

Pour nous, aujourd'hui, les portes de Florence se sont ouvertes. Pour Freud, les portes de Rome ont mis du temps à s'ouvrir.

Le temps de l'exil en soi-même est passé... et dépassé... Croyonsnous... Avons-nous besoin de croire... ne serait-ce que pour nous assurer que nous sommes bien des psychanalystes !

Alors, devant les menaces de tous autres exils, de tous les exils, dans cette Italie plus fraternelle que jamais, laissons-nous interroger par ce qu'on appelle la schizophrénie dans ce qu'elle a marqué certains êtres, déjà nous-mêmes, déjà notre culture.

Une fois, à Rome, Freud écrivait à Fliess (lettre du 19 septembre 1901) au sujet de la signification pour lui de la deuxième Rome :

« J'étais poursuivi par l'idée de ma propre misère et de toutes les autres misères dont je sais l'existence. Je ne puis supporter le mensonge de la rédemption des hommes qui dresse si orgueilleusement sa tête vers le ciel. »


770 Jean Gillibert

Freud, ici, s'oppose à Dante.

La schizophrénie, comme toute psychose, est un « mensonge de rédemption », quelles que soient les justifications de ce mensonge, c'est-à-dire les « excuses » ; soyons comme Freud, durs avec la dureté du sens, durs avec la dureté de la réalité extérieure, durs avec nous-mêmes, c'est-à-dire capables d'endurer la durée de ce qui dure et ne dure pas. Peut-être comprendrons-nous mieux le sens du désespoir et de l'espoir.

Sous le signe de cet espoir, je vous souhaite la bienvenue et je déclare ouvert le XXXVIIIe Congrès des Psychanalystes de Langues romanes.

Dr Jean GILLIBERT

12, avenue de la République

92340 Bourg-la-Reine


ALLOCUTION

du Dr EDWARD D. JOSEPH Président de l'IPA

J'ai le très grand plaisir de vous apporter le salut et les meilleurs voeux de l'Association psychanalytique internationale pour l'ouverture de vos séances scientifiques de Florence. Ces réunions des psychanalystes de langues romanes font se rencontrer un nombre considérable de membres appartenant à l'Association psychanalytique internationale. Nous travaillons tous dans le domaine psychanalytique et nous parlons tous le même langage — celui de la psychanalyse —, malgré cela nous ne parlons pas forcément la même langue. Dans un grand Congrès international (comme celui qui se tiendra en juillet 1979 à New York), les mots de la psychanalyse sont traduits et utilisables dans les quatre langues de I'IPA. Mais ce n'est pas la même chose d'entendre une traduction simultanée et d'écouter une communication ou une présentation scientifique faite dans la langue à laquelle on est habitué, on n'a pas à faire l'effort nécessaire pour écouter les mots d'une langue étrangère. Puisque des assemblées régionales comme celle-ci donnent la possibilité aux orateurs de s'exprimer dans leur langue d'origine, ils peuvent écouter d'une oreille attentive le contenu des allocutions.

De plus, les assemblées régionales comme celles-ci permettent des échanges scientifiques entre psychanalystes ailleurs qu'au Congrès de l'Association internationale qui a lieu tous les deux ans. Cela permet aux collègues qui vivent plus ou moins près les uns des autres de se rencontrer, de renouer des relations, de se faire de nouveaux amis et d'échanger leurs points de vue d'une façon aussi bien formelle qu'informelle. Puisque ces assemblées régionales ont en général des proportions plus réduites que celles du Congrès international, cela fournit plus d'occasions d'échanger des points de vue scientifiques. Tout cela pour le plus grand bien de chacun d'entre nous.

Les assemblées régionales à but scientifique, comme celle qui va avoir lieu, ont une autre portée. Elles nous rappellent que, au-delà de notre travail de cliniciens, au-delà de nos activités d'enseignement de la psychanalyse dans les instituts, la vraie chair vivante et la vraie nature de la psychanalyse se trouvent dans ses recherches scientifiques. En un

Rev. franc. Psychanal., 5-6/1978


772 Edward D. Joseph

sens, je considère chaque société ou chaque institut psychanalytique comme l'équivalent d'une université. Je veux dire une véritable univerT site, qui a deux fonctions à remplir. Une université s'efforce d'enseigner à ses étudiants où en est l'état actuel de nos connaissances et également la façon dont elles sont parvenues à ce niveau. Mais enseigner la nature de nos connaissances telles qu'elles se présentent actuellement n'est que l'une des deux fonctions que doit remplir une université. L'autre fonction, également importante ou plus importante, est d'essayer de faire avancer les connaissances au-delà de leur état présent. Ainsi la recherche et les travaux scientifiques représentent une fonction importante dans une véritable université, aussi importante que ses activités d'enseignement.

Quand une société ou un institut psychanalytique se contente d'enseigner ce qu'est la psychanalyse à l'heure actuelle aussi bien que ses développements antérieurs pour montrer comment elle est arrivée à son état présent, cette société ou cet institut assure une seule des fonctions propres à une université. C'est grâce à ses travaux scientifiques — l'étude des différents aspects du comportement humain, le rassemblement des faits, la présentation de nouvelles idées et de nouvelles hypothèses, leur mise à l'essai, la preuve de leur justesse et enfin la présentation de tout ce travail aux collègues et la publication, en dernier lieu, dans les journaux adéquats, que s'étend le travail scientifique de la société ou de l'institut et sert à faire avancer l'état présent des connaissances vers un but situé dans le futur. A cet égard chaque institution et chaque société s'efforcent de remplir les deux fonctions qui appartiennent à l'université — la progression et l'élargissement de nouvelles connaissances dans l'un des champs d'activité où l'homme fait porter ses efforts.

Plus nous sommes stimulés pour effectuer un travail scientifique de ce genre, plus nous pouvons avancer dans notre domaine, améliorer nos compétences et le niveau de notre savoir et devenir non seulement de meilleurs analystes, mais aussi de meilleurs hommes de science.

Je ne ferai pas de commentaires sur les différentes communications qui seront faites au cours des deux prochains jours. J'ai eu connaissance des résumés de quelques-unes d'entre elles et je sais qu'elles présenteront beaucoup d'intérêt pour un grand nombre d'entre vous. Cela représente beaucoup de travail et un travail sincère, mais cela récompensera amplement ceux d'entre vous qui sont venus se retrouver ici, à Florence, à cette assemblée. C'est pourquoi, plutôt que de retarder le véritable objet de ce Congrès, je désire encore une fois vous saluer au nom de l'Association psychanalytique internationale et vous souhaiter tout le succès possible, dans les jours qui viennent, pour votre Congrès.


ALLOCUTION

du Dr GADDINI Directeur de la Société Psychanalytique Italienne

Le Dr Gaddini rappelle que le XVIe Congrès des Langues romanes a eu lieu pour la première fois en Italie en 1953, à Rome. Il énumère les différents congrès qui se sont déroulés en Italie : à Rome en 1960, à Milan en 1964. Il déplore qu'ensuite la participation italienne ait été limitée et sporadique et pense que le Congrès de Florence marque le début d'une nouvelle participation italienne qui, espère-t-il, se développera. Il souhaite une bienvenue chaleureuse à tous les participants, ainsi qu'un travail fructueux.

N. de la R. — Résumé en français de l'allocution prononcée en italien par le Dr Gaddini. Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978



ORGANISATION BORDERLINE ET CONDITIONS PSYCHOTIQUES

par GIOVANNI HAUTMANN

PRÉSENTATION

Synthèse du rapport : « Aspects asymboliques de la psyché et leur rapport avec le narcissisme dans la formation du self à partir de l'analyse de l'organisation borderline. »

Il y a une idée centrale que je développe dans ce travail et que je vais illustrer surtout sur le plan de la clinique psychanalytique. C'est la notion de l'existence, dans la psychose, d'un défaut du processus de symbolisation, défaut qui entraîne la permanence d'éléments asymboliques dans la psyché. Ceci va interférer avec le fonctionnement normal du self et avec l'acquisition d'une vraie contenance mentale de la souffrance. A mon avis, ces éléments asymboliques trouvent dans le processus thérapeutique de l'analyse une possibilité de gestion par le self probablement à travers une transformation de l'asymbolique en symbolique.

Références chez Freud

Pour commencer j'ai essayé de situer ma réflexion par rapport à la pensée de Freud sur le symbolisme. C'est surtout la « lettre 52 à Fliess » (6 décembre 1896) qui a tout d'abord attiré mon attention. Dans cette lettre, Freud définit les traces mnésiques comme une multiplicité de signes d'espèces différentes. Ces signes s'organisent en tant que système. Si chaque élément de ce système est défini d'une part selon un axe synchronique par le rapport qu'il établit avec les signes voisins, d'autre part dans le temps (axe diachronique), il est soumis à des transcriptions successives. Freud ramène le mécanisme du refoulement (Verdrängung) à l'échec de ces transcriptions. Nous nous trouvons, dans la lettre 52,

Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978


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en face de la théorie freudienne du système symbolique, dans lequel un défaut, un échec, de la traduction déterminent un refoulement et, comme séquelle structurelle, une névrose. D'ailleurs, le fait que chaque élément établit un système de rapport avec les autres jusqu'à constituer un système permet de rapprocher la conception de Freud de la pensée de Bion. Selon cet auteur, la psyché se construit elle-même par un système dans lequel le symbole est à la fois un contenant de sens et un élément de liaison avec d'autres contenants de sens, élément capable de donner à cette série un ordre et une intégration qui aboutissent à une prise de sens. C'est ainsi que je comprends l'interdépendance entre l'opération contenant/contenu (? ^ <?) et l'oscillation position schizoparanoïde / position dépressive (PS *± D) qui opère à travers le type d'opération que Poincaré a défini le « fait choisi ».

Mais quelle est la pensée de Freud par rapport au système symbolique en ce qui concerne le problème de la psychose ? Dans les lettres à Fliess, Freud semble rechercher une caractéristique de l'expérience de la scène primitive qui puisse expliquer la structure psychotique. A cette époque, en effet, il croyait à la réalité du traumatisme et, pour ce qui est de la psychose, il datait ce traumatisme entre le premier et le quatrième mois de la première année de vie. En 1894 déjà, dans le travail Neuropsychose de défense, il avait commencé à développer l'idée de l'existence d'une défense particulière qui aurait été caractéristique du mécanisme psychotique, une défense différente de la défense névrotique. Il écrivait à cette époque que dans la défense névrotique on assiste à une séparation de l'affect de la représentation incompatible : cette représentation, tout en étant affaiblie et isolée, demeurait dans la conscience. Par contre, dans la défense psychotique le moi rejette la représentation incompatible avec l'affect correspondant, et le moi se comporte comme si la représentation n'était jamais parvenue jusqu'à lui.

Cette forclusion (Verwerfung) n'implique donc pas la subsistance d'un résidu plus archaïque puisqu'il n'y a pas eu la production d'une première inscription dans une autre, mais elle correspond plutôt à la non-inscription du signe. Ainsi, dans l'exemple rapporté par Freud de mères qui, rendues folles par la mort de leur enfant, bercent un morceau de bois, on ne reconnaît pas le remplacement de l'enfant par le morceau de bois, mais plutôt l'absence de l'inscription de la mort de l'enfant. Dans cette situation le morceau de bois est l'enfant car la mort de celui-ci n'a pas été inscrite.

D'ailleurs Freud ajoute que la partie du moi qui a été le siège de la représentation incompatible et dans laquelle le mécanisme de la for-


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clusion de l'inscription symbolique s'est réalisé, est destinée à être scindée et évacuée avec la partie de réalité inacceptable qui a provoqué la forclusion. Freud va reprendre ce thème plusieurs années plus tard entre 1923 et 1938. Tout le travail d'élaboration de Freud peut être rapproché d'un concept que je vais exposer dans ce travail : le self se trouve être en rapport avec des éléments asymboliques qui sont constitués par des stimuli de la réalité physique avec lesquels les parties narcissiques réalisent une sorte de fusion et demeurent ainsi scindées du self.

Jusqu'en 1914 (L' Homme aux loups), Freud décrit la forclusion comme une défense à l'égard de la castration. En 1924, il commence à utiliser l'expression « déni » (Verleugnung) d'une façon spécifique. Lui-même, lorsqu'il parle de déni là où il parlait auparavant de forclusion, met toujours l'accent sur le même concept : quelque chose est refusé et exclu du système symbolique. Ce qui en résulte est la création d'une nouvelle réalité et l'engloutissement dans la psychose. En 1915 (L' inconscient), Freud écrivait que l'enfant «... refuse ce manque, croit avoir, en dépit de l'évidence, un membre viril... ». En 1924, dans La perte de la réalité dans la névrose et la psychose, parlant de Elisabeth von R..., il affirme que « l'aspect psychotique de la relation aurait correspondu au déni de la mort de sa soeur... », « ... la psychose nie celle-ci (la réalité) et essaie de la remplacer ».

En 1925 dans le travail De quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes, on trouve : «... Il survient alors un processus que j'aimerais désigner par l'expression « déni »; ce processus, qui ne semble être ni exceptionnel ni dangereux dans la vie psychique de l'enfant, semble par contre être chez l'adulte le point de départ de la psychose. »

Laplanche et Pontalis remarquent que pour Freud le fétichisme (1927) perpétue une attitude infantile qui fait coexister deux positions inconciliables : le déni et la reconnaissance de la castration.

La notion de scission du moi, qui avait été déjà introduite dans ce travail, sera mieux approfondie par la suite (1938) pour mieux éclaircir la notion de déni. Les auteurs que je viens de citer font remarquer que l'impossibilité de percevoir la réalité du manque, le manque de pénis chez la femme, fait penser que le déni, au lieu de se faire comprendre comme une dimension hypothétique de la perception, se rapporte plutôt à une théorie explicative des événements vécus, une théorie sexuelle infantile, à laquelle on devrait reconnaître la valeur d'éléments fondant la réalité humaine. Tout ceci nous ramène à un fait essentiel


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qui est étroitement dépendant de la scission : le système symbolique n'a pas pu s'organiser. Le refoulement, la forclusion, le déni et la scission sont les étapes de la réflexion de Freud sur la défense psychotique. Il considère tous ces mécanismes comme étroitement liés au complexe d'OEdipe et en particulier à la castration; la psychose lui apparaît donc comme une destinée particulière, une voie de résolution de ce complexe structurant.

L'aire asymbolique, le narcissisme et l'identification projective

Dans le deuxième chapitre de mon rapport, j'ai commencé par rapporter trois rêves d'une patiente. Ces rêves ont été faits peu de temps avant que la patiente ne meurt d'un cancer.

Je voulais arriver à démontrer que tout lecteur, même s'il se trouvait en dehors de la situation analytique, avait la possibilité de dire quelque chose sur le message qui était contenu dans ces productions. Je crois en effet que la grande capacité de cette patiente de symboliser son fantasme inconscient concernant sa propre maladie et sa propre mort telles qu'elle les vit dans l'analyse offre à tout le monde une possibilité de saisir au moins une partie de la vérité. La qualité de la symbolisation est telle que celle-ci peut mobiliser la capacité du destinataire à recevoir les différentes formes de la souffrance mentale qui se cache dans son message.

J'ai ensuite rappelé l'expérience douloureuse de Renée (Le Journal d'une schizophrène) au cours du « cauchemar de l'aiguille dans le foin » et je l'ai mise en comparaison avec la souffrance qui s'exprime dans le rêve de ma patiente. J'ai alors remarqué que chez Renée il se passe quelque chose de tout à fait différent car sa souffrance était déjà présente tout entière dans le contenu manifeste du cauchemar, concrétisé par les images figurées de l'espace, de la modification de celui-ci, de la lumière, de son intensité, etc. Le destinataire d'un tel rêve ne pourra que se rendre à l'évidence de celui-ci sans, à mon avis, se sentir renvoyé à une autre forme latente, cachée, de douleur qui s'est déjà accomplie chez Renée.

En illustrant ces deux types d'expérience psychique j'ai cru pouvoir donner une idée de ce que j'ai à l'esprit lorsque j'utilise les expressions symbolique ou asymbolique. Je crois que, dans la situation analytique, en particulier avec des patients borderlines ou prépsychotiques, on se trouve confronté à des défauts de la symbolisation qui sont typiques de ces individus. Ces défauts peuvent trouver dans l'évolution du processus


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analytique les possibilités d'aménagement et ils nous amènent à faire toute une série de considérations d'ordre plus général aussi bien du point de vue structural que du point de vue de la situation analytique.

Je voudrais dire ici que lorsque j'ai développé ces réflexions, je me suis trouvé d'accord à plusieurs égards avec ce que André Green illustrait dans son rapport au XXIXe Congrès international de Psychanalyse de Londres.

Avant de pousser plus loin ma réflexion, j'ai dû résumer dans ce chapitre de mon rapport les points principaux de mon travail Pensée onirique et réalité psychique présenté au IIIe Congrès national de la Société psychanalytique italienne à Venise. Ce travail part du concept, issu des travaux de Bion, que le niveau onirique de la pensée est ubiquitaire. Une autre voie de départ est représentée par l'idée que le niveau onirique de la pensée a une fonction d'intégration qui en fait l'axe à la fois du développement mental individuel et du processus thérapeutique. La pensée symbolique fait son apparition avec la pensée onirique. J'ai par la suite avancé l'hypothèse que l'on peut proprement parler des débuts d'organisation du self seulement à partir du moment où l'aire mentale du symbole, premier début d'une pellicule « de pensée », commence à s'organiser. J'ai appelé « aire asymbolique de la psyché » tout ce qui reste encore au-delà de la formation du symbole et donc au-delà du niveau onirique de la pensée et du début de la formation du self.

J'avais également souligné que la tentative d'investigation par la méthode analytique sur les aspects présymboliques du fantasme inconscient impliquait une tentative de ramener au statut de réalité psychique une dimension qui s'enracine dans le biologique. Cette dimension nous renvoie, en tant que psychanalystes, au sens de la notion de ça, qui constitue par ailleurs la matrice des fonctions perceptives, motrices, rythmiques, toniques, réflexes et relationnelles.

Lorsque je me suis tourné vers un examen plus approfondi de l'aire asymbolique de la psyché, j'ai senti la nécessité de faire référence aux apports théoriques et cliniques de Bion, Esther Bick et Rosenfeld, respectivement sur l'identification projective excessive, sur l'identification adhésive et sur le narcissisme libidinal et destructeur. D'un point de vue génétique, je situerais déjà pendant l'ère prénatale le début de la formation de la pellicule de pensée onirique-symbolique. Du point de vue dynamique et économique, je rapporterais au narcissisme libidinal, ou mieux à sa dominance, le dynamisme pulsionnel qui va intégrer les différents niveaux perceptivo-moteurs. Cette intégration


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qui peut former, comparer et créer les conditions pour qu'il devienne possible de mettre en rapport et d'élaborer des corrélations entre le complexe d'expériences plus subjectives du sentiment de soi et des complexes d'expériences plus objectivées du self. Je crois, d'un point de vue structural, que le mouvement pendulaire entre l'ébauche d'un sentiment subjectif de soi-même et la perception de son pendant objectif constitue le premier cheminement unidimensionnel, la ligne sur laquelle s'étaye toute la construction bidimensionnelle, tridimensionnelle... n-dimensionnelle du monde des relations avec les objets qui est propre à l'évolution du self. Ainsi, après s'être constitué à travers cette soi-disant pellicule de pensée, le self est parvenu à la condition rninima d'organisation qui va lui permettre un début de contact avec l'objet primaire sans danger ni catastrophe et avec une possibilité de jouir de l'apport essentiel de celui-ci à son développement postnatal.

A partir de ce moment, les perceptions extérieures et intérieures en rapport avec les stimuli en provenance de l'objet, et éventuellement les débuts de mobilisation pulsionnelle en rapport avec l'objet lui-même, auront trouvé un degré d'homogénéité avec la perception du self. Ceci veut dire qu'elles pourront être comprises, éprouvées et vécues comme quelque chose d'équivalent aux différences que l'on peut rapporter à l'expérience du self et au vécu narcissique libidinal qui le constitue. A partir de la relation narcissique physiologique avec l'objet qui s'instaure ainsi, il y a un chemin qui s'ouvre vers la structuration de la relation objectale dépendante et vers ces étapes évolutives. Lorsque l'impact de la réalité physique doit être supporté avant la formation de la pellicule de pensée qui va constituer la première ébauche du self capable de vivre cet impact de façon symbolique, il se détermine une expérience catastrophique et la réalisation d'un rapport avec les objets d'un caractère profondément pathologique. De même, lorsque la pellicule de pensée avorte par insuffisance de libido narcissique, on assiste à une espèce de collapsus du self qui est englouti dans une sorte de vide inimaginable, comme la condition de ce qu'on appelle en astronomie le « trou noir ».

L'impact catastrophique avec la réalité physique à cause du filtrage manqué à travers la pellicule de pensée (c'est-à-dire symbolisation manquée) et le collapsus du self sont des conditions à attribuer à la dominance du narcissisme destructeur, empêchant l'organisation du premier niveau onirique symbolique de la pensée et donc le début de la formation du self.

L'identification projective excessive représente un mode de réaction extrêmement pathologique. Le self essaie par ce moyen de se dissocier


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de ses parties asymboliques, c'est-à-dire des parties de la réalité physique qui ont été investies narcissiquement de façon très destructrice et qui menacent les parties du self qui ont pu se constituer.

L'identification de type adhésif représente la tentative du narcissisme libidinal pour transformer, à travers une espèce d'adhésionfusion, des stimuli de la réalité physique narcissiquement destructeurs en pseudo-parties du self qui déploient une fonction de prothèse face à la menace de la désintégration.

Organisation borderline

Je crois que tout cela intéresse de très près l'organisation borderline. Dans ce chapitre de mon rapport, j'ai en effet envisagé que les différents types de borderline que l'on peut rencontrer en clinique correspondent à différentes combinaisons et à différents rapports de prédominance de ces quatre conditions fondamentales :

1) présence très importante de composantes narcissiques ;

2) micro-défaut dans la formation de la pensée symbolique et donc dans la formation du self, self dans lequel des parties asymboliques dissociées ne participent plus à la tentative d'organisation de celui-ci;

3) investissement particulièrement prononcé des objets extérieurs qui se révèlent ainsi fortement conditionnants et qui se trouvent à une distance très rapprochée ;

4) présence d'une scission insuffisante entre les différents aspects du self et d'un polymorphisme de la relation avec les objets. Il s'ensuit que le self se présente comme une mise ensemble de parties (objets, parties du self, modes de relations) sans véritable intégration.

Si la première condition est prédominante, nous aurons les « borderline narcissiques » chez lesquels le self tend à assumer le caractère du soi grandiose de Kohut chez lequel le narcissisme destructeur (au sens de Rosenfeld) utilise le narcissisme libidinal pour attaquer la relation d'objet dépendante. Ainsi déguisée, l'attaque du narcissisme destructeur se développe sous l'aspect apparent de la recherche de l'utilisation de la relation d'objet, alors qu'en réalité il l'étouffé et la vide à l'avantage de la dilatation narcissique du self. Si, par contre, la deuxième condition est dominante, c'est-à-dire dans les cas où il y a un développement insuffisant de pellicule de pensée, nous parlerons de « borderline asymbolique ». Cette condition, comme je l'ai dit, peut être mise en relation avec un degré insuffisant de narcissisme libidinal


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qui n'organise pas le niveau onirique de la pensée de façon adéquate. Les formations du self vicariantes sont alors constituées par les suites de l'identification adhésive et par l'identification projective toutepuissante. C'est surtout au niveau de la masturbation anale que de telles défenses peuvent être élaborées. Un développement très solide d'un tel mode de défense va donner lieu à la personnalité « comme si » ; par contre, leur mise en échec expose le patient à la condition « d'insuffisance de peau » dont font partie les patients du deuxième groupe de Rosenfeld et les patients de Stern et Kernberg. Dans le cas de manque de peau mentale, le self est un magma de narcissisme destructeur qui est maintenu par la commixtion des parties qui sont arrivées à la capacité de relation d'objet dépendante. Toutefois, la survie de ces parties est conditionnée par la vie de l'objet, à cause de la faiblesse de la libido narcissique qui a investi le self. Cette condition, comme je l'ai remarqué au point 4), tend à être diffuse, sans présenter des régions dissociées des autres de façon évidente. La relation d'objet est très rapprochée, car elle est utilisée pour parvenir à la constitution d'une espèce de contenant d'émergence qui prend la place du narcissisme libidinal. Les parties de celui-ci sont forcées par la projection de se maintenir dans l'objet.

Ces conditions entraînent des conséquences particulières pour la conduite de l'analyse. En effet, on se trouvera affronté aux difficultés créées par le transfert psychotique, les micro-défauts de la pensée, la dissociation des parties asymboliques du self, l'hypersensibilité qui accompagne la relation d'objet rapprochée et enveloppante, qui occulte des angoisses psychotiques.

Je vais maintenant citer un cas clinique pour mettre en évidence les aspects asymboliques de la psyché et pour en suivre la destinée.

Du présymbolique au symbolique dans la cure analytique

Tout mon travail est concentré sur l'étude d'un cas. Je l'ai ainsi conçu pour pouvoir mieux suivre la manifestation et l'évolution au cours de l'analyse de quelques-unes des conditions structurelles dont je viens de parler.

Il s'agit de la deuxième analyse que j'ai faite avec l'un de mes patients, la première s'étant terminée trois ans auparavant. Je vais apporter du matériel qui se rapporte grosso modo au semestre de la reprise après les vacances d'été. J'ai fait mention de quelques-unes des caractéristiques de mon patient, comme par exemple ses angoisses, sa


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tendance relative à avoir recours aux médicaments, le caractère de sa pensée, la dimension corporelle de sa souffrance.

Dans un premier temps, nous nous étions occupés d'une partie narcissique toute-puissante de ce patient, qui se manifestait dans le transfert au niveau de la masturbation anale, et qui défendait le patient de l'angoisse d'individuation-séparation. Essayons de voir mieux la cause de l'angoisse de ce patient. Celui-ci avait l'impression de perdre les liquides vitaux des orifices et des trous de son corps. Après cette période (il s'était écoulé 680 séances), il avait amené à l'analyse ce qui lui était arrivé après la fin de sa première analyse. Il avait vécu depuis sous l'emprise de l'angoisse de cet épisode. Il avait appelé l'expérience qu'il avait faite à l'époque « l'explosion solaire » pour indiquer les conditions particulièrement aiguës de la douleur mentale, qui avait quelque chose à voir avec l'expérience de désintégration. Au cours de la séance dans laquelle il se remémore cet épisode, le mode de développement de son discours est tel qu'il exprime une répétition dans le transfert d'une partie périphérique des éléments constitutifs de cette expérience. En particulier, dans l'hic et nunc du transfert, il y a des éléments acoustiques qui sont mis à la place de ce qui avait été autrefois une dimension visuelle extrêmement poignante et toute-puissante. Cette dimension avait été exaspérée jusqu'à constituer une expérience sensorielle dominante du patient et, de plus en plus dénuée de valeur symbolique, s'était dilatée pour ensuite exploser et se fragmenter, à cause de la tendance du patient à une projection (agie) dans l'analyste de sa propre capacité de penser.

Un tel type de projection (le cadeau du stylo) défendait ce patient de son angoisse intolérable de la séparation-individuation. La fonction symbolique de la pensée visuelle, que le patient était en train de perdre peu à peu à cette époque, se rapporte à la perte de la tentative de contrôle libidinal narcissique du sein anal qu'il avait cru avoir à travers la masturbation. Dans l'analyse, une telle acquisition se développait parallèlement à la capacité de retrouver dans l'actualité du transfert les limites spatio-temporelles de l' « expérience solaire » d'autrefois. L'expérience visuelle d'autrefois était en train de se réduire de plus, en plus à un aspect asymbolique de la psyché. C'était là l'image punctiforme et finement fragmentée d'un sein s'éloignant à la vitesse de la lumière, c'est-à-dire d'éléments « sein-lumière » exerçant une véritable aimantation sur le self qui allait se fragmenter (explosion). Tout ceci se passait alors que, par contre, dans l'hic et nunc du transfert, on pouvait observer une certaine capacité à introjecter le sein. En même temps, on assiste


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à un enrichissement du souvenir par adjonction à la dimension visuelle de la sensation de quelque chose de sonore venant de loin. L'expression « solaire » disparaît et le récit du moment où « quelque chose a explosé dans la tête » est plus chargé d'une pénombre sensorielle acoustique. C'est là un ensemble, pourrait-on dire, d'ondes lumineuses et sonores à l'intérieur de la tête, qui, tout en donnant une image concrète des éléments bêta de Bion, semble montrer que le dévoilement de la composante acoustique semble faire apparaître un caractère encore plus hallucinatoire et plus asymbolique de l'expérience. En même temps, dans l'hic et nunc de l'analyse s'avance de plus en plus un vécu équivalent de celui d'autrefois, mais la crainte de ne pas savoir parvenir à une capacité de pensée suffisante à la contenir entraîne une certaine dépression. Cette dépression se rattache à la crainte de ne pas guérir. La dimension réaliste et catégorielle de la pensée se fait plus assurée. Cette pensée est moins visuelle et moins liée à des fantasmes de contrôle anal du sein (à travers l'identification projective au pénis-mamelon). Par contre, le sein acquiert de plus en plus le caractère de quelque chose d'autre qu'une partie de soi-même.

D'autre part, il y a une tendance accrue du patient à amener dans l'analyse des situations extérieures qui l'angoissent et le bouleversent. Et je suis frappé en particulier par l'angoisse du patient face à son impossibilité de sortir de l'hôpital de très vieilles patientes de son service. Derrière l'apparence de problèmes de réalité, il donne l'impression d'une angoisse psychotique profondément enracinée. Toutefois, en dépit du fait que le patient, effrayé, bat en retraite, il y a un vécu plus assuré des nouvelles tentatives de vrai contact avec la réalité : c'est là le chemin d'une approche possible de l'expérience de l'explosion. Or, cette expérience apparaît dramatiquement dans le transfert en tant que dissolution et dispersion et fragmentation du self en éléments sonores. Toute autre perception, dimension spatiale, motricité, etc., semble destinée au même sort. Par rapport à cette condition, les aspects visuels semblent offrir un support aux défenses visant à l'agrégation du narcissisme libidinal. Par contre, l'image de la dispersion du self, figurée parle squelette fait d'ondes sonores, nous donne la preuve que, dans l'aire asymbolique, ce sont les éléments fantasmatiques qui ont davantage trait à la pulsion de mort et au narcissisme destructeur véhiculés par les stimuli acoustiques.

Au cours du développement de l'analyse, peu de temps après, l'élément acoustique vient ramener directement dans le transfert le problème de l'individuation et de la fusion.


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En effet, à partir du bruit des mots de l'analyste, le patient a l'impression d'assister à la formation d'une dimension sonore particulière, qui pourrait être perçue avec l'ouïe, la vue et le toucher. Cette dimension peut être également perçue comme un espace profond et sans limite (le patient parle de la « coupole-minaret »). La formation en question me semble exhiber deux fonctions dans le transfert :

1) celle d'écran-du-manque-de-peau, en tant qu'organe de contact ;

2) une aire de fusion.

De ce fait aussi, les mots de l'analyste peuvent s'ébruiter comme si le son avait été coupé et être perçus sous la forme de mouvements vides à grande distance : ceci se passe lorsque les pensées qui les véhiculent ne peuvent être reconnues à travers une identification projective. En dehors de la fusion, le patient ressent son sentiment d'être différent et la distance comme une différence radicale, c'est-à-dire comme si moi et lui on se trouvait dans un espace sans limites et comme si on n'avait pas une humanité commune, comme si l'analyste était vraiment quelqu'un d'extra-terrestre. A la différence de certains silences, le bruit et les paroles dont le sens n'est pas tout de suite évident désorganisent le patient comme l'espace cosmique. Dans le son — dit-il — peut se cacher « le néant absolu ». Tout ceci semble ici correspondre à la possibilité de faire, dans la pensée, l'expérience impossible d'ondes sonores en dehors de la bande de perceptibilité Ceci met en évidence l'angoisse de la séance du vendredi lorsque son identité et la mienne étaient constituées par des voix errantes dénuées de tout le reste. Avec cette image le souvenir de l'explosion solaire revenait. Le patient fait une identification projective à ces nuages dispersés de sons et il la fait avec sa partie narcissique et toute-puissante qui, en effet, avait une intuition intelligente : il risque alors une expérience délirante mais le sein-mamelonanalyste nous démontre que l'intuition du patient était vraiment intelligente et le soustrait au délire, l'acheminant vers le mouvement d'intégration, vers l'élaboration dépressive de la douleur mentale, vers la tolérance du mystère et la relation instinctuelle avec l'objet. (Du Nouvel Icare jusqu'au rêve du baiser à la petite infirmière.) Mais le patient ne souffre pas seulement de la difficulté à intégrer dans le self, à travers la symbolisation, des éléments acoustiques. Il se comporte comme s'il' manquait d'une pensée apte à lui permettre de se penser comme structuration tridimensionnelle en mouvement. Il saisit en effet une partie de soi-même comme « un petit point que l'on ne peut pas éliminer ». Il se réduit au petit point dessiné sur le manche d'une


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toupie qu'il possédait enfant, il se saisit dans la staticité du centre immobile de celle-ci. Par contre, il lui est impossible de s'identifier à la toupie qui tourne et qui se déplace avec son bruit caractéristique. Tout se passe comme si ce petit point était une partie foetale jamais née qui toutefois semble venir au monde dans cette séance. C'est tout ce matériel qui se rapporte à une intervention chirurgicale sur le tendon d'Achille et que le patient a subie à l'âge de 6 mois. Ceci semble entamer dans le transfert un processus de modification dans lequel une condition du self, qui est incapable de vivre l'expérience du temps et le mouvement et d'autre part de souffrir et d'éprouver la douleur, commence à être dépassée.

La condition dans laquelle la situation analytique se trouve à cet instant même s'est bâtie à travers la disparition progressive du clivage de la partie du self que le patient représente comme un « cube transparent statique » à l'intérieur duquel un mouvement peut se dégager à partir de ce moment. Le mouvement était jusque-là projeté et caché dans l'image — symptôme des vieilles que l'on ne peut pas sortir de l'hôpital. Il a trait à une forme phallique et ouvre le début de la symbolisation qui deviendra ensuite le temps, l'espace et la douleur, ces éléments allant eux-mêmes animer sur un « deuxième plan » les éléments d'une scène primitive. La construction de celle-ci est parallèle à un deuxième phénomène, c'est-à-dire la possibilité acquise par la capacité de rêverie de l'analyste de saisir dans le transfert l'incapacité de rêverie de la mère du patient. Celle-ci semble avoir livré le patient-enfant à l'incapacité de sortir d'un rapport tout à fait sensoriel et moteur avec l'objet et donc à l'incapacité de connaître vraiment cet objet au sens de le vivre dans sa réalité de symbole. Ce cheminement de l'asymbolique au symbolique est le cheminement du cube transparent à la petite automobile de l'enfance. Il y a les ombres des parents sexués qui s'animent derrière les vitres de ce jouet. Il y a là un chemin qui commence par la sensation d'écrasement du self par la force de gravité qui se transforme dans l'image d'un retentissement de l'espace... séquence d'échos qui résonnent de part et d'autre comme une sirène. L'étape successive du cheminement passe à travers la « maison juive du film de Zeffirelli » pour parvenir enfin à la décharge libératrice de la tension à travers la récupération de la possibilité de la symboliser dans la dramatisation destructrice de la scène primitive qui s'exprime en Guernica.

Dans la partie conclusive de mon rapport j'ai essayé d'approfondir, d'un point de vue économique, la différence et les rapports entre aire symbolique et aire asymbolique du psychisme.


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Implications spéculatives

Je pense que l'apparition de la pensée marque l'avènement d'une mutation qui rend l'univers de la nature complexe car les lois de la physique qui régissent celui-ci sont complètement bouleversées par l'introduction de cette deuxième dimension que la pensée représente.

Alors que l'investigation scientifique de la nature date de quelques centaines d'années, l'exploration de la dimension de la pensée ne fait que commencer. Dans la recherche, le domaine le plus avancé est celui de la microphysique : celle-ci nous a ouvert le chemin du soubassement le plus mystérieux et effrayant de l'univers de la nature : celui de l'énergie. Le psychisme m'apparaît comme le lieu où le monde de la pensée et le monde de la nature cohabitent, se transformant l'un dans l'autre. Cette cohabitation et cette transformation me semblent concerner particulièrement ce que j'ai appelé l'aire asymbolique de la psyché. Cela est justement l'aire où le soubassement de l'énergie physique se transformerait au moment de la naissance de la pensée. Les anomalies d'une telle transformation auraient affaire avec la psychose. Le chapitre que j'ai consacré à ce thème essaie d'esquisser des coordonnées et des réflexions à partir de la théorisation de Bion sur les éléments bêta et alpha et sur l'oscillation PS ?± D.

Il m'a semblé que l'on peut utiliser un tel modèle de la psyché pour décrire des mouvements de captation psychique, et ensuite de transformation, de l'énergie physique. Dans le cas que je viens de décrire, j'ai donné des exemples de manifestations cliniques, au cours du processus analytique, de ce type de mouvements. Et ce point de vue développe l'idée de l'existence d'une spécificité structurale et économique de la psychose. En faisant référence à Freud, j'ai essayé de démontrer qu'il avait une façon semblable de concevoir ce problème. Toutefois, le modèle économique de Freud ne semble pas être en mesure de pouvoir se libérer de la conception d'une unité essentielle de l'univers physique et psychique. A mon avis, le psychisme construit sa propre économie en réalisant la maîtrise de l'aire symbolique et ainsi il peut arriver à se débarrasser de l'énergie et des lois du monde de la réalité physique qui la gouverne.

Considérations en forme de conclusion

La réalité physique, qui a envahi une partie de la psyché du patient dont nous nous sommes longtemps occupé, s'est manifestée sous la


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forme d'ondes lumineuses, sonores, force de gravité, dimension cosmique de l'espace.

Ainsi la destructivité du narcissisme a rempli le vide — le trou noir — créé par le désinvestissement narcissique libidinal du self qui avait été déclenché par la séparation du sein.

La condition mentale de la patiente malade d'un cancer était tout autre. Chez elle on peut suivre, rêve après rêve, les marques de l'angoisse de désintégration, de la perte d'objet, de la perte du self; mais chez elle la persistance de la dimension symbolique du fantasme inconscient la préserve des effets dévastateurs de l'irruption dans l'espace mental de Pasymbolique que l'autre patient a dû subir. Dans cette situation on doit remarquer le saut dans le niveau de la pensée, l'inscription dans un système symbolique dont Freud a parlé. Ceci se passe à l'intérieur du psychisme lorsque celui-ci prend en quelque sorte une dimension élargie qui se construit dans la situation analytique grâce à la participation essentielle de la psyché de l'analyste. Lorsque je parle d'éléments acoustiques, de lumière, de vitesse chez le patient en question, un tel saut s'est en effet déjà réalisé. Ceci a été possible grâce à la récupération, dans la condition ludique de l'analyse, de ce quantum de narcissisme libidinal qui ravive le processus de symbolisation en dépit des attaques que celui-ci doit subir de la part du narcissisme destructeur. Ainsi il sera possible de promouvoir la coagulation et l'élaboration des fantasmes fondamentaux qui fondent la scène primitive et la castration.


PREMIÈRE PARTIE

LES ASPECTS ASYMBOLIQUES

DU PSYCHISME

ET LEURS RAPPORTS

AVEC LE NARCISSISME

DANS LA FORMATION DU SOI

A PARTIR DE L'ANALYSE

DE L'ORGANISATION BORDERLINE

I

RÉFÉRENCES CHEZ FREUD

L'idée que j'illustre ici, essentiellement sur le plan de la clinique psychanalytique, est celle d'un défaut, dans la psychose, du processus de symbolisation, défaut entraînant la permanence dans le psychisme d'éléments asymboliques qui font obstacle à la formation normale du Soi et causent l'impossibilité pour le psychisme de contenir la souffrance ; le processus curatif de l'analyse permet à ces éléments d'être pris en charge par le Soi, peut-être grâce à une transformation de l'asymbolique en symbolique.

Pour respecter les limites que m'imposent, aussi bien ma propre organisation mentale que des motifs pratiques de place, j'ai préféré me borner à l'expérience analytique, dans le cabinet de l'analyste, et à l'ensemble de théories analytiques que j'utilise le plus, laissant au deuxième plan tout ce que nous avons appris concernant le développement et la convergence des idées sur les thèmes du symbole, du Soi, du narcissisme, etc. Je préfère considérer tout cela comme une donnée existant diversement en moi et chez mes lecteurs, d'où il résultera certainement une diversité dans la façon d'accueillir ce rapport, mais

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aussi une part d'homogénéité suffisante pour garantir la compréhension de l'essentiel. Cependant, ce n'est pas sans émotion que nous confrontons nos réflexions, nées du travail quotidien, avec la lecture de Freud, et redécouvrons leur convergence. Et cela, peut-être encore plus aujourd'hui où, avec le changement intervenu dans notre représentation de l'appareil psychique, au cours des étapes de la pensée psychanalytique que marquent, pouvons-nous dire approximativement, Freud, Klein et Bion, il est plus difficile de retrouver les convergences et d'en faire un usage légitime. La nature de cette émotion est certainement complexe et nous n'avons pas, ici, à nous attarder sur ce sujet de réflexion. Il est opportun cependant d'indiquer uniquement la « banalité d'importance révolutionnaire » qu'il y a chez Freud, qui a donné pour la première fois à l'homme le moyen d'appliquer la dimension scientifique de la pensée à l'objet psychisme humain. C'est certainement une façon d'accepter cette émotion que de privilégier Freud par rapport à tout le reste de la littérature analytique en cherchant à préciser mes idées sur ce qui correspond, dans la pensée de Freud, au contenu de mon rapport, c'est-à-dire, en définitive, le problème du symbolique dans la psychose. Pour savoir ce que Freud pensait du symbole, il me semble que la lecture de la « Lettre 52 » à Fliess (6 décembre 1896) [I] est ce qu'il y a de plus stimulant et de plus fécond. De cette lettre, il résulte que pour Freud le symbolique est un système de signes et d'inscriptions. Il dit : « Tu sais que dans mes travaux je pars de l'hypothèse que notre mécanisme psychique s'est formé par un processus de stratification : les matériaux présents sous forme de traces mnémoniques se trouvent de temps en temps remaniés suivant les circonstances nouvelles — re-transcrits. Ce qui est essentiellement neuf dans ma théorie, c'est l'idée que la mémoire est présente non pas une seule, mais plusieurs fois, et qu'elle se compose de diverses sortes de signes. » Freud lui-même fait allusion à la racine neurophysiologique du modèle sur lequel il s'efforce d'ordonner son discours, lorsqu'il ajoute, aussitôt après : « Dans mon étude sur l'aphasie, j'ai jadis soutenu l'idée d'un semblable aménagement des voies venant de la périphérie. »

Ce passage que nous venons de citer nous permet certaines considérations 1 :

a) Les traces mnésiques sont des signes. La prise en considération

1. Cet argument — la constitution du symbolique chez Freud — a été particulièrement étudié par mon ami Giorgio Alberto Canestri, membre associé des Sociétés argentine et italienne et membre de notre Centre psychanalytique de Florence. Il a apporté une contribution essentielle à l'élaboration de ce point du rapport et je l'en remercie vivement.


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de la nature linguistique ou non de ces signes n'entre point dans la ligne de ce rapport ; cette question fait l'objet de discussions tout particulièrement dans la psychanalyse française.

b) Ces signes sont multiples.

c) Ils constituent un système du fait que chaque élément ne peut être considéré isolément, mais ne peut se définir ou se déterminer qu'en fonction du rapport qu'il a avec les autres.

d) Il se constitue ainsi de véritables archives, ce qui implique une configuration comportant elle-même un axe synchronique et un axe diachronique. Le premier est explicité dans le passage cité : « Ce qui est essentiellement neuf dans ma théorie, c'est l'idée que la mémoire est présente non pas une seule mais plusieurs fois, et qu'elle se compose de diverses sortes de signes. » Il faut noter que dans la mesure où il y a système, c'est la place qu'occupe un signe, c'est-à-dire les rapports qu'il contracte avec les autres qui détermine sa valeur. En effet, dans Moïse et le monothéisme [2], Freud dit, à propos du mot « déformation » ( Entstellung ) : «... Ce mot, en effet, ne devrait pas signifier seulement modifier l'aspect de quelque chose, mais aussi placer ailleurs. » Ceci signifie qu'établir un ordre, c'est déjà transformer. Toute modification d'un élément signifie une transformation du système et vice versa.

e) Mais le rapport que chaque élément du système établit avec les autres n'est pas uniquement celui-là. On peut en effet le voir le long d'un axe qui suit les modifications et les connexions dans le temps. Déjà dans le passage cité, Freud a parlé de « stratification » : « Les matériaux... se trouvent de temps en temps remaniés. » Dans la suite de sa lettre il ajoute : « Je tiens à faire remarquer que les enregistrements successifs représentent la production psychique d'époques successives de la vie. C'est à la limite de deux époques que doit s'effectuer la traduction des matériaux psychiques. Je m'explique les particularités des psychonévroses en supposant que la traduction de certains matériaux ne s'est pas réalisée, ce qui doit entraîner certaines conséquences... » «... Une maladresse dans la traduction [est] ce que nous appelons, en clinique, refoulement (Verdrängung). »

Même si Freud avait commencé dès son travail sur l'aphasie, et ensuite dans l'Esquisse, à avancer cet argument, qu'il reprendra dans le septième chapitre de l' Interprétation des rêves et, de nombreuses années après, dans Au-delà du principe de plaisir et dans le Bloc magique, il me semble que dans cette « Lettre 52 » nous nous trouvons face à la théorie freudienne du système symbolique, où une maladresse de traduction, un insuccès provoque un refoulement et comme consé-


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quence, du point de vue de la constitution de la structure, une névrose.

Avant d'abandonner ces réflexions sur le système symbolique en tant que système de signes et d'inscriptions, je voudrais attirer l'attention sur les points de contact qui existent, à ce propos, entre Freud et Bion. Quelle que soit la diversité des conceptions du modèle de l'appareil psychique, il me semble que le fait que, pour Freud, chaque élément du système conditionne et soit conditionné par son rapport synchronique et diachronique avec les autres éléments, permet une sorte de rapprochement avec la conception de Bion. Pour ce dernier, en effet, la pensée se construit elle-même, selon un système où le symbole est à la fois un contenant de signifié et un lien avec d'autres contenants de signifié, capable de les ordonner dans une acquisition de sens plus intégrée. Telle est, en effet, l'interdépendance de l'opération p s (contenant-contenu) et de l'oscillation PS D (position schizoparanoïde position dépressive) opérant selon le « fait choisi » de Poincaré où la fonction a. agit sur les éléments a en les intégrant à partir des éléments (B [3].

Revenons à Freud, et demandons-nous maintenant comment voir, dans sa pensée, les défauts du système symbolique dans la psychose. Dans la lettre à W. Fliess, il semble chercher une certaine caractéristique de la scène primitive qui puisse expliquer la structure psychotique. A cette époque Freud croyait à la réalité du fait traumatique et il situait celui-ci, pour la psychose, dans la période allant de 1 à 4 ans. Entre-temps, dans son ouvrage de 1894, Les psychonévroses de défense [4], il commence à développer l'idée d'une défense spécifique typique du mécanisme psychotique, différente de la défense de la névrose, et l'on peut dire qu'il n'abandonna plus jamais ce thème. Il écrit : « Dans les deux cas que nous venons de considérer, la défense contre la représentation intolérable avait été obtenue en détachant l'affect de la représentation elle-même; bien qu'affaiblie et isolée, la représentation était toutefois restée dans la conscience. Il existe d'ailleurs une forme de défense plus énergique et efficace qui consiste dans le fait que le Moi repousse (Rejects en anglais) la représentation intolérable en même temps que son affect et il se comporte comme si la représentation n'était jamais parvenue au Moi. Mais au moment où ceci a lieu, le sujet se trouve dans un état de psychose que l'on peut classer uniquement comme « folie hallucinatoire ». »

L'opération du Moi (qu'en ce temps-là Freud n'entendait pas encore au sens qu'il lui donna par la suite) est appelée Verwerfung qui devrait peut-être se traduire en italien par preclusione (forclusion). Elle


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est différente du refoulement et du point de vue de la constitution du système symbolique, on ne parle plus d'une traduction manquée qui laisserait une épave comme signe, quelque chose de primitif, d'archaïque, Los Fueros. Il s'agit ici d'une inscription manquée du signe. Dans le premier cas, le signe y est, bien qu'il soit archaïque à cause du refoulement. Dans le second cas, le signe n'y est pas, et ceci à cause de la forclusion. C'est pourquoi, dans l'exemple cité par Freud « des mères qui, rendues folles par la mort de leur fils, bercent dans leurs bras, sans répit, un morceau de bois », il ne s'agit pas d'une substitution, le bois mis à la place du fils, mais de l'absence d'inscription du signe de la mort du fils. Ici le bois est le fils parce que cette mort n'est point inscrite.

Mais quelques lignes plus bas, Freud aborde un aspect contemporain — celui du clivage du Moi et du détachement de la réalité —qu'il reprendra bien des années plus tard dans Névrose et psychose (1923) ; La perte de la réalité dans la névrose et la psychose (1924) ; Le fétichisme (1927) ; Le clivage du Moi dans le processus de défense (1938). Je veux parler du fait que la partie du Moi siège de la représentation intolérable, où a fonctionné la forclusion de l'inscription symbolique, est considérée comme clivée de la réalité inacceptable qui l'a déterminée : «... le Moi s'est défendu de la représentation intolérable par la fuite dans la psychose, le processus par lequel cela s'est produit échappe à l'autoperception et à l'analyse psychologique. On doit le considérer comme l'expression d'une disposition hautement pathologique et le décrire comme suit : le Moi se détache de la représentation intolérable, mais celle-ci est liée indissolublement à un morceau de la réalité ; le Moi, en se détachant de la représentation, se détache donc totalement ou en partie de la réalité. » Je pense qu'on peut formuler ce point d'une façon plus intéressante, par rapport aux références qu'on peut y faire, quand, reprenant le concept de Bion d'identification projective excessive, où les parties du Soi viennent à être clivées et expulsées, et le concept d'identification projective adhésive décrit par E. Bick, je dis que les éléments asymboliques auxquels le Soi a affaire, sont constitués par des stimuli de la réalité physique avec lesquels les parties narcissiques réalisent une sorte de fusion, se constituant ainsi comme telles, et restent clivées du Soi. En 1896, dans Un cas de paranoïa chronique, Freud poursuit l'argumentation précédente, et il écrira en 1910 Le Président Schreber où, discutant le concept de projection, il le juge insuffisant pour expliquer la psychose. En effet, s'en tenant à la projection simple, on ne faisait pas intervenir l'idée d'un défaut dans le processus de symbolisation. En 1914, nous arrivons à L'homme aux loups [5], où la forclusion est

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décrite comme efficace à l'égard de la castration : « Le troisième courant, le plus ancien et le plus profond, qui avait purement et simplement rejeté (verworfen) la castration sans qu'il soit même question d'un jugement sur sa réalité, ce courant pouvait certainement encore être réactivé. J'ai rapporté dans un autre texte une hallucination que ce patient avait eue à l'âge de cinq ans... » Mais nous voyons un tournant décisif dans la pensée de Freud sur ce problème en 1924 dans Névrose et psychose [6] qui a été précédée par Le Moi et le Ça (1923). Dans Névrose et psychose, il écrit : « Pour finir, demandons-nous quel peut être le mécanisme, analogue à un refoulement, par lequel le Moi se détache du monde extérieur. A mon avis, on ne peut répondre sans avoir fait de nouvelles recherches, mais il devrait consister, comme le refoulement, dans un retrait par le Moi de l'investissement qu'il avait placé au-dehors. » En 1924, Freud commence à employer le terme « déni » (VerleugnungDisavowal) de façon spécifique. Déjà en 1915 (L'Inconscient) [7], il écrivait que les enfants : « ... refusent cette absence, ils croient voir malgré tout un membre... ». En 1924, il traita de La perte de la réalité dans la névrose et lapsychose [8] et, à propos du cas d'Elisabeth von R... {Etudes sur l'hystérie, 1885), il écrit : « La réaction psychotique aurait été de dénier le fait de la mort de sa soeur... » « La psychose nie cela (la réalité) et tente de le remplacer. » Il y a plutôt une modification alloplastique, avec création d'une réalité nouvelle.

C'est à ce moment qu'apparaît une certaine confusion, ou un usage alternatif des mécanismes de défense, étant donné que Freud parle de déni là où auparavant, il parlait de forclusion ; toutefois, dans les deux cas, il s'agit de quelque chose qui est refusé et exclu du système symbolique. Le résultat en est la création d'une nouvelle réalité et la chute dans la psychose. Dans Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique des sexes (1925) le déni est décrit aussi bien pour la petite fille que pour le petit garçon ; il faut noter que Freud rattache ce processus au mécanisme psychotique : «... il advient un processus que je voudrais désigner par le terme de « déni » (Verleugnung), processus qui ne semble être ni rare, ni très dangereux dans la vie psychique de l'enfant mais qui, chez l'adulte, serait le point de départ d'une psychose » (Laplanche et Pontalis) [9]. A partir de 1927, Freud élabore la notion de déni en se basant essentiellement sur l'exemple privilégié du fétichisme. Dans l'étude qu'il a consacrée à cette perversion (Le fétichisme, 1927), il montre comment le fétichisme perpétue une attitude infantile en faisant coexister deux positions incompatibles : le déni et la reconnaissance de la castration féminine. L'interprétation que Freud donne est


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encore ambiguë ; il tente, en effet, d'expliquer cette coexistence en invoquant les processus du refoulement et de la formation d'un compromis entre les deux forces en conflit ; mais il montre aussi comment cette coexistence constitue un véritable clivage en deux (Spaltung, Zwiespaltigkeit) du sujet. Dans les textes suivants (Le clivage du Moi dans le processus de défense, 1938 ; l' Abrégé de psychanalyse, 1938) cette notion de clivage du Moi vient éclairer plus nettement celle de déni : « Les deux attitudes du fétichiste, dénier la perception du manque de pénis chez la femme, reconnaître ce manque et en tirer les conséquences (angoisse), persistent tout au long de la vie l'une à côté de l'autre sans s'influencer réciproquement. » C'est ce qu'on peut nommer un clivage du Moi (Abrégé de psychanalyse) (Laplanche et Pontalis). L'ancrage du déni-de-la-réalité dans le déni de la réalité de la castration est important, car si c'est « le manque de pénis » chez la femme qui est refusé — observent Laplanche et Pontalis — « il est difficile de parler de perception ou de réalité, car une absence n'est pas perçue comme telle, elle ne devient réalité que dans la mesure où elle est mise en relation avec une présence possible »... Le déni porterait... sur une théorie explicative des faits (une « théorie sexuelle infantile »). Ces remarques permettent de se demander si fondamentalement le déni, dont les conséquences dans la réalité sont si évidentes, ne porterait pas sur un élément fondateur de la réalité humaine plutôt que sur un hypothétique « fait perceptif ». D'où le retour au caractère essentiel, étroitement uni au clivage, de l'absence d'organisation en un système symbolique 2.

Verdrângung (refoulement), Verwerfung (forclusion), Verleugnung (déni), telles sont les étapes à travers lesquelles Freud décrit la défense psychotique en cherchant à en mettre en évidence la spécificité. Il voit ces mécanismes en relation étroite avec le complexe d'OEdipe et en particulier avec la castration ; la psychose apparaît donc comme un destin particulier, un mode de résolution de ce complexe structurant. On ne peut passer sous silence, en terminant ce rapide résumé des idées énoncées par Freud, quelques considérations suggérées par l'essai sur La négation (1925) [II]. Ce court ouvrage pose tellement de problèmes à d'autres égards qu'un examen partiel n'est peut-être pas possible ; cependant je ne peux pas ne pas citer cette dernière partie qui me semble

2. J'ai développé ailleurs [10] l'idée que le niveau onirique de la pensée constitue le premier niveau d'organisation du symbole avec des fonctions structurantes pour l'esprit. Ceci me paraît pouvoir s'articuler avec les points de vue de Bion sur la formation dés pensées et d'un appareil à penser. Ces points de vue peuvent être rapprochés, me semble-t-il, des idées de Lacan sur le symbolique, mais je ne connais pas suffisamment cet auteur pour pouvoir approfondir le rapprochement.


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avoir de nombreux liens avec les thèses développées dans ce rapport : « Où le Moi a-t-il appris la technique qu'il applique maintenant dans son activité intellectuelle ? Ce fut à l'extrémité sensorielle de l'appareil psychique, dans les perceptions. D'après notre conception, la perception n'est pas un processus purement passif : le Moi envoie périodiquement dans le système perceptuel de petites quantités d'investissements par lesquelles il éprouve les stimuli extérieurs, pour se replier à nouveau après avoir « prélevé » de chacun de ses derniers un échantillon. L'étude du jugement nous ouvre, peut-être, pour la première fois, la compréhension de l'origine d'un fonctionnement intellectuel à partir du jeu des poussées instinctuelles primaires. Le jugement est un développement, approprié à son but, du comportement initial par lequel le Moi incorporait les choses ou les rejetait en suivant les directives du principe de plaisir. Sa polarité semble correspondre à celle des deux groupes d'instincts que nous avons cités plus haut. L'affirmation—remplaçant l'incorporation— appartient à l'Eros ; la négation — successeur du rejet — appartient à l'instinct de destruction. Le besoin diffus de nier, le négativisme de maints psychotiques doit probablement être compris comme l'indication d'une désintrication des pulsions par retrait des composantes libidinales. » La perception est donc un processus actif. Cette idée importante, qui mériterait une étude détaillée dans toute l'oeuvre de Freud 3, représente le fond sur la base duquel il est possible d'affirmer, à mon avis, que le Soi s'organise à partir de la formation d'une pellicule de pensée qui élaborera chaque donnée de la réalité physique en l'inscrivant dans un système de symboles, ainsi que j'ai essayé de le décrire dans une autre étude [10]. Un aspect de cette symbolisation semble être représenté par la formation de l'aspect dimensionnel de l'appareil psychique, en fonction de quoi un dedans et un dehors s'organisent, reliés à la bipolarité instinctuelle de l'incorporation et de l'expulsion à laquelle équivaut la bipolarité, au niveau de l'intelligence, de la négation et de l'affirmation. L'allusion au négativisme des psychotiques et à la désintrication des pulsions qui en serait responsable semble décrire une condition où la démarcation entre dedans et dehors, et par conséquent l'aspect symbolique dimensionnel, ne s'est point organisée en raison d'un retrait de la libido. Cela s'inscrit dans la ligne de réflexion que j'ai essayé de mettre en évidence chez Freud, et qui montre la défense psychotique comme inscription manquée dans le système symbolique ; c'est que que je m'efforcerai de décrire dans mon matériel clinique.

3. A signaler l'étude de E. FONARI, Il giovane Freud, Guaraldi, 1975.


II

AIRE ASYMBOLIQUE, NARCISSISME ET IDENTIFICATION PROJECTIVE

Il y a quelques années, je pris en analyse une jeune femme qui, deux ans avant le début de l'analyse, avait été opérée d'un adénocarcinome abdominal. Elle commença l'analyse en niant, avec la conviction profonde d'être atteinte de troubles fonctionnels et adénomésentéritiques, la possibilité d'une origine néoplastique de ses douleurs abdominales actuelles et la nature de l'opération chirurgicale qu'elle venait de subir. Pendant toute son année d'analyse avec moi, elle repoussa toute idée d'une quelconque « maladie organique », ne voulant voir à ses douleurs que des causes de nature « psychosomatique », mais j'eus l'impression qu'elle parvenait progressivement à un meilleur contact, plus profond, avec sa propre condition physique. Les premiers jours de l'année, elle fit ce rêve : « Jai rêvé que je construisais... un assemblage de fragments qui m'étaient presque imposés, je ne savais pas ce qui devait en sortir ; il n'y avait que des morceaux que je devais assembler. Quant à l'aspect des morceaux... certains ressemblaient à du métal, alliages de laboratoire, d'autres étaient des morceaux de littérature, d'autres des formules, d'autres encore étaient des morceaux de musique, toujours en métal. Je les liais comme en une structure abstraite, certains restaient suspendus grâce à un aimant placé autour, les autres étaient soumis à une force centrifuge et restaient détachés mais faisaient partie de la construction. Moi je ne savais ni ce qui allait en sortir, ni ce que c'était. Par la suite, on me montre un film, passé de façon extrêmement rapide, de la composition elle-même, comme si les parties avaient une signification, figuraient quelque chose de logique, moi je voyais que le film passé de façon si rapide avait un sens, mais je n'avais pas le temps de le saisir, car l'endroit où l'on passait le film était trop haut. » Au cours de la séance, elle ajouta : « Il y a une difficulté à mettre ensemble ces choses, à les considérer unies ; il y a une sensation comme d'abstraction que je sens décourageante, imposée. Je voudrais réduire cela à un discours figuré. »


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La patiente partit de la séance en me laissant, à la place de l'enveloppe avec les honoraires, une enveloppe contenant des examens de laboratoire, normaux, de sa soeur. Elle me téléphona ensuite pour s'excuser. Le jour suivant, elle fut hospitalisée et deux semaines après opérée, je sus qu'elle avait un adénocarcinome étendu aux ganglions lymphatiques abdominaux et à l'épiglon, moins ramifié que le précédent. Quarante jours après elle revint en analyse et, un mois plus tard, m'apporta ces deux rêves :

A) « Je marchais dans des rues non asphaltées avec des champs de part et d'autre mais il n'y avait rien de vivant sur les bords. Devant moi, une petite vieille, du genre de celles des fables, qui montre le chemin... ; je la suivais mais ensuite la route monte, il y a une hauteur, et la route finit sur un précipice où il n'y a rien, et au-delà une zone brûlée, déserte, pas même un pont pour passer de l'autre côté. Je demande à la petite vieille : « Qu'y a-t-il de l'autre côté ? — Rien. — Y « a-t-il un pont ? —: Non. — Qu'est-ce que je vais y faire ?, demandai-je. « — Fais ce qu'il te plaît », répondit-elle. Je voudrais revenir sur mes pas, mais je ne sais pas d'où je suis venue ; il y a cette route ; je demande d'où je suis venue, et elle me répond : « Par cette route. » Je m'assois au bord de la route. Il y a les champs, je pense que je peux sortir des champs mais il y a des forêts aux arbres hauts, épais et impraticables. Je pense alors que je resterai là à attendre. »

B) « Je suis assise dans cette position (elle indique le divan). Un jeune homme me tire par les pieds comme si j'étais debout. « Arrête, laisse-moi » ; ensuite, je ne peux plus descendre, je suis angoissée, mais lui continue, rit et se moque de moi. « Ça va, prends l'autobus ! » Puis il m'attrape par le pull et le col de l'imperméable, me fait tourner en spirale jusqu'au moment où j'arrive à un endroit qui me rappelle quelque chose que j'avais lu à propos du Palais impérial de Pékin : des murs concentriques faits de carrés l'un dans l'autre. Ici il n'y a que des murs et des espaces vides et je passe de l'un à l'autre carré jusqu'à ce que j'arrive au centre du dernier petit carré, et je pensais qu'il y aurait le piano ; au lieu de cela, il n'y a que le tabouret pour s'asseoir. Et moi, qu'est-ce que je dois faire ? Terrible angoisse. Tous les carrés sont égaux, ils provoquent un sentiment d'emprisonnement et de vide ; et l'autre me dit : « Va, va... Il y a cependant 700 millions de personnes, « c'est beaucoup tu sais... » Il m'est pénible de me lever de ce tabouret et j'essaie de me tirer par les jambes comme si je voulais sortir et rester assise en même temps. »


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La patiente eut encore une séance et mourut deux mois plus tard. J'ai rapporté ce matériel non pour en discuter l'interprétation, mais seulement pour faire remarquer que chacun d'entre nous, en dehors même de la situation analytique, pourrait dire quelque chose sur le message qu'il contient. Et chacun y trouvera une part de vérité. Cela, du fait que la patiente est capable d'un degré de symbolisation de sa fantasmatique inconsciente sur sa propre maladie et sur sa propre mort vécues pendant l'analyse, tellement développé qu'il mobilise la réceptivité du destinataire — c'est-à-dire l'autre qu'elle-même — par les formes occultes de sa propre souffrance mentale. Je voudrais comparer cette expérience avec une autre. Dans le Journal d'une schizophrène, Renée remarque une ressemblance entre son expérience d'une non-réalité et le cauchemar de « l'aiguille dans le foin » qu'elle raconte : « En rêve, je voyais une grange illuminée par une lumière électrique aveuglante et dont les parois déteintes étaient brillantes et lisses. Dans cet espace immense, il y avait une aiguille longue, fine, qui brillait sous la lumière, et cette aiguille au milieu de tout ce vide me faisait une peur atroce. Ensuite, un tas de foin remplissait ce vide et cachait l'aiguille. Ce tas de foin, de petit qu'il était au début, devenait sans cesse de plus en plus grand et au milieu il y avait l'aiguille qui possédait une énorme tension électrique et la communiquait au foin. La tension, l'envahissement par le foin et la lumière éblouissante faisaient croître l'angoisse jusqu'au paroxysme, jusqu'au moment où je parvenais à me réveiller en criant : « L'aiguille, l'aiguille. » » Ici, Renée vit une expérience douloureuse qui prend son expression la plus intense, et tout à fait explicite, dans ce qui lui arrive ; expérience douloureuse qui se concrétise par les signes figuratifs de l'espace, la. modification que celui-ci subit, par la lumière, ses degrés d'intensité, etc. Le destinataire peut, ou prendre conscience de cette expérience, ou bien trouver en lui-même une façon différente d'exprimer cette souffrance, mais je n'ai'pas l'impression que l'on puisse penser à une autre forme occulte de souffrance déjà constituée chez Renée.

J'ai cité ces deux expériences psychiques pour donner l'idée de ce que j'entends quand j'emploie les termes respectivement de symbolique et asymbolique, bien qu'une explication de nature abstraite, qui se référerait à la littérature, aurait pu m'offrir des cadres de référence plus vastes, et donc mieux faits pour englober les diverses particularités phénoménologiques de l'expérience. Mais cela m'a été interdit par la limitation de l'espace dont je dispose. A ce point, il me semblerait utile de résumer ce que j'ai développé dans un de mes ouvrages précé-


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dents [10], pour être mieux en mesure de communiquer mon impression — ce qui est d'ailleurs le but de cette étude — à savoir que dans la situation analytique, particulièrement chez des patients borderline et prépsychotiques, on se trouve en présence des défauts de symbolisation caractéristiques de ces patients, et qui peuvent être corrigés durant l'évolution du processus analytique, défauts de symbolisation qui invitent à une série de considérations d'ordre plus général, que ce soit au sens structural, ou sur la situation analytique 4. Je pense que le niveau onirique de la pensée est ubiquitaire. Avec Bion [12], je pense que la pensée du couple analyste-analysant, pendant la séance analytique, tend implicitement à former la relation contenant-contenu à l'oeuvre dans la séance elle-même, comme dans le patient lui-même pendant le sommeil, dans le rêve, mais aussi comme en chacun de nous pendant les opérations de la pensée consciente, à l'état de veille, ainsi que Bion l'a soutenu à propos du concept de « barrière de contact » [13]. Le niveau onirique de la pensée a une telle fonction intégrative qu'il est le système portant du développement mental individuel, comme du processus thérapeutique. C'est le niveau le plus archaïque de la pensée où apparaît la pensée symbolique. Dans la grille de Bion [14], dans la succession des lignes horizontales qui indiquent le développement génétique dé la pensée, il est placé à la ligne C ; le fait qu'il se manifeste peut être considéré comme l'effet d'une intégration suffisante d'éléments a (ligne B de la grille). L'apparition du niveau onirique de la pensée est le signe que l'aire mentale du symbole est en train de s'organiser, organisation qui est la condition, je pense, d'une formation du Soi. J'ai indiqué ces moments qui marquent le début de l'organisation du Soi par l'expression « formation d'une pellicule de pensée » 5. Dans une position symétrique, mais opposée, je placerais une aire asymbolique de l'esprit englobant tout ce qui reste encore au-delà de la formation du symbole et donc du premier niveau de pensée, le niveau onirique, et de l'organisation et de la sophistication successives allant vers les manifestations plus abstraites de la pensée elle-même. Au niveau de l'aire asymbolique, on ne peut, à mon avis, parler d'un début de l'organisation du Soi. Avec Bion, nous pourrions exprimer par son « concept de transformation en pensée » tout ce qui concerne la formation du Soi et donc l'aire

4. J'ai trouvé beaucoup de convergences avec ma pensée dans le travail de A. GREEN au XXIXe Congrès international de Psychanalyse à LondreSj Int. J. Psychoanal., 1975, vol. 46, part. 1.

5. Dans un autre contexte conceptuel, Ignacio Matte Blanco a utilisé la même expression. Voir : I. MATTE BLANCO, The unconscious as infinité sets, Londres, Duckworth, 1975.


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du symbolique à partir des éléments à travers leur intégration grâce aux deux modalités mises en relation de l'oscillation PS D et de l'opération contenant-contenu ; au contraire, nous pourrions exprimer ce qui concerne l'aire asymbolique et l'éventuelle catastrophe représentée par l'annulation du Soi dans celle-ci, par le concept de « transformation en hallucinose » et en termes de vicissitudes concernant les éléments- [12-15]. Toutefois, la formulation de Bion que l'on peut réduire aux éléments a. et B exclurait peut-être d'autres aspects et éléments intermédiaires qui trouveraient au contraire leur juste place dans la conceptualisation des deux autres aires indiquées.

Si l'on considère de plus près l'aire psychique asymbolique, nous pouvons voir dans l'identification projective excessive (M. Klein, Bion) et dans l'identification projective adhésive (E. Bick) [16] les modalités d'organisation de ce que, de façon imprécise mais par commodité, nous pourrions appeler « les parties asymboliques du Soi ». J'avais écrit [10] qu'en fait, une recherche menée selon la méthode analytique sur les aspects présymboliques du fantasme inconscient, et en termes équivalents sur l'univers des éléments B de Bion, comportait par la suite une tentative de redonner à la réalité psychique une aire qui plonge ses racines dans le domaine biologique, mais qui pour nous psychanalystes, implique le Ça et la racine des fonctions perceptives, rythmiques et tonico-motrices réflexes et relationnelles. En outre, il me semble impossible de ne pas voir dans le narcissisme le moment premier qui expliquerait comment a pu naître, du désert animal de l'aire asymbolique, la vie humaine de la pensée. Et à propos de narcissisme, entre l'interprétation de Freud et celle de Klein, il me semble que celle, originale, de Rosenfeld [17], offre la possibilité de retrouver les effets de la dualité instinct de vie - instinct de mort avant même le début d'une quelconque relation d'objet, pour ainsi dire au coeur même de la première esquisse de l'organisation du Soi, ce qui peut être rapproché de ce que propose Meltzer [18] dans son livre sur les enfants autistiques, selon un autre point de vue, comme antérieur à l'opération de clivage et d'idéalisation qui naît de la rencontre avec l'objet. Je vois donc dans le narcissisme libidinal la poussée constructive et toute-puissante qui entraîne la formation du premier niveau onirique de la pensée, c'est-à-dire de cette pellicule de pensée symbolique qui marque le début de l'organisation d'un Soi capable de se mettre en relation avec les objets de la réalité physique, tandis que dans le narcissisme destructeur on peut reconnaître la poussée expansive de Pasymbolique que les deux défenses projectives essaient de contrôler pour éviter la catastrophe que serait


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l'impossibilité d'une première esquisse du Soi et de l'impact avec une réalité physique non filtrée par la pensée. Dans l'ouvrage cité [10], j'ai écrit qu'au cas où un premier niveau de développement de la pensée ne pourrait être assez résistant, nous devons penser en quelque sorte à un mouvement d'agrégation et désagrégation de quelque chose qui n'aurait encore rien à voir avec des éléments constitutifs de la pensée symbolique et que nous pourrions considérer comme un flux hallucinatoire d'éléments B ; cette condition, nous penserions qu'elle est liée à une prédominance de la pulsion narcissique destructrice sur laquelle la fonction de symbolisation, libidinale, ne réussirait pas à s'imposer. Dans cette condition, l'impact avec la réalité physique aura lieu sans un équipement suffisant pour transformer le physique en psychique. C'est à ce niveau qu'il faudrait alors situer les descriptions de Bion et de E. Bick. Bion parle de conditions dans lesquelles l'identification projective est tellement pathologique qu'elle implique l'élimination de certaines parties du Soi, en particulier des fonctions perceptives, en même temps que du stimulus avec lequel ces parties ont eu affaire. Esther Bick décrit cette façon de former un agrégat, d'être aimanté par l'objet vécu comme bidimensionnel, ce dernier ayant la fonction « d'une seconde peau » à laquelle le nouveau-né s'appuie et s'agrippe pour ne pas se morceler. Dans les deux descriptions, il y a fragmentation et liquéfaction du Soi, advenue ou inhibée. Je n'exclurais pas que la possibilité de l'une ou de l'autre solution soit liée à la possibilité de projection sur le stimulus externe des parties narcissiques libidinales du Soi aptes à donner au stimulus externe lui-même une fonction narcissique libidinale coagulante dont manquerait le Soi lui-même. Car, avais-je alors remarqué, cette fragmentation et cette dissolution du Soi ne se produisent pas, quand persiste, pour reprendre l'expression d'Esther Bick, « la première peau », constituée à mon avis d'une espèce d'écran de pensée symbolique apte à fonctionner comme fonctionnerait une membrane sélective — c'est-àdire, en fin de compte, la barrière de contact de Bion — apte à rendre les stimuli de la réalité physique homogénéisables à la condition psychique du nouveau-né.

Cette conception du psychisme situe le tout début de la formation du symbole, même dans ses aspects les. plus concrets, non pas à l'intérieur de la relation objectale, et encore moins au stade le plus mûr de son évolution, selon M. Klein (position dépressive), mais à partir d'expériences indépendantes de cette relation objectale, au niveau des perceptions et cénesthésies, tel type de perceptions pouvant être plus ou moins mis en rapport avec un autre type, ce qui peut se passer, par exemple,


Organisation borderline et conditions psychotiques 803

pour les réflexes tonico-tensionnels ou rythmiques ou pour les perceptions douloureuses et acoustiques mises en rapport avec des perceptions visuelles aptes à esquisser des constellations représentant un aspect de la subjectivité du Soi et des constellations représentant un aspect de l'objectivité du Soi, au cas où ce dernier pourra être appuyé surtout sur la perception visuelle et orienter, par rapport au pôle plus subjectif, tonique-rythmique, la perception acoustique, dans une bipolarité qui émerge, premier noyau du Soi formé ainsi à cause de la capacité d'intégration du narcissisme. Cette bipolarité où le Soi peut être vécu subjectivement et objectivement (par effet de miroir) représentera l'esquisse spatiale de la ligne, soutenue par les deux pôles du Soi, et donc le premier aspect unidimensionnel. Sur une telle esquisse, l'apparition de l'objet extérieur, à partir du moment marqué par la césure de la naissance, entraînera les aspects ultérieurs de la symbolisation avec la conquête de la bidimensionnalité et de la tridimensionnalité et la greffe de la dimension temporelle, et à partir de ce moment la relation objectale et les instincts qui la soutiennent vivront côte à côte et prendront le dessus sur le narcissisme, s'affirmant comme élément dynamique de base. Ces différents niveaux de la formation du symbole et de ses aspects dimensionnels spatio-temporels (unidimensionnalité, bidimensionnalité, tridimensionnalité, quadridimensionnalité, n-dimensionnalité), soutenus de façon constructive dans l'évolution par le narcissisme libidinal et par la relation objectale de dépendance, sont attaqués par la pression des composantes destructrices du narcissisme et par l'envie qui y est associée. Un examen attentif des vicissitudes qui amènent les parties narcissiques et les parties dépendantes du Soi à être entraînées par l'identification projective permet de tracer un tableau du psychisme dans les différentes conditions psychopathologiques dont Meltzer [19] nous a donné un exemple dans Les structures sexuelles de la vie psychique, de même que Rosenfeld [20-21] parlant d'états hypocondriaques psychosomatiques et border Une. Mais en gros je crois que le narcissisme destructeur attaque sur deux points : 1) La relation objectale de dépendance ; 2) La pensée symbolique par laquelle le Soi s'organise de façon active grâce au travail d'intégration de la pulsion libidinale narcissique et objectale. C'est ce deuxième point d'attaque, avec l'apparition de micro- et maçrolacunes de la pensée symbolique, qui me semble nécessairement impliqué dans le cadre de l'organisation des conditions psychotiques, à commencer par l'organisation borderline ; j'aimerais donner quelques descriptions de ses manifestations et de son évolution dans la situation analytique. On pourrait par la suite faire l'hypothèse


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que les parties asymboliques de l'esprit, au-delà de leur prise en charge dans le triangle analytique — fantasmes, interprétation et setting — qui constitue la situation analytique [II] pourraient trouver un autre contenant, par exemple celui de l'institution, et c'est ce que le Pr de Martis exposera dans son travail.


III

L'ORGANISATION BORDERLINE

Avant de m'engager dans la séquence d'analyse dont je veux parler, je dois préciser la manière dont je comprends, plus généralement, l'organisation borderline que je pense être spécifique du patient en question. D'un point de vue clinique et métapsychologique, je dirais qu'il s'agit de patients :

A) Qui présentent une gamme vaste et polymorphe de conditions psychopathologiques, soit en ce qui concerne les symptômes, soit en ce qui concerne la structure, où l'on peut déceler des aspects psychonévrotiques, psychotiques, pervers, toxicomanes, hypocondriaques, psychosomatiques, etc. ; les aspects ci-dessus peuvent coexister ou se succéder dans le temps.

B) A qui les caractéristiques polymorphes, décrites ci-dessus, de leur psychopathologie, confèrent un caractère bien précis d'un point de vue non seulement clinique, mais aussi structural, dans la mesure où le polymorphisme va de pair avec la stabilité du tableau qui dépend du conditionnement réciproque, spécifique des différentes parties du Soi et des relations avec l'objet.

C) Les quatre caractéristiques de l'organisation borderline du Soi, qui se présentent combinées différemment, ou l'une ayant la prédominance, mais dont les présences sont nécessairement liées, donnent lieu à des types borderline que l'on distingue bien en clinique, et qui sont essentiellement ceux-ci :

i) forte présence de composantes narcissiques avec différentes modalités d'incidence sur l'état psychique ;

2) microlacunes dans la formation de la pensée à cause d'anomalies dans le processus de formation du symbole, d'où une organisation insuffisante de la pellicule de pensée, base de la formation, du Soi ; celui-ci reste faiblement organisé, avec des parties asymboliques scindées qui ne participent pas à sa formation;


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3) investissement systématique et sensible des relations avec les objets externes, très conditionnants et à distance réduite 1 ;

4) les différents aspects du Soi et les différentes modalités de relation avec les objets sont insuffisamment clivés et donc coexistent sans réelle intégration.

Que peut-on dire du point de vue phénoménologique ? Les caractéristiques ci-dessus de la structure borderline expliquent le cocktail psychopathologique caractéristique du tableau. En effet l'organisation narcissique explique les volets pervers, toxicomanes, psychosomatiques, psychotiques ; les microlacunes dans la pellicule de pensée, grâce à laquelle le Soi s'organise, expliquent les aspects psychotiques des éléments de type système délirant plus ou moins cryptiques, de la faiblesse fréquente du Soi par rapport aux objets extérieurs avec lesquels il est en relation. D'autre part, le développement d'une partie dépendante du Soi capable d'établir des relations avec les objets — même si cet aspect du Soi est mêlé aux autres, à leurs modalités de rapport — explique les composantes psychonévrotiques et, de façon plus générale, la caractéristique, décrite récemment par Rosenfeld, des borderline en général : les angoisses psychotiques sont soigneusement cachées par les situations de la réalité extérieure. Ces objets de la réalité extérieure finissent par être utilisés comme contenants des éléments du Soi psychotiques et paranoïdés, lesquels disparaissent à cause de la faible organisation du Soi et font en sorte que les objets externes sont difficilement réintrojectés. Cela, joint aux défenses de la partie narcissique toute-puissante qui s'oppose à toute relation de dépendance, est cause de l'incapacité des borderline d'introjecter de bons objets, condition fondamentale pour un effectif renforcement du Moi. D'un point de vue clinique, la classification la plus convaincante me semble être actuellement celle de Rosenfeld. Il distingue cinq groupes, le premier et le quatrième ont une forte connotation narcissique, mais avec, dans le premier, des tableaux à caractéristique plus psychotique, et dans le quatrième, à caractéristique plus perverse et psychotique. Le second groupe de Rosenfeld contient les patients, bien décrits aussi par Kernberg, auxquels « la peau mentale » manque, raison pour laquelle ils perdent dans les objets des contenus positifs, comme pendant une hémorragie, et sont envahis d'éléments provenant de l'objet. Dans tous les cas, ils sont excessivement impliqués dans leur relation à l'objet. Le troisième groupe est considéré

1. Le concept de distance doit être compris dans le sens décrit par BOUVET [24].


Organisation borderline et conditions psychotiques 807

un peu à part. Il s'agit des personnalités « comme si ». Le cinquième est un groupe mixte, présentant des caractères du premier et du quatrième groupes (c'est-à-dire des patients très narcissiques) et du second, c'est-à-dire des patients « sans-peau », vides, hypersensibles, catastrophiques, hémorragiques, etc. Il me semble que nous pourrions nous centrer sur deux regroupements de base fondés sur la prédominance, dans l'organisation borderline, des caractères CI ou C2 décrits ci-dessus. C'est-à-dire : borderline narcissiques (Ci) dans lesquels le Soi tend à prendre les caractéristiques du Soi grandiose de Kohut [25], où le narcissisme destructeur (au sens de Rosenfeld) utilise le narcissisme libidinal pour attaquer insidieusement la relation de dépendance sous les dépouilles des relations d'objet cherchées et utilisées, mais étouffées et vidées au profit de l'expansion narcissique du Soi. Borderline asymboliques (C2) caractérisés par un Soi où la pellicule de pensée s'est insuffisamment développée. Encore une fois, cela peut être lié au fait qu'il existe une quantité insuffisante de narcissisme libidinal, lequel n'organise pas le niveau onirique de la pensée de façon adéquate. Des formations du Soi vicariantes sont constituées à ce moment-là, du fait de l'identification projective adhésive et de l'identification projective toute-puissante. C'est particulièrement au niveau de la masturbation anale que peuvent être élaborées les défenses de ce type, dont le développement solide donne naissance aux personnalités « comme si », mais dont l'échec peut créer les conditions d' « insuffisance de peau » décrites par Rosenfeld (groupe 2) et par Stern et Kernberg [23]. Dans ces cas où manque la « peau mentale », le Soi est un magma de narcissisme destructeur « tenu » par les autres parties conjointes parvenues à la capacité d'établir une relation objectale de dépendance, mais conditionnées par la vie de l'objet en raison de la faiblesse de la libido narcissique qui a investi le Soi. Cette condition, illustrée en G4, est fondamentalement diffuse, sans aires réellement clivées entre elles. La relation à l'objet est à une distance moindre, à moins qu'elle ne soit éloignée par le développement des défenses névrotiques rigides, étant utilisée pour construire une espèce de peau-contenante de remplacement, se substituant au narcissisme libidinal dont les parties restent par force projetées sur l'objet. Je pense que l'on peut résumer de la façon suivante les conséquences de ces aspects symptomatologiques et structuraux sur la conduite de l'analyse : 1) Le polymorphisme symptomatologique et structural qui émerge selon une succession dans le temps demande de la part de l'analyste beaucoup de réceptivité et de mobilité pour saisir l'aspect dominant qui se présente à chaque moment de l'analyse, et


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pour évaluer l'utilisation défensive que le patient peut faire de certains de ses aspects structuraux pour en cacher d'autres, source d'angoisse ; 2) Les aspects narcissiques du Soi et de l'idéalisation de l'objet liée à sa fonction de contenant, particulièrement vitale à cause de la faible organisation du Soi due à l'excès du narcissisme destructeur, donnent facilement lieu à une relation de transfert psychotique, où l'analyste est vu comme une partie narcissique du Soi ou un objet idéalisé, et où le patient tend ou à chercher la fusion ou à s'en défendre. L'analyse du transfert implique ici une grande mobilité permettant le passage de l'analyse directe de la relation à l'indication des parties du Soi continuellement concernées, et du rapport entre elles et les objets internes (interprétations visant à former le contenant relationnel et interprétations visant à former le contenant mental interne du patient) ; 3) Pour analyser les angoisses qui dépendent du défaut de symbolisation (B a) chaque particularité dans le fonctionnement de la pensée du patient doit être discernée puisque ces particularités et habitudes de pensée sont à l'origine des aspects « comme si » et des structures pseudorelationnelles avec l'objet. Cela permettra de s'approcher des aspects asymboliques du fantasme, lesquels constituent des parties profondément clivées du Soi, dont l'analyse implique une transformation chez le patient qui a besoin de la « fonction » de l'analyste ; 4) En ce qui concerne la constitution des relations avec l'objet (réalité extérieure) proches et envahissantes, les angoisses psychotiques sont ici soigneusement cachées. Comme il n'existe pas de clivage constructif entre les parties du Soi concernées par la relation de dépendance et les parties narcissiques, ces dernières infiltrent soigneusement la relation objectale, tout comme la pensée symbolique de certaines parties du Soi remplace et cache les défauts de symbolisation. Le travail analytique doit être excessivement serré.


IV

DU PRÉSYMBOLIQUE-AU SYMBOLIQUE DANS LA CURE ANALYTIQUE

Je voudrais maintenant parler, à propos d'aire asymbolique de la pensée, de ce qu'un patient a appelé « l'expérience de l'explosion solaire », vécue entre deux analyses faites avec moi, et analysée durant la seconde analyse (le patient était revenu chez moi après quelques années), expérience dont je rapporte ici le matériel qui l'accompagne. Cette situation a fait l'objet d'une série de séminaires au Centre psychanalytique de Florence, pendant l'année scolaire 197619771. Le patient est un médecin de 50 ans environ, marié, deux enfants, des parents vivants et une soeur de six ans plus jeune que lui.

Il vint chez moi la première fois, en 1964, pour une cancérophobie angoissante, mais l'angoisse tendait à s'attacher aux situations les plus disparates. L'analyse sembla évoluer de façon positive, tant pour ce qui concernait les symptômes que pour ce qui concernait les modifications structurales, on en élabora la fin dans la dernière année avec de fortes angoisses liées à la séparation ; et vers la fin de 1970, elle se termina après un accord réciproque, bien que le patient vécût cette séparation avec une forte angoisse. Il nous faut signaler qu'une dizaine d'années auparavant le patient avait fait deux ans d'analyse, suivis d'une amélioration symptomatologique, avec un autre analyste. Trois ans après la fin de son analyse avec moi, il revint me voir. Il me raconta que, malgré bien des efforts pour supporter l'angoisse de la fin de l'analyse, il avait dû recourir à une thérapie psychiatrique à base de benzodiazepine, IMAO, et steluzine, qu'il faisait encore sans toutefois obtenir des résultats appréciables quant au fond, et l'angoisse qui concernait maintenant son activité professionnelle de médecin, donnant lieu à un souci obsessionnel concernant les ordonnances, l'amenait à demander une

1. Je remercie les collègues du Centre psychanalytique de Florence qui, par leur participation au séminaire et leurs suggestions, ont contribué à mon élaboration du cas.


