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Title : Revue française de psychanalyse : organe officiel de la Société psychanalytique de Paris

Author : Société psychanalytique de Paris. Auteur du texte

Publisher : (Paris)

Publisher : Presses universitaires de France (Paris)

Publication date : 1975-05

Type : text

Type : printed serial

Language : french

Language : French

Format : Nombre total de vues : 73850

Description : mai 1975

Description : 1975/05 (T39,N3)-1975/06.

Description : Collection numérique : Arts de la marionnette

Rights : public domain

Identifier : ark:/12148/bpt6k5446329f

Source : Bibliothèque Sigmund Freud, 8-T-1162

Relationship : http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb34349182w

Provenance : Bibliothèque nationale de France

Date of online availability : 01/12/2010

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REVUE

FRANÇAISE DE

PSYCHANALYSE

3

REVUE BIMESTRIELLE TOME XXXIX - MAI-JUIN 1975

Sigmund FREUD

Analyse terminée et analyse interminable

Ilse BARANDE

Bref historique à propos de la mélancolie

Nicolas ABRAHAM et Maria TOROK

« L'objet perdu - Moi » Alain de MIJOLLA

La désertion du capitaine Rimbaud

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE


REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

PUBLIÉE SOUS L'ÉGIDE DE LA SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS Société constituante de l'Association Psychanalytique Internationale

COMITÉ DE DIRECTION

Ilse Barande Maurice Bénassy Denise Braunschweig J. Chasseguet-Smirgel René Diatkine + Jacques Gendrot

Jean Kestenberg Serge Lebovici Pierre Mâle Jean Mallet Pierre Marty S. Nacht

Francis Pasche Julien Rouart Henri Sauguet R. de Saussure Marc Schlumberger S. A. Shentoub

DIRECTEURS

Christian David Michel de M'Uzan Serge Viderman

SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION

Jacqueline Adamov

ADMINISTRATION

Presses Universitaires de France, 108, bd Saint-Germain, Paris VIe

ABONNEMENTS

Presses Universitaires de France, Service des Périodiques

12, rue Jean-de-Beauvais, Paris Ve. Tél. 033-48-03. C.C.P. Paris 1302-69

Abonnements annuels (1975) : six numéros dont un numéro spécial contenant les rapports du Congrès des Psychanalystes de langues romanes :

France 138 F

Etranger 153 F

Prix du présent numéro 28 F

Les manuscrits et la correspondance concernant la revue doivent être adressés à la Revue française de psychanalyse, 187, rue Saint-Jacques, 75005 Paris.

Les demandes en duplicata des numéros non arrivés à destination ne pourront être admises que dans les quinze Jours qui suivront la réception du numéro suivant.

Cliché couverture :

Torse de sphinx allé

(VIe s. av. J.-C.)'

Musée de l'Acropole, Athènes

(Photo Boudot-Lamotte. )


SOMMAIRE

Sigmund FREUD, Analyse terminée et analyse interminable 371

Use BARANDE, Bref historique à propos de la mélancolie 403

Nicolas ABRAHAM et Maria TOROK, « L'objet perdu — Moi » .... 409

Alain de MIJOLLA, La désertion du capitaine Rimbaud 427

François LEVY, La notion de travail chez Freud à l'endroit de la

civilisation et de la cure analytique 459

Paulette WILGOWICZ, L'art de la fugue ou l'art de vivre avec ses

doubles 481

Philippe RÉFABERT, Désaveu, abjuration 487

TRADUCTIONS

Lilian ROTTER, Une contribution à la psychologie de la sexualité

féminine 501

Muriel M. GARDINER, Contribution à la psychologie de la féminité 509

NOTES CLINIQUES Marie-Thérèse MONTAGNIER, Phobie interne 513

RÉFLEXIONS CRITIQUES

Serge LEBOVICI, Le transfert, de M. Neyraut 519

Julien ROUART, L'angoisse de Luther, de R. Dalbiez 527

Jacqueline ANSART, Les voies de la régression, de M. Balint .... 533 Georges HUMMEL, Variations psychanalytiques sur un thème de

Gustav Mahler, de T. Reik 539

B. FR. P. 13


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NÉCROLOGIES

René SPITZ, par G. Mauco 548

Michel GRESSOT, par O. FLOURNOY 549

Jacques GENDROT, par Ch. Brisset 551

SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS. Liste des membres 554


SIGMUND FREUD

ANALYSE TERMINÉE ET ANALYSE INTERMINABLE (I)

L'expérience nous a montré que le traitement psychanalytique, dont le but est de débarrasser un sujet de ses symptômes névrotiques, de ses inhibitions et de ses anomalies de caractère, constituait un travail de longue haleine. Dès les débuts de la science psychanalytique, on essaya d'abréger les analyses. Ces tentatives, étayées sur les motifs les plus sensés et les plus opportuns, n'ont certes pas besoin de justification. Toutefois, on y décèle sans doute une trace du mépris dans lequel la médecine d'autrefois tenait les névroses. Ces dernières étaient considérées comme résultant inutilement de troubles impossibles à déceler. Lorsqu'on se voyait contraint de s'en occuper, on voulait en finir au plus vite. C'est ainsi que, dans le complément de son travail sur Le traumatisme de la naissance (1924), O. Rank a fait, dans ce sens, une tentative particulièrement énergique en admettant que la naissance est la source véritable des névroses, parce qu'il peut arriver que la « fixation primitive » à la mère ne soit pas surmontée et se continue par un « refoulement primitif ». Rank espérait guérir toutes les névroses en liquidant, plus tard, par une analyse, ce traumatisme primitif. Ainsi un petit fragment d'analyse épargnerait tout le reste du travail analytique et quelques mois suffiraient pour atteindre le but. L'idée de Rank, nul ne le contestera, était audacieuse et ingénieuse, mais elle ne résista pas à un examen critique. N'était-elle pas née, d'ailleurs, à une époque où l'on était impressionné par le contraste qu'offrait avec la misère européenne la prosperity américaine. L'essai de Rank tendait à adapter au rythme accéléré de la vie américaine l'allure du traitement analytique. On ne sait trop ce que la mise en oeuvre de ce plan a pu donner dans les cas morbides ; sans doute un résultat comparable à celui qu'obtiendraient des pompiers qui, dans le cas d'un incendie d'immeuble provoqué par la chute d'une lampe à pétrole, se contenteraient d'emporter la lampe hors de la pièce où le sinistre a éclaté. Un raccourcissement notable du temps d'extinction résulterait de cette manière d'opérer. Tout comme

(1) Ce texte, qui a paru dans la Revue française de Psychanalyse, 1939, n° 1, n'a jamais fait l'objet d'une nouvelle publication.

REV. FR. PSYCHANAL. 3/75


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la prosperity américaine, la théorie et la pratique de la tentative de Rank appartiennent aujourd'hui au passé.

J'avais moi-même, dès avant la guerre, proposé un autre moyen de raccourcir la durée des cures analytiques. Je venais d'entreprendre le traitement d'un jeune Russe que les richesses avaient trop gâté et qui était incapable de se conduire tout seul dans la vie. Il était venu à Vienne accompagné de son médecin et d'un infirmier (1). En quelques années, il put recouvrer une grande partie de son indépendance et reprendre goût à la vie, ses relations avec les personnes qui jouaient dans son existence un rôle important redevinrent normales, mais là s'arrêtèrent les progrès ; l'élucidation de la névrose infantile, cause de sa maladie actuelle, ne se poursuivit pas plus avant et l'on put voir clairement que le patient se trouvait fort à son aise dans son état actuel et qu'il ne voulait plus rien tenter pour terminer le traitement : c'était là un cas d'autoinhibition de la cure qui, au moment même où elle fournissait un succès partiel, menaçait d'échouer. En cette conjoncture, je pris le parti héroïque de fixer un terme au traitement. Au début d'une période de travail, je déclarai à mon patient que l'année qui allait commencer serait la dernière de sa cure, quelle que pût être l'attitude qu'il prendrait. Il n'ajouta d'abord aucune créance à mes dires, mais lorsqu'il se fut convaincu de la fermeté inébranlable de ma décision, la transformation que je souhaitais s'opéra en lui, ses résistances cédèrent et il parvint, au cours de ces derniers mois de travail, à reproduire tous les souvenirs, à retrouver tous les rapports causaux qui semblaient nécessaires à la compréhension de sa névrose passée et à la guérison de sa névrose actuelle. Quand, en plein été 1914, il me quitta, ignorant, comme nous tous, des événements qui allaient survenir, je le considérai comme entièrement et définitivement guéri.

Dans un complément à cette histoire de malade (1923), j'ai dit que cette opinion ne s'était pas confirmée. Lorsque, vers la fin de la guerre, il revint à Vienne, réfugié sans ressources, je fus obligé de l'aider à liquider un reliquat encore persistant de son transfert. J'y parvins en quelques mois et je pus terminer mon complément d'analyse par ces mots : « Le patient, que la guerre avait privé de son pays, de sa fortune et de toutes ses relations familiales, est redevenu normal et se comporte

(1) Voir le travail publié avec l'assentiment du patient, Extrait de l'histoire d'une névrose infantile, 1918 (dans Cinq psychanalyses, trad. de Mme Marie BONAPARTE et R. LOEWENSTEIN, Paris, Denoël, 1935). La maladie ultérieure de ce jeune homme n'est pas décrite dans le détail, mais superficiellement et seulement lorsque les rapports avec la névrose infantile l'exigent absolument.


ANALYSE TERMINEE ET ANALYSE INTERMINABLE 373

parfaitement bien. » Les quinze années qui se sont écoulées depuis n'ont pas infirmé ce jugement, bien qu'il ait fallu y apporter quelques restrictions. Le patient s'est fixé à Vienne où il s'est créé une situation sociale, modeste à vrai dire. Toutefois, au cours de ces années, son bien-être, à plusieurs reprises, a été troublé par des crises de maladie certainement attribuables à la névrose qui avait dominé toute sa vie. Grâce au savoir-faire d'une de mes élèves, Mme la Dresse R. Mack Brunswick, cet état a pu chaque fois être rapidement amélioré. J'espère d'ailleurs que Mme Mack Brunswick ne tardera pas à publier le résultat de ce traitement (1). Dans quelques-unes des crises qu'avait subies le malade, l'action de certains résidus de transfert transparaissait toujours et, pour être fugace, n'en conservait pas moins un caractère paranoïaque marqué. Dans d'autres accès cependant le matériel pathogène se composait de fragments de l'histoire infantile du patient, fragments qui étaient restés enfouis lors de l'analyse faite par moi et qui — cette comparaison s'impose à l'esprit — se présentaient comme des fils qui restent après une opération ou encore comme des fragments d'os nécrosés qui s'éliminent d'eux-mêmes. A mon avis, l'histoire de la guérison de ce malade ne le cède pas en intérêt à l'histoire de sa maladie.

Il m'est arrivé depuis, pour d'autres cas, de fixer par avance un terme à l'analyse. J'ai également été mis au courant des résultats que d'autres analystes ont obtenus par la même méthode. Cette mesure de chantage a une efficacité certaine, pourvu toutefois que le moment soit bien choisi. Elle ne saurait cependant offrir de garantie en ce qui concerne l'achèvement total de la tâche à réaliser. On peut être certain, au contraire, que tandis qu'une partie du matériel devient accessible sous la pression de la menace, une autre reste cachée, se trouve en quelque sorte ensevelie, l'effort thérapeutique étant ainsi rendu vain. Une fois que le terme de l'analyse a été fixé, il ne faut plus le repousser, sans quoi le patient n'y ajouterait plus foi par la suite. Le seul remède serait alors d'envoyer le patient poursuivre sa cure chez un autre analyste ; or on n'ignore pas qu'un pareil changement entraîne une nouvelle perte de temps et une renonciation aux bénéfices acquis du travail déjà fait. Ajoutons qu'aucune règle générale ne permet de déterminer le moment propice à l'utilisation de ce procédé technique violent. C'est là affaire de tact. Toute faute est ici irréparable et l'on peut voir une fois de plus se vérifier l'adage : « Le lion ne fait qu'un seul bond. »

(1) Ce travail a paru en 1929 dans l'Int. Ztschr. f. Psychoanalyse, vol. XV, n° 1. En supplément à l'Histoire d'une névrose infantile de FREUD, trad. franc, par Marie BONAPARTE, Revue franc, de Psychanalyse, t. IX, n° 4.


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II

Ces réflexions sur le problème technique de l'accélération d'une analyse nous amènent à nous occuper d'une autre question plus intéressante encore : demandons-nous, en effet, s'il y a vraiment pour l'analyse un terme naturel et s'il nous est possible de la mener jusqu'à ce terme. Le langage courant qu'utilisent entre eux les analystes semblerait le prouver, car l'on entend souvent dire avec regret ou en manière d'excuse, à propos d'une personne dont quelque imperfection a été reconnue : « Son analyse n'a pas été achevée », ou encore : « Elle n'a pas été analysée jusqu'au bout. »

Il faudrait commencer par s'entendre sur ce que veulent dire ces quelques mots à sens multiple : « fin d'une analyse ». Pratiquement l'explication est aisée : l'analyse est terminée quand l'analyste et le patient ne se retrouvent plus à l'heure fixée pour la séance analytique. C'est ce qui arrive après que deux conditions ont été à peu près réalisées : 1° Le patient doit ne plus souffrir de ses symptômes et avoir surmonté ses angoisses ; 2° Le psychanalyste doit avoir constaté qu'une grande partie de ce qu'avait refoulé le malade est redevenu conscient, que beaucoup de choses incompréhensibles ont été élucidées, que bien des résistances intérieures ont pu être surmontées de telle façon qu'un retour des processus pathologiques ne soit plus à redouter. Au cas où certaines difficultés extérieures empêcheraient de parvenir à ce but, mieux vaudrait parler d'analyse incomplète que d'analyse inachevée.

On peut être plus ambitieux encore en ce qui concerne la fin d'une analyse. Est-il possible, demandera-t-on, de pousser l'influence sur le malade assez loin pour être sûr qu'une continuation de l'analyse n'apporterait pas d'autres améliorations ? Autrement dit, serait-il possible d'atteindre, par l'analyse, à un niveau de « normalité » psychique absolue, niveau qui peut-être demeurerait stable, lorsque par exemple on aurait réussi à supprimer tous les refoulements survenus et à combler toutes les lacunes de la mémoire ? Interrogeons d'abord l'expérience pour savoir si pareil fait se produit jamais, puis demandons à la théorie s'il est seulement réalisable.

Tout analyste aura pu, dans certains cas, obtenir des effets aussi heureux. Les troubles névrotiques ont disparu à tout jamais sans que d'autres les remplacent. On sait d'ailleurs ce qui conditionne ce succès : le Moi du malade ne se trouvait pas sensiblement modifié et Pétiologie de la maladie était essentiellement d'ordre traumatique. De fait, Pétiologie de tous les troubles névrotiques est mixte : il s'agit soit de pulsions


ANALYSE TERMINEE ET ANALYSE INTERMINABLE 375

puissantes à l'excès, c'est-à-dire qui refusent de se plier au Moi, soit de séquelles de traumatismes très anciens, c'est-à-dire précoces, qu'un Moi encore inachevé n'a pu, à l'époque, surmonter. En règle générale, on a affaire à Faction combinée des deux facteurs, le constitutionnel et l'accidentel. Plus le premier est puissant, plus aisément le traumatisme aboutit à une fixation et trouble l'évolution. Plus le traumatisme est violent, plus sûrement se manifesteront ses effets nocifs, même si les conditions instinctuelles sont normales. Il est certain que c'est l'étiologie traumatique qui offre à l'analyse le terrain le plus favorable. Ce n'est que dans les cas d'origine surtout traumatique que l'analyse donnera le résultat auquel elle parvient si bien : remplacer, grâce au renforcement du Moi, le dénouement imparfait de la période infantile par une liquidation correcte. On n'a le droit de dire d'une analyse qu'elle est définitivement achevée que dans ces conditions seulement. Ici l'analyse a atteint son but et n'a plus besoin d'être continuée. Toutefois si le patient ainsi rétabli ne subit plus jamais de rechute et n'éprouve plus le besoin de recourir à l'analyse, rien ne prouve, avouons-le, que le destin n'y a pas aidé, en épargnant, par exemple, au patient certaines dures épreuves.

La puissance constitutionnelle des instincts et la défavorable modification du Moi réalisée au cours de la lutte défensive, le Moi ayant été disloqué et rétréci, constituent les facteurs qui s'opposent à l'influence de la psychanalyse et qui peuvent prolonger à l'infini la durée de celle-ci. On serait tenté de tenir le premier de ces facteurs, celui de la puissance des instincts, pour responsable de la formation du second, celui de la modification du Moi, mais il semble que ce dernier aussi ait son étiologie propre et nous devons reconnaître que ces relations ne sont pas encore bien connues. Elles font maintenant seulement l'objet d'études analytiques. Je crois qu'à ce point de vue l'analyste ne porte pas son intérêt là où il devrait. Au lieu de rechercher comment se produit la guérison par l'analyse, ce qui à mon avis est déjà suffisamment élucidé, il lui faudrait ainsi poser la question : quels sont les obstacles qui s'opposent à la guérison par la psychanalyse ?

Et cela m'amène à traiter ici de deux problèmes que pose directement la pratique analytique, ainsi que le montrent les exemples qui suivent. Un sujet qui en pratiquant la psychanalyse a obtenu de grands succès trouve que ses relations tant avec l'homme qu'avec la femme — avec les hommes ses concurrents, et avec la femme qu'il aime — ne sont malgré tout pas dépourvues d'entraves névrotiques. C'est pourquoi il va se faire analyser par quelqu'un qu'il juge supérieur à lui-même. Cet auto-examen critique est couronné de succès : il épouse la femme


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aimée et devient l'ami et le professeur de ses présumés rivaux. Bien des années s'écoulent ainsi, au cours desquelles ses relations avec son ancien analyste demeurent satisfaisantes. Puis, un beau jour, sans que la cause en puisse être attribuée à quelque événement extérieur, une rechute se produit. L'analysé entre en conflit avec son analyste, auquel il reproche de n'avoir pas mené jusqu'au bout l'analyse. D'après lui, l'analyste aurait dû considérer qu'une relation de transfert n'est jamais uniquement positive et, tenant compte de ce fait, il aurait dû envisager la possibilité d'un transfert négatif. A cela l'analyste réplique en faisant remarquer qu'au moment de l'analyse aucun transfert négatif n'a pu être perçu. Mais même en admettant que certains indices très légers lui aient échappé, ce qui eût été possible vu l'étroitesse des horizons à cette période d'enfance de l'analyse, tout porte à croire qu'il n'eût pas réussi, rien que par des allusions, à faire surgir un thème ou, comme on dit, un complexe, tant que ce dernier n'était pas redevenu actuel chez le patient lui-même. Pour être en mesure d'agiter ce grelot, l'analyste eût été obligé d'accomplir envers le patient quelque acte réellement inamical. De plus il convient de ne pas regarder comme des transferts toutes les bonnes relations qui s'établissent entre analyste et analysé pendant et après l'analyse. Certaines de ces relations amicales reposent sur des bases réelles et se montrent viables.

Passons tout de suite au second exemple, qui soulève le même problème. Une fille déjà mûre se trouve dans l'impossibilité de marcher et de mener une vie active à cause de douleurs intenses dans les jambes. Ces douleurs sont apparues à l'époque de la puberté. Cet état, de nature manifestement hystérique, a défié bien des traitements. Une cure analytique de neuf mois parvient à supprimer le symptôme et redonne à cette personne laborieuse et très capable ses droits à la vie. Les années suivantes ne lui apportent rien de bon : catastrophes dans la famille, pertes d'argent, et, l'âge venant, renoncement à toute perspective de joies amoureuses et de mariage. Mais l'ancienne malade tient bon et c'est elle qui, dans les moments difficiles, soutient les siens. Je ne me souviens pas si ce fut douze ou quatorze ans après la fin de sa cure que des hémorragies profuses rendirent nécessaire un examen gynécologique. On put constater l'existence d'un myome et l'extirpation totale de l'utérus fut pratiquée. A partir de cette opération, la patiente retomba malade. Elle s'amouracha de son chirurgien, et, à propos des terribles modifications qui s'étaient produites dans son organisme, se plongea avec délices dans des fantasmes masochiques. Elle se servait de ses fantasmes pour voiler son roman d'amour. Toute nouvelle tentative d'analyse s'avéra impos-


ANALYSE TERMINEE ET ANALYSE INTERMINABLE 377

sible et la patiente demeura anormale jusqu'à la fin de ses jours. Le traitement réussi d'autrefois est de date si lointaine qu'on ne saurait plus émettre de prétentions à son égard : il remonte, en effet, aux premières années de mon activité psychanalytique. Toutefois, il est possible que la seconde maladie ait eu les mêmes racines que la première heureusement guérie et qu'elle ait été une manifestation modifiée des mêmes émois refoulés, imparfaitement liquidés la première fois. Cependant, je suis tenté de croire que, sans le nouveau traumatisme, la névrose n'aurait pas fait sa réapparition.

Ces deux cas intentionnellement choisis parmi tant d'autres semblables suffiront à attiser la discussion sur les sujets qui nous occupent. Sceptiques, optimistes, ambitieux auront à leur propos des idées tout à fait différentes. Les premiers trouveront dans ces cas la preuve qu'un traitement analytique, même couronné de succès à une certaine époque, n'empêche pas les rechutes ultérieures, ne prémunit pas le sujet alors guéri contre une autre névrose et même contre une névrose ayant les mêmes racines instinctuelles, c'est-à-dire contre un retour de son ancien mal. Les autres contesteront cette preuve en objectant que ces deux expériences remontent à la première époque de l'analyse, à vingt ou trente ans. Depuis lors, nos vues se sont élargies et ont gagné en profondeur ; notre technique, s'adaptant aux connaissances nouvellement acquises, s'est transformée. Aujourd'hui, nous pouvons attendre de l'analyse qu'elle donne une guérison durable ou, du moins, que la rechute ne soit pas provoquée par un réveil du trouble instinctuel antérieur, qui se traduit maintenant par de nouvelles formes morbides. L'expérience ne nous forcerait pas à préciser avec autant de rigueur les résultats que doit fournir notre thérapeutique.

J'ai évidemment choisi ces deux observations à cause de leur ancienneté. Plus le résultat d'un traitement est récent, moins il peut, cela va de soi, nous servir d'exemple ici, puisque nous n'avons aucun moyen de prévoir le sort ultérieur d'une cure réussie. Les optimistes émettent des hypothèses qui sont loin d'être confirmées. Elles postulent : I° qu'il est possible de liquider totalement et une fois pour toutes un conflit instinctuel (ou mieux, le conflit du Moi avec une pulsion) ; 2° qu'on peut arriver, en traitant un sujet pour un certain conflit instinctuel, à le vacciner contre toute nouvelle possibilité de conflits analogues ; 30 qu'on peut animer pour le soumettre à un traitement préventif tout conflit pathogène du même genre qui, au moment de l'analyse, ne se serait encore trahi par aucun indice. Je laisse de côté, pour le moment, ces questions et n'y apporte pas de réponse. Peut-être


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d'ailleurs ne serait-il pas possible actuellement d'y donner une réponse certaine.

Des considérations d'ordre théorique nous permettront sans doute de jeter quelque lumière sur ces questions, mais d'ores et déjà, nous pouvons apercevoir clairement qu'en exigeant davantage d'une cure analytique, nous n'allons pas vers un raccourcissement de sa durée.

III

Une expérience analytique de plusieurs dizaines d'années ainsi qu'une modification de mon mode d'activité m'encouragent à répondre aux questions ainsi posées. J'ai eu naguère affaire à un grand nombre de patients qui évidemment cherchaient une guérison rapide ; au cours de ces dernières années, les analyses didactiques ont pris le pas sur les autres et je n'ai conservé qu'un nombre relativement faible de malades graves dont la cure, bien que soumise à des interruptions plus ou moins longues, se continue. Pour ces malades, le but thérapeutique n'était plus le même. Impossible de songer, pour eux, à abréger la durée du traitement; il fallait épuiser jusqu'au bout toutes les possibilités de maladie et amener une transformation profonde de l'individu.

Des trois facteurs dont dépend, selon nous, l'issue de la thérapeutique analytique : l'influence des traumatismes, là force constitutionnelle des pulsions, le degré de modification du Moi, nous n'en examinerons qu'un : la force des pulsions. A la réflexion, nous nous demandons tout de suite si vraiment le qualificatif de constitutionnel (ou de congénital) est indispensable. Quelque importance décisive que puisse avoir, dès le début, le facteur constitutionnel, il n'est pas interdit de penser qu'un renforcement de pulsions survenu plus tard dans la vie puisse produire des effets analogues. Il serait alors bon de modifier les termes et de remplacer le mot « constitutionnel » par le mot « actuel », de parler de la force actuelle des pulsions. La première question posée était celle-ci : la méthode psychanalytique permet-elle de liquider parfaitement et à tout jamais un conflit entre l'instinct et le Moi, de supprimer une exigence pathogène que l'instinct aurait à l'égard du Moi ? Afin d'éviter tout malentendu, il ne sera sans doute pas inutile de préciser ce qu'on entend par ces mots : suppression durable d'une exigence pulsionnelle ; certes, il ne saurait être question de la faire disparaître de façon à n'en jamais plus entendre parler, c'est généralement là chose impossible et même peu souhaitable. Non, il s'agit de quelque chose d'autre qu'on peut appeler « soumission » de l'instinct et qui équivaut à l'intégration


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totale de la pulsion dans l'ensemble harmonieux du Moi. La pulsion devient accessible à toute influence d'autres tendances du Moi et n'emprunte plus sa voie à elle pour arriver à la satisfaction. Demandonsnous de quelle manière, par quel moyen ce fait se peut réaliser : la réponse n'est guère facile à donner. Nous pouvons seulement dire : « So muss denn doch die Hexe dran » (1). La sorcière Métapsychologie, s'entend. Sans spéculations, théorisations — je me laisserais presque aller à dire : sans imagination (2) —, impossible d'avancer d'un pas. Malheureusement, les renseignements donnés par la sorcière ne sont ni très clairs, ni très complets. Un seul recours nous reste — inappréciable, il est vrai —, le contraste qu'il y a entre les processus primaires et secondaires. C'est à lui que j'en appellerai ici.

Si nous en revenons maintenant à notre première question, nous trouvons que notre nouveau point de vue doit être élucidé d'une certaine façon. Nous nous sommes demandé s'il était possible de liquider parfaitement et pour toujours un conflit instinctuel, c'est-à-dire de « dompter » la pulsion. En posant cette question, on néglige tout à fait de parler de la force de la pulsion, alors que c'est d'elle justement que dépend toute issue. Considérons d'abord que, chez le névrosé, l'analyse ne provoque rien d'autre que ce qui existe, sans son concours, chez le sujet normal. Mais l'expérience quotidienne nous montre que chez les normaux tout dénouement de conflit instinctuel n'intéresse qu'une seule force instinctuelle déterminée ou, plus justement, n'intéresse qu'une certaine relation entre la puissance de l'instinct et celle du Moi (3). Si, par suite de maladie, de fatigue, etc., la force du Moi vient à fléchir, tous les instincts jusque-là heureusement réprimés font de nouveau valoir leurs exigences et tendent, par des voies anormales, vers des satisfactions substitutives (4). La preuve irréfutable de cette assertion nous est fournie par le rêve nocturne qui réagit dans le sommeil du Moi par le réveil des exigences instinctuelles.

L'autre matériel n'est pas moins probant. Par deux fois au cours de

(1) « Il faut donc que la Sorcière s'en mêle 1 (GOETHE, Faust, Ire partie, La cuisine de la Sorcière, traduction de Gérard de NERVAL).

(2) La citation du vers de Goethe n'a pas été indiquée comme telle dans la traduction de Anne BERMAN. I^a phrase entre tirets, supprimée, a été ici rétablie. (N.d.l.R.)

(3) Ou, plus précisément, une certaine partie de cette relation.

(4) Cela peut expliquer le rôle étiologique de facteurs aussi peu spécifiques que le surmenage, les chocs nerveux, rôle qui a toujours été pris en considération, tandis que justement la psychanalyse s'est vue obligée de le repousser à l'arrière-plan. C'est que la santé ne se peut autrement définir que du point de vue métapsychologique, rapportée à des équilibres de forces entre diverses instances de-l'appareil psychique, instances reconnues ou, si l'on aime mieux:, inférées, postulées par nous.


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l'évolution de l'individu, se produisent de grands renforcements de certaines pulsions : à la puberté et, chez les femmes, à la ménopause. Nous ne sommes nullement surpris de voir des personnes jusque-là normales devenir névrosées à cette époque. Tant que leurs pulsions sont restées faibles, elles ont pu les maîtriser ; elles n'y parviennent plus lorsque ces mêmes pulsions se trouvent renforcées. Les refoulements sont comme des digues opposées à l'assaut des vagues. Les résultats provoqués par les deux renforcements physiologiques des instincts peuvent de même se produire irrégulièrement à tout autre moment de la vie, sous des influences accidentelles. Le renforcement peut être provoqué par de nouveaux traumatismes, par des renoncements forcés, par suite aussi d'influences conjuguées des pulsions entre elles. Le résultat reste le même et confirme la puissance invincible du facteur quantitatif dans la causation de la maladie.

L'idée me vient que peut-être je devrais avoir honte de répéter ici une chose depuis si longtemps connue et évidente. Et vraiment nous avons toujours agi comme si nous la connaissions ; seulement, la plupart du temps, nous n'avons pas donné au point de vue économique la même importance qu'aux points de vue dynamique et topique. Je m'en excuserai en signalant cette omission.

Avant de répondre à la question posée, parlons d'une objection qui a de la valeur parce que d'avance nous sommes enclins à l'accepter. Suivant cette objection, nos arguments seraient tous déduits des processus spontanés qui se jouent entre le Moi et la pulsion. Nous postulons que la thérapeutique psychanalytique ne peut provoquer que ce qui se serait produit spontanément dans des conditions favorables, normales. Mais en est-il réellement ainsi ? Notre théorie ne prétend-elle pas justement créer un état qui ne se produit jamais spontanément dans le Moi et dont l'instauration constituerait la différence essentielle entre l'individu analysé et celui qui ne l'est pas ? Venons sur quoi se fonde cette objection. Tous les refoulements se produisent dans la prime enfance et sont des mesures de défense primitives prises par un Moi faible et inachevé. Plus tard, il n'y aura pas de nouveaux refoulements, mais les anciens subsisteront et le Moi continuera à s'en servir pour maîtriser les instincts. Les nouveaux conflits seront réglés par ce que nous appelons des « post-refoulements ». Ce que nous avons dit de façon générale s'applique aussi tout à fait aux refoulements infantiles : ceux-ci dépendent entièrement, pleinement, des rapports relatifs de forces et ne peuvent tenir tête à un accroissement des forces pulsionnelles. Cependant, l'analyse permet au Moi mûri et renforcé de reviser


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tous ces anciens refoulements ; quelques-uns se trouvent supprimés, d'autres sont approuvés, mais rebâtis à l'aide de matériaux plus solides. Ces nouvelles digues résistent bien mieux que les anciennes ; on peut être assuré qu'elles ne céderont pas aussi facilement aux grandes crues de l'instinct. Le véritable effet de la thérapeutique analytique serait donc de corriger après coup le processus primitif de refoulement, mettant ainsi un terme à l'excès de puissance du facteur quantitatif.

Voilà à quoi aboutit notre théorie à laquelle nous ne renoncerions que contraints et forcés. Que nous apprend à ce sujet l'expérience ? Elle n'est peut-être pas encore capable de nous permettre une décision certaine. Bien souvent, elle confirme notre attente, pas toujours cependant. On a l'impression qu'il ne faut pas être surpris si, en fin de compte, la différence entre le non-analysé et l'analysé, au point de vue du comportement ultérieur de ce dernier, n'est pas aussi nette que nous le désirerions, l'attendrions, le prétendrions. Ainsi, l'analyse réussirait bien parfois, mais pas toujours, à éliminer l'influence du renforcement instinctuel ou bien son effet se bornerait à accroître la force de résistance des inhibitions, de telle sorte qu'après l'analyse elles seraient bien plus puissantes qu'avant ou que sans elle. Je ne puis ici formuler aucune opinion et ne sais s'il est actuellement possible d'en avoir une.

Toutefois, c'est sous un angle différent qu'il convient de regarder l'analyse lorsqu'on veut essayer de mieux comprendre l'irrégularité de son action. Nous savons que c'est en établissant des généralités, des règles, des lois, qui mettent de l'ordre dans un chaos, que nous faisons un premier pas vers la possession intellectuelle du monde extérieur dans lequel nous vivons. Ce travail nous permet de simplifier le monde phénoménal, mais nous ne pouvons non plus éviter de le déformer, surtout quand il s'agit de processus de développement et de transformation. Nous nous occupons avant tout des modifications qualitatives et, ce faisant, nous négligeons généralement, du moins tout au début, le facteur quantitatif. Dans la réalité, les transitions, les stades de passage sont bien plus courants que les états contrastés, rigoureusement délimités. Lorsque nous considérons les développements et les transformations, c'est sur le résultat que se porte notre attention, nous sommes enclins à oublier que ces processus ne se réalisent pas complètement, en général, et ne constituent par suite que des modifications partielles. L'ingénieux écrivain satiriste de l'ancienne Autriche, J. Nestroy, a dit un jour : « Tout progrès n'est que de moitié aussi important qu'il semblerait être au premier abord. » On serait tenté d'attribuer à cette phrase malicieuse une valeur générale. Presque toujours, il y a des phénomènes


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résiduels, un reliquat partiel. Il peut arriver qu'un généreux mécène nous surprenne par quelque trait isolé de lésinerie ou qu'un individu renommé pour sa trop grande bonté se laisse aller à quelque acte hostile. Ces « phénomènes résiduels » ont une valeur incomparable au point de vue des recherches génétiques. Ils nous montrent que toutes ces louables, ces précieuses qualités reposent sur une compensation et sur une surcompensation, lesquelles, ainsi qu'il fallait s'y attendre, n'ont pas totalement réussi ni donné leur plein rendement. Dans notre première description de l'évolution de la libido, nous disions qu'à la phase orale, primitive, succédait la phase sadique-anale, et que celle-ci faisait ensuite place à la phase phallique génitale. Les travaux ultérieurs n'ont pas contredit, mais seulement modifié ces vues, en nous montrant que ces transformations n'étaient pas subites, mais qu'elles se réalisaient peu à peu, de telle sorte qu'à tout moment une part des anciens états subsiste à côté des états nouveaux. Même dans une évolution normale, la transformation n'est jamais totale. Ainsi, dans la phase définitive, des résidus de la fixation libidinale d'autrefois peuvent demeurer. Un phénomène analogue se rencontre aussi dans des domaines tout à fait différents. C'est ainsi qu'il n'existe aucune erreur, aucune superstition humaine soi-disant disparue dont on ne puisse retrouver des traces dans les couches profondes des peuples civilisés et même dans les hautes sphères des sociétés cultivées. Tout ce qui a un jour existé persiste opiniâtrement. On se demande parfois si les dragons des temps primitifs sont vraiment bien morts.

Revenons maintenant, en nous appuyant sur toutes ces données, à nos moutons, c'est-à-dire à la façon d'interpréter l'inconstance des résultats fournis par notre thérapeutique analytique. Peut-être notre intention de remplacer les refoulements perméables par des maîtrises de pulsions sûres, bien adaptées au Moi, ne se réalise-t-elle pas toujours pleinement, c'est-à-dire assez profondément. La transformation, même réussie, peut n'être que partielle seulement ; certains éléments des anciens mécanismes ne sont pas touchés par le travail analytique. Comment prouver qu'il en est bien ainsi ? Le résultat seul, qui doit luimême être expliqué, peut nous permettre de nous faire une opinion. Toutefois les impressions reçues au cours du travail analytique, loin d'aller à l'encontre de notre hypothèse, semblent plutôt la confirmer. Gardons-nous cependant de croire que nous parviendrons à susciter chez l'analysé une conviction analogue à la nôtre. Peut-être est-ce la « profondeur » qui manque à nos vues, pourrions-nous dire; il s'agit toujours du facteur quantitatif, celui qui passe si facilement inaperçu.


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S'il en est bien ainsi, on peut prétendre que l'analyse, lorsqu'elle assure pouvoir guérir les névroses par la maîtrise des instincts, a toujours raison en théorie, pas toujours dans la pratique. En effet, l'analyse ne réussit pas toujours à s'assurer la maîtrise des instincts. Le motif de cet échec partiel n'est pas difficile à découvrir. Le facteur quantitatif de la puissance instinctuelle s'était, en son temps, opposé aux efforts de défense du Moi, c'est pourquoi nous avons eu recours au travail analytique. Le même facteur quantitatif vient limiter l'effet de cette nouvelle tentative. Lorsque la puissance instinctuelle est trop forte, le Moi mûri et protégé par l'analyse n'arrive plus à réaliser sa tâche, tout comme il était naguère advenu au Moi encore faible ; la maîtrise des instincts va en s'améliorant sans devenir parfaite, parce que le mécanisme de défense demeure incomplet. Pourquoi s'en étonner ? L'analyse n'a pas une puissance absolue, ses moyens sont limités, et le résultat final dépend toujours d'un rapport relatif entre les forces en lutte.

Certes, il serait souhaitable d'arriver à réduire la durée des cures analytiques, mais la voie à suivre pour atteindre notre but thérapeutique ne passe qu'à travers le renforcement du pouvoir d'assistance que nous cherchons à donner au Moi. L'influence exercée en état d'hypnose a d'abord semblé être un moyen excellent de parvenir à nos fins ; on sait pourquoi nous y avons renoncé. Rien n'a pu jusqu'ici remplacer l'hypnose, mais, de ce point de vue, l'on comprend les efforts thérapeutiques, hélas ! demeurés infructueux, auxquels un maître de l'analyse tel que Ferenczi a consacré ses dernières années.

IV

Nous allons maintenant nous demander si, pendant que nous traitons un conflit pulsionnel, nous pouvons prémunir le malade contre les conflits pulsionnels ultérieurs et s'il est possible et utile d'éveiller, dans un but préventif, un conflit pulsionnel non encore manifeste. Ces deux questions doivent être traitées ensemble, car il est évident que l'on ne parvient à réaliser la première tâche qu'en accomplissant la seconde, c'est-à-dire en transformant un conflit possible ultérieurement en un conflit actuel soumis dès lors à l'influence du traitement. Cette nouvelle question n'est au fond que le complément de la précédente. Il s'agissait d'empêcher le retour d'un même conflit, maintenant il s'agit du remplacement possible de ce dernier par un autre. Cette entreprise peut sembler audacieuse, mais nous cherchons simplement à déterminer les limites du champ d'action de la thérapeutique analytique.


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Quelque ambition thérapeutique que l'on nourrisse, l'expérience ne nous offre là que déceptions. Quand un conflit instinctuel n'est pas actuel et ne se manifeste pas, l'analyse ne peut non plus avoir prise sur lui. Au cours de nos efforts pour sonder les profondeurs psychiques, nous nous sommes souvent entendu recommander de ne pas « réveiller le chat qui dort ». Or, cette recommandation est parfaitement inadéquate en ce qui concerne les phénomènes de la vie psychique. En effet, quand les pulsions sont cause de perturbations, cela prouve que les chats ne dorment pas et, s'ils paraissent vraiment dormir, il n'est pas en notre pouvoir de les réveiller. Cette dernière assertion n'est peut-être pas tout à fait exacte et exigerait une discussion plus poussée. Voyons de quels moyens nous disposons pour rendre actuel un conflit instinctuel latent. Une alternative s'offre à nous : ou bien provoquer des situations au cours desquelles le conflit devienne actuel, ou bien nous contenter, au cours de l'analyse, d'envisager seulement leur éventualité. Le premier but peut être atteint par deux voies différentes : par la réalité et par le transfert, et dans les deux cas en imposant au patient un renoncement et un blocage de la libido capable de le faire vraiment souffrir. Il est exact que nous nous servons déjà, dans notre pratique ordinaire de la psychanalyse, d'un procédé analogue. A quoi rimerait sans cela la consigne de réaliser l'analyse dans le renoncement ? Toutefois il s'agit là d'une technique applicable dans le traitement d'un conflit déjà actuel. Nous cherchons à rendre plus aigu ce conflit, à en accroître jusqu'au maximum l'intensité, cela afin d'augmenter la force pulsionnelle nécessaire à sa liquidation. L'expérience analytique nous a montré que le mieux est toujours l'ennemi du bien et que, dans chacune des phases du rétablissement, nous avons à lutter contre l'indolence du patient, toujours prêt à se contenter d'une liquidation imparfaite.

Cependant, si nous tentions de traiter préventivement des conflits instinctuels non actuels, mais seulement possibles, il ne suffirait plus d'agir sur le malaise actuel et inévitable, il faudrait se résoudre à créer de nouveaux conflits pénibles, chose que l'on a jusqu'ici, et certes à juste titre, évité de faire en en laissant le soin au destin. De toutes parts l'on nous mettrait en garde contre l'insolence qu'il y aurait à vouloir concurrencer le sort par d'aussi cruelles tentatives exercées au détriment des pauvres humains. Et de quelles espèces seraient ces tentatives ? Comment prendre la responsabilité de détruire, au nom de la prophylaxie, un foyer heureux ou bien de faire abandonner à l'analysé une situation qui assure sa vie ? Fort heureusement, jamais nous ne nous trouvons dans le cas de devoir réfléchir à ce qui pourrait justifier pareille intrusion


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dans la vie réelle, et il n'est d'ailleurs pas en notre pouvoir d'intervenir de cette façon : la victime de cette expérience thérapeutique ne s'y prêterait certainement pas. Donc, non seulement une pareille tentative se trouve pratiquement exclue, mais encore on pourrait lui opposer bien d'autres arguments théoriques. C'est lorsque les événements pathogènes appartiennent au passé que le travail analytique fournit les meilleurs résultats, parce que en ce cas le Moi les considère avec un certain recul. Dans les états de crise aiguë l'analyse est à peu près inutilisable, parce que tout l'intérêt du Moi se porte alors sur la douloureuse réalité, échappant à l'analyse qui fouille derrière cette façade pour découvrir les influences anciennes. Créer un nouveau conflit n'aboutirait qu'à prolonger et qu'à rendre plus difficile le travail de l'analyse.

On nous objectera que ce sont là des considérations bien superflues. Personne ne cherche à traiter un conflit instinctuel latent en provoquant intentionnellement un nouvel état pénible. Ce ne serait pas non plus une oeuvre prophylactique louable. On sait, par exemple, que la scarlatine confère au sujet qui en a été atteint l'immunité contre un retour de la même maladie ; cependant, jamais un médecin n'aura l'idée de provoquer la scarlatine chez un individu bien portant afin de la lui épargner définitivement par la suite. Le traitement préventif ne doit pas faire courir au patient un danger aussi grave que celui auquel l'exposerait la maladie elle-même, l'atteinte doit rester bien plus légère, à la manière de la vaccination antivariolique et de beaucoup d'autres procédés analogues. Ainsi, même dans une prophylaxie analytique des conflits pulsionnels, seules les deux autres méthodes peuvent être envisagées : la création artificielle de nouveaux conflits dans le transfert— sans caractère de réalité — et l'évocation de conflits semblables dans l'imagination de l'analysé, qu'on habitue à leur éventualité en lui en parlant.

Peut-on prétendre que le premier de ces deux procédés atténués soit tout à fait inapplicable dans l'analyse ? Nous manquons de données susceptibles de nous l'indiquer, mais certaines difficultés surgissent immédiatement à l'esprit, qui interdisent de considérer l'entreprise comme devant être fructueuse. Tout d'abord le choix de pareilles situations de transfert reste très limité. L'analysé lui-même n'arrive pas à caser tous ses conflits dans le transfert. De son côté, l'analyste ne peut non plus tirer de la situation de transfert tous les conflits instinctuels susceptibles de surgir chez le patient. On arrive bien, par exemple, à exciter sa jalousie ou bien à lui faire ressentir des déceptions amoureuses, pour cela, il n'est pas nécessaire que la technique s'en mêle. Ces faits se produisent spontanément dans la plupart des analyses ; il faut alors


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se rappeler que de pareils agissements rendent nécessaires certains actes inamicaux à l'égard du patient, actes qui nuisent au sentiment tendre suscité par l'analyste, et au transfert, moteur le plus puissant de la participation de l'analysé au travail analytique commun. Ainsi on ne saurait, en aucun cas, espérer tirer grand parti de cette façon de procéder. Il ne reste donc plus qu'à emprunter l'autre voie, celle qui sans doute avait originairement été la seule envisagée. On parle au patient de l'éventualité d'autres conflits instinctuels et on attire son attention sur le fait qu'il pourrait bien, lui aussi, se trouver quelque jour en proie à de pareils conflits. On espère dès lors que ces paroles et cette mise en garde auront pour effet d'activer, chez le patient, de façon modérée et cependant suffisante pour permettre un traitement, l'un des conflits en question. Cette fois, l'expérience nous fournit une réponse non équivoque. Le résultat escompté ne se produit pas ; le patient écoute bien ce qu'on lui dit, mais sans que ces propos éveillent en lui de résonance. « Voilà qui est très intéressant, pense-t-il peut-être, mais je ne ressens rien de tout cela. » On a augmenté ses connaissances, mais sans rien modifier en lui. C'est là un cas analogue à celui des lectures psychanalytiques. Le lecteur n'est « remué » que par les chapitres où il se sent visé et qui, par conséquent, concernent ses propres conflits actuels. Tout le reste le laisse froid. Je crois qu'on peut faire des observations semblables lorsqu'on s'avise de donner aux enfants des éclaircissements d'ordre sexuel. Je suis très éloigné de prétendre que ce soit là un acte nuisible ou même superflu, mais on a certainement beaucoup surestimé l'effet préventif de cette mesure libérale. Les enfants savent ensuite ce qu'ils avaient jusque-là ignoré, mais ils ne tirent rien de ces nouvelles notions. On peut même se convaincre qu'ils n'échangent pas volontiers tout de suite contre d'autres leurs théories sexuelles originales qui sont autant dire naturelles. Ces théories, ils les ont conçues de façon qu'elles soient en harmonie avec leur organisation libidinale et qu'elles dépendent de celle-ci. Ils ont leur opinion à eux sur le rôle de la cigogne, la nature des relations sexuelles, la manière dont viennent les enfants. Longtemps encore après qu'ils ont été éclairés sur les problèmes, les enfants se comportent comme ces primitifs auxquels on a inculqué le christianisme et qui continuent en cachette à adorer leurs anciennes idoles.

V

Nous nous sommes d'abord demandé de quelle manière nous pourrions parvenir à réduire la longue et si accablante durée d'un trai-


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tement psychanalytique, puis, toujours mus par l'intérêt qu'offrent les relations de temps, nous avons cherché s'il nous serait possible d'obtenir une guérison durable ou même si quelque traitement préventif ne pourrait pas servir à éviter des maladies ultérieures. Ce faisant, nous avons pu constater que le succès de nos tentatives thérapeutiques dépendait du rôle de l'étiologie traumatique, de la puissance relative des pulsions et aussi de ce que nous avons appelé la « modification du Moi ». Seul le deuxième de ces facteurs a retenu un bon moment notre attention, ce qui nous a fourni l'occasion de reconnaître l'importance prédominante du facteur quantitatif et de constater le bien-fondé des manières de voir métapsychologiques dans toute tentative d'explication.

Nous n'avons pas encore parlé du troisième facteur, celui de la transformation du Moi. Lorsque nous portons sur lui notre attention, nous sentons aussitôt qu'il soulève beaucoup de questions, appelle beaucoup de réponses et que ce que nous pouvons en dire paraîtra fort insuffisant. Cette première impression ne fera que se confirmer par la suite. On sait que, dans la situation analytique, nous nous mettons en relation avec le Moi du sujet afin de réduire à merci les éléments indomptés de son Ça, c'est-à-dire de les intégrer dans la synthèse du Moi. Chez les psychoses, ce travail de fusion ne saurait aboutir qu'à un échec, ce qui nous permet d'établir un premier point : à savoir que le Moi avec lequel nous pouvons conclure un pareil pacte doit toujours être un Moi normal. Mais ce Moi normal, tout comme la normalité elle-même, n'est qu'une fiction idéale, alors que le Moi anormal, celui qui ne se prête pas à nos desseins, n'en est malheureusement pas une, lui. Tout individu normal n'est que relativement normal; son Moi, par quelque côté, se rapproche plus ou moins de celui du psychose. C'est le degré d'éloignement ou de proximité de l'une ou l'autre extrémité de cette série qui nous fournit une mesure provisoire de la « modification du Moi », si difficile à préciser.

D'où vient la multiplicité des variétés et des degrés dans les modifications du Moi ? Immédiatement une alternative inéluctable s'impose à notre esprit : ils sont soit innés, soit acquis. Ce second cas est le plus facile à traiter. S'ils ont été acquis, c'est qu'ils se sont produits au cours de l'évolution, à partir des toutes premières années. De tout temps, le Moi doit chercher à remplir la tâche qui lui incombe, c'est-à-dire servir d'intermédiaire, dans l'intérêt du principe de plaisir, entre son Ça et l'ambiance et protéger le Ça contre les périls de l'extérieur. Lorsque au cours de ses efforts le Moi parvient aussi à prendre à l'égard de son propre Ça une attitude de défense et qu'il traite les exigences instihc-


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tuelles de ce dernier comme il le ferait de dangers extérieurs, c'est en partie parce qu'il comprend que la satisfaction instinctuelle aboutirait à des conflits avec le monde extérieur. Sous l'influence de l'éducation, le Moi s'habitue à reporter le théâtre de la lutte de l'extérieur vers l'intérieur et à vaincre, avant qu'il ne soit devenu extérieur, le péril intérieur. Ce faisant, il fait sans doute bien, en général. Au cours de cette lutte menée sur deux fronts (plus tard il s'y en ajoutera un troisième), le Moi utilise plusieurs procédés pour parvenir au but, ou plus généralement parlant, pour éviter le danger, l'angoisse, le déplaisir. Nous appelons « mécanismes de défense » l'ensemble de ces procédés. Ils ne nous sont pas encore parfaitement connus, mais le travail d'Anna Freud (i) nous a donné un premier aperçu de leur diversité et de leurs multiples significations.

C'est d'ailleurs à partir de l'un de ces mécanismes, celui du refoulement, que l'étude des processus névrotiques a pris son essor. On a toujours été certain que le refoulement n'était pas l'unique procédé dont pouvait se servir le Moi pour réaliser ses desseins ; toutefois il constitue quelque chose de tout à fait particulier et qui diffère bien plus des autres mécanismes que ceux-ci ne diffèrent entre eux. Je voudrais, en me servant d'une comparaison, rendre plus palpable cette distinction, encore que je sache que, dans ce domaine, les comparaisons n'ont jamais une grande portée.

Considérons les diverses fortunes que pouvait connaître un livre à l'époque où, l'imprimerie n'étant pas encore inventée, chaque volume devait être écrit à la main. Un pareil ouvrage contenait certaines assertions qui plus tard devaient être considérées comme indésirables. Robert Eisler nous dit ainsi (2) que les écrits de Flavius Joseph contenaient sans doute, à propos de Jésus-Christ, certains passages dont la chrétienté des siècles suivants prit ombrage. Actuellement, la censure administrative n'userait, en guise de mécanisme de défense, que de la confiscation et de la destruction de chacun des exemplaires de toute l'édition. A cette époque, plusieurs méthodes, bien différentes des nôtres, étaient utilisées pour rendre inoffensifs ces travaux. On caviardait les passages incriminés pour qu'ils devinssent illisibles ; dans les nouvelles copies, ces passages ne pouvaient être reproduits, et le texte était devenu irréprochable, quoique peut-être incompréhensible à cause des lacunes. Ou bien encore ces expurgations ne paraissaient pas suffi(1)

suffi(1) FREUD, Le Moi et ses mécanismes de défense, Wien, Int. Psa. Verlag, 1936.

(2) Robert EISLER, Jésus Basileus, collection d'Histoire des religions, fondée par W. STREII,- BERG, vol. 9, Heidelberg, chez Carl Winter, 1929.


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santés, car l'on voulait éviter que l'attention ne se portât justement sur les tronquements du texte ; c'est pourquoi l'on tentait de déformer ce dernier en supprimant certains mots et en les remplaçant par d'autres. On intercalait de nouvelles phrases ; le mieux était de faire sauter tout le passage incriminé pour lui en substituer un autre de sens exactement contraire. Le copiste suivant pouvait alors établir un texte anodin mais falsifié, qui ne traduisait plus les idées de l'auteur, et tout porte à croire que la correction n'avait pas été faite dans le sens de la vérité.

A condition de ne pas pousser trop loin le parallèle, il est permis de dire que le refoulement est aux autres méthodes de défense comme l'omission d'une partie du texte est à une déformation de ce dernier. Dans les diverses modalités de cette falsification, on trouve certaines analogies avec la diversité des modifications du Moi. Peut-être nous objectera-t-on que cette mise en parallèle se révèle inexacte sur un point essentiel, la modification apportée au texte étant l'oeuvre d'une censure tendancieuse dont on ne trouve nul équivalent dans le développement du Moi. En réalité, l'objection est sans valeur, car cette partialité est ici amplement remplacée par la compulsion due au principe de plaisir. L'appareil psychique ne supporte pas le déplaisir et doit à tout prix s'en défendre ; lorsque la perception de la réalité inflige quelque déplaisir, cette perception, qui n'est autre que la vérité, sera sacrifiée. Pendant un certain temps, le sujet arrive bien à fuir le péril extérieur, à éviter la situation dangereuse, et cela jusqu'à ce qu'il soit devenu assez fort pour échapper à la menace en modifiant activement la réalité. Toutefois, il est impossible de se fuir soi-même et devant un danger intérieur la fuite ne sert de rien. C'est pourquoi les mécanismes de défense du Moi sont condamnés à fausser la perception interne et à ne nous permettre qu'une connaissance imparfaite et déformée de notre Ça. Le Moi se trouve alors paralysé, du fait de ses Kmitations, dans ses rapports avec le Ça ou bien aveuglé par ses erreurs. Au point de vue psychique, il s'ensuit que le sujet est pareil à quelque voyageur arrivant dans une région inconnue et dont les pas sont, de ce fait, hésitants.

Le rôle des mécanismes de défense est d'éviter les périls et il est indiscutable qu'ils y réussissent : le Moi, au cours de son développement, ne peut sans doute renoncer tout à fait à ces mécanismes, mais c'est une chose certaine qu'eux-mêmes peuvent se muer en dangers. On constate parfois que le Moi a payé d'un prix excessif les services qu'ils lui rendent. La dépense dynamique nécessaire à leur entretien ainsi que les hmitations du Moi qu'ils provoquent presque toujours sont une lourde charge pour l'économie psychique. En outre, une fois qu'ils


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ont servi au Moi durant les pénibles années de son développement, ces mécanismes ne sont pas abandonnés. Il est évident que personne n'utilise tous les mécanismes de défense possibles, mais seulement quelquesuns d'entre eux. Ces derniers toutefois se fixent dans le Moi et deviennent toujours des modes de réaction du caractère, qui se répéteront durant toute l'existence, aussi souvent que se reproduira l'une des situations primitives. Partageant le destin de tant d'institutions qui tendent à subsister bien longtemps après qu'elles ont cessé d'être utiles, ils deviennent des infantilismes. « La raison devient absurdité et le bienfait, supplice », gémit le poète. Le Moi renforcé de l'adulte continuant à se prémunir contre des dangers qui, dans la réalité, n'existent plus, se voit contraint de rechercher dans cette réalité même des situations capables de remplacer à peu près pour lui le dangerprimitif, et tout cela afin de justifier sa fidélité aux modes habituels de réaction. Voilà qui explique clairement comment les mécanismes de défense, en se détachant toujours davantage du monde extérieur et parce que le Moi vient à s'affaiblir de façon durable, préparent et favorisent l'éclosion des névroses.

Cependant, ce n'est pas le rôle pathogène des mécanismes de défense qui retiendra maintenant notre attention ; ce que nous allons étudier, c'est le retentissement, sur nos efforts thérapeutiques, de la modification du Moi que ces mécanismes provoquent. Le matériel susceptible de jeter quelque clarté sur cette question a été donné dans le livre déjà cité d'Anna Freud. L'essentiel est que l'analysé parvienne, au cours même de l'analyse, à reproduire ces modes de réaction et à les mettre sous nos yeux ; c'est, à vrai dire, l'unique moyen qui nous permette de les connaître, non pas qu'ils rendent l'analyse impossible, bien au contraire, ils constituent la moitié de notre tâche analytique, l'autre moitié, celle qui nous préoccupa dans les premiers temps de l'analyse, consistant à découvrir ce que recèle le Ça. Nos efforts thérapeutiques, durant toute l'analyse, oscillent entre un bout d'analyse du Ça et un bout d'analyse du Moi. Dans l'un des cas, nous tentons de rendre consciente quelque fraction du Ça, dans l'autre nous essayons de corriger quelque élément du Moi. Le rôle décisif incombe aux mécanismes de défense contre les dangers passés. Ces mécanismes se remettent à jouer, au cours du traitement, sous la forme de résistances à la guérison, et cela parce que la guérison est elle-même considérée par le Moi comme un péril nouveau.

Le succès thérapeutique dépend de la prise de conscience de ce qui, dans le Ça, a été, dans toute l'acception du mot, refoulé. Nous préparons


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par des interprétations et des constructions cette prise de conscience, mais tant que le Moi des analysés tient encore à ses anciennes défenses et continue à résister, c'est pour nous et non pour eux que nous interprétons. Or ces résistances, bien qu'appartenant au Moi, restent cependant inconscientes et, en quelque sorte, isolées à l'intérieur du Moi. L'analyste les reconnaît plus facilement que ce qui a été caché dans le Ça ; il devrait suffire de les traiter comme des éléments du Ça en les rendant conscientes, puis de les mettre en relation avec le reste du Moi. De cette façon la moitié du travail analytique serait accomplie. On aimerait ne pas avoir à tenir compte d'une résistance qui s'opposerait à la découverte des résistances. Mais voici ce qui se produit : pendant qu'on s'occupe des résistances, le Moi, avec plus ou moins de sérieux, cesse de se conformer à la convention sur laquelle se fonde l'analyse. Loin de seconder nos efforts pour découvrir le Ça, il s'y oppose, ne respecte plus la règle psychanalytique fondamentale, ne laisse plus surgir d'autres rejetons du refoulé. Il ne faut pas nous attendre à ce que le patient soit tout à fait convaincu de la puissance curative de l'analyse ; peut-être vint-il à l'analyse poussé par quelque confiance en l'analyste, confiance qui se renforce encore jusqu'à devenir efficace par les facteurs du transfert positif. A présent, sous l'influence des émois désagréables que l'analysé ressent du fait des nouveaux conflits de défense qui ont surgi, les transferts négatifs risquent de prendre le dessus et de bouleverser entièrement la situation analytique. Aux yeux de l'analysé, l'analyste n'est plus qu'un étranger qui cherche à lui imposer ses désagréables exigences et il se comporte alors à l'égard de cet analyste tout à fait à la manière d'un enfant qui n'aime pas les personnes étrangères et n'accorde aucun crédit à leurs paroles. Si l'analyste tente de montrer et de redresser l'une des erreurs dues aux mesures de défense, il se heurte à l'incompréhension du sujet qui reste inaccessible à de justes arguments. Il y a donc réellement une résistance qui s'oppose à la découverte des résistances, et les mécanismes de défense méritent bien les noms que nous leur avions donnés au début, avant même qu'ils nous aient été plus exactement connus : il s'agit de résistances non pas seulement contre la prise de conscience du contenu du Ça, mais aussi contre l'analyse en général et partant contre la guérison.

Nous pouvons appeler l'effet produit dans le Moi par ces mesures de défense « modifications du Moi », lorsque nous entendons ainsi désigner l'écart que fait ce Moi avec le Moi normal fictif qui est pour le travail analytique un allié fidèle et sûr. Nous concevons alors facilement que le résultat d'une cure analytique peut, comme nous le montre


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quotidiennement l'expérience, dépendre essentiellement du degré d'incrustation des résistances de la modification du Moi. Une fois de plus nous apparaît l'importance du facteur quantitatif, une fois de plus nous constatons que l'analyse ne dispose que de certaines quantités déterminées, limitées, d'énergies, qui auront à se mesurer avec les forces adverses. Et tout se passe comme si la victoire devait rester aux bataillons les plus forts.

VI

Demandons-nous ensuite si la transformation du Moi — telle que nous la concevons — se réalise en entier au cours des luttes défensives de l'enfance. La réponse n'est pas douteuse. Rien ne nous incite à discuter l'existence et l'importance des diverses modalités originelles, innées, du Moi. Un fait est à lui seul décisif : tout individu fait son choix parmi les mécanismes de défense possibles et ne se sert que d'un certain nombre d'entre eux, toujours les mêmes, ce qui montre que chaque Moi est, de prime abord, nanti de tendances et de prédispositions individuelles dont nous ne pouvons, à dire vrai, connaître ni les conditions, ni les modalités. En outre, nous savons que nous n'avons pas le droit de pousser jusqu'à l'antagonisme les divergences qui existent entre les qualités innées et les qualités acquises. Certainement, parmi les qualités innées, celles que nos ancêtres ont acquises doivent occuper une place notable. Quand nous parlons d' « hérédité archaïque » nous ne pensons généralement qu'au Ça et nous semblons admettre qu'au début de la vie individuelle, le Moi n'existe pas encore. N'oublions pas cependant que le Moi et le Ça ne font primitivement qu'un. Ce n'est pas surestimer mystiquement l'hérédité que de tenir pour vraisemblable l'idée d'une détermination du sens de l'évolution des tendances, des réactions ultérieures du Moi non encore existant. Les particularités psychologiques des familles, des races, des nations ne se sauraient autrement expliquer, même en ce qui concerne leur attitude à l'égard de l'analyse. Plus encore, l'expérience psychanalytique nous a convaincus que même certains contenus psychiques, tels que les symbolismes, ne peuvent être dus qu'à un transfert héréditaire. Diverses recherches dans le domaine de la psychologie des peuples nous incitent à postuler la présence, dans l'hérédité archaïque, d'autres résidus encore tout aussi spécialisés du développement primitif de l'homme.

Après avoir reconnu que les particularités du Moi qui se traduisent pour nous par des résistances pouvaient aussi bien être déterminées héréditairement qu'acquises dans les luttes défensives, nous constatons


ANALYSE TERMINÉE ET ANALYSE INTERMINABLE 393

que la différenciation, topique du Moi d'avec le Ça a, de ce fait, perdu beaucoup de son intérêt pour nos travaux. Un pas de plus dans l'expérience analytique nous amène à des résistances d'une autre sorte, à des résistances que nous ne pouvons plus localiser et qui semblent dépendre de relations fondamentales dans l'appareil psychique. Je ne puis en donner ici que quelques exemples ; l'ensemble de la question reste encore obscur, embrouillé, insuffisamment étudié. On pourrait, par exemple, attribuer à certaines personnes une particulière « viscosité de la libido ». Chez elles, les processus déclenchés par le traitement semblent se réaliser bien plus lentement que chez les autres, parce que, semble-t-il, elles ne peuvent se décider à détacher leurs investissements libidinaux d'un objet pour les transférer à un autre, alors que rien ne paraît justifier pareille fidélité. On peut aussi avoir affaire au type inverse, celui chez qui la libido est particulièrement mobile et accepte facilement les nouveaux investissements proposés par l'analyse en abandonnant, de ce fait, les investissements précédents. L'analyste est alors comme un sculpteur pour qui la tâche est différente suivant qu'il travaille dans la dure pierre ou dans la glaise molle. Malheureusement, les résultats analytiques obtenus sur ce dernier type d'homme se montrent souvent bien fragiles, les nouveaux investissements ne tardent pas à être abandonnés de nouveau et l'on a l'impression non pas d'avoir modelé la terre glaise, mais d'avoir écrit sur le sable. Le dicton : « Ce qui s'en vient de la flûte s'en retourne au tambour », se trouve ici justifié.

Dans un autre groupe de cas, c'est un comportement différent qui surprend l'analyste, comportement qui ne peut être attribué qu'à une disparition de la plasticité habituelle, de la faculté de se modifier, d'évoluer. Disons toutefois que nous ne sommes pas surpris de nous trouver, au cours des analyses, devant une certaine dose d'indolence psychique ; lorsque le travail analytique est parvenu à ouvrir à l'émoi instinctuel de nouvelles voies, nous observons presque toujours que la pulsion ne s'y engage qu'après atermoiement. Avec assez d'inexactitude peut-être, nous avons attribué ce comportement à une « résistance du Ça ». Mais dans les cas dont nous parlons en ce moment, toutes les dérivations, tous les rapports, toutes les répartitions de forces s'affirment invariables, fixés, figés. Cela rappelle ce que l'on constate chez les très vieilles gens, du fait de ce que l'on appelle « force de l'habitude » ; l'épuisement de la faculté d'assimilation s'explique par une sorte d'entropie psychique. Ici toutefois, il s'agit de sujets encore jeunes. Notre préparation théorique ne semble pas être encore assez au point pour nous permettre de nous faire une idée juste des types ainsi décrits ; peut-être certains


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facteurs de temps interviennent-ils et certaines modifications d'un rythme de vie dont nous n'avons pas encore établi le rôle se produisentelles.

Les diversités du Moi sont probablement motivées de manière différente et plus profonde dans un autre groupe de cas où elles constituent la source d'une résistance à la cure analytique en faisant obstacle à la réussite de celle-ci. Je veux parler du dernier point sur lequel ont porté les études psychologiques : le comportement des deux sortes d'instincts primitifs dont la répartition, le mélange, la désintrication ne se peuvent concevoir limités à une seule région de l'appareil psychique, le Moi, le Ça et le Surmoi. Au cours du travail analytique, rien ne nous donne plus l'impression d'une résistance que cette force qui s'agrippe entièrement à la maladie et aux souffrances. C'est assurément à juste titre que nous avons attribué une partie de cette force au sentiment de culpabilité et au besoin d'autopunition et que nous l'avons située dans les relations du Moi avec le Surmoi. Mais il ne s'agit là que de la partie liée psychiquement, si l'on peut dire, par le Surmoi et qui devient ainsi connaissable ; d'autres éléments de la même force doivent, libres ou non, jouer on ne sait où. Si l'on considère l'ensemble du tableau, qui comporte les manifestations du masochisme immanent de tant de gens, celles de la réaction thérapeutique négative, celle du sentiment de culpabilité du névrosé, on cesse de croire que les phénomènes psychiques sont exclusivement dominés par la recherche du plaisir. Ils constituent un témoignage irréfutable de la présence, dans la vie psychique, d'une force que nous appelons, d'après les buts qu'elle poursuit, instinct d'agression ou de destruction et qui, à ce que nous croyons, découle de l'instinct de mort inhérent à la matière vivante. Nous ne cherchons nullement à opposer à une théorie optimiste de la vie une autre théorie, pessimiste celle-là ; les actions communes et antagonistes des deux instincts primitifs, l'Eros et l'instinct de mort, peuvent seules expliquer la diversité des phénomènes de la vie, jamais une seule de ces actions seulement.

