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Title : Revue française de psychanalyse : organe officiel de la Société psychanalytique de Paris

Author : Société psychanalytique de Paris. Auteur du texte

Publisher : G. Doin et Cie (Paris)

Publisher : Presses universitaires de FrancePresses universitaires de France (Paris)

Publication date : 1976-07

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34349182w

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Format : Nombre total de vues : 73850

Description : juillet 1976

Description : 1976/07 (T40,N4)-1976/08.

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Rights : Consultable en ligne

Rights : Public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k54470719

Source : Bibliothèque Sigmund Freud, 8-T-1162

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 14/10/2008

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REVUE

FRANÇAISE DE

PSYCHANALYSE

4 REVUE BIMESTRIELLE TOME XL - JUILLET-AOUT 1976

PSYCHANALYSE ET LANGAGE

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

PUBLICATION OFFICIELLE DE LA SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS Société constituante de l'Association Psychanalytique Internationale

COMITÉ DE DIRECTION

lise Barande Maurice Bénassy Denise Braunschweig J. Chasseguet-Smirgel René Diatkine f Jacques Gendrot

f Jean Kestenberg Serge Lebovici

t Pierre Mâle Jean Mallet Pierre Marty S. Nacht

Francis Pasche Julien Rouart Henri Sauguet t R. de Saussure Marc Schlumberger S. A. Shentoub

DIRECTEURS

Christian David

Michel de M'Uzan Serge Viderman

SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION

Jacqueline Adamov

ADMINISTRATION

Presses Universitaires de France, 108, bd Saint-Germain, 75279 Paris cedex 06

ABONNEMENTS

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12, rue Jean-de-Beauvais, 75005 Paris. Tél. 033-48-03. C.C.P. Paris 1302-69

Abonnements annuels (1976) : six numéros dont un numéro spécial contenant les rapports du Congrès des Psychanalystes de langues romanes :

France 152 F

Etranger 168 F

Les manuscrits et la correspondance concernant la revue doivent être adressés à la Revue française de psychanalyse, 187, rue Saint-Jacques, 75005 Paris.

Les demandes en duplicata des numéros non arrivés à destination ne pourront être admises que dans les quinze jours qui suivront la réception du numéro suivant.

Cliché couverture :

Torse de sphinx ailé

(VIe s. av. J.-C.)

Musée de l'Acropole, Athènes

(Photo Boudot-Lamotte.)


PSYCHANALYSE ET LANGAGE

Colloque de la Société psychanalytique de Paris (I) (mars 1976)

René DIATKINE, DU singulier usage de la parole dans la cure

psychanalytique, ou de l'intérêt à parler pour ne rien dire 595

Jacques MEHLER, Psycholinguistique et psychanalyse : quelques

remarques 605

Jean GILLIBERT, La dimension optative du langage interprétant... 623

Raymond CAHN, De quelques conditions de l'apparition du langage.

Une illustration 659

Colette GUÉDENEY, Les figures du discours 667

Evelyne VILLE, intervention 675

Sidonie MEHLER, Psychanalyse et langage 679

Michèle PERRON-BORELLI, L'investissement de la signification ... 681

Ilana SCHIMMEL, L'incommunicabilité par excès de reconnaissance

de celui qui parle 693

Renée ANDRAU, intervention 697

René BEROUTI, Franc-parler et haut-parleurs en psychanalyse.... 699

Paul ISRAËL, intervention 703

André BROUSSELLE, Le mot-pont et le déni 705

Paulette WILGOWICZ, Noeuds de silence 719

Charlotte BALKANYI, Remarques sur les rapports de la linguistique

et de la psychanalyse 725

Jean-Luc DONNET, On parle d'un enfant 733

RÉFLEXIONS CRITIQUES

Michel FAIN, Une conquête de la psychanalyse : Les mouvements

individuels de vie et de mort, de Pierre Marty 741

(1) Les impératifs concernant le délai de remise des manuscrits à l'éditeur nous ont empêchés, à notre grand regret, de disposer des textes de A. GREEN et L. J. FRIETO. (N.d.l.R.)

R. FR. P. 21


594 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 4-I976

REVUE DES REVUES Journal of the American Psychoanalytic Association, par Cl. GIRARD 757

NÉCROLOGIE

Rudolph LOEWENSTEIN (1898-1976), par S. LEBOVICI 777

Hommage à Pierre Mâle, par Pierre BOURDIER 780

En automne les feuilles jaunies tombent des arbres (à la mémoire

de Pierre Mâle), par Dominique STEIN 785


RENÉ DIATKINE

DU SINGULIER USAGE DE LA PAROLE

DANS LA CURE PSYCHANALYTIQUE

OU DE L'INTÉRÊT

A PARLER POUR NE RIEN DIRE

« Dites tout ce qui vous passe par l'esprit. » Telle est l'invitation du psychanalyste à son patient, la règle du jeu explicite ou implicite de la psychanalyse depuis les plus anciens textes de Freud sur la « technique » psychanalytique (depuis 1903, 1913 jusqu'à l'Abrégé). Pour tout psychanalyste, cette règle fondamentale comporte une prise de position théorique concernant la contradiction des processus primaires et des processus secondaires et les contraintes que fait peser le système les sur le système Pcs. Cette invitation apparemment anodine a comme vertu principale, on le sait, de ne pas pouvoir être suivie. « Vous allez observer que, pendant votre récit, diverses idées vont surgir, idées que vous voudriez bien rejeter... Ne cédez pas à cette critique et parlez malgré tout » (1913). Freud savait déjà, en écrivant ces lignes, qu'aucun patient ne peut, au début d'une analyse, prendre cette attitude d'observateur décrivant à son analyste le paysage interne qui se déroule ainsi en lui et devant lui. Transfert et résistances sont les concepts permettant de comprendre pourquoi une partie significative de ce qui devrait être « observé » disparaît devant l'observateur, tandis qu'une autre partie subit d'intéressantes transformations.

Il n'en reste pas moins que la règle fondamentale donne à la parole du patient un statut nouveau pour lui, statut qui est complété par l'usage non moins particulier que fait l'analyste de sa propre parole (le silence et les interprétations). Dans les écrits de 1913, Freud souligne au passage quelques différences entre le maniement traditionnel de la parole et ce que devrait dire le patient. « Tandis que vous cherchez généralement, comme il se doit (1), à ne pas perdre le fil de votre récit et à éliminer toutes les pensées, toutes les idées secondaires qui gêneraient votre exposé et vous feraient remonter au déluge, en analyse vous procéderez autrement... » A cette époque, Freud n'avait pas renoncé à la recherche de renseignements biographiques précis fournis par un récit cohérent, bien que son intérêt principal fût tourné depuis longtemps vers les distorsions de ce récit, c'est-à-dire les surinvestissements venus de l'inconscient. C'est bien là l'objet d'étude privilégié de la psychanalyse, se substituant à la catharsis.-Par la suite, l'expérience montra qu'il n'y avait aucun avantage à demander au patient de raconter sa vie, et que processus et expériences successives se retrouvaient plus fidèlement à travers

(1) C'est nous qui soulignons.

REV. FR. PSYCHANAL. 4/76


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l'analyse des distorsions que dans un récit que l'on aurait voulu cohérent. Ce qui revient à ce que chacun sait aujourd'hui : les propos du patient n'ont pas une valeur directement informative. Ce qu'il veut dire doit certes être entendu et pris en considération, mais ce n'est qu'un des éléments dont tient compte le psychanalyste. Ainsi la pratique analytique institue-t-elle un singulier usage de la parole et plus précisément de la communication.

L.-J. Prieto a rappelé souvent (et encore pendant ce Colloque) que, « lorsqu'on fournit intentionnellement une indication à quelqu'un, on essaie toujours d'exercer une influence sur lui » (I). Cette proposition est reprise d'une façon plus générale, d'après la citation qu'en fait Prieto (ibid.), par E. Buyssens et aussi par A. Martinet : « Le langage a pour l'homme un but qui est d'agir sur ses semblables. » Ces remarques préliminaires sur la séméiologie de la communication sont évidemment pleines de sens pour un psychanalyste. Dire à haute voix tout ce qui passe par l'esprit devant le psychanalyste, en essayant de ne pas éliminer ce qui pourrait véhiculer trop d'affects, parce que se rapprochant de trop près de l'amour ou de la haine, ce serait supposer que l'on pourrait parler devant quelqu'un sans lui parler, en abandonnant à l'avance le désir d'agir sur lui. Seuls ceux qui ont une organisation psychique permettant, d'une manière ou d'une autre, de laisser de côté les affects pourraient, à la rigueur, dire ainsi ce qu'ils observeraient, mais il se trouve que précisément ils n'ont rien à observer, dans la mesure où pour eux leurs pensées ne font que refléter la « réalité ». Ils appartiennent à un groupe bien connu d' « anti-analysants ».

Une étude du processus psychanalytique pourrait partir de la nécessité d'énoncer une règle à quelqu'un, alors que l'on sait qu'il ne pourra pas la suivre. Quand un nouveau patient (2) s'engage dans une cure psychanalytique, il pense généralement qu'il aura du mal à tout dire, car aujourd'hui la croyance en une telle obligation est une donnée culturelle suffisamment répandue pour dispenser le psychanalyste de faire un long discours. Il prévoit qu'un certain nombre de souvenirs ou de pensées le gêneront : il s'agit de représentations ou de désirs liés à la sexualité génitale ou prégénitale ou constituant d'une manière ou d'une autre une atteinte à son Idéal du Moi. Ainsi ces deux interlocuteurs croient que la « règle fondamentale » ne sera pas suivie, mais chacun se sert, au départ, d'un système différent pour rendre compte de cette impossibilité.

La situation expérimentale de la psychanalyse crée une tension très particulière qui est déjà évoquée dans la brève citation de Freud citée dans les premières lignes de ce travail. Un être humain s'engage dans une aventure dont il attend beaucoup et dont il redoute encore plus les détours immédiats

(1) L.-J. PRIETO, Pertinence et pratique, Paris, Les Editions de Minuit, 1975, 175 p., p. 24.

(2) Ce terme n'est ni meilleur, ni pire que celui d' « analysant » aujourd'hui à la mode, d'autant plus qu'ainsi généralisé le terme « analysant » ne s'oppose pas nécessairement à celui d' « anti-analysant » introduit heureusement par J. McDougall.


DU SINGULIER USAGE DE LA PAROLE 597

et les effets lointains. Il est seul avec quelqu'un pendant un temps déterminé à l'avance et se répétant régulièrement. Cette personne, très valorisée par toutes les angoisses ou les hésitations qui ont précédé le début, se dérobe à sa vue et lui recommande non seulement de ne rien faire (le divan impose non seulement de ne pas agir, mais aussi d'abandonner les défenses posturales), mais de parler autrement que « comme il se doit ». Parler est la seule façon d'aménager la situation et de diminuer le malaise qu'elle met en scène. Une des hypothèses fondamentales de la psychanalyse est précisément qu'il s'agit là d'un développement à partir de données ayant une signification plus générale dans l'organisation psychique du patient.

Dans un premier temps, si le patient essaie de ne pas taire ce qui lui vient à l'esprit, ce sont des injonctions à l'égard du psychanalyste qui l'envahissent. Dans un certain nombre de cas, celui qui parle n'en sait rien, et la découverte qu'il en fait secondairement lui permet de s'intéresser d'une façon nouvelle à ses propres productions. Il arrive souvent que le patient soit au début très conscient de son désir d'agir sur l'analyste, et certaines séances de psychanalyse, pendant lesquelles il n'y a pas de silence ou d'action motrice, ont cependant une valeur d'acting out.

C'est peut-être par le biais de la notion de mensonge que l'on pourra aborder une des singularités apportée par la psychanalyse à l'usage de la parole. Citons encore une fois Prieto : « C'est justement parce qu'au moyen du signal qu'il produit lorsqu'il prononce la phrase il pleut l'émetteur indique vraiment qu'il informe qu'il pleut, qu'il ment s'il ne pleut pas effectivement » (1). Cette évidence n'est utile que si la compréhension du récepteur est limitée au strict rapport signifiant-signifié de la langue, ce qui n'est réalisé que dans un protocole d'expérience, dans une observation scientifique ou dans un rapport de gendarmerie. « J'affirme qu'il pleut », dans la vie courante, est reçu comme une injonction variant suivant le contexte : « Il n'est plus nécessaire d'arroser le jardin », « Mettez vos cirés et vos bottes, si vous sortez », « Il ne faut pas aller se promener », ou bien « Ces vacances sont pourries et je te déteste », etc. Et c'est bien ce que comprend l'autre, qu'il y ait ou non précipitation atmosphérique à ce moment. Avant même que ne commencent les premiers pas vers la découverte de l'inconscient, c'est dans ce champ noétique que se situe la compréhension du psychanalyste et du patient analysable. De ce point de vue, ils ne diffèrent en rien des nombreux êtres humains qui comprennent ce que parler veut dire. Ceux qui font exception méritent une étude particulière.

La situation analytique diffère du dialogue normal, parce que l'analyste ne s'intéresse qu'aux intentions véhiculées par les paroles du patient, alors que celui-ci peut éventuellement ne pas perdre de vue la réalité de l'expérience à laquelle son discours se réfère. En d'autres termes, pour le patient, les classes

(1) Loc. cit., p. 25.


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« vérité » ou « mensonge » peuvent constituer ou ne pas constituer une opposition, alors qu'elles n'entrent pas dans le système utilisé par l'analyste. Quand le sens retenu est l'intention ou l'injonction, et non une information véhiculée par les paroles, il ne saurait être question de mensonge. Les interventions du psychanalyste se référant à un tel sens sont alors entendues comme de « vraies paroles », mais cet effet de « vérité » vient paradoxalement des différences entre « l'univers du discours » de l'un et celui de l'autre.

Intervenir dans le transfert, car c'est bien de cela qu'il s'agit, est donc une première distorsion utile du dialogue, mais, jusqu'à présent, ce n'est qu'en rétrécissant apparemment son champ de compréhension et en éliminant l'anecdotique que nous avons vu l'analyste se manifester de façon intéressante pour le patient. L'interprétation introduit cette fois une contradiction plus radicale entre les deux « univers de discours » et tous les psychanalystes en sont bien conscients. Quand l'énoncé « il pleut » a bien été perçu par le patient et par l'analyste comme représentant par exemple des affects dépressifs et toute la série de représentations et de désirs qui leur sont liés, le psychanalyste va au-delà de cette intercompréhension des connotations : il replace ces éléments dans son propre système conceptuel. Il se réfère pour cela, d'une part, à la théorie psychanalytique, découlant des expériences et des élaborations des autres psychanalystes, anciens et contemporains, d'autre part, en fonction de cette théorie, à d'autres moments de la psychanalyse de ce patient. C'est par de tels rapprochements ou parfois simplement par constat de l'écart entre une information sèche, vraie ou fausse (par exemple, le temps qu'il fait) et la qualité des affects inexprimés directement, que l'analyste peut repérer les effets de l'inconscient sur les paroles du patient.

Celui qui parle est loin de disposer du même système de décryptage. S'il est étonnamment touché quand l'analyste a reconnu l'intensité de l'affect véhiculé par des paroles apparemment banales, il n'est pas du tout prêt à admettre cet élargissement de sens proposé par le psychanalyste. Pour reprendre le même exemple, si « je dis que », « je dis que j'ai dit que » ou « je dis qu'il m'a dit que » « il pleut » se réfère bien à l'amour ou à la haine, il arrive que le narrateur soit contraint à s'enfoncer dans l'expérience précise et dans l'instant épais évoqués par son récit, et il n'a rien à entendre de l'élargissement apporté par le psychanalyste et son appareil conceptuel. La psychanalyse procède de cette différence entre les univers du discours de l'un et de l'autre, et beaucoup de critiques de la psychanalyse et du concept d'inconscient partent de cet écart indispensable et dangereux.

Au début de son étude sur la séméiologie de la communication, Prieto distingue les indices spontanés des indices intentionnels. Les indices spontanés sont constitués par des faits, ou plus exactement par la perception de faits « qui fournissent des indications sans avoir été produits à cette fin, soit qu'il s'agisse de faits naturels, soit qu'il s'agisse de faits produits par l'homme de façon involontaire ou avec une intention autre que celle d'indiquer quoi


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que ce soit ». Les exemples qui illustrent cette définition sont l'état du ciel (faisant partie de « l'univers du discours indiquant » permettant de prévoir l'état de la mer le lendemain (ce qui fait partie de « l'univers du discours indiqué »), ou encore l'accent particulier avec lequel quelqu'un parle une langue).

Les signaux font partie de la catégorie des indices intentionnels, et c'est l'emploi de signaux qui caractérise l'acte de communication ou acte sémique. Les langues en tant que codes de communication, et la parole du patient en tant que pratique sont entachées de la même intentionnalité. La « règle fondamentale » ne supprime pas explicitement l'intentionnalité : elle ne fait que la nuancer, l'infléchir, et à un examen superficiel elle pourrait passer pour une exhortation morale à la franchise. C'est l'écoute de l'analyste et ses interventions qui bouleversent radicalement la communication. Celui-ci reçoit les propos du patient à la fois comme paroles s'adressant à lui pour lui indiquer volontairement un élément du champ noétique de l'émetteur (ce qui entre dans les catégories des indices intentionnels) et comme indices spontanés, renvoyant aux oppositions contenues dans le champ noétique propre du psychanalyste (qui comprend tout ce qu'il sait par ailleurs des processus mentaux et du psychisme inconscient). De ce point de vue, quoi qu'on en dise, la position du psychanalyste n'est pas fondamentalement différente de celle du psychiatre traditionnel ne s'intéressant au discours d'autrui que pour y retrouver des signes de maladie. L'opposition radicale se situe dans l'usage que l'on fait de cette réception ambiguë, à la fois source de progrès et d'abus.

Sortir de la communication avec autrui pour énoncer un diagnostic constitue de toute façon une rupture traumatique, d'autant plus mal ressentie par l'intéressé que son intention ne se formule pas seulement comme : « Je dis que », mais aussi comme « Je ne dis rien d'autre que », avec toute l'énergie que nécessite le refoulement. L'opposition entre les deux formules ne renvoie pas seulement à la dénégation, mais aussi à toutes les oppositions découlant de ce que la théorie psychanalytique désigne comme processus secondaires. Ainsi la distinction entre les objets d'amour successifs entraîne le plaisir de la découverte et de la nouveauté parce que la continuité des investissements libidinaux est systématiquement méconnue, grâce au refoulement des rejetons des désirs oedipiens. L'interprétation, c'est-à-dire un message faisant connaître à l'intéressé un complément indésirable à ce qu'il dit, ne devrait constituer qu'une inhibition du plaisir du Moi entraînant à la limite l'arrêt de la communication. Comme ces effets néfastes ne sont provoqués que par les interprétations sauvages, il nous faut nous interroger sur ce qui se passe quand une interprétation entraîne une modification du fonctionnement mental sans rupture du dialogue.

Nous n'entrerons pas ici dans une discussion sur ce qu'est une « bonne » interprétation. Rappelons seulement que certaines dispositions, liées à l'aspect positif du transfert et à la crainte que l'analyste peut inspirer, ne sont pas


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des conditions suffisantes pour que se déroule le processus analytique. Le désir de parler comme l'analyste procède généralement d'un « faux-self » analytique et constitue une forme bien connue de résistance.

Les modifications des investissements narcissiques et objectaux, provoquées par la situation analytique, sont indispensables pour qu'une interprétation ait quelque chance d'être entendue. Malgré le gain narcissique lié à l'établissement d'une cohérence entre les îlots préconscients évocables, grâce à la mise en évidence de liens entre des séquences isolées (i), le renforcement du Moi contre les attaques du Sur-Moi ne serait probablement jamais suffisant pour permettre la levée des contre-investissements si les propos du patient restaient toujours aussi fortement chargés de sens dramatique. Un patient qui parle avec le plus grand sérieux se trouve dans une phase de résistance pendant laquelle le travail analytique marque le pas. « Je dis que » est le signe d'un engagement personnel trop intense pour que l'on puisse jouer avec cette affirmation et inviter le patient à en faire autant, c'est-à-dire à s'intéresser autant au réfèrent « j'affirme » qu'au contenu de l'affirmation.

Le mot « jouer » doit être compris ici sans la moindre nuance péjorative, ni la moindre condescendance. Jouer avec les paroles est ce qui permet à l'enfant d'apprendre à parler, jouer avec la langue introduit la dimension poétique, jouer avec les langages permet l'invention dans les domaines cognitifs les plus sérieux. Mais il ne s'agit pas de n'importe quel jeu, et dans le domaine de la psychanalyse tout jeu n'est pas équivalent. L'indigente mode des calembours et des contrepèteries, que certains croient inspirée de L'interprétation des rêves, du Mot d'esprit et des autres oeuvres freudiennes de la même époque, en est la démontsration. Décomposer les paroles d'autrui en fonction de son invention personnelle révèle surtout l'incapacité de celui qui se livre à cette pratique à écouter le patient. Le jeu du psychanalyste est tout autre, puisqu'il consiste à retrouver le sens des propos relâchés en les confrontant avec la thématique personnelle du patient telle qu'elle est apparue au cours d'autres séquences. Il est sûrement nécessaire de préciser ce que sont des propos « relâchés ». Quand nous avons supposé tout à l'heure, en faisant des exercices de style avec l'exemple de Prieto « il pleut », que cette affirmation pouvait être un message de dépression ou de haine, il devenait clair qu'une différence existait entre ce qui était évoqué et la façon d'y faire allusion. Par rapport à la tristesse et au reproche véhiculés dans le message, qu'il pleuve ou non à ce moment-là n'a que peu d'importance. L'interlocuteur est fortement investi par la mise en action de rejetons pulsionnels peu modifiés par le Moi, alors que le processus ayant permis ce mode détourné d'expression d'affects est probablement investi de façon réfractée, ce qui caractérise précisément le détournement de l'énergie pulsionnelle par le Moi. C'est à propos de cette

(I) Cf. R. DIATKINE et J. SIMON, Quelques réflexions sur l'interprétation en psychanalyse d'enfants, Psychiatr. enfant, XVIII, I, 219-240.


DU SINGULIER USAGE DE LA PAROLE 601

réfraction que le jeu devient possible et utile, dans la mesure où il n'engage pas directement la vie ou la mort du sujet, ni ses limites ou sa cohérence. Tous nos patients ne parlent pas comme les héros de la tragédie grecque, sinon nous n'aurions qu'à les écouter et parfois à les plaindre comme le choeur antique. Mais l'utilisation, au théâtre, de propos relâchés peut provoquer un effet tragique, par un cheminement très comparable à ce qui se passe dans l'analyse.

On se souvient du dernier acte de L'oncle Vania. Toutes les illusions sont à jamais perdues, il n'y a plus rien à attendre, le vieux professeur et sa jeune femme sont partis et ne reviendront plus. Le Dr Astrov et Vania sont dans la pièce qui sert à la fois de bureau et de chambre. Au mur, une vieille carte d'Afrique, « une carte dont apparemment personne n'a besoin ». Astrov traîne avant de partir, il boit de la vodka et tient des propos insignifiants sur son trajet de retour et l'endroit où il fera referrer un de ses chevaux. Après un long silence, il contemple la carte, puis se met à parler de la chaleur qu'il doit faire là-bas. C'est probablement un des moments les plus angoissants de la pièce. Gorki écrivait à Tchekhov que ce passage « l'avait fait trembler... de peur pour les hommes, pour notre vie blême, misérable ». La dépression des deux hommes est totalement véhiculée par ces paroles qui ne contiennent rien. L'amour est retombé sur le vide, et le personnage, grâce auquel l'Idéal du Moi de Vania pouvait résister à la monotonie de la vie, s'est révélé un vieillard égoïste, gonflé de vanité. On continuera à vivre, à parler et à travailler pour rien. La scène finale, avec l'évocation de la mort après laquelle « nous nous reposerons », n'est qu'un développement du désespoir et de la passivité contenus dans cette conversation inutile. Le caractère tragique du propos oiseux agresse le spectateur parce qu'il succède au paroxysme de haine, et aux coups de revolver inutiles. On sait comment se terminera cette pièce qui justement ne finit pas.

Les personnages de Tchékhov, certains intellectuels et les patients analysables sont capables de parler pour ne rien dire, et c'est ce qui permet à ces derniers de s'interroger sur leurs propos tout autant que sur le contenu de leurs paroles. Ils ne parlent pas que pour ne rien dire, ce qui évoquerait plutôt La cantatrice chauve et le vide statique introduit par Ionesco (« Quand on sonne, c'est qu'il n'y a personne »).

Ce double registre s'observe de façon saisissante quand un patient raconte un rêve. Il s'agit pour lui de trouver les mots susceptibles de véhiculer, avec des images souvent banales, des affects dont le souvenir est très précis. C'est le deuxième temps d'une élaboration qui a commencé au réveil. On se souvient d'un rêve quand on peut transcrire des restes de l'activité psychique du sommeil dans le système d'oppositions noétique et sémique de la vie vigile (i). La

(I) Cf. R. DIATKENE, Rêve, illusion et connaissance, Rev. fra. Psa., XXXVIII, 5-6, pp. 769-820


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netteté et l'intensité des affects, renvoyant le psychanalyste à un contenu latent parfois brûlant, contrastent avec le caractère parfois insolite, mais souvent quelconque, du contenu manifeste. « C'était une maison avec des pièces assez vastes, ne ressemblant à aucune maison que je connais... Je ne sais pas pourquoi, elle me fait penser maintenant à celle où j'ai passé un été, il y a quinze ans... Et effectivement, une personne, une femme je crois, me montrait le paysage, et tout se passait comme si j'avais oublié que cette maison, si familière, existait. » Le patient qui m'a raconté ce rêve était encore tout imprégné du sentiment de bonheur servant de fond à ces retrouvailles. Une maison, une femme étaient les éléments non spécifiques de figurabilité d'une problématique serrée que nous commencions, tous deux, à entrevoir. L'intensité de l'affect incita le patient à retrouver d'autres désirs actuels et d'autres souvenirs anciens, la pâleur apparente du contenu manifeste lui laissant toute latitude pour s'intéresser au jeu psychanalytique, c'est-à-dire à son propre fonctionnement mental.

L'articulation entre ces deux usages de la parole apporte un éclairage particulier au développement du langage enfantin.

Les manifestations préverbales de la phonation ne sont pas en soi des éléments de communication, puisque le bébé ne peut raisonnablement pas être soupçonné d'intentionnalité à ce propos. C'est en effet pendant les périodes de quiétude et de satiété que les lallations se produisent, alors que manifestement le bébé n'a besoin de personne. Il n'est par contre pas absurde d'imaginer que cette activité phonatoire est source de plaisir auto-érotique, au niveau des lèvres, de la bouche et du pharynx, et probablement également dans la sphère auditive. Mais les lallations constituent un « indice spontané » pour les parents (traditionnellement pour la mère), leur indiquant que le bébé ne dort pas et n'est pas dans une phase de besoin. Pour une mère « suffisamment bonne », cela veut dire que le bébé est dans de bonnes dispositions. Cet ensemble provoque assez souvent un comportement particulier chez l'adulte. Il répond au nourrisson comme si celui-ci parlait, il le fait en imitant la mélodie des lallations (et cela le plus souvent à son insu). Cette écholalie particulière a une importance non négligeable, car elle constitue un prolongement extérieur d'une activité primitivement auto-érotique et augmente considérablement l'intérêt de l'enfant pour ce qu'apportent les afférences auditives. Enfin, l'examen de ce que disent les adultes quand ils « parlent » ainsi aux bébés montre que ce qui est dit n'est pas n'importe quoi. Pris entre l'illusion d'une communication et la connaissance de l'incompréhension de l'interlocuteur, l'adulte se laisse aller d'autant plus facilement que cela « n'a pas d'importance » et que cet interlocuteur représente une partie importante de celui qui parle. Aussi les fantasmes s'expriment-ils avec d'autant plus de liberté que l'adulte attache moins d'importance à ce qu'il dit et n'est généralement pas conscient que cela puisse avoir un sens. Cet état de grâce dure plus longtemps que l'incompréhension du langage


DU SINGULIER USAGE DE LA PAROLE 603

par l'enfant, décalage fréquent dans les échanges entre adultes et enfants. La mère d'un enfant de 2 ans et 1/2 jouait avec lui devant des observatrices qui enregistraient ce qui se disait. Elle avait organisé un village avec de petits jouets, et le petit garçon voulait faire pénétrer dans les rues de ce village un camion un peu trop gros. Sur le ton très particulier de l'adulte parlant à un très jeune enfant, la mère protesta avec véhémence contre ces messieurs qui veulent tout casser avec leur gros engin et les voua à des châtiments particulièrement dévalorisants. Bien entendu, cette mère était très loin d'imaginer que ce jeu avec son petit garçon pouvait avoir un sens quelconque en fonction de la sexualité féminine.

Une fois la relation objectale établie, l'enfant doit s'organiser devant l'absence, et les jeux vocaux, inséparables maintenant de leurs prolongements extérieurs, deviennent un des supports de la capacité à conserver l'objet en dedans de l'appareil psychique. Les réponses de l'extérieur sont en partie responsables de l'évolution de cette activité, qui s'oriente vers deux directions. Une partie reste, par sa fonction, comparable aux lallations auto-érotiques du début. C'est une activité phonique d'accompagnement, parfois jubilatoire, ou pouvant tout aussi bien n'exprimer qu'une certaine quiétude. Elle peut pendant longtemps ne comporter aucun élément signifiant. L'autre partie semble se détacher sur ce fond et comprend une reprise — écholalique ou non — d'éléments de discours entendus et renvoyés sous forme d'injonction.

Par la suite, les échanges se multiplient entre ces deux parties. Les lallations disparaissent dans leur forme primitive ou ne persistent que sous la forme de chantonnement, l'activité phonatoire d'accompagnement persistant sous forme de discours souvent itératifs et véhiculant beaucoup d'affects. Le développement du langage est fortement déterminé par l'attention portée par les adultes à ces modalités, tandis que le langage le plus structuré tire des résidus de lallations la plus grande partie des mots de liaisons permettant la « première articulation ».

Ainsi le jeune enfant mène-t-il de front ces deux modes d'activité linguistique. Certes, ces chantonnements d'accompagnement et leur prolongement extérieur par la voix des parents ont, par leur aspect formel comme par leur destination, des caractères communs avec ce que Winnicott a décrit sous le nom de sphère transitionnelle, restant en dehors de la problématique du dedans et du dehors, du Moi et du non-Moi. Ce qui me paraît le plus important dans cette comparaison, c'est l'utilisation progressive de ces activités intermédiaires, pour exprimer, de façon réfractée, la problématique de l'objet par rapport au Moi et de la rendre ainsi plus négociable. Ainsi le propre de l'objet transitionnel est-il de perdre rapidement ce qui, au départ, constituait son originalité.

La petite enfance se termine quand l'enfant peut faire cette prouesse, qui consiste à parler avec de vraies oppositions (relevant, pour nous psychanalystes, des contradictions les plus fondamentales de l'appareil psychique), et pourtant sans rien dire qui mettrait en cause son propre destin. Sur le plan formel,


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cela veut bien dire parler pour rien, puisqu'il s'agit de s'intéresser à un fragment de discours ne correspondant pas à son expérience. Répéter le plus sérieusement du monde « il pleut » alors qu'il fait beau, parce que la maîtresse, a dit de répéter ou de lire cette phrase, est une condition indispensable pour être scolarisable, ou plus simplement testable. C'est aussi nécessaire pour tirer parti de l'univers culturel des adultes. Seuls, les enfants psychotiques maintiennent alors qu'il fait beau. C'est l'indice spontané montrant que leur analyse sera difficile.


JACQUES MEHLER (I)

PSYCHOLINGUISTIQUE ET PSYCHANALYSE : QUELQUES REMARQUES (2)

I

Comme psychologue cognitif intéressé par la psycholinguistique, il me semble nécessaire de préciser le pourquoi d'un article dans ce journal. Cet article a pour origine la Conférence de la Société psychanalytique de Paris, à Deauville, à laquelle j'étais invité.

En tant qu'amateur, la psychanalyse m'a intéressé vivement, mais à cette fascination s'est souvent mêlé un sentiment de frustration. Cette fascination a entraîné des discussions et des débats sans fin, au cours desquels mes propos polémiques et agressifs ont pu me faire apparaître comme un ennemi acharné de la psychanalyse. Cependant, un jour, au cours d'un débat avec le philosophe M. Bunge, je me suis retrouvé défenseur tout aussi agressif de cette discipline. Le débat, publié en espagnol, m'a surpris comme il a surpris mes amis. Depuis, mon attitude de critique rigide alterne avec des moments de sympathie non déguisée. Naturellement, on peut avancer que mes tensions et mes dissonances intellectuelles ont peu à voir avec des productions rationnelles. J'ai souvent entendu dire que telle ou telle de mes propositions dérivait ou était motivée par des problèmes affectifs. Certains, par exemple, s'intéressaient à mes discours pour les aspects libidinaux ou affectifs qu'ils recouvraient, plus que pour leur consistance rationnelle. Je suis conscient de la justesse de ces remarques mais je rétorque « et alors ? » (sans aller jusqu'à épouser la phénoménologie poussée à l'extrême qui fait dire à Husserl : « Toutes les explications économiques psychologiques d'une doctrine sont vraies puisque le penseur ne pense jamais qu'à partir de ce qu'il est »).

Dans tous les aspects de la nature, il existe — pour chaque phénomène — plusieurs niveaux de description qui peuvent être parallèles.

En observant une pomme qui tombe, on peut choisir de parler soit de la tête de l'Anglais sur laquelle elle atterrit, soit des lois de la dynamique qui rendent compte du mouvement de la chute du fruit. On peut aussi — comme le fit Newton — construire une théorie complète

(1) Maître de recherche, C.N.R.S.

(2) J'aimerais remercier Aime Bénédicte BOYSSON DE BARDIES d'avoir bien voulu traduire cet article de l'anglais.

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de la mécanique à partir de cet événement. D'aucuns pourraient analyser les conditions socio-économiques qui font que cet Anglais reçoit cette pomme sur la tête. Il est important de voir que tous ces discours peuvent être valides conjointement, et que les lois de la nature construites par les uns peuvent être aussi vraies que les propos socioéconomiques tenus par les autres. En outre on peut constater que les facteurs personnels déterminent le cours de la pensée de ceux qui voient tomber une pomme sur une tête. Cependant, la validité de tous ces discours va dépendre de leur degré de cohérence interne et non de la compatibilité apparemment prépondérante d'un niveau sur un autre : je peux en effet faire toutes les remarques possibles sur la sexualité de Galilée ou sur l'homosexualité de Newton sans que la véracité de ces remarques ait à voir avec ce qu'ils ont réalisé en physique car la logique d'un argument rationnel ne dépend pas des motivations qui sous-tendent ce raisonnement. Une vérité de La Palice — comme celle que je viens d'émettre — est difficile à établir parce qu'il est difficile de présenter différents aspects du raisonnement d'une façon satisfaisante pour chacun. Cette vérité acquise, j'ai pu m'engager dans la voie qui m'intéressait, celle de l'étude des mécanismes sous-jacents aux processus de langage et de pensée. Et c'est au cours de ces travaux qu'une démarche transdisciplinaire avec des psychanalystes praticiens m'est apparue essentielle.

Ainsi, j'ai accepté avec beaucoup d'intérêt l'invitation à participer à la discussion de Deauville sur Langage et analyse. J'espère que ces notes écrites quatre mois après le Colloque (et en cela j'ai suivi au pied de la lettre l'aimable suggestion du Pr Diatkine) refléteront encore quelques-unes des attentes et des espoirs de ces jours. J'espère aussi que je pourrai y communiquer certaines des idées qui me semblent primordiales pour une action commune entre psychologues cognitifs et psychanalystes.

Comment engager cette communication avec des psychanalystes ? Je ne sais si un résumé des études que j'ai faites jusqu'à ce jour peut être de quelque intérêt. Il y a quinze ans, je me suis enthousiasmé pour les positions développées par Chomsky. Il m'avait convaincu que la linguistique est l'étude des règles de grammaire conçues comme un système engendrant toutes les phrases possibles de la langue et elles seules en donnent une description structurale pour chaque phrase.

Avec ses écrits de 1957, Chomsky contribue de manière essentielle à la formulation d'une telle grammaire, mais il subsiste trop de limitations et de mystères qui échappent à cette analyse.


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Mon intérêt principal portait alors sur la « réalité psychologique » des formalismes linguistiques et logiques proposés par Chomsky. Qu'une phrase active : « Jean frappe la balle » (I) et sa version passive : « La balle est frappée par Jean » (2) dérivent d'une même structure sousjacente, ainsi que le proposait Chomsky, me semblait possible. Les arguments permettant de postuler une transformation me semblaient lumineux et l'appel à l'intuition, c'est-à-dire l'affirmation qu'une transformation rend compte de la similarité phénoménologique ou intuitive de (1) et (2), me semblait presque évident. Pour des raisons assez obscures, je m'attendais à trouver un niveau de réalité où on aurait pu montrer l'intervention des paramètres abstraits postulés. Depuis lors, nombre d'expériences réalisées par des psycholinguistes ont permis de mettre en évidence que les paramètres linguistiques semblaient intervenir dans des processus de mémorisation, de perception et de compréhension des phrases. Ainsi, les transformations jouaient un rôle dans la mémorisation ; la différence entre structure profonde et structure de surface était cruciale pour la compréhension et la perception des phrases ; les traits sémantiques intervenaient dans les processus mnémoniques et l'organisation lexicale subjective ; quant à la syntaxe, elle était essentielle pour la compréhension de l'acquisition du langage..., etc. Certains de mes amis, après avoir travaillé sur les lapsus, pensent que certains traits seraient reliés aux mécanismes formels plutôt qu'aux mécanismes émotionnels. Cependant, en y réfléchissant, je me sentais insatisfait de cette orientation, sans toutefois pouvoir comprendre pourquoi. Ces recherches sur lesquelles j'avais, en tant que psycholinguiste, travaillé avec acharnement, me semblaient laisser de côté des aspects importants du problème. Maintenant, sans renier le travail fait, je vois que sa portée était limitée. Non seulement les mécanismes sous-tendant le comportement linguistique étaient peu compris mais la relation entre la linguistique et les recherches en psycholinguistique devait être repensée. C'est la frustration que j'éprouvais en essayant d'écrire un chapitre sur l'opposition compétence/performance qui me persuada de ne pas parler de cela, à Deauville, en mai.

Aussi, je décidai de ne pas traiter le sujet comme je l'avais initialement prévu, mais de me lancer sur un terrain à la fois nouveau et mystérieux. En fait, depuis quelques armées, le langage n'a pas été mon principal pôle d'intérêt et j'ai plutôt travaillé sur les préconditions de l'acquisition normale du langage. Ainsi, ma décision fut prise : je parlerai des nourrissons, de leur disposition au langage, des études de mémoire avec les jeunes enfants et de méthodologie.


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II

Mon premier propos concerne un point d'une importance capitale dans ma pensée ; il peut se dire simplement : quoique l'homme ait une infinie capacité pour modifier son comportement, il est incapable d'apprendre quelque chose qu'il ne « possède » pas au moins potentiellement. Ce propos semble, au premier abord, paradoxal mais il est vrai. Il est inutile de reprendre tous les arguments utilisés dans des articles que j'ai écrits précédemment sur ce sujet, mais on peut retenir un point essentiel : les psychologues, malgré un travail acharné au cours de ce siècle, ont échoué dans leurs tentatives pour construire une théorie de l'apprentissage satisfaisante ou intéressante. Par théorie de l'apprentissage, nous entendons une théorie pouvant rendre compte de la façon dont de nouveaux principes, règles, heuristiques ou opérateurs s'acquièrent. Je ne veux pas parler du réaménagement d'aptitudes antérieures pour des buts différents de ceux qu'ils avaient initialement. Ce qui est en cause est de savoir comment un organisme qui n'a pas les notions d' « identité » ou de « différent », de « verbe » ou de « conjonction » peut les acquérir. Il me semble que les théories d'apprentissage de type « instructif », qui proposent des formulations rendant compte de la manière dont l'environnement enseigne à l'organisme un ou plusieurs concepts opérationnels qu'il ne possède pas auparavant, n'ont pas apporté de solution au problème.

Je me suis alors décidé à proposer le contraire. Puisque aucune théorie instructiviste n'était satisfaisante et puisque nous ne savions pas comment rendre compte des nouvelles acquisitions, pourquoi ne pas dire qu'il n'y a pas d'apprentissage dans le sens technique du terme. J'ai longuement hésité avant d'oser franchir le pas, effrayé d'être aussi « osé » que les behaviouristes l'avaient été en proclamant que la psychologie était comportement un point c'est tout, entraînant par là l'élimination de mots tels que « rêve », « pensée », « sentiment » et même « intelligence » du lexique psychologique. Nous avons tous conscience du prix très élevé que nous avons dû payer ce dogmatisme.

A la fin des années 1960, j'ai commencé à avoir des entretiens fréquents avec les biologistes qui luttaient eux aussi pour se dégager de la notion d' « instructivisme ». Cette notion possède encore une certaine « respectabilité » malgré les apports de la théorie de la sélection. L'abandon du lamarkisme en faveur des explications sélectivistes de la nature a été à la base du grand progrès de la biologie contemporaine.

Dans un livre récent, intitulé Le langage de la pensée, Fodor montre


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que la théorie de l'apprentissage est fondée sur un seul mécanisme qui est : la formulation d'hypothèses permettant de tester si un concept peut ou non être accepté comme valide. Je cite :

P. 95. — « Si le mécanisme d'apprentissage de concept n'est que la projection et la confirmation d'hypothèses (que peut-il être d'autre ?), alors on peut dire que, dans un sens, il ne peut y avoir apprentissage d'un nouveau concept. Car, si un compte rendu en termes de test hypothèse est juste, alors l'hypothèse, dont l'acceptation est nécessaire et suffisante pour l'apprentissage C, est que C soit ce concept qui satisfait les conditions qui l'individualisent sur 0 pour l'un ou l'autre concept 0. Mais, trivialement, un concept qui satisfait la condition qui individualise 0 est le concept 0. Il s'ensuit qu'aucun processus qui consisterait à confirmer une telle hypothèse ne peut être l'apprentissage d'un nouveau concept (un concept distinct de 0).

« Pour dire cela de façon succincte, la tâche d'apprentissage de concept ne peut être interprétée de façon cohérente comme une tâche moyennant laquelle les concepts sont appris. Comme, mis à part l'apprentissage par coeur, l'apprentissage de concept est la seule sorte d'apprentissage pour lequel la psychologie nous offre un modèle, on peut probablement dire que s'il existe un processus tel que l'apprentissage d'un concept nouveau, personne n'a la plus petite idée de ce que cela peut être. »

Ainsi, à la fin des années 1960, j'ai été obligé de rechercher une alternative qui me semble encore raisonnablement valide. Je suis parti de l'idée que notre processus de croissance doit pouvoir être assimilé soit avec la transformation de conditions initiales comme dans la métamorphose ou la maturation, soit avec des gains en spécificité au travers des pertes de potentiel initial. J'ai approfondi ces notions dans l'article « Connaître par désapprentissage » publié dans L'unité de l'homme (197 ?). Selon cette thèse, un organisme présente des dispositions qui peuvent passer d'un état potentiel à une performance en fonction des exigences du milieu. Si le milieu n'actualise pas une disposition, celle-ci finira par ne plus avoir la possibilité de s'actualiser. Lenneberg avait déjà indiqué la validité de ce schéma pour l'acquisition des accents étrangers.

Je réalise maintenant qu'on a beaucoup simplifié le modèle de « l'apprentissage par désapprentissage ». Les données qui nous ont permis, à T. G. Bever et à moi-même, de le présenter sont celles obtenues avec de très jeunes enfants qui résolvent des problèmes que des enfants plus âgés ne peuvent résoudre. On connaît le problème de la conservation du nombre et du volume. Dans ces épreuves comparables, nous


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avons trouvé chez les enfants de 2 ans un comportement qui paraît plus proche de celui des adultes que le comportement des enfants de 5 ou 6 ans. Dans plusieurs domaines, et en particulier dans ceux du raisonnement et de la mémoire, nous avons remarqué des chutes de performance plutôt qu'une courbe d'apprentissage croissant de façon monotonique. Ces données ont été confirmées par d'autres chercheurs. Nous avons été alors accusés de dire que les mécanismes sous-tendant les solutions des problèmes étaient les mêmes chez les enfants de 2 ans et chez les enfants de 12 ans puisque tous deux réussissaient alors qu'échouaient les enfants de 6 ans. Cela n'a jamais été notre position. Tout se passe de façon plus subtile que cela. Strauss et al. montrent qu'on peut s'attendre à une chute de performance dans les tâches utilisant des paramètres donnés intuitivement et non dans celles dont les paramètres ne font pas partie de notre expérience immédiate (poids spécifique, pression, etc.). On remarque que ces chutes de performance se voient aussi pour d'autres activités sensori-motrices qui sont à l'état potentiel chez le nouveau-né, mais qu'elles subissent une sorte de réaménagement avant d'apparaître de façon décisive dans le comportement normal.

Chacun sait que le réflexe de « marche » se voit chez les nouveau-nés, mais peu de gens se demandent pourquoi ce réflexe existe à la naissance et pourquoi il semble disparaître. Presque rien n'a été dit sur sa relation avec la marche des adultes (exception faite de Zelazo et al., dans des articles récents). En fait, le problème majeur a été la quasi-exclusivité d'un modèle de croissance ayant pour paradigme celui de la taille. Personne n'accepterait qu'un bébé mesurant 90 cm mesure 80 cm un mois plus tard sans penser qu'il y a une erreur. Cependant, on peut émettre une proposition de ce type en ce qui concerne le nombre de dents, mais on ressent cela comme une manière biaisée de parler de deux processus distincts, l'un à l'origine des dents de lait et l'autre des dents définitives. En admettant l'idée d'un processus de croissance par pertes, on doit abandonner un certain nombre de généralisations telle par exemple l'idée d'une jauge commune au développement physiologique et au développement comportemental.

Il est clair, du moins dans mon esprit, que la notion de modèle d'apprentissage et une certaine conception du nourrisson, héritée de la psychologie empiriste, ne cadrent pas avec nos observations journalières. Au cours des derniers dix ans, un certain nombre de psychologues l'ont compris et ont entrepris des recherches portant sur la structure de l'état initial. En effet, si — comme le disent les empiristes — l'état initial est


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une page blanche, alors la seule démarche possible est bien d'étudier le processus par lequel les nouvelles acquisitions se construisent. Mais si comme je le soutiens, l'enfant naît avec un équipement riche de dispositions initiales et s'il est vrai, comme le soutiennent les linguistes et les logiciens, que nos performances cognitives sont sous-tendues par une structure universelle, alors il devient important de découvrir la nature et la structure tant de ces dispositions initiales que de cette structure universelle. Ce n'est qu'une fois que nous aurons acquis une compréhension au moins partielle de l'état initial qu'il deviendra possible de voir les liens avec une fonction d'apprentissage ou de maturation. Dernièrement, dans le cadre traditionnel classique de la méthodologie expérimentale, des psychologues ont étudié le nouveau-né. La plupart de ces études doivent beaucoup à l'esprit créateur de T. G. Bower et à ses études sur les capacités visuelles du nourrisson. Je recommande la lecture de ces travaux. Mais tout en maintenant des résultats obtenus par d'autres chercheurs, je voudrais surtout présenter ici les recherches faites dans notre groupe à Paris. Ces recherches sont principalement axées sur le domaine auditif (tout au moins pour le moment).

III

La succion d'une tétine non nutritive peut être — comme l'ont montré Siqueland et Delucia (1969) — une mesure de l'intérêt des nourrissons pour une stimulation. Un nourrisson tète plus fort quand sa succion se traduit par la présentation d'un stimulus agréable. Après une augmentation initiale du taux de succion cependant, le nourrisson s'adapte au stimulus, ce qui se traduit par une diminution dans le taux de succion.

Nous avons utilisé cette méthode couplée avec une observation attentive des enfants. L'étude que nous avons faite a eu pour but de rechercher si l'enfant de 4 à 6 semaines est capable de reconnaître la voix de sa mère et d'étudier la nature de cette faculté. Nous avons demandé aux mères des 40 bébés testés d'effectuer deux enregistrements.

Dans le premier, les mères parlaient au bébé, sans toutefois l'appeler par son nom, et hors de sa présence. Dans la deuxième, elles lisaient de droite à gauche les lignes d'un texte.

Le nourrisson placé sur une chaise suce une tétine reliée à un enregistreur de pression de la succion. Un intégrateur totalise les succions effectuées par le bébé et chaque fois qu'un seuil est atteint une horloge déclenche un magnétophone qui fait entendre les voix au bébé. Les bébés sont répartis en deux groupes M et O selon qu'ils reçoivent d'abord la voix de leur mère ou la voix d'une mère étrangère ; le renfor-


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cernent — les voix intonées — durent vingt secondes. Si l'enfant, après cette première séance, est encore assez éveillé, on lui fait entendre les contrastes : voix de la mère/voix étrangère dans la lecture sans intonation.

Lorsque le discours est intoné, les enfants qui reçoivent la voix de leur mère augmentent leur taux de succion au cours des cinq présentations de vingt secondes. La présentation de la voix étrangère à partir de la sixième présentation a pour effet de faire baisser le rythme de succion. Quant aux enfants qui entendent la voix étrangère d'abord, ils ne manifestent pas une augmentation forte du rythme de succion au cours des cinq premiers essais ; la présentation de la voix de la mère, au sixième essai, par contre, augmente le rythme. Lorsque les mères lisent des mots sans intonation, l'on n'obtient pas les mêmes résultats.

Ces données qui sont sensiblement égales à celles obtenues par M. Miles sont d'une grande importance. D'abord, elles indiquent des facultés du très jeune enfant, facultés que l'on soupçonnait mais qu'on n'avait pas démontrées expérimentalement. Et comme toujours dans le domaine de la recherche scientifique, une preuve doit être traitée avec respect. Ensuite, quoique nos résultats révèlent une capacité pour traiter des paramètres physiques, il semble plus juste de les interpréter comme la conséquence d'une disposition du type Gestalt acoustique (ou une configuration suprasegmentale). Je pense que l'explication de ce phénomène est d'ordre cognitif. Enfin, ces données obtenues peuvent indiquer certains mécanismes rudimentaires par lesquels les nouveau-nés transposent des dispositions universelles en performances adaptées. Précisons ce point : nous avons de nombreuses raisons de croire à la nature universelle de la syntaxe et de la grammaire. Cependant, nous savons que cette partie de la nature humaine peut rester une potentialité. L'exemple extrême est celui de l'enfant sauvage, et un cas médian celui de l'enfant sourd. Les enfants sauvages, comme on le sait, ne parlent généralement pas ; et cela parce qu'ils n'ont jamais reçu de leur entourage les stimuli qui constituent notre mode de communication. Les enfants sourds ont cette expérience mais leurs moyens de communiquer sont appauvris. L'enfant normal apprend avec une rapidité et une efficacité remarquables un système grammatical et un code lexical très riche. Il semble nécessaire de postuler un mécanisme lui permettant de découvrir rapidement les régularités linguistiques du langage. On peut penser d'abord à un moyen automatique de séparer les sons du langage des autres sons. Après quoi, l'enfant pourrait ne prêter attention aux sons non langagiers que dans des occasions spéciales (danger, signal) et se concentrer presque exclusivement sur les sons du


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langage. Ce résultat pourrait être obtenu par un mécanisme qui lierait l'attention de l'enfant à la voix normalement intonée de la mère. Dans ce cas, presque tout ce qui éveille l'attention de l'enfant lui donne des exemples pertinents centrés sur la communication. Si cette dernière option devait être confirmée, il s'ensuivrait des connexions importantes entre la croissance émotionnelle et la croissance du langage. Mais nous n'avons pas de données valides sur cet aspect.

Les idées que je soulève ici peuvent être considérées comme triviales par la plupart des analystes. Dans la pratique, le savoir semble plus précoce que dans les domaines où il y a divorce entre une pratique et l'établissement des structures des faits. Toutefois, il me semble, à quelques exceptions près, que l'analyse a été fondée sur des principes qui se posent en termes axiomatiques plutôt qu'en termes de démonstrations empiriques (une méthode que je tiens pour essentielle dans les sciences naturelles). Dans les cercles analytiques on a toujours senti que le très jeune enfant était un humain complètement pourvu, avec un équipement perceptuel, émotionnel et même sexuel ; mais on a peu parlé de la structure de ces équipements et les preuves offertes se sont étayées sur des déductions à partir de périodes temporelles tardives. Je pense que mon exigence d'une démonstration en temps réel est différente et à mon avis tout aussi nécessaire.

Avant d'en terminer avec cette petite incursion au niveau même de la complémentarité des disciplines, j'aimerais présenter une autre expérience faite dans notre laboratoire. Nous avons voulu montrer que dans le domaine du monde auditif, il y a des niveaux suprasegmentaux de découpage de la chaîne, que ces niveaux sont presque des caractéristiques de Gestalt et qu'ils servent pour l'établissement des propriétés formelles de l'appareil cognitif linguistique. Je m'explique : un triangle équilatéral est une bonne figure parce que c'est une structure équilibrée, les parties sont appréhendées après le tout et toute modification d'une partie déséquilibre gravement le tout. Dans le langage, la notion de syllabe a toujours joué un rôle important dans l'analyse linguistique et dans le rythme, les vers, etc. Aussi loin que je puisse le voir, une syllabe est toujours reliée à une alternance de structure. La plupart du temps, les syllabes, dans le discours, sont isolées en tant qu'unités d'alternance entre des voyelles et des consonnes. Il est probable qu'une série de CVCVCVCV, etc., sera segmentée en unités liées VC; VCV; VC, etc. Ces unités partagent des propriétés de bonne figure, c'est-à-dire qu'elles sont très affectées par certaines transformations des éléments, les groupes de sons ne présentant pas ces


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alternances ne sont pas des « bonnes figures ». Il est rare de trouver dans les langues, en début de mot, des consonnes groupées (il en est de même pour des voyelles). Les consonnes groupées que l'on trouve dans certaines langues se trouvent généralement en fin de mots (ex. : en allemand : jetzt, etc.). Cependant, même pour un Allemand, l'existence de tzt comme item significatif isolé semble peu plausible. Si notre notion de bonne figure est en jeu, une structure telle que sh tf doit ressembler plus aftsh que mar à r a m. Nous avons fait une expérience pour montrer que le nourrisson était sensible à la notion de syllabe et qu'il y répondait comme notre intuition adulte peut le prédire. On a pris deux groupes de bébés dont une moitié entend jusqu'à habituation des syllabes bien formées (mar ou car) et l'autre moitié des syllabes (sfsh ou tsp). Après des périodes comportant deux chutes consécutives dans le taux de succion (généralement des périodes de sept minutes) le stimulus était remplacé. Le nouveau stimulus consistait en syllabes où l'ordre des première et troisième consonnes est inversé (par exemple : mar donnait ram, s hft donnait tfsh). On remarque, premièrement, que les bébés entendant des syllabes bien formées accroissent leur rythme de succion avant de s'habituer, tandis que le taux de succion de ceux qui entendent des non-syllabes varie peu. Deuxièmement, que chez les premiers sujets, l'inversion de la syllabe suscite une surprise lors de l'inversion de l'ordre des sons, ce qui ne se voit pas pour le second groupe.

Cette expérience me semble déterminante pour permettre de dire que certaines dispositions sont déterminées de façon formelle et structurelle. J'aimerais pouvoir ajouter que ces dispositions sont spécifiques pour une capacité donnée et n'interviennent pas dans d'autres domaines. Certes, on pourrait avancer que la syllabe est une construction intermédiaire uniquement pour la structure phonologique et que, par conséquent, c'est un universel spécifique. Cependant, on ne pourrait soutenir ce point de vue qu'après avoir montré que les enfants ne sont pas intéressés par les alternances en elles-mêmes mais seulement par les alternances phonologiques.

IV

Nous avons proposé l'hypothèse que la plupart des acquisitions sont liées à la disparition d'autres capacités, leur permettant, ainsi, de devenir plus structurées ou d'être restructurées dans des plans d'action plus complexes. Cela s'applique aussi aux aspects du développement où il n'est pas nécessaire de postuler une perte de capacités. Les processus


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de maturation semblent jouer un rôle dans le développement de telle façon que des changements majeurs se passent avant l'âge de 4-5 ans. Il y a des preuves massives qui indiquent l'âge de 4 ans comme celui où ont lieu des changements importants dans les fonctions cognitives. Nous pensons que ces changements doivent en partie se comprendre en relation avec le développement général d'un « moi cognitivement continu », mais que cette évolution est marquée par une discontinuité des modes cognitifs et mnémoniques avant et après l'âge de 4-5 ans.

Nous allons préciser notre usage du « moi cognitivement continu ». Il semble qu'après un certain âge les personnes ont un sens subjectif de leur continuité mnémonique en ce qui concerne leur existence propre. Les premiers souvenirs sont d'ordre subjectif et le sentiment d'une histoire continue ne se trouve que vers 5 ans. A partir de cet âge, on sait en tout cas que certaines choses n'ont pas pu se passer. C'est ce sens de savoir « ce qui n'a pas pu se passer » qui semble marquer le changement du moi non continu à un « moi » continu. Les sujets déviant dans un sens ou dans l'autre sont, soit ceux qui ont parlé très tôt et leurs souvenirs continus sont plus précoces, soit ceux qui ont eu des traumatismes émotionnels ; là, la théorie de la répression pourrait rendre compte de l'apparition plus ou moins différée du moi continu. La plupart des souvenirs continus semblent liés à l'entrée à l'école, mais si les sujets sont entrés à l'école tard, la continuité de la mémoire semble cependant se faire également vers l'âge de 4,5-5 ans.

Cependant, il y a le cas des souvenirs très précoces. Lorsqu'il a été possible d'effectuer des recoupements et de vérifier les dates, on a pu établir que les premiers souvenirs datent de la deuxième année. Ces souvenirs se présentent sous la forme d'images vives et précises et souvent le sujet s'y voit comme sur une photographie. Les capacités perceptives du très jeune enfant sont semblables à celles qui nous permettent dans la vie réelle d'évaluer correctement le monde environnant, tandis qu'il semble que le très jeune enfant ne retienne rien ou ne retienne qu'une image très réaliste de l'événement.

A 4 ans, il y a un changement dans le processus mnémonique. En effet, une mémoire de type photographique n'est pas un système de codage économique, et il est nécessaire que le type de codage se transforme pour que la mémoire devienne opérationnelle. Nous avons voulu montrer que les jeunes enfants ont une capacité mnémonique globale ou photographique, tandis que les enfants plus âgés ont une mémoire continue qui est le résultat d'une reconstitution linguistique s'appuyant sur les jalons adéquats. C'est ce changement du mode mnémonique


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que nous avons essayé d'appréhender par la méthode expérimentale.

Dans une première expérience, nous avons étudié la mémorisation chez l'enfant de 2;o à 3; II avec le matériel suivant : trois formes, un triangle, un carré et un cercle, chacun pouvant être de trois couleurs différentes. Chaque enfant devait décalquer l'un des neuf stimuli en choisissant le crayon de la couleur du stimulus. Une heure après la tâche, on demandait à l'enfant de reconnaître parmi les neuf stimuli celui qu'il avait dessiné. Les résultats obtenus par les enfants de 2;o à 2;6 ans sont pauvres : 16 % de reconnaissances correctes. Les performances s'améliorent avec l'âge, allant jusqu'à atteindre 94 % de reconnaissances correctes à 3;6 - 3;II ans. Cependant, si l'on compare ces résultats à ceux que donneraient les probabilités conditionnelles d'obtenir des réponses correctes soit pour la forme, soit pour la couleur, soit pour les deux, on voit que la réussite pour une reconnaissance correcte à la fois de la forme et de la couleur est supérieure chez les très jeunes enfants aux prévisions d'un modèle par addition des attributs, ce qui n'est pas le cas pour les enfants plus âgés. Ce fait va dans le sens de l'hypothèse d'une mémoire globale chez les enfants de 2 ans.

Dans une seconde expérience, on a cherché à obtenir des informations sur les stratégies utilisées par les jeunes enfants pour voir si elles différaient de celles des enfants plus âgés. On a repris la technique utilisée précédemment en modifiant le matériel. Celui-ci comprenait : un triangle, un carré et un cercle dont les contours étaient eux-mêmes constitués soit par des petits carrés, soit par des petits triangles ou par des petits cercles. Ainsi la forme générale du stimulus pouvait être en compétition avec celle des éléments qui la composaient.

Un premier groupe d'enfants devait décalquer le stimulus et le reconnaître une heure plus tard parmi les neuf stimuli possibles. Un second groupe de sujets ne faisait que regarder le stimulus pendant un temps équivalant à celui attribué aux enfants qui décalquaient. Nous avions fait l'hypothèse que les performances des jeunes enfants fondées sur une mémorisation d'image globale seraient équivalentes à celles obtenues dans l'expérience précédente alors que les performances des sujets plus âgés seraient détériorées à la suite des possibilités d'interférence entre le codage du contour des figures et le codage des éléments constituant ces figures. En effet, pour les enfants plus âgés, les possibilités d'interférences entre les éléments composant les contours et le contour lui-même rendaient la tâche plus complexe.

Les données obtenues montrent que les performances des enfants de 2;o à 2;9 ans sont aussi bonnes que dans l'expérience précédente alors


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que celles des enfants de plus de 3;0 ans se détériorent : si l'on considère le groupe avec décalque du stimulus, on trouve :

23 % de reconnaissances correctes à 254 - 259 ans

52 — — 3;8-4;2 -

alors qu'à cet âge nous avions obtenu 94 % de réponses correctes dans l'expérience précédente.

Les effets du matériel sont encore plus nets pour les données de l'expérience où les enfants ne faisaient que regarder le stimulus : 19 % de reconnaissances correctes à 254 - 259 ans

24 — — 3;o -3;6 - 30 — — 3;8-4;8 -

Dans cette situation, les enfants oublient généralement les éléments qui composent les figures alors que dans la situation précédente les erreurs proviennent autant d'oublis de la forme que d'oublis de la couleur. Ces résultats semblent montrer que les enfants passent d'un mode de mémorisation fondé sur des images à un mode de reconstitution mnémonique qui devient de plus en plus analytique (c'est-à-dire à un mode dont les éléments se composent de façon binomiale).

Evidemment le passage d'un mode à l'autre n'est peut-être pas indépendant de la mise en place de l'activité linguistique. Quelques résultats secondaires, comme le nombre de réponses où il y a inversion entre les microstructures et les macrostructures dans le rappel, semblent militer en faveur de l'hypothèse d'un codage par attributs pouvant commencer à jouer avant 4 ans. Nous ne pouvons conclure de façon définitive à partir de ces expériences. Cependant, elles tendent à confirmer que la mémorisation de type global tend à disparaître entre 3 et 4 ans pour être remplacée par une mémoire dont on peut prédire les performances par un modèle de sommation des attributs. Ce type d'évolution n'est pas dépendant du vocabulaire de l'enfant puisque la plupart des enfants ne connaissent pas le sens du mot triangle.

Les analystes ont toujours pensé — souvent contre l'opinion générale — que les capacités et dispositions des enfants outrepassaient largement ce que les psychologues avaient entrevu comme possible. La vision des analystes est plus proche des faits que celle de la plupart d'entre nous. Ils interprètent un grand nombre de processus dont nous — en tant que psychologues — n'avons pas reconnu la réalité. Ainsi en est-il pour le rôle des variables sexuelles, émotionnelles, pragmatiques décrites depuis longtemps et que nous ne considérons que maintenant en psychologie. Mais, il faut savoir aussi que des aspects très impor-


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tants, au point de vue forme et contenu, de la psychologie ont été ignorés de la pensée psychanalytique tels que des recherches portant sur les nouveau-nés, le langage, la pensée, la mémoire, qui sont d'une importance qu'aucune discipline voisine ne peut ignorer plus longtemps. La situation me semble être mûre pour collaborer sur ces points. Je veux donner un exemple : j'ai demandé à un certain nombre d'analystes la raison de « l'amnésie précoce ». La réponse la plus fréquente concorde avec la formulation orthodoxe, c'est-à-dire : la répression est responsable de cette situation et si cette répression est levée, les souvenirs redeviennent conscients. (En fait, la plupart des analystes ont modulé leurs propos de façon plus nuancée.) Je leur ai demandé si leur interprétation changerait dans le cas où je pourrais démontrer que des jeunes enfants testés aux âges réels utilisent un schéma de codage avant 3;6 ans, et un autre après cet âge, et que ce changement de schéma n'est pas dépendant de la culture mais est lié au langage, lequel semble dépendre essentiellement de la maturation biologique. Je comprends le malaise de beaucoup d'analystes. Ils ont essayé de découvrir un aspect qui, tout en rendant compte de l'émergence de problèmes très précoces, aurait des conséquences observables plus tard. Cependant, si l'on pouvait poursuivre l'intuition des analystes tout en tendant vers une élaboration technique des faits, peut-être les descriptions distinctes des processus mnémoniques au cours du développement cognitivoémotionnel pourraient converger. Je dis cela avec confiance, mais je pense que nous avons besoin de clarifier la façon dont les termes explicatifs sont conçus et utilisés.

CONCLUSION

Il y a plusieurs méthodes en psychologie et plus encore d'idéologies qui gravitent autour. On peut cependant, sans tomber dans le manichéisme, présenter un tableau simplifié.

La psychologie académique et plus particulièrement la psychologie cognitive expérimentale ont, au cours de la plus grande partie de ce siècle, suscité des conflits et des haines entre deux écoles ayant des approches apparemment incompatibles. D'un côté, se trouvent les théoriciens de l'apprentissage skinnériens, de l'autre, la plupart des psychologues cognitifs qu'ils soient d'origine « rationaliste », « fonctionnaliste » ou « génétique ». Les différences entre les deux écoles sont profondes. Elles portent aussi bien sur la méthodologie (notamment sur le statut de l'introspection), sur la conception de la psychologie (parti-


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culièrement sur l'étude de conduite versus l'étude de la vie mentale) que sur les conséquences pratiques (sur les modalités d'insertion dans la vie pratique que préconisent les premiers et que les seconds considèrent avec précaution).