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seconde analyse. Certains aspects du patient se sont montrés de plus en plus évidents pendant les deux traitements : un esprit très vif, lucide, très rapide et mobile, avec une grande imagination, essentiellement visuelle, et une grande capacité d'enregistrer et de décrire les perceptions ; une participation du corps au vécu de l'angoisse (transpiration, pyrosis et acidité gastrique nocturne, sensation de « poids » épigastrique, sensation de contraction scrotale, sensations anales, paresthésie des mains) ; une production onirique rare, surtout quant aux rêves structurés, mais aussi des périodes d'apathie et de somnolence soudaines durant l'analyse, avec des productions semblables aux rêves, apparaissant en séance, plus ou moins souvent; des phénomènes du domaine de la dépersonnalisation, qui s'exaspéraient lorsque le contrôle obsessionnel des mots écrits devenait plus aigu, une angoisse de ruine financière, de poursuites judiciaires et, s'agissant des actes ou des devoirs liés à la profession et à la recherche scientifique, des angoisses allant jusqu'au blocage presque complet de l'activité; moments brefs mais intenses de sombre dépression. Comme je l'ai dit, la première analyse avec moi s'était déroulée selon un processus qui semblait valable, elle avait atteint les différentes modalités de la relation objectale préoedipienne et oedipienne et amené des modifications structurales et symptomatologiques. Seulement elle s'était terminée par une angoisse liée au thème de la séparation, élaborée cependant peu à peu avec le sentiment que l'analyse effectivement allait se terminer. Et elle se termina. Je ne dis rien du travail effectué dans la deuxième analyse, qui est en cours. Ce travail donne des résultats remarquables pour ce qui est de l'aspect toxicomane (dans la mesure où pendant longtemps il resta dépendant des médicaments psychotropes). Il vient en analyse régulièrement cinq fois par semaine, comme lors de la précédente analyse, le matériel que je rapporte concerne environ un semestre à partir des vacances d'été, et lorsque je le présentai en partie à des collègues durant les travaux de séminaire, j'attirai l'attention surtout sur deux points : a) Une constellation de fantasmes et un comportement à connotation anale et sadico-anale, qui avaient été compris comme les expressions des parties narcissiques du Soi au niveau de la masturbation anale [26], permettant au patient, dans le transfert, de projeter ces parties narcissiques dans l'analyste pour l'entraîner dans une relation narcissique ; b) Une série de remarques concernant les modalités de pensée du patient, ses caractéristiques visuelles, de contrôle et de grande rapidité, et l'apparition de modifications de ce qui était son organisation spécifique, où l'on notait des éléments généralement désignés comme


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« défauts de symbolisation » et accompagnés d'une forte angoisse. Cette dernière peut être plus ou moins rattachée à une expérience que le patient a appelée « explosion solaire », vécue de façon douloureuse quelques jours après la fin de l'analyse précédente, que j'ai choisie comme exemple d'un impact catastrophique du Soi avec une partie asymbolique de l'esprit qui a failli l'envahir. Le patient n'avait pas encore parlé de cette expérience durant l'analyse, et j'en eus connaissance pour la première fois avec le matériel que je rapporte. J'attirai l'attention sur ce deuxième point sans exclure quelques références au premier, et poursuivant avec les situations qui me semblent liées à celui-ci. Lorsque l'analyse reprit après l'été (séance 672), apparut une partie du Soi très narcissique qui était projetée dans l'analyste, avec des caractères de toute-puissance phallique ; elle prit des connotations différentes : quelque chose de « flambant », « une bête féroce en cage », « le vandale », « les diables de l'enfer ». Le fait de circonscrire dans le transfert une telle relation narcissique au niveau d'une masturbation anale — « la difficulté, disait le patient, c'est de ne pas sentir quelque chose d'anal comme extrêmement agréable... Le fait de me gratter le derrière est chargé d'un plaisir intrinsèque, pénétrant, profond, ou encore déclenche les accès populaciers d'une ardeur de justicier, une espèce d'agressivité agréable » — renouvelait la défense contre une diffusion psychotique de la relation narcissique hors de la zone anale, retrouvant en particulier une relation directe avec le sein, avec le reste du corps et avec le psychisme, où les parties infantiles et dépendantes liées à l'analyste, objet adulte, décrits respectivement comme Dante et Virgile, auraient pu être bouleversées. Au moment où cette partie narcissique se présente comme « le vandale », l'analyste-pénis dans l'anus devient aussitôt contrôlé et contrôlant et c'est le doigt-pénis du patient qui en effet gratte l'anus « comme un fil de haute tension en vibration ». Dans la masturbation anale Pérotisation et le sadisme, à travers la confusion des zones [27], contrôlent en l'annulant cette distinction des zones et des affects au niveau desquels, s'ils sont distingués, peuvent surgir des problèmes de séparation-individuation, particulièrement au niveau bouche-sein. Cette angoisse de l'individuation prend une forme concrète : elle devient l'angoisse d'une sortie-perte de liquides par les orifices du patient. Il commence à parler de « pertes vaginales ». Ses paroles elles-mêmes, quand les associations se font sans que l'analyste intervienne, deviennent une perte. Il se définit lui-même « abandonné et perdant » ; l'image de « fesses de femme qui transpirent » ; le souvenir « de ses cuisses d'enfant irritées que sa mère soignait avec du beurre


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de cacao », tous ces souvenirs sont confondus avec les « nuits agitées par des brûlures ou un poids à l'estomac », survenues récemment et projetées en rêve (681) sous la forme d'une « série de femmes aux mains jaunes, évidemment anémiques », et sous la forme d'un « malade affecté d'un suintement sanguinolent du rectum ». L'angoisse de la sortie et de la perte par les orifices, de Panalyste-sang-lait, est aussi hémorragie « de l'estime de son directeur du fait qu'il ne renvoie pas du service les vieilles femmes », ce dont il se sent responsable et qui crée donc comme un trou dans son corps. Après ce matériel, aussitôt après, le problème de « l'explosion solaire » apparaît pour la première fois et je crois utile de rapporter intégralement cette fin de séance : « Quand il éprouve la sensation qu'on lui veut du bien, c'est comme si les cloches sonnaient pour qu'il s'en aille, qu'il finisse l'analyse, ou bien il se voit sur la table où il est né; table qui lui rappelle la morgue, et il me voit faire des efforts pour bouger et ensuite, comme si je manquais encore de quelque chose, comme si j'étais incomplet, comme si j'avais des oeillères, de la boue mise n'importe comment... et ensuite, une chose dont je n'ai jamais parlé m'est venue à l'esprit : la période de la fin de l'analyse, le 18 décembre 1970, c'est-à-dire cette période dont je ne parle pas très volontiers. Cette période-là, je m'étais promis de la vivre de façon différente. J'eus une sensation scrotale de plus en plus intense et gênante pendant toute une semaine, et dès le 24 je fus assailli par une pensée qui me créait des problèmes car je ne savais pas si je devais vous envoyer un stylo, et quel genre de stylo. Pensée qui me causa une angoisse croissante entre Noël et le Jour de l'An... Je me souviens de la deuxième partie de la Via Cavour, je me traînais de bar en bar, et je buvais quelque chose à tout moment... je résistai à peine deux jours, le Premier de l'An, au réveil, je ressentis une douleur violente comme une explosion, quelque chose de solaire, comme si je comprenais en quoi consistait la folie. Alors j'allai chez Y..., un psychiatre. Il y a, lorsque je raconte cela, comme un bavardage en sourdine. Si je me réfère à l'analyse précédente, je pense que c'est pour que vous ne me laissiez pas. » Alors, j'interprétai le retour, dans ces allusions à l'individuation-séparation actuelles dans le transfert, de cette expérience, et je l'identifiai à une naissance-mortelle, un arrachement ombilical, rapporté au scrotum, dont l'hémorragie de moi-maman-sang équivalait à la perte de la capacité de penser, laquelle atteignait son point culminant dans l'explosion solaire. Je ne pense pas que l'interprétation ait été incorrecte. Mais maintenant je m'aperçois que l'on peut examiner ce même cas d'un autre point de vue si on le lie à la découverte en cours d'un élément acoustique auquel, à cette


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époque-là, personne n'attribuait d'importance : le patient parle d'un « son de cloches » qui annonce le départ, la fin de la séance-analyse ; et ensuite, il parle d'un bavardage en sourdine pendant qu'il parle. Ensuite, il se voit lui-même de l'extérieur, il s'objectivise sur la table où il naquit et il me voit bouger comme en proie à des efforts pendant que lui, nouveau-né, sur la table, ne voit pas encore ; et en ce sens il est « incomplet », il a comme une espèce de boue sur les yeux... c'est-à-dire qu'il entend, qu'il a un sens plus complet du Soi, du dedans et du dehors, pourrait-on dire, et en même temps, il n'attache aucune importance à la vue, comme si la boue-beaux-excréments avait préservé sa toutepuissance visuelle. A l'époque, il n'y avait rien de tout cela ; il y avait quelque chose de toujours plus gênant et plus intense, lié au scrotum, une polarisation obsédante sur un stylo dont il ne savait pas s'il devait me l'envoyer ou non, une angoisse toujours croissante, la sortie d'un bar pour entrer dans un autre, boire un petit coup ; le réveil du Ier janvier marqué par une douleur extrêmement violente, semblable à une explosion solaire... Cette description ressemble à une photo, un plan pris à l'intérieur, une visualisation du vécu, où le « solaire » final semble être la conclusion, l'explosion d'un état où le patient « se voyait » en proie à l'angoisse, à la contraction scrotale, « se voyait » se traîner lui-même de bar en bar, se voyait, de l'intérieur, la gorge sèche. Je dirais que ce qui explosa à ce moment-là fut une pensée visuelle toujours plus intense, une façon visuelle de sentir, comme si tout avait été vécu avec les yeux de l'esprit qui, au fur et à mesure qu'ils voyaient plus intensément, mettaient en relief tout aussi intensément la diminution de la capacité de donner un sens à ce que le patient sentait, c'est-à-dire la diminution de la capacité de penser, jusqu'à sa disparition totale. Et on peut penser que tout a été centré sur le don du stylo : ce dernier avait le sens de me donner la pensée, la partie saine, et de. rester en proie à sa partie visuelle narcissique toute-puissante, dont il n'était pas en mesure de « contenir » l'expansion quand elle finissait par perdre complètement ce qui lui restait de possibilité de symbolisation. La fin de cette analyse fut la disparition du sein, cherché en vain dans les petits verres bus de bar en bar — significatifs de l'impossibilité d'une intériorisation ; sein dont il avait besoin pour conserver la pensée symbolique, dont la perte permettait l'invasion d'une expérience visuelle, monosensorielle, adimensionnelle, impossible à contenir. Dès la séance suivante (682), il y eut une interprétation qui reformulait comment, par la masturbation anale et ses équivalents — où analyste et patient se confondaient — étaient évitées dans le transfert Phémorragie-séparation


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et ensuite l'explosion solaire, et apparaissait ensuite la peur que cette fois-ci l'analyse réussisse à faire éprouver l'explosion solaire « conséquence d'une sécheresse totale », explosion solaire qui avait échappé à l'analyse précédente et qui ne devait apparaître qu'au moment de la fin de l'analyse. A la suite de cela, le patient dit « que ça se passe entre la chambre à coucher et le couloir, comme si, grâce au fait de boire de l'alcool, j'avais compris ; puis comme si quelque chose déborde, comme du purin, du vomi, et il y eut cette très douloureuse... si je dois revivre cette expérience par la pensée, je me sens mal ». Après une pause, il a l'image « d'un gros soleil avec une auréole, derrière le fauteuil de l'analyste, à hauteur de sa tête » et il se remémore cette expérience avec ces mots : « Ce que j'ai éprouvé a été comme un bouleversement total dans le cerveau, comme quelqu'un qui serait revenu en arrière et aurait vécu le sens de la folie. » Il ajoute : « J'ai eu l'impression que ce quelqu'un était frappé comme par un sentiment d'impuissance devant le soleil. » Je pense que l'on peut noter quelque chose à propos du rejet de purin : il représente la perte du sein anal dont le contrôle par la masturbation avait fait une base de pseudo-maturité grâce à la composante libidinale du narcissisme. Les petits verres bus de bar en bar lui avaient fait comprendre qu'il ne contrôlait pas par le rectum et qu'il profitait davantage du sein, à sa façon nécessaire et suffisante pour une pseudopossession. Le manque du sein signifiait « ce total assèchement » dont il parlait, et sa présence, à cause de ce qui avait été constaté précédemment, équivalait à une possibilité de symbolisation suffisante pour organiser la pensée visuelle qui le caractérisait. On peut en outre observer que maintenant « le soleil » est beaucoup plus à l'intérieur de la séance, même s'il est projeté dans l'espace de l'analyste ; l'impuissance devant lui et le retour de la souffrance psychique et physique à la perspective de refaire l'expérience sont abordés de façon réaliste. On peut donc voir ici concrètement comment le problème de la douleur psychique a un rapport avec le fait de contenir les aspects asymboliques. Mais soit maintenant durant la séance, soit dans la récupération du souvenir d'alors, le soleil est localisé : derrière le dos du fauteuil, entre la chambre à coucher et le couloir ; et la récupération du souvenir, maintenant dans le transfert, permet de situer l'expérience dans le temps, hors du temps présent, dans un passé vis-à-vis duquel le patient peut prendre une distance grâce au fait qu'il récupère une partie du Soi, en vivant cette expérience avec la même intensité que les autres fois. Ceci revient à dire qu'on observe un travail consistant à placer une expérience psychotique dans un espace et dans un temps bien définis, et dont les dimen-


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sions esquissent une espèce de délimitation de l'expérience elle-même, c'est-à-dire d'une partie psychotique du Soi, par une partie non psychotique. Dans la séance 683, le patient dit, entre autres, qu'en arrivant il avait l'impression de me saisir globalement... que cela pouvait être une possession et qu'avant tout il a eu l'impression d'être ébloui, ce qui lui a rappelé l'explosion solaire ; que dans cette tache, il y avait quelque chose de blanc qui rappelait le sein... il lui a été difficile de centrer le regard sur la poitrine, il a eu l'impression que peut-être je souriais, il a avancé comme un automate et avec le sentiment de prendre conscience d'un monde différent, jamais vécu... A la suite de quoi, il recommence à parler « de quelqu'un qui est en proie à un tremblement de terre, à un bouleversement, à un ballottement terrible », et parle de « la sensation anale d'une perte... ». Il ajoute « que depuis les dernières séances il a l'impression que, s'il avait senti mon sein au-dedans de lui, il n'aurait pas eu peur de cette perte... d'autant plus dangereuse qu'elle le dessèche... que d'autre part, l'idée que ma poitrine est pareille au soleil est dangereuse... que... ce sein idéal qu'il devrait retenir à l'intérieur, il le voit et ne le voit pas... comme une membrane degutta-percha où des petits trous permettent la nutrition... ». J'interprétai alors que l'explosion solaire était la vision de mon sein blanc qui à ses yeux se présentait comme des fragments, des petits points, des petits trous, voyageant à la vitesse de la lumière dans toutes les directions et auquel, par identification, adhérait, elle aussi en fragments, une partie du Soi qui se dissociait comme dans un tremblement de terre. J'ajouterai que dans l'actualité du transfert apparaît la possibilité de voir, reconnaître et ressentir le sein comme quelque chose que l'on peut introjecter, et que, en tant que tel, il pourrait faire en sorte que soit dépassée toute la condition psychotique précédente et que soit retrouvé le contact avec la réalité (« ... un sourire... » « un monde différent jamais vécu... », «... avoir le sentiment du sein à l'intérieur implique ne pas avoir peur de le perdre... », etc.). Mais en outre, j'ajouterai que cette capacité actuelle de percevoir le sein comme un objet, présente le danger qu'il ne soit plus saisi en tant que tel, mais vécu comme la représentation lumineuse de la propre dissolution - perte du sujet, provoquée par l'affaiblissement du contrôle anal et animée par la vitesse des éléments physiques comme base du stimulus lumineux avec lequel une identification projective de type adhésif a été faite. Il pourrait être utile à ce point de noter comment l'expérience appelée plusieurs fois « d'assèchement » qui semble se développer « dans l'explosion solaire », laquelle semble suivre la perte d'un contrôle narcissique anal, où le sein contrôlé


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dans l'anus meurt, pour ainsi dire, en se transformant en un purin anal (narcissisme destructeur), tandis que le sein-objet est inaccessible au Soi, illustre de façon concrète l'existence du « non-sein » dont parle Bion : un état extérieur à l'aire de la pensée. Revenons au patient : après l'interprétation il dit des choses qui dénotent une évolution dépressive avec la capacité de contenir la douleur de l'expérience solaire ; puis, il ajoute : « Il y a eu un crescendo, la fin de l'année a été terrible, le Premier de l'An des gens sont venus jouer aux cartes, je gardais continuellement près de moi une bouteille de whisky, car j'avais en moi une sensation sonore-visuelle qui venait de loin. Quand ils partirent et que ma femme me reprocha d'avoir trop bu, quelque chose dans ma tête explosa. J'eus une peur terrible, si forte, si soudaine, que jamais encore je n'avais ressentie... » Dans la nouvelle réévocation de ce moment, on récupère un point : une légère différence dans le temps (ce n'est plus au réveil, mais dans la journée, probablement à la fin de l'après-midi) où devient explicite que l'on a affaire à quelque chose de sensoriel, diffus, non plus lié à un objet particulier, mais où l'élément acoustique — « le sonore » — apparaît et où la phrase « quelque chose explosa dans ma tête » peut avoir valeur de preuve. Ainsi, il me semble que c'est la réalité physique en soi — en tant qu'ondes sonores et lumineuses, pourrions-nous dire — qui occupe l'esprit du patient en cette circonstance. Avec Bion, nous pourrions conceptualiser ce fait comme invasion d'éléments (3. J'attirerai toutefois l'attention sur le fait que E. Bick [16], à propos de l'identification adhésive, parle simplement de l'attachement du Soi au stimulus dans un contexte bidimensionnel, et donne l'exemple du fait que les yeux semblent attachés à la lampe, faisant en sorte que se réalise un point de fusion par adhérence, chose qui peut être ajoutée à certains des aspects du discours de E. Gaddini sur l'imitation [28] ; Bion, pour les éléments (B, parle de contemporanéité et de non-discrimination des éléments inanimés et psychiques, ce qui est plus proche de ma description selon laquelle les éléments physiques par lesquels le Soi est aimantésont ceux qui ont coagulé les parties narcissiques, surtout libidinales, sur lesquelles, en les projetant, le Soi s'attache massivement. D'où la constitution d'éléments animés (narcissisme libidinal) et inanimés (stimulus physique). Le matériel du patient, présentant une évolution en deux temps (« une sensation — au-dedans — sonore et visuelle qui venait de loin », et ensuite « quelque chose explosa dans ma tête »), confirme cette thèse. En effet, on a l'impression qu'il décrit une bifocation de la projection de la partie narcissique : une partie apte à animer le stimulus physique visuel et acoustique avec un espace élargi


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qui le tient à distance et le contient, et une partie fixée à la bouteille de whisky-mamelon auquel le Soi s'attache pour rester intégré, et qui continue la recherche du sein-petit-verre-dans-le-bar-rectum. Mais à partir du moment où l'attaque du Surmoi se produit — le reproche de la femme —, le privant de cette dernière opération, on a une identification projective, de type adhésif, du Soi à la partie narcissique déjà projetée sur les faits lumineux et acoustiques et dispersée en fragmentsondes, phénomène qui constitue l'ultime tentative du Soi pour ne pas se désagréger, et dont la réussite, quant à la possibilité ou la nonpossibilité de transformation narcissique symbolique ou asymbolique du stimulus physique sur lequel la projection se fait, est précaire : en effet, dans la première version « le matin au réveil », « entre la chambre et le couloir », « quelque chose de solaire », nous observons la récupération-conservation de restes de la pensée : le patient conceptualise une explosion, « un soleil », un endroit et un temps, même s'il se sert exclusivement de l'organisation visuelle. Dans la seconde version, l'aspect du stimulus physique est plus indéfini, on garde la notion d'explosion, mais l'espace est élargi de manière à englober une lointaine provenance, on parle seulement de quelque chose de nature « visuelle » (et pas « solaire », ce qui est toujours une allusion à une pensée symbolique) et le sonore, de façon très indéfinie, apparaît. C'est ainsi que maintenant semble se produire l'explosion dans la tête. Donc, avec l'apparition de l'élément acoustique, on a l'impression d'une plus grande transformation hallucinatoire par rapport à la transformation essentiellement visuelle qui comportait encore des éléments symboliques plus prégnants. Le thème de l'explosion revient cinq séances après (688), lié à une certaine tonalité dépressive venant d'une perte de confiance dans l'espoir de guérison, si important est l'enjeu de la nécessité de revivre en analyse l'expérience de l'explosion, la difficulté étant surtout la peur de ne pas avoir une capacité de pensée suffisante pour contenir psychiquement l'explosion. Cependant, au début, une certaine capacité de penser de façon courante, réaliste, semble apparaître, mais en même temps, on en vient à remarquer de nouveau à quel point la structure fondamentale de la pensée du patient est de nature visuelle, fonctionnant par images, équivalente à l'activité masturbatoire anale en ce qu'elle a pour fonction d'unifier le Soi du patient. Cela devient comme l'oeuvre « d'un frère» en lui. Cette partie du Soi, le frère-dans-Panus, fruit de l'identification projective au pénis-père incorporé analement, lui fournit un sein dans l'anus, qui lui donne la pensée visuelle, et sa disparition expose le patient à la dispersion de son Soi (689, 690,691). A la séance 689 revient


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un état qu'il appelle mélancolie, causé par la perte de la capacité de penser. En effet, le patient a dans l'esprit des paroles chargées d'une énergie telle qu'elles semblent être des projectiles dirigés contre l'analyste, sur lesquels il ne peut rien et qui équivalent qualitativement à l'explosion (« Faites-vous vacciner, imbécile ! »). Différentes modalités de pensée sont décrites et on entrevoit le sens de la pensée authentique, plus capable de contact avec la réalité, comme une pensée qui part des sensations inhérentes à la propre identité corporelle. Lors de la séance suivante (690), il éprouve un sentiment d'incertitude et de peur à se voir différent de l'analyste (à partir de remarques concernant l'habillement, la position, le volume, le discours). Il ne se sent pas sûr de sa propre capacité de pensée, celle peut-être spécifique du Soi lors du premier contact avec l'école ou au début de la latence ; l'apprentissage remobilise les problèmes posés par la connaissance du sein comme objet distinct, lié au sein-pensée-idée. A ce niveau se profile l'expérience d'un désintéressement maternel contre lequel il se défend en pensant, par identification projective, de la même façon que le père et l'analystepère en lui. Cette façon de penser est le pénis-mamelon incorporé analement, dont la perte comporte encore une expérience de dispersion du Soi au niveau du corps et de la pensée (« je suis confus et vaseux... j'ai des sensations primordiales, sommeil, froid aux pieds... envie d'aller... odeur d'anus »). En même temps des débuts de pensée onirique apparaissent, sortes d'images hypnagogiques, durant la séance, comme le début d'une capacité personnelle de pensée autonome. Mais s'il est évident, dans la séance 691, que la relation anale narcissique avec le pénis-mamelon lui fournit un sein qui le rend capable de penser, nous assistons cependant à une double modification et du sein contrôlé analement et du genre de pensée dont le patient est capable ; le sein est beaucoup plus un objet distinct de Soi par rapport « aux petits verres-dans-le-bar » ou « à la bouteille-dans-le-groupe-des-joueurs-de cartes » (« J'ai éprouvé au début une sensation de tranquillité bientôt surpassée par la tristesse... j'ai entendu la sonnerie de la porte, j'ai commencé à regarder la lumière au néon qui se trouve au-dessus de la porte, les murs, puis vous avez ouvert, j'ai regardé les traits de votre visage, surtout les contours du nez, fins, délicats... quand je montais l'escalier, il y a eu l'idée du sein que je me suis imaginé comme quelque chose de rond... genre coeur de Christ dans un tableau »). Mais dans un contexte où il s'agit de contrôle anal (« J'éprouve une sensation étrange qui me rappelle une sensation anale liée au fait que je dois remettre les honoraires déjà préparés dans l'ascenseur, puis je suis descendu et


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j'ai éprouvé une sensation de tranquillité »), il continue par les phrases rapportées ci-dessus. Le genre de pensée dont le patient est capable est moins programmé, visualisant, tachypsychique, plein de fantaisie visuelle, chronologisant ; il est plus attentif à enregistrer la réalité, à la mettre à bonne distance, il est plus catégoriel. En même temps, le patient sent que « l'hallucination » (c'est ainsi qu'il appelle maintenant l'explosion) est contenue dans certains faits, certaines situations, extérieurs à lui : dans le carnet de rendez-vous (le problème du nombre de visites que l'on peut faire en clinique), dans les « vieilles » qui ne peuvent pas être renvoyées du service, dans un personnage qu'il faut affronter pendant une réunion ; le cabinet de l'analyste est comme une citadelle où, avec sa façon de penser réaliste, il garderait une possibilité de faire revivre positivement l'expérience de décembre 1970. « Au moins, dit-il, j'aurais quelqu'un qui m'aiderait. » « Mais il semble qu'il y a une insuffisance méthodologique de l'analyse, dit-il, pour faire que cela puisse arriver. » L'analyse vue comme une citadelle semble empêcher que l'explosion reléguée dans l'agenda au petit nombre de visites devienne une expérience vécue dans sa tête comme à la fin de l'autre analyse. Ce moment est significatif du fait que lorsque, dans le transfert, s'organise une partie du Soi qui décide de conférer le plus possible à l'analyste la valeur d'un objet partiel — le sein — en esquissant une relation objectale de dépendance à l'intérieur de la relation narcissique à partir de laquelle elle se développe, apparaît un clivage entre les objets qui ne contiennent pas l'expérience psychotique et ceux qui la contiennent. L'analyse devient le sein ; les vieilles, l'agenda, etc., deviennent le mauvais sein scindé dans lequel est projetée, mais cachée, par une rationalisation persécutoire fondée sur des apparences réalistes, l'expérience psychotique. C'est là un des quatre éléments caractéristiques de l'organisation borderline dont nous avons parlé. Le patient présente deux ordres de changements : 1) Sa pensée, comme nous l'avons noté, est devenue plus réaliste et catégorielle ; 2) Un meilleur aspect relationnel apparaît avec le sein comme objet. Sur ce fond, le matériel dévoile les rapports entre l'activité visuelle et les expériences acoustiques. Déjà dans la remémoration de l'explosion solaire (683), lorsqu'il y était revenu, il avait commencé à parler aussi « d'une sensation sonore qui venait de loin » mais aux séances 703 et 704, le problème est approfondi dans le transfert. Le patient parle en ces termes de son nouveau rapport avec la réalité : « Nous sommes très proches, maintenant que le vrai problème est cerné, je comprends comme c'est difficile; aux limites de la réalité, c'est comme si je devais souffrir ; il y a toujours eu une grande charge...,


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quand on arrive sur une plage aux limites un peu imprécises, le premier objectif est de ne pas se sentir mal ; maintenant je m'aperçois qu'il y a une autre réalité, c'est-à-dire une réalité unique... » Mais dans cette nouvelle situation, le système précédent est plus fragile et il en résulte que le patient se trouve exposé à l'angoisse. En effet, tout de suite après, il dit : « Dans un système structuré qui date de dix ans, s'ouvrent des fragments, à un moment donné c'est comme une mosaïque, comme un lac glacé, de temps en temps un morceau se brise et l'eau qu'il y a dessous déborde... » La nature du système défensif est, nous le savons, de nature imaginativement visuelle, et la monosensorialité va dans le sens de ce démontage selon des lignes bien définies (la référence au dessin en forme de mosaïque) dont parle Meltzer [8-9]. Le patient, en effet, presque aussitôt après, ajoute : « C'est une habitude invétérée, pendant des années, je suis allé au lit comme au cinéma pour me passer une histoire qui me faisait plaisir. » Ce dont le système visuel établi depuis dix ans, plus fragile aux abords du début de la pensée réaliste, le défend, est, par la suite, décrit ainsi dans cette séance : « Maintenant par exemple, le fait de parler a été interrompu par un sentiment d'angoisse, comme le sentiment d'une catastrophe à la pensée de l'inflation ou de quelque chose que m'interdit l'analyse, ou de quelque chose qui concerne mon aspect physique... » Faisant une référence plus précise à la fin de l'analyse, il décrit « l'incertitude sur la façon dont cette fin pourra se passer », « si ce sera selon le schéma classique », « ou de façon imprévue », « ou avec un nouveau système », « ou avec une période de rodage », « comme un flottement », et l'idée de l'existence « d'un préavis possible » comme « un anneau où la barque — la barque de l'analyse — est fixée pendant qu'elle flotte ». Cette évocation est une source de malaise remarquable que l'on peut comparer au sens, souvent mentionné, « de poids à l'estomac » ou encore « de contraction scrotale ». Dans la mesure où le patient a déjà comparé la sensation de flottement qui lui provoque des malaises à l'image de la barque amarrée, il la visualise et la rattache à un contexte explicitement anal, selon son système habituel, pour ne pas sentir l'angoisse, au moyen de ce fantasme : « L'anneau a une référence anale précise, c'est quelque chose qui a un rapport avec la chirurgie, qui a la forme d'un tortellino, un anneau fixé aux parties profondes et qui ne se détache pas. » Avec cet exemple, la racine unique du contrôle anal et de la visualisation est exprimée de façon heureuse. Je dois souligner comment le vécu contre-transférentiel et le genre de description du patient se combinent dans la séance pour faire apparaître des caractères différentiels nets entre deux images :


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celle d'une incertitude concernant la modalité de la fin de l'analyse comparées à un flottement », avec ce mot mis soudain en relief, et puis c'est un flottement tenu par un anneau, et seulement ensuite il sera question de barque... où l'image se construit et se définit progressivement et reste comme suspendue et rassemblant les différents éléments qui s'y réfèrent ; et puis, de l'autre côté, l'image qui surgit ensuite de façon soudaine, concise et définie, celle de l'anneau-tortellino fixé profondément dans l'anus, inamovible. La première image semble avoir la fonction d'une idée servant à communiquer quelque chose ; la seconde, celle d'une photo qui montre concrètement, et qui est, un objet. Mais à propos de la première image-sensation, c'est le patient lui-même qui dit, en réponse à une interprétation, que « le fait d'exprimer directement les sensations (c'est-à-dire sans .les filtrer selon sa façon habituelle de les décrire et les distancier) peut être un système pour se rapprocher de l'explosion », qu'il nomme ici pour la première fois pendant cette séance. Ainsi donc, l'aire de l'angoisse dont parle le patient, et qui pendant cette séance a un rapport avec des sensations corporelles (malaise, contraction scrotale, poids à l'estomac), liée à la stabilité plus ou moins grande de l'analyse, concerne notre thème de l'explosion. A ce point de la séance, je demande un éclaircissement par un « c'est-à-dire ? ». Et le patient se lève pour partir (en disant qu'il a confondu « c'est-à-dire » avec le « ça va » de la fin de la séance). Lorsqu'il s'étend de nouveau, il déclare avoir « le coeur en tumulte », il fait comprendre qu'il a utilisé un prétexte pour partir et imagine « que pour indiquer la fin de la séance, je devrais placer devant lui une lumière rouge qui s'allume et s'éteint ». L'interprétation qui parut possible fut que « c'est-à-dire » — signal acoustique — avait extrait des sensations inhérentes au détachement d'avec moi, à la fin de l'analyse, une sensation sonore confuse réobjectivable, reconnaissable et contrôlable, en la transformant en un stimulus visuel, la lumière rouge intermittente. On peut résumer de cette façon le mouvement qui s'est développé à partir de ce groupe de séances : à partir du moment où le problème de l'individuation, séparation « de l'analyste-lait-sang-pensée », avec l'angoisse de l'écoulement par les orifices, sa conséquence directe, est retrouvé dans le transfert, la situation d'explosion clivée du Soi, de cette analyse et de l'autre, commence à se retrouver dans l'analyse et dans le transfert ; au fur et à mesure que, dans la relation de transfert, se consolide une partie du Soi qui intègre les perceptions visuelles et acoustiques en une pensée plus réaliste, capable de discrimination, et qui peut établir une relation avec le sein moins dépendante du lien narcissique tout-puissant,


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l'explosion solaire est davantage abordée comme telle, d'abord dans l'association et l'explosion d'éléments visuels, ayant affaire avec une identification projective adhésive de parties narcissiques libidinales sur des stimuli visuels externes. En même temps apparaît la prise de conscience des angoisses équivalentes à l'explosion solaire, dans des situations de la réalité extérieure (les vieilles qu'il faut renvoyer de l'hôpital, le carnet de rendez-vous, etc.) qui cachent bien la vraie nature de l'angoisse. L'explosion solaire apparaît à ce moment comme quelque chose qui se rapproche du registre psychosomatique : le poids à l'estomac (lequel n'est qu'une partie d'un tableau gastropathique plus vaste, apparaissant surtout la nuit), la contraction scrotale, etc. Cependant, il semble que l'on puisse extraire un élément d'hallucination acoustique remémoré comme actuel dans la symptomatologie de ce Premier de l'An 1971, et qui est contenu spécifiquement dans les sensations corporelles liées dans le transfert à la séparation de l'analyste. La séance suivante (704) approfondit ce thème dans le transfert. En effet, le patient revient, anxieux, et en ressentant dans sa bouche quelque chose venu de son estomac, au problème de la séance précédente, celui du son de ma voix. Mais il essaie de visualiser le son avec l'image d'un verre de cristal et d'une cloche qui a un son « brillant », aride, lui semble-t-il, et qu'il associe à la froideur d'une certaine femme étrangère ; malgré la visualisation défensive, il n'évite pas un sentiment d'angoisse « avec des gargouillements de ventre », et il affirme que de toute façon, sans la perception des images visuelles, « tout peut arriver ». Il dit quelque chose à propos « de sa sensation d'être perdu sans fantasmes et avec le sentiment d'un poids », et je lui explique que l'angoisse est que ce poids sans images visuelles se dévoile dans les sons qui le composent. Il confond le mot « dévoile » avec « s'évanouir » (it. : sveli avec sveni), et en effet, peu à peu la réalité et lui-même semblent se transformer en un son envahissant qui fait participer chaque chose de son expansion : « Je viens d'avoir une sensation que j'aurais dû qualifier d'impressionnante; votre phrase m'est devenue une réalité : « sentir comme un poids le son » : les choses sont devenues énormes, tout a grandi, je suis devenu plus grand, vous avez grandi, moi aussi... vous hurlez, personnes et choses grandissent... » L'angoisse que ses yeux ne voient plus, au sens où ils ne produiraient plus d'images visuelles et que, par conséquent, il n'y ait plus que des voix et des sons, est exprimée par une projection sur l'analyste : « Comme si je voyais votre squelette sans yeux, d'où sortent des voix... » C'est là un des moments où, dans la régression du transfert, le patient vit de façon plus intense la sensation


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du danger de dispersion et de dissolution du Soi, et cela-se produit dans un vécu latent monosensoriel acoustique. L'image du squelette comme source, et peut-être aussi comme effet, de cette dissolution en perceptions acoustiques pourrait être considérée comme le signe que dans l'aire symbolique ce sont les éléments fantasmatiques les plus liés à la pulsion de mort qui trouvent un support dans les stimuli acoustiques, absorbant toutes les autres perceptions, dimensionnalité spatiale, motricité, etc. Les aspects libidinaux du narcissisme trouveraient au contraire dans le support lumineux une possibilité de liaison qui, dans certaines limites, contribuerait à la représentation des aspects grandioses du Soi. Dans le fait que le langage verbal constitue la manifestation la plus évoluée du symbole, on pourrait voir le signe que c'est vraiment dans l'aire acoustique, au niveau du bouleversement révolutionnaire qui marque le passage du bruit à la parole, que le passage du narcissisme destructeur à la relation objectale de dépendance atteint son maximum d'expressivité. Environ deux semaines après (séance 713), des paresthésies des doigts d'une main, des préoccupations à propos d'habits élégants jamais portés en séance, et une sensation de flou s'avèrent être l'expression de fantasmes de mélange au niveau de la peau des parents sexués (surtout sein-pénis), mélange avec lequel, dans le transfert, le patient fait une identification projective sur la peau, pour ne pas se sentir séparé et isolé. Lors de la séance suivante (714), vient tout un matériel et, parmi les interprétations qui s'y rapportent, la dernière finit par la remarque que le fait de « se sentir reconnu par moi a pour conséquence qu'il se sent ayant différentes peaux, ce qui pour lui équivaut à se sentir sans peau, écorché, c'est-à-dire isolé et seul ». A la suite de quoi, il y a un silence occupé par le vacarme des voitures qui passent au-dessous. Le matériel qui suit nous amène à une interprétation qui montre que dans la situation d'individuation et de séparation d'avec moi, mes paroles ont pour lui un son « faux » et « obtus » qui l'angoisse. Le patient dit alors éprouver, à certains moments, une sensation : « Quand je me sens détaché, j'ai la tête en coupole, en minaret, c'est une cape, comme si j'étais fagoté », et il ajoute que « lorsque je regarde à travers le verre des lunettes, outre vous, j'y vois des reflets multiples, comme un paysage spatial ». Je lui suggère que c'est peut-être « l'endroit où il y a des sensations auditives particulières ; ce sont les oreilles qui sont ouatées, le minaret est quelque chose qui concerne les oreilles ». Ce qu'il ajoute ensuite indique que, au-delà du contrôle de la pensée visuelle, il vit des sensations liées directement à moi : en ce que, du fait que manque l'expérience de recevoir le lait-confiance, il y a entre


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moi et lui un espace sonore ouaté qui est « comme un manchon de ciment ou un tunnel noir entourant sa main d'enfant qui me cherche, pour avoir de l'aide, d'un endroit qui n'a pas de limites ». Ainsi, il semble que la situation d'individuation, quand manque une relation valable avec le sein, implique que la peau manque en tant qu'organe de contact qui fournit une espèce d'écran séparateur tactile (manchon de ciment), visuel-tridimensionnel (tunnel sombre), acoustique (ouateminaret), localisé dans une dimension particulière, en dehors de l'habituel rapport entre lui et moi (paysage dans l'espace). Tout cet ensemble paraît s'être réalisé à un niveau acoustique grâce au stimulus externe du vacarme des voitures qui a fait précipiter l'écran en contact avec le son de mes paroles. Mais ce thème est repris peu après (séance 716). Le patient, entre autres, est surpris de remarquer que lorsque la question du minaret lui revient à l'esprit, c'est comme si, au plus profond de lui-même, il se sentait bien et que moi, « comme une hyène », je pouvais' me moquer de lui. Puis il parle du contact des mains avec quelque chose qui produit comme une secousse électrique, une brûlure. Quelque chose sur ma peau ; il s'inquiète d'avoir à me donner la main à la fin de la séance ; il revient sur ses paresthésies des mains, « comme si un courant passait ». Je fais remarquer au patient que « quand nous sommes à l'extérieur du minaret, la peau brûle ». Ce qu'il dit alors peut être expliqué ainsi : que moi (l'analyste), je me trouve au plus profond de moi à une distance énorme de la vérité, de ce que je devrais comprendre, comme lui (le patient) se trouve à une distance énorme de moi, quand les mains lui brûlent ; tandis que dans le minaret il y a fusion. Cela est mis en relation avec la séance précédente où, au contraire, la coupole impliquait entre nous une idée d'écran, de distance. Le minaret semble être en même temps notre fusion et, comme telle, une énorme distance entre nous en tant qu'entités distinctes ; une condition de relation narcissique par identification projective, qui a pour conséquence l'impossibilité de relation entre nous comme objets distincts. Mais les paroles explicatives de l'analyste, à ce niveau, ne sont comprises qu'intellectuellement et cela, cependant, se traduit par l'impression que de telles paroles lui parviennent comme « sans son », et il donne comme exemple la phrase « la peau brûle », où il y a seulement le mouvement de la bouche qui prononce« b.r.û.l.e. », mais ainsi, pas de sens. Nous concluons par l'interprétation suivante : quand l'analyste pense une chose avec laquelle lui, le patient, peut faire une identification projective d'un contenu de pensée à lui, et que se réalise une fusion au niveau du contenu idéatif, les paroles-sons qui ont véhiculé la pensée


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de l'analyste sont comme une longueur d'onde sur laquelle son oreille est branchée : et il y a une coupole minaret de son qui nous enveloppe. Au contraire, quand les paroles de l'analyste expriment une pensée qu'il ressent comme étrangère, où il ne peut rien reconnaître comme sien, et qui demanderait une confrontation, un jugement, une compréhension, etc., alors c'est comme si le son des paroles de l'analyste se trouvait sur une longueur d'onde différente de celle où lui-même est branché. Il y a entre nous une distance énorme, l'analyste parle comme s'il n'y avait pas de son. Mais tous les mots qui en perdant leur sens deviennent, comme le mot « b.r.û.l.e. », des mouvements buccaux isolés, ont la caractéristique de brûler, comme s'il y avait une sensation de peaux écorchées. Je peux à ce point suggérer au patient que ceci indique peut-être que « le manque de son pourrait être une façon de se défendre de mon hurlement, de l'usage que je ferais d'une très haute longueur d'onde, qui ferait « brûler » ses oreilles au lieu de lui permettre « d'entendre ». Notre fusion dans le minaret devient donc (séance 717) comme si le cabinet de l'analyste était « une goutte d'eau », et nous deux des protozoïdes animés de « mouvements browniens » qui lui font penser à quelque chose de « géométrique » qui, avec la globalité du mouvement, l'identité unicellulaire, l'unification dans un milieu aqueux, expriment. la situation de fusion en une seule identité commune. Cette visualisation de la relation transférentielle dans la pièce s'oppose à la peur du patient qui craint de n'avoir pas saisi le sens du mot « différemment », prononcé par l'analyste dans un contexte particulier. Tout cela permet de suggérer que le patient a peur d'une différence et d'une distance, impliquant une différence radicale et comme une distance sans limites, c'est-à-dire que lui et moi nous nous trouvions dans un espace sans limites et n'appartenant pas à la même humanité commune, comme si moi j'étais une sorte de martien. Le patient s'aperçoit que le silence remplit quelquefois la fonction de ce « milieu aqueux » tandis que les bruits, les mots dont il ne comprend pas tout de suite le sens, le désorganisent comme l'espace cosmique. Environ trois semaines plus tard (séance 713), un autre aspect relatif au stimulus acoustique s'éclaire. C'est la fin de la semaine, le patient dit avoir retrouvé le souvenir du moment où il était très malade, et que cela pouvait avoir un rapport avec mon « non-être » ; qu'il s'est perdu. Le souvenir de l'explosion solaire est implicite. Il dit avoir pensé à un magasin de forgeron, un magma qui bouillonne sous la croûte comme un volcan incandescent et bruyant, un bruit de « claquement » et de chute ; pendant qu'il parle, lui viennent à l'esprit les mots « impossible à supprimer » et peu après l'idée qu'il a évité un passant

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en conduisant sa voiture, et ici il imagine le « grincement » des freins, la chute du corps du blessé... et « le fait de s'en aller en morceaux... ». Lorsque je lui ai souligné à quel point la peur est particulièrement liée aux éléments acoustiques du fantasme, il raconte avoir rêvé « de grosses mouches en forme de projectiles qui entrent dans la voiture, envahissent tout, et que lui écrase derrière son dos », mais qu'il a été frappé, pendant qu'il parlait, par quelque chose dans sa voix comme un « nz... nz... », et il est gêné quand il me le dit. Il semble donc que le bruit « nz... nz... » soit quelque chose qui se situe en même temps dans les oreilles et dans la bouche, comme des mouches-mamelons qui l'envahissent, et à ce niveau, ma voix-mamelon et sa langue-parole-dans-l'oreille sont confondues. Mais l'interprétation, immédiatement recrachée, n'est comprise que lorsque je lui montre que ce qui fait qu'il rejette la mouche-mamelon c'est qu'il ne peut pas comprendre le sens qu'elle a, si bien qu'elle reste seulement comme un bruit dans l'oreille. Et il retrouve alors l'angoisse d'avoir vécu, au début de la séance, mon identité et la sienne comme constituées seulement de voix errantes dépouillées de tout, et il visualise encore ma voix comme une bouche projetée dans un pli du divan. La séance continuant, « il a du mal à comprendre la raison pour laquelle il n'est pas très attentif au contenu de mes paroles, mais en a suivi le son, le timbre et le rythme » ; je remarque alors que « timbre et rythme signifiaient quelque chose mais que lui ne comprenait pas le sens ». A la suite de quoi, il déclare qu'à ces mots, « il a eu peur comme si le son pouvait signifier le rien absolu, mais ensuite que la deuxième partie lui a échappé de nouveau ». On peut interpréter que « le rien absolu », c'est ce qui échappe à l'aire de la pensée, comme l'angoisse de faire, dans la pensée, l'expérience impossible d'ondes sonores situées en dehors du faisceau des fréquences audibles, c'est-à-dire comme si les mouches lui rendaient audibles les ondes inaudibles. Peut-être l'expérience de ce qui ne peut être capté par l'appareil acoustique. Dans le timbre et le rythme de ma voix, au contraire, c'est comme s'il comprenait qu'il y a quelque chose que l'on peut entendre, quelque chose qui n'est pas en dehors du faisceau d'audibilité de l'appareil acoustique. Le timbre et la voix ne sont pas le rien absolu. Il répond à cette interprétation par ces mots emblèmes : « Je suis triste et soucieux comme quelqu'un qui chercherait à comprendre les mystères de la foi et qui s'éloignerait de la terre. » Il revient le lundi (séance 732), apportant ce rêve : « Une petite infirmière s'était approchée de moi de façon insinuante, moi, je l'avais embrassée, et j'en avais tiré le même plaisir que si je l'avais possédée, en lui mettant la langue dans la bouche, un plaisir exceptionnel. »


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Elaboration dépressive de la douleur psychique, acceptation du mystère, relation instinctuelle représentent le mouvement intégratif. En ce qui concerne le rêve, celui-ci doit être lié dans le transfert au fait que le patient se tourmente parce qu'il a eu « une inspiration » diagnostique à propos d'un de ses malades, à la suite de quoi il est « ou génial ou exposé au ridicule comme un nouvel Icare ». C'est à cause de cette incertitude qu'il se sentait mal en venant à sa séance : comme paralysé, soulevé et détaché du divan, inspiré comme un oracle de Delphes, mais avec un poids sur l'estomac, comme s'il était alourdi, et il avait déclaré « que c'est comme s'il y avait le problème du soleil, de l'explosion solaire ». Si l'analyste était la petite infirmière, c'est-à-dire le seinmamelon qui rend concrète « son inspiration » par son consentement et sa participation, l'idée créative prendrait la place du système délirant redouté : la dissolution dans la chaleur solaire (Icare tout-puissant) que les observations précédentes indiquent comme renvoyant à une dispersion en sons dans l'espace, contre laquelle le poids à l'estomac constitue une défense. Quelques séances auparavant (721), il avait en effet décrit l'angoisse de se fragmenter en une multitude de notes musicales, entre le bruit et le son, par les mots suivants : « A certains moments de l'analyse, comme maintenant, il y a une intolérable sensation d'évaporation, c'est comme si je marchais la tête en l'air, avec une disponibilité particulière au son des voix, je parle comme par la bouche d'un oracle qui ne voit pas, et les choses que je dis ne sont pas filtrées par la pensée. » Quelques séances plus tard (734), le patient encore déprimé fait des considérations sur un sentiment de vide, c'est comme s'il était dans le noir... et tel est aussi le silence... Et il dit : « Je pensais une chose, c'est que je n'ai plus rien à penser ; c'est comme s'il y avait moi et un petit point. Or un petit point s'enlève difficilement, je crains de ne jamais pouvoir l'éliminer. » Il ajoute : « L'important c'est d'aller toujours plus avant, ensuite il y a le suicide. » Il se tait et dit ensuite qu'il « a l'impression d'être en bas d'une berge, dans l'eau. Vous inventez mille choses pour m'en sortir, treuils, bouées, filins, mais moi je reste là, dans l'eau, au pied de la berge... Je pourrais monter, mais je ne le fais pas... ». Il dit d'autres choses, il parle notamment d'avoir recours à la psychochirurgie, et alors je commente : « Si je n'arrive pas, moi, en tant qu'accoucheur, à vous sortir de l'eau, à sortir cette partie de vous, petit point resté dans l'utérus, dans le silence et dans le noir, et que vous tendez toujours à rejoindre, alors nous appelons le psychochirurgien... » Il déclare être resté troublé, puis, après une pause, avoir l'impression de se trouver « comme abandonné dans un pré, d'avoir sommeil, d'être


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distrait et de ne rien ressentir d'autre, comme si ce petit point ne se montrait pas ». On peut exprimer tout cela en disant que le patient est comme né tout entier. En effet, il avoue tout de suite avoir eu peur « pendant une fraction de seconde, il s'est senti détaché ». Il repense à sa façon de se percevoir et dit « qu'entre la manière dont il se sentait alors et la manière dont il se sent maintenant, il y a une légère différence, que dans l'état de langueur et de tristesse il est comme déformé, il pourrait se représenter comme une forme à trois dimensions qui d'une formule lévogire passe à une formule dextrogire et vice versa ; il se déforme, prend un aspect différent, et au lieu d'être un solide marron bien défini, devient quelque chose de plus lumineux et déformé ». Le lendemain, il revient sur ce sujet, disant que le problème est celui « d'une tridimensionnalité mobile », « celle-ci demande un système de compréhension élastique, dynamique, que je comprends difficilement ». Il se souvient alors que, enfant, on lui offrit une toupie à manche, avec un petit point coloré ; cette toupie, une fois lancée, faisait une sorte de hululement « uhhh... ». « Je ne sais pas si je pensais qu'elle tournerait toujours. » Je crois que le patient, qui représente un aspect de son Soi par cette « structure tridimensionnelle-toupie-en-mouvement » (le petit point : quand on la fixe, la toupie en mouvement peut sembler arrêtée), souffre du fait que son mode de pensée visuelle-anale contrôle en fixant, en photographiant, en immobilisant, non en tournant pour ainsi dire, comme dans un film. A partir du moment où il objectivise en se visualisant, il est obligé de ralentir tellement la représentation de son Soi, qu'il ne peut saisir qu'une succession de poses statiques qui lui donnent le sentiment d'un continuum de déformation. Le patient, dans cette partie du Soi, est comme s'il manquait d'une pensée qui lui permette de se penser lui-même comme structure tridimensionnelle en mouvement. A la fin de la séance, une sorte d'équivalence que le patient fait entre mouvement et vie d'un côté, et immobilité et mort de l'autre, devient explicite. Ainsi, son mode foetal, visualisant, réinvesti à un niveau anal de représentation de lui-même, le force à se vivre comme quelque chose de mort : le petit point qu'il ne peut éliminer. Il semble ici que le mouvement hululant de la toupie soit le signe d'une catégorie d'événements physiques qui ne pouvait être élaborée dans la pensée de manière à pouvoir équiper la pensée elle-même dans le but de pouvoir penser les aspects moteurs et acoustiques du Soi de façon suffisamment intégrée. Le matériel de ces deux séances montre que la difficulté d'intégrer dans le Soi, grâce à la symbolisation, les éléments acoustiques, se complique du fait de la difficulté d'intégrer aussi les aspects relatifs au mouvement.


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Après ces dix semaines (séance 781), le patient trouve le moyen de se remémorer le malaise que lui provoqua le fait qu'un de ses camarades de classe, faisant comme si son doigt était un pénis, faisait semblant de le lui exhiber. Ceci revient à la séance suivante, mais dans un contexte qui approfondit le sens de cet objet persécuteur. En effet, le patient déclare qu'au moment où j'ai ouvert la porte le matin, il a eu une vision terrifiante de ma personne, et il précise qu'il y avait « quelque chose de terrifiant, de cruel, dans l'oeil et dans la bouche ». Puis il en vient à penser avec angoisse à une de ses vieilles malades « que l'on ne peut pas renvoyer » (on se rappellera combien le patient était persécuté par ce problème), dont le nom, il le remarque avec surprise, a des ressemblances avec le mien, et il lui semble qu'elle a « un oeil horrible ». C'est alors qu'il repense à ce qu'il avait dit la veille sur le pénis de son camarade, et qu'une interprétation non seulement associe les éléments, mais lui indique qu'à travers la question de l'oeil, quelque chose de plus cherche à se révéler. Alors le patient dit : « Voilà déjà deux pu trois fois que j'y pense, hier et aujourd'hui, comme si j'étais menacé, comme si j'avais'peur de quelque chose qui diffère de l'image de la vieille ; d'un côté une vieille comme il y en a beaucoup, et de l'autre quelque chose comme... un cube transparent qui quelquefois se superpose et alors provoque la peur de la vieille, mais ces interprétations me gênent... » Après avoir relaté qu'il est resté de marbre devant une femme aux seins encore jeunes, il revient au cube, l'appelant « parallélépipède », « dé », « cône », et il ajoute qu'à l'intérieur du cube c'est comme s'il y avait une espèce de « truc », un morceau de bois pointu, agité d'un mouvement perpétuel circulaire. Il s'étend sur d'autres choses jusqu'au moment où j'observe que « c'est comme si ce cube et ce mouvement indiquaient quelque chose qui ne pouvait être exprimé par rien de connu ». Alors il dit qu'il imaginait « le cube transparent comme quelque chose qui était tombé de l'espace et resté englobé comme un météorite pendant des années, mais qui commence à bouger, et devient ainsi menaçant ». De la même façon, apparaît quelque chose sur les vieilles femmes : « Il y a une impression d'animation... enflammée, comme si ce quelque chose qui tourne brûlait les paumes des mains et l'anus. » J'interprète cette tentative de contrôler le mouvement en le transformant en une sensation thermique de chaleur, car c'est seulement de cette façon qu'il a l'impression de le percevoir avec les mains et l'anus ; autrement, c'est un mouvement qui lui échappe. Le lendemain (séance 783), on a l'impression qu'il veut parler du problème du temps : « analyse éternelle » et les « vieilles qu'on ne peut renvoyer », « une vie passée comme


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dans une caravane de gitans ». Ces expressions pourraient faire penser que le cube vide dont il parle maintenant est vide du temps qui passe, plein de non-temps ou bien de quelque chose qui est en dehors du temps, dans l'éternité pour ainsi dire. Cette dimension semble être contenue par projection sur mon visage « de masque fade délavé », le jour même. Mais à la séance suivante, il a assumé cette dimension comme une partie ancienne de son Soi qui reste en dehors du temps, dans le passé, et qui éprouve de l'envie pour moi, analyste, capable de « faire des actions simples, manipuler des objets sur ma table, me distraire, ne penser à rien, avoir un bon rapport avec le présent ». On parle encore de son bouleversement à la pensée des vieilles hospitalisées, de son intention de les réunir et de les isoler en un endroit du service, dit avoir rêvé « un endroit clair, cabinet médical de clinique chirurgicale, y avoir reçu le diagnostic d'une tumeur dans les parties génitales, et qu'il y a le problème de l'opération ». Il ajoute qu'il pense qu'il n'a pas envie de me parler et que « les vieilles » pour le moment lui sont nécessaires. Il semble que ce dont on parle encore indique qu'avec l'opération de la tumeur, ce qu'il craint c'est que je lui enlève le thème des « vieilles » et que je le laisse avec ce qu'elles cachent : le cube. Du silence qui suit, il sort en déclarant « se sentir abruti, lointain, détaché, avec un malaise dans l'estomac, avec une pensée qui navigue au fond : comme si le cube était le local chirurgical clair, et la tumeur le morceau de bois, le pénis évoqué quelques séances auparavant... une silhouette de femme, une infirmière disponible, maigre, qui avec ses talons tapote sur la paroi du tube, du cube... ». Le fait d'avoir fait l'équivalence entre tube et cube me semble renvoyer à la séance du manchon en ciment (714) et, de là, à un fait historique : à six mois il a porté un plâtre à la cheville à la suite d'une opération sur le tendon d'Achille, pour arriver aux interprétations relatives à une partie de lui foetale, narcissique, coupée de la relation objectale avec le sein. Ainsi, je lui dis que s'il se sent mal, c'est parce que je suis en dehors d'une partie de lui, et qu'il est impossible d'établir le contact, il sait que je suis disponible (infirmière), mais une partie de lui est dans le cube, dans le temps qui ne passe pas, dans l'espace vide comme celui d'une tombe ; et que c'était cela que le plâtre représentait, comme si lui tout entier était dedans-écarté-demaman ; le coeur de maman bat (le tapotement), séparé d'une partie de lui, dans une autre dimension, celle de la table où je manipule les objets. Le patient, le lendemain (séance 786), parle d'une oppression qu'il éprouve, une espèce de mal de mer, un malaise à la pensée de discuter une thèse avec un étudiant. Il s'aperçoit que quelque chose


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est lié à l'impression de mon apparition à la porte, à cause de l'imperméable boutonné genre Gestapo, menaçant. Puis il dit qu'il voit une lettre sur un plateau d'argent dans l'entrée. Comme si c'était lui qui me l'avait écrite, dans une relation extra-analytique, comme si l'analyse étant finie nous nous étions salués par cette lettre, à la vue de laquelle il y a eu un moment de désarroi, comme si on lui avait mis la tête à l'air. « Mais je crois que la vraie peur est liée — dit-il — à une espèce de mont, comme si, pendant que je naviguais, ce mont se dressait tout près et me faisait face... » Il y a dans un film l'image d'un mont en forme de flèche avec des espèces de veines marbrées, qui ressemble à une sorte de « museau » ; ce mont, un jour, l'a fait penser à mon visage, le jour où cependant il lui donna un sentiment nouveau de contact avec la réalité. A ce point j'ai l'impression — dit-il encore — que des gouttes d'eau claire sortent du cube, un cube d'air dont je ne sais pas s'il est détaché et projeté contre l'image du museau. Tandis que je parle, il y a de profondes interférences relatives au nombre réduit de visites, la phrase « arriver nu au but », le fait que « vous ne réussirez jamais à me donner le bien perdu, ceci... et les visites qu'il n'y a plus... ». Je dis au patient que nous nous trouvons maintenant dans la salle d'opération, dans le cube clair ; des gouttes liquides jaillissent, ce sont ses larmes. Je suis le chirurgien, un museau d'homme de la Gestapo qui lui enlève un bien : l'intégrité physique. Le mont qu'il a l'impression de sentir sur lui est une masse oppressante de douleur, qui devient la pierre qu'était son plâtre. Le patient accentue les expressions tourmentées à propos de la diminution des visites sur l'agenda et imagine « lui sur le radeau-divan, s'appuyant à la table, s'écrasant contre la pierre et faisant un vol, au risque de briser sa colonne vertébrale ». Agir par l'interprétation sur ce problème des rendez-vous vu dans une problématique déterminée, équivaut à une attaque portée sur son système psychique, support tout comme le sont la colonne vertébrale pour le corps et le tendon d'Achille pour le pied. Tandis que je parlais le patient était parti, « éprouvant une souffrance à cause d'une sensation progressive de carence de visites », mais cette affirmation vint après un silence sensible et un état évasif de distraction « jusqu'au moment où j'ai compris ce qu'était cette sensation ». J'interprète : pendant que je parlais, je l'opérais, il perdait du sang et se sentait de plus en plus vide, et peu à peu jaillissaient des larmes car il y avait de la souffrance qu'il n'arrivait même pas à saisir comme souffrance, comme si je l'opérais au pied sans anesthésie. Un silence s'ensuit, puis semble plein de quelque chose que le patient verbalise ensuite ainsi : « Quelque chose comme si des


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gens aux cuisses souples s'affairaient autour de la table d'opération ; je regarde d'en haut, comme si des éléments de scènes télévisées s'entremêlaient... une Noire en slip... des cuisses dont on ne sait si elles appartiennent à des hommes ou à des femmes... comme des aspects sadomasochistes... comme si j'étais porté tout pelotonné... comme si malgré la douleur apparente les parents étaient fort satisfaits, bien aises... ma mère, qui a un genou malade, face à ma question du genre « comment ça va ? », m'a dit « Tu es content ? » Ça n'avait rien à voir. » C'est-à-dire que mon silence prend l'aspect de la scène primitive avec ses différents éléments, entre autres le manque de communication avec lui ; c'est cette expérience qui lui permet de donner un sens à la douleur de l'opération, de prendre distance par rapport à elle et, tout pelotonné, de garder en dedans sa propre souffrance. Le mouvement à l'intérieur du cube (qui avait commencé par quelque chose de circulaire (781) comme pour suggérer la source motrice des premières représentations circulaires de l'espace, et pour la symbolisation duquel, au début, quand il ne faisait qu'un avec la représentation tridimensionnelle du Soi (734), antérieure à l'apparition du cube, l'appareil pour penser paraissait insuffisant, si bien qu'il se percevait lui-même déformé comme une série de photogrammes au ralenti) en vient à être envisagé comme « le contenant-pensée » de la scène primitive qui émerge du contenant hallucinatoire, tout à fait statique, constitué par le cube. Trois séances plus tard (séance 789), il exprime dans un rêve l'angoisse de son Soi envahi, dépouillé et volé, angoisse qui était clivée et reléguée jusqu'à présent dans un aspect narcissique du Soi représenté par le cube transparent projeté dans le problème des vieilles impossibles à renvoyer et de l'agenda vide de rendez-vous, mais qui maintenant devient une maison avec des problèmes de relation objectale : « Je suis dans la maison 1 de campagne, beaucoup plus grande que la vraie, le toit est très haut, on dirait un château, mais partout, dans la pièce principale, le salon et la cuisine, il pleut de l'eau mêlée à de la terre, tout comme si on retrouvait le capital dilapidé, sans aucune possibilité d'y mettre les mains, il y a une visite de touristes suédois, il y en a beaucoup, mais une totale incommunicabilité à cause de la langue ; je fais des gestes à une dame assise, pour dire « Moi je parle ma langue, toi la tienne », je m'apprête à dire Do you speak English ?, elle dit seulement quelques mots comme « maison » et pendant ces courts instants, moi je suis en contact avec la réalité... mais... les touristes passent par la cuisine et moi je me dis qu'ils vont emporter quelque chose, qui les surveille ? Dans la salle il y a une belle poutre, elle plie et on dirait qu'elle croule...


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et montrer la maison dans ces conditions... » Ici l'incommunicabilité due aux langues différentes reprend l'allusion à l'incommunicabilité avec la mère après la description de la scène primitive, à la séance précédente, et fait réfléchir à ce qui pourrait être attribué au manque de rêverie maternelle, et à la nécessité de maintenir en dehors de la pensée, dans l'espace asymbolique représenté par le cube, la souffrance ressentie lors de l'opération-naissance traitant par l'identification projective et adhésive des aspects spatiaux, temporels, lumineux et tactiles.

Dans la dernière partie du rêve « il y a une séquence, dit-il, où je suis avec ma femme et je proteste : « Ça suffit, cette maison me mange ce « que je gagne, j'aurais pu changer de voiture mais elle me mange mon « argent », et ma femme m'approuvait et nous nous trouvons devant une espèce de port. » C'est en effet la partie psychotique-cube qui lui mange tous les aspects vitaux et qui rend l'analyse interminable. Après une absence, exceptionnelle, de quatre séances, pour « grippe » interprétée comme une façon de s'éloigner du transfert délirant, c'est-à-dire d'une relation qui équivaudrait à se perdre dans le cube, au bout d'une semaine (séance 795), il dit que « quand il entend parler du cube, il éprouve une sensation d'inanité, comme s'il n'y parvenait pas... qu'il y a des ombres dont il essaie de s'abstraire, mais que l'analyste est là comme s'il regardait un petit modèle de cube en plexiglas où il y a une petite image qui ressort, quelque chose du genre cabaret, que cela ne lui déplaît pas, et que c'est relié à quelque chose de mystérieux dont il s'est souvenu : une petite voiture qui lui a été offerte pendant une maladie d'enfant, avec des vitres dépolies, où on entrevoyait deux silhouettes ; elle est associée à un locataire malade, quelque chose de sordide, et sur les vitres de l'auto, il y avait des raies comme provoquées par la respiration de ce type auquel s'associe la pensée d'une malade pâle qui saigne de temps en temps mais qui ne meurt jamais... ; le petit cube ne s'ouvre jamais avec les ongles... seulement à coups de marteau, mais ensuite on ne voit rien... comme la voiture, on ne peut comprendre le secret, on ne peut pas voir ce qui se passe entre les deux personnes entrevues... maintenant c'est comme si elles se donnaient des coups de couteau... je ne me souviens pas si je suis allé voir... Maintenant, je les imagine cassées sans avoir dévoilé... ». Les vitres dépolies du cube, qui ont un rapport avec la respiration, étaient annoncées par les rayures marbrées de la pierre en face de lui (séance 786), qui contenait déjà un développement animé et en contact avec la réalité (un aspect de mon visage, « le museau », qui lui avait donné un sentiment de réalité) ; et elles semblent marquer le début de la possibilité de « penser » la scène


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primitive — de la même façon que nous avons vue pour le mouvement — parallèlement à la localisation de celle-ci dans l'espace et son intégration dans le temps, donnant naissance à une séquence située dans le temps, vitale, en mouvement, où se relient fantasmes du présent, souvenirs du passé et symptômes actuels. La possibilité de croissance de la pensée : le cube transparent, immatériel -> la maison sinistrée -» le cube de plexiglas -» la petite voiture, semble se bloquer devant un « connaître », lequel, constitué de « voir », « toucher » et « casser », ne peut, semble-t-il, jamais le mettre en contact avec l'objet en soi, chose possible par contre grâce à une évolution de la pensée au niveau de l'expérience de « devenir l'objet » (« être devenu « O » », de Bion), expérience probablement contrariée par la nature psychotique de l'objet lui-même (ici la scène primitive, sadique, confondue avec l'opération chirurgicale au pied, et, je crois, la naissance). A la séance suivante (796), le patient commence cependant par dire « qu'il est bouleversé, désorienté, comme dans un autre monde, qu'il ressent une lassitude mortelle... parlant sans « filtrer » les choses... avec le sentiment d'une menace dans le contact avec moi... au niveau de la peau... qui peut provoquer aussi un étranglement... comme s'il avait peur du point zéro » (l'expression est du patient) ; il parle ensuite « de l'ouverture de son pantalon, qui ne s'est pas fermé à cause d'un défaut de la fermeture éclair, et qu'il a couverte avec sa cravate et ses mains pour qu'elle ne soit pas à la portée de mes yeux ». Ce matériel et la lourdeur avec laquelle il l'apportait faisaient penser que mes yeux représentaient sa partie lasse, vis-à-vis de laquelle il se sent ouvert et exposé et par laquelle il craint, si elle l'envahit, d'être englouti. C'est face à cette partie qu'on ne sait pas si on peut être étranglé ou s'il faut réagir en essayant d'étrangler. Filtrer les choses, il le comprend au sens de les penser ; la partie lasse est une partie qui ne pense pas, c'est la partie qui pense qui probablement craint d'être étranglée et qui est aussi projetée sur moi. Le point zéro c'est la victoire de la partie lasse. On peut deviner ce qu'est cette partie lasse dans la mesure où elle suggère la perte des forces opposées à la pesanteur, comme s'il était écrasé par la pesanteur elle-même en la vivant, identifié à elle, pour ainsi dire à l'état pur, sans aucune transformation due au filtre de la pensée. Deux semaines plus tard environ, le patient amena quelque chose qui pouvait éclairer et la question du cube et cette interprétation de sa partie « lourde ». Il dit en effet (séance 805) « qu'il y avait quelque chose qu'il voulait me dire, qu'il l'avait oublié, c'est-àdire, ceci... c'est quelque chose qui est ainsi : comme un aboiement dans un espace qui bat, ou bien un hurlement dans une boîte, l'espace


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qui bat, c'est comme une série d'échos qui battent d'une paroi à l'autre comme un hurlement à la mort ». A la séance suivante (806), il commence par parler d'un état de bien-être, avec un sentiment de tridimensionnalité, dit-il, représenté par « un papillon, avec le sentiment du relief qui vole sous mon nez et qui correspond à un rêve fait la nuit où il y avait quelque chose de bleu provenant de fleurs d'un bleu plus clair dans un champ, vues sur un tableau hier et qui ont quelque rapport avec vos yeux ». Pendant la séance, cette tridimensionnalité pour ainsi dire « bonne », construite par le mouvement du papillon et par le fait que le papillon bat des ailes contre lui (mamelon), cette tridimensionnalité donc où une partie de la relation de transfert s'organise, s'oppose à une tridimensionnalité « mauvaise », définie par exemple comme « l'affreuse maison » dont il dit : « Cet espace qui bat » peut être vu « comme les maisons juives de Zeffirelli où il y a de la lumière, des portes qui battent, et où il n'y a personne ». Après une interprétation portant sur la question des espaces, tridimensionnels, et de savoir dans lequel il s'attendait à vivre pendant le week-end et les prochaines vacances de Pâques, il ajoute que « le fait de faire passer les examens aux étudiants, la veille, lui avait donné la sensation d'éclater ». Naturellement, cela fait référence à ce qui se passe dans la séance. Et il ajoute que c'est comme si « moi je le mettais de force dans cet espace qui bat, et qui ne serait autre que le cube ouvert ; peut-être y a-t-il quelque chose de plus abstrait : comme une bouche hurlante, un détail de Guernica : visage-bouche ouverte et le bras de quelqu'un qui ne voudrait pas voir... ». Je lui suggère que dans Guernica, en lui pendant les examens, c'est-à-dire en lui qui s'exprime ici, il y a une pression énorme qui explose au-dehors, que dans la description des affreuses maisons est préfiguré un hurlement qui est comme une explosion; c'est cela le sens de l'espace qui bat, du cube, etc. Il répond en disant « que dans ce hurlement ou mieux encore dans cette sorte d'aboiement, il y a quelque chose qui libère un état de tension, celui que j'ai connu sept-huit jours après la fin de la précédente analyse... je me roulais sur le lit comme un prisonnier... sous contrainte... avec l'angoisse... alors il y avait la perception comme d'un espace en expansion qui, si j'y repense, me fait frissonner ». Ici la transformation en pensée, dans le transfert, de quelque chose qui alors ne pouvait être que clivé et fragmenté sous forme d'hallucinose, du temps de l'explosion solaire, semble rapprocher la pression interne du sentiment de libération. Ce n'est pas seulement dans le vécu du hurlement et dans la référence au tableau que s'est organisée une force explosive qui autrement n'avait aucune dimension


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humaine ; l'espace lui-même semble s'être défini tridimensionnellement dans un cube qui acquiert toujours davantage de matérialité et de signification, qui a un dedans et un dehors, qui rend possible une direction, s'ouvre sur l'extérieur et qui intègre donc silence et son, mouvement et temps, dans les maisons juives du film de Zeffirelli et dans Guernica, où la scène primitive elle-même apparaît dans ses aspects les plus archaïques et où la dimension artistique (élaboration particulière de la pensée au niveau de la ligne C de Bion) semble sceller symboliquement la transformation atteinte en pensée des éléments physiques de l'espace, du temps, du mouvement, de la scène primitive.


V

IMPLICATIONS SPÉCULATIVES

En prenant congé de notre patient, nous pourrions considérer que nous avons atteint le but fixé, qui était de décrire les mouvements d'organisation du Soi à travers l'élaboration, dans la situation analytique, d'aspects particuliers de l'expérience psychique qui m'ont semblé précéder la formation du symbole et qui me semblent constitués par l'acte de s'approprier les divers éléments de la réalité physique ; donc je pourrais conclure ici notre discours de psychanalyse pratique. Pourtant, sur un plan plus abstrait, les lignes de réflexion pourraient être développées, qui, même si elles ne sont pas directement liées au matériel clinique présenté, pourraient en substance en dériver. Nous pourrions nous donner quelques postulats. La réalité physique est constituée par un transport d'énergie. Dans l'activité de la pensée, il n'y a pas transport d'énergie. Dans le SNC il y a transport d'énergie et l'EEG enregistre des variations électriques spécifiques pendant cette activité particulière de pensée qu'est le rêve. La transformation en pensée pourrait comporter une production d'énergie qui est libérée pendant cette transformation. La fonction oc qui transforme en oc les éléments (3 consisterait dans la production d'éléments où l'énergie physique est égale à zéro (E = o). Les éléments (B seraient des éléments chargés d'énergie, c'est-à-dire seraient les éléments psychiques, non de pensée proprement dite, avec participation de caractères biologiques (ou mouvements) c'est-à-dire avec les caractères de la réalité physique. La fonction a, transformant en éléments a de pensée les éléments (3, enverrait l'énergie de ces derniers dans le biologique. D'ailleurs, cela expliquerait la « tempête viscérale » dans le sommeil REM : elle dépendrait de l'action de la fonction oc pendant le mouvement PS ^ D sur les éléments oc, amenant une transformation continuelle des éléments p.


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Celle-ci comporterait un changement de l'énergie, condensée sur les éléments (3 par l'action du « somatique », qui libérerait le psychique de ces particules « chargées ». Ces dernières commenceraient à se produire et à dépasser le seuil pendant le sommeil-NREM. Un empêchement au début de l'activité du REM ou de la fonction a. se transformant en (B -»- a et PS -> D (d'où le rêve) et en même temps l'inondation énergétique du soma (hypervariations chimiques) comportent l'invasion d'éléments B qui seraient des particules chargées d'énergie, ayant une signification psychique, mais pas encore de signification de pensée. On pourrait étudier les éléments B ainsi définis de deux points de vue : a) d'un point de vue physique dans la mesure où, transportant de l'énergie, ils devraient relever de la microphysique en général et de la chimie ; b) d'un point de vue psychologique car, étant constitutifs de l'expérience psychotique, ils devraient pouvoir être étudiés dans le champ du vécu. En ce sens, le vécu psychotique serait différent de tout autre vécu du monde, car chaque vécu ordinaire du monde serait basé sur la transformation en pensée de la réalité physique, même à travers des formes de pensée différentes : laïque, scientifique, artistique, religieuse, tandis que le vécu psychotique ne serait rien d'autre, dans son essence et à la limite, que le vécu direct de la réalité physique, le vécu direct de l'univers microphysique. Non pas l'univers microphysique abordé avec l'instrument de la pensée abstraite, donc rendu le plus sophistiqué possible pour permettre une approche sans dangers et efficace de la réalité microphysique, mais le monde microphysique « en soi ». Mais toute expérience implique une « fonction-pensée » qui la rend possible : il faut donc qu'une partie du Soi soit organisée pour que devienne possible l'expérience de la partie non organisée (psychotique) du Soi et de ses relations directes, mais sans transformation en pensée, avec les objets de la réalité physique. On peut donc éliminer une portion de fonction a, de partie « saine ». Mais celle-ci expérimente, se réduisant à la limite-seuil du manque de pellicule de pensée, ses parties constituées d'éléments B, de particules chargées d'énergie ; en outre, les éléments B ainsi compris, bien que chargés d'énergie, ne s'identifient pas à l'univers de la microphysique : c'est dans leur nature mystérieuse que se joue le saut du biologique au psychique. Ainsi un sein, une mère, un thérapeute ont la fonction d'amplificateurs de la « partie-pensée », c'est-à-dire du Soi déjà organisé, ou encore de partiespensée (fonction a) substitutives qui se chargent de l'expérience de l'univers (3, « l'univers microphysique mental ». Leur tâche est de le transformer en pensée, c'est-à-dire de le « dé-énergiser ».


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Cette représentation des choses permettrait d'expliquer l'intelligence remarquable des enfants autistiques et la présence notable d'aspects psychotiques dans des individus comme les savants ou les artistes ; en effet, on pourrait penser qu'il s'agit de sujets qui ont un patrimoine B particulièrement riche, c'est-à-dire une énergie sous forme d'éléments B, à la disposition de la fonction a en vue de la transformation. Si la fonction a n'est pas altérée de façon telle qu'elle ne puisse réaliser la transformation, mais au contraire maîtrise l'hyperstimulus et effectue la transformation, il en résultera une pensée activée, avec peut-être une accélération de la fluctuation PS *± D, probablement reliée à l'entité de la transformation (3 -> a. Par contre, la rigidité, la stéréotypie pourraient dépendre d'une lenteur et d'une pauvreté des oscillations PS <± D avec détérioration des configurations rigides D déjà réalisées, qui tendent à perdre les caractéristiques des configurations symboliques pour « se dogmatiser » et ne représenter qu'elles-mêmes. Ici se pose le problème de savoir s'il n'y a pas retour à B, mais peut-être, comme le fait Bion pour l' « objet bizarre », nous devrions introduire l'idée de particules non chargées d'énergie, à opposer aux particules chargées, les éléments B à proprement parler, mais ayant certains caractères de ces derniers. D'autre part, le problème des rapports entre un effort intellectuel abstrait et une éventuelle inflation d'éléments |3 peut aussi être considéré d'un autre point de vue. En réfléchissant à l'expérience du monde du physicien ou du mathématicien, on ne peut éviter de penser que pendant la quantité de temps où sa pensée se réalise aux niveaux abstraits de ces disciplines, il ne peut utiliser des phases ou des stades de pensée plus concrète, qui d'habitude transforment continuellement la réalité physique et la réalité présymbolique du Soi et qui pourraient être indiquées par les niveaux génétiques de la grille de Bion. Aux niveaux CD, par exemple, la fonction a. travaille sur des données perceptives, intuitives externes et internes, mais quand elle travaille au niveau que Bion appelle « calcul algébrique » ou « système scientifique déductif », ces liens peuvent se perdre. On pourrait se demander si, à de tels niveaux, il ne pourrait y avoir une manipulation particulière des éléments a, où PS <± D se déroule, sans qu'il y ait travail sur les éléments B ni transformation en a. Tout se passe comme si les éléments B restaient clivés, inutilisés, tandis que les éléments oc subiraient une transformation particulière, seraient « réifiés » et comme tels utilisés pour les intégrations qui auraient un caractère concret, visualisable, mais qui au fond seraient toujours plus privés de cette qualité symbolique spécifique de la ligne C et qui serait inutilisée. Par


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un processus qui n'est qu'en apparence différent de celui opéré avec un tel dommage sur la pensée abstraite scientifique, la pensée pseudoreligieuse et pseudo-artistique, comme tout slogan idéologique, se détacherait de l'oscillation B <± a. de la façon suivante : l'élaboration des éléments B, partant de la fonction oc pour figurer PS -^D jusqu'à la ligne C (mythe et rêve), s'arrêterait à cette ligne pour structurer exagérément D jusqu'au moment où, quand viendraient à manquer les salutaires redispersions oc vers PS, les constellations D deviendraient si concrètes, rigides, emprisonnantes, qu'elles perdraient la valeur de symbole et, par une voie analogue aux réifications algébriques et hautement théoriques, elles ne se relieraient pas à l'expérience oc dispersée et présente; celle-ci ne pourrait réatteindre à l'expérience B pour la transformera mais constituerait une réalité aliénée du Soi, à l'aspect pseudo-abstrait. Tout cela représente un clivage de la pensée abstraite en une production bonne (= créative) et une production mauvaise (= non créative). Il se pourrait en outre que le faisceau d'élaboration B -s- oc sur lequel se centre la santé mentale implique la conservation, entre autres, de l'espace-temps intuitif et du mouvement, même à travers les transformations symboliques les plus différentes. Dans la production abstraite bonne, probablement se conservent, plus ou moins transformés, l'espace-temps, le mouvement et la sensorialité, et s'expriment potentiellement l'affect et/ou la rationalité (selon la caractéristique prévalente, artistique ou scientifique) en effectuant la transformation en pensée la plus sophistiquée à travers le passage des différents niveaux génétiques de la pensée, depuis les plus concrets et, au-delà d'eux, une matrice de fantasmatisation à caractères présymboliques, les éléments p. On peut se demander si toute production présentant une tendance à l'abstraction, et qui aurait les caractères d'une vraie créativité, ne serait pas équivalente à l'interprétation psychanalytique réussie. S'il en est ainsi, nous pourrions étudier l'interprétation par rapport au matériel associatif. Evitant de prendre en considération le fait que cela aussi est une transformation de quelque chose (de « O » dit Bion), et donc le produit d'une activité oc plus ou moins grande sur une matrice que nous pourrions à la limite considérer comme p. Le matériel associatif par rapport à la transformation que l'interprétation en donnera, faisons pour un moment l'hypothèse de le considérer « en position p ». J'entends par là qu'un certain état peut être indiqué en position oe par rapport à quelque chose d'autre. Le matériel associatif est la transformation en pensée (a) d'un ensemble de conditions qui peuvent être l'expression de « l'action », « d'une identification projective » avec


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des charges d'énergie (B) ; mais ce matériel même peut, moyennant une transformation ultérieure, qu'il « est en train de chercher », et qui sera l'interprétation, constituer un ensemble chargé d'énergie, que nous pouvons provisoirement considérer comme équivalant à l'élément p. Nous pouvons donc considérer l'interprétation, par rapport à un moment spatio-temporel défini de la séance, comme une transformation a, créative, par laquelle est atteinte la plus grande forme d'abstraction possible et où la pensée exprime : I) relation spatio-temporelle ; 2) sensorialité ; 3) mouvement ; 4) affect ; 5) raison. Tels sont les cinq paramètres fondamentaux à relier dans l'interprétation de transfert. Si l'on part des considérations de la physique sur les phénomènes réversibles (mécanique, par exemple) et irréversibles (thermodynamique), avec les considérations relatives à l'impossibilité d'éliminer un certain degré d'irréversibilité, nous pourrions nous demander si cette notion n'est pas utile à la comparaison entre l'interprétation psychanalytique et le matériel associatif, ou bien entre le « O » et ses transformations, ou à l'origine, entre la condition B et la condition a. Ceci équivaut à faire l'hypothèse suivante : dans le mouvement qui va du biologique au psychique et, dans le psychique, du présymbolique au symbolique, jusqu'aux degrés de plus grande sophistication de la pensée mathématique, on assiste au passage de l'irréversible au réversible. En effet, nous pouvons faire la considération suivante : si le « O » exprimé par le matériel associatif, nous l'examinons tel qu'il est, nous remarquons qu'il y a un mouvement qui fonctionne d'une certaine façon. Par exemple, est à l'oeuvre une certaine émotion qui évolue vers quelque chose. Si nous photographions la situation dans un segment spatio-temporel déterminé, nous remarquons un « sens », du contenu idéatif et affectif, une grandeur vectorielle. L'interprétation qui peut atteindre son but est quelque chose vers quoi était tournée la flèche de la constellation émotive, idéative et active du matériel. Prenons maintenant l'interprétation dont nous supposons qu'elle a atteint son but. C'est une formulation verbale qui traduit la situation précédente. Toute la situation précédente est-elle contenue dans l'interprétation ? Oui, comme contenu idéatif et émotionnel exprimé cependant à un autre niveau de pensée, plus abstrait, mais non le sens. Autrement dit, ce qui était le sens peut être verbalisé mais, tandis que dans la structure de l'interprétation à un autre niveau, nous trouvons les pressentiments et les idées du matériel organisés de façon opportune, nous ne trouvons pas un sens intrinsèque à l'interprétation. C'est-à-dire que nous pourrions changer la formulation de l'interprétation, tout au moins sa formulation linguistique même si, partiellement


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liée au matériel 1, elle admet un spectre assez vaste de possibilités expressives. Cela est prouvé aussi par ce fait : si nous sténographions le contenu d'une séance et que, dans un séminaire, nous devons le rapporter, nous l'ordonnons, nous nous attendons à la plus stricte fidélité quand il s'agit de rapporter le matériel du patient (ou bien s'il s'agit d'une autre méthode de compte rendu, si nous le répétons par coeur, le fil conducteur sera justement constitué par les composantes du sens intrinsèque au récit que notre contre-transfert met en évidence), tandis que nous sommes plus souples pour ce qui concerne notre interprétation, parce que nous estimons comme équivalentes les formulations un peu différentes qui peuvent se présenter au cours d'une séance. Si l'interprétation a abouti à une pensée plus réversible par rapport à une pensée irréversible ou moins réversible du matériel associatif lui-même, deux conclusions fiées en dérivent : a) rendre réversible l'irréversible pourrait être la fonction essentielle de l'interprétation ; b) l'interprétation a pour ainsi dire délivré de l'irréversibilité la situation qui se développe dans la séance analytique. Mais dans ce cas, qu'était l'irréversibilité, et où est-elle partie ? Si nous parlions de « vecteur » (sens), ce dernier n'est-il pas lié à l'énergie (force)? N'est-ce pas une énergie dont s'est libéré l'état associatif ? Cela semble coïncider avec la thèse selon laquelle il s'agissait d'un état B semblable, transportant de l'énergie. Par analogie, on devrait généraliser ainsi : pour chaque production créative de la pensée, pourvu qu'elle soit vraiment telle, nous aurions gagné une réversibilité plus grande et, par conséquent, une élimination libératrice d'énergie physique. Par contre, les observations que nous pouvons faire sur « la production abstraite mauvaise » sont les suivantes. Une production « mauvaise » est à entendre comme une tentative de formulation intégrée d'une expérience qui a manqué l'objectif de la créativité. C'est quelque chose qui, d'un côté, implique un mouvement vers D (-> D), mais dont le résultat se manifeste davantage dans le domaine de la mauvaise connaissance que dans celui de la bonne connaissance, de — K que de K (Bion). Alors on peut se demander si l'erreur (Kuhn), le mensonge (Bion), le mauvais art pornographique (Meltzer) ne ratent pas parce que ce ne sont pas de vraies abstractions, mais plutôt des pseudo-abstractions, c'est-à-dire des intégrations non réelles en D. Et, comme telles, elles seraient — K et

1. Dans mon travail : Phantasmes, interprétation et setting, Rev. de Psychanal., 1974, n° 4, j'ai développé l'idée qu'une petite partie d' « action à travers laquelle l'analyste maintient le contact » est véhiculée dans la formulation linguistique de l'interprétation, tout en réalisant les préconceptions et les prémonitions du malade dans une sorte d'organisation ludique.


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non K. Mais qu'est-ce qui sous-tend la réelle intégration en D, et qu'est-ce qui la différencie de la pseudo-intégration ? Et qu'est-ce qui différencie l'abstraction réelle de la pseudo-abstraction ? Une véritable réalisation en D, qui se poserait comme interprétation réussie d'un état associatif PS, implique la possibilité éventuelle d'aller de l'avant et de retourner en arrière une fois réalisée « l'interprétation — D » aux « associations —PS ». Nous pouvons avec le patient, au moment où nous lui communiquons l'interprétation, reprendre le matériel en détail, l'examiner de différentes façons et vérifier continuellement l'interprétation elle-même. Nous pourrions le faire en dehors d'une séance, dans un séminaire. Dans le cas d'une pseudo-intégration D, nous ne pourrions faire le même travail. L'oscillation de l'interprétation aux associations se bloquerait, montrant que -*- D est arrivée comme une contrainte qui ne peut se répéter ultérieurement. Je crois que l'on peut conceptualiser ainsi : dans le cas de la réelle intégration D, nous pourrions vérifier la réversibilité du processus PS *± D, tandis que dans le cas de la pseudo-intégration D, nous perdons la réversibilité et nous serions devant un mouvement irréversible PS <± D. Mais il y a plus. Cette affirmation implique que « D », dans le cas en question, et par analogie avec — K, nous pourrions le désigner par « — D » (= pseudointégration) et ce n'est possible qu'imposé de façon autoritaire. Autrement dit, c'est l'autorité de l'analyste, de sa fonction surmoïque, à la fois directe et indirectement activée par la fonction complémentaire ou analogue du patient, qui soutient « —D », lequel autrement, par évolution spontanée des éléments a, en position PS, ne pourrait déboucher en « — D ». En effet, ce mouvement libère une énergie provoquant une condition D plus intégrée, plus stable, plus capable de « fonction de contenant », plus générale et abstraite. La pseudo-D (— D) est instable et la pseudo-intégration demande une consommation, une absorption d'énergie, et c'est justement la fonction active (l'action) du Surmoi qui la lui fournit. Le point à affronter maintenant est celui-ci : « — D », c'est-à-dire une pseudo-intégration, une formulation — K, un mensonge, une erreur, un slogan, comparables à la fausse interprétation analytique, qui a pour caractéristique une charge d'énergie élevée faisant tendre — D à la désagrégation, qui rend — D matrice de l'acting out et qui trouve dans les forces surmoïques la fonction unifiante s'opposant à sa naturelle instabilité, — D est-il un ensemble d'éléments B ou bien une pseudo-intégration d'éléments K ? Dans les considérations précédentes, j'avais avancé la thèse que la transformation p ->■ « (faite par la fonction a) était de nature irréversible et qu'elle avait un sens


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obligatoire, c'est-à-dire une grandeur vectorielle, le vecteur allant vers oc. L'énergie de l'élément B qui se libère dans la production des éléments oc (pensée, symbolisation, dimensionnalité) serait réabsorbée au niveau biologique et il faudrait évaluer sa disponibilité pour la formation de nouveaux éléments B, etc. Mais cette opération de la fonction oc qui devrait se produire par (? <?) contenant-contenu, est-elle la seule opération qui libère de l'énergie de la psyché et donne lieu à des structures à charge énergétique basse ou nulle, où la réversibilité remplace l'irréversibilité ? Revenons à la séance analytique et au sommeil-rêve. Le plus souvent, en séance, nous n'avons pas affaire à des interventions interprétatives d'acting out ou de phénomènes somatiques ou hallucinatoires, ou de communications verbales à caractère concret, c'est-à-dire de phénomènes relevant d'expressions d'éléments (3. Toutefois le matériel comporte une grande tension, il y a l'angoisse, il y a une direction du vecteur impliquée dans les différentes composantes de la situation. Chaque composante est liée à tout un monde de signifiés, toute la situation est hautement symbolique. Un rêve peut en faire partie. Nous nous trouvons dans une condition dispersée PS à la recherche d'un contenant. Les éléments oc qui constituent les particules dispersées contiennent dans les mailles de leur dispersion quelque chose qui a affaire avec de l'énergie. L'expérience analytique peut suggérer que si nous prenions chacun des éléments de l'ensemble associatif, par exemple le rêve qui en fait partie, ou un mouvement du corps du patient, ou les choses dites au début de la séance, nous n'en retirerions pas cette impression de tension qui nous est donnée par l'ensemble. C'est-à-dire que la tension est impliquée dans la constellation, elle est en effet dans les mailles et non dans les noeuds dont les différents éléments constituent le filet de l'ensemble PS. Par contre, le message d'éléments B, lui, est différent. Une seule phrase, un seul mouvement sont chargés d'énergie, c'est-à-dire sont vécus par l'analyste comme tension. Dans les deux cas, l'entrée en fonction de la fonction oc de l'analyste déchargera l'énergie des deux systèmes. Dans l'un des cas, en transformant l'élément (3 en oc ; dans l'autre, celui de la constellation PS des éléments oc — des mailles du filet non des noeuds qui le constituent — en transformant la dispersion PS en intégration D. Ce second processus aussi implique une absorption d'énergie du soma et peut-être une disponibilité pour les éléments B. On peut se demander si la « fonction a » n'agit pas dans le premier cas (sur les éléments (B) surtout par ç S et dans le second cas (sur la dispersion PS d'éléments oc) par PS <* D. Nous aurions donc affaire à un premier état où l'énergie donne lieu


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à des éléments psychiques B et à un deuxième état où l'énergie empêche les coagulations en pensée d'éléments dispersés, lesquels en soi et pour soi sont déjà de la pensée («). Avec ce paradigme, nous pouvons nous poser une question à propos de — D. La fausse interprétation est une transformation de PS où PS semble acquérir un sens (—D) qu'il conserve jusqu'au moment où il n'est pas obligé de se disperser par oscillation ou à s'intégrer à d'autres D. C'est-à-dire que la cohésion de — D aboutit à une tentative de revenir à la réversibilité (-*■ PS) ou de rompre l'isolement par le contact avec d'autres interprétations. Ainsi le mensonge, l'erreur et le mauvais art se démasquent dans le contact avec la réalité extérieure à eux. Nous pouvons penser alors que l'énergie de PS quand PS se transforme en — D agit en isolant — D, c'est-à-dire que — D est une structure « entourée » d'énergie dans le but de l'isoler, de la repousser des autres constellations extérieures à elle, qui pourraient l'affronter et la rendre instable. Nous devrions donc penser que —■ D est une pseudo-intégration d'éléments <x dont l'énergie qui impliquait la condition PS n'a pas été déchargée par la constellation, mais a été transformée pour organiser un ensemble pseudo-intégré comme par exemple le contenu d'un délire qui, grâce à l'énergie conservée dans le système, peut être isolé des autres D de la réalité interne et externe et ainsi se conserver. Jusqu'à présent, nous aurions décrit : 1) une libération d'énergie des éléments B qui se trouvent ainsi transformés en éléments « ; 2) une libération d'énergie d'un système PS d'éléments a. qui maintient l'énergie dans les liens des éléments oc et qui, s'en libérant, mène à l'intégration D ; 3) un état, que subit — D, caractérisé par la permanence d'une énergie ainsi pseudo-intégrée, même si elle est constituée d'éléments a, où cependant le processus de symbolisation ne s'est pas développé. Un nouveau stimulant à la réflexion est fourni par l'étude de Meltzer sur l'autisme [8]. Le phénomène du démontage (Dismontling) du Soi qui débouche dans la condition autistique de non-pensée (Mindlessness) est d'un intérêt remarquable et me semble renvoyer à l'aspect asymbolique psychique. Même si l'auteur souligne une nature différente du clivage par démontage des clivages et fragmentation habituels au moyen du sadisme destructeur, je crois qu'il est utile d'avoir toujours à l'esprit un point : le démontage aussi est un phénomène à englober dans le processus général PS ^± D de Bion, même si la nature et la modalité de l'intégration et de la désintégration des éléments sont particulières. Nous devrions probablement distinguer plus d'une modalité de l'action PS +± D, en fonction de la nature différente des éléments objets du mouvement et de leur façon différente de


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s'intégrer et de se désintégrer. Comme on l'a dit, une de ces façons est représentée par un ensemble d'éléments «, c'est-à-dire d'éléments qui sont déjà pensée (aire du symbolique), éléments qui ont une charge d'énergie physique (toutes les formes d'énergie étudiées par la physique, et qui concernent aussi la chimie organique et inorganique, c'est-à-dire pas seulement la biologie), tendant vers « O ». C'est pourquoi je fais cette hypothèse : l'énergie physique en quelque sorte prise dans le psychique (éléments B) se manifeste comme instinct de mort. Cet instinct de mort ne serait rien d'autre que la prise de l'énergie physique dans le psychique, c'est-à-dire que l'instinct de mort ne serait rien d'autre que la dégradation de la pensée en énergie physique, ce qui se traduit dans les parties du Soi-pensée, c'est-à-dire dans les parties du Soi capables de vécu, par l'effet du narcissisme destructeur. Quand la fonction a agit, elle opère une libération des éléments B de l'énergie physique. Cette opération est l'oeuvre principalement de la libido qui agit sur le Soi (narcissisme libidinal) et qui, grâce à la pensée onirique, premier niveau du processus de symbolisation, organise le Soi en transformant en a les éléments B qui le préforment. Le noyau de la transformation B ->a. serait donc la libération de ces éléments de l'énergie physique qui les charge. L'élément B d'une part, va constituer avec l'énergie physique « le biologique », et d'autre part l'élément a (éléments de la pensée). Nous nous trouvons maintenant devant l'évolution des éléments a. Cette évolution advient à travers une forme d'intégration (oscillation intégration-désintégration). C'est l'évolution habituelle de la position schizo-paranoïde à la position dépressive, en passant par la réparation de typé maniaque liée à la libido narcissique, première force unificatrice qui agit en connexion avec le narcissisme destructeur (instinct de mort) dans la mesure où elle le « dénature » (en un sens positif pour la fonction mentale), maîtrisant une partie de l'énergie physique des éléments B constitutifs du « pré-Soi » et l'utilisant comme énergie au service de l'intégration des éléments a. Les éléments a, en constellation plus ou moins dispersée, sont ainsi de plus en plus intégrés par la libido narcissique à travers cette énergie qui, de plus en plus, a perdu les caractères de l'énergie physique (susceptibles d'être étudiés et mesurés avec les instruments des sciences physiques) pour acquérir ceux de la libido que nous trouvons pour ainsi dire entre les mailles dispersées du filet des éléments a, où elle fait fonction de lien. Au fur et à mesure que le Soi abdique en faveur de l'objet, que l'organisation du Soi évolue de façon plus mûre à travers la prise de conscience de sa dépendance de l'objet, le Soi développera la capacité d'aimer


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l'objet, grâce à l'apprentissage de l'expérience d'aimer et d'être aimé. La libido objectale évoluera. La pensée créative du Soi dépendra d'un objet interne qui animera la créativité elle-même dans le Soi. C'est à ce point que la pensée est constituée de PS -*■ D dominants, toujours dans une oscillation où les éléments a. s'intègrent, au vrai sens du mot, et la libido qui les lie est objectale, et d'une autre nature que la libido narcissique, avec une libération presque totale ou une transformation de l'énergie physique, du filet de conjonction de la constellation PS «± D d'éléments a. La qualité et la quantité de la transformation du narcissisme destructeur constitutif (sous forme d'énergie physique, des éléments B en narcissisme libidinal, toujours plus prédominant, et donc des éléments B en a. et de la constellation dispersée PS de a en intégration D de a) commencent, à mon avis, dans le contenantutérus dont l'importance des qualités « psychologiques » reste encore à évaluer. Mais la transformation trouve immédiatement une catalysation cruciale et essentielle avec la coupure de la naissance et l'influence de l'objet extérieur à partir du moment où, expérimenté et reconnu grâce à la pellicule de pensée par laquelle le Soi s'est constitué de façon autonome, un courant de libido objectale investit le Soi. C'est la libido maternelle à travers laquelle agit le contenant extérieur (et intérieur, qui se constitue dès ce moment), qui amène PS 5^ D et dans la mesure où l'opération réussit et où graduellement la libido objectale remplace la libido narcissique, l'intégration PS *± D des éléments « rend possibles des niveaux de symbolisation tels (de libération de l'énergie physique) que l'intégration en D gagne en caractères vrais et propres, c'est-à-dire que le système PS 5^ D tend, soit à l'intérieur des éléments a constitutifs, soit dans leur relation, à se libérer de l'énergie physique, constituant ainsi la pensée2... D'après ce qui a été dit, on peut distinguer deux modalités selon lesquelles les éléments a. se lient dans l'oscillation PS 5± D, l'une de nature libidinale narcissique et l'autre de nature libidinale objectale. La première implique une charge énergétique plus grande (due à la transformation de l'énergie physique) qui n'est pas

2. Tiré du Dictionnaire encyclopédique UTET : « La psychologie contemporaine distingue entre la pensée au sens étroit en tant qu'activité cognitive d'adaptation orientée vers la solution, même pratique, des problèmes, et la pensée au sens large, en tant qu'activité symbolique réfléchie qui constitue des schémas, des images, des concepts, des anticipations, des significations verbales, numériques, figuratives, grâce auxquels le comportement s'éloigne de l'action immédiate. La pensée au sens large regroupe la pensée préverbale et subverbale qui s'exprime par des gestes, des . mimiques, des pantomimes, des voix, non utilisés et perçus comme symboles. Cette pensée est plus vaste que celle qui prend forme dans le langage verbal, et plus lourde que l'autre de processus intuitifs, s'articulant en séquences syntaxiques et logiques concrètes, base de celles, symbolicoformellesj qui leur sont postérieures. »


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constitutive des éléments oc mais de leur rapport ; la seconde est une modalité des liens L et K de Bion intégrés, qui gagne en caractères positifs de réversibilité, permettant toutes les opérations de la pensée à contenu énergétique bas ou nul, et qui réalise la transformation la plus haute et complète du biologique, au sens étroit, en psychique. Si tout cela est la façon pour ainsi dire normale qui caractérise PS ==± D, j'ai noté que d'autres modalités devaient aussi concerner cette oscillation. Bion lui-même a parlé d' « agrégabilité » (et non d'intégration) des éléments B dans la mesure où on peut voir un modèle PS ^ D chargé, à mon avis, d'énergie destructrice pour le Soi, capable d'expliquer les dégradations les plus graves de la pensée et affaiblissant profondément les fonctions du Moi. Nous-mêmes avions fait l'hypothèse d'une modalité PS =* D où la libido narcissique englobant partiellement l'énergie physique non transformée en libido ne se décharge pas dans la condition D et constitue des pseudo-intégrations — D d'éléments oc, en concomitance avec le travail d'un Surmoi très archaïque. Ce que Meltzer a décrit sur le dismontling et sur le mindlessness (anti-pensée et non-pensée) avec des passages subits d'une condition apparente de pensée à une sorte d'absence de vie mentale proprement dite et vice versa, fait penser à un mode de fonctionnement de PS ^ D spécifique de l'autisme. L'expérience clinique analytique devrait vérifier l'hypothèse que dans ces formes de défaillance de la pensée qui mènent à une décomposition des éléments constitutifs, on aurait une transformation en éléments inanimés avec perte des qualités de la pensée, d'éléments donc qui ne sont pas de type a. dispersé mais de type p. Mais étant donné que l'on a « cette façon de se ressouder à nouveau », qui recompose la capacité de pensée, nous devrions penser que la charge d'énergie physique des éléments les abandonne en leur restituant les caractéristiques a, mais reste pour les relier comme par l'action d'une espèce de champ électromagnétique sans transformation eh libido narcissique mais avec des fonctions obscurément unifiantes en une sorte de condition D. Probablement, si les' éléments B se transforment en éléments a, le système énergie physique constitutif restant chargé, ou encore, s'ils réalisent une quelconque forme de transformation anormale qui comporte toujours une part de l'énergie physique qui les constitue, ils trouveront une adhésivité réciproque qui a affaire avec les rapports de type obsessionnel et qui leur est peut-être spécifique. Cela expliquerait la fréquence d'aspects obsessionnels dans les tableaux de postautisme et la spécificité du dismontling dans les tableaux obsessionnels. Nous aurions ainsi dans l'autisme un PS <± D où se joignent et se séparent des éléments que


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nous pourrions appeler éléments y (à côté des éléments a et B de Bion) qui auraient la caractéristique d'être, à des moments successifs, chargés ou privés d'énergie physique. Dans les premières conditions ils seraient semblables aux éléments a, et l'énergie physique (tant que les parties existantes du Soi vivront en tant que narcissisme destructeur) reste pour les lier adhésivement sans devenir narcissisme libidinal, oeuvre de la libido.


VI

CONSIDÉRATIONS FINALES

Les trois rêves de la patiente morte d'un cancer peuvent être schématiquement rattachés à trois fantasmes fondamentaux : I) La fragmentation et la minéralisation explosive de la pellicule de pensée qui organise le Soi, disparue ainsi dans le chaos des énergies cosmiques 1, projetée sur la tumeur ; 2) L'angoisse dépressive due à la séparation et à l'impossibilité d'atteindre l'objet (le sein-source-de-vie) ; 3) Son glissement vers la mélancolie due à la perte du Soi revenu à son point d'origine et de fin. Les trois fantasmes peuvent être rattachés aux conditions psychiques dont j'ai parlé : l'invasion du narcissisme destructeur, les vicissitudes de la relation objectale, l'essence narcissico-libidinale de la première esquisse du Soi. Ici la désintégration du Soi, malgré la maladie mortelle, est seulement imaginée en rêve et la souffrance psychique est limitée grâce à la capacité de symbolisation qui chez cette patiente atteint les cimes d'un niveau poétique où devient possible la communication la plus complète. Mais dans le cas clinique dont j'ai illustré ce travail, la désintégration du Soi a été réellement vécue par une partie du Soi et la souffrance à peu près impossible à contenir du fait des effractions spatio-temporelles où le Soi s'est partiellement désintégré en ondes lumineuses et sonores, en se dilatant jusqu'à des dimensions spatiales illimitées ou en se réduisant par la force de la pesanteur. Cette situation m'a semblé consister en une destruction narcissique qui a rempli le vide dû à l'affaiblissement des défenses structurantes libidinonarcissiques. Et ce phénomène est précipité à partir du moment où la séparation a rendu dramatique la dépendance du Soi par rapport à l'objet primaire. Le développement d'un niveau onirique de pensée adéquat a permis à la patiente d'élaborer les angoisses inhérentes aux

I. Dans le rêve on parle d' « aimant ». L'accentuation différente des mots calamita (aimant) et calamità (malheur) est suggestive et indique par un symbole grammatical cette dissolution du Soi en ondes électromagnétiques (aimant) comme le malheur par excellence. Mon attention avait été attirée sur ce point à la suite d'une observation de Hans Thorner.


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fantasmes sur sa maladie et sa mort. Le manque, au contraire, d'un développement correspondant adéquat de ce système de symbolisation chez le patient en question ne l'a pas défendu suffisamment de son narcissisme destructeur. Le matériel clinique décrit tend à représenter une condition structurale que j'ai appelée aire asymbolique du psychisme, mais aussi à mettre en relief une particularité des conditions économiques liées à la manière dont le système psychique, incapable de filtrer à travers l'élaboration effectuée par la membrane de la pensée les éléments de la réalité physique, les assume de façon narcissique avec leur charge d'énergie qui l'envahit. Selon l'hypothèse avancée par Freud dans son essai sur La négation (1925), c'est un mécanisme normal qui ferait défaut. Il écrit : « D'après notre conception la perception n'est pas un processus purement passif, mais le Moi envoie périodiquement de petites quantités d'investissements dans le système perceptuel, par lesquelles il éprouve les stimuli extérieurs, pour se retirer après avoir « prélevé » de chacun d'eux « un échantillon ». » Mais m'appuyant sur certains aspects du système théorique de Bion, il m'a semblé possible d'esquisser quelques développements de la réflexion, spécialement les aspects économiques de l'aire asymbolique du psychisme, en partant toujours de conditions susceptibles d'être expérimentées dans la situation analytique. Si l'on examine cette dernière du point de vue de la différence entre un matériel présymbolique et un matériel plus symbolique, on relève une différence fondamentale dans la constitution de la situation analytique elle-même et dans sa gestion. Si la situation analytique est le tout insécable constitué par l'intégration du setting, de l'interprétation et des fantasmes, son organisation pourra varier selon le degré de maturité symbolique du fantasme : si dans ce dernier prévaut la position oc, le travail analytique comportera la décodification classique du message ; mais si les fantasmes sont l'expression de conditions asymboliques susceptibles d'être rattachées aux éléments B de Bion, ou à d'autres tels que ceux que j'ai énoncés, le travail analytique, utilisant le setting et l'interprétation, devra transformer en pensée ces expressions asymboliques. En ce cas, l'analyste, qui devra se substituer au patient dans l'emploi de la fonction a, pourra aussi se trouver en présence d'éléments psychiques qui, même pour lui, n'ont pas encore atteint la condition de pensée et qui donc le contraindront à une interprétation radicalement créative. A la lumière de ce que j'ai exposé, nous pourrions nous demander comment repenser les deux points de la pensée de Freud résumés dans le premier chapitre de cet exposé : je pense à l'idée selon laquelle la défense psychotique aurait affaire à un


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mécanisme spécifique désigné par les mots « forclusion » ( Verwerfung) et « déni » (Verleugnung) ; et à l'idée selon laquelle ce mécanisme aurait pour but une gestion particulière de l'OEdipe, surtout du complexe de castration. En ce qui concerne le premier problème, nous avons vu comment jusqu'à la formulation de 1894 (Les psychonévroses de défense), Freud décrivait une forclusion, par le Moi, de l'inscription symbolique, et comment le Moi s'arrache à la représentation intolérable, en même temps qu'au fragment de réalité associé à cette représentation. Je pense que l'on ne peut voir dans cette forclusion que le fonctionnement d'une partie narcissique destructrice qui, en même temps que les aspects de la réalité dont elle a détruit la symbolisation, est clivée et projetée loin du Soi, comme un élément asymbolique. Pour le second problème, je verrais vraiment dans la perte-dissolution du Soi ou de ses parties, le noyau psychotique originaire de la castration, dont la récupération symbolique en termes de castration, et l'élaboration dans l'OEdipe, marquent la sortie de la psychose.