Le but le plus louable des études psychologiques serait de rechercher comment des éléments des deux espèces d'instincts en arrivent à s'associer, dans quelle conditions se nouent ou se rompent ces associations, quels troubles correspondent à ces modifications et à quels sentiments correspond la gamme de perceptions du principe de plaisir. Pour le moment, inclinons-nous devant la supériorité des forces contre lesquelles se brisent nos efforts. Vu les moyens dont nous disposons, influencer psychiquement le simple masochisme semble déjà une tâche ardue.

Quand nous étudions les phénomènes qui trahissent le rôle de


ANALYSE TERMINEE. ET, ANALYSE INTERMINABLE 395

l'instinct de destruction, nous ne sommes pas forcés de n'observer que le matériel pathologique. De nombreux faits de la vie psychique normale ont besoin d'être expliqués ainsi et plus notre perception s'aiguise, plus ils nous tombent sous le sens. C'est là un sujet trop neuf et trop important pour que je me borne à en parler superficiellement, en passant, au cours de ces réflexions : je me contenterai d'examiner un petit nombre de cas.

On sait qu'il y a eu de tout temps, qu'il y a encore, des individus capables d'élire indifFéremment comme objets d'amour des personnes de leur propre sexe ou du sexe opposé, et cela sans que l'une des tendances gêne l'autre. Nous disons de ces gens qu'ils sont bisexuels et nous admettons, sans trop nous en étonner, leur existence. Cependant nous avons appris que tous les êtres sont, à cet égard, bisexuels et qu'ils partagent de façon soit manifeste, soit latente, leur libido entre des objets des deux sexes. Mais une chose saute aux yeux : tandis que dans l'un des cas, celui de la tendance manifeste, les deux tendances s'accordent entre elles sans se heurter, dans le second, le plus fréquent, elles provoquent un conflit impossible à résoudre. L'hétérosexualité d'un homme n'admet aucune homosexualité et inversement. Si l'hétérosexualité est plus forte que l'homosexualité, elle réussit à maintenir latente cette dernière en l'empêchant de se satisfaire réellement; d'autre part, aucun danger ne menace autant la fonction hétérosexuelle d'un homme que les troubles causés par une homosexualité latente. On pourrait essayer d'éclairer ce fait en disant qu'il n'y a justement qu'une certaine quantité disponible de libido et que c'est pour elle que les deux penchants opposés entrent en lutte. Seulement, on ne conçoit guère pour quelle raison ces deux forces antagonistes ne se partageraient pas, chaque fois et chacune en proportion de sa valeur relative, cette quantité disponible, étant donné qu'elles y réussissent quelquefois. On a tout à fait l'impression que l'aptitude au conflit est quelque chose de particulier, de nouveau, dans la situation, quelque chose qui ne dépend pas de la quantité de libido. Cette tendance indépendante du conflit n'est guère attribuable qu'à la mise en jeu d'une part d'agression libre.

Si l'on considère le cas que nous examinons comme une manifestation de l'instinct d'agression ou de destruction, on se demande aussitôt s'il n'y a pas moyen d'étendre cette conception à d'autres sortes de conflits. Ne doit-on pas, à sa lumière, réformer toute notre notion de conflit psychique ? Nous admettons bien qu'à mesure qu'il évolue de l'état primitif à l'état civilisé, l'homme voit s'intérioriser, pénétrer au-dedans de lui-même son agression. Les conflits intérieurs deviendraient certainement ensuite un véritable équivalent des luttes extérieures anciennes.


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Je n'ignore pas que la théorie dualiste, en donnant à l'Eros qui se manifeste dans la libido un partenaire de la même force que lui : l'instinct de mort, de destruction ou d'agression, a généralement peu d'adeptes et ne s'est, il faut le dire, pas imposée, même parmi les psychanalystes. C'est pourquoi j'ai eu tant de plaisir à retrouver récemment notre théorie chez un des grands penseurs de l'Antiquité grecque. Cette confirmation de mes idées me fait renoncer sans regret au prestige de l'originalité, d'autant plus que, vu l'abondance de mes lectures de jeunesse, je ne suis jamais certain que mes soi-disant trouvailles ne soient dues à la cryptomnésie.

Empédocle d'Akragas (Agrigente) (I), né vers 495 av. J.-C, nous apparaît comme l'une des plus grandes et des plus surprenantes figures de la civilisation hellénique. Sa personnalité complexe s'est affirmée dans les domaines les plus différents. Il fut chercheur et penseur, prophète et magicien, politicien, philanthrope, médecin versé dans les sciences naturelles ; il passe pour avoir débarrassé de la malaria la ville de Sélinonte et ses contemporains le révéraient comme un dieu. Son esprit semble avoir réuni les contrastes les plus marqués : exact et précis dans ses recherches de physique et de physiologie, il ne recule cependant pas devant une mystique obscure et se livre à des spéculations cosmiques d'une audacieuse et étonnante fantaisie. Capelle le compare au Dr Faust, « auquel plus d'un secret avait été révélé ». A l'époque où il vécut, les territoires de la science ne comportaient pas autant de provinces qu'aujourd'hui, aussi certaines de ses doctrines nous paraissent-elles très primitives. Empédocle explique par le mélange des quatre éléments, terre, eau, feu et air, la diversité des choses ; il pense que la nature est animée et croit en la transmigration des âmes. Mais il intègre aussi dans sa doctrine des idées aussi modernes que celle des stades évolutifs des êtres vivants, celle de la survivance du plus doué, il admet le rôle du hasard (TÛÀY) dans cette évolution.

Toutefois une des théories d'Empédocle nous semble si proche de la théorie psychanalytique des instincts que c'est vers elle surtout que se porte notre intérêt. On pourrait même être tenté de tenir les deux théories pour identiques si celle du savant grec n'était une fantaisie cosmique, tandis que la nôtre ne fait que s'établir sur des données biologiques. Il est évident que le fait pour Empédocle d'attribuer à l'univers la même vie qu'à chacun des êtres vivants enlève à cette différence une grande partie de son importance.

(1) Ce qui suit d'après Wilhelm CAPELLE, Les présocratiques, Leipzig, Alfred Kröuer, 1935.


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Le philosophe nous enseigne donc qu'il y a, dans la vie psychique comme dans la vie universelle, deux principes de l'advenir éternellement en lutte l'un contre l'autre : il les appelle amour (cpiXta) et discorde (veî^oç)- De ces deux forces qui, pour lui, ne sont que « des forces naturelles agissant instinctuellement et non pas des forces intelligentes adaptées à un but », l'une tend à faire fusionner en un tout les particules primitives des quatre éléments, l'autre, au contraire, tend à détruire toutes ces combinaisons et à séparer les unes des autres ces particules. Empédocle se représente le processus universel comme une alternance continue, jamais interrompue, de périodes au cours desquelles l'une ou l'autre des deux forces fondamentales l'emporte, de telle sorte que c'est tantôt la discorde, tantôt l'amour qui a gain de cause et qui régit le monde. Pendant ce temps le parti vaincu revendique ses droits et, à son tour, vainc son adversaire.

Les deux principes fondamentaux d'Empédocle, (pikia. et veixoç sont, par le nom comme par la fonction, les équivalents de nos deux instincts primitifs, l'Eros et la destruction. L'un s'efforce d'englober en dès unités toujours plus vastes tout ce qui est, l'autre cherche à dissocier ces combinaisons et à détruire ce qu'a édifié l'Eros. Rien d'étonnant à ce que cette théorie ait subi quelques modifications lors de sa réapparition au bout de deux mille cinq cents ans. Sans parler des limites que nous impose la biopsychie, nos substances fondamentales ne sont plus les quatre éléments d'Empédocle ; la matière vivante se différencie nettement pour nous du monde inanimé, nous ne parlons plus de mélange et de séparation des particules de matières, mais de jonction et de désintrication des composantes instinctuelles. Nous avons en outre donné au principe de discorde une base jusqu'à un certain point biologique en ramenant notre instinct de destruction à l'instinct de mort et à la poussée vers l'inanimé de tout ce qui vit. Nous ne contestons nullement qu'un instinct analogue ait déjà existé auparavant et nous ne prétendons pas, cela va de soi, que cet instinct n'ait surgi qu'avec la vie. Personne ne saurait prévoir sous quel aspect le fond de vérité de la doctrine d'Empédocle se fera jour et quelles perspectives nouvelles elle fera surgir.

VII

Dans une conférence de grande portée, faite en 1927, sous le titre « Le problème de l'achèvement des analyses » (1), Ferenczi a prononcé les rassurantes paroles que voici : « L'analyse n'est pas un processus

(1) Int. Ztsclir. f. Psa., 1928, vol. XIV.


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sans fin ; grâce aux connaissances et à la patience de l'analyste, elle doit pouvoir être amenée à son terme naturel. » Je crois que cette phrase a surtout pour but de nous rappeler que nous devons viser non pas à raccourcir, mais à approfondir l'analyse. Ferenczi ajoute encore une précieuse remarque en disant qu'il importe infiniment au succès d'une analyse que l'analyste ait une notion suffisante « de ses propres égarements et de ses propres erreurs » et qu'il puisse dominer « les points faibles de sa personnalité ». Voilà un complément non négligeable au sujet que nous traitons. Parmi les facteurs importants qui influencent les résultats d'une cure analytique et qui la rendent, à la manière des résistances, plus malaisée, il faut compter non seulement la structure du moi du patient, mais aussi le caractère de l'analyste.

Il est indiscutable que les analystes ne sont pas toujours parvenus eux-mêmes au degré de normalité auquel ils voudraient élever leurs patients, et c'est là un fait dont les adversaires de l'analyse ne manquent pas de faire état pour démontrer la vanité des efforts psychanalytiques. Cette critique, parce qu'elle traduit une injuste prétention, doit être rejetée. Les analystes sont des gens qui ont appris à exercer un certain art, mais qui n'ont pas pour cela perdu le droit de rester des hommes pareils aux autres hommes. Exige-t-on d'un médecin qui soigne les maladies internes que ses organes soient en parfait état ? Au contraire, il y aurait certains avantages à ce qu'un médecin menacé lui-même de tuberculose se spécialisât dans le traitement de cette maladie. Cependant, les cas ne sont pas équivalents. Pourvu qu'il soit resté capable de travailler, un médecin dont le coeur ou les poumons sont atteints ne se trouve pas gêné pour établir son diagnostic ou soigner des maladies internes. Au contraire, l'analyste, à cause des conditions particulières du travail analytique, se trouvera réellement empêché, par ses propres défauts, de saisir les conditions dans lesquelles se trouve le patient et d'agir sur elles avec efficacité. Il est donc naturel d'exiger d'un psychanalyste, comme preuve de capacité, qu'il soit pourvu d'une grande dose de normalité et de correction ; ajoutons que l'analyste doit posséder une certaine supériorité de façon à pouvoir, en diverses situations psychanalytiques, servir de modèle à ses patients et, parfois aussi, les guider. Enfin, n'oublions pas que la situation analytique est fondée sur l'amour de la vérité, c'est-à-dire sur la reconnaissance de celle-ci, ce qui doit en exclure toute illusion et toute duperie.

Faisons ici une courte pause pour assurer l'analyste de notre pleine sympathie dans toutes les obligations si pénibles auxquelles il est astreint dans l'exercice de sa profession. Il semble que la psychanalyse


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soit la troisième de ces professions « impossibles » où l'on peut d'avance être sûr d'échouer, les deux autres, depuis bien plus longtemps connues, étant l'art d'éduquer les hommes et l'art de gouverner. Evidemment, il n'est pas possible d'exiger que le futur analyste soit, avant de s'occuper de psychanalyse, un être parfait ni de décréter que seuls des sujets d'une haute et rare perfection peuvent adopter cette profession. Mais où et comment le malheureux pourra-t-il acquérir cette qualité idéale qu'exige sa profession ? Nous répondons : dans sa propre analyse, cette analyse didactique destinée à le préparer à son futur métier mais qui, pour des motifs d'ordre pratique, reste forcément courte et incomplète. Son but principal est de permettre à l'analyste enseignant de juger si le candidat est apte à poursuivre ses études. Le résultat est atteint quand l'analyste a pu convaincre, de façon certaine, l'aspirant de l'existence de l'inconscient, lui a permis d'acquérir sur lui-même, grâce au retour du refoulé, des notions qui, sans l'analyse, resteraient incroyables, et lui a appris, par cet échantillon d'analyse, une technique qu'elle seule est capable d'enseigner. L'instruction analytique due à une analyse didactique serait insuffisante si l'on ne comptait sur l'effet qu'elle continue à produire même après son interruption. Les processus de modifications du Moi se poursuivent spontanément chez l'analysé et toutes les expériences ultérieures sont utilisées par la suite dans la direction nouvellement acquise. C'est là ce qui arrive réellement et c'est dans la mesure même où ce fait se réalise que l'analysé devient apte à être analyste.

Hélas ! d'autres phénomènes encore se produisent, difficiles à décrire parce qu'il ne s'agit que d'impressions. L'hostilité, d'une part, la partialité, d'autre part, créent une atmosphère peu favorable aux recherches objectives. Il semble ainsi que nombre de psychanalystes apprennent à se servir de mécanismes de défense qui leur permettent d'écarter de leur propre personne les conséquences et les exigences de l'analyse, sans doute en les détournant contre autrui. De la sorte, ils restent euxmêmes comme ils sont et peuvent échapper à l'influence critique et corrective de l'analyse. Un écrivain nous a rappelé que celui qui a la puissance en partage a de la peine à n'en point faire mauvais usage (1). Peut-être le processus en question lui donne-t-il raison. Une autre analogie désagréable s'impose parfois à l'esprit de celui qui s'efforce de comprendre, je veux parler de l'analogie avec les rayons Röntgen utilisés sans précautions. Est-il surprenant qu'à force de s'occuper sans cesse de tout ce qui a été refoulé, de tout ce qui, dans l'âme humaine,

(1) Anatole FRANCE, La révolte des anges.


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tend à se libérer, l'analyste puisse, lui aussi, voir s'éveiller en lui toutes ces exigences pulsionnelles qu'il parvient généralement à maintenir dans le refoulement ? Ce sont là des « dangers de l'analyse » qui cette fois, dans la situation analytique., menacent non pas le partenaire passif, mais bien le partenaire actif et qu'il conviendrait de prévenir. Tout analyste devrait ne pas rougir de se soumettre périodiquement, tous les cinq ans par exemple, à une analyse. Et cela signifie que l'analyse didactique, comme l'analyse thérapeutique d'un malade, est un travail non pas terminable, mais infini.

Il est temps pour nous de dissiper ici un malentendu. Je n'entends pas prétendre que l'analyse constitue généralement un travail sans conclusion. Quelle que soit l'opinion théorique qu'on professe sur ce point, la fin d'une analyse est, à mon avis, une question de pratique. Tout analyste expérimenté se rappellera une série de cas où il a pu, rébus bene gestis, congédier définitivement son patient. La pratique et la théorie sont bien moins éloignées l'une de l'autre dans ce qu'on a appelé les analyses de caractère. Ici l'achèvement naturel sera moins facile à prévoir, même lorsqu'on se garde de tout espoir exagéré et qu'on n'exige pas de l'analyse des résultats extrêmes. Le but ne doit pas être d'édulcorer toutes les réactions caractéristiques au profit d'un schématique état normal, ni d'exiger que le sujet « analysé à fond » ne ressente plus aucune passion et ne voie plus se développer en lui de conflits intérieurs. L'anaryse doit établir, pour les fonctions du moi, des conditions psychologiques favorables. Ce but atteint, sa tâche est accomplie.

VIII

Dans les analyses thérapeutiques aussi bien que dans celles de caractère, un fait est à noter, c'est que deux thèmes ressortent particulièrement et donnent bien du travail à l'analyste. Il n'est pas possible de méconnaître longtemps ici le jeu d'une certaine loi : les deux thèmes sont liés à la différence des sexes, l'un caractérise l'homme et l'autre la femme. Malgré la diversité des contenus, il y a un parallélisme évident, quelque chose de commun aux deux sexes qui, du fait de la différence des deux sexes, a été contraint de prendre une forme différente d'expression.

Les deux thèmes qui se correspondent sont, pour la femme, l'envie du pénis, l'aspiration positive à posséder un organe génital mâle ; pour l'homme, la révolte contre sa propre attitude passive ou féminine à l'égard d'un autre homme. La nomenclature psychanalytique a très tôt fait ressortir cette analogie en appelant ces réactions « comportement à


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l'égard du complexe de castration ». Plus tard, Alfred Adler a créé, pour ce qui concerne l'homme, le terme tout à fait approprié de « protestation mâle ». Je crois plutôt que le terme de « rejet de la féminité » conviendrait parfaitement, à l'origine, à cet étrange phénomène de la vie psychique humaine.

En essayant d'introduire cette notion dans notre doctrine théorique il ne faut pas oublier que ce facteur, conformément à sa nature, ne trouve pas dans les deux sexes une même utilisation. Chez l'homme, la tendance virile existe dès le début et se trouve parfaitement conforme au Moi ; l'attitude passive présupposant que le sujet a admis l'idée de la castration est énergiquement refoulée et il arrive souvent que son existence ne soit révélée que par d'excessives surcompensations. Chez la femme, l'aspiration à la virilité reste aussi, pendant un temps, conforme au Moi, à savoir pendant la phase phallique, avant le développement de sa féminité. Plus tard, cependant, cette aspiration subit le remarquable processus de refoulement de l'issue duquel, comme nous l'avons si souvent répété, dépendent les destins de la féminité. Le point important est alors de savoir si une quantité suffisante du complexe de virilité échappe au refoulement et peut influencer de façon durable le caractère ; de grandes parties du complexe se trouvent normalement transformées afin de contribuer à l'instauration de la féminité ; le désir insatisfait du pénis doit se muer en désir de l'enfant et de l'homme possesseur du pénis. Mais, trop souvent, nous constatons que le désir de virilité est resté présent dans l'inconscient et déploie, à partir du refoulement, ses effets nocifs.

Ainsi qu'on le peut voir d'après ce qui précède, c'est, dans les deux cas, ce qui va à l'encontre du sexe du sujet qui subit le refoulement. J'ai déjà dit ailleurs (1) que ce point de vue me fut naguère exposé par Wilhelm Fliess, qui inclinait à penser que l'opposition entre les sexes constituait la cause véritable, le motif primitif du refoulement. Je ne ferai ici que renouveler mon refus de sexualiser de telle manière le refoulement, c'est-à-dire d'en fonder l'origine sur des bases biologiques et non psychologiques.

L'importance considérable de ces deux thèmes, le désir du pénis chez la femme et la révolte contre une attitude féminine chez l'homme, n'a pas échappé à l'attention de Ferenczi. Dans une conférence qu'il fit en 1927, il déclara que toute analyse réussie doit avoir surmonté ces deux obstacles (2). Mon expérience personnelle m'incite à ajouter que

(1) On bat un enfant, Ges. Schr., vol. V, p. 369, trad. franc, par H. HOESLI, in Rev. fr, de Ps., 1933, n° 4.

(2) Tout patient mâle doit faire la preuve qu'il a surmonté sa peur de la castration, en

R. FR. p. 14


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je trouve ici Ferenczi particulièrement exigeant. Au cours du travail analytique, jamais le sentiment de faire des efforts répétés et infructueux n'est aussi pénible, jamais on n'a autant l'impression de prêcher dans le désert que lorsqu'on veut pousser les femmes à abandonner, parce que irréalisable, leur désir du pénis ou lorsqu'on cherche à convaincre les hommes que leur attitude passive envers quelque autre homme n'équivaut pas à une castration et est inévitable dans bien des relations humaines. L'une des plus fortes résistances de transfert émane de la surcompensation opiniâtre de l'homme. Il ne veut pas s'incliner devant un substitut de son père, refuse d'être son obligé et par là de se voir guéri par le médecin. Un transfert analogue ne peut découler du désir du pénis de la femme. Par contre, ce sont des crises de dépression grave qui viennent de cette source, crises au cours desquelles la malade est sûre que le traitement analytique ne lui servira de rien et qu'elle est incurable. On n'est pas en droit de lui donner tort lorsqu'on apprend que c'est l'espoir d'acquérir malgré tout l'organe viril si douloureusement convoité qui fut pour elle le motif principal de la cure entreprise.

On apprend cependant aussi par là que la forme sous laquelle surgit la résistance, transfert ou non, n'a pas beaucoup d'importance. Ce qui est décisif, c'est le fait que la résistance ne provoque aucune transformation, que tout demeure dans le même état. On a souvent l'impression que, en se heurtant au désir du pénis et à la protestation mâle, on vient frapper, à travers toutes les couches psychologiques, contre le roc et qu'on arrive ainsi au bout de ses possibilités. Cela doit être le cas, en effet, car pour le psychisme, le biologique joue vraiment le rôle du roc qui se trouve au-dessous de toutes les strates. Le refus de la féminité ne peut être qu'un fait biologique, une partie du grand mystère de la sexualité (I).

Il est malaisé de décider, au cours d'une cure analytique, si nous avons réussi à vaincre ce facteur et à quel moment cette victoire se réalise. Consolons-nous en constatant que nous avons offert à l'analysé toutes les possibilités de comprendre et de modifier son attitude à cet égard.

(Traduit par Anne BERMAN.)

arrivant à se sentir sur un pied d'égalité de droits avec son médecin. Toutes les malades femmes, pour que leur névrose paraisse complètement liquidée, doivent en avoir fini avec leur complexe de virilité et accepter sans rancoeur toutes les possibilités concevables de leur rôle féminin, (I) Le terme de « protestation mâle » ne doit pas nous porter à croire que le refus de l'homme concerne l'attitude passive, ce qu'on pourrait appeler l'aspect social de la féminité. Cela se trouve contredit par l'observation courante : on trouve, en effet, que de pareils hommes ont souvent à l'égard de la femme un comportement masochique et qu'ils témoignent envers elle d'appartenance sexuelle. L'homme se défend d'être passif à l'égard de l'homme, mais il admet la passivité en général. En d'autres termes, la « protestation mâle » n'est en fait que la peur de la castration.


ILSE BARANDE

BREF HISTORIQUE A PROPOS DE LA MÉLANCOLIE

Avec cette présentation condensée de vues dégagées principalement des travaux de K. Abraham et S. Freud, j'espère amorcer l'exposé original de N. Abraham et M. Torok qui nous apporteront un nouveau cours de pensée collecté dans la cure des mélancoliques.

De tels patients, on le sait, posent le problème de l'analyse interminable...

J. Mallet (I) souligna que la tentation est grande, d'ailleurs reconnue par les auteurs, de procéder à une confusion de la mélancolie avec les dépressions névrotiques (2). La douleur morale du mélancolique suffit peut-être à expliquer la recherche du recours névrotique, au contact pénible du tableau que Freud retient comme celui de la névrose narcissique par excellence. M. Renard (3) a exposé le bien-fondé de la conception freudienne. Néanmoins, on peut s'interroger sur cette dénomination de névrose narcissique. Elle a le mérite de situer l'affection par rapport aux névroses de transfert et aux psychoses de restitution, objectalisées. Il peut paraître curieux, mais il est significatif d'appeler névroses narcissiques des états qui témoignent avant tout de l'échec narcissique.

Une lecture attentive de Karl Abraham convaincra que des illustrations cliniques pourtant inoubliables ne sont qu'incomplètement exploitées, en 1924, par l'auteur alors avant tout préoccupé de saisir les étapes des phases de développement de la libido, c'est-à-dire l'articulation entre la zone érogène, la pulsion et la manipulation de l'objet. La phase anale lui permet une démonstration percutante inégalée au niveau des phases orale ou génitale : celle d'un conflit entre les pulsions, d'une contradiction entre les jouissances diamétralement opposées de

(1) J. MALLET, La dépression névrotique, in Evolution psychiatrique, 1955, n° III,p. 485-503.

(2) Récemment L. DUJARIER (A propos du traitement des maniaco-dépressifs, R.F.P., 1972, n° 2, p. 227-248), pour introduire la conduite thérapeutique, nous a entretenus de tels patients exclusivement, ce n'est pas la coutume.

(3) J. RENARD, La conception freudienne de névrose narcissique, R.F.P., 1955, n° 3, p. 415-443REV.

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l'expulsion et de la rétention qui caractérise également le domaine des pulsions sadiques : « A l'étape médiane du développement libidinal, la personne convoitée est ressentie comme un bien à posséder et se trouve ainsi sur le même plan que la forme la plus primitive de la propriété, le contenu corporel, la selle... l'objet est traité comme un bien. »

Retemr-dominer par contraste avec expulser-détruire évoquent le prototype anal et les métaphores corporelles et parlées, constipationdiarrhée, collection-nettoyage. La prévalence de la tendance expulsive donnerait la mélancolie, la prévalence de la tendance à la rétention, la névrose obsessionnelle.

K. Abraham postule que, lorsque du fait d'une frustration aiguë la contradiction pulsionnelle est résolue en faveur de l'expulsion, de la destruction des relations à l'objet, on assiste à la maladie dépressive. Cette solution inaugurerait une chute de la libido d'étape en étape vers l'oralité jusqu'à « l'impulsion cannibalique à dévorer l'objet d'amour assassiné ».

K. Abraham traite donc du primat de l'étape expulsive de la phase sadique-anale et de sa répétition chez des sujets marqués par une déception grave, par un abandon traumatique primaire survenu à la période prégénitale correspondante. L'abandon subi a été repris à la première personne par l'expulsion agressive. Par la suite, la perte qui en résulte est rendue caduque par l'incorporation sous les espèces d'une instance critique. S'exerçant désormais à l'intérieur du sujet, l'objet conserve même souvent son ton, son type propre d'expression et pourtant le contenu est celui des reproches du sujet à l'objet. Ainsi K. Abraham évoque chez tel patient « le jugement péjoratif de la mère introjectée concernant le père introjecté ».

Plus on avance dans la lecture, plus on se trouve dans les recettes antidépressives des compromis hystériques les plus assurés. A la « déception intolérable » la réponse est adéquate : ce n'est pas lui qui m'abandonne, c'est moi qui l'expulse, puis j'en fais mon captif et m'assure la relation perdue.

Ainsi, on comprend mieux qu'Abraham considère que le traitement soit l'élévation du niveau de la mélancolie à celui de l'hystérie. Ajoutons que, dès 1925, avec ses études sur la formation du caractère, Abraham mettait en question l'accomplissement du parcours décrit précédemment en étapes et phases.

Dans les combinatoires pulsionnelles de Karl Abraham, la question de la douleur vient à être éludée !

D'ailleurs dans une lettre bien antérieure, en mai 1915, Freud pou-


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vait faire remarquer à Abraham « qu'il pousse à l'avant-plan les tentatives d'explication par le sadisme et l'érotisme anal », au détriment de « la régression libidinale et de la dissolution des investissements objectaux inconscients ».

Retenons, comme Freud le fera, l'indication de la place de l'oralité dans le tableau et cette notion que les auto-accusations sont des reproches adressés à l'objet.

Dès 1914-1916, dans Deuil et mélancolie, Freud consigne, à propos des maladies dépressives et de la mélancolie, leur micromanie qui évoque un dommage non au niveau de l'objet, mais un dommage du Moi, un appauvrissement. L'absence de honte, l'exhibitionnisme font dresser l'oreille et entendre les plaintes comme autant d'accusations concernant bien davantage les caractéristiques de l'objet que celles du sujet.

Freud suppose la succession d'une vexation, d'une déception vécues comme telles, le désinvestissement de l'objet, la mutation de la libido flottante en libido narcissique par une identification à l'objet délaissé désormais érigé à l'intérieur du sujet, sur le mode d'un clivage à l'intérieur du Moi. Le Moi du sujet se serait en quelque sorte réduit à n'être plus qu'instance critique (c'est le Surmoi freudien à venir) ayant installé à sa place l'objet (c'est le Moi modifié par l'identification). Ainsi l'objet est conservé au détriment du sujet. Il est le plus fort. C'est là une variation extrême sur les thèmes du sadisme du Surmoi et du masochisme du Moi, tels qu'ils sont repérés en 1924 dans Le principe économique du masochisme.

Il apparaît donc que c'est bien plutôt le Moi que l'objet qui se trouve expulsé. Freud dit le Moi appauvri, vidé et se demande si cet appauvrissement même, sans référence à l'objet, n'est pas suffisant à engendrer la mélancolie. Cette perte de soi, à la mesure de Pindistinction, de la consubstantialité avec l'objet, peut bien nous orienter vers la supposition d'une relation préalable anaclitique qui subventionnait le sujet. F. Pasche dans « De la dépression » (1) écrit que l'objet n'est pas une personnalité autonome distincte du sujet, mais qu'il s'agit « d'une annexe, d'un véritable appendice qui, loin de lui être inférieur, est à ses yeux le meilleur de lui-même ou même tout ce qu'il y a de bon en lui... son organe ascensionnel ». Il remarque que le maximum de la douleur de la dépression concerne le manque à être de la période d'angoisse flottante, d'autodépréciation douloureuse, de honte. Puis

(1) F. PASCHE, A partir de Freud (Conférence prononcée en 1961), Payot, p. 81.


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à la faveur de la régression instinctuelle orale à l'identification narcissique, nous sommes dans le registre de la culpabilité, de l'expiation, c'est-à-dire de l'avoir, lorsque « le conflit intrapsychique a relayé le combat pour la possession de l'objet ». De ce conflit, Freud (1916) disait qu'il devait oeuvrer comme une plaie douloureuse et qu'il pose le problème de la structure économique des douleurs psychiques et corporelles.

Dans un addendum à Inhibition, symptôme, angoisse (1926), Freud se pose à nouveau le problème de cette douleur. En effet, la perte de l'objet, traumatique pour le nourrisson en état de besoin, dangereuse si le besoin n'est pas actuel en un temps où le défaut de perception de l'objet équivaut à sa disparition, se conçoit... mais la douleur ? Freud postule que le vécu de la perte d'amour — plus tard, lorsque l'objet perceptivement présent peut être perdu d'être fâché, rejetant — sera douloureux, donnera un investissement «nostalgique » de l'objet maternel qui émergea dans des situations de satisfaction. Il s'agit ici de l'objet total au sens kleinien et l'accent est porté sur la perte d'amour, non sur la haine, comme si nous nous trouvions au-delà des possibilités de haine, de défense agressive structurantes.

D'ailleurs, l'usage du même mot douleur aligne l'objet perdu et le corps lésé. Il s'agit pareillement, qu'elle provienne de la périphérie externe ou de cette périphérie interne qu'est le corps, d'une vulnérabilité, d'un à-vif, non maîtrisable à l'aide de la musculature. L'objet perdu à l'instar de la blessure serait fortement investi « vidant en quelque sorte le Moi ». Ainsi, l'investissement nostalgique de l'objet, l'investissement dolent de la blessure ont en commun la modification de l'investissement narcissique en investissement objectai et donnent un état de Hilflosigkeit (détresse, désarroi).

L'identification narcissique, l'installation de l'objet dans le sujet, viendrait colmater la brèche faite d'un véritable arrachement de sa propre substance. On peut reconnaître ici comme la caricature contrainte et précipitée de ces identifications précoces que Freud décrit en 1923 pour leur attribuer de constituer par sédimentation la configuration du Moi, la forme du caractère. Le futur mélancolique a-t-il été dans l'incapacité de proposer à l'avidité de son Ça cette intériorisation dès relations objectales désaffectées poursuivie sur le mode d'un accomplissement progressif ?

Nous disions que Phyperinvestissement de l'objet installé dans le Moi succède à son désinvestissement douloureux. En ce deuxième temps, l'objet écrase le sujet doublement, en se dilatant en place de son


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Moi, en récoltant comme Moi hétérogène les reproches issus du Moi modifié en Surmoi cruel qui l'accable.

Ces processus de lutte contre la perte, la séparation illustrent à leur façon le bref constat de Freud, en 1938, de la possibilité d'honorer et de conjurer dans le même souffle des aspirations incompatibles par déchirure, clivage du Moi. De ces processus Freud dit qu'ils nous frappent comme étranges « car nous considérons la synthèse du Moi comme allant de soi » et il ajoute : « Mais nous avons tort, visiblement ; la si éminente fonction de synthèse du Moi est conditionnelle et succombe à toute une série de troubles. »

Ce sera le propos de N. Abraham et M. Torok de traiter d'un processus d'inclusion susceptible de concilier « la négation de la réalité et la négation de la nature d'une perte à la fois narcissique et libidinale ».



NICOLAS ABRAHAM et MARIA TOROK

« L'OBJET PERDU — MOI » Notations sur l'identification endocryptique

LA HANTISE DE L'ANALYSTE...

Tel qui sur terre, ne fit valoir sa part

Divine, n'a, pas même aux enfers, repos.

(Invocation aux Parques, HÖLDERLIN.)

Ainsi parle le poète. Oui, la « part divine », l'oeuvre issue de la retrouvaille de soi-même, ne vient à existence qu'à se faire valoir, qu'à se faire reconnaître. De soi à soi devant l'univers. Quelquefois l' « univers » est représenté par l'occupant d'un fauteuil analytique. Devant lui, cette « part divine » se crée ou, lentement, se dévoile. Que l'analyste la comprenne, qu'il l'admette, qu'il en jouisse ! Comme on jouirait d'une poésie. Mais que de chemins pour y parvenir ! Que de pièges aussi en cours de route ! L'analyste a-t-il oreille pour tous les « poèmes », pour tous les « poètes » ? Non assurément. Mais ceux dont il a manqué d'entendre le message, ceux dont il a tant de fois écouté le texte, mutilé, lacunaire, les devinettes sans clefs, ceux qui l'ont quitté sans lui avoir révélé l'oeuvre insigne de leur vie, ceux-là, toujours, lui reviennent, fantômes de leur destin non accompli, hantise de sa propre lacune.

Qui d'entre nous ne serait pas aux prises avec quelques spectres, réclamant le ciel, leur dû, et débiteurs de notre propre salut ? Pensez seulement à Freud avec son Homme aux loups. Depuis 1910 et jusque dans sa haute vieillesse, le cas du Russe énigmatique, ensorcelé par un secret, n'eut de cesse de le hanter en induisant théorie sur théorie, pour n'avoir pu délivrer le fin mot du poème.

Il en est de même pour nous quant à l'énigme de cette grande poétique, non pas d'un individu mais de toute une vaste famille, affublée à tort ou à raison, d'un patronyme commun : Maniaco-Dépressive.

(1) Conférence faite à la Société psychanalytique de Paris, lors de la séance du 20 mars 1973. En dehors de quelques précisions, ont été ajoutés : les sous-titres, la note (1), p. 410, ainsi qu'un bref passage sur le fétiche.

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Voilà depuis trois bons lustres que nous nous appliquons, conjointement, à en déterminer la sémantique, à en formuler la prosodie. Qu'il nous soit permis, ce soir, après une très longue et tâtonnante recherche, inspirée par bien de nos revenants, d'apporter quelques-unes de nos esquisses et des exemples, tirés de notre pratique. Il serait présomptueux — ô combien ! — de prétendre que nous soyons parvenus à nos fins. Mais ce serait aussi de la fausse modestie que de dissimuler notre pressentiment d'être engagés enfin sur une voie ouverte.

Nous allons donc commencer par donner un bref résumé de nos dernières tentatives, quitte à n'évoquer que par la suite l'errance de quelques « ombres » qu'elles ont aidé à délivrer.

... ET LA CRYPTE SUR LE DIVAN

Ce n'est certes pas un hasard que l'image du fantôme (I) nous vient pour donner un nom au tourment de l'analyste. Cette même image désigne aussi, pour le patient, l'occasion du tourment, un souvenir qu'il avait enterré, sans sépulture légale, souvenir d'une idylle vécue avec un objet prestigieux, d'une idylle qui, pour une raison, est devenue inavouable, souvenir enfoui dès lors en lieu sûr, en attendant sa résurrection. Entre l'idylle et son oubli, que nous appelions « refoulement conservateur », il y eut le traumatisme métapsychologique de la perte, ou mieux : la « perte » par l'effet même de ce traumatisme. C'est cet élément de Réalité si douloureusement vécu, mais échappant, de par sa nature indicible, à tout travail de deuil, qui a imprimé à tout le psychisme une

(i) Cette imagé du « fantôme », pour designer d'abord une faille imposée à l'écoute de l'analyste par un secret non révélable du patient, faille entraînant une véritable formation dans l'inconscient chez l'écoutant, se prêtait à de multiples prolongements théoriques. I/analyste qui se dispose à être au diapason avec la dictée du divan n'est-il pas, à certains égards, comparable à l'enfant qui mûrit au travers des aliments psychiques, reçus des parents ? Pour peu qu'il ait des parents « à secrets », des parents dont le dire n'est pas strictement complémentaire à leur non-dire refoulé, ceux-ci lui transmettront une lacune dans l'inconscient même, un savoir non su, une nescience, objet d'un « refoulement » avant la lettre.

Un dire enterré d'un parent devient chez l'enfant un mort sans sépulture. Ce fantôme inconnu revient alors depuis l'inconscient et exerce sa hantise, en induisant phobies, folies, obsessions. Son effet peut aller jusqu'à traverser des générations et déterminer le destin d'une lignée.

Serions-nous en présence du « mystérieux » refoulement primaire postulé par Freud ? Il est trop tôt pour y répondre. Mais d'ores et déjà la clinique du fantôme se précise. I/image qui dans le présent texte (mars 1973) ne figure encore qu'un malaise particulier de l'analyste aura été transposée en notion métapsychologique, objet d'une nouvelle recherche, d'une écoute renouvelée. Quelques développements en ont été proposés au cours du séminaire, tenu par l'un de nous, à l'Institut de Psychanalyse, et consacré, depuis février 1974, au thème de l'Unité Duelle et à l'un de ses développements : le fantôme métapsychologique. On en trouvera quelques applications dans les articles suivants : N. ABRAHAM, Notules sur le fantôme, Etudes freudiennes, 9-10,1975, pp. 109-T15 ; M. TOROK, Histoire de peur. Le symptôme phobique : retour du refoulé ou retour du fantôme ?, ibid, pp. 229-238.


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modification occulte. Occulte, oui, parce qu'il faudra masquer, dénier aussi bien l'affectivité de l'idylle que celle de la perte. Une telle conjoncture aboutit à l'installation au sein du Moi d'un lieu clos, d'une véritable crypte, et cela comme conséquence d'un mécanisme autonome, sorte d'anti-introjection, comparable à la formation d'un cocon autour de la chrysalide et que nous avons nommé : inclusion (1).

HABITER UNE CRYPTE

Or, F « ombre de l'objet » ne cesse d'errer autour de la crypte jusqu'à se réincarner dans la personne même du sujet. Et nous verrons que cette sorte d'identification, loin de se donner en spectacle, a vocation de s'occulter à un degré extrême. Nous avons cru expressif de compléter la formule métapsychologique de Freud, formule présentant « le Moi comme déguisé sous les traits de l'objet », par son opposé, qui, lui, correspond à une première apparence clinique à prendre en considération : /' « objet », à son tour, porte le Moi pour masque. Le Moi ou quelque autre façade. Car il s'agit bien là, nécessairement, d'une identification occulte et imaginaire, d'un cryptophantasme, qui, de par sa nature inavouable, ne saurait se donner au grand jour. Elle porte, en effet, non pas simplement sur un objet qui n'est plus, mais essentiellement sur le « deuil » que mènerait cet « objet », et cela à propos de la perte du sujet qui lui ferait douloureusement défaut. Il va de soi qu'un tel fantasme d'empathie identificatoire ne saurait dire son nom. Encore moins sa visée. Aussi porte-t-il toujours un masque, jusque dans ce qu'il est convenu d'appeler les « périodes d'état ». Ce mécanisme qui consiste à échanger sa propre identité contre une identification fantasmatique à la « vie » d'outre-tombe de l'objet, perdu par effet d'un traumatisme métapsychologique, ce mécanisme tout à fait spécifique, nous l'avons dénommé, en attendant mieux : identification endocryptique.

Un fantasme d'empathie identificatoire ! Qu'est-ce à dire ? Le fantasme d'abord : nous tenons qu'il n'est jamais la simple traduction du processus psychique, mais tout au contraire la preuve, illusoire, et laborieusement réitérée qu'aucun processus n'a et ne doit avoir lieu. C'est dans ce sens, et dans ce sens seul, que le fantasme renvoie à un état de fait métapsychologique. Ceci posé, nous entrevoyons le statut de l'identification dite endocryptique. Dire qu'elle se ramène à une pure fantasmatisation, c'est dire qu'elle est régie, quant à son contenu, par

(1) Cf. notre article : Incorporer-Introjecter (Deuil ou mélancolie), in Nouvelle Revue de PsycJianalyse, 1972, n° 6.


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le souci de maintenir l'illusion du statu quo topique, antérieur au traumatisme. L'inclusion, elle, n'est pas de l'ordre du fantasme. Elle désigne cette réalité douloureuse et toujours déniée, qui est la « plaie béante » de la topique elle-même. Ainsi est-il de la plus haute importance d'établir ceci : les complaintes du mélancolique traduisent un fantasme : la souffrance, imaginaire, de l'objet endocryptique, fantasme qui ne fait que masquer la vraie souffrance, inavouée celle-là, d'une plaie, que le sujet ne sait comment cicatriser.

Voilà, en bref, notre argument. Il va sans dire que cette poétique issue de la crypte donne naissance à autant de poèmes que d'individus cryptophores. Un grand nombre de créations d'apparence non mélancolique s'avèrent sortir de la même école. La « mélancolie » elle-même n'occupe qu'une zone étroite dans l'étendue de l'usage que nous autorise la notion de la crypte intrapsychique, ainsi que celle de l'identification endocryptique. A dire vrai, ces notions nous étaient déjà familières avant même qu'elles se soient trouvées appropriées pour cerner la « maniaco-dépressive ». Voici bien des années que nous parlons de « refoulement conservateur », d' « expérience libidinale indicible », d' « identification occulte ». Or, voici qu'aujourd'hui, une fois la nature de l'identification « mélancolique » clairement énoncée, bien d'autres modes d'être, tout aussi énigmatiques, viennent à se cristalliser autour des mêmes notions. Nous allons en évoquer — en plus de la « maniacodépressive » — deux autres, qu'on appelle communément « fétichisme » et « névrose d'échec ». Il nous apparaît, en effet, que de telles inventions de l'esprit se fondent également sur quelque « plaie béante », ouverte jadis dans le Moi et que vient camoufler une construction fantasmatique et secrète, en lieu et place de ce dont, par la perte, le Moi fut mutilé. Camoufler la plaie, telle est sa destination, commune à tous ces cas, la camoufler parce qu'elle est indicible, car son seul énoncé en mots serait mortifère pour toute la topique. Les cas d'espèce ne se différencient que par tel ou tel mode de la blessure, que par tel ou tel aménagement particulier, inventé pour n'en rien révéler.

LE SECRET DE WOLFMAN

Dans un récent travail nous avons cru devoir, de mains impies, violer la « sépulture » — tout hypothétique d'ailleurs — que l'Homme aux loups porterait en lui, pour y découvrir — derrière le souvenir dicible de la séduction par la soeur — le souvenir d'une autre séduction, de celle que la soeur aurait subie de la part du père. Certes, l'Homme aux loups n'était-il « mélancolique » que, pour ainsi dire, par procuration.


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Sa crypte à lui ne renfermait pas un objet illégitime qui lui eût été propre (comme ce serait le cas chez le vrai « mélancolique »), mais l'objet illégitime d'un autre : sa soeur aînée. Sa blessure à lui ne serait pas — comme Freud était enclin à le penser — d'avoir perdu son propre objet, sa soeur, mais de n'avoir pu, ni participer à la scène qui — selon nous — aurait été rapportée par elle et rééditée sur lui, ni la dénoncer à un tiers pour la faire légitimer. La déception de n'avoir pas été, lui, l'objet de la séduction paternelle l'apparenterait à l'hystérique, jamais assez séduit : c'est son impossibilité de dénoncer un tel fait sans que le monde ne s'écroule qui l'aurait contraint à transformer ses dispositions vengeresses en secret intrapsychique, sinon, il perdait aussi son autre souhait, celui de supplanter sa soeur dans la scène. La solution qu'il trouva — telle que nous avons cru l'établir — à cette quadrature du cercle était — avouons-le — des plus géniales. Il sut faire des représentations afférentes au récit (1) si bien illustré par sa soeur, une crypte au sein du Moi. Il y conservait, avec le même soin, les mots du récit, mots véritablement magiques, car valant à la fois pour dénoncer et pour jouir. De cette manière-là il les avait toujours à sa portée. Pour y avoir recours il suffisait dès lors de les prendre, en toute innocence, dans un sens différent, et de construire — grâce à d'astucieuses homonymies — une tout autre scène, ne rappelant en rien la scène encryptée. Une tout autre scène — mais grâce aux mots magiques bien conservés, non moins efficace quant à son aptitude à produire le plaisir. L'un de ses mots aurait été le verbe russe teret, utilisé initialement dans le sens de « frotter » (sous-entendu : le pénis) et repris, pour les besoins de la cause, dans un sens différent, celui de « cirer », « lustrer ». Ainsi dans la nouvelle scène, traduite de l'ancienne : la frotteuse de pénis devient la cireuse de parquet. Image-fétiche, tirée d'un mot-fétiche au sens oublié. Faire briller - briller - reluire.

L'HOMME AU LAIT ET SON FÉTICHE

Chacun de nous doit avoir sur son divan des Hommes aux loups ou des cas similaires. Citons-en un, brièvement, de notre pratique. C'est un homme d'âge mûr. De longues années d'analyse avec un collègue : amélioration. Sentiment d'échec, pas toujours fondé. Peur persistante,

(1) Cf. N. ABRAHAM, Le cauchemar d'enfant de Sergueï Wolfman. Contribution à la psychanalyse du rêve et de la phobie, Etudes freudiennes, 9-10, 1975, pp. 215-228. Cet article tente d'apporter de nouvelles précisions quant au contenu concret de sa « crypte » et à la manière dont il fait retour dans son fameux cauchemar. Il s'agit là du bref exposé fait à la Société psychanalytique de Paris le 15 janvier 1974, en commémoration du centenaire de la naissance de S. FERENCZI.


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rarement justifiée, de se trouver impuissant. Marié, il est père d'une nombreuse famille. Travail professionnel assidu et efficace, mais difficulté à tenir son rôle publiquement, à s'affirmer selon l'exigence de sa position. Ce qui « ne va pas » se passe « dans la tête » et, quelquefois, « dans le corps ». A l'écouter, on se demande comment un solide bon sens peut cohabiter avec une fantasmatisation biscornue, sans rapport apparent avec quelque tension qui serait repérable dans la topique. Il en est de même de ses sentiments factices et hors de propos et qui l'étonnent toujours, bien qu'il en ait l'habitude depuis l'enfance. Le flot d'énigmes qu'il déverse sur le divan aux cours des années laisse émerger quelques thèmes répétitifs. Il faut un certain temps pour comprendre qu'il s'agit de paroles et d'affects qu'il dit et qu'il vit à la place d'un autre. De qui ? C'est ce qu'on établira plus tard : de son père encrypté. Ainsi se comprendra par exemple le thème du cimetière que l'analyste verrait de sa fenêtre mais que lui ne peut apercevoir. Pour cause. Car cette tombe, c'est lui-même qui l'habite. Dans un cercueil de verre, une belle léthargique attend, attend toujours d'être réveillée par un baiser magique. Pourquoi est-il mort, s'il l'est ? C'est parce qu'il est un monstre. « Voilà le monstre », dit-on, quand on le voit apparaître avec un désir. Mais quel désir ? Qui jamais le saurait ? Un curieux thème mythomaniaque : jadis, en Amérique du Sud il aurait été champion de course en traction avant. Il ne comprend pas. Est-il fou, se demande-t-il, pour se persuader à tel point de la véracité de son récit ? « Suis-je fou ? » et aussitôt : un troupeau de chèvres, les chevriers, la traite, « le lait de chèvre ». (Traction = traite, lait de chèvre = lètchè, le nom du lait en Amérique du Sud, pense l'analyste.) Voilà qui vient confirmer l'hypothèse formulée depuis quelques mois : la déchéance mentale et physique du père et la psychose de la soeur aînée ne sont pas sans rapport. Et ce rapport se trouve précisément dans la traction sur le. pis. « Polichinelle ? dit-il, je n'ai jamais supporté de voir ça ! Ça s'agite, ça sautille ! Et j'ai surtout horreur de cette peinture pâteuse qu'il a sur la tête, ce blanc qui dégouline ! » (lètchè...). C'est dans ces termes que la soeur a dû lui raconter son « contact scandaleux » avec le pénis du père. Tout cela aurait eu lieu lors d'un séjour de la famille dans une ferme sud-américaine. Un rêve récurrent : un billard, une bille en touche une autre, l'autre touche la troisième, par ricochet. Oui, c'est tout à fait cela : il est touché par ricochet. Mais, lorsqu'il veut l'être par lui-même, alors il lui suffit d'un nom : Létitia, pour tomber amoureux et épouser une femme sur qui abondamment il pratiquera le cunnilingue (lètchè). Le mot magique lètchè, entendons : sperme,


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aboutissement de la « traction » sur le pénis, induit donc une pratique sexuelle tout à l'opposé de son modèle d'origine. Le cunnilingue ici correspond à la mise en scène onirique du mot magique lètchè. Or, tout cela, l'analyste ne l'apprend que vers la fin, comme d'ailleurs une autre clef, celle qui explique les modes d'apparition de l'identification endoc^ptique au père. Il a fallu que l'analyste eût subi au préalable des mises à l'épreuve longues et insidieuses. (Pourra-t-il tout entendre ? Pourrat-il avoir de la sympathie pour ce père qui lui-même se vit comme monstrueux ? Pourra-t-il ne pas le honnir, ne pas le condamner à mort, comme le père lui-même se l'était fait ?) Il finit par révéler que le père était devenu presque aveugle par refus de soins et pour en terminer il se donna la mort en se tailladant les poignets. Bien des choses deviennent claires : le vécu réitéré du patient de perdre la vue pour des zones étendues de son champ visuel — non par suite d'un scotome ou par hallucination négative, comme on l'aurait pensé — mais par identification à la cécité du père et cela juste aux moments de se rendre chez l'analyste... Identification par empathie aux remords fantasmes d'un père « coupable ». De là aussi sa panique, vraiment démesurée, de s'être écorché le poignet en bricolant. L'effet de la même empathie faisait qu'il vivait (incompréhensiblement pour lui et longtemps pour l'analyste) des « affects » qui n'étaient pas les siens. Maintenant on comprend qu'il s'agissait des affects du père, de ses ruminations, de ses remords, de ses fantasmes, de ses désirs — supposés. Les longues promenades solitaires du patient devaient aboutir toujours à un même endroit. Là un dialogue surgissait en lui, toujours le même : « Il y a quelqu'un ?» — « Non, il n'y a personne... Nous sommes seuls. » Arrivé à une clairière, il a l'impression d'être une figure dans un conte de fées : La belle au bois dormant. Un jour, anxieux, avant de franchir la porte du cabinet analytique, une impression brusque qu'à l'intérieur il y avait quelqu'un. « Non, dit l'analyste, il n'y a personne... Nous sommes seuls. » Le sens de son fantasme agi . le père (= le patient) va rejoindre sa fille (= l'analyste). Un souvenir : la soeur, devenue folle, montre un poing serré, alors que de l'autre main elle fait un mouvement de va-et-vient. Le père ne peut pas voir ça, hors de lui, il la secoue. Peu après, on doit la placer. « Que pouvait-il bien ressentir votre père à ce moment-là ? » demanda l'analyste. Alors, pour la toute première fois de sa très longue carrière d'analysé, le patient éclate en sanglots. « Il a dû être tellement malheureux, mon père », dit-il, et, cette fois, en son propre nom. Officiellement il n'a encore rien livré mais il sait déjà que tout son drame est connu. Ce que le père ne peut pas voir c'est le geste de sa fille et dont il est seul censé


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comprendre la tragique et l'ironique signification : elle rejouait en pantomime la scène secrète : serrer dans la main le pénis du père, tandis que celui-ci la caresse. Nous comprenons aussi pourquoi il ressent sa mère si « froide ». Oui, le père, qu'il imagine être, mérite que sa femme soit pour lui une « statue de glace ». Un rêve encore, pour confirmer : « C'était toute une faune. Il allait y avoir de l'esclandre. J'étouffais, j'étouffais ! » Le père est un faune, mais il faut étouffer le scandale. A force d'étouffer le scandale à l'intérieur de soi, de l'enfermer dans une crypte, seul le mot du désir revient, le mot-chose, mais avec un sens nouveau, seul survivant d'une catastrophe topique, témoin muet de l'indicible. Lètchè — oui — et tout le monde peut vivre.

LE FÉTICHE : SYMBOLE DU NON-SYMBOLISABLE

Bien des points de ce type d'analyse nous paraissent instructifs, par rapport à certaines idées reçues. Si le fétiche vaut comme pénis attribué à la mère qui en serait dépourvue ou privée, la signification d'une telle privation se précise : elle est liée au destin parallèle du fils et de la mère, tous deux exclus de la scène libidinale et illégitime. Le « fétiche » et son homologue, le « pénis maternel », sont inventés, entre autres, pour compenser le manque de jouissance ici, la perte de l'idéal là, tout en maintenant la topique et sans renoncer au propre plaisir. En effet, s'il fallait reconnaître la « castration », c'est-à-dire le manque à jouir par le fait de l'exclusion sans remède, il surgirait une agressivité mortelle qui pousserait le jeune sujet, ne faisant qu'un avec la mère lésée, à dénoncer la scène illégitime et à la supprimer purement et simplement avec ses protagonistes. Alors, par le même geste, ce qui est devenu en secret le propre idéal libidinal, la propre raison de vivre, se trouverait supprimé. Comment sortir de l'impasse ? En créant à son « hystérie », propre à l'âge, un public interne, narcissique pour ainsi dire, en créant une « hystérie » de soi à soi. Ce qui se maintiendra alors de la relation aux autres, ce sera le refoulement dynamique du désir, non pas de jouir, mais de dénoncer. En dehors de ce résidu relationnel, tout le reste pourra fonctionner en vase clos : le fétiche, pour faire son effet, n'a guère besoin de témoin, sinon, justement, pour mettre à l'épreuve son opacité. L'analyste qui « ne comprendra jamais » n'a pas d'autre vocation apparente que d'actualiser la tentation permanente de dénoncer, en même temps que de permettre au jour le jour de tester que la crypte est demeurée indemne.

Revenons au clivage du Moi que Freud a fini par conjecturer en 1938


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pour expliquer des cas comme celui de l'Homme aux loups. A notre sens, ces vues tardives mais nouvelles ne manquent plus que d'un ultime complément. Le clivage, en effet, se manifeste selon Freud dans un « double courant » qui alimente, dans ces cas, le discours analytique. Un courant conformiste mais dont il manque une affectivité adéquate et un courant énigmatique, traduisant — de manière cryptique — l'identification à l'un des protagonistes de la scène. Ce deuxième courant — nous l'avons vu chez notre patient — est entièrement parallèle et indépendant par rapport au premier et lorsqu'il échappe à la rationalisation il s'énonce généralement dans des propos incompréhensibles, ou dans la description de « sentiments » vécus comme incongrus. S'il s'agissait là de l'empathie fantasmatique d'un personnage endeuillé par la perte du sujet, son amoureux, on parlerait de « mélancolie ». Or, dans le cas présent, le sujet ne fut qu'un témoin, lui-même exclu de l'idylle. C'est pour n'avoir ni à dénoncer ni à mettre en pratique ce qui était devenu son idéal libidinal qu'il a créé un symbole : l'allosème chosiflé et agi du mot du désir, bref : le mot-fétiche proprement dit. Ce qui agit là pour créer un symbole n'est pas, comme dans la névrose, de l'ordre de l'interdit, mais l'impossibilité intrinsèque d'y avoir recours. Cette impossibilité, elle, n'a pas de nom et, de ce fait, se confond avec le mot même du désir impossible. Telle est la structure du symbole lètchè. Quant à l'acte fétichique, le cunnilingue dans ce cas, il n'est pas symbolique mais fonctionne au contraire comme un véritable cache-symbole. C'est donc le mot magique lui-même, c'est-à-dire le vrai symbole, création pleine et authentique du sujet, qui se trouve dissimulé par le fétiche. Aussi le triple complément d'un tel symbole caché (1° désir de participer à la scène illégitime ; 2° désir d'intrusion agressive ; 3° désir de dénonciation), ne se donne-t-il pas comme face latente de quelque discours manifeste, car celui-ci à son tour se dissimule derrière actes, rêves et symptômes, masquant le symbole lui-même, issu d'un autre monde, d'un monde non symbolisable. Le travail analytique consiste dès lors, non pas à accepter cette dissimulation, mais à mettre au jour le mot du désir, à le reconnaître en tant que symbole précisément, voire en tant qu'oeuvre d'exception, donc d'autant plus précieuse : le symbole même du non-symbolisable. Le clivage dans le Moi dont parle Freud se précise ainsi. Le courant énigmatique est issu de la crypte ou inclusion, au même titre que le mot magique lui-même. Quant au courant conformiste, il dérive du souci d'occulter le symbole, produit de la crypte et comprend, quelque paradoxal que cela paraisse, la description et les avatars de l'acte fétichique aussi bien que les autres banalités quotidiennes.


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Pour en revenir à l'Homme aux loups, nous ignorions jusqu'à ces tout derniers jours qu'en plus de la position accroupie de la cireuse et, par une sorte de contagion sémantique, il aurait été attiré également par le spectacle du « nez luisant ». Il suffit pour s'en convaincre de relire attentivement Le fétichisme de Freud (1927). Dans cette « luisance du nez » l'Homme aux loups fait allusion — on le devine — au mot teret, « frotter », « faire briller » : le symbole même de son désir enterré. L'affection du même nez : boutons, trous, comédons, symbolise à son tour le désir d'agresser la scène, tandis que le choix du nez comme localisation — le nez trahit le mensonge — est éloquent du désir de dénoncer. Bel exemple de la triple visée occulte de l'oeuvre fétichique, destinée d'abord à demeurer opaque. C'est seulement une fois déchiffrée, comprise et appréciée qu'elle restitue à son créateur la « part divine » de lui-même qui gît sous les énigmes, en demandant le jour.

QUELQUES CRYPTES-MODÈLES

L'Homme aux loups, ainsi que l'Homme au « lait » que l'on vient d'évoquer ont tous deux créé leur fétiche, non pour avoir eu connaissance d'une scène sexuelle illégitime, mais pour surmonter la double impossibilité : la constituer en idéal avouable ou la dénoncer et, par là, détruire l'idéal libidinal. Ce n'est pas là une contradiction du type névrotique. De par l'impossibihté du dire, la névrose elle-même se trouve comme inhibée. Au lieu de la dénonciation, se produira alors un renoncement, du moins apparent, tant à l'idéal libidinal qu'aux souhaits de vengeance. Le refoulement conservateur sauvera le consensus, de même que les objets impliqués dans la scène, cependant que le fétiche, trouvaille ingénieuse, permettra de réduire le danger d'une « catastrophe cosmique » à une bizarrerie anodine, apte à ranimer le désir.

Il est encore un autre mode de la crypte, celle de l'objet sans tache et sans reproche, ayant, après l'idylle, quitté le sujet, de droit pour ainsi dire, ou tout à fait malgré lui. Il a été absolument bon, absolument parfait et nul ne doit se douter de son amour secret. La perte d'un tel objet, toujours innocent de l'abandon, donne lieu — à la place d'un deuil impossible — à une identification endocryptique, pure de toute agressivité, du moins entre les partenaires, sinon vis-à-vis du monde extérieur. Telle serait la crypte que la psychiatrie appellerait « mélancolique ».

Tout autre est le destin de ceux qui avaient bénéficié, en personne, d'une faveur indicible. A défaut de pouvoir mettre leur perte en parole, la communiquer à autrui pour en faire le deuil, ils ont choisi de tout


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dénier, la perte aussi bien que l'amour. Tout dénier et tout enfermer en eux, plaisirs et souffrances.

La variété concrète de tels cas est infinie. Il en est qui lors de la perte, ou par la suite, ont enduré une déception à propos de leur objet, de sa sincérité, de sa valeur. Leur crypte à eux sera fermée à double tour, tandis qu'eux-mêmes, de par un clivage tragique, s'acharneront à détruire ce qui leur serait le plus cher. Ceux-là ont été frustrés de l'espoir même d'être jamais reconnus.

Il se peut également que subsiste, à côté de l'identification endocryptique, une agressivité occulte, émanant de l'abandonné. Configuration intéressante pour le divan, d'autant que la présence de la propre agressivité contre l'objet — se manifestant au départ en un « syndrome d'échec » — est favorable à l'ouverture de la crypte.

« VICTOR » ET « GILLES » OU « COMMENT GARDER ? »

« Je te cogne la tête contre le mur, ça te guérira de m'aimer. » Cette phrase non dite, mais mise à exécution, fut un aboutissement. Elle avait été précédée par une autre phrase qui, elle non plus, n'avait pas besoin d'être prononcée : « Je te cognerai la tête contre le mur si tu racontes ce que nous avons fait ensemble ! » Il n'a pas fallu davantage pour avoir la parole coupée. Pour tout dire et pour dire tout, il ne restait qu'un thème répétitif : contrition-échec, échec-contrition. « Non, je n'aurais pas dû !... » « Je n'arrive pas à me retenir !... «Propos laborieusement illustrés par des actes. Victor aussi est un homme d'âge mûr. « J'ai le complexe d'échec », dit-il, d'entrée de jeu. « Pourtant, je suis un homme comme les autres, femme, enfants, poste de commandement. Oui, commander !... ce serait ma vocation. Mais je ne peux pas. Quelque chose me met toujours du côté des subordonnés. Avec mes supérieurs, c'est la guerre larvée. Ça finit toujours par un licenciement. » Il en est conscient, il en est contrit, mais l'analyste, lui, est perplexe. Actes et paroles se répètent devant ses yeux et, décidément, il n'y comprend rien. Ce qui manque depuis le début, c'est la lutte avec le refoulement, le compromis névrotique qui signe la présence d'un « Je ». Ce qui manque surtout, c'est le transfert sur l'analyste. A défaut de quoi, les paroles prononcées semblent vides de tout contenu actuel. Paroles intemporelles qui ne s'adressent à personne. L'actuel, s'il en existe — on est fondé d'en douter —, ce sont les récits, indéfiniment réitérés, des échecs du jour et de tous les regrets d'en être arrivé là. Pas d'accusation, ni de projection : tout est assumé presque trop consciencieusement. On s'ennuie, on somnole...


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Si l'analyste croyait un seul instant qu'on veut agir sur lui, qu'on veut l'inclure dans quelque vécu répétitif, dans quelque remémoration affective, qu'il se détrompe ! Ce qu'il sait, il ne l'a pas appris par les associations mais par ses propres déductions. A ce compte il aurait mieux fait de faire métier de détective. Car, bien sûr, comment cette « promenade en barque » à l'âge de II ans, avec un frère de six ans son aîné, aurait-elle occasionné, le surlendemain, une maladie presque mortelle ? Doléances contre sa femme laquelle serait jalouse, acariâtre, possessive, frustrante, d'après son dire. Autre question : s'il en est ainsi de sa femme, comment peut-il la supporter depuis de si longues années ! Or, il semble éprouver pour elle des désirs intenses, témoigner d'une puissance jamais défaillante. « Quand je la vois dans la salle de bain dans certaines positions, je ne peux pas me retenir ! Pourquoi ne supporte-t-elle pas de ma part la moindre marque d'intérêt pour quiconque d'autre qu'elle, homme ou femme ? Elle jalouse jusqu'à mes lectures. Exige-t-elle de moi des réussites professionnelles ? Il suffit que j'y arrive pour qu'elle les dédaigne. — Elle veut que je sois à elle, tout à elle, rien qu'à elle. — Lors du coït elle accepte bien toutes les positions sauf une, celle qui me plairait le mieux. » Aimerait-il la souffrance ? l'humiliation ? Rien dans la relation analytique ne permet de l'inférer. Tiendrait-il tout ce discours bien oedipiennement à son père pour l'apaiser ? S'il pouvait en être ainsi, l'analyste ne se morfondrait pas. Le frère encore : « Il était si méchant et bête. Au moment de ses fiançailles il m'avait passé une raclée telle que j'ai dû garder le lit trois jours — ce qui m'empêchait d'ailleurs d'assister aux festivités. » Là, le détective reparaît : le patient aurait-il été amoureux de son frère au point de le provoquer, par dépit, au moment de l'infidélité ? Mais l'analyste, lui, n'entend rien... Puis, un beau jour : récit, parmi tous les accidents de voiture dont il est coutumier, de celui qui faillit coûter la vie au jeune camarade qui lui tenait compagnie. « Je n'ai eu qu'une commotion, mais au sortir du coma je ne retrouvais plus mon jeune ami. Hébété, amnésique, j'allai comme un somnambule de maison en maison dans le hameau où j'ai été recueilli, je demandai : « Où est le petit ? Où est le petit Viki ? » » Enfin ! Le détective est congédié. L'analyste reprend ses droits. Rétrospectivement, il entend, enfin, derrière la grisaille de la vie quotidienne avec ses échecs et ses repentirs, les accents de l'amour que Victor attribue au fond de lui-même à son grand frère Gilles. Or, ce grand frère, c'est lui-même qu'il est, jusque dans le coma. Voilà qui est établi. O paradoxe des actes ! Le grand à la recherche du petit ! Dans la réalité, ne fut-ce pas l'inverse ? C'est Gilles, le grand, qui avait « plaqué » Viki, d'abord pour


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faire les héros, ensuite pour épouser une femme. Gilles, jadis son protecteur à l'école, sa fierté devant tous, le beau garçon viril et musclé, admiration de leur mère, Gilles qui a su tenir tête au père, Gilles le pur, le parfait, aux colères dignes d'un Jupiter, oui, c'est ce frère idéal que Victor était en secret, il l'était en conduisant la voiture avec son camarade ; il le restait jusque dans le coma et dans l'hébétude de son réveil lorsqu'il cherchait son jeune camarade désespérément. Selon son fantasme, le petit vit dans le grand, que Victor est devenu, comme un remords, comme un manque.

Mais pourquoi l'accident ? Ce moment d'inattention sur une route déserte ?... Voilà le grand point d'interrogation de toute la vie de Victor : Il est Gilles certes, nous le savons maintenant, mais s'il l'est c'est pour toujours le contrer, pour toujours le faire échouer : voilà ce qu'il mérite « Gilles », son amoureux, pour l'avoir abandonné !