Je veux écarter immédiatement l'idée d'une psychologie cognitive se présentant comme un édifice monolithique. Il est vrai que, longtemps, la psychologie s'est identifiée avec le rejet de l'introspection et de toutes données non observables de l'extérieur. La fureur positiviste du behaviourisme — école triomphante des années 50 — a clairement posé que la psychologie n'était concernée ni par l'intelligence ni par la créativité, ni par le langage en tant que système productif. Ces psychologues avaient alors trouvé plus facile de bannir complètement certains domaines (tels le rêve et l'affectivité) pour ne se préoccuper que des actes mesurables, reproductibles et observables. Le plus souvent, quand, au cours de l'histoire d'une science, on trouve des positions aussi extrêmes, elles sont en réaction contre les positions prises par les prédécesseurs. En effet, les prédécesseurs du behaviourisme ont tout fait pour déclencher une telle réaction avec leur manie exaspérée des affirmations gratuites, leur confiance aveugle en l'introspection, leur absence de vérification des faits avancés et leur utilisation incontrôlée du terme « instinct » (voir McDougall). Ce terme a été longtemps utilisé comme un label explicatif passe-partout que le lecteur devait accepter avec foi.

La dynamique des sciences a permis dernièrement une contreréaction vigoureuse qui a eu en partie pour origine la linguistique. A la fin des années 50, Chomsky a renouvelé la conception de la linguistique et ses apports ont débordé son champ d'application spécifique. Les données : l'introspection peut servir comme donnée et les intuitions sont la pierre angulaire de l'instrument linguistique; les méthodes : il y a une distinction nécessaire entre ce que l'on sait et ce que l'on fait, donc introduction de la distinction entre compétence et performance ; la théorie : la théorie inclut un modèle génératif qui rend compte de la créativité, donc des nouveaux exemples de performance dans une combinatoire. Ces conceptions nouvelles ont eu une importance cruciale sur l'évolution et l'image de la psychologie et aujourd'hui la fameuse phrase de Harlow (1) a perdu de son actualité.

Cette nouvelle problématique, jointe à un désir d'explications plus raffinées, a été à l'ordre du jour aussi bien pour l'étude des nouveau-nés

(1) « On peut dire nettement que l'importance des problèmes psychologiques étudiés durant ces cinq dernières années a décru comme une fonction négativement accélérée approchant l'asymptote de l'indifférence complète » (Psyc. Review, 1953, 60, 20-32).


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que pour celle du langage ou de la mémoire. Mais tout cela n'a pas été résolu, loin de là.

Après avoir présenté, assez subjectivement, ce tableau rapide de la psychologie académique, je voudrais m'aventurer sur un terrain plus risqué puisqu'il s'agit de psychanalyse. Je serai là très subjectif pour en arriver à la conclusion déjà établie et qui transparaît en certains points de cette conférence; je veux parler de l'identité des combats internes et que la psychologie cognitive et la psychanalyse doivent mener contre un même adversaire.

Dans mon esprit, la psychanalyse doit être considérée à la fois comme une théorie et comme une pratique. En tant que théorie, la psychanalyse a apporté des contributions remarquables dont je serais loin d'épuiser l'exhaustivité. Comme pratique, elle a fait ses preuves. C'est surtout en tant que pratique que l'on doit confronter la psychanalyse aux autres approches, telles que la psychiatrie orthodoxe, la behaviour-thérapie ou des approches d'ordre mystique.

Il est évident qu'en séparant les approches pratiques, en classant d'un côté la psychanalyse et de l'autre les thérapies du comportement, nous rejetons un parallélisme entre la psychologie académique et la psychologie de soutien. Cette option peut sembler issue d'un amalgame fallacieux, en fait elle est plus que cela. La thérapie du comportement est la version appliquée ou la version de soutien du behaviourisme. Aussi, les épistémologies qui les sous-tendent sont étroitement reliées. Et pour moi, l'épistémologie en question est fausse. On peut admettre que certaines de leurs méthodes sont correctes et parfois utiles, et éventuellement discuter leurs résultats. Je doute fort cependant que ces discussions parviennent à élargir nos conceptions théoriques et épistémologiques. Pour cela il faudrait changer entièrement le cadre référentiel. Pour ce qui concerne la psychologie cognitive et la psychanalyse, le problème est beaucoup plus difficile à appréhender pour plusieurs raisons. D'abord, on ne peut dans ce cas parler d'une seule position épistémologique avec un aspect plus académique et un aspect plus pratique se situant tous deux sur un même continuum. Chacun de ces aspects entraîne des positions différentes. Par suite, on ne peut être certain de l'homogénéité interne des domaines ; enfin, les deux branches ont vécu isolées depuis toujours, ce qui n'est évidemment pas le cas de la psychologie behaviouriste et de la thérapie behaviouriste.


PSYCHOLINGUISTIQUE ET PSYCHANALYSE 621

ANNEXE

Le réductionnisme et le positivisme ont orienté, dans la dernière partie de ce siècle, aussi bien les sciences sociales que les sciences naturelles. Par réductionnisme, nous entendons la position qui accorde aux lois de la science d'un niveau plus fondamental la possibilité d'expliquer les phénomènes des disciplines plus récentes ou plus faibles. Au cours de la révolution industrielle, on a pensé que la physique (et plus précisément la mécanique) pouvait rendre compte de tous les phénomènes naturels. Plus récemment, la biologie et la cybernétique sont devenues un maillon connectant la physique avec la physiologie et, pourquoi pas, avec la psychologie. La pensée et les actes de nombreux scientifiques sont très ancrés dans ce réductionnisme. C'est un dogme rassurant et parfois apparemment vrai. Cependant, Putman et d'autres philosophes défendent avec succès l'idée que ce dogme doit disparaître si l'on veut expliquer de façon pragmatiquement valable les diverses disciplines.

L'exemple de Putman porte sur le système suivant : une table dans laquelle il y a deux trous : un trou carré de I cm de côté et un trou rond d'un diamètre de I cm, et une pièce carrée dont le côté mesure un peu moins de i cm. Ce qu'il faut expliquer est le fait suivant : la pièce passe par le trou carré mais pas par le trou rond.

L'explication est que puisque la pièce et la table sont rigides, la pièce passe par le trou qui est suffisamment grand et ne passe pas par le trou qui est trop petit. Remarquez que la microstructure de la table et de la pièce n'ont aucune importance dans cette explication.

Supposez néanmoins que l'on décrive la table comme étant un nuage de particules élémentaires... et imaginez que l'on se donne la position et la vitesse dans un temps arbitraire t0 de chacune de ces particules. Puis on décrit de la même façon la pièce... Supposez que l'on nomme le trou rond « Région I » et le trou carré « Région 2 ». Et disons que par un tour étonnant de calcul, on réussisse à prouver que le nuage A passe par la « Région 2 » mais pas par la « Région I ». A-t-on expliqué quelque chose ?

Il me semble que quelles que soient les contraintes pragmatiques à cette explication, l'une d'entre elles est sûrement : que les aspects cruciaux d'une situation doivent être explicités plutôt qu'enterrés dans une multitude d'informations sans importance ni intérêt. Par ce critère, la première explication indique pourquoi le nuage A passe par la « Région 2 » et pas par la « Région i », tandis que la deuxième ne peut expliquer cela. Si cela nous semble contreintuitif, c'est à cause de deux raisons : I) On nous enseigne que déduire un phénomène de cette façon c'est l'expliquer; 2) On oublie que l'explication n'est pas transitive. (Putman dans Cognition, 1973, 2,131.)

En effet, le point n'est pas de savoir si les atomes ou des particules de plus en plus petites peuvent rendre compte par leurs lois de phénomènes tels que la


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mémoire ou l'hypnose, mais plutôt de reconnaître que la physique atomique ne sert à rien pour rendre compte de ces phénomènes. C'est-à-dire que c'est en observant les phénomènes globaux qu'on essaye de trouver des explications physiques. Ce n'est pas en étudiant les phénomènes physiques en eux-mêmes que l'on isole des notions molaires. Mais alors l'explication physique n'ajoute rien à l'explication des phénomènes des niveaux pragmatiques différents. Evidemment, rien n'est ajouté si l'on accepte l'idée qu'expliquer c'est donner une réponse pragmatiquement valable à la question posée.

En conséquence, on peut négliger le réductionnisme comme le font beaucoup de psychologues actuellement. Cependant, cet abandon n'implique pas que chaque discipline scientifique doive se cantonner dans un isolationnisme qui aboutit à des ruptures et des contradictions. Une interdisciplinarité dialectique est la meilleure garantie contre la trivialité et la circularité. Le positivisme a affecté notre manière de penser et de travailler de façon sévère au cours de la dernière décade. Mais, maintenant, je ne vois pas de raisons pour réfuter une psychologie mentaliste et je vois beaucoup de raisons pour l'appuyer. En effet, une psychologie mentaliste peut être aussi précise et dépourvue de toute contradiction sans faire nécessairement appel à des paramètres physiologiques ou encore plus basiques.

En psychologie cognitive, en linguistique ou dans d'autres disciplines, la valeur de semblables raccourcis pratiques est tout à fait reconnue. La profonde séparation entre la psychanalyse et la psychologie académique a été ainsi en partie comblée et l'on doit envisager une nouvelle collaboration.

En disant qu'on peut envisager une collaboration entre les disciplines, on est toujours bien reçu. Un examen montre cependant qu'il y a rarement interfécondation entre les disciplines lorsque les implications pratiques sont exclues dans les deux camps. Contrairement à ce qu'on pourrait penser cependant, beaucoup d'arguments sont en faveur de l'idée que la psychanalyse et la psychologie sont des facettes d'un même objet et qu'un fossé entre elles ne peut qu'être nocif. En considérant la psychologie académique et ses déviations radicales, le réductionnisme, le positivisme, l'opérationalisme, etc., il devient évident que le désir d'être respectable en ressemblant à un chercheur en sciences naturelles a conduit la plupart des chercheurs à adopter des attitudes étranges. Cela a permis de dire que la psychologie donnait des explications valables de faits triviaux et des descriptions triviales de faits valables. Si, comme il est permis d'espérer, des éclaircissements méthodologiques et épistémologiques ont été apportés depuis deux décennies par les psychologues, cela devrait permettre un nouveau dialogue avec des problèmes valables sans pour autant perdre l'une des grandes vertus de notre discipline : le souci de la preuve.


JEAN GILLIBERT

LA DIMENSION OPTATIVE DU LANGAGE INTERPRÉTANT

THÈME ET FINALITÉ : La liberté de la parole dans son équivocité, l'implacable nécessité d'une théorie de l'éthique de la psychanalyse et le quotidien courage (éthique pratique) du pour « mieux dire » et du pour « mieux entendre ».

« Dis-le-moi, parole éternelle, fille de l'éclatante espérance, »

SOPHOCLE dans OEdipe roi.

« Dass, wenn die stille kehrt, auch eine sprache sei »

(Que, lorsque le silence « tourne », cela soit aussi une parole).

HOLDERLIN. <■ Arracher des mots au silence et des idées à la nuit. »

BALZAC.

" Ce qui s'exprime dans le langage nous ne pouvons l'exprimer par le langage, "

WlTTGENSTEIN.

PRÉLIMINAIRES : J'ai cru que seraient nécessaires à la compréhension de ma communication, un certain nombre de mes réflexions sorties de mon travail de lecture et « d'analyse ».

Elles sont plus sous la forme de questions, c'est-à-dire d'articulation possible. Elles m'ont paru être des « préalables ».

Je dis ceci d'abord : l'articulation de la linguistique et de la psychanalyse me paraît être souhaitable, pensable et certainement apportera — à de certaines conditions et sous de certaines réserves — une compréhension plus vaste de l'enracinement de l'être humain dans le langage (à mon avis, plus particulièrement, dans l'autisme infantile, la psychose) — on peut analyser les textes de Freud, comme les textes des psychanalystes dans une analytique de la communication sémiotique des discours : des discours de discours.

On peut doxographier les discours des « patients » et montrer quelle violence interprétante les discours des psychanalystes pratiquent, etc. Mais tout ceci échappe à la finalité par laquelle le discours est entendu dans la psychanalyse comme à la finalité « organique » par laquelle, en laquelle, le discours de « bouche à oreille » peut circuler.

— Donc, une première pseudo-clarté à opacifier.

Celle-ci : Quand le psychanalyste interprète « qu'est-ce que ça ait ? : thèse de l'innocence » propre à tous les empirismes qui cache, en fait, la « mainmise » sur l'interprétation.

REV. FR. PSYCHANAL. 4/76


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— Cette thèse de la transparence, si dommageable, se retrouve dans la double illusion d'une écoute innocente (de la part du psychanalyste : « je n'écoute que des mots dits pour la première fois » et de la part du « psychanalysé » : « je ne prononce que des mots que je n'ai pas empruntés »).

Le psychanalyste soupçonne les mots du discours de son patient sans réaliser que le soupçon a déjà été porté par le patient lui-même à son insu. L'interprétation interprétante est chiasmatique-ouverte.

Les discours du patient, le texte du rêve, sont déjà une interprétation mais c'est l'interprétation qui a interprété (c'est là où vont s'insérer, à de certaines conditions, les modèles linguistiques d'analyse) alors que la référence hors linguistique et non le signifié, perdure.

Sans la possible écoute de l'analyste qui n'est pas du ressort de la communication mais d'un autre statut, dont je parlerai, les deux partenaires sont renvoyés à un foyer de surdité psychique à un logos narcissique (écouteurisme) où le tout entendre = le rien entendre.

Même si le modèle de la communication linguistique n'est pas le modèle de toute communication, de toute sémiologie, sémiotique, il n'en demeure pas moins que la communication linguistique (par la langue) pose de sérieux problèmes en elle-même :

— d'abord c'est une étude de la langue par elle-même et pour elle-même ;

— la séparation entre langue et parole (la réinstitution du « sujet » parlant, installe ipso facto, un discours métaphysique sur le « sujet », sur une parole pleine — ou vide — sur des relèves et des réappropriations) ;

— la problématique du signe et du sens, partant, du sens et du son

— l'arbitraire de ce signe (entre signifiant : image, acoustique et signifié : concept) devenu l'immotivation (Benveniste), n'est toujours que l'ancien discours ontologique d'opposition aristotélicien « Physis-Thésis » ou « Esprit-monde » — « hasard et nécessité » — « arbitraire et déterminé » ;

— la linguistique ne nous fait pas sortir de cette opposition. Je trouve qu'elle nous y fait rentrer plus que jamais.

Par exemple : le signifiant ne dépend pas du libre choix du sujet. Bien ! mais qu'est-ce que ce sujet à qui on retire la détermination pour lui adresser la passivité de la parole ? Que la langue soit système et qu'elle soit plus grande que la « subjectivité » n'a pas grand sens — c'est une fausse opposition qui voulant détruire l'idéalisme y retourne — car qui la constitue cette langue ? sinon ce qui s'appelle homme avec ce qui


LA DIMENSION OPTATIVE DU LANGAGE INTERPRÉTANT 625

est plus grand que lui. Et pourquoi cela serait-il seulement réservé à la langue du langage? Pour quoi pas aussi à la pulsion libidinale, à l'affect, dans une détermination autre que celle d'un système de codage linguistique?

— La théorie du signe conduit à un néo-positivisme très à la mode qui, sous l'apparent matérialisme du signifiant, cache une théologie (négative bien sûr) dont l'insertion dans la psychanalyse, par l'application métaphorique des fictions linguistiques, est aberrante.

— Avec un peu de recul — je ne parle pas des linguistes mais de nous, psychanalystes, linguistiquement détournés —, nous allons ressembler à Bélise, Vadius et Trissotin des Femmes savantes de Molière : des « érotomanes » du langage, au lieu d'en être des amoureux.

L'articulation « linguistique-psychanalyse » à mon avis reste encore à faire si on ne veut pas, comme Lacan (I), d'abord interpréter de Saussure par Freud et Freud par de Saussure, les cartes étant bien brouillées, les concepts bien détournés et non « travaillés », par une série d'emprunts systématiques :

— à la rhétorique classique,

— à la linguistique de Jakobson,

— à la poétique postsymbolique,

pour tout simplement être conduit à cette vieille métaphysique de la détresse (et non à sa compréhension) où le modèle phonétique règle tous les comptes. Si le sujet substantiel du vouloir-dire est écarté par Lacan, son pouvoir de fascination n'en est que plus grand que de courir après le sens (l'écart entre l'énoncé et renonciation, la métaphore ne gardant pas sauf le sens). Ce sujet absent n'en revient pas de courir après la transparence de la signification de son « manque » : et l'arbitraire, détourné de la langue pour ré-impliquer le « sujet », n'est qu'un providentialisme « renversé ».

L'inconscient de la langue (son système) n'est pas l'inconscient découvert par Freud pour la psychanalyse ; la dynamique du refoulé, attractive et répulsive (par le refoulement) interdit cette assimilation. La référence hors linguistique ne réfute pas le système de la langue, elle l'inclut et montre par la problématique d'un méta-langage, d'un sens du sens, d'un discours sur le discours, que le langage est d'abord rapport au monde (réalité extérieure) et qu'il réalise un rapport au monde.

Que réalise-t-il de ce rapport au monde, voilà le problème ?

(1) Une excellente étude du « système » lacanien a été faite, sans esprit de polémique, par Jean-Luc NANCY et Philippe LACOUE-LABARTHE, Le titre de la lettre, Paris, Editions Galilée. J'y renvoie d'autant plus que Lacan lui-même s'en est tiré, comme d'habitude, par des pirouettes et des coups de griffe (cf. Le séminaire, livr. XX, « Encore », au Seuil).

R. FR. p. 22


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Si la satisfaction hallucinatoire comme finalité du désir inconscient du rêve réalise le processus figuratif, par quoi la notion d'image même acquiert une croyance et la perd en même temps, que « réalise » alors le discours du texte du rêve (déjà une interprétation) dans sa fiction linguistique et à quoi retourne par le chemin inverse du travail du rêve (i) l'interprétation du psychanalyste ?

— à enraciner la fiction linguistique du texte du rêve (par décodageencodage) ?

— ou à ouvrir un procès plus grand qui est celui de la différence entre le délire hallucinatoire du rêve et son dire ? Il s'agit d'une différence, en effet, et non d'une opposition.

Car entre délirer (désirer), penser et dire, il y a une chaîne faite de différences dont la scansion me paraît être tout « l'art » (technique et théorie) de la psychanalyse.

Car le dire n'est pas le dit et le non-dit, comme si dire était déjà un savoir (épistémologique de la langue) de ce qu'on va dire.

Freud a ouvert, en effet, un immense « procès » qui réfute toute appropriation par la logique formelle de la représentation du signe (acoustique ou visuelle).

Avec la « perception » (satisfaction hallucinatoire du désir) le langage a quitté le langage de la représentation.

Dans le mutisme du « paraître », il ne s'est pas agi de surmonter la représentation mais de la quitter :

— le langage de la représentation (du signe) ne peut disjoindre « Etre » (= c'est arrivé = non optatif) ;

— le langage n'analyse pas, ne divise pas, il n'est pas un instrument d'ana-lysis ;

— la psychanalyse n'est pas seulement un nouveau discours qui viendrait s'ajouter aux autres en les « rompant » dans leur apparente autonomie, en faisant valoir une hétéronomie fondamentale (qui serait une autre autarcie) mais elle affecte tout langage d'un coefficient de « réalisation » qui « réalise » le rapport au monde du langage dans sa position linguistique.

Il faut ajouter le « non-optatif » (sic Freud) des choses muettes qui sont à « l'optatif » du langage interprétant :

— c'est-à-dire que le « psychanalysé » n'a pas à réaliser la théorie de la psychanalyse, mais que transfert et résistance, sans lesquels il n'y a

(l) Ce « chemin inverse du travail » n'est pas de l'ordre du réciproque.


LA DIMENSION OPTATIVE DU LANGAGE INTERPRÉTANT 627

que simulacre de psychanalyse, sont cette relation au monde et à soi-même (dans l'écoute) qu'est tout langage partagé dans son « dit » et impartagé dans son « dire » ;

— parler c'est toujours déjà s'entendre parler;

— le langage n'est pas qu'information, il y a du non-communicable dans le communicable ;

■— le langage invente des catégories dont l'espérance (la thérapeutique) ;

— l'animal ne parle pas pour « soi », « mais écoute-t-il pour soi » ?

— en cas de danger, il ne peut se taire ni mentir ( ?) mais il « mime » le danger, ou le dangereux, pour conjurer le danger ;

— le refoulement psychique se situe entre la fuite et la condamnation, on ne peut pas « fuir », par l'action, le danger pulsionnel interne ;

— le rêve et le jeu sont des « réalisations » d'accomplissement et de fuite de ce danger pulsionnel appelé désir ;

— le langage peut « réaliser » ce processus — cette conjuration — de fuite et d'accomplissement par les fictions linguistiques (les tropes) de la langue, mais la référence de l'accomplissement, même si ce dernier n'est qu'un « mimème », demeure.

L'absence de refoulement psychique fait alors problème (cf. dans la schizophrénie, le désinvestissement de l'inconscient).

Avant d'en terminer par ces quelques préalables, il me semble important de rappeler :

— que psychanalyse est analyse de Psyché dont l'endopsychique demeure la pierre de touche la plus aiguë ;

— qu'on ne peut assimiler les processus primaires énergétiques (condensation, déplacement, etc.) à l'inconscient (cf. Freud) et partant aux fictions linguistiques comme métaphore, métonymie, etc. : Les processus primaires tendent à l'unification (cf. Freud).

Les fictions linguistiques sont de l'ordre du discontinu. — Par exemple :

— la névrose obsessionnelle n'est pas réductible au trope de la métonymie (relation externe de contiguïté et d'éloignement). La métonymie appartient aux attitudes verbales dont la réalisation n'a lieu que dans le préconscient mais n'obéit pas au refoulement.

— le travail du déplacement n'est pas un élément de constitution de Psyché mais un élément d'une chaîne de « constitués » (représentants pulsionnels) qui a une finalité (accomplissement du désir) ;

— au contraire la fiction métonymique (de la rhétorique classique) il faudrait mieux dire la synecdoque économise le travail du déplacement.


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Rappelons que la disjonction du rapport de causalité que nécessite le déplacement dans la névrose obsessionnelle est liée au RETRAIT DE L'AFFECT (sic Freud).

En conclusion de ces préalables

Le système « pur » de la langue existe-t-il ? N'y a-t-il pas là un leurre positiviste ? (tout ceci d'ailleurs est lié à l'histoire de la négation et à l'idée que si la chose est ce qu'elle est, le signe est ce qu'elle n'est pas).

C'est peut-être alors toute la notion de « chose » qui est à reprendre au niveau même de l'inconscient.

C'est le but de mon propos que je pourrais résumer ainsi :

— on ne connaît le monde que par la tension des choses entre elles ;

— si la phrase indexe le mot, la situation indexe aussi la chose (il n'y a pas de chose en soi). Il faut sortir de l'opposition mot-chose pour mieux en marquer leur différence.

Il y a un chemin entre le mot et la chose ; le mot dit la distance qui le sépare de la chose ; cette distance est aussi une durée (une écoute de cette durée) car on écoute les choses (« l'oeil écoute », P. Claudel).

On peut représenter des états successifs des choses (cf. le rêve), on ne peut pas représenter la succession (il faut quitter le langage de la représentation) mais la distance-durée entre les mots et les choses, la séquence temporelle, le langage l'assume ; il peut donc dire causalité et simultanéité ensemble : c'est le dire, alors que la configuration des choses du monde extérieur dans leur simultanéité est sans langage.

Contrairement à ce qui est enseigné, ce ne sont pas les choses ou le langage qui « se » passent mais le temps « se » passe dans le « dire » des choses — de même l'espace a lieu dans le « montrer » des choses.

Si ce qui n'a pas de temps, le « est » (non optatif), est une relation muette aux choses qui sont, le langage qui dit « peut-être » invente sans cesse une relation parlante, disant dans ce qui n'est pas la chose ce qu'elle est quand même (I).

(I) N. B. — C'est d'ailleurs pourquoi la dualité « signifiant-signifié », " dénotation-connotation » par exemple n'est pas oppositionnelle à mon avis.

C'est aussi pourquoi l'Inconscient est un « chaînon manquant ». Si on ne peut pas confondre la motivation avec l'affect ou avec l'intentionnalité, les trois " rubriques » ont pourtant à voir ensemble.

C'est pourquoi, si schizophrénie, aphasie sémantique, autisme infantile recouvrent des degrés de différenciation, ils ne peuvent pas cependant être confondus à travers un seul modèle linguistique ou sémiotique.

Si la science de Psyché ne reflétait que la répercussion d'un modèle opératoire, elle ne serait


LA DIMENSION OPTATIVE DU LANGAGE INTERPRÉTANT 629

Il dit la distance et la durée.

Même quand Freud a introduit l'Ananké, la nécessité, la dure réalité de la vie, le contraste entre réalité psychique et réalité extérieure n'a pas été tenu fondamentalement comme opposition. Elle peut, en effet, le devenir. (« Réalité psychique et réalité matérielle sont en paire contrastée » (Freud).) La dualité des instincts n'est pas un dualisme d'essence mais le maintien du dia comme opération du vivre, du penser, du dire.

LA DIMENSION OPTATIVE DU LANGAGE INTERPRÉTANT

Entre le temps d'une rédaction plus complète et plus exhaustive du travail exposé à Deauville, et après ces préliminaires, je me sens obligé d'ajouter quelques lignes, après la lecture d'un article de nos deux collègues, Nicolas Nicolaïdès et François Caron : « Etude du signifiant psychanalytique », R.F.P., mars-avril 1976, t. XV. Cet article est intéressant car il se propose de jeter les bases d'une articulation entre pulsion et langage ; il se propose un travail qui associerait économie libidinale et signifiant linguistique, une dialectique entre forme et ouverture... bref le problème où a achoppé Platon et qui a tant fait parler Freud dans ses discours. Le signifiant psychanalytique aurait une spécificité, car il a « comme contenu le représentant des pulsions et non un concept ».

Je ne suis, bien entendu, pas en accord avec ces formulations. On n'y quitte pas la problématique du signe, de la représentation du concept alors que l'ensemble cohérent de ces notions demande, a priori, l'exercice de toute notre critique psychanalytique. Je comprends mieux, actuellement, le retour à Heraclite et à tout ce qu'on lui fait endosser : la permanence du flux, la contradiction par l'identité des contraires (le signifiant va contenir et unir les contraires, via passage du clivage au conflit, etc.) cet appel à Heraclite semble devenir une constante, pour justifier la « signification » dans son multiple et divers — sa polymathie-polysémie.

Or, l'Heraclite auquel il est fait appel est un Heraclite de convention, déjà, ayant subi, par le sort de la doxographie et de l'interprétation intéressée, le « coup » du séparatisme platonicien, c'est Platon lisant Heraclite. Il le tenait pour un « mobiliste » opposé à l' « immobilisme » des Eléates. Où arraisonner le flux, de parole, de pulsion (d'Eros),

que « scientificité ", c'est-à-dire positivisme. Ce qui arrive à notre époque contemporaine qui croit que science n'est plus dans son doublet scire = savoir et sapere = goûter (c'est-à-dire c plaisir »), voir en cela la remarque de FREUD dans L'avenir d'une illusion.


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de vie, etc. ? Un « catarrhe » (sic Platon), un toujours « coulant », la philosophie du « nez qui coule » (reste Platon)... on ne gardera pas la dépréciation qu'a jetée Platon sur Heraclite mais on... gardera l'interprétation platonisante de l'exégèse — ne serait-ce que par les éditeurs des textes (Hermann Diels en premier). Le livre de Jean Bollack et Heinz Wissmann, Heraclite ou la séparation, redresse remarquablement cette dérivation (Editions de Minuit). C'est qu'en effet la séparation chez Heraclite n'est pas celle de Platon. Ici, l'application, ipso facto, de « signifiant », « monème », « symbole primaire », etc., répond au dualisme d'où on est parti (âme et corps, pulsion de vie - pulsion de mort) ; on va du clivage au conflit. Le dualisme vie-mort n'est pas chez Freud, et dans la psychanalyse, un dualisme d'essence. C'est la permanence du dia, qui est conflit. La différence précède l'opposition.

On part toujours de la division d'essence, pour aller à la synchronie. On fonde le signe (du langage) sur la seule absence (de la chose) et le réel sur l'impossibilité du dire. Je ne sais pas si chacun « signifiantise selon les moules qu'il possède » mais je sais avec Freud que chaque rêveur a sa propre grammaire.

Il me faut être pédant. C'est une nécessité.

Les auteurs traduisent l'aphorisme célèbre attribué à Heraclite et tiré de Plutarque (sur les oracles de la Pythie) — ils le mettent en exergue — par « Le Maître, dont l'oracle est à Delphes, ne dit ni ne cache : il signifie. » Cette traduction est trompeuse à plusieurs titres (je mets en écriture latine le texte grec) : « O enas on to manteïon esti to en/Delphoïs oute legei oute/Kruptei alla semainei. » L'oracle, celui de Delphes, appartient au Maître, sous-entendu Apollon..., bien, mais ensuite une double négation, ni il ne dit, ni il ne cache mais il fait signe ou il indique (signifier est un verbe tardif en français, environ le XVIIIe siècle, une accrétion postérieure. Se maïnein ne veut pas dire signifier dans une donnée immédiate, mais faire signe, et « indiquer » est plus approprié au sens du verbe grec comme de l'histoire de la mantique grecque. C'est postuler un sens tardif, à travers l'évolution de la problématique platonisante, signans-signatum de la scolastique du Moyen Age, d'où repartira en effet de Saussure avec le signifiant/ (signans) le signifié (signatum). Le séparatisme d'Heraclite n'est pas dans la signification du langage par rapport à la chose.

Car, et cette double négation est éloquente, si le Maître (Apollon) disait ou cachait... il signifierait en effet, mais ne disant, ni ne cachant


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(double négation) il ouvre (il indique, fait signe) sur ce que disent et ne disant pas, cachant et ne cachant pas ici, sur la possibilité du sens. Sa mantique n'a pas de signification en soi ; elle est équivoque et ce sont les hommes qui voudraient qu'elle s'accorde aux catégories par lesquelles ils pensent et parlent.

Manteion — semanteion — c'est parce qu'il y a équivocité dans la parole sacrée du Dieu (Apollon) qu'il y a ouverture sur l'avenir. Les hommes oublient dans leur discours qu'ils sont interpellés par ce qui dans leur discours, leur parole, n'est pas dit. La prédictivité dans le discours sur la chose n'est pas la prophétie ou la maîtrise sur cette chose, c'est simplement la vérité de la chose. La chose (et partant l'objet) n'est pas fermée sur elle-même, dans un en-soi irréductible (Idée ou signifiant) ; elle est perceptible, mais, perceptible, elle n'en demeure pas moins à l'écart. Dire la chose sur la chose (sexuelle) ce n'est pas dire l'union de la chose et du dire, mais la tension qu'est la distance entre la chose et le dire.

Freud insistait sur la totalité du dire — ne rien cacher — la règle fondamentale, c'est qu'il pensait que la chose était partageable. Il forçait les contraires (résistance-refoulement, etc.) puisqu'on ne peut totaliser les événements du passé (infantile) que par l'adjonction des signes (du discours de l'analysé) et du silence (de l'analyste). Le langage interprétant ouvre la présence dans la répétition parce que la totalisation de la chose (sexuelle) du passé est possible. Aucun modèle linguistique ne peut suffire là, car le modèle linguistique part d'une unité vue presque à travers une séparation (langue-parole en premier lieu).

Le non-être de la chose. Le discours le dit en effet, dans la tension de l'indication de l'inconscient. (Rappel : la grande fonction de l'inconscient en dehors de toutes ses propriétés est d'indiquer (sic Freud).) C'est pourquoi la référence du travail analytique n'est pas que réalité psychique car qu'est-ce que réalité psychique sans réalité extérieure et réciproquement ? La psychanalyse s'est installée dans la fissure de leur contraste apparié (en paires contrastées).

On m'a donc reproché d'être un métaphysicien — ce qui est inexact et je pourrais retourner ce « compliment » dans un va-et-vient qui n'a de cesse...

Placer l'antériorité de tout signe du langage en tant qu'unité est aussi « métaphysique » que de supposer une antériorité avant le langage, un multiple, un in-déterminé. Ce qui m'intéresse et fait l'objet de ma


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recherche psychanalytique c'est le besoin irrépressible d'aller au-delà des limites permises par les sciences « régionales », d'explorer, de connaître, d'expérimenter, d'affirmer, voire de réussir. L'opacité (sic) du langage chez Freud et dans la psychanalyse a une raison (un logos) qui n'est pas due à l'in-connaissance de Freud en matière linguistique

— in-connaissance qui serait levée par les progrès actuels de la linguistique séméiologique —, mais par la capacité qu'a eue la psychanalyse, en son départ, d'expérimenter la limite ; la psychanalyse est une sciencelimite, opérant avec des concepts-limite, car la limitation des choses expérimentées ne vient pas d'une inter-diction (morale ou impouvoir) encore moins du goût d'imposer un obstacle mais de la compréhension que les choses limitées (biologie, linguistique, physique, psychologie, etc.), communiquent entre elles par leur limitation même. Cette limite c'est Psyché, non pas Psyché-Miroir (qui n'est qu'une ultime dérivation et détournement de sens). Mais Limite c'est Psyché au-delà de laquelle les choses ne peuvent plus être dites.

Donc, être, penser et dire sont en étroite connexion de sens et d'existence.

Je m'intéresse donc au climat de la révélation de la possibilité de tout langage (verbal en son essence).

La garantie qu'il y a un sens possible et le renvoi à l'indétermination de sens (l'in-signifiant) disent le climat halluciné de l'enracinement dans le langage.

Si l'identité du son n'est pas explicable à partir du son lui-même et si on a « matérialisé » le son (sic Prieto) ce n'est pas le son qui est en question, mais la difficulté de penser l'identité. Car l'identité c'est l'altérité et l'identité ne passe pas par la langue. Ce qui est « magique » ce n'est pas d'identifier signifié à signifiant mais de ne pas pouvoir admettre l'altérité de l'identité. Tout ce qui est dit par les contemporains sur le « sujet » comme pôle d'identité à refuser me paraît inepte. Le sujet, le sous-jacent, l'avatar de l'ousia (aristotélicienne) mutés en subjectum n'infèrent pas une substance mono-idéique de sens. Le sujet n'a pas à être substantiel ou pas : il n'est que celui qui s'empare du « moi ». Je peux toujours dire « je », c'est une fiction par laquelle je m'empare du discours du « moi » ; n'importe qui peut m'en déloger et réciproquement.

In fine, la référence de l'Inconscient n'est pas une unité sémique

— ou autre — insécable. Ce n'est pas la Re-présentation (Vorstellung)

— qui est déjà une dérivée, une nouvelle présence, une présence renouvelée — mais l'apparition de l'Image elle-même sous la forme de l'acoustique, du visuel, les deux aussi ensemble, accordée à un état ( ?) du corps


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propre qui se donne comme sans représentation. La disparité des destins de refoulement entre refoulement de l'affect et refoulement de la Représentation, n'est pensable qu'à partir d'une distinction, d'une césure opérée entre Re-présentation (sans affect) et affect (sans représentation). Cette césure est opérée dans le Rêve et dans la schizophrénie mais elle est de régulation d'avatar et non de constitution. C'est pourquoi, à proprement parler, on ne peut pas dire violence de l'interprétation (C. Aulagnier-Castoriadis) mais violence de l'être dans l'interprétation. Quand on « voit » dans l'hallucination, on perd le visuel et la conscience et quand on prend conscience de l'Image vue, on perd la vision.

LA « RÉALISATION DU DÉSIR » DANS LE RÊVE

Je suis tellement intervenu sur cette dimension essentielle de la finalité du rêve, à travers les textes de Freud, plus particulièrement Le complément métapsychologique à la doctrine des rêves que j'ai scrupule à enfoncer mon clou. Pourtant ! le désir infantile a dans le rêve (entre autres) la possibilité d'un devenir. Le « travail » du rêve est de faire advenir ce désir — phénomène où la Perception quitte toute systématicité ; la conscience n'appartient à aucun système (sic Freud) —' à une effectuation d'apparition qui s'appelle « réalisation ». C'est la satisfaction hallucinatoire du désir. C'est une vaillance phénoménologique que Freud a toujours tenue comme essentielle. Le rêveur dans le rêve vit le phénomène. L'irréalité n'entame pas le phénomène de « réalisation ». A travers tous ses déguisements le rêve a pour but de régulation non une « représentation-but » à atteindre mais de faire ad-venir, sur un fond de néant et de détresse = que cache le désir d'advenir — ce qui était porté par le désir : l'apparition de sa survenue — son Image, au sens de l'apparition de l'apparaître et non de la découpe formelle. Dans la réalisation hallucinatoire c'est le dormeur tout entier qui apparaît... et disparaît (du rêve, du dormir, le plus souvent : il se réveille alors). Le « c'est » de l'hallucination non optative = la représentation + la visualisation + l'affect. Antérieur comme cause finale, à elles trois.

— Le « c'est » n'est ni la copule du verbe être, ni le verbe être lui-même dans sa dimension ontologique, mais ce qui fait être et laisse l'être être. Ce qui détruit tout raisonnable entre ce qui est et ce qui n'est pas.

C'est parce que « c'est » dans le rêve qu'on peut se souvenir et oublier. L'ultime articulation d'une syntaxe.

Dans le rêve (comme prototype, car le narcissisme du mourir


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asymptotise ce qui est postulé du narcissisme primaire du mourir ou du vivre absolument)., il faut ou transmuter, ou élaborer, ou perdre. En tout cas il faut quitter le langage de la représentation. La croyance, en toute bonne foi (ce sont les termes de Freud) en la réalité de la réalisation du désir, n'est pas le signe leurrant d'admettre simplement l'apparence d'illusion. L'image mnésique ne peut pas rendre compte de la Perception, car l'image mnésique, la mémoire, dans le mouvement de sa trace, est un effort de la vie pour se protéger elle-même de l'investissement dangereux. Quand l'image mnésique, régrédiente, se mue en Perception, ce n'est pas à une autre image qu'il est fait appel, à une autre représentation plus archaïque (visuelle-acoustique (signifiant), etc.) mais à la défaite de la mémoire et de la trace (ou à leur triomphe) pour laisser apparaître dans le tracé de la trace, l'Image perçue. Cet investissement dangereux, ce swr-investissement, cette sur-réalité c'est la perception elle-même, l'archaïcité non pas de l'image comme signe, mais de l'être, comme l'apparition de ce qui n'est jamais arrivé. « C'est » — et le langage de la représentation est quitté.

C'est « Foi » - « Folie » (Psychose hallucinatoire du désir (sic)). « Délire » (désir). La Perception (satisfaction hallucinatoire du désir), le délire sont donc un passé qui n'est jamais arrivé. C'est l'ad-venir et non la prophétie d'un temps à-venir. C'est pourquoi Freud insiste tant sur le fait que l'hallucination dans le rêve est non optative (pas de « peutêtre ») et négative. Ce n'est pas la représentation d'un non-représentant, d'un manque en soi car ce n'est plus une ontologie. Cet « apparaître » est la négation même de toute autre réalité. On ne peut plus même parler de réalité-psychique et extérieure, distinctes ou opposées ; mais ceci fait entrer dans la structure du délire et je le réserve pour d'autres exposés.

L'inconscient n'a donc pas de Représentant; il ne peut pas être mandaté en tant que tel.

La Perception est la fin de la mémoire et son début. C'est leur antinomie. Ce « passé » qui n'a jamais été présent et se « présente » (le rêve réalise le désir à l'Image du passé) non pas comme une conscience de soi (intentionnelle) mais comme une conscience-soi, sans médiation, sans relève (hégélienne) (I).

C'est dire aussi l'archaïcité du problème de l'être, liée au narcissisme primaire, à la détresse (hilflosigkeit), à la panique du « sur-réel » de la réalisation du désir.

(I) C'est la hantise de la poésie de dire cette « conscience-soi », cette présence incontournable.


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C'est dire encore, qu'avec cette hallucination non optative, la psychanalyse ne pouvait plus être, en fait, un art (savoir-faire) d'interprétation uniquement (décoder le texte du discours). Elle devenait une « thérapeutique » par la « construction » (délirante) de l'analyste. Freud a toujours rappelé que la « construction » de l'analyste équivalait comme processus d'articulation à un délire. Le tout demeure de rejoindre le désir.

Donc, hallucination = « c'est » •— Non-optatif et il faudrait interroger l'idéalisme de M. Klein et de Bion sur le non-optatif de l'hallucination (M. Klein) et sur la « chose en soi » de l'hallucination (Bion) pour qui les hallucinations ne réussissent pas à être (1).

Mais alors quid, du langage, et de la question de la fonction du Rêve au-delà du principe de plaisir ?

Commençons par la fonction du rêve qui ne réaliserait pas un désir infantile dans le rêve traumatique (cf. Au-delà du principe de plaisir). Nous sommes en plein coeur du sujet du langage, car l'enracinement dans le langage est justement le lieu du traumatisme et du narcissisme primaire.

La répétition du traumatisme (non-plaisir) dans le rêve traumatique n'est pas une réalisation de désir mais elle réalise la représentation de l'irreprésentable où Trauma = narcissisme primaire. Elle réalise un triomphe sur le danger par le fait même du rêve ; une autarcie autoérotique sur le danger du monde extérieur.

Le trauma atteint le narcissisme primaire (la fiction de la solidité et de la continuité) ; le rêve — comme le jeu — réalise ce qui est à la racine du désir sexuel, le retour au narcissisme primaire. Il réalise le « désir de dormir » sous le masque de la répétition de l'événement traumatique « Je m'en suis tiré encore cette fois-là ! ». Première et dernière fois. Mais tout rêve (satisfaisant le désir) contient un événement traumatique à sa base (désir sexuel survenu de l'intérieur psychique) et devient un traumatisme quand il réalise le désir sexuel infantile (cf. L'Homme aux loups, où c'est le rêve qui est traumatique).

Entre l'événement traumatique et sa répétition quelque chose s'est passé ; il semble que Freud n'y ait pas pris attention ( ?) Même si l'on admet la fracture du pare-excitation, l'effondrement de la feuille du bloc magique par où l'écriture de l'inconscient sans cesse renaît, l'inconscient répond par le rêve répétitif — ou le jeu — par un ultime

(1) Citation complète : « Les hallucinations ne sont pas des représentations ; ce sont des choses en soi, nées de l'intolérance de la frustration et du désir. Leurs défauts proviennent non du fait qu'elles ne réussissent pas à représenter mais du fait qu'elles ne réussissent pas à être. »


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processus vital, une auto-tomie entre rêve et veille, vie et mort. Le danger de mort survient pour sauver la vie du dormeur. « Tant que je dors, je ne meurs pas, faisant le mort. » Faire le mort, en dormant et en rêvant du danger de mort survenu, ... pour écarter la mort. Simulacre. Identification à ce qui s'est séparé. Acquisition de la séparation par le rêve et non plus seulement par le jeu. La force contraignante de répétition (du trauma, du désagréable) est actualisée par le narcissisme primaire que le rêve surmonte en ré-figurant le danger. C'est d'ailleurs la période pré-liminaire de la fonction du rêve. Ce masochisme primaire fait advenir alors la co-excitation libidinale. De même que l'angoisse anticipe la frayeur du danger, le rêve traumatique et le jeu anticipent (simulacre) la frayeur du retour du trauma, l'angoisse ne survenant alors qu'après et réveillant alors le rêveur. L' anticipation est une dimension que le langage connaît bien puisqu'il est fondé précisément sur cette dimension — la prédictibilité (je peux dire ma mort sans la vivre, par anticipation et prédictibilité d'icelle... mais ce jeu n'est pas innocent...). Le langage réalise le désir de recommencement. Il pare à la mort et au danger en pouvant émettre la mort et le danger. Avant d'être une incitationexcitation, le signifiant, le trait du signifiant de la parole maternelle, est un « trauma » qui fait anticiper la vie possible (comme la mort possible).

Dans l'expérience de l'acquisition du langage nous ne voyons qu'un continuum, un tissu entre parole de la mère (et du père) et la répétition par l'enfant. Un continuum de perpétuation joyeuse (lallations, onomatopées « il parle ! » (le bébé)). Il y a en fait, dans l'enracinement dans le langage, une névrose traumatique qui se répète comme désir du recommencement.

Les psychiatres et à leur suite les psychanalystes — hormis Freud —, ont interprété l'auto-tomie de la névrose traumatique comme une schize fondamentale, via la « schizophrénie ». C'est l'autisme qui est fondamental dans le langage et non la séparation (schize), cf. plus loin. L'inconscient (vital) est épuisé par la blessure traumatique répétée mdéfiniment, dans la schizophrénie et cette blessure est de langage. L'objectif de la schizophrénie est de faire fonctionner le monde extérieur comme fonctionnerait l'inconscient : le langage de la représentation dans ses signes. Le langage, là, ne quitte plus le monde de la représentation — du fait de la persécution totale (autotomie) au départ.

Rappelons donc, là où nous en sommes, qu'aucune régression (topique, économique, dynamique, historique) ne peut rendre compte


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de la « génuité » du phénomène de l'apparition de l'hallucination (Image devenant la conscience) ; les représentations de mots sont ramenées aux représentations de choses, avant l'apparition de la chose comme Image.

Ce n'est pas bien entendu la chose — l'objet — qui apparaît, mais sa part « perceptible » qui n'est pas une chose en soi, mais ce qui de l'objet est perceptible parce que investi (sur-investi). La chose en soi étant ce qui n'était pas perçu (halluciné) demeure (c'est le voeu kantien et freudien).

Ne quittons donc pas le langage et citons Freud : « C'est peut-être une caractéristique générale des hallucinations... qu'en elles quelque chose de déjà éprouvé dans l'enfance et oublié réapparaît, quelque chose que l'enfant a vu ou entendu à l'époque où il pouvait (1) à peine parler et qui maintenant pénètre de force dans le Conscient. "

L' éprouvé est une épreuve de force ; cette force se retrouve dans le forcing du Conscient. Cet éprouvé n'est pas du perçu mais du trauma ; c'est le passé non encore rendu présent mais tendant à le devenir parce que contenant la force (violente) de l'épreuve (éprouvé) — ce qui est important est la liaison entre le « parler à peine » et cette épreuve (de force), quand les mots, le langage ne sont pas encore là pour anticiper (rôle optatif) le non-optatif de l'épreuve (l'éprouvé — hallucination), ce qui est reçu du monde extérieur est une violence. Il y a toujours chez Freud l'idée d'une virginité et d'une transparence impossibles.

Il faudrait quand même un jour sortir du « positivisme ». Freud nous a fait sortir du positivisme de la psychologie. Voilà qu'après lui, on revient à un néo-positivisme, celui des signes.

« Etre » — « C'est » — « Il y a », ne sont pas optatifs, ils ne sont jamais arrivés ; comme l'apparition dans son phénomène d'apparaître de l'Image du désir ; c'est la façon même de « dire » cette apparition. La même chose. L'éprouvé (état du corps propre ?) n'est pas l'apparaître. L'éprouvé ça n'est pas : « c'est » ou « il y a ». L'éprouvé, c'est la passivité totale de la sensation (cf. « l'éprouvé » chez les schizophrènes). C'est une illusion positiviste de croire qu'on passe dans l'enracinement dans le langage du « son » du signifiant (quelque non identique qu'il soit à lui-même, quelque non naturel qu'il soit) au verbe « être ». Dans l'acquisition cela se passe bien d'un signifiant à un verbe ; mais c'est par la possibilité — antérieure à toute signification — d'une articulation

(1) C'est moi qui souligne.


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entre monde extérieur et monde interne qu'on peut dire le verbe « être ». S'il n'y avait pas « être » (et pas seulement le verbe — il y a les langues sans verbe être, qui, cependant, disent « Etre »), on ne pourrait tout simplement pas parler ; car « être » ne dit pas l'identité ou du moins il commence par dire « identité = altérité ». La chose « est »... ceci, cela, ou « Je suis » (sans ceci, sans cela...) c'est de cette possibilité d'altérité de l'identité que le signifiant tire son trait de non-identique. « Etre » n'est pas un verbe, c'est un « saut ». Je n'ai là que l'appui d'un linguiste, E. Benveniste, dans Problèmes de linguistique générale : « Etre et avoir dans leurs fonctions linguistiques », surtout pages 18 à 89 auxquelles je renvoie.

« Etre » n'est pas optatif, comme l'hallucination (son apparaître qu'elle est) ; il n'est pas nécessaire dans son énoncé et son énonciation ; il n'y a pas de fatalité linguistique du verbe être. Pouvoir dire « être », « c'est », « il y a », n'appartient pas qu'aux langues qui posséderaient la catégorie du verbe être. On peut simplement dire que les Grecs qui la possédaient, en ont usé et... abusé... jusqu'à fonder sur le verbe « être » une ontologie, une philosophie du discours.

Mais ils ont su dénoter que la relation logique d'un énoncé assertif sert aussi à autre chose. L'identité n'est pas qu'une relation logique sinon comment pourrions-nous comprendre le phénomène de l'identification inconsciente, en psychanalyse ?... L'identification n'est toujours qu'à-symptotique car l'identité qu'elle postule n'est qu'altérité.

La logique de la construction du rêve (cf. Les processus primaires) ne peut rendre compte en aucune manière de la finalité du rêve (le désir d'accomplissement accompli).

Idem dans le cauchemar : « Le pénible de nos pensées de rêve ne peut pénétrer dans le contenu du rêve que sous le masque d'un accomplissement de désir. »

Idem dans le rêve traumatique où le masque — le simulacre — devient l'objet même du désir accompli (cf. lignes plus haut).

Les processus primaires ont une finalité logique ; ils ne perdent jamais le rapport de causalité même s'ils le camouflent en contiguïté, transport, déplacement, etc.

L'intemporalité du désir inconscient confirme cette finalité logique mais l'indestructible c'est l'inconscient comme espace et comme système qui peut le transmettre ; l'ex-temporalité de l'inconscient, où rien ne finit, ne passe, n'est oublié, vient de la force autant du désir de dormir absolu (narcissisme primaire) que du désir sexuel.

L'inconscient ne se place pas dans le temps pour dire l'intemporalité du désir ou réciproquement ; mais l'intérieur du temps, son intem-


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poralité, ne peut se dire que par l'espace ex-temporel de l'inconscient.

Le langage a quelque chose de cet espace d'ex-temporalité pour dire l'anticipation, c'est-à-dire l'indestructible ; car et c'est peut-être là la confrontation la plus aiguë avec la linguistique — il ne s'agit pas de dire que l'inconscient ne connaît pas la contradiction — car c'est le rêve dans les processus primaires qui ne connaît pas la contradiction, et l'inconscient, lui, ne connaît, ni ne méconnaît. Car si l'on dit « il ne connaît pas », cela pourrait laisser supposer qu'il l'a connue ; ou qu'il pourrait la connaître (erreur de J. Kristeva dans sa compréhension de l'inconscient, cf. La séméianalysè).

Il permet essentiellement à toute contradiction de se résoudre. Il fait trouver au travail du rêve le moyen de résoudre la contradiction, le contradictoire.

Quand E. Benveniste énonce :

— les langues archaïques n'échappent pas au principe de contradiction ;

— le rêve chez les langues primitives est ramené aux catégories de la langue;

— ce n'est pas à l'histoire qu'il faut demander ce que Freud a découvert dans le rêve mais à la poésie,

je ne peux que souscrire, mais il s'agit toujours du rêve et des processus primaires et non de l'inconscient (car il faut distinguer Inconscient et processus primaires, comme Freud l'a fait).

L'Inconscient est cet espace où l'in-contradiction se réalise. Il n'y a pas de « peut-être » ou de « c'est » et/ou « ça n'est pas » ; dans des syntaxes où la contradiction peut être méconnue (le rêve, le langage) bien qu'existante en fait, le « non » ne peut pas exister. Le « non » ce n'est pas seulement dire non, ou les « manières » de la négativité mais une autotomie fondamentale car Etre = Rien. Il n'y a pas de « non » dans l'inconscient. Il n'y a que du pré-affirmatif — « Non » est du langage ; c'est toujours dire « non » à ce qu'on croit devoir être un « oui » (cf. réaction thérapeutique négative), c'est une anticipation. « Etre » est hors linguistique sans anticipation. Pure altérité.

Cette dimension non optative marque le reflet d'un retrait, d'une disparition par son caractère indestructible. Le narcissisme primaire est le reflet de la disparition totale du monde extérieur (cf. La « fin du monde » dans les paranoïas).

Est-ce cette vieille nostalgie de Freud et de la psychanalyse, qu'au début tout était « inconscient », autrement dit, cette panique de l'être devant l'archaïcité de sa question ?


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Donc, l'Image n'est pas un reflet du réel et si le rêve réalise l'Image, c'est qu'elle est le négatif (hallucination négative) du monde extérieur, que le dormeur ne peut ni voir, ni vivre, mais qui est là. L'Image n'appartient pas à la représentation mais à l'inscription dans le tissu psychique. L'erreur de Jung et de Bachelard est d'avoir donné une valeur archétypale à l'Image (ex. dans L'homme aux loups, ce n'est pas le signifiant Wolf qui est déterminant mais l'Image du « loup dressé » (sic Freud). La nomination de cette Image tente de lui donner une valeur archétypale par le « signifiant » ; or cette attitude, ce mimème, n'est pas que du loup ; elle fait partie de l'éprouvé où le loup par son signifiant (Wolf) a donné un sens d'idéalité. Tout ce qui est « signifiant » (image acoustique) est idéalité. D'où le retour à l'infini du signifiant ; mais une image acoustique entre dans le mimème (fondement de l'Imago) qui est, dans V homme aux loups (par exemple) « l' attitude du loup dressé ». Je souligne le mot attitude car c'est ce qui a été « éprouvé », investi, perçu. Même s'il y a cryptomnésie dans L'homme aux loups, et le travail de Nicolas Abraham et Maria Torok est très convaincant sur ce plan, le Tieret est toujours de l'ordre de la mémoire et non de la Perception (visuelle-acoustique). Car la perception n'est pas uniquement l'arrêt, le stop déclaré au Monde que disait la vieille théorie de l'emboîtement toujours active dans l'acceptation « habituelle » des psychanalystes, mais l'indécidable entre l'animé et l'inanimé ; le psychique qui veut arrêter le trop-plein du flux du monde extérieur et qui veut lui substituer une régulation « psychique ». Percevoir, c'est arrêter le monde extérieur ; le mettre en « arrêt » même si à l'intérieur de cet arrêt, il bouge. La lutte, en effet, dans la psychose est entre le percevoir-halluciner, « arrêtant » le monde extérieur et le monde extérieur fonctionnant comme l'inconscient. C'est la façon qu'a le schizophrène de « surveiller » le monde, comme dans le rêve une instance surveillait le déploiement du rêve.

Mimesis, Imago, Mimème, l'image mime en négatif le positif du monde d'où cette terreur de la vie psychique ; d'où cette révélation intérieure de la vie psychique avant le langage ; d'où cette « intrépidité spirituelle » de la poésie, comme le dit si bien Octavio Paz, qui poursuit cette révélation intérieure par les mots, leur agencement. La « figure » n'est pas le signifiant d'un signifié appelé littérature, comme le veut R. Barthes. Ceci a comme corollaire que l'étude en plans séparés du


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contenu et de l'expression est impossible. Cela ruine même ce qu'on appelle encore « contenu » et « expression ».

Le langage appartient-il à cette puissance de l'Image (aussi bien visuelle qu'acoustique, que motrice, etc.) ? L'altérité et non « Image miroir » = « identité réfléchie ». Certainement. C'est même cette ancienne appartenance de fond — le fondement n'est pas le commencement — qui en crée toute l'ambiguïté d'appareillage et de systématisation. Tout arbitraire, toute codifiante et codifiée que soit la puissance dénominative et classificataire du langage, ce n'est pas le « naturaliser » (ou naturaliser le son) que de spécifier son enracinement dans la vie psychique. Même si la « main », le « langage » sont liés à des acquisitions biologiques codées, à des processus évolutifs — ce qui est incontestable — s'ils sont pouvoir de maîtrise (technique) dans l'ordre des communications, quelque chose cependant dans la « figure » de l'homme (je ne sais pas dire mieux) prédisposait à ces acquisitions.

Cette prédisposition n'implique aucune idée de continuité.

L'image acoustique du langage — il faudrait ajouter toute la rythmicité des mots, non seulement linéaire, mais spatialisée en vertical et en horizontal, l'image graphique du langage certainement la plus déterminante, la plus convocante, car on « graphie » avant de parler et quand on parle on continue à « graphier » l'écoute d'autrui et sa propre écoute, cet ensemble qui n'est dissociable que si on décide, d'une part, de mettre le son d'un côté, de l'autre, le sens (signifié), ce qu'a fait de Saussure dans la médiation du signe ruine toute objectivation possible, co-« naturelle » du son. Le son, c'est en fait une abstraction, qui est essenciée par une culture qui peut n'y voir qu'un « élément ».« naturel »... pour le dé-naturer. On veut nous faire avaler, actuellement, une musique pleine de « sons », une musique « concrète ». Ecoutons Varèse, que j'aime beaucoup, et écoutons la hiérarchie culturelle de ces soi-disant « sons ».

Dire « son », « image acoustique » (signifiant) c'est préfigurer à l'avance le sens ultérieur qu'on veut donner au mot « culture ». Tout l'impérialisme actuel du « signifiant », la terreur dans les lettres, procède de ce présupposé ontologique ; la matérialité non naturelle du signifiant cache (mal) l'idôlatrie de l'arbitraire.

Je ne sais pas comment le langage est venu aux hommes (mais qui le sait !). Certainement pas dans une hiérarchisation d'onomatopées en mots, de mots en phrases, etc., c'est-à-dire de son en sens. Les études


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sur l'acquisition biopsychique du langage sont certainement très fructueuses mais elles ne cessent de procéder de ce préjugé — que Freud a d'ailleurs eu, jusqu'à une certaine idolâtrie — que l'ontogenèse récapitule la phylogenèse, que si cela se passe comme cela pour l'enfant (qui ne parle pas et qui va parler), c'est comme cela que ça s'est passé pour le primitif.

A cette réserve près que l'idolâtrie du « primitif » chez Freud — magie - toute-puissance, etc. — apporte sa propre correction, sa propre limitation. Le « Primaire » (quel qu'il soit) est d'abord une fiction régulatrice avant d'appartenir à une constitution d'origine. Freud a joué, souvent — à nos dépens — entre régulation et constitution ; pourtant avec le recul sur l'ensemble de son oeuvre, on voit bien de quel « saut » est fait le narcissisme primaire par exemple. Même si le « signifié » (concept) a une communauté de compréhension d'essence et si le « signifiant » est variable, on ne peut extraire le « système » de la langue qu'à la condition d'en retirer, non pas le sujet parlant, mais la figure de l'homme tout entière, dans le monde même du langage.

A quoi on répond « l'homme, ça n'existe pas ; c'est une vue « matérialiste », « humaniste », idéologique de l'homme ; ce qui compte c'est le non-humain ! ». Mais si on reporte sur le non-humain (Code, signifiant, etc.) ce qu'on disait être de l'homme, à savoir la détermination, on a simplement déplacé la question.

Le code de l'Autre comme signifiant d'un manque, ni être, ni quelqu'un, est une évasion mais non une recherche.

Mais l'homme et son espèce sont indissociables. L'homme et son langage sont indissociables. L'homme et le non-humain sont indissociables. Il y a quelque chose dans notre monde contemporain qui confine à l'absurde et au sophisme persécuteur.

Le langage à l'oeuvre dans l'Inconscient n'est donc pas que l'arbitraire tout-puissant d'un « son-signe » (signifiant que d'ailleurs, pour les besoins de la cause, on fait signifier, puis ne plus signifier du tout... incroyable !) ; il est avant tout inscription (graphisme) qui se révélera par l'Image (dans le sens où je l'entends), dans le climat de terreur qu'est, dans le rêve, la panique du retrait de l'Etre, c'est-à-dire la désarticulation fondamentale. C'est dans cette dés-articulation que ça commence à parler comme garantie du langage (1).

(1) On insiste sur l'artificialité du langage ou sur la codification linguistique en opposition à la « naturalité » de la pulsion (libidinale). C'est un préjugé. La pulsion n'est pas plus naturelle que le langage n'est artificiel. Il y a certainement des codes et des systématiques pulsionnelles que nous ignorons.


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Freud, qui a toujours séparé, dans une tradition classique, le « vu » de « l'entendu », en donnant une prééminence au « vu » (rêve, psychose hallucinatoire, etc., hystérie), à l'entendu (paranoïa surtout) n'a pourtant pas oublié au départ que l'ordre dans l'hypnose était un commandement qui se déployait ultérieurement en représentation dans le « sommeil » de l'hypnotisé. On peut « écouter » la vision des mots et les « illuminations » sont plus d'effet que de cause et l'oeil « écoute » (Claudel) aussi. Les poètes visionnaires sont des auditifs. Freud a cru que le rêve ne se constituait que d'images visuelles (représentations), pourtant dans L'homme aux rats, force lui est de reconnaître, dans le rêve même, l'existence de serments, de phrases de commandement. Le « signifiant » (Rat) n'a de valeur et de sens pour l'inconscient que lorsque la communication « ordre », « commandement », « serment », c'est-à-dire les premières figures du langage, s'y sont attachés. En soi le signifiant « Rat » n'a pas de valeur opératoire ; sa polysémie (1), si remarquable, dans le texte de L'Homme aux rats, ne vient que du principe de communicabilité auquel il a été attaché. Ce principe est une différence mais le signifiant « Rat » ne contient pas en soi cette différence.

C'est justement par la tentative de l'Homme aux rats de maîtriser cette « différence » qu'il installe une polysémie et un déplacement perpétuels. La figure du « déplacement » ne se réduit pas au trope de la métonymie (synecdoque) dans le discours. Le corps de l'Homme aux rats ne cesse aussi de se déplacer car le processus primaire du déplacement va vers une finalité, une causalité finale... le repos, alors que la synecdoque comme fiction linguistique lui interdit ce repos ; elle est de l'ordre du discontinu.

L'éprouvé est un continuum d'intensité. Rien qu'intensité ; il n'est pas communication ; ni communicable, ni communicant. Il ne peut que se répéter dans l'halluciné. Ce « quantum » d'intensité qui « affectera » le corps, l'altérera, ne peut se résoudre dans les chaînes parlantes parce que la fiction linguistique liée à la contiguïté-causalité, le trope synecdoque est de l'ordre de la discontinuité. La disjonction dans le rapport de causalité est due au « retrait de l'affect » (sic Freud). Seule, la fiction linguistique peut transformer la contiguïté en causalité, à la condition du retrait de l'affect mais parce que la fiction linguistique est du discontinu, comme toute fiction linguistique (métaphore, ou métonymie).

(1) En fait ce ne sont pas des polysémies ; la notion n'est pas applicable directement ; ce sont soit des homonymies, soit des découpages de son, de signifiant pour tenter de rejoindre un ordre polysémique. C'est d'ailleurs la hantise obsessionnelle de l' « Homme aux rats » que de tenter de rejoindre l'ordre du thème; sans lequel il n'y aurait ni polysémie, ni monosémie.


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Les quantités intensives, les pures quantités du processus primaire qui siègent et régnent dans l'inconscient, ne sont pas de l'ordre du son, par essence, de la sonorité imageante, de l'acoustique, du signifiant, bien que des « mots de passe » (les « ponts » verbaux) puissent fonctionner comme de pures quantités intensives, c'est l'éprouvé qui l'est, avant ce « signifiant ». L' « ordre » (hypnose), « commandement », « serment », etc., peuvent être incitateurs ; ils peuvent aussi être écrasement, traumatisme, voire en cela, par exemple, la « mussitation » dans la mélancolie, les mots tabou de la nomination, surtout les noms du « nom » (propre), l'éducation des apprentissages en premier lieu l'apprentissage sphinctérien.

L'idée du continuum dans le son est une idée spécieuse ; on ne peut pas fermer (physiquement) les oreilles, dit-on, comme on peut fermer les yeux (les paupières). On est victime d'une métaphorisation, car on peut fermer l'écoute. Parler c'est toujours déjà s'entendre parler, un autisme fondamental, qui n'est pas de l'ordre du « son » mais de la pensée (de l'entendement). Ainsi l'Homme aux rats déclare-t-il luimême « mes parents connaissaient mes pensées, et pour l'expliquer, je me figurais que j'avais exprimé mes pensées sans m'entendre parler moi-même ».

Un discours non articulé conduit à une idéalité de sens ; la fermeture de cette écoute fait croire, non à la reconnaissance endo-psychique du refoulé mais à la livrée de la pensée à autrui sans langage ; ou du moins au phénomène — rétrospectivement perçu — que le langage parle tout seul. « Ça parle » tout haut quand ça ne parle plus tout bas. Dans la psychose « ça parle » — tout haut — l'Imago parle, comme la voix du Dibbouk, mais c'est une « illusion » et non une constitution linguistique, une reconstruction qui passe par la fermeture de l'écoute du langage prononcé par soi. Ce serait trop facile de dire que le pur signifiant parlerait, ou que magiquement la collusion entre signifiant et signifié s'opérerait; non, et cela est d'expérience, la constitution du langage veut le « s'entendre parler » dans le parler (à soi) ou à autrui. Cette garantie n'est pas une garantie subjective. C'est l'enracinement dans le langage comme garantie que le monde extérieur peut toujours être menaçant et dangereux. L'idée du continuum est dans l'éprouvé (le s'entendre parler tant qu'on parle haut ou bas) et non dans la fiction linguistique qui est discontinue.