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DEUXIÈME PARTIE

IMPLICATIONS INSTITUTIONNELLES

ET PROBLÈMES CONTRE- TRANSFÉRENTIELS

Le thème de la structure psychotique traité par ce Congrès ne peut faire abstraction de certaines réflexions sur la signification à attribuer à une pratique psychiatrique directement influencée par la théorie psychanalytique. Cette dernière, dans son acception la plus générale, peut se définir, en adoptant les termes de A. Green, « comme la discipline qui envisage certaines structures psychopathologiques dans un rapport de conjonction et disjonction avec les structures normales sous l'angle intra- et intersubjectif à travers les paramètres du complexe d'OEdipe, de l'inconscient, des mécanismes de défense et de transfert dans une perspective historico-structurale. Mais ici, il fautfaire—ajoute le psychanalyste français —, la part d'une contradiction : la psychanalyse n'atteint sa pleine mesure que dans le cadre de la situation psychanalytique, situation psychanalytique qui la rend inapplicable au grand nombre des psychoses ».

Nous nous trouvons ici face à la plus grande scission entre la théorie et la pratique, entre un épanouissement doctrinal qui nous permet de comprendre bon nombre de modalités de fonctionnement de l'expérience psychotique et les possibilités d'application qui restent, malgré tout, limitées.

Cette différence au niveau opérationnel ne paraît même pas comblée par la démonstration de la totale applicabilité du modèle de relation duelle et d'un setting rigoureux, même dans les formes de sévère et chronique organisation psychotique.

Tout en admettant la valeur heuristique de ces traitements, nous ne pouvons cependant pas concevoir le traitement comme épuisant les problèmes posés par le psychotique, même dans les cas privilégiés et,

Rev. franc. Psychanal., 5-6/1978


856 Giovanni Hautmann

à de nombreux égards, exceptionnels, où la thérapie a pu se poursuivre pendant les nombreuses années nécessaires au développement du processus analytique. En effet, ainsi qu'il résulte de la lecture des auteurs les plus rigoureux, comme par exemple Segal, Bion et Rosenfeld, pour permettre le développement de la relation, il apparaît qu'est indispensable l'appui simultané d'une structure complexe de soutien, institutionnelle ou pas, qui soit capable, en des moments critiques, de. jouer le rôle de contenant. Dans ce cas Rosenfeld en arrive à conseiller l'emploi d'un neuroleptique comme l'haloperidol.

D'ailleurs cette impasse entre la nécessité d'une radicale rigueur théorique et les exigences d'une élasticité pragmatique, nous pouvons la rencontrer aux divers moments du développement de la pensée freudienne. Lorsqu'il formule la notion de névrose narcissique, à diverses reprises Freud souligne d'une part l'inaccessibilité à une relation psychanalytique, et d'autre part, il s'efforce, à diverses occasions, d'affirmer la nécessité d'une connexion entre psychanalyse et psychiatrie. Ainsi, dans son Introduction au narcissisme, il écrit : « Nous eûmes un motif pressant d'envisager la conception d'un narcissisme primaire et normal lorsque nous essayâmes d'insérer notre connaissance de la démence précoce (Kraepelin) ou schizophrénie (Bleuler) au sein de l'hypothèse sur laquelle est fondée la théorie de la libido. Ces patients, que je propose d'appeler paraphréniques, présentent deux caractéristiques fondamentales : ils souffrent de mégalomanie et ils ont retiré leur intérêt du monde extérieur (personnes et choses). En conséquence de ce dernier changement en eux, ils sont inaccessibles à l'influence de la psychanalyse et ne peuvent être soignés malgré nos efforts. » Mais dans son. Introduction à la psychanalyse, Freud ajoute : « ... les affections narcissiques ne peuvent être déchiffrées que par des observateurs qui sont formés analytiquement par l'étude des névroses de transfert. Mais nos psychiatres n'étudient pas la psychanalyse et nous, les psychanalystes, nous voyons trop peu de cas psychiatriques ». Et, dans le même ouvrage, il réaffirme la nécessité d'une unité conceptuelle dans l'étude de la pathologie mentale, la description et l'interprétation des phénomènes psychopathologiques. « Vous conviendrez avec moi, écrit-il, que dans le travail psychiatrique il n'y a rien qui devrait s'opposer à l'investigation psychanalytique. Donc, ce sont les psychiatres qui s'opposent à la psychanalyse, et non la psychiatrie. »

Pour Freud, la psychanalyse est à la psychiatrie ce que l'histologie est à l'anatomie. « Entre ces deux types d'investigation, dont l'une est la continuation de l'autre, il est difficile de concevoir une contradiction...


Organisation borderline et conditions psychotiques 857

Et on peut prévoir que dans une période assez proche il apparaîtra comme évident qu'une psychiatrie scientifiquement approfondie ne peut être possible sans une connaissance des processus les plus profonds, inconscients, de la vie psychique. »

Freud, en 1918, au Ve Congrès international de Psychanalyse à Budapest, donnera un sens concret à ces affirmations en préconisant la création de cliniques psychiatriques dirigées par des psychanalystes, où bénéficieront de la psychanalyse tous ceux qui souffrent, sans considération de fortune ni de classe sociale. (« On peut prévoir, d'autre part, qu'un jour la conscience sociale se réveillera et rappellera à la collectivité que les pauvres ont le même droit à une assistance psychiatrique qu'à l'assistance chirurgicale qui leur a déjà été assurée par la chirurgie salvatrice. ») Freud se pose, avec finesse, le problème des risques et des limites que comporte une intervention psychanalytique dans le champ social, et il conclut « Quelle que soit cependant la forme de cette psychothérapie populaire et de ses principes, les parties les plus importantes, les plus actives, resteront celles qui seront empreintes de la rigueur psychanalytique, dénuée de tout parti pris. »

Soixante ans après ce discours, un nombre croissant d'analystes sont confrontés d'une manière concrète avec la psychose en milieu institutionnel. Mais ce passage, dont les motivations ainsi que la signification ont été analysées par Racamier, ne peut se faire sans problèmes ni alternatives douloureux.

L'analyste est en effet appelé à maintenir clairement distincte la situation psychanalytique fondée sur la relation duelle à l'intérieur de soi et ancrée à la règle de l'abstention et du paradigme interprétatif, du fait des circonstances inquiétantes rencontrées sur un terrain d'application où son détachement est mis en question et où le psychanalyste est surtout appelé à agir.

Nous pouvons, par conséquent, parler, ainsi qu'un grand nombre d'auteurs l'ont fait, d'une réelle crise d'identité de l'analyste, fiée, entre autres, à une modification radicale de son rôle, à une véritable dépossession de sa puissance verbale, perte de pouvoir, d'autant plus aiguë que les autres membres de l'équipe tendent, de façon magique, à lui attribuer une sorte de toute-puissance équivoque. Cette blessure narcissique peut faciliter des processus de clivage au niveau épistémologique, d'autant plus intenses qu'ils correspondent au style de clivage propre à l'univers psychotique et aux atmosphères institutionnelles.

La possibilité de réparer la déchirure passe nécessairement par une élaboration dépressive qui permet de récupérer l'objet psychanalytique

RFP — 29


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dont la validité reste intacte même dans le cas d'une transformation profonde du champ relationnel, contraignant l'analyste à un effort de compréhension qui tienne compte des distorsions de la communication chez le sujet psychotique et dans le champ institutionnel, ainsi que des situations concrètes liées aux situations de pouvoir réel, et pas seulement phantasmatiques, liées au cadre de référence, culturel, politique et juridique où l'analyste agit.

Pour d'évidents motifs de place il ne nous est pas possible, ici, de rendre compte dans le détail du débat complexe qui s'est développé au cours des dernières décennies dans l'histoire de la pensée psychanalytique, alors que l'analyste, absorbé par son travail institutionnel, a dû prendre une position, non seulement théorique mais aussi pratique, vis-à-vis du « tiers social » qui, dans la relation psychanalytique classique, n'a pas été refoulé, mais habituellement mis entre parenthèses. La complexité des problèmes peut nous expliquer la diversité des attitudes qui sont apparues parmi les psychothérapeutes institutionnels.

L'attitude la plus rigoureuse et la plus cohérente semble être celle qui consiste à affirmer la nécessité de mettre nettement à part le rôle de psychiatre à qui échoit une tâche active de restauration du déficit fonctionnel du Moi lié à la régression psychotique, d'attention aux besoins anaclitiques dont l'équipe psychiatrique doit se porter garante, avec la défense d'un principe de réalité dénié par le malade psychotique à toutes les règles consensuelles de la vie sociale.

Cette compréhension ainsi que des possibilités de participation active peuvent être soutenues par l'activité concomitante de l'analyste, dans sa fonction qui est de voir et de montrer les enchevêtrements émotionnels liés aux symptômes et aux comportements morbides et qui retentissent dans le groupe de travail.

Cette action de soutien vise simultanément l'élaboration d'une ligne culturelle commune où les divers membres du groupe peuvent se retrouver (et dans cette dimension, à la fois théorique et opératoire, s'insère, par exemple, l'analyse de code proposée par Fornari).

Ce rôle de contrôle de l'analyste dans le contexte institutionnel peut revêtir, selon les différentes acceptions et selon les prédilections culturelles, diverses significations qui vont de la simple observation partagée à la démystification des idéologies (Sterlin), à la révélation des phantasmes latents, à la mise au premier plan des moments du groupe inspirés des critères exprimés par Freud dans Psychologie collective et analyse du Moi (Frécourt), à la mise en évidence des moments de clivage (Woodboury), etc.


Organisation borderline et conditions psychotiques 859

En deuxième instance, le traitement individuel de chaque cas particulier relèvera de la compétence de l'analyste ; ce traitement sera rendu possible par un climat institutionnel capable de tolérer les acting out ainsi que les mouvements de projection et de désinvestissement massifs qui apparaissent au cours du processus thérapeutique.

La double référence dont il est question ici n'impliquerait en aucune façon, comme le dit J. Kestenberg, une suprématie de la fonction psychanalytique sur la fonction psychiatrique, du moment que, dans un projet d'assistance et de thérapie intégré, les moments psychiatriques et psychanalytiques s'avèrent complémentaires. Le schéma de fonctionnement qui a été exposé, même s'il est cohérent et respecte les rôles réciproques, semble exprimer une dimension « apollinienne » de la vie institutionnelle qui n'est pas toujours facilement réalisable, pour une série de raisons liées aux ensembles institutionnels. Ceux-ci, paradoxalement appelés à se charger de la « diversité » pathologique, ne tolèrent qu'à grand-peine la « diversité » culturelle et tendent, par conséquent, à refuser tout ce qui ne se conforme pas aux lois du collectif. On se trouve en effet, ici, face au caractère extrêmement perturbé des institutions qui ont, ainsi que le soulignent Elliot Jacques, Bion et Fornari, une fonction défensive à l'égard des angoisses psychotiques de base 1.

Ces institutions démontrent au plus haut degré le principe du retour du refoulé, en organisant à la fois des systèmes législatifs inspirés des exigences surmoïques archaïques, donc intolérantes et répressives, et des styles transgressifs contemporains de caractère pervers.

Ce double registre radicalement clivé : une façade inspirée d'un idéal primitif du Moi, des règles non explicites de comportement pratique analogues à celles de ces bandes d'adolescents phantasmatiques dont parle Meltzer, justifient souvent l'insuccès ou le découragement de celui qui, en obéissant à une instance démocratique d'inspiration psychanalytique, a entrepris d'apprivoiser le monstre institutionnel.

Pour ces motifs, dont l'approfondissement nous mènerait loin, l'insertion du psychanalyste dans une situation marginale, donc fondamentalement privée de pouvoir réel, semble représenter une sorte de greffe hétéroplastique et donne lieu à une crise de rejet. Le psychana1.

psychana1. que l'écrit Sacerdoti, étant donné que la réalité dialectique du rapport avec le malade mental est caractérisée par un vécu réciproque, dans lequel confluent l'Erlebnis pathologique, les défenses à son égard et l'effort du Moi pour le tenir à distance et l'objectiver comme maladie ou comme trouble, on peut établir un parallélisme entre les défenses produites par le patient vis-à-vis de sa propre « partie malade » et les défenses des individus qui composent la Société (particulièrement des institutions psychiatriques et de leurs praticiens).


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lyste représente, dans ces cas, aux yeux de l'équipe de l'hôpital et surtout aux yeux de ses responsables institutionnels, un personnage persécutant, investi de la toute-puissance de l'objet idéal, envié de façon intolérable et virtuellement capable de détruire le corps institutionnel.

Dans les meilleurs cas, l'étiquette psychanalytique peut être un bon fétiche pour masquer des sentiments d'impuissance opérationnelle à l'enseigne de celle que Racamier définit avec esprit « une sorte d'oniromancie ornementale des contenus des psychoses ». Par conséquent, le psychanalyste qui, de l'extérieur, s'efforce d'effectuer une thérapie des clivages sans prendre part aux vicissitudes et aux avaries de la machine institutionnelle risque de se comporter comme celui qui, dans la psychothérapie d'une psychose, ne saurait tenir suffisamment compte de la valeur économique du délire et voudrait obliger le patient à une élaboration dépressive pour laquelle il n'est point disponible du point de vue émotif.

Les résistances institutionnelles les plus subtiles et les plus profondes à l'instauration d'un modèle de triangulation semblent ne plus être représentées aujourd'hui par les aspects les plus répressifs et militarisés de l'institution autoritaire qui, tout compte fait, est partout entrée en crise dans la conscience des soignants et dans celle du public, grâce aux efforts généreux de tous ceux qui, dans les diverses parties du monde, ont mené une bataille contre les institutions. Il semble qu'on puisse rencontrer les plus grandes difficultés dans les phénomènes de « complicité institutionnelle » où, sur la base de mécanismes complexes de projection-identification avec l'agresseur, déplacement et négation, les besoins de dépendance des patients, ainsi que les besoins de contrôle des soignants, sont saturés.

Nous avons affaire ici avec les variations infinies du sadomasochisme et avec un style de relation objectale que certains auteurs (Racamier, Leonardi) ont assimilé à la toxicomanie.

En fonction des difficultés à réaliser une intégration efficace du point de vue opérationnel entre institution traditionnelle et culture psychanalytique, une solution alternative s'est dégagée, surtout aux Etats-Unis ; cette solution a comme objectif une institution totalement psychanalytique.

Le but semble de permettre l'élaboration simultanée d'un horizon culturel commun, réalisé, soit en provoquant des modifications structurales au niveau de chaque personnalité, soit en permettant la maturation du collectif à travers des situations de groupe. Le mode de fonctionnement de base de ces communautés psychanalytiques est bien décrit par


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D. Napolitani qui, d'ailleurs, semble bien conscient de la tension utopique qui les infiltre. A partir du moment où la culture institutionnelle n'est plus en elle-même infiltrée par des mécanismes psychotiques (de clivage, fusionnels, narcissiques), c'est-à-dire à partir du moment où la culture institutionnelle n'est plus le siège de forces refoulantes infiltrées par le refoulé, elle peut se constituer comme le lieu de la transformation, du changement, le long de la voie tracée par le code de la connaissance psychanalytique. L'institution peut devenir, à partir du moment où elle reconstitue les identités brisées et où elle réarticule les « morceaux » métachroniques individuels dans une agora symbolique privilégiée par les échanges (communications), le lieu privilégié de rencontre et de confrontation entre le social comme expérience diachronique individuelle et le social comme somme de triangulations synchroniques.

En général, il s'agit de petites institutions, très sélectives, à capital privé, qui semblent réaliser ces laboratoires expérimentaux que Freud entrevoyait comme une transition vers les institutions publiques gratuites.

Des structures de ce genre, dont certaines appartiennent à l'histoire de la psychothérapie institutionnelle, comme les centres de Chestnut Lodge ou la Clinique Menninger, ont leur limite dans les conditions très particulières qui garantissent leur fonctionnement. Bien qu'ayant représenté des modèles d'élaboration théorique d'une importance considérable, elles ne paraissent pas exemptes des risques d'une sorte d'intoxication interprétative, avec des déformations d'ordre idéologique et une fragilité intrinsèque qui rend problématique leur survivance dans le temps. D'autre part, une approche affective du problème institutionnel dans toute son extension sociale n'est pas pensable dans la mesure où on traite un nombre limité de sujets sélectionnés selon le type d'affection psychotique, selon l'âge et le niveau socio-culturel.

Nous pensons, par conséquent, que sur un terrain aussi difficile, pour un psychanalyste qui veut réellement s'intéresser aux institutions, il n'est possible, ni de s'isoler dans une position excentrique par rapport à l'institution qui, comme nous l'avons dit, le condamne à la marginalité ou à l'expulsion, ni de se confiner dans une situation institutionnelle, tout compte fait, assez artificielle. La double identité de psychanalystepsychiatre, dont parle Racamier, et qui semble prévaloir dans la psychothérapie institutionnelle française, apparaît plus plausible. Ceci implique que le psychanalyste assume une responsabilité institutionnelle qui le confronte soit avec les vicissitudes des relations phantasmatiques, soit


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avec les aspects spécifiques du champ institutionnel. Cette tâche, sans doute très lourde, implique la prise en charge de la totalité de l'institution dans ses aspects particuliers, historiques, culturels, dans ses mouvements évolutifs et dans ses constantes poussées involutives. Cette tâche doit englober le milieu social, les aspects particuliers, politiques, économiques, du travail, de l'habitat sur le territoire déterminé où l'institution s'inscrit. L'approche des caractéristiques structurales, pulsionnelles et économiques de chaque sujet, y compris son intégration dans une dimension familiale spécifique, sera donc conditionnée par la confrontation avec la double grille sociale, la grille extérieure et la grille institutionnelle.

Il est certain que l'interférence de ces aspects multiples surdéterminés, et que l'on ne peut expliquer que partiellement, enlève au psychiatre-psychanalyste son rôle de médiateur de conflits, son attitude de présence bienveillante et disponible, l'oblige à lutter sur divers fronts en terrain concret, lutte qui parfois se transforme en guérilla avec les diverses instances administratives et politiques de l'institution psychiatrique et du pays, en lui imposant parfois des tâches humbles et purement executives qui ont bien peu à faire avec ses aptitudes interprétatives et ses curiosités spéculatives. On ne peut pas ne pas voir une similitude entre les phantasmes de toute-puissance du psychotique et les tentations démiurgiques-charismatiques du soignant, entre le sentiment de dévalorisation et de radicale impuissance du malade mental et le découragement, la panique, qui saisit celui qui affronte les problèmes institutionnels et sociaux.

Toutefois, il est possible de penser que l'assomption des charges que nous venons de citer, si elles sont comprises de façon correcte et avec un effort de vérification auto-analytique, peut constituer la meilleure thérapie pour les phantasmes velléitaires et mégalomanes qui se nichent en chacun d'entre nous et peuvent mener à une conception aristocratique et ethnocentrique du rôle de l'analyste. Cette incursion dans le social, une fois surmontées les crises d'identité qui font partie de l'histoire de tout analyste institutionnel, peut toutefois lui permettre d'accéder à une identité plus élastique et disponible, sensible aux variations des conditions historiques et politiques, aux nécessités du milieu, sans renoncer en rien à cette passion pour l'étude de la relation et de l'inconnu en nous et hors de nous qui constituent le précieux message de la tradition psychanalytique. C'est en soulignant précisément le caractère nécessairement limitatif de l'intervention psychanalytique dans le collectif que l'on découvre la signification la plus


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authentique du message freudien. Ce message, il faut le sauvegarder du mélange avec des métaux plus ou moins vils, comme une leçon « dénuée de tout parti pris ».

Parmi les divers points d'orientation, dans la perspective institutionnelle, le vaste champ des réponses contre-transférentielles apparaît comme un des secteurs les plus féconds.

Dans l'impossibilité de profiter de la situation psychanalytique dans son essence ineffable et inconnaissable, selon le discours de Bion, mais aussi dans l'impossibilité de cerner la relation entre les paramètres sûrs du setting, la reconnaissance des modalités de réponse émotive axées sur l'identification projective et introjective semble pouvoir représenter un des pivots d'orientation pour la compréhension des phénomènes relationnels dont l'accès est d'autre part interdit à l'équipe.

Cet éclairage indirect, cette façon de saisir un phénomène en partant d'autres moyens de référence peuvent se justifier également en termes de méthodologie scientifique correcte.

Les exemples de la physique subatomique (la chambre de Wilson, par exemple) et de la paléontologie (traces d'objets disparus marquées de façon indélébile dans la pierre) peuvent se multiplier pour d'autres disciplines.

L'attention du psychanalyste pourra donc investir l'aire des réactions contre-transférentielles, non seulement en lui-même, mais aussi dans chaque opérateur, dans le milieu et les diverses atmosphères culturelles des institutions. Mais ce discours pourrait exiger un préambule d'ordre historique général pour considérer de cette façon les mythes et les idéologies qui ont envahi les diverses cultures psychiatriques. En bref, on peut affirmer que la théorisation psychiatrique apparaît en corrélation directe avec la réponse émotionnelle suscitée par le psychotique, dans la mesure où celui-ci induit dans la psyché de ceux qui l'observent des contenus représentatifs d'une haute signification émotionnelle.

Cela équivaut à soutenir que n'importe quelle doctrine psychiatrique comporte une « impressionnante concordance avec le système délirant » (ce sont les termes mêmes employés par Freud dans le cas Schreber). Le discours devrait être ultérieurement approfondi par l'étude des relations entre ce problème spécifique et le problème général des productions culturelles en rapport avec cette « paranoïa de base » dont parlent Bion et Green 2.

2. Une recherche en ce sens ramène aux conclusions de l'article de Freud.


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En d'autres termes, entre la perception endopsychique du délirant et l'élaboration conceptuelle hypothétique des processus psychiques, il existe aussi une relation si on se réfère à la métapsychologie.

Cette notion était bien présente à l'esprit de Freud lorsqu'il écrivait, toujours au sujet de Schreber : « L'avenir seul dira si la théorie renferme davantage de folie que je ne le voudrais, ou la folie plus de vérité que d'autres ne sont aujourd'hui disposés à le croire », et bien des années plus tard, il affirmait : « Les formations délirantes me semblent être l'équivalent des constructions que nous édifions dans le traitement analytique » 3. Du reste Freud, lorsqu'il formulait la totale impossibilité d'accès thérapeutique au monde psychotique, dans le même temps où il était en train d'en construire un grandiose édifice interprétatif, semblait obéir à des motivations émotionnelles de sécurité qui trouvent leur rationalisation dans la psychiatrie descriptive, constamment préoccupée d'édifier un rempart d' " incompréhensibilité » entre elle et l'expérience psychotique.

Ces précautions équivalent surtout à des tentatives de contrôle sadique tout-puissant de l'objet, analogues à celles dont use le psychotique pour préserver son emprise sur une réalité qu'il sent vacillante. Cette emprise devait être à la fois implacable et éviter un contact trop étroit avec l'objet, duquel émane un halo mortel.

Au niveau pratique, le rempart- devint l'enceinte de l'asile d'aliénés, le besoin de contrôle social fut radicalisé dans un espace où la temporalité s'annulait avec ce qui restait des sentiments d'identité des hospitalisés. D'ailleurs les thèses antipsychiatriques, comme du reste on l'a souvent observé, mais il n'est peut-être pas inutile de le répéter, sont sous-tendues par les mêmes mécanismes de négation dont se sert le psychotique pour éviter un sentiment de culpabilité et d'angoisse intolérables ; ou bien elles recourent aux processus d'idéalisation pour éviter la perception des plus violentes charges envieuses et destructrices. D'ailleurs, l'idéalisation de la folie est une opération qui se répète dans l'histoire et qui plonge ses racines dans les bases mêmes, mysticomagiques, de la culture et de la médecine archaïques. C'est pourquoi le fou a. été vécu comme le témoin d'une épiphanie à deux aspects, porteur d'un message divin, porteur d'une condamnation de type

3- Constructions en analyse : « Si nous considérons l'humanité comme un tout et la substituons à l'individu humain seul, nous découvrons qu'elle aussi a développé des délires inaccessibles à la critique logique et qui contredisent la réalité. Si malgré cela ils sont capables d'exercer un pouvoir extraordinaire sur les hommes, l'investigation nous mène à la même explication que pour l'individu isolé. Ils doivent leur force à l'élément de vérité historique qu'ils ont extrait du refoulement du passé primordial oublié. »


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prométhéen. Mais Prométhée enchaîné exalte encore les vertus héroïques d'un défi narcissique au monde parental. Le charme et la suggestion poétique de ce rapprochement sont évidents, mais aussi toutes les mystifications que les thèses de ce genre peuvent permettre.

Si les théorisations portent, de toute façon, l'empreinte d'une défense contre les risques d'aliénation, la prise en considération de ces mouvements défensifs au niveau du terrain institutionnel apparaît extrêmement utile ; non seulement d'un point de vue théorique, mais pour l'établissement de n'importe quel projet de désaliénation. Et le terrain spécifique pour cette opération concerne en premier lieu le personnel d'assistance appelé à exécuter ce qui pourrait être défini comme une tâche impossible, c'est-à-dire porter témoignage de la réalité auprès de ceux qui la refusent, favoriser des mouvements d'approche à un monde terrifiant, allant à l'encontre de n'importe quelle réaction spontanée qui pourrait être l'évitement ou la fuite. Le comportement opératoire demandé se trouve ainsi en contraste radical avec une attitude « saine », et il ,y a même là quelque chose qui semble cruel si l'on tient compte du fait que ce personnel, sur lequel repose l'activité psychiatrique, n'a pas le moindre aperçu des connaissances qui lui permettraient de maîtriser ses propres expériences. Il n'est pas étonnant que ces gens tolèrent particulièrement mal les manifestations d'ambivalence affective représentées par le mélange d'attachement et de haine, de demandes de dépendance absolue et d'expressions de rejet radical, caractéristique des sujets psychotiques particulièrement schizophréniques. Ces notions étaient déjà bien présentes chez Winnicott qui, dans un de ses lointains travaux, remontant à 1947, consacré à la haine dans le contre-transfert, écrivait au sujet des critiques qu'il avait formulées sur les thérapies psychiatriques : « En raison des critiques que j'ai exprimées, je voudrais être le premier à reconnaître l'extrême difficulté inhérente à la tâche du psychiatre et de l'infirmier psychiatrique en particulier. Les aliénés représentent une lourde charge affective pour ceux qui les soignent. » Winnicott fait remarquer comment le problème contre-transférentiel a une importance extrême pour le personnel, même si son travail ne le fait entrer, à aucun degré, dans une relation de type psychanalytique avec les malades : « Pour aider celui qui pratique la psychiatrie générale » —» écrit l'auteur anglais —, le psychanalyste ne doit pas se contenter « d'étudier pour lui les stades primitifs du développement affectif de l'individu malade : il lui faut étudier la nature du fardeau affectif que le psychiatre supporte dans son travail... Quel que soit son amour pour ses malades, il ne peut


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éviter de les haïr et de les craindre ; et, mieux il le saura, moins il laissera la haine et la crainte déterminer ce qu'il fait à ses malades. C'est seulement ainsi qu'on peut espérer éviter que la thérapie soit adaptée aux besoins du thérapeute, non aux besoins des malades ». D'ailleurs l'observation d'un service psychiatrique libéralisé en phase de transformation permet une série d'observations de comportements contre-transférentiels « agis » dans un espace rendu plus habitable en comparaison du climat « désertique » décrit de façon efficace par Racamier dans l'institution traditionnelle fermée. Quelques exemples nous permettront de mieux nous expliquer. Et justement à propos de l'espace occupé, la vie de ces milieux est très animée. Mais si nous observons avec davantage d'attention nous nous apercevons que le chemin des infirmiers ne croise jamais celui des malades. Comme dans certains traités de tauromachie, où l'on trouve une analyse topologique, il est possible de définir, dans une position de réciprocité antithétique, un espace du taureau-malade et un espace de rorero-infirmier. Il semble donc y avoir une tendance à ratifier la discrimination, même au niveau des mouvements spontanés, entre une communauté de bien-portants et une communauté de malades. A ce propos, Kernberg observe : « On peut soulever la question de savoir dans quelle mesure cette réaction de retrait social de la part du personnel traduit son inadéquation en ce qu'elle correspond à un passage à l'acte contre-transférentiel partagé qui est suscité par la psychopathologie du malade. » La communication peut, à l'opposé, être, dans certaines circonstances, chaleureuse et spontanée, d'habitude en des lieux écartés, non « publics », entre malades et infirmiers, dans un style hypomane qui semble prouver, par son apparence de gaieté, la joie éprouvée à sortir des rôles respectifs, le plaisir d'une découverte solidaire, qui s'oppose au statut institutionnel. Parfois, ainsi que le rappelait Arieti à propos de son expérience institutionnelle, ces rencontres sont l'occasion d'échanges, très étroits et durables, capables de déterminer certaines « guérisons spontanées » qui se vérifient dans les vieux asiles. On ne peut cependant pas compter sur une réelle fonction relationnelle de ces attitudes d'exception. Leur style doit être mis en relation avec la négation, soit du rôle, soit du caractère angoissant de la souffrance psychique, soit du sentiment de culpabilité qui découle de la fonction de garde, soit de l'instance destructrice qui circule dans l'institution elle-même. Des exemples de défenses dénégatrices ne manquent certainement pas dans l'assistance psychiatrique la plus ancienne, beaucoup plus que dans l'assistance moderne, ainsi que l'écrit Sacerdoti qui a consacré à ce problème un article intéressant.


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Parfois l'importance de ces contre-mesures défensives prend un caractère franchement transgressif avec des aspects de cynisme et de comportement paradélinquant, qui correspondent à certains comportements caractéropathiques des malades. Naturellement, dans une institution où la communication ne se fait pas, ces aspects tendent à se fixer et, du fait de la compulsion de répétition, à s'amplifier, en donnant à rinstitution elle-même ce style caractéropathique qui traduit une phase du passage de l'institution fermée à l'institution devenue thérapeutique. Il est cependant intéressant de signaler comment, dans les réunions de service, ce cynisme révèle son caractère défensif, laissant facilement place à des mouvements collectifs de réparation. Signalons en passant l'analogie entre ces revirements dans l'équipe des infirmiers et l'efficacité des interprétations mutatives, au sens de Strachey, dans le traitement individuel. Et, naturellement, de même, il faut rappeler que, dans l'activité institutionnelle, le travail sur les défenses collectives ne permet point de faciles enthousiasmes ou raccourcis ; quand, au contraire, il n'existe pas de possibilité de contrôle collectif, le courant contre-transférentiel peut investir les médecins qui émettent, de façon tout aussi contre-transférentielle, un verdict de disqualification lourdement moraliste contre les infirmiers. On risque donc de stopper une circulation du négatif, qui rebondit alors des soignés aux soignants en engendrant des processus radicalement scissionnels tendant à se figer en des stéréotypes difficiles à dépasser. On peut encore observer des rapports de mouvements de dénégation dans ces fantasmes de contagion, petits épisodes de psychose de l'institution, qui se mobilisent à l'occasion d'un BW positif chez un malade, ou d'une pédiculose chez un autre patient, avec une participation émotionnelle intense, lors d'un contrôle de groupe, révélant de multiples mouvements d'identification, de projection, d'angoisses paranoïdes et dépressives, d'évitement dû à des fantasmes de nature symbiotique. Dans ce contexte, le fantasme de la contagion se matérialise en un agent objectif qui, avec le caractère de bouc émissaire, coagule les vécus du groupe. La peste émotionnelle dont parle Freud trouve dans ces situations son évidence démonstrative. Et naturellement, ces mouvements de durcissement relationnel peuvent être d'une évidence théâtrale lorsque la distance physique par rapport au malade doit nécessairement être réduite, par exemple dans les pratiques de soins et la toilette des malades les plus régresses.

Avant qu'intervienne un travail d'explication et d'implication, les actes sont effectués par le personnel avec une compétence technique et avec un empressement de type gymnique. Mais c'est comme s'ils


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étaient effectués sur des automates ou des mannequins, avec détachement et de façon tout à fait impersonnelle. Et cela est apparemment encore plus étonnant si l'on pense que ces actes sont effectués par des infirmières italiennes, souvent mariées, ayant des enfants, des personnes qui participent d'une culture populaire où un maternage particulièrement chaud et coloré est de tradition. En réalité, ces infrmières semblent se comporter conformément au message projectif qui émane des patients, qui se vivent comme des corps sans vie, sans possibilité de participation émotive, mais en qui se cachent des fantasmes d'incorporation dévorants. La défense contre la contagion pestilentielle et les fantasmes symbiotiques agit donc encore.

On pourrait multiplier les exemples dans les divers moments de la vie du service. Il semble y avoir là un setting d'ensemble où les différents mouvements caractéristiques de la situation psychanalytique sont produits dans une situation explicite, sans camouflage, souvent de façon théâtrale.

Cette expression et cette relative facilité de lecture dans une optique psychanalytique doivent induire l'analyste à une particulière prudence et à un renoncement formel au « jargon » métapsychologique, ainsi que le rappelait J. Kestenberg, mais non à un renoncement à la fonction didactique qui apprend de l'expérience, en recherchant les fragments isolés et cachés de la machine institutionnelle, en retirant de la vie secrète de l'institution des informations et des éclaircissements capables de réunifier les particules fragmentées et dispersées, en intégrant autant que possible ce qui se montre sur la scène, et ce qui se joue derrière les coulisses. On entrevoit de la sorte les éléments d'une pratique sémiotique psychanalytique à trois niveaux différents : I) Le niveau des rapports directs infirmier-patient, médecin-patient, où chaque interlocuteur se sent impliqué en fonction des expériences de maturation personnelles et des anxiétés refoulées qui en découlent ; 2) Le niveau des rapports de groupe, où émergent les fantasmes relatifs à l'immanence institutionnelle et les mouvements de défense et d'attaque que nous avons déjà rappelés, à l'égard d'une imago maternelle collective qui, pour survivre, tend à être idéalisée, en donnant lieu à des processus massifs de projection qui peuvent investir soit les personnes, soit les divers rôles, soit aussi la réalité extérieure vécue, ainsi que l'écrivait avec esprit P. Castoriadis-Aulagnier, comme « ennemi idéal » ; 3) Le niveau organisatif qui tend à se constituer en une inflation normative visant à protéger l'objet idéalisé au détriment de ses parties représentées tantôt par les patients, tantôt par les diverses catégories de praticiens.


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L'expérience du psychiatre-psychanalyste devrait conduire le groupe à une prise de conscience graduelle, à une intégration collective des divers mouvements, à une maturation croissante qui tienne compte objectivement des situations concrètes où l'institution se situe. Cette tâche requiert une sensibilité particulière aux différences culturelles, de classe et d'expérience qui peuvent constamment donner lieu à des décharges d'envie et à des mouvements scissionnels. On peut, de cette façon, entrevoir un certain pouvoir thérapeutique de l'institution, fondé essentiellement sur les possibilités de prise de conscience des significations contre-transférentielles dont on a parlé plus haut, selon le principe que, plus les mouvements de défense, de négation, de scission, etc., sont intenses, plus le potentiel désaliénant que renferment ces mouvements est élevé. Et, au fond, comme dans le discours freudien, qui part de l'analyse du symptôme pour dévoiler la structure conflictuelle, le travail institutionnel démontre qu'il est impossible de séparer le moment de la prise de conscience du moment thérapeutique, que la compréhension est déjà une ébauche d'action dans la mesure où elle tend à réunir ce qui paraissait auparavant divisé.

A partir des considérations qui viennent d'être présentées, et en comptant sur les possibilités identificatoires qu'un travail constant de contrôle collectif tend à garantir, il est possible d'établir un programme opératoire minimum, comme point de départ d'un processus plus durable de prise en charge dans le temps, qui doit se produire en dehors du service, se prolonger dans la communauté, et qui peut demander l'intervention d'outils psychothérapeutiques plus raffinés.

Si le service est, dans un certain sens, l' « ultima Thulé », il doit fonctionner comme instrument d'une action thérapeutique minime, mais qui n'est pas pour autant moins indispensable et efficace. A partir du renoncement explicite à n'importe quelle ambition ou restauration rédemptrice, les fonctions d'un service psychiatrique peuvent être considérées comme celles d'un instrument complexe, si l'on veut, mais qui peut s'étendre, comme modèle conceptuel et opératoire, à l'ensemble de la prise en charge des malades, et non seulement au fonctionnement d'un petit nombre de centres hautement spécialisés. De cette façon, la psychanalyse appliquée peut réellement contribuer à une action socialement significative. Les fonctions d'un service peuvent être envisagées en tenant compte de trois éléments essentiels :

1) Fonction de réanimation. — On a choisi ce terme pour souligner le caractère d'urgence, comparable à celle des services d'un hôpital


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général. Cette fonction concerne une série de conditions de profonde régression que l'on peut observer au cours de psychoses aiguës, avec des aspects soit catatoniques, soit dissociatifs, soit surtout mélancoliquesconfusionnels dans lesquels le problème est de garantir, à travers des modalités communicatives extraverbales, une activité, même minime, aux parties du Soi qui n'ont pas encore été entraînées par la catastrophe psychotique et qui conservent donc des possibilités résiduelles d'investissement narcissique. Nous nous trouvons sur un terrain fort important qui concerne les processus d'intégration psychosomatique de la pulsion et où les possibilités d'une intervention thérapeutique sont essentielles pour la survie même du sujet. Certains décès, dans ces circonstances, peuvent être interprétés comme la conséquence d'une crise radicale du Soi, comparables en psychiatrie infantile aux syndromes psychotoxiques décrits par Spitz. Cette zone semble étendre la réflexion psychanalytique aux limites de la biologie. La signification de ce type de catastrophe psychotique est bien illustrée par les articles de Bion en termes d'explosion projective dans un espace mental infini. L'échec de la fonction de contention, la brutalité et le grand nombre de processus d'évacuation induisent l'auteur anglais à comparer ces conditions au choc chirurgical, déterminé par une brusque dilatation du système vasculaire, surtout capillaire, à la suite de laquelle le sujet perd tout son sang dans son propre corps 4.

Il est possible de prévoir, comme pour les urgences en médecine, un plan complexe d'intervention de la part de l'équipe, tendant à constituer une fonction homéostatique vicariante, un contenant symbolique correspondant au modèle de Winnicott de la holding mother. Ces procédures fondent leur capacité opérationnelle sur des actes de soins, en privilégiant une relation corporelle, cutanée, cénesthésique et muqueuse, tendant à fournir des modèles intégratifs et des renforts aux fonctions du Moi désinvesties (si l'on veut se référer au modèle classique de Federn), par le moyen d'actes nutritifs, de propreté, où un double réfèrent peut être intégré dans un climat relationnel chaleureux et constant.

D'une part la fonction nourricière et anaclitique de la présence maternelle se manifeste, véhiculée par des apports de type transitionnel. Mais le caractère collectif des procédures d'assistance introduit, outre la dimension de symbolisation diadique, la présence du social comme véhicule d'une esquisse de triangulation. Cette actualisation, évidem4.

évidem4. situations ont fait l'objet d'une étude intéressante et peu connue de la part de Weinstein et Kahn, cités par Sacerdoti, au sujet de l'orientation neurobiologique, où Ton approfondit le syndrome de négation dans ses rapports entre symbolisation et activité cérébrale.


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ment non verbalisée, implique le retour, plus ou moins explicite, à la conscience de l'équipe soignante, des rituels de mort et résurrection, d'élaboration cérémonielle du deuil comme forme institutionnalisée et millénaire de la thérapie populaire et comme fondement épistémologique de la psychanalyse du social, sur laquelle au cours d'un lointain Congrès à Milan, Fornari avait déjà attiré l'attention. Il se produit donc un événement où sont représentés des processus de perte et de retrouvailles de l'objet d'amour, qui constitue une importante contribution au renforcement du narcissisme libidinal étouffé par le narcissisme destructeur.

Sur le plan pragmatique, certaines mesures suffisent pour intégrer l'expression de ces activités symboliques. Une de celles-ci consiste en procédures, même d'ordre pharmacologique, tendant à réactiver le rythme sommeil-éveil. On facilite ainsi la fonction autothérapeutique du sommeil par une thérapie qui n'est pas massive au point d'empêcher l'expression d'une activité onirique dont la fonction restauratrice est évidente, en cherchant à faciliter une activité de veille comme stade de conscience claire qui s'oppose à la stagnation dans une situation de vide de la pensée. Ici, dans ce cas, la fonction de stimulus attentif et non intrusif du personnel soignant est utile. Si nous tenons compte, en nous référant encore à Bion, du fait que le Moi n'est jamais isolé de la réalité, mais que les possibilités de contact avec la réalité sont attaquées par des fantasmes de toute-puissance, nous nous trouvons devant une voie intermédiaire entre l'état de vie et l'état de mort, que les apports actifs de l'extérieur peuvent débloquer en facilitant également l'usage de la projection. L'instrument pharmacologique est, une fois encore, introduit ; son usage ne doit pas empêcher totalement le recours, de la part du sujet, à la projection, considéré comme moyen de sortie d'une condition d'agonie psychique.

La connaissance et l'usage raisonné et restrictif de la pharmacothérapie, la compréhension intuitive de la part du personnel soignant, soutenu du point de vue émotif et rendu suffisamment conscient, différencient nettement, ainsi que Racamier l'a démontré à propos de la crise de séparation dans les psychoses puerpérales, un simple soin impersonnel, d'une véritable intervention psychothérapique d'urgence, tendant à soutenir la relation et à créer les prémisses souvent décisives pour une ultérieure évolution clinique.

2) Fonction de contention. — Il s'agit de la possibilité pour l'équipe thérapeutique de remplacer, par un effet de présence et d'intégration


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relationnels, des procédures de contention réalisées par une limitation physique du mouvement ou un apaisement massif et indiscriminé. Le problème semble ici pouvoir se définir en termes spatiaux. Mais avant même de parler d'une territorialité dont les limites seraient plus ou moins définies par un statut, et par conséquent ambivalentes (espace de réclusion-espace de sécurité et de protection), la question se joue au niveau des rapports entre espace extérieur et espace intérieur du patient. Cette notion, énoncée de façons différentes au cours de la théorisation psychanalytique, peut, se définir dans la relation contenantcontenu formulée par Bion. La relation sein-enfant en est le prototype et le setting analytique eh représente le modèle opératoire. La fonction de protection, assurée par le rôle de l'équipe dans cette perspective, peut être assimilée à celle d'une membrane semi-perméable, capable de permettre les mouvements projectifs en empêchant une désintrication instinctuelle massive et favorisant, grâce à un travail au niveau du self, la restauration d'une identité perdue ou menacée. C'est sur cette base que l'on peut, par la suite, fonder un travail d'aménagement du Moi, essentiellement réalisé par la capacité de savoir écouter au lieu d'agir. Même sur ce point, l'allusion à l'écoute analytique, mutatis mutandis, semble fondamentale. Un long entraînement peut habituer le groupe de travail à recevoir les attaques et les mouvements projectifs des patients sans contre-mesures de rétorsion. Une telle énonciation peut être développée avec des raffinements pratiquement illimités. Mais, toujours en restant dans un projet minimum, la possibilité d'interrompre la spirale provocation-réponse répressive (qu'elle se manifeste par des actes ou des mots) suffit d'elle-même à rétablir un certain équilibre du Moi et constitue une variante mutative par rapport aux circonstances qui ont déterminé l'expulsion du sujet hors de la vie sociale.

3) Fonction de déblocage. — A un niveau de mobilisation moins profond, cette fonction peut être simplement comprise comme une activité qui, tout en assurant au sujet un cadre de référence stable du point de vue matériel, conceptuel et imaginaire (Hochmann), lui permet de ressaisir la réalité extérieure et le rend apte à se mesurer de nouveau avec le monde extérieur.

Il s'agit évidemment d'une proposition générale qui doit être adaptée aux différents cadres cliniques et évolutifs. Tout en mettant au premier plan les activités thérapeutiques extra-interprétatives, on peut noter qu'une place particulière doit être réservée à des interventions d'ordre magique réparateur qui, bien qu'agissant plus spécialement


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dans un style cathartique, se révèlent particulièrement efficaces du fait qu'elles agissent selon des démarches garanties par le rituel et la mythologie collective. Cela semble établir une zone de transition entre certaines démarches de la pratique institutionnelle et les thérapies collectives propres aux cultures extra-européennes de type chamanique. Et il se peut que celle-ci constitue la virtualité désaliénante liée au régime de communauté ritualisé des soi-disant pratiques antipsychiatriques.


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LES PARADOXES DES SCHIZOPHRÈNES

par P.-C. RACAMIER

INTRODUCTION

Vingt ans : c'est le souvenir. Il y a tout juste vingt ans, en 1958, avec Sacha Nacht, dans l'un des congrès de nos langues romanes, à . Bruxelles, nous présentions un rapport, déjà, sur les psychoses, consacré à la théorie psychanalytique du délire. La mode en ce temps-là n'était pas aux psychoses — ou du moins pas encore. Avons-nous par ce travail contribué à rendre les psychoses plus familières aux psychanalystes de nos pays, on peut l'espérer. A ce rapport j'avais pour ma part apporté mon expérience encore jeune des malades psychotiques, des lectures, quelques idées et une plume, et Sacha Nacht ce sens de l'essentiel qui l'inclinait infailliblement au coeur des forces de l'être. Mieux valait avec lui laisser au vestiaire les arabesques de la pensée et les préciosités du langage, dont les beaux esprits s'affublent de nos jours.

Nous avions fondé notre rapport sur l'équivalence du délire et de la psychose, équation qui n'a rien perdu à mes yeux de sa validité. Il nous importait d'explorer après Freud ce moment crucial, matriciel, où s'opèrent dans un éclair aveuglant le désinvestissement éperdu et le réinvestissement affolé du monde et de soi. Et de soi : l'être même, le moi, le soi, le self, la personne sont pris à partie dans les marées psychotiques, dans les flux et reflux des investissements qui sont constituants.

C'est en cherchant pourquoi tout un chacun ne délire pas que nous tâchions de comprendre pourquoi certains délirent : ils le font pour continuer d'exister. Le délire ou la vie : cette devise a été reprise depuis.

Déjà, donc, nous avions relié la pensée ou le penser à la relation d'objet, unis par le moi dans un sort commun. Tâchant cette année d'aller plus loin en compagnie des schizophrènes, j'ai repris la même

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méthode. A la vérité je ne l'ai pas reprise : elle s'est imposée à moi. Ainsi ai-je essayé de décrire les méthodes du moi schizophrénien qui gèrent à la fois l'objet, la pensée, et la pensée de l'objet.

Mais s'il fallait brièvement comparer les travaux de 1958 et ceux de 1978, je dirais qu'à Bruxelles était montrée la faiblesse des psychotiques, et qu'à Florence c'est la force des schizophrènes.

De la force, il leur en faut, dût-elle les conduire à leur perte. Ce qu'ils font avec leur tête, nous en sommes incapables. Nous en sommes heureusement incapables...

Le travail de 1958 était centré sur les matrices du délire, ces bouillonnements de la psyché d'où le délire surgit tout armé. A ces états catastrophiques de psychose aiguë et comme liquide, j'oppose aujourd'hui l'aménagement des schizophrénies. A peine si je parle de l'angoisse psychotique, mais elle est présente partout en coulisse. Autant savonsnous que le schizophrène combat le réel et l'objet à coups de hache et de laser, autant, plus que quiconque au monde, je soutiens que le schizophrène combat pour le réel, pour l'objet, pour la pensée et pour le Je. C'est pourquoi d'ailleurs il nous en apprend tellement à ce sujet. Il y a bien sûr un enseignement universel à tirer de l'expérience psychanalytique avec les schizophrènes. Autant qu'ils le sachent : ce n'est pas seulement pour eux que l'excursion schizophrénienne m'intéresse, et peut-être l'aurais-je trouvée trop ardue, n'était ce qu'elle nous apprend sur la psyché tout entière.

Faut-il, mes chers Collègues, résister à la tentation de vous prendre à part pour vous entretenir un instant des quelques idées à valeur générale que je crois avoir rapportées de mes voyages en Schizophrénie ?

J'aimerais redire que le sens du réel, ce problème ardu que nous posent crucialement les psychotiques, me paraît depuis longtemps répondre à une fonction du moi qui sous-tend l'épreuve de réalité. Ce sens du réel nous dit sans preuve que le réel existé, que nous lui sommes coextensifs et consubstantiels et que si le réel nous est familier, s'il n'est pas, comme pour les schizophrènes, incessamment à découvrir et à fonder, c'est parce que nous vivons sur le sentiment que nous avons inventé la réalité. Nous l'avons jadis inventée parce qu'elle s'est, comme l'objet, offerte à nous, complexe et parfois dure, mais consubstantielle. Chacun de nous, quant au monde en sa réalité, est l'auteur oublié d'une invention tombée dans le domaine public.


Les paradoxes des schizophrènes 879

L'objet aussi, nous l'avons jadis inventé. C'est ce qui nous permet de l'aborder, non sans peine parfois, mais toujours sans surprise. Il nous rendra toujours la monnaie de notre pièce. Différent, distinct, sexué, il est cependant fait de la même pâte que nous. Existerait-il alors en nous, déposée par les toutes premières identifications, une image de l'être humain, à travers le médium de laquelle nous approchons autrui sans cette terreur et cette haine que les schizophrènes vouent irrésistiblement à l'objet-aspirateur. Ce sens de l'humain, c'est ce que j'ai appelé l'idée du moi. Dénomination trompeuse, car cette idée du moi n'est pas à vrai dire une idée, ni celle du moi, c'est une représentation non figurative, et du moi de l'espèce humaine ; ainsi se rapporte-t-elle à moi comme à pas-moi. Elle est médiatrice ; elle relève de cet espace transitionnel sur lequel Winnicott s'est acquis des droits de concession perpétuelle.

Idée du moi, quand même, car il m'importait de l'opposer à l'idéal du moi. Celui-ci tout en hauteur, et celle-là de plain-pied ; celui-ci porté au grandiose, et celle-là toute de modestie. Tandis que l'idée du moi admet à la fois la différence entre les êtres et leur consubstantialité, l'idéal du moi, au contraire, tend à rejeter paradoxalement et l'altérité et la consubstantialité. On le voit bien dans la schizophrénie, cette maladie cancéreuse d'idéalité négative.

Aussi bien, les origines diffèrent. L'idéal du moi est l'héritier unique du narcissisme seul. Mais l'idée du moi est, à mes yeux, l'héritière du conflit que j'appelle originaire — conflit entre la préservation narcissique autarcique et l'aspiration objectale antinarcissique. De même que le surmoi est l'héritier du complexe d'OEdipe, pourvu que celui-ci ait été abordé et résolu, de même l'idée du moi est héritière du conflit originaire, si celui-ci a été abordé et résolu.

Là où je veux en venir avec l'idée du moi, c'est à montrer qu'elle constitue l'axe discret sur lequel se rencontrent et se différencient l'image de l'autre et l'image de soi. L'idée du moi fera que jamais ces deux images ne pourront tout à fait ni s'écarteler ni se confondre. Elle demeurera comme un support discret mais essentiel du sens de la réalité psychique de l'objet et de soi-même. Or, c'est cette idée du moi, ce sens du moi, cette image de l'humain, qui se trouve désinvestie à l'origine des éruptions psychotiques et à la base des organisations schizophréniques. Ce désinvestissement d'une imago dont le propre est à la fois de distinguer et de réunir, c'est peut-être ce qui manifeste et entretient le désarroi chronique dans lequel se trouve le schizophrène, et la nécessité harassante où il se trouve de réinventer à chaque instant


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la relation d'objet elle-même, et de coller à son objet dans ce rapport d'engrenement que mon travail a décrit.

Le sentiment du moi, le sens de soi, le self, se développe sur l'idée du moi et en continuité avec elle. Ce sens est basé sur la continuité, sur le sentiment d'une continuité inaltérable et indéfinie. Continuité; certes, dans le temps. Mais continuité, d'abord, dans l'espace du monde et dans l'espace de l'espèce.

Avant-hier, dans les couloirs, je rencontre des collègues et amis que les circonstances et l'éloignement avaient empêchés de recevoir et de lire à temps mon rapport. A brûle-pourpoint ils me demandent quelles idées je leur céderais si j'en pouvais léguer seulement quelques-unes. A l'espoir que quelque chose subsistera de son oeuvre, le coeur d'un auteur se met à fondre. Le mien n'a pas résisté. Je lançai quelques mots : trajectoire, travail, méthode, vérité, inaltérité, omnipotence, jouissance. C'était un peu court. On me demanda quelques explications. Les voici, mais brièvement : il ne faut point encourager les retardataires.

I. La trajectoire. — On peut opposer l'accès psychotique aigu, où le moi se perd, et une position perversive, où le moi s'organise sur la base d'une utilisation de l'objet à des fins défensives et narcissiques. Ces deux extrémités pivotent autour de l'axe d'une emprise surréalitaire sur l'objet. Elle aussi, la psychose apparaît comme l'envers d'une perversion, mais d'espèce narcissique. La schizophrénie et les schizophrènes s'aménagent entre ces extrêmes et tout au long de cette trajectoire, entre une catastrophe évitée et un triomphe impossible.

2. Le travail. — Travail psychique, travail du moi. L'élaboration des fantasmes, le refoulement, voire même le clivage et l'injection projective sont des outils courants du travail de la psyché. Autre chose est l'écartèlement, qui outrepasse les possibilités élaboratives du moi. C'est une disjonction entre l'imaginaire et le réel, entre le fantasme et la parole, entre l'amour absorbant de l'objet et les pulsions du moi. Une situation prototypique est celle de l'objet qui enjoint à l'enfant : « Choisis entre ton moi et moi. » Face à cet impossible dilemme, la psychose expose jusqu'où le travail psychique peut aller trop loin. Il va jusqu'au fantasme fou de l'antoedipe et jusque dans les pièges insolubles de la paradoxalité, qui cependant devient un système défensif, le plus puissant qui soit.


Les paradoxes des schizophrènes 881

3. La méthode. - Freud le signalait : il y a, dans les psychoses, de la méthode et de la vérité. Les schizophrènes ont leurs méthodes, comme les obsessionnels ont les leurs, mais plus complexes encore. Ces méthodes s'appliquent de même manière à l'objet et à soi, au réel et à la pensée. Elles s'attaquent à la conflictualité même et à l'ambivalence, en partant du conflit originaire qui dans les psychoses oppose de façon presque insoluble l'aspiration par l'objet aux pulsions du moi. Dans cet écartèlement, ni l'objet ni le moi ne gagne, et aucun non plus n'est perdu. Cet âpre combat du réel et du moi sera traité par le paradoxe.

4. La vérité. — Elle est déjouée par la folie, méthode ou stratégie mentale et relationnelle consistant à verser au compte de l'insanité ce qui fut perçu avec justesse, mais désavoué par l'objet avant de l'être par le sujet. La folie n'est pas la psychose, mais elle est utilisée par le moi psychotique. La réduction de la vérité à l'état d'insanité, par déni de sens; fait faire l'épargne de l'hallucination, de même que la réduction de l'objet et du réel à l'état d'inanité, par déni de signifiance, fait faire l'épargne de leur perte.

5. L'inaltérité. — Encore un néologisme. Il me faut renoncer à dénombrer ceux que j'ai introduits dans mon rapport, comme ceux que j'ai précédemment commis, et croire que je me suis accoutumé à ce petit travers public.

L'inaltérité, quoi qu'il en soit, résulte non pas du déni d'existence, mais de ce déni d'altérité par quoi le schizophrène s'engage dans les espaces infinis de la séduction narcissique, dans cette galaxie qui repousse les excitations du ça et du réel réunis, et garde l'objet dans un état à la fois inaltère et inaltérable. La schizophrénie est une méthode pour maintenir la différence au sein de la non-différence entre les êtres, comme entre les pensées et les processus de pensée. Ainsi l'objet schizophrénien n'est-il pas si fragile ni friable qu'on le croit. Du moins, s'il a failli l'être, il ne l'est plus. C'est au contraire un objet élastique, ni dehors, ni dedans, ni dehors et dedans, mais dedans/dehors et dehors/dedans : c'est un objet auto-érotique subverti, tout comme est élastique et subvertie la pensée schizophrénienne.

6. L'omnipotence. — Elle règne au sein de la galaxie narcissique ; par elle seule le moi du schizophrène croit pouvoir écraser son conflit originaire avec l'objet, un objet tout-puissant dont il s'érige avec gloire et avec rage le fétiche incarné et le pourvoyeur vitalisant. La schizo-


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phrénie balise et la folie et le refus de cette omnipotence, où le moi travaille avec toute-puissance à se vider.

7. Et pour finir : la jouissance. — Elle est dans l'orgasme sensoriel que représente l'hallucination, elle est dans l'orgasme du moi que représente l'invention délirante; les psychotiques s'envoient en l'air avec quelques pensées fabuleuses, tandis que nous autres nous tripotons nos pensées de petite ou moyenne grandeur, sans jamais dépasser l'étape des plaisirs préliminaires. Elle est aussi, et plus insidieuse, dans les phases perversives de l'évolution de maints schizophrènes. Enfin et surtout, la jouissance des schizophrènes se retire dans l'érotisation vertigineuse des paradoxes et en particulier du paradoxe central voulant que le Je ne soit qu'en n'étant pas.

Je n'ignore pas ce qu'ont d'étrange ces orgasmes du moi que je crois déceler chez les psychotiques. Cette étrangeté est-elle cependant si surprenante ? Assurément pas. Freud a bien montré comment chez les paranoïaques les sentiments sociaux sont resexualisés. Poussons le processus régressivement plus loin : il va se produire dans la schizophrénie une resexualisation du sentiment du moi ; et cette resexualisation entraîne non seulement la mégalomanie, mais aussi bien ces orgasmes étranges et fugitifs qui exercent sur le moi schizophrénien une fascination telle que littéralement il n'en revient pas.

Suspendu dans un temps sans durée, le schizophrène n'a point d'histoire. Ni la sienne ne compte, ni celle de la race et de la culture.


AVERTISSEMENT AU LECTEUR

Pour traiter des schizophrénies au point de vue du psychanalyste ; pour citer et commenter comme il convient, dans leur lettre et leurs prolongements, les travaux que nous devons à Freud ; pour rendre compte d'une masse de travaux dont la liste dépasse le millier ; pour présenter des observations cliniques approfondies et pertinentes ; pour rendre justice à tous les auteurs, et à soi-même ; pour éclairer sur les schizophrènes ceux qui les connaissent, les présenter à ceux qui les ignorent et les rendre attirants auprès de ceux qu'ils rebutent; pour garder cependant en vue les patients de sortes diverses qui avoisinent la psychose, qui de plus en plus nombreux viennent s'étendre ou s'asseoir par-devant nous, et qu'il n'est pas infécond de comprendre par contraste à partir de la schizophrénie plutôt qu'à partir de la classique névrose ; pour recueillir auprès des schizophrènes, s'il se peut, quelques lumières ou quelques questions sur l'organisation normale de la psyché ; et enfin pour faire preuve en tout cela d'érudition et de nouveauté, un livre, à coup sûr, n'y suffirait pas.

(Ce livre s'assemble depuis quelques années, et l'on espère le faire bientôt paraître. Son titre : Psychose - Psychoses, chez Payot à Paris. Le présent rapport s'en inspire en plusieurs points.)

Ce qu'il n'est pas possible d'accomplir en un livre ne l'est guère mieux en 75 pages. Fallait-il alors tout condenser plus brièvement encore ? Mais je l'ai fait déjà dans un résumé de type encyclopédique, auquel il me faut renvoyer le lecteur pour un regard panoramique sur le thème des schizophrénies.

(En voici la référence : L'interprétation psychanalytique des schizophrénies, Encyclopédie mêdico-chirurgicale-Psychiatrie, nov. 1976, 3729I A 10, 12 p., in-4°.)

A la différence des rapports fleuves que nous avons goûtés ces dernières années, c'est donc un objet bien partiel que je présente, où

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l'on ne manquera pas de trouver lacunes, injustices bibliographiques et raccourcis. Mon regret, après celui de suivre Freud au vol plutôt qu'au pas, sera de ne pas pouvoir donner d'illustrations cliniques étendues. Il m'a fallu condenser toute mon expérience clinique et thérapeutique afin d'en extraire la substance. J'ai préféré conduire mon lecteur à travers certains des itinéraires auxquels mon travail avec les malades m'a intéressé ces dernières années : itinéraires parfois imprévus — mais il n'en est guère où je n'aie trouvé des compagnons de voyage, que j'avais plaisir à suivre ou à rejoindre; itinéraires parfois discutables — mais ce travail aurait atteint son objectif s'il suscitait la discussion.

Précisément ce rapport n'est pas si long, qu'il ne se puisse lire avant le Congrès (à la rigueur le lecteur pressé pourrait sauter les commentaires qu'une différence typographique signale sans rompre la continuité du reste). Aussi bien n'en ferai-je à Florence ni la lecture ni le résumé, préférant aborder allégoriquement certains thèmes de ce travail.


Il ne faut pas que les dieux demeurent sans toit, et les âmes sans spectacles.

P. VALÉRY, Eupalinos ou l'Architecte.

Socrate conseille. Nous entendons : il faut que les imagos soient abritées par la psyché, toutes les imagos — celle de l'Autre et celle de Soi, et aussi celle de l'Humain, discrète et qui veille au coin du feu. Et il faut que la psyché, miroir on le sait, renvoie au Moi le reflet variable des représentations et fantasmes se jouant dans l'épaisseur de ses désirs.

Voici cependant que nous prêtons l'oreille à des patients qui n'ont pas de toit pour leurs dieux intimes ni de toile pour leurs spectacles intérieurs. Ils sont « borderline » ou marginaux, psychotiques larvés et prépsychotiques, ils sont schizophrènes. Ils nous posent une question : comment vivre, quand on vit hors de soi ? — et bien d'autres encore, auxquelles, nus que nous sommes, et cheminant à longueur de vie entre Delphes et Thèbes, nous ne savons pas souvent répondre.

Il est vrai que la psychanalyse, tant elle ait pu progresser dans la connaissance et la cure des psychotiques, est encore loin de percer leurs mystères. Mystères au demeurant bien gardés : l'énigmatisme est pour les schizophrènes comme une règle de vie; qui les comprend ne comprend rien, mais qui ne comprend pas commence à les comprendre (quel ami me disait un jour qu'il faut une heure pour croire que l'on comprend la schizophrénie, et vingt ans pour savoir qu'on y comprend peu de chose ?). Le continent noir de la psychanalyse n'est plus habité par les femmes, les psychotiques ont pris leur place.

Des mystères, donc. Mais pourquoi des paradoxes ? Tout d'abord parce que nous allons rencontrer chez les psychotiques, et plus encore chez les schizophrènes, nombre de phénomènes et de processus parfaitement contraires à toute attente ; et de plus nous veillerons à dégager les vérités les plus contraires aux idées reçues. Voilà pour l'acception ordinaire du paradoxe. Mais le paradoxe sera entendu dans une acception proprement clinique, au demeurant plus conforme à son sens rhétorique, et c'est par là que s'achèvera notre itinéraire.


I

PREMIER COUP D'OEIL ET PANORAMA

Où l'on balance entre la catastrophe et l'aménagement

Tant pis si cela fait vieux de rappeler des souvenirs de jeunesse (quatre, cinq lustres ?), mais il me souvient qu'au début de mes rapports avec les schizophrènes, qui n'intéressaient pas grand monde à cette époque, ils me paraissaient faibles, fragiles et vulnérables. Je souffrais avec eux ; j'aurais souffert pour eux et à leur place, ne sachant pas encore que j'aurais ainsi réussi leur psychose. Qu'ils en fussent mieux au fond, je n'en suis pas sûr, encore que, comme tout novice bénévole (cf. Eissler, 1951), j'aie obtenu de ces succès mystérieux qui ne sauraient toutefois pas trop plaider en faveur de l'incompétence.

Je continue décidément de constater que les psychotiques sont en' état de souffrance psychique ; même, la souffrance psychotique est des pires, plus grave encore de pouvoir si difficilement se faire entendre.

Mais l'expérience m'a montré qu'il y a chez les schizophrènes une force, une puissance, oserai-je dire une habileté, trop souvent insoupçonnées. L'avouerai-je ? : il m'arrive d'en éprouver une pointe d'admiration. De même et autrement que les obsédés, les schizophrènes sont malades, avec un moi fort (j'écrirai le moi en italiques, hormis les citations, lorsqu'il s'agira de l'instance. Point d'autres italiques : l'inflexion des phrases peut souligner. Je ne soulignerai même pas les cinq ou six phrases que je garderais en cas de naufrage : au lecteur de faire son choix).

Je reviendrai plus loin sur le sens de la situation suivante : John, qui est schizophrène, lors d'un voyage et dans un train bondé, se pointe sur le seuil d'un compartiment occupé par des voyageurs assis dans leurs places réservées ; sans mot dire et sans un geste, il les regarde tour à tour ; sans un mot non plus, tous abandonnent leur place, avec armes et


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bagages. Sommes-nous nombreux à réussir ce moyen sobre et imprévu de trouver de la place dans un train plein ? Bettelheim disait qu'un autiste survivant avait plus de capacité que quiconque d'affronter les situations de la vie, car il avait connu les pires. C'est d'ailleurs bien ce qui perd les schizophrènes : à tout instant ils vivent le pire ; rien dans leur monde n'est indifférent (Hartmann aurait dit : neutre), et tous les cailloux des chemins de leur vie sont radioactifs. Il est bien vrai que les schizophrènes souffrent d'indifférence, mais par défaut.

Aux pôles opposés de la force et de la fragilité s'ajoute le thème éternel et contrasté de la vie et de la mort, de l'amour et de la destruction.

A une époque où dans les travaux et les esprits la mort paraît plus au goût du jour que la vie, où la perversion polymorphe de l'enfance passe loin derrière la psychose universelle sur laquelle chacun serait assis, où même les perversions érogènes sont soutirées du manque à être et de l'instinct de mort, j'aurais pu, j'aurais peut-être dû me centrer sur le tragique de l'existence schizophrénique : la vie dans l'invivable et la pensée dans l'impensable ; l'agonie de l'être ; la mise à mort du réel, de l'objet et du moi ; l'amour perdu, mais jamais trouvé ; Eros en déroute, et Narcisse en perdition. En un mot : la schizophrénie comme catastrophe.

Dans cette voie, les voix ne manqueraient pas pour nous appuyer : c'est d'abord Freud, révélant la rupture avec le monde objectai — mais il en décrit l'éternel retour et la résurrection incessante, et, si l'on en croit Schreber, bâclée ; c'est Federn, étudiant avec soin les défaillances d'un moi sous-alimenté, poreux et transperçable — et il a consacré des milliers de ses heures à tâcher de ravauder le moi de quelques schizophrènes ; c'est Melanie Klein, détaillant les détours du moi schizophrénique aux prises avec un instinct de mort qui le condamne ; et ses élèves, expliquant, comme Rosenfeld, les mécanismes de la réaction thérapeutique négative par l'alliance de Narcisse avec Thanatos — mais les kleiniens ne laissent pas que d'analyser les schizophrènes, quelles que soient les fortunes et infortunes de leur travail ; et c'est Wirmicott, qui a su capter le vécu indicible de l'agonie psychique (1974) — mais il en faisait façon, croyant à la vie, en dépit des trappes où s'engloutit le self que la mère a laissé choir.

Dans cette voie, j'aurais même pu me citer ; avec Nacht (1958), nous avions anticipé des formules récentes en montrant que le délire est question de vie ou de mort — de vie et de mort, à la fois du monde et de soi, à la fois de la perception, de la représentation et de la pensée.


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Plus tard, j'ai pu voir dans toute schizophrénie une insidieuse et tenace tentative de suicide psychique (R..., 1969) ; il est vrai que tout suicide n'aboutit pas ; n'empêche : toute schizophrénie fait songer à la mise à mort de la psyché.

La clinique nous le rappelle : certaines phases d'invasion des schizophrénies malignes sont proprement effrayantes par le spectacle d'une espèce de liquéfaction psychique, où le moi vole en éclats, où l'appareil psychique entre en fusion, où de la façon la plus aiguë l'objet, vital, devient meurtrier, et la vie mortelle. Pensons aussi à ce processus, bien peu décrit par nous autres psychanalystes, processus aujourd'hui rare, asymptotique peut-être, mais inoubliable, de déclin psychique, où la perfection même des défenses autistiques, tacitement complétées par la désaffection d'autrui, conduit à l'assèchement progressif et désertique de la vie psychique entière, et où l'on voit enfin la régression insidieusement glisser vers la dégression (cf. R..., 1957-1970, 1977).

Cette dégression n'est-elle pas à rapprocher de la dépression essentielle, cette déplétion libidinale et cet abandon de la mentalisation, où la défaite d'Eros doit faire craindre l'invasion du soma par les pulsions destructrices (Marty, 1967) ? Or tel n'est pas ici le cas : les schizophrènes asilaires (et même « familiasilaires » : asilisés en famille) atteignent une grande pauvreté psychique tout en conservant une santé corporelle satisfaisante ; et si l'on meurt de schizophrénie, c'est moins en cours de route qu'à la sortie, si elle est brutale, et généralement par suicide.

Or, à lire certains travaux consacrés aux psychoses, les malades devraient déjà tous être morts. Faut-il toutefois rappeler cette évidence : les schizophrènes vivent. Plus encore : ils aiment (nous verrons même qu'ils aiment de trop). Toute schizophrénie est une organisation psychique apte à durer, une défense contre la catastrophe (H. Segal, 1972), et ce n'est pas parce qu'on y vit autrement qu'on n'y vit point. Aussi bien serons-nous plus attentifs à sa dimension de psychose de caractère qu'à son aspect plus commun de psychose à symptômes. Par là nous rejoindrons les caractères psychotiques ou paranoïdes, que nombre d'entre nous connaissent plus couramment.

Cette psychose est donc un aménagement. Et sans rien oublier de la catastrophe, c'est cet aménagement surtout que nous aurons en vue. Nous aurons même la surprise d'apercevoir que certains plaisirs se glissent dans un fonctionnement psychique d'où semble absolument banni tout plaisir, depuis le sexuel jusqu'aux plaisirs de fonctionnement, qui ne sont pas minces dans une économie psychique (cf. E. et J. Kestemberg, 1965), pour en venir enfin à ce pur et simple plaisir d'être, dont


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l'éveil discret, chez un, schizophrène, après des années de travail, a toujours une résonance profondément émouvante.

Faut-il ici le rappeler : catastrophe et aménagement répondent exactement aux mouvements successifs et associés que Freud attribue fondamentalement à toute genèse psychotique.

Freud a parlé de la psychose ; il y jetait un regard d'aigle. Toutefois il n'a jamais dédaigné les nuances nosologiques, parce qu'elles existent. Mais de nos jours il est devenu courant de parler de la Psychose au singulier, en majuscule et en majesté. Sans rien oublier des vertus d'une vue d'ensemble, c'est plutôt le pluriel des psychoses qui retiendra notre attention.

Il est essentiel de garder à l'esprit, conforme aux propositions freudiennes essentielles, une distinction clinique simple entre la psychose à l'état natif et la psychose en état d'organisation. L'état natif, cliniquement primordial, nous le décrirons comme un processus paranoïde ; il n'est jamais durable ; il est pétri d'angoisse ; le moi s'y trouve à vif et mis à nu ; les investissements se liquéfient : on pourrait par image parler de psychose liquide (après la blanche et la froide, voici donc la psychose liquide). Tout autre est l'organisation de long cours, aménagée soit pour éviter ces éclipses bouleversantes, comme maintes personnalités en marges de la psychose (et différentes des cas limites étudiés par Bergeret, 1970, 1976), soit encore, comme les schizophrénies, à partir de ces expériences. Entre ces deux registres aussi, nous oscillerons souvent.

C'est ce qu'on apercevra déjà dans la présentation panoramique de notre itinéraire.

PRESENTATION D' UN ITINERAIRE

La première différence que l'on pourra faire entre névrose et psychose est que le moi névrotique « travaille » au sein des conflits, tandis que le moi psychotique « travaille » envers et contre les conflits, à commencer naturellement par les conflits d'ambivalence. A l'ambivalence, la dépression répond par introjection et par identification similaire; la psychose aiguë, par identification fusionnelle, et par une régression qui submerge la distinction des êtres et peut-être même confond les qualités pulsionnelles : c'est une désambivalence ; mais la schizophrénie, psychose chronique et psychose de caractère, organise une anti-ambivalence. De là, l'importance que prennent les mécanismes d'extériorisation et en particulier l'identification projective, qui feront du contreRFP

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transfert le foyer de la connaissance des transferts psychotiques. De là aussi, chez tous les psychotiques, la perte ou l'évanescence du sentiment du moi, sentiment n'ayant d'autre base que l' autoperception de l'ambivalence.

Au refoulement, névrotique, s'opposera le déni, psychotique. Mais le déni majeur, déni d'existence, n'est facteur que d'états psychotiques aigus. Aux alentours de ce déni total se profile une gamme de dénis plus nuancés. Tels sont le déni de sens, facteur d'insanité, à l'oeuvre dans les stratégies de la folie ; le déni de signifiance, facteur d'inanité, à l'oeuvre dans la relation d'omnipotence inanitaire ; et le déni d'altérité, facteur d'interchangeabilité, à l'oeuvre dans la relation de séduction narcissique. Tous ont pour propriété essentielle d'éviter la perte du réel en modelant des relations d'objet et relations à soi-même, qui, si singulières qu'elles soient, sont préservées. Une cohérence va dès lors se dégager dans les méthodes employées par le moi schizophrénique pour « traiter » à la fois la réalité des choses et de l'objet, et la réalité interne des représentations et de soi, rassemblant ainsi sous le même modèle et le transfert et la pensée des schizophrènes. Ces méthodes se placent au milieu d'une trajectoire dont les extrémités opposées répondent respectivement à l'accès psychotique et à la perversion narcissique.

On étudiera les stratégies de la folie, stratégies à la fois mentales et relationnelles, dont quiconque peut disposer dans la vie courante, mais dont les schizophrènes usent âprement envers eux-mêmes comme envers autrui, transfigurant du même coup la vérité, pour l'affecter du sceau de l'insanité. Se souvenant qu'il existe des limites au travail psychique (entre l'imaginaire et le réel) et même au clivage, on saisira que la psychose montre jusqu'où ce travail peut aller trop loin.

Tout inspirée par la mégalomanie narcissique et par l'envie, l'omnipotence inanitaire apparaîtra dans le transfert ; elle n'abolit pas l'existence de ce qu'elle vise, mais prive de toute signifiance l'objet, le réel, soi-même et la pensée, n'en laissant subsister qu'espaces vidés. Ainsi le moi schizophrénique travaille avec toute-puissance à se vider. A l'inverse, les schizophrènes traitent le même objet de transfert avec une incessante omnipotence créatrice.

Pour nous, le conflit schizophrénique originaire sera ce qui oppose depuis très tôt chez le patient le narcissisme et l''antinarcissisme, qui n'ont pas pu faire alliance ; narcissiquement exposé, le malade se défend de l'attirance objectale avec une farouche énergie. La psychose est un combat singulier avec le réel, se traduisant par des rapports d'engrènement et de suprématie alloplastiques. On verra l'exigence de surréalité pivoter entre la perversion narcissique et la psychose délirante. Certaines évolutions perversives achèveront de nous montrer de quelle perversion la psychose est l'envers. On aura compris que le trouble essentiel de la psychose porte non


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pas sur l'épreuve de réalité, mais sur le sens du réel et sur le sentiment de sa familiarité, lequel vient à l'enfant de par la façon dont la mère l'a regardé et l'a introduit auprès de son imaginaire et du réel.

Tout au contraire, la séduction narcissique —plutôt qu'une symbiose — nous montrera le schizophrène uni à son objet par une fascination réciproque dans une sorte de galaxie toute-puissante, où le sujet et l'objet sont interchangeables. Niant l'altérité de l'objet et rejetant toute représentation de désir, la relation de séduction narcissique, dont l'englobement est une des figures, dessine un objet qui serait aussi bien conteneur que contenu, un objet de nature auto-érotique et d'une extrême élasticité. De la même façon (une fois de plus), le moi schizophrénique tend à traiter le réel et le vrai comme s'ils étaient d'une parfaite élasticité, mais il file dans le délire lorsque l'Autre ou la vie lui en portent le démenti.

Celte élasticité permet au schizophrène de s'engager dans les voies de l'antoedipe. Anté et anti-oedipien, l'antoedipe installe un fantasme d'où le père est tout à fait exclu, mais où le sujet devient père de lui-même, ce qui court-circuite la scène primitive et la castration, fait jouer l'inceste contre l'OEdipe, mais engage le schizophrène dans un paradoxe tout-puissant et vertigineux qui tant les fantasmes à leur source.

Le paradoxe, justement, sera au rendez-vous de notre dernière étape. Nous lui donnerons une acception clinique et nous verrons que le paradoxe lie indissolublement entre elles et renvoie indéfiniment l'une à l'autre des positions ou injonctions qui sont inconciliables mais non opposables. Pragmatique, le paradoxe exige une réponse, mais la rend impossible : il disqualifie l'activité même du moi. Organisée à partir du paradoxe en système de fonctionnement mental et de relation à l'objet et à soi, la paradoxalité, qui conduit la subversion du processus secondaire de la pensée par le processus primaire, est au coeur du travail anticonflictuel, anti-ambivalent, antifantasmatique, anti-objectal et contre-narcissique, auquel se livre électivement le moi schizophrénique. Le paradoxe central du schizophrène porte sur l'existence mutuelle de l'objet et de soi, voulant que chacun d'eux ne soit qu'en n'étant pas. Cette paradoxalité est érotisée, ce qui la distingue de celle, moins générale, qu'on peut observer dans le transfert et dans l'histoire de patients marginaux ou prépsychotiques. Il n'est possible d'accéder aux conflits d'ambivalence qu'après analyse des nouages paradoxaux qui se reproduisent dans le transfert.

Pour finir, et plutôt que de pleurer sur les lacunes évidentes de notre itinéraire, nous réfléchirons que le paradoxe n'est pas toujours le poison qu'on aura pu s'imaginer; que l'humour en use afin de conforter le moi; et qu'enfin le Je est consubstantiellement fondé sur un paradoxe, restant ouvert.


II

DE PLUSIEURS CONSTANTES PSYCHOTIQUES

Où l'on oppose

Panticonflictualité des schizophrènes

à l'intraconflictualité des névroses

Le plus primitif s'emmêle chez les schizophrènes avec le plus élaboré, dans une alliance très singulière de baroque et d'archaïsme, qui n'est pas plus facile à concevoir que d'imaginer Saint-Sulpice à l'île de Pâques.

Nos théories et nos pratiques ont souvent achoppé sur cette singularité. On peut les répartir en plusieurs familles, et l'on aimerait avoir le loisir de montrer que Freud les a toutes envisagées quand il s'est penché sur le phénomène psychotique. Certaines appliquent aux psychoses le modèle « névrotique » d'Inhibition, symptôme et angoisse, tracé par Freud en 1926. Ainsi font Arlow et Brenner (1964, 1969, 1973), mais ils oublient que dans la psychose la structure même du moi est mise en cause, et que ce moi n'arrive pas à prendre l'angoisse pour signal d'alarme.

D'autres modèles théoriques admettent une discordance ou dyschronie entre l'organisation défensive du moi et la nature des conflits pulsionnels qui lui sont soumis. Telle était au fond la position de Federn (1953), qui trouvait le moi schizophrénique trop anémique pour le travail usuel qu'il doit fournir ; telle est aussi, plus nuancée, la conception de Freeman (1959, 1962, 1963, 1969, 1973), selon qui les conflits des psychotiques importent moins que la façon toute narcissique dont leur moi s'en défend. Il est bien vrai que les psychoses ne sont pas, comme les névroses, pétries dans la pâte homogène des stades du développement de la sexualité infantile. Toutefois, une psychose n'équivaut pas à une dysharmonie d'évolution.

Une troisième famille de conceptions s'attache à trouver un fil


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conducteur entre les conflits, les niveaux de fixation et de régression et les mécanismes de défense. Cette méthode seule nous donne le sentiment de reconstruire dans notre esprit la névrose ou la psychose, et de parvenir peut-être à faire de cette reconstruction sans discontinuité un objet complet. On la trouve dans les travaux kleiniens.

Sans aller dans le même direction — car nous insisterons plus sur le conflit narcissique originaire — mais sans nous priver d'apports kleiniens cliniquement indispensables, c'est cette méthode que nous nous efforcerons de suivre. Comme Bouvet l'a fait pour la clinique névrotique et surtout pour l'obsessionnelle (1953,1956), nous aimerions dégager les méthodes du moi qui, chez les schizophrènes, organisent à la fois leur transfert et leur pensée.

Il faut alors se référer à cette organisation préobjectale, où « l'objet est investi avant que d'être perçu » (Lebovici, 1961), phase dont les travaux modernes, qu'il est impossible de citer ici, montrent toute la complexité.

ANTICONFLICTUALITÉ, ANTI-AMBIVALENCE

On le sait donc, mais il faut le redire : toute organisation psychotique est foncièrement anticonflictuelle.

Les psychoses, il est vrai, naissent du conflit, mais, tandis qu'en régime névrotique le moi travaille au sein du conflit, autre chose se passe en régime de psychose, où le moi travaille envers et contre la conflictualité ; c'est elle qui est visée, pour elle-même et tout entière.

Tous les mécanismes psychotiques au moi, qu'on va bientôt parcourir, travaillent donc au regard du conflit, visant à l'évincer de la psyché, pour l'effacer comme réalité interne ; scission, déni, éjection et projection, etc., oeuvrent au service d'un moi dont l'aspiration essentielle est de se débarrasser du conflit. Ainsi s'explique le caractère tout à fait radical de ces défenses : elles s'attaquent aux racines des conflits.

On abordera plus loin le conflit originaire des psychotiques, écartelés qu'ils sont entre l'Autre et Soi. Immédiatement liée à ce conflit apparaît l'ambivalence. La stratégie du moi psychotique est avant tout anti-ambivalente ; au lieu de travailler, comme la névrose, dans l'ambivalence, elle vise à la rejeter de la psyché en déconnectant l'un de l'autre ses termes associés. Il est évident que le symptôme dénommé ambivalence par E. Bleuler, qui à juste titre y voyait un signe typique, résulte précisément de l'exclusion de l'ambivalence au sens psychanalytique du terme.


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La notion d'anticonflictualité n'est en rien nouvelle, ne faisant en effet que condenser l'essentiel des travaux psychanalytiques les plus connus sur les psychoses.

Elle est contenue dans les termes dont use Freud (1911) pour parler de la projection délirogène, disant que l'objet de conflit, interne, est aboli ; elle est indiquée mieux encore en 1924 quand Freud spécifie que dans la psychose le conflit n'est pas entre moi et ça donc interne, mais entre moi et réalité externe : il est désintériorisé.

Même vérité se dégage des travaux d'Abraham lorsque, très tôt, il situe avant l'intégration de l'ambivalence le niveau de fixation et de régression des psychoses, tant il est vrai qu'il n'est pas de conflit interne qui ne soit avant tout tissé d'ambivalence, et que la conflictualité équivaut à l'ambivalence.

Même chemin sera poursuivi par Melanie Klein et son école, dont la recherche est centrée sur l'intégration de l'ambivalence dans la position dépressive, sur ses prémices et sa non-intégration dans la position schizoparanoïde, et sur les « figures » que prend la vie psychique dans le cours de ce développement précoce.

Lorsque les kleiniens d'aujourd'hui (Bion, H. Segal, Rosenfeld) insistent sur la contenance; montrent que la psyché paranoïde ne contient pas la vie psychique et ses premiers dérivés pulsionnels ou ses premières fantaisies ; et soulignent qu'avec les psychotiques c'est à l'analyste qu'il revient de suppléer cette fonction de contenance et de la frayer pour le malade, ils dessinent les chemins, et les remèdes, de l'anticonflictualité des psychoses.

Dans ses travaux qui sont à la fois classiques, nuancés et précis, E. Jacobson (1954-1971) a bien montré comment le conflit ambivalentiel est tranché par la psychose. Voici qu'une patiente en veut à son objet — son conjoint — qu'elle voulait jusqu'alors aimer d'un amour pur et sans mélange : inévitable ambivalence, mais intolérable ; aussitôt la malade entre en état de confusion ;.il s'agit d'une double confusion, où la confusion d'identité aboutit à la confusion mentale ; la charnière de cette séquence est tout le contraire d'une charnière : c'est une identification fusionnelle (oneness), aboutissant, dirait J. Caïn (1977), à la mêmeté ; le sujet ne fait plus qu'un avec son objet; toutes différences sont abolies ; l'ambivalence est abolie par l'abolition de la différence des êtres ; autre angoisse apparaît alors : celle de se diffuser, de se répandre et de se perdre ; représentations de soi et d'objet s'effacent. Ainsi, la perte psychotique primordiale est celle du self : comme un enfant qu'on jette avec l'eau de son bain, le Je est liquidé avec l'ambivalence. Alors vient le délire.


Les paradoxes des schizophrènes 895

Autrement se passe l'ambivalence avec le dépressif. Mal supportée, cependant elle est abordée ; se réveille-t-elle envers l'objet, l'identification va également entrer en jeu, mais au niveau de la similitude (sameness) ; sujet et objet partageront un destin commun, accolés l'un à l'autre, sans que pour autant ils (c'est-à-dire leurs représentations) fassent corps. Et l'ombre tombe, dont a parlé Freud. Tout en réduisant la seconde topique à une plus simple expression, la dépression ne la liquéfie pas comme fait l'accès psychotique, où l'appareil de la psyché semble revenir à l'état de magma originel, en vertu d'une régression structurale qui de toutes les régressions est la plus massive. E. Jacobson estime même qu'en submergeant l'organisation topique de la psyché, cette régression, que j'appelle structurale et qui est déstructurante, ramène les investissements à leur état originel d'indistinction, tant pour leur direction (autre et soi) que pour leur qualité (amour et agressivité). Il y aurait donc au départ d'une psychose aiguë une régression pulsionnelle totale, qui ramènerait le ça en deçà de toute ambivalence.

Entre ces deux accès psychopathologiques, la psychose aiguë et la dépression mélancolique, une différence apparaît évidente : on dirait que dans l'une la psyché fait explosion, et que dans la seconde elle implose (cf. R..., 1969) ; dans l'une en effet l'extrajection prévaudra, et dans l'autre l'introjection.

Voilà donc pour les séismes. Remarquons cependant que ces mécanismes surviendront en séances sous des formes discrètes et « microsismiques », mais sur un mode invariable, soit extrajectif, soit introjectif, chez tel patient donné, qui nous indiquera de cette façon sur quelle pente il peut glisser. D'autre part et une fois encore, les états aigus ne sont pas schizophréniques. Plutôt sont-ils massivement déconflictualisants, tandis qu'une schizophrénie est une organisation activement et, si j'ose dire, minutieusement, anti-ambivalentielle — et par là même antidépressive.

Cette excursion auprès des accès aigus nous aura cependant appris une vérité essentielle : le sentiment de soi, ce sens de la réalité psychique interne, n'est sans doute pas un sens à part comme de nombreux travaux le font croire — y compris ceux que j'ai consacrés jadis (R..., 1963) à la personnation et à la dépersonnation ; ce sens existe certes, mais il n'a pas d'organe psychique, et touts les efforts pour mettre le self en bouteille, enveloppé ou non dans l'image du corps, aboutissent à des résultats décevants. En revanche, le sens de notre réalité interne émane directement de l'autoperception de notre ambivalence : on se sent être pour autant qu'on se sent double ; l'ambivalence est à la base du sentiment de soi.


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Ces remarques s'accordent sans nul doute avec les travaux des kleiniens, montrant que l'intégration de l'ambivalence est à la base de l'instauration de la réalité psychique.

Ainsi comprenons-nous mieux la peine qu'ont les schizophrènes à se sentir exister ; leur absence à eux-mêmes est le prix dont ils paient le rejet de leur ambivalence.

Encore une remarque sur les effets de l'anticonflictualité schizophrénique. Elle s'organise assez activement et assez puissamment pour que l'entourage ou le thérapeute du malade en soit aspergé. Dans les pensées, les propos, les techniques et les conceptions, tend sans cesse à s'imposer un point de vue unique et monocorde ; toutes les pratiques et théories qui portent en ellesmêmes le germe de l'impasse sont marquées du sceau du monocordisme ; toutes s'évertuent à réduire, à propos des psychotiques, l'irréductible conflictualité de la psyché. La démonstration en serait facile mais fastidieuse. Elle montrerait à quel point les psychotiques nous poussent à parachever leur entreprise anticonflictuelle.

Reste une règle, que nous, analystes, connaissons bien, mais qui va s'appliquer aussi à la compréhension du soin quotidien des psychotiques (cf. R..., 1977) : c'est celle de n'oublier jamais la nécessité et la vertu des contraires.

BREVES REMARQUES

SUR LES MÉCANISMES PSYCHOTIQUES DU MOI

Un regard très cursif sur les mécanismes du moi les montre au service de l'anticonflictualité. Il montre aussi pourquoi le contretransfert sera le premier moyen de connaissance du transfert des schizophrènes.

1. Les mécanismes typiquement psychotiques ont tous pour propriété commune de préluder ou de procéder à l'éjection de quelque part active de la psyché.

En phase aiguë, cette éjection est hémorragique. Mais le moi schizophrénique fait en sorte de conserver un contrôle sur ce qu'il bannit de la psyché ; conservateur à sa manière, il met ses oeufs à couver dans le nid des autres ; de là vient la nécessité d'une relation d'appartenance narcissique avec l'objet. (Ce qui précède est expliqué par M. Klein et ses élèves à propos de l'identification projective.)

2. Déni et refoulement s'opposent l'un à l'autre comme font psychose et névrose (E. Jacobson, 1957) 5 le refoulement sépare, et le déni exclut ; le refoulé peut faire retour, mais il faut qu'autre chose soit mis à la place du dénié.


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Un refoulement est plus ou moins vigoureux et réussi, mais uniforme ; en revanche, autour du déni majeur, déni d'existence, auquel on pense d'abord, mais qui s'observe uniquement dans les acmés psychotiques, se profile une gamme de dénis nuancés : déni de sens, déni de signifiance et déni d'altérité ; ceux-ci commandent le fonctionnement mental ainsi que la relation d'objet des schizophrènes ; ils font faire au sujet l'économie du déni majeur ; ils jalonnent la trajectoire où évoluent les schizophrènes.

De même qu'il n'y a pas de névrose sans échec du refoulement, il n'y a pas de psychose sans échec du déni ; que le déni « réussisse », et c'est la perversion (Freud, 1927). On s'attachera dans ce rapport à montrer que la schizophrénie s'organise de manière aléatoire le long du trajet qui va de la psychose aiguë à la perversion narcissique.

3. La notion de clivage est devenue la bonne à tout faire de la psychanalyse, mais elle mérite mieux. Certaines divisions fonctionnelles du moi ne sont pas des clivages (moi observant et moi observé, par exemple (Fliess, 1961), séparés dans le délire d'observation). Le clivage des représentations (Freud, 1938-1940) est distinct du clivage d'objets partiels (M. Klein) ; celui-ci, scission interne, a tendance à se projeter activement dans l'entourage, qui est poussé à prendre parti ; c'est alors un scindage, processus qui est à l'origine de certaines dislocations du traitement des schizophrènes.

Mais il est clair dans la pensée de Freud (cf. Gillibert, 1969) qu'on ne clive ou ne scinde que ce qui est assemblable ; le splitting n'a de sens qu'au regard de l'ambivalence. Tout autre chose est l'écartèlement, qui outrepasse les ressorts et ressources du travail psychique. A ses côtés, le splitting est constructif.

4. La projection aussi a ses variétés. D'abord on peut supposer une projection primaire, qui fonde une extériorité, grâce à quoi s'opéreront les projections secondaires — tout comme il est un refoulement primaire, qui fonde l'inconscient et par conséquent rend possible tout refoulement secondaire. Le délire ne peut naître qu'en vertu d'une coalescence complète entre des projections de type secondaire et la projection primaire, toujours à refaire (Nacht et R..., 1958).

Une projection est d'abord une extrajection (Weiss, 1947), à partir de quoi elle obéit à des trajets divers. Le plus remarquable et le plus important chez les schizophrènes est l'identification projective — notion découverte par M. Klein (1946), et développée par ses élèves (cf. H. Segal, 1950, 1957; Bion, 1967; Rosenfeld, 1965, 1969). C'est une projection dans l'objet, une injection projective ; le matériel


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injecté est tenu sous contrôle dans l'objet ; le principe de conservation de la psyché reste assuré par objet-réceptacle interposé.

M. Klein avait souligné l'aspect violent et appauvrissant de la projection identificatoire. Les travaux plus récents ont montré qu'elle peut s'effectuer en douceur ; qu'elle peut avoir fonction de moyen de communication et valeur intégrative ; un affect ou fantasme brut est envoyé par l'enfant dans la mère, qui l'accueille, le façonne et le restitue, avec des mots, à l'enfant, qui peut alors l'intégrer. L'identification projective suit donc une trajectoire passant par l'objet pour revenir à l'envoyeur. On peut alors distinguer une identification projective maligne, violente, appauvrissante, confusante pour l'objet, enclenchant enfin un circuit périlleux, répétitif et interminable — et une identification projective bénigne, plus discrète, mieux accueillie, façonnante et terminable. L'essentiel des échanges du schizophrène avec l'objet s'effectue par voie d'identifications projectives, d'abord malignes, et peu à peu bénignes et intégratives en vertu du travail analytique (cf. Rosenfeld, 1969). Un cas typique d'identification projective chez les psychotiques est illustré par le phénomène d'angoisse transmise (R..., 1977), par lequel le patient se délivre de son angoisse, dont son moi ne peut se servir comme signal d'alarme, dans l'objet le plus proche, qui l'éprouve à sa place ; ce processus tend à faire le vide autour du malade. Il est vrai que l'identification projective ne laisse jamais d'affecter l'objet réceptacle, mais elle ne véhicule pas toujours que de « mauvais » produits : il arrive qu'un schizophrène injecte toute son intelligence dans son analyste, qui ne s'en plaint pas. L'identification projective parcellise le transfert et en inverse le sens : l'analyste représente non pas un parent, mais une partie du patient lui-même. L'identification à l'agresseur est à l'identification projective ce qu'est une relation objectale complète à une relation préobjectale partielle.

Enfin, si tout dans la vie n'est pas identification projective, elle n'est pas non plus réservée aux schizophrènes, qui en usent avant tout ; elle peut se manifester par moments dans l'analyse de personnalités à névrose très serrée et sans doute marginale (J. McDougall, 1975).

5. La projection identificatoire est à l'évidence un mécanisme d'extériorisation, dans l'acception que lui donnent A. Freud ainsi que Freeman (1973). C'est un processus prévalent chez les psychotiques. Conséquence inattendue mais prévisible : ils ne peuvent pas se passer du monde extérieur, dont ils ont besoin non pour leur plaisir mais pour leur défense. Les diverses modalités relationnelles schizophréniques sont fondées sur l'extériorisation. Les schizophrènes ont un besoin absolu de concret.


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Plus vif est le désaveu qu'ils font de leur réalité psychique — de l'existence même de cette réalité intérieure propre — et plus grand leur appétit de concrétude.

Vivre la schizophrénie consiste bien à vivre hors de soi.

PROCESSUS PRIMAIRE ET SECONDAIRE

Encore n'avons-nous rien dit du sort que la psychose réserve aux processus primaire et secondaire. Sans oublier un instant que cette distinction est conçue par Freud (1911) comme une bipolarité du fonctionnement mental, rappellerons-nous que la psychose a la réputation de rendre au processus primaire l'hégémonie première que l'instauration du processus secondaire lui a retirée. Un processus secondaire incessamment traversé, transpercé, envahi par le processus primaire : tel paraît le tableau mental de l'état psychotique.