L'écoute va s'ouvrir, enfin ! Ce qui transparaît maintenant et après coup, c'est un « Gilles amoureux et contrit, en proie aux remords, de n'avoir pu s'empêcher d'aimer, puis d'être infidèle ». Pendant ce temps Victor, lui, se déserte en élisant domicile dans la personne de sa Xanthippe de femme, toujours le reproche à la bouche. C'est elle qui va dire à « Gilles », le grand, tout ce que « Victor », le petit, a sur le coeur. Et quant à « Gilles », « Gilles » son amoureux, Victor le récupère également, en devenant « Gilles » pour « Victor ». Or, c'est là une solution boiteuse. Il rêve au divorce. Mais comment l'accomplirait-il si, avec le départ de sa femme, il doit renoncer lui-même à ce Victor qu'elle incarne ? Elle et lui conjointement mettront en échec, au jour le jour, « Gilles » et son Idéal du Moi, cause reconnue de la séparation traumatique. Celui-ci veut-il réussir dans les affaires ? On va le saboter. Veut-il lever son regard sur une femme ? On lui fera la vie dure. Empêché dans tous les actes de la vie, « Gilles » restera, « Gilles » ne s'en ira pas. Les ailes coupées, il ne s'envolera pas de la cachette que Victor a installée pour lui. Un beau jour l'analyste énonce : « Victor ne veut pas que Gilles réussisse, que Gilles sorte avec les filles, il le ligote, il veut le garder tout à lui. » De ce moment date un virage. Des remémorations, puis : esquisse d'un transfert.

Pourquoi a-t-il fallu des années pour démasquer « Gilles », caché sous les traits de Victor ? Pour la raison toute simple qu'il n'est pas d'identification cryptique qui n'émane pas d'une crypte, d'une inclusion, d'une scène à taire. Cette scène, apprend-on petit à petit, eut lieu lors d'une promenade en barque. Une fois de plus, cette promenade évoque l'image d'un mur infranchissable. « Je te cognerai la tête contre le mur


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si tu caftes ! » dit l'analyste. Ce n'est pas encore Victor qui contera la scène, ce sera « Gilles ». Avec des réticences, des embellissements, des omissions. Au fond de la barque, entre ses jambes, couché de dos, sur son pénis, le petit Victor. Le lendemain du récit ce n'est plus la grave maladie comme jadis, le lendemain des faits, mais un rêve : « Un poulet qu'il étripe en tirant à la fois sur l'oesophage et sur la trachéeartère. Mais le poulet n'arrive pas à mourir. Il devient sa plus petite fille. Désespérément il veut lui donner la mort pour qu'elle ne souffre plus. Rien à faire. » Oui, Gilles, lui, peut « cracher par terre » (= éjaculer, trachée-artère), mais Victor, le petit, doit avaler (= oesophage) la fin de son orgasme. Son pénis, en effet, n'est encore qu'une « toute petite fille » à qui on ne peut pas encore donner la « mort » (= l'amour). Telle fut la situation lorsque l'orgasme de Victor fut emporté par Gilles à l'étranger — cela jusqu'à son retour, date coïncidant avec celle du mariage. A 16 ans et demi seulement, après la correction reçue de l'aîné, l'agressivité du désespoir déclenche enfin le processus de la puberté. Ne pouvant déloger « Gilles », qu'il est devenu, de sa double position incompatible, d'être à la fois l'amoureux et l'Idéal du Moi, Victor passe sa vie à l'attaquer en s'attaquant, à le mettre en échec dans ses propres entreprises prescrites par l'Idéal du Moi commun. De la même manière, la hargne affichée à l'endroit de sa femme pour son refus du coït a tergo est en fait la hargne de « Gilles » ; quant à Victor — tout au fond de lui — il ne peut qu'en éprouver de la mauvaise joie. « C'est bien fait pour cet infidèle qui jadis m'a tant aimé. » « Gilles » a des fantasmes d'orgies effrénés... mais, hélas! irréalisables. « Fort heureusement ! » hulule Victor, le petit, sous cape.

On comprend maintenant que, sans l'agressivité à l'encontre du frère aîné, Victor se morfondrait dans son identification à un objet fantasmé qui mènerait le deuil pour lui. S'il n'en est pas ainsi, Victor le doit à une conjoncture particulière. Car, dans le cas présent, à l'identification endocryptique avec le Moi fantasmé de l'aîné s'ajoute un élément conflictuel, fonctionnant à la manière de la névrose. Il s'agit de la coïncidence dans Victor de l'Idéal du Moi du frère avec le sien propre. Or, ce fut bien cet idéal inhérent à Gilles qui les avait séparés un jour. C'est pourquoi toute tentative de réalisation de l'idéal commun induit une forte agressivité contre cet idéal. D'où l'apparence, mais l'apparence seulement, d'une névrose masochique ou d'autodestruction. D'où aussi, la facilité relative d'un certain dialogue pseudo-analytique. En effet, manifestement, il y a conflit bien qu'il ne se situe pas là où on le croirait d'emblée.


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UN MORT ENDEUILLÉ

Tout autre est le cas suivant où aucun conflit ne se peut mettre en évidence entre le sujet cryptophore et l'objet de sa crypte. Eux deux sont de connivence pour haïr secrètement les tiers qui les ont jadis séparés. Ensemble ils vivraient et mourraient.

Au moment du suicide elle venait d'être mère. Un miracle qu'elle fût sauvée. Quelques armées de maison de santé, puis une analyse longue et difficultueuse. Thèmes d'autodépréciation, d'indignité, de vide, de pourriture interne, refus de soins médicaux, tout cela en alternance avec des périodes de bravade, de mépris, d'un sentiment de supériorité embrassant l'univers. Ainsi la décrirait le psychiatre. Quant à l'analyste, lui aussi, à défaut de comprendre, en est réduit là. L'écoute se fige sur une énigme : la petite fille ne va pas encore à l'école quand, pour des raisons obscures, son « irresponsable de père » déserte la famille et disparaît à jamais. Serait-il vivant ? La question reste sans réponse jusqu'à ce jour.

L'anaryse commence par une grande élation. Voici retrouvée enfin la « chaleur du feu » qui nourrit ses rêves d'antan. « Quelqu'un est heureux et plein d'espoir. » Puisse l'analyste l'avoir entendu ainsi dès le début ! Il aurait évité alors des tâtonnements de plusieurs années, non inféconds, certes, mais non plus sans risque de graves erreurs. « Quelqu'un est heureux. » S'agit-il vraiment de la jeune femme ou de quelque autre personne ? Le père, peut-être... Ainsi poserions-nous la question à présent. A défaut, l'analyste est déboussolé. Il cherche le transfert ou tout au moins le rôle qu'on lui fait jouer. En vain. Il ignore encore qu'il est possible de dissimuler sous les propres traits un personnage de fantasme avec ses grandeurs et tourments tout imaginaires. Est-il étonnant, après coup, que les paroles de l'analyste retombent comme les pois chiches lancés contre un mur sans apporter le moindre changement ? Les rêves sont monotones : coupures, dislocations, membres épars. S'agirait-il d'idées de castration qui la tourmentent ? Ou seraitelle mutilée de son père ? Ou châtrée par sa mère ? Ou encore haineuse à l'égard de certaines personnes ou de l'analyste ? Telle est l'apparence. Et pourtant... Rien ne bouge. A qui alors ces disjecla membra ? Serait-ce elle, en tant qu'elle-même, qui aurait à recouvrer un objet perdu, objet susceptible d'être projeté sur l'analyste, objet, dont la mère oedipienne par exemple l'aurait dépouillée ?... Autant de thèmes de contes de fées, sans autre effet que le bénéfice, somme toute, d'une relation stable et sûre. A qui donc ces disjecta membra ? Le tournant survient à partir du moment où — grâce à d'autres cas — l'hypothèse surgit d'un phéno-


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mène de deuil, mais d'un deuil cryptique, fantasmé en tant que deuil interminable d'un autre. Rétroactivement on saisit alors mieux le sens de ses attitudes, répétitives et alternantes, de dépression et d'élan. Comment, en effet, aurait-elle pu transférer les affects d'une petite fille à la recherche de son père, quand elle, tout entière, ne vivait que par l'occulte fantasme d'être elle-même le père qui la pleure, qui souffre d'avoir été mutilé d'elle sans jamais s'en consoler et qui s'accuse des pires méfaits pour avoir dû subir un tel châtiment, ou qui, dans les moments « maniaques », revêtant une stature gigantesque, nanti de toutes les ruses, s'élance vers sa petite amoureuse, avec la ferme conviction qu'aucun obstacle ne saurait l'arrêter. Dans ces moments d'exaltation, elle s'en va courir les antiquaires à la recherche de quelque vieille poupée qui manque encore à sa collection : c'est son père assoiffé d'elle qui la cherche, qui la trouvera ! Une fois le « petit sujet » repéré, son avidité pour l'acquérir ne connaît plus de limites et la pousse à des actes frisant la délinquance. Telle devrait être la force de l'amour.

Elle était donc le « père », mais sans que cela parût dans son allure, restée très féminine, ou dans ses intérêts professionnels. Pourtant, s'il avait été prévenu du mécanisme de l'identification endocryptique, l'analyste aurait pu, assez tôt, être fixé. Petite, elle rêvassait : « Quelqu'un est accusé d'un meurtre d'enfant et, finalement, je me rends compte que l'accusé c'est moi. » N'était-ce pas le père disparu qui, dans le fantasme de la fillette, supportait les accusations de la mère ? Le cabinet de l'analyste est qualifié de funéraire. A entendre : comme lieu de séjour de la petite fille bien-aimée, morte de longue date pour le désir du père. Un jour elle passe avec sa fillette à elle devant un « escalier mécanique » (Heu où le père a été vu la dernière fois) : impression brusque que l'enfant serait « mangée » par la machine. « Les bras m'en tombent. » Voilà ce que c'est pour lui (le père) d'avoir perdu sa petite amoureuse. Oui, tous ces propos auraient pu éclairer l'analyste s'il n'avait pas sacrifié à des préjugés, dont celui du « je ».

Dans l'identification endrocryptique le « je » s'entend comme le Moi fantasmé de l'objet perdu. Sur le divan, plus encore que dans la vie, il met en scène les paroles, les gestes, les sentiments, voire tout le destin imaginé de l'amoureux qui mène le deuil pour son objet désormais « défunt ». A la n-ième répétition de son vécu de l'escalier mécanique (où les bras lui en tombaient) l'analyste finit par énoncer que tous les « bras tombés », tous les « membres coupés » de ses rêves et fantasmes représentaient l'inconsolable douleur de son père : il a les bras comme coupés, sans emploi, à défaut de sa petite fille à porter.


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Dès ce moment, le père jusque-là incorporé, se « décorpore » pour ainsi dire, sur l'analyste. Témoin ce rêve : « Un médecin marron, quand il a perdu sa fille se mutile d'un bras. » « En signe de deuil », affirme l'analyste, le « médecin marron ».

C'est la fin de l'identification endocryptique. A preuve le dessin qu'elle croque à la hâte sur le dos de l'album, relique de son père, dessin qu'elle intitule : Aïda. Ici, les personnages du drame se retrouvent bien à leur place. Aïda, c'est la fille qui est enfermée en prison, mourant d'inanition. C'est elle qui attend morte-vivante que son amoureux de jadis vienne enfin la délivrer. Ce remaniement des identités a lieu, certes, encore à l'intérieur de la crypte, mais, déjà, l'édifice vacille. Bientôt il cédera la place à un vrai souvenir. « C'est honteux ! C'est honteux ! » crie la voisine, de concert avec la mère. « Ce sont ces femmes qui arrachent à la fillette son papa. » Inutile de compléter les pointillés entre la honte faite au père et la disparition de celui-ci. Désormais la crypte est ouverte et la lutte pour le père, au grand jour, s'annonce. Dès ce moment reparaîtra le conflit infantile d'avant la perte, d'avant l'encryptement.

L'OUVERTURE DE LA CRYPTE : AVANT ET APRÈS

Nous venons d'esquisser trois cas, fort divers, d'inclusion. Dans chacun des trois, ce qui déroute c'est l'action, passée inaperçue, d'une identification occulte, donnant lieu à des propos et à des conduites d'apparence inintelligible. Inintelligible d'apparence sur le plan de l'écoute analytique. C'est seulement lorsque l'analyste aura pu signifier qu'il n'est pas sourd à ce mode d'être que, peu à peu, l'inclusion cède la place à un vrai deuil, qui a nom : introjection. Dans ce long processus, on repère trois mouvements successifs :

Le premier coïncide avec le commencement de la relation. Sans se départir de l'identification endocryptique, le sujet projette, secrètement, sur l'analyste, le partenaire enfant de la crypte. Secrètement, il importe d'y insister ; dans la relation manifeste, rien n'en doit transparaître. La fidélité des partenaires ne se devine qu'à l'assiduité aux séances, à une certaine animation. Ce premier moment est suivi d'une longue période qui semble de stagnation mais qui, de fait, est utilisée pour étudier subrepticement les possibilités d'écoute de l'analyste, c'est-à-dire ses préjugés (et non pas son désir, comme ce serait le cas dans des névroses objectales). Durant toute cette phase, le retour régulier sur le divan a, par ailleurs, la même signification libidinale que celle que le patient donne à la régularité de ses fonctions physiologiques : respiration, péristaltisme, menstrues; autant de récurrences, symboliques de


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l'expérience encryptée. La maladie qui affecte ces fonctions : asthmes, colites, règles douloureuses ou arrêtées, involution, etc., si elle devient éloquente, ne parle qu'au sujet lui- même et non pas aux autres (comme ce serait le cas pour l'hystérie de conversion par exemple). Elle dit au sujet : « Le retour a lieu, mais s'il a lieu c'est maladie. » Ce retour est l'image même de ce qui se passe sur le divan : lorsque venir régulièrement en séance et parler sont présentés à soi-même comme une souffrance, comme une torture. A la faveur de cette traduction en paroles, la maladie de soi à soi peut donc connaître un certain répit dès la première phase de l'analyse.

Le second mouvement s'amorce quand la projection secrète de l'enfant sur l'analyste cède la place à la « décorporation. », elle aussi secrète, de l'objet cryptique. Le moteur d'un tel changement peut être tout à fait contingent. Mais, surtout, le moment venu, ce sera l'interprétation éventant l'identification endocryptique. Le faux « je » sera reconverti en troisième personne et cela non sans signifier au patient qu'il est possible d'évoquer l'amour prodigue de l'objet sans lui faire encourir de honte ni le perdre moralement : et cela d'autant que le fait même de la transgression implique un contact authentique et privilégié avec le psychisme profond de l'objet que, dès lors, le patient va tenter de comprendre.

Le grand danger de cette deuxième phase, c'est qu'au moment de l'ouverture de la crypte l'objet ne soit condamné par l'analyste de manière implicite ou explicite ; alors qu'au contraire ce qui est réclamé c'est la faculté d'en faire le deuil, c'est-à-dire de s'approprier les ressources libidinales qu'il détenait. Dire dans ce contexte : « Vous voulez me séduire ! », ou « Vous faites de moi un séducteur », ou « Il est temps d'oublier tout cela », ne sonne pas en propos anodins mais tombe comme autant de condamnations irréversibles, aptes à tout compromettre. Si, au contraire, à la place de la honte de l'objet, a été admise la valeur narcissique de l'expérience encryptée (et cela pour les deux partenaires) alors, la crypte une fois ouverte, son trésor mis à jour et reconnu comme propriété inaliénable du sujet, va s'opérer, au gré d'un élan nouveau, le troisième et dernier mouvement, en vue, cette fois, d'engager la lutte au grand jour avec le tiers oedipien, dernier obstacle à la fructification du trésor.

Au terme de ce trop rapide survol de quelques effets de l'inclusion et en particulier de l'identification endocryptique, qu'il nous soit permis d'exprimer l'espoir que ces notions apporteront un allégement à l'écoute, si difficile, de certains patients. L'espoir, également, à l'endroit de ceuxci, d'avoir ajouté à leur chance de se faire entendre et l'espoir, enfin, que les trésors qui gisent enfouis dans les ciyptes redeviennent la joie de leur détenteur et le profit de nous tous.


ALAIN DE MIJOLLA

LA DESERTION DU CAPITAINE RIMBAUD

Enquête sur un fantasme d'identification inconscient d'Arthur Rimbaud

« C'est une erreur de prétendre qu'à un certain moment, dans le passé, l'homme s'est mis à penser. L'homme n'a jamais commencé à penser. Mentalement, il marche encore à quatre pattes. Il tâtonne dans le brouillard, les yeux fermés, le coeur battant d'angoisse. Et ce qu'il craint le plus — pitié pour lui, mon Dieu ! — c'est sa propre image. »

H. MnXER, Le temps des assassins.

Rimbaud-chrétien, Rimbaud-cabaliste, Rimbaud-marxiste, Rimbaud-communard, Rimbaud-voyou, Rimbaud-voyant, Rimbaud-psychopathe, Rimbaud-illuminé, Rimbaud-schizophrène, Rimbaud-ange du bizarre...

Il faut une certaine impudence pour oser remonter au fanal psychanalytique le cours d'une existence ayant suscité tant d'interprétations et de mythes. Le discours réducteur nous guette, habillant d'un autre jargon la vieille conclusion : « Voilà justement ce qui fait que votre fille est muette. »

Aussi, dans cette étude qui d'ailleurs s'organise autour de deux mutismes, celui de Rimbaud désertant la littérature et celui que sa mère lui opposa durant son enfance, vais-je plutôt tenter de faire entendre une voix disparue. Il y a toujours quelque risque de supercherie à interroger les tables tournantes, mais comment procéder autrement lorsqu'il s'agit d'un revenant ?

Croyez-vous aux revenants ? Je ne parle pas ici des fantômes, vampires ou autres loups-garous dont les ombres font trembler nos veillées, mais de ces êtres du passé qui peuvent revenir en nous, alors que tout avait été ordonné pour leur définitif effacement. Nous les reconnaissons parfois à un reflet inhabituel de notre miroir, à un geste que nous sommes surpris d'avoir esquissé ; certains jours, une image

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ou un souvenir fugace viennent révéler leur présence, signe de ce que nous n'étions pas en trop mauvais termes avec eux.

Mais tel n'est pas toujours le cas, et bien souvent ils réapparaissent à notre insu. Ils peuvent parler par notre bouche un langage anachronique et revivre au travers de nos comportements leurs actions de jadis, sans que notre conscience perçoive autre chose qu'un sentiment d'inquiétude, une impression d'étrangeté. Tout le monde risque alors de s'y laisser prendre, et il faut beaucoup d'attention pour entr'apercevoir un pan de leur suaire, une grande opiniâtreté pour s'y agripper et en dévoiler les mystères.

Car ce ne sont pas de vrais revenants, et l'enquête qui les concerne se termine un peu comme celle de Psychose, le film d'Alfred Hitchcock. Sous le drap fantomatique se dissimule le sujet lui-même, en proie à un fantasme d'identification inconscient. Tandis que le squelette de l'objet ainsi réincarné gît dans une cave ou un tombeau, rien d'autre que ce simulacre ne pourra jamais le faire revivre.

Certaines fois, l'envahissement de notre Moi par des fantasmes d'identification inconscients représente une aide transitoire dans les passages périlleux de notre existence, une halte bénéfique autorisant l'élaboration de solutions qui nous soient plus personnelles. Pour quelques sujets au contraire, leur installation quasi permanente a la signification d'un renoncement et d'un abandon d'identité, condamnant ceux qu'ils hantent à survivre — et parfois mourir — au nom d'un autre.

De telles maladies de l'identification ne sont pas si rares, mais s'avèrent délicates à déceler puisque tout concourt à garder au processus son caractère inconscient.

Il m'est apparu, à l'étude de la biographie de Rimbaud, que l'hypothèse d'une maladie de ce type pouvait rendre moins énigmatiques son abandon des lettres et son départ pour l'aventure du désert. Encore fallait-il, dans un premier temps, exhumer de l'oubli, où tant de silences l'avaient enfoui, un personnage effacé de son passé.

. C'est à la seule matérialisation de ce « revenant » que se limitera le présent travail, étape initiale d'une reconstruction plus ambitieuse de l'univers psychique du poète. Si j'ai choisi d'en communiquer cet aspect très parcellaire, c'est que, depuis six ans, un tel projet mégalomaniaque condamnait ma tentative à une monstrueuse prolifération. Il faut savoir renoncer à tout comprendre, à tout expliquer et à tout réparer dans le même souffle. Il me faut donc accepter de mettre ici un terme provisoire à une entreprise que sa démesure risquait de vouer à l'interminable...


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Qui pénètre dans les récits biographiques consacrés à Rimbaud ne peut manquer d'être frappé par le silence où se trouve ensevelie la personne de son père. Son histoire se voit, dans les meilleurs cas, expédiée en quelques lignes pour disparaître à tout jamais des commentaires.

Une note de l'édition de 1963 des OEuvres complètes (1) en fournit un exemple éclatant :

« Ce père, inexistant dans la correspondance comme dans la vie de Rimbaud, avait abandonné sans retour femme et enfants, après sa mise à la retraite (à 50 ans). Le capitaine Frédéric Rimbaud s'était alors retiré à Dijon, ville natale de son père, Didier Rimbaud, le tailleur d'habits. Il y mourut, à l'âge de 64 ans, le 17 novembre 1878, et fut enterré le lendemain après un service religieux en l'église de Sainte-Bénigne. »

« Inexistant dans la correspondance... », soit, et encore. Mais « dans la vie » ? Comment notre attention ne serait-elle pas bousculée par cette fêlure d'un discours biographique qui affirme avec tant de calme une inexistence paternelle ?

L'exemple cité n'est pas unique. Si les commentateurs épluchent le moindre fait de la geste rimbaldienne et s'ils se montrent fascinés par la mère du poète, l'encre et les renseignements leur manquent soudain pour évoquer le capitaine. Comme il semble impossible de s'intéresser à Rimbaud sans y mettre fougue, passion et mauvaise foi, chacun y va cependant de son appréciation morale. Pour les uns, c'est un soudard ivrogne qui détestait femme et marmots. Pour d'autres, un officier généreux contraint de fuir une insupportable mégère. Tous versent une larme sur le malheureux destin de l'enfant d'un couple désuni, mais s'accordent à considérer le départ du capitaine, en août 1860, comme un point final à son hypothétique influence sur son fils, alors âgé de 6 ans.

De fait, rien ne transparaît de sa présence dans le texte manifeste de la vie et des écrits de Rimbaud, sinon deux petits faits d'apparence anodine. A peine cités par les biographes, ils témoignent pourtant d'une faille dans le mur de silence et posent à leur façon la question de ce père « inexistant ».

Ce sont des « inexactitudes », m'écrit l'un des plus éminents spécialistes de Rimbaud. D'autres surenchérissent : des mensonges, peu

(1) A. RIMBAUD, OEuvres complètes, prés, par B.. de RÉNÉVILLE et J. MOUQUET, Paris, Bibl. Pléiade, N.R.F., 1963, p. 828.


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surprenants chez un tel mythomane. Peutrêtre, mais ne conviendrait-il pas de s'}' arrêter un moment ?

La première de ces « inexactitudes » se situe en mai 1877. C'est pour Rimbaud une période de grand trouble, marquée par une série de voyages peu cohérents. Il y a trois années qu'il a cessé d'écrire, après le dédain que les cercles littéraires ont manifesté pour Une saison en enfer, trois années qu'il erre. Ses pérégrinations l'ont conduit à Brême où il cherche un emploi. Il adresse alors au consul des Etats-Unis une lettre en forme de curriculum vitae dont voici un extrait :

«Bremen, the I4th May 77.

« The undersigned Arthur Rimbaud — Born in Charleville (France) — Aged 23 — 5 ft. 6 height — Good healthy — Late a teacher of sciences and languages — Recently deserted from the 47e Régiment of the French Army (...) Would like to know on which conditions he could conclude an immédiate engagement in the American navy (...) — John Arthur Rimbaud » (1).

Curieuse demande d'engagement ! Etonnante et paradoxale façon de se présenter à des autorités militaires que cette proclamation, parmi titres et travaux, de sa qualité de déserteur !

Le fait d'ailleurs n'est pas en soi totalement inexact puisque Rimbaud a, peu auparavant, déserté à Java l'armée coloniale néerlandaise dans laquelle il s'était engagé pour empocher la prime. Mais quel besoin a-t-il de s'en vanter ? Stupidité ? Provocation ? Ou autre chose ?

C'est un bien étrange mensonge qui le pousse à s'affirmer « récemment déserteur du 47e régiment de l'armée française ». Aucun biographe n'en est dupe, et chacun de rétablir la vérité historique : le 47e régiment de l'armée française est précisément celui auquel appartenait, à l'époque de son mariage et jusqu'à sa mise à la retraite, le capitaine Frédéric Rimbaud, son père...

On ignore si cette lettre, qui ne fut suivie d'aucun effet, parvint même à son destinataire. Elle ne représente qu'une incongruité de plus pour ceux qui décrivent Rimbaud comme un schizophrène ou un « psychopathe ». Elle est pour nous un signe, venu d'ailleurs.

Trois ans plus tard, en août 1880, Rimbaud se trouve au Harar et se fait engager chez un négociant, Alfred Bardey, qui a l'heureuse idée de tenir un journal intime et y consigne un jour :

« M. Dubar me parle alors d'un jeune homme qu'il occupe dans les magasins où se font les triages de café (...) du nom d'Arthur Rimbaud. C'est un grand et

(1) « Brème, le 14 mai 77. Le soussigné Arthur Rimbaud — Né à Charleville (France) — Agé de 23 ans — Taille 5 pieds 6 — Bien portant — Précédemment professeur de sciences et de langues. — Récemment déserteur du 47e régiment de l'armée française (...) Aimerait connaître à quelles conditions il pourrait conclure un engagement immédiat dans la marine américaine. »


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sympathique garçon qui parle peu et accompagne ses courtes explications de petits gestes coupants, de la main droite et à contretemps. Il a 25 ans, est né à Dole (Jura) et vient de l'île de Chypre où il était chef d'une équipe de carriers » (1).

Bien des années plus tard, Alfred Bar dey portera en bas de page une courte note de rectification :

« Ce n'est que longtemps après que j'ai appris qu'il était né à Charleville (Ardennes). »

Un mensonge de plus, donc. Mais est-ce absolument par hasard qu'à Dole (Jura) soit né, le 7 octobre 1814, le capitaine Frédéric Rimbaud ?

Même si Rimbaud, méfiant comme nous le constaterons plus tard, cherchait à se dissimuler et à brouiller les pistes de son identité, ne pouvait-il, en une époque où l'homme se trouvait moins fiché qu'aujourd'hui, inventer d'autres écrans de fumée que cette désertion du 47e régiment de l'armée française ou que cette naissance jurassienne ?

On voit ici se profiler une hypothèse un peu hardie de s'appuyer sur d'aussi minces détails, mais dont l'intérêt interprétatif devra être confronté aux autres éléments connus de la vie de Rimbaud : ce ne serait pas l'Arthur Rimbaud de la période poétique qui aurait erré à travers les pays pour se fixer en Afrique, mais un autre personnage psychique ayant un rapport inconscient avec son père.

Il ne s'agit pas, en effet, si l'on admet avec nous quelque phénomène de l'ordre de l'identification, d'un processus conscient visant à imiter ou à se conformer à un modèle reconnu et proclamé comme tel. Jamais Rimbaud ne laisse penser qu'il souhaite vivre ce que son. père a vécu, suivre ses imaginaires traces ou qu'il se passionne comme lui pour l'Islam et les civilisations orientales. Nous ne trouvons aucune référence au capitaine dans ses écrits, et les mots « mon père » y sont, à une exception près, totalement absents. Il n'y a pas de « comme » dans son discours, omission par ailleurs caractéristique d'un style poétique qui joue de substitutions ou de juxtapositions sans recourir aux conjonctions de comparaison.

On sait depuis Freud que le procédé de l'identification dans le rêve sert à exprimer le « tout comme », le « de même que », c'est-à-dire à en faire l'économie. Economie du mot, mais aussi et surtout de la représentation d'une communauté dans l'inconscient des personnages fusionnés ou substitués par l'identification.

(1) Souvenirs inédits d'Alfred Bardey, in Etudes rimbalâiennes, I, 1968 ; Lettres modernes, Paris, Minafd édit., 1969, p. 35-36.


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En ce qui concerne Rimbaud et son père, rien encore ne nous apparaît de cette éventuelle communauté et, sans les fugitives émergences que nous avons repérées, le capitaine Rimbaud serait, pour nous aussi, rayé du récit de la vie de son fils.

Il pourrait cependant y être évoqué, au moins par association libre, en d'autres circonstances. Rimbaud, en dehors de sa correspondance privée, n'a plus rien écrit, à notre connaissance, de 1875 à sa mort, seize ans plus tard. Il existe toutefois une exception à ce silence sous la forme d'un long article paru dans un journal, Le Bosphore égyptien, les 25 et 27 août 1887 (1).

Rimbaud venait alors d'effectuer une expédition aussi épuisante que financièrement désastreuse et, se reposant au Caire, en avait rédigé un compte rendu qui se vit ainsi publié. Selon H. Matarasso et P. Petitfils, « c'est un texte traitant de politique et d'économie, alerte, précis et lucide » (2), dont les extraits furent repris dans le docte Bulletin de la Société de Géographie. Si l'on pense qu'un an auparavant était sortie à Paris, pour quelques initiés, la première édition des Illuminations, on ne peut qu'être frappé d'une telle distance, d'une telle métamorphose.

« Des rinçures, ce n'étaient que des rinçures », aurait un jour grommelé Rimbaud à qui faisait allusion à ses oeuvres de jeunesse. Il semble qu'il ait eu vent de son début de notoriété parisienne mais qu'il se soit résolu à l'ignorer complètement. Le « Je » était véritablement devenu un autre...

« Alerte, lucide et précis », ces adjectifs ont été employés pour qualifier le style d'autres rapports soigneux et documentés dont nous avons gardé la trace (3). Celui qui n'était alors que le lieutenant Frédéric Rimbaud adressait en effet tous les quinze jours aux autorités militaires des comptes rendus sur les lieux et les populations indigènes dont il avait la charge et la surveillance, en 1847, en tant que chef du Bureau arabe de Sebdou. Ceci se passait sept ans avant la naissance du poète, et certains biographes ont relevé dans ces textes paternels des recherches stylistiques annonciatrices du génie à venir. Par contre, personne ne semble avoir effectué la démarche inverse afin de se demander si le Rimbaud du désert n'avait pas fait retour, corps et âme, vers quelque moment de sa préhistoire, fantasmatiquement et inconsciemment reconstituée par lui.

(1) A. RIMBAUD, OEuvres complètes, édit. prés, par A. ADAM, Bibl. Pléiade, N.R.F., 1972, p. 430-440.

(2) Album Rimbaud, par H. MATARASSO et P. PETITFILS, Bibl. Pléiade, N.R.F., 1967, p. 276.

(3) Pour tout ce qui concerne le capitaine Rimbaud, on consultera avec intérêt et plaisir le plaidoyer d'un bouillant rimbaldien, militaire de surcroît... Colonel GODCHOT, A. Rimbaud ne varietur, Nice, 1936, p. 21-30.


LA DÉSERTION DU CAPITAINE RIMBAUD 433

C'est que l'atavisme, ou le mouvement progressif qui va des sources héréditaires à l'enrichissement du génie confirmé, constitue un procédé d'explication psychologique plus fréquemment invoqué que l'identification, surtout lorsque, comme c'est ici le cas, celle-ci se situe dans un mouvement régressif et témoigne d'une mutilation du Moi.

Cette régression et cette mutilation représentent une tentative de survie face à des difficultés dont le sujet ne peut assurer l'élaboration psychique. L'exemple de l'Homme aux rats, en proie également à des fantasmes d'identification inconscients, comme celui de Rimbaud, nous le montre.

En ce qui concerne Rimbaud, notre hypothèse d'un envahissant fantasme d'identification inconscient à son père s'inscrit dans le double contexte d'une réelle perte précoce d'objet sexuel, sur les conditions de laquelle nous allons revenir, et d'une reviviscence de cette perte initiale ; pour l'Homme aux rats, le premier temps est uniquement fantasmatique (les souhaits de mort dirigés contre son père), mais le déroulement chronologique des faits s'avère parallèle.

C'est en effet souvent à l'occasion de la mort de cet objet déjà perdu, ou de la disparition d'un de ses substituts que réapparaissent d'anciens fantasmes d'identification inconscients, puisant leur force et leur dynamisme d'une libido redevenue libre. Leur retour, corollaire d'un travail de deuil, est d'intensité variable selon chacun et nous avons tenté, par exemple, d'en retrouver la trace a minima dans les rêves de Freud (i).

Chez certains sujets, tel Rimbaud, les conditions infantiles de sa formation ne permettent pas à l'appareil psychique d'élaborer la perte secondaire réveillant le traumatisme initial. Le Moi renonce à survivre en son nom propre et se laisse envahir par l'ombre du disparu. Mais il évite les dangers d'une régression mélancolique mortifère en investissant libidinalement ces scénarios qui, dans les rêves, les symptômes ou les comportements, sont le signe des fantasmes d'identification inconscients.

Ce temps d'une perte secondaire existe chez Rimbaud si l'on veut bien considérer sa vie. Elle est préparée par sa rupture avec Verlaine en 1873, inéluctable dès l'échec à'Une saison en enfer, renforcée par la mort de sa jeune soeur Vitalie en décembre 1875, mais on n'en découvre la marque précise que si l'on trace sur une carte géographique les multiples itinéraires de ses voyages connus.

(1) A. de MIJOIXA, Fantasmes d'identification : Jakob Freud et Goethe, Etudes freudiennes, Denoël, avril 1975, n° 9-10.

R. FH. p. 15


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Dans un premier temps, ils s'articulent tous autour d'un point fixe, toujours fui et toujours retrouvé, la maison de Charleville où vit Mme Rimbaud. D'août 1870 à l'année 1878, quatorze voyages recensés propulsent anarchiquement Rimbaud à travers le monde. Ce sont d'ailleurs plutôt des fugues dont le billet de retour est pour ainsi dire inclus dans le projet de départ. Une première modification dans leur aménagement se fait toutefois sentir lorsque, à partir de 1875, c'est-àdire après avoir définitivement abandonné la littérature, Rimbaud s'en va seul, comme au temps du vagabondage de ses seize ans, sans nul Verlaine ni Germain Nouveau.

Mais un changement radical se produit avec le départ de novembre 1878 qui marque la fin du nomadisme d'antan et va installer Rimbaud dans un mode de vie totalement inhabituel.

Contremaître à Chypre, après être passé par Gênes et Alexandrie, il doit revenir en juin 1879 à Roche, l'exploitation agricole que dirige sa mère aux environs de Charleville, du fait d'une fièvre typhoïde, mais il repart en mars 1880 en suivant un itinéraire qui reprend exactement les étapes de son précédent voyage. C'est la première fois qu'une telle répétition se manifeste.

Gênes, Alexandrie, Chypre... Rimbaud, à vingt-cinq ans, quitte pour la seizième et dernière fois la maison maternelle vers son destin du désert. Il n'y reviendra brièvement que onze ans plus tard, amputé, à trois mois de sa mort

D'un côté, quatorze errances désordonnées en huit ans, centrées sur la demeure maternelle de Charleville. De l'autre, deux voyages qui n'en font qu'un dans la continuité de leur projet et maintiennent pour douze ans Rimbaud à l'autre bout du monde.

Entre les deux volets de cet asymétrique diptyque, un événement est survenu, au cours d'un mois de novembre qui peut apparaître fatidique puisque Rimbaud mourra le 10 novembre 1891. Cet événement est si peu considéré par les biographes qu'il ne figure même pas dans la très minutieuse chronologie proposée par la dernière édition des OEuvres complètes (1). Il s'agit de la mort du capitaine Frédéric Rimbaud, survenue le 17 novembre 1878, à Dijon.

Rimbaud ne l'apprendra qu'en route puisque, ce même jour, il écrit aux siens de Gênes. Nous n'en savons rien de plus, sa correspondance restant muette sur ce sujet. Nous n'y trouvons qu'une seule allusion, le 24 avril 1879, avec l'annonce du prochain envoi d'une procuration

(1) Op. cit., Chronologie, p. XXXIX-LII.


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dont on pense qu'elle a dû servir aux formalités de la succession paternelle.

Comme par hasard, Rimbaud se trouve atteint un mois après cette lettre, en mai 1879, de la fièvre typhoïde qui exige son rapatriement en France. C'est la première maladie que nous lui connaissions. La seconde maladie et le second rapatriement, faut-il le rappeler, l'amèneront à Marseille en mai 1891. Il présentera alors une tumeur cancéreuse du genou gauche. Amputé, il mourra six mois plus tard.

Tous ces indices peuvent paraître insuffisants et mon interprétation hasardeuse. Il faut cependant souligner que la minceur des renseignements que nous possédons sur le père de Rimbaud doit être considérée en soi comme significative. Si l'on pense aux milliers de travaux consacrés au poète (Etiemble, en 1949, n'avait-il pas déjà recensé 2 600 références ?...), aux multiples descriptions de sa terrible mère (1), un tel gommage est surprenant. De la même façon que certaines absences de représentations dans le discours de nos patients ont valeur de signal, le silence maintenu autour de la personne et du rôle du capitaine dans la vie et l'oeuvre de Rimbaud incite à penser qu'il s'est précisément passé là quelque chose d'essentiel.

Le capitaine avait déserté le domicile conjugal avec armes et bagages, mais son départ définitif avait surtout été suivi d'une grande opération d'assainissement menée par son épouse. Seules, nous apprend un biographe, restaient quelques lignes écrites de sa main, « vestiges sans lesquels Isabelle Rimbaud (je le tiens d'elle) n'aurait jamais vu l'écriture de son père, la mère de famille ayant purgé la maison de ce qui pouvait apprendre à ses enfants qu'ils eussent un père » (2).

Pourquoi une telle purification ? Le capitaine avait-il à ce point démérité ou n'était-ce pas une sorte d'exorcisme lié à la complexité affective de Vitalie Rimbaud ?

C'est un honnête militaire pourtant que ce capitaine au sage avancement. Engagé volontaire à 18 ans, il gravit les échelons de la hiérarchie avec une régularité à sortir du rang qui le conduit au grade de lieutenant en 1845. Il se trouve alors en Algérie où il séjournera pendant

(1) Parmi les plus fines, car elle ne se contente pas de la présenter comme une sorte de Mme Lepic, ou de Folcoche, et met en lumière le lien d'amour qui l'unissait à son fils, il faut citer : S. BRIET, Madame Eimbaud. Essai de biographie, Les Lettres modernes, Minard édit., 1968, coll. « Avant-siècle », n° 5.

(2) M. COULON, La vie de Rimbaud et de son oeuvre, Mercure de France, p. 30.


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huit ans. Avec le duc d'Aumale et Bugeaud, la bataille fait rage pour réduire Abd el-Kader. Après avoir combattu pendant trois ans, il est nommé chef du Bureau arabe de Sebdou, poste plus tranquille où sa mission est d'administrer les populations indigènes et de renseigner l'état-major sur leur docilité ou les bruits qui circulent sur l'insaisissable émir et ses troupes rebelles. Nous avons déjà signalé la qualité des informations qu'il fournit et la précision du style de ses rapports bimensuels. Ils sont d'une écriture fine et soignée à laquelle certains experts compareront celle d'Arthur Rimbaud dans la seconde période de sa vie...

Rapatrié en France en 1850, il est promu capitaine. Son père, Didier Rimbaud, meurt à Dole, le 18 mai 1852. Au mois d'octobre suivant, il se trouve affecté à Mézières. Toutes les circonstances du destin, y compris ce deuil, sont réunies pour qu'il rencontre et, trois mois après, épouse à Charleville, le 8 février 1853, Marie-Catherine-FélicitéVitalie Cuif.

Le mariage est raisonnable. Elle a vingt-huit ans et, de l'avis de tous, c'est une jeune femme sérieuse, extrêmement scrupuleuse et religieuse, bien dotée de surcroît. Son père, Jean-Nicolas Cuif, possède une coquette exploitation agricole dans la commune voisine de Roche. Orpheline de mère à l'âge de cinq ans, un mois après la naissance d'un frère, elle n'a jamais quitté son père et s'est occupée de l'éducation de ses deux frères. Leur destin sera peu glorieux, et elle s'empressera de les exclure pour demeurer seule dépositaire des possessions paternelles.

Le capitaine a trente-huit ans et demi, âge que n'atteindra pas son fils.

« C'était un homme de taille moyenne, blond, au front haut, aux yeux bleus, au nez court et légèrement retroussé, à la bouche charnue ; portant, à la mode de ce temps-là, la moustache à l'impériale. Il avait le caractère mobile : indolent et violent tour à tour. Est-ce aux bureaux arabes qu'il avait contracté son humeur peu paternelle et qui se démontrait surtout en présence des derniers-nés ? Toujours est-il que sa femme, chaque fois qu'un enfant allait lui naître, quittait momentanément le foyer conjugal pour aller réfugier sa maternité auprès de son père, Nicolas Cuif. Et cela explique comment Jean-Arthur Rimbaud, de même que son frère et deux de ses soeurs, naquit chez son aïeul » (1).

En fait, cela n'explique rien du tout, n'en déplaise au futur gendre du capitaine qui brossera, sans l'avoir jamais connu, ce portrait inspiré par sa femme et sa belle-mère.

En effet, trois mois après le mariage, le capitaine est affecté à Lyon. Vitalie reste à Charleville. Elle est enceinte et met au monde, neuf mois

(1) Paterne BERRICHON, Jean-Arthur Rimbaud. Le poète, Mercure de France, 1912, p. 12-13.


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après les noces, le 2 novembre 1853, un premier fils qui portera le prénom de son père et sera la bête noire de sa mère, Jean-NicolasFrédéric. Elle le chassera d'ailleurs un jour pour ne plus jamais le revoir.

Le capitaine est à Lyon au moment de cette naissance et n'obtient une permission que deux mois plus tard. Avec une admirable régularité qui ne se démentira pas dans la suite de l'histoire, va naître le 20 octobre 1854 notre poète, Jean-Nicolas-Arthur.

Un mois après sa naissance, son père étant passé, puis reparti, et sa mère s'occupant de la ferme familiale, Arthur est placé en nourrice. Il affronte ainsi, près de la frontière belge, son premier hiver ardennais. Cet exil précoce ne sera peut-être pas étranger à sa future phobie du froid, surtout si l'on se souvient que, dans les souvenirs familiaux, circule le reproche fait à la nourrice d'avoir volé les vêtements d'Arthur au profit de ses propres enfants.

Le capitaine, en mars 1855, doit partir pour la campagne de Crimée. Il quitte Arthur, âgé de cinq mois, et ne le reverra qu'un an et demi plus tard, lors de son retour. Il se trouve alors affecté à Grenoble, mais séjourne un court temps près des siens en septembre 1856...

Ponctuellement, le 4 juin 1857, Vitalie met au monde VictoirePauline- Vitalie qui meurt à l'âge de trois mois.

Arthur, entre sa deuxième et sa troisième année, assiste donc à ce passage au foyer de son père revenu de Crimée, à la grossesse qui s'ensuit, à la naissance d'une soeur et à sa mort précoce.

Le capitaine vit seul à Grenoble et ne revient en permission qu'en septembre 1857. Nouvelle grossesse et naissance à date prévisible, le 15 juin 1858. de Jeanne-Rosalie-Vitalie, deuxième fille qui reprend le prénom maternel brièvement porté par la première. Elle mourra à dix-sept ans, d'un probable cancer osseux comme Arthur, et celui-ci en sera bouleversé.

En cette année 1858, le capitaine est reparti pour Dieppe, puis pour Strasbourg. Trois semaines après la naissance de Vitalie, c'est une nouvelle mort, celle de Jean-Nicolas Cuif, le grand-père. Arthur approche de ses quatre ans et voit ainsi disparaître le seul homme stable de la famille, celui qui fut sans doute l'unique objet d'amour de sa mère.

Celle-ci, désormais propriétaire de la ferme, confie l'année suivante ses enfants à une voisine et, pour la première fois, s'en va passer quelques jours en Alsace avec son mari, en août 1859. Il en résultera une ultime grossesse et la venue au monde, le 1er juin 1860, de Frédérique-MarieIsabelle.

Toutes ces naissances ont contraint Vitalie à louer un appartement


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plus vaste dans un quartier populeux de Charleville, déchéance sociale qui l'affecte. Le capitaine rend au foyer des visites plus fréquentes. De nombreuses disputes éclatent dont nous possédons un curieux compte rendu, d'après le récit qu'en aurait fait un jour Rimbaud à son ami Delahaye :

« Arthur Rimbaud avait six ans. Il lui restait le souvenir de ce qui fut sans doute la dernière altercation conjugale ; où un bassin d'argent, posé sur le buffet, jouait un rôle qui à frappé son imagination pour toujours. Le papa, furieux, empoignait ce bassin, le jetait sur le plancher où il rebondissait en faisant de la musique, puis il le remettait à sa place et la maman, non moins fière, prenait à son tour l'objet sonore et lui faisait exécuter la même danse pour le ramasser aussitôt et le replacer avec soin là où il devait rester. Une manière qu'ils avaient de souligner leurs arguments et d'affirmer leur indépendance. Rimbaud se rappelait cette chose, parce qu'elle l'avait amusé beaucoup, rendu peut-être un peu envieux car lui-même aurait tant voulu jouer à faire courir le beau bassin d'argent ! » (I).

Ce souvenir-écran est l'unique témoignage qui nous soit parvenu de Rimbaud évoquant le couple de ses parents. Et quelle scène !... Violence et mesure alternent, dans un silence que seul le tintement du métal vient troubler. Rien ne différencie les acteurs de cette parade sexuelle maquillée en dispute. Est-ce comme cela que se fabriquent les enfants qui tombent aux dates prescrites ? Arthur aurait-il « tant voulu jouer » à jeter à terre ses rivaux, comme Goethe, selon Freud, le fit un jour par écuelles et pots interposés ?

En août 1860, le capitaine est affecté à Cambrai. Il ne reviendra jamais plus au foyer. Il n'y aura pas de divorce et, après sa mort, Vitalie recevra de l'armée une pension de veuve. Pour l'instant, elle efface toutes ses empreintes : aucune photographie, aucun portrait. Le silence, le silence surtout sur une existence à laquelle nul ne doit faire allusion. J'imagine une abondante correspondance brûlée. Ce militaire bureaucrate avait la plume facile et ne devait pas manquer à ses devoirs épistolaires. Il n'en restera pas trace et nous ne possédons, en leur lieu et place, que les nombreuses lettres que Rimbaud adressera, à son tour, aux siens et à sa mère lorsqu'il aura choisi l'exil et qu'il n'écrira plus rien d'autre.

De la même façon, sans doute, ont été détruits les souvenirs personnels du capitaine, retrouvés à Dijon après sa mort. Nul ne sait ce qu'il est advenu de son héritage ni ce qu'il comportait, effets, objets,

(1) E. DELAHAYE, Rimbaud, l'artiste, l'être moral, Paris, Alb. Messein édit., 1923, p. 17.


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livres ou correspondance. Vitalie Rimbaud, également douée d'un certain talent littéraire, devait bien donner à son lointain mari quelques nouvelles de ses enfants...

Tout semble bien avoir totalement disparu, au moins dans la réalité des faits et des objets. Mais dans les fantasmes des enfants ? Que pouvait penser Rimbaud de ce rutilant capitaine qui apparaissait pour quelques nuits d'amour et s'envolait, ayant semé au ventre de la mère un enfant de plus, vers d'incroyables aventures et de légendaires contrées ?

La porte est ouverte aux épopées qu'Isabelle Rimbaud rapportera plus tard. Le nom de Rimbaud serait lié à la famille des Baux qui portait titre de comte d'Orange... Deux frères aînés du capitaine auraient péri durant les Trois Glorieuses... Rien n'est venu confirmer ces légendes familiales.

Un biographe chevauche les délires :

« Il a laissé en manuscrits les éléments de plusieurs ouvrages : Correspondance militaire, L'éloquence militaire, Livre de guerre. Ce sont des travaux énormes. Le premier a plus de 700 pages de très grand format finement écrites ; il est accompagné de commentaires et d'analyses. Le deuxième est un traité qui établit une comparaison entre les orateurs anciens et les modernes (...), le troisième est remarquable par un grand nombre de plans et par des épisodes relatifs aux expéditions d'Algérie, de Crimée et d'Italie. M. Rimbaud qui avait été désigné comme officier par le duc d'Aumale dans le corps nouvellement formé des chasseurs d'Orléans, était aussi un linguiste arabe distingué. Sa famille possède une grammaire arabe revue et corrigée entièrement de sa main sur les expéditions d'Algérie (sic), une traduction du Coran avec le texte arabe en regard » (1).

En réalité, jamais le duc d'Aumale n'est intervenu dans l'avancement régulier mais sans gloire du capitaine. Quant au reste, le biographe pressé de questions reconnaîtra un jour :

« Nous tenons les indications de la mère d'Arthur Rimbaud et de sa soeur Isabelle que nous avons vues une ou deux fois à Charleville et avec qui nous avons eu quelque correspondance. Le peu que nous savons et que nous avons dit vient donc de ces deux personnes, ou plutôt d'Isabelle, car de sa mère on ne pouvait rien tirer (2). Nous n'avons rien vu, ni ouvrages, ni copies, ni lettres, ni documents, ni états de service. Nous avons répété scrupuleusement et honnêtement ce qui nous avait été confié : bien peu de chose d'ailleurs, une vingtaine de lignes qui ne nous intéressaient qu'en raison d'Arthur Rimbaud et non de

(1) J. BOURGUIGNON et Ch. HOUIN, Poètes ardennais : Arthur Rimbaud, Revue d'Ardenne et d'Argonne, nov.-déc. 1896.

(2) C'est nous qui soulignons.


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son père. Donc simple témoignage oral dont nous ne pouvions suspecter la bonne foi et qui maintenant encore me paraît sincère, mais dicté par une piété filiale excessive (je répète que Mme Rimbaud, renfermée, têtue et taciturne n'a rien dit (I)) et que sa fille Isabelle a dû fortement s'illusionner et s'exagérer la valeur des manuscrits et ouvrages de son père, sans doute compilation de notes plus ou moins indigestes » (2).

Ne demeuraient plus au foyer que quelques « vestiges ». La Grammaire nationale de Bescherelle, par exemple, annotée par le capitaine de solennelles maximes : « Sans un peu de travail on n'a point de plaisir » ou, en première page : « La grammaire est la base, le fondement de toutes les connaissances humaines. » Arthur Rimbaud y ajoutera un jour une sentence de son cru : « Pensez tout ce que vous voudrez. Mais songez bien à ce que vous dîtes ! »

D'autres livres devaient également avoir échappé au massacre, tels ceux que Rimbaud réclamera d'Ethiopie en 1881 :

« A propos, comment n'avez-vous pas retrouvé le Dictionnaire arabe ? Il doit être à la maison cependant. Dites à F[rédéric] de chercher dans les papiers arabes un cahier intitulé : Plaisanteries, jeux de mots, etc., en arabe ; et il doit y avoir aussi une collection de dialogues, de chansons ou je ne sais quoi, utile à ceux qui apprennent la langue. S'il y a un ouvrage en arabe, envoyez ; mais tout ceci comme emballage seulement, car ça ne vaut pas le port. »

Frédéric sait s'y retrouver parmi les papiers arabes. A qui se souvient de l'union des deux frères dans leur prime jeunesse, de leurs jeux et de leurs promenades, il est facile de les imaginer rêvant sur ces étranges restes paternels, même si, vingt-cinq ans plus tard, ça ne vaut plus le port !

« A sept ans, il faisait des romans, sur la vie Du grand désert, où luit la Liberté ravie, Forêts, soleils, rives, savanes ! — Il s'aidait De journaux illustrés où, rouge, il regardait Des Espagnoles rire et des Italiennes. »

La désertion du capitaine Rimbaud a sans nul doute contribué à l'élaboration d'un personnage fantasmatique inconscient d'autant plus magnifié que Vitalie Rimbaud imposait le silence et régnait sur sa nichée avec une implacable autorité. Sa présence réelle aurait été moins exaltante si nous en jugeons par ce que ses états de service, ses maximes ou même le souvenir du bassin d'argent laissent entrevoir des côtés tatillon et prudhommesque de son caractère.

Mais il est parti... Il ne valait rien, dit la mère, même pas la peine

(1) C'est nous qui soulignons.

(2) lettre de M. Ch. Houin du 14 février 1930, in colonel GODCHOT, op. cit., p. 5-6.


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d'en parler désormais. Et, comme elle a « le bleu regard — qui ment », sans doute laisse-t-elle entendre : il ne me procurait aucun plaisir. Il n'y aura jamais de place chez elle pour des jouissances abjectes. Que les enfants fassent leur devoir, comme elle, qu'ils se soumettent à Dieu qu'elle représente. Qu'ils montrent à tous ces voisins ricaneurs la parfaite éducation que leur donne une femme abandonnée mais digne. Elle leur tient lieu désormais de père, de mère, de tout. Malheur à qui rêverait d'autre chose !

« Et la Mère, fermant le livre du devoir.

S'en allait satisfaite et très fière, sans voir,

Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences,

L'âme de son enfant livrée aux répugnances. »

Les allusions de Rimbaud à ses masturbations infantiles sont assez nombreuses et translucides pour que nous admettions la précocité et la vigueur d'une sexualité si manifestement condamnée. Il y a certes dans ses aveux quelque rodomontade d'adolescent révolté, soucieux de faire oublier son passé de « petit cagot », une certaine fanfaronnade du vice, mais l'ampleur même des formations réactionnelles mises en place lors de sa période de latence plaide en faveur des « acres hypocrisies » et des « tics noirs » qu'il se reconnaîtra plus tard.

C'est qu'il a entrevu, cru entrevoir ou imaginé bien des choses au travers du discours maternel. Il se fait apparemment le complice de sa mère, car il l'aime et veut la conserver. Sans doute sent-il qu'à sa manière elle l'aime aussi et le préfère à ses autres enfants : il est le seul qui puisse la tutoyer. Son frère aîné, Frédéric, n'est qu'un bon à rien : il représente l'Homme méprisable. Arthur, ce « petit cagot », se voit voué, par son intelligence et ses prodigieuses réussites scolaires, à faire l'orgueil d'une mère caparaçonnée de puritanisme, « aussi inflexible que 73 administrations à casquettes de plomb ». Tant de rigueur doit bien, chez elle aussi, s'opposer à de violentes passions souterraines, et chacun fortifie ses positions extérieures pour que la situation familiale ne devienne pas explosive.

Restent les fantasmes et le recours à un personnage paternel que Rimbaud ne parvient cependant pas à idéaliser de manière suffisamment solide pour que son image protectrice résiste aux tempêtes pulsionnelles de la puberté. Francis Pasche, commentant la suggestion de Freud que la carence de l'Idéal rejette sur l'idéal sexuel, fait à ce propos très justement remarquer que :

« Ce n'est pas parce que le pénis est menaçant (comme représentant le mauvais sein vénéneux, ou comme instrument perforant) qu'on le rend


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secondairement désirable, lui-même ou son symbole, c'est parce que son porteur n'a pu être idéalisé ou n'a pu le rester ni, par conséquent, servir de modèle inducteur valorisant, qu'il est ravalé à l'état d'objet de désir sexuel » (I).

Un poème assez particulier, issu de l'enfer rigolard des soirées du « Cercle Zutique », daté de 1871 et contemporain des folles amours avec Verlaine, nous apporte de ce processus un témoignage important.

En forme de fantaisie masturbatoire, se terminant d'ailleurs par l'invite sans équivoque : « et tirons-nous la queue ! », cette poésie a pour titre Les remembrâmes du vieillard idiot. On y retrouve certes cette francisation des mots anglais à laquelle Verlaine et Rimbaud s'amusaient tant et qui nous a valu également l'intitulé des Illuminations, mais il est beaucoup question d'un membre dans cette évocation pornographique de souvenirs d'enfance :

« Pardon, mon père !

Jeune, aux foires de campagne, Je cherchais, non le tir banal où tout coup gagne. Mais l'endroit plein de cris où les ânes, le flanc Fatigué, déployaient ce long tube sanglant

Que je ne comprends pas encore !... Et puis ma mère, Dont la chemise avait une senteur amère Quoique fripée au bas et jaune comme un fruit, Ma mère qui montait au lit avec un bruit

— Fils du travail pourtant — ma mère, avec sa cuisse De femme mûre, avec ses reins très gros où plisse

Le linge, me donna ces chaleurs que l'on tait !... (...) O pardon ! Je songeais à mon père parfois : Le soir, le jeu de cartes et les mots plus grivois, Le voisin, et moi qu'on écartait, choses vues...

— Car un père est troublant — et les choses conçues !... Son genou, câlineur parfois ; son pantalon

Dont mon doigt désirait ouvrir la fente... — oh ! non ! — Pour avoir le bout, gros, noir et dur, de mon père. Dont la pileuse main me berçait !... Je veux taire Le pot, l'assiette à manche, entrevue au grenier Les almanachs couverts en rouge, et le panier De charpie, et la Bible, et les lieux, et la bonne,

La Sainte-Vierge et le crucifix... (...) Puis ! — qu'il me soit permis de parler au Seigneur ! Pourquoi la puberté tardive et le malheur

(1) F. PASCHE, Régression, perversion, névrose (examen critique de la notion de régression), in A partir de Freud, Paris, Payot, 1969, p. 101.


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Du gland tenace et trop consulté ? Pourquoi l'ombre Si lente au bas du ventre ? et ces terreurs sans nombre Comblant toujours la joie ainsi qu'un gravier noir ? — Moi j'ai toujours été stupéfait. Quoi savoir ? »

Si nous reconnaissons dans ce poème, dont je ne cite ici que quelques extraits, bien des thèmes traditionnellement abordés dans la littérature erotique des XVIIIe et XIXe, il n'en demeure pas moins étonnamment complémentaire du plus classique Poète de sept ans. Nous y retrouvons en effet des correspondances qui ne laissent aucun doute sur ses origines profondes : la Bible y est également présente, les « lieux » toujours associés aux délices, tandis que la mère d'âge mûr, une soeur plus jeune à la nudité entrevue et cette puberté tant attendue sont autant d'évidents rappels biographiques.

Pascal Pia, publiant pour la première fois ce poème, remplaça par erreur 1' « avoir » du « pour avoir le bout, gros, noir et dur, de mon père », par un « voir » qui ne faisait pas que déséquilibrer le vers. Il s'agit en effet d'un fantasme d'appropriation qui témoigne de l'échec des processus d'identification et que vient encore enrichir l'ambiguïté de sa formulation : c'est par son doigt entrouvrant une fente que Rimbaud peut « avoir » le pénis convoité... Nous retrouvons ici l'image en miroir de la scène du bassin d'argent, le signe d'une indifférenciation sexuelle, malgré les apparences, l'édification d'une figure composite qui se retrouvera, au moment même de la mort de Rimbaud, dans cette sorte de Dieu bilingue qu'il invoquera alors.

Mais, pour l'instant, le capitaine Rimbaud est récusé comme déserteur. Tout doit être oublié des nuits d'amour marquant ses brèves apparitions au foyer conjugal. Le désir de Rimbaud d'obtenir, lui aussi, un enfant de son père — « il aurait tant voulu jouer à faire courir le beau bassin d'argent ! » — demeure inélaborable, et le silence est tombé sur le plaisir jadis éprouvé par Mme Rimbaud.

Comme sa mère, Rimbaud devient mensonge et poursuit les acres hypocrisies d'une masturbation dont je pense qu'elle ne cessera jamais, malgré Verlaine, la maîtresse abyssinienne ou le domestique Djami. C'est pour lui un plaisir véritablement solitaire et sans répondant extérieur, puisque sa mère prétend ne rien savoir de la jouissance génitale, et qu'il n'y a plus d'homme pour lui infliger l'indispensable démenti.

Car l'homme s'en est allé, créant la catastrophe évoquée par le poème Mémoire qui, d'une tout autre facture que Les remembrances du vieillard idiot et composé au moins un an après les soirées zutiques, en


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reprend, comme un rappel, quelques mots : les « fils du travail », le rouge de la couverture des livres, le noir...

Madame se tient trop debout dans la prairie

prochaine où neigent les fils du travail ; l'ombrelle

aux doigts ; foulant l'ombelle ; trop fière pour elle ;

des enfants lisant dans la verdure fleurie

leur livre de maroquin rouge ! Hélas, lui, comme

mille anges blancs qui se séparent sur la route,

s'éloigne par-delà la montagne ! Elle, toute

froide, et noire, court ! après le départ de l'homme ! »

Comment la quitter, cette mère rigidifiée dans sa fierté autoritaire et dont l'enfant trop doué se sent le prolongement narcissique ? Ce ne peut être qu'en invoquant une ombre paternelle, et je vois deux étapes principales à cette invocation. Si nous avons déjà décrit le fantasme d'identification inconscient au capitaine Rimbaud qui spécifie la seconde, il faut dire quelques mots de la première et de son échec.

Alors que Rimbaud est encore un studieux écolier de 15 ans, cette ombre lui apporte une fois son aide bénéfique. Ce sera sans doute la dernière. Le 2 juillet 1869, il reçoit en effet le premier prix de vers latins au concours de l'Académie de Douai sur le sujet imposé de « Jugurtha ». Paterne Berrichon nous a brossé une description assez théâtrale du petit prodige qui, immobile pendant les trois premières heures de l'épreuve, aligne ensuite ses 80 vers latins sans hésiter, mais il me semble que ce n'est pas hasard si la légende s'est emparée précisément de ce jour-là.

Car Rimbaud, dédaignant l'Antiquité, avait écrit le dialogue imaginaire de Jugurtha avec « son petit-fils », Abd el-Kader, celui que le capitaine Rimbaud avait combattu en Algérie. Et notre poète, en exergue de sa composition, citait Balzac : « La Providence fait quelquefois reparaître le même homme à travers plusieurs siècles. »

Mais ceci se passait à la fin de sa période de latence. Bientôt une éclosion pubertaire brutale — Rimbaud passe, nous dit E. Delahaye, de 1,61 m à la fin de 1870 à 1,79 m à la fin de 1871 — va faire exploser le corps de l'enfant et les compromis psychiques jusqu'alors en vigueur. Un jeune professeur de rhétorique, G. Izambard, prend pour six mois figure de père. Au grand scandale de Mme Rimbaud, il ose faire connaître à son élève Les Misérables de Victor Hugo !

Hélas ! il quitte Charleville en juillet 1870. C'est la guerre. Frédéric


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abandonne sa famille pour suivre un régiment dont il sera l'enfant de troupe. Arthur, à la fin du mois d'août, fait sa première fugue. Son but : Paris, où il se retrouve quelques jours en prison. Il est devenu poète. Voici venue l'heure des publications dans les journaux locaux, des tentatives pour se faire connaître et reconnaître. Le petit ange couvre désormais de rageurs « Merde à Dieu ! » les bancs de Charleville et adresse, mi-humble, mi-ironique, ses productions littéraires aux poètes parisiens.

Une réponse parvient enfin, en septembre 1871 : « Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend... » Et Paul Verlaine, stupéfait, voit débarquer un maigre et sauvage adolescent qui ne parle que par monosyllabes ou se répand en incroyables grossièretés.

Car les dés sont pipés et, pour acquérir une parcelle de la toutepuissance adulte, Rimbaud va se conformer inconsciemment au modèle maternel. Mais, sans s'en apercevoir, en négatif, sous la forme d'une contre-identification. Aussi rigide, aussi intransigeant qu'elle, il transforme en leur contraire ses attitudes et ses principes. La vertu devient vice, la retenue licence, avec la même application que jadis. S'il y a « dérèglement de tous les sens », il ne peut être que « systématique ».

Espérant s'identifier à un père, Rimbaud n'a peut-être jamais, malgré les oppositions apparentes, été si proche dans la fusion avec une image maternelle dont il me paraît alors explorer l'inconscient.

Comme tous les écrits du genre, mon travail s'arrête pudiquement au bord du génie et laisse intacts les mystères de la création poétique, mais je suggérerais volontiers que l'oeuvre de Rimbaud tire une grande part de ses forces d'une approche de l'inconscient maternel.

Peut-être écrit-on toujours pour quelqu'un et, plus souvent qu'on ne le pense, sous la dictée de quelqu'un en soi. D'aucuns nomment ce phénomène : l'inspiration. Je crois y voir la poursuite haletante d'une enquête qui n'a jamais pu aboutir, la création d'un dialogue qui n'a jamais pu avoir lieu. James Joyce — et J. Trilling nous le rappelle dans un brillant article (1) dont l'hypothèse d'une écriture qui serait matricide s'oppose ici à mes remarques — prête à Stephen Dedalus, interrogeant « ardemment » sa mère sur le point de mourir, cette question essentielle : « Dites-moi le mot, mère, si vous le savez maintenant. Ce mot que tous les hommes savent. » Le mot des secrets, le mot des incestes, le mot des rapports sexuels, le mot des plaisirs, le mot des abandons, le mot qui

(1) J. TRILLING, James Joyce ou l'écriture matricide, Etudes freudiennes, Paris, Denoël, avril 1973, n° 7-8.


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crève le silence, Rimbaud va le chercher pendant trois ans. Il va faire parler celle qu'il surnommait « la bouche d'ombre » (I) avec des mots inconnus, de vieux mots retrouvés, des termes de patois, les trésors délaissés de tous ces dictionnaires qu'il épluche avec fièvre. La phrase traditionnelle n'y résistera pas. Il n'y a d'ailleurs pas de mots pour dire ça. Bientôt ce ne seront plus que des rythmes de mots, une musique, des couleurs de mots en grandes giclées. Puis le silence reprendra ses droits...

Rimbaud, durant le temps de sa création, en proie à cette contreidentification à sa mère qui, dans son besoin de la quitter, lui tient lieu d'image paternelle, joue au dur et au voyou. Verlaine en fera à ses dépens l'expérience, lui que son âge et son prestige destinaient, dans les rêveries de Rimbaud quittant Charleville, au rôle toujours vacant de père. Mais l'adolescent buté découvre rapidement un pauvre Lélian alcoolique et veule, vite placé en posture de femelle qu'on sodomise. « Le petit garçon accepte la juste fessée », lui écrira un jour Verlaine, son aîné de dix ans.

L'époux infernal est donc arrivé, qui va disloquer le ménage branlant de sa vierge folle, l'entraîner dans les scandales d'une liaison torrentueuse, jouer avec lui aux mots, à l'absinthe et au haschich, répéter sans doute d'anciens scénarios de querelles, de ruptures, de faux départs et de réconciliations sur l'oreiller.

Tout recommence donc. Rimbaud, adulto-morphisé si l'on peut dire, portrait en négatif de sa redoutable mère telle qu'il l'a érigée dans ses fantasmes, poursuivant avec elle un long poème décousu d'amour et de haine, va échouer dans son projet conscient d'être reconnu comme un grand homme, un père, le père de ses oeuvres.