Cette idée du continuum dans « l'éprouvé » est-elle liée au langage en tant que tel ? Certainement pas. Le langage est articulation à autrui et, par autrui, au Monde. L'écoute fondamentale n'est pas une écoute


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au langage, mais au non-langage du monde, à l'absent de l'Etre, c'est-àdire le monde extérieur ; à l'un comme un idiome que personne ne parle. Ceci est très frappant dans les phénomènes de perversion sexuelle. Ramenées à la scène « primitive », tout y est entendu en forme de phrases, d'articulations significatives. Le « signe » est en fin de compte une phrase dont on a perdu l'écoute (l'endo-écoute). La perversion mime des phrases entendues, sous la rubrique de l'idiome de l'un dont le « pervers » croit être le seul détenteur : d'où l'inlassable rémanence de l'un, dans le retour de l'identique. Si ce qui a été sera (en admettre la nécessité), si on peut faire que ce qui a été ne soit plus (leurre de la névrose obsessionnelle), le langage peut dire ce qui n'a pas été ; exemple « ma mort », liée à son irreprésentabilité dans l'inconscient comme ce qui n'a jamais été.

Je peux parler de ma mort, dans ma mort, d'après ma mort, de l'au-delà de ma mort, je ne pourrai jamais dire l'infini de son mutisme. On parlera peut-être de moi — je serai le sujet de l'énoncé — je ne serai pas la collusion entre le sujet de cet énoncé (ou je serai encore vivant) et le sujet de cette énonciation. Pour que de mon vivant il y ait cette rencontre (sujet de l'énoncé et sujet de renonciation), il faut que je parle de moi comme « mort », comme l'Homme aux rats.

Mais l'écoute fondamentale du non-langage du monde que peut magnifier si bien la poésie dit cette rencontre. L'inconscient qui n'est ni poétique ni incohérent est ce temps et ce passage de la finitude qui prépare à cette rencontre.

L'image hallucinée gravite autour du désir dans son accomplissement, infini parce que rappelant la mort dans le besoin (le système primaire conduit à la mort par décharge ; dans le système primaire la mort est facile ; sans les soins maternels (et les soins maternels, sans le Logos du Père), je meurs, etc.).

Dans Etre, il y a dis-paraître avant paraître, c'est ce qui a fait penser à Platon, l'absent dans l'Etre, l'Autre de l'Etre et à Freud, le reparaître du Jeu de la Bobine, sans avoir perçu complètement le disparaître, du Jeu de la Bobine, et à nombreux de ses successeurs, penser le disparaître au compte d'une représentation d'un manque et au paraître, un retour dit symbolique.

Donc, l'image hallucinée « réalise » ma mort et la représentativité inconsciente est quittée ; le langage « réalise » ma mort, mais restant dans la représentativité, c'est elle, ma mort, qu'il faut quitter.

Dans les syntaxes où l'inconscient pré-domine (le rêve par exemple), c'est le langage de la représentation qui est quitté ; dans les syntaxes


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où le pré-conscient (inconscient sans refoulement originaire, primaire) pré-domine (exemple : le langage), c'est ma mort comme idiome de l'un qu'il faut quitter.

Quelle est l'origine infantile de ces séquences différentes ? En fait la même origine à toutes deux. Le langage ne naît pas là où il n'y a plus d'Image ou le contraire. Le rêveur-dormeur ne sera jamais le silence de la « chose » du monde, car « rêvant » il écoute en « dormant », les images des choses muettes qui sont.

La Hilflosigkeit, le narcissisme primaire, le refoulement primaire, sont la fiction de l'abandon total au monde extérieur, l'abandon total de l'espèce « homme », de la figure de l'homme, au non-humain. La satisfaction hallucinatoire est insatisfaisante, c'est-à-dire terrifiante. Le langage redouble cette insécurité en la « réalisant » pour la quitter, l'évacuer, la conjurer. Les hommes ont inventé une paternité du Logos, un Logos = Père. Le Père objective l'insécurité en y portant remède, ce remède est la paternité qui protège.

Freud est-il tombé dans le leurre que c'est le Père qui accorde le sens (le meilleur sens) au Logos ? je ne le crois pas. Bien qu'il soit très patrilinéaire ou patriarcal, ou « mono-phallo centrique » (sic) rien de son oeuvre clinique, théorique ou doctrinale n'implique le postulat (religieux) que le père garantisse l'authenticité du sens ; mais ni l'Autre (du père) non plus, dans le jeu des stratégies du sens des fictions linguistiques où le sens n'est plus sauvegardé.

L'insécurité du sens dans le langage ne dit pas un sens perdu, à recouvrer, ne serait-ce que sous la forme d'un sens d'un manque fondamental de sens qui est encore un sens ; mais veut dire essentiellement que le sens n'est que différenciation, différence. C'est la différenciation dans le langage qui fait lever le sens d'un père possible et non le contraire. Articulée aux pulsions libidinales et au désir l'insatisfaction de l'hallucination révèle autant

— la nécessité des soins maternels ;

— que la nécessité du père intervenant dans la procréation sexuelle ;

— que la nécessité d'une continuité du moi.

Le temps de l'Image hallucinée n'est pas le temps du langage mais ils naissent tous deux en même temps de différenciation de l'insécurité. Insécurité n'écarte pas « plaisir à vivre » ou « plaisir à parler ». Insécurité = « ma mort » d'où l'intense investissement narcissique du langage (immortalité) d'où personne ne veut être détrôné.

Les « choses » sans paternité sont inquiétantes. Les choses qui


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d'habitude ne « parlent » pas. Les incongruités du corps. Ce n'est pas uniquement la sanction sociale qui « paternalise » par l'interdiction, le « péter », « roter », etc., ces « incongruités » peuvent être rendues à des actions de grâce (en Islam par exemple) mais il faut l'ordre du sacré ou du sacrilège (en Occident « bourgeois ») pour rendre compte de l'investissement narcissique des bruits du corps dont on n'a pas la maîtrise ou dont on ne l'a pas eue, un moment (zones orificielles essentiellement). Ces « choses » devraient être muettes... ou religieuses.

Plus encore, les « bruits » du corps végétatif, les borborygmes ont un grand pouvoir de persécution, car ils font sortir le corps de son silence par lequel nous l'ignorons dans ses structures internes ; l'investissement narcissique lié à ces borborygmes est considérable. Les bruits et craquements d'os, gargouillis d'intestins, battements cardiaques, etc., prennent une teinte nettement persécutrice dans la cure, car ils n'ont jamais eu de « paternité ». Bien que vitaux, leur non-acceptation n'est pas que de convention ; ils disent la « mort » d'où ils émergent.

L'en-stase du corps dans les yogas révèle-t-elle une autre façon de concevoir l'inconscient ? Je ne le crois pas.

On accorde à la mort le silence, pourquoi ? Les morts ne parlent plus, l'inerte, l'amorphe sont sans « voix » ; est-ce bien sûr ? (j'entends pour l'inconscient). L'entropie psychique à laquelle Freud attachait la peine de mort est une métaphore trompeuse. Le silence du corps dans cette entropie n'est-il pas au contraire le comble de la potentialité de l'Image comme la Rumeur infinie ?

En quittant la représentation, l'Image (l'apparaître de l'apparition)..., en quittant la mort, le langage, ne gardent-ils pas les potentialités où fut choisi l'acte psychique parmi les inconscients possibles ? L'inconscient psychique n'est pas l'inconscient de la langue ; assimiler l'un à l'autre est une dérision.

L'inconscient psychique est caractérisé par la vie dynamique du refoulé, bien que la notion d'inconscient dépasse le refoulé lui-même ; avant d'essayer d'accorder les violons de l'inconscient psychique et de l'inconscient de la langue ne serait-il pas plus juste, efficace et idoine de comprendre pourquoi l'inconscient « psychique » a été choisi par la psychanalyse — ce qui ne veut pas du tout dire refuser le langage, au contraire, mais rechercher les raisons de ce choix dont, à mon avis, sans lui, la psychanalyse ne peut plus tenir.

Comment articuler l'inconscient de la langue à l'inconscient psychique ; c'est la tâche que je me suis donnée mais sans commencer à mêler l'un dans l'autre et en les travestissant tous deux, mais en cher-


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chant, non pas l'origine psychologique du langage ou l'origine linguistique de la « Psyché humaine », mais en tentant de cerner leur enracinement commun.

En corollaire :

I° Faut-il dire que ce qui accède au langage pénètre dans le mouvement d'une chose qui n'est pas encore et se meut, en vertu de l'impuissance qui le contraint au langage ? ou\et

dire que ce qui revient au langage est la réalisation fictive et discontinue d'une chose qui aurait pu être si... ?

20 L'expression objectivée en langage persiste-t-elle totalement ? ce qui fut dit un jour disparaît-il complètement — pas plus le mauvais que le bon ? — Freud pensait que le langage échappait au refoulement ; c'était toujours une guérison, sinon une action de grâce. Qu'en est-il et qu'est-ce qui serait refoulable dans ou avec le langage ?

30 L'inconscient connaît l'expression de l'inexpressif — les pleurs auxquels manquent les larmes — l'art ou plutôt l'artiste peut dire la singularité des larmes parce qu'il a fait l'expérience de la communauté des pleurs.

Image, non-optatif, révélation = Etre.

Langage interprétant = optatif == peut-être.

Freud va faire revenir la figure de l'homme à l'Image. Il va lutter contre le judaïsme qui bannit l'Image, Dieu y est « vu » mais non représenté. Mais Freud va garder du Judaïsme l'idée d'une censure sur l'Image (contrairement à Nietzsche).

— L'Image hallucinée est dangereuse (Psychose). Elle se refoule au nom du déplaisir.

Religion avec magie (animisme, infantile, primitif, etc., contre religion sans magie, spirituahté avec et après le père, Judaïsme). Spiritualité contre phénoménisme. Fasciné par la figure de Moïse, Freud, juif infidèle, va perpétuer la tradition de l'infidélité juive (les Hébreux infidèles à Yahwé) : il va être infidèle... à Moïse, qu'il va rendre Egyptien pour re-motiver, à la fin de son oeuvre et de sa vie, le retour du refoulé (du meurtre du père).

Il va commettre la fiction parricidaire sur le personnage de Moïse. Le tuer dans sa judaïté exemplaire.

Alors, dans ce problème d'une source commune entre Langage


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et Image — enracinement commun — faisons comme Freud, quid de Moïse ? La Révélation du nom divin à Moïse dans le Pentateuque.

Le problème est complexe. Je me suis appuyé sur de nombreuses exégèses juives et chrétiennes (1).

Il y a deux traditions du nom divin : l'une élohiste, l'autre yahwiste. Il semble bien acquis que la tradition élohiste l'ait emporté.

Le nom de Yahwé est un nom nouveau apparu avec Moïse ; il n'est pas celui donné antérieurement au dieu des patriarches. Il est lié à la théophanie du buisson ardent.

Yahwé veut être invoqué par ce nom nouveau. Il n'y a pas de verbe « être » en langue sémitique dans le sens où le verbe « être » en grec, latin, anglais, français, allemand, conjugue à la fois la présence existentielle et la copule sémantique. Il y a d'autres verbes qui peuvent dire être. Il y a des formes verbales, des fictions linguistiques qui disent être. Il faut un procédé de style, ce qu'on appelle un effet de paronomase. Cet effet de paronomase est un rapprochement de mots offrant une similitude soit étymologique soit purement formelle et extérieure mais n'ayant pas même sens, ceci afin de donner le sens de l'indétermination (l'indétermination, ici, c'est donc Dieu. Chez Platon, ce sera le chorismos la chôra, l'Autre ; chez Freud, la pulsion de mort ou plutôt l'Antérieur ; dans les discours ontologiques de l'Occident, l'Etre comme étant Suprême).

Ainsi en sémitique ancien, l'indéterminable se dit :

— « Envoie qui tu enverras »

— « Je vais où je vais » enfin

— « Je suis celui que je suis » (Yahwé).

Cet indéterminable dit donc, en même temps, une révélation de présence ; c'est même la façon de la dire pour ceux qui n'ont pas le verbe « être » comme copule immédiate. C'est dire l'existence même ; l'hallucination-Image du rêve, à savoir : « Je suis tant que je suis. »

Le tétragramme Y H W H (Yahwé) est une forme longue en opposition à la forme courte qu'on retrouve dans Hallelujah.

eh yeh aser ehyeh (écrit en lettres latines)

(Je suis celui que je suis)

(Je suis ce que je suis)

(Je suis qui je suis)

(Je suis tant que je suis).

(1) Plus particulièrement, en dehors des notes retrouvées de mes premières leçons d'hébreu, le livre important de R. de VAUX, O.P., Histoire ancienne d'Israël, Paris, édit. Gabalda & Cie.


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Ce Dieu porte-nom, unique, semblable à lui-même, indéterminé, est en fait un appellatif en troisième personne : il est « Yahweh » (1).

Voici le texte : Moïse dit alors à Dieu : « Soit ! je vais trouver les enfants d'Israël et je leur dis : le Dieu de vos pères m'a envoyé vers vous ! Mais s'ils demandent quel est son nom, que leur répondrai-je ? », — Dieu dit alors à Moïse : « Je suis celui qui suis » (Eh yeh aser ehyeh). Et il ajouta : « Voici en quels termes tu t'adresseras aux enfants d'Israël : « Je suis m'a envoyé vers vous. » Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux enfants d'Israël : Yahwé le Dieu de vos pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu de Jacob, m'a envoyé vers vous.

« C'est le nom que je porterai à jamais, sous lequel m'invoqueront les générations futures. »

— La Septante a traduit justement par ego einaï ; c'est juste mais la pause dans la phrase nominale ne peut pas être rendue.

Cette pause est, si l'on veut, d'ordre schizophrénique, mais c'est une pause et non une schize. Le schizophrène ne peut pas dire le « nom » du père, non par a-symbolie forclusive mais parce qu'il croit que le nom de son père contient toute la nomination de la paternité. Lui, le schizophrène, dit : « je suis » comme le Christ, car il croit comme le Christ que si on l'a vu, on a vu le Père (ce que disait Christ).

Dans l'interprétation de la nomination du nom divin il faut remarquer qu'en fait c'est Moïse qui parle de Dieu. C'est Moïse à qui a été révélé le nom divin par Dieu lui-même. Le scripteur ( ?) de la Bible fait parler Moïse parlant de Dieu. Ce n'est donc pas le « il » indéterminé du langage, car sinon Moïse dirait, parlant, « il est celui qu'il est » ; ce qui est impossible car ce serait reconnaître qu'il y a un Autre que lui, que « il ». Il doit faire dire « Je suis... » « Je suis » m'a envoyé vers vous.

C'est l'aspect accompli du parfait-présent. Seul le langage, sans verbe être, peut dire la présence absolue.

« Je suis celui qui suis » est la seule traduction possible sans verbe être à proprement parler.

Etre I est donc une révélation du langage. Sans verbe être : « Etrelà » est une révélation. Quand le verbe être existe (existence et copule)

(1) Il y a eu des formes archaïques à Yahweh, en dehors de l'acceptation de la tradition yahwiste (Yahwé donné antérieurement au dieu des patriarches), en akkadien « être » n'existe pas mais des verbes disant « se changer », « devenir comme », disent « être » ou plutôt « il est » — « il faut être ». Comment ne pas voir que cette problématique du nom que l'homme ne peut nommer (le nom-Tabou) s'est accusée dans la théologie négative qui voulait dire l'absolue transcendance de ce Dieu que l'homme ne peut véritablement nommer, via l'Autre, pris à Platon, par Lacan (cf. la forclusion du Nom du Père).


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l'image (hallucinée) assume seule la révélation épiphanique (satisf. halluc. du désir dans le rêve = épiphanie) c'est-à-dire « être ».

De l'effet de paronomase « je suis celui qui suis » — celui qui suis est le prédicat de « je suis ».

Il n'y a donc pas d'être en soi, pas de métaphysique possible avec le judaïsme. Etre c'est exister, « Je suis l'Existant » — le Dieu vivant. Le Da-sein. La métaphysique commence lorsque le prédicat « celui qui suis » est pris pour l'existant. L'existant supérieur, idéal, l'Autre de l'Etre. Platon avait un sens très aigu des arrière-mondes, du monde halluciné ; Nietzsche un sens non moins aigu de la panique — joyeuse — de l'éternité dans la présence du retour de l'identique. Mais tous deux sont pris cependant dans l'assomption du prédicat.

« Je suis » va donc accompagner dans le judaïsme toute forme d'existence, de vie quotidienne ; ce n'est pas un monothéisme abstrait mais pratique, une manière de vivre et je ne suis pas sûr qu'on puisse passer du monothéisme de la réforme égyptienne d'Akhnaton au monothéisme juif, à moins que le retour du refoulé ait porté sur un refoulement originaire du nom « être » au compte du meurtre du père. C'est faire parler les langues abusivement mais non peut-être le destin des hommes.

La problématique de la psychose est donc là en première ligne car l'effet de paronomase y est constant. « Je dis ce que je dis. » « Je mange ce que je mange. »

« Je serai avec ta bouche », dit Yahweh, et Schreber veut désarticuler, tuer le principe de raison qui est cet accompagnement existentiel du langage qui dit toujours « je suis » (avec toi) l'Imago dit « je suis avec », « je sais ce que tu penses », etc. Il veut, lui, Schreber, l'effet de « miraculerchier » ; la théophanie du « trou du cul » ! ce n'est plus « je suis » t'a dit de faire caca, mais « chier » est un miracle (1). En effet dans la psychose (les psychoses) l'effet de paronomase est constant :

Ex. « Je mange ce que je mange. » « Je dis ce que je dis. »

— C'est une réponse « immédiate » par le langage à la perte de l'inconscient; mais ce n'est pas une donnée immédiate de l'inconscient comme discours de l'Autre. On l'appelle souvent mégalomanie ; c'est à

(1) Les Grecs avaient aussi une façon de se libérer de la tutelle par le « Divin » — le « ménos »j où animisme « mieux pensé " était déjà la façon de faire entendre le numineux, le numen. Reich, Deleuze et Guattari tentent de ressaisir cette dimension préontologique.


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mon avis une mauvaise appellation car posséder tous les objets du monde (de son monde) = narcissisme secondaire = mégalomanie, n'est pas posséder l'idée de la totalité du monde (narcissisme primaire), comme dans l'idéalisme schizophrénique, car la psychose est une maladie de l'idéalisme. La reconstruction « psychotique » gravite autour du thème : « Je suis le père de moi-même, de mon père, de ma mère, de mon enfance, du Logos, etc., parce qu'il existe un père, une paternité idéale — et meilleure — que détiendrait l'Autre (père) qui se joue de moi. »

Le psychotique se guérit de l'idée de la détresse, de l'irruption de l'Image, en n'acceptant aucune « paternité » incarnée. Pour garantir la légitimité du discours humain, il fait parler le langage comme l'inconscient, avec tous les processus primaires, avec l'illusion que les processus primaires sont à l'origine de l'inconscient. Je rappelle à cet effet que Freud a toujours tenu à distinguer les dimensions de « processus primaires » et de l' « inconscient », que nous faisions les schizophrènes quand nous interprétions les rêves, ou quand nous poussions la spéculation en système (philosophie, pour lui). Il faudrait ajouter que nous faisons aussi les « schizophrènes » quand nous établissons les processus primaires comme racine de l'inconscient.

Le « miraculer-chier », le magique de la condition humaine par rapport au monde, n'est pas à rejeter, ou à asservir à une loi ; il est simplement à comprendre.

Le Psychotique se prend donc, non pour Dieu, non pour le père, mais pour le Dieu des Pères ; c'est alors que pour triompher du masochisme primaire lié au narcissisme primaire, il se sacrifie, comme le Christ pour la gloire du Dieu des Pères d'où la valeur vicariante du Christ dans la schizophrénie.

— « Etre », avec lui, est au départ sans syntaxe, puis se syntaxie, dans la passivité pure d'être — pur miracle (d'être). Etre est pure révélation de langage (néologisme, condensation, etc.). Pure révélation de l'écoute du langage et pour cela, nier toute histoire : « Etre » a perdu l'existence d'être, c'est-à-dire croître, vivre, demeurer, et n'est qu'être dans sa passivité de « copule », c'est faire l'amour avec les mots — copuler ou plutôt les « mots me font l'amour ».

Cet effet de paronomase est en effet au maximum dans l'inconscient (psychique). Pour l'inconscient un « trou est un trou » (sic Freud, à propos du schizophrène de Tausk). Les linguistes, bien sûr, ont beau jeu de faire valoir l'identique signifiant (image acoustique) pour une polysémie de signifié, en fait, ce qui opère dans l'inconscient est le texte suivant :


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« (Je suis) un trou qui suis (un trou) » car le malade de Tausk « exprime » pathologiquement ses boutons d'acné, à la fois pour exprimer Péjaculation (masturbation) et à la fois avoir un vagin (un trou) par angoisse de castration.

La valeur existentielle d'être a complètement disparu, ne reste que la copule « être » qui voudrait dire l'identité impossible : un trou « est » un trou.

Le texte du discours dans l'inconscient semble bien répondre au travail de l'image acoustique (du signifiant) mais par occultation (refoulement) d' « être » comme dimension d'existant. Cette dimension d'existant = être (non plus copule) c'estl' « image » qui va le porter (psychose hallucinatoire du désir) dont on sait de quelle terreur d'advenue elle est composée dans la schizophrénie (cf. Freud, rêve, hystérie, schizophrénie).

« Un trou « est » un trou » — est une identité qui par son redoublement est altérité, mais ce n'est pas le signifiant « trou » (en soi) qui porte cette altérité. C'est que dans tout discours, la chose pour être dite a besoin, pour l'articulation même du sens, d'être NIÉE.

La phrase « un trou est un trou » (texte dans l'inconscient) dit et cache la perte du sens ; l'inconscient indique que dans le discours, la perte de la chose nommée est nécessaire pour que la chose soit dite. Le langage (la chose dite) dit : « Le trou pourrait ne pas être... peut être. » L'inconscient indique l'indécidabilité entre le « trou » et le « nontrou » et pour la sexualité infantile entre le pénis et le vagin, mais le « pénis » serait aussi bien un « non-trou » que le vagin « un non-plein » s'il n'y avait une autre dimension, sexuelle, dont va rendre compte l'image (son apparition) du désir : pénétration, etc. ; plaisir auto-érotique, etc. Sinon il n'y aurait que « jeux de mots » sans finalité. L'angoisse de castration est d'abord une angoisse. Sa signification n'est que de dérive.

Le discours dit, sans le dire, la négation de la « chose » ; il « réalise » l'être de la chose, en « indiquant » sa perte d'être, son néant.

Rien d'étonnant alors que le discours du schizophrène réponde par l'effet de paronomase, à cette perte, car par la « chose » ainsi « langagiée » ainsi réifiée dans le discours, « l'être » du schizophrène s'est préservé.

C'est une roue sans fin (« un trou est un trou ») que ce « mimème », car « être » est irréductible au langage dans un dire.

On a perdu en Occident la relation, le lien, entre un son et une réalité (je ne dis pas un sens) et il est bien évident que tout le discours du


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schizophrène comme celui que nous portons sur le schizophrène n'est qu'occidental, il signe la perte du lien entre un son et une réalité.

Les « mantras », hindous, « la rose est la rose », ne sont pas qu'itérations ; dans certaines langues, le son a gardé le pouvoir de l'expérience et de la réalisation. Entendons la « réalisation » de l'apparaître de la chose. Un « son » fait voir et non seulement par connexion cognitive. Il me semble que c'est ce qui a saisi Antonin Artaud ; l'enfant aussi dans certaines périodes « maniaques » ; l'autiste en premier chef.

Un « mot » peut contenir vibration, onde, rythme qui est autre chose qu'un son, ou une image acoustique (signifiant saussurien). Il est vrai que dans les grands moments hypnotiques de la musique occidentale, la musique visionnaire de Bach, parce que rythmique absolument, la grande fugue de Beethoven, des quatuors, Messiaen, Webern..., la vision de l'infini par le « son » et le rythme va avec l'hypnose.

C'est bien d'ailleurs pourquoi l'interprétation qui manque la dimension « d'être » est une violence interprétative par système et non une violence de l'être de l'interprétation.

C'est aussi pourquoi je ne suis pas d'accord, en son fond, avec la linguistique, même quand elle est soutenue par un savant aussi remarquable que E. Benveniste. Benveniste dit bien qu'il ne faut pas confondre l'Idée avec la représentation de l'objet réel mais dans la référence au présent il écrit : « Or, ce présent, à son tour n'a comme référence temporelle qu'une donnée linguistique : la coïncidence de l'événement décrit avec l'instance du discours qui le décrit. »

Le temps où l'on est, est le temps où l'on parle. Mais comment ne voit-il pas que cette coïncidence — co-incidence — naît toujours d'une rencontre problématique entre l'événement qui n'est pas « je » et l'événement qui est « je ». Ce n'est que le « je » qui s'empare de l'événement mais le « je » qui s'empare du « moi » pour dire l'événement — coïncidence comme dans la névrose obsessionnelle et le langage — est aussi un rite d'écart, de réalisation, et d'éternisation de l'événement. Le langage est aussi une religion individuelle. C'est une coïncidence qui camoufle, refoule une rencontre, possible ou impossible. Entre « l'événement » et « je » (l'instance, par exemple, du discours qui le décrit) il y a un hiatus, et un chiasme qui doit garantir l'effet de « vie » (l'existence) des deux protagonistes (« je » et « non-je ») plutôt « moi » et « nonmoi », car le souhait du langage est de remplacer, en le « réalisant », l'effet de l'apparaître de l'événement. Si cela pouvait être pour l'autre une « hallucination » que cet événement, force serait bien qu'il y croie ! C'est d'ailleurs ainsi que la névrose traumatique fonctionne comme un


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événement qui n'a pas encore de discours, de référence du discours, d'instance du discours et qui n'est livré qu'au « sauvetage » par le rêve dans la répétition de son éprouvé pour affirmer l'existence du « moi » (en danger).

Le langage « réalise » à la fois l'être et l'absence d'être (et non l'absent dans l'être = c'est le signe). Dans l'absence d'être (= le trauma) c'est l'idiome de l'un qu'il faut traduire.

Parler, c'est conjurer autant « l'éternité » du temps que le vide du temps, son a priori le plus formel, et son vide. Le temps se passe. C'est son ipséité. L'inconscient est hors le temps et non dans l'intemporalité du temps du désir. C'est une asymptote, bien sûr, mais aucun discours, ni aucune écoute ne peut tenir cette ex-temporalité. Simplement et concrètement, les effets du temps (rêve, etc.) ne sont pas partageables entre l'analyste et l'analysé ; seuls, les discours le sont.

La schizophrénie « réalise » la fiction linguistique qui dit « celui qui suis » (cf. aussi bien Fonagy que M. Klein). La discontinuité de la fiction linguistique par quoi identité = altérité, le schizophrène, par désinvestissement de l'inconscient, n'en dit qu'identité idéale au compte d'une paternité impossible, et l'idiome de l'un (le non-moi) y fonctionne au niveau essentiellement de la cruauté du sur-moi (comme l'a bien vu M. Klein, à sa façon) — au niveau oedipien essentiellement — par substitution intériorisante de l'un du monde (idiome du non-moi). Le langage va être une extériorité, un « non-moi » et va fonctionner comme l'inconscient, sous la tutelle effrayante de l'un du sur-moi. Il y a donc eu destruction de la Raison du Monde extérieur et pour que cette dé-raison persiste il y faut l'un, sacrificiel et narcissique du masochisme primaire. Le schizophrène se sacrifie (sacrifie son « je », le « je » qui s'empare du moi) pour que sa famille, la société, la filiation... soient.

Proche de la poésie, il en est pourtant absolument distant. Ce n'est pas dans leur « schizophrénie » que Hôlderlin, Nerval, Artaud, voire Rimbaud, ont mené la quête poétique là où elle est allée mais parce qu'ils ont poussé « l'être » du langage — et non du discours — au-delà de toute communication possible.

Le monde extérieur y est « révélé » par l'agencement des mots. Les mots font « être » le monde car ils en sont séparés. L'inconscient n'est plus sectorisé aux processus primaires. La discontinuité de la fiction linguistique (essentiellement pour dire la chose, il faut la cacher, pour cacher la chose, il faut la dire, donc l'anéantir) rejoint une unité plus secrète qui comprend l'union et la désunion, liaison et dé-liaison, la finalité du Paraître où Monde = Moi, « je » et « non-je » sont en oppo-


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sition ; ça peut s'appeler « création du monde ». Plutôt, invention par les mots. Car la quête poétique est menée par tout un chacun dans le rêve d'abord et en cela Benveniste a raison (cf. plus haut). Poésie et Rêve sont dans « révélations » d'être mais pas dans les sens théologique ou ontologique dans lesquels on les a enfermés.

Révélation : c'est tirer le voile sur ce qui est caché mais aussi dire l'exil, exil de la présence, exil du mot, exil du corps dans l'organe, etc. La révélation répond à une économie que la Perception régule. Mais cette régulation est « insuffisante » ; elle n'est pas de constitution. Le perçu n'est pas l'objet du perçu mais il n'y a pas l'Autre du perçu. Le Monde, l'objet sont perceptibles mais l'unification du divers dans la Perception a pour répondant que l'unique (le non-je) est sorti de soimême.

L'endo-psychique est-il le souvenir de cette « sortie », de cette rencontre, de cette division de l'un ? Il faudrait être un gnostique accompli pour l'affirmer. La psychanalyse qui n'est pas gnostique peut simplement dire que le clivage du « moi » est un processus autodéfensif pour garder cette scission de l'un, cette sortie de l'unique, en disant le « non » de terreur devant cette révélation. Discourir c'est toujours dire « non » à la chose désirée comme menace d'apparition. Le « moi » ne pouvant s'échapper à lui-même se clive.

L' « existant » du réel est en effet à prendre ou à laisser et l'interprétation du texte du rêve qui est déjà une interprétation de l'existence — si je n'avais pas rêvé, je serais « mort », est de délivrer le rêveur de l'écoute de surveillance, l'hypervigile du sur-moi de surveillance (cf. Freud) Pautosurveillance (quand on rêve, on sait qu'on rêve et sachant qu'on rêve on sait qu'on dort) de l'écouteurisme du logos narcissique absolu. Transformer la surveillance du rêveur à son rêve en ouverture au monde, au réel, et non plus au sentiment de réalité (foi) de l'irréalité est la dimension optative du langage interprétant.

Dans L'interprétation des rêves, on sent l'oreille de Freud se sensibiliser à la loi de l'absence.

Dans la pratique de l'interprétation interprétante du texte du rêve, il faut se retirer de la pensée démiurgique que le texte du rêve est l'inverse réciproque du cours du travail du rêve. Il faut se retirer, progressivement, de cette réciprocité, l'ayant une fois établie.

Il n'y a pas de réciproque entre le texte du rêve et le travail qui a présidé à sa constitution.

Freud a extra-ordinairement montré cela : cette pratique. Il a déconstitué la religion de l'interprétation des Rêves plus que partout ailleurs ;


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la « foi » en la révélation de l'hallucination ne peut pas garder son caractère « optimiste » et « idéaliste » (l'argument pieux) ; la réalité psychique est censurée par Freud, comme tout ce qui serait « hasard objectif » (sur-réalisme). Il y aurait retour du religieux, bien que laïque, s'il n'y avait dans la pratique que pur décodage, pure langue, pur système. L'interprétation des rêves de S. Freud est une mesure du nonoptatif.

La « révélation » du Monde par le langage ne peut pas être soumise à une Raison comme suprême Raison (ni dialectique, ni biologique, ni linguistique).

Le langage s'annonce toujours par une révélation qui dévoile et exile à la fois. Le « dit », le texte obéit à l'économie de la dépense, à l'économie de la réalisation de désir par le principe d'économie de la dépense mais le dire est un écart de l'un à l'autre que rien ne vient combler. L'absence, dans le « dire », nous tient séparés car il y a contradiction entre un homme et un autre que lui. « Dire » ne réalise plus rien mais fait « être ».

S'il n'y a pas « d'halluciné des arrière-mondes », selon Nietzsche désignant Platon et le christianisme, l'hallucination (= perception = satisfaction hallucinatoire du désir) est insatisfaisante pour la vie même, avant toute logique du vivant.

L'Image n'est viable qu'avec le dire mais fiable sans lui.

Dire, c'est oeuvrer, créer l'écart entre « moi » et un autre « moi », car dire au départ ça n'est pas communiquer. Il y a un autisme fondamental dans le Dire, dont on peut penser que l'altérité de l'Image, et l'altérité du Dire, à eux deux, quand ils se conjoignent (poésie) disent et montrent l'homme en situation de « Monde », en situation d' « extérieur ». La figure de l'homme sort alors de lui-même, de son renfermement.

Autre est ce qui paraît; ce qui paraît est muet, donc source d'écoute. Quand la trace mnésique fait advenir la perception, la mémoire disparaît et quand la perception disparaît c'est alors la vérité (historique) qui apparaît (le noyau de vérité dans le délire par exemple).

Peut-être comme le pense E. Levinas, rien n'est moins déterminé que l'homme dans son dire (et non dans son Image).

Freud écrivait : « La transformation immédiate d'une chose en une autre représente la relation de cause à effet » (ceci dans le rêve). Ce qui est à souligner, c'est immédiat. Le langage n'est pas une donnée immédiate de l'inconscient, même sous la rubrique d'une image acoustique ou d'un signe quelconque mais l'économie d'une finalité. Le langage

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met une solution de continuité (une discontinuité par la fiction linguistique). Pour dire cause, causal, il fait être, il cause l'être. C'est d'ailleurs cela « causer », « causaliser », « choser » l'être. Il n'y a pas d'absent dans l'être — l'Autre de Lacan, l'Un de Plotin, l'Idée de Platon — mais « être » c'est s'absenter. L'erreur d'Heidegger est d'avoir cru au seul pouvoir unifiant du langage (du Logos) qui rassemblerait la chose dans son dire.

Pour le langage, il faut plutôt en sortir, afin de n'y pas errer ou de croire avoir trouvé la solution, et la scientificité linguistique me paraît obéir au voeu pieux, irréaliste et optimiste du phénomène chiasmatique de la Communication (communication et non-communicable du communiquant).

Simultanément nous avons :

L'UN L'AUTRE

un locuteur un écouteur

(qui est aussi un écouteur (qui est aussi un locuteur

par rapport à soi) par rapport à soi)

ibid. et réciproquement

La souffrance est au centre de ce chiasme. C'est elle, la diachronie.

N.B. — J'avais projeté — et rédigé — l'ensemble d'un plan qui comprenait, outre les lignes ci-dessus, les rubriques suivantes :

— l'économie de la réalisation de désir par le principe d'économie de la dépense dans le mot d'esprit, dans le jeu de mots, dans la mimesis ;

— la compréhension du signe dans les paranoïas ;

— le non-communicable du communicable ;

— les blocages de l'interprétation interprétée dans les perversions, la manie, la mélancolie, les schizophrénies ;

— la compréhension psychanalytique de la poésie.

Ces études paraîtront dans d'autres temps, mais il m'a paru nécessaire de commencer par une étude plus généralisée et de laisser la place à d'autres discours.

J. G.


RAYMOND CAHN

DE QUELQUES CONDITIONS

DE L'APPARITION DU LANGAGE

UNE ILLUSTRATION

L'accession à la fonction symbolique, puis au langage, présuppose qu'ait été rempli, sur le plan du développement initial, un certain nombre de conditions permettant la constitution, à travers les soins de la mère et les premières relations objectales, d'objets symboliques stables.

Les insuffisances ou les échecs, lorsqu'ils surviennent à ce stade, peuvent compromettre plus ou moins gravement l'organisation de ces fonctions. L'observation clinique ici proposée, de par ses caractéristiques mêmes, permet d'en cerner certains préalables essentiels et les implications théoriques et techniques qui en découlent.

Elle concerne un enfant de 3 ans et demi, fils unique, mutique, de comportement bizarre, instable, hyperactif sur un mode désordonné, sans véritable relation aux personnes ou aux objets qui l'entourent, avec une peur panique des soupiraux et des tissus de couleur blanche. Son développement aurait été normal jusqu'à l'âge de 10 mois, époque à laquelle la mère a dû être opérée pour un hématome sous-dural. Au décours d'une longue hospitalisation, elle était revenue à son domicile avec un pansement à la tête. Elle était restée longtemps diminuée et paraissait obsessionnelle et contraignante. C'est à partir de cette époque que le développement de l'enfant aurait été perturbé jusqu'au tableau clinique actuel.

Lors des toutes premières séances de sa thérapie, Luc se confirme particulièrement angoissé et dispersé. Assez rapidement cependant, on le voit explorer systématiquement les lieux et les objets de l'espace qui s'offre à lui. La thérapeute sera toujours attentive, présente, non intrusive, accompagnant l'enfant dans ses découvertes, ses réalisations, ses initiatives et ses jeux, nommant les choses ainsi découvertes ou parfois décrivant à haute voix les situations suscitées par l'enfant,

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celui-ci, dans ce contexte, étant désigné par elle sous son prénom.

Assez rapidement, certaines activités sont de plus en plus investies, s'organisant au fur et à mesure des séances de façon de plus en plus cohérente et répétée. C'est ainsi que Luc joue longuement avec l'eau, remplit et vide un récipient, le met dans les mains de sa thérapeute, le lui fait remplir et vider, boit et la fait boire, sert à boire et se fait servir à boire. Il tient des propos inaudibles, dont émerge cependant un premier signifiant reconnaissable : boi(re).

De même, de façon répétitive, il ouvre et ferme les portes, se fait ouvrir les placards et les cagibis sombres, allumer et éteindre les lampes. Là encore s'observe une alternance de situations où il enferme et délivre l'adulte, se fait enfermer et ouvrir la porte, fait apparaître et disparaître l'autre en tournant le commutateur, demande à la thérapeute d'en faire autant pour lui, puis joue à cache-cache avec elle où chacun alternativement se dissimule et se fait découvrir. Son plaisir est manifeste, avec un fond d'angoisse. A la fin d'une séquence de ce type, mi-excité mianxieux, il se précipite dans les bras de sa thérapeute, lui entoure le cou et ronronne sur son sein avec une expression extatique.

Dans un premier registre, il semble que l'enfant ait voulu expérimenter un sein toujours disponible et remplissable même après qu'il a été vidé. On doit noter l'intérêt particulier de ce renversement permanent sujet-objet, permettant un processus d'identification narcissique ou, dans le transfert, d'introjection progressive de la mère offrant à boire à l'objet partiel créé par l'enfant, en alternance avec la phase où il s'identifie à elle.

Mais à cette dialectique du récipient indéfiniment rempli et vidé, à laquelle se superpose celle du sujet et de l'objet alternativement remplissant et vidant ledit récipient, répond la dialectique présence de l'objet dans un espace clair ou connu — absence de l'objet dans un espace sombre ou inconnu, à laquelle se superpose de la même façon celle du sujet ou de l'objet tour à tour suscitant ou subissant de l'autre cette alternative. Ainsi se déploie cet espace de jeu créatif à deux utilisant, grâce à l'activité perceptive et représentative, motrice et praxique, la disposition particulière du cadre et des lieux, pièces, couloirs, meubles, portes, commutateurs, etc. Apparaît et s'y organise, selon les modalités les plus variées, le même thème répétitif de disparition-réapparition de l'objet partiel ou total et du renversement indéfini dans les divers scénarios de la position du sujet à celle de l'objet pour chacun des protagonistes tandis que, dans le même mouvement, l'enfant, pour la première fois, reprend judicieusement pour chacune


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des situations en cause trois des mots — interjections ou phrases simples — utilisés par l'adulte pour connoter ces dernières, soit : noir, coucou et suis là.

A une séance ultérieure, outre ces thèmes habituels, en apparaît un nouveau : une poupée sur un pot. Soit elle défèque et elle est embrassée, soit le pot reste vide et elle est fessée. Là encore, c'est tantôt l'enfant, tantôt la thérapeute, sur la suggestion de ce dernier, qui joue la mère. A l'équation évidente entre l'objet transférentiel et l'enfant, s'ajoute l'équation entre la poupée et l'enfant, d'où s'infère l'équation entre la poupée et l'objet transférentiel.

Jusqu'alors les jeux symboliques concernaient directement le sujet et l'objet selon un dispositif réduit à l'extrême. L'utilisation de la poupée, représentant à la fois l'enfant et l'objet transférentiel, introduit un objet transitionnel. A la dialectique récipient plein/vide, présence/ absence s'articule, à travers cette organisation plus élaborée, la problématique don/refus, amour/haine. Respectant ce mouvement, la thérapeute, plutôt que de pointer le conflit pulsionnel sadique-anal, poursuit avec l'enfant le jeu des échanges et des oppositions réciproques. Luc prend alors un ballon que chacun renvoie à l'autre. Trois nouveaux mots apparaissent, en rapport évident avec le matériel : oui, non, dedans.

La séance ultérieure se déroule sur le mode habituel. Luc cependant se saisit, pour la première fois, d'une petite roue, qu'à l'instar de l'enfant à la bobine il enverra plusieurs fois rouler sous les meubles pour ensuite aller la rechercher. Apparaissent encore trois mots, manifestement liés dans leur contexte à la problématique apparitiondisparition : voilà, éteint, porte.

A la séance suivante, l'enfant découvre pour la première fois le miroir. Il se saisit alors d'une chaise, qu'il approche ou éloigne successivement de la glace pour à chaque fois s'asseoir et se contempler assis. Il place ainsi la chaise à des endroits plus ou moins éloignés du miroir jusqu'au point où il ne peut plus ni se voir ni le voir. Il prend alors un canard qu'il laisse couler au fond d'un récipient rempli d'eau et le repêche de façon longuement répétitive.

Il semble bien, dans ces deux séquences, que la chaise équivaut à son corps propre (comme probablement le canard). Cette relation d'équivalence entre le corps propre et l'objet chaise a été suscitée ou favorisée par les équivalences repérées grâce au miroir entre corps propre et image du corps propre et chaise et image de la chaise, saisis à chaque fois dans le même rapport spatial, tous deux ensemble plus ou moins éloignés et plus ou moins agrandis ou rapetisses dans la glace selon des


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rapports proportionnels à la distance, de même que tous deux disparus en même temps de sa surface.

Dans le même mouvement, il s'empare de deux chaises plus petites mais identiques, qu'il utilise par rapport à la thérapeute et à lui-même, selon une succession très précise :

Séquence I. Tournant le dos au miroir, il place les deux chaises dans un rapport de symétrie absolue. Il les juxtapose d'abord de profil, puis les éloigne de plus en plus l'une de l'autre, mais toujours dans une relation de symétrie, reproduisant, semble-t-il, ce qu'il avait observé des rapports entre lui et la chaise et leur image dans le miroir.

Séquence 2. Il regarde la thérapeute, s'éloigne d'elle de plus en plus, jusqu'à l'extrémité de la salle, revient vers elle et la regarde longuement.

Séquence 3. Il se dirige vers le miroir, se regarde de profil puis en tapote la surface.

La chaise, on l'a vu, équivaut au corps propre. Dans la première séquence, la mise en symétrie de deux chaises identiques évoque certes le corps propre et l'image de ce dernier dans le miroir, de même que leur éloignement respectif auquel l'enfant procède fait penser au jeu analogue qui avait été le sien quelques instants auparavant lorsque, utilisant alors le miroir, il avait plus ou moins rapproché et éloigné la chaise sur laquelle il s'asseyait ensuite. Cet éloignement d'une chaise par rapport à l'autre s'articule en outre à la séquence ultérieure où, après être demeuré près de la thérapeute, il se sépare d'elle progressivement jusqu'au point le plus distal de la pièce pour revenir ensuite vers elle et la fixer longuement. L'une des deux chaises représente donc aussi le corps de la thérapeute, référence immobile par rapport à laquelle il s'éloigne pour la rejoindre à nouveau, dans un mouvement renversant symétriquement l'éloignement et le retour de la mère par rapport à sa propre immobilité impuissante telle qu'il avait dû la vivre lors du traumatisme de l'opération dont il ne s'était jamais remis et qu'ainsi il maîtrise. Par un jeu d'équivalences symboliques évident, une chaise = corps propre, une chaise = mère, d'où corps propre = mère, mais mère cette fois constante, immobile qu'il peut quitter et retrouver sans la perdre des yeux. D'où mère = unité permanente dont les aspects positif et négatif correspondant à présence et absence se trouvent ici réunis en la personne du thérapeute. Ce qui lui permet, dans la séquence 3, pour la première fois, sans le recours de la chaise, d'affronter directement son double, corps propre spécularisé, image d'une plénitude narcissique où, comme l'analyse Sami Ali, « l'objet perdu est retrouvé par le truchement du corps réfléchi », relais de l'objet


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absent (1). Comme le souligne Green (2) pour sa part, « lorsque nous inférons qu'il est répétition de la perte du sein, mais aussi, déjà, identification à l'Autre qui part, à qui appartient le pouvoir de s'éloigner et de revenir, nous supposons ainsi que le jeu est le lieu de ces diverses figures dont parle Rank » à propos du double.

Immédiatement après cette séquence, l'enfant se jette dans les bras de la thérapeute, demande par gestes à être balancé puis, en disant donner, tend les bras vers un jouet inaccessible qu'elle lui remet et avec lequel il joue dans un état de jubilation intense.

A la fin de la séance, pour la première fois, il lui dit au revoir. Il s'avère alors que cette locution est désormais investie par l'enfant comme un signifiant fondamental qu'il utilise à chaque instant de sa vie quotidienne ainsi qu'au cours des séances. Tout objet lancé ou perdu, toute personne passagèrement hors de son champ de vision ou réellement partie, lui-même quittant une pièce et perdant ainsi de vue les personnes ou les objets qui s'y trouvent, constituent autant de situations ponctuées par cet « au revoir ». En même temps, ses progrès dans l'acquisition du langage deviennent foudroyants. Il n'a plus besoin en outre, comme il le faisait jusqu'alors, d'emporter un objet à la fin de ses séances.

Au décours de ce processus complexe de maîtrise de l'absence, aboutissant à l'introjection de l'image unifiée de la mère, commun dénominateur de l'image spéculaire et du corps réel, la locution interjective « au revoir » connote à la fois la disparition de la chose et la certitude de sa retrouvaille. Si elle est accompagnée du plaisir de la toute-puissance désormais assurée, l'angoisse demeure sous-jacente d'un doute quant à la réversibilité de cette disparition. D'où la nécessité de répéter indéfiniment cet « au revoir » et non pas « adieu », avec son accompagnement de perte irrémédiable, d'angoisse d'annihilation et d'incapacité à la symbolisation que signait le tableau clinique avant la cure.

Si l'on veut bien admettre que le tableau prépsychotique en question s'est trouvé lié, chez cet enfant, à l'âge de 10 mois, à une cassure du sentiment de continuité d'existence personnelle que la mère, à son

(1) SAMI ALI, L'espace imaginaire, N.R.F., 1974. « L'enfant, ajoute l'auteur, se reconnaît surtout en tant que corps érotisé, à la fois sujet et objet, susceptible de résoudre, au travers des mirages de l'espace imaginaire, un conflit qui se pose au sein de sa différenciation du corps maternel en termes d'absence et de présence. La théorie lacanienne n'explicite pas cet aspect du problème... parce qu'elle se contente de décrire l'expérience du miroir en tant qu'expérience du miroir. »

(2) A. GREEN, Répétition, différence, réplication, Revue française de Psychanalyse, 1970,3.


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retour, n'a su ou pu réparer, c'est pourtant bien en une telle occurrence, comme le souligne Winnicott, que « la réparation de la structure du Moi rétablit la capacité qu'a l'enfant d'utiliser un symbole d'union ». L'expérience ici faite dans cette aire de jeu avec et sous le regard de la thérapeute lui permet alors « d'accepter la séparation et même à bénéficier de cette séparation qui n'est pas une séparation mais une forme d'union » (I).

Cette observation révèle de façon privilégiée le rôle du regard de la thérapeute, où l'enfant, en créant une mère selon ce qu'il sent, crée l'enfant qu'il est selon elle, « dérivé complexe du visage qui réfléchit ce qui est là pour être vu », dans un processus de découverte mutuelle aboutissant à l'introjection de l'image maternelle à travers l'image du corps par toute une série d'équivalents symboliques complexes. La reconnaissance de l'enfant dans le miroir constitue l'aboutissement de cette union-séparation dans l'aire transitionnelle, en même temps qu'elle s'avère le point de départ de l'accession au langage, l'enfant se vivant désormais corps propre unifié par rapport à l'objet global.

Il importe ici de ne pas minimiser le bain sonore — mélodie, sons, signifiants — connotant les situations vécues et les référents et signifiés ainsi peu à peu mis en forme et découverts (2).

Ce n'est cependant que dans la mesure où l'enfant s'est ainsi progressivement assuré de l'amour de l'objet qu'il peut se risquer, avec une audace allant crescendo, à des scénarios de perte temporaire de l'objet, à travers un système de substitutions variées où il sera tantôt sujet, tantôt objet, tantôt observateur tiers, condition nécessaire d'accès au symbole pour autant qu'à l'instar de Green (3) on définit ce dernier comme « relations interdépendantes des termes d'un ensemble ».

Le jeu avec l'Autre a donc ici une double fonction :

1) Une fonction répétitive certes, tentative de maîtrise de l'ensemble des éléments visant, dans un effort sans cesse recommencé, à élaborer un compromis entre les pulsions et les contraintes de la réalité ou entre les différentes composantes en cause dans les conflits intra(1)

intra(1) Ce fut pour moi, ajoute-t-il, un moment capital dans le développement de ces idées quand Marion Milner (au cours de conversations) me fit saisir, vers i940-1945, l'importance considérable que peut avoir le jeu de va-et-vient entre les bordures de deux rideaux, ou celui de la surface d'une cruche placée en face d'une autre cruche. "D.W. WINNICOTT, Jeu et réalité, N.R.F., 1975(2)

1975(2) y a tout lieu de penser que le « miroir sonore » proposé par la mère à l'enfant — outre son absence de quelques mois — présentait de nombreux défauts pathogènes, tant sur le plan qualitatif que quantitatif, du fait des séquelles de son hématome sous-dural. Cf. à ce propos D. ANZTBU, L'enveloppe sonore du Soi, Nouvelle Revue de Psychanalyse, 1976,13.

(3) A. GRENE, cf. supra.


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psychiques, et donc dimension habituellement privilégiée par l'analyste.

2) Une fonction créative, donnant à cette expérience une dimension ontique, dont sont ainsi imprégnés le sujet, l'objet et leurs substituts (1). Cette dimension créative permet en outre la variabilité infinie dans ses figures et dans ses agencements, préfigurant le rôle fondamental que confère au langage la possibilité, grâce au modèle sémantique, d'expression et de communication réciproques de propos et de structures de phrases indéfiniment nouveaux.

Sur le plan technique, le parti pris délibéré a été de compter sur les effets produits sur l'enfant par l'expérience nouvelle qu'il a pu vivre dans l'aire de jeu établie de concert entre sa thérapeute et lui-même et par les effets dynamiques et économiques qui en découlent spontanément. Il s'agit là d'un préalable qui paraît absolument fondamental dans ce type d'organisation. N'a été abordée ici que la phase première de sa thérapie. La suite a montré que le retour ainsi favorisé du refoulé, et notamment des pulsions agressives, pour autant qu'il n'était pas freiné ou empêché par des interdits de l'adulte, avait abouti, alors que le langage était désormais acquis, à faire surgir à nouveau une angoisse et une agressivité de plus en plus massives ayant nécessité la mise en oeuvre de la technique psychanalytique classique, seule à même, à travers l'analyse des projections imagoïques, d'éviter l'impasse d'un processus répétitif indéfini (2).

Celle-ci cependant, appliquée d'emblée, demeure trop souvent inopérante chez ce type d'enfants présentant de telles perturbations de la fonction symbolique et chez lesquels on retrouve toujours une faillite massive de l'environnement premier (3). Une autre approche s'impose, dont l'élaboration technique et théorique se poursuit (4). Largement inspirée des conceptions de Winnicott, elle offre à travers l'illustration clinique ici proposée une richesse dans les productions et une articulation dans leur succession propres à maintes réflexions quant aux conditions d'apparition de la fonction symbolique et du langage.

(1) C'est ce qui, peut-être, a fait dire à Pasche que ses premiers mots sont pour l'enfant « beaucoup plus que des signes, ce sont en quelque sorte des appendices, des émanations concrètes, quasi matérielles de ses choses. Us sont entendus et prononcés avec une charge et une saveur de présence absolue ». F. PASCHE, A partir de Freud, Payot, 1969.

(2) R. DIATKINE et J. SIMON, in La psychanalyse précoce, P.U.F., 1972, ont bien décrit le risque encouru dès lors qu'on se limite à un tel abord technique.

(3) Cf. R. CAHN, Défaut d'intégration primaire et inhibition des apprentissages instrumentaux et cognitifs, Revue française de Psychanalyse, 1972, 5-6.

(4) Je remercie à ce propos Mme Françoise Daubrée, sans laquelle ce travail n'aurait pu avoir lieu.


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Le surgissement de la locution interjective « au revoir » a constitué un moment charnière dans le déroulement de ce processus. Toute représentation de mot ne serait-elle pas ainsi sous-tendue par la conviction ou l'illusion nécessaire du sujet que, pour la chose que cette représentation représente, un dispositif est déjà là, toujours prêt à l'accueillir à nouveau dans ses rets, façon de se donner à croire que rien de notre vécu ne se perd irrémédiablement, que pour toute chose rencontrée au fil du temps qui passe, ce n'est qu'un au revoir et jamais un adieu ?


COLETTE GUEDENEY

LES FIGURES DU DISCOURS : Les tropes

" II est évident que les rhétoriques et les prosodies ne sont pas des tyrannies inventées arbitrairement, mais une collection de règles réclamées par l'organisation même de l'être... Elles n'ont jamais empêché l'originalité de se produire distinctement. Le contraire, à savoir qu'elles ont aidé l'éclosion de l'originalité, serait infiniment plus vrai, »

BAUDELAIRE, Le gouvernement de l'imagination

C'est le métier d'analyste qui nous apprend chaque jour ce que nous savons sur le langage. Cette intervention n'est qu'un moment, un flash, le condensé d'un travail sur Les figures du discours.

Je me propose d'étudier le langage figuré à la lumière de nos connaissances sur le mode de fonctionnement de l'appareil mental en processus primaires et secondaires. Je rapprocherai les procédés de la rhétorique : métaphores, métonymies, synecdoques, personnifications, figures d'expression de fictions..., des procédés de déplacement, condensation et de figurabilité qui témoignent du fonctionnement de l'appareil psychique; comme la présence des Figures du discours témoigne de l'existence du langage.

Il n'y a pas de discours sans Figures, sans la possibilité de dire autre chose que le sens littéral. Il n'y a pas d'activité mentale sans condensations, déplacements et possibilité de figuration. C'est l'inconscient qui structure le langage et le constitue. Par contre, le langage va apporter la syntaxe, la notion du temps, la contradiction, les différences. C'est la liaison des représentations de choses avec des représentations de mots dans le préconscient-conscient qui va rendre le discours conscient de lui-même exprimable.

La manière dont nous parlons définit notre style, c'est-à-dire le mode d'aménagement singulier de l'appareil psychique de chacun.

Les tropes ne sont pas des créations ex nihilo du langage. Elles résultent d'un travail inconscient, c'est un talent de l'inconscient, nulle

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rhétorique ne saurait les enseigner ! Boileau ne disait-il pas : « Il s'en fait plus aux halles en un jour de marché que dans toute l'Enéide et qu'à l'Académie en plusieurs séances consécutives. » L'étude diachronique de la langue montre que les tropes ont des auteurs, connus, inconnus, oubliés, dont les trouvailles linguistiques vont constituer le fond de la langue, la modifier, l'enrichir. L'héritage culturel joue également un rôle en venant informer dans la double connotation du terme les métaphores et les figures. Héritage culturel sur lequel je ne peux, malgré son intérêt, m'attarder dans un exposé aussi bref.

Talent de l'inconscient... et du préconscient, telles sont donc les figures ! C'est l'inconscient qui va condenser, déplacer, figurer. Tout se passe comme si une pensée préconsciente était momentanément confiée au traitement inconscient. Le produit de ce traitement est aussitôt récupéré par la perception consciente. Les tropes ne sont pas des jeux de mots résultant d'une simple ressemblance ou contiguïté linguistiques, elles opèrent entre nos manières de percevoir, de considérer, d'aimer ou de haïr.

Nos associations d'idées sont influencées, dirigées par nos représentations de but, c'est-à-dire nos désirs, nos états d'âme, nos intérêts. Il n'y a pas de pensée dépourvue de but (Freud). Nous employons le style figuré pour notre plaisir, pour nous affirmer, pour séduire, persuader. Dans la fiction narrative, le but est de retrouver un ailleurs qui pourrait être le corps de la mère.

Ceci explique la mauvaise réputation de la rhétorique, art de persuader, de séduire, de créer la fiction, voire le mensonge. En bref, l'art de disposer des autres avec des mots, sans s'impliquer soi-même, du moins consciemment.

Je donnerai, pour illustrer mon propos, l'exemple de la métaphore de La Fayette. Voulant réunir les divers groupes de l'Assemblée constituante contre Louis XVI il s'écria : « Faisons « bloc » contre le roi ! » Ce « bloc » a fait fortune. L'invention de l'inconscient de La Fayette, plus intelligente, dit-on, que lui, servit sa cause.

En effet, ces formules raccourcies, condensées, lapidaires, qui en appellent aux sens, font image, touchent car elles réveillent des représentations inconscientes. Elles agissent comme des symboles, bien qu'elles réalisent une économie de dépenses psychiques.

Faire figure, métaphoriser, c'est maîtriser grâce aux processus secondaires le monde intérieur et extérieur que nous nous forgeons. Monde dont nous nous forgeons l'image, grâce aux procédés techniques inconscients de figurabilité, de condensation et de déplacement.


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L'image s'inscrit sur une absence, que tente de combler l'hallucination primitive. Ce qui est recherché, sous le règne du principe de plaisir-déplaisir, est l'identité de perception : retrouver l'expérience de satisfaction, ramener l'inconnu au connu par les voies les plus courtes, les plus faciles.

La figurabilité est une technique de l'inconscient qui utilise des procédés pour exprimer toutes les significations, les pensées les plus abstraites en images sensibles surtout visuelles. Elle établit des liens d'identité, de ressemblance, d'accord, de causalité en exprimant la relation logique par la simultanéité, la causalité par la transformation d'une image en une autre, l'alternative par l'équivalence. Elle réunit les contraires, elle oriente les déplacements vers des substituts imagés.

La substitution introduit à la dimension symbolique. Il existe en effet une dimension symbolique dès qu'une signification se substitue à une autre, en la cachant et la dévoilant tout à la fois.

Grâce aux procédés de déplacement, une représentation peut être désinvestie au profit d'autres représentations investies à l'origine et reliées à la première par une chaîne associative. Dans l'inconscient, l'énergie d'investissement circule librement. Si le déplacement favorise la figurabilité, il favorise aussi la condensation, car le déplacement le long des chaînes associatives produit des représentations ou des expressions verbales, denses. Un concentré fait de plusieurs significations. La condensation est à l'origine de la surdétermination ; c'est un raccourci, un élément essentiel de la technique inconsciente de la figure. Elle porte sur les représentations de choses et dans le conscientpréconscient sur les représentations de mots et de choses.

D'ailleurs, les mots se prêtent particulièrement à la condensation. Ajar dans son livre La vie devant soi l'utilise souvent. Par exemple, lorsqu'il écrit : « Les enfants naissent consternés ! » ou bien « On n'adopte pas les enfants héréditaires ». C'est la condensation qui va donner sa force à l'image, enrichir l'investissement, la charge émotionnelle.

Mais le travail des processus primaires sous la loi du principe de plaisir ne deviendra utile que s'il bute sur l'obstacle de la réalité, sur la réalité de l'espace qui sépare le sujet de sa mère, sur le non de l'autre, sur un ordre que le sujet accepte comme s'imposant à lui. C'est cet ordre, ce gouvernement de l'imagination, dont Baudelaire pressentait la nécessité.

Dans un second temps, l'élaboration secondaire va rendre ces produits (déjà élaborés par les procédés primaires) : conscients en les liant


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comme je l'ai déjà dit, avec les représentations de mots ; intelligibles grâce aux aménagements défensifs qui permettent la figurabilité et la communicabilité des pulsions. Elle réduira l'importance des déplacements, l'instabilité des investissements. Le fonctionnement de l'appareil psychique sous la loi du principe de plaisir et la loi du principe de réalité est donc caractérisé par des glissements, des superpositions incessantes de sens que nous allons retrouver dans le langage.

Qu'en est-il du langage ?

On reconnaît dans le langage figuré toute la fantaisie des processus primaires, des processus spontanés de la pensée, son animisme. Il ne connaît ni le temps, ni les contradictions, procède par associations illogiques. Voltaire fait « voler Henri IV à la tête de ses troupes ». Certains psychologues pratiquant la sélection des cadres deviennent des chasseurs de têtes. On peut être médusé, avoir du nez. Londres peut décider... La partie tient lieu de tout. Dans la synecdoque, le nom propre sert de nom commun quand on dit : « Paul, c'est Midas ! »

Dans les cures, les figures ont souvent valeur d'insight. L'un de mes patients disait de son patron nommé Rapport pour lequel il éprouvait de l'hostilité et de l'attrait « Rapport c'est gras-porc » et d'un médecin dénommé Sauvage « c'est un gros mufle ». La métaphore résume, révèle le fantasme et toute une série d'associations inconscientes (1).

Parler en terme de figure, l'entendre a le même sens, la même portée qu'évoquer une image dans la réalisation hallucinatoire du désir dans sa complexité.

Pascal puis Lacan disaient que la figure est une présence faite d'absence. La figure s'inscrit sur le lieu de l'objet absent dans l'espace qu'il a laissé vacant. Les figures font « image », expriment les idées les plus abstraites sous une forme sensible, colorent, font toucher, sentir, entendre... dans les deux sens du terme. Elles matérialisent, concrétisent, incarnent, donnent du corps à la lettre et remettent la lettre dans le corps.

Elles définissent un espace, cernent les pensées. Elles sont au discours ce que « les traits, les contours et parfois les vêtements sont au corps ». Dès 1813, Fontanier dans son Traité de rhétorique pressentait les relations du corps et du discours puisqu'il disait : « Le discours est un acte, et pourtant il a, dans ses différentes manières de signifier

(1) Déjà, en 1940, Ella SHARPE, Psycho-physical Problems revealed in Language, montrait que « la métaphore a fonction de révéler une expérience passée oubliée, expérience psychosomatique à l'origine », que " des choses qui ne sont ni tangibles ni visibles sont décrites par référence à celles qui le sont ».


LES FIGURES DU DISCOURS : LES TROPES 67I

et d'exprimer, quelque chose d'analogue aux différences de formes et de traits qui se trouvent dans les vrais corps. » Les figures donnent une forme, elles maîtrisent les contenus inconscients, les processus spontanés de la pensée dont elles véhiculent le mouvement, portent la charge émotionnelle.

Si on étudie de près toutes les figures, on s'aperçoit qu'elles font toutes image (1), qu'elles utilisent la simultanéité, la transformation, d'une image en une autre pour traduire d'une manière concrète les relations de causalité, de ressemblance, qu'elles tendent toutes à ramener l'inconnu au connu, qu'il y a toujours déplacement, même minime, qu'elles tendent toutes à établir un contact massif ou ponctiforme entre deux représentations, deux images. Les liens qui unissent ces images verbales sont des liens de connexion, correspondance, contiguïté, proximité, voisinage, ressemblance, voire de ressemblance en miroir comme dans les figures de réflexion.

Elles parlent d'une chose dans les termes d'une autre, c'est-à-dire expriment ce que nous ressentons dans les termes d'une autre. Elles utilisent des raccourcis qui augmentent leur densité affective. D'ailleurs, cette densité est augmentée par le fait qu'elles se combinent très fréquemment entre elles, se renforcent mutuellement. Quand on dit « Paul c'est Midas », on utilise une synecdoque, une métaphore et un mythologisme. On procède en cachant le défaut commun unissant Paul à Midas.

Les tropes ont une valeur attributive, redescriptive du monde intérieur et extérieur, donc une valeur créatrice, novatrice, prédicative, impertinente. Elles élisent un détail, un caractère, en voilent d'autres. Quand on dit « Jean est une vipère », on attire l'attention sur sa méchanceté aux dépens de l'ensemble de sa personne.

Les figures ont une essence substitutive. Elles introduisent à la fiction, à l'illusion, voire au mensonge, à la possibilité de trouver un ailleurs. Puisées aux sources de la vie pulsionnelle dans les images qui plaisent au sujet, beaucoup d'expressions se rapportent au corps, sans que nous en ayons souvent conscience. « La bouche du métro, la prise mâle, la main courante. » S'il y a une nette prédominance d'images visuelles et tactiles, tous les sens ont leurs métaphores. Ne dit-on pas : « Etre en odeur de sainteté, un discours insipide, piquant, amer, l'harmonie des relations... » Il est inutile de souligner la charge affective

(1) La formule « Métaphore fait image », mot à mot « place sous les yeux » est, comme vous le savez, d'Aristote. Ses définitions de la métaphore et l'importance qu'il lui accorda ont influencé la pensée occidentale. Pour lui la métaphore est invention. Elle est un mouvement, un déplacement, une extension du sens des mots. Il l'explique par une théorie de la substitution.


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qu'elles véhiculent grâce aux déplacements et condensations, en relation avec les contenus inconscients.

Pour moi, toutes les figures sont des images, des condensations, des placements, ont valeur symbolique, laissant entendre autre chose que ce qu'elles disent, tout en exprimant souvent le sens latent.

C'est ce qui me fait penser que le langage est vitalement métaphorique.

Cependant, pour le linguiste Roman Jakobson, les deux pôles d'une langue sont la métonymie et la métaphore. Il met en rapport la métonymie avec le seul déplacement et la métaphore avec la dimension symbolique. Lacan, lui, assimile le déplacement à la métonymie et la métaphore à la condensation. Pour lui, le désir est métonymie, structuré par les lois de l'inconscient il naît de l'écart entre le besoin et la demande. La métaphore du père fonde l'ordre symbolique.