Mais c'est le tableau d'un accès psychotique : onirisme hallucinatoire, confusion, délire à mesure — une sorte d'extrusion du ça et de l'Ics, dont les uns comme Federn ont souligné le caractère défectif, et dont les autres, comme les kleiniens et Katan, relèvent le caractère ultimement défensif. En submergeant le moi, qui n'en demande et n'en supporte pas tant, le repli aigu des investissements soumet le processus secondaire, voué à travailler sur de petites énergies, aux énergies élevées dont s'accommode le processus primaire. L'activité même de la pensée se trouve grillée, comme un appareil électronique où l'on enverrait un courant destiné aux moteurs : les délirants pensent peu, mais trop fort.

Pour Hartmann (1952) ainsi que pour Arlow et Brenner (1969 et 1973), tout le mal viendrait d'une déneutralisation des énergies propres au secteur aconflictuel du moi, cette déneutralisation étant presque mécaniquement entraînée par une charge d'agressivité excessive ; il est permis, et recommandé, de douter que rien puisse jamais vivre dans la psyché, qui soit neutre. Le moindre penser consomme de la libido et de l'agressivité, mais en consomme en petites quantités à la fois ; ces auteurs ont donc pris pour qualitative une différence de « voltage », ou quantitative.

Ce qui distingue l'intellectuel, avec l'érotisation qui lui est propre, du délirant, ce n'est guère, ose-t-on le redire, la justesse des idées, et ce n'est pas seulement la capacité de revenir sur sa pensée, c'est surtout que le premier consacre à penser une foule de petites quantités libidinales, tandis que le second envoie sa pensée en l'air avec un petit


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nombre de quantités élevées. C'est pourquoi les délirants, même paranoïdes, n'ont en définitive qu'une gamme étroite d'idées délirantes, toujours désespérément semblables — eh oui, je trouve que délirer n'est pas ce que les schizophrènes savent faire de plus intéressant... — et c'est pourquoi, surtout, l'illumination libératrice des sujets qui découvrent leur délire présente un caractère, peu connu, d'orgasme mental. (Dans notre travail d'il y a vingt ans avec Nacht, nous avions insisté sur la dynamique, la topique et l'économie de ces instants remarquables d'invention délirante et recréatrice, mais sans en apercevoir l'aspect quasi orgastique.) Redécouvrir l'existence du monde et de soi dans une sorte d'orgasme du moi, c'est là une jouissance rare, et qui fait comprendre à quel point les délirants, tout en se gardant bien d'en livrer le secret, restent attachés à son contenu idéique; car l'idée conserve le parfum de la jouissance où elle naquit, tout entière et d'un coup — telle Aphrodite, née de la mer et du sperme du dieu Ouranos, châtré par son fils, Kronos. Un caractère d'authenticité bien connu s'attache aux convictions délirantes : il traduit, après déplacement projectif, l'empreinte d'un événement qui s'est effectivement produit, mais dans le moi ; cet événement, par où deux mondes confondus se sont à nouveau désintriqués et reconnus (Modell, 1961 et 1968), c'est une renaissance et une recréation, c'est encore un auto-engendrement, dans l'orgasme extatique du moi. De là vient la force des convictions délirantes.

(On voudra bien ajouter ces remarques à celles qui voient dans l'hallucination un orgasme par les sens, et, plus loin, à la description du fantasme d'auto-engendrement.)

Jouissance singulière, donc, mais coûteuse et redoutée, que celle du malade émergeant au délire. Avant d'en venir à cet orgasme du moi, nous discourions, qu'on s'en souvienne, sur les processus, mentaux, et nous rappelions comment la pensée se « grille » dans l'éruption matricielle des délires. Nous étions dans le registre des états aigus du délire.

Cependant, ce mode de fonctionnement mental qu'on vient de décrire n'est pas celui des schizophrènes, et il ne saurait l'être, pour la simple raison, déjà, que, brisé ou orgastique, il deviendrait à la longue intolérable. Il n'y a pas chez les schizophrènes ce débordement du processus primaire par-dessus le secondaire, qui fait à nos yeux le charme inquiétant des bouffées délirantes, ou, plus inquiétantes encore, de ces suffusions subreptices de processus primaire brut émaillant le courant associatif de certains patients qui circulent mentalement tout au bord de la psychose, ou qui vont y glisser.


Les paradoxes des schizophrènes 901

Ce qui s'organise dans la schizophrénie, c'est une subversion du processus secondaire par le processus primaire. Cette subversion — ni une substitution, ni même une prédominance — consiste à soumettre le processus secondaire à des lois qui ne sont pas les siennes, tout en l'avançant en première ligne. Un exemple de ce processus nous est donné par la rationalisation morbide, qui, très elliptiquement, consiste à brasser des idées folles avec une rationalité vertigineuse.

Cette subversion, nous la retrouverons plus tard à propos des paradoxes.


III

DE LA FOLIE DANS LA SCHIZOPHRÉNIE

Où l'on voit

que folie n'est pas encore psychose

Sans nous étendre sur les positions « psychotiques », schizo-paranoïde et dépressive, que nul ne saurait ignorer ; sans entonner les airs connus sur la structure psychotique ; sans nous arrêter aux noyaux psychotiques, notion dont on peut sans inconvénient faire l'économie, nous essaierons de montrer comment le déni de sens se met à l'oeuvre dans les stratégies mentales et relationnelles de la folie.

Au préalable, il faut s'occuper des expériences et des parties psychotiques.

EXPERIENCES PSYCHOTIQUES, EXPÉRIENCES DE PSYCHOTIQUES

Si nous venons plus près de la phénoménologie, ce sera pour décrire les expériences psychotiques, au sens d'expériences vécues, consistant dans un vécu d'évanouissement du Je, de syncope ou de lipothymie du sentiment du moi, se traduisant par une impression, non dépourvue d'angoisse, d'étrangeté indicible, de vacillation, de chute ou d'éclipsé, et de confusion ou tout au contraire de contact extrême et cru : une ultra-dépersonnalisation momentanée, c'est-à-dire une dépersonnation, au sens où je l'entendais naguère (R..., 1963). A l'origine de ces expériences : une modification massive et soudaine du régime général des investissements ; un désinvestissement d'objets, dira-t-on à la suite de Freud ; plus précisément, les investissements retournent momentanément à leur « liquidité » originelle.

Ces expériences psychotiques, je ne suis pas seul à prétendre qu'elles peuvent survenir et qu'elles surviennent dans toute existence, et non


Les paradoxes des schizophrènes 903

pas seulement dans celle des psychotiques, mais, normalement fugitives et ponctuelles, et maîtrisées après coup, enkystées comme des corps étrangers, et sitôt oubliées, même lorsqu'elles sont reprises par le moi pour se mettre au service de l'expérience créatrice ; ne faut-il pas en effet perdre une seconde le sens du monde, pour lui en donner un nouveau ? Entre le monde en gésine et le monde en déroute, il n'y a pas loin. Ainsi, la genèse et la fin du monde ne sont pas réservées aux schizophrènes, elles sont à tout le monde. (Ce point de vue n'implique pas qu'on adhère à la théorie voulant que la psyché soit toujours construite sur des « positions psychotiques ». Il traduit seulement le fait qu'en régime normal ou névrotique la fixité des investissements dans l'état de veille, pour habituelle qu'elle soit, n'est pas d'une constance absolue, sauf en régime d'hypernormalité pathologique.) Toutefois ces expériences psychotiques « normales », maîtrisées voire exploitées par le moi, sont à distinguer des expériences psychotiques des psychotiques, lesquelles sont plus extensives et moins maîtrisables, et en viennent à corroder le moi, dont elles traduisent aussi la foncière incertitude.

Cet aperçu n'est pas tout à fait original, puisque Sullivan (1953) soutenait que tout un chacun a ses minutes ou secondes de « psychose », et que plus récemment P. Castoriadis-Aulagnier (1975) décrit aussi des instants de fading, qu'elle rapporte au retour épisodique du processus « originaire ». Ce n'est pas non plus une vue sans conséquence, car il va s'en déduire une certitude passant pour évidente aussitôt qu'on y pense : la guérison ou plutôt l'amélioration des psychotiques, ce n'est pas qu'ils ne subissent plus aucun processus de désinvestissement ni aucune des éclipses qui en résultent — un tel nettoyage est d'ailleurs impossible et parfaitement illusoire — mais c'est que leur moi parvienne à maîtriser ces processus et à supporter ces éclipses ; leur demander plus, c'est leur demander plus qu'à nous-mêmes, alors qu'en ce domaine ils en peuvent moins.

Soyons-en bien certains : si trop de cures de psychotiques avortent, c'est par notre faute, et parce que nous surestimons irréalistement nos objectifs et leurs capacités, tandis que nous sous-estimons certaines de leurs autres possibilités, n'ayant pour notre compte pas développé les mêmes.

Je ne crois pas non plus qu'au mieux que nous puissions espérer, et si bien traité qu'il soit, un schizophrène parvienne jamais à se passer de moments de retrait et de régression où il se retire en lui-même, tournant alors le dos au monde et à l'objet. Pourquoi lui demander plus qu'à nous-mêmes ? Car qui d'entre nous n'a-t-il jamais besoin, en dehors du sommeil, de ces moments de régression qu'il organise et tempère à son gré ? Les êtres qu'on appelait introvertis le savent bien, et c'est pour cette raison peut-être que F. Fromm-Reichmann (1959) les croyait les plus aptes à traiter les schizophrènes ; mais qui diantre sait au juste ce qu'est l'introversion ? S'il s'agit d'intérêt pour la réalité psychique ou la « vie intérieure », alors tout psychanalyste en ressent.

Ce qu'un schizophrène peut arriver à faire pour mieux vivre, c'est d'accepter


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et d'aménager ses mouvements régressifs de retrait, sans craindre pour autant que le monde s'anéantisse et que l'objet se démonte. Régression pour ainsi dire progressive : elle revient à la capacité d'être seul en présence de l'objet, dont Winnicott (1953) a montré toute l'importance qu'elle prend dans un développement normal. Si cette capacité se développe chez le patient, elle se manifestera dans le transfert ; le patient fera sous nos yeux en séance comme si nous étions là sans l'être. Difficile, bien difficile, mais combien important, de ne point confondre ce progrès avec une négation de l'objet... Nacht (1971) n'a-t-il cependant pas traité, à propos du silence, de cette intégrante coexistence aconflictuelle ?

SUR LES PARTIES PSYCHOTIQUES

Certains auteurs parlent de « parties » psychotiques du moi, s'opposant soit aux parties saines de la psyché (dite ici le self) dans un combat d'objets partiels intérieurs rappelant toujours le clivage entre les objets partiels mauvais et bons, et où la partie folle est régulièrement assimilée aux dérivés des pulsions destructrices et aux expériences de catastrophe interne (cf. M. Klein, 1952 ; Rosenfeldp 1965) ; soit encore aux parties névrotiques du moi, dans un équilibre aléatoire et fluctuant entre une économie et un fonctionnement de nature psychotique, où le moi déverse les dérivés du ça directement dans la réalité extérieure afin de diminuer l'énorme pression qu'il exerce sans perdre le contact, qui est vital, avec elle, et une économie de nature névrotique, où le moi retrouve grâce au jeu des représentations intériorisées sa fonction médiatrice et métabolisante entre les dérivés pulsionnels et le monde externe; ainsi se distinguent et s'opposent l'hallucination — sorte d'orgasme sensoriel — du côté psychotique, et du côté névrotique le rêve ; une fois soulagé de la pression du ça par son déversement hallucinatoire dans le réel, le moi devient capable de laisser prévaloir sa « partie » névrotique, jusqu'à la prochaine éruption (Katan, 1954,1964).

Ces deux perspectives offrent des vues bien différentes sur une bipartition ps3rchotique du moi, dont le caractère schématique, pour commode qu'il soit, peut se contester. C'est par commodité d'exposition que Katan divise le moi en deux parts : il regarde deux économies différentes et conjuguées ; sa description s'applique le mieux aux phases les plus actives des schizophrénies et aux états psychotiques subaigus, que marquent fortement les flux et reflux alternés de l'onirisme.

Quant à la conception kleinienne, elle présente cette bipartition sous l'angle du clivage ; elle sert le mieux à décrire le vécu des malades au


Les paradoxes des schizophrènes 905

moment où ils entrent dans la schizophrénie et au moment inverse où ils en sortent, ou tâchent d'en sortir ; partie folle et partie saine désignent les deux faces opposées d'une image de soi que Kohut (1971) décrirait en termes de clivage vertical du self, et dont l'une est fortement négativée, tandis que l'autre, saine, est tout aussi fortement idéalisée : les schizophrènes ont pour la santé mentale une sorte de passion, envieuse, souffrante et cachée comme toutes les vraies passions, et comme elles ruineuse. On sait que certains patients à caractère psychotique interrompent une psychothérapie déjà avancée et le font de façon certes aléatoire, mais plus satisfaisante pour eux que pour nous, en laissant en dépôt dans l'analyste cette « partie » folle et angoissante d'eux-mêmes qu'ils auront pu approcher sans parvenir à intégrer ce qui la compose (E. Kestemberg, 1958); mais on ne peut également compter sur ce mode d'amélioration chez les schizophrènes au long cours, tant la « partie folle » recèle en eux de ressources précieuses. C'est là ce qu'on aimerait maintenant préciser.

ENTRE PSYCHOSE ET FOLIE

D'un point de vue qu'on vient de présenter, la folie répond au fantasme ou à la représentation d'une part ou d'un courant dans la psyché du patient — je dis bien du patient — qui ne coïncide pas avec son ça, pas plus d'ailleurs qu'elle ne coïncide avec notre conception clinique ou scientifique de sa psychopathologie. N'hésitons pas à le dire une fois encore : dans ce fourre-tout qu'est pour un patient psychotique (de structure ou de symptômes) l'image de sa folie, il n'y a pas que des dérivés pulsionnels redoutés ; il n'y a pas que des traces d'expériences du moi désintégrantes ; il n'y a pas que mort et régression ; il y a toujours, sans aucune exception, des représentants d'activités du moi qui sont parfaitement pertinentes et non régressives, relevant en effet du registre perception-conscience ; il s'agit surtout de perceptions très justes de la vérité d'autrui et de soi, acquises dans des conditions où cette vérité était travestie ou niée, refoulée, cachée ou mieux encore désavouée par autrui.

Déjà, dans notre travail de naguère (1958), nous avions, Nacht et moi, pris soin de souligner tout ce qu'un délire a, selon l'affirmation de Freud, de vérité. C'est, entre mille exemples, ce qu'illustre la psychose présentée par le sujet de l'Histoire d'une névrose infantile, psychose analysée comme on sait par R. M. Brunswick (1928).


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Mais la plus extraordinaire illustration du processus d'insanisation ou de conversion de la vérité en folie nous est fournie par le cas même qui pour nous tous a dans le champ des psychoses une valeur exemplaire : celui de Schreber. Les patientes recherches de Niederland (réunies en 1974) ont montré que tous les thèmes délirants du malade avaient une correspondance précise avec les sévices bien réels que son père lui avait jadis infligés (cf. aussi Schatzman, I973)- Saisissant, dans cet exemple, est le déni que fait la psychose de la vérité historiquement vécue : la vérité est ainsi travestie en folie. Schreber eût-il pu reconstruire son histoire, plutôt que prétendre la construire, il n'eût pas vaticiné. (On remarquera d'ailleurs que dans ses Mémoires, qui sont un plaidoyer pour son désinternement, Schreber a eu la finesse de plaider qu'il était fou, mais non psychotique. Il était les deux...)

Ne quittons pas l'exemple de Schreber sans souligner l'extraordinaire intrusion du père non seulement dans les conduites, mais dans la psyché de l'enfant (il faut, disait ce père dans ses préceptes nazis, il faut se substituer à la volonté de l'enfant : l'assassinat d'âme n'est pas une invention...). Ce père était sans aucun doute atteint d'une psychose latente, évitée par une organisation perverse narcissique. Nous retrouverons plus loin cette imbrication remarquable de la perversion narcissique avec la psychose.

De même sait-on bien que les psychotiques perçoivent assez justement notre intimité contre-transférentielle, parfois même trop justement à notre gré. Ne les prenons pas pour autant pour des extralucides ; après tout, ils perçoivent cela même qu'en général ils suscitent en nous, et suscitent vraiment.

Relevons avec force que les perceptions justes de la vérité sont immédiatement versées par le patient dans le fourre-tout de sa folie, pêle-mêle avec les dérivés d'expériences et de pulsions complètement régressives. Un des paradoxes des schizophrènes est bien dans cette manière de désavouer et d'offrir comme folles des perceptions très pertinentes ; qui plus est, ils prêtent à cette mutation — qui n'est pas un simple déguisement — les dehors de l'évidence. Voilà pour nous un piège assez redoutable dans la cure, non point que nous ayons l'habitude de donner tort à nos patients, mais parce que nous sommes versés dans le régressif : on comprend maintenant qu'avec les psychotiques et à leurs yeux la confusion soit toujours prête à naître, qu'au demeurant ils sont les premiers à préparer en mêlant dans le même pot-au-feu baptisé folie ce qu'il peut y avoir en eux de plus régressif et de plus ajusté ; on comprend encore que nos interprétations puissent être entendues a priori comme disqualifiantes ; on comprend enfin qu'il vient toujours dans l'analyse d'un psychotique (ou marginal) un moment au moins où la seule, la simple et l'essentielle intervention pertinente à faire consiste à dire : c'est vrai. (Ce qui peut s'avérer : quelque chose de perçu dans le contre-transfert ou la personne de l'analyste, ou chez autrui, ou jadis dans les parents.) Assurément cela ne peut se faire au début d'une


Les paradoxes des schizophrènes 907

cure — pas plus que cela ne saurait suffire : encore faut-il en effet analyser ce qui force le malade à donner pour fou ce qui n'est que vrai.

On croit d'ordinaire que le perçu dans la psychose n'est soumis qu'à déni et forclusion. Ici, nous le voyons, la représentation perceptive, plutôt que refoulée, plutôt que radicalement niée, est affectée du sceau de l'insanité (ce mécanisme, car c'en est un, ne pourrait-il pas s'appeler insanisation?). Certes, ce label d'insanité, qui représente une forme de désaveu, ne fait que traduire l'aménagement d'un déni, mais c'est précisément dans cette sorte d'aménagements que s'organise une psychose chronique. Ce label veut dire : « cela n'a pas de sens », et non pas : « cela n'est point ». Nous reviendrons sur cette différence. Mais un effet de cet aménagement du déni est à souligner dès maintenant': il fait faire au patient l'économie de la projection hallucinatoire — de même que la (dé)négation permet au moi de faire l'épargne du refoulement (Freud, 1925) ; grâce à Freud, il est clair que la négation présente, à l'image de Janus, une double face ou double fonction : le moi qui en use accepte la représentation dans le conscient, sous réserve de la repousser par un jugement d'erreur ; l'expérience nous montre d'ailleurs que le contre-investissement porté par la dénégation est plus ou moins énergique ; à son étiage, il permet de dire que chose niée est chose à demi reconnue. Or, c'est d'une manière qui n'est pas identique, mais analogue, que la représentation d'une donnée justement perçue se conserve dans la psyché, et échappe ainsi à la projection, sous réserve d'être « démarquée » par un jugement d'insanité. Le contre-investissement est plus subtil et moins brutal, qui rend une représentation folle, que celui qui la nie, l'annule et la jette dehors. Conséquence imprévue mais rigoureuse : le mécanisme de la folie fait l'épargne d'un mécanisme de la psychose — ce qui revient à dire qu'une « insanisation » évite une hallucination. (Il va de soi, cependant, qu'un moi psychotique recourt simultanément aux deux mécanismes.)

Muer la vérité en folie : l'avers de cette médaille consiste à dire la vérité sous les dehors dé la folie. C'est d'ailleurs ce que font les schizophrènes qui vont mieux, en utilisant avec dextérité des mécanismes mentaux qui ne leur sont désormais plus indispensables, mais qu'ils connaissent fort bien. Ainsi rejoignent-ils une tradition culturelle : celle du fou de roi, qui, sous le couvert de son bonnet à clochettes, détient le privilège de dire au prince les vérités que nul autre n'ose énoncer.

Cette allusion situe le registre de révérence et d'irrévérence narcissiques où joue la folie. Elle nous introduit aux connotations culturelles


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■de ce terme, qui sont riches, diverses, et loin d'être négatives. Sans les rappeler, souvenons-nous seulement que la folie désigne un extrême du désir (de même, Wahn signifiait : désir éperdu, avant que de vouloir dire : délire).

On a déjà compris que folie n'est pas psychose, mais que folie peut s'entendre dans une acception clinique : fantasme, mécanisme dérivé du déni, et résultat de ce mécanisme. Et enfin, c'est une technique mentale. Elle touche alors à l'absurde, voire au non-sense — et l'on sait combien le non-sense fait d'un négatif un positif d'une fécondité rare.

La folie nous apparaît maintenant sous un jour nouveau, mais fort ancien : celui d'une statégie. C'est une stratégie active, à la fois mentale et relationnelle, obéissant à des règles peu connues mais précises, et trouvant sa place dans les relations humaines comme dans les oeuvres de l'esprit et les oeuvres d'esprit. Toutes les stratégies de la folie ont pour propriété commune de brouiller l'esprit et les affects, de rendre le travail mental impossible ou futile, bref de mettre le moi en péril ou en déroute. (J'en ai donné naguère (R..., 1973) des exemples spectaculaires tirés de Catch 22.)

Si la folie n'est pas la psychose, en revanche la psychose use de la folie, qu'elle met en action. Toute schizophrénie est le champ d'un combat dont les coups visent à rendre fou, et dont l'enjeu n'est rien moins que le moi de l'autre. Il est habituel de dire que ces stratégies de la folie, les schizophrènes en sont victimes. Mais la sagesse populaire n'a pas moins de raison, qui pense que les fous rendent fou. C'est ce que Searles a bien observé : le transfert des schizophrènes met en oeuvre les stratégies de la folie.

Nous aurons d'autres occasions de rencontrer H. Searles. Rien d'étonnant à cela : il est de ceux, assez peu nombreux, en fin de compte, qui parlent des schizophrènes (et non point seulement de malades à tendance ou « noyau » psychotique) parce qu'ils les connaissent, et non pas au travers d'un entretien, mais tout au long d'aventures thérapeutiques multiples et prolongées (Inutile en effet de compter moins de dix ans pour la cure d'un schizophrène). L'expérience qui s'acquiert ainsi ne fait certes progresser la connaissance que pas à pas ; elle n'est pas de celles qui vous dévoilent d'un seul coup les mystères de la psychose.

Or, c'est un de ses meilleurs travaux que Searles (1959-1965) a consacré à décrire, dans ses techniques et ses motifs, l'effort de rendre l'autre fou — définissant cet effort comme « ce qui tend à activer différents secteurs de la personnalité en opposition l'un contre l'autre ». Précisons, quant à nous, cette définition beaucoup trop vague : pour rendre fou, il faut activer chez l'autre des tendances inconciliables sans qu'elles puissent ni se disjoindre ni se rencontrer : nous verrons plus tard que telle est au juste la définition clinique du paradoxe.


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Il décrit différentes méthodes :

— faire rapidement alterner chez l'autre excitation et frustration (sexuelle ou autre) ;

— engager l'autre avec force et simultanément dans des registres relationnels tout à fait hétérogènes et incompatibles entre eux (comme cette schizophrène jolie, qui entraîne vigoureusement l'analyste dans une haute discussion philosophique, tout en affichant des poses erotiques peu résistibles) ;

— changer imprévisiblement d'humeur ou de « longueur d'onde affective (comme cette mère qui sort du temple dans l'extase et aussitôt après jette un vase à la tête de son fils — et celui-ci plus tard, quand on lui parlerade sa mère, protestera qu'il n'en a pas une seule, mais une foule).

On le voit : les stratégies de la folie font perdre confiance au moi dans la perception qu'il a des autres et de soi. Nous verrons bientôt que le processus est encore plus complexe, car perception et fantasme sont concernés du même coup.

Réussie ou non, l'imposition de la folie ressortit à différents motifs : équivalent de meurtre ; expulsion dans autrui de quelque chose au-dedans de soi qui est trop pesant, ou ressenti comme fou ; quête de l'âme soeur pour apaiser un sentiment de solitude ; révélation d'une folie latente obscurément pressentie chez l'autre ; et, par-dessus tout, lutte contre l'autonomie de l'autre, et préservation d'une relation « symbiotique ». On peut confirmer ces observations de Searles, et nous en retrouverons quant à nous les divers aspects cliniques à propos de l'extériorisation, de la séduction narcissique et de la paradoxalité.

A propos de l'autisme primaire

On pourrait ajouter un chapitre clinique à ce qui précède : c'est celui de l'autisme infantile primaire, dont Soulé a montré (1978) comment il rend fous ceux qui s'y trouvent quotidiennement confrontés ; certes l'auteur n'insiste pas sur la notion de folie, mais elle est implicite; et cette folie-là va jusqu'à l'idée du meurtre; il est par exemple intéressant de voir comment l'équipe soignante, projetant une partie de campagne avec les enfants, envisage de les emmener dans un coin charmant... auprès d'un étang, et de se demander éperdument comment faire pour que les enfants n'aillent pas s'y noyer ; l'intervention à valeur interprétative fut de suggérer qu'on aille dans une campagne sans étang.

(Il est sans doute superflu de rappeler ici que l'autiste primaire et très précoce est un enfant qui ne sourit à personne, n'investit aucun être vivant, ne parle pas et peut rester des jours et des nuits les yeux grands ouverts dans son lit — bref, une indifférence objectale qui rend décidément dérisoire tout ce qu'on a pu raconter sur la prétendue indifférence des schizophrènes, dont les psychanalystes savent, dont j'avais montré jadis (R..., 1958), et dont tout le monde aujourd'hui sait qu'elle n'en est pas une.)


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Certes, l'autisme primaire, s'il rend fou, n'est pas tout à fait à ranger dans les stratégies de la folie, qui sont plus organisées ; il est comme une psychose où la folie s'en irait toute chez les autres ; mais cet exemple est instructif; en effet le désarroi grave induit autour de l'enfant par son autisme tient à l'écart infranchissable qui s'installe entre le fantasme et le réel, entre l'enfant qu'on imagine et celui qu'on perçoit — enfant de la nuit, enfant du jour, pour dire comme D. Braunschweig et M. Fain (1975). Fantasme et perception coexistent, non seulement différents, mais inconciliables, hétérogènes, écartelés ; aucune Maison ni compromis n'est possible, tandis que la coexistence demeure, qui se fait intolérable

— et ne nous égarons pas : il ne s'agit pas ici d'un clivage, qui supposerait la division d'un tout opérée par le moi ; non : c'est un écartèlement que le moi subit, qui va au-delà du clivage, et qui par là même outrepasse les ressources du travail psychique (cf. Soulé, 1978).

Mais alors, cette coexistence, si elle n'est pas psychiquement travaillable, ne connaît plus qu'une solution : l'éviction d'un des termes de l'écartèlement ; c'est dire en bref qu'il faudra soit assassiner la perception, soit assassiner le fantasme.

Telles sont bien, nous semble-t-il, les extrémités de la folie — et l'on remarquera que tous les procédés observés par Searles présentent cette propriété commune d'induire entre le perceptible et le fantasmable écartèlement et confusion.

Tel est aussi le vrai dilemme des psychotiques.

Ce dilemme situera le combat entre le moi et le réel. Mais combat sans compromis ; nous remarquons en effet qu'à supprimer ou contreinvestir ou la perception, ou le fantasme, dans tous les cas le moi se prive gravement : soit de son ancrage au réel, qui lui est nécessaire, soit de sa capacité de fantasmer, qui ne l'est pas moins. Dans ce dilemme

— car c'en est un, et Katan l'avait bien vu — le moi, quoi qu'il choisisse d'abandonner, perd un axe qui lui est essentiel : il se perd ; s'il se sent alors menacé de se défaire, c'est à juste titre et à bon escient, et ce n'est pas seulement en vertu d'un fantasme de destruction qu'il retournerait contre soi afin de sauvegarder l'objet.

Il y aurait bien encore un moyen de sauver le moi des conséquences de son écartèlement : ce serait de court-circuiter le fantasmé et le perçu, en versant le premier tout droit dans le second ; ce processus est celui-là même qui, selon Katan, produit l'hallucination. Rien d'étonnant dès lors à ce qu'un jour, relate Soulé, dans un couloir, une soignante entendît un des enfants autistes parler, lui qui n'avait jamais prononcé l'ombre d'un mot... L'intolérable écartèlement entre l'enfant imaginaire et


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l'enfant réel, son moi l'avait réduit d'un seul coup en injectant le premier dans le second, d'où résulte l'hallucination. (Bien entendu, j'ai noirci à dessein la situation psychique des proches de l'autiste : ils ne tombent pas malades ! A qui, par ailleurs, contesterait que l'on prenne pour modèle de processus hallucinatoire un symptôme isolé, aussitôt critiqué, et détaché de toute maladie psychotique, il est permis de répondre que le cas n'en est précisément que plus exemplaire.)

L'impossible dilemme, tel qu'il se profile maintenant, la voie schizophrénique va tenter de lui trouver un ensemble de solutions durables — et la méthode hallucinatoire n'en est qu'une parmi d'autres.

Avant que d'aborder d'autres aspects du champ psychotique, il n'est pas mauvais de résumer ce qu'a pu nous apprendre notre itinéraire entre psychose et folie.

1. Parmi les premiers, les patients psychotiques ont la capacité d'affecter du sceau de l'insanité et de ranger dans leur « folie » des perceptions pertinentes et justes de la vérité, dès lors que cette vérité fut désavouée par leur objet d'amour — ou, par extension, qu'elle apparaît cachée par celui-ci.

2. Ce label d'insanité (cette insanisation) est à son tour un désaveu qui relève d'une forme aménagée de déni, mais qui permet au patient de faire, en partie, l'économie de la projection hallucinatoire, de même qu'ailleurs la (dé)négation fait faire au moi l'épargne du refoulement.

3. La folie, qui n'équivaut pas à la psychose, désigne encore une stratégie à la fois mentale et relationnelle, qui consiste à dérouter et à stupéfier le moi qu'elle vise — et toute la puissance de cet agir va se déployer dans le transfert des schizophrènes.

4. Une distinction très importante est à faire entre le clivage, qui divise un tout et que le moi met en oeuvre, d'avec un écartèlement, devenant intolérable et intraitable, entre l'imaginaire et le perceptible, et auquel il n'est de ressource, pour un moi ainsi menacé de se perdre et de couler, que de court-circuiter le fantasmé avec le perçu, établissant ainsi les conditions propres du phénomène hallucinatoire ; il est donc bien vrai que l'hallucination peut sauver le moi de sa perte — une perte qui n'est pas seulement fantasmatique, mais une véritable perte fonctionnelle.

5. Nous avons enfin souligné la notion essentielle, et qui court tout au long de l'oeuvre de Freud, de travail psychique (ou travail du moi). L'étude de la folie montre jusqu'où le travail psychique peut aller trop loin, elle montre également dans quelles conditions ce travail psychique devient impossible.

Une psychose recule jusqu'à l'absurde les limites que la nature impartit au travail psychique du moi.


IV

OMNIPOTENCE INANITAIRE OMNIPOTENCE CRÉATRICE

Où l'on voit le travail du vide éviter la perte du réel

D'UNE OMNIPOTENCE INANITAIRE

Si vous rencontrez un schizophrène pendant des années, il vous arrivera plus d'une fois de vous trouver saisi par une action psychique d'une espèce très particulière, et parfois d'une force irrésistible. Face à lui, vous vous sentirez insidieusement effleuré, gagné puis envahi par un sentiment d'insignifiance. Il vous semblera que non seulement vos paroles, mais votre pensée, et enfin toute votre personne sont non seulement dénuées de sens, mais vidées de signifiance. De vous il ne restera qu'une coquille emplie de vide. Ce n'est pas là l'impression la plus agréable qu'on puisse éprouver, et nous verrons un peu plus loin que d'ordinaire on s'en défend farouchement : tout vaut mieux qu'une telle plénitude de vacuité.

Assurément je caricature ce vécu contre-transférentiel, qui ne saurait aucunement se confondre avec les tâtonnements inhérents à tout travail analytique.

Ce vécu particulier est celui de l'inanité, laquelle définit l'état de ce qui est vide, dénué de sens, et, pire encore, privé de la capacité de porter sens : privé, donc, de signifiance.

Ce vécu d'inanité — constant et écrasant chez les proches de l'autiste infantile primaire — marque chez les schizophrènes la trace d'un transfert inanitaire. Si averti que l'on soit de cet agir transférentiel, on ne saurait tout à fait en éviter le vécu ; seulement peut-on reconnaître ce transfert, et ne point trop maladroitement le contre-agir. On appellera inanisation l'action psychique ainsi menée par le patient.


Les paradoxes des schizophrènes 913

Elle est menée par le regard et par les propos ; elle est insidieuse et térébrante ; c'est comme un laser qui viderait la substance de l'objet, ne laissant de lui qu'une dépouille ; ainsi voit-on parfois des troncs d'arbres rongés par-dedans : debout, mais vidés. Il n'est pas inutile de remarquer que cette inanisation vise moins à détruire l'objet qu'à juste le vider de sens et d'intérêt.

Ce qu'on décrit là se distingue donc de l'investissement micropsique de l'objet, tel qu'on le voit dans la manie, et se distingue aussi bien du désintérêt par désinvestissement, tel qu'il s'observe chez les déprimés, qui en souffrent ; de l'inanité, bien au contraire, c'est l'objet qui souffre, tandis que triomphe le sujet qui l'impose — mais on verra bientôt que la formule se complique.

L'inanité n'est pas exactement ce déni d'existence, ce retrait d'investissement ou cette destruction fanstamatique, et vécue, de l'objet, que l'on connaît par Freud, ou par M. Klein. D'ailleurs le déni complet fait le vide tout autour de son objet, comme fait le refoulement en attirant à lui les représentations connexes, tandis que l'inanisation attaque l'objet « à coeur ». L'inanité définit donc une relation d'objet; elle est omnipotente-inanitaire ; au lieu d'un déni d'existence, elle porte un déni de signifiance. On peut aller jusqu'à dire que l'omnipotence inanitaire est ce qui permet aux schizophrènes d'éviter le retrait d'investissement total ; elle réserve une attention extrême à l'objet, mais négative. Au demeurant — et saurait-on s'en étonner ? — l'inanité ne se porte à l'objet qu'à raison même de l'amour qu'il inspire.

La fonction de l'inanité consiste évidemment à tarir l'aspiration pour et dans l'objet. Là encore, elle est en étroit rapport avec l'envie, qu'elle véhicule et qu'elle épuise.

L'inanité est une agression : nous avons bien vu qu'elle détruit le sens. Il faut à cet égard se souvenir du remarquable travail de Bion (1959-1967) sur l'attaque des liaisons, tant interpersonnelles qu'intrapsychiques. Mais le transfert inanitaire n'est pas tout destructif : rappelons en effet qu'il préserve le rapport à l'objet en l'isolant des liaisons qui sont les siennes. On voit par là que, paradoxalement, l'inanité est pour le malade une façon de préserver l'objet, de le surmonter absolument, de l'isoler et enfin de l'avoir exclusivement à soi.

Mais il y a surtout dans les actions inanitaires une formidable protestation narcissique : c'est ici l'omnipotence qui prévaut.

Et les plus ordinaires réactions de l'objet à cette omnipotence seront de défense narcissique : retourner l'arme inanitaire à l'envoyeur, qui s'y attend et qui déjà s'en charge ; ou combattre l'insignifiance par la profusion du sens. Donnet et Green (1973) ont fort bien décrit ce phénomène, et l'on peut suggérer que notre concept d'inanité n'est pas loin de la notion de psychose blanche, qu'ils ont développée avec brio. Toujours est-il que cette réinjection narcissique


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de sens est cause de surinterprétationisme — une tendance qui n'est pas rare avec les schizophrènes ; mais s'agit-il alors de leur offrir leur sens à eux, ou de se prouver à soi qu'on en possède ? Inutile en tout cas de le préciser : ce déversement d'interprétations laissera le malade froid ; il vous observera comme une mouche prise dans du miel, ou du vinaigre.

Le plus souvent discrète et parfois fulgurante, l'omnipotence inanitaire est pour le malade un modèle de relation tant avec l'objet qu'avec lui-même, et tant avec le réel concret qu'avec la réalité psychique : l'omnipotence inanitaire couvre tous ces registres d'un seul souffle. Et si le patient n'use pas constamment de cette arme, au moins la tient-il toujours en réserve : n'est-elle pas ce qui lui évite à ses yeux la pure perte du réel et de l'objet ?

Les schizophrènes ne dénient donc pas vraiment l'existence de la réalité. Ni en fantasme ni en fait ils ne tuent le réel — lequel, Freud le disait aussi, ne se laisserait d'ailleurs pas faire. Au demeurant ils ne laissent pas de le percevoir avec pertinence. Mais, inanisé, il perd toute importance et toute portée, il perd cette inertie qui reste sa seule différence avec le fantasme (cf. Benassy, 1959). C'est ainsi que l'on voit les schizophrènes traiter les réalités tangibles avec cette légèreté qu'on accorde aux fumées de la rêverie.

Sera-t-on tenté de rapprocher la relation omnipotente - inanitaire de la relation sadomasochique ? Elles sont profondément différentes ; l'inanité n'est pas le fait d'un véritable sadisme même moral, qui est un plaisir — et l'on peut penser que c'est dommage pour les schizophrènes. Mais ce rapprochement aura le mérite de nous rappeler que la relation omnipotente - inanitaire, issue du narcissisme primaire, se retourne sur le sujet par voie narcissique secondaire. C'est alors luimême qu'il inanise, à la fois victime et acteur de l'inanité : il exerce sa toute-puissance à se dénier toute signifiance. Par lui le narcissisme négatif est porté à son comble (cf. Green). Nous verrons plus tard à travers quel paradoxe s'exerce ce narcissisme antinarcissique, le plus grave obstacle que rencontre la cure des schizophrènes.

Au moins voit-on par là l'importance qu'il faut accorder au transfert inanitaire. Mais si l'on a vu ce qu'il nous faut éviter, il reste à trouver ce qu'on peut faire quand un tel transfert vous saisit. Je serai tenté de répondre par une des boutades de Winnicott : survivre. Plus exactement : laisser l'inanité vous atteindre, et survivre. L'association libre consiste alors à ne plus penser du tout, à vivre un vide, et même à ne plus croire qu'on soit à même de rien penser. Impression curieuse, comme d'un effacement, une chute libre, un blanc total. Mais, comme un parachute


Les paradoxes des schizophrènes 915

qui s'ouvre après qu'on ait enfin sauté, irrésistiblement, pour peu qu'on se laisse aller, la pensée vient à renaître. On reconnaît alors que le danger n'est pas tel qu'on le craignait. Psyché ne sombre pas si facilement...

Tout psychotique en revanche a vécu avec une angoisse extrême cette impression d'agonie mentale, dont il n'est jamais vraiment revenu. Cherche-t-il dès lors à savoir à travers nous si la pensée, semblable au phénix, est vraiment capable de renaître de ses cendres ?

Je crois que cette remarque sur l'immersion consentie dans l'inanité rejoint l'importance attachée par Bion à se laisser aller, analyste, au vide de la pensée et à l'absence de l'être.

Je le crois, mais je n'en suis pas certain ; en effet l'abstraction métaphysique des derniers travaux de cet auteur laisse planer un doute sur les rencontres qu'on peut faire avec sa pensée.

L'omnipotence inanitaire dirigée par le schizophrène contre sa propre psyché : non seulement nous rejoignons ici les travaux sur la psychose blanche, mais surtout cette notion nous paraît apte à clarifier un point de théorie qui reste épineux. Elle seule permet en effet de réunir les vues en apparence opposées de Freud et de Federn sur le narcissisme dans les psychoses : de Freud qui donne comme fondamental le repli d'investissement aboutissant à une réplétion excessive du moi et à la mégalomanie, et de Federn qui tout au contraire décrit avec précision l'état de déplétion et de quasi-vacuité narcissique où se trouve réduit le moi schizophrénique. Toute sa vie, Federn a souffert de se trouver dans ce désaccord avec Freud et, pour amenuiser cette divergence, il a été jusqu'à estomper certaines de ses vues. Ce conflit scientifique se transmet à quiconque entend ne lâcher ni Freud, ni Federn, ni par conséquent aucune des réalités cliniques cernées par l'un et l'autre : je me suis longtemps trouvé dans ce cas ; est-ce illusion s'il me semble en voir le bout ?

Un narcissisme négatif travaillant avec ardeur à sa propre ruine et avec omnipotence à sa propre inanité, n'est-ce pas en effet le paradoxe qui concilie les vues divergentes de Freud et de Federn sur l'économie narcissique dans les psychoses. Le moi schizophrénique se dessine alors comme une très puissante machine à faire le vide dans le moi, dépensant ainsi d'énormes quantités d'énergie, dont bien peu resteront disponibles pour des tâches à la fois plus modestes et plus rémunératives.

Machine à décerveler, aurait dit Jarry, qui s'y connaissait en paradoxes. Machine à blanchir, a-t-on dit avec Donnet et Green. Machine à réactions thérapeutiques négatives, dirait Rosenfeld, qui, à cette occasion, n'a pas manqué d'aborder le narcissisme pour montrer son alliance psychotique avec l'instinct de mort ; ici, en effet, l'autodestruction se fait indestructible. Plutôt se mourir que se laisser vivre.

Enfin l'omnipotence inanitaire se retrouve dans l'anorexie mentale ;


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sans doute croiserons-nous à nouveau sur notre chemin le travail de E. et J. Kestemberg et S. Decobert (1972), avec qui nos perspectives ont d'importantes rencontres ; mais on remarquera dès maintenant qu'à la différence des schizophrènes, qui s'attaquent au mental, les anorectiques s'en prennent à leur corps et à ses fonctions comme à sa faim. Toutefois le processus général est le même, et l'on ne saurait s'étonner que ces malades soient foncièrement psychotiques.

A rester une action psychique à visée mentale, l'omnipotence inanitaire, au moins, ne tue pas ; mais il faut veiller sur les schizophrènes qui renoncent à cette arme : ils pourraient bien se tuer vraiment.

DE L'OMNIPOTENCE CRÉATRICE

L'omnipotence inanitaire n'est à tout prendre qu'une variation sur le thème freudien de la perte de la réalité. Cette perte a pour complément la recréation du réel. Aussi bien l'inanité a-t-elle son complément dans une omnipotence vitalisante, qui représente le second volet d'un diptyque transférentiel, dont les ressorts sont proches des mécanismes de désanimation et de réanimation décrits par M. Mahler (1960-1968).

Toute analyse de schizophrène prend les allures d'une entreprise de réanimation. Celle du patient, pensons-nous, dont nous voici le Pygmalion. On reviendra sous peu à cet aspect de la cure, qui l'expose à un risque narcissique, dont le seul autre exemple connu est celui des analyses de formation. Pour l'instant, c'est le fantasme inverse qui nous intéresse. Car, pendant que l'analyste réanime le malade, qui se montre d'autant plus misérable, et qu'il faut réanimer toujours plus, etc., cette escalade masque une vérité contraire : le fantasme du patient est d'être le pourvoyeur vital de son analyste (et tout aussi bien de l'institution qui l'accueille, à moins qu'elle ne soit écrasante).

La création vitalisante de l'objet apparaît constamment dans le transfert. Je n'ai pas connu de schizophrène qui ne se soit établi comme mère nourricière de la mère que j'étais pour elle ou pour lui, me sentant tout prêt à défaillir et à périr, au moins psychiquement, s'il cessait un jour de m'oxygéner. (Le fait est qu'en dépit de mes airs braves, tous « mes » schizophrènes ont été plus ardents à me réanimer après la mort d'un de mes fils.) Aussi plein qu'il soit d'omnipotence, ce fantasme n'empêche pas le patient d'avoir parfois des sollicitudes délicates. Avant que de recréer l'objet, le schizophrène fait donc plus : il le crée jour après jour.


Les paradoxes des schizophrènes 917

L'analyse de ce fantasme quasiment générateur est évidemment indispensable dans la cure du malade ; et l'on aurait bien tort de croire que l'interprétation et le principe de plaisir l'y fassent facilement renoncer.

On aurait tort aussi, me semble-t-il, de voir en ce fantasme insistant la seule traduction du besoin de réparer un objet fantasmiquement détruit ; la toutepuissance narcissique, ainsi qu'une ombre d'amour objectai, y contribuent tout autant.

Mais, traitant de création, d'autres travaux se présentent sur notre trajet, qui sont d'une bibliophile passionnée.

I. Macalpine et R. Hunter (1953, 1954), partant de cas personnels et plus encore des cas célèbres de Schreber et de Haizmann — lequel est, on le sait, l'homme qui présenta « une névrose de possession démoniaque au XVIIe siècle » —, deux cas que ces auteurs ont étudiés à fond puisqu'ils ont publié (1955 et 1956) les mémoires du premier et tous les documents relatifs à l'histoire du second, y compris les peintures successives qu'il fit de son visiteur hallucinatoire, ces auteurs, donc, tout en contestant l'hypothèse développée dans les deux cas par Freud (1911 et 1923) de la fixation homosexuelle inconsciente et de ses avatars, en particulier l'angoisse de castration, le retrait narcissique et le triomphe final de l'homosexualité passive à travers le délire de transformation féminine et d'engrossement par Dieu ou le Diable, ont soutenu au contraire l'hypothèse originale, mais si peu suivie qu'en France je crois avoir été l'un des seuls à en faire état (Nacht et R..., 1958 ; R... et J. Chasseguet, 1966), selon laquelle le mouvement matriciel d'une psychose délirante est constitué par le surgissement régressif, et à son tour angoissant, de désirs et fantasmes de procréation très primitifs, qui seraient non seulement prégénitaux mais présexuels, feraient donc table rase de la différence des sexes, et ainsi dissoudraient l'identité en noyant l'identité sexuelle, ce qui les placerait à la racine directe de l'hypocondrie psychotique et de ses dérivés, sans cependant les empêcher de subir une transformation défensive leur prêtant secondairement les apparences de fantasmes génitalisés, tant et si bien que l'homosexualité inconsciente des psychotiques ne serait en vérité qu'un leurre, ces patients plongeant à un niveau régressif qui pour l'essentiel les soustrait à l'organisation pulsionnelle propre aux névroses.

Je crois que ces auteurs se sont mis sur la voie d'une découverte, mais qu'il faut aller plus loin qu'ils n'ont osé le faire. La procréation est bien au centre des fantasmes des schizophrènes : c'est la procréation non seulement de l'objet, mais d'eux-mêmes. Leur fantasme est peut-être moins primitif, mais certainement plus fou que celui d'une procréation avant les sexes, puisqu'il est d'être le créateur de toutes choses et d'eux-mêmes.

Cette remarque prélude à nos remarques à venir sur l'Antoedipe.


V

DE DEUX OU TROIS RÉALITÉS

Où Pou voit le schizophrène

aux prises avec l'impossible choix

entre son monde et son moi

DU CONFLIT PSYCHOTIQUE ORIGINAIRE

Je suis pleinement d'accord avec F. Pasche (1965-1969, 1971) pour estimer que le conflit fondamental des psychotiques se rapporte au conflit originaire entre le narcissisme et l'antinarcissisme. L'antinarcissisme, Pasche nous le montre à l'oeuvre : il est cette force qui très tôt tire le sujet hors de soi, lui soutire sa substance et l'arrache à sa chair en l'aspirant vers l'objet — s'opposant au narcissisme qui, s'il était pur, ne poursuivrait qu'unité totale, intégrité absolue et, comme un oeuf, parfaite autarcie.

Cette conception, développant en effet, sans l'altérer, la pensée de Freud, présente le mérite de souligner que si le petit enfant est comme on sait chercheur d'objet, c'est à son corps défendant. On croyait par trop qu'ayant enfin trouvé l'objet, il avait tout gagné : il a également tout perdu.

Le développement précoce, conduisant à la découverte harmonieuse et corrélative de l'Autre et du Je, et à leur installation structurante et conjuguée dans la psyché, résulte évidemment de l'intrication des pulsions narcissiques et antinarcissiques. (Les phases normales d'autisme et de symbiose que M. Mahler décrit (1968), et dont les détournements dysharmonieux constituent d'après elle les versants autistique et symbiotique des psychoses infantiles, sont des aménagements successifs de cette évolution conjuguée.) Non seulement on sait aujourd'hui que le narcissisme poursuit son propre développement (Grunberger, 1971 ; Kohut, 1971), sous l'influence des stades libidinaux et au contact de l'objet, mais on sait aussi que les investissements narcissiques et objec-


Les paradoxes des schizophrènes 919

taux sont intriqués dès l'origine comme ils le sont plus tard et dans la cure (cf. J. Cosnier, 1970), si bien qu'il n'est pas d'investissement de soi qui ne « rapporte » à l'objet, ni d'investissement d'objet ou du monde qui ne rapporte au moi (ou soi, ou self) sa prime narcissique (cf. R..., 1963).

La rupture de cette alliance est à l'origine des psychoses.

Pourquoi et comment cette intrication est-elle rompue, c'est une question que nous pouvons pour l'instant laisser dans l'ombre, d'autant qu'elle reçoit des explications diverses et même divergentes. On pense en tout cas que l'intrication fut dès le début ténue. C'est alors qu'interviennent les divergences. La mère, par son organisation psychique propre, sa vision de l'enfant, sa vision du monde objectai et ses attitudes, ne sut-elle pas favoriser cette intrication ? Est-ce elle, autrement dit, qui envenima le conflit originaire ? Ou bien l'enfant était-il doué dès la naissance d'une hypersensitivité qui lui rendait intolérable toute aspiration antinarcissique par et vers le monde et l'objet ? Autrement dit, était-il de naissance insuffisamment protégé par la barrière des sens, dite pare-excitation ; son seuil sensoriel était-il trop bas ; son autisme normal trop mince ? Et la force précoce de ses pulsions ne venait-elle pas accentuer cet état précaire d'exposition du moi ?

Quoi qu'il en soit, cette intrication trop ténue sera brisée par quelque changement que ce soit, dans le milieu interne (sous l'influence, par exemple, d'une montée pulsionnelle) ou dans le milieu ambiant, dont la stabilité absolue conditionne le maintien pour ainsi dire orthopédique d'un système pare-excitation vulnérable, et d'un équilibre toujours aléatoire entre les investissements objectaux et narcissiques.

C'est ainsi, on le sait, que les schizophrènes sont organisés — et souvent avec succès — pour que rien ne change en eux ni autour d'eux, tant ils éprouvent d'angoisse devant quelque changement que ce soit, qui non seulement compromettrait leur système économique, mais les exposerait à la dissolution narcissique. Il va de soi qu'à leurs yeux le psychanalyste est détestable, pour les changements qu'il ne promet pas mais que, pire, il promeut (cf. Searles, 1961-1965).

Au fond de toute psychose est donc une rupture de l'alliance entre les investissements objectaux et narcissiques, ou de l'intrication du narcissisme avec l'antinarcissisme. En tout psychotique sévit le conflit originaire entre l'attrait de l'objet et du monde, et l'attrait narcissique. L'objet et soi, l'Autre et le Je, le monde externe et le moi sont ici non pas des alliés, non pas même des concurrents : ils sont des ennemis. Nous restons avec Freud, ne faisant ici qu'amplifier ses propositions essentielles sur l'organisation propre du conflit psychotique.

L'objet, pour un psychotique, voilà donc l'ennemi. Il est ennemi parce qu'il existe : le danger pour un psychotique est bien d'être aspiré par et dans l'objet — aspiré, donc absorbé. Que l'objet devienne dangereux de par les projections qui lui sont envoyées, nous le savons ;


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mais un danger plus radical est tapi sous ces péripéties importantes : l'objet est ennemi du seul fait d'être investi.

S'il est haïssable et haï, c'est parce qu'il est aimé. De là, pour l'essentiel, cette confusion que font si souvent les psychotiques entre l'amour et la haine — une confusion qui n'est pas à confondre avec de l'ambivalence.

On songe évidemment ici à la notion kleinienne de l'envie, qui s'est révélée si féconde (M. Klein, 1957). L'objet est envié avidement et destructivement pour ce qu'il contient de désirable, que l'enfant — ou le malade — n'a pas, pour le lait qu'il aspire à soutirer, pour le corps qu'il aspire à dilacérer jusqu'à le vider, afin de tarir enfin dans l'objet la source de son envie, épuisant ainsi cette dépendance objectale, dont Rosenfeld (1974) a bien souligné que les schizophrènes ne la supportent pas, pour l'injure incessante qu'elle porte à leur narcissisme. A l'extrême, ils préfèrent se mourir que de rien devoir à l'objet.

Mais les traitements que l'envie fait en fantasme subir à l'objet répondent en écho à la manière même dont l'antinarcissisme éclaire l'objet pour le Moi ; l'objet est soutiré parce qu'il est soutirant.

Quoi qu'il en soit, nous avons comme analystes à nous souvenir que nos patients schizophrènes nous détestent déjà d'exister : notre seule présence, qu'il nous sied de concevoir attirante et bénéfique — et qui peut l'être en effet — les blesse. (J'ai souvent insisté sur cet aspect essentiel du transfert des schizophrènes, cf. R...j 1969.)

Si les schizophrènes ont peur de l'objet, ce n'est pas sans motif : mieux que personne ils savent jusqu'où peut aller l'antinarcissisme.

Il est un sentiment dont on parle ou se pare, en sachant qu'il n'existe pas : c'est l'adoration. Pourtant elle existe : chez les psychotiques. Eux nous montrent l'amour quand il devient fou. Il est impressionnant d'observer, se revivant par éclairs dans le transfert d'un schizophrène, ce sentiment d'adoration. Fugitive, irradiante, elle ne passe ni par des mots, ni par des gestes ; elle se voit au regard ; ce regard n'est pas sans évoquer celui du nourrisson, qu'on dit suceur, mais qui plus encore paraît aspiré, capté, par l'objet, dans un irrésistible courant d'admiration primaire (cf. Pasche, 1965). Dans le regard d'adoration du schizophrène, il y a de la dévotion, et comme une aimance sans fond ; il se voue à l'objet, se vide en lui. C'est pourquoi l'analyste en éprouve plus de vertige que d'intime jubilation : il y a quelque chose d'effrayant dans cette hémorragie libidinale. Plus souvent oh entend son écho, distillé par le délire, dans certaines dévotions mystiques dont l'apanage revient aux schizophrènes.

Pour cette adoration, aussi, Searles (1962-1965) a été clairvoyant.

Anna Freud également : elle a décrit (1952) une reddition affective (emotional


Les paradoxes des schizophrènes 921

surrender, Hörigkeit), qui évoque fort cette adoration, dont elle souligne surtout le versant hémorragique ou anti-narcissique.

Si c'est de l'effroi qu'enressent l'analyste (il a tout de suite envie de protester qu'il n'est pas une divinité), quel n'est pas celui du malade ? De l'adoration, qui pousse à son acmé la dépendance objectale, le malade se défend par le mépris (Searles) et, de même, se défend-il de la reddition affective par le négativisme (A. Freud), que la catatonie systématise. Plus grande serait l'adoration, plus implacable sera le mépris, qui la tue dans son objet, sinon dans l'oeuf ; il est vrai qu'il s'agit de retourner à l'autarcie de l'oeuf ; le schizophrène en adoration est bien comme un oeuf qui s'ouvre et se vide et se fait gober ; rien ne fait mieux que cette aspiration saisir l'importance que Grunberger (1971) accorde dans l'évolution du narcissisme à l'élaboration des pulsions anales, et J. Chasseguet dans celle de l'Idéal du Moi (1973).

Ainsi va le schizophrène - ce mal analisé — de la dévotion au mépris et de la reddition nue aux fortifications catatoniques.

Sans doute pensera-t-on que l'objet adoré, auquel on se rend, est un objet idéalisé, d'avoir été envié et détruit en fantasme, ou par projection en masse de l'idéal du moi narcissique. Ce sont là mouvements importants à repérer chez les patients, mais qu'il suffit de connaître pour les distinguer de l'adoration ; celle-ci n'adopte ces détours que lorsque le fil de la cure la tempère ; dans le même temps, le malade se fait moins psychotique et tourne à la caractérose narcissique. (Préférant le néologisme à la tournure indécise ou compliquée, l'appelle caractérose, qu'il suffit de qualifier, une névrose ou psychose ou perversion de caractère.)

L'adoration de transfert, nous risquons fort de n'avoir pas à son endroit l'attitude la plus pertinente. On sait combien le mépris des schizophrènes se révèle éprouvant pour l'analyste — et nous y reviendrons ; ô surprise, l'adoration l'est plus encore ; le mépris vous taraude, mais l'adoration vous sidère. Il faut à l'analyste du tact pour l'accueillir, la reconnaître et ne la point repousser, ni banaliser, ni capturer. La preuve qu'on répugne à la reconnaître est que presque personne n'en parle — et lorsqu'il m'arrive de le faire, je.surprends des mines incrédules.

En revanche, et complètement à contre-courant, on s'évertue à tirer le schizophrène vers l'objet, comme pour l'absorber dans l'amour de transfert. Autant lui' proposer d'être possédé...

La reddition à l'objet fait affleurer dans le transfert, comme une coulée de lave, la matière du conflit schizophrénique originaire. C'est un état d'exposition objectale — au sens où l'on dit d'un être qu'il est exposé aux intempéries, et disait d'un enfant qu'il avait été exposé. Encore une fois l'image venant à l'esprit est celle d'un derme neuf et à vif, qui traduit la faiblesse du pare-excitations.

Image bien réelle au demeurant ; l'exposition objectale va de pair avec une exposition sensorielle, qui de toute sensation fait une flèche acérée ; comme grêle ou mitraille, la réalité se précipite sur le patient. Il manque alors de cette pellicule mince qui selon Pasche (1958) vient

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normalement filtrer l'impact de la réalité ; celle-ci est alors dardée comme le regard de la Gorgone (1971). On peut entendre ainsi ce que H. Ey disait, d'un autre point de vue, en présentant le malade mental comme « un homme jeté dans son monde ».

L'état d'exposition objectale et sensorielle nous met en face d'un moi qui renonce à son auto-défense narcissique. On le rencontre chez de ces malades qui trébuchent aux bords de la psychose ; chez les schizophrènes pris de court par une circonstance bouleversante ; ou encore mis à nu par le processus analytique. On ne le voit pas chez les schizophrènes en « état de marche ». Chez eux, bien au contraire, prévaut la tentative de reprise narcissique, se traduisant par le négativisme, le mépris de l'objet et la « défense perceptive » portée à son maximum. (Certains patients schizophrènes se bouchent les oreilles, mais d'autres, aux barrières plus organisées, entendent peu, ou ne sentent vraiment pas grand-chose : on en connaît qui se blessent sans le sentir.)

D'autres fois la défense, moins frontale, est plus subtile : la séduction narcissique et l'Antoedipe sont de ces méthodes propres à contourner le conflit originaire ; on les examinera bientôt ; elles prêtent à l'objet un statut tout à fait original.

Auparavant la question nous attend du statut que la schizophrénie prête au réel.

DE DEUX MODALITÉS PSYCHOTIQUES DU COMBAT AVEC LE RÉEL

Le combat avec le réel, c'est la grande affaire des schizophrènes ; pas plus qu'ils n'en supportent l'attrait, ils n'en supportent l'absence. Peu conformes aux idées reçues, on exposera deux modalités d'organisation de leur rapport au réel et à l'objet.

I. L'engrènement est la première. — Chacun sait que vivant comme des machines, ils projettent à cette image celle de leur corps (Tausk). Machine est également leur objet. Le psychotique et son objet : machine et machine aux rouages engrenés. Les vicissitudes de l'identification projective illustrent une évidence : il n'arrive rien au sujet qui n'arrive à l'objet, et vice versa. Ce fonctionnement se traduit par un vécu d'intrusion. Intrusion de l'objet, intrusion par l'objet se suivent, s'enchaînent et parfois s'entremêlent. Avec les schizophrènes, nous entrons dans un monde d'intrusion réciproque. (Il en est de même avec les caractères paranoïdes.)


Les paradoxes des schizophrènes 923

Ce sont là mécanismes et fantasmes, mais du fait de la constante tendance des schizophrènes à l'agir psychique, ils prennent corps. De mécanismes, ils deviennent réalités, vécues de part et d'autre.

Voilà qui explique pourquoi l'état clinique des schizophrènes est dans un rapport si serré avec leur milieu familial ou institutionnel (cf. R..., 1958 et 1973), et pourquoi leur cure est si absorbante et délicate pour l'analyste, qui doit travailler avec eux en prise directe.

Ayant usé d'une expression qui n'est pas courante (je la crois inédite), il me la faut préciser : j'appelle agir ou action psychique un agissement sur la psyché de l'autre. Il peut se passer de gestes comme il se passe de mots. C'est l'agir suprême, et le plus insidieux qui soit. Conforme à tout agir, il substitue l'action exercée sur autrui à la prise de conscience par le patient de sa réalité psychique propre, voire de l'existence en lui d'une réalité psychique. Tout patient qui se dénie sa réalité psychique se livre à l'agir psychique (et inversement). Dans la cure, l'agir psychique a fonction de résistance. Cette résistance est si constante qu'elle s'érige en trait de caractère.

L'outil de choix de l'agir, son moteur selon les kleiniens, comme Rosenfeld (1964-1965) et Grinberg (1968), qui s'occupent de l'agir des psychotiques dans le sens courant du terme, est l'identification projective ; rien n'est plus vrai pour l'agir psychique, dont on peut se demander s'il est conséquence ou cause de la propension projective ; mais peu importe : tout part en tout cas du désaveu par le sujet de sa propre réalité psychique. On ne dira jamais assez combien les psychotiques se dénient la propriété de leur réalité psychique.

Quoi qu'il en soit, l'agir psychique est en corrélation complète avec les schizophrénies et les caractères paranoïdes : il leur est constamment associé ; il est aussi leur apanage.

2. Surréalité. — Schizophrènes et psychotiques de caractère se rejoignent encore dans une commune exigence de surréalité. On trouvera cette exigence discrète et assez réussie dans les psychoses de caractère, si bien qu'elle peut échapper de prime abord à l'observateur et n'apparaître que sur le divan, tandis qu'elle est évidente chez les schizophrènes, qui la vivent à travers le délire ou par la tyrannie.

On croit souvent que les schizophrènes sont contre le réel — on vient même de voir qu'ils sont tout contre ; de toute façon, ce n'est pas ce que Freud a dit. Il conclut en 1924 que la psychose recourt exclusivement à l'alloplastie — différant en cela de la névrose, toute vouée à l'autoplastie, et de la normalité, qui joue des deux principes.

Le mérite revient à E. Jacobson (1967) d'avoir poursuivi jusqu'à son terme logique ce thème freudien de l'alloplastie.

Le fond, dit-elle, de toute position psychotique est de transfigurer le monde réel des objets, mais en l'utilisant vraiment, afin de trouver une solution externe aux conflits internes ; il faut alors que l'objet réel


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soit un représentant concret, un vicaire, parfaitement contrôlé par le sujet, d'une partie de sa réalité interne ; le processus d'extériorisation est mis en oeuvre concrètement ; le fantasme n'y suffit pas ; il faut une réalisation. A la victoire défensive sur la réalité intérieure s'ajoutent la suprématie et l'emprise narcissiques sur l'objet et sur la réalité externe. Celle-ci est donc traitée comme un prolongement narcissique.

Notons qu'un objet réel représentant et contenant une partie du ça n'est rien de moins — ni de plus — qu'une hallucination « réussie ». Evidemment traité comme partiel, il est un fétiche incarné. Un déni s'incarne en effet dans cet objet-fétiche — déni, sans doute, de la différence des sexes, mais avant tout de la différence des êtres.

Cet objet-fétiche est à la fois proche et différent du self-object comme Kohut (1971) le définit, à ceci près que ce soibjet, comme je préfère l'appeler, représente la délégation extérieure de l'image narcissique idéalisée de soi.

Kohut, qui ne touche au domaine des psychoses que tangentiellement, est fondé à prétendre que la défection du soibjet peut engager une personnalité narcissique dans la voie psychotique.

C'est une position surréalitaire que traduit l'utilisation alloplastique vraie de la réalité externe. Cette position est proprement prépsychotique. Son économie est aléatoire. Car, de deux choses l'une : ou bien le fétiche vivant va pâtir de la possession dont il est l'objet — et s'il ne peut s'en contenter ni s'en départir, il deviendra malade ; ou bien cet objet-vicaire va se dérober — et c'est alors celui qui s'en sert qui, voyant s'écrouler l'édifice surréalitaire de son économie psychique, versera dans la psychose.

L'éruption psychotique sanctionnera l'échec de l'entreprise surréalitaire au plan du réel, d'où elle va passer au plan du délire ; tout délire est l'ultime recours d'une surréalité déçue. Qui verse dans la psychose ne passe donc pas d'un coup de l'autoplastie à l'alloplastie, mais d'une alloplastie réussie à une alloplastie délirante.

En quelques mots plutôt qu'en cent : ce passage est celui d'une perversion à la psychose.

Notons enfin que la position surréalitaire est une position clé, donnant à la fois sur la perversion narcissique et sur la psychose.

L'exemple clinique décrit par E. Jacobson est celui d'un homme qui, après une enfance difficile avec des parents très perturbants, était devenu un avocat plein de principes et qui, la nuit, tel Air Hyde, courait avec angoisse les vespasiennes et les garçons, reprenant tous les matins sa robe et sa honte. Mais, dans l'exercice de son métier, il rencontra un jeune délinquant polypervers, qu'il prit chez lui dans l'intention de le sauver, tout en favorisant subtilement


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ses escapades homosexuelles — comme font certaines femmes avec leur mari alcoolique., et comme font la plupart des mères avec leur enfant psychotique. Maintenant l'homme allait bien : il se sentait une emprise sur le jeune homosexuel, qui agissait ses pulsions à sa place et psychiquement à son compte. Mais, un jour, le garçon, las de cette emprise, partit. L'homme entra en peu de temps dans un épisode psychotique, et ensuite en psychanalyse avec l'auteur.

Cet exemple est celui d'un épisode psychotique aigu, et c'est plutôt par l'autre côté de la possession fétichisante que les schizophrènes viennent à la psychose. Toutefois nous savons aussi que leur emprise sur l'objet n'est pas seulement du registre délirant ou fantasmatique. Quiconque a jamais vécu en séance ou dans une institution l'emprise parfois tyrannisante d'un schizophrène sait bien qu'elle n'est pas seulement imaginaire : que son moi retrouve plus de maîtrise, il s'en servira d'abord pour nous dominer ; rendre l'autre fou est un moyen déjà connu d'y parvenir.

Délirer dans le réel

On se souvient du couple complémentaire que nous avons vu se mettre à l'oeuvre entre l'utilisation surréalitaire (narcissiquement perversive) d'un objet réel, et le recours également surréalitaire à une néoformation délirante. C'était, disions-nous, l'un ou l'autre; c'était en fait l'un puis l'autre ; et enfin c'était l'un avec l'autre. Ce dernier modèle est le mieux illustré par les relations du schizophrène avec sa mère.

Dans certains cas, remarquables en ce qu'ils sont à cheval sur les deux méthodes, un délire se crée, mais au lieu d'instaurer une néoréalité et d'inventer sa coquille, il se glisse comme un bernard-l'ermite et se tapit dans le tissu d'une réalité objectivement présente ; c'est ce que j'appelle délirer dans le réel. Je ne désigne pas ainsi les délires interprétatifs : toute interprétation est une construction, surtout quand elle déraille. Mais je pense à ceux qui délirent dans des objets bien réels, de telle sorte que les contours de leur délire se confondent avec « l'hôte » où il se loge et qu'il faut une observation exercée pour l'apercevoir et le cerner.

Ce sont des délires intimes et discrets : murmures de délire infiltrés dans les choses.

Deux cas : l'objet de contenance délirante est extérieur, il peut consister dans une machine, qui diffère de celle de Nathalie en ce qu'elle est concrète — mais qu'elle se dérobe, cette machine, et le patient fera un accès aigu, dépressif ou délirant.


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Ou bien, encore l'objet de contenance délirante n'est pas extérieur, c'est le corps propre — comme dans la psychose froide des anorectiques, si remarquablement décrite par E. et J. Kestemberg et S. Decobert (1973). Nous retrouvons chez ces patientes l'exigence de surréalité que nous connaissons, mais s'exerçant envers et contre leur propre corps, et contre les désirs qui s'y trament, à commencer, et à finir, par l'appétit. Clivage, dira-t-on si l'on emploie ce terme à tout propos, comme c'est la mode, entre l'esprit qui veille et le corps qu'il écrase — mais ce n'est pas un clivage, c'est une division, c'est un combat, extrêmement étroit et érotisé, puisqu'il conduit à érotiser le besoin, c'est-à-dire la faim, au lieu de la satiété et de l'appétit. L'intéressant, et qui rapproche l'anorexie du cas précédent, c'est que le corps proche est ici traité — et maltraité — comme un corps étranger, ce qui donne à penser qu'il n'a jamais été investi comme un sol où l'on est planté. Le paradoxe des anorectiques est donc de délirer en silence dans un corps surréalisé comme s'il était quelqu'un d'autre.

D'UNE INQUIÉTANTE ÉTRANGETÉ DU RÉEL

Mécanismes d'engrènement et procédés surréalitaires traduisent ensemble ce fait fondamental : un psychotique n'a que deux réalités (l'intérieure et l'extérieure), ou deux espaces (du dehors et du dedans). Entre les deux, rien d'intermédiaire, mais un corps à corps étroit, ou bien, comme on verra plus loin, des englobements réciproques jusqu'à l'infini.

Des deux réalités l'une est encore de trop.

Deux réalités, pense-t-on, cela devrait pourtant suffire. Il existe en psychanalyse et dans le sens commun une topique implicite et innommée, une topique des espaces, qui met en rapport un dehors avec un dedans. C'est une topique binaire.

S'il s'y réfère implicitement, Freud ne l'a jamais désignée. Avec elle comme avec le moi (qui de nos jours tend à se compliquer comme un noyau d'atome), il laisse du mou. On peut penser qu'il avait ses raisons.

Mais s'il existe — en pointillés — une topique des espaces, comme les deux autres elle est ternaire. Pas plus que conscient contre inconscient sans PCS, dehors et dedans ne vont accolés l'un contre l'autre et dos à dos. Un « espace » intermédiaire les sépare et les unit, que Winnicott, avec son flair, a exploré et qu'on appelle transitionnel. Il est interstitiel. C'est un espace de jeu, d'illusion et de culture. C'est bien cet interstice qui manque de manière aiguë aux psychotiques à vif, et de façon chronique aux schizophrènes. De là, pour eux, l'affrontement du dehors et du dedans ; leurs espaces n'ont pas la fluidité ni le jeu des nôtres. (C'est ce qui s'observe avec une consistance ligneuse et quasi topographique chez


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les catatoniques, enfermés et immobilisés comme ils sont dans une gangue défensive qui leur colle au corps telle une sclérodermie, et cernés, comme je l'ai montré jadis (R..., 1957, 1958), dans la bulle immuable d'un espace d'appropriation, au centre d'une distance critique mesurable dont l'effraction malencontreuse ne manque pas de provoquer leur peur et leur agression.)

Il est vrai que l'illusion est ce qui manque le plus aux psychotiques. Dénués d'illusion comme de croyances, ils n'ont que vertiges et convictions ; et par un singulier paradoxe ils passent pour donner à fond dans le fantasme et dans l'erreur. (Signalons en passant que c'est sans doute lorsqu'on pressent d'emblée qu'il subsiste chez un schizophrène un mince espace réservé à l'illusion et au jeu qu'on arrive à l'imaginer d'avance en cure analytique.)

L'espace transitionnel est assez connu de nos jours pour qu'on se dispense de l'étaler. Au reste, il n'y a guère avantage à surspatialiser nos concepts. Pasche s'exprime autrement, pour désigner sans doute le même phénomène, en montrant que l'investissement normal du réel passe par le médium d'un miroir, par une médiation symbolique venant une fois pour toutes du regard unitaire de la mère : l'aperception du réel irait en ricochant sur ce relais. (L'auteur, je l'espère, me pardonnera de schématiser ainsi sa pensée, qu'il est permis d'aller boire à la source.)

Je crois de plus qu'au regard de l'objet s'organise en filigrane une imago intermédiaire qui n'est pas exactement la représentation de soi, ni de l'objet, tout en participant des deux à la fois, et qui vient à constituer une représentation fondamentale de l'Humain. Cette imago me semble en rapport proche mais non coïncidant avec celle du père, procréateur de la race — Freud, on s'en souvient, la fait remonter au père primitif. A travers cette imago, chacun de nous sait faire partie d'une lignée, d'une espèce et d'un limon spécifiques. Cette imago peut s'appeler l'idée du moi — qu'on ne saurait confondre avec l'Idéal du moi : celui-ci dans les hauteurs, exigeant, plein de superbe et toujours soigneux de ses contours, mais celle-là tolérante, approximative, modeste et de plain-pied. L'idée du moi permet d'approcher l'étranger sans frayeur, et, quels que soient nos combats avec l'objet, de nous sentir avec lui dans un rapport de familiarité que les projections et dénis n'entament jamais tout à fait — sauf dans les psychoses passionnelles. Cette idée du moi, collective et spécifique, reçoit un investissement modeste, non pas neutre assurément, mais aconflictuel. Sa fonction essentielle est d'anticipation. A travers elle nous pouvons préjuger ou pressentir que toute personne, avant que d'être connue, avant que d'être aimée ou détestée, est de même sorte et de même pâte que nous : de cette glaise commune, dont il est dit que l'homme est fait. Il s'agit moins d'une identification à tel objet qu'à l'espèce.

C'est précisément cette idée du moi, ce produit spécifique de l'alliance du


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narcissisme avec son contraire, qui n'apparaît pas jouer chez les psychotiques sa mélodie discrète et pourtant essentielle. Searles disait un jour que rôdeur, à son avis, de la schizophrénie, c'est l'absence de l'humain. On peut estimer aussi qu'une mère, comme celle que décrit P. Castoriadis-Aulagnier (1975), qui de son enfant fait celui de sa propre mère et qui, dans la parole qu'elle lui impose et non qu'elle lui transmet, lui dénie et lui refuse la vérité de son engendrement par l'homme, barre ainsi l'accès de l'enfant à l'idée, spécifique, du moi. Car cette idée du moi, qui évoque après Freud la lignée germinale de l'espèce, porte en filigrane le sceau de l'engendrement sexuel, figuré dans la Genèse par le péché originel : chute, mais fondation.

J'ai décrit naguère ce phénomène singulier et spécifique : « Pour un psychotique, les objets se détachent du vide ; rien ne les porte et rien ne les entoure ; son monde n'a pas de trame... Aucune image de base d'autrui et de soi-même ne constitue le fond, l'assise et la trame de sa relation vécue avec le monde vivant qui l'entoure. Il vous aborde à nu, sans référence et sans passé, comme s'il était et si vous étiez les deux seuls exemplaires de la race humaine » (R..., 1962). Vous êtes pour lui seul au monde : un seul être vous reste, et tout est dépeuplé.

Trouvons une image ; imaginons, comme H. Michaux dans Au pays de la magie, imaginons une vague avançant sur une route, « une vague toute seule, une vague à part de l'océan » : quel effroi. Et quel pire effroi devant un être tout seul, à part des humains... Tel est l'effroi fondamental du schizophrène nu.

Le remède au combat de deux mondes, c'en est donc un troisième. Et la seule chose importante qu'on puisse rendre ou donner aux schizophrènes est aussi la plus discrète qui soit au monde.

Hyperréalisme

Autre chose encore : certains patients se tiennent au garde-à-vous devant le réel ; le respectent absolument ; n'oseraient y porter le bout d'un fantasme, qui serait crime de lèse-réalité. Pas schizophrènes du tout, pourtant ils sont portés à l'accès psychotique.

Une patiente, un jour, en face à face, me déplaça subitement d'une vingtaine de centimètres ; c'était au bout de quelques années de cure ; elle fut très effrayée et se sentait très coupable ; je pensais cependant aux surréalistes iconoclastes, qui voulaient non pas détruire l'Arc de Triomphe, mais le déplacer de quelques centimètres ; je lui montrai quelle peur elle avait eue de me démolir rien qu'en me transformant par son fantasme; ce n'est pas qu'elle m'eût voulu détruire ; mais elle me pensait intouchable : on ne joue pas avec les dieux, on ne blasphème pas l'Objet.

Cette patiente n'avait point de rêves ; elle n'avait jamais joué ; dans son enfance elle n'avait imaginé d'histoires qu'au cimetière, avec les morts : ils ne risquent plus rien.

Pour ces malades le Réel est sacré. Ils sont hyperréalistes par dévotion et par terreur. Respecté comme un Dieu sans merci, qui les regarde par-


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dedans et stupéfie leur activité fantasmatique, ce Réel ne leur a jamais apporté de contentement. Ils s'y sentent étrangers : il leur est étranger.

Cet hyperréalisme est en rapport constant avec un vécu précoce, objectif et prolongé d'intrusion parentale ; l'enfant n'avait pas droit à sa psyché ; ce n'était qu'un instrument qu'on lui prêtait ; il ne s'agissait pas d'en jouer ni d'en jouir ; l'enfant n'avait la jouissance ni de sa psyché, ni de son moi, ni du réel. Reste, pour complaire, à devenir machine. , Par soumission à l'exigence parentale intrusive et formidablement fragile, ces malades ont établi face à sa Majesté Réalité une barrière antiprojective ; ils ne souffrent pas de projeter de trop ; ils pâtissent au contraire de ne pas projeter du tout leur monde interne dans le monde externe ; entre leurs fantasmes et le réel, ils sont écartelés.

De temps en temps ils font un accès psychotique ; la projection reprend ses droits, mais le réel est balayé ; cette orgie projective a pour eux des lendemains amers.

Sans jeu, disait Winnicott, il n'y a pas de réalité. Il ne se trompait pas.

DU SENS DU REEL

C'est que notre monde est de notre espèce. Il est comme si nous l'avions inventé. Nous le connaissons comme si nous l'avions fait. Illusion abandonnée, mais dont il nous reste la certitude confuse que ce monde nous est familier. Tant qu'il puisse nous faire mal et nous frustrer, ce réel restera notre compagnon.

Depuis longtemps je trouve que psychose et délire ne peuvent aller sans trouble essentiel du rapport au réel ; pour un psychotique l'essence du réel est tout autre que celle que nous connaissons, qui nous est familière comme l'air qu'on respire ; un psychotique est d'abord perturbé dans son sens du réel.

Le réel à son origine est donné, transmis, porté par la mère du premier âge, disions-nous jadis (Nacht et Racamier, 1958). Un peu plus tard : il existe un sens du réel qui est plus fondamental que la perception vérifiable des réalités — un sens de l'existence du réel qui préexiste à sa figuration perceptive ou imaginaire ; il y a du réel avant qu'il y ait de la réalité ; ce sens du réel se compare à un écran fluide sur lequel se peut dessiner une-réalité ; nous savons que le réel existe et nous accompagne, nous le savons sans preuve et avant que d'en appréhender la teneur ; ce sens du réel porte sur le monde et les objets, de même que sur la personne et le corps propres (R..., 1962, 1963). Freud avait dit que le réel se détache hors du moi des origines, dans la haine ; je trouvais qu'il s'en détache comme un émissaire. Je pensais enfin que ce sens essentiel de


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l'existence du réel est ce qui manque au psychotique ; de là, sa peur et conviction de faire disparaître la réalité quand il l'attaque, et de là son besoin constant et vital d'en vérifier la présence avant que d'en vérifier la teneur. Ainsi l'objet du délire a-t-il le mérite de débarrasser le sujet d'une part de lui-même, qu'il répudie ; mais il présente pour le malade un mérite primordial, qui est d'exister.

Avant que d'être mise à l'épreuve, la réalité doit être pensée. C'est pourquoi les auteurs qui attribuent le délire ou le prédélire à quelque défaut quasi instrumental de la fonction d'épreuve de réalité sont bien légers ; c'est confondre une fonction avec un sens, et cette fonction avec son succès ; d'une telle idée reçue, le contraire est vrai : les psychotiques se livrent, beaucoup plus que quiconque, à d'incessants travaux d'épreuve de réalité ; et s'ils y renoncent parfois, c'est par découragement ; quand par exemple nous nous éveillons avec un rêve portant en filigrane sa marque distinctive de rêve, un psychotique à son réveil devra se livrer à tout un travail de vérification pour distinguer qu'en fait il a rêvé (cf. R..., 1975).

Je suis donc entièrement d'accord avec Widlocher (1969) pour estimer que la perte du sens du réel constitue le trait fondamental du moi psychotique — tant en cas de crypto-psychose qu'en cas de psychose avérée. Ce qui fait défaut chez le psychotique est « le sens intime d'une familiarité essentielle entre le moi et la réalité » ; il perd toute familiarité avec le réel. Normalement « le moi se sent profondément familier au monde, consubstantiel, même lorsqu'il est amené à poser un jugement de négation » ; le sentiment du réel repose sur un sentiment de confiance dans la réalité, par isomorphie du moi avec le réel.

Si le réel est pensable ; s'il est isomorphe ; s'il est fiable ; s'il est imaginable ; si la satisfaction d'un désir entraîne, de surcroît, un agréable sentiment d'adéquation ; si enfin le désir a sa réalité propre, qui est psychique, c'est parce que, fondamentalement, le moi naît dans la foulée de l'omnipotence infantile et que « sa finalité profonde est d'assurer la permanence de ce sentiment d'omnipotence ».

Le moi, secondairement, renonce à cette omnipotence. Il se désillusionne. Mais il garde confiance dans la familiarité du réel et dans la réalité propre des désirs, des fantasmes et de la pensée.

Au contraire survient dans la psychose un clivage (je dirais : un écartèlement) entre l'ordre du réel et l'ordre de l'imaginable. On a vu par le sj'ndrome d'hyperréalisme qu'ils peuvent être l'un et l'autre également stupéfiés.

Pour le dire en quelques mots : le réel est une hallucination de désir qui a réussi au moi.


Les paradoxes des schizophrènes 931

Nous pouvons maintenant revenir en arrière, et mieux comprendre les mécanismes que nous avons décrits. Engrènement et surréalité traduisent chez le psychotique un besoin éperdu de maîtrise de l'objet. Certes faut-il ne pas risquer de le perdre et de se déprimer ; cette maîtrise va bien au-delà de toute maîtrise anale ; il s'agit de rien moins que de nier Paltérité de l'Autre, réel et objet ; de la nier preuves à l'appui ; nous savons déjà qu'à tout psychotique il faut des preuves concrètes : sa réalité psychique ne compte pas.

S'il faut à tout prix nier l'altérité du réel — et c'est vraiment à tout prix ; ou bien au contraire s'il faut absolument révérer l'altérité du réel — et c'est alors au prix de nier l'identité propre, c'est parce que ce Réel est, pour un psychotique, d'une espèce tout à fait autre : il n'est pas fait de l'étoffe dont les rêves infantiles sont faits et dont est fait le moi.

Pour qu'aux yeux de l'enfant l'altérité du monde et de l'objet ne soit pas une intolérable étrangeté, il faut qu'aux yeux de la mère l'altérité de l'enfant n'ait pas été une étrangeté intolérable.

Toute psychose est condamnée au combat, sans issue, à la fois pour et contre l'altérité de l'Autre et de Soi. Et les positions psychotiques sont figures de ce combat.


VI

DE LA SÉDUCTION NARCISSIQUE Où l'on démontre que I -}-I = I = oo

NARCISSIQUEMENT, SEDUIRE

Au combat avec l'objet, il est un compromis : c'est la relation de séduction narcissique. Celle-ci va prendre, pour la pathologie psychotique, la valeur qui est celle de la séduction sexuelle, réelle ou imaginaire, en pathologie névrotique. Le but de la séduction narcissique est de maintenir dans la sphère narcissique une relation susceptible de déboucher sur une relation d'objet désirante, ou de l'y ramener. On a déjà compris que nous sommes au niveau du narcissisme primaire et non du secondaire.

La séduction narcissique peut s'observer dans le transfert, et se reconstruire dans l'histoire. Commençons par celle-ci. En rapportant la séduction narcissique à ses origines dans la relation mère-enfant précoce, nous attribuerons à la mère l'initiative de cette séduction. C'est un parti commode, mais il est partial : on est toujours deux dans une séduction ; séduit, l'enfant aime à l'être, et séduit. Soyons néanmoins partial un instant, pour être plus clair.

Entre le bébé et sa mère, dans cette phase improprement appelée symbiotique, s'instaure une fascination mutuelle. Cette fascination narcissique primaire vise à préserver un monde à l'abri des excitations internes et externes, étale, stationnaire et indéfini. (Peut-on dire ici que N = N, Narcisse = Nirvana ?) Cet ordre narcissique étale est troublé par les absences de la mère et plus encore par l'impact du monde extérieur, par les forces de croissance de l'enfant, et surtout par les pulsions et les désirs : désirs de l'enfant, désirs de la mère pour l'enfant et désirs de la mère pour le père.

Les processus précoces d'identification projective transforment la relation narcissique primaire sous l'influence et au bénéfice des pulsions, de leurs dérivés et de leurs représentations. Mais supposons une mère


Les paradoxes des schizophrènes 933

hostile à ses propres désirs ; toujours attachée à la sienne ; empêtrée dans son OEdipe ; ayant en horreur les désirs libidinaux que l'enfant manifeste, qu'il inspire, et qu'il représente ; et toujours enfin menacée de dépression : il faudra que son enfant la complète ou plus exactement qu'il demeure partie intégrante d'elle-même, au titre d'un organe vital. Cette mère entend donc réinclure l'enfant en elle-même une fois pour toutes : cet enfant narcissiquement séduit doit être comme s'il n'était pas né.

Il ne faut pas qu'il opère cette seconde naissance qu'est la naissance psychique ; il ne faut pas qu'il croisse ; qu'il pense ; qu'il désire ; qu'il rêve.

Il restera pour la mère son rêve incarné : un fétiche vivant. Mais peut-il encore avoir des rêves, celui qui est un rêve ? Pas plus que de rêver, il ne devra penser : la séduction narcissique ne tolère ni le désir ni la pensée, qui sont preuves d'insurrection.

Mais, le contre-investissement des représentations de désir ne suffisant pas, il faudra épuiser les désirs à leur source ; le moyen, bien décrit par Winnicott, consiste à les assouvir avant qu'ils ne soient éprouvés et représentés. Afin d'éviter que l'enfant n'ait désir de boire, et, plus tard, de baiser, il faudra le nourrir sans cesse ; plus tard : l'inceste, dont s'aperçoit déjà la fonction anti-oedipienne ainsi qu'antidépressive : car il s'agit bien là de ne pas perdre cet organe narcissique incarné par l'enfant.

. Pour lui, bien évidemment, la séduction narcissique n'a pas de moindres charmes,' qui lui promet de faire avec la mère un Tout omnipotent ; de ne la perdre jamais ; de lutter souverainement contre l'excitation pulsionnelle ; et de radier d'un coup le père et la castration. Aussi bien ne peut-on pas décréter qui commence à séduire qui — ce qui peut rendre indécidable toute question relative aux origines de la psychose (cf. R..., 1973-1975). Telle restera d'ailleurs la loi de la relation de séduction narcissique : c'est une relation inversible, les êtres y sont interchangeables, chacun y prenant indifféremment, la place de l'autre : la séduction narcissique abolit l'altérité.

Dans le transfert, le patient schizophrène tend à reconstituer la séduction narcissique. Il serait simplement sot de croire qu'il n'y parvient pas du tout ; l'analyste qui ne voudrait nullement se laisser narcissiquement séduire — au double mode actif et passif — fera bien de n'approcher jamais un schizophrène ; et si je caricature à dessein son contre-transfert, ce n'est pas pour dire qu'il s'y abandonne, mais pour préciser la pente où le patient l'attire. Il va insidieusement, et secrè-


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tement, se sentir la seule personne au monde capable de comprendre ce patient-là ; il est irremplaçable ; le patient est en lui ; il l'héberge ; aussi bien est-il dans le patient; ensemble ils forment un monde; mutuellement ils se créent ; cette « dyade » ne supporte pas l'impact du réel externe, et la seule représentation d'autrui prend figure d'intrusion.

Plusieurs fantasmes associés s'épanouissent dans cette relation singulière. C'est d'abord celui qui transforme tout objet externe, sa représentation confondue avec celle du père, en pur et simple persécuteur. (Freud ne disait-il pas en effet que le réel, c'est le père ?) C'est ensuite celui de la création mutuelle : l'analyste a tendance à se sentir créateur de son malade, et celui-ci créateur de son analyste ; encore une fois, cette création n'admet pas de tiers (tel est peut-être le propre de toute activité créatrice : un peintre peint sans témoin).

C'est enfin le fantasme de l'englobement. On aimerait décrire l'évolution de ce fantasme dans la cure et chez le patient.

Searles (1961-1965) a fait cette étude du transfert schizophrénique, en distinguant une première phase de symbiose hautement ambivalente, puis, cette ambivalence dissipée par l'analyse, une phase ultérieure de symbiose préambivalente, considérée comme une symbiose vraie et thérapeutique : elle est pacifique, heureuse et non ambivalente.

Le fantasme d'englobement est tout d'abord timide et fragile, non seulement par peur de l'agressivité, mais aussi, chez le malade, par peur de la non-reconnaissance narcissique de lui-même ; l'analyse de cette double peur sera donc d'une extrême importance.

Le fantasme d'englobement est si puissant qu'il se manifeste également dans le transfert dit institutionnel et que son évolution scande le soin des malades psychotiques, ainsi que je l'ai montré avec Carretier (1972-1974), distinguant dans la trajectoire du soin une phase d'insertion, puis d'appartenance et enfin d'autonomisation — mais on doit préciser que les tendances contraires sont actives à tout moment de la cure et dès son ouverture : proposer au malade une analyse ou psychothérapie, n'est-ce pas déjà lui proposer à la fois d'être en nous, et d'être ailleurs ?

Dans son état purifié, le fantasme d'englobement est à la fois oral, préambivalent et narcissique ; il évoque le retour intra-utérin, qui ne nous informe guère, et la triade orale, consistant à être mangé (avalé) et à dormir après avoir bu (Lewin, 1949) ; plus encore il fait penser à l'importance de la peau, comme contenant unificateur (cf. Moloney, 1957 ; Racamier, 1963 ; Bick, 1968 ; Anzieu, 1974).


Les paradoxes des schizophrènes 935

Une « galaxie narcissique »

Au sein du couple narcissique, cette sorte de galaxie, non seulement les deux partenaires sont interchangeables, non seulement asexués, mais il y règne la paix infinie des espaces dénués de conflit, d'excitation et d'ambivalence ; la toute-puissance y est à son comble ; l'enfant et la mère, et plus tard le schizophrène et son analyste, y forment ensemble un monde; ce monde autarcique déteste, repousse et fait refluer les excitations externes tout comme les pulsionnelles ; le réel et le ça en sont des ennemis communs et conjoints : l'excitation, d'où qu'elle vienne, est détestable.

Cette galaxie fait régner un Idéal du moi illimité, une toute-puissance parfaite. La séduction narcissique tend à vouer la psyché au culte et à la culture de l'Idéal du moi, tout comme la mélancolie consacre la psyché à la culture du surmoi, unifié dans une agressivité mortelle. La fascination de l'Idéal du moi draine toute l'énergie disponible, repoussant hors de la psyché, à la façon d'une centrifugeuse, les dérivés pulsionnels, amour et haine d'objet réunis. Toutes les excitations sont repoussées en vertu d'un formidable contre-investissement.

Sur-être est le programme de l'Idéal du moi incarné dans le couple uni par la réduction narcissique. L'extase du sur-être supplante ici le simple plaisir d'être, qui est plaisir du moi.

(Un ami facétieux m'a suggéré d'appeler suridéalantimoi cette instance qu'instaure la fascination narcissique, instance unifiée, suractivation d'un Idéal du moi tourné contre le moi avec toute la violence d'un surmoi disloqué — mais sied-il d'abuser des néologismes ?)

Reste cette évidence : la séduction narcissique jette au loin la double menace de l'ambivalence et de la perte d'objet. La « galaxie narcissique » prendrait-elle corps, aucune perte d'objet n'y serait imaginable. Rappelons-nous que la mère que nous avons imaginée mettant en oeuvre la séduction narcissique se défendait ainsi contre une dépression menaçante. N'oublions pas non plus que nous rejoignons, sans surprise, les travaux kleiniens sur la défense paranoïdecontre la position dépressive.

Plus et mieux qu'avec les travaux de Kohut (1971) sur le self, il nous faut ici nous reporter aux travaux de Grunberger (réunis en 1971) sur le narcissisme, et de J. Chasseguet (1973) sur l'Idéal du moi ; on ne saurait assez dire ce que leur doit le présent chapitre et l'on doit renoncer à compter sa dette.

Ce qu'on aimerait cependant souligner, c'est que la psyché qui


936 P.-C. Racamier

s'engage dans la « galaxie narcissique » va traiter de même manière et le ça et le réel, qui pour elle sont également perturbateurs.

N'ayant pas quitté la schizophrénie, nous sommes ramenés à Freud ; n'a-t-il pas montré que le moi psychotique repousse les dérivés du ça et nie des fragments de réalité ? Nous voici maintenant à même de préciser que la séduction narcissique unit ces deux mouvements dans un seul. Nous ne sommes donc pas surpris de nous souvenir que le ça et le réel font alliance dans l'hallucination, victimes communes du sort que leur réserve la séduction narcissique.

OBJET SCHIZOPHRENIEN, PENSEE SCHIZOPHRENIQUE

La relation de séduction narcissique nous laisse apercevoir un objet dont la consistance et la structure sont des plus singulières. On croyait l'objet du schizophrène friable et fragile ; nous découvrons au contraire qu'il est extraordinairement élastique. (L'objet fragile et cassant comme du verre est plutôt celui des prépsychotiques, mais les travaux psychanalytiques font souvent la confusion entre les schizophrènes, que l'on connaît peu, et les prépsychotiques marginaux, que l'on connaît de mieux en mieux.) Conteneur-contenu, gobeur-gobé, séducteur-séduit, dans cette relation essentiellement inversible (où tout est dans tout, et réciproquement), on ne sait plus qui est qui, ni qui fait quoi à qui.

L'objet est élastique afin de n'être pas friable, car l'objet « historique » est fondamentalement dépressif, c'est-à-dire (Nacht et R..., 1959) exposé à la dépression, dont il faut le préserver.

Cet objet élastique est un objet auto-érotique, se propageant vers l'extérieur, un peu comme l'amibe vers laquelle s'est tourné Freud, afin d'englober l'objet — qui l'englobe : difficile, bien difficile à concevoir, lorsqu'on se meut comme nous dans un monde mental et relationnel fondé sur la différence des êtres.

L'objet de séduction narcissique est donc plus complexe que le « soibjet » décrit par Kohut (1971) dans les caractères narcissiques.

Est-ce alors un objet de symbiose ?

Il nous faut en passant régler un compte : celui de cette symbiose. S'agissant des schizophrènes, il n'est guère d'auteur qui ne parle ou n'ait parlé de fusion symbiotique (à Searles et moi-même (R..., 1956), il faut ajouter : Hill (1953) dont les descriptions sont pertinentes et vivantes ; Arieti (1955, 1968), qui s'est quelque peu perdu dans la régression paléologique ; et bien d'autres encore, sans compter enfin M. Mahler, à qui l'on doit l'étude la plus poussée de la symbiose infantile normale et pathologique).


Les paradoxes des schizophrènes 937

Une précision, justement, s'impose : il n'y a pas symbiose dans la relation des schizophrènes, mais dyssymbiose. Enfin, et surtout, la symbiose est un concept flou ; il se décompose ; il est à décomposer : c'est à quoi je m'emploie.

Mais si la séduction narcissique bannit les représentations ; si elle est inversible ; si elle est telle que le sens n'a plus de sens, alors et du même coup la pensée ne connaît plus ni limites ni contraires : elle-même devient parfaitement élastique.

Cette consistance caoutchouteuse de la pensée a d'ailleurs été observée chez les schizophrènes et plus encore dans les familles à schizophrènes (Wynne et Singer, 1963) ou chez les mères de psychotiques (Lidz, 1975) ; les précédents auteurs ont fort bien décrit la défense élastique (rubber defence) organisant les rapports de pseudo-mutualité qui régnent au sein des nids à schizophrènes : nul n'est jamais en face de personne, tout le monde est à tout instant absorbable, les contradictions des faits ou des pensées comptent pour rien, étant sans cesse phagocytées ; dans ces milieux très fermés, jamais d'affrontements ni de désaccords ; il est possible d'avoir des idées, affects ou perceptions totalement contradictoires, tout en croyant baigner dans une harmonie complète ; non seulement il est interdit de penser autrement, mais on ne pense pas autrement. La vérité est scandaleuse, comme la loi, pour ce qu'elle résiste aux séductions d'une pensée qui subvertit tout. Chez certaines mères de schizophrènes, le déni des différences entre les êtres, les faits et les pensées est si naturel, si constant et si aisé qu'on doit bien penser qu'il ne demande aucun effort à leur moi.