Mme Rimbaud tient dans toute cette histoire un rôle ambigu. Elle ferme les yeux sur la liaison de son fils avec Verlaine, préférant n'en considérer que l'aspect officiel : un artiste connu prend sous son aile protectrice un jeune garçon méritant. Mais il ne faut pas s'y tromper. Il existe une lettre d'elle, adressée à Verlaine un jour que celui-ci, pour la n-ième fois, menaçait de se tuer, et qui, par les comparaisons qu'elle y

(I) Le hasard me fait lire, dans une interview de J.-M.-G. LE CLÉZIO : « Je me trompe peutêtre, mais écrire me semble être la possibilité (la faculté) de faire parler ce qui est muet. C'està-dire de mettre du langage là où normalement il ne devrait pas y en avoir, exprimer ce qui normalement reste sur soi, sans paroles. En tout cas c'est probablement davantage cela que de la « création » (...) Il me semble aussi que cette possibilité est la toute première à laquelle nous ayons accès lorsque nous apprenons à parler. A qui donner la parole, à qui « prêter » la parole à ce moment-là ? Les autres parlent, bien sûr, ils nous demandent de parler » (Le Figaro, samedi 8 février 1975).


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fait entre leurs deux vies, témoigne d'une grande complicité avec lui, presque de l'ordre de l'identification. Qui est qui ?

Le 10 juillet 1873 éclate «l'affaire » tragi-comique aux graves conséquences. Une dispute plus violente qu'à l'accoutumée a éclaté, à propos de harengs, et Verlaine s'enfuit de Londres où les deux amis s'étaient installés. Rimbaud, par lettres, l'injurie, le câline, puis vient le rejoindre à Bruxelles. Nouvelles querelles. Verlaine, ivre mort, le supplie de ne pas le quitter, annonce son imminent suicide, agite un pistolet et tire. Rimbaud est blessé au poignet gauche.

L'heure de la séparation a sonné. Condamné à deux ans de prison, Verlaine gémit :

« Qu'as-tu fait, ô toi que voilà, pleurant sans cesse, Dis qu'as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse. »

Son repentir est proche, suivi d'un retour dans le giron du catholicisme. Rimbaud le surnommera désormais « le Loyola ».

Quant à lui, il s'est réfugié à Roche, près de sa mère. Enfermé dans un grenier, il crie, blasphème, sanglote et termine son livre païen, le livre nègre, Une saison en enfer.

Son manuscrit ayant été imprimé à compte d'auteur à Bruxelles, il revient à Paris pour le diffuser et se faire enfin admettre officiellement dans le monde des lettres. S'il attend cela depuis le début de l'aventure, il a tourné toutes les armes contre lui. Les poètes attitrés n'ont pas supporté ses provocations, ses insultes, son arrogance. On l'ignore ostensiblement. Sans la protection de Verlaine, il n'y a pas de place pour ce voyou dans le royaume des hommes.

Rimbaud n'a pas su séduire. Comment eût-il pu y parvenir, lui que son père avait fui jadis ? Comment eût-il pu mieux réussir en ce domaine que sa mère ?

Seul, rejeté par tous, il abandonne la partie et, de retour à Roche, brûle les exemplaires qui lui restent d'Une saison en enfer, laissant à l'imprimeur la quasi-totalité du tirage impayé.

L'épopée poétique est terminée, encore qu'un départ pour Londres, au printemps 1874, en compagnie de Germain Nouveau, permette bien des suppositions en ce qui concerne la composition de certains poèmes des Illuminations. L'année 1875 tire de toute façon un trait définitif sur sa production littéraire. Le « passant considérable » s'évanouit. Il n'a pas vingt et un ans.

Rimbaud n'a pu être le père de son oeuvre et l'a ravalée à l'état d'excrément qu'on brûle, qu'on fait disparaître et dont on ne doit jamais plus parler... Comme le capitaine autrefois ?


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Nous avons cité le jugement qu'il porta plus tard sur ses poèmes : « Des rinçures... » Il en est d'autres que rappelle Alfred Bardey :

« Il ne m'a jamais laissé faire une allusion à ses anciens travaux littéraires. Je lui ai demandé pourquoi il ne les continuait pas. Je n'obtenais que ses réponses habituelles : « absurde, ridicule, dégoûtant » (I).

« Dégoûtant »... C'est qu'il ne suffit pas de tenter le dialogue avec l'inconscient maternel pour produire une oeuvre durable. Il faut avoir vis-à-vis de sa création une revendication de paternité que Rimbaud ne semble pas avoir été à même d'élaborer. Son génie s'est effondré devant la répétition d'une impossibilité ancienne, celle de faire le deuil de la disparition, vécue comme une infamante désertion, de son père. Celui-ci est resté sans substitut possible, intuable en fait, et ni sa place ni sa fonction n'ont jamais pu être prises par Rimbaud.

Incapable de s'ériger en père de son oeuvre, il s'en châtre, la coupe de lui comme une jambe pourrie et la jette dans les latrines. Que d'autres se soient chargés de la propager, c'est une autre histoire, celle d'une véritable adoption où nous ne serons pas surpris de retrouver Verlaine.

Henry Miller est un de ceux qui ont écrit les pages les plus émouvantes que je connaisse sur Rimbaud. Il a en effet pris le seul parti honnête, celui de parler de lui au travers du poète, car je ne pense pas que l'on puisse aborder sa vie ou son oeuvre sans que tressaille au plus profond de soi quelque fantasme d'identification inconscient avec sa destinée maudite. Il fait également le compte de leurs différences et nous montre ainsi comment et pourquoi le sort de leur création diverge :

« Comme Mme Rimbaud, ma mère avait un caractère nordique, froid, exigeant, orgueilleux, implacable et puritain. Mon père était du Sud, de parents bavarois ; celui de Rimbaud était Bourguignon. Ce n'était qu'affrontements et disputes entre le père et la mère, et le rejeton en faisait les frais. Une nature rebelle, si difficile à juguler, trouve là son moule. Comme Rimbaud, j'ai commencé tout jeune à crier : « Mort à Dieu ! » Mort à tout ce qu'approuvaient et encourageaient mes parents. Jusqu'à leurs amis que tout jeune j'insultais ouvertement en leur présence. Cet angatonisme disparut lorsque, mon père très près de mourir, je commençai enfin à comprendre combien je lui ressemblais » (2).

Mais Rimbaud ne criait pas : « Mort à Dieu ! » Il écrivait dans les rues : « Merde à Dieu ! » car son Dieu ne pouvait mourir, et sa régression se situait à un tout autre niveau.

(1) lettres d'Alfred Bardey à Paterne Berrichon, Mercure de France, 15 mai -15 juin 1939.

(2) H. MILLER, Le temps des assassins. Essai sur Rimbaud, trad. F.-J. TEMPLE, P. J. Oswald édit., 1970 (c'est nous qui soulignons la dernière partie de ce texte).


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Tout est prêt désormais pour le retour du capitaine Rimbaud sous la forme du fantasme d'identification inconscient que nous avons décrit au début de ce travail.

Après son abandon de la littérature, Rimbaud se trouve au bord de la folie. C'est la période des errances, des excentricités, des comportements provocants et saugrenus. Les rares amis qui lui restent s'inquiètent. Triste, quasi mutique, il rompt peu à peu tout contact.

Il est remarquable de constater que son ultime production littéraire connue a trait à l'imaginaire imminence d'une incorporation militaire, préoccupation dont nous retrouverons bientôt d'autres traces. En fait, l'engagement de son frère Frédéric avait exempté Rimbaud, mais l'obsession de l'armée transparaît à l'occasion d'une lettre adressée à Ernest Delahaye, le 14 octobre 1875. Elle est rédigée dans ce langageargotique et elliptique qui, pour être l'habituel jargon des conversations avec Verlaine, se voit ici poussé jusqu'à l'incohérence :

« Cher Ami, (...) Je ne commente pas les dernières grossièretés du Loyola, et je n'ai plus d'activité à me donner de ce côté-là à présent, comme il paraît que la 2e « portion » du « contingent » de la « classe 74 » va-t-être appelée le trois novembre suivant ou prochain : la chambrée de nuit :

RÊVE

On a faim dans la chambrée —

C'est vrai... Emanations, explosions. Un génie :

« Je suis le gruère! » — Lefêbvre : « Keller ! » Le génie : « Je suis le Brie ! » — Les soldats coupent sur leur pain :

« C'est la vie ! » Le génie. — « Je suis le Roquefort !

— «Ça s'ra not'mort !...

— K Je suis le gruère

— « Et le Brie !... », etc.

VALSE

On nous a joints, Lefêbvre et moi, etc.

« De telles préoccupations ne permettent que de s'y absorbère. Cependant renvoyer obligeamment, selon les occases, les « Loyolas » qui rappliqueraient (...) »

Tels sont les derniers vers que nous possédions de Rimbaud. Leur thème coprologique n'est pas nouveau, l'odeur des pieds et des pets


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ayant été, avec les excréments, l'un des leitmotive constamment exploités dans nombre de ses oeuvres sous des déguisements divers. La pauvreté des jeux de mots, du type « Keller ! », et la désarticulation du langage comme des idées sont les signes de l'état d'excitation froide qui caractérise cette période de la vie de Rimbaud.

Deux mois après cette lettre, Vitalie, la soeur cadette du poète, meurt d'une « synovite » du genou, bien proche de ce cancer qui l'emportera, lui, seize ans plus tard. Rimbaud paraît à ses obsèques le crâne totalement rasé, pour guérir d'intolérables maux de tête, dit-il.

Tout se passe comme si rien ne pouvait, en cette époque troublée, sauver Rimbaud d'une grave maladie mentale ou d'un suicide. Les errances se multiplient, avec les cent métiers et ces trajets tortueux que les biographes s'essoufflent à suivre. Stuttgart, Milan, Vienne, Java, Brème, Stockholm, Copenhague, Rome, Hambourg... C'est à Brême, rappelons-le, que le capitaine fait son premier retour décelable.

La mort réelle de son père vient parachever pour Rimbaud, dans Pimpossibilité où il se trouve de faire le deuil du déserteur et de prendre sa place dans une situation oedipienne à jamais bloquée, la nécessité de cette identification inconsciente qui lui assurera une temporaire survie.

Devenu, par ce moyen artificiel, un adulte autre que lui-même, coupé à tout jamais de l'enfant mort en lui avec ses insolubles conflits, Rimbaud apparaît à tous brusquement métamorphosé. Le voici sérieux, travailleur, préoccupé de se faire une situation, âpre au gain. Mme Rimbaud peut respirer : il a bien changé et il a pu la quitter. Elle ne l'a donc pas totalement abîmé !

Mais il est triste, amer, et ses lettres ne parlent que de souffrances et de déceptions. Aucune joie durant dix ans. Solitaire, il se plaint et peste. Le capitaine n'a-t-il pas dû souffrir et gémir d'être séparé de son fils ? Verlaine ne s'est-il pas vu blessé à jamais par l'abandon de son ami ? Dans quels déserts de solitude n'ont-ils pas tiré, eux aussi, une langue desséchée ? Les voici désormais présents en lui à subir le supplice.

« Hélas ! moi, je ne tiens pas du tout à la vie ; et si je vis, je suis habitué à vivre de fatigue ; mais si je suis forcé de continuer à me fatiguer comme à présent, et à me nourrir de chagrins aussi véhéments qu'absurdes dans ces climats atroces, je crains d'abréger mon existence (...) ; et heureusement que cette vie est la seule et que cela est évident, puisqu'on ne peut s'imaginer une autre vie avec un ennui plus grand que celui-ci ! »

Il n'a pas, alors, vingt-sept ans.

Le temps va passer en commerce, en trafic d'armes, en revers


LA DÉSERTION DU CAPITAINE RIMBAUD 451

financiers, en épuisantes randonnées dans le désert, sur les pistes de l'Abyssinie, d'un bord à l'autre de la mer Rouge.

Un thème nouveau apparaît dans la correspondance : le moment vient pour Rimbaud de songer au mariage.

Le 6 mai 1883, le poète maudit, le voyou du quartier Latin, l'homosexuel scandaleux expose aux siens ses rêves :

« La vie est comme cela, et la solitude est une mauvaise chose ici-bas. Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre, et même la langue de l'Europe. Hélas ! à quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues, et ces aventures chez des races étrangères, et ces langues dont on se remplit la mémoire et ces peines sans nom si je ne dois pas un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l'instruction la plus complète qu'on puisse atteindre à cette époque, et que je voie devenir un ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science ? »

Chaque lambeau de phrase de ce texte déchirant évoque bien des échos du passé. Mais qui tient la plume en cet instant précis ? Un Rimbaud transformé par la grâce ? ou la nostalgie d'un autre ?

Il fixera une date à son projet de mariage car, à trente-deux ou trentetrois ans, écrit-il, « on me regardera seulement comme un vieux et il n'y aura plus que des veuves pour m'accepter ». Hélas ! au moment prévu, une désastreuse opération commerciale engloutit ses espoirs de fortune.

Le dessein de se marier se voit donc remis à plus tard, mais Rimbaud s'inquiète, sans doute pressé par des échéances du passé : son père n'avait-il pas trente-huit ans lors de ses noces ?

Comme en un film accéléré, il se sent vieillir. Un cheveu blanc, dit-il, lui pousse par minute. Le 10 août 1890, sa décision est prise, et il la précise dans une lettre adressée personnellement à sa mère :

« Pourrais-je venir me marier chez vous, au printemps prochain ? (...) Croyez-vous que je puisse trouver quelqu'un qui consente à me suivre en voyage ? »

Quelqu'un qui ne soit pas, telle Mme Rimbaud, rivée à la ferme de Roche, à son amour du père Cuif, à sa peur des hommes...

« Au printemps prochain... » Cette fois, Rimbaud sera exact au rendez-vous, mais pas de la façon prévue.

En février 1891, tout se délite en effet qui ne tenait plus guère qu'à une ceinture bourrée d'or. Une intolérable douleur au genou droit s'est déclarée, résistant aux traitements locaux. Il faut revenir en


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France, avec le calvaire d'une dernière expédition à travers les contrées sauvages. Parvenu à Marseille au mois de mai, son destin prend un nouveau nom : cancer. Le 27 mai, on l'ampute.

« Si quelqu'un dans ce cas me consultait, je lui dirais : vous en êtes arrivé à ce point : mais ne vous laissez jamais amputer. Faites-vous charcuter, déchirer, mettre en pièces, mais ne souffrez pas qu'on vous ampute. Si la mort vient, ce sera toujours mieux que la vie avec des membres en moins. Et cela, beaucoup l'ont fait ; et si c'était à recommencer je le ferais. Plutôt souffrir un an comme un damné que d'être amputé. »

L'armée réapparaît pour réclamer sa proie sous la forme de la terreur délirante qu'il manifeste de n'être pas en règle avec les autorités militaires. En fait, il jouit d'un sursis tout à fait légal et se trouve de surcroît à l'hôpital avec une jambe en moins !...

Il s'affole. Il va être considéré comme insoumis, emprisonné peutêtre...

« La prison après ce que je viens de souffrir, il vaudrait mieux la mort (...). Si vous vous informez à mon sujet, ne faites jamais savoir où je suis. Je crains même qu'on ne prenne mon adresse à la poste. N'allez pas me trahir »,

écrit-il le 24 juin, un mois après son amputation, en soulignant les précautions à prendre.

Cinq jours après, il insiste auprès de sa soeur Isabelle :

« J'attends des nouvelles de votre enquête au sujet du service militaire : mais, quoi qu'il en soit, je crains les pièges, et je n'ai nullement envie de rentrer chez vous à présent, malgré les assurances qu'on pourrait vous donner. D'ailleurs, je suis tout à fait immobile et je ne sais pas faire un pas (...). Il n'est pas bon que vous m'écriviez souvent et que mon nom soit remarqué aux postes de Roche et d'Attigny. C'est de là que vient le danger. Ici personne ne s'occuperait de moi. Ecrivez-moi le moins possible — quand cela sera indispensable. Ne mettez pas Arthur, écrivez Rimbaud tout seul. Et dites-moi au plus tôt et au plus net ce que me veut l'autorité militaire, et, en cas de poursuite, quelle est la pénalité encourue. Mais alors j'aurais vite fait ici de prendre le bateau. »

Précaution suprême, la lettre est signée R.B.D., supprimant des voyelles dont la couleur, peut-être attirerait trop l'attention.

Rien ne le rassure vraiment. Un autre malade hospitalisé près de lui, un inspecteur de police, va sans doute lui jouer quelque tour. Il faut se préparer à fuir... On ne peut être impunément un déserteur, n'est-ce pas capitaine ? Et le danger se trouve ainsi désigné, à l'extérieur, comme pour représenter, ainsi que je l'ai si souvent constaté chez tant de malades cancéreux, et leur conflit essentiel et l'ennemi mortel qui ronge l'intérieur de leur corps.


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En juillet 1891, Rimbaud tente néanmoins un retour à Roche, le premier depuis douze ans. Mais, bien vite, les douleurs reprennent. Il doit repartir à Marseille au prix de mille souffrances. Isabelle, qui l'accompagne, le décrit à la gare de Lyon :

« Effondré lamentablement sur des sièges de velours, il attendit impatiemment le départ de l'express pour Marseille. A jeun depuis le matin, il essaya de prendre quelque nourriture ; mais tout lui répugnait, il dut s'abstenir. L'énervement et la fièvre excitaient son cerveau jusqu'au délire. Il eut un instant d'extraordinaire et navrante gaieté, occasionnée par la vue de l'uniforme d'un officier (1). Il envoya chercher une potion soporifique... »

A son arrivée, mourant, il se fait inscrire sous le nom de « Jean Rimbaud » pour échapper une dernière fois à l'implacable armée.

Les délires s'emparent de lui, le cancer se généralise. « Allah Kérim ! » gémit-il tandis qu'Isabelle écrit à sa mère le 28 octobre :

« Dieu soit mille fois béni ! J'ai éprouvé dimanche le plus grand bonheur que je puisse avoir en ce monde. Ce n'est plus un malheureux réprouvé qui va mourir près de moi : c'est un juste, un saint, un martyr, un élu ! »

Il croit de nouveau en Dieu, mais en un Dieu qui parle deux langues, le français et l'arabe, éternelle image composite dans laquelle il va se fondre à jamais.

Le 9 novembre, il dicte à sa soeur une lettre incohérente destinée au directeur des Messageries maritimes :

« Je suis complètement paralysé : donc je désire me trouver de bonne heure à bord. Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord... »

C'est à 10 heures qu'il meurt, le lendemain matin 10 novembre 1891, une semaine avant le treizième anniversaire du décès de son père, en cet instant où, à Paris, sa gloire commence.

« Elle est retrouvée ! Quoi ? l'éternité. C'est la mer mêlée Au soleil. »

Seules sa mère et sa soeur assisteront au service funèbre. Le capitaine Rimbaud, désormais, est mort et enterré...

« Charleville, 24 mai 1900. « Ma fille, « (...) Hier, à cinq heures du soir, on a exhumé le cercueil de mon pauvre Arthur ; ce cercueil est absolument intact, pas la plus petite déchirure, à peine

(1) C'est nous qui soulignons.


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un tout petit peu noirci, par le contact de la terre. La belle croix dorée qui est dessus, on croirait qu'elle vient d'être faite ; et la plaque sur laquelle est marqué son nom, on croirait qu'elle vient d'être posée ! Les ouvriers qui y travaillaient, et beaucoup de personnes qui viennent voir ce caveau étaient stupéfaits de voir cette conservation extraordinaire. Maintenant le voilà bien placé ; il durera longtemps, à moins qu'il n'arrive quelque chose d'extraordinaire : Dieu est le Maître.

« (...) On a fait l'exhumation des restes de mon bon père ; rien de démoli au cercueil ; il a fallu l'ouvrir ; tous les os très bien conservés, tête complète, la bouche, les oreilles, le nez, les yeux. Rien de cassé. On a remis le tout dans le même cercueil que ma pauvre Vitalie, car ses restes à elle ont tenu au moins trois quarts moins de place que ceux de papa ; c'est tout naturel : elle n'avait que dix-sept ans et papa en avait cinquante-huit, et il était très grand et très fort (...). »

Mme Rimbaud, alors âgée de soixante-quinze ans, fait aménager le caveau familial pour s'y préparer une place.

« Mon cercueil sera déposé entre mon bon père et ma chère Vitalie à ma droite, et mon pauvre Arthur à ma gauche (...). Tout est en ordre. »

Tenue par les pieds et les épaules, elle est elle-même descendue, les travaux terminés, pour une dernière inspection.

Il faudrait citer intégralement les lettres quotidiennes qu'elle adresse à Isabelle pour la tenir au courant de ses macabres découvertes et de ses émerveillements : aucun os n'est cassé ! Il conviendrait de raconter à nouveau toute l'histoire d'Arthur Rimbaud pour, en contrepoint de celle du capitaine, y insérer celle de Mme Rimbaud.

On conçoit que je remette à plus tard une telle nécessité. Je me suis surtout attaché dans ce travail à gratter les sables du refoulement afin que réapparaissent les traces d'une image paternelle jusqu'ici manquante, masquée qu'elle fût par une complicité dans le silence.

Rimbaud échoua là où, selon C. Stein, OEdipe roi réussit :

« C'est bien le sexe d'OEdipe qui a fécondé sa mère, mais il a appris, lui, que c'est sa mère qui était l'objet de son désir, là est précisément sa tragédie, là est ce qui le place en dehors de la méconnaissance commune où le pénis est tenu pour l'objet du désir et où la privation du pénis doit écarter le désir. Le complexe de castration est le signe de la force qui va à l'encontre du destin de l'homme » (i).

Il semble que ce soit en partie du fait de la « désertion » de son père et de la dévalorisation radicale qui s'ensuivit, que Rimbaud ne put accéder à l'aménagement oedipien ni endosser la paternité de son oeuvre.

(i) C. STEIN, Notes sur la mort d'OEdipe. Préliminaires à une anthropologie psychanalytique, Rev. fr. Psychanal., XXII, 1959, p. 735-756.


LA DÉSERTION DU CAPITAINE RIMBAUD 455

Fuites et automutilations sous de multiples formes, fécalisation des êtres et dés écrits, tout devait mener Rimbaud à son constat final :

« Et moi qui avais décidé de rentrer en France cet été pour me marier ! Adieu mariage, adieu famille, adieu avenir ! Ma vie est passée, je ne suis plus qu'un tronçon immobile ! »

Qu'il soit cependant bien clair que les circonstances historiques de la disparition du capitaine ne jouent pas à mes yeux un rôle exclusif. Si je les ai mises en valeur au long de cette étude, épluchant textes et documents, c'est qu'elles avaient été jusqu'à présent minimisées ou totalement méconnues et que je voulais, donnant corps au père de Rimbaud, matérialiser son ombre fugitive. C'est aussi par similitude avec notre pratique quotidienne qui, l'écoute alertée par de légers indices, prolonge parfois sur des années la reconstruction d'une histoire inconsciente par une enquête que stimule, chez le patient et le psychanalyste, la rencontre de leurs deux pulsions de curiosité, leurs deux « poussées de savoir » (Wisse?isdrang).

Mais ce serait un travail d'historien malhabile que de s'arrêter à un abord uniquement circonstanciel. Il me paraît artificiel de prendre un parti tranché dans la dispute familiale qui oppose, en psychanalyse, les tenants du fantasme pur aux champions de l'histoire « réelle ». Que le père de Rimbaud ait véritablement disparu de l'enfance du poète est un événement traumatique dont le poids psychique ne peut être méconnu. La présence d'un père effacé ou honni aurait eu sans doute d'autres conséquences, ne fût-ce qu'en modifiant, ainsi que je l'ai déjà suggéré, l'idéalisation tenue secrète de son image interdite. La « purge » des traces de son existence aurait été autrement administrée...

Mais cette constatation de l'ordre des faits réels et de leur impact nous conduit obligatoirement à déplacer notre questionnement sur l'autre protagoniste de l'histoire. « Pourquoi le capitaine a-t-il déserté le foyer conjugal ? », interrogation cruciale pour Rimbaud, s'écrit aussi : « Pourquoi avait-il épousé Vitalie ? ». Les réponses évidentes, du type : « pour faire une fin » ou « parce que c'était un bon parti », ne sauraient nous convenir, encore que nous manquions d'éléments qui nous permettent de reconstruire sa vie fantasmatique et ses conflits inconscients, si ce n'est le fait que son mariage ait été arrangé en trois mois et qu'il ait eu lieu neuf mois après la mort de son propre père.

Force nous est donc de prendre en considération le rôle joué dans tout ce drame par l'autre personnage, réel et fantasmatique, du couple. Le secret de Rimbaud est complexe et sa clef se trouve également dans


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l'inconscient de sa mère, c'est-à-dire dans ce qu'elle recelait de conflits inconscients liés à sa propre histoire et à sa propre préhistoire familiale, et dans ce qu'elle a transmis à son fils de ses propres fantasmes d'identification inconscients.

Ce serait d'ailleurs emprunter ici un chemin similaire à celui que Rimbaud lui-même me semble avoir suivi lorsque, par sa création poétique, il en entreprit la recherche désespérée. Dans une vertigineuse identification fusionnelle avec elle, il tenta d'approcher les énigmes de l'inconscient maternel, les pourquoi et les comment de sa sexualité, et il faillit bien y perdre vie et raison. Quels mystères recouvrait le mutisme farouche de la terrible « Mother » ? Quel était, en elle, ce mot « que tous les hommes savent » et que seule la mère est fantasmatiquement censée proférer un jour ? Ce mot que les poètes s'acharnent peut-être à cerner, en lui inventant mille équivalents qui ne les satisfont jamais.

Je l'ignore toujours, mais l'enquête reste ouverte que le présent travail me donne envie de reprendre. Que venait donc chercher Mme Rimbaud dans son caveau ? Pourquoi son soulagement répété à la constatation que ses chers disparus ne se trouvaient pas totalement détériorés ? Que leurs os n'étaient pas cassés... Que craignait-elle donc tant de leur avoir fait subir ?

Quelqu'un, et c'est encore un secret troublant, manque cependant à cet appel funèbre : la propre mère de Vitalie qui a été aussi radicalement effacée de l'histoire de la famille que le sera un jour l'ombre du capitaine. Rappelons qu'elle était morte à l'âge de vingt-six ans, un mois après avoir accouché du second de ses fils. On se souvient que Mme Rimbaud ne se maria qu'à vingt-huit ans (quelque date fatidique ayant peut-être été conjurée par le destin) et ne quitta pratiquement jamais son père. Elle tint près de lui la place de la morte et n'eut de cesse d'expulser de la propriété paternelle ses deux mauvais garçons de frères. Quels liens conscients et inconscients rattachèrent-ils ainsi à ce « bon père » qu'elle souhaitait retrouver pour l'éternité ? Pourquoi ne reste-t-il aucune trace, chez cette dévote ayant un tel culte des morts, de l'endroit où fut enterrée, solitaire, sa mère ?

Les textes sont, à ma connaissance, muets sur ce mystère qui semble n'avoir attiré l'attention de personne, et mes questions aux rimbaldiens de Charleville comme aux curés des paroisses avoisinantes n'ont obtenu aucune réponse. Tout ce que je sais se résume en ceci : Vitalie Rimbaud a séparé dans la mort le couple de ses parents et choisi de garder pour elle seule la dépouille de son père. Ni Arthur, ni Isabelle ne souffle-


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ront mot d'une grand-mère maternelle dont les cendres nous paraissent avoir été balayées par le vent... ou d'obscurs ressentiments. Comment ne pas s'interroger sur son « retour » possible dans les fantasmes inconscients qui unirent dès sa naissance Arthur Rimbaud — second fils, lui aussi — à l'univers psychique de sa mère ?

Si j'ai parlé de « revenant » à propos du fantasme d'identification inconscient de Rimbaud à son père disparu, c'est parce que ce thème appartient en propre au territoire où fusionnent peut-être les inconscients de Vitalie Rimbaud et de son fils. Dès le lointain début de ce travail, il m'était apparu qu'en imageant de ce mot le « retour » du capitaine, je le réintégrais à titre posthume dans une relation duelle où tout semblait avoir été arrangé pour qu'il n'ait jamais sa place. Sans doute, quelque part, devais-je ainsi réparer sa désertion, voire le venger...

Un revenant surgira en effet dans l'histoire personnelle d'une Mme Rimbaud qui se révèle habitée de bien étranges phénomènes. Sans insister sur les « crises de somnambulisme » de sa jeunesse, nous ne pouvons passer sous silence l'incident qui, huit ans après la mort de son fils, la décida à entreprendre, avec la réfection de son caveau familial, une grande et ultime remise en ordre. Elle nous le décrit dans une lettre adressée à sa fille le 9 juin 1899 :

« Hier, pour moi, jour de grande émotion, j'ai versé bien des larmes, et cependant, au fond de ces larmes, je sentais un certain bonheur que je ne saurais expliquer. Hier donc, je venais d'arriver à la messe, j'étais encore à genoux faisant ma prière, lorsqu'arrive près de moi quelqu'un, à qui je ne faisais pas attention ; et je vois poser sous mes yeux contre le pilier une béquille, comme le pauvre Arthur en avait une. Je tourne ma tête et je reste anéantie : c'était bien Arthur lui-même : même taille, même âge, même figure, peau blanche grisâtre, point de barbe, mais de petites moustaches ; et puis une jambe de moins ; et ce garçon me regardait avec une sympathie extraordinaire. Il ne m'a pas été possible, malgré tous mes efforts, de retenir mes larmes, larmes de douleur bien sûr, mais il y avait au fond quelque chose que je ne saurais expliquer. Je croyais bien que c'était mon fils bien-aimé qui était auprès de moi. (...) Mon Dieu, est-ce donc mon pauvre Arthur qui vient me chercher ? Je suis prête, mais je vous plains, ma fille, pour quand je ne serai plus. »

En 1907, deux mois avant sa mort, à l'âge de quatre-vingt-deux ans, Mme Rimbaud livre une autre bribe des secrets de son monde intérieur. Elle peut désormais entrebâiller l'huis de son mutisme et laisser s'exhaler un peu de nostalgie : « Ma fille, au moment où je me prépare à écrire, il passe ici beaucoup de militaires, ce qui me donne une forte


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émotion, en souvenir de votre père avec qui j'aurais été heureuse si je n'avais pas eu certains enfants qui m'ont tant fait souffrir. » C'est elle qui souligne...

Ces enfants, dont les désirs tout-puissants imaginent, en le redoutant, qu'ils séparent les couples, de quel prix doivent-ils payer une telle accusation maternelle ? Cette glaciale Vitalie, que n'a-t-elle exprimé plus tôt son émotion, son amour et ses regrets !

Arthur Rimbaud, le poète, eût-il alors existé ? La réponse est impossible à formuler. Seule, de l'autre côté du précipice des quarante ans, la voix d'Henry Miller vient relancer l'éternelle question de l'homme et de l'oeuvre : « Rimbaud subit sa grande crise à dix-huit ans, époque où il toucha aux limites de la démence ; à partir de là, sa vie prit l'aspect d'un immense désert. Ma crise se produisit entre trente-six et trentesept ans, l'âge auquel mourut Rimbaud ; dans ma vie, ce fut le début de la floraison. Rimbaud quitta la littérature pour la vie; je fis le contraire. Rimbaud fuit les chimères qu'il avait suscitées ; moi je les accueillis (...) Mort à l'âge de Rimbaud, qu'en aurait-il été de mes desseins, de mes efforts ? Rien. J'aurais été considéré comme un raté exemplaire. J'ai dû attendre ma quarante-troisième année pour voir mon premier livre publié, événement d'une importance déterminante pour moi, comparable en tout point à la publication de la Saison pour Rimbaud. »

Un certain Sigmund Freud devait, accomplissant le travail du deuil de la mort de son père, connaître une semblable épopée. Mais pour Rimbaud, le « livre nègre » n'ouvrait pas la porte au glorieux destin d'une oeuvre. Des flammes de son enfer allait surgir le capitaine. Madame, froide et noire, s'était tenue trop debout dans la prairie, après le départ de l'homme...


FRANÇOIS LEVY

LA NOTION DE TRAVAIL CHEZ FREUD

A L'ENDROIT DE LA CIVILISATION

ET DE LA CURE ANALYTIQUE

(Kulturarbeit et Durckarbeiten)

« Une partie des conquêtes de la civilisation a certainement laissé des traces dans le Ça même, où une grande partie des apports du Surmoi trouve un écho... »

Ce que tu as reçu en legs de tes Pères Va, pour qu'il t'appartienne, le gagner. .

FREUD, Abrégé de psychanalyse (I).

A choisir la notion de travail comme guide de lecture, l'on découvre chez Freud une concordance inattendue entre les théories du rêve, de la méthode analytique, du deuil et de la civilisation. Cependant, la disparité d'une telle collection paraît en condamner le principe et plaider en faveur d'une coïncidence fortuite devant la ressemblance qu'affichent, par exemple, Traumarbeit et Kulturarbeit. Aussi le « travail » ne figure-t-il pas à l'inventaire des concepts fondamentaux de la psychanalyse alors qu'il en constitue, en tant que complément antithétique de la résistance, un ressort essentiel. Cette exclusion, assortie d'un évitement paradoxal du signifiant, s'explique probablement de ce que s'y valide un double malentendu.

I) Le recours au terme de travail satisfait uniquement au besoin de la métaphore chez Freud. En effet, mieux vaudrait — semble-t-il — parler d'un « mécanisme » que d'un « travail » de condensation et de déplacement. De même l'analyse du deuil permet-elle de découvrir un « processus » tendant au renouvellement des investissements objectaux, mais nullement de conclure à la mise en jeu d'un quelconque travail.

2) La notion de travail recouvre le plus souvent, et en tout cas dans la sémantique freudienne, une donnée empirique. On trouvera pour témoigner dans ce sens un certain nombre d'allusions au travail, qu'il s'agisse de ses origines, de son inhibition ou de son devenir dans la société bolchevique.

Or le poids de ces arguments, en eux-mêmes discutables, résulte surtout de ce que leurs travers s'étayent mutuellement. S'il est vrai que le « travail » se ramène chez Freud à sa seule composante existentielle, il s'avère du même

(1) G.W., XVII, p. 138 ; tr. fr., p. 86. Pour rester suffisamment près du texte original, j'ai retraduit les vers de GOETHE :

Was Du crerbt von Deinen Vàtem hast, Erwirb es, uni es zu besitzen.

REV. FR. PSYCHANAX. 3/75


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coup qu'il ne saurait admettre d'extension métapsychologique. Aussi bien l'expérience d'un travail — objet désigné d'une psychologie de la conscience — ne gagne-t-elle de signification psychanalytique qu'au prix d'une triple réduction : Topique (c'est Moi qui travaille), Dynamique (ce travail est l'expression d'un compromis) et Economique (désexualisation et liaison secondaire de l'énergie). Partant, on peut soutenir que Freud, tant à l'endroit de la Traumj-, Traueij- et Kulturarbeit qu'au niveau du Durcharbeiten, utilise bien un mot à la place d'un autre — puisque celui qu'il emploie ne veut absolument rien dire. Telle est du reste l'opinion de Laplanche et Pontalis qui dénoncent chez Freud un « emploi original » du concept du travail (1).

M'autorisant de ce sophisme à pousser ma propre métaphore, je suggérerais volontiers que les difficultés de traduction relatives au Durcharbeiten constituent une sorte de symptôme : que s'y exprime le retour de l'Arbeit refoulé de la sémantique freudienne. Disons plus sobrement que l'intraduisible prétendument lié au Durcliarbeiten ressortit davantage de l'arbeiten que du germanisme qu'y associe le durai. On peut remarquer à ce propos que seuls les psychanalystes éprouvent un cruel embarras (Viderman : épuisé ; Lacan : désespéré) (2) à transposer en français un verbe qui signifie pour n'importe quel interprète non prévenu « travailler minutieusement » ou, le cas échéant, « élaborer ». Aussi ne suivrai-je pas J.-P. Moreigne lorsqu'il interroge le Durcharbeiten en le décomposant et en admettant implicitement : Durcharbeiten\s. = durchfs. arbeitenjs. A l'appui de ce procédé, Moreigne invoque que « le préfixe allemand infiltre davantage la notion que le préfixe français qui demeure plus dans une fonction grammaticale de complément » (3) — mais il ne précise pas que cette règle vaut surtout pour les particules inséparables dont durch ne fait justement pas partie (Ich arbeite einen Plan durch). J'ajouterai qu'à appliquer cette méthode de fractionnement au parler tudesque l'on rend Ûbertragung tout aussi intraduisible que Durcharbeiten ; le terme de transfert étant à récuser puisque Uber veut dire « par-dessus ». (Ou alors disons carrément que le durch du travail analytique se retrouve dans le « trans » fert, tandis que l' Uber de ce dernier signale qu'il s'accomplit « par-dessus... le marché ») (4).

Le Vocabulaire de la psychanalyse nous apporte d'ailleurs — bien qu'indirectement et en dépit de la « Perlaboration » — une sorte de caution. Ses auteurs en effet, après s'être demandé si « les difficultés terminologiques (que soulève la traduction de Durcharbeiten) n'étaient pas en rapport avec l'incertitude du concept », nous apprennent tout uniment que « dans les textes de Freud, la perlaboration est indiscutablement décrite comme un travail effectué par

(1) Vocabulaire de la psychanalyse, p. 130, article sur l' « Elaboration psychique ».

(2) J.-P. MOREIGNE, A propos de la notion de « Durcharbeiten », confrontation critique du IVe Groupe psychanalytique (conférence non publiée).

(3) J.-P. MOREIGNE, op. cit.

(4) C'est du reste ce qu'affinne, sans ambages, LACAN : « ... le travail de transfert (Durcharbeitung).., », in Ecrits, p. 630.


NOTION DE TRAVAIL CHEZ FREUD A L'ENDROIT DE LA CIVILISATION 461

l'analysé » (1). On ne saurait mieux indiquer que c'est bien sur le travail, et non sur le choix d'une traduction, que plane « l'incertitude » du lecteur — interprète avant la lettre.

Or, cette perplexité ou ces réticences à identifier le principe de la cure à un travail procèdent à mon sens d'une quête topologique inadéquate à l'approche de Freud. Il va de soi en effet que ce type de démarche appelle une définition du Durcharbeiten qui en spécifierait notamment la teneur par rapport : 1) aux « travaux inconscients » du rêve et du deuil ; 2) aux « travaux conscients » de production puisque le travail de la cure est irréductible au travail de construction entrepris par le Moi pendant la cure. L'on se ménage ainsi les apparences, à la faveur d'un jeu de connotations, d'envisager une question purement formelle d'un point de vue topique. En fait, « conscient » et « inconscient » ne renvoient nullement dans l'énoncé de cette problématique (portant sur la quiddité du Durcharbeiten) à une interrogation topique (qui serait relative aux instances intéressées par son déroulement), mais recouvrent plutôt les constantes du clivage que nous avons déjà pointé entre l'Empirique et le Métapsychologique. Dès lors, et pour autant que le travail de la cure échappe à leurs étendues respectives, l'on comprend facilement que la « traduction » de Durcharbeiten se soit soldée par l'émergence d'un néologisme. Seul un mot qui n'existe pas sied à parler d'une chose insaisissable.

A condition cependant d'aborder la Métapsychologie comme une systématisation de l'Expérience — et non comme la Systématique de ses a priori —, et de ne pas convertir la Psychologie des Profondeurs en psychologie transcendantale, on s'épargne automatiquement ces difficultés de conceptualisation. Faute d'objet, elles ne peuvent même pas surgir. En effet, vouloir départager les diverses acceptions dévolues au « travail » suivant qu'il s'articule au rêve, à la production de biens, au deuil ou à l'activité de l'analysé se révèle à l'évidence comme un souci étranger à la théorie freudienne. Loin de réclamer ce genre de clarification, celle-ci nous invite au contraire à reconnaître dans le terme de travail le dénominateur commun de diverses manifestations psychiques et à l'interpréter, par conséquent, comme un signe de congruence. Autrement dit : il ne s'agit pas, sauf à s'engager dans un faux problème, d'évaluer les fluctuations de sens affectant la notion de travail au fil de ses associations, mais de découvrir en quoi le rêve, la civilisation, etc., participent du même mouvement.

C'est du moins dans cette perspective qu'un rapprochement entre Kulturarbeit et Durcharbeiten nous a paru aller de soi. Aussi notre propos ne sera-t-il pas de confronter deux types de « travaux » supposés dissemblables, mais d'insister sur les corrélations que sous-entend la théorie freudienne entre le développement de la civilisation et le remaniement du Moi-analysant. Il s'avère toutefois que le travail de civilisation et celui de la cure nous renvoient, à

(1) LAPLANCHE et PONTALIS, op. cit., p. 306, article sur la « Perlaboration ».


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l'opposé de leur convergence au niveau de l'arbeiten, à des conceptions totalement divergentes quant à l'accès de l'Etre à sa vérité et sur la teneur même de cette vérité. La difficulté d'en rendre compte résulte de ce que la psychanalyse échappe à tout modèle philosophique préexistant. Cette originalité nous place en effet devant un dilemme assez simple : soit nous abstenir de comparer l'oeuvre de Freud à un système de références connu (c'est-à-dire, en définitive, renoncer à la comprendre), soit accepter de la comprendre provisoirement de travers (en boitant !). En ce qui concerne les problèmes que soulève la relation de l'Etre à sa vérité, Freud nous prend tout à fait au dépourvu en raison de ce que le projet analytique, tout en visant — entre autres — à ce que l'on pourrait appeler une « connaissance de soi » (I), ne s'assortit d'aucune théorie de la connaissance. Je me trouve donc dans l'obligation de passer par une sorte de récurrence fictive pour exprimer en quoi le travail de civilisation et celui de la cure me paraissent antinomiques.

Si nous nous surprenions à inférer des hypothèses de « la double inscription et du changement d'état » (L'inconscient, 1915) les prémisses d'une théorie de la connaissance et que nous y rapportions les notions de Kulturarbeit et de Durcharbeiten, nous verrions instantanément surgir les éléments d'une contradiction. La Kulturarbeit impliquerait — à défaut d'une intersubjectivité au sens husserlien du terme — le primat d'un « interpersonnalisme » (suivant la terminologie de Lagache), tandis que le Durcharbeiten affermirait plutôt les bases d'un solipsisme. Malheureusement, cette opposition n'apparaissant pas dans le champ freudien, il ne rimerait à rien d'en entreprendre la dialectique. Aussi nous suffira-t-il de montrer que la notion de travail mitoyenne à la cure et à la civilisation coïncide avec ce qui serait, à l'aide de références extra-analytiques, conceptualisable comme le ressort d'un moment dialectique... J'ajouterai néanmoins que la Kulturarbeit, en ce qu'elle préjuge d'une fonction de Paltérité (2), appelle sans doute une révision du statut assigné à l'objet en 1905 ; et ceci pour autant que l'on ne saurait, métapsychologiquement parlant, faire état d'un « co-sujet » (husserlien) — puisque le « Sujet » lui-même, et a fortiori le « Grand Autre » (plutôt hégélien) ne recouvrent aucune notion repérable chez Freud.

Il va sans dire que cet examen ponctuel de la théorie analytique n'épuisera pas la problématique du travail chez Freud. Je voudrais toutefois évoquer pour m'en affranchir quelques thèmes de réflexion qui ne seront pas autrement développés. Soit : la dimension économique du travail psychique ; ou encore « Travail », Plaisir et Réalité (l'hallucination pouvant être envisagée de ce point

(1) Si c se connaître soi-même » n'épuise pas l'Idéal analytique (et va d'une certaine façon jusqu'à s'y opposer), il n'en reste pas moins que les remaniements escomptés dans la cure passent peu ou prou par la re-connaissance (Erkenntnis) de représentations refoulées — ou plutôt du lien refoulé entre les représentations qui ne le sont pas.

(2) Fonction dont il revient notamment à Joyce MCDOUGALL d'avoir souligné l'importance à maintes reprises.


NOTION DE TRAVAIL CHEZ FREUD A L'ENDROIT DE LA CIVILISATION 463

de vue comme équivalent d'une Ur-arbeit). Mais c'est surtout aux prolongements sociologiques imputés à la psychanalyse que l'on pense d'emblée en abordant Freud par le biais du travail et de la civilisation. Nous en avons écarté la discussion ; non qu'il soit difficile de démystifier l'accolade « Psychanalyse et Politique », mais parce que nous nous intéressions exclusivement à la cohérence intrinsèque de la Métapsychologie. En bref, « Travail » et « Civilisation » ne correspondent pas davantage à des données sociologiques qu'à des notions éthiques chez Freud — contrairement aux considérations propagées depuis Marcuse. Sans doute peut-on leur prêter une teneur politique pour dénoncer « Travail, Famille, etc. » — et tant qu'à faire : Arbeit macht frei — au lieu de mettre son narcissisme en péril. Cependant, cette épargne et les petits profits de l'identification projective exceptés, le bilan de ces cogitations paraît assez mince. Il est vrai que la Schizo-analyse se présente à point nommé pour en ren-fiouer les créanciers.

I. — Kulturarbeit

Si l'on s'en tient à ce que le terme de Kulturarbeit ne figure, semble-t-il, qu'une seule fois dans l'oeuvre de Freud, il est facile de comprendre que la littérature psychanalytique ne se soit pas attardée sur le « travail de civilisation ». D'un autre côté en revanche, l'on a du mal à s'expliquer la mise à l'écart d'une notion dont « l'argument » fait l'objet d'incessantes citations. Wo Es war, solllch werden. Es ist Kulturarbeit etwa wie die Trockenlegung der Zuydersee (1). Nombre d'interprétations anticipées de cette sentence ayant desservi sa traduction, c'est à la transposer en français que nous nous attacherons en premier lieu.

Pour avoir connu son contempteur en la personne de Jacques Lacan, la traduction Berman s'est vu décerner l'oscar de l'insanité : « Le Moi doit déloger le Ça. C'est là une tâche qui incombe à la civilisation tout comme l'assèchement du Zuydersee » (2). Malheureusement, les versions que Lacan nous propose en échange sont plus contestables encore. « Là où fut Ça, il me faut advenir » (3) correspond à la traduction littérale de Wo Es war, muss ich werden : A croire que Freud, par inadvertance, se prenait parfois pour Kant. Mais c'est toutefois avec « Là où C'était, c'est mon devoir que je vienne à être » (4) que Lacan donne définitivement dans un irrémédiable contresens. Prenant, semble-t-il, le Ich pour un ich sujet grammatical du verbe soll, l'auteur du $ en arrive à inventer un « Je » dont le pouvoir de séduction tend à faire oublier le caractère apocryphe. Il suffit pourtant de lire la phrase qui précède l'aphorisme de Freud pour constater que le Ich y recouvre, sans équivoque possible, le sens de Moi. (L'objectif de la psychanalyse n'est autre que de renforcer le

(1) G.W., XV, p. 86.

(2) Ed. Idées, N.R.F., des Nouvelles Conférences, p. 107.

(3) In Ecrits, p. 524.

(4) Op. cit., p. 417-418.


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Ich, de le rendre plus indépendant du Surmoi, d'élargir son champ de perception et de parachever sa structure pour qu'il soit à même de s'approprier de nouveaux éléments du Ça.) Lacan n'est pas sans remarquer que Freud écrit Ich et non pas das Ich, mais il tire de cette observation pertinente une conclusion erronée. L'absence de l'article das indique simplement que Freud n'a pas nommé « le Moi », mais ne prouve nullement que Ich signifie — dans le cas d'espèce — autre chose que « Moi ».

Wo Es war..., mot à mot : « Où (du) Ça était » peut être rendu en français de plusieurs façons, y compris celles que propose Lacan. Je livrerai comme un fantasme personnel que Wo Es war... présente une étonnante similitude acoustique avec Es war einmal..., le « Il était une fois... » introductif des contes et légendes et qui situe les événements du récit dans une époque révolue, archaïque ou dans l'infinité des temps. J'ajouterai, en veine de vagabondage idéatoire, qu'en matière de légendes il pourrait bien s'agir d'une « cité engloutie » — thème qui expliquerait la référence au Zuydersee. M'arrêtant là, je retiendrai comme traduction admissible : « Là où il y avait du Ça », l'emploi du verbe avoir étant plus conforme au génie du français. (Nous disons : « Là où il y a — et non où il est — de la gêne... ») « Du Ça », et non pas « Le Ça » — la nuance existant entre Es et das Es devant être doublement respectée puisque Freud parle de Stticke des Es dans la proposition précédente.

soll... werden dénote l'impératif d'un devenir. Contrairement au dire de Lacan, il ne s'y affiche aucun « devoir moral » (1), mais de toute évidence le règne d'une nécessité première ou de l'Anankè que nous retrouverons plus loin dans Malaise dans la civilisation. Rappelons que l'allemand dispose de deux verbes (solleti et musseri) pour indiquer que tel état ou telle action sont dictés par le devoir et que leur emploi signe, dans l'énoncé de ce qui s'impose, le statut du sujet de renonciation. (Schématiquement : tu dois = du sollst, je dois = ich muss.) Alors que le français use quasi indifféremment de « je dois » et « il me faut », la permutation de leurs homologues signifiants aboutirait en allemand à un naufrage du sens. Aussi bien cette règle élémentaire répondelle d'une scansion orale qui exclut d'emblée l'éventualité d'une coïncidence du Ich avec un ich sujet grammatical du verbe soll. Ceci constitue un argument supplémentaire pour récuser la traduction de ce Ich par un Je. Il serait en effet aberrant que le devoir imparti à ce supposé Je s'articule d'un soll dans sa codification. Ich soll..., pour autant que s'y exprime le constat d'un commandement, annonce sans ambiguïté un devoir hétérogène à l'Etre (ou au soi-disant Sujet), et par conséquent à son devenir. Corrélativement, soll ich... dénote de la part de son énonciateur une certaine suspicion (effective ou simulée) quant à l'opportunité d'une obligation. En admettant que le Ich de Freud soit à entendre comme un « Je », soll Ich werden devrait être traduit en bon français par : « Faut-y qu'j'advienne ? ! »

(1) Op. cit., p. 471.


NOTION DE TRAVAIL CHEZ FREUD A L'ENDROIT DE LA CIVILISATION 465

Ich = Moi, mais il n'en constitue pas pour autant le sujet grammatical de soll. Il s'en faut de l'article défini das dont le retrait, aussi bien devant le Ich que devant le Es, vaut son tour particulier à la sentence de Freud — suivant l'enseignement de Lacan. Alors que soll das Ich werden se traduirait effectivement par « le Moi doit advenir », l'absence d'article relègue ce Moi au rang des effets de l'impératif en... cause. C'est donc à « doit devenir du Moi » qu'équivaut mot à mot soll Ich werden ; le passage de soll à. « doit » occasionnant toutefois une légère perte de sens dans la mesure où le verbe allemand, en ce qu'il témoigne d'une nécessité pratiquement identique à celle que dénote le gérondif latin, n'est pas directement transposable en français. « Est devant devenir du Moi » serrerait de plus près le texte original. Cependant, cette nuance précisée, il reste le plus embarrassant, soit d'épingler le sujet grammatical de soll. Qui est-ce qui, à défaut du Moi et à plus forte raison d'un « Je » Imaginaire, doit ? Deux réponses sont également concevables sans qu'il soit possible de retenir définitivement l'une d'elles : 1) L'on tient Wo Es war pour une proposition circonstancielle et l'on admet du même coup l'élision du sujet recherché : « Là où il y avait du Ça, (il) doit advenir du Moi. » Cette version pèche ouvertement par son recours au verbe « advenir » dont l'emploi plutôt restreint ne correspond pas du tout à celui de werden. 2) L'on ne considère plus Wo Es war comme une circonstancielle mais comme une proposition indépendante faisant fonction de sujet : « Là où il y avait du Ça, est devant (ou doit) devenir du Moi. » Avec l'inconvénient de transposer une affirmation de style apodictique en un charabia à peine intelligible.

Es ist Kulturarbeit. Ce dernier terme recouvre en lui-même une notion ambiguë. Alors qu'il s'agit pour A. Berman d'une tâche « qui incombe à la civilisation », Lacan y reconnaît une tâche « civilisatrice ». Or ces deux versions contradictoires sont certainement aussi fondées l'une que l'autre et, loin de faire dilemme, nous éclairent sur ce que la Kulturarbeit préjuge du travail à la fois comme produit et comme produisant (de même que l'on dit : psychanalysant) de la civilisation. Cette amphibologie ne pose néanmoins aucun problème de traduction puisque nous pouvons la reproduire intégralement en parlant d'un « travail de civilisation ». Ce « travail » soulève en revanche, par son émergence dans la théorie freudienne, une sérieuse difficulté de compréhension.

En effet, si Kulturarbeit implique — pour moitié de son sens — l'idée d'une incitation au travail (dans son acception freudienne) par la civilisation, et — pour seconde moitié — l'idée d'un progrès de la civilisation grâce à ce travail, Freud, en l'associant à ce qui soll werden, ne laisse pas de nous déconcerter tantôt par l'extravagance et tantôt par la candeur de son propos. Faut-il réellement entendre que la civilisation oeuvre dans le sens d'une émancipation du Moi par rapport au Surmoi et que la cure analytique tend à rendre les gens plus civilisés — pour ne pas dire plus urbains ? Bref : que l'exigence au titre de laquelle « il doit advenir du Moi » se confonde (es ist) avec un travail de civiliR.

civiliR. P. 16


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sation est sans doute conforme à la tradition de l'utopie messianique, mais s'avère par contre difficilement conciliable avec la Métapsychologie et les testes qui la prolongent — tels que, par exemple, Malaise dans la civilisation et L'avenir d'une illusion.

Cette apparente discordance a d'ailleurs sensiblement entravé l'analyse de la séquence qui nous intéresse. Témoin d'un retournement fugace de l'idéologie'freudienne — ou mise à jour épisodique de son vecteur controlatéral () — elle ne manqua pas de tomber sous le double coup de l'apologie et de la censure, comme il est de règle pour n'importe quel trait compromettant un schéma d'ensemble. Nous ne ferons qu'une brève allusion à l'emphase déployée tant elle est évidente dans la plupart des commentaires. On nous accordera qu'il y a quelque chose d'excessif à prétendre que Wo Es war, soll Ich werden constitue la clef de la psychanalyse, que ces six mots réunis distillent à eux seuls l'essence d'une oeuvre monumentale et à décréter enfin qu'on peut y lire le « testament » de Freud. Or, l'on observe à proportion de cette outrance une sorte de réduction de la sentence freudienne à l'énoncé d'un « idéal maturatif » — et par là même un effet de censure sur ce qui correspond, nous semble-t-il, à « l'idéal » de Freud en personne, ou du moins à l'un de ses versants dérobés.

A l'appui d'une lecture faisant prévaloir « l'idéal maturatif », l'on retiendra surtout le wo (là où) qui indique nettement que Freud engage son propos dans une perspective topique, envisageant probablement une redistribution de la substance psychique entre ses instances différenciées. (Ce même wo confirmant du reste que le Ich ne signifie pas autre chose que Moi-instance.) Mais cette interprétation — qui implique notamment que Freud se soit contenté de rééditer ce qu'il affirmait déjà en 1915, à savoir que l'Incs. doit devenir Cs. (et non pas « objet de la conscience ») sous forme de représentations (qui sont toutefois des objets de conscience) — pour comporter du vrai n'en est pas moins restrictive. En effet, si Freud s'était contenté de transposer son idée initiale en termes de 2e Topique, c'est Wo Es ist que nous devrions lire au lieu de Wo Es war. Disons que l'on discerne mal à l'endroit « où il y avait du Ça » (et où se pose par conséquent la question de savoir « ce qui reste ») quel pourrait être le siège d'un remaniement, voire constituer l'enjeu d'une transformation. Nacht le perçoit d'ailleurs si difficilement qu'il n'hésite pas à traduire : « Ce qui est le Ça doit devenir le Moi » (2).

Le war} témoin d'un passé dépassé, à nous entraîner fort loin de « là où Ça est » ou de « ce qui est le Ça », semble évacuer le Es du champ de la Topique actuelle (cf. « Le Ça et le Surmoi s'accordent, malgré leurs différences, à

(1) Nous faisons ici allusion à la dissymétrie Gauche-Droite telle que Dominique Aubier l'a dégagée de sa connaissance de la Kabbale accompagnée d'un savoir encyclopédique. Pour plus d'informations on pourra se reporter à : D. AUBIER, La synthèse des sciences, Carboneras (Espagne), Ed. du Qorban, ou plus accessible : R. CAILIOIS La dissymétrie, N.R..F., 1973. Cf. également notre note (1), p. 462.

(2) S. NACHT, in La psychanalyse d'aujourd'hui, p. 137.


NOTION DE TRAVAIL CHEZ FREUD A L'ENDROIT DE LA CIVILISATION 467

représenter les influences du passé (der Vergangenlieit) », in Abr. de psychanalyse) (1). Aussi interpréterai-je pour ma part — à la suite de Lacan, mais autrement — ce dérapage de la sentence freudienne sur la concordance des temps comme un véritable lapsus. Il s'y exprime un voeu singulier et dont « l'idéal maturatif » ne rend absolument pas compte. Sans entrer dans des considérations sémantiques approfondies, nous indiquerons seulement que werden recouvre aussi bien la notion de futur que celle de changement, et se prête suivant le contexte à les énoncer conjointement ou à spécifier plutôt l'une d'entre elles. C'est ainsi que solllch werden n'impliquerait — assorti de Wo Es ist — que l'idée d'une transformation, tandis que cet impératif s'inscrira — à la suite de Wo Es war — dans l'ordre du Pur Devenir. Partant, le war, en lui-même à contretemps, pourrait être entendu comme un ist passé au prétérit sous le coup de la prépondérance rétroactive du werden auquel Freud attachait, délibérément ou non, la part de sens relative au Pur Devenir. Wo Es war n'a de valeur, dans son passé, qu'à marquer l'origine présumée d'une trajectoire dont soll Ich werden précise l'équation. En d'autres termes, nous trouvons ici matière à lire un Freud plus soucieux de téléologie que d'ontogenèse, et à plus forte raison de « maturation ».

Sans doute une telle interprétation peut-elle donner à penser que nous comprenons Freud comme s'il soutenait que « la vie en ce monde (et pourquoi pas la psychanalyse ?) sert un dessein supérieur lequel, pour n'être pas aisément discernable, n'en présente pas moins un sens qui se confond indubitablement avec l'épanouissement de l'Etre » (2) — conviction dénoncée comme une illusion religieuse. Ce paradoxe toutefois, en lui-même assez fragile, ne vaudrait pas d'être relevé si la problématique du travail dans son ensemble, et notamment du travail de civilisation ne risquait de s'y enliser.

Pour autant que le soll werden affiche l'idée d'une finalité, c'est le fait même de travailler que Freud paraît assujettir à une « cause finale ». Le travail se soutiendrait — concurremment et à l'opposé du projet, de la visée ou de l'intention — d'une attraction anticipée par « ce qui est devant advenir ». (On pourrait tout aussi bien dire à la suite de Lacan que le travail Réel s'accomplit aux confins de l'Imaginaire — l'intentionnel — et du Symbolique — appel à la structure.) Freud déclare quant à lui que la visée (die Absicht) de la psychanalyse, ou du travail de la cure, s'accorde avec « ce qui est devant advenir » (soit : du Moi) et, de façon concomitante, avec les tenants et les aboutissants de la civilisation. Or il est évident que ces deux idées intriquées — sans préjudice du style prophétique (3) qui en modèle l'énoncé — semblent, de prime abord, ne pas concorder du tout avec le reste de la théorie analytique. Sans

(1) G.W., XVII, p. 69 ; tr. fr., p. 6.

(2) L'avenir d'une illusion, G.W., XIV, p. 340 ; tr. fr., Presses Universitaires de France, p. 26.

(3) Comme chacun le sait, FREUD « n'avait pas le courage de s'ériger en prophète devant ses frères » (in Malaise dans la civilisation).


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doute Eros répond-il aux critères d'un Etre transcendant par rapport aux éléments dont il assure la cohésion et détermine un rassemblement en expansion permanente. On a pu le comparer aux lois qu'implique la formation de cristaux à partir d'un milieu colloïdal, ou encore au principe de Newton. Cet Eros n'a toutefois de sens qu'en regard de Thanatos et ne figure pas, de ce fait, parmi les concepts usuels de la psychanalyse. Grosso modo, c'est à la première théorie des pulsions que notre pratique analytique, malgré son recours constant à la 2e Topique, se réfère le plus souvent. Or, à partir de ce modèle — où l'idée de « poussée » exclut radicalement celle d'attraction et où le « but » désigne en réalité l'aboutissant d'un métabolisme —, il n'est plus de finalité concevable. A la rigueur pourrait-on parler d'une finalité immanente — notion concordant avec le Schicksal (destin) — mais en aucune façon de la finalité « transcendante » que connote le soll werden et dont préjuge PAnankè.

Aussi n'est-ce pas en examinant les schémas fonctionnels de la théorie analytique que nous découvrons l'empreinte d'une téléologie dans l'oeuvre de Freud, mais à rechercher au plus fort de cette dernière l'émergence de sa propre antithèse. Notre démarche s'inspire en l'occurrence du précédent de Ricoeur. « Après avoir dit : je ne me comprends moi-même, lisant Freud, qu'en formant la notion d'une archéologie du sujet — je dis : je ne comprends la notion d'archéologie que dans son rapport dialectique avec une téléologie. Alors, me retournant vers Freud, je cherche dans son oeuvre même, c'est-à-dire l'analyse comme analyse, la référence à son contraire dialectique » (I). Nous n'avons pourtant pas suivi Ricoeur au-delà de cette déclaration liminaire. L'accompagner plus avant eût en effet supposé que nous envisagions le travail comme un « concept d'usage non réfléchi dans la théorie analytique » : assimilable à la Sublimation ou à l'Identification, puisque c'est de ces deux termes que Ricoeur dégage la marque d'une téléologie chez Freud. Or une telle hypothèse nous a paru, pour deux raisons complémentaires, inappropriée à l'interrogation du travail.

i. Ainsi que le souligne J.-P. Moreigne (2), les tentatives d'approche conceptualiste s'avèrent de façon générale inadéquates à l'étude des données freudiennes non thématisées. De plus, en ce qui concerne précisément les tenants de la civilisation, Freud spécifie de lui-même « qu'il se laissera guider par le langage usuel ou, comme on dit aussi, par le sentiment linguistique, certain de faire droit à ces intuitions profondes qui se refusent aujourd'hui encore à toute traduction abstraite » (3). Le travail recouvre un « objet de pensée » du même ordre que la civilisation et se départage, de ce point de vue, de la Sublimation — véritable concept métapsychologique.

2. Bien que la Kulturarbeit puisse être envisagée comme un effet de Sublimation, ce n'est certes pas à ce titre qu'elle nous apparaît (ainsi que le voudrait

(1) P. Ricoemt, De l'interprétation, Ed. du Seuil, p. 445.

(2) J.-P. MOREIGNE, op. cit.

(3) Malaise dans la civilisation, G.W., XIV, p. 449 ; tr. fr. in Rev. fr. Psychanalyse, janv. 1970, XXXIV, p. 32.


NOTION DE TRAVAIL CHEZ FREUD A L'ENDROIT DE LA CIVILISATION 469

Ricoeur) comme l'indice d'une téléologie. A Pencontre du Philosophe, nous estimons en effet que la Kulturarbeit en tant que manifestation de la Sublimation pourrait fort bien se concevoir sans qu'il faille recourir à l'idée d'une certaine finalité — ou du moins cette idée n'ajoute-t-elle rien à notre compréhension des mécanismes de Sublimation puisqu'elle se fonde sur ce qui fait précisément problème (cf. la vertu dormitive de l'opium en guise de pharmacodynamie). C'est à partir du contenu littéral de l'oeuvre de Freud, et non d'une critique épistémologique du freudisme, que se dégage, à notre sens, le versant « finaliste » lié à la pensée créatrice de la psychanalyse.

Il reste que l'appréhension de cette téléologie non thématisée — contrepartie d'une archéologie thématisée — passe par un renversement de l'attention habituellement prêtée à la Métapsychologie. Il nous faut retirer une part de l'intérêt mobilisé par le Schicksal au profit de son terme antithétique, soit le 50// werden. Il apparaît dès lors que la notion de travail (de construction analytique ou de civilisation) contribue à l'émergence d'un moment dialectique entre le Destin des pulsions et leur « destination » implicite. J'ajouterai toutefois que ces repères empruntés à la phénoménologie hégélienne ne valent que pour la commodité de l'exposé, mais qu'ils sont en définitive loin de rendre compte de la corrélation existant entre archéologie et téléologie dans l'oeuvre de Freud. Ces deux pôles idéologiques, par leurs places respectives et leur mode de liaison, s'inscrivent plutôt, me semble-t-il, dans une topique de la dissymétrie Gauche-Droite que dans celle des oppositions dialectiques (1). Quoi qu'il en soit, on peut se demander si Freud ne désavoue pas son option en faveur de la Kulturarbeit lorsqu'il affirme que « la liberté individuelle n'est nullement fruit de la civilisation » (2). Aussi est-ce à confronter les aspects positifs de la civilisation au « Malaise » qui la hante que nous nous attacherons à présent.

Ecartons d'emblée l'hypothèse selon laquelle les textes de 1929 et de 1932 ne s'appliqueraient pas au même objet et qu'il n'y aurait donc pas lieu de les opposer au niveau de la Kulturarbeit. En effet, les deux arguments qui pourraient être invoqués à l'appui de cette appréciation sont aussi fallacieux l'un que l'autre. Soit : 1) Sans doute est-il bien question de travail et de civilisation

(1) La dialectique hégélienne et le principe de la dissymétrie ont en commun de revendiquer l'intelligence de « la nature spécifique des conditions de l'entendement » aussi bien que l'appréhension des « choses finies D. Il m'a semblé que leurs systématiques se départageaient essentiellement sur le thème de la négation. Cette dernière opère chez Hegel comme un centre de symétrie par rapport auquel se définissent simultanément « l'existant » et son double inversé. La corrélation Gauche-Droite en revanche, n'impliquant aucune modalité de négation, s'inscrit dans une perspective purement dualiste.

Bien que nous ne soyons pas en mesure de juger ici de la validité théorique du principe de dissymétrie, il nous est permis de supposer qu'il rend compte du plus clair de la pensée « dialectique » chez Freud. A titre d'exemples : La névrose est le négatif de la perversion, et non son inverse. I,e masochisme n'est pas le « contraire » du sadisme, et l'exhibitionniste ne se comporte pas « tout à l'opposé » du voyeuriste. L'absence de négation est caractéristique du fonctionnement psychique au niveau du processus primaire.

(2) Malaise dans la civilisation, G.W., XIV, p. 455 ; tr. fr., p. 37.