D'autre part Rosolato, dans un article paru en 1974 dans Topique, place l'oscillation métonymique-métaphorique au niveau des processus d'articulation entre la pensée et le langage — un mode de déroulement cohérent, la métonymie, un mode de rupture qui fait sens par substitution, le sens métaphorique. Oscillation bipolaire devenant la conquête du « jeu symbolique à partir duquel la fascination par l'imaginaire du double est d'abord délimitée, ensuite exploitée et transposée à l'intérieur du symbole même ».

Ces images présentent-elles quelques différences avec les images du rêve?

Dans le rêve, la censure est moins serrée. Tandis que dans la production des figures du discours il semble qu'il y ait une éruption spontanée qui déborde, leurre une censure au demeurant plus serrée que dans la production onirique.

Dans le rêve, le but est d'éviter le déplaisir, dans les figures le but est le plaisir. Un plaisir qui s'apparente aux plaisirs préliminaires, entraîne vers des sources de satisfaction quasi sensuelles. On joue avec les mots qui retrouvent la saveur des choses, comme s'ils étaient des objets et des objets de l'objet. Le langage concret ramène l'individu à des époques dépassées où tous les jeux agréables étaient autorisés et où la logique, la censure et la réalité étaient moins structurées.

Je soulèverai un dernier point. Ces formes de représentations indirectes sont-elles en relation avec une difficulté à saisir ou à s'exprimer comme le prétendent Silberer ou Jones ? L'un mettant en avant une difficulté aperceptive, l'autre une difficulté d'ordre affectif.


LES FIGURES DU DISCOURS : LES TROPES 673

On remarque en effet que les enfants, les primitifs utilisent beaucoup les figures et que les langues les plus pauvres sont les plus tropologiques. Bien sûr, l'emploi des tropes peut trahir une difficulté d'ordre affectif ; la peur de ne pas faire partager suffisamment son émotion, son enthousiasme, de ne pas être assez convaincant. Il est vrai que le recours au style figuré demande moins d'effort que l'abstraction. Mais l'abstraction n'est-elle pas également utilisée pour chasser l'affect ? La conception du symbole de Jones et partant de la métaphore en tant que symbole atténué ne me paraît pas rendre compte de l'aspect vitalement métaphorique du langage.

En fin de compte, l'utilisation des figures me semble être une manière de nous assurer la maîtrise du monde que nous créons imaginairement pour y vivre. Une citation de Ricoeur résume mon propos : « Percevoir un langage c'est bien nécessairement imaginer dans le même espace et dans le même temps un silence ou un autre langage. La figure a une essence substitutive qui figure à son tour un mouvement nécessaire constitutif de la pensée du langage et de son exercice. Sans la possibilité de dire autre chose, il n'y a pas de langage. Nous ne pouvons parler que si la parole a été élue parmi d'autres paroles possibles. Il n'y a pas de discours sans figures. » « La métaphore est un mouvement, un transfert, ce n'est plus un jeu de mots mais le jeu de la vie... »



EVELYNE VILLE

Les réflexions qui me sont venues à propos d'une certaine catégorie d'analysés et de la symbolisation primaire vont aussi dans le sens de ce qui a été dit auparavant au cours de ce Colloque au sujet des notions de plaisir et d'affect.

Ces analysés de structure fragile et souvent dépressive m'ont paru avoir en commun une certaine façon de vivre leur début d'analyse.

Le silence de l'analyste est pour eux insupportable, tous les stratagèmes leur sont bons pour essayer de le faire sortir de ce silence.

Ce dernier est en effet vécu d'une façon très angoissante pour eux ; il signe soit notre absence, soit notre désaccord, soit notre hostilité mais ne peut être compatible avec une attitude positive de l'analyste et avec un intérêt qu'il porterait à l'analysé.

On comprend alors que tout soit mis en jeu par cet analysé pour lever ce silence et très souvent l'analyste doit parler pour ne pas susciter une réaction trop dépressive.

Ce sera, du reste, à cette phase, plus le ton avec lequel on interviendra que le contenu des paroles qui importera.

Il existe, en effet, une autre réaction intéressante chez ces analysés, à savoir que, bien que parfaitement insérés dans leur vie quotidienne et nullement délirants, ils ont beaucoup de mal à suivre le contenu des interprétations et à l'accepter.

Je pense à l'une de mes analysées actuelles qui, soit ne comprend pas ce que je lui dis, soit rejette systématiquement le contenu de mon interprétation, trouvant à tout prix une raison quelconque de la juger fausse et utilisant pour ceci les arguments les plus inattendus.

Ce qu'elle dit de son vécu à propos de ces interventions explique bien une telle réaction : « C'est curieux, dit-elle, j'ai à la fois très envie que vous me parliez et en même temps très peur. Votre parole me fait souvent sursauter comme quelque chose qui viendrait me faire du mal, comme une pierre qui pourrait me tomber sur la tête. »

Nous nous trouvons donc chez ces analysés en début de cure devant un double discours : le premier correspondant à un processus secondaire bien élaboré (l'analysée dont je parle est une femme intelligente et cultivée), le deuxième correspondant à un processus beaucoup plus primaire et archaïque faisant irruption entre nous deux comme un vécu terrifiant. A ce moment ma parole est soit incomprise, soit ressentie

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comme très dangereuse, non plus au niveau de la signification du mot, mais au niveau de sa production même.

Il me vient alors à l'esprit tout ce qui a pu être dit au sujet de ces processus primaires : la loi du tout ou rien qui les régit, le vécu d'amour ou de haine sans intrication possible, le fait que, à ce stade, il n'y ait pas de différence entre soi et l'autre et que tout mauvais objet soit vécu comme un mauvais fonctionnement de soi.

Il est certain que toute expérience de plaisir sera le préalable nécessaire à l'investissement de l'activité de représentation future et de l'image qui en résulte. On voit donc l'importance de toute expérience de déplaisir venant de l'autre, ce déplaisir se transformant en absence ou défaut de la zone de fonctionnement alors intéressée. Plus tard, lors de la différenciation de soi et de cet autre, tout déplaisir sera vécu comme le désir de l'autre de vous l'imposer. La relation du sujet à ce qui est pensé se rapproche de ce qui avait été la relation archaïque à l'avalé et au vomi. L'activité de penser redevient l'équivalent d'un fonctionnement partiel dont l'autre risque de vous mutiler.

Je pense alors à la question que Mehler se posait au sujet de la voix de la mère. Est-elle importante ? A mon avis elle l'est extrêmement car elle sera perçue comme la manifestation du désir qu'on lui impute, elle décidera de l'affect pouvant accompagner toute perception. C'est dire l'importance alors de la possibilité de quitter le registre du tout ou rien pour que cette voix ne signifie pas uniquement amour ou haine mais fasse comprendre la possibilité d'une intrication des deux.

Piéra Aulagnier écrit : « Pour qu'un écart apparaisse entre le signe primaire et le signe linguistique, il faut que la psyché perçoive des signes différents et non plus deux signes contradictoires émis par un même énonçant. »

Ceci se rapproche-t-il de ce que Green écrit dans son argument : « La logique pulsionnelle doit être différente de la logique du langage » ?

La jeune femme dont je parlais tout à l'heure garde un très mauvais souvenir de son enfance. Elle a dû en vouloir à mort à ses parents. Elle a payé son conflit au prix d'une attitude dépressive constante et d'une incapacité à réussir dans ses études. Elle a, par contre, conservé dans le quotidien une agressivité d'une violence rare, agressivité qui ne m'épargne pas : puisque je ne parle pas et ne veux rien dire de moi, je suis celle qui ne peut que lui être indifférente et ne s'intéresse pas à elle. Bien plus, je suis celle qui lui veut du mal puisque mes paroles viennent lui casser la tête. Elle essaie de se défendre comme elle peut en éliminant ces paroles à tout prix.


INTERVENTION 677

L'important me semble être le mode par lequel se manifeste ce contenu ancien et archaïque qui fait irruption, rappelant cet excès du tout ou rien.

Il est certain que mes mots sont à craindre par la décharge mortifère qu'ils vont déverser sur la tête de cette femme, bien au-delà du sens qu'elle leur donnerait. Elle passe d'un besoin impérieux et immédiat de la venue de ma parole pour lever mon silence à une crainte aussi brusque que cette parole ne la tue. Ma voix est devenue l'attribut sonore d'un sein hostile. Il est intéressant de constater que la présence d'une voix source de déplaisir ou l'absence de toute voix, c'est-à-dire le silence, se manifestant également par un éprouvé de déplaisir, ne sont pas différenciables et tout silence devient l'équivalent d'une parole destructrice.

Il est néanmoins certain que mon analysée me parle sur le divan de ces mots qui ne l'ont pas tuée. L'intéressant est peut-être ce moment charnière où ce mot-pierre-qui-tue prend sa signification d'échange entre nous.

Le sens libidinal a-t-il gain de cause sur la signification linguistique ? Si mes mots deviennent un quelque chose qui lui fera du bien à la tête et lui donnera du plaisir, espérons que mon analysée acceptera de m'entendre.

Je pense que c'est dans ce sens que tout à l'heure Mehler parlait du langage comme sélecteur potentiel, et Diatkine et Green du langage comme espace transitionnel.



SIDONIE MEHLER

PSYCHANALYSE ET LANGAGE

Essentiellement, ce qui est psychique, ainsi que physique, n'est pas nécessairement tel que cela nous apparaît.

Lorsque Freud nous propose de renoncer à classifier les actes psychiques en conscient ou inconscient, il nous indique de le faire en considérant :

— primo : les pulsions et leur but ;

— secundo : leur composition et leur appartenance au système psychique.

Mais il nous dit aussi que ceci est irréalisable, car on ne peut pas échapper à l'ambiguïté.

On emploie l'usage de conscient-inconscient aussi bien dans le sens descriptif que dans le sens systématique. Un acte psychique parcourt deux phases entre lesquelles existe une censure [préconscient-inconscientj-inconscient. Ceci du point de vue dynamique, car l'aspect topique implique aussi la séparation des systèmes préconscient et inconscient. Ceci revient à dire qu'une représentation a lieu dans deux registres de l'appareil psychique. Or, l'opposition conscient-inconscient ne s'applique pas aux pulsions, car celles-ci ne peuvent jamais être objet de la conscience.

Pour que nous puissions en savoir quelque chose, la pulsion doit être rattachée à une représentation ou un affect. Quant à celui-ci, Freud nous dit qu'il subit trois destins :

i. Il subsiste comme tel ;

2. Il subit une transformation qualitative et devient de l'angoisse ;

3. Il est refoulé, c'est-à-dire inhibé dans son développement. Mais ici, il s'agit déjà de l'affect en soi.

Or, Freud nous dit que le refoulement réussit à inhiber la transformation de la pulsion en affect, aussi bien qu'en acte moteur.

Mais, s'impose alors la notion de symbole. Dans la Traumlehre, nous lisons que les rapports de symbolisation sont de nature génétique. Déjà avant, Freud parlait d'une source commune au langage et à la

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symbolisation, mais précisément, les symboles proviendraient de la phase la plus ancienne du développement linguistique et de la formation conceptuelle. « Ce qui aujourd'hui est dans un rapport symbolique, était probablement à une époque primitive, uni en une identité linguistique et conceptuelle. »

La relation symbolique semble être un reste et un stigmate d'une identité d'antan...

Une série de symboles est aussi ancienne que la formation du langage même et d'autres sont constamment formés à nouveau dans le présent. Ce qui s'est perdu dans le cours du temps, c'est le tertium comparationis pour une série de symboles.

Au fond, tout ceci se rattache à ce qui a souvent été soulevé au cours de ce Colloque, c'est-à-dire le rapport entre le rêve et le langage. On a parlé du travail du rêve : symbolisation, condensation, déplacement...

Pourtant, ce qui me semble essentiel et qui à mon avis a trait spécifiquement au langage, c'est l'élaboration secondaire. D'ailleurs, en tant qu'analyste, c'est toujours à cette élaboration secondaire que nous avons affaire directement, car celle-ci est chargée de rendre le rêve intelligible, d'abord pour le sujet lui-même, et du même coup instaurer et perpétuer le malentendu.

Ce qui transforme le rêve en son contenu manifeste, en une sorte de langage donc, c'est l'élaboration secondaire.

Dans ce passage de processus primaire à processus secondaire, nous retrouvons la même difficulté à établir les rapports que les linguistes éprouvent lorsqu'ils essaient de comprendre la formation et la structure du langage.

Ces rapports que nous essayons d'établir sont en quelque sorte les maillons perdus d'une chaîne. Nous sommes ainsi amenés à constater une sorte de « désapprentissage » inhérent à toute possibilité d'acquisition culturelle et de communication.

On peut dire avec Freud que le langage du rêve est une manière d'expression de l'activité psychique inconsciente, mais l'inconscient parle plus qu'un seul dialecte. Pour le transformer en un langage cohérent et communicable, il faut donc « oublier » (refouler) les autres, ce qui pourrait correspondre au concept de Dips and drops de Jacques Mehler.


MICHÈLE PERRON-BORELLI

L'INVESTISSEMENT DE LA SIGNIFICATION

Catherine était au seuil de la parole. Je le savais : elle m'en avait donné assez de signes précurseurs. J'attendais donc ses premiers mots. C'était, je crois, sans impatience excessive ; ma fille m'avait déjà convaincue qu'elle avait le sens des occurrences heureuses, m'ayant gratifiée de ses premiers pas le jour même de son anniversaire.

Premiers mots... que devais-je entendre par là ? Car c'est bien d'entendre, au sens propre, qu'il s'agit. J'avais à ce sujet quelques idées a priori, m'intéressant alors de près à des problèmes de langage. Ainsi, je n'avais pas reconnu comme tels les ma-ma-ma... que Catherine m'adressait parfois. J'avais en tête une définition : les premiers mots véritables doivent avoir valeur de signification, au sens linguistique, c'est-à-dire impliquer une liaison suffisamment stable et non ambiguë entre un signifiant et un signifié. Dans le langage de Catherine, ma-tna pouvait s'adresser à moi préférentiellement, mais s'adressait aussi à d'autres personnes. De plus, ce n'était ni évidemment un appel, ni une évocation in absentia, ni une nomination. C'était, me semblait-il, l'expression d'un affect, dont la tonalité me paraissait variable, parfois gaie et détendue, parfois anxieuse, impérieuse, voire rageuse. C'était, en tout cas, le support verbal d'un échange entre elle et moi que je n'avais sans doute pas manqué, comme toutes les mères, de privilégier en le renforçant électivement. Bref, mon écoute avait donné à ces ma-ma valeur de communication affective, mais non de signification. En termes de fonctions linguistiques, ils me paraissaient limités à la fonction expressive, excluant encore les fonctions conative et cognitive.

Depuis plusieurs mois, il m'arrivait de prendre des notes qui jalonnaient les progrès du langage de Catherine. J'écrivais simplement ce qui avait particulièrement retenu mon attention et la manière dont je l'avais compris. Ce sont ces notes que j'utilise aujourd'hui, avec le recul de nombreuses années, en faisant droit à tous les effets d'après coup qu'intègre nécessairement une telle démarche.

Je me bornerai ici à développer une séquence d'événements qui m'est apparue comme fondatrice de la signification dans le langage de ma fille.

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Elle avait alors 14 mois, et vivait depuis l'âge de 8 mois dans une banlieue tranquille qu'elle n'avait encore jamais quittée. Ce jour-là, j'avais décidé de l'emmener avec moi à Paris. C'était une véritable expédition : nous devions prendre le train, puis circuler en taxi, visiter le service où je travaillais, et nous rendre enfin dans l'appartement parisien de sa grand-mère.

Dans le train et dans le taxi, Catherine se montra vivement sollicitée par tant de nouveauté et particulièrement réactive aux bruits et aux mouvements ; elle était attentive à tout, tantôt excitée et jubilante, tantôt un peu effarée et vaguement inquiète.

Dans le service où nous devions faire halte, elle eut à faire face à l'attention de mes collègues qui, pour la plupart, lui étaient inconnus. Elle accepta plus ou moins de répondre à leurs avances, mais elle commençait à montrer des signes de malaise et de fatigue. Une circonstance imprévue vint ajouter à ses difficultés. Le sol, fraîchement ciré, était glissant, et elle tombait chaque fois qu'elle tentait de marcher. Elle s'obstinait cependant, refusant de rester dans mes bras : elle faisait d'abord quelques pas en s'accrochant à ma main, puis, à nouveau enhardie, elle s'élançait en avant... pour tomber presque aussitôt. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, m'interrogeait du regard, d'abord perplexe, puis rageuse, puis de plus en plus désemparée. Je résolus donc d'abréger la visite. Revenue dans la rue, Catherine retrouva avec enthousiasme le plaisir de marcher à nouveau sur un sol fiable. Elle jubilait : malgré la foule des passants qui auparavant l'avaient un peu effrayée, elle voulut lâcher ma main et s'élança sur le trottoir où je la vis scander une marche triomphante. Elle revint enfin vers moi, me regarda avec une expression de défi, et dès lors accepta de poursuivre en tenant ma main.

Dans le taxi qui nous accueillit, elle restait maintenant en alerte, méfiante, anxieuse. Les bruits de la rue la faisaient sursauter : elle cherchait à repérer les sources possibles de nouveaux dangers. Une voiture noire qui nous dépassa à vive allure et nous frôla d'assez près provoqua notamment une sorte de cri bref et perçant ; je le reconnus aussitôt comme étant celui, très spécifique, qu'elle réservait à notre chat — un chat noir — qui suscitait chez elle des réactions très vives et ambivalentes d'intérêt mêlé de frayeur.

Nous étions arrivées au but de notre voyage. Après un bref mouvement d'hésitation, elle reconnut sa grand-mère et commença à se détendre dès que celle-ci engagea avec elle un jeu, souvent répété, qui leur était familier. Pendant ce temps, je vidais de son contenu le sac de voyage dans lequel j'avais transporté les objets personnels de Catherine. Lorsqu'elle me vit sortir du sac son ours en peluche, elle abandonna aussitôt le jeu avec sa grand-mère et se précipita vers moi : elle me prit l'ours des mains, presque avec violence, et le serra contre elle en s'écriant : gne-gne. Plusieurs fois, elle répéta gne-gne, éloignant l'ours pour l'observer, puis le serrant à nouveau dans ses bras. Je remarquai immédiatement le caractère inhabituel du « mot » gne-gne : la netteté de son émission tranchait sur le fond mélodique de ses vocalisations habituelles ; l'ensemble de la scène et la répétition du mot rendaient évidente son association signifiante avec l'ours. Je suppose que je lui répondis alors quelque chose comme : « Mais oui ! c'est gne-gne » ; mais, occupée par l'urgence des préparatifs de son repas, je ne m'attardai guère à l'événement.

C'est au moment de la sieste que l'histoire eut un premier rebondissement.


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Je venais de l'installer dans une pièce calme, un peu retirée. Malgré une légère inquiétude de se trouver ainsi isolée dans un lieu inconnu, elle semblait disposée à dormir. C'est alors, comme j'allais la quitter, qu'elle me dit tout d'un coup, très nettement : gne-gne ! Le ton, impératif, ne laissait place à aucune équivoque : je compris aussitôt qu'elle me demandait son ours, bien qu'elle n'eût nullement l'habitude de dormir avec lui. J'allai donc le chercher dans la pièce où il était resté et le lui apportai. Elle le prit avec une expression ravie, me sourit gentiment et, tout à fait détendue, se mit en position pour dormir.

Je dus la réveiller pour le départ. Elle regarda d'abord autour d'elle, surprise par ce cadre inhabituel ; puis, presque aussitôt, elle s'écria : gne-gne et entreprit de chercher l'ours dissimulé dans les couvertures. En le retrouvant, elle manifesta bruyamment sa joie.

A partir de ce moment, l'intérêt porté à l'ours ne devait plus se relâcher jusqu'au soir. Elle voulut bien consentir, non sans réticences, à ce qu'il fut remis dans le sac pour le retour ; mais ce fut à la condition de participer à son rangement. Durant tout le voyage, elle ne cessa de veiller sur le sac. De temps en temps, paraissant m'interroger, elle disait encore : gne-gne. Je la rassurais par la parole : « Oui, gne-gne est là ! » Deux ou trois fois, j'ouvris le sac pour lui permettre de vérifier sa présence. Dans le train, je pensai qu'elle serait heureuse de l'avoir dans ses bras et le lui donnai. Elle le garda pendant un bref moment mais, très vite, elle parut soucieuse ; elle voulut alors elle-même l'enfermer à nouveau dans le sac où elle l'installa soigneusement, avec tous les gestes d'une sollicitude maternelle, comme pour le protéger ou pour l'inviter à dormir. C'était tout à fait clair : elle avait pris en charge, résolument et avec compétence, le voyage de son ours...

Le soir, elle était recrue de fatigue et n'était plus en veine de bavardage. Je plaçai l'ours près d'elle dans son lit, et elle s'endormit.

C'est le lendemain matin qu'eut lieu le deuxième rebondissement de cette histoire. Après avoir circulé un moment dans la maison et repris possession de son cadre familier, Catherine vint vers mois, tenant l'ours dans ses bras. Elle me regarda d'un air interrogateur et me dit : gne-gne ; elle semblait perplexe, comme inquiète... Je repris le dialogue dans les mêmes termes que la veille : oui, c'était bien gne-gne... elle l'avait retrouvé, etc. Mais elle insistait et semblait s'irriter de mon incompréhension. Que voulait-elle me dire ? Je renonçai à comprendre et poursuivis mes occupations. Un moment après, elle revenait à la charge, cette fois très agitée ; elle me prit résolument la main et m'entraîna dans sa chambre, où je la suivis, franchement intriguée. Là, elle me conduisit devant son meuble à jouets : sur une étagère, hors de sa portée, elle me désigna... un autre ours en peluche. Elle attendait ma réaction, scrutant avidement mon visage, en proie à une excitation cette fois plus anxieuse que joyeuse. Quant à moi, d'abord interloquée, je ne tardai pas à exprimer mon enthousiasme : j'étais indéniablement ravie par sa découverte. Je lui donnai l'ours, tout en lui confirmant que c'était bien aussi un gne-gne. Car j'avais d'emblée entendu sa demande dans un double registre : d'une part, comme une demande pragmatique (lui donner l'ours qu'elle ne pouvait atteindre seule), d'autre part, comme une demande symbolique (lui confirmer la valeur de sa généralisation sémantique). On réunit les deux ours, on les fit s'embrasser : ce fut un moment de fête.


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Quelques précisions seront utiles quant au statut antérieur et aux caractéristiques des deux ours. Le premier ours avait eu a minima un statut d'objet transitionnel : il était depuis longtemps l'un de ses jouets préférés, elle aimait à le caresser, elle l'emportait volontiers dans ses promenades. Cependant, elle ne lui avait jamais porté d'intérêt exclusif et, notamment, n'avait jamais souhaité l'avoir dans son lit pour dormir. Le deuxième ours lui avait été donné en cadeau bien plus récemment — précisément pour son anniversaire — par une parente éloignée. Elle ne lui avait prêté aucune attention jusque-là ; délaissé, il avait été relégué sur l'étagère. Il était pourtant fort beau, plus grand que le premier et d'une plus belle matière. Pour elle, il était resté « l'étranger » et n'avait pas été investi comme lui appartenant.

Désormais, les deux ours furent toujours associés dans ses jeux et, tous deux, firent l'objet d'un investissement privilégié. Elle prit l'habitude de les prendre tous les soirs dans son lit. Ils restèrent très longtemps désignés comme gne-gne bien qu'elle leur donnât ensuite des prénoms distincts, tous deux masculins. Plus tard encore, elle engagea avec eux d'interminables et mystérieux colloques... Je m'abstins alors de m'en mêler, ce que d'ailleurs elle ne me demandait plus.

Cet épisode marqua effectivement pour Catherine le point de départ de l'acquisition de la parole. Dans les semaines qui suivirent, elle commença à utiliser plusieurs mots, faisant encore coexister des créations linguistiques personnelles et des mots, plus ou moins déformés mais recormaissables, empruntés à la langue maternelle. Elle entreprit notamment d'éprouver la délimitation sémantique des mots papa et maman ; à cet égard, ses tâtonnements révélèrent, de façon parfois pittoresque, les fluctuations et la succession des « traits pertinents » qu'elle prenait comme référents. Mais ceci est une autre histoire que je ne conterai pas ici ; une longue histoire d'ailleurs, car les péripéties devaient s'en développer sur une période de plusieurs mois, avant que cette déUmitation ne fût définitivement fixée dans une structure oppositionnelle stable.

Avant de proposer une interprétation du mouvement processuel qui a conduit Catherine à cette première création linguistique, je voudrais encore préciser en quoi celle-ci prend source dans les manifestations verbales qui l'ont précédée et souligner en quoi elle s'en distingue.

Le signifiant gne-gne n'apparaît pas ex nihilo dans son association avec l'ours : il a lui-même une histoire. J'avais antérieurement repéré la structure phonétiquegne-gne-gne... comme l'une de celles qui s'étaient individualisées par leur répétition dans des situations relativement spécifiques. Je déduis de mes notes que je lui avais alors prêté le sens d'une expression de tendresse à mon égard. Catherine disait parfois gne-gne-gne... quand elle était détendue et heureuse : couchée dans son lit, alors que je me penchais vers elle en lui parlant tendrement, ou encore quand je la tenais dans mes bras. Je l'avais un jour plus parti-


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culièrement remarqué alors qu'elle me caressait le visage avec une expression de ravissement. Le phonème gne-gne se trouvait donc chargé d'une valence affective très nettement positive en tant que modalité expressive. Mais cette valence était jusqu'alors restée « flottante » : elle ne s'était pas liée à son objet dans un rapport symbolique. A cet égard, son statut était assez proche de celui des ma-ma-ma... que j'évoquais plus haut ; mais gne-gne m'avait paru exprimer de manière plus pure et non ambiguë un affect élationnel.

Comment peut donc s'opérer le passage d'une telle expression d'affect à la nomination qui fonde la signification véritable ? De quelles possibilités nouvelles et de quelle finalité procède la nomination ?

Il est clair que la nomination procède de l'appel, au sens conatif, et cependant s'en détache partiellement pour prendre un sens cognitif. On pense assez communément que l'enfant commencerait à parler en nommant sa mère. Rien n'est moins certain cependant, comme en témoignent les quelques observations systématiques qui ont été publiées ; il resterait d'ailleurs à comprendre pourquoi il aurait besoin de le faire...

Appeler la mère, au sens conatif, est une des toutes premières fonctions de la communication, dérivant directement des premiers cris dont le bébé a pu rapidement constater les effets. L'intentionnalité de l'appel se précise elle-même très précocement, comme j'ai pu l'observer chez Catherine, alors qu'elle n'avait encore que 6 mois. Un jour, je l'avais laissée seule, jouant paisiblement dans son lit, tandis que je préparais son repas dans la pièce voisine. Je l'entendis tout à coup pleurer, mais d'une manière insolite. J'arrivai et remarquai le caractère inhabituel de sa mimique : elle « pleurait » sans larmes, avec une grimace forcée et un cri un peu geignard, et ne paraissait nullement affectée. Je devinai un simulacre : amusée autant qu'intéressée, j'engageai un jeu destiné à vérifier mon intuition. Je sortis donc de la pièce tout en l'observant par l'entrebâillement de la porte sans qu'elle puisse me voir. N'entendant plus de bruit, elle cessa aussitôt de crier et se remit tranquillement à ses occupations antérieures. Sans cesser de l'observer, je repris mes préparatifs : dès qu'elle entendit à nouveau les bruits familiers qui lui signalaient ma présence proche, elle recommença à crier de la même manière. La séquence se répéta plusieurs fois : quand j'entrais dans la pièce, elle redoublait ses pleurs simulés en me regardant ; dès qu'elle me croyait hors de portée de sa voix, elle y renonçait et reprenait ses jeux personnels sans le moindre trouble...

Ainsi, il est patent que l'intention de communication précède de longtemps l'utilisation des signes linguistiques. D'abord globale, et


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utilisant les moyens d'expression les plus primitifs, elle dispose progressivement de signaux plus différenciés et plus spécifiquement phonétiques.

A partir de là, comment va s'instaurer l'activité de nomination comme telle ? Et, d'abord, à quoi sert-elle ? D'un point de vue pragmatique, on pourrait soutenir que l'enfant, pour progresser dans la satisfaction de ses désirs, a besoin, plus que de nommer la mère ellemême, de nommer les objets-choses médiateurs de sa satisfaction, afin de pouvoir les lui faire connaître sans ambiguïté. Cela est vrai jusqu'à un certain point, mais seulement pour autant qu'il s'agit d'évoquer ces objets-choses in absentia : sinon, il lui suffit de les désigner, ce qu'il sait faire bien avant de parler.

Quoi qu'il en soit, ce point de vue pragmatique ne saurait être suffisant : il méconnaît l'importance, fondamentale pour l'instauration du sens, de l'investissement de l'objet; investissement fondateur de tout objet, qu'il soit total ou partiel, qu'il soit interne, transitionnel ou imputé à la réalité externe, et aussi bien s'il s'agit d'un objet-chose. Catherine n'a pu créer comme signification le mot gne-gne que parce que l'ours a pris, dans une situation particulière, un statut nouveau fondé sur un investissement particulier. Elle n'a pu ensuite généraliser cette signification que parce que l'ours était devenu, non plus seulement un réfèrent, mais un signifié, c'est-à-dire le représentant d'une classe. Je reviendrai plus loin sur ce point essentiel.

II faut enfin se rappeler que l'enfant comprend de nombreux éléments de la langue maternelle bien avant de parler lui-même : il réagit de manière pertinente et très subtilement différenciée non seulement aux intonations et aux modulations phonétiques des propos qui lui sont adressés, mais même à la valeur sémantique de certains mots. On peut se demander pourquoi il existe un tel décalage entre ces capacités de compréhension et la possibilité de faire siens — pour ses propres besoins d'expression et de communication — les mots de la langue maternelle. Pourtant, il vient un moment où l'enfant se met effectivement à parler : que s'est-il alors passé ?

Invoquer l'imitation ou l'apprentissage n'est guère plus qu'une explication tautologique. La question démeure : qu'est-ce qui rend possible, à ce moment, un tel apprentissage ? Invoquer la programmation génétique, comme cela est devenu à la mode à la suite des travaux de Chomsky, n'est pas non plus suffisant. Il est vrai que l'enfant n'apprendrait pas la langue maternelle si son organisation cérébrale, transmise par son patrimoine héréditaire, ne l'y rendait pas apte. Cependant,


L'INVESTISSEMENT DE LA SIGNIFICATION 687

tous ceux qui ont à connaître les troubles précoces du langage savent bien que certains enfants échouent à franchir ce pas décisif sans qu'il soit plausible de suspecter une altération des fondements neurophysiologiques de la fonction verbale. On sait d'ailleurs que les débuts de la parole sont chronologiquement beaucoup moins prévisibles que d'autres acquisitions, plus directement liées à la maturation, comme la préhension ou la marche. Enfin, chez de nombreux enfants, l'entourage a même l'occasion d'éprouver intuitivement que les premiers mots se font attendre... Tout paraît en place pourtant pour que l'enfant se mette à parler. Il a déjà manifesté de maintes manières sa capacité à communiquer des messages intentionnels et fort différenciés. Il est capable d'imitations vocales très complexes et il en éprouve le plaisir et la maîtrise dans des jeux indéfiniment répétés. Il paraît capable d'halluciner l'objet absent. Il a même souvent ébauché — parfois dès l'âge de 10 à 12 mois — des associations non aléatoires entre certaines formes phonétiques et certaines situations significatives, véritables préludes à la signification. Il est enfin plongé dans ce « bain de langage » par lequel les significations de la langue maternelle lui sont données quotidiennement en modèles, étroitement associées à toutes ses expériences relationnelles. Quel pas lui reste-t-il donc à franchir pour qu'à son tour il puisse « prendre la parole » ?

Prendre la parole, ce sera — avant de pouvoir utiliser les mots de la langue maternelle et comme fondement de cette utilisation — investir la signification dans un acte créateur.

Qu'en a-t-il été pour Catherine ?

J'avais pu observer chez elle, antérieurement à l'épisode de gne-gne, des ébauches de signification ; mais celles-ci étaient restées labiles et fugaces. J'avais cru les repérer non dans les expressions d'affects que j'évoquais plus haut — même s'il était évident que celles-ci fussent liées à la relation d'objet — mais plutôt dans des situations où l'association signifiante paraissait privilégier plus nettement l'existence ou les caractéristiques de l'objet. Il me paraît clair maintenant que mes observations étaient orientées par un a priori implicite qui attribuait à la signification une fonction de repérage de l'objet, tendant à instituer celui-ci dans sa réalité.

Ainsi, j'avais noté que la structure phonétique boi-boi, souvent utilisée par Catherine pour exprimer son impatience de boire à la vue de sa timbale, ou parfois pour me demander à boire, pouvait éventuel-


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lement désigner la timbale elle-même ; mais ceci ne m'était apparu que de manière épisodique et assez incertaine. De même, le cri perçant très particulier qu'elle réservait à notre chat pouvait constituer l'ébauche d'une nomination : elle l'avait une fois utilisé alors que le chat était hors de sa vue mais qu'elle s'attendait à le voir paraître et guettait sa venue.

En contraste avec ces velléités fugaces et encore incertaines de nomination, la signification gne-gne revêt d'emblée une prégnance et une évidence tout à fait frappantes. Que s'est-il donc passé, dans ces circonstances, qui ait pu ainsi déclencher l'activité signifiante et permettre que celle-ci fût investie de manière durable ?

Le voyage de Catherine à Paris a constitué, par son caractère inhabituel, une situation traumatique a minima. La curiosité et l'excitation qu'il suscitait, créant une menace de débordement pulsionnel, étaient par elles-mêmes génératrices d'angoisse ; les stimuli inhabituels se prêtaient particulièrement à devenir des supports de projection des fantasmes persécutifs. Je pense que l'incident créé par le sol glissant a constitué l'acmé de la situation traumatique. Catherine s'est trouvée brusquement — et de manière incompréhensible — privée de sa capacité de marcher seule, alors très investie en tant que conquête récente. L'acquisition de la marche représente, pour le jeune enfant, outre l'occasion d'éprouver le plaisir d'une nouvelle activité motrice, un remarquable moyen de maîtrise et d'autonomie par rapport à l'entourage. Dans cette situation, si Catherine avait pu marcher librement, elle aurait pu « régler la distance » bien plus souplement dans l'établissement de ses contacts avec des personnes inconnues ; elle aurait pu, en outre, affirmer à mon égard une autonomie qui lui aurait permis un meilleur aménagement du stress que je lui imposais. Au heu de cela, elle ne fait que tomber, éprouvant corrélativement la perte du holding maternel et la perte de sa propre maîtrise. Refusant la protection que je lui offre, elle ne pourra l'accepter à nouveau qu'après avoir vérifié qu'elle dispose toujours de ses moyens de maîtrise, que je ne l'en ai pas privée...

Cet incident paraît avoir suscité, à titre défensif, le déclenchement d'une activité signifiante : celle-ci se manifeste d'abord dans le taxi par une vigilance accrue à l'égard des stimuli inconnus et par des tentatives de repérage à leur égard ; l'expression la plus nette en est le cri perçant provoqué par la voiture noire, ainsi assimilée au chat en tant qu'objet inquiétant. Cependant, il ne s'agit encore à ce moment que de projeter à l'extérieur des objets partiels dangereux.


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Lorsque Catherine, arrivée chez sa grand-mère, retrouve des éléments d'une situation plus familière, elle commence à se détendre. C'est alors qu'apparaît à sa vue son ours en peluche : je pense que celui-ci a été immédiatement perçu et surinvesti en continuité avec son statut antérieur d'objet transitionnel, au sens d'une « possession non-Moi » (Winnicott). Dans la ponctualité du mouvement processuel, ce surinvestissement avait une fonction de récupération par rapport à l'expérience de perte — perte objectale et perte narcissique tout à la fois — que Catherine venait de vivre intensément. Le mouvement qui la porte alors vers l'ours a évidemment une visée d'appropriation. Le plaisir de voir et de reconnaître l'un de ses jouets favoris ne lui suffit pas ; elle a surtout besoin de vérifier et d'affirmer la possibilité qu'elle a de s'en saisir. Elle le fait, avec une certaine violence, en me l'arrachant des mains. Mais l'acte lui-même ne suffit pas non plus à liquider toute la charge pulsionnelle de son désir : il lui faut encore me le signifier, affirmant, en quelque sorte son droit à cette possession. Son « gne-gne » peut s'entendre à cet égard comme une affirmation péremptoire : « C'est à moi ! » Héritier de ses expressions antérieures de tendresse à mon égard, il exprime en outre qu'elle reconnaît l'ours comme un « bon objet », tel que je l'étais moi-même dans les moments heureux... Par là, l'investissement reflue vers ce nouvel objet : tout en répétant « gne-gne », Catherine observe l'ours attentivement, comme si elle le découvrait. Elle fait varier sa distance « objective », en l'éloignant puis en le serrant contre elle tour à tour, comme pour vérifier, dans ces variations de distance, sa permanence face à ses fantasmes d'incorporation et de perte. On est ici dans un mouvement processuel très proche de celui du jeu de la bobine. Dans ce mouvement, il semble que l'ours change brusquement de statut : d'objet transitionnel, il devient un objet investi comme objet réel qui, par là, pourra se prêter à une projection suffisamment stable du bon objet interne. Dès lors, Catherine ne dit plus seulement : « c'est à moi », ou « je l'aime » ; elle dit déjà implicitement : « C'est mon ours... c'est comme le chat, mais il n'est pas comme lui effrayant... il est aussi à l'image de moi-même... il peut remplacer ma mère... il sera mon enfant... » Toutes ces significations potentielles sont alors condensées dans un énoncé nominatif : « C'est gne-gne. »

Il est essentiel de souligner ici que le signifiant « gne-gne » est luimême repris comme tel grâce à la valence affective que lui avaient conférée les expériences antérieures ; par elles, il se prête à évoquer le bon objet, l'objet d'amour, celui qui tout à la fois peut être incorporé

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comme objet interne et doit être conservé comme objet réel. La valence affective attachée au signifiant vient, en quelque sorte, investir l'objet perçu, lui conférant un nouveau statut.

Ainsi instituée, la signification va se maintenir avec une remarquable stabilité. On voit clairement, dans la suite de l'histoire, comment elle devient l' « opérateur » de nouvelles conquêtes du Moi.

Catherine dispose maintenant d'un moyen nouveau d'évoquer à volonté l'objet de son désir. Ainsi, quand je vais la quitter au moment de la sieste et qu'elle se trouve menacée par le retour de ses fantasmes angoissants, il lui suffit de dire « gne-gne » pour espérer que l'expérience réparatrice qu'elle a vécue une heure auparavant va se répéter et qu'elle pourra retrouver un objet consolateur. Ce n'est peut-être encore qu'un voeu magique, un appel à l'illusion, tels que bien d'autres fois auparavant ses fantasmes de désir avaient pu les exprimer. Mais, cette fois, le miracle pourra s'accomplir : je comprends que c'est son ours en peluche qu'elle me demande et je le lui apporte. C'est bien en effet le miracle de la communication qui, pour la première fois avec une telle évidence, est éprouvé comme tel, autant d'ailleurs par moi-même que par elle.

Dès lors, la signification est fixée. Catherine a pu vérifier que l'énoncé du signifiant suffit à faire réapparaître l'objet manquant : le caractère opérant de cet énoncé s'éprouve d'abord dans la communication, comme vérification de la transmission du message. La signification étant ainsi pérennisée, l'énoncé du signifiant pourra suffire par lui-même à conférer à l'objet un nouveau statut d'existence. Lorsque Catherine continue, durant le voyage de retour, à dire « gne-gne » en regardant le sac où elle sait l'ours enfermé, ce n'est plus alors pour me demander de le lui donner, ce n'est plus seulement même pour m'interroger à son sujet : c'est essentiellement pour affirmer sa permanence et s'en conforter elle-même.

Ainsi compris, l'investissement de la signification s'inscrit dans le prolongement direct de celui de la représentation, en tant qu'hallucination de la satisfaction du désir ; mais il opère un saut fonctionnel considérable. Par la communication qu'elle permet — effectivement ou potentiellement — la signification fait échapper à l'enfermement sollipsiste et aménage le drame de la coupure.

Corrélativement, l'investissement de la signification consacre l'éclatement de la relation dyadique. La mère à qui s'adresse le message linguistique n'est déjà plus l'objet exclusif du désir de son enfant; et, si elle se montre capable de comprendre ce message et d'y répondre, c'est pour autant qu'elle a elle-même accepté d'être dépossédée de cette exclusivité.


L'INVESTISSEMENT DE LA SIGNIFICATION 691

Ainsi peut s'ouvrir pour l'enfant la voie d'une chaîne de déplacements de ses investissements lui permettant de faire advenir de nouveaux objets. La mère, dépossédée d'une part de libido objectale, se trouve en contrepartie instituée bien plus évidemment comme objet d'identification. Les investissements pourront désormais se répartir non seulement entre plusieurs objets mais aussi, dans un jeu dialectique devenu plus mobile, en investissements libidinaux et en investissements identificatoires. L'objet transitionnel lui-même pourra changer de statut, devenant un objet « réel » qui sera tour à tour investi comme objet substitutif ou comme objet support d'une projection spéculaire du Moi.

C'est bien en effet à une assomption identificatoire que Catherine nous fait assister. Durant le voyage de retour, l'ours est devenu symboliquement son enfant, en même temps qu'un double d'elle-même : elle veille sur lui, le protège, s'identifiant alors à moi dans ma fonction maternelle. Tout se passe comme si, en créant cette première signification, Catherine avait introjecté la puissance maternelle créatrice.

Enfin, cette disponibilité nouvelle du jeu des investissements va permettre, au-delà d'une première ébauche de triangulation, la symbolisation du tiers. La généralisation que Catherine opère du premier au second ours est évidemment rendue effective par la médiation du signifiant gne-gne. Encore faut-il que je lui confirme la possibilité de faire exister ensemble les deux ours. On peut deviner à quels arrièreplans fantasmatiques elle se trouve renvoyée par ce mouvement : fantasmes de perte d'objet et fantasmes de perte de sa propre identité, eux-mêmes référés à des fantasmes archaïques de scène primitive. L'adhésion que je lui donne alors représente sans doute, bien au-delà d'un banal apport éducatif, la réassurance dont elle a besoin et qu'elle sollicite anxieusement. C'est comme si je lui confirmais que les deux ours ne seront pas détruits par leur rapprochement, non plus que je ne le suis d'être mise en concurrence avec un objet substitutif, non plus enfin que ne le seront père et mère s'ils sont représentés ensemble et cependant distincts dans la scène primitive.

Ce moment fécond, ici capté par un hasard heureux de l'observation, permet peut-être de cerner l'un des processus fondateurs de la symbolisation. Au sens saussurien, le signifié se distingue du réfèrent en ce qu'il est un concept et non pas seulement un objet réel perçu dans sa singularité. C'est bien la généralisation qui fonde la classe comme telle, celle-ci se trouvant constituée par la réunion d'objets à la fois distincts et semblables. La signification gne-gne créée par Catherine


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instaure, sur le plan symbolique, l'existence d'un tel signifié. Celui-ci n'est déjà plus l'objet maternel primordial jusqu'alors investi comme objet unique et non médiatisable du désir. Il réunit dans une classe de nouveaux objets, des équivalents de l'objet maternel, cependant distincts de lui et possédant une existence propre ; à partir de là, ceux-ci peuvent être pensés (conceptualisés) comme semblables entre eux et recevoir un nom qui leur est commun. C'est alors seulement, au sein de la classe ainsi constituée, que pourra se spécifier et se symboliser à son tour la différence. Ainsi, Catherine va, bientôt après, s'attacher à éprouver et à fixer la délimitation sémantique des mots papa et maman.

Quelle généralisation puis-je à mon tour me permettre à partir de cette observation ? Son caractère singulier et les circonstances contingentes qui l'ont permise n'empêchent pas, me semble-t-il, qu'elle porte témoignage d'un processus. Notre voyage à Paris n'eût-il pas eu lieu, il ne fait pas de doute que Catherine se fût mise néanmoins à parler... Le même mouvement processuel se serait joué entre elle et moi, peut-être de manière plus diffuse, moins ponctuelle, ou moins spectaculaire, en telle ou telle autre circonstance.

Sous réserve d'une réflexion plus approfondie, on peut en retenir, à titre suggestif, quelques brèves propositions :

1. La signification s'investit dans des expériences cruciales de communication entre l'enfant et sa mère.

2. Cet investissement résulte d'un mouvement processuel — dynamique et économique — comportant une double finalité de restauration narcissique et de conservation de l'objet.

3. Les premières significations sont des créations personnelles de l'enfant, reconnues et investies en retour par la mère.

4. La signification est d'abord nomination, non de la mère elle-même en tant que premier objet, mais d'une classe d'objets — à la fois substituts maternels et supports d'identification — qui institue un signifié.

5. Par là, l'activité signifiante ouvre la voie, corrélativement, à l'investissement de la réalité comme telle (qui n'est plus seulement réalité « objectale » mais peut devenir réalité « objective » et objet de pensée) et à la symbolisation du tiers dans une relation d'objet triangulée.


ILANA SCHIMMEL

L'INCOMMUNICABILITÉ

PAR EXCÈS DE RECONNAISSANCE

DE CELUI QUI PARLE

Lorsque j'ai dit à M. B... qu'il me semblait, d'après ce qu'il me racontait, qu'il passait sa vie à chercher la femme unique et irremplaçable, il a avoué une longue relation incestueuse, tue jusque-là, en même temps qu'il m'a révélé son amour pour moi. En annonçant cette femme je l'étais devenue moi-même. Cette énonciation m'a rendue unique dans son histoire et de ce fait m'a placée comme sujet de ce que j'énonçais.

Lorsque j'ai dit à M. D.„, se reprochant une fois de plus de ne pas avoir su s'attacher la femme qu'il aime, qu'il semblait avoir peur de l'abîmer, il s'était souvenu que j'avais déjà constaté cette peur dans le temps. Il a craint alors de me lasser, de m'amener à me détourner de lui, à ce que je le renvoie comme il prétend qu'a fait l'analyste qui m'a précédée. Il se reprochait de ne pas savoir tirer profit de mes réflexions, de les oublier ou de déformer leur sens et jusqu'à conclure qu'il transforme tout ce qu'il touche en de la m... Là aussi, en énonçant je suis devenue sujet de l'énoncé, happée dans une trame conflictuelle d'où toute tentative de communication de sens ne faisait que rendre redondant le conflit.

Si j'esquisse ces mouvements — desquels nous rendons compte comme d'une résistance par le transfert, d'un acting in, ou encore comme d'une échappée de processus primaire — c'est pour les situer par rapport à la distinction que fait M. Prieto entre objectivité et idéologie. Cette distinction m'a frappée parce qu'elle débouche sur des préoccupations actuelles concernant le poids de la parole de l'analyste dans la cure. Elle m'a évoqué la problématique de constructionreconstruction en analyse, de la violence de l'interprétation — de tout ce qui a trait au pouvoir de l'analyste et à l'éventuel abus de ce pouvoir — problématique à laquelle on est sensibilisé par des publications récentes qui se placent, d'ailleurs, dans le prolongement des préoccupations qui dépassent le champ psychanalytique.

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Pour M. Prieto la connaissance objective est celle qui se reconnaît comme non objective, c'est-à-dire celle qui n'opère pas une rupture épistémologique entre une réalité considérée naturelle et une réalité historique de laquelle le sujet connaissant fait partie intégrante. La reconnaissance de la non-objectivité restitue à l'objet, dans notre cas l'analysé, une réalité distincte de celle que constitue sa connaissance de l'objet, dans notre cas le sujet en analyse. Dans cette optique, la thèse de Viderman considérant la construction de l'espace analytique comme une construction hypothétique d'un sens fantasmatique jamais advenu est une reconnaissance d'objectivité. En fait toutes nos réflexions sur l'interaction transfert - contre-transfert témoignent de cette objectivité dans la mesure où elles excluent la reconstruction fidèle d'un passé tel qu'il a été vécu autrefois, soit sur le plan de la réalité matérielle, soit même sur le plan de la réalité psychique, et qu'elles s'attachent à l'étude d'une relation intra- et interpsychique constamment en devenir dans laquelle le passé n'est qu'un modèle. M. Prieto oppose à cette connaissance objective la connaissance idéologique qui se dit « naturelle ». Elle prétend découler de façon nécessaire de ce qu'est son objet, soit parce qu'elle le reflète tel qu'il est, soit parce qu'elle suppose que la pertinence des caractéristiques déterminant l'identité qu'elle lui reconnaît est imposée par l'objet lui-même.

Il me semble que je ne peux pas rendre compte de ce mouvement que j'esquissais plus haut sans « tomber dans l'idéologique » tel que le définit M. Prieto. En effet, la répétitivité compulsive par laquelle ces patients se sont emparés de moi, me faisant faire corps avec mes mots, procède d'une nécessité qui leur est propre. J'étais exclue de la réalité historique présente et cette exclusion m'était imposée par les patients, fidèles à une autre réalité, à une autre histoire, où je ne faisais que de la figuration. La reconstruction, c'était le patient qui la faisait ; reconstruction d'un espace qu'on peut, peut-être, appeler un espace anaclitique où j'étais confondue avec ce que j'indiquais pour étayer une relation de laquelle j'étais absente.

Sans doute, le fait d'isoler ces mouvements et de les présenter hors contexte fait penser à certains transferts psychotiques. Pourtant je crois que plus ou moins perceptibles, parfois fugaces et confondus dans le transfert, on peut les déceler dans toute cure. Au-delà de ce qui se joue en processus secondaire intégrant le sens de la parole de l'analyste, il y aurait une reprise de la même séquence en processus primaire où la parole est traitée comme un objet faisant partie de l'analyste dans une dialectique où le sens ne suscite pas la distance nécessaire pour une


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prise de conscience. Ce sont des moments où c'est l'analysé qui exerce une « violence » sur l'analyste et par son interprétation réduisant l'interpsychique à l'intrapsychique et parce qu'il transforme le discours de l'analyste en un discours idéologique tel que le définit M. Prieto.

Je ne fais qu'évoquer le problème — en marge de nos réflexions sur le langage — dans la mesure où le mode d'élaboration de M. Prieto m'a amenée à reformuler une interrogation concernant le processus analytique. Plus précisément, les moments dans le processus où le sens de la parole de l'analyste est appréhendé non pas comme une ouverture — l'analysé étant en mesure de distinguer celui qui parle de ce qu'il dit pour s'apercevoir de la possibilité d'un nouveau mode de fonctionnement — mais comme une effraction, l'analysé colmatant la brèche par son interprétation de l'interprétation pour se retrouver dans le déjà connu.

Cette perspective qui éclaire la distance à établir entre une réalité actuelle et une réalité déjà connue pour permettre la communicabilité m'a renvoyée au mythe de la tour de Babel que j'aimerais commenter très brièvement. Le mythe invoque comme origine de la diversité des langues un châtiment que Dieu a infligé aux hommes pour les priver de l'omnipotence qu'ils détenaient grâce au fait qu'ils appartenaient à un seul peuple et qu'ils parlaient une même langue. L'uniformité entre les êtres et les progrès techniques était telle, raconte la Bible, que l'élévation d'une tour permettant la conquête du ciel était rendue possible. Dieu, redoutant l'accomplissement de cette entreprise, symbole de leur toute-puissance, les en a empêchés en diversifiant leurs langues et en les dispersant.

Si le mythe présente la diversité de langues et la disparité entre les êtres comme entrave à l'omnipotence effective, c'est bien parce que l'omnipotence doit rester désir pour que la vie ait lieu. La confusion de langues, l'illusion anticipatrice « violente » de la mère, la différence de sexes et de générations — équivalence dans le corps et dans le temps de ce que la Bible présente comme dispersion dans l'espace — composent son environnement nécessaire. Et cette vie va être parce qu'elle n'a de cesse que de ne pas être, elle est désirs parce qu'elle s'ingénie à ne plus désirer. La quête de l'omnipotence qui fera taire le bruit de la vie passe forcément par l'abolition de l'altérité et de la différence mais il n'y a pas de désir d'abolition de l'altérité sans sa reconnaissance et pour qu'il y ait espoir de parler la même langue il faut qu'elles aient été différentes.

La vie va donc se déployer, gérée par l'appareil psychique, entre le narcissique et l'objectai, les confondant constamment ; confusion qui


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elle-même est constitutive de l'appareil puisqu'au départ il n'est que virtualité. L'appareil va s'efforcer d'ériger la tour de Babel, entreprise vouée à l'échec parce qu'elle doit être une tour d'ivoire et le matériau n'est pas à sa disposition du fait même de son origine. L'altérité est authentifiée par le même mouvement qui vise à la méconnaître. Il n'y aura que la nostalgie de la tour de Babel, au point de forger le mythe (1). Au point de forger aussi l'outil et le langage, mais le langage est parole et la parole est communication et échange.

Dans ce renvoi perpétuel de soi à l'autre et en vue de la maîtrise omnipotente, le langage a une place de choix. Il est tout autant possession et dépouillement, prise et méprise. C'est par son truchement que la distance sera établie et abolie. S'il est intrusion au départ, preuve supplémentaire de l'impuissance et parce que la parole est un objet manquant et parce que le mot n'est pas la chose, il est en même temps prise de pouvoir par l'organisation, la maîtrise et la médiation qu'il permet.

Seulement dans la course à l'omnipotence l'harmonie de cette dialectique peut être rompue. La reconnaissance d'un objet qui n'est pas un alter ego, plutôt qu'induire un mouvement équilibré entre la prise en soi et l'élan vers un autre complémentaire, devient une menace. Pour se concevoir, le sentiment d'identité, fait normalement d'une somme de similitudes et de différences entre soi et l'autre, ne tient plus qu'à l'identique. Chaque parcelle de ce que constitue la parole intérieure est défendue comme une conquête qui risque d'être battue en brèche par tout ce qui ne tient pas le même langage. Le nouveau est alors assimilé à l'ancien, ancien d'autant plus ancré que déjà en son temps l'effort de s'en approprier excluait la possibilité d'échange.

Et c'est ainsi, passant par la tour de Babel, que je reviens à mes patients. L'un comme l'autre étaient mus par un désir qui les a démunis. Croyant s'approprier leur objet d'amour ils ont déjà rompu le dialogue dans le passé, me re-connaître les a amenés à la même méprise. Ils m'ont rejetée parce que j'ai parlé une langue étrangère à la leur, rejet par phagocytose. J'étais devenue une autre tout à fait hétérogène parce qu'ils me désiraient exactement la même. Soucieux de défendre ce qu'ils croyaient être un acquis et qui l'était d'autant moins qu'ils étaient soucieux de le défendre, ils m'ont réduite à une maquette ; celle-là même qui devait servir à la construction de la tour.

(1) Il est intéressant de noter que la tour de Babel est un symbole d'incommunicabilité mais non pas à cause de l'uniformité qui rendrait la communication superflue, mais à cause d'une trop grande diversité qui rendrait la communication impossible. Cette « erreur 1 est l'interprétation exacte du désir qu'exprime le mythe, celui d'abolir les différences.


RENÉE ANDRAU

Appréhender dans le langage les représentants de l'Inconscient est un centre d'intérêt inépuisable. L'affect « non dit » fait partie de la communication et en est l'origine. A. Green lui avait rendu sa place privilégiée et nous rappelle aujourd'hui que la représentation de l'affect passe toujours par le corps du sujet.

Chacun possède toute une série de représentations substitutives propre à son histoire pour accéder aux symboles primaires dont le fantasme inconscient établit les trames (la chaîne signifiante). Les symboles primaires, au sens où Jones les définit, représentent essentiellement la sexualité, les organes génitaux, la castration, la naissance et la mort. Le langage se constitue par la reconnaissance des parties du corps... Reconnaissance car d'abord elles sont perçues chez l'Autre comme source de plaisir et deviennent « mon corps » par l'auto-érotisme qui va permettre la distinction du Moi et du non-Moi.

Ce n'est que par un retrait progressif de la libido que se fait la séparation véritable de l'enfant avec sa mère. Seule la réussite de ce détachement (au sens propre) permet la création du langage (tel le Fort-Da du jeune parent de Freud) et les premiers mots ont toujours un rapport avec les besoins du bébé (tout au moins les mots chargés de signification).

Dans l'analyse, nous tentons certes d'appréhender « les fantasmes originaires » (scène primitive - séduction - castration) mais souvent comme le dit Viderman nous ne faisons que reconstruire. Pendant la cure certains mots, les « points nodaux », émaillent le discours du sujet. Les souligner ou les interpréter est souvent bien tentant pour notre narcissisme analytique. Cela provoque, à mon sens, le même état de sidération et de désagrément que la" mise en évidence d'une « gaffe » ou d'un lapsus dans une société mondaine.

Les rejetons de l'Inconscient parfois ignorés du patient ou très chargés d'affects sont souvent bien fragiles, c'est-à-dire difficilement reconnus comme siens par le sujet. N'est-ce pas parfois renforcer les résistances, elles ont encore cours dans les cures, ou séduire l'analysant que de traquer tous les signifiants qui se manifestent à la faveur de la régression ou pour se donner en leurre ? Il faut deux signes pour créer une signification, mais aussi deux Inconscients qui effectueraient un

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nouvel apprentissage du « dialecte maternel ». Aussi faut-il un temps pour traduire les sens... le temps pour conclure ?

La compréhension des processus primaires et leur expression tel le : « Je ne sais pas qui « t' » es », rapporté par A. Green, sont nécessaires à l'analyste comme un gouvernail. Le raten si fréquemment utilisé par l'Homme aux rats (je me réfère à l'article de R. Major, « Interprétation 1907 », et à la traduction intégrale du même texte) ne relève pas de l'interprétation mais de l'imprégnation de Freud de la langue maternelle de son patient.

Freud nous a fait accéder à la langue fondamentale par la voie royale des rêves, des oublis, des lapsus ; c'est cependant au Président Schreber qu'il rendra l'hommage de l'appellation de génial aliéné... Pourtant c'est Freud lui-même qui reconstitua l'oubli de Signorelli... Qu'aurions-nous mis à sa place ?

Toute la première topique est sous-tendue par l'écoute du « langage premier » (Lacan). Il n'est pas si moderne que d'y attacher de l'importance. Mais, si Freud utilisait sa compréhension, il devait déjà percevoir quelque chose de l'ordre du transfert, pour ne pas en « étonner » son patient.

L'interprétation au niveau primaire touche le narcissisme tout autant que celle du comportement. Parfois une traduction un peu rapide de l'analyste ou même la répétition d'un mot déclenche le même sentiment de ridicule que le mot d'esprit : la colère ou le silence.

Certains travaux récents ont recensé systématiquement l'impact de l'interprétation « juste » ( ?). Ayant peu de goût pour les ordinateurs et peu d'illusion quant à la vérité de l'interprétation, ceci comme à d'autres me paraît de l'ordre du répertoire. Cependant ne pourrionsnous pas tenter de commenter en dehors des fantasmes de couloir ou des sectarismes de bienséance d'apprécier la valeur dynamique et économique des interprétations centrées essentiellement au niveau du signifiant (première articulation de Martinet) ou au niveau des phonèmes...

Restituer a posteriori une interprétation dans le système primaire ou monter sous forme humoristique « la machine à interpréter », ressort souvent des inventeurs du mouvement perpétuel ; mais le recours à la sorcière métapsychologique pourrait peut-être inhiber celui de la répétition du plaisir de la toute-puissance.


RENÉ BEROUTI

FRANG-PARLER ET HAUT-PARLEURS

EN PSYCHANALYSE

OU LA LANGUE MATRICIELLE

DE LA SITUATION PSYCHANALYTIQUE

La psychanalyse a son franc-parler mais aussi ses amplificateurs et haut-parleurs linguistiques. Si le filtrage par le psychanalyste, au cours de la séance, de la séquence de vie, au gré du bouton « signifiant », garantit une haute fidélité à certains accords du discours tenu par le patient, toutes les chances sont par contre réunies, dans une certaine pratique du « jeu de (avec les) mots » à partir des représentations de mots, pour que, dans l'élimination des fausses notes et bruitages incongrus, la vérité du patient soit sacrifiée sur l'autel de l'esthétique du psychanalyste.

Bruyante esthétique où ce type d'intervention sur les représentations de mots ne fait écho qu'à la violence par laquelle la culture, la langue, déguise déjà le désir. En effet, le contre-transfert de l'analyste qui interprète « parle » toujours. Mais, si ce qu'il dit, aussi culturalisé soit-il (aussi cultivé, aurait-on envie de dire), peut, de manière heureuse, se fonder dans le transfert analytique et le colloque inconscient, utilisant pour ce faire ce qu'on pourrait appeler « la langue matricielle de la situation analytique », c'est-à-dire le langage patiemment accroché aux pulsions de la situation analytique, la tentation du « bon mot » peut aussi lui faire parler une langue dont le statut par rapport au discours du patient et à son ancrage pulsionnel est celui d'une langue étrangère. Cette compulsion de l'analyste à se faire plaisir tout en proposant au patient une voi(x)e d'évitement du déplaisir court-circuite le travail analytique. Il peut alors être intéressant de s'interroger sur ce que peut recouvrir la « mode » du bon mot et plus généralement de préciser ce que l'on entend de plus en plus appeler « l'interprétation du signifiant ».

Un bref fragment clinique me servira de question. Au détour d'une séquence, dans sa cure, fertile en angoisses de scène primitive et menaces « maternelles » d'incorporation, un patient, dont le surinvestissement pulsionnel du langage — précocement acquis dans son enfance, un de

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ses fantasmes écran sur sa langue dite maternelle étant : je l'ai parlée quand je suis né — est aussi en lui-même fuite excitative et imagée « devant » la dépression, me fait part du rêve suivant : il était à cheval sur sa moto et voyait au travers du réservoir en verre transparent que le niveau d'essence baissait ; il pensait à une fuite et éprouvait un sentiment de perplexité et d'inquiétude. Commentant son rêve, il décrit fort longuement ses motos de jeunesse, leur puissance, sa vie, ses loisirs et sa chambre d'étudiant et, souvenir subit, un poste de radio faisant également office de « réveil » qu'il ne cessait à l'époque de manipuler ; évocation qui le trouble et lui fait banaliser ses confidences : tout ça ce n'est rien dire, et, s'agitant sur le divan, d'ajouter : ça n'a pas de sens. J'entendis niveau des sens — puits sens — pas de sens, mais je lui dis qu'en fait il semblait avoir peur en me parlant de réveiller ses sens. Ma remarque lui fait dire que si c'était là ce qu'il disait, c'était alors le langage de l'inconscient et, critique : vous avez parlé tôt ! Ce sont vos mo(ts)-to(t)s, lui dis-je, impénitent et subissant l'idée de ce que je perçus comme une représentation verbale métaphorisant des actes pulsionnels fondamentaux. Avais-je en l'occurrence, dans le contexte, parlé tôt ? Bien que j'étais plus que disposé à convenir en moi-même de la prématurité de mon intervention. Je ne sais quoi dire, poursuit-il indécis — et je pensais à la moto qui fuit — mais il reprend, d'abord assailli par une peur d'enfance qu'il considérait sans rapport avec son discours, celle d'un serpent qu'il imaginait dans le placard du bureau de son père ; puis, plus rassuré, me faisant part d'un souvenir d'enfance agréable dont il dit qu'il lui procura beaucoup de jouissance et où, à cheval sur les genoux de son père, il jouait à petit galop, moyen galop, grand galop... restituant sur ce mode le problème du niveau des sens. Il serait possible de montrer comment la précocité du langage avec sa valeur masturbatoire trouva sa place dans les aménagements défensifs successifs, où les fantasmes homosexuels eux-mêmes — que le patient « fuit » en général — prennent ici valeur défensive de « provision » contre la peur de la séparation d'avec sa mère, c'est-à-dire contre son angoisse dépressive. Ce qui paraît plus intéressant pour ce propos m'a semblé le fait que, malgré sa prématurité, la première intervention ait pu faciliter la liaison entre la représentation de mots (les mots à « sens ») et la représentation de choses (la manipulation d'un appareil à parole et à musique qui réveille), permettant ensuite au « signifiant » moto de révéler sa disponibilité à la ponctuation, en fait à l'accès, par voie régrédiente, aux fantasmes du patient qu'il avait pu élaborer autour de son corps érogène; ce qui éclaire le chemin des déplacements et le travail


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de condensation métaphorique : jouissance-niveau d'essence-puissancemoto.

Peut-être est-ce manière de rappeler que l'intervention sur les représentations de mots — qui est de toute façon prématurée ou n'est pas — ne saurait, en tout cas, qu'au prix d'un jeu de mots renvoyant, dans la plus optimiste des hypothèses, au plaisir partagé d'un jeu de mains entre analyste et patient, court-circuiter l'interprétation dans le transfert et, a fortiori, le travail associatif du patient.

En d'autres termes, la valorisation narcissique des mots ne serait « efficiente » du point de vue analytique que si la « parenté » de ceux-ci avec la motion pulsionnelle, et parfois avec la base d'ancrage corporel des pulsions, est visée. Au contraire, lorsque l'interprétation est « définitive », c'est-à-dire s'épuisant dans la décharge de plaisir comme dans une satisfaction pulsionnelle réelle, l'air de famille avec la méthode dite cathartique incline à penser que la visée est tout autre que le processus associatif et à se demander si l'analyste qui procéderait ainsi, valorisant lui-même des mots pour en faire des choses en son patient, ne serait pas à la recherche, sur un mode d'identification projective, de ses propres référents « oubliés ». Cela reviendrait du point de vue de la dynamique transférentielle à poser le contre-transfert de l'analyste comme obstacle au phénomène du déplacement dans le discours du patient, c'est-à-dire comme obstacle au transfert.

C'est dire que lorsque « l'usage linguistique », dont Freud, à partir notamment de l'ancienne identité verbale qu'il décrit entre termes désignant les organes génitaux et termes désignant (par le biais des outils) toutes choses, faisait l'allié du psychanalyste, « souffle » à ce dernier l'interprétation directe du mot référé à une chose, ce sont les sirènes de l'enchantement magique des mots/choses qui sont à l'oeuvre et non l'abeille du travail psychanalytique. Lorsqu'une petite fille crie caca pour son pot mais aussi pour escalier, cache-cache, câlin, cela peut paraître plus rassurant de référer son cri à l'absence/présence de sa mère (dans toutes ces situations) mais certainement plus efficient d'établir la valeur significative différente, selon les cas (si j'ose dire) dans le contexte, de la dynamique de l'objet partiel détachable (jubilation de la montée d'escalier, jeu angoissé du fort-da, revendication de soins maternels).