Une de ces mères avance une certitude ; vous la mettez en contradiction avec ce qu'elle avance ; « Mais oui, répond-elle, c'est ce que je dis » ; point de complaisance dans cette réponse, ni de masochisme intellectuel ; c'est plus grave : comme par une éponge, la contradiction a été bue. Mais soutenez la contradiction, si vous pouvez : aussitôt vous deviendrez un persécuteur. Ici, la vérité est une persécution en soi. Que cette vérité persécutrice s'enfonce comme un coin dans la défense élastique, jusqu'à l'ébranler, et ce sera le délire ou la dépression.

On aurait bien tort de croire que cette pensée élastique soit envahie par le processus primaire ; ce n'est pas la pensée magique. C'est une pensée subvertie. C'est une pensée perversive. On reste étonné et désarmé et l'on est parfois exaspéré par une pensée pareille, qui relève d'une perversion narcissique de l'activité mentale. Voici donc un fait trop peu connu mais fort concevable : il est des structures du penser qui sont perverses. (Depuis que j'ai acquis cette certitude clinique, j'en vois de-ci de-là des exemples discrets qui ne relèvent pas de l'observation des milieux psychotiques.)


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Quant aux schizophrènes, on peut concevoir chez eux le cheminement suivant : ils ont souffert de cette perversion du penser ; puis ils l'ont absorbée par identification introjective ; et pour finir, s'ils y arrivent, ils en jouissent à leur tour, ayant eux-mêmes atteint le niveau perversif, mais cessant alors d'être vraiment schizophrènes.

En effet, de même que les schizophrènes adhèrent à la séduction narcissique, mais la refusent, de même ils adoptent et refusent les méthodes de la pensée élastique. Là est bien leur drame— et peut-être aussi leur planche de salut.

UN DEUIL DIFFICILE ET NECESSAIRE

S'il est un salut possible à la séduction narcissique, c'est que, même chez les schizophrènes, qui la nourrissent plus que personne, le moi s'y oppose. Car ce n'est pas seulement les pulsions du ça qui sont perdues à ce jeu, mais y sont perdantes aussi les pulsions du moi. Ces pulsions du moi, Freud les a repérées ; puis il n'en a plus parlé, mais ne les a cependant pas désavouées ; nous y revenons.

Pour montrer comment la relation schizophrénienne de séduction narcissique implique non seulement une structure très particulière de l'objet, mais consubstantiellement une organisation correspondante du penser, nous avons abandonné le transfert schizophrénique, et son complément naturel dans le contre-transfert, au point où la séduction narcissique seule semblait malheureusement réussir.

Mais être schizophrène consiste aussi à repousser l'englobement et la possession narcissiques, meurtrières pour le moi. Une schizophrénie n'est pas une symbiose heureuse. Si glorieuse que puisse être la séduction narcissique, elle est meurtrissante.

Un schizophrène est un être qui lutte pour son moi et pour sa pensée.

Le dirai-je : je n'ai jamais rencontré personne pour mener, contre les

appels de la séduction narcissique, un combat aussi persévérant, aussi

dramatique et aussi émouvant en faveur du moi, du Je, de la pensée,

v du rêve et du réel.

Mais encore une fois c'est le contre-transfert qui va nous informer sur le transfert.

Il vient toujours, dans la cure d'un schizophrène, après des années de travail, un moment où l'analyste éprouve qu'il le perd. Il fait son deuil du malade. Rien d'aussi fort ne survient avec aucun autre patient. Si averti que l'on soit de cette phase, elle semble toujours nouvelle, et


Les paradoxes des schizophrènes 939

toujours également pénible. Par un paradoxe qui ne saurait nous surprendre, faire le deuil de la possession narcissique du malade équivaut à faire le deuil de sa « guérison ». Lui-même nous y pousse : c'est souvent une phase où il s'engage dans ces formes d'amélioration perversives, qui passent d'abord pour des issues déplorables, mais qui selon mon expérience sont beaucoup plus fréquentes que les évolutions néo-névrotiques si complaisamment invoquées (cf. Pious, 1961 ; Bychowski, 1967). La néo-névrose est le rêve des psychanalystes de schizophrènes ; ce n'est pas pour autant la réalité des schizophrènes.

Ce deuil, nous, le savons, c'est un travail. Et ici, c'est précisément le travail qui incombe à l'analyste, pour qu'à son tour le patient lui-même puisse le faire. Y parvient-il, il accède à ce qu'il m'est arrivé d'appeler le regard objectai : regard où passent enfin tant l'amour que la haine de l'objet.

Nous nous sommes déjà demandé de quelle perversion la psychose schizophrénique est l'envers. Sans doute pouvons-nous désormais répondre à cette question, ancienne comme les premières découvertes de Freud : la schizophrénie est l'envers d'une perversion narcissique.


VII

OEDIPE ET SCHIZOPHRÉNIE OU L'ANTOEDIPE

Où l'on voit le schizophrène

déjà mère de sa mère

devenir père de lui-même

Rien n'est plus étrange et plus controversé que l'oedipe des schizophrènes. Il est douteux qu'on en résolve l'énigme en remontant toujours plus haut dans l'archaïsme. La vraie question est de savoir quelle subversion Narcisse impose à OEdipe.

Rien aussi n'est plus sidérant que, dans l'analyse et même dans les dires courants des schizophrènes, le matériel incestueux. Hier encore, Tibère me parlait de ses nuits, visitées par sa mère, qui, dit-il, lui soutire ses organes génitaux ; mais le ton dont il en parle trahit le plaisir que ses propos semblent démentir.

Plusieurs auteurs, comme Searles, 1959-1965, ont relevé chez les schizophrènes « le très surprenant oubli des tabous de l'inceste ».

M'interrogeant naguère (R..., 1966) sur l'oedipe schizophrénique, émergence à ciel ouvert, je soulevais plusieurs hypothèses : que son éruption résulte d'une effraction des défenses névrotiques du moi ; qu'elle exprime une défense par fuite en avant d'une confiictualité en vérité plus primitive, comme on le voit dans l'érotomanie (J. Kestemberg, 1962) ; qu'elle se glisse dans la faille d'une dysharmonie d'évolution ou d'une dyschronie entre l'évolution pulsionnelle et celle du moi ; qu'elle porte enfin les fruits de l'oedipification, selon le concept de Lebovici et Diatkine.

Aucune de ces hypothèses n'est à négliger. Aucune cependant n'est pleinement satisfaisante, et nous présenterons une hypothèse plus hardie sans doute, mais plus cohérente.

Mais ne laissons pas dans l'ombre l'inceste des schizophrènes. On est surpris de constater par l'observation dite conjointe que cet inceste est mutuel (cf. Kaufmann, 1966). On connaît des malades mâles qui ont partagé le lit de leur mère jusqu'à l'âge de passer aux urnes — et la


Les paradoxes des schizophrènes 941

question naturaliste de savoir qui, de la mère ou du fils et du père ou de la fille, a commencé, n'est pas aussi intéressante qu'on aime à le croire.

D'ailleurs, l'inceste génital n'est pas le plus fréquent, ni même le plus important. C'est la relation incestueuse qui compte, et l'équivalent d'inceste qui prédomine. Il s'agit bien d'équivalents ou de substituts, et non point de déplacements : point d'élaboration psychique, et point de compromis véritable. Le plus souvent, les équivalents d'inceste se cristallisent sur des symptômes de la psychose, et moins sur les plus évidents que sur les plus discrets, qui sont aussi les plus persévérants ; ces symptômes de caractère sont à usage intime. Dans cet inceste, la maladie mentale est donc inscrite au contrat de mariage ; la dissoudre, c'est rompre le contrat ; on ne compte pas les analystes et thérapeutes qui ont rencontré cet écueil, heurté ce mur ; et ils ont beau souffler dans leurs trompettes, ce mur-là ne tombe pas comme à Jéricho.

Trait encore plus révélateur : l'inceste schizophrénien est mis à l'oeuvre sous le couvert de la fusion symbiotique : nous rejoignons la séduction narcissique.

Voilà quelques années que j'y insiste (cf. R..., 1969, 1975), mais nul ne l'ignore : l'inceste n'est pas l'oedipe. Même, en est-il tout le contraire. Contre le complexe d'OEdipe et ses vicissitudes, la relation narcissiqueincestueuse est une défense, et la plus radicale qui soit. Conformément à la règle que nous connaissons, cette défense s'exerce non pas au sein du conflit, mais envers le conflit oedipien ; c'est là ce qui donne à l'oedipe des schizophrènes sa dimension la plus originale.

Quoi que fasse ordinairement le moi, et si transformable, si régressive même que puisse être l'imagerie fantasmatique oedipienne, cette chorégraphie de la psyché ne laisse pas de se déployer dans les limites d'une scène qu'elle ne transgresse pas. Dans ce cadre sont inscrites la scène primitive ainsi que la différenciation des sexes. Névrosé, voire même pervers, on ne sort pas de là. Un des sens de l'article de Freud sur le clivage du moi dans le fétichisme (1927, 1938-1940) est que le moi a beau nier d'une part qu'il existe une castration féminine, il ne peut faire que d'autre part il ne la reconnaisse. Si donc le moi se clive, c'est parce qu'il ne saurait tout à fait sortir du cadre où sont consubstantiellement inscrites ses évolutions fantasmatiques. Car le moi est fondé sur les fantasmes qui lui sont promis : sur tous ceux-là, mais sur ceux-là seuls.

Or, cette toile oedipienne où se tisse le moi, c'est le propre des schizophrènes que d'en franchir le cadre. L'oedipe schizophrénien est moins une incursion dans les couches les plus primitives de l'oedipe


942 P.-C. Racamier

qu'une excursion hors du tissu oedipien ; le moi s'ouvre alors à des horizons tellement éloignés qu'ils en sont abolis.

Je propose d'appeler antoedipe cette organisation originale et spécifique, à la fois anté-oedipienne et anti-oedipienne.

Anté, parce que l'antoedipe passe au travers de l'oedipe, remontant en deçà de la situation oedipienne au niveau de la génération même, comme on le verra par son fantasme central.

Et anti, parce que l'antoedipe fait radicalement opposition à toutes les angoisses inhérentes à l'oedipe.

A ma connaissance, je n'ai dérobé nulle part le terme d'antoedipe et l'acception que je lui donne. Je signale toutefois qu'un jour, voilà deux ans, où je venais d'en parler, B. Grunberger m'a dit y avoir déjà pensé ; et qu'au reste mon choix a été frayé par la référence à Antéros, de D. Braunschweig et M. Fain. Inutile au demeurant de mentionner que mon propos n'a guère à voir avec ceux de Deleuze et Guattari, lesquels n'ont eux-mêmes rien à voir avec la schizophrénie.

On l'aura compris : l'antoedipe n'est pas une régression prégénitale. Si loin qu'on remonte les eaux préoedipiennes, on n'a pas encore franchi le saut de l'antoedipe. C'est pourquoi la littérature consacrée à la prégénitalité des schizophrènes, pour intéressante qu'elle soit, fait long feu : jamais on n'assimilera une schizophrénie à une névrose préoedipienne grave. En revanche il est tout à fait certain que les schizophrènes ont essayé, mais en vain, les voies de la régression préoedipienne avant que d'aborder celles de la schizophrénie.

Notre perspective s'éloigne donc — du moins je le crois — des propositions kleiniennes sur les précurseurs ultra-précoces du complexe d'OEdipe ; en revanche elle me semble se situer dans une certaine continuité avec les remarques freudiennes sur les rapports entre fétichisme et psychose.

Enfin la notion d'antoedipe telle qu'elle est ici conçue entre en concordance certaine avec deux travaux récents et connus.

C'est d'abord celui de Donnet et Green (1973) montrant par un cas, connu à travers un entretien, comment l'impossibilité pour l'enfant d'un inceste, de se représenter ses origines le conduit, par une aspiration vertigineuse, au vide de la pensée, à cette vacance et cette blancheur qui, selon les auteurs, et en dépit de ses remplissages à perte de vue, constitue le fond de la psychose.

C'est ensuite celui de P. Castoriadis-Aulagnier (1975), qui, à partir d'une théorie intéressante et complexe sur le processus originaire comme processus fondateur des processus primaire et secondaire, engageant l'inscription psychique ou pictographique tant du vécu corporel que de la parole portée par la mère et portant sur les origines, montre, tout en réussissant l'exploit douteux de se passer complètement des topiques freudiennes, comment une mère qui, par sa fixation persistante à sa propre mère et par son horreur de l'oedipe, ne voyant dans son enfant que le double de celui qu'elle fut, rejetant ou escamotant la pensée que cette enfant eût été sexuellement conçue des oeuvres d'un homme, va par suite lui rendre impossible la représentation de ses origines, la mettant dans le cas d'avoir à penser l'impensable, si bien que cette enfant, devenant


Les paradoxes des schizophrènes 943

adulte, va développer une pensée délirante primaire tout à fait occulte, laquelle s'élaborera sous forme de théorie délirante primaire, laquelle enfin, si quelque démenti direct lui est apporté par l'entourage le plus proche, à moins qu'il ne s'agisse d'un accident de santé corporel, va rompre ses amarres et émerger enfin sous forme de délire paranoïde constitué. La pensée délirante primaire, qui s'efforce de penser d'impensables origines, est donc l'oeuf du délire manifeste. Cette conception, trop rapidement résumée d'une phrase, présente à la fois les attraits et les défauts des théories de type linéaire, qui dévident tout l'écheveau d'une organisation psychopathologique à partir d'un oeuf originaire. Rank avait fait de même avec le traumatisme de la naissance. Mais Freud s'en tenait décidément aux conceptions de type réticulaire. Pourquoi faire autrement ?

L'antoedipe sera plus, et moins, qu'une régression. En un mot, il est une transgression : un oedipe subverti par la séduction narcissique — un oedipe fou. Il faut maintenant inviter le lecteur à s'imaginer l'inimaginable ; à tenter une hypothèse clinique aventureuse, incertaine et enfin discutable ; à se représenter un tableau qui aurait pour propriété de disqualifier la représentation, un oedipe travaillant à la neutralisation de l'oedipe, un fantasme, enfin, qui tarit la source des fantasmes : un fantasme antifantasmes, ou l'antimatière des fantasmes. C'est le suivant : le sujet, mâle, se met à la place de son père l'engendrant lui-même.

L'antoedipe met en place un triangle subverti, où le sujet, en rapport de séduction incestueusement narcissique avec sa mère, occupe et sa place et celle de son géniteur, cependant que le père, exclu, n'apparaît qu'en pur et simple persécuteur. Père de l'enfant qu'il est, créateur et créature, Antoedipe est auto-engendré. N'avais-je pas averti que l'antoedipe est un oedipe fou ?

Le transfert va osciller entre une imago pseudo-paternelle étrangère, bizarre et purement persécutante, et une imago maternelle avec qui tout est possible sans que rien soit vraiment imaginable ; de la première il n'a rien à entendre, mais à la seconde il n'a rien à dire. Reconnaissons que ce faux triangle ne laisse guère au psychanalyste la place de caler son oreille et ses paroles. (Quant à ceux qui travaillent en thérapie conjointe, c'est-à-dire en prise directe avec de ces familles à psychotique où règne la pseudo-triangulation, pour n'être pas éjectés ou simplement laissés pour compte, il leur faut user de stratégies acrobatiques.)

En effet l'antoedipe oppose au travail analytique une résistance telle qu'on en vient à se dire qu'il faudrait être fou pour y renoncer. Il parachève les buts de la séduction narcissique. Il évince de la scène psychique aussi bien la castration que la scène primitive. Enfin l'inceste réalisé prévient la représentation de l'inceste.

Le prix que coûte cette subversion de l'oedipe est lourd : on n'est


944 P.-C. Racamier

pas plus autonome, de s'être engendré soi-même. Le fantasme d'autoengendrement abolit la source des fantasmes : leurs origines, on le sait, sont dans le fantasme des origines (Laplanche et Pontalis, 1964). Aucune genèse et pensée n'est plus possible dans la psyché de qui n'accepte ni d'être pour rien dans le fait d'être, ni la différence des sexes, des générations et des êtres.

Point de fantasme ; point non plus de corps vécu. Est-il possible d'habiter un corps que l'on a engendré ? Cette impossible question du schizophrène, on voit bien qu'elle rejoint dans un miroir le voeu réel ou imaginé de la mère. C'est dans ce miroir qu'était inscrite la mort de Narcisse.

Tout au plus ce corps sera-t-il projeté : machine. Mais on en vient à se dire que la machine à influencer est inventée par les schizophrènes pour se refaire des origines venant d'ailleurs.

Heureusement, le désir antoedipien, fascinateur de schizophrènes, les fait aussi reculer ; ils s'en défendent tant pour le préserver que par nécessité économique, le court-circuit de la libido d'objet avec la libido narcissique étant fulgurant mais intolérable. Conformément à ce qu'en disait Freud, cette réalité dont se garde le fantasme antoedipien se confond avec l'instance paternelle ; ne pouvant s'élaborer en surmoi, elle n'arrive qu'à être persécutrice.

De surmoi, on sait qu'il n'en existe pas de véritable chez les schizophrènes : je le soulignais lors du Congrès (1966) où M. Roch nous rappelait que le surmoi ne saurait qu'être l'héritier de l'oedipe. Mais chez eux, rien que semblants de surmoi, morceaux anarchiques, inefficaces et persécutants, qui interdisent de penser mais non de tuer.

Mais comme on aimerait, les schizophrènes, leur greffer un surmoi ! Comme on aimerait, pour leur bien mais aussi pour notre soulagement, leur imposer ces lois de l'oedipe auxquelles nous sommes en fin de compte assez heureux de nous plier ! Voilà sans doute pourquoi nombre de praticiens (Knight, Hoedemaker et bien d'autres, dont le signataire) ont plaidé pour que le traitement des schizophrènes soit tenu dans les limites de règles intelligibles, explicites et fermes, à l'encontre de la tentation qu'éprouve le thérapeute novice de s'en aller voguer en orbite avec le malade. On en a dit autant pour le soin des schizophrènes (R... encore, 1970, et d'autres), au risque de passer pour réactionnaires aux yeux des antipsychiatres de choc, ce qui ne saurait vraiment troubler personne.

Seul, cependant, Wexler (1951) a érigé en système quasi pastoral une répression explicite des désirs sexuels des patients.

Mais si c'est nécessité que de présenter aux schizophrènes le cadre ferme hérité par nous de l'oedipe, cela né saurait suffire : nous savons bien qu'on n'implante rien à personne, et moins à un schizophrène qu'à quiconque. D'ailleurs les personnalités psychotiques ne supportent aucune espèce d'implant,


Les paradoxes des schizophrènes 945

soit-il corporel, et l'on a vu des évolutions délirantes naître après greffe d'organe (Castelnuovo-Tedesco, 1973). Mais aussi, fait-on des greffes à Dieu ? En fait-on à qui n'est personne ?

Cette allusion nous ramène une fois encore à ce qui constitue l'un ■des essentiels paradoxes des schizophrènes : l'ordre du réel est dans leur ■existence comme un organe hétérogène, un corps ou un coeur étranger ; leur dilemme est qu'ils ne sauraient ni souffrir ce corps étranger, contre quoi leur moi se défend de toute la force de ses anticorps, ni s'en passer. Le secret des schizophrènes sera de trouver à ce dilemme une solution paradoxale.


VIII

SCHIZOPHRÉNIE ET PARADOXALITÉ

Où l'on voit les schizophrènes

donner une réponse inédite

à la question de Hamlet

Un art de la relation dans la non-relation et de la non-relation dans la relation, pour définir l'ordinaire des schizophrènes ; un narcissisme travaillant énormément à s'amenuiser jusqu'à la vacuité, pour décrire l'investissement du moi schizophrénien : voilà, parmi d'autres, des formules paradoxales.

Le paradoxe, il faut choisir d'y voir soit une formule de rhétorique soit une donnée clinique méritant à ce titre notre attention. On a deviné que j'opte pour le choix clinique. Toutefois j'en préviens : la notion du paradoxe n'occupe dans l'oeuvre de Freud qu'une place vacante.

Je n'irai donc pas prétendre que la théorie du paradoxe soit dans Freud. Il parlait sans indulgence de ceux qui se permettent de concocter leurs brouets dans ses marmites ; il aurait aussi bien pu parler de ceux qui tirent à eux la couverture de son oeuvre et retirent comme une substance élastique afin d'en extraire n'importe quelle poupée gonflable à usage intime ou public, cependant marquée en filigrane à ses armes à lui.

Donc le paradoxe est fort peu cité par Freud, et jamais comme une donnée clinique. En revanche il est deux moments pertinents où Freud évoque, sans les qualifier ainsi, les aspects paradoxaux de la vie psychique : c'est à propos de l'humour, dans sa variété particulière de l'humour de l'absurde, et à propos du clivage du moi. Pour le reste, il nous faut donc procéder hors de la caution directe de l'oeuvre freudienne : ce n'est pas le plus commode.

Libre à nous, au demeurant, de prendre notre bien où bon nous semble. Après tout, le narcissisme n'était qu'une perversion parmi d'autres dans l'inventaire d'Havelock Ellis, avant que Freud, reprenant le mot, ne trouve à la notion les prolongements qui l'ont transfigurée. (Si l'idée du narcissisme vient à propos du paradoxe, ce n'est pas par hasard.)

Au reste, mes travaux sur les paradoxes, longtemps impubliés, si ce n'est de façon allusive à propos de l'humour (1973), ont fait une


Les paradoxes des schizophrènes 947

heureuse rencontre dans le travail qu'Anzieu (1975) a consacré au transfert paradoxal ; le citer chaque fois qu'il le mérite, ce serait si souvent, avant de réintroduire les schizophrènes, qu'il me faut le faire une fois pour toutes (un (A) signalera cependant les convergences les plus importantes).

Bien que l'appréhension psychanalytique du paradoxe nous mène loin des travaux américains sur la communication, il faut signaler ici qu'après Elée, c'est à Palo Alto qu'ont été dégagés les mystères des paradoxes. Bateson (1956), Weakland, Jackson (I960), Haley (1963), Watzlawick (1967, 1975) : à ceux-là et à quelques autres est due la description clinique des systèmes paradoxaux. Le reste ne leur doit rien, et leur déplairait plutôt.

Inutile au demeurant de préciser que le paradoxe, ici, diffère tout à fait du processus paradoxal décrit par de M'Uzan, en référence à la phase dite paradoxale du sommeil, et qui serait plutôt un processus méta-primaire.

LE PARADOXE

Définir, d'abord.

Un paradoxe est une formation psychique liant indissociablement entre elles et renvoyant l'une à l'autre deux propositions, ou injonctions, inconciliables et cependant non opposables.

(Le paradoxe pourrait graphiquement se schématiser sous forme d'un cercle brisé, comme un anneau de clés, dont les extrémités, sans se rejoindre, se renverraient l'une à l'autre.)

Un paradoxe peut n'être que logique, et il n'appelle qu'une réponse intellectuelle, ou il peut également être pragmatique, et il appelle une réponse agie. Distinction encore plus importante : il est ouvert ou fermé, selon qu'il laisse ou non à celui qui le reçoit la liberté de s'en distraire, serait-ce déjà par la pensée en reconnaissant que c'est un paradoxe. Seuls nous intéressent en clinique les paradoxes pragmatiques serrés, tous les autres étant jeux de l'esprit et jeux de société.

Précisément, les paradoxes, y compris les nôtres ici, sont des stratégies aussi bien mentales que relationnelles : processus de pensée et mode de relation vont une fois encore de pair.

Le dilemme est la forme la plus simple de paradoxe. On connaît celui d'Epiménide (je sais qu'il ne s'agit pas d'Epaminondas : il est impardonnable de confondre, comme le font certains (R..., 1973), un philosophe avec un général d'armée) ; il illustre assez bien la structure formelle du paradoxe, et son caractère essentiel de répétition proprement interminable.

Un cas bien connu de dilemme pragmatique est l'histoire des deux cravates, qui illustre les stratégies de la possessivité maternelle : une mère offre à son


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cher fils deux cravates, une rouge et une verte. Content et gentil, il met la verte. « Comment, s'éplore la mère, tu n'aimes pas la cravate rouge que je t'ai donnée ? » Il met l'autre ; même chose. Alors, il met les deux à la fois : « Décidément, mon fils, tu n'as pas toute ta tête. » (Anzieu propose une autre chute, en faisant s'exclamer la mère ainsi : « Tu veux donc me rendre folle ?»)

Le double nouage (double bind) est tout aussi connu. Décrit dès l'origine par Bateson et al. (1956) comme un procédé typiquement schizo (-phrénique ou phrénogène), il consiste à soumettre un individu à deux injonctions inconciliables de telle sorte qu'il soit impossible d'obéir à l'une sans désobéir à l'autre ; formulées à des niveaux différents, de telle sorte que leur incompatibilité reste secrète ; et avec une interdiction complémentaire d'apercevoir le paradoxe ou de s'y soustraire, de telle sorte que la « victime » ne puisse d'aucune façon s'en sortir.

On a dit qu'il s'agit là d'un procédé de maîtrise anale parmi d'autres. A mon avis, l'étreinte paradoxale s'exerce à un niveau plus profond, qui est narcissique ; elle est fondamentalement anti-moi (ni l'amitié ni la commodité ne me feront jamais employer l'adjectif égoïque).

Mais le double nouage n'est qu'un cas entre d'autres de nouage paradoxal. C'est ce nouage qui compte, où le moi de l'autre est étranglé.

Nous savons déjà que l'identification projective (dans sa version « maligne ») rend le récepteur confus, qui ne sait plus ce qu'il est. Le paradoxe (également dans sa version maligne) rend fou celui qu'il vise, qui devient insidieusement incapable de répondre tant sur le plan mental qu'au plan affectif.

Un patient avait décidé de se suicider. Il serait trop long d'exposer ici ce qui faisait penser qu'ayant annoncé cette décision, il était cependant susceptible de la mettre à exécution, mais il avait déjà échappé de justesse à plusieurs morts. Quoi que l'on fît face à sa décision, c'était mal. Par ailleurs le processus analytique de ce malade était complètement bloqué, comme dans l'observation principale d'Anzieu. On parvint non sans peine à savoir le motif du patient ; on finit par entendre qu'il ne pouvait vivre autrement qu'en se suicidant. Pour vivre il lui fallait donc se tuer. Lorsque ce paradoxe fut dit à ce patient, par ailleurs intelligent, il s'en trouva stupéfait.

Mais le paradoxe, même si la piste en est brouillée, est une défense ; une fois le paradoxe dévoilé et dénoué, un matériel très important et angoissant se fit jour dans la cure.

Il est habituel de considérer les paradoxes comme des atteintes qui furent portées au sujet dans son enfance et qu'il revit dans le transfert. En voici donc un exemple, assez complexe au demeurant.

Le comprimé paradoxal

Annie était une enfant intelligente sur qui ses parents entendaient exercer, corps et âme, une emprise totale, telle qu'on en peut imaginer sur une machine perfectionnée. Signalons d'ailleurs que plus tard Annie eut grand-peine à concevoir et éprouver la différence entre organisme et machine ; il faut livrer cette remarque à toute réflexion portant sur la machine à influencer.

Annie a une dizaine d'années. C'est le soir. Dès la matin tôt, elle a eu une journée très chargée, minutieusement programmée et surveillée par ses deux parents — à peu près deux fois les tâches d'une écolière de son âge.


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Arrive donc l'heure des devoirs scolaires, qui vont la tenir régulièrement jusqu'à minuit — et il n'est pas question d'en négliger aucun. Bien sûr elle a sommeil. Elle bâille. Cependant elle sait qu'il lui faut tout finir et lutter contre le sommeil — la lutte contre le sommeil faisant d'ailleurs partie des innombrables tâches qu'elle a déjà apprises. Les parents, qui sur le coup de 10 heures ont également sommeil et ont fini leur journée, restent cependant debout pour la surveiller.

C'est alors que, rituellement, ils lui donnent à prendre un comprimé de somnifère. Ce comprimé est destiné à faire en sorte qu'elle dorme plus tard et surtout qu'elle ne dorme pas avant le délai de deux heures dont elle a besoin pour terminer ses devoirs. Bien entendu le besoin de la fillette de dormir augmente d'autant — ce qui n'a jamais incité les parents à modifier l'heure du somnifère. Elle le combat d'autant plus. Si bien qu'arrivée à l'heure du coucher elle est devenue incapable de s'endormir avant plusieurs heures, étant tombée dans la phase ultraparadoxale.

Mais avant cette conséquence ultraparadoxale, il y a eu le paradoxe. Car ce somnifère donné pour ne pas s'endormir est un véritable concentré de paradoxe.

On a compris que les parents donnent un somnifère à leur enfant parce qu'ils ont eux-mêmes envie d'aller dormir, cependant qu'ils s'en empêchent : c'est là ce que j'appellerai une projection pragmatique, parce qu'elle est agie. S'ils s'en empêchent, c'est, entre autres raisons — car il y en a plusieurs — parce qu'ils sont incapables de faire crédit à l'aptitude du moi corporel de l'enfant à la faire dormir, et à la capacité de son moi de subvenir aux tâches imposées.

De là cette intrusion paradoxale. Car l'intervention parentale, ici, n'est nullement un étai, c'est une intrusion. Les parents vont beaucoup plus loin que d'édicter une règle (« tu finiras tes devoirs ce soir »), c'est-à-dire de représenter le surmoi — ici le surmoi est dévoyé, car il a tout d'un idéal narcissique — mais ils entendent suppléer le moi de l'enfant. Là est la disqualification, qui, pour demeurer latente, prend le tour du paradoxe.

ON DISQUALIFIE UN ENFANT

Avant que d'intégrer le paradoxe dans la perspective plus large d'un modèle de fonctionnement psychique, il faut le ramener à ce qu'il est fondamentalement pour le moi : une disqualification — entendons, par là, le contraire de toute reconnaissance narcissique de l'activité propre du moi.

Pour prendre un exemple clinique très simple : c'est une disqualification qui est opérée à l'encontre de l'enfant qui, de retour de l'école, annonce qu'elle a faim, et à qui sa mère répond : « Mais non, tu n'as pas faim. » (Notons bien que cette mère ne dit pas à l'enfant qu'il ne faut pas manger ou que ça n'en est pas l'heure ; bien au contraire, l'intervention porte sur le propre vécu de l'enfant, et c'est en cela qu'elle est disqualifiante. Même chose s'observe dans l'exemple,


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relaté à et par Anzieu, de l'enfant que les parents plongeaient dans un bain brûlant, lui affirmant ensuite quand, écarlate et haletante, elle se plaignait de brûler, que cette eau-là était parfaite mais qu'elle, enfant, jouait la comédie.)

Nous voyons à l'évidence que l'enfant dont la perception est disqualifiée est placé dans l'alternative de croire au témoignage de ses sens, ou de croire son objet ; il doit choisir entre la confiance de son moi et l'amour de l'objet ; il est écartelé entre son moi et son objet. Si la disqualification est fréquente, voire constante, le résultat sera que des activités naturellement non conflictuelles du moi vont devenir conflictuelles. Il deviendra en soi conflictuel de percevoir, de sentir et, dans la même foulée, de penser.

Si la disqualification directe est simple, c'est qu'elle s'attaque à la sensation, au perçu. Dès qu'elle s'attaque à des aspects plus complexes de l'activité propre du moi — à de ces aspects que l'on dit neutres parce qu'ils s'exercent d'ordinaire sans conflit notable — la disqualification prend, et ne peut que prendre, la forme du paradoxe. Et le paradoxe va plus loin : il disqualifie non seulement la pensée, et le processus secondaire, mais encore les affects ; il excède ainsi les ressources du travail psychique du moi. Schreber n'aurait-il pas dit que c'est un assassinat d'âme ?

Revenons toutefois à la disqualification élémentaire. J'y vois plus une frustration qu'un traumatisme. Frustration non pas instinctuelle, mais du moi, non pas des pulsions du ça, mais des pulsions du moi. Elle frustre la psyché enfantine de cet étayage par la mère grâce auquel son moi est non seulement reconnu, mais façonné. Loin d'aider le moi et le Je à émerger peu à peu du soi originel où, selon E. et J. Kestemberg et S. Decobert (1972), il fait corps avec les soins et le regard maternels, dans un ensemble où se conjuguent les courants objectaux et narcissiques, la disqualification, désaveu radical, va rendre ce moi totalement conflictuel. (Nous trouvons donc ici l'origine vécue de la notion chère à Hartmann (1952), selon laquelle tout pour le moi schizophrénique est conflictualisé.)

Non seulement la disqualification n'est pas une frustration orale, ou autre, mais au contraire on observe souvent que la frustration précoce et prolongée du moi de l'enfant s'accompagne d'assouvissements tout à fait excessifs des pulsions partielles, orales, puis anales et même génitales. On les a déjà vus, ces assouvissements, aller jusqu'à l'inceste.

En tout cas, nous pouvons maintenant mieux comprendre le vécu d'intrusion, voire de possession, qui est si prévalent non seulement chez les schizophrènes, mais aussi chez les prépsychotiques et dans tous ces


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cas marginaux, caractères paranoïdes et névroses bâtardes, dont Anzieu a bien montré qu'ils relèvent d'une pathologie paradoxale.

Chez tous ces patients, la reconnaissance narcissique d'eux-mêmes et de leur vécu prendra dans l'analyse une importance capitale. Cependant le transfert paradoxal projettera sur l'analyste l'image de la disqualification active et répétitive (A). Même l'interprétation sera entendue comme foncièrement disqualifiante. Le sens de l'alliance thérapeutique s'inversera (À). Lui-même disqualifié dans son écoute et ses paroles, l'analyste à son tour se trouvera pris dans l'étau d'une étreinte paradoxale.

Ainsi ne peut-on pas décrire la disqualification sans mettre en scène un disqualifiant et un disqualifié, un agresseur et une victime. En même temps qu'une frustration, c'est bien une agression pour le moi. D'où, chez la victime, une haine intense, procédant de l'autodéfense du moi. Rien ne peut en effet, mieux que la disqualification, entraver les identifications constituantes du moi, qui modèlent son fonctionnement et son activité discriminatoire (cf. Luquet, 1962). La haine sera refoulée ; mais lorsque la disqualification se fait paradoxale, la haine même devient indiscernable : le paradoxe serré provoque, avec la confusion de l'esprit, une égale confusion des sentiments.

Tournons-nous un instant vers le disqualifieur ; il le faut d'autant plus que, par identification à l'agresseur, le patient deviendra lui-même un disqualifieur puissant. D'où procède ce besoin qui, lorsqu'il est constant, prend des allures franchement perversives ? (Qu'on songe seulement au père de Schreber.) Ces attaques intrusives sont préventives ; leur fonction est de préserver un narcissisme vulnérable, qui ne peut se « tenir » qu'aux dépens du moi de l'Autre le plus proche ; cette fonction est antidépressive. Mais, nuance essentielle, les parents qui disqualifient un enfant ne sont jamais des malades avérés — comme ceux dont Bourdier (1972) a montré que les enfants développent une hypermaturation forcée et une « adultité » précoce. Non seulement les parents disqualifieurs sont des malades cicatrisés, cryptiques ou en puissance, mais ils dénient farouchement leur propre fragilité ; ils seront forts aux dépens de l'enfant-machine ; toutefois, je n'ai jamais connu aucun patient qui, disqualifié de toutes les façons dans son enfance, n'ait intimement senti que ce parent tout-puissant avait des pieds d'argile ; et ce sentiment de sa fragilité affective et mentale n'était pas chez l'enfant un fantasme seulement, c'était une vérité justement perçue, mais totalement désavouée autour de lui — et nous retrouvons ici les origines des processus d'insanisation et du besoin de recréation vitalisante de l'objet.


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PARADOXALITE

Un paradoxe tout seul est peu de chose. L'important, c'est ce qui le sous-tend, ce qu'il entraîne, et c'est le système qu'il représente : la paradoxalité.

Or, la paradoxalité est tout à la fois un fonctionnement mental, un « régime » psychique et un mode relationnel.

Au point de vue mental, la paradoxalité, en organisant d'insolubles énigmes, disqualifie le processus secondaire, qu'elle sollicite cependant aux dépens du processus primaire. C'est ainsi que, faisant fi de l'affect, elle en appelle à la logique, mais pour la rendre vaine. On pourra dire qu'en soumettant le processus secondaire aux lois du primaire, elle le subvertit — et nous retrouvons ici cette notion déjà rencontrée. Plus encore, elle brouille le jeu mutuel des processus primaire et secondaire, y semant avec une redoutable efficacité le désordre et la zizanie — et nous retrouvons ici les stratégies de la folie, tout en comprenant mieux l'énigmatisme des schizophrènes.

Le régime psychique n'est pas moins distrait de son organisation naturelle ; nouant l'alliance la plus étroite avec la compulsion de répétition (A), la paradoxalité disqualifie, stupéfie les représentations ; intrusive, elle empêche non seulement de penser juste, ou de penser du tout, mais de fantasmer et de rêver. Par les quelques exemples qu'on a donnés, on aura pu discerner que chez celui qui l'exerce, et par contrecoup chez celui qui la subit (qui peuvent n'être qu'une seule et même personne), elle « court-circuite », par un déni indirect mais pragmatique et d'autant plus actif, la conflictualité et l'ambivalence, dont elle empêche et la reconnaissance et la mise en forme par le moi. J'aimerais pouvoir relater ici l'exemple de deux parents qui, par une cascade de « prises » paradoxales, prévenaient l'élaboration par l'enfant de ses fantasmes oedipiens ; en même temps ils prévenaient leur propre ambivalence envers elle et entre eux ; dans la cure, il fallut démonter ces paradoxes,. pour que la patiente accède à des fantasmes oedipiens jusqu'alors complètement occultés — car c'est moins de refoulement qu'il faut parler ici, que d'occultation des conflits — et nous retrouvons ici l'incapacité à refouler et la propension au déni, que nous connaissons déjà dans les psychoses. Les patients « paradoxiqués » ne rêvent pas, ne fantasment pas et n'associent pas (A) ; ils vivent comme des machines, parfois folles.

Technique d'agression et d'égarement du moi, la paradoxalité nous


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apparaît enfin comme un système de défense. C'est une défense majeure : elle est globalement anti-ambivalente (A) et anticonflictuelle ; on voit bien qu'elle est faite pour les psychoses — et nous retrouvons ici l'anticonflictualité foncière des processus psychotiques, ainsi que les voies de l'antoedipe. Mais voici maintenant que la paradoxalité, cette agression du moi, apparaît comme une défense du moi. Nous en apercevons l'autre face ; et rien ne nous empêche plus de penser que, aux prises avec des conflits qui dépassent ses moyens de défense ordinaires, le moi mobilise et pour ainsi dire invente cette stratégie défensive extraordinaire, sans même en avoir jamais été particulièrement victime.

La paradoxalité est enfin un mode relationnel : elle vise quelqu'un. Elle le vise et le vide avec toute-puissance — et nous retrouvons ici l'omnipotence inanitaire. Elle exerce sur l'objet une suprématie totalitaire — et nous retrouvons ici les stratégies surréalitaires. Elle saisit l'objet dans une étreinte étroite à laquelle il ne saurait échapper — et nous retrouvons ici les stratégies d'engrènement et la séduction narcissique; organisant une relation narcissique négative mais interminable, elle prévient à la fois la reconnaissance et la perte de l'objet — et nous retrouvons ici le déni d'altérité et l'éviction du deuil.

Mode relationnel, la paradoxalité peut s'appliquer à soi-même, le sujet devenant alors et son maître et sa victime, tout comme elle peut s'exercer sur autrui, ou s'attribuer projectivement à autrui.

Ainsi s'organise le transfert paradoxal (A). Tout paradoxe étant un piège, le patient, dans son transfert, se sent piégé, et devient piégeur. L'assise même de la situation psychanalytique est ainsi négativée par le transfert paradoxal (A). Quoi que fasse, que ressente, que dise et que pense l'analyste, il devrait faire autrement ; mais cet autrement l'engage dans la même impasse ; il se sent à la fin devenir impuissant, haineux ou fou, et n'a plus envie que d'en finir avec le malade (A). Que si l'on passe par les couleurs de ce spectre contre-transférentiel, on est assuré d'avoir affaire à un transfert paradoxal.

LE PARADOXE DU SCHIZOPHRENE

Contrairement à ce qu'on pourrait penser d'après les recoupements nombreux que nous venons de faire, les psychoses — schizophrénies et caractères paranoïdes — ne détiennent pas l'exclusivité du paradoxe. La pathologie paradoxale couvre un éventail encore imprécis (A), dont on sait seulement qu'en sont absentes les névroses proprement dites

RFP — 32


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et la mélancolie. Reste une gamme de structures marginales et indécises, qui défient les ressources habituelles de la technique analytique et dont le symptôme majeur mais vague est constitué par un profond sentiment de mal-être et d'inanité (cf. A).

Mais les schizophrènes ?

Chez eux, la paradoxalité non seulement est serrée, mais elle est écrasante. Elle affecte la totalité de la vie psychique ; dans le contact, elle se manifeste instantanément ; elle n'attend pas, pour se glisser dans le transfert ; générale, elle est immédiate. Ces caractères cliniques sont si constants qu'ils constituent des signes diagnostiques.

Aux as de la paradoxalité, il faut l'as des paradoxes. Le paradoxe essentiel du schizophrène porte sur l'existence de l'objet, de soi et de leur relation. Nous allons enfin comprendre quelle solution paradoxale une schizophrénie prête au conflit originaire.

Objet, sujet ou relation n'existe qu'en n'existant pas. S'il est, c'est qu'il n'est pas ; s'il n'est pas, il est. Un schizophrène ne sort pas de ce paradoxe indécidable, et face à lui, on n'a pas non plus l'impression de pouvoir en sortir. Il lui faut donc ne pas être pour être — et je me souviens d'un patient qui me démontrait avec fougue qu'il n'était rien qu'un cadre vide : infiniment présent pour nier sa présence.

Je suis prêt à penser que notre intuition diagnostique de la schizophrénie émane du pressentiment, qui d'emblée nous étreint, de ce paradoxe essentiel. On aperçoit au demeurant le rapport étroit et même consubstantiel de ce paradoxe avec le fantasme central de l'antoedipe. Enfin, ce paradoxe explique certains débats que la psychanalyse a pu nourrir quant aux psychoses. Transfert ? Pas transfert ? Nous ne donnons plus sur ce point raison à Freud ; mais ne nous hâtons pas de lui donner tort. Car ce débat, nous voyons maintenant qu'il est un S3rmptôme et le reflet de la paradoxalité schizophrénique ; nous ne devons donc pas le clore ; les schizophrènes, au demeurant, ne supportent pas non plus que l'on tranche leur paradoxe, et la démonstration hâtive et naïve de leur transfert les pousse à donner aussitôt d'écrasantes preuves d'antitransfert.

Qui diantre se croit Alexandre, pour trancher le noeud de Gordias ?

Mais il manque encore à la description des paradoxes des schizophrènes une touche ultime et décisive.

Cette touche ultime est donnée par Pérotisation de la paradoxalité, se développant uniquement chez les schizophrènes, en contraste avec tous autres malades de structure psychotique ou approchante. Ainsi le paradoxe devient pour le malade son objet de plaisir, et le seul. (De


Les paradoxes des schizophrènes 955

même, la faim est érotisée dans la psychose froide, jusqu'à l'orgasme du besoin.)

L'érotisation paradoxale est celle d'un système défensif, ce qui fait de toute véritable schizophrénie une psychose de caractère. Ainsi le paradoxe non seulement sert aux schizophrènes de système de défense universel, et non seulement d'arme offensive subtile et puissante envers leur objet comme envers eux-mêmes, mais devient source de jouissance en soi — une jouissance qui n'est donc pas liée aux seuls bénéfices défensifs et agressifs. Dès lors que l'on fréquente longuement ces malades, on ne peut méconnaître qu'ils prennent un plaisir très particulier à ficeler des paradoxes subtilement inexpugnables. Si d'ordinaire on méconnaît ce plaisir —et quant à moi je l'ai fait longtemps — c'est parce qu'il n'est pas conforme à l'image toute calamiteuse qu'on se donne des affres de la psychose, et aussi parce que ce plaisir étrange, impénétrable et pris sur notre dos nous irrite, et que nous préférons renier en bloc notre hostilité et son aiguillon. Au demeurant, ce plaisir du paradoxe est-il si étrange qu'on le croit ? Certains plaisirs d'humour doivent beaucoup à l'usage de la pensée paradoxale.

L'érotisation paradoxale a deux sortes de conséquences, à certains égards opposées. D'une part la contribution qu'elle apporte dans l'économie psychique n'est absolument pas négligeable. C'est elle cependant qui s'use et se tarit, dramatiquement, pour faire place chez certains malades, les « blancs » et les asilaires, à cette dégression de la vie psychique, à cette vacuité des affects et de la pensée, qui constitue l'issue silencieuse des carrières schizophréniques les plus déplorables. Par un de ses paradoxes, la paradoxalité, qui s'acharne à ligoter la vie mentale, laisse une place à l'exercice d'activités psychiques et relationnelles : un objet qui n'est là que lorsqu'il n'y est pas n'est pas une absence d'objet ; une pensée qui jouit de penser qu'elle ne pense qu'en ne pensant pas n'est pas une absence de pensée. Tout paradoxe est lien.

En revanche, l'érotisation paradoxale apporte cette prime de jouissance qui prête une vigueur extraordinaire au système défensif narcissique dont elle s'empare. Un moyen de passer à côté des conflits d'ambivalence ; d'évacuer les conflits propres ; de se défendre de l'arrachement par l'objet ; de tourner l'objet en dérision ; et cependant de le conserver ; un moyen bon à toutes ces fins, et qui fait jouir, comment supporter de le perdre ? L'érotisation paradoxale est un des facteurs importants de la résistance thérapeutique des schizophrènes.

Ainsi nous apparaît le dilemme où s'engage toute cure de schizophrène : c'est l'érotisation paradoxale qui lui permet de jouir de son activité mentale, de la conserver, et de suivre une cure — et c'est l'érotisation paradoxale qui rend si difficile au schizophrène de ne l'être plus...


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Notations techniques

Bien que ce rapport n'ait pas à traiter du traitement des schizophrènes, on ne peut se retenir ici d'y faire, trop brièvement, allusion.

Les paradoxes schizophréniques, on peut s'y casser les dents ; on peut s'y attaquer par la technique du contre-paradoxe, dont ce n'est pas ici le lieu de parler, si ce n'est pour dire qu'elle est extrêmement délicate (cf. Haley, 1963 ; M. Selvini Palazzoli, 1975). On peut enfin, selon la méthode analytique, choisir de montrer et d'analyser les paradoxes (cf. A). Cette voie va de l'explicitation du paradoxe à la mise à jour des contradictions, et de là, à la mise à jour des conflits que la paradoxalité occultait. C'est la seule voie psychanalytique pour aller de l'agir à la prise de conscience — et l'on saisit alors combien certaines interventions interprétatives peuvent être vaines ou blessantes. Elle débouche sur les conflits d'ambivalence (A) et sur le vécu du deuil, sur ce sentiment de déréliction (Hilflosigkeit, cf. Haynal, 1976) qui est toujours poignant au coeur des schizophrènes.

Le paradoxe central du schizophrène révèle enfin ce qu'il occulte : une déréliction poignante, pétrie de terreur devant l'ambivalence, d'horreur et d'adoration de l'objet, d'absence essentielle à soi-même, et d'un combat désespéré pour le moi, pour le Je et pour la pensée. Face à la fascination narcissique follement idéale où le malade va se perdre en croyant se créer, nous avons pour l'aider une simple certitude ; c'est la conviction vécue, pensée et conçue, que l'existence nous est donnée, et qu'elle est conflictuelle.


IX

EN GUISE DE CONCLUSION

Où l'on reconnaît que le moi est un paradoxe

Il reste aux schizophrènes tant de mystères, ils nous prêtent tant d'eux-mêmes, sans que nous y prenions toujours garde, nous leur prêtons en retour tant de nous-mêmes, sans qu'ils protestent, qu'il faut toujours se demander si ce qu'on leur trouve est leur bien, ou le nôtre. On ne saurait s'étonner, avec les schizophrènes, de tomber sur cette question, fondamentale, de la propriété psychique. Question que nous rencontrons tous les jours dans la pratique des cures, mais question théorique aussi, et générale. A-t-on songé par exemple que le soin tout particulier qu'on prend dans le public à se différencier des fous n'est après tout qu'une protestation narcissique territoriale contre un mode relationnel où l'échange est remplacé par le transvasement ? Toutefois nous n'avons d'autre moyen de restaurer avec eux une mutualité véritable qu'en découvrant ce qu'ils signalent d'universel dans la vie psychique.

Revenons cependant au territoire balisé par ce travail. Sur le point de conclure, comment en effet ne pas songer à tous les thèmes que notre itinéraire laisse de côté ? A la métapsychologie, par exemple, que j'ai plus souvent évoquée par images qu'en bonne et due forme ? Où sont donc passés le symbole et la désymbolisation psychotique ? Où donc le violon masturbatoire du patient que Hanna Segal (1952) a rendu célèbre ? Où est passé l'agir psychotique ? (Il est vrai qu'avec l'agir psychique ce sont les sommets de l'agir que nous avons abordés.) Et le langage ? Et la parole ? Et la parole du père ? Et les objets bizarres, et les particules bioniques, égarées dans le cosmos intersidéral des espaces psychotiques ? Et les différences décisives entre psychose et marginalité, créées, semble-t-il, pour alimenter un duel amiable entre Kernberg (1969, 1975) et Rosenfeld (1977) ? Et les difficultés inhérentes à la sortie de schizophrénie (cf. Lichtenberg, 1963) ?


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Et la haine des schizophrènes, sur laquelle j'aurais aimé prendre le temps d'un chapitre ou d'un livre plutôt que d'allusions ? (Je ne parle évidemment pas de leur haine envers nous, dont on sait beaucoup de choses, mais de la nôtre envers eux, qui doit être bien aigre et bien essentielle, pour qu'on en parle si peu.) Et l'homosexualité, moteur, on le sait depuis Freud, des délires à vocation paranoïaque, mais moteur sans frein-moteur et ne sachant pas empêcher la régression de filer jusqu'au narcissisme (cf. Nacht et R..., 1958) ? Et les deux versants de la clinique schizophréhique, le chaud et le froid, que je distingue (R..., 1977, I978) d'après le style des défenses contre l'objet et contre les affects, défenses tantôt après coup et tantôt préventives, tantôt par le transfert et tantôt contre lui, du côté de la symbiose ou du côté de l'autisme — distinction qui illustre cliniquement l'affirmation de Freud (1915) selon laquelle, dans la psychose, le retour à l'objet s'effectue soit sur le mode hystérique, soit sur le mode obsessionnel ?

Il restera toujours des lacunes à cette liste des lacunes, et l'on peut compter sur les intervenants pour les repérer et pour les combler.

Une fois encore, et la dernière, je me tournerai donc vers le paradoxe.

Ce serait une grande erreur, à peine ayant franchi le seuil de la clinique paradoxale, de croire que tout paradoxe est germe de pathologie. On n'a pas de peine à observer que les chemins de la vie sont parsemés de paradoxes (Mais c'est autre chose d'en être pavés. Et lorsque les paradoxes quotidiens tournent à l'aigre, ils traduisent toujours un combat narcissique).

« Je ne suis ni pour ni contre, bien au contraire. »

Cette formule assez joliment paradoxale ne vient d'aucun malade : c'est une expression populaire vaudoise (espagnole aussi, et, de plus, rangée par les amateurs de non-sense dans les formules dites « taureaux irlandais » : irish bulls). Il n'est pas trop malaisé d'analyser le mécanisme de ce paradoxe : en sa première partie, la formule ne fait que traduire banalement l'ambivalence : « Je suis à la fois pour et contre » ; c'est le commentaire terminal qui, déniant l'existence même de l'ambivalence, donne comme de juste à la tournure entière son cachet paradoxal et son parfum d'humour.

Il est un humour de l'absurde qui repose sur un emploi judicieux des mécanismes mentaux du paradoxe et de la folie. Pour que naisse un tel humour il faut que par une habile prestidigitation de l'esprit un paradoxe soit noué puis dénoué sous les yeux de l'auditeur ou du lecteur. En se nouant, le paradoxe met le moi en péril ; par son dénouage il le sauve ; ailleurs j'ai déjà donné cette comparaison : comme un avion qui


Les paradoxes des schizophrènes 959

se précipite au sol et se redresse dans une ultime « ressource », le moi ne semble organiser sa perte que pour mieux à la fin savourer sa victoire (R..., 1973 a). Ce mécanisme est celui-là même que Freud (1927) a repéré dans l'humour; alors que le mot d'esprit l'emporte sur le refoulement des pulsions sexuelles, l'humour est une victoire fugitive sur les incertitudes narcissiques du moi. Sur la mort à venir ? Sans doute. (Dans le travail cité, j'appelais l'humour paradoxal un trompela-mort. Ce qu'illustre un mot de Woody Allen : « Ce n'est pas que j'aie peur de mourir, mais quand ça viendra, je préfère ne pas y être. ») Mais, comme l'a montré Winnicott (1974), la perte de soi n'est pas seulement devant et à venir ; elle est derrière, et advenue.

Il est permis de penser que l'humour traite avec plaisance et souplesse, en lui laissant du jeu, un paradoxe essentiel que la schizophrénie traite de manière délétère et serrée. N'être pas pour être, c'est un paradoxe universel, sur lequel le moi s'est fondé. (Je rejoins ici l'allusion d'Anzieu à la structure paradoxale du narcissisme.)

Je est un paradoxe. Le conflit originaire de Narcisse et d'Eros est un conflit paradoxal. Il faut, en vertu de l'antinarcissisme, s'arracher à soi pour aller se découvrir soi-même ailleurs et à travers l'objet : le territoire du moi repose sur un vide. De même la mère comme objet externe n'est-elle repérée et investie qu'après contre-investissement de la mère comme prolongement narcissique au sein de l'unité originelle du soi : elle est trouvée parce que perdue. Sans doute rejoignons-nous ici les formulations passablement complexes de Bion puis de Green (1975) sur l'hallucination négative de la mère, et les propos de ce dernier sur la symbolisation de l'absence.

Soyons-en sûrs : l'extrême difficulté où nous sommes de cerner de tels processus à travers nos mots et nos concepts ; de penser qu'il faut à la psyché se ménager du vide afin de placer des représentations ; que l'objet ait à disparaître pour advenir ; et que le Je se fonde sur une négation (Je n'est-il pas, vraiment, un autre ?), cette difficulté ne tient pas seulement à l'archaïsme de ces processus, mais à leur caractère foncièrement paradoxal.

Sans entonner les chants romantiques sur la béance de l'être et le manque à être, se pourrait-il que l'on décrive un complexe de désêtre, qui serait au conflit originaire et aux psychoses ce qu'est le complexe de castration au conflit oedipien et aux névroses ? Ce complexe, toute organisation névrotique l'aurait heureusement surmonté, et n'y reviendrait guère. Les psychotiques, eux, y resteraient ligotés.

Il est heureux pour nous que le paradoxe, dont est tissé le Je, que ce


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paradoxe en nous reste ouvert. A tant avoir besoin de le serrer, ce paradoxe, comme un écrou, les schizophrènes savent nous le faire apercevoir, mais ils y perdent leur vie.

N'ai-je cependant pas rappelé en préambule que les schizophrènes vivent ? Adieux vaudrait dire qu'ils survivent. Survivent à la catastrophe ? Certes. Mais, surtout, vivent par-dessus la vie, matant la monture de leur vie comme des cavaliers sans merci, héros harassés d'un triste triomphe sur Eros...


BIBLIOGRAPHIE

La bibliographie suivante appelle un commentaire et quelques précisions.

Elle est fort incomplète, et j'en suis désolé pour tous les travaux et les auteurs que j'ai en tête et qui pourtant ne sont pas cités ici. Aurais-je offert toute la bibliographie dont je dispose, et qui paraîtra intégralement ailleurs, elle aurait occupé plus de la moitié de l'espace qui m'est imparti. Mais, ayant conçu ce rapport comme un itinéraire — une promenade, peut-être — je n'ai cité que les travaux que j'apercevais ou traversais en cours de route, ne trouvant au reste pas de plus grand plaisir que d'associer entre elles des conceptions qui procèdent de points de vue distincts en apparence, et parfois même antagonistes.

Les précisions concernent les abréviations employées, que voici :

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(L'indicatif abrégé du Congrès est souligné lorsque la référence concerne un rapport.)

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INTERVENTIONS

RAYMOND CAHN (SPP Paris)

FREUD ET LA PSYCHOSE

C'est quasi à son corps défendant que Freud a démasqué le rôle déterminant de la sexualité infantile dans les psychonévroses et, à partir d'elles, pour l'ensemble du fonctionnement psychique.

N'écrivait-il pas à Jung à propos de Steckel : « Le malheur est seulement que, de nous tous, c'est lui qui a le meilleur flair pour le sens de l'inconscient. Car c'est un cochon absolu, et nous, nous sommes en réalité des honnêtes gens, qui ne se rendent à l'évidence que malgré eux » ?

Mutatis tnutandis, son attitude face à la maladie mentale pourrait se formuler de façon analogue, son organisation phobo-obsessionnelle ne le prédisposant guère au commerce avec les psychotiques. Autre cause, si tant est qu'il ne s'agit pas déjà d'un effet : le nombre infime de cas de psychoses qu'il a pu examiner, le peu de temps à lui imparti, avant qu'ils ne le quittent, tant de par ses conditions de pratique et de technique que de par leur structure. Il n'en est que plus stupéfiant de voir ce qu'il a pu cependant saisir de nodal en la matière et ouvrir de voies nouvelles dont nous lui sommes tous redevables. Il a, pour y parvenir, fait feu de tout bois : outre cette expérience clinique réduite à la portion congrue, un roman, La Gradiva, des documents écrits (Schreber, Haitzmann), quelques travaux et vignettes cliniques de ses élèves, Abraham, Ferenczi, Maeder, Tausk qui, parfois, ce qui est exceptionnel dans l'histoire de la psychanalyse, l'ont même précédé dans les découvertes. Il y était poussé par sa visée fondamentale à embrasser l'ensemble de la pathologie mentale, dans une théorie à la fois complète et réductrice. Dès ses premiers travaux, la problématique de la psychose accompagnera toujours plus ou moins celle de la névrose, en contrepoint ou en opposition, pour en souligner et les similitudes

Rev. franc. Psychtmal., 5-6/1978


972 Raymond Cahn

et les différences, selon sa dialectique à partir de paires contrastées si indispensable à sa pensée et féconde en ouvertures nouvelles. Cependant, le déséquilibre lié à l'investissement privilégié qui a été le sien dans le champ de la névrose — si légitime qu'il ait pu se révéler, ne serait-ce que sur le plan de la méthodologie — ne lui a permis que de baliser de quelques points de repère fondamentaux cette terra incognita dont ses successeurs se sont emparés selon des choix et des fortunes les plus divers, voire les plus contradictoires.

Plutôt que de procéder à la recension de son oeuvre en ce domaine 1, il m'est apparu que l'adjonction de la correspondance avec Fliess et Jung à la lecture diachronique de l'ensemble de ses publications en modifiait la perspective. Il s'y révèle en effet que c'est très tôt, durant une période allant de 1894 à 1907, qu'apparaît l'essentiel de ses élaborations en la matière, ses travaux ultérieurs et notamment ses grands écrits classiques, tels que Schreber, Pour introduire le narcissisme, et les articles de 1924 ne faisant guère que les illustrer, les approfondir ou les compléter. C'est donc cet éclairage que je vais tenter de proposer ici.

Déjà, en 1894, dans les psychonévroses de défense, Freud souligne le mécanisme psychotique essentiel où le moi rejette, s'arrache à la représentation insupportable, elle-même inséparablement attachée à un fragment de la réalité, si bien. qu'ainsi « le moi s'est séparé aussi, totalement ou en partie, de la réalité ».

Dans le manuscrit H, adressé à Fliess, en janvier 1895, il lui fait part du mécanisme fondamental de défense qu'il vient de découvrir dans la paranoïa et qui y apparaît comme primaire : le traumatisme sexuel, intolérable, est nié et donc refoulé, mais selon un mécanisme spécifique, négatif en quelque sorte du refoulement interne des autres psychonévroses, puisque évacué à l'extérieur par mésusage de ce mécanisme normal qu'est la projection. Le reproche interne est repoussé loin du moi, au-dehors. Déjà, à cette époque, est soulignée la dimension fondamentale de la mégalomanie, et si les idées délirantes sont si tenaces, c'est que ces malades « aiment leur délire comme ils s'aiment eux-mêmes, voilà tout le secret ».

Ainsi, dans la foulée de sa découverte des conflits défensifs contre la sexualité, la paranoïa s'inscrit comme un nouveau trophée dans le tableau de chasse de Freud, puisqu'il l'inclut dans son schéma général

x. Cf. à propos D. GEAHCHAN, Références métapsychologiques pour une psychothérapie des psychoses en milieu institutionnel. Interprétation, 1970, 4, 1-2, et A. GREEN, La nosographie psychanalytique des psychoses, in P. DOUCET, C. LAURIN, Problems of psychosis, Amsterdam, Excerpta Medica, 1971.


Freud et la psychose 973

des névroses de défense, tel qu'il le propose à Fliess, à Noël de la même année, et qui les démarque fondamentalement des névroses actuelles : refoulement d'un traumatisme sexuel, circonstances réveillant ces souvenirs, d'où symptôme primaire maintenant la santé globale, puis maladie-compromis aboutissant à la défaite ou à la guérison définitive, chacune de ces névroses différant par un certain nombre de points, le plus important étant la manière dont s'effectue le refoulement.

Dès 1895, sont donc pointés d'une part, le rejet de la réalité, d'autre part, et à l'opposé de ce qui se joue dans les autres psychonévroses, l'éjection du conflit sexuel à l'extérieur de la psyché pour revenir vers le sujet, mais quasi méconnaissable, au sens étymologique du terme.

La Traumdeutung s'inscrit dans la même perspective unifiante. Voie royale de l'inconscient, modèle illustrant les mécanismes de défense névrotiques, le rêve apparaît aussi comme le paradigme de la psychose, « une psychose normale » dira-t-il dans l'Abrégé, qu'il importe d'honorer comme le gardien de notre santé mentale, et qu'un déséquilibre dans la répartition de notre énergie psychique, tel l'affaiblissement pathologique de la censure psychique ou le renforcement excessif des excitations inconscientes, serait, cependant capable de terrasser. Ainsi, plus qu'un nouveau pas en avant pour ce qui nous concerne, la Traumdeutung désigne et confirme avec éclat que l'inconscient et ses processus sont au coeur de l'être, et donc de tous les modes de fonctionnement psychique, psychose comprise.

En 1906, ce petit joyau psychanalytique qu'est La Gradiva marque la tentative ultime pour faire de la psychanalyse, telle qu'elle avait été forgée par son inventeur, l'outil à la fois nécessaire et suffisant pour comprendre et, de surcroît, réarticuler harmonieusement l'ensemble des productions de la psyché, psychoses incluses. Le matériel n'est pas indifférent, ni le choix fortuit; un délire de roman, c'est-à-dire une psychose de névrosé. Même analyse convaincante des mécanismes et des contenus inconscients qui, parallèlement à l'intrigue, viennent s'entrelacer, se joindre et se disjoindre jusqu'au bouquet final, alliant les noces prochaines des amoureux à la guérison du délire. Comme le souligne Freud, « les discours de la jeune fille sont volontiers ambigus. Le premier sens s'adapte au délire de Hanold, afin de pénétrer sa pensée consciente, le second dépasse le délire, et nous offre d'ordinaire la traduction de ce délire dans le langage de la vérité inconsciente qu'il représente. C'est un triomphe de l'esprit que de pouvoir rendre, dans une même formule, le délire et la vérité ». On ne peut qu'admirer le cheminement de Freud qui conquiert ainsi peu à peu le terrain de la


974 Raymond Cahn

psychose à partir de ses propres opportunités, en ce lieu artificiel à mi-chemin des structures à lui familières et du délire.

Mais les échanges avec Jung et les problèmes que ce dernier lui pose à propos de ses malades déments précoces, autrement plus opaques et déroutants qu'Hanold, contraignent Freud à une révision ardue, douloureuse, mais fondamentale, dont l'année 1907 marque le tournant. « Les constructions théoriques que je vous ai envoyées par deux fois, lui confie-t-il, ont été pour moi, il faut le dire, une belle torture. Ce n'est pas mon genre habituel de travailler ainsi sans matériel d'observation. » Et pourtant, en ces quelques dizaines de lignes, est brossée la vaste fresque théorique englobant l'ensemble des psychoses et qui, pour l'essentiel, perdurera jusqu'à sa mort. Et d'abord, cette phrase à Jung : « J'ai seulement le sentiment que vous relevez à bon droit la chose la plus essentielle : le fait que ces malades nous livrent leurs complexes sans résistance et qu'ils ne sont pas accessibles au transfert, c'est-à-dire qu'ils ne montrent aucun effet de ce dernier. C'est précisément cela que j'aimerais traduire en théorie. »

Freud, donc, part à nouveau de la projection. Une idée inacceptable par le moi revient comme une réalité perçue. Contrairement au deuil où l'objet est retiré à la libido, c'est la libido qui est ici, d'abord retirée à l'objet, et qui, surinvestissant le moi, le ramène à Pauto-érotisme, puisqu'il est désormais sans investissement objectai. Tel est le seul mécanisme refoulant, spécifique de la psychose, et non plus la projection, comme en 1895. La représentation d'objet, ainsi dénuée de l'investissement qui la désignait comme intérieure, peut être alors traitée comme une perception, et donc rejetée vers l'extérieur. Une telle projection, ainsi désinvestie, pourra être accueillie froidement durant un temps et soumise à l'épreuve de réalité : « On dit de moi que j'aime le coït, eh bien, on le dit, mais ce n'est pas vrai. »

A partir de ce premier temps, fondamental, où le refoulement arrache la libido à l'objet et la fait refouler massivement dans le moi, un moi désintégré face à une réalité désinvestie, la représentation d'objet dès lors traitée comme perception, perdant ainsi toute créance, trois scénarios sont possibles :

1. Le refoulement est réussi et plus ou moins total, la libido s'épuisant définitivement en auto-érotisme, anéantissant l'intégrité du sujet. C'est la démence précoce pure.

2. La libido ne demeure que partiellement auto-érotique : au sein de ce moi surinvesti, égoïste, mégalomane, une partie recherche à nouveau l'objet et le retrouve projeté à l'extrémité perceptive, et donc


Freud et la psychose 975

comme une réalité perçue, à travers l'attachement, inversé ou non en déplaisir. La projection constitue donc un temps second, et non plus primaire de tentative de restitution, de retour à l'objet. Au cours de ce processus, toute la libido se change peu à peu en croyance. « Le délire est de la croyance d'origine libidinale en la réalité. » L'idée délirante redevient pressante, la défense du moi pouvant aller jusqu'au rejet de la réalité. Lors de l'issue finale de ce combat, une part variable de la libido redevient auto-érotique, l'autre part fixée dans le délire dirigé contre le désir d'objet projeté. C'est la démence paranoïde, la plus fréquente.

3. Le refoulement échoue. Une grande partie de la libido fait retour sur l'objet désormais devenu perception, se change en croyance, avec toutes les transformations du moi qu'elle implique. C'est la paranoïa pure.

Par contre, dans l'amentia (Freud reprend là sa première élaboration de 1894), c'est la seule réalité qui est refoulée. L'image de l'objet désiré, par régression et surinvestissement libidinal, devient directement perception, sans changement en déplaisir.

Pratiquement, dans la foulée, Freud complète son élaboration en annonçant triomphalement à Jung, quelques mois plus tard, que cette libido qui, d'abord désinvestie de son objet, fait ainsi retour, s'avère essentiellement homosexuelle.

Et d'ajouter : « Mon ami d'alors, Fliess, a développé une belle paranoïa après s'être débarrassé de son penchant pour moi, qui n'était certes pas mince. C'est à lui, soit à son comportement, que je dois en effet cette idée. On doit chercher à apprendre de toutes choses », conclut-il avec humour. Il est vrai que le matériel était rare. N'écrivait-il pas peu auparavant à Jung : « Si seulement je pouvais laisser mes affaires en plan et étudier avec vous cette forme la plus instructive et la plus compréhensible des TN (il s'agit de la démence précoce), mais je suis malheureusement obligé de gagner ma vie et je dois rester à la tâche quotidienne. »

Il est assez stupéfiant de voir comment, avec des moyens de bord aussi réduits, faits d'éléments cliniques disparates, extrêmement fragmentaires et pour la plupart de seconde main, Freud bricole une métapsychologie de la psychose contenant en elle l'essentiel de ses conceptions ultérieures.

A travers le reflux libidinal massif au sein de l'auto-érotisme, se trouve ainsi pointé le lieu spécifique de la psychose, à savoir l'assise narcissique du sujet et le cataclysme dont elle est l'objet, de même que


976 Raymond Cahn

les efforts désespérés alors tentés, dans cet univers désobjectalisé, pour renouer un lien avec l'objet. Le même mécanisme fondamental, « refoulant », préside donc au déclenchement de la démence précoce et de la paranoïa. Et même si le sujet parvient alors peu ou prou à retrouver un lien avec l'objet, le monde, le langage, ce retour se voit marqué du sceau de sa problématique fondamentalement narcissique : le made in Germany de la psychose, faite à la fois de mégalomanie, de refus de la réalité, de la projection à l'extérieur des affects, des parties du moi, des souvenirs traumatiques et des conflits, plus ou moins déformés ou négatives (la projection étant en effet au départ un mécanisme normal, le plus primitif de tous, donc indissolublement lié au narcissisme et, de ce fait, électivement utilisé dans la psychose). D'où ce mélange de conviction délirante, d'absence de transfert et d'inauthenticité des productions verbales ou fantasmatiques.

Que cette notion d'arrachement d'avec la réalité soit ultérieurement reprise avec plus de force encore, pour aboutir au concept de déni ; que la description que fait Freud en 1924 des rapports entre les diverses instances, à partir de ses nouveaux concepts métapsychologiques, par rapport à cette réalité, donne à cette dimension un relief plus saisissant, rien de tout cela, à mon sens, ne modifie profondément sa perspective première.

Le seul apport nouveau, fondamental il est vrai, sera la prise en considération du masochisme primaire érogène, insérant le conflit pulsionnel au coeur même de cet espace narcissique de la psychose et liant la libido à l'instinct de mort dans les mécanismes aussi bien de désintégration interne, centripètes, que dans ceux véhiculés par les pulsions destructrices centrifuges.

On voit donc comment, dix-sept années auparavant, l'essentiel de la métapsychologie freudienne de la psychose était déjà là. Si le terme même de narcissisme n'apparaît que dans Schreber et surtout dans Pour introduire le narcissisme, le concept n'en est pas moins virtuellement présent, au coeur même de cette première vaste tentative théorique.

C'est manifestement en référence à cette grille de 1907 que Freud a lu Les mémoires d'un névropathe, en négligeant ou en scotomisant tout ce qui pouvait serrer de plus près encore ce qui se jouait de régression narcissique archaïque dans le délire. On ne peut s'empêcher de rêver là à l'exploitation qu'un Tausk en eût faite. Il est vrai que, par rapport aux formulations premières de la correspondance avec Jung, la théorisation s'est faite plus sûre et plus élégante, notamment à travers l'arti-


Freud et la psychose 977

culation de l'homosexualité au narcissisme et la géniale combinatoire des différentes modalités délirantes de la paranoïa.

Si Freud a bien pointé le coeur de la problématique psychotique au lieu du narcissisme primaire, tout en maintenant son exigence constante d'intégrer le particulier au général, la psychose à la psyché, les difficultés surgissent de toutes parts dès qu'on se propose de cerner au plus près ce qu'il y aurait de plus spécifique au sein même de cette problématique. Il est vrai que le concept même de narcissisme a donné lieu chez Freud aux formulations les plus variées, sinon les plus contradictoires. D'où la même multiplicité et les mêmes contradictions des théories à ce propos de la part de ses continuateurs : subornement de la pensée, manque de sens intime d'une familiarité essentielle entre le moi et la réalité, incapacité à l'individuation, à la symbolisation, à l'émergence d'un Je susceptible de parler en son nom propre face à des intrusions insupportables, à des messages contradictoires ou à une vérité subvertie, pour ne citer que quelques hypothèses. Melanie Klein, quant à elle, avait en quelque sorte fait l'impasse sur le narcissisme, posant dès la naissance une relation objectale, si archaïque fût-elle, grâce notamment au concept d'identification projective, qui, ipso facto, ouvrait la psychose à l'analyse alors que le retrait de la libido dans lé moi, tel que le posait Freud, l'excluait au départ. Que les kleiniens aient ultérieurement repris en compte le narcissisme et les non-kleiniens découvert un champ transférentiel correspondant à l'indistinction sujet-objet, montre qu'une dialectisation narcissisme primaire-objet n'est pas impossible, si contradictoire qu'elle apparaisse et si difficultueux qu'en soit le repérage.

La confirmation la plus éclatante de la fécondité de l'apport de Freud sur la psychose me paraît devoir être ainsi trouvée dans le foisonnement même et les antinomies des travaux et des théories de ses successeurs. Tel est le para'doxe sur lequel semblent bien déboucher ces trop rapides considérations.

Dr R. CAHN

6, rue de l'Abbaye

75006 Paris



PIERRE LUQUET (SPP Paris)

TENTATIVE D'ARTICULATION MÉTAPSYCHOLOGIQUE

A PROPOS DES PSYCHOSES; LE PRÉCONSCIENT MÉTAPRIMAIRE

J'ai la plus grande estime pour le travail de P.-C. Racamier qui exprime, dans le langage de la métapsychologie classique et de la relation d'objet, sa grande expérience des psychotiques. Le bon sens est là : de la pratique à la théorie. Il est bien satisfaisant pour moi de constater que les points de la théorie analytique que j'essaie de préciser depuis trente années s'adaptent à ce qu'il nous apprend. C'est pour tenter de les articuler que je vous soumets ceci. Peut-être aussi quelques perspectives nous rapprocheront des recherches d'Hautmann.

Le narcissisme. — Concept aux sens multiples si on n'y met quelque rigueur : ... énergie primitive, départ de l'investissement libidinal, choix du Moi ou du Je comme objet de la pulsion, autoérotisme et investissement des fonctions, etc. Entre l'expansion maturative et le plaisir de fonctionner d'une part, et l'érotisation d'une eau sournoise qui renvoie un reflet mortel (découvrant l'abîme où l'on peut discerner ou inventer un instinct de mort, deus ex machina), il paraît utile de revenir à une notion claire. En clinique on constate le retour de l'investissement vers les données propres du sujet, que ce soit le Moi ou son vécu représentatif le Je, mais ce retour s'organise et s'intègre comme les autres pulsions à travers les avatars de la relation d'objet et se modifie dans sa structure.

Je disais à Lisbonne qu'il fallait, devant tout aspect narcissique, séparer la part du narcissisme resté dans sa forme primaire, plus ou moins liée aux pulsions originaires qui sont intriquées 1, et par ailleurs la part de narcissisme objectalisé, retour de l'amour de l'objet. Le premier

I. A la fois pulsions du Moi et d'objet. Rev. franc. Psychanal., 5-6/1978


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témoigne de la mégalomanie fondamentale et, s'il se lie à l'appétence pour l'objet, il reste également fixé aux formes élémentaires de l'agressivité consécutive au manque. Le second dépend de la réalité de l'objet, de son efficacité aimante. Quelquefois, le sujet ne trouve à l'extérieur que l'absence, sinon le désir de mort que l'objet réel nourrit inconsciemment. Cette insuffisance et cette destruction seront internalisées si les premiers mécanismes protecteurs n'ont pas fonctionné (organisant alors l'ébauche de noyaux dépressifs). Cependant les mécanismes protecteurs eux-mêmes sont destructeurs : la cessation des introjections, le clivage des objets, le déni de l'extérieur permettront tout au plus une intégration boiteuse qui fera échec à tous les stades du développement.

La notion terminale de « narcissisme objectalisé » n'est pas contradictoire dans ses termes 2. Le Moi et son image sont investis d'un amour introjecté et assimilé que le sujet a reçu de l'objet réel (son Moi étant devenu l'autre qui l'aime). Il est évident que le narcissisme a changé de nature. Le narcissisme dans sa forme primaire ne permet pas le développement du Moi à lui seul. Chez les psychotiques, le narcissisme objectalisé n'a pas investi l'image du Moi ni ses fonctions ; par contre, le narcissisme primaire a investi les fragments d'organisation des stimuli. liés à des satisfactions partielles, des mécanismes primitifs et des représentations pulsionnelles primaires qui demeurent clivés. Un plaisir autoérotique accompagne ce fonctionnement anarchique qui sera réutilisé dans une évolution parallèle constituant la structure psychotique. En un mot, l'imago maternelle n'a pas joué son rôle de Moi auxiliaire. C'est un rôle en partie semblable à celui de la mère, qu'a l'analyste dans la cure : nouvelle façon de traiter les pulsions par la prise de conscience, lecture de fantasme inconscient, dénomination de l'indicible, reconnaissance de l'affect impossible... La notion de contenant, qui est actuellement sous toutes les plumes, paraît implicite dans toute situation analytique. Il faut cependant insister sur une différence. Chez le psychotique l'extériorisation de l'objet est mal faite, les limites du Moi sont mal dessinées et l'introjection souvent impossible. Ce sont les travaux de Ferenczi, Federn, Abraham et M. Klein qui ont ouvert à cette métaphore de l'espace interne mal constitué, qui est la référence à la notion de contenant chez le sujet et chez l'objet — qui dit introjection dit représentation spatiale au moins dans un premier temps.

2. On peut l'appeler « tertiaire » si l'on garde le terme de secondaire pour signifier le choix du Moi comme objet de l'amour du sujet.


Tentative d'articulation métapsychologique à propos des psychoses 981

Et la notion de contenant insisterait sur la spatialisation chez le psychotique.

La représentation spatiale du Moi est créée par l'extériorisation de l'objet et sa séparation qui entraîne l'introjection. Je ferai l'hypothèse qu'une certaine forme de représentation spatiale du Moi est spécifique de la psychose et constitue une déviation de l'évolution. Habituellement le processus de l'introjection-assimilation ramène l'investissement libidinal premier sur le Moi et permet l'investissement des mécanismes, des fonctions et des représentations en leur donnant un sens et une valeur relationnelle. Le refus ou l'impossibilité d'extériorisation, de représentation globale (objet total) et d'introjection entraîne la persistance d'une représentation du Moi sous la forme du sac alimentaire avec ses deux pôles, oral et anal, qui est en même temps la limite du Moi sous la forme d'une peau opaque qui fait obstacle à l'introjection. Les fantasmes pulsionnels non intégrés, les mécanismes érotisés sans significations, les blocs de stimuli partiellement désinvestis y sont constitués en éléments représentés spatialement et non fonctionnels, mais projetables et introjectables : ils sont, si l'on veut, hors du psychisme dans la mesure où ils sont hors de la relation avec l'objet et ne peuvent s'investir de narcissisme objectalisé. Ainsi vont s'organiser les fantasmes décrits par M. Klein, Bion, Meltzer..., dans un reste d'appétence de relation et de sens. C'est pourquoi je trouve très heuristique la description de P.-C. Racamier qui garde au Moi schizophrénique la possibilité d'un élan maturatif. Il va sans dire que les imago polysexuées puis sexuées ne peuvent pas se construire dans la négation de leurs valeurs fonctionnelles et de la réalité frustrante de l'objet. Elles ne peuvent jouer leur rôle de support fonctionnel comme dans l'évolution névrotique.

Dans ce type de représentations spatialisées et désaffectivées, la pensée ne peut s'organiser. C'est un effet secondaire et non pas causal, comme certains travaux le donneraient à penser, même si la relation en est gênée dans son établissement et s'il se crée un cercle vicieux. Ainsi, la perception est un mécanisme qui suppose une reconnaissance d'un vécu objectai qui donne le sens alors que la représentation ne suppose que la satisfaction suivie de frustration. C'est surtout sur le mécanisme du symbolisme que je voudrais insister. J'ai décrit la formation du symbole 3 comme l'organisation de lignées associatives groupant des représentations ayant la même valeur fonctionnelle pour le Moi

3. Revue française de psychanalyse, Pierre Luquet, 1963, p. 595 ; 1961, p. 187.


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et la possibilité secondaire d'une certaine abstraction du sens à travers cette lignée qui organise le déplacement. Celui-ci est basé sur le fait qu'un élément quelconque de la lignée peut signifier le sens commun à tous les éléments, ce qui permettra plus tard le refoulement du sens pour la conscience claire. Une telle conception du symbole et de l'objet réunis par la notion de qualité fonctionnelle et par conséquent signifiante les situe au centre de la vie psychique (tant en ce qui concerne la structure que la pensée). Comment alors dans la psychose se fait le trouble de la structuration ? L'investissement symbolique lié aux qualités de l'objet a été insuffisant. Sa fonctionnalisation est absente et seul un investissement autoérotique préside à la manipulation de ces représentations mortes associées à des représentations de pulsion dangereuses. Le conflit et surtout une nouvelle atteinte narcissique entraînent le retrait d'investissement au sens fonctionnel et symbolique qui forme le lien objectai. Le chemin de l'abstraction signifiante est coupé et les représentations isolées redeviennent autonomes, vécues comme étrangères et persécutrices. Elles sont difficiles à évacuer dans l'indifférenciation sujet-objet ; et c'est la tentative pour les expulser et les intégrer dans le métabolisme objectal qui formera l'essentiel du mécanisme psychotique de l'identification projective. Retrouver un contenant, c'est avoir une place et se définir comme contenu. Retrouver un contenu, c'est se définir des limites. Cela suppose que l'objet contenant-contenu a pu de nouveau être investi et reprendre un sens. Racamier montre justement que le psychotique fait tout pour que l'objet réel ne puisse remplir ce rôle.

Structure de la pensée et psychoses. — L'étude psychanalytique de la pensée semble ne s'intéresser qu'à un type considéré comme le plus évolué. Cependant l'homme est un tout et il possède plusieurs types de pensée, prédominants ou concomitants. D'autre part, les instances, que l'on peut considérer comme des divisions fonctionnelles — au sens de Racamier — dans la personnalité sont maintenues grâce à des barrières, des censures, sur lesquelles on a beaucoup travaillé : idéal du Moi, Surmoi, etc. Je voudrais, à titre d'hypothèse, rapprocher les deux recherches et localiser ces barrières mythologiques et pourtant existantes dans les changements de structure de la pensée. Une fois encore, ce sera renoncer à une représentation spatiale, celle de la topique, pour revenir à une organisation tenant compte du temps et du vécu. Au lieu de se dérouler dans l'inconscient ou dans le préconscient, etc., les phénomènes apparaissent structurés diversement dans la pensée inconsciente, dans la structure préconsciente, ou


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consciente; et c'est lors du changement que la structure formerait barrage à ce qu'elle n'intègre pas.

Les « barrières » sont constituées, on le sait, à partir de l'extérieur ; elles sont d'origine objectale. Mais l'objet joue un rôle également dans la structuration de la pensée et peut s'internaliser de cette façon; d'où l'importance de l'étude des structures de pensée dans une perspective économique et dynamique intégrant la génétique. La topique apparaît comme un reste de spatialisation mentale faisant l'économie de la perspective dynamique et structurale ; elle tend d'ailleurs dans l'évolution à se réduire (où était le Ça... sera le Moi et le Surmoi luimême tend à se confondre avec une fonction du Moi).

Ceci m'amène à percevoir, dans la suite de mes travaux antérieurs, les origines et les structures des instances d'une manière un peu particulière.

Si le Moi est l'organe actif et réactif de la psyché, capable d'organiser la vie psychique par des répartitions d'investissement et des créations de contre-investissements, il est bien évident qu'il existe à l'origine dès qu'une action-réaction se produit. S'il faut placer cette origine dans une sériation des traces mnésiques, dans l'extériorisation de l'objet suivie d'introjection, peu importe. C'est lui qui perçoit, qui organise, qui tente de maîtriser. C'est également lui qui clive et qui établit des divisions fonctionnelles.

Il rejette dans l'inconscience très précocement les éléments que l'on a appelés l'Inconscient, le Ça, bref une partie clivée de son fonctionnement, qui travaille surtout avec le processus primaire, premier mode de fonctionnement du Moi.

Un premier changement de structure lui permet de remplacer le processus primaire par le préconscient. Une partie de celui-ci peut être rendue consciente, une partie est entraînée dans l'inconscience 4. Le mode de travail psychique de ce nouveau Moi préconscient est à définir. Il tient compte des rejetons de l'inconscient. Il permet un surinvestissement spécial qui constitue le passage à la conscience claire — ceci à l'aide d'un nouveau changement de structure constitué par l'utilisation de la pensée secondaire, liée au langage appris de l'objet 5, qui permet une autre division fonctionnelle, conscient-préconscient, plus souple que la précédente.

Rappelons que le Moi est vécu et action. Le vécu pourra atteindre

4. Inconscient dynamique de S. Nacht ?

5. Ce point est capital.


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la conscience claire pour déclencher une réaction, ou la déclencher par une perception non explicite, une sorte de conscience intuitive.

Si le domaine de la conscience claire est facile à reconnaître, lié à la pensée secondaire et au langage qui l'exprime — celui de la conscience intuitive est plus difficile à percevoir et pose le problème de la structure du fonctionnement du préconscient.

Je ne crois pas qu'elle soit du type secondaire. Le fait que dans le vécu du Je de la conscience existent des langages métaprimaires beaucoup plus expressifs nous fait penser que l'infinie complexité du Moi correspond mieux à ce type de pensée qui lui évite une part du refoulement en permettant une issue vers la sublimation.

A travers l'expression métaprimaire on peut essayer de préciser les caractéristiques de cette pensée6. Elle est associative et favorise la perlaboration. Elle tient compte de la réalité extérieure et des influences imagoïques. Elle intègre les perspectives (profondeur) de la structuration oedipienne. Elle est ouverte aux rejetons venant du refoulé, qu'elle organise en tenant compte du Surmoi et de l'Idéal ; elle est capable de trouver des compromis. Ses modes d'expression sont riches en affects grâce aux correspondances associatives avec les sensations et les souvenirs. Elle travaille avec les symboles largement investis, plutôt qu'avec les signes en partie désinvestis. Elle utilise les séries symboliques pour les déplacements, et condense dans une recherche efficace du plaisir et de l'expression. Elle tente sans cesse de nouvelles synthèses ; cependant, elle est soumise à de sérieuses Hmites qui sont celles des défenses qui établissent la distance dans les relations d'objet. Bien que hors de la « pensée », elle traduit un niveau de conscience particulier qui est celui de l'appréhension intuitive, des perceptions diffuses et du vécu sensible. Ce travail prépare celui de la pensée secondaire, s'en distinguant par l'absence de verbalisation syntaxique. Plus sélective, intégrant la logique, la non-contradiction, les catégories strictes de temps et d'espace, la pensée secondaire ponctuelle et linéaire est le domaine de la conscience claire.

On tente de saisir le fonctionnement de la pensée métaprimaire, correspondant à l'activité du Moi préconscient, dans la situation analytique, grâce à la règle fondamentale qui tend alors à faire perdre au langage une part de ses caractéristiques secondaires et donne une nouvelle possibilité créative. Le mode associatif rétablit en partie le fonctionnement métaprimaire du Moi préconscient et intègre celui-ci dans

6. LUQUET, travaux antérieurs.


Tentative d'articulation métapsychologique à propos des psychoses 985

l'espace du Je. C'est surtout l'Idéal du Moi qui s'oppose à la communication du fonctionnement du préconscient avec la conscience claire.

Ces prémisses théoriques me paraissent utiles pour mieux comprendre la malformation psychotique. Racamier nous apprend beaucoup là-dessus. Précisons : l'absence d'un Moi investi dans ses fonctions laisse une zone importante d'imntégrable et d'inévoluable. L'absence d'intégration de l'objet réel empêche la création de l'ébauche du Surmoi en ne construisant pas la barrière structurale. Alors le mode primaire (inconscient) communique largement avec le métaprimaire (préconscient). De même, la dernière barrière structurale ne fonctionne pas correctement en tant qu'intégration de la pensée syntaxique à travers l'absence d'introjection du langage de l'objet réel et de ses propres catégories psychiques.

Si bien que l'on peut dire que les trois niveaux de structure de la pensée sont perturbés. L'organisation mentale de l'inconscient est gonflée d'une grande quantité d'éléments inintégrables et de représentations pulsionnelles primaires non organisées dans des relations d'objet. La zone d'intégration métaprimaire est réduite à des schèmes de fonctionnement rigides et stéréotypés organisant la relation d'objet psychotique sur laquelle porte le travail de Racamier ; sa créativité est perturbée et le plus souvent stérile. Quant au système secondaire, dépendant du psychisme de l'objet réel à travers la communication du langage, il ne pourra s'appuyer sur un métaprimaire appauvri, perdra sa substance profonde et subira le poids du processus primaire qui agira directement sur lui; c'est donc bien un pervertissement de cette forme de pensée. En ce sens, Pasymbolisme psychotique est un phénomène très large qui empêche le fonctionnement métaprimaire qui constitue la force et la richesse du Moi.

Dr P. LUQUET

I8, rue Cuvier 75005 Paris

RFP — 33



FRANCIS PASCHE (SPP Paris)

L'APORIE OU L'ANGOISSE ET LA PREMIÈRE DÉFENSE CONTRE

« Au comble de l'angoisse il n'y a plus de temps » (KIERKEGAARD), « ni d'espace » (ANONYME).

La remarque de Racamier qui nous invite à décrire un complexe de « désêtre », la phrase d'Anzieu qui termine son article sur le transfert paradoxal en se demandant « si le paradoxe fondateur ne serait pas celui de l'union toujours à refaire des pulsions de vie et des pulsions de mort », pourraient, tout aussi bien que le rappel de mes articles traitant de la psychose, introduire les réflexions que je vous soumets, tant nos chemins me paraissent proches et parallèles sur ce sujet.

Le paradoxe, que je préfère appeler aporie, est, selon moi, la forme verbalisée de l'angoisse, ou, si l'on préfère, l'angoisse est l'aporie fondamentale d'où dérivent toutes les autres.

Mais il faut distinguer l'angoisse psychotique de l'angoisse névrotique. Il y a aussi l'angoisse morale dont Kierkegaard semble avoir parlé exclusivement (le concept d'angoisse), mais en réalité il a mis à jour et plus profondément que quiconque la phénoménologie de l'angoisse névrotique. Celle-ci, selon moi, exprime le conflit en un même Je, entre son désir de vivre et celui de mourir, mais c'est tout lui-même, corps et âme, qu'il veut à la fois détruire et conserver. Il reste sujet et dans les limites de son corps. S'il meurt, il meurt entier.

C'est très différent pour l'angoisse psychotique et ceci tient à ce que, contrairement à l'angoisse névrotique qui ne survient qu'au moment où le sujet est privé de l'objet ou de son image (Inhibition, symptôme et angoisse), elle, l'angoisse psychotique, résulte de l'impossibilité pour le sujet de se détacher de l'objet ou plus exactement de la réalité psychique de celui-ci dont la chair justement lui manque.

C'est la reviviscence d'un mode de relation mère-enfant d'où sont

Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978


988 Francis Pasche

exclues, même figurées, leurs réalités matérielles respectives : contacts, perceptions et représentations.

On peut le décrire, ce mode de relation, comme le raccordement (pour employer un terme schrebérien) de motions pulsionnelles mais qui, mises en oeuvre par un Je, méritent le nom de désirs.

Hya:

— le raccordement du désir de l'enfant de réintégrer le corps maternel à celui, concomitant, de la mère de récupérer son produit ;

— et le raccordement simultané du désir de l'enfant d'absorber la mère aux fantasmes intrusifs de celle-ci.

C'est évidemment l'origine de l'identification projective des kleiniens mais ici, dans ma conception, la mère est partie prenante et pleinement.

Ce terme de raccordement exprime très bien la continuité psychique qui soude encore l'enfant à la mère à ce moment-là, continuité que le psychotique rétablira avec son pseudo-objet et qui rend compte de cette forme particulière d'identification, ce qui fait que cette angoisse sera ressentie comme étant moins affaire de mort et de vie ou même de désaisissement de libido, que de dépossession surnaturelle de soi-même, à la façon d'un sortilège.

De plus, on voit que chacun de ces désirs tendra à réunir les deux pôles de cette dyade, à n'en faire qu'un, mais leurs directions respectives opposées cloueront en quelque sorte le Je sur place, à sa place, et le révéleront à lui-même en le déchirant.

Ces deux désirs parfaitement contradictoires constituent le comble de l'aporie puisque ressentis au même instant en un même point, condition même de l'angoisse, ils impliquent, de plus, l'objet. Le principe de non-contradiction est démenti dans le réel. Une aporie irreprésentable, impensable, immatérialisable, puisqu'il faudrait réaliser dans la pensée l'occupation d'un même espace par deux corps pleins, le sujet devant être dans l'objet alors.que l'objet est en lui, hors de lui-même en l'autre, alors qu'il est envahi par l'autre en lui-même.

Ainsi si nous considérons l'un des pôles, le sujet par exemple, on s'apercevra que pour que l'angoisse surgisse les deux désirs qu'il promeut ne doivent pas se suivre, car nous aurions affaire à deux angoisses et d'une autre sorte, et ne doivent pas non plus être ressentis comme juxtaposés car le Je ne ressent sa division que parce qu'il est un, et reste un, donc indivisible. Un instant, un point, pas d'étalement dans l'espace, pas de durée.

Toutes les autres manifestations de la psychose et beaucoup d'acti-


L'aporie ou l'angoisse et la première défense contre 989

vités dites normales expriment les tentatives faites pour dénouer cette aporie fondamentale. Pour ce faire le Moi s'efforcera de spatialiser ou de temporaliser ces deux motions contradictoires, c'est comme une création ex nihilo d'espace et de temps.

Dans l'ordre de la spatialisation 1, la catatonie en est le moyen le plus radical ; elle réalise en les maintenant distincts le blocage mutuel des investissements contradictoires, ce qui entraîne l'arrêt, donc le vide de la pensée, en même temps qu'elle réalise la figuration matérielle de l'aporie par le blocage mutuel au sein du système musculaire des agonistes et des antagonistes.

L'état paradoxal décrit par Racamier et par Anzieu, que j'appelle aporique, présente une profonde analogie avec la catatonie. Je ne reprends pas leur analyse mais j'ajouterai quelques remarques.

Tout d'abord cet état résulte d'un acte de l'objet dirigé sur le sujet, et pas seulement d'un désir, d'un investissement. Si je ne craignais pas d'utiliser un terme que d'aucuns jugeront dépassé, je dirais qu'il s'agit d'une volition effectuée et quasi matérialisée. Le regard de Méduse pétrifie parce qu'il est pénétrant à la façon d'un dard ou d'une lance 2.

D'autre part ce regard est double, bifide, la Gorgone louche ; divisé, il a un double impact, ce qui lui permet d'atteindre à la fois deux régions psychiques différentes, les auteurs le soulignent.

L'un de ces regards est une incitation, il crée un besoin, excite un désir, provoque une sensation, comme s'il poussait le sujet de l'intérieur à éprouver, à désirer, à exprimer, à agir, c'est-à-dire à sortir de soi.

L'autre regard est une interdiction mais intrusive qui prend en quelque sorte possession du sujet (elle devient sienne) qui la prend en soi 3. L'objet semble ainsi réaliser, mais en deux régions différentes du psychisme de la victime, les buts de chacun des deux protagonistes de la relation mère-enfant que nous avons décrite, il incite l'autre à se porter vers lui en même temps qu'il le pénètre.

Cela aboutit à deux évidences, à deux convictions, chacune invalidant la vérité, l'existence même de l'autre, de façon à ce que le sujet doute de ses sens, de ses désirs, de sa pensée, de sa raison. « Si ma mère est une virago hurlante elle ne peut pas être la mère douce et pieuse qui m'apparaît à d'autres moments, mais si elle est une mère douce et pieuse, etc. »

1. Dans l'ordre du temps, que l'on songe à la victime du vampire rendue vampire à son tour, vidée elle se remplit, et à la compréhension illuminante des délires qui succède au malaise intolérable en créant un univers univoque.

2. C'est ce caractère de volition qui interdit le raccordement.

3. Ce n'est pas une identification dans le Surmoi, la distance verticale n'y est pas, ils sont de même niveau.


990 Francis Pasche

La faille creusée dans le Moi est d'autant plus profonde que l'autonomie de celui-ci est moins assurée par rapport à l'objet, que les désirs concernés sont plus intenses, plus fondamentaux, mais de toute façon ce succès de l'Instinct de mort, celui qui divise, met en action Eros qui au service du Moi s'efforcera de rétablir l'unité rompue, de réduire cette aporie, qui utilisera l'énergie disponible pour tenter vainement de ressouder les fragments séparés, ce qui pourrait se traduire finalement dans un mouvement oscillant perpétuel entre les deux évidences pour établir le passage (poros). En vain. Un mouvement sur place, qui se referme sur lui-même, un cercle vicieux, l'apeiron des Grecs 4. A-porie, pas de passage, car ce mouvement ne mène nulle part et s'annule à chaque fois en rebroussant chemin. L'énergie reste donc incluse et l'investissement du monde extérieur sera diminué d'autant jusqu'à l'extinction.