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dans le texte de 1929, mais nullement de « travail de civilisation » puisque Freud n'y examine que la fonction des tâches productives dans l'organisation de la société. Nous couperons court à la discussion sur ce point en réaffirmant, une fois de plus, que le travail recouvre un seul et unique « objet de pensée » chez Freud — qu'il s'associe au rêve ou au deuil, ou qu'il se rapporte, comme dans le cas d'espèce, aux efforts de l'homme en vue de se protéger contre la nature, d'une part, et, d'autre part, au progrès de l'humanité. 2) Freud a pu rédiger Malaise dam la civilisation sans utiliser, ne serait-ce qu'une fois, le terme de Kulturarbeit. Nous ne chicanerons pas là-dessus, sauf à indiquer que ce texte implique nécessairement l'idée de Kulturarbeit et qu'il en comporte d'ailleurs quelques expressions manifestes telles que Kulturbestrebung (1).

Ecrit dans le prolongement de la 2e théorie des pulsions, Malaise dans la civilisation semble tirer sa propre substance des rejetons d'Eros aux prises avec Thanatos. Comme ce dernier confère toutefois sa tonalité au discours de Freud, il arrive souvent que l'on ne perçoive plus que son caractère « pessimiste ». C'est ainsi que la plupart des commentaires relatifs au « Malaise » s'articulent à peu de chose près de la façon suivante : Freud, considérant que « le développement de la civilisation relève d'un processus comparable à la maturation normale de l'individu » (2) et ayant établi le fait paradoxal que « la conscience morale est conséquence du renoncement aux pulsions » (3), ne peut qu'annoncer la mauvaise nouvelle du renforcement progressif et inéluctable du sentiment de culpabilité collective. Le « Malaise » est symptomatique de ce sentiment « resté en grande partie inconscient, non reconnu comme tel et auquel on cherche à attribuer d'autres motifs » (4). Lorsque les possibilités d'un tel déplacement s'épuisent (qu'entreprendront les Soviets une fois tous leurs bourgeois exterminés ?), il ne reste plus au Moi individuel qu'à tirer parti de son masochisme puisque les exigences de l'Ethique se départagent difficilement de celles du Surmoi.

Il s'en faut pourtant de beaucoup pour que ce tableau de la civilisation sous le signe de la pulsion de mort épuise entièrement le texte de Freud. Certes, maint rappel des bienfaits de la civilisation semble plus propre à en compromettre l'image qu'à renforcer son crédit. A l'inverse de la méditation sur le « Malaise », l'énumération des acquis de l'humanité ne donne lieu qu'à un cortège de platitudes et serait même tout à fait illisible s'il ne s'y mêlait pas une bonne part d'ironie. C'est ainsi que Freud n'hésite pas à vanter les mérites de l'organisation sociale qui nous vaut la disparition du gros tas de fumier aux abords de la maison paternelle de Shakespeare à Stratford/Avon. Aussi bien ces minces

(1) Op. cit., G.W., XIV, p. 446 ; tr. fr., p. 30.

(2) Op. cit., G.W., XIV, p. 458 ; tr. fr., p. 39.

(3) Op. cit., « Der Triebverzicht schafît das Gewissen », G.W., XIV, p. 488, tr. fr., p. 65. La formulation princeps de cette idée largement diffusée par I^acan tenant par ailleurs lieu de conclusion au « Problème économique du masochisme », G.W., XIII, 383.

(4) Op. cit., G.W., XIV, p. 495 ; tr. fr., p. 71.


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avantages du progrès ressortissent-ils, en définitive, de simples formations réactionnelles et ne procèdent-ils nullement d'un processus échappant à la prépondérance de Thanatos.

C'est au niveau « d'une civilisation dont les parents,seraient Eros et Anankè » — et dont « il est difficile de comprendre comment elle aurait pu faire autrement que de rendre ses ressortissants plus heureux » (1) — que se trouve la véritable contrepartie attachée à la civilisation envisagée comme corrélat d'une destructivité endossée par le Surmoi. Remarquons cependant que les données relatives à cette civilisation inscrite dans le sillage d'Eros restent assez rudimentaires. Elles paraissent surtout n'occuper qu'une situation d'appoint au fil du texte et vis-à-vis de l'ample dissertation consacrée à la civilisation tributaire des avatars de la Mort, sans faire l'objet d'une confrontation dialectique avec cette dernière. Aussi l'aperçu global de la civilisation que nous propose Freud n'est-il, à la limite, intelligible qu'à présumer d'une « désintrication » des pulsions. Tout se passe en effet comme si Eros et Thanatos, sous la pression d'Anankè, opéraient chacun pour leur propre compte : les liens de la collectivité sont le fait d'une libido affranchie de destructivité et inhibée quant au but ; le désir homicide (et originairement parricide) ainsi délié d'Eros constitue le précurseur d'un Surmoi qui privera sans aucune compensation libidinale les individus de leur liberté. Cette déconcertante absence de médiatisation entre Eros et Thanatos — s'ajoutant à ce que Freud ne se reporte qu'épisodiquement au mythe de l'amour — explique probablement que Malaise dans la civilisation soit parfois entendu comme une sorte de suite et variations métapsychologiques sur un thème de Cassandre.

C'est méconnaître que Freud, en trois propositions, affirme justement le contraire : « Comme une planète tourne autour de son axe tout en évoluant autour de l'astre central, l'homme isolé participe au développement de l'humanité tout en suivant la voie de sa propre vie. » Et surtout : « Le combat entre l'individu et la société n'est point dérivé de l'antagonisme vraisemblablement irréductible entre les deux pulsions originelles, l'Eros et la Mort. Il répond à une discorde intestine dans l'économie de la libido, comparable à la lutte pour la répartition de celle-ci entre le Moi et les objets » (2). (Il est très tentant de rapprocher cette indication relative au partage des investissements narcissiques et objectaux dans le champ de la Kulturarbeit des oscillations économiques qui conditionnent, suivant certains auteurs (3), « l'analysabilité » — ou qui déterminent, autrement dit, un penchant au Durcharbeiten.) Il s'ensuit une certaine

(1) Op. cit., G.W., XTV, p. 460 ; tr. fr., p. 41.

(2) Op. cit., G.W., XTV, p. 501 ; tr. fr., p. 75-76.

(3) Notamment S. VIDERMAN, Narcissisme et relation d'objet dans la situation analytique (c'est dans le conflit et l'opposition des deux charges libidinales du Moi et des objets que je serais tenté de voir l'essentiel de la dynamique du processus analytique), Rev. fr. de Psychanalyse, 1968, XXXII, n° 1. Ainsi que J. COSNIER, A propos de l'équilibre des investissements narcissiques et objectaux dans la cure analytique, Rev. fr. de Psychanalyse, 1970, XXXIV, n° 4.


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convergence, ou du moins la levée d'une réputation d'incompatibilité, entre les thèses freudiennes de 1929 et l'idéologie de la Kulturarbeit. Sans doute Malaise dans la civilisation reste-t-il, composé à l'échelle de la vie et de la mort, un texte ambigu. II comporte toutefois, au fil de ses contradictions, une ligne de pensée affranchie de Thanatos qui en inverse la signification globale et qui, en définitive, confirme la solidarité de l'émergence du Moi et des progrès de la civilisation. Pour autant que les conflits entre l'individu et la société se ramènent aux dissensions suscitées par un choix d'objet libidinal, l'on ne saurait isoler l'évolution intrapsychique d'un laborieux cheminement collectif.

Il est évident qu'à permettre un rapprochement de la trajectoire analytique avec les conquêtes de la civilisation, Freud désavoue l'identification du champ de sa découverte à celui du désir singulier ressortissant du soi-disant Sujet. L'idée suivant laquelle le Ça conserverait des vestiges de civilisation ajoute cependant un élément supplémentaire — et quasiment inouï — à cette confirmation des valeurs culturelles. Avec ces sédiments (Niederschlag) hérités du passé, hétérogènes au Ça qui les abrite, apparaît une « formation psychique » étrangère à l'ordre biologique et antérieure à la structuration oedipienne — cette dernière y trouvant son écho. Ceci a de quoi surprendre (1). Il est vrai que l'Abrégé de psychanalyse;, où nous sommes allés puiser notre exergue, date de 1938. Aussi aurai-je à coeur de citer, pour ne pas conclure sur un propos dont Pextrémité s'associe fâcheusement à la chronologie, un passage relatif au déclin du complexe d'OEdipe. «... les enfants sont contraints de répéter le refoulement du choix d'objet incestueux que leur dicte l'histoire de l'humanité, tout comme auparavant ils ont été poussés à adopter un tel choix d'objet » (2). La seconde de ces propositions, de même que le texte allemand, atteste que c'est bien la répétition du refoulement qui est « dictée par l'histoire de l'humanité ».

Il semble par conséquent que le thème de la castration n'épuise pas plus qu'il n'exclut celui de la civilisation dans la systématique freudienne. Cette double polarité — individuelle et collective — nous autorise à concevoir la Kulturarbeit et le Durcharbeiten comme deux vecteurs parallèles et secondairement différenciables d'une même dynamique.

(1) Ce n'est pas uniquement à privilégier l'existence de telles formations que Jung parvint à falsifier la psychanalyse, mais surtout à les doter des attributs du Ça : d'un caractère de « pulsionnalité » avec un objet et un but. En un mot : Jung nous pourvoit d'une sorte de Kulturstricb qui ne va pas sans rappeler le Bildungstrieb cher à Hölderlin. D'où découle l'idée d'un « destin culturel individuel » qui n'a plus rien de commun avec la dialectique freudienne entre le Destin des pulsions (individuel et objet dévolu à l'analyse) et leur « destination » (ontologique et non analysable) fixée par l'Anankè — destination dont la psyché comporte l'engramme sous forme de « reliquats des conquêtes de la civilisation ».

(2) In Un enfant est battu, G.W., XII, p. 208 ; tr. fr., in Névrose, psychose et perversion, Presses Universitaires de France, p. 228.


NOTION DE TRAVAIL CHEZ FREUD A L'ENDROIT DE LA CIVILISATION 473

II. — Durcharbeiten

A partir des trois textes (1) qui s'y rapportent, il semble que le Durcharbeiten admette deux sortes de définitions. L'une restrictive : « Elaboration des résistances », en caractérise le jeu en fonction de l'objet — mais ne le départage nullement, au niveau d'une virtuelle spécificité dynamique, du travail intellectuel en général, rationalisation comprise. L'autre, étendue sans délimitation précise au « travail effectué par l'analysé », recouvre approximativement la notion introduite par Freud en 1895 pour parler d'une exigible révision des souvenirs et, ultérieurement, du matériel verbal dans son ensemble. Il s'ensuit que le Durcharbeiten se prête à deux types d'interrogations : le premier, à laisser la notion de travail proprement dite en suspens, s'attache au moment dialectique que suppose l'inversion du signe des résistances (c'est tout le problème du « devenir-conscient » des représentations Incs.) (2). Le second s'écarte en revanche des conflits intersystémiques dont préjuge l'analyse pour s'appliquer à la similitude — soutenue par Freud — entre la participation des patients à la cure et une prestation de travail (Arbeitsleistung) (3).

C'est évidemment cette seconde mise en question que notre projet d'explorer la notion de travail chez Freud nous entraînait à privilégier. Ainsi avons-nous dégagé, en recherchant au sein des conceptions freudiennes l'origine de l'assimilation qu'elles impliquent entre l'activité de l'analysé, la production de rêves et les faits de civilisation, une double filiation au thème du (Durch)arbeiten.

La plus flagrante, mais sans doute accessoire, réside dans l'antériorité de l'hypnose et de la pression sur le front par rapport à la technique des associations libres. Freud nous en informe du reste lui-même en comparant le Durcharbeiten (dans ces deux composantes manifestes : tâche de communication des pensées au fil de leur émergence, et élaboration des difficultés à accomplir cette opération — soit des résistances) avec le phénomène d' « abréaction » ou de décharge affective survenant au cours de l'hypnose (4). Mais ce rapprochement douteux entre le ressort d'une technique et les effets d'une autre, soit entre le principe de l'analyse et le résultat de l'hypnose, ne rend à l'évidence — outre sa fragilité — aucun compte de l'association de la notion de travail à la pratique analytique. Aussi, et pour autant que cette association s'origine effectivement de la

(1) 1895, G.W., I, p. 292 et 295 ; tr. fr. Etudes sur l'hystérie, Presses Universitaires de France, p. 233 et 235. 1914, G.W., X, p. 127-135 ; tr. fr. Remémoration, répétition et élaboration, in Technique psychanalytique, Presses Universitaires de France, p. 105. 1926, G.W., XIV, p. 192 ; tr. fr. Inhibition, symptôme et angoisse, Presses Universitaires de France, p. 88-89.

(2) C'est à ce type de préoccupation que répond notamment le travail de J.-P. MOREIGNE, déjà cité.

(3) G.W., XI, p. 469 ; tr. fr., in Introduction à la psychanalyse, La thérapeutique analytique, Payot, p. 483.

(4) En guise de conclusion à Remémoration, répétition et élaboration, op. cit.


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préhistoire analytique, doit-on recourir à une hypothèse complémentaire pour en expliquer le fait.

La pression exercée sur le front était destinée à accentuer la perméabilité des patients à la suggestion. Or cette manoeuvre, exemplaire d'un travail, se laisse d'elle-même appréhender en tant que pratique dont s'est dégagée

— ou sur laquelle s'est étayée — l'idée de « faire céder une résistance » propre à l'analysé. Au cours du traitement cathartique, Freud s'emploie à appuyer contre — pour ne pas dire qu'il « pousse » — quelque chose qui, ipso facto, sera supposé « résister ». Dans cet affrontement au sens littéral du terme, le contre exercé par le thérapeute me paraît quasiment réaliser un contre-investissement exogène et transitoire au bénéfice du patient à Pencontre de ses résistances ; à savoir que l'investissement de la pression subie déleste les défenses lés plus labiles. Il en va de même pour l'hypnose, à la différence que sa mise en oeuvre évoque un procédé de désinvestissement plus que de contre-investissement des barrages s'opposant à la levée de l'amnésie. Quoi qu'il en soit, la substitution de la libre association des pensées aux deux techniques précédentes implique une nouvelle répartition du travail entre soignant et soigné : c'est ce dernier qui devra fournir le quantum d'énergie nécessaire à produire l'équivalent d'une pression sur le front, tout comme la manoeuvre de Jendrasik sollicite un effort musculaire de la part des malades. Que la notion de Durcharbeiten s'articule ainsi, dans l'une de ses composantes économiques, sur une redistribution du travail entre le médecin et le malade avec le relais de l'hypnose par la psychanalyse ne prête guère à discussion. Nous nous bornerons à ne citer dans ce sens que le texte de 1917 sur la Thérapeutique analytique (1). Plus de vingt ans après les Etudes sur l'hystérie, Freud revient une fois de plus, soucieux de dégager

— voire d'isoler — la psychanalyse du traitement hypno-suggestif, sur la quote-part de travail qui incombe à l'analysé par opposition à ce qui se passe pendant les séances d'hypnose où « seul le médecin se fatigue ». A venir supplanter la pression sur le front, ou à produire un effet d'auto-hypnose, la libre association des pensées apparaît donc — initialement et dans sa fonction compensatoire — comme un authentique travail dont le thérapeute se décharge sur le patient. (Il en subsiste dans l'analyse quelque chose qui se situe fatalement, et de façon assez paradoxale, du côté de l'acting — soit du « vouloirfaire » (Grunberger), et sur laquelle nous reviendrons ultérieurement.) Nous indiquerons au passage que le terme de Durcharbeiten ne figure pas dans l'article de 1917 pourtant consacré en partie au « travail dans la cure », et ceci bien que « Remémoration, répétition et Durcharbeiten » ait été rédigé trois ans auparavant. Il semblerait donc que les notions de « Lutte contre les résistances » et de « Travail effectué par l'analysé » ne soient pas organiquement liées au mot Durcharbeiten, ni, partant, solidaires de quelque exquise signifiance.

La seconde origine de la reconnaissance d'un travail dans l'entreprise des

(1) Op. cit.


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analysés, d'ordre sémantique et tout à fait indépendante de la précédente, se trouve probablement dans les leçons de Charcot. C'est d'elles que Freud recueillit en effet la notion d' « Elaboration psychique ». Sans doute cette « Elaboration » — que Freud traduit par Ausarbeitung — désigne-t-elle l'hypothétique activité psychique nécessaire et suffisante à la formation des symptômes hystériques, alors que le Durcliarbeiten recouvrira, outre une dynamique încs., une opération mentale volontaire visant la disparition des troubles névrotiques. Néanmoins, et à condition d'écarter provisoirement la composante Cs. de l' « Elaboration thérapeutique », l'on peut constater que le Durcharbeiten et l' Ausarbeitung se situent dans un rapport de réduplication inversée. L'un des rares vestiges de l'Ausarbeitung subsiste dans l'histoire de Katharina (1), où Freud rappelle que « la conversion et la formation du phénomène hystérique ne succèdent pas immédiatement au traumatisme, mais n'apparaissent qu'après une période d'incubation » et où il mentionne que Charcot aimait appeler cet intervalle « temps d'élaboration psychique ». Cette conception est toutefois reprise avec plus d'ampleur par Breuer dans les Considérations théoriques sur l'hystérie. « Dans la période qui suit une catastrophe de chemin de fer, par exemple, l'on revit, toujours avec un retour de l'affect de peur, les scènes d'épouvante, jusqu'à ce qu'après ce temps « d'élaboration psychique » (Charcot) ou « d'incubation », la conversion en phénomène somatique finisse par s'effectuer » (2).

C'est ainsi que le Durcharbeiten, dans son acception dynamique ou en tant qu'il comporte une notion de remaniement, semble s'être détaché en contrepoint du travail supposé à l'origine des manifestations morbides. L'idée suivant laquelle le Durcharbeiten appliqué au rêve ne s'exercerait qu'à « défaire » le produit de la Traumarbeit corrobore d'ailleurs cette façon de voir. Il suffit pour s'en assurer de retenir la signification « symptomatique » du rêve et, partant, d'envisager la Traumarbeit comme une modalité particulière d'Ausarbeitung. Aussi bien ce rapport de complémentarité dialectique entre l'Ausarbeitung et le Durcharbeiten éclaire-t-il au mieux l'hypothèse du « changement d'état » des représentations au cours de l'analyse (3) — puisqu'une telle modification n'implique dès lors qu'un simple mouvement de « déconversion ».

L'analyse des névroses traumatiques et de leurs rêves pathognomoniques (sans Traumarbeit) complètent les Considérations de Breuer sur les accidents de chemin de fer par la découverte de la tendance à la répétition (4). Nous n'en mentionnerons ici que les données susceptibles d'être rapportées au Durcharbeiten : I° Les rêves de traumatisme ont pour effet de suppléer, en provoquant un état d'angoisse, à un défaut de conversion — soit une Ausarbeitung impar(1)

impar(1) I, p. 195 ; tr. fr., in Etudes sur l'hystérie, Presses Universitaires de France, p. 106 .

(2) Etudes sur Vhystérie, p. 170.

(3) G.W., X, p. 273 ; tr. fr. L'inconscient, in Métapsychologie, N.R.F., p. 78-81.

(4) G.W., XIII, p. 32 ; tr. fr. Au-delà du principe de plaisir, in Essais de psychanalyse, Payot, p. 40.


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faite — de i'excitation sexuelle libérée lors du choc ; 20 La mise en scène d'événements pénibles se solde souvent par un gain de plaisir, et l'on peut opposer à ce propos les rêves de traumatisme aux tragédies dont le déroulement nous réjouit au théâtre. Freud admet que les impressions désagréables éprouvées par le spectateur se transforment pour lui en agrément dans la mesure où elles font l'objet d'une « réminiscence et d'une élaboration psychique » (Gegenstand der Erinnerung und seelischen Bearbeitung) (1). Il s'ensuit que le Durcharbeiteri apparaît comme une sorte de moyen terme entre la Bearbeitung — processus physiologique d'enrichissement du Moi — et l'Ausarbeitung aboutissant à la formation du symptôme hystérique — et, probablement au-delà, à la constitution du « noyau hystérique » commun aux psychonévroses.

Aussi serai-je tenté de repérer le Durcharbeiten dans un double système de corrélations. Le premier, conforme à la théorisation freudienne, pointant le « travail de l'analysé » dans la séquence des opérations psychiques que constituent la Remémoration, la Répétition et l'Elaboration ; le second faisant figurer ce même « travail » à l'inventaire d'opérations comparables. Ceci peut être schématiquement exprimé sous forme de tableau.

Opérations psychiques « élémentaires »

Activité

psychique complexe

REMÉMORATION

RÉPÉTITION

ELABORATION

Processus physiol. (XXXX) > Bearbeitung —> Enrichissement

du Moi

Hystérie de conv. Refoulement < Ausarbeitung —> Symptôme

des représentations (des affects)

Rêve du désir Incs. — Traumarbeit —> Satisfaction

du désir

Rêve de traumatisme (XXXX) — (XXXX) — Angoisse

Cure analytique (Névrose de transfert) —> Durcharbeiten —> Renforcement

du Moi

Deuil (Commémoration) —> Trauerarbeit —> Changement

d'objet

Civilisation « Héritage Kulturarbeit —> Moi civilisé ?

des conquêtes des civilisations passées » ?

L'indécision relative à la traduction de Durcharbeiten témoigne, par le déplacement dont elle procède, des obstacles que rencontre sa conceptualisation. En examinant les origines plausibles de son émergence dans la théorie freu(1)

freu(1) cit., G.W., XIII, p. 15 et tr. fr., p. 19.


NOTION DE TRAVAIL CHEZ FREUD A L'ENDROIT DE LA CIVILISATION 477

dienne, nous nous sommes efforcés de repérer les composantes significatives de la notion qu'il véhicule. Sans doute nos résultats n'ont-ils rien d'exhaustif, mais du moins ponctuent-ils le Durcharbeiten d'une certaine fermeté. Au plus près, tout laisse en effet à penser que le Durcharbeiten se situe à l'intersection de deux champs d'intelligibilité radicalement hétérogènes — pour ne pas dire antinomiques. En tant qu'héritier de la pression sur le front, et articulé sur la libre association des idées, ce « travail » coïncide tout à fait avec ce que Ricoeur appelle « l'épochè retournée » : mouvement de suspension et de réduction de la conscience (1). En tant que contrepartie de l'Ausarbeitung et de la Traumarbeit

— et que vecteur comparable à la Trauerarbeit et la Bearbeitung — le Durcharbeiten s'avère en revanche participer à la physiologie de l'Incs. et, en cela, sans commune mesure avec le « vouloir-faire » qu'implique toute « épochè » — seraitelle « retournée ». Sans doute pourrions-nous, s'il fallait à tout prix réduire ces deux mouvements à une seule et même dynamique, suggérer que le premier s'exerce à Pencontre des résistances Cs./pré-Cs. (soit approximativement celles qui ressortissent à la partie Cs. du Moi), alors que le second vise plutôt les résistances Incs. (soit en gros celles du Ça et du Surmoi). Le spécieux d'un tel raccordement tombe malheureusement sous le sens : il ne fait que reporter la problématique relative au Durcharbeiten sur la notion de résistance — cette dernière recouvrant des processus totalement hétérogènes et désignant, selon qu'elle se rapporte au Moi ou au Ça, des formations psychiques différentes.

Tout se passe comme si le Durcliarbeiten réunissait dans une même formule des symboles appartenant à des systématiques aussi disparates que la mécanique ondulatoire et la physique quantique. Rappelons, pour qui estimerait que nous sollicitons abusivement la métaphore, que « la cure psychanalytique est fondée sur l'influence qu'exerce le Cs. sur l'Incs. » (2). Or le principe de cette action rétrograde est apparemment incompatible avec les lois générales du fonctionnement psychique. On comprend que Freud ait ajouté que « la modification spontanée de l'Incs. par le Cs. est un processus difficile et qui se déroule lentement » (3) et qu'il ait recommandé aux psychanalystes de s'armer de patience. Mais ces restrictions ne font en définitive que souligner l'hypothèse paradoxale selon laquelle les effets de la cure seraient tributaires d'une dynamique s'exerçant à rebours de l'édification du Moi (4).

Sans chercher à lever cette contradiction, nous proposerons, pour marquer un temps de pause, un schéma « représentant » les vecteurs du Durcharbeiten

— tels que nous les imaginons dans leur application exemplaire au rêve.

(1) P. RICOEUR, op. cit., p. 126.

(2) In L'inconscient, op. cit., G.W., X, p. 293 ; tr. fr., p. 108.

(3) Ibid.

(4) Cf. a On peut imaginer enfin que les choses ne vont pas sans difficulté lorsqu'un processus pulsionnel doit, alors qu'il suivait depuis des décennies un chemin déterminé, brusquement emprunter la nouvelle voie qui lui a été ouverte. On pourrait appeler cela la résistance du Ça » G.W., XIV, p. 255 ; tr. fr., in Ma vie et la psychanalyse, Psychanalyse et médecine, N.R.F., p. 149.


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Nous avons tracé entre l'extrémité de la flèche illustrant « l'épochè » des résistances du Moi — soit tout aussi bien de l'investissement de l'activité associative — et le chiasma des voies centrifuges de l'élaboration (du symptôme hystérique ou de la représentation de représentants pulsionnels) une sorte de spirale. Ce dessin, évocateur d'un processus économique en ce qu'il rappelle l'image d'un ressort à boudin, ne fait que souligner notre ignorance des mécanismes mis en jeu à ce niveau. Nous en sommes réduits aux conjectures puisque

ce ne seront jamais que les effets de ces mécanismes qui se manifesteront dans le champ de l'élaboration secondaire. (Sans doute l'hypothèse freudienne relative à la « viscosité » de la libido trouve-t-elle là son intérêt.)

Kulturarbeit et Durcharbeiten ne recouvrent pas, en dépit de leurs connotations antithétiques au niveau de la collectivité et de l'individu, deux modalités dialectisables du « travail » au sens freudien, mais un double aspect du même phénomène. Aussi bien cette univocité sémantique de VArbeit n'était-elle pas à démontrer pour autant que Freud énonce clairement : « Wo Es war, soll Ich werden » ist Kulturarbeit. D'un point de vue psychanalytique, la mise en question d'une Kulturarbeit « intersubjective » à l'opposé d'un Durcharbeiten « solipsiste » est totalement dépourvue de fondement. Nous nous y sommes attardés du fait de l'importance que prenait souvent ce genre de débats — en proportion inverse de leur pertinence. Il semble qu'ils ne surgissent en effet que pour occulter le véritable problème que soulèvent conjointement le travail de civilisation et celui de la cure : qu'en est-il de la nécessité ontologique du « travail » ?

Sans doute une telle approche fait-elle bon marché de la ligne de démarcation imaginaire entre métaphysique et psychologie ; mais nous ne voyons pas dans l'aspect philosophique des questions qu'elle entraîne une raison suffi-


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santé pour en dénier l'opportunité à la lecture de Freud. Quelle est donc cette Anankè à la reconnaissance de laquelle nous sommes redevables des créations de la civilisation (Kulturschöpfungen) (1) ? Il paraît difficile de ne pas l'identifier à une nécessité transcendantale par opposition à la Réalité dont le « principe » constitue une formation subjective. On peut dès lors se demander si le travail psychique ne répond pas — dans l'esprit de Freud — à une exigence a priori indépendante d'Eros.

Aussi bien ne suffit-il pas de rapporter ce travail, afin d'en rendre compte, aux seuls corollaires de la désexualisation — et notamment de la sublimation en ce qui concerne la Kulturarbeit. Ces avatars pulsionnels n'ont en effet de sens que d'un point de vue économique : c'est éventuellement l'énergie utilisée par le travail qui peut être qualifiée de « sublimée », mais son utilisation proprement dite ne s'en trouve pas expliquée pour autant. Il nous a de ce fait paru inadéquat de poser le problème de la notion de travail chez Freud en termes économiques, soit de le ramener au niveau des pulsions. A suivre cette voie, l'on aboutit inéluctablement — dans la mesure où l'on renonce aux facilités conceptuelles de la désexualisation — à la fallacieuse découverte d'un Arbeitstrieb.

II n'est pourtant pas nécessaire de recourir à la fantasmatique « pulsion au travail » (assez proche des thèses jungiennes) pour rendre compte du potentiel élaboratif (rêve, Moi, civilisation, etc.) de la psyché. L'inutilité d'une telle hypothèse ressortit à l'évidence pour peu que l'on distingue les implications dynamiques de l'aspect économique attaché à la notion de travail. On peut en effet imaginer un schéma cohérent dans lequel Eros conserverait son monopole énergétique tandis que le « travail » obéirait à une sorte de « programmation fonctionnelle » du psychisme. Dans cette perspective, l'Anankè deviendrait elle-même un concept caduc : l'impératif soll werden pouvant être assez simplement rapporté au déterminisme qui régit la vie mentale.

C'est ainsi que le travail au sens empirique du terme me paraît, en définitive, recouvrir une expression métaphoro-métonymique du fonctionnement spécifique de la psyché dans sa totalité. De même que notre perception de l'espace et la structure de notre environnement procèdent d'expériences cénesthésiques, il se pourrait que notre sentiment de modifier le monde extérieur (par le travail) ne fasse que témoigner du jeu global de la vie psychique.

(1) Totem et tabou, G.W., IX, p. 114 ; tr. fr., Payot, p. 109.



PAULETTE WILGOWICZ

L'ART DE LA FUGUE OU L'ART DE VIVRE AVEC SES DOUBLES

EXPOSITION

La théorie de la sublimation demeure une théorie inachevée. L'activité artistique et l'investigation intellectuelle sont les modèles freudiens de la sublimation dans la mesure où s'y font jour des pulsions dérivées vers des buts non sexuels, et valorisés socialement.

L'exercice très particulier qu'est celui du psychanalyste, s'il s'inscrit dans ce thème, n'en pose pas moins les questions non résolues du type de pulsion susceptible de suivre la voie de la sublimation, du ou des mécanismes incriminés.

Dans une note de Malaise dans la civilisation, Freud (I) écrit : « La possibilité de transférer les composantes narcissiques, agressives, voire même erotiques de la libido dans le travail professionnel et les relations sociales qu'il implique, donne à ce dernier une valeur qui ne le cède en rien à celle que lui confère le fait d'être indispensable à l'individu pour maintenir et justifier son existence au niveau de la société. S'il est librement choisi, tout métier devient source de joies particulières en tant qu'il permet de tirer profit, sous leurs formes sublimées, de penchants affectifs et d'énergies instinctuelles ou renforcées déjà par le facteur constitutionnel. » A cette tonalité dominante, les auteurs contemporains ajoutent des variations dont l'accent porte tantôt sur la poursuite de l'auto-analyse, tantôt sur le désir de savoir, tantôt sur la transgression, à la fois symbolique et fantasmatique du tabou de l'inceste.

C. Stein (2) situe la double rencontre lors de l'entretien patientpsychanalyste sur le plan, pour le patient, d'un engagement dans l'analyse et, pour l'analyste, au-delà de sa propre cure, dans la poursuite du cours de son auto-analyse. Pour lui, l'analyse du psychanalyste « n'est jamais que le reflet de la poursuite sans fin — mais plus ou moins souterraine, plus ou moins larvée — de la construction d'un passé qui plonge ses racines dans l'enfance la plus reculée dont elle se nourrit ».

P. Castoriadis-Aulagnier (3), s'interrogeant sur le sens de l'appel entendu par le futur psychanalyste, envisage essentiellement deux concepts : le « désir de savoir » et le « désir de transgresser ». Après avoir échappé au refoulement et s'être mise au service de la sublimation, c'est dans le « champ du savoir » que l'énergie instinctuelle a pu trouver « sa voie royale ».

(1) S. FREUD, Malaise dans la civilisation, Rev. fr. de psychanal., 1970, n° 10.

(2) C. STEIN, L'enfant imaginaire, Denoël, 1971.

(3) P. CASTORIADIS-AULAGNIER, Sociétés de psychanalyse et psychanalyste de société, Topique, oct. 1969.

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R. Barande (1) reconnaît une constante déterminante, tant dynamique qu'économique, chez chacun des deux participants d'une psychanalyse, quant à « la transgression à la fois symbolique et fantasmatique du tabou de l'inceste ». Il voit en outre dans l'élaboration théorique de l'expérience et la communication de ses effets la tentative d'équilibrer les ajustements contre-transférentiels de l'analyste « sollicité par son éprouvante pratique quotidienne de l'inceste ».

Si le cadre analytique opère de telle sorte que, pour l'analysé, y apparaisse et s'y développe un processus transférentiel, pour l'analyste, un processus comparable fut mis à jour antérieurement lors de sa propre cure, expérience matricielle d'où découle sa pratique, source où s'alimente la possibilité d'une double élaboration, celle du transfert et celle du contre-transfert. Car si le sujet de la fugue (conscient + inconscient) est bien, pour une expérience donnée, du côté du divan, le contre-sujet ne peut faire son entrée qu'à la condition d'avoir pu lui-même tenir une partie semblable dont les transpositions et mutations continuent à oeuvrer en contre point.

DÉVELOPPEMENT

Le double voyage

L'ancre levée, vogue au gré des flots pulsionnels, tour à tour voilier de plaisance ou galère, le radeau des deux naviguants. G. David évoquait un jour l'invitation au voyage en tant qu'elle est une invitation à la cure, et serait une invite à la sublimation, dès que régie par la règle fondamentale. Il est aisé de reconnaître chez l'analyste quelques éléments communs, rattachables aux pulsions non refoulées, sublimées, du registre de la prégénitalité : le voyeurisme, le narcissisme, la mégalomanie. A partir de M. Klein (2) et de la position dépressive, qui instaure la nécessité de restaurer l'objet, on peut se demander si quelque chose de ce désir de réparation n'est pas à l'oeuvre dans la sublimation de l' « être psychanalyste » dans une double visée, réparation de l'objet mais aussi du sujet. J. Lacan (3) articule le moment de la passe, dans son école, avec le témoignage sur la position dépressive et le désêtre. Ne serait-ce pas à ce point nodal du désir de réparation que l'on trouverait, à l'état embryonnaire, les implications idéologiques où s'ancrent des discussions inépuisables sur le désir de guérir du psychanalyste, sur le pôle thérapeutique, ou non, de la psychanalyse.

Sur le terreau de la prégénitalité, naissent les troncs du savoir. Au désir de savoir, un des moteurs de sa cure personnelle, l'être psychanalyste associe le désir de savoir pour, et avec, un autre, ce qui suppose à la fois un dégagement des conflits infantiles et oedipiens, et un certain goût pour leur connaissance,

(1) R. BARANDE, Remarques sur la relation analytique, Rev. fr. de psychanal., 1968, n°s 5-6 ; Melanie Klein parmi nous ?, L'inconscient, oct. 1968, n° 8.

(2) M. KLEIN, Essais de psychanalyse, Payot, 1968.

(3) J. LACAN, Scilicet, n°s 2-3.


L'ART DE LA FUGUE OU L'ART DE VIVRE AVEC SES DOUBLES 483

qui a saveur de transgression ; ce serait alors la pulsion épistémophilique qui, une fois dégagée de l'OEdipe, fonderait la sublimation et les assises du pôle scientifique de l'analyse.

Mais il nous faut tenter d'aller plus loin, et ceci à travers le domaine des identifications. A l'être psychanalyste, différentes figures se présentent à la fois lors du déroulement d'une cure :

— l'identification à l'analysant, aussi complète que possible, jusqu'au point de non-retour — à la condition expresse qu'il en revienne : il doit en effet avoir la disponibilité d'identifications régressives jusqu'aux phases les plus archaïques, pouvoir comprendre un morcellement, une dépersonnalisation, sans se morceler ni se dépersonnaliser lui-même ;

— il lui faut, pour appréhender la bisexualité du sujet en analyse dans ses aspects polyphoniques, avoir pu connaître et assumer ses propres harmoniques en ces registres ;

— il lui faut encore être perméable à l'écoute de son propre transfert. En effet, dans le même temps de ce voyage, se déroule un deuxième voyage : celui de sa propre auto-analyse. En elle coulent le flux et le reflux des réminiscences personnelles, grossies des alluvions de sa propre cure. A l'attraction du passé d'avant sa cure, se surajoute l'attraction du passé revécu à travers, et dans sa, ou ses, cures, et ceci, dans une double relecture qui articule une double identification : à l'analysant, et à l'analyste. Ce thème est développé par C. Stein dans son article, « La double rencontre », à partir d'un entretien unique avec une patiente. La trame de ces mécanismes paraît d'autant plus fine et serrée qu'il s'agit du déroulement infiniment le même et infiniment différent du processus psychanalytique tout au long des cures pratiquées ;

— d'autant que la double identification n'a de sens que par référence à une troisième, l'identification au corpus théorique, et à Freud lui-même en tant que fondateur de la vision, et de la visée, révolutionnaire de la psychanalyse.

La double reconnaissance

La sublimation, en tant qu'elle n'est pas seulement destin intrasubjectif, mais encore lien entre l'individu et la collectivité, constitue l'assise d'un exercice qui, pour secret qu'il soit, n'échappe pas aux lois de la réputation, ou de la notoriété. Si, comme le pense C. Stein, l'analysant demande à l'analyste reconnaissance de son oeuvre imaginaire, qu'en est-il de l'oeuvre de l'analyste ? Pour être reconnue de lui-même, elle demande d'être reconnue par le sujet en analyse mais en tant que travail de l'un, étendu, ou de l'autre, assis, ou en tant qu'oeuvre commune ? Ici encore, cette double reconnaissance en appelle une troisième, ou s'origine l'existence des sociétés de psychanalyse. Si, en fonction de ses motivations et de ses goûts, chacun a la décision d'opter pour l'art des « fugues libres » ou pour l'art des « fugues d'école », et si, en dernière


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instance, l'analyste est seul auteur de son oeuvre, la société, quelle qu'elle soit, fonctionne toujours peu ou prou, dans un de ses secteurs, sur le mode d'une société d'authentification des droits d'auteur.

La société-horde-des-analystes, collective et civilisée, regroupe et condense les liens sociaux de gens dont la pratique professionnelle solitaire se situe dans un autre temps et un autre lieu. L'abord des phénomènes métapsychologiques propres à ce type de société n'entre pas dans notre propos, encore que l'on puisse s'interroger sur les formes de sublimations mises en jeu, dans l'organisation et le fonctionnement d'une institution quelle qu'elle soit.

Quant à la place de l'analyste dans la société, si, pour les premières générations d'analystes, elle ne pouvait être qu'ambiguë et quelque peu auréolée de vertu subversive, on peut se demander dans quelle mesure l'analyste d'aujourd'hui se sent encore porteur de peste.

STRETTE

L'oeuvre imaginaire et le dédicataire

Proche d'une oeuvre scientifique en ce que certaines lois seront révélées, et vérifiées, dans une cure, indépendamment de l'analyste en tant que personne ; différente, néanmoins en ce que les sinuosités du parcours adoptent celles des subjectivités en présence, l'oeuvre, imaginaire et réelle, mixte individuel et duel, mixte de science et d'art, a-t-elle un dédicataire spécifique ? M. de M'Uzan (1), dans son étude sur le processus de la création littéraire, attribue au personnage intérieur de l'écrivain une position aussi souple que celle de l'analyste dans sa neutralité bienveillante.

Le psychanalyste, lorsqu'il tend le miroir de sa cure à l'analysant, accepte que celui-ci réfléchisse sur lui, dans le même temps, des images dédoublées, reflets narcissiques, projections de ses doubles imaginaires, ombres de ses imagos terrifiantes, supports de ses angoisses et de ses tensions destructrices et erotiques, sosies de ses géniteurs dans leurs représentations idéalisées et idéalisantes, fleurs capiteuses et captivantes qui ne sont telles que dans le leurre du miroir. Mais, pour l'analyste, le miroir reflète aussi ses janus énigmatiques. Ni alter ego, ni Surmoi, ni Idéal du Moi, tout l'art de l'analyste consiste à fuir ces figures nées de la psyché de son patient, mais les réflexions de son propre miroir opèrent leurs propres sortilèges, et cette mise en oeuvre lui est indispensable. L'analyste a deux frères jumeaux, son oeuvre porte une double dédicace : à l'analysé qu'il fut, et à (ou aux) analyste(s) qu'il eut. Seule la présence de ces ombres est source de fécondité, drainant avec elles la double nécessité d'une dette indéfectible et d'un meurtre irréfragable, poulies d'une double continuité et d'une double rupture.

(1) M. de M'UZAN, Aperçu sur le processus de la création littéraire, Rev. fr. de psychana!., 1965, .n° 1.


L'ART DE LA FUGUE OU L'ART DE VIVRE AVEC SES DOUBLES 485

Structure perverse et/ou maladie du deuil

Les plaisanteries ne manquent pas, qui situent la structure du psychanalyste du côté de la structure perverse. Sur le plan symbolique certes (mais sublimation et symbolisme sont liés) : levée de la censure, dévoilement et, de ce fait, transgression de tabous ne seraient-ils alors que les masques sublimes, et sublimés, du déni de la castration ?

Voir et savoir sont les attributs maléfiques supposés de l'analyste, qui, tel un Méphisto qui aurait introduit dans le coffret à bijoux le miroir qui permet à Marguerite de se voir si belle, attend dans l'ombre que vienne le moment de son entrée en scène.

Etrange pouvoir de celui qui se fait charmeur d'alouettes pour mieux défaire la fascination, pour que naissent et meurent des attaches larguant leurs amarres, pour que dans un temps et un lieu presque immobiles s'éprenne et se déprenne une histoire amoureuse et prisonnière d'elle-même. Pour quelles satisfactions subtiles et raffinées l'analyste a-t-il choisi sa place d'ombre damnée ? pour y être tour à tour honni et adoré, pour n'y être jamais là où on le pense, ni celui ou celle que l'on croit, pour la joie de distiller une parole dite de vérité, et ce, au nom de la loi de la science ?

Le seul agir licite de l'analyste est sa parole : l'interprétation, qui est lever de rideau sur l'autre scène, est la réalité imposée par l'Inconscient à l'analyste, comme à l'analysant ; tel est le credo qui fonde toute l'entreprise. Entre l'illusion qui se joue sur la scène et l'illusionniste montreur de lapin ou de marionnettes, s'interpose toute la régie des fils et des éclairages, qui sont leurs liens indispensables et les plus réels. Ultime détour que prendrait l'angoisse de castration, qui, à être ainsi perpétuellement mise en lumière chez l'analysant, trouverait chez l'analyste ses trompe-l'oeil, ses couleurs atténuées, ses ombres et ses gommages.

M. Torok (1), dans son article « Maladie du deuil et fantasme du cadavre exquis », étudie les vicissitudes des pulsions ayant à affronter une perte d'objet, conduisant soit à l'incorporation, soit à Pintrojection. N'y aurait-il pas une corrélation entre le choix de devenir psychanalyste, et, en quelque sorte, une sublimation d'une maladie du deuil, dans la mesure où s'entrelaceraient les oscillations de l'incorporation de l'objet et celles de son introjection en une valse lente dont le rythme d'avant la cure et le tempo de l'analyse dite terminée se recouvreraient pour une reviviscence interminable de sa perte et de sa survie conjuguée ? Si, en apparence, l'analyste s'est fait décrypteur, pour avoir été décryptant-décrypté, et pour qu'un autre le devienne à son tour, cette dynamique, à la recherche de son mouvement perpétuel, prend sa configuration dans la crypte qui contient l'analysé sur son divan et l'analyste dans son fauteuil. L'un et l'autre sont au secret, unis dans une certaine intemporalité partagée, sous la protection supposée de l'ange gardien d'une immortalité fantasmatique,

(1) M. TOROK, Maladie du deuil et fantasme du cadavre exquis, Rev. fr. de psychanal., 1968, n° 4.


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du moins dans l'entre-parenthèses de la cure. Antre, royaume d'ombre, antichambre, écran, ne pourrait-on dire que ce qui s'y anime ce sont « les ombres des objets tombés sur le Moi », et que ce que l'analyste emporte avec lui dans ses voyages, ce sont tous « ses cadavres exquis ».

Toute fugue représente l'exposé d'un processus de tension qui mûrit jusqu'à un point où les voix culminent, précédant la résolution. Est alors atteinte l'unité de la fugue, et l'équivalence des différentes voix. Dans la psyché, processus primaire et processus secondaire déroulent leurs lignes mélodiques respectives en des structures appréhendables selon leurs articulations particulières. Si le psychotique souffre, et joue parfois, de son ambivalence déchaînée, le psychanalyste ne peut que jouer du contrôle de ses bivalences, repérables, repérées, liées et enchaînées. Composantes libidinales, narcissiques, agressives ou erotiques, désir de savoir et de transgresser, doubles identifications, structure perverse ou « maladie du deuil », à se soumettre au joug de la sublimation, sont partie constitutive d'un art qui s'apparente à celui de l'humoriste. « Le sublime tient évidemment au triomphe du narcissisme, à l'invulnérabilité du Moi qui s'affirme victorieusement. Le Moi se refuse à se laisser entamer, à se laisser imposer la souffrance par les réalités extérieures, il se refuse à admettre que les traumatismes du monde extérieur puissent le toucher. Bien plus, il fait voir qu'ils peuvent même lui devenir occasion de plaisir », écrit Freud (I) dans son essai sur l'humour.

L'humoriste allie la maîtrise de soi, à la condition qu'elle laisse apparaître le contrepoint de la spontanéité, de l'irrationnel, à la communication avec les autres — dans un climat de sympathie, ou de connivence — ou dans l'expression de satisfactions plus ambiguës : de non-conformisme, de paradoxe, de rupture d'avec les convenances, de transgression. Son art relève d'une nature double ; sa dualité permanente, qui trouve ses incarnations littéraires dans des personnages en domino (le roi Lear et le fou du roi, Don Quichotte et Sancho Pança, Snark et Boojum de Lewis Carroll...), représente une position privilégiée, acceptable pour soi et pour autrui en ce qu'elle réalise une certaine alliance entre conscient et inconscient. L'art de la fugue et la position du psychanalyste ne rencontrent-ils pas l'art et la position de l'humoriste lorsque, après la traversée du miroir, les jeux, dans leur double sens, entre conscient et inconscient (jeu du Moi lorsqu'il permet le passage du Ça qu'autorise le Surmoi, libre jeu dans la conscience qui permet le retournement et le va-etvient du phantasme à la réalité) seraient tels que l'instrument serait devenu apte à vibrer dans le maniement à la fois de la proximité et de la distance, de la saisie et de la dessaisie, de l'investissement et du détachement.

« Le sphinx noir de l'humour objectif ne pouvait manquer de rencontrer, sur la route qui poudroie, la route de l'avenir, le sphinx blanc du hasard objectif » (A. Breton).

(I) S. FREUD, Le mot d'esprit et ses rapports avec l'inconscient, Gallimard, Idées, 1969.


PHILIPPE RÉFABERT

DÉSAVEU, ABJURATION

This is, and is not, Cressid ! Witnin my soul there doth conduce a fight Of this strange nature, that a thing inseparate Dévides more wider than the sky and earth.

Troilus et Cressida (acte V, se. 2).

C'est Cresside et ce n'est pas elle !

Dans mon âme se déroule un combat de si étrange espèce

Qu'un être indivisible est divorcé de soi

Et se scinde aussi largement que ciel et terre.

Trad. P. LEVRIS, Formes et reflets.

« Quel spectacle que celui d'un vénérable vieillard [Galilée] abjurant à genoux, contre le témoignage de sa propre conscience, la vérité qu'il avait prouvée avec évidence ! »

LAPLACE, Ex., V, 4, Cité par LITTRÉ.

Quand l'hystérique souffre de réminiscences, de quoi le fétichiste souffret-il ? Une des questions qui méritent d'être posées avec celle que Freud laisse en suspens en 1927 (1). « Pour quelles raisons cette impression (la vue des organes génitaux féminins) conduit certains à devenir homosexuels et d'autres à se défendre par la création d'un fétiche, tandis que l'énorme majorité surmonte cet effroi, cela, certes, nous ne pouvons pas le dire. » La question vaut d'être reprise car l'achoppement symbolique que le fétichisme démontre peut éclairer encore le procès de la symbolisation, celui de la cure psychanalytique et la catastrophe psychotique.

La première difficulté que rencontre le psychanalyste tient au fait que la fracture fétichique est étrangère à la névrose ou plutôt à la théorie des névroses de transfert.

La deuxième tient à la facilité qu'a le sujet de structure hystérique de donner des explications, de plaquer un sens et d'éteindre la discontinuité, de sacrifier les registres topiques et économiques, pour traduire là où la traduction est restée interdite (au sens où quelqu'un est resté interdit) ; en d'autres termes pour voir des symboles quand il n'y a que des ersatz. Et c'est faire violence au fétichiste ou au schizophrène que de proposer une construction qui n'a de sens que pour le seul névrosé. Si le névrosé peut pâtir de constructions non pas erronées mais dogmatiques, il les tolère mieux que tout autre. Cette suggestion conforte même le refoulement. On verra pourquoi le psychotique ne la tolère pas du tout, ni le pervers.

(1) Fétichisme, in La vie sexuelle, Presses Universitaires de France, p. 135.

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Enfin dernière difficulté mais non des moindres : Freud ne s'est guère embarrassé dans son texte de 1927 de donner des explications. Ce texte, comme celui du « clivage », de la « négation » et de quelques autres de cette période (entre 1919 et 1938), est d'une extrême concision. Le Fétichisme ne rend compte que des aspects topiques et économiques, et ceci de manière elliptique et condensée. Le Fétichisme reste, comme d'autres textes de la même période, l'esquisse que le maître jette sur la toile, une ultime indication de route.

Le fétiche est cet objet, cette chose qui, pour le sujet, est la condition d'un plaisir sexuel. Il est érigé et réinventé à chaque montée de la tension sexuelle (G. Rosolato) (pour cet auteur la structure fétichiste pourrait être considérée comme nodale de la perversion). Il reste le support d'un secret (Freud) auquel le sujet lie son identité même (Joyce McDougall) (1).

Là où chez la grande majorité surgit le fantasme de menace de castration, le fétichiste érige un monument. La vision des organes génitaux féminins, tel est le souvenir écran auquel Freud découvre une fonction de catalyse aux souvenirs de menaces de castration, « c'était donc bien vrai ». Scénario qu'il isole pour voir se détruire le complexe d'OEdipe du garçon et éclater la renaissance postoedipienne.

Ainsi — l'érection du fétiche vaut pour un fantasme,

— die Spaltung (le clivage, la fissure) vaut pour la destruction du complexe d'OEdipe,

— enfin le fétiche surgit à la place de l'angoisse.

FÉTICHE ET FANTASME DE CASTRATION

Quand le futur névrosé interprète, le fétichiste reste interdit. C'est une chose visible et palpable qui vient à la place d'une activité psychique : un fantasme et un fantasme originaire et fondateur, celui qui fait entrer le père en scène.

La menace de castration par le père est une interprétation faite par le petit garçon devant la vision traumatique des organes génitaux féminins. Le fétichiste, lui, retient « la dernière impression avant l'étrange-inquiétant, le traumatisant » (2) et dans cet instant se détourne des dilemmes que doit affronter « la grande majorité » : remplacer le père auprès de la mère ou la mère auprès du père mais dans les deux cas risquer de perdre le pénis. On évoque plus volontiers la version punitive du complexe de castration et moins la version erotique. Pour entendre le fétichiste il est important de se rappeler avec Freud que la représentation de la menace de castration est aussi représentation déguisée d'une relation sexuelle entre père et fils. Que le sacrifice d'Isaac et le fantasme

(1) Le spectateur anonyme, in L'Inconscient, Presses Universitaires de France, n° 6.

(2) «... der letzte Eindruck vor dem unheimlichen, traumatischen..., Fctichismus, in G.W., XIV, et Presses Universitaires de France, p. 135.


DÉSAVEU, ABJURATION 489

« Un enfant est battu » sont figurations d'un commerce erotique entre père et enfant en même temps qu'ils représentent la fin du père idéalisé, la promesse de transmission de la dette, la possibilité même de succession des générations et de transmission (1). Transformer une menace de destruction en menace de castration dans le même temps que se précipitent l'Idéal du Moi et l'intelligence du sexe différent, tel est l'effet de l'ouverture au père que le fétichiste observe sans y avoir part, nous dirons plus loin pourquoi. Quand Freud répète que la menace de castration procède toujours du père, il énonce — ceci a déjà été souligné maintes fois — une donnée structurale. Toute menace qui n'émane pas du père est hétérogène avec ce qui, en psychanalyse, est désigné par ces termes : complexe de castration. Le complexe de castration est le complexe paternel et la menace recèle une promesse. C'est par le fantasme de castration que le garçon accède au père sexué. Ce fantasme, comme celui du viol chez la petite fille (2), est signe chez l'enfant du droit de cité accordé au phallus paternel, au père sexué, il consacre la part féminine du garçon et témoigne de l'accès à la bisexualité (3).

Au registre structural le fétiche signe le bannissement du père sexué, il est le sceau qui ferme l'enveloppe vide, celle qui, chez d'autres, recèle le phallus paternel. Le bannissement s'entend ici au sens fort du terme, au sens où il équivaut à une mort civile, une mort sans procès en cas de retour. Ceci pour l'aspect dynamique. Au registre topique, on comprend que le fétiche, héritier d'un complexe d'OEdipe qui n'a pas été noué, soutienne les fonctions dévolues au Surmoi. Le fétiche n'est rien moins que l'ersatz du Surmoi.

Nous avons dit droit de cité accordé au phallus paternel. La représentation de la menace témoigne chez l'enfant du degré d'investissement de la parole paternelle. Du crédit qu'il porte au père pour l'interpeller ainsi dans la détresse où le traumatisme le plonge. La menace de castration est la première demeure du phallus paternel avant le refuge plus assuré (parce que désexualisé) de l'alliage du Surmoi et de l'Idéal du Moi. Le fétichiste ou l'homosexuel sont déboutés du commerce que le névrosé entretient avec le père. L'homosexualité de l'hystérique ou de l'obsessionnel intéresse le père et survit à la destruction incomplète du complexe d'OEdipe. L'homosexualité des sujets pervers est d'une autre nature (tant du point de vue dynamique, topique qu'économique) que l'homosexualité de l'hystérique. Il n'y a pas de différence de degré entre celle du pervers et celle de l'hystérique, l'homosexualité patente n'est pas plus grande ou plus intense que l'homosexualité latente. Radicalement autre. Témoin daté sur la lézarde (der Spalt) dans un cas, et retour du refoulé, vestige, dans l'autre (4).

(1) G. ROSOLATO, Trois générations d'hommes dans le mythe religieux et la généalogie, Essais sur le symbolique, Gallimard, p. 59.

(2) F. PERRIER, De l'érotomanie, in Le désir et la perversion, Seuil, 1967, p. 127.

(3) Si l'on veut bien admettre que la bisexualité (dans notre champ) est une notion purement psychique et nullement biologique.

(4) Le sentiment d'être exclu de la quête du phallus paternel peut susciter chez le sujet le


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LE TRAUMATISME. LE PREMIER TEMPS : LA SÉDUCTION

« Si la tendresse des parents réussit à ne pas éveiller la pulsion sexuelle de l'enfant prématurément, c'est-à-dire si elle évite de lui donner, avant que les conditions physiques de la puberté soient réalisées, une intensité telle que l'excitation psychique se porte d'une façon non douteuse sur le système génital... (I).

« Les rapports de l'enfant avec les personnes qui le soignent sont pour lui une source continue d'excitations et de satisfactions sexuelles partant des zones érogènes. Et cela d'autant plus que la personne chargée des soins (généralement la mère) témoigne à l'enfant des sentiments dérivant de sa propre vie sexuelle... » (I).

La vision des organes génitaux féminins, comme les contes, n'a d'effet que

sur les enfants prédisposés (2). La prédisposition, Freud l'indique avec vigueur,

consiste dans l'éveil prématuré de la pulsion sexuelle ou devenue excessive et

exigeante. C'est de la personne préposée aux soins (généralement la mère)

que dépend l'éveil de la vie sexuelle de l'enfant.

« Je vous adjure

filles de Jérusalem

Par les gazelles et par les biches des champs

N'éveillez pas, ne réveillez pas l'amour

Avant qu'il le veuille, »

Cantique des cantiques, trad. OSTY.

Quand le fantasme de menace de castration par le père est une donnée structurale, la séduction par la mère en est une autre. Castration et séduction seraient-elles jointées comme des pièces mortaisées ?

L'obstacle que le sujet rencontre sur la voie paternelle est la séduction de l'objet (le parent, qu'il soit de sexe féminin ou masculin). Le parent séducteur a, par nécessité structurale, une valence maternelle. L'ambiguïté qui règne quand on parle de phallus paternel tient au souci, alimenté par le refoulement et emprunté à la médecine, de faire coopter l'apparence à la réalité psychique. Nombreuses sont les « mères célibataires » chez les mères de famille, mariées et épouses fidèles. Et la menace réelle d'un père est séductrice, et déboute autant le sujet du fantasme de menace de castration et de la promesse qu'il recèle, qu'une séduction maternelle. La confusion des observateurs est la même que

voeu d'engager une psychanalyse. La carence d'un idéal du moi peut être douloureuse chez un pervers qui côtoie des névrosés, passé le temps du défi ou détruits les lieux de provocation (les groupes). Il peut souffrir de ne participer d'aucun projet, de voir le temps sexuel n'être qu'une succession dérisoire d'instants paroxystiques et de se sentir exclu d'un procès de maturation. Plus que du manque à jouir de l'hétérosexualité, le fétichiste ou l'homosexuel sourire (et cette souffrance n'est paradoxale qu'en apparence) de se sentir hors des voies offertes par la transmutation de la quête du phallus paternel que Freud a appelée dans son langage l'homosexualité masculine sublimée.

(1) FREOD, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Gallimard, 1962, p. 133 et 136.

(2) « Seuls les enfants prédisposés se laissent impressionner par de tels contes, qui restent sans effet sur les autres... » (FREUD, op. cit., p. 135).


DÉSAVEU, ABJURATION 491

celle des enfants. Le père, au sens de la réalité psychique (le père symbolique), est toujours celui qui sépare le sujet de la mère pour la faire jouir. Le père symbolique n'a d'existence que si la mère en jouit. Ce n'est que si la mère a jouissance du père qu'elle transmet au fils et à la fille une lettre de change pour le père. Le crédit porté au père est transmis par la mère quand elle s'est libérée de la menace qui pèse sur le phallus de son propre père, quand se sont effacées cette hypothèque et celle qui grève par déplacement la valeur de son propre sexe de femme. C'est en ce sens qu'on peut dire, avec M. Fain, que le « Surmoi « (et l'Idéal du Moi) est transmis par les femmes.

Remarque sur le fantasme de castration et la séduction. — L'abandon de la théorie traumatique en 1897 (lettre du 18-9-1897) pourrait être expliqué partiellement par l'obstacle que rencontre Freud sur le chemin d'OEdipe quand il fait jouer aux pères de Vienne le rôle de séducteurs. Se défaire de la théorie de la séduction et découvrir le fantasme et le complexe paternel sont une seule et même étape. Et d'oublier pour un temps l'événement et le complexe maternel. En effet, aucun parallélisme entre castration et séduction. Deux ordres s'affrontent. La castration n'a d'existence que fantasmatique, la séduction a deux visages : réel et fantasmatique. La séduction accède à un statut psychique quand le complexe paternel a étendu son empire. Freud avait pressenti la duplicité de la séduction : « Ici le fantasme côtoie la réalité, car ce fut vraiment la mère qui provoqua, éveilla même peut-être, les premières sensations voluptueuses génitales, et cela en donnant aux enfants les soins corporels nécessaires » (1).

Nous pouvons reprendre l'affirmation selon laquelle fantasme de séduction et fantasme de castration étaient homologues. Cette affirmation était en partie erronée. La séduction n'a d'existence (n'a de réalité psychique) qu'une fois surgi le fantasme de castration. Le fantasme de castration est le seul qui existe. Avant le fantasme de castration, la séduction n'a pas d'existence, elle est. Aucun jugement d'existence n'a de prise sur elle. La séduction ne se conjugue qu'au futur antérieur. Sa lecture ne se fait qu'après coup.

La séduction pourrait se définir par une décharge partielle de l'excitation agrémentée de la promesse toujours reportée d'une décharge adéquate. C'est une névrose des fiancés entre mère et fils que J. Chasseguet-Smirgel (2) décrit au fondement de la perversion. L'enfant par « l'attitude de la mère » serait poussé « à vivre dans le leurre, que lui, avec son pénis impubère, sa sexualité prégénitale, ses « attouchements imprécis » est à même de satisfaire la mère »... On ne peut que souscrire à l'idée qu'une telle attitude conduit à l'abolition des différences et à l'abolition de l'idée même d'évolution et de maturation, mais cette « attitude » reste à définir.

Il m'est apparu que l'analyse des effets d'une névrose hystérique maternelle (ou paternelle) peut rendre compte des mécanismes impliqués dans la séduction de l'enfant par l'adulte. La coexcitation que le spectacle de l'accès

(1) La féminité, Nouvelles conférences, Gallimard, 1932, p. 165.

(2) Janine CHASSEGUET-SMIRGEL, Présentation du rapport sur l'Idéal du Moi, Rev. fr. Ps., t. XXXVII, p. 710.


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hystérique d'une mère peut déclencher chez un enfant est exemplaire. Elle réalise l'ébauche d'un commerce incestueux et la création d'un espace de complicité : une topique spécifique.

L'accès hystérique d'une mère, l'enfant sait le voir (mais non l'entendre), à l'instar de Freud, comme l'aboutissement d'une scène sexuelle; le regard d'une mère qui souffre (qui jouit), l'enfant sait le voir aussi pour le signe assuré du plaisir sexuel à son acmé. Ce spectacle détermine chez l'enfant un ébranlement psychique et une sensation de décharge assortie de l'interprétation inconsciente : « Je suis la cause de la jouissance de ma mère. »

Joyce McDougall, par le titre complexe qu'elle donne à son travail : Le spectateur anonyme, indique une topologie de la perversion et suggère le mode visuel privilégié d'écoulement de l'énergie libidinale. L'enfant et l'adulte se dévorent des yeux. Mais cette dévoration n'a pas chez l'enfant pour seul but de faire cesser le pouvoir d'ébranlement de la scène ; par ailleurs elle n'a pas la même économie chez l'un et chez l'autre, nous essaierons de le montrer. Cet instantané cannibalique pourrait rendre compte de la prévalence du visuel et de la rupture avec l'entendu que René Major a pointé dans le langage de la perversion (I).

Le sujet est cloué à la place de cette chose, de ce personnage sans visage, anonyme, cause du plaisir maternel. L'enfant se substitue ou mieux s'assimile (c'est à mon sens l'élément essentiel pour être en intelligence, avec le fétichiste) le tiers anonyme. Mais ce tiers, comme le regard, se dérobe, aussi insaisissable que lui. C'est un tiers dérobé, innominé qu'il tente d'absorber pour s'en faire le vicaire. Appelé à organiser une structure ternaire avec un sommet troisième évanescent, telle est la position du fétichiste dans l'espace intersubjectif. Il faut ajouter que, si le sujet est débouté du fantasme de menace de castration, il l'est aussi de celui du meurtre du père, « on ne peut tuer in absentia », quand le rival qu'il lui est donné d'identifier n'est qu'une ombre. Une ombre qu'il tente vainement et d'absorber et d'expulser. Il n'en soutient pas moins jusqu'à être désavoué : « Je suis la cause de la jouissance de ma mère » (2).

Cette position est d'autant plus facile à soutenir provisoirement que l'enfant y est aidé par l'adulte. Bien sûr, le séduit peut être l'élu, le destinataire de la lettre en souffrance, de la réminiscence du séducteur, mais la collusion est quelquefois plus subtile. L'enfant n'est pas élu par l'objet, il procède lui-même à sa propre élection mais étaye dès lors le refoulement à l'oeuvre chez le parent.

(1) Langage de la perversion et perversion du langage, in La sexualité perverse, Payot.

(z) Il va sans dire que le sujet incorpore la scène entière, et le tiers anonyme et l'objet séducteur. L'objet quant à lui est absorbé en état d'excitation et devient dans le sujet une source pulsionnelle qui épuise le Moi et se substitue aux autres sources. Le séducteur, mis à l'intérieur, devient source pulsionnelle pour le sujet qui tente de la contenir et de l'assécher. Dernier point : Quand l'enfant lit la jouissance dans le regard maternel, il sait y lire aussi la détresse. Que l'objet soit incorporé en état de détresse n'est pas sans développer de graves effets. Et l'enfant de nourrir pour lui un amour et une naine également impuissants.

Ce sont ici les travaux récents de N. ABRAHAM et M. TOROK qui ont inspiré mon récit théorique. Cf. entre autres Introjecter-incorporer, in N.R. Psy., Gallimard, n° 6.


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L'enfant se fait « malgré lui - malgré elle » le complice du receleur qu'est le parent hystérique. Cet enfant incarne, s'est assimilé l'objet refoulé de l'objet. Et séduit et séducteur d'entretenir le malentendu, l'un pour se donner une chance oedipienne, l'autre pour se donner le change. Certains couples parentenfant, mari-femme, analyste-analysant que l'on qualifie complaisamment de sadomasochistes pourraient répondre à cette figure que dessinent entre eux séducteur et séduit.

LE DEUXIÈME TEMPS LE DÉSAVEU ET LE TRANSFERT DE CERTITUDE

K Rebecca, ôte ta robe, tu n'es plus fiancée. »

Je tiens que le deuxième temps du traumatisme infligé au sujet entretenu longtemps dans l'interprétation qu'il est la cause de la jouissance de l'objet est le désaveu « sauvage » (comme on dit d'une interprétation) qui lui est porté, le démenti brutal infligé au temps où se conjuguent la montée de l'excitation sexuelle et la matérialité d'une séparation (souvent à l'adolescence avec un départ au collège, au service militaire). L'interprétation naît de la conjonction d'un événement et d'un état de tension (sans lequel il n'est rien). « Tu n'es pas la cause de la jouissance de l'objet. » La force traumatique du désaveu tient à la violence faite au tiers dérobé par cet autre tiers que la communauté des frères avalise. Elle tient aussi à l'aveu qui se révèle après coup du commerce incestueux. C'est le désaveu qui porte au jour l'inouï des décharges éprouvées jusque-là. En ce temps se démontrent encore, « coup de tonnerre dans le ciel serein » (Magnan), « la confusion des langues entre l'adulte et l'enfant » (i) et le malentendu jusque-là entretenu.

Ce que l'événement réalise, c'est l'introduction foudroyante d'un autre tiers (qu'on peut qualifier de symbolique) absent de la complicité parentenfant. La séduction, avec les décharges qu'elle apporte, favorise non pas le refoulement mais le rejet du père. Le désaveu laisse le sujet sans voix : interdit et sans voie paternelle. Il en va des traces paternelles, chez le fétichiste, comme des images motrices des muscles cruraux chez le pied-bot. L'obstacle que le pied-bot rencontre à l'apprentissage de la marche ne tient pas à une anomalie des muscles qui sont indemnes, mais à l'absence de toute projection cérébrale de ces muscles. Ce sont les mouvements intra-utérins qui déterminent l'inscription cérébrale des segments musculaires. Le pied-bot souffrira longtemps d'un défaut initial d'inscription dont la malposition intra-utérine et, partant, la gêne aux mouvements du foetus ont été la cause.