A la limite, l'usage laxiste des mots et l'intervention du psychanalyste, intervenant sur une représentation de mot, qui vise directement la chose référée hors d'une stricte filiation de la démarche significative du discours du patient dans le transfert, ne peuvent manquer d'évoquer ce


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passage de Freud dans Totem et tabou, où, reprenant les travaux de L. H. Morgan et du Rév. L. Fison sur le « mariage de groupe » dans certaines tribus australiennes, il décrit la multipaternité. Freud considéra que l'usage laxiste des mots pouvait alors être une survivance de cet état d'indétermination paternelle. De là à déduire que la mode du jeu plaisant de mots dans la pratique analytique actuelle serait symptomatique d'un malaise de filiation dans les sociétés de psychanalyse...


PAUL ISRAËL

Ce que j'ai entendu jusqu'ici dans ce Colloque a réveillé, entre autres réflexions, deux interrogations fondamentales sur lesquelles je ne puis faire ici que de brèves remarques.

Entre les discours théoriques tenus, l'un, hétérogène à ma praxis, par les linguistes, l'autre, peut-être trop homogène, par les psychanalystes, quel est le rapport possible ? S'agit-il d'une information réciproque sur deux praxis distinctes ? Y a-t-il une possible articulation ?

La question qui m'est ainsi posée : qu'ai-je à faire, moi, psychanalyste, d'un discours « théorique » sur le langage, introduit la première de ces interrogations : comment et en quel lieu de l'espace intrapsychique des psychanalystes s'inscrivent les modèles théoriques qui fondent leur pratique ?

Tout travail sur l'écoute, le contre-transfert, l'interprétation ne peut se passer, me semble-t-il, des éléments de cette réflexion première. Réflexion dont je retrouve tout l'intérêt dans cette proposition que fait Piéra Aulagnier de remplacer la notion d' « attention flottante » par celle de « théorisation flottante ».

On dit assez qu'il existe autant de dialectes psychanalytiques qu'il existe de psychanalystes. C'est, je pense, très précisément lié aux multiples façons dont les filiations psychanalytiques véhiculent (en les prolongeant, les subvertissant, ou les embaumant) les modèles doctrinaux.

La seconde interrogation concerne ce que J.-L. Donnet rappelle comme étant les deux visées — doit-on dire les deux écoutes ? — de l'analyste quant au langage de l'analysant : langage dans ses effets de communication directs, langage dans ses données structurales et leurs variations.

Les linguistes nous ont rappelé que l'acquisition du langage répondait à des lois communes à tous les enfants ; mais les différences qui intéressent les psychanalystes sont dans l'usage, renonciation de ce langage.

J.-L. Donnet et Janine Chasseguet ont justement rappelé que l'usage du langage reflète, dans ses infinies variations, les différentes modalités d'investissement de la langue en tant qu'elles traduisent sa place privilégiée dans la problématique relationnelle oedipienne.

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Une remarque encore, pour finir, sur le langage et la communication dans la cure : on a souvent remarqué que l'on pouvait avoir affaire, essentiellement, à deux types de discours dans les cures :

— l'un, réellement associatif, créant et entretenant un espace psychique commun aux protagonistes de la cure : création commune dans laquelle l'intervention de l'analyste est en quelque sorte homogène à l'ensemble « langage-affect » appartenant à l'analysant;

— l'autre, que l'on peut appeler récitatif, et qui maintient distincts deux espaces entre lesquels il ne pose qu'une fragile passerelle : c'est là particulièrement que le langage « agit » sur l'analyste de toute sa force d'exclusion, et le pousse alors à s'étayer sur ses bases théoriques. A ce propos, Winnicott nous donne l'exemple d'une utilisation apparemment outrancière de l'explication théorique dans la cure que nous aurions volontiers tendance à taxer d'intellectualisation défensive. Je serais, quant à moi, prêt à mettre cette utilisation d'un « filet verbal » au crédit d'une modalité possible du holding cher à l'auteur.

Pour revenir aux deux types de discours évoqués, la différence profonde peut en être masquée par une apparente ressemblance dans les éléments utilisés et leur énonciation — ainsi par exemple peut-on avoir dans les deux cas rêves et fantaisies à profusion. Là encore, il me semble que l'on trouve chez Winnicott l'éclairage théorique de la différence lorsqu'il distingue le caractère créatif du fantasme, du rêve (par analogie au jeu spontané, play) et le caractère « mortifié » de la fantaisie (rapproché du jeu induit, avec ses règles déjà fixées, garni).

Cela me fait d'ailleurs penser aux « conditions » des protocoles expérimentaux décrits par nos invités : il y aurait ainsi un langage « appris » par la mère (game), et un langage créé avec la mère (play).

Peut-être, dans nos cures, entendons-nous tantôt un langage « linguistique » et tantôt un langage « psychanalytique ».

Et sans doute aussi, nos analysants entendent-ils chez leurs analystes l'une et (ou) l'autre de ces formes de langage.


ANDRÉ BROUSSELLE

LE MOT-PONT ET LE DÉNI

Malgré notre grand désir de voir converger nos points de vue, une opposition flagrante ressort entre linguistes et analystes.

Prieto nous a parlé du système d'opposition parallèle entre les signifiés et les signifiants. A. Green nous a parlé de ces signifiants, pivots entre signifiés opposés. L'un s'attache à la séparation des signifiés, l'autre à leur ambiguïté, aux ratés du système de la langue, à sa polysémie.

Freud a souvent, tout au long de son oeuvre, insisté sur les motsponts, les Wort-Brücke, sous des éclairages plus variés que n'en conservent les efforts de théorisation qui ont suivi.

C'est sur un aspect particulier, mais fréquemment relevé dans les cures, de ces mots-ponts, que je voudrais m'étendre, celui où le mot revêt deux sens opposés et leur permet d'articuler dialectiquement, suivant le processus du clivage du Moi, et la représentation de choses, et la représentation de mots : articulations souvent dans une problématique de déni de la castration, mais aussi dans celle de la dénégation. Représentation de choses et représentation de mots vont jouer à plaisir de ces sens opposés et se jouer de nos théorisations, notamment quant à leur genèse et leur topique.

Un exemple rapidement, plusieurs fois rencontré : bandé, « recouvrant » la castration et l'érection ; mais il est indispensable pour la discussion que nous examinions les associations détaillées d'exemples riches.

Après avoir analysé ceux-ci nous tenterons de les interpréter :

— sous l'angle génétique à partir de théories générales du double sens dans le fonctionnement mental ;

— sous l'angle dynamique, à partir d'éclairages théoriques moins généraux, mais plus pertinents aux mouvements particuliers des cures et des structures rencontrées ;

— sous leur aspect déconflictualisé, s'il existe, suivant un fonctionnement psychique autonome, dénué de tendance libidinale ou agressive.

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Exemples cliniques

Une patiente rapporte le fragment de rêve suivant : « Trois hommes tirent à l'arc, ils sont borgnes et portent un bandeau sur l'oeil. Pendant ce temps, un chien poursuit une chienne. »

Elle associe, en disant que les hommes ne pensent qu'au sexe, que cela coupe les relations entre elle et les hommes, il y a toujours ce sexe entre elle et eux.

Elle ne peut supporter l'orgueil qu'ils tirent de leur pénis, dont ils n'arrêtent pas de se vanter. Je lui dis qu'elle ne supporte pas qu'ils « bandent haut ». Elle rit et associe : ce bandeau lui rappelle un ruban noir, sous le ruban un oeil, qui a une forme de vulve. OEil de borgne et oeil qui regarde par le trou de la serrure. Elle aurait pu regarder comment sa mère était faite, mais celle-ci n'était jamais nue et aurait porté une garniture — pas une garniture noire comme le ruban, non, une garniture blanche, symbole de pureté... son père aime le noir... Cependant, elle-même aime beaucoup s'habiller en noir. Elle associe sur les religieuses en noir du collège : dans un rêve qu'elle avait rapporté à la séance précédente, elle se trouvait allongée à plat ventre, tournait la tête pour regarder sous leurs jupes : elle n'y voyait rien, se trouvait dans le noir, étouffait, souffrait de palpitations, dont elle se plaint également à la fin de la séance.

On relève dans cette séance ces paradoxes et ces oppositions analogues à ce qu'on observe dans la pensée fétichiste. Mais limitons-nous à ce qui concerne le signifiant bandeau : signe de lésion, d'oeil blessé, d'organes castrés en dessous, mais qu'il fait disparaître. On retrouve toute l'ambiguïté du voile vis-à-vis du voyeurisme-exhibitionnisme et de la castration-annulation, déni de la castration. Bandeau, qui est aussi signe d'une meilleure vue, qui permet de mieux viser, de bien regarder par le trou de la serrure avec l'autre oeil : bandeau noir opposé à la garniture blanche, noir angoissant, mais aussi noir excitant.

On peut supposer la formation préalable, dans le préconscient de la patiente, du jeu de mots « bande haut », qui par ailleurs me paraît se justifier par son effet dynamique, économique : le rire. Effet dynamique, prime de plaisir, qui justifie son usage, que les voies de décharge d'énergie, auparavant bloquées en vue du refoulement, aient été créées, « construites » par l'analyste ou qu'elles aient préexisté et que leur frayage n'ait été que réactivé.

Ce mot vient, d'une part, dans une chaîne de représentations de mots, d'autre part, comme mot évoqué par des représentations de choses


LE MOT-PONT ET LE DÉNI

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suivant le mode de construction du rébus et la visualisation du mot dans le rêve : la scène représente des hommes qui bandent leur arc. Si l'on doit rester circonspect, en effet, devant ces constructions de mots, rébus, souvent hasardeuses, devant les dévissages systématiques et arbitraires de mots sans lien avec les interprétations directes de l'image visuelle, on l'est moins ici, où elle renforce la représentation de choses.

Ainsi le signifiant [b â d o] vient servir de pivot à des signifiés opposés :

bande haut : l'érection ; bandeau : la castration.

Signifiés opposés, irréconciliables pour le conscient si ce n'est par le biais du signifiant commun (de même que par l'objet fétiche bien réel dans la perversion). En fait, ce schéma est plus compliqué comme toujours dans ces jeux qui se répètent sur castration et déni.

Un autre patient se bandait chaque jour le poignet, sous prétexte d'une élongation ligamentaire. Ses associations suivaient la même opposition que les précédentes : bander et être blessé. Mais là, un clivage du Moi nécessitait une matérialisation, donc une réalisation, insuffisamment assurée par le mot, et le geste s'ajoutait à la parole, sans toutefois que le bandage prenne une allure de rituel, ni de véritable


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symptôme hystérique. Cette bande s'apparente ainsi à un fétiche — encore qu'il faille être méfiant sur l'extension de ce terme pour le sujet, en dehors de sa fonction de déni de la castration féminine de l'objet.

Dans d'autres cas, les relations entre castration et son déni, ou sa réparation, sont plus complexes mais se font toujours sur le même mode d'opposition, jouant de l'image et du mot.

Un patient racontait un jour que son père voulait qu'il fût boucher, expression de sa dévalorisation castratrice. Sa femme plaisanta : « Mais tu l'es, bouché. » Ce mot d'esprit était pour lui insupportable, il lui rappelait un souvenir d'enfant : son père à l'occasion d'un bain, lui bouchait la bouche de sa main. Les trous lui posent des problèmes, dit-il. Il se lamente de ne pouvoir parler que de fragments, ou de défauts de lui-même, de ses oreilles opérées dans l'enfance, mais qu'il trouve mal recollées, trous qu'il perçoit non seulement dans son corps, mais aussi dans son esprit lorsqu'il perd ses souvenirs, lorsqu'il pense à toute vitesse, mais à vide, à côté de la réalité, lorsqu'il voit des trous dans le texte qu'il lit... Trous aussi qui l'effraient chez la femme, il ne supporte pas celles qui ont les joues creuses, signe de maladie ; trous donc, qu'il faut boucher chez la femme, mais son angoisse ne peut se dissoudre par quelque pratique fétichiste, trous qu'il faut se faire boucher chez lui-même, mais ce serait l'homosexualité qu'il réprouve.

Après ces associations sur le jeu de mot, je lui demande aussi quelles images lui évoque « boucher ». Il donne alors toute une autre chaîne associative, un rêve de boucherie, cauchemar à répétition de son enfance et de son adolescence : il voyait un homme la tête tranchée, mais incomplètement, restant pendante, rattachée au cou par un lambeau de peau, et cet homme lui demandait de l'embrasser sur la bouche, précise-t-il, pas sur la plaie, et il associe avec le sexe féminin. Il raconte qu'après son succès dans ses études de sciences il écrivit une lettre à son père, remplie de citations, et qu'il lui en a « bouché un coin » par cette lettre agressive.

Ainsi, des signifiants bouché, bouche vont servir de pivots entre signifiés de la castration et de déni de la castration, plus précisément, de castration et de sa réparation. Père et fils sont alternativement castré, castrateur, réparé et réparant.

Etre boucher selon le désir manifeste du père, c'est être castré dans ses aspirations intellectuelles ; mais le boucher du rêve, c'est lui, castrant l'autre, le père. Ce clivage apparaît autrement dans les « rejetons » d'un boucher menaçant de castration ; il raconte en effet, à la même


LE MOT-PONT ET LE DÉNI 709

séance, que les deux fils de ce boucher étaient devenus, l'un un joueur de rugby, l'autre, une sorte de fille timorée se distrayant au canevas.

Etre bouché, c'est être castré de son entendement, mais c'est aussi, au sens propre, dénier la castration, le trou, et notre patient est ainsi paradoxalement « comblé » lorsque sa femme lui dit qu'il est bouché, et le mot d'esprit n'est pas seulement cruel.

Boucher un coin, c'est agresser le père mais au sens propre latent, c'est le réparer, c'est retourner les rôles du souvenir traumatique, où une main castre, tandis que l'autre bouche le trou.

La bouche, assimilée à la plaie, devient l'organe qui embrasse et peut-être, annule l'agressivité.

Aurais-je pu ici risquer une interprétation du type image-rébus à partir de la boucherie = bouche — rit ? Cela paraît très artificiel, compte tenu de l'absence d'associations du patient sur ce mot, de « ces certaines particularités de son mode de langage » auxquelles Freud fait allusion avant de se permettre d'interpréter un mot en son contraire. Ce type d'interprétation aurait aussi été très mal reçu par le patient ; seul avantage, on aurait ainsi réintroduit le plaisir soigneusement camouflé; et peut-on intervenir sur ce mot plutôt que sur un autre du seul fait des associations induites chez l'analyste (1). On retrouverait d'ailleurs les thèmes précédents, en associant vulgairement avec l'expression « se fendre la pêche », ou, plus raffiné, avec Lewis Carroll : « S'il souriait davantage, les coins de sa bouche pourraient bien se rejoindre par derrière, pensa-t-elle ; et alors je me demande ce qui arriverait à sa tête, elle tomberait j'en ai grand peur, dit Alice » (De l'autre côté du miroir).

On voit combien s'intriquent dans les deux chaînes d'associations à partir du jeu de mot « boucher » et à partir de la boucherie du rêve, ce qui est représentation de choses et représentation de mots. Il serait d'ailleurs plus justifié de parler d'associations par les mots ou par les images des choses, laissant, comme le suggère Green, son unité aux signes. On voit dans cet exemple qu'il n'est pas possible, comme nous y inciterait une théorisation du langage à partir du mot comme déni, d'affecter fixement l'un ou l'autre à la castration ou au déni. On relève comment les jeux de mots sont pris sans jeu, au pied de la lettre (être bouché intellectuellement et être bouché physiquement), comment des expressions figurées peuvent être prises au sens propre (boucher un

(1) Centrés sur notre thème, nous n'aborderons pas ici le vrai problème qui est de situer dynamiquement l'interprétation dans le mouvement de la cure.


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coin). Notons que la référence à la métaphore n'est pas non plus discriminative, celle-ci ne prenant pas la même signification et n'ayant pas la même valeur économique lorsqu'un jeu de mot transforme boucher en bouché, et que, au contraire, la métaphore « boucher un coin » est prise au pied de la lettre.

A. Cullioli introduit en linguistique la notion de mot « en situation » ou non dans le discours, qui nous paraît intéressante et fertile.

Toutefois, la référence qui nous importe, bien sûr, est celle du contenu manifeste et du contenu latent, le sens manifeste étant celui de la castration, le sens latent, celui du déni, de la réparation, dont le plaisir doit rester caché. Mais il est surtout important de réintroduire à ce propos le problème économique tel que Freud l'a abordé dans Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, point de vue que l'on oublie trop souvent lorsqu'on discute des problèmes de signifiants; nous y reviendrons après l'étude de conception générale du langage.

Voyons comment prendre donc cette fréquence de mots-dénis, d'une part d'un point de vue génétique, à partir de théorisations du langage, ensuite, du point de vue dynamique, selon des perspectives plus parcellaires, mais aussi plus proches des mouvements de la séance.

Point de vue génétique

Freud, tout au long de son oeuvre, étudiera les Wort-Briicke, mots de transition, mots-pont. Il écrit dans La science des rêves : « Le mot, en tant que point nodal de représentations nombreuses, est en quelque sorte prédestiné aux sens multiples et les névroses font un usage aussi éhonté que les rêves des possibilités de condensation et de déguisement que le mot présente. » Un peu plus bas il ajoute, précision importante dans les débats actuels : « En général, quand il s'agit d'interpréter un élément de cette sorte, on ne sait s'il doit être pris :

a) dans un sens affirmatif ou négatif, relation antithétique ;

b) interprété historiquement comme une réminiscence;

c) compris d'une manière symbolique ;

d) interprété à partir du son du mot. »

Il en formule encore plus loin le principe fondamental : « Chaque fois qu'un élément psychique est lié à un autre par une association choquante ou superficielle, il y a entre les deux un lien naturel et profond soumis à la censure. »

Mais pour notre sujet il est important de noter que, soit ce lien


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apparaît comme fortuit, soit on observe une sorte de parallélisme entre les liens, entre les images acoustiques du mot, les liens entre les images évoquées, et la relation entre les signifiés.

Il est curieux, surtout pour le lecteur français ignorant l'allemand, de noter combien Freud insiste sur l'analogie entre les mots, délaissant l'analogie entre les représentations visuelles des choses, qui elles, bien sûr, passent très bien en français, de même que d'autres rapprochements au niveau des signifiés. Ainsi, oeuf et testicule ne sont décrits comme liés que par le mot ei.

Le tailleur de l'Homme aux loups est rattaché à couper et circoncire par les assonances entre Schneider, Schneiden, beschneiden. Mais les non-germanophones ont aussi des problèmes avec leur tailleur.

D'autres rapprochements sont aussi faits à partir de l'image acoustique du mot, sans qu'il y ait de similitudes de formes entre les choses, mais des analogies plus profondes que l'on retrouve en français ; ainsi les analogies entre l'argent, la saleté et les rats qui ne passent pas par le jeu de mots rate-ratten, ou les analogies entre l'avortement et la défécation qui peuvent passer par d'autres ponts que le mot abort.

A propos de ces exemples, Freud ne nous précise pas si sa préférence pour le lien verbal est une préférence tactique, en vue d'un meilleur effet dynamique de l'interprétation.

On ne trouve donc pas dans ces exemples de Wort-Briicke d'opposition entre les sens d'un mot ; c'est ailleurs que Freud a bien montré la coexistence des contraires dans l'inconscient fonctionnant suivant cette logique primaire que A. Green nous a rappelée.

Notamment dans son article de 1910, sur la signification antithétique des mots primitifs, Freud reprend la théorie d'un linguiste de l'époque, K. Abel, sur le langage égyptien primitif ; ces mots ont deux sens (fortfaible par exemple), dont l'un est l'exact contraire de l'autre, et il faudra adjoindre un geste à la parole, un dessin, un signe à l'écriture, pour déterminer leur sens. Le sens fort sera indiqué par un homme armé, le sens faible par un homme accroupi, position qui pour D. Braunschweig et M. Fain évoque la femme qui urine ou l'homme sans pénis à exhiber, tandis que le premier, armé, symbolise le narcissisme phallique.

Cette langue aussi possède des composés de deux vocables de sens contraires unis pour former un composé qui ne porte le sens que d'un seul composant.

Freud en rapprochait les rêves « qui montrent une préférence particulière à combiner les contraires en une unité, ou les représenter comme une seule et même chose ». Il concluait dans une note terminale


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qu' « il est plausible de supposer aussi que le sens antithétique original des mots montre le mécanisme tout fait qui est utilisé dans des buts variés par les lapsus linguae, qui aboutissent au contraire de ce qui devrait être dit (de ce qui était consciemment prévu). » Aux lapsus linguae, nous ajouterions ces associations d'idées antithétiques et nous inclurions le déni et la dénégation à ces buts variés.

S'agit-il là, comme le suggère Spitz, d'un phénomène identique à celui que l'on retrouve au niveau du langage du geste, à l'origine du non, geste de refus qui était primitivement un mouvement de fouissement à la recherche du sein, un « oui » — encore que les deux significations soient successives et non simultanées.

La référence à l'enfant est présente dans le sens antithétique des mots et aussi tout au long des réflexions de Freud, trop incidemment peut-être pour prendre place dans une grande théorie du langage au même rang que le statut topique des représentations, ou la langue primitive. Ainsi, plutôt que de fonctionnements en processus primaire, Freud parle de réminiscence de jeux infantiles, plutôt que de problèmes généraux de contiguïté/similitude, il fait allusion à la proximité des mots lors de recherche dans le dictionnaire, plutôt que de nous donner une théorie du symbole il parle de la manière de traiter concrètement les mots qu'ont les enfants, rapprochant cette attitude de celle du « sauvage ». Ce mode d'approche procure un sentiment de familiarité avec l'inconscient et le préconscient, que font perdre les théorisations plus générales.

Pour D. Braunschweig et M. Fain, le double sens des mots primitifs est celui des deux sexes et traduit la double identification hystérique. Mais ce double sens est celui de la langue archaïque et sera attendu dans le rêve après transformation des mots en représentation de choses, plutôt que dans le langage secondaire, plus élaboré, sexualisé et visant principalement à contre-investir les mots primitifs.

J. Chasseguet insiste dans un récent article et à ce Colloque même sur l'importance du sein, la « chose » première, point de départ du processus de symbolisation. L'investissement des mots lui apparaît comme une fuite de l'objet primaire, ou évitement des problèmes posés par la régression, sur laquelle nous reviendrons plus précisément à propos de la pensée fétichiste. L'interprétation du signifiant à la manière lacanienne lui paraît être abusive, surtout dans ses désarticulations systématiques du signifiant, ou bien superflue, lorsque le signifiant renforce la représentation de choses. Ceci peut paraître en contradiction avec le thème et les exemples de notre sujet, mais en fait, ces contraires que


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nous relevons indiquent bien une relation entre le signifié suggéré par la représentation de choses, et le signifié suggéré par le signifiant.

Cliniquement, nous observerons que certaines cures vont se dérouler sans que les jeux de mots à partir du signifiant apparaissent, d'autres, au contraire, vont jouer à plaisir sur les ambiguïtés, comme dans les cas cités plus haut, soit tout au long de la cure, soit à certaines de ses phases, devant précisément certaines problématiques.

Nous en arrivons ainsi à un abord plus sélectif du langage à double sens, envisagé dans une problématique particulière de la cure et dans une perspective dynamique et non plus dans la perspective génétique précédente.

Points de vue dynamique et économique

J. Chasseguet nous rappelle un cas rapporté par Saedger où les mots apparaissent comme vêtements des idées — comme voiles, comme bandeau, dirions-nous après le premier rêve cité. Voile ou bandeau dans toute leur ambiguïté, le mot dénierait la « chose » castrée sous-jacente ? Toutefois, comme nous l'avons remarqué plus haut, les oppositions ne se font pas toujours dans le même sens, représentation de chosescastration, et jeu de mot-déni ; les pistes sont brouillées soigneusement. Si une genèse générale du symbolisme peut être rapprochée du clivage du Moi (le mot pour désigner l'absent(e) et dénier l'absence, absence de l'objet total ou de l'objet partiel), ce n'est pas à une reproduction stricte de cette genèse que le patient aura recours, d'autant plus que la démarche fétichiste va dénier, dénier le déni, au quatrième, cinquième, nième degré, dans une jonglerie telle que l'on ne saura ce qui est indice de castration, ou de phallus. En clinique, ce mode de fonctionnement apparaît caricatural à certaines phases où les ambiguïtés de mots comme sur le boucher, la bouche, se succèdent sans que le déni puisse se geler sur un véritable fétiche. Pour être plus schématique, on pourrait opposer ainsi un mode de pensée fétichiste (structurale ou épisodique) jouant de mots-fétiche, en des entrechats qui brouillent dans leur vertige castration et déni, sans recours à la régression, et, d'autre part, la perversion fétichiste authentique, où le déni se cristallise dans une chose bien « réelle, bien matérielle » au long passé, permettant les régressions orales et anales (Grunberger).

Par rapport à cette matérialité du fétiche, d'autant plus réel, donc « vrai », en toute mauvaise foi, qu'il est plus matérialisé, le mot possède un statut intermédiaire ; bien sûr moins visible qu'un talon aiguille,


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un bandeau..., mais possédant une sensorialité, prenant corps dans la lettre écrite, sur la page blanche, ô combien idéalisable !, se prêtant à toutes les ambiguïtés, de sens opposé, malgré les voeux pieux du linguiste.

Mot-fétiche ou pré-fétiche, pouvant même se cacher, se « dérober », à l'inverse, au comble de ces raffinements, de cette démarche perverse (cf. Rosolato : le fétiche dont se dérobe l'objet : glans = le gland restant occulté, voilé par l'équivoque, glanz, glance). Ainsi, est réalisée une fausse rationalisation, une fausse secondarisation, qui tentera, toujours en toute mauvaise foi, de justifier la logique primaire, la coexistence des contraires. Ce mot sert de pivot à ce retournement, de point de rebroussement ; comme dans un système optique, seuls apparaissent matérialisés les surfaces de réflexions ou les milieux de réfraction.

Ceci non seulement pour le déni que nous étudions ici, mais aussi pour la dénégation, pour le retournement de la pulsion, pour la projection : « Je suis un parasite, disait un patient, un champignon saprophyte, ça profite à qui, à vous, c'est vous le parasite. » Retournement qu'on trouvera en dehors d'effet de langage, dans le dessin de l'enfant, le discours, justifié dans une histoire de boomerang;, de crachat contre le vent, de réflexion d'un projectile, etc., pour lequel on parlera plus facilement alors de secondarisation ; retournement que l'on rapprochera aussi du retournement des mots primitifs, dont Freud parle à propos du sens antithétique des mots et que l'on retrouve également dans les jeux de langage enfantin, dans des mots de la Kabale et dans certains argots du milieu, où les syllabes sont inverties (avec sa signification homosexuelle ? ou celle d'opposition de marginaux ? en plus de l'ésotérisme) : le verslen (l'envers) — un barlou s'y dénomme un loubar par exemple —, le miroir de réflexion matérialisé dont nous parlions tout à l'heure, à propos du mot, est alors lui-même inversé.

Nous ne saurions faire grief aux patients de cet usage de mots, de leur surinvestissement, étant données les règles que nous imposons et qui en font le passage obligé de leurs satisfactions pulsionnelles et de leurs contradictions dans la cure.

Mais pour revenir aux particularités de la cure, nous constatons que cet usage des mots va fluctuer suivant notre attente ; une patiente, qui me trompe de temps en temps avec le psychothérapeute lacanien de sa fille, me provoque en dévissant les mots à son retour.

Faisant l'économie d'une négation, ces jeux de mots permettent l'émergence du latent par la dérision.

Je voudrais surtout insister sur le problème du mot d'esprit et


LE MOT-PONT ET LE DÉNI 715

l'étudier du point de vue économique. Ce statut de mot d'esprit ressort comme l'élément distinctif que nous recherchons, que nous avons rencontré dans « bande haut », dans le « tu es bouché », dans « boucher un coin », au sens propre, etc. Les signifiants n'apparaissent plus alors comme équivalents, mais présentent un écart, une chute (comme l'on parle de chute à la fin d'une plaisanterie, ou de chute énergétique, du point de vue économique). Que le mot d'esprit soit raffiné, irrésistible, ou non, cela ne retire rien à son statut, quitte à ce qu'on examine ensuite de plus près pourquoi il est réussi ou non et pourquoi le rire lui est refusé.

Ces mots-dénis sont exemplaires des traits caractéristiques des mots d'esprit : l'épargne des mots, l'épargne de systèmes de négation plus complexes (1). L'épargne de l'effort, de l'inhibition et du refoulement, l'économie de jugement devant les contradictions, l'attrait du non-sens et du contresens défiant le joug de la raison critique; et lorsque les liens de sens ou de contradiction, comme ici, viennent renforcer l'analogie de sonorité des mots, on retrouve un des critères du bon mot d'esprit.

Plus particulièrement, Freud nous ramène à la problématique du voile que nous avons déjà vue, lorsqu'il centre l'esprit de tendance libidinale autour de la grivoiserie et du déshabillage de l'autre sexe, et qu'il envisage le langage sous l'angle exhibitionnisme-voyeurisme. Lorsque je relève le « bande haut » du rêve, je me fais le complice de ce déshabillage, donnant la prime de plaisir de la décharge des énergies d'inhibition.

Freud note que certains de ces névropathes témoignent par leur rire qu'on est parvenu à révéler à leur conscient, avec exactitude, « l'inconscient jusque-là voilé ». Toutefois, le patient se situant à la fois dans la position du tiers, d'objet du mot d'esprit, et d'auteur plus ou moins volontaire, l'interprétation humoristique risque aussi d'être reçue comme agressive. De plus, la décharge du rire, la dérision, ne permettent pas toujours l'insight, le court-circuitent même et ne permettent sa survenue que dans un second temps. On regrette de ne pouvoir ainsi tenir le critère absolu de la bonne interprétation, et de la bonne théorisation ? et de ne pouvoir formuler, en corollaire du titre de Freud, que ce qui manque d'esprit n'a pas de rapport avec l'inconscient.

Cette réciproque n'est pas recevable non plus, du fait de l'existence

(1) Tels que les structures en came que propose A. CULLIOLI à partir de l'exemple de l'Homme aux rats et de son ambivalence. Cf. son article sur La formalisation en linguistique.


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du mot d'esprit non tendancieux, « inoffensif », ce qui nous amène maintenant à envisager le fonctionnement non conflictuel de jeux de mots, qui ne soient pas jeux de vilains.

Mot-pont, note-pont et fonctionnement autonome

En effet, Freud nous indique un fonctionnement psychique autonome dans le « mot d'esprit », non pas au sens de Moi autonome tel qu'il sera développé par Hartmann, mais au sens économique, dans son apport de plaisir, sans doute « inoffensif », mais en dehors de toute satisfaction libidinale ou agressive ; plaisir par l'assonance des mots libérés de toute logique, plaisir de leur retour dans les rimes, plus encore dans les suites de mots qu'affectionnent les enfants, tels que : j'en ai marre, marabout, bout de ficelle, selle de cheval... mouton de ferme, ferme-là ! Association de mots non tendancieuse ? certainement pas, si l'on considère les deux bouts de la chaîne en parfaite continuité, mais que ne fait-on pas sous le masque de la neutralité, de plus joueuse !

Toutefois, l'absence de liens par le sens, ou le contresens, au-dessous de ces associations superficielles par son de mots, gêne vite l'adulte raisonnable, qui se doit de réprouver ce jeu infantile. Le caractère exceptionnel de ces chaînes de mots-pivots, plus ou moins gratuites, ne doit pas nous faire négliger leur importance fondamentale dans la compréhension du fonctionnement mental suivant le principe de plaisir. La preuve nous vient d'un domaine où le principe de réalité, la nécessité de sens, ne vient pas contrecarrer ce type de satisfaction, elle nous vient de la musique où ce fonctionnement est la règle permanente particulièrement en harmonie.

Au cours de la modulation (variation de l'harmonie), chaque note répond à la structure du mot-pont : elle est doublement caractérisée par sa valeur absolue la = 870 vibrations/seconde) et par sa position dans la gamme, qui va varier avec l'harmonie : si le ton passe de la en ré, la note la passe de la position 1, tonique, note de base de la gamme, à la position 5, dominante, ayant un tout autre sens dans cette nouvelle structure.

L'usage de la note commune à deux accords est le mode le plus habituel de passage d'un ton à l'autre (plus fréquent que le passage par contiguïté qu'est le mouvement chromatique). On retrouve notre problématique plus précise de sens antithétique dans le prototype de la résolution de l'accord dissonant, qu'est le passage de l'accord de septième de dominante à la tonique (par exemple de sol 7e = sol si ré fa,


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à l'accord de do majeur : do mi sol do, la note commune sol servant de pivot et se faisant entendre typiquement à la basse). Cette note va prendre deux significations opposées, non seulement par sa position (tonique puis dominante), mais aussi dans deux affects opposés, celui d'angoisse, de mise en tension de l'accord dissonant, celui de détente, de résolution (c'est le terme technique en harmonie) de l'accord parfait. L'affect mute derrière la continuité de la note commune, qui matérialise de façon sonore ce point de rebroussement, ce pivot... Ainsi est assurée une parfaite maîtrise de la variation de l'affect.

D'ailleurs, si nous poussons plus loin notre analyse, nous voyons que chaque accord, si parfait soit-il, est gros de transformations, qu'il peut et doit subir. Plusieurs sont possibles, un seul sera réalisé; là encore, plus que pour le langage, on retrouve la polysémie, mais les variations ne se font que par deux.

Ce ne sont pas seulement les accords dissonants qui appellent leur résolution. A. Gide, dans Les faux monnayeurs, nous présente un organiste qui plaque un accord parfait sur son clavier et l'écoute indéfiniment ; il le qualifie de fou — un fou du principe de Nirvâna. Cet accord parfait, happy end classique, appelle donc aussi sa destruction. Trop parfait, il est d'ailleurs délaissé dans la musique moderne ; en jazz, la terminaison se fait sur un accord vicieusement sophistiqué, de ton défini sans doute par la partie basse, mais indéterminé par l'équivoque harmonique de la partie haute, nouvel exemple de double sens.

Vicieusement ? L'accord dissonant ne peut passer en effet pour exempt de toute « tendance », il est foncièrement l'expression de la déliaison, de la destructivité, exacerbée par la note sensible, qui vient détruire ce qui serait sans elle l'accord parfait. Partis pour vivre « en harmonie », loin de la réalité du monde et des méchants, nous recréons l'agressivité. L'harmonie (sic) est jeu de liaison et déliaison, destructionunion, Thanatos-Eros. La note, l'accord communs unissent et aussi détruisent. Peut-on même parler de pont ? Peut-on aussi parler de pont pour ces mots qui unissent mais aussi détruisent en faisant glisser sous eux la destruction de leurs sens premiers ? Nous retrouvons encore Eros et Thanatos.

Autre précision à propos du fonctionnement psychique tel qu'il ressort de notre étude de la musique — modèle expérimental par son exclusion de ce facteur encombrant qu'est la représentation du réel. Epuré pourtant de toute rencontre de hasard, plus ou moins douteuse dans son passé, fixée (quelle que soit son histoire) dans un système cohérent, le fonctionnement psychique, en musique, tient à recréer


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la polysémie comme nous l'avons dit plus haut, mais va en radicaliser deux types bien différents qu'il faudrait peut-être envisager pour le langage :

I) Le contrepoint, les notes prennent leur sens suivant plusieurs mélodies, « voix » horizontales. Cela correspond à notre métaphore de couche géologique, d'anticlinaux, sous-tendus par les niveaux prégénitaux ;

2) L'harmonie, articulation entre des accords verticaux successifs ; à une note commune, un accord de transition, sont offerts plusieurs sens, plusieurs résolutions, mais deux sens seulement seront conservés dans la linéarité de la modulation.

De même, dans ces mots à double sens que nous avons étudiés, d'autres sens étaient souvent envisageables, ou réapparaissaient ensuite, mais toujours par paires d'opposition.

Et en musique comme en séance, cela passe avec une merveilleuse spontanéité et une rapidité qui incitent nos élaborations à l'ellipse.


PAULETTE WILGOWICZ

NOEUDS DE SILENCE

Nous sommes dans l'inconcevable avec des repères éblouissants.

R. CHAR.

La cure psychanalytique, comme l'opéra, comme l'oeuvre à venir, débute par le silence. De sorte que l'ouverture, le premier entretien, ou le premier coup de téléphone sont déjà dans l'après-coup d'un silence inaugural qui est en même temps dans un avant-coup préfiguratif.

Ces doubles silences, celui de l'analysant et celui de l'analyste, vont tout au long de l'entreprise dérouler leurs lignes mélodiques selon des modes mineurs ou majeurs, juxtaposés ou alternés le plus souvent, interférants parfois, dissonants ou accordés, à l'unisson.

V. Jankélévitch (I) écrit : « Mais le silence n'est pas seulement avant et après, infra et ultra : il est aussi pendant. Il est au centre et au coeur de la musique. Il habite en elle. »

Si l'analyste est le « bijoutier » du silence, ou mieux, « l'orfèvre » (2), si sa présence silencieuse fait appel à l'inconscient, l'écho de cet appel ne se réverbère pas seulement chez le patient, mais tout autant chez l'analyste : « La fonction d'appel de l'inconscient qu'exerce le silence est le moteur essentiel du processus de remémoration. Mais la particularité de ce miroir, qui fait qu'il ne peut y avoir deux tains de qualité identique, réside dans sa face cachée. D'un côté, creuset objectivant des fantasmes du patient, aussi et en même temps l'écran terni de ceux de l'analyste ». D'un côté comme de l'autre, orbes et spires fantasmatiques sont émises, envoyées, réfléchies, dans le silence et, certaines, souterraines, muettes, en silence.

Le silence, lorsqu'il est manifeste de la résistance, d'expressions

(1) V. JANKÉLÉVITCH, De la musique au silence. Debussy et les mystères de l'instant, Pion, 1976.

(2) R. BARANDE, DU temps d'un silence. Approche technique contretransférentielle et psychodynamique, Rev.fr. de Psychanalyse, 1961, t. XXV. Essai métapsychologique sur le silence, Rei). fr. de Psychanalyse, 1963, t. XXVII.

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défensives ou pulsionnelles, agressives ou erotiques, réactivées dans la relation transférentielle, est repérable et repéré chez le patient, et s'inscrit au même titre que tout autre élément symptomatique.

Si le silence est évoqué dans le discours, ses valences en sont appréhendables. Tel patient trouve que les minutes de silence lui coûtent cher, tel autre décrit sa peur dans le métro : « Personne ne parle. Les gens pourraient faire n'importe quoi. » Le discours, là, permet aux fantasmes sous-jacents d'émerger, tout en tenant à distance les voeux de mort ou la crainte d'une éclosion libidinale effrénée.

S'il est agi sans être parlé, il sollicite, de la part de l'analyste, une participation contre-transférentielle particulièrement questionnante. Le patient silencieux (1), à son tour, fait appel à l'inconscient de l'analyste, au-delà de ses élaborations théoriques temporaires et successives. R. Barande, dans ses travaux consacrés au silence dans la cure, met l'accent sur la relation mère-enfant, objet total phallique narcissique, qui se reconstitue, pendant l'analyse, dans le silence ; sur la valeur de masque, de déguisement, de séparation, de la parole, et sur l'intérêt, pour l'analyste, de savoir être silencieux en plusieurs langues.

L'analyste, comme l'analysant sont pris dans les rets d'un filet à double face, dont le silence, « l'inconcevable », serait le revers d'un discours tissé à grain serré, laissant apparaître dans ses mailles quelques bribes du latent et de l'inconscient. Mais le silence lui-même a sa propre contexture, ou sa propre tessiture. En sourdine, ou à couper au couteau, léger ou mortel, enveloppant ou repoussant, avide ou impénétrable, de détresse ou de réconfort, autant d'aspects qui, plus encore que la parole, nécessitent une oreille attentive pour en capter les vibrations. Un patient emploie la plus grande partie de ses séances à décrire le tourbillon de sa vie actuelle. Il fait tourner le manège de chevaux de bois de ses multiples aventures. Lorsqu'il se tait, il constate que le silence, le sien, mais aussi le mien, lui est apaisement et bien-être.

« Il faut savoir écouter avec la troisième oreille, dit Th. Reik (2), ce que les patients disent et ce qu'ils cachent » et aussi : « On n'attrape pas les papillons avec la boîte dans laquelle on les placera une fois morts, mais avec un filet en voile qui ressemble à leurs ailes. »

C'est sur ce fond continu de silence, comme une basse continue, que la voix prend tout son relief sonore. A certains moments de la cure, la voix de l'analyste est attendue, espérée ou refusée, plus dans sa mani(1)

mani(1)

(2) Th. REIK, Fragment d'une grande confession, Denoël, 1973.


NOEUDS DE SILENCE 721

festation que dans son contenu. Les mots eux-mêmes peuvent n'être pas entendus ni compris. Une interprétation peut en être faite par rapport au sens qu'ils véhiculent, mais, à d'autres moments, il s'agit plutôt d'une hypoacousie sélective à la voix elle-même vécue comme pénétrante et intrusive.

Voix et silence sont ce qui court sous les mots, et si le silence peut être comparé à un miroir acoustique, il s'agit d'un miroir bruissant des voix répercutées des deux côtés du miroir dont l'écho, contrairement à l'image spéculaire, ne s'entend pas dans une inversion de latéralité. La voix, émanée du corps, y revient, et ceci dans une articulation croisée analysant-analyste, qui instaure deux échos simultanés pour une expression émise soit du côté du divan, soit du côté du fauteuil. Faut-il voir là la réminiscence lointaine des onomatopées du bébé reprises en écho par la mère ou l'entourage, mais aussi l'émission de ces onomatopées par la mère ou l'entourage, reprises en écho dans le babil enfantin, et l'équivalent des « moments d'illusion » de Winnicott ?

Dans des périodes privilégiées, il arrive que le patient exprime ce que l'analyste avait en tête, et qu'inversement l'analyste, lorsqu'il prend la parole, entende l'analysant lui dire : « Quand vous avez commencé à parler, j'étais justement en train de penser à cela. » Plus encore, dans toute cure, existent à bas bruit des entrelacs de non-dits : une image de l'analysant, visuelle ou auditive, vient à la rencontre de la même image chez l'analyste ; un fragment de rêve de l'un semble reprendre en écho une reviviscence de l'autre; une rencontre fortuite, inattendue, dans un lieu public, trouve sa résonance secrète au coeur de la relation analytique ; une lecture, une discussion ou un travail en cours sont immédiatement ponctués par une évocation ou une confirmation d'un analysant. Ces carrefours, ou ces interférences en phase, témoignent de la valeur réfléchissante, dans son double sens, du silence dans le déroulement de la cure. Le rôle que D. W. Winnicott (1) attribue au miroir et au visage de la mère trouve peut-être ici son correspondant dans le domaine acoustique. Ce sont là des réflexions qui opèrent dans le silence. Elles peuvent rester non dites, ou trouver une expression verbale qui les authentifie.

La mise en mots, le dire, cernant l'accord, sont des jalons dans le cheminement d'une aventure qui n'est pas qu'harmonie. Ils focalisent quelques havres où l'alliance thérapeutique se renoue, où l'intervention ne vient pas rompre le silence, en brisant le miroir, fonction qui échoue

(1) D. W. WINNICOTT, Jeu et réalité, Gallimard, 1975.

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souvent à l'interprétation, de la réintroduction d'un tiers séparateur de Narcisse et d'Echo.

C'est dans l'alternance de la réunion et de la séparation, au sein même des séances, dans les oscillations des noeuds de silence et des noeuds de discours, que se rejouent les drames des relations duelle et triangulaire.

Mais ce n'est pas seulement dans le silence que la compulsion de répétition libère ses figures : alors, elles peuvent être reconnues et dévoilées. C'est également en abîme, en silence, qu'elle les fait oeuvrer, tendant à l'analyste ses pièges les plus redoutables. Le contre-transfert de l'analyste est d'autant plus dangereusement mis à l'épreuve, en regard, qu'il est inconscient et court le risque de le rester. Un patient, très amélioré, veut arrêter son analyse au bout de trois ans. Une promotion professionnelle en est le prétexte. Un bref instant, je partage son point de vue dans le silence, pour m'apercevoir ensuite, qu'en silence, sans le savoir, je m'étais identifiée à l'image, projetée sur moi, de sa mère l'ayant trahi pour une nouvelle naissance lorsqu'il avait 3 ans. Un autre analysant me conduit au bord de l'endormissement, me faisant ainsi revivre un pan de son passé : petit garçon, il partageait le lit de sa mère, n'osant pas bouger pour, dit-il, ne pas la réveiller. Le temps partagé avec les patients charrie avec lui non seulement une histoire reconstruite (ou construite) mais encore éprouvée et souvent éprouvante, où la mise à l'épreuve de l'analyste opère à tous les détours. Cette épreuve, dans sa polysémie, peut aller jusqu'à la mise à mort de l'analyse, si le contre-transfert ne réussit pas à se dégager des identifications projetées, si la compulsion de répétition chez l'analysant trouve une alliée dans une répétition inconsciente de la part de l'analyste, répétition qui, pour être occulte, n'en est pas moins mortifère. « Le contre-transfert, c'est quand nous sommes touchés au mort », écrit J.-B. Pontalis (I). Comme si, insensiblement, il y avait un renversement des rôles, comme si le Sphinx était venu occuper la place du patient, était devenu l'acolyte de la pulsion de mort, si l'énigme posée à l'analysant et à l'analyste ne trouve pas de réponse. D. Anzieu (2) décrit un transfert et un contre-transfert paradoxal. Ce dernier, pour cet auteur, est en même temps un indicateur privilégié, qui permettrait, comme l'humour, de revivre le paradoxe en le maîtrisant.

C'est à bas bruit, en silence, que ces processus aux alliages subtils,

(1) J.-B. PONTALIS, A partir du contre-transfert : le mort et le vif entrelacés, Nouv. Rev. de Psychanalyse, aut. 1975, n° 12.

(2) D. ANZIEU, Le transfert paradoxal, ibid.


NOEUDS DE SILENCE 723

en apparence muets, se font entendre et impriment leur message autant au niveau du corps de l'analyste que dans son fonctionnement psychique.

Comme l'affection psychosomatique emprunte le corps pour dire une souffrance incommunicable autrement, les demandes silencieuses affectent l'analyste sur le plan psychique et corporel. Ce temps persiste jusqu'à la compréhension et à la possibilité d'une élaboration et d'une mise en forme. « Lorsque l'analyste arrive à une sorte de mise au point intérieure, et souvent avant la verbalisation le trouble affectif se change en un sentiment de satisfaction, de parvenir à un mode d'explication cohérent qui joue le rôle d'une construction théorique au sens que Freud donne à ce mot pour parler des « théories sexuelles » de l'enfant », écrit A. Green (1).

Si tout le bruit de la vie vient d'Eros et si les pulsions de mort oeuvrent en silence, ce sont leurs « mélanges diversement composés » (2) qui permettent à l'alliance thérapeutique de s'inscrire. Dans Jeu et réalité, D. W. Winnicott dit à son patient : « Je suis en train d'écouter une fille. Je sais parfaitement que vous êtes un homme, mais c'est une fille que j'écoute et c'est à une fille que je parle. » Après une pause le patient dit : « Si je me mettais à parler de cette fille à quelqu'un on me prendrait pour un fou. » Et Winnicott se surprend lui-même dans sa réponse : « S'il y a quelqu'un de fou, c'est moi. » Comme si, dans un premier temps, il avait repris à son compte, sans le savoir, en silence, la vision que la mère de son patient avait de lui, pour, dans un deuxième temps, fondamental, en verbalisant cette folie, s'écarter de cette image, se dégager de cette projection, s'en désidentifier, prendre de la distance par rapport au désir de cette mère et ouvrir ainsi, en quelque sorte, un espace-temps potentiel inouï jusque-là.

Il n'est pas rare qu'à une séance silencieuse succède un rêve, comme pour mettre en échec une tentative de mise en veilleuse des tensions, des « trouble-paix », et de leur dire. Peut-être y a-t-il un rythme des séances et de la séance, comme il y a un rythme du sommeil et de la veille, comme il y a un rythme du discours scandé par des silences. Pauses et soupirs contribuent à la respiration du texte.

— On n'entend rien, chante Mélisande.

— Il y a toujours un silence extraordinaire ; on entendrait dormir l'eau, chante Pelléas qui l'a conduite au bord de la Fontaine des Aveugles, fontaine miraculeuse qui ouvrait les yeux des aveugles.

(1) A. GREEN, L'analyste, la symbolisation et l'absence dans le cadre analytique, Nouv. Rev. de Psychanalyse, aut. 1974.

(2) S. FREUD, Le problème économique du masochisme, Névrose, psychose, perversion, P.U.F., 1973-


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Pas plus qu'on ne peut dissocier le silence de son contexte pour une apologie fallacieuse du silence, pas plus la parole ne peut être isolée de ce qui l'encadre, et de ce qui la sous-tend, pas davantage la cure analytique ne peut s'appréhender sans tenir compte à la fois des deux côtés du miroir, sans prendre en considération les noeuds qui unissent l'analysant et l'analyste. Saisir les noeuds de silence — où l'oreille voit — permet d'élargir la perception de ce qui se joue. Les silences et les soupirs aident à l'architecture et à la compréhension de l'ensemble. C'est peut-être dans leurs chiasmes qu'émerge l'élément créatif.

« Le psychanalyste ne lit pas dans le marc de café. Il ne fabrique ni le centaure ni la licorne. Créer, c'est donner un nom et unifier par la parole qui interprète ce qui n'est que désir vague, sans nom, obscur, à peine ébauché. Entre cette existence de la pulsion et la fermeté précise que la parole met en forme, il y a un saut qualitatif qui équivaut à une création » (1).

On ne peut faire parler le silence, faire voir l'obscurité, faire vivre la mort, que dans une simultanéité linguistique dissonante de contradictoires dont les racines demeurent muettes. Le langage propose une solution aux terreurs, aux ombres, au silence ; linéarisant, il sectionne, et ce faisant, il repousse les monstres indicibles. L'analysant, comme l'analyste, lui sont soumis, et exercent par lui et grâce à lui leurs potentialités créatives. Ils en sont l'un et l'autre traversés, affectés et modifiés. « Quelque chose est changé pour le psychanalysé et pour le psychanalyste, et c'est de ce seul changement que nous pouvons parler après coup ; nous sommes changés, et personne n'est mort » (2).

Chacun entend les mots de l'autre, et les répète en écho dans son for intérieur. Chacun poursuit, en filigrane, son dialogue intérieur et les répercussions étagées des paroles prononcées. Chacun garde en lui ses zones d'ombre et de silence.

Un enfant, anxieux de se trouver dans l'obscurité, s'adresse à sa tante qui se trouve dans une pièce voisine : « Tante, parle-moi, j'ai peur. — A quoi cela te servirait-il, puisque tu ne me vois pas ?» A quoi l'enfant répond : « Il fait plus clair lorsque quelqu'un parle » (S. Freud) (3).

(1) S. VlDERMAN, La bouteille à la mer, Rev. fr. de Psychanalyse, 1974, t. XXXVIII.

(2) J. GlLLlBERT, L'écouteurisme, Rev. fr. de Psychanalyse, 1973, t. XXXII.

(3) S. FREUD, Introduction à la psyclianalyse, Petite Bibliothèque Payot.


CHARLOTTE BALKÂNYI

REMARQUES SUR LES RAPPORTS DE LA LINGUISTIQUE ET DE LA PSYCHANALYSE

Dans une collaboration interdisciplinaire, nous psychanalystes pouvons apprendre des linguistes comment prennent naissance les formes linguistiques — phonologiques, sémantiques et syntactiques —, et reconnaître dans l'évolution lente, constante et impersonnelle des formes linguistiques les reflets de processus que nous apprend à connaître le développement mental individuel. En revanche, la recherche linguistique pourrait s'appuyer sur nos découvertes psychanalytiques relatives au développement et au fonctionnement mental pour formuler de nouvelles hypothèses.

La capacité humaine de verbalisation est un phénomène normal de restitution. Les humains répètent en raccourci dans leur développement, bébés puis enfants, la longue crise évolutive qui fit apparaître la verbalisation et son produit : le langage verbal. Cette évolution s'est faite lentement : l'homme est descendu de son arbre; en ont découlé la station debout et de profonds changements dans son système langagier. Aujourd'hui quand le petit d'homme est posé à terre par sa mère et doit renoncer à la symbiose directe avec elle, il acquiert, à titre de substitut et de réconfort, la capacité de verbalisation. Le langage deviendra l'instrument de communication, de télécommunication entre sa mère et lui. La verbalisation sera un substitut abstrait, mais porteur de plaisir, de la joie perdue de toucher, sentir, respirer et goûter la réalité concrète du corps maternel. Cette réalité est-elle perdue ? Le désir que le bébé en a subit un clivage et un refoulement. Le langage est un phénomène normal de restitution parce que l'investissement sensuel des représentations de choses est plus ou moins abandonné au profit de l'investissement des représentations de mot qui, lui, est conservé et utilisé.

Je soutiens que les linguistes qui refusent de collaborer avec les psychanalystes savent inconsciemment que le langage est un phénomène de restitution. Ils préfèrent rester dans le domaine qui touche aux relations abstraites et verbales et redoutent le rapprochement avec la psychanalyse qui touche, elle, aux relations humaines dans leur aspect vivant, sexuel et affectif. Par ailleurs, la majorité des psychanalystes croit que la psychanalyse n'a rien à faire avec le langage. Ce stérile état d'isolation est favorisé par le langage technique des deux disciplines.

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Ces langages techniques, comme tout jargon, sont l'obstacle majeur à la communication interdisciplinaire. La définition de « jargon » implique que.ceux qui en usent visent inconsciemment à ne pas être compris par les non-initiés. Je vois dans la scission qui isole entre elles les disciplines scientifiques et qui se reflète dans l'emploi de jargons techniques l'extension du mythe de la tour de Babel. La malédiction de ne pas nous comprendre et de ne pas comprendre nos langages pèse encore sur nous. Je reviendrai au problème de Babel et au sentiment qui est nôtre que ne pas nous comprendre et tomber dans l'isolement par des scissions était le châtiment auquel l'humanité était vouée. Le mythe peut être re-intériorisé. Le châtiment est alors autopunition. Pour rapprocher la psychanalyse et la linguistique, il suffit que chacun ait une connaissance approfondie et loyale de sa propre discipline.

Puis-je, par souci de clarté, définir psychanalytiquement trois concepts que j'utiliserai dans ces notes : parole, verbalisation et langage (I).

i. La parole est ce que réalise la zone érogène — bouche (oreille) — et la parole est un moyen de communication ;

2. La verbalisation est un processus intrapsychique, c'est la fonction du Moi par laquelle nous mettons nos pensées et sentiments en mots et formes grammaticales ;

3. Le langage est un produit psychologique de masse, c'est l'art d'un peuple.

On ne peut négliger l'intérêt de Freud pour le langage. Ce n'est pas son article profond sur Les significations antithétiques des mots primitifs, le seul et bref article psychanalytico-linguistique qu'il ait écrit, qui en fait preuve. C'est sa monographie Sur l'aphasie qui a marqué le tournant de son orientation scientifique. Au cours des dix années couvrant les trois publications : Sur l'aphasie, Etudes sur l'hystérie, et L'interprétation des rêves, Freud, armé de son savoir sur l'anatomie, la physiologie et la neurologie de la fonction de la verbalisation, a découvert la psychologie de cette fonction, et a inventé la psychanalyse dont l'instrument de travail est la verbalisation et la parole. Freud a développé la métapsychologie de la verbalisation.

J'ai réuni dans mon essai Sur la verbalisation les éléments de sa pensée épars dans son oeuvre.

En faisant un bref retour en arrière sur l'histoire de la pensée

(1) Cet article est traduit de l'anglais ; l'anglais sent la signification des deux concepts, « la langue » et « le langage » dans le même mot : « language ».


RAPPORTS DE LA LINGUISTIQUE ET DE LA PSYCHANALYSE 727

psychanalytico-linguistique, j'aimerais mentionner la contribution de Karl Abraham. Sa vocation première était d'être linguiste. A l'âge de 15 ans, il écrivit un petit livre intitulé Essais et notes sur l'ethnologie et la philologie (Abraham, 1892). J'ai essayé de montrer dans un article comment se trouvent là en germe bien des points pour lesquels Abraham a développé dans sa maturité un intérêt psychanalytique. La leçon la plus intéressante à tirer de ces essais et des ouvrages linguistiques qu'il a dû étudier au cours de ses recherches d'adolescent est, à mon avis, que les processus de transformation par lesquels les langues se modifient (incorporation, agglutination, etc.) reflètent des processus du développement mental individuel. Abraham n'est pas devenu linguiste mais à travers toute son oeuvre nous retrouvons la même attitude : utiliser le langage comme pierre de touche de ses affirmations.

Dans la deuxième ou troisième génération d'analystes, pendant longtemps, Edouard Pichon fut le seul à reprendre l'intérêt de Freud pour la linguistique et à travailler selon cette ligne psychanalytique classique (1).

D'où, je pense, l'orientation des psychanalystes français vers le langage. Cette orientation est plus vivace que dans n'importe quel autre groupe psychanalytique. L'autre facteur, cet amour de la justesse et de la beauté de l'expression, est, je crois, une tradition culturelle.

Pendant des années, peut-être des dizaines d'années, les psychanalystes ne s'intéressaient pas au langage ni à la manière de parler de leurs patients (à des exceptions près, par exemple Ella Sharpe). Pour eux, il était évident que le patient est en mesure de transmettre son intention par le verbe. Chose que l'on ne peut certainement pas généraliser. On utilisait la méthode classique, et pourtant on ne tenait pas compte dans la théorie du fait que c'est de la verbalisation que dépend la qualité du préconscient et du conscient. Les patients qui souffraient de troubles patents de la verbalisation réclamaient rarement un traitement psychanalytique, et quand ils le faisaient, leur trouble de la verbalisation, précisément, les rendait difficilement analysables (par exemple les bègues, les aphasiques, etc.). Une éducation à orientation psychanalytique est le traitement approprié de ces cas (2). Je suis arrivée à la psychanalyse en passant par le champ de la pathologie du langage.

(1) Il n'y avait pas de mot allemand pour « verbalisation ». Freud connaissait le terme, fabriqué par Hughlings Jackson, mais ne l'a pas adopté. Pichon sentit le besoin d'un terme, et appela la « verbalisation » « la pensée lingui-spéculative "

(2) La justesse de la pensée de Pichon est mise en évidence par le fait que, en collaboration avec Mme S. Borel-Maisonny, ils ont mis sur pied une méthode très efficace pour le traitement des troubles de la verbalisation. Cette application de la psychanalyse est une contribution durable de Pichon (Pichon et Borel-Maisonny, 1937).


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De nos jours, le monde psychanalytique s'intéresse de plus en plus à la linguistique. Cependant les tâtonnements dans la recherche d'un cadre de référence s'appuient beaucoup sur la spéculation et très peu, ou pas du tout, sur le matériel clinique. D'un côté, c'est un signe de santé que les intérêts de la psychanalyse se tournent vers le langage. Voir dans la linguistique une discipline auxiliaire qui peut utilement nous orienter dans la situation thérapeutique et dans l'élargissement de notre vision théorique est une tentative pour annuler le clivage qui sous-tend le symptôme de restitution et pour réunir ces deux disciplines fondamentalement apparentées.

Par contre, cette nouvelle orientation peut être un renforcement, une manière de renouveler l'expérience du clivage : fuir les difficultés, les anxiétés et l'agression qui surgissent dans le cabinet de consultation pour un domaine spéculatif où seuls les symboles de la réalité sont à observer. Une telle régression serait un danger pour la psychanalyse et n'apporterait rien à la linguistique.

Cliver est un mot à significations antithétiques. Freud le mentionne comme un des exemples de ces concepts dont les significations opposées se retrouvent dans les membres éloignés d'une même famille de langues. « Comparons l'allemand Kleben (« coller ») et l'anglais to cleave (dans le sens de « cliver ») » (Freud, 1910). Cependant le mot Omelia de la vieille langue Nahuatl parlée par les Aztèques du Mexique signifie à la fois : « mettre deux choses ensemble, ou d'une chose en faire deux » (R. Siméonj 1889). (J'ai rencontré cette expression en étudiant le petit essai d'Abraham sur la langue Nahuatl.) Un peuple qui peut utiliser le même mot pour dire « mettre en deux » et « mettre en un » doit savoir inconsciemment qu'un clivage n'intervient que dans des conditions spécifiques et qu'un clivage peut être aboli.

Dans ma recherche, j'ai adopté la position de Freud. J'ai pris le point de vue analytique classique tel qu'il est exposé dans L'inconscient (Freud, 1915), comme cadre de référence pour comprendre la fonction de la verbalisation (1).

La compréhension clinique de Freud reposait sur l'étude des aphasiques, sur le processus de verbalisation des patients qui parlaient normalement dans leur effort quotidien pour rendre l'inconscient conscient (il se trouve qu'une des premières hystériques, Frau Emmy von N..., était bègue), et sur le langage schizophrénique (aujourd'hui nous dirions

(1) La psychologie de masse chez Freud et la théorie psychanalytique de la symbolisation sont les cadres de référence appropriés à la compréhension de l'art du langage.


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la verbalisation du schizophrène). Mon matériel de recherche clinique a été élaboré à partir de mon travail avec des sourds-muets, des aphasiques, des bègues, et par ailleurs avec des patients sans difficulté de langage, y compris des enfants. Sur le plan du diagnostic et de la technique, l'écoute du discours et du débit verbal des patients « qui parlent normalement » m'aide beaucoup. Je peux seulement mentionner ici que des signes subtils dans le langage des patients indiquent avec une remarquable précision des états ou des épisodes passés d'ordre obsessionnel, hystérique, maniaque, etc.

La théorie des instincts et le point de vue psychanalytique sur la symbolisation sont nos cadres de référence dans l'étude du développement du langage et de la parole. C'est dans ce domaine que les plus grands progrès pourraient être faits avec la collaboration des linguistes qui travaillent sur l'aspect phonologique du langage. A la phase orale, il n'y a pas de verbalisation. Les premiers sons produits par le bébé avec la bouche peuvent être considérés comme parole ou précurseurs de la parole. L'audition est prête dès la naissance. L'érogénéité de la bouche, pour ce qui est de la parole, s'étaie sur la fonction vitale de manger, mais aussi et plutôt, de respirer. La zone érogène de la parole a deux points d'étayage : la cavité buccale avec ses différentes parties (larynx, pharynx, langue, palais dur et mou, gencives, lèvres, joues, et plus tard les dents), et l'oreille. Toutes les parties de la zone de la parole jouent un rôle libidinal spécifique dans la phonation et l'articulation. Sur le plan du développement de la personnalité, les premiers stades du développement de la parole correspondraient à la situation de la phase autistique. Les premiers sons oraux n'ont pas de signification symbolique mais sont une source de plaisir et servent d'exutoire à l'agressivité. Les bébés sourds roucoulent et babillent, mais, en l'absence de retour auditif, ils cessent au bout d'un moment, et le plaisir cherche d'autres issues. Les bébés qui ne sont pas des sourds profonds vocalisent plus longtemps et leur développement s'arrête seulement quand le développement verbal devrait commencer. Exactement comme dans le développement des phases libidinales, les stades du développement de la parole se chevauchent. Le bébé développe graduellement la capacité de symbolisation par le son. Un exemple : un enfant de 9 mois imite le bruit d'un avion de manière constante et claire, en faisant vibrer ses lèvres. La signification de ce son est vague et ambiguë. Cela peut signifier, traduit en langage adulte : « Voilà l'avion », « l'avion est parti », « je veux voir l'avion », « je veux avoir l'avion », « je suis l'avion », etc. C'est une onomatopée qui n'a pas encore à proprement parler de signi-


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fication symbolique. C'est plutôt un geste magique au service d'une identification projective. Après quelques semaines, le « son-avion » disparaît complètement. Quelques semaines plus tard l'enfant profère quelque chose comme « ai...ion ». Cela contient encore toutes les affirmations précitées, mais tire sa forme du mot conventionnel « avion ». L'usage du mot indique que la maturité de l'enfant lui permet maintenant d'accepter la nourriture-mot toute faite donnée par les parents. Il passe à la phase anale et, parallèlement, son développement verbal se consolide. C'est au même moment du développement que la compréhension des valeurs et la faculté de manipuler les symboles au lieu des choses interviennent. Le mot est, comme l'argent, une autre forme de monnaie d'échange qui peut être utilisée à la place de l'objet sensuel. Renoncer à l'analité est le deuxième pas décisif qui mène de l'objet matériel à l'objet immatériel.

L'ensemble de la philosophie de de Saussure est du plus grand secours pour la théorie psychanalytique. Il n'y a qu'un point sur lequel la pensée psychanalytique diffère de la sienne, c'est la symbolisation. De Saussure part du principe que « le signe linguistique est arbitraire » (De Saussure, 1915) ; pour la pensée psychanalytique, le signe linguistique est de nature symbolique, mais cette origine a pu devenir totalement inconsciente au cours de l'évolution linguistique et culturelle. Au niveau de l'individu, l'enfant qui essaie de s'établir dans la phase d'individuation, c'est-à-dire l'enfant au stade anal, n'adhère pas encore aux conventions. Il investit de signification des groupes de sons. Les enfants symbolisent leur humeur par des groupes de vocables. Les néologismes enfantins sont souvent repris par la famille et utilisés pendant des années, ces créations de sons par les enfants sont des objets transitionnels acoustiques (Winnicott, 1953). Puis-je donner un exemple de la valeur de représentant d'humeur d'un objet transitionnel acoustique : un patient adulte se rappelait clairement les groupes de sons particuliers qu'il utilisait à l'époque prégénitale quand il, échangeait des tendresses avec sa mère. En analyse, pendant des années, une forte vague d'inhibition et d'embarras l'empêcha de produire ces sons et l'intonation concomitante dans mon cabinet. Ce n'est qu'après qu'il y soit finalement arrivé qu'il fut possible d'analyser sa spontanéité et sa tendresse refoulées, et de les intégrer à sa personnalité. Il se pourrait que ce soit une tendance parente de l'onomatopée qui soit à l'oeuvre dans la formation de mots (et dans la réception de significations) : les sons articulés et leurs combinaisons sont exceptionnellement appropriés pour refléter, pour symboliser, les humeurs causées par les représentations


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de chose. La musique, dont la matière première est les sons et les émotions, pourrait ici nous être de quelque enseignement.