Le sujet sera devenu chose, c'est-à-dire effectivement en soi ; l'objet agresseur ne courra plus le risque que l'autre provoque en lui l'angoisse psychotique car il aura prévenu chez celui-ci toute issue d'investissements qui, dirigés sur lui, l'écartèleraient. La continuité psychique entre le sujet et l'objet est rompue.

Naturellement cette fermeture sur soi entraîne une accumulation de l'énergie captive, une surcharge qui, on le sait, favorise la désintrication instinctuelle, donc la désintégration psychique.

Le sujet ainsi chosifié jouera désormais le rôle d'un fétiche, ou si l'on remonte plus haut celui du corps de la mère en ce qu'il a d'inexpressif donc de protecteur puisque l'on peut s'y agripper.

L'objet est ainsi parvenu à enfermer dans l'autre le sortilège où il était pris, ou risquait d'être pris, cette relation à deux où leur existence en tant que Je était si menacée.

Mais c'est une mesure d'urgence, un expédient. La Gorgone est condamnée sous peine d'angoisse (psychotique) à pétrifier tous les êtres humains qu'elle rencontre.

Cela tient à ce que, privée de l'image de son Moi-corps, « la projection d'une surface », dit Freud, elle n'a pas été capable de créer une chose qui lui ressemble — oeuvre d'art, discours ou machine —, à interposer entre elle et l'aporie inexpugnable de la réalité 5.

Dr F. PASCHE I, rue de Prony 75017 Paris

4. J.-P. VERNANT, La Métis ou les ruses de l'intelligence.

5. La discordance originelle du monde objectai diffuse à des degrés divers dans le monde matériel, si bien que la contingence de celui-ci, le hasard qui le constitue, sa disparité irréductible tant sur le plan de la synchronie que sur le plan de la diachronie le font ressentir comme aporique.


NOËL MONTGRAIN

(Président de la Société psychanalytique

de Montréal)

GOMMENT LA REALITE REVIENT AU PSYCHOTIQUE

C'est une tendance bien filiale depuis Freud que de s'appuyer sur une de ses idées, que de s'en emparer pour amorcer sa réflexion. J'aurai fait de même avec P.-C. Racamier et Giovanni Hautmann, puisque c'est sur une assise bien fragmentaire par rapport à leurs importants travaux que je m'appuyerai.

Deux textes de Freud retiendront mon attention. D'abord celui de l'année 1894 sur « Les psychonévroses de défense » [1] où il signale que dans la psychose le Moi s'arrache à la représentation insupportable et que comme celle-ci est indissolublement rattachée à un fragment de réalité, en accomplissant cette action le Moi se détache aussi totalement ou partiellement de la réalité. Le rejet, ajoute-t-il, porte sur la représentation et sur l'affect de telle sorte que le Moi se comporte comme si la représentation n'avait jamais eu accès jusqu'à lui. Plus tard, en 1915, dans son article sur « L'inconscient » [2] il reviendra sur cette idée et précisera qu'à la différence de la névrose, où c'est la traduction verbale qui est interdite à la représentation refoulée, dans la schizophrénie, le processus se traduit par le retrait de l'investissement pulsionnel des endroits qui figurent la représentation objectale inconsciente. Tout le désordre que l'on retrouve donc du côté de la réalité n'est que le reflet du désinvestissement de la représentation de chose inconsciente. Freud s'étonnera pourtant dans ce même article du fait que dans la schizophrénie tout se passe curieusement comme si l'investissement de la représentation de mot persistait. Mais ce sera pour nous montrer que l'investissement de cette représentation de mot ne fait pas partie du processus pathologique lui-même, mais du processus de guérison, de restitution. L'investissement pouvant suivre deux voies et le courant en provenance de l'inconscient vers la conscience étant éteint, c'est de la

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992 Noël Montgrain

deuxième voie que viendra l'investissement, c'est-à-dire de la perception de la réalité. Sur son trajet, elle s'arrêtera sur la représentation de mot. Nous devons penser finalement que si l'investissement s'arrête sur la représentation de mot, c'est qu'il faut éviter que l'investissement chemine plus loin et n'anime la Teprésentation de chose inconsciente. Celle-ci étant en définitive investissement de l'imago de la mère primitive, c'est la survie du sujet qui est en cause. C'est pourquoi l'investissement provenant du monde extérieur doit constamment être bloqué et dévié de l'attirance créée par la place vacante. Ainsi la réalité tentet-elle, comme le signale Pasche [1], d'envahir le sujet et cette réalité ne se différencie plus de ce qu'était l'intrusion de la mère primitive dans le sujet. L'investissement du mot c'est le dernier rempart protégeant le sujet de l'investissement de la représentation de chose inconsciente.

La limite du refoulement est effondrée et dès lors le mot se verra dans un rapport précaire par rapport au processus primaire qui, sous bien des rapports, le régira. Nous verrons donc l'énergie psychique glisser sur des mots qui seront condensés et sur lesquels seront transférées des sommes considérables d'énergie. Freud nous dit dans son article sur « L'inconscient » : « Dans la schizophrénie, les mots sont soumis au même processus qui, à partir des pensées latentes du rêve, produit les images du rêve et que nous avons appelé le processus psychique primaire. Les mots sont condensés et transfèrent sans reste, les uns aux autres, leurs investissements, par déplacement ; le processus peut aller si loin qu'un seul mot, apte à cela du fait de multiples relations, assume la fonction de toute une chaîne de pensées. » Il ajoute : « Si nous nous demandons ce qui confère à la formation de substitut et de symptôme chez le schizophrène son caractère surprenant, nous finissons par saisir que c'est la prédominance de la relation de mots sur la relation de choses. » Le système du langage semble avoir perdu ses points d'ancrage et ne plus servir que de véhicule de fortune pour une énergie débordante. Le sens est perdu au profit de la force. Le mot servira, de par sa fonction de signifiant, à la dispersion de cette énergie, à son étalement.

Vignettes cliniques

Michel me raconte que sa mère, institutrice, lui avait dit en mourant : « Sois franc. » Puis il enchaînera : « Il m'arrivera même pour cela de regarder la signification des mots dans le dictionnaire. Parfois même,


Comment la réalité revient au psychotique 993

par exemple, au lieu de dire le mot « hôpital », je dirai les trente mots de la définition que le dictionnaire en dorme. »

Franc renvoyait, dans un double rapport, à franchise et à Français. Michel en changeant de registre pouvait éviter le regard perçant et inquisiteur de sa mère et se raccrocher à ce qui permettait d'infinies permutations.

Claire pour sa part me dira ceci : « Au début, je ne pouvais m'arracher à l'idée que j'étais collée à votre pénis et à vos testicules, que j'étais votre pénis et vos testicules...

THÉRAPEUTE. — C'était votre façon de fermer le trou...

PATIENTE. — Vous voulez dire que ma mère est un trou qu'il faut boucher ? Mais vous... le «par coeur »... c'est une sorte de pénis... pour boucher le vide ?... pour vous boucher ?

THÉRAPEUTE. — Me boucher avec des mots, c'est comme un pénis...

PATIENTE. — Oui.

THÉRAPEUTE. — Qui boucherait le trou...

PATIENTE. — Oui... Et cela me permettrait de me cacher. »

Claire parle sans arrêt et ne laisse jamais le silence s'installer. C'est sa façon de mettre une distance entre elle et moi, de mettre « quelque chose » entre nous. Comme une façon d'empêcher, comme elle disait, que tout devienne un nuage, tout blanc, et qu'elle s'y perde. Elle parlera donc pour parler. C'est sans doute ce qu'elle veut dire par le « par coeur », dont elle dit qu'elle se munit avant de venir à son entrevue. Mais le thérapeute écoute et ne manquera pas, chaque fois que possible, de reprendre le sens produit comme par surcroît pour éviter justement que le discours ait cette fonction aléatoire de boucher fragile et, par conséquent, d'être finalement de non-sens. Le langage est venu colmater la brèche où elle devait elle-même se tenir : être collée à mon pénis, l'être en fait. Le langage, c'est un substitut du pénis qui rend phallique la mère et éteint fantasmatiquement son désir. Mettre un pénis là où il en manque, c'est comme mettre des mots là où il n'y a que le vide, l'appel du vide.

Dans une autre entrevue elle dira ceci :

PATIENTE. — Vous avez une fois mis la main dessus (mon sexe), comme si vous vouliez l'empêcher qu'il s'envole et que moi, je le prenne... parce que moi vous savez, j'en ai besoin pour m'engendrer... c'est la même chose quand je suis menstruée... je ne peux faire autrement que de jeter un vol d'oiseau... un coup d'oeil sur l'organe sexuel.

THÉRAPEUTE. — Un vol d'oiseau ?

PATIENTE. — C'est parce que je pourrais le prendre et il pourrait


994 Noël Montgrain

s'envoler et, si je vous regarde, j'aurais peur d'un genre d'érection et qu'il vienne sur moi.

THÉRAPEUTE., — Comme l'avoir volé...

PATIENTE. — Je me demande toujours si vous portez un soutien... ça pourrait me rassurer.

THÉRAPEUTE. — Un soutien ?

PATIENTE. — J'ai toujours appelé ça un soutien.

THÉRAPEUTE. — Mais à quoi cela vous fait-il penser ?

PATIENTE. — Ça me fait penser à un soutien-gorge... Bon ! C'est comme bander, moi je pensais que ça retenait. Quand je demeurais avec les deux dames, il était passé un homme à la télévision, avec une grosse bosse en avant. La fille avait dit : « Venez voir, l'homme est bandé. » Moi je pensais le contraire, que bander ça retenait. Aussi, soutien, ça me rassure, et si vous en portez un, ça vous empêche d'avoir des désirs.

La séance d'après, sur ce même sujet, elle réussira cette sorte d'exploit, vu de mon côté de la lorgnette, de dire : « Oui ! soutien... on appelle ça support ?... » Puis elle ajoutera : « Un cintre... un sein... la peur d'être enceinte des hommes ?... ce sont des mots qui se ressemblent. Un sein, ça a la même signification au point de vue du rôle ! »

Cette séquence est une démonstration de ce que Claire fait du langage. Elle en joue selon les assonances et les similitudes, se gardant elle-même à mi-chemin des signifiés auxquels le signifiant renvoie. Le signifiant cache en même temps qu'il dévoile et finalement ne fait plus que dévoiler dans la mesure où la condensation inconsciente éclate aussitôt : de vol d'oiseau (vue à vol d'oiseau), nous trouvons au premier plan l'appropriation visuelle du pénis (comme on mange des yeux) puis son vol concret. Mais la pente du langage la ramène à l'objet fondamental de sa convoitise comme de sa perte (le sein maternel) et là, le langage devra à nouveau fournir des ponts verbaux pour faire apparaître ce qui peut la protéger : un soutien, etc.

Venons-en maintenant au texte de Freud sur Le président Schreber qui servira mon propos. Le président Schreber se plaint que « les oiseaux dits miraculés ou parlants » récitent des phrases dénuées de sens et apprises par coeur ; phrases qui leur ont été serinées. Freud souligne dans le texte le mot seriné : comme s'il voulait nous faire comprendre que voilà le point de départ de toute cette partie du délire du président. Il entendait des voix qui lui redisaient toujours les mêmes choses. « Elles lui serinaient toujours les mêmes choses. » De là, la chaîne signifiante : seriner-serin-oiseau-nom de jeune fille. Schreber dit ceci :


Comment la réalité revient au psychotique 995

« Afin de les distinguer, j'ai, en manière de plaisanterie, donné des noms de jeunes filles à un grand nombre des âmes d'oiseaux qui restent, car, par leur curiosité, leur penchant pour la volupté, etc., on peut dans leur ensemble les comparer en premier lieu à des jeunes filles » (cervelles d'oiseaux). Tout semble se passer comme si le délire, qui se constitue comme système de défense pour structurer un semblant de rapport à la réalité, servait aussi à arrêter la sarabande du signifiant et son incessant glissement vers la représentation inconsciente qui doit être maintenue désinvestie. D'où l'on pourrait bien penser que le langage est la plaque tournante à partir de laquelle se structure l'organisation délirante.

Prenons cet autre exemple, encore tiré du cas Schreber. Une partie de son délire tourne autour de certains rapports avec Dieu ; Dieu qui, selon son expression, est « accoutumé au seul commerce avec les défunts qui ne comprend pas les vivants »... « mais règne cependant, ajoute Schreber, un malentendu fondamental qui depuis lors s'étend sur toute ma vie, malentendu qui repose sur ce fait que Dieu, d'après l'ordre de l'univers, ne connaissait au fond pas l'homme vivant, et n'avait pas besoin de le connaître. Mais, d'après l'ordre de l'univers, il n'avait à fréquenter que des cadavres ». Une autre partie de son délire concerne ce qu'il appelle la béatitude céleste et la sexualisation de celle-ci. Je veux parler des rapports de Schreber avec Dieu, qui se font par l'intermédiaire des « rayons » qui l'assaillent et le maintiennent parfois dans un état de volupté incessante. Les rayons de Dieu perdent leur tendance hostile dès qu'ils sont sûrs de se fondre en une volupté d'âme dans le corps de Schreber ainsi soumis à Dieu en tant que femme.

Nous nous trouvons donc devant deux versants du délire de Schreber qui tournent d'un côté autour des rapports de Dieu avec les cadavres qui font qu'il ne peut comprendre les vivants et, en corollaire, qu'ils persécutent Schreber, de l'autre, autour des rapports entre la béatitude céleste et la sexualisation des relations de Dieu avec Schreber. Au sujet de ce dernier rapport, Freud dit ceci : « Cette surprenante sexualisation de la béatitude céleste ne suggère-t-elle pas que le concept schrebérien de béatitude dérive d'une condensation des deux sens principaux qu'a, en allemand, le mot selig : défunt ou feu et sensuellement bienheureux » Si Freud souligne ici le travail de condensation qui, selon lui, mène à la sexualisation de la béatitude céleste, je pense que, pour ce qui est des rapports privilégiés de Dieu avec les défunts, c'est cette fois en vertu d'un travail de décondensation concernant ce même mot selig. En d'autres termes, le mot selig renvoie à une double signification qui aura servi à la construction de deux larges pans de délire.


996 Noël Montgrain

Traitement

On aura déjà vu dans les exemples donnés en quoi peut consister l'interprétation du psychanalyste. De la multitude des significations auxquelles pourrait renvoyer un signifiant, le psychanalyste cherchera à en privilégier une, celle dont il pensera qu'elle est le plus en mesure d'organiser un fantasme. Car le malade, devant les permutations incessantes, ne s'y retrouve plus, succombe à l'angoisse montante et se retire radicalement. L'interprétation, ce sera comme l'arrêt momentané du mouvement, comme le fait de fixer pour un temps tel sens sur tel mot. L'analyste se fait par là même l'arbitre qui redit la règle et interdit le désordre. Il est aussi celui qui tente de rendre aux mots leur fonction d'écart [4]. Il mettra des clôtures autour de l'univers fantasmatique en déroute, circonscrira le sens des mots, amarrera le fantasme à telle signification pour qu'il puisse se développer dans tel sens, à l'exclusion des autres [7, 8]. Car le psychotique est la proie d'une force qu'il n'arrive pas, à aucun moment, à signifier. La brillance énergétique occulte le sens [4, 5, 6, 7, 12]. Comme dit Racamier : « Les délirants pensent peu mais trop fort. » L'interprétation visera, chaque fois que possible, à poser du sens partout où il semble en manquer ; pour arrêter la décharge énergétique, pour lester la violence de la pulsion. C'est pourquoi, selon la théorie kleinienne, l'interprétation doit porter au maximum de l'angoisse. Il s'agit ici de lancer la bouée de sauvetage, et de restructurer un Moi, en en reprenant un à un les morceaux, en les raboutant, en les collant. Il s'agit de rendre au patient son passé, son Moi et son corps.

L'interprétation sera répétitive, ennuyeuse à la longue, ne faisant trop souvent que situer les bons et les mauvais objets [8], ici ou là, ou encore les nommer.

Sous un autre angle, nous pourrions dire que l'analyste, par ses propres processus de pensée, doit en quelque sorte digérer les pensées du ps3rchotique, placées en lui par l'identification projective [8], les métaboliser psychiquement et les lui rendre finalement sous forme de mots, les « dé-énergiser », dirait Giovanni Hautmann. L'interprétation, comme discours du thérapeute, vient se poser comme limite, comme pare-excitations par rapport à l'envahissement du sujet par la réalitémère, par la réalité-psychanalyste de la situation analytique. Ainsi l'analyste est-il celui qui distille pour le sujet l'accès à la réalité.


Comment la réalité revient au psychotique 997

En guise de conclusion

Nous avons tenté de montrer dans ce travail l'importance des mots comme lieu premier où tente de se résoudre le conflit psychotique. Le langage nous sera apparu d'abord comme barrière par rapport à la représentation d'objet inconscient, puis comme lieu où s'organisent le jeu incessant des substitutions et la construction du délire, enfin comme outil fondamental de l'entreprise thérapeutique.

Langage tantôt utilisé comme rempart et distance, tantôt dominé par les processus primaires. Dans la vie psychique normale, ces deux vicissitudes trouvent leur limite, d'une part dans la philosophie où le risque, si l'on suit Freud, est bien de surinvestir les mots jusqu'à négliger leurs relations avec les représentations de chose inconscientes, d'autre part dans la poésie où le jeu de la rime et des rythmes fait vaciller le langage du côté des processus primaires, jusqu'à ce que le vrai se fasse presque oublier au profit du beau, le sens au profit du plaisir.

BIBLIOGRAPHIE

[1] FREUD (S.), Les psychonévroses de défense, in Névrose, psychose et perversion, PUF, « Bibliothèque de Psychanalyse », SE.

[2] FREUD (S.), Pour introduire le narcissisme, in La vie sexuelle, PUF, « Bibliothèque de Psychanalyse », SE, XIV.

[3] LECLAIRE (S.), A la recherche des principes d'une psychothérapie des psychoses, in Evolution psychiatrique, 1958.

[4] LECLAIRE (S.), Les mots du psychotique, in Problématique de la psychose, Excerta Medica Foundation.

[5] MONTGRAIN (N.), La psychose et le problème de la réalité, in Education et psychanalyse, Hachette Littérature.

[6] MONTGRAIN (N.), A la recherche de la réalité perdue ou problématique de la psychose, in Union médicale du Canada, mars 1974.

[7] PASCHE (F.), Le bouclier de Persée ou psychose et réalité, in Revue française de Psychanalyse.

[8] ROSENFELD (H.), Notes on the Psycho-analysis of Superego conflict in an aucte Schizophrenie Patient (1952), in Psychotic States, a Psychoanalytical Approach, Hogarth Press, and the Institute of Psycho-analyses, p. 81.

[9] SEARLES (H. F.), Schizophrenie Communication (1961 a), in Collected Papers on Schizophrenia and Related Subjects, International Universities Press, 1965. [10] SCHREBER (D. P.), Mémoires d'un névropathe, Paris, Editions du Seuil. [11] SEGAL (A.), Discussion du texte de H. Rosenfeld sur Notes sur le traitement psychanalytique des états psychotiques, in Traitement au long cours des états psychotiques, Privat, p. 130. [12] VIDERMAN (S.), La construction de l'espace analytique, Denoël.

N. MONTGRAIN

2737) chemin Saint-Louis

Sainte-Foy — Québec (P.Q GiW, 1N8)



GERMAINE MERCIER (Genève) et JEAN BERGERET (SPP Lyon)

LA FAILLE PRIMAIRE DE L'IMAGINAIRE CHEZ LES ÉTATS LIMITES 1

Réflexion sur un cas d'enfant pseudo-latent

Depuis fort longtemps, on a cherché à établir, sans toujours utiliser les mêmes termes, les rapports existant entre ce qui est appelé maintenant le réel, le symbolique et l'imaginaire 2. Freud a largement ouvert la voie à la compréhension de ce qui se passe à ces niveaux dans les mécanismes oedipiens ; on a soulevé depuis des hypothèses concernant les articulations existant entre ces trois registres dans le mode, de fonctionnement mental psychotique. Le cadre de ce Congrès et plus particulièrement le très intéressant rapport de G. Hautmann nous incitent à réfléchir sur ce qui se passe chez les états limites, réflexion moins souvent proposée.

Peut-être est-il important de rappeler quelles sont les hypothèses les plus courantes sur les relations dynamiques, topiques et économiques existant entre les trois registres du réel, de l'imaginaire et du symbolique pour essayer de comprendre la lacune spécifique existant chez les états limites ? L'ordre du « réel » en effet semble correspondre moins à la notion de « réalité »3 qu'à la place tenue par celle-ci dans le type d'organisation mentale du sujet : ordre de l'impossible libidinal (noyau névrotique) ou ordre de l'impossible agressif (noyau psychotique) ou bien encore ordre de la menace traumatique non élaborée (organisation dite « limite ») ; c'est l'ordre du non directement symbolisable. Le symbolique est l'ordre de la langue fondamentale dont parlait Freud,

I. En langues romanes on emploie habituellement ce terme.

2. Nous utilisons ici ces notions dans leur sens lacanien (sans adhérer pour autant à toutes les hypothèses auxquelles elles ont été associées).

3. Cf. le Congrès de Lyon des Psychanalystes de langues romanes (1971).

Rev. franç. Psychanal, 5-6/1978


1000 Germaine Mercier et Jean Berger et

commune à tous ceux qui dépendent d'une commune culture (d'une commune « loi du père ») ; ce langage est de l'ordre du non directement exprimable bien que des malades, comme Schreber, ou surtout des artistes, comme Mallarmé par exemple, dans des moments de très grande souffrance puissent prétendre l'avoir provisoirement perçu ; le symbolique demeure en règle générale de l'ordre de l'intuition et non pas de l'ordre de la reconnaissance : la reconnaissance, lien entre l'intuition et le réel, fait intervenir obligatoirement l'imaginaire. En ce qui concerne la dialectique oedipienne en particulier, on a l'habitude de considérer que la notion de triangularité appartient à l'ordre symbolique fondamentalement inscrit dans l'inconscient primitif de chacun, alors que la reconnaissance du triangle nécessite l'action de l'imaginaire, original, relationnel et acquis par le sujet particulier. J. Lacan a comparé l'imaginaire à une lampe triode qui fait passer, mais sélectivement, les impulsions électriques d'un point vers un autre ; l'imaginaire en effet est indispensable tant à la liaison entre symbolique et réel qu'à la simple expression du discours fondamental symbolique ; tant que la reconnaissance du symbolique n'est pas réalisée au niveau de l'imaginaire et en relation établie aussi avec le réel, le symbolique demeuré muet.

Mais du même coup on peut concevoir la réciproque : non seulement l'imaginaire, comme la valve triode sert à établir la communication et il lui est possible d'interrompre, de hacher, de scander cette communication soit de façon active et habilement sélective (cas des structures névrotiques) en jouant nettement son rôle, soit au contraire par véritable défaillance, en ne jouant plus son rôle, ce qui est le cas des états limites ; une telle défaillance peut provenir de deux origines : soit une trop grande traumaticité du réel d'origine maternelle soit une absence de pareexcitations, également d'origine maternelle. Et ces deux origines peuvent apparaître comme simultanées et complémentaires. L'imaginaire se voit ainsi sidéré par une sorte de court-circuit direct et au moins partiel . (dans le champ de la reconnaissance du triangle oedipien) entre réel et symbolique, ce court-circuit crée la défaillance primaire de l'imaginaire et en retour cette défaillance évite ensuite la liaison entre réel et symbolique ; par son altération la triode joue le rôle de fusible, ce qui ne peut aller, bien sûr, sans causer quelques préjudices au Moi. Les déformations qui en résultent justement au niveau du Moi et destinées à éviter son propre morcellement comme Freud nous l'a montré en 19384 nécessitent cependant un clivage de l'objet au sens kleinien du terme

4. « Le clivage du Moi dans les mécanismes de défense. »


Faille primaire de l'imaginaire chez les états limites 1OO1

et impliquent en même temps au niveau de l'imaginaire une difficulté de distinction entre les qualités introjectées et projetées appartenant à Soi 5 ou à l'autre. Et il est déjà possible de faire une importante critique à l'égard des restrictions apportées aux origines de l'imaginaire par les deux écoles postfreudiennes les plus brillantes :

— A l'école du miroir, on peut opposer que l'enfant ne parvient à percevoir une image jubilatoire de lui-même dans une glace anonyme que s'il a d'abord perçu dans les yeux non glacés de sa mère une marque suffisante de fonctionnement positif de l'imaginaire de celle-ci à son égard 6.

— A l'école de psychoparthénogenèse maternelle, on peut d'autre part objecter que, dès le début de l'échange des regards entre la mère et l'enfant, ce dernier perçoit aussi dans le regard de la mère la nature véritable de son imaginaire à elle à visée paternelle, et que l'hallucination négative de la place du père est déjà présente ainsi chez le tout jeune enfant.

Peut-être est-il plus facile de montrer, à propos d'un exemple clinique assez explicite, comment chez l'état limite ce qui se joue dans les yeux de la mère entraîne une faille radicale et primaire de l'imaginaire s'organisant par la suite en plusieurs étapes, pour soutenir à partir de ce cas l'hypothèse qu'une telle faille correspond à une pseudo-latence car elle concerne une occultation des représentations oedipiennes comme dans la latence classique, mais que cette occultation ne repose pas, comme dans une véritable latence, sur un refoulement fonctionnel actif de statut névrotique et qu'elle tire son efficacité, au contraire, d'une atteinte intrinsèque et passive de la structure même de l'imaginaire, d'une sorte de rétraction de l'imaginaire le mettant en état d'incapacité de relier le symbolique au réel dans toute l'étendue du champ représentatif oedipien 7 sans que l'inscription fondamentale symbolique soit altérée pour autant.

L'un(e) de nous suit depuis trois ans et demi en psychothérapie

5. En particulier l'Idéal de Soi pris dans le sens proposé par E. Jacobson.

6. Il semble dommage, parmi d'autres lacunes référentielles, que le rapport de G. Hautmann n'ait réservé aucune place à l'étude critique des points de vue de cette école, étant donné leur importance sur le sujet traité dans ce rapport.

7. C'est en effet le point le plus important du débat qui a opposé au cours de ces dix dernières années l'un d'entre nous et certains auteurs freudiens plus classiques : le premier dénonçait l'illusion de croire travailler chez les états limites sur des éléments d'imaginaire oedipien, alors que les seconds soutiennent que des éléments oedipiens existent obligatoirement chez tous les sujets indépendamment de leur structure propre ; ce à quoi le premier répond que ces éléments universels sont effectivement inscrits dans le symbolique inconscient universel, mais ne se retrouvent pas facilement métabolisés en raison de la faille de l'imaginaire propre à l'état limite, d'où la nécessité d'une conception nouvelle de l'économie structurelle comme de la cure de tels sujets.


1002 Germaine Mercier et Jean Berger et

Paul (II ans) qui vit actuellement avec son père, fonctionnaire international d'assez haut rang. La mère a eu cet enfant au cours de son deuxième mariage ; par la suite, elle a été déchue de ses droits de garde, car, malgré des conditions sociales très avantageuses dont elle jouissait, elle abandonnait ses enfants à des gouvernantes... ou à eux-mêmes. Sans être réellement divorcée du père de Paul, elle s'est cependant remariée sans difficulté dans un pays étranger grâce à la possession de plusieurs passeports ; elle est d'autre part interdite de séjour (théoriquement) dans le lieu où résident Paul et son père en raison de sa transgression de la loi locale sur la garde des enfants d'un premier mariage. Cette mère ravissante et séductrice très convaincante, qui semble avoir des problèmes avec son identité civile « légale » et la « loi » en général, se trouve, en plus, jumelle homozygote d'une soeur avec laquelle tout le monde la confond : ses enfants comme ses amants... En raison d'une forte pension versée par le père de Paul, elle fait tramer la procédure de divorce et bien qu'ayant obtenu finalement un droit de visite de ses enfants du deuxième lit, elle offre d'y renoncer contre une forte somme supplémentaire déposée en dollars dans une banque américaine. Elle déclare vivre en Afrique avec son troisième mari, mais on apprend qu'elle se trouve souvent à Paris ou dans les stations à la mode en brillante compagnie. Paul ignorait ce nouveau mariage car elle continuait à venir le voir sous son ancienne identité.

Paul se présente au début de la psychothérapie, à 7 ans 1/2, comme un garçon frêle, triste et renfermé, ayant peu d'appétit, assez passif mais dormant peu, sans intérêt pour l'école, avec des difficultés pour apprendre à lire. Taxé même parfois de débilité, souvent accidenté, Paul est très attaché à son frère puîné, qui vit aussi avec le père, homme actif et anxieux, fils unique d'une famille juive en grande partie disparue en déportation ; il s'occupe beaucoup de ses deux fils dont il a la garde.

Ce père collabore très spontanément avec la psychothérapeute dont il sollicite même très souvent les conseils, ce fait étant à l'origine des accusations les plus affectivement pernicieuses que la mère fait planer sur cette collaboration. Mais, comme cela va se répéter bien souvent dans cette observation, l'irruption du champ imaginaire des autres dans le champ perceptif de Paul va réduire considérablement la distance qu'il lui est possible d'accorder à son « réel » et son registre symbolique va se trouver directement excité par l'imaginaire de l'autre, ne laissant plus beaucoup de place à la médiation de son propre imaginaire à lui dans la relation objectale et réduisant du même coup considérablement ses capacités fantasmatiques de liaison et de protection à la fois.


Faille primaire de l'imaginaire chez les états limites 1003

Ainsi, le fantasme d'une scène primitive entre le père et la thérapeute est présenté comme étant un fantasme maternel simultané de l'énoncé de la loi paternelle (et de la menace de castration) par la mère d'une façon farouche et sans parade, tout en demeurant chargé d'excitation libidinale. Cette représentation apparaît donc en court-circuit violent entre l'apport imaginaire maternel trop excitant et trop interdicteur à la fois, sans transgression possible, et son registre symbolique personnel soudain trop sollicité ; il n'y a plus de place pour les activités médiatrices de son propre imaginaire, tout autant du point de vue narcissique que du point de vue libidinal.

Une autre raison enfin de l'exclusion de la mise en jeu de l'imaginaire de Paul vient de ce que ce garçon vit la thérapeute comme étant « dans les faits » de connivence avec son père puisqu'il a appris de celui-ci que la famille de la thérapeute a, dans les faits, aidé deux soeurs de ce père à échapper en 1943 à la Gestapo et que ces faits sont représentés comme purement objectifs et comme une question exclusivement de vie et de mort.

Cependant, un troisième personnage, Jeannette, va peut-être pouvoir jouer en partie sur le registre imaginaire, ce dont se voit exclue en partie aussi la thérapeute. Il s'agit d'une jardinière d'enfants, solide et gaie, qui s'occupe des deux fils au domicile du père. Sa représentation arrive dans le dessin de « la maison d'un homme seul », comme la mère arrive dans la représentation phallique d'un cheval. Grâce aux progrès sensibles de la psychothérapie, Paul va peu à peu faire participer cette représentation « enfin libre » à une mise en scène fantasmatique double (et libidinale et conflictuelle) dans la triangulation symbolique puisqu'il déclare désirer que Jeannette devienne à la fois sa propre fiancée et l'épouse du père. Son Idéal de Soi est projeté tant en direction du père que de Jeannette qui, elle, sait bien qui elle est. L'imaginaire a pu enfin établir une certaine médiation entre réel et symbolique.

Aux premières séances, Paul parlait de son isolement à l'école à la suite du départ de ses meilleurs camarades ; il se plaignait de « mauvais rêves » mais n'en élaborait aucun ; il dessina tout d'abord une maison, des chevaux, un fusil (qui n'arrivait pas à tirer), puis un couple composé, dit-il, d'une sorcière et d'un sorcier. A partir de ce moment, il n'a pu effectuer aucun autre dessin 8.

8. Et nous verrons plus tard que ce couple vécu comme si farouche correspond à une conjonction entre symbolique (inconscient) et la place tenue par la réalité (« réel ») ainsi qu'à une véritable sidération de l'imaginaire plutôt qu'à une mise en scène médiatrice de cet imaginaire. C'est pourquoi Paul n'a plus pu dessiner (cf. aussi n. 7, p. 1001).


1004 Germaine Mercier et Jean Berger et

Paul exprima souvent son inquiétude de revoir sa mère car elle change, dit-il, tout le temps d'aspect, d'allure et d'avis et, d'autre part, elle accable sans cesse le père d'accusations diverses devant Paul. Paul régresse considérablement avant d'aller la retrouver et demande alors à la thérapeute de lui donner par écrit son numéro de téléphone à elle, pour l'appeler si l'angoisse devenait trop forte.

La même angoisse et le même espoir se manifestent à propos d'une opération chirurgicale que Paul doit subir et qui portait sur les pieds (comme OEdipe...) avec tout le symbolique réactivé dans la place occupée par le réel.

Entre-temps, les comportements scolaires s'amélioraient lentement et l'éducation religieuse commençait ; avec plus de succès que pour le français, Paul manifestait des dons étonnants pour apprendre à lire très rapidement l'hébreu (que personne outre le père n'était censé connaître : la langue symbolique originaire porteuse de la loi profonde du père).

Un second séjour avec la mère commence dans l'angoisse et se termine dans la déception car la mère l'a quitté avant la fin du séjour autorisé pour Paul auprès d'elle. Cette mère a parfaitement saisi les changements survenus dans le mode de fonctionnement mental de son fils dans la psychothérapie. A la suite de ce séjour, la mère vient faire une scène violente à la thérapeute et profère des menaces précises... puis elle oublie ses lunettes chez la thérapeute.

Voilà où en étaient les choses après plus de trois ans d'une psychothérapie très régulière au cours de laquelle on avait vu cet enfant passer progressivement de l'allure souffreteuse des premiers entretiens à une certaine joie de vivre entre ses nouveaux objets plus stables et beaucoup mieux investis.

Nous comprenions très bien quels étaient les déplacements des défenses, leur assouplissement, l'assouplissement aussi de la distance et de la qualité de la relation objectale.

Nous savions comment il vivait sur le plan des carences identificatoires primaires face à une mère sans identité définie ni au sein de sa propre famille (soeur jumelle indistincte) ni au sein de la société (multiplicité des pièces d'identité). Nous savions que, dans les yeux de cette mère, Paul n'avait pu voir d'une part qu'une image très fugitive et très kaléidoscopique du père et aussi qu'une image de lui-même très amoindrie et nullement jubilatoire, qu'il reproduisait ensuite bien tristement dans le miroir des yeux des autres... La succession des nurses qui se sont occupées de lui, toutes très perturbées et ne restant que quelques mois, n'a pas compensé les carences d'investissement maternel.


Faille primaire de l'imaginaire chez les états limites 1005

Ce schéma était d'une logique évidente et claire, mais ne nous renseignait nullement pour autant sur les conditions historiques du blocage serré et précoce des mises en scènes fantasmatiques touchant à l'imaginaire oedipien et qui apparaissait à nos yeux comme une sorte de « latence » à la fois fausse et précoce puisqu'elle survenait à tous points de vue avant le passage organisateur de la médiation de tout l'imaginaire oedipien.

Ce n'est que tout récemment que notre curiosité s'est trouvée, en partie du moins, satisfaite en raison d'un traumatisme affectif fortuit : Paul ignorait que sa mère s'était remariée ; son père ne le lui avait pas révélé. A la suite d'une indiscrétion téléphonique, il apprend soudain le nouveau nom de la mère. Le père reconnaît alors qu'elle a épousé le chef de la police d'un certain Etat africain..Paul poursuit son enquête et demande à son institutrice ce qui se passe dans cet Etat. L'institutrice lui explique qu'il s'agit d'un pays où règne la violence et où la police fait disparaître les opposants sans autre forme de procès. Le père en rajoute naïvement en expliquant que la mère est la seule femme à être autorisée, par « coupe-fil » (sic) spécial, à pénétrer dans l'immeuble hermétique de la police. On comprend maintenant ce qui était bloqué au niveau du symbolique inconscient (Paul l'avait « vu » dans les yeux de sa mère sans fantasme négociable) à l'occasion du dessin du couple des sorciers maléfiques (l'homme a les « pieds » et les mains « coupés »). Le sorcier pouvait effectivement se voir comme une représentation paternelle châtrée par la mère.

Il se produit donc à la fois une excitation traumatique des pulsions et des représentations oedipiennes et agressives à partir de l'extérieur et une exclusion brutale et compensatoire de celles-ci hors d'un champ imaginaire intime négociable. Les quelques embryons de rétablissement de scène primitive heureuse vécue entre le père d'une part et la jardinière d'enfants ou la thérapeute d'autre, part, les encore plus fragiles embryons de rivalité avec le père en ces deux directions sont du même coup balayés par l'assurance donnée par, les adultes (institutrice ou père lui-même) que l'éhmination définitive du père risquait d'être réelle tout comme risquait d'être effective 9 aussi la punition de l'inceste par le « beau-père » dans le cas où la mère utiliserait son pouvoir sur les agents secrets de la police de son mari pour éviter le prix du divorce ou même les soucis causés par son enfant en faisant assassiner le père (et éven9.

éven9. échappant au contrôle de l'imaginaire sur le discours symbolique quand il ne peut s'organiser un ordre du réel qui soit moins traumatique.


ioo6 Germaine Mercier et Jean Berger et

tuellement le fils) dans les conditions les plus subtiles... Il faut ajouter, bien sûr, pour faire bon compte, l'éventualité du meurtre de la mère elle-même par la police par surcroît... L'enfant exprime lui-même toutes ces craintes et aussi celle que la thérapeute fasse partie du lot des victimes et de telles craintes étaient d'abord celles du père, la mère lui ayant bien précisé que le détective qui la surveillait avait lui-même été « liquidé »...

Un tel afflux représentatif externe agissant trop brutalement sur le symbolique et le pulsionnel interne au lieu de trouver une issue dans des mentalisations qui semblaient bien bloquées primitivement chez cet enfant ne peut même plus s'éponger dans des voies d'expression comportementales (ses relations extérieures demeurent bonnes) ; il est nécessaire pour Paul de régresser à une étape bien plus archaïque du développement somatopsychique que J. A. Gendrot et P.-C. Racamier avaient décrit comme un état à la fois prénévrotique, prépsychotique et prépsychosomatique.

Paul éprouve des sortes de crises d'angoisse aiguë, une sorte d'envahissement par ce qu'il dénomme la chose et qu'il décrit comme étant à la fois extérieure et intérieure à lui-même et gagnant soit son ventre, soit sa tête. Le symbolique vient directement buter sur le réel « à nu » dont la distance protectrice habituelle se voit abolie par suite de la disqualification de l'imaginaire par les éléments venus de l'extérieur. La capacité médiatrice de l'imaginaire disparaît donc et ses capacités d'expression mentale du discours profond disparaissent également du même coup.

Nous nous trouvons vraiment (pour un instant dont personne ne peut préciser la durée) dans une situation de début classique d'organisation de type états limites, ce qui théoriquement peut ouvrir la porte à de nombreuses voies par la suite : depuis la maladie organique jusqu'à la psychose franche en passant par les issues caractérielles, perverses ou dépressives. Ici la chose qui ne peut utiliser les mots pour le dire (cf. les difficultés rencontrées dans une lecture qui ne soit pas l'hébreu) nous dit cependant clairement ce qui risque d'arriver à Paul : la tête (évolution mentalisée, c'est-à-dire psychose) ou le ventre (évolution psychosomatique du type rectocolite hémorragique par exemple), d'autant plus que nous apprenons tout dernièrement que Paul a souffert autrefois de troubles digestifs assez atypiques.

Mais cette chose qui traduit une faille radicale créée dans l'imaginaire nous ramène à d'autres « choses » plus anciennes et d'autres failles de la même lignée imaginaire :


Faille primaire de l'imaginaire chez les états limites 1007

Paul rapporte un cauchemar où il se voit contracter une maladie apportée par les extra-terrestres et qui gagne ceux qui prononcent le son « M ». La thérapeute associant « M » et la difficulté de dire le mot « Maman » pour représenter la chose maternelle « aimante », et la thérapeute elle-même, ceci débloque une partie de la chaîne associative ; Paul se souvient soudain qu'il avait déjà ressenti « la chose » autrefois, avant le début de sa psychothérapie, au moment où sa mère avait quitté son père et le gardait avec elle la nuit dans son lit, dont le père venait d'être éliminé. Or nous savons combien cette mère était à la fois déréelle, séductrice, efficace et utilisatrice. Cependant il ne s'est donc point agi, dans cette scène du lit, d'une pure construction fantasmatique libidinale à la fois défensive et expressive, mais d'une véritable panique entaillant radicalement l'imaginaire en raison de l'arrivée directe massive et terrifiante du symbolique universel et latent de l'enfant, aspiré soudain et violemment par le champ magnétique du réel, magnétisme induit sans parade possible par la mère. Paul ne pouvait compter dès lors sur aucune « triode », sur aucune médiation, sur aucun pare-excitations, ni à l'extérieur (mère) ni à l'intérieur (imaginaire), bien au contraire.

On aperçoit clairement ici comment se déclenche le « court-circuit », le blocage de l'imaginaire qui interdit ensuite l'accès au discours sur l'oedipe et la castration en temps voulu dans le cas où des excitations, pulsionnelles ont été reçues de façon trop intense avant que, dans l'ordre du « réel », les matrices préparatoires à un tel imaginaire établissant le lien avec le symbolique n'aient été convenablement préparées narcissiquement, puis libidinalement dans les yeux de la mère d'abord puis dans un apport (fantasmatique) anal-non sadique, mais amoureusement constructif émanant de la mère d'abord, puis du père ensuite.

Dans la mesure où il se voit authentifié par les adultes, le clivage entre une image du père affectueux, mais menacé, et une image du « beau-père » détenteur du pouvoir sadique d'appliquer la loi selon un seul bon vouloir, ne peut évoluer vers une fusion ambivalente : la synthèse dépressive imaginaire n'est point spontanément possible et la distinction entre sujet et thérapeute menacée ne parvient pas non plus à s'effectuer dans une distanciation suffisante pour autoriser une mise en équation imaginaire. Ce processus est typiquement celui des états limites : la pseudo-latence précoce disqualifie en fait le passage par l'imaginaire oedipien puis par la véritable latence consécutive, étape récupérative de l'inscription symbolique dans une mise à distance adéquate au niveau du réel, avant d'aborder dans des conditions favo-


1008 Germaine Mercier et Jean Berger et

rables les ultimes et définitives remises en question structurelles de l'adolescence.

Paul décrivait très nettement « la chose » comme étant à la fois interne et externe, comme d'origine externe et interne à la fois, comme une intervention « extra-terrestre », c'est-à-dire ni purement externe ni purement interne, paralysant le sujet, tout comme devenaient malades ceux qui prononçaient le son « M ». Or l'ordre du réel pour s'avérer négociable par l'imaginaire doit se montrer sans fissure entre intérieur et extérieur. Seuls le Soi et le Non-Soi peuvent être distingués positivement.

Après avoir repris lentement avec Paul un progressif travail de dédramatisation de l'impact du Non-Soi sur ses efforts narcissiques, après l'avoir aidé à découvrir comment tout cela se nouait essentiellement en lui maintenant et pourquoi cela l'angoissait tant, « la chose » a progressivement disparu.

Puis Paul arriva un jour à sa séance en exposant que sa curiosité avait, été éveillée par ce qu'il avait entendu dire de la phrénologie. Il avait cherché avec son père dans le dictionnaire des précisions à ce sujet et n'avait rien trouvé. Mais peut-être, ajoute-t-il, ce mot ne s'écrit-il pas avec « F », et le dialogue s'établit avec la psychothérapeute à ce sujet. Il se dit heureux d'avoir pu, grâce à elle, remettre les choses en place en utilisant les mots. On peut, en effet, se demander si ce « F » ne correspondait pas (comme le « M ») à une image Féminine effrayante, ce qui n'empêche pas de se demander éventuellement aussi si le père et l'enfant ne cherchaient pas dans le dictionnaire des représentations universelles liées au « Frein » (« Freinologie » avec un F) dont la section évoque la castration symbolique et rituelle alors que le P (doublé d'un H) évoquerait le pôle masculin paternel, P. H. étant l'anagramme du « Père Hébreu ». L'enfant en effet lisait plus facilement l'hébreu que le « français », le symbolique était plus aisément utilisé que l'imaginaire, contrairement à la « réalité » qui déclare la mère porteuse de l'ascendance juive.

D'autre part, il savait probablement, à un certain niveau préconscient, que la phrénologie, tout comme la Gestapo, cherchait à se faire une opinion sur les gens à partir des caractéristiques de leur tête, de même que la Gestapo se souciait aussi de la forme du « frein » pour en faire un Schibboleth 10 fatal.

Aussi hésitait-il à s'identifier persécutoirement au père menacé ou à entrer dans le jeu des persécuteurs éliminant le père, quitte à se

10. S. FREUD, Nouvelles conférences.


Faille primaire de l'imaginaire chez les états limites 1009

retrouver du côté de la mère, dont l'identité du visage était connue comme imprécise mais aussi comme combien séduisante... 11.

Nous voyons dans quel sens il convient de conduire maintenant cette cure : l'analyse non inductrice mais narcissiquement rassurante (libidinalement comme agressivement) et déculpabilisante de tout ce qui bloquait l'imaginaire par suite de l'incapacité dans laquelle Paul s'était trouvé pour structurer un ordre du réel qui s'avère vraiment opératoire à suffisante distance évitant à la fois des courts-circuits avec le symbolique et des ruptures de la communication avec lui. Ce travail nous semble très différent et de ce qu'il nous est donné de faire, soit dans les psychoses où le réel faisant irruption dans le symbolique est remodelé à ce niveau, soit dans les névroses où c'est l'imaginaire qui se voit remanié défensivement et il nous a paru utile de montrer comment les choses se passaient de façon spécifique dans les états limites au niveau d'une faille radicale et primaire du registre imaginaire quand la « triode » ne fonctionne plus.

Nous terminons donc en nous référant à nouveau au rapport de G. Hautmann à propos de cette récupération thérapeutique des capacités de l'imaginaire à élaborer la liaison entre réel et symbolique en terme de triangulation et de castration. Mais il nous apparaît radicalement impossible et illusoire qu'une telle récupération élaborative oedipienne puisse marquer la sortie d'une psychose. A notre avis, ceci ne peut se produire sous l'action du transfert qu'au moment où un état limite parvient à éviter l'entrée dans l'univers psychotique et entre définitivement dans la voie structurelle névrotique. Nous estimons qu'il n'y a aucun intérêt ni théorique, ni clinique, ni thérapeutique à trop rapprocher ce qui se passe chez un état limite de ce qui se passe dans une prépsychose.

Mlle G. MERCIER 14, rue Crespin 1206 Genève

Dr J. BERGERET

62, rue du Lieutenant-Colonel-Prévot

69006 Lyon

11. Toutes ces interprétations demeurent du domaine de notre réflexion actuelle sur le déroulement de la cure et ne sont pas communiquées, bien sûr, ainsi à l'enfant.



A. ANDREOLI (Genève)

VERTIGES : FORME DE LA PENSÉE,

PSYCHOSE ET CRÉATIVITÉ

EN PSYCHANALYSE

Sur la voie de Thèbes, le chemin d'OEdipe est barré par le Sphinx. L'image du « monstre » semble fixer la nature de l'interrogation de celui-ci au domaine des limites du représentable, du pensable. Son énigme renvoie ainsi au défi éblouissant du « sublime » et de l'ineffable qui surprend tout être humain au moment de l'effort de mentaliser sa propre reconnaissance.

Signifiant limite ou limite de la signifiance, le Sphinx me semble évoquer une espèce de « phobie » fondamentale, que j'appellerais « phobie » de la partie psychanalytique de la psyché, partie créative et sexuelle issue de l'expérience de l'absence en tant que perte de l'étayage sensoriel sur l'autre. Une telle peur pourrait reposer sur l'expérience de ces vécus psychotiques que Bion 1 a décrits comme explosions projectives et entretenir l'incapacité d'intérioriser, c'est-à-dire l'incapacité d'aménager un véritable espace psychique interne et donner un espace interne aux phénomènes psychiques.

Chez Freud 2, la psychose est au centre du problème de la qualité du fonctionnement psychique. En effet, dans la distinction entre déni et refoulement, on trouve déjà l'opposition entre la notion de perte de conscience des représentations et des affects et la notion de perte de la réalité psychique des expériences vécues : opposition du trouble de la dynamique de l'investissement et du trouble de la perception psychique en tant que fonction 3.

La recherche psychanalytique ultérieure était donc prédestinée à poser la question des rapports de représentation, mais aussi des rapports

1. W. R. BION, Transformations : change from learning to growth, London, Heinemann, 1965.

2. S. FREUD, Neurosis and Psychosis, SE, XIX, 1924, p. 149-153. ID., The lost of reality in neurosis and psychosis, SE, XIX, 1924, p. 182-187.

3. S. FREUD,Negation, SE,XIX, 1924, p. 235-239. ID., Fetichism, SE, XXI, 1927, p. 152-157.

Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978


1012 A. Andreoli

de représentabilité et à s'ouvrir aux problèmes du symbolique et de la mentalisation.

Nous nous accordons aujourd'hui sur l'existence d'un monde psychique psychotique, asymbolique et d'un monde névrotique, symbolique, sur la présence de deux ordres de fonctionnement mental et de communication. Toutefois, la transition entre ces deux mondes ne cesse de nous interroger et nous repropose l'énigme du Sphinx, le mystère de son surgissement et l'horror vacui qu'il recouvre. La clinique nous montre que, à la transition entre névrose et psychose, certains patients exhibent une apparente richesse fantasmatique étonnante, mais ils ne savent pas vraiment se rendre indépendants du parasitage sensoriel de la surface objectale « amie » du cadre. D'autres patients sont incapables de ce type de rapports. En réfléchissant à mon expérience, j'en suis donc venu à me demander si on ne pouvait pas déduire de la notion d'identification adhésive (telle que Meltzer 4 la repropose à partir des travaux de E. Bick) 5 l'existence d'un primitif appareil à penser et d'une pensée issus d'une relation contenant/contenu plate. Cet appareil à penser bi-dimensionnel se rapprocherait de la notion de barrière de contact et serait en équilibre dynamique avec le contenant tri-dimensionnel que Bion 6 a désigné par le symbole évocateur de la bisexualité. Il y aurait en somme une forme de la pensée (et des pensées), tridimensionnelle créative, sexuée et une pensée imitative, adaptative, narcissique 7. J'essaierai de montrer comment cette deuxième se manifeste chez les borderlines et chez les schizophrènes, ou plus généralement dans les différentes parties ou images du monde psychique de chacun.

Un de mes patients, que j'ai eu autrefois pendant une brève période en psychothérapie, montre de très grandes difficultés à entrer dans le processus analytique. Longtemps silencieux, il ne sait sortir de son mutisme que par d'inquiétantes explosions agressives : il est très méfiant et réagit de manière catastrophique lors des week-ends.

Il craint l'analyse, n'arrive pas à associer et en souffre, car il a peur d'être débordé par des associations incohérentes. Il est souvent désespéré et persécuté par l'idée qu'il ne sait pas penser comme il le faudrait et se sent impuissant devant le travail analytique.

Un jour, au moment de s'allonger, il se colle de tout son corps à la

4. D. MELTZER et coll.. Explorations in autism, Portshire Scotland, Clunie Press, 1975, p. 228.

5. E. BICK, The experience of the skin in early object-relations, Int. J. Psa., 1968, 49, p. 484-486.

6. W. R. BION, The elements of psychoanalysis, London, Heinemann, 1963, p. 47-68.

7. D. MELTZER, Explorations in autism, op. cit., p. 223-227.


Vertiges : forme de la pensée, psychose et créativité en psychanalyse 1013

couverture, dans une adhésion agréable. Il s'étire, laisse errer son regard sur le plafond et me décrit un sentiment de calme, d'ouatement, quelque chose dans la vue et dans l'ouïe, comme si toute accommodation s'était relâchée. « Autrefois, dit-il, je me couchais dans l'herbe et je regardais le ciel. Je n'entendais plus que le bruit du vent, je ne savais plus si le ciel était en haut ou en bas, tout près ou infiniment lointain, c'était agréable, comme maintenant. » Puis, après un sursaut : « Aujourd'hui, c'est une journée de vent » ; et le ton de sa voix change, se fait méchant comme la bise d'aujourd'hui. Il me parle de sa rage et de l'angoisse qu'il a éprouvée dans la hâte d'arriver à l'heure, cette angoisse qui ne l'abandonne jamais. Je pense alors à son regard errant qui s'est fait le creux douloureusement ouvert de sa bouche, puis sphincter serré. L'ouverture de la séance me revient à l'esprit : peau à peau de terre et ciel, bruit doux et continu du vent, plaine voûtée et fraîche dessinée par le contact de la terre et du ciel, étreinte de Gea et d'Ouranos auxquels le patient est pris.

Je pense aussi à la saturation sensorielle du face à face, peau à peau, dont la nostalgie revient dans la nouvelle dimension de nos rapports : absence sensorielle qui offre la béance de l'espace au souffle méchant de la bise. Je reprends alors ses récits sans cesse renouvelés, les années passées jusqu'à l'adolescence dans le ht de sa mère, alors que son père était loin.

Les draps comme une gaine, l'enfant blotti contre le dos de sa mère, corps-peau, corps-surface sans trous. Puis, moi, comme son père émigré, revenant : le lit qui s'ouvre : le froid de la nuit fait irruption dans un dedans jusque-là inconnu. Son père et sa mère, dedans et dehors, tout ce dehors qu'il perçoit dans l'au-delà sensoriel de ma présence, tout le dedans qui est précipité par sa solitude sur le divan.

Le patient m'apporte alors un rêve du week-end. Il venait faire son analyse, mais ce n'était pas à Genève, c'était en Italie ; ce n'était pas avec moi, c'était avec l'amie qui vit avec lui. Cela se passe dans l'école de son village et il y a de grandes fenêtres et des meubles immenses. Puis, un blanc et dans la salle s'érigent des silos, au pied desquels une foule de gens font la guerre ; le plancher est plein de sang et de morts transpercés par des épées. Il y a aussi son père, qui me ressemble ; il veut lui présenter un copain, mais en dépit de ses grands efforts, sa bouche ne peut s'ouvrir.

Dans mon interprétation, je m'étais référé à une conception élargie de la notion d'identification adhésive et à l'hypothèse de l'existence d'un contenant propre de la phase orale de succion, contenant modelé


1014 A. Andreoli

sur des fonctions corporelles de contact non seulement tactiles, mais aussi muqueuses et, en particulier, digestives. En effet, le lait ne pénètre pas seulement, mais « glisse » aussi sur les muqueuses. En dehors de la perception de la réplétion buccale et gastrique, l'objet se constituerait donc aussi à travers la perception muqueuse de son écoulement dessinant une sorte d'introjection oesophagienne. Support d'idéalisation et d'identification narcissique, ce mode de relation d'objet restaure le contrôle tout-puissant et assure un type de satisfaction indépendant de l'apaisement de la réalité du besoin.

Mon entrée en scène comme analyste semble détruire ce monde bi-dimensionnel un peu comme le père qui entre dans le lit de la mère et introduit la séduction d'un monde qui arrache le « dormant » à sa symbiose 8. Le patient va hésiter devant cette troisième dimension, ce tiers, comme pris d'un vertige : là où il rencontre la partie analytique de sa et de ma psyché, dimension de la pensée qui n'est pas médicale, institutionnelle, psychologique, mais partie intérieure, créative, sexuelle.

Pendant les séances qui suivent, le patient s'élance dans une exploration intensive de l'intérieur de son corps et de mon corps. L'intérieur du corps est alors pris, en tant que possibilité de figuration de l'analyste et de son activité mentale. Le corps s'offre comme organe sensoriel du Moi et le travail de réélaboration fantasmatique du corps comme travail de reconstruction de la capacité de percevoir psychiquement. Ainsi, on assiste à l'apparition d'une série de rêves qui essaient de mettre de l'ordre dans la grande confusion zonale et géographique 9 engendrée par notre corps à corps, de satisfaire l'envie de pénétration et de donner une issue au besoin de régurgitation du patient qui souffre beaucoup de son inanité projective.

Dans l'un de ces rêves, le patient explore avec un ami l'enceinte d'une usine. Ils trouvent une porte postérieure et ils entrent. Il y a des chambres vides, au plancher irrégulier, humide, mais très doux et agréable, comme couvert de mousse. A ma remarque « postérieure ? », il est tout de suite débordé par des associations homosexuelles angoissantes.

Lorsque, par la suite, j'essaie de soulager l'angoisse évoquée par la confusion zonale et par la peur de fusion anale et analytique avec moi, le patient après un moment d'hésitation me raconte que, tout petit, il aimait se cacher dans les trous : là, à l'abri du vent, il lui arrivait de se

8. E. GADDINI, Formazione del padre e scena primaria, Riv. Ital. Psicoanal., 1977, 2, p. 157-183.

9. D. MELTZER, Le processus psychanalytique, Paris, Fayot, 1971, chap. II et III.


Vertiges : forme de la pensée, psychose et créativité en psychanalyse 1015

masturber paisiblement. Tout à l'heure, il a pensé être à l'intérieur de mon anus et en train de se masturber.

La masturbation anale 10 semblerait en effet la dimension de la communication analytique, dans laquelle l'appareil à penser, comme contenant à trois dimensions, s'organise. Toutefois, le sens de cette masturbation change selon que nous l'entendions dans un registre narcissique ou sexuel. Le maternage 11 de cette fin de séance doit être encore compris comme un retour à la bi-dimensionnalité, étayage sur un personnage plus primitif que la mère phallique, objet sans trou, sein plat, oeuvre du déni de la différence des sexes.

Après cette trêve, la séance suivante est dominée en effet par une confusion angoissante d'où le patient essaiera de sortir par des fantasmes transexuels. Fesse contre fesse, fesse contre sein, comme le dirait Meltzer, ce patient entre dans mon corps seulement pour se coller à ma surface intérieure, muqueuse. L'espace intérieur du corps ne devient tel que par resexualisation après coup de cette fesse ou de ce sein. C'est alors seulement que l'envie déploie ses effets catastrophiques, que la confusion apparaît et que le patient se trouve pris au piège de la double contradiction claustro-agoraphobie sous-jacente à sa position transférale. Alors dans son rêve apparaît le trou noir auquel il pourrait être pris et dans lequel échouerait son vol delta. C'est alors aussi que la gravité se fait sentir avec son poids d'impuissance et que le trésor de plaisirs amniotiques de mes muqueuses se fait engloutissement et aspiration dans l'écoute trop pleine et trop vaste de la scène primitive sexuée en laquelle se changent les caresses masturbatoires du jour d'avant.

Que nous la voyions comme défense de caractère, opacité hallucinatoire de la pensée ou faux self, la bi-dimensionnalité de la relation analytique ressort en effet chez ce patient d'une homosexualité radicale, schrebérienne, véhicule et substratum de l'identification narcissique 12. La « phobie fondamentale » demeure intacte en dessous, car elle se rapporte à une sexualisation de la pensée qui comporte une dimension de l'espace en profondeur et se rattache à l'activation fantasmatique de la scène primitive sexuée, de la castration et de la différence de sexe, donc d'une efflorescence fantasmatique qui ouvre l'intérieur du corps à quelque chose de trop grand comme contenant et quelque chose de

10. D. MELTZER, The relation of anal masturbation to projective identification) Int. J. Psa, 1966, 47, 335-342.

11. D. BRAUNSCHWEIG, M. FAIN, La nuit le jour, Paris, PUF, 1975, p. 112.

12. D. MELTZER, Explorations in autism, op. cit., p. 227.


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trop condensé comme contenu. Le patient épuisé s'allonge alors sur un analyste-lit des parents, scène primitive plate à l'abri de laquelle, comme d'un écran, sa toute-puissance se fait à nouveau douce et libidinale.

Ce que j'appelle phobie de la partie analytique de la psyché est donc la phobie de la mise en fonctionnement de l'appareil mental lui-même et de son espace créateur issu de la projection de l'espace objectai intérieur et bisexué du corps propre, figuré et figurable par sa bi-sexualité potentielle à la condition que la scène primitive qu'il recèle puisse se laisser percevoir. La mise en fonctionnement d'un tel appareil psychique fantasmé comme intérieur du corps-scène primitive est source de terreur d'éclatement, d'aspiration dans le vide, d'explosion projective, en somme. Nous avons donc affaire ici, comme Freud l'avait déjà montré 13, à un ordre qualitativement différent du rapport résistance/interprétation 14 : besoin obstiné d'adhésion au semblable, compulsion du double (comme dans le rêve apporté tout à l'heure), un double non extérieur ou intérieur mais tendant à faire partie de la texture narcissique du patient.

Toutefois, ces patients connaissent des semblants de plaisir, d'élaboration et de vie libidinale dans la relation analytique. Leurs contradictions se laissent, sinon résoudre, du moins aborder et vivre à l'intérieur d'un cadre qu'ils ne pensent pas vraiment, mais qu'ils remplissent et tapissent dans un travail par excellence interminable. Par contre, d'autres patients manquent même de la sensualité de ce jeu de réflexes, de la contagion libidinale évoquée par le contact avec la chaleur psychique d'autrui.

Un schizophrène, que j'ai en traitement, souffre de ce qu'il appelle son « Lucifer intérieur » : quelque chose qui attaque toute tendresse de la pensée, qui réclame rigueur et disqualifie toute ambiguïté, tout clair-obscur, toute nuance affectueuse de nos rapports. Même si le contact analytique nous a permis de connaître, de plus en plus souvent, des moments de dégel et des retours à la vie accompagnés de floraisons fantasmatiques et oniriques, le patient redoute, comme il le dit, toute tentative d'appui sur les autres, car il paie trop cher cette illusion de tendresse (qui est abandon du monde connu de ses relations minérales) dans la bouffée psychotique succédant de façon inévitable à tout collaps, à toute interruption de l'adhésion vivante aux objets.

13. S. FREUD, Pour introduire le narcissisme, in Vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 81-105.

14. A. GREEN, Un, Autre, Neutre : valeurs narcissiques du même, N. Rev. Psa., 1976, n° 13, 37-59.


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Dans ce monde, les mots peuvent détruire : la situation analytique et l'association libre sont terrorisantes. Ce patient ne se lassait pas de se mettre en garde et de verbaliser sa crainte d'être détruit par l'analyse. Il essayait, en fait, tout le temps d'adhérer à la surface des mots, de s'y accrocher, de s'y agripper pour ne pas lâcher. Il disait avoir peur de tomber dans les mots, peur de leur contenu. Il y avait en fait des motspièges qu'il était tout le temps obligé d'éloigner, de rejeter à distance. Matière suggestive pour tout lecteur des travaux de Freud 15, ces mots et ce langage, pris si rigoureusement à la lettre, témoignaient du bouleversement du système de représentation et de l'excorporation 16 constante du langage.

Il y avait une évacuation systématique de la composante signifiante de celui-ci, car autrement l'éclatement pulsionnel aurait véhiculé jusqu'au coeur du Moi l'image acoustique sans être contenu 17. Il y a là en somme une prise de corps de la parole qui renvoie le patient à l'explosion projective.

Chaque mot, véritable corps en miniature, allait ainsi être privé de son intérieur. Au fond, le corps lui-même perdait tout entier son intériorité. Ce corps, le patient le décrivait comme un agglomérat informe et insondable. Ces agglomérations bizarres correspondaient à une « contention », à une tentative désespérée de coller ensemble et de retenir des morceaux d'expérience psychique, non pas pour en jouir, mais seulement pour survivre.

La bi-dimensionnalité du schizophrène, dans son agrippage farouche, n'a donc rien de commun avec la tendresse libidinale de l'adhésion au cadre du premier patient. C'est une lucidité à l'éclat si désespéré et tranchant que le patient persécute et est persécuté par l'intelligence excessive de ses processus mentaux, une pensée qui fait mal car elle attaque et fait tourner à vide les capacités de vraie élaboration. Le Moi du patient, croyant se sauver, s'empoisonne se calquant à la surface de cette prothèse cognitive mortifère et stérilisante.

Pour tout schizophrène, la tentative de donner un contenu au discours ou de percevoir l'autre comme contenant de son discours hyperprivé et paradoxal passe par un processus de signifiantisation, de prise de corps de la parole, qui expose le patient à l'expérience de

15. S. FREUD, L'inconscient, in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968, p. 66-123. ID., Le Moi et le Ça, in Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1951, p. 163-218.

16. A. GREEN, La projection : de l'identification projective au projet, Rev. franc. dePsychan., 1971, n° 5-6, 939-960.

17. R. DIATKINE, Séminaire sur la psychothérapie des psychotiques, Genève, 1978.

RFP — 34


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l'explosion projective, en raison de la nature de la vie pulsionnelle et fantasmatique sur laquelle reposent ses investissements. Il s'ensuit une fragmentation de l'expérience, son expulsion et sa reprise à l'intérieur dans une espèce de condensé désordonné et chaotique. A cela le psychotique voudra à tout prix être imperméable alors que l'expérience adhésive du borderline est déjà une imprégnation de ses pores par l'objet.

La parole n'a ni épaisseur acoustique (dont la pénétrance et l'écho sont insupportables), ni écran de fantasmagorie visuelle. Le transfert n'a ni une architecture acoustique, ni visuelle ; au plus, il est projection de l'emprise musculaire. Il est texte, il est parole écrite, figée. Ainsi, mon patient se trouvait à l'aise seulement avec les langues mortes. Il appelait tout cela la langue du Moi, par opposition à la langue du Je, à la langue des poètes, qu'il ne pouvait et ne voulait pas connaître.

J'ai décrit dans cette communication une forme de la pensée que l'on pourrait aussi appeler pensée imitative 18 ou aimantation affective ou narcissisme de la pensée. Amnios tendre et chaud, issu de la projection du cadre, cette pensée devient cuirasse musculaire, barrière de contact faite de l'agglomération rigide d'éléments froids, chez les psychotiques. A l'arrière-fond, on retrouve une structuration déficitaire du Moi et des objets internes : Moi liquide, informe, prêt à s'éparpiller dans l'espace mental. Cette forme de la pensée décrit aussi bien une texture de la conscience responsable de l'excorporation psychotique qu'une défense propre du borderline qui me semble être autre chose que le refoulement, sans être encore déni, et que j'appellerais volontiers, si cela n'était pas en contradiction interne, refoulement oral. J'ai essayé ainsi de décrire des dimensions du narcissisme et de la relation objectale, et une dimension plate du fonctionnement mental issue peut-être de ce que Bion appelle barrière de contact par opposition au contenant qu'il voulut désigner par le symbole de la sexualité (<? ç) 19.

Une de mes patientes avait collé entre elles les pages de son Journal, là où son père avait dessiné, peu avant sa puberté, le visage de Gérard Philipe. Peau à peau idéalisant avec le père, cela la mettait au-dessus de l'absence. A cette interprétation, elle avait répondu par la verbalisation de son sentiment de posséder un trésor qui lui donnait une force immense et l'indifférence face à la déception. Elle se dévoilait ainsi

18. S. GADDINI, On Imitation, Int. J. Psychoanal., 1969, 50, 470-484.

19. G. HAUTMANN, Pensiero onirico e realtà psichica, Riv. Ital. Psicoanal., 1977, I, p. 63-127. ID., La formazione del contenitore in una prima settimana di analisi, Riv. Ital. Psicoanal., 1977, 3, p. 408-430. ID., Alcune riflesioni in tema di créatività e di attuali sviluppi della psicoanalisi, Riv. Ital. Psicoanal, 1977, 2, p. 230-237.


Vertiges : forme de la pensée, psychose et créativité en psychanalyse 1019

comme appartenant au monde de ceux qui, sans être autistes, sont, en analyse, comme épris de solitude dans l'adhésion à leurs plaines intérieures. Elle s'est dite alors Cancer, signe d'eau, eau qui coule si la coque s'ouvre et risque de se perdre dans le sable de l'analyse, dans les cheminements sans cesse repris et abandonnés de celle-ci.

Mais qu'est-ce qui change dans le parcours de la bi-dimensionnalité schizophrénique à la bi-dimensionnalité du borderline et quel est leur lendemain psychanalytique ?

Thalamus de pierre ou thalamus de rose le divan est, dans les deux cas, support d'une étroitesse extrême de la relation d'objet, où l'espace s'annule ouvrant au temps les portes de sa transfiguration en durée qui coule sans fin.

Soit elle caresse libidinale, soit elle griffe sadique, l'emprise de cette dimension narcissique se laisse toutefois encore deviner comme un mode particulier de la relation objectale : objet à deux dimensions d'une part, Moi à deux dimensions d'autre part. Moi et objet, capables donc de s'accoler, colmatant leur faille. C'est là le travail de texture que l'identification narcissique rend possible, constituant l'essence de ce que l'on appelle parfois défense de caractère, parfois faux self, etc.

Narcissisme, self et pensée à deux dimensions par opposition à narcissisme, self ou pensée tridimensionnelle, ces derniers impliquent, au-delà du Sphinx, une articulation constante à l'OEdipe. La belle armure du chevalier de Calvino en somme 20, l'armure dans laquelle se perd avec le manque la perception psychique du désir.

En dessous de la prothèse, ou mieux du pansement, agit la mémoire ontologique de l'expérience bouleversante et confuse qui en commande l'adoption : l'enfant et le monde de l'enfant mourant d'un amour trop fort ou d'un amour détruit.

Quant à nous, jumeaux imaginaires ou anges gardiens, nous nous apercevrons un jour que l'idéalisation agaçante dont nous sommes l'objet est déjà le signe d'une dislocation sur le cadre de l'économie de surfaces qui fait le self du patient.

La « viscosité » de ces patients joue donc le rôle qu'ailleurs la compulsion de répétition reprend. Ainsi nous finissons, par le contact analytique, à faire partie de leur surface narcissique, nous devenons leur pansement. Lorsqu'ils s'en apercevront et lorsque nous nous en apercevrons il sera, heureusement pour l'avenir des uns, malheureusement pour l'avenir des autres, désormais trop tard.

20. I. CALVINO, 27 cavalière inesistente, Torino3 Einaudi, 1971.


1020 A. Andreoli

Et alors, une fois rangé le dernier crayon quand, tout à coup, il se sent envahi par la mémoire et. l'être, pourra-t-il, le deuxième patient dont je vous ai parlé, se saisir vraiment du contrappunto intérieur de son histoire? Et le premier patient pourra-t-il créer « sa » pensée à partir de la matière onctueuse dont il est fait?

Peut-être.

A la fin de ce travail nous nous retrouvons face à l'énigme du Sphinx et à l'image confuse et confusionnante de nos origines qu'il fait miroiter devant nos yeux trop sensibles pour voir.

OEdipe précoce ou prématurité de l'OEdipe, il figure une sexualisation du monde dont il nous invite à nous saisir, qu'il nous impose au risque de nous perdre.

Finalement il ne nous restera qu'à admettre l'idée que pour les patients dont nous avons parlé, nous avons à reconstruire, ou à construire, la fable infantile dont seulement hier nous les supposions être créditeurs à l'oubli.

En conclusion, si pour le schizophrène, le face à face est le point de neutralisation narcissique de sa dissociation et l'adhésion libidinale au cadre un grand pas en avant, pour le borderline ce face à face marque, dès le début, une richesse du contact qui est illusion d'aventure dans le grand large et incapacité à dépasser le mimétisme narcissique dans l'espace sexuel de la mentalisation.

Ainsi, nous attendons ou nous avons attendu au fond de la caverne platonicienne que les rênes amniotiques, que notre immaturité nous impose, lâchent et nous permettent de sortir vers la vie.

E quindi uscimmo a riveder le stelle.

Dr A. ANDREOLI

12, avenue de la Gare-des-Eaux-Vives

1207 Genève


GIORDANO FOSSI (Florence)

NORMALITE ET PATHOLOGIE DU NARCISSISME

Le concept de narcissisme est encore à la base d'une grande partie de la théorie psychanalytique des psychoses. Mais tout en gardant son efficacité dans le domaine clinique, il semble qu'il soit bien moins satisfaisant sur le plan métapsychologique. Je délaisse volontairement les ambiguïtés et les contradictions déjà formulées sur le sujet, dans la pensée freudienne (Lichtenstein, Laplanche et Pontalis, etc.), me bornant à rappeler les désaccords les plus flagrants entre théorie et observation directe, tel le fait que dans les relations objectales immatures, qui devraient par définition être narcissiques, l'attachement à l'objet peut être et est fréquemment très intense (Pulver) ; telle aussi l'opposition insoutenable entre investissement narcissique et investissement objectai (Kohut).

Holt a constaté que la plus grande partie des ombres, des erreurs et des contradictions internes de la théorie psychanalytique seraient des dérivés directs de son hérédité neurologique du XIXe siècle. Je pense que cette constatation est valable aussi pour le narcissisme, plutôt que de rejeter la responsabilité sur une redéfinition manquante du narcissisme en termes de psychologie structurale (Hartmann).

En outre, le concept de narcissisme, comme beaucoup d'autres en psychanalyse, a été employé de manière excessive, par exemple dans l'explication et la compréhension de faits qui auraient nécessité des approches différentes (cf. la description du psychisme prénatal et du psychisme du nouveau-né, de l'amour de la mère pour le nouveau-né, ainsi que celui de l'homosexuel pour son partenaire).

Les concepts dérivés de la biologie sur lesquels se fonde la théorie du narcissisme sont le principe économique et le principe de constance (de l'inertie neuronique, du nirvâna).

Sur la base du premier, le narcissisme se caractérise par le déplacement de charges énergétiques d'un objet au sujet lui-même, et vice

Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978


1022 Giordano Fossi

versa. Conséquemment au second, il faut considérer le système nerveux comme un système clos qui trouve son équilibre le plus satisfaisant dans la condition de repos ; toute stimulation extérieure (source d'énergie pour Freud) vient alors déranger cette condition idéale qui est à la base de la conceptualisation du narcissisme primaire et, d'une façon indirecte, également de l'instinct de mort.

Ces concepts qui ne nous intéressent actuellement que dans l'optique d'une étude du narcissisme sont profondément enracinés dans la biologie, et ne sont nullement employés métaphoriquement.

En fait, Freud leur a attribué, et après lui la plupart de la littérature analytique, une valeur explicative et de causalité.

En admettant que le concept d'énergie est employé métaphoriquement, la seule question à nous poser avec Rubinstein sera celle de savoir à la place de quoi se trouve une métaphore semblable, et de lui reconnaître l'unique utilité de décrire de manière approximative une expérience superficielle et subjective.

Le refus du principe économique en tant qu'explication et cause se base sur des considérations exprimées à plusieurs reprises par Kubie, Rubinstein, Rosenblatt et Thickstun, Peterfeund, etc., qui peuvent être résumées ainsi : pour la psychanalyse, l'énergie est partie intégrante des instincts et moteur d'activité, elle est sujette aux lois de l'entropie et de la conservation, elle peut être étudiée indépendamment de tout substrat organique, elle a une identité et un caractère qualitatif qui peut changer et se fusionner suivant ses différentes formes, elle a des propriétés directionnelles, l'objet de son transfert change et assume ses caractéristiques, etc. Tout cela nous oblige à conclure qu'elle n'est pas représentée par un concept physico-chimique, mais par un concept vitaliste édifié sur la base des fluides impondérables de la science du XVIIIe siècle.

Ce concept se révèle être une source d'incohérence quand on l'applique au narcissisme. Par exemple, que signifient des phrases de ce genre, qu'on rencontre fréquemment dans la littérature analytique : investissement objectai de libido narcissique ?

Il faut tout d'abord postuler la différenciation habituelle entre les différents types d'énergie, en particulier l'énergie narcissique; mais est-elle narcissique parce qu'elle investit le soi ou vice versa ? Et quand elle investit les objets, redevient-elle objectale ou reste-t-elle narcissique ? Ou bien, y a-t-il deux types de libido objectale, le type objectalobjectal et le type objectal-narcissique ?

Il faut en outre noter que cette approche freudienne de l'étude du


Normalité et pathologie du narcissisme 1023

narcissisme postule l'existence d'une causalité linéaire au lieu de tenir compte du grand nombre d'interactions variables et des caractéristiques de maturation du sujet et de ses rapports interpersonnels, qui ne peuvent certes pas être exprimés en faisant appel au principe économique. Le terme de relation objectale narcissique donne l'impression d'être parfois un expédient pour ne pas approfondir les caractéristiques particulières du rapport.

Parler d'investissement des objets avec libido narcissique jusqu'à un certain âge, puis de libido objectale à un autre âge me semble fournir l'exemple typique d'une pseudo-explication. De même que me paraît tout aussi obscur le concept de maturation de la libido narcissique qui résulterait d'un mélange avec la libido objectale (Kohut). Dans cette optique, la manière de se mettre en rapport avec le monde extérieur, ses variations avec le développement et ses altérations pathologiques aboutissent à une réduction élémentaire qui bloque l'enquête sur les véritables facteurs, par sa conceptualisation primitive, les facteurs étant très complexes et articulés entre eux.

En ce qui concerne le principe de constance, il est largement démontré actuellement que le système nerveux n'est pas un instrument passif, qu'il ne reste pas en état de repos s'il n'est pas stimulé et que les stimuli servent seulement à en moduler l'activité.

En principe, il ne se défend pas des stimuli en les réduisant au niveau le plus bas, et ne pourrait non plus se maintenir dans une condition qui en soit dépourvue ; enfin, il ne transmet pas d'énergie.

Ducey et Galinsky essaient de retrouver, dans la théorisation même de Freud, des éléments qui démontrent le dépassement de la métapsychologie du plaisir dans les termes du principe homéostatique, pour adhérer à celle qui reconnaît le plaisir dérivant de stimulations. Le principe de nirvâna, que la recherche actuelle nous impose justement d'abandonner, a profondément conditionné, tout au moins dans la formulation freudienne, toute la psychologie du narcissisme, et par conséquent de la psychose. Il est considéré comme une condition première, le paradis perdu où voudrait retourner l'homme, le prototype de l'investissement libidinal.

En la limitant à ces observations où se réalisait, semblait-il, un détachement complet du milieu extérieur, la schizophrénie pouvait fournir le modèle clinique à pareille étude théorique malgré les contradictions évidentes, parce que de nombreux doutes sont apparus sur ces signes d'un hyperinvestissement correspondant du sujet. Sur la base de cette théorisation, il est aisé de comprendre l'affirmation de


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Freud selon laquelle « la haine, en relation avec les objets, est plus ancienne que l'amour... Elle dérive du refus narcissique de la part du Moi primordial, du monde extérieur avec ses stimulations », que dans la plus bienveillante des hypothèses, nous pouvons considérer comme indémontrable.

Holt fait remarquer que cette façon de voir a provoqué des difficultés qui ne sont pas encore éclaircies, au sujet de la conceptualisation freudienne des relations objectales, et est une conséquence directe du modèle passif : si l'appareil suit le principe de base qui est de se libérer des stimuli et si l'augmentation d'énergie à l'intérieur est désagréable, alors l'approche de tout objet (qui apporte de l'énergie au système nerveux) doit être originairement désagréable et doit éveiller un affect négatif et un refus.

Cette conceptualisation des premières phases du développement (même embryonnaire) comme condition de bonheur a été adoptée par la psychanalyse pour expliquer des mythes tels que celui du paradis perdu. A mon avis, on est en droit de se demander si cette conceptualisation ne serait pas elle-même à interpréter dans une vision philogénétique de la vie affective.

En fait, tandis que l'utilité de conserver des traces mnésiques fidèles de représentations objectales et de différentes situations même dangereuses apparaît évidente, le même principe ne semble pas valable pour de nombreux affects à tendance négative qui pourraient facilement, à la condition qu'ils soient revécus fidèlement, déterminer des conduites tendant à éviter des expériences qui doivent être affrontées de nouveau pour la survie de l'espèce.

Ces éléments m'induisent à proposer quelques variantes dans la métapsychologie du narcissisme qui se prêteraient davantage à une compréhension des faits cliniques où il est considéré que le narcissisme se trouverait au premier plan.

J'estime qu'on peut partir des contributions qui décrivent le développement du Soi et des relations objectales, en prenant pour base les pulsions érotiques et les pulsions agressives. La première conséquence logique du fait de considérer le SNC comme un système ouvert et doué d'une activité spontanée est de postuler l'existence d'une tendance primitive et profonde, biologiquement ou instinctivement déterminée, vers l'objet, en accord avec les données psychanalytiques ou non.

Il s'avère moins important de préciser lesquelles des pulsions, libidinales ou agressives, sont activées en premier dans cet interéchange avec le monde extérieur. Pour Lichtenstein, un aspect qui n'a


Normalité et pathologie du narcissisme 1025

peut-être pas été encore assez éclairci ni développé, est celui constitué par les vastes implications que l'étude de Freud sur le narcissisme conserve pour la psychologie du Moi et des rapports objectaux.

Gedo et Goldberg soutiennent que l'affirmation initiale de la non-analysabilité des névroses narcissiques devint un facteur historique qui peut avoir retardé la compréhension de l'importance des rapports objectaux. Je pense au contraire que l'importance des rapports objectaux a pleinement été évaluée par le Freud clinicien, mais que le développement théorique fut rendu très difficile par les études de base déjà mentionnées, de type neurologique. Je crois que le même principe est valable pour l'étude du Soi et de sa représentation mentale, dans ses composantes somatiques, subjectives, d'ordre intellectuel d'autoconscience, etc., qui ne sont certes pas de moindre importance. Le rapport avec ces composantes représente d'ordinaire ce qui est défini comme narcissisme (pour Hartmann, l'investissement libidinal du Soi opposé à l'investissement des objets), mais les composantes agressives de ce rapport ont été négligées (à l'exception de Rosenfeld et de Kernberg, en partie).

Dans ce cas également, le postulat d'un instinct de mort, conséquence logique d'habituelles prémisses biologiques, n'en a sûrement pas facilité l'étude ; d'autres difficultés proviennent de la différenciation tardive entre le Moi et le Soi. En ce qui concerne les rapports avec les objets (ou mieux, avec leur représentation mentale) représentés par des sentiments d'amour et/ou d'agressivité, les modalités de développement ont été décrites (voir les lignes de développement par A. Freud, de la dépendance totale aux rapports objectaux adultes). Il est maintenant universellement reconnu que les effets de ce modèle initial de dépendance et de ses déviations pathologiques représentent, avec leur gravité, les différentes conditions cliniques.

Dans le narcissisme au contraire, Kohut décrit dans son récent ouvrage, d'une grande importance, une ligne d'évolution distincte et le refus concomitant d'une opposition entre amour objectai et amour narcissique.

Les processus d'évolution du narcissisme, après avoir dépassé les étapes du Soi grandiose, et de l'imago parentale idéalisée, représentent chez l'individu mûr, les manifestations de sagesse, d'empathie, d'humour, de créativité, d'acceptation du caractère transitoire. Si la conceptualisation d'une évolution du narcissisme apparaît comme originale et fructueuse, d'autres aspects de l'étude de Kohut sont plus discutables, principalement celui de la fidélité au principe économique,


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avec ses implications explicatives et de causalité, ainsi que celui d'une différenciation incomplète entre narcissisme et représentations objectales.

Cela est évident aussi dans l'énumération des attributs du narcissisme mûr, qui sont l'expression de son évolution dans la mesure même où ils sont l'expression de rapports objectaux mûrs, et dont on peut vérifier le développement sans qu'il soit nécessairement harmonieux chez des personnalités définies d'ordinaire comme narcissiques.

Je pense que les indices d'un processus adéquat d'évolution du narcissisme doivent se référer principalement à la composante affective de la manière dont se réalise l'évolution de la perception et de la conscience de Soi comme unité psychologique, comme façon de réaliser le Soi, sur le plan physique et sur le plan psychologique. Je pense qu'on peut retrouver la source primitive du narcissisme conçu comme la partie affective de la vie mentale dirigée vers nous-mêmes, dans les rapports avec l'objet primaire et dans les sentiments primitifs de plaisirdéplaisir commandés par les fonctions physiologiques.

En se référant à l'unité originelle mère-enfant, comme à un champ de forces psychologiques interagissantes (Loewald), Spruiell décrit la différenciation graduelle de pulsions, d'objets et de structures intérieures, et les origines des précurseurs de l'amour pour le Soi, de l'auto-estime, des sentiments d'omnipotence. La mère s'occupe de chacun de ces trois aspects du narcissisme chez l'enfant et chez elle.

De toute façon, nous sommes loin de pouvoir individualiser, même en partie, ces macro- et micro-comportements des interactions affectives conscientes et inconscientes, constituant les éléments du rapport mère-enfant qui codéterminent la formation du Soi et du narcissisme. L'opportunité de conserver la distinction entre les deux lignes de développement, narcissisme d'une part et représentations objectales d'autre part, devient moins importante au fur et à mesure qu'on se réfère à des phases plus précoces du développement. Pour Moore, les représentations du Soi et des objets se stabilisent au moyen des mécanismes de projection-introjection durant la période de séparation-individualisation, et Modell décrit le développement initial de l'amour et de la haine envers Soi à travers l'ordonnance d'images objectales de manière de plus en plus réaliste, jusqu'à l'acquisition d'un examen de réalité et d'objets entiers stables. Mais également par la suite, la manière de percevoir le Soi et la participation corrélative affective (le narcissisme) interviennent dans tous les rapports objectaux. Dans l'évolution, la maturation graduelle sur le plan biologique et


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l'apport du monde extérieur consentent le plein développement du Soi dans ses diverses composantes.

Il peut sembler difficile d'évaluer si l'agressivité intervient comme le produit d'une blessure narcissique (colère narcissique de Kohut), ou bien comme un pattern inné de comportement, avec le Soi sur le même plan que les objets extérieurs.

Isoler le narcissisme en le différenciant d'une part de l'amour et de l'agressivité directe envers les objets extérieurs (et leurs représentations mentales) et d'autre part du processus constitutif du Soi est un artifice qui ne satisfait pas car il divise un processus fondamentalement unitaire, mais semble avoir son utilité, et donc une justification, outre des buts heuristiques et explicatifs, pour une application dans le domaine clinique.

Les deux lignes d'évolution déjà mentionnées peuvent être élargies pour y englober une perspective pathologique ne se limitant pas à considérer les conditions cliniques indiquées comme narcissiques, la persistance ou la régression à une hypothétique situation primordiale.

Des mentions d'une pathologie propre au narcissisme se rencontrent chez différents auteurs (Goldberg, Van der Waals, Kohut, etc.), mais elles ne sont pas suffisamment explicitées à cause des habituelles directions métapsychologiques et de l'extension excessive donnée au terme de narcissisme. D'habitude, la pathologie du narcissisme semble s'identifier avec la régression à des phases archaïques du développement.

Van der Waals, après avoir constaté l'existence du développement simultané de formes d'amour pour le Soi et de formes pathologiques de relation objectale, attribue les obstacles à la compréhension du narcissisme pathologique, à la superposition à la clinique de la métapsychologie. Selon moi, les responsables sont les prémisses métapsychologiques insatisfaisantes.

La résolution de la pathologie narcissique adviendrait aussi selon des mécanismes peu clairs ; pour expliquer l'amélioration des relations objectales chez des patients narcissiques, Kohut la fait dériver de la « libération de libido objectale précédemment refoulée », ce qui me semble ne rien dire sur le narcissisme.

Dans la pathologie, le narcissisme et les relations objectales peuvent apparaître comme frappés de manière et dans une mesure assez diversifiées. Je pense surtout que seraient à exclure entre eux les rapports basés sur des métaphores quantitatives, mais plutôt que devraient être au premier plan les lignes évolutives réciproques, les conflits, les défenses, etc., dans une perspective qui verrait ces deux différents


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aspects inter-agissants. Je ne crois pas qu'il y ait des doutes sur la possibilité que des rapports plus précoces et plus profonds ont d'influencer l'attitude de l'enfant de manière durable envers son propre corps, sa vie subjective, l'autoconscience, etc., caractérisant ce qu'on a coutume d'appeler narcissisme dans ses composantes érotiques et agressives.

Partant de cette façon de voir, je pense que le concept de personnalité narcissique devrait être modifié. Délaissant la référence à des descriptions nombreuses et souvent discordantes de telles personnalités, on a l'habitude de considérer comme narcissique un sujet qui, à cause de l'investissement libidinal excessif de son propre Soi, vit de manière troublée le rapport avec le monde extérieur. Il est affirmé comme certain qu'une fixation à une phase précoce de développement en est responsable.

Le terme englobe un ensemble de pathologies qui concernent le rapport avec le Soi et avec les objets, et qui devraient être étudiées et décrites de façon à réduire l'extension actuelle du terme narcissisme.

C'est pourtant dans les psychoses que les modifications pathologiques sont le plus facilement mises en évidence. On peut parfois remarquer dans les psychoses des rapports objectaux qui ne sont pas troublés de façon particulière, à côté de troubles graves concernant le narcissisme (comme dans l'hypocondrie délirante, les comportements d'autolésionnisme et d'autodestruction, les dépersonnalisations).

Il me semble que l'expression « investissement narcissique d'un objet », traduite en d'autres termes, pourrait être plus correcte, par exemple « relation objectale se réalisant dans un sujet avec une pathologie de type narcissique ».

Cela, non pour isoler l'un de l'autre les deux phénomènes en une dichotomie inacceptable, mais pour souligner au contraire les inextricables connexions entre les deux aspects, et comment le rapport troublé avec la représentation mentale de Soi, typique et particulièrement évident dans certains cadres psychotiques graves, s'accompagne d'ordinaire d'une relation objectale altérée, la conditionnant avec des modalités bien plus complexes que ne le seraient celles qu'on pourrait formuler sur la base d'hypothétiques déplacements d'énergie.

Pr G. Fossi

Via Pier Capponi, 41

50132 Firenze


AUGUSTIN JEANNEAU (SPP Paris)

DE L'AMBIGUÏTÉ A L'AMBIVALENCE. LE FANTASME DANS LA PSYCHOSE

Par leur aspect complémentaire, les perspectives que nous ont offertes les rapporteurs de ce Congrès nous renvoient des images différentes d'un même paradoxe concernant la psychose. En évoquant une aire asymbolique, Giovanni Hautmann et Dario de Martis impliquent déjà, dans ce terme, la contradiction vécue par le psychotique, en éclairant sa déficience narcissique à accueillir la vie psychique dans l'espace virtuel de la rencontre avec l'objet. Dans cette même perspective, ayant choisi cette fois la notion d'une certaine « idée du Moi », comme il nous avait parlé récemment de l'écran intérieur du rêve 1, Paul-Claude Racamier nous montre le psychotique condamné, pour cette raison, à rejeter au-dehors tout conflit d'ambivalence, dont la perception lui eût pourtant permis d'établir son identité. C'est que cette ambivalence-là ne s'est pas encore dégagée d'une ambiguïté qui laisse encore l'empreinte de ses incertitudes à ce qui ne parviendra jamais vraiment à être partage du désir. C'est de cette ambiguïté, creuset de tous les paradoxes, que nous vous proposons de suivre le trajet, qui s'inscrit directement dans le fantasme psychotique, tant au niveau de la définition de sa place qu'à celui de la signification de son contenu ; et l'ambiguïté veut encore que ces deux plans se confondent.

Parler de fantasme dans la psychose, c'est déjà poser le problème de ce qui est évidence pour les uns et pour d'autres, question à débattre. Car où peut donc se situer la psychose, ailleurs que dans la menace qu'elle contient, dira-t-on ? Mais qui affirmerait qu'elle est le fait du seul fantasme, fût-il déplacé, renversé ou projeté ? Et bien que nul ne

1. P.-C. RACAMIER, Rêve et psychose : rêve ou psychose, in Rev. fr. de Psychanalyse, t. XL, n° 1 ; Propos sur la réalité dans la théorie psychanalytique, in Rev. fr. de Psychanalyse, t. XXVI, n° 6.

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doute que ce dernier la constitue. Et davantage qu'en la révélant, mais en donnant corps, oserait-on dire, à l'insaisissable virtualité de la faille psychotique. Il y a longtemps, en effet, que Freud nous avait montré le travail de restitution libidinale aux objets, qui occupe le devant de la scène dans la psychose. Nous en retiendrons cette notion d'un vide ; mais d'un vide bien particulier. Non pas celui du déprimé, dont la vacuité se vit au plan de la valeur, de la nullité du Moi et du regret de l'impossible introjection, mais un vide ressenti comme plein. Michel Foucault ne pensait sans doute pas si bien dire, en faisant ainsi de l'idée de la folie à l'âge classique « le comble du vide » 2. Fantasme qui n'en est pas un, parce qu'il dépend du vide qu'il vient remplir ; creux qui est, en fait, toujours plein, ces contradictions désignent la place des éclairantes notions d'espace de la pensée, d'hallucination négative, de fonction alpha et d'élément bêta.

Ce qui conduit la réflexion à une deuxième question, concernant cette fois le fantasme en tant qu'il serait la cause de la psychose ou qu'il en représenterait, tout au contraire, le salut, que le fantasme dévastateur précipiterait la rupture, tout en offrant ses services pour en colmater la brèche. Que d'embarrassantes pulsions homosexuelles aient directement provoqué la psychose du Président Schreber, Freud avait eu soin d'en placer les éléments de son audacieuse démonstration à l'époque, dès les premières pages de son commentaire ; mais elles ne lui permettaient pas moins d'éclairer la bénéfique élaboration délirante qui les prolongeait en ligne droite.

Double face des choses qui ne se situe que pour une part au plan du conflit, dans le compromis du symptôme entre le désir et la défense, traduit dans les termes de l'une ou l'autre topique ; mais qui, dans le même axe, ne se suffit pas non plus de se démarquer de la névrose par la seule démesure de la défense projective, qui en prendrait à son aise avec les données extérieures. C'est que le jeu incertain des significations du fantasme émarge à deux registres différents qui se reflètent l'un dans l'autre, celui de la castration et celui de l'identité. Nous le savions sans doute, et Racamier y avait déjà consacré des pages claires et précises 3. Mais il nous paraît utile de situer à cet endroit les possibilités d'échange entre l'ambiguïté du sens et l'ambivalence du désir. Car la formulation en termes de castration peut aussi bien troubler les assises de l'être qu'en

2. Michel FOUCAULT, Histoire de la folie à l'âge classique, Paris, Gallimard, 2e éd., 1972, p. 260-261.

3. P.-C. RACAMIER, Esquisse d'une clinique psychanalytique de la paranoïa, in Rev. fr. de Psychanalyse, t. XXX, n° 1.


De l'ambiguïté à l'ambivalence. Le fantasme dans la psychose 1031

assurer la ressaisie sur un clavier différent de l'angoisse. De la même façon que, sur un plan différent, l'agressivité pouvait provoquer la dépression en détruisant l'objet narcissiquement nécessaire ou rétablir, au contraire, les relations compromises. Qui nous dira, dans la pratique, la hiérarchie des inquiétudes chez ce patient qui a dérobé son dossier médical, entre sa crainte qu'y fût inscrit qu'il était homosexuel, et celle que l'intrusion se soit faite au niveau de sa tête ainsi devenue transparente et vidée de sa pensée sur un papier indiscret ? Tout au moins pourrait-on tirer quelque lumière à mieux comprendre comment se croisent les deux plans, et à mieux désigner tout à la fois les zones de risque et les chances qui s'y inscrivent.

C'est qu'avec l'apparition de l'objet deux mondes différents se rencontrent. Sous peine de dépression, l'absolu du narcissisme primaire doit être retranscrit dans l'évidence et la valeur des limites imposées ; la satisfaction homéostatique de l'indifférencié doit se reconnaître dans la vie pulsionnelle organisée par le réel. Mais il se peut que l'incompatibilité de ces deux ordres de vécu se pose non pas seulement au niveau de la qualité, mais encore au niveau du relief des choses. Une image qui rassemble l'unité du corps, mais ne lui renvoie pas le reflet de son être, barrant tout accès au symbole ; un Autre qui se distingue de soi, mais ne s'en défait pas ; une troisième dimension qui, en se définissant, ne se déploie pas dans l'espace, la psychose est là. La menace s'installe à jamais dans l'indécision d'une mutation inachevée, dans un faire qui ne se fait pas. Quand Tausk évoque cette période où l'enfant tente « d'attraper ses mains et ses pieds comme s'ils étaient des objets étrangers », il ne réduit pas la psychose à une simple régression à ce stade où le dehors et le dedans ne s'opposaient pas vraiment. C'est quand ils se reconnaissent sans pourtant se séparer que le corps s'échappe avec la machine à influencer hors de la sécurité de son milieu interne, ainsi mis en danger par les objets, et qu'il se retourne contre lui-même en devenant, au milieu d'eux, persécuté-persécuteur.