La prédisposition du fétichiste à l'effroi et à la lézarde est celle que réalise l'absence ou la fragilité d'inscription, de pré-texte paternel. Le coup foudroyant porté au fétichique tient dans cette prédisposition que la séduction réalise (2).

(1) Formule empruntée à S. Ferenczi.

(2) « II sera d'autant plus sensible aux déceptions et aux renoncements imposés par l'objet qu'il l'aura aimé avec plus de passion », S.E., XXII, p. 124 ; Nouv. conférences, p. 169.


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Le sujet est aussi peu préparé à la rencontre d'un tiers et à la séparation d'avec l'objet séducteur à valence maternelle que le Noir de la brousse l'est à la rencontre du bacille de Koch. La psychonévrose fétichiste résulte du désaveu traumatique infligé à cet autre anonyme absorbé par l'enfant et cause du plaisir maternel.

Remarque sur la traduction de Verleugnung. — Le terme de désaveu choisi par certains traducteurs français à l'instar de Strachey ne laisse pas d'être insatisfaisant. On désavoue une personne et non une perception, selon une juste remarque de Fr. Pasche, mais la créativité de Freud et du traducteur se démontre à l'éclosion poétique d'une métaphore aussi heureuse. Nous dirons ce que nous pensons plus loin au contraire de la traduction par déni. Verleugnen (comme leugnen) signifie nier, dénier, démentir, désavouer, mais ajoute à leugnen une signification religieuse dont use la théologie : « abjurer ». Il me semble que la polysémie discrète de verleugnen : abjurer et nier, le rend particulièrement apte à figurer le mécanisme complexe qui préside à l'érection du fétiche :

— Le fétichiste soutient une certitude dans le champ de la perception contre une certitude abjurée (verleugnet) dans le champ de la réalité psychique. Là où l'hystérique se déplace (déplace) dans le registre de la réalité psychique, le fétichique transfère une réalité psychique, la certitude d'être le seul objet de l'objet, à une perception : l'existence du pénis maternel. Un article de lingerie, ersatz matériel du pénis féminin pour un article de foi abjuré (verleugnet) (« Je suis le seul objet d'amour de ma mère »), sous la pression du désaveu (verleugnung). « Dans l'instauration du fétiche, il semble bien plus que l'on a affaire à un processus qui rappelle l'arrêt du souvenir dans l'amnésie traumatique » (1).

Le pénis maternel est aussi réel, son « existence » est aussi certaine que fut certain le règne du sujet sur l'objet avant la découverte de la méprise. Transfert de certitude (2).

Le désaveu est mensonger à double titre : d'une part le spectacle et le bruit familial qui ont fondé la certitude du sujet ne sont pas modifiés pour autant. La certitude qui l'habite se fonde sur les sensations qu'il a ressenties au cours des moments féconds. Ses sensations n'ont pu le trahir. Sa certitude est plus ancrée, s'il est possible, qu'une théorie sexuelle infantile contre laquelle aucune information sexuelle ne peut rien sinon en surface et par politesse pour la grande personne.

Il est fréquent qu'un enfant se voue à une excitation maternelle, qu'il se sacrifie à l'étayage de la « souffrance » d'une mère. Et ce sacrifice vient à la place de celui mis en scène pour Isaac près de Bersabée qui ouvre, lui, sur la dette symbolique, le meurtre du père idéal et la succession des générations.

(1) Fétichisme, ouvr. cit., p. 135.

(2) L'espace de la certitude (scientifique, idéologique) est celui que délimite l'inscription unique (l'absence de double inscription).


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Quand l'enfant n'est pas séparé, voué au phallus, autrement dit soumis à la castration, il est sacrifié, il se sacrifie à l'appel du regard maternel qu'il interprète. Il n'a d'autre choix que de prendre la place vide que ce regard désigne jusqu'à ce que le désaveu l'en déloge. Le pervers souvent provoquera plus tard chez l'autre, cette surprise, cet émoi qu'il sait interpréter comme un accès hystérique. Un ange passe, mais il a appris à ne plus prendre sa place.

LA « SPALTUNG » FÉTICHIQUE : MODÈLE ÉCONOMICO-TOPIQUE D'AUTRES ENTITÉS NOSOLOGIQUES

Tous les auteurs ont insisté sur la fixité du scénario pervers. La fixité même du scénario et du fétiche est le garant de la conservation du Moi et le témoin de la catastrophe. Le fétiche est aussi nécessairement le support d'un secret, il est cet objet dérobé à la saisie de l'autre et réinventé dans l'urgence de la montée orgasmique de l'excitation sexuelle. « Le fétiche dans sa signification n'est pas reconnu par d'autres... Ce que les autres hommes recherchent et ce pourquoi ils doivent se donner de la peine n'exige aucun effort du fétichiste » (1).

Remarque. — Freud, dans ces deux dernières lignes, est en accord avec l'assertion des Trois essais : « La névrose est le négatif de la perversion. » Freud a toujours hésité — quand il a parlé de la perversion — entre une saisie moralisante du pervers (le pervers n'a pas de conscience morale) et une saisie topique, celle qu'il esquisse dans le texte de 1927. La perspective moralisante ferait que le pervers, s'il n'a pas de Surmoi, n'en recherche pas moins, comme le sujet normal (homme et femme), le phallus paternel. Cette recherche que Freud laisse percer dans une lettre, à sa fiancée, au lendemain d'une visite chez Charcot : « Imagine-moi maintenant n'étant pas déjà amoureux et étant, en outre, un véritable aventurier, j'aurais pu succomber à une forte tentation, car rien n'est plus dangereux qu'une jeune fille qui a les traits d'un homme qu'on admire » (2).

« Ce que les autres hommes recherchent... » ferait du fétichiste comme de l'hystérique un sujet en quête du phallus paternel. Il n'en est pas ainsi et la névrose n'est pas le négatif de la perversion. La névrose est le négatif de la disposition perverse polymorphe de l'enfant, qui n'a aucune parenté avec la fissure fétichique. Quand le névrosé est fasciné par le pervers (il l'est toujours), il connaît la nostalgie d'une disposition perverse polymorphe mais ignore la fracture fétichique. Il y a malentendu entre le pervers et le névrosé. La confusion de la « perversion polymorphe » de l'infans et la fission du Moi fétichique sont le piège où tombaient les analystes qui interdisaient aux pervers leur pratique pendant le temps de la cure.

Le fétiche réinventé dans la montée orgasmique indique bien que la version fétichiste de la névrose traumatique introduit à la topique de la psychose.

(1) Ibid., p. 135.

(2) FREUD, Correspondance (1573-1939), Gallimard, p. 209.


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Mais le Moi ne se fracture que sous la poussée de l'excitation sexuelle. Là où le Moi du psychotique est en permanence désuni, le pervers l'est par accès. Il n'y aurait pas chez le fétichiste coexistence spatiale de deux attitudes à l'égard de la menace de castration, une qui la rejette, une qui en tient compte, mais succession dans le temps de ces deux attitudes. Le rejet de la castration est ordinairement absent et n'apparaît que sous la poussée de la tension sexuelle (1).

LA RÉALITÉ CONSIDÉRATIONS SUR LA TRADUCTION DE « VERLEUGNUNG )) PAR DÉNI

Si l'hystérie était définie par le transfert de l'accent psychique d'un complexe de représentations sur un autre, on pourrait subsumer la structure fétichique sous la structure hystérique. En effet, l'abjuration fétichique porte sur un complexe de représentations psychiques et la certitude d'être l'unique élu est transférée sur la certitude de l'existence du pénis maternel. Mais l'économie fétichique est radicalement hétérogène à l'hystérie.

Quand l'hystérique dénie une part de la réalité par le transfert d'accent psychique d'un complexe de représentations sur un autre (le proton pseudos) (2), c'est une part de la réalité psychique qui est niée. Le fétichique, lui, transfère l'accent d'un complexe de représentations psychiques : visuelles, auditives, coenesthésiques, à une perception. Là où l'hystérique nie une représentation, le pervers affirme une perception. La traduction de Verleugnung par déni est encore interprétation pour l'usage du névrosé qui masque la violence faite au Moi du fétichiste. Le déni de l'absence de pénis suppose une reconnaissance préalable de la perte (3) et un tel mécanisme impliquerait un refoulement. Le déni appartient à la panoplie de la névrose de transfert. Il suppose créé le symbole de la négation et une « certaine indépendance par rapport au refoulement », cf. Die Verneinung (La négation).

LE FÉTICHE N'EST PAS UN SYMBOLE. ÉCONOMIE DE L'ERSATZ

Il en va autrement chez le fétichiste où le jugement (d'existence) ne résiste pas à la montée orgasmique. Dans cette urgence le sujet affirme, réinvente une perception. Point de scotome — et là est le ressort de la discussion avec Lafforgue — mais l'affirmation d'une chose visible et palpable. Un ersatz et pas un symbole... « der Fetisch ist der Ersatz fur den Phallus des Weibes (der Mutter) » (« Le fétiche est l'ersatz du phallus de la femme (de la mère) ») (4).

Le fétiche ne représente pas le pénis maternel, il n'en est que l'ersatz. Le

(1) Voir G. ROSOLATO qui compare le fétiche à l'objet de perspective, in Le fétiche dont se dérobe l'objet, p. 38 ; in Objets du fétichisme, Gallimard, N.R.P., n° 2.

(2) Naissance de la psychanalyse, p. 363.

(3) Cf. Vocabulaire de la psychanalyse, J. LAPLANCHE et J.-B. PONTALIS, Presses Universitaires de France, p. 166.

(4) Fétichisme, ouvr. cit.


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fétiche n'a aucun sens, à lui s'arrête toute signification. Là où l'hystérique invente une fausse liaison, coupe un pont, fait disparaître un lien, le fétichique a érigé un monument. Le fétiche ne peut faire l'objet d'aucune transaction symbolique dans la cure, puisqu'il marque une solution de continuité dans le tissu symbolique. Il n'est pas le symbole du pénis maternel et n'a pas de parenté directe avec la représentation d'une mère au pénis qui est un fantasme. On peut dire (malgré la formulation de Freud dans l'article de 1927 ou dans « Le clivage du Moi dans le processus défensif ») que le fétiche n'a pas la signification du pénis maternel, mais plutôt qu'il « est » le pénis maternel (1). Le fétiche est un ersatz de fantasme et ne peut être repris dans une interprétation ou une construction. Pas plus qu'un trait de caractère. Il indique un non-lieu ponctuel du procès symbolique et toute signification qui lui serait attribuée serait dérisoire sinon dangereuse (pour la cure en tout cas). Elle entamerait la confiance du sujet dans son analyste. Chez un hystérique une construction erronée est rarement préjudiciable. Chez un pervers ou un psychotique, un sens donné à ce qui n'en a pas, n'en aura jamais, risque de compromettre la collaboration du patient avec l'analyste. La suggestion chez le pervers est refusée, dérisoire ou catastrophique car elle est un rappel du désaveu de l'objet. L'analyste a moins le loisir d'une telle erreur et sa rigueur est mise à l'épreuve autrement chez le pervers ou le psychotique que chez l'hystérique.

Pour revenir à la formule de Freud : « Il (le fétichiste) a seulement procédé à un déplacement de valeur, transféré la signification-pénis à une autre partie du corps... » (2) (ou du vêtement dans l'article de 1927), elle me paraît prêter à confusion. Mais on ne saurait faire grief à Freud de n'avoir pas eu le loisir de forger tous les outils théoriques pour toutes ses découvertes et intuitions cliniques. Ou mieux de n'avoir pas ajusté certaines intuitions théoriques (celles contenues dans l'Esquisse ou celles resurgies dans La négation où Au-delà du principe déplaisir) à certaines intuitions cliniques sur la perversion et la psychose.

Les exigences immodérées (celles de concilier tous les dires.de Freud entre eux) que font peser certains psychanalystes sur le fantôme de Freud débouchent sur des polémiques qui ne sont pas toutes fructifères. J'ajouterai — pour compléter mon commentaire de l'article « Le clivage... » — que « cette peur du père (qui) ne se découvre pas comme castration » (3) n'est pas structurellement et fondamentalement une menace de castration (ablation du pénis), elle vient à la place d'une menace de castration interdite de séjour. Elle est menace de destruction (dévoration) et comme telle émane d'un objet mère, même si un homme la représente dans la mythologie et l'espace psychique : Chronos ou le père pour l'Homme aux loups.

(1) « L'idole, symbole en principe, avait perdu cette qualité et était Dieu elle-même », M. FAIN, in Prélude à la vie fantasmatique, Rev. fr. Ps., t. XXXV, p. 331, qui rapporte aussi cette confusion à un défaut du système pare-excitations.

(2) te clivage du Moi dans le processus défensif, in G.W., 1941, 17, p. 49-52, trad. (non commercialisée) de I. BARANDE.

(3) FREUD, La négation, in Rev. fr. Ps., 1934, VII, p. 175.

B. FR. P. 17


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En conclusion, l'irruption du fétiche traduit l'existence d'une faille dans la symbolisation non pas au sens d'une lacune ou d'une coquille mais d'une solution de continuité. Un trou dans le marbre et non dans le texte.

UNE AFFIRMATION, PAS UNE NÉGATION

L'hystérique (j'entends le sujet de structure hystérique) trouve, dans une seule assertion négative « la femme n'a pas de pénis », la formule qui contracte : l'apparence d'un constat, le souhait que la femme ait à voir avec le pénis et son refoulement enfin de la connaissance du vagin. L'assertion négative chez le fétichique n'a pas acquis cette fiabilité qui fait l'efficace du refoulement chez le sujet normal ou névrosé. Son adhésion à ce consensus ne résiste pas à l'augmentation de tension qui le voit soutenir une affirmation, celle d'une représentation intérieure à l'extérieur et dont la matérialité est là pour conforter la créance.

L'érection du fétiche signe — et conjure — la dislocation de la limite entre l'intérieur et l'extérieur dans le temps de l'excitation.

« L'affirmation, comme ersatz de l'unification, appartient à l'Eros, la négation, conséquence de l'expulsion appartient à l'instinct de destruction » (1). Comme le remarque Jean Hippolyte, l'affirmation n'est que l'ersatz de l'Eros quand la négation est « par après », conséquence de l'expulsion (2). La négation est une opération psychique qui résulte d'un procès de transformation de l'énergie pulsionnelle. Ce procès qui voit surgir le premier symbole est le versant psychique du procès de séparation du Moi « d'avec ce qui est mauvais, et qui est étranger au Moi, ce qui se trouve au-dehors (et qui) lui est d'abord identique » (La négation). Si l'on accepte de dire que le mauvais est ce qui prive le Moi, le procès de séparation intéresse le sein qui se dérobe, la mère qui s'esquive.

L'affirmation qu'est le fétiche apparaît l'index d'un défaut de séparation du Moi d'avec « ce qui est mauvais »... Le fétiche est l'ersatz du sein ou de la mère qui font défaut.

Seul le procès de symbolisation libère de la tyrannie de la chose.(« Ce que nous nommons choses (Dinge) sont les reliquats qui échappent au jugement », Naissance de la psy., p. 351). Autrement dit encore, le fétiche serait le témoin, l'effet, d'un arrêt de la transformation de l'énergie instinctuelle, d'une raté dans le destin de la pulsion. Et de cette pulsion fondamentale, unique, la pulsion de mort qui tend à l'inanimé en deçà de tout langage, dans le monde des choses (Dinge) où elles ne sauraient être distinguées les unes des autres.

Il y aurait un intérêt théorique à réexaminer, chemin faisant, la notion de liaison des instincts. On verrait peut-être qu'elle est un maillon faible de la réflexion freudienne et que certaines contradictions s'atténueraient si on lui substituait celle de transformation : la transformation de l'instinct de mort en pulsion de vie. La transformation de cet instinct de mort qui tend à former un ensemble

(1) In J. LACAN, Ecrits, p. 879.

(2) In La sexualité perverse, Payot, p. 112.


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toujours plus grand et inanimé : « le grand tout », en Eros qui tend lui à faire s'associer entre eux toujours plus d'éléments mais distincts et bien limités entre eux. On pourrait dire, pour revenir au fétichisme, qu'une faille dans la symbolisation est une brèche dans l'enveloppe du Moi (le pare-excitations) par où l'instinct de mort, dans les moments de tension, aurait libre cours, non transformé. J'ajouterai une dernière remarque à propos de l'instinct de mort : il pourrait se définir par l'énergie qui animerait les choses, le réel, au sens de ce qui est exclu de la symbolisation. Et la réflexion (ou l'intuition) qui a fait certains psychanalystes maintenir la formulation instinct de mort (au lieu de pulsion de mort) trouverait une justification si on veut bien considérer qu'en toute rigueur on ne peut parler de pulsion que s'il y a langage ou mieux « articulation entre langage du corps et langage intérieur » (1).

FÉTICHE ET IDENTITÉ

Il faut encore une fois revenir sur le secret attaché au fétiche. Le scénario pervers, « qui n'est pas reconnu par d'autres », le fétiche restent longtemps secrets dans la cure. Ils sont le refuge du mystère (de [zveoa : serrer, fermer), de ce qui doit, par nécessité vitale, rester caché, voilé à l'entendement d'autrui.

La vigilance que le fétichiste exerce pour que ne soit pas dévoilé le rôle de ce monument montre qu'à cette chose est dévolue la fonction de voile attachée d'ordinaire à la représentation verbale. Ce qui, chez l'hystérique ou le sujet normal, est soutenu par une représentation ou un fantasme, l'ombilic du sujet, l'onyx du rêve, est ici soutenu par le fétiche. Le fétiche est le ciment du Moi. La régression (dans la scène erotique) s'interrompt et voit le fétiche s'ériger comme la veille prévient le cauchemar de l'insomniaque. Le fétichiste veille.

Le fétichiste veille et éprouve dans la cure (au début au moins) les plus grandes difficultés à l'association libre et ce jusqu'à ce que soit levée cette lourde hypothèque qui pèse sur la décharge et sur la survie de l'objet incorporé en état de détresse. Jusque-là l'association libre est le symbole de l'excitation de l'objet et l'analysant veille à ne pas soumettre son analyste à la coexcitation qu'il a connue, dont il se souvient et dont son corps se souvient. Cette coexcitation qui lui rappelle le désaveu délabrant.

Le féticbique ignore, a oublié que la prise de conscience est accès au dévoilement autant qu'au voilement. Que la représentation verbale est le mode de connaissance et de déguisement possible. « Le logos est en soi à la fois révélation et recel » (2).

La stéréotypie du trait de caractère, l'aspect de décharge impérieuse devant toute augmentation de tension interne, le court-circuit représentatif qu'il réalise sont autant d'éléments qui évoquent une parenté entre le fétiche et le caractère et invitent à se demander si le caractère n'est pas cette muraille

(1) Formule empruntée à R.. Major.

(2) HEIDEGGER, in Essais, Gallimard, p. 267.


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construite dans le Moi à l'endroit où — sous le coup du désaveu — la limite entre l'intérieur et l'extérieur menaçait ruine, où le Ça risquait de faire hernie à la surface du Moi. Comme le fétiche, le trait de caractère, dans les cas heureux, disparaît à l'analyse et là, véritablement, « de surcroît ». La guérison de l'hystérie ne survient pas de surcroît, tant les réminiscences, ces représentations « qui crient vengeance », font corps avec le symptôme, mais le trait de caractère ou le fétiche n'ont aucun lien symbolique avec les lettres en souffrance qui sont aussi le lot de sujets « pervers » ou de sujets armés d'une névrose de caractère (i).

La représentation verbale fait accéder une chose à l'existence (bonne ou mauvaise, intérieure ou extérieure) et, dans le même temps, la promet au voilement. Le plaisir de l'interprétation célèbre l'efficace de la représentation de mot et du déplacement. L'efficace du rien, de l'éclipse de la chose. Fort... da. Le scandale de l'absence de pénis vient de ce qu'il faut compter avec la représentation rendant caducs la chose et le réfèrent.

Je pense que le fétiche — ou ce qui en tient lieu — ne peut être qualifié de symbolique. Le fétiche, comme le trait de caractère, s'estompera quand seront levés les scellés qui maintiennent, au coeur du sujet, le séducteur en état de détresse et d'excitation, quand sera identifié le tiers anonyme et quand aura suffisamment avancé le ravaudage des symboles personnels dès lors que l' « espace analytique » sera assez assuré pour reprendre le fil de l'hystérie.

La psychanalyse à ses débuts n'a connu qu'une seule structure : la structure hystérique. La psychanalyse et l'hystérie sont connaturelles et l'introduction de la structure mélancolique inventée en 1915 dans l'article « Deuil et mélancolie » est venue apporter une complexité nouvelle et modifier la topique du champ psychanalytique. Peut-on dire que Freud a consacré le reste de sa vie à tenter de réduire cette complexité ? L'histoire de toute cure et l'histoire du mouvement psychanalytique pourraient s'écrire en considérant la difficulté, voire la radicale impossibilité, de tenir toujours le double registre de l'hystérie et de la mélancolie.

Il me faut pour conclure revenir sur l'assertion avancée au début : « La fracture fétichique est étrangère à la névrose. » Elle doit être maintenant nuancée. La Spaltung est un signe (à la fois marque et mécanisme) hétérogène aux signes spécifiques des névroses de transfert mais elle se retrouve chez tout sujet et se découvre dans chaque cure. Toute névrose de transfert connaît un reliquat de séduction, un secteur fétichique dont seule l'étendue varie. Si la névrose hystérique maternelle, dont j'ai développé quelques effets, est exemplaire, elle n'est qu'une illustration (avec grossissement) de l'effet de fascination qu'exerce chez l'enfant cet objet dérobé, chose ou tiers anonyme, à qui tout séducteur est lié à son insu. Et la cure analytique retrouve les effets d'un désaveu qui circonscrit une région où le fantasme paternel n'a établi qu'un pouvoir aléatoire. Aussi aléatoire et fragile que celui qu'exerçait un empereur sur les marches de son empire.

(1) On pourrait ici refaire place à la « partie saine du Moi » qui ne serait pas celle qui ferait droit à la réalité mais celle qui serait tissée d'un réseau de représentations entre lesquelles l'accent psychique serait mobile.


Traductions

LILIAN ROTTER (Budapest)

UNE CONTRIBUTION A LA PSYCHOLOGIE DE LA SEXUALITÉ FÉMININE

L'article ci-dessous trouve sa place ici en raison de l'originalité de son abord pour traiter d'un sujet (sexualité féminine, envie du pénis), qui, sous la plume de Freud, évoque l'analyse interminable. C'est à ce titre qu'il a été proposé à notre Revue. Maria Torok l'avait signalé dès auparavant lors d'une séance de la Société psychanalytique de Paris, commémorant le centenaire de Sandor Ferenczi, comme , caractéristique d'un esprit de recherche qui régnait dans l'Ecole de Budapest.

Malheureusement nous ne disposons pas du compte rendu des discussions que le présent travail dut susciter lors de son exposé à la Société hongroise du 22 avril 1932, sous la présidence de Ferenczi, déjà malade. L'accueil dut être suffisamment favorable pour qu'il fût inséré dans le volume collectif (l) dédié au 60e anniversaire du président (9 juillet 1933) et mué en hommage posthume à ce dernier, décédé en mai de la même année. Le texte fut reproduit en allemand dans Intern. Zeitschr. Psy., 1934, 20, pp. 367-374 (2).

Depuis peu, la sexualité féminine est devenue l'objet d'investigations de Freud et d'autres auteurs, en particulier d'analystes féminins. Tandis que précédemment on s'efforçait avant tout de saisir les analogies avec le matériel collecté dans des analyses d'hommes, il semble que l'objectif concerne désormais la différence du développement des deux sexes.

Dans sa contribution récemment parue à propos de la sexualité féminine, Freud a rendu compte du résultat des recherches antécédentes, et a formulé son point de vue. Selon Freud, il y a deux facteurs d'une importance considérable dans le développement de la sexualité féminine :

1. Pourquoi et comment la fille échange son premier objet d'amour ;

2. Comment la direction libidinale de la femme se modifie-t-elle, c'est-à-dire comment et pourquoi la phase clitoridienne active, dirigée vers le dehors, atteint-elle au stade vaginal passif et adéquat à la réceptivité ?

Mes observations concernant cet ensemble de questions fourniront peutêtre une modeste contribution destinée à clarifier certains points encore obscurs. Pourquoi et comment la petite fille échange-t-elle son objet d'amour, com(1)

com(1) tanulmanyok, Etudes psychanalytiques, Budapest, 1933.

(2) Noté de la traductrice.

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ment se sépare-t-elle de sa mère, et qu'est-ce qui la conduit vers son père et par là à l'autre sexe ?

Quelque intense que soit le premier lien et quelle que soit sa durée, il existe cependant dans la vie de la petite fille toutes sortes d'occasions d'être déçue dans son amour pour sa mère. Ainsi en est-il du sevrage et de l'éducation à la propreté. De même, la jalousie vis-à-vis des autres frères et soeurs, l'interdit de la masturbation fournissent un fondement à la révolte. Mais tous ces facteurs jouent également chez le garçon sans altérer aussi fortement son amour pour sa mère ou sans déclencher cette haine, qui se rencontre si fréquemment chez la fille. Freud explique ceci du fait que la composante haineuse de l'ambivalence du garçon serait vouée à son père, de sorte que la mère serait aimée de façon non ambivalente. Mais on est près de se poser la question : pourquoi n'en est-il pas de même chez la fille ? Le traumatisme spécifiquement féminin de la différence des sexes, auquel la fille réagit avec l'accusation que sa mère l'a abrégée, contribue certainement beaucoup à son détournement de sa mère.

Sans vouloir entrer plus avant dans ces raisons souvent décrites et discutées, je voudrais solliciter votre intérêt pour une manifestation moins prise en considération, à savoir la différence du comportement de la mère visà-vis de sa fille et de son fils.

Nous entendons régulièrement le voeu éperdu de femmes enceintes, que leur enfant puisse seulement être un garçon. Les mêmes femmes ont coutume de ne pas cacher leur déception, voire leur humiliation, lorsqu'il s'agit seulement d'une fille. Il faut bien dire qu'il est peu vraisemblable que chez de telles mères, les soins de l'enfant, son éducation, ce grand jeu de patience, n'expriment pas la déception lors de la naissance d'une fille ou, dans le cas d'un garçon, la fierté, la joie. Peut-être nos patientes féminines sont-elles dans le vrai — si même leurs accusations sont teintées de façon parfois paranoïde — lorsqu'elles disent que la mère ne les aurait pas ou bien moins aimées, que le frère. Mon attention a été sollicitée dans ce sens par bien des données issues des consultations d'enfants, de même que des analyses. J'ai vainement cherché dans la littérature analytique des exemples aussi remarquables de cajoleries, en particulier de nature anale, concernant des filles, que j'en ai pu lire en ce qui concerne l'analyse de patients masculins, ceci en particulier dans le cas de l'enfant unique, dans l'histoire du fils d'une veuve, ou d'une femme abandonnée de quelque autre façon. Ainsi, un patient de 18 ans me racontait que jusqu'à l'âge de 10 ans il ne pouvait se permettre d'aller aux toilettes, tant sa mère voulait le protéger de tout refroidissement, et qu'ainsi il déféquait uniquement dans la chambre sur un vase de nuit. Un autre patient, fils unique d'un mariage malheureux de sa mère, partagea le Ht de sa mère jusqu'à l'âge de 8 ans. La mère ne semblait même pas gênée du fait que cet enfant était énurétique. Ceci se passait à l'insu du père et n'avait jamais fait l'objet d'une conversation entre elle et le fils. Le fils trouvait tout naturel que la mère partageât son lit mouillé. Chez le même patient, la défécation était de plus un acte compliqué, elle se déroulait la plupart du temps sur


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un vase posé sur le lit même, pendant que sa mère lui racontait des histoires ou des blagues.

Nous recueillons souvent de telles anecdotes concernant des garçons ; de telles habitudes ne semblent par contre jamais avoir marqué les filles.

Les propos défaitistes, ou certaines façons de gourmander sa propre personne, des patientes féminines qui se trouvent laides, petites, faibles, sont certes presque toujours en relation avec l'absence de pénis. Mais il s'avère quand même souvent que la petite a d'abord entendu ces plaintes venant de sa mère, comme chez une patiente dont la mère se lamentait lorsqu'elle baignait sa fille, du fait qu'elle était petite, noire et laide, alors que son fils était un sujet constant d'admiration.

Je n'entrerai pas pour le moment dans l'appréciation de la détermination multiple de ces conduites ; le mépris et un comportement agressif et impatient de ces mères vis-à-vis de leurs fillettes peuvent contribuer de façon notable à ce que l'enfant éprouve des sentiments également agressifs et haineux vis-à-vis de sa mère et desserre ainsi son lien avec elle.

Tôt ou tard la fille remarque le sexe masculin de son frère, de son compagnon de jeu ou de son père, et succombe à l'envie du pénis. Dans le texte déjà mentionné de Freud, celui-ci étudie cette envie du pénis et ses différentes conséquences. Mais parallèlement à l'envie du pénis, et la précédant peut-être, il existe une manifestation moins visible que je voudrais décrire de façon précise car je pense qu'elle exerce une grande influence sur le développement ultérieur de la femme. Cette manifestation se clarifia au cours d'un travail commun (analyses contrôlées) avec le Dr I. Hermann, et grâce aux observations que nous avions faites et dont la poursuite me fut conseillée par le Dr Hermann.

Au cours de la période de la curiosité sexuelle infantile, les enfants partagent des jeux exhibitionnistes dont le but premier, à n'en pas douter, consiste dans une scoptophilie et une investigation réciproques des génitoires. Le jeu du docteur, le jeu du papa et de la maman conduisent fréquemment les enfants à l'onanisme mutuel, et ainsi la petite fille peut se trouver en situation de détecter un phénomène nouveau, à savoir l'érection du pénis de son frère ou de ses camarades. Les circonstances sont telles qu'elle peut en conclure que cette modification, l'érection, a été déclenchée par elle-même.

En cours d'analyse, l'une de mes patientes eut la résurgence d'un souvenir depuis longtemps perdu, qui est peut-être typique de telles situations. Voici ce souvenir : elle se voit au Ht avec son petit frère, ils sont seuls dans la chambre, la mère est sortie. En jouant, elle touche le pénis du frère. Brusquement elle a très peur, elle pleure et elle crie mais personne ne vient à l'aide. Alors elle sort du lit et escalade une chaise pour toucher le rouleau sacré cloué à la poignée de la porte (la « mésusé » des Juifs). Parfois son père la portait vers cet objet en affirmant que le contact de l'écriture sacrée guérissait tout.

Il s'agirait donc d'une scène de séduction, mais d'une scène racontée non


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pas par celui qui a été séduit, mais par la petite séductrice. Cette patiente eut toute sa vie durant un sentiment de culpabilité important vis-à-vis de son frère, elle répétait toujours à nouveau qu'elle avait conduit ce frère au péché et à sa déchéance. Mais elle rationalisait ces auto-accusations grâce à des rééditions plus tardives et parfaitement asexuelles de cette première séduction, par exemple en invoquant le fait de l'avoir entraîné à faire l'école buissonnière et à vagabonder, etc.

Les situations de ce genre risquent d'arriver à des enfants qui sont souvent livrés à eux-mêmes, mais peut-être également à ceux qui sont sous surveillance. La fille à peine sevrée du sein maternel peut peut-être se sentir attirée de la même façon par le pénis du frère ou du compagnon de jeu, ainsi que j'ai pu le remarquer chez certain petit garçon. Il en était justement à l'époque du sevrage, et de fort mauvaise humeur. Sa mère m'avisa de la façon de le dérider. Elle le portait jusqu'à une sonnette à cordon, et le petit essayait de la saisir en riant. La mère raconta qu'il tentait de se saisir de tout objet qui pendait ou se balançait. Certainement il cherche le sein de la mère. Il n'est pas exclu que l'intérêt de la petite fille, guidé par des sentiments analogues, la dirige précocement vers le pénis et en fasse ainsi une séductrice.

La fillette réagit à cette érection dont elle est la cause, d'une façon peu prévisible. Ayant observé la modification du pénis — par le contact, ou par des mimiques magiques, de l'ordre de l'exhibition, ou bien par ce qui est encore plus magique, sa simple présence — elle imagine détonnais que ce pénis lui appartient. Vraisemblablement elle ressent en même temps l'érection du clitoris, et peut-être est-ce ce qui entraîne sa conviction d'être susceptible de produire une telle modification sur une partie du monde extérieur ; de sorte qu'elle se sent en droit de considérer cette part du monde extérieur comme quelque chose appartenant à son Moi. Cette imagination s'appuie vraisemblablement sur l'analogie de l'unité du sein maternel et du nourrisson, aussi bien la ressemblance du pénis et du sein et l'équivalence des deux dans l'inconscient est-elle une constatation quotidienne de l'analyse (Stärcke).

Dans certaines circonstances la petite fille peut donc imaginer qu'un organe qui est visible sur une autre personne fait cependant partie de son cercle d'action, de son Moi. Le pénis est une sorte de machine qu'elle dirige, de même qu'elle peut diriger ses propres pieds ou mettre en excitation son propre clitoris. Ainsi le pénis serait à proprement parler une sorte d'organe exécutoire visible de ses sensations ou de sa volonté.

Du cours d'une autre analyse où j'eus l'occasion de faire connaissance avec cette imagination et ses conséquences, j'extrais un rêve qui est peut-être approprié à nous mettre davantage en contact avec les événements que je viens de décrire.

La patiente rêve qu'elle était assise dans une voiture et qu'elle ne parvenait pas à avancer ; elle remarque enfin que la partie avant de la voiture, le moteur et le chauffeur manquent. Elle ressent une grande peur et un sentiment de désarroi.

A l'époque de ce rêve, l'analyse de la patiente tournait autour de peurs


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apparues au cours d'une période précédente de sa vie, lorsque, à la suite d'une rupture amoureuse, elle constata que les hommes ne se préoccupaient plus d'elle, qu'elle n'était plus en mesure d'exercer une influence ou un effet sur les hommes. Cette découverte la subjugua ; la jeune fille, jusqu'alors indépendante et appliquée, se sentit totalement impuissante et faible, ne parvenant plus à travailler et à progresser, tout juste comme dans le rêve de la voiture. Le moteur-chauffeur, c'est-à-dire l'homme, s'était détaché de la voiture, c'est-à-dire de son corps.

La peur et le sentiment d'impuissance avaient suscité chez cette patiente une modification de son comportement qui n'était plus en conformité avec sa conception morale et esthétique. Dans la rue, ou dans les transports en commun, elle succombait au besoin compulsionnel de regarder chaque homme dans les yeux et, lorsqu'elle rencontrait une personne de sa connaissance, de le fixer jusqu'à ce qu'il la saluât ou lui adressât la parole. Malgré une lutte intérieure sévère, la compulsion l'emportait généralement, et elle se conduisait véritablement comme une prostituée. Cette jeune fille, habituellement difficile, cherchait dorénavant et sans faire de discrimination l'homme et « rien que l'homme ».

Cette conduite compulsionnelle rappelle vivement la donjuanerie compulsionnelle de ces hommes qui luttent avec leur impuissance et qui veulent démontrer à l'entourage et à eux-mêmes que leur puissance n'est en rien en défaut, bien au contraire !

Chez ma patiente, ses sentiments d'impuissance et son comportement indiscret s'évanouirent aussitôt qu'elle parvint à conquérir un homme et à se l'attacher. Elle n'était pas elle-même amoureuse de lui, mais elle s'était acquis son pénis et ainsi elle regagna sa confiance en elle-même et sa paix.

La découverte par la fillette de son action sur l'autre sexe ne se produit pas obligatoirement dans des circonstances sexuelles aussi précises que celles que nous avons relatées dans la scène de séduction avec le petit frère. Dès l'âge de 2-3 ans, une petite fille peut déduire de différents signes que son père, son grand-père ou son frère se tournent vers elle avec intérêt. Il en est ainsi de la visite matinale des enfants au lit des parents, de la position assise ou du chevauchement sur les genoux du père, ou d'autres jeux de ce genre au cours desquels le père, le grand-père ou le compagnon doivent donner plus d'une occasion de deviner la coloration erotique de leur attachement. La petite peut bientôt observer que sa proximité corporelle suscite chez le père ou le grand-père différents signes de joie ou d'excitation : un rire bruyant, un rougissement, des yeux brillants, tout cela c'est pour elle. Les petites filles saines et désinhibées donnent à voir combien elles s'efforcent, sans fard, de s'acquérir de tels effets auprès de leur père ou auprès d'autres hommes.

Selon moi c'est là la voie qui conduit au père ou au frère, c'est-à-dire à l'autre sexe, une petite fille qui a pu être plus d'une fois déçue dans sa relation avec sa mère.


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Il faut souligner que le rapport de la petite fille à son père n'est en rien passif mais par contre, indiscutablement, actif. « Mon pénis, c'est mon père, ou mon frère, et je peux en faire ce que je veux » est à comprendre comme le rapport de l'homme à la machine ; apparemment la machine exécute tout, mais c'est l'homme qui tient le volant et, malgré son apparence de repos, c'est lui la part active. La petite fille, avec cette imagination, exprime donc quelque chose qui se répétera souvent au cours de la vie ; la femme est l'instigatrice, l'homme le réalisateur (1).

Ainsi il serait peut-être possible d'admettre que la libido féminine, comme toute pulsion, reste définitivement active, qu'elle exerce une force d'attraction, une force de succion sur le pénis pour l'attirer à l'intérieur du corps féminin et pour accomplir l'imagination que le pénis fait proprement partie du corps féminin, ce qui se réalise dans le coït.

Cette imagination est bien en conformité avec la constatation analytique souvent décrite, que le patient féminin persévère d'une façon si entêtée, quant à son inconscient, dans la conviction d'avoir un pénis. Nous ne pouvions comprendre clairement comment et où ce pénis pouvait bien siéger. Peut-être peut-on y répondre : mon pénis est sur mon père ou mon frère, il m'appartient cependant. La perte du père ou, en général, de l'homme serait pour la femme la castration proprement dite, comme dans le rêve à l'auto. Dans l'auto, c'est-à-dire le corps propre, ce qui manque c'est le moteur chauffeur : le pénis-homme.

C'est ainsi qu'une impuissance apparaissant chez le partenaire amoureux est ressentie par la femme comme une impuissance qui lui serait personnelle à elle : la femme n'est pas en mesure de faire ériger son propre pénis. C'est probablement de ce fait que la plupart des femmes réagissent d'une façon aussi extraordinairement narcissique à l'impuissance de l'homme.

Envisageons le développement normal de la femme d'après le phénomène ci-dessus décrit. Si la petite fille se détache de la mère et renonce à l'onanisme clitoridien, ce n'est peut-être pas seulement par manque de satisfaction (nous voyons, dans des cas pathologiques, que seul l'onanisme clitoridien donne une satisfaction complète). Peut-être ne les abandonne-t-elle que parce qu'elle a affaire à une satisfaction nouvelle plus importante, pour certaines femmes la plus grande des satisfactions, celle d'être en mesure de faire ériger le pénis, de le séduire jusqu'au coït, c'est-à-dire d'éveiller l'amour.

La rêverie diurne féminine, typique d'un homme prêt à tout, contient ce souhait sous une forme voilée. Des filles pubertaires peuvent nous apprendre que très consciemment elles font toutes sortes de tentatives secrètes pour éveiller l'érection et pour l'observer.

(1) Je ne sais s'il est osé de penser que le mot anstiften (être l'instigateur), c'est-à-dire poser la mine ou l'allumer, soit « porter le pénis à l'érection i ; en hongrois felbujto a le même sens que l'allemand anstifter, c'est-à-dire c qui met en état d'excitation, qui met en mouvement ».


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Le moyen (le moyen magique ?) de la séduction, c'est l'exhibition ; elle est le signe magique susceptible de mettre en état d'excitation le pénis et, sur un mode culturellement adouci, il ne s'agit de rien d'autre que de la coquetterie.

Je ne voudrais pas manquer de mentionner ce que l'homme ressent de tout cela, et sa façon de réagir à cette séduction. Je crois qu'il la ressent comme elle est ; il le dit d'ailleurs, car les analyses d'hommes sont remplies de plaintes, de dénonciations de séduction de la part des femmes, que nous avons peut-être un peu trop l'habitude d'interpréter comme étant la projection de leur désir.

Sans doute possible le petit garçon sent qu'il lui arrive quelque chose à quoi il n'est pas mêlé activement, et qui peut se faire contre sa volonté. La femme qui par son contact, sa proximité, ou même par sa silhouette simplement imaginée, peut susciter une érection, c'est bien là l'effet magique —insolite — qui revient incessamment dans les contes, les mythes et les poèmes. Les sorcières, les sirènes, les fées, la femme fatale, sur un mode culturellement adouci, c'est le sex-appeal.

J'ai pu apprendre de garçons au moment de la puberté avec quelle rage et quel désespoir ils essayaient de se défendre de ces effets. Un de mes patients redoutait avant tout les contacts presque inévitables avec des femmes dans des omnibus surpleins, qui étaient susceptibles de le mettre en érection.

Dans son dernier travail, Karen Horney met en relation l'énigme de la femme, de la Sphynx, et les mystères de la maternité. Mais il est possible qu'une autre circonstance entre en jeu, que j'ai observée auprès de patients masculins. Si le garçon cherche toujours à nouveau chez la fille ou la femme le pénis, c'est peut-être pour se prouver que lui aussi peut séduire, mettre en état d'excitation. Ne serait-il pas possible que derrière les plaintes selon lesquelles la femme serait incapable d'aimer, menteuse et insondable, il y ait en dernier recours le doute qu'un garçon exprimait en analyse de la façon suivante : « Mais avec quoi les femmes sentent-elles, et sentent-elles vraiment quelque chose ?» à savoir, en l'absence de pénis, pouvait-il imaginer chez elles des sentiments, des érections visibles ? Peut-être l'exhibitionnisme masculin en tant que perversion n'obéit-il qu'à ce but d'arracher à la femme une modification visible. S'il n'est pas possible de repérer chez elle une érection, on parvient cependant par l'exhibitionnisme à la faire rougir, à l'effrayer, à la scandaliser, à la mettre en rage, à susciter une excitation.

J'ignore si les patients des analystes masculins sont sujets à une peur d'une intensité aussi extraordinaire que celle de ces patients vis-à-vis de leur analyste féminin. Parfois, une passivité importante de notre part n'y remédie pas ; le patient nous craint tout simplement parce que nous sommes là, du fait même de notre féminité. C'est ainsi que j'acquis un aperçu de la véritable empathie qui régit les femmes dans leur vie lorsqu'elles se font passives et veulent par là exprimer : « Regarde, c'est moi la plus faible, je ne fuis pas, tu es celui qui est fort, le séducteur, ne me crains pas ! » C'est bien là la meilleure façon pour conjurer la crainte de l'homme devant la femme. Les hommes, conformément à cela, aiment généralement la femme qui se refuse, qui fuit, c'est-à-dire la femme moins dangereuse.


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Cette crainte de l'homme devant la femme nous est peut-être compréhensible si nous songeons que l'homme, lorsqu'il satisfait ses désirs sexuels, se sent menacé d'un point de vue narcissique ; s'il ne meurt pas au cours du coït comme certains animaux, il doit néanmoins sacrifier son sperme, son argent, sa liberté. Par contraste avec cela, je crois que la femme satisfait aussi ses souhaits narcissiques dans sa vie sexuelle génitale. Elle se procure le pénis, le sperme, l'enfant, et parvient donc réellement à un accroissement de son corps et des effets de son pouvoir.

Je vais essayer de résumer ce que j'ai tenté de dire.

La fillette déçue par sa mère tente de loger ailleurs sa libido. Elle est secourue en cela par ce qu'elle a pu observer chez son père, son frère ou son compagnon de jeu. L'effet qu'elle exerce sur l'autre sexe éveille en elle l'imagination que le pénis de l'autre lui appartient, c'est-à-dire que l'autre lui appartient. Elle peut quelque chose sur lui, le mettre en excitation, l'attirer, se l'attacher. C'est ainsi que la fillette abandonne son premier objet d'amour, sa mère, qu'elle renonce à l'onanisme clitoridien et s'adonne à un autre gain de plaisir, à celui que la petite ressent lorsqu'elle peut porter en état d'excitation le pénis qu'elle considère comme le sien. Le but final de cette séduction, c'est de s'approprier vraiment ce pénis, de le recevoir en elle, ce à quoi elle parvient réellement dans le coït et en ayant un enfant.

Je laisse comme non résolue la question de savoir si l'on peut chez la femme parler d'un véritable investissement objectai, ou bien si l'on est en droit de considérer — comme Freud l'écrivait dans Introduction au narcissisme, à propos d'un type de femme particulièrement attrayant — que les femmes ne renoncent jamais totalement à leur narcissisme, mais seraient en mesure d'aimer seulement elles-mêmes et un fils, qui est simultanément un pénis et une partie de leur corps. L'amour démesuré de la mère pour son fils et son aspiration intense à se le fixer, ce qui est un déroulement assez général, reconduisent certainement à des sources narcissiques.

L'issue des premières tentatives de séduction de la part de la petite fille semble avoir sur le développement sexuel ultérieur une influence importante concernant ses échecs et le fardeau des sentiments de culpabilité. Si la fillette n'a pas pu acquérir la preuve de son pouvoir d'attraction, si elle ne peut obtenir l'homme ou n'est pas en mesure de le garder, ou n'ose pas se l'acquérir, alors seulement la petite se sent châtrée, retourne auprès de sa mère et par là même à l'onanisme clitoridien pour tenter d'être l'homme par elle-même.

Par contre, la femme qui se sent sûre de son effet sur les hommes, cette femme qui joue un rôle si extraordinaire dans la vie sexuelle génératrice, la grossesse, la naissance, l'allaitement, le soin des enfants et leur éducation, une telle femme n'a pas heu de se sentir châtrée ni de nourrir des sentiments d'infériorité.

Traduit de l'allemand par Ilse BARANDE.


MURIEL M. GARDINER

CONTRIBUTION A LA PSYCHOLOGIE

DE LA FÉMINITÉ (1)

Je suis devenue une femme complètement féminine, et je suis sûre que si on les aide un petit peu, beaucoup d'autres femmes peuvent en faire autant. Voyez-vous, la féminité n'est pas quelque chose qu'on a ou qu'on n'a pas en naissant, il faut simplement y atteler son esprit. Il y a toutes sortes de moyens pour ramasser des petits trucs. Mais la chose la plus essentielle est de découvrir ce que disent les psychanalystes, parce que ce sont eux qui savent.

Mais pour commencer, la publicité peut être d'un grand secours si on la lit avec assez de discernement. On peut y apprendre quels sont les vêtements et les produits de beauté qui donnent le charme le plus féminin. Le parfum est extrêmement important, lui aussi. Il faut une longue étude pour trouver celui qui en fait le plus pour votre féminité, mais le bon parfum, une fois que vous l'avez trouvé, peut vous donner toute l'assurance du monde. Ma soeur Nane, qui a un sens de l'humour assez noir, m'a dit une fois : « Tu semblés penser qu'il n'y a pas un homme dans le monde entier, du moins pas un homme avec cinq mille dollars par an et une Nash, qui puisse résister à tes charmes féminins », et bien qu'elle ait dit ça pour plaisanter, elle avait en fait raison, c'est effectivement comme ça qu'on se sent quand on a le parfum parfait, la touche finale après les dessous, la robe et la fourrure qu'il faut.

Ma soeur n'a jamais pu me prendre au sérieux. Elle me demandait si je croyais que les femmes pauvres, partout dans le monde, qui n'avaient jamais eu d'étole de vison, ni de parfum de Chanel, ni d'autre ornement plus féminin qu'une fleur dans les cheveux, étaient destinées à dégoûter tous les hommes. Bien sûr, elle disait ça pour rire, mais vous voyez bien qu'elle était à côté de la question : quand elle y est décidée, presque n'importe quelle femme peut attraper un homme, mais pour avoir un homme vraiment viril, il faut se donner le mal d'être soi-même féminine, et c'est ce que j'essaye d'expliquer.

Quand j'ai su m'habiller de manière féminine, et ce, sans dépenser de si énormes sommes d'argent, j'ai effectivement eu le choix entre un bon nombre d'hommes. J'étais allée pendant un an à l'Université, et bien qu'avec certains hommes il vaille mieux cacher ces choses, ça peut être un atout avec d'autres. Je voulais pour mari un homme de profession libérale, un homme dont le métier soit intéressant, moderne, et rapporte de bons revenus ; je choisis donc un psychanalyste. Par lui, bien entendu, j'ai appris tout ce qu'on peut avoir besoin de savoir sur la féminité.

(1) Cette petite pièce satirique fut écrite autour de 1954, longtemps avant que la libération des femmes ne soit devenue un urgent problème public. Je n'y ai rien changé, bien que certains détails tels que c cinq mille dollars par an et une Nash » soient manifestement datés. M. M. G.

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Bill est sensiblement plus âgé que moi et il a déjà été marié une fois, mariage qui a fini par un divorce. C'est une chose qui est assez difficile à vivre dans ce milieu, parce que bien que les psychanalystes soient très larges d'esprit et ne pensent pas que c'est mal de divorcer, ils reconnaissent que ça prouve un manque de maturité. Bill et Judy avaient eu deux enfants, mais Judy n'en avait pas voulu d'autres, et au fond d'elle-même, elle n'avait jamais tout à fait abandonné son travail. Elle avait travaillé jusqu'au moment où le premier bébé avait été en route, et elle voulait recommencer à travailler dès que les enfants seraient assez grands pour aller à l'école, ou même avant. Bill me racontait souvent comme ça l'irritait de passer toute la journée avec les enfants, et comme elle disait que si elle pouvait sortir de chez elle pendant une moitié de la journée, elle pourrait prendre beaucoup plus de plaisir avec les gosses et être bien plus gentille avec eux en rentrant à la maison. Elle calcula qu'en travaillant à mi-temps elle gagnerait assez pour payer une bonne en qui elle puisse avoir confiance, ou envoyer les petits au jardin d'enfants. Mais Bill se rendit compte qu'elle n'était pas très féminine, ou maternelle, à vouloir fuir ses propres enfants et avoir ses propres intérêts, exactement comme un homme. En plus, elle parlait comme ça devant les autres analystes et leurs femmes, et cela donnait forcément l'impression que Bill ne gagnait pas assez d'argent pour faire vivre sa famille. Et on ne peut pas demander à un homme vraiment masculin d'accepter ce genre de chose, surtout après qu'il a été psychanalysé. Tout le monde sait que le pouvoir de gagner de l'argent est l'indice de la virilité d'un homme, de sa maturité, et d'une quantité d'autres choses importantes. Si un homme est vraiment mûr, il est socialement bien adapté, et s'il est bien adapté, il peut supporter la compétition et avoir le dessus.

Au début de notre mariage, Bill pensait que je devrais peut-être me faire psychanalyser, mais c'était seulement à cause de sa mauvaise expérience avec Judy. S'il l'avait fait analyser, ils n'auraient probablement pas été obligés, elle et lui, de divorcer, parce qu'elle serait naturellement devenue très féminine, aurait voulu des tas d'enfants, et aurait aimé rester à la maison et s'occuper d'eux. Les analystes savent que toutes les femmes ont des tendances masculines, mais elles les surmontent quand elles sont analysées, et elles se découvrent aussi des tas de qualités féminines qu'elles ne savaient même pas avoir.

Il est vrai que tout à fait au début, je n'étais pas absolument sûre de vouloir quatre ou cinq enfants tout de suite. Malheureusement, j'étais moi-même l'aînée de quatre enfants, et ma mère n'était probablement pas une femme très féminine, parce qu'elle n'aimait pas toujours s'occuper de nous ; parfois, elle en avait assez et s'en allait en Floride, et elle me disait alors que j'étais la grande soeur et que je devais m'occuper des bébés pendant qu'elle était partie. Je n'ai jamais tellement adoré ça, mais comme Bill me le disait souvent, ce n'est pas la même chose que d'avoir ses propres enfants. De toute façon, j'ai vite appris de Bill les fautes que Judy avait faites, et j'ai été capable de les éviter moi-même. Donc, une fois que j'ai su comment m'y prendre, et que j'ai montré à Bill que


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je voyais tout à sa manière, il a décidé qu'après tout je n'avais pas besoin de me faire psychanalyser, parce qu'il s'est rendu compte que je ne ressemblais pas du tout à Judy.

J'essayais d'être féminine aussi dans la vie sexuelle. Je laissais toujours mon mari prendre l'initiative, et je lui donnais l'impression d'être consentante et appréciatrice, mais de ne rien demander. Un homme vraiment masculin , aime qu'une femme montre autant de délicatesse en matière de sexualité qu'une fille bien élevée quand elle accepte un cadeau d'un garçon : elle lui montre qu'elle pense que c'est tout simplement merveilleux et unique, qu'elle aime mieux recevoir ça que n'importe quoi d'autre au monde, mais elle ne doit jamais jamais avoir l'air d'attendre quelque chose. Autrement dit : soyez réceptive, mais pas quémandeuse. En ce qui concerne l'autre extrême, avoir à supporter trop de sexe, il n'y a pas grand danger que cela se produise, parce que tout homme vraiment mûr sait mettre la sexualité à la place qui lui revient, et s'il en a trop par nature, il peut la sublimer, ce qui veut dire travailler plus, participer à des commissions, avoir des occupations pour se distraire. Mais de toute façon, les psychanalystes travaillent tous dix ou douze heures par jour, ce qui fait qu'une bonne quantité de sexe est sublimée avant même que ça commence à les gêner.

Je dois admettre qu'il y a un domaine où je n'ai pas réussi à être vraiment féminine, mais je ne crois pas que ce soit très important, et je sais que beaucoup d'autres femmes d'analystes éprouvent la même chose. Les femmes ne devraient pas être complètement satisfaites de leur vie sexuelle quotidienne ou hebdomadaire. Une femme n'est pas une femme à cent pour cent tant qu'elle n'a pas eu un enfant, de préférence un fils, ce qui lui apprend ce que c'est vraiment que la sexualité féminine. Certains analystes disent qu'accoucher, c'est presque la même chose qu'avoir un orgasme. Pour être tout à fait franche, je n'ai pas été capable de ressentir cela. Lorsque les trois premiers bébés sont nés, on m'a fait une anesthésie chaque fois, mais Bill pensait toujours que j'avais manqué une expérience absolument merveilleuse, et que je ne pouvais pas vraiment sentir le bébé comme mon propre enfant si je n'étais pas consciente pendant qu'il était en train de naître. Il voulait que je connaisse la satisfaction sexuelle véritable. J'ai donc eu le quatrième et le cinquième bébé sans aucune anesthésie, mais je pense que je devais être frigide ; je n'ai rien ressenti qui puisse ressembler à un orgasme. Et franchement, je ne sens pas vraiment que Tom et Suzie sont mes enfants à moi plus que les trois aînés, mais je ne veux pas contrarier Bill, et je lui laisse croire que je le sens ; il n'y a pas de mal à ça.

Bill est extrêmement fier de moi, parce que je suis la seule femme de tout le groupe à avoir cinq enfants (les autres se sont toutes arrêtées à quatre), et que je n'ai jamais la moindre envie de travailler. Je me demande quelquefois comment je me sentirai quand les enfants commenceront à être grands. Si Bill travaille encore toute la journée et toute la soirée, je pourrais me sentir un peu seule, et si c'est le cas, que se passera-t-il, avec toute ma féminité ? Mais j'aurai


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alors bientôt des petits-enfants à espérer, et Bill dit qu'être une grand-mère est aussi un débouché pour la féminité.

Mais en tout cas, pour le moment, je suis complètement féminine et parfaitement heureuse, et ce que j'ai accompli, d'autres femmes peuvent l'accomplir aussi. Et ne vous laissez pas décourager s'il vous semble que certaines autres femmes ne sont pas tout à fait aussi satisfaites de ce genre de vie qu'on l'attendrait d'elles. Quand je regarde ma soeur Nane, qui vit dans un petit appartement avec ses trois gosses et personne pour l'aider (et sans voiture, et sans même un manteau de fourrure), je me dis quelquefois que je pourrais ne pas être aussi heureuse moi aussi, avec tous mes enfants, si je ne pouvais pas me permettre d'avoir une bonne et une nurse. Mais après tout, c'est en quelque sorte une question théorique, parce que, évidemment, une femme vraiment féminine se marie naturellement avec un homme vraiment viril, assez mûr pour gagner plein d'argent.

Brookdale Farm, Pennington, New Jersey. Traduit de l'anglais par Marguerite DERRIDA.


Notes cliniques

MARIÉ-THÉRÈSE MONTAGNIER

PHOBIE INTERNE

« ... la théorie exige que ce qui est aujourd'hui l'objet d'une phobie ait été auparavant celui d'un vif plaisir, »

S. FREUD, Le petit Hans.

Une jeune femme en analyse rapporte l'expérience suivante : elle se trouve au milieu d'une assemblée amicale d' « intellectuels », critiques littéraires pour la plupart et en majorité du sexe masculin. L'échange d'idées est général, les réparties « spirituelles » fusent. Les aperçus brillants qui lui semblent « percutants » sur telle ou telle oeuvre actuelle du domaine de la création artistique « jaillissent » naturellement. Des noms qu'elle ne connaît pas sont prononcés. Tout en suivant « goulûment » la conversation, elle s'y sent quelque peu étrangère, comme ne pouvant y participer, légèrement en retrait. Elle a le sentiment que les autres ont le monopole de la parole et qu'il est hors de question de la revendiquer. Elle se tait donc et écoute en particulier l'échange entre un homme et une femme sur un film de Louis Malle, Le souffle au coeur. L'homme lui est peu connu bien qu'auréolé d'un halo de brillance, la femme au contraire est une amie de toujours.

Brusquement, comme un raz de marée inversé, une sorte de vide radical se fait en son esprit. Elle se trouve au bord d'un gouffre interne et saisie par l'angoisse a l'impression qu'elle va y « succomber ». Heureusement elle est sollicitée par l'arrivée de personnes attendues dont les propos amicaux la « restaurent » rapidement.

Elle pense alors à un rêve qu'elle a fait quelque temps auparavant, qui lui paraît avoir des liens avec cette expérience sans qu'elle perçoive lesquels.

Voici le texte du rêve qui se présente en trois volets :

Premier volet : « Je suis au bord d'un lac dont la surface est glacée. Je suis accompagnée d'un homme et d'une femme. L'homme est un vieil ami, la femme reste floue. Je porte des bottes. Je voudrais m'élancer sur la glace mais je m'aperçois que je n'ai pas de patins. L'homme alors, comme si ça ne présentait aucun problème, s'avance et fixe sous ma botte relevée une lame. La vision de l'interstice où peut se fixer la lame est particulièrement nette. »

Deuxième volet : « Je me trouve dans une clinique d'accouchement. Je suis enceinte de trois mois. Je viens dans cette clinique pour que mon foetus soit greffé dans le ventre de la femme de mon vieil ami, qui est stérile. »

Troisième volet : « Dans cette même clinique arrive une femme noire

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portant une petite fille noire. Elle dit : je n'en peux plus, je suis à bout de forces. Pendant six ans je n'ai eu aucun sommeil car ma fille ne dormait pas. Je vous l'apporte pieds et poings liés. En effet la petite fille est comme attachée sur une sorte de billot de bois, qu'on employait pour poser les bûches quand on désirait les scier. »

Quelque temps après elle me fait part d'une nouvelle expérience qui recouvre la première mais s'avère plus sérieuse dans ses conséquences déstructurantes.

Publiciste, elle travaille avec une femme plus âgée qu'elle, sa « patronne » en quelque sorte. Celle-ci lui a donné un dossier à examiner et la jeune femme, très conquise par sa qualité, la fait ressortir en un discours chaleureux. L'autre l'interrompt : « Vos critiques maintenant. » Sur-le-champ, elle est saisie d'une panique intense, un grand blanc envahit ses pensées, « sa tête », elle se raccroche aux branches et essaie désespérément de « sortir » quelque chose mais elle ressent comme « un croisement de forces qui s'annulent ». Une fois terminée la séance de travail, loin de « la patronne », elle se sent déprimée, des soucis d'argent lui « remontent à la tête ». Ce sentiment de dépression se poursuit toute la journée au point que la rencontre d'amis proches ne l'aide en rien à se remettre. Elle se sent comme séparée d'eux, elle ne peut les atteindre. Leur chaleur même accuse son impression de froid, la volatilisation d'une enveloppe protectrice. Elle se sent impuissante à parer le choc qu'elle a reçu.

J'ai réuni en une reconstruction les différents chemins associatifs sur lesquels je vais m'appuyer pour éclairer une compréhension possible de ce que je viens de rapporter. Je tente d'indiquer les différents niveaux où, de proche en proche, s'effectuent les processus qui aboutissent à ce vécu apparemment traumatique, après avoir donné quelques points de repère historiques.

Si j'ai réuni d'une façon quelque peu arbitraire et adultomorphe tout un vécu qui a mis beaucoup de temps à s'élaborer et si je résume le travail de plusieurs années d'analyse c'est pour essayer de rendre compte des composantes de la condensation contenue dans cette représentation d'un vide.

Comme on peut s'y attendre, symptôme et rêve mettent en oeuvre condensation et déplacement. On peut y suivre tant les forces qui s'opposent actuellement dans le champ psychique qu'y retrouver les cheminements déjà empruntés lors de la névrose infantile et c'est ce dernier aspect qui va nous retenir.

Lorsqu'elle avait deux ans six mois, Tilou (diminutif donné par son père et qui provient lui-même de petit loup) partit avec sa mère en exode. Le père avait accompagné le déplacement de son usine et on ignorait où il se trouvait. Tilou vécut ainsi très proche de sa mère, en couple. Par un hasard qu'il est difficile de qualifier, le père rejoignit la mère. Tilou couchait dans la même chambre que ses parents. Neuf mois après naissait un garçon. Tilou avait alors trois ans quatre mois. A cet âge elle se voit dans la nursery en train de percer les yeux d'un baigneur et de regarder à travers les trous, « ce qu'il y a à l'intérieur ».


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A cette époque commencent des « crises d'asthme » qui sollicitent toute l'attention, en particulier paternelle. A six ans un médecin de famille indique des transfusions sanguines mère-fille à la suite desquelles l'asthme cesse.

A la place prend corps une phobie des yeux et de la tête coupée. Tilou se souvient de la grande angoisse liée à l'image d'un livre : Les malheurs de Sophie. Celle-ci laissait sa poupée au soleil. Les yeux en cire fondaient. La poupée était représentée sur le livre avec deux taches noires à la place des yeux. Il fallait absolument éviter de voir cette page-là.

Par ailleurs sa mère possédait, dans le fond de son armoire, une poupée ancienne, habillée comme une mariée, dont la tête se détachait si on soulevait la poupée en entier. Tilou développa une phobie très intense à l'égard de cette poupée. Cette phobie des têtes qu'on pouvait « faire sauter » dura jusqu'à son analyse.

Il m'a semblé qu'à des titres divers les deux situations vécues par Tilou devenue grande et rapportées au commencement l'avaient sollicitée de retrouver sa place dans la scène primitive et ses conséquences puis d'y prendre une place. De nouveau confrontée aux pulsions antagonistes qui s'y trouvaient mises en oeuvre, elle ne put que s'ouvrir, en quelque sorte, à l'émergence nécessaire de la phobie dont on peut s'étonner qu'elle soit interne.

Le rêve vient ponctuer des conflits actuels, au plus superficiel, mais on y retrouvera, bien sûr, la trace des désirs d'antan.

Que peut-on mettre dans ce vide si heureusement construit, fût-il dramatiquement vécu ?

On pense à l'effacement d'une présence intolérable et à la remise en état pourrait-on dire d'une absence, qui réappelle la présence et la satisfaction à un niveau plus archaïque. Mais c'est aller vite en besogne.

Car d'abord la référence au conflit oedipien et à l'angoisse de castration s'impose. Si la perception d'hommes « à la tête bien faite » est surinvestie par cette jeune femme, c'est qu'elle nie bien qu'elle s'y greffe, son absence de pénis. Si lors de la deuxième expérience le déplaisir est si grand, c'est que la possession ou le manque d'un phallus, symbolisé par le pénis, peut être projeté sur l'enveloppe corporelle, le contenu renvoyant au contenant. (Si une femme est troublée devant la déchirure d'une robe qu'elle aime, si un homme a du mal, alors, à s'identifier à elle, c'est que la femme est atteinte dans son enveloppe narcissiquephallique. Cette déchirure redouble la déchirure de la castration.)

Voici cette petite fille qui se vivait comme capable de combler parfaitement la mère, qui sortait, en accord avec le désir de sa mère, ses magnifiques fèces accueillies avec admiration (« mes soucis d'argent me remontaient à la tête »), qui se sentait son unique point de mire, qui était en train de poursuivre la découverte de son corps et de ses points chauds et qui se trouve face à des perceptions inattendues. Voici que papa réapparaît et se dirige vers maman. Voici qu'ils sont sur le même lit et que Tilou regarde. Voici que papa dresse vers maman une partie de son corps inconnu. Voici qu'ils font du bruit. Voici


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que Tilou se sent tout à fait seule, ne pouvant s'échapper mais tout de même exclue.

La présence d'hommes, d'un homme considéré comme particulièrement perspicace et scrutateur de vérités — et on trouve là cette idéalisation si compagne de la haine cachée —, conduit Tilou-grande à désirer qu'il la pénètre comme sa mère fut pénétrée grâce à son vide mais la renvoie au fait que si elle peut être pénétrée c'est qu'elle n'a pas de pénis.

Au niveau de l'objet total, si elle prend la place de la mère, le vide, c'est l'absence de celle-ci. La mère a disparu, elle n'est plus là. A été réalisé au niveau oedipien le souhait de sa disparition. La place est libre. On est en position de la prendre. Le père peut venir. Et laisser dans le ventre de la petite fille la trace de son passage, un enfant.

Par ailleurs si elle prend la place du père, ce qui paraît même une pulsion très forte puisqu'elle a eu sa mère pour elle exclusivement pendant un long temps, le vide, c'est l'absence du père. C'est une économie importante. Ainsi elle pourra garder sa mère. La demande de critiques de la part de la « patronne » a été entendue inconsciemment comme une invitation à prendre la place du père et à féconder la mère d'une « lame coupante », ce qui nous amène à considérer la valeur hautement agressive et dangereuse de ce pénis tant envié mais sur lequel est projetée toute l'agressivité de l'enfant qui veut s'en emparer.

Le père a un pénis, la mère devient porteuse d'enfant, d'un garçon qui a un pénis. Seule la petite fille constate son manque qui deviendra la punition méritée de ses désirs :

— « Que le père meure, je reprendrai sa (ma) place » ;

— « Que la mère meure, ce sera moi qui aurai un enfant de mon père. »

Autant cela avait paru possible d'être le mari de la mère avant que le père ne revienne, autant la reconnaissance du pénis chez le père, puis chez le frère, de son absence chez la petite fille, a rendu cette solution impossible et fait régresser l'enfant.