Le langage nous fournit un signe qu'un enfant est à la limite du stade anal et du stade phallique : cet enfant prend les expressions au pied de la lettre. L'emploi des métaphores n'est pas encore assez fermement organisé pour exclure des régressions dans la compréhension concrète du langage qui caractérise l'anal. A la phase phallique proprement dite, la verbalisation de l'enfant est en pleine ascension. La vitesse à laquelle il s'approprie le langage parlé autour de lui et l'incroyable facilité avec laquelle il adopte des formes grammaticales complexes indiquent la profonde nécessité d'identifications projectives et introjectives, ces deux grands mécanismes de construction du Moi, à l'époque préverbale comme verbale. Je ne crois pas qu'il soit justifié de penser avec Chomsky que les structures syntactiques sont innées. Nous sommes loin d'avoir pleinement exploré la nature et les ressources de l'identification introjective. Dans le cadre de la situation oedipienne, le développement du langage subit aussi un drame. C'est celui de la tour de Babel (1).

On pourrait l'interpréter ainsi : Tu veux pénétrer le ciel de ton pénis et tu veux créer comme Dieu et faire exister les choses en les nommant — ton organe soit pour toujours limité dans son pouvoir de communication. Au châtiment oedipien de la castration s'ajoute la restriction dans la communication linguistique. Ne comprendre et ne parler que la langue des proches parents (famille, clan), ériger des cloisonnements, des barrières linguistiques qui dureront toujours — tout ceci implique une fixation définitive. A la menace de castration s'ajoute le châtiment oedipien d'avoir à rester fixé à sa langue maternelle, à sa mère (au maternage par son propre jargon technique). Tel pourrait être le sens du mythe de la tour de Babel.

La crise de Babel chez l'enfant se prolonge plus longtemps que la crise oedipienne. Encore une fois, le renoncement aux buts pulsionnels est suivi d'un progrès de la verbalisation. Il est dans la nature du fonctionnement mental que la verbalisation soit une faculté substitutive et

(1) Genèse, II,4-9 : « Ils dirent : « Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour dont le sommet « pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersés sur toute la terre! »

« Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : « Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entre" prises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, " confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres. » Yahvé les dispersa de là sur toute la surface de la terre et ils cessèrent de bâtir la ville. Aussi la nomma-t-on Babel, car c'est là que Yahvé confondit le langage de tous les habitants de la terre... »


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restitutive. La capacité verbale s'accroît à la période de latence, mais seulement jusqu'aux environs de 9 ans. L'enfant plus âgé ou l'adulte ne pourra plus acquérir une langue étrangère — et en particulier son aspect phonologique — par la seule identification, les barrières de Babel tombent. J'attribue l'accomplissement formidable de l'enfant de l'acquisition de la langue maternelle aux processus d'identification projective et introjective.

La capacité humaine de verbalisation est une propension de l'esprit. En m'appuyant sur l'expérience analytique, je puis dire que le sens syntactique dérive chez l'enfant du besoin d'être en relation avec son premier objet d'amour. L'ensemble de notre attitude relationnelle vis-à-vis du monde trouve ces représentations symboliques dans les potentialités du système linguistique que nous utilisons. L'examen détaillé de ce thème pourrait faire l'objet d'une collaboration entre linguistes et psychanalystes. Je suis encouragée à penser ainsi par le souvenir de dizaines d'enfants sourds-muets. Ces enfants mis dans une certaine situation affective sont prêts à assimiler la forme linguistique qui correspond symboliquement à ces affects ; c'est en s'appuyant sur cette expérience qu'on leur enseignait tous les sons, mots et structures grammaticales. L'acquisition de la verbalisation fit de ces enfants sourds-muets des gens qui pensaient et vivaient normalement.

(Traduit de l'anglais par A. M. LHOMME.)

RÉFÉRENCES

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Sprachenkunde, manuscript. BALKÀNYI (Charlotte) (1961), Psycho-Analysis of a Stammering Girl, Int. J.

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— (1964), On Verbalization, Int. J. Psycho-Anal., 45.

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— (i974), Die Verbalisierung in der Psychoanalytischen Deutungsarbeit,Psyc/îe.

— The Linguistic Studies of Karl Abraham, Unpublished paper. FREUD (Sigm.) (1891), On Aphasia, London, Imago, 1953.

— (1900), The Interprétation of Dreams, S.E., 4-5.

— (1905), Three Essays on the Theory of Sexuality, S.E., 7.

— (1910), The Antithetical Meaning of Primai Words, S.E., II.

— (1915), The Unconscious, S.E., 14.

— (1921)5 Group Psychology and the Analysis of the Ego, S.E., 18. PiCHON (Edouard) (1936), Le développement psychique de l'enfant et de l'adolescent, Paris, Masson.

SAUSSURE (Ferdinand de) (1915)5 Cours de linguistique générale, Paris, Payot. SlMÉON (Rémi) (1889), Dictionnaire de la langue nahuatl. WINNICOTT (D. W.) (1953), Transitional Objects and Transitional Phenomena, Int. J. Psycho-Anal., 34.


JEAN-LUC DONNET

ON PARLE D'UN ENFANT

I. — Il n'est pas rare que surgisse dans le cours d'une analyse, avec la valeur privilégiée d'un souvenir-écran, une scène vécue, ancienne ou moins ancienne, que le patient pourrait résumer ainsi : « On parlait de moi. »

« On » peut désigner deux ou plusieurs personnes, membres de la famille, amis, professeurs : typiquement, bien sûr, c'est le couple parental. Le ton et le thème de l'échange ainsi surpris viennent d'abord au premier plan pour en colorer l'évocation. Confidence, discussion ou dispute, louange ou critique, supputation, inquiétude ou projet : chacun de ces registres a pu éveiller des sentiments divers mais bien définis. En un premier temps, donc, c'est la signification des paroles entendues et leur résonance affective qui font la valeur du souvenir : ils nourrissent les chaînes associatives et soutiennent le travail de l'interprétation.

II. — Mais parfois le contenu de la conversation a échappé, reste incertain, ou semble avoir fait l'objet d'un refoulement ; d'autres fois, c'est l'identité même de celui dont on parlait qui fait doute : ne s'agissait-il pas de quelqu'un d'autre, un membre de la fratrie ? Et ce doute alors paraît devenir tout l'enjeu. A la limite, enfin, la scène a pu se dérouler en présence de l'enfant, dans la mesure toutefois où il était postulé qu'il ne pouvait comprendre le dialogue (qui a pu, même, emprunter une langue étrangère).

Alors, le sens des paroles ne compte plus. Ce qui vient au premier plan d'emblée — mais constitue un deuxième temps dans tous les cas — concerne la nature du fantasme que le souvenir-écran met en scène. La scène devient celle-ci : le sujet s'est entendu désigner par son prénom ou son diminutif alors qu'on ne s'adressait pas à lui ; ou bien il a cru se reconnaître dans un « cet enfant... », « ton fils... », « notre fille... » ; plus exemplairement c'est à un « il » ou « elle » que se réduisait sa présence dans le dialogue. Bref, l'enfant faisait l'objet d'un énoncé.

Ainsi ramassée, la scène a pu n'éveiller chez l'intéressé qu'une curiosité avide et vaguement coupable (fallait-il se boucher les oreilles ?).

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Mais parfois, le souvenir demeure vivace d'un affect violent fait de jouissance et de honte.

III. — A ce deuxième temps de son analyse, le souvenir-écran se révèle être l'actualisation d'une question fondamentale et dont la réponse, on le sait, est toujours dérobée : « Qui suis-je, que suis-je pour eux ? » Au-delà de la diversité des thèmes, la situation paraît mettre le sujet en posture de surprendre le véritable désir de l'autre. Si l'on parle de moi, en mon absence, ne vais-je pas pouvoir me saisir de ce que je suis pour eux, et qui m'est toujours voilé lorsqu'ils me savent présent, puisque leur dire est alors toujours suspect de se plier à ma demande (tu m'aimes ?) ou de s'y refuser ?

Mais dans le moment fugitif où l'écoute aura été suspendue, l'enfant a pu entrevoir le piège qui le réduirait à n'être que cela, et cette transgression essentielle et fatale qui le vouait à coïncider avec cet autre de lui-même, à rejoindre son double dans le miroir des autres. Ce moment est ce qui rend compte du chavirement brûlant fait de plaisir et de honte.

C'est comme pour encadrer le fantasme, en immobiliser le vertige par une oscillation maîtrisée, que la scène est réduite au squelette d'une pure nomination, maintenant le nécessaire suspens.

De telle sorte que le souvenir-écran est devenu mise en scène d'une question et d'une réponse simultanées, et qui se suffisent : puisqu'ils parlent de moi, c'est que je suis l'objet de leurs pensées, amour ou souci. Mon absence n'abolit pas ma présence mais la conforte. Je reste entre mes parents pour les unir-séparer : être leur jointure fait le joint entre présence et absence.

IV. — « On parle de moi » s'interprète donc d'abord en fonction du thème, puis de la structure fantasmatique.

Mais, on vient de le voir, cette réalisation fantasmatique recèle aussi, comme sa condition de possibilité, le rapport du sujet au langage. Pour qu'absence et présence puissent s'échanger, il faut que joue l'opérateur de la désignation. Cet opérateur est exemplairement le « il ». Pour qu'il soit présent en son absence, présent par son absence, il faut que l'enfant dans ce « il » se reconnaisse, qu'il se désaisisse dans cette objectivation qui, fugacement, le réduit au signifiant de l' « anonyme ». Le souvenir, sur le plan de l'affect, conjoint l'exaspération exquise de la subjectivité et l'anonymation du « il ». C'est à cette objectivation néantisante, qui le fait non identique à soi, qu'il faut rattacher l'éventuel surgissement d'une ébauche de dépersonnalisation, où se mêlent le sentiment d'irréalité de soi, et celui d'un trop de réalité. Après un instant de révolte impuissante, de quasi-désespoir, cette dépersonna-


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lisation se résout dans le sentiment d'une fatalité un peu miraculeuse et pourtant étrangement familière (I).

V. — L'interprétation, à ce niveau, ne peut que faire apparaître ce souvenir-écran comme l'écho d'une scène originaire (mythique, qui peut n'avoir jamais eu lieu) qui serait celle de l'émergence du sujet en tant qu'il se constitue dans et par le signifiant (selon une inspiration essentielle de la pensée de Jacques Lacan).

Il ne s'agit évidemment pas de méconnaître les étapes qui marquent l'accès graduel de l'enfant au maniement de la langue et de la pensée symbolique. Mais la perspective génétique rencontre inévitablement, comme sa limite, ce qu'il y a de discontinuité radicale, d'absolument créatif dans l'accès du sujet à l'ordre symbolique, en tant précisément qu'il peut donner sens, c'est-à-dire existence subjective, après coup, à ce qui n'est jamais advenu au sens. La dimension génétique ne se trouve pas à l'aise non plus pour mettre en relief ce que cet « apport » comporte d'envers, de perte.

Ce qu'il y aurait de véritablement ombilical dans le souvenir-écran, c'est qu'il met en scène la dimension même de l'après coup avec l'effet rétroactif qu'elle implique. « Un jour », cette condition d'être de langage est devenue mienne : elle m'a fait sujet du refoulement primaire.

Le langage s'est emparé de moi dans le moment où je m'emparais de lui. Après, rien n'était plus comme avant, mais c'est avec le langage que je peux rendre compte de cet avant, de cet après et de leur différence. L'inquiétante étrangeté n'est pas seulement liée au retour de refoulé d'un monde sans langage, du moins sans appropriation subjective du langage : elle se noue à l'impensable d'un retour du refoulement.

VI. — Je dois citer ici l'article inspiré de Luce Irigaray paru dans le n° 3 des Cahiers pour l'analyse (2), et auquel je prie le lecteur de se référer car je n'en extrais qu'une mince partie. L'auteur confronte corps du langage et corps imaginaire pour tenter d'articuler la réciprocité de leur intégration. Il s'agit de décrire une mirorisation dans le langage qui serait l'équivalent ou le corollaire du stade du miroir. A l'unité du corps qui s'imaginarise dans le Moi (au sens lacanien) fait pendant l'unité du signifiant « un tel ». Luce Irigaray propose une formulation proprement linguistique de ce moment fécond qui correspond très exactement à ce qui m'est apparu constituer l'axe interprétatif du souvenir-écran. Les

(1) Je n'insiste pas ici sur les prolongements de cette phénoménologie sur le plan de la vie la plus quotidienne, comme sur celui de l'hallucination.

(2) « Communication linguistique et spéculaire ». Cf. aussi : BENVENISTE, Problèmes de linguistique générale, Gallimard, 19665 p. 251.


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premiers temps de la communication langagière, aussi riches soient-ils et même avec l'advenue du je et du tu en fonction d'une parole tierce, n'ouvrent, écrit-elle, qu'à un dialogue sans permutation ni rétroversion. C'est parce que, et au moment où les parents ensemble communiquent, parce que le je devient tu, et le tu je, qu'ils deviennent (tu et je) rapports et non plus termes. Et ce moment décisif est lié à ce que l'enfant a été un « il » : « il », case vide, forme vide répondant de la structure d'échange, négation qui permet à la structure d'exister comme telle (la négation ne se réduisant pas à la dénégation dans la langue). Ce moment est donc celui où l'enfant est exclu de la communication tout en y étant intégré, et il suppose le passage par une première mort, expérience du néant, support de l'identification. Il s'agit bien d'un moment structurant où l'infans rencontre un point clef de la structure de la communication et il ne peut se l'approprier qu'en en étant d'abord l'objet.

VII. — Intégration réciproque du corps et du langage : telle est la visée du travail de Luce Irigaray que j'abandonne ici. Non sans rappeler que, dans cette problématique de la castration « symbolique », elle affirme que le castrateur est la structure même de la communication. Simultanément, et du point de vue de la scène primitive, ce moment fécond implique que l'enfant garantit, détient, incarne la structure et qu'en un sens, il « devient » l'origine. Il y a là un renversement qui trouve bien sa réalité dans la clinique (I), mais comment l'articuler avec la problématique plus classique, plus corporelle, de la scène primitive ?

Celle-ci, chez Freud et dans toute analyse, trouve ses traces primordiales dans des reliquats perceptifs (ouïe, vue, odorat) qui ne paraissent liés au langage que de manière contingente, secondaire, et qui ne sont accessibles au travail de symbolisation que dans un contexte plus franchement régressif. Ces traces renvoient génétiquement à l'appréhension nécessairement fragmentaire et brouillée d'un accouplement parental fondamentalement traumatique — l'incomplétude perceptive fait ici écho à l'irruption pulsionnelle brute, incontrôlable pour signer la fixation en avant coup d'une image prématurée, encore incapable de faire sens.

Il est évidemment tentant de voir dans la scène du « on parle d'un enfant », une élaboration après coup où, on l'a vu, le désir et la censure trouvent leur compte. On saisit en effet par quelle réplication ce qui était chaos devient destin (l'exclusion du coït parental dont on est issu)

(I) Soutenant la subjectivation de son passé par l'analysant.


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et se trouve rejoué par la grâce du langage sur une scène où l'enfant dispose de l'ubiquité.

Il faudrait alors décrire cette scène langagière comme « pure métaphore » d'une scène primitive conçue comme extrinsèque au langage, constituant ainsi pour ce dernier un réfèrent réel (scène perçue) ou imaginaire (fantasme originaire). La scène « parlante » ne ferait que symboliser après coup une scène vécue-subie-agie. Reste mdéfiniment non théorisable, inconcevable dans cette visée, l'équivalence coïterparler (concevoir ?) et la question de savoir ce que parler veut dire, si le discours ne relève pas d'une définition purement défensive.

Dans la présentation orale de ce travail, j'avais opposé deux perspectives sur la scène primitive en tant qu'elles impliquaient deux conceptions de la fonction du langage : l'une mettant l'accent sur le réfèrent extrinsèque et privilégiant donc la communication, l'autre insistant sur l'intrinsèque du sens, privilégiant la relation signitive comme telle et à la limite l'acte de parole. Mais sur le plan linguistique, l'opposition sens-référent est obscure et ne paraît plus guère pertinente. Et, sur le plan analytique, comment séparer l'intégration du corps (pas seulement dans le miroir) et l'intégration du langage (I) ?

Le problème est donc devenu pour moi, devant le dilemme théorique de ces deux perspectives, d'élaborer leur compatibilité technique, si évidente dans un processus fécond, si menacée dans les analyses difficiles. C'est ainsi que l'analyse du « on parle d'un enfant » me conduit, en un dernier aperçu, au coeur d'un débat théorico-technique crucial. Ce débat, abordé de manière particulièrement aiguë par Viderman (2), concerne le rapport de l'interprétation et de la construction dans la cure. Dans son article Constructions en analyse, Freud soulignait qu'à un certain niveau du processus analytique, et en fonction de la régression transférentielle, une construction (historique) pouvait avoir la même valeur, induire la même conviction qu'une interprétation se référant directement à un passé remémorable. Ceci pourrait impliquer, chez lui, le renoncement à ce privilège de la vérification, du recoupement par l'événement, qui reste présent pourtant dans sa pensée jusqu'au bout. Cette ambiguïté a pour une part alimenté les virulentes discussions autour du livre de Viderman, dans la mesure où celui-ci insis(1)

insis(1) en particulier, dans La violence de l'interprétation, de Piera CASTORIADIS-AULAGNOER, tout ce qui concerne la nomination de l'affect ; et également Le discours vivant, A. GREEN, P.U.F.,

1973(2)

1973(2) la Construction de l'espace analytique, Denoël, et le Colloque publié dans la Revue française de Psychanalyse, 1974, vol. 38, nos 2-3.


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tait sur le caractère à la limite radicalement créateur de la parole analytique en son champ. Je n'entends apporter ici qu'une remarque. Il est vrai que pour certains patients la distinction entre la remémoration des souvenirs propres et le rappel des souvenirs dits « rapportés » paraît essentielle, et qu'ils restent parfois très longtemps particulièrement vigilants quant à leur différenciation. Par ailleurs, de nombreux patients, surtout au début de leur analyse, se montrent friands de recoupements entre les acquis de leur remémoration et des renseignements tirés de l'interrogatoire familial. Cependant, techniquement parlant — c'est-à-dire en laissant de côté la problématique théorique de la vérité historique — une chose est sûre : c'est qu'il n'est pas d'analyse qui aille à son terme sans que se soient trouvées non pas abolies mais suspendues, aussi bien l'opposition du vécu et du raconté que celle de l'interprété et du construit. Mais cette suspension intervenue dans le coeur du processus psychanalytique est-elle pour autant absolument nouvelle, ce qui controuverait en un sens, radicalement, l'historicisme de Freud (I) ? Sans doute pas, si l'on veut bien admettre que cette problématique s'est déjà, historiquement, posée, et que tout enfant s'est trouvé confronté à la dualité de l'expérience directement vécue et de l'histoire racontée (2) (l'écoute de ce récit étant, bien sûr, un « vécu ») : cette dualité fait donc partie des « conditions inéluctables » et appartient au registre de l'expérience la plus directe. L'élaboration de cette dualité, sa relativisation, le travail sur cette différence font partie de toute intégration subjective de l'histoire. Ils permettent à l'enfant, au sujet humain, de tolérer cette dualité dans son ambiguïté, de telle sorte qu'elle ne soit plus une condition rigide de son identité (3). L'intégration de cette différence constitue une des versions de l'intégration de la scène primitive, au sens du « j'y étais avant d'y être ».

Je retrouve ici le souvenir-écran : ne condense-t-il pas exemplairement la coexistence du vécu corporel direct (« animal aux aguets ») et du souvenir raconté, ici saisi au lieu d'origine du récit, entre deux autres, avant qu'il ne lui soit après coup livré, pour constituer une pièce rapportée de lui-même. Que son existence ne se confonde pas avec l'expérience qu'il a de lui-même, mais qu'elle puisse basculer

(1) Cf. Moïse et le monothéisme.

(2) Cf. le travail de Mehler et le problème qu'il pose de l'attitude des adultes (non analysés) vis-à-vis du récit d'événements importants de leur vie. Pour tous, il y a un âge (4 ans environ) au-delà duquel ils excluent la possibilité de que tels événements racontés puissent avoir existé sans qu'ils en gardent la trace du souvenir.

(3) Je touche ici du doigt la problématique du Surmoi (Idéal du Moi) dont on rappellera que FREUD, dans Le Moi et le Ça, provisoirement lui attribue la fonction de réalité !


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vers ce qu'il est, a été, sera, pour l'autre, autour du pivot de son absence, voilà ce que le souvenir-écran conduit, contraint à réaliser (1) ou plutôt ce qu'il commémore.

Ainsi, s'il est bien vrai que la cure analytique conduit à tenir pour contingente la retrouvaille d'un passé « historique » (en particulier pour ce qui concerne une préhistoire jamais historicisée), il n'en reste pas moins que cette contingence implique la possibilité même de la conviction totale attachée à une parole simplement entendue, à un récit sur soi subjectivement intégré ; et cette possibilité est une condition qui a ellemême son histoire, qui a déjà été vécue — l'histoire de la relation du sujet à son corps et l'histoire de la relation du sujet à la parole n'en font pas qu'une : mais la potentialité de leur articulation est la condition de toute mise en histoire.

VIII. — J'ai parlé de mise en suspens de l'opposition du vécu et du raconté, et cette suspension d'un dilemme évoque le sens profond de la transitionnalité proposée par Winnicott. La différence du vécu et du raconté continue d'exister et nous hante puisqu'elle se confond avec le clivage de la topique intrasubjective, reprojeté dans la situation analytique où toujours se revivent l'adéquation et l'inadéquation du langage à la réalité psychique (mots plaqués, signifiants clefs, etc.). Mais cette différence, comme l'opposition de ce qui est réel et de ce qui ne l'est pas, de ce qui est avant et de ce qui est après, l'important est qu'elle puisse être travaillée, déplacée, de par sa mise en suspens.

Ainsi l'analyse du souvenir-écran nous amène à redécouvrir ce qui est l'évidence pour chaque analyste, et constitue l'axe fondamental de la théorie de la technique : l'objet psychanalytique, c'est-à-dire le transfert, doit être traité en objet transitionnel ; jamais le travail interprétatif ne devrait se trouver en posture de le confronter au dilemme du réel et de l'imaginaire : la projection transférentielle doit pouvoir se déployer dans l'aire transitionnelle sans rencontrer ni démenti,- ni confirmation.

Celui dont on parle, dans la cure, entre patient et analyste, il faut que la question de savoir s'il est là ou s'il n'est pas là puisse être suspendue.

(1) Ce moment de bascule qui concerne l'hallucination négative de soi est le corollaire de ce qui s'est décrit à propos de la représentation de la mère absente, de l'absence de la mère. Dans le récit par Freud du jeu de la bobine, l'enfant se fait aussi disparaître dans le miroir.



Réflexions critiques

MICHEL FAIN

UNE CONQUÊTE DE LA PSYCHANALYSE :

Les mouvements individuels de vie et de mort de Pierre MARTY (I)

Le titre porte d'emblée le lecteur au coeur des problèmes qui vont être débattus : les mouvements individuels (c'est moi qui souligne) de vie et de mort ; prévenu ainsi à l'avance que chacun vit et meurt à sa façon, il risque de s'apercevoir que les systèmes destinés à assurer sa sécurité, revendiqués par lui, pérennisent en les mettant hors de sa portée sa fragilité en tant qu'individu et en conséquence son ouverture aux forces de mort. Le chemin parcouru par un individu depuis sa naissance jusqu'à sa mort maintiendra un tracé d'autant plus solide que l'organisation de sa personnalité quittera davantage les sentiers battus par une trop grande multitude. Or la séméiologie appartient à une communauté en dépit de l'adage médical qui affirme qu'il n'y a pas de maladie mais des malades. Le « logos » de la séméiologie, sous la plume de l'auteur, se complique singulièrement car il retentit d'une part sur le discours que le patient tient à propos de lui-même, il révèle quelque chose sur l'évolution de l'être humain en montrant par défaut ce que la maladie a fait disparaître au niveau le plus évolué, provisoirement ou définitivement. Dans cette perspective le caractère individuel qui marque l'évolution d'un être humain est un des signes d'une évolution qui le transcende et qui échappe à la séméiologie médicale classique.

Le titre de l'ouvrage sera derrière chaque ligne d'un livre venant après de nombreuses années consacrées par son auteur à la clinique et à la thérapeutique des troubles psychosomatiques. Constatons aussi que ce titre met en question le qualificatif de « psychosomatique », qualificatif né d'un compromis qui a fait son temps.

J'ai connu un Pierre Marty jeune, passionné par la biologie et la poésie, pourvu également d'une capacité peu commune de sublimations artistiques. Ce patrimoine de dons variés l'orienta vers la psychiatrie. Si, à l'époque, ce choix put paraître étonnant, la suite en montra l'opportunité.

La biologie étudie l'échelle progressive des complications qui structure le mode de vie des organismes vivants, échelle qui aboutit à l'homme tout simple(I)

simple(I) MARTY, Les mouvements individuels de vie et de mort. Essai d'économie psychosomatique^ Paris, Payot, 1975.

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ment parce que c'est l'homme qui a acquis progressivement les moyens de mener à bien cette étude, moyens inséparables des caractéristiques qui sont à l'origine du génie humain.

Sans doute fut-ce une intuition géniale qui fit concevoir à Pierre Marty que la folie, tout autant que les activités les plus flatteuses de l'espèce humaine, témoignait du degré de l'évolution atteint par l'homme. L'auteur relate au début de son livre comment porteur d'une connaissance orthopsychiatrique acquise après des années de pratique, il se heurta dès l'abord du malade somatique à un mur. La psychiatrie classique s'interroge pourtant valablement sur la phénoménologie de l'esprit bien que tenant fréquemment en lisière les connaissances établies par les psychanalystes. Prise dans une conception étroite de la séméiologie qui place le fait psychiatrique à côté du fait psychosomatique elle se rend par là même impuissante à comprendre ce dernier. Ce constat conduisit l'auteur à entreprendre une formation psychanalytique qui le mena jusqu'à la présidence de la Société psychanalytique de Paris. Autrement dit, une réflexion qui cherche à approfondir un territoire incluant l'activité mentale n'explore pas que ce domaine mais aussi la méthode utilisée en l'occurrence la connaissance psychanalytique. Pierre Marty m'a permis de partager certaines de ses premières rencontres avec des malades somatiques. Nous y décelâmes l'activité mentale inconsciente de façon si étrange qu'il fallut des années pour que la chose fût précisée : cette activité mentale inconsciente ne se manifestait pas par l'apparition de rejetons réussissant à franchir la barrière du refoulement, mais bel et bien par un manque de retour du refoulé sous cette forme. Dans un premier temps la perception ressentie d'un manque fut déniée et nous fûmes tentés soit d'y trouver l'introuvable, soit de monter en épingle ce qui était décelable. Or, ces malades vus dans un cadre hospitalier n'échappaient pas à ce cadre : simultanément ils étaient examinés de fond en comble, voire envoyés en consultation vers d'autres centres spécialisés, tandis que nous avions tendance de notre côté à déceler sous la maladie un sens caché. L'analyse de ce divorce de fait entre les psychopathologistes et les somaticiens conduisit Pierre Marty à écrire un article princeps soulignant les difficultés de l'observateur en matière de psychosomatique. La séparation classique « psychésoma » fut décrite comme résultant des difficultés en question : d'un côté des recherches précises, voire mesurables visaient le soma, de l'autre, une interprétation du symptôme considéré comme un compromis qui, tendant à résoudre un conflit psychique, lui conférait sens et histoire. Le clivage, voire la fragmentation du patient, était ainsi le fait d'observateurs incapables de réunir ces différentes observations.

Cet article planta un jalon à partir duquel Pierre Marty développa un mode de penser autour duquel se groupèrent d'autres membres de la Société psychanalytique de Paris. Ce jalon pourrait être associé à la notion d'un redoublement du manque ; cette notion porteuse de la constatation désagréable que si l'on ne trouve rien ce n'est pas parce que l'on ne doit rien voir là de ce qui y est caché,


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mais parce qu'il n'y a vraiment rien. De ce fait devait se dégager la notion de « vie opératoire », vie organisée et définie par la tâche sociale à accomplir, le malade devenant à son tour, pour le médecin qu'il consulte, une tâche à accomplir, tâche guidée par la séméiologie qu'il présente, n'étant pas comprise parmi les signes recueillis, l'insuffisance d'activités mentales mues par la pression de contenus inconscients. Il ne faut donc pas s'étonner que les travaux psychosomatiques initiés par la démarche de P. Marty se soient écartés d'emblée d'autres conceptions, dont la tendance simplificatrice suivait la même direction que le fait psychosomatique lui-même dans ce qu'il spécifiait. C'est après un temps prolongé d'études cliniques que l'Eros actif chez l'auteur trouva un matériel suffisamment diversifié pour commencer à le réunir, temps montrant la retenue de Pierre Marty face à un désir de livrer un savoir insuffisamment travaillé.

A sa façon et en son temps, Pierre Marty est venu combler un manque creusé par la mort prématurée de Bichat le vitaliste. Si Bichat avait vécu il aurait été le contemporain de Claude Bernard et un dialogue fameux aurait enrichi l'histoire de la médecine française. Quels arguments Claude Bernard aurait-il opposés aux forces de vie et de mort invoquées par Bichat, forces qui le menèrent à élaborer des thèses incluant une topique, une dynamique, une économie ? Sans nul doute la méthode expérimentale de Claude Bernard n'a pas été seulement la source des grandes découvertes physiologiques qui suivirent son introduction, elle fut aussi une force contre-investissant un mode de penser qui en tomba dans l'oubli. Les premiers travaux de Freud sont contemporains des activités de Claude Bernard, et je ne pense pas que Freud eut connaissance des idées de Bichat, reprises néanmoins dans une perspective différente à partir de 1920. C'est donc après un détour par Freud que, avec Pierre Marty, cette discussion non advenue en son temps se développa en France, là où elle aurait pu naître plus tôt. L'opinion métaphysique présente dans les idées de Bichat disparaît sous la plume de P. Marty ; elle était déjà absente des opinions de Freud. L'instinct de mort tel que l'a conçu Freud était l'héritier de la haine du Moi contre les fauteurs d'excitations venant troubler un certain principe de constance. L'instinct de mort freudien s'en prend agressivement — d'où sa synonymie avec l'instinct d'agression — à toute source d'excitation apte à se transformer en coexcitation sexuelle ; il peut néanmoins débarrasser de l'excitation sexuelle l'organisme qui en est le siège en se fiant à elle et en poussant à la décharge ; il est alors comme l'a dit Pasche un « instinct de l'instinct ». Freud, en étudiant les voies de décharge, resta fidèle au principe de l'innervation telle qu'il l'avait décrite dans l'hystérie : l'instinct de mort est déchargé par la motricité selon des voies dialectiquement opposées à celles mobilisées par les « frayages » de nature hystérique, frayages marqués par l'organisation oedipienne de la sexualité humaine. Nous connaissons la version modifiée qu'apporta Melanie Klein à l'extériorisation de l'instinct de mort; elle introduisit à travers une conception rétrécie de la projection (de l'instinct


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de mort) dans un objet (identification projective) toute une dynamique projection-introjection, incompatible avec les conceptions de Freud, et dont le mélange avec les données venant de ce dernier a donné des résultats surprenants. Ce bref rappel des conceptions psychanalytiques de l'instinct de mort est destiné à montrer la modification que l'auteur va leur apporter à travers le concept de « mouvement (individuel) de mort ». Celui-ci se manifestera chaque fois que la démarche évolutive sera mise en échec par le traumatisme (au sens psychanalytique du terme). La liaison des forces de mort aux forces de vie ne s'opère ni dans la décharge instinctuelle, ni dans l'agression, mais par l'édification de systèmes de défense qui constitueront des paliers de fixation. Les spéculations de Freud sur l'instinct de mort l'ont amené à la description de la deuxième topique. Le rejet des spéculations en question avec admission de la deuxième topique peut apparaître comme une conduite contradictoire, en fait très fréquente dans les milieux psychanalytiques. La deuxième topique ouvre en effet sur les aspects économiques particuliers qui découlent de l'équilibre sexualisation-désexualisation (le Moi est l'histoire des amours (désexualisées) du Ça); la désexualisation créatrice d'une libido narcissique entraîne une libération d'instinct de mort repris par le Surmoi. Il y a là une lacune dans la théorie de Freud, d'une part, le Surmoi se manifestant quand s'opère une resexualisation devrait en conséquence perdre son pouvoir d'agression, d'autre part le Surmoi, « une identification comme une autre » a incontestablement une action de cohésion sur le Moi. Même, quand Freud affirme que le Surmoi est devenu une pure culture d'instinct de mort, c'est-à-dire quand apparaît la mélancolie, certes il constate une disparition psychique des instincts de conservation, des intérêts vitaux, mais il n'envisage pas pour autant une atteinte somatique.

Il n'existe cependant pas de différence fondamentale entre les « mouvements individuels de vie et de mort » de P. Marty et les concepts freudiens de libido et d'instinct de mort. L'exemple de la mélancolie montre que l'instinct de mort s'y révèle sous une forme très évoluée : l'organisation structurale de la mélancolie par son mécanisme aberrant parce que monolithique d'identification n'est-elle pas une caricature du Moi ? Cet instinct de mort s'est localisé au niveau le plus évolué, celui du psychisme dans un rapport avec la libido qui n'altère pas les qualités psychiques de cette dernière. Le lecteur est ainsi amené à comprendre le concept que va développer P. Marty de l'existence d'un tronc central d'activités psychiques représentant la pointe évolutive de l'évolution d'un individu donné.

La différence avec le concept freudien s'amenuise encore au point de devenuplus un complément qu'une différence si on envisage les conceptions de Freud concernant les névroses actuelles, névroses dues à un inachèvement effectif d'une activité sexuelle (ce qui rentre dans le cadre des névroses de comportement décrites par l'auteur). Non reprises à la lumière de l'instinct de mort, ces conceptions y auraient cependant trouvé, si j'ose dire, leur achèvement :


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désintriqué de la libido par l'inachèvement de l'acte sexuel l'instinct de mort s'en prend directement au soma.

Les mouvements individuels de vie et de mort englobent donc le savoir psychanalytique freudien sur le psychisme humain, savoir concernant des activités qui se trouvent en quelque sorte à la pointe de l'évolution. Les concepts d'agressivité et de libido s'y placent dans un tronc central spécifiquement mental. Ce tronc n'assure finalement au soma une action protectrice efficace . que lorsqu'il est lui-même le siège où se sont opérées de fortes fixations, c'est-àdire quand il comporte des troubles très organisés. Il s'agit là d'un point de vue important : tout lecteur qui limitera ses connaissances concernant le concept de fixation à la définition commune en psychopathologie risque de perdre pied. Certes, la méthode utilisée par P. Marty est identique dans sa nature à celle que Freud utilisa pour découvrir les stades successifs de l'organisation libidinale, méthode qui trace le chemin de la connaissance du plus évolué vers le moins différencié, mais les vues de l'auteur sont alors extrêmement ambitieuses. Nous pouvons les énoncer à peu près comme ceci : « Toute recherche visant à connaître l'évolution qui s'est opérée chez l'être humain et qui ne passe pas par l'étude des modifications entraînées par des mouvements contre-évolutifs qui surviennent chez la quasi-totalité des individus et auxquels font suite des remaniements variés ou une absence de remaniements est incomplète. » Ces mouvements contre-évolutifs font suite à des traumatismes au.sens très large du terme qui en redonnant une préséance aux mouvements de mort révèlent ou ne révèlent pas des systèmes de fixation (de mouvements de vie) où peuvent s'opérer des reprises évolutives. Ainsi, entre des activités mentales évolutivement en pointe et certaines manifestations cliniques existent des voies par où peut cheminer une poussée régressive. Mon désir de montrer la ligne de force du travail en question m'a amené, bien entendu, à schématiser outrancièrement ce qui dans les faits se révèle d'une complexité infinie. Retenons cependant d'emblée la note pessimiste qui se dégage de ces opinions : si l'on admet que les organisations mentales les plus fortement structurées sont celles qui maintiennent à leur plus haut niveau d'évolution les mouvements de vie et de mort et que la majorité de ces organisations mentales est pathologique, ce sont les gens taxés de bonne santé mentale qui fourniront la matière la plus abondante pour mener cette longue étude, c'est-à-dire une grande majorité de la population. A peine formulée la ligne de force qui constitue l'axe de recherche du livre que se perçoit une menace bien connue des chercheurs : celle de l'urgence prophylactique. Les névroses de comportement décrites par P. Marty sont en fait bien banales, on les retrouve autant au hasard des rues que dans un service hospitalier. Leur organisation leur confère une fragilité spécifique : à partir du traumatisme provenant en général d'un incident d'existence, existe un chemin régrédient stoppé par un système de fixation qui peut cependant à la longue s'effondrer. La tâche prophylactique qui se révèle ainsi est double : dans un fonctionnement mental situé en pointe évolutive les faits d'existence


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fournissent un matériel symbolisable dans la mesure où les fantasmes originaires décrits par Freud en tant que substructure oedipienne ont pu, dans la petite enfance, recevoir du milieu l'appoint complémentaire sans lequel ils ne peuvent assurer leur tâche. Sinon, c'est l'organisation psychosomatique avec ses systèmes de régression plus particuliers qui dominera. Ces systèmes constituent les marques d'une histoire évolutive propre à un individu qui subit néanmoins les contraintes de son espèce. Des paliers de fixation constitués possèdent, comme toute fixation, une double polarité : ils servent de point de départ à une reprise évolutive, ils constituent un point d'appel pour l'excitation qui se dégage du traumatisme. «... Ainsi, malgré les moments plus ou moins longs et plus ou moins répétés de leur préséance dans la période de croissance les instincts de mort participent-ils en général davantage à la spécification individuelle qu'à la désorganisation profonde de l'individu... » (p. 15). Autrement dit les nouveaux ensembles qui se constituent dans un mouvement évolutif sont mis à l'épreuve par les mouvements de mort, cette mise à l'épreuve assurant la solidité à ces nouveaux ensembles. La fragilité réapparaît alors « plus en avant » jusqu'à la création d'un nouvel ensemble « ... le nouvel ensemble évolutif paraît laisser en place, alors, une espèce de gérance qui assume encore un emploi hiérarchique de grande importance. Cependant l'essentiel du pouvoir organisateur est allé plus avant... ». Il est allé plus avant, mais il peut reculer au cours d'une reprise des mouvements de mort et venir alors se reconfondre avec la gérance précédente. Ces notions de base conformes au principe de la nécessité de l'existence d'une discontinuité pour que s'opère une évolution comportent des implications qui méritent une discussion. Il s'agira de reprendre les problèmes posés, non plus par une attitude philosophique positiviste ou spiritualiste concernant le dualisme ou le monisme psyché-soma, mais par la séparation de fait entre les psychanalystes et les somaticiens. P. Marty, commentant la notion élargie qu'il donne au couple dynamique « fixation-régression », note que les psychanalystes ne s'attachent qu'au plus évolué des aspects qu'il envisage ; il reste sous-entendu que les somaticiens de leur côté ne s'intéressent alors qu'au fonctionnement anatomo-physiologique. Il est sûr que les embryologistes par exemple n'envisagent que la continuité du développement, même si ce développement révèle l'existence éphémère de formes dépassées, il est non moins sûr qu'un certain nombre de psychanalystes, dans leur optique, ont cette même conception de la continuité (à travers le concept de selfpai exemple). Entre ces embryologistes et ces psychanalystes, s'il y a dualisme, ce dernier n'empêche pas un mode de fonctionnement mental commun. Il n'y a pas conflit, mais séparation d'aires de connaissance, en un mot spécialisation (le terme « clivage » pourrait même désigner ce fait). L'opinion de P. Marty qui voit dans la maladie un phénomène pouvant apporter un éclairage nouveau sur les connaissances concernant l'évolution ne peut accepter ce clivage qui reproduit par la partition qu'il impose l'action même de l'instinct de mort. En supposant que le palier de régression atteint par le mouvement régressif


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comporte une altération des systèmes plus évolués, pour que s'opère une reprise évolutive, il est nécessaire qu'une aide extérieure supplée aux gérances submergées par le mouvement contre-évolutif. Cette aide extérieure comprend la plupart du temps une thérapeutique compliquée, fruit d'efforts intellectuels considérables de la part de nombreux chercheurs. C'est là qu'apparaît un hiatus, en aucun cas l'intelligence du chercheur — qui a mis au point une thérapeutique qui reprend à son compte les « gérances » annulées par un mouvement contreévolutif — ne peut remédier au désordre qui s'est instauré chez le « malade » au niveau mental. Bien au contraire, le génie propre au chercheur spécialisé n'atteint le psychisme du patient que sous forme d'une recette à utiliser en cas de maladie, créant in statu nascendi la pensée opératoire qui cliniquement est le facteur étiologique de la maladie. Certes, il ne s'agit pas là d'un phénomène spécifiquement médical mais qui dans le domaine de la médecine peut se révéler caricaturalement : les activités mentales à la pointe de l'évolution ne se situent plus topiquement dans le psychisme d'un individu donné, elles ne s'y inscrivent que sous la forme d'un mode d'emploi. Ce mode d'emploi ne possède alors qu'un pouvoir misérable de contre-investissement des poussées instinctuelles, ce qui revient à dire qu'il n'a qu'une capacité très limitée de protection contre le traumatisme. Pour revenir vers un aspect plus typiquement psychosomatique, les idées de Pierre Marty nous mènent naturellement à penser que ce n'est pas un hasard si l'évolution de la thérapeutique Pémiette dans des séries de spécialités, reproduisant en miroir les dégâts qui existent chez le malade : la réduplication projective autrefois évoquée par l'auteur s'avère finalement pour une grande part objective. Il y aurait beaucoup à dire sur cette évolution d'un aspect de la pensée scientifique selon un mode que Freud n'avait pas prévu, c'est-àdire apte à appauvrir l'activité mentale de l'individu moyen d'une société dite de consommation, c'est-à-dire sophistiquée au sens platonicien du terme ou si l'on préfère au sens que prend ce terme quand il est appliqué à une machine à laver.

Une discussion symétrique, d'allure métaphysique au sens noble du terme, est sollicitée par les propositions de P. Marty : dans bien des conceptions philosophiques, la notion d'une aspiration vers un idéal individuel et social, conçu en général sous une forme religieuse ou politique, apparaît comme un courant d'idées auquel tient l'esprit humain ; ce courant a envahi la psychopathologie, ainsi les conceptions jacksonniennes dérivent directement de la philosophie de Spencer. La notion des mouvements individuels de vie et de mort ne recoupet-elle pas celle de hormé de Mourgue et Monakow ? En un mot, la représentation d'une perfection idéale (Dieu a fait l'homme à son image) n'a-t-elle pas imprimé aux idées exprimées une forme qui existait autre part ? On pourrait le croire s'il y avait affirmation d'une évolution continue, ce qui n'est pas le cas.

Bien qu'il ait évité de la nommer la description de P. Marty mène à une conception de la pulsion, concept que la métapsychologie situe à la croisée des chemins du psychisme et du somatique. Si comme nous l'explique l'auteur


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la pointe la plus évoluée en voie d'organisation subit dans sa croissance, à la suite d'un traumatisme une action des forces de mort, il y aura régression au système précédent. Ce qui n'était plus qu'un système en gérance redevient le siège de l'organisation. Ainsi formulée, la régression correspond point par point à la description nouvelle de la décharge pulsionnelle telle que l'exprima Freud dans Au-delà du principe de plaisir. Cependant la régression n'aboutit jamais au retour à un état antérieur, pas plus que la décharge pulsionnelle. Une trace de l'histoire qui a conduit le système précédent à ce même système ne peut se réduire au pouvoir de fixation conféré au système en question. Il s'agit déjà d'une inscription qui a toutes les caractéristiques d'une trace mnésique, d'un psychème serais-je tenté d'écrire pour reprendre le néologisme introduit par Michel Neyraut. On pourrait alors penser que cette trace va se situer topiquement dans une position latérale ou parallèle à un système central, position dont parlera l'auteur à propos de sa conception de l'organisation mentale considérée alors comme signifiante d'une évolution « en pointe ». Dans une perspective ontogénétique, la mère, estimée dans sa valeur fonctionnelle, assure les gérances qui ne sont pas encore assumées par son enfant ou qui ne le sont plus s'il tombe malade. Dans ce domaine, Pierre Marty ne se laisse pas aller aux facilités habituelles qui ont envahi la littérature consacrée aux relations mère-enfant. Ce qu'il dit de la fonction maternelle correspond à ce qu'il dira de la fonction du préconscient chez l'adulte et à l'approche qu'il conseillera aux thérapeutes chargés du malade psychosomatique.

La fonction maternelle appartient à une femme d'un certain milieu, d'une certaine tradition, mère et épouse. Elle filtre vers son enfant une masse considérable d'informations selon un mode très dépendant de la qualité affective de l'ensemble des investissements et contre-investissements qui lui sont propres. Sans doute serait-il quelque peu abrupt de dire que son aspect femelle se trouve contenu par un Surmoi qui a fait sa place à l'aspect culturel. Avec D. Braunschweig, nous nous sommes attachés à montrer que la fonction maternelle était définie par la modulation selon laquelle était transmis le message de menace de castration. L'étude portant sur la complexité de la modulation en question converge complètement dans son résultat avec les vues de P. Marty ; disons que ce qui au niveau du fonctionnement préconscient d'un adulte normal se manifeste sous la forme de l'angoisse - signal d'alarme, a eu un préalable nécessaire : l'inquiétude maternelle pour l'enfant, inquiétude qui ne reçoit sa pleine structuration que par le conflit qui oppose la mère à la femme. Ce conflit concourt justement à la mise en place du préconscient. N'oublions pas néanmoins que se retrouve la même altération du fonctionnement du préconscient dans les psychoses primitives (de l'enfant) ou de l'adulte, ce que l'auteur a prévu. Il apparaît de ce fait, dans sa philosophie, un aspect inattendu qui mérite d'être étudié de près : si les forces de mort, pour une raison mal déterminée, orientent leur processus désorganisant d'une façon élective sur la « pointe évolutive », le soma s'en trouve en général protégé. Ce fait reste


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pour l'instant mystérieux car la fonction maternelle telle que la définit P. Marty joue le même rôle dans tous les cas. Il rappelle néanmoins que l'auteur et moimême avons insisté, au Colloque d'Artigny consacré au narcissisme, sur l'influence néfaste de ce que nous avions appelé la mécanisation de la relation. Les coutumes ordaliques, chez les primitifs, cherchent à briser l'aspect femelle de la mère en imposant des épreuves qui mettent la vie du nouveau-né en danger, dans notre monde moderne, des crèches modèles peuvent quelquefois atteindre le même but. A la suite de ce livre, on pourrait préciser que là encore, dans une relation mécanisée, la prise en gérance des fonctions de l'enfant ne comprend pas la pointe évolutive qui, elle, n'opère ici qu'au niveau de l'entretien de la mécanique qui fait fonctionner la crèche. D'une façon plus nuancée disons que le désinvestissement de l'enfant par sa mère — quand elle dépose son enfant dans une crèche — est un fait matériel, non dépourvu obligatoirement de réactions psychiques car elle peut éventuellement en souffrir. Ce fait matériel écarte de son enfant le fonctionnement mental de cette mère. A la place se substitue un système social dont le but est pour le moins complexe. Autrement dit, pour en revenir à l'aspect concret de la clinique psychosomatique, le malade risque de se trouver inclus dans une relation dominée par la technique, ce qui est souvent un impératif absolu, mais aussi par l'intelligence qui a conçu cette technique, ce qui est infiniment moins souhaitable. A partir du moment où le concept de « fixation-régression » s'applique à l'évolution, la thérapeutique visant à la reprise d'une évolution assure avec les moyens dont elle dispose la gérance des systèmes débordés, tout en gardant dans sa perspective le but ultime : la « remise en marche » du fonctionnement mental du patient, fonctionnement strictement individuel exigeant des moyens subordonnés à cette marque individuelle. Il ne s'agit de rien moins que d'une révolution des conceptions classiques de la thérapeutique, révolution qui heurte tant de susceptibilités qu'on peut s'attendre à ce qu'elle rencontre bien des obstacles.

Dans le domaine psychanalytique, cette modification de la conception du couple « fixation-régression » contraint à certaines révisions. La coexistence d'un trouble somatique avec des aspects névrotiques, caractériels, sublimatoires, psychotiques ou pervers, met en cause la notion de structure, telle qu'elle est habituellement utilisée. Cette coexistence a amené l'auteur à préciser la complexité des régressions en question et ainsi à distinguer, outre un tronc central des activités mentales, tronc assez proche de la description de la première topique telle qu'elle est étudiée par Freud dans la Mêtapsychologie de 1915, des chaînes latérales d'autant plus latérales qu'elles risquent de s'en détacher et de devenir alors parallèles. Ces activités, quelquefois, n'opposent pas, bien que subsistant, un front solide à un mouvement contre-évolutif. Ainsi, Picasso et Modigliani firent connaissance jeunes gens alors qu'ils avaient à peu près le même âge...

Je me permettrai là une critique de principe, utilisant d'ailleurs les argu-


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ments de P. Marty : la notion d'un tronc central d'activité mentale l'a amené non sans qu'il joue à ce propos avec une certaine métaphore à préciser que sa formation trouve sa principale source dans la seconde phase du stade anal. Pourquoi ne pas partir du stade le plus évolué, c'est-à-dire l'angoisse, signal d'alarme reliquat d'une crise hystérique jugulée par les contre-investissements et transformée en un signal utilisé par le moi pour définir ce tronc central, dont la formation n'apparaît vraiment complète qu'après la post-puberté, c'est-à-dire après que les éléments mobilisés par la poussée pubertaire aient rétroactivement donné leur sens définitif aux contenus mentaux (deuxième temps de l'hystérie) ? Ce n'est en fait que dans une évaluation des dynamismes qui ont bouleversé la période de latence au cours de la post-puberté que l'on peut apprécier l'existence de cette seconde phase du stade anal. Il ne s'agit là que d'une critique mineure, le problème central restant celui de la somatisation à partir des failles de ce tronc central.

Le terme d'homéostasie revient fréquemment sous la plume de l'auteur. Ce terme auquel se lie la notion de constantes biologiques et qui fait allusion à des marges de variation d'autant plus étroites que l'évolution a compliqué davantage les fonctions, se trouve mis en relation avec le principe de constance qui sous-tend l'économie de l'appareil mental au sens où Freud en a parlé. Le principe de constance est, lui, dans une perspective inverse de celui de Phoméostase, d'autant plus assuré et plus évolué que les oscillations entre les investissements et les contre-investissements sont variées et de grandes amplitudes. Cependant, la perspective psychosomatique qui enregistre les inter-actions entre les deux systèmes met alors en exergue une nouvelle instance liée à l'évolution, aux acquisitions de l'espèce. Elle aboutit à un fait, déjà envisagé dès le début de cette discussion : si les mouvements individuels de mort se localisent dans leur action contre-évolutive au seul système mental, les acquisitions évolutives plus spécifiquement somatiques présenteront une homéostase quasi idéale dans un corps qui aura perdu son individualité. Aliéné du groupe par ses réactions mentales, un individu pourrait ainsi présenter un soma totalement inféodé à l'espèce, résultat surprenant révélateur d'un idéal somatique de l'espèce avec lequel il faudra compter pour comprendre le fait psychosomatique, situé de ce fait au sein du phénomène social. Il convient alors de rappeler notamment aux psychanalystes que les sensations hypocondriaques accompagnées de l'angoisse du même nom sont le fait des psychoses.

Une solide connaissance de points de vue particuliers à la psychanalyse est nécessaire, sans être suffisante pour saisir ce que l'auteur décrit sous le nom de dynamismes parallèles. L'observation clinique fournit le contexte et l'auteur donne des exemples qui peuvent apparaître étranges rangés sous la même rubrique : une sublimation, une perversion, un diabète insulino-dépendant. Autrement dit, une désorganisation affectant le tronc central peut ne pas altérer une sublimation et vice versa un dynamisme parallèle peut être touché sans que le système central ne soit atteint. «... le concept de dynamismes parallèles éclaire


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le problème classique du clivage au sens freudien du mot... », dit Pierre Marty. Les exemples susmentionnés introduisent plutôt une sérieuse complication. Il est possible d'imaginer au moyen de ces exemples des formulations proches de celles notées par Freud : « ... Je suis un peintre de talent. — Je suis tuberculeux » ou « Je suis un homme heureux, ayant réussi. — J'ai une hypertension artérielle ou un diabète insulino-dépendant », les deux propositions s'ignorant l'une l'autre, tout comme dans la citation de Freud : « Je sais que mon père est mort — pourquoi ne rentre-t-il pas dîner ce soir. » Le fait que l'auteur situe la perversion dans ces dynamismes parallèles plaide effectivement pour une action sous-jacente d'une forme plus ou moins dissimulée, mais aussi moins altérée de déni fétichique.

A deux reprises Freud a donné le même exemple de reconnaissance et de déni simultané de la mort du père. Il ne parla de clivage que la seconde fois, tout en ayant le sentiment d'avoir déjà posé les données du problème. La première fois, c'est au cours de L'interprétation des rêves qu'un tel exemple est utilisé. L'intérêt de Freud est alors centré sur la tendance à faire un tout activé dans les rêves, tendance apte à unir deux propositions contradictoires. Nous savons qu'ultérieurement (Totem et tabou) il précisera ce mécanisme en décrivant la pensée animique du primitif et de l'enfant : il y est établi un rapport idéal entre les représentations ne tenant aucun compte de la réalité, rapport idéal à l'origine de la toute-puissance de la pensée. Il est de fait que Freud semble avoir oublié cette description en 1938 quand il donne au mécanisme découvert en 1927, à propos du fétichisme, une telle extension ; mais en 1938, l'hypothèse de l'instinct de mort 1921 s'est mutée en certitude et les mécanismes de séparation occupent la première place dans ses spéculations. C'est le Moi seconde topique qui peut se cliver. En principe, le Surmoi a repris l'instinct de mort libéré par la « désexualisation des amours du Ça » et l'utilise à des fins de maîtrise afin d'en prévenir une resexualisation qui prendrait alors symboliquement valeur de transgression oedipienne. La forme la plus habituelle de cette transgression est justement le retour régressif à la tendance à établir un « rapport idéal » entre les représentations de choses, ce qui aboutit à une mise en échec du contre-investissement du sens désexualisé. Ainsi, depuis Le Moi et le Ça, par le biais du Surmoi, l'instinct de mort, selon l'opinion de Freud, assure la séparation entre les représentations de choses et les représentations de mots, refoulant ainsi le double sens. S'il y a clivage, le double sens réapparaît en assurant le déni d'une perception. L'instinct de mort assure le clivage entre les deux propositions contradictoires en place de jouer son rôle dans le mécanisme de la négation, mécanisme qui permet l'intellectualisation. Il n'y a donc guère d'audace à supputer que dans le clivage existe une liaison entre le besoin de faire un tout, d'assurer un rapport idéal entre les propositions et la tendance à la séparation. La structure de l'ensemble ressemble donc à une perversion détournée ou non de son but (sublimation ou non). Pour en revenir au dynamisme qui régit le contre-investissement des représentations de choses par


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le sens unique de la représentation de mot secondaire — dynamisme caractéristique selon P. Marty de l'activité du tronc central, activité oscillant entre ces deux modes d'investissement. Nous constatons que dans le dynamisme parallèle, clivé de la partie centrale, cette oscillation n'existe plus : il existe une totale adéquation mot-chose désavouant l'activité conflictuelle qui la précéda pour la remplacer de façon univoque par cette autre qui fait bloc. En principe une telle organisation devrait rendre l'individu peu vulnérable aux traumatismes. Le fait que l'auteur envisage qu'elle puisse se présenter au cours d'une affection somatique pose des problèmes troublants. Si on réfère la sublimation, voire la perversion, à un don possible, le trouble somatique en serait l'expression inversée, une tare en somme. C'est le système de fétichisation, si important dans la vie psycho-affective d'un individu qui serait en quelque sorte originairement altéré. Cette fétichisation, négativée pour ainsi dire, ouvre certainement des perspectives encore inexplorées à la recherche. Ainsi, la notion de dynamisme parallèle implique le clivage, la séparation, d'un système fonctionnant selon un mode classique d'un autre système marqué par un désaveu du conflit qui oppose représentations de mots secondaires et représentations de choses refoulées, ce qui confère à ce dernier un aspect compact : de lui viendraient des activités ou des maladies spécifiquement humaines.

La façon dont P. Marty envisage par exemple la réalité mène selon son terme à des extrapolations, je le cite : « ... Dans une perspective générale, extrapolant les notions de plaisir et de réalité, pour en souligner la relativité, on pourrait ainsi avancer que la réalité vécue au niveau d'un stade évolutif constitue en elle-même le plaisir actuel de ce stade lequel doit tenir compte des plaisirs nécessaires au stade antérieur (aux fonctions constitutives) comme autant de réalités... » L'opinion de l'auteur inclut ainsi à la notion de réalité l'existence de conditions nécessaires pour maintenir l'équilibre homéostatique exigé par la vie. Ce que Freud nous en dit, bien que formulé autrement, précise la façon dont le plaisir des stades antérieurs est pris en compte : ce qui est déplaisir à un niveau est plaisir à un autre. C'est donc le conflit psychique qui constitue la prise en compte. La terminologie psychanalytique, peu encline à considérer le soma dans sa matérialité ne discute du corps que sous l'angle conflictuel qui oppose un corps érogène au corps narcissique, discussion qui se développe à partir de l'universalité du complexe de castration. Cette terminologie, non récusée par l'auteur, se situe dans la pointe évolutive du tronc central ou dans les chaînes latérales et les dynamismes parallèles. Le retrait du conflit psychique, en raison de forces contre-évolutives, de la pointe évolutive entraîne donc effectivement un abandon de la prise en compte des plaisirs des stades antérieurs. Je crois qu'il est possible, dans cette perspective, de serrer le problème de plus près. Plus haut, déjà, il a été souligné que si une régression survient elle suit une voie régrédiente de décharge qui, dans de bons cas, constituera une trace psychique. Ce dynamisme est au centre du destin de la pulsion dont la qualification de partielle ne peut se concevoir qu'à travers la démarche suivie par P. Marty :


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du plus complexe vers le moins différencié; ce qui signifie en clair qu'au moment de son apparition la pulsion n'était nullement partielle, mais encore placée sous la domination des processus primaires, c'est-à-dire faite de traces mnésiques aptes à être déplacées, condensées, retournées en leur contraire. Le destin de la pulsion se subordonne d'ailleurs étroitement à ce dernier mécanisme en subissant un double retournement, en son contraire d'une part, d'autre part en plaçant le sujet dans une position passive envers un « tenant lieu d'objet » dont l'autocréation s'est inscrite dans le destin de la pulsion. Autrement dit, un mouvement contre-évolutif qui entraîne une régression vers une position antérieure peut, si la conjoncture le permet, devenir une expression pulsionnelle équivalente au double retournement. Cette opinion qui se dégage des travaux de Pierre Marty est intéressante à plus d'un titre car elle a le mérite de concilier les deux positions successives de Freud sur le masochisme. Le masochisme primaire qui lierait in situ instinct de mort et libido pourrait se concevoir comme résultant d'un mouvement contre-évolutif. Avec D. Braunschweig nous avons montré combien ce noyau rétensif que constitue le masochisme primaire est à l'origine de l'auto-érotisme, du narcissisme et des processus primaires (dans le masochisme primaire le corps est son propre objet erotique). Ainsi, tenir compte du plaisir d'une réalité antérieure c'est aussi le créer, tracer comme nous l'avons déjà souligné une voie régrédiente qui doublera la voie première.

A nouveau paraît à ce propos un postulat essentiel : la vie psychique surgit de la discontinuité d'une évolution. Ce principe présuppose qu'une continuité théoriquement concevable aboutirait à la création d'un être vivant sans doute monstrueux et en tout cas inhumain, donnée apparemment plus sérieuse que l'hypothèse selon laquelle le destin du petit de l'homme découle d'une aspiration à naître plus achevé. Il n'est d'ailleurs pas impossible que cette donnée purement théorique et abstraite soit, au moins pour une part, à l'origine du mythe du père primitif, être parfait à sa façon, en dépit de sa bestialité et de sa bêtise.

Paradoxalement, l'évocation de cet être mythique dont la force brutale assurait la domination instinctuelle va nous faire évoquer la description clinique par P. Marty et M. de M'Uzan de la pensée opératoire, terme auquel l'auteur a substitué celui de « vie opératoire » plus proche des attitudes de comportement subordonnées à cette façon d'être. Utilisant un matériel différent, j'ai personnellement rapporté la vie opératoire à un système particulier d'excitations ayant une influence calmante sur un autre type d'excitations dont la surproduction vient de défaillances du système pare-excitations, le prototype de ce type d'excitations calmantes étant le bercement continu qui réussit à endormir les bébés atteints d'insomnie précoce. Dans cette perspective, l'insuffisance de symbolisation qui affecte le malade psychosomatique par atteinte de son tronc central d'activité mentale le dispose à subir au contact du monde extérieur une surexcitation traumatique précipitant l'action des mouvements de mort.

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J'ai été amené à montrer que la vie opératoire entraînait une excitation apte à neutraliser une autre excitation potentiellement traumatique. Cette constatation qui fait du bercement apte à rendre le sommeil au petit insomniaque, à condition qu'il soit continu, le prototype archaïque de la vie opératoire entre dans le cadre de ce qu'avec Pierre Marty nous avons décrit sous le nom de « relation mécanisée » (I). Cette relation mécanisée a déjà été évoquée plus haut à propos de la spécialisation. Freud, dans L'esquisse, avait abordé cette question et réfléchi sur l'excitation qu'entretenait la tâche à accomplir à la suite des exigences de la réalité. Il a cependant refusé que l'on publie ce travail de son vivant ; par contre il a aimé disserter sur la langue fondamentale (expression empruntée à Schreber), langue dans laquelle il a vu l'origine du symbolisme onirique. A chaque tâche exigée par la nécessité, c'est-à-dire par les instincts de conservation, était accolé un terme désignant une activité erotique avec sa valeur bisexuelle. En fait, ce n'est qu'à partir de cette double appellation que le comportement instinctuel tel qu'il est décrit par les éthologues perd son aspect d'engramme tout construit à l'avance. Or, la vie opératoire a perdu son double sens, elle est programmée à la façon d'un instinct tout en ayant perdu apparemment une grande part de son soubassement instinctuel. Ainsi, une activité qui peut avoir l'air évoluée dans son exécution reprend régressivement le schème d'un acte instinctuel, résultat sur lequel les conceptions de P. Marty apportent un éclairage nouveau (2). Les névroses de comportement, certaines névroses de caractère ont déjà atteint ce stade qui implique que les réactions d'un individu à une conjoncture donnée sont prévisibles. Organisation d'actions prévisibles selon la tâche à entreprendre, cette dernière entraînant une excitation ayant des vertus calmantes sur un autre type d'excitations constamment présent à l'arrière-plan, tout en étant à la fois épuisante, voilà la vie opératoire, simple barrière pare-excitante.

Une vie mentale située en pointe évolutive peut aussi se définir simplement, à ceci près que tout se passe au niveau du langage : le sens précis contreinvestit le double sens contenu dans les représentations de choses refoulées. Ce fonctionnement est pleinement atteint au cours de la période de latence après l'instauration du Surmoi. Cela implique l'importance qu'accorde l'auteur à la seconde phase du stade anal, celle qui classiquement sexuaUse la rétention : au cours de la période de latence, le mot contient l'hystérie porteuse du double sens. Une persistance de la sexualisation de la rétention, normale jusqu'à un certain point, favorise les manifestations obsessionnelles. L'axe qui sous-tend les descriptions cliniques de l'auteur et qui permet la détection de la préséance momentanée, bloquée ou continue des mouvements de mort, passe par l'évaluation du mode défensif qui peut aussi aller du langage passant par un comportement qui contient encore un sens inconscient pour finir tout en épuisant

(1) M. FAIN, P. MARTY, DU narcissisme et sa genèse, R.F.P., XXIX, nos 5-6.

(2) Il s'agit là d'un aspect théorique, jamais atteint en fait sur un mode global.


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l'organisme à la vie opératoire, laquelle stoppe une excitation indifférenciée et traumatique. Seulement cette désorganisation ne se fait pas en bloc mais découpe des îlots plus ou moins atteints ainsi que l'a décrit Michel de M'Uzan (Moi en archipel). C'est pourquoi l'investigation psychosomatique a un aspect original en soi, nécessitant une somme importante et complexe de connaissances.

C'est donc avec impatience qu'est attendu un second tome qui sans nul doute achèvera d'ouvrir tout un champ de recherche et une sphère d'activité aux psychanalystes. Ce n'est d'ailleurs que pour eux que j'ai écrit ce commentaire : ne sont-ils pas les seuls aptes à concevoir pleinement ce qu'est la « pointe évolutive » d'un individu donné, après avoir lu le livre de P. Marty, bien entendu.

S'il peut se manifester chez le lecteur psychanalyste une certaine difficulté à la lecture de ce travail en raison du non-usage par l'auteur des concepts de libido, de pulsions, de narcissisme, c'est que par ce non-usage Pierre Marty a cherché à faire sentir que les plates-formes rassurantes sur lesquelles nous avons l'habitude de nous mouvoir pouvaient se dérober sous nos pieds. A considérer le soma dans sa matérialité, nous ne sommes pas accoutumés. Le corps érogène, le corps narcissique sont des constituants du psychisme qui non seulement se parlent mais souvent s'invectivent et qui se situent topiquement au niveau de la pointe évolutive. Ce retrait de la terminologie psychanalytique fait surgir d'autres dimensions qui sont de véritables instances. Ceci dit, il est évident que pour sentir cette mutation une connaissance préalable de l'oeuvre freudienne est non seulement nécessaire mais aussi insuffisante.