On sait que longtemps les choses pourront en demeurer à l'indifférenciation d'une symbiose familiale où l'on pense l'un dans l'autre et où chacun se présente comme le lieu d'action d'autrui 4. Mais voilà qu'à l'adolescence, les sollicitations du monde extérieur qui accompagnent la poussée pubertaire conjuguent les pressions libidinales aux perspectives d'autonomie. Et cette perte de substance qu'est la vie pulsionnelle

4. L. KAUFMANN, L'oedipe dans la famille des schizophrènes, in Rev. fr. de Psychanalyse, t. XXI, n° 5-6.


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(pour en rester à une formulation de Tausk) concerne tout aussi bien la mère, ainsi devenue dangereuse par le creux fait en elle qui se remplit aussitôt de menaces, lesquelles pénétreront le vide appartenant à tous les deux, dans une effraction où la figuration phallique trouvera sa carrière destructrice. L'expression orale du fantasme sera plus proche sans doute de ses origines, bien que souvent d'élaboration secondaire. Mais pour être davantage que l'expression régressive des dangers de la castration, ceux-ci n'en demeurent pas moins significatifs de l'enjeu. De « la névrose de base » au primat génital de l'espace oedipien, l'angoisse de castration prend, dans l'aire du conflit névrotique, un mouvement qui reste autonome. Dans la psychose, au contraire, la même problématique de la castration met en question une tout autre dimension, qui est celle de l'identité. Sauf que le sujet tentera d'y échapper en faisant appel aux formulations névrotiques qui mettent en cause cette castration.

C'est que l'identité donnée par les parents est une identité sexuée, mais que cette même différenciation sexuelle confond dans une même angoisse les menaces de la castration et les dangers de l'altérité. Parents dangereusement réunis dans leur agressive différence, races, sang-mêlés, scène primitive, aliénation à soi-même du sommeil ou fornication nocturne des parents, on dirait que la castration vient réveiller une crainte psychotique plus profonde, qui ne peut s'exprimer elle-même que par la castration.

On comprend mieux, en conséquence, que pour le psychotique l'homosexualité offre à l'identité le secours de l'identique. Il est vrai que, de la même façon qu'en territoire névrotique le masochisme homosexuel replace dans une position de dévaluation castratrice, secondairement érotisée, celui qui voulait en partie l'éviter, de même le psychotique, sur un autre plan, trouve dans l'image de son double, qui ne sait ni représenter le sujet ni pour autant s'en séparer, une redoutable incertitude. Il demeure, néanmoins, que la voie est plus accessible qu'ailleurs pour déporter le choix d'objet narcissique du plan de l'identité à celui, plus négociable, de la sexualité.

Et parce que la modalité d'introjection homosexuelle garde l'empreinte de l'analité où les choses se décidèrent. Car dans ces temps se délimitaient d'un même coup l'ambiguïté et l'ambivalence du bol fécal, quand se séparaient à la fois le corps et le non-corps, le bon et le mauvais. Et sur ce dernier plan, le conflit peut enfin se faire ; et plus spécifiquement entre le narcissique et l'objectal, quand la puissance du corps nouvellement découverte peut aussi bien changer de signe, si elle


De l'ambiguïté à l'ambivalence. Le fantasme dans la psychose 1033

n'est pas affectivement reçue par le regard de la mère, et se réduire à la dégradation d'une vidange orificielle ; de la même façon qu'on aurait tort de ne voir que sur un plan économique l'équilibre entre un tropplein encombrant d'homosexualité et des sublimations sociales qui n'en seraient que la défense, alors que c'est l'amour qui a échoué au niveau de ces dernières, et que les pulsions homosexuelles se rétrécissent alors à la figuration anale d'une passivité-féminité, dont Janine Chasseguet, dans un Congrès récent 5, nous a montré comment elle était vécue par le psychotique comme une pénétration intolérable. Mais l'éradication du délire sera comme un trou dépressif qui, à ce niveau, est plus que béance dangereuse et moins cependant qu'une dépression 6. Sans doute notre malade au dossier aura-t-il été fort déçu de ne rien y trouver de ce qu'il redoutait.

C'est qu'avec le bon et le mauvais, l'analité se rend maître de la conservation et de l'expulsion. Et la projection-éjection accompagne ainsi le clivage au niveau des objets, qui sauve de « l'écartèlement » ; clivage incessant entre le frère et le père, Flechsig et Dieu, Dieu supérieur et inférieur, permettant la protection de ce qui est bon par l'éjection du mauvais. Mais plus encore, le psychotique entrera ainsi dans cette région à trois termes : père-frère peut-être, mais surtout père-mère, offrant ainsi de sauver dans la condamnation du père l'image implicite d'une mère plus conforme à l'Ordre de l'Univers qu'un Dieu incertain. Situation qui veut se faire oedipienne, sans bien sûr y parvenir. Car lorsque dans le délire de jalousie, les deux objets se voient mieux séparés, les apparences d'une rivalité oedipienne ne suffisent pas à cacher l'incessante réanimation de l'objet homosexuel ; car il demeure que c'est la différenciation sexuelle qui doit être évitée, que l'ambivalence ainsi née ne peut être vécue ni à l'endroit d'une même personne, ni à l'intérieur d'un Moi qui y trouverait le motif à son organisation, mais que l'identification à l'objet aimé et le rejet de ce qui ne l'est pas n'ont pas vraiment résolu l'ambiguïté fondamentale.

A moins que le conflit, en vain expulsé au-dehors, trouve sa solution dans le délire. Car devenir la femme de Dieu n'est plus une castration, mais l'accession à la Toute-Puissance. Et cette féminité n'est pas différenciation, mais complétude. Schreber ne devient pas femme, il devient mère, réunissant en lui les deux sexes : et la fécondité paternelle dont

5. J. CHASSEGUET-SMIRGEL, A propos du délire transsexuel du Président Schreber, in Rev. fr. de Psychanalyse, t. XXXIX, n° 5-6.

6. J. L. DONNET, A. GREEN, L'enfant de Ça, psychanalyse d'un entretien : la psychose blanche, Paris, Editions de Minuit, 1973, p. 239-244.


1034 Augustin Jeanneau

il avait été privé et la volupté de tout l'être qui est le propre de la femme.

Moi Antonin Artaud, je suis mon fils

mon père, ma mère

et moi,

niveleur du périple imbécile où s'enferre

l'engendrement

le périple papa-maman

et l'enfant 7.

C'est à pratiquer le coït avec lui-même que Schreber est maintenant destiné, parce que « Dieu le veult ». La volupté devient alors béatitude. Et en même temps qu'il devient immortel, la réalité reprend une place pour lui plus sûre, car c'est la Science qu'il convie à vérifier sa transformation et c'est au Pr Flechsig qu'il s'adresse en une lettre ouverte avant d'écrire ses mémoires.

Ainsi va le désir chez le psychotique. Constitué d'emblée comme menace en se créant dans l'être une place pour lui impossible, le fantasme qui l'exprime ouvre la voie à la défense. L'hallucination imposera ses distances à la présence insolite ; l'interprétation donnera un sens à l'espace ; l'idée délirante placera les événements dans le temps. Ainsi persécuté, avant la mégalomanie inconstamment retrouvée, l'être se tient anxieusement sur ses limites incertaines.

Dr A. JEANNEAU 19, La Roseraie 108, avenue de Paris 78000 Versailles

7. In Ci-Gît, 1947.


ALAIN KSENSEE (SPP Paris)

A PROPOS DES ÉMOTIONS ÉPROUVÉES PAR LE PATIENT ET L'ANALYSTE,

LEUR ROLE DYNAMIQUE

DANS LA CURE DES PERSONNALITÉS

BORDERLINE ET PSYCHOTIQUES

Le terme d'émotion m'est apparu préférable à celui d'affect 1. En effet, ce dernier est étroitement lié au destin des représentations, à leur refoulement. Certes, le concept d'émotion est quelque chose de vague. Toutefois, dans son acception étymologique, émotion signifie « motion ». Je crois que cela convient mieux au thème de cette communication. En effet, je vais tenter de montrer comment un état affectif particulier interroge le Soi menacé du patient et de l'analyste. La première partie examinera, à partir du travail de Viderman [17] et de la discussion de ce travail (Colloque de la Société psychanalytique), l'importance du climat de la situation analytique. La deuxième et la troisième parties de ce travail insisteront sur l'importance de l'interaction du transfert et du contre-transfert.

Le principal obstacle avec de tels patients réside bien dans la particularité de leurs mécanismes défensifs, dans l'inorganisation de leur propre monde intérieur. Les personnes dont la souffrance névrotique est profondément enracinée dans la génitalité ont un potentiel de fiabilité par rapport à leurs objets internes et identifications. Cela infiltre tout le climat de la situation analytique qui peut être utilisée de manière adéquate. Dans les cas que nous évoquons, tôt ou tard en raison même de la thérapie, les mécanismes défensifs vont achopper. On voit alors apparaître différents acting qui peuvent nous demander un aménagement toujours problématique du cadre de la situation analytique et de la technique proprement dite. Par exemple, l'impact d'une projection : « Je

1. Ce bref développement est issu d'une réflexion interrogative de Chazaud. Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978


1036 Alain Ksensee

vous déteste comme je détestais mon père » et l'impact d'une projection identificatoire (vous êtes froid, commercial, commerçant, agressif), ont des conséquences totalement différentes sur le climat de la situation analytique. Ce climat, ou si l'on préfère, l'utilisation par le patient et l'analyste du cadre de la situation analytique, ne peut s'évaluer à partir d'un « en-soi ». Il se dégage des interactions du transfert et du contretransfert une relation d'objet intense et particulière sur laquelle M. Balint [1] a si justement insisté. C'est cette interaction qui crée, conditionne le climat proprement dit. En acceptant cette hypothèse (celle du « climat optimal »), ce qui la fonde (l'interaction du transfert et du contre-transfert), notre approche psychothérapique des psychoses s'éclaire différemment. Afin d'établir ce climat, certains praticiens vont très loin et semblent renouer avec le génie de S. Ferenczi, mais aussi avec les limites de la technique active. Dans certains cas, on garde l'impression, bien que les données habituelles de la cure soient bouleversées, que l'essentiel a été sauvegardé. Malgré tout, le patient a fait son analyse, enfin l'analyste est resté jusqu'au bout l'analyste. Faut-il chercher dans les dons du praticien les raisons d'un tel succès ? Sans nul doute. Cependant, il est aisé de remarquer combien une telle constatation ne nous permet guère d'avancer. Il est vrai que ce problème particulier est souvent traité de manière quelque peu schématique.

En fait, le problème est loin d'être radicalement différent de celui de toutes les cures analytiques : « Le médecin devrait être opaque à ses patients comme un miroir, ne leur montrer rien d'autre que ce qui leur est montré » [6 a]. Je reste fondalement convaincu que les thérapies des structures psychotiques ne nécessitent en rien une modification fondamentale de l'attitude du psychanalyste. Toutefois, certains patients n'utilisent pas le miroir de manière à y retrouver leur propre réalité psychique. Ceux-là nous demandent un travail très particulier. Avec eux, nous sommes sans cesse obligés non seulement de fournir le miroir (ce qui peut nous demander dans tous les cas un ajustement de notre contre-transfert), mais aussi d'alimenter le tain du miroir, tain sans lequel il ne saurait y avoir de miroir proprement dit 2. Cette construction

2. Lorsque nous réfléchissons à ce problème, il est possible de l'envisager de manière relativement claire. Ce que nous fournissons du point de vue économique, c'est le surinvestissement entre les représentations de mots et choses [6 c]. Du point de vue topique, nous contribuons à organiser le préconscient de ces patients. Cela est différent de ce qui est souvent affirmé d'un point de vue génétique, à savoir que nous donnons une signification à ce qui n'en a pas pour le patient. C'est évidemment une question de nuance mais en fait, par la précédente explication, nous rendons compte d'une quantité de l'affect émanant de l'analyste, qualité d'autant plus grande qu'il sait garder les rênes de son contre-transfert positif.


A propos des émotions éprouvées par le patient et l'analyste 1037

se heurte à l'intérieur du patient et dans l'interaction du transfert et du contre-transfert à une série d'obstacles. Elkisch, cité par Searles [15], précise ainsi : « Au contraire, le psychotique, dont la peur mortelle de perdre son Soi se passe à l'intérieur de lui-même, semble se tourner vers le miroir comme si celui-ci pouvait le protéger d'une telle perte. » Il « se sert » du miroir afin d'extérioriser, c'est-à-dire projeter, ses pulsions et ses conflits (qu'il nie dans la réalité). J'ajouterai deux commentaires très brefs. Le concept d'extériorisation ne me paraît pas être identique à celui de projection (Fiumara [7]). Mais surtout, cette utilisation particulière du miroir explique, à mon avis, la lourde charge affective que nous devons endosser en raison de la forme très particulière de l'interaction du transfert et du contre-transfert. Je voudrais maintenant aborder ce type de difficultés à partir des mécanismes défensifs du Moi, en montrant pourquoi il en est ainsi.

Dans cette partie de ma contribution, je souhaite insister sur le point suivant : « Le névrotique de structure se réfère éventuellement à un fantasme de mauvais parent, alors que le sujet limite porte présent en lui un objet parental mauvais et terrifiant » (Bergeret [2]). Ces patients nous prennent véritablement en tant qu'objet interne (total ou partiel). Un objet imagoïque qui est représenté (investi) sans être forcément figuré 3 (perçu). Lorsque cette présence est au premier plan, nous sommes dans le premier courant décrit par A. Green [8]. Les risques d'un transfert « mort-né » menacent le déroulement de l'analyse. Parallèlement, nous observons une série de mécanismes défensifs, lesquels reposent sur le clivage psychique. Ce dernier peut s'accompagner d'autres modes de défense, la somatisation et l'évacuation motrice (A. Green [8]). Je voudrais insister sur deux aspects de la projection identificatoire (identification projective). Nous sommes habitués à la projection du mauvais objet avec le fantasme du contrôle et de la localisation de cette mauvaise partie dans l'analyste. Dans ces moments, l'interprétation ne viendra que renforcer la « croyance » du patient en la « réalité » de ce mauvais objet (intrusion). En fait, le patient peut se trouver « truffé » d'interprétations correctes, lesquelles constituent de la part de l'analyste une intropression4 dans la psyché du patient. De cette manière se trouve réactualisé un traumatisme désorganisateur

3. Communication de E. Kestemberg et S. Lebovici. Séminaire de l'Institut de Psychanalyse de la Société psychanalytique de Paris.

4. C'est le mouvement particulier où le patient réintrojecte l'analyste à partir d'une projection identificatoire déformante qui est confirmée par un contre-transfert qui prend la « forme » d'une interprétation.


1038 Alain Ksensee

(Bergeret [2], Kerneberg [11]). Lorsque nous avons la capacité de contenir cela (Bion), nous voyons apparaître dans la continuité du clivage de l'objet en bon et en mauvais, une partie qualifiée de « morte ». C'est cette externalisation qui permet au patient de commencer à ressentir. En fait, cette partie est rarement externalisée de manière durable. Plus exactement, le patient nous révèle cela, soit, par exemple, en évoquant une « partie morte en lui », ou encore en nous indiquant des fantasmes vis-à-vis desquels il ne ressent rien. Ceci contraste avec le fait que dans cette variété clinique nous pouvons être pris en tant qu'objet interne mauvais pendant de très longues périodes, mais très exceptionnellement en tant qu'objet interne « mort ». Avec cette « partie morte en lui » (Winnicott [18]), nous passons insensiblement d'une position d'exclusion objectale à une position plus nuancée où commence à pointer l'ambivalence objectale 6 : on remarquera que l'objet « mauvais » est ici représenté et figuré. Il existe un certain jeu représentatif au sens psychanalytique du terme. La « partie morte » est investie (représentée) mais très rarement figurée et, lorsqu'elle l'est, il s'agit d'un « aprèscoup » lié à l'élaboration interprétative ; élaboration atténuant le traumatisme ou les traumatismes cumulatifs (Masud Kahn). D'autre part, une personne qui ne porterait en elle que le mauvais objet interne, ne survivrait que peu de temps ; si cet objet interne était mort, elle mourrait immédiatement. Lorsque l'analyste sait cela, il découvre alors comment la « partie morte » du patient renferme une série d'introjections négatives (Bergeret [2]). Ces introjections négatives sont investies sans forcément avoir été enregistrées en tant qu'expérience par le Moi de ces patients (Winnicott [18]). Cette zone négative peut faire point d'appel. Elle peut entraîner de la part du Moi un investissement du vide (A. Green [8]). Toutefois, il me semble s'agir d'un réinvestissement secondaire à un contre-investissement pulsionnel massif. C'est en fait une sorte de « congélation pulsionnelle », laquelle ne peut véritablement s'activer, sous peine de voir se confondre l'investissement du bon objet interne (total ou partiel), avec sa destruction immédiate. Toute vie psychique, toute tentative d'élaboration fantasmatique est équivalente à une activité massivement confondue avec l'agressivité et la destructivité (Luquet). Le point commun avec le versant autistique des schizophrènes est représenté par le contre-investissement du Moi qui touche les pulsions elles-mêmes ; ceci d'autant plus que les impulsions orales sont toujours

5. On voit ici la différence avec certains aspects prégénitaux des névroses génitales. Dans ces derniers cas persiste « le pouvoir de s'identifier à une mère en dialectique génitale et oedipienne » (BERGERET [2]).


A propos des émotions éprouvées par le patient et l'analyste 1039

vécues dans la catastrophe car menaçant et échouant à conforter une identité narcissique défaillante. Le contre-investissement pulsionnel peut faire évoquer un versant autistique, une perte de contact avec le patient. Lorsque ce contre-investissement se lève, c'est une expérience toujours poignante et émouvante (en particulier du fait d'une histoire infantile toujours catastrophique) de constater combien ces personnes cherchent à préserver leur Soi et leur monde objectai. A ce stade, le patient nous aime de cette manière en essayant de mourir un peu. Il va de soi que nous aussi nous avons commencé à l'aimer. Il importe que l'analyste maîtrise bien son contre-transfert dont les associations libres, les rêves personnels le conduisent à sa propre enfance et à la perception de sa propre relation aux imagos parentales. Searles évoque ainsi : « L'idée délirante qu'a le patient d'une union profonde avec l'analyste doit devenir une réalité partagée par les deux participants. » Pour Searles [15], cette phase de « symbiose thérapeutique » est indispensable, y compris dans les structures névrotiques et borderlines. Je ne sais pas s'il est correct de nommer cela « symbiose thérapeutique », s'il s'agit de la périphérie du vrai self. Mais de toute manière, il existe une élaboration commune entre l'analyste et son patient. Cette entreprise commune s'organise autour de la perception par le patient et l'analyste des attaques fantasmatiques dirigées contre l'imago maternelle, en terme d'objet partiel ou total 6. On ne comprendra cela que si nous regardons vraiment les choses en face. L'analyste, à un moment ou à un autre, aura haï son patient (Winnicott [18]). Il a refusé (quelquefois avec ruse) d'accepter d'être considéré fondamentalement et profondément sans vie, sans empathie, sans amour, sans réalité psychique. Par ailleurs, les besoins de dépendance du patient, mais d'une authentique dépendance, peuvent être angoissants pour l'analyste. Je crois d'ailleurs que ces angoisses sont la règle, en raison même du mode de fonctionnement mental que nous devons adopter pour un temps. Par ailleurs, cette phase interroge de manière prévalente la bisexualité psychique. Ceci bien évidemment sans évoquer nos propres conflits liés à cette période de notre vie. L'analyste peut alors entrer une nouvelle fois en contact avec ce passé de lui-même, passé que le patient le conduit finalement à expérimenter une nouvelle fois. L'analyste accepte cela mais, à la différence du patient, il n'en a pas besoin 1. C'est bien ce qui donne au patient

6. Du point de vue du patient ; il s'agit plus exactement d'un « quelque chose » qui a pu serra de point d'appui dans le développement.

7. S'il en avait besoin, il demanderait au patient de le rassurer, lui ouvrant alors le chemin de sa propre dépression narcissique et de sa propre incapacité à « maintenir » la situation. Voir Winnicott.


1040 Alain Ksensee

l'impression de devoir nous protéger, nous aimer comme si nous étions son enfant. La libre acceptation par l'analyste de ce type de transfert auquel il est soumis permet au patient de découvrir ses capacités réparatrices. On observe alors comment le patient protège le cadre de la situation analytique. Je crois que ce qui donne l'impression d'une symbiose, c'est d'une part cette réparation que le patient offre à l'analyste et d'autre part le fait que l'analyste accepte cela comme un don 8. Tout ceci implique que l'analyste ne demande rien à son patient et surtout que celui-ci ne recherche pas cette forme de réparation en vue de dénier la propre hostilité qu'il a pu éprouver pour son patient. Au fond, l'analyste ne doit pas avoir besoin qu'on le répare et doit cependant accepter la contribution du patient. L'entrée dans les associations libres, dans la recherche d'une compréhension significative par le patient, constitue souvent cette contribution du patient, ce don de soi-même pour l'autre que l'analyste doit savoir reconnaître sans le nommer. On comprend donc comment le patient peut refuser cette voie 9, en perpétuant le mauvais objet interne (A. Green [8]). Cette levée conduit à la « zone morte ». Le patient éprouve cela (lorsque le contre-investissement pulsionnel se lève) comme une partie de lui-même qui tue. Je voudrais préciser maintenant combien le risque d'impasse est grand (extrêmement difficile à aménager). En fait, la perpétuation du mauvais objet interne demeure une résistance au transfert 10, en vue d'éviter la destruction du bon objet interne. On peut exprimer cela en termes de vrai Soi et de faux Soi, point théorique important sur lequel je ne souhaite pas discuter. Dans certains cas, nous pouvons rencontrer un deuxième courant clinique : « A l'autre extrême, les états qui ont pour caractéristique de tendre vers la régression fusionnelle et la dépendance à l'objet » (Green [8]). Je partagerais ce point de vue, à condition de préciser combien la régression fusionnelle est au service d'une pseudo-dépendance à l'objet. Le Moi de ces patients organise véritablement un « régime fusionnel » en vue d'éviter l'ambivalence pulsionnelle et la perte de l'objet. Le point particulier réside bien dans le fait que le patient ne peut vivre ces sentiments de perte, car ils sont équivalents à la perte de l'identité (Searles [15]). Ces moments s'apparentent à une défense maniaque avec les caractéristiques cliniques de l'hypomanie.

8. L'analyste peut encore éprouver cela de la manière suivante : ce patient semble haïr pour se défendre de la peur que suscite en lui l'amour objectai. De cette manière peut être méconnu le transfert négatif du patient : c'est l'impasse.

9. Une voie qui est possible aussi par la capacité à symboliser la métaphore paternelle.

10. Le concept même de transfert est entièrement discutable dans ces cas-là.


A propos des émotions éprouvées par le patient et l'analyste 1041

Le recours en est « l'idéalisation prédépressive » (O. Kernberg [11]). Lorsque cette idéalisation est menacée par un « excès d'intensité libidinale » (Bergeret [2]), le patient peut somatiser au sens où le décrit Green [8], faire un passage à l'acte moteur dans la situation analytique ou en dehors de celle-ci. Dans un certain nombre de cas, l'analyste se trouve en position objectale mais de pseudo-inclusion psychique. Ce mode d'organisation psychique repose sur une défense maniaque massive. Il est vrai qu'à première vue l'objet interne est un bâton fécal idéalisé (Hanna Segal [16]). Dans la précédente variété clinique (transfert mort-né) ( J. Mac Dougall [4], Green [8]), le point central est représenté par un type particulier d'omnipotence, une variété de contrôle de l'objet avec une tendance à expulser celui-ci. Ici, c'est le problème du tout retenir et du tout garder qui occupe maintenant le devant de la scène. Le patient ne peut utiliser l'analyste qu'en ces termes : l'analyste n'est rien que lui. La prévalence des mécanismes incorporatifs vient masquer l'échec d'un fonctionnement mental où l'intégration anale n'a pu s'effectuer correctement. L'équation symbolique bouche-anus est particulièrement prégnante, de même que les activités de type masturbatoire qui sont en fait des activités auto-érotiques. L'aspect phénoménologique que l'on qualifie de fusion, de symbiose est une défense magistrale du Moi. En effet, grâce à la prévalence des mécanismes incorporatifs (Searles [15]) le patient évite les sentiments hostiles refoulés, conserve le fantasme d'omnipotence, s'identifie à l'objet haï et s'incorpore à l'intérieur de l'objet, conserve la relation narcissique à la mère incorporée. Quel que soit l'aspect clinique, l'emprise du patient sur l'analyste et la situation analytique sont quasi physiques, peu mentalisées. Cela peut gêner le travail associatif de l'analyste. C'est à mon avis une limite incontestable. Cette situation passe par un jeu d' « affect » et de contreaffects potentiels. Tout ceci montre la particularité d'un mouvement anal passif et incorporatif impossible 11. Une autre limite est liée à l'importance du fantasme d'omnipotence que le patient tend à exercer sur l'analyste et la situation analytique. On comprend pourquoi Gemma Corradi Fiumara [7], Kohut [10] insistent sur un type d'interprétation qui porte en fait sur le cadre même de la situation analytique et non sur le transfert proprement dit. Je considère (encore à titre d'hypothèse technique) que l'exercice d'omnipotence par le patient sur l'analyste et la situation analytique est important pour le patient. La disponibilité psychique de

11. On consultera à ce propos le travail de BERGERET, Défense et réceptivité devant la problématique dépressive, in RFP, F 5-6.


1042 Alain Ksensee

l'analyste est alors essentielle et constitue en fait le tain du miroir qu'il doit représenter pour le patient. Grâce à cela, le clivage proprement dit de la ligne narcissique et pulsionnelle va se contrer sur le clivage objectal proprement dit 12. C'est l'exercice d'omnipotence répétée et assurée par la continuité émotionnelle de l'analyste qui va permettre au patient de découvrir la fonction de miroir représentée par l'analyste. C'est à partir de cela que l'interprétation mutative deviendra possible, une interprétation qui, à la différence de l'intropression, révèle au patient les réintrojections de ses propres projections. Alors seulement le patient pourra garder quelque chose de bon pour lui en dehors et dans les séances.

Dans la cure des versants autistiques, le patient nous considère (du moins à l'étape initiale de la thérapie) non seulement comme non humain (Searles [15]), mais en tant qu'objet mort. Le tain du miroir est formé par notre existence et le fait que cette existence est proposée de manière continue au patient. Exercice d'omnipotence répété, existence proposée de manière continue, c'est le problème de la ligne pulsionnelle et de sa déflection dont il s'agit avant tout. L'investissement objectai est à l'arrière-plan. C'est dans cet écart, entre la ligne de l'investissement objectai et de la déflection pulsionnelle, que se trouve interrogé le Soi menacé du patient et de l'analyste. Dans les états borderlines, ce qui est posé c'est en fait la capacité du Moi à supporter l'activité pulsionnelle, une activité qui menace le Soi du patient. Le Soi menacé de l'analyste se révèle par la tendance que nous pouvons avoir à utiliser notre propre faux Soi face aux exigences omnipotentes du patient ; le mythe de la rigueur technique et de la cure classique peut nous conduire à rationaliser cela. Avec la cure thérapique des versants autistiques le problème est le suivant : comment rester stable émotionnellement face à quelqu'un qui vous considère sans existence ? Cette situation est liée à un mode particulier de défense d'un Moi dont la partie saine préserve le Soi menacé du patient (Ksensee [12]).

Que faut-il comprendre par exercice d'omnipotence ? Dans la première variété clinique (transfert mort-né), au départ et pendant longtemps, c'est parce que nous commençons à ressentir ce que le sujet ne ressent pas, que celui-ci pourra un jour ressentir cela et « nous accuser » (à travers une dialectique de séduction narcissique et phallique) que nous sommes par exemple « une machine, un vide, un rien ». Au fond, c'est l'acceptation par l'analyste de ce qui a été clivé par le Moi du patient ; cette partie clivée est alors replacée dans le champ de la toute12.

toute12. [9].


A propos des émotions éprouvées par le patient et l'analyste 1043

puissance du sujet. Le sujet contrôle ce clivage qui est maintenant bien localisé mais avec quelques difficultés, car le patient peut avoir la crainte de localiser ce clivage dans la situation analytique et dans l'analyste : car cela le confronte à la perte de l'objet primaire. Ceci est particulièrement vrai lors de certains mouvements dans la cure ; l'objet primaire est ici quelque chose qui est investi mais dont la représentation est très profondément refoulée.

Du point de vue de l'omnipotence anale, il y a lieu de remarquer le jeu fréquent du jeune enfant qui se situe entre 13 mois et 20 mois. On pourrait intituler ce jeu : « Un enfant ferme les yeux. » L'enfant en effet se lâche de lui-même, ferme les yeux et court avec satisfaction retrouver « en aveugle » un parent ou un objet qu'il affectionne. Ce jeu témoigne bien de la sûreté de l'objet interne de l'enfant et de la permanence objectale. C'est au fond une variante du jeu du miroir. Avec les patients que nous avons évoqués, on peut sans peine imaginer qu'il leur faut garder les yeux ouverts de manière à saisir un objet interne sans cesse fuyant qui exacerbe et dévie la tendance à observer vers un sadisme oral pathologique.

Depuis le dernier congrès, j'ai pensé que les quelques précisions suivantes pouvaient être utiles. Par ailleurs, je tiens à préciser que l'essentiel de cette communication a été rédigée bien avant que paraissent les deux rapports. C'est pourquoi certains points particuliers soulevés par les rapporteurs n'ont pas été discutés.

BIBLIOGRAPHIE

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1044 Alain Ksensee

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1975.

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[11] KERNBERG (O.), a) The treatment of patients with borderline organisation, Inter J. Psychoanal., 1968, vol. 49 600 619 ; b) Structural derivatives of object relationship, Int. J. Psychoanal., 1966, vol. 47, pp. 236-260.

[12] KSENSEE (A.), a) Claudine et le faux autisme, Ed. Privat, 1976 ; b) Contribution à la clinique de l'auto-érotisme. Psychothérapie du versant autistique des psychoses infantiles, communications prépubliées, XXXVIIe Congrès des Psychanalystes de Langue romane, pp. 73-80.

[13] MELTZER (D.), The relation of anal masturbation to projective identification, Int. J. Psychoanal., 1966, 47 335.

[14] MORTON (D. Berg), The externalizing transference, Inter Journal of Psychoanalysis, 1977, 58, p. 235.

[15] SEARLES (M.), a) L'effort pour rendre l'autre fou, Ed. Gallimard, 1977 ; b) The non-human Environnement in normal Developpement in Schizophrenia, Ed. IPL, 1960 ; c) Manifestations of incorporation, Collected Papers, pp. 39-69.

[16] SEGAL (H.), A propos des objets internes. Nouvelle Revue française de Psychanalyse, t. VI, pp. 153-157.

[17] VIDERMAN (S.), La construction de l'espace analytique, et aussi le colloque Constructions et reconstructions ; A propos de la construction de l'espace analytique, RFP, t. XXVIII, FS 2-3.

[18] WINNICOTT (D.), a) La haine dans le contre-transfert (1947), in De la pédiatrie à la psychanalyse, Ed. Payot, 1969, pp. 48-58 ; b) La crainte de l'effondrement, Nouvelle Revue française de Psychanalyse, t. XI, pp. 35-44.

Dr A. KSENSEE 34, rue de Seine 75006 Paris


NICOS NICOLAIDIS et FRANÇOIS CORNU

(Genève)

NOTES SUR LES NEOLOGISMES

ET LE LANGAGE NÉOLOGIQUE DES SCHIZOPHRÈNES

Oscillation constante entre un pôle narcissique — ou de défense contre l'anti-narcissisme (Racamier, p. 38 et suiv.) — et un pôle objectai, tel nous paraît être le langage du schizophrène. Nous aimerions ici passer en revue quelques hypothèses concernant cet « art du langage dans le non-langage et du non-langage dans le langage », corollaire de l' « art de la relation dans la non-relation et de la non-relation dans la relation » (Racamier, p. 66).

Si, d'une part, le schizophrène s'inscrit narcissiquement dans son langage afin de ne pas se perdre, il concède par ailleurs un peu de son ésotérisme pour préserver son contact avec le monde dont il a besoin.

Sur un versant comme sur l'autre, tout mot existant ou virtuel 1 peut devenir pour lui signifiant voilé de ses affects.

Les mots, même les plus usuels, peuvent prendre alors une acception neuve et singulière, et ceci procède d'un phénomène dont l'extrême serait la création d'un mot néologique 2.

Ce « double message » ou plutôt ce double registre du néologisme piège la communication en raison de sa forme paradoxale et privée. Le sujet devient fou devant l'incompréhension de l'autre. Devient fou l'autre aussi à entendre un message véhiculé par une langue qui est pourtant sienne, mais entendue dans le climat de l'inquiétante étrangeté que provoque toute combinatoire signifiante « hors la loi » syntaxique ou sémantique 3.

1. L'un de nous (avec A. Nicolaïdis) traite ce sujet (mots non encore existants) de façon plus générale. Cf. A. et N. NICOLAÏDIS, Réflexions sur la terminologie et le langage (à paraître).

2. Notons au passage la différence entre le jeu de mot, à valeur de jeu entraînant une prime de plaisir, et le néologisme du schizophrène tout entier pris dans l'anankè psychotique.

3. Lorsque M. A..., 19 ans, évoque un moment de détente, il nous parlera d'abord indifféremment d'avoir été détendu ou déprimé. Il est très angoissé par moments de se sentir sous

Rev. franç. Psychanal, 5-6/1978


1046 Nicos Nicolaïdis et François Cornu

Nous nous demandons dans quelle mesure le néologisme, par sa fonction défensive, réussit à apaiser l'angoisse et à satisfaire le désir d'accomplissement de la pulsion. Nous nous demandons aussi à quel niveau structural nous pouvons situer cette opération.

Du point de vue topique, quelque chose semble donc se passer au niveau du préconscient, puisque le néologisme est bel et bien une formation lexicale. Mais nous n'oserions dire que le préconscient est protopathiquement perturbé en tant qu' « appareil », et qu'il aurait été transformé en un moule particulier qui façonnerait sur un mode paradoxal les représentations de choses en représentations de mots gauchis. Cette thèse d'un structuralisme trop rigide ne nous satisfait guère. Il n'en demeure pas moins que le préconscient semble tenu par l'économie du schizophrène (pôle narcissique) de produire cette forme lexicale particulière qu'est le néologisme, mais qu'il est aussi capable de le faire, comme une sorte d'appel vers l'autre (pôle objectai).

Quelques hypothèses, qui pourraient d'ailleurs se compléter l'une l'autre, nous viennent à l'idée :

Celle d'un désir de pulsion particulier qui ne peut se satisfaire que par une mise en forme particulière qui oblige le préconscient à lui donner une expression néologique 4.

Celle d'un matériel (représentation de la pulsion) devenu non représentable du fait qu'il n'a pas (ou plus) d'aspiration avec les traces mnésiques du sujet mais qui, étant présent, doit être économiquement consommé en tant que tel, les possibilités délirantes et hallucinatoires étant ici exclues. Et ceci parce que la pulsion « nue » ou plutôt portant une représentation qui ne peut pas être virtuellement mentalisée s'attapression.

s'attapression. constatons peu à peu que ceci lui signifie simultanément qu'il est triste (dé-pression, il nous demande alors des médicaments antidépresseurs) ; qu'il va exploser (sous pression, comme une machine à vapeur) ; qu'il va imploser (sous-pression, en tant qu'inverse de sur-pression, il demande alors des médicaments qui pourraient rehausser sa tension artérielle). Et ces mots lui étant fort concrets, il demande que ses soignants laissent bien en vue un appareil à mesurer la tension artérielle. Chez ce patient, nous n'observons pas d'effet notable contre son angoisse de son essai de secondarisation et de mise en mots. Il tient si peu à ses liaisons entre représentation de chose et représentation de mot qu'il les « oublie » à mesure. Il passe de jour en jour à d'autres essais qu'il abandonne aussi parce que peu satisfaisants. Nous sommes loin de la liaison bien investie de Schreber pour ses vestibules du ciel, par exemple, et de l'usage anxiolytique qu'il en fait.

Déni réussi par Schreber, raté par notre patient quant à l'originalité, éclipsante de réalité, de leurs néoform(ul)ations ?

Apaisement de l'angoisse par l'essai d'une représentation plus ou moins efficace ?

Satisfaction du désir de l'accomplissement de la pulsion par le truchement du néologisme ?, cf. N. NICOLAÏDIS et F. CORNU, Etude du signifiant psychanalytique à travers les « Cinq psychanalyses de S. Freud », in Revue française de Psychanalyse, 1976, n° 2, p. 345-346.

4. « Dans les cas les plus extrêmes, l'investissement des mots en tant qu'objets partiels est à l'origine de la réorganisation psychotique du langage », R. DIATKINE et J. SIMON, La psychanalyse précoce, « Le Fil rouge », p. 201.


Notes sur les néologismes et le langage néologique des schizophrènes 1047

querait sinon à l'organe (selon les psychosomaticiens) ou au lien (selon J.-L. Donnet et A. Green qui ont repris subtilement l'hypothèse de Bion). Dans ce cas le néologisme serait un mode de consommation économique de cette représentation non représentable (ce qui nous fait penser au « néo-besoin » de D. Braunschweig et M. Fain).

Si le néologisme est bien un « cancer verbal » comme le définit Lacan, nous pourrions imaginer que la représentation de la pulsion soit si « maligne » qu'elle ait pu obliger alors le système préconscient à se dérouter, à agir anarchiquement 5 en liant à faux représentation de chose et représentation de mot : lorsque la combinatoire des signifiants ne répondrait pas adéquatement à la représentation de la pulsion nous assisterions à une liaison « folle » entre inconscient et préconscient.

Et voici pour finir l'idée qui nous paraît la plus pleine : nous ferons ici référence au déni et au fait que (Racamier, p. 59) : « Nous nous sommes déjà demandé de quelle perversion la psychose schizophrénique est l'envers. Sans doute pouvons-nous désormais répondre à cette question, ancienne comme les premières découvertes de Freud : la schizophrénie est l'envers d'une perversion narcissique. »

Nous essaierons de montrer quelques liens entre l'envers et l'endroit, au travers de cette hypothèse perverse-auto-érotique. Nous pouvons imaginer qu'en dehors du champ de la convention symbolique de la parole et en marge de l'expérience sociale collective des mots, le préconscient pourrait céder devant une représentation partielle et tenter de la nommer à la manière d'un tout. Le déni de la forme singulière de ce néologisme serait à l'échelle du déni de cette synecdoque.

Nous voyons ici la tendance perverse dans le sens que lui donne A. Green lorsqu'il parle ou de la construction de l'objet pervers et de l'objet partiel, ou d'une condensation réductrice de l'inconscient à l'écriture, en tant que processus de retotalisation du partiel : « Ce mouvement est homologue de la perversion qui, elle aussi, tente désespérément d'investir une pulsion partielle ou un objet partiel de toute la charge libidinale possible » 6.

Le néologisme ainsi constitué servirait de reflet auto-érotique au sujet, qui ne pourrait être bien compris que de lui-même, tout en étant tête de pont vers un objet introuvable ou imaginaire, supposé avoir les mêmes « goûts » que lui et désireux de résoudre cette énigme érotisée.

Cette hypothèse donnerait au néologisme une explication à la fois

5. On dirait une anarchie « néo-plastique ».

6. Transcription d'origine inconnue, in Nouvelle Revue de Psychanalyse, n° 16, p. 47.


1048 Nicos Nicolaïdis et François Cornu

topique, libidinale et économique. Elle montrerait que le sujet essaie par le néologisme de sortir de son isolement, mais par une langue essentiellement privée. Il formerait une représentation pseudo-secondarisée grâce à la complicité d'un préconscient fasciné et violé par une pulsion envahissante, mais aussi soulagé d'avoir pu récupérer et maîtriser cette pulsion ; d'un préconscient qui joue un jeu qui lui rappelle celui de la bobine, jeu de la première maîtrise de l'absence maternelle. Dans les deux cas il s'agit en quelque sorte d'un jeu de cache-cache, et ceci par un mécanisme de clivage à l'égard des objets partiels.

Par analogie la mise en mot néologique pourrait correspondre à la tendance à maîtriser l'angoisse provoquée par la perception de l'absence du pénis chez la mère (ou de la méconnaissance de son vagin). En ce sens le néologisme serait une sorte de « substitution du signifiant du Nom-du-père par le signifiant du corps morcelé » 7. Autrement dit, lorsque l'échec de l'introduction de la métaphore paternelle réussit (forclusion), la réussite de cet échec se traduit par le néologisme, néoformulation qui confirme le déni de la perception même de la castration de la mère 8.

Il ne fait aucun doute pour nous que le néologisme vise quelque chose qui tient de la mère. La langue est toujours maternelle mais il est pourtant des schizophrènes qui dénient totalement sa parole 9 et qui essaient de parler une langue autre et libidinalement (contre-)investie. Dans ce déni — qui nous fait penser aussi à la construction d'un roman familial particulier — nous pouvons donc bien voir un déni de la chose maternelle 10.

En général, parler sa langue maternelle pour qui n'est pas schizophrène signifie accepter que sa mère ait un phallus, ou le lui concéder en lieu et place de son pénis manquant. Parler une langue étrangère est d'une certaine façon nier ou dénier sa langue maternelle, et pourrait signifier négation ou déni de toute cette opération. Dans ce sens nous pourrions prétendre que la langue étrangère sert de prothèse néologique défensive devant le phallus-parole de la mère.

Lorsque nous parlons une langue étrangère nous sommes donc tenus peu ou prou de refouler cette mise à l'écart du phallus maternel, car nous risquerions de la ressentir comme un manque personnel

7. A. GREEN, ibid., p. 42.

8. On se rappelle que le déni réussi c'est la perversion, FREUD, 1927.

9. Voir Le schizo et les langues de L. WOLFSON, Gallimard, 1970.

10. Le néologisme des schizophrènes n'est donc pas un des fleurons de la « poésie du délire » (P.-C. RACAMIER, Connaissance et psychothérapie de la relation schizophrénique, L'Evolution psychiatrique, 1958, vol. 2, p. 457) mais il a bien valeur d'un mécanisme de défense.


Notes sur les néologismes et le langage néologique des schizophrènes 1049

(castration primaire et secondaire) s'ajoutant à l'inquiétante étrangeté d'un pays étranger.

Mais n'oublions pas que pour les schizophrènes l'autre constitue comme un pays, comme un lieu étranger, comme un désert paradoxal dans lequel il tente désespérément de trouver un statut de sujet par ses néologismes.

Le néologisme, et ce sera notre conclusion, semble donc être la mise en forme d'une pulsion partielle dans le langage, représentant le déni de la perception-représentation du pénis maternel. Retotalisé comme l'objet fétiche, le néologisme perd de sa valeur sexuelle puisque sa signifiance réduite n'a plus pour but que de colmater le trou qui résulte du déni de la perception de l'absence du pénis maternel.

Dr Nicos NICOLAÏDIS 3, rue Robert-de-Traz 1206 Genève

Dr François CORNU

29, rue Voltaire

1201 Genève

RFP — 35



CLAUDIE CACHARD (SPP Paris)

RUPTURES ET ENCHAINEMENTS

Des liens indicibles autant qu'indissolubles constituent en chacun des chaînes où s'encastre la vie de tout sujet.

De la « pathologie » évidente à la « normalité » harmonieusement vécue, est-il besoin de souligner que se retrouvent, pour peu qu'ils soient assez loin recherchés, des besoins, des rêves, des fascinations, des clôtures et des éclatements de même nature.

Ce qui diffère profondément, d'un tel extrême à l'autre, c'est la part creusée, remplie, figée, celle où le sujet fou s'efface et se perd en une tentative désespérée pour maintenir, protéger, et dans le même temps, durcir, morceler et détruire sa vie propre par trop menacée ou inaccessible. Ou, au contraire, celle où le sujet mieux vivant, en une part mouvante et aux dérobements insaisissables, mêle ses contradictions fondamentales et plonge ses aspirations les plus illimitées.

Cependant, ne nous méprenons pas. Il n'y a pas d'opposition. Le sujet fou est vivant, et il poursuit une création fantastique, même si redoutable et désespérée. Et le sujet épanoui ne manque jamais de se détruire, morceler et figer, en certaines parts obscures de lui-même.

« Barrière d'isolement, vie suspendue, forteresse sans maintenant, ni avant, ni après. C'est là que je suis en miettes et en même temps enchaînée », exprime une patiente.

De telles réponses, réponses de chacun, s'implantent dès les mêlées premières où se conçoit la vie de l'être.

Mêlées premières des corps à corps, des corps dans le corps, de l'acte d'amour, de la conception, de la grossesse.

Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978


1052 Claudie Cachard

Mêlées ultérieures, toujours imprégnées des parfums initiaux, corps à corps et vie à vie auxquels nul ne cessera jamais, chacun à sa façon, de heurter, d'effacer et de constituer ses limites.

P.-C. Racamier, dans les dernières lignes de la conclusion de son rapport, pose la question suivante : « Se pourrait-il que l'on décrive un complexe de désêtre qui serait au conflit originaire et aux psychoses ce qu'est le complexe de castration au conflit oedipien et aux névroses ? Ce complexe, toute organisation névrotique l'aurait heureusement surmonté et n'y reviendrait point. Les psychotiques, eux, y resteraient ligotés. »

Restriction faite de l'hypothèse d'un « complexe heureusement surmonté auquel le névrotique ne reviendrait point » (car nous y revenons tous sans cesse sous des formes propres, réponses, actes et fantasmes qui nous ligotent et nous libèrent, pétrifiantes et créatrices du sujet), à la question de Racamier s'ébauchent des réponses, quoique encore peu explorées.

Elles concernent les fantasmes de non-naissance, fantasmes mieux entrevus par certains et reconnus alors comme l'une des approches privilégiées des tréfonds de l'être.

La naissance, accès à la vie propre, porte toujours en elle sa négation absolue, immédiate, fantasmatisation première, incessamment poursuivie et entretenue, sur des modes certes très divers.

Fantasme d'une non-vie, la non-naissance prolonge indéfiniment le sujet en une part non séparée d'un autre corps, d'une autre vie, eux-mêmes part d'autres. Elle est le refus premier et toujours répété, refus de la mère qui nous porte, des parents qui nous conçoivent, de tous, refus nôtre autant que celui des autres, aboutissant à nous nonvivre, dans un non-détachement sans cesse remis en scène, en une chaîne inlassable et infinie.

Les rêves de non-naissance et de toute-puissance, intimement mêlés, expressions jumelles d'aspirations complémentaires, sont présents, vécus, parlés par bien des patients, dès le début de l'analyse. Et pourtant tous n'emprunteront pas, pour autant, les chemins insolites, menaçants et fascinants qui mèneront quelques-uns, à côté de l'indispensable travail autour du sexe et de ses limites, vers les décou-


Ruptures et enchaînements 1053

vertes bisexuées, du double au monstre, de la non-vie et de la nonmort, à travers les rêves de non-naissance et de toute-puissance absolue.

La naissance, dans sa réalité de rupture vivante, est perte à laquelle rien, sinon le déni immédiat et quelque part toujours définitif, n'est réponse suffisante. Et la non-naissance enfouit dans le sujet ses violences immédiates, poursuivant illusoirement la non-rupture en un rêve sur lequel se grefferont les fantasmatiques élaborations ultérieures. La prise en compte d'un tel déni premier éclaire, sous des angles moins familiers, les contenus des ultérieures fantasmatiques bisexuées et sexuées, tant masculine que féminine.

Car, toujours pris au piège du manifeste, nous ne nous étonnons jamais assez des productions étranges dont l'être humain entoure sa sexualité.

Et quoi qu'on en pense, il reste autant à dire sur les opacités d'une sexualité masculine que sur les mystères d'une sexualité féminine, l'une et l'autre toujours largement adhérentes aux fantasmatiques supériorités et infériorités et leurs précieux bénéfices.

Au-delà se découvrent les sexes clos de l'un et de l'autre.

Sexe clos où s'expriment, à partir d'une bisexualité traduisant les aspirations masculines et féminines à posséder l'autre sexe, les rêves bisexués d'un ni homme - ni femme, aux doubles et aux moitiés mêlés en des complétudes infinies. C'est là que s'entrevoient et se révèlent les bouleversements incessants où se nient tout sexe et toute humanité dans le chaos des monstres et des toutes-puissances illimitées.

Pour l'homme comme pour la femme, tout se joue alors dans des confins mouvants, non-séparation des mondes de la toute-puissance et de la non-naissance, en des refus absolus qui nous lient et nous détruisent, nous entraînent et nous protègent, et toujours nous accompagnent, au temps qui passe et qui s'annule, dans l'enfermement impénétrable de la coque initiale où toute vie reste aussi enchâssée.

Autour de toute naissance s'entremêlent les sentiments les plus contradictoires, de joie, d'espoir, d'amour aux émotions vivantes, mais aussi de dégoût, d'angoisse et de haine qui ne manquent jamais de s'y associer.

Et des violences indicibles et impensables, ébauchées ou envahissantes, imprègnent de teintes subtiles ou dominantes, les circulations


1054 Claudie Cachard

premières qui développent entre l'enfant et l'entourage les indispensables liens nourriciers.

Violences de réponses d'annulation de l'existence, en un déni initial et définitif de la naissance, effaçant l'irruption du sujet autonome et projeté dans le temps de sa vie, au profit du rêve du non-enfant toujours morceau de l'autre. Hors la vie et hors la mort, monde secret et infini dans lequel chacun installe une part fondatrice de soi, en une poursuite illusoire qui le soude indéfiniment au dedans perdu, dans une mêlée informe aux clôtures et aux béances absolues.

En des contextes aussi fantastiques, des ruptures aussi irréversibles, des bouleversements vrais aussi considérables, toute venue-mise au monde est situation catastrophique à laquelle le sujet doit faire face, en une longue et lente naissance qui emplira sa vie.

Le refus de la mère, du père, rejet par tous de la naissance et de ses menaçantes significations de vie et de mort, l'enfermement de l'enfant, scellé aux propres fantasmes de non-naissance, d'impuissance et de toute-puissance des parents, l'assèchement, ou, au contraire, l'inondation de l'enfant et de l'entourage par d'intenses courants psychiques, somatiques, intellectuels, affectifs sont, en plus ou en moins, présents dans toutes les histoires.

De telles violences destructrices se mêlent aux espoirs humains, aux forces vives, aux puissantes richesses dont sont porteurs l'acte créateur, la grossesse, la naissance et l'enfant dans leurs bouleversantes réalités.

Coque dure et impénétrable, bain chaleureux d'échanges et de circulations nourricières enserrent les êtres de leurs contradictions, de leur conception à leur mort.

De l'entourage au sujet, du sujet à l'entourage, les réponses s'alimentent les unes aux autres. Ouvertures et mouvements vivants, fermetures enterrées au plus inaccessible se combinent en des remaniements infinis qui, quels qu'en soient les avatars, les blessures et les délires, mènent chacun vers ses propres formes de cohérence.

A l'intérieur et autour du sujet se multiplient ruptures et liens de toute nature.

La fantasmatisation première de la non-interruption d'une complétude fabuleuse est le lien, la chaîne première où se traite la souffrance, où s'enclôt le sujet en un déni absolu et insaisissable qui tente et assure,


Ruptures et enchaînements 1055

plus ou moins solidement et richement, une création inconsciente dans laquelle chacun baigne et nourrit sa vie menacée.

Puis d'autres liens, d'autres ruptures, tout aussi vitaux, s'ébauchent et se nouent, tentatives et réponses d'appel, d'expression, de mise en temps et en mots, en raison et en oeuvre. Ils sont vouloir de compréhension, introduction de limites, mise en frontière où se découvrent l'intelligence et ses ancrages, la sensibilité et ses mouvances.

Liens et ruptures encore qui nous perdent et nous trouvent, dans la chaleur et la rencontre des limites sûres d'autrui, fort de sa vie propre et de ses rêves les plus fous.

Liens et ruptures dont, parfois, les manques ou les excès par trop dramatiques, carences ou débordements du dedans et du dehors, liés à une association de conditions, de circonstances internes et externes constituent, dans certains cas, un total intolérable.

Intolérable qui tente alors de se réparer par des réponses compensatoires multipliant follement enchaînements et morcellements. Ils assurent du dedans, protection et clôture en une sorte de recours interne à travers une inévitable et nécessaire hyperfantasmatisation de liens illusoires de continuité, de toute-puissance hypertrophique, de raison rigidifiée, moulés au sujet, carapace ou forteresse, évidement ou explosion, recours désespéré et ultime préservant et maintenant seul les possibilités de survie.

Mme le Dr C. CACHARD 50, boulevard Beaumarchais 75011 Paris



ANDRÉ BROUSSELLE (SPP Paris)

COMMENT L'ESPRIT VIENT A L'HYPOCONDRIAQUE BORBER-LINE

Après avoir éclaté d'un rire qu'il ne pouvait contenir, ce patient, tout confus, put dire la phrase qui avait jailli de lui en entrant : « Parle à mon cul, ma tête est malade. »

L'invite est plus équivoque et plus paradoxale qu'il n'y paraît. Car qu'est-ce que « parler » veut dire ? Et de quels organes s'agit-il en fait ?

Nous en suivrons ici les différentes localisations, les différents sens, suivant les variations de niveaux de symbolisation ; non pas condensés, mais successifs, au fil des modifications structurales.

Car ce rire et cette locution vont en effet marquer un passage essentiel des aspects de l'asymbolique au symbolique de l'esprit ; esprit à prendre dans son double sens de psychisme et de mot d'esprit ; ce que l'on pouvait comprendre de la première traduction qui nous avait été donnée du titre de Giovanni Hautmann : « Des aspects asymboliques de l'esprit et leur rapport avec le narcissisme... »

Etant donné la grande confusion terminologique constatée au cours des discussions, il me faut préciser que je caractérise ici l'asymbolique par la coupure de la chaîne associative, soit par mécanisme d'exclusion au-dehors — la Verwerfung —, soit par non-liaison avec un symbolisé — et c'est alors le problème de la genèse de la signification symbolique qui nous intéressera. Donc selon cette alternative, l'élément symbolique soit pourra avoir, soit n'aura pas du tout ces caractères, bien décrits par G. Hautmann, de monosensoriel, adimensionnel, incontenable... référés à la théorisation de la pellicule de pensée. Cet asymbolique ne correspond pas au « trop-plein » de sens univoque et d'investissement des équations symboliques kleiniennes.

Pour revenir à notre patient, celui-ci était venu pour tout, sauf pour rire ! et sauf pour symboliser. Il tenait au contraire tout partiRev.

partiRev. Psychanal., 5-6/1978


1058 André Brousselle

culièrement à ce que je sois sensible à sa maladie. Car c'est d'un cul malade, et non de sa tête, qu'il m'a tout d'abord parlé.

Tout a commencé, en effet, il y a déjà neuf ans, par une intervention chirurgicale sur l'anus pour hémorroïdes. Le chirurgien l'a raté, et il a dû être réopéré après d'abondantes hémorragies.

C'est dans ce vécu dramatique qu'il a touché le fond de l'asymbolisation : sensation de tomber dans un trou, plusieurs crises comitiales ; on retrouve là cette proximité des indistinctions somato-psychiques de ces états limites.

Non moindre était alors l'angoisse de se vider complètement jusqu'à la mort, de se vider de tout le bon ; de se vider aussi de ses idées et il savait dès lors que quelque chose n'irait plus dans sa tête.

C'était la réactivation sans doute aussi des expériences anciennes d'individuation : l'abandonné-perdant, devant la sortie-perte de liquide que nous a bien exposée Giovanni Hautmann.

C'était enfin une intense angoisse d'abandon : sans parents, aucun médecin, aucune infirmière ne venant le secourir — réactivation des angoisses anaclitiques dont parle Bergeret.

Déjà si sensibilisé à tout soutien, profondément déçu, il va radicalement et brusquement réviser tous ses rapports aux autres, et devenir celui qui abandonne (femme et enfant), celui qui déçoit. Et ses expériences vont se succéder rapidement, dans un enchaînement de décevoir - être déçu, relançant sa rage et son envie.

D'autres pertes, en effet, vont suivre — mais qui resteront longtemps sans lien symbolique avec l'expérience traumatique :

— Expulsion de la célèbre équipe de rugby de cette ville du SudOuest, dont il était devenu l'idole.

— Blessure aussi d'être trahi par un entraîneur qui l'avait quasiment adopté.

— Puis, mort de son père.

Sa rancoeur, sa vengeance vont s'exprimer près des autres camarades, puis s'étendre à toute la société, pourrie, mais sans toutefois s'organiser en véritable revendication paranoïaque. Ou plutôt, celle-ci va se réaliser sous le masque d'une dépression hypocondriaque, traînant des années, qu'il va faire subir à toute sa famille, ses thérapeutes successifs, en toute méconnaissance, longtemps, du plaisir de la revanche.

Des idéaux mégalomanes vont apparaître dans son dépit : il ne sera plus le Christ crucifié qui sauve les autres, et leur donne tout ce qu'il a de bon. Il va traiter de haut tous les grands de ce monde : Giscard, Mitterrand, Marchais... auxquels il ne concédera plus rien de bon.


Comment l'esprit vient à l'hypocondriaque border-line 1059

Au début de la cure, son histoire, somme toute, tiendra peu de place, bornée à celle de sa maladie.

Sans qu'il se lasse jamais — lui ! — il reviendra sur sa dépression, son incapacité à travailler si ce n'est dans un atelier sans intérêt, prétend-il, au milieu de femmes ; il reviendra sur ses malaises hypocondriaques diffus, et son blocage dans le ventre qui viendront progressivement au premier plan, d'abord vagues, sans signification symbolique, puis condensant de multiples fantasmes ; mais ceci seulement après que les processus associatifs se soient installés, schématiquement après l'éclat de rire.

Ce « Parle à mon cul, ma tête est malade » lui permet d'exprimer sa satisfaction de nous avoir tous bien eus et d'être plus fort que tous, psychothérapeutes, acuponcteurs, magnétiseurs... qu'il avait déçus, et récusés successivement depuis neuf ans. Ceci supporté, le rire va bouleverser toute son économie, et va pouvoir jaillir avec l'association d'idée saugrenue.

Cela marque une mutation dans sa structure, et évolue selon une progression de significations symboliques que nous suivrons successivement dans trois registres — celui des gestes, celui du corps, celui du rire et des locutions verbales.

1) Les gestes. — Ils ne seront évoqués et symbolisés qu'après coup. Mais d'abord comment parle-t-il donc lui-même à son cul ? Ou plutôt, comment un même geste, neutre au départ, devient-il hautement symbolique ?

Passer la main par-derrière était au départ dénué de toute signification symbolique durant l'hémorragie, mais tentait de palper les caillots. Peut-être aussi de vérifier s'il perdait, de donner des limites au vide, ressenti infini.

Plus tard, il passe une main par-derrière, puis l'autre par-devant et les sent toutes deux pour compenser les deux odeurs, dit-il. Est-ce un rituel pour équilibrer la bisexualité ?

Ou pour vérifier l'existence douteuse de la partie arrière ?

— Mais n'était-ce pas aussi un geste masturbatoire autrefois, ayant conduit à un orgasme redouté ? déstructurant ?

Orgasme qu'évoquerait l'explosion solaire du patient du Giovanni Hautmann ; derrière son angoisse n'y aurait-il pas une de ces jouissances dont nous a parlé P.-C. Racamier ?

Dans ses associations : passer les mains devant, puis derrière, était la passe du magnétiseur, qui faisait pénétrer une force bienfaisante en lui ; introjection anale dont il a la nostalgie ; passe qui ne lui appa-


1060 André Brousselle

raîtra homosexuelle que plus tard, après qu'il aura été pris de panique à l'idée d'être homosexuel, en sortant dans la rue ; gestes qui sont la répétition d'introjection, et aussi de caresse, mais qu'il se, « donne à lui-même » maintenant, de même qu'il s'introjette le bon, s'autoféconde en se frappant la poitrine comme Tarzan ou King Kong, courtcircuitant ainsi les orifices naturels.

Il avait emprunté d'autres gestes au magnétiseur, celui de se secouer les mains après une passe, pour se débarrasser du mauvais qu'il avait ainsi extrait de lui. Manipulation autour du fantasme du sein-toilette décrit par Meltzer sollicitant ses identifications projectives. Il répétera les mêmes gestes en racontant qu'il se débarrasse de sa dépression en couchant avec des femmes de rencontre. Ou encore, le geste de presser les deux mains sur ses tempes, à la manière du magnétiseur (et de Freud extorquant leurs souvenirs traumatiques à ses premières hystériques). Ceci pour sentir remonter le bon du ventre jusqu'à la tête. Mais son commentaire traduit alors le télescopage des transferts : « Je le sens mettre votre main sur ma tête », dit-il, en posant sa propre main. Il est à noter, toutefois, que le langage gestuel courant n'utilise pas les pronoms comme le langage verbal et qu'il signifie « je » pour dire « tu », comme les psychotiques ; ainsi nous disons : « Tu es fou » en tapotant notre propre tête, et non en tapotant ou en désignant celle de notre adversaire.

2) Le corps. — Ce corps va être clivé. Et se pose la question : Où localise-t-il donc ce cul, auquel je devrais parler ?

La tête, le derrière, le devant vont devenir le siège de mon interlocuteur.

En effet, c'est là que jouent pleinement ces mécanismes retrouvés dans les structures border-line, sur lesquels insiste Kernberg : ces mécanismes de clivage aboutissant à des états du Moi opposés... Aux différentes parties clivées va être affecté un fonctionnement psychique, presque une structure différente, de niveaux symboliques différents :

D'une part, la zone anale est exclue de toute symbolisation après l'intervention chirurgicale, sur le mode psychotique. Celle-ci ne donnera lieu directement à aucune association. Elle retrouve une zone par où il s'est vidé, et à peine motif de revendication paranoïaque.

D'autre part, le ventre va en prendre le relais, et fonctionner là sur un mode hystérique de condensations multiples ; les désirs vont se matérialiser en organes, comme le décrivait Ferenczi dans l'hystérie — mais comme on hésiterait peut-être à le considérer de nos jours.

En effet, ces enkystements de fantasmes en des organes plus ou


Comment l'esprit vient à l'hypocondriaque border-line 1061

moins douloureux sont grossis des incorporations qui vont s'y introduire, non par voies digestives, mais par suite de pénétrations de forces mal précisées, et ils nous paraissent plutôt relever d'états limites ou atypiques.

Il ne s'agit pas d'ailleurs d'organe bien identifié, mais plutôt de lieu défini par ses oppositions : haut/bas, devant/derrière, masculin/féminin ou de barycentre de forces : digestive/utérine, anale/génitale.

D'autre part enfin, de ce fait, la tête est hors circuit. Ainsi, lorsqu'il a une idée, il sent quelque chose de bon dans l'estomac, une sorte de bulle qui éclate. Lorsqu'il va guérir, il sent ce qu'il a dans le ventre remonter vers la tête, tentant de rétablir la continuité perdue.

Mais au contraire, lorsqu'il va mal, il souffre vers le bas, comme sa mère souffrant de sa descente d'organes, et de ses avortements.

Il va indiquer de sa main pointée son ventre, en contrepoint gestuel, quelque peu dissonant, de ses commentaires sur sa pensée et même sur ses paroles — son bas-ventre s'exprimerait comme Les bijoux indiscrets de Diderot, à l'en croire.

Tandis que le père mort, lui, est incorporé sur le mode mélancolique, mais enkysté, encrypté dans ce ventre, on le voit de plus en plus prendre conscience de ses identifications à sa mère : désir féminin et aussi châtiment de l'avoir trop écoutée, d'avoir, pour elle, épié le père draguant les femmes du quartier.

Ce cul ne réfère pas seulement à une zone érogène limitée, mais aussi à la sexualité génitale.

Ainsi, grotesque et émouvant à la fois, il raconte être allé à l'hôpital remonter le moral de son père mourant, en lui promettant qu'il pourrait bientôt courir après les fesses des femmes (actes qu'auparavant sa mère l'obligeait à surveiller, le plaçant dans un choix impossible entre elle et le père, choix lourdement culpabilisé après la mort de celui-ci).

On voit ainsi cette partie du corps prendre valeur symbolique, peu à peu, et se lier par ses associations d'idées à son histoire — particulièrement à sa problématique identificatoire plutôt que libidinale.

3) Les locutions verbales et le rire vont schématiquement réintroduire par effraction la relation objectale et les zones érogènes, dans la lignée narcissique.

On retrouve là le problème des séries narcissiques et objectales, mises en parallèle par Grunberger, problème repris par la discussion entre Kohut et Kernberg, celui-ci plus attentif aux articulations entre les deux lignées, que ce cas paraît bien illustrer.

Ses brusques associations d'idées (ses bêtises, dit-il), qui explosent


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dans un éclat de rire, lui apparaissent dans toute la saugrenuité de l'inconscient qu'il découvre avec une fraîcheur que nous pouvons lui envier. C'est un langage fait souvent de formules préfabriquées, sortes de « grumeaux » qu'il recrache non délités, ou équivalents des enkystements hypocondriaques, brutalement expulsés, sur le mode anal.

— Le type en est la locution jaculatoire : « Parle à mon cul, ma tête est malade » empruntée à une soeur impertinente, ou différentes locutions telles que : « C'est pour ça qu'ils ne m'auront pas » ou « Ce sera long », « Il restera couché », phrases du magnétiseur apparaissant presque comme automatisme de commande post-hypnotique ou comme paroles introjectées sur le mode psychotique (qui sont à rapprocher des séquelles de thérapeutique par le cri rapportées par Serge Lebovici).

— « Ma tête est malade », dit-il : le paradoxe est qu'à partir de là, il put penser avec sa tête, et avoir du plaisir avec sa tête. Ce fut un déclic, quelque chose, dit-il, d'agréable, une sensation nouvelle perçue dans la tête ; nous dirions un plaisir d'organe, plutôt que plaisir de fonctionnement du Moi — ou peut-être l'heureuse intrication des deux. Ceci n'est pas anodin car, d'une part il ne pouvait éprouver de plaisir, d'autre part sa tête était jusqu'alors hors circuit.

C'était la première fois qu'il la désignait du doigt, alors qu'il se lamentait jusque-là sur ce blocage au bas de la colonne vertébrale, interdisant toute communication entre le bas et le haut.

Tout ce travail bien avancé, il ne me restait plus qu'à revenir à l'intervention chirurgicale sur les hémorroïdes, quand tout avait commencé, mais qui restait exclue de l'entrelacs symbolique. Et je lui dis : « Le chirurgien, lui, avait parlé à votre cul ? » Ce fut un fiasco complet.

Je n'obtins même pas le moindre silence interloqué, même pas la moindre dénégation un peu véhémente — sans aller jusqu'à escompter quelque association concluante, à retardement.

Il répéta deux ou trois fois lentement mon intervention, consciencieusement, mot à mot, sans qu'elle déclenche la moindre représentation ou affect.

Et je jaugeais ce que peuvent avoir de décevant de tels sujets, incultes, incapables même de la moindre connivence autour d'une métaphore langagière.

— Mais la séance suivante, ayant complètement oublié mon intervention, il me racontait que devant son bureau (en me désignant le mien de la main) il avait réalisé, tout seul, que l'opération chirurgicale l'avait comme amputé de ses parties viriles.


Comment l'esprit vient à l'hypocondriaque border-line 1063

— Puis, les séances suivantes, qu'elle l'avait comme amputé de sa mère, qu'elle avait été vécue comme sodomisation. Et il reprenait à son compte mes références au transfert homosexuel.

Ainsi, la zone érogène, et le couteau qui l'avait tranchée, ne se trouvaient plus exclus, mais venaient se rattacher à toute la thématique de la castration, et de la sodomisation.

Ainsi, ne s'inscrivaient-ils plus, comme au début, dans le registre de l'expérience vitale de l'abandon, du narcissisme, mais dans la problématique des zones érogènes et de l'amour d'objet.

On retrouve alors cette problématique de l'excitation de la zone anale par une intervention chirurgicale qu'a signalée Ferenczi — excitation réactivant un jeu sexuel passif de l'enfance (le jeu du coq et de la poule avec un camarade). Le déroulement de ce cas est intéressant : épisode psychotique avec angoisse de mort, puis secondairement délire paranoïaque.

Mais chez notre patient, cette élaboration se faisant par brusques irruptions de formules ne voulait rien me devoir. Refus de l'analyste, déni, refus de dépendance, s'articulant avec ses défenses contre la passivité homosexuelle.

J'étais vaincu ou plutôt disqualifié, par King Kong se frappant la poitrine de ses poings ; j'étais éliminé par cet analysant — un vrai — qui se faisait jouir tout seul, analement et génitalement, mais fait nouveau, jouir de son esprit, dans sa tête. Un King Kong évolué humanisé, qui triomphait par le rire et le mot d'esprit, qui retrouvait ainsi les parties perdues du Soi, et son individuation, et qui retrouvait le plaisir.

Il m'excluait certes, pour affirmer son indépendance face à la faillite narcissique de ses besoins anaclitiques, pour me décevoir à l'égal de ses profondes déceptions et de ses dépits : mais il m'excluait aussi maintenant comme objet menaçant de réveiller son érotisme anal.

Je n'avais pourtant parlé qu'à sa tête !

Il ne pouvait m'exprimer l'attente de ses tendances féminines que par cette phrase impertinente empruntée à sa soeur, dans un rire incongru.

Expression ramenant à la satisfaction infantile du jeu de mot — peut-être aussi à la satisfaction de jeux sexuels, avec cette soeur ? un camarade ?

Car le rire ne trouve-t-il pas son prototype dans le chatouillement des jeux infantiles, chatouillement qui est un compromis entre les contraires du refus et de l'acceptation de la sensation voluptueuse, entre le non-mais et le oui-mais des balbutiements du plaisir ?

Rire dont les spasmes sont les oscillations entre le oui et le non au


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plaisir sur le mode anal, à-coups des battements entre rétention/expulsion de l'excitation des zones anales, génitales... et du Moi érogénéisé.

Le rire apparaît ainsi comme pré-symbole du oui-mais de l'affect, sur le prototype anal du « je retiens », sans avènement immédiat de la représentation : ce qui est à mettre en opposition avec la Verneinung, symbole du non — du non manifeste — indiquant l'avènement de la représentation, mais sans avènement de l'affect, selon le prototype oral « j'avale au-dedans » ou « je crache au-dehors ». Plus exactement symbole du présent-absent comme le précise J. Gillibert.

Le rire va révéler, dit Freud, l'issue de l'inconscient du mot d'esprit et de l'interprétation. Mais le fou-rire révélera l'issue de l'affect avant que le mot inducteur ne livre son sens.

Car la levée complète du refoulement, l'élaboration ne se feront que dans un second temps, après ce court-circuit économique, lorsque les mots auront retrouvé leurs différentes valeurs symboliques.

En résumé, dans cette trajectoire de l'asymbolique, nous avons vu :

— le geste opératoire devenir rituel et identification ;

— le mot introjectat devenir parole aux significations multiples ;

— la décharge massive, jusqu'à l'épilepsie devenir rire, pré-symbole d'un « oui-mais », reviviscence de l'excitation de la zone érogène;

— les organes, eux, perdre la parole pour redevenir zone érogène, — ou bêtement fonctionnels.

Et nous avons vu le mot d'esprit confirmer ses rapports avec l'inconscient — plus sûrement que ma théorisation.

Ceci dans un retour de la relation objectale, toute conflictuelle qu'elle soit.

Ces hypocondriaques border-line seraient-ils donc chatouilleux, comme le sont les filles, dit-on, s'ils parviennent à se chatouiller euxmêmes, tandis que vient l'esprit ?

RESUME

A partir de l'évolution d'un border-line décompensé à la suite d'une intervention sur la zone anale, cette communication tente de mettre en évidence l'évolution de l'asymbolique au symbolique en différents registres :

— économique, de la crise épileptique au rire;

— gestuel : du geste « opératoire » au rituel et à l'identification massive ,

— hypocondriaque : corps clivé en parties exclues :


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— la tête bloquée hors circuit ;

— la zone anale, prétexte de revendications paranoïaques, et

— parties où vont se condenser, déplacés, de multiples introjections et fantasmes prenant corps ;

— verbal : discours décevant l'interlocuteur, bientôt entrecoupé d'associations d'idées, faisant irruption en locutions d'emprunt, dans un éclat de rire.

Ce rire apparaît lié au mot d'esprit et à la reviviscence de son prototype infantile : le chatouillement de la zone érogène. Narcissiquement, il réintègre les parties de Soi perdues.

Ce rire va aussi signer la resymbolisation, la relibidinisation, et de la zone érogène et du psychisme, chez ce border-line ayant souffert d'expériences de détresse psychique et physique vitales.

Ainsi se trouve établi un lien entre les lignées narcissique et objectale.

Dr André BROUSSELLE

87, boulevard Saint-Michel

75005 Paris



R. RODRIGUEZ

A. von SIEBENTHAL

(Genève)

ESPACE TROUÉ, ESPACE BOURRÉ CHEZ L'ENFANT PSYCHOTIQUE

A un extrême du couple des investissements narcissiques et objectaux se trouve le Tout, l'unité originelle, unité mère-enfant si chère à Winnicott. A l'autre extrême, il y a le Rien, le vide, dépression primaire où l'être aspire au non-être. Rappelons que, s'il est important de mettre le « sein » à la portée de l'enfant au bon moment pour qu'il puisse être créé par lui, le « non-sein » (Bion) doit lui aussi être vécu et métabolisé par l'appareil psychique de l'enfant afin qu'il puisse penser. Ce « nonsein », si nous avons bien compris l'auteur, avant de devenir, par l'intervention maternelle, mauvais objet ou objet persécuteur, constitue une première délimitation du vide, une première hallucination négative, qui évoque en chacun de nous le trou.

Les développements si fructueux réalisés par de nombreux psychanalystes 1 nous permettent d'affirmer que si nous voulons mieux comprendre certains fonctionnements psychotiques, à côté des vicissitudes de la relation d'objet et des avatars du narcissisme, il nous faudra prendre en considération les états du vide : Vide interne, vide externe, vide du côté du Sujet, vide du côté de l'Objet. Racamier nous en dit long sur ce sujet dans son chapitre sur « L'omnipotence inanitaire ».

A côté d'un vide nécessaire à tout développement psychique, il y aurait un autre vide qui ne se laisse pas cerner, un « trop vide » qui provoque l'horreur. Devant un tel vide, le Moi, surpris, angoissé, va déclencher une série de mécanismes qui peuvent aller du retrait autistique à la névrose de caractère. Cette terreur sans nom va constituer un état redouté et pourtant compulsivement recherché (Winnicott).

Notre propos est de montrer à l'aide de deux cas cliniques la destinée de cette horreur du vide dans l'organisation de certains modes de fonctionnement psychotiques.

1. Figures du vide, Nouvelle Revue de Psychanalyse. Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978


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L'espace troué

Jo, troisième et dernier enfant d'une famille où la communication et les échanges sont particulièrement restreints, établit une relation de type symbiotique avec sa mère tout au long de ses deux premières années. Tout semble indiquer qu'il a déposé ou qu'il n'a pas pu dégager suffisamment ses objets internes du Soi maternel. Ce n'est qu'à travers sa mère qu'il peut tirer profit de ce qu'il vit. Mais, à la fin de sa deuxième année, sa mère, qui doit subir une opération, est hospitalisée pendant deux semaines. Jo, alors, tel un coquillage hors de l'eau, se meurt. Devant un si grand vide, il s'enferme dans sa coquille, se réfugiant dans un retrait autistique comme pour se replier sur les traces indélébiles de sa mère-mer ; faisant ainsi tomber sur le Moi le vide laissé par le rendez-vous manqué avec l'Objet. A la suite de ce traumatisme grave, Jo suit l'évolution de tant d'autistes, ce qui lui vaut un séjour prolongé dans un hôpital de jour spécialisé pour ces enfants. C'est à l'intérieur de cette institution que l'un de nous le prend en psychothérapie analytique. Jo, une fois sorti de son repli autistique, étonne, d'une part, par des régressions massives à la moindre défaillance des personnes investies, d'autre part par ses agissements face aux grands trous que représentent pour lui les portes et les fenêtres. Dans toute la maison, toute la journée et également durant un nombre considérable de séances, il va déployer deux sortes d'activités :

a) Jo fait tout pour tenter de se débarrasser de cet énorme trou, de le boucher, ce qui va se révéler une tâche impossible. En effet, Jo, si on le laisse faire, passe son temps à lancer par la fenêtre ou par la porte donnant sur la cage de l'escalier menant à la salle de thérapie toutes sortes d'objets qui se trouvent dans la pièce, sans aucun égard pour leur forme ou leur poids. Il ne cessera cette activité qu'une fois la pièce vide des objets pouvant servir de projectiles. Jo, lors de ces agissements fébriles et angoissés, ne s'intéresse guère au devenir des choses lancées, leur chute le laisse indifférent tellement son attention est concentrée sur ce trou sans fond qu'il n'arrive pas à combler. Ces gestes inlassablement et compulsivement répétés évoquent immanquablement pour nous le nourrisson de 6-8 mois, qui vient de commencer à s'asseoir. Il a donc un aperçu nouveau des espaces vides au-delà de son territoire connu, parc ou berceau, et se met à lancer toutes sortes de choses se trouvant à sa portée jusqu'à ce qu'il ait épuisé ses provisions. On est bien en deçà du jeu de la bobine et des tentatives de maîtrise de l'objet absent. Nous sommes plutôt tentés de voir ces objets soit comme


Espace troué, espace bourré chez l'enfant psychotique 1069

des sondes destinées à explorer les espaces vides, soit comme des briqués destinées à les murer. La différence avec le nourrisson qui évolue tranquillement tient dans le fait que celui-ci compte avec l'objet s'il veut être réapprovisionné ou si le vide l'angoisse trop ; alors que Jo, telles les Danaïdes, semble irrémédiablement condamné à remplir tout seul son espace percé. Aucun mot, aucun geste de la part du thérapeute ne peut calmer son angoisse. Tout au plus arrive-t-il, en vidant de sens les activités de l'analyste, à lui faire éprouver ce que Racamier a si justement décrit comme « le vécu d'inanité ».

b) L'autre type d'activité de Jo, lors de cette série de séances, est la suivante : une fois qu'il a vidé la pièce de thérapie, il sort et face à la porte se livre à une série de rituels tels que faire trois pas en avant, puis trois pas en arrière, tourner en rond, se mettre par terre et tapoter le sol, l'embrasser... Ces rituels rigides, solidement établis, empêchent toute autre activité, toute détente, ils semblent cependant l'attacher, le ficeler de manière à lui permettre de conjurer toute l'horreur que provoque en lui le vide.

Plus tard, après avoir bouché plus d'une fois les w.-c, où il partait se réfugier pour de longs moments, porte fermée, il commença à creuser de petits trous dans un des murs de la salle de thérapie. Petits trous qu'il essaya de boucher tant bien que mal avec différents matériaux.

Cette série de séances où il s'acharna à circonscrire et à boucher le vide furent interrompues par une maladie infectieuse (la coqueluche) qui lui fit garder le lit pendant quelques semaines. A son retour dans l'institution, il se précipita dans la salle de thérapie, fit dans le mur un trou plus grand que d'habitude, puis il abandonna la pièce pour plusieurs mois consécutifs, se réfugiant chaque jour, pendant son heure de thérapie, dans un coin du balcon, tapi derrière un énorme volet et appuyé contre le mur.

Pendant cette période, Jo passe également des séances entières accroché au cou de son thérapeute comme s'il allait se noyer ; son angoisse est telle dans ces moments-là que le thérapeute ressent à son tour la crainte d'être entraîné dans la noyade. Durant cette période, aux repas, l'enfant refuse d'avaler autre chose que des gorgées de lait ; quand il « fait pipi », il se bouche le « derrière », il provoque également des inondations, ouvrant à une vitesse vertigineuse tous les robinets de la maison... Toutes ces manoeuvres nous confirment dans l'idée que Jo se sent menacé non seulement par un vide externe, mais également par un vide interne qu'il essaye d'extérioriser, de localiser, de laisser dehors.


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Ce n'est que des mois plus tard, au cours desquels le thérapeute essaie de survivre, aux prises avec ses sentiments d'impuissance et ses angoisses dépressives, que Jo put retourner à la salle de thérapie. D'emblée, il se met à peindre ou à dessiner des trous rouges sur lesquels il étale ensuite de multiples couches de différentes couleurs. Dès lors les mots du thérapeute seront entendus, reçus par l'enfant ; le trou a enfin un fond. Des processus de liaison, de signifiance sont désormais possibles entre l'enfant et son thérapeute.

L'espace bourré

Paul, enfant abandonné par sa mère à la naissance, manifestait au deuxième mois de sa vie, lors de son adoption, des risques évidents de « carences ». Il était alors dans un état de prostration évoquant la dépression anaclitique ou la « sensation corporelle de trou » décrite par Tustin. Ainsi, malgré ou à cause des soins intensifs et hautement qualifiés prodigués par la mère adoptive — nurse de profession —, Paul développa un eczéma généralisé et piqua des colères telles que cela lui valut une première visite chez le psychiatre, alors qu'il avait un peu plus de 6 mois. Il est certain que les attitudes maternelles ont permis à Paul, entre autres, la construction d'un objet persécuteur rendu responsable de ses déplaisirs. Objet externalisé qui lui a permis de sortir d'un autisme primaire et de s'organiser plutôt dans le sens d'une psychose paranoïde.

Cependant, des mouvements d'auto-agression fréquents, tels que des coups et des morsures, avant et après son entrée à l'hôpital de jour (il a alors 5 ans), nous font penser que Paul, devant l'horreur du vide, fait aussi usage, en dernier recours, de l'identification au mauvais objet (Green). D'autres agissements montrent que Paul utilise une grande partie de son énergie à colmater toutes sortes de brèches qui apparaissent dans son espace psychique. Il le fait avec une telle précipitation que nous avons le sentiment qu'il ne cherche pas seulement à remplir l'espace, mais qu'il tente de le bourrer, voire de l'obstruer à l'aide de ses productions. Ainsi, Paul, auquel ses parents ont acheté des montagnes de jouets, se livre, quand il est à la maison, à de multiples « constructions » avec toutes sortes de jouets tels que trains, voitures, poupées, animaux en peluche et tous leurs accessoires. Partant de sa chambre, il envahit peu à peu toutes les pièces de l'appartement, en particulier la chambre à coucher de ses parents (ces derniers le laissant faire), établissant ainsi différents circuits dont lui seul détient la clé. Si d'aventure quelqu'un de la famille s'avise de toucher à la disposition


Espace troué, espace bourré chez l'enfant psychotique 1071

de ses jouets, « il pique sa crise » telle que personne n'osera plus modifier quoi que ce soit.

Dans l'institution, la table de Paul est également bourrée de maquettes intouchables. Il a, en outre, à l'égard des autres enfants de la maison, instauré une série de rites et de règles destinés à paralyser, à chosifier l'autre, le rendant ainsi marionnette comme n'importe lequel de ses jouets. Si l'autre enfant ainsi traité essaie de se dérober aux projections paralysantes de Paul, tout en restant dans son champ d'action, celui-ci l'attaque violemment. Si l'autre ne se rend pas ou encore amorce une riposte, Paul, en dernier recours, fait une crise de type « épileptique » (type grand mal) qui remplit tout le monde d'angoisse. Il court alors le risque de se vider de tout son être pour quelques instants, prêt à aller jusqu'à cette dernière extrémité pour échapper au ressenti du vide.

On peut deviner aisément les difficultés contre-transférentielles qu'un tel enfant a pu provoquer chez nous, surtout au début de la cure. Toute velléité d'autonomie de notre part était sanctionnée par une attaque ou une crise, nos mots étaient vidés de leur substance et, de plus, il nous inondait de ses productions délirantes, nous confinant à l'intérieur de son « jeu » impétueux, abondant et rapide, « jeu » sans ordre, ni structure décelable (nous mettons ce mot « jeu » entre guillemets puisque ici il ne peut être question d' « aire de jeu » ou d' « espace transitionnel » au sens où l'entend Winnicott). Chez nous, cela se traduisait, quand nous pouvions nous distancer quelque peu de son englobement narcissique, par un état de confusion et de satiété, tant l'espace intersubjectif était rempli de mots, de gestes, d'onomatopées, de bagarres mimées, de bribes d'histoires se chevauchant tout en s'amalgamant.

De nombreuses séances plus tard, quand nous avons émergé quelque peu de ce flot de productions et que nous nous sommes aventurés à proposer une interprétation, il nous cria, rageur, que cela ne le concernait pas, qu'il ne s'agissait nullement de lui dans ce jeu, mais de la poupée, de la voiture ou de la maison qu'il animait ; lui, Paul, n'est pas là. Une fois, il nous dira même : « C'est pas moi qui ai des problèmes, c'est la marionnette. » Si nous voulions maintenir un minimum du cadre, nous opposant à ce qu'il détruise le matériel ou à ce qu'il nous frappe, en insistant, précisant que c'était bien à lui que nous nous adressions et non aux jouets, il se roulait par terre, criant et se donnant des coups au point de se faire saigner, ou bien arrachait les croûtes de son eczéma avec les dents, se faisant ainsi de nouveaux trous dans


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la peau. Après s'être senti identifié au mauvais objet, devait-il se trouer, saigner pour le faire sortir à nouveau ?

Après quelques mois de thérapie, Paul a pu dépasser ce stade. Si nous évoquons cependant ce début de traitement, c'est pour montrer avec quel acharnement il s'appliquait à boucher le vide laissé en lui par les premières carences de l'objet. Nous pensons que ces agissements dépassaient ce qu'on pourrait nommer contrôle maniaque de l'objet. Paul, pour nier le vide d'objet et l'importance de ce dernier, en venait à nier la différence entre Moi et Non-Moi (voir la notion de « moi syncrétique » de Bleger), régressant ainsi, dans la mesure où on le laissait faire, où on se pliait à ses exigences, à une phase de toutepuissance narcissique. Nous croyons rejoindre par là Racamier dans ce qu'il a si joliment appelé « galaxie narcissique ». Cette « galaxie », autour de laquelle Paul s'efforce de graviter en éliminant du même coup tout désir et toute menace de perte à l'égard de l'objet, l'enfant s'en sert également pour recouvrir les espaces vides de soins.

Dr Rodolfo RODRIGUEZ Annelise von SIEBENTHAL

Genève Genève


FRANCISCO PALACIO ESPASA (Genève)

LA SIMPLIFICATION MUTILANTE

ET LE FONCTIONNEMENT AUTISTIQUE

CHEZ CERTAINS BORDERLINE

Dans les anciennes descriptions des patients psychotiques, il y avait une forme clinique particulièrement dramatique, la schizophrénie simple, par l'effet appauvrissant qu'elle avait sur la personnalité du malade. Si ces formes cliniques sont relativement rares, il y en a d'autres plus fréquentes où la simplification du fonctionnement psychique est moins évidente parce qu'elle ne se manifeste pas dans le comportement. Il s'agit souvent de patients borderline qui présentent des plaintes vagues et imprécises mais pas moins angoissantes car leur vécu est indiscriminé. Leur discours est fait de phrases, avec un choix de verbes et de compléments, quand ils parlent à la première personne — mais souvent le sujet c'est « on » —, qui expriment ce qu'il y a de plus général. Par exemple : « J'en veux à tout le monde », « Je me sens mal partout », etc., ce qui donne l'impression d'une énorme mutilation de leur vie psychique. C'est comme si leur « édifice psychique » était construit de « blocs cyclopéens » par opposition à d'autres individus, névrotiques surtout, dont la finesse et la différenciation évoquent une mosaïque polymorphe et polychrome. Ils ont beaucoup de points communs avec ceux que Donnet et Green [2] ont décrits sous le qualificatif de « psychose blanche ».

Dans les traitements d'enfants autistiques nous pouvons arriver à détecter les précurseurs de cette simplification mutilante. Elle semble intimement liée au fonctionnement psychique de ces enfants et en étroite relation avec les défaillances particulières de la capacité de « rêverie » (Bion [1]) de l'objet maternel, comme nous le verrons plus tard. Maintenant, voyons deux exemples de patients adultes.

Premier exemple. — Il s'agit d'un jeune homme qui a fait des études secondaires. Il vient avec une demande d'aide imprécise parce qu'il présente des épisodes d'angoisse « face à certaines situations ou à

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certaines choses qui me gênent », dit-il. Malgré des essais pour lui faire préciser de quelles situations il s'agit, ce n'est pas possible. Quand il parle de sa vie antérieure, tout ce qu'il dit c'est qu'il était un bon joueur de tennis et qu'il gagnait sa vie en donnant des leçons de ce sport. A cette époque, dès qu'il sentait la moindre inquiétude ou le moindre malaise, il engageait une partie avec quelqu'un de sa force, et « une fois sur le court, il se sentait parfaitement bien ». Mais, un jour, il a réalisé qu'il ne pourrait pas continuer à espérer accéder au tennis de grande compétition et que donner des leçons de tennis n'était pas un bon moyen de gagner sa vie. C'est à ce moment-là que ses angoisses ont commencé. Ses relations humaines étaient presque inexistantes si ce n'est avec ses partenaires ou ses clients du tennis qui, d'ailleurs, n'étaient rien d'autre que ça. Ce qui était important pour lui, c'était de se trouver au jeu, « sur le court ». Il insistera beaucoup sur ce dernier point. Actuellement il joue de temps à autre au tennis mais « ce n'est plus la même chose. Il n'est pas concerné par certaines choses ». C'est le vide dans sa tête, car « s'il pensait à certaines choses, ça lui faisait penser à d'autres et ça devenait trop compliqué » ; choses qu'il n'arrive pas non plus à préciser. A la question de savoir s'il rêve, il dit avoir rêvé qu'il était un rhinocéros. Il associe avec la pièce de Ionesco, « où les gens se transforment en rhinocéros ». Il n'a pas de projets d'avenir, mais il pense qu'il pourrait devenir infirmier psychiatrique « car l'ambiance lui plaît » (il a été hospitalisé une fois à l'occasion d'une de ses crises d'angoisse). Ce patient semble à la recherche d'un nouveau « contenant » (Bion) dans l' « ambiance » de l'hôpital psychiatrique, suite à la perte catastrophique et confusionnelle de celui qu'il avait eu auparavant — le tennis — par la régression qui s'est installée après son échec dans l'accès à l'OEdipe — haute compétition. Le court de tennis, avec le sentiment de bien-être et de sécurité qu'il lui procurait, semblait avoir fonctionné comme un « contenant », objet partiel, suffisamment valable pour permettre que son jeu puisse se rapprocher d'une activité symbolique. Néanmoins, je voudrais souligner l'élémentarité considérable de l'existence de cet homme dès avant sa décompensation bien qu'à l'intérieur de cette simplification il ait eu un fonctionnement assez satisfaisant pour lui. Cette simplification est un mode de vie psychique que nous pouvons retrouver dans l'autisme infantile. Deuxième exemple. — Il s'agit d'un homme, espagnol et ingénieur. Il est né pendant la guerre d'Espagne de parents disparus dans des circonstances mystérieuses. Il vient à l'analyse en se plaignant vaguement de difficultés de relation affective avec son entourage et particuliè-


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rement avec sa femme, ce qu'il attribue à l'absence de ses parents, surtout pendant son enfance. Quand au début de son analyse il n'employait que des phrases vagues et imprécises, j'ai pensé à des résistances, même à des réticences conscientes à exprimer des vécus pénibles — fantasmes transférentiels ou autres. Le temps passait et j'ai dû réaliser que sa vie fantasmatique était présente depuis le début, particulièrement les fantasmes transférentiels, mais que c'était moi qui avais eu de la peine à les reconnaître, étant donné l'élémentarité de son discours (« Je me sens mal à l'aise aujourd'hui », « Ça va au travail », « Ça va bien avec ma femme »), ceci parsemé de longs silences. Il n'était tout simplement pas capable d'un discours plus nuancé dans ses affects ou ses représentations. Son travail apparaissait comme une entité abstraite et impersonnelle, mais très importante pour lui. Il se plaignait souvent du manque de ses parents, du vide qu'ils avaient laissé dans sa vie. La seule personne qui se précisait un peu plus dans ses récits était sa femme. Assez vite, il a commencé à se plaindre que je ne disais rien et il se sentait frustré. Mais, assez vite aussi, il a semblé se résigner, gardant de longs silences. Si je parlais à peine, c'était tout simplement à cause de ma difficulté à comprendre ce qu'il vivait. D'ailleurs les rares interprétations que j'avais données, croyant le comprendre quelque part, avaient réveillé chez lui une telle perplexité que j'avais l'impression d'avoir dit quelque chose de très inadéquat et d'inopportun. Contretransférentiellement je me sentais opprimé et immobilisé, comme « écrasé » sous la simplification de son fonctionnement psychique. Les silences se faisaient très longs sans qu'il en souffre particulièrement. Ce silence a occupé plusieurs séances entières après qu'il m'eut aperçu de loin à la sortie d'un cinéma. Voici la séance où il a recommencé à parler après un long silence au début.

PATIENT. — Je suis très fâché de ma situation. (Long silence.)

ANALYSTE. — De quelle situation ? (Dans un mouvement d'impatience contre-transférentiel.)

PATIENT (silence). — Quand je parle de ma situation, je condense un certain nombre de points que je n'ai pas acceptés dans ma vie. Ce n'est pas précisément de ma situation actuelle que je parle. (Silence très long.)

ANALYSTE. — Je pense au fait que vous m'avez aperçu il y a quelques jours, en dehors d'ici. Depuis lors, vous avez gardé le silence. Peut-être est-ce ça qui vous a fâché ?

PATIENT. — Ah ! (Longue pause.) Quand je vous ai vu, je n'en croyais pas mes yeux. Vous étiez comme une vision, comme si j'étais


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fou. Je n'ai pas supporté de vous avoir vu hors d'ici. (Pause.) Je n'avais plus pensé que je vous avais vu. (Silence.) Je pense à mes parents que je n'ai jamais vus. Je ne sais pas comment ils sont. Si je les voyais, je ne les reconnaîtrais pas. (Pause.) Je pense que maintenant, même si je pouvais, je n'aimerais pas les voir.

Après une nouvelle pause, cette séance s'est terminée mais j'ai cru comprendre pourquoi j'avais un tel sentiment d'inadéquation chaque fois que j'intervenais. Si le fait de m'apercevoir avait fait qu'il s'était senti en train d'halluciner et au bord de la folie, le silence et la simplification mutilante de sa vie psychique semblaient être une façon défensive de retrouver dans le transfert ses parents absents, ou plutôt présents mais indifférenciés. La moindre facette de moi que je rendais évidente par mon intervention le faisait sombrer dans la perplexité d'un inconnu inquiétant, l'hallucination et la folie. Pour essayer d'expliquer mieux ceci, on pourrait dire que c'est comme si ses objets internes avaient été des objets virtuels qui ne présentaient pas d'aspects, de facettes particulières. Ils se manifestaient surtout par la place vide qu'ils retenaient dans sa vie psychique, ne permettant pas l'approche d'autres objets. Ses identifications ressemblaient à des négatifs d'identifications ne se faisant pas évidentes par les caractéristiques qu'elles apportaient au Moi et au Surmoi du sujet, mais par des blancs qu'elles laissaient dans ses instances psychiques.

J'ai toujours été frappé, chez les enfants autistiques, par deux sortes de manifestations : la première, c'est une observation très banale et qui se trouve largement répandue dans la littérature à leur sujet : la pauvreté de leur fonctionnement psychique, ce qui rend leurs gestes et activités vides de sens pour l'observateur n'ayant pas une imagination excessive. Cette caractéristique semble aller de pair avec la pauvreté du lien émotionnel avec les objets significatifs de l'entourage et particulièrement avec la mère. Mais, en contraste avec ceci, nous trouvons parfois — rarement il faut le dire, mais ceci ne rend pas le phénomène moins frappant — des activités exclusives, parfois très sophistiquées, de type mathématique, musical, etc. Je vais maintenant apporter un exemple où ces deux aspects contrastants semblent présents, surtout le premier. Il s'agit d'une petite fille qui présentait un autisme primaire de Kanner, ayant à peine évolué jusqu'à 8 ans, âge auquel je l'ai prise en psychothérapie 1. A ce moment-là encore, elle faisait preuve d'une indifférence

I. Je cite in extenso cet exemple et une partie des conclusions qui vont suivre dans un autre travail à paraître prochainement : Les états psychotiques infantiles et les relations d'objet précoces.