La demande de la « patronne » a donc déclenché la répétition d'une triple perte et d'un triple désir :

— le père prend sa place et l'écarté, désir d'être le père, perte de sa position actuelle auprès de la mère ;

— le père est pourvu d'un pénis que, elle, l'enfant n'a pas : désir du pénis et perte de la toute-puissance phallique;

— le père comble la mère d'un enfant-pénis : désir d'être la mère, perte de sa place auprès du père et de la mère : c'est le frère qu'ils aiment, il faudrait être le frère pour être aimée, d'où cette admiration éperdue, cette envie et cette haine pour tout ce qui symbolise le pénis et en particulier « l'intelligence ». Paradoxalement, en faisant le vide en elle, elle efface la présence du pénis de l'autre, l'enfant de la mère, le pénis du père, la présence du petit frère.


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Dans une régression de salut elle devient ce petit frère-phallus qui était dans le ventre de la mère. Elle fait marche arrière vers une identification à l'objet partiel : ce qu'elle n'a pas, elle le devient. Le désir et l'angoisse font un, au bord du précipice. Si elle n'a pas pu combler la mère en tant que père, si elle n'a pu être aimée du père, elle Va réintégrer l'enveloppe maternelle sous forme de phallus. Les six ans sans sommeil du rêve montrent le désir que la mère et la fille ne se soient jamais quittées pendant ce temps. Ils restaurent une permanence de relations étroites à la mère puisque même le sommeil n'a pas interrompu une union de tout instant tandis que le petit frère aurait sa place sur le billot où la scie l'aurait vite réduit en morceaux. La culpabilité est immense et c'est la petite fille mauvaise qui est sur le billot, ce qui indique la mise en place d'une passivité, d'une inhibition et d'un masochisme qui recouvriront tout essai d'expression libidinale et agressive. Le prix à payer cet épanouissement paraît trop cher, la séparation d'avec la mère, l'ancienne et l'oedipienne, la mort du frère.

Si la mère se révèle stérile dans le second volet du rêve, la fille ne l'est pas moins car ce foetus arrive avant terme pour ne réparer la mère que d'une façon dérisoire. Les yeux crevés du baigneur et l'intense jubilation à découvrir qu'il n'y a rien à l'intérieur renvoient à l'image d'un vide interne. La mère ouverte, le ventre percé à jour, montre que plus jamais il n'y aura le risque d'un autre frère. La mère est vide. Mais avec le mécanisme très primitif du retournement sur soi on constate la marque d'une sorte d'automutilation, redoublement du manque : et du pénis et de l'enfant (cette femme a d'ailleurs des difficultés au niveau de son activité « créatrice », comme si elle ne pouvait aller jusqu'au bout de ses idées, comme si celles-ci ne s'épanouissaient que pendant trois mois, ce qui est insuffisant pour faire un enfant réussi).

L'éventration et son accompagnement de violence tendue, réunion de la percée aiguë d'un regard qui Voit et d'une masse qui s'abat comme d'un puits qui renvoie l'écho, laissent, dans une identification immédiate à l'autre, pantelant et désarticulé. En touchant l'autre, on a touché à sa propre identité, à ses propres fondations.

Une telle violence possiblement déstructurante appelle un dernier retranchement : l'identification à l'objet partiel afin de recréer l'unité mère-enfant et faire l'économie de la rivalité avec elle et avec le père. Au niveau phallique, la fascination par les moyens intellectuels qui représentent la puissance de la tête, le pénis en érection, est retournée en une fascination par le vide. Si on peut se précipiter dans le vide c'est qu'on est soi-même capable de le pénétrer, que le corps tout entier représente alors le pénis manquant.

Au niveau du processus on pourrait dire qu'à un investissement d'une perception externe a succédé un désinvestissement sous la poussée du plaisirdéplaisir lié à cette représentation et à celles qui lui sont contiguës ou lui ressemblent, sur la chaîne associative.

Puis un réinvestissement d'une représentation interne comme une image


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de rêve a permis un déplacement, à la fonction défensive évidente : déplacement d'une perception-représentation-souvenir régie par le processus secondaire à une représentation interne régie par le processus primaire qui se définit lui-même économiquement par un déplacement de la totalité de l'énergie d'une représentation sur une autre.

En d'autres termes et dans une autre perspective on pourrait dire également qu'il y a eu un désinvestissement des objets ou de leurs représentants et un réinvestissement du moi.

Dans la conception dynamique freudienne un des pôles du conflit défensif, le désir inconscient, tend à s'accomplir en rétablissant, selon les lois du processus primaire, les signes liés aux premières expériences de satisfaction.

Les situations rapportées au début ont réveillé un conflit où s'opposent des exigences internes contradictoires, conflit intérieur aux instances comme ici conflit entre pôle d'identification paternel et maternel qu'on peut retrouver dans le surmoi (car si les yeux peuvent devenir des vides, ils sont aussi, et combien, les yeux perçants du père qui interdit d'un regard et condamne tout désir de le voir si on le regarde), conflit entre les pulsions et le surmoi, conflit au niveau du moi pour concilier des désirs contradictoires mais qui n'en coexistent pas moins.

Nous avons vu que tout en pouvant se lire au niveau oedipien une telle expérience révèle des liens importants avec les premières relations mère-enfant, s'éclaire d'une plongée dans les strates archaïques des processus d'individuation. Faire succéder rapidement un plein et un vide c'est reconstituer l'unité perdue. « Le traçage sera donc ce qui cerne la place vide laissée par l'objet maternel que rien ne peut représenter puisque c'est au moment où celui-ci pouvait être vu dans son ensemble que l'objet du désir, le sein, était perdu », écrit A. Green.

Magnificence du plein ? Exaltation du pénis ? Quel antique désir se cache-là, de retrouver une grotte où se blottir ? L'angoisse de castration, toute terrible qu'elle apparaisse, aurait pour rôle de cacher l'immense désir de retrouver le ventre maternel vide mais extrêmement plein dans un temps où chacun de nous l'a rempli et où ce ventre s'est révélé puissant et créateur puisque nous en sommes sortis !


Réflexions critiques

SERGE LEBOVICI

LE TRANSFERT par Michel NEYRAUT (I)

La littérature psychanalytique comporte de nombreuses références sur le transfert ; dans l'ouvrage de Neyraut, on ne devra pas chercher le recensement de ce qui a été écrit avant lui sur ce sujet. Sa lecture n'est pas aisée et mon intention n'est pas de la faciliter par un résumé qui en dessécherait le mouvement et les hypothèses.

L'opposition contrapuntique entre le contre-transfert et le transfert définit l'espace de la situation analytique et leur lien est assuré par la pensée inconsciente, telle est la thèse que défend Neyraut qui commence pourtant par le bout du chemin où on ne l'attend pas, c'est-à-dire par le contre-transfert. En effet le repérage du transfert est survenu dans un temps historique du développement de la théorie psychanalytique, ce qui implique la pensée analytique et l'analyste, en l'espèce Sigmund Freud. Ce contexte constitue pour l'auteur la première approche du contre-transfert.

Dans son acception restreinte, mais claire, le contre-transfert apparaît après le transfert et en est la conséquence. Il est réactionnel. Mais l'auteur envisage une théorie extensive qui fait ressortir du contre-transfert tout ce qui appartient à l'analyste : ses idées, ses fantasmes, et aussi ses interprétations comme ses actions ou ses « ré-actions ». Dans ce sens il connote bien la situation analytique et il est une réponse de l'analyste aux sollicitations internes qu'elle détermine chez lui. Parce que la situation analytique s'instaure à partir d'une demande, tout ce qui relève de l'analyste, sur le registre du vécu, du pensé, de l'agi spécifie le contre-transfert chez l'analyste comme la situation psychanalytique qui s'inscrit nécessairement comme une réponse. La pensée psychanalytique est issue de la situation psychanalytique et dévoile aussi la personne (ou le contre-transfert) du psychanalyste, insatisfait qu'il est des limites où cette situation l'enferme et le contraint.

Cette affirmation très générale pousse l'auteur à admettre que la pratique de l'analyse et les règles diverses qui l'explicitent peuvent bien être fiées au contexte socioculturel où elle est exercée mais qu'il s'agit de facteurs de circonstances, propres à dévoiler l'inconscient dans un texte manifeste subordonné à l'air du temps, pour s'y inscrire.

(i) M. NEYRAUT, Le transfert, Paris, Presses Universitaires de France, 1974, coll. « Le Fil rouge ».

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Ces remarques conduisent Michel Neyraut à comparer l'ensemble transfert contre-transfert au caractère et à sa résistance : ce dernier, constitué à partir des contraintes apportées au désir, se constituant sur le mode de formations réactionnelles, apporte un minimum de satisfactions, à condition d'impliquer l'autre et se rapproche du transfert qui a besoin d'un protagoniste et de son caractère, c'est-à-dire du contre-transfert. D'où l'affirmation fondamentale pour définir le sens de cet ouvrage et son hypothèse fondamentale : « On voit par l'exemple du caractère que la résistance peut s'interpréter comme une imbrication de la réponse et de la demande » et, plus loin, Michel Neyraut écrit : « Il va sans dire que nous avons jusqu'ici assimilé le contre-transfert à une réponse, mais que sa vraie nature est de se constituer comme une demande. »

Le contre-transfert étant la réponse et encore mieux la demande de la pensée analytique, il importe d'étudier cette dernière : elle se définit au mieux dans la situation analytique et ne peut s'apercevoir que dans ses effets de résistance, parce qu'elle se constitue précisément comme pensée, comme élaboration, comme modification de la réalité pour faire face aux tensions intérieures, pour suspendre la décharge directe et la mise en actes. Seule une partie de la pensée reste sous l'influence du principe de plaisir, ne s'appuyant pas sur des objets réels, demeurant attachée aux sources du plaisir, c'est-à-dire aux objets fantasmatiques ; c'est l'activité fantasmatique, celle des jeux chez l'enfant, des rêveries diurnes, celle des fantasmes de l'adulte... et du psychanalyste.

La pensée psychanalytique, selon Michel Neyraut, trouve une de ses meilleures expressions dans l'analyse du chapitre VII de L'interprétation des rêves : dans le rêve le chemin régrédient assimile la nouvelle perception à une trace mnésique ; la pensée psychanalytique suit le sens inverse de celui qui conduit à la satisfaction hallucinatoire par l'identité de perceptions. Elle s'oppose au mouvement régrédient du désir, mais le révèle aussi.

La pensée contre-transférentielle relève des modes d'écoute, écoute concordante, dite contre-transfert positif où la neutralité s'obtient au prix du trajet qui va des sentiments positifs vers la neutralité, tandis que le contre-transfert négatif signifie un mode d'écoute où la neutralité se trouve à partir du chemin inverse qui part de sentiments de rejet.

La pensée psychanalytique trouve aussi son registre dans la métapsychologie qui est monadique (1) et qui représente en même temps le versant théorique du contre-transfert. Le désir de l'analyste s'oppose à l'inertie des instances métapsychologiques, c'est-à-dire à la résistance et constitue de ce fait un incident, un épiphénomène dans le fonctionnement mental. Le système métapsychologique, bien en place, solide sur ses pieds, décrit le destin des pulsions, où l'objet est toujours contingent. L'objet dont l'analyste « tient lieu et place » dans le transfert a donc un statut précaire. Il n'y a névrose de transfert, au sens

(1) Ce terme, emprunté à Libniz, définit une théorie complètement explicative.


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nosographique comme au sens de la technique psychanalytique, que lorsque le sujet doit renoncer à l'objet réel et que lorsque la pulsion interdit un objet symbolique dans le symptôme ou le transfert, tous deux caractérisés par un déplacement. Pour se proposer à cet investissement et pour répondre à ce désir, par son écoute, l'analyste lie dans un même processus, dans un même mouvement dialectique résistance et pulsion, contre-investissement et investissement, contre-transfert et transfert.

Un tel processus n'est possible que dans la névrose ; Michel Neyraut estime que dans les névroses narcissiques, c'est-à-dire les psychoses, le transfert est psychotique. La psychose de transfert ne peut maintenir l'impossible investissement de l'objet. On n'y observe pas le déplacement symbolique dont l'objet interne définit l'existence. L'analyste est une incarnation et les mouvements transférentiels ne peuvent être qu'uniquement répétitifs. L'aspect novateur du transfert névrotique est toujours défini — et c'est le leitmotiv de cet ouvrage — à partir du moment où l'on conçoit que dans sa situation de détresse — comme le nouveau-né — le patient investit de ses pulsions l'analyste, mais à condition que celui-ci, comme la mère jouant le rôle de pareexcitations, soit séduit par cet être dépourvu et exerce une séduction.

Pour théoriser cette hypothèse fondamentale, l'auteur est amené à définir la métapsychologie qu'il conçoit par des approches successives, comme une méthode, une législation et une substance que toutes ces approches laissent coupée de l'approche clinique. A travers ces « calques », subsiste l'inconscient, fondé selon la métapsychologie à partir du refoulement. Or nous n'en connaissons les effets dans le transfert qu'à partir de déplacements qui sont les conséquences de son existence et de ses émergences. Le transfert est novateur parce qu'il se distingue du fonctionnement des instances défini par la métapsychologie, des effets du refoulement et de la levée du refoulement.

Cette thèse a des conséquences techniques qui sont illustrées par deux exemples, le cas où le patient rencontre dans l'analyste son Idéal du Moi, celui où il reconnaît dans ce dernier une ressemblance frappante avec une des figures de son histoire. Dans ces deux cas le transfert est pétrifié ou statufié et le contretransfert devra éviter de soutenir cet investissement ou cette ressemblance, ce qui est en somme, de la part de Neyraut, une critique radicale de l'expérience émotionnelle correctrice.

Tout ceci ne l'empêche pas d'étudier à partir des thèses de Ferenczi sur l'introjection les rapports entre déplacement et transfert ; le mouvement introjectif est incorporatif, assimilateur selon ce dernier, on se le rappelle, ce qui fait que l'analyste fixe les affects et les représentations et devient la représentation. Ferenczi attache donc une importance essentielle à l'objet des pulsions, confondant le champ analytique (avec ses références métapsychologiques) et le mouvement transférentiel.

Cette critique n'implique pas qu'il n'y ait aucun rapport entre réalité et objet transférentiel et déplacé des représentations, mais les sollicitations pulsion-


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nelles déclenchées dans le champ analytique peuvent contribuer à élaborer le transfert aussi bien que les résistances au transfert. Il n'y a pas équivalence entre introjection et déplacement transférentiel : celui-ci se situe dans un moment spécifique, particulier, même si ce qui s'y révèle a existé ailleurs et autrefois. Ce sont les obstacles de la situation analytique qui, selon Michel Neyraut, définissent, à travers ce qui en fait la spécificité, c'est-à-dire le contre-transfert, ce qui s'oppose à la simple répétition. Ce qu'il appelle la parenthèse transférentielle dans la parenthèse de la situation analytique nous dit bien que la répétition se heurte à la nouveauté, même si l'illusion du déjà-vécu, du repérable historiquement daté exprime la force de la répétition. Les processus psychiques peuvent être transférés à un destinataire, mais, pour lui parvenir, l'enveloppe qui les véhicule doit comporter l'adresse de ce destinataire à qui elle ne parviendra que si « la conscience d'un déplacement est corrélative de celle du contenu du déplacement, cela suppose l'accès à une valeur symbolique de ce déplacement ». Telle est la métaphore qu'utilise Neyraut pour s'expliquer ; c'est aussi ce qu'il désigne sous le nom « d'introjection en viager » : la mort y est en suspens. « Le patient verse une dîme dans l'attente de cet heureux événement. » D'où l'insistance avec laquelle l'auteur s'attache à cerner le concept de réalité : l'apparence sur laquelle le patient s'appuie pour donner un sens à son histoire n'empêche pas l'analyste de signifier cette importance. Là encore le contre-transfert précède le transfert qui survient là-dessus. « On objectera qu'il était déjà là, ce qui est vrai, on peut même avancer qu'il était là avant, l'analyse. Pourquoi l'appelle-t-on alors seulement maintenant transfert ?

« La réponse est claire : « Parce qu'il est un obstacle. » « Mais un obstacle à quoi ? « Au contre-transfert » (p. 189).

Discutant de la séduction et du traumatisme, argumentant sur le thème de ce qui est décrit dans le Proton-pseudos d'Emma, Neyraut nous explique que la réalité n'est ni dans la première séduction, ni dans la deuxième scène qui lui donne un sens. Elle est dans l'après-coup qui unit les deux scènes. En ces temps protohistoriques de la psychanalyse, Freud avait pressenti ce que deviendrait le transfert qu'il définissait alors comme une fausse liaison ; ce qui permet à Neyraut d'écrire : « ... la situation analytique constitue nécessairement par la réalité et le temps de son avènement un second événement par rapport aux événements traumatiques qui l'ont précédée ».

Cette théorie traumatique du transfert implique donc l'hypothèse que le patient se sert de son passé plus ou moins maîtrisé pour répondre à une situation nouvelle où le psychanalyste est présent par la séduction traumatique qu'il a déclenchée. Le traumatisme, c'est le nouveau de l'analyse et la cure analytique, conçue comme second événement, est traumatique.

De ce fait la réalité du transfert n'est pas la réalité de l'analyste, mais la réalité du mouvement qui déplace et répète une relation. A travers lui, on peut retrouver ce qui est « renouvable », mais pas forcément réel. Dans le transfert,


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on peut retrouver la relation d'objet, mais le transfert est le déplacement et l'aménagement de cette relation. Son pôle contre-transférentiel, dans le développement contrapuntique, détermine des effets de concordance ou de discordance qu'on appelle positifs ou négatifs. De la résistance du transfert négatif et de l'accord du transfert positif peut dans les cas heureux se dégager l'accord chargé de sens nouveau entre les deux partenaires. Ce nouveau dépasse l'analyste et son patient. Il n'y a plus alors de précession du contre-transfert, plus de question ni de réponse.

Ainsi Michel Neyraut peut-il écrire à propos de la réalité du transfert : « Si nous tenons l'interprétation du transfert comme pure et simple répétition, si nous l'envisageons comme la reprise pure et simple d'une relation infantile réelle et répétée plutôt que déplacée sur l'analyste, il nous faudra tenir aussi le transfert comme une autre réalité toute semblable à la première. Nous chercherons alors dans l'analyse des « attitudes prototypiques » ; nous parlerons de repérage et nécessairement d'objectivation de comportements décelables dans leur répétition et interprétables comme tels. De tels comportements existent, de tels repérages sont possibles, de telles interprétations sont pratiquées. Si, tout au contraire, nous soulignons l'aspect de réédition, de réimpression du transfert, si nous considérons que le déplacement n'est pas seulement un mouvement passif, mais un mouvement qui crée, qui invente et qui transmue, voire qui sublime les forces dont il est porteur, nous donnerons moins de poids à la réalité comportementale antérieure, nous interpréterons le mouvement dialectique des oppositions contre-transférentielles plutôt que nous ne repérerons et n'objectiverons telle ou telle attitude... » (p. 213). Tout ce qui est transféré n'est plus tout à fait le même, n'est pas réel, mais vrai, d'où la possibilité d'assigner aux mémorations leur place authentique. La poussée pulsionnelle est constitutive de l'objet et définit avec lui une structure qui peut être datée et dont le déplacement est le transfert. On ne peut donc pas dire que l'analyste est l'objet de ces déplacements dont il est l'impact fantasmatique.

Nous arrêterons là ce que nous avons essayé de restituer du développement de la thèse de Neyraut qui termine son ouvrage en opposant transfert direct et transfert indirect. Dans la psychose de transfert, l'objet analytique est enfermé dans les rets du fantasme; dans le transfert direct (état limite), les éléments déplacés sont symbolisés. Dans la forme la plus évoluée du transfert indirect, celui des névroses de transfert et de la névrose de transfert, le déplacement lui-même est révélateur d'un langage, c'est-à-dire d'un système de signifiances symbolisablés. C'est la forme la plus achevée du transfert, parce que porteur de fantasmes et de leur destin dont les possibilités sont le fruit de la réponse de l'analyste.

On le voit, ce livre s'inscrit dans une recherche qui paraît assez propre au mouvement psychanalytique français contemporain (1) : elle concerne la réalité

(1) S. LEBOVICI, A propos de quelques ouvrages psychanalytiques récents traitant de l'enfant, Psychiatr. Enfant, 1971, XV, 1 ; Constructions et reconstructions en psychanalyse, R. franç. Psychan., 1974, XXXVIII, 2-3.


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et la reconstruction psychanalytiques. Serge Viderman, dans La construction de l'espace analytique, nous disait que la parole de l'analyste donnait réalité à ce qu'il construisait à partir de la structure lâche du réseau de l'inconscient primaire ineffable. Neyraut nous propose une thèse différente selon laquelle l'analyste porteur de la pensée analytique crée le vrai dans sa coparticipation à la lutte contre la résistance à l'émergence des dérivés de l'inconscient.

Cette thèse nous satisfait beaucoup plus, puisqu'elle ne substantifie pas un inconscient primaire qui ne trouverait son avènement que pour autant que l'analyste en est le père. Mouvement de la pensée de l'analyste et mouvement des représentations et des affects chez le patient se répondent pour un accord qui fait la vérité de ce qui a existé et dont le repérage importe moins que la signification que prennent les événements dans cet effort à deux.

Il est certain que sur le plan des idées et sur le plan de la technique la théorie simpliste qui fait du transfert la seule expression de la contrainte répétitive dont il est porteur ne peut pas nous satisfaire. Il n'a jamais servi à rien d'utiliser l'approche naïve qui consiste à révéler qu'un patient répète avec son analyste ce qu'il a vécu avec son père. Il convient de lui montrer au contraire qu'il est contraint de répéter ce qui s'est passé ailleurs avec cet homme, c'est-à-dire que la situation analytique comporte la répétition et le transfert implique en outre une contrainte interprétative, pour reprendre l'heureuse expression d'André Green (Un oeil en trop).

De ce fait on se sent en accord avec Michel Neyraut dans son effort patient et convaincant pour utiliser ce qu'il appelle la monade métapsychologique et la pensée psychanalytique dans leur incarnation contre-transférentielle comme une réponse qui précède l'avènement des pesées et des déplacements transférentiels. La richesse de la pensée psychanalytique de l'auteur, son originalité, qui ne se départit pas d'une approche fidèle des textes de Freud, augmentent le poids de la conviction où le lecteur se plaît à se laisser entraîner.

Mais les psychanalystes qui s'occupent de l'enfant, comme moi, ne peuvent manquer d'exprimer une certaine réserve, non pas du fait de la théorie du transfert que nous propose Neyraut, mais du fait de l'isolement de la théorie psychanalytique auquel de telles thèses conduisent. On en revient toujours à la discussion sur la portée de l'événement qui n'est pas qu'avènement, et dont le poids spécifique mérite d'être reconnu sur le fonds organisationnel où il prend place. Il est vrai que la loi du développement de l'enfant peut être déduite de la réalité biologique de sa détresse et de sa dépendance des soins maternels auxquels il est uni. Le souci de la mère, son apport narcissique et son éloignement rendent compte de la naissance de la vie fantasmatique à partir de l'hallucination de plaisir. Le manque crée l'hallucination de plaisir, puis de l'objet. Mais là est la base seulement théorique de notre connaissance sur les origines de la vie mentale. Tout montre en même temps qu'y intervient de façon spécifique le caractère de la mère, c'est-à-dire les limites qui sont offertes à son expansion pulsionnelle. Comme Neyraut le montre bien lui-même, le caractère se révèle


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et s'exprime dans la relation, ici celle de cette mère avec son enfant. Il est donc intrusion dans la vie mentale dont il dessine les limites spécifiques. La relation objectale qui s'organise à partir de la reconnaissance de l'objet différencié est donc déjà essentiellement dessinée dans un champ spécifique dont les vicissitudes des pulsions permettent de connaître le déploiement dans le temps et l'espace.

Ainsi peut-on admettre la thèse de Neyraut dans la mesure où elle tend à faire du transfert une des « parenthèses » du processus psychanalytique, luimême repéré comme une des vicissitudes de la monade métapsychologique. Dans ce cadre les développements théoriques et pratiques qui nous entraînent dès la première page de ce livre nous conduisent jusqu'à sa fin, sans qu'on puisse reprendre souffle et sans qu'on puisse y insérer la pointe d'une réflexion critique.

Il est vrai qu'en pratique le transfert se saisit des arêtes contre-transférentielles et de nombreux exemples, issus de la pratique quotidienne de la psychanalyse, montrent que les sollicitations pulsionnelles ne sont explicitées comme désirs que pour autant qu'elles s'inscrivent sur le vaste champ des gammes de réponses de l'analyste.

Mais si la cure psychanalytique organise le transfert sur la base de déplacements où les accrochages de l'analyste constituent comme des cristaux en sursaturation qui permettent une prise en masse de l'énergie transférentielle, la solution en sursaturation était préparée pourtant avant l'analyse. Dans cette métaphore, le travail de la cure pourrait être comparé à une analyse chimique où les différentes molécules ne sont connues que par l'introduction de sels qui constituent des produits décelables par de nouvelles combinaisons. Les molécules composantes existaient et n'ont pas été créées par l'analyse du produit. Le réseau originel des corps simples est limité et les ingrédients sont faits du père et de la mère, mais la combinatoire faite des reflets divers que créent les désirs et leurs retournements, leurs contre-investissements est infinie et spécifique.

A la reconnaître, pour en saisir le poids sur le passé toujours reproduit, s'emploie l'analyste qui dispose de son écoute, modulée par ce qu'il est capable d'entendre, c'est-à-dire par les limites que lui impose son contre-transfert. A la redynamiser concourt sa connaissance à travers les déplacements transférentiels où elle prend consistance. La critique de l'expérience correctrice comme mode d'approche de la relation transférentielle n'empêche pas que quelque chose peut changer du fait de la mobilisation de la combinatoire maintenue rigide par les formations réactionnelles qui en limitent l'expansion. Sa dislocation est en partie liée aux nouvelles liaisons de la pulsion avec l'objet, l'énergie pulsionnelle n'étant plus amortie par la formation réactionnelle et sa structure comprenant aussi un nouvel objet, puisqu'il est défini par les attitudes que détermine le contre-transfert.

Ainsi la situation analytique est spécifique de certaines modalités du trans-


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fert et en tout cas de ce qui peut s'y ouvrir et s'y recombiner, comme finalement le montre si bien Neyraut. Les modalités du montage et de la combinaison sont par contre le fruit d'une histoire datée et chargée d'événements, de drames dont la valeur ne doit pas être desséchée par l'hypothèse que le déplacement symbolique en fait reconnaître les mailles. Ce vrai que le transfert nous apprend nous ramène aux origines de la vérité, il permet la recherche sur la vérité de nos origines où la pulsion comme son objet d'investissement a été fondatrice.

Pourrait-on parler alors de dissolution, de disparition de la névrose de transfert. Cela serait possible dans ces moments privilégiés où l'objet n'est pas contraint par le poids des images (par le transfert) et par le poids des sollicitations qu'il réussit à déterminer (les réponses contre-transférentielles). Alors la vérité des liens peut coïncider avec la réalité des objets. L'analyste peut se révéler dans la vérité et les objets peuvent dévoiler leur réalité. Dans une telle situation où la cure psychanalytique aura produit ses plus heureux effets, on doit compter pour des leviers thérapeutiques le poids d'un passé répété et la valeur créative des liens transférentiels.

La technique psychanalytique peut donc bénéficier de l'étude du contretransfert. Sur ce plan, la discussion théorique doit s'effacer derrière des considérations qui tiennent compte des aspects les plus divers du processus psychanalytique. L'impact du contre-transfert sur son déroulement ne saurait désormais être négligé, mais une telle considération ne doit pas constituer une excuse pour l'analyste, lorsqu'il n'est pas capable de résister aux pressions qui le poussent à « contre-agir » ou à adopter des contre-attitudes.

Au cours d'un récent Congrès d'analystes anglophones (septembre 1974), Hanna Segal et Joseph Sandler ont proposé la théorie suivante : l'interaction entre le patient et son psychanalyste pourrait être considérée comme un aspect essentiel de ce qui détermine le contre-transfert. De ce point de vue, la psychanalyse ne saurait être considérée comme une situation où le psychanalyste impose ses règles et ses hypothèses, mais comme un lieu et un temps où parfois la réponse de l'analyste, qu'elle vienne du fait de son propre passé, c'est-à-dire avant la demande, comme le suggère M. Neyraut, ou aussi du fait du fonctionnement mental du patient, peut révéler quelque chose qui appartient aussi à son passé. Ainsi sur le plan technique les contraintes réciproques du transfert et du contre-transfert permettent-elles d'envisager de nouveaux développements de la psychanalyse.

Septembre 1974.


JULIEN ROUART

L'ANGOISSE DE LUTHER

Essai psychologique de Roland DALBIEZ (I)

Roland Dalbiez, faisant converger l'intérêt qu'il porte à la philosophie religieuse et à la psychanalyse, s'est proposé de démontrer, avec la rigueur qu'il tient de la logique scolastique, le déterminisme inconscient de l'évolution hérétique de Luther par rapport au catholicisme comme étant la seule possibilité qu'il eût de composer avec son angoisse de culpabilité et d'échapper au suicide.

Pour saisir d'emblée dans quelle perspective s'est orienté le propos de Roland Dalbiez, il n'est pas inutile de rappeler qu'avant de devenir professeur de philosophie à l'Université de Rennes, il fut l'auteur d'une thèse sur La méthode psychanalytique et la doctrine freudienne présentée en Sorbonne en 1936 — fait unique et remarquable à l'époque (2). Le point de vue néo-scolastique de l'auteur et la rigueur logique qu'il implique lui faisaient, d'une part, chercher à établir la preuve logique de l'interprétation et par là même valoriser la méthode, d'autre part, rester sur la réserve en ce qui concernait les spéculations métapsychologiques et les opinions de Freud concernant l'art et la religion.

La démonstration que nous propose Dalbiez repose sur les manifestations d'un conflit intrapersonnel et de l'angoisse qui le décèle constatées tant dans les positions doctrinales de Luther que dans les témoignages de ses contemporains relatifs à son comportement et que dans ses propres écrits, évoquant les tourments dans lesquels il s'est débattu. Outre les arguments tirés de la clinique (symptômes « externes » et symptômes « internes »), c'est dans la doctrine même de Luther que Dalbiez décèle un caractère pathologique. La convergence de ces divers arguments donne son poids à la thèse soutenue. Ce n'est pas la critique de la doctrine de Luther par un théologien dont il s'agit, mais d'une étude critique par un philosophe scolastique, c'est-à-dire fondée sur la logique, pour établir comme symptôme la déviation luthérienne par rapport à la doctrine catholique thomiste. On peut cependant remarquer qu'il est difficile de s'attaquer au « défaut » de raisonnement de Luther dans l'édification de sa doctrine sans que la doctrine elle-même se trouve mise en question. Certes la critique de Dalbiez ne vise pas seulement le luthérianisme, puisqu'il voit des précurseurs de l'idée de « culpabilité nécessaire » chez des théologiens des XIe et XIIe siècles, ceux de l' « augustinisme médiéval », qu'il qualifie avec humour

(1) Préface du Dr LAMACHE, Paris, Téqui, 1974, I vol., 356 p.

(2) Paris, Desclée de Brouwer, 2 vol., Etude critique par Ed. PICHON, in Revue française de Psychanalyse, 1936, t. IX, n° 4.

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d' « augustinisme de série noire », ayant puisé chez saint Augustin (abusivement selon Dalbiez) l'inspiration de leurs écrits sur la culpabilité. Mais cette inspiration ainsi fournie à Luther (moine augustinien) n'empêche pas que ce dernier ait poussé à l'extrême la doctrine en question et que la déviation qu'elle constitue apparaît bien déterrninée par la croyance irraisonnée et irraisonnable de Luther, le défaut d'une autocritique raisonnante à opposer aux élans de l'affectivité étant considéré comme une manifestation pathologique. Partant d'une opposition entre les nominalistes, rebelles à l'abstraction et dominés par l'affectivité (tel Luther) et les conceptualistes dominant leur affectivité et raisonnant juste (tel Leibniz), Dalbiez établit la position doctrinale forte lui permettant d'envisager la culpabilité selon Luther, et qui effectivement répond à la culpabilité inconsciente telle qu'elle se dégage de l'expérience analytique, comme un compromis névrotique, un symptôme. Située ainsi dans sa relation avec la scolastique thomiste, la « déviation » apparaît bien comme un symptôme et son déterminisme inconscient probant, sans que pour autant soit transcendé ce cas particulier et que soit posée la question du déterminisme inconscient de la notion de péché dans la doctrine catholique, cette restriction n'enlevant rien d'ailleurs à la valeur de l'argumentation dans le cas particulier en cause.

L'étude de la culpabilité et de l'angoisse qui lui est étroitement liée constitue le noyau de l'ouvrage, comme l'indique sa division : le chapitre V (160 p.) consacré à « La culpabilité nécessaire » en est l'axe ; le chapitre VI traite de « La justification extrinsèque », le chapitre VII, de « La foi spéciale ». Ce sont les trois thèses essentielles de Luther, étroitement liées entre elles.

En effet, la tentation, même celle à laquelle on ne consent pas, étant coupable (p. 19, soul, par l'auteur), on ne peut être rendu juste, « justifié », par soimême puisqu'il est impossible de n'être pas coupable. La modification du pécheur ne peut venir que de l'extérieur, en l'occurrence de Dieu. On est justifié dès qu'on croit l'être avec certitude (foi spéciale).

Le choix de ses sources et l'orientation de son exégèse ont été, écrit Dalbiez, faussés chez Luther par son caractère auquel est consacré un chapitre ; y sont dégagés les traits suivants : inaptitude à l'abstraction métaphysique, prédominance absolue de l'affectivité et de l'émotivité, tendance marquée au pessimisme et à l'anxiété, religiosité exclusive et fermée, tout cela en fait un « personnage de tragédie ». II est dommage, à mon avis, qu'en dépit de l'orientation psychanalytique donnée à son étude, R. Dalbiez fasse aussi largement référence à des points de vue constitutionnalistes pour expliquer ce caractère, ce qui en réduit la psychogenèse. Cependant l'analité de Luther, dont les écrits donnent de nombreux exemples, est fortement soulignée notamment à propos des métaphores qu'elle fournit et parmi lesquelles l'accent est mis sur l'incoercibilité de l'expulsion plutôt que sur les exigences de la rétention et de la régulation (p. 208, par exemple).

Le chapitre consacré à « La culpabilité nécessaire » pose le problème de la responsabilité au regard des scolastiques. De nombreuses références aux textes


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alimentent la discussion concernant la culpabilité du primus motus, le premier mouvement de concupiscence auquel on ne donne aucune suite, même s'il est accompagné du désir de ne pas l'éprouver. La tentation sexuelle, en tant que telle, la colère contenue sont fautes. L'ignorance « invincible » est coupable. Pour démontrer que la culpabilité nécessaire est « la pierre angulaire » de la construction de Luther, Dalbiez en cite des textes caractéristiques : « Et si Dieu nous commande des choses impossibles et qui dépassent notre pouvoir, cependant personne n'est excusé pour cela... Aussi comme nous sommes charnels, il nous est impossible d'accomplir la loi, mais le Christ est venu l'accomplir elle que nous pouvons seulement transgresser » (p. 138, soul, par l'auteur).

C'est la troisième partie de ce chapitre, essentiellement psychologique, qui nous concerne plus directement. Pourquoi Luther a-t-il admis la culpabilité nécessaire de la tentation naturelle (pp. 182-215), alors que cette doctrine n'était pas professée à l'époque par les scolastiques ? Dalbiez répond à cette question en évoquant diverses influences extérieures, mais surtout celle de facteurs internes, notamment son manque d'esprit philosophique lui faisant préférer à l'exégèse rationaliste une exégèse reposant sur l'inspiration divine et ne rejetant pas la contradiction éventuelle, fût-ce un scandale pour la raison. La loi morale est inobservable. C'est la théorie du « précepte impossible » (Joachim Jeremias, p. 190). « A moins de rétracter toute sa doctrine, écrit Dalbiez..., Luther est logiquement acculé à soutenir que de quelque façon que ce soit, avec la grâce comme sans elle, l'homme pèche nécessairement », et il conclut : « Une exégèse chrétienne qui en arrive là se suicide » (p. 191, soul, par l'auteur).

La charité, les oeuvres ne rendent pas juste, mais seulement la foi. En dehors de cela, « la loi terrorise et accule au désespoir... Il faut que la foi... ne saisisse que le Christ seul et dans le deuil et les terreurs de la conscience », écrivait Luther. Cette conviction de la culpabilité nécessaire exclut l'idée de culpabilité relative à des fautes réellement commises. Les racines de cette angoisse de culpabilité chez Luther plongent, affirme Dalbiez, dans l'éducation autoritaire et brutale reçue dans la première enfance, notamment en ce qui concerne l'éducation sphinctérienne. Dans ce sens vont les allusions aux excréments dans les écrits de Luther qui les associe au diable et au péché. Sa vocation, dit encore Dalbiez, était bien sous le signe de la peur. L'organisation conflictuelle fut tôt manifeste et vécue sous forme de crises d'angoisse, de culpabilité et de panique, comme lors de sa première messe, par exemple. A ce moment il n'avait pas encore culpabilisé « théoriquement » les premiers mouvements (p. 213). Ainsi se trouve nié le libre arbitre, sauf pour ce qui ne concerne ni Dieu, ni notre salut.

Une seconde proposition de Luther concerne « La justification extrinsèque » : devenir juste est l'effet de la grâce qui, « nous remettant nos péchés, nous rend en même temps agréables à Dieu » (p. 5). Dieu nous impute la justice de JésusChrist, comme si c'était la nôtre propre. Pour les thomistes c'est l'inverse : Dieu étant immuable, le changement ne peut se produire que dans l'homme « intrinsèquement ». Ce qui frappe chez Luther c'est la dépendance totale,

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l'impossibilité d'assumer le péché aussi bien que la vertu puisque le péché originel se confond avec la concupiscence qui, provenant de la naissance selon la chair, est inévitable. L'homme n'y peut rien. Il s'agit de croire à la clémence de Dieu et de croire qu'il est juste, « lui qui par sa volonté nous a faits nécessairement damnables ».

Cette dépendance extrême, mais avec la possibilité de la clémence de Dieu (justification extrinsèque), apparaît à Dalbiez comme une première victoire sur l'angoisse (p. 281).

La justification par « La foi spéciale » est « sur le plan théologique... le couronnement de la construction de Luther, sur le plan psychologique, elle marque sa victoire définitive sur l'angoisse de mort » (p. 283). Elle était, écrit encore Dalbiez, le seul moyen qu'avait Luther d'échapper au suicide. En opposition avec la doctrine catholique selon laquelle, si la justification vient en effet de Dieu, l'homme doit y répondre librement, pour Luther, sans la grâce, la volonté de l'homme n'est pas libre. La justification n'existe que si on croit qu'elle existe (p. 293, soul, par l'auteur). Si l'on doute que l'on soit justifié, on ne l'est pas et « l'on vomit la grâce » (cit. de Luther, p. 294). Cette foi ainsi octroyée est une relation particulière, concrète, voire une préférence. On peut penser que son attente est bien déterminée par la hantise du rejet.

Pourquoi Luther a-t-il élaboré cette doctrine de la foi spéciale ? est le dernier et important problème que Dalbiez se donne à résoudre. Après avoir passé en revue certains obstacles s'opposant plus ou moins à sa solution, il a surtout recours à la clinique, ce que permettent divers textes (Melanchton) et surtout ceux de Luther lui-même. On y voit ses terreurs relatives à la colère de Dieu, le menant presque à l'évanouissement. Ses peines si infernales que la langue ne peut le dire, ni la plume l'écrire, l'irritation de Dieu se manifestant en même temps que toute la création en accusation universelle, et encore : ... l'homme dit en pleurant ce verset : J'ai été rejeté loin du regard de tes yeux et il n'ose même pas dire « Seigneur ne me châtie pas » (p. 339, etc.). S'appuyant sur ces documents cliniques et en plus sur un texte des Tischreden, où dans un dialogue avec le diable celui-ci invite Luther à se tuer, ce dernier exemple constituant « plus qu'une tentation », « une impulsion morbide », Dalbiez soutient fortement l'hypothèse d'une tendance suicidaire particulièrement intense chez Luther. Si la justification par la seule foi spéciale a permis à celui-ci de triompher de son angoisse de mort, cette doctrine s'est imposée à lui de façon nécessitante, en raison de Pintolérabilité de la situation. Quelle que soit la qualification qu'en termes pathologiques on lui donne, pour Dalbiez c'est une erreur théologique et Luther « s'est trompé en étendant à la totalité du genre humain ce qui n'était vrai que de son propre cas pathologique ». Luther fut « hérétique pour survivre », telle est la conclusion de cette étude.

La richesse de la documentation, la rigueur de l'argumentation donnent à cet ouvrage la valeur d'une démonstration du rôle de l'inconscient dans l'élaboration d'une doctrine et dans les conflits de son auteur avec les normes de


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l'époque et les personnalités qui les incarnent (voir ses différends avec le pape, ses propos sur celui-ci et sa condamnation). On y voit combien l'inconscient y est proche du conscient et combien son culpabilisme présente les caractères que nous reconnaissons à la culpabilité inconsciente. L'envie est suscitée par cette lecture d'approfondir notre propre connaissance du sujet et déjà, à partir de ce qui se trouve dans l'ouvrage, de chercher l'intervention non seulement des mécanismes oedipiens, mais des fantasmes préoedipiens dans les conceptions et les manifestations d'angoisse de Luther. L'auteur s'en est tenu à ce qui lie plus étroitement cette angoisse à l'élaboration doctrinale. Nous ne saurions lui faire grief de n'avoir pas débordé du cadre qu'il s'était fixé.

On pourrait aussi lui faire la critique d'avoir un parti pris normatif, sa position doctrinale théologique étant pour lui équivalente de normalité, l'hérésie étant alors équivalente de pathologie. En fait cette critique n'atteint en rien sa démonstration du rôle du déterminisme inconscient dans ce cas. D'un point de vue différent on peut soutenir la valeur créative de ce déterminisme dans l'élaboration d'une doctrine dont Dalbiez nous dit bien que, si son opposition à la doctrine catholique alors en vigueur est significative de la personnalité de Luther, son contenu est quelque chose de vraiment original.

Dans bien d'autres cas, le caractère logique, « adapté » et médiatisé de la façon dont les créations nous sont connues — qu'elles soient conformes aux normes du moment ou qu'elles les bouleversent — laisse difficilement rechercher le déterminisme inconscient de leur genèse. Celle-ci tend alors à être envisagée d'une manière abstraite et générale. A l'inverse les « affres » de la création sont plus souvent connues dans la particularité de certains cas, ce qui les fait connaître de façon plus immédiate et parfois aussi les fait étiqueter comme étant d'ordre psychopathologique. Mais cette référence à la psychopathologie est souvent liée à des normes d'époque et de milieu. Elle est donc, par là même, d'une plus grande relativité, donc moins durable et moins valable après coup que le mode de connaissance auquel l'abord psychanalytique nous invite. Aussi conçoit-on que le caractère exemplaire d'une personnalité, de sa vie, de ses oeuvres et du retentissement de celles-ci, comme ce fut le cas pour Luther, suscite un puissant intérêt, que le livre de Roland Dalbiez nous convie à partager, voire à prolonger encore par d'autres études.



JACQUELINE ANSART

LES VOIES DE LA RÉGRESSION par Michael BALINT (I)

Dans cet ouvrage sont proposés des modes d'approche originaux des phénomènes régressifs. Précédant un livre ultérieur, qui synthétise la pensée de l'auteur (Le défaut fondamental), la recherche porte sur des types de régression secondaires, à partir de l'hypothèse d'un amour primaire — présente dès les premières études de M. Balint. Cette étude annonce également une réflexion sur les processus de création, de sublimation, en rapport avec la régression. L'un des intérêts majeurs de l'ouvrage apparaît dans la tentative de lier réflexion théorique et approche clinique, d'articuler les types de régression aux rapports entre le sujet et les objets situés dans l'espace, de s'interroger sur les limites du langage interprétatif dans la cure. Les centres de référence se situent à différents niveaux : processus clinique, phénomènes régressifs dans l'existence quotidienne, jeux et fêtes collectifs. Balint distingue deux types de relations régressives à l'objet : Pocnophilie (terme dérivé du verbe grec ocneo, qui signifie : se dérober, hésiter, se cramponner), désignant des attitudes et conduites exprimant l'adhésion, l'accrochage aux objets sécurisants : « Les objets ocnophiles paraissent au premier abord être des symboles de sécurité, représenter la mère aimante et sûre » (Les voies de la régression, p. 32). Les relations aux objets ocnophiles présentent tous les caractères de l'amour primaire : l'harmonie entre le sujet et l'objet dénie aux objets des « intérêts, désirs, ou exigences propres » (ibid., p. 23). Un autre groupe d'attitudes, apparemment opposées à Pocnophilie, caractérise un ensemble de phénomènes régressifs, subsumés sous le terme de « philobatisme » (qui renvoie au nom grec signifiant : l'acrobatie) ; il se manifeste par des attitudes répétées de séparation, ou de rejet, relativement aux objets sécurisants. A partir de l'exemple des fêtes foraines, donné au début de l'ouvrage, Balint montre comment à cette occasion l'absence d'interdits opposés par l'environnement libère, sur un mode ludique, des tendances destructrices ou agressives réprimées. La recherche du frisson (the thrill) comme « mélange de peur, de plaisir et d'espoir confiant face à un danger externe » (ibid., p. 25) est typique de l'attitude philobatique ; elle symbolise le pouvoir de libération par rapport à l'objet, interne et externe, elle signifie la maîtrise apparente des sentiments d'insécurité, et donne l'illusion d'une toutepuissance phallique. « La confiance aveugle du philobate dans sa capacité à affronter les dangers » (ibid., p. 67), son aptitude à « abandonner et à retrouver les zones de sécurité » (ibid., p. 67), s'abréagissent dans les fêtes foraines, les

(1) Edition anglaise, 1959. Trad. franc, par M. VILIKER et J. DUPONT, Paris, Payot, 1972.

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sports violents, dans les activités professionnelles où le risque est toujours présent, dans les activités artistiques ou intellectuelles où l'objet n'est jamais complètement distinct du sujet, dans les attitudes sublimées où interfèrent étroitement monde intérieur et objet externe. Par le processus répétitif caractéristique de l'attitude philobatique, s'élabore un mouvement de distanciation par rapport aux objets externes, et se structure un espace intérieur où se trouve en même temps introjectée et déniée la séparation traumatisante vécue par rapport à l'objet, à un stade archaïque.

Le retour à des fixations préoedipiennes, d'un point de vue topique et temporel, ne saurait suffire à situer les différents types de régression. Les réflexions de Balint portent sur le point de vue formel, dont il souligne l'importance, dans Le défaut fondamental. Aussi l'ocnophilie et le philobatisme doivent-ils être envisagés comme des façons de situer leurs objets dans l'espace — espace extérieur et espace interne. L'épreuve de réalité se structurera selon deux modèles différents : chez l'ocnophile se trouve privilégié le rapport d'introjection et de captation de l'objet ; ce qu'il veut préserver, c'est le fantasme d'une unité symbiotique avec l'objet, toujours virtuellement rejetant et fuyant ; le but visé rend nécessaire la transformation du sujet, par des « moyens autoplastiques » (ibid., p. no). Si, comme le note Balint, personne n'est totalement ocnophile ou philobate, et que « le besoin de surveiller », chez le philobate, soit la « réplique du besoin compulsif de toucher chez l'ocnophile » (ibid., p. 41), le philobate « joue » néanmoins à maîtriser les objets en se comportant comme sujet indépendant et autonome par rapport à eux. Aux attitudes occultant l'existence d'objets séparés et autonomes répond une autre forme de déni, chez le philobate. S'il y a nécessité de compenser la négation du danger en s'assurant « des zones de sécurité », le monde interne du philobate diffère néanmoins profondément du monde ocnophile. De la dépression au sentiment de triomphe (que l'on pourrait qualifier de maniaque), les émotions du philobate décrivent un processus oscillant de « l'angoisse... suscitée par le danger que représentent les objets externes » (ibid., p. 65), à leur investissement, lorsqu'il acquiert l'aptitude, par une « épreuve de réalité externe... effectuée avec une extrême rigueur » (ibid., p. 65), à les contourner et à les maîtriser en les situant dans des « espaces amis ». Les exemples donnés par Balint — pilotage, compétitions sportives, recherche et maîtrise du danger sous diverses formes — montrent comment dans le philobatisme s'allie le déni de la réalité, en tant qu'elle est virtuellement menaçante et en même temps rassurante, à une modification du monde externe et interne qui permet une provisoire maîtrise.

Les deux types régressifs sont également éclairés par des remarques consacrées au statut de l' « objet », comme réalité externe. Dans la philosophie présocratique, sujet et objet n'étaient pas envisagés en tant que termes différenciés; le langage transmis depuis la philosophie platonicienne nous a légué la notion d'un objet signifiant en deux sens : d'une part, il désigne « cette


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partie du inonde extérieur d'où émane l'attraction sexuelle » (ibid., p. 75) ; d'autrepart il apparaît comme obstacle à l'action du sujet. Cette double connotation permet d'opposer les notions de « matière » ou de « substance » dans les philosophies présocratiques, à l' « objet » perçu par des sens projectifs, qui le situent dans l'espace, à distance du « sujet ». Par un mouvement réflexif analogue, Balint substitue, à la régression comme retour à des fixations archaïques où l'objet serait « déjà » clivé, les processus régressifs qui tendent à nier ou à maîtriser l'espace séparant les objets, par rapport à un état primaire où monde interne et monde externe ne seraient pas différenciés (ibid., p. 79). Balint envisage ce processus d'indifférenciation (dont l'hallucination et la dépersonnalisation sont des expressions pathologiques privilégiées) comme le point limite où s'efface la distinction entre le sujet et l'objet. Introjection et projection indiquent leur distance et leur interférence ; ce sont là, écrit Balint, des tendances « limitées par la fonction de l'épreuve de réalité », mais « qui n'en demeurent pas moins actives tout au long de la vie » (ibid., p. 80). Ces deux processus s'actualisent par des attitudes corporelles qui conditionnent la mise à distance et le rapprocher par rapport aux objets ; ceux-ci apparaissent sur un fond spatialisé, inacceptable pour l'ocnophile s'il n'est pas sans cesse comblé par la présence des objets, dangereux et fascinant pour le philobate dont l'activité agressive tend à maîtriser les espaces vides sur lesquels se détachent et s'isolent les objets.

« Régression par progression, ou progression en vue de régresser » (ibid., p. 109) : ce thème, abordé dans Les voies de la régression, est développé dans Le défaut fondamental. A propos de la cure analytique, Balint s'interroge sur la technique active de Ferenczi et sur la dynamique de la régression dans l'analyse. A l'attachement ocnophile du patient à l'analyste, on peut opposer la réceptivité de celui-ci à certaines formes d'acting out. En réponse à ces acting, les interprétations de l'analyste, utilisant un langage recevable au niveau oedipien, se révèlent alors inefficaces, en même temps que toute relation transférentielle — au sens où le transfert viserait la personne de l'analyste en tant qu'objet total — semble déniée. La notion d'une « bonne technique » apparaît alors comme une « chimère cauchemardesque » (cf. Le défaut fondamental, p. 16), lorsqu'il s'avère que se trouve atteint le niveau du « défaut fondamental », la zone où les sentiments de solitude du patient ne semblent renvoyer ni à un conflit ni à un stade régressif déterminé (1). A l'utilisation exclusive de la technique ocnophile, envisagée en termes de relations d'objets, qui invite le patient à « introjecter l'image idéalisée de son analyste, donc à échanger une série d'objets internes ocnophiles pour une autre » (cf. Les voies de la régression,

(1) « Le défaut fondamental n'est ni un complexe, ni un conflit, ni un clivage, mais un défaut dans la structure fondamentale de la personnalité, quelque chose comme une imperfection ou une cicatrice... le patient répète qu'il a été abandonné, que rien au monde ne peut en valoir la peine tant qu'on ne lui a pas rendu quelque chose qui lui a été enlevé ou refusé. » Le défaut fondamental, Ed. Pavot, 1971 (éd. anglaise, 1968), p. 121.


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p. 132), Balint oppose une attitude analytique répondant partiellement aux exigences régressives, à leur double dimension, ocnophile et philobatique. A l'avidité régressive du patient, à l'exigence que l'analyste s'identifie à un « objet primaire» devraient alors répondre une plus grande permissivité ou seulement une attitude de disponibilité qui exclue les interprétations trop fréquentes et systématiques. « L'analyste... ne doit... pas être un objet séparé et bien délimité ; il doit se fondre, aussi totalement que possible, dans les « espaces amis » qui entourent le patient » (ibid., p. 124), ce consentement implicite à une situation régressive peut constituer une étape vers un progrès thérapeutique. Les perspectives de Balint introduisent à plusieurs types de problèmes. Ocnophilie et philobatisme, en tant que phénomènes régressifs, possèdent des caractéristiques communes : « chronologiquement secondaires à l'état d'amour primaire » (ibid., p. 113), ils sont « plus ou moins pathologiques » ; ils se constituent par le déni de « certains aspects irrecevables de la réalité » (ibid., p. 113), ils impliquent l'ambivalence à l'égard de leurs objets. Pourtant, l'intérêt de Balint semble principalement sollicité par la conception philobatique du monde. Déniant l'attraction réelle que l'objet exerce sur lui, le philobate s'en assure provisoirement la maîtrise, obtenue au prix d'un contrôle de l'action agressive et d'une « autocritique minutieuse » (ibid., p. 108). A un autre niveau, les fonctions attribuées aux attitudes philobatiques dans la création artistique et intellectuelle sont envisagées dans Les voies de la régression, et prolongées dans Le défaut fondamental. Régression dans la vie quotidienne et dans la cure, régression à l'origine du processus créateur pourraient se comprendre à partir de plusieurs attitudes communes : l'indifférenciation relative entre le monde interne et la réalité extérieure, le caractère transitionnel de l'objet, et la constitution d'un espace intérieur où domine le sentiment de solitude. Aussi cette zone intermédiaire entre le sujet et l'objet justifie-t-elle, à certains moments de la cure, l'utilisation d'une technique philobatique; l'analyste doit alors accepter une relation « primaire » afin, de restituer le climat d'harmonie qui est l'objet inconscient de la demande du patient. La relation exclusivement ocnophile en analyse entretient le clivage de l'objet (ibid., p. 133) ; mais est-il possible, conformément à l'intention explicite de Balint, d'exclure la notion d'un « clivage » régressif de l'objet, autant d'un point de vue clinique que théorique ? La notion de « préobjet », utilisée pour désigner « ce quelque chose » (cf. Le défaut fondamental, p. 37 et sq.) qui est situé dans un mouvement de constitution virtuelle de l'objet « entier », « organisé », mais à partir de la relation du sujet avec lui-même, excluant tout objet externe, ne répondrait-elle pas aussi, dans la cure, au niveau de régression désigné par Balint comme « le défaut fondamental » ? Le patient se replie sur lui-même, atteint une zone de solitude (et éventuellement de silence) qui dénie la présence de l'analyste en tant qu'objet total ; il éprouve simultanément le sentiment du vide, « d'être perdu, comme mort » ; simultanément apparaissent « un curieux mélange de profonde souffrance, d'absence de combativité à bon marché, et la


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ferme résolution d'aller de l'avant » (ibid., p. 31). Ces attitudes et ces affects exprimeraient donc le désir inconscient de retrouver un lien avec l'objet (en l'occurrence l'analyste), au-delà du déni de la relation binaire, des sentiments de manque et d'absence.

L'hypothèse d'un amour primaire prête à discussion, d'un point de vue clinique et théorique. Dans Le défaut fondamental, prolongeant les remarques élaborées dans Les voies de la régression, Balint constate les limites de la « technique active » utilisée par Ferenczi, les échecs qu'elle peut rencontrer ; les gratifications, même étroitement limitées, accordées en réponse aux attitudes régressives, à une avidité primaire, peuvent provoquer des sentiments de frustration et de haine accrus, et corrélativement des attitudes ocnophiles où se trouvent renforcés les sentiments de dépendance du patient à l'égard de l'analyste. A partir d'observations cliniques, il est possible de douter de la coïncidence établie entre le « défaut fondamental » et le désir régressif vers un amour primaire. Balint note d'ailleurs que la méfiance et la haine sont inhérentes aux attitudes régressives de l'ocnophile et du philobate, au même titre que l'attirance compulsive de l'ocnophile par les objets, et du besoin de mise à distance et de maîtrise chez le philobate. L'ambivalence ne pourrait-elle être supposée présente également au niveau du défaut fondamental ? Les échecs auxquels peut se heurter la technique philobatique,jet la description phénoménologique du niveau régressif alors atteint (l'intolérance à la frustration, l'incapacité de l'analyste à faire évoluer le processus par des interprétations utilisant le langage recevable au niveau oedipien, le sentiment de solitude intérieure, l'absence apparente de conflit (cf. Le défaut fondamental, p. 27)), prêtent à discussion quant à l'hypothèse d'une origine commune — l'amour primaire — des processus régressifs. Balint délimite une expérience caractérisée par la dénégation de l'objet comme distinct du sujet, par l'inertie, le sentiment de vide, de solitude intérieure; mais ces phénomènes peuvent-ils être envisagés indépendamment de toute référence à la notion freudienne d'un narcissisme primaire, comme l'affirme Balint, dans Le défaut fondamental ? Ne s'agit-il pas en effet, à ce niveau de régression atteint dans la cure, d'un retour à une inertie, à une absence de tensions par lesquelles le sujet tente d'aménager son monde interne par le déni de tout objet distinct ? Aussi semblerait-il approprié d'expliquer ce retrait de la libido vers le moi en fonction des pulsions de mort et du principe du Nirvâna.

A partir de cet ouvrage riche en descriptions nouvelles et précises, en problématiques théoriques ouvertes, apparaît la possibilité de prolonger la réflexion sur les rapports entre les processus régressifs — notamment le philobatisme — et d'autre part les mouvements d'idéalisation et de sublimation. La complexité et l'ambiguïté des descriptions et des hypothèses n'excluent ni leur prolongement ni leur discussion. La notion de « préobjet », les descriptions de comportements ne relevant ni de l'activité ni de la passivité, mais d'une « voix moyenne, intransitive » (cf. Les voies de la régression, chap. IV), indiquent que la régression


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philobatique et les processus d'idéalisation et de création pourraient procéder à partir d'un double mouvement : répétition, et progression, émergeant de l'expérience d'un manque de l'objet, d'un sentiment de solitude interne. S'agit-il dans les deux cas d'un déni de l'objet total et d'une attitude proche de l'autoérotisme qui seraient toujours orientés par rapport à la nostalgie d'une harmonie primaire ? Prolongeant la pensée de Balint, mais remettant en question l'hypothèse d'un amour primaire, on pourrait s'interroger sur les rapports entre le processus régressif et les attitudes narcissiques et idéalisantes du philobate. La vision du monde philobatique décèle l'expérience du manque, par l'évaluation des liens et des vides menaçants entre les objets situés dans l'espace; elle est aussi idéalisation maniaque des activités du sujet, maîtrise du monde externe par un jeu narcissique. Cette ambivalence et ce mouvement répétitif pourraient orienter, comme l'indique Balint, vers une réflexion portant sur les processus d'idéalisation et de création, sur les conditions d'une « progression » possible vers la constitution d'objets organisés, à partir des différents types de régression.


GEORGES HUMMEL

VARIATIONS PSYCHANALYTIQUES SUR UN THÈME DE GUSTAV MAHLER (1)

(The Haunting Melody de Theodor REIK)

A l'occasion des fêtes de fin d'année 1925, Reik se détend quelques jours dans une station de montagne au sud de Vienne. Le soir du 25 décembre, un appel téléphonique lui apprend la mort d'Abraham. On lui demande aussi, de la part de Freud, de prononcer un discours commémoratif à la prochaine réunion de la Société viennoise de Psychanalyse.

Avec Abraham, Reik perd à la fois son analyste, un maître et un ami.

La nouvelle provoque un « choc profond » puis une sorte d' « engourdissement », mais Reik s'étonne de n'éprouver « aucun chagrin ». Il nous révèle d'emblée l'ambivalence profonde, manifestée dès le début de l'ouvrage, mais Reik n'en livre les fondements qu'après une assez longue digression sur la musique et le personnage de Gustav Mahler.

Ebranlé par la nouvelle, Reik quitte l'hôtel et gravit un chemin de montagne. Le paysage lui paraît inhabituel, à la fois plus imposant, froid, sombre et sinistre. C'est alors qu'apparaît la Itaunting melody. Un thème musical s'impose à lui. La mélodie devient de plus en plus obsédante et continue à le poursuivre pendant les huit jours de vacances.

Reik reconnaît rapidement un thème choral de la 2e Symphonie de G. Mahler. Cet air devient tellement obsédant que Reik tente une autoanalyse à la Freud. Cette recherche ne semble pas aboutir ou se heurte à des inhibitions. D'ailleurs Reik doit aussi se préoccuper de son discours funèbre.

Il le prononce le 6 janvier. Reik magnifie Abraham « à côté de Freud ». Il évoque l' « observateur clinique » de premier ordre, parle de son calme, de son autorité, de sa simplicité.

Relevons quelques subtiles réserves — inhabituelles dans le panégyrique d'un discours funèbre. Abraham, nous dit Reik, « ... faisait constamment remarquer au lecteur les lacunes et les défauts de ses élaborations ». Or Reik prend cette autocritique d'Abraham comme argent comptant, sans chercher par exemple à la présenter comme une sorte de modestie. Citons dans le même ordre : « Son talent d'analyste avait... quelques limites, mais il les connaissait », et à la fin du discours : « Le travail de toute sa vie, incomplet... fut cependant (2) parfait à sa manière ; travail fragmentaire, comme toute recherche, il constitua un tout. » L' « éloge » adresse également de discrets reproches à la personne

(1) Trad. de l'américain par Philippe ROUSSEAU, Préface de Jacqueline ROUSSEAUDUJARDIN, Paris, Denoël, 1973.

(2) C'est nous qui soulignons.

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plus qu'à l'homme de science : « Abraham avait de temps en temps des éclairs d'ironie, sèche, étrange... » Ailleurs Reik décrit son aîné comme « froid et conscient des distances... (et) cependant (1) humainement proche quand c'était nécessaire ». Il évoque encore « la retenue et la réserve de l'Allemand du Nord » quelque peu déplaisante sans doute pour un Autrichien tel que Reik. Enfin, la meilleure conclusion se trouve peut-être au milieu du discours : « Ce n'était pas un homme de génie mais un homme remarquable. »

Le grand leitmotiv de l'ouvrage est le thème de la succession de l'élève au maître, du désir profond et refoulé de prendre la place du maître. Reik veut devenir un grand analyste et un auteur célèbre. Tout se passe comme si, pour cela, Abraham devait d'abord mourir. Pour son propre grandissement, Reik doit « passer sur le corps » de son maître. Sa propre assomption ne se conçoit qu'au détriment d'Abraham.

Or, l'auteur met en avant son admiration pour le pionnier berlinois ; il insiste sur la profonde amitié pour son maître, conseiller et analyste (à titre gratuit...).

Reik nous convie à un large détour à travers la musique de son temps, la vie et l'oeuvre de G. Mahler, la psychologie de la composition et de l'esthétique musicales — tout cela à partir de la fameuse mélodie obsédante. Ce périple ramène finalement à l'ambivalence de la relation de Reik à Abraham.

Cette ambivalence s'exprime par le fameux thème-choral de G. Mahler sur les paroles de Klopstock : « Auferstehen, ja auferstehen... », disons à peu près : « Nous mourrons pour renaître », ce qui entre en résonance avec le refoulé de Reik : « Il meurt pour que je renaisse. » C'est le renversement de l'adjonction paulinienne (réactionnelle elle aussi ?) : « Il faut qu'il croisse et que je climinue. » Elle devient non seulement : « Il faut qu'il diminue... », mais « ... qu'il disparaisse pour que je croisse ».

Un passage du discours funèbre trahit l'ambivalence et le désir de mort refoulé : sur le plan manifeste, Reik s'en prend aux analystes « qui ont cru pouvoir prouver leur indépendance précoce, leur indépendance de pensée, en s'émancipant rapidement de l'influence de leur maître et en s'opposant catégoriquement à lui ». Il critique « l'indécence du délai dans lequel on prétend de nos jours surpasser son maître. Nous espérons que les élèves d'Abraham sont protégés (1) d'une telle éventualité par les aperçus psychanalytiques qu'il leur a donnés ».

Au-delà de la sincérité évidente de ces paroles, on peut en discerner le caractère défensif, le déni de la propre attitude de Reik. Car sur le plan latent, lui-même le premier s'« émancipe », « s'oppose », cherche à « surpasser ». Lui-même espère que la richesse de l'enseignement d'Abraham le « protège » et le rassure contre son désir de mort à l'égard du maître.

Reik ne livre la clé de la mélodie obsédante qu'à la fin de l'ouvrage. Mais

(1) C'est nous qui soulignons.


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dès les premières pages son ambivalence se manifeste. Nous l'avons déjà décelée dans l'éloge funèbre.

Mais repensons à Reik quand il reçoit l'annonce de la mort d'Abraham, ce soir du 25 décembre 1925. Le choc produit une sorte d'engourdissement ; une impression profonde s'accompagne d'une curieuse insensibilité. L'aspect sombre et sinistre du paysage provient sans doute de la projection de son agressivité et remplace, en quelque sorte, un sentiment dépressif plus conscient. Il monte vers un sommet, avec le sentiment élationnel que peut comporter une ascension. En même temps, la mélodie obsédante s'impose avec insistance ; pour Reik elle s'associe avec évidence à la mort d'Abraham. Nous l'avons vu, les paroles du « choral » signifient la victoire sur la mort : la vie du héros symphonique se termine par un échec apparent. Cet échec est dénié, compensé par l'idée de résurrection — résurrection qui devient plutôt une sorte de réincarnation d'Abraham dans Reik. Reik interprète le lapsus de Federn à la fin de l'éloge funèbre : « Nous remercions le Docteur Abraham... » dans le sens : «... je suis donc le nouvel Abraham ». Reik élimine toute autre interprétation. Il aurait pu penser, par exemple, que le nom de Reik, trop peu investi, disparaissait à côté de celui, gigantesque, d'Abraham. Or, c'est l'inverse, précisément, qu'exprime la mélodie obsédante. Un chant de triomphe, hymne à la résurrection, succède à une musique funèbre. Ainsi la mort d'Abraham signifie le triomphe des désirs de mort profondément refoulés.