A une époque où la psychanalyse connaît une crise de croissance, le livre de Pierre Marty, en ouvrant des voies nouvelles, se situe incontestablement au niveau de la pointe évolutive du mouvement psychanalytique, j'ai dit psychanalytique et non psychosomatique, terme entaché désormais par la réduction de la vie mentale et qu'il tend à consacrer définitivement. Le tome I du travail de Pierre Marty propose de montrer que sous cette simplification persiste une richesse, un trésor qui ne peut être redécouvert et hérité qu'après un dur travail.



Revue des Revues

Cl. GIRARD

JOURNAL OF THE AMERICAN PSYCHOANALYTIC ASSOCIATION (1974, vol. 22)

Les principaux travaux contenus dans ce volume peuvent être regroupés sous deux rubriques : le processus analytique et le narcissisme.

I. — Le processifs analytique

Divers articles traitent des techniques de recherche applicables au processus analytique pour en discuter les méthodes, les interférences dans la cure, et leurs aptitudes à une objectivation permettant des confrontations avec d'autres sciences : psychanalyse dite de recherche ; structuration et mesures appliquées au matériel de séances enregistrées ; enquêtes sur l'évolution post-analytique ; établissement d'index en vue de bilans et pronostics ; études comparées du rêve en séance et en laboratoire.

H. J. Schlesinger [i] souligne quelques précautions nécessaires lorsqu'un but de recherche est assigné à une analyse thérapeutique, du fait de l'introduction dans la situation psychanalytique de facteurs dont les effets sur la technique, la recherche et la visée thérapeutique doivent être harmonisés. Ainsi faut-il s'assurer en premier que le processus psychanalytique se soit effectivement instauré, et en cas d'enregistrement que le narcissisme sera protégé ; il faut aussi que l'analyse soit terminable. Le procédé de recherche introduit ne doit pas altérer le processus analytique afin de sauvegarder le patient et la recherche ; il peut être difficile d'évaluer ces influences, mais on peut penser que le processus analytique a, de lui-même, un effet correcteur sur ces distorsions. Un travail scientifique nécessite que les faits soient complets et publics : complets, dans le sens où la personnalité du chercheur peut interférer de façon néfaste sur la collecte des faits et les rendre incomplets ou de mauvaise foi ; publics dans le sens où les faits doivent être dans une forme permettant leur communication. Les faits sont déterminés par la nature du problème, et en fonction de la recherche il faudra distinguer, si l'on peut dire, le « signal » du « bruit ». Ce qui implique un enregistrement orienté par un problème précis, des hypothèses, le choix d'informations.

L'étude d'une réponse à une interprétation nécessite ainsi que soient pris en compte les associations, les manques à associer, les expériences non verbales, la mimique, les changements d'affect, ce que pense ou sent l'analyste, alors que l'étude de l'incidence de certains mots exige un enregistrement du discours ou de séquences choisies. A ce propos l'auteur pense qu'il n'y a pas de solution générale, sinon l'attitude habituelle devant tout événement externe de la vie du patient, et l'analyse de toute intrusion dans la cure. Si l'on ne peut effectivement analyser la réalité, surtout celle introduite par l'analyste, on peut analyser les implications fantasmatiques de l'intrusion ; le danger est en ce cas l'adaptation silencieuse des deux partenaires à une situation qui interférerait en silence sur le processus.

Toute recherche simplifie le processus par la délimitation d'un champ et de quelques variables ; il faut donc en juger la partialité et la représentativité

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par rapport à la situation clinique et au modèle clinique. Ces tests se feront au niveau du choix des faits, de la reproduction des événements observés, et du contrôle. Choix des séquences ou unités d'observation dans le temps, mais aussi en fonction de critères psychologiques (période qui suit une interprétation, ou l'apparition d'un symptôme, par rapport aux associations et aux affects), choix du stimulus qui ne peut être que très subjectif et dépend de l'estimation des conditions du moment ; reproduction des liaisons entre les événements observés et d'autres circonstances analytiques ; contrôle par enregistrement ou juges multiples, mais surtout définition précise des critères.

Gill a précisé ainsi le double aspect de l'empathie, cognitif et affectif, et étudié le manque d'empathie de l'analyste qui peut être manque de compréhension ou manque de contact émotionnel.

Le travail de H. Dahl [3] vise à cette rigueur dans la définition des critères qui permettent une mesure du sens dans le discours d'un patient, par l'analyse de certains contenus verbaux à l'ordinateur. P. H. Knapp [2] préfère diviser le discours du patient en segments significatifs plus opérationnels quant aux critères descriptifs du mouvement du processus analytique. De cette segmentation des données observables durant la séance il tente de dégager une organisation structurale. S. Keiser [14] se situe à un niveau plus clinique dans son étude des variables sociologiques et de leurs effets sur le langage du patient en psychanalyse.

H. Dahl [3] poursuit la description des méthodes employées pour une série de mesures effectuées sur le matériel verbal d'une seule psychanalyse au cours de 363 séances. L'étude de 53 variables lui permet d'isoler 6 facteurs dont la combinaison et le taux peuvent décrire les principaux événements de l'analyse. Il fait ainsi apparaître des « séances de travail analytique » et des « séances de résistance au travail analytique », avec divers intermédiaires en fonction de la répartition de ces facteurs. Il mesure un aspect des variations du processus analytique.

Dans un second temps, Dahl sélectionne 25 séances (10 de travail analytique, 10 de résistance et 5 intermédiaires) pour mesurer la signification personnelle des mots de cette patiente à travers leur contexte et les regroupements significatifs. Il se fonde sur deux données simples : le mot par lui-même transporte une information significative, et les mots et les idées qui s'assemblent se ressemblent selon l'association par contiguïté. Les effets significatifs doivent être amplifiés pour réduire les erreurs, en éliminant les variables de peu de valeur informative, en choisissant des séances de caractère extrême, en se limitant à un seul patient. Il décrit diverses méthodes de corrélations pour analyser quantitativement les liaisons entre les mots les plus caractéristiques et leur contexte. Les distances entre les paires de mots sont traduites en un diagramme qui permet une transposition dans l'espace, comme une formule chimique, de groupes de mots autour de chaque facteur, premier modèle d'une « structure dynamique « littérale » ». Ces groupes de mots sont comme « un squelette sémantique » qui aurait besoin de « chair syntaxique », ce sont des structures dont on ne peut savoir si elles représentent le contenu manifeste ou le fantasme latent, mais on peut y repérer des conflits, dans ce cas autour de l'homosexualité, de la castration et de l'inceste. Le compte rendu in extenso d'une séance ainsi analysée permet de confronter ces résultats aux associations éveillées par sa lecture. Mathématiciens et cliniciens trouveront de vives critiques à faire à ces recherches, car derrière la rigueur des calculs se cachent des imprécisions liées au matériel analysé et l'inévitable passage par l'interprétation de ces groupes de mots qui, pour le clinicien, peuvent satisfaire des jeux intellectuels, sans lui apporter de réelles découvertes.


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P. H. Knapp [2] rappelle divers modes de segmentation du matériel analytique qui permettent une recherche des structures en rapport avec les données cliniques : émotions, défenses, fantasmes de transfert, etc. Des travaux ont porté sur les unités de langage, les postures, les rythmes, les intonations de la parole, les changements brusques dans la communication (expérience différente, changement de personne ou de référence temporelle dans le discours) ; les séries de thèmes concernant le thérapeute, les rêves, le passé, les fantasmes, et les interventions ou manoeuvres du thérapeute (Eldred, Kriss et Knapp, Bibring).

Le travail actuel porte sur des séances d'un petit groupe de patients dont le discours est analysé selon deux regroupements des segments : l'expérience relatée et le temps.

Les expériences : le thérapeute ou la relation thérapeutique ; le rapport d'un rêve vécu ; l'expérience primaire (perceptions sensorielles, images distinctes, fantasmes, rêveries diurnes, sensations corporelles et symptômes) ; l'expérience introspective (affect, humeur, sentiments, pensées, nominations, etc.) ; les événements de la vie extérieure impliquant le sujet, ses proches, etc. ; les événements impersonnels, discussions intellectuelles ou abstraites.

Le temps : celui de la séance ; celui qui entoure la séance, entre les séances ; le passé de l'adulte et de l'enfance ; le futur ; l'absence de référence temporelle.

Dans une telle approche du processus analytique, on considère le sujet en état de transfert et on ne tient pas compte du sens profond. L'important est dans les déplacements qui permettent de suivre pulsions et défenses, le contenu manifeste ainsi segmenté fait apparaître des repères qui jalonnent l'activité du thérapeute et l'évolution des associations. On peut mieux accéder aux fantasmes inconscients (Arlow) et définir « l'alphabet des défenses » de chacun à chaque séance (Waelder). On peut clarifier les règles de combinaison des affects, des défenses, des effets interprétatifs, du transfert, ou élucider des connexions symboliques sur des bases vérifiables, comme tester des hypothèses sur les relations structurales.

Si une telle étude ne fait rien d'autre que ce que fait rapidement l'empathie dans la situation clinique, elle permet des échanges, des vérifications, des comparaisons entre analystes. Elle procède comme pour la reconstruction du contenu latent d'un rêve en ne laissant aucun détail de côté. Mais elle évite Patomisation d'une segmentation trop littérale ou arbitraire en isolant des segments plus opérationnels quant au champ de l'analyse.

Ainsi en se fondant sur le transfert, on peut décrire toute une organisation des défenses, de leur évolution, des fantasmes, de l'expérience de soi ou d'autrui. On peut repérer les formes répétitives liées aux symptômes, aux effets des interprétations, à l'empathie (Luborsky, Garduk et Haggard, Gill).

S. Keiser [14] souligne par un éclairage clinique l'impact culturel sur le langage, instrument de l'analyse. Si chaque patient a un style de pensée et de langage auquel il faut s'adapter, les conditions socio-économiques et culturelles conduisent à un investissement spécifique du langage de l'enfant par la sexualité infantile, les hostilités et les agressions.

Les conditions socio-économiques, ethniques, culturelles, et leurs évolutions ou changements impliquent des particularités dans les attitudes du Surmoi ou les fonctions du Moi en jeu dans le langage. L'auteur oppose deux types extrêmes d'éducation pour mieux relever différents investissements du langage pouvant marquer le processus analytique, au niveau de la forme de l'expression syntaxique, de l'aptitude à régresser, des expressions émotionnelles. Plusieurs langages se trouvent parfois superposés, avec leurs mots spécifiques, celui


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de l'ethnie, de la famille, de l'enfance, de la profession, offrant la possibilité de jeux de langage en fonction des différentes identifications, et des résistances. Des mots peuvent être ainsi doublement investis sans qu'il s'agisse d'un sens inconscient, mais ils sont chargés du secret et des affects du langage enfantin. Une impression de processus dissociatif peut être donnée parfois par l'émergence d'un langage sociologiquement antérieur, régression à l'enfance qui nécessite une traduction et doit s'interpréter moins en fonction de la communication que du désir de parler.

Trois articles traitent des problèmes posés par l'estimation de l'évolution du processus analytique et particulièrement des critères de la fin de l'analyse, de l'évolution post-analytique et du destin de la névrose de transfert après une analyse satisfaisante.

N. Schlessinger et F. Robbins [19] exposent deux cas qui illustrent leur méthode de bilan et de recherche sur le processus analytique ; travail de groupe dont ils soulignent l'intérêt pour l'enseignement.

Il s'agit d'analyses terminées, dont on étudie des fragments : séances du début, lors de la décision de l'arrêt, séances terminales et interviews deux à cinq ans après la fin de l'analyse. Une discussion permet de clarifier le matériel puis de l'examiner microscopiquement selon certains critères. Comme l'analyse est terminée les discussions ne peuvent altérer le processus, et de ce fait débouchent plus aisément sur des hypothèses variées. L'analyste qui assure les entretiens post-analytiques a participé aux discussions et peut orienter ses questions en fonction des hypothèses retenues. Ces entretiens ont toujours été bénéfiques pour le patient.

Les auteurs retrouvent les conclusions de Pfeffer (1959-1963) quant aux séquelles de la névrose de transfert.

Les critères étudiés sont regroupés sous quatre rubriques :

— La nature de l'alliance : confiance fondamentale ; constance de l'objet ; relation d'objet dyadique ; processus de réalité dyadique ; tolérance à la frustration, à l'anxiété, à la dépression ; relation d'objet triadique ; processus de réalité triadique ; pouvoir de maîtrise de la frustration, de l'anxiété, de la dépression ; régression au service du moi ; clivage thérapeutique ; fonction d'auto-analyse ; transformation du narcissisme ; contre-transfert correspondant.

— La configuration du complexe d'OEdipe : composante prégénitale, choix d'objet sexuel, relations aux parents, aux autorités, etc.

— La défense contre le transfert, index de l'armure caractérielle.

— Les rêves comme indicateurs de changements dans les conflits, les défenses, le transfert.

Les auteurs insistent particulièrement sur l'intérêt des fluctuations de la défense contre le transfert pour juger des changements dans l'armure caractérielle ; sur la tolérance et la maîtrise de la dépression en relation avec les diverses interruptions de l'analyse, et en référence aux processus de séparationindividuation, et à la maturation de l'aptitude à maîtriser la dépression en tant que fonction du moi ; sur l'identification à la fonction analysante de l'analyste.

L'étude des fonctions du moi intervenant dans l'alliance thérapeutique s'inscrit dans une conception d'ensemble du développement des relations d'objet, du soi et de la réalité qu'exposent par ailleurs Robbins et Sadow [15].

S. K. Firestein [27] fait une large revue des travaux concernant la fin de l'analyse, en regroupant les problèmes des critères de fin d'analyse et ceux d'ordre technique.


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Les critères de la fin de l'analyse posent les questions de la normalité et des buts de l'analyse, la valeur de l'amélioration symptomatique, ou le rôle de l'mtuition, l'évaluation de l'évolution transférentielle, et la fonction des positions contre-transférentielles. Une attitude nihiliste peut être adoptée, récusant ces critères, et à l'opposé leur systématisation peut orienter des recherches sur le processus dans une perspective structurale ou en termes de psychologie du Moi.

Si les techniques de la fin de l'analyse relèvent dans leur variété du style propre de l'analyste, autant que des critères en jeu, les événements qui marquent la fin de l'analyse, lorsque la fin devient un facteur dynamique de l'analyse, méritent une attention plus grande, et l'auteur en dresse une liste.

A. Balkoura [28] résume une discussion animée par A. Z. Pfeffer autour de divers travaux sur le destin de la névrose de transfert, jugé par interviews. Quelques observations ont été faites à propos de cette méthode : 1) Des patients bien analysés régressaient et réagissaient à ces entretiens comme s'ils étaient en analyse, communiquant des rêves et des libres associations et identifiant l'interviewer à l'analyste ; 2) La reviviscence de la névrose de transfert fit faire retour à la symptomatologie et aux difficultés caractérielles pour lesquelles l'analyse avait été entreprise ; 3) Le patient donna l'impression de vivre une névrose de transfert impliquant l'interviewer ; 4) Ces phénomènes persistaient ou disparaissaient dans les semaines au cours des entretiens ou peu après qu'on en eut indiqué la fin.

H. Norman à partir des entretiens libres inspirés du travail de Pfeffer a tenté de préciser le concept de la représentation intrapsychique de l'analyste après l'analyse. G. Ticho a mené une enquête plus structurée sur un plus grand nombre de cas, conduite en équipe et se déroulant lors d'un long week-end. Aussi certaines motivations peuvent apparaître où interviennent les conditions de ces enquêtes qui associent des questionnaires, des tests psychologiques et des entretiens libres. Dans ces entretiens orientés sur l'auto-analyse les réponses rejoignent les conclusions de Pfeffer, alors que dans les entretiens plus directifs les phénomènes régressifs et transférentiels n'apparaissent pas.

Des divers points discutés on retiendra les quelques remarques *suivantes. Si dans le cours de l'analyse on peut penser que la névrose de transfert est analysée et résolue, les entretiens montrent qu'il n'en est rien et que seule dans un sens quantitatif, l'importance des conflits et de la névrose de transfert a évolué. De même que certaines situations de maladie, de rêve ou de faiblesse du Moi réactivent les conflits ainsi agit l'entretien.

L'analyste, la place de l'analyse, le processus analytique, l'organisation des conflits autour de la personne de l'analyste dans le transfert, l'effet des interprétations, semblent persister comme représentations psychiques reliées aux changements structuraux et dynamiques apportés par l'analyse.

Les conditions de l'entretien soulèvent des réflexions conduisant aux problèmes mêmes du processus analytique qu'ils ont pour but d'éclaircir : l'aspect de réalité de l'interviewer comme d'ailleurs de l'analyste doit être distingué de l'effet transférentiel ; il s'agit plus d'une situation d'examen que d'une séance d'analyse et on peut la rapprocher des rêves d'examen, la maîtrise se trouvant mise en question par l'appel régressif des conflits ; les souvenirs de ce qui advint dans une analyse peuvent difficilement servir de critères du succès d'une analyse ; la régression au service du Moi dans ces entretiens peut être un test de succès de l'analyse impliquant la tolérance d'expériences diverses.

L'intérêt de ces études des suites de l'analyse est bien comme le souligne Gill de déterminer les critères qui permettent de juger des effets de la psychanalyse en tant que changement du fonctionnement psychique.


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Greenson expose une forme de terminaison de l'analyste qu'il a expérimentée et qui consiste à restreindre le nombre des séances, à asseoir le patient qui associe, s'analyse, raconte ses rêves et travaille seul. La réalité de l'analyste est autre et facilite la résolution de la névrose de transfert. Des réactions régressives ou des événements apparaissent qui n'avaient pu se manifester. De tels patients réagiraient probablement différemment à des entretiens post-analytiques, n'ayant pas terminé leur analyse avec le sentiment habituel de quelque chose de non résolu.

A cela H. Blum répond que les constatations paraissent semblables quels que soient les patients et les analystes. Le problème est *celui des limites de l'analyse, un analyste ne pouvant jamais analyser réellement les modalités de la séparation, mais ne juger qu'une anticipation de la séparation. Dans ces entretiens par contre on peut penser qu'apparaissent les aspects de la séparation, à l'occasion qui est donnée de renouer avec l'objet perdu, c'est-à-dire la maîtrise de la séparation de la perte d'objet et du deuil. Et il se demande si la technique de Greenson favorise la maîtrise ou prévient le deuil, et n'empêche pas l'élaboration de la phase post-terminale.

Les vifs commentaires à cette audace de Greenson témoignent de l'importance d'une définition des critères aptes à estimer le processus analytique et les changements qu'il induit.

R. M. Whitman [21] résume trois intéressantes communications à un Colloque de PAmerican Psychoanalytic Association (décembre 1973), concernant le rêve : C. Fischer à propos des expériences de suppression des rêves revient sur la question de leur nécessité et des relations avec les pulsions ; R. Greenberg et C. Pearlman relient clinique et laboratoire et précisent la fonction adaptative du rêve dans l'intégration du passé ; R. M. Jones poursuit un travail original d'exploration des fonctions créatrices du rêve et de son utilisation dans des classes pour favoriser l'insight et la créativité des élèves ou faciliter la compréhension d'oeuvres littéraires, chez des étudiants.

C. Fischer admet qu'il lui serait plus difficile qu'autrefois de faire la synthèse des faits contradictoires et des travaux multiples dans toutes les sciences qui ont abordé le problème du rêve. Les modèles tirés des ordinateurs ou de la théorie de l'information ont plus la faveur des chercheurs que les relations du rêve aux pulsions. Entre autres il est moins affirmatif sur les effets psychotisants et nocifs de la suppression de la phase paradoxale. Mais, par contre, ses expériences ont montré une exacerbation de la faim, de l'agressivité et des réactions sexuelles. L'étude de ces réactions instinctuelles chez l'animal comparées aux expériences de déprivation de rêve chez l'homme et aux effets de certains médicaments sur la phase paradoxale conduisent à préciser les influences des phases du sommeil sur le système limbique et l'activation de la sexualité au sens large durant la phase paradoxale.

L'hypothèse freudienne reste valable, le désir inconscient est activé durant la phase paradoxale, et atteint une intensité hallucinatoire sous la forme d'un rêve d'accomplissement de désir dans un état organique où l'activité pulsionnelle prend place.

Les études de rêves en laboratoire conduisent Greenberg à explorer la fonction adaptative du rêve en tant que processus d'information au service de l'adaptation émotionnelle. Des expériences d'éveil émotionnellement significatives activent un matériel conflictuel passé et des affects qui requièrent des défenses ou des réponses d'adaptation. Le rêve est l'une de ces réponses,


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complexe d'intégration d'expériences récentes au passé, ce qui n'exclut pas divers niveaux dans ces influences du passé dont la source infantile. Or, celle-ci est souvent négligée dans ces travaux et ne peut apparaître que dans les associations et une compréhension d'ensemble du matériel analytique.

Chez un patient en analyse qui fut aussi étudié en laboratoire durant 24 nuits, il apparut que la plus grande partie du contenu manifeste dérivait de la séance analytique précédant le rêve, une autre partie provenait d'autres séquences de l'analyse ou du laboratoire. Le résidu diurne représente l'intérêt central du patient et la découverte du résidu diurne conduit à la compréhension directe du rêve. Un langage propre du patient se développe dans le contenu manifeste du rêve qui procure une vision subjective du travail adaptatif du patient tel qu'il est réactivé par la situation analytique.

S. Grand et H. Pardes [4] s'attachent à étudier la phase de transition du sommeil au réveil et le récit du rêve en comparaison avec la situation analytique. La technique du rêve en laboratoire permet d'étudier le fonctionnement du Moi dans certains états psychopathiques.

Le récit du rêve en laboratoire, imagerie et qualité de sa description, compromis entre la pensée de l'éveil et sa révision secondaire permet d'étudier la réaction à l'émergence des pensées latentes, et l'équilibre entre désir et défense lors des associations. Le patient réveillé doit rapidement se concentrer sur le dernier rêve et s'efforcer de communiquer son expérience. Dans ce court espace on peut observer l'organisation des pensées qui reflètent la réponse du Moi aux désirs latents qui émergent. L'équilibre se modifie entre les éléments hallucinatoires et les éléments de communication en fonction de l'état clinique. L'auteur compare cette situation de récit du rêve à la libre association, qui est aussi une demande pressante, articulée à un désir de communication. L'intervention de l'analyste est en quelque sorte un éveil du patient qui sinon se gratifierait du sommeil du divan. La libre association n'exclut pas une communication intelligible de l'expérience vécue. On peut aussi étudier le rapport du rêve au processus qui le précède. La vitesse de recouvrement du Moi après le sommeil serait liée aux difficultés de désengagement de l'investissement narcissique des liens du Moi (Federn). En ce cas les plus longues phases transitionnelles seraient le reflet de ces difficultés et correspondraient à de plus grandes quantités de matériel hallucinatoire dans le récit du rêve ; mais si la vitesse de relation du rêve est fiée à l'effort de structuration et d'organisation du rêve, une longue période transitionnelle révélera une plus grande quantité de matériel communicatif dans le récit du rêve.

L'étude a porté sur un patient en psychothérapie analytique deux fois par semaine pour névrose d'angoisse, qui a accepté de passer une nuit par semaine au laboratoire. Les récits de rêves recueillis après éveil en phase paradoxale ont été classés selon la longueur de la période de transition. Au récit spontané s'ajoute une série de questions sur le matériel du rêve. L'analyse porta sur la comparaison des éléments hallucinatoires, sensoriels, et des éléments de communication et d'organisation ou de commentaire de l'expérience.

Une longue phase de transition précédant le récit du rêve se produit plus tôt dans la nuit et correspond à la profondeur du sommeil ; il y a par ailleurs une relation entre la longueur de la phase de transition et celle du rapport du rêve. Les éléments hallucinatoires sont indépendants de la phase de transition, alors que les éléments de communication sont proportionnels à la longueur de cette phase. Dans les rêves longs des éléments de communication prédominent sur les éléments hallucinatoires... Donc la phase de transition correspond à un travail actif du rêveur sur le contenu du rêve en instance de communication ; le sujet par différents mécanismes qui constitueront son récit prend ses distances


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et aménage l'hallucination, ce qui correspond au changement intrapsychique que représente le passage de l'expérience sensorielle à sa verbalisation.

L'auteur discute la fonction de cette phase transitionnelle par rapport à la censure du rêve, aux successions de rêves, et à l'organisation de la pensée et des états de conscience.

L'élaboration secondaire est une résistance à l'émergence des pensées latentes du rêve, et les catégories de communications sont une forme de ces résistances : 1) L'effort d'organisation signale un conflit d'organisation des pensées latentes : pauses, silences, contrôle des affects traduisent les efforts de maîtrise ; 2) La correction de l'image par dénégation et corrections vise à dissocier le rêveur de ses images.

Le commentaire a fonction d'intégration et de synthèse de l'expérience hallucinatoire dans le sens de la maîtrise et de la continuité avec la réalité. Mais il peut aussi bien marquer l'échec de la maîtrise que le travail de défense.

Dans une suite de rêves, la même pulsion se manifeste et l'organisation du récit du premier rêve témoigne de plus grandes résistances. Dans les rêves successifs une part du conflit est élaborée, la censure se réduit selon un processus d'élaboration et de réduction des résistances.

L'auteur retrouve les constatations de Fischer sur les processus de pensée lorsque le réveil a lieu en dehors des phases paradoxales, et la fonction du résidu diurne et de son investissement comme élément de relation entre ces deux phases du sommeil. La phase de transition représente un continuum dans l'organisation de la pensée lors du passage du processus primaire au secondaire.

Dans la situation analytique la parole est le seul pont, il en est de même dans cette expérience de communication du rêve, où silence et récit ont même valeur que silence et associations en analyse. Cette phase transitoire du réveil en sommeil paradoxal permettrait l'étude des vicissitudes de l'aptitude du patient au travail analytique, de ses résistances. L'expérience de laboratoire rend sensible un point particulier de l'expérience du rêve, ce point de différenciation du dedans et du dehors, de séparation de l'expérience et du récit. La fonction intégrative des commentaires a valeur adaptative et défensive.

Avec ces travaux se dessine une certaine image de la recherche en psychanalyse, marquée par le désir de mesures quantitatives, et d'estimations objectives et systématiques, faisant appel à de multiples spécialistes : mathématiciens, physiologistes, comportementalistes, linguistes, etc. Ces démarches peuvent inquiéter le clinicien qui voit dénaturé le sens profond de son travail et qui doit affronter des langages multiples et étrangers au domaine qu'il a défini. Les résultats souvent le déçoivent car si l'essentiel n'échappe pas à l'expérimentateur il ne lui est retourné que ce qu'il connaissait déjà.

A l'enthousiasme de Dahl pour des méthodes objectives, même si elles n'ont que valeur de contrôle, justifié évidemment par les erreurs d'estimation et la vulnérabilité du clinicien dans ses corrélations, répond H. J. Schlesinger qui se résigne en quelque sorte à ce que la science « mette son nez partout où elle peut », même si les résultats ne modifient pas les connaissances principales sur le processus analytique ; il s'interroge toutefois sur les motivations de ces chercheurs.

Une note clinique de R. Greenson [24] ramène ainsi le parfum d'un certain passé par l'attention qu'il attire sur un des paramètres de la situation analytique : la durée de la séance, et l'importance d'un certain rythme du vécu de


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l'analyse, tant pour le patient que pour l'analyste. Il rappelle qu'avant la seconde guerre, la séance durait cinquante minutes et que l'analyste se réservait dix minutes de repos, ou par rapport aux patients espaçait de dix minutes ses rendez-vous. Or la durée de trois quarts d'heure sans interruption suffisante a de nombreuses conséquences : le patient débute souvent sa séance sans l'attention de l'analyste, celui-ci se prive de souplesse dans son écoute ou ses interventions lors de moments difficiles, une certaine déshumanisation du traitement s'instaure, et une obsessionnalisation du temps, un contre-transfert agressif peut sous-tendre ce comportement comme ses implications transférentielles peuvent échapper à l'analyse, mêlées qu'elles sont aux intrusions parfois réelles des autres patients au début ou à la fin d'une séance, sans compter des questions plus concrètes de fatigue, de prises de notes, d'ennui.

G. R. Ticho [25] nuance ces propos en soulignant qu'un rythme personnel peut être nécessaire pour certains patients et qu'un analyste doit trouver aussi la formule qui lui convient. Le problème étant plus d'avoir à refouler ou résoudre les conflits que posent les nombreuses activités, responsabilités, pressions et tentations du psychanalyste, sans les masquer par des rationalisations, des compromis ou l'évitement de l'analyse de son contre-transfert.

R. Aaron [6] résume les discussions d'un Colloque concernant la vie émotionnelle de l'analyste durant son travail en rapport avec l'utilisation qu'il en fait dans l'analyse de son contre-transfert.

M. Tolpin évoque des patients pour lesquels l'énigme d'une configuration transférentielle ne put être levée que par la compréhension des émotions soulevées en elle. Certaines identifications projetées sur l'analyste peuvent surprendre par leur discordance ou leur répétition et conduire celui-ci à s'interroger sur ses propres identifications, en relation avec sa fonction analytique. Certains aspects du contact psychique intime de l'analyste avec le patient répètent les fonctions associées à l'image maternelle, cette forme spéciale de contact ayant des conséquences spécifiques dans l'internalisation de l'aptitude à être en contact avec quelqu'un analytiquement. Les surprises ou les défauts à comprendre le patient et nous-même, sont la voie possible à de nouvelles idées car ce sont des motivations puissantes à Pauto-observation. Une étape de la carrière analytique est abordée lorsque nous percevons des énigmes dans les phénomènes les plus familiers.

E. Baum remarque d'ailleurs qu'un des buts de l'analyse didactique est de développer l'aptitude à l'auto-analyse lorsque un signal de contre-transfert apparaît, lorsque le patient sert à agir les besoins instinctuels ou ceux du Surmoi ou lorsque l'identification au patient est rompue. Le contre-transfert doit devenir un instrument d'alerte au transfert du patient (K. Van Leeuwen). La supervision aura entre autres à aider l'analyste à utiliser ses sentiments tant dans l'exploration des conflits du patient que des siens, surtout s'il est encore en analyse.

Le jeu d'une patiente avec un miroir rappelle à L. Shengold [5] que l'analyste est bien un miroir pour son patient, et l'incite à relever certaines implications de cette métaphore.

Une patiente se dévisageait dans un miroir de la salle d'attente de son analyste en se disant « que vous êtes laide ». Qui regardait qui ? Si elle se regardait avec les yeux de sa mère, elle regardait aussi avec haine l'image de sa mère, mais y trouvait aussi celle de l'analyste.

Le miroir est une métaphore de l'esprit, de ses structures, de ses fonctions (clivage, test de réalité, défenses, projection-introjection, déni, retournement). De nombreux conflits sont vécus au niveau des images de soi ou des objets dans le miroir.


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Au centre du mythe de Narcisse, reflet des premières relations avec la mère, le miroir délimite deux espaces. Il représente un modèle de l'esprit, dont le développement se fait par l'internalisation des images et des réflexions du réel. La relation au miroir évoque les débuts de la relation d'objet et du sentiment de soi, la séparation, la confrontation parent-enfant et les identifications à chaque stade du développement. L'auteur détaille les diverses significations métaphoriques du miroir, particulièrement dans certains symptômes, des expressions courantes, ou des situations propres à la relation analytique.

Les jeux pervers avec le miroir, la masturbation devant le miroir, les fantasmes autour du miroir et de l'analyste, les réassurances d'identité par le miroir, ou par compulsion contre l'angoisse de castration comme les sentiments d'élation narcissique et de toute-puissance forment tout un champ de l'image de soi dans le miroir centré autour des organes génitaux.

Plus précocement, le miroir peut servir à l'établissement de l'identité et être utilisé dans la maîtrise des expériences traumatiques de l'enfance. L'enfant rejeté, séduit, ou soumis à des exhibitions ou des menaces de castration, l'utilise dans des jeux fantasmatiques pour la projection ou la réintrojection des images de soi ou du parent, mais aussi pour répéter les expériences traumatiques. Chez cette patiente, des scènes de séduction, et de masturbation avec sa mère, en miroir, s'associèrent à des jeux de miroir où elle revivait, tout en l'aménageant par des clivages, ces scènes avec l'excitation mais aussi la rage, la terreur et les désirs de meurtre. Les miroirs étaient aussi investis dans sa vie adulte de façon prévalente. Le passage se fit du miroir maléfique de sa mère au miroir de l'analyste permettant de retrouver le sentiment de son identité.

En ce sens le transfert est un miroir qui permet au patient de reconnaître les diverses représentations de soi et des objets, mais il doit en ressentir les deux côtés et percevoir le passage.

Un retour régressif à une situation narcissique primitive en miroir peut se signaler par un passage soudain de la première à la seconde personne dans les associations du patient. C'est un signe de distanciation de Faffect mais aussi de modification dans le sens de son identité. Ce qui peut révéler la part non assimilée de l'objet introjecté, qui obscurcit le miroir, les représentations de soi et de l'objet étant fusionnées. Cette part inassimilée de l'objet agit pour l'esprit comme « le diable derrière le miroir » qui doit être exorcisé pour restaurer le jeu du sentiment de soi.

II. — Le narcissisme

L'étude du narcissisme dans la cure classique, et particulièrement des transferts narcissiques et de certaines régressions, ont conduit Kohut à une théorie du narcissisme exposée dans son livre sur Le soi récemment traduit en français. De nombreux articles se réfèrent à ces travaux ; un Colloque est consacré au traitement des personnalités narcissiques où s'opposent et sont discutées les conceptions de Kohut et de O. Kernberg.

La thèse de Kohut est illustrée à partir d'exemples cliniques par A. Goldberg [8] et H. W. Wylie [13].

A. Goldberg [8] insiste sur quelques points de la théorie de Kohut pour la situer dans la suite des conceptions de Freud sur le narcissisme.

— Le narcissisme n'est pas un trouble nécessitant un traitement spécial. L'investigation des troubles du narcissisme participe de tout travail psychanalytique.


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— Il existe une ligne séparée de développement pour le narcissisme, développement normal ayant ses étapes primitives et de maturité et aussi ses échecs et sa pathologie.

— La distinction entre les stades d'auto-érotisme et de narcissisme dans le développement pulsionnel a sa correspondance dans les deux étapes du développement de l'objet narcissique : stade primitif précédant la formation du soi lorsque les activités mentales et corporelles de l'enfant sont perçues séparées et distinctes les unes des autres ; et un stade plus tardif où ces activités sont progressivement perçues comme des parts d'une nouvelle structure cohérente, le soi.

— Plutôt que d'envisager l'évolution comme le passage du narcissisme à l'amour objectai, on peut distinguer des niveaux de maturation de la lignée narcissique : des idéalisations archaïques à des idéaux mûrs et du soi grandiose primitif à l'orgueil de la performance.

— Dans cette croissance autrui est utilisé comme un régulateur ; l'expérience des autres comme part de soi suit une ligne de maturation. L'antithèse du narcissisme n'est pas la relation d'objet mais l'amour objectai, et les évolutions des lignées objectale et narcissique ne sont pas exclusives mais parallèles.

— Dans les transferts narcissiques l'analyste est ressenti comme un objet faisant partie du soi et non comme une imago d'un individu séparé dans une configuration oedipienne.

— L'intérêt de Kohut et son expérience ne portent pas sur des psychoses ou des border-Unes mais des troubles narcissiques de la personnalité, des désordres du soi, définis par un type de transfert plus que par une psychopathologie en fait très extensive.

Dans le cas exposé par Goldberg, le patient se plaignait de sentiments de vide, de fatigue, d'échecs et d'éjaculation précoce. En s'adressant à l'analyste, c'est de lui qu'il parlait comme dans un miroir ; il était vital et nécessaire de lui accorder toute l'attention, mais l'analyste pouvait être aisément dévalorisé, dénié ou ignoré. L'émergence des fantasmes grandioses très contrôlés et cachés ne pouvait se faire qu'à l'abri du vide et de la dépression.

La mère ne répondait qu'à certaines fonctions et n'aidait pas à intégrer les parts du soi, alors que le père ne prenait pas en charge l'excitation de l'enfant.

Il s'agissait d'un transfert en miroir, et l'élaboration interprétative permit d'inclure dans la personnalité adulte les parts non intégrées du soi grandiose. L'auteur insiste sur les aspects du contre-transfert bien vus par Kohut et sur les transformations maturatives du narcissisme qu'apporte la cure.

Il souligne aussi le danger de centrer l'intérêt sur la relation du soi aux objets en restant dans le domaine de la psychologie sociale, ou de restreindre les observations aux secteurs conscients ou préconscients, car les problèmes du soi et de l'identité peuvent être abordés par des voies extra-analytiques. Il ne s'agit pas de transposer les problèmes sociaux dans le monde intrapsychique mais d'étudier le développement de structures par l'investigation des fantasmes et des dérivés pulsionnels qui conduisent aux structures et surtout aux aspects inconscients et refoulés du soi.

H. W. Wylie [13] met l'accent sur les troubles du développement du narcissisme en tant qu'arrêt du développement des voies du soi, qui se situe avant l'évolution objectale préoedipienne et oedipienne. L'altération, au sens large, des soins maternels, agit comme traumatisme qui arrête l'évolution de l'objet et du soi ; les formes archaïques du soi persistent comme noyaux actifs, source de symptômes. Ces sujets sont marqués par une extrême sensibilité aux atteintes réelles ou imaginaires de leur estime de soi, entraînant dépression,


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hypocondrie, hyperémotivité ou rage intense, un besoin illimité de restaurer l'image de soi, un besoin d'attachement à l'objet qui a fonction de prothèse.

L'auteur décrit un cas de transfert en miroir qui permet trois observations : l'absence de formation d'une névrose de transfert classique n'implique pas Pinanalysabilité mais est due à des résistances au développement d'un transfert narcissique ; l'examen des réactions du patient aux interruptions de l'analyse donne des indications sur le développement du transfert narcissique ; ce cas montre les différences entre les applications des travaux de Kohut et de Kernberg.

Au début de cette analyse toute relation avec l'analyste fut déniée, mais l'interprétation classique comme résistance aux pulsions agressives fut inopérante et l'aménagement des pulsions oedipiennes fut impossible. L'analyse des défenses habituelles fut inopérante aussi : il n'y avait pas de transfert reconnaissable, absence d'expression de sentiments.

Il est nécessaire pour ces patients d'avoir le temps d'expérimenter leurs imagos archaïques sans interférence avec l'analyste. Lorsque celui-ci intervient, il doit décrire plutôt qu'interpréter comme défense le désir infantile d'être approuvé.

Il retrouve dans ce cas les trois formes du transfert en miroir et les étapes du clivage vertical et horizontal : ce patient était perturbé par des fantasmes grandioses, dont les connexions avec la première enfance apparaissent au cours des quatre années d'analyse en rapport avec une image de soi grandiose, pathologiquement renforcée et persistant dans son caractère.

Il s'était, entre autres, identifié à l'idéalisation que la grand-mère faisait de lui et n'avait pu idéaliser la grand-mère.

La grande sensibilité de ces patients aux variations du cadre analytique et aux qualités d'empathie de l'analyste est le reflet des relations avec une mère peu empathique, source des altérations du sens de soi.

L'auteur discute la position de Kernberg quant à la fonction défensive contre la rage et l'envie, du transfert narcissique, mais il montre comment, chez son patient, cet abord était inopérant tandis que l'acceptation de la grandiosité et de l'admiration, le développpement du transfert en miroir permirent le déroulement de l'analyse. Toutefois, avec Kohut et Kernberg, il est d'accord sur la nécessité d'analyser le transfert narcissique avant de pouvoir travailler sur le matériel oedipien.

O. F. Kernberg [9] expose les similitudes et les oppositions de sa conception des personnalités narcissiques par rapport aux thèses de Kohut, sous l'angle clinique, métapsychologique et technique.

Alors que Kohut différencie nettement les personnalités narcissiques des border-Unes et des psychoses, Kernberg pense que les personnalités narcissiques et les border-Unes ont les mêmes organisations défensives et ne diffèrent que sur quelques points. Les simihtudes concernent : la prédominance des mécanismes de clivage, manifestes dans la coexistence d'états du Moi opposés ; le renforcement du clivage par des formes primitives de projection, d'idéalisation, de contrôle de l'omnipotence avec retrait narcissique ; la condensation des besoins génitaux et prégénitaux sous la direction de l'agressivité prégénitale surtout orale.

La différence lui paraît la présence spécifique chez les personnalités narcissiques d'un soi grandiose pathologique intégré, condensation pathologique de quelques aspects du soi réel, du soi idéal, et de l'objet idéal. Le concept de soi


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grandiose de Kohut exprime très bien ce que Kernberg avait dénommé « structure pathologique du soi » et Rosenfeld la « folle omnipotence du soi ». Il est en accord sur les caractères cliniques du soi grandiose, mais pour lui il s'agit d'une structure pathologique différente du narcissisme normal infantile et non d'une fixation à un soi normal archaïque.

Pour Kernberg, l'intégration de ce soi grandiose pathologique s'oppose au manque d'intégration du soi normal caractéristique de l'organisation des border-Unes, ce qui explique le paradoxe d'un relativement bon fonctionnement du Moi alors que prédominent des mécanismes de clivage, des défenses primitives et un manque d'intégration des représentations d'objet.

Il remarque que des personnalités narcissiques peuvent fonctionner sur le modèle des border-Unes : manifestations non spécifiques de faiblesse du Moi caractéristiques du niveau de fonctionnement des border-Unes (manque de tolérance à l'anxiété, et de contrôle pulsionnel, absence des voies de sublimation, et processus de pensée primaire prédominants), et développement de transfert psychotique. Ces états se caractérisent par une rage narcissique, des attaques destructrices du thérapeute et des relations d'objet transférentielles excessives qui contre-indiquent l'analyse même avec la technique modifiée pour les border-Unes. Seule une approche psychothérapique est possible.

C'est dans leur interprétation des relations du narcissisme normal au narcissisme pathologique que les auteurs divergent. Kernberg refuse la simple continuité du narcissisme normal au narcissisme pathologique en termes de développement et de fixation, les résistances narcissiques des personnalités narcissiques reflètent un narcissisme pathologique bien différent du narcissisme adulte, aussi bien que de la régression narcissique ou que de la fixation au narcissisme infantile.

Ce narcissisme pathologique est la conséquence d'un développement pathologique de la différenciation et de l'intégration des structures du Moi et du Surmoi, dérivées de relations objectales pathologiques. Il reproche à Kohut de ne centrer l'analyse que sur le développement des investissements libidinaux en oubliant les vicissitudes de l'agressivité et des relations d'objet internalisées. Il s'agit d'un mode d'investissement libidinal propre à une structure du soi pathologique qui a valeur défensive contre l'investissement sous-jacent, libidinal et agressif du soi primitif et des images objectales dans le contexte de conflits intenses prégénitaux autour de l'amour et de l'agression.

A l'appui de sa démonstration, il invoque la différence des résistances narcissiques qui se développent lors de l'interprétation des défenses caractérielles chez d'autres patients que les personnalités narcissiques, différence de technique et de pronostic ; la différence entre le narcissisme de l'enfant normal dans les fantasmes et la fonction de sa demande narcissique, opposant la chaleur et la visée réaliste de l'un à la froideur, la démesure, la destructivité du narcissisme pathologique secondaire à un processus de destruction interne de ce qui a été reçu ; différence aussi dans l'évolution transférentielle.

Ainsi peut-on opposer le déni de l'autonomie de l'analyste, sa tolérance sans échange, l'absence d'une capacité de dépendance des personnalités narcissiques, à la fusion transférentielle, au cramponnement, avec persistance d'un large spectre de relations d'objets des border-Unes ou d'autres patients régressifs. Le soi grandiose permet ce déni de l'analyste, mais ce n'est pas par absence de représentation d'objet internalisé ou inaptitude à investir l'objet, absence d'une idéalisation optima ; il s'agit d'une défense rigide contre les relations d'objet plus primitives et pathologiques.

Les deux formes de transfert décrites par Kohut correspondraient à l'activation de composantes d'un soi pathologique, le soi grandiose. L'idéalisation


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précoce de l'analyste dans le transfert diffère peu de la projection du soi grandiose. L'idéalisation recrée la relation d'incorporation du patient avec ses sources potentielles de gratification, c'est une défense contre l'émergence prématurée de l'envie intense et contre la dévalorisation de l'analyste. Celle-ci, si elle protège de l'envie, détruit aussi l'espoir de recevoir quelque chose de nouveau et de bon, ou confirme l'impossible relation d'échange. L'alternance de ces deux aspects du transfert exprime les relations de ces composantes du soi grandiose qui caractérisent les résistances narcissiques. Ces composantes révèlent leur valeur défensive contre l'émergence de l'envie et de la rage orale directe, des peurs paranoïdes (projections des représentations d'une imago maternelle archaïque sadique), des sentiments de solitude terrifiante, de faim d'amour, et de culpabilité pour l'agression dirigée contre les images parentales frustrantes.

Si la stratégie de Kohut consiste à permettre l'établissement d'un transfert narcissique, visant à restaurer un processus arrêté en vue de la reprise d'un développement narcissique normal, Kernberg lui reproche d'éviter le développement des aspects négatifs du transfert, de maintenir dans l'inconscient la peur de la rage et de l'envie, et d'éviter le travail d'élaboration d'un soi grandiose pathologique.

Il est évident qu'il est nécessaire de laisser se développer Pactivation du soi grandiose dans le transfert pour l'interpréter, mais il est aussi nécessaire de ne pas se limiter à l'interprétation de l'aspect défensif Ubidinal. L'idéalisation et le contrôle omnipotent de l'analyste doivent être systématiquement interprétés comme protection contre la rage orale, l'envie et la peur du talion de la part de l'analyste. Derrière les fantasmes ou les frustrations réelles se découvre la dévalorisation défensive des images parentales qui évitait les conflits, effet de l'envahissement agressif envers l'objet. Au niveau profond on trouve la peur que l'agressivité détruise l'analyste, mais surtout l'objet potentiel d'amour, et leur propre capacité de donner et de recevoir de l'amour. Il recommande d'interpréter systématiquement les deux aspects positif et négatif du transfert sous peine de renforcer les défenses narcissiques, contre la peur de sa propre destructivité. Or le gain secondaire de la maladie peut être un des obstacles à la résolution de la défense narcissique.

Contrairement à Kohut, Kernberg tient compte dans le pronostic des différences de fonctionnement du Moi et du Surmoi, la qualité de celui-ci étant un facteur favorable ; le conflit du transfert négatif se situe plus autour de l'envie que par rapport au Surmoi. L'approche de Kohut aurait un effet rééducatif en vue d'une meilleure adaptation du soi grandiose, alors que Kernberg souhaite une résolution de la structure pathologique et une modification des rapports entre le narcissisme et les relations d'objet. Il insiste sur l'intérêt de l'analyse de ces personnalités narcissiques en prévention des décompensations de la seconde moitié de la vie auxquelles les expose leur fragilité devant les désappointements, les deuils et les blessures narcissiques.

Les rapports entre narcissisme et relations objectales, les vicissitudes du développement des dérivés pulsionnels libidinaux et agressifs, tels que les formule Kernberg, à partir de son expérience des personnalités narcissiques et des border-Unes, le conduisent, dans deux articles intéressants mais trop longs à résumer, à étudier les obstacles à l'état amoureux [17] et les conditions d'une maturité amoureuse [23].

Il propose de décrire deux étapes dans le développement de l'aptitude normale à être amoureux et à le rester :

1) Les aptitudes précoces à la stimulation sensuelle de zones érogènes, orale et cutanée, doivent être intégrées à l'aptitude plus tardive à établir une


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relation d'objet totale. L'intégration des relations d'objet internalisées conduit à une conception de soi et des autres intégrée et à une capacité de relations en profondeur avec des autres significatifs. L'étude de la pathologie caractérielle et narcissique montre les altérations de cette étape.

2) Le plein épanouissement génital incorpore l'érotisme de la surface du corps plus précoce dans le contexte d'une relation d'objet totale englobant une identification sexuelle complémentaire. Il y a résolution réussie des conflits oedipiens et des obstacles inconscients à une relation sexuelle complète. Les échecs sont de l'ordre de la névrose, des inhibitions sexuelles et de la pathologie de la relation amoureuse.

Un continuum dans cette aptitude amoureuse peut être décrit : l'impossibilité d'une relation amoureuse des personnalités narcissiques les plus sévères ; la possibilité de promiscuité sexuelle hétérosexuelle avec parfois perversité polymorphe des personnalités narcissiques modérées ; l'idéalisation primitive de l'objet d'amour avec dépendance infantile et quelques gratifications génitales chez les personnalités border-Unes ; une relation d'objet stable et profonde mais sans aptitude à une pleine gratification génitale dans les névroses et la pathologie caractérielle mineure ; l'intégration normale de la génitalité qui implique la capacité de tendresse et une relation d'objet stable.

Kernberg décrit certains aspects cliniques de ces échecs ou altérations du sentiment amoureux liés à la pathologie narcissique.

L'incapacité à devenir amoureux est un signe de pronostic grave dans le traitement des personnalités narcissiques ; il peut exister une apparence d'état amoureux mais avec intense sentiment de frustration lors de désirs sexuels, entraînant une inhibition ou des déviations sexuelles ; lorsqu'elles peuvent devenir amoureuses ces personnalités établissent un type particulier de promiscuité sexuelle, mélange d'excitation sexuelle et d'attrait, avec idéalisation et exaltation grandiose, mais suivie de dévalorisation de l'objet et de désintérêt ou de fuite. Selon que ces patients ont été ou non sexuellement et émotionnellement affectés par d'autres du même sexe ou de sexe opposé, ils peuvent ou non surmonter leur incapacité à établir des relations d'objet. Chez de nombreux patients une intense envie et une intense haine de la femme équivalent à une envie du pénis chez la femme.

Chez les personnalités border-Unes peut être décrit un type primitif d'intense état amoureux, attachement intensif avec idéalisation primaire, typique de certaines femmes infantiles qui idéalisent l'homme au-delà de toute réalité. Elles diffèrent toutefois des femmes masochiques.

Dans ces cas l'activation de la zone génitale permet d'échapper à des frustrations effrayantes autour des besoins oraux ou de dépendance. La sexualisation précoce peut faire illusion ou prendre des aspects pervers polymorphes, et permet d'échapper à des frustrations prégénitales maternelles. Le développement prématuré des conflits oedipiens entraîne un clivage et une fuite défensive dans une relation avec une figure parentale. Le refoulement ne pouvant s'établir, l'expression des désirs oedipiens se fait en direct, et paradoxalement lorsque la triangulation se développe, les prohibitions de la sexualité infantile surviennent entraînant des inhibitions génitales secondaires.

Kernberg précise les processus d'idéalisation et d'identification, d'évolution de l'objet partiel à l'objet total, ou d'intégration des conflits prégénitaux qui nuancent les divers niveaux de l'aptitude à l'état amoureux et de sa constance. Il précise les voies maturatives de l'évolution de la tendresse et du plaisir génital, et certaines étapes à valeur pronostique : pour les personnalités narcissiques devenir amoureux est la première étape dans l'aptitude à se sentir concerné et coupable ; pour le border-Une l'idéalisation primitive est le premier pas vers


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une relation amoureuse différente de la haine pour l'objet primitif; dans les névroses et les troubles de caractère, l'aptitude à être amoureux peut évoluer vers une capacité à rester amoureux si les conflits oedipiens sont réduits.

Kernberg revient, après une revue de la littérature concernant la notion de primauté génitale, sur les étapes et les facteurs nécessaires à une maturité amoureuse [23]. Il insiste sur les facteurs prégénitaux, la tolérance de l'ambivalence, les divers degrés d'idéalisation, les facteurs en jeu dans l'intense identification simultanée à l'autre sexe complémentaire de l'expression de sa propre identité sexuelle dans le coït, la sublimation.

L'évolution de l'état amoureux chez l'adolescent a des caractères qui permettent de distinguer les crises d'identité, étapes dans la maturation, des états de diffusion de l'identité propres aux border-Unes et aux personnalités narcissiques, de pronostic grave. Il insiste sur l'aspect transcendental d'une pleine relation amoureuse intégrée à l'aptitude au plaisir génital qui donne vie au monde inanimé, à la nature et à l'art, sentiment d'unité de la personne et d'empathie avec le monde, fait d'acceptation et de gratification, dans une solitude partagée, à valeur maturative et enrichissante qui s'oppose à la dissociation de la tendresse et de l'excitation sexuelle, à la dichotomie entre objets asexuels idéalisés et objets de l'autre sexe dévalorisés, à la coexistence d'une culpabilité excessive et d'une expression impulsive des pulsions sexuelles caractéristique de la diffusion d'identité.

L. Schwartz et Vann Spruiell relèvent les points de divergence des théories de Kohut et Kernberg pour en discuter certains aspects cliniques et quelques problèmes thérapeutiques qui peuvent laisser en suspens la discussion ou impliquer d'autres formulations métapsychologiques.

L. Schwartz [12] se pose deux questions : la validité de la description d'une catégorie clinique telle que les troubles narcissiques de la personnalité ; et s'ils existent, la spécificité de leur évolution transférentielle par rapport aux névroses de transfert classiques.

Bien que des désordres narcissiques existent dans toutes les analyses, certains cas peuvent être marqués par une prédominance de ces altérations ; si les auteurs s'entendent pour éliminer les états psychotiques, ils divergent peu dans la description clinique mais surtout dans la délimitation des critères dynamiques. Ce sont, soit des groupes de patients différents, soit les mêmes mais décrits différemment (Vann Spruiell) ; toutefois la description de Kernberg paraît plus restrictive. Kohut centre son étude sur les troubles du développement et ses arrêts, et il différencie les personnalités narcissiques des névroses de caractère où effectivement les défenses narcissiques régressives et les défenses grandioses sont utilisées contre les conflits pulsionnels impliquant les objets précoces.

La pathologie narcissique est très étendue et L. Schwartz insiste sur quelques éléments du diagnostic, et les signes cliniques révélateurs de ces troubles majeurs des relations objectales : le soi-objet, où l'objet sert les buts du soi, exécute une fonction, reflète sa grandeur. Le discours manifeste du patient, ses vagues plaintes, ou sa symptomatologie variée dissimulent souvent la gravité des troubles. Et ce n'est qu'après l'analyse des défenses qu'apparaît la profonde altération de l'expression d'eux-mêmes. Vacillations de leur estime d'eux-mêmes, sentiment de vide, d'absence, de panique énigmatique, sentiment de jouer un rôle, confusion mineure, difficultés autour de l'image de soi et


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préoccupation obsédante concernant autrui, cette description du patient par lui-même permet de différencier le niveau narcissique ou oedipien.

C'est dans le transfert, les rêves et les fantasmes que se précisera ce niveau, mais Schwartz reproche à Kohut de surestimer le contenu manifeste aux dépens du matériel associatif. Par contre, il trouve utile le concept d'images du soi-objet primitif clivé qui émergent spontanément dans l'analyse lors de manifestations du transfert narcissique, ainsi que la notion de développement propre du narcissisme, sans préjuger d'une interprétation en termes d'arrêt de la maturation ou d'une pathologie précoce de la phase d'individuation.

Le matériel clinique qu'il présente l'amène à mettre l'accent sur les fantasmes de toute-puissance magique et de fusion concernant les images des parents préoedipiens et l'identification de soi au sein-phallus, ainsi que les fantasmes sadomasochiques primitifs. Se rapportant aux formulations de Greenacre sur les altérations narcissiques qui sous-tendent certains fantasmes masturbatoires, il se demande si les conceptions de Kohut ne sont pas une autre formulation des fantasmes de fusion et d'exhibition des tout-puissants objets partiels.

Vann Spruiell [10] insiste sur les différences d'approche thérapeutique, liées aux divergences métapsychologiques.

La conception basale du narcissisme est en cause, à travers la compréhension des rapports entre narcissisme et pulsions objectales, l'identification déformes spécifiques du développement narcissique, la notion d'agressivité primitive ou réactionnelle, la conceptualisation des représentations primitives de soi et des objets, l'opposition entre une pathologie narcissique précoce et des vicissitudes du développement normal. Aussi l'approche de Kernberg lui paraît-elle plus traditionnelle dans la compréhension du transfert et des résistances.

Pour Vann Spruiell en dépit de l'importance des conflits préoedipiens, il lui semble que le conflit oedipien est toujours au centre de l'organisation psychique des patients analysables qui sont aussi ceux dont parlent Kohut et Kernberg. Les phénomènes régressifs masquent alors la conviction d'avoir résolu les dilemmes oedipiens par la victoire sur le rival. Le narcissique serait celui qui a réorganisé sa vie autour de la croyance qu'il a gagné une victoire oedipienne. Il critique enfin la notion de soi en dehors de sa signification de « représentation de soi », car il prendrait le relais du Moi qui lui-même a chassé le Ça, le Surmoi et l'inconscient dynamique.

En fait, d'autres conceptions de ces processus narcissiques existent, qui se réfèrent à des formulations métapsychologiques aussi diverses que le sont les expressions cliniques du narcissisme.

A. J. Eisnitz [II] propose une métapsychologie de la pathologie narcissique fondée sur une conception du choix d'objet (choix d'objet narcissique et choix d'attachement objectai) où l'accent est mis sur les représentations, représentation de soi de Jacobson, et les investissements intrapsychiques. Le choix d'objet est conçu comme le développement de deux lignées qu'il est artificiel de séparer ; lors des conflits narcissiques l'instabilité des liaisons intrapsychiques met en valeur le rôle de l'agression dirigée vers l'intérieur ; les concepts de Kohut, utiles cliniquement, sont compris comme parties d'un processus intrapsychique plutôt que comme des structures stables.

Dans une conception globale du narcissisme, l'auteur préfère envisager : un conflit narcissique, des défenses narcissiques et une pathologie narcissique dont on doit apprécier le degré chez chaque patient.

Le conflit narcissique survient lorsque la stabilité des représentations de soi est en danger, cette représentation de soi liée aux investissements intra-


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psychiques est une organisation stable du Moi. Le Surmoi joue un rôle de contrôle de l'investissement des représentations de soi ayant une fonction à la fois libidinale et agressive interdictrice. Lors des processus d'individualisation, des représentations de soi peuvent être clivées et des formes archaïques du soi persister ou être réactivées 5 les relations d'objet restaurent alors la stabilité des représentations de soi ; la consolidation des représentations de soi relève enfin des identifications oedipiennes. Dans tous les degrés d'altération narcissique, la représentation de soi qui contribue au sens de l'identité a la plus grande stabilité, bien que constituée d'éléments divers nécessitant des investissements variés.

Une liste de défenses narcissiques adaptées à ce conflit peut être dressée dont la plus importante est la fonction synthétique du Moi ; le déni, le clivage ou la projection des aspects rejetés des représentations de soi, l'aptitude à surmonter les frustrations, les pertes, ou les relations d'objet y contribuent. L'auteur décrit deux défenses : une impression de vague et d'insécurité, de flou maintenue par le patient sur ses sentiments, qui brouille la distance entre lui et l'analyste ; le déroulement d'une liste descriptive des événements quotidiens dans les détails pour faire de l'analyste une référence omnipotente et un spectateur admiratif et sécurisant.

Des degrés dans la pathologie narcissique correspondent aux effets de ces défenses sur les fonctions du Moi, les relations objectales, le sens de l'identité ou la régulation de l'estime de soi.

Un Colloque sur les vicissitudes de la toute-puissance infantile, résumé par S. Kramer [20], conduit sous un angle clinique plus que génétique à une autre approche du narcissisme et de la distribution des expressions pulsionnelles. Ferenczi en traçant les étapes du développement du sens de la réalité a tracé aussi celles de la toute-puissance. S. Ritvo présente une formulation du développement de l'omnipotence fondée sur une tendance à regagner le narcissisme primaire perdu de l'enfance. L. Ferber illustre les relations entre les fantasmes et rêveries de toute-puissance gardés secrets et le narcissisme et la perversion. E. J. Anthony étudie l'influence de l'environnement maniaco-dépressif sur le développement de l'enfant particulièrement en rapport avec l'impact d'une fragilité narcissique perçue chez les parents, la mobilisation des fantasmes de toute-puissance et les altérations du développement du sens de la réalité.

Ces fantasmes de toute-puissance ne sont pas liés à des conditions cliniques spécifiques, et de la discussion sur leur fonction il ressort avec Ritvo et Neubauer qu'on ne peut voir dans l'omnipotence un état de bien-être ou de fusion mais plutôt « l'état le plus avancé de différenciation dans lequel des souhaits contre la peur de la perte prennent naissance qui attribuent la force au monde extérieur ou au soi ».

F. P. Robbins et L. Sadow [15] présentent une synthèse du développement de la fonction de réalité. Après Ferenczi et ses étapes de l'omnipotence infantile, Federn (1952) a isolé le « sentiment de réalité », du « test de réalité » et Modell (1968) a distingué : la structuration autonome de la réalité par l'appareil perceptif génétiquement préformé ; la magie, action à distance dans laquelle le symbole de l'objet et l'objet sont identiques ; l'objet transitionnel, séparé mais la réalité interne imprègne et organise l'objet ; la reconnaissance de la distinction entre objets, le soi étant conçu comme objet ; le test de réalité, aptitude à distinguer les fantasmes, l'image, les hallucinations du monde interne par rapport aux perceptions externes.

A cet édifice on peut ajouter une base biologique par le concept de Moi autonome primaire d'Hartmann et y intégrer les influences socio-culturelles intervenant dans la perception de la réalité. Robbins et Sadow proposent le


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terme de « processus de réalité » pour décrire l'ensemble du processus par lequel la réalité est perçue lorsque le test de réalité est établi. Car le monde objectai est encore immature, fonctionne au niveau de la gratification-frustration et a une structure dyadique. C'est l'étape de l'organisation de soi et des relations d'objet.

L'élaboration du test de la réalité interne est importante qui discrimine intérieur et extérieur, là se situent le soi grandiose et son évolution.

Quant à l'évolution de l'appréhension de la réalité externe elle s'affirme par les mécanismes de perception du Moi, l'organisation de la mémoire, la stabilité de l'organisation du soi, aboutissant à la « constance de la réalité » (Frosch, 1966).

Les auteurs insistent sur la fonction du soi, les variations de l'organisation du soi sur le processus de réalité, et l'aptitude à se situer dans le temps et l'espace par rapport aux objets. Enfin le passage à un niveau oedipien et génital transforme la représentation du monde. Le fantasme de scène primitive illustre dans le développement du processus de réalité le passage de la dyade maternelle à la triade oedipienne.

La très longue observation de l'Homme aux loups par divers analystes a permis une véritable étude longitudinale de son développement. H. P. Blum [22] rassemble les éléments pathologiques de l'enfance et de l'adolescence qui lui paraissent dessiner le tableau d'un état border-Une au sens de Kernberg avec des épisodes de psychose infantile, les états psychotiques de l'adulte étant des reviviscences régressives de sa psychose infantile (Frosch). Il retrouve les altérations sévères du Moi, les désorganisations passagères, les tendances régressives graves, et il réenvisage le matériel du rêve et de la reconstruction de la scène primitive sous l'angle des problèmes d'individuation, des altérations narcissiques et de la régression.

J. W. Slap [26] se réfère aussi à ce cauchemar de l'Homme aux loups pour décrire les différents matériaux qui peuvent constituer « l'écran du réveil », matériel doux, voile, coton, glace ou matériau translucide, ou encore barrière indéterminée à la perception de la réalité. En relation avec la séquence de l'endormissement décrite par Isakower, les écrans sont reliés au désir de dormir : écran du rêve de Lewin, écran du réveil de Kepecs (1952), séquence inverse du sein qui s'éloigne et qui représente le patient endormi. Cette notion regroupe une variété de phénomènes caractérisés par le sentiment d'être entouré de substances transparentes, et séparé du monde. Exprimant un désir de dormir et accompagnés parfois de dépersonnalisation, ils sont des défenses contre les conflits primitifs, et la réactivation de pertes ou frustrations précoces.

Les travaux de Kernberg et Kohut servent enfin de références à plusieurs auteurs dans leurs études des problèmes du deuil et de la perte en rapport avec le développement de l'identité. L. P. Tourkow [7] résume un Colloque sur les conséquences psychiques de la perte corporelle et de sa prothèse ; Gordon et Sherr [18] établissent une bibliographie pour l'étude de l'adolescent orphelin dans la littérature ; A. C. Garza-Guerrero [16] analyse le processus de « choc culturel ». Il décrit une séquence voisine du deuil, mais qui est suivie d'une reconstruction de l'identité : 1) La rencontre violente avec la culture met la personnalité devant le test de la stabilité de son identité ; il y a deuil et réactivation de la première culture avec pseudo-identification maniaque ; 2) La réorganisation passe par la réaffirmation de l'identité passée et des mécanismes d'identification récupérative pour retrouver ce qui fut perdu ; puis une conception plus réaliste de la culture abandonnée se dessine et dans ce mouvement l'étranger peut accomplir un réajustement à la nouvelle culture, ce qui est un préliminaire à une organisation réussie de la personnalité basée


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sur des identifications sélectives à la nouvelle culture ; 3) Enfin l'élaboration du deuil et des vicissitudes de l'identité permet l'intégration d'une nouvelle identité qui est marquée de la spontanéité des caractères intériorisés. Les achoppements dans ce processus trouveront leur source dans les altérations qui ont pu marquer les différents niveaux d'intégration de la lignée narcissique et du processus d'internalisation des relations d'objet.

Claude GIRARD.


Nécrologie

Rudolph LOEWENSTEIN (1898-1976)

Rudolph Loewenstein, membre correspondant de la Société psychanalytique de Paris, a joué un rôle important dans son premier développement, avant qu'il ne quitte la France pour s'installer à New York, au moment de l'occupation allemande.