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proverbiale envers les personnes de son entourage. Dans le Centre de Jour où elle avait été suivie depuis l'âge de 3 ans et demi, on avait remarqué qu'elle avait été capable d'établir une sorte de lien privilégié avec certaines personnes mais que l'enfant fuyait ces personnes qu'elle employait comme une prolongation de son corps, dès que la relation semblait comporter une reconnaissance de l'autre, un début de différenciation et de réciprocité. Ce refus actif du maintien et de la différenciation des relations ramenait son existence psychique à un point pratiquement nul. Elle avait été capable, à certains moments, de construire des maisons ou de dessiner des figures humaines qu'elle s'empressait de détruire de façon systématique sans laisser de trace. Elle montrait une préférence pour les jeux d'eau et de sable, matières dont les caractéristiques physiques, surtout la première, permettent difficilement des représentations, ou bien les rendent éphémères (cette préférence est assez répandue chez ce type d'enfants, ainsi que chez les enfants très jeunes). Quand j'allais la chercher pour ses séances, elle partait en courant vers le bureau sans m'attendre. Elle prenait sa boîte de jouets et elle la vidait par terre brusquement ou progressivement. Elle pouvait garder un petit morceau informe de plastique rigide qu'elle faisait tourner entre ses doigts en le regardant pendant un temps variable. Dans ce climat habituellement si pauvre, elle me surprit un jour en prenant un petit matelas en mousse et en mettant les deux extrémités dans mes mains. Comme j'étais assis, le matelas faisait comme un « giron » entre mes jambes, sur lequel elle s'assit. Parfois, elle se couvrait complètement à l'aide d'une couverture, et à d'autres moments, elle nous couvrait tous les deux (il faut préciser qu'elle a un frère jumeau). Mais ce qui est le plus surprenant c'est que, pendant ces moments, cette enfant si indifférente à moi par ailleurs me regardait pleinement au visage, souriant avec tendresse, scrutant le moindre de mes gestes, que je voyais reflété dans le sien, comme dans un miroir. Cette séquence, avec de légères variations, s'est représentée presque à toutes les séances pendant un certain temps. A ce moment, l'interruption de la séance à la fin de l'heure provoquait une crise épouvantable. Elle se roulait par terre proférant des cris déchirants, se mordant les mains, tirant violemment ses cheveux, et criant parfois très clairement « Catherine (son prénom) méchante » d'un ton de voix identique à celui de sa mère. Cette séquence me semble montrer que cette enfant, d'une extrême pauvreté relationnelle et psychique, était capable de vivre certaines situations — très limitées — où elle se sentait « contenue », dans lesquelles elle pouvait montrer


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une reconnaissance d'un objet qu'elle imitait et une ébauche d'activité symbolique : le retour au sein de la mère. Dans ce sens elle ressemble au premier patient adulte cité avant. Il est possible que les talents particuliers que certains de ces enfants développent dans un domaine précis et limité soient sous-tendus par un vécu de « relation contenante » de ce genre avec un objet partiel. La rupture de cette situation était vécue de façon désespérante par l'enfant. Son auto-agression et sa phrase auto-récriminatoire semblent être l'expression, entre autres choses, d'un drame interne avec cet objet maternel — ton de voix de la mère — qui trouve sa fille méchante, inacceptable, incontenable. Mais il faudrait peut-être ajouter qu'une fois hors du bureau elle reprenait son indifférence habituelle, comme si le fonctionnement autistique et la simplification mutilante qui le caractérise lui permettaient de se défendre contre la douleur déchirante que lui cause le fait de se vivre comme « irrecevable ». C'est peut-être pour cette raison qu'elle détruisait systématiquement ses productions et abandonnait ses éducatrices. Plus différenciées étaient ses relations, plus elle vivait le risque catastrophique de ne pas se sentir « contenue ».

Je vais reprendre rapidement certaines conclusions que j'ai développées ailleurs 2 en ce qui concerne le fonctionnement des enfants autistiques pour mieux cerner notre sujet. Si ces enfants ont une tendance à s'attribuer le fonctionnement de l'Autre (la mère ou un adulte en général) sans le reconnaître dans leur existence et sans mettre à l'oeuvre leurs propres fonctions du Moi (Meltzer [4]) ceci semble une tentative toute-puissante de recréer une relation très simplifiée où ils se sentent « contenus » sans être tenus de « réagir », comme le dit Winnicott du bébé. A des moments privilégiés des thérapies de ces enfants nous avons l'impression qu'ils vivent des anxiétés dépressives très primitives et insupportables. Ils font des crises de désespoir face à certaines frustrations comme s'ils se voyaient porteurs de quelque chose d'irrecevable par l'autre. Ce quelque chose semble se manifester plus tard — en cas d'évolution favorable de ces traitements — comme étant le corps et ses fonctions les plus élémentaires. Ce vécu de désespoir proche des angoisses innommables (Winnicott [6]) semble probablement hé à un déficit du « holding » maternel (Winnicott [7]) ou de sa « capacité de rêverie » (Bion [1]). Tout semble se passer comme si les premiers mouvements corporo-pulsionnels que le bébé fait vers la mère, et qui semblent constituer le fondement de l'identification projective, ne

2. Travail déjà cité.


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trouvaient pas un « contenant » satisfaisant. Ces premières « situations de contenance maternelle » semblent fondamentales autant pour la différenciation et reconnaissance de la mère que pour celle du Moi du sujet, puisqu'elles sont intimement liées et constituent la source de la vie fantasmatique. C'est la possibilité de différencier un objet maternel qui va donner lieu aux désirs de fusion avec la représentation de cet objet, constituant la phase symbiotique normale de Mahler. Plus tard apparaissent les fantasmes d'incorporation orale cannibalique, source des identifications primaires, lesquelles à leur tour permettent l'instrumentation des fonctions du Moi. Lors de la phase de séparationindividuation, les fantasmes de fusion avec cette image maternelle deviennent conflictuels et le processus de formation des symboles permet de diluer le conflit posé par l'ambivalence à l'aide d'autres objets fantasmatiques, et ceux du monde externe, sur lesquels sont déplacées les pulsions qui visaient auparavant la mère, comme l'a décrit M. Klein. Les problèmes importants dans la formation des symboles, chez les enfants psychotiques surtout, semblent être de trois sortes : ils sont liés aux difficultés de différenciation de l'imago maternelle propre au fonctionnement autistique, faite par le manque de fantasmes symbolisables ; aux troubles dans la fusion avec cette image — fonctionnement symbiotique ; et aux difficultés de défusion à travers le processus de formation des symboles qui accompagne celui de séparation-individuation. Ces diverses vicissitudes contribuent à la désintrication pulsionnelle et à l'augmentation du sadisme, avec l'énorme anxiété qu'il provoque et que M. Klein [3] décrit comme étant à la base des grandes inhibitions de la formation des symboles.

Mais revenons à l'autisme pour souligner chez ces enfants cette sorte de besoin, indifférent et tout-puissant, qu'un objet externe prenne en charge leurs besoins les plus élémentaires. Quand une frustration met trop en évidence leur nécessité de l'Autre, ils se replient vers ce que Rodrigue a décrit comme un objet interne idéalisé et encerclé dans leur monde interne faisant largement recours à l'hallucination négative [5]. Mais il me semble que ce qui caractérise le monde interne de l'autiste, et en particulier ses objets internes, c'est justement l'élémentarité, la pauvreté, autant de la représentation de ces objets que des affects qui lui sont fiés. Ce sont des objets internes qui, prenant leurs racines dans l'hallucination de la satisfaction, n'arrivent pas beaucoup plus loin dans leur différenciation parce que le déficit du holding maternel ne permet par l'interjeu normal de projection et introjection sur un objet externe — la mère — laquelle, avec ses caractéristiques propres,


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leur donnerait certaines facettes à l'exclusion d'autres, permettant la constitution d'un vrai objet idéalisé différencié du persécuteur. C'est pour ces raisons que je préfère appeler cet objet interne de l'autiste un Idéal d'objet plutôt qu'un objet idéalisé comme le fait Rodrigue [5], pour mettre en évidence son caractère virtuel; potentiel, lié à sa pauvreté fantasmatique. Les caractéristiques des objets internes du deuxième patient adulte semblent assez proches de ce qu'on vient de décrire. Comme on peut le voir dans celui-là aussi, ces objets virtuels constituent un énorme obstacle pour la constitution du Moi de ces patients car le processus d'identification qui en est à la base prend des caractéristiques particulières liées à celles des objets — négatifs d'identification. L'élémentarité du monde interne et de la vie fantasmatique de ces enfants fait que le monde externe dans lequel le sujet vit est aussi limité seulement à un nombre restreint d'objets qui deviennent acceptables et reconnaissables dans la mesure où ils lui permettent de se sentir « contenu » (Bion).

D'une façon générale, la simplification mutilante se présente souvent, dans le cas d'adultes ou d'enfants plus évolués, comme alternative défensive à fragmentation de l'Objet et du Moi. Dans ce sens elle permet d'être utilisée comme défense face à des angoisses catastrophiques, comme semble le montrer le deuxième exemple. En somme, la simplification mutilante semble être la recherche d'un espace interne et externe, parfois extrêmement limité, mais relativement sûr, à défaut de se sentir reçu plus largement.

BIBLIOGRAPHIE

[1] BION (W. R.), Volviendo a Pensar (Second Thoughts), Buenos Aires,

Argentina, Ed. Paidos. [2] DONNET (J.-L.) et GREEN (A.), L'enfant de Ça, Les Editions de Minuit, 1973. [3] KLEIN (M.), La importancia de la formaciôn de simbolos en el desarrollo

del Yo, in Contribuciones al Psicoanalisis, Buenos Aires, Argentina,

Ed. Paidos. [4] MELTZER (D.) et autres, Explorations in Autism, Ed. Clunie Press, 1975. [5] RODRIGUE (E.), El Analisis de un Esquizofrénico de Tres Ano con Autismo,

in Nuevas Direcciones en Psicoanalisis, M. KLEIN et autres, Ed. Paidos. [6] WINNICOTT (D.), Processus de maturation chez l'enfant, Ed. Payot, 1970. [7] WINNICOTT (D.), De la pédiatrie à la psychanalyse, Ed. Payot, 1973.

F. PALACIO ESPASA Service de guidance infantile 23, rue Ferdinand-Hodler 1207 Genève


G. VANDENDRIESSCHE (Louvain)

AMBIVALENCE ET ANTI-AMBIVALENCE

DANS LE CAS HAIZMANN DE FREUD

LE CHOIX IMPOSSIBLE D'UN PSYCHOTIQUE

Christoph Haizmann était un peintre de la deuxième moitié du XVIIe siècle qui avoua avoir vendu son âme au diable et qui récupéra le texte de ses pactes, l'un écrit à l'encre, l'autre écrit au sang, au cours d'exorcismes spectaculaires à Mariazell en Autriche. Ce cas, étudié par Freud en 1923, est resté longtemps quasi méconnu, jusqu'à ce que deux auteurs anglais, Macalpine et Hunter, en publient les documents et une nouvelle interprétation, en 19561. Nos propres recherches, basées sur une nouvelle analyse du matériau clinique et sur l'étude d'une série de nouvelles sources découvertes dans des archives autrichiennes, allemandes et tchèques, révèlent de plus en plus l'extraordinaire richesse du cas Haizmann et son apport considérable à l'étude psychanalytique des psychoses. Dans quelques études antérieures nous avons déjà publié certains résultats de ces recherches 2. Nous voudrions en ajouter ici quelques-uns qui se rapportent à l'ambivalence fondamentale, et l'anti-ambivalence non moins fondamentale de la position psychotique. Nous reprenons d'abord quelques résultats déjà communiqués anté1.

anté1. lecteur trouvera dans notre étude sur « La bisexualité dans le cas Haizmann », mentionnée dans la note suivante, un résumé de l'histoire de Haizmann, un bref aperçu des documents dont nous disposions en 1975 (à compléter depuis par la découverte de nouvelles sources relatives à la famille de Haizmann), et une bibliographie des principales études historiques et psychologiques concernant ce cas.

2. G. VANDENDRIESSCHE, Het probleem van de dood van de vader in het Haizmann-geval van Sigmund Freud (Le problème de la mort du père dans le cas Haizmann de Freud), Nederlands tijdschrift voor de psychologie en haar grensgebieden, 1964, 446-471 ; résumé en anglais à la p. 465466 ; The parapraxis in the Haizmann case of Sigmund Freud, Leuven-Paris, Publications universitaires — Béatrice Nauwelaerts, 1965, XXXII + 192 p. ; La bisexualité dans le cas Haizmann. Un cas de possession démoniaque étudié par Freud, Revue française de Psychanalyse, 1975, 999-1012 ; L'utilisation de l'analyse structurale dans l'interprétation psychanalytique, Rapport présenté au XXIe Congrès international de Psychologie, Paris, juillet 1976, Résumés, 248 ; Psychoanalyse en wetenschappelijke toetsing (Psychanalyse et vérification scientifique), in Liber Amicorum Albert Kriekemans, Tielt-Amsterdam, Lannoo, 1976, 187-219 (voir 201-207).

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rieurement, pour continuer ensuite par les nouvelles interprétations. Pour Freud, et plus encore pour Macalpine et Hunter, le cas Haizmann apparaît comme dominé par des significations symbolisées par le chiffre neuf. Haizmann, dans son pacte, s'est fait le fils du diable pour une période de neuf ans ; il s'oppose neuf fois à la tentation de vendre son âme ; il peint neuf tableaux, etc. Freud considère ce chiffre neuf comme indiquant un phantasme de grossesse, à situer dans les perspectives d'un oedipe négatif. Haizmann, assumant une attitude féminine devant son père, est fécondé par celui-ci et devient phantasmatiquement enceint. Pour Macalpine et Hunter, par contre, le nombre neuf est à comprendre comme un phantasme de procréation prégénitale, n'impliquant fondamentalement aucune dimension oedipienne et s'imposant avant toute différenciation des sexes. Nos propres recherches ont remis en cause le refus des structures oedipiennes par Macalpine et Hunter, mais le sujet de la présente étude ne nous oblige pas à rappeler ces discussions. Nous sommes par contre tenu de reprendre un autre résultat de ces études antérieures. Nous avons pu constater, en effet, que la description du cas Haizmann, aussi bien par Freud que par Macalpine et Hunter, comme étant dominé par les significations du chiffre neuf est fondamentalement incomplète. En vérité, ce délire ne gravite pas autour d'un seul noyau, mais bien autour de deux noyaux et ceux-ci sont radicalement l'inverse l'un de l'autre. Il y a en effet d'une part le chiffre neuf, et celui-ci se révèle porteur de significations d'assouvissement, d'un bonheur terrestre illimité : ce sont les neuf ans que durera le pacte avec le diable. Mais il y a d'autre part, très important aussi, un ensemble de significations symbolisées par le chiffre six et évoquant, elles, le monde de la privation et de l'absence de toute jouissance terrestre : ce sont les six ans que Haizmann devra passer au désert comme ermite. Ainsi, dans son délire, Haizmann s'est vu confronté avec deux idées obsédantes à contenu opposé : celle de neuf ans de jouissance terrestre comme fils du diable, et celle de six ans de privation dans le désert comme ermite. Autrement dit, Haizmann s'est trouvé coincé entre un pacte avec le diable et un anti-pacte avec Dieu.

Si nous concentrons maintenant toute notre attention sur la structure numérique ainsi évoquée, nous remarquons bien vite que le 9-6 ou 6-9 tel qu'il vient d'être décrit ne rend pas entièrement compte de toutes les nuances du matériau clinique. Cette structure simplifie indûment, elle va même jusqu'à déformer. En effet, si nous examinons d'abord les cas où le nombre neuf s'impose à notre observation, force nous est de constater qu'à côté de certains cas où il semble s'agir d'un neuf complet


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ou entier — par exemple les neuf ans du pacte écrit à l'encre, les neuf refus devant le diable — à maintes reprises il s'agit d'un neuf, sans doute présent, mais qui se dessine ou se devine pour ainsi dire à l'horizon en y exerçant une influence à distance. Nous sommes plutôt « devant » le neuf que « dans » le neuf, et celui-ci ne pourrait donc pas être décrit sans plus comme un neuf « atteint ». Dans beaucoup de cas, donc, les données cliniques évoquent, en même temps que le neuf, la zone du « presque neuf », la zone précédant l'atteinte du neuf. Prenons quelques exemples. En ce qui concerne l'échéance du pacte principal, celui écrit au sang, un examen critique des données révèle que aussi bien l'angoisse du peintre devant l'arrivée du démon que la remise du pacte par le diable se sont localisées tout juste avant le début de la neuvième année, dans la zone du « presque neuf» 3. Autre exemple : selon Macalpine et Hunter, le pacte écrit au sang a été restitué au peintre à minuit du 8 au 9 septembre, ce qu'ils décrivent comme midnight on the eighth, that is on the ninth4. Le texte original, par contre, affirme que Haizmann a reçu ce pacte circa horam mediam duodecimam noctis, ce qui signifie « vers onze heures et demie de la nuit ». Puisqu'il s'agit de la période précédant immédiatement le neuvième jour, il est donc de nouveau question d'un « presque neuf ». Troisième exemple : Macalpine et Hunter affirment que le pacte écrit à l'encre a été rendu par le diable à neuf heures du soir — nine o'clock — du neuvième jour du mois de mai 5. Le texte original, par contre, affirme que ce pacte a été obtenu par le peintre circa mediam nonam vespertinam, c'est-à-dire vers huit heures et demie du soir, donc dans une zone de « presque neuf ». Le matériau clinique contient encore plusieurs exemples qui vont dans le même sens et qui pourraient confirmer l'existence de cette structure du « presque neuf ». Mais nous préférons nous limiter, en ajoutant toutefois que cette structure se manifeste également de façon bien plus subtile. Nous avons montré, dans une autre étude, que le neuf dans le cas Haizmann est l'équivalent numérique des seins maternels dont sont souvent si richement pourvus les diables sur les tableaux 6. Or, il se trouve que la sixième peinture, qui par ailleurs dans sa légende contient un calcul aboutissant au chiffre neuf, montre des seins maternels montant sur le corps dans la direction de la langue, et la langue descendant vers les seins montants — mais la langue et les seins ne parviennent pas

3. G. VANDENDRIESSCHE, The parapraxis..., 179-183.

4. I. MACALPINE, R. A. HUNTER, Schizophrenia 1677, London, W. Dawson, 1956, 109.

5. I. MACALPINE, R. A. HUNTER, l. c.

6. G. VANDENDRIESSCHE, La bisexualité..., 1011.


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à se rejoindre. Le « presque sein » se révèle donc ici l'équivalent du « presque-neuf », et vice versa.

Voyons maintenant ce que nous apporte un examen attentif du chiffre six. Quoique moins imposants que dans le cas du neuf, nous découvrons cependant plusieurs éléments qui attirent notre attention vers la zone précédant immédiatement l'atteinte de ce chiffre, la zone du « presque-six ». Le cinquième tableau paraît en tout cas être l'un des plus angoissants. Puis nous remarquons que le journal du peintre, qui révèle une progression dans les intervalles des dates s'acheminant vers la sixième vision, augmente l'intervalle en s'approchant du six : 1 — 2 x 2 — 2 x 4 — comme si une force obscure voulait l'empêcher de l'atteindre 7. Et finalement nous constatons que Haizmann, ayant reçu l'injonction d'aller dans le désert pour six ans, recula dans la plupart des cas devant ce pas particulièrement important. Ce dernier exemple est d'autant plus significatif qu'il revient comme un leitmotiv à travers tout le journal du peintre. Une fois seulement la décision est dite avoir été atteinte, dans la plupart des cas c'est un seuil que Haizmann ne parvient pas à franchir.

Neuf précédé d'un « presque-neuf», six précédé d'un « presque-six », voilà donc la description d'une grande partie des données numériques dominant ce cas de possession démoniaque. Abstenons-nous pour l'instant d'interpréter, car nous n'avons pas encore recueilli toute notre information. Nous devons d'abord examiner si ces deux zones « presque » présentent quelque intérêt particulier dans le délire du peintre. En ce qui concerne le « presque-six », comme nous venons de le montrer ci-dessus, nous remarquons une réelle intensification de l'angoisse quand ce chiffre fatidique approche. En ce qui concerne le « presque-neuf », les indications abondent. Cette zone contient en effet beaucoup des éléments les plus saillants de l'histoire ou de la phantasmagorie de ce délire. C'est dans la zone du « presque-neuf » que Haizmann a vécu le sommet de toute sa folie, sinon de sa vie : là restitution, dans l'église de Mariazell, du pacte écrit au sang, par un dragon lui apparaissant dans un nuage de feu, à onze heures et demie de la nuit avant le neuvième jour. C'est également dans une zone de « presque-neuf » que l'autre pacte, celui écrit à l'encre, a été restitué au peintre, au point culminant de la deuxième série d'exorcismes à Mariazell, une demi-heure avant que ne sonnent les neuf heures du soir. Nous constatons ensuite que

7. Ce calcul implique une correction à la datation de la sixième vision. Cette date n'est pas, comme on l'a cru jusqu'à présent, le 21 octobre, mais bien le 24 octobre, lecture que l'on trouve dans les plus anciennes transcriptions du journal découvertes dans les archives.


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Haizmann, projetant dans le passé la signature de ses pactes, a localisé le pacte le plus important et en même temps le plus angoissant à une distance de huit ans à partir de 1677, c'est-à-dire en 1669, « précédant » ainsi le pacte écrit à l'encre de l'année 1668 qui se trouve donc, lui, à une distance de neuf ans. Nous remarquons aussi que c'est le huitième tableau dans une série de neuf qui contient la figure centrale et éminemment angoissante du dragon apparaissant dans un nuage de feu. Et nous voyons enfin que, dans le journal du peintre, c'est assurément la huitième vision qui est, et de loin, la plus longue : elle constitue d'ailleurs en même temps un vrai sommet dans l'évolution des significations. Si nous nous posons donc, à la fin de cette analyse des zones « presque », la question de savoir ce que ces zones signifient dans le délire de Haizmann, nous sommes probablement assez près de la réalité en affirmant que ces zones indiquent une tension extrême, une angoisse s'intensifiant à mesure que la limite — ou plutôt les limites — approche. Les zones « presque » ce sont donc les zones de l'angoisse et du drame.

Tout ceci nous amène maintenant à une vue interprétative qui, à ce stade de la recherche, s'impose quasi automatiquement et qui englobe les observations exposées jusqu'à présent. Haizmann se trouve engagé dans un conflit aux pôles irréductibles puisque diamétralement opposés. Il est incapable de choisir — son choix est impossible — et cette incapacité de choisir se manifeste dans un va-et-vient incessant entre ces deux pôles, une sorte de nystagmus psychologique. Ce va-et-vient s'explique par le fait que les deux pôles l'attirent, mais le repoussent également. Si Haizmann s'oriente vers le neuf, par lequel il se sent attiré, il arrive finalement dans une zone tampon, qui lui barre la route par une angoisse démesurée, qui le fait fuir devant ce qu'il cherche et qui le rejette vers l'opposé, le six. Mais s'il s'oriente alors vers ce six qui l'attire également, il arrive de nouveau dans une zone tampon caractérisée par l'angoisse qui lui barre l'accès et qui le renvoie vers le neuf. Haizmann n'atteint donc jamais un but et partant jamais un repos : ceux-ci lui échappent toujours au moment même où l'atteinte semble acquise, comme chez son ancêtre mythologique Tantale. En d'autres termes, la structure du délire de Haizmann est asymptotique — une asymptote qui révèle l'ambivalence profonde, le conflit radical, la scission irréductible de sa position psychotique à ce stade de sa maladie.

Il nous faut cependant retourner au matériau clinique du cas, car celui-ci contient encore des éléments dont nous n'avons pas suffisamment tenu compte jusqu'à présent. Il s'agit plus précisément de la zone du « presque-neuf» dont nous avons pu constater, en effet, qu'elle est la


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plus spectaculaire. Nous ne pouvons pas entrer ici dans tous les aspects de l'analyse qui pourraient faire comprendre ce rôle particulier. Disons seulement qu'il s'agit d'une surdétermination, le neuf ne fonctionnant pas seulement comme un pôle conflictuel, mais également comme la fin de la trajectoire du délire qui part du 16 en passant par le 6 pour aboutir au 98. Quoi qu'il en soit, ce qui doit nous occuper maintenant ce sont les contenus de cette zone conflictuelle par excellence. Or ces contenus laissent apparaître des traits communs bien révélateurs. C'est que nous y découvrons, dans toute leur splendeur dirions-nous, des formations que l'on pourrait décrire comme des pseudo-synthèses, des images composites coagulant, dans des unités condensées, les éléments que nous avons pu identifier comme les pôles mêmes du conflit. C'est par exemple le lieu où surgit le dragon — être bisexuel avec, comme nous l'avons démontré par ailleurs, des significations parallèles à celles du 6 et du 9. Mais c'est également la place où surgit une image composite numérique qui unit ces deux chiffres. Nous avons déjà dit que la huitième vision du journal du peintre peut être considérée comme une vision qui, et par sa place dans la série — c'est un « presque-neuf » — et par son ampleur, et par son contenu, est d'une importance vraiment capitale. Cette vision porte la date du 6 novembre. Or nous constatons que cette date est écrite de façon à évoquer la figure 69 puisque le novem, le neuf du mois de novembre, est désigné par son symbole numérique placé après le chiffre six 9. Ainsi la huitième vision débute par un symbole qui unit, qui coagule les pôles numériques du conflit tout comme la huitième peinture contient le dragon qui coagule la masculinité et la féminité. Ici encore l'interprétation s'impose. Haizmann, se trouvant dans l'incapacité de choisir, de trancher, d'échapper à la structure asymptotique angoissante, évite le choix en affirmant les deux pôles simultanément. Ainsi que les zones « presque » avaient pu être comprises comme la marque d'une ambivalence profonde, les pseudosynthèses peuvent maintenant être interprétées comme indiquant l'antiambivalence de Haizmann. Les deux « symptômes » s'éclaircissent cependant à partir d'une même racine. Scission insurmontable ou fusion indivisible : dans les deux cas il s'agit en effet d'un choix impossible. Nous sommes donc parvenu à comprendre le délire de Haizmann comme la lutte désespérée d'un homme en quête d'un vrai choix libérateur, d'un « sens unique » qui devrait lui permettre de continuer une

8. G. VANDENDRIESSCHE, La bisexualité..., 1007.

9. « Den 6.9 bris. »


Le choix impossible d'un psychotique 1087

vie constructive. Mais, à ce stade de sa maladie, il n'y parvient pas. Oscillant continuellement — c'est l'ambivalence — ou choisissant tout en même temps — c'est l'anti-ambivalence — il ne choisit évidemment rien, il ne choisit pas vraiment. Il se trouve coincé dans une situation paradoxale, il ne parvient pas à sortir de son « paradoxe indécidable » 10.

Nous croyons avoir pu découvrir ainsi, dans le cas Haizmann, une structure psychologique fondamentale qui jette une lumière aussi inattendue que révélatrice sur ce délire à première vue impénétrable. Il nous reste à attirer l'attention sur deux résultats subsidiaires de cette recherche. Ils ont trait à l'étude de la zone du « presque-neuf ». Il s'avère, pour commencer, qu'il y a une relation entre les moments de grande crise que nous révèle l'histoire de Haizmann, et le choix, par le peintre, de la zone du « presque-neuf »11. Nous savons déjà que les scènes paroxystiques des deux grands exorcismes se situent aux abords du neuf. Les recherches dans les archives nous ont appris que, dans le milieu où furent appliqués les exorcismes de Haizmann, le possédé du démon disposait d'une certaine « liberté » dans le choix du moment de ses exorcismes. Ce moment pouvait notamment être indiqué par le diable parlant par la bouche du possédé. Ainsi il n'est pas exclu que Haizmann ait pu fixer lui-même le moment de ses exorcismes et, partant, le moment de ses expériences paroxystiques. Il n'en apparaît que plus probable que ce « choix » des moments de crise ait été fixé en vertu des significations en jeu dans ce délire. Ces moments de crise semblent en effet s'être imposés au peintre en vertu d'une logique implacable et répétitive, toute nourrie de l'évolution des significations conflictuelles. La zone où le conflit s'intensifie le plus, c'est précisément celle qui est le plus près du but à atteindre. Mais ce but ne pouvant être atteint, à ces moments d'extrême angoisse, ce sont les crises qui s'imposent au peintre à la place des solutions. Les crises se situent donc, pour ainsi dire, devant la porte même de la guérison. La désintégration s'impose tout juste avant l'intégration. Un pas de plus, un pas sans doute à travers la nuit de l'angoisse, et le salut aurait pu être atteint.

Nous constatons, ensuite, un curieux parallélisme entre certains aspects du délire de Haizmann et la trame fondamentale d'un conte des

10. P.-C. RACAMIER, Les paradoxes des schizophrènes, Paris, PUF, 1978, 74. 11. La première grande crise, celle qui a eu lieu à Pottenbrunn les 29-30 août 1677 et par laquelle « débute » l'histoire de Haizmann, n'est pas prise en considération ici par suite de certaines difficultés d'interprétation non encore résolues. Il est en tout cas tentant de voir dans la date de cette crise — tout juste avant le neuvième mois — une autre confirmation de l'influence du « presque-neuf ». Ce qui donnerait une structure d'ensemble impressionnante : presque la neuvième armée : le pacte principal ; presque le neuvième mois : la crise à Pottenbrunn ; presque le neuvième jour : le premier exorcisme ; presque neuf heures : le second exorcisme.


1088 G. Vandendriessche

mille et une nuits, l'histoire du prince Zeyn Alasnam 12. Le père de ce prince, tout comme celui de Haizmann, avait laissé un vide terrible par une mort prématurée. Zeyn Alasnam, après avoir consumé les richesses de son père, tomba dans une mélancolie profonde et fut visité dans ses rêves par un vieillard lui promettant du secours. Ce vieillard fait descendre Zeyn Alasnam dans un souterrain secret et le prince y découvre, à son grand étonnement, neuf piédestaux d'or massif, dont huit soutiennent chacun une statue faite d'un seul diamant. Le neuvième piédestal n'avait pas de statue, mais le prince y trouva un message l'invitant à chercher la neuvième statue, qui, en valeur, surpassait de loin les huit autres. Et c'est dès ce moment que commence pour Zeyn Alasnam — entre le huit et le neuf, dans la zone du « presqueneuf » donc — une période de péripéties et de diverses confrontations dramatiques et angoissantes. Il s'approche enfin « du lieu terrible où l'on garde la neuvième statue » 13. Tout comme Haizmann avait rencontré un dragon bisexuel dans la zone du « presque-neuf », Zeyn Alasnam voit surgir une image nettement bisexuelle : un batelier avec une tête d'éléphant et un corps de tigre. Ayant pu échapper à ce danger, Zeyn Alasnam se voit enfin mis sur la piste de la découverte de la neuvième statue, qui, en fin de compte — rappelons-nous que pour Haizmann le neuf a une connotation féminine —, se trouve être une jeune fille d'une chasteté parfaite et d'une beauté exceptionnelle avec qui Zeyn Alasnam, tout heureux du dénouement de son histoire, consomma le mariage le jour même. Zeyn Alasnam se révèle donc, dans beaucoup de points, être un précurseur quasi mythique de Haizmann. Tous deux se sont mis, après la mort de leur père, à la recherche du neuf. Tous deux ont vécu une période d'angoisse et de drame dans la zone du « presque-neuf ». Tous deux ont été obligés de subir, dans cette zone dramatique, la confrontation avec un être bisexuel. Et pour tous deux le neuf s'avère être caractérisé par des significations d'assouvissement et de féminité. Nous ne pouvons donc, à la fin de cette étude, que rester rêveurs devant le parallélisme, et dans la forme symbolique, et dans la structure évolutive, et dans le contenu, entre la trame fondamentale d'un conte remontant dans la nuit des temps — bien avant le XIIe siècle de notre ère — et les significations et symboles gouvernant l'évolution d'un cas de possession démoniaque au XVIIe siècle.

G. VANDENDRIESSCHE Louvain

12. Les mille et une nuits (trad. A. GALLAND, introduction J. GAULMIER), Paris, GarnierFlammarion, 1965, III, 19-35 : « Histoire du prince Zeyn Alasnam et du Roi des Génies. »

13. Les mille et une nuits, l.c, 27.


GIOVANNI HAUTMANN

REPONSE AUX COMMUNICATIONS

CHERS COLLÈGUES,

Je vous remercie de la patience que vous avez eue jusqu'ici, je vous en demande encore un peu et nous en aurons fini ; mais nous devons nous rappeler l'histoire d'OEdipe et du Sphinx par quoi le Dr Andreoli a commencé et conclu sa stimulante communication. Il nous parle de la peur d'un vide mental lié à la difficulté à nous le représenter en termes tridimensionnels, mais peut-être ne suis-je pas si éloigné de la vérité si je dis que nous rencontrons tous la même peur devant des points de vue qui nous semblent nouveaux et de nature à nous défaire des idées auxquelles jusqu'alors nous nous accrochions comme à une béquille. OEdipe sur la route de Thèbes, cher Docteur Andreoli, nous pose le problème de la connaissance. La mort et la peste de Thèbes représentent la dévastation psychotique d'OEdipe projetée à l'extérieur, qu'il réparera grâce à la connaissance atteinte à travers la résolution des énigmes; — le Sphinx —, monstre, justement, à moitié animal, est la partie destructrice qui attaquant la connaissance forclot la voie de la symbolisation, la conquête de la dimension humaine de la vie mentale. Ceci nous ramène à l'enfermement dans le paradoxe, au sens où l'entend Racamier, dans lequel, selon moi, un Surmoi terriblement sadique, parce que investi de narcissisme destructeur, condamne à une oscillation pendulaire entre les pôles du dilemme, sans jamais les relier, par une réduction unidimensionnelle de l'espace, et il en est de même pour Marie Pierre ou pour Heizman, comme nous l'avons entendu hier.

Mais heureusement, l'amour d'OEdipe pour la recherche de la vérité a vaincu. Ce thème de la destructivité narcissique qui, selon moi, est parfaitement décrit par l'inanité dont parle Racamier, me rappelle certaines considérations stimulantes de la communication du Dr Palacio Espasa, dont je n'ai, hélas, pas saisi certaines conclusions qui semblent en désaccord avec les miennes ; la description qu'il nous

Rev. franç. Psychanal, 5-6/1978


1090 Giovanni Hautmann

a faite de patients où est à l'oeuvre une simplification mutilante de la vie psychique, incapables de nuances élémentaires, dont les objets sont constitués de « places vides », « objets virtuels », « idéaux d'objets potentiels », associés à une pauvreté fantasmatique, m'a rappelé les néologismes et les stéréotypies gestuelles d'une petite fille schizophrène en analyse, qui sont les manifestations de zones de plus grande pauvreté répétitive de sa pensée qui, au contraire, en dehors de telles zones, accède à une certaine complexité suscitant néanmoins une angoisse supportable seulement pour un temps très bref, et d'où elle s'évade en retournant à la pauvreté du langage personnel, aux néologismes, aux stéréotypies, avec isolation par une décharge motrice plus ou moins marquée. Dans l'analyse, les néologismes sont actuellement en train d'acquérir une représentativité spatiale bidimensionnelle très simple (le patient dessine) qui s'ajoute à leur aspect habituel sonore rudimentaire. Dans un moment, qui semble intégratif, on en déduit, du fait de la simplicité du schéma bidimensionnel visualisé, un ensemble de figurations asymboliques, le sonon, l'espace bidimensionnel, en lesquels est scindée la représentation symbolique. On pourrait l'appeler une aire de déstructuration symbolique. Dans la même période, la petite fille a dessiné les jours de la semaine, en formes et en couleurs — les formes sont, par leur caractère, comparables à celles avec lesquelles elle a traduit les néologismes. Etant donné que les jours de la semaine ont affaire avec le Soi temporalisé séance après séance, semaine et intervalle, je tends à considérer chez cette enfant les aires d'élémentarité comme des aspects déstructurés et partiellement scindés du Soi plutôt que comme des ombres d'objets absents.

Me référant à la communication de Nicolaïdis et Cornu qui voient dans le néologisme la représentation irreprésentable d'une pulsion particulière en rapport avec l'angoisse de la perception du phallus maternel, de la castration maternelle, je peux dire que ma petite patiente nie le rapport de générations avec la mère en attaquant celui-ci même dans le langage.

Je voudrais dire aussi à Mme Mehler qui nous a entretenus de l'inquiétante étrangeté, la ramenant à la vie intra-utérine, que cette petite fille schizophrène, une fois arrivée au transfert, a accepté sa naissance, représentée par une petite poupée appelée « Linotte » dessinée et collée au mur, attaqua celle-ci, la mettant en morceaux avec rage dans une tentative de récupération de cette partie foetale sienne, destructrice de sa naissance et de la naissance de sa pensée : ceci se manifestait dans la déstructuration symbolique du langage qui devenait


Réponse aux communications 1091

ensuite érotisé de façon maniaque et perverse. Le discours des parties du Soi narcissiques et destructrices me semble être abordé dans la communication du Dr Ksensee. L'auteur fait d'intéressantes observations sur la structure de certains types borderline et sur le climat du rapport analytique. Je suis d'accord avec lui en ce qui regarde l'inorganisation du monde intérieur, la tendance à Pacting, la somatisation, l'évacuation motrice, quant à la nécessité que le travail analytique soit très contrôlé en ce qui concerne la quantité et les modalités de l'interprétation — de façon à ce qu'elle perde tout aspect d'intrusion omnipotente, pour en faire au contraire un instrument qui soit un contenant adapté à l'image déformée que le patient a de l'analyste. Pour ce qui concerne la nature de cette image, l'auteur soutient que le borderline porte en soi un « mauvais objet potentiel terrifiant » qui risque de se réactualiser de façon traumatique dans le transfert. Je me demande si la divergence sur ce point entre Kernberg et Rosenfeld, qui voient au contraire à la base de la psychose de transfert une scission avec projection des mauvaises parties du Soi se confondant et fusionnant avec l'analyste qui devient ainsi le Soi mauvais du patient, ne nous éclaire pas sur la prépondérance qui, dans les « cas limites » doit être donnée au narcissisme compris dans sa finalité destructrice. A ce propos, je me demande si celui-ci n'opère pas en déterminant un splitting pathologique cognitif primaire qui pourrait être à la base de l'autisme, ce dont nous ont entretenus Manzano et Palacio à propos du négativisme dans l'autisme précoce.

Il me semble que les recherches de Meltzer et de ses collaborateurs nous obligent à approfondir l'étude du phénomène central de la suspension de la pensée (la non-pensée ou l'anti-pensée mindlessness) et du démantèlement du Soi et de l'objet (dismantling). A ce propos j'attirerai l'attention sur le fait que les expériences les plus élémentaires de contact du nouveau-né avec la mère sont déjà suffisamment complexes pour comporter non seulement une certaine intégration des canaux perceptifs moteurs, mais aussi une réceptivité intuitive globale matrice de la compréhension empathique. Un splitting cognitif primaire de ces deux composantes de la communication, qui vient bloquer le développement de la pensée, pourrait être à la base de la rupture de contact avec l'objet dans l'autisme, et de la fusion avec l'objet externe dans la symbiose maligne ; mais je ne peux développer ma pensée sur ce point pour le moment.

Je dois dire que j'ai été impressionné par les comptes rendus cliniques et la façon de vivre « le vide » par les deux enfants psychotiques


1092 Giovanni Hautmann

de Rodriguez et Siebenthal ; il me semble avoir trouvé chez ces auteurs une description qui est voisine du concept d'aire asymbolique de mon rapport.

En ce qui concerne la communication du Dr André Brousselle, je dois remercier particulièrement l'auteur pour avoir simplifié avec sa belle description du cas, la fonction resymbolisante et intégrative du rire et du mot d'esprit chez son patient, si exemplaire quant à ses parties et fonctions du corps diversement scindées et perdues. Effectivement, le patient que je décris dans mon rapport a délégué lui aussi à l'humour la fonction d'un « cheval de bataille » pour réaliser ses contacts sociaux. Dans le transfert cela semble avoir une double racine, l'une d'excitation de tout le revêtement cutané permettant de constituer une seconde peau érotisée apte à la pseudo-individuation ; l'autre une attaque sadique-anale par laquelle il réalise une possession omnipotente de l'objet. Dans l'ensemble il m'est apparu qu'à travers le mot d'esprit et le rire, le patient assujettissait l'objet pour en forcer la participation à l'édification narcissique de son « faux self ».

J'en viendrai maintenant à la communication de G. Mercier et J. Bergeret. Je crois qu'avec ces auteurs il y a un accord de base tant pour ce qui regarde l'observation clinique des faits que pour l'essence même de leur interprétation. Les divergences me semblent se situer surtout dans la différence du modèle conceptuel. J'ai déjà expliqué dans une note de mon rapport que je n'étais pas en mesure de discuter le point de vue lacanien sur l'argument. En ce qui regarde les points essentiels d'accord, il me semble que :

1) La « lésion de l'imaginaire », caractéristique des états limites, suivant les auteurs, correspond, dans ma description, à l'insuffisance de l'organisation de la pellicule de pensée, et à la faiblesse qui s'ensuit dans la formation du Soi, à la relation impliquante très rapprochée avec les objets qui en découle.

2) Parlant de Paul, à propos de la « chise », les auteurs disent : « Quelque chose qui est en même temps externe et interne à lui-même, qui intéresse en même temps son ventre et sa tête... », « qui ne peut utiliser la parole pour être dite, d'où la difficulté dans la lecture, le risque de psychose ou de recto-colite hémorragique... cauchemar de la maladie apportée par les extra-terrestres à celui qui prononce le son « M »... la panique dans le ht avec la mère... une vraie panique qui amputait directement l'imaginaire en raison de l'arrivée massive et tonifiante du symbole universel et latent de l'enfant aspiré violemment et à l'improviste dans le champ magnétique du réel, magnétisme


Réponse aux communications 1093

induit sans possibilité de fuite par la mère. » Cette description me paraît très semblable à certaines modalités cliniques du patient dont j'ai traité dans mon rapport. De toute façon, il semble que Paul donne l'impression d'une suspension aiguë de la capacité à symboliser l'espace et le temps et donc à construire le vécu d'un espace intérieur et extérieur, d'un esprit et d'un corps, de la distinction entre les sensations et les affects, entre le Soi et l'objet. Une irruption momentanée, ainsi que je l'ai nommée, de l'asymbolique dans la pensée.

3) En ce qui concerne l'hypothèse « d'une atteinte intrinsèque de la structure même de l'imaginaire, une sorte de rétraction qui le met dans l'incapacité à relier le symbolique au réel dans toute l'étendue du champ de la représentation oedipienne ». Je suis d'accord avec les auteurs que la pulsion opérant comme narcissisme destructeur attaque la préconception de l'oedipe. Les fragments asymboliques de celui-ci, trouvant un contenant adéquat dans la situation analytique, pourront se transformer et amorcer une évolution en termes symboliques oedipiens aptes à organiser les fantasmes inconscients et la réalité externe.

Je désire beaucoup dire quelque chose sur la communication du Dr Noël Montgrain. Après avoir développé sa thèse, à partir de Freud, sur le rôle central de la parole dans le processus psychotique et le processus de guérison, le Dr Montgrain écrit dans sa communication « que le psychotique est la proie d'une force qui n'arrive jamais à avoir une signification, la brillance énergétique en occulte le sens. L'interprétation tend à mettre une signification partout où cela est possible, où elle semble manquer, pour arrêter la décharge énergétique, pour contenir la violence de la pulsion »..., « rendre au patient le passé », l'historicité, la cohérence chronologique, le Moi, le corps..., « ... l'analyste avec sa pensée doit digérer le psychotique qu'on lui a injecté avec l'identification projective, le métaboliser, le mettre en paroles ». Je crois avoir exprimé la même conception dans mon rapport et dans sa présentation à l'ouverture du Congrès. Mais je dois remercier le Dr Montgrain pour l'avoir fait plus clairement. Ce que je tiens à souligner à nouveau, c'est l'unité qui se constitue entre l'interprétation, le setting et les fantasmes du patient et de l'analyste, unité qui fait que chacun des aspects de la situation analytique ne puisse être isolé. Une telle unité constitue une condition vivante qui permet la transformation de l'asymbolique en symbolique et dont la nature intime reste encore mystérieuse.

Je ne peux en terminer avec ces réponses, dont beaucoup d'entre vous me pardonneront le caractère incomplet, sans un mot d'ensemble


1094 Giovanni Hautmann

sur les communications de maîtres tels que Pasche et Luquet. Je voudrais, à propos de ceux-ci, souligner leur ample respiration et surtout cette perspective très importante : l'évolution en psychanalyse de la représentation du fonctionnement mental suivant des modèles nouveaux nous oblige à un travail fondamental d'intégration. Luquet et Pasche ont apporté en cela une contribution de base de grande valeur. Du reste, ceci me semble être l'aspect le plus fécond de ce Congrès : avoir offert la possibilité de présenter certaines différences entre les positions, qu'il s'agisse de la conceptualisation théorique ou de la praxis analytique. Ces différences reflètent l'évolution des modèles mentaux qui est désormais en marche depuis un certain temps dans le mouvement psychanalytique et dont la connaissance, la maîtrise et l'intégration sont, selon moi, essentielles pour l'avenir de la psychanalyse.

G. HAUTMANN


P.-C. RACAMIER

Le texte de la longue intervention par laquelle P.-C. Racamier a remercié les intervenants et commenté leurs interventions ne nous est pas parvenu ; l'auteur, après avoir rédigé sa réponse, estimant à regret que, détachée de la situation où elle avait eu sa place, elle restait par trop incomplète et à ses yeux par trop insatisfaisante.

Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978



J. CAÏN (Marseille)

LE TEMPS ET SES PARADOXES DANS LA PSYCHOSE

La profondeur du rapport de P.-C. Racamier et la richesse de ce qu'il nous apporte tient pour une très grande part à ce que rarement travail est né aussi réellement de l'expérience et d'une réflexion perpétuellement renouvelée à son propos. Sa lecture m'a posé, parce que s'y retrouvait une de mes préoccupations, une question parmi bien d'autres, question sur laquelle je m'attarderai ici un moment et qui pourrait s'appeler : Le Temps dans la Psychose et les Paradoxes qui l'accompagnent.

Le mot de Temps est rarement prononcé dans ce rapport, mais un autre lui fait écho, qui donne le ton et le rappelle quand on risquerait de l'oublier (un peu comme en musique la tonique occupe une place dont le but est de maintenir la ligne essentielle) : c'est le mot de Rupture. Or « Rupture » et « Temps » se répondent de façon certaine, au point que, dans la Psychose, le Temps s'ordonne plus autour d'une « Catachronie » que d'une « Synchro-Diachronie » à laquelle nous a habitués le discours du névrosé. En ceci le Temps rompu du psychotique nous conduit sur un plan où la Castration n'est pas immédiatement en cause comme nous avons pu le montrer ailleurs à propos de l'Identité chez le Névrosé. Ainsi les constantes psychotiques dans le travail de Racamier sont-elles non seulement énoncées en termes de défense contre le conflit ambivalentiel, mais encore font-elles référence à un espace cerné par le Temps. « On se sent être pour autant qu'on se sent double », écrit l'auteur, c'est dire l'importance qu'il attache à la distance entre deux images du Moi, images dont la séparation est autant spatiale que temporelle. Le double dont il est ici question n'est pas une simple duplication dans un volume donné, mais y intervient tout autant le paramètre-temps. Lorsque dans un rêve le sujet est figuré à la fois en tant qu'enfant et en tant qu'adulte, c'est bien que se pose pour lui, entre autres, sa relation à une image située dans un passé qui implique

Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978


1098 J. Caïn

par sa résurgence même l'existence d'une duplication dans le temps. C'est là que se situe la différence entre une continuité et une rupture entre les deux images : selon que le sujet aura ou non accédé à une situation oedipienne, la continuité de défensive s'instaurera ou non, donnant naissance à un type d'identité qui reflétera la psychose ou la névrose.

La phrase d'un jeune schizophrène que je suivais depuis quelques mois éclaire notre démarche. S... avait reconstruit « un monde qui lui permettait de vivre hors de soi » (Racamier), néo-réalité fantasque avec sa complaisance qui cachait l'angoisse de sa déstructuration. Pour S..., le monde objectai et son Moi étaient bien difficile à isoler : à le rapporter à la théorie, on aurait pu dire qu'il nous donnait l'exemple même du clivage, autant entre l'intérieur et l'extérieur que dans les propres structures de sa personnalité. Toutefois, et malgré cette rupture, un lien d'une certaine qualité s'était établi entre nous, aménageant une relation qui permettait de nous fréquenter « en deçà de la limite du supportable ». S... nous dit donc un jour, au cours d'un entretien qui, comme à l'habitude, se déroulait de façon parallèle (j'avais avec lui cette impression fréquente qu'un observateur, que j'imaginais assister à notre rencontre, aurait dit : il est complètement fou, il ne sait pas ce qu'il raconte, il dit n'importe quoi qui ; faisant par là deux erreurs : l'une seulement erreur dans l'apparence, en parlant de nous au singulier ; l'autre erreur plus réelle, en disant que notre discours était vide de sens, alors qu'il passait beaucoup de choses, mais insaisissables : en rédigeant, il me vient l'expression : « Il y avait entre nous anguille sous roche », mais c'est sans doute moi qui voulais la lui apporter et elle glissait toujours de nos mains), S... lâche donc, du plus abrupt possible, avec un rien d'ironie dans son ton, et peut-être un regard où pointait la connivence : « J'avais dix ans quand mes parents sont nés. »

Paradoxe que, dans un discours névrotique, j'aurais entendu sous sa forme la plus symbolique comme par exemple : « Mes parents sont apparus pour moi sous une forme nouvelle lorsque j'ai eu dix ans ; je les ai alors considérés de façon différente, je peux dire qu'ils sont alors nés pour moi. » Ou bien sous la forme de l'humour dans sa façon paradoxale : « Jusqu'à dix ans mes parents ne se sont pas occupés de moi ; c'est seulement à cet âge qu'ils m'ont accordé un certain regard, une certaine considération. » Humour défensif dont la fonction est


Le temps et ses paradoxes dans la psychose 1099

bien connue, qui renforce le Moi et restaure le narcissisme en permettant au sujet, entre autres, de maîtriser la situation.

La première interprétation n'aurait soulevé aucun problème d'ordre technique ou contre-transférentiel. Pas plus n'aurait été difficile la deuxième attitude qui aurait entraîné, au maximum, une réponse à la connivence : « L'humour vous permet de rire de votre propre mort. » Fort du rapport de P.-C. Racamier (p. 79), j'aurais pu montrer à mon patient comment s'établit la relation Temps-Psychose-Mort, lorsqu'il nous est rappelé que l'humour paradoxal est un Trompe-la-Mort ; à partir de deux références dont l'une renvoie à Woody Allen et l'autre à Winnicott qui écrit quelque part que « la perte de soi n'est pas seulement devant et à venir, elle est derrière et advenue ».

En réalité, à l'écoute de la parole de mon patient, de sa sentence (pour parler franglais), j'ai été réellement sidéré, pris par des affects de confusion et de morcellement dominants — en un mot, la Rupture — (il est curieux de constater que l'on peut avoir un choc similaire lorsque l'on représente graphiquement l'arbre généalogique d'OEdipe, avec l'asymétrie qui s'y accuse : comme si la transcription dessinée faisait passer du pôle névrotique au pôle psychotique).

Dans un premier mouvement défensif, je me suis raccroché à la théorie en constatant que j'étais là, pour la première fois, affronté à une grammaire nouvelle dont je n'avais pas la clé : les parents précèdent toujours les enfants et l'inversion dans la séquence où le futur devient un passé me plaçait dans une situation à laquelle je n'étais pas préparé. Rupture en moi comme rupture chez mon patient, comme un cataclysme dans le temps, ce que j'ai nommé plus haut un effet de catachronie. C'est alors sans doute que l'on perçoit au mieux la différence entre le psychotique et le névrotique : jamais chez ce dernier une telle situation contre-transférentielle peut se produire puisque tout est exprimé sur un axe que le névrosé et le thérapeute ont en commun, quelle que soit leur structure, l'axe de la castration.

S'ajoutait à ce premier mouvement un second moins défensif et beaucoup plus cinglant par son insolite : pour mon patient la phrase était réelle en bloc, assénée dans son entier, comme une vérité totale, immuable et définitive et, de plus, allant de soi. Le sens immédiat de la phrase était le sens à entendre, et le seul possible, comme si manifeste et latent s'y étaient pétrifiés. Sans la possibilité d'être support fantasmatique, la phrase de S... n'avait d'autre sens que celui-ci : « Sur ma carte d'Identité telle est inscrite ma date de naissance qu'elle comporte dix ans de plus que celle de mon père. »


1100 J. Caïn

C'est là que me paraît au mieux approché le Paradoxe du Temps chez le Psychotique ; à la fois dans la catachronie et dans l'hyperréalité dont parle aussi Racamier en un autre lieu de son rapport. Il y a toutefois un autre domaine à explorer qui nous instruira dans cette recherche : la comparaison du Temps chez le rêveur et dans les mécanismes de l'Inconscient, avec le Temps du Psychotique.

Le Temps du Psychotique peut être comparé en effet au temps du rêveur, en un sens du moins : apparemment il est lui aussi en dehors de la durée et même le terme de télescopage ne convient pas, qui laisserait entendre qu'un temps a existé, pour être ensuite ramassé en une unité plus dense.

En réalité, même pendant le sommeil, les choses ne sont pas aussi simples : on remarquera par exemple que, bien évidemment, le temps marque l'activité du rêveur lorsque prend place la remémoration. Entre le moment nocturne de l'élaboration onirique et le moment du réveil où se fait le récit du rêve, peu importe que le Temps soit ou non mesurable, mais il est.

D'autre part, les travaux de nombreux auteurs tendent à montrer qu'un certain aspect du temps s'inscrit dans le rêve, dès son élaboration. Guillaumin pointe ainsi la marque du temps dans l'activité onirique, par l'apparition successive, d'une certaine chronologie des mécanismes de défense appartenant à certains stades. Le même auteur écrit à ce propos : « L'élaboration en particulier fétichisante, de l'expérience onirique... ne se laisse comprendre que par l'analyse du traitement qu'impose le rêve à l'expérience primitive du temps. Celle-ci se rapporte à un vécu de changement dans le soi... " 1.

De cette façon, le temps du rêve nous apparaît comme le reflet plus ou moins fidèle de l'évolution des stades qui, par leur succession, structurent la personnalité.

Pour en revenir au psychotique, on peut d'abord remarquer qu'il en est de même pour lui que pour le rêveur, lorsqu'il nous fait le récit de son délire : son discours s'inscrit pareillement dans un registre temporel. L'élaboration secondaire du psychotique, ultime défense et ultime construction de la néo-formation psychique qui lui permet de

1. GUILLAUMIN, RFP, 1974, p. 1008.


Le temps et ses paradoxes dans la psychose 1101

survivre, prend de toute évidence le temps comme référence, même si ce temps est bousculé. Le scénario que nous fournit le psychotique, pareillement à celui du rêveur, s'inscrit forcément dans une certaine durée : mais cette remarque n'est pas spécifique car il appartient à n'importe quel type de discours de s'établir par nécessité sur un référent diachronique.

Plus intéressante sera la comparaison de l'arrêt du temps, dans le rêve comme dans la psychose, et c'est là encore un paradoxe qui surgit, lorsque l'on est en présence d'un temps à la fois nécessairement fluide et à la fois nécessairement figé. Le Psychotique et le Rêveur sont certainement les seuls à pouvoir répondre à la question posée à celui qui écrivit : « Oh Temps, suspends ton vol... » par d'ironiques linguistes : « Pendant combien de temps... ? »

En ce sens la question se pose de savoir si, lorsque dans le rêve ou le délire (car on peut aussi le voir) se marque une différenciation chronologique des stades évolutifs, si donc il s'agit réellement de modalités évolutives, ou bien au contraire du simple reflet de ces mécanismes, reflets dénués d'une activité pulsionnelle quelconque. Les mécanismes délirants, par essence stéréotypés, donnent l'apparence d'être inscrits dans le temps, mais il ne s'agit là que d'une illusion : l'appareil psychique fonctionne ici pour son propre compte, en dehors du temps. Pour reprendre la phrase de mon patient, il n'y a en dehors du psychotique qu'un rêveur pour pouvoir exprimer : « J'ai rêvé que j'assistais à la naissance de mes parents. »

C'est là sans doute que dans le rêve, ou de façon plus générale dans les mécanismes intrinsèques de l'Inconscient, le temps occupe une place en plusieurs points comparable à celle qu'il tient dans la psychose. Il n'a de valeur logique ou grammaticale que si l'on s'arrête à l'énoncé immédiat du discours. Le récit que nous apporte un paranoïaque, nous l'avons dit plus haut, nous paraît orienté vers le Temps à l'inverse du discours schizophrénique qui, à son extrême, a rompu tout lien avec la durée. Mais dans ces cas, on en revient à peu près au même mécanisme puisque, chez le premier, la continuité pétrifiée est le seul procédé qui cache la rupture sous-jacente. Le temps dont il est question dans ces deux types de psychose est un temps mort, mort parce que toujours identique, inscrit comme dans les névroses traumatiques, sous forme de pure répétition. Si l'on dépasse l'apparence syntaxique du discours, on retrouve les mêmes césures qui se répètent ; psychose et rêve rejoignent par là un des mécanismes temporels spécifique à l'inconscient dont Rouart avait parlé dans une conférence faite en 1977 à la SPP :


1102 J. Caïn

« L'apparition de la temporaltié dans l'inconscient est liée à l'affect, la répétition est la temporalité de l'inconscient. » (L'auteur ajoute : «... Tout en étant la manifestation la plus nette de l'intemporalité et sa confirmation »... Mais ceci demande à être replacé dans le contexte de l'exposé de Rouart.)

A ce niveau, la temporalité de l'Inconscient a quelque chose de commun avec la définition de l'Eternité, telle qu'on la trouve chez Spinoza : elle est l'attribut sous lequel nous concevons l'existence de l'inconscient; le temps étant alors réduit à un mode de pensée, c'est-à-dire à une élaboration secondaire.

Une autre référence peut être utilisée, elle-même paradoxale dès son énoncé, par l'essemblage insolite de deux termes : la Psychose hystérique. Nous n'avons pas à nous interroger ici sur la valeur nosographique de cet état, d'autant que la simultanéité de mécanismes de défense oedipiens et pré-oedipiens ne surprend actuellement plus personne ; la Clinique analytique nous a depuis longtemps affronté à ce paradoxe du psychotique, tableau sous lequel se présentent certains hystériques.

Il est par contre instructif de voir comment, dans les cas de psychose hystérique décrits par Freud en 1895, le cours du temps, chez les patients, était quelque peu perturbé. Certes, lorsqu'une maladie se définit par un trouble portant sur la réminiscence, c'est-à-dire sur l'évocation d'une situation conflictuelle passée qui inscrit son sens dans une situation conflictuelle actuelle, on peut penser légitimement que le temps est impliqué. Les hystériques souffrent bien d'anomalies dans l'intégration temporelle des événements : ils sont atteints d'un trouble portant sur la chronologie. Mais dans les cas de Psychose hystérique, ce trouble a des particularités tout à fait remarquables.

Un des cas cités par Freud rapporte l'histoire d'une malade qui revivait, en partie sous hypnose, en partie, au cours d'accès spontanés et également avec une netteté hallucinatoire, tout ce qui lui était arrivé dix ans auparavant alors qu'elle était affectée d'une psychose hystérique. Jusqu'au moment de cette réapparition, les faits en question avaient, pour la plus grande part, succombé à l'amnésie. D'autres souvenirs, encore vieux de quinze à vingt ans et très importants au point de vue étiologique, réapparurent aussi dans leur surprenante intégralité chez l'autre patiente dont Freud nous parle.


Le temps et ses paradoxes dans la psychose 1103

« Mme Cécilie M... se trouva, en dernier lieu, dans un état hystérique particulier qui n'est certainement pas isolé, bien que j'ignore s'il n'a jamais été reconnu. On pourrait le qualifier de « psychose hystérique d'abolition ». La malade ayant subi de nombreux traumatismes psychiques, avait souffert de longues années durant, d'une hystérie chronique à manifestations très variées. Les motifs de ces états étaient ignorés d'elle et d'autrui, sa mémoire, pourtant magnifique, présentait d'évidentes lacunes ; sa vie, disait-elle, lui semblait séparée en tronçons. Un beau jour, une réminiscence surgit soudain avec toute la fraîcheur et toute la clarté d'une impression nouvelle et, à partir de ce moment-là, elle revécut en près de trois ans tous les traumatismes de sa vie qu'elle croyait oubliés depuis longtemps, et auxquels elle n'avait jamais vraiment pensé. Ce réveil des souvenirs fut accompagné d'épouvantables souffrances et du retour de tous les symptômes qu'elle avait pu avoir jusqu'alors. Cette « liquidation d'une vieille dette » embrassant un laps de temps de trente-trois ans permit de retrouver la détermination, souvent très complexe, de chacun de ses états ».

Ainsi apparaît bien le temps, dans ces cas, tel que nous en avons donné plus haut les caractères spécifiques dans la psychose : apparemment fluide et en réalité entièrement figé. Chez Cécilie, par le sentiment d'une vie découpée en tronçons, chez la première malade par le revécu psychotique, dix ans après, de ce qu'elle avait exprimé dans sa psychose hystérique. Dans ces deux cas on peut parler de rupture dans le déroulement du temps. Le clivage du psychotique hystérique apparaît ici comme se situant dans l'axe du temps et dans le déroulement chronologique de son histoire. Rupture d'une part, hyperréalité du souvenir d'autre part montrent bien le côté figé qui fait que le temps, malgré son apparence, est rompu : c'est l'exemple même de la catachronie.

D'une inquiétante étrangeté du temps dans la Psychose peut-on dire en reprenant la partie, à mon sens la plus fondamentale du rapport de Racamier, où l'hyperréalisme fige le réel et le tue, en supprimant tous les fantasmes que son manque vient d'ordinaire susciter en nous, et fait naître une angoisse étrange, au sens où elle nous aliène.

La topique tertiaire des espaces si bien décrite par Racamier avec sa référence à Winnicott et à Pasche implique tout autant un aspect tertiaire du temps : au temps interne purement fantasmatique, et au


1104 J. Caïn

temps externe que mesure le chronomètre, s'ajoute un troisième temps. Reprenant en ce sens les termes de Racamier, en les transposant, on peut dire que : « Pas plus que cs contre ics sans PCS, temps interne et temps externe ne sont accolés l'un à l'autre dos à dos. Un temps intermédiant les unit... il est interstitiel « et c'est peut-être là ce qui manque essentiellement au psychotique ». Dire : « Mes parents sont nés quand j'avais dix ans » c'est mettre dos à dos, dans une situation insoluble et profondément étrangère, le temps interne et celui du calendrier, le fantasme et l'éphéméride.

De là aussi sans doute la difficulté à entendre ce discours sans réagir par l'angoisse. Car face à ce temps double, l'interne et l'externe, le troisième, qui en général sert d'intermédiaire et permet le lien avec l'Objet, est exclu de la relation immédiate avec le psychotique. Il est toutefois vraisemblable que l'accessibilité à la cure analytique de ces patients devienne possible lorsque ce troisième terme temporel peut être créé.

Dr J. CAÏN

I7, rue Frédéric-Mistral

13008 Marseille


Dr J. MANZANO

et Dr F. PALACIO ESPASA

(Genève)

NÉGATIVISME, DÉNÉGATION ET FONCTIONNEMENT PSYCHOTIQUE PRÉCOCE

« Le négativisme de certains psychotiques est vraisemblablement à interpréter comme signe de défusion pulsionnelle par retrait des composantes libidinales. »

S. FREUD, La dénégation.

Le négativisme dans la littérature psychanalytique a été classiquement compris comme une manifestation défensive visant à la préservation de l'intégrité personnelle. A. Freud [1] considère que le négativisme se retrouve dans des organisations fort différentes : comme une phase normale du développement de l'enfant et de l'adolescent, comme un symptôme de la schizophrénie et dans certains états névrotiques tels que l'impuissance sexuelle masculine. Le négativisme est alors compris par A. Freud [1] comme une défense contre la complète passivité que vivent ces patients dans toute relation d'objet. Cette peur de la passivité face à l'objet trouve ses racines profondes dans la crainte à la régression, à l'identification primaire avec l'objet, laquelle impliquerait une dissolution de la propre personnalité par la fusion. « Le sujet s'en défendra par un rejet total des objets (négativisme). Cette affirmation est confirmée par des exemples cliniques de patients qui montrent une alternance entre des états de négativisme et des états de « reddition » émotionnelle complète à un objet (Hörigkeit) » [1]. Cette idée est très proche de celle de M. Mahler [2] pour qui le négativisme tant normal que pathologique sert à l'installation du processus de séparation-individuation, ainsi qu'à se défendre contre la crainte de réengloutissement de la part de l'objet. Pour M. Mahler, le négativisme joue un rôle important dans l'établissement et la conservation des frontières du self.

Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978


1106 J. Manzano et F. Palacio Espasa

Le négativisme auquel Freud fait allusion dans la phrase citée ci-dessus concernant les patients psychotiques adultes nous semble une constante dans les psychoses infantiles précoces 1. Son étude va nous permettre de décrire un certain nombre de mécanismes qui le sous-tendent, ses implications pulsionnelles ainsi que ses rapports avec la formation du self.

Bien que de profondes différences entre les psychoses de l'adulte et celles de l'enfant ont souvent été relevées, il nous semble que l'étude dynamique des psychoses infantiles peut apporter certains éclaircissements à la compréhension du fonctionnement de la psychose adulte. Pour ce travail, nous avons utilisé les observations tirées de la situation psychanalytique dans un certain nombre de cas de psychoses infantiles et celles tirées d'une étude longitudinale (profils psychanalytiques) de 25 enfants psychotiques dans deux centres de jour, avec une moyenne d'évolution de 5 ans. Nous avons constaté que la compréhension du fonctionnement psychique de ces enfants est considérablement facilitée lorsqu'on les étudie à long terme et dans des conditions permettant d'apprécier des variations très fines dans la nature de leurs investissements. Des changements incompréhensibles — lorsqu'on considère des périodes d'évolution brèves — acquièrent une signification quand ils sont vus sous cette optique plus élargie 2.

Le trait probablement le plus saillant du comportement de l'enfant autistique est le refus actif de la relation à autrui et le fréquent évitement du regard en est le paradigme. Lorsque ces bébés sont pris dans les bras, ils deviennent hypertoniques et tentent à tout prix de se dégager ; si on les force à rester, ils finissent par faire une « chute » tonique qui aboutit à une passivité et une indifférence totales. La similitude est donc frappante avec les observations de A. Freud citées précédemment concernant les états d'alternance de négativisme et de « reddition » totale à l'objet chez l'adulte. Ce refus actif des enfants autistiques est pour nous l'expression d'un négativisme extrême. Il s'accompagne d'une deuxième facette qui, à notre avis, n'a pas été suffisamment prise en considération. Il s'agit de ce que nous pouvons décrire comme le refus presque total de sa propre initiative, de sa spontanéité. M. Mahler a signalé un refus similaire chez les enfants plus âgés atteints de ce qu'elle appelle « psychose symbiotique ». L'absence d'un fonctionnement spontané — qui pèsera si lourdement dans l'organisation mentale

1. A la suite de E. BLEULER [3], cette constatation se retrouve dans la littérature : Sancta de SANCTIS [4], M. CREAK [5], M. MAHLER [2], B. BETTELHEIM [6], etc.

2. Nous avons retrouvé chez D. MELTZER et collab. [7] cette même constatation.


Négativisme, dénégation et fonctionnement psychotique précoce 1107

future — a été interprétée par M. Mahler comme une façon de dénier la différenciation avec l'objet maternel afin de se protéger contre l'angoisse de séparation. Nous considérons que ce refus dé toute initiative et tout mouvement spontané est lié au négativisme proprement dit et ces deux aspects — apragmatisme et négativisme — constituent des manifestations que l'on retrouve associées, dans des proportions variables, dans les troubles psychotiques.

Si l'on considère le cas des bébés autistiques, nous pouvons supposer que leur rejet de l'autre implique déjà une sorte de relation d'objet, ne serait-ce que par ce que nous pourrions appeler une première forme de dénégation. En effet, lorsque Freud se demande ce qui se trouve à la base de la dénégation, il considère qu'en dernière analyse, elle est explicable par le dynamisme des pulsions primaires. A l'instar de Freud (cf. citation initiale), nous pouvons interpréter le négativisme outrancier de l'autisme précoce comme une manifestation de la désintrication pulsionnelle, par rétraction des composantes libidinales sur le Moi — Moi de plaisir purifié.

A partir du fonctionnement de ce Moi de plaisir purifié où la désintrication pulsionnelle est théoriquement totale, nous pouvons en venir à comprendre un autre fonctionnement du Moi qu'on peut appeler « fonctionnement négativiste », caractéristique des psychoses infantiles précoces, dans lequel la désintrication ne serait pas aussi absolue. Un certain quantum de libido n'est pas reporté sur le Moi mais sert à investir l'objet. Mais cet objet reste surtout investi par la pulsion de mort déviée et de ce fait il devient fondamentalement mauvais et par conséquent non-Moi. Comme il a été aussi partiellement investi de libido, il y a également une tendance à le considérer comme bon — à le faire Moi. Le négativisme résiderait dans le fait de traiter l'objet comme s'il était seulement mauvais et par conséquent non-Moi, ce qui est déjà une dénégation puisqu'il est en même temps investi libidinalement, donc partiellement reconnu. Lors des évolutions favorables de ce fonctionnement négativiste, par la voie d'une meilleure intrication pulsionnelle, nous assistons à un fonctionnement du Moi dans lequel une plus grande quantité de libido investit l'objet. Alors le sujet fait comme si l'objet était exclusivement bon, donc Moi, alors que quelque part, il n'est pas seulement bon, ni Moi. Il constituerait une deuxième forme de dénégation. Ce type de fonctionnement nous semble correspondre à celui de la phase symbiotique normale (Mahler) et qui, pour nous, n'est pas sans rapport avec la notion des phénomènes transitionnels de Winnicott.


1108 J. Manzano et F. Palacio Espasa

Dans le « fonctionnement négativiste » de l'enfant autiste décrit plus haut, nous avons supposé que la plus grande partie de la libido est reportée sur le Moi. Cela constitue un investissement narcissique qui permet la formation d'un rudiment de Soi (self). D'un point de vue dynamique, nous pouvons alors comprendre son négativisme comme une défense extrême pour protéger le self par rapport à l'objet, tel qu'il a été compris lorsqu'il apparaît dans les étapes plus tardives du développement. Notre hypothèse est que c'est l'opposition trop précoce selfobjet qui oblige l'emploi de cette défense outrancière. Nous supposons que dans le développement normal, la constitution d'un self doit se faire de façon graduelle et progressive dans l'inter-jeu de projection - introjection avec l'objet. Si on suit Bion, dans les premières relations, le bébé fantasme de se débarrasser sur la mère des vécus intolérables qui va les lui rendre sous une forme acceptable et intégrable (capacité de rêverie). Ces premiers vécus seraient ressentis comme lui étant propres, mais très vite fusionnés avec une certaine représentation de l'objet. Cela signifie pour nous l'existence, depuis le début, d'une ébauche de ce qui est soi-même (self) «ouvert» à l'objet. Nous comprenons donc la phase symbiotique normale décrite par M. Mahler comme un phénomène bien plus précoce de la vie psychique. Il semble nécessaire, pour établir ce qu'elle appelle une « unité duelle », qu'un certain degré de différenciation de deux éléments de la dualité ait lieu simultanément, pour se fusionner plus tard dans le fantasme du bébé. Ce qui nous mène à affirmer, contrairement à l'idée couramment employée, qu'un début de différenciation est nécessaire pour qu'il puisse y avoir fusion. Ainsi, la notion d'unité duelle perd son caractère paradoxal en devenant une unité résultant des deux éléments. Cette notion de simultanéité de self et non-self, présente dans la symbiose, nous permet de l'assimiler à ce que, dans un autre contexte, Winnicott a décrit comme un phénomène transitionnel. Nous retrouvons ici l'autre préforme de dénégation dont nous avons parlé : la mère est en même temps self et non-self.

Chez les enfants autistiques, tout semble se passer comme si les processus qu'on vient de décrire étaient bloqués très précocement, et cela pour des raisons qui sont probablement étroitement liées : le vécu de ne pas être contenu (déficit de la capacité de rêverie de Bion ou du holding de Winnicott) et la peur de se « déverser » dans tout mouvement spontané vers l'objet, ce qui provoque un blocage des identifications projectives par crainte d'une sorte d' « hémorragie du self ». La projection de ce vécu donne lieu à la crainte d'être « happé » ou


Négativisme, dénégation et fonctionnement psychotique précoce 1109

aspiré par l'objet, qu'on retrouve d'une façon évidente dans des formes psychotiques plus tardives. L'identification introjective est également bloquée puisque vécue comme intrusion annihilante de la part de l'objet.

Dans ce sens, dès que l'objet devient évident (« retour du dénié »), comme il est partiellement investi par la libido, il y aura tendance à l'incorporer, mais comme il y a surtout un investissement agressif, son incorporation représente un énorme danger pour le Moi. Cette intrusion signifierait donc une sorte de « reddition » à l'objet.

Le négativisme de l'enfant autistique serait donc la manifestation active de processus dynamiques visant à préserver le self, aussi bien de l'extérieur (initiatives provenant de l'objet) que de l'intérieur (initiatives propres). Ces mécanismes bloquent les échanges avec l'objet, empêchant le passage au fonctionnement transitionnel ou symbiotique qui est indispensable pour un développement ultérieur. Nous pouvons supposer qu'ils se trouvent également à la base de manifestations semblables dans des organisations psychiques plus évoluées.

RESUME

Dans ce travail, nous avons décrit le comportement des enfants autistiques comme une forme de négativisme extrême liée à la désintrication pulsionnelle en suivant l'idée de Freud â ce sujet dans La dénégation. Le refus actif d'autrui que présentent ces enfants implique une certaine reconnaissance de l'autre, ne serait-ce que pour pouvoir l'ignorer, ce qu'on peut considérer comme une première forme de dénégation. Cette extrême dénégation de l'objet se fait à l'aide de la pulsion de mort en grande partie désintriquée de la libido et défléchie sur l'objet. La libido en serait reportée sur le Moi, permettant la constitution d'un rudiment de Soi (self). D'un point de vue dynamique, nous pouvons alors comprendre le négativisme de ces enfants comme une défense extrême pour protéger le self. Nous avons formulé l'hypothèse que c'est l'opposition trop précoce self-objet qui oblige l'autiste à l'emploi de cette défense outrancière.

Le refus de presque toute initiative (apragmatisme) que nous trouvons chez les autistes nous semble lié aussi au négativisme. Ce dernier impliquerait donc des mécanismes visant à préserver le self aussi bien de l'extérieur — initiatives provenant de l'objet —, que de l'intérieur — initiatives propres —, ce qui bloque les processus de projection et introjection qui font partie intégrante du développement normal.

Nous pouvons supposer que ces mécanismes, qui semblent particulièrement évidents dans les formes plus précoces des psychoses, seraient également à la base de manifestations semblables dans des organisations psychiques plus évoluées.


1110 J. Manzano et F. Palacio Espasa

BIBLIOGRAPHIE

[1] FREUD (A.), Studies in Passivity. Notes on a connection between the States

of Negativism and of emotional surrender (Hörigkeit), The writings of

A. Freud, NY, Int. Univ. Press, vol. IV, 1952. [2] MAHLER (M.), Psychose infantile, Paris, Payot, 1968. [3] BLEULER (E.), The Theory of Schizophrenic Negativism, NY, Nervous and

Mental Diseases Publ., 1912. [4] SANCTIS (S. de), Dementia Precocissima, Folio neurol. biol., 1908, 10. [5] CREAK (M.), Psychosis in Childhood, Fondations of Child Psychiatry,

E. Miller édit.j 1968-1969. [6] BETTELHEIM (B.), La forteresse vide, Ed. Gallimard, 1969. [7] MELTZER (D.) et collab., Exploration in Autism, Clunie Press, 1975.

Dr J. MANZANO Dr F. PALACIO ESPASA

112, chemin de la Montagne 22, avenue des Amazones

1224 Chêne Bougerie 1224 Chêne Bougerie

Genève Genève


Les livres

JULIEN ROUART

LE MATERNEL SINGULIER

Freud et Léonard de Vinci d'Ilse Barande 1

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, interprété par Freud, a fait naître, chez Ilse Barande, l'idée d'un retournement de la vision de Léonard à travers Freud en celle de Freud à travers Léonard. A la suivre, cet ouvrage, que Maria Torok, dans sa préface, compare à un voyage le long de rives de riche culture, nous invite très agréablement. Dans ce parcours, notre guide se montre aussi éclairé qu'heureux dans ses choix : une iconographie très précisément choisie pour être démonstrative nous accompagne dans un espacetemps, dans lequel coexistent, sans s'abolir, et se renversent les différences de sexe et de générations.

Qu'il ait choisi Léonard comme objet d'une étude, traitée cette fois avec un « lyrisme inattendu », vient, de la part de Freud, d'une identification à Léonard relative au même fantasme, celui « d'être séduit par la mère et le même désir d'être la mère séductrice par la réalisation d'une oeuvre » 2. Aimantée par cette affinité, la rencontre des deux hommes fut la répercussion d'une autre rencontre en laquelle se dévoile l'essence de cette affinité : celle de Léonard avec son modèle pour la Joconde, Constanza, « la femme qui éveille en lui le souvenir heureux, ravi de sensualité de sa mère », écrivait Freud, cité par notre auteur. Cet événement poussa Léonard à reprendre les sourires féminins et juvéniles de ses oeuvres de jeunesse, ce par quoi « il fête une fois encore le triomphe de surmonter une inhibition de sa capacité artistique » (Freud). A travers ces répliques féminines de Constanza, via Catarina (mère de Léonard), on aboutit à Amalia (mère de Freud). Le choix de Léonard par Freud se montre par là « d'essence narcissique... choix anaclitique de la femme à sollicitude séductrice » 3. Le « rôle parcimonieux accordé à la femme » 4, « continent noir », par Freud apparaît alors comme une contrepartie défensive à l'égard de son identification à Léonard, mais celle-ci, après une latence de vingt-deux ans, se dévoilera davantage dans l'étude des Nouvelles conférences consacrée à la Féminité, où apparaît le rôle de la séduction par la mère. Ainsi, derrière l' « écran de la pathographie de Léonard », se déguise le « roman secret de Freud » avec ses voeux oedipiens ad matrem. De nombreux rapprochements entre les deux hommes « qui n'ont pas froid aux yeux » s'inscrivent dans le contexte de cette identification.

1. Le maternel singulier. Freud et Léonard de Vinci, Aubier-Montaigne, préface de Maria TOROK, 136 p., II illustr.

2. Chap. VII.

3. P. 23.

4. P. 24.

Rev. franç. Psychanal., 5-6/1978


1112 Revue française de psychanalyse

Le moment de leur rencontre est la période du milieu de la vie. Quand Freud écrit sur Léonard, il est près de l'âge auquel Léonard réalise le sourire du portrait de Constanza, amie de Julien de Médicis, qui l'abandonna — comme Catarina avait été abandonnée par Ser Pier. C'est après les morts récentes de ses deux parents que Léonard exécuta cette oeuvre, « tournant » dans la vie de Léonard, correspondant à un « éveil de quelque heureux mystère venu du fond des temps » (Freud). Pour Ilse Barande, Constanza fut une femme à la fois présente et messagère du passé 5 ; l'équivalence, dans la vie de Freud, étant l'accent qu'il mit sur le rôle de la mère séductrice dans son article sur la « féminité ».

Freud a émis l'opinion qu'à cette période de sa vie Léonard était frappé de stérilité et de désintérêt pour son oeuvre peinte, ceci par identification à l'abandon de lui-même par son père. Des documents récemment découverts ne confirment nullement cet abandon. D'autre part, Ilse Barande considère la crise du milieu de la vie comme marquée par la « préoccupation de ne pas devenir orphelin de sa propre production », Freud ayant d'ailleurs éprouvé une inquiétude de ce genre, ce contre quoi on peut être prémuni grâce à « l'inachèvement à jamais entretenu par la persistance et la vividité des conflits » ; leurs substituts culturels permettent « d'étancher et de dépasser le tarissement » 6. De cela nous sont donnés des exemples commentés relatifs à des auteurs bien connus et pour la plupart proches de notre époque. En corrélation avec les rapports temporels entre la création du sourire par Léonard et la mort de ses parents, Ilse Barande remarque que, pour Freud, l'écriture du texte sur la féminité « ne serait pas étrangère au décès d'une Amalia, jusque-là dérobée sous le nom de Catarina ». Dans le lyrisme de Freud, « chantant Catarina séductrice », il s'agirait moins des émois conquérants du petit OEdipe que de « l'éloge de l'accomplissement du désir actif d'être passivement comblé » 7.

Si la traduction qui fit du milan un vautour fut une erreur, celle-ci fut d'une particulière fécondité, puisqu'elle a suscité l'évocation de la parthénogenèse par une mère ithyphallique, par cet oiseau procréateur et aussi la référence par Freud à la déesse Mout, dont Ilse Barande nous entretient de façon plus détaillée et illustrée dans cet ouvrage. Le vautour, découvert dans le tableau de la Sainte Anne, n'est, en fait, que « LU », « aussi est-il préférable de faire notre étude à partir d'une appréhension plus banalement adéquate à l'oeuvre peinte ». A cela est consacré le chapitre intitulé : « De l'oeuvre lue à l'oeuvre 8 vue » concernant la Sainte Anne, en fait le trio grand-mère, mère et enfant (trio déjà représenté du XIIe au XVe siècle où parfois la mère est miniaturisée). La comparaison entre la Sainte Anne de Léonard et la Trinité d'Andrea Del Castagno est celle de deux visions du Christ, l'une matrilinéaire, toute de mansuétude, l'autre patrilinéaire. La première s'oppose à maints dogmes et notamment à la genèse yahviste (la femme extraite de l'homme). Par sa mansuétude elle est « le pendant inversé de la cruelle passion du fils sous le père », Léonard n'ayant peint aucune crucifixion. Poursuivant l'évocation par Freud de traits communs entre l'histoire du Christ et celle de Léonard, relativement à la tendresse maternelle, l'auteur nous montre que Freud accorde à Léonard une Catarina réalisant son propre voeu : « L'avers de sa découverte d'OEdipe en lui-même » 9.

5. P. 23, souligné par l'auteur.

6. P. 31.

7. P. 52-54, souligné par l'auteur.

8. P. 55-66.

9. P. 68.


Les livres 1113

La démonstration de cette opposition se poursuit dans une référence à l'histoire religieuse. C'est à la suite de l'apparition du couronnement de Marie que se parfait « la similitude des destins de Marie, née d'Anne, et de Jésus, né de Marie ». Dans la figuration de l'Assomption, on voit le fils prenant sa mère pour l'installer à sa dextre.

L'inhibition de Léonard lui interdisait « de jamais connaître de telles tendresses d'une autre femme » ; étant devenu peintre, il a pu recréer le sourire « ravi de félicité qui jouait autour des lèvres qui le chérissaient » (Freud, cité par I. B.). Le sourire des visages de femmes et de beaux jeunes hommes, dont le regard exprime « la connaissance du secret d'un bonheur devant être tu », union extatique du masculin et du féminin, « accomplissait le souhait du garçon séduit par sa mère ». Ces oeuvres de Léonard trouvent en Freud, écrit Ilse Barande, « une résonance que son texte, éloge de la bisexualité, est apte à nous faire partager » 10. Les remarques de Freud sur ce « seul amour vraiment réussi » sont, pour elle, une anticipation de l'article ultérieur sur la féminité, ce qui ne l'empêche pas de constater, de la part de Freud, de brusques duretés à l'égard de l'évolution de la femme vers la féminité : les limites qu'il assigne à celle-ci l'ont conduit à apprécier « l'inachèvement de Léonard, épris de ses seuls jeunes disciples comme le sera vingt ans après, d'une façon équivalente, l'accomplissement le moins mal réussi de la femme », ce qui, pour Léonard, constitue une « identification à la mère fabuleuse (phallique) des premiers temps »11. Se référant à l'opinion de Freud, dans Analyse terminée, analyse interminable, selon laquelle les mécanismes de défense peuvent « entraver la mobilité de l'analyste », Ilse Barande pense qu'il en a été ainsi chez Freud lui-même à propos de « l'énigme de la femme » et de sa bisexualité. Si, du bonheur exprimé par les sourires léonardiens, le « secret doit être tu », c'est en raison de la défense de Freud destinée à maintenir à l'état inconscient, chez lui, son identification à Léonard, englobant celle d'Amalia à Catarina. Un rapprochement du sourire léonardien avec celui des sculptures amarniennes, durant la brève carrière d'Aménophis IV, évoque une ambiguïté similaire, cette période ayant été celle du culte d'Aton et d'un monothéisme androgyne. Une louange au soleil de Léonard est à rapprocher de l'Hymne au soleil d'Akhenaton.

A travers Léonard évoquant, selon son expression, « ma maîtresse la nature », Freud a découvert le lien « singulier » entre Léonard et Catarina et, à son tour, Ilse Barande retrouve, à travers l'étude qu'il a consacrée à Léonard, le même lien maternel singulier unissant Freud à Amalia. Ce thème majeur maternel, souvent méconnu ou aperçu par bribes, ou occulté par périodes, devient d'une grande évidence lorsqu'on se trouve en contemplation devant la représentation byzantine de la dormition de la vierge12, où l'on voit « le Christ debout dominant sa mère allongée qui vient d'expirer » et tenant « maternellement une Marie petite, de la taille du bambino qu'il fut dans ses bras ». Cette composition, écrit Ilse Barande, « nous frappe comme l'expression la plus divinement achevée des renversements de la chronologie et du genre ». Une longue histoire religieuse fait retrouver, dans les textes et l'imagerie, « le maternel singulier » et sa latence 13. On ne peut que suivre avec conviction l'histoire séduisante du parcours « allant du culte des Magnae Matres » à son retour en force après un passage par quelques andolatries. Celles-ci promues par le judéo-christianisme

10. P. 72.

11. P. 78.

12. Illustr. 6 et p. 85-86.

13. Chap. VI.

RFP — 37


1114 Revue française de psychanalyse

après un « mouvement de fidélité ad patrem » sont retrouvées en remontant vers le IIe millénaire dans l'ancienne Egypte. Mais vers la fin du règne de Ramsès II apparaissent les représentations de Nout, déesse ciel et nuit, sous forme d'une femme incurvée en voûte céleste, qui accouche à l'orient du disque solaire avalé à l'Occident, comme le montre une remarquable illustration sur papyrus (VII). Avec ce soleil, à qui il arrive d'être appelé « Min » ou « Taureau de sa Mère », on aborde la prééminence du principe maternel. Les « Magnae Matres » apparaissent alors avec un caractère double : bienfaisantes et sinistres, créatrices et destructrices, comme, plus tard, la Vierge et la sorcière.

Avec Amon ou Min, « taureau de sa mère », on se familiarise avec les interversions de la chronologie et du genre, que l'on peut retrouver dans les dogmes du christianisme débutant : l'église, mère des premiers chrétiens, elle-même communauté des fidèles, avant d'être l'épouse mystique du Christ, donc d'un fils, « de par l'incarnation qu'il est du dieu paternel » 14. Tous ces mythes sont exprimés par les métaphores, qui apparaissent dans les figurations des monuments religieux avec inversion de la diachronie muée en synchronie. Ilse Barande se demande si l'idée que l'église soit issue d'un couple non hétérosexuel n'est pas issue de la phobie du contact global, d'essence maternelle. La religion du seul père comporterait alors « d'expurger la relation de ce halo — enveloppe qui pour chacun est le plus clair et le plus obscur de la relation à la mère de sa petite enfance » 15.

Le reste de ce chapitre est consacré à la décadence du monothéisme et à l'avènement de Marie, au développement de son culte et aux discussions théologiques concernant sa maternité, sa mort et sa glorification. Après un rapprochement entre l'imagerie de la dormition de la vierge et la généalogie d'Atoum Ra, Ilse Barande nous propose une nouvelle signification du thème des « trois coffrets », selon laquelle « le vieux roi Lear portant Cordelia, sa fille morte, peut nous évoquer non seulement le renversement de la situation où la Walkyrie mère-morte porte le héros défunt, mais aussi le héros ressuscité en position de parent salvateur de sa génitrice » 16. Evoquant à nouveau Freud et Léonard, ce chapitre est conclu en ces termes : « Ainsi l'un comme l'autre, l'un à travers l'autre, les deux hommes récusent l'alternative, le choix mutilant d'être ou d'avoir... le maternel singulier » 17.

A l'appui de l'idée selon laquelle la rencontre de Freud avec Léonard correspond à une étape de la levée de ses refoulements et de l'évolution de ses idées à l'égard de la féminité, Ilse Barande évoque un rêve de Freud de 1897, dans lequel il était d'une « tendresse débordante » à l'égard de sa fille Mathilde, ce qui aurait consolidé ou maintenu sa théorie de la séduction de l'enfant par l'adulte et défensivement arrêté une progression de son insight sur ce sujet. Peu après, Freud a rappelé un de ses rêves d'enfance dans lequel sa mère, « singulièrement endormie »18, était transportée, par des personnes à bec d'oiseau (rapprochement avec la dormition, la déesse Moût et le vautour). Ilse Barande interprète ainsi le rêve de séduction de la fille : à la place de la fille, voir son équivalent inversé, Amalia-mère, auprès de qui Sigmund, le fils, serait en position maternelle, ce qui exprime le souhait d'être, pour sa mère, « une déesse-mère ithyphallique ou un père maternant », faisant intervenir là les interversions de génération et de sexe.

14. P. 91-92.

15- P. 93-94.

16. p. 102.

17. p. 103.

18. p. 107.


Les livres 1115

Le secret d'amour qui est à l'origine du sourire léonardien est le secret tu, qui, par cela, a pu faire naître ou durer la théorie de la séduction des filles par les pères, tandis que le secret dévoilé était celui de l'OEdipe. Le secret tu de la séduction précoce par la mère serait à l'origine des inhibitions de Léonard et de celles de Freud quant à la féminité.

La femme, à partir de ce qu'elle a puisé dans sa relation précoce à sa mère, exerce une séduction différée vis-à-vis de l'homme, ce qui a le pouvoir d'actualiser la position oedipienne de celui-ci. Mais aucune « affiche d'identité sexuelle » ne contraignant ces positions profondes à fonctionner ainsi, être le père oedipien de la fille n'exclut pas la possibilité d'être la séductrice maternelle de la mère et vice versa19.

Ilse Barande remarque, chez Freud, des alternances entre des convictions intimes et parfois une « distanciation pudique » à l'égard de ses découvertes et de leurs conséquences théoriques ; de même lorsqu'il évoque les « bornes assignées par lui aux modèles admirés de la fécondité : la femme qui enfante, Léonard peintre et homo sapiens, ou encore à propos de la liberté nouvelle qui survit au deuil. Elle y voit l'intervention de démarches propitiatoires alternant avec l'expression d'une vitalité toujours forte en 1937, lors de la rédaction de « Moïse... », et correspondant aux « étapes de la levée de ses refoulements personnels, selon un rythme marqué de latences » 20. Les alternances entre l' « apparition », la « réapparition » d'un dieu unique et paternel (de Totem et Tabou à Moïse) et l'histoire plus souterraine de la séduction par la mère trouvent dans Le Moi et le Ça une « élaboration conciliatrice des deux histoires ». Les dualités persistent, alternant, chacune à tour de rôle, leur situation dans l'ombre et la lumière, ce qui interviendrait « comme propitiation déplacée par identification avec les créateurs » et serait un expédient pour sauvegarder la mobilité de l'esprit » 21.

C'est de cette « ruse avec soi-même », qu'est née, pour Ilse Barande, l'article tardif qu'est « Le clivage du Moi dans le processus défensif » (1938), mécanisme qui permet de maintenir le conflit vivant.

« S'imprégner de Léonard à travers Freud, c'est aller du désir d'être séduit par la mère au fantasme d'être soi-même la mère séductrice. » C'est ainsi que, pour terminer, se situe Ilse Barande par rapport à son ouvrage, en soulignant que « Freud en décline l'honneur, l'horreur », proclamant que « seul le père du petit Hans, seul le fils de Catarina pouvait... », que son Léonard n'était jamais qu'un roman psychanalytique, qu'il ne fallait pas en exagérer la portée..., « renonçant par là à être cette maternelle substance, principe de tout humain, cette condensation du sexe et de la génération, ego inaltéré désaltérant » 22.

Le rapprochement, fait par Ilse Barande, entre la défense, de la part de Freud, contre la séduction précoce par la mère et ses réserves et incomplétudes théoriques à l'égard de la féminité, semble particulièrement judicieux. On peut penser, à cette occasion, qu'une résistance particulièrement longue et tenace à la découverte de certains champs de l'inconscient rend celle-ci, en fin de compte, d'autant plus riche en éléments de compréhension qui en résultent, que la victoire contre les défenses a été plus laborieuse.

Dans cet ouvrage, le rôle séducteur de la mère est communiqué à l'image pour nous convaincre de la validité de la démonstration. Il est évident, en effet, que le regard est essentiel et primordial dans cette séduction précoce. L'image

19. P. 110.

20. P. 111.

21. P. 111.

22. P. 128.


1116 Revue française de psychanalyse

entraîne plus immédiatement la conviction — quant à l'intervention du double retournement de la différence des sexes et des générations et par conséquent des rôles — que ne le fait l'expression verbale ou écrite, qui offre une plus grande résistance à faire admettre ce « mécanisme », en raison de l'usage habituel et catégoriel du langage, selon le processus secondaire.

Ce moment de la séduction maternelle précoce est marqué inéluctablement par son caractère pré-identificatoire-narcissique.

Ilse Barande exerce, ici, une remarquable séduction par son choix des images, le style très personnel et la subtilité de son écrit. Mais elle n'est pas moins convaincante en usant de la rigueur de sa démonstration à l'égard du sujet traité, ce qui n'entraîne pas forcément à la suivre dans ses opinions concernant l'instinct de mort, dont l'évocation n'est d'ailleurs ici qu'assez brève. Elle nous a conviés à nous laisser séduire par la fécondité, dans l'ordre des sublimations les plus réussies, de « cette maternelle substance, principe de tout humain » 23, dont elle nous gratifie en nous en donnant un exemple fort heureux et non moins savant.

Dr J. ROUART 25, rue Spontini 75116 Paris

23. P. 128.


ILANA SCHIMMEL

LETTRE OUVERTE A CONRAD STEIN 1

Non, mon cher Conrad, vous m'aimez mal. Vous me présentez votre oncle qui, lui, m'aurait aimée bien, c'est du moins ce que vous me dites, mais vous, vous ne saurez m'aimer. Vous me laissez entendre que vous ne saurez m'enlever à votre père, que vous êtes un garçon sage. Vous m'invitez à ne pas vous prendre au pied de la lettre ; mon pruneau serait d'extraire de ce flanc votre désir pour moi. Comme si, me disant que vous allez à Cracovie, vous voulez me faire penser que vous allez à Lodz. Or, vous allez vraiment à Cracovie ; vous êtes vraiment le petit garçon sage qui ne pense que du bien. Quand bien même vous souhaitez la mort, c'est encore pour ne pas faire du mal.

Seulement voilà, mon cher Conrad, je suis ainsi faite que vous ne pouvez m'aimer sans faire du mal et sans avoir mal. Or, vous vous en défendez. Vous me dites que l'assurance de ne pas être recouvert du manteau de la nuit est illusion mais le petit garçon sage s'y berce. Pour fuir le désir d'amour et l'heure d'agonie il souhaite se rendre maître de lui, de moi et de la mort. Il croit l'avoir réussi parce qu'il me dit l'avoir raté ; c'est sa façon à lui, petit garçon, d'occuper toute la place. Il me dit sa culpabilité et son impuissance pour que je l'aime bien, mon bébé de la nuit. Ainsi espère-t-il être rétabli dans sa toutepuissance, moi de même. Moi, par lui ; par mon bébé sage qui me comble. Plus de séparation et plus de souhaits de la mort.

Seulement voilà, la femme que je suis n'a que faire de ce bébé ; c'est un homme que je désire. Un homme pour moi puissant parce qu'il se sait également vulnérable. Un homme qui ne vient pas à moi coupable d'omnipotence mais coupable pour avoir su transgresser.

Si vous ne savez m'enlever à votre père, si vous occupez la place du bébé, toute la place, je cesse d'être femme. Je n'existe alors que par et pour vous. C'est par vous et pour vous que moi, je tue votre père — ainsi vous, vous êtes épargné ; c'est par vous et pour vous que moi je tue votre père — ainsi cette besogne vous est-elle épargnée. Comment vous dire l'angoisse de l'amour et de la mort que suscite celui qui se veut le bébé de la nuit ?

Et vous, mon cher Conrad, savez-vous combien vous êtes seul si je cesse d'être femme ? Savez-vous combien nous sommes démunis, exilés de nousmêmes, si vous parvenez à ne pas nous recouvrir du manteau de la nuit ?

1. Nous publions à la rubrique des notes critiques cette « Lettre ouverte » inspirée par le livre de C. STEIN, Aussi, je vous aime bien, Paris, Denoël, 1978, où l'auteur a réuni les lettres qu'il a écrites à l'intention des participants de son séminaire de 1971 à 1975. (N. de la R.)


1118 Revue française de psychanalyse

Il reste que vous m'avez adressé ces lettres ; qu'au-delà d'un personnage en quête d'auteur je suis tout de même celle de qui vous attendez une réponse. Celle qui, même si elle témoigne de ce que vous nous aimez mal tous les deux, et vous et moi, porte la marque de ce que vous l'avez touchée.

Mme Ilana SCHIMMEL 134, rue d'Assas 75006 Paris

Le Directeur de la Publication : Christian DAVID.


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