Une autre source de culpabilité s'ajoute : le « forfait... d'utiliser (ses) réactions... pour une publication psychanalytique ». Non seulement Reik s'accuse de son attitude en quelque sorte nécrophagique, mais s'étonne d'avoir vécu le présent ouvrage comme le moyen sûr et indispensable de le rendre célèbre.

« Je tuais un ami... dit Reik, je passais sur son corps pour arriver à mon but... je me considérais inconsciemment comme responsable de la mort d'Abraham, comme si mon voeu secret l'avait tué » (p. 209). Ainsi le choral apparaît comme une « expression sonore de ses sentiments triomphants, inconsciemment hostiles à son maître ».

Reik ne réalise ce travail qu'après vingt-cinq ans d'inhibition opiniâtre. Celle-ci se mêle à une sorte de superstition — très semblable à celle de G. Mahler. Il mourrait quand il aurait fini « en châtiment du désir de la mort d'Abraham » (ou plutôt en expiation pour ce moment de satisfaction et de triomphe après l'annonce de sa mort). Plus exactement encore, il mourrait « parce (qu'il avait) accueilli avec plaisir en cette occasion l'idée d'un livre qui (le) rendrait célèbre et (lui) permettrait de prendre la place que sa mort laissait vacante » (p. 210, n. 1).

Son idée obsessionnelle initiale, « si j'écris ce livre, je mourrai » (en expiation à mon désir criminel), devient : « Si j'écris et si je termine ce livre avant d'atteindre 51 ans (Abraham et G. Mahler sont morts autour de la cinquantaine)..., je mourrai. »

Quand il atteint effectivement cet âge, Reik, alors aux Etats-Unis, ressent


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une nouvelle peur : « Je mourrai avant d'avoir écrit et terminé le livre» (p. 213). Cette « contre-peur » et « contre-obsession » stimule Reik et le pousse à écrire le livre. A l'interdiction succède un ordre. L'Idéal du Moi de Reik prendrait-il alors le pas sur son Surmoi ?

Le livre constitue un regard attendri vers son passé, sa jeunesse, ses ambitions, l'histoire musicale et psychanalytique de son temps.

La personnalité et l'oeuvre de G. Mahler hantent constamment ces aspects autobiographiques et — discrètement — auto-analytiques. Les chapitres II à VII évoquent avant tout G. Mahler, son temps et son oeuvre. On en arrive presque à oublier Reik lui-même et son objectif initial : analyser les sources de la fameuse mélodie obsédante.

Certes, on découvre toute une série de similitudes entre Reik et Mahler : leurs ambitions, leurs traits obsessionnels, une certaine mégalomanie, leur inhibition, l'impulsion créatrice déclenchée par l'audition — réelle chez l'un, fantasmatique chez l'autre — d'un thème musical...

Reik a connu G. Mahler. Le fameux chef d'orchestre et compositeur a exercé une profonde impression sur le jeune Reik. Celui-ci se remémore peu à peu l'importance de G. Mahler pour la Vienne de l'époque et en particulier pour sa propre famille. Ainsi une cantatrice, amie de ses parents, parlait de son « patron » (G. Mahler était alors directeur de l'Opéra de Vienne) en termes ambigus : cet homme exigeant, pénible, pointilleux avait réalisé des représentations exceptionnelles des grands ouvrages et assuré à l'Opéra de Vienne un renominternational. Mahler était plus ou moins vécu commeunpersonnagelégendaire, héros et martyr. A travers une anecdote concernant en particulier le père de Mahler, Reik se souvient que son propre père avait exprimé de grandes ambitions à son sujet. Il réalise surtout qu'après la mort de son père seulement, il est devenu ambitieux. Pour lui, les exigences de ses parents sont représentées — au niveau de son Idéal du Moi — par la réussite de ce modèle : G. Mahler.

Le père de Reik est mort en 1906. L'année suivante, Reik assiste à la première exécution de la 2e Symphonie de Mahler. Dix-huit ans plus tard, une résurgence des thèmes de cette Symphonie accompagne la mort d'un autre père.

Ce père « spirituel » portait le nom d'un patriarche biblique. Abraham, Freud, Reik, d'autres pionniers de la psychanalyse étaient Juifs, de même que Mahler. Celui-ci comme ceux-là avaient dû réussir « tout de même » contre l'antisémitisme. Au-delà de l'agnosticisme affirmé et sincère de Reik, au-delà de son indifférence devant les vaines questions métaphysiques (qui ont préoccupé Mahler toute sa vie), tradition et formation judaïques conservaient nécessairement une certaine influence latente. Comment ne pas rapprocher la scène réelle : Reik gravissant la montagne en proie au deuil et au triomphe, fêtant secrètement son avènement — et la scène mythique : Abraham prêt à sacrifier son fils sur une montagne de Morija. Abraham représente avant tout le patriarche de la promesse, à qui doit échoir une nombreuse et prestigieuse postérité. Dans son discours funèbre, Reik évoque l'oeuvre et l'enseignement


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de Karl Abraham, immortels et féconds au niveau des disciples et successeurs. Dans son auto-analyse et à travers G. Manier, son double, Reik va découvrir que, fantasmatiquement, c'est lui-même, le nouvel Isaac, la postérité d'Abraham. Isaac, dont le nom signifie « éclat de rire », « le risible », à cause de sa naissance insolite de deux vieillards, va néanmoins devenir lui-même un patriarche.

G. Manier et Reik eux aussi paraissent plus ou moins risibles. On admire en Manier le chef d'orchestre; on juge l'homme bizarre et on méconnaît ses talents de compositeur. Hans von Bülow le traitait en ami et le considérait comme son successeur en tant que chef d'orchestre mais le rejetait en tant que compositeur. De même Abraham appréciait Reik en tant qu'ami et en tant que chercheur et théoricien. Il conteste à Reik, philosophe, non-médecin, le rôle de thérapeute. Contrairement à Freud, Abraham s'oppose à l'analyse par les non-médecins.

Reik raconte donc sa propre histoire quand il parle des avatars de la relation Mahler - von Bülow. Rappelons l'autorité considérable sur la musique de son temps de von Bûlow, critique et chef d'orchestre réputé, ami de Wagner, puis de Brahms, créateur entre autres des Maîtres chanteurs, de Tristan... L'approbation de von Bûlow devenait quasi indispensable pour un compositeur. Les premiers analystes dépendaient, d'une manière un peu analogue, de l'appui moral des pionniers.

Le Viennois impétueux se heurtait à von Bûlow, Allemand du Nord. La même opposition géographique se retrouve entre Abraham le Berlinois et Reik le Viennois.

Reik insiste longuement sur le contexte biographique de la composition de la 2e Symphonie. La 1re, sous-titrée Le Titan, s'inspire d'un roman de Jean-Paul et non des fils de Zeus. Néanmoins, il décrit la vie d'un héros qui n'est autre (comme dans une composition de la même époque, La vie d'un héros de Richard Strauss, ami de Mahler) que le compositeur lui-même et, à travers lui, Reik.

La 2e Symphonie de Mahler a toujours provoqué beaucoup d'effet sur les auditeurs. «Il est « payant », écrit Marc Vignal, rassurant, de chanter la Résurrection... après la Mort » (1).

Reik, fin connaisseur, note que si Mahler a cherché à impressionner ses auditeurs avec des oeuvres grandioses comme la 2e ou encore la 8e (la fameuse Symphonie « des 1000 »), sa vraie grandeur s'exprime dans la 6e, purement orchestrale et profondément tragique, dans la 51e, véritable « testament musical », et dans Le chant de la terre.

Reik a assisté à deux exécutions de cette 2e Symphonie à Vienne en 1907. La première audition a produit en lui une profonde impression mais un oubli et une curieuse inhibition l'empêchent de l'évoquer. Mahler lève sa baguette... et c'est le silence chez Reik. Par contre, il évoque facilement la deuxième audition. Il réentend plusieurs fois la même symphonie, qui lui produit de moins en moins d'impression. Reik va donc perdre de vue, et la symphonie

(1) Marc VIGNAL, Mahler par lui-même, Le Seuil.


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dans l'ensemble, et la mélodie obsédante du final. Mais, pendant des années, son intérêt pour la vie et l'oeuvre de Mahler reste très vif.

La symphonie qui nous intéresse comporte un premier mouvement, grandiose marche funèbre, composée d'abord en tant que morceau séparé. Cette Totenfeier (cérémonie mortuaire) décrit l'enterrement du héros de la 1re Symphonie. Le 2e mouvement, l'Andante, constitue « un intermezzo ensoleillé et idyllique dans cette vie et le scherzo (3e mouvement)... un épisode nocturne et spectral », confie Mahler à son ami Bruno Walter. Suit alors un bref lied, tiré du cycle folklorique Des Knaben Wunderhorn (Le cor enchanté del'enfant), confié à la voix d'alto. Il s'intitule Urlicht (Lumière originelle) et exprime la détresse et la souffrance de l'homme et son aspiration à l'immortalité.

Le final (5e mouvement) répond peu à peu à cette requête. Mahler décrit lui-même ainsi le long développement orchestral, la musique descriptive qui précède l'entrée des choeurs : « Le grand appel : les tombes s'ouvrent, chaque créature s'arrache à la terre... » L'orchestre décrit une vision de jugement dernier, puis une éclaircie précède le choeur, a Capella, pianissimo, avec les paroles de Klopstock, puis les soli et le choeur éclatant soutenu par tout l'orchestre chantent les vers que Mahler lui-même a ajoutés.

Les paroles de la mélodie obsédante de Reik sont d'abord celles de Klopstock :

Aufersteh'n, ja aufersteh'n wirst du ; mein Staub, nach kurzer Ruh ! Unsterblich Leben ! Unsterblich Leben Wird der dich rief dir geben.

(Tu ressusciteras, oui, tu ressusciteras, De la poussière, après un court repos ! Vie immortelle ! Celui qui t'appellera Te donnera une vie immortelle.)

Mahler y ajoute 20 vers de son cru. En voici les quatre derniers sur lesquels la symphonie s'achève triomphalement :

Sterben werd ich zum Leben !

Aufersteh'n, ja aufersteh'n

wirst du, mein Herz, in einem Nu !

Was du geschlagen

Zu Gott wird es dich tragen !

(Je mourrai pour renaître !

Tu ressusciteras, oui tu ressusciteras,

Mon coeur, en un instant !

Ce que tu souffris

Vers Dieu va te porter !)


RÉFLEXIONS CRITIQUES 545

La mélodie obsédante correspond à nouveau à la musique de ces trois derniers vers ; la mélodie initiale se retrouve donc sur un ton triomphal... On conçoit que Reik, gravissant sa montagne, travaillé par un accès aigu de « maladie du deuil », ait senti en lui son triomphe secret s'affirmer à son insu à travers ces thèmes. Le texte exprime la victoire malgré l'adversité, par et à travers les échecs. Au-delà des paroles, la musique apporte sa structure propre. Reik entend d'abord chanter en lui le thème musical. Une telle mélodie obsédante correspond, dit Reik, à un « état d'âme » comparable à celui exprimé, par exemple, par les « larmes, sanglots, soupirs, sarcasmes, ovations ».

On sent combien Reik aurait envie de réaliser une étude approfondie de psychanalyse de la musique. D'ailleurs, la psychologie du compositeur, de l'exécutant et de l'auditeur reste trois aspects d'un monde encore peu exploré.

Dans toute analyse et pas seulement dans une auto-analyse telle que Reik la tente ici, un thème musical peut entrer dans des chaînes associatives. Reik cite la seule allusion de Freud à la musique : «... des mélodies qui nous passent par la tête sans raison apparente se révèlent, à l'analyse, comme étant déterminées par une certaine suite d'idées... l'évocation en apparence involontaire de cette mélodie se rattache soit à son texte, soit à son origine. » Freud ajoute que chez les « vrais musiciens », dont il ignore l'expérience, « le contenu musical d'une mélodie peut fournir une raison suffisante à son évocation » (Introduction à la psychanalyse, p. 95).

Dans notre exemple, ce thème du final de la symphonie « résurrection » s'impose vraisemblablement à la fois par ses paroles et par sa musique.

Nous avons vu quel sens profond les paroles pouvaient prendre pour Reik comme pour Manier. Ajoutons-y une dimension supplémentaire. Le musicien avait exécuté la Totenfeier, futur Ier mouvement de la 2e Symphonie, à von Bülow. Or, Mahler donne deux versions de cette « exécution » (dans tous les sens du terme). Dans la première, von Bûlow déclare, horrifié, que cette pièce se situe comme Tristan par rapport à une symphonie de Haydn. Une telle comparaison pouvait aussi lui apparaître comme un insigne compliment. Dans une deuxième version, von Bülow se serait désespérément bouché les oreilles ! Mahler insistera toujours sur le fait qu'ils n'ont cessé néanmoins, von Bûlow et lui-même, de rester bons amis. Cela suppose un important refoulement, voire un certain déni de la réalité. Cela entraîne une inhibition créatrice, jusqu'à ce que Mahler, lors d'une cérémonie religieuse commémorative en l'honneur de von Bûlow, entende chanter le choral de Klopstock, qu'il décide d'utiliser. Cela fait « tilt » et déclenche l'achèvement de la symphonie. C'est justement le thème qu'il avait cherché vainement. Auparavant il avait dirigé un concert commémoratif, autre similitude avec Reik et son discours funèbre. Chez Reik la mélodie obsédante et les paroles vont également servir de stimulus, mais l'inhibition ne se lève que plus de vingt ans plus tard. Remarquons la possibilité d'une stimulation par un symptôme de ce type.

A propos de la musicalité elle-même, rappelons que ce fameux thème se


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présente d'abord sur un mode de complainte, de recherche, puis il devient affirmé, triomphal. Mieux que toute autre forme d'expression, la musique, avec ses dimensions spécifiquement sensuelles, permet de concrétiser l'apothéose. La forme orgastique de notre mouvement symphonique apparaît évidente. André Michel (Psyclianalyse de la musique, Presses Universitaires de France) étudie les formes pulsionnelles de la création et de l'esthétique musicales.

Ainsi le fondu et la synthèse wagnériens caractériseraient la génitalité. Par contre, Mahler exprime*parfois une prégénitalité pure : par un certain burlesque appuyé (certes rapidement élaboré par sa haute technique harmonique et orchestrale), par certaines « percées » de cuivres, l'usage spectaculaire des percussions...

Outre l'aspect pulsionnel de la musique, on ne saurait en sous-estimer la composante narcissique. La musique romantique suscite particulièrement une sorte d'expansion de soi, un sentiment d' « élévation » et aussi, sans doute, un certain état de régression, voire d'identification narcissique avec l'auteur, l'(es) interprète(s) ou avec la « Musique », sorte de mère symbolique. Ainsi la manière dont le final de la 2e Symphonie de Mahler se déroule et s'achève, l'apothéose finale ont dû particulièrement impressionner Reik, susciter en lui le fameux sentiment de triomphe.

Un thème musical nous impressionne et parfois nous obsède en raison de ses paroles éventuelles et de son contenu musical. De plus, l'exemple de Reik nous montre l'importance de l'identification à l'auteur. Reik en arrive à décrire une série d'identifications à une sorte de figure paternelle, à la fois modèle, rivale et idéale.

Par-delà la rivalité avec von Bülow, Mahler compose une grande symphonie avec choeur final et cherche à égaler, voire surpasser, Beethoven, le modèle par excellence.

Par-delà sa secrète rivalité avec Abraham, Reik reconnaît finalement son identification à Freud. Reik réalise, après coup, cette « mégalomanie ridicule ».

D'autres grandes figures se dressent à l'arrière-plan : Goethe, Wagner. Ce dernier, alors à l'apogée de sa gloire, reste, chose assez curieuse, peu évoqué dans le récit.

S'il y a peu de femmes dans cette histoire, Reik évoque cependant la belle Alma Mahler, épouse délaissée. Mahler idéalisait de plus en plus h.-mater gloriosa (évoquée en particulier dans le second Faust) et, du même coup, délaissait et négligeait Aima, tout en l'adorant en « esprit ». Cependant la découverte de la lettre d'un peintre amoureux d'Alma, lettre adressée par « erreur » à Gustav, provoque une jalousie morbide. La longue et unique séance de Mahler chez Freud semble motivée par ce symptôme. Freud aurait incité Mahler à assumer son rôle paternel par rapport à l'amour oedipien d'Alma.

Reik décrit également la course fantasmatique chez Mahler entre la construction d'une maison et sa capacité créatrice. « Je vais avoir une maison »


RÉFLEXIONS CRITIQUES 547

(entendons : une femme), se dit le musicien, « mais je ne pourrai plus composer » (je serai impuissant).

A ceci près, Reik ne développe pas davantage la relation à la femme, ni à travers l'exemple de Mahler, ni à travers sa propre expérience musicale.

Remarquons aussi que Reik aurait facilement pu parler de Cosima Wagner, ex-femme de von Bülow et fille naturelle de Liszt, autre chantre de l' « Eternel féminin ». La liaison de Cosima von Bülow avec Wagner devait pourtant être le scandale mondain de l'époque.

Ce petit livre, à la fois modeste et attachant, apparaît donc assez hétérogène. Il nous donne un aperçu parallèle de l'histoire de la psychanalyse et de l'histoire de la musique dans la Vienne du début du siècle. Il ne faut pas chercher dans cet ouvrage des développements métapsychologiques très poussés, ni « une réflexion clinique, l'élaboration secondaire d'un matériel clinique », comme le dit Jacqueline Rousseau-Dujardin dans la préface.

Reik, auteur d'un panégyrique « modéré », approuvé par Freud pour les discrètes critiques qui ont parsemé son discours funèbre, ne nous cache pas plus ses propres faiblesses que celles de G. Mahler. L'expérience de Reik, vue à travers celle de Mahler, nous apparaît de façon à la fois modeste et prométhéenne. Comme Reik le dit lui-même en concluant : (ce livre) « est seulement une contribution sincère à la psychologie des profondeurs » (et non un grand livre). « Cependant, tel qu'il est, il représente une nouvelle forme d'enregistrement de ces voix intérieures qui, sinon, resteraient muettes » (p. 216).

Concluons avec la préfacière : «... même si planent sur le livre les ombres du fondateur de la psychanalyse et du « géant » de la musique, Reik ne l'a pas clairement perçu. Il n'a pas saisi, au bout de sa modeste démarche, appliquée à éclaircir tout simplement les raisons d'une inhibition à écrire, son projet mégalomaniaque dont Freud et Beethoven sont, avant le Tout, l'Omnipotent, les ultimes relais. Restes transférentiels ici encore ? Limites de l'auto-analyse ? »

Ce travail évoque la possibilité de notre propre ambivalence, de nos propres ambitions mégalomaniaques...

La mélodie obsédante n'a peut-être pas livré tous ses secrets.


Nécrologies

RENÉ SPITZ (1887-1974)

René Spitz vient de mourir à 87 ans ; l'oeuvre qu'il laisse constitue un apport original à la psychanalyse. Originalité qui, du reste, lui valut parfois des critiques.

Venu d'Autriche, c'est à Berlin qu'il publia, en 1924 et 1930, ses premiers articles dans Imago et l'Internationale Zeitschrift fur Psychoanalyse. L'hitlérisme l'obligea à immigrer, d'abord à Paris puis, en 1937, aux Etats-Unis. Ceux qui ont suivi les conférences qu'il donna, de 1934 à 1937, à l'Institut de Psychanalyse (1), ont pu mesurer l'importance de sa recherche sur les premières réactions de l'enfant : valeur sécurisante du rythme et de la répétition comme protection contre l'inconnu ; intensité des premiers traumatismes, à commencer par celui de la naissance, inscrit dans l'inconscient et ravivé par les situations ultérieures de sevrage ; tensions liées au déplaisir et recherche désespérée de la détente (agitation, cris, accélération cardiaque, défécation, etc.). Il montra que, l'enfant vivant en osmose avec la mère, le désir est ressenti par lui comme une force énorme qui l'envahit et l'aveugle : « Comme le chien affamé qui, voyant de la viande derrière une grille, est incapable de contourner celle-ci car ce serait d'abord s'éloigner de la viande et se soumettre un moment au réel. » Les premières désillusions dues aux sevrages (absence de la mère, perte du sein, etc.) permettront un premier acheminement vers une relation objectale et la formation du « Moi ».

On connaît aussi les travaux de Spitz sur la réaction du bébé devant le visage humain, le visage de la mère n'étant pas reconnu comme tel, et sur l'absence de mémoire du premier mois, où la capacité d'attention ne dépasse pas cinq secondes.

L'abondante documentation recueillie par Spitz, notamment dans les nurseries standardisées, rendit ses travaux accessibles à de nombreux éducateurs. Rappelons ses constatations sur la mortalité infantile en Allemagne — où pédiatrie et pédagogie étaient alors imprégnées de théories rigides comme celles du Pr Schreber — mortalité considérablement plus importante dans les institutions officielles que pour les enfants élevés dans leur famille. Grâce à lui fut mise en évidence l'importance de l'apport affectif dans le développement de l'enfant. Ce développement, selon Spitz, s'effectue à partir d'un état mental indifférencié, où l'on peut difficilement parler de relation objectale à la mère. Ainsi Spitz s'oppose aux auteurs qui affirment l'existence d'une vie psychique complexe dès la naissance.

Revenu en Europe après la guerre, Spitz retourna en 1957 aux Etats-Unis, où il devint président de la Société psychanalytique du Colorado. C'est là qu'en 1963, lors de son 75e anniversaire, un hommage lui fut rendu par de nombreux savants et psychanalystes. Konrad Lorenz, à cette occasion, souligna

(1) Il s'y trouvait alors avec Laforgue, Pichon, Odier, de Saussure, Codet, I,agache, Loewenstein, Marie Bonaparte.


NECROLOGIES 549

les analogies inattendues que l'oeuvre de Spitz lui avait permis de reconnaître entre la psychanalyse et l'étude physiologique du comportement animal.

Spitz a eu, nous semble-t-il, le mérite de proposer à la psychanalyse une méthode de recherche qui ne se limite pas à la reconstruction a posteriori, et offre ainsi un champ nouveau à la réflexion.

Georges MAUCO. Octobre 1974.

MICHEL GRESSOT

C'est le 26 février 1975 que Michel Gressot est mort des suites d'une hémorragie cérébrale qui l'avait terrassé la veille alors qu'il rentrait paisiblement d'une leçon qu'il avait donnée à la Faculté de Médecine de l'Université de Genève où il était chargé de cours de psychothérapie.

Cette fin aussi brutale que prématurée, Gressot était à peine entré dans sa cinquante-septième année, va laisser en suspens une pensée psychanalytique originale, en pleine élaboration, et ce sont ses écrits, parus pour une grande part dans la Revue française de Psychanalyse, qui seuls témoigneront dans les années à venir de sa valeur.

L'hommage que je désire ainsi lui rendre sera adressé non point au théoricien de la psychanalyse mais bien plutôt à l'homme, l'homo psychanalyticus, expression que Gressot n'aurait pas désavouée mais à laquelle il aurait aisément ajouté quelque citation latine pertinente tant il aimait et maniait avec aisance la langue d'Horace et de Virgile. Pour ce qui est du théoricien, du savant, le lecteur pourra se référer sans peine à ses publications dans cette revue dès 1954 avec « Le mythe dogmatique et le système moral des Manichéens », et en particulier à ses importants rapports présentés aux Congrès des Langues romanes de 1955 et de 1963 : « Psychanalyse et connaissance, contribution à une épistémologie psychanalytique » (1956), et « Psychanalyse et psychothérapie. Leur commensalisme » (numéro spécial 1964-1965). Mais déjà à la mention de ces quelques travaux (alors que bien d'autres ont paru ailleurs) se dégage un des aspects caractéristiques de sa personnalité. L'homme, familier à beaucoup d'entre nous par ses interventions dans les arènes des congrès, interventions toujours bien construites, réfléchies, prononcées d'une voix posée et articulée, et aussi je dois le dire écoutées toujours avec intérêt et attention, l'homme dont chacun savait qu'il avait quelque chose de significatif et d'éclairant à nous dire, cet homme-là restait le plus souvent secret, discret, voire quasi impénétrable, quant à sa vie et à sa pratique de psychanalyste.

Je me souviens qu'une fois, alors que nous revenions de nuit en voiture de Lausanne à Genève, trajet monotone et moyen de transport qui permettent tous deux une certaine intimité, un certain rapport de confiance, je lui avais parlé des difficultés que me posaient les rapports de la théorie psychanalytique, de la métapsychologie, et de la théorie de la technique. Ma surprise fut grande de constater son étonnement ; un tel problème lui paraissait à première vue plutôt éloigné de ses préoccupations. Il m'a fallu du temps pour bien comprendre ce que cela recouvrait. Au cours des ans Gressot avait patiemment entrepris de se forger une pratique à l'abri des vicissitudes du monde et son activité clinique d'analyste était devenue — pourrais-je dire — synonyme de son monde privé professionnel.

Monde privé qu'il gardait jalousement à l'abri de toute interférence. Ce qu'il exprimait aussi en attribuant aux colloques, réunions scientifiques, ou


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même aux activités sociales, un rôle accessoire d'hygiène mentale destiné à préserver ce monde privé. D'où l'impression dominante d'avoir affaire à un analyste dont les vertus cardinales étaient bien la neutralité bienveillante et l'écoute attentive, tout en soulignant l'aspect bienveillant, ce sur quoi les témoignages de ses analysés s'accordent tous. Quant à la neutralité, elle est loin d'être facile à définir puisque justement Gressot se montrait volontiers généreux de son savoir et bavardait à l'occasion, dit-on (dans le sens non péjoratif de Winnicott), en cours de séance à propos d'un sujet ou d'un autre se référant au domaine des connaissances.

C'est peut-être grâce au soin que Gressot mettait à protéger ce monde privé psychanalytique, à la sérénité avec laquelle il résolvait tout problème relatif au contre-transfert, qu'il a pu maintenir un horaire de travail impressionnant et répondre à nombre de demandes d'analyses didactiques et de contrôles, devenant par là-même une figure de proue dans l'enseignement et le développement de la psychanalyse en Suisse romande.

Pourtant la sérénité ne fait pas le psychanalyste et le conflit, l'agressivité réactionnelle, comme caractéristiques humaines devaient bien exister quelque part. Autant que j'aie connu Gressot, je dirais qu'ils se manifestaient au niveau de la Société de Psychanalyse. Non pas de manière active, ce n'était pas son genre, mais par le biais d'une certaine lassitude, d'une certaine déception à se trouver toujours en butte aux mêmes difficultés, difficultés de compréhension entre confrères, difficultés inévitables mais dont l'expression forcément condensée ou réduite par le vécu, donc par la passion, ne lui suffisait pas. Il y décelait rapidement des positions de base, des principes politiques, des attitudes philosophiques ou une Weltanschauung personnelle, dont il savait qu'ils étaient inexpugnables et non modifiables, et c'est pourquoi bien souvent il m'a fait part d'une certaine amertume devant son sentiment de futilité à vouloir espérer entrer en contact avec l'individu en profondeur alors qu'il savait bien que son action serait limitée et donc la plupart du temps mal comprise, puisque seulement partiellement comprise.

Je crois que, au niveau des dialogues, Michel Gressot était davantage sensible à l'appauvrissement des processus intellectuels qu'à l'apport des processus affectifs. C'est sans doute pourquoi il aimait particulièrement le style des Congrès des Langues romanes où il pouvait faire une présentation de ses idées de manière formelle et réfléchie, et aussi pourquoi il préférait les correspondances épistolaires à l'usage du téléphone.

Mais cela ne l'a pas empêché de prendre à coeur la vie de la Société suisse de Psychanalyse dont il a été le Président de 1970 à 1973 et celle des organismes de formation comme en témoignent ses articles « Réflexions sur la sélection des futurs analystes » et « L'analyse soi-disant didactique et la formation des candidats » {Bulletins de la S.S.P., 4 (1967) et 3 (1966)) et ses toutes récentes méditations à propos d'un projet de refonte de notre Société. Ni de prendre à coeur l'étude de ces difficultés, ce qui nous a valu entre autres une belle conférence donnée il y a quelques semaines à peine à la Clinique universitaire de psychiatrie et intitulée « Psychanalyse et psychanalysme ».

Neutralité bienveillante, conflit et réaction, il manque le troisième volet du triptyque pour compléter cette évocation du psychanalyste, celui de la passion pour. Nul doute qu'il s'agissait de la passion de Michel Gressot pour les processus de la pensée. C'est là je crois que sa perte sera à la longue la plus lourde pour nous-mêmes, pour nos institutions et pour notre profession. Un de ses rêves aurait été de pouvoir se consacrer bien davantage à l'étude de ces processus, à celle de la connaissance, de l'épistémologie, que ce soit au niveau de la théorie psychanalytique ou aussi à celui d'une théorie plus


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vaste, plus générale, plus humaniste. L'histoire du processus de la pensée, l'historicité de tel ou tel processus de la pensée, vus au travers de la recherche métapsychologique, ou de l'évolution linguistique, théologique, mythologique, sociologique, ethnologique, etc., voilà, je m'imagine, ce à quoi il aurait aimé se consacrer tant il appréciait se pencher sur toute littérature s'y référant, du vieux grimoire poussiéreux de quelque bibliothèque abbatiale médiévale aux textes les plus modernes de nos revues spécialisées. Une récente thèse de Privatdocent (1968) sur « L'importance d'une psychologie génétique de la pensée pour la psychothérapie » et le chapitre sur « La théorie psychanalytique de la pensée » pour un traité de psychanalyse en préparation, confirment bien cette orientation et demeureront comme le précieux prélude d'une oeuvre inachevée.

Pour conclure je voudrais souligner combien l'intérêt de Gressot dépassait le domaine qui nous occupe et combien ses talents étaient variés. J'ai même appris qu'en son temps il avait été tenté par l'attrait d'une carrière littéraire et que tout dernièrement il avait même songé à y revenir. Ses connaissances recouvraient des champs également fort étendus et en cherchant à n'en donner qu'un petit exemple je pense au magnifique cèdre qui ombrageait la fenêtre de son cabinet de consultation et aux oiseaux qui y nichaient pour sa joie. L'écologie aviaire n'avait pas de secret pour lui et merlettes, rouges-gorges, bouvreuils, loriots et geais lui donnaient l'occasion de nous raconter toutes sortes de choses que nous ignorions sur leurs moeurs, leur habitat, leur chant.

C'est à sa famille, à sa femme et à ses enfants, tout comme aux lecteurs de cette Revue que s'adresse ce trop bref hommage d'un ami qui a cheminé une quinzaine d'années aux côtés de Michel Gressot.

Olivier FLOURNOY.

JACQUES GENDROT

Jacques Gendrot était né à Rennes le 9 octobre 1913, d'une famille de petite bourgeoisie. C'est à Rennes qu'il fit ses études secondaires et qu'il commença la médecine. Il y fut nommé externe des hôpitaux en 1937. Mais déjà sa vocation psychiatrique était née, au cours de son année de philosophie, par une décision instantanée : il avait lu que Ravel fut atteint d'une incapacité d'écrire la musique et qu'un psychiatre le guérit. Cette anecdote illustre la rencontre de ses deux vocations, car il envisagea un moment de se consacrer à la musique. Il interrompit même un an ses études de médecine pour ne faire que du piano. La musique, la Bretagne, la psychiatrie, ce furent les trois constantes de sa vie.

Il vint à Paris parce qu'un poste était proposé à la Maison de Santé de la Malmaison, en 1939. Ainsi put-il préparer l'Internat de la Seine, où il fut provisoire en 1940 (chez Brousseau), puis titulaire en 1941. Tout son internat se passa à Sainte-Anne : Genil-Perrin, Guiraud, Delay et Bessière furent ses chefs de service successifs. En 1945-1946, il participa avec la 2e D.B. à la campagne d'Alsace et d'Allemagne, d'où il revint avec deux citations. Il fut ensuite chef de clinique de Delay, avec qui il signa une dizaine de publications, la plupart avec Digo. C'est pendant ce long séjour à Sainte-Anne qu'il rencontra la psychanalyse. Analysé par Leuba, puis par Nacht, il se lia d'amitié avec Mallet et Renard, et fit avec eux partie du groupe qui a gravité autour de F. Pasche.

Ces années d'apprentissage se terminaient donc en 1947. A cette date il s'installa à Saint-Cloud, devint psychiatre de l'hôpital de cette ville, puis à la


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fin de 1947 médecin de la clinique privée de Ville-d'Avray, où je le réjoignis le 1er janvier 1948. Depuis ce moment, je fus le témoin privilégié de sa carrière, de sa vie socio-professionnelle, de son évolution théorique et thérapeutique. Vingt-sept années d'une collaboration quotidienne, vingt-trois ans de direction commune d'une institution, constituent une expérience humaine et psychologique à laquelle je dois l'honneur d'écrire cette chronique.

Gendrot fut un psychothérapeute exceptionnel. Chacun sait qu'il est très difficile d'apprécier les qualités d'un psychothérapeute. Ceux qui en ont bénéficié pourraient en parler, mais leur appréciation ne permet guère de connaître la technique de la cure. Les contacts répétés sur les lieux de travail permettent à la longue de connaître la nature et la profondeur de la cure que le thérapeute entreprend, quelle est sa visée initiale, puis comment il se conduit chemin faisant, et quel est le terme qu'il se fixe. Dans une institution, il est possible d'avoir, année après année, une certaine connaissance indirecte du travail thérapeutique de chacun des collaborateurs. Parfois aussi un malade passe de l'un à l'autre et l'on arrive à comprendre le travail fait. Mais surtout j'ai pu vivre cette étonnante et cruelle expérience de la mort du thérapeute et de son reflet sur ses malades. Je l'ai racontée ailleurs. C'est sans doute là que j'ai pour ainsi dire touché du doigt la qualité du travail de Gendrot, en recevant ses patients après sa mort ; soit des patients névrotiques en analyse ; soit des malades psychiatriques en cours de traitement (il réussissait particulièrement bien les cures des dépressions difficiles, traînantes, où les implications caractérielles scellent la dépression, combinant souvent l'hystérie prégénitale avec des défenses plus superficielles) ; soit des psychotiques de longue évolution à l'égard desquels sa pratique s'est affirmée au cours des dix dernières années. La finesse de perception, la profondeur du jugement clinique sont les qualités que tous ceux qui l'ont vu travailler ont toujours attribuées à Gendrot. J'y ajouterai une bonté sans faiblesse, qui rendait son accueil rigoureux, et parfois déroutant pour le nouveau venu. Mais, pour un patient ou pour un collaborateur, ou pour un médecin, puisqu'à la fin de sa vie Gendrot s'est tant occupé des médecins, le souci d'entendre la demande créait presque toujours un climat émotionnel où son extrême attention à autrui devenait perceptible. C'est là ce que j'appelle la bonté, c'est-à-dire la capacité de devenir l'objet nécessaire pour que le sujet advienne à lui-même.

Je ne parlerai pas de ses idées théoriques. Gendrot a peu écrit dans les domaines qui lui tenaient le plus à coeur. Mais il a beaucoup agi. Ses rencontres avec Balint, en 1958-1960, l'avaient profondément marqué. Il cherchait alors, depuis des années, à articuler le domaine de la psychanalyse avec celui de la médecine, et le court travail de Freud sur Psychanalyse et médecine l'avait longtemps hanté. La lecture du premier livre de Balint, puis plusieurs rencontres à Londres, puis à partir de 1961, la direction d'un groupe, le premier en France, avec Emile Raimbault, furent décisifs. Il essaya d'intéresser à sa découverte l'Institut de Psychanalyse, mais n'y parvint pas. Les groupes cependant ont continué, et si leur nombre en France est demeuré restreint (pas plus qu'en Angleterre cependant), leur succès est attesté par l'activité inattendue des médecins qui les ont fréquentés, et qui eux-mêmes poussent à la recherche dans le cadre de ce qu'ils ont perçu. De cette réussite, en France, Gendrot est sans conteste l'un des responsables principaux. On peut dire aussi que cette activité a contribué à dégager une tendance psychanalytique tournée vers la médecine, c'est-à-dire vers un impact social indirect mais important, conformément à une prévision de Freud (dans son fameux texte de 1918, au Congrès de Budapest), que Balint a su préciser et développer.

C'est dans le même sens que la dernière activité de Gendrot s'est orientée,


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lorsqu'à partir de 1969, il accepta des fonctions d'enseignement à l'U.E.R. de Brest. Deux jours par quinzaine il y tenait, avec la collaboration de sa femme, des séminaires de formation, les uns réservés aux futurs psychiatres, les autres aux médecins. Il a beaucoup donné à ce travail car il avait le sentiment de contribuer à créer, dans une petite université en plein développement, un pôle original d'enseignement et de formation. Et c'était aussi le retour à la Bretagne natale que représentait cette « Université de Bretagne occidentale ». Il me sera permis enfin de dire quelques mots sur l'ami perdu. Ce qui le caractérisait était l'absence complète de mesquinerie. Les faiblesses de chacun et les difficultés inévitables dans une longue relation pouvaient être consumées par ce que je ne peux appeler autrement que la noblesse. Gendrot avait un style, c'était celui-là.

Charles BRISSET.


Société psychanalytique de Paris

LISTE DES MEMBRES

Avril 1975

MEMBRE D'HONNEUR

Miss FREUD Anna, 20, Maresfield Gardens, London, N.W. 3 (England).

MEMBRE FONDATEUR

Dr LOEWENSTEIN Rudolph, 1148, 5th Avenue, New York, N.Y. 10028 (EtatsUnis).

MEMBRES TITULAIRES

Mme le Dr BARANDE Use, 4, rue Marbeuf, 75008 Paris, 359.76.36.

Dr BARANDE Robert, 4, rue Marbeuf, 75008 Paris, 359.76.36.

Dr BÉNASSY Maurice, 4, rue de l'Odéon, 75006 Paris, 033.88.52.

Dr BERGERET Jean, 62, rue du Lieutenant-Colonel-Prévot, 69006 Lyon,

(78) 24.03.04. Mme le Dr BOUCHARD Françoise, 19, avenue Théophile-Gautier, 75016 Paris,

527.02.44. Dr BOURDIER Pierre, 84, boulevard Saint-Michel, 75006 Paris, 033.76.42. Mme le Dr BRAUNSCHWEIG Denise, 13, rue Monge, 75005 Paris, 633.15.82. Mme CHASSEGUET-SMIRGEL J., 41, rue de Verneuil, 75007 Paris, 261.15.58. Mme COSNIER Jacqueline, 19, rue Curie, 69006 Lyon, (78) 24.39.60. Dr DALIBARD Yves, 134, rue de Grenelle, 75007 Paris, 551,76.64. Dr DAVID Christian, 77, rue de Lille, 75007 Paris, 222.27.12. Mme le Dr DECOBERT Simone, 7, square Alexandre-Cabanel, 75015 Paris,

734.88.97. Dr DIATKINE René, 6, rue de Bièvre, 75005 Paris, 633.72.04. Dr FAIN Michel, 32, rue Caumartin, 75009 Paris, 073.00.56. Dr FAVREAU Jean, 227, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris, 551.38.05. Dr FINKELSTEIN Jacques, 6, rue Vavin, 75006 Paris, 633.68.80. M. GAMMIL James, 16-18, rue du Cloître-Notre-Dame, 75004 Paris, 325.89.52. Dr GEAHCHAN Dominique, 11, avenue Ferdinand-Buisson, 75016 Paris,

825.33.18. Dr GDLLIBERT Jean, 12, avenue de la République, 92340 Bourg-la-Reine,

661.02.47. Dr GREEN André, 6, rue du Val-de-Grâce, 75005 Paris, 326.60.56. Dr GRUNBERGER Bêla, 30, rue de Bourgogne, 75007 Paris, 551.79.89. M. GUILLAUMIN Jean, 23, cours Roosevelt, 69006 Lyon, (78) 52.17.74. Dr HELD René, 72, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris, 033.45.49. Dr HOLLANDE Claude, 20, rue du Commandant-Mouchotte, 75014 Paris,

566.76.57.


SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS 555

Mme KESTEMBERG Evelyne, 6, rue Friant, 75014 Paris, 532.65.32.

Dr KESTEMBERG Jean, 6, rue Friant, 75014 Paris, 532.65.32.

Pr LEBOVICI Serge, 3, avenue du Président-Wilson, 75116 Paris, 723.59.74.

Dr LUQUET Pierre, 6, rue de Beaune, 75007 Paris, 261.15.92.

Dr Major René, 23, quai de Bourbon, 75004 Paris, 633.68.76.

Dr MALE Pierre, 6, rue de Bellechasse, 75007 Paris, 551.65.59.

Dr MALLET Jean, 8, rue Charles-Divry, 75014 Paris, 783.29.67.

Dr MARTY Pierre, 179, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris, 548.07.07.

Mme MCDOUGALL Joyce, 4, rue Monge, 75005 Paris, 033.22.38.

Dr de MIJOLLA Alain, 46, rue de Grenelle, 75007 Paris, 548.01.17.

Pr MISES Roger, 21, rue Barbet-de-Jouy, 75007 Paris, 551.33.62.

Dr de M'UZAN Michel, 21, rue Casimir-Périer, 75007 Paris, 705.59.33 ;

22, villa Seurat, 75014 Paris, 331.91.65. Dr MYNARD Jacques, 12, quai.d'Orléans, 75004 Paris, 325.90.72. Dr NACHT S., 80, rue Spontini, 75116 Paris, 553.35.15. Dr NEYRAUT Michel, 22, avenue de l'Observatoire, 75014 Paris, 326.23.20. Dr NODET Charles-H., 13, rue Bourgmayer, 01000 Bourg-en-Bresse,

(74) 21.21.90. Mme le Dr PARAT C.-J., 23, quai Saint-Michel, 75005 Paris, 325.54.95. Dr PASCHE Francis, 1, rue de Prony, 75017 Paris, 924.00.30. Dr RACAMIER P.-C., 68, boulevard Arago, 75013 Paris, 337.90.92. Dr RENARD Michel, 1, place des Victoires, 75001 Paris, 231.34.08. Dr ROUART Julien, 25, rue Spontini, 75116 Paris, 727.64.84. Dr SAUGUET Henri, 65 bis, rue Galande, 75005 Paris, 033.05.05. Dr SCHLUMBERGER Marc, 17, avenue Théophile-Gautier, 75016 Paris, 288.74.92. Mme le Dr SCHWEICH Jacqueline, 94, rue de la Tour, 75016 Paris, 870.51.73. Dr SCHWEICH Michel, 94, rue de la Tour, 75016 Paris, 870.51.73. M. SHENTOUB S. A., 8, rue des Ursulines, 75005 Paris, 033.07.03. Dr SOULÉ Michel, 13, rue de l'Estrapade, 75005 Paris, 326.72.74. Dr STEIN Conrad, 4, villa d'Eylau, 75116 Paris, 553.14.67. Dr VIDERMAN Serge, 15, rue des Beaux-Arts, 75006 Paris, 033.64.30.

MEMBRES ADHÉRENTS

Dr ALBY Jean-Marc, 193, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris, 548.62.54.

Mme BACKES Madeleine, 1, rue de la Bûcherie, 75005 Paris, 326.52.42.

Dr BAYET Roland, 234, rue J.-B.-Charcot, 92400 Courbevoie, 333.14.92.

Dr BEGOIN Jean, 14, rue de Berri, 75008 Paris, 256.02.07.

Mlle BERMAN Anne, 50, rue Pergolèse, 75116 Paris, 553.91.37.

Mme BOONS Marie-Claire, 11, quai de Bourbon, 75004 Paris, 326.82.60.

Dr BROUSSELLE André, 87, boulevard Saint-Michel, 75005 Paris, 633.52.60.

Dr CAHN Raymond, 51, rue de la Pompe, 75016 Paris, 504.74.48.

Dr CAÏN Jacques, 17, avenue Frédéric-Mistral, 13008 Marseille, 77.84.84.

Dr CALLIER Jean, 39, rue du Château-Saint-Denis, 01000 Bourg-en-Bresse,

(74) 21.23.06. Mme le Dr CASTAIGNE Micheline, 50, rue Copernic, 75116 Paris, 553.82.08. Dr CHAMBON Jean, 82, boulevard Saint-Germain, 75005 Paris, 033.16.39. Mlle le Dr CHDLAND Colette, 146, rue du Bois-de-Fieury, 92190 Meudon,

027.46.71. Mme le Dr CLANCTER Anne, 25, rue de Lûbeck, 75116 Paris, 553.81.67. Dr COURCHET Jean-Louis, 1, rue de Beaune, 75007 Paris, 222.58.66. Mme CRÉMIEUX Rosine, 199 bis, boulevard Saint-Germain, 75007 Paris,

222.20.77.


556 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 3-1975

Dr CROUZATIER André, 7, rue Emile-Dubois, 75014 Paris, 535.59.85.

Dr DANON-BOILEAU Henri, 34, quai de Béthune, 75004 Paris, 033.17.46.

Dr DELATTRE Jacques, 184, avenue Victor-Hugo, 75116 Paris, 504.56.11.

Dr DETRY Alain, 27, boulevard Beauséjour, 75016 Paris, 647.84.22.

Pr DEVEREOX Georges, 2, square Gabriel-Fauré, 92160 Antony, 350.71.71.

Dr DONNET Jean-Luc, 40, rue Henri-Barbusse, 75005 Paris, 033.50.97.

Mme le Dr DREYFUS-MOREAU Janine, 16, rue de Sèvres, 75007 Paris, 548.96.44.

Dr DUJARTER Louis, 8, rue Michel-Ange, 75016 Paris, 288.91.45.

Mme le Dr ELIET Edwige, 53, rue de la Tour, 75016 Paris, 870.67.58.

Dr FORTABAT Jean-Louis, 17, rue des Bernardins, 75005 Paris, 325.02.17.

Mme le Dr GUEDENEY Colette, 8 bis, rue Marguerite, 75017 Paris, 227.16.39.

Mme le Dr GUILLEMAUT Josyane, 19, rue Rossini, 06000 Nice, 88.82.05.

Mme le Dr KLEIN Franchie, 12, rue del'Epée-de-Bois, 75005 Paris, 535.90.72.

Dr KOURETAS D., 19, rue Solonos, Athènes (Grèce).

Mme LEBOVICI Ruth, 3, avenue du Président-Wilson, 75116 Paris, 553.17.16.

Mlle le Dr LETARTE Paulette, 91, rue de l'Assomption, 75016 Paris, 525.33.11.

Mme le Dr LEULIER Hélène, 7 bis, avenue des Pages, 78110 Le Vésinet,

966.00.12. Mme LORIOD Jacqueline, 85, boulevard Pasteur, 75015 Paris, 273.17.68. Mme le Dr LUBTCHANSKY Jacqueline, 7, rue de Verneuil, 75007 Paris, 260.26.38. Dr MENDEL Gérard, dom. : 31, route de Vilpert, 78610 Le Matz-les-Bréviaires,

484.84.13, cab. : 22, rue de Vaugirard, 75006 Paris, 548.23.57. Mme MILLER Jacqueline, 4, rue Boissière, 75116 Paris, 553.53.33. Mme MINOR Nata, 204, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris, 222.47.69. Dr MIROUZE Robert, 3, villa Victor-Hugo, 75116 Paris, 727.33.50. Mme le Dr NOËL Janine, 21, boulevard Pasteur, 75015 Paris, 734.42.87. Mme POTAMIANOU Anna, 22, rue Rigillis, Athènes 138 (Grèce), 737.049. Dr SAKELLAROPOULOS Panayiotis, 68, rue Souïdas, Athènes (Grèce), 710.943. Mme le Dr SALMERON S.-L., 15, rue de Grand-Champs, 75020 Paris, 346.04.29. M. SAMI ALI Mahmoud, 12, rue Boutarel, 75004 Paris, 033.54.49. Mme SCHIMMEL Ilana, 134, rue d'Assas, 75006 Paris, dom. 325.87.31 ; cab.

325.72.84. Dr SCHMITZ Bernard, 206, boulevard Raspail, 75014 Paris, 325.22.26. Dr SEMPÉ Jean-Claude, 9, avenue Constant-Coquelin, 75007 Paris, 306.27.09. Mlle le Dr SIMON Janine, 58, rue Saint-Louis-en-L'Ile, 75004 Paris, 326.63.40. Mme le Dr STAEWEN Rénate, 37, rue Molitor, 75016Paris, 525.79.35, 525.79.38. Mme le Dr STEIN Dominique, 4, villa d'Eylau, 75116 Paris, 553.14.67. Mme TOROK Maria, 16, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris, 548.19.87. Mme le Dr VILLE Evelyne, 20, rue des Quatre-Fils, 75003 Paris, 277.47.96. Dr ZIWAR M., 54, Gameat El Dowal El Arabeya, Dokki, Le Caire (Egypte).

MEMBRES AFFILIÉS

Mme le Dr ABELS Elisabeth, 4, avenue de Clamart, 92170 Vanves, 644.38.81.

Mme le Dr ABOUDRAR Jeanne, 45, rue de Fleuras, 75006 Paris, 222.59.07.

M. ABRAHAM Nicolas, 16, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris, 548.19.87.

Dr AISSANI Ahmed, 18, avenue de Trudaine, 75009 Paris, 878.29.00.

Mme ALPHANDERY Nicole, 11, quai Voltaire, 75007 Paris, 222.09.20.

Mme le Dr ANDRAU Renée, 2, rue Abel, 75012 Paris, 343.93.79.

Dr ANGULO Fernando, Calle Laforja 57-59 Barcelone 6 (Espagne), (19)

34.3.228.45.12. Mme AUDRAS Marguerite, 9, cours d'Herbouville, 69004 Lyon, 28.32.45. Dr d'AULNAY Jean, 138, boulevard Roosevelt, 33000 Bordeaux, (56) 92.31.72.


SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS 557

Mme AVRON Ophélia, 10, rue Claude-Matrat, 92130 Issy-les-Moulineaux,

644.54.54. Mme le Dr AYEL-TAVERNIER M.-H., 34, rue Albert-Joly, 78000 Versailles,

950.44.96. Dr AZOULAY Jacques, 7, place Pinel, 75013 Paris, 589.68.45. Dr BALIER Claude, 3, rue Vauquelin, 75005 Paris, 707.64.74. Dr BARBIER André, 6, rue Paladilhe, 34000 Montpellier, (67) 63.05.93. Dr BARRÉS Pierre, 18, rue des Couteliers, 31000 Toulouse, (61) 52.67.44. Mme le Dr BASCHET Claudine, 65-67, rue de la Tombe-Issoire, 75014 Paris,

336.33.38. Mlle BASSELEER Marie-Josèphe, 110, avenue Denfert-Rochereau, 75014 Paris,

633.49.65. Dr BECACHE Ary, 45, rue Claude-Farrère, 69003 Lyon, (78) 84.49.60. Mme le Dr BERNERI Giliane, 131, rue du Ranelagh, 75016 Paris, 527.07.22. Dr BEROTJTI René, 4, rue Victorien-Sardou, 75016 Paris, 224.19.93. Mme de BISSY Germaine, 35 A, rue Henri-Simon, 78000 Versailles, 950.92.62. Dr BLONDEL François, 83, rue Caponière, 14000 Caen, (31) 81.26.71. Dr BOGORATZ Pierre, 83, avenue d'Italie, 75013 Paris, 588.73.16. Mme le Dr BOHET-DELMAS Jeanine, 7, rue du Pont-de-Lodi, 75006 Paris,

033.16.33. Dr BONNEL François, Les Bonfillons, 13100 Saint-Marc-Jaumegarde, 24.90.88. Mme BRAHMY Véra-Gaby, 65, avenue Richaud, 94110 Arcueil, 735.16.26. Mme BRETTE Françoise, 11, quai du Général-Sarrail, 69006 Lyon, (78) 24.94.95. Mme BUCCHINI-GIAMARCHI Martine, 6, rue Joseph-Bara, 75oo6 Paris, 325.44.64. Dr BUISSON Jean-François, 5, rue Séguier, 75006 Paris, 633.70.28. Mme CAHN Denise, 51, rue de la Pompe, 75016 Paris, 504.74.48. Mme le Dr CARTIER-BRESSON Josée, n, quai Anatole-France, 75007 Paris,

551.24.96. Mlle le Dr CASSIANO GOMES C, Rua Almat Gomez Pereira, 53, Urca, Rio de

Janeiro (Brésil). Mme le Dr CHANCE Claude, 20, rue de Longchamp, 75116 Paris, 553.46.51. Dr CHAPELET Pierre-Louis, 9, rue Alfred-de-Vigny, 75008 Paris, 227.53.96. Dr CHAZAUD Jacques, 4-6, rue de la Plaine, 75020 Paris, 343.36.38. Dr CITROME Paul, 6-8, avenue de la République, 93800 Epinay, 752.00.68. Mme le Dr COPPEL Lia, 96, boulevard du Montparnasse, 75014Paris, 633.05.03. Mme le Dr CORDET-CAHEN, 13, rue de Mézières, 75006 Paris, 548.12.71. Dr COSNIER Jacques, 19, rue Curie, 69006 Lyon, (78) 24.39.60. Mme le Dr COURNUT Monique, 81, rue des Saints-Pères, 75006 Paris, 222.66.89. Dr COURNUT Jean, 81, rue des Saints-Pères, 75006 Paris, 222.66.89. Mlle CZESNOWICKA M.-Noëlle, 26, rue du Commandant-Mouchotte, H. 104,

75014 Paris, 566.53.91. Mme DALADIER Francine, 34, rue de Seine, 75006 Paris, 033.39.50. Mme DAVID Michèle, 77, rue de Lille, 75007 Paris, 222.27.12. Mme le Dr DAYMAS Simone, 24, rue du Cherche-Midi, 75006 Paris, 222.43.89. Mme DEBRAY Rosine, 7, avenue Albert-Bartholomé, 75015 Paris, 532.51.04. Dr DESCOMBEY Jean-Paul, 4, avenue des Gobelins, 75005 Paris, 334.42.57. Mme le Dr DIATKINE Denise, 6, rue de Bièvre, 75005 Paris, 633.72.04. Mme le Dr DOUMIC-GIRARD Alice, 8, rue du Pré-aux-Clercs, 75007 Paris,

222.56.04. Mme DREYFUS Laurette, 51, avenue des Champs-Elysées, 75008 Paris, 359.91-26. Dr DREYFUSS Léon, 25, avenue Sainte-Marie, 94160 Saint-Mandé, 328.87.42. Dr DUBOR Pierre, 94, boulevard des Belges, 69006 Lyon, (78) 24.57.34. Dr DUFRESNE Roger, 5757 Decelles, Montréal 26 (Canada).


558 REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE 3-1975

Mme le Dr FAVREAU Jeanne-Marie, 2275 boulevard Saint-Germain, 75007 Paris,

551.38.05. Dr FÉNELON Jacques, 27, rue Lamourous, 33000 Bordeaux, (56) 92.02.13. Mme FILLIOZAT Anne-Marie, 35, rue de Coulmiers, 75014 Paris, 250.02.17. Mme le Dr FONQUERNIE Aude, 50, rue de Turenne, 75004 Paris, 887.65.22. Dr FRÉCOURT Jean, 1, boulevard Saint-Michel, 75005 Paris, 633.74.95. Dr FRISMAND Joseph, 38, avenue des Fauvettes, 93360 Neuilly-Plaisance,

927.20.69. Dr GARCIA-BARROSO Manuel, « Tour Onyx », 10, rue Vandrezanne, 75013 Paris,

588.95.80. Mme GERMAIN-MAJOR Paule, 4, rue Lhomond, 75005 Paris, 633.99.68. Mme le Dr GIABICANI Jacqueline, 1, rue Quentin-Bauchart, 75008 Paris,

225.04.13. Dr GIABICANI Alain, 1, rue Quentin-Bauchart, 75008 Paris, 225.04.13. Mme le Dr GILLIBERT Geneviève, 12, avenue de la République, 92340 Bourgla-Reine,

Bourgla-Reine, Dr GIRARD Claude, 40, avenue Horace-Vernet, 78110 Le Vésinet, 966.29.32,

966.00.12. Mme GOLDFARB Charlotte, 23, rue de Lille, 75007 Paris, 261.20.41. Dr GUTTON Phihppe, 30, rue Vaneau, 75007 Paris, 551.52.96. Dr GUYOTAT Jean, 11, quai Général-Sarrail, 69006 Lyon, (78) 52.25.85. Mme le DT HARLE Valérie, 71, boulevard de Courcelles, 75008 Paris, 754.13.75. Mme HAYWARD Ruth, 5, rue Newton, 75116 Paris, 720.99.89. Mme HENRI Myriam, 13, chemin de Montauban, 69005 Lyon, (78) 25.26.06. Mme le Dr HERZBERG Régine, 104, avenue de Gravelle, 94410 Saint-Maurice,

368.05.10. Mme le Dr HORASSIUS-JARRIE Nicole, Les Buissonnets, hôpital Sud-Cédex 16,

85021 La Roche-sur-Yon gare, (30) 37.15.43. Dr HORASSIUS Michel, Hôpital psychiatrique, 85021 La Roche-sur-Yon gare,

(30) 37-15-43Dr HOUSER Marcel, 6, rue d'Ypres, 01000 Bourg-en-Bresse, (74) 21.07.80. Dr ISRAËL Paul, 83-87, avenue d'Italie, 75013 Paris, 588.35.77. Mme JEANSON Colette, 14, rue Campagne-Première, 75014 Paris, 033.58.70;

27, rue Campagne-Première, 75014 Paris, 633.03.13. Dr KLEIN Francis, 12, rue de l'Epée-de-Bois, 75005 Paris, 535.90.72. Dr LAMBERT Pierre-Albert, 691, quai des Allobroges, 73000 Chambéry, (79)

34.40.65. Dr LAUZEL Jean-Pierre, 1, avenue Paul-Doumer, 75016 Paris, 727.78.69. Dr LE BEUF Jacques, 87, avenue Denfert-Rochereau, 75014 Paris, 326.38.56. Dr LEDODX Michel, 42, rue du Bac, 75007 Paris, 222.58.44. Dr LE GAL LA SALLE Paul, 6, place Saint-Germain, 35000 Rennes, (99) 40.40.82. Dr LE GUEN Claude, 62, boulevard du Montparnasse, 75014 Paris, 222.38.93. Mme LEMAIRE Evelyne, 4, avenue du Maréchal-Douglas-Haig, 78000 Versailles, 954.70.32. Dr LEMAIRE Jean, 4, avenue du Maréchal-Douglas-Haig, 78000 Versailles,

954.70.32. Mme le Dr LENOIR Jacqueline, 12, rue Paul-Baudry, 75008 Paris, 359.63.93. Mme le Dr LE PLEY Alberte, 11, avenue Trianon, 64000 Pau, (59) 32.18.58. Mme le Dr LOMBARD Pearl, 175, rue de la Pompe, 75116 Paris, 727.68.10. Dr MARTEL Henri, 49, rue de Sully, 69006 Lyon, (78) 24.16.86. Dr MARTIN Edouard, 1, rue de l'Alboni, 75016 Paris, 224.73.60. Mme le Dr MARZO-WEYL Solange, 84, rue de la Condamine, 75017 Paris,

387.77.21.


SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS 559

Mme le Dr MEIRSMAN VAN ROYE, 28, avenue de Klaunaertz, Bruxelles 5

(Belgique), 47-57-67Mme MONTAGNIER M.-Thérèse, Le Grand Sentier, 3, rue des Tilleuls,

91380 Chilly-Mazarin, 909.64.76. Mlle de M'UZAN Gisèle, 22, villa Seurat, 75014 Paris, 331.91.65. Mme le Dr NEYRAUT-SUTTERMAN M.-Th., 16, rue Chanoinesse, 75004 Paris,

326.52.91. Mme le Dr OCHONISKY Annie, 32, boulevard Raspail, 75007 Paris, 222.99.40. Dr OUDOT Robert, 6, place Saint-Michel, 21000 Dijon, (80) 32.10.90. Mme le DTARAMELLE Françoise, 18, rue de la Glacière, 75013 Paris, 707.54.29. Mme PERRON-BORELLI Michèle, 6, rue Damesme, 75013 Paris, 580.37.55. Dr PINEL Jean-Pierre, 21, rue du Vieux-Colombier, 75006 Paris, 548.63.67. Mme PRUSGHY Ruth, « Le Grimaldi », 7 bis, rue Partouneaux, 06500 Menton. Dr RACLOT Marcel, 26, avenue Perrichont, 75016 Paris, 527.75.62. Mme le Dr RENARD Wanda, 1, place des Victoires, 75001 Paris, 231.34.08. Mlle RESARE Lisa, 20, rue du Commandant-Mouchotte, 75014 Paris, 273.10.14. Mme le Dr REVAULT D'ALLONNES M.-H., 50, rue Fabert, 75007 Paris, 551.26.18. Dr RICHAUD François, 20, rue de l'Abbé-de-1'Epée, 75005 Paris, 633.10.06. Mme le Dr RIDARD Colette, 10, rue Montalivet, 75008 Paris, 265.93.02. Dr RIDARD Max, 10, rue Montalivet, 75008 Paris, 265.93.02. Mme le Dr RISLER Elisabeth, Les Hameaux de La Torse, bât. A, route de

Cézanne, 13100 Aix-en-Provence, (91) 27.35.88. Mme le Dr ROTHBERG Denise, 40, rue Duquesne, 69006 Lyon, (78) 24.29.73. Mme le Dr ROUSSEAU Jacqueline, 24, avenue de l'Observatoire, 75014 Paris,

326.87.08. Mlle Roux Marie-Lise, 55, rue Lacordaire, 75015 Paris, 579.58.77. Mme le Dr SAADA Denise, 17, rue Ernest-Cresson, 75014 Paris, 734.06.90. Dr SADOUN Raymond, 5, avenue de Messine, 75008 Paris, 924.99.35. Mme le Dr SAUTIER Colette, 24, rue du Général-Delestraint, 75016 Paris,

224.93.29. Dr SCAPA Vitalis, 2 bis, rue Scheffer, 75016 Paris, 520.68.22. Dr SCHERRER Pierre, 2, avenue de Paris, 89000 Auxerre, (86) 52.16.50. M. SEBAOUN Wilfrid, 6, rue Emile-Dubois, 75014 Paris, 707.60.40. Dr SIMONIS Louis, 17 bis, rue Dartois, 4000 Liège (Belgique), 52.57.43. M. STEWART Sidney, 62, boulevard Saint-Germain, 75005 Paris, 033.12.87. Mme STRAUSS Marianne, 13, avenue de Villars, 75007 Paris, 551.95.46Mlle SYLWAN Barbro, 1, rue Boulard, 75014 Paris, 306.96.32. M. TERRIER Gilbert, 33, rue Lacépède, 75005 Paris, 535.05.54. Mlle TREMBLAIS Thérèse, 3, rue Soufflot, 75005 Paris, 633.18.96. Mlle VALENTINI Marinette, 62, rue Violet, 75015 Paris. M. VILLIER Joseph, 13, allée des Gardes, 78000 Versailles, 950.98.62. Mme le Dr WATON Anne-Marie, 2, rue Fantin-Latour, 75016 Paris, 288.01.03.

MEMBRES CORRESPONDANTS

Dr BARAJAS CASTRO, Insurgentes Sur, 1722/403, Mexico, 20 DF (Mexique).

Dr BERGE André, 110, avenue du Roule, 92 Neuilly, 624.29.91.

Dr BIGRAS Julien, 925, avenue Wilder, Montréal 154 (Canada).

Dr BOSSÉ Jean, 4165, Harward, Montréal (Canada).

Dr BOULANGER J.-B., 3610, avenue Atwater, Montréal 109 (Canada), 932.45.62.

Dr CARCAMO C. E., Arenales 1596, 3 Buenos Aires (Argentine).

Mme le Dr DAUPHIN Andrée, 24, rue Gay-Lussac, 75005 Paris, 326.59.30.

Dr GARCIA BADARACCO J., Libertad 1368, 130, Buenos Aires (Argentine).


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REVUE FRANÇAISE DE PSYCHANALYSE

3-1975

Mme GUEX Germaine, 54, avenue de Beaumont, Lausanne (Suisse). Mme le Dr VAN HECKE Thérèse, 183, avenue de Tervueren, Bruxelles 4

(Belgique). Mme LECHAT, 137, avenue Albert, Bruxelles 6 (Belgique). M. MAUCO Georges, 1, square Alfred-Capus, 75016 Paris, 288.47.96. Dr QUIJADA Hernan, avenue Caroni, 9jta Los Pinos-Calinas de Bello-Montes,

Caracas (Venezuela). M. SALOMON Fritz, 18, boulevard de Grenelle, 75015 Paris, 577.21.13. Dr SOCARRAS J. F., Carrera 1 A-Este, n°s 71-24, Bogota D.E. (Colombie). Dr ZAVITZIANOS G., apt. 410, 10201 Grosvenor Place, N. Bethesda, Maryl., 20852.

SOCIÉTÉ PSYCHANALYTIQUE DE PARIS

COMPOSITION DU BUREAU

Président P. LUQUET

Vice-Présidents J. CHASSEGUET-SMIRGEL

Ch. DAVID

Secrétaire générale J. COSNIER assistée de F. BOUCHARD

Trésorier P. BOURDOER

Conseillers R. CAHN

L. DUJARIER

INSTITUT DE PSYCHANALYSE

COMITÉ DE DIRECTION

Directeur P. C. RACAMIER

Secrétaire générale S. DECOBERT

Secrétaire scientifique C. CHILAND

Secrétaires du Conseil d'Administration et de la Commission de l'Enseignement J. FINKELSTEIN

M. SOULÉ

Trésorier Y. DALIBARD

Le Directeur de la Publication : Christian DAVID.

1975. — Imprimerie des Presses Universitaires de France. — Vendôme (France) ËDIT. N» 33 749 Dépôt légal : 3-1975 IMP. N° 24 675

IMPRIMÉ EN FRANCE


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41, rue de Vaugirard - PARIS-6e

R. C. 898-760 Téléphone ! 648-83-68 C. C. P. Paris 3030-66

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1 | Psychanalyse

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JOURNAL DE MON ANALYSE AVEC FREUD

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LE SOI. LA PSYCHANALYSE

DES TRANSFERTS NARCISSIQUES

par Heinz KOHUT

LA VIOLENCE DE L'INTERPRÉTATION

par Piera CASTORIADIS-AULAGNIER

2 Psychanalyse et psychiatrie de l'enfant LA PSYCHANALYSE PRÉCOCE

par René DIATKINE et Janine SIMON

LA CONNAISSANCE DE L'ENFANT PAR LA PSYCHANALYSE

par Serge LEBOVICI et Michel SOULE

LA FAIM ET LE CORPS

par Evelyne et Jean KESTEMBERG et Simone DECOBERT

PSYCHANALYSE

D'UN ENFANT DE DEUX ANS

par John BOLLAND et Joseph SANDLER

L'ENFANT DE SIX ANS ET SON AVENIR

par Colette CHILAND

L'ENFANT ET SON CORPS

par Léon KREISLER, Michel FAIN et Michel SOULE

22072244/3/1975. — Imprimerie des Presses Universitaires de France. — Vendôme (France)

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