Membre de l'Institut psychanalytique de Berlin, il eut l'occasion de contribuer, pour une large part, à la formation psychanalytique de la plupart de ceux qui peuvent être considérés comme les pionniers du mouvement psychanalytique français. Aussi les psychanalystes français de la Société de Paris et de l'Association psychanalytique de France tinrent-ils à lui témoigner solennellement de leur reconnaissance à l'occasion du XXVIIIe Congrès international qui eut lieu à Paris.

Pendant toute sa vie parisienne, de 1925 à 1939, Loewenstein écrivit de nombreux travaux qui témoignent de son influence sur le mouvement analytique et sur la psychiatrie moderne, celle qui avait trouvé dans le groupement de l'Evolution psychiatrique un terrain de discussion et de confrontation avec les psychanalystes. On en trouve la trace dans la Revue française de Psychanalyse et dans L'Evolution psychiatrique [1].

A la lecture de ces publications, Loewenstein apparaît comme l'un de ceux qui ont introduit en France la psychanalyse comme technique psychothérapique, au moment où, en dehors de rares travaux français, Freud n'avait guère attiré l'attention que des surréalistes.

Les membres fondateurs de la Société de Paris avaient bien besoin de lui en 1927. On sait d'ailleurs que R. Loewenstein traduisit avec Marie Bonaparte les cinq grands cas de Freud regroupés dans l'édition française sous le nom de Cinq psychanalyses.

Les travaux de R. Loewenstein n'ont pas qu'un intérêt historique. Parmi les nombreuses contributions encore fort vivantes de notre revue, on peut mentionner ici son travail sur le tact dans la technique psychanalytique. On devrait encore le lire avec soin lorsqu'on est confronté aux problèmes du secret opposé par certains patients aux jeunes analystes.

Dès son arrivée à New York, R. Loewenstein, qui dut préparer à nouveau ses examens médicaux pour passer le « Médical Board » qui donne le droit d'exercer aux Etats-Unis, fut amené à jouer un rôle important dans la période d'explosion de la psychanalyse. Membre de la Société psychanalytique de New York, il fut rapidement un analyste didacticien de son Institut et un de ses enseignants depuis 1943. Il fut président de cette société de 1959 à 1961 et présida aux destinées de l'Association psychanalytique américaine en 1957 et en 1958. Il fut également vice-président de l'Association internationale de Psychanalyse, de 1965 à 1967.

Ses travaux l'associent alors à l'école de Heinz Hartmann et de nombreuses publications sont signées sous les noms de Hartmann, Kris et Loewenstein [2]. Il eut l'occasion d'exposer ces conceptions à Paris, à l'occasion du XXVIe Congrès des Psychanalystes de Langues romanes (1965) [3]. On sait que de nombreux collègues français ont quelques doutes sur l'avenir de cette tendance qui consiste à valoriser la perspective génétique et l'intégration de la théorie psychanalytique dans les conceptions neurobiologiques et neuroREV.

neuroREV. PSYCHANAL. 4/76


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psychologiques. Que l'ensemble théorique qui est couronné par la théorie du « Moi autonome », complétant par la notion de « désagressivation » celle que Freud a décrite comme un courant de « délibidinisation », puisse apparaître comme difficile à admettre pour tous ceux parmi nous que préoccupe le sort des investissements et des contre-investissements pulsionnels, cela est bien certain. Mais il reste que les travaux de ce qu'on peut convenir d'appeler l'école américaine de psychanalyse des années 1950 constituent un effort constant pour approfondir l'ensemble métapsychologique constamment remanié par Freud. Ce travail coïncide avec l'essor de la psychanalyse aux Etats-Unis et avec la place dominante qu'elle a prise dans la psychiatrie dynamique. Il appartient à la culture, mais il ne saurait se réduire à être un moment de l'histoire de notre mouvement. Il garde sa valeur lorsqu'il s'agit de reconstruire le développement de l'enfant ; il a inspiré de remarquables documents sur l'observation directe, tels ceux d'E. Kris et ceux de René Spitz, mieux connus en France.

Après la deuxième guerre mondiale, les lecteurs français ont encore pu lire le livre de Loewenstein sur la Psychanalyse de l'antisémitisme [4] qui forme un contrepoint intéressant aux conceptions que Jean-Paul Sartre eut alors l'occasion d'exposer.

Nous sommes donc tous touchés par la perte de R. Loewenstein, figure populaire du mouvement psychanalytique, une des têtes de file de l'Association américaine. Son dévouement à la psychanalyse française et à la France ne se sont jamais démentis (1).

Ceux de nos collègues qu'il recevait à la « Tour de Freud », dans son appartement à côté duquel vivaient tant de psychanalystes célèbres, n'oublieront pas un accueil que Daniel Widlôcher et moi-même ont encore pu apprécier en décembre 1973.

Je voudrais être ici l'interprète de ses amis nombreux pour rappeler son souvenir à nos collègues plus jeunes qui l'ont moins connu et le remercier ici une dernière fois de sa contribution à notre cause.

Serge LEBOVICI.

[1] Le transfert affectif. Remarques sur la technique psychanalytique. Evolut. Psychiat., 1927,

2, 75-90. La technique psychanalytique. Rapport à la Première Conférence des Psychanalystes de

Langue française, R. franc. Psychan., Paris, juillet 1928, 2, 113-134 ; Encéph., 1928, 23,

667-669 ; Journal médical français, 1932. La conception psychanalytique des névroses, Evolut. psychiat., 1930. Un cas de jalousie pathologique, R. franc. Psychan., 1932, 5, 554-585. D'un mécanisme autopunitif, R. franc. Psychan., 1932, 5, 141-151. La psychanalyse et la notion de constitution, Evol. psychiat., 1932, 4, 57-65. —, LAFORGUE, R. et ODIER C, A propos de la communication de M. Staub, R. franc. Psychan.,

I934> 7, 309-318. De la passivité phallique chez l'homme, R. franc. Psychan., 1935, 8, 36-43. La psychanalyse des troubles de la puissance sexuelle, R. franç. Psychan., 1935, 8, 538-600. L'origine du masochisme et la théorie des pulsions, R. franç. Psychan., 1938, 10, 293-321. Les tendances de la psychanalyse, Evolut. psychiat., 1948,1, 41-55.

(1) R. Loewenstein servit dans l'armée française comme médecin de bataillon et fut décoré de la croix de guerre.


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[2] —, KRIS, E., HARTMANN Heinz, Comments on the formation of psychic structure, Psychoanalytic

Psychoanalytic of the child, 1947, 2,11-38. —, HARTMANN H., KRIS E., Some controversial issues in sex éducation, Child Study, 1949,

26, 103. Conflict and autonomous ego development during the phallic phase, Psa. St. C, 1950, 5,

47-52.

Ego development and psychoanalytic technique, Psychoan. Quarterly, 1951, 107, 617-622.

Freud : Man and Scientist (Freud Anniversary Lecture, delivered May 14, 1951 at the New

York Academy of Medicine, in commemoration of the 95th birthday of Sigmund Freud),

N. Y., I.U.P., 1951, 24 p. ; Bull. N.Y. Acad. Med., 1951,27, 623-637.

[3] LOEWENSTEIN R. (1966), Rapport sur la psychologie psychanalytique de H. Hartmann,

E. Kris et R. Loewenstein, R. franc. Psychan., 30, 775-819. [4] LOEWENSTEIN R. (1952), Psychanalyse de l'antisémitisme, Paris, P.U.F.


HOMMAGE A PIERRE MALE

Pierre Mâle, né avec le siècle, est décédé le 20 juillet 1976 à Paris, où il avait passé toute sa vie, après une maladie qui l'avait brusquement atteint le 25 avril.

Une cérémonie en hommage à sa mémoire eut lieu à l'hôpital Sainte-Anne, le 17 septembre, à laquelle participait notre Société, et qui réunissait autour de ses nombreux amis et collaborateurs les représentants et de nombreux membres des différents groupements scientifiques et des institutions à la vie desquels il avait activement participé durant ces cinquante dernières années. Leur diversité témoignait éloquemment de celle de ses propres intérêts.

Si sa notoriété de psychiatre d'enfants et d'adolescents débordait nos frontières, sa perte sera l'occasion de mesurer la place de première importance qu'il a tenue dans l'histoire des mouvements psychiatrique et psychanalytique de notre pays.

Il était né à Charolles, par hasard disait-il, en fait parce que son grandpère maternel Alphonse Granier y avait été nommé conservateur des Hypothèques, avant de l'être à Rouen, qui devint ainsi secondairement un lieu habituel de vacances familiales.

Il avait des attaches plus anciennes à Commentry, du côté du grand-père paternel, ingénieur des Mines. C'est là qu'il repose depuis le mois de juillet dans le caveau familial.

Cette région de PAllier d'où ses deux lignées paternelle et maternelle étaient issues, il la connaissait admirablement pour l'avoir explorée à vélo durant les vacances de son enfance et son adolescence. Il en parlait parfois avec émotion et retenue.

Enfant unique jusqu'à 12 ans, sa forte personnalité précoce l'imposa à sa jeune soeur comme un second père. Il trouva lui-même dans son environnement familial des soutiens et des images solides et contrastées : une mère jeune et sensible, un père, historien d'art illustre, descendant de son Olympe pour s'occuper attentivement de ses études, s'amusant à refaire avec lui les batailles célèbres et se mesurant avec lui aux échecs; mais aussi un grand-père Granier dont l'humour et le scepticisme l'enchantaient, comme aussi pour la même forme d'esprit l'attirait un vieil ami de la famille, le géographe Augustin Bernard, sans oublier la généreuse nourrice bourbonnaise et une grand-mère maternelle très chaleureuse, et bien d'autres encore...

Entré au lycée Henri-IV à la maternelle il y fait toutes ses études qu'il termine très brillamment. Le jardin du Luxembourg est le lieu de rencontre, où, avec quelques intimes, il attendra le résultat de l'élection de son père à l'Académie française.

Durant la guerre de 1914-1918, où il n'a pas l'âge d'être mobilisé, il va manifester un intérêt passionné pour les événements qu'il suivra, parfois heure par heure, allant l'été chaque jour de Bellenave — résidence de son oncle et de sa tante maternels — à Ebreuil, distant de quelque 15 kilomètres, pour y chercher les communiqués et les afficher à la mairie : tous attendaient le messager... et sans doute déjà le commentateur. Ceux qui ont eu l'occasion de dîner avec lui savent quelle chronique vivante il conservait de cette époque. Son désir d'être de son temps ne s'est jamais démenti, mais son appétit pour


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l'événement ne se bornait pas à un simple goût pour l'actualité et se référait toujours de manière opportune à un contexte historique très large. Tout ceci, transposé mot pour mot, pourrait définir son abord de la psychiatrie infantile.

Une année de droit faite en même temps que son P.C.N. témoigne d'une hésitation avant l'engagement définitif vers la médecine, où seul de son proche environnement le Dr Charles Fissinger, vieux médecin familier et respecté, lui trace la voie.

Il demeure rue de Navarre chez ses parents qui, en 1923, partent en Italie où son père est directeur de l'Ecole française de Rome, au Palais Farnèse ; sa soeur, Gilberte Mâle, actuellement conservateur des Musées Nationaux, se souvient l'y avoir vu chaque année pour les vacances de Pâques. Jusqu'en 1938 il reste seul rue de Navarre où il commencera à exercer en clientèle privée vers la trentaine.

En 1938, il s'installe rue de Bellechasse où il recevait encore ses patients ces mois derniers.

Il avait été nommé interne en 1926, chef de clinique en 1928. La même année avec Jean Cuel et Gilbert Robin, sur la proposition du Pr Heuyer, il succède à Henri Wallon et à ses élèves à l'Association d'Assistance aux Blessés nerveux de la Guerre (A.B.N.G.), rue d'Alésia.

En 1930, en tant que médecin assistant à l'hôpital Henri-Rousselle, il se verra confier par Toulouse, le créateur des services ouverts de psychiatrie, la direction du service social dont la vocation prophylactique est toute nouvelle. Georges Daumezon rappelle qu'avec douze assistantes sociales (à une époque où il n'y en avait pas), chargées des interventions et des aides urgentes dans tout le département de la Seine, il assurera les visites à domicile, parfois aventureuses, et une consultation à l'hôpital. En 1932, nommé au concours de médecin chef des asiles il sera « détaché à la disposition de l'A.B.N.G. pour assurer le service de ses dispensaires et établissements pour enfants anormaux ». Cette formule désigne ses activités de la rue d'Alésia mais aussi d'Arnouville-lès-Gonesses au service des enfants retardés intellectuels.

En 1940, mobilisé à Autun, comme médecin capitaine, il se liera d'amitié avec le neurologue Christophe et le jeune Cyrille Koupernik. On y a longtemps parlé de la fille du boulanger, paralysée, que Pierre Mâle fit marcher, le bruit d'un miracle parcourant Autun...

En 1948, à la demande du Dr Porc'her, il prend à l'hôpital Henri-Rousselle qu'il n'a pas quitté depuis 1930, la direction du pavillon Les Perches avec ses 20 lits pour enfants. Jean Favreau sera son premier interne et son premier collaborateur. Ils créeront une forme d'hospitalisation originale, axée sur le maintien du contact avec la famille. En 1956, le local d'accueil menaçant ruine, il développera dans d'autres locaux l'aspect guidance infantile.

C'est là qu'avec Ilse Barande, Simone Daymas et beaucoup d'autres, nous avons eu la chance de collaborer avec lui et que nous poursuivrons son oeuvre.

Il y aura aussi le Centre de Savigny où il se consacre aux adolescents délinquants, et sa participation à la création de l'hôpital de jour Etienne-Marcel.

En 1970 il sera président du groupe français de neuropsychopathologie infantile dont il avait été l'un des membres fondateurs.

Ses travaux, son enseignement et sa personne ont eu un important rayonnement dans le monde de la pédopsychiatrie ces trente dernières années. Pierre Mâle laisse une grande famille spirituelle.

Durant ces décades, même quand sa pratique de psychanalyse et de psychiatrie infantile se sera étendue, alors qu'il est sollicité comme consultant, il continuera à traiter des malades mentaux et éventuellement à les visiter le dimanche en maison de santé.


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J'ai pensé qu'il plairait à ceux qui l'ont rencontré, connu et aimé de suivre en survol le tracé général de ce parcours, où il a acquis la riche expérience de son métier.

Son cursus psychanalytique est indissociable de ses engagements psychiatriques. Cette génération de 1925 à 1930 sera celle de tous les chefs de file de la psychiatrie et de la psychanalyse. Dans cette salle de garde de SainteAnne où Henri Ey, Jacques Lacan, Pierre Mâle et quelques autres invitent à leur « petite table », c'est bien sûr par rapport à la psychanalyse qu'on se détermine.

Lui-même devient interne en 1926, l'année où est créée notre Société psychanalytique de Paris. Le cinquantenaire, prochainement fêté, de celle-ci, aurait été aussi le sien, celui de sa nouvelle orientation.

Il fait alors sa psychanalyse avec le Dr Loewenstein ; il évoquait avec humour les séances de canotage au bois de Boulogne et les discussions médicales où le transfert résiduel devint amitié. Après la guerre il fera une tranche avec la princesse Marie Bonaparte.

En 1932, il est élu membre de la Société psychanalytique de Paris. Il en sera président en 1954 et 1955 et inaugurera l'Institut de la rue Saint-Jacques dont la direction sera confiée à son ami Sacha Nacht.

Des affinités ou des incompatibilités de caractère, la mystérieuse alchimie des amitiés qui se font et se défont, mais surtout une certaine manière de concevoir la psychanalyse dans sa finalité et sa pratique, le verront du côté de Sacha Nacht au moment où Jacques Lacan devra quitter notre société suivi par Lagache, Juliette Boutonnier et quelques autres. Malgré un fossé qui se creuse le souvenir des grandes années de Sainte-Anne ne sera jamais renié.

Après la Libération, Pierre Mâle avait fait partie de ces psychanalystes de la génération de Sacha Nacht qui, avec beaucoup d'autres, reconnaissaient celui-ci comme chef de file.

Mais si cette fidélité pour Nacht ne se démentit jamais, elle n'empêcha pas une évolution très personnelle dans le champ même de la psychanalyse, favorisée par ses activités variées, avec la possibilité ainsi offerte de se renouveler jusqu'au bout.

Et d'abord sa longue expérience de la psychiatrie infanto-juvénile où il devait acquérir la notoriété que l'on sait. Il y enseigna une clinique totale où la psychanalyse était au service d'une véritable anthropologie s'orientant vers un abord pluridisciplinaire de l'enfant et de sa famille. Il s'agissait d'y faire le bilan moteur, intellectuel, linguistique, scolaire, affectif, caractériel, et d'apprécier la dialectique de l'équipement et de l'histoire, la pesée comparée des conflits avec celle du biologique et de l'hérédité, la rencontre des rythmes endogènes avec le vécu original de la relation précoce, la qualité de l'environnement.

Comme le dit bien Julien Rouart « cette appréciation dans un même regard de facteurs, de séries, habituellement perçus comme différents, aujourd'hui reprise par beaucoup à sa suite, n'était pas un parti pris doctrinal ou théorique mais devait selon lui servir une ambition pronostique et thérapeutique... c'est-à-dire un projet essentiellement pratique ». Ceux qui ont travaillé régulièrement avec lui à Henri-Rousselle et ailleurs peuvent témoigner que c'était bien là son ambition première; et finalement devant le problème irritant de l'inné et de l'acquis il portera toujours ses intérêts et ses efforts vers le


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domaine où nous possédons une possibilité d'action. Cette visée d'efficacité thérapeutique est chez lui prioritaire...

Ainsi ce n'est pas par le seul souci d'une action rapide qu'il va privilégier certains moments du développement comme moments d'intervention, la puberté et l'adolescence, mais c'est parce qu'il a progressivement acquis la conviction que l'adolescence est une seconde naissance et que ce qui était enfoui va venir y affleurer à portée de notre action, avec la possibilité du rattrapage des moments ratés.

D'ailleurs son adhésion croissante aux cures psychanalytiques prolongées était elle-même principalement motivée par l'observation qu'une psychanalyse patiente, sans planning préconçu mais attentive aux régressions et à leur caractère original, pouvait également, par une voie certes plus longue mais peut-être plus sûre, parvenir aussi à hauteur des problèmes.

Cette perspective englobait les cures de formation ; en effet l'étude de la genèse des vocations chez l'enfant, qui constituait l'un des attraits de sa clinique infantile, et sans doute, comme pour nous tous, les souvenirs de sa propre orientation professionnelle, le poussaient à rechercher derrière les vocations de médecin, de psychiatre, de psychologue et de philosophe, et finalement de psychanalyste, les conflits, voire les ratés précoces. Seule, pensait-il, la découverte dans la régression et le vécu transférentiel de ces premières expériences défectueuses et décisives permettait d'éviter à ces vocations le caractère de répétition et de colmatage et leur donnait les capacités d'identification nécessaires à leur exercice thérapeutique.

Dans le dernier chapitre « Les problèmes actuels de la psychanalyse » de son dernier ouvrage sur La psychothérapie du premier âge il interprète la floraison aux Etats-Unis et l'extension chez nous de cures nouvelles, individuelles ou collectives, comme secondaires à une déception thérapeutique concernant l'efficacité de la cure psychanalytique dite classique.

Cette déception ne lui semble fondée qu'en partie.

En effet les découvertes freudiennes et plus particulièrement pour lui celles d'avant 1923, mais aussi la reprise du prégénital par les psychanalystes d'enfant, Anna Freud, Melanie Klein, Spitz, Winnicott, dans les cures de l'adulte, lui paraissaient nous fournir un arsenal thérapeutique inégalable, mais exigeant certaines conditions d'application.

Je l'ai souvent entendu dire qu'au regard des forces qui font obstacle la cure psychanalytique n'offrait que de modestes leviers — rejoignant en cela le point de vue économique de Freud —, mais que, bien appliqués, ils étaient susceptibles de modifier l'essentiel.

Son point de vue était éloigné de toute mégalomanie psychanalytique. Mais loin d'être déçu par le constat des limites et des échecs, il s'efforçait d'en tenir compte et proposait à ceux qui ne pouvaient tirer profit de la cure type des traitements adaptés allant des variations de la cure aux différentes formes de psychothérapie auxquelles René Held, le plus proche ami des dernières années, avait aussi contribué à donner un statut.

Il est certain qu'il souhaitait en général réserver la cure type à un petit nombre de jeunes adultes aux problèmes accessibles, et à ceux qui se destinaient à la pratique psychanalytique, mais précisément il souhaitait que ceux-ci envisagent ensuite, comme lui, de prendre en charge avec les moyens adaptés les cas limites et les cas graves, préschizophrènes et psychotiques. C'est dire qu'il considérait la vocation thérapeutique comme fondamentale. Une formation clinique complémentaire lui paraissait nécessaire et son Service était ouvert à tous les psychanalystes en formation de quelque horizon professionnel qu'ils viennent.


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Au terme de sa longue carrière, de plus en plus sensible à la butée des facteurs archaïques, persistants dans certains cas malgré des techniques adaptées aux problèmes et aux différents âges, il se consacrera en collaboration avec Alice Doumic à la psychothérapie précoce de la relation mère-enfant. « Là se jouent, écrit-il, l'adaptation et l'échec, le bonheur ou le malheur individuel. » Ce retour terminal aux origines donne à son oeuvre un caractère achevé.

Pourtant quand la maladie, profitant d'une pause, est venue tarir de nouveaux projets, sa vitalité était encore puissante.

Bien que l'homme s'exprimât tout entier dans son travail, Pierre Mâle trouva dans sa vie personnelle les réconforts dont il avait besoin et les alliances qu'il désirait.

Son style écrit, on le connaît, dense et alerte, était économe du temps des autres, et si l'on considère ses publications, que ce soit ses articles, ses interventions, ou ses deux livres sur la psychothérapie de l'adolescent et la psychothérapie du premier âge, peu de textes spécialisés contemporains apportent plus en moins de mots. Mais c'était avant tout un homme de dialogue. Elevé dans le sérail, trop au fait et respectueux du langage pour se laisser porter par lui, il parlait comme beaucoup souhaiteraient écrire. Sa conversation était éblouissante, percutante et imagée, alternant le trait et l'anecdote.

Homme d'approfondissement, de contrôle et de temporisation, il ne renonçait pas pour autant au bénéfice des premières impressions et aimait à rappeler qu' « il fallait être bien superficiel pour ne pas se fier aux apparences ».

Ses jugements, vifs et partiaux, entraînaient secondairement des remaniements féconds chez l'auditeur. Tous ceux qui le connaissaient vantaient sa pertinence et se montraient sensibles à son goût pour l'événement et à son talent pour l'éclairer.

Son ami Henri Ey le présentait comme « partagé entre les deux mouvements de l'esprit : celui de l'ironie qui le séparait des choses et celui de la compréhension par lequel il s'en emparait », et soulignant chez lui « ce mélange d'humour et de raison, de réserve et de passion ».

Conservateur, depuis toujours, par tempérament, par conviction et par réflexion, attaché aux valeurs traditionnelles de son pays dans ce qu'elles ont à la fois d'enraciné et d'universel — le Bourbonnais, l'Allier sont au coeur de la France, aimait-il à rappeler —, il avait un goût prononcé pour toutes les nouveautés, prenant son temps avant de s'approprier celles qui lui paraissaient valoir la peine, et une prédilection pour les personnalités contestataires, en tout cas différentes de la sienne.

Capable de charmer, il recherchait dans la discussion plus le débat, voire le contre-pied, que la complicité. Conscient du potentiel considérable d'agressivité inemployée de l'homme moderne derrière son bureau... ou son divan, il estimait les conflits inéluctables, mais la maîtrise et la canalisation de la violence lui paraissaient indispensables en même temps que la capacité de concession et de compromis dans quelque société que ce soit.

Ce sont en particulier ces qualités qui ont fait de lui, parmi les psychanalystes qui laisseront un nom, le meilleur thérapeute de l'adolescence, fût-elle prolongée, avec tout ce qui y resurgit et tout ce qui s'y annonce.

Pierre BOURDIER.


EN AUTOMNE LES FEUILLES JAUNIES TOMBENT DES ARBRES

A la mémoire de Pierre Mâle.

On ferait entrer l'enfant. On dirait : comment t'appelles-tu, assieds-toi, écris ton nom, dessine ce que tu veux, écris : en automne les feuilles jaunies tombent des arbres, et : les enfants sages vont à l'école aujourd'hui comme les autres jours, on dirait : tu peux prendre les objets dans la boîte, qu'est-ce que tu veux faire quand tu seras grand...

Vous savez bien, cher Monsieur (parce que si pour d'autres c'est M. Mâle, le Patron, Pierre Mâle, Pierre, pour moi c'est cher-monsieur), que l'exquis sursis qui constitue le jeu, c'est tant qu'on ne joue pas, tant qu'on serait, que tu serais, que je serais ; tant qu'on joue à jouer le temps s'abolit, la mort n'est pas. Au jeu du « tu te rappelles » le passé n'est qu'un présent plus gai, mieux dessiné. Peut-être est-ce parce que vous nous partagez vos souvenirs, parce qu'ils deviennent nôtres comme les rêves de nos patients, c'est peut-être pour cela que notre propre angoisse s'allège dès la porte de la consultation.

Nous aussi avons un grand-père conservateur des hypothèques, que nous voyons comme des petites bêtes rangées dans leurs alvéoles. Une ravissante mère tricote sous les plafonds du palais Farnèse, et nous nous posons la question : peut-on se guérir de la nostalgie de cet amour ? Les églises de Rome, la cathédrale de Chartres, sont nos trésors, le buste dans le jardin le mémorial de nos pères perdus. Nous aussi avons été lycéens à Henri-IV : nous avons vu les « grands » partir pour la guerre et leur professeur pleurer. Dans une bibliothèque nous avons bondi de la joie de la découverte : c'est Freud qui nous fraie la voie. Nous avons vécu la psychanalyse toute fraîche, toute de guingois, scandaleuse. Notre psychanalyste juif-errant refait sa médecine pour la troisième fois et nous interroge entre les séances sur la bonne manière de réussir les travaux pratiques. Nous aussi arpentons l'Italie et l'Espagne en compagnie de nos amis de toujours (nous les garderons, ces amis qui sont devenus les nôtres, pour vrai comme disent les enfants). C'est nous qui annonçons fièrement au mois de juin : ah! cette année j'ai eu une agrégation de maths, un passage en sixième, deux baccalauréats, une licence de droit. Nous, si on était venu vous voir, si on vous avait dit qu'on était nul en maths, ou en français, vous auriez trouvé pourquoi, vous auriez dit quelque chose, tout se serait arrangé, forcément. Alors, maintenant qu'il est trop tard, les succès de vos jeunes patients sont nos succès, doublement confortés d'être de futurs faiseurs de miracles et guéris de nos cicatrices pourtant indélébiles.

D'ailleurs, les miracles vous amusent autant que nous. Vous vous rappelez la petite boiteuse qui venait de la mer ? Vous dites : « Alors « le boxe » ou la guérison ? » Nous disons : « La guérison, cher-monsieur, la guérison. » Il faut tout de même expliquer, bien que ce ne soit pas votre genre d'expliquer (tout est en deçà et au-delà) que « le boxe » désigne la psychothérapie des enfants qui se déroule dans de minuscules pièces, de vraies boîtes, des boxes. Bon, la petite fille repart vers la mer sur ses deux pieds. Ce n'est que quinze jours plus tard que l'odeur désigne au coin du couloir la bourriche d'huîtres expédiée par la famille reconnaissante...

R. FR. P. 27


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Vous vous rappelez ce matin plutôt terne, consultation plutôt terne, petit garçon carrément terne, difficultés scolaires inintéressantes au possible, et puis tout à coup votre question : « Et la musique ? » Le soleil se lève, la figure devient claire, lisible, les yeux du petit garçon brillent : c'est une passion, il joue dans la fanfare municipale, la musique est sa raison de vivre. Mais pourquoi avoir posé cette question à brûle-pourpoint ? La réponse est d'une insurpassable simplicité : « Vous n'avez pas vu qu'il avait des mains de chef d'orchestre ?... »

Une de nos favorites, c'était la jeune charcutière. Comme elle était ravie d'avoir retrouvé la voix dont sa gorge serrée lui refusait l'usage! Et comme nous avions faim à l'idée du beau plat de charcuterie qu'elle comptait vous inviter à prendre chez elle. Que de galantines et de gelée artistique!

Vous rappelez-vous cette petite fille ressemblant à bien d'autres, à qui vous aviez demandé son âge, et qui vous dit sa date de naissance avec l'heure, le signe du zodiaque, le décan, l'influence astrale dominante... Pourquoi ? Vous disiez : « Ses yeux bleus, voyante bien sûr, un peu sorcière, comme sa mère... »

Vous rappelez-vous ces innombrables petites fées que vous faisiez jaillir de la gangue scolaire, du conformisme ou de la tristesse familiale, vous disiez le plaisir de trouver des princesses dans les poubelles.

... Et ce que vous appeliez le coup du mannequin ? Adolescente empruntée, rougissante, que vous faisiez marcher devant vous : « Marchez, tournez, revenez... » et à qui vous faisiez peu à peu cadeau de la virtualité de sa beauté. L'esprit aussi peut se délier si on le touche d'une main légère. Les jeux nocturnes ne sont pas si dangereux, ni la géométrie si sale... Un garçon a même le droit de jouer à la poupée, nous le savons, nous qui avons sauvé de la destruction la vieille page du livre maintes fois recollée : Je revois avec une singulière précision une poupée qui s'étalait dans une méchante boutique de la rue de Seine. Comment il arriva que cette poupée me plut, je ne sais...

Ce serait lundi, le pardessus (avec Figaro) et le chapeau seraient au portemanteau, on ferait entrer l'enfant...

Les enfants sages vont à l'école aujourd'hui comme les autres jours.

Et nous ?

Dominique STEIN, 8 août 1976.


L'ASSOCIATION PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE (1)

STATUTS ET RÈGLEMENTS DE L'ASSOCIATION PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE

Conformément aux stipulations définies

au cours du XXIXe Congrès

de l'Association psychanalytique internationale

tenu à Londres en juillet 1975

I. DÉNOMINATION

Le nom de l'organisation sera « L'Association psychanalytique internationale » (« The International Psycho-Analytical Association »), par la suite appelée simplement « L'Association ».

2. DÉFINITION DE LA PSYCHANALYSE

Le terme « psychanalyse » se rapporte à une théorie de la structure et du fonctionnement de la personnalité, à l'application de cette théorie dans d'autres domaines de la connaissance et, enfin, à une technique psychothérapeutique spécifique. Cet ensemble de connaissances repose sur les découvertes psychologiques fondamentales de Sigmund Freud, qui sont à son origine.

3. OBJECTIFS DE L'ASSOCIATION

a) Faciliter les échanges entre les psychanalystes et les organisations psychanalytiques au moyen de publications appropriées, de congrès scientifiques et autres réunions.

b) Promouvoir la formation et l'enseignement qui favoriseront le développement continu de la psychanalyse.

c) Aider à la constitution et au développement. des organisations psychanalytiques.

4. SIÈGE DE L'ASSOCIATION

Le bureau principal de l'Association sera situé dans le pays du président. De plus, il pourra y avoir un bureau permanent dont l'emplacement sera déterminé par le Conseil de l'Association.

(1) Les 141e et 142e Bulletins de l'Association psychanalytique internationale paraîtront dans notre prochain numéro.

REV. FR. PSYCHANAL,. 4/76


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5. CONSTITUTION ET QUALITÉ DES MEMBRES DE L'ASSOCIATION

L'Association est composée de membres et d'associés.

a) Qualifications pour accéder à la qualité de membre de l'Association

et la conserver 1) Qualité de membre

A) Sociétés constituantes et provisoires. — La qualité de membre de l'Association est reconnue automatiquement pour les membres des Sociétés composantes et provisoires déjà homologuées par l'Association avant le 23 juillet 1975, à condition que ces Sociétés maintiennent les normes et critères qui étaient en place à cette date pour la qualification et l'admission de leurs membres. La qualité de membre de l'Association est, de façon similaire, accordée aux membres des Sociétés composantes ou provisoires reconnues par l'Association à compter du 23 juillet 19753 à condition que ces Sociétés maintiennent les normes et critères établis pour la qualification et l'admission de leurs membres, et qui font l'objet d'un accord mutuel entre l'Association et les Sociétés au moment de leur admission dans l'Association. Cependant, les Sociétés peuvent modifier les normes et les critères en accord avec l'Association.

B) Associations régionales et leurs Sociétés affiliées. — La qualité de membre de l'Association est automatiquement accordée aux membres d'une Association régionale dans les conditions qu'elle établit, à moins que la responsabilité fondamentale en ce qui concerne les sujets relatifs à la formation et la qualification des psychanalystes, assignée aux Associations régionales mentionnées dans l'article 6 a) 1), ne soit modifiée en accord avec l'Association internationale. La qualité de membre n'est pas accordée aux adhérents des Sociétés affiliées qui ne sont pas également membres de l'Association régionale considérée.

2) Qualité de membre associé de l'Association

La qualité de membre associé est automatiquement accordée aux membres associés des Associations régionales. Elle est également accordée aux membres associés des Sociétés composantes et provisoires dans lesquelles cette forme de qualité de membre est éventuellement individualisée pour ceux qui ont satisfait au programme de formation assurant la qualification à la pratique de la psychanalyse. La clause conditionnelle concernant la maintenance des normes établies dans le § 5 a) 1) A) sera également appliquée pour la reconnaissance de la qualité de membre associé.

La qualité de membre associé de l'Association n'est pas accordée aux membres associés des organisations composantes dans lesquelles cette forme de qualité de membre ne comporte pas une telle qualification.

La qualité de membre associé de l'Association n'est pas accordée automatiquement aux membres associés des Sociétés affiliées qui ne sont pas également membres associés de l'Association régionale à laquelle appartient la Société affiliée.

3) Eligibilité des membres des Groupes d'étude à la qualité de membre et de membre associé de l'Association

La qualité de membre ou de membre associé de l'Association n'est pas automatiquement accordée aux membres d'un Groupe d'étude. Les membres individuels d'un Groupe d'étude qui est parrainé soit par une Société composante, soit directement par le Conseil par l'intermédiaire d'un Comité spécial sont éligibles à la qualité de membre ou de membre associé de l'Association dans les conditions définies ci-dessous :


L'ASSOCIATION PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE 789

— Les membres individuels d'un Groupe d'étude qui est parrainé par une Société composante peuvent être reconnus comme membres ou comme membres associés de l'Association si la Société composante qui les parraine considère que ces individus sont parfaitement qualifiés et expérimentés.

— Les membres individuels d'un Groupe d'étude qui est parrainé par le Conseil par l'intermédiaire d'un Comité spécial désigné par ce dernier peuvent être reconnus en qualité de membres directs ou de membres associés directs par le Conseil si le Comité de parrainage considère que ces individus sont parfaitement qualifiés et expérimentés.

4) Qualité de membre direct de l'Association

Dans des circonstances exceptionnelles, là où il n'existe pas d'Associations régionales ou de Sociétés composantes appropriées pour établir les conditions relatives à la qualification et à la reconnaissance de psychanalystes, le Conseil peut proposer à une Assemblée administrative de l'Association que la qualité de membre direct ou de membre associé direct soit accordée à des personnes qui, selon son opinion, auront acquis une formation et une expérience adéquates et pour lesquelles la qualité de membre de l'Association contribue au développement ultérieur de la psychanalyse. La qualité de membre direct ou de membre associé direct cessera automatiquement dès que le membre direct ou le membre associé direct deviendra un membre ou un membre associé d'une Société provisoire ou d'une autre Organisation composante de l'Association.

5) Changement de résidence et qualité de membre

Si un membre ou un membre associé change de résidence pour une région où il n'est pas éligible à la qualité de membre de l'Organisation composante locale appropriée faisant partie de l'Association, il peut conserver sa qualité de membre de l'Association par le maintien de sa position dans l'Organisation composante à laquelle il appartenait jusque-là. Si cependant un membre ou un membre associé souhaite appartenir à plus d'une Organisation composante de l'Association, il doit informer le secrétaire de l'Association de quelle Organisation composante il désire détenir la qualité de membre de l'Association. Cette information sera inscrite dans l'annuaire de l'Association.

6) Perte de la qualité de membre

Tout membre ou membre associé qui cesse d'être membre d'une Organisation composante de l'Association perd sa qualité de membre ou de membre associé de l'Association. La qualité de membre direct ou de membre associé direct de l'Association peut être résiliée par le Conseil, soit lorsque ce statut n'est plus approprié pour un individu, soit quand le Conseil a le sentiment qu'un tel membre ou membre associé est inapte à se conformer aux statuts et aux règlements de l'Association. Tout membre ou membre associé dont la qualité de membre direct est résiliée par le Conseil a le droit de faire appel à l'Assemblée administrative suivante. Si, au cours de cette Assemblée, il obtient une majorité des deux tiers en sa faveur, il conservera sa qualité de membre direct ou de membre associé direct.

b) Capacité de voter et éligibilité pour tenir une charge

Les membres auront le droit d'assister aux Assemblées administratives de l'Association, de voter et d'être élus pour une charge au cours de ces réunions. Les membres associés auront le droit de participer à ces Assemblées délibérantes mais ne pourront pas voter ni être candidats pour une charge.


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c) Droit d'assister aux réunions scientifiques

Tous les membres et les membres associés auront le droit d'assister aux réunions scientifiques de toute Organisation composante de l'Association, et, après paiement des droits afférents, d'assister aux activités scientifiques des Congrès internationaux de Psychanalyse. Les membres et les membres associés des Sociétés affiliées qui ne sont pas membres de leur Association régionale peuvent participer aux activités scientifiques de ces Congrès, après paiement des droits afférents.

6. ORGANISATIONS CONSTITUANTES DE L'ASSOCIATION

a) L'Association comprend et peut reconnaître officiellement les Organisations suivantes

1) Association régionale ;

2) Société composante et Fédération de Sociétés composantes ;

3) Société provisoire ;

4) Groupe d'études ;

5) Organisation associée.

La différence entre les cinq types cités ci-dessus d'organisations locales ou régionales est fonction du degré de responsabilité qu'elles exercent vis-à-vis de l'établissement des normes, des programmes de formation agréés et de la qualification des analystes.

1) Association régionale

Une Association régionale se compose d'un certain nombre de Sociétés situées dans un continent, un sous-continent ou une aire nationale, pour lesquelles la responsabilité ultime en ce qui concerne les domaines de la formation et de la qualification des psychanalystes est assignée à l'Association régionale. L'Association régionale est également responsable du développement et de la reconnaissance de nouvelles Sociétés, ainsi que des possibilités de formation dans les limites de son aire géographique. Les Sociétés appartenant à une Association régionale sont définies comme des Sociétés affiliées de cette Association régionale. L'Association régionale est reconnue par un vote à la majorité simple, lors d'une Assemblée administrative de l'Association sur la recommandation du Conseil. Les Sociétés affiliées d'une Association régionale détiennent leur reconnaissance par l'intermédiaire de cette dernière et ne sont pas directement reconnues par l'Association internationale. La reconnaissance des Associations régionales dépendra du développement, dans les différentes parties du monde, de la psychanalyse.

2) Société composante et Fédération de Sociétés composantes

Une Société composante est définie comme une Organisation composante directement affiliée à l'Association internationale. Par conséquent, cette catégorie ne comporte pas de Sociétés affiliées appartenant à une Association régionale. L'Association peut également, s'il y a lieu, reconnaître des Fédérations de Sociétés composantes ; mais la responsabilité ultime dans les domaines de la formation et de la qualification des psychanalystes ne sera pas assignée à de telles fédérations. Le statut d'une Société composante comporte sa reconnaissance comme Organisation autorisée à former et à qualifier des étudiants pour la pratique de la psychanalyse clinique. Si une Société souhaite développer de nouvelles possibilités de formation, ou créer de nouvelles caté-


L'ASSOCIATION PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE 791

gories d'étudiants, ou encore effectuer une modification quelconque dans la politique de formation, qu'elle considère importante, elle devra alors informer l'Association avant d'entreprendre de telles transformations. L'intention est d'encourager la discussion avec les autres membres de l'Association, dans le but de recueillir des avis lorsque les changements proposés pourraient, d'après l'Association, entraîner des modifications aux normes et critères établis pour la qualification et l'admission des membres et/ou des membres associés qui font l'objet de l'article 5 a), 1), A) et 5 a), 2). L'admission au statut de Société composante sera précédée d'une période de reconnaissance provisoire durant laquelle des rapports réguliers sur les activités de formation devront être soumis au Conseil. Une telle admission sera obtenue par un vote à la majorité simple au cours d'une Assemblée administrative, sur la recommandation du Conseil.

3) Société provisoire

L'admission au statut de Société provisoire sera effectuée par vote à la majorité simple, au cours d'une Assemblée administrative sur la recommandation du Conseil. En général, les conditions requises pour obtenir le statut de Société provisoire seront que l'Organisation locale soit composée d'au moins dix (10) membres et membres associés de l'Association, parmi lesquels six (6) au moins seront membres, et quatre (4) auront été reconnus par le Conseil comme étant compétents pour entreprendre des analyses de formation. Cette Organisation locale (qui peut être un Groupe d'étude), devra apporter la preuve, pour obtenir l'agrément du Conseil et de l'Assemblée administrative de l'Association, qu'elle est compétente pour servir les objectifs de l'Association et pour maintenir les normes et réglementations établies dans sa constitution et ses règlements.

Une Société provisoire est autorisée à établir des possibilités de formation et à qualifier des psychanalystes. Un rapport concernant ces activités de formation devra être soumis au Conseil suffisamment tôt avant chaque Congrès afin qu'il puisse évaluer les normes et modalités de formation et de qualification et établir en conséquence un rapport à l'Assemblée administrative.

4) Groupe d'étude

Un groupe de membres d'une localité qui n'est pas gérée de façon adéquate par une Société peut être reconnu en tant que Groupe d'étude par l'Association. Les Groupes d'étude peuvent être parrainés de la manière suivante :

A) Par une Société composante dont la compétence, pour assurer la responsabilité d'aider un Groupe d'étude à remplir les conditions nécessaires au statut de Société provisoire, aura été homologuée par le Conseil ;

B) Par le Conseil lui-même, s'il considère qu'il n'existe pas de Société composante appropriée, capable de prendre la responsabilité d'un Groupe d'étude qui ne pourrait être autrement éligible. Le Conseil prendra alors des dispositions pour assurer un parrainage direct, à l'aide d'un Comité spécialement désigné. Le parrainage dans ces conditions impliquera que des personnes qualifiées appartenant à ces Groupes d'étude soient éligibles à la qualité de membre de l'Association.

L'admission au statut de Groupe d'étude sera décidée par le Conseil. En général, les conditions requises pour obtenir le statut de Groupe d'étude seront que le groupe local soit composé d'au moins quatre (4) membres ou membres associés de l'Association qui, tout au long de la période relative au statut du Groupe, devront continuer à assumer leur qualité de membre ou de membre associé dans l'Association soit par l'entremise de qualité de membre ou de membre associé d'une Association régionale, d'une Société composante ou


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d'une Société provisoire, ou sinon, par l'entremise de qualité de membre direct ou de membre associé direct de l'Association. Une telle reconnaissance du statut de Groupe d'étude implique que des candidats qualifiés puissent être formés sous le patronage soit d'une Société de parrainage, soit par le parrainage direct de l'Association. Ceci n'implique pas l'autorisation automatique de prendre la responsabilité de la formation. Le groupe de parrainage, qu'il soit une Société composante ou un Comité désigné par le Conseil, peut cependant entreprendre des activités de formation et de qualification au nom du Groupe d'étude. Il peut également utiliser les services des membres du Groupe d'étude qualifiés pour agir en tant qu'enseignants, superviseurs ou analystes didacticiens.

5) Organisation associée

Le statut d'Organisation associée peut être conféré par l'Association à un groupe qui, bien qu'il ne soit plus autorisé à former et à préparer des psychanalystes, souhaite néanmoins rester en relation avec l'Association.

b) Obligations des Organisations composantes

Toutes les Organisations composantes doivent se conformer aux statuts et aux règlements de l'Association.

c) Demande de changement de statut

Toutes les demandes de changement de statut, munies de documents appropriés, doivent parvenir au secrétaire au moins deux (2) mois complets avant la date de l'Assemblée administrative de l'Association.

d) Abrogation du statut des Organisations composantes

Le statut de toute Association régionale, Société composante, Société provisoire ou Organisation associée, peut être abrogé par un vote à la majorité des deux tiers, effectué au cours de l'Assemblée administrative de l'Association, sur la recommandation du Conseil, étant entendu que le Conseil aura conclu, par un vote à la majorité des deux tiers, que l'Organisation n'a pas la possibilité de maintenir son présent statut. Toute Organisation peut cependant être désignée comme Organisation associée si le Conseil a conclu qu'en qualité de membre elle est compétente pour satisfaire les objectifs de l'Association dans ses activités scientifiques générales.

7. FORMATION ET QUALIFICATION DES PSYCHANALYSTES

Le droit de sélectionner les candidats, de superviser la formation et de qualifier des analystes est considéré comme la charge des organismes de formation, mis en place par l'Association ou par l'une des Organisations composantes. Elle ne peut pas être déléguée à un psychanalyste considéré isolément. Ces organismes de formation seront régis par les principes définis dans les articles 5 et 6. Les structures officielles reconnues par l'Association accepteront les postulants à la formation, uniquement après qu'ils auront accepté de renoncer à mener un traitement psychanalytique ou à se présenter comme psychanalystes avant d'y être autorisés par les Comités ou Instituts de formation responsables de leur enseignement. Là où des groupes de psychanalystes se développent dans des circonstances qui excluent la participation à une Organisation reconnue, leur développement et leur extension peuvent être poursuivis sous le parrainage direct de l'Association (voir l'article 6 a) 4), Groupe d'études).


L'ASSOCIATION PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE 793

Tout Institut de formation ou Comité qui souhaite former un candidat venant d'un pays qui possède une structure de formation agréée doit conférer avec cet organisme de formation avant d'accepter le candidat.

Un membre n'est reconnu compétent à participer aux activités de formation d'une Société ou d'un Institut de formation que pour cette Société particulière ou cet Institut de formation.

8. STRUCTURE EXECUTIVE ET ADMINISTRATION DE L'ASSOCIATION

Le pouvoir suprême de l'Association sera confié à l'Assemblée de ses membres dûment réunis conjointement à chaque Congrès international de Psychanalyse. Cette Assemblée sera appelée l'Assemblée administrative de l'Association.

Entre les Assemblées administratives, le président et le Conseil seront autorisés à agir pour le compte de l'Association, à administrer ses affaires et à servir ses objectifs.

a) Assemblée administrative

L'Assemblée administrative et le Congrès international de Psychanalyse seront convoqués par le Conseil une fois tous les deux ans. L'Assemblée administrative sera conduite par le président et en accord avec les procédures établies par les règlements. En l'absence du président, le Conseil élira un président intérimaire parmi ses membres.

Le secrétaire présentera à l'Assemblée administrative un rapport sur les principales activités du Conseil et des Organisations composantes de l'Association au cours de la période de sa charge, et ce rapport sera soumis à l'Assemblée administrative pour qu'il soit adopté par un vote à la majorité simple.

b) Membres du Conseil de l'Association

Les membres du Conseil de l'Association comprendront :

1. Le président ;

2. L'ancien président (ou les anciens présidents) ;

3. Les vice-présidents ;

4. Le secrétaire ;

5. Le trésorier ;

6. Les secrétaires associés ;

7. Les membres d'honneur.

c) Conseil de l'Association

Le Conseil sera composé du président, des vice-présidents, du secrétaire, du trésorier et des secrétaires associés élus ou désignés selon la procédure établie dans les règlements de l'Association. Il n'y aura pas moins de quatre (4) vice-présidents, mais le nombre exact sera décidé par le Conseil avant le début du Congrès. Chaque président sortant sera, ex officio, un membre votant du Conseil pour les quatre années qui suivront l'achèvement de son dernier mandat, et prendra le titre d'ancien président. Les membres d'honneur et les secrétaires associés de l'Association seront membres du Conseil ex officio, mais n'auront pas le droit de vote pour le Conseil. Plus de la moitié des viceprésidents devront être membres de l'Association par l'intermédiaire d'Organisations composantes autres que celles du président.


794 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 4-1976

d) Membres d'honneur

L'Assemblée administrative peut, sur la recommandation du Conseil, élire un président honoraire et un ou plusieurs vice-présidents honoraires pour participer au Conseil à vie.

e) Publications officielles

L'organe officiel de l'Association est le Bulletin de l'Association psychanalytique internationale, édité par le secrétaire, publié dans un ou plusieurs journaux homologués par le Conseil. Le nom de ces journaux sera annoncé à chaque Assemblée administrative, et cette annonce sera jugée suffisante pour garantir que le Bulletin puisse être mis à la disposition de tous les membres et membres associés de l'Association. Les procès verbaux des Assemblées administratives et l'annuaire des membres de l'Association seront publiés à intervalles réguliers. Les amendements proposés à la Constitution et aux règlements apparaîtront dans le premier Bulletin publié chaque année de congrès. Les annonces et les rapports des Associations régionales, des Sociétés composantes, du Conseil et des Comités spéciaux seront publiés à la discrétion du président. Le président peut également publier dans le Bulletin la correspondance ou les communications qui lui semblent devoir être portées à la connaissance des membres de l'Association.

9. AMENDEMENT A LA CONSTITUTION ET AUX RÈGLEMENTS

La Constitution et les règlements de l'Association peuvent être amendés de la façon suivante :

a) Un amendement, signé par dix (10) membres de l'Association, peut être proposé pour une résolution. Il doit être envoyé par écrit au secrétaire de l'Association, suffisamment tôt avant la réunion suivante de l'Assemblée administrative de l'Association pour permettre sa publication en temps voulu, dans le Bulletin de l'Association, en figurant dans le premier numéro de l'année où se tient le Congrès. De plus, tous ces amendements proposés auront été adressés aux Organisations composantes et aux membres directs de l'Association au 1er janvier de l'année au cours de laquelle l'Assemblée administrative doit se réunir, et les Organisations composantes les communiqueront à tous leurs membres qui font également partie de l'Association. Les commentaires et suggestions provenant des Sociétés composantes et des membres individuels seront pris en considération pourvu qu'ils parviennent au secrétaire un mois avant la réunion du Conseil.

b ) L'amendement proposé sera mis à l'ordre du jour provisoire de l'Assemblée administrative dans sa forme originale.

c) Les suggestions et modifications qui ont été soumises et approuvées par le Conseil seront communiquées aux membres lors de l'Assemblée administrative. L'acceptation sera acquise par un vote à la majorité des deux tiers des membres présents. Si un amendement n'est pas accepté dans la forme présentée, il peut être considéré comme une résolution en fonction des articles 3 et 4 du règlement.

d) Toutes les résolutions et tous les amendements de la Constitution et des règlements soumis à l'Assemblée administrative seront adressés par la poste à toutes les Organisations composantes pour être communiqués à leurs membres et aux membres directs de l'Association, dans un délai de


L'ASSOCIATION PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE 795

trois mois après que se sera tenue l'Assemblée administrative. Les procèsverbaux complets de l'Assemblée administrative seront publiés plus tard dans le Bulletin de l'Association, conformément aux conditions statutaires.

10. COTISATION

La cotisation annuelle sera payable par les membres et membres associés de l'Association aux trésoriers des Associations régionales, des Sociétés provisoires et composantes et des Organisations associées et sera déterminée par l'Assemblée administrative sur la proposition du Conseil. Tout membre de l'Association qui a été dispensé de verser sa souscription à sa propre Société ou Association régionale l'est également vis-à-vis de l'Association. Les souscriptions dues à l'Association devront être payées le 1er octobre de chaque année. Toutes les sommes reçues pour le compte de l'Association seront transmises au trésorier de l'Association au plus tard le 1er décembre de cette même année. L'avis concernant une augmentation future des redevances et sa valeur approximative sera communiqué aux organisations composantes au moins quatre mois avant l'Assemblée administrative de l'Association, à moins que cette augmentation soit inférieure à 25 % du montant en cours.

11. FINANCEMENT ET VÉRIFICATION DES COMPTES

L'Association ne concédera aucun dividende, gratification ou bonification en argent à ses membres ou membres associés. Les comptes de l'Association seront dûment vérifiés au moins une fois tous les deux ans et le rapport de l'expert aux comptes ainsi que les comptes eux-mêmes seront présentés à l'Assemblée administrative de l'Association au plus tard neuf mois après la date à laquelle les comptes ont été effectués.

12. DISSOLUTION DE L'ASSOCIATION

L'Association peut être dissoute par une résolution qui aura été portée dûment à la connaissance des membres et qui sera votée par une majorité des trois quarts des suffrages des membres présents ayant le droit de vote à l'Assemblée administrative de l'Association, dûment convoquée selon cette Constitution et ces règlements. Si, au moment de la dissolution de l'Association, il reste, après paiement de toutes dettes et valeurs passives, des avoirs quelconques, ceux-ci ne seront pas remboursés ou répartis entre les membres de l'Association, mais seront donnés ou transférés à une ou plusieurs autres institutions ayant des objectifs similaires à ceux de l'Association. Ces institutions, désignées par les membres de l'Association au moment ou avant la dissolution, interdiront la répartition de leurs revenus ou avoirs parmi leurs membres. Si cette clause ne peut être satisfaite, les avoirs seront alors proposés à quelque oeuvre charitable.


RÈGLEMENTS DE L'ASSOCIATION PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE

Procédures gérant le déroulement des Assemblées administratives la nomination et l'élection des membres du Conseil de l'Association

I. VOTE

a) Le vote sera limité aux membres présents à l'Assemblée administrative, et la valeur des majorités sera calculée sur la base des voix valides exprimées.

b) Le vote pour la désignation des membres du Conseil se fera par bulletin secret.

c) Le vote des résolutions et des recommandations se fera par présentation de la carte de membre.

d) Le vote du président sera déterminant dans les cas où il y aurait ballottage pour ou contre une résolution.

2. ORDRE DU JOUR

a) Le secrétaire de l'Association fera connaître un ordre du jour provisoire aux secrétaires de toutes les Organisations composantes, au moins un mois avant la réunion de l'Assemblée administrative.

b) Le secrétaire de l'Association fera connaître l'ordre du jour définitif aux membres qui assistent au Congrès, au moins vingt-quatre heures avant la réunion de l'Assemblée administrative.

3. RÉSOLUTIONS

Les résolutions seront de deux types :

a) Celles qui, si elles sont adoptées par l'Assemblée administrative, engagent l'Association jusqu'à la prochaine Assemblée administrative. S'il est souhaité que la résolution soit rendue permanente, elle doit être présentée sous forme d'amendement à la Constitution ou aux règlements au cours de l'Assemblée administrative suivante ; sinon, son statut temporaire peut être reconduit pour une autre période de deux ans, si elle est adoptée une seconde fois comme résolution engageant l'Association au cours de cette Assemblée, et cette dernière procédure peut être par la suite répétée d'Assemblée administrative en Assemblée administrative.

b) Celles qui, si elles sont adoptées par l'Assemblée administrative, expriment une préférence sans engager l'Association.

4. PROCÉDURE DE PROPOSITION DES RÉSOLUTIONS

a) Résolution inscrite dans un ordre du jour préparé en vue d'une Assemblée administrative

1) Dix (10) membres quelconques peuvent proposer une résolution, pourvu qu'ils soumettent cette proposition, dûment signée, au secrétaire de l'Association au moins trois mois avant la date de l'Assemblée administrative.


L'ASSOCIATION PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE 797

2) Le Conseil peut proposer une résolution pourvu qu'elle apparaisse à l'ordre du jour final.

3) Ces résolutions seront présentées à l'Assemblée administrative. Si elles sont adoptées par un vote à la majorité, elles seront considérées comme engageant l'Association jusqu'à l'Assemblée administrative suivante, conformément aux stipulations du règlement n° 3 a).

b) Nouvelles motions ou amendements aux résolutions proposées par les membres présents de l'Assemblée administrative

1) Deux membres quelconques peuvent déposer et appuyer une nouvelle motion ou un amendement à une résolution proposée au cours de l'Assemblée administrative.

2) Le président décidera si ces motions ou amendements doivent être considérés comme engageant l'Association dans les cas où ils seraient adoptés. Si le président en a ainsi décidé, l'adoption d'une nouvelle motion ou d'un amendement à une résolution proposée engagera l'Association jusqu'à l'Assemblée administrative suivante, conformément aux stipulations du règlement 3 a).

3) Le président peut décider que la prise en considération d'une motion déposée par un membre de l'Assemblée, ou qu'un amendement à une résolution proposée seront soumis à examen des Conseils entrant et sortant au cours d'une réunion qui devra avoir lieu avant la fin du Congrès. Lors de cette réunion on examinera comment compléter les informations pour mieux comprendre les implications futures de cette résolution pour l'Association. Le Conseil réexaminera la recommandation à la lumière de ces informations complémentaires, au cours du Congrès suivant. Le projet sera inscrit à l'ordre du jour de l'Assemblée administrative suivante de l'Association, en même temps que le rapport du Conseil, selon la procédure définie par l'article 3.

4) Un amendement à une résolution, qui a été déposé et appuyé, sera soumis à un vote au cours de l'Assemblée avant la résolution qu'il amende. Si l'amendement est écarté, le débat se' poursuivra et d'autres amendements pourront être proposés et traités de la même manière. Si un amendement est retenu, la résolution ainsi amendée sera retenue. par l'Assemblée et traitée comme la résolution de base à laquelle d'autres amendements peuvent alors être proposés.

5) Nonobstant le règlement 4 b) 4) ci-dessus, si à un moment quelconque un membre propose de passer au vote et que cette proposition est appuyée, cette motion sera alors prise en considération prioritaire et soumise immédiatement à un vote. Si elle recueille une majorité des deux tiers des votants en sa faveur, le président devra alors, séance tenante, mettre aux voix la résolution ou la résolution amendée. Mais, si la motion en faveur d'un vote immédiat ne recueille pas la majorité des deux tiers, le débat se poursuivra à la discrétion du président.

5. PROCÉDURE POUR LES CANDIDATURES DES MEMBRES TITULAIRES D'UNE CHARGE AU SEIN DU CONSEIL ET DES AUTRES MEMBRES DU CONSEIL

a) Président, trésorier et membres du Conseil

Les nominations seront proposées soit par :

1) Au moins dix (10) membres titulaires de l'Association, soit par :

2) Un Comité de nomination désigné par le président, en accord avec le Conseil,


798 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 4-1976

au moins six (6) mois avant la date de l'Assemblée administrative. Toutes les Organisations composantes seront informées du nom des membres du Comité de nomination aussitôt après qu'il aura été désigné, et seront invités à proposer à ce Comité des noms de candidats pour les charges du Conseil. Ces candidats doivent avoir travaillé pour le compte de l'Association, être connus de nombreux membres, manifester leur intention d'assister à la prochaine Assemblée administrative et donner leur accord, s'ils sont élus, pour assumer les responsabilités qui s'ensuivent. Les noms proposés de cette manière devront parvenir au Comité de nomination deux (2) mois avant l'Assemblée administrative afin que ce Comité puisse avoir le temps d'étudier les candidatures.

b) Le consentement des candidats doit être obtenu par écrit pour que la proposition soit définitivement retenue

Les candidats peuvent être proposés pour plusieurs charges (par exemple : comme président et comme membre du Conseil (vice-président)).

c) Toutes les propositions retenues seront affichées sur un tableau officiel du Conseil dès qu'elles seront reçues

Les propositions faites par le Comité de nomination seront affichées au même endroit au moins trente-six heures avant l'Assemblée administrative.

d) Les listes de candidatures seront closes à 18 heures le soir qui précède la réunion de l'Assemblée administrative

6. PROCÉDURE POUR LA NOMINATION DE SECRÉTAIRE, SECRÉTAIRES ASSOCIÉS ET MEMBRES TITULAIRES DE CHARGE D'HONNEUR

a) Secrétaire et secrétaires associés

Lorsque le président, le trésorier et les membres du Conseil (vice-présidents) auront été élus conformément à la procédure établie dans l'article 5, le président désignera le secrétaire et pourra nommer un ou plusieurs secrétaires associés qui serviront comme secrétaires régionaux dans différentes aires continentales.

b) Membres titulaires de charges d'honneur

Le Conseil peut désigner un président d'honneur et un ou plusieurs viceprésidents d'honneur dont la charge demeurera à vie. Le nombre des viceprésidents d'honneur susceptibles d'être élus par l'Assemblée administrative sera déterminé par le Conseil.

7. ÉLECTION DES MEMBRES DU CONSEIL TITULAIRES DE CHARGE

a) Président et trésorier

Chaque membre présent à l'Assemblée administrative dispose d'une voix par scrutin.

1) Lorsqu'il n'y a qu'un seul candidat pour une élection, il sera déclaré élu sans scrutin.

2) Lorsque deux candidats sont proposés, un vote à la majorité simple est requis.


L'ASSOCIATION PSYCHANALYTIQUE INTERNATIONALE 799

3) Lorsque trois ou plusieurs candidats sont proposés, à moins que l'un des candidats obtienne plus de 50 % des voix des votants, un second scrutin suivra pour départager les deux candidats qui auront obtenu le plus de voix, afin d'élire celui qui aura obtenu la majorité simple.

b) Membres du Conseil (vice-présidents)

1) Chaque membre assistant à l'Assemblée administrative dispose d'une voix par vice-président devant être élu par scrutin.

2) Sous réserve des deux clauses additionnelles détaillées ci-dessous, les postes vacants de vice-présidents dont le nombre aura été déterminé par le Conseil seront pourvus par les candidats qui auront obtenu le plus grand nombre de voix au scrutin.

Clause additionnelle I : Néanmoins, si le résultat ne propose pas au moins un vice-président qui détient sa qualité de membre de l'Association par sa qualité de membre d'une Organisation composante située dans chacune des zones géographiques principales de l'Association (à savoir, actuellement : en Amérique, au nord de la frontière des Etats-Unis et du Mexique ; en Amérique, au sud de cette frontière ; et le reste du monde) le candidat, détenant sa qualité de membre d'une zone non représentée, et qui obtient le plus grand nombre de voix, sera alors déclaré élu à la place du candidat qui, avec le moins de voix, aurait été autrement élu pour le compte d'une zone qui a déjà obtenu sa représentation dans cette élection.

Clause additionnelle II : Nonobstant les autres stipulations de ce règlement, si, après avoir appliqué la clause I, le résultat de l'élection est tel que la moitié ou plus des vice-présidents appartient à la même Organisation composante que le président, le candidat de l'Organisation composante du président ayant le moins de voix sera alors éliminé, et le candidat d'une Organisation composante différente qui obtient le plus grand nombre de suffrages sera déclaré élu ; ce processus sera répété si nécessaire, jusqu'à ce que le Conseil obtienne une majorité de vice-présidents issus d'Organisations composantes autres que celle à laquelle appartient le président.

En cas d'égalité de suffrages pour la dernière place par l'une quelconque de ces procédures d'élection, le président ouvrira un scrutin supplémentaire limité aux candidats en litige. Si ce nouveau scrutin donne le même résultat, la voix du président sera prépondérante.

c) Secrétaires et secrétaires associés

Le président annoncera la liste de candidats qu'il propose pour ces charges après que les résultats des élections antérieures auront été annoncés. Ces candidats seront approuvés par un vote à main levée au cours de l'Assemblée administrative.

d) Membres titulaires de charges

Le président donnera connaissance des recommandations faites par le Conseil pour l'élection aux postes honoraires. Les candidatures seront affichées sur le tableau du Conseil au moins trente-six heures avant la réunion de l'Assemblée administrative et seront approuvées par un vote à main levée effectué au cours de la réunion, à la majorité simple des suffrages.


800 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 4-1976

e) Remplacement des membres titulaires de charges

Nonobstant les stipulations des règlements 5, 6 et 7, en cas de décès ou de départ d'un membre quelconque du Conseil entre les Congrès, la procédure suivante sera adoptée :

1) Lorsqu'il est nécessaire de remplacer le président, le secrétaire consultera tous les membres ayant droit de vote pour qu'ils désignent le (ou les) membre(s) du Conseil qu'ils considèrent apte(s) à tenir l'intérim de président (ou co-présidents), et d'assurer la charge jusqu'à ce qu'un nouveau président soit élu au prochain Congrès. La décision sera prise par simple majorité des suffrages. En cas de litige, la voix du secrétaire sera prépondérante.

2) Lorsqu'il est nécessaire de remplacer le secrétaire, le trésorier ou un secrétaire associé, le président désignera les membres pour assurer ces charges

jusqu'au Congrès suivant, en accord avec les membres du Conseil.

3) Dans les cas où un autre membre du Conseil deviendrait indisponible, son poste resterait vacant jusqu'au Congrès suivant.

8. Les mots « psychanalyse », « psychanalytique », etc., seront considérés identiques, en ce qui concerne leur définition, aux mots « psycho-analyse », « psycho-analytique », etc.

9. La Constitution et les règlements précités deviendront effectifs immédiatement après leur acceptation par un vote à la majorité des deux tiers effectué au cours d'une Assemblée administrative régulière des membres lors d'un Congrès de l'Association régulièrement tenu.

Conformément aux notes de la réunion de l'Assemblée administrative du XXIXe Congrès international de Psychanalyse, tenu à Londres, le 23 juillet 1975.

Daniel WIDLOCHER, secrétaire.

ERRATUM

Une erreur s'est glissée dans le texte de D. Braunschweig et M. Fain, « Réflexions introductives à l'étude de quelques facteurs actifs dans le contretransfert » (notre n° 3, 1976) : p. 487,1. 3, il fallait lire « l'éthique commandant d'être idéal », et non « l'éthique condamnant d'être idéal ».

Le Directeur de la Publication : Christian DAVID.

Imprimé en France, à Vendôme

Imprimerie des Presses Universitaires de France

Édit. n° 34270 — CPPAP n° 54219 — Imp. n° 25467

Dépôt légal : 1-1977


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22072252/1/1977. — Imprimerie des Presses Universitaires de France. — Vendôme (France)

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